mardi, 11 mars 2025
L'Europe erre à l'aveuglette: pourquoi la brigade franco-allemande n'est pas une réponse
L'Europe erre à l'aveuglette: pourquoi la brigade franco-allemande n'est pas une réponse
Elena Fritz
Source: https://www.pi-news.net/2025/03/europa-im-blindflug-warum...
La Brigade franco-allemande (BFA) est érigée en levier d'une prétendue souveraineté - une approche qui fait l'impasse sur les réalités géopolitiques et qui colle aux illusions des élites européennes.
Le policy brief de la DGAP intitulé « Un leadership franco-allemand pour une Europe souveraine » (mars 2025) promet d'esquisser une orientation dans la crise de sécurité que traverse l'Europe, mais l'analyse demeure, in fine, un échafaudage fragile. La brigade franco-allemande (brigade FA) est érigée en levier d'une prétendue souveraineté - une approche qui fait l'impasse sur les réalités géopolitiques et qui colle aux illusions des élites européennes. Au lieu d'apporter des réponses, le rapport propose plutôt des rêves académiques.
La brigade FA : un symbole plutôt qu'une substance
La DGAP vante la Brigade, créée en 1989, comme un « test » pour le leadership franco-allemand. Mais le bilan après plus de trente ans est décevant. Des exercices comme « Kecker Spatz » (1987) avec 75.000 soldats en dehors des structures de l'OTAN ou le Conseil de sécurité et de défense (1988) ont été salués comme des déclenchements initiaux prometteurs - ce qui est resté, c'est l'immobilisme. Les interventions au Mali, en Bosnie ou en Afghanistan ont révélé le fossé : la France et l'Allemagne opèrent côte à côte, non pas ensemble. Au Mali (2014-2020), les Français ont combattu les terroristes, les Allemands se sont entraînés - avec une unité qui n'existait que sur le papier.
La brigade a peut-être un potentiel militaire - infanterie, artillerie, logistique - mais sans stratégie unifiée, elle reste un gros-œuvre coûteux. La DGAP propose des interventions sur le flanc est de l'OTAN, mais ne voit pas que les divergences entre Berlin et Paris paralysent tout concept. Le rapport s'accroche à un mythe d'intégration qui n'est jamais devenu réalité.
Le retour de Trump et la menace du retrait américain ravivent l'idée d'une « armée de l'UE » - la DGAP elle-même la qualifie de « totalement irréaliste ». Au lieu de cela, on promeut une « européanisation » de l'OTAN, avec la brigade comme pilier. La mise sous commandement de l'OTAN (janvier 2025) pour la Lituanie et la Roumanie est un pas, mais les oppositions stratégiques - l'Allemagne avec un rattachement à l'hégémon américain, la France avec des ambitions d'autonomie - persistent. L'Eurocorps, souvent salué comme une extension de la brigade, illustre le dilemme: 60.000 soldats en cas de guerre, mais pris entre des visions contradictoires. La souveraineté ne se construit pas ainsi.
Scepticisme à l'égard de la DGAP : une pensée trop étroite
La fixation sur l'axe franco-allemand semble naïve. Historiquement, des projets comme la Communauté européenne de défense (1952) ont échoué en raison d'intérêts nationaux - pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ? Le « dialogue stratégique » reste un vœu pieux tant que la volonté politique fait défaut. Considérer la brigade comme une « cellule germinale » ignore son histoire en tant que symbole sans substance. La rhétorique du flanc est contre la Russie semble en outre unilatérale - la véritable faiblesse de l'Europe réside dans son délitement, et pas seulement dans les menaces extérieures.
La DGAP reste silencieuse sur les alternatives. La dissolution de la brigade au profit de structures plus efficaces est mentionnée, mais pas approfondie. Au lieu de cela, le regard reste fixé sur un concept européen qui ne fait que remplacer la dépendance transatlantique par une coopération franco-allemande plus qu'aléatoire.
La chance de sortir de la servitude
Le cours suivi aujourd'hui par Trump offre toutefois une opportunité que la DGAP occulte: la possibilité de libérer l'Europe de la servitude transatlantique. Pendant des décennies, la dépendance vis-à-vis des garanties américaines a étranglé l'autonomie - une renégociation est désormais sur la table. Non pas une soumission aveugle, mais un partenariat d'égal à égal avec les Etats-Unis pourrait garantir la stabilité sans sacrifier la souveraineté. La Bundeswehr, qui n'est actuellement que l'ombre d'elle-même, devrait pour cela devenir une priorité - la force nationale comme base plutôt que des expériences diffuses.
Parallèlement, la Russie ne devrait pas être diabolisée. Le rapport considère implicitement Moscou comme une menace, mais une perspective sobre montre que la Russie est un voisin avec lequel une coexistence pragmatique est possible. La confrontation affaiblit l'Europe, la coopération - par exemple en matière d'énergie ou de sécurité - pourrait la stabiliser. L'hystérie du flanc est de l'OTAN a fait plus de mal que de bien.
Une communauté d'intérêts géopolitique plutôt qu'un isolement
Au lieu d'un cavalier seul franco-allemand, une autre stratégie s'offre à nous: une communauté d'intérêts géopolitique avec de grandes puissances. Les Etats-Unis restent une réalité militaire, la Russie un facteur eurasiatique - tous deux pourraient coopérer avec une Europe capable d'agir. La brigade pourrait jouer un rôle à cet égard, non pas en tant que projet de l'UE, mais dans des formats bilatéraux ou multilatéraux avec des objectifs clairs. Des modèles comme le corps germano-néerlandais prouvent que la coopération pragmatique fonctionne - sans le poids historique de l'axe franco-allemand.
Cette approche présuppose toutefois que l'Europe fasse ses devoirs: une défense nationale renforcée, des intérêts clairs, l'abandon des entraves idéologiques. La DGAP rêve d'une unité romantique - la réalité exige des calculs plus sobres.
Conclusion : il est temps d'y voir plus clair
Le rapport de la DGAP fournit des faits, mais ses conclusions relèvent du vœu pieux académique. La brigade franco-allemande n'est pas une clé de la souveraineté, mais un miroir des déchirements européens. La chance est ailleurs: dans la libération de la dépendance transatlantique, dans un voisinage pragmatique avec la Russie et dans une communauté d'intérêts qui présuppose la force nationale. Sans cela, l'Europe continuera à errer à l'aveuglette - et le temps presse.
17:32 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : eurocorps, brigade franco-allemande, défense, europe, affaires européennes, politique internationale | |
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lundi, 19 septembre 2016
Une Europe de la Défense indépendante des Etats-Unis, rêve ou possible réalité?
Une Europe de la Défense indépendante des Etats-Unis, rêve ou possible réalité?
Pour beaucoup d'Européens, il n'est nul besoin d'une défense commune, s'ajoutant aux coopérations qui se sont établies depuis des années au sein de l'Otan. Mais qui dit Otan dit Etats-Unis et Pentagone. Il suffit d'examiner les évènements récents, en Ukraine et au Moyen-Orient, pour se rendre compte que les contributions européennes à l'Otan ne sont conçues par le département d'Etat et de Département de la Défense américains que comme des compléments aux objectifs militaires des Etats-Unis. Or ceux-ci engagent de plus en plus les membres de l'Otan dans une confrontation militaire avec la Russie. Certains de ceux-ci, comme la France et l'Allemagne, ont dit avec il est vrai une certaine mollesse, qu'ils ne la souhaitaient pas.
En principe, une Europe de la défense devrait reposer sur les seules contributions des Etats européens, servir les finalités de sécurité et de défense propres de ceux-ci, et se rendre indépendante des objectifs diplomatiques et militaires des Etats-Unis.
Il est donc intéressant de voir enfin l'Allemagne et la France s'entendre sur la nécessité de mettre en place une Coopération Structurée Permanente concernant en priorité l'élaboration d'une future Europe de la Défense indépendante des Etats-Unis et servant les intérêts stratégiques européens, non seulement à l'Est, mais dans le monde entier.
Concrètement, le document signé par les deux ministres de la défense Ursula Van der Leyen et Jean-Yves Le Drian propose la mise en place d'un Quartier général permanent européen et d'un commandement médical conjoint, le partage d'un centre logistique pour les équipements stratégiques, de même que le partage du renseignement et de la surveillance satellitaires.
L'Eurocorps, à Strasbourg, pourrait contribuer à la planification d'opérations. La capacité de déploiement des «groupements tactiques» (jusqu'ici jamais utilisés) serait facilitée. Et un budget européen unique serait consacré à la recherche militaire commune, ainsi qu'au développement de matériels communs (satellites, drones, cyberdéfense...).
Ceci dit, ces intentions ont-elles la moindre chance de se concrétiser?
Les dépenses communes qu'il faudra consentir, non seulement en termes d'effectifs mais pour la mise au point, notamment au sein de l'Agence européenne de défense, de systèmes d'armes nouveaux indépendants de ceux que veut imposer l'Amérique, nécessiteront d'importants crédits supplémentaires. L'austérité actuelle, imposée par l'Union européenne, rendra la chose difficile.2)
Mais il y a plus grave. Il s'avère que le projet franco-allemand a été mis au point en marge du sommet de l'Otan tenu à Varsovie en juillet 2016. A propos de ce projet, Mme Van der Leyen a indiqué à Reuters : «c'est ce que les Américains attendent de nous». Quant à la volonté éventuelle du gouvernement allemand actuel de se dégager de l'emprise américaine, on peut en douter. La vingtaine de bases militaires américaines existant en Allemagne ne disparaitront pas pour autant. La chancelière Merkel a toujours pris le parti des Etats-Unis dans les domaines diplomatiques et de défense. On ne voit pas pourquoi elle changerait, ni pourquoi d'éventuels successeurs adopteraient des points de vue différents.
Seule la France, à supposer que de nouvelles majorités ne décident pas de faire complètement le jeu de l'Amérique, pourrait conserver la volonté d'établir une Europe de la Défense relativement indépendante de Washington. Mais lorsque l'on est seul on peut difficilement prétendre à la coopération fut-elle structurée et permanente.
1) Voir « Une Europe forte dans un monde incertain »
http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/royaume-un...
2) Voyez cer article dont les auteurs demandent avec raison l'augmentation du budget français de la défense jusqu'à 3% du PIB. Mais il y a suffisamment de raisons justifiant cette augmentation sans mentionner une menace russe qui, vis-à-vis de la France, est totalement inventée par les Etats-Unis.
https://theconversation.com/defense-nationale-3-du-pib-un...
00:05 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Défense, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, défense, défense européenne, eurocorps, géopolitique, politique internationale | |
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