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lundi, 08 octobre 2018

Paul Virilio : "Nous sommes dans le culte de la vitesse lumière"

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Paul Virilio : "Nous sommes dans le culte de la vitesse lumière"

Cet ardent défenseur d’un principe de responsabilité dans la science est mort le 10 septembre 2018. Dans un entretien de 2011 avec Sciences et Avenir, il dénonçait la tyrannie de l’instantanéité induite par les nouveaux réseaux de transmission.

Décédé le 10 septembre 2018, le philosophe et urbaniste Paul Virilio est né en 1932. Au début des années 1970, il a dirigé l'Ecole spéciale d'architecture, avant de devenir directeur de programme au Collège international de philosophie en 1990. A la fondation Cartier, il crée des expositions marquantes : " La vitesse " en 1991, " Terre natale " en 2008-2009. Auteur aux éditions Galilée d'une vingtaine d'ouvrages dont Vitesse et Politique (1977), ou Ville panique (2004), il a été récompensé en 2010 par le spécial du Grand Prix d'architecture. Nous reproduisons ici l'entretien qu'il avait accordé pour le numéro de janvier 2011 à Carole Chatelain, rédactrice en chef du mensuel, et Dominique Leglu, directrice de la rédaction de Sciences et Avenir.

Sciences et Avenir : Vous avez dénoncé l'" idolâtrie du progrès " dans la dernière édition de votre ouvrage Cybermonde : la politique du pire (Textuel, 2010). Mais qu'est-ce que le progrès, pour vous ?

Paul Virilio : Pour l'urbaniste que je suis, le progrès est lié à la notion de progression, c'est-à-dire de déplacement des personnes et des produits dans l'espace et le temps. Et à la vitesse de cette progression. Il ne s'agit pas simplement d'un progrès du bien-être, de l'éthique, ou de l'économie… Il a commencé avec le couple homme-cheval, et donné ces cavaliers que l'on appelait à Rome les Equites romani, comme plus tard au Moyen Age les chevaliers qui, pouvant se déplacer rapidement, l'emportaient sur les manants. Il s'est poursuivi avec l'invention du char de combat, comme celui de Ben Hur, la formule 1 de l'époque. Et par la suite, il y eut la diligence, le chemin de fer, les avions… A la vitesse métabolique de l'animal, ou à la vitesse éolienne des premiers navires, qui permirent les conquêtes et la création des premiers empires maritimes comme celui des Grecs, a succédé la vitesse de la machine.

"Le progrès, désormais, menace la vie"

Pour vous, qui vous qualifiez de " dromologue " (dromos signifie course, vitesse en grec), vitesse et politique sont intimement liées…

Oui, car la vitesse est la face cachée de la richesse. N'oublions pas que les premiers banquiers furent aussi des chevaliers ! Mais à partir de la révolution industrielle, elle est devenue pure propagande du progrès. Notez que le mot propagande est proche du mot propagation, et signifie une façon de " pro-mouvoir ", de faire la " promotion " de quelque chose. C'est justement cette propagande que je dénonce.

Mais qui pratique cette propagande ? Les scientifiques eux-mêmes ?

Je crois que l'on ne peut pas comprendre ce que je dis si l'on ne voit pas que la révolution industrielle a vu le passage de la science à la technoscience : les sciences sont devenues expérimentales. Les expériences ont permis de dire si les théories étaient exactes et ne relevaient pas de la pensée magique. Il est ainsi devenu possible de mettre en oeuvre des machines de plus en plus sophistiquées, jusqu'à tester la première bombe atomique dans le désert du Nouveau-Mexique en 1945. Mais rappelez-vous qu'après ce test de Los Alamos, le physicien et directeur du projet Manhattan, Robert Oppenheimer, a dit : " Peut-être avons-nous commis un péché scientifique. " Quand ils ont appuyé sur le bouton de la première bombe, ils ne savaient pas où allait s'arrêter la réaction en chaîne. Le progrès, désormais, menace la vie.

NÉOLOGISMES. L'oeuvre de Paul Virilio fourmille de néologismes qu'il forge ou emprunte pour mieux préciser sa pensée. Outre nanochronologie et dromologie, petit florilège du penseur de la vitesse.
ACCIDENT GÉNÉRAL. Cet accident n'est pas précisément situé, comme le déraillement d'un train, mais il intéresse immédiatement la totalité du monde. Exemple : un problème majeur sur Internet paralyserait bon nombre d'activités dans plusieurs pays.
ACCIDENT INTÉGRAL. Situation sans référence connue, c'est un accident qui concernerait tout le monde au même instant. Ainsi, l'accident d'Internet pourrait devenir total, voire intégral. Le krach boursier peut en donner une idée.
CHAOSMOSER. Formé sur le terme " chaosmose " (chaoscosmos), titre d'un livre du psychanalyste et philosophe Félix Guattari. Selon Virilio, nombre de systèmes pourraient ne pas exploser ni imploser mais " chaosmoser ".
GÉOCIDE. Calqué sur génocide, c'est " le crépuscule des lieux, l'épuisement des ressources de la géodiversité du globe ".
OUTRE-VILLE. L'urbanisation remet en cause la distinction entre sédentarité et nomadisme. Selon Virilio, le XXIe siècle verra apparaître l'outre-ville, " capitale des capitales " de la mondialisation.
MÉTÉOPOLITIQUE. " L'insécurité des territoires de l'ancienne géopolitique va de pair avec la météopolitique, où les menaces climatiques font que le ciel l'emporte désormais sur le sol et même sur le sous-sol épuisé, au bénéfice d'un hors-sol pour une humanité condamnée à la transhumance " (Virilio cite le chiffre d'un milliard de réfugiés en déshérence en 2050).

Quelles sont ces menaces aujourd'hui ?

La science expérimentale est menacée par sa réussite même. On en arrive même à l'impossibilité de l'expérimentation, ce qui peut être un échec considérable ! Vous avez vu que les explosions nucléaires se font désormais grâce à des simulations sur ordinateur, et qu'un accord récent entre la France et le Royaume-Uni pousse au partage des grands calculateurs pour l'étude des explosions du futur. Imaginez que demain, ce soit toutes les recherches que l'on étudie ainsi… C'est une énorme question posée aux scientifiques : s'agit-il encore de science, ou redevient-elle de la magie, de la numérologie ?

paulvirilio-bunkers28529.jpgVous avez ainsi émis des réserves sur les expérimentations du LHC, le grand collisionneur du Cern, car vous redoutez la création d'un " trou noir " (lire S. et A. n° 735, mai 2008). Vous croyez vraiment à un pareil danger ?

Je ne suis pas opposé au grand accélérateur du Cern. Ce qui m'inquiète, c'est qu'on nie la réalité scientifique du risque. Comme le disait la philosophe Hannah Arendt, le progrès et la catastrophe sont l'avers et le revers d'une même médaille : inventer le train, c'est inventer le déraillement ; inventer l'avion, c'est inventer le crash. Inventer le grand accélérateur, c'est inventer quoi ? On ne peut pas nier l'accident. De même, quand on recherche l'antimatière, on crée un risque bien supérieur à celui de l'accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Pourquoi refuse-t-on de l'admettre ? Pourquoi traiter ceux qui en parlent de " rigolos " ? Pourtant, les chercheurs du Cern assurent ne courir après aucune application… Je ne le conteste pas. Leur recherche me passionne. Je suis un amateur de science et de technique, j'ai lu Heisenberg, de Broglie, Einstein… Ce que je leur reproche, c'est de ne pas regarder, en même temps, les conséquences potentielles de leur travail. Cela vient du divorce entre philosophes et savants qui remonte selon moi à l'échec de la rencontre, dans les années 20, entre Bergson et Einstein. Or, on ne peut pas nier qu'inventer un objet ou une substance, c'est inventer sa catastrophe. Toute l'histoire pose cette question, c'est une évidence.

"Une recherche qui ne recherche pas sa catastrophe, ne recherche pas"

Vous préconisez donc une sorte de principe de précaution ?

Plus que ça, le principe de responsabilité ! La réussite du progrès, je ne la nie pas, au contraire, je la prends au sérieux. Et, la prenant au sérieux, je suis obligé de la prendre au tragique. Une recherche qui ne recherche pas sa catastrophe, ne recherche pas. Elle est une sorte de foi absolue dans le progrès. Les scientifiques ne doivent pas avancer sans analyser l'accident. L'écologie est là pour le prouver : ce n'est pas seulement après des siècles de consommation d'énergie fossile qu'il faut se poser la question de la pollution de l'environnement…

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Est-ce pour cela que vous prônez la création d'une " université du désastre " ?

Oui, ce serait un lieu interdisciplinaire et transcivilisationnel. Son rôle ne serait pas de nier le progrès, mais de le désarmer de ses catastrophes, ou tout au moins poser la question de son désarmement. Pour aider à le comprendre, je rappelle l'histoire de Galilée dans mon ouvrage Le Futurisme de l'instant. Quand il regarde la Lune grâce à sa lunette inventée par les Hollandais, il se dépêche d'envoyer une lettre aux responsables de l'arsenal de Venise* pour leur faire comprendre qu'avec cet instrument, ils pourront voir venir l'ennemi de loin et ainsi préparer leurs canons, faire la guerre à distance en quelque sorte… Mon université serait un arsenal à l'envers, pour ne produire ni nouvelles armes, ni guerre de plus en plus totale. Retarder ou accélérer les possibilités de la technique, c'est la seule manière d'être d'avant-garde !

Vous mettez également en garde contre ce que vous appelez la " nanochronologie ". De quoi s'agit-il ?

Le XXe siècle a été marqué par la conquête de l'infiniment grand – conquête de l'air avec Mermoz ou Saint-Exupéry, conquête de l'espace avec Wernher von Braun, pionnier de l'astronautique, et enfin le débarquement sur la Lune… Au XXIe siècle, nous sommes passés à la conquête de l'infiniment petit du temps. Nous sommes désormais dans le culte de la vitesse-lumière. Nous sommes passés du progrès de la vitesse des transports au progrès de la vitesse des transmissions. Et là, un événement historique majeur se produit : le temps-machine se heurte à ce que j'appelle le " mur du temps humain ". Il est désormais infiniment plus bref que la durée qu'il nous faut pour raisonner. C'est " l'instantanéisme ". Or, nous ne pouvons pas accélérer au rythme de millions d'opérations, comme la machine. Nous sommes donc dans une situation d'échec du temps humain. On ne peut plus raisonner en dehors des logiciels et des algorithmes. Voyez la Bourse et comment le " flash trading " (lire aussi S. et A. n° 752, octobre 2009), les calculs et les cotations à haute fréquence ont fait sauter le système où les traders avaient encore une intelligence. Le 6 mai 2010, il s'est même produit un mini-krach à Wall Street dont on ne connaît toujours pas les causes. Il s'agit là, à mon avis, de ce que j'appelle le premier " accident intégral de connaissances ", et il concerne la connaissance financière. Les entreprises sont de plus en plus demandeuses de logiciels d'aide à la décision. Il leur faut désormais des outils de business analytiques pour prendre des décisions stratégiques. Elles ne peuvent plus se fier à la simple intuition des hommes…

BIBLIOTHÈQUE IDÉALE. "Dans mon enfance avant la guerre, je me plongeais dans le Journal de Mickey pour suivre les aventures de Guy L'Eclair (Flash Gordon), qui devait sauver la Terre ! Eclair, c'était bien dans l'époque de la Blitzkrieg et de la guerre que j'allais vivre à Nantes… Mais s'il est un anticipateur que j'aime tout particulièrement, c'est Kafka. J'aime toute son oeuvre, pas seulement les livres les plus connus comme Le Procès ou Le Château mais aussi sa correspondance. Chez lui, on trouve tout ce qui nous arrive aujourd'hui, que ce soit le procès Kerviel, ou celui d'Outreau où l'on a fini par voir le juge lui-même mis en procès à l'Assemblée nationale, le tout retransmis à la télévision. En tant qu'amateur de science – je trouve d'ailleurs que nos sociétés souffrent d'un terrifiant manque de culture scientifique et technique –, j'ai toujours apprécié Louis de Broglie, notamment son ouvrage Matière et Lumière. Grâce à la clarté de son écriture, il fait comprendre par la littérature ce qu'on ne comprend en principe qu'avec les mathématiques. D'un côté les chiffres, de l'autre la parole. Enfin, je ne peux pas ne pas citer Shakespeare. C'est mon philosophe préféré, avec saint Augustin, chez les chrétiens".

Cette accélération conduit également à des menaces de cyberguerre…

Nos sociétés vivent effectivement désormais, via l'informatique, dans la synchronisation des systèmes. La cyberguerre, c'est la possibilité de paralyser tous les synchronismes d'un pays, et nous y sommes déjà comme l'a montré l'attaque éclair de l'Estonie par la Russie en 2007. Il s'agissait là d'un simple crash-test. La vitesse devient la base de la stratégie.

"Je crois à la réflexion, pas au réflexe"

Curieusement, vous dites également que ce culte de la vitesse conduit à l'inertie et à l'enfermement. Pourquoi ?

Car c'est la fin de la géographie ! Après des milliers d'années de sédentarité, l'identité fait place à la traçabilité, à ce que j'appelle la " trajectographie " : grâce à l'informatique, aux portables, etc., nous sommes partout chez nous. Et nulle part. Cela nous entraîne dans une crise de réduction du monde qui devient trop petit, avec le risque d'une incarcération psychologique. Le monde devient une ville et chaque ville un quartier. C'est pourquoi nous avons créé un sixième continent, le cyberspace que l'on retrouve sur les écrans, dans les réseaux. Pour moi, il s'agit d'un " signe panique ". Il fonctionne comme une colonie virtuelle, une vie de substitution.

Y voyez-vous une nouvelle forme d'oppression pour l'homme ?

Oui, car je crois à la réflexion, pas au réflexe. Le temps " infra " qui n'a plus rien à voir avec le temps du responsable, de la raison, permet cette nouvelle sorte d'oppression. Selon moi, on ne peut pas comprendre les périodes totalitaires sans l'évolution des techniques. Pour Hitler et le nazisme, ce furent la radio et les chars de la guerre éclair, la Blitzkrieg, une période que j'ai bien connue enfant. Pour le fascisme italien, il s'agissait plutôt de la caméra et du cinéma de Cinecittà ; pour Staline, ce fut un peu tous les moyens. Aujourd'hui, le grand danger, c'est de passer de cette oppression totalitaire avec tyran, permise par tous ces moyens techniques, à une oppression totalitaire sans tyran. Une tyrannie globalitaire de l'instantanéité avec des techniques incapacitantes, selon le mot du philosophe André Gorz. Comme les machines-outils et les robots ont rendu obsolètes certains ouvriers, la logique du logiciel peut rendre les savants obsolètes. L'ordinateur exoflopique remplace l'intelligence du savant, du chercheur, du décideur…

Pourtant ces nouveaux réseaux ne favorisent-ils pas aussi la communication entre les hommes ?

Ou la possibilité d'un communisme des affects, qui est un autre genre de tyrannie ! Les techniques nouvelles sont des techniques de conditionnement. Synchroniser l'émotion de millions de gens au même moment est un conditionnement d'une puissance que seules les religions avaient. C'est ce qu'on appelle la communion des saints, pour les chrétiens, c'est-à-dire ressentir au même instant le même sentiment. C'est un événement d'un totalitarisme bien pire que le communisme des classes sociales. Le 11-septembre, ce fut ça. Et si Mao a refusé, en 1969, de laisser voir aux Chinois le débarquement sur la Lune, c'est parce qu'il était bien conscient que ce communisme des affects allait faire la promotion des Américains. Eh bien là, nous y sommes. Comme le dit l'historien roumain Marius Oprea, que je cite au deuxième chapitre de mon livre Le Grand Accélérateur, car je trouve sa phrase formidable : " Le communisme n'a pas disparu, il a été privatisé. "

Diriez-vous que vous êtes un prophète du malheur ?

Sûrement pas, je ne sais pas faire autre chose que d'alerter, je préfère donc le nom de révélationnaire !

* Vaste chantier naval, fondé en 1104, où étaient construits les navires qui ont fait la puissance de l'empire vénitien.

mercredi, 16 mai 2018

Paul Virilio et les armes de dissuasion spatiale

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Paul Virilio et les armes de dissuasion spatiale

Les Carnets de Nicolas Bonnal

« Je pense, mais où suis-je ? »

Urbaniste, philosophe, antisystème, Paul Virilio était interviewé par Jean-Luc Evard il y a dix ans et tenait les propos suivants sur la vitesse :

PVL-2.jpg« Walter Laqueur l’a montré : une vie accélérée remplace l’atmosphère calme et recueillie de l’avant-guerre. De cent mille voitures particulières au sortir de la guerre, l’Allemagne passe à un million deux cent mille dix ans plus tard.

Les techniciens allemands sont aspirés par une seule ambition : les records de vitesse : le « Ruban Bleu » avec le Bremen, la première auto-fusée chez Opel, les trains ultrarapides, le développement de la radio avec ses informations hachées et renouvelées. Agitation, fébrilité, impatience donnent le sentiment de perdre la tête ; un poète trouvera l’image résumant l’époque : « Le temps roule en auto et aucun homme ne peut tenir le volant » 

Ce bon chrétien en tirait des conséquences philosophiques affolantes :

« Nous créons la nouvelle esthétique de la vitesse, nous avons presque détruit la notion d’espace et singulièrement diminué la notion de temps. Nous préparons ainsi l’ubiquité de l’homme multiplié. Nous aboutirons ainsi à l’abolition de l’année, du jour et de l’heure… »

C’est que le pouvoir moderne, financier notamment, a grand besoin de cette violence/vitesse :

« Dans toute course, depuis le monde animal jusqu’au monde concurrentiel des finances. Donc, le pouvoir de la vitesse est en phase avec l’importance de la richesse. Je ne crois pas qu’on puisse comprendre l’histoire, y compris l’histoire sainte, sans l’accélération, sans les phénomènes d’accélération, qui sont rarement mis en lumière. Je donne un petit exemple, un tout petit : celui du Christ entrant à Jérusalem sur un âne. Il y a là un déni du cheval, manifeste. »

Virilio remontait dans le temps :

« La vitesse va jusqu’à la vitesse de la lumière. Quand Josué dispose ses troupes face au soleil, c’est pour la capter dans ses boucliers, c’est déjà l’arme-lumière, il anticipe l’invention du laser. À mon avis, on est là dans la théologie de la vitesse… »

Le progrès adore l’hybris :

« Il n’y a pas de dromologie si on est amené à accélérer ou à freiner. Le mot frein n’a aucun sens, ce qui compte c’est la décélération. Ce qui est en cause dans le progrès, c’est une accélération sans décélération, c’est-à-dire une hybris, une démesure. »

Un beau développement sur l’écologie grise et la « pollution des distances » avec une conséquence, l’incarcération :

« À côté de la pollution des substances (dont traite l’écologie “verte”), il y a une pollution des distances : le progrès réduit à rien l’étendue du monde. Il y a là une perte insupportable, qui sera bien plus rapide que la pollution des substances. Et qui aura des conséquences autrement plus drastiques que celles relevées par Foucault à la suite du grand enfermement — la réalisation du grand enfermement, de l’incarcération du monde, dans un monde réduit par l’accélération des transports et des transmissions. Pour moi, l’écologie grise remet en cause la grandeur nature. La terre n’est pas seulement une sphère, une biosphère, mais aussi une proportion (et là c’est l’architecte qui parle). »

PVL-1.jpgConclusion apocalyptique :

« Projetons-nous en imagination deux générations devant nous : vivre sur terre sera insupportable, de par le phénomène d’incarcération dans un espace réduit à rien. »

Virilio critiquait aussi la conquête spatiale (qui est un simulacre parmi d’autres pourtant) :

« Les astrophysiciens sont déjà en train de nous préparer une autre Terre promise. En Europe, il y a déjà des gens qui vivent enfermés dans des containers pour expérimenter les voyages vers Mars. La vie en exil aux limites de l’extrême. Toutes ces choses-là sont des signes pathologiques de l’exil à venir, ou de l’exode. Derrière l’écologie et la préservation de l’environnement, pour beaucoup de scientifiques, c’est déjà fichu. On est déjà en train d’anticiper une outre-Terre. Ce qui pour moi est une pure folie… »

Il se méfie bien sûr de la promesse virtuelle :

« Le sixième continent est une colonie virtuelle. On nous dit que les gens s’y amusent, que c’est pour leur bien, pour la communication. En réalité, l’aventure coloniale recommence. »

Il rappelle qu’il faut condamner la technoscience – et sa dimension impériale :

« L’idée de la colonie est très importante. Au moment où on demande aux ex-empires coloniaux de faire leur meaculpa, on ne demande pas aux moyens qui ont favorisé la colonie de faire leur mea culpa. Par exemple les navires très performants. Michelet, je crois, disait : « Qui dit colonie dit grande marine. » Les gros porteurs, les grosses fusées ! Il y a là, encore une fois, déni de la responsabilité de la technoscience, le fait qu’elle produit les instruments du pouvoir, du pouvoir de la vitesse. À mon avis, cela n’est pas un hasard si l’on nous dit : « La colonie, c’est affreux » — car on est en train de nous préparer un autre empire. »

Il reconnait que ce monde moderne c’est la fin de la liberté :

« J’ai été occupé. Je suis un enfant de la Blitzkrieg, j’avais dix-onze ans. Entre la guerre-éclair — 1940 — et la fermeture-éclair — 1945 —, c’est mon monde. Je n’ai plus l’impression d’être libre… Les Allemands dans la rue et les amis qui nous bombardaient. Eh bien j’ai de nouveau le sentiment d’être occupé. La mondialisation nous occupe, elle nous enferme. »

Le nomadisme est un leurre :

« Qui sont les sédentaires ? Ceux qui ne quittent jamais leur siège d’avion, d’automobile, ceux qui sont partout chez eux, grâce au téléphone portable. Qui sont les nomades ? Ceux qui ne sont nulle part chez eux sauf sur les trottoirs, sous les tentes des sans-abri. »

Virilio mettait les points sur les I scientifiques :

« Comme disait un scientifique récemment : « Nous appliquons au monde que nous ne connaissons pas la physique que nous connaissons. 

» Là, de fait, on est devant l’illusionnisme scientifique. »

Ce monde moderne c’est la déportation :

« Il y a là quelque chose qui a été vécu dans la déportation et l’extermination nazie. Il ne faut jamais oublier — et là je suis d’accord avec R. Hilberg — que la déportation est plus importante que l’extermination. C’est la déportation qui a mené à l’extermination. Le mouvement de déplacement de population a été l’origine de l’extermination. »

Et d’expliquer comment nous sommes entrés dans la société des dissuadés :

« Je considère qu’après la dissuasion militaire (Est-Ouest), qui a duré une quarantaine d’années, nous sommes entrés, avec la mondialisation, dans l’ère d’une dissuasion civile, c’est-à-dire globale. D’où les interdits si nombreux qui se multiplient aujourd’hui (exemples : un des acteurs de La Cage aux folles déclarant qu’aujourd’hui on ne pourrait plus tourner ce film ; ou mon ami Éric Rohmer à qui son film, L’Astrée, a valu un procès, un président de conseil régional l’attaquant pour avoir déclaré que L’Astrée — le film — n’a pu être tourné sur les lieux du récit engloutis par l’urbanisation, tu te rends compte ?). Donc je suis très sensible au fait que nous sommes des Dissuadés. »

Sources

Jean-Luc Evard, Conférence/entretien avec Paul Virilio

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lundi, 17 février 2014

Futurismus des Augenblicks

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Futurismus des Augenblicks

von Felix Menzel

 

Es gibt Schriften, bei denen man nach dem Lesen das Gefühl hat: Jetzt ist alles gesagt! Paul Virilios Essaysammlung „Der Futurismus des Augenblicks“ zählt dazu.

Erschienen ist sie 2009 in Paris und 2010 dann auf Deutsch im Passagen Verlag. Sie enthält drei Essays, die inhaltlich nah beieinanderliegen: „Stop-​Eject“, „Die Ultrastadt“ und den titelgebenden Aufsatz „Futurismus des Augenblicks“.

Die Beschleunigung des Alltags endet in einer Katastrophe!

Der Franzose Virilio, Begründer der Dromologie, beschäftigt sich seit Jahrzehnten mit der Frage, welchen Einfluß unser Zeitgefühl und die Geschwindigkeit von Alltag und Ökonomie auf Politik und Kultur haben. In Der Futurismus des Augenblicks geht dies einher mit der Betrachtung der Probleme der totalitären Moderne.

Wer bisher dachte, für eine gute Gegenwartsanalyse reiche es aus, die totalitären Tendenzen der Europäischen Union zu benennen, über Überfremdung und Identitätsverlust zu schimpfen, das Web 2.0 zu erforschen und sich mit Ökologie zu beschäftigen, der wird von Virilio eines Besseren belehrt. Die aktuelle Lage ist viel, viel schlimmer. Virilio zeigt auf, warum und weshalb es nur noch abstruse Auswege aus der Misere gibt.

In „Stop-​Eject“ zeigt der Philosoph, wohin die „Migrationsoffensive des dritten Jahrtausends“ führen wird. Reichlich pessimistisch geht Virilio von einer Milliarde Umweltmigranten im Jahr 2050 aus, die dann infolge von Bauprojekten, der Ausbeutung der Natur, demographischen Veränderungen und des Klimawandels ihre Heimat verloren haben werden.

Ständig auf dem Sprung, nirgendwo zu Hause

Mit ihnen beginne eine „Ära des bewohnbaren Verkehrs“. Flüchtlingslager würden nicht die Elendsviertel von einst ersetzen, sondern direkt die Städte. Das, was Virilio prognostiziert, läßt sich vielleicht wie folgt verbildlichen: Wir alle leben in Zukunft in ständiger globaler Mobilität, können uns aber die derzeitigen Methoden der Fortbewegung (z.B. Auto) nicht mehr leisten, weil sie zu teuer geworden sind. Wir leben also ständig auf einer Art Bahnhof und versuchen uns in die übervollen Züge zu drängen. Diejenigen, die diesen Wettlauf um die Plätze im Zug verlieren, bilden das neue Proletariat. Sie gammeln auf den Bahnhöfen herum, die das Stadtzentrum verdrängt haben. Stets virtuell verbunden ist dieses Proletariat trotzdem mit der ganzen Welt, aber es bleibt doch verloren und ziellos.

Gruselig werde diese Ära des bewohnbaren Verkehrs durch die „Rückverfolgbarkeit jeder spezifischen Person“. In Zukunft seien wir „nicht nur ‚registriert‘, sondern auf Schritt und Tritt verfolgt, was die Kenntnis unseres Wohnortes vollkommen unnötig macht“, so Virilio. Um jedoch zu verhindern, daß dann alle Menschen der ärmsten Länder in die „Festung Europa“ und den (bisher noch) reichen Westen umsiedeln, führe kein Weg an einer abartigen Migrationskontrolle vorbei, wobei die Migrationsströme natürlich trotzdem aus den Fugen geraten. Virilio betont: „Der neuartige ‚Krieg gegen die Bürger‘ gibt sich nicht mehr mit Eisenbahnen und Bahnhöfen zur Selektion zufrieden, sondern fügt dem Ganzen jetzt Charterflüge hinzu, um eine massive Entvölkerung zu verhindern, die durch die sowohl ökonomischen als auch ökologischen Missetaten eines unerträglichen Fortschritts erst entstanden ist.“

Geozid folgt auf Genozid

Virilio entwickelt hier einen erschütternden Grundgedanken zur totalitären Moderne: Der Fortschrittsglaube sei nicht nur mitverantwortlich für die Genozide des 20. Jahrhunderts, sondern begünstige im 21. Jahrhundert einen „Geozid der Ortsdämmerung“, der in letzter Konsequenz nur dazu führen kann, daß bald ein neuer Planet bevölkert und ausgebeutet werden müsse.

Der zweite Essay „Die Ultrastadt“ beweist dann, daß Virilio diesen Gedanken tatsächlich ernst meint. Wenn die Menschheit den Weg des „widernatürlichen Fortschritts“, unendlichen Wachstums und der Entwurzelung in der jetzigen Geschwindigkeit weitergehe, stelle sich schon bald die Frage, wo wir eine „Super-​Erde“ finden, auf der wir dann einen „doppelt oder dreimal so großen ‚ökologischen Fußabdruck‘“ hinterlassen können.

Die Gedankenwelt von Virilio ist deshalb so mitreißend, weil er anhand von Alltagsbeobachtungen und auf den ersten Blick unwichtigen Entwicklungen wahnsinnig viele Aspekte und Themen zu vereinen weiß. Bleiben wir beim Bahnhof: Was bedeutet es eigentlich, wenn heute die Bahnhöfe zu Einkaufszentren mit Internetcafés, Hotels und allerlei Möglichkeiten zur Vergnügung ausgebaut werden? Virilio sagt: Dies ist ein erstes Anzeichen dafür, daß wir unsere Heimat, unseren festen Wohnsitz, unsere Städte, kurz: unsere Seßhaftigkeit, verlieren. Einher damit gehe der Verfall der Kultur, Nationen und des modernen Staatswesens, weil jeder Bürger irgendwo unterwegs (meistens in einem Transitbereich) ist und sein tägliches Handeln nur noch durch eine elektronische, globale Überwachung zu erfassen sei.

Die Emotionsgemeinschaft des „Gefällt mir“

Begrenzt werde diese scheinbar unbegrenzte Mobilität nur durch die Erschöpfung der finanziellen und natürlichen Ressourcen. Das heißt, wir befinden uns immer auf dem Sprung, können aber nicht ständig reisen und begnügen uns deshalb damit, zumindest virtuell bei allen großen Ereignissen des globalen Dorfs fernanwesend zu sein. Es bilde sich dabei eine „Emotionsgemeinschaft der Individuen als Nachfolgerin der Interessengemeinschaft sozialer Klassen“ heraus. Das Erleben weltweiter Ereignisse in Echtzeit und die Synchronisierung der Emotionen betrachtet Virilio jedoch keineswegs als einen Fortschritt. Vielmehr würde ein „Kommunismus der Affekte“ entstehen. Das tägliche Leben der heimatlosen Menschheit sei davon geprägt, daß sie in einer Art Wartesaal das Unerwartete herbeisehne.

In dem abschließenden Essay „Der Futurismus des Augenblicks“ ordnet Virilio schließlich diesen Verlust des Zeit– und Raumgefühls historisch ein. „Vergangenheit, Gegenwart und Zukunft ziehen sich zum allgegenwärtigen Augenblick zusammen, so wie sich die Ausgedehnheit der Erde im Übermaß an Geschwindigkeit und ständiger Beschleunigung unserer Fortbewegung und Telekommunikation zusammenzieht“, schreibt der Dromologe. Virilio zieht eine Analogie zwischen der Eroberung von Lebensraum, propagiert unter anderem durch das Nazi-​Regime, und der Eroberung des virtuellen Raums als Ersatz für die Wirklichkeit.

Der Globalitarismus macht die Erde zu klein

Der „Globalitarismus“ konditioniere uns dabei auf das Vergessen alles Identitätsstiftenden. Geschichte spielt keine Rolle mehr. Zeitintervalle zur Reflexion bedeuten ökonomischen Verlust. Und Heimat steht der erzwungenen Mobilität entgegen. Mächtige Gegenkräfte zu dieser Entwicklung sieht Virilio nicht, weil sie einen entscheidenden Fehler begehen: „Seit der Planet Erde für den Fortschritt scheinbar zu klein, und offen gesagt auch zu heruntergekommen ist, hat man es überall dermaßen eilig, daß nicht nur keine Zeit mehr bleibt um Angst zu haben, sondern nicht einmal mehr Zukunft bleibt, um Pläne zu realisieren.“

Was also tun? Diese Frage ist größenwahnsinnig!

Paul Virilio: Der Futurismus des Augenblicks. Passagen Verlag 2010. 80 Seiten. 11 Euro.

00:05 Publié dans Livre, Livre, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, paul virilio, livre, globalitarisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 19 novembre 2010

L'administration de la peur (Paul Virilio)

L'administration de la peur (P. Virilio)

Ex: http://www.scriptoblog.com/

virilio

Jadis, rappelle Virilio, grandir, c’était dépasser ses peurs. A cette aune, on peut se demander, continue-t-il, si nos contemporains ne sont pas infantiles. L’angoisse chimérique est, apparemment, à la mode. Pire, elle fait figure de propédeutique : passe pour sage celui qui a peur, et l’avoue. La peur, principe heuristique, méthode pour penser le monde à l’heure où l’Homme détient le pouvoir de se détruire entièrement ? Virilio, en attendant, fait observer que cette progression de la peur traduit, concrètement, un affaiblissement de la confiance en la perfectibilité du genre humain.

D’où vient cet affaiblissement ? – Voilà sa question. Comment y remédier ? – Voilà son projet.

 

 

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La peur, nous dit en substance Virilio, est l’un des deux grands modes d’administration des citoyens par l’Etat (l’autre est la promesse, la rétribution). La peur permet, en particulier, à des Etats qui n’ont plus grand-chose à promettre (fin des Trente Glorieuses) de continuer à justifier leur existence : si les citoyens ont peur, ils cherchent une protection ; et cette protection, c’est l’Etat qui peut l’offrir.

Or, l’Etat contemporain est, justement, un bon administrateur de peur – en ce sens qu’il dispose de moyens formidables pour instiller l’angoisse, propager la crainte, généraliser la méfiance. Le facteur décisif en la matière, c’est la vitesse : vitesse de transmission de l’information, qui permet de saturer le destinataire, de l’entretenir dans l’angoisse parce qu’il ne peut plus traiter l’information transmise ; mais aussi vitesse des évolutions potentielles, si rapides, si soudaines, qu’on ne peut plus les anticiper. La discontinuité engendre la peur : si tout est possible, alors le pire est possible.

Virilio prend ensuite l’exemple de l’équilibre de la terreur, tel qu’il s’est maintenu pendant toute la guerre froide. C’est pour lui l’image parfaite du processus qui fait de l’Etat moderne un grand administrateur de peur : une catastrophe est en surplomb, elle tétanise les peuples ; mais l’Etat apporte la contre-force qui permet de suspendre indéfiniment cette catastrophe, de la maintenir en surplomb, comme une épée de Damoclès. Il est logique que les complexes militaro-industriels, un peu partout, aient fini par prendre tout ou partie du pouvoir : ils sont le pouvoir, l’incarnation du pouvoir contemporain. Le pouvoir de suspendre indéfiniment un mouvement dont la vitesse est telle qu’elle terrorise.

Le terrorisme contemporain, inséré dans cette grille de lecture, prend un sens bien précis : il est l’instrument d’un déséquilibre de la terreur menaçant constamment de rompre l’équilibre par suspension du mouvement. En ce sens, il constitue la figure aboutie du pouvoir contemporain : je ne sers plus à rien, dit le pouvoir, mais si vous me supprimez, qui sait ce qui arriverait ? L’impossibilité de répondre à cette question du « qui sait ? » fonde la nouvelle légitimité du pouvoir : le pouvoir de ne rien faire, le pouvoir de faire en sorte que rien ne se passe.

Pour Virilio, ce pouvoir d’un type nouveau s’incarnera, demain, commence même déjà à s’incarner, dans l’intériorité des individus. Le seul moyen de faire face à la vitesse toujours croissante induite par la technique, c’est de se techniciser soi-même ; seul un homme transformé en automate peut suivre le rythme des robots.

Plutôt que l’extinction du réel et le simulacre, les concepts de Baudrillard, Virilio propose donc la dissolution de l’espace, de tous les espaces, y compris le corps humain, comme clef de lecture de notre temps. L’avantage est, évidemment, que cette clef de lecture souligne davantage le caractère automatique des implications de l’univers technicisé à outrance ; c’est aussi l’inconvénient : on perd de vue la stratégie autonome du pouvoir, ici, il s’agit de se représenter l’évolution de la structure sociale comme une dynamique favorisant le pouvoir, mais qu’il n’enclenche pas.

Virilio le sait, et c’est pourquoi il souligne que, plus que le progrès en lui-même, c’est la propagande du progrès qui engendre la panique. Il veut dire par là que l’Etat, le pouvoir au sens large, ne crée certes  pas cet univers de la vitesse, porteur de toutes les peurs, mais qu’il entretient délibérément, par contre, les individus et les groupements intermédiaires dans l’illusion qu’il n’est pas possible d’anticiper collectivement, de construire une intelligence humaine partagée qui permettrait, précisément, de penser ensemble à la vitesse du progrès.

D’où son projet : construire une dissuasion civile.

Il entend par là, en substance, la constitution d’une société des individus postmodernes. Il s’agit d’inventer une manière d’être collective qui permet, justement par le collectif, de rendre à nouveau le monde prévisible, non en réduisant la vitesse (qu’on ne maîtrise plus), mais en augmentant la vision latérale de chacun, par le partage des visions. En effet, si la vision latérale augmente, le risque de surgissement d’un objet inattendu dans le champ de vision central diminue.

En somme, pour Virilio, c’est donc par la construction d’une intelligence collective, capable de penser un monde imprévisible, que le pouvoir sera contrebattu : si mon voisin partage sa vision latérale avec moi, alors il n’est plus un corps étranger qui participe, par son mouvement trop rapide, à l’incertitude angoissante de mon habitat ; il devient au contraire un partenaire de mon habitat, contre l’incertitude d’un monde trop rapide.

Il s’agit, fondamentalement, de refaire des lieux. Virilio ne refuse pas le localisme ; sa définition de l’impérialisme contemporain, c’est l’abolition de la géographie. Sa définition de la lutte anti-impérialiste, c’est la défense de la géographie : il doit exister des lieux, où des hommes mettent en commun leur destin, et pour cette raison, « partagent leur vision latérale ». Refaire du sens, en somme, pour bâtir cette dissuasion civile, indépendante du pouvoir, c’est, d’abord, recréer des sujets collectifs.

Cette conclusion n’est évidemment pas originale. Mais Virilio a le mérite, au moins, de proposer une grille de lecture stimulante, de mettre en perspective ce projet. Quand on le lit sur les raves, dans lesquelles il voit une simulation d’intelligence collective enfin adaptée au règne de la vitesse, on se dit qu’il y a quelque chose à tirer de sa perception.

 

00:10 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, paul virilio, peur | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook