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mardi, 10 janvier 2023

Le thomisme et la guerre juste

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Le thomisme et la guerre juste

Carlos X. Blanco

Source: https://www.geopolitika.ru/es/article/el-tomismo-y-la-guerra-justa

L'Europe souffre une fois de plus dans la guerre et à cause de la guerre. L'Europe est à nouveau ce qu'elle a été trop souvent, un vaste champ de bataille. L'Europe est également un jouet aux mains de sa propre excroissance, l'anglosphère. Main dans la main avec une organisation militaire qui ne sert en rien la défense commune des Européens mais la défense des intérêts anglo-américains, l'Europe va vers son propre suicide. Elle se prête à la politique insensée d'expansion de l'OTAN vers l'Est, cherchant également à faire en sorte que l'anaconda s'enroula autour de sa proie, afin d'étrangler la Russie et de la laisser sans son cercle naturel de pays partenaires et de satellites. 

Avec l'intervention militaire spéciale de l'armée russe en Ukraine, il est logique que les considérations philosophiques-morales et théologiques classiques de la guerre juste reviennent à notre esprit. Nous détestons la guerre et nous savons que ce cavalier de l'Apocalypse est la grande calamité qui plane sur l'humanité, la hantant depuis aussi longtemps qu'elle vit sous une forme civilisée à la surface de la terre. Mais cela ne fait pas de nous des pacifistes, car nous ne sommes pas non plus des utopistes naïfs, et nous voyons une grande folie et un grand fanatisme dans le pacifisme. Ce pacifisme est une folie alors qu'il y a des menaces très réelles et très concrètes en face de nous. Nous sommes d'accord avec Spengler lorsqu'il voit dans le pacifisme et le mépris de l'armée un simple produit de la décadence, ce que les anciens savaient déjà. Les civilisations vieilles et fatiguées, à l'intérieur des murs artificiels qui séparent le cosmopolite, l'hédoniste apatride, autiste par rapport à la réalité, se permettent de dormir dans le pacifisme jusqu'à ce qu'un jour, sans crier gare, les nouveaux barbares (les barbares apparaîtront toujours à l'horizon) arrivent et fassent des montagnes de têtes coupées. Ils verront les veuves violées et des tours de cadavres s'élever avec les pacifistes qui les attendaient, portes et mains ouvertes et fleurs sur la tête.

Un vrai chrétien aime la paix, mais il n'est pas un fanatique (ni de la paix, ni de la guerre) et il aime la milice christique et les hommes qui s'y dévouent, car l'hidalgo chrétien sait qu'en de nombreuses occasions, la foi, la patrie et la paix dépendent existentiellement de cette milice. Saint Thomas d'Aquin, le grand exposant du catholicisme philosophique, explique clairement qu'il existe des guerres justes. Il n'y a pas d'autre choix que de faire la guerre, si le méchant existe, si le mal rôde. 

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Aujourd'hui, alors que tant d'idéologues se précipitent pour condamner Poutine, comme ils l'ont fait hier dans les cas de la Serbie, de la Syrie et de l'Irak, il convient de supprimer cette fausse idée du Pentagone et de tous ses chiens galeux et dressés : l'idée que seuls les Yankees et leurs franchises (OTAN, UE...) ont le droit de faire la guerre ou de la bénir. Le jour viendra où une civilisation chrétienne sera restaurée, restaurée à partir des deux méridiens éloignés, le méridien hispano-catholique à l'ouest en Espagne, et le méridien slave-orthodoxe à l'est de nos pays. Depuis les deux méridiens, embrassant la sphère terrestre dans les deux sens, la parole du Christ-Roi peut être entendue par les hommes. Un autre concept de civilisation, peut-être, un concept chrétien mais non puritain, un concept catholique et orthodoxe, est celui qui peut renaître des cendres, comme un germe de vie surgissant des ossements et des ruines, comme un rayon de lumière au milieu de la tragédie subie par nos frères slaves.

La guerre n'est pas toujours un péché. Saint Thomas fixe la justice comme critère. Pour qu'il y ait une guerre juste, il faut d'abord qu'il y ait une puissance publique pour la mener, un prince, dans le langage de son temps. Dans la Summa Theologiae, la guerre privée est condamnée. Le prince, sur terre, est un exécuteur de la justice divine.

[...] l'autorité du prince sous le commandement duquel la guerre est menée. Il n'appartient pas à l'individu privé de déclarer la guerre, car il peut faire valoir son droit devant une instance supérieure ; l'individu privé n'est pas non plus compétent pour convoquer la communauté, qui est nécessaire pour faire la guerre. Or, puisque le souci de la république a été confié aux princes, il leur appartient de défendre le bien public de la cité, du royaume ou de la province placés sous leur autorité. En effet, de même qu'il la défend légitimement avec l'épée matérielle contre les perturbateurs intérieurs et punit les malfaiteurs, selon les paroles de l'Apôtre : "Ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée, car il est serviteur de Dieu pour faire régner la justice et punir le malfaiteur" (Rm 13,4), de même il lui incombe de défendre le bien public avec l'épée de guerre contre les ennemis extérieurs. C'est pourquoi il est recommandé aux princes : Délivrez le pauvre et sauvez l'impotent des mains du pécheur (Ps 81,41), et Saint Augustin, pour sa part, dans le livre Contre Faust, enseigne: l'ordre naturel, adapté à la paix des mortels, postule que l'autorité et la délibération d'accepter la guerre appartiennent au prince. [II C.40. 1]

La deuxième condition est celle du motif valable. Tout caprice est exclu. Tout arbitraire est proscrit. La guerre motivée uniquement par le désir de pouvoir ou par la satisfaction de la concupiscence des princes ou des peuples n'est pas autorisée.

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Deuxièmement, une cause juste est requise. C'est-à-dire que ceux qui sont attaqués le méritent pour une cause quelconque. C'est pourquoi saint Augustin écrit aussi dans le livre Quaest : Les guerres sont généralement appelées justes lorsqu'elles vengent des blessures ; par exemple, s'il y a eu place pour punir le peuple ou la ville qui néglige de punir l'outrage commis par les siens, ou pour restituer ce qui a été injustement volé [II C.40. 1.].

Il ressort clairement du texte qu'il existe une vengeance juste. S'il y a eu une infraction (matérielle, sanglante, ou même une atteinte à l'honneur), en toute justice on peut alors faire la guerre. Il y a également une justice dans la guerre lorsque le prince et ses conseillers observent des indices raisonnables qu'un ennemi, qu'il soit interne ou externe, va commettre un préjudice à leur égard. Cela irait à l'encontre de l'essence de la fonction du prince, qui est de veiller à la justice et à l'ordre, de rester les bras croisés et d'attendre un préjudice très probable.

La troisième exigence que le Docteur angélique pose est celle de l'intention juste :

Il est exigé, enfin, que l'intention des parties au litige soit droite, c'est-à-dire une intention visant à promouvoir le bien ou à éviter le mal. C'est pourquoi saint Augustin écrit également dans le De verbis Dom : "Chez les vrais adorateurs de Dieu, les guerres elles-mêmes sont pacifiques, puisqu'elles ne sont pas promues par cupidité ou cruauté, mais par un désir de paix, afin de réfréner le mal et de favoriser le bien. Il peut cependant arriver que, bien que l'autorité de celui qui déclare la guerre soit légitime et la cause juste, elle soit néanmoins illégale en raison d'une mauvaise intention. Saint Augustin écrit dans le livre Contre Faust : En effet, le désir de nuire, la cruauté de la vengeance, un esprit impitoyable et implacable, la férocité dans le combat, la passion de dominer, et autres choses semblables, sont, en justice, répréhensibles dans les guerres. [II C.40. 1].

Dieu nous a créés comme des hommes, non comme des anges. Le mal se niche parmi les hommes, et l'une des façons dont le mal peut se nicher est l'obscurcissement de nos cœurs. Même lorsque nous sommes aidés par des causes raisonnables et justes, et - à titre d'exemple - lorsqu'il est évident que nous avons été injustement attaqués sans raison, nous pouvons nous jeter dans le combat non plus avec un désir légitime de réparation du tort que nous avons subi, mais avec un désir sinistre et malin d'augmenter le mal dû à l'ennemi à punir. La colère, l'envie de causer plus de mal que ce qui est proportionnel à la punition, le désir irrépressible de faire du mal au-delà des causes et en dehors des voies appropriées, voilà ce qui nuit aux bonnes intentions de ses actions. On va à une guerre juste avec une bonne intention. Sans elle, la cause juste qui permet la guerre, ainsi que tous les antécédents qui justifient la rupture de la paix, sont réduits au statut de simples excuses. Et n'oublions pas que la guerre, si elle est juste, est menée au nom d'une paix supérieure, tout comme Dieu permet le mal au nom d'un bien supérieur. L'hidalgo chrétien est, dans un certain sens, pacifique lorsque son combat est subordonné à une paix plus élevée, plus durable et plus authentique.

Dans la même Question, à l'article 3, le Saint Docteur rappelle qu'il n'est pas licite de tromper l'ennemi (par des stratagèmes), et que même avec l'ennemi on doit respecter les pactes. Cela ne signifie pas lui révéler ses secrets, rendre ses intentions publiques :  

"...personne ne doit tromper l'ennemi. En effet, il existe des droits de guerre et des pactes qui doivent être respectés, même entre ennemis, comme l'affirme saint Ambroise dans De Officiis.

Mais il existe une autre façon de tromper par les mots ou les actes; elle consiste à ne pas faire connaître notre but ou notre intention. Nous ne sommes pas obligés de le faire, car, même dans la doctrine sacrée, il y a beaucoup de choses qui doivent être cachées, surtout aux incrédules, de peur qu'on ne se moque d'eux, suivant ce que nous lisons dans l'Écriture : "Ne jetez pas ce qui est saint aux chiens" (Mt 7,6). C'est donc une raison de plus de dissimuler à l'ennemi les plans préparés pour le combattre. Ainsi, parmi les instructions militaires, la première place est accordée à la dissimulation des plans afin d'éviter qu'ils n'atteignent l'ennemi, comme on peut le lire dans Frontino. Ce type de dissimulation appartient à la catégorie des stratagèmes qui sont licites dans une guerre juste, et qui, à proprement parler, ne s'opposent pas à la justice et à la volonté ordonnée. Ce serait, en effet, un signe de volonté désordonnée que de prétendre que rien ne doit être caché aux autres [II C.40. 3].

Si garder des secrets ou ne pas tout révéler est quelque chose qui se fait - et peut et doit se faire - dans la doctrine sacrée, que dire de l'art militaire. À l'époque où nous vivons, dans ce qu'on appelle la "société de l'information", les États sont puissants non seulement en raison de leur portée économique, militaire et technologique, mais aussi en raison de leur capacité à obtenir des informations de leurs ennemis, de leurs rivaux et même de leurs partenaires et amis, et aussi en raison de leur capacité à les conserver. 

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Au sein des États, il existe une sorte de guerre privée qui, s'il n'y a pas d'effusion de sang, pourrait plutôt être appelée une querelle. Selon Thomas d'Aquin, elle implique toujours un péché - véniel ou mortel, selon le niveau d'excès dans lequel la personne est impliquée - et ceux qui, de manière juste et avec la modération qui s'impose, se limitent à se défendre contre les insultes, en sont épargnés. La politique des États démocratiques est une querelle permanente ("demogresca" est la façon dont l'écrivain Juan Manuel de Prada la décrit avec sa fine ironie). Tout le monde se dispute et s'enivre de passions désordonnées. Les politiciens d'aujourd'hui, chicaneurs professionnels, devraient écouter les mots de la Summa : 

"...la querelle est comme une guerre privée qui a lieu entre des personnes privées, non pas en vertu de l'autorité publique, mais par une volonté désordonnée. Par conséquent, il implique toujours le péché (II C.41, 1).

Thomas d'Aquin fait une distinction entre la guerre, la querelle et la sédition. Dans la guerre: pour qu'il y ait une vraie guerre au sens propre et de caractère juste, il faut qu'il y ait un prince, c'est-à-dire une puissance publique qui, par ses moyens, recherche réellement la paix. 

Dans une querelle, pour ne pas tomber dans le péché, seuls ceux qui se défendent avec raison et de manière proportionnée sont exonérés, car une querelle est comme une guerre, mais entre particuliers. Dans toutes les démocraties actuelles, nous vivons dans un état permanent de querelles. Les citoyens privés et les politiciens des partis (qui sont aussi des "partis" et ne représentent donc pas vraiment le peuple dans son ensemble ou l'État en tant que chose commune lorsqu'ils se disputent) sapent la paix dans leur "demogresca". Ils encouragent la guerre privée, la querelle qui, si elle entraîne une effusion de sang et une rupture irréversible de la coexistence, conduit à la guerre civile. 

La sédition est conceptuellement différente de la querelle en général. Aujourd'hui, alors que l'on parle tant, dans cette malheureuse Espagne, du "crime de sédition", redéfini ad hoc pour plaire aux traîtres politiciens de Catalogne (avec leur double trahison, contre l'Espagne et contre une partie de celle-ci, la Catalogne), il vaut la peine de revenir à saint Thomas, qui est, en plus de tant d'autres choses, un maître dans la rigueur des définitions: 

"...que les séditions sont des tumultes pour le combat, fait qui a lieu lorsque les hommes se préparent au combat et le recherchent. Elle en diffère aussi, en second lieu, parce que la guerre est faite, à proprement parler, avec des ennemis de l'extérieur, comme une lutte de peuple à peuple; la querelle, au contraire, est une lutte d'un individu contre un autre, ou de quelques-uns contre quelques autres; et la sédition, au contraire, a lieu, à proprement parler, entre les parties d'une foule qui se querellent entre elles; par exemple, quand une partie de la ville excite des tumultes contre l'autre. Par conséquent, puisque la sédition s'oppose à un bien particulier, à savoir l'unité et la paix de la multitude, elle constitue un péché particulier." [II C 42, 1].

Et en réponse à la première objection, il dit : 

"On appelle séditieux celui qui provoque la sédition, et comme la sédition implique une certaine discorde, est séditieux celui qui provoque non pas n'importe quelle discorde, mais celle qui divise les parties d'une même multitude. Mais le péché de sédition n'est pas seulement dans ceux qui sèment la discorde, mais aussi dans ceux qui dissertent avec désordre entre eux".

Il est bien connu que les temps modernes ont convulsé et même éviscéré le système de la philosophie politique. La catégorie "guerre" a rempli tous les espaces, et l'amoralisme le plus grossier domine chaque type de lutte. Les agressions contre les États sont devenues des guerres privatisées, et les querelles privées et les séditions internes sont devenues, à leur tour, des armes avec lesquelles les puissances étrangères mettent à genoux des États souverains. 

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Regardez le cas lamentable de l'Espagne: comment les Anglais, les Français et les Américains ont-ils réussi à mettre cette nation à genoux, démunie et sans voix propre dans le concert mondial ? Depuis la guerre de succession elle-même, dans un premier temps, l'Espagne a été occultée, devenant une colonie de la France et, plus tard, une colonie des Anglais et des Américains. Depuis la guerre contre Napoléon, dans un deuxième temps, nous n'avons connu que des querelles, des tueries caïnites, des séditions. Toute notre énergie nationale a été gaspillée dans la haine de notre frère de sang et de notre compatriote. Aujourd'hui, alors que nous entendons si souvent parler de "guerres hybrides" dans lesquelles les grandes puissances s'immiscent dans la vie de nations rivales ou gênantes, et qu'il est considéré comme acquis que les "informations" ainsi que les groupes d'individus financés par l'étranger participent à ces guerres, nous devrions réfléchir et prendre en charge notre situation: dans ce monde infecté jusqu'à la moelle par le péché, il n'y a d'espoir pour les individus, les familles et les nations que si nous avons un haut degré de conscience de ce que signifie le Bien Commun. Fuir les querelles, dénoncer et poursuivre les séditieux, défendre avec courage ce qui nous revient de droit, et s'efforcer de faire de notre patrie un havre pour le Règne de Jésus-Christ. Si nous sommes également conscients que notre Patrie est très vaste, car elle comprend non seulement la péninsule ibérique et l'ensemble des îles, ainsi que les parties correspondantes de l'Afrique (dont certaines ont été cédées à la mauvaise époque), mais aussi l'Amérique, qui vibre encore de son Hispanidad, une Hispanidad castillane ou lusophone, alors et seulement alors nous commencerons à réparer tant de siècles d'iniquité.

La métaphysique de la guerre

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La métaphysique de la guerre

Daria Douguina

Source: https://www.geopolitika.ru/pt-br/article/metafisica-da-guerra

La guerre est une réalité, et une réalité multidimensionnelle de surcroît. Nous avons exploré ses dimensions stratégiques, géopolitiques, économiques et sociales, mais elle est aussi métaphysique. Daria Dugina nous rappelle l'essence métaphysique de la guerre, et pourquoi nous en avons besoin.

Aujourd'hui, je voudrais partager mon point de vue sur la métaphysique de la guerre et la compréhension philosophique de ce qui se passe. Sans cette compréhension, nous ne serons pas en mesure d'appréhender toute la profondeur de la confrontation actuelle. Inutile de dire que je surveille de près l'espace d'information et que je le commente en direct. Cependant, aujourd'hui, je voudrais examiner les événements actuels d'un point de vue philosophique.

Fondamentalement, la guerre a toujours été perçue comme quelque chose de nécessaire. Héraclite l'appelle "le père et le roi de toutes choses". La guerre a toujours constitué la paix. S'il n'y a pas de guerre, il n'y a pas de division, mais pas de paix non plus. Ainsi, en un sens, la guerre est comprise comme un acte cosmologique. Les théoriciens de la guerre, Thucydide et Socrate, ont romancé la guerre. En même temps, une division très intéressante se produit. Il me semble qu'elle est cruciale pour nous lorsque nous analysons les conflits aujourd'hui. Les guerres sont divisées en bonnes et mauvaises guerres.

Les bonnes guerres sont des guerres contre un ennemi extérieur. Elles sont acceptables selon Thucydide ou Socrate ou Xénophon. En outre, il existe des guerres mutuellement destructrices qui sont perçues de manière négative. Plus tard, dans les Lois de Platon, elles seront caractérisées comme des guerres extérieures. Platon utilise le terme grec "polemoi", par opposition à guerre interne - discorde. Naturellement, les Grecs de l'antiquité justifiaient les guerres menées contre un ennemi extérieur. Une guerre extérieure était considérée comme une guerre avec les autres, avec des étrangers, avec des barbares, qui pouvaient généralement être soumis. En revanche, une guerre de discorde, que les cités grecques avaient également l'habitude de mener, comme la guerre entre Athènes et Sparte, selon Platon et ses prédécesseurs, aurait dû conduire à la réconciliation, mais en aucun cas à la destruction.

En parlant du conflit d'aujourd'hui, de la confrontation entre la Russie et l'Ukraine, la question se pose. S'agit-il d'une guerre extérieure ou d'une guerre intérieure? C'est une question très compliquée. Hier encore, je me suis exprimé sur la chaîne de télévision République. Mon adversaire, une collègue ukrainienne, Polina, de Kiev, ancienne conseillère du ministre de la Défense, a déclaré, je cite : "Il n'y a pas de gens comme les Russes, mais s'ils existent, il faut les tuer". Après l'avoir écoutée, j'en ai conclu que cette guerre (bien qu'on pourrait plutôt dire qu'il ne s'agit pas d'une guerre mais de l'imposition de la paix) n'est plus interne, elle est menée contre un ennemi extérieur. C'est-à-dire que ceux qui s'opposent à nous, qui ont commis des actes d'agression contre le peuple russe pendant huit ans et qui ont interdit aux Russes de vivre, leur ont interdit de parler leur langue, leur ont interdit d'avoir leur culture propre, ne sont plus nos frères slaves. Il s'agit d'une autre entité.

J'étais occupé par cette pensée, c'est-à-dire une tentative de comprendre le conflit comme une lutte contre un ennemi extérieur, comme un "polémos". Et cet "polémos", selon Platon, doit être combattu avec un grand courage. De plus, la guerre, selon Platon, est à bien des égards une conséquence de l'imperfection humaine. Cependant, elle doit être menée de manière équitable et doit établir le bon ordre. Le plus élevé est le principe contemplatif, et le plus bas, le principe luxurieux.

Si nous examinons la structure du pouvoir ukrainien, nous verrons qu'au cours des huit dernières années, depuis 2014, les subventions militaires américaines ont totalisé 20,5 milliards de dollars en équivalents de gros équipements militaires. Il en va de même dans d'autres domaines. Si l'on parle du volume total des investissements dans la société civile par les fondations américaines, de la manière dont je vois les choses, la somme totale était beaucoup plus faible là-bas, jusqu'à 1,5 milliard de dollars, je pense. Mais c'est quand même beaucoup d'argent.

Si vous prenez ces proportions en considération, la question se pose de savoir si l'Ukraine est un État fantoche dirigé par un comédien, ce qui, soit dit en passant, est déjà ridicule. Quel intéressant symbole sacré que celui-ci. Par exemple, Héraclite était appelé "le philosophe qui pleure" parce qu'il ne riait jamais. Démocrite, quant à lui, était appelé le "philosophe rieur" car il riait tout le temps et était une sorte d'homme maudit par l'Antiquité. Ce n'est pas un hasard si ses livres ont été brûlés par les platoniciens et les pythagoriciens. Et par Platon lui-même, selon la légende.

L'anti-Russie et son front n'est pas seulement un front politique mais un pôle géopolitique oppositionnel. C'est une sorte d'acteur mandataire du principe américain, de la civilisation américaine, de l'ordre américain, c'est-à-dire d'un ordre mondialiste. Il sert également d'autre modèle anti-russe, à la fois existentiel et métaphysique. C'est un modèle où les valeurs sont chamboulées. La luxure y règne, c'est-à-dire le principe inférieur luxurieux qui est associé à l'idée de "ventre" chez Platon. Le ministère russe de la Défense a annoncé aujourd'hui que notre pays n'a pas engagé les hostilités, mais qu'au contraire, la Russie y met fin. Et la fin de ces hostilités est en fait le rétablissement de la justice.

Vous vous souvenez peut-être aussi, puisque vous avez déjà mentionné des concepts philosophiques, du concept de "guerre juste". Cela s'applique ici. Et d'ailleurs, cette guerre juste est prise comme argument par de nombreux néo-conservateurs lorsqu'ils mènent des opérations militaires dans le monde. Regardez comme nous agissons différemment. Ils réduisent simplement chaque quartier en ruines, comme ils l'ont fait en Irak. Déforestation massive de zones résidentielles et non résidentielles. Leurs sociétés militaires privées tirent sur des civils. Au contraire, nous agissons pour le bien des vivants. Malgré les gaffes et les erreurs, malgré le fait que le peuple ukrainien ait été fasciné et même hypnotisé par le récit, un Logos différent, qui lui est étranger, les casques bleus russes ne veulent pas leur mort.

Tout le monde dit maintenant que cette opération aurait dû être réalisée en un jour. Non, ça n'aurait pas dû l'être. Parce que c'est un processus très complexe. Cependant, dans l'ensemble, nous constatons que les Russes se comportent de manière très humaine en établissant cet ordre sacré. Pas de la manière dont le principe de luxure fonctionne. Pas en commettant des crimes de guerre.

En principe, ce sont les principaux points que je voulais partager avec vous. Il y a matière à réflexion et à discussion. Il s'avère que, d'une part, les Russes font la guerre à un ennemi extérieur, les États-Unis. D'autre part, ils comprennent que les corps des personnes de l'autre côté sont extérieurs à nous. Les corps et les âmes de ces personnes sont notre propre reflet. Mais il s'agit d'une réflexion qui s'est égarée dans un monde lointain et complètement faux, d'une ontologie différente, avec une hiérarchie de valeurs différente. D'une part, il s'agit donc d'une guerre extérieure, la guerre avec un ennemi extérieur, avec des civilisations extérieures, avec le Logos de Cybèle, avec le Logos de la luxure, voire avec le mythe de la luxure, avec l'obsession. Avec la consommation, aussi. Ce que nous voyons en Ukraine est une véritable société du spectacle. Comme mon collègue vient de le noter avant moi, il y a une asymétrie dans la guerre de l'information. D'autre part, il s'agit également d'une guerre interne. C'est une sorte de discorde qui devrait mener à la paix. En fait, il s'agit d'une discorde entre les deux principes d'une même âme, comme le disait Platon. Il existe deux principes de l'âme : un berger et un cheval. Notre armée russe est donc semblable à un berger qui tente d'apaiser ce cheval noir en colère.

C'est l'interprétation que je suggère, en tant qu'historienne de la philosophie et du platonisme. J'espère que ce sujet sera développé davantage. C'est nécessaire, car nos collègues américains, par exemple les néoconservateurs, fondent leurs théories sur le platonisme. Prenez Leo Strauss, l'inspirateur idéologique de tout le néoconservatisme. Il est un expert unique de la philosophie de Platon. Ou, par exemple, l'idée de faux qu'il justifie. Leo Strauss affirme que Platon avait l'idée d'une "noble tromperie". Par conséquent, pour établir un ordre mondial juste, c'est-à-dire l'ordre mondial américain, il est tout à fait acceptable d'utiliser certaines formes de cette "noble tromperie".

indexlsplpro.jpgSans doute pouvons-nous décrire le conflit sans métaphysique, sans philosophie, mais dans ce cas, il manquera quelque chose d'essentiel. Pour en revenir à votre question, Nikolay, à savoir si cette guerre est une expiation. Je suppose que oui. En gros, la guerre est menée par les Russes afin d'établir la paix. En russe, il existait deux orthographes du mot "мир" ("monde") : avec un "i" décimal, avec un point, et dans la version moderne - avec un "и" octal. L'un n'est qu'une donnée, et l'autre est le résultat d'une guerre, une sorte de pacte conclu après la séparation. Cette façon de penser est donc typique pour nous : d'abord vient la séparation, puis suivent les retrouvailles. Et les Russes veulent définitivement la paix. Dans la philosophie russe de la fin du 19ème - début du 20ème siècle, il y avait une idée de conciliarité. Cette conciliarité devrait se manifester dès maintenant dans les relations avec le peuple ukrainien. Nous essayons de surmonter cette séparation. Je souhaite à notre armée un réel succès ; je crois que l'histoire va se réaliser maintenant. Pour le dire à la manière de Heidegger, ce qui se passe maintenant est une "Ereignis" ou une "occurrence". Manifestation de l'être russe dans l'histoire.

Et je crois que nous devrions sincèrement prier pour ceux qui sont là, sur la ligne de front. Certes, j'aimerais beaucoup appeler à la prière pour les ennemis, afin qu'ils reprennent leurs esprits. Mais pour l'instant, je ne suis pas encore prêt à me l'avouer. C'est dur pour moi, c'est dur après avoir vu toutes les vidéos, après les menaces qui arrivent. Je crois que nous devrions nous en tenir à cela pour le moment et prier pour nos artisans de la paix.

Nous devons réfléchir à qui nous sommes. Car lorsque nous rencontrons de l'autre côté, les Slaves de l'Est, nous voyons qu'ils ont des contours de leur propre identité. Oui, c'est complètement artificiel. Oui, elle n'est pas fondée sur l'histoire. Il s'agit d'images éparses et de combinaisons du nazisme libéral et du mondialisme. Il est intéressant de noter qu'il s'agit d'un projet financé par Soros. Il a soutenu les nazis ukrainiens et les nationalistes. Le principal critère pour lui était la haine du monde russe. En d'autres termes, ils ont une identité. C'est artificiel, ils ne peuvent y adhérer, cela tourne à la folie, mais au moins cela s'exprime d'une manière ou d'une autre.

Nous devons nous demander quelle est notre identité. Dans le Northern Sun, Nikolay et moi avons parlé de la question des valeurs traditionnelles et du projet de décret, dont la discussion a été temporairement suspendue, mais qui est toujours à l'ordre du jour. C'est essentiel. Je crois que la question de la réflexion sur nos valeurs traditionnelles, notre identité, notre idéologie, la compréhension de la nouvelle situation géopolitique est pour nous la priorité numéro un. Si l'opération d'imposition de la paix se termine avec succès, nous devons savoir comment procéder. Comment contrôler ce "Grossraum" en termes d'idéologie, et non de forces militaires, de politique ou d'économie ? C'est exactement ce que Carl Schmitt appelle le "Grossraum".

Sur quoi repose ce "Grossraum" ? C'est une question ouverte. Je suppose que la réponse vient du mot clé, qui serait "valeurs traditionnelles". Cependant, nous devons étudier et définir ces valeurs de manière très précise car l'histoire évolue beaucoup plus vite qu'auparavant. Et maintenant, nous devons saisir ces significations, ces mythologèmes, les nœuds sémantiques de notre histoire, à une vitesse cent fois plus rapide que ces huit dernières années.

Nous devons de toute urgence nous faire une idée, une vision de cette idéologie et comprendre à qui faire confiance. Chez les slavophiles ? Je pense que oui, ils sont nécessaires ici. Sur les idées des panslavistes ? Bien sûr. Vous vous demandez peut-être pourquoi. Ils sont incompatibles avec l'eurasisme, n'est-ce pas ? Rendons-les compatibles. Voyons comment ces concepts peuvent être combinés. Eurasianisme ? Absolument. Je crois que l'eurasisme est l'idéologie permettant d'unir le vaste espace de l'Eurasie.

Que faut-il de plus ? Nous avons également besoin d'une dimension religieuse, d'une dimension traditionaliste, d'une dimension géopolitique et d'une dimension métaphysique, que nous venons d'évoquer aujourd'hui. C'est la tâche numéro un.

Je m'adresse maintenant à tous ceux qui nous regardent et qui écoutent les programmes du Northern Sun. Je vous encourage à réfléchir dans cette direction. Parce que ce que nous avons maintenant est un déséquilibre. L'autre camp a des arguments, une idéologie et une obsession. Et nous avons aussi tout cela... Mais cela ne se manifeste pas de la même manière. Cela signifie que nous ignorons quelque chose. À un moment donné au cours de cette période de huit ans, nous n'avons pas avancé alors que nous aurions dû le faire. Peut-être avons-nous manqué quelque chose. Mais rien n'est perdu tant que tout n'est pas perdu. Je pense que tout ce travail peut être fait rapidement.

Il existe de nombreuses conditions préalables. Je me contenterai de désigner les petits points clés. Il s'agit de l'eurasianisme, du néo-eurasianisme, de la quatrième théorie politique, de la théorie du dépassement de la modernité et du traditionalisme. De plus, il ne faut pas oublier tout le condensé de la philosophie russe, depuis les Slaves et jusqu'à la philosophie de l'âge d'argent. Elle doit être étudiée et être une source d'inspiration. Très probablement, l'idée de conciliation et, peut-être, la sophiologie sont les repères les plus importants de l'âge d'argent. Il en va de même pour les œuvres de Pavel Florensky.

Je pense que ce sont les points clés, ou les clés qui nous aideront à ouvrir la porte de l'avenir russe que nous devons construire.

samedi, 02 juillet 2022

Guerre cognitive: le cerveau du citoyen est le nouveau champ de bataille

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Guerre cognitive: le cerveau du citoyen est le nouveau champ de bataille

"Le but est de transformer tout le monde en une arme"

Elze van Hamelen

Source: https://deanderekrant.nl/nieuws/cognitieve-oorlogvoering-...

L'OTAN a ajouté un nouveau domaine aux domaines traditionnels de la guerre - terre, mer, air, espace et cyberespace - "le domaine cognitif". Il ne s'agit pas seulement de véhiculer certaines idées ou certains comportements, comme dans la propagande traditionnelle et les opérations psychologiques, mais de modifier la cognition - d'influencer le processus par lequel nous arrivons à des idées, des intuitions, des croyances, des choix et des comportements. La cible n'est pas de prime abord une armée ennemie, mais le citoyen. Y compris ses propres citoyens, qui sont utilisés comme armes dans les combats.

"La guerre cognitive est l'un des sujets les plus discutés au sein de l'OTAN", a déclaré le chercheur François du Cluzel lors d'une table ronde le 5 octobre 2021. Il a rédigé un article de premier plan intitulé "Cognitive Warfare" pour le groupe de réflexion Nato Innovation Hub en 2020. Bien que la guerre cognitive recoupe la guerre informationnelle, la propagande classique et les opérations psychologiques, Du Cluzel souligne que la guerre cognitive va beaucoup plus loin. Dans une guerre de l'information, on essaie "simplement" de contrôler le flux d'informations. Les opérations psychologiques consistent à influencer les perceptions, les croyances et les comportements. Le but de la guerre cognitive est de "transformer tout le monde en arme", et "le but n'est pas d'attaquer ce que les individus pensent, mais comment ils pensent". Du Cluzel : "C'est une guerre contre notre cognition - la façon dont notre cerveau traite les informations et les transforme en connaissances. Il cible directement le cerveau". La guerre cognitive consiste à "pirater l'individu", grâce auquel le cerveau peut être "programmé".

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Pour exercer cette influence, on fait appel à presque tous les domaines de connaissance imaginables : psychologie, linguistique, neurobiologie, logique, sociologie, anthropologie, sciences du comportement, "et plus encore". "L'ingénierie sociale commence toujours par une compréhension de l'environnement et de la cible ; le but est de comprendre la psychologie de la population cible", écrit Du Cluzel. La base reste les techniques traditionnelles de propagande et de désinformation, qui sont renforcées par la technologie actuelle et les progrès des connaissances. "Le comportement peut désormais être prédit et calculé dans une telle mesure", déclare Du Cluzel, "que l'économie comportementale pilotée par l'IA devrait être classée comme une matière scientifique (hard science) plutôt que comme une matière alpha (soft science).

Comme presque tout le monde est actif sur Internet et les médias sociaux, les individus ne sont plus des destinataires passifs de la propagande: avec la technologie d'aujourd'hui, ils participent activement à sa création et à sa diffusion. La connaissance de la façon de manipuler ces processus "est facilement transformée en arme". Du Cluzel cite en exemple le scandale de Cambridge Analytica. Grâce aux données personnelles fournies volontairement à Facebook, des profils psychologiques individuels détaillés ont été établis pour une large population. Normalement, ces informations sont utilisées pour des publicités personnalisées, mais dans le cas de Cambridge Analytica, ces informations ont été utilisées pour bombarder des électeurs douteux avec une propagande personnalisée. La guerre cognitive "exploite les faiblesses du cerveau humain", en reconnaissant l'importance du rôle des émotions dans la conduite de la cognition. La cyberpsychologie, qui cherche à comprendre l'interaction entre les humains, les machines et l'IA (intelligence artificielle), sera de plus en plus importante dans ce domaine.

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D'autres technologies prometteuses qui peuvent être déployées sont les neurosciences et les technologies : NeuroS/T et NBIC (nanotechnologie, biotechnologie, technologie de l'information, science cognitive), "y compris les développements en matière de génie génétique". Les NeuroS/T peuvent être des agents pharmacologiques, des couplages cerveau-machine, mais aussi des informations psychologiquement perturbantes. En influençant le système nerveux par la connaissance ou la technologie, on peut provoquer des changements dans la mémoire, la capacité d'apprentissage, les cycles de sommeil, la maîtrise de soi, l'humeur, la perception de soi, la capacité de prise de décision, la confiance et l'empathie, la forme physique et la vigueur. Du Cluzel écrit : "Le potentiel de la NeuroS/T pour créer une perspicacité et la capacité d'influencer la cognition, les émotions et le comportement des individus est d'un intérêt particulier pour les services de sécurité et de renseignement, et les initiatives militaires et de guerre".

La guerre sur les processus cognitifs des individus représente un changement radical par rapport aux formes traditionnelles de guerre, qui, au moins en principe, cherchent à garder les civils hors de danger. Dans la guerre cognitive, le citoyen est la cible et son cerveau le champ de bataille. Elle change la nature de la guerre, les acteurs, la durée et la façon dont la guerre est gagnée.

Selon Du Cluzel, "la guerre cognitive a une portée universelle, de l'individu aux États et aux sociétés multinationales". On ne gagne plus un conflit en occupant un territoire, ou en ajustant les frontières sur une carte, car "l'expérience de la guerre nous enseigne que si la guerre dans le domaine physique peut affaiblir une armée ennemie, elle ne permet pas d'atteindre tous les objectifs de la guerre". Avec la guerre cognitive, l'objectif final se déplace : "Quels que soient la nature et le but de la guerre elle-même, elle se résume en fin de compte à un affrontement entre des groupes qui veulent quelque chose de différent, et la victoire signifie donc la capacité d'imposer le comportement souhaité à un public choisi". Il s'agit donc, en fait, d'opérer une conversion idéologique dans la population cible.

L'ennemi n'est pas seulement les civils en territoire occupé ou ennemi - mais aussi leurs propres citoyens, qui, selon les estimations de l'OTAN, sont des cibles faciles pour les opérations cognitives des parties ennemies. "L'être humain est le maillon faible. Il faut le reconnaître afin de protéger le capital humain de l'OTAN".

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Cette "protection" va très loin : "L'objectif de la guerre cognitive n'est pas seulement de nuire aux soldats, mais aussi aux sociétés. Cette façon de mener la guerre ressemble à une "guerre de l'ombre" et nécessite l'implication de l'ensemble du gouvernement pour la combattre". La guerre peut donc être menée avec ou sans les militaires, et Du Cluzel poursuit : "La guerre cognitive est potentiellement sans fin, car pour ce type de conflit, vous ne pouvez pas conclure un traité de paix, ni signer une reddition".

Sources :

    https://www.innovationhub-act.org/sites/default/files/202...  (PDF)

    https://thegrayzone.com/2021/10/08/nato-cognitive-warfare...

    https://hcss.nl/wp-content/uploads/2021/03/Behavior-Orien...  (PDF)

 

18:27 Publié dans Actualité, Militaria | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : guerre, guerre cognitive, actualité | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 10 juin 2022

Métaphysique de la tranchée - Julius Evola et la guerre

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Métaphysique de la tranchée - Julius Evola et la guerre

par Giuseppe Scalici, Chargé de cours en histoire et philosophie

Source: https://www.centrostudipolaris.eu/2018/11/01/metafisica-della-trincea-julius-evola-e-la-guerra/

    C'est un équilibre dynamique entre le détachement des choses du monde et la volonté d'agir dans un sens pratique-opérationnel dans le monde, à tous les niveaux.

    Telle est la voie, déjà indiquée par la tradition indo-européenne, du guerrier.

    Un guerrier comme Arjuna, le héros de la Bhagavadgita, qui est poussé par le divin, incarné par Krsna, à se battre, sans scrupules ni faiblesses, en suivant la Loi intérieure de son propre être et, pourrait-on dire, de son propre destin, sans se soucier de la victoire ou de la défaite, sans regarder les gains personnels possibles, sans penser aux conséquences de l'action elle-même.

    La dignité profonde, en fait, n'a rien à voir avec le succès ou l'échec dans la dimension de l'être conditionné.

Aux origines de la pensée européenne, nous préférons nous référer à notre horizon et non à ce qu'on appelle l'Occident, proclamait avec autorité Héraclite d'Éphèse (6e-5e siècle avant J.-C.) :

"Polemos [la guerre] est le père de toutes choses et de tous les rois ; il révèle les uns comme des dieux et les autres comme des hommes, il rend les uns esclaves, les autres libres" (1). La guerre, non pas comme un simple exercice de violence visant à détruire un ennemi, telle est la conception moderne, mais comme un principe premier, l'hypostase [ce qui "se trouve en dessous" et détermine la dimension transitoire de l'apparence phénoménale]. Le conflit concerne donc à la fois la sphère des événements historiques "objectifs", qui peuvent être analysés à l'aide de méthodologies scientifiques, et, nous aimerions le dire avant tout, la dimension intérieure profonde de chaque individu. Là où Polemos est absent, il y a stase, fixité, conditions qui préfigurent la mort, l'annihilation, la fin de toute référence ultérieure, de tout 'ailleurs'".

Une dimension transfigurée et essentielle

Dans l'histoire spirituelle complexe de Julius Evola, la réflexion, qui n'est certainement pas abstraite ou intellectualiste mais comprise comme Erlebnis [expérience vécue], occupe une position particulièrement importante et ne se limite pas à l'imposition de situations contingentes particulières.

41YtZhjOx7L._SX195_.jpgDans Le chemin du Cinabre (2), nous trouvons, bien que ce ne soit pas dans les termes d'une simple évocation mémorielle ou réductrice, la 'revisitation spirituelle' par le philosophe de sa participation à la Grande Guerre d'Italie de 1915-1918, à propos de laquelle, au moins d'un point de vue strictement historico-objectif, son jugement serait, tel qu'il a été exprimé dans les années suivantes, pas vraiment flatteur. La Première Guerre mondiale, en effet, en raison d'une exaltation nationaliste superficielle, avait détruit l'ethos, fondé sur l'ordre, l'esprit hiérarchique et la discipline, des Empires centraux, déterminant ainsi une nouvelle étape dans la décadence de la civilisation européenne, étroitement liée à son éloignement de cette condition spirituelle "normale", orientée vers la domination transcendant la sphère humaine, une configuration typique du "monde de la tradition".

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Evola, alors tout jeune sous-lieutenant d'artillerie de montagne, déployé avec son régiment sur le front d'Asiago (1917-1918), alors qu'il était encore en cours de formation intérieure/spirituelle, fait l'expérience de la guerre dans le sens le plus absorbant du terme, même s'il ne s'est jamais trouvé, comme il l'aurait écrit lui-même, dans des situations de combat extrêmes, comparables, par exemple, à celles vécues par une autre grande figure du XXe siècle, Ernst Jünger. Néanmoins, la période passée au front représente, pour le philosophe romain, l'ouverture d'une dimension transfigurée et essentielle, que seul le contact direct avec la "possibilité" ultime et définitive, la mort, peut déterminer de manière indélébile.

www.mondadrobmeljeoristore.it.jpgRoberto Melchionda, dans son Introduction aux écrits d'Evola de la période 1935-1950 sur la valeur métaphysique et métahistorique de la guerre (3), met en évidence un texte du philosophe écrit pour la revue UR, sous le pseudonyme de Jagla, datant de 1928 : il s'agit d'un souvenir de guerre indiqué par l'auteur comme "Quota neutra del Cimone1917", mais les références spatio-temporelles semblent complètement hors de propos.

"[...] un souvenir qui ne s'effacera jamais, celui d'une nuit de guerre. J'étais loin, dans le détachement brillant. L'alarme, tout d'un coup. Je me saisis à nouveau. Je suis sur mes pieds. Je suis sur la ligne de la batterie. Ce qui s'est alors déchaîné dans les profondeurs, ce qui m'a soutenu, ce qui m'a porté miraculeusement à travers des heures d'enfer, ce qui a agi dans la lucidité surnaturelle de chaque geste, de chaque pensée, de chaque ordre, des sens qui ont saisi chaque perception avant la perception (et le "hasard" a peut-être été de rester indemne en se tenant debout - je me sentais capable de me tenir debout - avec des grenades qui éclataient tout près), je ne pourrais jamais le dire. Mais ce qu'ont pu être les dieux homériques immortels qui sont descendus au sein des fortunes épiques des hommes, je l'ai certainement esquissé ; et je savais ce que les hommes ne savent pas dans leur pauvre discours sur les idoles".

La guerre comme chemin vers l'illumination

Il n'est certainement pas facile pour quiconque, y compris l'auteur bien sûr, qui n'a pas vécu des expériences existentielles aussi extrêmes, d'en comprendre pleinement la signification.

On peut toutefois deviner une référence de première grandeur : alors que pour la pensée dominante de la philosophie occidentale, au moins jusqu'au XIXe siècle, la prééminence de l'âme sur le corps est postulée, on note, dans le souvenir "transfiguré" d'Evola, âgé de 19 ans, l'intuition, rendue par l'emploi d'expressions non "rationnelles", de l'idée d'une interpénétration très étroite entre l'âme et le corps, idée qui, à y regarder de plus près, n'est pas étrangère à la Weltanschauung européenne originelle, présente dans la spéculation présocratique et reprise par d'autres courants de pensée pertinents (5). La perception du monde extérieur, dit Evola, se produit "avant la perception" elle-même. Face à l'élémentaire, la dimension rassurante du ratio s'effondre. Et il n'y a pas de mots adéquats pour décrire cet état d'Être. Celui qui est totalement immergé dans le conflit-polemos est soumis à une sorte d'illumination intérieure "décisive". Même en continuant à vivre, ce ne sera plus la même existence "bourgeoise", ordinaire et tranquille, mais quelque chose d'absolument "autre" se produira. Rien ne sera plus comme avant.

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Tout cela s'applique, en premier lieu, à l'individu "différencié", comme l'affirmera Evola lui-même, dans des années chronologiquement éloignées de la Grande Guerre: cela s'applique à celui qui, en dehors de toute rhétorique, peut être défini comme un "héros". Mais, d'une certaine manière, cette transformation intérieure peut également se retrouver à des niveaux inférieurs, si l'on pense à l'incapacité du vétéran, du survivant du champ de bataille, à se réadapter à la dimension vide et répétitive de la vie civilisée.

En d'autres termes, pour ceux qui ont profondément vécu la guerre, il ne peut plus jamais y avoir de paix.

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Revenant sur l'immense conflit, dans un autre article paru dans UR à la même époque, Evola-Jagla écrit :

"Je suis allé vers ma mort. L'environnement psychiquement saturé de la guerre et de la hauteur a propulsé l'aventure, et lui a peut-être donné une direction qu'elle n'aurait pas réussi autrement. Je suis passé à autre chose (6)".

La guerre, donc, si elle est vécue en termes non liés à des situations contingentes, peut représenter, dans sa nature élémentaire impitoyable, une voie vers l'illumination, dans le sens d'un dépassement et d'une transfiguration de la vie immédiate. Le "dépassement" va, selon nous, vers cette dimension que le philosophe aurait appelée "plus que la vie". Elle impose donc la domination de la perspective "verticale" par opposition à la perspective "horizontale" des individus ordinaires, qui peuvent, dans des conditions exceptionnelles, adopter un comportement héroïque en apparence, mais de manière totalement inconsciente.

L'équation personnelle

Il ne fait aucun doute que l'illumination, dans le sens de "l'éveil" de ce qui est profond, concerne la partie essentielle et authentique de l'âme, ce Grund der Seele auquel faisait allusion le grand mystique allemand Meister Eckhart au 14e siècle. Il s'agit également de quitter la condition ordinaire, basse et répétitive de la vie pour se connecter spirituellement à la "transcendance". L'"aventure" vers la Vision du monde qu'Evola mûrira et consolidera dans la période entre les deux guerres est née précisément sur les champs de bataille.

Dans Le chemin du Cinabre, l'auteur indique cette "équation personnelle", pressentie dès son plus jeune âge, qui marquera toute son existence. C'est un équilibre dynamique entre le détachement des choses du monde et la volonté d'agir dans un sens pratique-opérationnel dans le monde, à tous les niveaux. Tel est le chemin, déjà indiqué par la tradition indo-européenne, du guerrier. Un guerrier comme Arjuna, le héros de la Bhagavadgita, qui est poussé par le divin, incarné par Krsna, à se battre, sans scrupules ni faiblesses, en suivant la Loi intérieure de son propre être et, pourrait-on dire, de son propre destin, sans se soucier de la victoire ou de la défaite, sans regarder les gains personnels possibles, sans penser aux conséquences de l'action elle-même. La dignité profonde, en fait, n'a rien à voir avec le succès ou l'échec dans la dimension de l'être conditionné.

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Evola reviendra à la Bhagavadgita entre 1935 et 1942 à l'occasion d'une série d'articles, mentionnés précédemment, sur l'esprit de la guerre et du combat, écrits pour Diorama, le supplément hebdomadaire de Regime Fascista, le quotidien de Farinacci, et pour La difesa della razza de Telesio Interlandi (7). La tentative d'Evola, également évidente dans la célèbre conférence en langue allemande: Die Arische Lehre von Kampf und Sieg (8) , était de distinguer, au nom de la cohérence avec les principes originels des Indo-Européens, les aspects contingents, transitoires et profanes du conflit, liés à la condition matérielle et décomposée de l'existence, de ce qui constitue une valeur immuable et éternelle et, en tant que telle, capable d'orienter toute action. C'est la condition intérieure spirituelle qui conduit la volonté de l'individu à se battre même sur des positions perdues: en tant que héros, donc.

La_doctrine_aryenne_du_combat_et_de_la_victoire.jpgDans les textes cités, le philosophe fait également référence à la distinction, présente dans la tradition islamique, entre petite et grande guerre sainte. Si la "petite guerre" est la guerre matérielle vers l'extérieur, qui ne peut ignorer les considérations politiques et l'alliance avec d'autres individus, la "grande guerre sainte" est justifiée par l'effort vertueux (djihad) dirigé contre les tendances négatives, dégénérées et passionnelles visant à forcer le combattant. L'idée fondamentale est d'amener au niveau de la petite guerre l'esprit de la grande. Tout se passe au niveau d'une intériorité qui, en tout cas, ne se plie pas à des formes de contemplation simple et passive du Vrai et de l'Absolu. S'il s'agit d'une ascèse, au sens du rejet de toute forme illusoire dissuasive, cette ascèse vise l'action concrète. Il est donc central, selon Evola, de réactualiser dans le temps présent un ethos dont la valeur s'impose à tout contexte factuel.

Une guerre aux caractéristiques profanes

Ces positions évoliennes, qui se conforment aux doctrines sapientielles traditionnelles, ont été soutenues avec constance, tant pendant la période fasciste que dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale (9).

La ferme volonté d'action d'Evola est évidente et directe. Sa demande d'être envoyé au front comme volontaire au début de la Seconde Guerre mondiale est bien connue, une demande rejetée parce que le philosophe n'était pas inscrit au PNF, tout comme il n'a pas demandé de carte de membre du PFR. Néanmoins, Evola a poursuivi son combat contre les forces de la subversion même après le 8 septembre. Bien qu'il ne se reconnaisse pas dans les idéaux socialistes du fascisme réorganisé, il veut apporter une contribution active à une guerre que l'on sait désormais vouée à la défaite sur le plan matériel. Présent au quartier général d'Hitler à Rastenburg, il accueille Mussolini, ainsi que d'autres personnalités qui n'ont pas répudié le Régime, après la libération de Campo Imperatore.

Engagé, ensuite, à Rome, où il réussit, in extremis, à échapper à l'arrestation par les services secrets américains immédiatement après l'occupation de la ville (10) nous le retrouvons à Vienne en contact avec les milieux traditionalistes allemands plongés dans l'étude de la franc-maçonnerie internationale et de ses complots. Emblématique, pour appuyer l'attitude spirituelle d'Evola, est l'épisode de janvier 1945. Le philosophe est sorti calmement de sa maison pendant un bombardement, presque comme s'il voulait défier le destin avec un détachement héroïque. L'onde de choc d'une déflagration lui a causé une paralysie irréversible des membres inférieurs. Evola fait face à la situation avec sérénité, conscient qu'il peut encore poursuivre sa révolte contre le monde moderne, comme il le démontrera jusqu'à sa mort en 1974.

La pensée et l'action sont donc des polarités parfaitement syntoniques chez Evola, associées à une extraordinaire capacité de comprendre les caractéristiques morphologiques de la bourgeoisie triomphante et de l'époque actuelle, dominée par l'appareil scientifico-technologique. Même la guerre, dans le monde moderne, revêt des caractères profanes, utilitaires et matériels.

Tout le reste n'est que de la frivolité rhétorique.

Mais, d'un certain point de vue, même dans des situations de paix apparente, les textes et doctrines du passé qui traitent de la guerre sont utilisés par les oligarchies libérales dominantes, en termes instrumentaux et dans des scénarios dégradés, confondant astucieusement moyens et fins, causes et effets, tactique et stratégie. C'est le cas, par exemple, de l'Art de la guerre du général chinois Sun Tzu (6e siècle avant J.-C.), un ouvrage utilisé aujourd'hui par les écoles de "management" américaines (11).

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Cela a-t-il encore un sens, dans la "société liquide" d'aujourd'hui, de se référer à la Weltanschauung d'Evola ?

Il semble totalement utopique de penser à la possibilité de l'existence d'un front capable de s'opposer aux forces de dissolution1): et de cela Evola était parfaitement conscient (12).

Néanmoins, au niveau des individus, le potentiel de transformation intérieure, d'acquisition d'une conscience détachée, qu'aucun courant de pensée dominant ne pourra ébranler, reste intact.

  1. 1) Br.53, Diels-Kranz.
  1. 2) J.Evola, Il cammino del cinabro, édité par G.de Turris, Rome, Ed Mediterranee, 2014. La première édition date de 1963.
  1. 3) J.Evola, Metafisica della guerra, Padoue, Edizioni di Ar, 2001.
  1. 4) Ibid, p. 16. Ce mémoire de guerre n'apparaît pas dans Le chemin du Cinabre.
  1. 5) Nous faisons allusion, à titre d'exemple, à l'école d'Épicure, ravivée dans le contexte romain par Lucrèce ; à la tradition hermétique ; à la vision du monde de la Renaissance qui se réfère surtout à Giordano Bruno. Il est certain, cependant, que l'intention évolienne n'était pas d'ordre historico-philologique.
  1. 6) J.Evola, Métaphysique de la guerre, cité, p.22.
  1. 7) Ces articles sont maintenant rassemblés dans l'ouvrage intitulé Metaphysics of War.
  1. 8) La Doctrine aryenne de lutte et de victoire. Cette conférence date de décembre 1940. Elle s'est tenue à l'Institut Kaiser Wilhelm dans le Palazzo Zuccari à Rome.
  1. 9) Incidemment, Evola représente l'antithèse de la nonchalance idéologique et éthique des innombrables "intellectuels" italiens et non italiens, si prompts à changer leur vision du monde selon les puissants du moment.
  1. 10) Cf. G. de Turris, Julius Evola. Un filosofo in guerra, Milan, Mursia, 2016, passim.

 

  1. 11) De même, certaines disciplines spirituelles de l'Orient ancien, comme le yoga et le zen, "servent" à mieux affronter la vie quotidienne. Le primaire est donc la maîtrise de ce qui est extérieur, par opposition à un entraînement intérieur visant des états d'existence supérieurs.

 

  1. 12) Pensez à l'une de ses œuvres les plus importantes après la Seconde Guerre mondiale : Chevaucher le Tigre; publiée en 1961.

Tiré de "Polaris - le magazine n° 21 - L'ITALIA DELLE TRINCEE" - achetez votre copie ici: https://www.centrostudipolaris.eu/shop/

 

 

 

 

 

 

lundi, 06 juin 2022

La guerre hybride: encadrer le discours

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La guerre hybride: encadrer le discours

Leonid Savin

Source: https://www.geopolitika.ru/article/gibridnaya-voyna-teper-uzhe-diskurs-freym

Outre les militaires de haut niveau et les décideurs politiques, des institutions et organisations de recherche occidentales s'impliquent dans l'étude du phénomène de la guerre hybride (qui est devenu un domaine interdisciplinaire). L'Université arctique norvégienne, par exemple, dispose d'un groupe de recherche sur la zone grise et la guerre hybride. Il compte 20 membres, dont sept professeurs. Les domaines de recherche comprennent la géopolitique, la technologie, le droit et la sociologie. Les résultats sont des propositions de gestion des conflits, de stratégies, de défense, etc. Le site Web du groupe indique que "nous explorons à la fois la manière dont ces concepts sont définis et compris, ainsi que les différentes menaces et la manière dont elles sont perçues, de l'individu et du public aux niveaux national et international. Nos sujets de recherche incluent : "Personnes", "Géopolitique", "Droit" et "Technologie". Nous examinons les différentes manières de gérer les menaces, les crises et les guerres possibles, y compris la préparation locale et la confiance du public, les stratégies de préparation nationales, la défense commune, les approches pan-gouvernementales et intégrées. Nous souhaitons comprendre les complexités du vaste tableau des menaces, de l'utilisation de la désinformation et des opérations psychologiques/d'information aux cyberattaques sur les infrastructures et aux incursions militaires qui conduisent à l'érosion de la confiance et de la sécurité dans les sociétés" (1).

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L'une des publications d'un auteur de ce groupe, Krister Pursiainen (photo), porte sur l'infrastructure critique de la Russie (2). Elle fournit une analyse des définitions, une liste des installations et des structures qui traitent de la sécurité dans leur domaine.

La responsable du groupe, le professeur Gunhild Hoogensen Gjorv, est également l'une des responsables du groupe international EU-HYBNET, un réseau paneuropéen de lutte contre les menaces hybrides qui est financé par la Commission européenne dans le cadre du programme de recherche et d'innovation Horizon 2020 de l'UE et lancé en mai 2020 (le projet lui-même est d'une durée de 60 mois, soit cinq ans). Le projet est coordonné par l'Université des sciences appliquées d'Espoo, en Finlande.

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Le réseau comprend le Centre d'excellence européen pour les menaces hybrides (European Hybrid CoE (3), le Centre de ressources communes de la Commission européenne (4), l'Organisation européenne pour la sécurité (5) représentant la communauté des chercheurs et des CSI de 15 pays de l'UE, la Plate-forme polonaise pour la sécurité intérieure et plusieurs autres institutions, organisations et agences gouvernementales de toute l'Europe.

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Il ressort de ces publications que les auteurs de l'équipe de recherche de l'Université de l'Arctique adoptent une large approche interdisciplinaire. Par exemple, dans une publication, Gunhild Hoogensen Gjorv (photo) écrit que "bien qu'il n'existe pas de définition convenue des menaces et/ou de la guerre hybrides, certaines caractéristiques peuvent être mises en évidence. En général, la guerre hybride 1) utilise une combinaison de techniques militaires et non militaires, englobant les domaines militaire, politique, économique, civil et de l'information ; 2) l'adversaire est souvent caché ou dispersé et peut être un acteur étatique ou non étatique (ou les deux) ; 3) elle contrôle le récit par des combinaisons d'informations et de désinformation ; 4) elle utilise des cyberattaques contre des infrastructures critiques ; 5) elle est conçue pour déstabiliser ou affaiblir la cible, ce qui se traduit par des attaques souvent inférieures aux "seuils définis par l'article 5 de l'OTAN". En bref, cela conduit à une distinction floue entre la paix et le conflit. La guerre hybride s'appuie fortement sur des sphères non militaires. Les civils jouent un rôle central dans le conflit en tant que source de vulnérabilité sociopolitique potentielle pour la société et en tant que cibles de menaces et d'attaques non militaires, y compris de campagnes de désinformation" (6).

Un autre article examine la question du genre dans le contexte des menaces hybrides. Il indique que "la dynamique qui sous-tend les menaces hybrides démontre la complexité des différentes manières dont le genre et les autres marqueurs d'identité sont définis et manipulés pour atteindre des objectifs spécifiques. Le genre est un concept relatif dont la construction varie en fonction de l'espace géographique et du temps. L'influence des constructions de genre doit être comprise en relation avec d'autres catégories et hiérarchies de pouvoir socialement construites, telles que la race et la classe. La conceptualisation et la définition du genre sont très fluides et dynamiques, en fonction des événements et des acteurs impliqués dans le processus de construction. Les catégories de genre peuvent être manipulées et modifiées dans les discours, utilisées en politique ou reconstruites par les individus et les communautés pour répondre à la vulnérabilité sociale. Les menaces hybrides ... montrent comment le genre est complexe et s'entrecroise avec d'autres identités. Dans les situations de menace qui se concentrent sur les identités (généralement) marginalisées ou non dominantes, l'identité de l'autre est créée par rapport à soi-même et posée comme anormale, ne correspondant pas au groupe dominant" (7).

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Il convient de noter que l'article fait référence à des dimensions mondiales, ce qui indique une tentative des pays de l'OTAN d'élaborer un plan d'action en dehors de leur domaine d'expertise. "L'utilisation d'approches intersectorielles de l'analyse nous permet de comprendre des régions plus vastes et plus complexes qui sont de plus en plus ciblées par des menaces hybrides. Mais nous devons aller plus loin. Certaines recherches s'accumulent sur les démocraties du nord du monde, mais on en fait moins sur le sud du monde, où un nombre croissant de nouvelles démocraties émergentes peuvent être extrêmement vulnérables à d'éventuelles opérations d'influence et de désinformation. Il existe une lacune dans la littérature qui explore les divers aspects des menaces et des guerres hybrides dans le sud du monde, en particulier en Afrique. La littérature existante sur les cas africains fait très peu de recherches sur la mesure dans laquelle la technologie affecte les institutions, la gestion de crise ou les normes (et vice versa) " (8).

Étant donné l'activisme politique des États-Unis dans la diffusion de l'idéologie des minorités sexuelles sous le couvert de la normalité, on peut dire que la Maison Blanche et le Département d'État américain mènent une guerre hybride en instrumentalisant le genre comme objectif politique.

Le numéro de février 2022 de leur lettre d'information aborde le thème de la manipulation et de l'interférence des informations. "L'action proposée est considérée comme un moyen de renforcer la réponse paneuropéenne aux menaces hybrides survenant dans le domaine de l'information. En outre, les actions proposées pourraient être un moyen de soutenir la mise en œuvre du système d'alerte rapide des États membres de l'UE et la mise en œuvre du plan d'action de l'UE pour la démocratie, axé sur la "lutte contre la désinformation, l'ingérence étrangère et les opérations d'ingérence dans l'information". La solution proposée contribuerait également aux actions prévues dans la stratégie de sécurité de l'UE en mettant l'accent sur les menaces hybrides.

Un autre membre du groupe, Arsalan Bilal, a publié son texte directement sur le site de l'OTAN. Il stipule que "la guerre hybride implique l'interaction ou la fusion d'instruments de pouvoir conventionnels et non conventionnels et d'instruments de subversion. Ces outils se combinent de manière synchronisée pour exploiter les vulnérabilités de l'antagoniste et obtenir des effets synergiques. L'objectif de la combinaison d'outils cinétiques et de tactiques non cinétiques est d'infliger des dommages à l'État en guerre de manière optimale. En outre, la guerre hybride présente deux caractéristiques distinctives. Premièrement, la frontière entre la guerre et le temps de paix devient floue. Cela signifie qu'il est difficile de définir ou de distinguer le seuil de la guerre. La guerre devient insaisissable car elle est difficile à mettre en œuvre.

La guerre hybride en deçà du seuil de la guerre ou de la violence ouverte et directe rapporte des dividendes, même si elle est plus facile, moins chère et moins risquée que les opérations cinétiques. Il est beaucoup plus facile, disons, de parrainer et de diffuser de la désinformation en collaboration avec des acteurs non étatiques que d'introduire des chars sur le territoire d'un autre pays ou de faire voler des avions de chasse dans son espace aérien. Les coûts et les risques sont sensiblement moindres, mais les dégâts sont réels. La question clé ici est : peut-il y avoir une guerre sans hostilités directes ou confrontation physique ? Étant donné que la guerre hybride imprègne les conflits interétatiques, on peut répondre à cette question par l'affirmative. Elle reste également étroitement liée à la philosophie de la guerre. L'art suprême de la guerre consiste à soumettre l'ennemi sans combattre, comme le suggérait l'antique stratège militaire chinois Sun Tzu.

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La deuxième caractéristique déterminante de la guerre hybride concerne l'ambiguïté et l'attribution. Les attaques hybrides ont tendance à se caractériser par une grande ambiguïté. Cette ambiguïté est délibérément créée et étendue par les acteurs hybrides afin de compliquer l'attribution ainsi que la réponse. En d'autres termes, le pays visé est soit incapable de détecter l'attaque hybride, soit incapable de l'attribuer à un État susceptible de la perpétrer ou de la parrainer. En utilisant les seuils de détection et d'attribution, l'acteur hybride rend difficile pour l'État cible l'élaboration de réponses politiques et stratégiques... La guerre hybride rend la dynamique du conflit peu claire non seulement parce qu'elle offre une boîte à outils vaste et en expansion pour miner l'ennemi, mais aussi parce qu'elle permet de miner sa sécurité sur deux fronts simultanément. Cela s'applique également aux objectifs primordiaux de la guerre hybride. Le front des capacités exploite les vulnérabilités de l'État cible dans les sphères politique, militaire, économique, sociale, informationnelle et infrastructurelle jusqu'à l'affaiblir de manière tangible et fonctionnelle" (10).

Bilal qualifie le paysage complexe du conflit lui-même de zone grise, confondant ainsi les deux concepts. Selon cette approche, une guerre hybride elle-même peut se dérouler dans une zone grise, tandis que la zone grise crée par conséquent les conditions d'une guerre hybride.

Ensuite, selon la logique de Bilal, la Russie n'a pas mené de guerre hybride contre l'Ukraine en 2014, lorsque les troupes russes sont arrivées en Crimée, car il s'agit d'un niveau différent et évident d'utilisation des forces armées. Mais alors, pourquoi les représentants de l'OTAN et de l'Ukraine ont-ils constamment accusé la Russie de mener une guerre hybride ? La pluralité des interprétations de ce terme continue de différer de façon spectaculaire.

Les chercheurs de l'Université de la défense nationale de Suède ont également tendance à confondre zone grise et guerre hybride. Dans une monographie sur le sujet, ils écrivent que "l'environnement de sécurité internationale a évolué ces dernières années en une zone instable et de plus en plus grise de guerre et de paix. Les défis de sécurité posés par les menaces et les guerres hybrides figurent désormais en bonne place sur l'agenda de la sécurité dans le monde entier. Cependant, malgré l'attention et le nombre croissant de recherches sur des questions spécifiques, il existe un besoin urgent de recherches qui attirent l'attention sur la façon dont ces questions peuvent être abordées afin de développer une approche globale pour identifier, analyser et contrer la violence liée au sexe" (11).

Il est intéressant de noter qu'un chapitre a inclus le référendum catalan sur l'indépendance en Espagne parmi les cas de guerre hybride. Cependant, il a été déclaré (sans aucune preuve) que les forces de sécurité russes étaient impliquées dans ce projet.

Ainsi, nous pouvons constater que la guerre hybride en Occident devient un concept de plus en plus confus et flou, mais de plus en plus commode à utiliser à des fins politiques, car pratiquement n'importe quel domaine de la vie peut être attribué à la guerre hybride et ainsi justifier l'ingérence des gouvernements dans la vie privée, restreindre les droits et libertés des citoyens, et justifier leurs propres échecs, leur corruption et leur ignorance par certaines menaces hybrides émanant d'autres États.

Sources :

1) https://uit.no/research/thegreyzone

2 Christer Pursiainen. Russia’s Critical Infrastructure Policy: What do we Know About it? European Journal for Security Research (2021) 6:21–38. https://doi.org/10.1007/s41125-020-00070-0

3 https://www.hybridcoe.fi/

4 https://ec.europa.eu/info/index_en

5 http://www.eos-eu.com/

6 Gunhild Hoogensen Gjørv. Hybrid Warfare and the Role Civilians Play, Aug 2, 2018.

https://www.e-ir.info/2018/08/02/hybrid-warfare-and-the-r...

7 Jane Freedman, Gunhild Hoogensen Gjørv, Velomahanina Razakamaharavo. Identity, stability, Hybrid Threats and Disinformation // Icono 19 (1), 2021. Р. 43. doi:10.7195/ri14.v19i1.1618

https://uit.no/Content/713066/cache=20210201130129/2021%2...

8 Ibidem. Р. 61.

9 EU-HYBNET Policy Brief No3. Information Manipulation and Interference. Empowering a Pan-European Network to Counter Hybrid Threats, February 2022. Р. 4.

https://euhybnet.eu/wp-content/uploads/2022/02/EU-HYBNET_...

10 Arsalan Bilal. Hybrid Warfare – New Threats, Complexity, and ‘Trust’ as the Antidote. 30 November 2021.

https://www.nato.int/docu/review/articles/2021/11/30/hybr...

11 Niklas Nilsson, Mikael Weissmann, Björn Palmertz, Per Thunholm and Henrik Häggström. Hybrid Warfare - Security and Asymmetric Conflict in International Relations. Bloomsbury Publishing, 2021.

 

dimanche, 29 mai 2022

La guerre en Ukraine comparée à celles du passé récent

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La guerre en Ukraine comparée à celles du passé récent

par Gennaro Scala

Source : Gennaro Scala & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-guerra-in-ucraina-paragonata-a-quelle-del-recente-passato

Afin de rendre ce qui se passe en Ukraine plus intelligible pour nous, nous devons nous demander comment nous, Occidentaux, comprenons la guerre. Je vais donc essayer d'esquisser une approche comparative avec les guerres du passé récent, qui servira peut-être de base à des développements ultérieurs. De manière plus ou moins non dissimulée, pour la culture occidentale dominante, la meilleure façon de faire la guerre est le modèle dit "Shock and Awe": vous attaquez une nation (sans même déclarer la guerre), larguez un déluge de bombes sur sa capitale et ses principales villes, forçant ainsi l'État attaqué à se rendre. Cependant, bien que ce modèle garantisse des résultats immédiats, à long terme, comme il évite une véritable confrontation avec l'armée ennemie, il ne parvient pas à établir un contrôle sur l'État vaincu, comme on l'a vu en Irak et en Afghanistan. La guerre "d'en haut" fait des dizaines de victimes mais ne parvient pas à briser réellement ceux qui sont prêts à se battre. En général, la masse des combattants survit aux bombardements, car elle constitue la partie la plus active et la plus organisée de la population attaquée. Une véritable défaite de l'armée adverse implique de "descendre sur terre" et d'affronter directement l'armée ennemie, même dans des conditions de nette supériorité technique.

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La dernière véritable guerre menée par les États-Unis a été la guerre du Viêt Nam. L'issue de cette guerre a conditionné les guerres suivantes, car les États-Unis ont évité toute confrontation directe depuis lors. Avec l'augmentation de l'engagement américain à partir de 1965, cette guerre a entraîné une opposition croissante, en particulier de la part des jeunes, avec un refus généralisé de s'enrôler, des manifestations de masse et la montée d'une culture d'opposition qui a abouti à ce que l'on appelle le mouvement de "68". Probablement inattendues, ces protestations ont induit un profond changement dans les relations entre les classes sociales aux Etats-Unis. Peu de temps après, en 1973, l'armée de conscription prenait fin, laissant place à une armée exclusivement professionnelle, et le pacte social qui l'accompagnait, caractérisé par une prospérité généralisée et un quasi plein emploi, prenait également fin. La pauvreté, et avec elle la marginalisation sociale et la petite criminalité généralisée, a commencé à devenir un phénomène courant dans les sociétés américaines. Une transformation immortalisée, par exemple, dans le film Taxi Driver de Martin Scorsese.

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Les manifestations anti-guerre étaient justifiées de tous les points de vue, même ceux qui n'étaient pas purement pacifistes. Tout d'abord, les objectifs de la guerre n'étaient pas bien compris, le pouvoir en place évoquait une "lutte contre le communisme" qui est devenue une lutte contre une sorte de monstre aux contours indéfinis. De plus, la conduite de la guerre par les Etats-Unis, qui consistait à s'attaquer à la société vietnamienne en brûlant des villages entiers, a provoqué de fortes crises morales chez les soldats qui ont été contraints d'attaquer une population envers laquelle ils ne ressentaient aucune inimitié. Le but de la guerre était principalement l'endiguement du communisme, mais si cet objectif était clair pour les classes dirigeantes, pour les soldats des classes inférieures, cet objectif ne semblait pas être une motivation suffisante pour être contraint de faire la guerre. Cet objectif découlait du système américain d'hégémonie mondiale, et n'était pas tant une question idéologique qu'un système de domination mondiale sans finalité concrète. À l'inverse, avec les États-Unis soutenant la résistance afghane, quelque chose de très similaire s'est produit pendant la guerre de l'Union soviétique en Afghanistan, qui fut l'un des facteurs qui ont conduit à l'"effondrement du communisme". Dans cette guerre aussi, il y avait des phénomènes de désaffection populaire, envers une guerre dont on ne comprenait pas les raisons, qui se trouvaient non pas dans un conflit réel avec l'Afghanistan, mais dans la lutte globale contre les USA. Les anciens combattants ont ensuite donné naissance aux premiers groupes d'opposition, ce qui a conduit plus tard à la glasnost de Gorbačëv.

Les mouvements de 68 ont effectivement apporté un changement radical, les motivations de la protestation étaient sacro-saintes mais ont fini par être déclinées en une opposition générique à la guerre de nature essentiellement individualiste, et un rejet générique de la guerre qui évite toute réflexion sur le rôle du conflit dans les relations humaines. La "culture de 68" était née, dans laquelle nous sommes encore partiellement immergés et qui a ensuite été habilement transformée par les médias américains en une autre façon de vendre la culture américaine aux peuples du monde. La base individualiste de cette protestation a fini par correspondre à la reformulation du pacte social après la conclusion de la guerre, que nous pouvons esquisser comme suit :

1) l'État n'exige pas de l'individu qu'il participe à la guerre au péril de sa vie, qui n'est confiée qu'à ceux qui le font professionnellement ;

2) l'État ne garantit pas la participation à la vie sociale par ce mode fondamental qu'est le travail. Cela devient un champ de lutte darwinienne pour l'existence (néo-libéralisme) dans lequel il y a toujours le danger de se retrouver dans le panier des exclus et des sans-abri.

Ce deuxième point a fait l'objet de mystifications considérables, car il est présenté comme le résultat de changements impersonnels dans le système économique. L'économie est conforme à la signification originale du terme, l'"entretien ménager". La concentration du pouvoir économique et le pouvoir coercitif de l'État donnent aux classes dirigeantes un large pouvoir d'"administration" de la société, le secteur économique étant géré précisément comme la propriété des propriétaires du capital. Ainsi, les fortes inégalités sociales et la précarité du travail qui naissent dans ces années-là et qui donneront plus tard naissance au système libéral sont le résultat de la volonté des classes dirigeantes d'exercer une forte pression sur les classes inférieures afin d'inciter une proportion suffisante de la population à choisir "librement" la voie de l'enrôlement dans l'armée, sous peine d'être rejetée dans l'armée des SDF. Cela est possible grâce à la concentration du pouvoir économique et du pouvoir de l'État, qui offrent d'amples possibilités de façonner la société.

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En raison de ce pacte, les classes dirigeantes ne peuvent pas demander aux classes populaires de participer à la guerre, sauf par la forme mystifiée de la "coercition libérale" que nous venons d'évoquer. Mais en même temps, le nombre de morts à la guerre doit être minimal, sinon elle n'apparaîtrait plus comme un aléa naturel du métier, mais comme un véritable sacrifice social. Et en même temps, puisque ce qui motive principalement l'enrôlement est le salaire, trop de risques en feraient un jeu qui n'en vaut pas la chandelle. Pour ces raisons, dans les guerres récentes, les États-Unis ont suivi la méthode "choc et effroi" (Shock and Awe) comme principale modalité de faire la guerre, car elle permet d'obtenir des résultats rapides (mais qui sont finalement annulés à long terme), tout en minimisant les pertes en guerre.

Nous arrivons donc à l'époque actuelle pour montrer comment la guerre en Ukraine représente un nouveau narratif par rapport aux guerres jumelles du Viet Nam et de la guerre soviétique en Afghanistan, qui étaient très similaires dans leurs objectifs et leurs résultats.

La guerre en Ukraine, qui n'est en fait pas appelée "guerre" mais "opération spéciale", a été présentée avec des objectifs limités et très spécifiques. Chaque article de Ria Novosti et des autres principaux journaux russes concernant le conflit en Ukraine comporte un paragraphe final (à la demande évidente du gouvernement) résumant les objectifs du conflit, qui ne fait actuellement référence qu'à la protection et à la libération de la population d'origine russe du Donbass. Initialement, il y avait également une référence à la dénazification, mais elle a maintenant disparu, ce qui reflète probablement le nouveau rétrécissement des objectifs à la seule conquête du Donbass. En outre, des efforts ont été faits pour minimiser les pertes civiles, même au prix de la limitation de l'action de l'armée. L'objectif politique étant d'inclure les populations russophones ou russophiles (et en général celles qui, en Ukraine, ont l'intention de se ranger du côté de la Russie), et donc d'éviter la haine de la population civile, il n'y a pas eu de bombardement de villes, et en général les attaques aériennes et de missiles ont été dirigées vers les infrastructures militaires. Au départ, on a tenté de limiter l'attaque aux infrastructures civiles également, mais avec l'augmentation exponentielle de l'aide militaire occidentale, la nécessité de frapper les routes, les ponts, les chemins de fer et les dépôts de carburant pour limiter le flux d'armes et de carburant vers l'armée ukrainienne est devenue évidente.

La Russie y parviendra probablement à un prix considérable en vies humaines et en termes matériels, comme cela est déjà évident. Mais cela n'a pas entaché le consensus de la population russe, qui a en fait augmenté ces derniers mois, et il est donc clair qu'elle partage les objectifs et les modalités de cette guerre. La Russie a été entraînée dans cette guerre par les États-Unis et la Grande-Bretagne dans le but de perturber son fonctionnement civil et militaire, mais l'effet inverse risque d'être atteint.

Ce qui précède nous indique que depuis l'effondrement de l'Union soviétique, la Russie a fait sa conversion en un système impérialiste-mondialiste alternatif au système capitaliste dirigé par les États-Unis pour lequel le communisme était l'ennemi. Précisons que nous utilisons les deux termes, faute d'une meilleure terminologie, "système impérialiste" et "système mondialiste-impérialiste", dans le sens respectif d'un système composé de différentes entités étatiques, ethniques, religieuses et culturelles avec un groupe hégémonique, mais intégré en son sein et délimité vers l'extérieur. En ce qui concerne le "système impérialiste-mondialiste", nous laissons le mot à la revue italienne de géopolitique Limes, en soulignant que ses éditeurs n'utilisent pas ce terme. "En règle générale, l'empire établit et défend ses limites actuelles. L'Amérique refuse de les fixer. Sa frontière est toujours mobile, jamais définie. Si elle devait fortifier un limes au nom du canon impérial (la référence au mur du Rio Grande, Sagrada Familia de l'architecture frontalière, est intentionnelle), elle risquerait de perdre son identité et son empire d'un seul coup. Si elle ne se limitait pas, elle serait victime de la boulimie d'espace et de pouvoir, la maladie professionnelle des empires" (L'Impero nella tempesta, 1/2021).

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En bref, l'impérialisme-mondialisme est un système dédié à la domination mondiale sans limites définies.

L'Occident sera-t-il capable de se reconvertir en un système impérial aux objectifs spécifiques et délimités ? Sinon, le risque existe que, dans la confrontation avec le monde non-occidental, qui vient de commencer avec le conflit indirect avec la Russie, ce soit plutôt l'Occident qui s'écroule.

Qui vivra verra. Et c'est aussi un vœu pieux.

samedi, 26 mars 2022

Rompre une lance pour la vérité

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Rompre une lance pour la vérité

par Helmut Müller    

Source : https://helmutmueller.wordpress.com/

Au début de la Première Guerre mondiale, Lord Arthur Ponsonby s'est exprimé à la Chambre des Communes sur ce qu'il considérait comme un désir impossible d'équilibrer les forces en Europe. Cela conduirait, selon Ponsonby, à deux camps armés "se regardant en face avec suspicion, hostilité et haine... et faisant saigner les hommes pour payer les armements". C'est là une bonne mise en scène qui correspond àce qui nous arrive aujourd'hui, et le pacifiste avéré qu'est Ponsonby s'étonnerait sans doute que cette folie soit encore possible, même à l'ère des armes de destruction massive. "Mais", ai-je lu quelque part, "la représentation armée des entreprises d'armement, l'OTAN, a fait tout ce qui était possible pour mettre le feu à l'Ukraine jusqu'à ce qu'il y ait un incendie assimilable à une guerre". Le journaliste belge Michel Collon a même qualifié l'OTAN d'"organisation criminelle".

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Et rien n'est plus utile que la propagande pour mettre le feu, pendant et après la guerre, quand on sait en plus que la majorité des médias "indépendants" sont derrière soi. Dans son livre Falsehood in Wartime, l'homme politique et écrivain Ponsonby a décrit les méthodes de propagande de guerre des belligérants de la Première Guerre mondiale, toujours en vigueur aujourd'hui, dans lequel on trouve la fameuse remarque : "When war is declared, truth is he first casuality" ("Quand la guerre est déclarée, la vérité est la première victime").

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L'historienne belge Anne Morelli a présenté son exposé dans ses Principes élémentaires de propagande de guerre sous une forme claire et moderne qui, d'un point de vue occidental, ressemblerait à ceci, complété par mes propres notes :

1. nous ne voulons pas la guerre (nous voulons seulement dominer) .                                  

2. l'adversaire porte seul la responsabilité (la Russie aujourd'hui)

3. le leader de l'adversaire est un diable (Poutine)

4. nous nous battons pour une bonne cause (démocratie des entreprises).

5. l'adversaire se bat avec des armes non autorisées (armes chimiques, selon Bush et maintenant Biden)

6. l'adversaire commet des atrocités intentionnellement, nous seulement par inadvertance (voir Hiroshima, Vietnam, Irak et autres).

7. nos pertes sont faibles, celles de l'adversaire sont énormes.

8. les artistes et les intellectuels soutiennent notre cause (veulent être encouragés).

9. notre mission est "sacrée" (contre l'empire du mal)

10. quiconque met en doute notre couverture médiatique est un traître. (Ceux qui comprennent Poutine, par exemple).

Pour mieux comprendre, voici une liste, évidemment incomplète, de guerres présentées il y a des années par Ticinolive et menées selon cette méthode par les Etats-Unis :

Dix guerres et dix mensonges des États-Unis

1. le Vietnam (1964-1975)

Le mensonge : les 2 et 3 août 1964, le Nord-Vietnam a attaqué deux navires de guerre américains dans le Golfe du Tonkin.

La vérité : L'attaque n'a jamais eu lieu. Il s'agissait d'une invention du gouvernement américain.

L'objectif : empêcher l'indépendance du Vietnam et maintenir la domination des États-Unis dans la région.

Les conséquences : Des millions de victimes, des malformations génétiques, d'énormes problèmes sociaux.

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2. Grenade (1983)

Le mensonge : La petite île des Caraïbes est accusée de construire une base militaire soviétique et de mettre en danger la vie des citoyens américains.

La vérité : Tout est faux. La nouvelle a été diffusée sur ordre du président américain Ronald Reagan.

L'objectif : empêcher les réformes sociales et démocratiques du Premier ministre Maurice Bishop (qui a été abattu en octobre 1983).

Les conséquences : Répression brutale et consolidation du contrôle de Washington.

3. Panama (1989)

Le mensonge : l'invasion est menée pour arrêter le président Manuel Noriega pour trafic de drogue.

La vérité : Bien qu'il soit un protégé de la CIA, Noriega a revendiqué la souveraineté sur les droits du Canal de Panama. Cette revendication était inacceptable pour les États-Unis.

L'objectif : maintenir le contrôle des États-Unis sur le canal, une voie de communication stratégique.

Les conséquences : Les bombardements américains ont tué des milliers de civils dans l'indifférence des médias et de l'opinion publique.

4. Irak (1991)

Le mensonge : les soldats irakiens ont tué des prématurés koweïtiens en les arrachant de leurs couveuses.

La vérité : Une invention de l'agence de publicité Hill & Knowlton, payée par l'émir du Koweït.

L'objectif : Empêcher le Moyen-Orient de se rebeller contre Israël et de se soustraire au contrôle américain.

Les conséquences : De nombreuses victimes de la guerre (un million, ndlr) et un long embargo, qui concernait également les médicaments.

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5. la Somalie (1993)

Le mensonge : l'homme politique et médecin français Bernard Kouchner se met en scène comme le héros d'une intervention humanitaire.

La vérité : Quatre sociétés américaines avaient acheté une partie du sous-sol somalien riche en pétrole.

L'objectif : le contrôle du pétrole et d'une région militairement stratégique.

Les conséquences : Les États-Unis n'ayant pas réussi à contrôler le pays, un chaos persistant s'est installé dans la région.

6. Bosnie (1992-1995)

Le mensonge : la société américaine Ruder Finn et le ministre français de la Santé de l'époque, Bernard Kouchner, ont mis en scène une série de camps d'extermination serbes.

La vérité : Ruder Finn et Kouchner avaient menti. Il s'agissait de camps dans lesquels des prisonniers attendaient d'être échangés contre d'autres prisonniers. Alija Izetbegovic, président de la Bosnie-Herzégovine de 1990 à 1996, l'a reconnu.

L'objectif : démanteler la Yougoslavie, trop à gauche, supprimer son système social, soumettre la région aux multinationales, contrôler le Danube et les voies de communication stratégiques dans les Balkans.

Les conséquences : Une guerre atroce de quatre ans entre les musulmans, les Serbes et les Croates.

7. Yougoslavie (1999)

Le mensonge : les Serbes commettent un génocide contre les Albanais du Kosovo.

La vérité : C'était une invention de l'OTAN, comme l'a reconnu plus tard le porte-parole officiel Jamie Shea.

L'objectif : imposer la domination de l'OTAN dans les Balkans et établir une base militaire américaine au Kosovo.

Les conséquences : Des milliers de victimes des bombardements de l'OTAN. Nettoyage ethnique au Kosovo par l'organisation paramilitaire albanaise UÇK - l'"Armée de libération du Kosovo" - qui était sous la protection de l'OTAN.

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8. Afghanistan (2001)

Le mensonge : le président américain George Bush voulait venger les attentats du 11 septembre 2001 et capturer Oussama Ben Laden, un ancien ami des États-Unis et chef sanguinaire d'Al-Qaida.

La vérité : Il n'y avait aucune preuve de l'implication d'Al-Qaïda et de Ben Laden dans les attentats du 11 septembre. Selon les "théoriciens du complot", les attentats auraient même été organisés par les services secrets américains.

L'objectif : le contrôle militaire du centre stratégique de l'Asie, la construction d'un gazoduc pour contrôler l'approvisionnement énergétique de l'Asie du Sud.

Les conséquences : Occupation à long terme et forte augmentation de la production et du commerce d'opium.

9. Irak (2003)

Le mensonge : le président irakien Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive, comme l'a déclaré le général Colin Powell devant les Nations unies, avec une éprouvette censée contenir une substance dangereuse saisie dans des laboratoires irakiens à l'appui.

La vérité : Le gouvernement de Washington avait ordonné de falsifier (affaire Libby) ou de créer les documents correspondants.

Le but : contrôler le pétrole irakien et donc les acheteurs : Chine, Europe, Japon...

Les conséquences : Une longue guerre civile a commencé en Irak ; les armes expérimentales et les munitions à l'uranium ont causé plus de dommages génétiques que la bombe d'Hiroshima.

10. la Libye (2011)

Le mensonge : le colonel libyen Mouammar Kadhafi veut massacrer la population de Benghazi. Une intervention militaire occidentale est nécessaire pour éviter un bain de sang. Le président américain Barack Obama et le président français Nicolas Sarkozy ont lancé la guerre contre la Libye en violation de la résolution 1973 des Nations unies.

La vérité et l'objectif : le contrôle du pétrole et des compagnies pétrolières du pays, la fin du premier satellite africain RASCOM 1, la fin du Fonds monétaire africain, l'installation d'une base militaire Africom en Libye et la mise à mort de Mouammar Kadhafi.

Les conséquences : Près de 50 000 Libyens ont été tués dans les frappes aériennes de l'OTAN.

Source : Ticinolive : Le 10 guerre e le 10 menzogne degli Stati Uniti - 4 décembre 201

Note sur la guerre en Ukraine :

Oui, Poutine est en guerre, cela ne fait aucun doute. Mais est-ce sa guerre ? Et oui, des crimes de guerre sont malheureusement possibles, de part et d'autre, ceux des Ukrainiens (et le rôle de M. Zelensky) seront certainement à discuter. Mais aucun pays n'a commis autant de crimes de guerre après la Seconde Guerre mondiale que les États-Unis, selon Noam Chomsky : "World's biggest terrorist". Le fait que ce soient eux qui se présentent aujourd'hui comme accusateurs, avec une kyrielle de vassaux à leur suite, est une parodie de vérité et de justice. Si Poutine devait être traduit en justice, alors, s'il vous plaît, que Biden et tous les anciens présidents américains encore en vie le soient également.

Sur le même sujet:

Confessions de Victoria Nuland : https://youtu.be/skHJ251ogfA

Le général de division Schulze-Rhonhoff : https://youtu.be/mHzDonjwYZg

Pris en flagrant délit de mensonge : https://bachheimer.com/images/2022/aktuell/ukraine_tag14/VID-20220309-WA0003_3.mp4

lundi, 21 mars 2022

Guerre de l'information et action psychologique en Occident à un niveau sans précédent

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Guerre de l'information et action psychologique en Occident à un niveau sans précédent

Par Marcelo Ramirez

Source: https://kontrainfo.com/guerra-informativa-y-accion-psicologica-en-occidente-en-un-nivel-sin-precedentes-por-marcelo-ramirez/

La guerre de l'information s'est définitivement installée à un niveau sans précédent en temps de paix, ou du moins de guerre non déclarée.

Les actions de Poutine ont été fermes, mais nous assistons aujourd'hui à une offensive de communication dans laquelle on tente de fixer un double concept dans l'esprit des sociétés occidentales : Poutine est un dirigeant dictatorial et sanguinaire, mais en même temps maladroit et improvisé qui prend des mesures sans calculer les répercussions de ses actions.

On assiste ainsi à une dualité incongrue mais répétitive, d'où l'insistance sur l'improvisation de l'armée russe dans son avancée sur l'Ukraine, soulignant les problèmes logistiques et la destruction de matériel, allant même jusqu'à dire que les rations alimentaires pour les troupes ont presque une décennie de retard.

Bien entendu, les sources de ces histoires sont des vidéos téléchargées sur les médias sociaux à partir de sources ukrainiennes, y compris des documents du SBU, le service de renseignement ukrainien, ou des États-Unis et du Royaume-Uni.

Ces documents sont pris pour vrais, même s'il s'agit de véhicules non identifiés écrasés par des explosions. Des chaînes spécialisées de YouTube ont même affirmé que plus d'un millier de véhicules russes ont été détruits par les forces ukrainiennes, en prenant ces sources pour vraies.

Cette situation s'accompagne de descriptions apocalyptiques des perspectives économiques de la Russie face à des sanctions sévères et inattendues. C'est là que nous voyons le double standard, Poutine est un fou qui n'a même pas estimé les dommages causés par l'Occident à son économie via les sanctions, ce qui, couplé à la planification militaire épouvantable, met en doute les perspectives d'avenir de Poutine à la tête du gouvernement russe.

Si vous ne détestez pas Poutine parce qu'il est un tyran sanguinaire, peu importe, au moins ne le soutenez pas parce qu'il est un homme inepte qui détruit la Russie.

L'une des erreurs qui lui est maintenant attribuée est que le dirigeant russe fait face à une opposition croissante dans son pays en raison des manifestations contre lui. Poutine est approuvé à 73 % ses initiatives militaires en Ukraine et les protestations proviennent d'un petit groupe aligné sur l'Occident, favorable aux politiques culturelles de Washington et financé par les Occidentaux.

C'est la même chose que ce qui s'est passé avec Navalny, qui était présenté comme une menace pour le pouvoir de Poutine et pourtant sa popularité n'a jamais dépassé 2%.

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Un autre exemple de la manipulation de l'information est que, profitant de l'ignorance générale en Occident, il est rapporté que les médias indépendants sont censurés, citant ce qui s'est passé avec la radio Echo de Moscou, présentée dans ces contrées comme une voix libre qui s'oppose à Poutine, omettant de dire qu'il s'agit simplement d'un média appartenant au capital américain.

La Russie a limité la participation de la propagande culturelle mondialiste occidentale, mais n'a pas réussi à la faire taire. De plus, contrairement à ce que les sociétés occidentales sont amenées à croire, Poutine est un dirigeant très populaire, mais il est loin d'être le maître de son pays.

Dans une nation où les leaders ont historiquement une forte personnalité, Poutine a dû faire face aux soi-disant oligarques, qui accueilleraient sûrement quelqu'un qui leur permettrait de contrôler le pouvoir politique grâce à leurs millions et sans se mêler des questions "patriotiques".

Ce sont ces personnes que l'Occident sanctionne aujourd'hui, en saisissant des yachts de luxe et en espérant que cela signifie que ces oligarques chercheront à renverser Poutine, mais l'équilibre interne des forces ne leur permet pas d'avancer comme dans nos pays habitués aux coups d'État économiques.

La Russie est un pays complexe avec plus de 150 nationalités et des intérêts différents, c'est pourquoi il est nécessaire de connaître son histoire et ses références politiques pour comprendre que Poutine ne fait qu'exprimer ce que la société russe dans son ensemble demande.

Seule l'ignorance peut faire croire que l'assassinat de Poutine, tel que proposé par le sénateur américain Lindsey Graham, changerait la position de la Russie vis-à-vis de l'OTAN.

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Ceux qui le pensent devraient prêter attention à certains détails tels que les demandes répétées de Ranzam Kadyrov, le leader tchétchène dont les hommes combattent le gouvernement de Kiev, qui a publiquement demandé au président d'avoir les coudées franches pour contrôler la situation dans les 48 heures.

En cela, nous voyons ce qui se passe réellement. La Russie n'a pas pris le contrôle de l'Ukraine simplement parce que l'intention de Poutine est de détruire l'appareil militaire de Kiev et de chasser les néonazis du pouvoir, mais pas d'annexer l'Ukraine ou d'anéantir sa population pro-occidentale.

Libérer Kadyrov aurait des résultats rapides, mais cela signifierait beaucoup de morts parmi les civils et la destruction des infrastructures. Une telle politique, similaire à celle de l'OTAN, c'est-à-dire des mois de bombardements jusqu'à ce que tout ce qui bouge soit détruit et ensuite passer sur les cendres pourrait bien être faite, la Russie a les moyens de l'exécuter, cependant, le ressentiment des Ukrainiens s'aggraverait et la Russie devrait également supporter les coûts ultérieurs de la reconstruction.

Ce n'est pas un problème pour les États-Unis car leur économie est beaucoup plus importante, mais surtout parce qu'il s'agit d'une entreprise à détruire et d'une autre à reconstruire, les sociétés américaines s'attellent à la tâche avec des prix gonflés et une qualité douteuse, laissant un trou dans les poches du trésor américain et dans les économies meurtries des pays dévastés.

La presse, et les communicateurs des médias sociaux, prennent cela comme un signe de faiblesse et d'incapacité, une telle stratégie est inconcevable, et cela a à voir avec les différents modèles que chaque camp a en tête.

L'action psychologique est si grande qu'elle finit par montrer que le pays qui a vu en quelques heures la perte de sa marine, de son aviation, de presque toutes ses bases militaires, d'une bonne partie de son armée de terre et qui a toutes ses villes principales encerclées, y compris sa capitale, est en train de gagner.

Ils ont également construit l'illusion que la Russie va se heurter à une résistance du peuple ukrainien comme cela s'est produit en Afghanistan, ignorant le fait qu'en réalité les caractéristiques du peuple ukrainien sont très différentes de celles de l'Afghanistan. Il n'y a pas de différence religieuse substantielle et ils sont tous slaves, bien que la moitié d'entre eux est pro-occidentale pour des raisons historiques et l'autre moitié pro-russe.

Pour cette raison, la population ukrainienne est à peu près divisée en deux en ce qui concerne la sympathie pour la Russie, et il y a tout lieu de croire que parmi ces Slaves occidentaux, une bonne partie doit être mécontente de la destruction de leur pays par la défiance de Zelensky et son soutien politique néo-nazi.

Un mensonge, s'il est répété mille fois, devient la vérité, est un principe de propagande désormais apprécié en Occident.

Une simple question permet d'exposer la réalité. Si l'OTAN est si puissante et l'armée russe si faible et mal préparée, comment se fait-il que la Russie défie ceux qui s'y opposent et annonce qu'elle détruira les convois d'armes occidentaux vers l'Ukraine, alors que l'OTAN ne fait que reculer et évite tout contact direct ?

À ce stade, nous constatons que si les villes ukrainiennes disposent aujourd'hui d'eau, d'électricité et d'Internet, c'est simplement parce que la Russie le permet, ce qui devrait faire réfléchir aux raisons ultimes et ne semble pas compatible avec le dirigeant sans cœur.

Les versions qui laissent penser que la Russie prépare des attaques contre des centrales nucléaires à ses propres frontières et à celles du Belarus ne manquent pas - quelle logique y a-t-il à générer une fuite radioactive à proximité de son propre territoire ?

Mais ce n'est pas tout, nous voyons aussi la Russie être accusée de préparer une attaque aux armes chimiques contre les Ukrainiens, tout en laissant l'eau et l'électricité fonctionner, personne ne remarque l'absurdité ?

Nous ne devrions pas être trop surpris quand nous voyons les allégations que la Russie fait depuis des années, allégations qui sont rendues vraies par les 26 laboratoires biologiques en Ukraine, en plus de la demi-douzaine trouvée au Kazakhstan et de la plus d'une centaine dans d'autres nations limitrophes de la Russie.

Les États-Unis ignorent ces allégations et, face aux preuves fournies par Moscou, choisissent d'expliquer qu'ils sont préoccupés par le fait que la Russie puisse avoir accès à ces agents pathogènes mortels.

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Personne en Occident ne semble s'inquiéter du fait que les États-Unis et l'OTAN possèdent plus d'une centaine de laboratoires pour la guerre biologique, que des programmes sont développés pour capturer le matériel génétique russe et chinois afin de fabriquer des armes ethniques qui ne sont mortelles que pour les groupes cibles.

Non, pour l'Occident, il est normal que de telles recherches soient menées à la frontière russe (et chinoise), et le danger est que la Russie puisse mettre la main sur ces informations.

Le niveau de l'approche est vraiment enfantin, et pourtant nous devons apprécier avec une certaine tristesse qu'une grande partie de la société occidentale est tellement aliénée par la propagande qu'elle est incapable de comprendre quelque chose d'aussi basique que ce que nous décrivons.

Une dernière question à mentionner dans ce sens est la question économique et financière, présentée une fois de plus dans la sphère occidentale comme des sanctions surpuissantes (la déconnexion de Swift a été annoncée comme une bombe nucléaire économique). Peu après le coup initial, nous voyons des données qui devraient amener l'Occident à se demander si c'est la bonne façon de vaincre la Russie.

Tout d'abord, nous avons assisté à la flambée des prix de l'énergie, des métaux et des denrées alimentaires, ce qui a exercé une pression inflationniste sur les économies. Mais ce n'est qu'un début, la déconnexion de Swift a fini par être partielle car l'UE, comme l'a reconnu Josep Borrell, ne peut se passer du gaz russe et son remplacement prendra plusieurs années, voire pas du tout, et à un coût exorbitant.

Pour avoir une idée de ce dont nous parlons, le gaz qui, il y a un an, coûtait environ 300 dollars pour 1000 m3, vaut aujourd'hui 3900 dollars, ce qui a un impact non seulement sur les poches des consommateurs européens qui ont besoin de chauffage, mais aussi sur l'industrie, déjà chère en soi, et qui perdra sa compétitivité dans le monde.

L'Europe est en train de se suicider et elle le fait aux mains de ses propres dirigeants, qui ont formé une croisade qui les conduit à interdire tout ce qui est russe, avec des absurdités telles qu'un orchestre symphonique qui a refusé de jouer Tchaïkovski parce qu'il était russe.

Les politiques de la "cancel culture" que nous avons vues à l'oeuvre il y a quelques mois dans leur absurdité progressiste ont maintenant une utilité géopolitique.

La Chine est le grand gagnant, elle obtient du gaz supplémentaire pour son économie et profite de l'absurdité du Swift car les États-Unis et leurs partenaires démontrent simplement que le dollar n'est pas une valeur refuge, que les réserves peuvent être confisquées à volonté et que la soi-disant sécurité juridique n'est qu'un bluff.

Tout est prêt pour que le yuan, désormais doté d'une version cryptographique, adossé à l'or et soutenu par CIPS, l'équivalent chinois de Swift, le supplante dans au moins deux tiers du monde non occidental.

Espérons que pour l'Occident, c'est le pire, s'il s'oriente vers une division mondiale en deux secteurs dans une répétition de la guerre froide, il se retrouvera avec la pire partie, celle d'une économie spéculative tandis que le camp rival dispose du secteur productif, avec le design et la technologie comme agrégat.

L'Occident s'est trompé sur la réalité, la Russie n'a pas été effrayée par les sanctions, qui loin d'être surprenantes ou dévastatrices comme la presse voudrait nous le faire croire, les a utilisées à son avantage en rachetant à prix cassés les entreprises qui quittent son pays et en nationalisant l'économie, en sapant le pouvoir réel des Etats-Unis, qui était le dollar comme monnaie de réserve et de commerce et en démontrant à l'Occident que ses entreprises dépendent des matières premières russes. Combien de temps faudra-t-il pour le remplacer et à quel prix ? Et ce n'est qu'un exemple.

En réalité, les sanctions occidentales ne sont qu'un catalyseur pour l'émergence d'une puissance alternative aux Anglo-Saxons et à leurs partenaires de moindre importance, qui a pour corrélat la perte de marchés tels que les 140 millions de Russes plus leurs alliés, auxquels on peut ajouter la Chine si on continue à faire pression sur elle.

L'UE est laissée pour compte, ses capacités sont réduites et ses contradictions internes sont exposées, ce qui la conduira à l'effondrement dans un court laps de temps. Les États-Unis perdent un partenaire tel que cette UE décadente et se referment sur eux-mêmes, mais pas en position de force comme le voulait Trump, mais en position de faiblesse.

Si nous prêtons attention aux acteurs mondiaux les plus pertinents, seuls les plus proches ont suivi les États-Unis, à preuve les pays que la Russie a signalés, l'UE plus 14 autres.

L'Inde, les 15 de l'ANASE, la Chine, les Africains, les Ibéro-Américains et les pays d'Asie centrale, entre autres, ont décidé de ne pas se plier aux États-Unis et à leurs sanctions.

Si le calcul de Poutine est si faux, si tout a si mal tourné pour lui, pourquoi ne se plie-t-il pas aux actions occidentales ? Il ne voit certainement pas le triomphe de l'Occident aussi clairement que la presse et les communicateurs de réseaux voudraient nous le faire croire.

Ces manipulateurs de nouvelles ont parlé de l'effondrement du rouble. Pourtant, lundi dernier, il a ouvert à 153 roubles pour un dollar et vendredi, il a clôturé à 114 roubles par unité de la devise américaine.

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Le fait de cacher cette nouvelle crée une réalité parallèle, un sentiment d'euphorie triomphale qui vise à maintenir le soutien du public et à faire passer les États hésitants dans le camp des vainqueurs.

Le problème réside dans le fait que les élites occidentales sont bien conscientes de la réalité : leur défaite à moyen terme est scellée et ne peut être évitée que par une action militaire visant à stopper la dérive naturelle des événements.

Bien sûr, même en cas de triomphe militaire hypothétique et douteux, le monde serait détruit et des milliards de personnes perdraient la vie directement et indirectement. L'hémisphère nord serait pratiquement inhabitable et c'est là que se concentre la majorité de la population mondiale.

Une question :

Qui pourrait souhaiter un monde réduit à 10 ou 20 % de sa population, car ce serait le résultat d'une guerre entre les grandes puissances. Il existe des groupes qui travaillent sur cette hypothèse.

Par coïncidence, on assiste à un boom des transactions immobilières où des méga-milliardaires occidentaux, notamment du monde anglo-saxon, investissent dans des terres de l'hémisphère sud comme l'Amérique du Sud ou des îles du Pacifique.

C'est peut-être un indice de ceux qui jouent le jeu et de ce qu'ils recherchent, utiliser les nations qu'ils ont parasitées à leurs fins pour imposer leur volonté de suicide afin d'imposer leur modèle.

samedi, 19 mars 2022

Claudio Risè: "La pandémie et la guerre vont changer les jeunes générations"

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Claudio Risè: "La pandémie et la guerre vont changer les jeunes générations"

Claudio Risé, l'universitaire et polémologue de Barbadillo : "Depuis des années, les centres de recherche américains considèrent comme dangereuses les tentatives d'élargissement de l'OTAN et de l'UE vers l'Est. Nous risquons une catastrophe mondiale".

Propos recueillis par Domenico Pistilli

Source: https://www.barbadillo.it/103569-claudio-rise-pandemia-e-...

Claudio Risé, professeur d'université, psychanalyste et écrivain, ainsi que rédacteur du quotidien La Verità, l'impact de ces deux années de Cccovvv,id a été dévastateur. Même pas le temps de reprendre son souffle, et voilà qu'un conflit guerrier aux proportions si vastes arrive pour rendre le monde encore plus anxieux.

Vous avez enseigné les sciences diplomatiques pendant plusieurs années : la polémologie, l'étude de la guerre. Quel effet auront les pandémies, les restrictions et les guerres sur la croissance des jeunes ? 

"Les pandémies comme les guerres sont des expériences fortes, avec des effets formateurs ou dommageables importants, parfois décisifs, sur les générations qui les vivent. Beaucoup dépend de l'attitude des adultes : s'ils sont conscients de l'importance formatrice du rôle qu'ils sont appelés à jouer dans ces situations, ou s'ils se mêlent principalement de leurs affaires".

Quelle est votre impression ?

"Qu'ils sont principalement préoccupés par eux-mêmes. Pensez à ce qui s'est passé avec cC,oooviid, une expérience existentielle totale, où il a été possible non seulement de combattre le virus mais aussi de contribuer au développement des qualités humaines et spirituelles de toute une génération. Au lieu de cela, tout a été joué sur l'augmentation de la peur et la suppression totale du courage pendant plus de deux ans, sans rien abandonner de ce qui pourrait augmenter la panique et la dépression. Au lieu de cela, l'accent a été mis sur le pouvoir et l'espace que les politiciens pouvaient tirer de la gestion de la catastrophe.  Tout cela a été aggravé par les interventions sur les libertés, allant jusqu'à obliger les gens à rester immobiles et à suspendre toute activité physique et toute relation avec la nature, même lorsque cela n'était pas nécessaire dans un pays comme le nôtre, qui est riche en ressources naturelles.

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Et maintenant, avec le début de la guerre ?  Comment transformer une guerre en facteur de croissance pour la génération qui en est témoin ?

"Pour qu'une guerre ait une fonction éducative, il est tout d'abord nécessaire d'être aussi clair que possible sur les raisons pour lesquelles elle est menée. Depuis des années, les tentatives américaines et européennes de se rapprocher de la sphère d'influence qu'elles avaient reconnue à la Russie après les accords consécutifs à la chute de l'URSS sont considérées comme dangereuses, même par les centres politiques et d'études américains. Pourquoi n'ont-elles pas été abandonnées ?

C'est en fait à cause des revendications de l'Ukraine sur des territoires largement habités par les Russes, et pour la volonté bien arrêtée de Kiev de rejoindre l'OTAN que Poutine a maintenant lancé son invasion, à laquelle l'Occident a répondu par des sanctions économiques sévères, déstabilisant le commerce mondial. Dès 2020, Foreign Affairs, l'une des revues d'études internationales faisant le plus autorité (entre autres très proche du Département d'État américain) écrivait : "L'Occident doit arrêter tout nouvel élargissement de l'OTAN et de l'UE en Europe de l'Est". Au lieu de cela, ils ont poursuivi des actions qui ont fini par provoquer la réaction musclée de Poutine. Pourtant, même un diplomate américain expérimenté comme Leslie Gelb (photo, ci-dessous) a averti dès 2015 : "Il est complètement irréaliste de penser que l'Occident obtiendra de la Russie la retenue qu'elle exige sans la traiter comme une grande puissance ayant des intérêts réels et légitimes".

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Ce n'est pas une surprise, mais il y a apparemment beaucoup de détermination à vouloir rompre à tout prix les équilibres internationaux qui ont été laborieusement construits pendant des décennies, au risque d'une catastrophe mondiale... Pas vraiment un comportement limpide et un exemple éducatif pour les prochaines générations".

Dans le passé, vous avez beaucoup écrit sur l'homme sauvage et la conversion des jeunes à la nature. Quels sont les antidotes à la numérisation des existences de la génération Z ?

"L'antidote est le corps, avec l'esprit qui l'anime. Il doit être introduit dans la nature aussi peu contaminée que possible, une représentation vivante de l'esprit divin, pour nous purifier des toxines spécifiques du processus de sécularisation des derniers siècles de matérialisme scientiste. Ce n'est pas un échange défavorable : reprendre un corps et une âme en échange d'un gadget gênant".

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18:11 Publié dans Actualité, Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : claudio risé, entretien, guerre, pandémie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

jeudi, 03 mars 2022

Ukraine, la première guerre sociale et cybernétique de l'histoire

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Ukraine, la première guerre sociale et cybernétique de l'histoire

Francesca Salvatore

Source: https://it.insideover.com/guerra/ucraina-la-prima-guerra-social-e-cyber-della-storia.html

Une guerre étrange qui nous catapulte dans le troisième millénaire. Semblable à aucune autre, si ce n'est la peur et les rues tachées du sang des innocents. Le conflit en Ukraine est une émission en direct constante qui passe par les réseaux sociaux comme une émission en direct continue d'un reality show dystopique. Les réseaux sociaux sont remplis d'images postées par les protagonistes eux-mêmes qui, à l'aide de smartphones et de connexions précaires, se documentent, demandent de l'aide et exorcisent la peur.

Le reportage en direct rend obsolètes les reporters, les correspondants, les relais, les documents et les histoires. D'autre part, le web est un protagoniste sombre. La guerre de l'information du Kremlin va de pair avec l'escalade militaire en cours. Le flux de désinformation se poursuit depuis des mois afin de discréditer l'Ukraine en tant que pays et en tant que société. Puis il y a ceux, comme le collectif Anonymous, le réseau sans visage de "bons" geeks, qui décident de faire la guerre à Poutine en sabotant ses sites gouvernementaux. C'est comme être dans les Hunger Games, mais ce n'est "que" le début de 2022.

Un conflit sur l'air

"Papa, maman, je vous aime". La vidéo d'un jeune soldat ukrainien partant en guerre a fait le tour du monde. Un "Piero" 3.0 qui ne laisse pas derrière lui une photo en noir et blanc, immobile à côté d'un pilier, et encore moins des lettres du front qui arriveront des semaines plus tard. Il emmène son monde à la guerre avec lui, et marquera la guerre par des nouvelles de chez lui. Tant que ce téléphone émet, c'est une bonne nouvelle. Les réseaux sociaux arrivent dans les abris, tandis que les bombes déchirent le ciel et nous font passer nous aussi des "foyers chaleureux" au théâtre de la guerre. Les objectifs des téléphones portables bénis/maudits immortalisent les regards, les chars d'assaut, documentent la vie et la mort. Et c'est sur les réseaux sociaux que les dirigeants lancent des appels et des réparties.

Le président ukrainien Zelensky n'abandonne jamais son téléphone, et c'est son sceptre en ces heures tragiques. De ce téléphone, il écrit des messages sur les réseaux sociaux, prend des photos pour témoigner qu'il est vivant, incite les Ukrainiens à résister par des messages vidéo, dirige l'armée: le web fait partie intégrante de sa mythopoïèse, qui mêle chevalerie, courage et drame.

Mais les médias sociaux sont aussi la bête noire de Moscou en ce moment : Facebook a interdit à tous les médias d'État russes de parrainer et de monétiser leur contenu, tandis que Moscou a bloqué l'accès à Twitter sur le territoire russe. Le web est devenu un véritable front où s'affrontent vérité, mensonges et post-vérités, où les fake news sont générées et les démentis correspondants à la vitesse de l'éclair. Facebook a commencé à bloquer le contenu de quatre médias russes comme étant des sources possibles d'informations trompeuses, déclenchant la colère de Poutine qui demande que ces blocages soient retirés. Les forums de discussion, les photos de profil, les histoires et les reels deviennent instruments de guerre, pour la fomenter, la documenter, se rebeller contre elle.

La cyberguerre est déjà là

Parallèlement à une invasion, les cyberattaques mettent le grappin sur un système étranger. L'année 2021 nous a silencieusement habitués à ce nouveau type d'attaques, puisque leur nombre et leur gravité moyenne ont atteint des niveaux jamais égalés en Italie ou à l'étranger. Un exemple frappant est l'attaque contre le Colonial Pipeline aux États-Unis, qui a révélé en mai dernier, pour la première fois, comment les pirates informatiques peuvent perturber le fonctionnement du système d'un pays : le plus important réseau d'oléoducs américains a été bloqué, les approvisionnements ont été interrompus et le président Biden a été contraint de déclarer l'état d'urgence en pleine pandémie. La puissance de l'attaque, principalement à des fins d'extorsion, avait ouvert un énorme point d'interrogation sur l'avenir. Jeudi, le jour où Moscou a attaqué l'Ukraine, le Conseil européen, en plus de condamner l'invasion, a appelé "la Russie et les formations soutenues par la Russie à cesser les campagnes de désinformation et les cyber-attaques", marquant ainsi le début d'une nouvelle ère.

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Toutefois, il ne s'agit pas entièrement d'une cyberguerre. La bataille du web et des réseaux sociaux en matière d'informations trafiquées et déformées est le volet information de cette guerre, mais en soi, elle n'est rien d'autre que les fausses informations traditionnelles véhiculées auparavant par d'autres méthodes. Plusieurs cyberattaques ont eu lieu ces derniers jours, dont l'origine remonte à Moscou. Selon les experts du Washington Post, dans les prochains jours, les cyberattaques vont s'intensifier pour deux raisons principales : en réponse aux sanctions occidentales ; et comme instrument de soutien tactique aux opérations militaires sur le terrain.

La guerre hybride que suppose le conflit ukrainien est ainsi confirmée. En ce qui concerne le premier point, selon le journal, dans les prochaines heures, "il est très probable que nous assisterons à l'intensification de l'utilisation de capacités cybernétiques offensives avec des cyberattaques en guise de représailles contre les sanctions imposées à la Russie". Même l'Italie ne peut se targuer d'être à l'abri : le secteur de l'énergie en particulier est sur le qui-vive, où les attaques pourraient être plus probables et potentiellement plus dommageables.

Le 22 février, les spécialistes de l'Unité 42, le groupe de recherche basé à Palo Alto et spécialisé dans les cybermenaces, ont signalé "une augmentation significative des cyberattaques" au cours des neuf jours précédents. Depuis la mi-février, une série d'attaques Ddos (celles qui bloquent les réseaux et les infrastructures) a frappé le gouvernement et les banques ukrainiennes.

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Le 23 février, des organisations américaines (CISA, FBI, National Security Agency) et le National cyber security center (NCSC) britannique ont signalé la propagation de Cyclops Blink, un malware distribué à l'aide d'une mise à jour du célèbre antivirus WatchGuard. Les agences ont remonté la piste du malware jusqu'à Sandworm, une organisation cybercriminelle bien connue qui a des liens avec le gouvernement russe : une équipe qui comprendrait plusieurs officiers militaires du Crane (Direction principale des renseignements russes). Il s'agit du même groupe responsable des attaques de 2015 et 2017 contre l'Ukraine via le ransomware Petya.

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Les Anonymous et la "bonne guerre"

Les hacktivistes du célèbre groupe qui se cache derrière le masque de Guy Fawkes enchaînent actuellement les actions. Dans un long message vidéo, le mouvement international de pirates informatiques a déclaré la "guerre" au président Poutine après que les troupes russes ont envahi l'Ukraine dans le cadre d'une opération appelée "OpRussia - Defend Ukraine". Dans la vidéo, le collectif appelle les gens à rejoindre la cyber-guerre au nom de la défense des droits de l'homme.

Samedi, le groupe de pirates informatiques a rendu inaccessibles depuis longtemps les sites Web du Kremlin et du ministère de la Défense, ainsi que celui du diffuseur russe RT - la première chaîne d'information en langue anglaise de Russie. Samedi également, après que Poutine a ordonné une plus grande censure de ce qui pouvait être montré à la télévision, les Anonymous ont piraté les réseaux de télévision et ont diffusé un montage de la guerre en cours. En arrière-plan, une chanson russe de Monatyk, qui a participé au concours Eurovision de la chanson en 2017. Et encore, un site du réseau de contrôle du gaz russe a également été piraté, dans le cadre de l'offensive contre la Russie et pour la défense de l'Ukraine. Il s'agit du terminal russe Linux à Nogir, en Ossétie du Nord. "Nous avons modifié les données et augmenté la pression du gaz à tel point que cela a failli provoquer un incendie", peut-on lire dans un tweet des hackers. "Mais cela n'a pas été le cas", ajoute-t-il, "grâce à l'action rapide d'une personne responsable. En tant que collectif, Anonymous a pour objectif d'aider à fournir des informations valables au peuple russe sur les actions "folles" de Poutine, tout en essayant d'aider le peuple ukrainien en fournissant des colis de soins, en essayant de garder les canaux de communication ouverts et en aidant à obscurcir leurs communications des "yeux indiscrets".

Au début, les opérations perturbatrices des hackers les plus notoires du monde ont suscité un soutien inconditionnel et une sympathie collective. Mais de nombreux doutes entourent une organisation aussi mystérieuse et pourtant puissante de "justiciers du web".  Combien de hackers y a-t-il dans le collectif ? Comment s'organisent-ils ? La série d'actions perturbatrices en Russie est-elle vraiment de leur fait ? Est-il possible qu'un État soit derrière eux, se cachant pour empêcher l'escalade ? À ce stade de la "règle de suspicion", toutes les hypothèses sont plausibles.

Le collectif est officiellement né en 2003 lorsque des images et du contenu sont apparus pour la première fois de manière anonyme sur "4Chan", un site anglophone de conseil en image fondé par Christopher Poole en 2003, sur le modèle du site japonais "2channel". Dès le départ, Anonymous s'est déclaré être "une idée, un drapeau qui rassemble ceux qui veulent la justice et l'honnêteté dans le monde". Parmi leurs exploits les plus récents, citons les menaces à l'encontre d'Elon Musk, accusant le milliardaire de surinfluencer les cryptomonnaies par le biais de ses messages sur les médias sociaux ; et encore l'attaque contre l'Église de Scientologie en 2008, contre Visa et Mastercard en 2010 et l'opération KKK en 2015, lorsque les identités de plus de 1000 membres du Ku Klux Klan ont été rendues publiques.

samedi, 19 février 2022

Guerre en mosaïque et opérations à tous les niveaux

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Guerre en mosaïque et opérations à tous les niveaux

Leonid Savin

Source: https://www.geopolitica.ru/article/mozaichnaya-voyna-i-operacii-vo-vseh-sferah

Les doctrines militaires et les méthodes de guerre changent constamment et s'adaptent aux conditions actuelles et aux conflits futurs anticipés. Les États-Unis modernisent constamment leurs documents doctrinaux à cet égard.

Dans le présent document, nous mettons en lumière plusieurs concepts étroitement liés qui ont constitué des doctrines de travail dans l'armée américaine ces dernières années et qui visent à restructurer les capacités du Pentagone et des alliés.

Opérations multi-domaines

La première étape de l'examen sera le concept d'opérations multi-domaines (c'est-à-dire dans plusieurs domaines). Il est détaillé dans un document d'une centaine de pages publié en décembre 2018, intitulé U.S. Army Training and Doctrine Command [i]. L'avant-propos, rédigé par Mark Milley, président des chefs d'état-major interarmées des forces armées américaines, indique explicitement que "les concurrents stratégiques tels que la Russie et la Chine font la synthèse des nouvelles technologies avec leur analyse de la doctrine et des opérations militaires.

Ils déploient des capacités pour combattre les États-Unis à travers de multiples couches de confrontation dans tous les domaines - espace, cyber, air, mer et terre. "Le défi militaire auquel nous sommes confrontés, dit-il, consiste à surmonter les multiples couches de confrontation dans tous les domaines afin de maintenir la cohérence de nos opérations".

En fait, le Pentagone a identifié ses adversaires comme étant la Russie et la Chine. Alors que la Russie modernise ses forces armées à des fins défensives, les États-Unis l'envisagent avec leur propre logique et y voient la préparation d'un conflit militaire dans un avenir proche. D'où également les déclarations actuelles sur l'invasion imminente de l'Ukraine par Moscou.

Naturellement, la Russie ne va attaquer personne, mais les États-Unis se préparent déjà à briser la capacité de défense de notre pays par des moyens militaires, ce qui est l'un des objectifs pour lesquels cette charte a été émise. Il est souligné à plusieurs reprises que "en fin du présent document, la Russie est la menace principale" [ii].

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Alors, que représente en théorie la conduite d'opérations multi-domaines ?

L'idée centrale est la suivante: c'est l'armée américaine, en tant qu'élément de la force interarmées, qui mène des opérations multi-domaines pour gagner la compétition ; si nécessaire, les unités de l'armée pénètrent et désactivent les systèmes anti-accès/déni de zone (A2/AD) de l'ennemi et utilisent la liberté de manœuvre qui en résulte pour atteindre les objectifs stratégiques (victoire) et ensuite forcer un retour à la compétition à des conditions plus favorables.

En d'autres termes, ils parlent de mener des opérations spéciales et de sabotage réellement derrière les lignes de l'ennemi ou dans un territoire sous son contrôle. Les États-Unis disposent d'un Commandement des opérations spéciales distinct, il est donc quelque peu étrange de voir leurs tâches prioritaires transférées à des unités de l'armée.

Le document indique que les principes des opérations multi-domaines reposent sur le principe selon lequel l'armée relève les défis posés par les opérations chinoises et russes dans le cadre de la concurrence et des conflits en appliquant trois principes interdépendants : la posture de force alignée, les formations multi-domaines et la convergence.

La posture de force alignée est une combinaison de la posture et de la capacité à manœuvrer sur des distances stratégiques. Les formations multi-domaines ont la capacité, l'aptitude et l'endurance nécessaires pour opérer dans plusieurs domaines dans des espaces contestés contre un adversaire presque égal.

La convergence est l'intégration rapide et continue des capacités à travers les domaines, le spectre électromagnétique et l'environnement d'information, qui optimise les effets pour une supériorité sur l'ennemi par une synergie inter-domaines et des formes d'attaque multiples, le tout rendu possible par un commandement de mission et une initiative disciplinée. Les trois principes de solution sont complémentaires et communs à toutes les opérations multi-domaines, même si la façon dont ils sont mis en œuvre varie d'un niveau à l'autre et dépend de la situation opérationnelle spécifique.

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Les forces combinées, telles que conçues par les auteurs, sont destinées à vaincre les adversaires et à atteindre les objectifs stratégiques dans le cadre d'une compétition, d'un conflit armé et lors du retour à la compétition. Ce passage rappelle un ancien manuel de campagne de l'armée américaine, selon lequel la guerre n'est pas seulement menée pendant un conflit armé, mais aussi avant, en temps de paix et après le retour à la paix. Cela ne s'applique pas seulement aux ennemis, mais aussi aux alliés et aux forces neutres. Dans le nouveau document, l'état de paix est changé en état de concurrence.

La Russie est mentionnée 159 fois dans le document, tandis que la Chine est mentionnée 82 fois, c'est-à-dire deux fois moins. Pendant ce temps, d'autres pays que les analystes américains aiment lier à la présence ou aux intérêts russes, comme la Syrie et la Géorgie, sont utilisés une fois chacun, tandis que l'Ukraine l'est trois fois. Taiwan n'est pas du tout mentionné.

Cela suggère implicitement que la défense de l'Ukraine ou de la Géorgie (ainsi que de Taïwan) n'intéresse pas les États-Unis en tant que partenaires à aider. Le véritable objectif est de créer une force militaire si performante qu'elle puisse briser les défenses de la Russie et/ou de la Chine.

On y décrit de manière assez détaillée ce que la Russie fait et pourrait faire en cas de conflit armé. Il est noté que "le centre de gravité opérationnel des actions de la Russie dans une lutte concurrentielle est l'intégration étroite de la guerre de l'information, de la guerre non conventionnelle et des forces armées conventionnelles. La capacité d'utiliser tous les éléments de manière coordonnée offre à la Russie un avantage en matière d'escalade, dans lequel toute réponse amicale s'accompagne d'une réponse plus puissante.

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Dans le cadre de la compétition, l'escalade la plus extrême est une transition vers un conflit armé qui favorise un adversaire ayant la capacité de mener une attaque devant le fait accompli avec ses forces armées conventionnelles. La capacité démontrée de mettre en œuvre le fait accompli donne de la crédibilité aux récits d'information russes.

La combinaison de la guerre de l'information, de la guerre non conventionnelle et des forces conventionnelles et nucléaires offre à la Russie une confrontation politique et militaire dans laquelle elle peut obtenir des objectifs stratégiques qui n'impliquent pas un conflit armé avec les États-Unis.

La guerre de l'information et la guerre non conventionnelle contribuent à déstabiliser la sécurité régionale, mais sont insuffisantes à elles seules pour atteindre tous les objectifs stratégiques de la Russie. Cet avantage dans l'escalade fourni par les forces conventionnelles complète la guerre de l'information et la guerre non conventionnelle, permettant à la Russie de conserver l'initiative dans la compétition" [iii].

La référence au fait accompli fait clairement référence aux événements de 2014 et au retour de la Crimée à la Russie. Et l'utilisation du terme "centre de gravité" suggère une continuation du discours caractéristique de la pensée stratégique militaire américaine des années 1990. Dans l'ensemble, la Russie a fait l'objet de nombreuses pages décrivant les capacités techniques, militaires et politiques du point de vue de l'armée américaine. Outre la Russie et la Chine, la Corée du Nord et l'Iran sont mentionnés comme des menaces.

Cependant, que suggèrent les concepteurs d'opérations multi-domaines pour un scénario de guerre hypothétique avec la Russie et la Chine ?

Tout d'abord, le besoin de manœuvrer de manière indépendante, tout en poursuivant les opérations dans un environnement de campagne de théâtre contesté. "Une manœuvre indépendante indique une formation ayant l'aptitude, la capacité et l'initiative d'opérer dans les contraintes de l'environnement opérationnel".

Les formations multi-domaines ont la capacité organique de se soutenir et de se défendre jusqu'à ce qu'elles reprennent contact avec les unités voisines et de soutien. Ils sont soutenus par des capacités telles que des signatures visuelles et électromagnétiques réduites, des canaux de communication redondants protégés du brouillage ennemi, des exigences logistiques réduites, un soutien médical amélioré, des réseaux de soutien multiples, des capacités robustes d'appui aux manœuvres et un camouflage multi-domaines.

Les brigades, les divisions et les corps d'armée, en particulier, ont besoin d'un commandement de mission organique, de reconnaissance et de reconnaissance ainsi que de la capacité de soutenir des opérations offensives sur plusieurs jours malgré des lignes de communication hautement contestées"  (iv].

Le deuxième est le feu de combat inter-domaines. "La capacité de tir inter-domaines offre des options aux commandants et augmente la résilience au sein de la force interarmées pour surmonter la séparation fonctionnelle temporaire imposée par les systèmes de déni et de refus de zone de l'ennemi.

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En plus des défenses aériennes et antimissiles modernisées et des capacités de tir au sol à longue portée, les formations multi-domaines fournissent des capacités de tir inter-domaines grâce à des systèmes aériens, des systèmes de défense avancés, une défense aérienne et une reconnaissance multicouches, des dispositifs EOD, des munitions multi-spectrales guidées par capteurs, des capacités liées à la cybernétique, à l'espace et à l'information.

Les tirs inter-domaines comprennent les capacités de renseignement et de reconnaissance nécessaires pour les exploiter, ce qui peut inclure une combinaison de capacités organiques et d'accès à des ressources externes. Les tirs interdomaines sont combinés aux progrès nécessaires en matière de mobilité et de létalité dans les futures plates-formes aériennes et terrestres, les réseaux de communication et le traitement des données (vitesse et volume) pour fournir une capacité de manœuvre interdomaines"[v].

Il est également question d'améliorer la qualité du personnel. Ici, il y a un parti pris clair en faveur des nouvelles technologies et un accent sur l'expertise requise dans la main-d'œuvre. "Les capteurs biotechniques qui surveillent la condition humaine et les changements de performance améliorent la compréhension que les commandants ont de leurs unités, éclairent les décisions concernant le rythme et l'intensité des opérations et aident les unités à maintenir et à rétablir leur force physique et psychologique.

Les interfaces homme-machine soutenues par l'intelligence artificielle et le traitement des données à grande vitesse augmentent la vitesse et la précision de la prise de décision humaine. L'utilisation de capacités multi-domaines exige de l'armée qu'elle attire, forme, retienne et recrute des chefs et des soldats qui possèdent collectivement une quantité et une profondeur importantes de connaissances techniques et professionnelles"[vi].

Le document s'appuie sur la convergence et les synergies inter-domaines, reflétant les stratégies de combat antérieures du département de la Défense des États-Unis.

"Le concept d'accès aux opérations interarmées (JOAC) repose sur la thèse de la synergie interdomaines - l'utilisation complémentaire ou simplement additive de capacités dans différents domaines de telle sorte que chacune renforce l'efficacité et compense les vulnérabilités des autres pour établir une supériorité dans une certaine combinaison de domaines qui fournira la liberté d'action nécessaire à l'exécution de la mission"[vii].

Le concept d'accès pour les opérations unifiées implique plus d'intégration entre les domaines et à des niveaux inférieurs que jamais auparavant.

L'utilisation de la synergie inter-domaines à des niveaux de plus en plus bas sera essentielle pour créer le tempo, qui est souvent crucial pour exploiter les capacités locales fugaces afin de perturber un système ennemi. Le JOAC envisage également une intégration plus poussée et plus souple que jamais des opérations dans l'espace et le cyberespace dans les espaces traditionnels de combat aérien, maritime et terrestre.

Ce concept, à son tour, s'appuie sur le précédent concept de pierre angulaire des opérations interarmées (CCJO)[viii].

Il décrit un futur environnement opérationnel caractérisé par l'incertitude, la complexité et le changement rapide. Comme solution à ces conditions, le CCJO propose un processus d'adaptation opérationnelle impliquant une combinaison dynamique de quatre grandes catégories d'activités militaires : le combat, la sécurité, l'engagement et les secours, et la récupération.

Les opérations de combat immédiat reposent sur la neutralisation des systèmes de combat à longue portée de l'ennemi (défenses aériennes, installations de missiles balistiques), le suivi des manœuvres des troupes, la collecte et le traitement rapides de données provenant de différentes zones, la frappe des capacités de renseignement de l'autre camp et l'attaque des cibles à partir de différentes sphères (c'est-à-dire l'utilisation synchrone de différents types de troupes et d'armes).

9788413523569.gifLe général de l'armée de terre à la retraite David Perkins, qui était à la tête du Training and Doctrine Command, a déclaré dans une interview que le concept de bataille multi-domaine était autrefois appelé "du vieux vin dans une nouvelle bouteille" ou "une bataille air-sol sur des stéroïdes".

Une doctrine assez proche est le Joint All-Domain Command and Control (JADC2), un concept du ministère américain de la Défense visant à connecter les capteurs de tous les services militaires - Air Force, Army, Marine Corps, Navy et Space Force - en un seul réseau. Traditionnellement, chacun des services militaires développait son propre réseau tactique qui était incompatible avec les réseaux des autres services (c'est-à-dire que les réseaux de l'armée de terre ne pouvaient pas communiquer avec les réseaux de la marine ou de l'armée de l'air).

Les responsables du DOD ont fait valoir que les conflits futurs pourraient exiger que les décisions soient prises en quelques heures, minutes ou potentiellement secondes, par rapport au processus actuel de plusieurs jours d'analyse de l'environnement opérationnel et d'émission de commandements. Ils ont également fait valoir que l'architecture actuelle de commandement et de contrôle du ministère est insuffisante pour répondre aux exigences de la stratégie de défense nationale.

L'étude du Congrès américain sur le sujet a cité la technologie du service de covoiturage d'Uber comme analogie. "Uber combine deux applications différentes - une pour les passagers et une pour les conducteurs. À partir de la position des utilisateurs respectifs, l'algorithme d'Uber détermine la meilleure correspondance en fonction de la distance, du temps de trajet et des passagers (entre autres variables).

L'application fournit ensuite facilement au conducteur les indications à suivre, conduisant le passager à sa destination. Uber s'appuie sur les réseaux cellulaires et Wi-Fi pour la transmission de données afin de faire correspondre les conducteurs et de fournir des instructions de conduite. "[ix]

Et les opérations unifiées tous domaines (JADO) sont une évolution du concept des opérations multi-domaines (MDO). Il est dit que "JADO incorpore l'énorme potentiel d'une force véritablement intégrée (le point central de MDO) et met à jour le concept pour inclure plusieurs aspects critiques de la façon dont l'OTAN cherche à conduire les opérations futures. Le JADO déplace le centre d'intérêt du "multi-domaine", dans lequel les services individuels ont opéré pendant des décennies, et le ramène à la résolution des défis des opérations interarmées.

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En outre, étant donné la complexité des systèmes et des capacités interconnectées couvrant plusieurs domaines dans les forces armées d'aujourd'hui, on pourrait faire valoir que la structuration traditionnelle des services basée sur leur domaine opérationnel principal pourrait ne pas s'avérer très utile dans de nombreux scénarios futurs.

Il est probable que le vainqueur sera une force capable de manœuvrer facilement dans tous les domaines et de s'y déplacer de manière synchronisée à une vitesse que l'adversaire ne pourra pas égaler. Compte tenu de ces considérations, il est facile de conclure que le fait d'accorder trop d'importance au domaine réduit l'attention portée à la tâche conjointe de plusieurs services travaillant ensemble de manière transparente dans plusieurs domaines. "[x]

La guerre des mosaïques

En 2017, un nouveau concept de "guerre en mosaïque" a été annoncé aux États-Unis. Le terme a été inventé par Thomas J. Burns, ancien directeur de la Direction de la technologie stratégique de la DARPA, et son ancien adjoint Dan Patt.

Cette théorie est fondamentalement différente du modèle traditionnel des "systèmes de systèmes", que Burns et Patt considèrent comme défectueux car il limite souvent de manière inhérente l'adaptabilité, l'évolutivité et l'interopérabilité.

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Dans une interview, Patt a déclaré : "Le terme "système de systèmes" est souvent utilisé pour décrire des capacités qui ont été conçues dès le départ pour travailler ensemble et fonctionner comme un tout, même s'il y a de nombreux composants - un peu comme le concept d'un puzzle, où de nombreuses pièces spécialement conçues s'emboîtent de manière unique pour former une image cohérente.

L'application des processus classiques de conception et de validation à un "système de systèmes" peut entraîner l'impossibilité d'apporter des modifications futures au système, car chaque pièce est conçue et intégrée de manière unique pour remplir un rôle particulier, et les longs délais de développement nécessaires pour examiner comment chaque modification affecte l'ensemble du système.

La guerre des mosaïques envisage la possibilité d'une composition ascendante, où des éléments individuels (systèmes existants ou nouveaux), comme les carreaux individuels d'une mosaïque, s'assemblent pour créer un effet d'une manière non envisagée auparavant, potentiellement de façon dynamique. Ce concept est conçu pour révolutionner les cycles temporels et l'adaptabilité des capacités militaires"[xi].

La clé sera de combiner les unités avec et sans équipage, de partager les capacités et de permettre aux commandants d'appeler à l'action de manière transparente depuis la mer, la terre ou les airs, selon la situation et quelle que soit la force armée qui fournit la capacité.

Un exemple dans l'aviation serait une série de drones accompagnant une formation de combat typique de quatre chasseurs. L'un des robots ailés pourrait être là uniquement pour brouiller les radars ou utiliser d'autres équipements de guerre électronique.

Un autre peut avoir une charge utile d'armes. Un troisième peut avoir un ensemble de capteurs et un quatrième peut agir comme un leurre. Au lieu de quatre points sur le radar, l'ennemi en voit huit, et il n'a aucune idée des capacités offertes par chacun d'eux[xii].

Dans un autre exemple, le groupe d'opérations spéciales A, derrière les lignes ennemies, découvre un lanceur de missiles sol-air inconnu jusqu'alors. Il a communiqué sa position par radio et le système de commande et de contrôle a automatiquement recherché le meilleur moyen de détruire la cible. Il peut s'agir d'une brigade de l'armée voisine, d'un sous-marin ou d'un avion de patrouille de chasse. Un ordre est envoyé et la meilleure plate-forme pour la mission est appelée à frapper.

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Le problème est que chacune de ces plateformes est actuellement conçue pour sa propre mission spécifique. Un autre problème consiste à faire travailler ensemble un grand nombre d'éléments divers et flexibles.

Le concept lui-même semble être né des problèmes d'incompatibilité de certains équipements de combat aux États-Unis. Par exemple, le F-22 Raptor et le F-35 Joint Strike produits par la même société Lockheed Martin avaient des liaisons de données incompatibles.

Dans l'ensemble, la guerre mosaïque est similaire dans sa conception à d'autres concepts de guerre en vogue, tels que les "systèmes de systèmes" ou les opérations multi-domaines conjointes.

La voie de la confrontation

Dans l'ensemble, nous voyons des modèles assez similaires qui diffèrent dans certains détails. Comme l'indique une étude récente, "les concepts de guerre future tels que la mosaïque, le commandement et le contrôle unifiés tous domaines (JADC2) et le système avancé de gestion de la bataille (ABMS) reposeront sur des réseaux d'information et des programmes d'intégration avancés basés sur des logiciels comme base opérationnelle.

Le succès dans les conflits de demain dépendra largement de la façon dont les combattants seront capables d'utiliser et d'adapter tout, des systèmes de contrôle des avions aux ensembles de capteurs, en passant par les réseaux et les aides à la décision. Pour gagner dans un espace de combat dynamique et contesté, les combattants doivent être capables de reprogrammer et de reconfigurer leurs systèmes d'armes, leurs capteurs et leurs réseaux" [xiii].

Il est possible que ces doctrines et concepts soient transformés en quelque chose de nouveau dans un avenir proche. Le travail à ce sujet est déjà en cours. Une étude du Conseil atlantique (une organisation indésirable dans la Fédération de Russie), préparée en tant que projet pour une future stratégie de défense nationale américaine et publiée en décembre 2021, identifie quatre points clés qui, selon les auteurs, devraient être adoptés comme un impératif pour les États-Unis et les partenaires de l'OTAN.

"Le département de la défense doit désormais être compétitif et s'engager dans une guerre hybride offensive. Les États-Unis doivent réagir là où il y a une concurrence avec la Chine et la Russie aujourd'hui, principalement en jouant un rôle plus actif dans la concurrence en zone grise. En conséquence, le Pentagone devrait adopter le paradigme de la concurrence comme un continuum allant de la coopération au conflit armé en passant par la concurrence.

Mais embrasser le continuum n'est pas suffisant ; le ministère de la Défense, en collaboration avec des partenaires interagences le cas échéant, doit se défendre plus agressivement et prendre des mesures offensives dans la zone grise conformément aux valeurs américaines. Taking Advantage articule le concept du continuum de la concurrence et formule des recommandations à l'intention du ministère de la Défense pour façonner l'environnement informationnel et la concurrence dans le cyberespace.

- Les hostilités futures doivent être coopératives, combinées et englober tous les domaines. Les conflits futurs devraient exiger une meilleure intégration de tous les services militaires américains et se dérouleront sur terre, en mer, dans les airs, dans l'espace et le cyberespace, ainsi que sur l'ensemble du spectre électromagnétique.

Elle sera également menée en étroite coordination avec les alliés et les partenaires, qui constituent collectivement l'un des plus grands avantages des États-Unis par rapport à leurs principaux concurrents. Un nouveau concept opérationnel couvrant ce futur champ de bataille est nécessaire.

Tirer parti de l'avantage introduit le "concept de guerre combinée". Il s'agit d'un concept de guerre global, interarmées et combiné, qui englobe dès le départ le rôle, les capacités, ainsi que ceux des alliés et des partenaires.

- Le ministère de la Défense doit créer une force capable de dominer les conflits armés de l'avenir. Le futur champ de bataille sera axé sur les données, mis en réseau et évoluera rapidement. Tant les États-Unis que leurs concurrents stratégiques investissent activement dans des armes cinétiques et non cinétiques révolutionnaires, notamment les vecteurs hypersoniques, les systèmes de combat autonomes, l'énergie dirigée et les outils cybernétiques.

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Si ces armes permettront de neutraliser ou de détruire plus facilement des cibles, trouver ces cibles sera un défi plus immédiat. Par conséquent, les guerres de l'avenir seront probablement remportées par le camp qui saura le mieux exploiter les données disponibles dans tous les domaines et priver un adversaire de la possibilité de faire de même. Saisir l'avantage articule des priorités d'investissement claires pour construire cette force - et des priorités d'aliénation pour se la permettre.

- Le ministère de la Défense doit équilibrer sa structure de forces en passant d'un commandement centralisé à un modèle plus orienté vers le monde. Alors que les États-Unis modifient leur orientation générale, passant du contre-terrorisme à la compétition stratégique, la structure de leurs forces mondiales doit changer en conséquence. L'ère des déploiements multiples et longs par rotation dans la zone de responsabilité du Commandement central est révolue.

Une autre solution consiste à tirer parti de l'introduction d'un modèle de posture équilibré, différencié et en "treillis" qui déplacerait les types d'actifs nécessaires vers l'Indo-Pacifique et l'Europe et s'appuierait sur une structure de défense plus étroitement alignée avec les alliés et les partenaires, réduisant ainsi les risques associés au rééquilibrage américain."[xiv]

En somme, si le réoutillage technique de l'armée américaine est une question de capacité de défense de routine qui dépend de nouveaux types d'armes, les accents géopolitiques sur le théâtre de guerre possible et les futurs adversaires sont un choix politique. Et les doctrines actuelles suggèrent que Washington s'est engagé sur la voie de la confrontation.

Notes:

 

[i]               The U.S. Army in Multi-Domain Operations 2028. TRADOC Pamphlet 525-3-1. U.S. Army Training and Doctrine Command, December 6, 2018.

[ii]              Ididem. Р. vi.

[iii]            Ididem. Р. 11.

[iv]            Ididem. Р. 19.

[v]             Ididem.

[vi]            Ididem. Р. 20.

[vii]           Joint Operational Access Concept (JOAC). Departament of Defense, 17 January 2012. https://dod.defense.gov/Portals/1/Documents/pubs/JOAC_Jan...

[viii]          Department of Defense, Capstone Concept for Joint Operations, v3.0, 15 Jan 2009.

[ix]            Joint All-Domain Command and Control(JADC2). Congressional Research Service, July 1, 2021.

                https://sgp.fas.org/crs/natsec/IF11493.pdf

[x]          All-Domain Operations in a Combined Environment.

                https://www.japcc.org/portfolio/all-domain-operations-in-...

[xi]            Stew Magnuson. DARPA Pushes ‘Mosaic Warfare’ Concept // National Defense, 11/16/2018.

                https://www.nationaldefensemagazine.org/articles/2018/11/...

[xii]          Brad D. Williams. DARPA’s ‘mosaic warfare’ concept turns complexity into asymmetric advantage // Fifth Domain, August 14, 2017.

                https://www.fifthdomain.com/dod/2017/08/14/darpas-mosaic-...

[xiii]          David A. Deptula, Heather Penney. Speed is Life: Accelerating the Air Force’s Ability to Adapt and Win. Policy Paper, Vol. 28, July 2021. Р. 1.

[xiv]          Clementine G. Starling, Lt Col Tyson K. Wetzel, and Christian S. Trotti. SEIZING THE ADVANTAGE: A Vision for the Next US National Defense Strategy. Washington: Atlantic Council. December 2021. Р. 21.

lundi, 06 septembre 2021

La grande hypocrisie sur la fin de la "guerre sans fin"

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La grande hypocrisie sur la fin de la "guerre sans fin"

Lorenzo Vita

Ex: https://it.insideover.com/politica/la-grande-ipocrisia-sulla-fine-della-guerra-infinita.html

Les guerres sans fin ne sont pas terminées. L'une d'entre elles est terminée, celle de l'Afghanistan, mais il est difficile de croire que la "guerre" que les États-Unis ont menée, mènent et veulent mener est réellement terminée. Ni contre le terrorisme, ni contre d'autres ennemis stratégiques que Washington a depuis longtemps identifiés comme des cibles.

Le Président des Etats-Unis, Joe Biden, s'est empressé ces dernières heures de rappeler un concept: la volonté de mettre fin à ces conflits dont on ne comprend pas la fin et, surtout, les moyens d'y mettre fin. L'Afghanistan en était devenu le symbole: une guerre qui durait depuis vingt ans, avec des objectifs complètement différents, et qui avait atteint le paradoxe selon lequel Washington remettait le pouvoir à ceux-là mêmes qu'il avait chassés de Kaboul et combattus. Un exemple plastique de l'hétérogénéité des finalités qui a fait comprendre, mieux que tout, ce qu'est devenu en pratique le long conflit afghan du point de vue américain.

Cette perception court toutefois le risque d'aller dans le sens de l'idée que l'Amérique a mis fin à une guerre qui s'est terminée en raison de l'absence d'objectifs ou d'ennemis. Une façon de penser risquée, pour la simple raison que le président des États-Unis lui-même a tenté de faire comprendre à son pays que la guerre contre le terrorisme sera simplement menée sous d'autres formes, et qu'il existe d'autres rivaux stratégiques vers lesquels son Amérique se tournera. En bref, la guerre est loin d'être terminée. Elle a simplement mis fin à une forme de cette grande guerre: au mieux, sa plus longue bataille, ou, dans un sens plus large, son front le plus sanglant et le plus coûteux.

Les experts commencent donc à se demander s'il est vraiment nécessaire de considérer comme terminée une guerre qui n'a en fait jamais pris fin. DefenseOne, l'un des sites américains les plus connus traitant des questions stratégiques, a même accusé la politique américaine dans son ensemble de raconter des mensonges aux électeurs. Il l'a fait dans un éditorial cinglant de son rédacteur en chef, Kevin Baron. Foreign Affairs, le magazine américain qui fait autorité, a publié un article au titre illustratif, "The Good Enough Doctrine", que l'on pourrait traduire par la doctrine du "suffisant" ou du "bon".

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En substance, le concept exprimé est qu'il faut accepter la coexistence avec le terrorisme, comprendre qu'il existera toujours une forme de terrorisme de matrice islamiste capable de frapper dans le monde et que la seule chose que l'on puisse faire est de le limiter en le rendant inoffensif par rapport à la sécurité des États-Unis. Le général Mark McKilley, chef d'état-major interarmées des États-Unis, a également repris ce thème. Lors de son point de presse, parlant de l'Afghanistan, il a admis qu'"au cours des 20 dernières années, il n'y a pas eu d'attaque sérieuse contre notre pays, et il nous incombe maintenant de veiller à ce que nous poursuivions nos efforts en matière de renseignement, nos efforts de lutte contre le terrorisme, nos efforts militaires pour protéger le peuple américain au cours des 20 prochaines années, et nous, les militaires américains, sommes déterminés à le faire". Des phrases qui, associées à l'image des talibans entrant triomphants dans Kaboul, révèlent très clairement qu'aucune mission n'a été achevée, ni que la guerre contre l'islamisme a été gagnée. D'autant plus que certains pensent qu'il s'agit désormais d'un mal endémique avec lequel l'Occident, incapable de le vaincre, ne peut qu'apprendre à vivre.

Une coexistence qui, toutefois, met à nu une certaine hypocrisie qui sous-tend les phrases avec lesquelles Biden et la politique américaine ont décidé de décrire le retrait d'Afghanistan. Alors que les raids dans la Corne de l'Afrique se poursuivent, que les porte-avions américains se déplacent en mer d'Arabie pour frapper, dans le cadre d'opérations "au-delà de l'horizon", les bastions de l'autoproclamé État islamique, et alors que des questions restent ouvertes avec l'Irak et la Syrie et que les acronymes de la terreur n'ont pas disparu, ce que Washington veut, c'est simplement arrêter l'hémorragie de l'argent des contribuables et des vies humaines dans une confrontation avec ses propres unités sur le terrain. Mais la guerre "sans fin" est restée telle quelle.

lundi, 15 février 2021

La guerre "off limits" des Colonels Qiao Liang et Wang Xiangsui (1999) et le "rêve chinois" (2010) du Colonel Liu Mingfu

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La guerre "off limits" des Colonels Qiao Liang et Wang Xiangsui (1999) et le "rêve chinois" (2010) du Colonel Liu Mingfu

Irnerio Seminatore

 

Un dépassement du concept militaire de guerre?

Si dans la tradition occidentale la guerre comme "poursuite de la politique par d'autres moyens" (Clausewitz), associe à la finalité, conçue par la politique (Zweck), des actes de violence pour imposer à l'autre notre volonté, le concept décisif de la violence étatique et de l'action guerrière sont-ils toujours essentiels à la rationalité politique du conflit belliqueux dans la pensée militaire chinoise?

Avec le concept stratégique de "guerre sans limites" et de défense active, élaboré par les deux Colonels chinois Qiao et Wang en 1999, avons nous surmonté le concept militaire de guerre? Avons nous touché au "sens" même de la guerre, comme soumission violente de l'un par l'autre? Sommes nous passés d'une civilisation de la guerre violente et sanglante, à une ère dans laquelle l'importance de l'action non guerrière influence à tel point la finalité de la guerre comme lutte (kampf) que l'esprit, dressé contre les adversités parvient à remplacer la force par la "ruse" et à atteindre ainsi le but de guerre (Zweck)? A ce questionnement il faut répondre que, dans le manuel des Colonels Qiao-Wang nous sommes restés au niveau de la méta-stratégie et donc à l'utilisation d'armes et de modalités d'action qui distinguent en Occident, la défense passive de la défense active. Une posture stratégique n'est au niveau géopolitique qu'un mode asymétrique pour ne pas céder et ne pas se soumettre et, au niveau opérationnel et doctrinal, de mettre en œuvre un stratégie anti-accès.

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Le Général Qiao Liang.

Le livre des deux colonels de l'armée de l'air a été reçu par les analystes occidentaux comme un examen des failles de la force américaine de la part des spécialistes chinois et comme la recherche de ses talons d' Achille, à traiter par les biais de la "ruse". La "guerre hors limites" inclut, dans une conception unitaire, la guerre militaire et la guerre non-militaire et comprend tout ce qu’on a pu parfois désigner sous le terme d’opérations autres que la guerre. Dans une acception très extensive, la guerre économique, financière, terroriste, présentées avec une vision prémonitoire et anticipatrice. La guerre informatique et médiatique y fait figure de champs d'innovation ouvrant à de nouveaux théâtres d’opération, qui nécessitent d'un dépassement des objectifs de sécurité traditionnels. Dans cette "guerre omnidirectionnelle", la guerre ne sera même plus la guerre classique, car "ni l’ennemi, ni les armes, ni le champ de bataille ne seront ce qu’ils furent". Le jeu politique et militaire a changé. Dans cette situation aux incertitudes multiples, il va falloir définir une nouvelle règle du jeu (…), un produit hybride…" (Qiao-Wang), seule certitude, l’incertitude. Une recommandation toutefois pour tous! Savoir combiner le champ de bataille et le champ de non bataille, le guerrier et le non guerrier. Les préceptes de cette réflexion sont-ils encore valables aujourd’hui? (février 2021)

Du point de vue général, en aucun cas les conseils dispensés à l'époque n'ont conduit à une remise en cause de la notion de pouvoir/puissance, puisque la doctrine et la stratégie militaires de la Chine demeurent, depuis la parution de ce manuel, celles de ses principaux rivaux et visent la maîtrise de secteurs-clés des technologies avancées pour acquérir la supériorité dans une guerre locale et parvenir à une solution négociée, évitant que le risque assumé ne dégénère en conflit ouvert. Or le succès de la stratégie chinoise de contrôle des "secteurs clés" d’une campagne militaire repose sur un principe décisif: l’initiative. Cependant une succincte conclusion conduit à la considération que le "concept d'asymétrie" de la pensée et du programme de modernisation militaire chinois se situe sur le plan opérationnel et se concentre sur la capacité de saisir la supériorité dans le domaine de l'information et de l'exploitation du réseaux informatique et guère au niveau de la théorie politique ou militaire. En effet le centre de gravité des interrogations repose sur la question de fond pour la défense et la sécurité chinoise. Comment faire face à la superpuissance américaine La modernisation de l'Armée Populaire de Libération n'a pas débuté après les réformes économiques de Deng Tsiao Ping et elle n'a pas concerné la dissuasion nucléaire, qui structure étroitement la relation entre stratégie et pouvoir, mais sur les réponses à donner à la modernisation des armées, en vue d'un combat conventionnel et fut conçue comme un moyen de combler le retard et les lacunes accumulés à partir de la première guerre du Golfe (1991). Ce livre reflète les idées d'un des courants, le plus radical, qui s'est imposé dans le débat sur la modernisation des forces armées comme expression d'un pouvoir unique.

Pouvoir unique et plusieurs théâtres

Il prôna l'inutilité de songer à rattraper les États-Unis dans le domaine conventionnel et il est parvenu à la conclusion de concevoir une stratégie asymétrique et sans règles (ruse conceptuelle), pour s'opposer et réagir à la supériorité des moyens et des forces des États-Unis. La multiplication des foyers de conflit, des théâtres de confrontation et des alliances militaires dans un monde à plusieurs pôles de pouvoir, assure-t-elle encore la pertinence d'une telle analyse? Le concept de défense active, jugé insuffisant, n'a t-il pas infléchi le deux notions de Soft et de Hard Power et, par voie de conséquence, la rigidité ou la souplesse interne et extérieure du régime? Par ailleurs, dans une vision non militaire du rapport mondial des forces ne faut il pas prendre en considération, comme potentiel de mobilisation, les nouvelles routes de la soie, comme extension des moyens et d'emploi d'une autonomie stratégique globale et dépendante d'un pouvoir unique, utilisant la force et la ruse, la séduction et l'autorité? Et comment une philosophie et une  culture de l'esquive à la Sun-Tzu peut elle se traduire en posture et doctrine active, de pensée et d'action dans un contexte d'hypermodernité technologique? En revenant à l'analyse des deux Colonels chinois, la modernisation de l'ALP, envisagée dans l'hypothèse d'une confrontation avec les États-Unis, a exigé une observation attentive des avancées militaires et des talons d'Achille de la superpuissance américaine. Considérant que l'évolution de l'art de la guerre s'étend bien au delà du domaine de la pure technologie et de ses applications militaires, sur lesquelles tablent les américains, le domaine de la guerre est devenu le terrain d'une complexité brownienne, qui combine plusieurs enjeux et plusieurs objectifs, différenciant ainsi les buts de guerre. La frontière entre civil et militaire s'efface, de telle sorte que les composantes et les formes non militaires de l'affrontement, sont intégrées et annexées dans un effort beaucoup plus important, qui modifie non pas le "sens" ou la "logique (politique) de la guerre, mais sa "grammaire".

Liu Mingfu et le"Rêve Chinois" (Zhongguo meng)

imagesliumingfu.pngCe livre est par ailleurs l'illustration d'un courant nationaliste, qui n'exclut aucune hypothèse, y compris une confrontation avec les États-Unis. Cette hypothèse s'inscrit d'une part dans l'analyse des tendances stratégiques contemporaines et de l'autre dans le débat sur le destin national chinois, permettant d'accorder, au moins théoriquement, la "montée pacifique" du pays, avec la conception d'un "monde harmonieux"(ou d'un ordre politique juste et bienveillant) Cependant son point d'orgue repose sur l'idée de profiter d'une grande "opportunité stratégique", à l'ère post-américaine, dont témoigne le texte le "Rêve Chinois" du Colonel Liu Mingfu, prônant la consolidation de la puissance chinoise et le rattrapage de l'Occident. En effet le rétablissement du rôle central de la Chine dans les affaires internationales, régionales et mondiales, opère dans une période d'affaiblissement des États-Unis (années 2010). Dans ce début de millénaire, l'Amérique ne serait plus "un tigre un papier", comme à l'époque de Mao Zedong, mais "un vieux concombre peint en vert" (Song Xiao JUn), de telle sorte que la Chine ne peut plus se contenter d'une "montée économique" et a besoin "d'une montée militaire".

Ainsi elle doit se tenir prête à se battre militairement et psychologiquement, dans un affrontement  pour la "prééminence stratégique". C'est "le moment ou jamais", pour le Colonel Liu Mingfu, puisque le but de la Chine est de "devenir le numéro un dans le monde", la version moderne de sa gloire ancienne, une version exemplaire, car "les autres pays doivent apprendre de la Chine- dit Liu Mingfu dans une interview en 2017 au New York Times, mais la Chine a également besoin d'apprendre d'eux. D'une certaine manière, tous les pays sont les professeurs de la Chine!

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Le Colonel Liu Mingfu.

Depuis 1840, la Chine est la meilleure élève du monde. Nous avons analysé la Révolution française ; la dynastie Qing a mené de grandes réformes en suivant l'exemple du Royaume-Uni ; nous avons étudié le marxisme de l'Occident, le léninisme et le stalinisme de l'Union soviétique ; nous avons également regardé de très près l'économie de marché des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France. C'est grâce à cette soif d'apprendre que, à terme, la Chine dépassera les États-Unis. Les États-Unis, eux, ne cherchent pas à s'inspirer des autres pays... et surtout pas de la Chine. Ma conviction c'est que les États-Unis manquent d'une grande stratégie et de grands stratèges. J'ai écrit sur ce sujet, de 2017, un livre intitulé "Le Crépuscule de l'hégémonie", qui a d'ailleurs été traduit en anglais. Le New York Times m'a interviewé à ce moment-là. Voici ce que j'ai dit au journaliste qui m'interrogeait." De façon générale, la revendication d'un statut de puissance mondiale de la part de la Chine, s'accompagne, depuis le livre "La Guerre hors limites" des Colonels Quiao et Wang, jusqu'au "Rêve Chinois" du Colonel Liu Mingfu, du sentiment historique d'un "but grandiose", celui d'une grande mission à poursuivre contre un ordre politique international injuste et amoral.

Bruxelles 15 février 2021

Source: http://www.ieri.be/fr/publications/wp/2021/f-vrier/la-gue...

dimanche, 14 février 2021

La guerre d'anéantissement et la paix apparente

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La guerre d'anéantissement et la paix apparente
 
Irnerio Seminatore

En rappelant que la guerre n'a pas un caractère moral et ne peut comporter en soi un caractère criminel, en disqualifiant d'avance et par le droit la figure de l'ennemi, la guerre d'anéantissement, en dehors de toute référence aux legs de la civilisation, se développe en dessous de la paix apparente, conformément au sens originel de la lutte et de sa fureur élémentaire. Elle se définit dans la dimension conjointe de l'affrontement guerrier et de la perspective d'anéantissement de l'adversaire. Sous forme de lutte à mort, elle resserre en un seul concept, trois buts de guerre, politique, militaire et civil. Politique (par un choc étatique des armées), militaire (par une suppression de toute opposition et de toute résistance sur les arrières), et enfin, génocidaire (par la confusion des civils et des militaires et l'absence de toute retenue et contrainte violente). Elle produit une fusion destructrice de trois facteurs de résistance, la force actuelle, le potentiel de mobilisation et la force vive du peuple ou de la nation. Enfin, dans une apothéose de mort elle conduit à la suppression de tout antagonisme, peuple, race ou religion. Cela signifie l'éradication de l'ennemi du cours de l'histoire et, de ce fait, une guerre totale, en son pur principe. Ce type de guerre comporte la liquidation immédiate et soudaine d'une portion définie, organisée et territoriale de l'espèce humaine et configure ainsi la conception d'une guerre d'effacement existentiel, au dessus de laquelle tout armistice est trompeur, aléatoire et précaire. Deux exemples confirment cette analyse: la bataille de Canne (216 a.J-C) et la destruction de Carthage par les Romains dans l'antiquité et l'Opération "Barbarossa" pour l'anéantissement de l'URSS dans la troisième guerre mondiale (juin 1941). Le but d'éliminer l'adversaire et de raser Carthage après la deuxième guerre punique, fit de Rome la maîtresse du "Mare Nostrum"; la conquête de l'espace vital (le Lebensraum), devait permettre un repeuplement de l'immense étendue des terres de l’hémisphère Nord de l'Eurasie pour la constitution allemande d'un empire millénaire. Le Drang Nach Osten (la marche vers l'Est) aurait pu assurer une domination in-contrastée au Herrenvolk (le Peuple des Seigneurs).

Différente dans la forme, mais similaire pour les enjeux et surtout pour les issues, l'anéantissement des populations européennes par la guerre du ventre des femmes musulmanes. L'asymétrie démographique et la mobilité humaine compensent ainsi les buts de conquête politiques et militaires. La proclamation de la guerre du ventre fut une anticipation prémonitoire de Houari Boumediene. L'avait-on oublié?

En avril 1974, le président de la république algérienne, Houari Boumediene, prévenait l’Europe du projet de transplantation de peuple qui se préparait :

« Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud pour aller dans l’hémisphère nord. Et ils n’iront pas en tant qu’amis. Ils iront là-bas pour le conquérir, et ils le conquerront en le peuplant avec leurs fils. C’est le ventre de nos femmes qui nous donnera la victoire ».

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L'histoire c'est aussi la démographie, éruption irrésistible du vivant.

La perspective d'anéantissement du Nord par le Sud de la planète est la forme de la Lebensraum des opprimés contre les nantis Une perspective d'anéantissement lent, souterrain et insidieux, par l'étreinte démographique des populations. Une poursuite de la décolonisation, en forme d'invasion et de revanche, qui montent par vagues successives, par terre et par mer, soutenues par des organisations militantes. C'est le purgatoire des démunis et la noyade des populations autochtones. Ce sont les flux, refusés par la Grande Bretagne et sources de dissolution, de désagrégation et de conflit. Est loin des esprits, dans cette forme piétiste de la guerre des mondes, le principe westphalien du "cuius regio eius religio" (ou non ingérence idéologique), mais aussi celui du "cuius economia, eius regio" (individualisme ou étatisme économique), et encore le différent déterminisme des paradigmes de la connaissance "cuius religio, eius universalis cognitio"(telle religion, tel universalisme), visant l'identité, la famille, le groupe, la religion et la divinité. L'anéantissement touche ici aux principes premiers, ceux de la mission et de la foi. Un peuple ou un communauté affectés de l'intérieur par une "guerre des dieux" sont un peuple et une communauté condamnés à la disparition et à la sortie de l'histoire. Dans la guerre d'anéantissement démographique ou racial, la défense immunitaire de la philosophie et du droit est pervertie en son contraire, l'égalisation des conditions et des statuts. C'est la porte ouverte à l'exercice d'une violence disruptive, vindicative et revendicative de la part de l'étranger, devenu citoyen. Dans ces conditions la guerre n'est plus considérée comme une relation d’État à État, mais comme une révolte et insoumission permanentes, dépourvues de leaders et donc in-négociable. L’envahisseur, ami de l'ennemi extérieur est le premier fossoyeur de l'arène politique à qui on a remis les clés de la cité et qu'il livre au frère ennemi, lorsque la guerre civile est surmontée par la guerre étatique. La guerre de substitution, par noyade ethnique ou raciale, a son moment culminant dans la délivrance de toute obéissance, désignant une crise d'autorité et une prise de terre à repeupler.

Protégé par une philosophie humanitariste, consentie à l'ennemi sécessionniste, l'ekthrsos profite de la vie publique pour attiser les antagonismes des vieux conflits interconfessionnels et se hisser à la tête de la terreur extrémiste. De facto la guerre d'anéantissement se prépare dans l'antériorité de la guerre civile des sociétés ouvertes et dans la préparation souterraine des guerres d'étripement et de terreur qui la précèdent. Cela prouve que le monde n'est pas un village planétaire mais un espace protégé par les murailles du droit qui veillent à la sécurité des nations, sous le brouillard de la paix apparente de Saint Augustin. La bataille qui précède la guerre d'anéantissement est au même temps juridique et philosophique, afin que l’envahisseur ne puisse disposer des armes lui permettant de violer l'état de la pacification existante et de poignarder au dos le parti de la cohabitation et du "statu quo", par une fausse égalisation des conditions. Est guerre d'extermination dans les deux cas, la perspective d'anéantissement par l’atome, le globalisme prophétique, le millénarisme climatique et le réinitialisation de Davos. Concepts englobés dans les deux expressions de destruction complète et d'abattement total, sans pour autant que soit identifié l'auteur de cette guerre d'anéantissement qui, à l'inverse des perspectives civilisationnelles du passé, permettrait demain sa condamnation et sa mise au ban des nations.

Bruxelles, le 5 janvier 2021

NdR. Ce billet fait partie d'une étude sur le thème :"GUERRE ET POLITIQUE. La désignation de l'ennemi et la discorde dans les alliances"

Source: http://www.ieri.be/fr/publications/wp/2021/janvier/la-gue...

mercredi, 13 janvier 2021

Sun Tzu et Clausewitz - Guerre et politique

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Sun Tzu et Clausewitz

 

Guerre et politique

 

Irnerio Seminatore

 

Sun Tzu est une figure à la fois historique et légendaire, qui appartient à la Chine des royaumes combattants, celle du IVe siècle avant Jésus-Christ. Son identité est incertaine, sa biographie vide et la véracité de son œuvre contestée. Qui est donc Sun Tzu et pourquoi son actualité ? Mérite-t-il de figurer sur les frontons de gloires militaires et par là de nos maîtres à penser ? L’identité de Sun Tzu, quoiqu’incertaine, tire sa raison d’être de l’enseignement d’un grand texte, L’Art de la Guerre, qui est l’expression d’une philosophie de l’existence et la référence obligée d’une pensée, résumant les concepts essentiels d’une Chine septante fois séculaire.

s-l500.jpgSon actualité tient à la géopolitique mondiale et à l’importance croissante du pays de Chung Kuò sur le plan économique et stratégique, mais aussi à l’exotisme de formulations littéraires du texte, inspirant une tradition de savoir dont l’ambiguïté, comme celle des écrits de Lao Tse, est susceptible d’interprétations multiples. Par ailleurs, l’actualité de L’Art de la Guerre découle de la somme des dilemmes et des interrogations que les hommes de pensée et d’action doivent résoudre dans les drames individuels de leur vie, ou dans les engagements collectifs de leurs peuples ou encore dans les questionnements imposés par des situations graves, de danger existentiel et de menace imminente.

Étudié dans les écoles militaires occidentales, en particulier anglo-saxonnes, depuis les guerres révolutionnaires de la Chine, de l’Indochine et du Vietnam, comme source de réflexion stratégique, les options de Sun Tzu, leur niveau d’abstraction et leur rapport au réel sont davantage tributaires de la situation historique qui les a inspirés que d’une tradition militaire codifiée et spécifique. En effet, leurs leçons fondamentales sont d’ordre métapolitique et philosophique. Elles tiennent à l’idée que la guerre est une affaire aventureuse et aléatoire dans laquelle se joue la survie ou la mort des nations et que la réflexion qui la concerne doit être traitée avec élévation d’esprit et profondeur de jugement.

L’Art de la Guerre s’inscrit parfaitement dans la phraséologie combattante de notre époque, où la guerre classique, tout en se retirant du vécu quotidien, envahit les formes de communication les plus diverses, perçant dans les domaines de la vie civile, d’où elle avait été exclue sous l’apparence trompeuse d’un devenir pacifié de la scène mondiale. L’actualité de Sun Tzu s’inscrit parfaitement dans la logique des sciences économiques contemporaines, pensées en termes de compétition « hors limite ». En effet, l’idéologie du discours économique contemporain est pénétrée d’une terminologie guerrière, due pour une part à la dépolitisation du politique et pour l’autre à une guerre totale impraticable, mais omniprésente, celle d’une rivalité poussée à des formes de compétition sans règles. Cette actualité tient également à la fausse opinion que la guerre réelle s’identifie à la guerre économique. La guerre proprement dite, dans la pensée occidentale, est l’expression d’une lutte d’anéantissement, d’une antinomie éthique et de ce fait d’un « commerce sanglant », qui ne peuvent être réduits à une compétition marchande. La guerre économique, en revanche, tient à une opposition d’intérêts entre acteurs, zones et secteurs d’activités, dont le niveau d’innovation et de maturité relève de périodisations de développement différentes. Dans le sillage de cette deuxième interprétation, L’Art de la guerre devient un manuel pour des chefs d’entreprise et une référence, de lecture et de méthode, pour une stratégie de conquête des marchés. Ainsi, la Chine est vue comme le miroir inversé de l’Occident et L’Art de la guerre comme le modèle abstrait d’une militarisation de la société internationale et d’une dévalorisation parallèle des conflits sanglants.

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Au plan historique et dans l’empire du Milieu, à partir du VIe et Ve siècle avant Jésus-Christ, la guerre change complètement de nature, de méthode et de forme. Change en particulier la structure de l’organisation militaire, le sens du combat et le rôle du guerrier. C’est à cette époque que se modifie le rapport entre guerre et politique et entre politique et société. L’art chinois de la guerre est un art de l’oblique, qui prétend vaincre « sans ensanglanter la lame » en investissant le champ tout entier du politique et en dominant totalement l’adversaire, avant même le déclenchement du combat.

En Chine, la réflexion sur l’art de la guerre, en se hissant du savoir-faire militaire et du rapport de forces pur entre belligérants, tend à dépasser la sphère de l’affrontement violent et du conflit sanglant pour parvenir à la formulation d’une théorie globale du conflit qui s’étend à l’univers céleste et à l’ensemble du corps social.

Ainsi, la transformation de l’art de la guerre autour du Ve siècle, découle de trois mutations majeures :

  • la monopolisation et hiérarchisation de la violence, autrefois sacrificielle ;

  • la militarisation de la société chinoise de l’époque et la dévalorisation parallèle du guerrier, jadis noble et désormais piétaille ;

  • la transformation de la structure de l’armée, dans les mains de guerriers, investis, à l’époque archaïque d’une fonction aristocratique, mystique et de prestige, et au Ve siècle avant Jésus-Christ d’un rôle subalterne, au sein d’une armée de fantassins, encadrée sévèrement et tenu par un seul maître, commandant en chef ou souverain.

Au VIe siècle avant Jésus-Christ, la dévaluation des qualités guerrières, soustraites au privilège d’un exercice par définition mâle, s’accompagne d’une mutation des formes de combat, qui de rituelles deviennent réelles et de « viriles » (créditées du symbole du yang et porteuses de châtiments et de morts) deviennent « féminines » (cernées par le sceau du yin, emblème de la féminité) et marquées par la faiblesse, la souplesse et l’esquive. C’est ainsi que la victoire change de sexe et l’univers des combats devient un monde de stratagèmes, inspirés par le souci d’éviter l’affrontement et l’effusion de sang.

L’art du général s’inspire désormais de l’attitude du yin dans le cadre d’un conflit où l’issue de l’épreuve est d’induire un doute sur le statut du « fort » ou sur celui de la « force », eu égard au résultat du conflit. L’habilité suprême, selon les théoriciens de l’époque des royaumes combattants consistait à dominer un conflit par l’art de l’obliquité, en remportant la victoire par le détour de la violence ou par des affrontements peu meurtriers. Ce détour est tout autant diplomatie et stratégie, art de la subtilité et cruauté sélective. Il ne pourrait réussir, s’il n’était pas dominé par un postulat, la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, de la ruse sur la vaillance, de la manipulation et de l’intrigue sur la manœuvre, ou encore de la gesticulation guerrière sur l’attrition des forces.

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À l’époque où Sun Tzu rédige son traité, les combats constituent des immenses boucheries et les morts se comptent par centaines de milliers auxquelles se rajoutent des centaines de milliers de vaincus, qui sont égorgés ou passés par les armées. La Chine de l’époque baigne dans le sang, mais aussi dans l’intrigue et dans un univers de suspicion. Le jeu diplomatique est stimulé par des tractations secrètes, des démarches biaisées, des pièges et des ruses retorses. Sur le front, les massacres demeurent la règle et la ruine des pays un facteur d’hésitation dans l’engagement belliqueux face aux calamités et aux tragédies collectives. Les sept royaumes combattants, qui restent de la centaine des principautés de l’époque Tchéou, nouent des manœuvres et des alliances éphémères pour isoler leurs rivaux, les vaincre et s’en partager les dépouilles. Malheurs et souffrances sont partout. Si l’expérience nous enseigne qu’un pays affaibli devient une proie pour des rivaux prédateurs, l’alliance devient alors un moyen de politique qui permet de préserver sa survie. Ainsi, la ruse diplomatique, visant à renverser une alliance, est un but indispensable du jeu de puissance. Chacun doit redouter la trahison et à tout moment. La faiblesse et la suspicion encouragent l’intoxication et l’espionnage. L’influence au sein d’une cour étrangère permettra l’achat des conseillers du roi et l’orientation d’une coterie, dont dépendra la décision du prince et la conduite militaire de ses armées. Le personnel diplomatique de la Chine ancienne est constitué de véritables professionnels de la politique qui se vendent à l’ennemi et passent de prince en prince, au service d’autres souverains et d’autres entreprises. On ne peut s’attendre à aucune fidélité, car celui qui a déjà trahi peut encore trahir, en servant un autre prince ou en restant attaché secrètement à l’ancien. Deux comportements insidieux règnent aux cours des souverains de l’époque : la manipulation et l’intrigue. L’intelligence politique est une intelligence rusée. Elle se définit par la capacité de prévoir à long terme, d’épouser les mutations, de renverser des positions, de permuter les rôles qui transforment le yin (féminin) en yang (masculin) et le yang en yin, dans une dialectique permanente et cyclique. L’intelligence politique se doit donc d’être divinatoire. Cette mutation est perceptible par l’instauration d’une « mentalité indicielle », car, dans la lecture du futur tout est signe, indice et symbole. Elle doit viser les implications d’un acte, d’une trace, d’un détail. Le chef de guerre ou le souverain sont tels, s’ils sont capables d’interpréter le temps, de saisir l’occasion, d’exploiter la circonstance, de mettre la ruse au profit de l’imprévu. L’anticipation, visible dans un détail éphémère, y joue une fonction essentielle, car le combat qu’on livre dans l’immédiat, doit être lu dans l’intention de l’ennemi, par une sorte de la prescience. La faculté d’anticiper, de décider et d’agir avant l’éclatement du conflit doit étouffer dans l’œuf toute velléité de l’adversaire d’attaquer en premier. La pensée conjecturale est à la racine de l’attaque préemptive et celle-ci fonde une stratégie d’équilibre entre adversaires déclarés, si elle est partagée et à condition qu’elle le soit. Il s’en dégage ainsi une doctrine de la parade ou de la non-guerre, autrement dit une dissuasion réciproque, fondée, comme aujourd’hui, sur la prééminence stabilisatrice d’une politique sans combat, d’une stratégie de frappe en premier, qui exorcise l’affrontement permanent. Le principe de subjuguer sans frapper fonde celui de vaincre sans recourir aux armes. Dans une situation caractérisée par la guerre permanente et par un univers de traîtrise omniprésente se forge peu à peu une doctrine qui prétend conjurer les convulsions de la guerre, la désolation ou le chaos.

LE « LIVRE DES MUTATIONS ». FRAPPER LA TRANQUILLITÉ PAR L’IMPRÉVU ET L’ÊTRE PAR LE CHAOS

9782081309890.jpgLa subtilité du coup d’œil et la rapidité d’exécution décident de la réussite immédiate et à long terme. Elles fondent dans l’instant, l’esprit et l’âme de l’action du stratège. Voir, agir et vaincre le futur se dévoilent totalement dans l’instant, dans l’occasion fugace, dans la saisie d’un acte, dans un détail divinatoire. Voir, interpréter et agir exigent de passer par des manifestations infimes, par un coup de regard et une étincelle des yeux ! Il faut saisir toutes les implications d’un acte par une décision foudroyante ! Agir sur le futur, c’est acter dans les amonts du temps, c’est penser la durée dans l’instant, c’est troubler l’ordre absolu par l’irruption du chaos, c’est former par l’informe, dans toute la profondeur des temps. La victoire, dans l’ordre absolu, est le fruit de l’ordre intérieur, brisant la législation du prévisible. C’est frapper par l’imparable, portant atteinte aux vertus du paisible. C’est là que la lame scinde la lumière de ses origines et coupe le regard de l’homme pour le faire rentrer dans les ténèbres de la nuit et dans celles du vide. Dans la domestication de la guerre et des conflits permanents, quatre écoles mènent le jeu et orientent les solutions dans la Chine ancienne :

  • l’école des diplomates, pour qui le combat doit être mené dans l’esprit même de l’adversaire et au cœur de son mental. L’arme-clé y est celle de la parole, de l’engagement, de la conviction, du sophisme ;

  • l’école des confucéens, qui prônent la rectitude et la vertu, seules capables de subjuguer la guerre ;

  • l’école des légistes, porteurs d’un ordre despotique, en mesure de remporter des victoires à la faveur d’une discipline sans pitié, inspirée par la soumission des sujets à une législation sans concessions ;

  • l’école des stratèges, à laquelle appartient Sun Tzu, qui élabore une synthèse des trois écoles, limitant l’affrontement aux issues consécutives à l’échec des trois méthodes.

SUN TZU ET CLAUSEWITZ. L'ART DE L'OBLIQUITÉ ET DE LA RUSE, OPPOSÉ AU PRINCIPE D'ANÉANTISSEMENT

Si les opérations militaires sont au cœur de la réflexion stratégique, la manière de les concevoir et de les conduire change radicalement en Occident et en Extrême-Orient. Change par ailleurs la distinction entre stratégie et tactique et la conception, directe ou indirecte de la manœuvre et de l’affrontement. En Occident, Clausewitz choisit d’allier la connaissance et l’épée et donne une définition kantienne de la guerre, comme action guerrière fondée sur une idée-maîtresse, le principe d’anéantissement. L’ambition de la pensée occidentale en général, et celle de Clausewitz en particulier, est de saisir la guerre par le raisonnement logique, par des démonstrations géométriques et par des certitudes rationnelles. Or, si une manœuvre peut se concevoir dans l’abstrait, la guerre comme action se développe dans le réel et ce réel montre à chaque fois et dans toute situation des résistances imprévisibles.

Soumettre la guerre à la catégorie de l’entendement et du libre jeu de l’esprit a pour finalité de mieux saisir le réel, afin de mieux le soumettre à la volonté et ce réel, pour Clausewitz, est politique. La guerre est donc conçue comme une activité dont la finalité est de porter préjudice à l’ennemi et pas seulement de le tromper, car tout dans une guerre repose sur le combat, sur le principe d’anéantissement de l’ennemi et sur la suprématie de l’intelligence politique sur les moyens militaires. Ainsi, il doit y avoir une connexion logique entre stratégie et tactique, une connexion qui s’atténue dans la conception de Sun Tzu. En effet, chez Clausewitz, la « tactique » est l’« enseignement qui a pour objet l’emploi des forces armées dans le combat » et la « stratégie », l’« enseignement de l’emploi des combats dans l’intérêt du but de guerre ». En ce sens, « le combat est à la stratégie ce que le paiement en espèces est au commerce par traites ». Dans l’empire du Milieu, les théories de la guerre font de l’occultation de l’affrontement, et donc de l’évitement du combat, le fondement même des discours de la guerre. La réflexion chinoise sur la guerre présente des caractéristiques incantatoires. Elle est axée sur le rejet du face à face avec l’ennemi et la valorisation des procédés indirects, les ruses stratégiques, les subterfuges, l’action oblique qui n’impliquent pas la manœuvre ou l’ampleur du mouvement stratégique et de ce fait la concentration des forces en vue de l’engagement.

51wRTp1v6CL._SX333_BO1,204,203,200_.jpgOr, si la stratégie à l’occidentale suppose l’organisation des combats en fonction du but de guerre (Zweck) et l’investissement des forces dans l’espace en fonction des combats, la stratégie chinoise conçoit le fondement de la stratégie dans l’action indirecte, comme pratique intelligente de la ruse. L’intelligence rusée du chef de guerre construit sa victoire sur le mouvement de l’adversaire, dans l’esprit même de l’ennemi. Or, si tel est un objectif important de la conduite des opérations militaires, de quelle manière peut-on assimiler une opération militaire, en particulier celle du stratège à un art, à une activité de l’âme. Comment par ailleurs, peut-on construire une philosophie ou une théorie de cet art ? Or, puisque toutes les guerres réunissent trois caractères essentiels, la violence originelle, la libre activité de l’âme et l’entendement politique, comment concilier violence et politique et dans quelles conditions justifier, au nom de l’entendement politique, l’abandon du principe d’anéantissement ou de victoire, sur l’ennemi ? Et encore, là où la décision est inséparablement politique et militaire, comment justifier un abandon du combat, qui est le seul conforme à l’essence de la guerre et à son concept pur ? Si la guerre n’est pas une réalité autonome du politique (d’après Carl Clausewitz, « la guerre a bien sa grammaire, mais non sa logique propre »), quel est le sens d’une action guerrière qui s’oriente délibérément vers la manœuvre et vers l’action indirecte, tournant le dos à la bataille et au combat ? Et pour terminer, la série des questionnements inhérents au débat stratégique, comment réconcilier le caractère historique, conditionné et déterminé d’une guerre, liée à des circonstances conjoncturelles et aux intentions politiques des belligérants, aux modèles abstraits, philosophiques et anhistoriques des guerres absolues, seuls conformes au concept pur de guerre ? En son temps, Sun Tzu suggère de « construire sa victoire sur les mouvements de l’ennemi » et cette recommandation opère par le renouvellement constant de deux modalités du combat : de « front » ou de « biais ». Or, la « puissance de l’action de biais » repose sur des ruses, des surprises et des procédées indirectes qui relèvent de l’action tactique, qui ne font appel ni à l’organisation des armés sur le terrain ni à leur réunion en vue de l’engagement. Elles appartiennent aux procédés des manœuvres hétérodoxes et à la tactique plus qu’à la stratégie.

DISCOURS OCCIDENTAL ET DISCOURS CHINOIS SUR LA POLITIQUE ET LA GUERRE

Les traités chinois sur la guerre et les livres militaires de Sun Tzu s’adressaient aux princes et aux gouvernants, et non pas aux officiers et aux généraux. La guerre était un prétexte pour la théorisation de la « bonne gouvernance ». Au cœur de la réflexion de ces théoriciens ne se situait pas la manœuvre militaire ou le combat, mais la toute-puissance du prince et sa maîtrise de l’univers. Politique et métaphysique étaient donc les objectifs des analystes, au lieu et à la place du stratégique et du politique. En Chine, la sphère la plus élevée de l’abstraction cesse d’être un discours sur la guerre, pour devenir une spéculation sur le devenir entre les deux entités, de l’être et du néant. Les traités sur la guerre de cet empire occultent le cœur des préoccupations occidentales, l’affrontement, le combat, la lutte (Kampf), l’anéantissement, la percée et la bataille de front. Puisque dans la conscience et dans la philosophie chinoises ce qui n’a pas de forme domine le monde des formes, la force suprême d’une armée est sa ductilité polymorphe qui, à la manière de l’eau, enveloppe et évolue, sans épuiser le modelage infini des formes. La force tient au fluide, à la souplesse, à la capacité de transformation, à l’habilité manœuvrière de la troupe et du chef de guerre, au perpétuel mouvement du devenir, la véritable anima mundi.

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L’art de la transformation et du camouflage d’une armée, tiennent à sa « forme informe » à l’insaisissable et au fuyant, à la dialectique inexorable et incessante du yin (féminin) et du yang (masculin), aux infinies combinaisons des deux forces, régulières et extraordinaires, en quoi se résume le dispositif stratégique d’une armée. L’indescriptible chaos de l’univers se rend sensible par les capacités de démiurge du grand chef de guerre, à même de déployer une armée dans une virtualité pure. L’engagement d’une armée est ainsi un accouchement du chaos, un enfantement cosmique. Dans cette projection métaphysique de la guerre se réalise une identité fusionnelle entre les figures du chef de guerre et du créateur de l’univers. Ainsi, les niveaux de l’action sont triples, politique, militaire et cosmique. La totale assimilation du général et du Tao, dilue le « sujet » de l’action en une force universelle, totalement désincarnée, où la bataille n’est plus un combat ou un moyen d’anéantissement, et l’État ou le souverain, ne sont plus des forces de violence primordiales et originelles, mais des forces cosmiques, au sein desquelles le général est doté des attributs du souverain, qui a pour le modèle le ciel. Selon cette pensée la réalité se produit à partir de l’imaginaire et de la supériorité du néant sur l’être, car si « Toutes les choses sous le ciel naissent de l’être, l’être est issu du néant.

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Sun Tzu serait philosophe et uniquement philosophe, s’il ne s’occupait pas de la morphologie des théâtres de guerre où des hommes s’affrontent en fonction des difficultés du terrain. De nombreux éléments définissent l’influence du milieu sur l’homme, dans des conditions normales et encore davantage s’il est dans l’obligation de combattre. Après la « vertu », qui influe sur la cohésion entre le peuple et ses élites et le « ciel », caractérisé par l’alternance des saisons et de cycles, lunaires et solaires, le « milieu » exerce une influence déterminante, par deux autres éléments, l’inconstance du « climat » avec la chaleur et le froid, et les difficultés du « terrain », ouvert ou resserré. Toutes ces variables, qui doivent être connues à l’avance par le chef de guerre, afin de dégager une bonne tactique, permettront aux combattants de bénéficier des meilleures dispositions du milieu physique et d’en tirer parti.

De ce constat découle toute une série d’enseignements et de préceptes, établissant un rapport entre les données instables de la nature et la psychologie craintive des combattants. Sun Tzu discerne lui-même six types de terrain dont le général doit s’occuper. Sa classification fait également place aux espaces de manœuvre et à ceux qui sont favorables aux grandes batailles, de même qu’aux territoires praticables ou impraticables. D’autres auteurs, bien successifs à Sun Tzu, ont repris, en le paraphrasant, les conceptions relatives à la stratégie et à l’espace, ainsi que les caractéristiques permanentes de la stratégie et de la tactique militaire, que Sun Tzu sut présenter et résumer subtilement dans son court traité sur « l’Art de la Guerre ».

LE « DÉSARMEMENT DE L’ENNEMI » DANS LA PENSÉE CHINOISE

614uDXVkE2L._SX260_.jpgDans la conception occidentale de la guerre est exclu tout principe de « limite » qui, dans la stratégie chinoise, trouve sa forme elliptique dans le désengagement et la « fuite ». L’expression plus fidèle de la philosophie chinoise est celle du « Livre des mutations » dont les figures divinatoires offrent une représentation symbolique de l’univers et une référence aux forces qui y sont à l’œuvre. Ces représentations de la « science des mutations », sont liées, depuis les origines, aux arts martiaux, à la dialectique du Yin et du Yang, au sein de laquelle il n’y a pas de négation, mais de simple dépassement. Grâce à l’art divinatoire, il est possible de déchiffrer et de prévoir ce qui est encore en germe, par l’identification des traces ou des signes avant-coureurs, des mutations ou des évènements qui se dessinent. L’énoncé philosophique selon lequel « l’occulte est au cœur du manifeste et non dans son contraire » est au cœur du système d’interprétation de la réalité contenu dans le « Livre des mutations ». Le réel se définit par son instabilité et ses configurations transitoires. Il faudra en déchiffrer les formes et en appréhender le sens afin d’en tirer parti.

« La dureté se cache sous la douceur ». On gagne la confiance en tranquillisant l’ennemi et on complote contre lui en préparant l’offensive.

« Créer de l’être à partir du non-être ». Tous les êtres de l’univers sont issus de l’Être, l’Être est issu du non-être.

Ainsi, dans une pensée où la ruse est essentielle, l’art du divin comme l’art du stratège constituent la science ce qu’il advient. Scruter les signes est capital, car dans la maîtrise du futur où tout est signe et indice, ceux-ci dévoilent les secrets du temps, lisibles dans les hautes combinaisons stratégiques, qui exigent à chaque fois déchiffrement et interprétation.

Or, dans la pensée chinoise qui est mélange de religion et de sagesse, l’importance des temps fonde l’inaction taôiste, comme observation de l’immuable, et celle-ci se révèle dans la supériorité de la transcendance sur l’immanence et de la « ruse du temps » sur la « ruse de l’homme ».

Dans cette science des mutations, qui fut la matière première des lettrés, la « ruse » de guerre apparaît comme le produit d’une malice et la forme suprême de cette « ruse » est la « fuite » face à l’ennemi, les meilleurs des stratagèmes en cas de revers militaire.

Face à cette malice, le gagnant doit « laisser filer l’adversaire pour mieux le capturer », ou donner du mou à la laisse. C’est miner son potentiel offensif, émousser sa volonté de combattre et affaiblir son ardeur de réagir. C’est vaincre sans combattre, gagner sans « ensanglanter la lame », conformément à l’un des enseignements capitaux de l’« Art de la guerre ».

LE DÉSARMEMENT DE L’ADVERSAIRE DANS LA PENSÉE OCCIDENTALE

La philosophie de l’Occident, élaborée à partir de la Renaissance, partait d’un postulat capital : la certitude que derrière les formes et les phénomènes les plus divers de la vie, existent des lois qui gouvernent ces évènements. Ces lois sont à découvrir pour réduire les incertitudes et gouverner le devenir. Machiavel, en homme de la Renaissance, partageait l’idée selon laquelle l’homme pouvait dominer la « Fortuna », le hasard de la vie et de la guerre, et que, par la raison, on pouvait constater et dominer l’empire du profond inconnu.

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La vie et encore davantage la guerre, lui apparaissait comme un combat entre la raison, empreinte d’une discipline sévère, et la Fortuna, soumises aux variables caprices d’une déesse féminine. Les hommes de la Renaissance ne doutaient guère que la raison finisse par l’emporter et cette croyance dans la suprématie de la raison était la clé de leur admiration pour Rome et les institutions militaires romaines.

L’invincibilité des armées de Rome était la preuve que cette ville s’était donné la meilleure organisation que la « raison » pouvait concevoir. Ses institutions militaires étaient l’expression du principe universel qui gouvernera pendant longtemps toutes les institutions militaires du monde. À sa base, nous retrouvons le postulat selon lequel le succès d’une guerre et d’une opération militaire, dépend de la résolution d’un problème intellectuel, d’ordre rationnel.

Le terme de la stratégie ne faisant pas partie du vocabulaire de la pensée militaire de l’époque, mais la pensée stratégique venait de naître. Si la bataille demeure le facteur décisif d’une guerre, l’ordre de bataille constitue le point culminant de celle-ci. Ainsi, l’étude rationnelle du plan de bataille et de l’ensemble de la campagne, fonde les moments de préparation théorique, sur lesquels se greffent l’organisation du commandement et la formation intellectuelle du chef de guerre. On s’aperçoit, depuis cet âge d’optimisme et de rationalité, que la guerre n’est pas une science, mais un art, qui réserve une place décisive aux impondérables et à l’esprit d’initiative et d’aventure.

Or, l’importance accordée à la particularité de la guerre et de la bataille, le caractère personnel et unique de l’intuition et du commandement, associent Machiavel et Clausewitz, dont le trait commun est la conviction que la validité et la pertinence de toute analyse des problèmes stratégiques ou militaires, dépend d’une perception générale, une idée « juste » sur la nature de la guerre.

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Clausewitz rejetait l’esprit scientifique de l’époque de l’Ancien Régime qui ennoblissait le combat et refusait l’idée de la guerre comme acte de violence extrême, en attachant de l’importance à des manœuvres, dans le but d’éviter tout affrontement. Il affirmait clairement que le côté scientifique du combat est d’importance secondaire. Clausewitz, insistant sur la prééminence des facteurs immatériels et moraux, confirmait que, ce qui fait le génie est, dans la figure de l’homme d’action, une étroite symbiose de philosophie et d’expérience. À l’instar de cette traduction « continentale de l’Occident », prônant le concept de guerre absolue comme « acte de violence, poussée à ses limites extrêmes et destinée à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté », les penseurs « insulaires » (anglais) mettent l’accent sur le rétrécissement d’une stratégie « à sens unique » et, avec l’autorité d’un Liddel Hart, déclarent que « la stratégie doit réduire le combat aux proportions les plus minces possible ». L’accent mis sur le talent et la subtilité, rapprochent-ils ces théoriciens occidentaux et chinois, sur la préférence accordée à l’action indirecte, plutôt que directe ?

SUN TZU ET « L’ART DE LA GUERRE ».

LA « LUTTE MODERNE » ENTRE CLAUSEWITZ ET LIDDELL HART

Deux principes régisseurs inspirent l’« Art de la Guerre », selon deux maîtres de la stratégie, Sun Tzu (au VIe siècle avant l’ère vulgaire) et Napoléon, « Dieu de la guerre » selon Clausewitz et maître de la « brutalité extrême » et des « haines primaires » (à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècle en Europe) : Contraindre l’adversaire à abandonner la lutte et épargner l’ennemi en fuite pour le premier, en s’insérant dans le « dao » et en allant dans le flux, en s’adaptant aux conditions naturelles et aux circonstances. Battre l’adversaire par une méthode primitive et brutale, puis le poursuivre de manière impitoyable, et anéantir ses forces pour le deuxième. Il en ainsi pour l’école de ses héritiers occidentaux, en particulier ceux qui forgeront les conceptions et doctrines d’actions prusso-germaniques. En amont de ces deux principes, deux philosophies et deux visions de l’histoire, président à la définition sur la « nature » de la guerre, comme domaine primordial de l’existence sociale, ainsi qu’a la quête des lois des conduites belliqueuses. Une philosophie de l’inclusion et de la non-contradiction dans un cas, qui conçoit le renversement des rôles et des positions, selon une logique évolutionniste et organique, celle taôiste du yin et du yang et une dialectique de l’antagonisme et de la négation radicales, dictée par la « nature absolue » de la guerre, poussée aux extrêmes. Il s’agit de la négation radicale de l’adversaire, et d’une affaire révolutionnaire, là où la nation se réveille dans un engagement total, renversant les bornes naturelles des armées de métier et poussant à l’écrasement total des armées adverses. Utiliser la ruse et pousser l’adversaire à abandonner la lutte, laisser qu’il prenne la fuite, cela s’apparente à la « stratégie indirecte ». C’est autre chose que le détruire ou anéantir ses forces, par une stratégie de « percées centrales ». Une stratégie, qui selon le Mémorandum de 1905 de Schlieffen et ses réflexions antérieures, est conçue comme une bataille d’enveloppement contre les deux ailes de l’ennemi, afin de détruire sa liberté d’action. Dans le mode de combat de Sun Tzu., les sujets de l’ennemi sont intégrés à notre volonté et à notre autorité. Ils deviendront sujets de la cité et du pouvoir une fois la victoire assurée. Dans la stratégie occidentale, ils demeurent hostiles, car soumis à la loi nationale d’appartenance. Dans le cas de Sun Tzu il faut également s’interroger si le rapport de la guerre et de la politique est celui théorisé par Clausewitz, selon lequel les deux ont la même logique, quoiqu’elles n’utilisent pas la même grammaire, ni, forcément, la même philosophie d’action. Un autre aspect de la comparaison est de savoir si le rapport entre l’action militaire ou d’exécution, et l’action politique de décision et de direction, garde un contact étroit avec les opinions et les forces sociales, pour garantir l’unité des forces morales et le maximum d’efficacité, dans un état d’urgence, de mobilisation et de crise spirituelle. Trois autres éléments, sociologiques, philosophiques et historiques, influencent le caractère arbitraire de la comparaison entre stratégie chinoise et stratégie occidentale :

  • le premier est représenté par la notion d’ennemi, elle-même liée à celle d’incertitude ;

  • le deuxième au rapport entre offensive et défensive, influant sur la stratégie des percées centrales ;

  • le troisième, qui détermine avec la stratégie le succès des opérations militaires, est de tout temps la manœuvre tactique et il en découle que la victoire de la bataille est le produit de la mobilité ; celle-ci, dans le cas de Sun Tzu, est assurée par la tactique de la ruse et par l’esquive.

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La guerre commence, s’affirme et se termine par la destruction de tout système dogmatique de pensée. Elle résulte à chaque fois d’une percée d’abord intellectuelle. Or, le système dogmatique de nous jours, en Europe, consiste à émousser par le droit, l’économie, le scientisme et l’humanitaire, l’effet brutal de l’épée, du sang, de la destruction et de la mort. En effet c’est l’élément culturel qui constitue le concept d’ennemi et avec lui tout concept de guerre.

Sun Tzu et Napoléon vivent et agissent en deux périodes historiques dissemblables, mais qui ont un caractère commun, celui de troubles et de désordres publics. Pour Sun Tzu il s’agit d’une période (475-221 avant l’ère vulgaire) de violence et de chaos, engendrés par la lutte impitoyable et sanglante entre sept états qui aboutira en 221 après la défaite de l’État de Chu par Chin en 223, à la première unification territoriale et politique de Chung Kuo.

Les campagnes militaires par les États batailleurs pendant la période (770-446 avant Jésus-Christ) étaient de natures féodale et conquérante. Ceci n’atténuait guère leur caractère politique. En ce sens s’applique à cette ambition, l’idée que ces luttes visaient l’hégémonie continentale et la prééminence d’un État sur l’autre, justifiant l’énoncé que la guerre est un conflit de grands intérêts réglé par le sang, un acte de violence poussé à ses limites extrêmes et destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté.

LES ENSEIGNEMENTS DE SUN TZU ET DE CLAUSEWITZ PEUVENT-ILS ÊTRE DES RÉFÉRENCES DANS LE MONDE D’AUJOURD’HUI ?

Comment traduire aujourd’hui l’enseignement si éloigné, des pensées stratégiques chinoises et occidentales, emblématisées par Sun Tzu et Clausewitz dans des lectures de la scène internationale actuelle et donc dans des conceptions et des doctrines ayant un sens politique et une application opérationnelles dignes de ces noms. Quel est par ailleurs l’aperçu de ce monde actuel ? D’après une communication sur les « Grandes Puissances au XXIe siècle, « présentée à la conférence du « Forum des Relations internationales « de Séoul du 27 février 2007 » Karl Kaiser, l’auteur de cette communication, faisant état de l’environnement mondial, souligne l’ascension de l’Asie, en particulier de la Chine et de l’Inde.

Il met au premier plan l’importance croissante : des ruptures démographiques, affectant différemment les grands ensembles politiques puis l’immigration, comme phénomène central du XXIe siècle.

Quant aux aspects politiques, il souligne : les caractéristiques de la « nouvelle nature » de la violence.

Ensuite l’érosion du système de non-prolifération des armes nucléaires et le risque d’une acquisition élargie de ces capacités, par des États menaçant la stabilité mondiale.

Puis l’expansion de l’Islam radical et la menace du djihadisme, pour la plupart des grandes puissances.

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En termes de répercussions, il attire l’attention sur la pénurie des ressources, induite ou aggravée par le réchauffement climatique, engendrant l’émergence de politiques réactives à l’échelle internationale. Quant à la logique des grandes puissances qui ont dominé jusqu’ici l’ordre international, cette étude précise que la tendance vers un monde multipolaire, est marquée par une forte influence des USA, mais que leur suprématie n’est plus si nette ou évidente. Ce monde multipolaire émergent est soumis à une sorte de « soft balancing » de la part des puissances régionales montantes, réagissant, en contre-tendance, à toute politique de primauté. Cette évolution est déjà visible, mais elle n’infirme pas la considération de fond que la solution des problèmes majeurs exigera toujours une intervention ou un soutien américains. L’avenir du multilatéralisme, dicté par la dépendance mutuelle des grandes puissances sera un multilatéralisme de groupe, qui pourra jouer un rôle croissant, à la condition qui y soient inclus les grands acteurs du système mondial.

Ainsi, les trois questions qui se posent à ce sujet peuvent être formulées de la manière suivante :

  • Comment le multilatéralisme et ses deux formes de gestion collective, la forme civile ou « gouvernance », et la forme militaire ou « défense collective » - forme régionale de l’OTAN - peuvent-elles s’adapter à un monde de conflits et de désastres humanitaires ?

  • Comment une idée, celle d’une institution mondiale réunissant toutes les démocraties, peut-elle nuire à la réforme des Nations unies, paralysées dans leurs responsabilités politiques et dans leur action pacificatrice ou d’équilibre.

  • Comment, enfin, l’Europe peut-elle trouver sa voie dans son but de s’affranchir ou de ne pas décliner en pesant sur les décisions stratégiques des USA et sur les grandes affaires mondiales ?

Hier comme aujourd’hui, la réflexion sur la guerre est à la base de toute philosophie de la paix, car elle est à la source de tout questionnement sur le destin de l’homme et sur sa capacité à maîtriser sa force et son pouvoir illimités et ultimes depuis que l’homme, comme le rappelèrent Jaspers et Sartre, a été mis avec l’atome en possession de sa propre mort.

Bruxelles, 2009

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mardi, 23 juin 2020

Al principio fue... la guerra

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Al principio fue... la guerra

Traducción de Juan Gabriel Caro Rivera

Ex: https://www.geopolitica.ru

Fragmento de un libro inédito sobre la guerra.

El antiguo filósofo griego Heráclito afirmó que la guerra (en griego Polemos es el nombre de un antiguo dios griego, quien, junto con su hija Alala, se encuentra en el séquito de los dioses de la guerra, y este término se convirtió en la forma de designar una gran variedad de tipos de conflictos) es el padre de todas las cosas. "Todo surge en virtud de los opuestos... son los opuestos los que conducen al surgimiento (del cosmos), esto es lo que se llama guerra, mientras que lo que destruye el mundo se llama armonía y paz", dijo otro filósofo helénico Diógenes Laercio (1). El término "guerra" aplicado al universo también fue utilizado por los teólogos cristianos. En particular por Máximo el Confesor, comentando uno de los capítulos de Dionisio el Areopagita, dice que "lo concebible y lo sentido, es decir lo que se forma es lo que surge de los opuestos mismos, que están en paz unos con otros... Esta es la guerra interna que el Creador inventó sabiamente" (2).

Herakleitos-Hayatı.jpgSi hablamos de las causas de la guerra, entonces Platón las vio en la riqueza de la gente. Aristóteles argumentó que las guerras se libraban para vivir en paz. Algo similar fue expresado por el antiguo pensador chino Sun Tzu, quien calificó la guerra como una lucha para obtener ganancias. Su diferencia con otros tipos de conflicto era que cuando los ejércitos entran en una confrontación, este tipo de lucha termina siendo la más difícil. Además del hecho de que este método es el menos rentable, también es el más inseguro. Según el trabajo de Sun Tzu, el primer lugar en las prioridades de la guerra es preservar el país del enemigo, y solo en el segundo es su destrucción. De manera similar se piensa en el ejército del enemigo: debe ser derrotado solo cuando no hay forma de conquistarlo. Por lo tanto, "el objetivo principal (del arte de la guerra) debería ser la subyugación de otros Estados sin entrar en un conflicto militar: el ideal completo de la victoria se refleja aquí" (3).

Muchas ideas sobre la guerra se basaron en puntos de vista religiosos y espirituales. El hinduismo politeísta consideraba la guerra como un fenómeno natural normal, una ley del dharma que todos los creyentes deben seguir, independientemente de la casta a la que pertenezcan. En uno de los capítulos del Mahabharata, que habla sobre la batalla en el campo de los Kaurava, Krishna responde a la pregunta de Arjuna sobre cómo matar a sus seres queridos explicándole las leyes cósmicas de la reencarnación, la mortalidad de la vida terrenal y la inmortalidad: 

Lo igual no es razonable: lo igual nunca sucede 

Lo mismo quien mata como aquel a quien matan. 

Para el Espíritu no hay muerte, así como tampoco hay nacimiento, 

Y no hay sueño, y no hay despertar (4).

Otra epopeya india, el "Ramayana", refleja el plan cosmogónico de los dioses: estos decidieron encarnar en la tierra para derrotar al señor demonio Ravana, que una vez fue un gran asceta y un regalo de Brahma, sorprendido por sus hazañas, que eligió el poder sobre los dioses y los rakshasas.

Incluso los himnos sagrados de los hindúes están plagados de llamados a los dioses supremos, pidiéndoles que envíen la victoria sobre sus enemigos (5). Se creía que el dios del trueno y la guerra, Indra, atravesó las fortalezas enemigas con su mazo relampagueante, y que el dios del fuego Agni los quemó con sus llamas. Y en sánscrito, los términos dasa / dasyusignificaban tanto tribus hostiles de la población local como demonios. También hay descripciones de las batallas victoriosas de Indra contra el demonio Vritra y los Asuras. Sin embargo, por otro lado, muchos mitos narran que los dioses y los asuras, de hecho, están relacionados entre sí.

Según los expertos en el hinduismo y la cultura india antigua, las guerras eran una condición para la existencia de los arios y, en su modelo del mundo, la guerra tenía un significado religioso. “Existía la idea de que los enemigos del rey ario eran asesinados directamente por Dios, la mayoría de las veces por Indra. Cuando dos tribus arias luchaban entre ellas, cada una de ellas intentaba atraer a Indra a su lado con la ayuda de oraciones y sacrificios. Antes del inicio de una expedición militar, se realizaba un sacrificio. El rey sacrificaba a la víctima; se creía que esto le daba fuerza en la batalla. La batalla con los propios enemigos se basaba en la idea del sacrificio: los enemigos eran sacrificados a los dioses arios... Por lo tanto, la guerra se incluyó en el alcance de la ley cósmica del universo – rta” (6). El historiador de las religiones rumano, Mircea Eliade, propuso un intento de explicar racionalmente tal fenómeno, cantado en varias epopeyas. Como señala, “la Edad del Hierro se caracterizaba por una alternancia continua de guerras y masacres, de esclavitud y empobrecimiento casi completo. En la India, y no solo en ella, toda la mitología conecta a los fabricantes de hierro con diferentes tipos de gigantes y demonios: todos son enemigos de los dioses que representan otros siglos y otras tradiciones" (7).

main-qimg-7cd13c4e0b7e9fbc89aa4e7e855855e0.jpgLa escuela filosófica del tradicionalismo también consideró la manifestación del conflicto como un reflejo de las leyes universales. “La razón principal de la guerra, desde cualquier punto de vista, es considerada como el fin del desorden y la restauración del orden; en otras palabras, la unificación de lo plural por medios que pertenecen al mundo de la pluralidad misma... Según este entendimiento, la guerra no está limitada únicamente a la condición humana, expresa el proceso cósmico de reintegración de lo manifiesto en la unidad original; Por eso, desde el punto de vista de la manifestación misma, esta reintegración parece destrucción” (8). Además, el papel de catalizador de las cualidades espirituales fue algo atribuido a la guerra. Proporciona a una persona un despertar en sí mismo del héroe que duerme dentro. "La guerra permite que una persona se dé cuenta de la relatividad de la vida humana y, por lo tanto, aprenda la ley de que existe algo "más que la vida", por lo tanto, la guerra siempre tiene un significado espiritual antimaterialista", decía el destacado representante de la escuela del tradicionalismo Julius Evola (9). El filósofo italiano también habló de la necesidad de combatir al enemigo interno, que era una sed animal por la vida y lo extrapolaba a un enemigo externo (10).

Al igual que en los sagrados himnos indios, en la antigua Europa también existía la idea de que los dioses ayudan a las personas a librar guerras. La Ilíada de Homero describe con gran detalle cómo la enemistad entre los dioses olímpicos puede tener un efecto en las acciones combatientes de los pueblos, y cómo varios dioses simpatizan con los héroes y los ayudan personalmente en el campo de batalla. La diosa Pallas Athena en la antigua Grecia era considerada la patrona de las guerras justas, mientras que Ares lo era de las guerras traicioneras y sangrientas que se luchaban por el bien de la guerra en sí misma. También estaba la diosa Nike, que estaba a cargo de la victoria, en la mayoría de los casos, llegaba a la conclusión lógica del conflicto armado a favor de una de las partes. En otras culturas, hasta el establecimiento del cristianismo, también existieron complejos mitológicos significativamente arraigados en la estructura social. En Europa, el dios supremo era Odín (Wotan), considerado el santo patrón de las alianzas militares. Según varios investigadores, este dios no estaba incluido originalmente en el panteón supremo, y el aumento de su importancia específica se asocia con el fortalecimiento de las alianzas militares y la división de la idea inicial de la vida futura. El reino de los muertos se transfiere al cielo para los elegidos: los valientes guerreros que cayeron en la batalla (11). Por lo tanto, Odín superó a Thor (Donar), uno de los ases, el dios del trueno y la guerra, que era el protector de los dioses y de las personas frente a los monstruos y gigantes (12).

phpThumb_generated_thumbnailjpg.jpgLas profundas conexiones entre la cultura y la guerra en varias sociedades fueron estudiadas por el crítico cultural holandés Johan Huizinga en su estudio clásico Homo Ludens. Tanto la batalla sangrienta como los torneos en los festivales tenían ciertas reglas y se percibían como parte de la idea inicial del juego. Existían restricciones incluso si al enemigo no se le reconocía una naturaleza humana (bárbaros, demonios, herejes), pero luego se impusieron ciertas restricciones en nombre del honor. "Hasta el momento, tales restricciones se basaban en el derecho internacional, que expresaba el deseo de incluir la guerra en la esfera de la cultura" (13). La formación de la etiqueta en las artes marciales junto a los líderes militares y los duelo en la época medieval también se asocia con esto. Incluso la guerra se definió de manera diferente. Si se trataba de un conflicto de caballeros contra caballeros, era Guerre, pero si los caballeros se oponían a todas las demás enemigos, era Guerre guerroyante y no se consideraba una guerra como tal. En las guerras modernas, Huizinga observaba los rudimentos de tratar la guerra como un juego honesto y noble: este es un intercambio de regalos y cortesías, aunque a veces, sin embargo, toma la forma de una sátira. Huizinga también introdujo una tipología especial de la guerra, basada en el concepto de "agón" (competencia, un término aparentemente asociado con la palabra "ágora", asamblea popular). Así, el tipo de guerra agonal incluye aquellos "cuando los beligerantes comienzan a verse como un adversario que lucha por lo que tiene derecho" (14). Además de la agonal, existe la esfera sagrada de la guerra, cuando la guerra se considera en la esfera del deber sagrado y el honor. Y ambos tipos de guerra son difíciles de separar el uno del otro. Huizinga también notó una conexión etimológica, refiriendo la antigua palabra alemana oorlog (guerra) al reino sagrado, lo que indica que el significado de las palabras correspondientes a oorlog fluctúa entre el destino, la lucha frente al destino y cuando la alianza jurada por el juramento expira.

En las guerras del siglo XX, Huizinga vio directamente la emasculación del factor del juego y se preguntó qué elegirían las personas en el futuro: la acción volitiva como algo serio o la acción como un juego (15). La guerra como un estado de excepción (Ernstfall) niega la naturaleza de la competencia y obedece a nuevos principios, pasa de la relación final a la rabia más terrible. El culturólogo holandés también criticó el modelo bipolar de "amigo-enemigo" de Carl Schmitt, ya que el concepto del otro pertenecía solo a estas dos categorías. El Inimicus se convirtió en el hostis, el enemigo simplemente se convirtió en un extraño, en cierto sentido, un obstáculo, y esto redujo toda la gravedad, la profundidad y, en cierto sentido, la belleza del conflicto a una relación casi mecánica. Además, unas de las características modernos de la guerra, la propaganda, no se corresponde a la atmósfera del juego y, en el mejor de los casos, resulta ser su simulacro. "La propaganda que quiere penetrar en cada parte de la vida actúa por medios diseñados para provocar reacciones histéricas en las masas, y por lo tanto, incluso cuando toma la forma de un juego, no puede actuar como una expresión moderna del espíritu del juego, sino solo como su falsificación" (16).

Notas:

1 Фрагменты ранних греческих философов. Ч.1. – М.: Наука, 1989, с. 201 (Fragmentos de los primeros filósofos griegos. Parte 1. - M .: Nauka, 1989, pág. 201).

2 Мистическое богословие восточной церкви. – Харьков: Фолио, 2001. С. 552-553 (La teología mística de la iglesia oriental. - Jarkov: Folio, 2001.S.552-553).

3 У-Цзин. Семь военных канонов Древнего Китая. СПб.: ИГ Евразия, 2001, с.195 (Wu Ching. Siete cánones militares de la antigua China. San Petersburgo: IG Eurasia, 2001, p. 195).

4 Махабхарата. Рамаяна. М.: Художественная литература, 1974, с.175 (Mahabharata Ramayana M .: Ficción, 1974, p.175).

5 Que podamos conquistar presas en las batallas con el enemigo,

¡Obteniendo una parte para hacernos famosos entre los dioses!

I, 73 p. 90 K Agni.

Queremos pedir la felicidad del generoso Indra,

El más valiente para capturar presas en esta batalla,

(De Dios), quien nos escucha, amenazante - para el apoyo en las batallas,

¡Matar enemigos, ganar recompensas!

III, 50. К Индре. С. 339.

6 Ригведа. Мандалы I-IV. – М.: Наука, 1999, С. 456 (Rig veda. Mandalas I-IV. - M.: Nauka, 1999, S. 456).

7 Подробнее См. Мирча Элиаде. Азиатская алхимия. – М.: Янус-К, 1998 (Para más detalles, vease Mircea Eliade. Alquimia asiática - M.: Janus-K, 1998.).

8 Генон Рене. Символика креста. – М.: Прогресс-Традиция, 2004, С.77 (René Guénon. El simbolismo de la cruz. - M .: Progreso-Tradición, 2004, P.77).

9 Эвола Ю. Метафизика войны. – Тамбов, 2008, с. 9 (Julius Evola. Metafísica de la guerra. - Tambov, 2008, p. nueve).

10 Ibíd. С. 45.

11 Мифы народов мира. Т.2. – М.: Большая Российская Энциклопедия, 1998, с. 241 (Mitos de los pueblos del mundo. T.2 - M .: Gran Enciclopedia Rusa, 1998, pág. 241).

12 En las mitologías de otros pueblos, como se sabe, también había deidades correspondientes responsables de la guerra. Dado que el estudio de los mitos en relación con diversas formas de conflicto no es nuestro estudio central, nos limitamos a mencionar solo algunos episodios.

13 Хейзинга Йохан. Homo ludens/Человек играющий. – СПБ.: Азбука-Классика, 2007, с.130. (Johan Huizinga. Homo ludens / Man playing. - SPB.: Alphabet-Classic, 2007, p.130).

14 Ibid, с. 131.

15 Sin embargo, las guerras que tuvieron lugar en las últimas décadas tuvieron elementos obvios del juego. La emisión de bombardeos en vivo durante las campañas de Irak, el uso de simuladores de computadora para entrenamiento militar, la creación de un juego de rol basado en combates reales. - L.S.

16 Ibid, с. 285.

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vendredi, 17 avril 2020

Vous avez dit « guerre », l’économie c’est la guerre !

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Vous avez dit « guerre », l’économie c’est la guerre !

Par Olivier de MAISON ROUGE

Avocat – Docteur en droit

Ex: http://www.epge.fr

A paraître « Survivre à la guerre économique » (VA Editions)

A trop de gargariser de mots flamboyants et à employer des formules trop verbeuses, on prend le risque de les détourner de leur sens premier.

Certes, le monde connaît une catastrophe planétaire majeure. La lutte contre le Covid-19 emploie toutes les ressources nécessaires à la survie de la nation : police, armées (plan « Résilience »), professionnels de santé, mais encore caissiers, éboueurs, ouvriers, agriculteurs, etc, effectivement envoyés en première ligne, la ligne de front.

Un champ sémantique belliciste

Le langage belliqueux semble naturellement s’imposer, tant cela peut ressembler à première vue à un conflit, une bataille en rang serré ; pourtant à regarder de plus près, cette crise n’emprunte pas tous les ressorts de la guerre.

Si « La guerre est un caméléon », comme le disait Von Clausewitz, Gaïdz Minassian contestait cependant cette rhétorique guerrière appliquée à la crise sanitaire[1] : « Elle [ la guerre ] change de forme, de couleur, d’acteurs mais pas de nature. Pour parler de guerre, il faut un ennemi. L’expression « d’ennemi invisible » pour qualifier le Covid-19 ne tient pas. Dans une guerre, l’ennemi est un élément structuré et incarné. » (…) Poursuivant « On ne signe pas la paix avec un virus ». (…) Enfin, « Qui dit guerre dit aussi destructions matérielles. Les rues des villes sont désertes, mais pas détruites ».

Il est vrai que, pour sa part, la guerre économique n’est sans user à son tour d’une sémantique militaire.

Qu’on en juge :

En effet, un prédateur entame les hostilités. La guerre économique met en opposition des assaillants. Auparavant, l’attaquant a affûté ses armes et constitué ses armées avec ses alliés ; placé ses pions et ses espions. Il commence alors l’offensive. Il se lance à l’assaut de l’entreprise devenue sa cible, son but de guerre, avant d’en faire un butin. Il livre bataille contre sa proie qui s’arme, riposte et se défend. Cette dernière lutte pour sauver ses marchés, ses approvisionnements, tandis que l’assaillant combat pour obtenir de nouvelles conquêtes, pour accroître sa fortune. Les hostilités sont dures et les coups sont rudes.

En revanche, la cible n’est pas sans défense. Elle contre-attaque et établit les plans d’une contre-offensive. Si le combat devient désespéré, elle ne rendra pas pour autant les armes aussi facilement. Elle peut tout d’abord faire appel à un chevalier blanc qui, s’il n’est pas franc peut s’avérer être un chevalier noir. Si la partie est définitivement perdue, la société prise dans le filet peut en dernier ressort pratiquer la politique de la terre brûlée. Se voyant perdue, déshonorée, livrée à l’ennemi, elle ingurgitera quelque pilule empoisonnée afin de ne pas se rendre vivante[2].

La guerre est un fait

Selon Oswald Spengler : « la paix est un souhait, la guerre est un fait » ce qui répond à la locution latine bien connue « Si vis pacem, para bellum ».

ob_d29098_clausewitz-frontispiece.jpgUne guerre est un affrontement entre deux puissances ; un « choc des volontés » selon Von Clausewitz qui prétendait également que « la guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens ». C’est invariablement un rapport de forces, associant tout à la fois brutalité par le fracas des armes et le metis ou la ruse de l’intelligence.

Un conflit s’opère entre ennemis, déclarés ou pas, mais toujours désignés, cherchant à dominer, à anéantir ou à réduire l’adversaire ou encore à s’approprier ou occuper un espace. La guerre conduit au sacrifice suprême de ses acteurs quelle que soit la ligne de front.

Aussi regrettable soit-il, nous sommes amenés à constater que dans l’histoire de l’humanité, depuis ses plus lointaines origines, la guerre est inhérente à la nature humaine et les épisodes pacifiques constituent a contrario des séquences anormales au sein de longues périodes guerrières beaucoup plus nombreuses. La paix est l’exception quand la guerre en constitue le temps ordinaire.

De tous temps, et dans tous les espaces, les hommes se sont donc affrontés et ce quel que soit le motif invoqué par les parties belligérantes et quel que soit la nature du conflit ; on peut ainsi affirmer que « la guerre est le propre de l’homme »[3].

Aussi, faut-il de méfier de ceux qui disent : « Il n’y a pas de conflit. » Ils sont mal informés ou dangereux. »[4]. Ce constat lucide a été énoncé en 1986 par Alexandre de Marenches, un grand espion français, ancien patron du SDECE, lequel avait sans nul doute une acuité certaine, ne serait-ce par déformation professionnelle.

Or, une grande spécificité de ces dernières décennies fut la négation de l’ennemi. Dès lors que la guerre demeurait proclamée comme étant immorale, l’ennemi avait disparu avec le principe même d’affrontement direct.

Or, comme l’a écrit très justement Julien FREUND : « Se tromper sur son ennemi par étourderie idéologique, par peur ou par refus de le reconnaître à cause de sa langueur de l’opinion publique c’est, pour un Etat, s’exposer à voir son existence mise tôt ou tard en péril. Or, un ennemi non reconnu est toujours plus dangereux qu’un ennemi reconnu »[5]. C’est sur cette nouvelle illusion que s’ouvrit le 21ème siècle.

L’économie, c’est aussi la guerre

Ainsi, en un demi-siècle, l’Occident a glissé au fil du temps d’une lutte armée, de nature conventionnelle entre états ou factions ethniques au moyen d’armements traditionnels tels que blindés, avions chasseurs et bombardiers, marine militaire, ou plus terrifiants comme les armes NBC[6] et électromagnétiques, à des conflits souterrains, plus feutrés, d’une nature nouvelle, dans un schéma de conquête économique et d’affirmation de puissance géoéconomique, géostratégique et géopolitique.

La guerre économique ne doit pas se confondre avec la guerre à l’économie militaro-industrielle, telle que la destruction ou le sabotage, par des moyens armés, d’usines d’armement, de voies de communication, atteintes aux pôles aéroportuaires, coupures à l’accès aux matières premières, moyens de télécommunication, infrastructures cyber, etc., lesquelles actions relèvent davantage de la guerre totale[7]. La guerre à l’économie c’est neutraliser les capacités de production de l’ennemi.

La guerre économique n’est pas non plus la guerre à l’économie que les altermondialistes et anticapitalistes mènent dans leur velléité d’anéantissement du libéralisme sous toutes ses formes, et plus largement des activités économiques humaines sous toutes ses formes. Si la guerre économique n’empêche pas la remise en cause d’un modèle économique, elle ne se rattache pas aux contempteurs du capitalisme, sauf à en dénoncer les travers.

Enfin, elle n’est pas l’économie de guerre à savoir l’effort industriel des entreprises d’armement pour subvenir aux ressources et moyens nécessaires pour livrer les batailles et alimenter l’appareil militaire en armement. Si la guerre économique interroge les questions essentielles d’autonomie stratégique, elle n’est pas le recours à toutes les capacités de production au bénéfice des forces armées.

En réalité, la guerre économique prospère précisément en temps de paix militaire, et constitue l’affrontement géoéconomique des grandes puissances, à défaut d’employer des moyens armés.

D’où le recours essentiel aux stratégies indirectes et/ou asymétriques dont le droit, la fiscalité, les technologies, les normes environnementales désormais, etc., ne sont pas absentes.

511t6Vlw1wL.jpgEn matière de définition, selon Bernard Esambert :

« L’économie mondiale se globalise : la conquête des marchés et des technologies a pris la place des anciennes conquêtes territoriales et coloniales. Nous vivons désormais en état de guerre économique mondiale, et il ne s’agit pas seulement là d’une récupération du vocabulaire militaire. Ce conflit est réel, et ses lignes de force orientent l’action des nations et la vie des individus. L’objet de cette guerre est, pour chaque nation, de créer chez elle emplois et revenus croissants au détriment de ceux de ses voisins » (…)

« La guerre économique impose également des débarquements chez l’ennemi par l’implantation à l’étranger, la défense de l’arrière par des entreprises à caractère régional et l’établissement de protections au travers de tarifs douaniers qui ne représentent plus que des murets de fortune, de mouvements monétaires qui ont pris le relais des barrières douanières, enfin d’innombrables entraves aux échanges qui protègent ici ou là un pan de l’économie ». « Les chômeurs sont désormais les morts de la guerre économique »[8].

D’une autre manière, avec une lecture plus dialectique, Christian Harbulot suppose que :

« Ce sont désormais la politique, et donc la guerre, qui ont changé de visage pour se réinventer et se placer très largement au service de l’efficacité économique, c’est-à-dire d’un capitalisme financier à l’intérieur duquel l’État tente, avec plus ou moins de succès, de préserver une base industrielle. »[9]

Enfin, l’universitaire Frédéric Munier précise que :

« La guerre économique peut tout d’abord être définie, au sens strict, comme une modalité de la guerre. Elle s’inscrit alors dans un contexte de conflit entre nations sous la forme d’actions de violence économiques : l’embargo, le boycott, des mesures de contingentement en sont des exemples parmi d’autres. Les armes économiques sont mises au service d’un projet politique, le plus souvent l’affaiblissement d’une cible. (…) Cette guerre économique s’apparente à une guerre par l’économie. »[10]

Mais cette compétition économique exacerbée – ou guerre par l’économie pour reprendre l’expression de ce dernier – ne concerne pas seulement les grands groupes ; elle n’épargne pas non plus le tissu industriel et commercial territorial. Tant s’en faut.

En cette période de catastrophe sanitaire, veillons à ce que la crise qui s’en suit ne déchaîne pas davantage la guerre économique entre les nouveaux blocs Est-Ouest qui s’affirment.


Notes:

[1] MINASSIAN Gaïdz, « Covid-19, ce que cache la rhétorique guerrière », in Le Monde, 8 avril 2020

[2] de MAISON ROUGE Olivier, Les stratégies de défense anti OPA, mémoire, 2002

[3] A ce titre : MARRET J.-L., « Guerre totale », L’Editeur, 2012.

[4] OKRENT C. et de MARENCHES A. « Dans le secret des princes », Stock, 1986, p. 314.

[5] FREUND Julien, L’essence du politique, Dalloz, (réed.), 1965.

[6] Pour Nucléaire, Biologique ou Bactériologique et Nucléaire.

[7] Voir Jean TANNERY (1878-1939 à l’origine de la guerre économique, par Michaël BOURLET, in « Guerres mondiales et conflits contemporains », 2004/2, n°214.

[8] ESAMBERT Bernard, La guerre économique mondiale, Olivier Orban, 1991.

[9] HARBULOT Christian, La machine de guerre économique, Economica, 1992.

[10] Munier Frédéric, La Guerre économique. Rapport Anteios 2010, PUF, 2009.

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mercredi, 01 avril 2020

Gaston Bouthoul, polémologue. Fin de l’omertà ?

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Gaston Bouthoul, polémologue. Fin de l’omertà ?

par Arnaud Imatz

Le réalisme politique ne jouit pas en France d’une bonne réputation, ni dans les milieux académiques, ni dans les médias mainstream. Si dans les pays Anglo-saxons, en Amérique hispanique et dans le reste de l’Europe (en Italie tout particulièrement), l’intérêt ne se dément pas pour « l’école de pensée réaliste », dans l’Hexagone, elle est le plus souvent balayée d’un revers de main, taxée d’idéologie antidémocratique, manichéenne, opportuniste et désespérante, perçue comme une idéologie de dominants qui refusent de penser le changement et l’avenir. Le silence de la grande presse parisienne sur la remarquable synthèse du professeur Dalmacio Negro Pavón, La loi de fer de l’oligarchie. Pourquoi le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, publiée en novembre dernier (Toucan / L’Artilleur, 2019), n’est qu’un révélateur de plus de cette censure « soft » mais efficace.

71ukXAUZq2L.jpgRéputé l’un des meilleurs politologues du monde hispanique, l’académicien Negro Pavón a beau montrer que le réalisme politique n’est pas une famille politique homogène mais un point de vue de recherche et d’étude qui vise à éclairer les règles de la politique, qu’il n’est pas la défense du statu quo, qu’il part de l’évidence des faits mais ne se rend pas devant eux, qu’il ne se désintéresse pas des fins dernières mais reconnaît au contraire la nécessité vitale des finalités non politiques (le bonheur et la justice), rien ne peut ébranler la foi de ses adversaires, ennemis autoproclamés de toute pensée « machiavélienne », ou plutôt, selon leurs dires, « machiavélique ». Dans le fond, on le sait, le postmodernisme (mélange de néo-marxisme et de néo-libéralisme), n’est qu’une rébellion contre la réalité. Et le péché capital que redoutent ses thuriféraires est moins la « démagogie populiste », comme on l’entend ad nauseam, que le « sain scepticisme politique ». Une manière de penser qui, précisément, fait dire à Pavón,  au grand dam de nos pseudo-progressistes, qu’il y a une condition essentielle pour que la démocratie politique soit possible et sa corruption beaucoup plus difficile: « il faut que l’attitude à l’égard du gouvernement soit toujours méfiante ». Et encore, citant Bertrand de Jouvenel : « le gouvernement des amis est la manière barbare de gouverner ».

Simone Weil, Bertrand de Jouvenel, Raymond Aron, Jules Monnerot ou Julien Freund, pour ne citer qu’eux, ont tous, à un moment ou à un autre de leurs vies et à des degrés divers, fait l’amère expérience de cette méfiance et de cette hostilité que suscitent le « sain scepticisme politique ». Mais en la matière, la victime, l’exclus ou le réprouvé par excellence est assurément le polémologue Gaston Bouthoul, tombé injustement dans l’oubli depuis des décennies. À l’occasion du 40e anniversaire de sa mort (1980-2020), le politologue de l’Université de Murcie, Jerónimo Molina Caro, déjà connu pour ses travaux sur Raymond Aron et Julien Freund, nous offre une véritable somme sur la vie et l’œuvre de « Gaston Bouthoul, Inventor de la Polemología » (Centre d’études politiques et constitutionnelles de Madrid, Prix Luis Díez del Corral).

mini_magick20190404-31551-1ulxni0.pngGaston Bouthoul (Boutboul selon son certificat de naissance), est né dans la petite ville côtière de Monastir en Tunisie, le 8 mai 1896. Élevé au sein d’une famille bourgeoise de la communauté juive d’Afrique du Nord, le jeune Gaston parle le français, le dialecte arabe de la région et l’italien. Une fois ses études secondaires terminées, il quitte Tunis pour Paris, mais il restera toujours très attaché à son pays de naissance. En mai 1916, il s’inscrit à la faculté de droit et de lettres de la Sorbonne, puis, en juillet 1918, à l’Université de Lyon. De retour à Paris, en novembre 1918, dès la fin de la Première guerre mondiale, il acquiert la nationalité française.

Bouthoul obtient successivement deux doctorats en 1924 et en 1931: un premier doctorat en sciences juridiques et sciences politiques et économiques à la Sorbonne, avec une thèse « principale » sur La durée du travail et l’utilisation des loisirs et une thèse « secondaire » Étude sociologique des variations de la natalité dans les faits et la doctrine ; puis,un deuxième doctorat en lettres, section philosophie, à l’Université de Bordeaux avec une thèse « principale » sur L’invention (dans laquelle il défend la psychologie sociale et s’oppose au sociologisme de Durkheim) et une thèse « secondaire » sur Ibn-Khaldoun, sa philosophie sociale.Le génial aventurier politique et érudit, Ibn Khaldoun (1332-1406), né à Tunis et mort au Caire, sorte de machiavélien avant la lettre, théoricien de la décadence et de ses causes historiques, conduit très tôt Bouthoul à adhérer au réalisme politique.

En 1923, Bouthoul se marie avec Vera Betty Helfenbein, une jeune femme brillante, née à Odessa. Avocate, écrivaine et peintre, Betty côtoie le milieu intellectuel de la capitale où elle introduit son mari, qui se lie d’amitié avec une pléiade d’intellectuels dont Jacques Prévert et le francophile et francophone Ernst Jünger. L’amitié avec l’auteur de Sur les falaises de marbre ne se démentira pas. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, à deux reprises, en 1950 et 1951, le couple recevra Jünger dans sa résidence d’été d’Antibes.

La carrière universitaire semble s’ouvrir à Bouthoul, mais ses affinités intellectuelles, fort éloignées de la sociologie durkheimienne, qui est alors hégémonique en France, rendent difficiles son intégration dans les milieux académiques. Intellectuel libre, chercheur indépendant, il est rétif à se plier aux conventionnalismes, aux formalités et servitudes de la vie académique. Sa vertu et son caractère l’éloignent des chapelles et des coteries mais le revers de la médaille est son exclusion des postes universitaires importants. Personnalité non-conformiste, membre du Club des « Savanturiers » fondé par Boris Vian et Raymond Queneau, Bouthoul étonne, choque même les bien-pensants.

Gaston et Betty Bouthoul ont néanmoins un avantage appréciable : l’indépendance financière que leur assure la profession d’avocats bien établis laquelle les met à l’abri des revers et chausse-trapes académiques. Les deux défendront les intérêts de clients et d’amis célèbres dont, dans le cas de Gaston Bouthoul, Jacques Prévert, Henri Langlois, fondateur de la cinémathèque française, ou les enfants naturels de Picasso.

51lwf6+xpnL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgC’est en 1922 que le nom de Gaston Bouthoul est mentionné pour la première fois dans la Revue internationale de sociologie, organe de l’Institut international de sociologie fondé par le sociologue René Worms (1893). À partir de 1926, cette revue réputée est dirigée par un ami de Bouthoul, Gaston Richard, un disciple de Durkheim devenu anti-durkheimien. Collaborateur régulier de la Revue internationale de sociologie mais aussi du Mercure de France, le futur polémologue recense et commente les néo-machiavéliens italiens Roberto Michels, Gaetano Mosca et Vilfredo Pareto. Pacifiste, se situant politiquement au centre-gauche, Bouthoul adhère à la franc-maçonnerie et collabore, semble-t-il, avec Paul Reynaud. Mais ses prises de position partisanes sont accidentelles au regard de son scepticisme politique foncier. Personne n’a plus souligné que lui « l’extrême pauvreté intellectuelle de la vie politique », la persistance dans le temps de quelques idées politiques basiques qui permettent de parler d’une infrastructure psychologique ou mentale dont les effets opèrent constamment sur la pensée et l’action politique. La politique est, selon lui, le degré le plus bas de l’activité intellectuelle. N’importe qui peut aspirer à une brillante carrière s’il est capable de réciter quelques slogans.

Bouthoul contribue aux travaux du Congrès international et intercolonial de la Société indigène, publiés en 1931, sous la tutelle de Lyautey. Sa communication porte sur l’amélioration des conditions sociales en Tunisie. Durant les années 1920 et 1930, il fréquente assidument l’École coloniale et dirige la Revue d’Afrique (de 1928 à 1939). C’est l’époque ou le radical-socialiste, Albert Sarraut, ministre et président du gouvernement, justifie la colonisation comme une « œuvre de solidarité humaine », une obligation civilisatrice, le droit du fort à aider le faible, une entreprise d’association et de prolongation de l’Europe. Les colonies ne sont pas seulement des marchés mais la création d’une nouvelle humanité. Leur finalité n’est pas purement matérielle ou économique mais leur objectif est de développer un nouvel idéal moral, de créer une nouvelle tradition intellectuelle commune, un nouveau type humain imprégné de deux cultures. Optimiste, Bouthoul croit en la possibilité d’un islam français. Il se déclare partisan d’un fédéralisme européen (« l’autonomie ou l’indépendance dans l’interdépendance » diront pour leur part Edgar Faure ou Albert Camus dans les années 1950) qui repose sur l’autonomie des différentes régions de l’empire français. Plus tard, des considérations démographiques le convertiront en un partisan de l’abandon de l’empire.

A la fin des années trente, Bouthoul commence à s’intéresser à l’étude du « phénomène-guerre » et écrit dans la Revue de Défense nationale. En 1940, grâce à ses bonnes relations avec l’imam de la mosquée de Paris, il obtient un certificat d’appartenance à la religion musulmane qui le protège lui et sa femme sous l’Occupation. En janvier 1941, le couple se replie sur Antibes. Amis de l’écrivain-résistant René Laporte, les Bouthoul retrouvent chez lui Aragon, Georges Auric, Cocteau, Eluard, Claude Roy, Pierre Seghers, André Verdet et bien d’autres.

718T0q1iQgL.jpgLa profonde impression que produit la Deuxième guerre mondiale sur Bouthoul – l’hécatombe européenne et les effets de l’arme atomique -, réoriente sa vie intellectuelle. De retour à Paris en 1945, il fonde l’Institut Français de Polémologie pour l’étude scientifique des causes des guerres (IFP). La polémologie, c’est l’étude de la guerre considérée comme un phénomène d’ordre social et psychologique. Bouthoul cherche à remplacer le pacifisme idéologique par un pacifisme scientifique, c’est-à-dire une conception de la paix fondée sur l’étude multifactorielle du « phénomène guerre ».

Dès les années 1950-1960, les grandes lignes de sa pensée sont déjà nettement tracées. Bouthoul, dénonce la saturation ou l’inflation démographique, l’amoncellement humain, qui met en péril le respect de la dignité de la personne et son progrès moral. Il rejette la prétendue relation de causalité purement quantitative entre l’augmentation de la population et le progrès établie par les démographes populationnistes. Néomalthusien optimiste (alors que Malthus est un pessimiste), il combat le populationnisme par crainte et haine de la guerre. Il réfute le populationnisme d’Alfred Sauvy, fondateur et directeur de l’Institut National d’Études Démographiques. Il s’oppose au populationnisme du républicain de centre gauche Zola, comme à celui du socialisme militant (utopique, marxiste et social-démocrate lequel sera partisan de la lutte des classes… jusqu’au triomphe du Welfare State). La dépopulation est pour les populationnistes un symptôme non équivoque de décadence car elle impose à la nation une « atmosphère déprimante ». À l’inverse, pour Bouthoul le propre des civilisations qui optent résolument pour la quantité est la tendance à devenir chaque fois plus inhumaine.

La solution du problème de la guerre et de la paix n’est pas, selon lui, dans les doctrines politiques, ni juridiques, ni morales, ni économiques, mais dans la science et le savoir. Ou la polémologie ou la guerre ! A l’adage traditionnel, romain et clausewitzien, Si vis pacem, para bellum (Si tu veux la paix, prépare la guerre), et à celui du pacifisme rhétorique, Si vis pacem, para pacem (Si tu veux la paix, organise la paix), Bouthoul préfère la devise, Si vis pacem, gnosce bellum (Si tu veux la paix, comprend la guerre). Les incriminations et les discours contre la guerre ne servent à rien ; l’important, c’est la connaissance de l’agressivité collective et des conditions qui la suscitent.

md1207020186.jpgBouthoul étudie la périodicité des guerres, leurs causes présumées et leurs fonctions sociales. Il remet en question toute forme de déterminisme économiciste qu’il soit d’inspiration libérale ou marxiste. Ce n’est pas l’économie, mais la démographie qui est « le facteur numéro 1 »  de la guerre. Ni le dirigisme économique ni le libre-échange influent décisivement sur l’agressivité des nations. Il ne faut pas nier l’influence des facteurs psychologiques, culturels ou économiques, mais les circonstances de nature démographique sont celles qui comptent le plus.

La guerre n’est pas une maladie sociale, ni une pathologie collective, mais l’expression constante et régulière du dynamisme biologique et démographique, une fonction stable de la biologie sociale qui s’exerce sous les prétextes les plus variés. La guerre est innée et acquise, un fait de nature et un fait d’histoire, ses racines sont dans l’animalité de l’homme, mais aussi dans son humanité et dans sa sociabilité projetées dans le devenir historique. La guerre est un phénomène sociologique ou psychologique plus que politique. Elle n’est pas intentionnelle, mais plus nécessaire et fatale que volontaire et optionnelle. Elle est indépendante, au moins en partie sinon totalement, de la volonté humaine. Elle ne dépend ni de la souveraineté, ni de la forme de gouvernement, mais du déséquilibre démo-économique et de l’agressivité collective.

Alors que pour Clausewitz la guerre a pour finalité la destruction de l’ennemi afin de lui imposer notre volonté. Pour Bouthoul, la guerre a comme finalité la « relaxation » démographique. Pour l’un, la guerre est un phénomène historique et contingent (la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens), pour l’autre, elle est un phénomène périodomorphique. La guerre a une fonction double : générique et spécifique. La première, est destructive (mortalité supplémentaire) et réductrice (effondrement de la natalité). La seconde, quintessence de la polémologie, consiste en l’élimination de jeunes garçons, une constante dans l’histoire des idées politiques et sociales. La causalité du phénomène guerre est majoritairement démographique. Ainsi, l’indépendance de l’Algérie sous De Gaulle s’explique par une conscience aigue du problème démographique qui plane sur la métropole : que deviendrait le haut niveau de vie de la France si quelques millions d’Africains arrivaient sur son territoire ?

La traversée du désert de Bouthoul se prolonge pendant plus de vingt ans. C’est seulement à partir de 1966 que son Institut prend vraiment son essor. Tout commence à changer lorsqu’il se lie d’amitié avec Lucien Poirier. C’est la première rencontre providentielle pour lui. Théoricien de la dissuasion nucléaire, principal représentant de la stratégie française de l’après-guerre, le général Lucien Poirier est un proche du gaulliste, ministre des armées, futur premier ministre, Pierre Messmer. Poirier fait appel à la collaboration de Bouthoul pour la Revue militaire d’information. Les finances de l’IFP s’améliorent et sa revue  Guerres et Paix est publiée aux PUF, de 1966 à 1970.

La seconde rencontre heureuse et inespérée de Bouthoul est celle de la journaliste pacifiste, femme de lettres et femme politique, Louise Weiss, qui assume le secrétariat général de l’IFP, de 1964 à 1971. En 1967, un Centre de sociologie de la guerre, dépendant de l’institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles, est crée et dirigé par  le général Victor Werner enthousiaste divulgateur des thèses de Bouthoul. Un autre ami proche, le professeur de philosophie politique, Julien Freund, fonde l’Institut de polémologie de l’Université de Strasbourg (1970). La dédicace du livre de Freund Utopie et violence (1978) à Gaston Bouthoul et à la mémoire de sa femme Betty témoigne de leur proximité.

En 1971, paraît le premier numéro des Études polémologiques ; les membres du comité d’honneur de cette nouvelle revue de l’IFP sont pour la plupart des intellectuels du Collège de France et de l’Institut de France (Braudel, Fourastié, Guitton, Rueff etc.). Deux collaborateurs de Bouthoul sont parmi les plus actifs, Hervé Savon, chercheur au Collège de France et le général René Carrère.

la-surpopulation-dans-le-monde.jpgDurant toute sa vie, Bouthoul publie des centaines d’articles et une bonne vingtaine de livres dont les titres sont éloquents. Parmi eux citons : Cent millions de morts (1946), Huit mille traités de paix (1948) [pas moins de 8000 traités de paix « qui devaient durer éternellement » ont été conclus entre l’année 1500 av. J.-C. et 1860], Les guerres, éléments de polémologie (1951), Le phénomène-guerre (1962), Sauver la guerre : lettre aux futurs survivants (1962), La surpopulation dans le monde (1964), L’art de la politique (1969), L’infanticide différé (1970), Essais de polémologie ( 1976) ou encore, en collaboration avec René Carrère et Jean-Louis Annequin, Le Défi de la guerre de 1740 à 1974 (1976) et Guerres et civilisations (1979).

Bouthoul a été critiqué pour son « monocausalisme » démographique, sa corrélation trop simpliste entre démographie et guerre (Alfred Sauvy, Paul Vincent, Raymond Aron) ou sa « délocalisation » des conflits (Yves Lacoste). Il lui a été aussi fait le reproche moral de justifier la guerre en lui attribuant une fonction sociale. Mais en réalité, il présente la polémologie comme un chapitre de la sociologie dynamique, générale, en raison du grand nombre de facteurs interdépendants qu’elle implique (depuis l’anthropologie et l’ethnologie démographique, jusqu’à l’économie, en passant par le droit et la psychologie). S’il croit en la primauté des facteurs démographiques, il n’a jamais affirmé que la surpopulation ou les perturbations démographiques sont l’unique cause de la guerre. Selon lui, « La surpopulation ne conduit pas nécessairement à la guerre, mais elle est une situation dans laquelle s’activent les institutions destructives. La prépondérance de l’une ou de l’autre sera déterminée par la mentalité, la conjoncture politique et idéologique, la technique, la tradition et bien sûr le hasard ».De sorte que « bien qu’on ne peut pas affirmer scientifiquement une relation certaine de causalité entre la perturbation démographique et la naissance des conflits… celle-ci peut favoriser les conditions qui créent le lien polémogène ».

Avec un pourcentage majoritaire de sa population entre 20 et 35 ans, nous dit Bouthoul, un peuple est plus belligène et agressif. C’est au fond la doctrine du Youth Bulge des sociologues anglo-saxons d’aujourd’hui pour qui, lorsque dans un peuple la population des jeunes (entre 15 et 24 ans) dépasse les 20%, les possibilité de conflit intérieur ou de guerre extérieure se multiplient. Une société majoritairement gérontocratique et féminine est en revanche moins agressive.

Victime d’une grave maladie, Bouthoul décède en décembre 1980. Quelques mois plus tôt, il a accepté que l’IFP soit dissous et absorbé par la Fondation pour les Études de Défense nationale (1980). Respectant sa volonté, René Carrère en devient le directeur et Christian Schmidt, de l’université Paris IX Dauphine, le directeur adjoint. La FEDN sera à son tour dissoute, en 1992, sur proposition du ministre socialiste Pierre Joxe.

Sans projection universitaire, sans postérité véritable, surtout après la perte irréparable d’Hervé Coutau-Bégarie (2012), fondateur de l’Institut de stratégie comparée, et malgré les efforts méritoires de Myriam Klinger, maître de conférences à l’Université de Strasbourg, Gaston Bouthoul a semblé pendant des années condamné à être ignoré, méconnu et oublié. Mais grâce au livre passionnant et remarquablement documenté de Jerónimo Molina Cano, Gaston Bouthoul, inventeur de la polémologie. Guerre, démographie et complexes belligène, il n’en est rien. C’est avec impatience qu’on attend sa traduction et sa publication en France.

Arnaud Imatz est historien des idées, membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne.

lundi, 09 mars 2020

Marie von Clausewitz

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Marie von Clausewitz

Non sono solito leggere biografie, ma in questo caso ero molto curioso di affrontare il testo e godermelo fino alla fine per due motivi. Pur essendo una biografia, per me era come leggere e conoscere meglio un autore e un’opera che considero fondamentale per capire la natura della guerra. Secondariamente, il testo mi ha riportato in luoghi che ho visitato e vissuto e che quindi hanno fatto riemergere nella mia mente vivi e piacevoli ricordi.


Il libro di cui vi voglio parlare è Marie von Clausewitz: The Woman Behind the Making of On War di Vanya Eftimova Bellinger, un testo molto interessante che affronta un tema del tutto originale, ovvero la figura di Marie von Brühl, moglie del generale prussiano Carl von Clausewitz il più noto pensatore sulla guerra. Il tema diventa veramente centrale dal momento che la figura che emerge dalle pagine del libro ha chiaramente un carattere e una statura intellettuale importante con un ruolo non secondario nella stesura dell’opera principale di Clausewitz, il Vom Kriege, oltre che, come noto, nella sua pubblicazione postuma dopo la morte prematura dell’autore.


Marie von Brühl nacque nel 1779 da una nobile famiglia originaria della Turingia ma con forti legami con le terre prussiane orientali, ora in Polonia, e con la corte di Dresda. Era, quindi, a tutti gli effetti una nobildonna del tempo con tutto ciò che ne consegue, ovvero ottima educazione (anche relativamente alle lingue visto che parlava fluentemente l’inglese per via di alcuni legami famigliari) e ottime entrature anche nella corte di Berlino che frequenterà assiduamente fino alla morte sopraggiunta nel 1836.


Questo aspetto mette subito in luce una profonda differenza tra lei e il marito, poiché Clausewitz, originario della cittadina di Burg, era sì un nobile ma era un titolo che aveva ottenuto suo padre per vie burocratiche e che andava confermato (cosa che avvenne negli anni successivi anche per merito dell’intercessione di Marie). Il divario sociale tra i due era quindi notevole, la madre di lei, per esempio, all’inizio non approvò la relazione. Il diverso lignaggio ebbe ripercussioni poi anche sul diverso grado di educazione, Clausewitz era certamente un uomo colto e che amava leggere, ma la preparazione di cui godette Marie era superiore per ciò che concerne sia le lingue sia i modi e i comportamenti nelle lettere ufficiali piuttosto che a corte.


L’autrice riesce a creare una vivida immagine della coppia grazie a due aspetti. Primo, utilizza l’epistolario di Marie ritrovato qualche anno fa e ciò le permette di avere a disposizione diverso materiale inedito in grado di gettare luce su aspetti nuovi o poco conosciuti. Pur non essendo un epistolario completo, e con il grande limite di non coprire tutti quei periodi in cui la coppia, vivendo insieme, non aveva necessità di scriversi, resta una fonte fondamentale per capire meglio la personalità di Clausewitz, le dinamiche di coppia, così come i loro interessi.


Dalle lettere emerge chiaramente come la coppia condividesse importanti interessi politici e come Marie sia stata un elemento importante per la carriera di Carl spronandolo e cercando appoggi tra i suoi contatti a corte. Lei lo ha sempre appoggiato nelle sue scelte che spesso lo portavano lontano per via della carriera militare e questo ha rinsaldato sempre più il legame tra loro. Anche la scelta di Carl di raggiungere l’esercito russo e combattere contro Napoleone, quando la Prussia invece si alleò con il francese, fu sofferta ma condivisa perché entrambi condividevano la stessa visione politica nazionalista prussiana in netta contrapposizione con il piano egemonico di Bonaparte.


clausewitz,marie von clausewitz,art militaire,militaria,guerre,histoire,allemagneLa visione politica dei due è molto simile ed emerge costantemente nelle lettere. Il libro ne segue le tracce nel quadro di quegli anni burrascosi che fu l’inizio dell’800 con le guerre napoleoniche la disfatta di Jena (14 ottobre 1806), la sconfitta e l’umiliazione prussiana che scossero gli animi della coppia (che in quel periodo non era ancora sposata, il matrimonio venne celebrato il 17 dicembre 1810 a Berlino presso la Marienkirche visitabile ancora oggi in pieno centro). Questo permette all’autrice di ricostruire in modo preciso le vicende della Prussia, e in genere dell’Europa di quegli anni, inserendovi quindi la maturazione delle idee politico-strategiche di Clausewitz oltre che ovviamente le vicende amorose dei due.
Il secondo aspetto importante è che l’autrice, che ha ripercorso i luoghi della coppia (dalla cittadina natale di Burg fino a Berlino) è che inserisce quella coppia, sicuramente particolare già all’epoca (per il divario sociale tra i due, ma anche per la particolare personalità di Marie), nel dibattito politico della Prussia facendo emergere i contatti con vari personaggi di spicco dello schieramento anti-napoleonico, ma soprattutto le forti e ampie riflessioni politiche che i due erano sicuramente impegnati a fare tra loro, ma anche nei salotti bene della nobiltà prussiana.


Marie appare quindi una donna sui generis rispetto all’immagine della classica nobildonna di inizio Ottocento perché era sì colta, ma aveva maturato un vivo e attivo interesse per la politica, un fatto certamente non comune (come a volte mette in luce l’autrice). Era inoltre impegnata in prima persona in quei dibattiti, ma anche nella vita militare sia per seguire il marito sia per scelta personale. Infatti, è significato il passaggio del testo in cui si ricostruisce il periodo in cui Marie per cercare di rimanere più vicina a Carl, impegnato nelle campagne belliche, e di essere di aiuto nello sforzo bellico prussiano scende in campo in prima persona. Ovviamente non imbracciando un arma, ma occupandosi dei feriti (per esempio durante l’assedio della cittadella di Spandau a Berlino, altro luogo che consiglio vivamente di visitare) e collaborando, dalle lettere non è chiaro in che ruolo, con il locale ospedale militare. Se da un lato all’epoca era relativamente normale che le mogli degli ufficiali seguissero in mariti, dall’altro è chiaro come non fosse normale per una donna che frequentava quotidianamente il re e la corte trovarsi a svolgere mansioni simili a un infermeria da campo.


Marie dunque era sicuramente una donna diversa dalle sue contemporanee e lo dimostra poi ancora una volta dopo la morte del marito, avvenuta improvvisamente per colpa di un’epidemia di colera nel 1831, quando prende in mano il manoscritto del Vom Kriege e le altre opere di Carl per sistemarle e mandarle in stampa. Lei aveva sempre spinto il marito sia verso la carriera militare sia nella stesura dell’opera. Dalle lettere emerge chiaramente il coinvolgimento di Marie in alcune riflessioni di Carl così come il suo sosteno morale per continuare a scrivere. Marie, quindi, conosceva bene sia l’opera sia il pensiero del marito e si trovò a dover completare in qualche modo il lavoro. Purtroppo anche lei morirà presto, nel 1836, e non riuscirà a vedere l’intera opera pubblicata, ma quella che noi oggi leggiamo è quella riassemblata da Marie partendo dai fogli di Carl.


Insomma il libro di Vanya Eftimova Bellinger è sicuramente originale per il tema trattato, interessante da un punto di vista storico, poiché ricostruisce le vicende della Prussia del primo Ottocento e cruciale per chi vuole studiare con maggiore profondità la vita e il lavoro di Clausewitz.

dimanche, 26 janvier 2020

Des chercheurs pris dans la guerre biologique

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Des chercheurs pris dans la guerre biologique

par Etienne Aucouturier

Ex: http://www.geopolintel.fr

Que feriez-vous si le gouvernement vous demandait d’effectuer des recherches visant à défendre les populations contre des épidémies intentionnelles ? Au cours du XXe siècle, nombre de chimistes et biologistes civils, confrontés à cette question, ont accepté de collaborer secrètement, même si cela signifiait souvent aussi développer et produire les armes biologiques à combattre.

En janvier dernier, le virologue David Evans et son équipe de l’université d’Alberta, au Canada, indiquaient, dans la revue PLoS One, qu’ils avaient réussi à produire, à petit budget, une variante du virus de la variole. Conçue sur la base de séquences d’ADN trouvées sur Internet – qui provenaient du virus responsable de la forme chevaline de la variole –, l’initiative visait à produire un vaccin plus efficace contre cette maladie. Six mois plus tôt, la revue Science mettait déjà en garde contre cette recherche, alors en cours, qui pouvait donner l’occasion à des terroristes de produire à peu de frais des armes biologiques.

De fait, depuis que la période de l’après-Guerre froide a sonné le glas de la bipolarité politique du monde, ce que l’on nomme aujourd’hui le bioterrorisme préoccupe les États, particulièrement depuis l’épisode dit des « lettres à l’anthrax », au cours duquel, en octobre 2001, diverses institutions, dont des rédactions de journaux, avaient reçu des lettres contenant des bacilles de la maladie du charbon.

Certes, dès les premières décennies du xxe siècle, les États qui en avaient les capacités s’étaient lancés dans une course aux armements biologique et chimique, mais de nos jours, un nouvel aspect est venu renforcer l’inquiétude des dirigeants à ce sujet : la crainte de voir émerger des capacités de destruction sortant du cadre étatique. Le très grand nombre de canulars et les tentatives avérées de bioterrorisme des trente dernières années – dont celles des sectes Rajneesh à The Dalles, dans l’Oregon, en 1984 et Aum à Kameido, au Japon, en 1993 –, conjointement avec la fin de la Guerre froide et l’avènement d’Internet, laissent penser que l’arme biologique, l’arme atomique du pauvre comme la surnomment souvent les militaires, représenterait une menace sans précédent.

Le fait qu’une revue scientifique alerte sur les risques bioterroristes liés à une étude montre que le monde scientifique a fait siennes ces craintes. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Si dès les années 1950, profondément marqués par l’emploi de la bombe atomique, les physiciens du domaine ont pris acte des enjeux éthiques et politiques de leurs recherches, pendant ce temps, les chimistes, biologistes et médecins concernés par l’usage militaire de leurs travaux ne dénonçaient que marginalement les recherches sur les armes biologiques et chimiques, sans doute à cause de leur caractère plus secret et des usages moins catastrophiques ou spectaculaires qui en étaient faits.

Pourtant, ces armes ont été développées et utilisées dès le début du xxe siècle, soit bien avant l’arme nucléaire, et ce grâce à l’expertise scientifique et médicale de nombre d’entre eux. Un minutieux travail de recherche dans les archives militaires françaises, mais aussi dans d’autres fonds comme les archives de la direction de l’institut Pasteur, nous a en effet récemment permis de montrer que, en France, ces armes ont fait l’objet d’une collaboration continue des militaires avec des scientifiques et médecins civils, membres d’institutions de premier plan.

Du roquefort aux nuages artificiels

at.jpgLa France a été pionnière dans le domaine des armes biologiques et chimiques. Dès la première décennie du XXe siècle, un chimiste français renommé, Auguste Trillat, inventeur du formol quelques années auparavant, brevetait certes un procédé de fabrication industrielle du roquefort, mais posait aussi les bases de la production intentionnelle d’épidémies à l’aide de nuages artificiels microbiens.

Bien avant la Première Guerre mondiale, le pays avait entrepris des recherches à visée militaire sur les armes chimiques. Mais c’est pendant cette guerre que les Français, puis les Allemands, firent pour la première fois usage de gaz de combat. Les armes dites biologiques furent elles aussi utilisées, mais de façon marginale, plutôt en tant que moyens de sabotage (pour tuer du bétail ou des animaux de transport) qu’en tant qu’armes de destruction massive, ou visant massivement les humains. Néanmoins, la menace de guerre bactériologique que ces attaques rendaient plus tangible fit avancer les recherches sur les méthodes de désinfection et de prophylaxie (l’ensemble des mesures à prendre pour prévenir les maladies). Trillat, devenu en 1905 chef du service des recherches appliquées à l’hygiène de l’institut Pasteur, à Paris, joua ainsi un rôle fondamental dans la création du programme français d’armement biologique et chimique après la Première Guerre mondiale.

En 1922, lui qui avait été pionnier tant dans la production de nuages artificiels déclencheurs d’épidémies, pour lesquelles il avait étudié les conditions atmosphériques propices à leur développement, que dans la recherche de méthodes de désinfection chimique à grande échelle, fut sollicité pour donner les lignes directrices de ce nouveau programme, sous la forme d’un rapport commandé l’année précédente par le ministère de la Guerre. Dès lors s’installa une collaboration continue entre institutions de recherche civiles et militaires. Les recherches sur les armes chimiques et biologiques requérant des compétences et des équipements similaires, les institutions et chercheurs mobilisés travaillaient en commun sur les deux systèmes, qu’il s’agisse de la recherche, du développement ou de la production.

L’institut Pasteur, ainsi que de nombreuses institutions scientifiques et médicales françaises de premier plan, dont le Muséum national d’histoire naturelle et le Collège de France, participèrent à ce programme par l’intermédiaire de certains de leurs membres éminents, comme les chimistes Charles Moureu (Collège de France), Marcel Delépine (faculté de pharmacie) et André Job (Conservatoire national des arts et métiers), travaillant sous contrats secrets avec la sphère militaire.

Dans le monde, la crainte que les guerres du futur voient s’amplifier le caractère de guerre totale qu’avait pris la Grande Guerre conduisit les principales nations occidentales, mais aussi le Japon, à préparer en temps de paix, dès l’entre-deux-guerres, les moyens de défendre – et d’attaquer – non plus seulement les combattants, mais les populations de nations entières. À cette même époque, des rumeurs issues de la presse britannique sur des essais secrets de dispersion d’agents biologiques effectués par des agents secrets allemands dans le métro parisien achevèrent de convaincre l’opinion publique et l’État français de la nécessité de prendre au sérieux cette menace. La réorganisation de la France en nation armée, souhaitée au plus haut niveau de l’État, conduisit à la production de moyens offensifs et défensifs de guerre chimique, biologique, puis, après la Seconde Guerre mondiale, nucléaire.

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L’activité secrète de la poudrerie du Bouchet

La poudrerie du Bouchet, à Vert-le-Petit, au sud de Paris dans l’actuelle Essonne, devint graduellement le centre névralgique d’un réseau de recherche et développement d’armes biologiques et chimiques, incluant d’autres institutions civiles et militaires. Elle demeure de nos jours, sous le nom de Centre d’études du Bouchet, le centre du ministère des Armées dédié à la défense contre les menaces biologiques et chimiques, et l’un des rares sites en France (et dans le monde) à disposer d’un laboratoire de niveau de sécurité P4. Peu à peu, la France rassembla ainsi secrètement, sous l’appellation d’armes spéciales, un arsenal de nouveaux moyens offensifs et défensifs, étudiés et développés avec l’apport constant de l’expertise scientifique et médicale civile.

En 1947, une Commission médicale de défense contre la guerre moderne vit le jour afin de mieux centraliser les études relatives aux armes spéciales, de reconstruire une défense nationale incluant ces armes et de tirer parti des recherches scientifiques civiles ainsi que des renseignements issus des réseaux scientifiques internationaux de chercheurs. Mixte, cette commission était composée de militaires et de savants de premier plan, pour beaucoup médecins des facultés de médecine ou chercheurs de l’institut Pasteur. Entre autres membres, Léon Binet, doyen de la faculté de médecine de Paris, Robert Debré, président de l’Institut national d’hygiène, ou Jacques Tréfouël, directeur de l’institut Pasteur, prenaient part aux discussions secrètes de la commission et répondaient secrètement à diverses commandes militaires. Les laboratoires civils entreprirent ainsi une grande diversité d’études sur, par exemple, le mode d’action des trilons (les gaz neurotoxiques Sarin, Tabun et Soman), la possibilité de vacciner contre la radioactivité ou encore celle de potentialiser les effets délétères d’aérosols de bacilles du charbon en les combinant avec des métaux lourds.

Les décennies suivantes, l’ouverture à la sphère civile des recherches sur les armes spéciales se referma partiellement, le gouvernement préférant concentrer ses forces sur l’arme nucléaire. Mais de nombreux chercheurs continuèrent de travailler sur financement militaire, à des fins prophylactiques ou non, leur expertise demeurant indispensable, s’agissant par exemple des études sur la polyvaccination. À titre indicatif, en 1967, le nombre d’animaux de laboratoire destinés en France à l’expérimentation d’agents chimiques et biologiques de guerre (20 000 souris, 20 000 rats, 5 000 cobayes, 2 000 lapins et 50 singes) représentait 10 % de l’utilisation actuelle par an d’animaux à des fins scientifiques.

Outre la motivation patriotique mise en avant par certains scientifiques pour justifier leur collaboration à ces programmes, la relation mutuellement bénéficiaire entre l’armée et les hommes de science en France explique sa pérennité. Ainsi, en 1972, Jacques Monod, alors directeur de l’institut Pasteur, écrivait au ministre de la Défense nationale Michel Debré qu’il serait souhaitable de renforcer et formaliser les liens entre l’armée et l’institut Pasteur, qui formait alors selon lui « la quasi-totalité des médecins-biologistes de l’armée ».

Des essais mystérieux en Algérie

Les armes testées au moins depuis les années 1930 à l’ouest du Sahara algérien (ainsi que dans certains centres d’expérimentation métropolitains, notamment près de Bourges) continuèrent de l’être jusqu’à la fin des années 1970. Notamment, on fit exploser des obus, roquettes et grenades chargés en agents biologiques ou chimiques pour mesurer leurs effets en situation réelle. La nature exacte et l’étendue des essais effectués secrètement en Algérie dans les deux décennies qui suivirent les accords d’Évian (1962) demeurent à ce jour peu connues et font donc régulièrement l’objet de spéculations légitimes de la part des populations concernées, craignant que les sites n’aient pas été parfaitement dépollués. Néanmoins ces essais ont eu lieu et ont participé de l’expertise française dans le domaine des armes chimiques et biologiques.

Ainsi, de l’aube du xxe siècle au début des années 1970, la France a développé et produit, à des échelles variables selon les époques et les priorités politico-militaires, des poisons synthétiques ou non, destinés, d’une part, à être utilisés en temps de guerre contre les hommes, les animaux et les plantes, mais aussi, d’autre part, à tester leurs effets à grande échelle pour mieux s’en prémunir en situation opérationnelle.

Les autres nations développées n’ont pas été en reste au cours du xxe siècle. Le Royaume-Uni, le Japon, les États-Unis, l’URSS, le Canada, les Pays-Bas, Israël, l’Afrique du Sud et d’autres ont aussi eu, à des fins diverses et des échelles variables, leur programme de guerre biologique et chimique. Le Japon, lorsqu’il occupait la Mandchourie avant la Seconde Guerre mondiale, a par exemple effectué de cruels essais sur les populations chinoises locales. Les États-Unis ont, à l’issue de cette guerre, secrètement récupéré les données que les Japonais avaient récoltées. Et, dans le cadre de la Guerre froide, l’URSS serait aussi entrée en lice avec son ambitieux programme Biopreparat, selon des transfuges russes tels que Ken Alibek ou Vladimir Pasechnik.

Parmi les scientifiques, mais aussi les militaires, il semble qu’un consensus ait perduré quant à la nécessité de maintenir une forme de politique de santé publique secrète pour défendre les populations contre les armes biologiques et chimiques. En France comme ailleurs, cependant, cette dimension avouable de leur action était contrebalancée par une contribution simultanée à des programmes souvent offensifs. Cette forme de politique de « santé publique inversée » – selon l’expression d’un de ses critiques de la fin des années 1960, le Britannique Robin Clarke – a placé les scientifiques et médecins devant un dilemme moral : collaborer secrètement avec les armées de leur pays pour prémunir des populations civiles contre des épidémies intentionnelles, au risque de contribuer en même temps à les doter de moyens offensifs en pratiquant des recherches non divulguées sur des agents pathogènes naturels ou synthétiques. Il semblait ainsi irresponsable de refuser cette collaboration autant qu’il l’était de l’accepter, et tout aussi irresponsable de publier les résultats des recherches comme de ne pas les publier. La réponse récurrente des scientifiques à ce dilemme, en France au moins, a majoritairement consisté à jouer le jeu du secret.

JBS-Haldane.jpgDe même, rares ont été les avocats de l’usage des sciences biomédicales pour la guerre. Si quelques scientifiques comme le généticien britannique John Burdon Sanderson Haldane (photo), dans les années 1920, ou des militaires tels que le brigadier général Jacquard Hirshorn Rothschild, après la Seconde Guerre mondiale, ont entrevu dans l’utilisation des connaissances en physiologie un moyen de rendre la guerre plus humaine (en introduisant la possibilité d’utiliser des agents non létaux plutôt que des armes conventionnelles aux effets moins prévisibles, comme les explosifs), la sélection précise des effets physiologiques des armes est demeurée une inclusion contre-nature de la science et de la médecine dans la guerre (tandis que des armes conventionnelles aux effets moins prévisibles sont restées autorisées).

Aujourd’hui, les armes biologiques et chimiques continuent de faire l’objet d’un dilemme moral récurrent pour la biomédecine. On ne s’improvise pas savant militaire : les chercheurs se lancent rarement dans une carrière médicale ou scientifique en vue de produire des systèmes d’arme ou de prémunir les populations nationalescontre des armes biologiques et chimiques. Aussi la sphère militaire a-t-elle toujours besoin de l’expertise de chercheurs civils et continue-t-elle, selon les périodes, à les inclure secrètement dans des programmes militaires ou à financer des travaux d’intérêt militaire.

La responsabilité des chercheurs civils est d’autant plus grande que sans expertise physiologique, la distinction entre les agents chimiques ou biologiques bénins et malins est impossible. La connaissance précise du fonctionnement du corps (humain, mais aussi d’autres animaux ou de végétaux) et de ses interactions avec des substances ou agents exogènes est essentielle pour caractériser une substance ou un agent comme un poison. À tel point que les armes biologiques et chimiques devraient être rassemblées sous un même terme, « armes physiologiques », qui insisterait plus sur la sélectivité de leurs effets que sur le moyen utilisé pour les obtenir.

Et demain ?

Sauf à adopter une anthropologie optimiste fondée sur une confiance universelle, il semble difficilement pensable qu’un État soucieux de la sécurité de sa population et du droit humanitaire international ne cherche pas à mobiliser ses scientifiques en vue de secrètement préparer sa défense, donc en effectuant des recherches sur un maximum d’agents malins et sur leurs antidotes. Il résulte de cette tension entre la vocation universaliste de la science et les circonstances politiques qu’il reste difficile de nos jours de distinguer les recherches à vocation défensive de celles à vocation offensive : se défendre contre des poisons implique en effet d’en disposer afin de trouver des antidotes. Et par conséquent d’anticiper les menaces en maintenant une recherche biomédicale et militaire de pointe. Si le cadre législatif international tend à préserver un statu quo entre les États, comme c’est le cas de la dissuasion nucléaire, le cadre géopolitique de l’après-Guerre froide tend quant à lui à laisser planer la menace d’une utilisation moins prévisible ou identifiable de ces armes empoisonnantes par des groupes privés ou non étatiques.

Cela d’autant que les avancées scientifiques et techniques des dernières décennies – notamment Internet, les nanotechnologies et l’utilisation des big data en médecine – sont susceptibles de conférer à des États comme à des entités privées des moyens de guerre biologique sans précédent, en accroissant la possibilité de sélectionner précisément les effets physiologiques ainsi que les éventuelles populations cibles.

Par exemple, nombre d’hôpitaux sont aujourd’hui dotés de biobanques où sont stockées et parfois partagées à grande échelle les données de patients consentants (notamment génétiques) et leurs échantillons biomédicaux. Ces biobanques constituent une avancée considérable pour la recherche biomédicale. Néanmoins, elles présentent aussi le risque qu’à la faveur d’une instabilité politique d’un État y ayant accès ou d’une privatisation de leur gestion (que l’OCDE préconise depuis 2001), le rêve d’un partage global des progrès de la biomédecine ne se transforme en un cauchemar militaro-industriel. Il est donc plus que jamais nécessaire que les citoyens s’emparent de la question de la guerre biologique, dont les enjeux relèvent tant de la sécurité militaire que des sécurités sanitaire et alimentaire.

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Armes chimiques et armes « bio »

Aujourd’hui, la terminologie militaire établit une distinction entre les armes chimiques et les armes biologiques, fondée sur les substances utilisées. Cette distinction à des visées juridiques et tactiques. Les deux types d’armes ne sont pas interdits de la même manière ni depuis la même époque, et leur usage diffère. Pourtant, ils n’ont pas toujours été dissociés.

Parmi les textes de loi emblématiques à ce sujet, au milieu du xixe siècle, pendant la guerre de Sécession, fut adopté le code Lieber (1863) qui interdit, entre autres pratiques cruelles, l’usage de poisons dans la guerre. Mais à l’issue de la Première Guerre mondiale, une légère nuance est apparue dans le Protocole de Genève (1925) : il spécifia qu’il était interdit d’utiliser des gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et des moyens bactériologiques. Cette dissociation juridique en germe devint effective dans la seconde moitié du XXe siècle, avec la signature en 1972 de la Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage des armes bactériologiques (biologiques) ou à toxines et sur leur destruction. Les armes chimiques sont ainsi demeurées sans interdiction spécifique autre que celle du Protocole de Genève jusqu’en 1993, lorsque la Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’usage des armes chimiques et sur leur destruction fut adoptée.

Qu’est-ce qui distingue fondamentalement ces deux types d’armes ? Les toxines biologiques (la ricine, par exemple) étant fonctionnellement équivalentes à des armes chimiques, la distinction juridique est faite en vertu de leur origine. Les toxines biologiques sont ainsi qualifiées de biologiques en ce qu’elles ne sont pas des produits de la synthèse chimique, mais sont trouvées telles quelles dans la nature. Elles sont issues du vivant. Il en est de même des autres agents biologiques : bactéries, virus, champignons, et autres agents pathogènes non synthétiques sont inclus dans la catégorie des armes de guerre biologique. D’un point de vue juridique, les armes biologiques sont donc comparables… aux produits alimentaires dits « issus de l’agriculture biologique ». En revanche, toute reproduction de toxine biologique par chimie de synthèse relève du droit des armes chimiques…

Ainsi, la subdivision juridique des poisons prévus pour un usage guerrier est discutable à bien des égards. Elle a vraisemblablement eu pour fonction de permettre aux États concernés, dans la seconde moitié du XXe siècle, de poursuivre des recherches, développements et productions d’armes chimiques en toute liberté.

Etienne Aucouturier​​​​​​​

 

lundi, 13 janvier 2020

Les cycles de la Guerre… de Sarajevo à Bagdad

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Les cycles de la Guerre… de Sarajevo à Bagdad

Ex: http://geopolintel.fr

L’histoire se répète, de drames en tragédies, dans une spirale affolante. Le 28 juin 1914 l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Este, prince de Hongrie et de Bohême, héritier désigné depuis 1896 du trône de l’empire austro-hongrois, est assassiné à Sarajevo – capitale de la Bosnie-Herzégovine - par le nationaliste serbe Gavrilo Princip, membre de l’organisation secrète de la “Main noire”… et des socio-démocrates [1] révolutionnaires de “Jeune Bosnie”. Autant dire que le dit terroriste appartenait à la même mouvance que les francs-maçons « Jeunes Turcs » perpétrateurs à partir de 1914 des grands massacres génocidaires des populations arméniennes et syriaques… Un mois après la mort de François-Ferdinand, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Suivant un effet domino, par le jeu des alliances, en quelques jours, toute l’Europe va s’embraser. De ce conflit qui met fin aux Empire centraux – Allemagne/Autriche-Hongrie/Turquie – naîtra en 1919 et en Palestine un « Foyer National Juif » précurseur de l’actuel État hébreu qui lui verra le jour sur les cendres et le prodigieux monceau de cadavres de la Seconde guerre mondiale.

Toute raison gardée, nous ne pouvons nous empêcher de constater que l’Affaire Dreyfus, celle du fichage1 des officiers supérieurs français catholiques, le démantèlement du renseignement militaire par un pouvoir tombé aux mains de la franc-maçonnerie sectaire, intervint au moment précis où les forces progressistes et messianiques manœuvraient sur tout le Vieux continent (pensons aux révolutions de 1905 à Constantinople et en Russie sous la conduite du couple Alphand/Trotski) pour renverser ce qui subsistait de l’ordre ancien… La guerre leur fut une aubaine puisque dès fin 1918 la Révolution triomphait en Allemagne, deux jours avant la cessation des hostilités, le 9 novembre 1918, avec la proclamation de la République à Weimar. Dix huit millions d’humains auront ainsi péri pour qu’à l’issue de l’hécatombe naisse l’embryon du kyste étatique désormais bien incrusté au Levant, le ventre toujours fécond d’où pourrait sortir un nouveau conflit tout aussi dévastateur pour la Région et pour un monde plus que jamais divisé entre les thalassocraties de l’Ouest et l’espace continental eurasiatique à l’Est… Parce qu’aujourd’hui la sécurité de l’ex Foyer national devenu l’Israël n’a pas de prix, pas moins que son expansion dans ses frontières vétérotestamentaires, du Nil à l’Euphrate, du tombeau de Nahoum au centre géométrique d’Al-Koch, dernier village catholique du nord de l’Irak et l’un des foyers primitif du christianisme oriental, et au-delà jusqu’au pétrole de Kirkouk dans cette prometteuse néocolonie du Kurdistan irakien. D’ailleurs à partir de cette tête de pont, pourquoi ne pas imaginer que d’un saut de puce, les impériaux israélo-américains n’auraient pas la velléité de faire main-basse sur les méga gisements du Khouzistan2 iranien (l’Arabistan des Anglais) ?

La valse à trois temps des guerres universelles

Aujourd’hui – même si les circonstances et les enjeux ne sont pas identiques tout en présentant de nombreuse analogies, notamment quant aux suites et conséquences possibles - nous pourrions devoir faire face à nouvelle Guerre mondiale déjà bien amorcée en Syrie avec en toile de fond les sempiternelles exigences de l’État hébreu… Une valse à trois temps en quelque sorte ! Et il se pourrait que le compte à rebours ait commencé avec l’assassinat, le vendredi 3 janvier 2020 à Bagdad, par le truchement de drones tueurs, du généralissime iranien, Kassem Soleimani, âgé de soixante-deux ans et chef de la force al-Qods [Jérusalem], le fer de lance des Gardiens de la Révolution, responsable des opérations extérieures depuis 1998 ? À Paris la grande presse édulcore ou atténue le sens de l’événement, préférant parler de « mort au cours d’un raid » comme si Soleimani n’avait pas été visé précisément, personnellement, que tout cela n’ait été qu’un malheureux accident, une bavure ! Ajoutons que les drones ont fait coup double, Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux de la coalition paramilitaire Hachd al-Chaabi l’a accompagné dans le trépas. Cette malheureuse initiative américaine (au regard des conséquences immédiatement prévisibles) intervient après que le 27 décembre 2019, 36 roquettes eurent été tirées contre une base américaine du centre de l’Irak, tuant un sous-traitant. Le 29, les États-Unis ripostaient en frappant cinq positions tenues par les Kataeb Hezbollah, une milice chiite, trois à l’ouest de l’Irak et deux dans l’est de la Syrie, causant la mort de 25 combattants et faisant 51 blessés. Le 31 ces mêmes Kataeb assaillent bruyamment l’ambassade des États-Unis à Bagdad… mais sans aucun mort et sans pénétrer dans les locaux diplomatiques extraterritoriaux. Le président Trump accède aux demandes de ses conseillers et donnent le feu vert pour l’élimination d’un homme, parfait inconnu en Amérique (tant des masses que des médias), mais qui de toute évidence était tout sauf l’homme à abattre tant son prestige dans le monde chiite était immense… Cela concerne l’Iran bien sûr, la Syrie alaouite, l’Irak majoritairement chiite (à 60%), le Liban, Bahreïn, le Yémen, l’Azerbaïdjan et partiellement l’Arabie, la Turquie et le Pakistan.

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Une authentique déclaration d’hostilités

Or, avec cette véritable déclaration de guerre – parce que c’en est une – un seuil décisif dans l’escalade de la tension entre les États-Unis et la République islamique d’Iran, a été franchi… que l’acte pour aussi calculé ait-il été - et apparemment tout aussi insuffisamment réfléchi de la part du président Trump… celui-ci a-t-il été à cette occasion trompé/désinformé quant à la portée symbolique et géopolitique de cette provocation ou bien les décideurs qui l’entourent ont-ils été les premières victimes de leur propre chutzpah, de leur hybris, de leurs ignorances et/ou de leur arrogance ? Non, l’Iran multiséculaire n’est pas un « tigre de papier » – ouvre une potentielle infernale Boîte de Pandore. Que la confrontation, d’une façon ou d’une autre, directe, ou plus vraisemblablement pour l’heure, indirecte, va créer l’irréversible en dépit des efforts de la Russie, de la Chine et Bruxelles pour éteindre l’incendie… autant dire que l’extension du feu à la Région paraît à présent inéluctable. Pas de doute l’Année 2020 commence bien, sur les chapeaux de roue : des roquettes ont recommencé à tomber sur la Zone verte à Bagdad, forteresse ultraprotégée abritant les centres névralgiques de la capitale ainsi que les représentations diplomatiques… et sur des camps américains lesquels comptent encore environ 5200 personnels militaires – outre deux à trois mille contractuels… contractors, entre supplétifs et mercenaires. Sans parler des renforts de plusieurs milliers d’hommes (terme générique) qui arrivent à l’heure actuelle dans les bases américaines du Golfe persique.

Bref, envisageons que cet acte létal, cette opération homo (en langage technique), une véritable frappe de décapitation, pour aussi provocatrice qu’elle soit, procède d’un savant calcul destiné à amener la Mollahcratie, tête basse, à la table des négociations en position de faiblesse ? James Burnham [2], ancien trotskyste et précurseur du néoconservatisme, grand penseur politique de l’immédiat après guerre, n’avait-il pas identifié les nouvelles élites américaines destinées à œuvrer pour la « domination mondiale » à des « machiavéliens » ? Nous gardons également en mémoire que, dans la « Fureur de vivre » [3] James Dean relève un défi insane, à savoir une course mortelle vers le bord d’une falaise à l’arrivée de laquelle le vainqueur est celui qui se jettera le dernier hors de son véhicule juste avant que celui-ci ne bascule dans le vide… Une illustration cinématographique de la théorie mathématique des jeux [4] qui va trouver son application géopolitique ultime dans la doctrine atlantiste de dissuasion nucléaire dite “Mad” ou Destruction mutuelle assurée… “Mad” signifiant en anglais “fou” ! Un modèle praxéologique en réalité établie par l’Allemand Friedrich Hegel dans et par sa “dialectique du maître et de l’esclave [5] ! Resterait à savoir si l’Amérique est encore en position de jouer au « maître » intransigeant partout et toujours ? Or il s’agit de pousser les enchères à l’extrême et que l’actuelle relance de la course aux armements – notamment en ce qui concerne les missiles hypervéloces et les lasers de puissance - entre les ÉUA, la Fédération de Russie et la Chine populaire, n’a pas mis un terme, bien au contraire, à la course à l’abîme… Fermons cette parenthèse !

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Bellicistes Démocrates et État profond

Ce faire plaisir (humilier l’ennemi et l’amener à passer sous les Fourches Caudines) est une chose, surtout en s’adossant à un écrasant différentiel de forces conventionnelles, autre chose est de gérer un conflit asymétrique, une autre encore est de faire face à une guerre dissymétrique, surtout sur la durée… l’Amérique n’est pas encore sortie du bourbier afghan, pas plus qu’elle n’a su et pu conclure en Irak. Nous avons dans ces deux cas la revanche du facteur humain sur la domination de la Machine. La technique et la mécanique ne peuvent pas tout si la dure volonté reste absente. Maintenant il semblerait que l’État profond américain (Département d’État, CIA, Complexe militaro-industriel, les Sept Sœurs, Aipac, Adl…) veulent en finir avec l’Iran rebelle au Nouvel Ordre Mondial et savent que, quel que soit le peu d’appétence de D. Trump pour les conflits outre-mer (n’a-t-il pas promis le désengagement des champs de bataille exotiques ?), celui, embarrassé par une pénible procédure de destitution (empeachment) enclenché par le Parti Démocrate, a besoin des forces vives de Wall Street pour assurer les relais financiers de sa campagne de réélection… l’argent n’est-il pas le nerf de la guerre ? À commencer par la guerre politique et idéologique qui fait rage entre Républicains et Démocrates… Au demeurant les bons démocrates pourraient trouver dans la décision autocratique (sans consultation du Congrès) de la part du président Trump de liquidation du général Soleimani, un autre et consistant motif de destitution.

À noter pour la beauté de la chose que ces mêmes Démocrates poussaient à la roue, lors de la campagne de 2016, afin de durcir à outrance les sanctions à l’égard de l’Iran (ce qu’effectivement a fait D. Trump en sortant de l’accord international de 2015 relatif au contrôle du programme nucléaire iranien, tout en maintenant cependant une voie ouverte pour le dialogue et la négociation directe comme avec Pyongyang [6]), et dans la perspective d’une impitoyable réplique au cas où le 51e État (Israël) se trouverait menacé… Dans cette occurrence, lors de la campagne de 2008, la candidate à la présidence des États-Unis, la Démocrate Hillary Clinton, axait sa politique extérieure sur la destruction [7] de l’Iran – “l’oblitérer” - si en effet celui-ci s’aventurait à franchir certaines lignes rouges relatives au protégé israélien ? « Je veux que les Iraniens sachent que moi présidente, nous attaquerons l’Iran. Dans les 10 prochaines années pendant lesquelles ils pourraient stupidement imaginer pouvoir lancer une attaque contre Israël, nous serons capables de totalement les oblitérer »… « Je veux que les Iraniens le sache, si je suis la présidente, nous attaquerons l’Iran. Et je veux leur faire comprendre que cela signifie qu’ils doivent examiner de très près la question, parce que quel que soit le stade d’avancement où pourrait se trouver leur programme d’armement nucléaire au cours des dix prochaines années, au cours desquelles ils pourraient envisager de lancer stupidement une attaque contre Israël, nous serions en mesure de les effacer totalement » [8].

C’est sans équivoque, hors de toute rhétorique électorale on ne saurait ainsi mieux dire. Un aveu qui fournit l’une des explications déterminantes (motrices) du comportement de la classe politique américaine judéo-protestante, comme soubassement au mille-feuille des mobiles géostratégiques ou géoénergétiques présidant à la politique anti-iranienne des États-Unis. Certes autant de raisons explicatives pertinentes et valables mais non suffisantes ou satisfaisantes si l’on en exclut in fine de la dimension eschatologique, légitimation et fondement des ambitions hébreues et des adeptes de la Destinée manifeste américaine en vertu de laquelle le Nouveau monde a pour mission divine la diffusion de la Civilisation… Autrement dit de la Démocratie universelle selon l’éthique calviniste si bien explorée par l’Allemand Max Weber [9].

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Kassem Soleimani le 16 septembre 2015 à Téhéran

Kassem Soleimani… Héros du monde chiite

Si l’on veut apprécier l’impact de l’assassinat ciblé de Kassem Soleimani, voyons à grands traits ce qu’il représentait aux yeux non seulement des Iraniens mais des chiites en général. Adulé des foules, il incarnait l’esprit de résistance aux deux grands ennemis du monde musulman : l’Amérique judéo-chrétienne et le wahhabisme père de tous les takfirismes. Et lorsqu’on connaît la place qu’occupe dans la culture chiite en général et particulièrement en Iran, le statut de martyr (l’essence du chiisme fondé sur le sacrifice - au sens religieux - de l’Imam Hossein, petit fils du Prophète [10]), on aura une idée plus exacte de l’aura du défunt au nom par lequel les foules le désignait : « le Martyr vivant »… en un mot, on voyait en lui une sorte de saint ! Soleimani, officieusement numéro trois du régime iranien, avait forgé sa réputation en s’imposant comme l’architecte de l’axe chiite est-ouest : Irak, Syrie, Liban. Encore a-t-il pu jouer un certain rôle dans la victoire du Hezbollah libanais lorsque ce dernier parvint en août 2006 à repousser l’offensive israélienne sur le Sud Liban [11].

Mais l’homme de guerre, le stratège, proche voire intime du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, était aussi selon toute apparence un diplomate avisé… en juillet 2015 – quelques semaines avant que la Fédération de Russie n’entrât dans la danse en Syrie - il se rendait à Moscou afin de participer à la construction de l’intervention russe en appui à l’Armée (loyaliste) arabe syrienne. Selon la chaîne Fox News, Soleimani aurait rencontré Vladimir Poutine en personne – ce qui au fond n’aurait rien d’extraordinaire au vu des circonstances – ainsi que le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou. Sa mission aurait marqué une étape déterminante dans la montée en puissance de l’engagement russe dans la lutte contre l’État islamique et les groupes djihadistes soutenus (sous couvert de dissidence et de lutte contre le régime baasiste) par la coalition occidentale.

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Elle aurait été en outre l’occasion de resserrer le partenariat stratégique informel russo-iranien esquissé au cours d’une rencontre entre le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov et Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique… ceci au travers de leur soutien conjoint à la République arabe syrienne [12]. Cartes sur table – au sens littéral - Soleimani a su en effet convaincre ses interlocuteurs que la situation se détériorant rapidement au détriment de Damas, il était néanmoins encore possible de renverser la situation et de sauvegarder les fragiles intérêts russes en Méditerranée orientale… en l’occurrence la base navale de Tartous - seule et unique facilité portuaire pour la marine russe en deçà des Dardanelles - autrement menacée par une victoire des rebelles sunnites et de leurs alliés arabes et anglo-franco-américains… Israël restant en embuscade dans les airs (par de multiples et vicieuses frappes aériennes) et dans le Golan en appui aux troupes d’Al-Qaïda. Aujourd’hui, à Tel-Aviv et à Jérusalem l’on jubile après la disparition de Soleimani, leur bête noire, tout en affectant la retenue, et en renforçant la disponibilité des forces de défense (Tsahal), pour mieux rehausser la figure dévaluée du Premier ministre par intérim et délinquant notoire de droit commun, Netanyahou.

Benyamin Netanyahou « Des milliers d’Américains périront dans une confrontation avec l’Iran… Mais c’est un sacrifice qu’Israël est prêt à consentir »

Suite et conséquences probables ou inéluctables

Pour l’Iran, le coup est sévère. L’artisan du reflux occidental dans la Région n’est plus et contrairement à ce que disent et pensent les imbéciles, les grands hommes sont éminemment irremplaçables… même si le successeur de Soleimani a été aussitôt adoubé en la personne du général Esmail Qaani, son assistant de longue date. La vengeance donc semble inéluctable, d’autant qu’en Orient il n’est pas de pire offense que de perdre la face. L’acte de guerre voulu par le président Trump (car indéniablement c’en est un) en appellera immanquablement d’autres en retour, même si cela doit prendre un certain temps. L’arrêt de l’escalade n’est par conséquent pas pour demain. Déjà des roquettes ont été tirées sur la Zone verte et sur des bases de l’US Army, mais ce ne sont certainement, pour le moment que des pétards du Quatorze juillet. Attendons-nous à bien pire.

M. Trump inquiet des répercussions d’une action - dont la portée a dû en grande partie lui échapper - menace maintenant de frapper 52 cibles (autant qu’il y eut d’otages après la mise à sac le 4 novembre 1979 de l’ambassade américaine), politiques, militaires mais aussi culturelles… Qu’est-ce à dire ? Veut-il bombarder le cénotaphe de l’imam Khomeiny ? Plus sûrement, espérons-le, il s’agit pour le moment, à Washington, d’escalade verbale. Car le président Trump l’a de nouveau redit le samedi 4 janvier devant un parterre de chrétiens évangélistes : “Il ne veut pas la guerre”… Et l’élimination à laquelle il a donné son aval n’est destinée qu’à la prévenir, non à l’initier ! Reste à savoir dans quelle mesure D. Trump parviendra à maîtriser la tempête qu’il vient inconsidérément de déchaîner ? Parviendra-t-il à contenir l’inéluctable montée aux extrêmes qui vient de se mettre en route ? Quelle est sa marge de manœuvre ? Quelles forces agissent en sous-main pour le pousser à la faute ? Quel rôle néfaste ont joué les “lobbies” dans cette opération au regard de sa réélection ? Autant de questions cruciales.

En attendant l’Iran qui clame vouloir s’affranchir de toute « limite sur le nombre de ses centrifugeuses » destinées à l’enrichissement de l’uranium utile à la confection de têtes nucléaires, se tait quant au taux d’enrichissement, 3% actuellement bien loin du seuil critique des 20%… et par un communiqué, publié dimanche 4, Téhéran confirme que « la coopération de l’Iran avec l’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique, sera poursuivie comme auparavant ». Autrement dit les ponts ne sont pas coupés, les Iraniens évitant de se mettre tous les occidentaux à dos – acceptons de dire que M. Macron s’emploie, merci à lui, certes avec peu de succès, à désamorcer la crise… le pauvre il aura fort à faire ! – et tablant sur la division du camp occidental : Union européenne versus Amérique.

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Ce dimanche 5 janvier 2020, le Parlement irakien, réuni en séance extraordinaire a voté une résolution devant aboutir au départ de tous les personnels militaires américains… C’est une grande première depuis que l’invasion et l’occupation de l’Irak en 2003 : les deux grandes formations du Parlement irakien Al-Fath et Saeroun se sont accordées sur un projet de loi débouchant à terme sur l’expulsion des forces américaines d’Irak. Dans un premier temps, seulement 170 parlementaires irakiens l’avaient signé, au final Kurdes et sunnites ont fini par se rallier au texte voté à l’unanimité. Simultanément le gouvernement irakien acéphale (le Premier ministre ayant démissionné  : pour mémoire, l’élimination de Soleimani a pour décor un quasi soulèvement de la population - depuis plusieurs mois assorti de centaines de morts - contre la corruption du pouvoir associé à un puissant rejet de l’influence iranienne) vient de porter plainte au Conseil de Sécurité des Nations Unies… contre Washington. De l’inouï et de l’inédit de la part d’un peuple occupé par ses libérateurs  !

À ce titre, un grand merci à M. Trump qui avait promis ubi et orbi pendant sa campagne de 2016, le retrait des troupes américaines des théâtres d’opération extérieurs… America first. En Irak, nous y sommes presque, ironie de l’histoire, et cela même si c’est au risque aggravé d’un nouvel engagement au milieu d’une poudrière en feu au bord de l’explosion  ! Et puis la mort de Soleimani, vénéré dans le croissant chiite, pourrait avoir accompli l’impossible en faisant l’union entre l’Iran perse et de l’Irak arabe. Une gageure. Finalement, comme le dit si bien Antoine de Lacoste [bdvoltaire.fr4janv20]  : «  Depuis des décennies, la stratégie américaine [en accomplissement les vœux mortifères des irigeants israéliens] au Proche-Orient est celle du chaos  : en Irak, en renversant Saddam Hussein, en Syrie, en travaillant pour le renversement de Bachar el-Assad. Au bout du compte l’élimination de Soleimani procède toujours et encore de la même logique, ordo ab chao  »…

5 janvier 2020

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«  La guerre eschatologique  »

31 juillet 2019

Extraits  :

Le soutien matériel de l’Union soviétique et de la Chine ont sans doute fait beaucoup pour aider les Vietnamiens du Nord à renvoyer les GI’s dans leurs foyers, mais cela n’aurait certainement pas suffi sans la cohésion ethnique et psychique des Tonkinois, leur discipline de fourmis légionnaires et leur impressionnant acharnement dans l’offensive. De même “la force de l’Iran ne découle pas seulement de son arsenal de missiles balistiques et d’une flottille de vedettes de guerre difficiles à détecter, mais de sa volonté de résister, et de sa capacité à exercer des représailles contre toute agression” [AbdelBariAtwan21juil19]. C’est en effet ignorer que le sévère régime de sanctions auquel se trouve soumise la nation iranienne, loin de la dissocier, la ressoude dans et par une réaction patriotique. Erreur d’appréciation plus lourde encore de la part des anglo-américano-sionistes, pataugeant dans le matérialisme le plus opaque (borné), qui estiment négligeable la dimension métaphysique et même eschatologique de la culture iranienne. Le chiisme est en effet une religion basée sur la passion (au sens christique) de l’Imam Hussein mort en martyr lors de la bataille de Kerbela, le 10 octobre 680. Cela reste et demeure un fait central de la psyché collective iranienne… même si les jeunes générations urbanisées et occidentalisées se détournent aujourd’hui ostensiblement de la religion. Les modes passent et les invariants culturels subsistent… sauf bien entendu, grand remplacement et brassage génétique irréversible des populations.

Dimension métapolitique de la guerre

Ce dimanche 5 janvier 2020, le Parlement irakien, réuni en séance extraordinaire a voté une résolution devant aboutir au départ de tous les personnels militaires américains… C’est une grande première depuis que l’invasion et l’occupation de l’Irak en 2003 : les deux grandes formations du Parlement irakien Al-Fath et Saeroun se sont accordées sur un projet de loi débouchant à terme sur l’expulsion des forces américaines d’Irak. Dans un premier temps, seulement 170 parlementaires irakiens l’avaient signé, au final Kurdes et sunnites ont fini par se rallier au texte voté à l’unanimité. Simultanément le gouvernement irakien acéphale (le Premier ministre ayant démissionné : pour mémoire, l’élimination de Soleimani a pour décor un quasi soulèvement de la population - depuis plusieurs mois assorti de centaines de morts - contre la corruption du pouvoir associé à un puissant rejet de l’influence iranienne) vient de porter plainte au Conseil de Sécurité des Nations Unies… contre Washington. De l’inouï et de l’inédit de la part d’un peuple occupé par ses libérateurs !

À ce titre, un grand merci à M. Trump qui avait promis ubi et orbi pendant sa campagne de 2016, le retrait des troupes américaines des théâtres d’opération extérieurs… America first. En Irak, nous y sommes presque, ironie de l’histoire, et cela même si c’est au risque aggravé d’un nouvel engagement au milieu d’une poudrière en feu au bord de l’explosion ! Et puis la mort de Soleimani, vénéré dans le croissant chiite, pourrait avoir accompli l’impossible en faisant l’union entre l’Iran perse et de l’Irak arabe. Une gageure. Finalement, comme le dit si bien Antoine de Lacoste [13] : « Depuis des décennies, la stratégie américaine [en accomplissement les vœux mortifères des dirigeants israéliens] au Proche-Orient est celle du chaos : en Irak, en renversant Saddam Hussein, en Syrie, en travaillant pour le renversement de Bachar el-Assad. Au bout du compte l’élimination de Soleimani procède toujours et encore de la même logique, ordo ab chao »…

5 janvier 2020

Notes

[1Rappelons que la social-démocratie naît en Allemagne des œuvres d’une resplendissante brochette messianique dont les figure dominantes sont : Ferdinand Lassalle, Friedrich Engels, Karl Liebknecht, August Bebel, Eduard Bernstein, Rosa Luxembourg… Rappelons encore que Lénine est au départ le pilier de la social-démocratie russe en tant que chef de sa faction majoritaire (bolchévique) que Trotski ralliera avec un bel opportunisme en octobre 1917.

[2« Vers la Domination Mondiale » Paris 1947 et « Les Machiavéliens, défenseurs de la liberté » 1943.

[3« Rebel sans cause » film américain de Nicolas Ray (1955) emblématique de la crise intergénérationnelle qui s’amorce avec le tournant de la postmodernité.

[4La théorie des jeux analyse les interactions stratégiques entre acteurs afin, en principe, d’optimiser l’action de tel ou tel au regard de l’anticipation probabiliste des décisions prises par d’autres acteurs et tierce parties. Les bases mathématiques de la théorie sont jetées en 1921 par le Français Émile Borel in « La théorie du jeu et les équations intégrales à noyau symétrique » avant d’être reprises en 1944 par le duo Morgenstern/Von Neumann dans « Théorie des jeux et comportement économique ».

[5In « Phénoménologie de l’esprit » 1807… Le maître met sa vie en jeu, l’esclave s’y refuse et se soumet.

[6Les 23 et 24 septembre, le président Macron avait tenté d’établir un échange téléphonique entre le président américain et son homologue iranien à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. L’échec de cette tentative de liaison directe est sans doute imputable aux Iraniens, Hassan Rohani « n’ayant pas reçu le feu vert de Téhéran  » [lemonde.fr4oct19].

[7Cf. « Iran, la destruction nécessaire » JM Vernochet. Xenia 2012.

[8Pour qui pourrait douter de la consistance et de la permanence de ce point vue chez la grande sorcière Démocrate : le 7 juillet 2015, de nouveau postulante à la Maison-Blanche, Mme Clinton martelait en leitmotiv que l’Iran est « une menace existentielle pour Israël… » usant des termes identiques à ceux employés par Yuli-Yoel Edelstein président de la Knesset à Paris en mai 2017 : « L’Iran est la seule menace existentielle pour l’État d’Israël… Depuis 70 ans, Israël fait face à la guerre, l’agression, le terrorisme. En même temps, nous n’avons pas sombré dans l’hystérie [sic]. Nous n’avons jamais quitté la route de la démocratie  » ! (publicsenat.fr17mai18)

[9« L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme » 1904/1905

[10Cf. « La guerre eschatologique d’août 2019 » et la dimension métapolitique d’une confrontation ÉUA vs Iran. Rivarol n°3388 - 31 juillet 2019. Voir encadré…

[11Kassem Soleimani avait récemment révélé avoir séjourné au Liban en juillet 2006 au tout début de la « Guerre des trente-trois jours », en compagnie d’Imad Moughnieh, commandant du Hezbollah. Celui-ci trouvera la mort à Damas le 12 février 2008, dans un attentat à la bombe. Les deux hommes auraient procédé à l’évacuation du Secrétaire Général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, piégé dans son quartier général de la Banlieue Sud de Beyrouth alors soumise à d’intenses bombardements israéliens. Il sera présent au Liban pendant toute la durée du conflit à l’exception d’un bref passage à Téhéran pour y informer l’Ayatollah Ali Khamenei de la situation sur le front libanais [libanews.com2oct19].

[12lemonde.fr7oct15

[13bdvoltaire.fr4janv20

dimanche, 12 janvier 2020

Guerre: s'adapter pour vaincre

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Guerre: s'adapter pour vaincre

par Thibault LAVERNHE

Ex: https://metainfos.fr

Au cours des XIXe, XXe et déjà XXIe siècles, les organisations militaires du monde – et singulièrement les armées occidentales – ont été marquées par le sceau de l’évolution rapide, qu’elle soit technologique, doctrinale ou culturelle. Sous l’effet de l’adversité, du progrès scientifique ou des évolutions sociales, les armées, sans exceptions, ont eu à relever très régulièrement des défis existentiels dont elles sont ressorties profondément changées.

9791021004306-xs.jpgEn prenant sept cas d’école de la conduite du changement dans les armées, Michel Goya propose ainsi avec S’adapter pour vaincre une analyse des rouages de l’adaptation des grandes structures militaires sous la pression de leur époque : qu’il s’agisse de l’ascension de l’armée prussienne au XIXe siècle, de la métamorphose de l’armée française durant la Première Guerre mondiale, du déclin de la Royal Navy au cours de la première moitié du XXe siècle ou encore de la confrontation de l’US Army avec la guerre moderne à partir de 1945, l’animateur du blog La Voie de l’épée met à chaque fois en lumière les inducteurs de la mue de la Pratique (avec un grand « P » sous la plume de l’auteur) au sein de ces organisations complexes. Car, pour Michel Goya, « faire évoluer une armée, c’est faire évoluer sa Pratique », cette même Pratique étant « le point de départ et d’arrivée du cycle de l’évolution ».

Ce faisant, l’officier des troupes de marine propose une lecture de l’évolution militaire, comme le confluent de l’adaptation des structures et de l’innovation en leur sein. L’adaptation, d’abord, c’est-à-dire la gestion de la tension entre les ressources que la Nation consent à ses armées, d’une part, et les missions données par la politique, d’autre part ; gérer cette tension, c’est chercher à augmenter les ressources jusqu’à un certain point où celles-ci ne suffisent plus, ouvrant ainsi la voie à un changement de méthode, c’est-à-dire à l’innovation. L’innovation, ensuite, comme forme ultime de l’adaptation, qu’il s’agisse d’innovation radicale (qui préserve le « noyau noble » d’une organisation militaire) ou de rupture (qui aboutit à une transformation de ce « noyau noble »).

515uMMkKlkL._AC_UL320_SR214,320_.jpgAu-delà de la rétrospective historique, le principal intérêt de l’ouvrage est ainsi l’analyse percutante que livre Michel Goya sur les conditions d’apparition de cette innovation au sein d’une structure militaire. S’adapter pour vaincre montre comment les innovations de rupture ne viennent pas souvent de l’intérieur – contrairement à l’innovation dite « continue » – mais sont généralement imposées de l’extérieur, sous la pression de l’ennemi par exemple. On y voit également les viscosités et les biais cognitifs à l’œuvre, que ce soit l’effet générationnel des décideurs, la propension des armées à reproduire des modèles connus, la rivalité entre les services d’une même armée ou encore l’illusion de pouvoir piloter de manière centralisée le cycle du changement. Le rôle du politique pour faire passer les évolutions de rupture est également mis en avant, tout comme l’importance de créer les conditions de l’émergence d’un courant de pensée libre de réflexion non institutionnelle – que l’auteur considère d’ailleurs comme une forme indispensable de « réserve » opérationnelle pour les temps mauvais. On retiendra enfin l’importance pour une organisation militaire de pouvoir expérimenter, grâce à un surplus de ressources matérielles et de temps libre, comme ce fut le cas notamment dans les décennies qui précédèrent la Première Guerre mondiale : « Plus les unités disposent de temps libre et de moyens autonomes, et plus ce capital d’adaptation rapide est important. Inversement, plus les moyens sont comptés, surveillés et centralisés, et plus l’armée devient rigide. »

Servies par la clarté habituelle du propos de Michel Goya, les sept tranches d’histoire intellectuelle et militaire qui défilent sous nos yeux combleront à la fois les amateurs d’histoire militaire et les officiers désireux de disposer de repères pour mieux « penser l’innovation » dans les armées. Et à ceux qui auront aimé S’adapter pour vaincre, on ne saurait trop recommander de se plonger dans le récent ouvrage de Trent Hone Learning War (1), qui ajoute à sa manière une huitième fresque à l’ouvrage de Michel Goya, en décrivant l’adaptation de l’US Navy entre 1898 et 1945.


(1) Trent Hone : Learning War – The evolution of fighting doctrine in the U.S. Navy, 1898-1945 ; USNI Press, 2019 ; 402 pages.

Source : Revue de la Défense nationale n°826, janvier 2020.

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lundi, 06 janvier 2020

Stratagèmes : agir sur les représentations - La leçon chinoise

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Stratagèmes : agir sur les représentations

La leçon chinoise
 
par François-Bernard Huyghe
Ex: http://www.huyghe.fr

Inventant la sophistique et la rhétorique, les Grecs d’il y a vingt-cinq siècles mettaient en formules les premières techniques d’action sur le psychisme humain (les psychagogia). Pendant des siècles propagandistes, démagogues, publicitaires et autres manipulateurs ont cherché à reproduire à l’usage des foules et avec des moyens de masses ce que les orateurs athéniens faisaient à des individus en face à face.

La différence n’est pas mince, dans la mesure où le rhéteur grec se livrait à un duel : argument fort contre argument faible. Certes, il pouvait utiliser des syllogismes trompeurs ou jouer de l’émotion de ses interlocuteurs, mais il s’exposait à une réplique d’égal à égal : le philosophe, l’avocat, ou le politicien partisans la thèse adverse avaient un droit égal à la parole. Ils pouvaient, s’ils en étaient capables, réfuter ses raisonnements et dévoiler ses méthodes. Les plus habiles, comme Socrate, parvenaient à ridiculiser les beaux parleurs qui discouraient en vue de produire un effet et non de découvrir la vérité.

strch-36.jpgLa rhétorique est une stratégie symétrique du verbe : ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire ou le contrarier. Les moyens (les arguments) sont disposés en ordre de bataille en vue de la victoire (la persuasion) et affrontent des moyens similaires, meilleurs ou plus faibles. Il y a enchaînement d’arguments comme en escrime, il y a enchaînement de bottes, feintes et parades.

Stratagèmes : agir sur la situation


Mais il est une autre source des stratégies de l’information : c’est la culture du stratagème. Donc de la tromperie. Un stratagème ou une ruse suppose que sa victime soit au minimum inconsciente de l’effet recherché. Par exemple abusée par une habile mise en scène, elle contribuera par ses actes à réaliser sa propre ruine. Ici tout le monde songe au cheval de Troie et aux ruses d’Ulysse. Monter un stratagème, c’est construire une sorte de machine où les actes de l’un et de l’autre vont s’enchaîner jusqu’à produire l’effet recherché C’est organiser des apparences et partant produire les conditions d’une situation. Elle tournera à votre avantage, non pas malgré mais à cause des efforts du rival ou de l’adversaire. Une relation évidemment asymétrique. Non seulement on économise ses moyens pour renverser plus fort que soi, mais surtout on recourt à des moyens auxquels il ne songe même pas. La perception de la réalité que se forme l’adversaire (ou un tiers qui coopérera sans le savoir dans le cas des stratagèmes les plus sophistiqués) est elle même utilisée comme un moyen. Il s’agit d’une tout autre bataille de l’opinion.

Ici, entrent en scène les stratèges chinois, dont le fameux Sun Tzu n’est que le plus illustre.

Certes, il existe d’autres cultures stratégiques de la ruse, notamment indiennes.

Certes il existe une tradition intellectuelle grecque de la ruse (la métis), et en cherchant bien dans l’Illiade, dans l’Anabase ou dans des traités comme celui d’Énée le Tacticien, on trouverait des exemples d’opérations que nous appellerions aujourd’hui de désinformation, d’intoxication, d’action psychologique…

Certes, les penseurs Chinois, de leur côté, n’ignoraient pas le pouvoir du Verbe et celui du raisonnement. Ainsi, il a existé une école philosophique Mingjia («École des noms»), celle des « mohistes » plus divers logiciens et sophistes dont l’habileté à analyser les problèmes sémantiques et à imaginer des paradoxes intellectuels pouvait rivaliser avec celle des Grecs.

Citons le plus célèbre, celui du cheval blanc de Gongsun Long : « Cheval blanc n'est pas cheval [...] Car si vous cherchez un cheval, on peut vous amener indifféremment un cheval jaune ou noir ; mais si vous cherchez un cheval blanc, on ne peut vous fournir ni un cheval jaune ni un cheval noir [...] C'est pourquoi, bien que le cheval jaune et le cheval noir restent identiques, ils ne peuvent correspondre qu'à « cheval » et non à « cheval blanc ». Il est donc évident que cheval blanc n'est pas cheval »

Pourtant, les arts de la persuasion évoquent plutôt le monde grec et les arts du stratagème et de l’influence, plutôt le monde chinois. La raison en est simple : dans chaque cas, il y a eu écriture, donc systématisation et technicisation de la chose. Dès le VI° et V° siècle avant notre ère, des auteurs aux deux extrémités de l’Eurasie notent et classent les méthodes qui assurent la victoire, qui dans un débat, qui dans une bataille.

François Jullien souligne très bien le contraste entre ces deux approches : « les deux procédures qui s’opposent ainsi – persuasion et manipulation – dépassent le cadre historique qui les a formées… soit on fait directement pression sur autrui par sa parole, à l’on fois l’on montre et l’on démontre, on met « sous les yeux » grâce à la véhémence oratoire en même temps qu’on s’attache à la nécessité exigée par le raisonnement ; et de fait l’éloquence contient bien à la fois le théâtre et la logique, les deux composantes grecques de notre histoire. Soit c’est sur la situation qu’on opère pour atteindre indirectement l’adversaire en l’orientant progressivement de façon que, sans se découvrir et par le seul effet de ce qu’on y avait impliqué, elle enserre autrui et le désarme. »

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La victoire en quelques idéogrammes

Aux manuels de rhétorique comme ceux d’Aristote (Topiques, Rhétoriques, Réfutations sophistiques), peuvent s’opposer les grands classiques chinois dont le plus connu est l’art de la guerre de Sun Tzu. Ce n’est pas par hasard que le général chinois du VI° siècle avant notre ère est si souvent cité dans les académies militaires les plus branchées, par les « infoguerriers » qui ont la moindre prétention intellectuelle, sans oublier la plupart des praticiens de l’intelligence économique. Ses sentences lapidaires comme « L’art de la guerre est fondé sur la duperie » ou « Sans mener de bataille, tâchez d’être victorieux » se retrouvent dans les manuels de management, alors que, depuis toujours, en Chine, la possession d’un rare traité de stratégie fait partie des fiertés d’un homme de culture.

Les praticiens connaissent bien d’autres classiques comme « les 36 stratagèmes » datant de la dynastie Ming ou le « Sac à stratagèmes » ou encore « Le Tao du Prince » (Han Fei).

La notion chinoise de stratagème peut se comprendre de deux façons

- soit comme des répertoires de manœuvres guerrières (qui peuvent être aisément généralisées à la lutte politique, aux affaires, voire à la vie personnelle ou amoureuse).

- soit comme une vision générale des relations humaines, une pensée de l’opportunité, de l’efficacité et de l’incitation, un art de faire éclore en amont et en douceur les possibilités latentes dans chaque situation. Bref une première philosophie générale de l’influence.

Dans la première perspective, taxinomique et pratique, les stratagèmes se prêtent à classification. Souvent figés en formules faciles à retenir, ils offrent des recettes, une panoplie toujours prête en cas de besoin et ne demandant qu’à être adaptée au cas qui surgit.

Dans cet esprit, les 36 stratagèmes qu’un des meilleurs commentateurs, Pierre Fayard qualifie de « version vulgarisée de Sun Tzu », fourmillent de ces sentences laconiques en quelques idéogrammes ( 36, le nombre 36 faisant référence aux diagrammes du Yi King). Elles sont illustrées par une série de cas et se déclinent au gré de l’imagination du disciple.

strch-gongsunlivre.gifL’expression est souvent imagée. Ainsi « Tuer avec une épée d’emprunt » signifie qu’il peut être utile de faire accomplir son travail par d’autres. « Cacher dans la lumière » suggère, sur le modèle de la lettre volée d’Edgar Poe, de dissimuler ses plans en semblant agir de la façon la plus banale. « Encercler Wei pour sauver Xaho » plaide en faveur des opérations secondaires qui permettront de profiter des vides qui se créeront dans le dispositif adverse. « Mener grand bruit à l’Est pour attaquer à l’Ouest » peut se comprendre comme une incitation à envoyer de faux signaux à l’adversaire pour l’amener à disperser inutilement ses forces. « Sacrifier le prunier pour sauver le pêcher » est une façon de dire qu’il faut parfois abandonner quelques petits avantages pour en gagner de grands…

Certains stratagèmes se réfèrent à des cas exemplaires historiques. Ainsi, « Montée discrète à Chencan » fait allusion fait allusion à un stratège qui fit très ostensiblement réparer le pont menant à une province ennemie pour, finalement, l’attaquer par un chemin de montagne, là où personne ne l’attendait. « La ville vide » renvoie au coup de génie de ce général qui, sachant que la cité qu’il défendait ne pourrait résister à un siège, en fit ouvrir toutes les portes et s’installa pour jouer de la flute sur la plus haute tour, de telle sorte que l’assiégeant déconcerté n’osa pas s’engager dans ce qui paraissait un piège…

Avec un peu d’imagination, il est possible transposer ces principes chinois aux affaires, à la politique ou aux stratégies amoureuses. Il existe d’ailleurs d’excellents manuels pour cela.

Une philosophie de l'influence efficace


Mais la stratégie chinoise est aussi cette philosophie de l’influence évoquée plus haut.

Elle en interprète d’abord le principe de façon agressive. Utiliser l’information pour vaincre ce peut être dégrader les défenses morales de l’adversaire, l’affaiblir et le diviser en n’utilisant que des mots ou des signes. Ce peut être s’en prendre à ses plans, à son organisation, à son moral, à sa confiance en soi pour le rendre présomptueux afin de le pousser à la faute ou au contraire craintif et indécis.

strchhanfeilivre.jpgSun Tzu dit la chose sans fioritures : « Discrédite le bien, compromets les chefs, ébranle leur foi, utilise des hommes vils, désorganise les autorités, sème la discorde entre citoyens, excite les jeunes contre les vieux, ridiculise les traditions, perturbe le ravitaillement, fais entendre des musiques lascives, fournis des concubines, répands la luxure, débourse, sois renseigné. ».

Il s’agit de s’en prendre à l’adversaire en amont, avant qu’il se soit mis en action et peut-être même avant qu’il songe au conflit. Il s’agit ensuite de l’attaquer en profondeur dans les ressorts mêmes de sa volonté et dans les principes en fonction desquels il évaluera la situation. Il s’agit enfin de le pousser à suivre sa propre pente, à développer le trait de caractère – méfiance, arrogance, mollesse – qui peut le plus le desservir mais qu’il portait déjà en lui.

Sun Tzu consacre un chapitre entier de son traité à la division chez l’ennemi et en propose cinq catégories : division au dehors, division du dedans, division entre les inférieurs et les supérieurs, division de mort, division de vie. La première consiste à détacher du parti adverse les habitants des villes et des villages sous sa domination. La seconde (division du dedans) à corrompre ses meilleurs officiers, la division entre inférieurs et supérieurs à mettre la mésintelligence entre les différentes composantes des forces ennemies. La division de mort correspondrait assez bien à la définition moderne de l’intoxication : faire parvenir à la cible de faux avis sur ses propres forces et ses propres plans, mais aussi faire croire à l’adversaire que ses généraux sont prêts à le trahir pour l’amener à se défier de serviteurs fidèles. La division de vie, enfin, est un pure et simple corruption : répandre de l’argent sur ceux qui viennent du camp adverse se mettre à votre service… Subversion, désinformation, opérations psychologiques, …, il n’y a rien que n’aient inventé les modernes stratèges de l’information et que l’on ne puisse rattacher à un principe de Sun Tzu.

Cette mise en condition de l’ennemi s’inscrit dans une logique de l’anticipation qui s’applique aussi bien au renseignement préalable qu’à la préparation des approvisionnements ou à la prédisposition des troupes : évaluer dès les premiers indices les potentialités de la situation, qu’elles soient matérielles ou psychologiques, pour favoriser celles qui vous sont favorables comme pour saisir immédiatement celles qui vous sont favorables. Cette logique s’inscrit dans les cadres traditionnel de la pensée chinoise, qu’il s’agisse de la notion du « wei wu wei », faire advenir sans agir, de celle d’opportunité ou de celle de « potentiel » de la situation qui peut évoluer, ou encore de l’économie de moyens. « Ceux qui sont experts dans l’art de la guerre soumettent l’armée ennemie sans combat. Ils prennent les villes sans donner l’assaut et renversent un État sans opérations prolongées » dit encore Sun Tzu.

Les choses, les gens, les informations

Les stratèges antiques nous enseignent au moins trois façons d’utiliser l’information pour vaincre :

- Soit réduire sa propre incertitude (avoir un bon renseignement, posséder des connaissances qui permettent d’être plus efficace et de prendre de bonnes décisions). Ceci suppose corollairement de mettre son adversaire en infériorité en ce domaine, tantôt en préservant bien ses secrets pour se rendre impénétrable, tantôt en accroissant son incertitude, en faussant sa perception de la réalité
- Soit envoyer des messages à sa cible pour la séduire, la convaincre, obtenir son assentiment, lui faire peur, bref pour produire directement la réaction psychologique recherchée.
- Soit enfin en rendant l’autre prévisible, en agissant sur sa façon de penser, en changeant son code ( y compris son code moral ou son code linguistique…)

strchtaoprince.jpgLa première méthode agit sur les choses (par le savoir que l’on acquiert et dont on prive l’autre), la seconde sur les gens pour les faire réagir d’une certaine façon (acheter, voter, adhérer, faire la guerre…) Mais la dernière agit sur l’information et sur le sens qu’elle prend pour les acteurs…

Quand Sun Tzu conseille d’avoir des espions partout, cela ressort à la première catégorie, quand il suggère de feindre l’inactivité au moment où on s’apprête à lancer son attaque, à la seconde. Mais quand le général chinois recommande de songer au moral de ses troupes et de démoraliser les adversaires de leur instiller une fausse confiance avant les hostilités, il se range dans le troisième cas de figure.

vendredi, 01 novembre 2019

Realpolitik después de ‘el fin de la Historia’

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Realpolitik después de ‘el fin de la Historia’

Francisco Albanese

Ex: https://derecha-alternativa.com

Según señala Robert Steuckers en su “Historical Reflections on the Notion of World War” (y que traduje para el libro Sinergias Identitarias, publicado por Editorial EAS de España), una gran Guerra Mundial que aún no termina se inició en 1756 durante la Guerra de los Siete Años.

Esta guerra por el dominio de la Talasocracia –al más puro estilo de los fenicios y cartagineses– ha marcado la gran mayoría de los conflictos bélicos posteriores, por lo que se tratarían de subguerras formando parte de una guerra a mayor escala por el control del poder marítimo. En esta gran guerra mundial, el control de los mares goza de una importancia fundamental, ya que los mares proporcionan rutas de acceso y transporte para los recursos, efectivos militares, y brindan la posibilidad de “ahogar” países de carácter telurocrático, es decir, aquéllos cuyo poder se basa en lo terrestre, y que deben luchar constantemente para no ser asfixiados por las potencias marítimas.

En la primera contienda por el dominio de la Talasocracia, Inglaterra y Francia comenzaron a marcar el camino de los siglos posteriores: un ambicioso Luis XVI –luego calumniado por la Historia como un rey inepto que vivía en fiestas– quiso lanzarse en una carrera tecnológica para la modernización de su flota, de manera de superar las humillantes condiciones del Tratado de París de 1763 y anular el crecimiento del poder marítimo británico. Ambas potencias ayudaron en procesos que truncaron temporalmente las ansias del otro, y delinearon la forma del Mundo Moderno: Francia apoyó la Independencia de los EEUU, lo que dejó al Imperio Británico con una profunda herida, mientras que Inglaterra hizo lo suyo apoyando a la Revolución Francesa, que terminó decapitando –literalmente– a la Monarquía Francesa, y al mundo como era conocido hasta ese entonces.

De esta manera, el conflicto por el dominio de las rutas marítimas y las tierras aledañas que sirven para el transporte de recursos ha marcado la mayor parte de los conflictos bélicos de los últimos tres siglos, y las ideologías, sueños independentistas y credos han sido utilizados como herramientas en el ordenamiento del tablero de ajedrez mundial. A esta forma realista y pragmática de ver el mundo y sus conflictos bélicos, el estadista alemán Otto von Bismarck le dio el nombre de realpolitik, es decir, “política de la realidad”, ya que se basa en una manera concreta y práctica –casi insípida– de entender la causa que mueve a los engranajes del mundo: no hay mayor filosofía que la de una potencia moviéndose de acuerdo a sus intereses.

No ver al mundo desde la realpolitik puede provocar que el individuo sufra confusiones ante, por ejemplo, el apoyo de potencias occidentales lideradas por Estados Unidos a grupos radicales wahabitas, cuyos valores y formas de vida son absolutamente contrarios a los que Occidente profesa, además de ser profundamente antidemocráticos, intolerantes y muchas veces inhumanos. Por razones estratégicas, pragmáticas y sin más ideología que la conveniencia, Occidente ha entregado financiamiento, entrenamiento y armas a grupos como Al-Qaeda, Estado Islámico, Emirato Islámico de Afganistán, etc., los que después se han vuelto contra sus antiguos aliados profanos y alejados de la bendición de Dios.

Es algo inocente, entonces, creer que la caída de misiles americanos en suelo sirio obedece a algún tipo de compasiva intención del gobierno de Donald Trump de liberar al pueblo de Siria de (presuntos) ataques químicos, o que la condena rusa a la agresión americana sea una genuina preocupación del Kremlin por el régimen de Bashar al-Assad. Los bombardeos sobre Siria no tienen nada que ver con derrocar a un dictador, ni armas químicas, ni ataques sobre la población, ni reestablecer la democracia, ni la seguridad, ni nada, sino que están relacionados con la posición estratégica de Siria para un gasoducto dentro de Pentalasia –es decir, la zona terrestre ubicada entre el litoral oriental del Mar Mediterráneo (el Levante), el Mar Rojo, el Golfo Pérsico, el Mar Caspio y el Mar Negro–. Es tiempo de dejar de creer que esto es un asunto humanitario o ideológico[1], y asumir la política de la realidad. Después del fin de la Historia quedaba historia aún por contar, y ésta está escrita con la tinta de la realpolitik y de una guerra por el dominio de los mares que aún no termina.

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Fuente: E.S.

Notas.

[1] http://www.latercera.com/mundo/noticia/macron-defiende-bo...

lundi, 21 octobre 2019

2500 ans de stratégie d'influence

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2500 ans de stratégie d'influence

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr

Influence ? de l’inévitable Art de la guerre de Sun Tzu (fin du VI° siècle avant JC) au premier traité de stratégie occidental connu (Enée le Tacticien qui conseille d’utiliser des agents d’influence pour prendre des villes ennemies au IV° siècle av. J.C.), l’idée de l’employer à des fins militaires est tout sauf neuve.

st2.jpgInfluence ? Aujourd’hui, la notion est dans l'air du temps : opérations d'influence, communication d'influence, e-influence ou stratégie d'influence...
Qu'y a-t-il de commun entre une méthode destinée à pacifier une vallée afghane et la conquête de nouveaux marchés ? Entre le discours d'un sophiste, l'écho d'une opinion amplifiée par le Net et la vision planétaire du "soft power" US ?
D'abord ce que l'influence n'est pas : ni contrainte, ni contrat. Ce dont elle dispense : le bâton, et la carotte. La relation d'influence procure un pouvoir, mais où, en principe, n'entre pas la dimension de la force ou de la menace, ni même la simple autorité. Pas davantage l'échange des biens et le calcul des intérêts. Encore qu'il existe des phénomènes comme le charisme où se mêlent prestige et séduction, et qu'un rapport contractuel suppose souvent son jeu d'influence au moment de la négociation.
Mais l'influence se manifeste généralement par le fait que l'influencé a, au final, adopté une attitude qui n'aurait pas été la sienne auparavant sans que les avantages ou les inconvénients qu'il en retirerait aient objectivement changé. Simplement, il a envisagé autrement la situation et n'a eu le sentiment d'avoir cédé à aucune force, ni gagné de contrepartie : le changement lui a semblé spontané ; il est comme venu de l'intérieur (quand on dit que l'on a agi sous influence, c'est généralement un piteux aveu pour s'exonérer d'une faute).

Si l'influence est la capacité d'obtenir indirectement d'autrui un comportement ou une attitude favorable à ses desseins et en n'utilisant que des signes au sens large (des mots, des apparences, des images que l'on émet, peut-être des musiques...), le succès du terme s'explique. Qui ne désirerait faire avancer ses intérêts (c'est de cela qu'il s'agit au fond) en amenant l'autre à adopter son point de vue, voire ses convictions ? Surtout à si faible prix ? Qui ne voudrait désarmer l'hostilité sans avoir à combattre ? Multiplier ses soutiens ou être, tout simplement, populaire ou imité ? Profiter des courants sociaux ou culturels, voire les anticiper et les provoquer ?

D'autant qu'il existe sur le marché des idées (voire sur le marché tout court) des méthodes qui proposent suivant le cas de convaincre son auditoire, de déradicaliser les islamistes, de mieux vendre des aspirateurs, de développer son "hub-influence" par les réseaux sociaux voire de changer la politique internationale...

Le succès récent d'un mot nous renvoie aux sources de notre culture. La rhétorique antique n'est pas la simple production de beaux discours ; c'est l'art de gagner la conviction des citoyens. À Athènes, elle est partout dans la Cité : justice (techniques de l'avocat), politique démocratique (art d'emporter le suffrage de l'Assemblée) et philosophie (amener les hommes de la doxa, l'opinion reçue par la plupart, à l'aletheia, la vérité philosophique). Cette façon de faire opiner l'opinion s'apparente à un art martial, mais pratiqué avec des mots : l'argument fort prédomine l'argument faible et l'orateur gagne des têtes comme on gagne des duels.

La persuasion - par qui un sujet adhère à une affirmation de fait, à une idée ou à un jugement présentés d'une certaine façon - ne résume pas toutes les dimensions de l'influence.

En témoignent, par exemple, la conversion religieuse, avec les Jésuites, corps à la fois quasi militaire et professionnel de la propagation spirituelle, ou la diffusion des idées des Lumières, contagion idéologique initiée par des "sociétés de pensée", exemples de la dimension "inclusive" de l'influence. Elle suppose de faire un Nous : intégrer le convaincu dans une nouvelle communauté de croyants. L'influence ne consiste pas seulement dans le "transfert" de l'affirmation X de la tête de A à la tête de B, mais une relation à bien plus long terme.

st3.jpgAu fil du temps, l'influence se pense dans divers contextes :
- esthétique : la reprise de modèles littéraires ou artistiques (telle la diffusion du romantisme en Europe)
- sociologique : les lois de l'imitation selon G. Tarde, la psychosociologie qui traite des interactions entre individu et groupes comme les effets de conformisme, l'influence et les effets de croyance des médias ou encore l'action des minorités actives, ceux qui justement font parfois changer les normes dominantes par l'influence, les changements ou confirmation d'attitude, croyance et valeurs
- politique avec la question des groupes dits d'intérêt ou d'influence dont la vocation est précisément de peser plus que leur poids électoral par l'influence sur les détenteurs de l'autorité
- géopolitique, domaine où les stratégies d'influence contraient ou prolongent les rapports de puissance
- économique, notamment lorsque l'intelligence économique place les tactiques de lobbying et autres actions d'influence et contre-influence à égalité avec l'acquisition et la protection de l'information stratégique.

Progressivement, la pratique de l'influence a fini par intégrer des méthodes que nous pourrions appeler
-de l'image (telles des politiques de prestige qui suscitent l'imitation),
-du code et qui consistent à "formater" ou plutôt à préformer les attitudes mentales de ceux que l'on influence (p.e. en lui apprenant une langue, une technique intellectuelle et des catégories mentales)
-ou encore de mobilisation de réseaux humains ou numériques.

Car l'influence est un sport d'équipe. Sauf cas limites qui rappellent singulièrement la situation de l'orateur grec (par exemple celle de la plaidoirie d'un avocat), l'influence ne se pratique pas seul : elle suppose des moyens matériels, des dispositifs et des communautés humaines prêtes à propager leurs convictions, ou constituant un terrain réceptif capable d'amplifier l'influence initiale (on songe ici aux "réseaux sociaux" numériques qui peuvent parfois donner un incroyable écho à un message initial qui a simplement rencontré le moment juste et bonnes prédispositions).

L'influence, pour le dire autrement suppose les quatre M : le message efficace, le média adapté, la médiation de groupes pour la transmettre, l'adaptation au milieu (dont la compréhension des codes et valeurs de l'influencé)..

Cette capacité d'agir sur l'autre en lui faisant changer son évaluation de la réalité est potentiellement présente dans les rapports humains ; sa recherche délibérée inspire force techniques intellectuelles et matérielles. Notre époque est particulièrement riche en néologismes comme opérations psychologiques, management de la perception, communication publique, storytelling, e-influence... Comme la guerre, l'influence obéit à des principes immémoriaux simples mais c'est un art tout d'exécution. Ce qui importe c'est moins le nom d'une technique que le rapport entre l'objectif recherché et l'organisation qui y recourt. Qui et comment nous influençons traduit notre identité et nos finalités.

Le succès de l'influence est de plus en plus déterminée par les techniques de communication qu'elle mobilise.

Ce n'est pas la même chose que de produire des livres et journaux pour une population alphabétisée (et sur un territoire où l'on contrôle ce qui peut s'exprimer), de se doter d'une télévision internationale d'information qui aura un quasi monopole des images disponibles dans les rédactions TV du monde ou encore de tenter de contrebalancer des images d'atrocités que vous imputent vos adversaires et qui circulent sur Facebook.
Et lorsque c'est l'État qui veut exercer l'influence pour prolonger sa puissance, motiver des alliés potentiels et retirer des partisans à la puissance rivale, il doit bien tenir compte de cette évolution technique.

st4.jpgAinsi, suivant les époques, il peut :
- adopter la stratégie de la forteresse et empêcher les médias étrangers (suspects de propagande) de toucher sa population, en contrôlant ses frontières
- mener une campagne internationale dénonçant les atrocités ennemies et proclamant la justesse de sa cause selon une méthode déjà utilisée en 14-18
- pratiquer une "diplomatie publique" dans une situation de type guerre froide, notamment par des médias émettant vers le territoire de l'adversaire, pour contrer le discours idéologique.
- compter sur le "soft power" de ses industries culturelles pour séduire la planète
- s'efforcer de diriger des "flux d'attention" sur Internet vers des sources favorables à sa cause pour contrer l'effet ravageur de la "propagande d'atrocité" d'un ennemi irrégulier.

Ramenées à l'échelon du militaire sur le terrain - militaire qui, après tout, en démocratie, est censée lutter pour les objectifs que lui assigne le politique - le succès de l'influence est une question vitale. Surtout lorsque l'usage de la force ostensible peut être contre-productif et en termes de recrutement au profit du camp opposé, et en termes de dégâts sur sa propre opinion publique.

L'opération n'est certainement pas aisée, y compris dans la mesure où elle exige du militaire un discours politique sur les buts de la guerre - qu'il dise qui il combat et au nom de quoi il le combat - sans se réfugier derrière la légitimité de l'autorité qui le commande. Il faut également énoncer quelles visions du monde s'opposent, donc entrer dans un processus d'affrontement idéologique.

Mais cela est certainement indispensable puisqu'il ne s'agit plus -plus seulement, plus classiquement - de faire céder la volonté adverse par la force. Désarmer l'intention hostile, diminuer le nombre des ennemis de demain quitte parfois à moins en tuer aujourd'hui, décourager de recourir aux armes, si possible amener celui qui l'a déjà fait à y renoncer, diminuer l'impact de l'image de sa propre force... : ce ne sont pas des tâches faciles. Il se pourrait même que certaines soient contradictoires. Par exemple, comment révéler l'atrocité de ce que fait l'ennemi - donc sa nocivité - sans désavouer la rhétorique de la pacification qui est sur le point de réussir ? Comment mobiliser les siens, parfois avec un discours martial ou emphatique, et ne pas choquer ceux qui pourraient s'identifier à la cause adverse ? Agir à la fois sur le plan de la combativité et de la légitimité demande un singulier sens de l'équilibre.

Il ne suffit ni de lire le bon manuel, ni d'élaborer le bon message, ni de se doter d'assez de vecteurs pour toucher la population cible. Et souvent l'énoncé, ce que l'on dit, est contredit par l'énonciation, comment on le dit (y compris en uniforme étranger et en terre étrangère).

Il nous semble, en conclusion, qu'il y a en deux facteurs qui échappent au discours de bienveillance (nous sommes là pour vous aider) et de justice triomphante (nous allons écraser notre ennemi qui est aussi celui du genre humain) et qu'il faudra intégrer dans ses calculs de séduction ou d'apaisement.

La valeur symbolique du territoire d'abord. Qu'il s'agisse du territoire réel, celui où la présence de l'étranger, même animé des meilleure intentions, est toujours problématique, ou du territoire mythique dont se réclament les jiahdistes (la terre d'Islam que les Occidentaux auraient violée, justifiant ainsi la guerre sainte).

Le second facteur est tout simplement la colère accumulée. Selon l'expression du philosophe Sloterdijk, l'Histoire traduit souvent l'existence de "banques de la colère" où s'accumulent le sentiments de vengeance inassouvie et de torts non compensés, les affects négatifs, les rages et les humiliations.

Désamorcer les pièges de la territorialité et du ressentiment, un défi qui touche au plus profond de l'éthos du guerrier.

09:55 Publié dans Militaria | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre, art de la guerre, sun tzu, stratégie, chine, chine antique | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook