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dimanche, 19 juin 2022

Ludwig von Mises au-delà de la droite et de la gauche : sur les leçons de l'école autrichienne d'économie

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Ludwig von Mises au-delà de la droite et de la gauche: sur les leçons de l'école autrichienne d'économie

Michael Kumpmann

Source: https://www.geopolitika.ru/de/article/mises-jenseits-von-rechts-und-links-ueber-die-lektionen-der-oesterreichischen-schule-der

Dans mes textes et dans mon entretien avec Stefan Blankertz, je me suis beaucoup référé au texte de Douguine, "Libéralisme 2.0", et j'ai poursuivi les idées qui y sont exposées. Il y a cependant un sujet que j'ai eu tendance à éluder jusqu'à présent. Douguine divisait le libéralisme en trois phases et disait que la première phase, qu'il associait à Hayek et à l'école autrichienne, était encore la plus supportable et un allié potentiel dans la lutte contre le libéralisme de gauche actuel, de type sorosien. Mais jusqu'à présent, j'ai plutôt abordé des auteurs centrés sur la société, comme Leo Strauss, et j'ai évité autant que possible l'économie.  J'aimerais maintenant corriger cette omission et proposer une sorte de "Mises de droite" (ou plutôt "Au-delà de la droite et de la gauche").

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Tout d'abord, le projet d'un "Marx de droite" est plutôt à l'ordre du jour dans les cénacles de la Nouvelle Droite européenne. Les libéraux-conservateurs et certains libertariens de premier plan comme André Lichtschlag (photo), une plume qui s'exprime dans Junge Freiheit (cf.: https://de.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_F._Lichtschlag), s'en émeuvent et demandent que l'on cesse de se rapprocher de Marx et que l'on se dirige plutôt vers Mises et Hayek. Une telle position n'a aucun sens. L'analyse de la position marxiste par des personnalités comme Alain de Benoist a apporté aux milieux non-conformistes de nombreuses informations importantes. Notamment celle selon laquelle l'économisme a été érigé en doctrine politique dans les sociétés libérales et que les métaphores du marché et de la concurrence ont envahi des domaines où elles n'avaient pas leur place. (Le meilleur exemple en est le marché du mariage. La concurrence n'est pas une fin en soi, mais doit remplir des fonctions concrètes dans l'économie. C'est pourquoi de tels "marchés sont aussi des absurdités économiques"). Ou la prise de conscience qu'un impératif invisible prévaut en Occident : les gens doivent vivre pour le marché.  De telles découvertes sont très justes et importantes. C'est pourquoi l'étude de Marx ne peut pas être rejetée au seul profit des Autrichiens (de l'école autrichienne). De plus, des libertaires comme Stefan Blankertz (photo, ci-dessous) ont lancé des analyses similaires de la théorie marxiste. Plutôt que de "détester" Marx, il serait donc probablement plus judicieux de comparer la manière dont de Benoist, Benedikt Kaiser et Stefan Blankertz interprètent Marx et de voir où se situent les différences et les similitudes.

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L'un des problèmes de l'analyse d'Alain de Benoist et de Benedikt Kaiser est cependant qu'ils ne séparent pas assez clairement les composantes économiques et idéologiques du capitalisme. La maxime actuelle "l'économie est la chose la plus importante dans la vie et la meilleure façon de résoudre les problèmes sociaux est de donner des emplois aux femmes, aux migrants, aux handicapés et aux autres minorités et d'ignorer complètement tout le reste (par exemple l'amour, la famille, la religion, etc.) ou même de le dénigrer comme un obstacle à l'activité capitaliste, car seule l'économie compte", n'est pas du tout inhérente à l'économie. Josef Schumpeter, par exemple, considérait l'esprit de famille comme un moteur central de l'économie et de l'entrepreneuriat.

Et bien sûr, il faut également dire que l'économie en général est une incarnation du principe de "vie nue" critiqué par Leo Strauss et Giorgio Agamben. Il est important de noter qu'avant la crise du coronavirus, les économistes étaient au moins aussi impliqués dans la "tyrannie de la vie nue" que les médecins aujourd'hui. C'est pourquoi il serait préférable d'exclure autant que possible les économistes du discours politique.

Mais que peut malgré tout apprendre la 4e position des Autrichiens ?

Douguine a mentionné Henry de Lesquen comme un "hayekien de la nouvelle droite". Lesquen a décrit le libéralisme comme un outil utile, mais sur lequel toute la société ne peut pas être construite seule.  Il utilise ensuite l'idée de Hayek de "présomption de savoir" pour se prononcer en faveur de la tradition. Il affirme qu'un seul homme n'a pas assez de connaissances pour transformer radicalement le monde, mais que la tradition humaine est une collection de nombreuses stratégies qui ont été essayées par de nombreuses générations pendant des milliers d'années et qui se sont révélées les plus utiles.  C'est pourquoi, dans l'esprit de Hayek, il vaut mieux préserver la tradition que d'adopter un utopisme hostile à la tradition [1]. Lesquen fait également remarquer que l'économie libérale (par exemple la "main invisible" de Smith) a été conçue comme une économie nationale et non comme un État mondial globalisé (ce qui implique également que l'avantage de l'entrepreneuriat pour la société réside dans la solidarité de l'entrepreneur avec sa communauté).  Mais en même temps, Lesquen a expressément souligné que les idées libérales ne devaient pas quitter la sphère de l'économie et ne devaient pas s'immiscer dans des institutions telles que la famille, etc.

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Du point de vue de l'existence, la théorie de la valeur subjective ("les choses dans le monde n'ont pas de valeur et de prix objectifs, mais elles ont de la valeur parce que quelqu'un décide qu'elles ont de la valeur à ce moment-là") serait la plus intéressante, car elle se complète parfaitement avec les idées de Husserl, Heidegger, etc. Dans certains cas, la théorie de la valeur subjective est également utilisée pour contester le fait qu'il existe quelque chose qui serait également rationnel pour tous les êtres humains. Un chaman dansant autour d'un feu de brousse ne serait pas plus irrationnel qu'un investisseur de Wall Street.  Ceci est également très important et constitue un bon argument pour remettre en question l'idée d'un progrès linéaire.

Dans la perspective du traditionalisme, l'idée de Carl Menger sur la préférence pour le présent, et en particulier son traitement par Hans Hermann Hoppe, est la plus intéressante. Celle-ci affirme en gros que les systèmes traditionnels tels que la monarchie peuvent très bien planifier sur de longues périodes et sont capables de sacrifier le désir pour des objectifs à long terme ou "éternels". Cependant, les systèmes modernes comme la démocratie libérale ont détruit cette idée et favorisent de plus en plus la satisfaction du désir à court terme, ce qui explique pourquoi ces systèmes perdent lentement leur avenir.  Le mouvement néo-réactionnaire de Mencius Moldbug (photo, ci-dessous; pseudonyme de Curtis Yarvin) utilise précisément cette théorie pour rapprocher les idées libertaires de la tradition intégrale représentée par Guénon et Evola. (Michael Anissimov -photo, ci-dessous- est particulièrement important ici).

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Mencius Moldbug et Michael Anissimov.

La description de Hopper selon laquelle le propriétaire d'un territoire pourrait décider librement des règles et des systèmes politiques sur son territoire, sans être lié par des choses comme les droits de l'homme, et pourrait et devrait "enlever physiquement" toute personne qui n'est pas d'accord avec ses actions, est nettement plus proche de Carl Schmitt que de John Locke. Et sa théorie dit clairement que personne ne peut être forcé d'établir un système libéral sur son territoire.

En ce qui concerne la tradition, il faut dire que l'État organique, dans l'interprétation d'un système "confucianiste" de relations d'obligations informelles réciproques (par exemple parents/enfants, paysans et société, etc.), s'harmonise bien avec la théorie de l'ordre spontané dans de nombreux domaines. (Bien que Rothbard associe plutôt cette idée au philosophe taoïste Zhuangzi) [2].

Guénon a décrit dans le texte La dégénérescence de la monnaie que la monnaie devrait en fait être basée sur l'or et que le "système de papier-monnaie non couvert" ("fiat money") du dollar actuel était une déchéance qui causerait des dommages extrêmes.  Ezra Pound a également critiqué ce système et Haku Zynkyoku a décrit ce système de "Réserve fédérale" comme un "système extrêmement malveillant" qui servirait "Yamata no Orochi", un démon serpent shintoïste qui symbolise la destruction et le déclin et qui vient à intervalles réguliers pour exterminer presque complètement l'humanité.

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Et c'est précisément dans ce domaine qu'il y a une convergence étonnamment élevée avec les objectifs des partisans de l'école autrichienne. En effet, l'un de leurs cris de guerre est exactement: "End the Fed(eral Reserve) ! Le meilleur exemple de cette convergence dans l'espace germanophone pourrait également être le livre "Goldgrund Eurasien".

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Un problème de l'école autrichienne est qu'elle n'est pas objective en raison de la praxéologie de Ludwig von Mises, mais se considère explicitement comme un "individualisme méthodologique". Elle fait donc explicitement partie de la première théorie politique du libéralisme. Pour rendre l'école autrichienne utilisable, il faut d'abord la séparer de la première théorie politique.

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L'ordolibéralisme en Allemagne, influencé par Alfred Müller-Armack (photo, ci-dessus) et surtout Ludwig Erhard, a été explicitement conçu comme une forme de "troisième voie" entre le capitalisme et le socialisme. Dans le même temps, l'école autrichienne a également joué un rôle important.

La Chine est également un exemple connu d'économie de marché illibérale depuis les réformes de Deng Xiaoping. En tant qu'Européen, on a même souvent l'impression que les Chinois respectent davantage la liberté économique que nous, alors que chez nous, les "libéraux" s'occupent plutôt de retentissantes conneries comme le genre (le "gendérisme").

On sait qu'il y avait un lien entre les réformes de Deng et le régime de Pinochet, qui était un étrange croisement entre le libéralisme et le fascisme et qui a été loué par Hayek. (mais son système juridique a été influencé par les théories de Carl Schmitt à la même époque). Le disciple de Hayek, Milton Friedman, était un invité de marque du gouvernement chinois et devait notamment l'aider à lutter contre l'inflation. Friedman a ensuite travaillé à la fin du contrôle des prix par l'État (Une mesure qui est également associée, sous une forme similaire, au miracle économique allemand des années 1950). [3]

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Cependant, Friedman n'appartenait plus à l'école autrichienne, mais à l'école dite de Chicago. L'influence de l'école autrichienne sur la Chine est controversée dans la littérature (Murray Rothbard a cependant déclaré que le gouvernement chinois voulait acheter le plus de livres possible sur le sujet à l'Institut Mises américain). L'essai scientifique "The (Im-)Possibility of Rational Socialism : Mises in China's Market" (L'(im-)possibilité d'un socialisme rationnel : Mises sur le marché chinois) d'Isabella Weber avance la thèse selon laquelle l'économiste chinois Jiang Chunze aurait été un disciple de Ludwig von Mises et aurait voulu profiter de l'échec du "grand bond en avant" de Mao pour combiner les idées autrichiennes avec celles du soi-disant "socialisme de marché". En plus de lui, des paysans comme Jing Rongben et leurs thématisations du soi-disant "problème du calcul socialiste" (soulevé principalement par Mises) auraient été décisifs pour la réforme. (Problème de calcul socialiste = s'il y a un planificateur central qui peut fixer les prix, il n'y a pas de sous-enchère pour produire les choses au meilleur prix, ce qui signifie que les coûts élevés évitables ne sont pas identifiés).

Selon ce document, Rongben aurait eu une idée intéressante pour la 4e théorie politique en examinant ce sujet : il n'existe pas de modèle économique idéal qui fonctionne dans chaque endroit et vers lequel le progrès se dirige inévitablement.  Au lieu de cela, les habitants d'une région doivent trouver eux-mêmes le modèle économique qui leur convient le mieux. Et ils ne pourraient le trouver que s'il existait une possibilité de créer différents modèles et de les tester "de manière compétitive" (Ergo plus généralement : une monoculture progressiste politique globale aboutit également à l'érosion de la concurrence et à l'émergence d'une "mauvaise gestion"). 

Dans le même temps, Rongben écrit que les socialistes doivent abandonner la doctrine de l'égalité. Cependant, il faut dire que les économistes chinois ont conclu que la propriété privée et l'individualisme n'étaient pas indispensables au bon fonctionnement de l'économie et qu'il n'était pas nécessaire de rejeter l'intervention de l'État. Il faut simplement veiller à ce que la concurrence ne soit pas ébranlée. (Il n'est cependant pas nécessairement expliqué QUI doit être en concurrence.) Ils recommandaient cependant d'autoriser au moins un certain degré de propriété privée et de ne pas tout nationaliser. Cela rappelle quelque peu "l'économie du pouvoir" de Thiriart.

L'engagement de Rongben en faveur de la concurrence, pourrait-on dire avec Nietzsche, est en quelque sorte un engagement envers la nature humaine. Et le refus complet de toute concurrence est contraire à la vie. Mais la concurrence ne doit pas être un "chacun pour soi" sans solidarité. On peut très bien dire que la famille, la paroisse, le peuple, etc. devraient former une "équipe" en compétition, qui se comporte de manière solidaire les uns envers les autres et qui devrait également aider les membres les plus faibles. Les meilleurs membres de l'équipe doivent se battre tranquillement pour leur place dans la "tempête", mais les autres membres doivent également être entraînés.

Un tel "von misesianisme à la chinoise" autorise généralement des systèmes de marché sans primauté de l'individu, tels que la doctrine sociale chrétienne, le distributisme de G.K. Chesterton, le strasserisme, les systèmes de gildes prémodernes (tels que ceux représentés par Crowley et Evola) et offre la possibilité de réconcilier les idées de personnes comme Pierre-Joseph Proudhon avec l'école autrichienne.

Le gouvernement chinois a également voulu éviter l'influence des entreprises sur la politique lors des réformes. Ce principe devrait également être adopté, car dans le "libéralisme 2.0" occidental, c'est le principe opposé qui prévaut et des entrepreneurs tels que Bill Gates et George Soros veulent se profiler comme des créateurs de politique et transformer la société par le biais d'ONG. Les entrepreneurs ne devraient toutefois pas pouvoir s'ériger en "plombiers de la société".  L'idée américaine libérale de gauche de l'entrepreneur comme bienfaiteur progressiste qui fait avancer la société peut sembler belle sur le papier. Mais un coup d'œil sur Soros et compagnie, ou sur le fait que les entrepreneurs américains ont soutenu le mouvement eugéniste dans les années 30, montre que le slogan de Friedman "Le seul but de l'entrepreneur est de gagner de l'argent" était peut-être meilleur et plus humain après tout [4].

Un autre problème des Autrichiens est bien sûr que, dans la tradition libérale, tous les individus sont de facto des entrepreneurs qui prennent des décisions libres pour des raisons purement rationnelles. Dans ce contexte, l'idée d'un pauvre prolétaire contraint de faire un "boulot de merde" par nécessité, qu'il ne fait que pour ne pas mourir de faim mais qu'il maudit intérieurement, est absurde, tandis que son patron exploite la nécessité de ce "pauvre type" pour son propre profit. Cela n'apparaît pas chez Mises et consorts. Cela montre que la théorie de l'école autrichienne ne peut représenter qu'une partie de la vérité et qu'elle doit être complétée par d'autres concepts de la deuxième théorie politique et parfois même de la troisième théorie (les travailleurs d'Ernst Jünger).

Notes:

[1] En Allemagne, une économie très attachée aux familles et à la tradition a été créée après 1945 sous la direction de Ludwig Erhard (photo), influencé par l'école autrichienne. Et dans des pays comme le Japon, l'économie s'est également souvent bien intégrée à la tradition sous l'influence des "Autrichiens", au lieu de l'attaquer.

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[2] Il est intéressant de noter que des personnes comme Lee Kuan Yew (Singapour) ont très souvent enseigné un mélange d'idées de Hayek et de Confucius.

[3] L'exemple de la Chine montre que le concept de "socialisme monétaire pour une inflation délibérément générée" inventé par Roland Baader est assez stupide.

[4] Le libéralisme 2.0 doit de toute façon être considéré comme une campagne de marketing visant à faire accepter le capitalisme libéral à la gauche. Ce système d'ONG d'un Soros ou d'un Gates blanchit la position de l'entrepreneur.  La politique des minorités y est toujours liée à l'affirmation implicite que c'est précisément le capitalisme qui aide les "minorités pauvres et discriminées". Il en résulte toutefois que l'"homo economicus" pénètre dans des domaines sociaux où il n'a pas sa place.

lundi, 27 décembre 2021

Leo Strauss critique la "vie nue" dans le libéralisme 2.0

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Leo Strauss critique la "vie nue" dans le libéralisme 2.0

Michael Kumpmann

Ex: https://www.geopolitica.ru/de/article/leo-strauss-kritik-am-nackten-leben-im-liberalismus-20

Dans mon dernier article, le rapport de Leo Strauss à la raison et à la religion a été mis en lumière. La deuxième partie traite de sa thèse des "Anciens" et des "Modernes", du déclin du libéralisme et de la manière dont cette thèse peut s'appliquer au concept de "libéralisme 2.0" de Dugin (voir sur ce site: http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2021/10/19/leo-strauss-liberalisme-1-0-et-revolution-conservatrice-6344800.html ).

Il convient toutefois de préciser au préalable que Strauss utilise un concept de libéralisme qui est plus qu'étrange. Il ne considère pas le libéralisme comme la première théorie politique de l'époque moderne, née des Lumières et des influences protestantes, mais il considère plutôt toute la philosophie européenne comme "libérale", à commencer par Platon et Aristote. En revanche, Strauss critique massivement les fondateurs plus récents du libéralisme, comme John Locke, et la plupart des autres libéraux actuels, qu'il considère comme des traîtres à l'idée libérale. En particulier dans le contexte où Douguine critique à juste titre le libéralisme tout en réclamant un retour à Platon, l'approche de Strauss semble plutôt bizarre. Elle offre néanmoins quelques conclusions intéressantes.

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Pour Strauss, l'approche eudémoniste des humanistes classiques (qu'il appelle les "Anciens") constitue le noyau antique du libéralisme. Ce faisant, il défend une conception positive de la liberté : la liberté ne signifie pas que l'on peut faire tout ce que l'on veut, jeter sa vie aux orties, ne passer ses journées qu'à boire, manger de la malbouffe, regarder la télévision trash, regarder du porno, etc. Cette "liberté" n'est pas digne d'un être humain et ne conduit qu'à le faire dégénérer. Au lieu de cela, les humanistes classiques pensaient que l'homme possédait une sorte d'"étincelle divine" qui lui permettait d'aspirer à la grandeur.  L'homme n'est pas parfait, c'est un être avec des faiblesses et des défauts, mais il peut reconnaître ses erreurs, se relever après chaque défaite, affronter des charges et des difficultés toujours plus grandes pour devenir la meilleure version possible de lui-même. Et même s'il échoue une fois, c'est toujours mieux que de ne jamais avoir essayé. La liberté positive est nécessaire pour que l'homme puisse mener exactement une telle vie. Et ce n'est que par cette vie que l'homme peut être libre. Une vie sans problèmes ni difficultés, où l'on obtient tout ce que l'on veut, comme le proverbial asticot, n'est pas une véritable liberté.

Selon Leo Strauss, cette eudaimonia est ce qui a fait le bien du libéralisme, mais le déclin et la chute du libéralisme ont commencé parce que les philosophes libéraux, à commencer par Machiavel, Hobbes et John Locke, ont commencé à se détourner de cette idée. On pensait qu'il était faux d'avoir des idéaux et des exigences envers les hommes et qu'il fallait accepter l'homme comme fondamentalement mauvais et corrompu.

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Les libéraux ont ainsi sacrifié l'idée de vertu, d'eudaimonia et de courage pour arriver au nouvel idéal de "survie nue". Et ce changement de paradigme a conduit à une redéfinition de la morale. Désormais, la morale ne consistait plus à rechercher la meilleure vie possible, mais tout ce qui assurait la survie de l'individu et de l'État était soudain moral. Pour Hobbes, l'homme n'avait fondamentalement aucun désir plus grand ou plus élevé que celui de simplement survivre. Et c'est de là qu'est né le concept des droits de l'homme, qui réduisait la morale à la phrase "Fais ce que tu veux, mais ne dérange pas et ne mets pas les autres en danger en le faisant".

Selon Strauss, cette orientation vers la "survie nue" était toutefois le germe du totalitarisme.

En ce qui concerne la thèse de Leo Strauss selon laquelle le (vrai) libéralisme a périclité à cause de l'idée de "survie pure" et a "accouché" d'idées totalitaires, il est bien sûr désormais macabre que Giorgio Agamben, un autre élève de Carl Schmitt, affirme que c'est précisément cette "vie nue" qui est le paradigme derrière la "dictature née du coronavirus". Il y a plus de 50 ans, un philosophe a averti qu'à cause de l'idée de "survie nue", l'idée d'une société libre se meurt. Et c'est au nom de cette idée que nous avons aujourd'hui des interdictions de contact, l'obligation de porter un masque, des mesures de surveillance, la censure de scientifiques critiques comme Sucharit Bhakdi, des violences policières contre les manifestants et certains politiciens discutent même de "camps de quarantaine".

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Le plus drôle dans tout cela, c'est que cela révèle en fait le caractère non libre de la morale lockienne des droits de l'homme. D'habitude, on considère ce mantra de "ne pas déranger ni mettre en danger d'autres personnes" comme le garant de la liberté. Mais dans la pandémie, les aspects sociaux élémentaires de l'être humain tels que l'amitié, l'amour, la tendresse, le contact, l'échange avec d'autres personnes et ainsi de suite deviennent tous des perturbations potentielles et des menaces pour la paix, raison pour laquelle l'État, afin de protéger la "vie nue", sépare l'être humain de son prochain et tente de l'enfermer chez lui, car c'est la seule façon de garantir une sécurité absolue.

Selon Strauss, cette idée de la vie nue conduit finalement à ce que seuls le confort, la sécurité, la richesse, la croissance économique, etc. soient considérés comme des vertus politiques, tandis que le courage et le goût du risque sont érigés en vices (et indirectement, cela conduit à un renversement des valeurs, où le "crétin consumériste paresseux et lâche" est alors en toute apparence moralement supérieur à l'homme courageux). Selon Strauss, le militarisme des Soviétiques et des fascistes consistait en une révolte contre l'idée libérale de "survie nue". On a vu dans la volonté de mourir pour la bonne cause l'antithèse de la "vie à tout prix", propre de l'idéologie libérale.

Mais Strauss voyait dans le retour à l'éducation classique, qui mettait l'accent sur l'eudaimonia et l'apprentissage des compétences comme moyen de formation du caractère, plus qu'un effort pour être purement utilisable et utile au capitalisme (pour le reste, Strauss ne voulait malheureusement pas se débarrasser de la démocratie libérale, mais simplement la réformer de l'intérieur pour qu'elle corresponde à nouveau davantage à l'idéal antique; bien qu'il ne s'agisse que d'une approche en demi-teinte, l'idée de Strauss pourra peut-être aider à surmonter complètement le monde moderne à l'avenir).

L'approche de Strauss est en tout cas une bonne explication de ce qu'Alexander Dugin appelle le "libéralisme 2.0". On voit bien que le libéralisme a abandonné ses prétentions au courage, à l'excellence et à la vertu (au sens aristotélicien du terme) et qu'il s'est réduit à une fausse promesse de sécurité. Le libéralisme 2.0 est le "cauchemar achevé", la conséquence de la chute dans le nihilisme.

De nombreux événements de l'histoire indiquent que Strauss avait raison sur ce point.

L'école autrichienne, Ayn Rand et Franz Josef Schumpeter ont encore célébré l'entrepreneur génial qui s'impose contre les résistances et supporte courageusement toutes les hostilités comme l'adversité pour réaliser sa vision.  (Chez Jack Parsons et Ayn Rand, un tel état d'esprit "courageux" correspondait aussi indirectement à la virilité qui rend les hommes attrayants aux yeux des femmes). Karl Raimund Popper a, quant à lui, diabolisé tous les illibéraux et présenté le libéralisme comme un rempart contre eux. On peut déjà y voir une position de lâcheté. La recherche de l'excellence s'est transformée en choix du moindre mal.

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Aujourd'hui, dans le libéralisme 2.0, la peur prend les traits d'une paranoïa développée. Le meilleur exemple en est le débat sur le prétendu discours haineux (hate speech). Les libéraux classiques qui défendent l'homosexualité se prononceraient éventuellement en public pour les droits des homosexuels. Mais on n'aurait pas pu en déduire que d'autres trouvent cela bien. On leur aurait plutôt répondu qu'une personnalité forte et surtout libre doit pouvoir supporter que des choix de vie entraînent des conséquences négatives et qu'ils puissent être critiqués par d'autres. Mais aujourd'hui, on essaie de protéger les minorités de toute critique et de toute conséquence négative de leurs actes. Même lorsqu'il s'agit de quelque chose d'anodin comme une "remarque stupide". Et le droit des religieux à rejeter l'homosexualité aurait également mérité d'être protégé.

En matière de morale sexuelle, la permissivité des anciens soixante-huitards et des hippies a totalement disparu pour laisser place à une paranoïa omniprésente vis-à-vis de la culture du viol, de la masculinité toxique et autres. Tout partenaire sexuel potentiel (ou même un homme qui ose tenir la porte à une femme) est d'abord considéré comme un agresseur potentiel, contre lequel l'État doit déployer un parapluie protecteur. Des formes de sexualité complètement irréelles/virtuelles comme la consommation de pornographie fleurissent, car elles n'ont pas besoin de partenaires et représentent donc les seules formes de sexualité totalement sûres.

En Occident, les enfants sont souvent empêchés de jouer à l'air libre par des parents surprotecteurs trop zélés, parce que cela pourrait être trop dangereux.

En Occident, le débat politique se résume à "Oh mon Dieu, nous allons tous mourir". Qu'il s'agisse de l'énergie nucléaire, de la grippe porcine, du SRAS, de Corona, de la droite si méchante, du changement climatique, de Donald Trump, des prétendus Etats voyous ou d'autres scénarios d'horreur, le peuple est maintenu dans une peur permanente.

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Les professeurs d'université doivent désormais assortir même les classiques de la littérature mondiale comme MacBeth d'avertissements moralisateurs, quand on ne finit pas par réécrire ces classiques ou par les interdire complètement au nom du politiquement correct. Entre-temps, chaque philosophe ayant vécu en Allemagne entre 1933 et 1945 est publiquement ostracisé, parce que l'on craint que son œuvre ne contienne quelque pensée nazie cachée et n'incite donc d'autres personnes à devenir elles aussi des nazis.

Il règne une mentalité "tous risques", où il est considéré comme bon de se prémunir contre toute éventualité. Et au lieu de mener une bonne vie ici et maintenant, il vaut mieux se préparer à un éventuel effondrement du système de retraite.

La loi impose d'étiqueter les produits avec des avertissements exagérés, même si ces "dangers" sont évidents pour le bon sens. On connaît par exemple un cas aux États-Unis où un fabricant d'allumettes a dû avertir que les allumettes étaient inflammables.

Outre le courage, l'excellence a également disparu. On le voit par exemple aux choses dont on devrait être fier selon les libéraux de gauche. Autrefois, on devait être fier d'avoir accompli quelque chose de grand, d'avoir des compétences particulières, etc. Aujourd'hui, ce n'est plus une chose dont on peut être fier qui compte. Au lieu de cela, on doit être fier d'être gay, trans, handicapé ou d'avoir une maladie mentale. Aujourd'hui, celui qui a réussi quelque chose dans la vie n'est plus digne d'admiration, mais un soi-disant méchant, privilégié, qui discrimine certainement les autres en permanence.
Les gens qui, comme Donald Trump, risquent tout, mais se battent pour remonter la pente après un échec, ne sont plus considérés comme des modèles, mais comme des idiots dangereux pour la société.

Le fait que la survie à l'état brut soit aujourd'hui devenue un idéal était déjà perceptible avant la crise du coronavirus. Chez les féministes libérales et le libéralisme 2.0, clairement marqué par le féminisme, prévaut une drôle de conception de la liberté, qui se concentre uniquement sur l'indépendance économique et sur la capacité à pouvoir subvenir seul à ses besoins, et qui considère donc le travail et la consommation comme les choses les plus importantes de la vie, tout en faisant des sentiments humains élémentaires comme l'amour un "luxe sans importance", car on n'en a pas forcément besoin pour la simple survie. Des choses comme l'esprit d'entreprise créatif, dont les "libéraux 1.0" parlaient volontiers, ont également complètement cédé la place à un matérialisme primitif.

Après avoir examiné la principale critique du libéralisme de Strauss, la dernière partie de cette série sera consacrée à Michael Anton et à sa réaction au "libéralisme 2.0" inspirée par Strauss.

mardi, 24 août 2021

Dictature du libéralisme 2.0 - une conversation avec le Prof. Alexandre Douguine

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Dictature du libéralisme 2.0 - une conversation avec le Prof. Alexandre Douguine

Propos recueillis par Manuel Ochsenreiter

Ex: https://www.geopolitica.ru/pl/article/dyktatura-liberalizmu-20-rozmowa-z-prof-aleksandrem-duginem

Note de la rédaction: Cet entretien date de juin 2021 et est l'un des derniers recueillis par Manuel Ochsenreiter, décédé à l'âge de 45 ans en ce mois d'août 2021.

Trump était et reste un représentant du libéralisme 1.0. Dans votre dernier essai, vous parlez du "libéralisme 2.0". Le libéralisme est-il en train de changer de cette manière ?

- Bien sûr ! Toute idéologie est sujette à des changements permanents, y compris le libéralisme. Nous assistons actuellement à une transformation radicale du libéralisme. Il devient encore plus dangereux et destructeur.

Comment évaluez-vous ce changement ?

- Nous assistons à une sorte de "rite de passage". Je crois que les circonstances dans lesquelles le mandat de Donald Trump, renversé par l'élite mondialiste représentée par Joe Biden, a pris fin en sont le symbole. Ce "rite de passage" est incarné par les parades de la gay pride, les rébellions BLM, l'omniprésence du phénomène LGBT, la montée mondiale du féminisme sauvage et l'arrivée spectaculaire du posthumanisme et de la technocratie extrême. Derrière le rideau de ces phénomènes, de profonds processus intellectuels et philosophiques se produisent. Et ce sont ces processus qui influencent la culture et la politique.

Vous écrivez sur la "solitude" du libéralisme...

- Le libéralisme contemporain s'est débarrassé de ses opposants avec l'effondrement de l'Union soviétique. C'est dangereux pour cette idéologie, car son élément essentiel est la démarcation par rapport aux autres. Dans ma quatrième théorie politique, je définis le libéralisme comme la première théorie combattant deux ennemis - le communisme (la deuxième théorie) et le fascisme (la troisième théorie). Tous deux ont remis en question le libéralisme, qui se considérait comme la doctrine la plus moderne et la plus progressiste. Dans le même temps, le communisme et le fascisme ont tous deux revendiqué des ambitions analogues. En 1990, les deux ont été vaincus. Cette période est communément appelée le "moment unipolaire" (Charles Krauthammer) et prématurément - comme nous le savons maintenant - proclamé par Francis Fukuyama "la fin de l'histoire". Dans les années 1990, il semblait que le libéralisme n'avait plus d'opposants. Les petits mouvements de droite et de gauche antilibéraux qui fleurissaient alors, ainsi que les cercles dits nationaux-bolcheviques, ne représentaient pas un défi sérieux pour elle. L'absence d'"ennemis" signifiait pour le libéralisme une crise de son identité. C'est ce que je veux dire quand j'écris sur sa "solitude", en aucun cas dans un sens mélancolique. Par conséquent, la transformation vers le libéralisme 2.0 avec une charge de "nouvelle énergie" était en fait inévitable.

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En quoi consistait-il ?

- L'adversaire a dû être réactivé. Au départ, les formations faibles et illibérales, que l'on pourrait qualifier de nationales-bolcheviques, ont été placées dans ce rôle, bien qu'elles ne se soient pas définies de cette manière. Aujourd'hui, pour plus de facilité, nous pouvons décrire les divisions politiques basées sur l'opposition du camp mondialiste (libéralisme 2.0) et des anti-mondialistes. Nous devons également nous rappeler que le libéralisme 1.0 ne sera pas réformé, mais qu'il deviendra lui aussi l'ennemi du libéralisme 2.0. Nous pouvons probablement même parler ici d'une certaine mutation. Après tout, il existe encore des libéraux de l'ancien type qui sont plus proches du camp altermondialiste, qui rejettent l'individualisme illimité, hédoniste et total du libéralisme 2.0.

Donc les libéraux vont s'en prendre aux libéraux ?

- Le libéralisme 2.0 peut être considéré comme une sorte de cinquième colonne au sein du libéralisme. Ce nouveau libéralisme est brutal et impitoyable, ne suppose aucune discussion, élimine tout débat. Il s'agit de la "culture de l'annulation" (cancel culture), qui stigmatise les opposants et les élimine. Les "vieux" libéraux en sont également victimes, comme cela se produit régulièrement en Europe. Qui sont les victimes de la culture de l'annulation ? Sont-ils fascistes ou communistes ? Non, la plupart d'entre eux sont des artistes, des journalistes et des écrivains qui s'inscrivaient dans le courant dominant et qui sont soudainement attaqués. Le libéralisme 2.0 les frappe avec un marteau de forgeron.

Votre pays, la Russie, est aujourd'hui, sous la présidence de Vladimir Poutine, considéré comme le grand adversaire du mondialisme...

- La renaissance de la Russie de Poutine peut être considérée comme une combinaison de stratégies politiques anti-occidentales de style soviétique et de nationalisme russe traditionnel. D'autre part, le phénomène Poutine reste une énigme, même pour nous, Russes. En effet, on peut voir des éléments "nationaux-bolcheviques" dans sa politique, mais il y a aussi de nombreux filons libéraux. Cela s'applique aussi en partie au phénomène de la Chine. Là aussi, nous voyons un communisme chinois unique en son genre, mélangé à un nationalisme chinois bien distinct. Des tendances similaires peuvent également être observées dans le populisme européen, où la distance entre la gauche et la droite disparaît de plus en plus rapidement et conduit à des coalitions gauche-droite aussi symboliques qu'en Italie: je pense à la coopération entre la Ligue, populiste de droite, et le Mouvement 5 étoiles, populiste de gauche. Nous voyons la même chose dans la rébellion contre le président Emmanuel Macron par le mouvement des gilets jaunes en France, dans les rangs duquel les partisans de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon luttent côte à côte contre le centre libéral.

Les alliances gauche-droite que vous avez mentionnées n'ont existé que pendant une courte période, succombant souvent à des conflits internes plus aigus que ceux qui ont consumé le centre libéral...

- C'est un problème essentiel. Étant donné que ce type de coalitions représente la plus grande menace pour le libéralisme 2.0, il doit constamment les combattre, les réduire et les infiltrer. Chaque fois qu'il y a un conflit entre la gauche altermondialiste et la droite altermondialiste en Europe, les partisans du libéralisme 2.0 ne cachent même pas leur joie. En outre, nous constatons que les factions mutuellement opposées du centre ont tendance à travailler ensemble. Je pense que cela se produit dans tous les pays européens. Ainsi, le mondialisme fragmente le camp de ses opposants et empêche l'émergence d'alliances potentiellement fortes.

À quoi pourraient ressembler de telles alliances ?

- Si Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine, les populistes européens, les courants islamiques anti-occidentaux, les courants anticapitalistes d'Amérique latine et d'Afrique étaient tous conscients qu'ils ont un adversaire idéologique commun sous la forme du mondialisme libéral, ils pourraient accepter une formule commune de populisme intégral gauche-droite, ce qui augmenterait la force de leur résistance et multiplierait leur potentiel. Pour éviter cela, les mondialistes sont prêts à tout pour empêcher toute évolution idéologique dans ce sens.

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Dans votre essai, vous écrivez que Donald Trump est la "sage-femme du libéralisme 2.0". Qu'est-ce que vous entendez par là ?

- Comme je l'ai dit, une idéologie politique ne peut exister sans la distinction ami-ennemi. Il perd alors son identité. Se débarrasser de l'ennemi équivaut à un suicide idéologique. Un ennemi caché et indéfini ne suffisait pas à légitimer le libéralisme. Les libéraux ne disposaient pas d'un pouvoir de persuasion suffisant basé uniquement sur la diabolisation de la Russie de Poutine et de la Chine de Xi Jinping. En outre, reconnaître qu'un ennemi formel, idéologiquement structuré, n'a existé qu'en dehors de la sphère d'influence libérale (démocratie, économie de marché, droits de l'homme, technologie globale, mise en réseau totale, etc.) après l'affirmation du moment unipolaire au début des années 1990 reviendrait à admettre une erreur. Cet ennemi intérieur est donc apparu juste à temps, exactement au moment où il était le plus nécessaire. C'était Donald Trump. Il incarne la différence entre le libéralisme 1.0 et le libéralisme 2.0. Au départ, on a tenté de montrer un lien entre Trump et le Poutine "rouge-brun". Cela a gravement nui à sa présidence, mais était idéologiquement incohérent. Cela n'était pas seulement dû à son manque de relation réelle avec Poutine et à l'opportunisme idéologique de Trump, mais aussi parce que Poutine lui-même est en fait un réaliste très pragmatique. Comme Trump, il est un populiste électoral ; il est aussi plutôt opportuniste, pas vraiment intéressé par les questions de vision du monde. La rhétorique consistant à dépeindre Trump comme un " fasciste " était tout aussi absurde. Le fait que ses rivaux politiques l'utilisent beaucoup trop souvent lui a créé quelques problèmes, mais il s'est également avéré incohérent. Ni Trump lui-même ni son équipe n'étaient composés de "fascistes" ou de représentants d'une quelconque tendance d'extrême droite, marginalisée dans la société américaine depuis de nombreuses années et qui ne survit que comme une sorte de réserve libertaire ou de culture kitsch.

Alors comment classeriez-vous Trump en fin de compte ?

- Trump était et reste un représentant du libéralisme 1.0. Si nous laissons de côté les systèmes qui rejettent l'idéologie libérale dans la pratique politique d'autres pays, il ne nous reste qu'un seul ennemi du libéralisme: le libéralisme lui-même. Pour pouvoir se développer davantage, le libéralisme a donc dû procéder à une sorte de "purge interne". Et c'est Trump qui a symbolisé ce vieux libéralisme. Il a été l'incarnation de l'ennemi dans la campagne électorale de Joe Biden, qui représente le nouveau libéralisme. Biden a parlé d'un "retour à la normale". Il a donc considéré le libéralisme 1.0 - national, capitaliste, pragmatique, individualiste et dans une certaine mesure libertaire - comme "anormal".

Le libéralisme se concentre sur l'individualisme, ou la personne unique. D'autres idéologies parlent de collectivités, de nations et de classes. Et de quoi parle le libéralisme 2.0 ?

- C'est vrai. Le concept de l'individu joue le même rôle dans la physique sociale du libéralisme que le concept de l'atome dans la science de la physique. La société, selon elle, est composée d'atomes/individus, qui constituent le seul substrat empirique et réel de toutes les constructions sociales, politiques et économiques. Tout est réduit précisément à l'individu. C'est le principe du libéralisme. Ainsi, la lutte contre toutes les manifestations de l'identité collective est le devoir moral des libéraux, et le progrès est mesuré par les victoires dans cet affrontement.

Un regard sur les sociétés occidentales révèle qu'il y a eu de nombreuses victoires de ce type...

- Lorsque les libéraux ont commencé à mettre en œuvre ce scénario, malgré leurs nombreux succès dans ce domaine, il restait un élément de communauté, un fragment d'une identité collective oubliée, qui devait également être détruit. Et voilà qu'arrive la politique du genre. Être une femme ou un homme, c'est ressentir une identité collective qui dicte certains comportements sociaux et culturels. Et c'est là le nouveau défi du libéralisme. L'individu doit être libéré du sexe biologique, car celui-ci est encore considéré comme quelque chose d'objectif. Le genre doit devenir entièrement facultatif, une conséquence d'un choix purement individuel. La politique de genre conduit à un changement de l'essence du concept de l'individu. Les postmodernes ont été les premiers à conclure que l'individu libéral est une construction masculine et rationaliste.

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Se limiter à l'égalisation des chances et des fonctions sociales entre les hommes et les femmes, y compris le droit de changer de sexe, s'est avéré insuffisant. Le patriarcat "traditionnel" survivait encore, définissant la rationalité et les normes. D'où la conclusion que la libération de l'individu ne suffit pas. L'étape suivante implique la libération de l'être humain, ou plutôt "l'être humain" de l'individu. Il est temps de remplacer enfin l'individu par une entité sans distinction de sexe, une sorte d'identité de réseau. L'étape finale consistera à remplacer l'humanité par des êtres terrifiants - machines, chimères, robots, intelligence artificielle et créatures créées par génie génétique. Le passage de ce qui est encore humain à ce qui est déjà post-humain est l'axe du changement de paradigme menant du libéralisme 1.0 au libéralisme 2.0. Trump est un individualiste humaniste qui défend l'individualisme à l'ancienne placé dans un contexte humain. Il a peut-être été le dernier dirigeant de ce type. Biden est un représentant de la post-humanité à venir.

Jusqu'à présent, cela ressemble à une marche légère de l'élite mondialiste sans grand résultat. N'est-ce pas ?

- Il est impossible de rejeter la thèse selon laquelle le nationalisme et le communisme à l'ancienne ont été vaincus par le libéralisme. Le populisme non libéral, qu'il soit de droite ou de gauche, ne peut pas vaincre le libéralisme aujourd'hui. Pour avoir un potentiel suffisant, il faudrait intégrer la gauche illibérale avec la droite illibérale. Les libéraux au pouvoir y sont allergiques et tentent de torpiller à l'avance tout mouvement dans cette direction. La myopie des politiciens de la droite radicale et de la gauche radicale ne fait qu'aider les libéraux à poursuivre leur programme. Dans le même temps, nous ne devons pas oublier le fossé qui se creuse entre le libéralisme 1.0 et le libéralisme 2.0. Il semble que les purges internes au sein du modernisme et du postmodernisme conduisent à une répression brutale et à des représailles contre une autre espèce d'acteurs politiques; cette fois, les victimes sont les libéraux eux-mêmes. Ceux qui ne se reconnaissent pas dans la stratégie de la grande remise à zéro et de l'axe Biden - George Soros, qui ne se satisfont pas de la perspective de la disparition de la bonne vieille humanité, des bons vieux individus, de la liberté et de l'économie de marché. Pour eux, le libéralisme 2.0 n'aura plus sa place. Elle sera post-humaniste et quiconque la remettra en question sera compté parmi les ennemis de la société ouverte. Et nous, les Russes, pourrons alors leur dire: "Nous sommes ici depuis des décennies et nous nous sentons chez nous ici. Bienvenue donc, nouveaux arrivants, dans cet enfer!".

Chaque partisan de Trump et chaque républicain moyen est considéré aujourd'hui comme une personne potentiellement dangereuse, comme nous l'avons été pendant longtemps. Que les libéraux 1.0 rejoignent donc nos rangs ! Il ne faut pas nécessairement être antilibéral, pro-communiste ou ultra-nationaliste pour le faire. Rien de tout cela ! Chacun peut garder ses bonnes vieilles croyances aussi longtemps qu'il le souhaite. La quatrième théorie politique défend une position originale qui repose sur la vraie liberté : la liberté de lutter pour la justice sociale, d'être un patriote, de défendre l'État, l'église, la nation, la famille, et enfin de lutter pour rester humain.

Merci pour l'interview.

Entretien repris par Myśl Polska, No. 25-26 (20-27.06.2021)