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dimanche, 10 mai 2026

De la géographie sacrée à la géopolitique

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De la géographie sacrée à la géopolitique

Alexandre Douguine

Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts sont basés sur des principes généraux qui permettent d'analyser facilement la situation de n'importe quel pays.

La géopolitique comme science « intermédiaire »

Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts reposent sur des principes généraux qui permettent d'analyser aisément la situation de tout pays et de toute région particulière.

Dans la forme qu’elle revêt aujourd’hui, la géopolitique est indubitablement une science profane, « mondaine », laïque. Cependant, parmi toutes les sciences modernes, c’est la géopolitique qui a conservé le plus grand lien avec la Tradition et les sciences traditionnelles.

René Guénon disait que la chimie moderne est le produit de la désacralisation de la science traditionnelle de l’alchimie, tout comme la physique moderne trouve ses origines dans la magie.

De la même manière, on pourrait dire que la géopolitique moderne est le produit de la sécularisation et de la désacralisation d’une autre science traditionnelle: celle de la géographie sacrée. Étant donné que la géopolitique occupe une place particulière parmi les sciences modernes et qu’elle est souvent considérée comme une « pseudo-science », sa profanation n’est pas aussi complète ni irréversible que dans le cas de la chimie ou de la physique. La relation de la géopolitique avec la géographie sacrée est donc assez nettement visible à cet égard. Par conséquent, on peut dire que la géopolitique occupe une position intermédiaire entre la science traditionnelle (la géographie sacrée) et la science profane.

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Terre et Mer

Les deux concepts essentiels de la géopolitique sont la Terre et la Mer. Ce sont ces deux éléments – la Terre et l’Eau – qui sont à l’origine de l’imagination qualitative que l’humain a de l’espace terrestre. En expérimentant la terre et la mer, la terre et l’eau, l’homme entre en contact avec les aspects fondamentaux de son existence. La terre représente la stabilité, la gravité, la fixité, l’espace en soi. L’eau symbolise la mobilité, la douceur, le dynamisme et le temps.

Ces deux éléments sont, dans leur essence, les manifestations les plus évidentes de la nature matérielle du monde. Ils se tiennent hors de l’homme: tout est lourd et fluide. Ils sont aussi en lui: dans le corps et le sang. Il en va de même au niveau cellulaire.

L’universalité des expériences de la terre et de l’eau donne lieu au concept traditionnel du Firmament, puisque la présence des Eaux Supérieures (la source de la pluie) dans le ciel implique aussi la présence d’un élément symétrique et nécessaire – la terre, la terre ferme, la voûte céleste.

Ensemble, la Terre, la Mer et l’Océan constituent en essence les grandes catégories de l’existence terrestre, et il est impossible pour l’humanité de ne pas y voir certains attributs fondamentaux de l’univers. En tant que deux termes fondamentaux de la géopolitique, ils conservent leur signification aussi bien pour les civilisations de type traditionnel que pour les États, peuples et blocs idéologiques exclusivement modernes. Au niveau des phénomènes géopolitiques globaux, la Terre et la Mer génèrent les termes de Thalassocratie et Tellurocratie, c’est-à-dire « pouvoir par la mer » et « pouvoir par la terre » – la puissance maritime et la puissance terrestre.

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La force de tout État ou empire repose sur le développement préférentiel de l’une de ces deux catégories. Les empires sont soit thalassocratiques, soit tellurocratiques. Les premiers impliquent l’existence d’un pays mère et de colonies, les seconds d’une capitale et de provinces sur « terre commune ». Dans le cas de la thalassocratie, son territoire n’est pas unifié en un seul espace terrestre, ce qui crée un élément de discontinuité. La mer est à la fois la force et la faiblesse du pouvoir thalassocratique. La tellurocratie, au contraire, se caractérise par la continuité territoriale.

La logique géographique et cosmologique complique immédiatement ce modèle apparemment simple de division: la paire « terre-mer », par la superposition réciproque de ses éléments, donne naissance aux idées de « terre maritime » et de « terre-eau ». La terre maritime est une île, c’est-à-dire la base de l’empire maritime, le pôle de la thalassocratie. « Terre-eau » ou eau dans la terre désigne les rivières, qui déterminent le développement des empires terrestres. Sur la rivière, on trouve la ville, la capitale, le pôle de la tellurocratie. Cette symétrie est symbolique, économique et géographique à la fois. Il est important de noter que le statut d’Île et de Continent est défini non pas tant par la grandeur physique que par les particularités de la conscience typique de leurs populations. Ainsi, la géopolitique des États-Unis est de nature insulaire malgré l’immensité de l’Amérique du Nord, tandis que l’île du Japon représente géopolitiquement la mentalité continentale, etc.

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Un autre détail est pertinent: historiquement, la tellurocratie est liée à l’Occident et à l’océan Atlantique, tandis que la thalassocratie est associée à l’Est et au continent eurasien. L’exemple mentionné plus haut du Japon s’explique ainsi par l’effet d’attraction plus fort de l’Eurasie.

La thalassocratie et l’Atlantisme sont devenus synonymes bien avant l’expansion coloniale de la Grande-Bretagne ou les conquêtes portugaises et espagnoles. Bien avant les premières vagues de migration maritime, les peuples de l’Occident et leurs cultures avaient déjà commencé leur déplacement vers l’Est à partir de leurs centres situés dans l’Atlantique. La Méditerranée fut également maîtrisée de Gibraltar au Moyen-Orient, et non l’inverse. Par ailleurs, des fouilles en Sibérie orientale et en Mongolie montrent qu’il existait jadis là-bas des foyers de civilisation, ce qui signifie que ce ne furent pas d’autres que les terres centrales du continent qui furent le berceau de l’humanité eurasienne.

Le symbolisme du paysage

Outre ces deux catégories mondiales de la Terre et de la Mer, la géopolitique fonctionne aussi avec des définitions plus particulières. Les formations maritimes et océanique peuvent être différenciées parmi les réalités thalassocratiques. Par exemple, les civilisations maritimes de la mer Noire ou de la Méditerranée sont plutôt qualitativement différentes des civilisations des océans, c’est-à-dire des puissances insulaires et des peuples vivant sur les côtes de l’océan ouvert. Des divisions plus particulières existent aussi entre civilisations fluviales et lacustres en relation avec les continents.

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La tellurocratie a aussi ses formes particulières. On peut distinguer la civilisation de la Steppe et celle de la Forêt, la civilisation des Montagnes et celle des Plaines, la civilisation du Désert et celle de la Glace.

En géographie sacrée, la diversité des paysages est comprise comme des complexes symboliques liés aux particularités de l’État, des idéologies religieuses et éthiques des différents peuples. Même dans le cas d’une religion universaliste ou œcuménique, la concrète incarnation de celle-ci dans un peuple, une race ou un État sera soumise à une adaptation au contexte géographique sacré local.

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Les déserts et les steppes représentent le microcosme géopolitique des nomades, et c’est précisément dans les déserts et sur les steppes que la tendance tellurocratique atteint son apogée, puisque le facteur « eau » y est peu présent. Les empires désertiques et steppiques doivent donc logiquement constituer les tremplins géopolitiques de la tellurocratie. À titre d’exemple d’un empire de la Steppe, on pourrait considérer l’Empire de Gengis Khan. Un exemple typique d’un empire du Désert fut le Califat arabe, qui naquit sous l’influence directe des nomades.

Les montagnes et les civilisations montagnardes sont plus souvent qu’autrement archaïques et fragmentaires. Les pays montagnards ne sont généralement pas des sources d’expansion ; en fait, ils tendent à rassembler les victimes de l’expansion géopolitique d’autres forces tellurocratiques. Aucune empire n’a son centre dans une région montagneuse. D’où la maxime souvent répétée de la géographie sacrée: «Les montagnes sont habitées par des démons».

D’un autre côté, l’idée que les montagnes peuvent conserver les traces résiduelles d’anciennes races et civilisations se retrouve dans le fait que ce sont précisément dans les montagnes que se trouvent les centres sacrés de la Tradition. On pourrait même dire que les montagnes correspondent à une sorte de puissance spirituelle dans la tellurocratie.

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La combinaison logique des deux concepts – la montagne comme modèle hiératique et le désert comme modèle royal – donne le symbolisme de la colline, c’est-à-dire une hauteur petite ou moyenne. La colline est un symbole de la puissance impériale s’élevant au-dessus du niveau séculier de la steppe, mais elle n’atteint pas la limite du pouvoir suprême comme c’est le cas avec les montagnes. Une colline est un lieu de résidence pour un roi, un comte, un empereur, mais pas pour un prêtre. Toutes les capitales de grandes empires tellurocratiques sont situées sur une colline ou plusieurs (souvent sept, en référence aux sept planètes ; ou cinq, en référence aux cinq éléments, y compris l’éther, etc.).

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La forêt, en géographie sacrée, est similaire aux montagnes dans un sens précis. Le symbolisme de l’arbre correspond à celui de la montagne (les deux désignent l’axe du monde). Par conséquent, dans les tellurocraties, la forêt joue aussi un rôle périphérique, puisqu’elle est aussi le « lieu des prêtres » (les druides, les magi, les hermites), mais aussi en même temps le « lieu des démons », c’est-à-dire des résidus archaïques d’un passé disparu. Ainsi, une forêt ne peut pas servir de centre à un empire terrestre.

La toundra représente l’analogie nordique de la steppe et du désert, même si le climat froid la rend beaucoup moins significative d’un point de vue géopolitique. Cette « périphéricité » atteint son apogée avec les icebergs qui, de même que les montagnes, sont des zones profondément archaïques. Il est significatif que la tradition chamane eskimo appelle à un futur chaman pour partir seul sur la glace, d’où le monde au-delà lui sera ouvert. Ainsi, la glace est une zone hiératique, le seuil d’un autre monde.

En tenant compte de ces caractéristiques essentielles et générales de la carte géopolitique, il est possible de définir les différentes régions de la planète selon leurs qualités sacrées. Cette méthode peut aussi s’appliquer aux particularités locales d’un paysage, au niveau de chaque pays ou même de chaque localité. Il est également possible de suivre la convergence des idéologies et des traditions de peuples apparemment très divers.

L’Orient et l’Occident en géographie sacrée

Dans le cadre de la géographie sacrée, les directions cardinales possèdent une nature particulière, qualitative. Les visions de la géographie sacrée peuvent varier selon les traditions et les périodes, en fonction des phases cycliques du développement d’une tradition donnée. D’où la variation fréquente des fonctions symboliques des directions cardinales. Sans entrer dans les détails, il est possible de formuler la loi la plus universelle de la géographie sacrée concernant l’Est et l’Ouest.

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La géographie sacrée, sur la base du « symbolisme cosmique », considère traditionnellement que l’Est est la « terre de l’Esprit », la terre paradisiaque, la terre de la perfection, de l’abondance, la « patrie » sacrée dans sa forme la plus pleine et complète. En particulier, cette idée se reflète dans la Bible, où l’Éden occupe une position orientale.

La même compréhension caractérise d’autres traditions abrahamiques (Islam et Judaïsme), ainsi que beaucoup d’autres traditions non abrahamiques, telles que les traditions chinoise, hindoue et iranienne. « L’Est est la demeure des dieux », affirme la formule sacrée des anciens Égyptiens, et le mot même « Est », ou neter en égyptien, signifiait simultanément « dieu ». D’un point de vue du symbolisme naturel, l’Est est l’endroit où le soleil, la Lumière du Monde, le symbole matériel de la Divinité et de l’Esprit, se lève, ou vostekeat en russe, d’où le mot russe pour « Est », vostok.

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L’Ouest a une signification symbolique opposée. C’est la « terre de la mort », le « monde sans vie », le « pays vert » (tel que l’appelaient les anciens Égyptiens). L’Ouest est « l’empire de l’exil » et « la fosse des rejetés », selon les expressions des mystiques islamiques. L’Ouest est l’« anti-Est », le pays où le soleil se couche (zakat en russe), le déclin, la décadence, la transition du manifeste au non-manifesté, de la vie à la mort, de la totalité à la nécessité, etc. L’Ouest [zapad en russe] est l’endroit où le soleil descend, où il « s’enfonce » (zapadaet).

C’est selon cette logique du symbolisme cosmique naturel que les anciennes traditions organisaient leur « espace sacré », fondaient leurs centres cultuels, leurs lieux de sépulture, leurs temples et édifices, et interprétaient les caractéristiques naturelles et « civilisatrices » des territoires géographiques, culturels et politiques de la planète. Ainsi, la structure même des migrations, des guerres, des campagnes, des vagues démographiques, de la construction des empires, etc., était définie par la logique pragmatique et primordiale de la géographie sacrée.

Les peuples et civilisations aux caractères hiérarchiques s’étendaient selon l’axe Est-Ouest – plus ils étaient proches de l’Est, plus ils étaient proches du Sacré, de la Tradition, de l’abondance spirituelle. Plus ils s’approchaient de l’Ouest, plus l’Esprit se décomposait, se dégradait et mourait.

Bien sûr, cette logique n’a pas toujours été absolue, mais elle n’a pas non plus été si mineure ni relative comme beaucoup de « profanes » l’ont si à tort considéré aujourd’hui. En réalité, la logique sacrée et la lecture du symbolisme cosmique étaient beaucoup plus consciemment reconnues, comprises et pratiquées par les peuples anciens qu’on ne le croit aujourd’hui. Même dans notre monde anti-sacre, les archétypes de la géographie sacrée sont presque toujours conservés dans leur intégrité au niveau de l’« inconscient », et se réveillent lors des moments les plus importants et critiques des cataclysmes sociaux.

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Ainsi, la géographie sacrée affirme de manière univoque la loi de la « spatialité qualitative », dans laquelle l’Est représente le « plus ontologique » symbolique, et l’Ouest le « moins ontologique ». Selon la tradition chinoise, l’Est est Yang, ou le principe mâle, lumineux, solaire, et l’Ouest est Yin, le principe féminin, sombre, lunaire.

L’Orient et l’Occident en géopolitique moderne

Voyons maintenant comment cette logique géographique sacrée se reflète dans la géopolitique, qui, en tant que science exclusivement moderne, se limite à fixer la configuration factuelle des affaires, en laissant de côté ses principes sacrés eux-mêmes, hors de son cadre et de la représentation.

La géopolitique dans sa formulation originelle par Ratzel, Kjellén et Mackinder (et plus tard par Haushofer et les Eurasianistes russes) partait des particularités de différents types de civilisations et d’États en relation avec leur dépendance à la disposition géographique. Les géopoliticiens ont établi qu’il existe une différence fondamentale entre les puissances « insulaires » et « continentales », entre la civilisation « occidentale », « progressiste » et la forme culturelle « orientale », « despotiques » et « archaïques ».

Dans la mesure où la question de l’Esprit dans sa compréhension métaphysique et sacrée n’est généralement jamais soulevée dans la science moderne, les géopoliticiens l’ont aussi écartée, préférant évaluer la situation en termes plus modernes que ceux du « sacré », du « profane », du « traditionnel » ou de l’« anti-traditionnel », etc.

Les géopoliticiens ont identifié des différences majeures entre le développement politique, culturel et industriel des régions orientales et occidentales au cours des derniers siècles. Le tableau qui en découle est le suivant : l’Occident est le centre du « développement » matériel et technologique. Sur le plan culturel et idéologique, ce sont les tendances « libérales-démocratiques » et les visions du monde individualistes et humanistes qui prédominent en Occident.

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Sur le plan économique, la priorité est donnée au commerce et à la modernisation technologique. Les théories du « progrès », de « l’évolution » et du « développement progressif de l’histoire », qui sont totalement étrangères au monde traditionnel oriental (et aussi à l’histoire occidentale durant les périodes où la tradition sacrée était encore en place, comme au Moyen Âge), sont apparues pour la première fois en Occident. Sur le plan social, la coercition en Occident n’a acquis qu’un caractère économique, et la Loi de l’Idée et de la Force a été progressivement remplacée par la Loi de l’Argent.

Une « idéologie occidentale » particulière s’est peu à peu imposée, sous la formule universelle de « l’idéologie des droits de l’homme », qui est devenue le principe dominant dans les régions les plus occidentales de la planète – principalement en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis. Sur le plan industriel, cette idéologie a correspondu à la notion de « pays développés », et sur le plan économique, elle est liée aux concepts de « marché libre » et de « libéralisme économique ».

L’ensemble de ces caractéristiques, avec l’intégration stratégique et militaire de différentes secteurs de la civilisation occidentale, est aujourd’hui défini par le concept d’« Atlantisme ». Au siècle dernier, les géopoliticiens parlaient de la « civilisation anglo-saxonne » ou de la « démocratie capitaliste bourgeoise », mais depuis, « l’Occident géopolitique » a trouvé sa plus pure incarnation dans la forme « atlanticiste ».

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L’Orient géopolitique représente l’opposé direct de l’Occident géopolitique. Au lieu de la modernisation économique, ce sont ici (dans les « pays moins développés ») des modes de production traditionnels, archaïques, du type corporatif ou artisanal, qui prédominent.

Au lieu de la coercition économique, l’État emploie plus souvent des formes de coercition « morale » ou simplement physique (la Loi de l’Idée et la Loi de la Force). Au lieu de la « démocratie » et des « droits de l’homme », l’Orient gravite autour du totalitarisme, du socialisme et de l’autoritarisme, c’est-à-dire autour de divers types de régimes sociaux dont la seule caractéristique commune est que le centre de leurs systèmes n’est pas « l’individu » ou « l’homme » avec ses « droits » et ses « valeurs individuelles » particulières, mais quelque chose de supra-individuel, de supra-humain, que ce soit « la société », « la nation », « le peuple », « l’idée », « la Weltanschauung », « la religion », « le culte du chef », etc.

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L’Orient contredit la démocratie libérale occidentale par une diversité de types de sociétés non libérales, non individualistes, allant des monarchies autoritaires aux théocraties ou au socialisme. De plus, d’un point de vue purement typologique et géopolitique, la spécificité politique de tel ou tel régime est secondaire par rapport à la division qualitative entre « l’ordre occidental » (= « individualiste, mercantile ») et « l’ordre oriental » (= « supra-individuel – basé sur la force »). L’URSS, la Chine communiste, le Japon jusqu’en 1945 et l’Iran de Khomeini ont été des formes représentatives de cette civilisation anti-occidentale.

Rudolf_Kjellen_inspektorsporträtt.jpgIl est curieux de noter que Rudolf Kjellén (photo), le premier à avoir forgé le terme «géopolitique», illustra les différences entre l’Ouest et l’Est par l’exemple suivant :

«Une phrase typique de l’Américain ordinaire», écrit Kjellén, «est ‘vas-y’, qui signifie littéralement ‘va en avant’. Cela reflète l’optimisme géopolitique intérieur et intrinsèque, et le ‘progressisme’ de la civilisation américaine, qui est la forme extrême du modèle occidental. Les Russes, quant à eux, répètent habituellement le mot nichego [‘rien’]. Cela manifeste le ‘pessimisme’, la ‘contemplation’, le ‘fatalisme’ et l’‘adhérence à la tradition’ propres à l’Est».

Si l’on revient maintenant au paradigme de la géographie sacrée, on voit un antagonisme direct entre les priorités de la géopolitique moderne (des concepts comme « progrès », « libéralisme », « droits de l’homme » et « ordre commercial » sont aujourd’hui des termes positifs pour la majorité des gens), et celles de la géographie sacrée, qui évaluent les différents types de civilisations d’un point de vue complètement opposé (du point de vue de tels concepts que « esprit », « contemplation », « soumission à une force ou une idée surhumaine », « idéocratie », etc., qui dans les civilisations sacrées sont exclusivement positifs, et le restent encore aujourd’hui pour les peuples orientaux au niveau de l’« inconscient collectif »).

La géopolitique moderne (à l’exception des Eurasianistes russes, des élèves allemands de Haushofer, des fondamentalistes islamiques, etc.) analyse et conçoit le monde d’un point de vue opposé à celui de la géographie sacrée traditionnelle. Mais, dans ce, les deux sciences convergent encore dans leur description des lois fondamentales de l’image géographique des civilisations.

Le Nord sacré et le Sud sacré

Outre le déterminisme géographique sacré selon l’axe Est-Ouest, un problème extrêmement pertinent est posé par une autre orientation ou axe vertical – celui du Nord-Sud. Ici, comme dans tous les autres cas, les principes de la géographie sacrée, le symbolisme des points cardinaux, et les continents liés à chacun d’eux, ont un analogue direct dans l’image géopolitique du monde, qui se construit soit naturellement au fil du processus historique, soit de manière consciente et artificielle en tant que résultat des actions délibérées des dirigeants de telle ou telle formation géopolitique.

Du point de vue de la Tradition intégrale, la différence entre « artificiel » et « naturel » est généralement plutôt relative, puisque la Tradition n’a jamais connu de dualismes cartésiens ou kantien qui séparent strictement le « subjectif » et l’« objectif » (ou le « phénoménal » et le « nouménal »). Par conséquent, le déterminisme sacré du Nord ou du Sud n’est pas seulement un facteur physique, naturel ou climatique (c’est-à-dire quelque chose d’« objectif »), ni simplement une « idée » ou un « concept » généré par l’esprit des individus (c’est-à-dire quelque chose de « subjectif »).

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C’est une sorte de troisième forme, supérieure à ces deux pôles, objective et subjective. On pourrait dire que le Nord sacré, ou l’archétype du Nord, s’est au cours de l’histoire divisé en deux : d’un côté, le paysage naturel du Nord, et de l’autre, l’idée du Nord, ou « Nordisme ».

La couche la plus ancienne et la plus primordiale de la Tradition affirme sans équivoque la primauté du Nord sur le Sud. Le symbolisme du Nord correspond à la Source, au paradis nordique originel dont toute civilisation humaine tire son origine. Les textes anciens iraniens et zoroastriens parlent du pays du Nord, Airyana Vaeja, avec sa capitale Vara, d’où furent expulsés les anciens Aryens par une glaciation envoyée par Ahriman, l’esprit du Mal et opposant d’Ormuzd, la lumière.

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Les Védas anciens évoquent aussi une terre du Nord comme la patrie ancestrale des Hindous, le Śveta-dvīpa, la Terre Blanche située dans l’Extrême Nord. Les Grecs anciens parlaient d’Hyperborée, l’île du Nord avec sa capitale Thulé. Cette terre était considérée comme le foyer du dieu lumineux Apollon. Dans de nombreuses autres traditions, on peut déceler les traces les plus anciennes, souvent oubliées et fragmentaires, de ce symbolisme « nordique ».

L’idée fondamentale traditionnellement associée au Nord est celle du Centre, du Pôle Immobile, du point d’Éternité autour duquel tourne non seulement le cycle de l’espace, mais aussi celui du temps. Le Nord est la terre où le soleil ne se couche jamais, même la nuit, c’est l’espace de la lumière éternelle. Chaque tradition sacrée honore le Centre, le Milieu, le point où convergent les contrastes, le lieu symbolique qui n’obéit pas aux lois de l’entropie cosmique.

Ce Centre, dont le symbole est la Svastika (qui met en relief à la fois l’immobilité et la constance du Centre, et la mobilité et la changeabilité de la périphérie), a acquis différents noms selon chaque tradition, mais il a toujours été directement ou indirectement lié au symbolisme du Nord. Par conséquent, on peut dire que toutes les traditions sacrées sont, en essence, la projection de la unique Tradition primordiale du Nord, adaptée à toutes les conditions historiques différentes. Le Nord est le Point Cardinal choisi par le Logos primordial pour se révéler dans l’Histoire, et chacune de ses manifestations n’a fait que recréer ce symbolisme primordial, polaire et paradisiaque.

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En géographie sacrée, le Nord correspond à l’esprit, à la lumière, à la pureté, à la complétude, à l’unité et à l’éternité. Le Sud symbolise quelque chose de diamétralement opposé : la matérialité, l’obscurité, le mélange, la privation, la pluralité et l’immersion dans le flux du temps et de l’Être. Même d’un point de vue naturel, dans les zones polaires, il y a un jour semi-annuel long et une nuit semi-annuelle longue. C’est le Jour et la Nuit des dieux et des héros, des anges.

Même les traditions déclinantes se souviennent de ce cardinal sacré, spirituel et surnaturel, du Nord, rappelant que les régions du Nord sont le lieu de résidence des « esprits » et des « forces de l’au-delà ». Au Sud, le Jour et la Nuit des dieux se fragmentent en journées humaines – ici, le symbolisme primordial d’Hyperborée s’est perdu, et ses souvenirs ne sont devenus que des fragments de « culture » ou de « légende ».

Le Sud correspond généralement à la culture, c’est-à-dire à cette sphère d’activité humaine où l’Invisible et le Spirituel pur acquièrent des contours matériels, durcis, visibles. Le Sud est le règne de la substance, de la vie, de la biologie et des instincts. Le Sud corrompt la pureté nordique de la Tradition, mais en conserve les traces dans ses traits matérialisés.

La paire Nord-Sud dans la géographie sacrée ne se réduit pas à une opposition abstraite entre le Bien et le Mal. C’est plutôt l’opposition entre l’Idée Spirituelle et sa concrétisation grossière et matérielle. Dans des cas normaux, où le Sud reconnaît la primauté du Nord, il existe des relations harmonieuses entre ces «parties de lumière» ; le Nord «spiritualise le Sud», les messagers nordiques apportent la Tradition aux Sudistes et posent les bases des civilisations sacrées.

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Si le Sud ne reconnaît pas la primauté du Nord, commence alors le conflit sacré, la « guerre des continents ». Selon la Tradition, le Sud est responsable de ce conflit parce qu’il a rompu les règles sacrées. Par exemple, dans la Ramayana, l’île méridionale de Lanka est considérée comme le lieu de résidence des démons qui ont volé la femme de Rama, Sita, et qui ont déclaré la guerre au Nord continental, dont la capitale est Ayodhya.

Il est donc important de noter qu’en géographie sacrée, l’axe Nord-Sud est plus important que celui de l’Est-Ouest. Mais, étant le plus important, il correspond aux périodes les plus anciennes de l’histoire cyclique. La grande guerre du Nord et du Sud, d’Hyperborée et de Gondwana (l’ancien paléocontinent du Sud), appartient aux temps « antédiluviens ». Dans les dernières phases du cycle, elle devient plus cachée, plus voilée. Les paléocontinents du Nord et du Sud disparaissent eux-mêmes. Ainsi, le relais de l’opposition est transféré à l’Est et à l’Ouest.

Le passage de l’axe vertical Nord-Sud à l’axe horizontal Est-Ouest, typique des dernières phases du cycle, conserve néanmoins la logique et la connexion symbolique entre ces deux paires géographiques sacrées. La paire Nord-Sud (c’est-à-dire l’Esprit-Matière, l’Éternité et le Temps) est projetée sur la paire Est-Ouest (c’est-à-dire la Tradition et le Profane, l’Origine et la Décomposition). L’Est est la projection horizontale vers le bas du Nord. L’Ouest est la projection horizontale vers le haut du Sud. De cette transition de significations sacrées, il est aisé d’obtenir la structure de la vision continentale propre à la Tradition.

Le peuple du Nord

Le Nord sacré détermine un type humain particulier, qui peut avoir une incarnation biologique ou raciale, mais qui peut aussi ne pas en avoir du tout. L’essence du « Nordisme » consiste en la capacité de l’homme à élever chaque objet du monde physique, matériel, à son archétype, à son Idée. Cette qualité n’est pas le simple développement d’un esprit rationnel. Au contraire, l’« intellect pur » cartésien et kantien est par sa nature incapable de dépasser la mince frontière entre le « phénomène » et le « noumène », tandis que c’est précisément cette capacité qui se trouve au cœur de la pensée « nordique ».

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L’homme du Nord n’est pas simplement blanc, « aryen » ou indo-européen en termes de sang, de langue et de culture. L’homme du Nord est une espèce particulière dotée d’une intuition directe du Sacré. Pour lui, le cosmos est une texture de symboles, chacun pointant vers le Premier Principe Spirituel, invisible à l’œil. L’homme du Nord est le «homme solaire», Sonnenmensch, qui n’absorbe pas l’énergie comme le font les trous noirs, mais l’alloue – les flux de création, de lumière, de force et de sagesse s’écoulent de son esprit.

La civilisation nordique pure a disparu avec les anciens Hyperboréens, mais ses messagers ont posé les bases de toutes les traditions présentes. Cette « race » nordique des Maîtres s’est trouvée à l’origine des religions et cultures de tous les continents et de toutes les couleurs de peau. Des traces d’un culte hyperboréen existent chez les Indiens d’Amérique du Nord, chez les anciens Slaves, chez les fondateurs de la civilisation chinoise, chez les autochtones du Pacifique, chez les Allemands blonds et les chamans noirs d’Afrique de l’Ouest, chez les Aztèques à peau rouge, et chez les Mongols avec leurs larges pommettes.

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Il n’existe aucun peuple sur la planète qui n’aurait pas un mythe de l'«homme solaire», Sonnenmensch. La véritable spiritualité, l’Esprit supra-rationnel, le Logos divin, et la capacité de voir au-delà du monde jusqu’à son âme secrète – telles sont les qualités fondamentales du Nord. Partout où il y a Pureté sacrée et Sagesse, il y a, invisiblement, le Nord – peu importe le point dans l’espace ou le temps où nous nous trouvons.

Le peuple du Sud

L’homme du Sud, le type Gondwana, est en opposition directe avec le type nordique. L’homme du Sud vit dans un cercle d’effets, de manifestations secondaires ; il habite le cosmos, qu’il vénère mais qu’il ne comprend pas. Il adore l’extérieur, mais pas l’intérieur. Il conserve soigneusement des traces de spiritualité, leurs incarnations dans l’environnement matériel, mais il ne peut passer du « symboliser » au « symbolisé ».

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L’homme du Sud vit par la passion et la vitesse, il privilégie le psychique au spirituel (qu’il ne connaît tout simplement pas) et vénère la Vie comme une autorité supérieure. Le culte de la Grande Mère, de la matière générant la variété des formes, est typique de l’homme du Sud. La civilisation du Sud est une civilisation de la Lune, qui ne reçoit la lumière du Soleil (Nord) que pour la conserver et la diffuser un certain temps avant de la perdre périodiquement (la nouvelle lune). L’homme du Sud est un Mondmensch.

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Lorsque les peuples du Sud restent en harmonie avec ceux du Nord, c’est-à-dire reconnaissent leur autorité et leur supériorité typologique (et non raciale!), une harmonie règne parmi les civilisations. Lorsqu’ils revendiquent leur supériorité en raison de leur relation archétypale à la réalité, une forme culturelle déformée apparaît, qui peut être définie globalement par l’adoration des idoles, le fétichisme ou le paganisme (au sens négatif, péjoratif).

Comme pour les paléo-continents eux-mêmes, les types purement Nordiques et Sudistes n’ont existé qu’aux temps très reculés. Les peuples du Nord et du Sud ne se sont confrontés qu’aux époques primitives. Plus tard, des peuples entiers du Nord ont pénétré dans les terres du Sud, fondant parfois de brillantes expressions de la civilisation nordique, comme l’Iran ancien ou l’Inde. D’un autre côté, certains peuples du Sud ont parfois poussé très au Nord, portant leur type culturel, tels les Finlandais, les Eskimos, les Chukchis, etc. La clarté originelle du panorama géographique sacré s’est peu à peu obscurcie. Mais, malgré tout, le dualisme typologique du « peuple du Nord » et du « peuple du Sud » s’est maintenu à travers toutes les époques, non pas tant sous la forme d’un conflit extérieur entre deux civilisations diverses, mais comme un conflit intérieur au sein de chaque civilisation donnée.

Le type du Nord et celui du Sud se sont depuis un certain moment dans l’histoire sacrée opposés à chaque tournant, indépendamment des lieux précis sur la planète.

Le Nord et le Sud en Orient et en Occident

Le type du peuple du Nord peut être projeté dans le Sud, l’Est et l’Ouest. Dans le Sud, la Lumière du Nord a engendré de grandes civilisations métaphysiques telles que l’Inde, l’Iran ou la Chine, qui, dans la situation du «Sud conservateur», ont longtemps conservé la Révélation, en ont été les dépositaires.

Cependant, la simplicité et la clarté du symbolisme nordique se sont transformées ici en un enchevêtrement complexe et hétérogène de doctrines, sacrements et rites sacrés. Plus on descend vers le Sud, plus les traces du Nord s’affaiblissent. Et parmi les habitants des îles du Pacifique et d’Afrique australe, les motifs nordiques en mythologie et sacrements ne sont conservés que sous une forme extrêmement fragmentaire, rudimentaire et même déformée.

Dans l’Est, le Nord se manifeste comme une société traditionnelle classique fondée sur la supériorité univoque du supra-individuel sur l’individuel, où le « humain » et le « rationnel » sont relégués derrière le principe supra-humain et supra-rationnel. Si le Sud donne la stabilité à la civilisation, alors l’Est en définit la sacralité et l’authenticité, dont le principal garant est la Lumière du Nord.

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En Occident, le Nord se manifeste dans des sociétés héroïques, où une tendance propre à l’Occident, celle de la fragmentation, de l’individualisation et de la rationalisation, a dépassé ses propres limites, et où l’individu, devenu Héros, dépasse le cadre étroit de la personnalité « trop humaine ». Le Nord en Occident est personnifié par la figure symbolique d’Hercule qui, d’un côté, libère Prométhée (la tendance purement occidentale, titanesque, « humaniste »), et de l’autre, aide Zeus et les dieux à vaincre la rébellion des géants (en servant aux règles sacrées et à l’Ordre spirituel).

Le Sud, au contraire, se projette dans ces trois orientations selon une image inverse. En Occident, il donne l’effet d’un « archaïsme » et d’un stagnation culturelle. Même les traditions nordiques, quand elles sont sous l’influence du Sud, de ses éléments « paléo-asiatiques », « finlandais » ou « eskimos », prennent des traits de « culte des idoles » et de « fétichisme » (ce qui est particulièrement caractéristique de la civilisation germano-scandinave à l’« époque des Skalds »).

En Orient, les forces du Sud se manifestent dans des sociétés despotiques, où l’indifférence normale et juste de l’Est envers l’individu se transforme en négation du Grand Sujet Supra-humain. Toutes les formes de totalitarisme oriental, tant typologiques que raciales, sont liées au Sud.

Enfin, en Occident, le Sud se manifeste dans des formes extrêmement grossières et matérialistes d’individualisme, où l’individu atomique atteint la limite de la dégénérescence anti-héroïque, n’adorant que le « veau d’or » du confort et de l’hédonisme égotiste. Que cette alliance entre deux tendances géopolitiques sacrées produise le type de civilisation le plus négatif est évident, puisqu’elle recouvre deux orientations qui sont déjà en soi négatives – le Sud sur la ligne verticale et l’Ouest sur la ligne horizontale.

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Des Continents aux Méta-Continents

Si, du point de vue de la géographie sacrée, le Nord symbolique correspond sans ambiguïté aux aspects positifs, et le Sud aux aspects négatifs, alors dans l’image géopolitique exclusivement moderne du monde, tout est beaucoup plus complexe – et, dans une certaine mesure, même inversé. La géopolitique moderne comprend les termes « Nord » et « Sud » comme des catégories tout à fait différentes de celles de la géographie sacrée.

Tout d’abord, le paléo-continent du Nord, Hyperborea, n’a pas existé depuis de nombreux millénaires sur un plan physique, mais demeure une réalité spirituelle vers laquelle le regard spirituel des initiés, aspirant à la Tradition primordiale, se tourne.

Ensuite, la race nordique ancienne, la race des « maîtres blancs » qui descendaient du pôle à l’époque primordiale, ne correspond pas du tout à ce qu’on appelle aujourd’hui la « race blanche », basée uniquement sur des caractéristiques physiques, la couleur de peau, etc. La Tradition du Nord et sa population originelle, les « autochtones nordiques », n’ont pas existé depuis longtemps en tant que réalité historique et géographique. D’après l’état actuel des choses, même les derniers vestiges de cette culture primordiale ont disparu de la réalité physique il y a plusieurs millénaires.

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Ainsi, « le Nord », vu en termes de Tradition, est une réalité méta-historique et méta-géographique. La même chose peut être dite de la « race hyperboréenne » – ce n’est pas une « race » au sens biologique, mais plutôt, dans un sens purement spirituel et métaphysique. La question des « races métaphysiques » a été développée en détail dans l’œuvre de Julius Evola.

Le continent du Sud, « le Sud » tel qu’il existe dans les termes traditionalistes, et sa population la plus ancienne, n’ont pas existé depuis longtemps. En un certain sens, le « Sud » a un moment donné représenté presque la totalité de la planète, car l’influence du centre initiatique polaire originel et de ses messagers s’est dispersée à travers le monde entier. Les races modernes du Sud sont le produit de multiples mélanges avec celles du Nord, et la couleur de peau a depuis longtemps cessé d’être un signe distinctif de l’appartenance à une « race métaphysique » ou une autre.

En résumé, l’image géopolitique moderne du monde a très peu de rapport avec la vision fondamentalement supra-historique et méta-temporelle du monde. Les continents et populations de notre époque sont extrêmement éloignés de ces archétypes auxquels ils correspondaient aux temps primordiaux. Par conséquent, il existe aujourd’hui non seulement un décalage, mais une quasi-inversion entre les continents réels et les races réelles (les réalités de la géopolitique moderne) d’une part, et les méta-continents ou méta-races (les réalités de la géographie sacrée traditionnelle) d’autre part.

L’illusion du « Nord riche »

La géopolitique moderne évoque le plus souvent le concept du « Nord » accompagné de l’adjectif « riche » – le « Nord riche », le « Nord avancé ». Ce terme désigne un ensemble de la civilisation occidentale qui attache une importance fondamentale au développement de la dimension matérielle et économique de la vie.

Le « Nord riche » n’est pas riche parce qu’il est plus intelligent, plus spirituel ou plus intellectuel que le « Sud », mais parce qu’il a construit son système social selon le principe de maximisation du matériel pouvant être extrait du potentiel social et naturel, par l’exploitation des êtres humains et des ressources naturelles. L’image raciale du « Nord riche » est liée à des peuples à peau blanche, caractéristique centrale de diverses versions, explicites ou implicites, du « racisme occidental » (notamment le racisme anglo-saxon). Le succès du « Nord riche » dans le domaine matériel a été élevé au rang de principe politique et même « racial » dans certains pays devenus l’avant-garde du développement industriel, technique et économique, c’est-à-dire l’Angleterre, les Pays-Bas, puis l’Allemagne et les États-Unis.

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Dans ce cas, le bien-être matériel et quantitatif est devenu un critère qualitatif, et c’est sur cette base que se sont développés les préjugés les plus ridicules sur la « barbarie », la « primitiveness », le « sous-développement » et la « sous-humaineté » des peuples du Sud (c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent pas au « Nord riche »). Ce « racisme économique » s’est manifesté clairement dans la conquête coloniale anglo-saxonne.

Plus tard, une version embellie a été introduite dans les aspects les plus grossiers et contradictoires de l’idéologie national-socialiste. Les idéologues nazis mêlaient souvent des conjectures vagues sur le « Nord spirituel » et la « race aryenne spirituelle » avec le racisme biologique, mercantile, et vulgaire de l’anglo-saxon. Cette substitution des catégories de la géographie sacrée par celles du développement matériel et technique fut l’aspect le plus négatif du national-socialisme, et l’élément qui conduisit à son effondrement politique, théorique et militaire.

Pourtant, même après la défaite du Troisième Reich, ce type de racisme du «Nord riche» n’a pas disparu de la vie politique. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis et leurs partenaires atlantistes en Europe occidentale qui en sont les principaux porteurs. Dans les doctrines mondialistes récentes du «Nord riche», les questions de pureté biologique et raciale ne sont pas mises en avant; néanmoins, dans la pratique, les relations du Nord riche avec les pays sous-développés ou moins développés du Tiers-Monde continuent de favoriser la morgue raciste, typique à la fois des colonialistes anglais et de la ligne orthodoxe Rosenberg des nazis allemands.

En réalité, le «Nord riche», en termes géopolitiques, désigne ces pays où les forces directement opposées à la Tradition ont triomphé – les forces de la quantité, du matérialisme, de l’athéisme, de la dégradation spirituelle et de la dégénérescence émotionnelle. Le « Nord riche » est radicalement distinct du « Nord spirituel » et de l’« esprit hyperboréen ». La substance du Nord en géographie sacrée est la primauté de l’esprit sur la matière, la victoire définitive et totale de la Lumière, de la Justice et de la Pureté sur l’obscurité de la vie animale, l’arrogance des passions individuelles et la boue de l’égoïsme vulgaire. La géopolitique mondialiste du « Nord riche », au contraire, ne signifie que le bien-être matériel, l’hédonisme, la société de consommation, le « paradis pseudo-artificiel » de ceux que Nietzsche appelait « les derniers hommes ».

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Le progrès matériel de la civilisation technologique a été accompagné par un régression spirituelle monstrueuse de toute véritable culture sacrée. Du point de vue de la Tradition, la « richesse » du Nord moderne et « avancé » ne peut servir de critère réel de supériorité sur la pauvreté matérielle et le retard technologique du Sud « primitif » moderne.

De plus, la « pauvreté » matérielle du Sud est souvent, inversement, liée à la conservation dans certaines régions du Sud de formes de civilisation véritablement sacrées. La richesse spirituelle est parfois dissimulée derrière une prétendue « pauvreté ». Au moins deux civilisations sacrées existent encore aujourd’hui dans l’espace du Sud, malgré toutes les tentatives du « Nord riche (et agressif !) » d’imposer ses propres mesures et voie de développement à l’échelle mondiale : l’Inde hindoue et le monde islamique.

En termes de traditions de l’Extrême-Orient, il existe divers points de vue: certains voient dans certains principes traditionnels qui ont toujours été déterminants pour la civilisation chinoise, même sous la rhétorique «marxiste» et «maoïste». Ces régions du Sud sont habitées par des peuples qui ont maintenu leur dévotion à des traditions sacrées très anciennes, presque oubliées. Comparés au « Nord riche » athée et totalement matérialiste, ces peuples sont « spirituels », « intacts » et « normaux », tandis que le « Nord riche » lui-même est « anormal » et « pathologique » d’un point de vue spirituel.

Le paradoxe du « Tiers-Monde »

En termes de projets mondialistes, le « Sud pauvre » est de facto un synonyme du « Tiers-Monde ». Cette partie du monde fut désignée comme « troisième » durant la Guerre froide, une notion qui supposait que les deux autres « mondes » – le capitaliste avancé et le soviétique moins avancé – étaient plus pertinents et importants pour la géopolitique que toutes les autres régions.

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L’expression « Tiers-Monde » a une connotation péjorative : selon la logique utilitariste du « Nord riche », une telle définition réduit les pays du Tiers-Monde à une « terre de personne », à peu près à des réserves de ressources humaines destinées à la soumission, à l’exploitation et à la manipulation. Ce faisant, le « Nord riche » a habilement joué sur les caractéristiques politiques, idéologiques et religieuses traditionnelles du « Sud pauvre » en le soumettant à ses intérêts et structures purement matérialistes et économiques, qui, en termes de potentiel spirituel, sont bien supérieurs à ceux du « Nord riche » lui-même.

Le « Nord riche » a presque toujours réussi cette subjugation, car le moment cyclique actuel de notre civilisation favorise des tendances perverties, anormales et contre-nature. Selon la Tradition, nous sommes actuellement dans la dernière période de l’âge sombre, le « Kali Yuga ». L’hindouisme, le confucianisme, l’islam et les traditions indigènes des peuples « non-blancs » ne sont que des entraves aux conquêtes matérielles et aux objectifs du «Nord riche»; cependant, certains aspects de la Tradition sont souvent détournés pour atteindre leurs buts mercantiles en manipulant contradictions, particularismes religieux ou problèmes nationaux. De telles appropriations utilitaristes des divers aspects de la Tradition à des fins exclusivement anti-traditionnelles ont été un mal encore plus grand que le rejet pur et simple de toutes les valeurs traditionnelles, car la plus grande perversion consiste à faire du grand un serviteur du «rien».

En réalité, le « Sud pauvre » n’est « pauvre » qu’au niveau matériel, précisément à cause de ses attitudes spirituelles, qui n’ont toujours réservé qu’une place mineure et insignifiante aux aspects matériels de l’existence. Le Sud géopolitique, à notre époque, a conservé une attitude typiquement traditionaliste envers les objets du monde extérieur, une attitude calme, détachée, voire indifférente, qui contraste vivement avec l’obsession matérialiste et hédoniste du « Nord riche ».

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Les peuples du « Sud pauvre », en vivant dans la Tradition, ont encore aujourd’hui des existences plus riches, plus profondes et même plus magnifiques. La participation à la Tradition sacrée confère à tous les aspects de leur vie personnelle un sens, une intensité et une saturation que le « Nord riche » a depuis longtemps perdus. Ce dernier est hanté par des névroses, des peurs matérielles, une désolation intérieure et une existence totalement vide de sens. Il n’est guère plus qu’un kaléidoscope languissant aux images aussi vives qu’elles sont creuses.

On pourrait dire que la corrélation entre Nord et Sud aux temps primordiaux a une corrélation inverse directe dans notre époque présente, puisque c’est le Sud qui aujourd’hui conserve encore quelques liens avec la Tradition, tandis que le Nord l’a définitivement perdue. Néanmoins, cette déclaration ne couvre pas toute la réalité, car la vraie Tradition ne peut tolérer un tel traitement humiliant comme celui que pratique le « Nord riche » athée et agressif contre le « Tiers-Monde ».

En fait, la Tradition n’a été conservée dans le Sud que sous une forme inertielle, fragmentaire, partielle. Elle occupe une position passive et ne peut que résister, étant constamment sur la défensive. Ainsi, le Nord spirituel ne s’est pas entièrement transféré dans le Sud à la Fin des Temps – le Sud n’accumule et ne conserve que des impulsions spirituelles venues jadis du Nord sacré. Aucune initiative traditionnelle active ne peut, en principe, venir du Sud. Pendant ce temps, le « Nord riche » mondialiste a réussi à durcir son emprise pernicieuse sur la planète, en raison de la spécificité des régions du Nord, propices à l’activité. Le Nord a été et reste, par sa propre nature, le lieu choisi du pouvoir. Par conséquent, ce sont des initiatives géopolitiques véritablement efficaces qui viennent du Nord.

Le « Sud pauvre » possède aujourd’hui un avantage spirituel sur le « Nord riche », mais il ne peut servir de véritable alternative à l’agression profane du « Nord riche », ni offrir le projet géopolitique radical capable de subvertir la vision pathologique du monde moderne.

Le rôle du « Second Monde »

Dans l’image géopolitique bipolaire du «Nord riche» contre le «Sud pauvre», il existe toujours une composante supplémentaire d’une importance critique et autonome. C’est ce qu’on appelle le «Second Monde», qui désigne conventionnellement le camp socialiste intégré au système soviétique. Ce «Second Monde» n’était pas tout à fait le «Nord riche», car il avait des motifs spirituels précis, qui influençaient secrètement l’idéologie matérialiste nominale du socialisme soviétique, pas plus qu’il ne correspondait vraiment au « Tiers-Monde », car une orientation vers le développement matériel, le « progrès » et d’autres principes exclusivement profanes occupaient le cœur du système soviétique.

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L'URSS eurasiatique, en tant que telle, se trouvait à la fois dans la «pauvre Asie» et en Europe «civilisée». Durant la période socialiste, la ceinture planétaire du «Nord riche» fut brisée en Eurasie orientale, ce qui compliqua la clarté des relations géopolitiques sur l’axe Nord-Sud.

La fin du « Second Monde » en tant que civilisation à part entière laissa l’espace eurasiatique de l’ancien URSS avec deux options: ou l’intégration dans le «Nord riche» (c’est-à-dire l’Occident et les États-Unis), ou le rejet vers le «Sud pauvre», c’est-à-dire la transformation en pays du «Tiers-Monde». Une éventuelle solution de compromis serait la séparation de certaines régions vers le «Nord» et d’autres vers le «Sud».

Comme cela s’est souvent produit au cours des derniers siècles, l’initiative de la redistribution des espaces géopolitiques revient toujours au «Nord riche», qui a cyniquement exploité les paradoxes du «Second Monde» lui-même pour fixer de nouvelles frontières géopolitiques et fragmenter les zones d’influence.

Les facteurs nationaux, économiques et religieux sont régulièrement instrumentalisés par les mondialistes comme outils de leurs opérations cyniques, profondément motivées par le matérialisme. Il n’est donc pas surprenant que, en plus du discours « humaniste » fallacieux, des prétextes presque ouvertement « racistes » soient de plus en plus invoqués pour inciter les Russes à manifester un « complexe de supériorité blanche » vis-à-vis des Asiatiques et des Caucase.

Cela s’aligne avec le processus inverse, où le « Second Monde » lui-même est finalement entraîné vers le « Sud pauvre », processus accompagné de manipulations de tendances fondamentalistes, de l’inclination des peuples à la Tradition, et du renouveau religieux.

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Le «Second Monde» en déliquescence se fragmentera selon les lignes du «traditionalisme» (la forme du Sud, inertielle, conservatrice) et de l’«anti-traditionalisme» (la forme du Nord, moderniste, matérialiste). Ce dualisme, qui n’est pour l’instant qu’en mode de stratégie mais deviendra, dans un avenir proche, le phénomène dominant en géopolitique eurasienne, est destiné par la diffusion de la compréhension mondialiste du monde en termes de « Nord riche » et de « Sud pauvre ».

Toute tentative de sauvegarder l’immense espace soviétique ou le «Second Monde» en tant que force autonome équilibrante entre Nord et Sud ne pourra réussir qu’en remettant en cause la conception fondamentalement polarisée de la géopolitique moderne, telle qu’elle est comprise et réalisée dans sa forme effective, en mettant de côté les proclamations humanitaires et économiques fallacieuses.

Le «Second Monde» disparaît. Il n’a plus sa place sur la carte géopolitique moderne. En même temps, la pression du «Nord riche» sur le «Sud pauvre» augmente, ce dernier étant laissé à lui-même face à la société technocratique matérialiste et agressive du «Nord», sans puissance intermédiaire comme le fut le Second Monde. Tout autre destin possible pour le «Second Monde» ne pourra exister que s’il s’accompagne d’un rejet radical de la logique planétaire de la dichotomie Nord-Sud dans sa veine mondialiste.

Le projet de « résurrection du Nord »

Le Nord riche, mondialiste, étend sa domination à travers la planète par la partition et la destruction du «Second Monde». Dans la géopolitique moderne, cela a aussi été appelé le projet du «Nouvel Ordre Mondial». Les forces anti-tradition renforcent leur victoire sur la résistance passive des régions du Sud qui continuent à préserver leur retard économique et à défendre leurs formes résiduelles de Tradition.

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Les énergies géopolitiques intérieures du «Second Monde» ont devant elles un choix: soit être annexées à la «ceinture civilisée du Nord» et perdre définitivement tout lien avec l’histoire sacrée (ce qui est le projet du mondialisme de gauche), soit devenir un territoire occupé, permettant de restaurer partiellement certains aspects de la tradition (le projet du mondialisme de droite). Ces événements se déroulent aujourd’hui précisément dans cette direction, et continueront à le faire dans un avenir proche.

Quant à une alternative, il est théoriquement possible de formuler une voie différente de transformation géopolitique, fondée sur le rejet de la logique mondialiste Nord-Sud et sur le retour à l’esprit de la véritable géographie sacrée – dans la mesure où cela est encore possible aujourd’hui, à la fin de l’âge sombre. C’est le projet du « Grand Retour » ou, en d’autres termes, la « Grande Guerre des Continents ». Dans ses caractéristiques les plus générales, l’essence de ce projet est la suivante :

(1) Le Nord riche sera défié, non pas par le «Sud pauvre», mais par le «Nord pauvre». Le Nord pauvre est l’idéal sacré de retour aux sources nordiques de la civilisation. Un Nord «pauvre» parce qu’il repose sur une ascèse totale, une dévotion radicale aux valeurs suprêmes de la Tradition, une haine totale du matériel au profit du spirituel. Le «Nord pauvre» existe (d’un point de vue géographique) en Russie, qui, essentiellement, en tant que «Second Monde», a résisté socio-politiquement à l’adoption d’une civilisation mondialiste dans ses formes les plus «progressistes» jusqu’à ce jour. Les terres eurasiatiques du Nord-Russie sont les seules territoires sur Terre qui n’ont pas été complètement maîtrisés par le «Nord riche». Elles sont habitées par des peuples traditionnels et constituent une terra incognita dans le monde moderne. La « voie du Nord pauvre » pour la Russie consiste à refuser d’être annexée par la ceinture mondialiste et de voir ses traditions archaïsées, ramenées au niveau folklorique d’un réservoir ethno-religieux. Le « Nord pauvre » doit être spirituel, intellectuel, actif et agressif. La résistance potentielle du « Nord pauvre » au « Nord riche » pourrait aussi se manifester dans d’autres régions, notamment par une frange de l’élite intellectuelle occidentale qui sabotera radicalement le cours de la civilisation mercantile et se rebellera contre le monde moderne de la finance au nom des anciennes valeurs éternelles de l’Esprit, de la Justice et du Sacrifice de soi. Le « Nord pauvre » pourrait ainsi lancer une bataille géopolitique et idéologique contre le « Nord riche », rejetant ses projets, détruisant ses plans de l’intérieur et de l’extérieur, combattant son efficacité immaculée et déjouant ses manipulations sociales et politiques.

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(2) Le « Sud pauvre », incapable d’opposer de façon autonome le Nord riche, entrera dans une alliance radicale avec le Nord eurasiatique pauvre et lancera une guerre de libération contre la dictature du Nord. Il est particulièrement important de frapper les représentants de l’idéologie du «Sud riche», c’est-à-dire ces forces qui, œuvrant pour le «Nord riche», prônent le «développement», le «progrès» et la «modernisation» des pays traditionnels, ce qui conduirait sinon à un éloignement accru de ce qui reste de la Tradition sacrée.

(3) Le « Nord pauvre » de l’Est eurasien, avec le « Sud pauvre », encerclera toute la planète, concentrant ses forces contre le « Nord riche » de l’Occident atlantiste. Ces efforts mettront fin aux versions vulgaires idéologiquement du racisme anglo-saxon et à la glorification de la « civilisation technologique des peuples blancs », avec leur propagande mondialiste associée. Alain de Bneoist a exprimé cette idée dans le titre de son célèbre livre Europe, Tiers Monde – même combat, qui prône une «Europe spirituelle», une «Europe des peuples et des traditions» plutôt que l’«Europe de Maastricht des marchandises». L’intellectualisme, l’activisme et le profil spirituel du Nord véritable, sacré, ramèneront les traditions du Sud à leur Source nordique, et soulèveront les peuples du Sud dans une révolte planétaire contre l’ennemi géopolitique commun. Ce faisant, la résistance passive du Sud formera un point d’appui dans le messianisme planétaire des « Nordiques » qui rejettent radicalement la branche dégénérée et anti-sacrée des peuples blancs, ayant suivi la voie du progrès technologique et du développement matériel. Cela pourrait déclencher une révolution géopolitique planétaire, supra-ethnique et supra-nationale, fondée sur la solidarité fondamentale du «Tiers-Monde» avec cette partie du «Second Monde» qui rejette le projet du «Nord riche».

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Au cours de cette lutte, la flamme de la « résurrection du Nord spirituel », la flamme d’Hyperborée, transformera la réalité géopolitique. La nouvelle idéologie mondiale sera celle de la Restauration Finale, mettant fin à l’histoire géopolitique des civilisations – mais ce ne sera pas la fin que les porte-parole mondialistes de la Fin de l’Histoire ont théorisée. La version matérialiste, athée, anti-sacrée, technocratique et atlantiste de la Fin cédera la place à un autre épilogue – la Victoire finale de l’Avatar sacré, l’avènement du Grand Jugement, qui accordera à ceux qui auront choisi la pauvreté volontaire le royaume de l’abondance spirituelle, tandis que ceux qui auront préféré la richesse fondée sur l’assassinat de l’Esprit seront condamnés à la damnation éternelle et aux tourments de l’enfer.

Les continents perdus surgiront des abîmes du passé. Des méta-continents invisibles apparaîtront dans la réalité. Une Nouvelle Terre et un Nouveau Ciel surgiront.

Ainsi, le chemin ne va pas de la géographie sacrée à la géopolitique, mais, au contraire, de la géopolitique à la géographie sacrée.

Source: Chapitre 7 des Mystères de l’Eurasie (Moscou : Arktogeia, 1991) / Chapitre 6 / Partie 6 / Livre I des Fondements de la géopolitique (Moscou, Arktogeia, 2000).

samedi, 09 mai 2026

Petite histoire des invasions israéliennes du Liban

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Petite histoire des invasions israéliennes du Liban

Source: https://mpr21.info/una-historia-de-las-invasiones-israeli...

Israël a envahi le Liban à de multiples reprises depuis sa création en 1948, et plus récemment, il a déclaré qu'il allait réoccuper de vastes zones du sud du pays. La semaine dernière, le président libanais Joseph Aoun a déclaré lors d’un discours qu’il était prêt à aller « là où il serait nécessaire » pour mettre fin à l’occupation du sud du Liban par Israël. Le gouvernement libanais avait repris le contrôle du Liban et le pouvoir de décision pour la première fois en presque un demi-siècle, a-t-il ajouté.

Trump a suggéré qu’il pourrait inviter Aoun et Netanyahu à la Maison-Blanche pour consolider un cessez-le-feu de 10 jours qu’il aurait négocié entre les deux pays.

Ce cessez-le-feu, qui a arrêté six semaines de combats entre Israël et le Hezbollah, s’est produit lorsque les ambassadeurs d’Israël et du Liban aux États-Unis ont entamé des conversations directes à Washington, la première rencontre de ce type depuis 1993.

Depuis le 2 mars, Israël a mené une campagne aérienne à grande échelle au Liban, tuant plus de 2290 personnes, en blessant plus de 7500 et en déplaçant 1,2 million de personnes, soit environ 20% de la population libanaise.

Parallèlement, l’armée israélienne a lancé une invasion terrestre, annonçant ses plans pour occuper de vastes étendues du sud du Liban et affirmant que les populations déplacées ne seraient pas autorisées à revenir chez elles.

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Les forces israéliennes ont passé des semaines à démolir des villages entiers, utilisant des excavatrices et détruisant des habitations lors d’explosions à grande échelle contrôlées à distance.

Quelques heures seulement après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, les forces israéliennes ont procédé à des démolitions, des bombardements d’artillerie et des opérations de nettoyage de terrains dans plusieurs zones frontalières, en violation de la trêve.

Samedi, l’armée israélienne a indiqué avoir établi une « ligne jaune » d’environ 10 kilomètres à l’intérieur du sud du Liban, similaire à la ligne à Gaza qui sépare les zones contrôlées par les forces israéliennes de celles contrôlées par le Hamas.

Netanyahu a déclaré que les troupes israéliennes « restent au Liban dans une zone tampon de sécurité renforcée ».

« Il s’agit d’une bande de sécurité de dix kilomètres de profondeur, beaucoup plus forte, plus intense, plus continue et plus solide que celle que nous avions auparavant. »

« C’est là où nous sommes et nous n’allons pas partir. »

L’occupation moins connue : 1948-1949

Le 15 mai 1948, le Liban, la Syrie, l’Égypte, la Jordanie et l’Irak se sont unis dans une guerre contre Israël, un jour après la proclamation de l’État d’Israël dans la Palestine historique.

L’offensive panarabe a été lancée en réponse à l’indépendance d’Israël et à la dépopulation des villes et villages palestiniens par des groupes terroristes sionistes dans les mois précédents.

Pendant cette période, environ 750.000 Palestiniens ont été déplacés, et environ 100.000 ont cherché refuge au Liban.

Les milices chrétiennes libanaises ont joué un rôle limité dans les combats. Vers minuit, du 30 au 31 octobre, les troupes israéliennes ont traversé la frontière avec le Liban et occupé 15 villages.

Dans le village de Hula, l’un des villages occupés, l’armée israélienne a commis un massacre. Entre 34 et 58 civils ont été tués après avoir été rassemblés dans un bâtiment, qui a ensuite été détruit par une explosion.

Par la suite, Israël s’est retiré des villages occupés en vertu d’un accord d’armistice négocié par l’ONU, signé avec le Liban le 23 mars 1949.

Des accords similaires ont été conclus avec la Jordanie, la Syrie et l’Égypte, marquant la fin de la première guerre arabo-israélienne et la défaite des armées arabes. L’Irak, cependant, n’a pas signé d’accord d’armistice.

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Les fermes de Chebaa (Shebaa)

Contrairement à 1948, le Liban n’a pas participé à la guerre arabo-israélienne de juin 1967, durant laquelle Israël a combattu une coalition de pays arabes et occupé l’est de Jérusalem, la Cisjordanie, la bande de Gaza, ainsi que le Sinaï en Égypte et le Plateau du Golan en Syrie.

À la suite de cette guerre, Israël s’est retiré des accords d’armistice de 1949 qu’il avait signés avec le Liban et d’autres États arabes, puis il a occupé la région des Shebaa Farms dans le sud du Liban.

L’invasion de 1978

La défaite des États arabes en 1967 face à Israël a contribué à l’émergence de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), un groupe regroupant des factions palestiniennes engagées dans la lutte armée pour récupérer leur patrie.

En 1971, le Liban était devenu la principale base d’opérations de l’OLP, avec des combattants palestiniens lançant des attaques intermittentes contre Israël depuis le sud du Liban. L’OLP a également noué des alliances avec des partis politiques libanais et été un acteur majeur de la guerre civile libanaise, qui a éclaté en avril 1975.

Le 14 mars 1978, Israël a envahi le sud du Liban dans le but de repousser les combattants de l’OLP vers le nord du fleuve Litani. L’invasion a tué environ mille Libanais et Palestiniens, principalement civils, ainsi que 18 soldats israéliens.

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Israël s’est retiré de la majeure partie du sud en juin, conformément à la Résolution 425 du Conseil de sécurité de l’ONU. Adoptée en mars, cette résolution a créé la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), chargée de confirmer le retrait israélien et d’aider le gouvernement libanais à restaurer son autorité dans la zone. Cependant, Israël a transféré le contrôle d’une partie du territoire occupé à une milice sous son contrôle, au lieu de le rendre à l’armée libanaise.

Pendant ce temps, l’OLP a continué à maintenir des positions au sud du fleuve Litani.

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L’invasion de 1982

En juin 1982, Israël a envahi à nouveau le Liban, cette fois en avançant plus profondément dans le pays, occupant Beyrouth en septembre.

Environ 19.000 Libanais et Palestiniens, principalement des civils, ont été tués lors de cette invasion israélienne. L’offensive a finalement forcé les dirigeants de l’OLP, avec des milliers de combattants, à quitter le Liban.

L’avancée militaire israélienne a profondément modifié l’équilibre des forces entre les factions libanaises et a contribué à l’élection de son allié, Bachir Gemayel, à la présidence.

Élu en août, Gemayel a été assassiné le mois suivant, et son frère Amin a été choisi comme successeur à la fin septembre.

En décembre, le gouvernement d’Amin Gemayel a entamé des négociations avec Israël, sous l’égide des États-Unis. Après 37 rounds de négociation, les deux parties ont signé un accord le 17 mai 1983, qui a été approuvé par le parlement et le gouvernement libanais.

Bien que l’accord ait exigé la fin de l’état de belligérance entre les deux pays, le Liban ne l’a pas décrit comme un traité de paix, insistant plutôt sur le fait que son objectif principal était d’assurer le retrait d’Israël.

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L’accord du 17 mai a rencontré une forte opposition de la part de plusieurs factions libanaises, dont le mouvement chiite Amal (photo) et le Parti socialiste progressiste (PSP), tous deux alignés sur la Syrie, qui avait des troupes stationnées au Liban depuis 1976 et dont le gouvernement voulait freiner l’expansion d’Israël.

Les opposants ont argué que l’accord sapait la souveraineté du Liban, notamment parce qu’il comprenait des accords de sécurité avec Israël dans le sud.

Soutenus par le gouvernement syrien, Amal et le PSP ont lancé une insurrection armée contre le gouvernement d’Amin Gemayel, culminant le 6 février 1984 avec la prise de contrôle de Beyrouth-Ouest, majoritairement musulman.

Cédant à la pression militaire, Gemayel a abrogé l’accord en mars et s’est rapproché de la Syrie, formant un nouveau gouvernement incluant le dirigeant d’Amal, Nabih Berri, et celui du PSP, Walid Jumblatt, parmi ses ministres.

Les négociations infructueuses de Naqoura de novembre 1984

Bien qu’Israël se soit retiré de Beyrouth et des montagnes du Chouf, il a continué à occuper tout le sud du Liban. Une fois de plus, le Liban et Israël ont entamé, en novembre 1984, des négociations destinées à aboutir à un accord pour un retrait israélien du territoire occupé.

Les délégations militaires libanaises et israéliennes ont tenu plusieurs rounds de négociations entre le 8 novembre 1984 et le 24 janvier 1985 dans le village frontalier de Naqoura, mais sans parvenir à un accord.

Au milieu de négociations bloquées et de pertes croissantes dues aux attaques de factions libanaises dans le sud, le gouvernement israélien a approuvé, en janvier 1985, un plan de retrait unilatéral et partiel.

cir051.gifFin avril, les troupes israéliennes s’étaient retirées de Saïda, Nabatieh, Sour et leurs environs, mais occupaient encore une bande de territoire plus proche de la frontière, qu’elles ont nommée « zone de sécurité ».

Les négociations de paix de Madrid

Après la fin de la guerre civile libanaise en 1990, la Syrie est devenue une puissance dominante dans le pays, et Beyrouth a commencé à coordonner étroitement sa position concernant l’occupation israélienne avec Damas.

Le Liban a demandé un accord global comprenant un retrait israélien simultané du sud du Liban et du Plateau du Golan en Syrie, occupés par Israël depuis 1967.

Sur cette base, le Liban et la Syrie ont participé, en octobre 1991, à la Conférence de paix de Madrid, organisée par les États-Unis et l’Union soviétique pour traiter de la guerre arabo-israélienne. En 1993, des négociations bilatérales ont suivi entre le Liban et Israël à Washington, mais sans résultat concret.

En 1982, le Hezbollah avait été créé dans le sud du Liban, en réponse à l’invasion israélienne, qui avait intensifié sa campagne de guérilla tout au long des années 1990, ciblant les positions israéliennes et celles de sa milice alliée, l’Armée du Sud Liban.

En juin 1999, l’Armée du Sud Liban s’est retirée de 36 villages montagneux dans la région de Jizzine.

Le retrait du sud du Liban

L’armée israélienne s’est retirée du sud du Liban en mai 2000, mettant fin à plus de 18 ans d’occupation.

Sous l’égide de l’ONU, le Liban et Israël ont tracé la ligne de retrait, connue sous le nom de « ligne bleue », bien que leur frontière internationale formelle n’ait pas été délimitée.

Israël a continué à occuper les fermes de Chebaa et les collines de Kfar Shouba, tandis que le Hezbollah menait périodiquement des attaques contre des positions de l’armée israélienne dans ces zones.

Ce retrait a rompu l’unité d’action avec la Syrie, alors qu’Israël poursuivait l’occupation du Plateau du Golan.

Cela s’est produit après une réunion infructueuse à Genève en mars entre l’ancien président américain Bill Clinton et le président syrien Hafez Al-Assad, visant à parvenir à un accord de paix entre la Syrie et Israël.

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La guerre de l’été 2006

En juillet 2006, Israël a lancé une guerre de 33 jours contre le Liban après que le Hezbollah ait enlevé deux soldats israéliens lors d’une incursion transfrontalière, dans le but de les échanger contre le prisonnier libanais de longue date, Samir Al Qontar. La guerre, qui comprenait une invasion terrestre israélienne, a tué environ 1200 Libanais, principalement des civils, et 160 Israéliens, la majorité étant des soldats.

Les objectifs déclarés d’Israël étaient la libération des deux soldats et le démantèlement du Hezbollah, mais aucun de ces deux objectifs n’a abouti. La guerre s’est terminée sous la Résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui a instauré un cessez-le-feu, élargi le mandat de la Finul pour surveiller la trêve et demandé le désarmement de tous les groupes armés non étatiques au Liban.

Par la suite, Israël s’est retiré de la majorité du territoire occupé durant la guerre, à l’exception d’une partie du village de Ghajar, et a maintenu ses positions dans les fermes de Chebaa et les collines de Kfar Shouba. Le Hezbollah a conservé ses armes mais est passé à la clandestinité. En juillet 2008, Israël a libéré Al Qontar en échange des corps des deux soldats.

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L’invasion terrestre de 2024

En octobre 2024, Israël a lancé une invasion terrestre du Liban et une campagne aérienne à grande échelle visant à affaiblir le Hezbollah.

Cette escalade s’est produite après près d’un an d’échanges transfrontaliers avec le Hezbollah, qui a ouvert le feu contre Israël le 8 octobre 2023 en soutien aux Palestiniens, après l’attaque du Hamas contre Israël la veille.

Le 27 novembre, Israël a accepté un cessez-le-feu dans le cadre d’un accord négocié par la France et les États-Unis.

On s’attendait à ce qu’Israël se retire du territoire occupé en deux mois, mais il a conservé le contrôle de cinq positions à l’intérieur du Liban et a continué à attaquer civils et combattants du Hezbollah dans tout le pays.

Pendant ce temps, le gouvernement libanais tente de démanteler l’infrastructure du Hezbollah au sud du fleuve Litani, première étape de la mise en œuvre de l’accord de cessez-le-feu.

* * *

Carte des intentions israéliennes au Liban en 2026, dans le cadre de la guerre d'Iran:

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Palantir, Foucault et la nouvelle discipline numérique

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Palantir, Foucault et la nouvelle discipline numérique

de Giuseppe Gagliano

Source: https://www.sinistrainrete.info/societa/32885-giuseppe-ga...

PALANTIR: Du Big Brother à la société des algorithmes

Le manifeste d’Alex Karp et de Palantir n’est pas seulement une déclaration de nature idéologique sur la technologie, l’Occident et la guerre future. C’est quelque chose de plus profond et de plus inquiétant : c’est le signe d’un passage historique dans la relation entre pouvoir, surveillance et société. Nous ne sommes plus face à l’ancienne image autoritaire de l’État qui contrôle les citoyens d’en haut par la force visible de la police, de l’armée ou de la censure. Nous sommes face à une forme plus raffinée, plus silencieuse, plus acceptable et, pour cette raison même, plus dangereuse : le pouvoir qui observe, collecte, relie, interprète, prévoit et oriente.

81AW4jc6FFL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgL’image immédiate est celle de George Orwell : le Big Brother, la surveillance permanente, la guerre continue, le langage transformé en outil de domination, la liberté vidée alors qu’elle est proclamée. Mais s’arrêter à Orwell risque d’être insuffisant. Pour comprendre réellement la dimension dystopique du manifeste de Palantir, il faut aussi faire appel à Michel Foucault, car le cœur du problème n’est pas seulement l’État qui regarde le citoyen. C’est le citoyen qui finit par vivre dans un réseau de classifications, d’évaluations, de profils, de risques, de prévisions et de contrôles qui n’ont plus besoin de se montrer comme répression.

Orwell nous aide à voir le visage autoritaire du pouvoir. Foucault nous aide à voir quelque chose de plus subtil : le pouvoir qui produit des comportements, normalise des conduites, discipline des corps, organise des espaces, définit ce qui est déviant et ce qui est acceptable. Le manifeste de Palantir se situe précisément à ce point : là où la sécurité devient savoir, le savoir devient pouvoir, et le pouvoir devient infrastructure technologique.

La surveillance non pas comme une exception, mais comme un environnement

Dans le monde imaginé par Karp, la technologie n’est plus un outil neutre. Elle ne sert pas simplement à mieux communiquer, mieux soigner, mieux administrer ou mieux combattre. Elle devient l’architecture même de la vie collective. Données de santé, données fiscales, données militaires, données financières, données migratoires, données judiciaires, données sociales: tout peut être recueilli, croisé, rendu lisible.

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C’est la transformation décisive. La surveillance n’est plus un acte extraordinaire réalisé en situations exceptionnelles. Elle devient un environnement. Ce n’est plus seulement la caméra braquée sur un individu suspect. C’est la construction d’un monde dans lequel chaque individu peut potentiellement être analysé avant même d’avoir fait quoi que ce soit. On ne contrôle plus seulement la délinquance. On contrôle le risque. On n’intervient plus seulement sur le fait accompli. On agit sur la possibilité que quelque chose se produise.

Là, le saut est énorme. L’État moderne traditionnel punissait après la violation de la loi. L’État algorithmique tend à classer en amont. Il anticipe, calcule, ordonne, signale. Le citoyen n’est plus seulement un sujet de droits et devoirs. Il devient un ensemble de données à traiter, une probabilité à mesurer, une conduite à prévoir.

71ypmfspWL.jpgFoucault avait étudié la transition entre les sociétés de punition spectaculaire et les sociétés disciplinaires. Selon son analyse, le pouvoir moderne n’a plus besoin seulement de frapper le corps avec la violence visible du supplice. Il préfère organiser la vie, réguler les comportements, surveiller les espaces, entraîner les individus, les rendre utiles, dociles, productifs. La prison, l’école, la caserne, l’hôpital, l’usine: toutes ces institutions produisent des sujets disciplinés.

Aujourd’hui, cette logique ne disparaît pas. Elle se digitalise.

Le Panoptique à l’ère de l’intelligence artificielle

Le concept foucaldien le plus utile pour lire Palantir est celui de Panoptique. Foucault reprenait le modèle carcéral imaginé par Jeremy Bentham: une structure dans laquelle un surveillant placé au centre peut observer tous les détenus, tandis que ceux-ci ne savent jamais s’ils sont observés ou non à ce moment-là. La conséquence est décisive: le prisonnier intériorise la surveillance. Il finit par se comporter comme s’il était toujours regardé.

Le pouvoir parfait n’est pas celui qui doit intervenir en permanence. C’est celui qui incite l’individu à s’autoréguler.

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Dans le monde numérique, le Panoptique n’a plus besoin de la tour centrale. La tour est devenue réseau. Il n’y a pas un seul œil visible, mais une multitude de systèmes : plateformes, bases de données, capteurs, algorithmes, systèmes prédictifs, interfaces de commande, archives publiques et privées. Le citoyen ne voit pas le surveillant. Il ne sait souvent même pas quand, comment et par qui il est observé. Mais il sait, ou pressent, que beaucoup de ses traces restent quelque part.

La différence par rapport au Panoptique classique est encore plus radicale. Bentham imaginait une prison. Foucault montrait que ce modèle s’était étendu à la société disciplinaire. Aujourd’hui, le Panoptique numérique ne concerne pas seulement les détenus, les étudiants, les soldats, les malades ou les ouvriers. Il concerne tout le monde. Son espace n’est plus clos. Il est diffus. Il n’a pas de murs. Il est incorporé dans les infrastructures de la vie quotidienne.

C’est ici que Palantir devient un symbole puissant. Non pas parce qu’elle est la seule société à suivre cette voie, mais parce qu’elle représente de manière presque parfaite le lien entre technologie, appareils publics, défense, renseignement, administration et contrôle. Le manifeste de Karp ne demande pas à la technologie de rester au service du citoyen. Il demande à la technologie de devenir une partie intégrante de la puissance étatique et occidentale.

De la discipline à la prévision

La surveillance classique voulait voir. La surveillance algorithmique veut prévoir. C’est la grande mutation.

Dans le modèle disciplinaire décrit par Foucault, le pouvoir observe pour corriger. Mesure pour normaliser. Classe pour intervenir. Dans le modèle algorithmique contemporain, le pouvoir observe aussi pour anticiper. Il ne suffit plus de savoir qui vous avez été. Il veut savoir qui vous pourriez devenir. Il ne suffit plus de reconstruire ce que vous avez fait. Il veut estimer ce que vous pourriez faire.

Appliquée à la sécurité, cette logique produit un univers inquiétant. Le soupçon ne naît plus nécessairement d’un acte concret, mais d’un profil de risque. Un mouvement, une relation, une transaction, une recherche, un voyage, une communication, une fréquentation peuvent devenir des fragments d’un tableau interprétatif. L’individu est inséré dans une grille de probabilités.

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Le problème, c’est que la probabilité, lorsqu’elle entre dans les dispositifs de sécurité, tend à se transformer en préjugé opérationnel. Un système signale. Un fonctionnaire contrôle. Un algorithme associe. Une archive confirme. Une décision est prise. Et le citoyen, souvent, ne sait même pas quelle chaîne de raisonnements automatiques a produit cette conséquence.

Voici l’une des formes les plus insidieuses du pouvoir contemporain: non pas l’interdiction explicite, mais la classification invisible. Non pas la répression criée, mais le score silencieux. Non pas la censure directe, mais l’accès refusé, le contrôle renforcé, la pratique bloquée, la position signalée, la personne transformée en cas.

La guerre comme laboratoire de la société

Le manifeste de Palantir insiste beaucoup sur la guerre, la défense de l’Occident, la nécessité de construire des technologies militaires avancées, l’intelligence artificielle comme outil décisif de la compétition stratégique. Mais le point le plus délicat, c’est que les technologies nées pour la guerre restent rarement confinées à la guerre.

L’histoire moderne le démontre. Des outils développés pour des besoins militaires, de renseignement ou d’urgence passent ensuite à la gestion civile. Ce qui naît pour le champ de bataille peut arriver à la frontière, à la police, à la santé, aux impôts, à l’école, à l’administration publique, à la gestion urbaine. La frontière entre sécurité extérieure et sécurité intérieure s’amenuise. Le citoyen est administré selon des logiques de plus en plus proches de celles de l’opération militaire: identifier, cartographier, prévoir, neutraliser, optimiser.

C’est une transformation culturelle avant tout. La société est pensée comme un théâtre opérationnel. Chaque problème devient une menace. Chaque anomalie devient un risque. Chaque crise devient une justification pour renforcer l’infrastructure de contrôle. Une pandémie, une guerre, une attaque, une crise migratoire, une urgence énergétique, une révolte urbaine: tout événement exceptionnel peut laisser derrière lui un morceau de surveillance permanente.

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C’est ici que la réflexion de Foucault sur la sécurité devient essentielle. Dans ses cours sur la gouvernementalité, Foucault montrait comment le pouvoir moderne ne se limite pas à imposer des lois ou à discipliner des corps, mais gouverne des populations. Il ne contrôle pas seulement des individus isolés. Il gère des flux, des risques, des statistiques, des épidémies, des circulations, des richesses, des territoires. La sécurité devient une rationalité de gouvernement.

Palantir porte cette rationalité à l’époque de l’intelligence artificielle.

Le savoir comme domination

Pour Foucault, pouvoir et savoir ne sont pas séparés. Le pouvoir produit du savoir, et le savoir renforce le pouvoir. Celui qui classe, nomme, mesure et archive ne décrit pas simplement la réalité: il l’organise. Il établit des catégories, définit la normalité, construit des déviations, rend certaines conduites visibles et d’autres invisibles.

C’est précisément ce qui se passe dans l’univers des données. Les données ne sont jamais une matière purement innocente. Elles semblent objectives, mais sont recueillies selon des critères, ordonnées selon des priorités, interprétées selon des modèles, utilisées à des fins politiques, économiques ou militaires. L’algorithme ne supprime pas le pouvoir. Il le cache derrière la technique.

Lorsqu’une plateforme décide quelles données comptent, quelles corrélations sont pertinentes, quels profils méritent attention, quelles anomalies génèrent une alarme, elle exerce une forme de pouvoir. Elle n’a pas besoin de faire des discours idéologiques. Il lui suffit d’organiser le champ du visible : dire ce qui peut être vu, par qui, avec quelles conséquences.

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La dystopie algorithmique ne consiste pas seulement dans le fait que quelqu’un en sait beaucoup sur nous. Elle consiste dans le fait que ce savoir peut être transformé en décision sans véritable contrôle démocratique. Le citoyen est observé, mais il ne peut pas observer le système qui l’observe. Il est classé, mais il ne connaît pas totalement les critères de classification. Il est jugé, mais il ne peut pas toujours interroger le juge invisible qui a préparé le jugement.

Le citoyen comme corps administré

Chez Foucault, le corps est l’un des lieux privilégiés du pouvoir. Le pouvoir discipline les corps, les entraîne, les corrige, les rend productifs. Dans le monde contemporain, le corps ne disparaît pas: il est doublé par son profil numérique.

Chacun possède désormais une sorte de corps informatique: données de santé, données bancaires, données téléphoniques, données biométriques, déplacements, consommations, relations, images, habitudes. Ce double numérique peut circuler plus que le corps réel. Il peut être interrogé, vendu, analysé, archivé, croisé. Il peut produire des conséquences concrètes: accès à un service, suspicion d’enquête, exclusion d’une procédure, sélection automatique, contrôle renforcé.

Le corps physique vit dans le monde. Le corps numérique vit dans les systèmes. Mais ce second peut fortement conditionner le premier.

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C’est une nouvelle forme de vulnérabilité. L’individu n’est plus seulement frappé parce qu’il a commis un acte, mais parce que son double numérique a été lu d’une certaine façon. Et souvent, il ne sait même pas où le corriger, comment le contester, à qui s’adresser. La vieille bureaucratie avait au moins un guichet. La nouvelle bureaucratie algorithmique peut ne pas avoir de visage.

Orwell et Foucault : deux dystopies qui se rencontrent

Orwell imaginait un pouvoir qui imposait la vérité d’en haut. Foucault étudiait un pouvoir qui produisait la normalité d’en bas, à travers des institutions, des pratiques, des savoirs et des disciplines. Notre époque semble fusionner ces deux dimensions.

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De Orwell, nous retenons la guerre permanente, le langage inversé, la surveillance généralisée, la réduction de la dissidence à une menace. De Foucault, nous retenons la normalisation, la classification, la discipline, la gestion des corps et des populations. Palantir, dans cette perspective, représente une synthèse contemporaine: non pas le Big Brother unique et grossier, mais une constellation d’outils capables de rendre le pouvoir plus intelligent, plus rapide, plus prédictif, plus pénétrant.

Le manifeste de Karp ne dit pas: «nous voulons contrôler la société». Il dit: «nous devons défendre la civilisation occidentale». Il ne dit pas: «nous voulons surveiller les citoyens». Il dit: «nous devons utiliser les données pour les protéger». Il ne dit pas: «nous voulons militariser l’avenir». Il dit: «nous devons nous préparer à la compétition avec des puissances ennemies». Il ne dit pas: «nous voulons réduire la politique». Il dit: «nous devons dépasser hésitations et inefficacités».

C’est précisément cela le point. La dystopie contemporaine ne parle pas le langage de la tyrannie. Elle parle le langage de la nécessité.

Le patriotisme technologique comme nouvelle idéologie

Un des aspects les plus importants du manifeste est la construction d’un patriotisme technologique. Selon cette vision, les entreprises de la Silicon Valley auraient perdu leur mission historique, en se consacrant trop à la consommation, au divertissement, à la publicité, aux services commerciaux, et trop peu à la puissance nationale. Karp demande une reconversion morale de l’ingénierie: moins d’applications futiles, plus d’outils pour la défense, le renseignement, la guerre et la sécurité.

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Le problème n’est pas l’idée qu’un État doive s’équiper d’outils technologiques avancés. Ce serait naïf de le nier. Chaque puissance, à chaque époque, a cherché à utiliser la technologie disponible pour se défendre et concurrencer. Le vrai problème, c’est autre chose: lorsqu’une entreprise privée transforme cette nécessité en doctrine totale, le risque est que chaque limite soit présentée comme une trahison, chaque doute comme une faiblesse, chaque contrôle démocratique comme un obstacle.

Le patriotisme technologique tend ainsi à créer une nouvelle hiérarchie morale. Celui qui construit des outils pour la sécurité nationale devient le gardien de la civilisation. Celui qui demande des limites devient suspect d’innocence. Celui qui demande de la transparence est accusé de ne pas comprendre le danger. Celui qui craint l’abus est invité à regarder vers l’extérieur, vers les ennemis.

C’est une rhétorique puissante, car elle se nourrit de menaces réelles. La compétition avec la Chine, la Russie, l’Iran, le terrorisme, la criminalité organisée, la guerre hybride et les cyberattaques existe vraiment. Mais précisément parce que ces menaces sont réelles, le danger est plus grand: la peur concrète rend acceptable ce qui, en temps normal, serait rejeté.

La sécurité comme religion civile

Dans les sociétés contemporaines, la sécurité est devenue une sorte de religion civile. Tout peut être sacrifié en son nom: vie privée, liberté, procédures, garanties, transparence. Chaque demande de contrôle est présentée comme une protection. Chaque accumulation de données est justifiée comme une prévention. Chaque extension des pouvoirs est décrite comme une réponse à un danger.

Mais une démocratie libérale ne se mesure pas uniquement à sa capacité à se défendre. Elle se mesure aussi à sa capacité à poser des limites aux outils avec lesquels elle se défend. Le pouvoir sans limite, même s’il naît pour protéger, finit par transformer la protection en domination.

immfgvages.jpgFoucault nous enseignerait qu’il ne faut pas seulement se demander qui commande, mais comment fonctionne la commande. Où passe-t-elle? À travers quelles institutions? Quels archives? Quelles pratiques? Quels langages? Quelles catégories? Quels corps devient-il visible? Quelles conduites rend-il normales? Quelles vies considère-t-il comme risquées?

Appliquée à Palantir, la question devient: quel type de société produit une technologie conçue pour tout voir, tout connecter, tout prévoir et mettre ce savoir au service de la sécurité d’État?

Le risque de la démocratie administrée

Le danger n’est pas nécessairement le coup d’État numérique. C’est quelque chose de plus lent : la démocratie administrée. Formellement, il reste des élections, des partis, des Parlements, des médias, des tribunaux. Mais une part croissante des décisions est préparée, orientée ou conditionnée par des infrastructures techniques opaques. Le politique décide, mais décide dans un environnement informationnel construit par des plateformes privées. Le fonctionnaire évalue, mais évalue sur la base de systèmes qu’il ne contrôle pas entièrement. Le citoyen recourt à ces systèmes, mais il ne connaît souvent pas la chaîne qui a produit le dommage.

La souveraineté ne disparaît pas. Elle se déplace.

Elle n’est plus seulement dans les lois, dans les frontières, dans les monnaies, dans les armées. Elle est dans les données, dans les codes, dans les standards, dans les systèmes d’analyse, dans les contrats publics, dans les architectures informatiques. Celui qui contrôle ces infrastructures participe à la souveraineté, même s’il n’a pas été élu.

C’est pourquoi le manifeste de Palantir est politiquement si important. Il ne parle pas seulement d’une entreprise. Il parle d’une transformation du pouvoir occidental. La société privée ne se limite plus à fournir des outils à l’État. Elle aspire à définir la manière dont l’État voit le monde. Et celui qui définit la façon dont le pouvoir voit le monde contribue aussi à définir la manière dont il agit sur le monde.

La normalisation de l’exception

Chaque dispositif de surveillance naît presque toujours d’une urgence. Le terrorisme, la guerre, la pandémie, le crime, l’immigration, la fraude fiscale, la sécurité urbaine. Le problème, c’est qu’après l’urgence, le dispositif reste. En fait, il tend à s’étendre. Une fois qu’un système capable de recueillir et croiser des données est construit, il est très difficile d’en limiter l’usage initial.

La fonction s’élargit. Le périmètre change. De nouveaux acteurs demandent l’accès. De nouvelles agences découvrent l’utilité de l’outil. De nouvelles crises justifient de nouvelles extensions. Le pouvoir technique crée une dépendance institutionnelle. Une fois que l’administration s’est habituée à voir à travers une plateforme, elle a du mal à s’en passer.

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C’est là la véritable force de la surveillance contemporaine: son irréversibilité pratique. Elle ne nécessite pas de l’imposer avec brutalité. Il suffit de la rendre utile. De la rendre pratique. De faire en sorte que sécurité, efficacité et économie coïncident. À ce moment-là, ceux qui réclament de revenir en arrière apparaissent irrationnels.

Foucault aurait sûrement reconnu dans cette dynamique une forme avancée de gouvernementalité: le pouvoir n’ordonne pas seulement, mais structure le champ des possibles. Il ne dit pas toujours «tu dois». Il construit plus souvent des environnements où certaines conduites deviennent naturelles, d’autres improbables, d’autres encore pénalisées.

La liberté comme résidu

Dans le manifeste de Karp, la liberté occidentale est évoquée comme une valeur à défendre. Mais la question est: quelle liberté reste-t-il, si tout est subordonné à la logique de la sécurité permanente?

Une liberté surveillée n’est pas nécessairement abolie. Elle peut continuer à exister, mais comme un espace résiduel. On peut parler, mais on sait que les mots laissent des traces. On peut se déplacer, mais on sait que les déplacements sont enregistrables. On peut dissentir, mais on sait que le dissentiment peut être classé. On peut choisir, mais dans un environnement de plus en plus profilé. On peut vivre normalement, à condition de ne pas devenir une anomalie.

imastlibsurvges.jpgLa liberté ne meurt pas toujours avec une interdiction. Parfois, elle se réduit parce que l’individu intériorise le regard du système. Il évite certains mots, certaines relations, certaines recherches, certains comportements. Non pas parce qu’ils sont illégaux, mais parce qu’ils pourraient être mal compris. C’est la victoire la plus profonde de la surveillance: ne pas empêcher l’action, mais transformer l’imagination du possible.

L’individu discipliné n’a pas besoin d’être constamment réprimé. Il se corrige lui-même.

Le retournement moral

La dimension la plus inquiétante du manifeste est son inversion morale. L’intelligence artificielle militaire n’est pas présentée comme un mal nécessaire, mais comme un devoir. La collaboration entre entreprises technologiques et appareils de sécurité n’est pas présentée comme un domaine délicat à réguler, mais comme une mission patriotique.

jeudi, 07 mai 2026

Personne n’a intérêt à la paix: le conflit en Ukraine devient-il une «guerre éternelle»?

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Personne n’a intérêt à la paix: le conflit en Ukraine devient-il une «guerre éternelle»?

9782290017692-fr.jpgKiev/Bruxelles/Washington. De nombreux observateurs de la guerre en Ukraine, qui en février a entamé sa cinquième année, se rappellent de plus en plus le classique de science-fiction La guerre éternelle de l’auteur américain Joe Haldeman, publié en 1974.

Le roman raconte l’histoire du soldat William Mandella, envoyé sur une planète étrangère pour combattre les « Tauriens ».

À la fin, la guerre se révèle être une mise en scène du complexe militaro-industriel : une attaque sous fausse bannière aurait pour but de sauver l’économie mondiale et d’offrir à l’humanité du bonheur – par un hasard totalement fortuit. Les ressemblances avec les vicissitudes de nos temps présents sont purement fortuites.

Il semble également qu’aucune des deux parties ne puisse actuellement remporter la guerre en Ukraine par la force militaire. Les drones et la surveillance moderne du champ de bataille rendent presque impossibles les attaques à grande échelle. Au lieu de négocier un cessez-le-feu, les deux camps restent figés sur leurs positions. Les États-Unis abandonnent de plus en plus le soutien qu'ils apportaient à Kiev aux Européens, tandis que la Chine observe le choc avec sérénité. Une solution diplomatique n’est pas en vue.

Les deux parties en guerre sont déjà des perdants, tout comme l’ensemble de la « planète blanche ». Elles perdent des centaines de milliers de soldats et subissent de lourds dégâts dans leurs infrastructures. Pour Kiev, la fin de la loi martiale serait une catastrophe: de nouvelles élections pourraient être réclamées, tout comme une remise en question de la corruption et des violations des droits de l’homme. Mais Moscou doit également craindre des difficultés politiques internes si ses objectifs – la libération des régions séparatistes pro-russes, le désarmement et la « dénazification » de l’Ukraine – ne sont pas atteints.

Le troisième perdant s’appelle l’Europe. Le blocage de l’approvisionnement russe en matières premières, dû aux sanctions, nuit durablement à l’économie européenne et empêche les Européens de rivaliser sur les marchés mondiaux. Le plus récent prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine n’est en réalité qu’une donation, financée par l’argent du contribuable. Le chancelier Friedrich Merz a promis 11,5 milliards d’euros supplémentaires issus des fonds publics allemands, tout en annonçant des coupes dans l’assurance maladie, le quotient conjugal et les services de soins – tout cela au bénéfice de l’Ukraine.

Les gagnants se tiennent bien loin du champ de bataille: les États-Unis fournissent des armes, payées par le contribuable européen, tandis que leur industrie de défense et leur industrie du gaz naturel liquéfié (GNL) connaissent un boom. La Chine achète du pétrole et du gaz russes à prix cassés et accumule des renseignements précieux sur la technologie militaire occidentale.

Il existe aussi des gagnants peu évoqués dans le débat public: les gestionnaires de fonds américains comme BlackRock, Vanguard et State Street. Ils gèrent ensemble 30.000 milliards de dollars. State Street, Vanguard et BlackRock détiennent respectivement 14, 8 et 5 pour cent des parts dans le géant de l’armement Lockheed Martin. Depuis 2022, la valeur des actions de BlackRock a augmenté de 40%, et même de 50% en dividendes. State Street a progressé de 45 à 50%. Dans les hautes sphères, personne ne souhaite la fin de la guerre en Ukraine: la menace garantit aux entreprises américaines d’armement leurs commandes; en outre, elles ont massivement investi en Ukraine, où de vastes terres agricoles sont louées à BlackRock et assimilés.

La « guerre éternelle » devrait donc continuer, car aucun des grands profiteurs ne souhaite y mettre fin. L’Europe paie, l’Allemagne paie – que la population en veuille ou non. Par ailleurs, la situation politique est extrêmement dangereuse. Une confrontation directe entre la Russie et l’OTAN n’est en tout cas pas exclue, étant donné l’escalade permanente du côté de l’Occident (mü).

Source: Zu erst, mai 2026. 

Sur la vulnérabilité existentielle d’Israël – la désalinisation de l’eau de mer

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Sur la vulnérabilité existentielle d’Israël – la désalinisation de l’eau de mer

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/196511

Pendant des décennies, le pays aujourd’hui appelé Israël faisait partie des zones les plus arides du monde. Le Néguev était autrefois un désert. Le fleuve Jourdain se rétrécissait et le rationnement de l’eau était une urgence nationale.

La “révolution de la désalinisation”

Il n’est pas surprenant que cette méthode “révolutionnaire” d’approvisionnement en eau potable ait été financée à l’origine par les États-Unis. Les installations ont été construites par des entreprises occidentales. Aujourd’hui, Israël exploite certaines des plus grandes installations de désalinisation au monde, utilisant la technologie de l’osmose inverse. Le complexe de désalinisation de Sorek, près de Tel Aviv, est non seulement l’un des plus grands au monde, mais constitue surtout une véritable artère vitale pour la nation. Cinq grandes installations le long d’une côte méditerranéenne étroite, avec celles de Sorek, Ashkelon, Ashdod, Palmachim et Hadera, fournissent aujourd’hui près de 80% de l’eau potable et industrielle d’Israël.

Contrairement aux États du Golfe, dont la capacité de désalinisation s’étend sur des milliers de kilomètres de côte, l’ensemble du système hydrique israélien est concentré sur une bande de terre à peine plus large qu’une ville. C’est précisément cette étroite bande qui pourrait devenir, en temps de guerre, un piège mortel.

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Chaque installation à portée de missile iranien

L’Iran “ne perd pas de temps” et l’échec apparent du système Iron Dome (Dôme de fer), soi-disant infaillible, est désormais évident. Il n’existe aucune stratégie de défense contre les “fils conducteurs” de l’eau d’Israël, comme par exemple contre des drones marins ou des mines marines. Les systèmes de contrôle pourraient déjà être en ligne sur le cyber-radar iranien.

La véritable “catastrophe” stratégique réside cependant dans le fait que ces installations ne fonctionnent pas non plus avec des groupes électrogènes de secours. Elles utilisent du gaz naturel, directement dérivé des plateformes offshore Tamar et Leviathan. Si Leviathan est frappé, Israël ne se heurtera pas seulement à un problème énergétique. Les unités de désalinisation seront également mises hors service. La métropole de Tel Aviv serait alors privée d’eau.

Une pièce maîtresse régionale du domino

En vertu d’un traité de paix, Israël fournit de l’eau à la Jordanie dans le cadre de quotas fixes. Pas d’eau pour Israël, cela signifie aussi pas d’eau pour Amman. Dès lors, la normalisation régionale devient très fragile, même contractuellement.

Israël avait autrefois transformé une crise en un outil de puissance nationale, à travers l’eau. La question aujourd’hui est de savoir si ses adversaires peuvent ou veulent inverser cette équation. C’est précisément cette infrastructure hydrique que l’on pourrait transformer en “point de pression”, capable de faire disloquer tout ce qui y est construit.

Palantir et l'archétype sombre de l'intelligence artificielle

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Palantir et l'archétype sombre de l'intelligence artificielle

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/palantir-ja-tekoalyn-p...

Saruman.jpgL'entreprise américaine de logiciels Palantir a été nommée d'après les palantíri – les pierres de vision – dans l'oeuvre de J.R.R. Tolkien. Dans le récit de Tolkien, ces pierres ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi; elles révèlent la vérité, mais peuvent facilement être détournées par des gouvernants qui les utilisent comme des instruments pour déformer la réalité, aussi facilement qu’elles la montrent.

Il est légitime de se demander si Palantir a consciemment adopté cet archétype sombre. Le nom de l'entreprise, son branding et sa communication indiquent qu'il s'agit d'un rôle délibérément choisi, en accord avec les cercles ésotériques, technocratiques et stratégiques de l'élite supranationale. Le processus peut être décrit comme une opération primitive en trois étapes.

La première phase consiste en une exposition totale à la brutalité de la réalité naturelle et géopolitique. Le monde est vu tel qu'il est: une compétition impitoyable pour les ressources, une danse d'ombres sans fin entre services de renseignement, et une dynamique auto-alimentée par le complexe militaro-industriel.

Dans cette vision du monde, les principaux clients de Palantir – la CIA, le Pentagone, les États alliés et les grandes multinationales – sont éveillés depuis plusieurs années. L'entreprise ne vend pas de promesses utopiques, mais des outils concrets pour survivre et dominer dans cet environnement.

palantir-gotham.jpgLa deuxième phase voit l'intervention de l'intelligence artificielle en tant que force purificatrice. Il ne s'agit pas simplement de logiciels, mais d'une correction à l'échelle du système face au chaos humain. Les plateformes centrales de Palantir – Gotham (pour le renseignement et la défense nationale), Foundry (pour les entreprises) et surtout l'Artificial Intelligence Platform (AIP) – relient d'énormes masses de données hétérogènes en une seule ontologie gérable.

L'AIP n'est pas seulement une couche au-dessus des chatbots, mais elle relie l'intelligence artificielle générative (les grands modèles linguistiques) aux données opérationnelles d'une entreprise ou d'une agence, en toute sécurité et sous contrôle. Elle permet une prise de décision en temps réel: images de drones, données satellitaires, signaux d'espionnage, open source et rapports de terrain fusionnent en un seul système opérationnel. En Ukraine, les outils de Palantir ont joué un rôle clé dans la fusion du renseignement et la précision des opérations – ils forment une «chaîne de destruction» numérique, où les données se transforment en recommandations opérationnelles en quelques secondes.

Palantir ne construit pas d’armes lui-même, mais produit des récits, des modèles et des alternatives sur la base desquels des armes sont utilisées ou des décisions prises. Au cœur de son modèle économique se trouve une approche radicale: fournir la bonne donnée, au bon moment, aux bonnes personnes, en remplaçant la lenteur humaine, les biais et la corruption par un déterminisme algorithmique et une analyse prédictive.

La troisième phase concerne une transformation ontologique de l’humanité. Ici, le rituel s’approfondit encore. La prise de décision migre de l’intuition, des valeurs et des institutions traditionnelles vers des flux de données et des modèles prédictifs. Les gens ne font plus confiance principalement à leur propre jugement, mais aux probabilités générées par des algorithmes. La volonté libre ne disparaît pas, mais s'impose des limites: elle devient un choix entre des scénarios prédéfinis. L’humanité reste fonctionnelle, mais ce n’est plus le même concept que celui que la philosophie des Lumières ou l’existentialisme décrivaient.

Ce développement construit un nouveau récit pour le futur système technologique. Tout comme les guerres mondiales du 20ème siècle ont créé la distinction entre sociétés libres et totalitaires, la menace nucléaire et la course technologique, la crise actuelle pourrait définir une nouvelle ligne de fracture, où la prise de décision humaine céderait la place à l’intelligence artificielle comme force dominante.

Sur le plan géopolitique, Palantir est fortement aligné sur la communauté anglo-américaine de sécurité et de renseignement, ainsi que sur Israël. La société soutient la guerre en Ukraine, la coopération avec l’OTAN et la modernisation de la défense américaine via de grands contrats. Elle est également activement impliquée dans des projets de défense et de renseignement israéliens. Sur le plan commercial, l’entreprise se développe rapidement: ces mêmes technologies sont étendues à l’optimisation des chaînes d’approvisionnement, à la détection de fraude, aux soins de santé et à l’industrie.

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Il est crucial de comprendre à qui est en réalité destiné l’image menaçante et impitoyable de Palantir. Elle ne s’adresse pas aux consommateurs ou au grand public, mais aux investisseurs et aux décideurs. Wall Street valorise les entreprises prêtes à faire tout ce qui est nécessaire pour maximiser leurs profits et leur avantage stratégique, même si cela implique de jouer un rôle d’antagoniste dans la grande mise en scène.

Palantir fonctionne essentiellement comme l’extension technologique des services de renseignement et des gouvernements occidentaux. Ce n’est pas simplement un sous-traitant, mais une infrastructure qui façonne notre perception de la réalité et la façon d’y réagir. Elle fusionne des données, produit des modèles prédictifs et permet des prises de décision à une échelle où un individu seul ne peut plus suivre. Sa direction se montre provocante en public et choisit ouvertement son camp dans le grand jeu géopolitique.

La question reste ouverte: que se passe-t-il lorsque l’archétype rituel se révèle comme une infrastructure de pouvoir déjà en marche? Alors, tout le drame psychologique pourrait s’avérer une ouverture symbolique de l’élite à une concentration de pouvoir technologique sans précédent, où la donnée devient une force qui façonne la réalité.

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mercredi, 06 mai 2026

Le projet de pont terrestre de la Thaïlande surfe sur la vague du chaos mondial des détroits stratégiques

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Le projet de pont terrestre de la Thaïlande surfe sur la vague du chaos mondial des détroits stratégiques

La crise du détroit d'Ormuz a renouvelé les inquiétudes concernant une autre faiblesse géopolitique de l'Asie: le détroit de Malacca. La Thaïlande y voit une opportunité.

Le gouvernement thaïlandais relance une vision vieille de plusieurs décennies: établir un lien logistique entre les océans Indien et Pacifique, en ciblant Singapour comme investisseur potentiel.

Plus de 100.000 navires commerciaux ont traversé Malacca l’année dernière.

  • Le projet relierait la mer d’Andaman au golfe de Thaïlande via 90 km d’infrastructures routières, ferroviaires et énergétiques, y compris des pipelines.
  • Il offrirait une alternative au détroit de Malacca, long de 900 km, bordé par l’Indonésie, la Thaïlande, la Malaisie et Singapour.
  • Coût estimé: 31 milliards de dollars.

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Pour la Chine, les enjeux sont particulièrement élevés. Environ 80% de son pétrole transite par Malacca — une vulnérabilité que Pékin qualifie de «dilemme de Malacca». Ce pont terrestre ne remplacerait pas le détroit, mais pourrait offrir une couverture partielle si jamais les États-Unis le bloquaient lors d’un conflit autour de Taïwan.

Le Premier ministre thaïlandais, Anutin Charnvirakul, a rencontré le ministre de la Défense de Singapour, Chan Chun Sing. Une proposition officielle devrait être soumise au cabinet en juin ou juillet, avec une éventuelle ouverture des offres d’investisseurs au troisième trimestre.

Source: @NewRulesGeo (Telegram). 

L’Allemagne se débine devant Kiev — et Nord Stream devient le cas d’école de la souveraineté allemande

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L’Allemagne se débine devant Kiev — et Nord Stream devient le cas d’école de la souveraineté allemande

Elena Fritz

Source:  https://t.me/global_affairs_byelena 

La Neue Zürcher Zeitung formule de manière exceptionnellement tranchante ce qui est depuis des années occulté à Berlin: la critique de l’Ukraine est largement taboue en Allemagne. Même lorsque des intérêts allemands fondamentaux sont directement touchés, Berlin ne réagit pas en tant qu’État souverain, mais comme un prisonnier politique, victime de sa propre narration.

Le point le plus évident est Nord Stream.

Selon tout ce qui est désormais publiquement connu, des traces de sabotage mènent à des liens avec l’Ukraine. Il ne s’agit pas d’un thème subalterne de la politique étrangère. Il s’est agi de faire exploser une infrastructure énergétique de toute première importance pour l'industrie allemande, la seule capable de préserver sa compétitivité industrielle, sa sécurité d’approvisionnement, et de répondre à la question de savoir si l’Allemagne est encore prête à affirmer ses propres intérêts en tant que tels.

Pourtant, Berlin reste silencieux.

Ce silence n’est pas un accident de fonctionnement. Il suit une logique interne.

Depuis longtemps, l’Ukraine n’est plus seulement un État soutenu dans sa guerre par le monde politique allemand. Elle est devenue le fondement moral de tout le changement de régime qui s'observe en Allemagne. À travers Kiev, on explique pourquoi l’Allemagne s’arme, contracte des dettes, accepte la hausse des prix de l’énergie, surcharge son industrie et s’insère de plus en plus profondément dans une confrontation permanente avec la Russie.

Si Berlin critiquait sérieusement Kiev, il devrait justifier sa propre politique de manière autre. Alors, surgiraient soudainement des sujets que l’on veut éviter: les intérêts allemands réels, le coût de la servilité, la stratégie américaine, la perte d’une énergie bon marché, l’affaiblissement de l’industrie, et le nouveau rôle de l’Allemagne en tant que base arrière logistique du front oriental.

C’est précisément pour cela que le schéma moral reste si important:

- Kiev représente le Bien.

- Le Bien ne doit pas être écorné.

- Ce qui ne correspond pas à l’image d'Epinal doit être ignoré.

Cela crée une forme dangereuse de désarmement politique vis-à-vis de l'extérieur. L’Allemagne doit devenir plus forte militairement, mais ne pas déployer de stratégie. Elle doit payer, livrer, produire et assumer des risques, tandis que la ligne de conduite reste définie outre-atlantique.

Dans ce contexte, l’Ukraine agit comme un levier politique. Elle sort définitivement l’Allemagne de tout rôle équilibrant possible en Eurasie. Une Allemagne avec une politique énergétique propre, sa propre stratégie envers la Russie, et ses propres intérêts industriels, serait un facteur autonome sur le continent. Une Allemagne qui définit entièrement sa politique étrangère à travers le conflit ukrainien devient prévisible, dépendante et contrôlable.

On parle de valeurs. Il s’agit de liens.

On parle de responsabilité. Il s’agit de charges.

On parle de sécurité. Il s’agit de l’intégration de l’Allemagne dans un conflit dont les acteurs stratégiques ne siègent pas nécessairement à Berlin.

La NZZ dit les choses clairement: l’Allemagne se débine devant Kiev.

Plus précisément: l’Allemagne renonce à sa capacité de poser des jugements souverains, car sinon la construction morale de sa propre politique extérieure pourrait s’effondrer.

Nord Stream est donc plus qu’une attaque contre des gazoducs. C’est un cas d’école qui dévoile l'état de la souveraineté allemande.

Celui qui ne pense pas politiquement jusqu’au bout la destruction de sa propre infrastructure énergétique a déjà accepté que d’autres décident de la hiérarchie des intérêts allemands.

#geopolitiek@global_affairs_byelena

Alexandre Douguine: Philosophie politique

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Philosophie politique

Alexandre Douguine

Commençons par analyser la nature de cette discipline et ce qu’elle étudie.

Si l'on jette un coup d'œil à l'histoire de la philosophie et des systèmes politiques, on observe la régularité suivante: la philosophie et la politique, dès le début, dès la naissance même de ces deux disciplines, se sont développées non seulement en parallèle, mais de manière indissociable l'une de l'autre.

Greek_or_Roman_-_Bust_of_Solon_(marble_sculpture)_-_(MeisterDrucke-996547).jpgParmi les premiers des Sept Sages, considérés comme les fondateurs de la tradition philosophique des présocratiques grecs, nombreux sont ceux, dont Solon, qui sont célèbres pour avoir rédigé des lois politiques, des constitutions et des codes pénaux, et qui étaient essentiellement des acteurs politiques représentant leurs cités, leurs entités politiques.

Ainsi, aux débuts de l’histoire de la philosophie, on observe un lien indissociable entre la philosophie et la politique. Par conséquent, la politique en tant que phénomène distinct, déconnecté de la philosophie, étudiée, par exemple, à l’aide de méthodes philosophiques, constitue une approche tout à fait différente.

En réalité, la philosophie de la politique est une discipline plus profonde que cela. C'est une discipline qui s'intéresse aux philosophes qui se sont consacrés à la politique, aux philosophes qui écrivent sur la politique et aux acteurs politiques qui ont fondé leurs lois et la mise en place de leur système politique sur des principes philosophiques.

En effet, à l'époque de la naissance de la philosophie et à l'époque de la naissance de la politique, ces choses n'étaient absolument pas séparées l'une de l'autre. Ainsi, l’objet d’étude de la philosophie et de la politique est cette sphère originelle qui unissait la philosophie et la politique dans une certaine orientation commune.

En d’autres termes, je veux dire qu’il n’existe pas de phénomène distinct de la politique et de phénomène distinct de la philosophie, que nous réunissons artificiellement. Nous n’étudions pas non plus la politique à l’aide de la philosophie.

Nous ne parlons pas uniquement de la philosophie politique de telle ou telle école, période, culture ou civilisation. Lorsque nous parlons de la philosophie de la politique, nous parlons en grande partie de l’essence de la politique, de ce qui fait que la politique est politique — d’une part. D’autre part, nous parlons de l’essence politique de la philosophie, qui fait que la philosophie est philosophie.

Mais il y a une différence. La philosophie prédomine ici, car la politique sans philosophie n’est absolument pas possible. La politique est une forme de philosophie appliquée, l’application de la philosophie à une sphère déterminée de la vie humaine.

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Mais la philosophie sans politique est possible, théoriquement. Autrement dit, il existe une philosophie qui ne s’occupe pas de politique, mais il n’y a pas de politique qui ne repose pas sur la philosophie. Il y a donc ici une inégalité; la philosophie domine.

Néanmoins, la philosophie étudie la politique; non seulement ses fondements philosophiques, mais aussi les aspects politiques de la philosophie elle-même; car la politique n’est pas une application partielle et accidentelle de la philosophie, mais l’élément le plus général, le plus fondamental et, pourtant, le plus appliqué de la philosophie.

Dès qu’apparaît la philosophie, nécessairement, en premier lieu, lorsqu’elle existe, elle se tourne vers la politique; et toute politique découle de la philosophie. Il existe entre elles un lien organique inégal, mais très profond.

C’est là, où se produit cette unification originelle du philosophique et du politique… que naissent tous les systèmes politiques possibles et, en même temps, que se cristallise la connaissance philosophique.

Bien qu’il existe une philosophie qui, libre de toute politique, traite de questions non politiques, en réalité, d’une manière ou d’une autre, même cette philosophie libre et non politique est liée, d’une manière ou d’une autre, à la politique, dans la mesure où la philosophie et la politique ont une racine commune.

C’est pourquoi, si la philosophie aborde des questions esthétiques, historiques et culturelles sans rien dire de la politique, cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit un phénomène totalement distinct.

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Toute philosophie, même la plus abstraite, comporte une dimension politique, parfois explicite. Dans le cas de Solon, tout comme chez les présocratiques et les sages de la Grèce antique, et comme chez Platon et Aristote, il s’agit d’une dimension explicite de la philosophie.

Mais il existe aussi une dimension politique implicite de la philosophie: lorsque la philosophie ne dit rien sur la politique, le simple fait de la présence d’un paradigme philosophique ou d’un autre comporte en soi la possibilité d’une dimension politique. Dans un cas, elle est simplement explicite, ouverte et manifeste; dans l’autre, elle est implicite, contenue.

Il existe donc entre la philosophie et la politique un lien très, très profond, un lien qui remonte à leur origine. Et l'étude de la philosophie sans la politique appauvrit et affaiblit, en soi, le concept même de philosophie.

D'autre part, l'étude de la politique sans la philosophie n'a aucune validité. Dans ce cas, nous avons déjà pris le chemin de la programmation et établi un gouvernement par Word; c'est-à-dire ouvrir un fichier, fermer un fichier.

Nous sommes de bons programmeurs… nous connaissons deux fonctions: "enregistrer" et "enregistrer sous". Nous pouvons être d'excellents utilisateurs de Word, nous pouvons rédiger de très bons textes dans Word, mais nous ne sommes pas des programmeurs.

Les personnes qui n’ont pas de philosophie politique, qui n’ont pas de philosophie, sont autant des politiciens que le sont les programmeurs informatiques, tout comme les personnes qui [ignorent la philosophie].

En fait, une personne qui ne connaît pas la philosophie ne peut pas se consacrer à la politique; ce n’est pas une personnalité politique. C’est un fonctionnaire engagé qui se trouve simplement face à un mur. Quelqu’un lui a dit: va là-bas, fais ça.

Que faire, où aller… peut-être êtes-vous un utilisateur excellent, mais en réalité, les politiciens qui manquent d’une dimension philosophique sont simplement dans une œuvre, dans une œuvre qui leur est étrangère…

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En réalité, sans philosophie, il n’y a tout simplement pas de politique, point final. La politique est l’une des dimensions contenues dans la philosophie.

La politique sans philosophie n’existe pas, mais la philosophie sans politique existe bel et bien, parce qu’elle est primordiale par rapport à la politique; cependant, toute philosophie possède une dimension politique — que ce soit, comme je l’ai dit, explicite ou implicite, dans ce dernier cas nous gardons le silence à ce sujet.

Mais ce silence de la philosophie concernant sa dimension ou expression politique n’est pas un silence total ; c’est plutôt une réticence que du silence. Autrement dit, la philosophie qui ne s’occupe pas de politique connaît la politique et la porte en elle, mais n’en parle pas ouvertement.

C’est un silence particulier. Il y a le silence du sage et il y a le silence du sot. Ce dernier se tait pour ne pas dire quelque chose d’inapproprié, car il pressent que s'il commence à parler, rien de bon n’en sortira.

Le sage se tait pour une raison totalement différente. Le silence de la philosophie concernant la politique est le silence du sage. Mais, si nous demandons au sage comme il se doit, il nous dira ce qu’il sait sur la politique, et ce qu’il nous dira aura tout le sens du monde.

Mais il se tait.

Ainsi, tout système philosophique porte en lui une dimension politique, mais tous les systèmes philosophiques ne développent pas ce modèle de façon explicite. C’est cela qui est le plus important pour comprendre le domaine de la matière que nous étudierons dans le cours de philosophie de la politique.

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En d’autres termes, nous étudions la racine philosophique, la base, la base programmatique, la base matricielle, de toute la politique, qui est totalement réductible à la philosophie: il n’y a rien en politique, pas le moindre élément, qui n’aboutisse à la philosophie, ne s’explique par elle et ne découle d’elle.

Simplement, la politique est une partie de la philosophie. C’est donc ce que nous étudierons.

Nous étudierons aussi la dimension politique de la philosophie, qui est également [inaudible] parce qu’elle est la servante de la philosophie; d’autre part, la philosophie portant en elle la politique est, bien sûr, plus riche que la politique elle-même, mais, néanmoins, dans tout système philosophique, on peut découvrir, même là où rien n’est dit à ce sujet, une application possible à la sphère politique, c’est-à-dire la possibilité de dériver du contenu politique de la philosophie.

[…] La politique est, pour ainsi dire, le cas le plus important de l’application de la philosophie. […] […].

En conséquence, l’histoire de la philosophie et l’histoire de la politique produisent strictement le même schéma. C’est extrêmement important de le dire et de le savoir. Il existe une homologie précise entre elles.

Si la philosophie progresse dans une direction, la politique ne peut pas progresser dans une autre. La politique avance avec la philosophie. Si quelque chose a changé en philosophie, quelque chose changera en politique. Si quelque chose a changé en politique, quelque chose a changé en philosophie, ce qui a prédéterminé ce changement en politique.

La politique n’a pas d’autonomie par rapport à la philosophie. La politique est souvent plus visible, même si parfois elle est moins importante.

Du point de vue de l’histoire… les changements de dynasties, d’un leader précis, d'un prince, d'un imperator… pour déclencher une guerre… c’est évident, il s’agit d’une décision politique, mais elle n’est jamais différente de la philosophie.

C'est ce que nous voyons — la décision politique — mais nous ne voyons pas la décision philosophique, qui doit se trouver là.

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Du point de vue de la philosophie de la politique, l'histoire politique est une branche de l'histoire de la philosophie, et dépend entièrement de celle-ci. Aucun homme politique n'est libre de la philosophie, et aucun philosophe ne peut cesser d'être considéré à la lumière de sa dimension politique implicite.

En d'autres termes, le panorama historique, l'histoire en tant que telle, l'essor et la déchéance des principautés, la construction et la disparition des civilisations, les conflits entre civilisations, les révolutions politiques… les décisions concernant les tramways… tout cela possède une dimension philosophique sous-jacente, pas toujours évidente ni toujours reconnue, mais la tâche de ceux qui étudient la philosophie de la politique est d'élaborer l'ensemble de cette homologie totale… cette signification identique (homo) (logos).

La signification de l'histoire est politico-philosophique ou philosophico-politique. Toute l'histoire possède ces deux facettes. D'une part, c'est l'histoire des principautés; d'autre part, c'est l'histoire des idées. L'histoire des principautés et l'histoire des idées ne sont pas séparées; c'est une et la même histoire.

Ainsi, si nous nous concentrons sur la dimension philosophique, par exemple, la transition de l'idéalisme subjectif à l'idéalisme objectif, cela est nécessairement lié à une dimension politique identique… une transition d'un modèle politique à un autre… les changements dans les configurations des religions — et cela est, en premier lieu, un problème philosophique, théologique — modifient radicalement le contenu des processus politiques qui se déroulent dans la société où cette philosophie se diffuse.

Nous pouvons aborder cette homologie entre le philosophique et le politique sous tous les angles. Nous pouvons dire que le système politique a changé et, en fonction de la manière dont il a changé, dans quelle direction, à quelle vitesse et quel a été le contenu du changement, nous pouvons, même si nous ne savons rien de la philosophie de cette période, établir ce qui se passait dans le domaine des questions philosophiques.

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Ou inversement: nous ne savons pas ce qui s’est passé politiquement dans une société, mais l’histoire des discussions entre un philosophe et un autre a été conservée; à partir de cette discussion, si elle est correctement transcrite, nous pouvons reconstruire tout le panorama politique de ce qui se passait à ce moment-là, dans l'agora où tout était décidé démocratiquement, dans le ding ou la veche, ou, au contraire, s'il y avait une monarchie, une théocratie, par exemple, ou un empire.

En d’autres termes, pour étudier la philosophie de la politique, nous partons d’un certain axiome, l’axiome de l’homologie absolue entre le politique et le philosophique.

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Bien entendu, nous pouvons établir une certaine distinction entre la politique et le politique. Je souhaite attirer l’attention sur l’un des philosophes politiques les plus éminents, Carl Schmitt; nous y ferons référence tout au long de notre cours.

Au 21ème siècle, il est communément admis que Carl Schmitt fut le philosophe politique le plus éminent du 20ème siècle. À certains moments, cela a été remis en question; on disait qu’il y aurait d’autres philosophes… mais aujourd’hui, si vous dites «Carl Schmitt», partout on vous répondra qu’il est le philosophe politique le plus remarquable; peut-être le plus remarquable, aux côtés de Hobbes et de Platon.

Autrement dit, Carl Schmitt est le philosophe politique par excellence. Je souhaite attirer votre attention sur ses œuvres et recommander que tous se familiarisent nécessairement et sans délai avec son travail sur le politique, das Politische. C’est très important.

Carl Schmitt distingue entre la politique et le Politique. Il prend en considération le Politique — écrit avec un P majuscule —; dans ce cas, c’est un adjectif considéré comme un substantif… das est l’article qui indique que nous parlons d’un substantif. En allemand, cela est très clair: das Politische, en contraste avec la simple Politik.

Pour transmettre la signification de Schmitt, nous utilisons la majuscule, le Politique.

Cela —le Politique— distingue, pour Schmitt, de la banale politique courante. Par la politique, il entend l’application du Politique à une situation sociale concrète. La concrétisation par la politique est la concrétisation du Politique.

Mais alors, qu’est-ce que le Politique ? Le Politique —das Politische— est précisément ce point où l’enfant (la politique) se connecte avec le père (la philosophie).

En d’autres termes, le Politique est précisément la sphère de la philosophie politique, la sphère dans laquelle la philosophie se connecte directement avec la politique, ce que nous appelons l’homologie de la philosophie et de la politique.

der-begriff-des-politischen-taschenbuch-carl-schmitt.jpegEn d’autres mots, das Politische, selon Schmitt, est précisément le point d’homologie où nous ne parlons pas de simple politique […] mais pas non plus de philosophie dans un sens de plus en plus large. C’est la frontière, l’horizon, la ligne entre la philosophie et la politique. Voilà ce que signifie das Politische.

Un autre aspect intéressant est qu’il s’agit d’une sphère déterminée, une sphère que nous définissons précisément comme la philosophie de la politique. Toute la sphère de la philosophie de la politique est contenue dans ce concept du Politique, das Politische.

Un autre concept très important que Schmitt utilise est celui appelé « préconcept » [Vorgriffe].

Le préconcept n’est pas encore une loi politique, pas encore une institution politique, pas encore un parti politique, ni même un programme politique concret. Le préconcept est une sorte d’élément ou d’unicité du Politique dans sa forme la plus pure — pas purement philosophique, mais celle où la philosophie de la politique prend sa propre raison d’être —.

Carl Schmitt appelle cela un préconcept. Le domaine du Politique consiste, par conséquent, entièrement en préconcepts, en préconcepts politiques.

Le préconcept politique est aussi un phénomène très intéressant en soi. C’est précisément ce moment de transition où la philosophie devient politique. Mais faites attention au temps verbal: devient; elle ne s’est pas encore convertie, mais elle est en train de le devenir.

Lorsque la philosophie devient politique, nous sommes face à un concept politique. C’est par exemple le concept politique de la séparation des pouvoirs, la relation entre l’Église et l’État, les notions de frontières, le sujet et les institutions politiques. Cela constitue déjà un concept politique, dans le sens plein du terme.

Alors, quand a-t-on affaire à un préconcept ? Quand la naissance [la création] de ce concept politique se prépare sur la base d’un contenu philosophique. De cette manière, la sphère du Politique est la sphère de l’existence des préconcepts.

Le Politique consiste en préconcepts; et en étudiant les préconcepts, nous étudions cette homologie dont nous parlions plus tôt. L’étude de l’homologie entre philosophie et politique, de ce qui est commun à ces deux sphères asymétriques, est l’étude des préconcepts et la tâche de la philosophie de la politique.

C’est de cela dont nous parlons. Nous parlons d’une sorte de champ qui existe, où la multiplicité du philosophique croise la multiplicité du politique. Ici, entre les deux, se trouve précisément ce qu’ils ont en commun… le Politique, qui est ce que la philosophie de la politique étudie.

C’était mon introduction.

Maintenant, passons à la question de comment cela se réalise en pratique. Platon est considéré comme le fondateur du premier système philosophique complet de l’histoire.

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Il a formulé de manière plus complète ce programme philosophique qui n’a pas seulement prédéterminé toute l’histoire ancienne de la philosophie, tout le Moyen Âge, en grande partie la philosophie de la Renaissance, qui [inaudible] la philosophie de la Modernité.

Mais, en outre, il n’existe aujourd’hui, au 21ème siècle, aucun philosophe plus pertinent et moins compris que Platon. En d’autres termes, Platon c’est toute la philosophie [la totalité de la philosophie; la philosophie in toto].

71h5VQWRlNL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLes penseurs les plus intelligents des 19ème, 18ème, 17ème, 16ème, 15ème siècles… et ainsi de suite jusqu’à Platon, étudient tous Platon. En fait, au sens strict, il n’y a qu’un seul philosophe: Platon, et cela constitue la philosophie.

Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas [inaudible] son programme. Quant à chaque mot de Platon, chacune de ses phrases, il y a des débats passionnés jusqu’à aujourd’hui, et personne ne peut déterminer avec certitude si c’est ainsi qu’il a été compris.

Des génies surgissent qui adoptent une position; des génies surgissent qui s’y opposent. Pas de simples personnes. Des génies philosophiques…

Tout le dogme chrétien est basé sur Platon. En théologie chrétienne, il n’y a pas une seule thèse qui n’ait une dimension platonicienne. En théologie islamique, tout repose exclusivement sur le platonisme.

Et même là où le platonisme n’est pas arrivé, en Inde, la façon la plus simple d’étudier la philosophie hindoue, les Védas, la religion, c’est avec le platonisme, car l’analogie est immédiatement évidente.

Ainsi, Platon est considéré comme le prince des philosophes, et personne n’a encore réussi à renverser son principat philosophique. Des milliers de fois, il a été annoncé que l’empire de Platon était tombé. Ces affirmations se sont avérées à chaque fois être une sorte d’hallucination marginale.

Nous vivons dans la philosophie de Platon, Platon est le prince de la philosophie, et ou bien nous le remettons en question, auquel cas nous assistons à la révolte des esclaves qui tentent de se libérer du pouvoir du principat de Platon, ou bien nous l’acceptons simplement comme des citoyens loyaux et suivons notre Empereur, Platon.

516Z8dO2ycL._SX195_.jpgL’idée selon laquelle la philosophie aurait apporté quelque chose de complémentaire à Platon est une hypothèse académique totalement infondée et peu scientifique. C’est une sorte de rumeur qui n’a pas été confirmée par la communauté scientifique.

Même ceux qui sont considérés comme l’incarnation de la philosophie de la Modernité ont étudié Platon [il s’agit de Bergson, qui nous a donné, à travers le «primitif et très limité» Karl Popper, la société ouverte, et de Whitehead, pour montrer que tous deux, bien que modernes, se sont inspirés de Platon].

Platon est tout. C’est pourquoi, en réalité, si l’on lit Platon, on ne rencontre pas seulement un philosophe, pas seulement un auteur, pas seulement une école; on rencontre la philosophie en tant que telle.

Car toute la philosophie n’est rien d’autre que le mouvement entre quelques thèses de Platon. Platon a fondé toute la philosophie en une seule fois: d’un seul coup et dans son ensemble. Ainsi, l’étude de la philosophie est l’étude de la philosophie de Platon.

Alfred_North_Whitehead._Photograph._Wellcome_V0027330_(cropped).jpgTout le reste, en essence — comme Alfred North Whitehead (photo), un philosophe analytique, logicien et mathématicien, l’a dit — est note en bas de page de la philosophie de Platon.

Par conséquent, il faut garder à l’esprit que la philosophie n’est que Platon. Et si nous ne comprenons pas Platon, nous ne comprenons pas le langage de programmation de la philosophie.

[…] L’étude de la philosophie commence par l’étude des œuvres de Platon; l’étude de la philosophie est achevée par l’étude des œuvres de Platon [ou: par la compréhension de celles-ci, si je ne me trompe], elle se termine avec l’étude des œuvres de Platon; il y a là de quoi occuper toute une vie.

9782081382787-uk.jpgEn conséquence, j’ai été trop général. C’est un programme pour les génies. Pour un philosophe simple et ordinaire, il est possible de prendre l’un des dialogues de Platon. Je prends par exemple le Criton et je vis ma vie avec le Criton.

À la fin de ma vie, la clarté du Criton sera totale. Pour les étudiants, la question se réduit à l’essentiel. Prenons une maxime concrète de Platon et tentons, pendant un certain temps, de la vivre. Et même cela sera énorme, parce que Platon, c’est la philosophie.

Par conséquent, si nous parlons de philosophie, nous parlons de Platon. [..]

Si nous voulons nous familiariser avec cette matrice sur laquelle se forme le Politique et avec la sphère de cette homologie dont nous parlions, ou avec ces concepts préalables avec lesquels nous nous occupons, si nous voulons comprendre d’où vient la politique, quelles sont ses structures et comment elle se cristallise et se manifeste à travers le politique, nous devons étudier Platon.

[…] La première chose que nous devons connaître, ce sont les écrits de Platon.

mardi, 05 mai 2026

Charles III veut la guerre: l’obsession fatale de Londres pour la Russie

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Charles III veut la guerre: l’obsession fatale de Londres pour la Russie

Londres/Washington. Depuis 200 ans, la Grande-Bretagne fait partie des ennemis les plus intransigeants et tenaces de la Russie. Cela repose aussi bien sur des raisons géopolitiques que sur des enjeux liés aux ressources naturelles. Aujourd’hui, les visées géopolitiques des Anglo-Saxons cherchent à couper la Russie du commerce mondial autant que possible et, à long terme, à démembrer son territoire — un objectif qui fait l’objet de discussions ouvertes dans des think tanks transatlantiques depuis la fin de l’Union soviétique.

Fait intéressant, le roi britannique Charles III a justement évoqué cette constante de la politique anglo-américaine lors de sa visite récente aux États-Unis. Lors d’une séance conjointe du Congrès, il a prononcé un discours qui peut aussi être considéré comme une déclaration de guerre à peine voilée à la Russie.

Charles a déclaré textuellement: «Juste après le 11 septembre, lorsque l’OTAN a invoqué pour la première fois l’article 5 et que le Conseil de sécurité des Nations Unies s’est uni face au terrorisme, nous avons répondu ensemble à l’appel, comme notre peuple le fait depuis plus d’un siècle — où nous avons été main dans la main durant deux guerres mondiales, pendant la guerre froide, la guerre d’Afghanistan et d'autres moments qui ont façonné notre sécurité commune. Aujourd’hui (…) la même détermination inébranlable est nécessaire pour la défense de l’Ukraine et de son peuple si courageux».

L’idéalisation de l’échec en Afghanistan et la référence explicite au pacte militaire de l’OTAN sont un appel sans équivoque à Washington pour qu’il participe enfin à une guerre terrestre européenne d’envergure contre Moscou. Le fait que les deux guerres mondiales précédentes aient coûté la vie à près de 70 millions de personnes n’a pas empêché les représentants américains présents d’accueillir cette exhortation à une Troisième Guerre mondiale par des applaudissements tonitruants.

Cette scène s’inscrit parfaitement dans une obsession de la Russie qui dure depuis près de deux siècles et qui façonne en permanence la politique extérieure britannique. Depuis la guerre de Crimée en 1853, l’élite londonienne ourdit des plans pour culbuter militairement la Russie, toujours selon un modèle éprouvé: le Royaume agit en coulisses et incite d’autres puissances à porter le lourd fardeau, à payer le prix du sang.

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Cette stratégie a atteint un premier sommet cynique immédiatement après la capitulation allemande en 1945. Alors que l’Armée rouge détruisait la Wehrmacht, le Staff de planification conjoint britannique élaborait «le projet Impensable/Unthinkable» — un plan pour une attaque surprise contre l’allié soviétique.

Le document présenté à Winston Churchill le 22 mai 1945 prévoyait une attaque le 1er juillet 1945 avec des forces britanniques, américaines, polonaises et même allemandes unies sous un même commandement. L’objectif politique déclaré était très simple: la Russie devait «se soumettre à notre volonté». Le document précise également: «Un succès rapide pourrait amener les Russes à se soumettre, au moins provisoirement, à notre volonté; mais peut-être pas. (…) S’ils veulent une guerre totale, ils sont capables de la mener».

Aujourd’hui, la participation active des États-Unis est devenue une nécessité absolue pour Londres. L’offensive de charme transatlantique de Charles joue un rôle clair: elle doit ressusciter sous une nouvelle apparence «l’Opération Impensable/Unthinkable» (ndt: parfois appelée aussi "Liberty Storm").

Le discours du roi et l’ensemble de la tradition diplomatique britannique révèlent une fixation ininterrompue sur la Russie. Cette obsession représente un danger mortel pour le reste du monde. Comme on le sait, Londres a, quelques mois auparavant, offert, de manière à peine voilée, d’aider l’Ukraine à construire des armes nucléaires. Si la Russie prend cette menace au sérieux, une guerre nucléaire n’est plus qu’une question de temps (mü). 

5000 soldats américains en moins en Allemagne: une goutte d’eau hors d'un océan 

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5000 soldats américains en moins en Allemagne: une goutte d’eau hors d'un océan 

Washington. Une bonne nouvelle – et une mauvaise. La bonne: après de nombreuses tentatives et annonces dans le passé, les États-Unis prennent enfin au sérieux la réduction de leur présence militaire en Allemagne. La mauvaise: seulement 5000 hommes seront retirés – bien que Trump ait annoncé davantage ce week-end. 

En Europe, environ 86.000 soldats américains sont actuellement stationnés, dont environ 39.000 en Allemagne. Moins 5000, cela représente toujours 34.000 soldats américains stationnés sur le sol allemand. Selon le ministre américain de la Défense Hegseth, le retrait devrait être achevé d'ici six à douze mois. La démarche a été justifiée par une révision approfondie des déploiements de troupes en Europe ainsi que par les besoins des zones d’opérations. 

Ce retrait fait suite à une critique acerbe du président américain Donald Trump à l’encontre du chancelier Friedrich Merz, en raison de sa position défavorable à l’attaque américano-israélienne contre l’Iran. Trump avait déjà voulu examiner la possibilité d’une telle démarche. 

Samedi, le président a réitéré et annoncé une réduction « significative » de la présence des troupes américaines en Allemagne. Lorsqu’on lui a demandé la raison, il a refusé de donner une explication claire, mais a précisé qu’une réduction encore plus importante était à venir, car l’engagement des États-Unis pour la sécurité européenne allait être diminué. « Nous allons drastiquement réduire nos effectifs. Et nous allons retirer beaucoup plus que 5000 soldats », a déclaré Trump devant des journalistes en Floride. 

Les indices se multiplient pour montrer qu’il s’agit encore une fois d’une décision typique de Trump, prise sur un coup de tête. « Nous ne savons pas quelles unités sont précisément affectées. Est-ce le noyau d’une brigade, une escadre aérienne ? », a déclaré l’ancien ambassadeur américain auprès de l’OTAN, Ivo Daalder, à Euronews. Une autre source américaine a confié à la plateforme: «Il n’y a pas de détails, parce que Trump a simplement inventé ce chiffre». Et encore: «Les 5000 militaires relèvent une estimation purement arbitraire, sortie de nulle part, pour marquer le coup dans sa dispute avec Merz ». 

Depuis des décennies, l’Allemagne sert les États-Unis comme plaque tournante de leur logistique militaire – et continuera de le faire. Même dans le récent conflit avec l’Iran, la logistique américaine en Allemagne a été essentielle pour les opérations militaires des Etats-Unis. Depuis la base aérienne de Ramstein, la coordination de toutes les missions de drones dans la région afro-asiatique est assurée. 

Déjà lors du premier mandat de Trump (2017-2021), celui-ci avait menacé de qu'il réduirait les effectifs de l'US Army en Allemagne de 12.000 soldats, en représailles à ce qu’il considérait comme des dépenses de défense allemandes trop faibles. Son successeur, Joe Biden, a stoppé ces plans. Lors de son second mandat, Trump a initialement rassuré le monde, mais il a ensuite réagi avec irritabilité face à l’attitude critique des Européens concernant la guerre en Iran. Cependant, rien ne changera fondamentalement avec le retrait désormais confirmé (mü).

Source: Zu erst, Mai 2026. 

La guerre qui ne vise pas la victoire: le conflit en Ukraine comme moyen de démantèlement du système

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La guerre qui ne vise pas la victoire: le conflit en Ukraine comme moyen de démantèlement du système

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/sota-jota-ei-ole-tarko...

En étudiant la guerre de la Russie contre l’Ukraine, l’attention ne se porte plus autant sur ce que le Kremlin fait, mais sur ce qu’il ne fait pas. Les raffineries ont à plusieurs reprises été ciblées par des drones ukrainiens, les armes de l’OTAN affluent via Lemberg (Lvov/Lviv) vers le front, et personne ne semble plus se soucier des lignes rouges ou des menaces de Moscou.

Plus cette « opération militaire spéciale » stagne, plus il devient probable que cela ne soit pas simplement une incapacité militaire, mais un phénomène structurel plus profond: un conflit gelé, épuisant, maintenu en vie pour favoriser certains objectifs plus larges.

La situation commence aussi à se faire sentir dans le débat public en Russie. Le président est désormais ouvertement critiqué – non pas tant pour ses objectifs de guerre, mais pour ses échecs pratiques, pour le durcissement de la censure sur Internet, pour l’absurdité de la bureaucratie et la crise économique générale. On le décrit de plus en plus comme un vieil homme détaché, ayant perdu le contact avec la vie quotidienne de ses concitoyens.

Dans cette perspective, il est compréhensible que le Kremlin ne recherche pas une victoire rapide. Une telle victoire nécessiterait une clarté stratégique et une compétence opérationnelle que le système actuel ne semble pas posséder. La gouvernance de Poutine n’est pas non plus prête à passer à une économie de guerre totale et à mobiliser la population.

Sous ces contraintes administratives et culturelles se cache toutefois une couche plus froide, qui est structurelle. Les cercles financiers transnationaux et les réseaux de pouvoir étatiques opèrent partout, et la Russie ne fait pas exception. Les oligarques sont en partie le produit de ces réseaux, et Poutine avec ses soutiens ne contrôle qu’une partie du véritable pouvoir dans le pays.

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Les institutions économiques critiques – la Banque centrale, le ministère des Finances et le gouvernement – sont fortement influencées par ces cercles financiers. Comme le montre à plusieurs reprises la politique des taux d’intérêt, ces acteurs ne servent pas principalement l’intérêt national russe, mais la logique du système financier mondial.

Les mesures spéciales prises lors des restrictions dues à la pandémie du Co vid-19 ont créé la base d’une intervention économique à grande échelle, que la guerre en Ukraine continue. Les faillites, transferts de richesse et endettements ne sont pas de simples sous-produits, mais font partie d’un processus de démantèlement de l’ancien ordre, de l'ancienne normalité. La guerre fournit à la fois à la Russie et à l’Occident une justification pratique pour des mesures qui seraient difficiles à justifier en temps de paix auprès de leurs citoyens.

L’élite dirigeante russe semble principalement concentrée sur la sécurisation de sa propre position. Aucune purge interne à grande échelle n’a été observée même pendant la guerre. Les citoyens ordinaires portent le fardeau: le niveau de vie baisse, les entreprises sont étouffées par la bureaucratie et les taux d’intérêt, et la communication est surveillée.

Par ailleurs, les membres de l’élite – même ceux qui ont soutenu l’Ukraine – circulent librement entre les pays et accroissent leur richesse. Cette double norme n’est pas un hasard, mais une caractéristique centrale du système. Poutine ne peut pas démanteler l’oligarchie féodale, car son pouvoir repose précisément sur celle-ci.

Et si, au contraire, la prolongation de la guerre n’était pas une incapacité, mais une dynamique silencieuse profitant à toutes les parties? Un développement similaire est observable tant dans la numérisation que dans la normalisation de la surveillance, aussi bien à l’est qu’à l’ouest. Le conflit en Ukraine a fourni une justification efficace pour accélérer cette tendance des deux côtés.

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Tant que la guerre reste en son état, tant qu'elle reste épuisante et demeure gelée, les élites peuvent maintenir l’état d’exception et détourner la mécontentement vers une menace extérieure. Dès que la guerre prendra fin, l’énergie politique se libérera probablement et se concentrera sur les structures et dysfonctionnements internes. C’est pourquoi l’état actuel – ni victoire, ni défaite – est à court terme la meilleure option pour toutes les parties.

Les erreurs de Poutine pourraient théoriquement être corrigées, mais cela supposerait une Russie et une direction que le système actuel ne permet pas. La même absence de compétence et de courage semble affecter aussi les dirigeants occidentaux. La poursuite du conflit est donc moins risquée que sa résolution décisive.

En fin de compte, il ne s’agit pas de savoir qui remportera la guerre, mais de comment la guerre façonne les sociétés vers une nouvelle normalité. Le conflit en Ukraine et la crise énergétique suffisent-ils pour mettre fin à l’ancien système, ou la prochaine étape sera-t-elle une mise à bas totale du système en Europe par une guerre à grande échelle ?

Alexandre Kojève: la Sophia du dire le toujours présent

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Alexandre Kojève: la Sophia du dire le toujours présent

Jean-Louis Feuerbach

Au professeur Jean Lauxerois, en amicalice hommage.

71Z3IirvqxL.jpgIl aimait à se donner comme « philosophe du dimanche ». Alexandre Kojève (1902-1968) c’est son « Introduction à la phénoménologie de Hegel », soit le recueil de ses cours publiés par « l’humoriste Raymond Queneau » : « une œuvre de propagande destinée à frapper les esprits ». Lui suit, « Sophia : philosophie et phénoménologie «.

Ce texte date de 1941. Fut écrit en russe, dédicacé à Staline, mis sous l’éteignoir par la censure gaulliste. Il vient seulement d’être publié.

84 ans durant, l’adultère phénoménologique demeurera celé au public.

1.

Sophia doit se lire comme l’offre théorique d’un citoyen soviétique putatif à l’édification du communisme dans le grand espace de « l’union mondiale des républiques socialistes soviétiques ». Kojève n’est pas au bavardage mais à l’advenir du monde sans l’immonde.

815MIDlVgAL-1627435428.jpgAprès tout, si Kojève a pu faire dire à Hegel ce qu’il voulait lui faire dire, le programme pouvait être étendu à Staline et à De Gaulle. Et ce dernier, qui s’était fâché en son temps avec son parrain Philippe Pétain pour une virgule dans une préface, paraissait dialectiquement mur pour accueillir, ce qu’il fit, la lecture « dialectique » de la philosophie interprétée par Kojève » à la lumière du marxisme-léninisme-stalinisme.

Advint la révolution gaullo-communiste de 1944-1946, récidiviste depuis 1958. Kojève fut catapulté à titre fonctionnel et onéreux dans la diplomatie managériale (O.E.C.E, O.C.D.E. et G.A.T.T.). Où l’on voit que l’avenir du monde est d’abord alimentaire. Pour y être mécanicien admissible, mieux vaut être affilié au PC. De là, Kojève s’élèvera au règne, à prince des princes, au savoir-faire curialisant.

Il distingue "savoir parfait ou sagesse" et "philosophie". Celle-ci n’est qu’"aspiration au savoir absolu", parce qu’un philosophe ne possède pas la sagesse. Depuis la révolution socrato-platonicienne, il n’est qu’à l’omnicitude de la théologie, en fait profession et ingéniérise la déconstruction de la Sagesse. Il campe dans la «dialectique « pour hystériser sa misosophie» (Platon). Tandis que le sage kojévien commande erga omnia et erga omnes, pense, écrit, fait; distribue les rôles, le scénario, les costumes; cornaque au dialektikon.

Bagarre du primordial et du secondaire. Lutte à mort pour le prestige de l’hegemon. «Archée» (Kostas Axelos).

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Kojève s’empare totalement du monde et le recrée à son image. Mieux encore, soutient son traducteur Nicolas Rambert, le philosophe du dimanche arme un processus qui mène au «dimanche de la vie», «défait l’homme-dieu» comme le «dieu-homme» et pense la mort comme négation du théologique en général, et du théologique soloviévien en particulier.

Aussi, sa «Sophia» fait doctrine de la «conscience de soi comme mortel» et donc lèse-majesté envers les récits de l’immortalitude chevillée autour de la fabrique de dieux.

En plaçant le «centre de gravité» de sa réflexion sur la mort, il signe une pensée de congédiement sinon «d’exécution» du tout théologique. "L’esprit de destruction est un esprit de création". Elle mesure la capacité à révolutionner le monde, à cogner sur ce qui doit être métaphysiquement brisé et à affirmer le fait mortalice contre les partis et paroisses immortalices. Comme création en propre.

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Jean Lauxerois (photo) élèvera la question à la beauté des mortels. Mourir oui, mais vivre bellement: «savoir vivre en mortels».

2.

Un super-vice-président des États-Unis d’Amérique est venu proclamer au printemps 2025 à Munich: la mondialisation est finie.

L’imaginaire globalitaire a pris une claque. Le rêve de la marche hallachique dans le sens global est K.-O.. L’omnimarchandisation du monde est récusée.

Il n’y aura donc pas d’Etat universel et homogène. Le royaume des cieux n’a pas trouvé à se terriser. Napoléon est tombé de son cheval. Staline est mort intestat. De Gaulle finit en Hamlet. « L’ordre secret ne gouverne plus! Halford J. Mackinder s’est réfugié sur les rives du fleuve Jourdain pour y planter son nouveau rideau de fer.

Il n’y a plus ni communisme, ni gaullisme, ni universalisme; à la théosphère de finir sa catabase.

Le théâtre Potemkine des sotties théologiques qui à «l’humanité», qui à «l’androgynie», qui au fake-gag du «vous serez comme des dieux» champions d’immortalitude, verse dans la «kata-strophe». False flag = clap de fin.

Restent russitude et hypergrécitude de la mieux-disance kojévienne. Notre homme de penser la mortalitude par-delà les opinions dominantes de la domination par l’impensable impensé. Stupéfiant!

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Sait-on que Kojéve était russe et filleul de Kandinsky, penseur russe à l’horizon de la pensée russe et disciple de Vladimir Soloviev (portrait). Kojève exécutera ce dernier en ces termes: "… à la veille de sa mort, Soloviev abandonna presque tout ce à quoi il avait cru toute sa vie", façon pour lui de mettre un terme au débat d’acier: immortalitude solovienne versus mortalitude kojévienne.

Sait-on assez qu’il incitera les étudiants allemands de 1967 à «apprendre le grec»?

Parce que là est la vraie Sophia. C’est là l’horizon à partir duquel éclot l’éclat (Lauxerois). C’est là la seule pensée neuve qui nous réveille d’entre notre long sommeil dogmatique (I. Kant). Nous sommes mortels, des brotoi, pas des anthropoi.

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Kojève de maritimiser sa russitude en hyper grécitude. L’œil du russe est à l’imaginal de la beauté grecque. Kojève le nouveau champion de l’hypergrécitude

En laissant publier à titre posthume son legs véritable couché en Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne, Kojève ne se sera-t-il pas vengé de son initia(lisa)teur et patron de thèse, Karl Jaspers, qui le déportera dans l’impasse des Hegel et Soloviev? Pierre Simon Ballanche sait: l’initié tue l’initiateur.

Sophia parait en 2025 comme urticant, contre-temps éditorial, pro-création culinaire (Adorno), bascule du théocratique.

Kojève est à lire comme pata-thèse de Sophie hypergrecque. Son logos dia-lectique locute la parole native grecque du toujours (diaiein) présent dans l’actualité de sa plénitude. Ainsi il peut «exécuter Dieu» et faire virer l’humanité du «charbon au diamant». Partant, c’en est fini du gag de l’hominide-roi, de «l’égal» en toc, le «co-éternel à Dieu» (Nicolas Rambert). C’en est fini surtout de l’hyperguerre des dieux faite aux mortels.

C’est assez dire que Kojève est porteur de la «ruse de la catastrophe», soit l’autre nom de la métamorphose. La fiction de la fin du monde déplace et travestit seulement la dimension de la fin. Et cela change tout: la mort est la limite; la limite est donc l’initial; l’initial «ouvre l’horizon» (Lauxerois).

Le penseur malicieux dit l’effondrement du fondement de la théose, le télescopage de l’idéalité dominante dans le "en bout de course" de la négativité et l’ouverture de la pensée à une expérience inédite d’une autre puissance.  

5482ceec29ae8d9d39c823bf605ed8c5.jpgIl se sera joué des petits princes cités plus haut. Espièglerie germinalice: «Le temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions; royauté de l’enfant» (Héraclite).

A quelques jours de son décès, il proclamera: «il me faut des sages pas des philosophes»!

L’opus doit se lire comme rosserie de la philosophie et des philosophes. Kojève y voit déguisement de qui ne possède pas le savoir véritable mais phénoménalise ce non -savoir en culture de la reproduction industrielle et en technique du questionnement de l’idéologie de l’adversaire pour lui enlever toute réponse à la question: anthropos ou brotos? Pour Kojève c’est du « brigandage.

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Or, la sagesse c’est savoir «se connaître soi-même». Gnôthi séauton: connais-toi toi-même en tant que tu es mortel, pas un dieu. Et surtout ne te prends pas pour un dieu.

Penser veut dire prendre les choses plus simplement qu’elles ne se donnent à voir (Friedrich Nietzsche).

Savoir penser au plus simple: le théologique est la piraterie du divin. Kojève le débusque sous le vocable de «phénoménologie». Soit faire du théologique l’industrie culturelle du service privé de la "Création".

Kojève nous offre sa création mondiale et la précipite en savoir vrai et pas en «savoir faux». Chez lui on ne recrée ni ne décrée l’incréé; on n’axialise pas au mensonge de l’immortalitude sous condition; on ne patauge plus dans le "théologiquement correct" et l’expérimentation théologique.

Il provoque l’ante historique à entrer en scène comme réponse à la question de la fin de l’histoire. En fixant d’abord la définition questionnante du questionnant quoi, il déplace la «question des questions» dans la question grecque de la réponse grecque. Brotos, tout le brotos , rien que le brotos.

Discours neuf de la plénitude de la présence de la réponse hypergrecque.

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Kojève est grand: le pansophos de l’anti théologique rature Hegel le greffier du théologique. Il conspire à la thèse. Et non à l’antithèse. Et fait croire que ce serait «synthèse». Or il sait comme nous et comme tout Grec que synthèse est faiblesse de l’intelligence.

La-Conscience-de-Staline.jpgMieux encore, Kojève opinera «qu’il n’y a qu’un seul type de Sagesse possible». Martin Heidegger enfoncera le clou: le savoir est païen.

Suite de la mise en présence de l’Odyssée d’Ulysse Kojève dans le tome 2.

Jean-Louis Feuerbach.

Alexandre Kojève, SOPHIA tome I Philosophie et phénoménologie, Editions Gallimard (édité et traduit du russe par Nicolas Rambert, 2025).

Nicolas Rambert, La conscience de Staline - Kojève et la philosophie russe, Editions Gallimard (2025).

 

 

 

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lundi, 04 mai 2026

Pourquoi le modèle de l’UE ne fonctionne plus

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Pourquoi le modèle de l’UE ne fonctionne plus

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

imaecapr26ges.jpgThe Economist décrit, à travers les faibles taux de popularité de Macron et Merz, un problème qui va plus loin que les crises gouvernementales habituelles: la logique de médiation politique de l’UE est épuisée.

L’UE a fonctionné pendant des décennies selon un schéma simple: les chefs de gouvernement nationaux négociaient des compromis à Bruxelles, rentraient chez eux et vendaient ces résultats à leurs citoyens comme une réussite. La renonciation à la souveraineté était présentée comme une responsabilité européenne, les concessions comme un succès en matières de négociation, la perte de contrôle comme un progrès.

Ce modèle supposait toutefois une condition: les dirigeants nationaux devaient encore posséder suffisamment d’autorité chez eux pour faire accepter des décisions impopulaires. Or, cette condition disparaît.

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Macron est affaibli sur le plan intérieur. Merz représente une politique allemande qui ne convainc ni par sa renaissance économique ni par son autonomie stratégique. Si Paris et Berlin, les deux axes principaux de l’UE, n’ont plus de légitimité intérieure forte, Bruxelles perd aussi sa capacité à faire appliquer ses décisions.

Car l’UE ne possède pas sa propre légitimité démocratique profonde. Elle vit politiquement de l’autorité empruntée des États membres. Lorsque cette autorité s’effondre, il ne reste que l’appareil : commissions, procédures, règlements, fonds, déclarations de sommet.

Voici précisément le mécanisme de la crise :

- Bruxelles a besoin de gouvernements nationaux forts pour légitimer ses décisions.

- Les gouvernements nationaux perdent la confiance car ils acceptent les décisions bruxelloises.

- Plus ils deviennent faibles, plus Bruxelles tente d’accroître ses compétences.

- Plus Bruxelles centralise, plus la distance avec les citoyens s’accroît.

C’est un cercle vicieux qui est auto-entretenu.

Ce phénomène devient particulièrement visible lors des grandes crises des dernières années: crise financière, migration, pandémie, guerre en Ukraine, crise énergétique, armement. Chaque crise a été utilisée pour renforcer le contrôle de l’UE. Mais les résultats sont de moins en moins convaincants. Les citoyens vivent des coûts croissants, une perte de contrôle, un affaiblissement industriel, des frontières incertaines et une politique étrangère souvent guidée par des intérêts stratégiques étrangers.

L’UE répond à chaque défaillance par la même formule: plus de centralisation.

Mais cette formule engendre justement la prochaine perte de légitimité.

S’ajoute une contradiction structurelle: alors que les gouvernements nationaux élus perdent du soutien, les acteurs supranationaux comme Ursula von der Leyen gagnent en pouvoir. La responsabilité politique reste formellement aux États-nations, mais la gouvernance réelle se déplace de plus en plus vers Bruxelles. Le citoyen peut élire ou démettre son gouvernement, mais pas le mécanisme qui dicte de nombreuses décisions.

Ainsi, se constitue un ordre sans responsabilité claire. Personne n’est entièrement responsable. Personne ne porte pleinement la responsabilité politique. D’où naît la colère contre «ceux d’en haut».

La montée des forces de droite, conservatrices et souverainistes n’est donc pas une simple vague de protestation. C’est la réaction à un système qui déplace le pouvoir décisionnel, dilue la responsabilité et moralise les intérêts nationaux.

Les faibles scores de Macron et Merz montrent que l’ancien type de médiateur politique européen ne fonctionne plus. Autrefois, il pouvait vendre ses compromis bruxellois comme des succès nationaux. Aujourd’hui, l’opinion voit la facture.

L’UE ne perd pas seulement en popularité. Elle perd aussi son tour de magie politique.

Source : https://www.economist.com/europe/2026/04/29/europes-unpop...

#geopolitiek@global_affairs_byelena

Les convergences maléfiques

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Les convergences maléfiques

par Pierre-Emile Blairon

Au terme de cette série consacrée à l’emprise du satanisme sur le monde actuel, j’entends ricaner les esprits forts et cartésiens sur mes supputations qui semblent (pour eux) découler tout droit d’un monde de superstitions fabriquées pour soumettre et manipuler les masses d’une société primitive.

Je répondrai à ces esprits, qui cachent leur ignorance et leur lâcheté derrière l’expression d’un rationalisme de nature tout aussi primaire, approuvé et certifié par les instances d’accréditation du pouvoir, que ce sont ces mêmes instances qui revendiquent leur affiliation à ces mêmes sectes satanistes qui pullulent actuellement dans leurs milieux et commettent, concrètement, des atrocités que ces « esprits forts » ne peuvent même pas imaginer.

Du Bien et du Mal

Je disais dans mes précédents articles que nous serons bientôt amenés à choisir notre camp entre le Bien et le Mal, que nous sommes tous capables de distinguer, qu’on le veuille ou non; certes, l’ombre répond à la lumière, et pour que le monde soit monde, les deux doivent cohabiter. C’est comme pour ce qui est beau et ce qui est laid ; le sublime répond à l’horreur ; mais, malgré nos dénégations, chacun sait pertinemment la différence entre les deux, et les arguties, les déguisements intellectuels ou faussement symboliques pour tenter de justifier l’innommable n’y feront rien, la Vérité apparaît toujours, simple et nue.

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Mon choix est fait depuis longtemps; j’ai toujours opté pour les valeurs éternelles européennes, de la véritable, belle et grande Europe de l’Est et de l’Ouest, du Sud et du Nord, celle que j’aime: celle de la chevalerie, de la dignité, du respect des êtres vivants et de la nature, de la persévérance, de la bienveillance, de l’harmonie, de l’art de vivre, valeurs qui sont aussi celles de la France: beauté de nos paysages, de notre patrimoine, de nos vieilles maisons dans nos vieux villages, de nos campagnes et de nos bêtes qui y paissent paisiblement, courage et résilience de ceux qui en vivent et nous font vivre, valeurs qui étaient celles de Jeanne d’Arc et de ces grands soldats qui ont donné leur vie pour sauver l’honneur, l’intégrité et l’avenir de notre pays [1].

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Non, je n’ai pas choisi le camp de «l’Occident», magma putride qui ne représente désormais plus que tout ce qui est laid, sale, déliquescent, mensonger, fuyant, lâche, confondant de bêtise et de traîtrise, abject, avilissant, ignoble.

L’Occident décadent est constitué d’un triptyque, ou d’une hydre à trois têtes, si vous préférez : Israël, l’Amérique et « l’Union européenne ».

Israël dicte ses volontés à l’Amérique et l’Amérique dicte ses volontés à « l’Europe de Bruxelles », celle que les Français ont rejetée par voie électorale en 2005 mais qui nous a été quand même imposée (par Sarkozy).

L’Occident n’existe pas

L’Occident n’existe pas: c’est une chimère, une création artificielle :

1. L’Amérique est une création des Européens biblistes puritains chassés d’Europe

2. La fausse Europe (l’Union européenne) est une création des Américains à la fin de la deuxième guerre mondiale.

3. Israël est une création de l’Occident, surtout britannique, à la fin de cette même guerre.

Cet Occident suprémaciste, unipolaire, qui avait étendu son emprise sur le monde, n’existe plus mais il refuse d’admettre cette évidence.

C’est d’abord de ce monde agonisant que se sont emparé les suppôts de Satan, profitant de sa vulnérabilité et pour les différentes raisons que j’ai évoquées dans les articles précédents.

Le Malin, qui porte bien son nom, tout aussi bien que le Diable (diabolo), ou que Satan-Titan, a, cette fois, choisi d’être le rassembleur et non plus le diviseur. Rassembleur d’une triste troupe de zombies et de morts-vivants, qui fait illusion parce qu’elle est recouverte de paillettes et d’artifices.

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Trois sectes, trois rejets, trois rancœurs, trois États-voyous: l’Amérique, l’Ukraine, l’Israël sioniste

Je ne confonds pas sectes et religions, mais j’admets l’axiome qui dit qu’une religion est une secte qui a réussi (c’est-à-dire dont les préceptes se sont étendus sur le monde).

Ces trois sectes se réclament de l’une des trois religions du Livre, celle qui a inspiré les deux autres (christianisme et islam): le judaïsme.

La religion musulmane est complètement écartée de cette association ; elle est leur ennemie.

Le christianisme du Nouveau testament, plus catholique qu’évangélique, n’a que peu d’adeptes dans ces trois sectes : le catholicisme est plus une religion européenne que talmudique, largement influencée par les bribes de paganisme que le christianisme triomphant a préféré intégrer à son corpus religieux, faute d’avoir pu les éliminer radicalement.

Avant d’évoquer le caractère spécifique de chacune de ces entités qui a permis cette « convergence maléfique », il convient de comprendre leur provenance commune en faisant un bref rappel historique de « l’invention » du monothéisme.

Les racines du monothéisme

À l’origine, la spiritualité du peuple juif était identique à celles des autres peuples qui lui étaient contemporains: les Juifs étaient «païens» comme tous les peuples de la Terre.

Le principe cyclique auquel se référaient toutes les sociétés traditionnelles tenait sa légitimité de l’observation des lois naturelles qui voyait le déroulement des saisons et le mouvement des astres dans le ciel; ces sociétés faisaient partie du cosmos, régies par le triptyque naissance-vie-mort que personne ne venait contester. La « foi » n’existait pas: on voyait et on vivait ce qu’on voyait.

« L’ancien monde classique ignora sous ses formes les plus élevées, originelles, la « foi » au sens courant du terme, sa religiosité reposant essentiellement sur la certitude de la réalité et de la présence effective des forces divines. La foi [celle du « charbonnier » NDLR] présuppose le doute et l’ignorance, que l’on surmonte précisément par la croyance.[2] »

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La perception de toute cette belle mécanique céleste, qui n’a ni début ni fin et qui n’avait pas besoin d’un blanc-seing accordé par les hommes, va se gripper avec l’apparition du monothéisme (après Akhénaton) chez les Hébreux. Ce monothéisme israélite va lui-même engendrer deux autres versions, le christianisme et l’islam ; un seul dieu, mais pour chacune des trois variantes (qui apparaîtront à des périodes différentes), toutes trois issues du Moyen-Orient : on les appellera religions du Livre (parce qu’elles sont issues d’un livre « révélé ») ou abrahamiques (parce qu’elles se réclament du même Père virtuel : Abraham).

Dès lors, chacune des trois options va se reporter à la « tradition », c’est-à-dire une « histoire », une « fable », un « conte », une « légende », un « merveilleux », un « roman » national ou religieux, ou les deux, créés et adaptés à la mentalité et aux besoins du peuple concerné plutôt qu’au strict examen des faits naturels dont découlait l’observance de lois, ce qui était la démarche logique des peuples « païens » d’avant l’apparition du monothéisme.

Il n’existe que de faibles indices permettant de reconnaître l’authenticité des écrits bibliques originels. Les historiens contemporains en réfutent la quasi-totalité. Et rappelons que ce n’est qu’en 495 que le Décret de Gélase fixe définitivement le contenu des Évangiles du Nouveau Testament.

Les monothéistes ne voient pas leur Dieu, mais ils y croient ; les « païens » d’aujourd’hui voient leurs dieux, mais ils n’y croient plus. Ils ne croient plus ce qu’ils voient.

Le matraquage monothéiste, puis évolutionniste, puis scientiste, puis progressiste, est passé par là.

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Comment est apparu le monothéisme juif ?

C’est l’aboutissement d’un lent processus ; les Hébreux pratiquaient une sorte d’hénothéisme : ils croyaient en plusieurs dieux d’un panthéon où trônait Yahweh (YHWH) qui rappelle le panthéon grec dont les dieux étaient soumis à l’autorité de Zeus.

La croyance en Yahweh comme dieu unique se renforcera après l’exil du peuple juif à Babylone (586−539) ; Yahweh sera sollicité pour venger ses malheurs. Le monothéisme des Juifs aura vraisemblablement été inspiré par le zoroastrisme alors contemporain, religion fondée par le prophète perse Zarathoustra dont le dieu est appelé Ahura Mazda (illustration, ci-dessous); cette religion est encore pratiquée de nos jours par une partie des Perses, peuple indo-européen de l’actuelle Iran.

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Il est plaisant de voir ici désigné le personnage de Friedrich Nietzsche comme l’un des inspirateurs du… judaïsme ! Mais il n’y a rien de plus logique que le chantre du « surhumain » (le « surhumain » étant l’ancêtre du transhumanisme) ait nommé son « héros » Zarathoustra et que le peuple juif ait pris ce même Zarasthoustra comme idéal religieux. Les sionistes actuels n’aiment pas trop qu’on leur rappelle que les Iraniens ont aidé les Juifs à constituer les bases de leur religion [3] et qu’aujourd’hui encore, les Juifs accueillis en Iran remercient les Iraniens de les avoir accueillis en toute fraternité[4].

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Rappelons le récit mythique du peuple hébreu: Les Hébreux étaient esclaves des Égyptiens sous la XVIe dynastie (vers ‑1500) ; un personnage légendaire nommé Moïse (légendaire parce qu’on n’en trouve nulle trace historique) apparaît, qui guide la fuite de son peuple vers le pays des Cananéens, la « terre promise » aux Hébreux, après avoir erré dans le désert du Sinaï pendant 40 ans ; « terre promise » par qui ? Par un dieu caché dans un « buisson ardent » qui parle à Moïse ; passons sur les tribulations qui amènent Moïse et son peuple aux portes de Judée, peuple désormais « élu » par Dieu, un dieu qui ne peut être donc qu’unique par réciprocité; c’est ce que dit le philosophe des monothéismes, Jean Soler : « Aux termes de « l’alliance », si le peuple vénère ce dieu au-dessus des autres dieux, le dieu le placera au-dessus des autres peuples. Il s’agit d’un accord strictement ethnique. »

Ainsi commença le monde profane, celui des hommes, qui, dans l’esprit de ses promoteurs, devait succéder au monde sacré, celui des dieux.

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La dispersion des Juifs dans le monde (diaspora) commence après la destruction du temple de Jérusalem par le Romain Titus en 70. Les Hébreux, ensuite dénommés Israélites, puis Juifs, vont alors prendre leur revanche sur les grandes puissances de l’Antiquité qui les ont chassés et contraints à de nombreux exils ou exodes: l’Égypte, l’Assyrie, la Mésopotamie, Rome, en prenant une place importante dans le monde économique contemporain dédié de plus en plus à la matérialité comme il sied à chaque fin de cycle.

La diaspora juive a, dans sa grande majorité, continué à pratiquer avec ferveur sa religion, appliquant les règles strictes des origines qui, sous couvert de prescriptions religieuses, servaient, initialement, surtout à canaliser les pulsions primaires des fidèles en leur imposant des garde-fous sanitaires et moraux, règles archaïques qui sont toujours en vigueur mais qui n’ont plus beaucoup de sens à notre époque.

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Parallèlement, le judaïsme, comme toutes les grandes religions, et pas seulement monothéistes, a élaboré un ésotérisme, la Kabbale, qui a perduré dans le monothéisme indépendamment des contraintes dogmatiques ultérieures, comme il existe un ésotérisme chrétien, qu’on dit hermétique ou mystique, ou un ésotérisme musulman, représenté par le soufisme, et nombre d’ésotérismes au sein des spiritualités anciennes, souvent dénommés « Mystères ».

Religion et spiritualité: nous sommes loin de ce qui est en place actuellement en Israël. Le sionisme nationaliste, une idéologie créée par un journaliste et écrivain austro-hongrois, Theodor Herzl en 1897, sous la dénomination: Organisation sioniste mondiale, à l'origine de la création de l'État d'Israël (14 mai 1948).

L’évolution actuelle du sionisme risque de provoquer la disparition du pays par les excès de sa politique jusqu’au-boutiste.

Ces préliminaires, qu’il me semblait essentiel de rappeler, nous permettent de mieux comprendre la situation actuelle et la part prise par chacune de ces trois entités qui constituent le triptyque appelé « Occident » dont je vais maintenant vous entretenir.

L’Amérique

Elle s’est créée par l’accostage puis le débarquement de ses passagers en 1620 sur ses côtes d’un bateau, le « Mayflower », affrété par une secte évangéliste dont on ne voulait plus en Angleterre puis aux Pays-Bas, dénommée les « Puritains », parce que ses adeptes semaient le trouble par leur refus de respecter les règles en vigueur alors dans ces pays.

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Dans un article précédent, je disais que ces premiers colons, foulant le sol américain pour la première fois, revivaient, par leur exil, l’épopée fantasmée des Hébreux. Les biblistes, dont les enfants portaient et portent toujours des prénoms typiquement hébraïques, considérèrent dès lors la terre américaine comme la leur, leur terre promise, Israël constituant la nouvelle « maison-mère » des nouveaux Américains, leur véritable patrie spirituelle.

En débarquant sur les côtes du Massachusetts, la secte puritaine se vengera d’abord, de manière inconsciente, de l’humiliation d’avoir été rejetée d’Europe sur les autochtones qui n’y étaient pour rien, ceux qu’on appellera les Amérindiens, en les exterminant[5] en grande partie.

Mais la vengeance est un plat qui se mange froid et l’aide apportée par Lafayette à la nation américaine naissante n’y fera rien; les Européens ne perdaient rien pour attendre; ils seront annexés après la seconde guerre mondiale par les États-Unis sous couvert d’aide apportée par le plan Marshall[6].

Après avoir aidé le nazisme à prendre le pouvoir en le finançant par leurs banques, les Américains installeront à la tête d’une Europe qu’ils auront créée, mais aussi dans certains postes-clés aux États-Unis (comme le patron de la NASA, Werner von Braun), certains survivants de cette entité nazie à la fin de la deuxième guerre mondiale.

Mais cette accointance sulfureuse avec le nazisme ne suffisait pas. Qui d’autre sent plus le soufre que le diable lui-même ?

L’Amérique a raté l’occasion de rejeter la tutelle des pédo-satano-mondialistes qui étaient au pouvoir en Amérique depuis de nombreuses décennies, en portant à la présidence Donald Trump qui s’est révélé être un autre homme que celui pour qui elle avait voté.

Trump accumule sur sa seule personne tous les vices et vilénies de ses prédécesseurs.

S’il n’est pas destitué à temps,

- soit parce qu’il est mentalement détraqué,

- soit parce qu’il a été compromis par le Mossad et qu’il a trempé dans les horreurs perpétrées par l’entourage de Jeffrey Epstein,

- soit parce qu’il a été manipulé par les évangélistes sionistes qui le poussent à la guerre contre l’Iran[7], guerre que le peuple américain refuse majoritairement,

alors, l’Amérique entamera un processus rapide de déclin sur tous les plans.

En attendant, la machine satanique initiée par l’État occulte depuis de nombreuses décennies sous la pression de la CIA, garde donc le cap grâce au revirement de Trump à 180° qui a trahi sa base MAGA en dépassant même les objectifs de ses prédécesseurs : Trump veut désormais asservir le monde entier.

L’Ukraine

Les nazis ukrainiens

Nous allons retrouver ces mêmes nazis que l’Amérique a aidés lors de leur montée en puissance, ou plutôt leurs descendants idéologiques, dans la sphère militaire proche du pouvoir (comme le bataillon Azov) dans un pays de l’Europe de l’Est, l’Ukraine[8], pays sous la présidence d’un… juif nommé Zelensky.

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Et là, tout se retourne, les masques tombent, et la logique et les certitudes bien ancrées en prennent un sacré coup.

Précisons que Zelensky, qui n’est officiellement plus président depuis le 19 mai 2024, disait le 5 avril 2022 à Kiev : « Je pense que tout notre peuple sera notre grande armée. Nous deviendrons un “Grand Israël” ». Cependant, le rapprochement entre Ukraine et Israël se fait lentement, le gouvernement de Netanyahou se montrant réservé à l’égard de l’Ukraine car il essaie de maintenir de bonnes relations avec la Russie.

Il n’empêche que les esprits n’étaient pas préparés à cette révélation:

L’idéologie nazie n’a pas perduré seulement au sein même des instances européennes ou américaines mais aussi, dans un pays qui était encore communiste il n’y a pas si longtemps.

Il faut se souvenir que Stepan Bandera, qui proclama l’indépendance éphémère de l’Ukraine à Lviv le 30 juin 1941, et qui est considéré comme un héros par une partie des Ukrainiens, collabora avec l’Allemagne nazie en créant la Légion ukrainienne, sous commandement de la Wehrmacht. D’où cette curieuse cohabitation actuelle.

Mais ce n’est pas tout car, au-delà des réticences de Netanyahou à l’égard de l’Ukraine, il existe entre les deux régimes des liens beaucoup plus anciens et beaucoup plus solides qui finiront par prévaloir ; c’est un levier que ne manquera pas d’activer Zelensky pour arguer d’origines communes avec un Netanyahou, par exemple, mais aussi avec d’autres puissants de ce monde, afin de continuer ce qui est devenu « sa » guerre, appuyée par la caste des dirigeants européens, eux-mêmes vassaux à la fois d’Israël et des États-Unis.

L’énigme khazare

Il existe en effet une autre étrange coïncidence qui va marquer le destin du peuple juif et dont l’action se situe dans la même région, puisqu’elle était le territoire d’un peuple turcique originaire du nord du Caucase, les Khazars, établi en royaume en Ukraine et dans la région alentour, entre le VIIe et le Xe siècle.

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Et nous revoilà avec ce néologisme que j’avais relevé dans un article du Saker francophone du 20 août 2025, intitulé Le cerveau rabougri d’une société nazifiée : Ashkenazis, car les Khazars sont quelquefois physiquement proches des slaves, souvent blonds aux yeux bleus, comme le sont certains juifs ashkenazes.

la_treizieme_tribu.jpgL’auteur de l’article précité relance involontairement une vieille polémique débutée en 1976, à l’époque où Arthur Koestler (1905−1983) fait paraître un livre intitulé : La Treizième tribu.

Deux personnages attachants, mais dérangeants pour l’Establishment, Arthur Koestler et Shlomo Sand, vont nous permettre de mieux connaître l’importance de ce peuple dans l’Histoire contemporaine.

Arthur Koestler

Arthur Koestler est un juif hongrois de langue allemande, il sera écrivain, journaliste, essayiste, de nationalité hongroise, britannique, autrichienne; il vivra en Hongrie, en Autriche, en Palestine, en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, il sera communiste, puis anticommuniste, condamné à mort par les franquistes, il sera échangé contre la femme d’un pilote espagnol, cet aventurier s’engagera dans la Légion étrangère, écrira le roman qui l’a rendu célèbre: Le Zéro et l’infini, il vivra dans un kibboutz, sera le cofondateur du Betar (mouvement de jeunesse sioniste)

Bref, une vie bien remplie qui donne le tournis.

Et donc, en 1976, il fera paraître cet ouvrage qui va bouleverser les connaissances que nous avions sur l’origine du peuple juif et de ses douze tribus car il va en ajouter une treizième, d’où le titre de son livre: La Treizième tribu dans lequel « il défend la thèse selon laquelle les Juifs d’Europe de l’Est et leurs descendants, c’est-à-dire les Ashkénazes, ne descendent pas (ou peu) des anciens Israélites, mais principalement des Khazars, un peuple originaire de la région du Caucase du Nord qui a été converti au VIIIe siècle au judaïsme et aurait migré plus tard vers ce qui est aujourd’hui l’Europe de l’Est, sous la pression de tribus nomades venues d’Asie centrale.

Évidemment, cette thèse crée des remous en Israël, mais aussi en Amérique où le récit biblique constitue la base religieuse, et au-delà, de la vie américaine, mais aussi au sein de la diaspora juive partout dans le monde car elle casse le dogme de l’antique origine du peuple juif élu par Dieu; d’autant plus que la présentation que Koestler fait de son ouvrage n’arrange pas les choses: « Ces lignes ont été écrites à une époque où l’on ne connaissait pas encore toute l’étendue de l’holocauste nazi, mais cela ne change rien au fait que la grande majorité des juifs survivants vient de l’Europe orientale et qu’en conséquence, elle est peut-être principalement d’origine khazare. Cela voudrait dire que les ancêtres de ces juifs ne venaient pas des bords du Jourdain, mais des plaines de la Volga, non pas de Canaan, mais du Caucase, où l’on a vu le berceau de la race aryenne ; génétiquement ils seraient apparentés aux Huns, aux Ouigours, aux Magyars, plutôt qu’à la semence d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. S’il en était bien ainsi, le mot « antisémitisme » n’aurait aucun sens : il témoignerait d’un malentendu également partagé par les bourreaux et par les victimes. A mesure qu’elle émerge lentement du passé, l’aventure de l’empire khazar commence à ressembler à une farce, la plus cruelle que l’Histoire ait perpétrée »

L'écrivain Marek Halter a aussi popularisé cette thèse dans son roman Le Vent des Khazars.

9782213637785-fr.jpgShlomo Sand

Shlomo Sand, né le 10 septembre 1946 à Linz en Autriche, est un historien israélien, professeur à l’université de Tel Aviv depuis 1985.

C’est un francophone qui a fait ses études universitaires à Paris dans les années 1970.

En 2008, il écrit un livre pour le moins iconoclaste : Comment le peuple juif fut inventé, reprenant en partie les thèses de Koestler quant aux origines du peuple juif; son ouvrage sera qualifié par les historiens israéliens conformistes de « mythe de l’origine khazare des Ashkénazes par conversion ».

L’Ukraine : berceau et tombeau des Indo-Européens

J’avais écrit le 4 mars 2023 un article intitulé: L’Ukraine, berceau et tombeau des Européens ?

Un jeu de mots car les Indo-Européens sont issus d’une région bien localisée grâce à l’implantation de leurs sépultures appelées Kourganes, région qui se situe dans l’est de l’Ukraine (Don, Dniepr) et dans le sud-ouest de la Russie (Volga). Mais la civilisation des kourganes est loin de ne se cantonner qu’à cette région ; en fait, elle s’étend jusqu’à l’ouest de la Sibérie et on peut dès lors considérer que c’est quasiment l’ensemble de la Russie, avec son extension asiatique, qui est le berceau des Indo-Européens.

Une localisation hautement symbolique car je commençais cet article en évoquant la lutte du Bien contre le Mal; or, il semble bien que l’antre du Démon se situe précisément à cet endroit, la Khazarie, d’où sont issues directement deux des trois entités qui nous intéressent ici, et indirectement la troisième: l’Amérique, l’Ukraine et l’Israël sioniste dont je vais ensuite parler qui, à l’heure actuelle, n’ont pour seul but que de soumettre le monde, ce même lieu est aussi le berceau d’origine des Indo-Européens. La bataille des partisans du Bien et des adeptes du Mal a lieu en ce moment même dans cet espace où sont nés à la fois les racines du Mal et les chevaliers du Bien.

La guerre en Ukraine n’est peut-être rien d’autre que l’une des péripéties annonciatrices de cet affrontement global à la fin des temps que les juifs et les chrétiens appellent l’Armageddon.

Von der Leyen : « L’Europe, ce sont les valeurs du talmud »

C’est la phrase invraisemblable prononcée par Ursula von der Leyen le 14 juin 2022 qui vient tout simplement accréditer mon argumentaire initial de cette série d’articles suggérant le regroupement in fine des forces du mal qui massacrent et torturent impunément des êtres innocents à l’instant même où j’écris[9].

L’Israël sioniste

La société israélienne est loin d’être une société monolithique; multitude de courants religieux, culturels, philosophiques, spirituels, politiques, s’y côtoient et s’y affrontent quelquefois avec véhémence; on y trouve le pire et le meilleur; commençons par le pire, il est représenté par le gouvernement actuel et ceux qui le soutiennent.

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Le mythe du Grand Israël

Dans un article du 22 décembre 2024, Syrie, les racines du chaos, j’évoquais le mythe sioniste du « Grand Israël[10] », mythe expansionniste soutenu avec ferveur par les groupes sionistes avec à leur tête Netanyahu, qui s’appuient sur certains écrits bibliques, « la Terre promise par Dieu aux Enfants d’Israël », pour revendiquer les territoires des pays voisins de l’actuel Israël incluant la Palestine, bien sûr, la Jordanie, le Liban, une partie de la Syrie, de l’Irak, de l’Égypte et de l’Arabie saoudite. Vaste projet qui n’en est plus un: l’armée de l’Israël sioniste, Tsahal, a attaqué en mars 2026 avec sauvagerie[11] la Cisjordanie et le Liban, faisant des milliers de morts et des millions de personnes expulsées de leurs terres, de leurs villages, de leurs maisons.

Ces revendications ne reposent pourtant que sur des allégations religieuses, les archéologues n’ayant, par exemple, rien trouvé des vestiges des temples et palais « recouverts d’or » du Xe siècle avant notre ère, comme celui de Salomon, minutieusement décrit par les textes sacrés. « Il n’existe aucune donnée archéologique indiquant qu’une des grandes constructions trouvées sur l’étendue géographique correspondant à Israël ait été bâtie par Salomon effectivement […] Concernant les tribus juives mentionnées dans la Bible, ni leur nom ni leur situation géographique ne sont attestés par l’archéologie, ni dans aucune archive, ni sur aucune inscription[12]. »

On peut comprendre que les thèses avancées par Koestler et Sand aient pu fortement déplaire aux promoteurs de ce projet de « Grand Israël[13] ».

Ce qui ne veut pas dire que ni le temple de Salomon, ni les tribus juives en question n’existent pas ou n’ont jamais existé ; après tout, il a fallu pas moins de 24 campagnes de fouilles pour mettre à jour les 9 villes de Troie…

L’affaire Epstein

On a beaucoup parlé de Belzébuth ou de Baal dans l’affaire Epstein[14], Baal, qui serait l’un des noms du diable dans le Nouveau testament. Selon Wikipedia, il s'agit d'une déformation volontaire des rédacteurs des passages bibliques en question, de manière à déprécier ce dieu qui serait, à l’origine, le nom d’un dieu païen, dieu des orages et de la fertilité, désignant aussi une divinité chtonienne qui intervient pour guérir certaines maladies, divinité qui n’avait rien de satanique.

Il n’en reste pas moins que les cérémonies qui se déroulaient dans l’un des nombreux domaines d’Epstein se plaçaient sous l’égide de Satan et ont rassemblé toute l’élite mondiale, présidents et présidentes de grands États, rois et reines[15], artistes de renommée mondiale et milliardaires de tous pays ; on sait qu’Epstein était commandité par le Mossad et qu’il était chargé de filmer les ébats et les actes de torture perpétrés par ces gens « bien sous tous rapports » sur des enfants quelquefois en très bas âge.

imalsjges.jpgJe ne parlerai pas outre mesure de ce qui s’est passé alors car les rares descriptions provenant de certains documents qui ont passé la barrière de la censure (2% sur plus d’un million de photos, textes et vidéos) dépassent déjà l’entendement et beaucoup de gens normaux qui en ont visionné une infime partie ne s’en remettent que très difficilement. Little Saint James, l’île où Epstein recevait ses « amis » en a vu de toutes les couleurs, surtout du rouge, de même que l’appartement parisien du pédophile sataniste, avenue Foch.

Pour terminer, je voudrais juste souligner que les horreurs qui se déroulent actuellement à Gaza et au Liban sous les yeux des foules apathiques et qui sont perpétrées par cette même secte satanique qui réclame sans vergogne son tribut d’enfants sacrifiés tel le Moloch de la Bible, ne resteront pas impunies; on connaît maintenant les auteurs de ces horribles crimes et, même si les réactions courageuses pour tenter d’arrêter ces monstruosités restent encore bien isolées et bien timides, il ne me paraît pas possible que la justice divine reste encore longtemps silencieuse. Elle ne permettra pas que Satan prenne le pouvoir sur le monde et ceux qui ont collaboré avec ces puissances infernales, même passivement et en silence, sans crier leur honte et leur indignation, le regretteront amèrement[16].

Notes:

[1] Cette paysanne en parle admirablement : La Table de Gaya : https://www.facebook.com/reel/932526799694453

[2] Julius Evola, L’Arc et la massue Trédaniel Pardès, page 98-99.

[3] Article du 23 juin 2025 : L’Iran : l’un des principaux socles de nos origines indo-européennes

[4] Témoignage d’un juif d’Iran : https://www.youtube.com/shorts/bFxoQLEhPLw

[5] Article du 19 janvier 2026 : Avis de recherche : l’Occident a été confisqué par deux psychopathes et du 9 mars 2026 : Trump est un « chrétien sioniste fondamentaliste ».

[6] Article du 13 août 2025 : Nos dirigeants européens sont-ils des créatures façonnées par les derniers nazis survivants ?

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[7] Ces évangélistes « fous de Dieu » manipulent Trump, à l’instar de leur grande prêtresse Paula White (photo), qui, selon ce que rapporte Le Figaro du 5 novembre 2020, menaçait de mort les fidèles qui ne faisaient pas de don à son Église: «Vos rêves mourront et vos enfants aussi» (sans doute une nouvelle interprétation des principes chrétiens?). Leur grande idée, en se rapprochant du sionisme israélien, est de « forcer » Dieu à précipiter le retour du Christ sur Terre, confondant et associant alors le Messie des chrétiens et le Messiah des Juifs dans une même espérance à court terme, les sionistes interprétant à leur façon leurs textes sacrés en prétendant que le Messiah ne peut arriver que lorsque le Grand Israël aura été reconstitué; ce qui explique l’implication des chrétiens sionistes dans une guerre qui ne les concerne pas; il est probable que ces fanatiques ne soient pas seulement des «Fous de Dieu» mais plutôt des fous tout court ; comment peuvent-ils envisager de se substituer à Dieu ?

[8] Article du 16 juin 2025 : Israël et Ukraine : les États voyous

[9] « Ce discours d’Ursula von der Leyen en Israël n’est pas qu’une maladresse diplomatique. Il révèle une dérive grave: celle d’une Union européenne qui, au lieu de défendre ses peuples, ses cultures et ses intérêts, se met au service d’agendas étrangers » « https://french.presstv.ir/Detail/2025/04/19/746452/Aveu-frontal--%C2%AB-L%E2%80%99Europe,-ce-sont-les-valeurs-du-Talmud-%C2%BB,-disait-Ursula-von-der-Leyen

[10] L’article de Gordon Duff du 7 avril 2025, dans Réseau international, rejoint les thèses de Shlomo Sand et d’Arthur Koestler à propos des origines du judaïsme et du sionisme : La grande fabrication historique : reconstituer les origines judéennes de Khazarie à Sion.

[11] Gérard Haddad, Le tourisme génocidaire https://www.facebook.com/reel/1590806295368329?locale=fr_FR

[12] Wikipedia : Données archéologiques sur David et Salomon

[13] Article du 1er septembre 2025 : L’Occident et la droite nationale française face à l’anéantissement de Gaza

[14] Article du 14 février 2026 : L’affaire Epstein ? Nous en avions tout dit il y a 5 ans

[15] Article du 7 avril 2024 : L’étrange famille royale d’Angleterre : sous le soleil de Satan ?

[16] Discours de Roger Holeindre en 1998 : https://www.youtube.com/watch?v=KLNoFFquRkA

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Mali, un conflit à ne pas regarder avec un œil eurocentrique

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Mali, un conflit à ne pas regarder avec un œil eurocentrique

Filippo Bovo

Écrivain et journaliste. Sujets de prédilection: géopolitique, histoire, avec un accent particulier sur l’Afrique et le Moyen-Orient

Source: https://www.linkedin.com/pulse/mali-un-conflitto-da-non-g...

Aussi fluide et tendue que reste la situation au Mali, déjà entre la fin de la journée du 25 et le lendemain 26 avril, de nombreux faits ont finalement trouvé une confirmation stable. En arrière-plan, les fondamentaux restent ceux de toujours : à savoir une crise destinée à une progression graduelle, comme cela a déjà été observé à l’automne dernier, lors de la crise des carburants provoquée par JNIM (Jamaʿat Nuṣrat al-Islam wa-l muslimin, Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans, affilié à al-Qaeda), avec l’interruption des principales artères et le blocage des transports qui approvisionnaient Bamako et d’autres villes du Mali, dans le but de paralyser les activités, d’affaiblir le soutien populaire et militaire, et de provoquer un effondrement du gouvernement d’Assimi Goita. Nous nous rappellerons tous que cette crise, comme d’autres, a été ensuite surmontée grâce à l’héroïsme, la combativité et la préparation des militaires des FAMa (Forces Armées maliennes), ainsi que des paramilitaires et volontaires maliens, qui, avec les civils, ont su, comme toujours, faire la différence. 

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Il a été confirmé, dès la fin de la journée du 25, la nouvelle du décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, tué à Kati par un kamikaze à bord d’une voiture, dans une attaque qui a également coûté la vie à son épouse et à deux petits-enfants. En son honneur, le pays a observé deux jours de deuil national, avec des funérailles solennelles. Par la suite, la confirmation est également arrivée du retrait, de l’ancienne base de la MINUSMA à Kidal, dans le nord du pays, des militaires de l’African Corps, après de longues négociations, pas toujours évidentes, avec les miliciens du Front de Libération de l’Azawad (FLA). Les négociations n’ont pas, du moins dans un premier temps, concerné les militaires des FAMa, qui sont restés dans la base, et à l’égard desquels le FLA nourrit diverses intentions. Comme nous l’avons déjà vu dans les communiqués conjoints de JNIM et FLA, les jihadistes et les séparatistes ne veulent pas élargir le front en dispersant leurs ressources contre trop d’ennemis : ils invitent donc les Russes à rester en dehors, et font de même avec la force conjointe de l’AES, environ 5000 hommes répartis entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui a néanmoins récemment été mise en action. 

Que les militaires des FAMa, avec les diverses forces qui leur apportent un soutien comme les paramilitaires et volontaires, soient la principale cible pour le FLA et JNIM n’est en tout cas pas une nouveauté. Enlever des militaires et paramilitaires, en diffusant la nouvelle avec les images et vidéos correspondantes, leur permet en effet d’exercer un fort pouvoir de négociation et de chantage sur les autorités politiques et militaires maliennes, de raviver leur mythe d’invincibilité et de puissance, et de démoraliser la population et les combattants maliens, minant ainsi les institutions et le gouvernement de Bamako. Non seulement cela, mais cela contribue aussi à alimenter à l’extérieur l’impression que le gouvernement malien est désormais au bout du rouleau, et que continuer à lui fournir un soutien est peu utile ; et ce n’est évidemment pas un message adressé seulement à Moscou, mais aussi à tous les autres partenaires, les régionaux comme, par exemple, les deux autres partenaires de l’AES, et les extra-régionaux comme, par exemple, la Turquie. 

En échange de ces hommes en détention, JNIM et FLA peuvent par conséquent obtenir beaucoup plus, même pour se garantir un avenir opérationnel : malgré les succès proclamés au niveau médiatique, leur situation sur le terrain n’est en réalité pas des plus enviables, et ce qu’ils visent c’est précisément d’éviter un affrontement direct et renforcé avec la FAMa et ses milices de soutien. Leur réserver un destin encore plus amer, la mort, reste une possibilité facile que personne, à commencer par la FAMa et le gouvernement malien, ne souhaite favoriser ; pour le FLA et JNIM, cela pourrait servir à terroriser la population et à affaiblir son soutien aux institutions, mais cela pourrait aussi les pousser vers une extension des fronts et des combats : il n’est pas certain que cette formule, comme cela a déjà été vu dans le passé, puisse réellement fonctionner. Sûrement, plus du tout avec l’effet d’autrefois. Quoi qu’il en soit, la FAMa reste la principale cible des séparatistes et jihadistes, et nous en avons, cela ne date pas d’aujourd’hui, une certitude absolue. 

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Le même repli des Russes hors de Kidal sert en réalité à nous rappeler que dans la lutte dure, en champ ouvert, ce sont précisément les hommes de la FAMa, avec leurs paramilitaires, volontaires et civils qui les rejoignent, qui tiennent plus de dix heures, sur un front mobile de plus de 2000 km, avec des connexions logistiques et des approvisionnements souvent interrompus ou en pénurie à cause de la présence ennemie omniprésente. Car c’est leur territoire, ils le connaissent mieux que quiconque. Nous l’avons aussi vu, en particulier, à Kidal. Cela devrait également nous rappeler, une fois pour toutes, qu’un conflit comme celui du Mali ne doit absolument jamais être regardé avec un œil eurocentrique, car il s’agit d’une mentalité coloniale-néocolonialiste, commune à beaucoup d’Européens, qui les pousse à penser, implicitement, que les Maliens n’existent tout simplement pas: comme si seuls les Russes de l’African Corps combattaient contre le FLA et JNIM, avec les militaires et la population locale qui assistent passivement et de façon pittoresque au spectacle. C’est vraiment à peine digne de compassion de penser en termes de ce genre. 

Nous devons au contraire nourrir une admiration et un respect maximums pour la FAMa et le peuple malien : car sur leurs épaules, avant celles de n’importe qui d’autre, repose la lourde charge de cette crise comme de bien d’autres.

 

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Quand la liberté atteint ses limites: Patrick J. Deneen et la remise en question de l'ère libérale

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Quand la liberté atteint ses limites: Patrick J. Deneen et la remise en question de l'ère libérale

Bernard Lindekens

Source : Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n° 209, avril 2026.

Le nom de Patrick J. Deneen apparaît de plus en plus souvent, ces dernières années, dans les débats politiques et universitaires. C'est remarquable, car il n'y a pas si longtemps, il était surtout connu au sein d'un cercle relativement restreint de philosophes politiques. L'ancien président américain Barack Obama a inscrit son livre Why Liberalism Failed (1) sur sa liste de lecture en 2018 et en avait fait une critique nuancée mais positive. Obama avait alors écrit qu’il trouvait le livre stimulant et intellectuellement riche, même s’il n’était pas d’accord avec la plupart des conclusions de Deneen. Le fait qu’un homme politique résolument libéral comme Obama recommande ce livre rendait sa publication d’autant plus remarquable. Cela indiquait que la critique du libéralisme formulée par Deneen était également prise au sérieux au sein même des cercles libéraux, et pas seulement par les penseurs conservateurs ou post-libéraux.

Aujourd’hui, il est considéré par beaucoup comme l’un des principaux critiques de la société libérale moderne. Ses idées ont suscité des débats dans les universités, les boites à penser et les mouvements politiques, non seulement aux États-Unis mais aussi en Europe. Ce qui rend son travail si intrigant, c’est qu’il ne se contente pas de plaider pour une simple correction du système existant. Il pose une question bien plus fondamentale: et si le libéralisme lui-même était à l’origine d’un certain nombre des problèmes que connaissent les sociétés modernes?

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Deneen s'est donc fait connaître dans le monde entier grâce à son livre Why Liberalism Failed, dans lequel il défend une thèse à la fois simple et provocante. Selon lui, le libéralisme n'a pas échoué parce qu'il n'a pas atteint ses objectifs, mais précisément parce qu'il les a trop bien réalisés. Cela peut sembler paradoxal, mais pour Deneen, c'est la clé pour comprendre les tensions politiques actuelles.

Le libéralisme est né comme un projet visant à libérer les individus des structures et des autorités traditionnelles. Au début de l’ère moderne, cela signifiait une rupture radicale avec un monde où les hiérarchies sociales, le pouvoir religieux et les traditions locales déterminaient fortement la vie. La promesse libérale était que les individus pourraient façonner leur propre vie, sans contraintes imposées. Selon Deneen, ce projet a indéniablement donné des résultats impressionnants: plus de liberté individuelle, un dynamisme économique accru, des droits démocratiques et un degré d’autonomie personnelle sans précédent.

Mais c'est précisément ce succès qui, selon lui, présente un revers inattendu. Lorsqu'une société s'organise de plus en plus autour de la liberté et du choix individuels, les structures sociales qui reliaient traditionnellement les gens entre eux commencent lentement à s'affaiblir. Les communautés, les familles et les liens locaux perdent leur place naturelle dans la vie sociale. Les individus sont de plus en plus libres de choisir leur propre voie, mais se retrouvent en même temps moins liés au contexte social qui donne un sens à leur vie.

Pour Deneen, c’est là que réside l’un des grands paradoxes du libéralisme moderne: une société qui produit de plus en plus de liberté peut en même temps renforcer les sentiments d’isolement, d’insécurité et de déracinement.

Un élément important de son analyse est la relation entre le marché et l’État. Dans le discours libéral classique, ceux-ci sont souvent présentés comme des opposés. Le marché incarne la liberté et l’esprit d’entreprise, tandis que l’État est considéré comme un pouvoir nécessaire mais potentiellement restrictif. Deneen soutient toutefois que cette opposition est trompeuse. Selon lui, dans la pratique, l’État et le marché collaborent souvent dans une dynamique qui met les communautés locales sous pression. L’expansion des marchés – via la mondialisation, la mobilité et l’innovation technologique – brise les structures économiques traditionnelles.

Parallèlement, le rôle de l’État s’accroît pour gérer les conséquences sociales de ces changements. Il en résulte une société dans laquelle le pouvoir économique se concentre de plus en plus entre les mains des grandes entreprises, tandis que le pouvoir politique s’organise de manière plus centralisée au sein d’institutions nationales ou supranationales.

Selon Deneen, cette évolution entraîne la disparition d’une grande partie des structures sociales intermédiaires qui servaient autrefois de tampon entre l’individu et le pouvoir: les économies locales, les associations civiques et les communautés où les gens se connaissent directement.

Son analyse aborde également le fossé grandissant entre les élites et les citoyens ordinaires. Dans de nombreuses sociétés modernes, les élites hautement qualifiées sont devenues de plus en plus mobiles. Elles se déplacent facilement d’une ville à l’autre et d’un pays à l’autre, travaillent dans des organisations internationales et se sentent chez elles dans un monde de réseaux mondiaux. Pour elles, la flexibilité est un avantage et le changement culturel fait naturellement partie de la vie. Mais ce n’est pas le cas pour beaucoup d’autres personnes.

La vie de ces dernières est souvent plus étroitement liée à un lieu précis, à une économie locale ou à une communauté où les générations se succèdent. Selon Deneen, cette différence de mode de vie et de perspective engendre une tension croissante au sein des sociétés démocratiques. Les élites considèrent l'ouverture et la mobilité comme un progrès, tandis que beaucoup d'autres ont le sentiment que le monde dans lequel ils vivaient disparaît peu à peu.

71XeDIpt4dL._AC_UF350,350_QL50_.jpgBien que Deneen soit surtout connu pour sa critique du libéralisme, son œuvre n’est pas exclusivement négative. Il tente également de réfléchir à ce qui pourrait succéder au libéralisme. Dans son ouvrage plus récent, Regime Change (2), il explore la possibilité d’un ordre politique et économique dans lequel les communautés joueraient à nouveau un rôle plus central. Le livre n’appelle pas à une révolte populaire ni à une rupture avec le système existant.

Selon Patrick J. Deneen, la clé réside plutôt dans la formation d’une nouvelle élite à orientation morale: des dirigeants qui osent remettre l’intérêt général au centre. Il parle à cet égard d’une forme de «conservatisme pré-postmoderne», une façon de penser qui combine les idées de la philosophie politique classique avec les préoccupations sociales contemporaines. Il s’inspire pour cela de penseurs tels qu’Aristote et Edmund Burke, mais il tente de relier cette tradition au mécontentement qui règne aujourd’hui dans de larges couches de la population.

Deneen s’oppose tant à la logique de la mondialisation néolibérale qu’à ce qu’il considère comme un progressisme culturel excessif. Son ambition n’est pas une rupture radicale avec le monde moderne, mais une synthèse dans laquelle l’ordre, la tradition et la justice sont à nouveau mis en équilibre.

Pour lui, cela ne signifie pas non plus un retour nostalgique au passé. Au contraire: il souhaite réfléchir à des moyens d’organiser différemment la société moderne. Il pense notamment à des communautés locales plus fortes, à une répartition plus large du pouvoir économique et à une revalorisation des responsabilités sociales. Son point de départ est que la politique ne concerne pas seulement les règles, les droits ou les institutions, mais aussi la question de savoir comment les gens apprennent à construire ensemble une vie bonne.

En ce sens, sa pensée s’inscrit dans une tradition philosophique plus ancienne où le caractère et la communauté occupent une place centrale. Outre Aristote, le philosophe moraliste contemporain Alasdair MacIntyre constitue également une de ses sources d’inspiration, et des plus importantes. Tout comme eux, Deneen ne considère pas l’être humain comme un simple individu autonome qui fait constamment des choix, mais comme un être façonné par les pratiques sociales, les traditions et les valeurs partagées. Selon lui, une société saine ne peut donc pas reposer exclusivement sur les marchés et les droits individuels; elle a également besoin d’institutions qui relient les gens entre eux et créent un sentiment de responsabilité mutuelle.

imapjdamsges.jpgLes idées de Deneen ont suscité de vives réactions. Certains critiques estiment qu’il interprète le libéralisme de manière trop négative et qu’il ne tient pas suffisamment compte des progrès considérables apportés par les sociétés libérales. D'autres trouvent ses alternatives trop vagues ou craignent que sa critique puisse être utilisée par des mouvements politiques qui accordent moins d'importance aux libertés individuelles. Pourtant, même de nombreux opposants reconnaissent qu'il touche un point important: la question de savoir si les sociétés libérales modernes possèdent encore suffisamment de cohésion sociale et d'esprit communautaire pour rester stables à long terme.

C'est peut-être précisément ce qui explique pourquoi son œuvre suscite tant d'intérêt. Dans de nombreux pays, les gens ont le sentiment que quelque chose ne va pas dans la manière dont l'économie, la politique et la société fonctionnent aujourd'hui. À bien des égards, le monde est plus libre, plus riche et plus avancé sur le plan technologique que jamais auparavant, mais dans le même temps, beaucoup de gens éprouvent un sentiment d'insécurité et de distance vis-à-vis des institutions politiques. Deneen propose une interprétation de cette tension qui va au-delà des conflits politiques quotidiens. Il tente de comprendre comment les fondements mêmes du système politique moderne contribuent aux problèmes de notre époque.

Bernard Lindekens

Notes:

(1) Deneen, Patrick J. Why Liberalism Failed. New Haven (CT): Yale University Press, 2018, 264 pages, ISBN: 9780300240023.

(2) Deneen, Patrick J. Regime Change: Toward a Postliberal Future. New York: Sentinel, 2023, 288 pages, ISBN: 9780593086902.