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samedi, 10 janvier 2009

La ville, sa figure moderne

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Archives de SYNERGIES EUROPÉENNES - VOULOIR (Bruxelles) - Juillet 1994

Fabrice MISTRAL:

La ville, sa figure moderne

 

“La forme de la ville a, depuis la révolution industrielle, toujours changé plus vite que le coeur des mortels (...)”, écrit Annie Fourcaut, remarquable historienne de l’urbanisme contemporain. C’est en banlieue, territoire de constitution récente, moins marqué par les héritages que ne le sont les vieux centres urbains, que la modernité urbaine s’incarne le plus fortement (1). Bouleversement des images de la ville comme de son fonctionnement, nouveaux réseaux de communication, télescopage entre la rapidité potentielle des déplacements et l’engorgement effectif, ...: la ville témoigne au plus haut point des contradictions sociales à l’oeuvre.   Deux aspects principaux, particulièrement marqués en banlieue, peuvent  être repérés:

- la fin de tout holisme urbain,

- la nouvelle nature des communications physiques.

 

a) Contrairement à la ville traditionnelle, la ville moderne n’est plus perceptible comme un tout. Georges Teyssot écrit qu’elle “outrepasse définitivement le monde de l’expérience sensible” (2). De là nait une profusion des “images”  de la ville produites par les architectes et les bureaux d’études: précisement parce que cette image fait problème, et ne relève plus de l’évidence. Jacques Guillerme écrit: “La puissance de la figuration tient essentiellement à la dénotation qui lui est associable”. En d’autres termes, imaginer, c’est dévoiler. Heidegger l’exprime à sa façon: “L’ouverture d’un monde donne aux choses leur mouvement et leur repos, leur éloignement et leur proximité, leur ampleur et leur étroitesse” (3). Pour cette ouverture, des repères sont nécessaires: sans cartes, le territoire n’existe plus. A l’inverse, avec la prolifération des représentations, le territoire disparait aussi. On peut faire l’hypothèse suivante: “La catastrophe urbaine aurait résidé en l’impossibilité de maîtriser la représentation de la ville” (4). Conséquence de cette multiplication des points de vue sur la ville: la fin du “holisme” urbain, c’est-à-dire d’un sentiment commun d’appartenance. Vient alors le temps des remises en scène. L’objectif (voir “Banlieues 89”, le secteur politique de la ville du ministère de la culture, etc) est de génerer un “nouvel art d’habiter”, et la possibilité d’appropriations collectives des lieux. Le problème est qu’une trop fréquente méconnaissance des pratiques urbaines  de la part des urbanistes, plus encore de leurs maîtres d’ouvrage, rend fragiles ces remises en scène. Difficulté des tentatives “baroques” (5) de réenchantement de la ville: elles sont fondées généralement sur une naturalisation de l’histoire plus que sur sa réinvention. A cette aune, la différence entre l’urbanisme des libéraux - qui rejette le zonage au nom du refus des règles - et l’urbanisme des sociaux-démocrates - interventionnistes au nom d’un équilibre à rétablir - est, sinon “illusoire”, comme l’écrit Guiheux, du moins secondaire. Dans les deux cas, l’urbanisme (moderne) est système d’objets. Dans les deux cas, ceux-ci ne font pas corps avec la ville.

 

Le baroquisme consolide en outre la césure entre l’intérieur et l’extérieur dans la ville, entre l’habitat et la rue. Dans la ville traditionnelle, le dedans n’est qu’un “pli du dehors” (Henri Gaudin). Pour autant, ce pli rend les intérieurs habitables. Car il y a opacité de l’étoffe. Dans la ville moderne, le mythe de la transparence tend à supprimer les intérieurs en tant que lieux habités. Et la tentative baroque de conjurer la banalité par la naturalisation de l’histoire renforce l’incommunication.

 

b) La seconde caractéristique de la modernité urbaine concerne la nature des communications matérielles et d’abord la nouvelle conception de leurs intersections. Les voies de communication se multiplient qui correspondent à une direction, mais ne se rencontrent pas avec d’autres voies: un  échangeur n’est  pas un point, mais un noeud. C’est “une intersection sans carrefour” note Michel Serres. L’échangeur “reçoit et redistribue, il trie sans mélanger” (6). La route moderne - celle des autoroutes et des “voies rapides” - est par nature unidimensionnelle, elle ne correspond qu’à un trajet et un seul: de l’embranchement ouest de l’autoroute X à la sortie sud de telle ville. Le trajet est ainsi en quelque sorte irréversible. En cas d’erreur d’aiguillage, “même si nous retournons sur le point, nous serons néanmoins sur une autre voie” (Georges Teyssot). Ces trajectoires pré-déterminées, faites pour éviter de nous “perdre”, aboutissent à une formidable dépossession de la liberté humaine d’interpréter un territoire - comme un musicien interprète une partition.

 

La nouvelle nature des réseaux de transport amène à s’interroger sur les rapports entre la modernité urbaine et la communication. Chantal de Gournay rappelle que pour communiquer, il faut “savoir s’effacer (derrière une facade, un rôle” (7). En ce sens, la banalité, par opposition à la distinction, est précisément ce qui permet la communication: c’est dans la mesure où nous sommes partiellement inauthentiques que la communication est possible. De ce fait, il n’y a pas coincidence entre les activités de conscience et les manières d’apparaître. La conséquence urbaine en est qu’un lieu de communication est un lieu “de tous le monde et de personne” - comme à Marseille la Canebière que Marcel Roncayolo définit comme un “no man’s land”. Par là, elle est qualifiée comme lieu inconsommable et inappropriable. Banal, mais à sa façon.

 

Le problème est que, dans la ville moderne, ou dans celle parfois qualifiée de post-moderne, l’espace public répond à la recherche d’un style. Or, cet espace public  fonctionne comme tel précisement s’il “correspond à un degré zéro de la mise en scène”, écrit Chantal de Gournay qui ajoute: “L’espace public post-moderne, fait “sur mesure” sinon à la mesure de son “public”, est à la grande ville industrielle ce que le “narrowcasting” est à la télévision de masse” (8).

 

La place de l’espace public est ainsi un repère capital dans la génèse de la ville moderne. Tout d’abord, cet espace est caractérisée par la rue. Celle-ci devient au XIXème siècle espace d’auto-mise en scène de la socialité pour elle-même (comme l’illustrent bien les peintures de Monet). Elle l’est notamment au travers des grands magasins, qui consacrent à la fois le triomphe de la consommation et de l’individualisme. Se manifeste ainsi une rupture avec la Renaissance: la ville moderne ne se contente plus de se représenter. Elle se donne en spectacle.

 

La modernité urbaine dans ses premiers moments a représenté une transition dans laquelle coexistaient des aspects modernes et traditionnels qu’a bien vu Walter Benjamin. La rue n’est plus “pli sinueux”, mais ruban géométrique.  “Ce n’est pas dans l’errance que l’homme se livre à la rue, écrit-il dans Le livre des passages (Le Cerf, 1989); il succombe au contraire à la fascination du ruban monotone qui se déroule devant lui.”

 

“Le labyrinthe, poursuit Benjamin, représente toutefois la synthèse de ces deux types de terreur; c’est une errance monotone” (9). En conséquence, c’est avec raison que C. de Gournay peut écrire: “L’espace public, loin d’être pour le flaneur un champ d’interaction humaine, est un lieu de perte où l’homme se dissout dans l’équivalence qui régit désormais l’univers de la marchandise” (10). Une des formes de cette perte est  l’expérience fusionnelle qui se produit dans la ville moderne sous la forme de la fascination par la marchandise, -  la “communion avec la marchandise” dont  parle Walter Benjamin. Paradoxe apparent: ce qui triomphe à partir du 19ème siècle, c’est le simulacre d’une communion ou d’une fusion qui cache maladroitement la réalité de l’homme des foules (le flaneur de Baudelaire), ou de l’homme sans qualité (Musil). En effet, “la socialité, précise Isaac Joseph, en tant que celle-ci implique une concertation, est tout le contraire d’une expérience fusionnelle” (11). Cette socialité implique une communication et non la simple présence à son rôle social. Elle est tout autre que la danse devant le feu d’artifice des marchandises.

 

Aussi, au travers de la communication, peut-on approfondir l’opposition typologique entre la ville traditionnelle et la ville moderne. Dans la première, le réseau de communication physique relève du labyrinthe, où la réversibilité est toujours possible. Ce labyrinthe, ponctué de carrefours, est “régi, note G. Teyssot, par des schémas d’axialité, formé d’une hiérarchie d’espaces caractérisés”  - les avenues, les places, les rues, les galeries, ... C’est un moyen d’apprivoiser l’espace. Il permet les repères, et surtout les arrêts. La ville traditionnelle  est ainsi celle qui permet de revenir sur ses pas. Dans la mesure où elle se lit au travers des rues, elle permet de prendre ce qu’André Breton appelait “le vent de l’éventuel” - et est l’un des lieux du politique tout comme de la disponibilité sexuelle.  La ville traditionnelle est celle dans laquelle la déambulation est possible, - et le projet non obligatoire.

 

Dans la ville moderne et hyper-moderne, l’urbanisme des voies non réversibles est aussi celui des “rubans”: rubans des équipements culturels,  des sièges de société, etc. A l’échelle des agglomérations est reprise l’idée de la ville linéaire de Le Corbusier. Ainsi le “grand espace” de la ville moderne, qui est l’espace de l’agglomération, est-il un espace d’homogénéisation. Il s’oppose à l’esthétique du divers (Victor Segalen) et du mélange. Il est ponctué, dans sa variante hyper-moderne, non de rues, même si on observe parfois une composition en terme d’axe (néo-hausmannisme), mais surtout de “pôles d’excellence”: (Massy-Rungis, Cergy-Pontoise, ...) ou de “zones de restructuration” (Seine-amont, la boucle de Genevilliers,...).  Dans tous les cas de figures, ces pôles doivent “communiquer” entre eux plus qu’avec leur environnement respectif. Plus que destinataires ou émetteurs de communication, ils doivent être vecteurs de communication eux-mêmes. 

 

Observateur attentif de ces signes, Marc Augé appelle sur-modernité “la surabondance évênementielle, la surabondance spatiale et l’individualisme des réferences” (12). La sur-modernité est selon lui caractérisée par les  non-lieux. Explication: le lieu, “identitaire, relationnel et historique”, s’incrit dans un territoire, façonné par les pratiques des hommes. Alors que le non-lieu, couplé avec un espace neutre et “mathématique” (que dire de l’espace, sinon sa surface ?), est une simple portion d’espace. Le non-lieu n’habite pas l’espace; il est donc lui-même inhabitable. Conséquence: il ne permet pas la mutation de l’espace en territoire, ensemble de lieux  humanisé et historicisé. La sur-modernité apparait ainsi une forme d’hyper-modernité, à quoi se réduit pour Kostas Axelos la “post-modernité”. Nous en sommes là. Il en est désormais de la modernité comme de l’Occident défini par Cioran: c’est “une pourriture qui sent bon”. A ce stade, l’a-venir ne peut être qu’un retournement. La clé en est la sortie du règne de la marchandise, donc de l’auto-symbolisation par l’économie. C’est dire que le travail vivant doit cesser d’être au service de l’accumulation et au contraire devenir l’objet premier de valorisation. A ces conditions, un dépassement tant de la ville traditionnelle que de la ville moderne pourrait donner lieu à une ville authentiquement post-moderne.

 

Fabrice MISTRAL

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(1): précisons d’emblée que nous partageons le point de vue de Kostas Axelos comme quoi le post-moderne n’est que de “l’hyper-moderne”: l’exacerbation du moderne, non sa négation.

(2): la métropole mise en représentation, in Urbanisme: la ville entre image et projet, Cahiers du C.C.I. n°5, Centre Georges Pompidou.

(3): L’origine de l’oeuvre d’art, in Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1962.

(4): Alain Guiheux, Cahiers du C.C.I, op. cit.

(5): le thème de la ville baroque a été popularisé par Jean-Pierre Le Dantec. Voir Dédale le héros, Balland, 1991.

(6): Hermès 2. L’interférence, éditions de Minuit, 1976.

(7): in Cahiers du C.C.I., op. cit.

(8): id.

(9): Walter Benjamin écrit: “Le labyrinthe est la patrie de celui qui hésite. Le chemin de celui qui appréhende de parvenir au but dessinera facilement un labyrinthe. Ainsi fait la pulsion sexuelle dans les épisodes qui précèdent sa libération.” Il note encore, avec une justesse saisissante: “Le labyrinthe est le bon chemin pour celui qui arrive bien assez tôt au but. Ce but est le marché”.

(10): in Cahiers du C.C.I.

(11): I. Joseph, communication pour le colloque “Vie publique, vie privée”, Lyon, octobre 1980. La socialité est ici entendue au sens de sociabilité (selon la distinction que fait Bourdieu entre cette dernière et la sociétabilité).  

(12): Non lieux, Introduction à l’anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992.

 

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mardi, 25 novembre 2008

Revolta contra a Arquitectura Moderna

Revolta contra a Arquitectura Moderna

 Ex: http://inconformista.info/

«A arquitectura pré-modernista foi concebida para aproveitar a luz solar para o aquecimento e iluminação dos edifícios (e as brisas, que também são produzidas pela acção solar no ar, para o arrefecimento). O desenvolvimento dessas técnicas tradicionais foi uma acumulação lenta e dolorosa de experiências ao longo de séculos. Foi a abundância anómala de petróleo e gás baratos na nossa época que permitiu aos construtores, e sobretudo aos arquitectos, preocupados com questões de estilo, afastarem-se das práticas tradicionais que tiravam partido da energia solar passiva. O século XX foi a era das curtain walls de vidro nos prédios de escritórios, das janelas que não abriam (ou que não existiam), das fachadas em titânio e de outras façanhas da moda destinadas a decorar os edifícios para proclamar o génio ousado e criativo de quem os concebia. Este comportamento narcisista só foi possível numa sociedade com uma energia barata, na qual pouco mais importava na arquitectura do que a moda e o estatuto associados a um lugar de vanguarda. Num museu concebido por Frank Gehry, pouco importava que entrasse ar ou luz, porque era para isso que serviam o ar condicionado e os focos de halogéneo. O que importava era que a cidade fosse abençoada com um objectivo da moda criado por um xamã célebre. Ora, nada está mais sujeito a desvalorizar-se por deixar de estar na moda do que uma coisa que só é valorizada por ser moderna.»

James Howard Kunstler
in "O Fim do Petróleo - O Grande Desafio do Século XXI", Bizâncio, 2006.

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mardi, 18 novembre 2008

Mythos Germania

Mythos Germania

Mythos Germania est le titre d'une exposition originale qui se tient à Berlin jusqu'au 31 décembre 2008 et qui est consacrée aux projets architecturaux que Hitler et Speer nourrissaient pour la capitale du Reich.

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Pour plus de renseignements : voir Mythos Germania

mercredi, 06 août 2008

Banlieue rouge

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La "banlieue rouge" ou l'entrée en politique de "la zone"

“Porte d’Orléans, tous les cafés étaient fermés. Les grands espaces déserts des nuits de banlieue commencent là”, raconte Roger Vailland dans Bon pied, bon oeil (1950). A l’époque l’image d’un Paris vivant et populaire s’opposait à celle d’une banlieue souvent triste et grise, parfois, pourtant, traversée d’éclairs de fête: les goguettes et les guinguettes de La Belle équipe. C'est un regard parmi d’autres que celui de Vailland. Banlieue des marges, banlieue de la sécession par rapport au “régime bourgeois”, banlieue de la rélégation, mais aussi banlieue du repos et de la famille “qui pousse” au vert, banlieue des dimanches sur l’herbe, des baisers volés et des amants qui se donnent, banlieue bastion du prolétariat et fief des vendeurs de l’Humanité, ces images se sont superposées au fil du temps.

 

Particulièrement en région parisienne, un curieux composé se forme. D’un coté,  l’esprit “anar”, sentimental et grande gueule: celui des années Gabin. De l’autre, un esprit de solidarité, de camaraderie et de lutte sur fond d’identification à un parti politique de masse qui represente une forme de contre-société et d’espoir, le P.C.F. Et l’étonnant est que les deux “marchent “ ensemble: le mythe de l’anarchiste “de droite” Gabin est associé à celui du dirigeant communiste Thorez (“Maurice”).

 

La banlieue est, pour ses habitants à l’origine rurale, façon de s’acclimater à la ville. L’ouvrier et l’employé cultivent leurs jardins-ouvriers, revendiquent pour les transports, participent à la vie politique locale par des réseaux associatifs et amicaux, où, à partir de 1920 et surtout de 1930, le parti communiste tient une place grandissante. En un mot, le banlieusard est fier de “sa” banlieue. “Bobigny, notre Bobigny”, chante-t-on dans la future préfecture de la Seine Saint Denis. Mais le banlieusard veut aussi continuer à intervenir dans Paris. La banlieue est pour lui un lieu d’enracinement, elle ne doit pas être un ghetto. “Demain, moi je serai place de la république. Mon pater s’y est battu en février 1934 contre les factueux (...). Place de la République , j’y tiens, même si maintenant je crèche ici en banlieue”. De là l’image de la banlieue comme “écume battant les murs de la ville”, comme dit Le Corbusier. Image que les communistes s’emploient à renforcer: “Paris encerclé par le prolétariat révolutionnaire !”, écrit Paul Vaillant-Couturier dans l’Humanité du 13 mai 1924, à la suite de législatives favorables à l’extrème-gauche. Espoir de certains qui est bien sûr la crainte des autres. Renversement de la situation de la Commune : les Versaillais sont dans Paris et les Communards autour !

 

La banlieue est aussi le banc d’essai des modernités. Par exemple en architecture, avec une construction comme le groupe scolaire baptisé in extrémis Karl Marx (à la place de Jean Jaurès) à Villejuif. Construite par André Lurçat en 1933, c’est “la plus belle école de France” selon l’Humanité, tandis que le grand quotidien conservateur de l’époque, Le Matin, fulmine: “Ce groupe scolaire campagnard (sic) est plus luxueux que le plus moderne des lycées parisiens”.

 

Avant 1914, l’installation en banlieue est parfois une étape dans l’ascension sociale. On quitte les appartements petits de Paris, - mais dont les loyers sont souvent bloqués - pour se mettre “à l’aise” en banlieue. Cela se voit dans les écrits  de Jules Romains. Mais pour beaucoup, l’installation en banlieue, c’est la recherche d’un air meilleur, de plus de place, et le souci de se rapprocher des usines, c’est-à-dire de son lieu de travail. Ce qui est parfois totalement contradictoire...  comme à Aubervilliers réputé pour ses mauvaises odeurs.

 

Dans l’entre-deux-guerres, période de crise aigüe du logement, la banlieue, c’est surtout la construction de “pavillons”. Ces constructions pavillonnaires se font dans les difficultés financières, au sein de lotissements souvent dénués de tout assainissement, par carence et esprit de lucre des propriétaires privés. L’état des lotissements est souvent d’autant plus dramatique que si les maisons rurales étaient construites la plupart du temps par des gens de métier, l’auto-construction représente en banlieue une part importante des bâtisses. De nombreuses luttes sont alors menées, faisant pression sur les pouvoirs publics et les propriétaires pour la viabilisation et l’arrivée d’équipements. La banlieue est aussi le terrain de l’expérience des cités-jardins, habitat conçu pour l’ensemble des couches populaires et moyennes, à mi chemin entre la maison de village et l’immeuble collectif, mais où les espaces verts sont au cours de années trente grignotés dans la mesure où l’Etat ne tient pas ses propres engagements financiers. Ceci aboutira à limiter l’expérience des cités-jardins à environ une quinzaine (Suresnes, Vitry, Chatenay-Malabry, le Plessis-Robinson, Charenton, ...). En même temps sont construits, comme à Drancy de sinistre mémoire, les premiers grands ensembles et gratte-ciels. 

 

Banlieue verte des jardins (400 m2 en moyenne) et banlieue grise des usines, la banlieue est aussi rouge, dans la mesure où elle est  dominée par le Parti communiste, au vrai surtout dans la première couronne, beaucoup moins au delà, et non sans exceptions: Boulogne-Billancourt est socialiste jusque dans les années 60, jamais communiste, Aubervilliers est jusqu'à la guerre la ville de l'ancien socialiste pacifiste devenu homme de la droite modérée Pierre Laval. Mais le P.C est une force ascendante pendant une trentaine d'années. Dans le département de la Seine , le nombre de municipalités communistes passe de 11 à 26 entre 1929 et 1935. A la veille de la guerre, le maire communiste d’Ivry Marrane dispute au socialiste Sellier, le maire de Suresnes, l’hégémonie au sein de l’association des maires de la région parisienne. L’enjeu (déjà !) est de proposer des solutions globales à la question de l’engorgement de la région parisienne. Et si les personnalités locales comptent, soit qu'elles existent à partir du vote communiste - comme Clamanus à Bobigny, avant son ralliement à Doriot sous l'Occupation, soit en réaction contre le P.C, - comme Laval à Aubervilliers, elles sont fragiles. Doriot est ainsi battu à la législative de 1937 à Saint-Denis par le candidat communiste.

 

Cette banlieue des années Thorez et des années Gabin est tuée par le déménagement des usines en province, par la montée de l’individualisme, la fin des cinémas et l’arrivée de la télé “couleur”, la destruction des vieux coeurs de ville (voir ainsi l’assassinat de Choisy-le-roi) et le désenchantement de la politique. Dans un film superbe de Denys de La Patellière , Rue des Prairies (1959), on voit un chef de chantier, habitant cette rue alors villageoise du 20ème arrondissement, travailler à la construction de Sarcelles, c’est-à-dire à sa propre fin par la construction d’un cadre de vie dans lequel il n’aura plus sa place. Allons, allons ! pas de nostalgie. Comme l’écrit l’historienne Annie Fourcaut dans son beau prologue: “La forme de la ville a, depuis la révolution industrielle, toujours changé plus vite que le coeur des mortels, et la nostalgie, accompagnée de peur sociale, est le mode habituel d’appréhension des changements urbains”. On ne saurait mieux dire.

 

Pierre Le Vigan.

 

Revue Autrement: Banlieue rouge, 1920-1960. Années Thorez, années Gabin: archétype du populaire, banc d’essai des modernités, Sous la direction d’Annie Fourcaut, Le Seuil, 1992.

 

Voir aussi:

* Hérodote, Après les banlieues rouges, n°43, 1986.

* Les premiers banlieusards. Aux origines des banlieues de Paris, 1860 - 1940, sous la direction d'Alain Faure, 1991, éditions CREAPHIS (79 Rue du Faubourg Saint-Martin, 75 010 PARIS). 284 pages, 195 F.

mardi, 05 février 2008

Ville nouvelle, vecteur de contre-civilisation

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Winfried KNÖRZER:

La ville nouvelle, vecteur de contre-civilisation

La revue du Dr. Hans-Dietrich Sander, Staatsbriefe, a publié il y a près de dix ans (n°11/1996) un dossier sur la ville ensauvagée de notre fin de millénaire. Les événements qui ont secoué les banlieues françaises en novembre 2005 nous obligent à méditer une fois encore ce texte fondamental dû au philosophe allemand Knörzer, qui fait figure de véritable prophète aujourd’hui. Nous en avions publié, dans les colonnes de “Vouloir”, l’introduction et le texte complet. (Synergies Européennes - Bruxelles/Nuremberg/Munich - janvier 2006)

Winfried Knörzer, Staatsbriefe n°11/1996) - Déjà le 15ième siècle connaissait une misère architecturale. A ses débuts, le classicisme a atteint des sommets, en faisant royalement renaître les éléments de l’architecture antique, redécouverts pendant la Renaissance. Ensuite, cet élan classique s’est essouflé, ses réalisations ont sombré dans le pur académisme, en dépit de l’adjectif “nouveau” ou du préfixe “néo” qu’on lui accollait. A la fin de la trajectoire de ce classicisme, on a vu apparaître, superbe et génial, le Jugendstil, qui a illuminé les premières décennies de notre 20ième siècle, qui, ensuite, est devenu le pire des déserts architecturaux de l’histoire humaine. Une véritable cacophonie… A titre d’expérience, le Bauhaus était fascinant mais il a rapidement dégénéré sous l’effet d’une volonté de reproduire en masse les réalisations marquées par ce style épuré à l’extrême. Les tentatives de rénover l’architecture sous le IIIième Reich procédaient d’une volonté somme toute assez originale de réconcilier certaines techniques du Bauhaus avec les styles du Jugenstil et du classicisme, mais l’effondrement catastrophique de ce régime et sa démonisa­tion ont bloqué toutes recherches synthétiques dans ce sens après 1945. Les raisons de notre misère architecturale sont donc nombreuses. La rage de détruire, à laquelle on a assisté pendant la seconde guerre mondiale, et la fébrilité de reconstruire vite, à la manière des termites, dans les années 45-55, ne sont finalement que les expressions radicalisées d’une évolution, que l’on pouvait déjà prévoir depuis longtemps, et dont certaines déviances avaient pu être observées dès la fin du 19ième. Déjà Paul Ernst avait cru bon, avant la première guerre mondiale, d’intituler son essai sur les techniques artistiques, Der Weg zur Form [= La Voie vers la Forme]. Ce titre est révélateur: le sens des formes s’évanouissait dans les sociétés industrielles avancées et dominantes. Ce livre dénonçait “tous les instincts” de l’époque car ils étaient pervertis par le dieu “argent” généra­teur d’un esprit tout de médiocrité, où ne subsistait plus que la relation de base de l’économie, soit la relation “producteur-con­sommateur”. Sous cette médiocrité, disparaissaient graduellement tous les instruments que la volonté humaine s’était donnés au cours de l’histoire. La perte du sens de la forme accompagne toujours un déclin des mœurs et des coutumes tradition­nelles. Au bout de cette involution, on débouche sur l’“urbanité”, sur une ville qui n’est plus porteuse de civilisation.

Le désert croît…

Imaginons une personne qui a résidé longtemps à l’étranger et qui revient subitement en Allemagne. Que verra-t-elle, lorsqu’elle aura quitté son logement et se mettra à observer ce qui se passe dans les rues?

Sans nulle doute, elle éprouvera un malaise diffus autant que profond, qu’elle n’interprétera pas aisément. Elle ne parviendra pas d’emblée à définir ce qui a changé en son absence. Car les changements semblent marginaux mais sont néanmoins per­sistants et significatifs. Des prospectus vantant les prix proposés par un supermarché, des folicules publicitaires, virevoltent au gré du vent entre les rangées de maisons. Le long des murs s’amoncellent des sacs jaunes remplis de déchets en matières plastiques. Ci et là, elle trouvera des conteneurs pour les bouteilles ou pour les vieux journaux, autour desquels pourrissent de vieilles boîtes de carton jetées pêle-mêle sur les trottoirs. Une odeur persistante de vin imprègne l’atmosphère autour de ces grosses bulles uvulaires qui recueillent les verres non consignés. Si elle parvient à jeter un coup d’oeil dans les cours des immeubles, elle verra à coup sûr quelques rats qui s’éclipsent après s’être gavés des déchets accumulés dans les poubelles réservées aux déchets biologiques. Plus loin, son regard tombera sur de vieilles et vénérables façades maculées d’inscriptions et de graffitis, de “tags”, par lesquels les bandes de jeunes marquent leur territoire. Où se trouvaient jadis une sympathique épicerie ou la boutique d’un ferblantier, elle verra, aposées sur des vitrines sales, des affiches “second hand shop” ou “à louer”. Dans beaucoup de quartiers, elle constatera un nombre impressionnant d’immeubles vides ou de nouveaux terrains vagues.

Ce n’est pas la nature qui revient dans la ville. Ce n’est pas la verte fraîcheur de gras pâturages que captent ses yeux, ni la grande variété de verts des arbustes de nos latitudes ni les couronnes majestueuses de nos feuillus, mais les affres d’un dé­sert qui ne cesse plus de croître. Emplacements vides et rues devenues inutiles, chienlit luxuriante et mauvaises herbes défi­gurent de plus en plus les villes. Ces espaces vides constituent un “no-man’s-land” qui ne relève plus de la nature vierge ni de la civilisation urbaine. Plus personne n’est responsable de l’aménagement de ces espaces. Le désert croît…

La zone piétonnière d’une grande ville du Sud de l’Allemagne a été naguère partagée en deux morceaux par le tracé d’un grand axe de circulation. Récemment, on a décidé d’inclure cet axe dans la zone piétonnière et, en quelque sorte, de la réunifier. On n’a pas obtenu l’effet attendu. On n’a pas vu un flot humain se déverser sur l’asphalte libéré de cet ancien axe de communica­tion. Au contraire. Les deux moitiés de la zone piétonnière ne se sont pas resoudées. Leur séparation est devenue plus visible. L’ancienne chaussée traverse le quartier, mais elle est morte, elle marque la zone d’un trait net, comme si elle était une cica­trice permanente. C’est comme si les deux moitiés de la zone piétonnière ne recelaient plus en elles-mêmes la force de sur­monter la bande d’espace vidé qu’il y a désormais entre elles. La foule bigarrée des chalands et des badauds n’a pas envahi la rue. Un espace mort et béant s’est instauré en plein milieu du tissu urbain. Dans les rues latérales, les boutiques ont désor­mais les volets baissés: “liquidation totale”, “à louer”, etc. proclament laconiquement les affiches.

Les limites de la civilisation urbaine

La civilisation urbaine a atteint les limites de son expansion en Allemagne aujourd’hui. Cette civilisation se comporte comme un empire qui exécute son dernier baroud et recule une dernière fois ses frontières en conquérant un territoire étranger mais sans plus avoir la force de le peupler et de s’en emparer réellement. Cette civilisation n’est pourtant pas prête d’avouer son échec, de renoncer à ses avant-postes. Elle maintient l’illusion et fait croire que la vie réelle s’épanouit encore en son sein.

Quand disparait la volonté politique de donner une forme précise à l’ensemble de l’espace urbain, des îlots de chaos apparais­sent partout. Toute rue soustraite à la circulation devient, après quelque temps, un parking d’autos. Cela signifie qu’un système d’organisation supérieur (la circulation) cède le pas à un système d’organisation inférieur (le parquage). Lorsque je parle de “système d’organisation supérieur”, il s’agit tout simplement d’un système qui réclame une plus forte consommation d’énergie, qui mobilise plus d’intelligence pour sa gestion, qui postule une réglementaton plus sophistiquée pour se maintenir à flot. Arnold Gehlen écrivait: «Dans le déclin, les mouvements sont toujours naturels et parfaitement prévisibles; à l’ère de la grandeur, les mouvements sont plus exigents, plus catégoriques, réclament plus d’énergie, sont marqués par davantage d’improbabilité. On peut dès lors prévoir le chaos, à l’instar des plus anciens mythes de l’humanité, et ce chaos est toujours “naturel” dans la pensée mythologique; en revanche, le cosmos, lui, est divin et risqué».

Lorsque les boutiques des commerçants et des artisans sont remplacées par des échopes de soldeurs de tous poils, qui ven­dent des marchandises de seconde main, des vieux stocks, des objets de mauvaise qualité voire des biens volés et stockés en recel, c’est que la volonté de produire disparait. L’économie n’est plus productrice, elle retombe au niveau d’un marché aux puces. On n’a plus la volonté de fabriquer du neuf, d’innover, on se contente de recycler du vieux. On vit sur ses stocks.

Une culture du recyclage…

La “culture du recyclage”, motivée par l’écologie, jette une ombre sinistre sur la vie de nos villes, qui devrait être efferves­cente, innovante, animée et bigarrée. Bien sûr, le recyclage est une nécessité, car il faut mettre un frein à cette désastreuse manie de jeter sans réfléchir nos déchets à tous vents. C’est vrai, il faut économiser les ressources de la planète qui ne sont pas renouvelables. Mais il y a le revers de la médaille. Si l’on consacre ses énergies à trier des ordures et à récupérer des déchets, on génère une “conscience-déchet”, qui tire gloire non pas d’avoir créé quelque chose de grand mais d’avoir sauvé vaille que vaille quelque chose de petit.

L’atmosphère moisie qui se dégage du vieux fourbis des magasins d’objets de seconde main, la lumière glauque de ces no-man’s-lands urbains dans les villes qui se sont déconnectées du processus de civilisation, le spectacle d’une nature elle-même dénaturée nous conduisent aujourd’hui à une bien triste grisaille, qui étouffe les élans, paralyse les volontés. Abrutis de discours ineptes, plongés dans un monde en déclin, dans le laisser-aller, dans des tissus urbains qui échappent à toute forme, nos contemporains perdent la faculté d’imaginer de la nouveauté, perdent la volonté de prendre des initiatives.

Ordre et propreté constituent l’apport à la civilisation des petites gens. S’il est de bon ton de s’en moquer lors des vernissages d’artistes branchés, dans les séminaires des penseurs en chambre et dans les rédactions des journaux à la page, s’il est “smart” de dire qu’il s’agit de manies petites-bourgeoises, si les vertus tranquilles des citoyens sans histoire excitent la verve des pédants, finalement, dans un premier temps, ces petites gens ne s’en soucient guère et poursuivent leurs tâches quoti­diennes. Mais quand les tirades des pédants se répètent à satiété, le socle de la civilisation devient poreux, les idéologèmes de l’ensauvagement s’insinuent dans le système de valeurs du plus grand nombre. Et quand les premiers signes du désordre, du chaos, de l’encrassement et du recul des formes s’installent au cœur du paysage urbain, ils commencent par susciter très naturellement des sentiments de rejet et de dégoût, puis, on finit par s’y habituer et par ne plus voir la progression inéxorable de ces signes très tangibles du déclin. Pourquoi devrions-nous encore nous soumettre à une discipline? Il est plus simple et plus commode de laisser aller le cours des choses.

Nos populations rejettent d’ores et déjà le fardeau de la culture, parce que les normes se sont progressivement effilochées et ce qu’il en reste ne recèle plus aucune signification mobilisante. Tout nous est égal, tout nous apparait dépourvu de sens. Dans cette atmosphère de déclin, la foi en l’avenir se perd et le cercle vicieux du nihilisme s’enclenche. Notre culture vit son cré­puscule. Nous le voyons dans nos villes. Le désert croît.

00:10 Publié dans Architecture/Urbanisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook