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lundi, 17 août 2020

La puissance de l’ingérence

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La puissance de l’ingérence

L’occidentalisme comme religion de la mondialisation heureuse périclite. L’idée même d’un modèle remportant une compétition planétaire a trouvé ses limites : il y a d’autres visions du monde qui s’implantent chacune dans leur aire géographique, culturelle ou spirituelle. L’idéologie de la fin des idéologie, plus qu’à des rhétoriques efficaces, s’est heurtée à la pluralité indéracinable des identités et des croyances.

Plus d’élection sans interférence ? Il y a quelques jours, le chef de la diplomatie américaine M. Pompeo offrait une prime de 10 millions de dollars pour qui permettrait d’arrêter un agent étranger intervenant dans les élections de novembre. Pour le NCSC (National Counterintelligence and Security Comitee), il faudrait craindre que la Chine, la Russie et l’Iran, cherchent à fausser l’élection présidentielle. Mais avec des stratégies différentes, les Chinois pour faire tomber l’actuel président (trop imprévisible), les Russes, Biden (trop bellicistes). Il y a quelques mois, d’ailleurs, le New York Times révélait que les Russes allaient secrètement jouer de leur influence pour favoriser Trump, mais qu’ils appuieraient aussi Sanders (alors candidat à l’investiture) pour créer un maximum de chaos. Dans tous les cas, quel que soit l’élu, on pourra fantasmer des manipulations numériques de puissances étrangères.

Si l’on remonte à 2016, la dénonciation des ingérences russes pro-Trump forment un leitmotiv de la vie politique américaine. Et même si la commission Mueller a conclu qu’elle ne pouvait établir de collusion avec Moscou dans l’affaire du Russiagate, une part de la classe politique n’arrive pas à s’expliquer l’échec d’Hillary autrement que vous par une opération d’infox et de déstabilisation menées depuis le Kremlin. Idem pour le Brexit. Et ne parlons pas de supposées ingérence russes dans l’élection française de 2017 (Macrongate). La « main de Moscou », qui faisait si peur du temps de la Guerre froide, va-t-elle fausser tout scrutin à venir ?

Qui ne s’ingère pas ?

Si l ‘on va par là, peut-on soupçonner que la France soit intervenue dans les élections de quelque pays africain, ou les USA dans les élections de quelque pays tout court (ce qui se serait produit 89 fois, selon des sources universitaires) ? Tout dépend évidemment de ce que l’on entend par ingérence d’un puissance étrangère.

Qu’un gouvernement manifeste une préférence dans un scrutin étranger, le fasse savoir (Hollande soutenant Clinton en 2016 p.e.) n’a rien de scandaleux. Où commence la manipulation ? Quand un chef d’État (cf. Macron au Liban) appelle un pays à chasser sa classe politique ? Quand on applaudit à une révolte locale (des printemps arabes aux révoltes de Hong Kong en passant par les révolutions de couleur) ? Quand on leur fournit des moyens de communication et d’action ? Quand on aide un guérilla ? Quand il y a un « parti de l’étranger » dans un pays ou un « parti frère » tout dévoué à Moscou ? Quand, comme les États-Unis pendant la guerre froide, on pratique la diplomatie publique (par des médias, des réseaux humains, des organisations internationales..) : défendre le modèle occidental et lutter contre l’influence communiste ? Quand un modèle s’impose par le soft power, l’influence culturelle et les alliances, par l’assistance et la formation au modèle du marché et de la démocratie ?

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Peut-on considérer que Russia Today est un « média affilié à un État » comme le fait Twitter et que BBC, F24 ou Radio Vatican ne le sont point et partant n’exercent aucune influence sur leur public international ? Que des organisations comme Open Society ou la Albert Einstein Foundation, ou autres ONG qui expliquent « comment faire tomber un dictateur… » n’aident pas, au moins techniquement, des mouvements politiques étrangers ?

L’interférence peut donc se faire sous forme de parole d’État (équivalent peu ou prou à des menaces, exhortations ou promesses) ou par les canaux non officiels, en s’adressant directement aux populations (propagande, appels au soulèvement, apprentissage des méthodes du soulèvement, instructions et facilités).

De telles opérations sont plus ou moins ouvertes, dans la mesure, par exemple où personne ne doute que CCTV ne soit favorable aux intérêts chinois, ni les ONG de la galaxie Soros hostiles à Poutine. Ni que leur logique soit binaire : aider un courant idéologique, critiquer un pouvoir… Si l’on remonte plus haut, on trouvera des recettes pour influencer des populations étrangères chez Énée le tacticien (quatre siècles avant notre ère) ou chez Sun Tzu.

Mais désormais le phénomène a pris une dimension de haute technologie. Et se joue sur les réseaux sociaux, par écrans interposés :

  • l’utilisation de faux comptes (qui se présentent comme ceux de citoyens du pays visé),
  • les techniques dites d’astro–turfing (consistant à créer un faux mouvement d’opinion en ligne),
  • la mobilisation de trolls répétant inlassablement le même message,
  • celle de hackers informatiques,
  • la diffusion de fakes contagieux et de théories complotistes,
  • l’infodémie, terme inventé par l’OMS pour désigner la diffusion de fausses nouvelles et accusations mensongères à propos de la pandémie,
  • le vol de mails confidentiels et leur propagation sur la place publique pour compromettre un candidat ou un parti (hack & leak)…

41y26i78eAL.jpgL’anonymat, la possibilité de placer de « faux drapeaux » pour faire accuser d’autres, la technicité du trucage informatique (bientôt les deep fakes), la difficulté d’attribuer une attaque, la facilité de recueillir des données sur les citoyens pour leur délivrer exactement le message qui les fera pencher d’un côté (voir l’affaire Cambridge Analytica), les techniques numériques dites de « guerre de l’attention » pour attirer les réseaux sociaux sur un thème et le rendre viral, l’économie de moyens, … tout cela facilite les actions d’influence politique par écrans interposés.

Du reste, jamais en panne de néologismes, les think tanks ont produit des concepts sensés décrire ce changement:

  • la guerre hybride (hybrid warfare), un mélange d’interventions militaires classiques, de soutien à des mouvements de rébellion armée et de propagande internationale que mènerait la Russie
  • la weaponization de l’information, c’est-à-dire sa transformation en arme de déstabilisation que ce soit sous la forme de cyberattaque ou de désinformation et intoxication
  • le sharp power (pouvoir « aigu » qu’exerceraient la Chine et surtout la Russie) équivalents négatifs ou nihilistes du soft power occidental
  • etc.

Tout un vocabulaire, qu’il serait trop long d’analyser ici, se met en place, en particulier dans les milieux proches de l’Otan pour décrire des périls inédits qui constituent autant d’explications à la marche déplorable du monde. On théorise un mystérieux pouvoir d’agir sur les esprits qu’auraient développé les puissances révisionnistes (comprenez illibérales, qui veulent réviser l’ordre mondial occidental).

On rentre alors dans une logique de causalité diabolique : les Russes et les Chinois détournent la puissance bénéfique d’Internet pour influencer nos braves populations, les faire mal voter et saboter les fondements mêmes de la confiance en la démocratie. Explication quelque peu complotiste, même si elle consiste à qualifier les théories adverses de complotistes.

On expliquera ainsi

  • le Brexit, l’élection de Trump, voire le referendum catalan…
  • l’action déstabilisatrice des réseaux populistes, écosystème des fantasmes et des rumeurs, rançon d’un technologie qui permet à chacun de s’enfermer dans sa « bulle de confirmation » en ligne avec ceux qui pensent comme lui.

Bref, on oscille entre le machiavélisme d’une intervention déloyale 2.0 et une sorte d’abaissement de l’esprit critique de la population, désormais prête à croire n’importe quoi (bullshit), entre l’inexplicable efficacité du message des méchants et la scandaleuse niaiserie du public. Un peut court.

La perte d’attractivité de nos « valeurs » d’ouverture, de libéralisme et de progrès est assimilée à une panne de la vérité (voir le thème de l’ère de la « post-vérité ») ; le faux serait devenu convaincant et le vrai ne saurait plus se faire reconnaître (en dépit du soutien des gouvernements, des experts, des élites, des médias classiques, des fact-chekers etc.). La crise du soft power ou de l’idéologie dominante ne peuvent s’expliquer ni par une manipulation d’un service fort en informatique, ni par les désordres psychiques des classes inférieures.

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Il faut repenser le nouvel équilibre international des croyances. Il y d’abord concurrence de modèles et d’influence. La Chine combine offensives de charme et de prestige avec des discours plus rassurants sur le multilatéralisme. On parle de plus en plus de soft power indien, coréen, qatari, etc., tant ces politiques d’influence se sont banalisées. Mais la conversion à des valeurs ou à des idées (à supposer que la Chine ou la Russie veuillent vraiment nous convertir à une quelconque doctrine) n’est pas seulement affaire de télévisions internationales, de trolls, de journalistes sympathisants ou d’algorithmes. Ni de bonne conduite à l’ONU. Il y a aussi des facteurs objectifs : les États-Unis ne sont plus l’hyperpuissance matérielle et « spirituelle » à la fois. L’occidentalisme comme religion de la mondialisation heureuse périclite. L’idée même d’un modèle remportant une compétition planétaire a trouvé ses limites : il y a d’autres visions du monde qui s’implantent chacune dans leur aire géographique, culturelle ou spirituelle. L’idéologie de la fin des idéologie, plus qu’à des rhétoriques efficaces, s’est heurtée à la pluralité indéracinable des identités et des croyances.

mercredi, 13 mai 2020

François-Bernard Huyghe : Crise sanitaire et guerre de l'information

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François-Bernard Huyghe :

Crise sanitaire et guerre de l'information

 
 
Entretien de la Quarantaine -
Episode 10 enregistré le 1er mai 2020 :
 
Le politologue François-Bernard Huyghe répond aux questions de Pierre-Yves Rougeyron sur la guerre de l'information durant la crise du coronavirus.
 
Pour aller plus loin :
➡️ La dernière conférence de F.B. Huyghe au Cercle Aristote : https://www.youtube.com/watch?v=lv8xG...
 

samedi, 09 mai 2020

La crise des crises: du sanitaire au véritaire

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La crise des crises: du sanitaire au véritaire

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr

C’est la méga-crise. D'abord sanitaire, elle suscite en cascade une crise financière et économique (de l'offre et de la demande), sociale et politique, du travail et du loisir, technologique (rôle du numérique) et géopolitique, culturelle et idéologique, sans doute écologique et quasi anthropologique de notre rapport avec le danger et la mort. Et ne parlons pas de la crise de l’autorité scientifique et de la prévision ou de la vérité. Le virus est le déclencheur ou le révélateur de contradictions latentes et de conflits oubliés.

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Toutes ces crises induites ont pour caractéristiques d'avoir été suscitées par les premières réactions à la pandémie, comme de confiner la moitié de la population de la Terre, donc par la gestion de crise. Nul n'avait songé à le faire lors de la grippe de Hong Kong en 1968 qui tua un million de personnes, dont 17.000 en France. Entre accepter les coups du destin et vouloir sauver les vies "à tout prix", le choix est éthique (Agamben : « Peut-on suspendre la vie pour la protéger ? »). Mais la seconde option suppose l'autorité de l'État, la croyance des citoyens (qui détermine leur comportement vertueux) et la base de la Vérité scientifique.

Du coup, la méga-crise devient méta-crise - crise des conditions qui définissent la crise-. Elle remet en cause le cadre dans lequel elles étaient pensées jusqu’ici ; elles étaient récurrentes, admises, mais entraient dans les calculs politiques ou économiques : gestion, communication, cellule de crise, crise de réputation, crise sanitaire, industrielle, e-crise, cybercrise, etc. Toutes ces notions suggéraient que c’était un défi et une opportunité de se réformer et de se moderniser. Et une incitation innover, mais dans la même direction. Les premiers de cordée comme nos gouvernants ont certainement, à l‘ENA ou en entreprise, travaillé sur des scénarios de « com de crise ». Même l’auteur de ces lignes enseigné la matière.

Or les crises induites se chevauchent ou se contredisent : comment sortir de la crise sanitaire sans aggraver la crise économique ? Ou comment défendre nos intérêts géopolitiques demain face à de nouvelles hégémonies sans risques économiques ou sociaux nouveaux de déstabilisation ? Telles sont les équations à résoudre.

S'ajoute un singulier rapport avec la réalité : l'épidémie devient infodémie. La mésinformation concurrence l'information fiable ; le doute se répand, surtout dans le domaines scientifique - causes, modes de propagation, efficacité des mesures et des médicaments, anticipations et probabilités, thèses farfelues... - au moment, précisément, où le politique s'appuie sur la légitimité de la science et des experts pour justifier ses décisions. Les interprétations complotistes prolifèrent.

07dc5871f5a46f58375dd92e2728eb22.jpgToutes ne sont peut-être pas innocentes. Les USA (dans une moindre mesure l'UE) dénoncent la guerre de l'information menée par la Chine. En sens inverse, Pékin stigmatise l'infoguerre venue de l'Ouest. Les gouvernements sont tentés de combattre la mésinformation en ligne en certifiant certains contenus. Notre pays vient d’inventer une plateforme en ligne qui trie les articles sur la pandémie « sûrs et vérifiés ». Sous l’égide de Sibeth Ndaye. Fact-checking pour start-up nation.

Plus efficace que la censure (binaire : message autorisé / non autorisé), la chasse aux fakes et au complotisme agit sur le code (le critère du crédible). Cela incite le citoyen à un auto-contrôle (en lui disant "ne soyez pas dupes"). Cette information AGDG (Avec Garantie Du Gouvernement) évoque un peu Miniver d’Orwell ou le « bureau de l’esprit public » de 1792. Le spectre de la manipulation justifie une prise de contrôle.

Elle se heurte au constat non pas que ce gouvernement ait été plus menteur qu’un autre, mais que, sur le confinement, les masques, les tests, la peur "pire que le virus", les frontières et à peu près toutes les mesures qu'il a fini par prendre, il a professé deux vérités successives au moins. L’État séducteur se fait maintenant État vérificateur et État-média. État maternant aussi : son souci du care le pousse à nous préserver des fables nocives. Nounou, raconte moi une vérité.
Dernière minute: Mais il y a des résistances. Le 30 avril, le gouvernement lançait sa plateforme Désintoxcoronavirus destinée à indiquer les "bonnes" sources d'information et à dissiper les "infox" sanitaires. Et... la retirait cinq jours plus tard, face aux protestations des rédactions. Subissant un procès en incompétence et une crise de crédibilité sans précédents, le pouvoir ne veut pas se donner en plus l'image de la censure indirecte (sources fiables contre fakes). C'est un premier échec pour une stratégie de contrôle idéologique qui disqualifie l'adversaire comme propagateur de faux et de théories complotistes - donc exclu du domaine de l'opinion libre puisque sorti de celui de la réalité-.

vendredi, 08 mai 2020

De la “pandémie médiatique” : entretien avec François-Bernard Huyghe

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De la “pandémie médiatique” : entretien avec François-Bernard Huyghe

Ex: https://www.ojim.fr

Nous avons déjà présenté plusieurs ouvrages du médiologue François-Bernard Huyghe qui vient de publier en mai une nouvelle édition actualisée de son opus Fake news (“Manip, Infox et Infodémie”) aux éditions VA Press. Entretien.

Question : Vous venez de publier une nouvelle édition de Fake news, version entièrement remaniée de votre livre sur les « infox ». Il y a une telle actualité du faux qu’il faille compléter l’édition de l’année dernière ?

François-Bernard Huyghe : Il y a même urgence ! La preuve : après avoir fait adopter une « loi contre le manipulation de l’information » (en 2018), le gouvernement a envisagé de créer une plateforme « Désinfox coronavirus » pour contrer rumeurs et affabulations relatives à l’épidémie et suggérer de “bonnes” sources. Selon le mot de Debord, le système libéral “ne veut être jugé que sur ses ennemis” ; visiblement, le macronisme a choisi le registre “Fakes, complotisme, délire haineux et fantasmes extrémistes” pour disqualifier toute parole critique. Plutôt qu’à une censure du contenu (interdire de dire x ou y), on agit désormais sur le code (informations vérifiées — devinez par qui — versus manipulations ne relevant pas de l’opinion mais de la malfaisance). Le citoyen est invité à intérioriser les normes du politiquement correct et de l’authentiquement correct. Il y a un enjeu idéologique considérable. Même si le projet mal ficelé a été abandonné, la tentation de réguler le code demeure.

Bien entendu, dire cela ce n’est pas nier qu’il prolifère des explications délirantes, des photos truquées, des révélations imaginaires, des thèses douteuses ou des prédictions invraisemblables sur la pandémie. Il a même fallu inventer un néologisme pour désigner le phénomène : infodémie. La propagation du faux parallèle à celle du virus.

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Vous dites même que la crise prend une dimension géopolitique ?

Oui, il y a comme des strates dans la mésinformation relative au Covid-19 :

- Il y a d’abord le phénomène ancestral de la rumeur ou de la pensée magique en période de catastrophe : remèdes miracles, boucs-émissaires désignés, récits surprenants sur “la vérité qu’on nous cache”, explications bricolées etc. se répandent spontanément.

- Une composante “médiologique”, disons liée aux technologies de l’information. Les réseaux sociaux qui permettent à chacun de s’exprimer, de diffuser, mais aussi de se dissimuler, sont favorables par nature aux discours alternatifs, éventuellement aux trucages, et toujours aux emballements collectifs. Surtout ici dans un domaine où le discours “scientifique” ou l’établissement des “faits” donnent lieu à interprétations hasardeuses.

- Outre la dimension politique nationale (un gouvernement donnant des versions contradictoires mais toujours “appuyées sur les scientifiques” à quelques jours de distance), il y a un enjeu géopolitique. Pour faire simple : les Chinois, après avoir un peu cafouillé au début de l’épidémie, lancent une grande opération de charme (soft power) sur le thème nous avons bien maîtrisé et notre modèle est universel. Côté américain ou dans les milieux atlantistes on riposte : les Chinois ont menti, ils manipulent l’opinion mondiale, non à l’hégémonie de Pékin. Une guerre internationale de l’information est en cours.

Au fait, comment reconnaît-on une “fake news” ?

Il faut que ce soit une nouvelle (un récit, une citation une photo de quelque chose qui se serait produit) et qu’elle soit fausse. Ce qui en général se reconnaît à ce qu’elle contredit la logique, ou les autres témoignages, ou les sources originelles. Ou encore si l’on peut prouver la fabrication : il y a des logiciels, des ONG, des rubriques “fact-checking” des médias qui passent leur journée à vérifier et la probabilité qu’un faux avéré ne soit pas signalé en ligne en quelques minutes est très faible.

Mais après avoir examiné le message, il faut aussi faire son auto-examen. Ne pas qualifier de fake tout ce qui relève de l’interprétation des idées ou de l’anticipation du futur, ne pas qualifier de manipulation tout ce qui contredit nos croyances (ni ne tenir pour démontré tout ce qui les renforce)…

Vous qui êtes un défenseur de la langue française vous avez placé un glossaire anglais (ou globish) des mots employés à ce sujet ?

Oui, bien forcé : tout ce débat sur les fake news (qui auraient fait élire Trump ou provoqué le Brexit) s’est développé aux États-Unis après 2016 ; et les médias et centres de recherches étatsuniens ont produit énormément de néologismes à ce sujet. Demandez-vous pourquoi les Européens se sentent obligés de penser puis d’adopter ces idées et ce vocabulaire.

Fake news : Manip, Infox et Infodémie en 2021, Format Kindle, VA Press, mai 2021 (6,49 €)

mardi, 28 avril 2020

Risque et incertitudes au temps du virus

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Risque et incertitudes au temps du virus

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr

Le risque naît la rencontre d'une probabilité et d’un dommage : tel événement malheureux a plus ou moins de "chances" de se produire. Avec telles ou telles pertes en perspective. Le plus improbable (ou le moins anticipé) n’est pas forcément le moins dommageable. Ni celui qui changera le moins les règles du jeu. Un aléa très peu vraisemblable ou un peu oublié (un virus déjà connu mute, comme se doit pour un virus, et son nouvel ARN le rend, sinon extrêmement létal, du moins très facilement transmissible..) peut paralyser la moitié de la planète.

Initialement le risque est l’écueil qui menace les navires, puis il prend le sens d’un malheur que ne provoque aucune intention humaine et qui relève du probable et de l’aléa. Le risque, exalté par la philosophie libérale comme rançon du succès, se manifeste souvent sous la forme de l’accident, du malheur qui survient de façon brusque, et surtout de l’accident industriel. La multiplication des machines, des vitesses, des forces en action, des contacts, des innovations…, semblent intrinsèquement porteuse de tels malheurs. Elles s’ajoutent aux aléas inhérents à la vie : maladie, chômage, vieillesse…

Mais cette possibilité peut être réduite de deux façons Soit par la prévoyance (que l’on recommande particulièrement aux classes pauvres pendant longtemps) renforcée par la prévention (perfectionnement des moyens d’agir sur les causes des risques). Soit le risque dont on sait qu’il est soumis à des règles de probabilité peut être mutualisé et assuré (que ce soit par l’individu ou par l’État Providence). Notre système de protection sociale est fondé sur la seconde solution et sur sa logique qui est celle de l'assurance : le risque statistiquement prévisible et globalement destiné à diminuer avec le progrès peut être réparti pour être supportable. Ou au moins compensé en partie.

Vers la fin du XXe siècle se propage la notion du « zéro risque » . Nos sociétés qui sont objectivement de moins en moins dangereuses souffrent pourtant d’une perception subjective ou d’une aversion au risque que ne connaissaient pas nos ancêtres qui vivaient bien moins longtemps et considéraient épidémies, guerres ou accidents comme choses presque naturelles. S’ajoute la rhétorique de la responsabilité, y compris à l’égard des générations suivantes, et l’impératif, notamment écologique, de refuser tout choix porteur d’un danger même lointain pour la vie.

Pour une part, cette évolution s’explique par des facteurs objectifs, notamment de spectaculaires catastrophes « révélatrices » de nos vulnérabilités dans les années 80/90 ; elle reflète aussi une évolution des esprits : aversion au risque, obsession de la figure de la victime, judiciarisation des rapports sociaux. Notre perception du risque et de sa réalité est largement déterminée par les médias et par l’influence de groupes d’experts ou d’autorités morales : elle constitue un enjeu politique majeur.
Cela soulève quatre paradoxes, notamment à travers les controverses qui entourent la notion de précaution:

-      Un paradoxe du temps : celui de la décision et de l’urgence s’oppose au temps long, celui de la chaîne des conséquences enchevêtrées, surtout dans le domaine écologique ou celui des effets sur la santé (cf l'amiante censée initialement sauver des vies). Notre monde de l’éphémère est aussi obsédé par la crainte du futur envisagé comme remords virtuel. L’histoire des masques l’illustre parfaitement : pourquoi garder des stocks dans un monde de flux, et ce d’autant plus que des épidémies comme H1N1 se sont révélées beaucoup moins terribles que prévu ? et pourtant...

-      Un paradoxe cognitif : notre exigence de prouver, si possible en amont, l’innocuité de toute action entreprise s’oppose à la complexité du futur, une complexité que la science augmente plus qu’elle ne la diminue. Nous pensions que nous irions vers la réduction de l'incertitude, nous découvrons - ô surprise - que la science est porteuse de risques et qu'elle n'est pas toujours en mesure de prédire les dangers qui résultent des innovation. Nous découvrons aussi qu’elle ne parle pas d’une voix unanime (cf. l’affaire de la chloroquine). L’équation pandémie (extension planétaire de la contamination), plus infodémie (prolifération parallèle d’informations fausses ou douteuses sur le sujet), plus panique (terreur soudaine, obsession d’un danger, tout aussi contagieuse) est redoutable.

Le Covid-19 nous ainsi donne l’occasion de constater a) que savants et experts divergent entre eux et que leurs avis peuvent varier dans le temps (ce qui paraît scandaleux avec l’illusion rétrospective que « l’on aurait dû savoir ») b) qu’un gouvernement qui dit n’agir que sous l’égide de la science (comités d’experts & co.) peut se contredire et les contredire (ouverture des classes p.e., ), c) que la mobilisation des expertises n’empêche pas, bien au contraire la prolifération des théories alternatives ou dites complotistes d) que décider, décider politiquement, ce n’est pas apporter la bonne solution d’une équation.

-      Un paradoxe éthique : le crainte d’être complice d’un dommage ou d’une violence, fut-ce par ignorance devient déterminante dans une société où l’ultime valeur est la prolongation de la vie humaine sans souffrances excessives. Or cet idéal du respect et de l’innocence fait regarder tout aléa comme un scandale. Mais, dans la mesure où la réponse suppose un contrôle accru, il mobilise une puissance technique qu’il dénonce par ailleurs et suppose parfois des mesures autoritaires ou de surveillance (notamment numériques) qui apparaîtraient scandaleuses en d’autres circonstances.

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Mais tout cela implique un quatrième paradoxe : l'aversion au risque, la recherche de la précaution ou de la réduction sont intrinsèquement générateurs de crises.

Plus nous abaissons le seuil de ce qui paraît inacceptable ou scandaleux, plus nous sommes déterminés à supprimer les facteurs qui peuvent le déclencher ou nous efforçons d'en atténuer les conséquences, plus nous sommes obsédés par la sécurité, plus nous multiplions les systèmes d'alerte, plus nous accroissons la probabilité des crises allant depuis la réaction d'une organisation qui se sent menacée dans son image et sa réputation jusqu'à une franche panique.

On peut se féliciter et se dire que la sensibilité croissante du système se traduit objectivement en préservation de vies humaines, en réduction du nombre de catastrophes ou en meilleur traitement de leurs conséquences..., mais il n'y a pas moyen d'échapper à cette spirale. Et par exemple d’empêcher qu’une mesure comme le confinement n’enclenche toute une spirale économique, sociale, culturelle de conséquences génératrices de nouveaux risques.

mardi, 21 avril 2020

Le virus du faux...

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Le virus du faux...
 
par François-Bernard Huyghe
Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré à la guerre de l'information  autour du coronavirus. Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information, François-Bernard Huyghe enseigne à la Sorbonne et est l'auteur de nombreux essais sur le sujet, dont, récemment, La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015), Fake news - La grande peur (VA Press, 2018), Dans la tête des Gilets jaunes (VA Press, 2019) avec Xavier Desmaison et Damien Liccia, et dernièrement L'art de la guerre idéologique (Cerf, 2019).

Le virus du faux

Nous vivons dans un monde obsédé par les fausses informations (auxquelles on associe spontanément : complotisme, propagande, désinformation et manipulation en ligne).

Pour au moins deux raisons : a) leur indéniable prolifération sur les réseaux sociaux (symptôme d’une méfiance populaire à l’égard de l’information « mainstream» et d’une certaine réceptivité) et b) la peur éprouvée par les élites après l’élection de Trump, le Brexit, etc. Phénomènes qu’elles tendent à d’attribuer à la désinformation (éventuellement russe et/ou par des communautés en ligne extrémistes) donc à une causalité intentionnelle plutôt qu’à des évolutions profondes des mentalités.

Il est bien connu qu’en cas de guerre, la première victime est la vérité (Kipling). La guerre au virus n’a pas dérogé à la règle. La contamination informationnelle (notamment les fake en ligne) est parallèle à la contamination sanitaire, mais ses formes sont plus variées.

Il y a d’abord le classique mensonge ou silence d’État. La Chine a commencé en tentant de cacher l’épidémie sous le tapis et en faisant taire les lanceurs d’alerte qui en parlaient : si le réel contrevient aux ordres du Parti, le réel a tort. Puis, la chose admise (le réel, c’est ce qui est irrémédiable disait un philosophe), Pékin a opéré un brillant retournement : ses victoires pour confiner puis restreindre l’épidémie sont exploitées pour montrer l’excellence de son modèle confuciano-capitalo-socialo-autoritaire. C’est la Chine qui aide ostensiblement les Occidentaux un peu laxistes et dépassés.

Elle affirme son soft power à mesure de sa prééminence économique et technique et de sa force de résilience. Quand l’épidémie sera finie, sera-t-elle présentée comme la puissance hégémonique qui remplace les USA (et profite de la confusion européenne) ? En tout cas, elle tient à agir sur l’opinion occidentale, ce qui se manifeste notamment par une action croissante de « diplomatie publique » sur les réseaux sociaux (sans oublier ses médias internationaux classiques d’influence).

Voir la virulence avec laquelle la « sinosphère » réagit aux moindres accusations. Le storytelling chinois (une épidémie vite maîtrisée par un peuple discipliné et un système efficace) appelle des messages plus agressifs sur les responsabilités de la pandémie, l’efficacité des réponses occidentales...

Par contraste, les « trolls russes » et médias d’influence idéologique poutiniens semblent dépassés. Dans tous les cas les stratégies d’influence internationales se déploient dans la perspective du chaos - politique, géopolitique, économique, culturel, etc.. - que risque de provoquer la pandémie. Dans les pays autoritaires, il est tentant de doubler le contrôle de l’information disponible pour sa population d’une stratégie d’accusation ou de confusion à destination des publics étrangers.

La position de déni française n’est pas sans conséquences ; l’art de feindre d’organiser les événements qui vous dépassent s’y est déployé : il ne sert à rien de fermer les frontières, de porter des masques si l’on n’est pas malade, de dépister les gens qui ne sont pas gravement atteints, nous dit-on. Mais ces erreurs que l’on appellera par charité de communication ont entretenu une méfiance populaire : on nous cache tout, on ne nous dit rien... D’où la tentation d’adhérer aux explications alternatives, « non officielles ». Ainsi des sondages montrent qu’une proportion remarquable de nos concitoyens est convaincue que le virus aurait pu être fabriqué en laboratoire. D’où il aurait été délibérément répandu ou aurait simplement fuité.

Le coronavirus pose aussi le problème de la vérité idéologique. Son terrible principe de réalité a dissipé quelques illusions : l’Europe qui protège, la mondialisation irrésistible et bonne, l’ouverture et la fin des frontières, la ringardise de l’État-providence, l’inutilité de la Nation qui protège, les flux tendus, la communication de tous avec tous, l’économie avant tout, ... Les dirigeants occidentaux peinent à comprendre qu’un événement (une guerre, une révolte, un virus) soit imprévisible, que le tragique puisse revenir, que les courbes ne se prolongent pas toujours, et que les situations les plus archaïques (grandes épidémies, rupture des flux de circulation) puissent encore se reproduire. Elles tendent à nier ce qui les nie. Mais l’affaire du coronavirus stimule l’opposition idéologique au « système », donc, là aussi, la propension à croire en une réalité différente.

Parallèlement, il est tentant de refuser la vérité du hasard, c’est-à-dire que des événements, parfois d’une importance tragique, adviennent sans cause ou finalité (sauf l’aléa d’une mutation génétique et de quelques voyages de sujets porteurs) : ni puissance obscure, ni dessein caché. Le phénomène n’est pas nouveau : en cas de catastrophe, accident tragique, disette, épidémie, les rumeurs portent vite sur ceux qui en profitent ou ceux qui en sont responsables. Ici, évidemment avec un effet démultiplicateur : la planète est touchée et nous pouvons tous communiquer sur Internet.

Un exemple : en France le risque de mourir du Corona a provoqué des conséquences inimaginables il y a quelques mois (confinement, changement de politique économique et financère) et, paradoxalement, le 1° trimestre 2020 a connu la plus faible mortalité des cinq dernières années.

Du coup, se développent des théories dite complotistes, surtout relatives à l’origine de la pandémie. Ainsi :

- Les Chinois auraient fabriqué le virus dans un laboratoire militaire et l’auraient laissé s’échapper
- Le virus aurait été fabriqué par les Américains pour déstabiliser la Chine
- Ce sont des militaires américains qui ont contaminé la Chine à l’occasion de jeux
- Le virus a été fabriqué par l’institut Pasteur comme le prouverait un brevet (en réalité, ancien, portant sur une autre variété du virus, et destiné à trouver un vaccin, pas un virus tueur).
- Vient récemment de s’ajouter la thèse d’une manipulation du virus HIV un laboratoire chinois suivi d’une fuite accidentelle de SARs-CoV-2 (prof. Montagnier)

Des contre-vérités relèvent du mécanisme ancien de la rumeur ou désinformation. Il suffit de consulter la rubrique fake news de son navigateur : fausses photos de morts, fausses informations sur les horreurs qui se produisent là ou là, faux remèdes de bonnes femmes pour se guérir ou se préserver, fausses révélations sur des plans secrets... Et bien entendu, faux espoirs et solutions miraculeuses.

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Le phénomène n’est pas nouveau et on devait en raconter de rudes dans les tavernes au moment de la peste antonine ou du choléra. Plus un sujet touche à nos vies et nos passions - ici la peur- plus nous avons envie d’échanger à son propos, plus nous sommes ouverts à l’information alternative (et donc méfiants à l’égard de l’information venue d’en haut), plus nous nous intéressons aux révélations sensationnelles, plus nous les diffusons... Avec, évidemment, l’effet multiplicateur des réseaux sociaux...

Dernier paradoxe : le virus médical favorise le virus informatique : les cyberattaques opportunistes se multiplient basées sur le principe que, si l’on envoie un message piégé qui porte dans son titre quelque chose en rapport avec le coronavirus (un appel urgent de l’OMS, une demande d’aide, des instructions importantes), les
destinataires vont plus facilement cliquer, être moins vigilants, et introduire plus facilement des logiciels malveillants dans leur système.

D’autres éléments :

Tout cela s’ajoute à des phénomènes déjà repérés : doute sur l’efficacité des vaccins, la dangerosité de tel ou tel produit, le réchauffement climatique, les médecines alternatives. Il s’agit, sinon d’une remontée d’obscurantisme, du moins d’une dévaluation de l’autorité scientifique. En principe, celle du vérifiable. L’époque permet à chacun – surtout s’il pioche des révélations de « gens comme lui » sur les réseaux sociaux – d’étendre le champ de son opinion et de fantasmer son expertise.

Il n’y a rien de mal, en démocratie, à ce que nous divergions sur ce qui est souhaitable et probable demain. Mais il faut s’entendre pour parler du même monde des événements avérés et principes démontrés (dans 1984 d’Orwell, le héros réclame la liberté de dire que 2+2=4, pas le contraire).

On a vu des sondages sur la chloroquine. Que l’on interroge le public sur une question sur laquelle les experts se disputent est en soi comique. Nous sommes (moi en tout cas) incompétents pour en trancher. Que veut le peuple en physique quantique ? Il y a des domaines où la logique libérale du choix individuel doit connaître des limites. Le recours aux experts et aux comités ne garantit en rien l’autorité de la science.

Ici, elle a d’autant plus de mal à apporter preuves et vérifications qu’il s’agit souvent de projections et anticipations (par exemple de taux futurs de contaminations, d’immunité, de létalité, etc.). De nombreux biais cognitifs bien repérés nous empêchent comprendre des raisonnements basés sur les probabilités. D’où la tentation d’une « autre » explication ou interprétation des risques, de leurs causes et de l’efficacité de leurs remèdes. Ou la confusion : voir les débats sur l’efficacité de la chloroquine et sa vérification (représentativité des échantillons testés, par exemple). Le fait que les professeurs Raoult ou Montagnier (prix Nobel) émettent des thèses controversée et qu’une partie de la communauté scientifique se dresse contre eux n’aide pas le citoyen moyen à bien distinguer ce qui est scientifique et ce qui est fake news. Cette complexité n’excuse pas la prolifération des thèses douteuses, mais l’explique en partie.

Dernier élément : il y a une base sociologique et culturelle indéniable à l’adhésion à la version « officielle » ou « alternative ». Un indice entre cent : il y a une forte corrélation statistique entre le vote anti-système (RN, LFI, blanc ou nul + abstention) et le scepticisme à l’égard du « discours officiel », l’adhésion aux thèses alternatives de type « le virus s’est échappé d’un laboratoire », etc. Le bloc populiste, qui ne profite pas de la mondialisation, celui qui a le plus besoin de l’État protecteur et qui appartient souvent aux professions les plus exposées en cas d’épidémie, a déjà accumulé de la colère au moment des Gilets jaunes et de la réforme des retraites. Et comme ce sont les populations qui souffriront le plus des conséquences économiques et sociales du « jour d’après »…, ce seront les plus persuadées qu’on leur a menti, que les services publics ont été démantelés, que la Nation a besoin de frontières et de souveraineté, que la mondialisation est une folie, que l’Europe ne peut rien pour nous.

Il y aura donc, après l’épidémie, des tensions entre les protestataires (par ailleurs divisés), le parti de la colère, et les partisans d’un retour à l’ordre fût-il agrémenté de considérations sur une nécessaire gouvernance ou une économie de l’humain (cf. Attali). Tout le monde proclame que « plus rien ne sera comme avant », mais chacun y met ce qu’il croyait auparavant. Et l’Histoire nous enseigne que d’effroyables épidémies n’ont pas forcément bouleversé l’ordre politique. Le pouvoir peut se renforcer du chaos.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 16 avril 2020)

samedi, 14 mars 2020

France : le retour de la guerre idéologique ?

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France : le retour de la guerre idéologique ?

 
On croyait les luttes idéologiques disparues avec les « grands systèmes » du XXe siècle. Non, nous dit François-Bernard Huyghe: Gilets jaunes, bras de fer autour des retraites ou cérémonie des césars, les nouvelles fractures en disent long sur un conflit de valeurs d’un nouveau genre. Peut-on l’apaiser ?
 
Le « bloc élitaire », dont Emmanuel Macron est le leader, a marié gestion économique de droite et références morales de gauche. L’équation devait garantir un consensus, mais suscite en fin de compte des troubles au sein de la population. Les convictions des élites dirigeantes ne séduisent plus les masses: François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Institut de Recherche Internationales et Stratégiques (IRIS), lance l’alerte dans son essai L’art de la guerre idéologique (Le Cerf, 2019).
 
A ses yeux, les tensions multiples qui traversent la société française reflètent le durcissement de la société libérale fondée sur la séduction. Les bras de fer dans la rue, dans les médias ou dans les milieux culturels en disent long : les idéologies sont de retour. La France pourra-t-elle en sortir ?
 
 
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mercredi, 05 février 2020

Interdit de ne pas interdire ?

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Interdit de ne pas interdire ?

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr & http://metapoinfos.hautetfort.com

 
Interdits de parole publique à tel endroit ou menacés pour tel propos sur telle antenne : Agacinski, Finkielkraut, Zemmour, Sifaoui, Zineb el Rhazoui, G. Lejeune. Tous ces gens connus, qui ne disent ni ne pensent la même chose, ont en commun de subir l’interdit pour crimepensée. Ils ont été menacés et empêchés de parler depuis quelques mois (et bientôt depuis quelques lois). De belles âmes (de Nutella aux associations antifas) le réclament de la justice, de l’administration qui gère des salles et des formations, ou des médias (menace de boycott par les annonceurs via les Sleeping Giants): faites les taire.

Certains au nom de l’héritage de Mai 68. Le « il est interdit d’interdire » est devenu « censurer sans entraves ».

Bien sûr, les suspects peuvent encore écrire ou fréquenter des plateaux de télévision. Là, avant le clash qui fera le buzz, ils entendront le rituel : « Ne nous assommez pas avec votre on ne peut plus rien dire, la preuve : vous êtes à l’antenne ». Mais ils y sont en situation de défense, confrontés à des accusateurs, toujours en position de se justifier: sous-entendus, faux degrés d’interprétation, complicité objective qu’ils entretiendraient avec les forces du mal, peurs et des haines qu’ils déclencheraient. On attendra qu’ils franchissent une ligne rouge ou révèlent leurs sous-entendus. Pour ce qu’ils penseraient subjectivement voire inconsciemment comme pour ce qu’ils provoqueraient objectivement (comme la « libération des tabous »). Avant de parler, ils doivent prouver d’où ils parlent et qui visent leurs paroles.

Cette asymétrie (nul ne soumet à pareil examen les tenants du consensus idéologique), montre qu’une idéologie dominante se défend aussi par interdits et soupçons. Cela consiste ici à créer une catégorie de: les « dangers » de leurs propos sont pesés (incitation ?), leurs arrière-pensées (discriminantes ?).

Le rétablissement de l’interdit au nom d’une prétendue post-gauche (celle qui ne veut plus changer le monde, mais les âmes des phobes et haineux) repose sur trois postulats. Ils ont mis quelques décennies à s’imposer, notamment via le politiquement correct.

Le postulat d’irréversibilité. L’État de droit libéral, le mariage pour tous et la PMA, l’ouverture européenne et multiculturelle, la tragédie du réchauffement climatique, etc. sont définitivement entrés et dans les faits et dans les erveaux. Ce sont des cliquets d’irréversibilité. Toute critique à cette égard est non seulement réactionnaire (jusque là on peut admettre), mais c’est une non-pensée. Voire un négationnisme. Elle est socialement dangereuse et s’exclut ipso facto du champs du débat : il ne peut porter que sur l’approfondissement de ce qui est. Et il implique la liquidation des dernières poches de domination, dans la tête des gens.

Le postulat de fragilité des masses (devenues des foules et sur lesquelles décidément on ne peut plus compter). Elles ne peuvent bien voter, c’est-à-dire soutenir les élites bienveillantes, que protégées du faux (fake news), rassurées (certains pourrait surfer sur leurs peurs) et convenablement protégées des pseudo-idées populistes qui sont autant d’incitation à la haine. Isoler leur cerveau des contagions complotistes ou autres désinformations, c’est garantir la démocratie et nos valeurs. À ce compte, pourquoi ne pas rétablir le suffrage censitaire : il n’y aurait plus que des gens ouverts et bien informés qui voteraient.

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Le postulat victimaire. Il consiste à évaluer une idée ou une affirmation à l’aune de la souffrance présumée qu’elle cause à telle communauté ou de l’affront fait à telle identité imaginaire. Les idées ne sont plus soumises au critère de vérification mais de réception : ça fait mal à qui se réclame de telle identité ou telle conviction ? Il faut aussitôt en contrôler la diffusion.

L’affaire Mila l’illustre parfaitement : une LGBT de seize ans dit détester toutes les religions, en particulier l’islam qu’elle qualifie de religion de haine et de merde. Aussitôt pleuvent des milliers de menaces de mort ou de viol sur les réseaux sociaux. Mais le plus significatif est la réaction embarrassée des médias, des leaders d’opinion ou des dirigeants. On se polarise sur le droit (on n’a pas le droit de menacer, le blasphème n’est pas interdit, mais où passe la frontière avec l’injure aux personnes et non aux idées ?), on se demande même si la gamine n’a pas un peu attenté à la liberté de conscience des croyants. Mais en adoptant ces postulats - et pour certains en mettant sur le même plan des injures et menaces de mort à une personne dont la vie est maintenant brisée et la souffrance subjective que l’on éprouve de savoir que d’autres méprisent nos convictions -, on fait de l’argument victimaire une arme paradoxale : plus vous hurlez que vous souffrez, plus vous avez le droit de menacer.

Ce processus fait partie de l’américanisation de la vie intellectuelle française : les principes de politiquement correct et de respect des sensibilités chers aux universités américaines. Toute pensée qui fait obstacle à une identité, héritée ou choisie, vaut oppression. Elle ne peut donc être - on en revient au même - une pensée mais une action agressive. Donc punissable.

Et si tous ces postulats relevaient d’une forme d’idéalisme ? Pour lui, les pensées perverses sont puissantes, elles naissent absurdement dans certaines cervelles, ils faut donc les faire disparaître pour abolir toutes les dominations. Élégante façon d’oublier les rapports sociaux au profit des rapports de censure.

jeudi, 23 janvier 2020

Violence « inouïe » ? Violence permanente ?

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Violence « inouïe » ? Violence permanente ?

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr

Vivons-nous ces jours derniers une violence inouïe ou insupportable comme le proclame une rhétorique médiatique ? la démocratie est-elle menacée par quelques lazzis devant un théâtre ou par l’invasion d’un hall d’immeuble syndical ? Par la violence policière dont s’étalent des preuves quotidiennes sur les réseaux sociaux, répondent les autres. Comparée aux années 70 avec leurs manifestations dures ou aux années 80 avec leurs attentats à la bombe ou au pistolet..., la chose est toute relative. Mais comparaison n’est pas raison.

La violence politique a deux dimensions : dommages matériels (destructions,blessures, morts) et impacts symboliques.
Que les manifs depuis un an et demi s’accompagnent régulièrement de casse et de blessures, nul ne le nie. Bien que (ou parce que) vigoureusement réprimée au moment des Gilets jaunes (328 blessures à la tête, 25 yeux crevés, 5 mains arrachés...), la protestation vire à l’émeute sur rendez-vous. Il y a une raison quasi mécanique : le nombre d’heures où les protestataires se trouvent face-à-face avec les forces de l’ordre. Voire une dimension éthologique : quand des groupes luttent pour des territoires dans la rue et la prééminence, l’affrontement devient probable, rituel et régulier. S’ajoutent des facteurs politiques et stratégiques : la méthode de maintien de l’ordre et la présence mal contrôlée, pour dire le moins, de black blocs.

D’où une routine de la confrontation : tous les samedis nous nous sommes habitués à voir sur nos écrans - réseaux sociaux et télévision- des poubelles qui brûlent, des casques et des foules sous les lacrymogènes. La théâtralisation par l’image (62 semaines de duels maintenant conventionnels) a en arrière-plan, les fractures sociales et identitaires sur lesquelles beaucoup ont écrit. Mais aussi avec une constance dans le besoin de s’exprimer et une convergence dans l’objet de la colère : Macron.

À côté de cette incontestable violence, naissent de nouvelles formes d’affrontement plus symboliques : jeter sa blouse, sa robe d’avocat, sa savate ou un vieux manuel. Huer le président partout où il passe, tourner le dos, se coucher par terre... Chahuter et bloquer. Il s’agit chaque fois, avec un objet ou une attitude, de refuser ostensiblement le respect.
 

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À chaque démonstration, une autorité, à commencer par celle du plus autoritaire, Macron, est défiée. Même si l’on reste dans l’incident, la rentabilité de ces actions menées par des minorités - que certains qualifieront de radicalisées ou de commandos - ont un impact sans commune mesure avec leur gravité objective. On commentera en boucle l’offense au président, au préfet, etc., tant qu’une mise en scène mobilisant finalement peu de monde tournera en boucle sur les réseaux sociaux et les télévisions. En soi, ce n’est pas nouveau, et il existe de véritables manuels pour activistes qui recommandent cette démarche depuis des années. Ce qui est significatif, c’est que chaque jour une nouvelle catégorie invente sa dramaturgie de la colère. Dont certaines (avocats, pompiers,scientifiques de la police, petits rats de l’opéra) peu connues pour leur tradition de radicalisation.

Quand il y a escalade physique et symbolique, plane l’ombre du terrorisme qui est destiné à porter un message de rupture par un acte de force extrême (propagande par le fait). Nous n’en sommes pas là. Même s’il se révélait demain que l’incendie de la Rotonde fut bien un attentat contre le café du Président ou le bistrot des riches. Mais...

Une crise qui dure ainsi, avec un épisode qui repart quand on croit l’autre fini, syndicats après Gilets jaunes, peut-elle devenir un guerre de position -certes très clivante : bloc élitaire contre bloc populiste - mais une guerre qui s’enlise ?
C’est la seule vraie question.

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mercredi, 25 décembre 2019

Progressisme, populisme, écologisme Une interview de François-Bernard Huyghe sur l’art de la guerre idéologique

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Progressisme, populisme, écologisme

Une interview de François-Bernard Huyghe sur l’art de la guerre idéologique

Interview sur Marianne.ne
Ex: https://www.huyghe.fr

FBH-art.jpgPourquoi vous intéresser aux idéologies ? Ces dernières ont-elles un vrai impact sur notre société ?

Ceux qui ont prédit la « fin des idéologies » - elles seraient balayées par le progrès matériel et intellectuel ou par le triomphe d’un modèle - se sont trompés, de Marx ou Comte à Fukyama. En tant que systèmes d’idées structurées fournissant des objectifs politiques et s’affrontant au nom de valeurs, les idéologies comptent autant qu’hier. Mais différemment. Populisme et progressisme, mondialisme et nationalisme, écologisme, luttes contre une « domination » particulière sont moins doctrinales qu’à l’époque du grand duel communisme contre démocraties. Leur imaginaire se réduit souvent à la désignation d’oppressions ou dangers à éliminer. Et ceux qui prétendent ne pas être dans l’idéologie, donc parler au nom d’un principe de réalité ou de valeurs universelles, en sont souvent les meilleurs exemples.

Quel rôle jouent les médias dans cette guerre idéologie ? Existe-t-il un « Parti médiatique » qui diffuse une même idéologie ?

Une idéologie cherche par définition à gagner de nouveaux partisans, ou à imposer ses visions et ses catégories pour vaincre les mauvaises pensées opposées. Cela suppose des médias, des relais, des interprètes, des milieux réceptifs, etc. Sans faire de complotisme (du style : les journalistes « vendus au pouvoir » par leurs propriétaire), et sans revenir sur des évidences (s’il y a deux idéologies, une doit tendre à être dominante, donc tendre à dominer les moyens d’information).... Il ne me semble pas étonnant que les médias « classiques » soient prédisposés sinon à la pensée unique, du moins à la sélection de thèmes, analyses, mots, jugements, gens autorisés à s’exprimer.., compatibles avec les convictions des élites, libérales, européennes, pour une société « ouverte », etc. Pour s’en convaincre a contrario, comparez avec le contenu des réseaux sociaux, polarisés, souvent extrémistes ou délirants. Il reflète une crise de croyance : la rupture entre bloc populaire accusant les mas médias de conformisme pro-système ou de déni la réalité et bloc élitaire horrifié, lui, par ces délires d’en bas.

Vous soulignez dans votre ouvrage l’émergence dès la fin des années 1980 d’une soft idéologie, synthétisant « des thèmes connotés à droite, libéralisme économique, pro-américanisme et à gauche, appel perpétuel à la rupture et à la modernité, programme de « libération »… » Elle symbolise la victoire des quatre « M » : Marché, Mondialisation, Morale, Média. Macron, qui se veut « et de gauche et de droite », progressiste, libéral et « révolutionnaire », en est-il l’incarnation ?

FBH-fake.jpgSon progressisme se réclame d’une sorte de sens de l’Histoire allant vers plus de libéralisme économique et politique, de technologies douces, de multilatéralisme, de gouvernance, de performance et d’Europe. Mais, il entend aussi réaliser des « valeurs » sociétales, libertaires : ouverture, innovation, réalisation de soi, diversité, tolérance... Il est bien l’héritier des idées lib-lib qui se sont répandues peu avant ou après la chute de l’URSS et il pourrait être le symptôme d’une fin de cycle intellectuel. Pour le moment, de telles représentations convient plutôt à ceux, disons d’en haut. Elles leur garantissent à la fois la défense de leurs intérêts matériels et la satisfaction ostentatoire de se sentir supérieurs. Moralement face aux obsédés de l’identité et autres autoritaires ou intellectuellement face à ceux qui n’ont « pas compris que le monde a changé » .

Vous notez que le progressisme dominant dénonce régulièrement le populisme et le complotisme. Cette idéologie a-t-elle besoin d’épouvantail, comme l’est le RN, pour s’imposer ?

Toute idéologie a besoin d’un ennemi à combattre et d’un péril à dénoncer. En l’occurrence la peste illibérale et nationaliste, nourrie de fausses nouvelles, nostalgies et fantasmes, a tout pour faire peur. Guy Debord annonçait il y a plus de trente ans une « société qui veut être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ». Depuis...

La montée du populisme est-il le signe que le progressisme est encore dominant, mais n’est plus majoritaire ?

Cette montée du populisme a une base sociologique bien repérée : des catégories « périphériques », perdantes de la mondialisation, sans guère d’espoir d’amélioration, en demande de protection de l’État, à faible capital culturel. Elles se réfugient dans le vote RN ou LFI, dans l’abstention, dans le mouvement Gilet jaune. Cela fait du monde et correspond à un mouvement général européen ou occidental. S’ajoute, la conviction subjective d’être le peuple légitime et de subir le pouvoir et les idées de ceux d’en haut : d’être mal représentés que ce soit politiquement, socialement ou médiatiquement.
De là à voir un populisme aussi divisé, comme sur la question identitaire (immigration et islam, souverainisme...) l’emporter électoralement, mais aussi culturellement et intellectuellement, il y a un gouffre. Déficit de leaders et d’intellectuels organiques, manque de cohérence, carence d’objectifs susceptibles de convaincre des couches sociales entre élites et peuple, absence de médiations idéologique (outre les médias, l’université, l’école, l’entreprise, les ONG, etc.) : ce sont de gros handicaps.

FBH-maitres.jpgVous relevez que les idéologies actuelles sont « anti » : antilibéralisme, anti-mondialisme, etc. Notre époque éprouve-t-elle des difficultés à créer de vraies idéologies, comme ont pu l’être le marxisme, le positivisme, le libéralisme ou le structuralisme ?

Ni l’utopie d’un monde parfait, ni les théories traçant le chemin jusqu’à cet achèvement ne font plus recette. Il y a surtout l’affrontement polarisant -libéraux-libertaires, parti de la peur voire du mépris, versus populistes, parti de la colère-. S’ajoutent des engagements idéologiques à la carte, où des groupes se choisissent un coupable ou une oppression (raciale, coloniale, de genre, spéciste, machiste, du péril fasciste, de l’ultra-libéralisme) ; ils en réclament l’élimination ou la répression par la loi et le politiquement correct.
 
L’écologisme, qui prend de plus en plus de place, peut-elle devenir l’idéologie dominante ? Exige-t-elle une remise en question du système actuelle ?

Le discours écologique actuel se réclame du principe de la vie, et pose une alternative terrifiante : la disparition annoncée par la science ou l’abandon de la logique productiviste mortifère. La radicalité de ce choix, qui se place au-delà du politique au sens traditionnel, peine à se traduire en termes de pouvoir. Ou bien le bricolage d’idées (transition douce, prise de conscience et gestes du quotidien pour sauver la planète) avec une délicieuse redécouverte du sens du péché (as-tu émis du carbone aujourd’hui ?). Ou bien la radicalité toute théorique : en finir avec le capitalisme et le système pour survivre. Mais dans ce dernier cas qui imposera la contrainte indispensable au salut ? L’écologie a encore à penser ses moyens et sa stratégie.

dimanche, 22 décembre 2019

Nouvelles routes de la soie, « La ceinture et la route »

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Nouvelles routes de la soie, « La ceinture et la route »

Intervention  de François-Bernard Huyghe à la 3° session du forum sur les enjeux technologiques des nouvelles routes de la soie  (19 décembre 2019,  Unesco)
 
Ex: http://www.huyghe.fr
 
D’une route l’autre : un étonnement de vingt-deux siècles

Pour parler des relations « technologiques » entre la Chine et l’Europe, il faudrait sans doute remonter avant notre ère, à l’ouverture historique de la route de la soie. L’Occident découvre alors un produit à la fois
- - hautement désirable (la vogue de la soie perturbe l’économie romaine dès avant l’ère chrétienne),
- - lié au secret (dans la mesure où les acheteurs finaux ne savent ni comment elle est fabriquée, ni comment atteindre directement le pays d’origine)
- - et dont l’exportation a été décidée- par l’Empire dans une stratégie de souveraineté.

Dans l’imaginaire, la Chine devient le pays des Sères (de la soie), mais l’itinéraire (par des pistes caravanières avec de rares abris ou par mer, de port en port et de cale en cale) est long, fractionné et aléatoire et l’information authentique se perd souvent en chemin. Ou laisse place à des légendes.
 

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Ces relations sont marquées pendant des siècles par une quasi ignorance (les choses circulent mieux que les connaissances), mais aussi par un rapport culturel ambigu. Ainsi, au fil des siècles, l’Europe s’étonnera à la fois de l’inventivité technologique de l’Empire, du fait que la maîtrise de techniques (comme l’imprimerie, la poudre ou la boussole) ne produisent pas les mêmes effets et ne débouchent pas sur l’équivalent de la Renaissance ou des grandes explorations. Ou encore de la faculté que possède l’Empire de se fermer brusquement au monde en dépit de sa capacité de l’explorer (comme après l’expédition de Zeng-He en 1433).

Ces trois questions que les Européens se sont posées pendant des siècles - technicité, territorialité et autorité: Comment ? D’où ou par où ? Et selon quelle norme ? - reviennent sous des formes très contemporaines. Comme celle d’une «ceinture économique de la route de la soie» («Silk Road Economic Belt», devenue la «Belt and Road Initiative», BRI).

Le projet des nouvelles routes de la soie vise à développer les infrastructures physiques (des routes, des rails, des tuyaux, des ports, etc.), retraçant et prolongeant les routes maritimes et terrestres séculaires des marchandises. Il nous interroge à neuf sur le rapport entre circulation des choses et des informations, mais aussi sur la relation de l’État avec l’économie. Nous parlons ici de la capacité qu’a Pékin de conserver à la fois ses frontières et de se projeter dans un temps long.

Lancé à un rythme étonnant après un discours de Xi Jinping en 2013, mais se projetant sur plusieurs décennies, le projet bientôt inscrit dans la constitution du parti prend valeur de proclamation solenelle d’une ère d’ouverture et d’accélération. Les moyens suivent : l’adjectif qui revient le plus souvent est celui de « pharaonique » pour désigner des budgets de milliards par an.

Évidemment c’est le caractère unidirectionnel de cette circulation (produits manufacturés, capitaux, transferts monétaires, entreprises mobilisées) qui fait problème. Il suscite une crainte du déséquilibre en termes de puissance et d’influence. D’où des réticences, notamment d’E. Macron, face à une « nouvelle hégémonie ». L’Europe se partage plutôt sur un axe Nord/Sud face au projet des Nouvelles Routes, tandis que s’affirme une contre stratégie américaine, puissance maritime s’inquiétant d’une puissance continentale qui la concurrence au-delà de ce qui était imaginable.

On mesurera aussi en cette occasion comment le politique peut utiliser l’obstacle des normes, l’argument de sécurité et confidentialité, les impératifs écologiques, etc., pour contrôler une montée en puissance politique et économique à la fois.
Vue de l’ouest ou vues de l’est, ces routes témoignent que nous nous sommes trop vite crus libérés des contraintes de la matérialité (l’économie ce sont d’abord des choses qui circulent et qui demandent des voies et des vecteurs) mais nous avons aussi cru trop tôt qu’un modèle technoéconomique unique s’imposait sans que les Nations puissent faire autre chose qu’accélérer ou retarder l’inévitable.
 

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Parallèlement, la façon dont la Chine est devenue une cyberpuissance fut une autre surprise historique. La numérisation du pays montre aussi comment l’État peut
- favoriser l’émergence d’équivalents des GAFAM, mais sans leur accorder d’autonomie géopolitique,
- se protéger des influences extérieures, notamment derrière sa « grande muraille de feu » (un dispositif logiciel qui lui permet de s’isoler comme un Intranet mais à l’échelle de la première population du monde),
- redéfinir les règles de la cyberstratégie internationale, etc.

Le tout concrétise la maîtrise chinoise dans les trois couches du cyberespace, physique (serveurs, câbles, stockage), logique ou logicielle (non dépendance des algorithmes, normes et plateformes made in USA) et enfin sémantique (au sens du contenu des messages accessibles à sa population).

Sans compter le démenti apporté à la thèse qui prédisait que l’Internet menait irréversiblement, sinon vers un cyberespace émancipé du politique, du moins vers l’adoption d’un régime à l’occidentale ou de ses valeurs culturelles. La Chine n’a pas imité le modèle « californien» cher à la Silicon Valley, ni son type de start-up et son mode de conquête des marchés. En cherchant l’explication technique d’un rattrapage surprenant, mais avec d’autres codes, on constate une adaptation culturelle du capitalisme chinois high tech, des rapports étroits avec l’autorité politique, l’exploitation des effets d’échelle (notamment du plus grand gisement de données potentiel de la planète), l’évolution culturelle de la population, l’hyperréactivité au programme étatique d’innovation systématique, l’intégration des services numériques aux modes de vie...

Là aussi se pose la question des supports et infrastructures. Ainsi dans le domaine de la 5G où l’avance de Huawei suscite des réactions à l’énormité de ses investissements en recherche et à ses ambitions. Mais aussi à des soupçons de cyberespionnage. On voit ainsi la Chine protéger à la fois sa « muraille » (en conservant ses données, en se préservant du pouvoir des GAFAM, en contrôlant les contenus) et exporter ses matériels et réseaux. Toujours le va-et-vient entre la connaissance numérique (des données qui peuvent être dérobées ou protégées, des inventions qui peuvent être reproduites) et le support ou le dispositif physique.

D’où les tenttives d’exclusion de leurs marchés de pays se réclamant pourtant du libéralisme : le politique (USA, Australie, Allemagne) redevient interventionnistes lorsqu’il s’agit de protéger son économie d’une influence qui passerait aussi par les infrastructures numériques. Voir l’obligation faite aux appareils Huawei de se passer de la technologie Android Google. La perspective que les écosystèmes numériques puissent littéralement divorcer et se séparer, chose impensable il y a trois ans, s’impose.

Sans doute en réponse, en Chine, une directive gouvernementale dite « 3-5-2 » joue l’autarcie technologique à long terme : elle exige le remplacement des matériels et logiciels informatiques dans l’administration. Ce qui représente un marché gigantesque. Dans le contexte de ce que l’on a surnommé la balkanisation d’Internet, il faut renoncer à la notion que la technologie est sans frontières et le politique impuissant.

La Chine dans le cadre d’un plan « Made in China 2025 » prévoit de relancer largement l’industrie par des investissements publics dans la recherche et de s’émanciper de plus en plus de la technologie étrangère. Mais aussi d’être un grand pays maritime, en pointe dans l’espace, grand exportateur, etc. Cela fait le lien avec sa défense par une éventuelle « guerre des intelligences » qui exploiterait militairement les technologies sophistiquées émergentes (dans le prolongement de la « guerre hors limites » théorisée dès les années 90). Mais en même temps la coopération civilo-militaire, public-privé,central-régional contribue à l’objectif de faire de la Chine un pays qui investit énormément dans la recherche de pointe...

Enfin, l’Intelligence Artificielle (nous aurions aussi bien pu parler de l’espace, des drones, des robots, des objets connectés etc., tout étant lié) est un domaine où s’est engagée une autre course Chine / USA. Il révèle aussi le rapport entre ambition géopolitique et technologie. Suivant la version la plus souvent rapportée, après la défaire du plus grand maître de Go face à un algorithme en 2016, la Chine aurait décidé d’emporter la compétition plus générale pour l’IA.Et notamment dans le domaine de l’IA dite perceptive (qui reconnaît des visages, des mots, un environnement) ou de son intégration aux usages quotidiens.
Là encore il y a des explications à chercher dans le pragmatisme, dans l’échelle de la mutation, dans l’acceptation de la population, dans les interactions entre le pouvoir politique et l’économie...
Tout ceci confère un avantage, si l’on admet qu’à ce stade, les deux principales fonctions de l’IA sont d’imiter ou de remplacer le comportement humain (par un calcul plus complet et des instructions plus adaptées) mais aussi d’anticiper ledit comportement et les interactions avec l’environnement pour une meilleure gestion de notre activité. Éventuellement couplée à des objets connectés ou dispositifs, l’IA devient capable non seulement de présenter la meilleure solution en fonction des règles préétablies, mais aussi de s’adapter à chaque situation et de la modifier.

Là encore, l’IA chinoise est partie tard, mais aussi sans avoir connu les « hivers », les phases de blocage de la recherche (et son financement) depuis les années 50. Elle ambitionne de devenir la première au monde à l’horizon de quelques décennies.
Ce processus repose sur la synergie entre l’autorité politique et les milieux économiques et universitaires, sur l’échelle de la population qui permet l’exploitation de toute innovation mais aussi sur le contrôle de la population. Ainsi le système dit de crédit social, basé sur l’omniprésence des systèmes de surveillance. En attendant en 2020 le crédit social « corporate » pour les entreprises.

Le hardware et le soft, la route et la muraille, le numérique et le tangible, la souveraineté et le négoce, la copie et l’invention... tout nous semble reposer sur des équilibres et des contrôles, dont rien ne garantit d’ailleurs qu’ils dureront éternellement. Ni qu’ils soient adaptables chez nous ou que de soit souhaitable. Mais qui enseignent au moins aux Européens que l’absence de volontarisme politique et la confiance dans les mécanismes technoéconomiques étaient des erreurs.

vendredi, 29 novembre 2019

F.B Huyghe : "Il y a un retour de la censure !"

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F.B Huyghe : "Il y a un retour de la censure !"

 
 
 
François-Bernard Huyghe, politologue, essayiste français et auteur de ce livre "L'art de la guerre idéologique" (ed du Cerf) est l'invité d'André Bercoff sur Sud Radio !

FRANCE (NOVOpress / https://fr.novopress.info )
François-Bernard Huyghe, politologue, essayiste français et auteur du livre “L’art de la guerre idéologique” (ed du Cerf) était l’invité d’André Bercoff sur Sud Radio.

Les actions des mouvements extrêmes, comme ceux des étudiants vegans qui refusent de s’asseoir dans une pièce où il y a un tableau de chasse du XVIIème siècle, traduisent “un mépris de la liberté” pour Bernard-François Huyghe. “Mais, au-delà de ça, il y a un retour de la censure” qui vient “de la post-gauche” et répond à un modèle “américain où les étudiants, au nom de leur sensibilité, se donnent le droit d’interrompre des conférences ou des expositions“.

Ce qui est intéressant, c’est pas qu’on soit devenu hyper-moraux, c’est qu’on le fait au nom d’une sensibilité de ceux à qui une opinion inverse serait insupportable“, explique l’auteur qui estime qu’on “rétablit un peu la crime-pensée” aujourd’hui.

Il y a une “américanisation de la vie intellectuelle” actuellement en France et une indignation permanente à laquelle “les réseaux sociaux contribuent beaucoup en permettant à chacun d’être un petit Jean Moulin“. Il y a également un “éclatement idéologique“, “une spécialisation“. Or “moins on est structuré idéologiquement, moins on a une représentation complète, plus on a tendance à dénoncer violemment l’autre pour des crimes qui seraient spirituels“.

 

lundi, 04 novembre 2019

Le terrorisme défini par ce qu’il n’est pas

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Le terrorisme défini par ce qu’il n’est pas

par François-Bernard Huyghe

Ex: https://www.huyghe.fr


Mosquée de Bayonne ou préfecture de Police : selon que vous dites attentat ou faits criminels, terroriste, tueur ou déséquilibré, vous déclenchez de fortes réactions idéologiques.

Et des accusations :
Si vous dites que Mikael Harpon a agi pour des motifs personnels ou qu’il subissait une crise, vous niez la gravité du péril islamiste (l’hydre, dixit Macron) et vous êtes peut-être un islamo-gauchiste.
Si vous faite remarquer que l’homme de 84 ans qui a tiré devant la mosquée de Bayonne tenait des propos bizarres (venger l’incendie de Notre-Dame) et n’avait pas tout son discernement d’après l’expertise psychiatrique, vous voilà classé facho : vous tentez de nier l’islamophobie, voire la responsabilité intellectuelle de Le Pen, Zemmour, ou Zina el Rhazoui.

Tout cela tient souvent à un mot : attentat. Qui attente à quoi ? Si l’on oublie la pudeur, reste l’ordre public, les institutions républicaines, la sûreté de l’État. Avec la notion sous-entendue que l’attentat frappe directement des victimes innocentes, et indirectement tous les citoyens (en tant que Français, je ne suis pas seulement moralement interpellé, mais aussi politiquement interpellé si l’on tue quelqu’un pour son appartenance à l’appareil d’État, à une classe sociale, à une religion ou à une anti-religion, etc.)

Dans l’usage courant attentat (qui s’opposerait à acte de fou ou tuerie de masse au hasard, par exemple) implique donc terrorisme.

C’est à dire une violence grave, plus le choix d’une cible symbolique (qui représente une catégorie plus vaste), plus une intention politique : terroriser la population, susciter des contre-réactions, réveiller la conscience de ceux de son camps, menacer au nom d’une revendication, créer du chaos, etc.

Oui mais quand le supposé terroriste agit seul, brusquement, ne se réclame pas d’une organisation, ne dépose pas de revendication, n’explique pas avant ou après le sens politique de son acte ?

Une façon de se tirer de la difficulté serait peut-être de se demander a contrario ce qui n'est pas du terrorisme et qui risque d'être confondu avec lui.

Ainsi le "terrorisme d'État" (souvent évoqué par ceux que l'on accuse de pratiquer un terrorisme "d'en bas" pour justifier leurs actes comme une légitime résistance) : même si le terme fait allusion à une situation politique bien précise ( la Terreur de 1793, date où le mot "terrorisme" apparaît dans les dictionnaires en même temps que le mot "propagande"). Nous ne nierons pas que l'État commette des crimes ou qu'il cherche à terroriser sa propre population par une répression féroce et l'incertitude généralisée. Il le fait même souvent et avec bien plus de victimes innocentes que le terrorisme d'en bas. Mais à mêler ainsi terrorisme/répression et terrorisme/subversion, on embrouille plutôt les choses.

Première évidence, même si certains le surnomment "guerre du pauvre", le terrorisme n'est pas la guerre. Du reste certaines définitions américaines par exemple, cherchent à en faire l'équivalent d'un crime de guerre accompli par des civils et insistent sur le fait que ses victimes sont, sinon innocentes, du moins "non cambattantes"  Ainsi le la section 2656f(d) de U.S. Code : « premeditated, politically motivated violence perpetrated against noncombatant targets by subnational groups or clandestine agents, usually intended to influence an audience » (Title 22 of the United States Code, Section 2656f(d)

Quelle est la différence entre le terrorisme et la guérilla, guerre révolutionnaire ou la guerre de partisan ? Nous serions tentés de répondre : le territoire. Le partisan n'est pas mandaté par un État exerçant sa souveraineté sur un territoire (justement : nombre de partisans aimeraient précisément créer ou rétablir leur État sur ledit territoire). Ce combattant "techniquement" civil" se considère "politiquement" comme un soldat (il lutte contre un ennemi "public" et non pour des raisons privées ou criminelles, dit-il). Il exerce son activité sur un terrain précis : un maquis, ou une jungle impénétrable. Il cherche même à contrôler une part de territoire qui échappera ainsi à l'occupant ou à l'oppresseur. Il cherche une victoire militaire ayant de surcroît un impact psychologique (tuer beaucoup d'ennemis, empêcher leurs communications, libérer et contrôler une zone) et non pas un impact psychologique et symbolique à travers des violences matérielles comme le terroriste. Enfin ajoutons un critère plus trivial : il vaut mieux pratiquer la guérilla à la campagne et le terrorisme en ville (même si certains avancent le concept de guérilla urbaine qui nous paraît plutôt relever de la rubrique suivante.

Un terroriste n'est pas un émeutier. Même si l'on peut commettre des actes terroristes à l'occasion d'une émeute ou d'une manifestation qui dégénère (comme les autonomes italiens qui allaient aux grande manifestations pour utiliser "camarade P 38"). L'émeute est le fait des foules, souvent de leur spontanéité, parfois des instructions de quelques dirigeants, mais dans tous les cas, elle est censée émaner directement du peuple ou des masses qu'il représente dans la rue. L'action des émeutiers est directe - charger une ligne de police, s'emparer d'un bâtiment, dresser des barricades- et suppose la participation de tous, non la stratégie d'une avant-garde minoritaire.

 Enfin le terrorisme - indirect par ses buts, indirect par sa stratégie- n'est justement pas l'action directe au sens non pas du groupe de Rouillan et Ménigon, mais au sens que les anarchistes donnent à ce terme dès leur congrès d'Amsterdam en 1907.

emile_Pouget.jpgPouget, un des pères de l'anarcho-syndicalisme la définissait ainsi :

"Une formule expressive, heureuse, de parfaite limpidité, est venue condenser et résumer la tactique du syndicalisme révolutionnaire : l’Action directe.

À bien voir, l’Action directe n’est pas chose neuve - sa nouveauté est d’être la formulation théorique d’un mouvement -, car autrement elle est la raison d’être de tout syndicat. Dès qu’il s’en constitue un, on peut inférer que, consciemment ou inconsciemment, les travailleurs qui le composent visent à faire leurs affaires eux-mêmes, à lutter directement sans intermédiaires, sans se fier à d’autres qu’à soi pour la besogne à accomplir. Ils sont logiquement amenés à faire de l’Action directe - c’est-à-dire de l’action syndicale, indemne de tout alliage, sans compromissions capitalistes ou gouvernementales, sans intrusion dans le débat de "personnes interposées "
"


Née d’une méfiance envers le pouvoir libérateur du bulletin de vote (comme l’action directe est née d’une méfiance envers le seul pouvoir du discours), est pourtant un programme bien plus vaste que de réveiller le peuple par des explosions et des violences théâtralisées.

Des publications libertaires, y compris sur Internet, en font d’ailleurs des catalogues dont une grande partie recouvre de pures actions de propagande (tracts, affiches, bombages de peinture, manifestations, sites, cyberprotestation), d’autres relevant de l’action syndicale ou protestataire plus dure (débrayages, séquestrations, occupation de locaux, sit-ins..), d’autres d’actions économiques (certaines illégales comme les «réappropriations» ou des refus de payer, d’autres étant plutôt des pratiques communautaires de production ou de distribution). Y figure à peu près tout ce que peut faire un activiste sauf précisément l’attentat.

Du reste que disent ceux que l'on accuse de terrorisme et qui s'en défendent ?

Le terrorisme supposerait donc deux choses. Ainsi pour le droit français : des actes contre des gens ou des biens d'une part et d’autre part, une intention spécifique (troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur, influencer les esprits, créer un certain "climat").

Donc  un certain degré de violence et la recherche d’un certain état psychologique (la peur, la contrainte...) sur les dirigeants ou sur les peuples.

Comme on s'en doute, chacun de ces éléments peut donner lieu à contestation et sur la gravité des faits et sur la gravité de l'intention (ou de l'impact psychologique).

Ainsi, le droit français se "contente"  de vols, destructions, dégradations et détériorations là où la législation américaine parle de "destructions de masse" et là où d'autres veulent faire du terrorisme l'équivalent civil du crime de guerre. Par ailleurs, notre code pénal considère que l'intention d'intimider suffit pour constituer l'acte terroriste (et elle surajoute une dimension politique, celle de l'ordre public, sinon un simple racket pratiqué sur une boîte de nuit répondrait à la définition). Mais intimider et répandre la terreur ne sont pas la même chose (même si de telles notion sont éminemment subjectives)

Chaque fois qu’il y a controverse pour savoir si un acte est ou non terroriste, les partisans de la seconde alternative avancent trois types d’arguments :

- Argument justificatif et éthique : tel acte ne peut être terroriste car il est défensif (on ajoute souvent alors que le vrai terroriste est l’État ou que l’initiative de la violence est venue d’en haut, pas d’en bas). Ou le terme infamant de terrorisme est incompatible avec des buts nobles (comme la lutte contre l’occupant nazi en 39-45 ou les luttes de la décolonisation). Ou encore, on ajoute que le terroriste n’a recouru à l’attentat que faute d’un espace d’expression ou de moyens de contestation démocratiques. Et le plus souvent les trois à la fois. C'est le cas de figure : "nous ne sommes pas des terroristes, nous sommes des combattants de la liberté" (voir le concept de  freedom fighter popularisé dans le monde anglo-saxon).  À noter que le terrorisme est toujours une violence "au nom des victimes" et qui refuse de dire qu'elle fait des victimes (elle punit des coupables ou fait des dommage collatéraux, par hasard).

    -    Argument technique : les actes dénoncés sont trop bénins pour mériter tant d’emphase. On dira alors qu’une simple dégradation, un simple sabotage, une simple séquestration restent encore dans le registre de la protestation violente, pas du terrorisme. On complétera l’argument par celui des conséquences négatives : à qualifier de terroriste n’importe quelle forme d’action directe, l’État réussirait à criminaliser toute protestation sociale. Tel es l'argument employé par les avocats de Coupat : notre client est innocent, mais, même s'il était coupable, les actes qu'il aurait commis - saboter un caténaire - sont des destructions matérielles, pas assez grave pour "répandre la terreur", la qualification terroriste est donc exagérée.

    -    Argument d’intention : certains actes ne visent pas à répandre la terreur, mais à faire sens, à démontrer quelque chose, telles des contradictions de ceux qui prétendent lutter contre le terrorisme et à révéler leur vrai visage. La nature symbolique des actes fait qu’ils ne terrorisent personne, mais qu’ils instruisent les masses. Ce sont plus des actes de communication que de violence. C'est un peu paradoxal dans la mesure où il nous semble que le terrorisme est précisément un acte terroriste. C'est pourtant un argument qu'emploient beaucoup d'anciens maoïstes pour explique que la France (hors l'épisode tardif du groupe Action Directe) n'a pas connu de terrorisme à l'italienne ou à l'allemande.

Dans certaines circonstances, ils recourent à un quatrième argument que nous pourrions qualifier d’historique : parler de terrorisme, ce serait se tromper d’époque et regarder en arrière. Nous en serions déjà au stade de la guerre civile pour ne pas dire de la révolution.

En somme, les supposés terroristes se défendent en disant soit que ce qu'ils ont fait est en dessous du seuil terroriste (non : il s'agissait de manifestations, de mouvements sociaux, d'actions symboliques et publicitaires, nous n'avons jamais été jusqu'au meurtre) soit au contraire que leur action est au dessus de ce seuil : il s'agit d'une vraie guerre civile ou guerre de partisans, où l'action des minorités ne fait que précéder la juste violence défensive des masses. Variante : ce n'est pas du terrorisme, c'est le jihad défensif (obligatoire pour tout bon musulman) car l'Oumma est partout victime et opprimée.


Les débats actuels portent plutôt sur l’élément psychologique/stratégique du terrorisme. Tel qui tue au hasard, n’appartient à aucune organisation, ne laisse pas de revendication expliquant le sens politique de son acte, est-il un fou, criminel de droit commun, ou faut-il déduire du choix de ses victimes qu’il envoyait un message idéologique implicite ?

Il serait finalement plus productif de se demander de quoi le terrorisme n'est pas le nom et sous quelle étiquette se rangent ceux que l'on accuse de terrorisme.

camusjustes.jpgC'est pourquoi nous laisserons la conclusion à un extrait des Justes de Camus :

Kaliayev (le révolutionnaire qui vient d’assassiner le Grand Duc) – Je suis un prisonnier de guerre, non un accusé.

Skouratov (le policier) – Si vous voulez. Cependant, il y a eu des dégâts, n’est-ce pas ? Laissons de côté le grand-duc et la politique. Du moins, il y a eu mort d’homme. Et quelle mort !
Kaliayev – J’ai lancé une bombe sur votre tyrannie, non sur un homme.

Skouratov.- Sans doute. Mais c’est l’homme qui l’a reçue. Et ça ne l’a pas arrangé. Voyez-vous, mon cher, quand on a retrouvé le corps, la tête manquait. Disparue, la tête ! Quant au reste, on a tout juste reconnu un bras et une partie de la jambe.


Kaliayev – J’ai exécuté un verdict.

Skouratov Peut-être, peut-être. On ne vous reproche pas le verdict. Qu’est-ce qu’un verdict ? C’est un mot sur lequel on peut discuter pendant des nuits. On vous reproche…non, vous n’aimerez pas ce mot.. disons, un travail d’amateur, un peu désordonné, dont les résultats, eux, sont indiscutables. Tout le monde a pu les voir. Demandez à la grande-duchesse. Il y avait du sang, vous comprenez, beaucoup de sang. -

Kaliayev – Taisez-vous

Skouratov : Bon. Je voulais dire simplement que si vous vous obstinez à parler du verdict, à dire que c’est le parti et lui seul qui a jugé et exécuté, que le grand-duc a été tué non par une bombe, mais par une idée, alors, vous n’avez pas besoin de grâce. Supposez, pourtant, que nous revenions à l’évidence, supposez que ce soit vous qui ayez fait sauter la tête du grand-duc, tout change n’est-ce pas ? Vous aurez besoin d’être gracié, alors. "

samedi, 30 mars 2019

Mondialisation et prolifération de l'hostilité...

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Mondialisation et prolifération de l'hostilité...
par François-Bernard Huyghe
Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré aux changements de forme de la guerre provoqués par la mondialisation. Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information, François-Bernard Huyghe enseigne à la Sorbonne et est l'auteur de nombreux essais sur le sujet, dont, récemment, La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018). Avec Xavier Desmaison et Damien Liccia, François-Bernard Huyghe vient de publier Dans la tête des Gilets jaunes (VA Press, 2019).

Pas d'idée de paix sans définition de la guerre

Comment sait-on que l'on est en guerre ? Il y a quelques années, la question aurait été absurde. La guerre était l’affaire des États (ou de groupes armés qui voulaient s’emparer de l’État, donc du monopole de la violence légitime, et il était alors convenu de parler de «guerre civile»).

- La guerre entraînait certains actes de langage : on la proclamait pour mobiliser son camp, au moins moralement, on la déclarait à l’autre, on l’exaltait par des discours, on la concluait par un écrit, tel un traité, on l’inscrivait dans les livres d’histoire ou sur des monuments. Le but était d’imposer le silence : silence des armes, silence du vaincu qui renoncerait à s’adresser à la postérité et à énoncer sa prétention politique

- L’état de guerre – une période avec un début et une fin- supposait des codes spécifiques : elle était ou bien juste ou bien injuste au regard du droit des gens ; des professionnels, les militaires (et eux seuls), avaient en fonction des circonstances le droit de tuer ou pas Chacun savait s’il était combattant (éventuellement « sans uniforme ») ou civil. La distinction ennemi privé / ennemi public était indépassable (extros contre polemos en grec, hostis contre innimicus en latin, etc..)

numerique.jpg- La guerre se déroulait en un lieu connu : front, champs de bataille, zones occupées ou libérées. Un coup d’œil sur la carte montrait quelles troupes progressaient et lesquelles se repliaient.

- La guerre s’accompagnait de destruction à commencer par un taux de mortalité anormal. : cette expérience du sacrifice revenait à chaque génération par cycles et apparaissait comme inhérente à la condition humaine. La belligérance, catégorie anthropologique fondamentale, stimulait les plus fortes passions de notre espèce.

- Les belligérants savaient qu’ils participaient à un conflit armé collectif ayant des fins politiques. Ils continuaient à s’infliger des dommages ou à occuper leur territoire respectif, jusqu’à la victoire ou au compromis (traité). Victoire ou compromis devaient modifier un rapport de souveraineté ou de pouvoir et s’inscrire dans l’Histoire. Le vaincu reconnaissait sa défaite ou disparaissait comme acteur (massacré, par exemple).


En termes de communication, de normes, de temps, d’espace, de forces, de conscience et de finalité, la distinction entre guerre et paix était aussi fondatrice qu’incontestable.
Tout ce que nous venons de rappeler correspond à une vision « classique » européenne ; celle de penseurs aussi divers que Clausewitz, Hegel, Weber, Schmitt, Freud, Caillois, Bouthoul, Aron, … et qui paraît aujourd’hui si désuète.

Les nouvelles violences

Sans même parler de la guerre froide dont la principale caractéristique fut de ne pas éclater à partir de la seconde moitié du XX° siècle, apparurent des formes de conflits inédites, certaines virtuelles ou fantasmées :

- Affrontements entre acteur étatique et combattants qui se considèrent comme armée de libération ou se réfèrent à une notion similaire. Reste à savoir à partir de quel degré d’organisation, permanence, visibilité (une « guerre clandestine » est-elle une vraie guerre ?), suivant quels critères politiques relatifs à la noblesse ou au sérieux de sa cause, un belligérant mène une vraie guerre de partisan. Sinon, il s’agit d’émeutes, d’incidents, de raids de groupes armés… relevant plus ou moins de la police et du maintien de l’ordre. Pour ne prendre qu’un exemple, dans les années 50, il n’y avait pas une guerre mais des « événements d’Algérie ». Quarante ans plus tard, l’État algérien se demandait s’il faisait la guerre aux maquis islamistes ou s’il s’agissait de maintien de l’ordre.

- La question devient cruciale soit lorsqu’il y a pluralité d’acteurs armés, comme la prolifération des milices au Liban dans les années 80, soit quand la distinction entre politique et criminalité devient presque indiscernable. En Amérique latine ou dans des le « triangle d’or » proche de la Birmanie, bien subtil qui sait distinguer une bande armée de trafiquants de drogue d’une guérilla.

- La distinction militaire/civil est remise en cause par la tendance à mobiliser des combattants sans uniforme, et la propension croissante des conflits à tuer bien davantage de civils que de militaires. Au moins d’un côté (voir le fantasme du « zéro mort »). Quand des milices massacrent des civils qui ne se défendent guère, comme au Darfour, faut-il continuer à parler de guerre ? Dans un tout autre genre : quand un membre d’une société militaire privée accomplit-il une mission de sécurité, est-il un assistant d’un « vrai » militaire et quand commence-t-il à « faire » la guerre ? Où passe la frontière entre terrorisme, guerre secrète, guerre du pauvre, guérilla ?

- Inversement, le système international - pour ne pas dire l’Occident – a inventé des interventions armées inédites des représailles sanctions jusqu’aux interventions humanitaires. Elles doivent séparer des protagonistes ou protéger des populations. Le discours des puissances intervenantes souligne qu’elles mènent une guerre « altruiste » censées ne leur apporter aucun avantage. Elles disent lutter contre des criminels ou ennemis du genre humain, contre des dirigeants et non des peuples qu’elles sont au contraire venues sauver. De là le droit d’ingérence qui autorise le recours à la force armée pour empêcher des violences inacceptables. Les opérations militaires, que nous nommerions « de contrôle », se multiplient, pour maintenir la violence armée des pauvres et des archaïques (conflits ethniques par exemple) à un degré supportable .

- Les situations intermédiaires -pas vraiment la paix, pas encore la guerre - se multiplient. Ainsi, en Afghanistan, la guerre contre les talibans est censée être finie, et pourtant les troupes de la coalition doivent utiliser des armes lourdes. Corollairement, des citoyens de pays industrialisés peuvent ignorer dans combien de conflits ou d’opérations de « maintien de la paix » sont engagés leurs troupes et ne pas ressentir l’état de belligérance. Pour reprendre le même cas, la perte de quelques soldats d’élite français en Afghanistan en 2007 a soulevé moins d’émotion que certains accidents de la route. Le sentiment de sécurité qu’éprouvaient la plupart des Européens (mais moins d’Américains depuis 2001), l’idée que la guerre est une vieillerie dont le droit, la démocratie et la prospérité nous ont délivrés, tout cela serait apparu proprement stupéfiant il y a quelques décennies.

Daesh.jpg- Les stratèges ne cessent d’imaginer des formes de conflit où les armes prendrait une forme inédite ; ils intègrent dans leurs panoplies des outils informationnels au sens large qui agissent plus sur les esprits que sur les corps. Qu’il s’agisse de priver l’adversaire de ses moyens de communiquer, de le désorganiser ou de le désinformer, de percer tous ses secrets, de le sidérer psychologiquement, de rendre la force plus intelligente et mieux ciblée…, les spécialistes de la Revolution in Military Affairs et des diverses cyberwar et autres information warfare, n’ont jamais manqué d’imagination. Parallèlement, les notions de guerre de quatrième génération, de faible intensité, guerre continue ou celle, chère aux stratèges chinois, de guerre sans limite, reflètent les formes inédites du conflit technologiques, psychologiques, économiques, et devient de moins en moins évident que la guerre se pratique avec ces outils reconnaissables que sont les armes.

- Parmi les catégories utilisées pour décrire les nouvelles formes de l’affrontement armé, celle de guerre asymétrique est particulièrement révélatrice. Elle porte sur les moyens employés (guerre du pauvre contre guerre du riche high tech et surarmé), sur la stratégie (attrition contre contrôle), mais elle porte aussi sur les objectifs. Pour le fort la règle est : annuler ou limiter l’action du faible. Pour le faible : durer, infliger une perte sur le terrain moral ou de l’opinion, démoraliser celui que l’on ne peut désarmer, lui rendre le prolongement du conflit insupportable. La guerre asymétrique repose plus sur l’utilisation de l’information que sur celle de la puissance et partant contredit toutes les conceptions classiques. Elle postule que la victoire stratégique n’est pas une addition de victoires tactiques ; elle déplace la question de la légitimité de la guerre (donc de la croyance qui la soutient) non pas en amont de la guerre mais comme son objectif même.

Ces tensions et contradictions trouvent leur point culminant le jour où les États-Unis proclamèrent une « Guerre globale au terrorisme ». Elle appelle la notion complémentaire de « guerre préemptive » autorisant une intervention armée à l’étranger contre des groupes terroristes ou contre des tyrans susceptibles de les aider et/ou de posséder des armes de destruction massive.

Guerre des absolus

La plus grande puissance de tous les temps ( qui, a priori devrait avoir le moins à craindre) considère que l’état de guerre existe est susceptible de durer plus d’une génération. Et ce jusqu’à la disparition de tout acteur hostile (État Voyou, groupe terroriste), de toute intention hostile (le terrorisme, ceux qui haïssent la liberté, l’extrémisme violent, pour reprendre diverses formulation des dirigeants américains) et de tout instrument hostile (les Armes de Destruction Massive). Il est tentant d’en déduire qu’il s’agit d’une guerre perpétuelle pour une paix perpétuelle. On n’y nomme ni son adversaire, ni sa limite, ni les conditions de sa victoire. Faire du monde « un lieu plus sûr pour la démocratie » est un programme politique pour Sisyphe. Six ans de Guerre Globale au Terrorisme semblent indiquer que, loin d’éliminer les régimes hostiles, les groupes armés (y compris avec l’arme de l’attentat suicide) et les ADM (en Iran ou en Corée), elle semble les encourager.

Symétriquement, la guerre comme jihad défensif voire offensif (Daech voulait rien moins qu’étendre le califat à la planète) telle que la prônent les groupes islamistes n’est pas moins surprenante : elle est licite aux yeux de ses acteurs (elle est commandée par Dieu et constitue une obligation). Non seulement elle ne connaît pas de limites dans son extension territoriale ni dans le choix de ses victimes (pratiquement n’importe qui sauf un jihadiste est « éligible »). Il n’est pas certain qu’elle vise à une victoire (sauf à supposer la conversion de l’humanité entière à la variante salafiste du sunnisme). Au contraire,le jihad trouve sa propre justification non dans la réalisation de fins politiques, mais en lui-même, comme occasion de sanctification par le martyre ou comme compensation mimétique (ben Laden parle même de « talion ») des souffrances et humiliations subies par l’Oumma.

Et dans les deux cas, la dimension symbolique du conflit prédomine. D’un côté montrer la résolution des États Unis et démentir qu’ils soient un « tigre en papier ». De l’autre, infliger une humiliation à l’Occident orgueilleux et idolâtre. Et, si l’on remonte plus haut, ce sont deux guerres de conversion : il s’agit de faire disparaître une croyance qui offense le droit universel dans le premier cas (la haine de la liberté des terroristes), qui contredit loi divine dans le second (la haine de Dieu des juifs, des croisés et des apostats).

Chacun est libre de penser que « guerre » n’est qu’une catégorie juridico-philosophique particulièrement héritée de la pensée classique voire une très longue parenthèse historique (pour certains commençant au néolithique) et dont ni l’universalité, ni la perpétuité ne sont démontrées. Ou peut aussi la considérer comme degré dans les violences que les hommes s’infligent sans trop se soucier des catégories.

Notre propos n’est pas une quelconque forme de nostalgie envers les bonnes guerres d’autrefois qui se faisait au moins dans l’ordre et la discipline et que nous n’avons pas connues. Simplement il faudra apprendre à vivre avec ce paradoxe : mondialisation et affaiblissement du principe de souveraineté politique, autrefois considéré comme belligène, n’impliquent pas la fin de l’hostilité mais sa prolifération et sa privatisation.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 22 mars 2019)

lundi, 31 décembre 2018

Peur des élites

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Peur des élites

par François Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr


Derrière toute force politique, il y a toujours une passion dominante. Dans le cas des Gilets jaunes, il s’agit du mépris (ou plutôt du sentiment d’être méprisés). D’où sa quête de reconnaissance (nous sommes le peuple) et sa méfiance envers l’autorité, surtout médiatique. Mais les élites ? La réponse semble de plus en plus évidente : la peur.

Après la promesse de la mondialisation heureuse, la fierté d’avoir éliminé le communisme, ou la confiance en la technologie libératrice, après le multiculturalisme, et, chez les Européens, après l’avènement d’une UE universaliste, protectrice, post-politique, pacifique… Ne reste plus que la peur, d’où l’impératif de repousser l’inacceptable (c’est-à-dire l’illibéral). Ou bien nous, les ouverts, les raisonnables, les véridiques ou bien le chaos populiste. Ce n’est plus le triomphalisme des années 90 (la soft-idéologie, ni celui plus tempéré des années 2000 (mondialisation heureuse après élimination du radicalisme)-. C’est la grande panique d’un système qui ne veut plus être jugé que sur dangers qu’il nous épargne. Le problème de la panique est qu’elle abrutit.

Des gens très brillants se mettent à penser en termes de causalité diabolique : tous les ennuis du monde viennent de la méchanceté de méchantes gens. Leur système mental semble incapable de concevoir que des attitudes politiques soient dictées par des intérêts nationaux (Russie) ou de classe (Gilets jaunes), ou que des gens ne partagent pas les valeurs occidentales libérales (il y en a pourtant des milliards à travers le monde). Confrontées à une monstrueuse panne de soft-power, les dirigeants, les membres de l’hyperclasse, les couches urbaines diplômées, les responsables du pouvoir symbolique, les experts, commentateurs et éditorialistes, bref tous les détenteurs du pouvoir économique, politique et culturel réduisent la question du conflit à celle de l’anomalie. Anomalie géopolitique : les puissances « révisionnistes » que sont la Russie et la Chine refusent de se soumettre à l’ordre international universel et exercent une influence suspecte. Anomalie électorale : votes Trump, Brexit, italien, brésilien, etc. Anomalie sociologique de cette France périphérique qui se révolte contre l’impôt et pour la démocratie directe. Anomalie intellectuelle : ces gens s’imaginent qu’il y a un complot des riches et des puissants.. Anomalie cognitive : nous sommes à l’ère de la post-vérité où, au lieu de se fier aux médias et aux sachants, toute une partie de la population se gave de fake news et de rumeurs. Anomalie psychologique : les masses semblent en proie à d’incompréhensibles contagions (peur de l’Autre, crispation identitaire). Anomalie éthique : le discours de haine et l’autoritarismes, inconnus des catégories supérieures, nous menace et nous renvoie aux heures sombres... Pensecomplexepadamalgam.

Bien entendu notre thèse n’est pas que Xi Jinping soit cool, Poutine libertaire ou qu’il n’y ait pas d’abrutis racistes et castagneurs parmi les populistes du monde entier. Notre thèse est que le discours qu’on aurait dit en d’autres temps dominant est dépolitisant : il réduit les conflits collectifs pour le pouvoir à des bizarreries individuelles ou à des conspirations de services et d’officines (tout en proclamant le ridicule du complotisme). Le registre des puissants est devenu celui de l’indignation. Leur analyse un réquisitoire. Leur solution : plus de contrôle et de rééducation.

Défendre son hégémonie en expliquant que ceux qui la menacent sont très méchants et très dangereux, c’est la meilleure façon de rappeler que c’est une hégémonie.

jeudi, 15 novembre 2018

Fake news : Débat avec François-Bernard Huyghe

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Fake news : Débat avec François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l’IRIS 

Source : Le Glob, François-Bernard Huyghe

Impossible de leur échapper, elles sont partout ! Dans les médias, sur les réseaux sociaux où nous en avons très probablement relayé au moins une, au Parlement où elles reviennent cet automne dans un projet de loi. Qui ? Les fake news bien sûr, ces cousines des infox, fausses nouvelles et autres rumeurs. Mais qu’est-ce qu’une fake news au juste ?

Les médiathèques d’Antony ont choisi de leur consacrer un « Monde en question », le premier de la saison 2018-2019, avec comme invité pour nous éclairer François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’IRIS et auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont deux tout récents sur la désinformation.

En 2h d’intense réflexion, nous avons parcouru grâce à lui tout l’éventail des mots à la mode – et en anglais – pour désigner les avatars d’une désinformation aussi vieille que l’humanité. Nous nous sommes ensuite penchés sur les moyens de les repérer avant de nous demander : « Pourquoi ça marche si bien ? ». Le tout exemples à l’appui, du plus incroyable et grotesque au plus subtil.

Retrouvez la conférence et le débat animés par Rencontres et Débats autrement en vidéo :

 

samedi, 10 novembre 2018

Fascistométrie et rééducation des masses...

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Fascistométrie et rééducation des masses...

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com 

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré aux tentatives, grossières, du système politico-médiatique d'assimiler la vague populiste à une résurgence du fascisme... Spécialiste de la guerre de l'information, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

Fascistométrie et rééducation des masses

Les années trente reviennent, paraît-il. Certes les esprits tatillons, très « vieux monde », pourraient trouver quelques différences mineures : une guerre mondiale encore fraîche avec ses millions de morts et ses anciens combattants au désespoir, une crise économique pré-keynésienne notamment dans une Allemagne ruinée et saisie par un chute folle de la monnaie, des revendications territoriales (ou des occupations) entre pays européens, le péril bolchévique qui terrifiait sur fond de grèves ou d’émeutes, des gens armés en chemise de couleur se battant partout, les puissances d’une Europe divisée reposant sur leur colonies, guère de concurrence économique d’Asie mais aussi guère d’État providence, réarmement partout, des migrations essentiellement inter-européennes, des sociétés encore largement chrétiennes et rurales, un nationalisme assumé par les classes dirigeante à rebours ce qu’elles professent aujourd’hui, des gouvernements très instables, la montée de partis politiques totalitaires s’assumant comme tels… Passons.

Chacun a bien compris qu’Emmanuel Macron jouait sur le point Godwin en nous suggérant un quasi retour du fascisme contre lequel il serait le dernier rempart. Fascisme est pour le moins un terme polysémique et nous nous sommes livrés à un petit test comparatif. En Italie puisque l’épouvantail Salvini est si souvent évoqué.

Prenons d’abord un définition « classique » par Umberto Eco qui, en 1995, énonce quatorze caractéristiques sinon de tous les fascismes, du moins du fascisme comme « ur-fascsimo », archétype (plutôt un schéma d’un fascisme absolu ou poussé à l’extrême, même si chaque fascisme particulier diverge légèrement par rapport à lui) :

- Culte de la tradition
- Refus du monde moderne
- Culte de l’action pour l’action
- Refus de l’esprit critique
- Culte de l’unité du peuple
- Appui sur les classes moyennes 
- Obsession du complot
- Exaltation de la lutte contre un ennemi surpuissant
- Rejet de tout pacifisme comme trahison
- Élitisme de masse (notre communauté est supérieure)
- Culte du héros
- Machisme
- Droits des peuples contre droits des individus
- Recours à un néo-langage porteur de forts contenus idéologiques

Nous pourrions discuter chacun de ces points et nous demander plus en détail lesquels s’appliqueraient au stalinisme ou au maoïsme et lesquels seraient vraiment typiques de Salvini. Mais admettons qu’il s’agit d’un idéal-type, de tendances poussées à l’extrême et reconnaissons qu’Eco propose au moins des catégories significatives.

Petite comparaison avec un texte qui fait grand bruit en Italie vingt-trois ans plus tard L’Espresso publie en ligne un test intitulé « fascistometro » donc destiné à mesurer le degré de fascisme du lecteur suivant son nombre de réponses positives ou d’approbation à 56 affirmations. Ces affirmations que nous n’avons pas la place de reproduire ici peuvent apparaître comme de bon gros lieux communs, mais sont présentés par l’hebdomadaire centriste comme autant d’étapes sur le chemin qui nous mènerait aux années les plus sombres.

Quelques exemples :
- l’Italie est un pays ingouvernable
- Il nous faudrait un régime présidentiel
- Les journalistes sont tous au service du pouvoir
- Je vous rappelle que ces gens-là votent
- Il faudrait les recenser
- Je pense à nos garçons des forces armées
- C’est facile de parler quand on est bien au chaud
- Un pays sans frontière n’est pas un pays.
- Etc.

Le lecteur pourra consulter la liste complète, et, s’il le veut, procéder au test. On lui accordera que les phrases ne sont pas d’une immense finesse (cela dit : essayez d’inverser - un pays sans frontière est un pays, l’Italie est un pays gouvernable, je ne pense pas à nos garçons des forces armées, c’est courageux de parler quand on est bien au chaud- et faites vous des copains…) . Certes, nous ne cherchons pas à démontrer que les rédacteurs de l’Espresso (la romancière M. Murgia qui a rédigé le test) sont légèrement moins fins que l’auteur du « Nom de la rose ». Il y a une terrible différence de registre. Analyser le fascisme pour Eco, c’est penser quelques catégories fondamentales d’où découlent des attitudes. Pour L’Espresso c’est criminaliser des phrases de bistrot, avec une bonne dose de mépris de classe. C’est accessoirement culpabiliser des réactions populaires spontanées pour y dénoncer le germe de la nouvelle lèpre. Le fascisme le produit spontané de la niaiserie des masses : difficile de faire plus contre-productif.
Du reste, Mme Murgia publie en ce moment avec H. Janeczek intitulés « Attention au fascisme qui vit en vous ». L’idée est claire. Nous sommes tous potentiellement fascistes. Racismes et violences sont universels (ce serait donc une pulsion de nature et non une construction de quelques cultures dominantes ?). Il faut donc apprendre à s’autoanalyser et à s’autodiscipliner. Dressage et repentance. Le problème du fascisme n’est pas un problème politique, c’est un problème psychanalytique.Vigilance, camarades, dressons un barrage contre les pulsions des masses.

Proposition de test pour L’Espresso :
« Si vous étiez un fasciste désireux de gagner les prochaines élections que feriez vous aux électeurs ?

A) Je leur enverrais des gens en uniforme leur parler de dieux antiques, de mort au combat, de mobilisation totale du peuple tout entier, de la prochaine guerre à entreprendre contre un adversaire surpuissant...
B) Je leur ferais lire L’Espresso pour les persuader que ceux qui souhaiteraient plus d’emplois pour leurs concitoyens ou qui critiquent les fonctionnaires sont des nôtres : la preuve que le ventre est encore fécond d’où est sortie la bête immonde
C) je traduis le clip gouvernemental français (évoqué à l’article précédent)
D ) Je reprends les slogans psys de Mai 68 sur la libération de la parole et je crie « à bas le Surmoi ».

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 3 novembre 2018)

jeudi, 03 mai 2018

François-Bernard Huygue : les Fake News

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François-Bernard Huygue : les Fake News

François-Bernard Huyghe, médiologue, nous présente le concept de Fake news, son histoire et ses ambiguïtés.
 
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mercredi, 07 mars 2018

Manipulation: entre ruse et conditionnement

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Manipulation: entre ruse et conditionnement

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr

Manipulation, la notion recouvre un très vaste éventail allant de la persuasion par la rhétorique au conditionnement des masses par formatage des esprits . Si ses recettes sont simples, c'est pourtant un art tout d'exécution plutôt qu'une technique scientifique...

Qu’une minorité soit en mesure d’amener la majorité à adopter les comportements ou attitudes désirées, tout en conservant l’illusion de la liberté : voilà assurément une des notions qui a le plus fait couler d’encre au siècle précédent. Elle se nourrit de la crainte du totalitarisme ou du fanatisme politique, de l’inquiétude face aux méthodes économiques, comme celles du marketing et de la publicité, de la dénonciation du pouvoir des médias, dénonciation qui devient vite celle de l’idéologie et du système ou encore de la révélation des ruses, du lobbyiste ou du « spin doctor » pour obtenir que les décideurs ou l’opinion souscrivent à ses vues.

Tout cela se résume en un mot : manipulation. Cette vision est d’autant plus puissante qu’elle est partagée par nombre de praticiens de la communication. L’un des plus illustres, Edward Bernays, neveu de Freud, et véritable inventeur des relations publiques dès la première Guerre mondiale écrivait en 1928 " Si nous comprenons les mécanismes et les mobiles propres au fonctionnement de l'esprit de groupe, il devient possible de contrôler et d'embrigader les masses selon notre volonté et sans qu'elles en prennent conscience. La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions organisées des masses est un élément important dans une société démocratique. Ce mécanisme invisible de la société constitue un gouvernement invisible qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays. » Cette vision est reprise notamment par le chef de l’école psychologique behaviouriste B.F. Skinner. Décrivant un pays utopique, Walden Two » il imagine un monde où chacun atteint la “bonne vie” par le conditionnement parfait. Le lecteur comprend qu’il s’agit plutôt d’une illustration de théories que l’auteur croit applicables. L’ordonnance du docteur Skinner se présente sous couvert d’un artifice littéraire : car les utopies sont, comme le dit Toynbee, "des programmes d'action déguisés en descriptions sociologiques imaginaires."

Dans la même veine, on peut citer « La persuasion cachée » de Vance Packard (décrivant la publicité comme un gigantesque système à manipuler l’inconscient du consommateur par des messages et symboles cachés), à peu près tous les livres politiques de Noam Chomky. De fait, l’explication par la manipulation des masses a du succès dans des milieux très différents. Ainsi, on la retrouve aussi bien chez une droite sensible à la rhétorique des « minorités agissantes » que chez les altermondialistes (confrontés au lancinant problème de la passivité supposée des masses face à une situation qu’ils décrivent comme insupportable). Manipulation est le cri de ralliement de tous les déçus de l’Histoire.

Mais au fait, qu’est-ce que la manipulation ?

Du premier sens qui est de manier transformer des minerais ou des produits chimiques (et maintenant l’ADN comme dans « Manipulation génétique »), le mot a pris une signification proche de manoeuvre obscure. Dans l’usage commun – très péjoratif – la manipulation est un concept explique tout : les comptes du chômage sont manipulés, les Russes sont manipulés par Poutine, les gens ne pensent pas comme moi ; c’est qu’ils sont manipulés par les médias. Manipulation fait aussi songer au prestidigitateur manipulateur qui manie les cartes, les foulards ou les cordes de telle façon que nous croyons ce qui n’existe pas et que nous ne réalisons pas ce qu’il fait réellement, le fameux « truc ».

Le mot renvoie donc à plusieurs idées :
1. La notion a valeur explicative a contrario, : s’ils agissaient librement ou spontanément, les citoyens n’auraient pas fait ce qu’ils ont fait ;

2. La manipulation est clandestine (sauf pour l’observateur malin qui en prend conscience): ses victimes en sont inconscientes;

3. Elle est délibérée : le manipulateur utilise des méthodes indirectes, parfois des mensonges ou des mises en scène voire des techniques. Elles peuvent être énumérées et classées.

4. Elle passe par l’opinion du manipulé qui est amené à croire quelque chose ou à lui accorder une valeur. Cela le mène à un comportement ou à une absence de comportement (telle une passivité complice ou un acquiescement muet) qui sert les intérêts du manipulateur.

5. Manipulation évoque falsification : le vrai et le juste ne sauraient être manipulateurs.

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D’où une question cruciale : existe-t-il une notion ou une méthode scientifiques de manipulation ?

Pouvons-nous alors nous tourner vers les sciences humaines ?
Prenons la définition de « manipulations psychologiques » dans un ouvrage à succès de Philippe Breton (La parole manipulée) : « La manipulation s’appuie sur une stratégie centrale, parfois unique : la réduction la plus complète possible de la liberté de l’auditoire de discuter ou de résister à ce qu’on lui propose. Cette stratégie doit être invisible… Dans l’acte de manipulation, le message, dans sa dimension cognitive, ou sous sa forme affective, est conçu pour tromper, induire en erreur faire croire ce qui n’est pas. »

Après une seconde de réflexion, cette définition séduisante soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout. Il y aurait donc des propositions face auxquelles nous conserverions notre autonomie de jugement, auxquelles nous pourrions décider ou non d’adhérer librement et d’autres dont la forme ou le mode de circulation seraient telles que nous perdrions notre distance critique ou notre libre-arbitre.

Certaines affirmations présentées d’une certaine façon équivaudraient donc à une violence invisible et auraient la faculté de nous faire littéralement opiner à des thèses que nous trouverions fausses et immorales en temps normal ou formulées autrement ! D’accord, mais on ne fait là que reporter l’effet de persuasion sur une étrange faculté qu’auraient certaines phrases arrangées dans un certain ordre de nous faire conclure d’une certaine façon, ou certaines images de provoquer chez nous certains sentiments. Cela ressemble un peu à la « vertu dormitive » de l’opium.

Soient les jugements
- « je dois aller à la messe » (comme on me la enseigné toute mon enfance et comme cela se pratique dans mon milieu social),
- -« je désire inviter cette femme séduisante à dîner » (comme m’y invite son décolleté suggestif),
- -« la théorie de la relativité d’Einstein est géniale » (comme je l’ai lu partout),
- -ou « il faut voter oui à la constitution européenne » (comme le disent les grands partis politiques, les médias à 79% et la plupart des vedettes interrogées).

Pervers-narcissique-qui-est-il-vraiment.jpgLaquelle de ces opinions est résistible ou irrésistible ? Et au cas où ce classement pourrait être établi, selon quel critère ? Quel « traitement » appliqué à l’opinion (rhétorique, mise en scène ,répétition..) fait que le choix d’accord/ pas d’accord est ainsi faussé ? Où passe la frontière entre le désir licite de convaincre ou de séduire, ce que nous tentons de faire la moitié du temps quand nous ouvrons la bouche, et la manipulation scandaleuse?

Si nous rentrons dans l’ouvrage de Breton, nous découvrons que les manipulations seraient de deux sortes : cognitives et affectives. Les premières consisteraient en « recadrage » des opinions (arguments d’autorité, présentation dans un contexte faussé, amalgames, emploi de mots ambivalents et autres). Quant aux manipulations affectives (esthétisation du message, appel à la peur ou à l’autorité, identification..), elles joueraient et sur les sentiments que l’on suscite, et sur un effet «fusionnel» quasi hypnotique. L’auteur aurait ajouter aux dimensions cognitives et affectives des manipulations leur dimension collective : manipuler, c’est souvent jouer d’un conformisme, de la soumission à l’autorité du groupe, du besoin d’imitation ou de celui, chaud et rassurant de croire ensemble.

La théorie de Breton redécouvre donc les catégories fondamentales de la rhétorique inventée par les Grecs, il y a vingt-cinq siècles : agir sur autrui par la parole consiste à employer le logos(l’art de l’amener à tenir une proposition pour vraie en menant son raisonnement où l’on désire), et le pathos (art de susciter certains sentiments chez lui). La philosophie grecque avait même découvert la troisième catégorie de l’éthos (utiliser les valeurs et autorités au service de son discours persuasif).

Manipuler : entre faire et faire paraître

Comparons maintenant à un autre ouvrage à succès : « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens ». de J-L Beauvois et R-V Joule. Cette fois, la manipulation est spécifiquement présentée comme un moyen d’obtenir d’autrui un comportement désiré, quand on ne dispose ni du pouvoir de le lui ordonner, ni de l’argumentation pour l’en convaincre (ce qui est une différence évidente avec le livre précédent). Il ne s’agit donc pas de faire que les gens « pensent » ce qu’ils n’auraient pas pensé avant de subir une « violence » cognitive ou affective et s’ils n’avaient été, d’une façon ou d’une autre, abusés.

Il s’agit pour Beauvois et Joule de décrire les méthodes relevant essentiellement de la psychologie sociale anglo-saxonne : ce sont souvent des recettes de vente enseignées aux commerciaux et qui figurent dans des dizaines de manuels. Elles sont censées permettre de faire faire ce qu’autrui n’aurait pas fait spontanément..

Ces méthodes (qui ne recouvrent pas tout les champs de la manipulation) reposent sur la théorie de l’engagement. En amenant A à faire x, une première concession ou un premier engagement, je peux le conduire à faire y que je désirais secrètement, en vertu de la tendance générale de l’être humain à adopter un comportement « consistant » par rapport àses actes antérieurs. Par exemple, constatent les auteurs, il est plus facile de taper quelqu’un d’une pièce pour téléphoner après lui avoir demandé un renseignement. (technique du pied dans la porte).

Ou encore, le manipulateur demande à quelqu’un un service très important qu’il refuse, puis un second moins contraignant, et enfin on lui fait une troisième demande, plus modérée, à laquelle il ne peut dire non (et qui était celle que l’on visait initialement).

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Dans la version de Beauvois et Joule, le manipulé est, certes, trompé par la disposition stratégique des demandes du manipulateur, mais il se piège aussi un peu luimême : par ses actes, il se met dans une situation où une demande A qu’il aurait refusée si elle lui avait été présentée brutalement, lui semble admissible par rapport à d’autres éléments de comparaison ou par rapport à la relation qui s’est établie avec le manipulateur.

Troisième livre et troisième exemple, l’ouvrage La manipulation à la française. Cette fois, les multiples exemples présentés ressortent à la communication, le plus souvent médiatique : désinformation »par des services spéciaux, réécriture de l’Histoire dans tel pays ou par tel média, manoeuvres financières, présentation faussée des statistiques, mise en condition des opinions publiques, trucages journalistiques.
 
ricalens.jpgLa catégorie manipulation recouvrirait pratiquement toutes les stratégies par l’information: désinformation, propagande, mystification, endoctrinement, stratagèmes.
Il s’agirait surtout d’opérations délibérées visant à persuader l’opinion en général (ou des milieux particuliers) de la véracité de faits qui ne le sont pas. Nous serions donc cette fois dans le domaine de la production d’illusions efficaces comme source de pouvoir.
Ce troisième sens est le plus proche du langage courant où la manipulation renvoie le plus souvent à « eux » : les puissants, les habiles, les maîtres de la presse, les élites qui nous mentent…
Certes, ces trois conceptions ne sont pas inconciliables, même si la première insiste sur le jugement, la seconde sur le comportement et la troisième sur la représentation.
Surtout, elles ont en commun de supposer une relation cause/effet unilatérale : le discours persuasif, la manoeuvre d’engagement, la mise en scène médiatique produisent un effet sur le cerveau non prévenu. Les trois livres semblent présenter la victime comme isolée,
passive : une page vierge où vient s’inscrire le texte mensonger que dicte le manipulateur.
 
Pour clarifier, il faut commencer distinguer entre des sous-catégories de
manipulations déjà bien repérées :
- Des techniques de communication interpersonnelles (dont le prototype est le
« baratin » du vendeur d’encyclopédie qui sonne à votre porte) et dont on peut mesurer peu ou prou l’efficacité empiriquement
- Des messages persuasifs – dont on connaît l’intentionnalité (amener le public à acheter un produit, à voter, à adopter une opinion), dont on mesure les moyens (expérience en laboratoire, campagne de presse limitée) – . On tente de comprendre les variables qui produisent ladite persuasion et sur lesquelles ont peut jouer expérimentalement. Nous restons alors dans un domaine bien connu de la psychologie sociale.

Elle pose des questions du type « À quelle fréquence faut-il répéter le message ? » ; «L’image subliminale est-elle efficace ? », « Faut-il discuter les arguments contraires ? », « Quel mélange de texte et d’image donne le meilleur résultat ?», « Un récepteur attentif est-il plus facile à persuader qu’un auditeur distrait ? ». Toutes ces questions sont largement étudiées dans des manuels classiques comme les chemins de la persuasion de JN Kapferer.

chemins-de-la-persuasion-690357-264-432.jpg- Des effets plus généraux de manipulation à travers les médias. Leur capacité globale à produire tel effet sur l’opinion en situation réelle, entendez hors laboratoire et soumise à une pluralité de messages, serait alors l’objet d’une ‘science des médias » (media studies anglo-saxonne ou sociologie des médias). Celle-ci tenterait de décrire la nature et les limites du « pouvoir des médias », zone qui circonscrirait le domaine des manipulations efficaces ou non

- Des manoeuvres orchestrées qui seraient comme les «grands batailles» de la guerre de l’information: les faux carnets d’Hitler, la plate-forme Brent Spar ou le mythe des ADM en Irak, par exemple. De telles constructions seraient alors justifiables d’une analyse politique et stratégique.

Manipulation nous apparaît de plus en plus comme un mot-valise pour deux raisons.

La première est qu’il est difficile de dire où commence la manipulation et qui ne la pratique pas peu ou prou dans ses rapports avec les autres, ne serait-ce que pour se faire aider ou aimer.

Le second problème est que toute tentative de décrire le fonctionnement d’une manipulation révèle très vite un mensonge (A dit x qu’il sait non vrai à B), une ruse (A fait X afin que, comme il le souhaite, B fasse y en croyant obtenir un tout autre résultat), une mise en scène (A présente la réalité X de telle façon que B arrive à conclure y) et autnt de termes plus précis qui pourrraient sans doute remplacer le concept central de manipulation.

Enfin, il y a des degrés de gravité. Difficile de mettre dans le même sac de véritables crimes d’État (comme les Soviétiques falsifiant les massacres de Katyn) et les trucs du camelot qui cherche à provoquer l’achat.

Sans compter que la plupart des théories de la manipulation supposent que le sujet est totalement passif, incapable de réaliser l'intention du manipulateur, et surtout isolé, dépourvu de tout contact avec des ressources critiques.

Une véritable théorie de la manipulation serait la partie pragmatique d’une théorie de l’influence (comme façon d’agir sur la décision d’autrui en en modifiant les cadres mentaux et références). Elle reste largement à construire
Mini-bibliographie :
Beauvois Jean-Léon et Joule Robert-Vincent, Petit traité de manipulation à l’usage des
honnêtes gens Grenoble, P.U.G. 2000
Breton Philippe., La Parole manipulée, Paris, la Découverte, 1998
Brune François, Les médias pensent comme moi, Paris, Plon, 1993
Colon Michel, Attention médias. Les médiamensonges du Golfe Manuel antimanipulation,
Bruxelles, EPO, 1992
Fondation pour les études de défense, Les manipulations de l’image et du son, Paris,
Hachette, 1996
Fresnault-Desruelle, L’image manipulée, Paris, Edilig coll. Médiathèques, 1983
Kapferer Jean Noël Les chemins de la persuasion Gauthier-Villars 1979
Raynaud P., L’Art de manipuler, Paris, Ulrich, 1996
Ricalens P. (dir.) La manipulation à la française, Economica 2003
Woodrow A. Information Manipulation , éditions du Félin 1990

dimanche, 11 juin 2017

« Daech : L'arme de la communication dévoilée » de François-Bernard Huyghe

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Fiche de lecture:

« Daech : L'arme de la communication dévoilée » de François-Bernard Huyghe

par Nicolas Faure
Ex: http://www.europesolidaire.eu & https://www.polemia.com
 
François-Bernard Huyghe est docteur d'Etat en sciences politiques, habilité à diriger des recherche, directeur de recherche à l'Iris et enseignant, notamment au CELSA Paris IV Sorbonne. Spécialiste de l'influence stratégique, il décrypte dans cet ouvrage traitant de l'Etat islamique les différentes stratégies de communication utilisées par cet Etat islamique.
 
Nous rééditons ici cet article de Nicolas Faure publié par Polémia,  que nous remercions
https://www.polemia.com/daech-larme-de-la-communication-devoilee-de-francois-bernard-huyghe/?utm_source=La+Lettre+de+Pol%C3%A9mia&utm_campaign=a0270d0758-lettre_de_polemia&utm_medium=email&utm_term=0_e536e3990e-a0270d0758-60536937

L'auteur  dresse le portrait d'un ennemi implacable, bien moins déséquilibré que certains commentateurs semblent imaginer. Un livre à lire de toute urgence pour comprendre que la guerre contre les djihadistes n'est sans doute pas terminée...

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« Le nom que nous leur donnons en révèle plus sur nos fantasmes que sur les leurs »

« Difficile d'opérer une conversion plus absolue que celle des djihadistes, d'adopter un critère du vrai, du bien, du juste ou du souhaitable plus opposé au nôtre » écrit François-Bernard Huyghe en introduction de son livre.

Cette opposition évidente entre le monde moderne et ces combattants de l'Etat islamique conduit l'auteur à analyse en profondeur leurs motivations et celles de ceux qui les rejoignent.

Il s'attaque par exemple à la frilosité occidentale quant à la désignation de l'ennemi :

« La question de sa désignation devrait être réglée depuis longtemps. Or le nom de l'ennemi nous pose plutôt problème à nous, ses adversaires (...). Entre les stratégies d'évitement [ne pas stigmatiser, ne pas amalgamer, pas de vocables évoquant des principes généraux ou des « valeurs »] et les stratégies de l'affirmation [il faut avoir le courage de désigner l'ennemi islamiste violent], nos politiques révèlent leurs contradictions. »

Plus loin il adresse une nouvelle pique aux Occidentaux incapables de prendre la mesure des ressorts de l'Etat islamique :

« [Employer] des termes comme “nihilisme” [sonne] creux ; les djihadistes ne sont nullement animés par le refus de toutes valeurs ; ils sont dans l'obsession d'une seule valeur. (...) Nier cette positivité, l'inverser en haine absurde, c'est se donner bonne conscience à bon compte. (...) En niant qu'ils puissent agir au nom de valeurs religieuses, nous les considérons comme irrationnels, et refusons de comprendre leur logique de légitimité. Moraliser [ils veulent le mal] ou psychiatriser [ils sont fous] sont de bien pauvres consolations contre ce qui nous nie. Le nom que nous leur donnons en révèle plus sur nos fantasmes que sur les leurs. »

Dans cet ouvrage, François-Bernard Huyghe s'attache donc à analyser sans faux-semblant ce qui anime les soldats du califat islamique. Cette démarche saine et essentielle permet à ce livre d'être une mine d'or d'informations et d'analyses pertinentes.

La violence relayée par Internet comme arme à double tranchant

Pour François-Bernard Huyghe, l'Etat islamique est passé maître dans l'art de la communication. Il écrit même (p. 68) : « Daech, c'est une machine à tuer plus un appareil à communiquer. »

La plus visible des communications, c'est la mise en scène de sa violence.

« Au-delà du sang, il y a le sens » écrit François-Bernard Huyghe (p. 56). Selon lui, la violence des exécutions d'infidèles a une importance capitale dans la propagande de l'Etat islamique, à la fois pour ses partisans ou supporteurs, fascinés et attirés par la violence des actes, mais aussi pour l'adversaire qui, face à la brutalité des djihadistes, peut être démoralisé ou prendre peur.

L'Etat islamique se sert d'Internet comme d'une caisse de résonnance incroyable. Ce ne sont pas les premiers, nous rappelle François-Bernard Huyghe en citant notamment l'expertise d'al-Qaïda et de ben Laden.

Une communication professionnelle

« La propagande d'Etat du califat est centralisée » assure François-Bernard Huyghe. Un ministère, des agences et des contrôles de production sérieux aboutissent à des réalisations extrêmement professionnelles.

« Il faut que nous reconnaissions la sophistication de leurs moyens et leur professionnalisme » écrit même l'auteur. Dans ce livre, il n'hésite pas à pointer du doigt le véritable souci de l'esthétisme dans les vidéos produites par le califat.

De la part d'un professeur au CELSA, prestigieuse école de communication française, ce ne sont évidemment pas des paroles en l'air...

Outre les images de violence destinées à impressionner et effrayer, François-Bernard Huyghe relève que la propagande de Daech concerne également les bienfaits de l'administration islamique sur les territoires qu'elle contrôle. Des images de familles heureuses ou de marchés bien approvisionnés sont ainsi très nombreuses.

François-Bernard Huyghe s'attache aussi à étudier de près la publication de magazines professionnels comme Dabiq, réservé aux anglophones, paru pour la première fois en avril 2014, ou Dar al-Islam, dédié aux francophones. Des analyses poussées fascinantes qui permettent au lecteur de prendre la mesure du professionnalisme de certains membres de l'Etat islamique.

Djihad 2.0

Dans cet ouvrage très bien documenté de François-Bernard Huyghe, on apprend également que l'Etat islamique incite fortement ceux qui s'y intéressent à sécuriser leur connexion Internet. Tout d'abord en utilisant un ordinateur volé qui ne puisse pas être relié à soi, puis en se connectant à Internet uniquement via des réseaux publics (type McDonald's) et en installant des outils de cryptage des connexions.

Selon l'auteur, les suiveurs de l'Etat islamique sont également passés maîtres dans l'art de diffuser des messages de tout type (propagande, revendication, etc.) de manière virale grâce aux réseaux sociaux.

La contre-propagande de l'Occident est-elle efficace ?

Selon François-Bernard Huyghe, les pays occidentaux n'ont tout simplement pas pris la mesure de la solidité doctrinale des meneurs de l'Etat islamique. Outre les justifications islamiques apportées après chacun de leurs attentats, les tirades sur des actions n'ayant « rien à voir avec l'islam » ferait tout simplement rire les membres de l'Etat islamique et leurs suiveurs !

Pire : à la campagne anti-djihad du gouvernement français intitulée « Toujours le choix », l'Etat islamique a répondu ironiquement par une campagne « Pas le choix », rappelant à l'aide d'éléments doctrinaux solides qu'un sunnite se devait de rejoindre l'Etat islamique.

François-Bernard Huyghe ne se contente pas d'analyser brillamment les ressorts communicationnels de l'Etat islamique. Il adresse également un avertissement sérieux à ceux qui sous-estiment l'intelligence ou la détermination des meneurs de Daech.

Face à un groupe terroriste aussi ingénieux et professionnel, la guerre pourrait durer encore longtemps, même après la victoire militaire occidentale...

Nicolas Faure

François-Bernard Huyghe, Daech : L'arme de la communication dévoilée, Collection L'Information, c'est la guerre, Va Presse, mai 2017, 134 pages

lundi, 11 juillet 2016

Le pouvoir de la langue de bois

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Le pouvoir de la langue de bois

Imposer l'idéologie par le choix des mots
 
Ex: http://www.huyghe.fr

langue-de-bois.jpgL’expression langue de bois a plus d’un siècle. Au début, elle désigne un pathos pseudo-philosophique. L'expression est employée d'abord en polonais (le syntagme qui signifie à peu près « parole de bois » ou « langue d’arbre » vient du cette langue), puis elle passe en russe. Mais aujourd’hui, popularisée en France seulement dans les années 1978/1980, l'expression évoque surtout deux choses :

1) le parler-marxiste, et en particulier la phraséologie employée en URSS, la sovietlangue. C'est la langue de l'idéologie, voire de ce qu'Alain Besacon nommera "l'idéocratie"

2) puis par extension la façon de s’exprimer de nombre de politiciens ou des technocrates et spécialistes en tous genres.

Bref l’usage passe ainsi d’une langue purement idéologique au style officiel, à l’art de ne rien dire, au pathos, voire à la manie d’employer des mots prétentieux que l’on ne comprend pas toujours (et en ce sens nous sommes tous un peu des Monsieur Jourdain de la langue de bois).

Bien sûr, personne ne prétend proposer un concept scientifique de « langue de bois », mais en faire une sorte d’injure facile n’est pas une solution.

Combien d’entre nous passent leur temps à promettre de « ne pas pratiquer la langue de bois » (c’est à peu près aussi rassurant que quelqu’un qui vous jure qu’il va être sincère) ? D’autres annoncent qu’ils vont parler vrai, et ajoutent souvent « quitte à choquer ou à déranger », sous-entendant par là que leurs rivaux emploieraient un langage creux ou menteur. La langue de bois serait-elle simplement un verbiage coupé de la réalité ?

Il semblerait dans tous les cas qu’elle s’oppose à une langue « authentique » qui serait à la fois simple dans sa forme, variée dans son vocabulaire, précise dans son contenu, sincère dans son intention (débattre ou décrire et non manipuler). Espérons qu’il existe un tel animal. Certains de ces reproches faits à la langue de bois se réfèrent à sa pauvreté (elle n’exprime pas grand-chose, se répète, décrit mal la complexité du réel) , d’autres à son projet (mentir, imposer des mécanismes mentaux,, confisquer la parole ou, plus modestement épater le pékin).

Bien sûr, le second ne peut se réaliser sans la première. Mais cela nous donne néanmoins un indice : le problème de la langue de bois réside dans le rapport entre ce qu’elle interdit (de dire certaines choses, ou de les dire d’une certaine façon, ou de les penser, ou de les comprendre) et ce qu’elle fait (dire, penser, répéter, comprendre). Si l’on veut que la notion renvoie à autre chose qu’un parler ampoulé ou un bruit de bouche, il faut comprendre sa fonction par rapport à l’idée.

Comme le disait Paulhan « On peut appeler puce un éléphant, mais il vaut mieux prévenir ! ». Nous proposons de considérer comme langue de bois pure et dure ou langue de bois tout court, celle qui fut pratiquée dans les régimes communistes (et national-socialiste), celle qui inspira le modèle de la novlangue à Orwell, celle qui a pu être imposée soit par la discipline du parti soit par l’appareil idéologique, celle qui se proposait explicitement de refléter une idéologie conquérante, d’imposer une vision du monde, de propager des idées et des comportements.

On pourrait alors examiner si la notion est encore applicable aux formations idéologiques qui ont remplacé le marxisme (néo-libéralisme et altermondialisme). Puis enfin aborder les formes atténuées et modernisées de la langue de bois, plus spécialisées dans un domaine (sciences humaines, parler médiatique) et qui reflètent des idéologies plus molles ou plus partielles, bref ce que nous avons nommé ailleurs « langue de coton ».

Dans le premier sens, la langue de bois est un domaine d’études bien repéré. Y compris par ceux qui en étaient victimes et qui étaient devenus habiles à interpréter les intentions de leurs maîtres. Un bon lecteur de la Pravda comprenait immédiatement ce qui l’attendait quand un discours du secrétaire général déclarait que « les avancées de la pratique ont confirmé la justesse des positions du parti et leur conformité avec le mouvement historique et social. ».

Rappelons quelques caractéristiques de cette langue soviétique et de ses avatars :

- Groupes nominaux figés du type « forces démocratiques et populaires », « réalité naturelle et sociale », « la justesse de nos thèses », avec un goût prononcé pour les génitifs : « conditions objectives de production du discours », « stade actuel de développement des moyens de production »

- Abus du passif (ce qui permet de ne pas savoir exactement qui a fait quoi) : « De grands progrès ont été accomplis. «la vigilance des démocrates et des progressistes du monde entier a été éveillée… », « ce niveau de réalité devra céder la place à un nouveau degré de développement »

- Formules verbales vagues du type « prendre objectivement la forme de », « déterminer en dernière instance », « établir un rapport dialectique avec », « se révéler finalement », « se manifester à travers » qui permettent de donner l’apparence d’une explication scientifique au rapport établi entre deux choses ou deux idées. Corollairement, des expressions comme « dissimuler profondément », « cacher sous un voile », « se réduire en dernière analyse à » rappellent combien les adversaires capitalistes déploient de manœuvres et manipulent les mots et les apparences.

- Formules comparatives destinées à donner l’impression d’un mouvement incessant dans une seule direction : « de jour en jour », « de plus en plus », « la progression inlassable… » ; « le processus qui a commencé à se développer et ne cesse de s’enrichir d’étape en étape… »

- Délicats euphémismes comme « difficultés résiduelles », « ultimes résistances de forces passéistes attachées à leur vision du monde condamnée par l’histoire » pour désigner des famines ou des massacres de masses.

- Fausse dialectique – lois objectives contre conscience subjective, forme contre fond, abstrait contre concret, dynamique contre statique – permettant d’appliquer une grille binaire et manichéenne à n’importe quoi

- Etc…

Toutes ces formules agaçantes pour le lecteur ont pourtant à un usage bien précis.

D’abord, c’est une langue disciplinaire qui oblige le locuteur à fondre son expression et sa pensée dans un moule (avantage corollaire : le sceptique, l’opposant ou le non-initié, incapables d’employer ce langage se font vite repérer et ne peuvent s’exprimer de manière correcte).

Ensuite, c’est une langue qui nie la réalité au profit de formules incantatoires et de catégories manichéennes préconstituées. Les choses ne sont jamais que ce révèle le discours officiel et l’analyse orthodoxe.

Enfin, on peut comparer la langue de bois à une formule magique ou liturgique. Ainsi ce qu’Alain Besancon avait nommé la « logocratie » soviétique repose largement sur le pouvoir de nommer et de désigner des catégories imaginaires, au moins autant que sur la capacité d’imposer une perception idéologique cohérente à tous ceux qui la pratiquent. Ce pouvoir qui s’est imposé jusque dans la bouche de chacun chante sans fin sa propre gloire.

Fort bien ! Nous avons là un modèle qui est grosso modo celui d’Orwell en plus compliqué (ou plus exactement, en imaginant la novlangue, l’auteur de 1984 n’a fait qu’épurer et synthétiser le phénomène réel de la langue soviétique). Mais comme cette langue là est censée avoir disparu avec le « socialisme réel », la vraie question est plutôt celle de sa succession.

« Promis, j’arrête la langue de bois » se vantait Jean-François Coppé, le titre de son livre. « Qu'on l'appelle "parler vrai", "authenticité » ou "langage simple", la tendance de la communication d'entreprise est l'anti-langue de bois. » selon Adverbe, un des meilleurs sites consacré aux blogs… Le « parler vrai » serait donc le remède à la langue de bois.

Ce serait donc cet idiome que le Trésor de la langue française définit comme suit : «Manière d'exprimer sous une forme codée, dans une phraséologie stéréotypée et dogmatique, à l'aide d'euphémismes, de lieux communs, de termes généraux et / ou abstraits, un message idéologique qui ne sera pas opposable à ses auteurs, mais qui cependant sera compris dans son vrai sens par un petit nombre d'initiés ; p. ext. tout langage qui s'alimente au dictionnaire des idées et des formes reçues ... »

Ou pour ceux qui préfèrent la définition plus courte du Petit Larousse : " manière rigide de s'exprimer en multipliant les stéréotypes et les formules figées, notamment en politique ".

Face à ses adeptes se dresseraient ceux du « parler vrai », une expression reprise d’un livre de Michel Rocard publié en 1979. Comment ne pas choisir la seconde option ? Qui ne voudrait être sincère, moderne, compréhensible, efficace ? Pas si simple ! Tout d’abord, les gens qui parlent vrai évoquent fâcheusement ces gens qui parlent du cœur comme on parle du nez.

Surtout, que signifie « parler vrai » ? L’expression, outre qu’elle pose certains problèmes grammaticaux en accolant un adjectif à un verbe, n’est pas tout à fait équivalente à « dire la vérité » (auriez-vous confiance dans quelqu’un qui vous jurerait qu’il ne va pas mentir aux électeurs ?). Elle suggère au moins trois idées :

- Parler franc donc dire ce que l’on pense et ce qui est.

- Parler clair donc employer des expressions que connaît bien l’interlocuteur, éventuellement les mots de tout le monde, et, dans tous les cas ne pas chercher à tromper l’auditeur avec du charabia et des termes ronflants.

- Parler net donc bien désigner les choses par leur nom, ne laisser subsister aucune ambiguïté, même et surtout s’il s’agit de dire des choses désagréables, d’annoncer de mauvaises nouvelles, ou de formuler des thèses qui ne sont pas conformes au ron-ron rassurant qu’emploient les autres. Voire à la ligne officielle du parti ou au conformisme médiatique. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, certains lui reprochent même son parler brutal.

Mais quand nous nous approchons de ces mots tout simples et si véridiques des « vraiparleurs », il nous semble que le sens s’éloigne aussitôt. Pour ne donner qu’un exemple le « désir d’avenir », et la « République du respect » de Ségolène Royal, ou la « France d’après » de Nicolas Sarkozy ont-ils vraiment beaucoup plus de sens que « les soviets plus l’électricité » ou « une seule solution : la révolution » ? Certes, il s’agit de slogans, mais, même à ce stade, une différence saute aux yeux : il est très possible d’être contre les soviets ou contre la révolution (il y a même des écologistes qui sont contre l’électricité). Mais allez souhaiter un avenir qui ne soit pas désirable, une République qui ne respecte pas les droits les dignités ou les personnes ou encore une France qui soit exactement comme celle d’avant (avant quoi, au fait ?). Voir aussi sur le marketing politique.

Un test simple consiste à formuler la phrase de façon négative pour voir s’il est possible de dire l’inverse sans tomber dans le non sens, dans le ridicule ou dans l’odieux. Ainsi, un homme politique pourrait-il proclamer : « Mon parti ne reflète absolument pas la diversité du pays. On n’y pratique pas le débat d’idées, c’est une véritable caserne idéologique ». Ou encore « Nous allons décentraliser à moitié, mais lâchement et de façon douteuse. Étant illogiques, nous n’accorderons aucune confiance aux territoires, etc. » ?

Même si leurs locuteurs prétendent le contraire et veulent « parler vrai », il existe des langages qui présentes des caractéristiques communes avec la langue de bois doctrinaire (prévisibilité des termes, automaticité des enchaînements, bien-pensance, capacité à masquer ou atténuer la réalité, stéréotypes) mais qui ne sont pourtant pas de la langue doctrinale comme la soviétlangue.

Autrement dit, à la forme canonique de la langue de bois voire à la novlangue, il faudrait opposer un modèle plus léger, plus moderne, plus « soft » de langue sans réplique, un modèle né dans les vingt dernières années, la «langue de coton»

samedi, 14 mai 2016

Novlangue et langues totalitaires

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Novlangue et langues totalitaires

par François-Bernard Huyghe
Ex: http://www.huyghe.fr

La langue ne sert pas uniquement à s’exprimer, à communiquer, à désigner clairement ce dont elle traite… Elle sert aussi à faire : faire croire, faire ressentir, faire obéir, faire taire,...

Cette bizarre faculté de changer le réel autant que de le décrire, elle la tient de ce qu’il est convenu de nommer sa dimension pragmatique. En clair : sa faculté d’agir sur le cerveau d’autrui. Il existe, bien entendu, de nombreuses théories pour l’expliquer. Les sémiologues parlent de la force illocutoire ou perlocutoire des mots, les sociologues de domination symbolique par le verbe. Ce n’est pas notre objet ici.

Car dans la perspective des stratégies de l’information, les choses se ramènent à trois catégories. Ou les mots tirent leur force d’une relation préétablie, ou de leur utilisation efficace, ou de leur simple existence et fréquence.

Le premier cas est celui où les mots de A qui parle (ou écrit) produisent un certain effet sur B qui l’écoute (ou le lit) parce que A jouit d’un statut ou d’une autorité qui lui permet d’ordonner ou encore parce qu’il est en situation de s’engager par une formule sacramentelle, un contrat…. Bref, c’est l’adéquation des paroles, généralement attendues et convenues, qui fait qu’elles changent quelque chose à la réalité. Un général ordonne une charge de cavalerie, un prêtre conclut un mariage, un commissaire-priseur termine une enchère.

Seconde situation : les mots sont efficaces parce que bien combinés. Ainsi, ils produisent un effet de persuasion ou exercent une certaine séduction. C’est typiquement le mécanisme de la rhétorique que nous avons décrite sur ce site. Le rhétoricien idéal convainc (il vous fait tenir une affirmation pour vraie) et charme (il vous fait tenir une chose ou une valeur pour désirable). Il fait tout cela en employant mieux qu’un autre les « mots de la tribu » ; a priori, il agit donc en mettant dans un certain ordre les termes que connaît le destinataire, mieux le second les comprend et plus il a de chance d’être mené là où le désire le premier, l’orateur (ou l’auteur).

La propagande, au sens classique, la publicité ne font qu’amplifier le pouvoir de la rhétorique : en ajoutant le pouvoir de l’image et de la musique à celui du verbe, en choisissant les bons vecteurs, en sachant toucher le destinataire de façon répétitive et efficace, en le mettant dans de bonnes dispositions pour recevoir le message, en abaissant ses défenses…

Une autre forme de pouvoir du verbe ressort à la poésie : elle n’est pas efficace par l’information qu’elle nous délivre (par exemple qu’il y a eu éclosion d’une rose aujourd’hui à 8H GMT). Elle est puissante par sa façon d’évoquer une multitude de sens et émotions offerts à l’interprétation de chacun (ainsi la phrase « Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin était éclose…» est poétique). Mais qu’il s’agisse de propagande, d’éloquence, de littérature ou autre, le « pouvoir » des mots s’exerce uniquement au moment où ils forment un message précis reçu par un interlocuteur.

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Certes de tels messages ne recourent pas exactement aux mots de tout le monde : le poète pourra employer des vocables rares, le propagandiste multipliera les expressions caractéristiques de l’idéologie qu’il défend, le pubeur aura des tics de langage « branchés ». Mais s’ils ont une préférence pour un certain type de vocabulaire, leur but principal est d’être compris non d’être repris : il faut que les mots agissent, pas nécessairement qu’ils soient répétés

Troisième cas, enfin, on peut agir sur le cerveau d’autrui en propageant certaines habitudes langagières, un certain lexique, en favorisant une fréquence et une interprétation de certains mots préférentiels, de certains syntagmes. Il y alors langue de pouvoir là où un groupe lutte pour imposer l’usage et la valeur (laudative, dépréciative) d’un vocabulaire. L’action sur le cerveau est ici une action en amont. Elle repose grossièrement sur le principe que les termes que l’on emploie déterminent les pensées que l’on exprime. C’est ce que l’on pourrait appeler formater.

Pour être plus précis, une langue de pouvoir, destinée à être reprise ou propagée, remplisse bien cette fonction, elle doit faire trois choses :

- Interdire (qu’il s’agisse d’interdire de formuler certaines thèses, comme nous le verrons plus loin, ou tout simplement, interdire de comprendre au non-initié)

- Rassembler : créer une relation de similitude ou de familiarité entre ceux qui emploient le même langage

- Classer : imposer de ranger certaines réalités ou certaines idées dans certaines catégories

Une multitude de groupe utilisent des jargons ou des argots qui répondent partiellement à cette définition. Les premiers forment plutôt la langue particulière d’une profession ou des spécialistes d’un domaine technique bien particulier (on les appelle des sociolectes ou des technolectes). Les seconds ont au moins initialement pour raison d’être de fournir un code quasi secret à un groupe minoritaire qui veut se distinguer et garder la confidentialité de ses échanges. Dans les deux cas, le vocabulaire empêche la langue d’être comprise par tout le monde et cela permet aux initiés de se retrouver entre eux. Un non informaticien ne comprend rien à une phrase truffée de « implémenté » et de « bogué », un non-initié en intelligence économique est rebuté par des phrases pleines d’allusion au « knowledge management », à la «veille sociétale» au «rens» et au «retex» (renseignement et retour d’expérience).

Un esprit soupçonneux pourrait même accuser les jargons de véhiculer une idéologie implicite : culte de la technique ou de l’entreprise suivant le cas. Pourtant ce ne sont pas des langues de pouvoir parfaites, dans la mesure où leur objet est limité, comme l’est leur diffusion. Souvent, le jargon se révèle même utile pour fournir une terminologie à usage technique pour des utilisateurs qui les identifient très bien (et identifient mieux encore le statut de celui qui les emploie). Le défenseur de la langue française peut s’en plaindre, mais, après tout, les jargons remplissent bien leur tâche qui est de désigner quelque chose.

Les vraies langues de pouvoir sont autre chose dans la mesure où elles cherchent à s’imposer à tous pour unifier les cerveaux. Ce critère de la « lutte pour s’imposer » nous semble fondamental.

Soit l’exemple le plus extrême : la « novlangue ». Comme on le sait, cette langue a été inventée par George Orwell dans son roman d’anticipation « 1984 », en s’inspirant de la «sovlangue», langue soviétique alors en usage. La novlangue a été imposée par Big Brother aux citoyens d’Océania, la dictature imaginaire que le livre. Elle est officiellement destinée à remplacer l’ancienne langue véhiculaire dite « ancilangue » (liée aux anciennes mentalités) et elle surtout elle doit refléter l’idéologie officielle d’Océania, l’angsoc (socialisme anglais).

La novlangue fonctionne donc dans deux registres. D’une part, elle empêche de dire ou de penser certaines choses. D’autre part, elle formate les esprits des locuteurs, crée des associations, des disciplines, des habitudes mentales.

Pour remplir le premier but, elle agit brutalement : certains mots sont supprimés, ou leur sens réduit à un usage strictement pragmatique. Ainsi, on peut dire que la voie est libre, mais on ne peut plus exprimer le concept de liberté politique ou intellectuelle, puisqu’il n’y a plus de mots pour traduire ces vieilleries, pas plus qu’honneur, justice, science, religion. La novlangue tente ainsi de rendre impensable toute contestation, puisqu’il n’est plus possible de se référer à un autre monde, à d’autres catégories ou à d’autres valeurs que le monde décrit par la propagande officielle. Ceux qui pensent autrement sont indistinctement considérés comme «ancipenseurs» (les criminels qui pensent comme avant l’instauration de l’angsoc) et ne trouvent plus de termes pour exprimer leurs opinions hétérodoxes. Du reste, plus le temps passe, plus le vocabulaire de la novlangue s’impose, plus les textes écrits dans l’ancienne langue deviennent incompréhensibles. Avantage collatéral : les éventuels opposants sont privés de mémoire et ne peuvent plus s’appuyer sur des textes, philosophiques par exemple, pour critiquer le système ou le comparer à un ordre ancien plus juste ou plus libre. Ou simplement différent.

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Second volet : la novlangue oblige à décrire le monde et donc à penser en termes très pauvres, très standardisés, donc très contrôlés. La langue perd tous ses synonymes, toutes ses nuances, toutes ses complications. Elle se réduit de plus en plus à des expressions standard ou à des néologismes formés, par exemple, de la combinaison de plusieurs mots « compactés ». Ainsi «bonpenser» désigne globalement l’orthodoxie idéologique, l’attitude de soumission et de croyance que l’on attend de tout citoyen. Parallèlement, l’orthographe est hyper simplifiée : plus besoin de nombreux temps des verbes, de pluriels compliqués, de règles d’accord sophistiquées…

Les vocables sont réduits, simples, ils s’enchaînent presque automatiquement pour produire des phrases prévisibles et un sens pauvre. Les obstacles posés au développement de la pensée critique ou spéculative sont ainsi renforcés par les techniques de standardisation de l’expression, donc une fois encore de la pensée.

Censurer et marteler, empêcher d’énoncer des idées, obliger à répéter des slogans : les procédés de la novlangue sont clairs et simples. Ils supposent cependant l’absence de concurrence d’une autre langue naturelle et véhiculaire qu’il faut éliminer par la force. Dans le roman d’Orwell, la chose est imposée hiérarchiquement et planifiée sur des décennies.

La réalité historique n’est pas loin de ce modèle cauchemardesque. La langue de bois soviétique critiquée par de nombreux dissidents, ou encore la LTI (Lingua Tertii Imperi, langue du troisième Reich nazi) décrite par Victor Klemperer fonctionnent bien sur ce modèle vertical et disciplinaire.

De là à accuser son adversaire de parler la novlangue ou la langue de bois dès qu’il s’exprime de façon un peu lourde, ou à qualifier un discours idéologique que l’on désapprouve de manipulation bigbrothérienne des esprits, il y a un pas à ne pas franchir. Ainsi un livre récent d’Eric Hazan compare à la « LTI » nazie ce qu’il nomme la LQR (Lingua Quintæ Republicæ, langue de la cinquième République) néo-libérale. C’est typiquement le genre d’amalgame pseudo critique qui réduit à néant la crédibilité d’une analyse par ailleurs excellente des euphémismes et poncifs employés par les médias. Il y a une toute petite différence entre parler, certes avec mépris, du chômage en se référant à un « plan social lié à un phénomène de restructuration » et prôner la Totalkkrieg ou le Entjuden (guerre totale et déjudaïser).

jeudi, 18 février 2016

« La désinformation » - Trois questions à François-Bernard Huyghe

« La désinformation »

Trois questions à François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.iris-france.org

HUYGHE-François-Bernard.jpgDocteur d’État en sciences politiques, François-Bernard HUYGHE est directeur de recherche à l’IRIS. Il répond à mes questions à l’occasion de son dernier ouvrage « La désinformation : les armes du faux » paru aux éditions Armand Colin, dans la collection Comprendre le monde.

La désinformation n’est pas un phénomène nouveau. Prend-elle plus d’importance et de nouvelles formes aujourd’hui ?

On pratique la diffamation, la ruse, l'intoxication, la manipulation, etc. depuis au moins l'Antiquité (en tout cas, on écrit là-dessus depuis vingt-cinq siècles). En revanche, la désinformation apparaît dans les dictionnaires soviétiques et pas avant les années 50. En tant que stratégie visant à "fabriquer" de faux événements - généralement des crimes ou complots attribués à l'autre camp comme fabriquer le virus du sida dans un laboratoire secret - et comme façon de répandre la fausse nouvelle par les mass-médias, comme si cela venait de source neutre, elle est une arme de guerre froide typique et souvent un travail de services secrets.

Mais après la chute du Mur de Berlin, et à l'ère des télévisions par satellite, les États-Unis ou le camp occidental, utilisant parfois des sociétés privées d'influence, ont montré leur capacité à diaboliser les Saddam Hussein, les Ceausescu, les Milosevic et autres avec de véritables mises en scène de « Grand Guignol ». S'ajoute, depuis les années 90, voire avant, une désinformation à but économique avec de fausses révélations sur les dangers d'un produit, de faux mouvements de protestation "sociétale" (astroturfing), de faux messages, etc. pour déstabiliser des concurrents.

Internet et surtout les réseaux sociaux "démocratisent" la désinformation. Chacun peut fabriquer de pseudo messages ou de pseudo images et les injecter sur la Toile. Surtout, les réseaux sociaux permettent de rassembler des communautés de conviction (ou de préjugés) qui partagent, argumentent et embellissent le faux. Du coup dès qu'un sujet devient très sensible (guerre, débat "de société", thème clivant) vous êtes certains de trouver en ligne des versions alternatives de la réalité, avec "preuves", souvent en images, démontrant des mensonges des médias classiques ou des autorités. Puis décryptage des falsifications ou erreurs des précédents et ainsi de suite en "mille-feuilles".

Sous couvert de dénonciation du « complotisme », vous estimez qu'on essaie parfois d’empêcher une lecture critique du pouvoir. Pouvez-vous développer ?

J'ai écrit depuis des années sur les mécanismes des théories du complot : découvrir partout des coïncidences troublantes, tout expliquer par les intérêts d'un groupe tout-puissant, hyper--rationnaliser ce qui ressort du hasard, tout ramener à un pouvoir conscient et diabolique, etc. Donc pas question de défendre les illuminés qui croient que les extra-terrestres ou les Illuminati nous dirigent, ou ceux qui réduisent l'Histoire du monde à l'action occulte d'un petit peuple ou d'un gros service secret. Mais à force de galvauder la dénonciation du « complotisme » et à utiliser le terme pour imposer le silence à un contradicteur, on court deux risques :

‒ L'anti-intellectualisme d'amalgame qui aboutit à qualifier Bourdieu, Chomsky ou d'autres de complotistes : réduire toute théorie portant sur les effets de la structure à une paranoïa, ce qui dispense d'une vraie critique de la critique.

‒ L'effet boomerang : à trop dénoncer les « complotistes » comme des comploteurs qui tromperaient les naïfs, surtout les jeunes, par des mensonges et des techniques, bref, à les juger sur des intentions supposées, on finit par donner l'impression qu'il y a une vérité officielle des dominants. Si nous devions être obligés de choisir entre "Ça n'a rien à voir ; qu'allez-vous imaginer ? Il n'y a pas d'alternative à la vision réaliste et pragmatique des élites" et "On vous ment, c'est de la faute de ....", ce serait déprimant. Par ailleurs, il faudrait quand même s'interroger sur les causes de ce scepticisme de masse qui fait que des millions de gens sont prêts à tout croire sauf ce que leur disent les médias "classiques", la classe politique et les experts.

huyghe00601362FS.gifIl ne s'agit pas d'être "centriste" en disant quelque chose comme "il faut croire généralement le gouvernement et les médias mais regarder de temps en temps les idées alternatives" ; il faut maintenir une nette séparation entre le droit à la contestation ou à la lecture critique et, d'autre part, l'attitude des complotistes ; ils réduisent tous les faits, décrétés suspects ou symptomatiques, à un autre fait, carrément impossible celui-là : une intelligence supérieure qui planifie tout et trompe tout le monde (sauf le complotiste qui a relevé les indices surabondants). C'est donner trop de signification au chaos du réel. Leur croyance en ce fait « explique-tout » est stupide. La confrontation des théories sur l'interprétation du réel est indispensable.

Face à la désinformation, le citoyen est-il mieux armé aujourd’hui qu’auparavant ?

Si un citoyen exemplaire veut faire l'effort d'apprendre une méthodologie pour remonter aux sources primaires d'une information, évaluer les réseaux par lesquels elle passe, comprendre quelle intention notamment idéologique guide ses propagateurs... Si ce citoyen apprend à maîtriser des outils techniques, comme des logiciels qui aident à trouver l'origine ou la date d'une image, s'il compare à d'autres sources dans d'autres langues ou d'autres pays... S'il est assez honnête pour admettre qu'il y a des faits qui contredisent ses préjugés ou qu'il peut y avoir mensonge des deux côtés. S'il est assez malin pour profiter des sites de décryptage et d'analyse, mais en même temps pour comprendre qu'il existe de la "métapropagande" (le fait de dire que tout ce que dit l'autre est propagande et désinformation) et que renvoyer à un chiffre ou à une source "officiel" n'est pas prouver. Si...

Nous pourrons lui dire, comme dans le poème de Kipling, "tu seras un homme mon fils". Dans tous les cas, ce citoyen vertueux aura eu du temps et du courage. D'où un paradoxe : plus l'information est surabondante et gratuite (notamment en ligne où l'on peut recueillir tous les points de vue et toutes les versions), plus il en coûte de s'informer, sinon en argent, au moins en termes d'efforts et d'autodiscipline.

dimanche, 14 juin 2015

Todd, Zemmour, Onfray, Houellebecq, peut-on vraiment tout dire en France?

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Todd, Zemmour, Onfray, Houellebecq, peut-on vraiment tout dire en France?

 
Entretien avec François-Bernard Huyghe
 
Ex: http://francais.rt.com 

Alors que plusieurs spectacles de l'humoriste controversé Dieudonné ont fait l'objet de menaces d'annulation, se pose la question de la liberté d'expression. Le chercheur François-Bernard Huyghe interroge la portée de cette liberté en France.

Outre la question des spectacles de Dieudonné, la France, peu après les attentats contre Charlie Hebdo, avait été traversée de débats très vifs sur la portée réelle de la liberté d'expression. François-Bernard Huyghe, médiologue, spécialiste de l'information et de la stratégie et chercheur à l'IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques) souligne les contradictions d'une société française qui semble perdue dans le «poliquement correct»

RT France: Quelles sont les limites légales à la liberté d'expression en France?

François-Bernard Huyghe: De façon très schématique, certaines tiennent à l'incitation à la violence, à la consommation de drogue. Il y a aussi les limitations liées à l'injure et au respect de la vie privée. D'autres sont politiques, qu'elles soient liées au négationnisme ou à l'incitation à la haine raciale. Ces interdictions ne se font pas a priori mais a postériori, une fois que les propos ont été tenus, où l'on risque alors des procès. Il y a aussi un projet de la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, qui souhaite sortir les injures et diffamations du droit de la presse et donc de la loi du 29 juillet 1881 pour les introduire dans le code pénal lorsqu’elles sont aggravées par une circonstance liée au racisme, à l’antisémitisme, à l’homophobie. 

RT France: Quelles sont les limites non dites à cette liberté d'expression?

François-Bernard Huyghe: Il y a le droit et ses sanctions d'un côté et la pression culturelle et sociale et les règles non dites qu'elles supposent de l'autre. Cette pression peut prendre la forme de la menace d'un procès, même si cela n'aboutit pas. Ainsi l'écrivain Michel Houellebecq a été menacé de plusieurs procès pour ses propos sur l'Islam. On peut aussi penser à Charlie Hebdo qui a eu plusieurs menaces de procès pour racisme. Médiatiquement, on parle beaucoup du fait que vous allez être traînés devant les tribunaux, mais évidemment s'il y a un non lieu, on n'en parle plus mais le mal est fait. Il y a aussi des censures de fait comme celle qu'a subies Eric Zemmour sur la foi d'un mot dans une interview à la presse italienne. Or ce mot de «déportation» des populations musulmanes n'avait pas été prononcé, j'avais à l'époque vérifié. Mais la pire censure est la censure par le conformisme ambiant, le politiquement correct qui règne énormément dans les médias français. En France, la pire censure est le politiquement correct.

RT France: Que dit ce politiquement correct de la société française?

François-Bernard Huyghe: Cela dit deux choses. Il y a d'abord une restriction idéologique du domaine des débats car on va préférer qualifier une idée d'extrême-droite ou de quelque chose en «phobe», comme islamophobe, homophobe ou antisémite plutôt que de la discuter. L'autre élément intéressant est que cela montre une rupture entre les élites et la société. Par élites, il faut entendre les politiques mais aussi les médias, les gens qui sont socialement autorisés à publier, partager leur opinion, dans un journal ou sur un plateau de télévision. Ceux-là sont sur un consensus idéologique libéral, socialiste, européen, atlantiste, individualiste. Ils sont les gardiens vigilants du Temple, et sont souvent en désaccord avec la population. Les Français pensent de plus en plus qu'on ne peut pas tout dire, qu'il y a une espèce de «lutte des classes culturelle» entre des Français qui veulent que les choses soient dites et les élites qui sont dans la déni de la réalité. Il est très clair qu'il y a des sujets qu'on évite, qu'on n'ose même pas évoquer médiatiquement.

RT France: Peu après les attentats de Charlie Hebdo, Dieudonné avait été condamné pour avoir dit "Je me sens Charlie Coulibaly", du nom du terroriste de l'Hyper casher. Glenn Greenwald, le journaliste qui avait révélé l'affaire Snowden, a dénoncé dans une tribune, «l'hypocrisie» de la France quant à la liberté d'expression. Et même l'humoriste Jon Stewart avait ironisé avec un  «Je suis confus». Qu'en pensez-vous?

François-Bernard Huyghe: Ils ont parfaitement raison. Après le 11 janvier, on avait parlé d'un droit au blasphème, une liberté d'expression absolue et le résultat est qu'on a déprogrammé des films, on a amené à la police des enfants de 8 ans qui n'avaient pas respecté la minute de silence. Dieudonné est certes dans une escalade extrême, pour être le plus maudit des maudits. Mais il y a une contradiction évidente, flagrante, entre les appels à Voltaire, les grandes proclamations libertaires qui ont été faites le 11 janvier et le fait qu'on évite de plus en plus certains sujets. Plus efficace que la censure, il y a l'autocensure. J'ai l'impression que cela s'étend de plus en plus.

RT France: Que pensez également des critiques très vives contre l'intellectuel Emmanuel Todd qui, dans son livre «Qui est Charlie», a parlé pour le 11 janvier de «flash totalitaire»?

François-Bernard Huyghe: On peut évidemment critiquer son livre mais sur le fond, intellectuellement. Or Emmanuel Todd a été injurié, y compris par le Premier ministre Manuel Valls. D'ailleurs c'est étonnant mais Manuel Valls passe son temps à dire ce qu'il ne faut pas lire, Todd, Houellebecq, Zemmour, Onfray. C'est la première fois qu'on voit un Premier ministre qui fait une liste de lectures non autorisées. La violence des attaques contre Emmanuel Todd ont été indignes, on l'a quasiment traité de nazi, on a parlé d'indignité nationale. Au final, ce qui a choqué dans son livre est qu'il a mis le doigt sur cette hypocrisie française. Il a rappelé que la manifestation du 11 janvier était celle des bourgeois blancs, aisés, qui venaient faire un grand exorcisme et se donner bonne consciente.

RT France: La notion de liberté d'expression qui date d'une loi de 1881, au moment de la presse écrite seulement, est-elle encore en phase avec un monde connecté, une mondialisation et une démocratisation des moyens publics d'expression comme les réseaux sociaux? Twitter par exemple rechigne à se plier à la loi française sur certains hashtags?

François-Bernard Huyghe: La France est le pays qui, derrière la Turquie, demande le plus de retraits à Twitter et les autorités françaises en obtiennent beaucoup. Mais Twitter dit respecter les législations nationales. C'est une guerre symbolique car on obtient de retrait, parfois même des condamnations. C'est une démonstration théâtrale par lequel le gouvernement veut montrer son ardeur à combattre le terrorisme. Mais Twitter a une mémoire qui résiste à la censure, on peut retrouver facilement des tweets supprimés. Certes, la législation a augmenté le droit d'intervenir directement auprès des réseaux sociaux sans passer par les juges et là encore ce sont des mesures qui vont dans le sens de la restriction d'expression. Tout cela provoque du coup des effets de compensation car on voit dans les commentaires d'articles des propos très tranchés, violents parfois. C'est parce que les médias sont aseptisés et vivent dans la crainte d'avoir manifesté une opinion politiquement incorrecte.

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