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jeudi, 15 novembre 2018

Fake news : Débat avec François-Bernard Huyghe

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Fake news : Débat avec François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l’IRIS 

Source : Le Glob, François-Bernard Huyghe

Impossible de leur échapper, elles sont partout ! Dans les médias, sur les réseaux sociaux où nous en avons très probablement relayé au moins une, au Parlement où elles reviennent cet automne dans un projet de loi. Qui ? Les fake news bien sûr, ces cousines des infox, fausses nouvelles et autres rumeurs. Mais qu’est-ce qu’une fake news au juste ?

Les médiathèques d’Antony ont choisi de leur consacrer un « Monde en question », le premier de la saison 2018-2019, avec comme invité pour nous éclairer François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’IRIS et auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont deux tout récents sur la désinformation.

En 2h d’intense réflexion, nous avons parcouru grâce à lui tout l’éventail des mots à la mode – et en anglais – pour désigner les avatars d’une désinformation aussi vieille que l’humanité. Nous nous sommes ensuite penchés sur les moyens de les repérer avant de nous demander : « Pourquoi ça marche si bien ? ». Le tout exemples à l’appui, du plus incroyable et grotesque au plus subtil.

Retrouvez la conférence et le débat animés par Rencontres et Débats autrement en vidéo :

 

samedi, 10 novembre 2018

Fascistométrie et rééducation des masses...

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Fascistométrie et rééducation des masses...

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com 

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré aux tentatives, grossières, du système politico-médiatique d'assimiler la vague populiste à une résurgence du fascisme... Spécialiste de la guerre de l'information, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

Fascistométrie et rééducation des masses

Les années trente reviennent, paraît-il. Certes les esprits tatillons, très « vieux monde », pourraient trouver quelques différences mineures : une guerre mondiale encore fraîche avec ses millions de morts et ses anciens combattants au désespoir, une crise économique pré-keynésienne notamment dans une Allemagne ruinée et saisie par un chute folle de la monnaie, des revendications territoriales (ou des occupations) entre pays européens, le péril bolchévique qui terrifiait sur fond de grèves ou d’émeutes, des gens armés en chemise de couleur se battant partout, les puissances d’une Europe divisée reposant sur leur colonies, guère de concurrence économique d’Asie mais aussi guère d’État providence, réarmement partout, des migrations essentiellement inter-européennes, des sociétés encore largement chrétiennes et rurales, un nationalisme assumé par les classes dirigeante à rebours ce qu’elles professent aujourd’hui, des gouvernements très instables, la montée de partis politiques totalitaires s’assumant comme tels… Passons.

Chacun a bien compris qu’Emmanuel Macron jouait sur le point Godwin en nous suggérant un quasi retour du fascisme contre lequel il serait le dernier rempart. Fascisme est pour le moins un terme polysémique et nous nous sommes livrés à un petit test comparatif. En Italie puisque l’épouvantail Salvini est si souvent évoqué.

Prenons d’abord un définition « classique » par Umberto Eco qui, en 1995, énonce quatorze caractéristiques sinon de tous les fascismes, du moins du fascisme comme « ur-fascsimo », archétype (plutôt un schéma d’un fascisme absolu ou poussé à l’extrême, même si chaque fascisme particulier diverge légèrement par rapport à lui) :

- Culte de la tradition
- Refus du monde moderne
- Culte de l’action pour l’action
- Refus de l’esprit critique
- Culte de l’unité du peuple
- Appui sur les classes moyennes 
- Obsession du complot
- Exaltation de la lutte contre un ennemi surpuissant
- Rejet de tout pacifisme comme trahison
- Élitisme de masse (notre communauté est supérieure)
- Culte du héros
- Machisme
- Droits des peuples contre droits des individus
- Recours à un néo-langage porteur de forts contenus idéologiques

Nous pourrions discuter chacun de ces points et nous demander plus en détail lesquels s’appliqueraient au stalinisme ou au maoïsme et lesquels seraient vraiment typiques de Salvini. Mais admettons qu’il s’agit d’un idéal-type, de tendances poussées à l’extrême et reconnaissons qu’Eco propose au moins des catégories significatives.

Petite comparaison avec un texte qui fait grand bruit en Italie vingt-trois ans plus tard L’Espresso publie en ligne un test intitulé « fascistometro » donc destiné à mesurer le degré de fascisme du lecteur suivant son nombre de réponses positives ou d’approbation à 56 affirmations. Ces affirmations que nous n’avons pas la place de reproduire ici peuvent apparaître comme de bon gros lieux communs, mais sont présentés par l’hebdomadaire centriste comme autant d’étapes sur le chemin qui nous mènerait aux années les plus sombres.

Quelques exemples :
- l’Italie est un pays ingouvernable
- Il nous faudrait un régime présidentiel
- Les journalistes sont tous au service du pouvoir
- Je vous rappelle que ces gens-là votent
- Il faudrait les recenser
- Je pense à nos garçons des forces armées
- C’est facile de parler quand on est bien au chaud
- Un pays sans frontière n’est pas un pays.
- Etc.

Le lecteur pourra consulter la liste complète, et, s’il le veut, procéder au test. On lui accordera que les phrases ne sont pas d’une immense finesse (cela dit : essayez d’inverser - un pays sans frontière est un pays, l’Italie est un pays gouvernable, je ne pense pas à nos garçons des forces armées, c’est courageux de parler quand on est bien au chaud- et faites vous des copains…) . Certes, nous ne cherchons pas à démontrer que les rédacteurs de l’Espresso (la romancière M. Murgia qui a rédigé le test) sont légèrement moins fins que l’auteur du « Nom de la rose ». Il y a une terrible différence de registre. Analyser le fascisme pour Eco, c’est penser quelques catégories fondamentales d’où découlent des attitudes. Pour L’Espresso c’est criminaliser des phrases de bistrot, avec une bonne dose de mépris de classe. C’est accessoirement culpabiliser des réactions populaires spontanées pour y dénoncer le germe de la nouvelle lèpre. Le fascisme le produit spontané de la niaiserie des masses : difficile de faire plus contre-productif.
Du reste, Mme Murgia publie en ce moment avec H. Janeczek intitulés « Attention au fascisme qui vit en vous ». L’idée est claire. Nous sommes tous potentiellement fascistes. Racismes et violences sont universels (ce serait donc une pulsion de nature et non une construction de quelques cultures dominantes ?). Il faut donc apprendre à s’autoanalyser et à s’autodiscipliner. Dressage et repentance. Le problème du fascisme n’est pas un problème politique, c’est un problème psychanalytique.Vigilance, camarades, dressons un barrage contre les pulsions des masses.

Proposition de test pour L’Espresso :
« Si vous étiez un fasciste désireux de gagner les prochaines élections que feriez vous aux électeurs ?

A) Je leur enverrais des gens en uniforme leur parler de dieux antiques, de mort au combat, de mobilisation totale du peuple tout entier, de la prochaine guerre à entreprendre contre un adversaire surpuissant...
B) Je leur ferais lire L’Espresso pour les persuader que ceux qui souhaiteraient plus d’emplois pour leurs concitoyens ou qui critiquent les fonctionnaires sont des nôtres : la preuve que le ventre est encore fécond d’où est sortie la bête immonde
C) je traduis le clip gouvernemental français (évoqué à l’article précédent)
D ) Je reprends les slogans psys de Mai 68 sur la libération de la parole et je crie « à bas le Surmoi ».

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 3 novembre 2018)

jeudi, 03 mai 2018

François-Bernard Huygue : les Fake News

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François-Bernard Huygue : les Fake News

François-Bernard Huyghe, médiologue, nous présente le concept de Fake news, son histoire et ses ambiguïtés.
 
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mercredi, 07 mars 2018

Manipulation: entre ruse et conditionnement

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Manipulation: entre ruse et conditionnement

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr

Manipulation, la notion recouvre un très vaste éventail allant de la persuasion par la rhétorique au conditionnement des masses par formatage des esprits . Si ses recettes sont simples, c'est pourtant un art tout d'exécution plutôt qu'une technique scientifique...

Qu’une minorité soit en mesure d’amener la majorité à adopter les comportements ou attitudes désirées, tout en conservant l’illusion de la liberté : voilà assurément une des notions qui a le plus fait couler d’encre au siècle précédent. Elle se nourrit de la crainte du totalitarisme ou du fanatisme politique, de l’inquiétude face aux méthodes économiques, comme celles du marketing et de la publicité, de la dénonciation du pouvoir des médias, dénonciation qui devient vite celle de l’idéologie et du système ou encore de la révélation des ruses, du lobbyiste ou du « spin doctor » pour obtenir que les décideurs ou l’opinion souscrivent à ses vues.

Tout cela se résume en un mot : manipulation. Cette vision est d’autant plus puissante qu’elle est partagée par nombre de praticiens de la communication. L’un des plus illustres, Edward Bernays, neveu de Freud, et véritable inventeur des relations publiques dès la première Guerre mondiale écrivait en 1928 " Si nous comprenons les mécanismes et les mobiles propres au fonctionnement de l'esprit de groupe, il devient possible de contrôler et d'embrigader les masses selon notre volonté et sans qu'elles en prennent conscience. La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions organisées des masses est un élément important dans une société démocratique. Ce mécanisme invisible de la société constitue un gouvernement invisible qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays. » Cette vision est reprise notamment par le chef de l’école psychologique behaviouriste B.F. Skinner. Décrivant un pays utopique, Walden Two » il imagine un monde où chacun atteint la “bonne vie” par le conditionnement parfait. Le lecteur comprend qu’il s’agit plutôt d’une illustration de théories que l’auteur croit applicables. L’ordonnance du docteur Skinner se présente sous couvert d’un artifice littéraire : car les utopies sont, comme le dit Toynbee, "des programmes d'action déguisés en descriptions sociologiques imaginaires."

Dans la même veine, on peut citer « La persuasion cachée » de Vance Packard (décrivant la publicité comme un gigantesque système à manipuler l’inconscient du consommateur par des messages et symboles cachés), à peu près tous les livres politiques de Noam Chomky. De fait, l’explication par la manipulation des masses a du succès dans des milieux très différents. Ainsi, on la retrouve aussi bien chez une droite sensible à la rhétorique des « minorités agissantes » que chez les altermondialistes (confrontés au lancinant problème de la passivité supposée des masses face à une situation qu’ils décrivent comme insupportable). Manipulation est le cri de ralliement de tous les déçus de l’Histoire.

Mais au fait, qu’est-ce que la manipulation ?

Du premier sens qui est de manier transformer des minerais ou des produits chimiques (et maintenant l’ADN comme dans « Manipulation génétique »), le mot a pris une signification proche de manoeuvre obscure. Dans l’usage commun – très péjoratif – la manipulation est un concept explique tout : les comptes du chômage sont manipulés, les Russes sont manipulés par Poutine, les gens ne pensent pas comme moi ; c’est qu’ils sont manipulés par les médias. Manipulation fait aussi songer au prestidigitateur manipulateur qui manie les cartes, les foulards ou les cordes de telle façon que nous croyons ce qui n’existe pas et que nous ne réalisons pas ce qu’il fait réellement, le fameux « truc ».

Le mot renvoie donc à plusieurs idées :
1. La notion a valeur explicative a contrario, : s’ils agissaient librement ou spontanément, les citoyens n’auraient pas fait ce qu’ils ont fait ;

2. La manipulation est clandestine (sauf pour l’observateur malin qui en prend conscience): ses victimes en sont inconscientes;

3. Elle est délibérée : le manipulateur utilise des méthodes indirectes, parfois des mensonges ou des mises en scène voire des techniques. Elles peuvent être énumérées et classées.

4. Elle passe par l’opinion du manipulé qui est amené à croire quelque chose ou à lui accorder une valeur. Cela le mène à un comportement ou à une absence de comportement (telle une passivité complice ou un acquiescement muet) qui sert les intérêts du manipulateur.

5. Manipulation évoque falsification : le vrai et le juste ne sauraient être manipulateurs.

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D’où une question cruciale : existe-t-il une notion ou une méthode scientifiques de manipulation ?

Pouvons-nous alors nous tourner vers les sciences humaines ?
Prenons la définition de « manipulations psychologiques » dans un ouvrage à succès de Philippe Breton (La parole manipulée) : « La manipulation s’appuie sur une stratégie centrale, parfois unique : la réduction la plus complète possible de la liberté de l’auditoire de discuter ou de résister à ce qu’on lui propose. Cette stratégie doit être invisible… Dans l’acte de manipulation, le message, dans sa dimension cognitive, ou sous sa forme affective, est conçu pour tromper, induire en erreur faire croire ce qui n’est pas. »

Après une seconde de réflexion, cette définition séduisante soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout. Il y aurait donc des propositions face auxquelles nous conserverions notre autonomie de jugement, auxquelles nous pourrions décider ou non d’adhérer librement et d’autres dont la forme ou le mode de circulation seraient telles que nous perdrions notre distance critique ou notre libre-arbitre.

Certaines affirmations présentées d’une certaine façon équivaudraient donc à une violence invisible et auraient la faculté de nous faire littéralement opiner à des thèses que nous trouverions fausses et immorales en temps normal ou formulées autrement ! D’accord, mais on ne fait là que reporter l’effet de persuasion sur une étrange faculté qu’auraient certaines phrases arrangées dans un certain ordre de nous faire conclure d’une certaine façon, ou certaines images de provoquer chez nous certains sentiments. Cela ressemble un peu à la « vertu dormitive » de l’opium.

Soient les jugements
- « je dois aller à la messe » (comme on me la enseigné toute mon enfance et comme cela se pratique dans mon milieu social),
- -« je désire inviter cette femme séduisante à dîner » (comme m’y invite son décolleté suggestif),
- -« la théorie de la relativité d’Einstein est géniale » (comme je l’ai lu partout),
- -ou « il faut voter oui à la constitution européenne » (comme le disent les grands partis politiques, les médias à 79% et la plupart des vedettes interrogées).

Pervers-narcissique-qui-est-il-vraiment.jpgLaquelle de ces opinions est résistible ou irrésistible ? Et au cas où ce classement pourrait être établi, selon quel critère ? Quel « traitement » appliqué à l’opinion (rhétorique, mise en scène ,répétition..) fait que le choix d’accord/ pas d’accord est ainsi faussé ? Où passe la frontière entre le désir licite de convaincre ou de séduire, ce que nous tentons de faire la moitié du temps quand nous ouvrons la bouche, et la manipulation scandaleuse?

Si nous rentrons dans l’ouvrage de Breton, nous découvrons que les manipulations seraient de deux sortes : cognitives et affectives. Les premières consisteraient en « recadrage » des opinions (arguments d’autorité, présentation dans un contexte faussé, amalgames, emploi de mots ambivalents et autres). Quant aux manipulations affectives (esthétisation du message, appel à la peur ou à l’autorité, identification..), elles joueraient et sur les sentiments que l’on suscite, et sur un effet «fusionnel» quasi hypnotique. L’auteur aurait ajouter aux dimensions cognitives et affectives des manipulations leur dimension collective : manipuler, c’est souvent jouer d’un conformisme, de la soumission à l’autorité du groupe, du besoin d’imitation ou de celui, chaud et rassurant de croire ensemble.

La théorie de Breton redécouvre donc les catégories fondamentales de la rhétorique inventée par les Grecs, il y a vingt-cinq siècles : agir sur autrui par la parole consiste à employer le logos(l’art de l’amener à tenir une proposition pour vraie en menant son raisonnement où l’on désire), et le pathos (art de susciter certains sentiments chez lui). La philosophie grecque avait même découvert la troisième catégorie de l’éthos (utiliser les valeurs et autorités au service de son discours persuasif).

Manipuler : entre faire et faire paraître

Comparons maintenant à un autre ouvrage à succès : « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens ». de J-L Beauvois et R-V Joule. Cette fois, la manipulation est spécifiquement présentée comme un moyen d’obtenir d’autrui un comportement désiré, quand on ne dispose ni du pouvoir de le lui ordonner, ni de l’argumentation pour l’en convaincre (ce qui est une différence évidente avec le livre précédent). Il ne s’agit donc pas de faire que les gens « pensent » ce qu’ils n’auraient pas pensé avant de subir une « violence » cognitive ou affective et s’ils n’avaient été, d’une façon ou d’une autre, abusés.

Il s’agit pour Beauvois et Joule de décrire les méthodes relevant essentiellement de la psychologie sociale anglo-saxonne : ce sont souvent des recettes de vente enseignées aux commerciaux et qui figurent dans des dizaines de manuels. Elles sont censées permettre de faire faire ce qu’autrui n’aurait pas fait spontanément..

Ces méthodes (qui ne recouvrent pas tout les champs de la manipulation) reposent sur la théorie de l’engagement. En amenant A à faire x, une première concession ou un premier engagement, je peux le conduire à faire y que je désirais secrètement, en vertu de la tendance générale de l’être humain à adopter un comportement « consistant » par rapport àses actes antérieurs. Par exemple, constatent les auteurs, il est plus facile de taper quelqu’un d’une pièce pour téléphoner après lui avoir demandé un renseignement. (technique du pied dans la porte).

Ou encore, le manipulateur demande à quelqu’un un service très important qu’il refuse, puis un second moins contraignant, et enfin on lui fait une troisième demande, plus modérée, à laquelle il ne peut dire non (et qui était celle que l’on visait initialement).

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Dans la version de Beauvois et Joule, le manipulé est, certes, trompé par la disposition stratégique des demandes du manipulateur, mais il se piège aussi un peu luimême : par ses actes, il se met dans une situation où une demande A qu’il aurait refusée si elle lui avait été présentée brutalement, lui semble admissible par rapport à d’autres éléments de comparaison ou par rapport à la relation qui s’est établie avec le manipulateur.

Troisième livre et troisième exemple, l’ouvrage La manipulation à la française. Cette fois, les multiples exemples présentés ressortent à la communication, le plus souvent médiatique : désinformation »par des services spéciaux, réécriture de l’Histoire dans tel pays ou par tel média, manoeuvres financières, présentation faussée des statistiques, mise en condition des opinions publiques, trucages journalistiques.
 
ricalens.jpgLa catégorie manipulation recouvrirait pratiquement toutes les stratégies par l’information: désinformation, propagande, mystification, endoctrinement, stratagèmes.
Il s’agirait surtout d’opérations délibérées visant à persuader l’opinion en général (ou des milieux particuliers) de la véracité de faits qui ne le sont pas. Nous serions donc cette fois dans le domaine de la production d’illusions efficaces comme source de pouvoir.
Ce troisième sens est le plus proche du langage courant où la manipulation renvoie le plus souvent à « eux » : les puissants, les habiles, les maîtres de la presse, les élites qui nous mentent…
Certes, ces trois conceptions ne sont pas inconciliables, même si la première insiste sur le jugement, la seconde sur le comportement et la troisième sur la représentation.
Surtout, elles ont en commun de supposer une relation cause/effet unilatérale : le discours persuasif, la manoeuvre d’engagement, la mise en scène médiatique produisent un effet sur le cerveau non prévenu. Les trois livres semblent présenter la victime comme isolée,
passive : une page vierge où vient s’inscrire le texte mensonger que dicte le manipulateur.
 
Pour clarifier, il faut commencer distinguer entre des sous-catégories de
manipulations déjà bien repérées :
- Des techniques de communication interpersonnelles (dont le prototype est le
« baratin » du vendeur d’encyclopédie qui sonne à votre porte) et dont on peut mesurer peu ou prou l’efficacité empiriquement
- Des messages persuasifs – dont on connaît l’intentionnalité (amener le public à acheter un produit, à voter, à adopter une opinion), dont on mesure les moyens (expérience en laboratoire, campagne de presse limitée) – . On tente de comprendre les variables qui produisent ladite persuasion et sur lesquelles ont peut jouer expérimentalement. Nous restons alors dans un domaine bien connu de la psychologie sociale.

Elle pose des questions du type « À quelle fréquence faut-il répéter le message ? » ; «L’image subliminale est-elle efficace ? », « Faut-il discuter les arguments contraires ? », « Quel mélange de texte et d’image donne le meilleur résultat ?», « Un récepteur attentif est-il plus facile à persuader qu’un auditeur distrait ? ». Toutes ces questions sont largement étudiées dans des manuels classiques comme les chemins de la persuasion de JN Kapferer.

chemins-de-la-persuasion-690357-264-432.jpg- Des effets plus généraux de manipulation à travers les médias. Leur capacité globale à produire tel effet sur l’opinion en situation réelle, entendez hors laboratoire et soumise à une pluralité de messages, serait alors l’objet d’une ‘science des médias » (media studies anglo-saxonne ou sociologie des médias). Celle-ci tenterait de décrire la nature et les limites du « pouvoir des médias », zone qui circonscrirait le domaine des manipulations efficaces ou non

- Des manoeuvres orchestrées qui seraient comme les «grands batailles» de la guerre de l’information: les faux carnets d’Hitler, la plate-forme Brent Spar ou le mythe des ADM en Irak, par exemple. De telles constructions seraient alors justifiables d’une analyse politique et stratégique.

Manipulation nous apparaît de plus en plus comme un mot-valise pour deux raisons.

La première est qu’il est difficile de dire où commence la manipulation et qui ne la pratique pas peu ou prou dans ses rapports avec les autres, ne serait-ce que pour se faire aider ou aimer.

Le second problème est que toute tentative de décrire le fonctionnement d’une manipulation révèle très vite un mensonge (A dit x qu’il sait non vrai à B), une ruse (A fait X afin que, comme il le souhaite, B fasse y en croyant obtenir un tout autre résultat), une mise en scène (A présente la réalité X de telle façon que B arrive à conclure y) et autnt de termes plus précis qui pourrraient sans doute remplacer le concept central de manipulation.

Enfin, il y a des degrés de gravité. Difficile de mettre dans le même sac de véritables crimes d’État (comme les Soviétiques falsifiant les massacres de Katyn) et les trucs du camelot qui cherche à provoquer l’achat.

Sans compter que la plupart des théories de la manipulation supposent que le sujet est totalement passif, incapable de réaliser l'intention du manipulateur, et surtout isolé, dépourvu de tout contact avec des ressources critiques.

Une véritable théorie de la manipulation serait la partie pragmatique d’une théorie de l’influence (comme façon d’agir sur la décision d’autrui en en modifiant les cadres mentaux et références). Elle reste largement à construire
Mini-bibliographie :
Beauvois Jean-Léon et Joule Robert-Vincent, Petit traité de manipulation à l’usage des
honnêtes gens Grenoble, P.U.G. 2000
Breton Philippe., La Parole manipulée, Paris, la Découverte, 1998
Brune François, Les médias pensent comme moi, Paris, Plon, 1993
Colon Michel, Attention médias. Les médiamensonges du Golfe Manuel antimanipulation,
Bruxelles, EPO, 1992
Fondation pour les études de défense, Les manipulations de l’image et du son, Paris,
Hachette, 1996
Fresnault-Desruelle, L’image manipulée, Paris, Edilig coll. Médiathèques, 1983
Kapferer Jean Noël Les chemins de la persuasion Gauthier-Villars 1979
Raynaud P., L’Art de manipuler, Paris, Ulrich, 1996
Ricalens P. (dir.) La manipulation à la française, Economica 2003
Woodrow A. Information Manipulation , éditions du Félin 1990

dimanche, 11 juin 2017

« Daech : L'arme de la communication dévoilée » de François-Bernard Huyghe

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Fiche de lecture:

« Daech : L'arme de la communication dévoilée » de François-Bernard Huyghe

par Nicolas Faure
Ex: http://www.europesolidaire.eu & https://www.polemia.com
 
François-Bernard Huyghe est docteur d'Etat en sciences politiques, habilité à diriger des recherche, directeur de recherche à l'Iris et enseignant, notamment au CELSA Paris IV Sorbonne. Spécialiste de l'influence stratégique, il décrypte dans cet ouvrage traitant de l'Etat islamique les différentes stratégies de communication utilisées par cet Etat islamique.
 
Nous rééditons ici cet article de Nicolas Faure publié par Polémia,  que nous remercions
https://www.polemia.com/daech-larme-de-la-communication-devoilee-de-francois-bernard-huyghe/?utm_source=La+Lettre+de+Pol%C3%A9mia&utm_campaign=a0270d0758-lettre_de_polemia&utm_medium=email&utm_term=0_e536e3990e-a0270d0758-60536937

L'auteur  dresse le portrait d'un ennemi implacable, bien moins déséquilibré que certains commentateurs semblent imaginer. Un livre à lire de toute urgence pour comprendre que la guerre contre les djihadistes n'est sans doute pas terminée...

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« Le nom que nous leur donnons en révèle plus sur nos fantasmes que sur les leurs »

« Difficile d'opérer une conversion plus absolue que celle des djihadistes, d'adopter un critère du vrai, du bien, du juste ou du souhaitable plus opposé au nôtre » écrit François-Bernard Huyghe en introduction de son livre.

Cette opposition évidente entre le monde moderne et ces combattants de l'Etat islamique conduit l'auteur à analyse en profondeur leurs motivations et celles de ceux qui les rejoignent.

Il s'attaque par exemple à la frilosité occidentale quant à la désignation de l'ennemi :

« La question de sa désignation devrait être réglée depuis longtemps. Or le nom de l'ennemi nous pose plutôt problème à nous, ses adversaires (...). Entre les stratégies d'évitement [ne pas stigmatiser, ne pas amalgamer, pas de vocables évoquant des principes généraux ou des « valeurs »] et les stratégies de l'affirmation [il faut avoir le courage de désigner l'ennemi islamiste violent], nos politiques révèlent leurs contradictions. »

Plus loin il adresse une nouvelle pique aux Occidentaux incapables de prendre la mesure des ressorts de l'Etat islamique :

« [Employer] des termes comme “nihilisme” [sonne] creux ; les djihadistes ne sont nullement animés par le refus de toutes valeurs ; ils sont dans l'obsession d'une seule valeur. (...) Nier cette positivité, l'inverser en haine absurde, c'est se donner bonne conscience à bon compte. (...) En niant qu'ils puissent agir au nom de valeurs religieuses, nous les considérons comme irrationnels, et refusons de comprendre leur logique de légitimité. Moraliser [ils veulent le mal] ou psychiatriser [ils sont fous] sont de bien pauvres consolations contre ce qui nous nie. Le nom que nous leur donnons en révèle plus sur nos fantasmes que sur les leurs. »

Dans cet ouvrage, François-Bernard Huyghe s'attache donc à analyser sans faux-semblant ce qui anime les soldats du califat islamique. Cette démarche saine et essentielle permet à ce livre d'être une mine d'or d'informations et d'analyses pertinentes.

La violence relayée par Internet comme arme à double tranchant

Pour François-Bernard Huyghe, l'Etat islamique est passé maître dans l'art de la communication. Il écrit même (p. 68) : « Daech, c'est une machine à tuer plus un appareil à communiquer. »

La plus visible des communications, c'est la mise en scène de sa violence.

« Au-delà du sang, il y a le sens » écrit François-Bernard Huyghe (p. 56). Selon lui, la violence des exécutions d'infidèles a une importance capitale dans la propagande de l'Etat islamique, à la fois pour ses partisans ou supporteurs, fascinés et attirés par la violence des actes, mais aussi pour l'adversaire qui, face à la brutalité des djihadistes, peut être démoralisé ou prendre peur.

L'Etat islamique se sert d'Internet comme d'une caisse de résonnance incroyable. Ce ne sont pas les premiers, nous rappelle François-Bernard Huyghe en citant notamment l'expertise d'al-Qaïda et de ben Laden.

Une communication professionnelle

« La propagande d'Etat du califat est centralisée » assure François-Bernard Huyghe. Un ministère, des agences et des contrôles de production sérieux aboutissent à des réalisations extrêmement professionnelles.

« Il faut que nous reconnaissions la sophistication de leurs moyens et leur professionnalisme » écrit même l'auteur. Dans ce livre, il n'hésite pas à pointer du doigt le véritable souci de l'esthétisme dans les vidéos produites par le califat.

De la part d'un professeur au CELSA, prestigieuse école de communication française, ce ne sont évidemment pas des paroles en l'air...

Outre les images de violence destinées à impressionner et effrayer, François-Bernard Huyghe relève que la propagande de Daech concerne également les bienfaits de l'administration islamique sur les territoires qu'elle contrôle. Des images de familles heureuses ou de marchés bien approvisionnés sont ainsi très nombreuses.

François-Bernard Huyghe s'attache aussi à étudier de près la publication de magazines professionnels comme Dabiq, réservé aux anglophones, paru pour la première fois en avril 2014, ou Dar al-Islam, dédié aux francophones. Des analyses poussées fascinantes qui permettent au lecteur de prendre la mesure du professionnalisme de certains membres de l'Etat islamique.

Djihad 2.0

Dans cet ouvrage très bien documenté de François-Bernard Huyghe, on apprend également que l'Etat islamique incite fortement ceux qui s'y intéressent à sécuriser leur connexion Internet. Tout d'abord en utilisant un ordinateur volé qui ne puisse pas être relié à soi, puis en se connectant à Internet uniquement via des réseaux publics (type McDonald's) et en installant des outils de cryptage des connexions.

Selon l'auteur, les suiveurs de l'Etat islamique sont également passés maîtres dans l'art de diffuser des messages de tout type (propagande, revendication, etc.) de manière virale grâce aux réseaux sociaux.

La contre-propagande de l'Occident est-elle efficace ?

Selon François-Bernard Huyghe, les pays occidentaux n'ont tout simplement pas pris la mesure de la solidité doctrinale des meneurs de l'Etat islamique. Outre les justifications islamiques apportées après chacun de leurs attentats, les tirades sur des actions n'ayant « rien à voir avec l'islam » ferait tout simplement rire les membres de l'Etat islamique et leurs suiveurs !

Pire : à la campagne anti-djihad du gouvernement français intitulée « Toujours le choix », l'Etat islamique a répondu ironiquement par une campagne « Pas le choix », rappelant à l'aide d'éléments doctrinaux solides qu'un sunnite se devait de rejoindre l'Etat islamique.

François-Bernard Huyghe ne se contente pas d'analyser brillamment les ressorts communicationnels de l'Etat islamique. Il adresse également un avertissement sérieux à ceux qui sous-estiment l'intelligence ou la détermination des meneurs de Daech.

Face à un groupe terroriste aussi ingénieux et professionnel, la guerre pourrait durer encore longtemps, même après la victoire militaire occidentale...

Nicolas Faure

François-Bernard Huyghe, Daech : L'arme de la communication dévoilée, Collection L'Information, c'est la guerre, Va Presse, mai 2017, 134 pages

lundi, 11 juillet 2016

Le pouvoir de la langue de bois

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Le pouvoir de la langue de bois

Imposer l'idéologie par le choix des mots
 
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langue-de-bois.jpgL’expression langue de bois a plus d’un siècle. Au début, elle désigne un pathos pseudo-philosophique. L'expression est employée d'abord en polonais (le syntagme qui signifie à peu près « parole de bois » ou « langue d’arbre » vient du cette langue), puis elle passe en russe. Mais aujourd’hui, popularisée en France seulement dans les années 1978/1980, l'expression évoque surtout deux choses :

1) le parler-marxiste, et en particulier la phraséologie employée en URSS, la sovietlangue. C'est la langue de l'idéologie, voire de ce qu'Alain Besacon nommera "l'idéocratie"

2) puis par extension la façon de s’exprimer de nombre de politiciens ou des technocrates et spécialistes en tous genres.

Bref l’usage passe ainsi d’une langue purement idéologique au style officiel, à l’art de ne rien dire, au pathos, voire à la manie d’employer des mots prétentieux que l’on ne comprend pas toujours (et en ce sens nous sommes tous un peu des Monsieur Jourdain de la langue de bois).

Bien sûr, personne ne prétend proposer un concept scientifique de « langue de bois », mais en faire une sorte d’injure facile n’est pas une solution.

Combien d’entre nous passent leur temps à promettre de « ne pas pratiquer la langue de bois » (c’est à peu près aussi rassurant que quelqu’un qui vous jure qu’il va être sincère) ? D’autres annoncent qu’ils vont parler vrai, et ajoutent souvent « quitte à choquer ou à déranger », sous-entendant par là que leurs rivaux emploieraient un langage creux ou menteur. La langue de bois serait-elle simplement un verbiage coupé de la réalité ?

Il semblerait dans tous les cas qu’elle s’oppose à une langue « authentique » qui serait à la fois simple dans sa forme, variée dans son vocabulaire, précise dans son contenu, sincère dans son intention (débattre ou décrire et non manipuler). Espérons qu’il existe un tel animal. Certains de ces reproches faits à la langue de bois se réfèrent à sa pauvreté (elle n’exprime pas grand-chose, se répète, décrit mal la complexité du réel) , d’autres à son projet (mentir, imposer des mécanismes mentaux,, confisquer la parole ou, plus modestement épater le pékin).

Bien sûr, le second ne peut se réaliser sans la première. Mais cela nous donne néanmoins un indice : le problème de la langue de bois réside dans le rapport entre ce qu’elle interdit (de dire certaines choses, ou de les dire d’une certaine façon, ou de les penser, ou de les comprendre) et ce qu’elle fait (dire, penser, répéter, comprendre). Si l’on veut que la notion renvoie à autre chose qu’un parler ampoulé ou un bruit de bouche, il faut comprendre sa fonction par rapport à l’idée.

Comme le disait Paulhan « On peut appeler puce un éléphant, mais il vaut mieux prévenir ! ». Nous proposons de considérer comme langue de bois pure et dure ou langue de bois tout court, celle qui fut pratiquée dans les régimes communistes (et national-socialiste), celle qui inspira le modèle de la novlangue à Orwell, celle qui a pu être imposée soit par la discipline du parti soit par l’appareil idéologique, celle qui se proposait explicitement de refléter une idéologie conquérante, d’imposer une vision du monde, de propager des idées et des comportements.

On pourrait alors examiner si la notion est encore applicable aux formations idéologiques qui ont remplacé le marxisme (néo-libéralisme et altermondialisme). Puis enfin aborder les formes atténuées et modernisées de la langue de bois, plus spécialisées dans un domaine (sciences humaines, parler médiatique) et qui reflètent des idéologies plus molles ou plus partielles, bref ce que nous avons nommé ailleurs « langue de coton ».

Dans le premier sens, la langue de bois est un domaine d’études bien repéré. Y compris par ceux qui en étaient victimes et qui étaient devenus habiles à interpréter les intentions de leurs maîtres. Un bon lecteur de la Pravda comprenait immédiatement ce qui l’attendait quand un discours du secrétaire général déclarait que « les avancées de la pratique ont confirmé la justesse des positions du parti et leur conformité avec le mouvement historique et social. ».

Rappelons quelques caractéristiques de cette langue soviétique et de ses avatars :

- Groupes nominaux figés du type « forces démocratiques et populaires », « réalité naturelle et sociale », « la justesse de nos thèses », avec un goût prononcé pour les génitifs : « conditions objectives de production du discours », « stade actuel de développement des moyens de production »

- Abus du passif (ce qui permet de ne pas savoir exactement qui a fait quoi) : « De grands progrès ont été accomplis. «la vigilance des démocrates et des progressistes du monde entier a été éveillée… », « ce niveau de réalité devra céder la place à un nouveau degré de développement »

- Formules verbales vagues du type « prendre objectivement la forme de », « déterminer en dernière instance », « établir un rapport dialectique avec », « se révéler finalement », « se manifester à travers » qui permettent de donner l’apparence d’une explication scientifique au rapport établi entre deux choses ou deux idées. Corollairement, des expressions comme « dissimuler profondément », « cacher sous un voile », « se réduire en dernière analyse à » rappellent combien les adversaires capitalistes déploient de manœuvres et manipulent les mots et les apparences.

- Formules comparatives destinées à donner l’impression d’un mouvement incessant dans une seule direction : « de jour en jour », « de plus en plus », « la progression inlassable… » ; « le processus qui a commencé à se développer et ne cesse de s’enrichir d’étape en étape… »

- Délicats euphémismes comme « difficultés résiduelles », « ultimes résistances de forces passéistes attachées à leur vision du monde condamnée par l’histoire » pour désigner des famines ou des massacres de masses.

- Fausse dialectique – lois objectives contre conscience subjective, forme contre fond, abstrait contre concret, dynamique contre statique – permettant d’appliquer une grille binaire et manichéenne à n’importe quoi

- Etc…

Toutes ces formules agaçantes pour le lecteur ont pourtant à un usage bien précis.

D’abord, c’est une langue disciplinaire qui oblige le locuteur à fondre son expression et sa pensée dans un moule (avantage corollaire : le sceptique, l’opposant ou le non-initié, incapables d’employer ce langage se font vite repérer et ne peuvent s’exprimer de manière correcte).

Ensuite, c’est une langue qui nie la réalité au profit de formules incantatoires et de catégories manichéennes préconstituées. Les choses ne sont jamais que ce révèle le discours officiel et l’analyse orthodoxe.

Enfin, on peut comparer la langue de bois à une formule magique ou liturgique. Ainsi ce qu’Alain Besancon avait nommé la « logocratie » soviétique repose largement sur le pouvoir de nommer et de désigner des catégories imaginaires, au moins autant que sur la capacité d’imposer une perception idéologique cohérente à tous ceux qui la pratiquent. Ce pouvoir qui s’est imposé jusque dans la bouche de chacun chante sans fin sa propre gloire.

Fort bien ! Nous avons là un modèle qui est grosso modo celui d’Orwell en plus compliqué (ou plus exactement, en imaginant la novlangue, l’auteur de 1984 n’a fait qu’épurer et synthétiser le phénomène réel de la langue soviétique). Mais comme cette langue là est censée avoir disparu avec le « socialisme réel », la vraie question est plutôt celle de sa succession.

« Promis, j’arrête la langue de bois » se vantait Jean-François Coppé, le titre de son livre. « Qu'on l'appelle "parler vrai", "authenticité » ou "langage simple", la tendance de la communication d'entreprise est l'anti-langue de bois. » selon Adverbe, un des meilleurs sites consacré aux blogs… Le « parler vrai » serait donc le remède à la langue de bois.

Ce serait donc cet idiome que le Trésor de la langue française définit comme suit : «Manière d'exprimer sous une forme codée, dans une phraséologie stéréotypée et dogmatique, à l'aide d'euphémismes, de lieux communs, de termes généraux et / ou abstraits, un message idéologique qui ne sera pas opposable à ses auteurs, mais qui cependant sera compris dans son vrai sens par un petit nombre d'initiés ; p. ext. tout langage qui s'alimente au dictionnaire des idées et des formes reçues ... »

Ou pour ceux qui préfèrent la définition plus courte du Petit Larousse : " manière rigide de s'exprimer en multipliant les stéréotypes et les formules figées, notamment en politique ".

Face à ses adeptes se dresseraient ceux du « parler vrai », une expression reprise d’un livre de Michel Rocard publié en 1979. Comment ne pas choisir la seconde option ? Qui ne voudrait être sincère, moderne, compréhensible, efficace ? Pas si simple ! Tout d’abord, les gens qui parlent vrai évoquent fâcheusement ces gens qui parlent du cœur comme on parle du nez.

Surtout, que signifie « parler vrai » ? L’expression, outre qu’elle pose certains problèmes grammaticaux en accolant un adjectif à un verbe, n’est pas tout à fait équivalente à « dire la vérité » (auriez-vous confiance dans quelqu’un qui vous jurerait qu’il ne va pas mentir aux électeurs ?). Elle suggère au moins trois idées :

- Parler franc donc dire ce que l’on pense et ce qui est.

- Parler clair donc employer des expressions que connaît bien l’interlocuteur, éventuellement les mots de tout le monde, et, dans tous les cas ne pas chercher à tromper l’auditeur avec du charabia et des termes ronflants.

- Parler net donc bien désigner les choses par leur nom, ne laisser subsister aucune ambiguïté, même et surtout s’il s’agit de dire des choses désagréables, d’annoncer de mauvaises nouvelles, ou de formuler des thèses qui ne sont pas conformes au ron-ron rassurant qu’emploient les autres. Voire à la ligne officielle du parti ou au conformisme médiatique. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, certains lui reprochent même son parler brutal.

Mais quand nous nous approchons de ces mots tout simples et si véridiques des « vraiparleurs », il nous semble que le sens s’éloigne aussitôt. Pour ne donner qu’un exemple le « désir d’avenir », et la « République du respect » de Ségolène Royal, ou la « France d’après » de Nicolas Sarkozy ont-ils vraiment beaucoup plus de sens que « les soviets plus l’électricité » ou « une seule solution : la révolution » ? Certes, il s’agit de slogans, mais, même à ce stade, une différence saute aux yeux : il est très possible d’être contre les soviets ou contre la révolution (il y a même des écologistes qui sont contre l’électricité). Mais allez souhaiter un avenir qui ne soit pas désirable, une République qui ne respecte pas les droits les dignités ou les personnes ou encore une France qui soit exactement comme celle d’avant (avant quoi, au fait ?). Voir aussi sur le marketing politique.

Un test simple consiste à formuler la phrase de façon négative pour voir s’il est possible de dire l’inverse sans tomber dans le non sens, dans le ridicule ou dans l’odieux. Ainsi, un homme politique pourrait-il proclamer : « Mon parti ne reflète absolument pas la diversité du pays. On n’y pratique pas le débat d’idées, c’est une véritable caserne idéologique ». Ou encore « Nous allons décentraliser à moitié, mais lâchement et de façon douteuse. Étant illogiques, nous n’accorderons aucune confiance aux territoires, etc. » ?

Même si leurs locuteurs prétendent le contraire et veulent « parler vrai », il existe des langages qui présentes des caractéristiques communes avec la langue de bois doctrinaire (prévisibilité des termes, automaticité des enchaînements, bien-pensance, capacité à masquer ou atténuer la réalité, stéréotypes) mais qui ne sont pourtant pas de la langue doctrinale comme la soviétlangue.

Autrement dit, à la forme canonique de la langue de bois voire à la novlangue, il faudrait opposer un modèle plus léger, plus moderne, plus « soft » de langue sans réplique, un modèle né dans les vingt dernières années, la «langue de coton»

samedi, 14 mai 2016

Novlangue et langues totalitaires

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Novlangue et langues totalitaires

par François-Bernard Huyghe
Ex: http://www.huyghe.fr

La langue ne sert pas uniquement à s’exprimer, à communiquer, à désigner clairement ce dont elle traite… Elle sert aussi à faire : faire croire, faire ressentir, faire obéir, faire taire,...

Cette bizarre faculté de changer le réel autant que de le décrire, elle la tient de ce qu’il est convenu de nommer sa dimension pragmatique. En clair : sa faculté d’agir sur le cerveau d’autrui. Il existe, bien entendu, de nombreuses théories pour l’expliquer. Les sémiologues parlent de la force illocutoire ou perlocutoire des mots, les sociologues de domination symbolique par le verbe. Ce n’est pas notre objet ici.

Car dans la perspective des stratégies de l’information, les choses se ramènent à trois catégories. Ou les mots tirent leur force d’une relation préétablie, ou de leur utilisation efficace, ou de leur simple existence et fréquence.

Le premier cas est celui où les mots de A qui parle (ou écrit) produisent un certain effet sur B qui l’écoute (ou le lit) parce que A jouit d’un statut ou d’une autorité qui lui permet d’ordonner ou encore parce qu’il est en situation de s’engager par une formule sacramentelle, un contrat…. Bref, c’est l’adéquation des paroles, généralement attendues et convenues, qui fait qu’elles changent quelque chose à la réalité. Un général ordonne une charge de cavalerie, un prêtre conclut un mariage, un commissaire-priseur termine une enchère.

Seconde situation : les mots sont efficaces parce que bien combinés. Ainsi, ils produisent un effet de persuasion ou exercent une certaine séduction. C’est typiquement le mécanisme de la rhétorique que nous avons décrite sur ce site. Le rhétoricien idéal convainc (il vous fait tenir une affirmation pour vraie) et charme (il vous fait tenir une chose ou une valeur pour désirable). Il fait tout cela en employant mieux qu’un autre les « mots de la tribu » ; a priori, il agit donc en mettant dans un certain ordre les termes que connaît le destinataire, mieux le second les comprend et plus il a de chance d’être mené là où le désire le premier, l’orateur (ou l’auteur).

La propagande, au sens classique, la publicité ne font qu’amplifier le pouvoir de la rhétorique : en ajoutant le pouvoir de l’image et de la musique à celui du verbe, en choisissant les bons vecteurs, en sachant toucher le destinataire de façon répétitive et efficace, en le mettant dans de bonnes dispositions pour recevoir le message, en abaissant ses défenses…

Une autre forme de pouvoir du verbe ressort à la poésie : elle n’est pas efficace par l’information qu’elle nous délivre (par exemple qu’il y a eu éclosion d’une rose aujourd’hui à 8H GMT). Elle est puissante par sa façon d’évoquer une multitude de sens et émotions offerts à l’interprétation de chacun (ainsi la phrase « Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin était éclose…» est poétique). Mais qu’il s’agisse de propagande, d’éloquence, de littérature ou autre, le « pouvoir » des mots s’exerce uniquement au moment où ils forment un message précis reçu par un interlocuteur.

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Certes de tels messages ne recourent pas exactement aux mots de tout le monde : le poète pourra employer des vocables rares, le propagandiste multipliera les expressions caractéristiques de l’idéologie qu’il défend, le pubeur aura des tics de langage « branchés ». Mais s’ils ont une préférence pour un certain type de vocabulaire, leur but principal est d’être compris non d’être repris : il faut que les mots agissent, pas nécessairement qu’ils soient répétés

Troisième cas, enfin, on peut agir sur le cerveau d’autrui en propageant certaines habitudes langagières, un certain lexique, en favorisant une fréquence et une interprétation de certains mots préférentiels, de certains syntagmes. Il y alors langue de pouvoir là où un groupe lutte pour imposer l’usage et la valeur (laudative, dépréciative) d’un vocabulaire. L’action sur le cerveau est ici une action en amont. Elle repose grossièrement sur le principe que les termes que l’on emploie déterminent les pensées que l’on exprime. C’est ce que l’on pourrait appeler formater.

Pour être plus précis, une langue de pouvoir, destinée à être reprise ou propagée, remplisse bien cette fonction, elle doit faire trois choses :

- Interdire (qu’il s’agisse d’interdire de formuler certaines thèses, comme nous le verrons plus loin, ou tout simplement, interdire de comprendre au non-initié)

- Rassembler : créer une relation de similitude ou de familiarité entre ceux qui emploient le même langage

- Classer : imposer de ranger certaines réalités ou certaines idées dans certaines catégories

Une multitude de groupe utilisent des jargons ou des argots qui répondent partiellement à cette définition. Les premiers forment plutôt la langue particulière d’une profession ou des spécialistes d’un domaine technique bien particulier (on les appelle des sociolectes ou des technolectes). Les seconds ont au moins initialement pour raison d’être de fournir un code quasi secret à un groupe minoritaire qui veut se distinguer et garder la confidentialité de ses échanges. Dans les deux cas, le vocabulaire empêche la langue d’être comprise par tout le monde et cela permet aux initiés de se retrouver entre eux. Un non informaticien ne comprend rien à une phrase truffée de « implémenté » et de « bogué », un non-initié en intelligence économique est rebuté par des phrases pleines d’allusion au « knowledge management », à la «veille sociétale» au «rens» et au «retex» (renseignement et retour d’expérience).

Un esprit soupçonneux pourrait même accuser les jargons de véhiculer une idéologie implicite : culte de la technique ou de l’entreprise suivant le cas. Pourtant ce ne sont pas des langues de pouvoir parfaites, dans la mesure où leur objet est limité, comme l’est leur diffusion. Souvent, le jargon se révèle même utile pour fournir une terminologie à usage technique pour des utilisateurs qui les identifient très bien (et identifient mieux encore le statut de celui qui les emploie). Le défenseur de la langue française peut s’en plaindre, mais, après tout, les jargons remplissent bien leur tâche qui est de désigner quelque chose.

Les vraies langues de pouvoir sont autre chose dans la mesure où elles cherchent à s’imposer à tous pour unifier les cerveaux. Ce critère de la « lutte pour s’imposer » nous semble fondamental.

Soit l’exemple le plus extrême : la « novlangue ». Comme on le sait, cette langue a été inventée par George Orwell dans son roman d’anticipation « 1984 », en s’inspirant de la «sovlangue», langue soviétique alors en usage. La novlangue a été imposée par Big Brother aux citoyens d’Océania, la dictature imaginaire que le livre. Elle est officiellement destinée à remplacer l’ancienne langue véhiculaire dite « ancilangue » (liée aux anciennes mentalités) et elle surtout elle doit refléter l’idéologie officielle d’Océania, l’angsoc (socialisme anglais).

La novlangue fonctionne donc dans deux registres. D’une part, elle empêche de dire ou de penser certaines choses. D’autre part, elle formate les esprits des locuteurs, crée des associations, des disciplines, des habitudes mentales.

Pour remplir le premier but, elle agit brutalement : certains mots sont supprimés, ou leur sens réduit à un usage strictement pragmatique. Ainsi, on peut dire que la voie est libre, mais on ne peut plus exprimer le concept de liberté politique ou intellectuelle, puisqu’il n’y a plus de mots pour traduire ces vieilleries, pas plus qu’honneur, justice, science, religion. La novlangue tente ainsi de rendre impensable toute contestation, puisqu’il n’est plus possible de se référer à un autre monde, à d’autres catégories ou à d’autres valeurs que le monde décrit par la propagande officielle. Ceux qui pensent autrement sont indistinctement considérés comme «ancipenseurs» (les criminels qui pensent comme avant l’instauration de l’angsoc) et ne trouvent plus de termes pour exprimer leurs opinions hétérodoxes. Du reste, plus le temps passe, plus le vocabulaire de la novlangue s’impose, plus les textes écrits dans l’ancienne langue deviennent incompréhensibles. Avantage collatéral : les éventuels opposants sont privés de mémoire et ne peuvent plus s’appuyer sur des textes, philosophiques par exemple, pour critiquer le système ou le comparer à un ordre ancien plus juste ou plus libre. Ou simplement différent.

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Second volet : la novlangue oblige à décrire le monde et donc à penser en termes très pauvres, très standardisés, donc très contrôlés. La langue perd tous ses synonymes, toutes ses nuances, toutes ses complications. Elle se réduit de plus en plus à des expressions standard ou à des néologismes formés, par exemple, de la combinaison de plusieurs mots « compactés ». Ainsi «bonpenser» désigne globalement l’orthodoxie idéologique, l’attitude de soumission et de croyance que l’on attend de tout citoyen. Parallèlement, l’orthographe est hyper simplifiée : plus besoin de nombreux temps des verbes, de pluriels compliqués, de règles d’accord sophistiquées…

Les vocables sont réduits, simples, ils s’enchaînent presque automatiquement pour produire des phrases prévisibles et un sens pauvre. Les obstacles posés au développement de la pensée critique ou spéculative sont ainsi renforcés par les techniques de standardisation de l’expression, donc une fois encore de la pensée.

Censurer et marteler, empêcher d’énoncer des idées, obliger à répéter des slogans : les procédés de la novlangue sont clairs et simples. Ils supposent cependant l’absence de concurrence d’une autre langue naturelle et véhiculaire qu’il faut éliminer par la force. Dans le roman d’Orwell, la chose est imposée hiérarchiquement et planifiée sur des décennies.

La réalité historique n’est pas loin de ce modèle cauchemardesque. La langue de bois soviétique critiquée par de nombreux dissidents, ou encore la LTI (Lingua Tertii Imperi, langue du troisième Reich nazi) décrite par Victor Klemperer fonctionnent bien sur ce modèle vertical et disciplinaire.

De là à accuser son adversaire de parler la novlangue ou la langue de bois dès qu’il s’exprime de façon un peu lourde, ou à qualifier un discours idéologique que l’on désapprouve de manipulation bigbrothérienne des esprits, il y a un pas à ne pas franchir. Ainsi un livre récent d’Eric Hazan compare à la « LTI » nazie ce qu’il nomme la LQR (Lingua Quintæ Republicæ, langue de la cinquième République) néo-libérale. C’est typiquement le genre d’amalgame pseudo critique qui réduit à néant la crédibilité d’une analyse par ailleurs excellente des euphémismes et poncifs employés par les médias. Il y a une toute petite différence entre parler, certes avec mépris, du chômage en se référant à un « plan social lié à un phénomène de restructuration » et prôner la Totalkkrieg ou le Entjuden (guerre totale et déjudaïser).

jeudi, 18 février 2016

« La désinformation » - Trois questions à François-Bernard Huyghe

« La désinformation »

Trois questions à François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.iris-france.org

HUYGHE-François-Bernard.jpgDocteur d’État en sciences politiques, François-Bernard HUYGHE est directeur de recherche à l’IRIS. Il répond à mes questions à l’occasion de son dernier ouvrage « La désinformation : les armes du faux » paru aux éditions Armand Colin, dans la collection Comprendre le monde.

La désinformation n’est pas un phénomène nouveau. Prend-elle plus d’importance et de nouvelles formes aujourd’hui ?

On pratique la diffamation, la ruse, l'intoxication, la manipulation, etc. depuis au moins l'Antiquité (en tout cas, on écrit là-dessus depuis vingt-cinq siècles). En revanche, la désinformation apparaît dans les dictionnaires soviétiques et pas avant les années 50. En tant que stratégie visant à "fabriquer" de faux événements - généralement des crimes ou complots attribués à l'autre camp comme fabriquer le virus du sida dans un laboratoire secret - et comme façon de répandre la fausse nouvelle par les mass-médias, comme si cela venait de source neutre, elle est une arme de guerre froide typique et souvent un travail de services secrets.

Mais après la chute du Mur de Berlin, et à l'ère des télévisions par satellite, les États-Unis ou le camp occidental, utilisant parfois des sociétés privées d'influence, ont montré leur capacité à diaboliser les Saddam Hussein, les Ceausescu, les Milosevic et autres avec de véritables mises en scène de « Grand Guignol ». S'ajoute, depuis les années 90, voire avant, une désinformation à but économique avec de fausses révélations sur les dangers d'un produit, de faux mouvements de protestation "sociétale" (astroturfing), de faux messages, etc. pour déstabiliser des concurrents.

Internet et surtout les réseaux sociaux "démocratisent" la désinformation. Chacun peut fabriquer de pseudo messages ou de pseudo images et les injecter sur la Toile. Surtout, les réseaux sociaux permettent de rassembler des communautés de conviction (ou de préjugés) qui partagent, argumentent et embellissent le faux. Du coup dès qu'un sujet devient très sensible (guerre, débat "de société", thème clivant) vous êtes certains de trouver en ligne des versions alternatives de la réalité, avec "preuves", souvent en images, démontrant des mensonges des médias classiques ou des autorités. Puis décryptage des falsifications ou erreurs des précédents et ainsi de suite en "mille-feuilles".

Sous couvert de dénonciation du « complotisme », vous estimez qu'on essaie parfois d’empêcher une lecture critique du pouvoir. Pouvez-vous développer ?

J'ai écrit depuis des années sur les mécanismes des théories du complot : découvrir partout des coïncidences troublantes, tout expliquer par les intérêts d'un groupe tout-puissant, hyper--rationnaliser ce qui ressort du hasard, tout ramener à un pouvoir conscient et diabolique, etc. Donc pas question de défendre les illuminés qui croient que les extra-terrestres ou les Illuminati nous dirigent, ou ceux qui réduisent l'Histoire du monde à l'action occulte d'un petit peuple ou d'un gros service secret. Mais à force de galvauder la dénonciation du « complotisme » et à utiliser le terme pour imposer le silence à un contradicteur, on court deux risques :

‒ L'anti-intellectualisme d'amalgame qui aboutit à qualifier Bourdieu, Chomsky ou d'autres de complotistes : réduire toute théorie portant sur les effets de la structure à une paranoïa, ce qui dispense d'une vraie critique de la critique.

‒ L'effet boomerang : à trop dénoncer les « complotistes » comme des comploteurs qui tromperaient les naïfs, surtout les jeunes, par des mensonges et des techniques, bref, à les juger sur des intentions supposées, on finit par donner l'impression qu'il y a une vérité officielle des dominants. Si nous devions être obligés de choisir entre "Ça n'a rien à voir ; qu'allez-vous imaginer ? Il n'y a pas d'alternative à la vision réaliste et pragmatique des élites" et "On vous ment, c'est de la faute de ....", ce serait déprimant. Par ailleurs, il faudrait quand même s'interroger sur les causes de ce scepticisme de masse qui fait que des millions de gens sont prêts à tout croire sauf ce que leur disent les médias "classiques", la classe politique et les experts.

huyghe00601362FS.gifIl ne s'agit pas d'être "centriste" en disant quelque chose comme "il faut croire généralement le gouvernement et les médias mais regarder de temps en temps les idées alternatives" ; il faut maintenir une nette séparation entre le droit à la contestation ou à la lecture critique et, d'autre part, l'attitude des complotistes ; ils réduisent tous les faits, décrétés suspects ou symptomatiques, à un autre fait, carrément impossible celui-là : une intelligence supérieure qui planifie tout et trompe tout le monde (sauf le complotiste qui a relevé les indices surabondants). C'est donner trop de signification au chaos du réel. Leur croyance en ce fait « explique-tout » est stupide. La confrontation des théories sur l'interprétation du réel est indispensable.

Face à la désinformation, le citoyen est-il mieux armé aujourd’hui qu’auparavant ?

Si un citoyen exemplaire veut faire l'effort d'apprendre une méthodologie pour remonter aux sources primaires d'une information, évaluer les réseaux par lesquels elle passe, comprendre quelle intention notamment idéologique guide ses propagateurs... Si ce citoyen apprend à maîtriser des outils techniques, comme des logiciels qui aident à trouver l'origine ou la date d'une image, s'il compare à d'autres sources dans d'autres langues ou d'autres pays... S'il est assez honnête pour admettre qu'il y a des faits qui contredisent ses préjugés ou qu'il peut y avoir mensonge des deux côtés. S'il est assez malin pour profiter des sites de décryptage et d'analyse, mais en même temps pour comprendre qu'il existe de la "métapropagande" (le fait de dire que tout ce que dit l'autre est propagande et désinformation) et que renvoyer à un chiffre ou à une source "officiel" n'est pas prouver. Si...

Nous pourrons lui dire, comme dans le poème de Kipling, "tu seras un homme mon fils". Dans tous les cas, ce citoyen vertueux aura eu du temps et du courage. D'où un paradoxe : plus l'information est surabondante et gratuite (notamment en ligne où l'on peut recueillir tous les points de vue et toutes les versions), plus il en coûte de s'informer, sinon en argent, au moins en termes d'efforts et d'autodiscipline.

dimanche, 14 juin 2015

Todd, Zemmour, Onfray, Houellebecq, peut-on vraiment tout dire en France?

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Todd, Zemmour, Onfray, Houellebecq, peut-on vraiment tout dire en France?

 
Entretien avec François-Bernard Huyghe
 
Ex: http://francais.rt.com 

Alors que plusieurs spectacles de l'humoriste controversé Dieudonné ont fait l'objet de menaces d'annulation, se pose la question de la liberté d'expression. Le chercheur François-Bernard Huyghe interroge la portée de cette liberté en France.

Outre la question des spectacles de Dieudonné, la France, peu après les attentats contre Charlie Hebdo, avait été traversée de débats très vifs sur la portée réelle de la liberté d'expression. François-Bernard Huyghe, médiologue, spécialiste de l'information et de la stratégie et chercheur à l'IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques) souligne les contradictions d'une société française qui semble perdue dans le «poliquement correct»

RT France: Quelles sont les limites légales à la liberté d'expression en France?

François-Bernard Huyghe: De façon très schématique, certaines tiennent à l'incitation à la violence, à la consommation de drogue. Il y a aussi les limitations liées à l'injure et au respect de la vie privée. D'autres sont politiques, qu'elles soient liées au négationnisme ou à l'incitation à la haine raciale. Ces interdictions ne se font pas a priori mais a postériori, une fois que les propos ont été tenus, où l'on risque alors des procès. Il y a aussi un projet de la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, qui souhaite sortir les injures et diffamations du droit de la presse et donc de la loi du 29 juillet 1881 pour les introduire dans le code pénal lorsqu’elles sont aggravées par une circonstance liée au racisme, à l’antisémitisme, à l’homophobie. 

RT France: Quelles sont les limites non dites à cette liberté d'expression?

François-Bernard Huyghe: Il y a le droit et ses sanctions d'un côté et la pression culturelle et sociale et les règles non dites qu'elles supposent de l'autre. Cette pression peut prendre la forme de la menace d'un procès, même si cela n'aboutit pas. Ainsi l'écrivain Michel Houellebecq a été menacé de plusieurs procès pour ses propos sur l'Islam. On peut aussi penser à Charlie Hebdo qui a eu plusieurs menaces de procès pour racisme. Médiatiquement, on parle beaucoup du fait que vous allez être traînés devant les tribunaux, mais évidemment s'il y a un non lieu, on n'en parle plus mais le mal est fait. Il y a aussi des censures de fait comme celle qu'a subies Eric Zemmour sur la foi d'un mot dans une interview à la presse italienne. Or ce mot de «déportation» des populations musulmanes n'avait pas été prononcé, j'avais à l'époque vérifié. Mais la pire censure est la censure par le conformisme ambiant, le politiquement correct qui règne énormément dans les médias français. En France, la pire censure est le politiquement correct.

RT France: Que dit ce politiquement correct de la société française?

François-Bernard Huyghe: Cela dit deux choses. Il y a d'abord une restriction idéologique du domaine des débats car on va préférer qualifier une idée d'extrême-droite ou de quelque chose en «phobe», comme islamophobe, homophobe ou antisémite plutôt que de la discuter. L'autre élément intéressant est que cela montre une rupture entre les élites et la société. Par élites, il faut entendre les politiques mais aussi les médias, les gens qui sont socialement autorisés à publier, partager leur opinion, dans un journal ou sur un plateau de télévision. Ceux-là sont sur un consensus idéologique libéral, socialiste, européen, atlantiste, individualiste. Ils sont les gardiens vigilants du Temple, et sont souvent en désaccord avec la population. Les Français pensent de plus en plus qu'on ne peut pas tout dire, qu'il y a une espèce de «lutte des classes culturelle» entre des Français qui veulent que les choses soient dites et les élites qui sont dans la déni de la réalité. Il est très clair qu'il y a des sujets qu'on évite, qu'on n'ose même pas évoquer médiatiquement.

RT France: Peu après les attentats de Charlie Hebdo, Dieudonné avait été condamné pour avoir dit "Je me sens Charlie Coulibaly", du nom du terroriste de l'Hyper casher. Glenn Greenwald, le journaliste qui avait révélé l'affaire Snowden, a dénoncé dans une tribune, «l'hypocrisie» de la France quant à la liberté d'expression. Et même l'humoriste Jon Stewart avait ironisé avec un  «Je suis confus». Qu'en pensez-vous?

François-Bernard Huyghe: Ils ont parfaitement raison. Après le 11 janvier, on avait parlé d'un droit au blasphème, une liberté d'expression absolue et le résultat est qu'on a déprogrammé des films, on a amené à la police des enfants de 8 ans qui n'avaient pas respecté la minute de silence. Dieudonné est certes dans une escalade extrême, pour être le plus maudit des maudits. Mais il y a une contradiction évidente, flagrante, entre les appels à Voltaire, les grandes proclamations libertaires qui ont été faites le 11 janvier et le fait qu'on évite de plus en plus certains sujets. Plus efficace que la censure, il y a l'autocensure. J'ai l'impression que cela s'étend de plus en plus.

RT France: Que pensez également des critiques très vives contre l'intellectuel Emmanuel Todd qui, dans son livre «Qui est Charlie», a parlé pour le 11 janvier de «flash totalitaire»?

François-Bernard Huyghe: On peut évidemment critiquer son livre mais sur le fond, intellectuellement. Or Emmanuel Todd a été injurié, y compris par le Premier ministre Manuel Valls. D'ailleurs c'est étonnant mais Manuel Valls passe son temps à dire ce qu'il ne faut pas lire, Todd, Houellebecq, Zemmour, Onfray. C'est la première fois qu'on voit un Premier ministre qui fait une liste de lectures non autorisées. La violence des attaques contre Emmanuel Todd ont été indignes, on l'a quasiment traité de nazi, on a parlé d'indignité nationale. Au final, ce qui a choqué dans son livre est qu'il a mis le doigt sur cette hypocrisie française. Il a rappelé que la manifestation du 11 janvier était celle des bourgeois blancs, aisés, qui venaient faire un grand exorcisme et se donner bonne consciente.

RT France: La notion de liberté d'expression qui date d'une loi de 1881, au moment de la presse écrite seulement, est-elle encore en phase avec un monde connecté, une mondialisation et une démocratisation des moyens publics d'expression comme les réseaux sociaux? Twitter par exemple rechigne à se plier à la loi française sur certains hashtags?

François-Bernard Huyghe: La France est le pays qui, derrière la Turquie, demande le plus de retraits à Twitter et les autorités françaises en obtiennent beaucoup. Mais Twitter dit respecter les législations nationales. C'est une guerre symbolique car on obtient de retrait, parfois même des condamnations. C'est une démonstration théâtrale par lequel le gouvernement veut montrer son ardeur à combattre le terrorisme. Mais Twitter a une mémoire qui résiste à la censure, on peut retrouver facilement des tweets supprimés. Certes, la législation a augmenté le droit d'intervenir directement auprès des réseaux sociaux sans passer par les juges et là encore ce sont des mesures qui vont dans le sens de la restriction d'expression. Tout cela provoque du coup des effets de compensation car on voit dans les commentaires d'articles des propos très tranchés, violents parfois. C'est parce que les médias sont aseptisés et vivent dans la crainte d'avoir manifesté une opinion politiquement incorrecte.

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