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samedi, 13 juin 2020

Tyrannie étatique et servitude citoyenne : Augustin Cochin et la reprogrammation des Français

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Tyrannie étatique et servitude citoyenne : Augustin Cochin et la reprogrammation des Français

Ex: https://voxnr.com

Cochin et la reprogrammation des Français

Augustin Cochin a été redécouvert par François Furet dans son magnifique et audacieux livre Penser la révolution française, chef d’œuvre resté sans lendemain. Cochin lui-même s’est opposé à la théorie du complot, mais le sorbonnard Daniel Mornet l’accusa quand même de tous les maux. Ce catholique de tradition aura été un esprit moderne en fait et découvreur, héritier de deux grands esprits juifs moins connus que Freud, le sociologue Emile Durkheim et le fantastique politologue russe Moïse Ostrogorski.

Machine-revolutionnaire-dAugustin-Cochin-preface-Patrice-Gueniffey_0_301_420.jpgIl y a longtemps qu’Augustin Cochin avait exposé sa théorie de la confiscation des pouvoirs dans nos modernes démocraties, républiques ou autres nations unies. Cochin expliquait pourquoi ce sont toujours « eux » qui décident et pas « nous » ; on est en 1793, quand les sociétés de pensée ont décidé de refaire l’Homme, la Femme, la France, l’Humanité, le reste. Le triste programme de tabula rasa et de refonte est toujours le même depuis cette époque, dirigé par une élite implacable, conspiratrice et motivée :

« La société fondée, il est fatal qu’un cercle intérieur se forme qui la dirige à son insu. Où la liberté règne, c’est la machine qui gouverne. Ainsi se forme d’elle-même, au sein de la grande société, une autre plus petite, mais plus active et plus unie, qui n’aura pas de peine à diriger la grande à son insu. Elle se compose des plus ardents, des plus assidus, des mieux au fait de la cuisine des votes. »

Je prends mon exemple espagnol ; je connais des électeurs tranquilles socialistes, qui n’ont rien à voir avec leurs élites folles et dangereuses. Idem je suppose avec un chrétien démocrate et sa Merkel en Allemagne. Les plus toqués règnent qui sont les plus déterminés.

Mais revenons à Cochin, notre maître si méconnu. Lui explique comment la cabale fonctionne, deux siècles après Molière.

« Chaque fois que la société s’assemble, ils se sont assemblés le matin, ont vu leurs amis, arrêté leur plan, donné leur mot d’ordre, excité les tièdes, pesé sur les timides. Comme leur entente date de loin, ils tiennent en main toutes les bonnes cartes. Ils ont maté le bureau, écarté les gêneurs, fixé la date et l’ordre du jour. »

Il y a donc ceux qui combinent et ceux qui roupillent, ceux qui conspirent et ceux qui se contentent rentrer à la maison ou de respirer, le grand public inconscient. Hippolyte Taine aussi se montrait très déçu par la passivité de la plèbe attablée aux cafés lors des massacres de septembre 1792. La plèbe est toujours prête à défiler pour Charlie. Elle oublie de défiler contre les traités de commerce, contre les lois scélérates socialo-mondialistes et la permanence de l’Etat d’urgence.

Cochin encore sur cette mécanisation de l’homme par la politique, l’automation des hommes qui riment avec la pseudo-autonomie des temps démocratiques :

« Avec le régime nouveau les hommes disparaissent, et s’ouvre en morale même l’ère des forces inconscientes et de la mécanique humaine. Celui-ci (le régime) pousse son chemin de désastre en désastre, produisant une forêt de lois contre-nature dont le succès dans les sociétés et le vote à la Convention sont aussi fatals, que leur exécution dans le pays est absurde ou impossible. »

Absurdes et impossibles, c’est bien comme cela que nous apparaissent les intentions du Parlement européen, de l’OTAN et de la grosse Commission de Bruxelles.

Alors soyons clairs : nous n’avons pas voulu de cette Europe et de l’euro, nous les avons ; nous n’avons pas voulu de cette immigration, nous l’avons ; nous ne voulons pas d’un conflit avec la Russie, nous l’aurons grâce aux faucons US. Elle est là, la « conspiration », et pas dans les « théories de la conspiration » qui distraient tant nos médiatiques.

81lN8C5wklL.jpgMais Cochin distingue la méthode. Tout est dans la méthode. Et à propos de la Révolution :

« Il s’agit, non d’une doctrine définie, c’est-à-dire d’un ensemble de connaissances positives et d’exigences déterminées ; mais d’une méthode de l’ordre intellectuel et d’une tendance dans l’ordre moral.

Allons plus loin : c’est la substitution systématique et radicale en principe de la méthode à la doctrine, de la tendance à l’état stable. »

Ici on a le problème de Cochin : son style troublé qui a certainement limité son lectorat. Mais il précise heureusement :

« Nous voulons dire et nous montrerons que la méthode engendre la doctrine et que la tendance aboutit à un état social déterminé.

Il serait abusif de faire honneur à la perversité individuelle d’actes inouïs, de sentiments dénaturés, quand ils relèvent des causes sociales bien autrement puissantes et profondes. »

Le style fait l’homme.

La révolution Française ne relève pas de la conspiration (les royalistes eux-mêmes ne vont cesser de devenir conspirateurs, et pour le pire, et pour le ridicule même). Elle relève de la mécanisation du social et de l’humain, de l’ingénierie sociale comme on dit aujourd’hui (voyez le livre Gouverner par le chaos). C’est beaucoup plus grave et beaucoup plus menaçant pour nous. Le révolutionnaire est et sera en fait le chef d’œuvre de Vaucanson.

Cochin donc :

« L’histoire de la Défense républicaine fait de la Révolution l’œuvre du peuple ; l’histoire de fait y voit un coup monté, intrigue de quelques ambitieux, thèse aussi fausse que la première. »

Et il explique donc que l’on confond le social et le psychologique (le premier va triompher car le monde devient réifié) :

« L’erreur provient toujours de la même source : on fait un problème psychologique de ce qui est un problème social : on rapporte à l’action personnelle ce qui est le fait d’une situation, de la force des choses.

Ce n’est point la psychologie du jacobin qui sera le dernier mot de l’énigme révolutionnaire; ce sera la sociologie du phénomène démocratique. »

64794-gf.jpgCochin précise ensuite que nos utopistes, que nos idéalistes sont dangereux parce qu’ils ne sont pas utopistes précisément. Et il se réclame bien sûr des Grecs (Cité/Polis/Politique), d’Aristophane, de sa satire des mœurs démocratiques athéniennes :

« C’est la cité des nuées », ne manquent pas de dire les profanes, qui traduisent à contresens le profond et charmant mythe d’Aristophane. Quand on parle de la cité des nuées, on ne pense qu’aux nuées, et pour railler ceux qui prétendent y bâtir une ville. Aristophane, qui vivait en un siècle de «philosophes », et s’y connaissait en libre-pensée, ne l’entend pas ainsi : c’est la cité qu’il voit, bâtie dans les nuées sans doute, entre ciel et terre mais de bons moellons, peuplée de citoyens en chair et en os, affolant les humains, affamant les dieux. La cité des nuées, c’est la thèse d’une pièce, non la boutade d’un pamphlet. Ce n’est pas sur l’utopie qu’insiste le poète grec : c’est sur la réalité, et ses fatales conséquences. »

Et d’ajouter ces maîtres propos :

« Le secret de l’union, la loi du progrès sont dans le fait d’association, avant d’être dans la volonté des associés. Le corps, la société de pensée, prime, domine et explique l’âme, la conviction commune. C’est bien ici la société qui précède et crée l’idée collective ; on est uni pour et non par la vérité. Le « progrès des Lumières » est en son principe un phénomène social qui ne devient moral et intellectuel que par contrecoup.

De là son premier caractère : l’inconscience. »

La meilleure conspiration est la conspiration inconsciente. Nous sommes bien d’accord. Peu de films et livres grand public nous l’auront hélas dit.

Cette machine aveugle et cybernétique avant l’heure va vider le monde de sa substance, et ses conséquences seront affreuses. On est déjà face au système de nos contestataires américains.

« Désagréger la matière votante, isoler les individus, pour les rendre inorganiques, ce qui s’appelle liberté – indifférents et homogènes, ce qui s’appelle égalité – leur imposer néanmoins cette mutuelle adhérence qu’on nomme fraternité ; en un mot les réduire à un magma docile et périssable, tel est l’effet du machinisme. »

C’est tout le monde de la démocratie moderne. La transformation de la communauté résistance en troupeau docile ; voyez Bernanos qui rappelle combiens nos ancêtres étaient résistants dans le passé, combien nos troufions, fonctionnaires, militants, casseurs sont soumis aujourd’hui. Le basculement eut lieu en France en 1870. Certains communards le relevèrent très bien.

61WnbjNLJdL.jpgPuis Cochin s’inspire d’Ostrogorski pour écrire les lignes suivantes :

Et d’abord le type du « politicien » américain, du wire-puller anglais, de l’« agent » des sociétés révolutionnaires, de l’agitateur professionnel de 1789, Volney ou Mangourit, Target ou le chevalier de Guer… Et pourtant ce despote reste simple particulier, ce premier rôle ne sort pas de la coulisse. Le boss, M. Ostrogorski insiste sur ce fait, n’exerce jamais aucune de ces charges qu’il distribue à son gré. Il ne prend au pouvoir que le moyen d’en disposer. Tout le reste, titres, honneurs, popularité même et aussi responsabilité, n’est plus de son ressort ; cela regarde les gens qu’il a fait nommer, soit par le peuple, soit par le gouvernement établi.

Cochin ne peut pas avoir vu le grand McGinty, chef d’œuvre du cinéma politique de Preston Sturges. Un politique qui monte se met à avoir des remords ! Il veut échapper à son boss… Dans la réalité ils n’en ont jamais des remords.

Cochin avec Ostrogorski en dressent un tableau patibulaire de cette vie politique conspirative :

« Le pays du monde où la corruption politique est le plus éhontée est sans contredit l’Amérique.

C’est en Amérique que le type du politicien s’étale dans toute sa brutalité. Or, depuis l’origine, l’Amérique est livrée à des sociétés politiques issues des loges. M. Ostrogorski a fait du politicien un portrait saisissant : le boss, machiniste en chef, c’est un self-made man. Il a du ressort, de l’énergie, mais de la plus basse qualité ; il est parti de bas, n’a aucune éducation, une instruction primaire tout au plus ; pas même la plus vulgaire éloquence ; tel boss, souverain maître d’une grande cité, n’a pas trois cents mots dans son vocabulaire.

Pas de moralité : ils sont tous tarés. Encore moins d’idées, de doctrines : there are no politics in politics, voilà le principe des agents de la machine, et on a vu en Amérique les chefs des deux machines ennemies, républicaine et démocrate, s’entendre pour défendre l’intérêt commun, le régime de société, contre la masse du peuple exaspéré. Éloquence, manières, honneur, savoir, que feraient-ils de tout cela ? Jamais ils n’auront de mandat à remplir, de charges à exercer. Une seule science lui est nécessaire, celle que M. Ostrogorski appelle la « science des manipulations électorales », l’« art royal » de nos francs-maçons. »

Ensuite comme pour mieux nous expliquer les disputes politiques, les chamailleries nazies ou bolcheviques (avec une élection pourrie, un ou cent millions de morts à la clé), Cochin ajoute :

« La machine préfère les passions négatives, l’envie et la haine. Elle s’accommode des autres, de l’âpreté, de l’ambition, de la cupidité, de l’avarice, tant qu’elles restent impersonnelles : elle défend seulement qu’on prenne pour garder, qu’on détruise pour fonder. L’argent de la machine a le droit de voler et de piller : mais dès qu’il veut conserver à son tour, la machine le rejette : car alors son ambition aurait pour but son avenir, ou pis encore celui des siens. Ce serait une ambition personnelle, d’« intérêt particulier ».

MOpolpart.jpgEt voilà pourquoi la machine préfère à toutes les autres les activités malsaines, fiévreuses et stériles, impropres, par nature et par elles-mêmes, à la vie normale. Celles-là seulement ne peuvent être qu’impersonnelles. Un viveur qui dissipe ce qu’il vole : voilà ce qui convient en fait de concussion. »

Et quand la conspiration devient générale comme cela, qu’est-ce qui peut y mettre fin ?

Le résultat le voilà :

« Le « peuple » parle, c’est-à-dire la foule anonyme, pêle-mêle, d’adeptes, de meneurs machinistes et de simples badauds, entourés, dirigés par les gens de la machine. »

La dissociation morale est déjà là :

« Le patriote est soumis à un travail de dissociation morale qui lui fait perdre et de fait et de droit toute autonomie, toute indépendance personnelle et toute chance de la retrouver jamais pour peu que l’entraînement soit complet. La machine ne peut s’accommoder en effet que d’instruments impersonnels et la dissociation morale dont nous avons essayé de donner une idée est la garantie de cette impersonnalité et le moyen pour l’obtenir. »

La conséquence est la création de l’homme minable contemporain, mille fois décrits par cinquante écrivains :

« L’homme impersonnel, l’homme en soi, dont rêvaient les idéologues de 1789, est venu au monde : il se multiplie sous nos yeux, il n’y en aura bientôt plus d’autre ; c’est le rond-de-cuir incolore, juste assez instruit pour être « philosophe », juste assez actif pour être intrigant, bon à tout, parce que partout on peut obéir à un mot d’ordre, toucher un traitement et ne rien faire – fonctionnaire du gouvernement officiel – ou mieux, esclave du gouvernement officieux, de cette immense administration secrète qui a peut-être plus d’agents et noircit plus de paperasses que l’autre. »

Et quant au fait qu’il n’y a jamais rien de démocratique en démocratie (euro, représentation, invasions, censure, impôts, guerres, etc.) :

« Dans l’ordre politique, c’est le gouvernement du peuple par lui-même, la démocratie directe : serf sous le roi en 89, libre sous la loi en 91, le peuple passe maître en 93 ; et, gouvernant lui-même, supprime les libertés publiques qui n’étaient que des garanties à son usage contre ceux qui gouvernaient : si le droit de vote est suspendu, c’est qu’il règne ; le droit de défense, c’est qu’il juge ; la liberté de la presse, c’est qu’il écrit, la liberté d’opinion, c’est qu’il parle. »

Bibliographie:

Augustin Cochin – La libre pensée ; les sociétés de pensée (Archive.org)

Ostrogorski – Democracy and the party system in America (Archive.org)

Nicolas Bonnal – Littérature et conspiration (Amazon.fr ; Dualpha) ; le coq hérétique, une autopsie de l’exception française  (Les Belles Lettres, 1997)

dimanche, 19 avril 2020

Pourrissement des élites : pour une analyse du cas français...

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Pourrissement des élites : pour une analyse du cas français...
par Denis Collin
Ex: http://www.metapoinfors.hautetfort.com

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Denis Collin, cueilli sur le site La Sociale et consacré à la décomposition accélérée des élites françaises. Agrégé de philosophie et docteur ès lettres, Denis Collin est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la philosophie, à la morale et à la pensée politique, dont Introduction à la pensée de Marx (Seuil, 2018) et Après la gauche (Perspective libres, 2018).

Pourrissement des élites

Pour une analyse du cas français

Il n’y a pas de société sans élite. Ce cons­tat est désa­gréa­ble pour tous ceux qui, comme moi, tien­nent l’égalité pour une vertu fon­da­men­tale. Mais c’est un fait. Nous ne pou­vons guère nous passer de chefs capa­bles de pren­dre des bonnes déci­sions sans trop ter­gi­ver­ser, de pen­seurs qui voient un peu plus loin que le bout de leur nez. Aucun État ne peut se passer d’un corps de fonc­tion­nai­res com­pé­tents, intè­gres et connais­sant les lois et les tech­ni­ques de l’admi­nis­tra­tion. Qu’on le veuille ou non, toutes ces tâches ne peu­vent être exer­cées par tous. Pour deve­nir un bon méde­cin, il faut beau­coup de temps et de connais­san­ces et per­sonne ne peut s’impro­vi­ser méde­cin.

Le pro­blème est bien connu : com­ment conci­lier l’idéal démo­cra­ti­que avec la néces­sité que les élites gou­ver­nent de fait. Il doit demeu­rer un libre jeu, conflic­tuel, entre le peuple et les grands, pour parler comme Machiavel. Les lois fon­da­men­ta­les doi­vent être adop­tées par le peuple tout entier et les élites doi­vent être élues par le peuple et doi­vent lui rendre des comp­tes. La répu­bli­que idéale n’a pas d’autres prin­ci­pes. Le pro­blème tient à ce que dans une société divi­sée en clas­ses socia­les aux inté­rêts diver­gents et même anta­go­nis­tes, les élites sont sélec­tion­nées par leur com­pé­tence, mais aussi et sur­tout par leur ori­gine sociale. Ceux d’en haut finis­sent en haut ! Vilfredo Pareto a consa­cré un tra­vail monu­men­tal à cette ques­tion en mon­trant les dif­fi­cultés de la sélec­tion des élites et la néces­sité de la cir­cu­la­tion des élites.

Si nous reve­nons main­te­nant à la situa­tion fran­çaise, il faut faire un cons­tat ter­ri­ble : celui de la décom­po­si­tion accé­lé­rée des élites. En rajeu­nis­sant le per­son­nel poli­ti­que et en contri­buant à l’éjection d’une bonne partie de la vieille classe poli­ti­que, le macro­nisme a mis en lumière l’extra­or­di­naire effon­dre­ment du niveau intel­lec­tuel des élites ins­trui­tes dans notre pays. La bêtise crasse, la vul­ga­rité, l’absence de tout sens moral et l’incom­pé­tence acca­blante domi­nent ces nou­vel­les élites, cette classe des « cré­tins éduqués » si bien carac­té­ri­sée par Emmanuel Todd. Chaque jour, pres­que chaque heure, un des per­son­na­ges haut placés du gou­ver­ne­ment pro­fère quel­que énormité qui va ali­men­ter les réseaux sociaux. La porte-parole du gou­ver­ne­ment, Sibeth Ndiaye excelle dans ce domaine, mais elle s’est tout sim­ple­ment mise dans les pas de son « Jupiter » dont les peti­tes phra­ses sur les gens qui ne sont rien, les chô­meurs qui n’ont qu’à tra­ver­ser la rue, etc. ont donné le ton géné­ral. Lallement et Castaner, Aurore Bergé et Amélie de Montchalin, Élisabeth Borne qui les a dépas­sées (les bornes) en niant la néces­sité pour les éboueurs d’avoir des mas­ques, cette dépu­tée LREM, méde­cin de son état, qui affirme que gou­ver­ne­ment a volon­tai­re­ment menti sur les mas­ques pour mieux obli­ger les Français à se laver les mains : la gale­rie des mons­tres n’en finit pas.

Trransformations sociales du mode de production capitaliste

Il serait absurde de penser qu’un hasard malen­contreux a permis à cette assem­blée de pren­dre le pou­voir. Contrairement à l’idée que 99 % des citoyens s’oppo­se­raient à 1 % de salo­pards, il faut admet­tre que la stra­ti­fi­ca­tion sociale, les modes de for­ma­tion et l’évolution tech­no­lo­gi­que ont pro­duit ces gens.

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La France, c’est bien connu main­te­nant et nous le véri­fions cruel­le­ment ces jours-ci, est un pays lar­ge­ment désin­dus­tria­lisé — à la dif­fé­rence de nos voi­sins alle­mands et ita­liens (on oublie que la deuxième puis­sance indus­trielle de l’UE n’est pas la France, mais l’Italie). La désin­dus­tria­li­sa­tion affai­blit le poids des élites scien­ti­fi­ques et tech­ni­ques. À l’époque des Trente Glorieuses, l’appa­reil d’État était dominé par les « grands corps » issus des pres­ti­gieu­ses écoles d’ingé­nieurs (Polytechnique, Mines, Ponts et Chaussées). Ces gens n’étaient for­cé­ment des modè­les d’huma­nisme ni d’huma­nité, mais au moins on peut pré­su­mer qu’ils savaient de quoi ils par­laient. En outre, leur exis­tence sociale dépen­dait de l’exis­tence d’une indus­trie forte et de la péren­nité des orien­ta­tions stra­té­gi­ques de l’État. L’orien­ta­tion vers les ser­vi­ces et le com­merce au détri­ment de l’indus­trie date de Giscard d’Estaing, grand euro­péiste. Elle sera pour­sui­vie par Mitterrand, en dépit de vel­léi­tés contrai­res entre 1981 et 1983 et par tous les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs depuis. Macron n’est que l’abou­tis­se­ment d’un héri­tage par­ti­cu­liè­re­ment lourd.

La délo­ca­li­sa­tion mas­sive de la pro­duc­tion vers les pays à bas coûts de main-d’œuvre se pro­jette dans l’ensem­ble du corps social. Les ouvriers et les tech­ni­ciens de l’indus­trie ont vu leurs effec­tifs fondre. Des pans entiers de l’indus­trie (tex­tile, sidé­rur­gie, électroménager) ont qua­si­ment dis­paru. Les auto­mo­bi­les « fran­çai­ses sont mas­si­ve­ment fabri­quées en dehors de nos fron­tiè­res, notam­ment pour les peti­tes cita­di­nes et gammes moyen­nes sur les­quel­les la marge de profit est plus faible quand elles res­tent fabri­quées en France. Est appa­rue une nou­velle classe moyenne supé­rieure de mana­gers, com­mer­ciaux, com­mu­ni­cants, DRH, etc. dont les com­pé­ten­ces tech­ni­ques et scien­ti­fi­ques sont net­te­ment moin­dres, mais dont l’arro­gance sur­passe bien vite les pires des anciens élèves de l’X. Cette classe moyenne supé­rieure mène une vie aisée. Ses enfants trus­tent les bonnes écoles. Elle parle sys­té­ma­ti­que­ment une langue qui mélange des restes de fran­çais avec le glo­bish. Elle com­porte plu­sieurs mil­lions d’indi­vi­dus. Certains sont direc­te­ment des pro­fi­teurs de ce nou­veau sys­tème et beau­coup d’autres sont seu­le­ment des aspi­rants, mais qui veu­lent y croire parce qu’ils pen­sent qu’ils le valent bien. Cette classe supé­rieure (entre la moyenne supé­rieure et la vrai­ment supé­rieure) est géné­ra­le­ment “pro­gres­siste” : elle aime le “high tech”, les voya­ges, la com­mu­ni­ca­tion et ne sou­haite pas trop s’encom­brer de res­tric­tions. Elle est aussi sou­vent sym­pa­thi­sante de la cause ani­male, et elle est favo­ra­ble au mul­ti­cultu­ra­lisme avec d’autant plus de fer­veur qu’elle vit dans ses pro­pres quar­tiers, notam­ment les cen­tres-villes “gen­tri­fiés”. Point commun : la haine des “gilets jaunes”, ces ploucs qui fument et rou­lent au gazole, comme l’avait dit un cer­tain ancien minis­tre, le sieur Benjamin Grivaux, dis­paru pré­ma­tu­ré­ment de la scène poli­ti­que pour avoir voulu faire concur­rence à Rocco Siffredi…

Des socio­lo­gues comme Christophe Guilluy ou des poli­to­lo­gues comme Jérôme Sainte-Marie ont com­mencé d’ana­ly­ser ces trans­for­ma­tions socia­les, mais c’est un tra­vail qu’il fau­drait pour­sui­vre afin d’en com­pren­dre toutes les impli­ca­tions.

L’éducation nouvelle et la fin de la culture générale

La culture géné­rale a tou­jours eu pour fina­lité la for­ma­tion intel­lec­tuelle des clas­ses domi­nan­tes. De Gaulle le disait clai­re­ment : “La véri­ta­ble école du com­man­de­ment est la culture géné­rale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exer­cer avec ordre, de dis­cer­ner dans les choses l’essen­tiel de l’acces­soire (…) de s’élever à ce degré où les ensem­bles appa­rais­sent sans pré­ju­dice des nuan­ces. Pas un illus­tre capi­taine qui n’eût le goût et le sen­ti­ment du patri­moine et de l’esprit humain. Au fond des vic­toi­res d’Alexandre, on retrouve tou­jours Aristote.” Tout est dit ! C’est pour cette raison que le mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel a tou­jours reven­di­qué pour les pro­lé­tai­res l’accès à cette “école du com­man­de­ment”. Dans les écoles de for­ma­tion des partis “marxis­tes” on fai­sait lire Marx et Engels, mais aussi Balzac et Hugo. On y véné­rait l’his­toire autant que la poésie.

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À partir du moment où le gou­ver­ne­ment cède la place à la gou­ver­nance, où la com­mu­ni­ca­tion enva­hit tout le champ public autant que privé — ce qui com­mence au début du XXe siècle — la culture géné­rale authen­ti­que n’est plus d’aucune uti­lité. Symbolique : la sup­pres­sion de l’épreuve de culture géné­rale à l’entrée de Sciences Po Paris — une école “pres­ti­gieuse” qui depuis long­temps n’était le plus sou­vent que “science pipeau”. La poli­ti­que n’a plus besoin de culture, comme la direc­tion de l’indus­trie n’a plus besoin d’ingé­nieurs. Une classe diri­geante culti­vée peut être aussi cruelle et cyni­que qu’une classe diri­geante inculte — si la culture avait un rap­port quel­conque avec le bien, on le sau­rait. Mais une classe diri­geante inculte n’a aucun sens des pers­pec­ti­ves d’avenir, y com­pris de son propre avenir. L’ensei­gne­ment des vertus ayant com­plè­te­ment dis­paru, il ne peut plus en émerger quel­que grand homme, quel­que vision­naire.

Toutes les “réfor­mes” de l’école depuis 1968 ont eu comme prin­ci­pale fina­lité l’abais­se­ment du contenu des dis­ci­pli­nes ensei­gnées, entraî­nant l’indif­fé­rence crois­sante à l’idée de vérité objec­tive. Tout bon com­mu­ni­cant le sait : la vérité n’existe pas, elle n’est que ce que l’on par­vient à faire croire. La péda­go­gie n’est rien d’autre qu’une tech­ni­que de per­sua­sion. L’idée n’est pas neuve. Elle est propre au sys­tème tota­li­taire, ainsi que l’a bien montré Hannah Arendt — on peut lire avec profit son livre sur Du men­songe à la vio­lence. La fin de la culture géné­rale impli­que également la fin du rap­port au passé. Ce qui est ins­crit d’une manière ou d’une autre dans l’idéo­lo­gie du “pro­gres­sisme” s’impose avec d’autant plus de per­fi­die qu’on mul­ti­plie les com­mé­mo­ra­tions qui n’ont pas d’autre fin que de réé­crire le passé, comme le fait Winston dans 1984.

L’élite gou­ver­nante réunie der­rière la figure de Macron — on a main­tes fois raconté com­ment Macron a été choisi par l’élite tant étatique (ins­pec­tion des finan­ces) que capi­ta­liste — est à la fois inculte (il suffit d’avoir entendu Macron essayer de s’élever spi­ri­tuel­le­ment pour com­pren­dre pour­quoi il n’a pas passé l’agré­ga­tion de phi­lo­so­phie) et douée pour le bara­tin. Ils font tous imman­qua­ble­ment penser à un ven­deur de voi­tu­res d’occa­sion, ce qui est un peu injuste pour les ven­deurs de voi­tu­res d’occa­sion. Dans l’atti­tude de ces gens dans la crise du coro­na­vi­rus il y a une part d’affo­le­ment devant une situa­tion qui les dépasse, parce qu’il faut faire autre chose que de la com­mu­ni­ca­tion et que les manuels de réso­lu­tion de pro­blè­mes n’indi­quent pas la pro­cé­dure à suivre.

Ce qui atteint les clas­ses domi­nan­tes rejaillit sur les clas­ses domi­nées. On le sait depuis long­temps, ce sont sou­vent les intel­lec­tuels issus des clas­ses domi­nan­tes qui ont apporté leurs armes aux domi­nés. Marx et Engels n’étaient pas des gros pro­duc­teurs de plus-value ! Au lieu de ces mou­ve­ments des clas­ses domi­nan­tes vers les clas­ses popu­lai­res, nous avons aujourd’hui une “rébel­lion” orga­ni­sée, patron­née, finan­cée par les grands capi­ta­lis­tes qui y voient une oppor­tu­nité com­mer­ciale autant qu’une idéo­lo­gie par­fai­te­ment adé­quate à leur monde, les mou­ve­ments “anti-dis­cri­mi­na­tion” de tous les cin­glés de la Terre, fémi­niste 2.0, LGBTQ+++, déco­lo­niaux de tous poils et amis des isla­mis­tes qui trus­tent les postes à l’Université, orga­ni­sent les col­lo­ques les plus déments sur fonds publics et orga­ni­sent la chasse aux sor­ciè­res contre ceux qui gar­dent un peu de bon sens.

La destruction du sens moral

Ce qui a dis­paru, ainsi que l’a très bien montré Diego Fusaro, c’est la “cons­cience mal­heu­reuse”, c’est-à-dire l’exis­tence au sein de la classe domi­nante de la cons­cience de la contra­dic­tion entre les idéaux intel­lec­tuels et moraux au nom des­quels elle a ins­tauré sa domi­na­tion (liberté, égalité, fra­ter­nité) et la réa­lité de cette domi­na­tion. Tous ces res­sorts de la vie sociale qui expri­ment la “force de la morale” [1] ont été pro­gres­si­ve­ment sup­pri­més. Entre un mora­lisme puri­tain et anxio­gène et la des­truc­tion du “Surmoi” (au sens freu­dien), on aurait dû trou­ver une juste mesure. La cri­ti­que du mora­lisme s’est trans­for­mée en cri­ti­que de la morale et en apo­lo­gie du “style décom­plexé”. Sarkozy avait fait l’éloge de la “droite décom­plexée”. Que veut dire “être décom­plexé” ? C’est assez simple : mentir sans même avoir honte quand on se fait pren­dre la main dans le sac, n’avoir aucune com­pas­sion réelle pour les plus fai­bles, sauf, si c’est utile de mani­fes­ter une com­pas­sion feinte qui n’entraîne aucune action, mépri­ser ceux qui se trou­vent plus bas dans l’échelle sociale (les fameu­ses “gens qui ne sont rien”), et plus géné­ra­le­ment refu­ser toute contrainte d’ordre moral et consi­dé­rer que la réus­site en termes d’argent est le seul cri­tère qui vaille. Dans un tel monde, la cor­rup­tion et les passe-droits sont nor­maux. Un Benalla est pro­tégé et peut faire ce qu’il veut. Les titu­lai­res de fonc­tions poli­ti­ques se consi­dè­rent comme les pro­prié­tai­res des lieux qu’ils occu­pent — voir le couple Macron à l’Élysée. Cette pour­ri­ture se pro­page de haut en bas — la sou­mis­sion totale ou pres­que de la magis­tra­ture au pou­voir exé­cu­tif en est un exem­ple. “Le pois­son pour­rit par la tête” dit un pro­verbe.

Certes, rien de tout cela n’est vrai­ment neuf. Les scan­da­les émaillent la vie de toutes les répu­bli­ques. Mais ce qui est nou­veau, c’est qu’il n’y a même plus de scan­dale. L’immo­ra­lisme a pignon sur rue et ceux qui invo­quent la morale ne sont plus craints, mais trai­tés comme des niais incu­ra­bles, reli­quats du “monde d’avant”. On a léga­lisé l’eutha­na­sie obli­ga­toire pen­dant cette crise sani­taire sans qu’il y ait le moin­dre débat et sans qu’on entende la moin­dre pro­tes­ta­tion. La vie humaine a un coût, n’est-ce pas. Et si cela passe aussi faci­le­ment, c’est que les esprits sont pré­pa­rés depuis long­temps, parce que, depuis long­temps, règne le “tout est pos­si­ble” — un slogan dont Hannah Arendt avait montré qu’il est un des slo­gans du sys­tème tota­li­taire.

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Tous les pays d’Europe ne sont pas également atteints par ce mal qui décom­pose les élites fran­çai­ses. Le contrôle de la morale publi­que reste assez fort dans les pays pro­tes­tants d’Europe du Nord. Plus géné­ra­le­ment, le par­le­men­ta­risme aide à réfré­ner les déli­res des puis­sants, y com­pris dans un pays où la cor­rup­tion est endé­mi­que comme l’Italie. La France qui se pensa jadis comme le phare intel­lec­tuel et poli­ti­que de l’Europe, est aujourd’hui dans la pire des situa­tions. “Ma France”, celle de Jean Ferrat peine à sur­vi­vre sous le tas de fumier de la caste. Pourtant, il reste un peu d’opti­misme. Emmanuel Todd dit les choses à sa manière : les clas­ses supé­rieu­res ont bloqué l’ascen­seur social, donc les meilleurs éléments des clas­ses popu­lai­res res­tent “en bas” et donc logi­que­ment la bêtise se concen­tre en haut ! Voilà où est l’espoir.

Denis Collin (La Sociale, 5 avril 2020)

Note :

[1] Voir La force de la morale par Denis Collin et Marie-Pierre Frondziak, à paraître à l’automne 2020 aux éditions « Rouge et Noir ».

samedi, 18 avril 2020

Sécession du peuple ou sécession des élites ?

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Sécession du peuple ou sécession des élites ?         

Sur les illusions de la démocratie et le renouveau des élites

Irnerio Seminatore

Sécession du peuple ou sécession des élites?

Ce sont là les deux extrêmes du débat en cours sur la pratique et les illusions de la démocratie.

L'exemple le plus parlant de la sécession actuelle du peuple est, en France, le mouvement des "Gilets jaunes" et l'expression la plus contestée de la sécession des élites, l'émergence et l'accès au pouvoir de Macron, il "Valentino" de la Cinquième République, le "Borgia" des temps modernes.

La sécession du peuple ou de la plèbe, autrement dit, l'auto-institution d'un sujet sans statut politique en acteur de son destin, réclamant sa participation à la liberté et à la délibération politique, n'est pas d'aujourd'hui.

Mais c' est d'aujourd'hui sa parole publique, sa recherche de "sens" et sa dénonciation de la démocratie, orpheline du débat et de l'écoute du Prince.

D'où la révolte du peuple, semblable à celle des sans culottes parisiens et des jacobins anglais du XVII anglais.

menenio.jpgCependant, qu'on l'appelle sécession ou retrait de la vie publique, la "sécession" est toujours un moment de contestation du pouvoir, à partir de la république romaine et du retrait de l'Aventin (de 494 a.J.C.).

C'est un changement du personnel de gouvernement qui est réclamé, plébéien ou patricien, national ou globaliste!

Ce changement est aujourd'hui en cours en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne.

Les plébéiens ou néo-nationalistes contestent les patriciens, élitistes ou globalistes ,ou encore, néo-progressistes et ce renouveau se présente, à la surface, comme un changement de la représentation politique  et donc comme une crise de la démocratie moderne, tandis qu'il est, en son fond, un bouillonnement anti-système de la société en révolte et une crise de subversion, au relents violents.

Ce changement s'affiche publiquement comme une dénonciation des élites et de leur sécession.

C'est un changement de fond de l'ordre social, porteur d'insubordination et de révolte et il appartient comme tel, à l'histoire discontinue de la liberté politique.

Cependant il se range du côté des  mouvances identitaires et des droites néo-conservatrices et souverainistes et il est résolument contre les "divers gauches", cosmopolites et globalistes.

Le renouvellement des élites dirigeantes, qui est en cours partout en Europe,est signalée par le refus de l'égalitarisme et du gauchisme des élites privilégiées et par la révolte contre la  subordination atlantiste de  la politique nationale  et de celle-ci au modèle culturel de l'Amérique.

Dans le cadre de conceptions rénovées, s'affirme ainsi la conscience que les conflits ne naissent plus des idéologies désincarnées, mais de la politique d'affirmation néo-nationale et populaire.

A l'intérieur des pays occidentaux, les régimes démocratiques, laïcisés et ouverts, deviennent dépolitisés, obsolètes et totalitaires, tandis que les régimes anti-systèmes  se commuent en perturbateurs ou en révolutionnaires et sont ouvertement combattus, dénigrés et déstabilisés.

La Révolte néo-nationale contre la "Révolte des Élites"

Couv-avril-2019.jpgLa menace à l'ordre social a été perçue autrefois, comme une des réponses à la "Révolte des masses"(Ortega y Gasset-1930). Cette menace, venant de la social- démocratie, du marxisme théorique et de la révolution russe, fut à la racine d'une réflexion, sur la théorie des élites, représentée, autour des années 1920, par Pareto, Mosca et Michels, en réponse au dysfonctionnement du régime libéral et de son système parlementaire.

Qu'en est il aujourd'hui?
La sécession des élites précède-t-elle et explique-t-elle la "Sécession des masses"de nos jours?

Les mouvements souverainistes et populistes et les droites politiques en Europe s'inspirent elles des mêmes sources et des mêmes objectifs?

Christopher Lasch a analysé, aux États-Unis, au courant des années 1990, les raisons de fond de l'émancipation des "élites" du peuple et a essayé d'expliquer leur sécession, intellectuelle et morale, de l'ordre social existant.

En critique de fond du progressisme et d'une modernité, qui a rompu  toute forme de tradition et d’enracinement au profit du "melting pot", C.Lasch tâche de comprendre pourquoi les élites occidentales se sont  éloignées du peuple et ont fait sécession de leurs sociétés.

Ces élites, qui ne se limitent pas aux dirigeants politiques,se sont déconnectées de la réalité et méprisent les citoyens et les préoccupations des masses.

Or, la menace à l'ordre social vient désormais des élites globalistes et de leurs objectifs manichéens et guère de la révolte sociale.

La menace vient du rôle des médias,de l'idéologie des universités (le gauchisme), du  rapport à la religion, du sexisme,des  militants LGBT (la théorie du gendre) et  des fausses réponses données aux questions raciales.

51qEfNLwDrL._SX299_BO1,204,203,200_.jpg"La révolte des Élites" de C.Lasch(1993), marque désormais l'avènement de l'individualisme narcissique et met à nu les illusions de la démocratie.
Ainsi le problème n'est donc plus celui du dysfonctionnement du système politique, mais d'une profonde réforme de la société.

De la "révolte" à la "faillite des élites"

En effet une époque s'achève, celle du rationalisme moderne, matérialiste, technocratique et instrumental, qui avait perdu sa relation au "sens" de la vie et au tragique, la mort, conduisant à la finitude de l'aventure humaine, imbue du destin et des valeurs ancestrales.

Cette fin d'une époque et cette dégénérescence du tragique et de la finitude humaine est bien le sentiment dominant de notre temps de crise ou d'une transition qu'il faudrait définir désormais comme "La faillite des Élites"(M.Maffésoli).

Contre cette faillite les réalités actuelles nous font présager une énième et possible révolte des masses, autrement dit des soulèvements larges et diffus, que les intellectuels et les hommes politiques de droite annoncent et prévoient depuis longtemps.

Dans ce contexte, la perte de confiance dans le progressisme matérialiste et dans le système démocratique se manifeste partout en Europe par la fragmentation des partis politiques traditionnels. On ajoutera que le rejet des élites encourage les mouvements souverainistes et populistes à approfondir leur bataille et que l'insécurité grandissante aggrave la crainte d'une perte d'identité, due à une invasion migratoire massive.

Le triomphe du néo-nationalisme et du néo-conservatisme semble ainsi assuré de succès par la montée en puissance des droites européennes.

Ernst Lohoff, analyse clairement, dans une perspective critique, le ressentiment des citoyens contre l'UE et qualifie ce ressentiment de force historique.

Il rappelle que la gauche allemande surfe contre l'UE, à l'image de Podemos en Espagne et que l'égérie de Die Linke, Sahra Wagenknecht, avant garde du néo-nationalisme de gauche, identifie l'espace démocratique à l’État Nation et prône un globalisme décentralisé, comme base d'une utopie, qui demeure au fond passive et non pro-active.

V. Orban, Salvini, Marine le Pen, Vox et AfD, interprètent collectivement, bien que différemment les sentiments de révolte qui traversent la société européenne selon des clivages ethniques et religieux, d'autant plus intenses et profonds que la société a été forcée à devenir communautaire et tribale  et donc multiculturelle, multiconflictuelle et pré-moderne, encouragée et contrainte par des pouvoirs irresponsables.

La dissolution du corps politique est manifeste désormais par le vote "sur la loi d'urgence" en Hongrie, qui représenterait, au yeux de la Commission européenne,une dérive absolue des "valeurs européennes" et de l’État de droit, déjà périmées depuis longtemps.

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Le grand abus, égalitariste et mondialiste de la gauche radicale et du djihadisme compassionnel se poursuivra, à l'aide des globalistes occidentaux, par un  travail génocidaire et méthodique contre les peuples d'Europe, pour confiner, soumettre, traiter, uniformiser et diffuser le mal du métissage et de l'aliénation.

Restauration du passé historique et affirmations identitaires

Or, le rôle fondamental de la mémoire et des récits historiques représente une tâche politique primordiale, que les droites conduisent en Europe, pour mobiliser les "énergies vitales du passé", menacées par le modèle anglo-saxon, d'empreinte américaine et par une immigration massive, de peuplement et de remplacement.
Le temps présent est par conséquent aux résurgences et aux affirmations identitaires, que seule la pensée néo-nationale poursuit par le refus sacro-saint de l'égalitarisme politique et racial, de la subordination de la politique nationale au globalisme et de la priorité du modèle anglo-saxon sur le modèle européen.

En repensant la politique en termes de siècles et l'espace en termes de continents, la conscience historique des pays européens d'aujourd'hui ne peut occulter une même identité de civilisation et, de ce fait, les origines franques de la nation française, la germanité commune du passé carolingien, ainsi que la Chrétienté latine de l'Europe occidentale et byzantine, des Balkans, de l'aire slavo-orthodoxe et de l'espace russo-sibérien.

Ces rappels ethno-linguistiques et religieux opposent l'aire européenne à l'aire anglo-saxonne. Cette dernière, orientée par la stratégie globale d'Hégémon, exercée en termes de Sea-Power (ou pouvoir de la mer), comme modèle culturel fondé sur l'individualisme et l'échange, contribue au déracinement de nos sociétés, fondées sur les traditions anciennes de la terre et de ses mythes ancestraux.

L'issue de cette opposition entre modèles culturels contrastants, peut conduire tout droit à l'annihilation de l'histoire continentale et à la négation de toute renaissance. Or, le rôle fondamental de la mémoire et des récits nationaux représente une tâche politique primordiale, que les droites conduisent en Europe, pour mobiliser les "énergies vitales du passé", menacées par le modèle anglo-saxon d'empreinte américaine.

Le temps présent est donc aux résurgences, aux affirmations identitaires et à la revendication des pays d'antan du vieux continent, de vouloir dessiner un nouvel avenir du monde, bien ancré, moderne et à nouveau mythique.

Bruxelles le 17 avril 2020

vendredi, 17 avril 2020

Les «maîtres de l’univers» remarqueront-ils enfin que personne ne les prend plus au sérieux

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Les «maîtres de l’univers» remarqueront-ils enfin que personne ne les prend plus au sérieux

par Alastair Crooke

Ex: https://echelledejacob.blogspot.com

 
L’intrusion d’un événement totalement étranger – comme une pandémie – dans un statu quo donné, ne le rompt pas nécessairement en, et par, lui-même. Mais elle expose cruellement les lacunes et le fonctionnement du statu quo existant. Elle les montre, non seulement nus, mais dévoile aussi, soudainement, les sombres coulisses des prébendes, à peine légales, au profit des entreprises, des copains et des coquins de Wall Street.

Fiodor Dostoïevski expose dans Les Frères Karamazov une allégorie [Le grand Inquisiteur. En bref : Jésus revient sur terre et demande des comptes à l’Inquisiteur sur ses atrocités, NdT] qui peut être appliquée à notre époque, mais qui a eu lieu à Séville, au seizième siècle, le moment le plus terrible de l’Inquisition, lorsque des feux étaient allumés chaque jour à la gloire de Dieu – plutôt qu’à « la gloire de Mammon » comme aujourd’hui, dans des splendides auto da fé [actes de foi], où les « diaboliques hérétiques » étaient brûlés vifs. Le livre de Dostoïevski a été publié en 1880.

Dans cette ville, un événement entièrement étranger – dirions-nous non humain ? – se produit, qui perturbe profondément la société : les citoyens sont soudain arrachés à leur banal quotidien pour voir le statu quo avec un autre regard – les yeux grands ouverts.

Le Grand Inquisiteur de Séville est indigné. Cet événement étranger risque de gâcher son statu quo soigneusement conçu :

Oh, nous allons les persuader [les citoyens de Séville] qu’ils ne deviendront libres que lorsqu’ils renonceront à leur liberté et se soumettront à nous. Et aurons-nous raison, ou mentirons-nous ? [Peu importe] ils seront convaincus que nous avons raison… Recevant du pain de notre part, ils verront clairement que nous prenons le pain – fait par leurs mains – [juste] pour le leur rendre… En vérité, ils seront plus reconnaissants de l’avoir eu de nos mains – que pour le pain lui-même [car il sera alors béni, NdT] ! Ce n’est que trop bien, ils connaîtront la valeur d’une soumission complète ! Nous leur montrerons qu’ils sont faibles, qu’ils ne sont que des enfants pitoyables, mais que le bonheur enfantin est le plus doux de tous.

Nous les délivrerons de leurs péchés ; leur permettant de s’occuper de leurs vices. Nous surveillerons tout, réglementerons tout, ordonnerons et légiférerons pour tout – et serons aussi leur conscience – afin qu’ils n’aient pas à se donner la peine de trop penser ; ou, être obligés de prendre des décisions. Ils n’existent que pour nous servir, nous, l’élite qui les gouverne : les millions, aussi nombreux que les sables de la mer, qui sont faibles, ne doivent exister que pour l’élite qui les gouverne. Dans ce mystère, dit le Grand Inquisiteur, «réside le grand secret du monde».

Eh bien, nous y sommes : nous avons un événement étranger, la Covid-19. C’est différent, bien sûr. L’Inquisiteur a littéralement incinéré la menace – vivante – de l’ordre existant à Séville. De même, nos «élus» d’aujourd’hui sont également prêts à préserver le statu quo. Et pour des raisons très semblables à celles de l’Inquisiteur.

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Les élites d’aujourd’hui sont cependant confrontées à un modèle beaucoup plus complexe: nous parlons ici davantage des conséquences de la Covid-19 sur la psychologie humaine collective, plutôt que de l’efficacité de toute action entreprise, ou non, par la Fed, le G7 ou les Banques centrales. La menace à Séville concernait, fondamentalement, la transformation psychologique : «l’événement» de Séville a incité les citoyens à remettre en question le sens de leur vie – et à douter de l’organisation humaine – et de l’élite en particulier. Cela ne s’est pas bien terminé en Russie – ni pour les Inquisiteurs, finalement.

La question pour les gouvernements – au fond – est de savoir comment ressusciter une économie qui a été placée en hibernation. Les dirigeants occidentaux craignent que, si elle n’est pas réveillée – et rapidement -, il puisse y avoir des dommages permanents à l’infrastructure de l’économie réelle – et par conséquent, une série de défauts conduisant à une éventuelle crise financière, ou à l’implosion – c’est-à-dire un rideau final pour le statu quo. Donc, nous entendons beaucoup parler du fait que le remède est pire que le mal, c’est-à-dire qu’une économie bloquée peut être plus nocive que laisser des gens mourir de la Covid-19.

Mais le paradoxe ici est que les élites ne sont pas une organisation. Ce n’est pas la guerre contre le terrorisme. Il n’y a personne à blâmer – bien que les États-Unis souhaitent coller la Covid-19 sur le dos de la Chine : «Nous ne l’avons pas commencé». La «mort» est venue à nous – un événement de «l’au-delà». Le combat contre elle a néanmoins été déclaré «guerre complète». Il n’y a rien de tangible, pas de véritable ennemi «à combattre» – juste un virus qui change de forme, que les virologues décrivent comme «non vivant», mais tout de même à la limite de la vie. De telles entités ne peuvent littéralement pas être «tuées».

Et comment combattre cette guerre ? Où est le plan de bataille ? Il n’y en a pas. Il ne peut y en avoir – à part atténuer l’approche de la mort. Le Dr John Ioannidis, professeur de médecine et d’épidémiologie à l’Université de Stanford, nous dit que la modélisation dont dépend entièrement le plan du gouvernement pour sa campagne «militaire» est sans valeur :

Les données collectées à ce jour sur le nombre de personnes infectées et l’évolution de l’épidémie ne sont absolument pas fiables. Compte tenu des tests limités à ce jour, certains décès et probablement la grande majorité des infections dues au SRAS-CoV-2 (COVID-19) sont masquées. Nous ne savons pas si notre ignorance de l’étendue de l’infection se mesure par un facteur de trois, ou trois cents ! Trois mois après le début de l’épidémie, la plupart des pays, y compris les États-Unis, n’ont pas la capacité de tester un nombre important de personnes et aucun pays ne dispose de données fiables sur la prévalence du virus dans un échantillon aléatoire représentatif de la population en général…

Les taux de mortalité sont également similaires partout : alors que les chercheurs débattent de la cause d’un taux de mortalité supérieur à 10% en Italie, une chose est incontestable : les taux de mortalité augmentent. Presque tous les pays qui ont un grand nombre de cas signalés ont continué de voir les taux de mortalité augmenter. En Espagne, le taux de mortalité s’élève désormais à 8,7%. Il y a dix jours, il était de 5,4%. Aux Pays-Bas, il est de 8,3%. Il y a dix jours, il était de 3,8%. Au Royaume-Uni, il est de 7,1%. Il y a dix jours, il était de 4,6%. En France, le taux de mortalité est de 6,7%. Il y a dix jours, il était de 3,9%.

CGL1eUaU0AA2zNv.jpgEn d’autres termes, il semble que la mort prenne le dessus dans cette «guerre».

Et pourtant, derrière la crainte du gouvernement pour le statut financier et économique, se tapit un autre «démon» : l’hystérie de masse et la révolte de ceux qui, aujourd’hui au chômage, n’ont pas l’argent pour acheter de la nourriture. Encore une fois – la psychologie de la foule lors d’une émeute – est le fruit d’une psyché collective. Elle ne peut pas, littéralement, être tuée par des soldats. Cette psyché commence déjà à se manifester dans le sud de l’Italie où des gens, qui disent avoir faim et n’ont pas d’argent, prennent d’assaut les supermarchés et pillent la nourriture. Ce n’est que de la nourriture, pour l’instant, mais bientôt, ce sera une razzia pour de l’argent.

Les troubles sociaux et les émeutes sont susceptibles de faire encore plus peur aux gouvernements que les « bulles » dégonflées de leurs économies. Mais n’est-ce pas là le but du paradigme de la «guerre contre la mort» ? Police dans les rues ; patrouilles de l’armée ; loi martiale ; et criminalisation des mouvements non autorisés. Tout se prépare dans la perspective d’une révolte populaire, contre la crainte que les banlieues parisiennes, principalement immigrées, ou le Mezzogiorno italien, n’explosent.

La Fédération des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a récemment averti qu’une «bombe sociale pourrait exploser à tout moment» dans les villes occidentales. En effet, l’évolution de la pandémie, qui a plongé l’économie américaine dans une dépression, pourrait entraîner un effondrement social dans les principales métropoles, en particulier dans les zones à faible revenu.

Le désespoir gouvernemental – dû aux risques de désintégration sociale et économique – est susceptible de pousser les gouvernements à jouer soit sur une levée précoce des confinements, soit sur une levée partielle. Mais le même dilemme s’applique : les gouvernements le feront «à l’aveugle», ou sur la base d’une modélisation empiriquement erronée.

Et c’est un pari. Le laboratoire Signier nous donne cette illustration des mathématiques possibles derrière la «distanciation» :

Ceci, comme la plupart des modèles actuels, est une conjecture en termes d’hypothèses sous-jacentes (comme un taux d’infection de 2,5). Mais son message est clair. Opter pour une ouverture partielle ou une ouverture localisée invitera une sorte de phase deux. La Chine vit déjà cela – et a dû verrouiller la province de Jin juste après avoir réouvert Hubei.

Où se situe donc l’équilibre des avantages pour les dirigeants désespérés ? Qui sait ? Une phase deux peut arriver de toute façon ; le virus pourrait muter, comme ce fut le cas en août 1918 avec la grippe espagnole, et devenir plus – ou moins – mortel. Ce qui rend l’infection Covid-19 particulièrement difficile à gérer ou à prévoir, c’est qu’elle commence à partir du jour zéro, mais le porteur ne ressentira aucun symptôme de maladie, ceux-ci n’apparaîtront que 5 à 8 jours plus tard. Pourtant, pendant tout ce temps, il/elle sera 100% infectieux – et propagera potentiellement une nouvelle phase. Il n’y a pas de test général pour les anticorps.

Les gouvernements atténueront probablement de toute façon le confinement pour limiter les pressions sociales et économiques. Ils auront les doigts croisés sur le fait que la Covid-19 ne reviendra pas lors d’une nouvelle phase pour leur «faire un pied de nez» – et ridiculiser toutes les mesures. C’est un pari – et la crédibilité de ces gouvernements sera en jeu – quoi qu’ils fassent. Ils sont coincés entre Charybde et Scylla, et sans bonne option.

arton19508-4ca2a.jpgAlors, où cela nous mène-t-il ? À une schizophrénie, pas inattendue. D’une part, il y a ceux qui sont tellement sous l’emprise – au sens de J B Yeats – du statu quo, que tout autre chose qu’un rétablissement rapide de la «normalité» est hors de leur portée. La riposte mentale est fermée hermétiquement. À titre d’exemple :

Un ensemble bien connu de gestionnaires d’actifs britanniques, hier matin, a prédit allègrement une reprise en forme de V à partir du troisième trimestre… Ils pensent que les packages QE Infinity [planche à billets] ont « réglé » la bulle de la dette, le marché des actions est désormais réaliste pour une reprise mondiale, les gouvernements ont atténué les dégâts, et nous verrons un rebond massif du moral, de l’activité et de la demande, réprimés par le confinement, et les économies repartiront – dans une liesse débridée.

Cette ligne de pensée soutient que ce qui se passe aux États-Unis et en Europe n’est pas une véritable récession. Les fondamentaux économiques étaient excellents. Nous fermons l’économie uniquement à cause de la Covid-19. Donc, il suffira simplement de la redémarrer – tout ira bien.

Mais, tout comme de fortes doses de sucre raffiné peuvent avoir un impact sur le cerveau humain d’une manière similaire aux drogues provoquant une dépendance en libérant de la dopamine, le produit chimique «de récompense» du cerveau, nous avons depuis 2008-2009, ce que Dan Amoss appelle une «économie dopée au sucre».

Ainsi, la prescription inévitable – pour maintenir le statu quo – est plus de sucre, plus de dépenses et plus d’impression avec la planche à billets. Et si l’effet commence à diminuer, la réaction est de «doubler la dose». Tout cela est un vœu pieux. Cela fait partie de l’illusion. L’économie n’allait pas bien. Depuis 2008, la Fed alimente une économie gavée de sucre. C’est une bulle. C’est le problème. Et la bulle a peut-être été fatalement crevée.

Que se passera-t-il lorsque, finalement, nous serons libérés du confinement : nous allons sortir – toujours en clignant des yeux – dans la lumière du jour, mais ce sera un monde très différent. Nous verrons que l’action humaine – c’est-à-dire nos gouvernements – n’a pas du tout réussi à arracher même un simulacre de victoire dans cette guerre. Les récriminations vont se multiplier. Si la mort s’est retirée – ce sera finalement parce que la nature et la biologie l’ont voulu. Il y a, bien sûr, l’action humaine – mais il y a d’autres forces à l’œuvre dans notre Cosmos, qui peuvent faire apparaître pathétique l’orgueil humain prométhéen.

C’était juste une telle perspicacité qui avait troublé Séville, dans l’allégorie de Dostoïevski. L’intrusion étrangère dans leur ville a fait remonter, dans la conscience des souvenirs à moitié oubliés, ce que c’est d’être pleinement humain et a rappelé d’autre mode de réalisation du potentiel humain. La conscience de notre nature mortelle peut aussi souvent provoquer cet effet, bien sûr.

tumblr_p3ulxfr0V61shd00xo1_400.jpgCe qui suit sera un monde plus hésitant et prudent. Choqué économiquement, et profondément, je pense que nous serons beaucoup plus prudents à l’avenir : les utilisations de cartes de crédit seront divisées par deux ; nous essaierons d’économiser davantage et nous nous adapterons «à la décroissance». Allons-nous sortir et dépenser généreusement ? Un «sursaut» du refoulé ? Non. L’expérience pour tous a été un châtiment. Qui voit maintenant l’avenir avec certitude ? Chaque aspect de la vie va être changé. Certaines des petites entreprises réouvriront, mais beaucoup resteront fermées. Beaucoup d’entre nous continueront de travailler à domicile. Beaucoup d’entre nous ne travailleront pas du tout – et ne travailleront peut-être plus jamais.

Mais ce qui semble attiser la conscience publique est d’un type différent : l’empathie pendant la pandémie – il n’y en avait pas avant. Rappelez-vous comment la Covid-19 s’abattant sur Hubei serait bon pour l’Amérique. La solidarité – il n’y en a pas eu – du moins de l’UE, bien sûr. Le leadership – il n’y en avait pas, mais l’abondante corruption semi-légale – était visible. Trump a pris en charge le Trésor américain, qui à son tour, contrôle désormais entièrement la presse à imprimer les dollars de la Fed. Trump est le roi dollar. Il peut imprimer ce qu’il veut, le donner à qui le veut, via les véhicules secrets à usage spécial du Trésor (SPV), sous-traités au fond spéculatif Blackrock. Le budget américain est désormais une triste blague.

Comme l’a fait remarquer un banquier : « Aimeriez-vous être un candidat démocrate contre [un Trump] dépensant 2.000 milliards de dollars en infrastructures dans une économie faible ? Bonne chance avec ça ! »

Les yeux grands ouverts : où est notre boussole morale – ainsi que notre humanité commune ?

Le masque est tombé : est-ce là le point d’inflexion de l’ordre mondial, lorsque le système hyper-financiarisé occidental est incapable de se réformer, refuse de se réformer – et pourtant, en même temps, est incapable de se maintenir, comme il l’était autrefois ? Le système – si activement occupé à prendre soin de lui-même – remarquera-t-il seulement que le monde ne croit plus en lui, si peu soit-il ?

Alastair Crooke 

samedi, 07 mars 2020

Quelle leçon tirer du comportement des élites?

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Quelle leçon tirer du comportement des élites?

« La rupture des liens sociaux, provoquée par l’effondrement de la société, l’inégalité des revenus, la stagnation sociale et la marginalisation de la classe ouvrière s’exprime dans d’innombrables pathologies sinistres.

Une société clivée adopte des comportements autodestructeurs – violence armée incontrôlée, dépendance aux opiacés et sadisme sexuel – pour tenter de composer avec la dislocation, l’impuissance et la douleur. Les croisades morales sont l’expression de cette maladie culturelle. Elles sont emblématiques d’une société en profonde détresse, incapable de faire face rationnellement aux problèmes qu’elle rencontre. Ces croisades ne font qu’empirer les choses, dès lors qu’il apparaît qu’elles sont inefficaces, elles engendrent invariablement un fanatisme effrayant. » (Chris Hedges, le 26 août 2019, dans Truthdig, traduit par www.les-crises.fr)

Cette description de la situation d’une société façonnée par les « élites » aux Etats-Unis pourrait quasi être la même pour la France d’en haut qui s’est enfoncée à son tour dans la dégénérescence, provoquant la même rupture sociale, le même mensonge politique et la criminalité des gouvernants faisant tout pour cacher le fait qu’ils soutiennent le terrorisme et fournissent les armes qui massacrent actuellement les enfants du Yémen, par exemple… Les preuves documentées sont abondantes et accablantes sur le sujet, c’est même l’embarras du choix pour celui qui veut s’informer vraiment. Mais les rôles de chacun sont compartimentés et la réalité est ainsi morcelée à souhait.

Je renvoie le lecteur aux actions de Benoit Muracciole, président de l’ONG ASER, Action Sécurité Éthique Républicaines. Avec toutes les preuves nécessaires, il se bat contre la vente d’armes françaises, utilisées dans le conflit au Yémen et dénonce le Gouvernement français pour crimes contre l’humanité.

51SAVye6WaL.jpgOn peut également citer Jean-Loup Izambert, avec ses reportages incomparables et ses livres minutieusement documentés, comme « 56 », Tome 1, l’État français complice de groupes criminels ; Tome 2, Mensonges et crimes d’État…. Crimes sans châtiment… etc. On peut encore renvoyer le lecteur intéressé par la qualité et l’objectivité journalistique sur ce type de sujets, à Paul Moreira qui a traité la question de l’Ukraine et les crimes impardonnables de l’Occident.

Ces références à elles seules, produisent une bibliothèque de documents avec leurs multiples sources vérifiées et officielles… qu’il n’est pas possible de contester… Bien entendu, ces journalistes de qualité, largement reconnus depuis longtemps par la profession, n’ont pas échappé à l’exclusion, à la condamnation, à la diffamation, pour avoir osé tenir un discours qui n’était pas « politiquement correct » !

Le fanatisme des « élites » dirigeantes, est celui de l’ultra libéralisme qui prévaut sur tout le reste et l’ultra libéralisme est un vrai fascisme, comme cela a été démontré, notamment par Manuela Cadelli, Présidente de l’Association Syndicale des Magistrats Belges, dans une excellente tribune du Journal Le Soir, en mai 2017. Nous sommes revenus au point de départ de ce qui avait provoqué en 1939 l’engagement du monde entier dans une guerre meurtrière et le désastre pour les peuples maltraités par cette folie des élites…

Les Français ont rejeté massivement en 2005 la constitution européenne déguisée en « Traité de Lisbonne » : en 2008, les « élites » ont imposé d’office aux Français cette constitution en se moquant de leur avis pourtant éclairé ! Aujourd’hui, ces mêmes « élites » leur imposent les règles de Bruxelles à coups de 49.3 puisque, par exemple, la réforme du droit du travail en 2017 et aujourd’hui la réforme des retraites en 2020 ont été exigées par l’UE. Dans la logique du referendum de 2005, ces deux réformes sont naturellement refusées massivement par le peuple Français dans son ensemble…

Comme le disait Chris Hedges en août 2019, la seule option qui reste à ce pouvoir est celui d’adopter « des comportements autodestructeurs, la violence armée et un fanatisme effrayant. »

Édouard Philippe a annoncé un nouvel usage du 49.3 pour imposer aux Français la réforme des retraites conçue par Bruxelles au profit de la mafia financière. Là aussi toutes les preuves ont été largement étalées sur la table des discussions interminables avec la ploutocratie au pouvoir. Il est impossible que ce mépris exceptionnel pour les Français puisse en rester là, sans conséquences graves pour le pays tout entier !

Le meilleur du patrimoine national est bradé au profit de la haute finance mondiale. Le pays est livré aux flibustiers du « monde de la finance », le véritable ennemi identifié par François Hollande dans son discours du Bourget en 2012, les compagnies internationales d’assurances et les fonds de pensions… Tout est clairement organisé pour un pillage en règle des nations livrées à la prédation financière.

Toute souveraineté des peuples passe par la souveraineté monétaire. C’est précisément elle qui a été consciencieusement minée pour être détruite dans le détail, livrant le monde entier à la précarité absolue et à sa soumission au système devenu le pouvoir totalitaire qui règne sans partage sur la vie de tous. Les peuples, dans leur ensemble, sont tombés à la merci du système bancaire qui fait la pluie et le beau temps sur le monde livré à ses caprices de dominants ne pensant que profit. Voilà la dégénérescence qui nous frappe et les pouvoirs en place travaillent avec acharnement pour nous l’imposer…

Nous savons donc très exactement qui est notre ennemi : le capitalisme sous sa forme actuelle ultra libérale et mondialisée. On peut le reconnaître, même solennellement (comme François Hollande l’avait fait dans son « fameux » discours du Bourget le 22 janvier 2012, qui lui avait valu son élection à la présidence de la République) et en même temps se mettre à son service !

« Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. » (F.Hollande)

Comment expliquer que les « élites » puissent dénoncer l’ennemi commun, ce capitalisme sauvage ultralibéral qui sème la dévastation dans ce monde, et se mettre pourtant à son service avec acharnement ? Une première réponse est possible : celle de la solution facile par la trahison ou celle de la complicité, égocentrique, opportuniste ! Mais serait-il possible que les « élites », en réalité et « malgré elles » prises en otage par ce capitalisme sauvage ultralibéral, puissent manifester simplement un syndrome de Stockholm pour tenter de sauver leur peau au cœur de ce système sans pitié qui les obligerait à le servir ?

(Le syndrome de Stockholm est un phénomène psychologique que l’on a observé chez des otages ayant vécu un certain temps avec leurs geôliers et qui ont développé une forme d’empathie, ou contagion émotionnelle vis-à-vis de ceux-ci, selon des mécanismes complexes d’identification devenu un moyen efficace de survie.)

medium.PNGA les entendre, il semblerait que oui ! Il semblerait que ce fut le cas de François Mitterrand théoriquement socialiste, de François Hollande théoriquement socialiste, d’Alexis Tsipras théoriquement de gauche. On se rappelle de la description faite par Tsipras évoquant le couteau sous la gorge tenu par les Allemands alors que Hollande se faisait collaborateur docile aux ordres de Merkel.

Le 13 juillet 2015, Angela Merkel imposait un plan « d’austérité́ » aux Grecs ! Alexis Tsipras déclarait : « j’ai signé le couteau sous la gorge un accord auquel je ne crois pas » !

Hollande était pourtant en position de force : il pouvait faire valoir une autre vision que celle de ce chantage odieux imposé à la Grèce, jetée dans le malheur sans autre raison que celle exigée par la logique du pillage ultralibéral. Pourquoi ce « socialiste » devait-il se sentir otage impuissant du chantage pratiqué par l’ennemi : « le monde de la finance » ?

Pourquoi, Macron, aujourd’hui, se croit-il obligé de nous imposer par 49.3 la réforme des retraites exigée par Bruxelles, au profit de l’ennemi « du monde de la finance », comme il nous avait imposé en 2017, à coup de 49.3, la réforme du code du travail voulue par Bruxelles au profit des grandes entreprises du CAC 40 et donc de l’ennemi « du monde de la finance » ?

Vraisemblablement, en ce qui concerne Macron tout au moins, parce qu’il est un serviteur dévoué de « l’ennemi du monde de la finance », parce qu’il en fait partie, parce qu’il en est issu, parce qu’il roule exclusivement pour lui, parce qu’il a été parachuté là dans ce seul objectif financé à grand frais par « l’ennemi du monde de la finance » auquel il doit aujourd’hui sa prestigieuse promotion et ses nombreux privilèges exorbitants aux frais, cette fois-ci, du peuple !

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On a parfois le sentiment d’assister à un aveuglement volontaire des « élites » qui fonctionnent sur le mode « hypnotique », comme si chacune d’elles ne voyait qu’un seul élément du puzzle complexe organisé par l’ennemi « du monde de la finance », comme si chaque élément était perçu comme le bien de tous et pour tous…

C’est exactement de cette manière que chaque complice du Régime nazi du Troisième Reich, faisait sa part du travail, ne voyant chacun que l’élément immédiat au service duquel il consacrait sa vie et son énergie, croyant sincèrement travailler au bien commun et pour un monde meilleur. Dans le Film de Costa-Gavras « Amen » (2002), le réalisateur fait comprendre cette terrible réalité : l’ensemble des éléments complexes qui permettaient d’organiser la Shoa, n’était pas visible pour la conscience de chaque acteur volontairement isolé dans sa tâche dont la réelle finalité lui échappait sans cesse. C’est cela qui explique comment le crime contre l’humanité s’organise : en faisant croire aux complices recrutés, promotionnés, élevés aux fonctions suprêmes, qu’ils vont être les héros, même incompris, du plus grand bien de l’humanité !

Jean-Yves Jézéquel

Source: Jean-Yves Jézéquel via https://www.mondialisation.ca

Source de la photo en vedette : Wikimedia Commons, Chairman of the Joint Chiefs of Staff, juillet 2017.

lundi, 13 mai 2019

Vers un nouveau printemps des études parétiennes?

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Vers un nouveau printemps des études parétiennes?

par Daniel COLOGNE

Vilfredo Frederigo Samaso, marquis de Pareto, est né le 15 juillet 1848 à Paris. Son père y est en exil pour avoir participé à un complot républicain à Gênes. La réhabilitation paternelle lui permet d’entreprendre ses études à Gênes et Turin. Après avoir soutenu une thèse de physique, il devient ingénieur et directeur technique de deux sociétés, l’une ferroviaire, l’autre métallurgique.

Déçu par l’engagement politique, Vilfredo Pareto se lance dans l’étude de la théorie économique, rencontre Léon Walras en 1891 et obtient une chaire d’économie politique à Lausanne en 1893. Il se passionne ensuite pour la sociologie et publie notamment Les Systèmes socialistes. Il soutient Mussolini. Il est nommé sénateur du royaume d’Italie le 23 mars 1923, mais il meurt quelques mois plus tard (le 19 août) à Céligny, face au lac Léman.

Un lycée Pareto existe à Lausanne et j’y ai rencontré Giuseppe Patanè, avec qui j’ai organisé en 1976 une commémoration de la répression de la révolte de Budapest par les chars soviétiques (1956). Patanè avait deux fils : Fabrizio, très sympathique, fort discret et d’un bon niveau, et Massimo, jeune érudit m’ayant fait découvrir que le syndicalisme mussolinien n’avait rien à envier à celui des régimes situés à gauche et intouchable à l’époque dans des medias tendancieux.

L’évocation du syndicalisme permet de faire une transition vers la pensée de Georges Sorel (d’un an plus vieux que Pareto) et vers l’intérêt que suscite l’auteur de Réflexions sur la Violence chez Jean-Pierre Blanchard, pasteur militant de la cause identitaire et auteur de Vilfredo Pareto, génie et visionnaire.

À propos de Sorel, l’auteur rappelle « qu’il a introduit un célèbre distinguo entre force et violence, la force ayant pour but d’imposer un ordre social, alors que celui de la violence est de le détruire (p. 118) ». J’attire aussi l’attention des lecteurs sur l’annexe où Jean-Pierre Blanchard développe l’hypothèse d’une cohabitation inattendue de Nietzsche et de Marx chez Sorel, ce dernier ayant donc pu permettre de « faire mariage » à « l’aristocratie nationaliste réactionnaire » et au « bourgeois communiste révolutionnaire (p. 136) ».

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Le brillant exposé de la sociologie parétienne par le pasteur Blanchard est préfacé par Georges Feltin-Tracol qui espère que l’ouvrage de 2019 sera « l’hirondelle printanière », messagère d’un « renouveau des études parétiennes ! (p. 18) ». Car il faut bien reconnaître l’optimisme excessif de Jules Monnerot et de son pronostic des années 1960 sur « une remontée de la cote Pareto à la bourse des valeurs intellectuelles de l’Europe (p. 17) ».

Et ce malgré l’intérêt jamais démenti de la « Nouvelle Droite » à travers l’admiration vouée à Pareto par Georges Henri-Bousquet (ouvrage paru chez Dalloz en 1971), les références d’Alain de Benoist dans son Vu de droite (1977) et la revue Nouvelle École (1981), les allusions de Louis Pauwels dans son Blumroch l’Admirable (1976) et même, assez récemment, l’influence parétienne observable chez Guillaume Faye dans Mon Programme (2012).

« Toute population sociale est composée de deux couches, une couche inférieure qui comprend tous ceux qui ne réussisent que médiocrement dans la vie et une couche supérieure, l’élite, qui comprend tous ceux qui réussissent, dans quelque domaine que ce soit, et qui se divise en deux : l’élite non gouvernementale et l’élite gouvernementale. » Le pasteur Blanchard précise que, si de bons éléments émergent de la « couche inférieure » et que des membres de « l’élite », « gouvernementale » ou non, s’avèrent défaillants, « la décadence menace toute société qui ne pratique pas la mobilité sociale, la circulation des élites (p. 108) ». L’Establishment britannique fournit un bon exemple de cette « mobilité sociale », mais aussi l’Église catholique, comme le souligne pertinemment en page 73 Éric Zemmour dans son Destin français. Deux ans après le décès de Pareto, le Grand d’Espagne Miguel de Unamuno parle d’« agonie du christianisme » (1925).

Un deuxième stade de la « régression des castes dominantes (Julius Evola) » sévit déjà à travers la simple « magistrature d’influence » exercée par les derniers monarques issus de la noblesse. Ainsi s’exprime l’historien liégeois Léon Balace pour décrire les rois des Belges qui règnent sans gouverner et qui se contentent désormais de pérorer sur l’utopique vivre-ensemble, tant au niveau de leur petite patrie fracturée qu’à celui de la grande et illusoire fraternité mondialiste. L’élite gouvernementale désignée par Vilfredo Pareto est celle de la troisième fonction (en termes duméziliens) ou des « hommes de gestion » (dans le lexique de Raymond Abellio). Les producteurs ne sont pas seulement économiques, mais aussi culturels. Ceux-ci composent l’essentiel de l’élite non gouvernementale (presse, écrivains, artistes de toutes disciplines, animateurs des industries du divertissement, du spectacle et du luxe).

La quatrième fonction des « hommes d’exécution » (Abellio) ne s’est mise en valeur que le temps d’une brève parenthèse historique avec la complicité des penseurs de type sartrien, trop rarement éveillés à l’inanité du déterminisme socio-économique : « Valéry est un intellectuel petit-bourgeois, mais tout intellectuel petit-bourgeois n’est pas Valéry. » Peut-on encore attendre aujourd’hui de la nouvelle caste médiatique dominante ce type de jugement nuancé dont même Sartre était encore capable ? Le mondialisme qu’elle cherche à imposer correspond parfaitement à la nation parétienne de « dérivation », à savoir un ensemble de « manifestations verbales [qui] s’éloignent de la réalité [tout en ayant] une valeur persuasive bien supérieure au raisonnement objectif (p. 67) ».

« Voici ce qui est plus grave : toutes ces idées pures, toutes ces théories, ces doctrines, nous en connaissons la vanité, et l’inexistence au point de vue objectif (p. 81). » Ces lignes du Pasteur Blanchard mettent en exergue le « pragmatisme » de Vilfredo Pareto, dont le préfacier Georges Feltin-Tracol rappelle qu’il est « une référence revendiquée [par Jean Thiriart] dans le cadre de son État central grand-européen (p. 17) ». C’est une raison supplémentaire de lire l’excellent ouvrage de Jean-Pierre Blanchard sur l’auteur du Traité de sociologie générale (1916).

Note complémentaire

Dans une excellente contribution d’août 2018 au site Rédacteurs RH, David Rouiller évoque « l’autre tiers-mondisme », différent de celui qui s’est exprimé dans les livres de Frantz Fanon et de Jean Ziegler et dans les conférences de Bakou (1920) et de Bandœng (1955). On peut l’appeler tiers-mondisme « de Droite », à l’intérieur duquel David Rouiller sépare encore l’ivraie du « fatras » d’Alain Soral et le bon grain de la « Quadricontinentale » de Thiriart et des positions de Guénon et d’Evola en faveur des cultures traditionnelles détruites par la modernité. David Rouiller souligne toutefois que l’installation de Guénon en terre musulmane d’Égypte peut inciter certains guénoniens à développer un « philo-islamisme de Droite », comme le fit aussi la revue évolienne Totalité en 1979 avec son éloge d ela révolution iranienne.

Toujours en août 2018 et sur le même site, David Rouiller aborde la question de « l’avènement du Cinquième État », stade ultime de la « régression des castes dominantes » (Julius Evola). À la manœuvre de ce processus semble opérer une large fraction de ce que Pareto appelle « l’élite non gouvernementale ». Les anciens intellectuels soutenant le prolétariat sont remplacés par les partisans du « chaos social » (René Guénon), une sorte de nouvelle caste dont les contours sont toutefois difficiles à cerner ainsi que le notait déjà dans un article de 1980 le regretté Guillaume Faye.

Daniel Cologne

• Jean-Pierre Blanchard, Vilfredo Pareto, génie et visionnaire, préface de Georges Feltin-Tracol, Dualpha Éditions, coll. « Patrimoine des héritages », 2019, 152 p., 23 €.

lundi, 31 décembre 2018

Peur des élites

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Peur des élites

par François Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr


Derrière toute force politique, il y a toujours une passion dominante. Dans le cas des Gilets jaunes, il s’agit du mépris (ou plutôt du sentiment d’être méprisés). D’où sa quête de reconnaissance (nous sommes le peuple) et sa méfiance envers l’autorité, surtout médiatique. Mais les élites ? La réponse semble de plus en plus évidente : la peur.

Après la promesse de la mondialisation heureuse, la fierté d’avoir éliminé le communisme, ou la confiance en la technologie libératrice, après le multiculturalisme, et, chez les Européens, après l’avènement d’une UE universaliste, protectrice, post-politique, pacifique… Ne reste plus que la peur, d’où l’impératif de repousser l’inacceptable (c’est-à-dire l’illibéral). Ou bien nous, les ouverts, les raisonnables, les véridiques ou bien le chaos populiste. Ce n’est plus le triomphalisme des années 90 (la soft-idéologie, ni celui plus tempéré des années 2000 (mondialisation heureuse après élimination du radicalisme)-. C’est la grande panique d’un système qui ne veut plus être jugé que sur dangers qu’il nous épargne. Le problème de la panique est qu’elle abrutit.

Des gens très brillants se mettent à penser en termes de causalité diabolique : tous les ennuis du monde viennent de la méchanceté de méchantes gens. Leur système mental semble incapable de concevoir que des attitudes politiques soient dictées par des intérêts nationaux (Russie) ou de classe (Gilets jaunes), ou que des gens ne partagent pas les valeurs occidentales libérales (il y en a pourtant des milliards à travers le monde). Confrontées à une monstrueuse panne de soft-power, les dirigeants, les membres de l’hyperclasse, les couches urbaines diplômées, les responsables du pouvoir symbolique, les experts, commentateurs et éditorialistes, bref tous les détenteurs du pouvoir économique, politique et culturel réduisent la question du conflit à celle de l’anomalie. Anomalie géopolitique : les puissances « révisionnistes » que sont la Russie et la Chine refusent de se soumettre à l’ordre international universel et exercent une influence suspecte. Anomalie électorale : votes Trump, Brexit, italien, brésilien, etc. Anomalie sociologique de cette France périphérique qui se révolte contre l’impôt et pour la démocratie directe. Anomalie intellectuelle : ces gens s’imaginent qu’il y a un complot des riches et des puissants.. Anomalie cognitive : nous sommes à l’ère de la post-vérité où, au lieu de se fier aux médias et aux sachants, toute une partie de la population se gave de fake news et de rumeurs. Anomalie psychologique : les masses semblent en proie à d’incompréhensibles contagions (peur de l’Autre, crispation identitaire). Anomalie éthique : le discours de haine et l’autoritarismes, inconnus des catégories supérieures, nous menace et nous renvoie aux heures sombres... Pensecomplexepadamalgam.

Bien entendu notre thèse n’est pas que Xi Jinping soit cool, Poutine libertaire ou qu’il n’y ait pas d’abrutis racistes et castagneurs parmi les populistes du monde entier. Notre thèse est que le discours qu’on aurait dit en d’autres temps dominant est dépolitisant : il réduit les conflits collectifs pour le pouvoir à des bizarreries individuelles ou à des conspirations de services et d’officines (tout en proclamant le ridicule du complotisme). Le registre des puissants est devenu celui de l’indignation. Leur analyse un réquisitoire. Leur solution : plus de contrôle et de rééducation.

Défendre son hégémonie en expliquant que ceux qui la menacent sont très méchants et très dangereux, c’est la meilleure façon de rappeler que c’est une hégémonie.

dimanche, 04 février 2018

Oborne Again: The Triumph of the Political Class

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Oborne Again:
The Triumph of the Political Class

triumph-of-the-political-class-9781471142048_hr.jpgReview:

Peter Oborne
The Triumph of the Political Class
London: Simon & Schuster, 2007

Some books are born again. Every book with a political theme aims to be prophetic, and only time can reveal their success or otherwise. Orwell’s 1984, Bloom’s The Closing of the American Mind, Huntington’s The Clash of Civilizations, Faye’s Convergence of Catastrophes are all books whose time has arrived. It is difficult to believe that one such book is a little over a decade old, but Peter Oborne’s The Triumph of the Political Class (TPC) has never been as relevant as it is today.

The book concerns itself solely with the United Kingdom, although its main thesis is relevant to the USA, as well as to the gauleiters of Europe. Oborne is a well-respected British journalist. As what is termed in Britain a lobby correspondent, he has access to the innermost workings of the ‘mother of all parliaments’, as politician John Bright described England’s governmental locus in 1865. TPC, as dazzling as it is, naturally made Oborne enemies within the very elite whose rise and victory he describes in the book. For Oborne gave the game away, like the heckler in the audience who sees and tells his fellow spectators how the magician on the stage is working his wonders, or little Toto pulling back the curtain to reveal that the Wizard of Oz is just an eccentric old man with a set of cogs and levers.

Oborne’s essential theme is that “the real divide in British public life is no longer between the main political parties, but between the Political Class and the rest.’ (p. xvii).

This class, he writes, replaced the old establishment and its standards of governance. Instead of public servants entering parliament from many walks of life, politicians in the UK are now unlikely to have worked outside of journalism, PR, advertising, or the legal profession. Very few have experience outside the world of politics, and the established route is from one of the top universities, Oxford or Cambridge, usually studying Politics, Philosophy and Economics, famously known as PPE. The next step is an internship, working for an established politician. Some may become specials advisers, or SpAds as they are known, to a working politician. This tier of government has largely replaced the function of Britain’s long-established Civil Service, and is illegitimately funded by the British taxpayer. It is also wholly politically orthodox. As Oborne emphasises, any opinions or ideological beliefs outside the accepted protocols will disable a political career before it has even begun.

This incubation of political agency has serious consequences. Politics ceases to be an active, deeply social and communitarian practice and becomes instead occupied by a technocratic cabal convinced that they are best equipped to improve the lot of others. The results of this in the UK is a country well on the way to ruination. Increasingly Sovietised, Britain – and particularly England – is being run by malevolent arch-bureaucrats, a managerial class more concerned with appearance than reality. As Orwell famously wrote, in The Lion and the Unicorn, England is a family with the wrong members in control.

Oborne credits 19th-century Italian lawyer and social theorist Gaetano Mosca with the coinage of what he called the classe politica. Mosca’s major work, Elementi de Scienzi Politica, is now seen by the new establishment as a precursor to Italian fascism under Mussolini, and this is a clear example of the ‘fascist’ or ‘far Right’ tag being applied by the Political Class and their provisional wing in the media to anyone who gives the game away.

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Peter Oborne

Oborne updates Mosca’s 1896 insight, and describes how the modern Political Class – I will follow Oborne’s practice of capitalising the words in this phrase – has devoted itself to the destruction and replacement of the Establishment. Speech, vocabulary, dress, lifestyle; all of these elements serve to identify the new regime, and have been standardized to produce a homogenous tier of operatives who now serve themselves only, and their shadowy backers in the business world.

Oborne stresses that the political class is the result of a toxic amalgam of 1960s student agitation, technocracy and, in particular, Communism. Ostensibly defeated with the fall of the Berlin Wall, Communism in fact merely hibernated and emerged in a different guise. Oborne relegates his comments on Communism to a footnote, but it should not elude us. “Although Communism has enjoyed barely any electoral success in Britain during the last 100 years,” he writes, “its influence has been exceptionally strong among the governing elite…” (p. 47).

Communism, the spectre haunting Europe with which Marx famously opened the Communist Manifesto, is now a revenant. The EU is notoriously staffed, in its upper echelons at the very least, by ex-Communist sympathisers and even members. Angela Merkel’s Communist past is well known. The Red Menace never went anywhere, it just changed its livery. This lingering of Communism explains Oborne’s observation that ‘the Political Class has at all times resented and sought to destroy the free-standing status of British institutions.’ (p. 49).

And it is the destruction or infiltration of the great British institutions that Oborne delineates, as each one is shown to have fallen to this triumphal Political Class, making as it has a long march of its own of which Mao or Gramsci would have been proud. This factional overthrow serves but one purpose, that “the instinctive priority of the Political Class has been to expand the role and powers of the executive and its proxies, sacrificing civil liberties if necessary.” (p. 183).

The inevitable attacks on the British monarchy are highlighted, seen as it is by the new rulers as an archaic irrelevance whose popularity with ordinary people they despise.

Parliament, and its essential function in what was a democratic Britain, has been undermined as a direct result of the journalistic backgrounds not just of MPs, but of advisers to government. “All important announcements”, writes Oborne, “are now made through the media, and only as an afterthought through the [House of] Commons.” (p. 201).

In addition to this sidelining of an ancient democratic process, Oborne shows the way in which the Parliamentary Commissioner for Standards had had his or her role watered down and weakened. The Political Class does not wish for scrutiny, at least not of itself. The people, of course, are another matter. Great Britain has around a quarter of the CCTV cameras in the world, far more per capita than Russia or North Korea.

The section of TPC dealing with the Political Class’s capture of the British media is exemplary of how democracy in Great Britain has been subverted. Oborne writes that the Political Class has “sought to give an almost constitutional role to the British media by building it up as an alternative to existing state institutions.” (p. 234).

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In short, the British government and Her Majesty’s Opposition now use the media as a glorified advertising agency. ‘Client journalists’ now do the work Parliament used to do. This pact is compounded by a sleight of hand which effects to produce the myth of a ‘hostile media’, that is, a fourth estate which still fulfils its original role in speaking truth to power in any meaningful way. It does no such thing, of course, and any journalist who dissents from this arrangement will soon find themselves filing their copy in the backwaters of a provincial newspaper.

The role of the media in the Iraq War is focused on briefly in the book, and as an exemplar of the way in which the UK Political Class now uses the media. This war is still the most disgraceful chapter of Tony Blair’s tenure as Prime Minister, and Oborne lays out clinically the way that the British press, and the BBC, conspired to paint a flattering, Dorian Gray-like picture of Blair as war hero, when in fact it was the lies told by him and his jumped-up press secretary Alastair Campbell – very much a villain of Oborne’s book – that initiated that wholly spurious and ruinous conflict.

The great losers in this Caesarean and triumphalist rise to power are, of course, the British people. They are now treated as a set of consumerist statistics to be manipulated and triangulated. Indeed, as Oborne writes, “Members of the Political Class… regard civil society as a threat because it represents a giant area of the public domain which stands outside its control” (p. 329).

With serious calls from the likes of Tony Blair to have a second and even third Brexit referendum, the contempt that the Political Class has for the ordinary people they are supposed to represent is clear. The EU’s disdain for its citizens is even more apparent, and entire countries have already been made to vote more than once for continued membership of this corrupt bloc, the elites simply recasting the vote until it goes their way.

With British politics currently rudderless, and becoming more impotent by the week, it is tempting to herald the unravelling of Oborne’s Political Class, in the UK at least, and my only disappointment with TPC is that Oborne spends little time on technocracy, the fallacious idea that government is best suited to improve the lot of its citizens by virtue of its collective expertise. Having myself worked and clashed with management companies for the past ten years, I can see the parallels between management and government, and the willful blindness of those who believe they are the experts.

Oborne’s book is eerily prophetic, and shows what he calls the architecture of the Political Class. Any tremor which threatens to shake the whole is to be feared and attacked. In the same way that the average Republican is aghast at the victory of Donald Trump, so too the British political class would resist any attempt to alter its fundamental structure and aims, even if its own putative party were in power. Brexit is, of course, the most obvious example of resistance and, in the same way that the deep state is confounding Trump’s attempts to govern, so too the EU, in collusion with Britain’s own deep state, will not allow Brexit to happen without fighting to the last redoubt.

Towards the end of TPC, Oborne writes a paragraph that is a distant echo of Orwell’s famous statement, in his most famous book, that the only hope lies with the proles. It is profoundly to be wished for that these two great visionaries are right.

[It] is almost certain… that the next great political movement will come from outside the Political Class. Just as the Political Class has emerged from the wreckage of the party system, so it is certain to produce its own antithesis. At some stage a British politician may well discover a new language of public discourse and methodology of political engagement which communicates simply and plainly to voters. (p. 331).

Should this language and methodology ever be discovered, Peter Oborne’s prescient book will serve well both as its dictionary and instruction manual.

 

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jeudi, 18 mai 2017

Elites installées, élites naturelles et populisme...

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Elites installées, élites naturelles et populisme...

Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue cueilli sur le site Idiocratie, qui rappelle avec talent la différence entre la technocratie prédatrice et l'aristocratie organique...

Élites installées, élites naturelles et populisme

Dans le langage officiel sans cesse martelé, celui des élites installées, le « populisme » semble synonyme d'immaturité politique. Mais, peut-on se demander, ce travers d'immaturité, à quoi conviendrait-il de le reconnaître ? A la fâcheuse volonté de poser certaines questions, notamment celles qui renvoient à des enjeux décisifs ? Curieuse immaturité ! Pourtant, c'est ce qu'expriment nombre de dirigeants politiques, le plus souvent à mots couverts, mais parfois directement comme le fit un jour Ségolène Royal.

Celle-ci répondit en effet à un journaliste qui l'interrogeait quant à la possibilité d'un référendum sur le maintien de la France dans l'UE : « nous croyons en la démocratie, mais nous croyons aux bonnes questions par rapport aux bonnes réponses ». Autrement dit, nous, classes dirigeantes, décidons unilatéralement quelles sont les bonnes réponses. Résultat : il n'y a pas vraiment de questions, pas autrement que pour la forme. Ce qui témoigne d'une vision purement oligarchique de la démocratie et énonce la vérité profonde du système. A ce titre, on ne saurait trop remercier Ségolène Royal pour l'inégalable candeur dont elle fait preuve dans l'expression du cynisme. Pour cela, nul doute, on la regrettera.
 
Remarquons-le, si l'élite dirigeante prétend ainsi exercer une tutelle éclairée sur la communauté politique, c'est précisément parce qu'elle se considère éclairée : elle posséderait d'emblée les bonnes réponses. A vrai dire, le mode de connaissance qu'elle revendique ainsi implicitement procède d'une fonction oraculaire, vieille comme le monde mais jamais disparue. C'est le tropisme archaïque des initiés qu'ont notamment vécu les Romains pendant quelque temps avec les fameux pontifes, détenant seuls la connaissance mystérieuse des règles applicables, et dont la communauté civique s'est par la suite libérée au profit des jurisconsultes et de l'élaboration ouverte du droit. C'est cette tendance récurrente, dans l'histoire des sociétés, selon laquelle se forment périodiquement des castes se voulant productrices et dépositaires d'un savoir, non pas issu d'un effort dialectique, comme toute connaissance exigeante, mais d'un savoir autogène et imposé comme tel. Aujourd'hui, il y a là un trait qui ne trompe pas, quant à la nature oligarchique de l'élite qui nous gouverne.
 
Or, barricadée dans ce fantasme oraculaire, cette élite tente constamment de disqualifier le courant populiste. Non seulement en déniant tout jugement lucide au commun de la population sur ce qui le concerne, mais encore en laissant planer l'idée suivante : le peuple - qui, en pratique, correspond à l'ensemble de la communauté nationale, interclassiste par définition - serait dépourvu d'élites par nature. En somme, l'excellence serait du côté du système (haute finance, grands médias et gouvernants) et la médiocrité dans le camp de ceux qui le subissent. On doit le constater, il s'agit bien là d'une vision dualiste de la communauté politique, dans laquelle existerait ainsi une séparation étanche entre les meilleurs et les autres, vision relevant d'un biais cognitif proprement oligarchique.
 
De fait, la sécession des élites, évoquée par Christopher Lasch, est d'abord une sécession accomplie dans les représentations. L'oligarchie ne conçoit la cité qu'à travers une division de principe : d'un côté, une caste qui, forte du magistère qu'elle n'hésite pas à s'attribuer, exerce un pouvoir unilatéral, de l'autre, une masse indifférenciée. Sur la base de cet imaginaire, cette même oligarchie entretient avec la cité un rapport ambivalent. Elle est dans la cité, mais sans en jouer le jeu. Elle est à la fois à l'intérieur et en dehors, son but, en tout état de cause, n'étant pas de détruire la cité mais de l'instrumentaliser à son profit.
 
Selon une conception traditionnelle de type aristocratique, apparaît au contraire un tout autre rapport entre les meilleurs et les autres, entre le petit nombre et le grand nombre. Prenons ici la notion d'aristocratie non au sens sociologique mais en référence au principe d'excellence réelle. Principe que, comme l'enseigne la moindre expérience, certains individus incarnent mieux que d'autres (d'où une inégalité foncière, différenciation irréductible qui constitue sans doute l'invariant anthropologique le plus embarrassant pour notre époque).
 
L'excellence à la place des oracles
 
On peut observer que, dans le monde hellénique et romain, toutes considérations de statut mises à part, les meilleurs (aristoï, en grec) sont, idéalement, ceux qui pratiquent le mieux les vertus de courage, de sagesse pratique (phronesis) et de justice. Il faut insister ici sur la notion de phronesis. Disposition de la personne au jugement perspicace non dogmatique et sens aigu des limites, elle constitue « l'une des facultés fondamentales de l'homme comme être politique dans la mesure où elle le rend capable de s'orienter dans le domaine public, dans le monde commun », selon les termes d'Hannah Arendt. Cette phronesis, comme l'avait antérieurement montré Aristote, s'inscrit dans une conception délibérative de l'action et notamment de l'action commune. A ce titre, notons-le particulièrement, elle apparaît comme un précieux garde-fou contre toute velléité de sécession.
 
Pour bien saisir à quel point une telle vertu favorise un engagement non faussé dans la vie de la cité, il faut situer la question au niveau des modes de perception commune. Il apparaît en effet qu'en pratiquant la vertu prudentielle de phronesis, les meilleurs, s'ils cultivent une exigence singulière, n'ont pas pour autant un rapport au réel foncièrement différent de celui du peuple en général. Ils procèdent là pleinement de la matrice communautaire. De ce point de vue, il n'y a donc pas de fossé entre les meilleurs et le grand nombre, tous partageant, pour l'essentiel, la même vision du monde. Qu'il s'agisse de mythes, de religions ou de toute autre conception globale de l'existence, il y a unité de tradition. N'en déplaise aux défenseurs d'un lien social magique, prétendument libre de toute détermination, la solidarité du cadre de perception est une condition de la solidarité de destin.
 

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Dans un modèle de ce type, le souci de stabilité qui anime les meilleurs reflète ainsi largement les préoccupations de la population. D'où la volonté aristocratique traditionnelle, attestée dans la Rome antique et dans l'ancienne Europe, d'assurer la protection des mœurs et des coutumes. A rebours de la chimère des avant-gardes éclairées, les meilleurs n'incarnent, à ce titre, que la composante la plus dynamique de la sagesse commune. Aussi n'est-il pas absurde de dire que l'aristocratie bien comprise, loin de tout esprit de caste, n'est que la fine fleur du peuple. Du moins tant qu'elle n'emprunte pas la voie d'un contrôle et d'une transformation de ces mœurs et règles communes et ne se transforme alors elle-même, de facto, en oligarchie, avec son esprit de rupture, sa vulgarité et ses rêves de yachts.
 

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Différenciation et liberté commune
 
On ne doit pas cesser de le dire, la communauté politique, aujourd’hui comme hier, recèle des élites naturelles, lesquelles ne s'adonnent généralement pas à la vaine quête du pouvoir. De toute évidence, le rejet des élites que manifeste le populisme ne relève donc nullement d'une quelconque opposition à la compétence, à l'efficacité, au principe de l'élite en soi. C'est au contraire en vertu de ce principe qu'est contestée la nomenklatura, souvent douée pour l'incurie.
 
Il n’en faut pas moins tenir compte de l’entropie actuelle. Celle-ci peut être enrayée cependant. De fait, en misant davantage sur les ressources de l'excellence, en donnant la priorité à ses élites naturelles, toujours renaissantes, sur les technocraties prédatrices et niveleuses, la communauté peut et doit retrouver toute la vitalité de ses différenciations organiques. Rien n'est pire en effet qu'un peuple réduit à l'état de foule sentimentale et versatile, tantôt saisie d'une saine réactivité, tantôt séduite par les illusionnistes au pouvoir et inclinant à la servitude volontaire. Qui dit foule dit aliénation et, partant, impuissance à défendre la liberté commune : question vitale au cœur de l'enjeu populiste. A cet égard, notons-le, il est bien établi qu'une longue tradition aristocratique, avec son art de la bonne distance, sa lucidité au long cours et sa culture de l'exemple, a beaucoup fait, dans l’histoire européenne, pour la liberté concrète du peuple. C'est précisément à ce rôle salutaire joué par les meilleurs que faisait allusion Ernst Jünger quand il parlait, dans « Le Noeud gordien », de « la liberté élémentaire, c'est-à-dire la liberté des patres*, dont dispose un peuple ». En définitive, serait-il hasardeux de penser qu'un populisme conséquent ne saurait qu'être, au sens indiqué du terme, aristocratique ?
 
Des idiots (Idiocratie, 13 mai 2017)
 
*patres : la noblesse romaine, dans la rhétorique latine classique. Sens symbolique, ici.

dimanche, 03 juillet 2016

La “révolte des élites-zombies-Système”

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La “révolte des élites-zombies-Système”

Ex: http://www.dedefensa.org

Nous présentons ici un texte typique d’un sentiment en cours d’affirmation que l’on nomme en général “révolte des élites”, – expression compréhensible renvoyant d’ailleurs à un livre du même titre, mais expression complètement faussaire car il s’agit des “élites-Systèmes”. Ce serait donc plutôt la “révolte des zombies-Système”, ou pour faire plus compliqué, plus glauque, plus boueux comme tout ce que nous propose le Système (mais l’expression ne durera que le temps de cet article, de son titre enfin..), – la “révolte des élites-zombies-Système”.

Le terme “élites” tel qu’il est employé en général dans les commentaires abordant actuellement ce thème est très fortement galvaudé jusqu’à l’inversion même. Le terme “élites” a d’habitude sa noblesse, son sens de la responsabilité et de devoir, alors que ces “élites” constituent une “écume des poubelles” du Système (comme l’on dit “écume des jours”) ; ils tiennent effectivement le haut de l’ordure qu’on y entasse, la position la plus en vue, disons quasiment les privilégiés de la poubelle qui est en général le réceptacle où le Système loge les zombies qui sont à son service. (Mais on doit impérativement comprendre et accepter qu’on emploie le terme “élites” comme nous en faisons ici la critique, parce que ce terme tel qu’il est utilisé dit tout de même ce qu’il veut dire, parce que les choses telles qu’elles sont, notamment l’illégitimité et l’imposture de ces soi-disant “élites”, leur inculture, leur hébétude intellectuelle, sont largement connues et documentées jusqu’à l’obscénité.)

On pourra faire la différence que nous signalons avec quelques citations assez conséquentes. La première parle de ces “élites” qui, selon nous, n’en sont en rien, apparaît dans une oprésentation critique dans une interview de Jacques de Saint Victor, historien du droit et professeur des Universités (Paris XIII/CNAM). (Ses derniers ouvrages parus, Via Appia, Les Equateurs 2016,  et Blasphème. Brève histoire d'un crime imaginaire,  Gallimard et prix du livre d'histoire du Sénat, 2016.) Il est interrogé par Eléonore de Vulpillières, sur Figaro-Vox, le 28 juin. Il s’agit de la première question-réponse d’une interview intitulée : « Brexit : le splendide isolement des élites ».

Le Figaro : « A l'issue du référendum sur le Brexit, les partisans du camp du maintien ont réagi de diverses façons, allant de l'abattement à la combativité marquant leur attachement à l'Union européenne. Une pétition – comportant plusieurs centaines de fausses signatures – a atteint les 3 millions de signataires. Certains réclament l'indépendance de Londres membre de l'UE d'un Royaume-Uni hors UE. Comment analysez-vous ces réactions? »

Jacques de Saint Victor : « On peut penser dans un premier temps qu'il s'agit juste d'une réaction de mauvais perdants ou de désespoir d'une partie de l'élite urbaine, souvent jeune, qui se sent trahie par les campagnes, les vieux et les gens modestes. Il y a dans ce rejet de la démocratie une sorte d'illustration de ce que le grand penseur anglais, Christopher Lasch, appelait la “révolte des élites” (par opposition à la “révolte des masses” d'Ortega y Gasset). Dans ce livre très visionnaire, publié en 1995, Lasch notait que ce sont aujourd'hui les élites, et non plus les masses, qui vivent dans un splendide isolement, satisfaites d'elles-mêmes, rejetant tout ce qui échappe à leur bien-être personnel, coupées des réalités du monde commun qui les entoure. C'est la solidarité des surclasses globales qui, de Londres à Singapour ou Paris, sont indifférentes au sort de leurs voisins locaux. Elles ont développé une sorte d'irresponsabilité et d'immaturité qui les prive de toute forme de “sensibilité pour les grands devoirs historiques”, disait déjà Lasch. Lorsqu'elles sont confrontées à un retour brutal du réel, comme le résultat d'une consultation démocratique, elles n'hésitent pas à se déclarer contre la démocratie. Lasch soulignait d'ailleurs ce déclin du discours démocratique chez des “élites qui ne font que se parler à elles-mêmes”. »

Pour mieux faire ressentir la différence que nous signalons plus haut à propos du processus d’inversion qui s’est effectué avec le concept d’“élites”, et particulièrement aujourd’hui d’une façon criante sinon hurlante, nous mettons en évidence le phénomène, surtout en France, de véritables élites (les intellectuels), qui passent de plus en plus nettement du côté du peuple (“des masses”) contre les fausses élites. Ces vraies-élites avaient pourtant, depuis le déclin du communisme à partir des années 1960, de plus en plus nettement soutenu les pouvoirs social-démocrate et libéral en place, c’est-à-dire le Système. Cette situation est littéralement en train d’exploser.

Thibaut Isabel écrit dans Éléments n°160 de mai-juin 2016, dans un article consacré à Marcel Gauchet et à son dernier livre, Comprendre le malheur français : « Il se passe quelque chose d’historique dans la vie intellectuelle française, dont atteste le dernier livre de Marcel Gauchet. Le rédacteur en chef du Débat compte parmi les personnalités les plus influentes de la sphère éditoriale. Pilier de la maison Gallimard, directeur d’études à l’l’EHESS, il a ses entrées dans tous les médias, auprès de tous les politiques. Anarchiste dans sa jeunesse, il s’est vite rangé à une gauche réformiste, libérale et antiautoritaire. On le présente comme un “soutien critique” du parti socialiste. Seulement voilà, ce “gendre idéal” de la gauche, qui fête tout de même ses 70 ans, manifeste ouvertement son ras-le-bol contre le système politico-médiatique ! Déjà accusé en 2002 de faire partie des “néoréactionnaires”, il s’et retrouvé en 2014 au centre d’une polémique lors des “Rendez-vous de l »histoire“ de Blois, sous prétexte qu’il devait y proposer a leçon inaugurale sur le thèmes des “rebelles”. ‘Libération’ avait bien sûr largement relayé cette vaste opération de lynchage. [...]

» L’opinion est en train de changer. Les langues de délient. La rupture ne réside plus seulement entre le peuple et les élites, mais aussi entre les intellectuels et les médias. Le peuple et les intellectuels sont passés dans le même camp... »

Nous-mêmes enfin, le 10 mai 2016, indirectement dans le Journal dde.crisis de PhG, avions signalé cette évolution : « ...Disons que je me tiens au courant, et picore de-ci de-là ; notamment avec, sur la chaîne ‘Histoire’, l’émission ‘Historiquement Show’ : pas de polémique style-talk-show, pas de BHL mais un bon suivi de l’actualité, histoire et histoire des idées... Et voilà qu’une petite musique a sonné à mes oreilles.

» Pour faire court, cette impression de crise profonde arrivant à son point de basculement, fin d’un règne intellectuel qui a débouché sur les pires productions sociétales de la postmodernité, et dégradé le caractère français vers les culs de basse-fosse. (La grande intelligence française mise au service de la canaille de salon, pire production de l’asservissement au Système.) Ce commentaire de Jean-Pierre Le Goff, à propos de son livre ‘Malaise dans la démocratie’ : “On est à la fin de ce cycle historique... On voit très bien que les fractures sont là, qu’on ne peut plus continuer sur cette espèce d’hégémonisme de ce que j’ai appelé le gauchisme culturel qui est battu en brèche.. On ne voit pas forcément sur quoi tout cela va déboucher...” Dans cette émission si classique, qui paraît si apaisée et donc s’inscrirait selon le sens commun dans l’architecture du Système, le second invité, Jean-François Colosimo, présent dans l’émission sur  Le Goff, a eu cette remarque venue comme naturellement : “Il y a Paul Yonnet, qui paiera quasiment de sa vie, il faut le dire, le fit d’avoir été le premier à dénoncer l’imposture de ‘SOS Racisme’ puisqu’il subira l’ostracisme de la gauche, le premier dans les années 1990. Il paye pour avoir dit la vérité...” A la question de savoir s’il existe en France une “police de la pensée”, tout le monde acquiesça. Tout cela est si inhabituel dans le fait de venir si naturellement, sans calcul ni arrière-pensée politique, qu’il s’agirait du signe d’une évolution significative des psychologies. »

Bien entendu et après ce long développement sur le rangement entre “élites”, avec la question de l’emploi dégénératif et inverti du terme, et “masses”, et la façon dont tout cela est beaucoup trop stéréotypé et se réfère à des modèles pervertis, nous proposons un autre rangement qui nous paraît à la fois plus simple, plus net et plus évident : entre Système (pro-Système ou zombie-Système) et antiSystème. Cet affrontement qui est ainsi décrit est bien entre les serviteurs du Système (“zombies”) d’une part, et d’autre part les antiSystème qui représentent un effectif fluctuant bien entendu, mais très largement dans le sens de la tendance d’une augmentation constante et d’activisme en pleine affirmation. L’utilisation des termes pro-Système et antiSystème permet ainsi d’éviter tous les quiproquos sur les qualités diverses des protagonistes, et notamment de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Les “élites“ aujourd’hui, c’est-à-dire ces pro-Système, sont politiquement et socialement la lie de la civilisation, ils sont psychologiquement les plus faibles et donc les plus corrompus, moralement les plus impuissantes, et totalement étrangers au concept de “liberté d’esprit“ qui implique l’indépendance, la responsabilité, la lucidité et le fermeté du jugement.

Nous sommes d’autant plus inclinés à les apprécier aussi sévèrement que nous nous gardons absolument de porter sur eux aucun jugement de condamnation de fond. L’on sait notre constante appréciation sur ce thème, inspiré de Plotin. (« Car on pourrait dès lors arriver à une notion du mal comme ce qui est non-mesure par rapport à la mesure, sans limite par rapport à la limite, absence de forme par rapport à ce qui produit la forme et déficience permanente par rapport à ce qui est suffisant en soi, toujours indéterminé, stable en aucun façon, affecté de toutes manières, insatiable, indigence totale. Et ces choses ne sont pas des accidents qui lui adviennent, mais elles constituent son essence en quelque sorte, et quelle que soit la partie de lui que tu pourrais voir, il est toutes ces choses. Mais les autres, ceux qui participeraient de lui et s’y assimileraient, deviennent mauvais, n’étant pas mauvais en soi. »)

Notre jugement est que ces êtres sont d’abord et essentiellement des faibles dans le domaine de la psychologie, pauvres et bas dans le domaine de l’esprit par conséquent, pauvres et bas bien plus que des êtres mauvais, et souvent avec des capacités naturelles remarquables pour se mieux tenir à ce niveau. Ils font le Mal, travaillent pour le Mal, font du zèle pour le Mal, par la grâce invertie de la seule faiblesse de leur psychologie qui autorise tous les emprisonnements et toutes les illusions ; il est risible d’en faire des êtres mauvais comme s’ils étaient le diable, – le diable a tout de même une autre allure, – et ils sont souvent un peu “double”, avec un des côtés, souvent très marginalisé, qui mesure par instant l’absurdité, la subversion, l’inversion de leur comportement, – mais cela, certes, l’espace d’un instant...

Enfin, une dernière précision concerne la définition effectivement précise de la situation : s’il est question de “révolte [des élites-zombies-Système]”, il s’agit en fait, d’abord, d’une crise dans cette “classe” qui devrait être caractérisée comme “abrutie-dominante”. Si le Brexit a suscité tant d’incitations à ne plus tenir compte des “masses ignorantes” (voir ci-dessous) qui sont pourtant rejointes par des prestigieux intellectuels, il a surtout conduit à un formidable désordre chez les zombies-Système, avec des affrontements sévères entre dirigeants, hauts fonctionnaires de direction, au sein de l’UE comme on a pu le voir lors des sommets de ces derniers jours. Les “élites-zombies-Système” n’ont absolument rien de la noblesse et du sens de la solidarité et de la responsabilité des élites dans le sens initial, ce sont des arrivistes et des nouveaux-riches de l’élitisme de pacotille, en général choisis pour leur médiocrité, leur inexistence, leur corruption, leur arrogance méprisante, leur goût des privilèges, et en général pour leur sottise qui permet de supporter des œillères pour mieux faire fonction d’aveuglement ; par conséquent, il s’affronte comme des chiffonniers, comme des poissardes (le terme ne dépare pas chez Juncker), et leur “révolte” est donc bien d’accord une “crise”.

C’est ce que montre, sans le vouloir, le texte de James Traub sur Foreign Policy le 28 juin ; on y retrouve l’arrogance, la mépris des autres (des “masses”), une conception de l’élitisme réduit au merchandising et à l’hybris de bazar saupoudré de divers $milliards fraîchement tirés des imprimerie de la Fed, et tout le reste à l’avenant. (A noter, surtout : Traub est un fellow au Center on International Cooperation, et auteur bien entendu de l’habituel pensum historique-Système, indispensable sur le CV, – cette fois John Quincy Adams: Militant Spirit.) ZeroHedge.com, qui présente ce texte, précise, le 29 juin : « It appears the powers that be just are not going to take it anymore. Having mistakenly allowed the people of Britain to exercise their free will, Foreign Policy's James Traub exclaims, “It's time for the elites to rise up against the ignorant masses.” »

dedefensa.org

mardi, 01 mars 2016

Stratégie et émotion: des élites dépassées, des médias tout-puissants

Stratégie et émotion: des élites dépassées, des médias tout-puissants

par Eric de La Maisonneuve

Ex: http://www.societestrategie.fr

mediaspower.jpgLa crise, comme la guerre selon Clausewitz, est un caméléon. A peine calmée sur un sujet, elle passe à un autre, en plus grave, en plus dangereux, en moins maîtrisable. Depuis la crise des « subprimes » aux migrations d’aujourd’hui, elle s’engouffre dans toutes les anfractuosités d’un système mondial totalement obsolète et dépassé par les événements. Cette crise est « hors normes », les élites classiques sont incapables de la comprendre, encore moins d’en maîtriser les engrenages.

En outre, si c’était encore nécessaire, elle se nourrit d’elle-même, amplifiée par les réactions désordonnées commandées par l’émotion et sous pression des opinions et des médias. Là où il faudrait sang-froid, coordination et rationalité, on n’a qu’égoïsme et réflexes apeurés.

Un système à bout de souffle

Trop affaibli par ses contradictions, desservi par des élites incompétentes, bousculé par les populismes, contourné et affolé par les nouvelles technologies qui explorent des espaces non balisés, le système de fonctionnement des sociétés développées, en particulier en Europe et plus précisément en France, est en perdition. D’aucuns invoquent la « destruction créatrice » chère à Schumpeter pour expliquer ce temps de transition déséquilibrée, d’autres les fameuses « crises du capitalisme » qui prépareraient l’avènement inévitable du socialisme, etc. Pour nos contemporains qui sont pris dans une tourmente qui dure depuis plus de vingt ans – avec la fin de la guerre froide et la léthargie occidentale -, ces arguments sonnent comme des sornettes : s’il y a effectivement « déconstruction » (intellectuelle, morale, industrielle…), on ne perçoit guère de « renaissance », même si quelques hirondelles peuvent paraître annoncer un éventuel et timide printemps.


Le domaine où s’exerce la crise de la façon la plus dramatique est celui de la guerre. Il est profondément vrai qu’elle est caméléon et que, comme l’eau, elle s’infiltre partout sans que rien ne puisse l’arrêter ; c’est la « mère » de toutes les crises car elle gangrène tout le reste. Une humanité en paix ne connaîtrait évidemment pas d’obstacle majeur au développement, les sociétés travailleraient à leur propre bien-être, les nations coordonneraient leurs efforts. Mais cela est une utopie. La réalité est tout autre. C’est cette réalité que nous avons laissé filer, qui nous échappe et dont les événements successifs se bousculent pour provoquer la pagaille actuelle. Les guerres, où qu’elles se déroulent, sont les matrices des crises actuelles et à venir, pas seulement dans l’ordre international mais aussi (et surtout) sur les plans économique, social et, in fine, politique.


Refaire l’historique du chemin critique qui, de 1989 à 2015, nous a entraînés sur une pente chaotique, est inutile : nous l’avons tous en tête. De la décongélation provoquée par la fin de la guerre froide, on est passé d’étape en étape à la décomposition actuelle. C’est un engrenage que chaque phénomène a alimenté : la guerre d’Irak est la mère de Daech au même titre que les printemps arabes, comme le démantèlement de la Yougoslavie a pourri les Balkans ; le sordide Boko Haram n’a pu prospérer que sur la faillite des Etats africains de la région. En outre, il y a le changement climatique, les dictatures insupportables, les haines ethniques et religieuses qui nourrissent les guerres civiles et conduisent aux exodes. Dans nos pays, à force de spéculer financièrement et de mentir politiquement, on a déstabilisé en même temps les économies et les sociétés ; la démagogie et la lâcheté ont fait le reste.

A qui la faute ?

D’abord et avant tout à nos soi-disant élites dont le système de sélection et de formation est à la fois déconnecté des réalités et allergique au goût du risque ; il incite plus à la reproduction qu’à l’innovation. La complexité de la crise et ses conséquences en chaîne échappent aux savoir-faire techniques et à la rationalité des élites dirigeantes. Formées à la gestion d’un modèle conventionnel et sophistiqué, elles sont impuissantes face à la brutalité et à l’ampleur des problèmes qui surgissent. Elles pratiquent des analyses superficielles qui débouchent sur des diagnostics imprécis, elles infligent alors des remèdes insignifiants et tardifs. C’est vrai dans tous les domaines et les erreurs d’orientation faites dans les années 1990 et 2000 deviennent irrattrapables et creusent chaque jour le fossé qui nous sépare du bon chemin. Donc une superstructure impotente et craintive. Et une responsabilité écrasante, celle d’avoir perdu la main.

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Les politiques, en grande partie issus du même moule, ne se servent du pouvoir que pour gérer au jour le jour un système qu’ils ont conduit à la faillite financière, sans imagination, sans courage, sans perspective ; les dirigeants d’entreprises, quand ils ne rêvent pas de supprimer les usines, bradent nos fleurons industriels pour un plat de stock-options ; les financiers spéculent à tout-va et, de Londres, exigent leur « money back » quand ils ne mettent pas en péril le système monétaire ; les experts annoncent la météo de la veille, faute d’analyses pertinentes et de vision ; les intellectuels s’enfèrent dans la déconstruction et n’avancent aucune idée sérieusement envisageable pour l’avenir…La litanie est sans appel, c’est celle bien connue des déclinistes, mais dont la plupart relèvent du même système et de la même approche ; il n’y a pas déclin mais asphyxie d’un système incapable de s’adapter à la nouvelle donne.


Ensuite la faute incombe à l’irrésistible montée en puissance de ce qu’on pourrait appeler le « système médiatique » qui, surfant sur les technologies d’information, met en scène l’actualité et habille les événements à coups d’images chocs. Soumis au capitalisme le plus vorace et en mal d’audience, ce système a pris en otage les spectateurs drogués d’informations et joue de l’opinion publique qu’il modèle à sa convenance selon ses propres règles. Progressivement, il s’est imposé comme détenteur du réel et arbitre des élégances intellectuelles et morales. A force de bien-pensance, il a tué le doute philosophique et son corollaire, la liberté de penser.


Devant ces dieux de l’information et ces procureurs qui somment les dirigeants de justifier leurs actes pourtant anodins, ceux-ci ne font pas le poids. Leur rationalité est bousculée par la violence des images, ils sont pris comme tout le monde dans le tourbillon de l’émotion. C’est celle-ci qui emporte tout. Nous sommes donc dans cette situation régressive où la raison et la perspective le cèdent chaque jour, à chaque heure, à l’émotion et à l’urgence.

Le retour attendu du stratégique

Dans ces conditions, toute réflexion sur l’avenir devient impraticable ; les commissions se succèdent dont les recommandations s’entassent dans le bas des armoires des ministères ; la Cour des Comptes pond rapport sur rapport sans le moindre effet ; les cénacles d’experts crient dans le désert…


Or, les événements, souvent tragiques, obligent à agir. Pour l’instant, dans l’improvisation la plus totale, le drame des réfugiés en témoigne. Des années ont été perdues à mettre la poussière sous le tapis, à se voiler la face devant la montée des périls, à faire semblant. Nos systèmes, rodés par des décennies d’expérience, ont pourtant encore des capacités d’action considérables ; mais ils ne sont plus dirigés d’en haut, d’une main ferme, sans états d’âme, avec des objectifs et des obligations de résultats ; ils sont manipulés d’en bas par des bonimenteurs qui profitent de la mauvaise conscience des gens.


media_xl_4337749.jpgStratégie et sentiment devraient pourtant pouvoir cohabiter et être sollicités ensemble ; pour être plus précis, rationalité et humanité ne sont pas incompatibles. Si l’on prend l’exemple obsédant du problème des réfugiés qu’il nous faut prendre en charge en catastrophe alors que les causes de leur exode sont connues de longue date, on sait bien que le seul remède à un afflux incontrôlable serait d’agir à la source, en Afrique par l’aide au développement, au Moyen Orient par une intervention armée. En réalité, on ne fait rien : ici on soutient les ONG qui font ce qu’elles peuvent, là-bas on envoie quelques avions de bombardement. Le remède, au moins sur le plan quantitatif, est sans rapport avec l’ampleur du mal.


Il est évident qu’il faut donner aux pays africains des moyens et des structures de développement sans comparaison avec ce que nous avons prodigué jusqu’à présent. Nous aurions pu nous allier avec les Chinois pour conjuguer nos forces. Non, nous continuons à faire notre petite popote sur notre petit feu ! La Chine est sortie du sous-développement et a maîtrisé sa démographie en moins de vingt ans ; les conditions y sont sans doute différentes, mais c’est également possible en Afrique.


Nous pouvons laisser Daech s’emparer de la Syrie et de l’Irak et reconstituer le califat de Bagdad, au prix probable de vingt millions de réfugiés dont le tiers serait susceptible de prendre le chemin de l’Europe. C’est une hypothèse stratégique à hauts risques car elle continuerait d’alimenter la guerre de religion et surtout créerait un dangereux abcès au cœur d’une région stratégique. Mais nous pouvons aussi décider d’intervenir sérieusement et de défaire militairement cet embryon d’Etat islamique sur le terrain. Cela supposerait de mettre sur pied une coalition, de réunir des forces suffisantes et de planifier des opérations complexes. Là encore on a su le faire ailleurs dans le passé et nous en sommes toujours capables. Sinon nous n’avons plus qu’à dissoudre nos régiments de chars, définitivement inutiles ! Mais il faut de la détermination et du temps, mesurer les enjeux, prendre des risques calculés, ne pas subir l’Histoire…


L’affaiblissement du politique et des élites en général est lié à l’absence de résultats. Les médias ont pris la main et mènent l’opinion publique par le bout du nez. La stratégie peut jouer de cette inversion du rapport de forces pour reprendre l’initiative et engager enfin les grandes actions que la situation exige.

Septembre 2015

00:05 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : stratégie, médias, presse, élites | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 22 mai 2015

Pourquoi nos élites nous trahissent

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OTAN, Europe, privatisations: pourquoi nos élites nous trahissent
 
Le fossé entre peuple et élites n’a jamais été si grand en France depuis le départ du général de Gaulle. Mai 68 a servi d’introduction aux nouvelles élites hostiles.
 
Ecrivain
Ex: http://www.bvoltaire.fr
 

Le fossé entre peuple et élites n’a jamais été si grand en France depuis le départ du général de Gaulle. Mai 68 a servi d’introduction aux nouvelles élites hostiles, les élites mondialisées de Chevènement, qui ont mis à la retraite les générations précédentes pour mieux se remplir les poches et nous faire la morale.

Sophie Coignard recense courageusement depuis vingt ans l’incapacité de nos oligarchies, leur rapacité et maintenant aussi leur méchanceté. Voyez, par exemple, son opus sur L’Oligarchie des incapables (Albin Michel), que l’on peut recommander au même titre que le récent Richie (Grasset) de Raphaëlle Bacqué.

Il est normal qu’il y ait un « fossé » entre peuple et élites. Mais répétons-le, depuis Giscard et Mitterrand, ce fossé est devenu effarant. Le fichage des citoyens, l’adoption de lois scélérates contre nos libertés, la politique accélérée de Grand Remplacement, la liquidation de notre épargne et de nos revenus montrent que le comportement desdites élites ne relève plus seulement de l’incompétence mais plus gravement de la détestation.

Sophie Coignard ne le faisant pas, je m’attaquerai aux causes. On peut distinguer quelques belles causes récentes dans l’Histoire de France de l’après-gaullisme :

– Les privatisations des « eighties ». Ces privatisations ont rendu nos élites gourmandes. Elles les ont américanisées, ont donné aux banquiers tous les pouvoirs. Elles sont allées de pair, en Europe comme en Amérique, avec la montée des déficits et de la dette. On a appris à se rémunérer non pas dix fois plus qu’un employé, mais mille ou dix mille fois plus, si cet employé est bengali ou mauricien. Et on le fera en insultant les « minables » qui, dit Copé, « gagnent moins de cinq mille euros par mois ». À quand une indemnité de cinquante mille euros mensuels pour nos bons députés ?

– L’Europe : elle a créé, comme le voulait Brzeziński, une élite « fonctionnelle et non plus nationale ». Cette élite bureaucratique et aveugle continue sa course à l’abyme en insultant la caravane qui traîne.

– L’OTAN, enfin : depuis que nous y sommes retournés avec Chirac, Sarkozy et tous les traîtres de l’après-gaullisme, nous pouvons constater que l’information est encore plus truquée qu’avant (voyez comment Seymour Hersh casse en ce moment la Barack Obama et ses mensonges) et que les projets à venir sont pour le moins affolants : guerre contre la Russie à l’est et invasion africaine au sud, le tout sous la houlette de cette organisation fameuse pour sa honteuse gestion des attentats à l’époque de Gladio. La France était épargnée par les attentats, et ce n’est certes pas un hasard : lisez le livre d’une homme courageux sur Gladio, Daniele Ganser – lui aussi de la bonne gauche à l’ancienne.

Le présent montre que le Français, comme le chien Rantanplan, « sent confusément quelque chose » ; et l’expérience nous enseigne qu’il suit, soumis à la trique qui le mène à l’abattoir…

vendredi, 15 mai 2015

Brzezinski et la formation des «élites hostiles» en Europe

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Brzezinski et la formation des «élites hostiles» en Europe

Auteur : Nicolas Bonnal
Ex: http://zejournal.mobi

La grande obsession américaine n’est plus de conquérir le peuple, mais de contrôler ses élites. Rien de plus simple : il suffit d’imposer le culte des universités américaines, et l’on se retrouve avec les Young Leaders et les élites hostiles aux manettes ; dette, austérité, immigration et guerre humanitaire au menu.

C’est le fameux et immortel Zbigniew Brzezinski, architecte de la nouvelle guerre froide avec la Russie, qui décrit la nouvelle caste dominante dans sa Révolution technétronique (publié en 1969), qui exalte froidement un homme synthétique et cybernétique, des nations désossées et liquéfiées. Je cite un passage de cet anglais de laboratoire dont le mentor d’Obama a le secret, et qui montre que l’on n’aurait jamais dû renoncer au français comme langue diplomatique – mais nos rois très chrétiens sont partis…

« La création d’une grille globale d’informations facilitant l’interaction intellectuelle en continu et le partage du savoir renforcera le trend présent vers la formation d’élites internationales et l’émergence d’un langage scientifique commun. »

Le stratège devrait quand même indiquer que cette langue internationale est, depuis le traité de Versailles, l’anglais administratif, que nos ministres parlent mieux que leur langue natale. On se souvient, par exemple, de Christine Lagarde qui bredouillait ses premiers discours en français sur LCP. C’est sans doute pour cela qu’elle imposa l’anglais à son ministère, et que Sarkozy a donné un nom américain à son petit parti.

Brzezinski souligne ensuite que les intérêts des nouvelles élites européennes ne seront plus nationaux mais – quel beau mot ! – fonctionnels. Il insiste sur le rôle des universitaires : comme on sait, une grande partie des désastreux Premiers ministres et Présidents de France et d’Italie (Barre, Prodi, Hollande, etc.) sont avant tout des profs d’éco et de peu trépidants universitaires d’extraction keynésienne ou néolibérale, tous soumis à la doxa et à l’enseignement made in America, qui ont assuré à ce beau pays son bellicisme, son immigration clandestine, sa dette, ses déficits ou sa violence urbaine.

Le résultat, Brzezinski s’en moque : pour lui, ce qui importe, c’est l’abolition des frontières et la stricte coalescence de ces élites de mondains et de pédants. L’euro aura marqué cette rage d’unifier à tout prix contre les intérêts économiques et culturels des peuples concernés.

Enfin notre vieux renard prévoyait la réaction populaire et nationale à venir. C’était en 1969. Trois ans plus tard, on créait le Front national.

« Tout cela pourrait créer un fossé entre ces élites et les masses politiquement activées, dont le nativisme exploité par des leaders politiques pourrait marcher contre les élites cosmopolites. »

Une remarque : il n’y a rien de mal à être cosmopolite. Au XVIIIe siècle, nos élites aristocratiques étaient cosmopolites. Aujourd’hui, nos élites de péquenots sont américanisées. Ce n’est pas tout à fait la même chose…


- Source : Nicolas Bonnal

dimanche, 22 mars 2015

Le formatage idéologique et la production des élites: la matrice Sciences-Po Paris

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Le formatage idéologique et la production des élites: la matrice Sciences-Po Paris

par Guillaume Borel
Ex: http://www.arretsurinfo.ch

Les élites nationales sont largement constituées d’entrepreneurs politiques professionnels. La professionnalisation de l’univers politique induit des contraintes électorales majeures qui touchent à la reproduction du pouvoir politique. Cette dernière s’effectue à travers un processus électoral dont le caractère aléatoire demande à être maîtrisé par les différents acteurs. Dans ce contexte, la production et la reproduction de l’idéologie dominante constitue ainsi une garantie de conformité aux différents entrepreneurs à même de faciliter leur maintien au pouvoir. Le conformisme politique à la doxa dominante et la capacité à se situer à l’intérieur du consensus médiatique dominant sur les sujets économiques et sociétaux ont jusqu’à présent donné les meilleures garanties d’adhésion électorale. Les élites politico-médiatiques produisent et reproduisent ainsi un discours ordo-libéral qui se veut consensuel et qui se base sur une expertise mondialisée. Les lieux de production de cette idéologie sont constitués au niveau international par les structures du Nouvel Ordre Mondial telles que le FMI, l’OCDE, l’OSCE ou encore l’Union Européenne. Au niveau national, les institutions assurant la formation des élites participent également à la production de cette doxa à la prétention universelle.

Les deux hauts lieux de la production et du formatage des élites au niveau national sont Sciences-po Paris et l’Ecole Nationale d’Administration, qui fournissent les plus gros contingents des cadres politiques et médiatiques. Penchons-nous sur la première.

Sciences-po Paris : la matrice de l’oligarchie

Sciences-po Paris demeure à ce jour l’école diplômante de référence concernant les cadres du secteur politique et administratif mais également du milieu médiatique. L’école se présente comme une passerelle entre « savoir académique et professionnalisation, entre culture générale et sens de l’action. » et se veut généraliste. Son objectif est ainsi de former des cadres dans un « large éventail de métiers » correspondants à ses différentes spécialisations au niveau du Master qui se déclinent en plusieurs grands domaines :

- La presse, les médias et l’édition, soit la production et la mise en circulation du savoir et de l’information.

- Les ressources humaines et les relations sociales, soit les structures du management et de la communication.

- Les carrières juridiques, qui visent les services juridiques des grandes entreprises et des institutions nationales et internationales

- La finance, qui vise les cabinets de conseils et d’audits des secteurs bancaires et financiers, mais aussi les « organismes de régulation financière ». On voit donc ici que les régulateurs comme les lobbyistes sont issus du même parcours de formation…

- L’administration publique et politique, avec notamment la préparation aux concours de cadres supérieurs de la fonction publique.

- La coopération internationale et le développement, qui ouvre l’accès aux postes à responsabilité dans le secteur des ONG et des structures du nouvel ordre mondial comme l’OMC ou le FMI…

- Enfin, le secteur de la recherche et des think-tanks, qui sont indifférenciés dans le parcours de formation de Sciences-po, ce qui signifie donc une articulation pratique entre les activités de recherche et de lobbying, c’est à dire d’influence idéologique.

La simple énonciation des formations dispensées par Sciences-Po Paris révèle une imbrication des secteurs publics et privés, des activités de recherche et de lobbying, des activités de régulation et de communication, des activités politiques et médiatiques, qui souligne déjà la collusion existant dans la formation des élites entre les intérêts privés et publics, et qui renvoie plus généralement l’image d’une matrice de production et de reproduction de l’oligarchie dominante, quel que soit son secteur d’activité. Ce que produit donc avant toute autre chose Sciences-po Paris, c’est une collusion d’intérêts et leur reproduction.

L’école a également développé la co-pénétration des sphères publiques et privées, et érigé le conflit d’intérêt comme mode de formation privilégié. Elle annonce ainsi sur son site Internet que :

« Les élèves sont orientés vers la prise de responsabilités, grâce aux enseignements de plus de 4000 praticiens venus du monde professionnel ».

Autre point essentiel de la production de l’idéologie du Nouvel Ordre Mondial visant à détruire les souverainetés et les appartenances nationales, l’école développe également une « culture de l’international ». La subtilité sémantique est ici intéressante à souligner : il ne s’agit pas d’une « culture internationale » qui viserait avant tout à découvrir la richesse et la diversité culturelle d’autres nations mais de développer à l’inverse, une « culture internationale », c’est à dire une culture de la mondialisation qui consiste précisément à nier et à dépasser les différences et les spécificités interculturelles. Il s’agira précisément pour l’étudiant d’aborder « tous les sujets à l’échelle de l’Europe et du monde »…

Cette dimension mondialiste se retrouve sans surprise dans le recrutement de l’école qui ambitionne de former l’élite mondiale sans distinction de nationalité. Ainsi, 46% des étudiants sont étrangers et proviennent de 150 pays. L’école est également insérée dans un réseau de formation de l’élite internationale par son appartenance à plusieurs réseaux universitaires comme l’Association of Professional Schools of International Affairs, ou le Global Public Policy Network.

L’école ne cache pas sa prétention à constituer un réseau oligarchique mondial totalitaire, c’est à dire recouvrant tous les champs du pouvoir, médiatique, politique, et économique. Elle se vante sur son site Internet d’avoir constitué « […] une communauté de plus de 65 000 anciens élèves qui, pour nombre d’entre eux, occupent des postes à responsabilité dans des secteurs aussi variés que l’audit, la diplomatie, la presse et les médias, le secteur social, le développement durable, la finance, la fonction publique, la culture… en France comme à l’international. »

On voit donc le but opérationnel de l’éventail des formations proposées par l’institution et touchant tous les domaines du pouvoir : la constitution d’un vaste réseau élitiste, que l’on peut qualifier d’oligarchie mondiale. L’école invite d’ailleurs explicitement ses anciens élèves à « rester connectés à leur alma mater au-delà de leur passage rue Saint-Guillaume, à former un réseau professionnel solidaire. »  On ne saurait être plus explicite…

L’association des anciens élèves de Sciences-po Paris anime à cet effet un ensemble de clubs, de cercles et de groupes, afin de renforcer le réseau relationnel de ses membres et favoriser les passerelles entre les différents diplômes, dans un souci de promotion du conflit d’intérêt.

Le cercle Sciences-po HEC se donne ainsi pour but « de renforcer les liens entre les diplômés passés par les deux écoles, tout en affermissant leurs liens avec Sciences Po et l’association des anciens. Il a également vocation à servir de lieu d’échange et de solidarité entre les différentes promotions du double diplôme. » Quoi de plus naturel en effet que de développer la solidarité entre le monde économique et la haute administration ?

Les différents clubs disponibles sur le réseau des anciens élèves de Sciences-Po Paris constituent une bonne photographie des loisirs et pratiques culturelles de la classe supérieure et ne laissent aucun doute sur l’origine sociale de ses membres.

On trouve entre autres un club Golf (409 membres), un club Opéra (l’un des plus largement représenté avec 1576 membres), un club Polo (160 membres), un club Sciences-po Millésimes, dédié à la dégustation des grands crus (1416 membres) ou encore un club Sciences-po de la mer, dédié aux sports maritimes et au nautisme (471 membres).

A ces cercles, et ses clubs, qui favorisent le développement d’un réseau d’affaire professionnel de type oligarchique ainsi que les conflits d’intérêts, il faut ajouter les groupes professionnels.

Comme les structures relationnelles précédentes, les groupes professionnels ont pour objectif de favoriser la « culture du réseau » et la mise en relation des diplômés de l’école, ainsi que de créer des passerelles d’intérêts entre les différents secteurs professionnels, c’est à dire de développer une fois encore une « culture du conflit d’intérêts ». Le groupe le plus populaire est sans surprise le groupe Finance, qui compte 5019 membres. Il propose une série de 8 rencontres annuelles baptisées « les jeudis financiers de Sciences-po ». Ces rencontres permettent des échanges « sans langue de bois » avec des personnalités du monde de la finance. Il propose également, les deuxièmes jeudis de chaque mois, un « afterwork », c’est à dire une rencontre informelle autour d’un verre… Voilà donc un des lieux où se tissent les liens de collusion entre le pouvoir politique et le lobby financier.

Il faut noter que tous les secteurs du pouvoir sont concernés par ces structures semi-informelles dont le but est de créer un vaste réseau d’influence et de collusion basé sur l’appartenance à Sciences-po Paris. Les secteurs de la communication et des médias sont également largement représentés. Le groupe spécifiquement dédié au secteur « Presse /Médias » compte 2617 membres, mais il existe aussi un groupe « communication » qui comprend 2254 membres ainsi qu’un groupe « Culture et management » fort de 3100 membres et qui « affirme la pertinence du management dans le secteur culturel et en structure la réflexion. » On voit bien ici de quels genres de monstres hybrides néo-libéraux accouche le réseau d’influence relationnel de Sciences-po Paris.

Le programme idéologique

L’orientation idéologique de l’apprentissage délivré à Sciences-po Paris est d’abord visible, comme nous l’avons-vu dans les intitulés des diplômes préparés, notamment au niveau des Master.

Pour cerner plus précisément la nature et l’orientation idéologique des enseignements dispensés on peut se pencher plus précisément sur le contenu de la formation commune, dispensée à tous les étudiants de Sciences-po Paris, quel que soit le Master préparé.

Cette formation, selon la communication de l’école est « Située au cœur du projet éducatif de Sciences Po, la formation commune de master vise à transmettre des connaissances et des compétences qui permettront aux diplômés de faire face à un monde en mouvement et d’être les acteurs du changement. » Nul doute que le contenu des cours délivrés nous éclairera sur ce que signifie pour la direction de Sciences-po l’expression « être les acteurs du changement » et sur la nature de ce dernier. Il s’agit là, n’en doutons pas, du cœur idéologique de l’institution.

D’autant plus que cette formation commune constitue pour l’école une « Occasion unique de brassage des populations étudiantes de Sciences Po, ces cours contribuent à la cohésion et au sentiment d’appartenance de nos étudiants. » 

Pour des raisons pratiques nous allons nous intéresser plus spécifiquement au cours intitulé Philosophie des relations internationales sous la direction de Frédéric Ramel, d’un volume horaire de 24h, qui représente le nœud stratégique de la théorie politique..

Sans surprise, Frédéric Ramel fait du mondialisme l’unique objet de son étude des relations internationales. Ce dernier est en effet l’auteur d’un essai intitulé L’attraction mondiale, paru aux  presses de Sciences-po en 2012, qui présentait le Nouvel Ordre Mondial comme un aboutissement logique de l’histoire universelle… Plus que les contenus, auxquels nous n’avons pas accès, c’est le choix des objets d’étude et du plan du cours qui procèdent d’une vision idéologique biaisée.

La première partie du cours s’intéresse ainsi à « l’Architecture mondiale » et est sous-titrée : « des cosmopolitismes controversés ». Elle présente d’abord « Le cosmopolitisme kantien et ses prolongements actuels ». Le cours s’appuie notamment sur un essai de Jürgen Habermas : Après l’Etat-nation, une nouvelle constellation du politique et l’ouvrage de David Held : Un nouveau contrat mondial. Pour une gouvernance social-démocrate. Ces deux ouvrages s’interrogent essentiellement sur la manière d’organiser la « gouvernance mondiale », et bien qu’ils formulent certaines critiques au sujet de la mondialisation, essentiellement sur son aspect non-démocratique, ils se concentrent  sur la problématique de son organisation politique. Ainsi, l’ouvrage de David Held appelle à la mise en place d’instruments de gouvernance mondiaux dits « démocratiques ». Habermas milite également pour la constitution d’une « démocratie cosmopolite » internationale censée combler le déficit démocratique du Nouvel Ordre Mondial. Nous nous situons donc là sans surprise dans une vision régulatrice du mondialisme qui constitue le ressort psychologique de son acceptation pour la gauche sociale-démocrate européenne et dont sont issus ses sempiternels discours inopérants sur une « autre Europe » ou une « autre mondialisation ».

Les chapitres du cours de Frédéric Ramel consacrés à l’anti-cosmopolitisme font une place centrale au philosophe anti-libéral allemand Carl Schmitt, qui fut un membre du parti nazi et considéré comme le juriste  et le théoricien politique du 3ème Reich. On saisit ici toute la grossièreté du procédé qui consiste à présenter l’antilibéralisme à travers la pensée d’un philosophe nazi. Il s’agit ni plus ni moins que d’une réduction ad-hitlerum de l’antilibéralisme. Signalons donc à Frédéric Ravel que ses étudiants auraient pu avec profit bénéficier d’une introduction à l’œuvre de Karl Marx et à sa critique toujours actuelle du capitalisme qui permet d’expliquer avec pertinence le processus de la mondialisation…

Mais Frédéric Ravel va plus loin le cours suivant, et après l’assimilation de l’antilibéralisme au nazisme, il expose un autre « foyer anti-cosmopolite : le communautarisme ». Après la réduction ad-hitlerum vient donc le spectre communautariste, qui a pour tâche d’attacher définitivement toute critique de la mondialisation et du Nouvel Ordre Mondial à la barbarie et à l’archaïsme communautaire. Pour faire bonne mesure le cours se conclu sur la « recherche de voies médianes » censées donner un vernis de débat et d’ouverture intellectuelle à un sujet déjà balisé et encadré puisque toute contestation radicale a été précédemment discréditée. La liberté de pensée ainsi étroitement balisée, la deuxième partie de l’enseignement peut tranquillement s’attacher aux grands problèmes éthiques contemporains soulevés par le Nouvel Ordre Mondial, et en particulier l’ingérence dite « humanitaire ». Il s’interroge ainsi sur les nouveaux critères de l’impérialisme visant à définir une « guerre juste » et à cet effet s’appuie encore une fois sur Carl Schmitt et son essai : La guerre civile mondiale, qui critiquait justement le néo-absolutisme des institutions internationales et leur discours sur les droits de l’homme constituant une rhétorique universaliste au service de l’impérialisme. Là encore, faire endosser la critique de l’impérialisme humanitaire à un penseur nazi, constitue un procédé de dé légitimation grossier et une nouvelle réduction ad-hitlerum de l’anti-impérialisme et de la critique du Nouvel Ordre Mondial.

Le cours se conclue ainsi logiquement sur Le droit des gens de John Rawls. L’auteur américain voit dans la démocratie libérale la meilleure expression de gouvernement et le régime le plus juste, c’est à dire conciliant le mieux les principes d’égalité et de liberté individuelle. Il fait ainsi du « minimum démocratique » la condition de l’acceptation d’une société donnée par la communauté internationale. Selon lui, c’est la justice, comme régulatrice des rapports entre liberté et égalité dans les sociétés démocratiques, qui s’impose ainsi comme principe universel. Il justifie ainsi les inégalités sociales, comme variable naturelle de l’expression de la liberté et de l’entrepreneuriat individuel. On le voit, il s’agit ici d’une justification éthique du système économique capitaliste dont la démocratie libérale constitue l’organisation politique la plus consensuelle. Rawls en conclu que les droits de l’homme possèdent ainsi un caractère universel en tant qu’expression des rapports de justice existant dans les sociétés démocrates-libérales, et qu’ils doivent être étendus aux sociétés « hiérarchisées », la guerre constituant selon lui l’ultime recours.

On constate donc que sous couvert d’un discours éthique s’attachant à déterminer les principes de la justice et des droits humains, John Rawls tient en réalité un discours militant universaliste basé sur les droits de l’homme et la conception de la démocratie héritée du social-libéralisme qui porte la justification de l’interventionnisme « humanitaire », autre nom de l’impérialisme ou du néo-colonialisme.

On peut ainsi résumer le formatage des élites tel qu’il est entrepris dans la formation commune dispensée à Sciences-po Paris, tout d’abord comme une forme d’amnésie sélective ayant pour cible l’analyse marxiste de la mondialisation comme phénomène économique, ainsi que ses implications dans les relations internationales, puis comme une réduction ad-hitlerum de  la contestation du Nouvel Ordre Mondial et du totalitarisme des « droits de l’homme ». Le mondialisme y est ainsi présenté comme la principale force en mouvement de l’histoire portée par des valeurs positives basées sur les « droits de l’homme » et l’idéal de la « justice » inégalitaire de société libérales-démocrates indépassables comme forme de régulation des rapports antagonistes entre les affects de liberté et d’égalité. A cet égard, le « cosmopolitisme » promu sur toutes les pages du site Internet de Sciences-po Paris apparaît comme le signe évident de l’appartenance à la modernité politique.

Ce véritable bourrage de crâne idéologique qui vise à formater les élites mondiales de l’oligarchie, associé à la volonté de créer un vaste réseau d’influence et de gouvernance touchant tous les domaines du pouvoir, explique en grande partie le monolithisme intellectuel qui touche les cadres du pouvoir, incapables de penser hors du logiciel démocratique-libéral universaliste. Cette déformation idéologique des élites s’effectue naturellement sous l’influence des intérêts du capital financier et économique, qui a établi de solides rapports de proximité et de collusion d’intérêts à l’intérieur du système de formation, comme nous l’avons vu, par l’entremise des clubs, cercles, et autres groupes de réflexion…


- Source : Guillaume Borel

mardi, 30 septembre 2014

Comment l'élite française a mal tourné

Comment l'élite française a mal tourné

Dire que c'est Maurice Thorez qui a créé l'ENA...

Ex: http://fortune.fdesouche.com

Le communiste stalinien Maurice Thorez a passé la deuxième guerre mondiale à Moscou, où il se faisait appeler Ivanov. A la Libération, il revint au pays et entra au gouvernement. Quand Charles de Gaulle quitta le pouvoir, en 1946, Maurice Thorez reprit l’un des projets chers au général : la création d’une école, l’École Nationale d’Administration (l’ENA), destinée à former les hauts technocrates de la nouvelle république. Il devait penser que cette caste était cette « avant-garde du prolétariat » dont Lénine parlait souvent.

L’ENA a depuis produit d’innombrables membres de l’élite politique et financière française, pour culminer avec le Président François Hollande. Critiquer l’élite en France relève de la guillotine, ce qui n’empêche pas de constater que les énarques et leurs amis sont actuellement au plus bas. En un an, les gouvernements de droite comme de gauche sont devenus l’objet d’un mépris inégalé. La France connaît un chômage record. Les scandales impliquant l’élite se succèdent (le dernier concerne l’ex-ministre du Budget Jérôme Cahuzac et son compte secret en Suisse). Quelque chose a terriblement mal tourné pour la caste de Maurice Thorez.


L’élite française se définit par ses capacités intellectuelles. Elle est principalement recrutée à travers deux écoles seulement, et très sélectives. L’ENA et l’École Polytechnique (que ses anciens élèves appellent simplement « l’X »). « Nulle part ailleurs au monde l’école que vous avez fréquentée détermine aussi profondément un parcours professionnel et la destinée d’une nation toute entière » écrit Peter Gumber dans son nouveau livre France’s Got Talent (« La France a du talent »). C’est la raison pour laquelle certains membres âgés de l’élite se présentent toujours comme « ancien élève de Polytechnique ».

80 diplômés seulement sortent de l’ENA chaque année, et 400 de Polytechnique. Ils obtiennent ensuite des postes très exigeants. « Ils travaillent dur. ll ne s’agit pas d’une élite qui ne pense qu’à s’amuser » souligne Pierre Forthomme, coach pour dirigeants qui compte parmi ses clients de nombreux membres de cette élite. Pendant des décennies, l’élite a fait le boulot que l’on attendait d’elle. De 1946 à 1973, la France a connu les « trente glorieuses », presque trente ans de prospérité économique.

En 1990, l’élite pouvait encore revendiquer de grandes réalisations. Elle avait inventé le premier prototype d’Internet (le Minitel), équipé le pays des trains les plus rapides d’Europe (le TGV), conçu en partenariat l’avion de transport le plus rapide au monde (le Concorde), poussé l’Allemagne à créer l’Euro (que l’élite française considérait comme le début de l’unité de l’Europe, et non la fin), imposé sa propre politique indépendante de défense, que beaucoup prenaient encore au sérieux et elle continuait à croire qu’elle parlait une langue internationale. Confier le pouvoir à de brillants cerveaux semblait bien fonctionner.

Depuis, les choses on terriblement mal tourné. Le sociologue Pierre Bourdieu, dans les années 60, avait commencé à mettre à jour les travers de l’élite. La classe dirigeante prétendait être une méritocratie ouverte aux esprits brillants de toutes origines, mais en réalité, elle était devenue une caste qui se reproduisait entre elle.

Il s’agit de la plus petite élite de n’importe quel grand pays. Elle vit dans quelques arrondissements chics de Paris. Ses enfants fréquentent les mêmes écoles, dès l’âge de 3 ans. Quand ils atteignent leurs 20 ans, les futurs dirigeants de la France se connaissent tous. Ils passent de « camarades d’école » à « copains de promo », expliquent les sociologues Monique Pinçon-Charlot et son mari Michel Pinçon.

Alors qu’un PDG et un romancier américains ne se rencontreront jamais, les élites françaises de la politique, des affaires et de la culture ont pratiquement fusionné. Ils se fréquentent lors de petits-déjeuners, de vernissages d’expositions et de dîners. Ils deviennent amis ou conjoints. Ils s’embauchent mutuellement, camouflent leurs transgressions mutuelles, écrivent des critiques dithyrambiques de leurs livres respectifs (comparez l’euphorie que déclenchent les livres de Bernard-Henri Levy en France et leur accueil à l’étranger).

« L’élite est l’unique classe sociale française qui fait preuve d’une solidarité de classe », dit Monique Pinçon-Charlot. Elle est liée par des secrets partagés : par exemple, de très nombreux membres de l’élite connaissaient les habitudes d’alcôve particulières de Dominique Strauss Kahn, mais ils étaient prêts à le laisser se présenter à la Présidentielle plutôt que d’en informer les manants qui vivent de l’autre côté du périphérique parisien. Pour paraphraser l’écrivain anglais EM Forster, ces personnes trahiraient plutôt leur pays qu’un ami. L’élite justifie ces services rendus par l’amitié. Mais en fait (comme le remarque le journaliste Serge Halimi, et d’autres), il s’agit de corruption.

Tout aussi dangereux : une si petite caste – issue des mêmes grandes écoles – souffre inévitablement de pensée unique. Et l’élite ne rencontre pas beaucoup de subalternes prêts à exprimer des avis contraires.

Pierre Forthomme explique : « Si vous êtes un haut dirigeant sorti d’une grande école en France, vous n’avez aucun feedback. Ils sont seuls ». Il ajoute : « Ils aimeraient entendre des critiques et travailler en équipe. Ils ne souhaitent pas être solitaires, mais le système les place à ces postes de pouvoir pour que nous puissions accuser l’élite de nos problèmes ».

La mondialisation a aussi fait des dégâts. L’élite française n’était pas formée pour réussir dans le monde. Elle était formée pour réussir dans le centre de Paris.

François Hollande, ancien élève de trois grandes écoles, découvre aujourd’hui le monde en tant que Président. Il a pour la première fois mis les pieds en Chine lors de sa visite d’Etat dans ce pays, le mois dernier. Aujourd’hui, beaucoup de Français réussissent à Londres, New York et dans la Silicon Valley mais ils ont tendance à échapper à l’élite française.

L’élite n’est pas prête à s’auto-dissoudre. Cependant, une menace encore pire plane : l’élection en 2017 du premier président véritablement anti-élite, la candidate de l’extrême-droite Marine Le Pen.

Financial Times (via Le nouvel Economiste)

lundi, 10 février 2014

«L’échec des élites menace notre avenir»

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Martin Wolf :

«L’échec des élites menace notre avenir»

Ex: http://fortune.fdesouche.com

Le divorce entre responsabilité et pouvoir porte atteinte à la notion même de gouvernance démocratique.

Les européens commémorent cette année le centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Ce désastre a été le point de départ de trois décennies de sauvagerie et de stupidité, qui ont en grande partie détruit ce que la civilisation européenne recelait de positif au début du XXe siècle. Pour finir, comme Churchill le prédisait en juin 1940, “le Nouveau Monde, avec tout son pouvoir et sa puissance”, devait venir “à la rescousse libérer l’ancien”.

Les échecs des élites politiques, économiques et intellectuelles de l’Europe ont produit la catastrophe subie par leurs peuples de 1914 à 1945. C’est leur ignorance et leurs préjugés qui l’ont permise : des idées erronées et des valeurs négatives étaient à l’œuvre. Figurait parmi celles-ci la croyance atavique que les empires étaient non seulement brillants et rentables, mais que la guerre était glorieuse et contrôlable. C’est comme si une envie de suicide collectif avait saisi les dirigeants des grandes nations.

Les sociétés avancées comptent sur leurs élites pour que les choses, à défaut d’aller bien, ne deviennent au moins pas pire. Lorsque les élites échouent, l’ordre politique a de bonnes chances de s’effondrer, ce qui s’est produit pour les puissances vaincues à l’issue de la Première Guerre mondiale. Les empires russe, allemand et autrichien ont disparu, laissant à leur place de faibles héritiers, bientôt remplacés par les dictatures.

Le premier conflit mondial a également détruit les fondations de l’économie du XIXe siècle : le libre-échange et l’étalon-or. Les tentatives de les restaurer ont entraîné de nouveaux échecs des élites, autant américaines qu’ européennes cette fois. La Grande Dépression a fortement contribué à créer les conditions politiques de la Deuxième Guerre mondiale. Suivi de la Guerre froide, affrontement des démocraties avec une dictature engendrée par la Première Guerre mondiale.

Les conséquences épouvantables des échecs des élites ne sont pas surprenantes. Un contrat implicite existe entre les élites et le peuple : les premières disposent des privilèges et avantages liés au pouvoir et à la propriété ; le peuple, en échange, a droit à la sécurité et, à l’époque contemporaine, à une certaine prospérité. Si les élites échouent, elles courent le risque d’être remplacées.

Le remplacement des élites économiques, bureaucratiques et intellectuelles qui ont échoué est toujours tendu. Mais du moins le remplacement des élites politiques est-il rapide et propre dans une démocratie. Sous la dictature, cela prend d’habitude beaucoup de temps et c’est presque toujours sanglant. Il ne s’agit pas que d’Histoire.

C’est toujours vrai aujourd’hui. Si l’on veut tirer des enseignements de la Première Guerre mondiale pour le monde que nous connaissons, ce n’est pas à l’Europe actuelle qu’il faut nous intéresser, mais au Moyen-Orient, à la frontière de l’Inde et du Pakistan, et aux relations tendues entre une Chine en plein essor et ses voisins. Dans tous ces cas, un mauvais calcul aux conséquences meurtrières est possible, bien que le militarisme et l’impérialisme soient fort heureusement des idéologies bien moins présentes qu’il y a un siècle.

De nos jours, les nations puissantes acceptent l’idée selon laquelle la paix est plus propice à la prospérité qu’un illusoire butin de guerre. Mais cela ne signifie pas pour autant, hélas, que les pays occidentaux sont à l’abri des échecs de leurs élites. Ils sont au contraire en train de les vivre. Mais leurs échecs sont ceux d’une paix mal gérée, pas ceux de la guerre.

On peut constater trois échecs

Tout d’abord les élites économiques, financières, intellectuelles et politiques ont en grande partie mal apprécié les conséquences d’une libéralisation financière précipitée. Bercées par l’illusion de marchés financiers capables de se stabiliser d’eux-mêmes, elles ont non seulement permis, mais encouragé un gigantesque et profitable pari (pour la finance) sur l’expansion de la dette.

L’élite des décideurs n’a pas su évaluer correctement les perspectives de gain en jeu et, par dessus tout, les risques de crise systémique. Lorsque celle-ci s’est produite, elle a eu des conséquences désastreuses à plus d’un titre : l’économie s’est effondrée, le chômage a bondi, et l’endettement public a explosé.

L’élite dirigeante a été discréditée par son échec à empêcher cette catastrophe. L’élite financière a été discréditée parce qu’elle a dû être secourue.

L’élite politique a été discréditée par son empressement à financer ce sauvetage. L’élite intellectuelle (à savoir les économistes) a été discréditée par son échec à anticiper la crise et à se mettre d’accord sur ce qu’il fallait faire une fois qu’elle a eu lieu. Le sauvetage était nécessaire.

Mais ceux qui croient que les puissants ont sacrifié les contribuables aux intérêts des coupables ont raison. Ensuite nous constatons depuis trois décennies l’émergence d’une élite économique et financière mondialisée. Ses membres ont de moins en moins d’attaches avec les pays qui l’ont produite.

Cette évolution s’accompagne de l’affaiblissement de ce qui cimente la démocratie : la notion de citoyenneté.

La redistribution limitée des profits de la croissance économique renforce cette évolution. Elle conduit à une société de plus en plus ploutocratique.

Une certaine dose de ploutocratie est inévitable dans des démocraties bâties, comme il se doit, sur des économies de marché. Mais tout est toujours une question de dosage. Si la masse de la population considère que ses élites économiques gagnent beaucoup pour des résultats médiocres et qu’elles ne pensent qu’à elles-mêmes, en misant sur l’aide publique lorsque les affaires vont mal, les liens se rompent. Il est bien possible que nous soyons au début de ce pourrissement.

Enfin en créant l’euro, les européens ont fait passer leur projet des travaux pratiques à quelque chose de bien plus important pour les gens : le destin de leur monnaie. Rien n’était plus prévisible que les frictions entre européens sur la façon dont leur monnaie était bien ou mal gérée.

La crise financière, qui était probablement inévitable, entraîne à présent une foule de problèmes qui ne sont pas encore résolus. Les difficultés économiques des pays touchés par la crise sont évidentes : forte récession, chômage extrêmement élevé, émigration massive et dette trop lourde sont des menaces.

Tout cela est connu. Pour le moment c’est le désordre institutionnel de la zone euro qui est le moins souligné. Le pouvoir y est à présent concentré dans les mains des gouvernements des pays créanciers, principalement l’Allemagne, et d’un trio de bureaucraties non élues : la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international.

Les citoyens des pays touchés par la crise n’ont aucune influence sur celles-ci. Les responsables politiques qui leur doivent des comptes n’ont aucun pouvoir. Ce divorce entre responsabilité et pouvoir porte atteinte à la notion même de gouvernance démocratique. La crise de la zone euro n’est pas seulement économique.

Elle est aussi institutionnelle. Aucun de ces échecs ne ressemble en quoi que ce soit aux folies de 1914. Mais ils sont suffisamment importants pour semer le doute sur nos élites. La conséquence en est l’apparition d’un populisme menaçant dans les pays occidentaux, en particulier le populisme xénophobe de droite. La caractéristique des populistes de droite, c’est qu’ils sont rétrogrades.

Si les élites continuent d’échouer, les populistes en colère continueront leur progression.

Les élites doivent faire mieux. Sinon la fureur populaire risque de tous nous submerger.

Le Nouvel Economiste

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mercredi, 05 février 2014

Les élites ont trahi !...

 

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Les élites ont trahi !...

par Bertrand Renouvin

Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bertrand Renouvin, cueilli sur son blog et consacré à la trahison de notre pays par ses élites...

Il est toujours difficile de porter un jugement sur les réalités sociologiques du moment. On risque de procéder par généralisations abusives à partir de l’observation superficielle d’un groupe restreint, sans prendre garde aux concepts qu’on utilise. Quant aux élites, l’approche doit être d’autant plus prudente que le milieu dirigeant provoque plus que tout autre les ressentiments et les fantasmes. Cela se comprend : les éminentes personnalités exposées à tous les regards vivent à l’abri de barrières infranchissables. Il est facile d’imaginer de noirs complots alors que les sociologues et les témoins expliquent à qui veut les entendre une réalité toute simple : les élites pensent et agissent selon des convictions et des intérêts qu’ils proclament à certaines époques et qu’ils taisent à d’autres moments de l’histoire.

A tort ou à raison, les nobles et les bourgeois des siècles passés proclamaient la haute idée qu’ils se faisaient de leurs fonctions sociales… Tel n’est plus le cas. Les élites mentent sciemment au peuple pour masquer leur comportement et leurs véritables projets. Apologie des Valeurs et enrichissements frauduleux, discours patriotique et alignement européiste, diatribes contre la finance et soumission aux banques… nous avons pu constater a posteriori la fréquence et l’ampleur des mensonges proférés par les diverses fractions de l’oligarchie. Restait à comprendre la cause première de ces attitudes. Nous avons dénoncé une relation de plus en plus distendue entre les élites françaises et la France, nous avons pu affirmer sur le mode polémique qu’il y avait rupture mais nous ne pouvions pas fournir les preuves suffisantes.

En voici, qui sont décisives. Elles sont données par une personnalité qui est au cœur de l’Etat. Agrégée de philosophie, directrice de l’ENA de 2000 à 2002, membre du Conseil d’Etat et aujourd’hui député, Marie-Françoise Bechtel a livré au cours de deux entretiens (1) les conclusions d’une longue observation participante : « la spécificité française tient surtout à la détestation des élites envers la nation » ; « les élites françaises ont honte de la France ». Le constat vaut pour les dirigeants politiques de droite et de gauche, pour les grands patrons qui s’arrangent pour ne pas payer leurs impôts en France, pour les hauts fonctionnaires de la direction du Trésor, qui « pensent en anglais », pour la direction du Budget qui est « gangrenée par l’idéologie allemande » de l’équilibre budgétaire, pour les patrons des grands médias. Cette mentalité se solidifie dans l’idéologie dominante qui proclame que les nations, responsables des guerres, doivent se fondre dans « l’Europe ». Un exemple ? « Pierre  Moscovici, toute son action le démontre, qui est persuadé que la nation française a disparu, que nous sommes devenus une région de la grande nébuleuse libérale et atlantisée ». Marie-Françoise Bechtel explique que la trahison des élites remonte à l’étrange défaite de 1940 et aux compromissions de l’Occupation. Faute de pouvoir reprendre ici ces points d’histoire (2), j’invite à réfléchir sur les conséquences de cette trahison :

Les élites françaises ne remplissent plus aucune des conditions de la légitimité : elles sont sorties de l’histoire de France, elles ont renoncé à servir l’indépendance nationale et la justice, elles obtiennent les suffrages populaires par manœuvres et mensonges.

Cette crise de légitimité nous conduit à la guerre sociale – à l’insurrection populaire contre les élites en vue de leur remplacement.

Cette insurrection n’a pas éclaté mais la société française ne cesse d’accumuler de la violence en raison des injustices subies et des humiliations ressenties. Cette insurrection peut dégénérer en guerre civile si le désir de rupture est capté par le nationalisme xénophobe – mais il n’y a pas de fatalité. Les élites s’ingénient à nous distraire de l’essentiel et à nous persuader de notre impuissance en laissant jouer les émotions et pulsions qui ne les dérangent pas. Ne laissons pas faire ceux qui ont trahi.

Bertrand Renouvin (Le blog de Bertrand Renouvin, 28 janvier 2014)

 

Notes :

(1)    L’Expansion, décembre 2013 – janvier 2014, débat avec Nicolas Baverez ; entretien accordé à Marianne, 19 janvier 2014.

(2)    Cf. l’étude publiée par Pascal Beaucher : http://www.bertrand-renouvin.fr/billet-invite-pascal-beaucher-une-breve-histoire-des-elites-francaises/

dimanche, 05 janvier 2014

Attack the System: Who Are the Power Elite?

9780195133547_p0_v1_s260x420.JPGAttack the System: Who Are the Power Elite?

Keith Preston dissects the American ruling class.

Topics include:

  • The difference between power elite analysis and conspiracy theories.
  • Power elite analysis versus theories of democratic pluralism.
  • Classical elite theory as developed during the interwar period of the 1920s.
  • C. Wright Mills as the godfather of power elite theory.
  • James Burnham and the managerial revolution.
  • William Domhoff and the role of ideological institutions.
  • Robert Putnam and the role of technological elites.
  • Thomas Dye and the development of consensus among elites.
  • How the power elite uses demographic, cultural, and class conflict to protect its own position of dominance.

File type: MP3
Length: 1:14:02
Bitrate: 32kb/s CBR

Download (right click, ‘save as’)

Email Keith:
kppgarv@mindspring.com

lundi, 06 mai 2013

The Moral Hollowness of the Elites

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The Moral Hollowness of the Elites


Ex: http://www.alternativeright.com/

The Establishment presents itself as moral and opposed to low things like "prejudice," "narrow-mindedness," and "bigotry." This helps create a sense of arrogance that prevents them from questioning whether they have actually created a multiracial utopia or not. They are prejudiced, but against their own people. Furthermore, their unrealistic and irrational policies have brought about the very same situation that the ideology of the last sixty years was designed to prevent.

The dominant ideology since the Second World War has been multiracialism with variants like "anti-racism," enthusiasm for open borders, and other variations which are idealistic and progressive. The zealots for immigration have justified it by lies like "the economy needs it" or blaming working people, who "won't do the dirty jobs"! 

In the 1960s the New Left took over Liberalism. They kept the name but changed the content. For example, and this is profoundly important, individual rights were changed to group rights, which introduced totalitarian thinking, as group rights gave minority ("victim") groups preferential treatment over the host population ("the oppressors"). The watchwords of The New Left were “everything is political,” which reveals their totalitarian approach, and “we must change attitudes,” which uncloaks their social engineering agenda. Liberalism was effectively changed to a form of Marxist totalitarianism.

The New Left were not working-class socialists but Bourgeois-Socialists, with middle-class students serving as the apparatchiks. They eschewed economics for identity politics, which was effectively an inverse of Hitler's racial superiority ideology, as they promoted ethnic minorities, gypsies, and homosexuals - all groups that had the inverse endorsement of Hitler's disdain. These new Left Liberals were authoritarian where Classic Liberals genuinely believed in rights. The New Left took over universities in 1968 and nearly brought the French government down with riots in Paris. The London School of Economics and Berkeley in the US suffered similar occupations. Many leaders of New Left/Trotskyist groups, like Tariq Ali, then went on to become part of the new Establishment.

Up to the 1960s Liberals had undermined Western nations with guilt, but from then on it changed to hatred of their own people. Multiracialism has the same structure as Nazism, except Whites became the target group in place of Jews. It was a reaction to Hitler's attempt to exterminate European Jews and to stop that happening again. The people the Nazis persecuted were almost deified, while Whites became the scapegoats when things went wrong, as they always do now, under the term “racism.”

The New Left project was to destroy existing communities, especially the working-class communities that supported the old moderate Socialists, while using the term "communities" for their new constituency groups, the “Black” and “gay”communities.

The individual subjects of classic Liberalism were transformed into representatives of favoured groups, like “single mothers,” “lesbians,” “gays,” and “alternative life-styles.” Traditional units of organization, like the family and community, were opposed, and in their place personal freedom and sexual emancipation were promoted with little concern for the consequent unhappiness, loneliness, and deprivation. Abstract justification was all; practical consequences nothing. Schools' curricula were feminised and young White men were denied the invigoration of competition and suitable male role models.

The Liberal capitulation

This movement would have got anywhere without the support of major popular musicians of the time, like Bob Dylan and The Beatles. John Lennon donated money to the IRA and Black Panthers.

William Rees-Mogg, editor of The Times, defended Mick Jagger and Keith Richards who were on drugs charges in an infamous and cowardly article, “Who breaks a butterfly on a wheel?”  In 1971 the state capitulated to the convicted editors of the counter cultural OZ magazine when the Lord Chief Justice of England, Lord Widgery had them brought from prison and told them that if they agreed to stop working on the magazine their appeal would be certain to succeed, which is exactly what happened, making them "martyrs who had suffered nothing" and effectively mocking the remnants of conservative power in the state.

Classical Liberals believed in rights for ethnic people and homosexuals, but Cultural Marxists instead gave them preferential treatment and started moves to to dispossess and dehumanise Whites.

This shift in the 1960s can be characterized as a change from fighting for racial equality to dehumanising Whites as haters. The term “racist” replaced “racialist.” In a book review for The Salisbury Review of Spring 2003, Sir Alfred Sherman, former speech writer for Mrs Thatcher and leader writer for the Daily Telegraph, recalled the process at work in parts of London:

I was horrified. My natural vague sympathies for the immigrants, strangers in a foreign land, was replaced by strong but hopeless sympathy for the British victims of mass immigration, whose home areas were being occupied. I was made aware of a disquieting evolution in “Establishment” attitudes towards what they called immigration or race relations and I dubbed “colonialisation.” The well-being and rights of immigrants and ethnic minorities had become paramount. The British working classes, hitherto the object of demonstrative solicitude by particularly the New Establishment on the left, but the working classes had acquired new status as the enemy, damned by the all-purpose pejorative “racists."

 

In education Liberals allowed free expression within Liberal parameters. The style of essay writing changed to favour cultural relativism, with students asked to consider the pros and cons of a case, rather than rights and wrongs. Cultural Marxists also proceeded to remove many subjects from the curriculum, especially conventional history, because forgetting our common roots and shared ancestry would make it easier for them to socially engineer us into a new people ready for their utopia. The process of dumbing-down and reducing vocabulary, so that people could only think what the elites want them to, was also favoured.

The Public Abasement of Dissidents

Cultural Marxism derived much from Chairman Mao's Little Red Book, a fashionable item for middle-class students from the 1960s onward. Mentors like Herbert Marcuse and Eric Hobsbawm were open admirers of Stalin. In Marxist China and the Soviet Union dissent was typically dealt with through public show trials, where the victims publicly abased themselves and confessed their crimes. In contemporary Britain this persecution role is now in the hands of the media.

In 2007, Dr. James Watson, the 79-year-old geneticist who, with Francis Crick, discovered the structure of DNA, and who is regarded as one of the great scientists of his time, was persecuted for telling the Sunday Times that he was "inherently gloomy about the prospect of Africa" because "all our social policies are based on the fact that their intelligence is the same as ours – whereas all the testing says not really." He also said there was a natural desire that all human beings should be equal but "people who have to deal with black employees find this not true." He claimed the genes responsible for creating differences in human intelligence would be found within a decade.

The British establishment's agency of inquisition, the Equality and Human Rights Commission, responded, saying it was studying Dr Watson's remarks "in full." Politicians moved to persecute him: "It is a shame that a man with a record of scientific distinction should see his work overshadowed by his own irrational prejudices," opined David Lammy, the Skills Minister.

The loathsome mayor of London Ken Livingstone said, "Such ignorant comments...are utterly offensive and give succour to the most backward in our society." The Science Museum cancelled a sell-out meeting it had planned to hold to honour Watson on the grounds that his remarks had gone "beyond the point of acceptable debate." Several other centres scheduled to host his talks followed suit. What a scientific argument! His employers, the Cold Spring Harbor Laboratory in Long Island suspended him as chancellor. Scientist Richard Dawkins saw the real issue:

What is ethically wrong is the hounding, by what can only be described as an illiberal and intolerant "thought police," of one of the most distinguished scientists of our time, out of the Science Museum, and maybe out of the laboratory that he has devoted much of his life to, building up a world-class reputation.

Around the same time "celebrity" Jade Goody had the "wrong attitude" to Indian film star, Shilpa Shetty, in Celebrity Big Brother, and was accused of racist bullying. The programme is based on getting an assortment of diverse characters into a house and titillating the viewers to keep the viewing figures up, with bullying and personality clashes. This is the whole attraction.

Following the clash Goody was presented as "common" and a "chav,"  a derogatory term for White working class Britons, while Shetty was made into something of a saint. This set the scene for the inevitable public kowtowing and abasement before the gods of multiculturalism. Jade kept apologising, confessing publicly that she was disgusted with herself - the Cultural Marxist rulers version of a Soviet show trial.

She had to be broken in public, made to repent and show abject contrition. Jade had some Afro-Caribbean ancestry. An honest person would look for a cause other than racism, like class envy or bad manners, but there is an ideology at work which imposes the same explanation on different situations – anti-White racism.

The British state is now persecuting a dissident, Emma West. The incident that got West persecuted was a film of her being abusive on a tram against multiracialism in general but to no one in particular. This was 18 months ago and the case has since been delayed, with five scheduled hearings cancelled, not for practical or legal reasons, but because West has not suitably abased herself and maintains a plea of not guilty. West is a danger to the authorities because pleading not guilty raises the threat of the case becoming a public debate and the state wants to maintain the illusion that everyone agrees with mass immigration apart from a few nutters.

The problems we are facing stem from the moral code imposed by the Enlightenment and the replacement of an aristocratic class, based on blood and land, with secular elites united by ideology with membership dependent on thinking and saying the right things - an Ideological Caste - with pretensions to morality based on abstractions. The climatic moment was the French Revolution. Even then, the perceptive French philosopher Joseph De Maistre analysed the problem in Considérations sur la France in 1797:

I will simply point out the error of principle that has provided the foundation of this constitution and that has led the French astray since the first moment of their revolution.
The constitution of 1795, like its predecessors, has been drawn up for Man. Now, there is no such thing in the world as Man. In the course of my life, I have seen Frenchmen, Italians, Russians, etc. I am even aware, thanks to Montesquieu, that one can be a Persian. But, as for Man, I declare that I have never met him in my life. If he exists, I certainly have no knowledge of him.
....This constitution is capable of being applied to all human communities from China to Geneva. But a constitution which is made for all nations is made for none: it is a pure abstraction, a school exercise whose purpose is to exercise the mind in accordance with a hypothetical ideal, and which ought to be addressed to Man, in the imaginary places which he inhabits....
What is a constitution? Is it not the solution to the following problem: to find the laws that are fitting for a particular nation, given its population, its customs, its religion, its geographical situation, its political relations, its wealth, and its good and bad qualities?
Now, this problem is not addressed at all by the Constitution of 1795, which is concerned only with Man.

Restructuring  Peoples' Thinking

In accordance with such abstractions and the moral pretensions of those who enforce them, we are being socially engineered and traditional ways of thinking systematically broken down.  Another example: The television programme Gypsy Wars contrasted a local woman and travellers who had invaded her land. They showed her as a representative of us but then presented the travellers in such a way as to make her attitudes seem mistaken, intolerant, and extreme.

They edited out all the young Gypsy men, because they are aggressive and would garner support for the woman; the life of the village threatened by the travellers was not shown, because that is appealing and viewers would sympathise with the woman. Also, the woman was selected because she is not typical of rural people, but a bit eccentric and someone who could be set up as the aggressor even though she was in fact the victim. When the police had to evict the travellers from Dale Farm in accordance with British law, the media again showed no men. This program was a casebook study of how television restructures people's thoughts to fit them into an anti-British ideology.

How do we counter the dominant ideology?

People follow the dominant elites because they appear strong and successful, and many who agree with us vote for the dominant parties for that reason. A conviction based on the knowledge that they follow in the steps of great national figures would help counter that disadvantage. For this reason it is important to emphasize traditions of opposition to multiculturalism and the fact that most of the great and the good in history have been on our side in one way or another

By linking to traditions, our people link with great historical figures, like Queen Elizabeth I and Lord Palmerston, who are role-models, as are Enoch Powell, the great 5th Marquess of Salisbury, who fought against immigration, and Sir Winston Churchill, who tried to introduce a Bill to control immigration in 1955 and wanted to fight the 1955 general election under the slogan "Keep England White."

In the US they have the precedent of Eisenhower's Operation Wetback. In 1949 the Border Patrol seized nearly 280,000 illegal immigrants. By 1953, the numbers had increased to over than 865,000, and the U.S. government had to do something about it. In 1954, agents found over one million illegal immigrants. 

The ideology of multiracialism was supposedly a reaction to Hitler's attempted extermination of European Jews, and its aim was to ensure that genocide would never happen again. But it is happening again, and it is being caused by the Western elites who pledged to stamp it out. They have been using every form of manipulation, intimidation, corruption, brainwashing, and bullying at their command. But the evils they employ in pursuit of a supposed "good" have become instead evils for the sake of evil.

dimanche, 24 juin 2012

Les « élites » et « l'écroulement d'un monde », selon Frédéric Lordon

 

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Les « élites » et « l'écroulement d'un monde », selon Frédéric Lordon

Ex: http://verslarevolution.hautetfort.com/

« (...) la catastrophe étant sans doute le mode historique le plus efficace de destruction des systèmes de domination, l’accumulation des erreurs des "élites" actuelles, incapables de voir que leurs "rationalités" de court terme soutiennent une gigantesque irrationalité de long terme, est cela même qui nous permet d’espérer voir ce système s’écrouler dans son ensemble.

Il est vrai que l’hypothèse de l’hybris, comprise comme principe d’illimitation, n’est pas dénuée de valeur explicative. (...) Car c’est bien l’abattement des dispositifs institutionnels de contention des puissances qui pousse irrésistiblement les puissances à propulser leur élan et reprendre leur marche pour pousser l’avantage aussi loin que possible. Et il y a bien quelque chose comme une ivresse de l’avancée pour faire perdre toute mesure et réinstaurer le primat du "malpropre" et du "borné" dans la "rationalité" des dominants.

Ainsi, un capitaliste ayant une vue sur le long terme n’aurait pas eu de mal à identifier l’État-providence comme le coût finalement relativement modéré de la stabilisation sociale et de la consolidation de l’adhésion au capitalisme, soit un élément institutionnel utile à la préservation de la domination capitaliste – à ne surtout pas bazarder ! Évidemment, sitôt qu’ils ont senti faiblir le rapport de force historique, qui au lendemain de la seconde guerre mondiale leur avait imposé la Sécurité sociale – ce qui pouvait pourtant leur arriver de mieux et contribuer à leur garantir trente années de croissance ininterrompue –, les capitalistes se sont empressés de reprendre tout ce qu’ils avaient dû concéder. (...)

Il faudrait pourtant s’interroger sur les mécanismes qui, dans l’esprit des dominants, convertissent des énoncés d’abord grossièrement taillés d’après leurs intérêts particuliers en objets d’adhésion sincère, endossés sur le mode la parfaite généralité. Et peut-être faudrait-il à cette fin relire la proposition 12 de la partie III de l’Éthique de Spinoza selon laquelle "l’esprit s’efforce d’imaginer ce qui augmente la puissance d’agir de son corps", qu’on retraduirait plus explicitement en "nous aimons à penser ce qui nous réjouit (ce qui nous convient, ce qui est adéquat à notre position dans le monde, etc.)".

Nul doute qu’il y a une joie intellectuelle particulière du capitaliste à penser d’après la théorie néoclassique que la réduction du chômage passe par la flexibilisation du marché du travail. Comme il y en a une du financier à croire à la même théorie néoclassique, selon laquelle le libre développement de l’innovation financière est favorable à la croissance. Le durcissement en énoncés à validité tout à fait générale d’idées d’abord manifestement formées au voisinage immédiat des intérêts particuliers les plus grossiers trouve sans doute dans cette tendance de l’esprit son plus puissant renfort.

C’est pourquoi la distinction des cyniques et des imbéciles est de plus en plus difficile à faire, les premiers mutant presque fatalement pour prendre la forme des seconds. À bien y regarder, on ne trouve guère d’individus aussi "nets" – il faudrait dire aussi intègres – que le Patrick Le Lay de TF1 qui, peu décidé à s’embarrasser des doctrines ineptes et faussement démocratiques de la "télévision populaire", déclarait sans ambages n’avoir d’autre objectif que de vendre aux annonceurs du temps de cerveau disponible ; rude franchise dont je me demande s’il ne faut pas lui en savoir gré : au moins, on sait qui on a en face de soi, et c’est une forme de clarté loin d’être sans mérite.

Pour le reste, il y a des résistances doctrinales faciles à comprendre : la finance, par exemple, ne désarmera jamais. Elle dira et fera tout ce qu’elle peut pour faire dérailler les moindres tentatives de re-réglementation. Elle y arrive fort bien d’ailleurs ! Il n’est que de voir l’effrayante indigence des velléités régulatrices pour s’en convaincre, comme l’atteste le fait que, depuis 2009, si peu a été fait que la crise des dettes souveraines menace à nouveau de s’achever en un effondrement total de la finance internationale. Pour le coup, rien n’est plus simple à comprendre : un système de domination ne rendra jamais les armes de lui-même et cherchera tous les moyens de sa perpétuation.

On conçoit aisément que les hommes de la finance n’aient pas d’autre objectif que de relancer pour un tour supplémentaire le système qui leur permet d’empocher les faramineux profits de la bulle et d’abandonner les coûts de la crise au corps social tout entier, forcé, par puissance publique interposée, de venir au secours des institutions financières, sauf à périr lui-même de l’écroulement bancaire. Il faut simplement se mettre à leur place ! Qui, en leur position, consentirait à renoncer ?

Il faudrait même dire davantage : c’est une forme de vie que ces hommes défendent, une forme de vie où entrent aussi bien la perspective de gains monétaires hors norme que l’ivresse d’opérer à l’échelle de la planète, de mouvementer des masses colossales de capitaux, pour ne rien dire des à-côtés les plus caricaturaux, mais bien réels, du mode de vie de l’ "homme des marchés" : filles, bagnoles, dope. Tous ces gens n’abandonneront pas comme ça ce monde merveilleux qui est le leur, il faudra activement le leur faire lâcher.

C’est en fait à propos de l’État que le mystère s’épaissit vraiment. Préposé à la socialisation des pertes bancaires et au serpillage des coûts de la récession, littéralement pris en otage par la finance dont il est condamné à rattraper les risques systémiques, n’est-il pas celui qui aurait le plus immédiatement intérêt à fermer pour de bon le foutoir des marchés ?

Il semble que poser la question ainsi soit y répondre, mais logiquement seulement, c’est-à-dire en méconnaissant sociologiquement la forme d’État colonisé qui est le propre du bloc hégémonique néolibéral : les représentants de la finance y sont comme chez eux. L’interpénétration, jusqu’à la confusion complète, des élites politiques, administratives, financières, parfois médiatiques, a atteint un degré tel que la circulation de tous ces gens d’une sphère à l’autre, d’une position à l’autre, homogénéise complètement, à quelques différences secondes près, la vision du monde partagée par ce bloc indistinct.

La fusion oligarchique – et il faudrait presque comprendre le mot en son sens russe – a conduit à la dé-différenciation des compartiments du champ du pouvoir et à la disparition des effets de régulation qui venaient de la rencontre, parfois de la confrontation, de grammaires hétérogènes ou antagonistes. Ainsi par exemple a-t-on vu, aidé sans doute par un mécanisme d’attrition démographique, la disparition de l’habitus de l’homme d’État tel qu’il a pris sa forme accomplie au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’expression "homme d’État" n’étant pas à comprendre au sens usuel du "grand homme" mais de ces individus porteurs des logiques propres de la puissance publique, de sa grammaire d’action et de ses intérêts spécifiques.

Hauts fonctionnaires ou grands commis, jadis hommes d’État parce que dévoués aux logiques de l’État, et déterminés à les faire valoir contre les logiques hétérogènes – celles par exemple du capital ou de la finance –, ils sont une espèce en voie de disparition, et ceux qui aujourd’hui "entrent dans la carrière" n’ont pas d’autre horizon intellectuel que la réplication servile (et absurde) des méthodes du privé (d’où par exemple les monstruosités du type "RGPP", la Révision générale des politiques publiques), ni d’autre horizon personnel que le pantouflage qui leur permettra de s’intégrer avec délice à la caste des élites indifférenciées de la mondialisation.

Les dirigeants nommés à la tête de ce qui reste d’entreprises publiques n’ont ainsi rien de plus pressé que de faire sauter le statut de ces entreprises, conduire la privatisation, pour aller enfin rejoindre leurs petits camarades et s’ébattre à leur tour dans le grand bain des marchés mondiaux, de la finance, des fusions-acquisitions – et "accessoirement" des bonus et des stock-options.

Voilà le drame de l’époque : c’est qu’au niveau de ces gens qu’on continue à appeler – on se demande pourquoi tant leur bilan historique est accablant – des "élites", il n’y a plus nulle part aucune force de rappel intellectuelle susceptible de monter un contre-discours. Et le désastre est complet quand les médias eux-mêmes ont été, et depuis si longtemps, emportés par le glissement de terrain néolibéral ; le plus extravagant tenant à la reconduction des éditorialistes, chroniqueurs, experts à demi vendus et toute cette clique qui se présente comme les précepteurs éclairés d’un peuple nativement obtus et "éclairable" par vocation.

On aurait pu imaginer que le cataclysme de l’automne 2008 et l’effondrement à grand spectacle de la finance conduirait à une non moins grande lessive de tous ces locuteurs émergeant en guenilles des ruines fumantes, mais rien du tout ! Pas un n’a bougé !

Alain Duhamel continue de pontifier dans Libération ; le même journal, luttant désespérément pour faire oublier ses décennies libérales, n’en continue pas moins de confier l’une de ses plus décisives rubriques, la rubrique européenne, à Jean Quatremer qui a méthodiquement conchié tous ceux qui dénonçaient les tares, maintenant visibles de tous, de la construction néolibérale de l’Europe. Sur France Inter, Bernard Guetta franchit matinée après matinée tous les records de l’incohérence – il faudrait le reconduire à ses dires d’il y a cinq ans à peine, je ne parle même pas de ceux de 2005, fameuse année du traité constitutionnel européen… L’émission hebdomadaire d’économie de France Culture oscille entre l’hilarant et l’affligeant en persistant à tendre le micro à des gens qui ont été les plus fervents soutiens doctrinaux du monde en train de s’écrouler, parmi lesquels Nicolas Baverez par exemple, sans doute le plus drôle de tous, qui s’est empressé de sermonner les gouvernements européens et de les enjoindre à la plus extrême rigueur avant de s’apercevoir que c’était une ânerie de plus. Et tous ces gens plastronnent dans la plus parfaite impunité, sans jamais que leurs employeurs ne leur retirent ni une chronique ni un micro, ni même ne leur demandent de s’expliquer ou de rendre compte de leurs discours passés.

Voilà le monde dans lequel nous vivons, monde de l’auto-blanchiment collectif des faillis. (...)

Dans ce paysage où tout est verrouillé, où la capture "élitaire" a annihilé toute force de rappel, je finis par me dire qu’il n’y a plus que deux solutions de remise en mouvement : une détérioration continue de la situation sociale, qui conduirait au franchissement des "seuils" pour une partie majoritaire du corps social, c’est-à-dire à une fusion des colères sectorielles et à un mouvement collectif incontrôlable, potentiellement insurrectionnel ; ou bien un effondrement "critique" du système sous le fardeau de ses propres contradictions – évidemment à partir de la question des dettes publiques – et d’un enchaînement menant d’une série de défauts souverains à un collapsus bancaire – mais cette fois autre chose que la bluette "Lehman"…

Disons clairement que la deuxième hypothèse est infiniment plus probable que la première… quoiqu’elle aurait peut-être, en retour, la propriété de la déclencher dans la foulée. Dans tous les cas, il faudra sacrément attacher sa ceinture. (...)

À constater le degré de verrouillage d’institutions politiques devenues absolument autistes et interdisant maintenant tout processus de transformation sociale à froid, je me dis aussi parfois que la question ultra taboue de la violence en politique va peut-être bien devoir de nouveau être pensée, fût-ce pour rappeler aux gouvernants cette évidence connue de tous les stratèges militaires qu’un ennemi n’est jamais si prêt à tout que lorsqu’il a été réduit dans une impasse et privé de toute issue.

Or il apparaît d’une part que les gouvernements, entièrement asservis à la notation financière et dévoués à la satisfaction des investisseurs, sont en train de devenir tendanciellement les ennemis de leurs peuples, et d’autre part que si, à force d’avoir méthodiquement fermé toutes les solutions de délibération démocratique, il ne reste plus que la solution insurrectionnelle, il ne faudra pas s’étonner que la population, un jour portée au-delà de ses points d’exaspération, décide de l’emprunter – précisément parce que ce sera la seule. »

Frédéric Lordon (décembre 2011)

mercredi, 25 mai 2011

Ortega y Gasset: un européiste critique de la révolte des masses et de la désertion des élites

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Ortega y Gasset : un européiste critique de la révolte des masses et de la désertion des élites

par Arnaud IMATZ

Ex: http://www.polemia.com/

« “Avant moi le néant, après moi le déluge” semble être devenu la devise préférée d’une nouvelle classe dirigeante dont le style de vie est marqué par le rejet des valeurs communautaires, le mépris des traditions populaires, la fascination pour le marché, la tyrannie de la mode, le nomadisme, l'insatisfaction assouvie dans la consommation de la marchandise, l'obsession de l'apparence physique, le culte du spectacle, du succès et de la renommée. Ortega disait que la désertion des minorités n'est que l'envers de la révolte des masses. »
Polémia livre à ses lecteurs une belle analyse critique d’Arnaud Imatz consacrée à Ortega y Gasset et à la « Révolte des masses ». Nos lecteurs trouveront ci dessous la critique de l’œuvre maitresse d’Ortega y Gasset et en PDF (voir en fin d’article) l’intégralité de l’article d’Arnaud Imatz.
Polémia

La révolte des masses : une vision aristocratique de la société

Dans La rebelión de las masas Ortega soutient que la société, organisation hiérarchique normale et spontanée de la vie humaine, est fondée sur l'inégalité psycho-vitale des membres qui la composent. La société est toujours aristocratique parce que l'aristocratie n'est pas un État ou une classe mais un principe spirituel, indestructible par nature, qui agit dans le monde sous différente forme. « Une société sans aristocratie, sans minorité éminente, n'est pas une société ». L'homme exemplaire n'est pas un homme né avec des privilèges et des droits refusés aux autres, c'est simplement l'homme capable d'une plus grande vision et d'un plus grand effort que le reste du genre humain. C'est celui qui rejette les croyances et usages insatisfaisants, qui se rebelle pour construire et non pas pour détruire.

Avec une pléiade d'auteurs traditionalistes, nationalistes, conservateurs-révolutionnaires, anarcho-syndicalistes, libéraux et socialistes élitistes, Ortega partage une même confiance en la vertu des minorité « éclairées », « éminentes » ou « sélectives ». « Contrairement à ce que l'on croit habituellement, écrit-il, c'est l'être d'élite et non la masse qui vit "essentiellement" dans la servitude. Sa vie lui paraît sans but s'il ne la consacre au service de quelques obligations supérieures. Aussi la nécessité de servir ne lui apparaît-elle pas comme une oppression, mais au contraire, lorsque cette nécessité lui fait défaut, il se sent inquiet et invente de nouvelles règles plus difficiles, plus exigeantes qui l'oppriment ». La liberté c’est au fond la possibilité de choisir ses chaînes.

Pour Ortega, le nivellement par le bas à partir de l'élimination des meilleurs n'a rien à voir avec la démocratie. Il ne reflète au contraire que hargne et ressentiment. L'idée que l´égalité politique doit s'accompagner d'égalité dans tout le reste de la vie sociale est erronée et dangereuse. Une société vraiment démocratique doit tenir compte des différences individuelles pour ne pas sombrer dans le règne de la vulgarité et de la médiocrité.

L’homme masse

Selon Ortega, l'Europe traverse la plus grave crise que les nations, les peuples et les cultures puissent pâtir: la révolte des masses. L'homme-masse est un type d'homme qui apparait dans toutes les classes d'une société. Il représente à la fois le triomphe et l'échec de l'ethos bourgeois. C'est l'individu qui refuse toute forme de supériorité et se sent le droit inné d'exiger toutes sortes de commodités ou d'avantages de la part d'un monde auquel il n'estime ne rien devoir. Il ne se croit pas meilleur que les autres, mais il nie que les autres soient meilleurs que lui. C'est l'« homme moyen », qui « n'a que des appétits », « ne se suppose que des droits » et « ne se croit pas d'obligations ». C'est « l'homme sans la noblesse qui oblige ». C'est l'homme en qui « manque tout simplement la morale, laquelle est toujours, par essence, un sentiment de soumission à quelque chose, la conscience de servir et d'avoir des obligations ». A l'opposé de l'homme masse, Ortega affirme que l'homme noble ou exemplaire vit au service d'un idéal. Il est celui qui exige d'abord tout de lui même. « L'homme d'élite, dit-il, n'est pas le prétentieux qui se croit supérieur aux autres, mais bien celui qui est plus exigeant pour lui que pour les autres, même lorsqu'il ne parvient pas à réaliser en lui ses aspirations supérieures ».

Indiscipline des masses, démission des élites

Venons en enfin à son diagnostic de la crise historique que l'altération de la hiérarchie des valeurs et le désordre de la structure sociale manifestent. La raison en est double: d'une part, l'indiscipline des masses, d'autre part, la démission des élites. C'est parce que les minorités échouent dans leurs tâches d'orientation, d'éducation, de découverte et de direction que les masses se rebellent ou refusent toute responsabilité historique. Tôt ou tard l’aristocratie engendre une philosophie de l'égalité et la philosophie de l'égalité conduit au règne de nouveaux seigneurs.

Publié au début des années trente du siècle passé, La révolte des masses contient une étonnante et « prophétique » défense de l’Europe unie, communauté de destin dans laquelle les diverses nations peuvent fusionner sans perdre leurs traditions et leurs cultures. Ortega voit dans l’union de l’Europe la seule possibilité d’éviter la décadence, car le vieux continent a perdu son hégémonie historique au bénéfice des États-Unis et de l’URSS. Homogénéité et diversité sont, selon lui, les deux faces de la société européenne. L’Europe est à l’évidence une société plurielle, elle est une pluralité de peuples et de nations, non pas du fait d’inévitables flux migratoires, comme on le dit aujourd’hui, mais en raison de racines historico-culturelles. Pour Ortega, les racines européennes sont avant tout gréco-latines, chrétiennes et germaniques.

De la révolte des masses à la révolte des élites

Plus de soixante ans après la première publication de La révolte des masses, l'historien et politologue américain Christopher Lasch a complété et renouvelé la thèse d'Ortega y Gasset. Dans un ouvrage fondamental, The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy (La révolte des élites et la trahison de la démocratie) (1994), Lasch a montré que les attitudes mentales de l'homme masse sont désormais plus caractéristiques des classes supérieures que des classes moyennes et basses.(*) « Avant moi le néant, après moi le déluge » semble être devenu la devise préférée d’une nouvelle classe dirigeante dont le style de vie est marqué par le rejet des valeurs communautaires, le mépris des traditions populaires, la fascination pour le marché, la tyrannie de la mode, le nomadisme, l'insatisfaction assouvie dans la consommation de la marchandise, l'obsession de l'apparence physique, le culte du spectacle, du succès et de la renommée. Ortega disait que la désertion des minorités n'est que l'envers de la révolte des masses.

Arnaud Imatz
12/03/2011

(*) Le livre de Christopher Lasch a été traduit et publié en France en 1996 (voir : La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Avant-propos de Jean-Claude Michéa, Castelnau-le-Lez, Climats, 1996).

Voir le texte intégral de l’analyse d’Arnaud Imatz :

Ortega y Gasset : un européiste critique de la révolte des masses et de la désertion des élites, en PDF en cliquant ici.