vendredi, 06 novembre 2026
Et maintenant, Vance?

Et maintenant, Vance?
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/e-ora-vance/
Parmi les décombres du Grand Old Party, après les désastreuses élections de mi-mandat, une interrogation de plus en plus lourde de sens commence à se faire jour.
Vance, le vice-président, va-t-il se décider à agir?
Car un fait est désormais évident. La très lourde défaite électorale a ouvert la voie à la succession de Trump.
Et les différentes personnalités, ainsi que les composantes très éloignées les unes des autres qui ont constitué jusqu’à présent la mosaïque de l’administration républicaine, commencent à se repositionner.
La course à la succession, en vue de la prochaine élection présidentielle, a, de fait, déjà commencé. Et elle sera, comme on pouvait s’y attendre, féroce. Tous les coups seront permis, même au-dessous de la ceinture.
Trump avait réussi à rassembler, et surtout à maintenir ensemble, des représentants d’univers extrêmement éloignés les uns des autres. Des républicains, certes, mais des républicains profondément différents par leurs choix et leurs orientations fondamentales.
La personnalité débordante et envahissante du magnat les a maintenus ensemble. Et a fait d’eux une force dominante.
Mais Trump apparaît désormais résolument sur le déclin.

Et la dispersion des rangs est inévitable.
Le moment est donc probablement venu pour Vance, lui aussi, le second par excellence, de se décider à agir. Et de parler clairement, en nous faisant comprendre ce qu’il veut faire quand il sera grand.
Autrement dit, sans la pesante tutelle de « The Donald ».
Car Vance présente des caractéristiques qui le distinguent nettement du magnat. Et qui, surtout, le placent à une distance considérable des autres prétendants républicains à la succession, quand elles ne l’opposent pas à eux.
En particulier, pour parler franchement, de Rubio. Celui-ci est né et a grandi, politiquement, sous l’aile protectrice de la famille Bush.
Avant de se repositionner stratégiquement aux côtés de Trump, lorsque l’astre de George W. et de sa famille semblait s’être éclipsé.
Il a toutefois conservé les positions de fond qui caractérisent les républicains impérialistes. Interventionniste au Moyen-Orient. Et aussi en Europe, contre les Russes, dès qu’une situation favorable se présenterait.
Vance, c’est tout autre chose. Il représente une Amérique de l’intérieur. Fort peu encline aux aventures loin de ses propres côtes.
Non qu’il soit pacifiste, loin de là.
Il semble plutôt voir ressurgir en lui de vieilles aspirations isolationnistes et, surtout, une conception de l’Amérique comme éloignée et profondément différente de la vieille Europe et de ses querelles.
De plus, Vance est croyant. Ce qui, là-bas, aux États-Unis, a un poids politique considérable.
Il est croyant. Et sa foi l’a conduit, au terme d’un parcours long et assez tourmenté, à se convertir au catholicisme.
Une foi, il faut le souligner, très éloignée de celle des protestants pro-sionistes. À tel point qu’Israël, et les lobbies sionistes américains eux-mêmes, l’ont toujours considéré avec une certaine suspicion.
Tout cela sans prétendre dresser une biographie du personnage. Simplement pour tenter de mieux cerner le vice-président.
Et d’expliquer la question initiale.
Que fera Vance, maintenant ?
Une décision fondamentale pour cet homme de quarante-cinq ans originaire de l’Ohio.
Se dissiper dans le brouillard dont il a émergé à grand-peine.
Ou entrer résolument dans l’arène. Pour rassembler et représenter cette Amérique qui, après l’échec et la trahison partielle de Trump, se retrouve aujourd’hui désorientée et dispersée.
Une décision qui doit être prise rapidement.
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Entretien de Dragana Trifković au journal turc Aydınlık: les changements politiques en Serbie et les perspectives du nouveau pouvoir

Entretien de Dragana Trifković au journal turc Aydınlık: les changements politiques en Serbie et les perspectives du nouveau pouvoir
Publié par : Centre d’études géostratégiques
Source: https://geostrategy.rs/dragana-trifkovic-za-turski-ajdinl...
L’hebdomadaire turc Aydınlık Avrupa, dans son numéro 291 du 1er novembre 2026, a annoncé en une un entretien avec Dragana Trifković, directrice du Centre d’études géostratégiques et présidente du Forum eurasiatique des médias. L’entretien a été publié en page sept de l’édition imprimée, ainsi que sur le site Internet du journal.
Sous le titre «Les clés d’une nouvelle ère en Serbie» (Sırbistan’da Yeni Dönemin Şifreleri), la rédaction a analysé les changements politiques survenus en Serbie après les élections législatives, en recueillant les appréciations de plusieurs interlocuteurs.
Lors de son entretien avec le journaliste Yasin Okyay, Dragana Trifković a évoqué les causes de la défaite électorale d’Aleksandar Vučić, le rôle du mouvement étudiant dans les changements politiques, l’organisation et la composition idéologique de la Liste étudiante, ainsi que les défis qui attendent le nouveau pouvoir.
Une attention particulière a été accordée à la nécessité de rétablir les institutions de l’État, d’instaurer l’État de droit, de lutter contre la corruption et de définir la politique future de la Serbie.
Nous reproduisons ci-dessous la version intégrale de l’entretien.
* * *

Pourquoi Vučić a-t-il perdu? C’est lui qui avait convoqué les élections. Qu’est-ce qui a mal tourné?
Les élections législatives ordinaires en Serbie auraient dû se tenir au plus tard au début de 2028. Cependant, Aleksandar Vučić a choisi de convoquer des élections anticipées, cherchant à assurer la continuité de son pouvoir politique et à passer de la fonction de président de la République à celle de Premier ministre. Son deuxième mandat présidentiel devait expirer en mai 2027, et la Constitution serbe n’autorise pas une même personne à être élue une troisième fois à la présidence.
À mon avis, Vučić a mal évalué la situation politique. Il pensait que la durée des manifestations avait épuisé l’énergie des citoyens et que les mécanismes de contrôle politique qui lui avaient permis de se maintenir au pouvoir pendant des années lui assureraient une nouvelle victoire électorale.
Son pouvoir reposait sur la domination de l’espace médiatique, l’ingénierie politique, le contrôle partisan des institutions et des mécanismes clientélistes, tandis que les observateurs nationaux et internationaux signalaient depuis des années des irrégularités électorales. Cependant, les manifestations ont eu des conséquences bien plus profondes que ne le supposait le régime. Elles ont soulevé les questions de la corruption systémique, des liens entre les structures politiques et criminelles, de l’instrumentalisation des institutions et de la responsabilité du pouvoir, tout en libérant les citoyens de la conviction qu’un changement politique était impossible.
Le soutien réel dont Vučić bénéficiait dans la société était nettement plus limité que ne le laissaient entendre ses pourcentages électoraux, car le soutien des électeurs ayant voté ne signifie pas le soutien de la majorité de l’ensemble du corps électoral.
J’estime que deux facteurs ont été décisifs lors de ces élections: la mobilisation massive des citoyens qui souhaitaient un changement et une surveillance bien plus efficace du vote et du processus électoral, qui a réduit les possibilités de manipulation.

Vučić a perdu parce qu’il a sous-estimé la profondeur des changements au sein de la société serbe et surestimé l’efficacité des mécanismes de contrôle politique sur lesquels son pouvoir reposait depuis des années.
Comment faut-il interpréter les résultats électoraux? Que pensez-vous de la Liste étudiante? En quoi la politique du gouvernement formé par la Liste étudiante différera-t-elle de celle menée sous le pouvoir de Vučić? Est-il encore trop tôt pour en parler?
Les résultats électoraux confirment le degré élevé de mobilisation des citoyens qui souhaitaient un changement politique. À travers les manifestations, le mouvement étudiant a gagné la confiance d’une partie importante de l’opinion publique et réussi à mobiliser politiquement de nombreux citoyens qui s’abstenaient de voter depuis des années.

Parallèlement, les partis d’opposition traditionnels, tant de gauche que de droite, ont connu une profonde crise de confiance. Une partie importante de l’opinion publique ne les considérait plus comme une véritable alternative au pouvoir, mais comme une composante du système politique existant. Cela a créé les conditions d’une recomposition en profondeur de la scène politique serbe.
Je considère comme particulièrement important le fait qu’une grande partie des candidats de la Liste étudiante soient issus de la communauté scientifique et universitaire. Selon les données présentées, on compte parmi eux pas moins de 160 titulaires d’un doctorat. Cela représente un changement qualitatif potentiellement important par rapport à la politique de recrutement et de nomination pratiquée jusqu’ici, marquée par des scandales liés à des diplômes douteux, aux recrutements partisans et à la primauté de la loyauté politique sur la compétence.
Toutefois, la différence fondamentale ne réside pas seulement dans le niveau de formation des candidats, mais dans la conception même du pouvoir. Je m’attends à ce que le nouveau gouvernement cherche à établir le principe selon lequel les institutions de l’État servent les citoyens, et non les intérêts de la structure politique au pouvoir. Cela implique l’État de droit, la lutte contre la corruption, la professionnalisation de l’administration publique et l’obligation de répondre des décisions prises.
Bien entendu, il est encore trop tôt pour parler de toutes les mesures politiques concrètes, notamment dans les domaines de l’économie et de la politique étrangère. Le nouveau gouvernement devra définir des priorités claires et montrer qu’il est capable de transformer un large soutien populaire en un système de gouvernement fonctionnel.
Le changement le plus important que j’attends n’est pas simplement le remplacement de personnalités politiques, mais le passage d’un pouvoir personnalisé et contrôlé par un parti à un système institutionnel fondé sur la compétence, la responsabilité et l’État de droit.

Comment la Liste étudiante a-t-elle été constituée ? Quelles forces sociales ou quels partis politiques ont participé à sa formation? Puisqu’il s’agit d’un mouvement sans dirigeant clairement défini, qui sera Premier ministre ?
La Liste étudiante a été constituée au moyen d’un processus de décision au sein des assemblées plénières étudiantes, ce qui représente une forme de démocratie directe. Comme l’académicien Radomir Saičić l’a expliqué publiquement, les candidats ont été choisis par un vote des étudiants, sans hiérarchie partisane classique ni rôle décisif d’un dirigeant unique.
Bien entendu, un mouvement ayant acquis un soutien aussi large dans la société a fait l’objet de tentatives d’influence de la part de diverses structures politiques et institutionnelles. Les partis politiques avaient leurs intérêts, le régime cherchait à exercer une influence par l’intermédiaire de ses hommes, et des acteurs politiques étrangers manifestaient également leur intérêt. Il importe toutefois de distinguer les tentatives d’influence du contrôle réel du processus décisionnel. Il n’existe pas d’éléments suffisants pour conclure que de telles influences ont déterminé de manière décisive la composition de la liste.

En ce qui concerne le futur Premier ministre, la décision définitive n’a pas encore été annoncée. Plusieurs personnalités se distinguent dans le débat public, parmi lesquelles la tête de liste, le professeur Ilija Srđanović (photo), l’académicien Radomir Saičić et le professeur d’économie Dejan Šoškić, ancien gouverneur de la Banque nationale de Serbie.
J’estime que le choix du Premier ministre doit être envisagé avant tout à la lumière des défis auxquels la Serbie est confrontée. Le nouveau gouvernement héritera d’une profonde crise des institutions, de problèmes de fonctionnement de l’administration publique et de graves difficultés économiques. Il faudra donc une personnalité capable de diriger un appareil d’État complexe, de réunir une équipe compétente et de mener des réformes institutionnelles.

Dans ce contexte, l’expérience du professeur Šoškić (photo) à la tête de la Banque nationale de Serbie est particulièrement pertinente pour les questions de stabilisation économique et de rétablissement de la confiance dans les institutions. Srđanović joue un rôle important en tant que tête de liste, tandis que Saičić est issu du milieu universitaire et souligne la nécessité d’instaurer l’État de droit et de protéger les intérêts de l’État et de la nation.
Les critères déterminants pour le choix du Premier ministre doivent être la compétence, l’intégrité, les capacités de gestion et la volonté d’assumer la responsabilité de changements systémiques. La Serbie n’a pas besoin de remplacer un dirigeant incontesté par un autre, mais de construire un système dans lequel les institutions fonctionnent indépendamment des personnalités qui les dirigent.
Il est dit que la Liste étudiante présente une «structure hétérogène». Quels sont les principaux courants politiques et idéologiques représentés en son sein?
La Liste étudiante est idéologiquement hétérogène, ce qui est compréhensible puisqu’elle est issue d’un vaste mouvement social, et non d’un parti politique doté d’une idéologie prédéfinie. Elle rassemble des personnes de différentes sensibilités politiques, des milieux de gauche et attachés aux questions sociales aux représentants conservateurs, nationaux et traditionalistes, en passant par les courants libéraux et citoyens.
Ce qui les unit n’est pas une unité idéologique, mais un accord sur la nécessité de changer le système politique existant, de rétablir les institutions et l’État de droit, et de lutter contre la corruption. Ce sont précisément ces objectifs qui ont permis la coopération entre des personnes qui, dans des circonstances politiques ordinaires, se situeraient à différents endroits du spectre politique.

Cependant, les divergences se manifesteront inévitablement sur les questions de politique étrangère, de relations avec l’Union européenne, la Russie et l’OTAN, ainsi que sur le modèle de développement économique de la Serbie. Parmi les candidats figurent des partisans de l’intégration européenne, mais aussi des personnes qui accordent davantage d’importance à la préservation de la souveraineté, à la neutralité militaire et au développement de la coopération avec la Russie et d’autres États extérieurs au bloc politique occidental.
Pour l’instant, la plateforme commune de la Liste étudiante est plus clairement définie dans le domaine des réformes intérieures que sur les questions de relations internationales. Toutefois, la Serbie se trouve dans une situation géopolitique complexe, et le futur gouvernement devra élaborer une stratégie globale de politique étrangère fondée sur des intérêts nationaux clairement définis.

Une question particulièrement importante sera celle du Kosovo-et-Métochie. La préservation de l’intégrité territoriale de la Serbie et le respect de la Constitution constituent le point de départ, mais la politique concrète à l’égard de Pristina et des acteurs internationaux exigera des décisions claires et un accord politique.
Je ne considère pas que la diversité idéologique constitue en soi une faiblesse. Elle peut permettre un débat argumenté et la recherche de solutions plus largement acceptables, mais une gestion efficace de l’État nécessitera un accord sur les grandes priorités stratégiques.
La question fondamentale n’est pas de savoir si la Liste étudiante est idéologiquement hétérogène, mais si elle parviendra à transformer cette diversité en un modèle fonctionnel de prise de décision politique et en une stratégie de développement à long terme pour la Serbie.
Comment la Liste étudiante est-elle organisée? Qui a choisi les 250 candidats, et de quelle manière?
La Liste étudiante est née d’un processus de démocratie directe dans lequel les assemblées plénières étudiantes ont joué un rôle essentiel. Les candidats n’ont pas été désignés par des dirigeants de partis: ce sont les étudiants qui les ont choisis au moyen d’une procédure de proposition, de débat, de vérification et de vote.
Ce processus prévoyait également la possibilité de contester les candidatures proposées, ce qui a permis de constituer la liste au fil de plusieurs cycles de concertation. La répartition des places tenait aussi compte de la représentation des différents centres universitaires.
Il importe de souligner que les 250 candidats ne sont pas tous issus de la communauté universitaire, même si les chercheurs et les professeurs d’université en constituent une part importante. La liste comprend également des représentants d’autres professions et domaines de la société.
Les étudiants ont ainsi cherché à transposer dans la lutte politique institutionnelle les principes de décision collective sur lesquels reposait leur mouvement de protestation.
Source : Sırbistan’ın yeni yol haritası ne olacak? — « Quelle sera la nouvelle feuille de route de la Serbie ? »
19:34 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Entretiens, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : entretien, actualité, europe, serbie, affaires européennes, balkans, politique |
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Les cinq raisons pour lesquelles la Chine fonctionne

Les cinq raisons pour lesquelles la Chine fonctionne
Zhang Weiwei
Source: https://www.estica.ro/news/cele-cinci-motive-pentru-care-...
Le professeur Zhang Weiwei est directeur du Centre de recherche sur le modèle de développement de la Chine à l’université Fudan et directeur de l’Institut d’études chinoises de l’Académie des sciences sociales de Shanghai. Parmi ses publications récentes figure un ouvrage devenu un best-seller en Chine, La Vague chinoise : l’essor d’un État civilisationnel.
SHANGHAI – L’ascension extraordinaire de la Chine constitue-t-elle un modèle de réforme économique sans réforme politique? Le système politique chinois est-il le talon d’Achille du pays? Le régime de parti unique chinois est-il condamné face aux défis croissants engendrés par une économie plus diversifiée et une société de plus en plus exigeante?
Telles sont les questions que se posent de nombreux Occidentaux chaque fois qu’il est question de la Chine. Mais les prémisses sur lesquelles reposent ces interrogations pourraient être erronées, car notre compréhension de la Chine pourrait être tout autre si nous adoptions une perspective chinoise. Le système de gouvernance politique chinois, qui s’adapte constamment aux nouveaux défis par de nombreuses réformes de petite ampleur, s’est révélé essentiel à la réussite économique du pays. Les cinq aspects suivants de la gouvernance politique chinoise méritent une attention particulière:
Premièrement, le régime de parti unique
En réalité, le régime de parti unique n’a rien de nouveau en Chine: pendant la majeure partie des deux derniers millénaires, depuis la première unification du pays en 221 avant notre ère, la Chine a presque toujours pratiqué une forme de direction par un parti unique ou de gouvernement exercé par une élite confucéenne unifiée, sélectionnée par des concours publics (keju), qui prétendait représenter — ou représentait réellement — la majorité, voire la totalité de la population de l’empire.
Qui plus est, on peut soutenir que, pendant la majeure partie de ces périodes de gouvernement à parti unique, la Chine était mieux administrée et son économie plus prospère que celles de l’Europe à la même époque. La Chine n’a commencé à prendre du retard sur l’Europe que lorsqu’elle a fermé ses portes au monde extérieur et manqué la révolution industrielle du XVIIIe siècle. Aujourd’hui, cependant, le pays rattrape rapidement son retard.

Le Parti communiste chinois (PCC) s’est largement inscrit dans cette tradition et a mis en place un système impressionnant de sélection des dirigeants fondé sur le mérite et les résultats. Par exemple, parmi les principaux décideurs du parti, six des sept membres du Comité permanent du Bureau politique ont auparavant exercé, à au moins deux reprises, les fonctions de secrétaire du parti ou de gouverneur à l’échelon provincial. Cela signifie qu’avant d’être promus aux fonctions qu’ils occupent actuellement à Pékin, ils ont administré, en moyenne, des territoires comptant environ 100 millions d’habitants.
Le PCC d’aujourd’hui, à l’instar de ses prédécesseurs dans la longue histoire de la Chine, prétend représenter la nation tout entière, mais il a pour mission de rendre au pays son statut de première puissance mondiale. De grandes enquêtes indépendantes, notamment celles menées par le Pew Research Center et l’Asian Barometer au cours de la dernière décennie, font apparaître une constante: les autorités centrales chinoises jouissent d’un niveau élevé de respect et de soutien dans le pays, supérieur à 75%. La présentation du système politique chinois comme étant au bord de l’effondrement dans la presse occidentale est, comme souvent, bien éloignée de la réalité chinoise.
Dans ce contexte, le terme « parti » pourrait être impropre pour désigner le PCC, tant celui-ci diffère d’organisations politiques comme le Parti républicain ou le Parti démocrate aux États-Unis, qui représentent ouvertement les intérêts de certains groupes de la société et se font concurrence. Conformément à la tradition politique propre à la Chine, le PCC s’est efforcé de représenter les intérêts de l’écrasante majorité de la population, laquelle semble accepter ce rôle, du moins jusqu’à présent. Cela tient largement au fait que la plupart des gens ont constaté une amélioration considérable de leur niveau de vie au cours des trois dernières décennies.
De ce point de vue, le PCC devrait plutôt être considéré comme un parti-État ou, dans un contexte américain hypothétique, comme une fusion du Parti républicain et du Parti démocrate, au sein de laquelle la concurrence des idées et des compétences serait la norme, tandis que le consensus et le pragmatisme axé sur les résultats seraient valorisés.

La Chine n’est pas une Allemagne de l’Est à l’échelle d’un pays immense, attendant une révolution de couleur, comme l’imaginent de nombreux Occidentaux. Elle est, au contraire, un État civilisationnel, associant la civilisation ininterrompue la plus ancienne du monde à un grand État moderne, lui-même issu de l’unification de centaines d’États au cours de sa longue histoire. Elle ressemble peut-être à un Empire romain qui aurait perduré jusqu’à nos jours, réunissant toutes ses différences régionales et culturelles au sein d’une économie moderne et sous un gouvernement centralisé, avec une population parlant la même langue, comme c’était le cas avec le latin.
Un tel État pourrait effectivement devenir ingouvernable et se désintégrer s’il adoptait le modèle occidental de confrontation politique, comme ce fut le cas de l’Union soviétique — une leçon que les dirigeants chinois semblent avoir parfaitement comprise. Le système méritocratique chinois, conforme à sa propre tradition et à ses diverses adaptations, comme le système de gouvernance largement appliqué reposant sur le principe « sélection plus élections », semble plutôt bien fonctionner pour ce pays. Bien qu’imparfait, ce système peut rivaliser avec d’autres modèles politiques dans le monde.
Deuxièmement, le centralisme démocratique de type nouveau
La réussite de la Chine est indissociable de son processus décisionnel, profondément réformé, que l’on peut qualifier de centralisme démocratique de type nouveau ou de forme moderne de centralisme démocratique.
L’ancien processus décisionnel de type soviétique était effectivement davantage axé sur le centralisme que sur la démocratie. Mais la Chine l’a amélioré et a institutionnalisé, au sein de son propre système de centralisme démocratique, un mécanisme procédural de reddition de comptes.

Dans un tel système, une grande décision typique, comme le plan quinquennal de développement national, suppose plus d’un an de consultations approfondies et interactives, menées à différents niveaux de l’État et de la société chinoise, au fil de plusieurs cycles de consultation fondés sur le principe « du peuple vers le peuple, puis de nouveau vers le peuple ».
Ce processus décisionnel bénéficie des contributions de milliers de centres de recherche et de réflexion, d’organismes gouvernementaux, d’universités, de chercheurs de renom et de spécialistes. Les débats animés sur les réseaux sociaux et sur la plateforme de microblogage Weibo n’ont rien d’inhabituel non plus.
La décision récemment adoptée lors de la troisième session plénière concernant l’approfondissement des réformes en constitue un bon exemple. Le groupe de rédaction, présidé par le président Xi Jinping lui-même, a sollicité l’avis de plus de 100 institutions à travers le pays et reçu 2500 propositions en six mois. Environ 50% d’entre elles ont été retenues. Au cours de ce processus, les sept plus hauts dirigeants se sont rendus dans différentes régions de Chine pour recueillir des informations et mener des enquêtes en vue de préparer les débats sur cette décision.
La décision finale reflète donc un large consensus de la société chinoise sur de nombreuses questions, telles que la réforme du système de santé publique, l’ajustement de la politique de l’enfant unique, le recul de l’âge de départ à la retraite, la réforme du secteur bancaire, la réforme de l’éducation et la suppression du système de « rééducation par le travail ». De nombreuses décisions sont prises à partir des résultats de projets pilotes.
Grâce à la plus grande légitimité du processus décisionnel, l’État n’a généralement pas besoin de « vendre » ses décisions au public, comme cela se fait aux États-Unis. Une fois adoptées à Pékin à l’issue d’un tel processus, les décisions sont généralement prêtes à être «étudiées et mises en œuvre» ou à faire l’objet de nouvelles expérimentations dans le cadre de divers projets pilotes.
Troisièmement, la création de la demande
Les cycles de consultations institutionnalisées et les débats sur les politiques publiques qui accompagnent les grands processus décisionnels tendent à susciter, à intervalles réguliers, de nombreuses attentes au sein du public concernant le développement économique, le plus souvent positives et plus rarement négatives.
Ces attentes génèrent à leur tour de nouvelles formes de demande, souvent à moyen et à long terme. Un plan quinquennal chinois typique retient l’attention d’une grande partie de la société chinoise, des entreprises privées et publiques jusqu’aux actionnaires individuels.

Le fait que la Chine ait réussi à maintenir un taux de croissance annuel du PIB supérieur à 9% pendant plus de trois décennies est indissociable de ces cycles réguliers et prévisibles de formation des attentes et de création de la demande.
Quatrièmement, l’administration axée sur le développement
Il n’est nullement erroné d’affirmer que la Chine a créé son propre modèle de développement, dont une caractéristique importante pourrait être qualifiée d’«administration axée sur le développement», par opposition à l’administration publique traditionnelle.
Les plans quinquennaux nationaux de la Chine et la conférence économique annuelle du PCC font incontestablement partie de cette administration axée sur le développement. Il en va de même des nombreuses stratégies et des nombreux plans de développement locaux.
Les universités chinoises pourraient finir par proposer des cours, voire des diplômes, en administration axée sur le développement, tout comme les cursus d’administration publique sont déjà répandus partout.
Le cas chinois pourrait cependant être unique, car, dans le cadre de l’«économie socialiste de marché», l’État chinois dispose non seulement d’instruments keynésiens, tels que les politiques budgétaire et monétaire, mais aussi d’autres leviers qui ne sont pas nécessairement disponibles dans d’autres pays. Parmi ceux-ci figurent la propriété publique des terres et des ressources stratégiques, ainsi qu’un secteur public qui fonctionne, dans une large mesure, efficacement. Ces instruments confèrent à l’État chinois une plus grande capacité d’intervention et d’influence sur l’économie.
Cinquièmement, minyi et minxin
À la base de tout ce qui précède se trouve la philosophie chinoise de la gouvernance, qui comprend notamment deux concepts distincts : minyi et minxin. Le premier renvoie à l’« opinion publique », tandis que le second désigne « les cœurs et la conscience du peuple » — traduction approximative. Ce dernier concept a été formulé pour la première fois par Mencius (372–289 avant notre ère) (illustration).

Le minyi, ou opinion publique, peut être éphémère et changer d’un jour à l’autre, tandis que le minxin, c’est-à-dire «les cœurs et la conscience du peuple», tend à être stable et durable, reflétant les intérêts généraux et à long terme d’une nation.
Au cours des trois dernières décennies, même sous la pression parfois populiste du minyi, l’État chinois a généralement pratiqué une gouvernance fondée sur le principe du minxin. Cela permet à la Chine de planifier à moyen et à long terme, voire pour la génération suivante, au lieu de limiter son horizon de planification aux cent prochains jours ou aux prochaines élections, comme c’est le cas dans de nombreux pays occidentaux.
La Chine reste confrontée à de nombreux défis difficiles, de la corruption aux disparités régionales de revenus en passant par la dégradation de l’environnement. Elle se trouve néanmoins dans une situation meilleure qu’à tout autre moment de son histoire moderne.
Aujourd’hui, le pays constitue le plus grand laboratoire du monde pour l’expérimentation économique, sociale et politique. Tout porte à croire que la Chine, dotée d’un système politique capable de s’adapter en permanence, atteindra son objectif de devenir la première économie mondiale dans une dizaine d’années, avec toutes les implications que cela aura tant pour elle-même que pour le monde entier.
Source initiale:
https://www.huffpost.com/entry/the-five-reasons-china-wor...
18:58 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, chine, asie, affaires asiatiques |
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jeudi, 05 novembre 2026
Pourquoi la débâcle de Trump n’est pas une bonne nouvelle: avec les démocrates, il y a le spectre d’une guerre contre la Russie

Pourquoi la débâcle de Trump n’est pas une bonne nouvelle: avec les démocrates, il y a le spectre d’une guerre contre la Russie
Giovanni Balducci
Source: https://geopoliticaesistemi.com/perche-la-disfatta-di-tru...
Quand même le Texas, l’un des symboles du conservatisme américain, passe aux démocrates, nous ne sommes plus face à un simple revers électoral. Nous sommes face à une véritable débâcle politique. Donald Trump sort profondément affaibli des élections de mi-mandat du 3 novembre 2026, tandis que les démocrates reprennent le contrôle du Congrès. Pourtant, pour qui observe les événements depuis l’Europe, ce serait une grave erreur de voir automatiquement dans ce résultat le début d’une période plus pacifique.
Les raisons de la défaite républicaine sont nombreuses. Trump avait demandé aux Américains de croire à une rupture radicale avec le passé, promettant prospérité, sécurité, indépendance à l’égard des anciennes élites et, surtout, la fin des désastreuses aventures militaires des États-Unis. À l’épreuve des faits, nombre de ces promesses se sont évanouies. La politique douanière a introduit de nouvelles incertitudes économiques, le coût de la vie a continué de peser sur les familles, la gestion de l’immigration a exacerbé les conflits sociaux et l’affrontement permanent avec les institutions a encore davantage déchiré la société américaine.

Mais c’est surtout sur le terrain international que la contradiction du trumpisme est devenue flagrante. L’homme qui se proclamait opposé aux guerres a contribué à ouvrir un nouveau front militaire contre l’Iran. Le 28 février 2026, les États-Unis ont participé, aux côtés d’Israël, à une offensive qui a déstabilisé davantage encore le Moyen-Orient, alimentant une crise aux conséquences économiques et géopolitiques difficilement maîtrisables.
La défaite de Trump a donc des raisons profondes. Mais l’euphorie suscitée par son affaiblissement ne devrait pas nous empêcher de voir le danger qui pourrait se profiler à l’horizon.
Le problème, en effet, est ce qui pourrait venir ensuite. Ou, plus précisément, ce qui pourrait revenir.
L’éclatante victoire démocrate au Texas fournit déjà quelques indications. James Talarico (photo), le candidat qui a battu le républicain Ken Paxton dans la course au Sénat, est un personnage qui mérite qu’on s’y intéresse. Ancien enseignant, formé dans un séminaire presbytérien, il a construit une communication politique dans laquelle une référence obsessionnelle à la religion occupe une place centrale. Il n’appartient pas à la droite religieuse traditionnelle; il en conteste même ouvertement le nationalisme chrétien. Toutefois, son style de prédicateur politique, capable de mêler foi, moralisme et habileté médiatique, rappelle par moments ces télévangélistes américains qui vendent des certitudes avec la même désinvolture qu’un bonimenteur de téléachat vend des casseroles.
Plus significatif encore: Talarico a reçu le vote déclaré de Neil Bush, frère de l’ancien président George W. Bush. Bien entendu, cela ne démontre pas l’existence d’une alliance structurée entre les démocrates et la famille Bush. Mais cela signale une convergence entre des milieux politiques qui semblaient autrefois inconciliables.
Et c’est précisément cette convergence qui soulève une question: assistons-nous réellement au dépassement de l’ancien système de pouvoir américain, ou sommes-nous témoins de sa réorganisation?
Car, derrière l’alternance des présidents et des majorités parlementaires, il existe une continuité rarement remise en question: celle des intérêts stratégiques de Washington, des appareils de sécurité nationale, de l’industrie militaire et des structures diplomatiques et de renseignement. C’est ce que le débat politique désigne souvent sous le nom de «Deep State», ou «État profond», une expression controversée qui, au-delà des interprétations complotistes, renvoie au poids des institutions permanentes et des centres d’influence capables de survivre aux changements électoraux.
Trump avait promis de démanteler ce système. Il n’y est pas parvenu. Et son propre gouvernement a montré à quel point il est difficile de distinguer la rébellion contre l’establishment de la participation à ses mécanismes de pouvoir.
Mais le problème le plus grave, pour l’Europe, concerne les relations avec la Russie.

La mémoire historique devrait inciter à davantage de prudence ceux qui voient aujourd’hui dans le succès démocrate une garantie de modération internationale. C’est sous la présidence de Barack Obama que la crise ukrainienne de 2014, l’intervention russe en Crimée, les sanctions occidentales et la dégradation progressive des relations entre Moscou et Washington ont inauguré une nouvelle période d’affrontement.
Avec Joe Biden, après l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, cet affrontement a pris une ampleur encore plus grande. L’aide militaire à Kiev, les sanctions économiques et le renforcement de l’OTAN ont été justifiés par la nécessité de soutenir un pays agressé. Mais ils ont également contribué à rendre la confrontation entre Washington et Moscou toujours plus dangereuse.
Il existe, au sein de l’establishment démocrate, une tradition interventionniste qui considère la force militaire, la pression économique et la confrontation géopolitique comme des instruments essentiels au maintien de la suprématie américaine. Tous les démocrates ne partagent pas cette approche, mais il serait naïf d’en ignorer le poids.
Trump, en revanche, représentait une anomalie. Non parce qu’il aurait été un homme de paix, comme le montrent ses décisions au Moyen-Orient, mais parce qu’il avait manifesté à l’égard de la Russie une disposition à négocier que de nombreux responsables de l’appareil politique et militaire américain jugeaient excessive.

Sur cette ambiguïté se sont greffées les accusations d’une possible influence du Kremlin, allant jusqu’à l’hypothèse d’un président susceptible de faire l’objet d’un chantage de la part de Moscou. Il n’existe pas de preuves publiques définitives d’un chantage russe exercé sur Trump, et il serait abusif de transformer un soupçon en certitude. Le paradoxe politique demeure toutefois: cette même proximité avec Poutine, tant critiquée par ses adversaires, pouvait faciliter l’ouverture d’un canal direct de négociation et réduire le risque d’un affrontement frontal.
La situation pourrait désormais changer. Trump restera à la Maison-Blanche, mais il devra composer avec un Congrès contrôlé par les démocrates, disposant de moyens accrus pour entraver son programme, peser sur les dépenses publiques et renforcer la pression politique sur les choix internationaux de l’administration.
Le risque est que la logique de la confrontation permanente finisse par l’emporter définitivement sur celle de la diplomatie, faisant passer tout compromis pour une capitulation et toute tentative de négociation pour une trahison présumée.
C’est ici que l’enthousiasme suscité par la défaite trumpienne devrait céder la place à une réflexion bien plus inquiétante.
Peut-être observons-nous la politique américaine sous le mauvais angle. Nous continuons à discuter des présidents, des partis, des dirigeants charismatiques et des majorités parlementaires, comme si le destin du monde dépendait exclusivement de la personnalité de celui qui occupe la Maison-Blanche. Et si le problème était, au contraire, beaucoup plus profond?
Les États-Unis traversent une crise qui ne concerne pas seulement la politique. C’est une crise économique, sociale, institutionnelle et, surtout, géopolitique. Une puissance habituée à exercer une hégémonie presque incontestée doit faire face à l’essor de la Chine, au retour de la rivalité entre grandes puissances, à l’affaiblissement de son autorité internationale et aux contradictions d’un système économique marqué par de profondes inégalités.
C’est la crise d’un ordre mondial qui ne parvient plus à maîtriser les transformations qu’il a lui-même contribué à produire. Et lorsqu’une grande puissance perçoit le déclin de sa position centrale, le danger est qu’elle cherche à compenser par la force militaire ce qu’elle ne parvient plus à obtenir par le consentement, l’économie et la diplomatie.
Dans cette perspective, Trump et les démocrates pourraient représenter deux réponses différentes à une même crise. Le premier par le nationalisme économique, l’unilatéralisme et une politique étrangère imprévisible. Les seconds par le rétablissement des alliances traditionnelles, la défense de l’ordre international dirigé par Washington et une stratégie plus systématique et plus agressive d’endiguement des puissances rivales.

Les discours changent, les protagonistes changent, mais le problème central demeure: comment une superpuissance peut-elle accepter de ne plus être le seul centre du monde?
C’est cette question qui devrait nous préoccuper davantage que le sort personnel de Trump. Car un système en difficulté peut devenir particulièrement dangereux lorsque ses classes dirigeantes, indépendamment de leur appartenance politique, continuent de considérer la prédominance mondiale comme une condition à laquelle il est impossible de renoncer.
Et l’Europe risque d’être le lieu où cette contradiction produit ses pires effets.
Nous, Européens, avons déjà subi le coût économique et énergétique de l’affrontement avec Moscou. Une nouvelle escalade pourrait transformer notre continent en théâtre principal d’une crise militaire entre puissances nucléaires. Les États-Unis peuvent concevoir la confrontation avec la Russie comme une question d’équilibre stratégique mondial. Pour l’Europe, en revanche, cette confrontation touche directement à sa survie.
C’est pourquoi il ne suffit pas de se réjouir de la défaite d’un président qui a accumulé les erreurs, alimenté les conflits et déçu nombre des attentes qu’il avait suscitées. Il faut se demander quelle direction prend l’ensemble du système politique américain. Certains choix impopulaires pourraient changer ; d’autres pourraient réapparaître sous des dehors plus institutionnels, avec un langage plus rassurant, mais en bénéficiant d’un consensus international plus large.
Et c’est précisément cette respectabilité qui pourrait rendre certains dangers moins visibles. Une politique de puissance ne cesse pas d’en être une simplement parce qu’elle est présentée au nom de la démocratie, de la sécurité collective ou de la défense de l’ordre international, plutôt que comme la lubie d’un Joker de la politique.
La débâcle de Trump peut donc marquer la fin d’une grande illusion. Mais elle n’autorise pas à en nourrir immédiatement une autre.
Giovanni Balducci
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La gauche brésilienne n’a pas encore compris le phénomène évangélique

La gauche brésilienne n’a pas encore compris le phénomène évangélique
Lucas Leiroz
Source: https://telegra.ph/La-sinistra-brasiliana-non-ha-ancora-c...
Réduire des millions de Brésiliens à une base réactionnaire, celle du bolsonarisme, révèle les limites des analyses progressistes de la société brésilienne.
Depuis le premier tour de l’élection présidentielle, certains secteurs de la gauche brésilienne ont intensifié leurs critiques à l’égard des évangéliques, les décrivant souvent comme une force réactionnaire responsable de l’ascension de la droite dans le pays. Cette interprétation fournit une explication commode aux échecs électoraux des progressistes, mais témoigne d’une compréhension plutôt limitée de la réalité sociale brésilienne. Le phénomène évangélique possède des racines historiques, culturelles et économiques qui ne sauraient être réduites au bolsonarisme.
La première erreur consiste à considérer les évangéliques comme un bloc politique organisé. Le paysage protestant brésilien comprend des dénominations historiques, des Églises pentecôtistes, des organisations néo-pentecôtistes indépendantes et d’innombrables communautés locales, souvent marquées par de profondes différences doctrinales. Il n’existe aucune autorité ecclésiastique centrale capable de coordonner cet ensemble, ni d’orientation politique uniforme partagée par ses membres. Bien que les dirigeants religieux aient joué un rôle important dans la mobilisation des électeurs en faveur de Jair Bolsonaro, leurs positions ne reflètent pas nécessairement les convictions de tous les fidèles.

Par ailleurs, selon de récentes analyses démographiques, l’expansion de l’évangélisme brésilien montre déjà des signes de ralentissement. Cela démontre que ce phénomène possède une dynamique propre et ne dépend pas exclusivement du climat politique. De nombreux Brésiliens trouvent dans les Églises évangéliques des réseaux de solidarité, une orientation morale, une aide au quotidien et des formes d’organisation communautaire.
Certains fidèles conservent des positions conservatrices sur les questions de société, tout en soutenant les politiques sociales, les droits des travailleurs et des causes qui ne correspondent pas au programme bolsonariste. De même, certains groupes évangéliques adoptent des approches plus libérales sur les questions culturelles, comme l’illustre l’Église universelle, où le soutien à l’avortement est autorisé. En définitive, il s’agit d’un phénomène extraordinairement complexe et vaste, qui ne peut être réduit à des étiquettes politiques simplistes.

Une autre erreur consiste à interpréter l’évangélisme brésilien comme un simple produit de l’influence américaine. Les activités des missionnaires étrangers et les financements internationaux ont contribué à l’expansion de certaines dénominations, notamment au cours du XXe siècle. Toutefois, l’expérience brésilienne a développé ses propres caractéristiques distinctives. Les Églises ont adapté leur langage, leurs pratiques et leurs structures organisationnelles aux conditions culturelles du pays, développant une forme de religiosité populaire profondément liée à l’imaginaire religieux national brésilien.
Dans de nombreux contextes, les croyances en l’intervention spirituelle directe, la recherche de la guérison, la délivrance des influences maléfiques et la participation collective à des rituels de transformation personnelle présentent des parallèles avec les pratiques observées dans les traditions religieuses afro-brésiliennes et le catholicisme populaire. Cela ne signifie pas que ces religions soient équivalentes. Cela montre plutôt que la croissance évangélique s’est produite au sein d’une société profondément façonnée par le syncrétisme et la réinterprétation constante de ses traditions religieuses. Dans les faits, l’évangélisme brésilien est une expression authentique de la spiritualité populaire du pays, et non une simple importation des États-Unis.
Il faut également prendre en compte la dimension urbaine de ce processus. Pendant des décennies, la croissance des périphéries urbaines et des grandes villes brésiliennes a engendré des besoins sociaux que les institutions traditionnelles peinaient à satisfaire. Malgré son importance historique, l’Église catholique n’est pas parvenue à maintenir dans chaque territoire une présence pastorale à la mesure du rythme de l’urbanisation. Les Églises évangéliques ont occupé une partie de cet espace, en créant des communautés proches des habitants, en apportant un soutien quotidien et en tissant des liens sociaux durables.

Cette présence est particulièrement importante dans les favelas, les quartiers périphériques et les prisons. Il s’agit de milieux où les Églises peuvent offrir un sentiment d’appartenance, une discipline communautaire, une aide matérielle et des possibilités de reconstruire sa vie. Cette réalité revêt une importance politique considérable, notamment parce que nombre de ces mêmes territoires constituent des bastions électoraux traditionnels de Luiz Inácio Lula da Silva et du Parti des travailleurs (PT).
Cette contradiction apparente révèle les limites des catégories utilisées par certains secteurs de la gauche. Un travailleur peut voter pour Lula en raison de ses politiques économiques tout en fréquentant une Église conservatrice. Un autre peut soutenir des programmes sociaux progressistes tout en rejetant certaines positions culturelles de la gauche. Les identités politiques et religieuses ne doivent pas nécessairement coïncider entièrement.
Le bolsonarisme a réussi à nouer d’importantes alliances avec les dirigeants évangéliques, en mobilisant des symboles religieux et un discours moral dans le cadre de sa stratégie électorale. Cela ne lui confère toutefois aucun droit de propriété sur le phénomène évangélique. Confondre ces deux réalités empêche la gauche de comprendre les besoins, les aspirations et les contradictions de millions de Brésiliens.
Pour construire une alternative politique durable, les progressistes doivent abandonner leur tendance à classer des communautés entières parmi les ennemis idéologiques. L’évangélisme brésilien est pluriel, enraciné dans la société et culturellement autonome. Ignorer cette complexité revient à renoncer à comprendre une composante décisive de la société brésilienne.
Article original : Strategic Culture Foundation
16:52 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, évangélisme, brésil, amérique ibérique, amérique du sud, amérique latine |
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Le crépuscule post-hégémonique: multipolarité, puissance culturelle et reconfiguration de l’ordre mondial

Le crépuscule post-hégémonique: multipolarité, puissance culturelle et reconfiguration de l’ordre mondial
Carlos N. Mancini
Source: https://carlos2.substack.com/p/the-post-hegemonic-twiligh...
Résumé
Cet article examine la transformation structurelle du système international contemporain sous l’angle de la transition post-hégémonique. Se démarquant des théories classiques du remplacement d’une puissance hégémonique par une autre, il soutient que l’érosion de la domination mondiale des États-Unis donne naissance à un ordre fragmenté et multipolaire, caractérisé par des centres de puissance asymétriques.
En évaluant les limites structurelles des États susceptibles de leur succéder, notamment la Chine, l’analyse met en évidence le rôle indispensable des vecteurs civilisationnels: la force militaire, la domination linguistique et la production culturelle au service du soft power, dont Hollywood constitue l’exemple emblématique.
L’article étudie également l’émergence d’entités technocratiques non étatiques — les oligarchies technologiques — et de réseaux médiatiques numériques comme nouveaux foyers de souveraineté et de modulation de la sphère publique. Il se conclut par une évaluation des impératifs stratégiques auxquels le Sud global est confronté dans une période d’instabilité géopolitique accrue.
Mots-clés: déclin hégémonique, multipolarité, géopolitique, hégémonie culturelle, technocratie, Sud global.
* * *
1. Introduction: les mécanismes de la déglutition hégémonique
Le système international contemporain connaît une profonde mutation structurelle. Plusieurs décennies après que l’effondrement de l’Union soviétique a nourri des récits triomphalistes sur la « fin de l’Histoire » et l’avènement d’un « siècle américain » sans rival, les réalités de la politique mondiale dessinent une trajectoire nettement différente. Plutôt qu’un ordre unipolaire unique, le paysage géopolitique actuel donne à voir un processus lent mais persistant de déglutition hégémonique, qui engloutit progressivement la suprématie impériale par attrition.
Historiquement, les structures impériales, de Rome et de l’Empire ottoman à l’Empire britannique, se sont inscrites dans des cycles historiques de durée limitée. Comme Jean-Jacques Rousseau l’a souligné par une célèbre interrogation dans Du contrat social, aucun ordre politique ne saurait raisonnablement prétendre durer indéfiniment. Le déclin des États-Unis en tant que puissance hégémonique mondiale absolue s’inscrit dans ce précédent historique, bien que sa manifestation contemporaine se distingue par des asymétries singulières et des complexités structurelles.
2. La triade inaccomplie et le basculement géopolitique
Durant l’après-guerre froide, des théoriciens critiques de la géopolitique, tels que Zbigniew Brzezinski, avaient anticipé de possibles vulnérabilités structurelles susceptibles de saper la suprématie mondiale américaine. Dans Le Grand Échiquier (1997), Brzezinski recensait trois configurations potentielles d’alignement contre-hégémonique capables de remettre en cause le statu quo unipolaire en Eurasie:
- Une intégration économique et énergétique approfondie entre l’Europe occidentale — notamment l’Allemagne et la France — et la Russie.
- Une alliance entre la Chine et le Japon, conjuguant poids démographique et capacités technologiques avancées.
- Une coalition stratégique réunissant la Russie, la Chine et l’Iran.
Alors que les responsables de la politique occidentale ont longtemps considéré le troisième scénario comme le moins probable, en raison des divergences historiques et idéologiques, c’est précisément cet alignement tripartite qui s’est concrétisé sur la scène contemporaine. Portée par l’interdépendance énergétique, les échanges technologiques et une résistance commune aux régimes de sanctions occidentaux, la convergence stratégique de Moscou, Pékin et Téhéran a profondément modifié l’équilibre des puissances en Asie occidentale et en Eurasie, réduisant l’efficacité des interventions unilatérales occidentales.
3. Pourquoi la Chine ne sera pas le prochain empire: les critères de la puissance impériale intégrale
Une erreur majeure dans l’analyse géopolitique contemporaine consiste à supposer que le déclin des États-Unis conduira directement à l’ascension d’une puissance hégémonique de remplacement, à savoir la République populaire de Chine. Si la Chine a dépassé les États-Unis par la taille de son économie mesurée en parité de pouvoir d’achat (PPA) et constitue le premier partenaire commercial de plus de 150 nations, la capacité économique ne suffit pas, à elle seule, à constituer une hégémonie impériale.
CRITÈRES DE LA PUISSANCE IMPÉRIALE INTÉGRALE
│
├─► Puissance économique et production
│
├─► Puissance militaire et réseau de bases
│
├─► Appareil culturel
│ (Hollywood)
│
└─► Langue universelle
(anglais mondialisé)
- Expansionnisme économique: la Chine excelle en matière de capacités industrielles, de robotique et d’intégration commerciale, mais elle ne dispose pas d’un cadre messianique de type « Destinée manifeste » visant à imposer son modèle social à l’échelle mondiale.
- Projection militaire: contrairement aux États-Unis, qui entretiennent un vaste réseau mondial de plus de 800 bases militaires, la présence militaire chinoise à l’étranger demeure extrêmement circonscrite, comme l’illustre son unique base logistique à Djibouti.
- Hégémonie culturelle (soft power): la projection de puissance exige la capacité de façonner le sens commun et les valeurs culturelles à l’échelle mondiale. Le complexe culturel et industriel américain — principalement Hollywood et les réseaux transnationaux de diffusion médiatique — continue d’exercer une influence sans équivalent sur la conscience mondiale, un domaine dans lequel les exportations culturelles chinoises demeurent structurellement des exceptions plutôt que la norme.
- Domination linguistique: la langue constitue le complément nécessaire de la gouvernance impériale. L’anglais demeure, par défaut, la langue véhiculaire mondiale: un avantage structurel que la Chine n’a ni reproduit ni cherché à supplanter en lui substituant le mandarin.
Par conséquent, la structure mondiale post-américaine n’évolue pas vers un nouvel empire unique, mais vers un système polycentrique caractérisé par des contrepoids mutuels, des équilibres régionaux et une incertitude systémique chronique.
4. L’essor des technoligarques et la sphère publique numérique
L’une des caractéristiques centrales de l’ordre international en mutation est que le pouvoir n’est plus exercé exclusivement par les États souverains. Des conglomérats numériques transnationaux — les « technoligarchies » — sont devenus des acteurs géopolitiques autonomes, capables de moduler l’opinion publique, le discours politique et les résultats électoraux.
L’envergure démographique des plateformes contemporaines de médias sociaux rivalise avec celle des États-nations les plus peuplés du monde, voire la dépasse. Les entités qui gèrent des plateformes telles que Facebook, WhatsApp et Instagram disposent de bases d’utilisateurs actifs dépassant les trois milliards de personnes. Ces plateformes ne se contentent pas de transmettre de l’information; elles construisent des cadres cognitifs et des référentiels normatifs concernant le travail, la gouvernance et l’autonomie individuelle.
Au moyen de récits imposés par les algorithmes, ces plateformes favorisent fréquemment des modèles économiques hyperindividualistes, banalisant une flexibilité extrême du travail et érodant l’organisation politique collective. Ce faisant, les monopoles technologiques agissent aux côtés du pouvoir étatique traditionnel pour façonner le sens commun géopolitique du XXIe siècle.
5. Impératifs stratégiques pour le Sud global
Pour les nations d’Amérique latine et, plus largement, du Sud global, la sortie de l’unipolarité présente à la fois des risques existentiels et des possibilités stratégiques. À mesure que les puissances hégémoniques traditionnelles voient leur influence s’éroder en Asie et en Afrique, leur attention se déplace inévitablement vers la consolidation des dépendances régionales et la sécurisation des ressources primaires au sein de leurs sphères d’influence géographiques immédiates, historiquement désignées comme l’« hémisphère occidental ».
Pour se frayer un chemin dans cet étau géopolitique qui se resserre, les acteurs régionaux ne peuvent s’appuyer sur des paradigmes diplomatiques obsolètes ou sur des stratégies nationales fragmentées. L’autonomie stratégique exige :
- Une intégration régionale: des mécanismes institutionnels permettant de négocier collectivement — tels qu’une participation élargie aux BRICS — afin de résister à la coercition économique unilatérale.
- Une modernisation de la communication: la gauche politique et les mouvements progressistes doivent abandonner les stratégies bureaucratiques fondées sur les médias traditionnels au profit de modèles de communication agiles, donnant la priorité au numérique et capables de s’adresser directement aux jeunes générations sur la place publique algorithmique.
- Une souveraineté sur les ressources: protéger les chaînes d’approvisionnement en énergie, en eau et en minerais critiques contre l’extraction prédatrice, tout en tirant parti de relations commerciales multipolaires pour favoriser le développement technologique national.
6. Conclusion
Le moment historique actuel se définit non par une transmission sans heurts de la direction des affaires mondiales, mais par un interrègne prolongé. À mesure que le modèle unipolaire cède la place à une configuration complexe de puissances régionales, de conglomérats technologiques et de blocs commerciaux multipolaires, l’ordre international restera marqué par la volatilité et les réalignements stratégiques.
Pour le Sud global, la survie et la souveraineté dans ce crépuscule post-hégémonique dépendent de la capacité à comprendre ces mutations structurelles et à élaborer des réponses collectives cohérentes à la nouvelle réalité mondiale.
Synthèse des principaux thèmes
- Cadre théorique: mobilise les cycles historiques des empires et le modèle géopolitique de Brzezinski pour mettre en perspective le déclin des États-Unis.
- Impératifs civilisationnels: distingue la force économique de la véritable puissance impériale, dans ses dimensions culturelle, linguistique, militaire et idéologique.
- Technoligarques: examine le rôle des monopoles de plateformes de la Silicon Valley en tant qu’acteurs politiques transnationaux.
- Stratégie du Sud global: met l’accent sur l’intégration régionale et les méthodes modernes de communication en Amérique latine.
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mercredi, 04 novembre 2026
Le néolibéralisme: ce qu’il est et comment fonctionne le système qui enrichit quelques-uns et appauvrit le plus grand nombre

Le néolibéralisme: ce qu’il est et comment fonctionne le système qui enrichit quelques-uns et appauvrit le plus grand nombre
Giovanni Balducci
Source: https://geopoliticaesistemi.com/il-neoliberismo-cose-e-co...
Depuis des décennies, on nous raconte que privatiser, libéraliser, réduire l’intervention de l’État et rendre le travail toujours plus flexible apporteront richesse et prospérité à tous. Mais la réalité que des millions de citoyens vivent au quotidien est bien différente: les grandes fortunes peuvent continuer à croître tandis que les salaires, les pensions de retraite et le pouvoir d’achat deviennent insuffisants pour garantir une vie digne. Nous sommes face à un système dans lequel travailler ne signifie pas nécessairement sortir de la pauvreté et où la richesse produite collectivement risque de se concentrer entre les mains d’une minorité.
Mais comment fonctionne concrètement le néolibéralisme? Son principe fondamental est que le marché doit jouer un rôle dominant dans l’économie et que l’État doit réduire sa présence dans de nombreux secteurs. Cette orientation s’est imposée surtout à partir des années 1980, avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan, à travers des politiques de privatisation, de déréglementation, de réduction de certains impôts sur les capitaux, de maîtrise des dépenses publiques et de flexibilisation accrue du travail. Selon ses partisans, ces mesures favorisent l’investissement, la concurrence et la croissance économique. Mais le problème fondamental est que l’accroissement de la richesse ne garantit nullement sa répartition équitable. Un pays peut s’enrichir sur le plan économique tandis qu’une part importante de sa population s’appauvrit en termes relatifs.
Le premier mécanisme d’appauvrissement concerne le travail. Pour augmenter leurs marges bénéficiaires et rester compétitives sur les marchés, de nombreuses entreprises cherchent à contenir leurs coûts de personnel. Lorsque les politiques publiques affaiblissent les protections et le pouvoir de négociation des travailleurs, cette pression peut se traduire par des salaires insuffisants, de la précarité, des contrats temporaires et des externalisations. Le travailleur est de plus en plus considéré comme un coût à réduire plutôt que comme une personne à laquelle il faut garantir sécurité et dignité. On aboutit ainsi à l’absurdité d’une société dans laquelle on peut travailler à temps plein et rester pauvre. Si les salaires n’augmentent pas proportionnellement au coût de la vie, tandis que les bénéfices et les rentes continuent de croître, une part grandissante de la richesse peut finir entre les mains de ceux qui possèdent le capital plutôt que de ceux qui contribuent à la produire.

Le deuxième mécanisme est la transformation progressive des droits en marchandises. La santé, l’éducation, les transports, l’énergie et d’autres services essentiels sont de plus en plus souvent soumis à la logique de rentabilité. Les privatisations peuvent, dans certaines conditions, améliorer l’efficacité, mais lorsque le profit devient le critère dominant, le risque est que l’accès aux services dépende des moyens financiers. Ceux qui ont de l’argent peuvent s’offrir de meilleures prestations, tandis que ceux qui n’en ont pas risquent de devoir renoncer à satisfaire même leurs besoins fondamentaux. Ainsi, les familles ne sont pas seulement appauvries par les bas salaires, mais aussi par l’augmentation des dépenses nécessaires pour vivre. S’il faut consacrer une part toujours plus importante de ses revenus à se soigner, étudier, se loger et se déplacer, il en résulte une érosion progressive du bien-être.
Le troisième mécanisme est la concentration de la richesse. Ceux qui possèdent des biens immobiliers, des actions, de vastes patrimoines et des capitaux financiers disposent de possibilités de gains souvent inaccessibles à ceux qui vivent exclusivement de leur salaire. Ceux qui ont déjà beaucoup d’argent peuvent l’investir et en accumuler davantage; ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois ne parviennent même pas à épargner. Lorsque le système fiscal favorise excessivement les patrimoines, lorsque la négociation salariale s’affaiblit et lorsque le pouvoir économique se concentre, l’écart entre ceux qui détiennent la richesse et ceux qui vivent de leur travail tend à se creuser. C’est le mécanisme par lequel l’argent peut produire davantage d’argent, tandis que le travail ne garantit pas nécessairement une amélioration des conditions de vie. Et lorsque le pouvoir économique devient trop concentré, il peut également se transformer en pouvoir politique, en influençant des décisions qui devraient être prises dans l’intérêt général.
Le quatrième mécanisme est l’austérité, c’est-à-dire la réduction des dépenses publiques présentée comme une nécessité inévitable. On nous répète qu’il faut réduire les dépenses, économiser et contenir les coûts. Mais lorsque les coupes touchent la santé, l’éducation, l’aide sociale et les services de proximité, ce sont inévitablement les citoyens qui en paient le prix. Moins de services publics signifie souvent davantage de dépenses privées, davantage d’inégalités et moins de possibilités pour ceux qui partent d’une situation défavorisée. Bien entendu, les finances publiques doivent être soutenables et les gaspillages doivent être combattus, mais on ne peut pas transformer la soutenabilité financière en une justification permanente du sacrifice des droits sociaux. Un État qui cesse d’investir dans les personnes risque également de compromettre la croissance économique future.
Le cinquième mécanisme est l’endettement des ménages. Lorsque les salaires ne suffisent pas et que le coût de la vie augmente, de nombreuses personnes sont poussées à recourir à des prêts et à des crédits. Le crédit peut être utile, mais lorsqu’il sert à couvrir les besoins quotidiens, il devient une source de vulnérabilité. Une part croissante des revenus est absorbée par les échéances et les intérêts, ce qui réduit encore la liberté économique des ménages. Un cercle vicieux se crée ainsi: salaires insuffisants, hausse des dépenses, recours à l’endettement et perte progressive d’autonomie. Une personne économiquement fragile est aussi moins libre de refuser des conditions de travail injustes ou de faire face à des périodes difficiles.
Mais le chef-d’œuvre idéologique du néolibéralisme consiste à convaincre les personnes que leur pauvreté est exclusivement de leur faute. Si tu n’arrives pas à boucler tes fins de mois, on te dit que tu dois faire davantage d’efforts. Si tu ne trouves pas de travail digne, tu dois te réinventer. Si tu n’as pas les moyens de te loger, tu dois revoir tes attentes à la baisse. Si ton salaire ne suffit pas, tu dois devenir plus productif. Dans ce récit disparaissent les responsabilités politiques, les inégalités de départ, les rapports de force entre les entreprises et les travailleurs, ainsi que la répartition profondément déséquilibrée des possibilités offertes à chacun. La pauvreté, de problème social, est transformée en un prétendu échec individuel. C’est une opération idéologique extrêmement efficace, car elle pousse les personnes à avoir honte de leurs difficultés plutôt qu’à s’interroger sur les causes économiques et politiques qui les produisent.
En Italie, ces mécanismes se conjuguent à des problèmes structurels particulièrement graves. La faible progression des salaires réels sur le long terme, la précarité, les inégalités territoriales, les difficultés des jeunes et l’augmentation de certains coûts essentiels contribuent à rendre toujours plus compliquée la construction d’une vie autonome.

Tous ces problèmes ne découlent pas exclusivement du néolibéralisme: la stagnation de la productivité, la fraude fiscale, les retards d’investissement et les faiblesses du système productif pèsent également. Mais il est légitime de dénoncer une orientation politique qui a souvent considéré la modération salariale, la flexibilité et la maîtrise des dépenses publiques comme des solutions prioritaires, sans garantir une amélioration correspondante du bien-être collectif. Quel sens cela a-t-il de parler de croissance économique si des millions de personnes ne parviennent pas à en percevoir les bénéfices? Quelle valeur a la compétitivité si elle se construit en comprimant les salaires et en augmentant l’insécurité?
Le néolibéralisme risque également d’affaiblir la démocratie. Lorsque d’immenses ressources économiques se concentrent entre les mains d’un petit nombre d’acteurs, leur capacité à influencer la politique, l’information et les décisions publiques augmente elle aussi. Formellement, tous les citoyens ont le même droit de vote, mais, dans les faits, tous ne disposent pas des mêmes moyens pour peser sur les choix collectifs. Une démocratie ne peut être considérée comme pleinement saine lorsque le pouvoir économique devient si concentré qu’il remet en cause l’égalité politique effective des citoyens. La liberté économique est importante, mais elle ne peut devenir le prétexte permettant à une minorité d’exercer une influence disproportionnée sur le destin de la majorité.
Il est nécessaire de changer radicalement de cap. Il faut revaloriser les salaires, protéger le travail, lutter contre la précarité, investir dans la santé et l’éducation publiques, garantir une fiscalité réellement progressive et combattre les rentes improductives ainsi que les positions monopolistiques. Il faut soutenir les entreprises qui innovent et créent des emplois dignes, mais empêcher que la compétitivité repose exclusivement sur la réduction des droits. Il faut surtout retrouver un principe fondamental: l’économie doit être au service de l’être humain, et non l’être humain au service de l’économie.
Le plus grand danger est que la pauvreté devienne une condition normale et socialement acceptée. Qu’il devienne normal de travailler sans parvenir à épargner, de renoncer à se soigner — aux États-Unis, pour être clair, c’est déjà le cas —, de vivre dans l’incertitude, de ne pas avoir les moyens de se loger ou de voir ses enfants contraints de chercher un avenir ailleurs. Qu’il devienne normal de demander des sacrifices continuels aux travailleurs tandis que la concentration de la richesse est présentée comme un phénomène inévitable. Nous ne pouvons accepter une société dans laquelle le progrès économique coexiste avec la régression sociale.
Le néolibéralisme n’est pas une loi de la nature et ne représente pas le seul modèle économique possible. Il est le résultat de choix politiques et, à ce titre, peut être débattu, contesté et modifié. Toute économie de marché ne produit pas nécessairement de l’appauvrissement, mais un système qui sacrifie les salaires, les services publics et la justice sociale sur l’autel du profit risque de construire une société toujours plus inégalitaire et fragile.
Le moment est venu de dire: assez. Nous ne sommes pas nés pour servir les marchés: ce sont les marchés qui doivent servir les personnes. La richesse d’une nation ne devrait pas être mesurée uniquement à l’aune des bénéfices des grandes entreprises ou de l’évolution des Bourses, mais aussi de la qualité de vie des citoyens, de la dignité du travail et de la possibilité de construire un avenir sans vivre constamment dans la peur de la précarité.
Car une société qui enrichit toujours davantage quelques privilégiés tandis que des millions de personnes peinent à vivre dignement ne peut être considérée comme un modèle de réussite. C’est un modèle qui doit être profondément transformé.
15:45 Publié dans Actualité, Economie, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : economie, néolibéralisme, actualité, théorie politique |
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Varsovie: quand l’État de droit arrive en voiture de police

Varsovie: quand l’État de droit arrive en voiture de police
René Fuchslocher Raddatz
Source: https://euro-sinergias.blogspot.com/2026/11/blog-post.html
Dans la nuit du 30 octobre, le bâtiment du Tribunal constitutionnel polonais a été placé sous surveillance policière. Son président, Bogdan Święczkowski, s’est retrouvé sur le trottoir. À l’intérieur, une juge dont le chef de l’État n’avait jamais reçu le serment se proclamait à la tête de l’institution. Karol Nawrocki a dû faire faire demi-tour à son avion en route vers le Sénégal.
En bref, voici les faits. En mars, la majorité parlementaire de Donald Tusk a désigné six juges. Le président de la République, qui doit recevoir leur serment, en a accepté deux et s’est opposé aux autres. Ceux-ci ont alors prêté serment devant le Sejm — la chambre basse du Parlement —, comme si les formes constitutionnelles n’étaient qu’une formalité dont on pouvait se dispenser. Quelques mois plus tard, Anna Korwin-Piotrowska (photo) s’est attribué la qualité de juge ayant le plus d’ancienneté. Pour cela, elle a fait courir son ancienneté depuis le début de sa carrière, en 1995, et non depuis son entrée dans un tribunal qui ne la reconnaît pas. Forte de ce titre, elle a suspendu le président et le vice-président, en s’appuyant par analogie sur des dispositions qui confèrent ce pouvoir à une autre autorité.
En tant qu’avocat, j’ai du mal à en trouver le fondement juridique. En revanche, j’en distingue bien la méthode: on crée d’abord le fait accompli, puis on cherche la règle. Le commissaire européen à la Justice s’est empressé de soutenir le gouvernement de Varsovie. L’ambassadeur de Pologne en Roumanie, en revanche, a préféré démissionner plutôt que de cautionner cette démarche.
La rue n’adhère pas au récit officiel. Interrogés par IBRiS sur ce conflit, les Polonais donnent davantage raison à Nawrocki qu’à Tusk — 32% contre 27,8% —, et l’écart se creuse chez les moins de 49 ans. Un tiers, excédé par les deux, ne donne raison à personne.
Cette désillusion de la jeunesse porte un nom: Konfederacja, dans ses deux composantes. Celle de Mentzen et Bosak, ainsi que la Couronne de Grzegorz Braun et Roman Fritz, constituent le bloc que la presse polonaise appelle déjà tout simplement « les Konfederacje ». Ensemble, elles représentent plus d’un cinquième de l’électorat et dominent largement chez les 18-29 ans. Elles négocient aujourd’hui avec l’entourage du président une liste commune de la droite. La Pologne rejoint ainsi un courant continental qui refuse que la morale familiale, la composition démographique de la nation ou la participation à des guerres qui ne sont pas les siennes se décident dans les bureaux de Bruxelles.
Pour l’Amérique hispanique, la leçon est loin d’être négligeable. Les tribunaux constitutionnels sont le dernier rempart institutionnel d’une république. Lorsqu’on en prend le contrôle par la force en y installant des juges acquis à sa cause, l’enjeu n’est plus une majorité de circonstance, mais les règles elles-mêmes. Et celui qui applaudit aujourd’hui parce que l’occupant lui est sympathique n’aura demain plus aucun argument pour protester lorsque le locataire changera.
Le verdict viendra des urnes en 2027. En attendant, l’Europe offre un paradoxe qui mérite d’être étudié: un État de droit qui, pour être rétabli, a besoin de cadenasser la porte du tribunal.
12:25 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Droit / Constitutions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : droit, droit constitutionnel, pologne, actualité, europe, affaires européennes |
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L’âge d’or qui n’est jamais venu: l’effondrement des républicains de Trump Guerre, trahison et mort d’«America First»

L’âge d’or qui n’est jamais venu: l’effondrement des républicains de Trump
Guerre, trahison et mort d’«America First»
Constantin von Hoffmeister
Source: https://www.eurosiberia.net/p/the-golden-age-that-never-came
Le peuple américain a rendu son verdict, et il est dévastateur. Lors des élections de mi-mandat du 3 novembre, les républicains ont été écrasés, perdant le contrôle de la Chambre des représentants comme du Sénat, tandis que l’âge d’or promis par Donald Trump s’effondrait dans l’humiliation politique. Trump avait pratiquement supplié les électeurs républicains de faire comme si son nom figurait sur les bulletins de vote. Ils ont suivi son conseil et voté en conséquence. Le résultat a été un rejet national d’une administration qui avait promis de rendre sa grandeur à l’Amérique, mais qui a ressuscité l’establishment même qu’elle était censée être venue détruire. Deux ans après son retour triomphal à la Maison-Blanche, Trump a entraîné son parti dans l’abîme. Les démocrates n’ont pas gagné parce qu’ils proposaient une magnifique alternative. Ils ont gagné parce que des millions d’Américains en avaient assez d’être trompés.
Au cœur de cette catastrophe se trouve la guerre inutile de Trump contre l’Iran, un conflit dicté par les intérêts israéliens et soutenu avec ferveur par les interventionnistes sionistes qui ont retrouvé leur influence à Washington. Trump avait promis de tenir l’Amérique à l’écart des guerres à l’étranger. Au lieu de cela, il a laissé les États-Unis s’enliser dans un nouveau désastre au Moyen-Orient, sacrifiant la prospérité américaine aux ambitions géopolitiques de Benjamin Netanyahou.
Les conséquences se sont fait sentir bien au-delà du champ de bataille. Les prix de l’essence et du gazole se sont envolés, les coûts de transport ont augmenté, et les Américains ordinaires se sont retrouvés à payer une guerre dont ils ne voulaient pas et dont ils n’avaient nul besoin. Routiers, agriculteurs, ouvriers de l’industrie et familles ont été contraints de financer une nouvelle aventure de l’establishment de la politique étrangère. Le président qui avait promis de faire passer l’Amérique d’abord avait une fois de plus placé les intérêts étrangers avant ceux de son propre peuple.

Les conséquences économiques ont été particulièrement destructrices parce que Trump avait bâti son retour politique sur une promesse simple: tout deviendrait moins cher. L’essence, les produits alimentaires, le logement, l’électricité et les biens de première nécessité étaient censés redevenir abordables. Au lieu de cela, le consommateur américain s’est retrouvé confronté à la hausse des coûts, à l’incertitude économique et au spectacle d’un président se félicitant de son action pendant que les ménages ordinaires peinaient à joindre les deux bouts.
La guerre contre l’Iran a aggravé la crise énergétique, tandis que les droits de douane et les expérimentations économiques de Washington exerçaient une pression supplémentaire. Les dirigeants républicains s’attendaient à ce que les électeurs applaudissent des slogans patriotiques tout en payant plus cher à la pompe. Mais les slogans ne remplissent pas un réservoir, et les discours sur la grandeur de l’Amérique ne paient pas les courses au supermarché. Les travailleurs américains qui avaient ramené Trump au pouvoir ont découvert que l’âge d’or existait surtout dans les discours présidentiels.

La trahison s’est étendue à l’immigration. Trump avait promis des expulsions massives, le rétablissement de la souveraineté aux frontières et une rupture décisive avec les politiques migratoires de ses prédécesseurs. Pourtant, la vaste campagne d’expulsions qu’attendaient ses partisans ne s’est jamais concrétisée à l’échelle promise. Il y a eu des opérations de contrôle, des affrontements et d’interminables déclarations de «fermeté», mais rien qui ressemblât à la transformation d’ensemble annoncée pendant la campagne. L’administration a préféré les annonces spectaculaires et les démonstrations d’autorité soigneusement mises en scène au difficile travail de restructuration fondamentale du système d’immigration. Une fois de plus, l’écart entre la rhétorique de Trump et ses réalisations est devenu impossible à dissimuler. Des millions de personnes avaient voté pour un redressement national, et non pour une nouvelle production théâtrale dans laquelle les mêmes problèmes subsistaient sous un nouvel assortiment de slogans.
L’Amérique n’a pas davantage assisté à la grande renaissance industrielle et infrastructurelle que Trump avait promise. Où étaient les magnifiques usines nouvelles, les ponts reconstruits, les chemins de fer transformés et les villes industrielles renaissant après des décennies d’abandon ? Où était le programme national de construction qui aurait témoigné d’une véritable rupture avec les politiques économiques à bout de souffle du passé ? Quels que fussent les investissements et les projets ponctuels dont l’administration pouvait se prévaloir, aucune transformation globale des infrastructures n’était à la hauteur de la grandiloquence historique employée par Trump. L’Amérique intérieure restait accablée par le déclin de ses villes et de ses communautés, le délabrement de ses équipements publics et les conséquences durables de la désindustrialisation. Plutôt que d’orienter les ressources nationales vers la reconstruction, Washington est revenu à ses priorités habituelles: la puissance militaire, la confrontation géopolitique et les exigences de puissants intérêts financiers. On avait promis à l’Amérique une renaissance; elle a eu droit à une nouvelle opération de maintien de l’impérialisme.

La plus grande tromperie a peut-être été la prétendue rébellion de Trump contre l’establishment néoconservateur. Pendant des années, les partisans de MAGA avaient dénoncé les architectes des interventions désastreuses de l’Amérique à l’étranger, la bureaucratie permanente de Washington et la classe politique qui traitait la nation américaine comme un instrument de domination mondiale. Trump prétendait incarner la destruction de ce système. Pourtant, sa seconde administration en a de plus en plus adopté les priorités. Le langage a changé, les personnes ont changé et les ornements patriotiques sont devenus plus extravagants, mais le fond est resté douloureusement familier: interventions militaires à l’étranger, soutien inconditionnel à Israël, confrontation avec des puissances souveraines comme la Russie et la Chine, et subordination de la prospérité intérieure aux ambitions stratégiques à l’étranger. La révolution promise a fini dans les mêmes conneries néoconservatrices, désormais vendues sous l’étiquette «America First». Le mouvement qui avait promis de renverser l’establishment est devenu son dernier déguisement.
La défaite républicaine révèle également la faiblesse d’un mouvement politique organisé autour de la personnalité d’un seul homme plutôt que d’un programme cohérent de renouveau national. Trump exigeait la loyauté, balayait les critiques et traitait tout désaccord au sein de son propre mouvement comme une trahison. Mais la loyauté personnelle ne saurait compenser l’échec politique. Ses partisans étaient censés excuser chaque promesse non tenue au motif que l’autre option était prétendument pire. Cet argument a fini par perdre toute efficacité. En votant contre les républicains, les Américains ne se ralliaient pas nécessairement à l’establishment démocrate, dont le bilan en matière de mondialisme, d’interventionnisme et de mauvaise gestion économique reste tout aussi désastreux. Beaucoup refusaient simplement de récompenser un président qui avait trahi les attentes qui l’avaient porté au pouvoir. Les élections de mi-mandat ont montré qu’une révolte populiste ne peut survivre indéfiniment grâce à la nostalgie, au théâtre politique et à la répétition de promesses déjà bafouées.
L’effondrement des républicains marque quelque chose de plus important qu’un nouveau changement de majorité au Congrès. Il représente la destruction d’une illusion politique qui avait captivé des millions d’Américains et inspiré des mouvements nationalistes dans tout le monde occidental.
Trump avait promis la paix et a apporté la guerre. Il avait promis la prospérité et a apporté la hausse des prix. Il avait promis des expulsions massives et n’a pas réalisé la transformation qu’attendaient ses partisans. Il avait promis une renaissance industrielle et n’a proposé aucune grande reconstruction nationale. Surtout, il avait promis de vaincre l’establishment néoconservateur et a finalement adopté son programme.
La tragédie est que les démocrates, bénéficiaires de cet échec spectaculaire, représentent dans une large mesure le même ordre politique en décomposition. L’Amérique est désormais prise au piège entre deux partis qui s’opposent dans leurs discours tout en préservant les structures essentielles de la puissance impérialiste. L’âge d’or n’est jamais venu. On avait proposé au peuple américain une révolution; il a reçu une nouvelle administration semblable à celle de l’ancien régime. La plus grande réussite politique de Trump aura peut-être été, en définitive, de détruire le mouvement qui croyait qu’il le sauverait.
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mardi, 03 novembre 2026
Coup d’État polonais et autres scories

Coup d’État polonais et autres scories
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/golpe-polacco-ed-altri-cascami/
On en parle, et énormément, sur les réseaux sociaux, mais presque pas dans les grands médias. Ceux qui, désormais, semblent réduits à de simples caisses de résonance de la Voix de leurs maîtres.
L’histoire, à vrai dire, est simple. Et extrêmement claire.
Donald Tusk, Premier ministre polonais, a tenté un coup d’État. En cherchant à imposer, par la force, une nouvelle présidente du Tribunal constitutionnel. En occupant, avec la police à son service, les centres du pouvoir à Varsovie.
Le président polonais, Karol Nawrocki, qui effectuait un voyage diplomatique en Afrique, a brusquement fait demi-tour.

Et, en quelques heures, il a rétabli l’ordre constitutionnel. En chassant la nouvelle présidente du Tribunal, improvisée et imprudente.
Et en rétablissant, de fait, la légalité dans le pays, grâce aussi à la mobilisation populaire contre le coup d’État de Tusk.
Honte et déception pour Bruxelles, l’OTAN et certains gouvernements européens dont Tusk est le favori.
Qui voulaient ce coup d’État, l’appelaient de leurs vœux et l’ont favorisé.
Car même un aveugle verrait que le coup d’État de Tusk était voulu et piloté par des centres de pouvoir bien éloignés de Varsovie.
Or, il est évident que le silence embarrassé de l’Occident a une origine bien précise.
Quelles que soient les contorsions intellectualistes auxquelles on puisse se livrer, les acrobaties intellectuelles et les circonlocutions alambiquées, cette fois, il est tout simplement impossible de rejeter la faute sur le Croquemitaine. Sur Vladimir Poutine.
Car les Polonais n’aiment pas les Russes. Bien au contraire, ils nourrissent depuis toujours un nationalisme farouche essentiellement dirigé contre Moscou.
La nostalgie d’un passé assez lointain où la Pologne dominait, comme le rappelle Tarass Boulba.
Et, surtout, une rancœur mûrie et trempée au fil de nombreuses décennies de sujétion forcée.
Seulement, ne pas aimer la Russie est une chose. Aller inutilement au massacre pour servir les intérêts des centres de spéculation internationaux en est une tout autre.
C’est ce que Tusk aurait voulu faire après le coup d’État.
À présent, naturellement, la situation est bloquée. Le retour résolu et décisif de Nawrocki a fait échouer le coup d’État. Et rétabli, au moins en partie, la légalité.

Cependant, Tusk reste retranché dans son pouvoir. Et bénéficie du soutien de l’UE et de l’OTAN.
Cela pourrait facilement conduire à un affrontement violent, qui ne serait pas seulement institutionnel. À une véritable guerre civile.
Une chose est toutefois certaine.
La Pologne est hors jeu. Et elle le restera un bon moment.
Le Tsar, de loin, en rit probablement.
L’une de ses « prophéties » est en train de se réaliser.
La Russie n’a rien besoin de faire. La coalition « européenne » ne tardera pas à voler en éclats toute seule.
20:00 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, pologne, europe, affaires européennes, karol nawrocki |
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Musk, Trump, Zelensky et Starlink

Musk, Trump, Zelensky et Starlink
Alexandre Douguine
Présentateur: Nous allons aborder un sujet très proche de nous, d’une grande importance et, si vous voulez, « élevé » — ne serait-ce qu’en termes de distance et d’altitude orbitale.
Le réseau de satellites Starlink se retrouve une fois encore au cœur des débats, des polémiques et des justifications les plus vifs. Elon Musk a fait une série de déclarations retentissantes. Il apparaît que les forces ukrainiennes auraient exploité certaines failles techniques du système — en clair, contourné des restrictions, piraté des fonctionnalités et utilisé le service commercial Starlink à des fins purement offensives pour le ciblage de frappes, ce qui, selon Musk, est catégoriquement inacceptable. Musk a promis de combler toutes les failles et de ramener l’ensemble à des paramètres strictement civils. Zelensky a déjà indiqué que les communications avaient été rétablies, mais, dans le même temps, les déclarations émanant de Kiev montrent clairement que l’on s’attend à tout moment à de nouvelles mauvaises surprises de la part de Musk et de son système.
Parallèlement, Musk lui-même a déclaré sans détour que Starlink était la seule raison pour laquelle la ligne de défense ukrainienne ne s’était pas encore complètement effondrée.

Alexandre Guélievitch [Douguine], que signifie tout cela à l’heure actuelle ? S’agit-il simplement d’un prétexte commode et d’un règlement de comptes tactique au sein de l’establishment américain à l’approche des élections nationales, ou est-ce le signe que toute cette pyramide technologique commence réellement à vaciller et qu’une fracture systémique apparaît dans le dispositif militaro-technique de l’Occident?
Alexandre Douguine : Tout d’abord, Musk — comme Trump au tout début, et comme l’écrasante majorité du mouvement MAGA, à l’exception des néoconservateurs, qui ont malheureusement considérablement renforcé leur influence ces derniers temps — était opposé à cette guerre. Trump lui-même et le noyau du mouvement MAGA étaient initialement opposés au soutien financier et militaire au régime de Zelensky, opposés à l’entraînement des États-Unis dans un conflit avec l’Iran, et insistaient pour que l’Amérique se concentre exclusivement sur son programme de politique intérieure.

Cependant, le puissant lobby sioniste aux États-Unis, allié aux néoconservateurs, a de fait contraint Trump à s’enliser dans la confrontation avec l’Iran. Ils continuent à attiser systématiquement la russophobie systémique — rappelons, par exemple, la célèbre initiative législative de Lindsey Graham (photo). Fait remarquable, ce sont exactement les mêmes personnes. Mark Levin, Ben Shapiro: des néoconservateurs typiques et, en même temps, des sionistes militants. Pour ce groupe de sionistes américains, les orientations pro-israéliennes, anti-iraniennes et antirusses ont toujours coïncidé avec un soutien inconditionnel à Zelensky — en contraste flagrant avec les positions du partisan ordinaire de MAGA.
Et, au sein de cet ensemble, Musk était l’un des représentants les plus marquants de la « première vague » de MAGA. Il a créé l’organisme chargé d’améliorer l’efficacité de l’appareil d’État, le DOGE, et a démantelé progressivement les programmes de l’USAID. Mais lorsque Trump a pris ce tournant sioniste et néoconservateur, Musk a semblé se murer dans le silence. Au moment des événements internationaux les plus importants, des bouleversements tectoniques, il s’est délibérément tenu à l’écart et a commenté des choses parfaitement insignifiantes — par exemple, en se vantant de sa merveilleuse IA Grok et des belles images de style anime qu’elle pouvait générer.

Ce fut une véritable émigration intérieure dans l’espace numérique. Il s’est retiré de la grande politique, s’est cantonné strictement au domaine des affaires et a cessé de livrer des analyses géopolitiques, alors qu’auparavant il s’exprimait à pratiquement chaque occasion.
Et maintenant, on le ramène partiellement au service de l’État — à de grands contrats, assortis de pouvoirs spécifiques — et il a recommencé à s’exprimer. À mon avis, une nouvelle politique « post-trumpiste » prend actuellement forme, dans laquelle Musk est appelé à jouer l’un des rôles clés.
C’est précisément pour cette raison que des thèmes à moitié oubliés reviennent au premier plan : une critique acerbe de l’engagement dans le conflit avec l’Iran, des accusations contre l’Union européenne, les mondialistes et le Parti démocrate, selon lesquelles ce sont eux qui ont déclenché le massacre sanglant entre Russes et Ukrainiens.
Musk a publié un message retentissant, déclarant explicitement: «Maudits soient ceux qui ont appelé à cette guerre, qui a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes!». C’était un coup direct et dévastateur porté aux néoconservateurs au sein du Parti républicain ainsi qu’aux démocrates. Cela concerne à la fois la guerre elle-même et l’aide insensée apportée à Kiev.

Musk s’en est immédiatement pris à Zelensky, affirmant sans détour que cet homme ne veut absolument pas la paix et ne fonctionne que sur la base de la guerre. Ces formulations étaient extrêmement dures.
Quant à la Russie, même Trump essaie de maintenir une position relativement mesurée: il n’est pas un russophobe enragé et primaire comme ses adversaires démocrates ou ses alliés néoconservateurs, et il tente de préserver un certain équilibre. Bien que, comme nous le voyons clairement, il soit loin d’être libre de suivre pleinement sa propre ligne.
Et il est ici extrêmement important que les critiques de Musk visent aussi directement le déclenchement d’une guerre contre l’Iran. Le terme « fauteurs de guerre », dans ses reproches, s’applique avec la même force au théâtre ukrainien et au théâtre moyen-oriental.
Peut-être s’agit-il en partie d’une subtile manœuvre électorale, car les sondages montrent implacablement qu’à un certain stade, Trump a rapidement dilapidé sa réserve d’or qui était le soutien dont il jouissait parmi les partisans fidèles du MAGA des débuts. Il a méthodiquement repoussé le noyau idéologique, estimant pouvoir se passer de lui.

Permettez-moi de rappeler que, dans ses publications sur Truth Social, il s’est emporté contre les dirigeants les plus loyaux et les plus convaincus de ce mouvement — Tucker Carlson, Marjorie Taylor Greene, Megyn Kelly, Alex Jones et Musk lui-même. Pourtant, c’est précisément cette cohorte d’idéologues qui lui a, pour l’essentiel, apporté la victoire, en lui procurant la marge décisive dont les républicains traditionnels étaient dépourvus. D’ailleurs, J.D. Vance est issu du même cercle.
Et maintenant, cette force profonde, extrêmement intéressante à observer, commence à se manifester ouvertement en Amérique. Elle est fondamentalement opposée au soutien militaire à Kiev.

En même temps, Musk est un pragmatique endurci et un homme d’affaires. Il trace une ligne claire: le dispositif militaire Starshield relève directement des prérogatives du Pentagone et de l’État américain, et Musk lui-même n’y prend formellement aucune décision. Bien sûr, auparavant, il fermait les yeux sur la manière dont les Ukrainiens pirataient sans vergogne le système commercial Starlink et l’utilisaient pour des frappes offensives. Mais le simple fait qu’il ait cessé de fermer les yeux et commencé à dresser publiquement des barrières constitue un symptôme de la plus haute importance.
Il ne s’agit pas simplement d’agitation préélectorale ni d’une tentative de reconquérir, pour le bénéfice de Trump, un électorat désillusionné. Tout cela est beaucoup plus profond: nous entrons progressivement dans l’ère post-Trump. Aux États-Unis se cristallise une immense et puissante force conservatrice et isolationniste, opposée au lobby sioniste, à la guerre en Ukraine, aux mondialistes et aux bureaucrates européens. En raison de la politique maladroite de Trump, et, par endroits, elle a tout simplement ratée, cette masse de plusieurs millions de personnes s’est retrouvée politiquement orpheline. Une lutte acharnée se déroule maintenant pour déterminer qui la dirigera et sous quelles bannières elle sera ralliée. Les démocrates se frottent déjà les mains, comptant dresser leurs adversaires les uns contre les autres et organiser une chasse aux figures clés de MAGA.
Mais il faut envisager le problème plus largement. Nous ne devons pas ramener l’analyse à un niveau enfantin: «Musk a coupé Starlink — bravo; il ne l’a pas coupé — mauvais point». Nous devons comprendre clairement ceci: nous sommes en état de guerre directe avec les États-Unis, et Trump ne met pas fin à cette guerre.
L’issue idéale serait peut-être que les dirigeants des trois grandes puissances — Poutine, Trump et Xi Jinping — se rencontrent sans aucun intermédiaire, sans Ukrainiens ni Européens, afin que ces derniers ne viennent tout simplement pas leur mettre des bâtons dans les roues. Aujourd’hui, nous avons un monde tripolaire pleinement constitué. Et les véritables dirigeants de ces trois États-civilisations devraient s’asseoir à la même table et négocier directement entre eux.
Il est révélateur que Trump lui-même laisse périodiquement échapper: «L’Ukraine ne m’intéresse absolument pas, je ne veux pas en discuter; parlons plutôt de stabilité stratégique et d’arsenaux nucléaires». Pour lui, le dossier ukrainien est une question périphérique et secondaire. Mais, sous la pression étouffante de forces internes et externes, il est contraint de poursuivre cette ligne. Alors qu’il est enlisé dans une multitude de conflits, abandonner le soutien à Zelensky serait la mesure la plus rapide et la plus douloureuse pour les démocrates, et une mesure que le pays tout entier accueillerait favorablement. Mais Trump est malheureusement pieds et poings liés et ne dispose pas d’une souveraineté suffisante pour prendre cette décision de sa propre initiative.
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dimanche, 01 novembre 2026
Pologne: Bruxelles a-t-elle surestimé ses possibilités?

Pologne: Bruxelles a-t-elle surestimé ses possibilités?
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Les événements du 30 octobre à Varsovie constituent une escalade inattendue du conflit constitutionnel qui couve depuis des années. Après la suspension controversée de la direction du Tribunal constitutionnel, d’importantes forces de police ont été mobilisées, et des manifestations ainsi que des arrestations ont eu lieu. Le président Karol Nawrocki a interrompu son vol vers le Sénégal et est rentré immédiatement. Le Premier ministre Donald Tusk parle de rétablissement de l’État de droit, l’opposition d’un coup d’État.
C’est surtout le contexte politique plus large qui mérite l’attention.
En relativement peu de temps, plusieurs responsables politiques de la mouvance souverainiste, proches à des degrés divers de Donald Trump, ont perdu le pouvoir ou se sont retrouvés soumis à de fortes pressions institutionnelles.
En Roumanie, l’élection présidentielle a été annulée après le succès inattendu de Călin Georgescu. En Hongrie, Viktor Orbán a perdu le pouvoir en avril, après seize années à la tête du gouvernement. En Serbie, Aleksandar Vučić a dû se résoudre à se retirer après des mois de manifestations et une défaite électorale. À présent, en Pologne, le conflit avec le président Nawrocki, proche de Trump, s’envenime.
Bien entendu, ces événements diffèrent considérablement par leurs causes et leurs fondements juridiques. Leur effet politique commun n’en est pas moins frappant: des forces influentes, critiques à l’égard d’une centralisation accrue du pouvoir de décision politique au niveau de l’Union européenne, perdent de leur influence.
Il me paraît tout à fait plausible qu’à Bruxelles, cette évolution soit suivie avec bienveillance. La question va toutefois plus loin: Donald Tusk a-t-il réellement engagé ses dernières mesures sans soutien politique préalable de Bruxelles? Une approbation directe d’Ursula von der Leyen n’a, jusqu’à présent, pas été établie. Compte tenu de la portée de cette intervention, il semble néanmoins naturel de s’interroger, au moins, sur l’existence d’une concertation politique.
C’est précisément en Pologne que cette stratégie pourrait se révéler être une grave erreur de calcul.
En Hongrie, le changement de pouvoir s’est opéré par les élections; en Serbie, après une longue mobilisation de la société. En Pologne, en revanche, le conflit institutionnel s’est aggravé en quelques heures. Tenter d’écarter la direction du Tribunal constitutionnel au moyen d’une suspension juridiquement controversée constitue une voie nettement plus risquée.
À cela s’ajoute la position particulière de Nawrocki. Il dispose d’une légitimité démocratique propre, bénéficie d’un soutien important dans le camp conservateur et entretient des relations étroites avec l’administration Trump.
Sur le plan constitutionnel également, l’affaire est loin d’être aussi claire que Tusk le présente. Le précédent gouvernement PiS a lui-même provoqué d’importants conflits autour de l’indépendance de la justice. Cela ne confère toutefois pas au gouvernement actuel un pouvoir illimité pour remodeler la justice constitutionnelle selon ses propres conceptions politiques. En particulier, l’application au Tribunal constitutionnel de dispositions prévues pour les juridictions ordinaires est juridiquement controversée.
Le parallèle avec la Corée du Sud en décembre 2024 est donc intéressant, du moins en ce qui concerne les risques politiques. Une intervention précipitée dans l’ordre constitutionnel y a finalement conduit à la perte du pouvoir de son auteur. Les différences juridiques et factuelles avec la Pologne sont considérables, mais un revers politique similaire pour les initiateurs n’est pas exclu.
Pour l’Allemagne, cette évolution revêt une importance particulière. La Pologne est un nœud militaire et logistique central du flanc oriental de l’OTAN. Un blocage institutionnel durable à Varsovie compliquerait également la coordination avec l’Allemagne en matière de politique de sécurité ainsi que le soutien à l’Ukraine.
Mon analyse: par son action, Tusk pourrait obtenir exactement l’inverse de ce qu’il cherche à accomplir politiquement. Au lieu d’affaiblir Nawrocki, il pourrait mobiliser le camp conservateur et renforcer encore les relations de celui-ci avec Washington.
Si, de surcroît, une implication politique de la Commission européenne venait à être démontrée, les dommages dépasseraient probablement largement Varsovie. Ursula von der Leyen devrait alors, elle aussi, accepter d’être interrogée sur la conception de l’État de droit qui guide les institutions européennes dans leurs rapports avec les États membres.
La possibilité de circonscrire ce conflit à la Pologne dépendra dans une large mesure de la réaction de Washington et de la capacité de Tusk à donner une assise constitutionnelle solide à son action.
#geopolitik@global_affairs_byelena
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Au seuil de l’avenir

Au seuil de l’avenir
Adnan Demir
Résumé
Cet article analyse la crise structurelle et qualitative que traverse l’hégémonie libérale-capitaliste centrée sur l’espace atlantique, institutionnalisée après la Seconde Guerre mondiale et caractérisée, dans l’après-guerre froide, par ce que l’on a appelé le «moment unipolaire». L’étude soutient que cette crise ne se limite pas à une perte de puissance géopolitique et économique, mais qu’elle s’approfondit avec l’appauvrissement des capacités de leadership, l’érosion de la légitimité institutionnelle, la transformation industrielle de la production intellectuelle et l’atomisation du tissu social. S’appuyant, comme cadre théorique, sur les travaux consacrés aux cycles des civilisations et à la critique de la modernité, elle affirme que l’ordre actuel présente les caractéristiques d’un «cadavre qu’il faut enlever». Le modèle du «retour à la nature originelle de l’être humain», ou fitra, proposé comme antidote, repose sur trois piliers fondamentaux: l’harmonie biologique et psychologique, une production fondée sur le travail et la propriété, et la solidarité sociale. En conclusion, l’article soutient que la rupture ontologique ne peut être réparée qu’au moyen d’un système de référence transcendant et que, dans cette perspective, la conception islamique de l’être et de la vie offre une alternative globale aux crises mondiales.
* * *
Mots-clés : crise de l’hégémonie, monde atlantique, crise civilisationnelle, fitra, aliénation ontologique, réparation théologique.
1. Introduction
Le système mondial a atteint les limites structurelles de l’ordre centré sur l’espace atlantique, instauré après la Seconde Guerre mondiale et caractérisé, dans les années 1990, par la notion de «moment unipolaire» (unipolar moment) (Krauthammer, 1990/1991). Les débats sur la multipolarité, l’essor des puissances eurasiatiques et l’autonomie institutionnelle croissante du Sud global remettent en question la viabilité de cet ordre. Toutefois, la crise actuelle ne peut être interprétée comme un simple déplacement des rapports de force. L’ordre libéral-capitaliste centré sur l’espace atlantique a considérablement perdu tant sa légitimité institutionnelle que sa capacité à offrir à l’être humain du sens et de la stabilité.
Cette étude examine la crise à trois niveaux:
(i) l’appauvrissement politique et institutionnel;
(ii) la transformation de la production intellectuelle et culturelle;
(iii) l’altération du tissu social.
Sur le plan théorique, elle prend appui sur le cycle d’essor et de déclin des civilisations d’Arnold Toynbee, sur la thèse du choc des civilisations de Samuel Huntington, ainsi que sur les critiques de la modernité formulées par Nietzsche et Weber. L’article soutient que la capacité de l’ordre actuel à se renouveler par ses dynamiques internes est limitée et qu’une sortie de crise pourrait passer par une «revitalisation conforme à la fitra».
2. Cadre théorique : hégémonie, crise civilisationnelle et rupture ontologique
Depuis Gramsci, le concept d’hégémonie ne désigne pas uniquement une supériorité matérielle, mais aussi la capacité à produire du consentement culturel et intellectuel. Après la guerre froide, l’ordre atlantique a tenté de maintenir ce mécanisme de production du consentement au moyen du discours libéral-démocratique et de la culture de consommation. Toutefois, ce mécanisme connaît aujourd’hui une grave érosion, tant à l’intérieur — dans les sociétés occidentales — qu’à l’extérieur — à l’échelle mondiale.
L’analyse des civilisations de Toynbee (1934-1961) avance qu’une civilisation entre dans un processus de déclin lorsque se rompt le lien entre sa «minorité créatrice» et son «prolétariat». De même, Huntington (1996) souligne que les prétentions universalistes de l’Occident ont perdu leur légitimité aux yeux des autres civilisations. Le diagnostic nietzschéen du nihilisme après la «mort de Dieu» et la notion wébérienne de «monde désenchanté» mettent quant à eux en évidence le fait que l’absence de référence transcendante dans la modernité conduit à une crise morale et à une crise du sens. Ce cadre montre que la crise atlantique possède une dimension non seulement politique, mais également ontologique.
3. Appauvrissement institutionnel et intellectuel
3.1. La transformation du leadership politique
Les modèles de leadership historiquement capables de faire preuve de profondeur stratégique et de conscience historique dans les moments de crise ont cédé la place à une fonction de «technicien du système», pilotée par les élites financières, les rouages médiatiques et les gestionnaires bureaucratiques. La réduction des processus électoraux, dans une large mesure, à la collecte de fonds et à la gestion des perceptions, la convergence entre institutions et médias observée dans la gestion de la pandémie et des crises économiques, ainsi que l’affaiblissement de l’obligation de rendre des comptes, sont autant de manifestations de cette transformation. Il en résulte une substitution de l’optimisation des intérêts à court terme à la réflexion stratégique de l’État.

3.2. La production intellectuelle et l’art
Dans le domaine philosophique, la pensée fondatrice de systèmes a été remplacée par une micro-spécialisation axée sur les citations et le facteur d’impact. La recherche scientifique tend à devenir une activité technocratique financée par les géants technologiques, les groupes pharmaceutiques et les complexes militaro-industriels, plutôt qu’une quête indépendante de la vérité. Dans l’art, la haute culture a cédé la place à l’économie algorithmique des contenus et au populisme commercial. Ces processus témoignent d’un affaiblissement de la capacité de la civilisation à faire émerger une «minorité créatrice».
4. L’altération du tissu social
La modernisation libérale-capitaliste a atomisé l’individu en le coupant de sa famille, de sa communauté et de ses racines historiques. L’épidémie de solitude, l’augmentation des problèmes de santé mentale, la baisse des taux de fécondité et la multiplication des ménages d’une seule personne figurent parmi les indicateurs quantitatifs de ce processus. Quant aux mouvements d’opposition qui apparaissent dans les espaces numériques, ils restent généralement dépourvus d’ossature philosophique et s’essoufflent rapidement après avoir été marchandisés. Ainsi, le système semble avoir détruit non seulement les institutions, mais aussi le sujet social susceptible d’accomplir la transformation.

5. Le modèle du retour à la fitra: trois piliers fondamentaux
L’article avance que la sortie de la crise actuelle exige, plutôt que des réformes superficielles, une réhabilitation conforme à la nature originelle de l’être humain. Ce modèle peut être construit sur trois piliers :
- L’harmonie biologique et psychologique : revenir aux rythmes naturels en s’éloignant des stimulations artificielles modernes — hyperstimulation, dépendance aux écrans.
- Une production fondée sur le travail et la propriété : limiter la domination de la finance spéculative sur l’économie réelle et élargir l’accès à la propriété à l’ensemble de la population.
- La solidarité sociale : replacer les institutions familiales et communautaires au centre du tissu social.
Ces piliers offrent un cadre alternatif concret face à l’aliénation produite par l’individualisme libéral et le fétichisme de la consommation.
6. Conclusion : réparation ontologique et horizon civilisationnel
À la racine des crises que traverse l’ordre centré sur l’espace atlantique se trouve une aliénation ontologique résultant de la rupture de la relation verticale avec Dieu. Il ne semble pas possible que des systèmes dépourvus de point de référence transcendant produisent durablement de la moralité et de la justice. Dans cette perspective, la conception islamique de l’être et de la vie offre un fondement conforme à la fitra, moral et juridique, en établissant un équilibre dans la relation entre l’être humain et Dieu, entre le dogmatisme scolastique et le nihilisme séculier. La limitation de la propriété par la conscience qu’elle constitue un dépôt confié, la centralité du travail et l’ancrage de la solidarité sociale dans des fondements juridico-moraux sont autant d’éléments qui répondent aux crises actuelles.
En conclusion, un horizon civilisationnel durable dans un monde multipolaire exige, au-delà du paradigme libéral-capitaliste actuel, une réparation ontologique et un rétablissement de la conformité à la fitra. L’ordre de vie intégral proposé par l’islam constitue, dans ce contexte, l’une des principales alternatives à prendre en considération.
Bibliographie — Références fondamentales proposées:
Huntington, S. P. (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Simon & Schuster.
Krauthammer, C. (1990/1991). « The Unipolar Moment ». Foreign Affairs.
Nietzsche, F. (1882/1974). The Gay Science. Vintage.
Toynbee, A. J. (1934-1961). A Study of History. Oxford University Press.
Weber, M. (1905/2002). The Protestant Ethic and the Spirit of Capitalism. Routledge.
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Sommet trilatéral et futur ordre mondial: quelques considérations éparses

Sommet trilatéral et futur ordre mondial: quelques considérations éparses
Alexandre Douguine
Présentateur : Poursuivons nos conversations. Premièrement, vous avez mentionné Lindsey Graham — ce même néoconservateur ardent qui préparait, peu avant sa mort, un projet de loi antirusse dévastateur. Et malgré son décès, cette loi draconienne a tout de même été adoptée et imposée au Congrès.
Et deuxièmement, concernant l’idée même de l’ordre mondial. Vous avez évoqué un éventuel sommet trilatéral — même si «triple alliance» est une expression historiquement chargée et peu harmonieuse, l’essentiel réside dans les grandes lignes du dispositif. Un sommet international se profile, au cours duquel une rencontre directe entre Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Jinping serait hypothétiquement possible. Il s’agit, au fond, d’une esquisse de la future architecture internationale : trois géants majeurs, trois pôles souverains, trois États-civilisations sur lesquels repose l’ensemble du système.
Et voici qu’apparaît, au sein de ce même système, un détail particulièrement curieux : les médias américains rapportent que, pour le poste de secrétaire général de l’ONU — quelle que soit l’opinion que l’on ait aujourd’hui de cette organisation et quelles que soient les critiques qu’on lui adresse, le mandat d’António Guterres expirant à la fin de cette année —, Washington serait prêt à soutenir non pas un bureaucrate mondialiste issu du système, mais Viktor Orbán. Ce même conservateur qui pourrait séduire les milieux de droite et ce fameux «noyau de MAGA».

Alexandre Douguine : Bien entendu, la candidature d’Orbán plaira à tout le monde, sauf aux mondialistes et aux réseaux Soros. Ce sont précisément eux qui disposent d’un pouvoir aussi colossal — y compris au sein des Nations unies. Et il est tout à fait possible que la question de sa nomination fasse l’objet de discussions lors de ce sommet trilatéral.
Cela dit, je ne qualifierais pas une telle rencontre d’ordre mondial à part entière. Pour l’instant, ce ne sont que les contours d’un accord préliminaire entre trois grandes puissances engagées dans un conflit géopolitique extrêmement profond. Si cela débouchait sur quelque chose d’analogue à la conférence de Yalta, où des adversaires idéologiques avaient pu parvenir à un accord, ce serait merveilleux. Mais Trump reste malheureusement prisonnier de son absence de liberté — il s’est avéré qu’il était tout simplement incapable de mener la politique souveraine qu’il avait initialement entrepris de mettre en œuvre.
Néanmoins, Viktor Orbán comme secrétaire général de l’ONU est une excellente idée. Je pense que nous le soutiendrions, tout comme la Chine. Il serait un magnifique secrétaire général, sous lequel les Nations unies seraient profondément transformées. Il est très positif que les États-Unis aient avancé son nom. C’est le point de compromis qui convient à tout le monde et qui se prête idéalement au lancement d’un nouveau dialogue.
Les trois grandes puissances doivent assurément discuter des questions à l’ordre du jour. Nous devons bien sûr, nous aussi, sérieusement rattraper notre retard. Regardez: l’Amérique et la Chine sont les leaders incontestés dans le domaine de l’intelligence artificielle. Si les armes nucléaires sont les armes du passé et du présent, alors l’IA est l’arme de l’avenir. Nous devons nous ressaisir et faire un bond en avant. Les arsenaux nucléaires seuls, un immense territoire et des traditions historiques ne suffiront pas à garantir notre statut de grande puissance si nous ne prenons pas, dès maintenant, les mesures les plus énergiques.
Le temps historique se contracte inexorablement, et le poids relatif du facteur nucléaire diminue progressivement. C’est une tendance très inquiétante. Nous sommes tenus de nous tourner vers les hautes technologies; nous devons transformer notre système, passer de cet ordre libéral-capitaliste rudimentaire et déliquescent des années 1990 et 2000 à une machine étatique bien plus sérieuse, efficace et fonctionnelle. Nous faisons face à une concurrence acharnée — et peut-être à une guerre directe — avec des géants tels que la Chine et les États-Unis. Même si nous parvenons à certains accords, nous devrons constamment confirmer notre statut de membre à part entière de ce club tripolaire.
À plus long terme, ce club s’élargira certainement — avec l’Inde comme prochain candidat. Le monde islamique cherche lui aussi aujourd’hui fébrilement des points d’appui, comprenant parfaitement que, prises séparément, toutes ces civilisations peuvent facilement être éliminées une à une par les nouveaux pôles mondiaux. L’émergence d’un monde multipolaire ne signifie donc nullement que nous pourrons nous détendre. Au contraire, elle exigera de nous une concentration colossale — peut-être même plus grande qu’auparavant.
Nous devons nous préparer aussi bien à la guerre qu’à la défense de notre souveraineté civilisationnelle à tous les niveaux. Que ces discussions trilatérales aient lieu ou non — ce serait bien sûr excellent qu’elles aient lieu —, nous ne devons certainement pas compter sur elles. La seule chose sur laquelle nous pouvons compter, c’est l’accroissement de notre propre capacité de combat, de notre force, de notre capacité à être gouvernés et, surtout, de notre efficacité.
Nous avons encore ici un problème sérieux: les excellentes tâches fixées par le président, les instructions et les ordres absolument justes, passent souvent par deux ou trois échelons — et, au moment de leur mise en œuvre, quelque chose s’est perdu, quelque chose a été oublié ou déformé. Les directives s’estompent progressivement et perdent leur énergie. Le pouvoir devrait fonctionner comme un laser: le président l’a dit au Kremlin, il a donné l’ordre — et ce rayon laser traverse toute la verticale du pouvoir jusqu’au dernier échelon de sa réalisation concrète.
Alors seulement, nous serons au même niveau que ceux avec lesquels nous sommes à la fois en guerre — en la personne des Américains — et amis — en la personne de la Chine. Ni la guerre ni l’amitié ne nous dispensent de la nécessité d’entreprendre des efforts colossaux de mobilisation intérieure. Et je parle moins de mobilisation militaire que de mobilisation de l’esprit, d’une mobilisation administrative, organisationnelle, économique et politique résolue.

Présentateur : Vous avez évoqué le monde islamique comme l’un des pôles possibles de l’avenir, comme l’une des futures forces actives sur la scène mondiale. Et ces dernières années, comme vous l’avez justement souligné, on tente effectivement de le déchirer et de tirer ses morceaux dans différentes directions. Cela se produit déjà, et l’exemple de l’une des principales puissances islamiques — l’Iran — permet d’en tirer les conclusions les plus directes.
Ces derniers jours, la situation autour de ce pays s’est de nouveau fortement aggravée. De Téhéran même parviennent des signaux indiquant que les Iraniens seraient prêts à ouvrir le détroit d’Ormuz si les États-Unis et leurs alliés levaient le blocus des ports iraniens. C’est bien sûr difficile à croire, mais le signal lui-même était retentissant.
Dans le même temps, Trump n’exclut pas la possibilité de nouvelles opérations militaires. Et notre émission est diffusée précisément à la veille des élections en Israël, dont les dirigeants, par l’intermédiaire du Premier ministre, font tout leur possible pour pousser Washington à prendre des mesures extrêmes et à lancer une nouvelle frappe.
En ce moment même, pour ainsi dire, ce nœud se resserre toujours davantage. Alexandre Guélievitch, existe-t-il ici ce fameux fil sur lequel on pourrait tirer pour démêler cet écheveau extrêmement dangereux ?
Alexandre Douguine : Tout d’abord, c’est effectivement d’une importance extrême — peut-être l’événement le plus important non seulement pour Israël lui-même, mais aussi pour l’Amérique et pour le monde entier.
Benjamin Netanyahou est une figure que, je crois, plus de la moitié de l’humanité hait sincèrement, tandis que les autres ne sont tout simplement pas assez au fait du contexte. Une personnalité absolument odieuse que le monde entier qualifie de plus en plus de Hitler de notre époque. Et ce qu’il fait subir à la Palestine, au Liban et à l’Iran, il tente par tous les moyens de le justifier, alors que ce que nous voyons est une véritable agression et un véritable génocide, purs et sans dissimulation.
Dans le même temps, l’opposition qui l’affronte lors de ces élections défend des positions assez similaires. On ne peut pas dire qu’un abîme se soit ouvert entre eux, ni que leurs positions soient aux antipodes les unes des autres. Et pourtant, du point de vue symbolique, la différence est colossale: si Netanyahou est réélu et conserve le pouvoir, cela entraînera inévitablement le risque de nouvelles spirales d’escalade extrêmement violentes au Moyen-Orient et à l’échelle mondiale. S’il part ou si l’opposition parvient à prendre le dessus — ce qui est loin d’être acquis —, des possibilités fondamentalement nouvelles pourraient s’ouvrir. Il est clair que la position de ses adversaires est elle aussi assez dure et fondamentalement sioniste, même si l’on trouve parmi eux différents responsables politiques, dont certains sont plus modérés.

Quoi qu’il en soit, la société israélienne se trouve actuellement dans un état de crise et de fracture extrêmement grave. Les Iraniens ont porté à Israël des coups très douloureux et sensibles, et la situation réelle y est loin d’être aussi brillante que la propagande officielle tente de la présenter. Les Israéliens sont tout simplement las de cette guerre sans fin. Les gens aspirent au changement: la guerre doit soit être enfin gagnée, soit être immédiatement arrêtée. Et cette construction éternelle et sanglante du «Grand Israël», aux résultats hautement douteux, exige continuellement des sacrifices colossaux de la part des gens ordinaires — pour des raisons totalement obscures.
Les prochaines élections revêtent donc une immense importance symbolique. Une victoire de Netanyahou signifiera de nouvelles décisions, qui seront peut-être les plus radicales et les plus catastrophiques.
Mais, dans le même temps, nous observons qu’au pôle opposé commence un rapprochement rapide de forces qui semblaient auparavant irréconciliables. Des rencontres importantes se déroulent à Téhéran — avec la participation de Saoudiens, de Turcs et de Pakistanais. Une configuration entièrement différente et puissante prend forme. Et si les sunnites et les chiites peuvent surmonter des désaccords séculaires et trouver un langage commun, alors Israël, malgré toute son agressivité exacerbée, sera assurément confronté à de graves difficultés.
Nous sommes au seuil de bouleversements immenses. Le monde entier se trouve dans un état d’instabilité et de turbulence extrêmes. Tout menace, à tout moment, de basculer dans l’abîme — dans de nouveaux conflits de grande ampleur et de nouvelles guerres civiles. Et la situation demeure extrêmement inquiétante.
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vendredi, 30 octobre 2026
Le Pakistan est désormais la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie. Saura-t-il en exploiter le potentiel?

Le Pakistan est désormais la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie. Saura-t-il en exploiter le potentiel?
Gul.i.Ayesha Bhatti
La guerre déclenchée le 28 février ne s’est pas limitée à frapper l’Iran. Elle a redessiné la carte des corridors eurasiatiques. Avec l’interruption du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et le blocus des ports iraniens, les itinéraires méridionaux traversant l’Iran ont vu leur vulnérabilité mise à nu, et les échanges commerciaux entre l’Asie et l’Europe se sont déplacés vers le Corridor médian, qui contourne à la fois la Russie et l’Iran.
Au bout du compte, il ne reste, en dehors de l’Iran, qu’un seul débouché nord-sud vers les mers chaudes: l’itinéraire passant par l’Afghanistan et le Pakistan. Le Pakistan est devenu, presque par la force des choses, la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie que les puissances se disputent. La Russie a besoin de cet itinéraire, la Chine a besoin de sa stabilité, les États-Unis veulent ses ressources minières et les pays du Golfe veulent ses soldats.

Voilà qui donne la mesure de la valeur du Pakistan. Cela ne donne pas encore celle de sa puissance. La question est de savoir si Islamabad parviendra à transformer sa géographie stratégique en capacité d’action stratégique, ou si son avenir sera déterminé par la compétition entre les autres.
Commençons par Washington. Les discours sur un retrait américain du Moyen-Orient témoignent d’une mauvaise lecture de la situation actuelle. La guerre a mis à nu la vulnérabilité des bases fixes dans le Golfe et, selon les informations rapportées, le Pentagone envisage une présence plus réduite et plus dispersée. Il s’agit d’un changement d’instruments, non d’intérêts.
En Asie centrale, ces instruments sont de nature commerciale: le dialogue C5+1 sur les minerais critiques s’est tenu pour la première fois en présentiel à Astana en juin, et un seul envoyé spécial pour l’Asie du Sud et l’Asie centrale, Sergio Gor, couvre désormais les deux régions. Un envoyé unique pour deux régions en dit long sur la manière dont Washington interprète la situation. Les ressources minérales sont bien réelles.
L’Asie centrale possède au moins 32 des 60 minerais que les États-Unis classent comme critiques, et le projet pakistanais de Reko Diq a attiré des financements américains à l’exportation. Mais les minerais ne deviennent un instrument de puissance que lorsqu’ils sont transformés et transportés, et la Chine domine leur transformation. La compétition pour les minerais est, en définitive, une compétition pour les itinéraires.

Or, c’est précisément sur le terrain des itinéraires que la Russie et la Chine sont les plus exposées. Il manque toujours au Corridor Nord-Sud de Moscou la liaison Rasht-Astara, à l’intérieur de l’Iran, dont la construction n’est pas prévue avant 2027.
D’où le nouvel intérêt de la Russie pour une ligne transafghane et la toute première visite à Islamabad d’un ministre russe de l’Intérieur, effectuée ce mois-ci. Pékin a, pour sa part, accueilli à Ürümqi, au Xinjiang même, une médiation entre le Pakistan et l’Afghanistan: la diplomatie comme moyen d’autodéfense. Aucun mur n’entoure Moscou et Pékin, mais leur itinéraire le plus sûr vers l’océan Indien passe désormais par le Pakistan. Cela accroît la valeur du Pakistan. Mais cela accroît aussi sa vulnérabilité.
La menace suit la valeur stratégique. Le Groupe de surveillance des Nations unies signale la présence de plus de 20 groupes terroristes actifs en Afghanistan, dont Al-Qaïda, l’État islamique dans la province du Khorassan (ISKP) et le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), dont les quelque 6000 combattants jouissent d’une liberté de mouvement. Lorsque, ce mois-ci, le «format de Moscou» a cherché à nommer explicitement le terrorisme en Afghanistan, la délégation talibane s’y est refusée.

Ce n’est pas seulement un problème pakistanais. Le Mouvement islamique du Turkestan oriental menace le Xinjiang; le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Jamaat Ansarullah menacent l’Asie centrale; l’ISKP a frappé la Russie elle-même. Tous les États concernés par ces corridors partagent ce risque.
Sur le front oriental du Pakistan, le partenariat entre l’Inde et Israël passe de l’acquisition à la coproduction de drones, d’armes de précision et de capteurs. Lors du conflit de mai 2025, l’armée pakistanaise a signalé l’utilisation par l’Inde de munitions rôdeuses Harop de fabrication israélienne. Islamabad soutient depuis longtemps que New Delhi appuie le TTP et les militants baloutches depuis le territoire afghan; il en résulte, pour les planificateurs pakistanais, un véritable dilemme sur plusieurs fronts.
Depuis l’année dernière, Islamabad a répondu en élargissant ses alliances. L’Alliance de défense de La Mecque, signée le 7 août, s’appuie sur le pacte saoudo-pakistanais de 2025 et engage l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan à considérer une attaque contre l’un d’eux comme une attaque contre tous. Elle a été invoquée pour la première fois le 5 octobre, avec des déploiements en Arabie saoudite pour contrer les attaques des Houthis.
La portée du pacte dépasse largement le Golfe. La position du Pakistan, qui consiste à défendre le territoire saoudien sans participer à aucune action offensive, lui permet de se tenir aux côtés de Riyad tout en maintenant un canal de communication avec Téhéran. Des systèmes de défense aérienne d’origine chinoise, servis par du personnel pakistanais, font déjà partie du dispositif de défense saoudien. Et, pour l’Inde, la rivalité bilatérale se heurte désormais à un réseau d’alliances pakistanaises avec Riyad, Ankara et Pékin.
Toutefois, cette alliance soulève une question de capacité: un État confronté à une insurrection sur sa frontière occidentale peut-il assumer des engagements dans le Golfe? Le même paradoxe assombrit la présidence pakistanaise de l’Organisation de coopération de Shanghai, centrée sur le thème de la connectivité. Le principal itinéraire transafghan entrerait au Pakistan par le Kurram, dans le Khyber Pakhtunkhwa, le territoire le moins sûr du pays. Cette présidence sera jugée sur sa capacité à faire de la sécurité un préalable aux corridors.

Que devrait faire le Pakistan? Premièrement, considérer la connectivité comme un portefeuille d’options, et non comme un pari unique. Il dispose de quatre voies d’accès potentielles: la ligne ferroviaire Ouzbékistan–Afghanistan–Pakistan, l’itinéraire proposé par le Kazakhstan via Hérat et Kandahar, le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) et les liaisons passant par l’Iran. Mais les vulnérabilités sont plus concentrées que ne le laisse penser la diversité des options disponibles. Les deux itinéraires septentrionaux traversent l’Afghanistan, où les principaux postes-frontières sont fermés au commerce depuis octobre 2025 — une année entière sans aucune date de réouverture; le CPEC dépend de la sécurité au Baloutchistan, où des militants ont pris pour cible des ressortissants chinois; l’itinéraire occidental traverse un pays en guerre. Une porte d’entrée dépendante d’un itinéraire unique est un otage, pas un atout.
Deuxièmement, assortir les corridors de conditions. Les engagements ferroviaires à travers l’Afghanistan devraient être liés à des objectifs de sécurité vérifiables, et la Structure régionale antiterroriste de l’Organisation de coopération de Shanghai devrait accueillir un mécanisme permanent de lutte contre le terrorisme en Afghanistan, fondé sur les conclusions du Groupe de surveillance des Nations unies.
Troisièmement, maintenir le caractère défensif de l’Alliance de La Mecque, tant sur le papier que dans la pratique. Diversifier les partenaires de sécurité, et non se substituer aux États-Unis: telle est la bonne interprétation et la politique à suivre.

Quatrièmement, mener à bien les engagements signés. Des projets tels que le gazoduc Pakistan Stream, longtemps reporté, devraient être soumis à des échéances d’achèvement plutôt que reconduits dans de nouveaux protocoles d’accord. Les engagements relatifs aux corridors devraient être inscrits dans la législation et reposer sur le consensus des provinces, afin de survivre aux gouvernements.
La carte de l’Eurasie passe désormais par le Pakistan. Que le Pakistan en détienne la clé ou se contente de rester sur le seuil dépendra moins des ambitions des grandes puissances que de sa propre capacité à gouverner, à assurer la sécurité et à tenir ses engagements.
19:05 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, asie, affaires asiatiques, pakistan, asie centrale, géopolitique, connectivité |
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L’Europe appelée à payer la facture ukrainienne tandis que Washington se désengage

L’Europe appelée à payer la facture ukrainienne tandis que Washington se désengage
Par Giulio Chinappi
Source : Strategic Culture Foundation & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/l-europa-chiamata...
Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a mis en évidence la nouvelle réalité financière de la guerre : tandis que Washington réduit progressivement son engagement, Kiev fait état auprès de l’Europe d’un besoin supplémentaire d’environ 70 milliards d’euros pour la seule année 2027.
Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a eu le mérite, peut-être involontaire, d’expliciter une question qui planait depuis des mois sur l’avenir du conflit ukrainien : qui continuera à payer la guerre si les États-Unis réduisent encore leur implication ? La réponse qui se dessine à Bruxelles est de plus en plus clairement : « l’Europe ». Mais entre l’affirmation politique selon laquelle l’Union européenne serait prête à prendre la place de Washington et sa capacité effective à le faire, il existe un écart considérable, qui concerne non seulement l’argent, mais aussi la structure même de la puissance européenne.
Intervenant lors du sommet, Volodymyr Zelensky a chiffré à 155 milliards d’euros le coût total de la guerre pour l’Ukraine en 2027, demandant aux partenaires européens de trouver au moins 70 milliards supplémentaires « pour la défense, pour les armes et pour notre résilience ». Ursula von der Leyen a ensuite confirmé l’existence d’un déficit de financement de l’ordre de 70 milliards, précisant qu’en revanche les besoins pour 2026 étaient couverts.

Cette demande intervient alors que l’Union européenne est encore en train de mettre en œuvre le gigantesque prêt de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine pour la période 2026-2027, décidé par le Conseil européen en décembre 2025, puis transposé dans le cadre législatif correspondant. Sur cette somme, 30 milliards sont destinés au soutien macroéconomique et au budget de l’État ukrainien, tandis que pas moins de 60 milliards sont réservés aux besoins militaires ainsi qu’au développement et à l’acquisition de capacités industrielles de défense. Le financement repose sur des émissions de dette de l’Union sur les marchés, garanties par le budget européen, tandis que le remboursement par l’Ukraine ne devrait intervenir qu’une fois obtenues d’éventuelles réparations de la Russie — autrement dit, jamais.
Le problème est qu’une somme qui paraissait énorme à la fin de 2025 s’est révélée insuffisante moins d’un an plus tard. Les conclusions officielles du Conseil européen du 16 octobre se bornent à constater que les ressources nécessaires pour couvrir les besoins budgétaires et de défense de l’Ukraine en 2026 ont été identifiées, et renvoient à une nouvelle évaluation de la Commission européenne et du Fonds monétaire international pour les années suivantes. Mais le langage diplomatique ne dissimule pas le fond du problème : pour poursuivre la guerre, Bruxelles doit trouver une nouvelle somme considérable, et doit le faire rapidement.
Dès la veille du sommet, le commissaire européen à l’Économie et à la Productivité, Valdis Dombrovskis, avait expliqué que l’Union disposait d’environ 45 milliards d’euros déjà prévus pour 2027, mais que cette somme ne suffirait pas. Bruxelles entend couvrir approximativement les deux tiers des besoins ukrainiens, laissant le tiers restant à d’autres partenaires, tels que le Royaume-Uni, la Norvège, le Canada, le Japon et la Suisse. La Commission elle-même envisage de débloquer par anticipation une partie des fonds déjà programmés afin de gagner du temps, en attendant que d’autres gouvernements apportent de nouvelles ressources.
Malgré la contribution éventuelle de partenaires extérieurs à l’UE, le changement par rapport aux premières années du conflit reste considérable. Selon les données de l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel, l’Europe a désormais dépassé les États-Unis en volume total d’aide militaire allouée à l’Ukraine et a sensiblement accru sa contribution en 2025 pour tenter de compenser la réduction drastique des nouvelles allocations américaines. Au premier semestre 2026, les institutions européennes ont en outre encore augmenté les crédits alloués grâce au nouveau prêt de 90 milliards.
Les institutions de l’UE estiment désormais à plus de 220 milliards d’euros le soutien total mobilisé par l’Union et ses États membres depuis le début de la guerre, en incluant les aides financières, économiques, militaires et humanitaires, ainsi que l’aide aux réfugiés. Un chiffre qui montre que l’Europe est déjà devenue, toutes catégories confondues, le principal bailleur de fonds de l’Ukraine.

Dans le même temps, l’analyse des données fait apparaître une contradiction flagrante. Le même Institut de Kiel relève qu’environ 30 % des achats effectués par les pays européens pour soutenir militairement l’Ukraine au premier semestre 2026 provenaient de l’industrie américaine. Dans le cadre du mécanisme PURL de l’OTAN, destiné à répondre aux besoins prioritaires ukrainiens, plus de 90 % des armements prélevés sur les stocks existants étaient d’origine nord-américaine. L’Ukraine Support Tracker a résumé le problème en soulignant que l’Europe continuait de dépendre de l’accès aux systèmes d’armes américains, mettant à nu les vulnérabilités tant économiques que militaires de Bruxelles.
Le problème concerne surtout les capacités qui ne peuvent pas être simplement remplacées par une augmentation des crédits budgétaires : missiles intercepteurs Patriot, renseignement satellitaire, alerte avancée contre les missiles balistiques, communications militaires par satellite, maintenance et munitions destinées aux plateformes d’origine américaine. Même les F-16 fournis par des pays européens restent largement tributaires de composants, d’armements et d’une assistance technique nord-américains.
Parallèlement, le désengagement progressif de l’administration Trump place l’UE face au problème stratégique qui a été repoussé pendant des années. Les États-Unis peuvent en effet réduire leurs transferts financiers et militaires directs vers Kiev tout en sachant qu’ils détiennent certaines des capacités technologiques décisives dont leurs alliés continuent de dépendre; l’UE, en revanche, peut augmenter les sommes engagées sans acquérir automatiquement la capacité de remplacer Washington dans les fonctions les plus sophistiquées de la guerre.
Les évolutions de ces dernières semaines rendent cette vulnérabilité encore plus manifeste. Les relations entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky se sont encore détériorées, tandis que Washington a considérablement réduit ses livraisons directes d’armes et a laissé entendre qu’il souhaitait utiliser certains instruments de soutien — du renseignement aux systèmes satellitaires, en passant par les fournitures militaires — comme leviers dans les négociations avec Kiev et Moscou. Les États-Unis n’ont pas disparu du conflit, mais leur rôle évolue : de moins en moins bailleur de fonds inconditionnel de l’Ukraine, et de plus en plus puissance extérieure conservant les instruments indispensables pour peser sur ses choix.
À Bruxelles, pendant ce temps, il reste surtout une facture salée à payer.
Toutefois, même sur le plan purement financier, le passage de relais est loin d’être simple. Le prêt européen de 90 milliards a été rendu possible par un nouveau recours à l’endettement commun garanti par le budget de l’UE. Le Premier ministre estonien Kristen Michal a déjà indiqué ouvertement qu’un nouveau prêt européen semblait être la solution la plus probable pour couvrir les besoins supplémentaires de 2027. Mais le précédent dispositif avait déjà été approuvé dans le cadre d’une coopération renforcée, avec la participation de 24 États membres et l’exemption de la République tchèque, de la Hongrie et de la Slovaquie des obligations financières correspondantes.
Autrement dit, même le consensus sur le financement de l’Ukraine est moins homogène que ne le laisse entendre le langage des déclarations finales.
À cette division politique s’ajoute une fracture économique. L’Europe doit simultanément faire face à une faible croissance, à un endettement public élevé, à des coûts énergétiques toujours lourds pour les ménages et l’industrie, à une hausse des dépenses de défense et aux pressions liées au vieillissement de la population. Le Fonds monétaire international prévoit une croissance de la zone euro de seulement 1,2 % en 2027 et signale que la dette publique moyenne pourrait passer de 88,7 % du PIB en 2025 à 91,2 % en 2027. Au vu de ces chiffres, le FMI lui-même demande à une grande partie des gouvernements européens de nouveaux efforts d’assainissement budgétaire.

Il en résulte une contradiction politique difficilement soutenable indéfiniment. On demande simultanément aux États membres de respecter les règles budgétaires, d’augmenter considérablement leurs dépenses militaires, de financer la transition énergétique et industrielle, de protéger des systèmes sociaux soumis à une pression croissante et de trouver chaque année des dizaines de milliards supplémentaires pour soutenir l’État ukrainien.
La réponse des institutions européennes est que le coût d’un abandon du soutien à Kiev serait supérieur à celui de l’aide : une victoire russe rendrait l’Europe moins sûre et imposerait des dépenses militaires encore plus importantes à long terme. C’est l’argument fondamental utilisé pour justifier le transfert progressif de la charge financière des États-Unis vers le continent européen. Mais précisément parce que cet engagement est désormais présenté comme structurel et potentiellement pluriannuel, la question de l’adhésion de l’opinion publique devient incontournable.
Les tensions politiques sont déjà visibles : en France, Marine Le Pen a remis en question la possibilité de continuer à augmenter indéfiniment la contribution française aux programmes européens en faveur de l’Ukraine ; en Hongrie et en Slovaquie, l’opposition à de nouveaux engagements est désormais bien ancrée. Et 2027 sera une année électorale particulièrement délicate dans plusieurs pays européens, ce qui explique pourquoi certains gouvernements souhaitent conclure un nouvel accord financier avant que le sujet ne se retrouve au cœur des campagnes électorales.
À la lumière de ces considérations, la question n’est donc plus seulement de savoir qui paiera pour l’Ukraine en 2027. Il s’agit de savoir jusqu’à quand l’Europe et les Européens seront disposés à payer, quelle part de ce coût sera répercutée sur les budgets et les contribuables des États membres, et quel sera le prix politique d’une stratégie dans laquelle Washington conserve une grande partie du pouvoir de décision tandis que Bruxelles assume une part toujours plus importante des charges économiques.
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Considérations sur l'actualité politique du Brésil

Considérations sur l'actualité politique du Brésil
Alexandre Douguine
Présentateur: Tournons-nous vers l’Amérique latine. Que se passe-t-il au Brésil? Le président Lula da Silva — un homme qui a connu la prison, ce qui est déjà révélateur en soi — est non seulement revenu au pouvoir lors du précédent cycle électoral, mais maintient aussi fermement ses positions, façonnant autour de lui une nouvelle réalité politique.
Alexandre Guelievitch [Douguine], que signifie le cas brésilien pour l’Amérique latine elle-même, pour la dynamique des BRICS et pour l’architecture mondiale dans son ensemble?
Alexandre Douguine : En ce qui concerne les BRICS, je pense que c’est globalement une bonne nouvelle pour le groupe. La lettre «B» ne disparaîtra pas de l’acronyme, et le Brésil restera dans notre orbite.
Du point de vue de la gauche latino-américaine, la victoire de Lula est un facteur positif, car nous assistons dans toute la région à une offensive agressive des forces de la droite libérale. Je tiens à le souligner: il ne s’agit pas d’une véritable droite conservatrice ou traditionaliste, mais d’une droite libérale — ce qu’il y a de pire — qui s’oriente non pas simplement vers les États-Unis, mais littéralement vers la «civilisation Epstein» à l’état pur. Lula da Silva n’en fait pas partie.
Cela dit, les Brésiliens sont manifestement très las de lui, ce qui explique l’ampleur du mécontentement contestataire. Au fond, on trouve d’un côté Lula, l’homme de gauche, et de l’autre son principal adversaire, le fils de Jair Bolsonaro — lequel purge lui-même une peine de prison —, le sénateur Flávio Bolsonaro. Et ce dernier est un protestant convaincu. Songez à ce que signifie être protestant dans un Brésil traditionnellement catholique et, plus largement, en Amérique latine. C’est une anomalie; c’est l’introduction d’une culture totalement étrangère, venue de l’extérieur. La tentative d’imposer un changement d’identité religieuse est une catastrophe spirituelle pour la région.

En ce moment même, sous nos yeux, une doctrine Monroe actualisée est mise en œuvre en Amérique latine: le projet de Donald Trump visant à rétablir par la force le contrôle des États-Unis sur des territoires autrefois subordonnés. Dans ces conditions, Lula da Silva au Brésil et Claudia Sheinbaum au Mexique restent, littéralement, les deux derniers bastions et piliers du mouvement souverainiste et anticolonial.
Mais, même ici, rien n’est simple. Tout récemment, Alexander Soros — le fils de ce même George Soros qui dirige les réseaux interdits et bloqués en Russie, organisateurs de « révolutions de couleur » à travers le monde — s’est ouvertement réjoui et a publié à trois reprises sur les réseaux sociaux: «Lula, Lula, Lula! Formidable, bravo, nous avons gagné!».
C’est véritablement inquiétant. Si Soros et ses structures mondialistes estiment avoir gagné, alors nous sommes face à des configurations hybrides totalement inédites. Et cela prouve une fois de plus que nous devons radicalement changer notre manière même d’analyser les processus à l’œuvre dans la politique mondiale.
Je pense que la situation au Brésil est globalement claire: nous savons parfaitement comment Lula s’est comporté pendant toutes ces années, et il est peu probable qu’il se mette à agir d’une manière fondamentalement différente.
Cette confrontation aiguë entre les bolsonaristes et les partisans de Lula pourrait-elle dégénérer en un conflit encore plus violent et de grande ampleur ? C’est tout à fait possible. Les tensions y sont à leur comble. Bolsonaro était sincèrement convaincu d’avoir gagné lorsqu’il avait pris quelques points de pourcentage d’avance au premier tour, avant que Lula ne le dépasse au second.
Comment expliquer cela? Selon toute apparence, les Brésiliens qui étaient opposés à Bolsonaro et qui, dans le même temps, étaient profondément las de Lula ont tout de même fini par aller voter pour Lula — selon le principe: «N’importe qui sauf lui! La dernière chose dont nous avons besoin, c’est que des protestants dirigent le pays!».

Le fait est que le Brésil est fondamentalement un pays catholique. Bien entendu, les deux branches du christianisme occidental — le catholicisme et le protestantisme — sont, pour ainsi dire, tout aussi inacceptables l’une que l’autre de notre point de vue orthodoxe. Et, pour moi, ce basculement religieux en Amérique latine n’est pas une question de sympathie pour les catholiques, mais relève d’un simple diagnostic: il s’agit d’une perte rapide de l’identité traditionnelle.
Quoi qu’il en soit, nous pouvons laisser de côté le dossier brésilien pour le moment. Nous suivrons attentivement l’évolution des événements dans ce pays.
14:38 Publié dans Actualité, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, actualité, brésil, amérique latine, amérique ibérique, amérique du sud, brics |
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mardi, 27 octobre 2026
Sept organisations, un réseau: les liens avec Open Society autour des manifestations en France

Sept organisations, un réseau: les liens avec Open Society autour des manifestations en France
Source: https://uncutnews.ch/sieben-organisationen-ein-netzwerk-d...
Alors que la France est secouée depuis des semaines par des manifestations étudiantes, des émeutes, des incendies et des pillages, l’attention se porte sur un réseau d’organisations qui soutiennent les manifestations, les accompagnent ou critiquent vivement l’action de la police.
Les recherches du journal espagnol La Gaceta montrent qu’au moins sept de ces organisations entretiennent des liens financiers ou institutionnels avérés avec les Open Society Foundations, fondées par George Soros. Cela ne prouve pas que les troubles actuels sont financés par celles-ci, mais montre à quel point des ONG influentes, des mouvements de protestation et des réseaux internationaux de financement sont étroitement imbriqués.
Le point de départ de cette enquête est un article de La Gaceta du 21 octobre. Le journal a examiné des organisations qui avaient appelé à manifester, soutenu les revendications des étudiants ou publiquement pris position contre l’action de la police française. Il a ainsi identifié sept organisations entretenant différents liens avec les Open Society Foundations.
Ces liens vont des financements directs aux dons importants sur plusieurs années, en passant par le financement de projets particuliers. Un point est essentiel: un financement antérieur par Open Society ne prouve pas automatiquement que Soros ou sa fondation financent ou dirigent les manifestations actuelles. À ce jour, aucun élément probant ne permet précisément de l’établir. Mais les indices parlent d’eux-mêmes.

Ligue des droits de l’Homme : un financement direct documenté
L’un des liens les plus clairement établis concerne la Ligue française des droits de l’Homme (LDH).
La Cour des comptes française avait confirmé dès 2021 que la LDH avait reçu un soutien financier d’Open Society en 2017. La LDH elle-même avait également indiqué dans son rapport annuel que plusieurs projets avaient été rendus possibles grâce à Open Society.
Le lien avec les manifestations actuelles est lui aussi clairement documenté. Le 16 octobre, la section nantaise de la LDH a expressément appelé à rejoindre le mouvement étudiant et lycéen le lendemain. Le lieu et l’heure du rendez-vous étaient même précisés: 14 heures, place Foch.

Human Rights Watch: 100 millions de dollars d’Open Society
Dans le cas de Human Rights Watch, le lien financier est encore plus important.
En 2010, les Open Society Foundations ont annoncé un financement de 100 millions de dollars sur dix ans — ce qui constituait alors le don individuel le plus important jamais reçu par Human Rights Watch. Cet argent devait expressément servir à développer la présence mondiale et l’influence politique de l’organisation. Open Society comme Human Rights Watch ont publiquement fait état de cet accord.
Le 14 octobre, Human Rights Watch a publié un rapport sur les manifestations lycéennes en France et accusé la police de violences disproportionnées contre des mineurs. HRW a écrit que, malgré quelques incidents violents, les manifestations avaient été majoritairement pacifiques et a demandé une meilleure protection des jeunes manifestants.
Human Rights Watch n’est donc pas présentée comme organisatrice des manifestations, mais contribue clairement à leur interprétation dans le débat public et politique.

FIDH et OMCT: Open Society figure officiellement sur la liste des bailleurs de fonds
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) mentionne elle aussi expressément les Open Society Foundations parmi ses bailleurs de fonds privés.
L’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) présente également Open Society comme un bailleur de fonds. Son rapport financier audité pour 2024 fait état d’environ 509.700 francs suisses provenant des Open Society Foundations; l’année précédente, ce montant dépassait même 1,2 million de francs.
Le 9 octobre, les deux organisations ont publié avec la LDH une déclaration sur les manifestations en France, accusant les autorités de réprimer violemment le mouvement lycéen. La FIDH a parlé de «violente répression» et demandé une enquête sur l’intervention policière.

Amnesty International: une subvention d’Open Society dans les comptes annuels
Dans le cas d’Amnesty International, le lien est également documenté.
Les comptes annuels de 2024 indiquent expressément que l’augmentation des financements reçus était principalement due à une subvention des Open Society Foundations.
Pendant les manifestations étudiantes en France, Amnesty a également défendu publiquement le droit de manifester et critiqué la police. Le 5 octobre, l’organisation a demandé aux autorités françaises de désamorcer la situation et de protéger le droit de réunion pacifique. Amnesty a dénoncé un recours disproportionné à la force policière contre des mineurs.
350.org: Open Society mentionnée parmi les soutiens financiers
Dans son rapport annuel de 2021, l’organisation internationale de défense du climat 350.org mentionnait expressément les Open Society Foundations parmi les fondations qui la soutenaient. Au total, 44% de ses recettes provenaient alors de fondations et d’organismes de financement.
L’existence d’un lien financier antérieur est donc, là aussi, clairement établie.
L’intérêt de ce constat ne réside pas tant dans la possibilité d’en déduire un financement direct des manifestations françaises actuelles. L’essentiel est plutôt que les mêmes ONG, reliées entre elles à l’échelle internationale, interviennent régulièrement ensemble au sein de mouvements sociaux, climatiques et sociopolitiques.

Attac: un appel à manifester — un lien par l’intermédiaire d’un projet financé par Open Society
Attac France est allée encore plus loin dans le cadre des manifestations actuelles, en appelant expressément à la mobilisation le 17 octobre. L’organisation a dénoncé une injustice sociale, fiscale et écologique de plus en plus insupportable et appelé à une large participation.
Le lien avec Open Society est toutefois plus ténu ici que pour la LDH, HRW, la FIDH ou l’OMCT.
Est notamment documentée la participation d’Attac à un rapport européen de 2017 sur la politique gazière et énergétique, dont le cadre de réalisation aurait été partiellement financé par l’Open Society Initiative for Europe, selon l’enquête initiale. Cela ne permet toutefois pas de conclure à un financement général d’Attac par Open Society, et encore moins à un financement des manifestations actuelles.
Un réseau est documenté — pas le financement des émeutes
L’enquête met donc en évidence une configuration bien réelle.
Plusieurs organisations qui soutiennent le mouvement de protestation, appellent à manifester ou critiquent l’action de la police entretiennent des relations financières avec les Open Society Foundations ou ont bénéficié de leur soutien par le passé. Cela est documenté.
En revanche, rien ne démontre que George Soros ou les Open Society Foundations financent les émeutes, les incendies ou les pillages actuels.
Cette distinction est essentielle.
La question politique n’en reste pas moins pertinente: lorsque de grandes fondations internationales financent pendant des années des organisations qui jouent ensuite, dans des conflits sociaux, un rôle important en matière de mobilisation, de soutien juridique, de communication médiatique et de formation de l’opinion publique, ce financement fait partie intégrante du récit.
Les ONG, en particulier, se présentent souvent comme des autorités morales indépendantes. Le public devrait donc pouvoir savoir qui finance ces organisations, à quelle hauteur et pour quels projets.
Le véritable lien avec Soros dans les manifestations françaises ne consiste donc pas en un transfert d’argent avéré à des émeutiers. Il réside dans un réseau d’organisations soutenues financièrement, constitué au fil des années, dont plusieurs interviennent aujourd’hui activement dans la confrontation politique et sociale autour des manifestations en France.
18:58 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ong, actualité, france, europe, affaires européennes, mouvements sociaux |
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La Russie commence à envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion: la CASA

La Russie commence à envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion: la CASA
Andrew Korybko
Source: https://korybko.substack.com/p/russia-is-beginning-to-con...
La menace que fait peser l’État islamique au Khorassan (EI-K) sur l’Afghanistan — dont de hauts responsables russes ont laissé entendre qu’elle était liée au Pakistan —, la guerre afghano-pakistanaise et le conflit du Cachemire sont les trois obstacles au plan Kossyguine du XXIe siècle que la Russie entend déployer dans la CASA en s’appuyant sur le PAKAFUZ.
L’ambassadeur de Russie au Pakistan, Albert Khorev, a confirmé : « Pendant que le ministre russe de l’Intérieur se rendait à Islamabad, le chef du renseignement russe était à Kaboul et le secrétaire adjoint de notre Conseil de sécurité se trouvait à New Delhi. Tous ont également discuté [de la guerre afghano-pakistanaise]. La Russie tente donc actuellement de contribuer au règlement de ce problème par ces démarches. » Tout cela s’est déroulé parallèlement à la dernière conférence de l’OTSC, de la CEI et de l’OCS sur la sécurité en Asie centrale et en Afghanistan, organisée à Moscou.
Le sérieux avec lequel la Russie tente de résoudre la guerre afghano-pakistanaise, à travers ses récents échanges de haut niveau sur les questions de sécurité avec ces deux pays et avec l’Inde, son alliée depuis des décennies, laisse fortement penser que le Kremlin commence à considérer la sécurité de l’Asie centrale et celle de l’Asie du Sud comme interdépendantes. Comme expliqué ici, Moscou envisage également de relier à l’Inde le projet de voie ferrée Pakistan-Afghanistan-Ouzbékistan (PAKAFUZ), donnant ainsi à toutes les parties un intérêt économique commun à la sécurité de l’ensemble de la région.

Le PAKAFUZ représente le moyen par lequel la Russie entend remettre au goût du jour, dans les circonstances actuelles, le « plan Kossyguine » de l’époque soviétique. Ce plan avait été proposé en 1969 par le chef du gouvernement soviétique dont il porte le nom, dans l’intention évoquée précédemment : envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion aux intérêts sécuritaires et économiques interdépendants, d’où la proposition de relier tous ces pays par un corridor commercial régional. Par commodité, cette macrorégion peut être appelée CASA.
La menace que fait peser l’EI-K sur l’Afghanistan — dont de hauts responsables russes ont laissé entendre qu’elle était liée au Pakistan, comme cela a été documenté ici —, la guerre afghano-pakistanaise et le conflit du Cachemire sont les trois obstacles au plan Kossyguine du XXIe siècle que la Russie entend déployer dans la CASA en s’appuyant sur le PAKAFUZ. Pour faire face au premier, la Russie pourrait armer les talibans contre l’EI-K, tout en renforçant sa coopération sécuritaire avec les républiques d’Asie centrale : ces deux démarches constituent respectivement une stratégie offensive indirecte et une stratégie défensive.
Concernant le deuxième obstacle, la Russie a proposé sa médiation, mais le Pakistan a récemment exclu des pourparlers sans conditions préalables avec l’Afghanistan. Néanmoins, comme le laissait entrevoir le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en imputant le conflit à l’État islamique, un accord de désescalade conclu sous médiation russe pourrait voir le Pakistan présenter les « talibans pakistanais », supposément soutenus par l’Afghanistan, comme relevant de l’État islamique, renforcer sa clôture frontalière et mettre fin aux hostilités afin de reprendre le travail conjoint sur le PAKAFUZ. Même si celui-ci n’atteignait jamais l’Inde, il renforcerait tout de même l’intégration globale de la majeure partie de la CASA.

Enfin, la Russie a également proposé sa médiation dans le conflit du Cachemire, dont elle pourrait envisager le règlement par un compromis entre les deux parties : la ligne de contrôle deviendrait la frontière internationale, afin de normaliser les relations, d’apaiser les tensions régionales et de prolonger le PAKAFUZ jusqu’en Inde. Les efforts russes pour lever ces trois obstacles à son plan Kossyguine du XXIe siècle permettent de comprendre l’intense activité diplomatique régionale de Moscou ces dernières semaines, caractérisée par des échanges de haut niveau axés sur la sécurité avec l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde.
La Russie comprend les complexités du conflit du Cachemire, tout en soutenant pleinement l’Inde dans ce dossier ; elle n’impute donc à aucune des deux parties la responsabilité de la persistance de l’impasse. En revanche, le rôle du Pakistan, fortement suggéré, dans le problème que représente l’EI-K pour l’Afghanistan, ainsi que la guerre qu’il poursuit contre ce pays, pourraient être perçus négativement par certains. Si la Russie en venait ainsi à considérer le Pakistan comme le principal obstacle à la mise en œuvre, au moins partielle, de son plan Kossyguine du XXIe siècle dans la CASA, fondé sur le PAKAFUZ, les relations pourraient bientôt se refroidir.
18:11 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, pakafuz, pakistan, afghanistan, russie, asie, asie centrale, affaires asiatiques |
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Les États-Unis, la dernière Rome: Peter Thiel et le déclin de l’empire

Les États-Unis, la dernière Rome: Peter Thiel et le déclin de l’empire
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/yhdysvallat-viimeinen-...
La série de conférences de Peter Thiel consacrée à l’Antéchrist s’est achevée à Nashville le 19 octobre par une quatrième rencontre intitulée The New Rome, la nouvelle Rome. Les comptes rendus du journaliste Nathan Worcester, présent sur place, offrent à ce jour le tableau le plus précis de cette conférence à huis clos. Alors que les volets précédents construisaient un cadre théologique autour de la fin des temps et contre la réglementation des technologies, le dernier s’est tourné vers l’héritage impérial et la place qu’y occupent les États-Unis.
Thiel a commencé par des réflexions sur les villes. Il a constaté qu’elles durent davantage que les entreprises et les individus. Elles sont comme des «êtres immortels», que l’on peut rapprocher des anges, des démons, des puissances spirituelles et des pouvoirs évoqués dans l’Épître aux Éphésiens, 6,12. Il estimait erronée l’hypothèse selon laquelle une métropole comme San Francisco finirait par s’autodétruire. Lorsqu’il siégeait au conseil d’administration de Facebook, Thiel avait vu Mark Zuckerberg accepter la mortalité de l’entreprise. Mais débarrasser les rues de San Francisco des excréments humains reviendrait, selon Thiel, à «négocier avec un démon».

Les grandes villes représentent l’empire mondial en miniature. Thiel connaît l’œuvre majeure d’Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident. Selon Spengler, lorsque la culture devient civilisation, apparaît un citadin détaché des traditions et de la religion. Il est intelligent et pragmatique, mais stérile, et vit comme un parasite aux dépens de la société. Thiel néglige toutefois le fait que, dans le schéma de Spengler, les États-Unis appartiennent eux aussi à la phase hivernale de la civilisation occidentale. Le déclin n’est pas un phénomène exclusivement européen. Si les États-Unis sont en décadence, ils ne peuvent agir comme une force de retenue katéchontique : ils font eux-mêmes partie du processus qu’ils devraient retenir.
Thiel est ensuite passé à l’héritage de Rome. Selon lui, les États-Unis sont la nouvelle Rome. En tant que puissance katéchontique, ils empêchent, conformément à la Deuxième Épître aux Thessaloniciens, 2,6–7, l’apparition de l’homme de l’iniquité, tout en risquant de devenir antichristiques. On pourrait demander, dans une perspective critique, si l’Amérique n’a pas été « satanique » dès sa fondation. Les Pères fondateurs étaient pour la plupart des rationalistes des Lumières et des déistes, nombre d’entre eux étaient francs-maçons, et Jefferson composa sa propre version des Évangiles en supprimant les miracles et la résurrection. Si l’Antéchrist est interprété comme une tentative de créer un paradis terrestre sans Dieu, ce projet a commencé dès Philadelphie, où les États-Unis sont nés.

Rome se situe dans une zone grise morale. Elle n’est ni Babylone ni la Nouvelle Jérusalem. La trajectoire passe de Rome à l’Empire romain d’Orient, c’est-à-dire Byzance, puis au Saint-Empire romain germanique. Napoléon, que ses contemporains comparaient à l’Antéchrist, fit tomber ce dernier. La situation se compliqua ensuite. Selon Thiel, la guerre de Succession d’Espagne fut la dernière tentative de bâtir une superpuissance catholique. Elle trancha la lutte pour le pouvoir entre les Bourbons et les Habsbourg ; après elle, l’universalisme catholique ne redevint plus le projet dominant de l’Europe. Thiel illustra ce point par le poème de Robert Southey, The Battle of Blenheim.

Le candidat sérieux suivant était la Grande-Bretagne. En tant que puissance maritime, les Britanniques adoptèrent la conception de l’État exposée par Hobbes dans le Léviathan, tout en restant réservés à l’égard du philosophe. Le poème d’Alfred Lord Tennyson, Locksley Hall, publié en 1842, prédisait une fédération mondiale et unissait les Britanniques à leurs successeurs, les Américains, dans le rêve d’un empire mondial. Harry S. Truman portait ce poème dans sa poche.
Les États-Unis ont consciemment imité Rome. Les pseudonymes latins des auteurs des Federalist Papers et l’effigie de George Washington sur la monnaie, à la manière de l’empereur Auguste, en témoignent. Selon Thiel, les États-Unis sont peut-être le seul pays véritablement souverain. Le président agit comme le maire des États-Unis et le dictateur du reste du monde. L’alliance de renseignement Five Eyes, la surveillance Echelon, le système de paiement SWIFT et le statut du dollar comme monnaie de réserve renforcent cette position.
Thiel a défini trois éléments clés de la nouvelle Rome. Le premier est le statut de superpuissance militaire. Il a fait référence au royaume fort comme le fer mentionné dans le Livre de Daniel, 2,40. Le deuxième est le statut de superpuissance financière contrôlant les flux de paiements. Il a cité à ce propos l’Apocalypse, 13,17, selon laquelle nul ne peut acheter ni vendre sans la marque. Le troisième est le statut de superpuissance idéologique ou religieuse capable de gagner les cœurs et les esprits. L’Évangile selon Matthieu, 24,24, met en garde contre les faux messies et les faux prophètes. Mais, pour Thiel, la Russie ne convient pas comme candidate : il ne considère pas Moscou comme l’héritière de Constantinople. L’évolution qui a suivi la prise du pouvoir par les bolcheviks pose problème. Malgré ses doutes, Thiel ne sait pas dire si Poutine est davantage chrétien ou ancien membre du KGB. La nouvelle Rome devrait, en tout état de cause, être plus puissante que la Russie actuelle.

La Chine constitue le point de comparaison logique suivant. Selon Thiel, elle ne remplit toutefois pas les trois conditions requises pour être la nouvelle Rome. C’est certes une puissance montante, mais elle ne possède pas l’attrait idéologique ou religieux nécessaire pour diriger des alliés, et non simplement acheter des ports et des infrastructures. En ce sens, la Chine ressemble davantage à un géant économique qu’à un centre de civilisation. Il en conclut que, puisque personne d’autre n’est prêt à prendre la place des États-Unis, l’Amérique est une «forteresse qu’il faut défendre» — même par des moyens autoritaires. En effet, un retrait américain n’ouvrirait pas la voie à un nouvel ordre, mais à un chaos multipolaire incontrôlable.
La singularité des États-Unis tient aussi à leur degré relativement élevé de violence, y compris la peine de mort. Ils se distinguent des autres pays développés par le recours à cette peine et exercent sur eux-mêmes un contrôle aussi sévère que sur le reste du monde. Thiel considère que les Américains ne sont pas «complètement castrés» et n’ont pas renoncé à leurs responsabilités katéchontiques. Il a plaisanté en demandant pourquoi les États-Unis sont le seul pays où une révolution est impossible, avant de répondre: parce que c’est le seul pays sans ambassade américaine. Cette boutade dit l’essentiel: Washington n’a pas l’habitude d’organiser des changements de pouvoir sur son propre territoire.

La conférence s’est terminée par un appel à la ville de Nashville (photo, ci-dessus). Thiel la considère comme une sorte de centre mondial du protestantisme — une religion dépourvue de centre — et a encouragé l’élite locale à prendre ses responsabilités sur le plan des idées et des institutions. Ce choix n’était pas fortuit: la rencontre entre le christianisme évangélique et un pôle technologique émergent offrait un public comprenant aussi bien le langage théologique que l’exercice du pouvoir.
La conférence finale résume le cœur de l’eschatologie de Thiel. Le katéchon n’est pas une force statique du bien. Il est dynamique et comporte des risques. L’empire qui retient la fin peut lui-même devenir le catalyseur de cette fin. Les États-Unis accomplissent l’héritage de Rome dans ses dimensions militaire, économique et idéologique. C’est précisément cet accomplissement qui les rend vulnérables. Si la souveraineté, les systèmes de paiement et la supériorité militaire s’orientent vers un gouvernement mondial unique, le katéchon change de nature.
Cette perspective ouvre une question plus vaste sur la nature du pouvoir dans le monde de la modernité tardive. La métaphore de Thiel, qui présente les villes comme des puissances spirituelles immortelles, rappelle que les institutions vivent plus longtemps que les individus et résistent au changement selon une logique différente de celle des entreprises. Le citadin décrit par Spengler, qui vit grâce aux anciennes structures mais est, lui, sans racines ni nouvelle force créatrice, illustre la manière dont une civilisation perd sa vitalité. Le rêve de fédération de Tennyson, la puissance maritime britannique et l’hégémonie du dollar s’inscrivent dans une même trajectoire. L’empire britannique a cédé la place à l’empire américain, mais le rêve d’ordre mondial et d’hégémonie a subsisté.
La conférence finale de Thiel propose un diagnostic traversé de tensions. Les États-Unis sont-ils la dernière Rome? L’immortalité de l’empire ne garantit pas sa vertu. Sa violence ne signifie pas automatiquement qu’il possède une force katéchontique. Comment une puissance qui contrôle les systèmes de paiement, dispose de la supériorité militaire et manipule les esprits à l’échelle mondiale peut-elle continuer à retenir ce qu’elle est censée empêcher, sans le devenir elle-même? Et n’est-ce pas déjà ce qui est arrivé aux États-Unis?
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lundi, 26 octobre 2026
L’Europe en révolte et les décombres de la prophétie progressiste: où allons-nous?

L’Europe en révolte et les décombres de la prophétie progressiste: où allons-nous?
par Sergio Filacchioni
Source: https://www.ilprimatonazionale.it/primo-piano/europa-rivo...
Rome, 19 octobre — Les flammes que l'on voit ardentes sur les places françaises, les affrontements dans le centre de Milan, les assauts contre les bâtiments publics de Tirana pourraient être classés comme autant d’explosions saisonnières de violence. Les contextes sont différents et il serait arbitraire d’y voir une insurrection unique traversant toute l’Europe. Mais tout ramener à l’ordre public empêche de voir ce que ces épisodes ont en commun: l’écart grandissant entre les promesses des classes dirigeantes européennes et les possibilités concrètes offertes, surtout aux nouvelles générations, qu’elles soient autochtones ou allogènes.
L’Europe et la crise d’un modèle économique
Le premier constat est matériel. L’ouverture des marchés a accentué la concurrence internationale et la pression sur les salaires, les filières de production et les dépenses publiques. Il n’est pas exact d’affirmer que la protection sociale a partout diminué en Europe: elle demeure importante et absorbe, dans plusieurs pays, une part considérable de la richesse nationale. C’est aussi sa répartition qui change, tandis que le poids de la rente, du logement et de l’instabilité professionnelle retombe sur ceux qui doivent encore se construire une existence autonome. Selon Eurostat, en 2025, les jeunes Italiens ont quitté le domicile parental, en moyenne, après trente ans: un indicateur qui ne s’explique pas uniquement par les habitudes familiales.
À cette difficulté s’ajoute l’entrée dans une nouvelle phase. L’automatisation et l’intelligence artificielle promettent des gains de productivité, mais imposent une réorganisation du travail; la concurrence entre les États-Unis et la Chine contraint l’Europe à repenser son industrie, son énergie et ses technologies; le réarmement absorbe des ressources et impose des choix politiques jusqu’alors éludés. Les économies européennes recherchent aussi la compétitivité en maîtrisant le coût du travail, tandis que les politiques migratoires oscillent entre les besoins des entreprises, les obligations juridiques et les capacités d’intégration. Une société qui mesure tout à l’aune de l’efficacité économique finit ainsi par traiter le travail, et parfois les personnes, comme des facteurs interchangeables.

La fracture n’est toutefois pas seulement une question de redistribution. À la génération appelée à affronter cette transformation, on propose avant tout une promesse: davantage de mobilité, de marché et d’innovation finiront par engendrer aussi davantage de liberté et de prospérité. C’est la version contemporaine d’une prophétie progressiste selon laquelle l’histoire avancerait vers l’émancipation de l’individu à l’égard de toute contrainte. Mais le citoyen émancipé sur le papier peut se retrouver sans logement, sans stabilité et sans ces liens qui font de la liberté autre chose que la faculté de choisir entre marchandises et contrats.
L’échec de la prophétie progressiste
Lorsqu’une prophétie se heurte à ses propres échecs, ses partisans peuvent la remettre en question ou réinterpréter chaque démenti comme la preuve qu’elle n’a pas été suffisamment appliquée. C’est ici que la dissonance cognitive devient une clé de lecture politique. À la crise de la cohésion, on répond en exigeant davantage d’adaptation; au déracinement produit par une mobilité sans limites, on propose encore plus de mobilité; à la fragilité des territoires, on oppose de nouveaux impératifs de compétitivité. Toute réforme inspirée par l’ouverture n’est pas une erreur, mais un système qui juge toujours insuffisantes ses propres mises en application risque de se soustraire à toute évaluation de ses résultats.
Dans l’espace ainsi laissé ouvert resurgit également la question nationale, culturelle et démographique. L’appartenance ne se résume pas à la possession d’un document et ne peut pas davantage être réduite à une caractéristique biologique: elle prend forme dans la langue, la mémoire, les institutions, les traditions et la possibilité de les transmettre. La transformation des quartiers, les difficultés d’intégration et les tensions pesant sur les services nourrissent des interrogations que l’on ne fait pas disparaître en accusant de nostalgie ceux qui les soulèvent.

La question sociale et la question nationale s’entremêlent ainsi de nouveau. La gestion de l’immigration ne peut se limiter à la demande de main-d’œuvre des entreprises, pas plus que la défense des communautés ne peut se réduire à la dénonciation de l’étranger alors que restent intacts les mécanismes économiques qui compromettent leur continuité. Séparer ces problèmes revient à continuer de présenter comme inévitables des processus sur lesquels la politique a renoncé à exercer son pouvoir.
Une contestation incapable de dépasser ce qu’elle conteste
Le deuxième constat est l’absence d’alternative. Une partie de la protestation demande simplement que le modèle dominant tienne enfin ses promesses: davantage d’inclusion, de droits et de redistribution, sans aborder le rapport entre souveraineté politique, production et liens collectifs. La radicalité du langage ne se confond pas avec celle de l’analyse. Si le programme consiste uniquement à accélérer ce que l’on considère comme inachevé, la rue demeure dans l’horizon qu’elle conteste, même lorsqu’elle en attaque les symboles.
Le troisième constat est la facilité avec laquelle ce vide est occupé par la violence. S’attaquer à une vitrine ou incendier une mairie ne revient pas à formuler une critique du capitalisme. Le pillage peut même en reproduire la logique la plus élémentaire: s’approprier une marchandise sans en contester la valeur. Il est plausible que des acteurs politiques et des intérêts extérieurs tentent d’exploiter de telles tensions; une chose est certaine: les groupes qui se livrent aux destructions offrent aux appareils politiques la possibilité de substituer au problème social celui de la sécurité, dans une spirale potentiellement infinie.
D’où l’insuffisance des deux réactions en miroir: célébrer chaque émeute comme l’annonce d’une révolution, ou défendre, au nom de l’ordre, cette même normalité qui produit défiance et précarité. La crise européenne n’oppose pas simplement le maintien de l’ordre existant au chaos. Elle rouvre la question de savoir qui décide du travail, du logement, des migrations, des ressources et de la continuité des communautés. Sans une réponse politique articulant ces éléments, la colère restera à la disposition de quiconque saura l’exploiter.

Il existe une question existentielle
Les barricades n’édifient pas spontanément un monde nouveau. Elles montrent plutôt que le monde présent peine à tenir ses promesses. Pour ceux qui aspirent à une transformation radicale, ce n’est pas une victoire déjà acquise: c’est une responsabilité qui reste entièrement à assumer. Ne pas être les gardiens de l’ordre existant, ni les figurants dans la révolte d’autrui. La question qui revient des rues européennes n’est pas seulement de savoir contre qui protester, mais quelle Europe peut encore être construite.
* * *
Qui est Sergio Filacchioni?
Journaliste, graphiste et photographe collaborant avec le journal en ligne Il Primato Nazionale. Romain, né en 1998.
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Philip Pilkington: la révolte en Europe marque le début d’une nouvelle inflation alimentaire et énergétique

Philip Pilkington: la révolte en Europe marque le début d’une nouvelle inflation alimentaire et énergétique
Tous les effets ne se sont pas encore manifestés, tandis qu’en toile de fond apparaissent des tensions démographiques et des contradictions du modèle occidental
Par Osvaldo Bagnoli
Source: https://www.barbadillo.it/134313-philip-pilkington-la-riv...
Les protestations dans plusieurs pays européens annonceraient une crise plus grave, selon l’économiste irlandais Philip Pilkington, auteur de The Reformation in Economics (Palgrave Macmillan, 2016) et collaborateur de l’Institute for New Economic Thinking, dans un entretien accordé le 19 octobre à Mario Nawfal, entrepreneur et commentateur politique très suivi sur la plateforme X.
Les manifestations en France, en Italie et en Albanie sont, pour Pilkington, les signes d’une instabilité croissante, appelée à s’aggraver lorsque les conséquences économiques de la guerre en Iran et des perturbations des marchés de l’énergie se répercuteront pleinement sur les consommateurs européens. L’élément central est l’appauvrissement progressif des ménages.


Pilkington (photo) évoque un chiffre selon lequel, depuis 2022, la consommation alimentaire française aurait diminué de 6,4 % en termes réels, avec des contractions vraisemblablement encore plus importantes pour les catégories les moins aisées. Le pourcentage exact nécessite une vérification de la série statistique de référence, mais la faiblesse de la consommation alimentaire française est corroborée par les statistiques officielles.
En attendant le pire
La signification économique du phénomène est la suivante: des ménages contraints de réduire leurs dépenses essentielles pour compenser la perte de pouvoir d’achat. Et, selon Pilkington, le pire pourrait encore être à venir. L’économiste signale de très fortes tensions sur les marchés des matières premières agricoles, évoquant des hausses des contrats à terme qu’il chiffre à 70% pour le riz et à 40% pour le blé et le sucre. Ces pourcentages doivent être rapportés aux contrats et aux périodes précisément considérés et ne sont pas directement assimilables à l’inflation des prix alimentaires à la consommation. Mais, selon son interprétation, ils signalent le risque d’une nouvelle flambée des prix.
La crise des engrais — due au blocage de la mer Noire et des importations correspondantes en provenance de Russie — contribue à rendre la situation plus préoccupante, leur production dépendant largement de la disponibilité de l’énergie et du gaz naturel. Les perturbations des approvisionnements, conjuguées à l’augmentation des coûts du carburant et des transports, pourraient compromettre la rentabilité des cultures et, dans certaines circonstances, les récoltes de l’année prochaine elles-mêmes.

Des risques entre l’hiver et le printemps
Pilkington identifie un mécanisme de transmission du choc économique dont les effets sont appelés à se manifester avec un décalage. La hausse des coûts énergétiques pèse sur la production agricole, la transformation industrielle et la distribution, puis se répercute sur les prix finaux. C’est pourquoi il considère comme très risquée la période allant de l’hiver prochain au printemps suivant.
L’Europe affronterait cette éventuelle deuxième vague inflationniste sans s’être remise des conséquences de la première, qui a éclaté en 2022. En effet, un ralentissement de l’inflation n’entraîne pas nécessairement une baisse des prix ayant déjà augmenté.
Pilkington y ajoute la dimension politique. Les gouvernements de l’UE sont déjà impopulaires, tandis que le mécontentement lié au coût de la vie se superpose à la défiance envers les institutions.

Les manifestations françaises, italiennes et albanaises ont des motivations différentes. Pilkington propose néanmoins de les interpréter aussi comme les manifestations d’une vulnérabilité sociale commune. La question qu’il pose est la suivante: si les tensions sont déjà aussi visibles, que pourrait-il se passer lorsqu’un nouveau renchérissement des biens essentiels touchera des ménages déjà éprouvés économiquement?
Il prévoit une période de grave instabilité européenne, durant laquelle la pression économique pourrait transformer le mécontentement généralisé en une contestation politique de plus en plus radicale.


Peter Zeihan ajoute que…
À cette interprétation économique s’ajoute la lecture démographique et structurelle proposée par un autre analyste interrogé par Nawfal, Peter Zeihan (photo), spécialiste américain de la géopolitique et des dynamiques démographiques. Selon lui, les protestations parisiennes s’inscriraient dans un processus de transition qui touche la société française: le vieillissement de la population, les contraintes budgétaires et les transformations politiques et sociales rendraient plus difficile le maintien des niveaux actuels de dépenses publiques.
La convergence entre les deux analyses invite à une réflexion supplémentaire. Les sociétés occidentales ont également été transformées par l’arrivée d’importants flux migratoires, destinés à soutenir les économies occidentales par l’emploi dans les postes les moins qualifiés et, par conséquent, généralement absorbés dans les segments les plus fragiles sur les plans économique et social. Un processus censé contribuer, au moins en partie, à la disponibilité de la main-d’œuvre et à la compensation des déséquilibres démographiques, mais dont le bénéfice économique réel pour les sociétés d’accueil est loin d’être acquis.

Une immigration à double tranchant
Une étude publiée par l’Institute of Labor Economics (Ila) en 2024 et mise à jour en 2025, menée par Jan van de Beek, Joop Hartog et d’autres chercheurs à partir de données néerlandaises, a montré que l’augmentation de la population et de la main-d’œuvre due à l’immigration ne se traduit pas automatiquement par un avantage pour la collectivité, notamment si l’on prend en compte les dépenses d’aide sociale, d’éducation, de santé et des autres services publics. Un constat qui rend encore plus contestable la prétention à utiliser l’immigration comme une solution quasi automatique aux déséquilibres démographiques des sociétés occidentales, sans en évaluer préalablement la viabilité économique et sociale réelle.
Le risque est de voir des sociétés artificiellement et à tort reconfigurées selon les exigences du marché, dans lesquelles la concurrence pour le logement, l’emploi, les services et les ressources publiques alimente les frictions entre des groupes sociaux déjà vulnérables. Une tension qui peut toucher particulièrement les jeunes générations, y compris les deuxième et troisième générations issues de l’immigration, qui ont grandi avec des attentes d’intégration et de promotion sociale de plus en plus difficiles à satisfaire. Les conflits qui en découlent ne constituent pas une conséquence inévitable de l’immigration, mais ils peuvent être aggravés par la ségrégation territoriale, la précarité et la perte progressive de cohésion sociale.


Un logement de moins en moins accessible
Ces dynamiques renvoient à des questions allant de la financiarisation du logement, de moins en moins accessible aux jeunes générations, aux analyses de Charles Goodhart (photo) sur les déséquilibres démographiques et les futures tensions liées à la répartition des richesses.
La question s’étend aux États-Unis, où le trumpisme a nourri des attentes de revanche sociale dans les catégories pénalisées par la mondialisation. À la situation géopolitique s’ajoute la transformation à long terme de la manière même de produire la richesse. Les sociétés occidentales semblent prises entre le marteau d’une évolution technologique et financière tendant à réduire la place centrale du travail et, avec elle, le système de droits et de garanties construit durant la phase industrielle de l’histoire économique, et l’enclume de structures sociales, institutionnelles et gouvernementales conçues précisément durant cette phase, aujourd’hui de moins en moins adaptées à la gestion des nouveaux processus de production et de répartition.
Un alignement imposé
Cette contradiction risque de priver de perspectives des catégories de population toujours plus larges, tandis que les instruments traditionnels de représentation, de protection et de redistribution montrent des signes d’épuisement. Dans le même temps, le modèle libéral de marché prend, y compris dans les relations internationales, des formes de plus en plus agressives. À la promesse de prospérité par le libre marché s’ajoute une logique d’alignement imposé: avec nous ou contre nous. Les sanctions, les menaces tarifaires et les pressions financières deviennent des instruments ordinaires de coercition économique.
À ce tableau fait contraste l’enrichissement exponentiel d’une oligarchie économique et financière extrêmement restreinte: des satrapes modernes, bénéficiaires d’une extraordinaire concentration de richesse et d’influence, soutenus par des réseaux politiques, institutionnels et médiatiques qui tirent à leur tour leur force et leurs ressources de cette même relation circulaire de pouvoir.
Les prévisions de Pilkington pourront se révéler excessives ou être démenties. Mais, mises en regard des considérations démographiques de Zeihan, elles soulèvent une question qui dépasse la conjoncture européenne.
Jusqu’à quel point les gouvernements occidentaux pourront-ils défendre un modèle économique qui peine à tenir ses promesses de prospérité largement partagée, tout en favorisant la concentration de la richesse et du pouvoir? Et peuvent-ils encore en corriger les contradictions, ou la relation circulaire avec les satrapes modernes et les réseaux qui les soutiennent réciproquement rend-elle désormais impossible tout changement de cap?
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Les nouveaux symptômes du sida mental

Les nouveaux symptômes du sida mental
par Georges Feltin-Tracol
En décembre 1986, la France traversait un moment de tensions sociales avec la vive protestation du projet de loi sur les conditions d’accès à l’université proposé par le ministre délégué chargé de la Recherche et de l’Enseignement supérieur Alain Devaquet. En ce début de première cohabitation entre le socialiste François Mitterrand et le centriste pseudo-gaulliste Jacques Chirac, l’Élysée instrumentalise l’opposition des étudiants afin d’entraver l’action gouvernementale du maire de Paris. Manifestations et heurts incitèrent alors Louis Pauwels à rédiger pour Le Figaro-Magazine un éditorial cinglant dans lequel il dénonçât «une jeunesse atteinte d’un sida mental [… et qui a] perdu ses immunités naturelles: tous les virus décomposants l’atteignent». Cette franchise inouïe souleva aussitôt un formidable tollé chez les bien-pensants. L’ancien compagnon de route de la «Nouvelle Droite» parisienne venait pourtant de diagnostiquer un mal lancinant qui s’amplifierait au cours des quatre décennies à venir.
À la fin du mois de mai 2026, l’Hexagone s’horrifie du meurtre de Lyhanna âgée de 12 ans. L’auteur présumé, père d’une camarade de classe de la petite victime, est aussi soupçonné de plusieurs viols sur d’autres petites filles les mois précédents. Malgré le dépôt de plusieurs plaintes, le sinistre personnage a poursuivi ses méfaits jusqu’à l’assassinat de Lyhanna. Des associations féministes et de protection des enfants, gavées d’argent public (Fondation des Femmes, NousToutes, La Voix de l’Enfant, etc.), récupèrent dès lors à des fins politiques les dysfonctionnements avérés des services de sécurité et de la justice toujours plus prompts à persécuter les opposants politiques et les honnêtes gens fatigués du laxisme ambiant.

Outre des rassemblements les lundis en début de soirée devant les palais de justice sans que cela ne choque les tenants du sacro-saint «État de droit» et de l’imprescriptibilité absolue d’une magistrature érigée en pouvoir omnipotent, ce drame sordide suscite un projet supposé intégral sur les violences sexistes et sexuelles. Cette proposition législative transpartisane (hors RN, UDR et LFI) instaure une présomption de culpabilité envers le mâle et favorise une atteinte incroyable des droits de la défense. Il est exact qu’il porte sur lui de quoi commettre un viol… Le plus risible est que ces Érinyes de pacotille vouent un culte au funeste Robert Badinter dont les réformes néfastes sont à l’origine de cette impéritie.
L’affreux fait-divers sert de prétexte au développement de nouvelles tares sociopolitiques qui s’inscrivent pleinement dans le sida mental si bien décrit il y a quarante ans. Aujourd’hui, c’est le wokisme ou la «politique des identités fictives, artificielles ou factices» qui contrarie le concept fondamental d’anthropologie bioculturelle.
On sait que les tenants du wokisme chérissent l’intersectionnalité. Les deux matrices initiales, à savoir le féminisme progressiste et l’anti-racisme, fomentent à intervalles réguliers des théories déconstructivistes plus ou moins nauséabondes telles la grossophobie (haine des personnes grosses, voire obèses), le spécisme (idéologie consistant à discriminer les êtres vivants en fonction de leur appartenance à une espèce biologique, en leur accordant une valeur morale et des droits inégaux au point de laisser les poux proliférer dans les cheveux des écoliers) ou la toxicophobie (aversion ou rejet envers les usagers de drogues dont les pratiques quotidiennes favorisent la délinquance et la criminalité). La loi supposée intégrale facilite par ailleurs la reconnaissance publique et, surtout, médiatique de l’infantisme, de l’adultisme et de l’enfantisme. Il s’agit de trois variantes particulières de l’âgisme, soit l’ensemble de stéréotypes discriminants fondés sur l’âge d’une personne.
Pour la circonstance, les non-majeurs, qu’ils soient enfants ou adolescents, sont considérés comme une minorité sociale opprimée et discriminée. Par qui? Par des adultes masculins hétérosexuels blancs, pardi! Dans son éditorial du Nouvel Obs (des 12 au 26 juin 2026) intitulée «La cause des enfants», Cécile Prieur qui ne se fait jamais prier pour corrompre les assises ancestrales de notre civilisation européenne, prétend qu’«il existe un continuum entre les violences sexuelles infligées aux femmes et celles dont sont victimes les enfants. À chaque fois, poursuit-elle encore dans une veine clairement complotiste, c’est la même structure oppressive qui est à l’œuvre, la même domination masculine qui fait des ravages, le même système patriarcal qui légitime ces abus en série». Peut-être ignore-t-elle que le fameux patriarcat demeure si puissant et conserve une telle imprégnation institutionnelle que plus de la moitié des effectifs du corps enseignant et de la magistrature sont maintenant féminisés? Ainsi un patriarcat imaginaire et fantasmé serait-il la cause première de tous les problèmes contemporains, du changement climatique aux désordres affectifs et matériels dans les familles.


L’idéologie déconstructiviste continue donc son travail de corrosion du pater familias en promouvant de nouvelles manifestations wokistes. L’infantisme désigne un ensemble de discriminations et de préjugés systémiques et collectifs à l’encontre des enfants et des adolescents perçus comme inférieurs aux adultes qui disqualifient d’emblée leur discours au nom de leur manque de jugement et d’expérience. Le mioche est de droit l’égal de l’adulte sans en avoir bien sûr les devoirs… L’infantisme recoupe en partie un autre délire psychosocial: l’adultisme. Interrogée par Emmanuelle Anizon et Anna Topaloff dans le même numéro du Nouvel Obs, la danseuse, réalisatrice, comédienne et autrice (ouf!) Andréa Bescond, née en 1979 et mère de deux enfants, définit cette deuxième notion, inventée vers 1978 par le psychologue étatsunien Jack Flasher, comme un «système de domination des adultes sur l’enfant, basé sur l’idée que l’enfant est un être inférieur, dont les droits et la parole n’ont pas la même valeur que ceux des personnes majeures». Quant à l’enfantisme, ce serait un mouvement social, culturel et politique qui recherche l’application réelle de l’égalité en matière de respect des droits, des dignités et d’intégrité entre les adultes et les enfants. Dans la logique enfantiste, le parent qui doit changer les couches souillées de sa fille ou de son fils âgé de deux mois, doit au préalable lui demander son consentement. Par quel moyen? Un formulaire administratif CERFA pré-rempli? Andréa Bescond se déclare «favorable au droit de vote des adolescents à partir de 15 ans». Pourquoi cette limite d’âge ? Pourquoi pas avant? Bien entendu, elle s’oppose en revanche à tout droit de vote familial.

Ces trois métastases wokistes procèdent en ligne droite de l’égalitarisme le plus rance. N’étonnons-nous pas si, lors des blocus devant les lycées en octobre 2026, maints mineurs ont été arrêtés après avoir commis de nombreuses dégradations. Il serait temps d’abroger les ordonnances de 1945 sur la justice des mineurs et l’excuse de minorité pour imposer des circonstances aggravantes automatiques. Les trois aberrations intellectuelles récusent par conséquent toute approche verticale, tout sens hiérarchique, tout ordre concret au profit d’un fatras chaotique inquiétant. On notera enfin que les zélotes dérangés de ces aberrations conceptuelles dénient toute légalité au sort du fœtus avant son élimination pré-natale. Si la cause des enfants reste restrictive, celle du fœtusisme tarde à se manifester.
GF-T
- « Chronique flibustière » n° 201, d’abord mise en ligne le 19 octobre 2026 sur Synthèse nationale.
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dimanche, 25 octobre 2026
Dragana Trifković: l’Ukraine entre la réalité militaire et les illusions diplomatiques de l’Occident

Dragana Trifković: l’Ukraine entre la réalité militaire et les illusions diplomatiques de l’Occident
Par Dragana Trifković, directrice générale du Centre d’études géostratégiques
Source: https://geostrategy.rs/dragana-trifkovic-ukrajina-izmedju...
«Washington tente, par une initiative diplomatique, d’enrayer l’aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu’elle considère comme les causes fondamentales du conflit».
La nouvelle tentative de Washington de relancer les négociations sur le conflit ukrainien doit être envisagée dans le contexte de transformations géopolitiques plus larges et d’une situation internationale de plus en plus complexe pour les États-Unis d’Amérique. Après le conflit avec l’Iran, et alors que les problèmes sociaux et économiques intérieurs restent irrésolus, l’administration américaine s’efforce de renouer le dialogue avec Moscou et de trouver une issue à la crise ukrainienne, qui pèse depuis des années sur les ressources politiques, militaires et économiques de l’Occident.
Les négociations d’Oslo montrent que Washington reprend l’initiative diplomatique, tandis que les États européens se retrouvent de plus en plus dans une position subordonnée. Bien qu’ils participent aux consultations et cherchent à influer sur la formulation de positions communes, leur capacité à déterminer de manière autonome l’orientation du processus de négociation demeure limitée. Le canal de communication décisif se rétablit entre Washington et Moscou, ce qui confirme que les questions essentielles de la sécurité européenne ne peuvent être réglées sans un dialogue russo-américain direct.
L’objectif principal de l’initiative diplomatique occidentale reste d’obtenir un cessez-le-feu le plus rapidement possible. Toutefois, cette demande ne doit pas être considérée uniquement comme une initiative de paix, mais aussi comme une conséquence de l’évolution défavorable de la situation pour l’Ukraine et ses alliés occidentaux. L’armée ukrainienne subit des pertes importantes, fait face à une pénurie d’effectifs et à l’épuisement de ses ressources militaires, tandis que les forces russes poursuivent une progression méthodique, consolidant progressivement leur contrôle sur des positions d’importance stratégique et créant les conditions de nouveaux succès opérationnels. Si cette dynamique se poursuit, elle compliquera davantage encore la situation de la partie ukrainienne, tant sur le plan militaire que dans les négociations.
Dans de telles circonstances, le temps devient l’un des facteurs stratégiques les plus importants. Pour les États occidentaux, la prolongation du conflit signifie des engagements financiers supplémentaires, des risques politiques et une incertitude croissante quant à la capacité de l’Ukraine à tenir durablement ses positions actuelles. Dans cette perspective, un cessez-le-feu pourrait permettre de stabiliser le front et d’empêcher une nouvelle dégradation de la position de négociation ukrainienne.
Pour la Russie, cependant, la logique des négociations est fondamentalement différente. Moscou ne considère pas le cessez-le-feu comme un objectif en soi, mais insiste sur la nécessité de remédier aux causes du conflit et d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés au début de l’Opération militaire spéciale. Au cœur de ces exigences demeurent la démilitarisation de l’Ukraine, son statut neutre et non aligné, ainsi que des règlements territoriaux qui confirmeraient le contrôle russe sur les régions que Moscou considère comme siennes.

C’est précisément là que réside la contradiction fondamentale du processus diplomatique actuel. Alors que la partie occidentale cherche à obtenir d’abord un cessez-le-feu, puis à négocier un règlement politique à long terme, la Russie exige que le futur accord élimine au préalable les menaces sécuritaires qui, selon la justification officielle russe, ont motivé le déclenchement de l’opération militaire.
Les déclarations faites après les entretiens d’Oslo, notamment les positions de Volodymyr Zelensky sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine, ne témoignent pas d’un rapprochement substantiel des positions. Des demandes de garanties d’une portée comparable à celle de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord peuvent difficilement être acceptables pour Moscou, car elles pourraient instaurer une forme de protection occidentale permanente en matière militaire et de sécurité, même sans adhésion formelle de l’Ukraine à l’OTAN.
La question du soutien militaire et du soutien en matière de renseignement apportés par les États-Unis à l’Ukraine revêt également une importance particulière, notamment en ce qui concerne les renseignements satellitaires et les livraisons de missiles destinés aux systèmes de défense antiaérienne Patriot. Le fait que ces sujets soient abordés dans les discussions diplomatiques révèle à quel point les capacités militaires ukrainiennes dépendent des décisions américaines. Washington dispose donc de moyens de pression sur Kiev qui dépassent largement la médiation diplomatique.
La question reste donc ouverte de savoir si Washington peut réellement parvenir, avec Kiev et ses alliés européens, à un consensus sur une proposition qui serait également acceptable pour la partie russe. L’harmonisation formelle des positions occidentales ne signifie pas qu’une base de compromis avec Moscou a été trouvée.
C’est dans ce contexte qu’il faut également considérer la mission de l’émissaire américain Steve Witkoff, qui a présenté à la partie russe des propositions concernant un cessez-le-feu, des arrangements de sécurité, la reconstruction de l’Ukraine après la guerre et une éventuelle reprise des négociations directes. L’examen de mécanismes techniques et de dispositifs d’expertise peut constituer une démarche diplomatique utile, mais ne résout pas, à lui seul, les désaccords politiques fondamentaux.

La possibilité annoncée d’une reprise des négociations trilatérales entre la Russie, les États-Unis et l’Ukraine après le 10 novembre constitue une certaine avancée diplomatique, mais ne doit pas être interprétée comme une disposition de Moscou à renoncer à ses exigences fondamentales. Consentir à la poursuite du dialogue et accepter un plan de paix concret sont deux choses fondamentalement différentes. La Russie maintient ainsi un canal de communication diplomatique, tout en cherchant à préserver sa position de négociation.
Le fait que les discussions abordent de plus en plus les questions économiques, notamment la reconstruction de l’Ukraine, les investissements et les perspectives d’une future coopération russo-américaine, mérite une attention particulière. Cela montre que Washington envisage un cadre plus large pour un éventuel accord, qui pourrait englober non seulement le conflit ukrainien, mais aussi certains aspects des relations futures entre les deux grandes puissances. Toutefois, les incitations économiques peuvent difficilement se substituer au règlement des questions que Moscou considère comme essentielles à sa sécurité nationale.
La profonde crise de confiance entre la Russie et l’Occident constitue un obstacle supplémentaire à l’ensemble du processus. L’expérience des accords de Minsk, ainsi que les interprétations divergentes des processus diplomatiques antérieurs, ont renforcé à Moscou la conviction que les États occidentaux utilisent les négociations et les accords provisoires pour gagner du temps et consolider leurs propres positions. C’est précisément pour cette raison que la Russie insiste sur des garanties concrètes, vérifiables et viables à long terme, plutôt que sur des promesses politiques.
Dans le même temps, les États occidentaux continuent de formuler des exigences qui ne correspondent guère au rapport de forces réel sur le terrain. Ce décalage entre les ambitions politiques et la réalité militaire complique davantage encore la possibilité de parvenir à un accord. Le problème ne réside pas seulement dans les divergences entre les positions de négociation, mais aussi dans le fait que les capitales occidentales, malgré l’évolution défavorable de la situation, cherchent toujours à maintenir des objectifs politiques qui n’ont pas été atteints par la voie militaire.
La question essentielle aujourd’hui n’est pas de savoir si Washington souhaite un cessez-le-feu, mais s’il est prêt à accepter les conséquences politiques et sécuritaires de l’évolution du conflit jusqu’à présent. Si l’administration américaine continue d’insister sur une solution qui viserait avant tout à geler la situation actuelle, sans répondre aux exigences fondamentales de la Russie, il est difficile d’espérer des progrès substantiels.
Les négociations d’Oslo et la poursuite des contacts directs avec Moscou constituent donc davantage une tentative de l’Occident d’enrayer une évolution défavorable des événements que la preuve qu’un accord de paix est proche. Pour Washington, le temps devient un facteur de plus en plus important, tandis que Moscou, estimant que le rapport de forces évolue progressivement en sa faveur, n’a pas les mêmes raisons d’accepter un compromis rapide.
Washington tente, par une initiative diplomatique, d’enrayer l’aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu’elle considère comme les causes fondamentales du conflit.
L’issue finale des négociations ne dépendra pas du nombre de rencontres diplomatiques, mais de la volonté de l’Occident d’adapter ses exigences politiques au rapport de forces réel et d’accepter de discuter des questions essentielles de la sécurité européenne. Sans cela, chaque nouvelle proposition de paix risque de rester une simple tentative de suspendre temporairement le conflit, plutôt que de constituer une base pour son règlement durable.
Source : Centre d’études géostratégiques
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mardi, 20 octobre 2026
Fictions bellicistes: la théâtralisation de la guerre

Fictions bellicistes: la théâtralisation de la guerre
Lorenzo Carrasco
Source: https://newsnet.fr/329169
L’Europe théâtralise la guerre avec la Russie tandis que son ordre libéral s’effondre: un rituel de peur sans promesse de rédemption, sur la voie de l’autodestruction.
MSIa Informa, 29 septembre 2026. — Dans un élan de mise en scène, les dirigeants européens se sont affichés en tenue militaire lors du Sommet européen de l’Arctique, organisé à Rovaniemi, en Finlande, afin de faire clairement comprendre qu’ils seraient prêts à affronter la Russie. Pendant ce temps, la machine politique et médiatique des principales capitales européennes répète, presque à l’unisson, ses mises en garde contre la prétendue «menace russe» incarnée par Vladimir Poutine.

La déclaration officielle du Sommet de Rovaniemi, tenu les 13 et 14 septembre 2026, a elle-même établi que la sécurité devait être au cœur des discussions et insisté sur la nécessité de renforcer la présence et les capacités européennes dans l’Arctique, région considérée comme stratégique pour la sécurité de l’ensemble du continent.
Mais cette mise en scène recèle quelque chose de bien plus profondément inquiétant. Ces dirigeants se déguisent en porte-parole de sociétés mobilisées pour la guerre, alors qu’ils gouvernent des pays profondément divisés et font face à une érosion croissante de la confiance politique. Le décalage entre la rhétorique des dirigeants et les dispositions réelles des sociétés qu’ils prétendent représenter devrait, à lui seul, inciter à la prudence. Au lieu de cela, nous assistons à la construction d’un climat psychologique de confrontation. Et c’est précisément là que le danger commence.
Le risque réel d’autodestruction
En premier lieu, ils simulent la puissance, car l’Europe ne dispose pas aujourd’hui de toutes les capacités industrielles nécessaires pour soutenir de façon autonome une mobilisation militaire prolongée à l’échelle suggérée par l’actuelle rhétorique du réarmement. Les efforts mêmes déployés par l’Europe pour reconstituer ses stocks, accroître sa production de munitions et restaurer ses capacités industrielles montrent à quel point cette infrastructure a été réduite au cours des dernières décennies. Mais le problème le plus grave n’est pas industriel. Il est stratégique.
La Fédération de Russie possède un immense arsenal nucléaire et a développé des systèmes d’attaque avancés, notamment hypersoniques. Cela ne signifie pas que la Russie dispose d’une supériorité technologique dans tous les domaines, mais implique quelque chose de beaucoup plus important pour notre réflexion: toute guerre directe entre l’OTAN et la Russie mettrait aux prises des forces capables de provoquer des destructions à l’échelle d’une civilisation. La Russie et les États-Unis continuent de détenir l’écrasante majorité des ogives nucléaires existantes, tandis que les principales puissances nucléaires modernisent leurs arsenaux et que les mécanismes de maîtrise des armements s’affaiblissent. Par conséquent, traiter un affrontement direct entre la Russie et l’OTAN comme s’il ne s’agissait que d’une option de politique étrangère parmi d’autres n’est pas une preuve de courage. C’est jouer avec la possibilité imminente d’une autodestruction.
Une fois franchi un certain seuil, rien ne garantit plus que les événements resteront sous le contrôle de ceux qui les ont déclenchés. C’est précisément ce point qui semble disparaître de l’actuelle théâtralisation belliciste. Et il y a plus inquiétant encore: le langage de la destruction est de nouveau ouvertement employé par les dirigeants occidentaux eux-mêmes.

En septembre 2026, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le président Donald Trump est allé jusqu’à avertir que les États-Unis pourraient «anéantir» l’Iran si aucun accord n’était trouvé. Si une menace de cette nature peut être proférée devant les Nations unies sans provoquer une rupture politique proportionnelle à l’énormité des propos tenus, c’est que quelque chose de profondément grave est en train d’arriver à la perception occidentale des limites de la guerre. Car la normalisation du langage de l’anéantissement ne reste pas nécessairement circonscrite à l’adversaire contre lequel il était initialement dirigé.
Aujourd’hui, il peut s’agir de l’Iran. Demain, dans une spirale d’escalade que plus personne ne parviendrait à maîtriser, il pourrait s’agir de villes européennes. C’est en ce sens que les actuels délires bellicistes cessent d’être une simple mise en scène politique pour devenir un danger concret d’autodestruction de la civilisation européenne elle-même. L’Europe, qui fut pendant des siècles l’un des principaux foyers de la civilisation occidentale, a traversé deux guerres mondiales et sait directement ce que signifie la transformation de rivalités politiques en guerres d’anéantissement. C’est précisément pourquoi on serait en droit d’attendre de ses dirigeants qu’ils soient les premiers à comprendre qu’une guerre entre puissances nucléaires n’offre aucune seconde chance de corriger les erreurs de calcul.
Pourtant, nous voyons des dirigeants jouer avec les symboles militaires, les discours de mobilisation, les ennemis existentiels et les perspectives de confrontation, comme si nous nous trouvions encore dans le monde d’avant Hiroshima. La fiction consiste précisément à représenter la guerre comme un instrument politique encore disponible, sans envisager l’issue ultime que pourrait entraîner une telle guerre. Et si l’affrontement échappe à tout contrôle, ce ne seront pas seulement les gouvernements, les partis ou les alliances militaires qui en paieront le prix. Ce pourrait être la civilisation même que ces dirigeants affirment défendre.
Qui a besoin de la menace?
Posons donc la question: qui se trouve derrière toute cette imposture? Qui alimente cette représentation? Qui a besoin de ce climat permanent de menace? Et pourquoi un ordre politique fissuré, dépourvu de légitimité, semble-t-il trouver dans la perspective de la guerre l’un de ses derniers alibis pour justifier sa pérennité? La réponse la plus naïve consisterait à expliquer cette pathologie par la tentative de maintenir des régimes impopulaires sous le régime d’une menace extérieure imaginaire, tout en condamnant ou en réprimant les forces politiques émergentes, accusées d’être des «agents de l’étranger» ou les instruments d’une puissance ennemie — en l’occurrence, liés à la «bête» russe.

Il y a certainement une part de cela. L’histoire offre de nombreux exemples de gouvernements qui recourent à la menace extérieure afin de ressouder des cohésions internes détériorées, de discréditer leurs adversaires et de justifier des mesures qui, dans des circonstances normales, rencontreraient une plus forte résistance. Mais cette explication reste insuffisante. Lorsque nous parlons de crise, nous ne faisons pas seulement référence à la légitimité d’un groupe de dirigeants européens. La décomposition atteint le système même qui les a portés au pouvoir. Et c’est précisément ce système qui s’effondre.
Effondrement de l’ordre libéral et financier
Le prétendu «monde fondé sur des règles», la mondialisation financière, le libre-échange érigé en dogme et le remplacement progressif de l’économie productive par l’intermédiation financière se heurtent aujourd’hui au retour de l’État national souverain. Cette résurgence donne la priorité à la politique industrielle, à la sécurité énergétique, aux chaînes de production stratégiques et à la défense des intérêts économiques propres à chaque pays. Paradoxalement, ce centralisme étatique pourrait également indiquer une voie permettant à l’Occident de renouer avec une partie de ses racines civilisationnelles — essentiellement chrétiennes —, selon lesquelles le pouvoir politique n’était pas conçu comme une réalité absolue, mais comme soumis à un ordre moral supérieur.
Au fond, derrière ces chimères se dessine une faille encore plus profonde: la crise du modèle libéral et financier articulé autour de banques centrales «indépendantes». Cette logique a consolidé l’autonomie croissante du capital par rapport aux États nationaux, sous l’impulsion d’une conception économique qui, pendant des décennies, a progressivement déplacé le centre de gravité de la richesse de la production réelle vers la spéculation rentière.
Les racines de cette structure remontent à la gestation de l’ordre commercial anglo-néerlandais des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, par la suite projeté à l’échelle mondiale à travers l’expansion impériale et bancaire britannique. Au fil du temps, ce modèle a revêtu de nouvelles formes, tout en conservant une caractéristique essentielle: la capacité du pouvoir financier à se présenter comme une réalité extérieure à la politique et à placer ses décisions sous le signe de procédés techniques, neutres et indépendants des choix souverains de la société. C’est précisément cette architecture dissimulée qui commence aujourd’hui à être remise en question.
Une religion séculière sans promesse de rédemption
Le cerveau caché des oligarchies occidentales a perdu la capacité de produire des idées et des projets susceptibles de mobiliser les sociétés en direction d’un avenir prometteur. Cette stérilité se manifeste également dans la médiocrité d’une grande partie des dirigeants actuels, devenus de simples administrateurs d’un ordre régressif plutôt que les créateurs d’une nouvelle réalité politique. La politique libérale s’est ainsi transformée en une sorte de religion séculière dépourvue de promesse de rédemption, ce qui constitue peut-être l’une de ses caractéristiques les plus inquiétantes.
Les grands mouvements politiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles, même lorsqu’ils ont conduit des sociétés entières à la catastrophe, promettaient encore une certaine forme de rédemption historique: la société sans classes, la grandeur nationale, l’empire, la révolution, l’homme nouveau ou un ordre futur prétendument définitif. À l’inverse, la religion séculière de l’ordre libéral en décomposition n’offre même plus cela. Elle exige des sacrifices sans présenter de paradis futur: elle réclame l’appauvrissement au nom de la stabilité, la perte de souveraineté au nom des règles, la désindustrialisation au nom de l’efficacité et la censure au nom de la démocratie. Finalement, elle accepte même le risque de la guerre afin de préserver un ordre dont elle n’est plus capable d’expliquer la finalité.

Il n’existe plus de véritable promesse de rédemption. Il ne subsiste que la promesse que le système continuera d’exister. «Nous sommes le jardin d’Éden; tout le reste est la jungle». À ce stade, la politique cesse de défendre la société et exige de celle-ci un sacrifice aveugle pour défendre le système! C’est précisément là qu’une religion séculière peut devenir autodestructrice: lorsque la préservation de l’ordre existant importe davantage que celle des personnes qui vivent sous cet ordre, réduites en esclavage.
De la minorité créatrice à la minorité dominante
C’est peut-être l’un des signes les plus profonds d’un épuisement civilisationnel. Une élite cesse d’être créatrice lorsqu’elle ne parvient plus à imaginer un avenir qui ne soit pas la simple continuation d’elle-même. Le grand historien britannique Arnold Toynbee avait perçu ce phénomène avec une remarquable profondeur en établissant une distinction entre la minorité créatrice et la minorité dominante.
Une minorité créatrice exerce son autorité parce qu’elle apporte des réponses capables de susciter l’adhésion. Son autorité naît de sa capacité à répondre aux défis historiques et à produire de nouvelles formes d’organisation, de culture et de sens de l’être. Lorsque cette capacité disparaît, l’ancienne minorité créatrice peut devenir une minorité dominante. Elle ne dirige plus parce qu’elle inspire : elle se maintient parce qu’elle contrôle. La persuasion est progressivement remplacée par la discipline; l’imagination, par l’administration ; le projet, par la propagande; et la confiance, par la peur. C’est à ce moment-là que le système risque de transformer sa propre crise en justification de sa survie. Plus il échoue, plus il exige de pouvoir. Plus il perd sa légitimité, plus il a besoin d’ennemis. Moins il parvient à imaginer l’avenir, plus il éprouve le besoin dramatique de présenter le présent comme une bataille existentielle.
Lorsque le temporel prend la place du transcendant
C’est ici que la réflexion du philosophe et politologue germano-américain Eric Voegelin (1901-1985) (photo) sur les religions politiques rejoint celle de Toynbee sur la désintégration des civilisations. Lorsqu’une société perd la référence à un ordre transcendant, le besoin humain d’absolu ne disparaît pas; il est simplement transféré. La nation, la race, la classe, le parti, la révolution, le marché, les «règles» ou la démocratie — entendue non plus comme un régime politique, mais comme une catégorie morale absolue —: toute réalité temporelle peut être sacralisée et élevée à un statut qui ne tolère aucune remise en question. Dans ce processus, le profane usurpe la place du transcendant.
Il existe toutefois une différence décisive entre les anciens mouvements politiques et cette religion séculière potentielle d’un ordre épuisé. Les premiers promettaient une rédemption future, tandis que la seconde semble exiger le sacrifice présent dans le seul but d’empêcher l’effondrement du système. Il s’agit d’une religion séculière dépourvue d’eschatologie: sans paradis, sans homme nouveau et sans horizon véritablement inédit. Son seul avenir réside dans la prolongation indéfinie du présent.
Lorsque la peur remplace l’imagination
C’est peut-être précisément cette absence d’avenir qui explique l’importance croissante de la peur: peur de l’ennemi extérieur, de la rupture, de la dissidence et de la perte de contrôle. Peur que ce qui a été présenté pendant des décennies comme inéluctable cesse soudain de l’être. Lorsqu’un ordre ne parvient plus à susciter l’espoir, il se voit contraint d’inspirer l’effroi. Et si la terreur se substitue à l’imagination, le conflit peut devenir un moyen de légitimation.
La guerre cesse alors d’être seulement un instrument extérieur de la politique et se transforme en nécessité interne du système. C’est précisément à ce point que les délires bellicistes contemporains prennent une dimension bien plus profonde que le débat quotidien sur la Russie, l’Ukraine, l’OTAN ou les dépenses militaires: la question est civilisationnelle. Un ordre qui a perdu la capacité de concevoir son propre avenir peut commencer à accepter des risques qui, dans des circonstances normales, paraîtraient inconcevables. Il peut finir par confondre la continuité de ses structures avec celle de la civilisation elle-même.
Cette confusion est peut-être l’une des erreurs les plus dangereuses qu’une élite puisse commettre. Les institutions, les régimes économiques et les systèmes politiques sont historiques, tandis que les civilisations les transcendent tous. Lorsqu’un rouage en vient à exiger que l’humanité se mette en danger pour garantir sa propre survie, le rapport entre les moyens et les fins s’est entièrement inversé.

Les signes d’un changement d’époque
C’est à ce stade que l’on peut véritablement parler d’autodestruction. Une civilisation peut commencer à se détruire non parce qu’elle aurait cessé de croire, mais parce qu’elle a transformé son propre ordre historique en objet de foi absolue. Lorsque les dirigeants cessent de concevoir un avenir différent de celui qu’ils administrent; lorsque la guerre remplace la politique et que la peur se substitue au projet; lorsque la préservation des institutions devient plus importante que les personnes pour lesquelles elles ont été créées, nous ne sommes plus seulement confrontés à une crise politique ou économique. Nous sommes face à une profonde débâcle civilisationnelle.
Le moment où une élite perd sa capacité de concevoir, de créer et de convaincre constitue généralement le signe avant-coureur de la fin d’une époque. Cela ne signifie toutefois pas nécessairement que la civilisation soit condamnée; cela peut impliquer exactement le contraire. Cela indique que les structures incapables de répondre aux défis du présent ouvrent la voie à d’autres formes d’organisation, à de nouvelles idées et au rétablissement de vertus qui semblaient oubliées. Après tout, l’épuisement créatif d’un ordre n’épuise pas la capacité d’invention humaine. Lorsque ceux qui gouvernent ne conçoivent plus rien au-delà de leur propre perpétuation, c’est peut-être précisément le premier signe que quelque chose de nouveau — d’entièrement nouveau — est sur le point d’advenir.
16:41 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, bellicisme |
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