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samedi, 19 février 2022

Henry David Thoreau et la difficile désobéissance civile

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Henry David Thoreau et la difficile désobéissance civile

par Nicolas Bonnal

Attention, texte différent de celui-ci, du même auteur: http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2021/05/14/thoreau-et-la-difficile-desobeissance-civile-face-a-la-dicta-6315969.html#more

Break the law. Let your life be a counter friction to stop the machine

Nous sommes gouvernés par des monstres et des imbéciles en Occident : guerre, pénurie et contrôle numérique sont les mamelles de leur politique apocalyptique  effarée. Mais le peuple se réveille après deux années de soumission inepte et de léthargie apeurée. Moment donc de passer de La Boétie à Thoreau, de la servitude volontaire (voyez mon recueil) à la désobéissance civile. On va voir qu’elle n’est pas si facile, comme le montre Thoreau (souvent mis à toutes les sauces, surtout par des liberticides) en luttant contre la guerre contre le Mexique et l’esclavage pratiqués par les USA (mon Dieu, ces patries des droits de l’Homme…).

On sait que le vieillard Joe Biden est un dément criminel qui veut détruire et le monde et son pays. Il y a bientôt deux cents ans donc Henry David Thoreau écrit déjà :

« Quelle attitude doit adopter aujourd’hui un homme face au gouvernement américain? Je répondrai qu’il ne peut sans déchoir s’y associer. »

Thoreau n’est ni anarchiste ni libertarien ; mais il écrit quand même :

« De grand cœur, j’accepte la devise : « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » et j’aimerais la voir suivie de manière plus rapide et plus systématique. Poussée à fond, elle se ramène à ceci auquel je crois également : « que le gouvernement le meilleur est celui qui ne gouverne pas du tout » et lorsque les hommes y seront préparés, ce sera le genre de gouvernement qu’ils auront. »

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C’est que tout gouvernement est vite perverti par les minorités et oligarques qui le contrôlent :

« Le gouvernement lui-même — simple intermédiaire choisi par les gens pour exécuter leur volonté —, est également susceptible d’être abusé et perverti avant que les gens puissent agir par lui. Témoin en ce moment la guerre du Mexique, œuvre d’un groupe relativement restreint d’individus qui se servent du gouvernement permanent comme d’un outil ; car au départ, jamais les gens n’auraient consenti à cette entreprise. »

Thoreau ne se fait d’illusion sur aucun gouvernement :

« Le gouvernement américain — qu’est-ce donc sinon une tradition, toute récente, qui tente de se transmettre intacte à la postérité, mais perd à chaque instant de son intégrité? Il n’a ni vitalité ni l’énergie d’un seul homme en vie, car un seul homme peut le plier à sa volonté. »

Le génie du peuple devrait suffire face aux volontés de contrôle et sabotage du pouvoir :

« Pourtant, ce gouvernement n’a jamais de lui-même encouragé aucune entreprise, si ce n’est par sa promptitude à s’esquiver. Ce n’est pas lui qui garde au pays sa liberté, ni lui qui met l’Ouest en valeur, ni lui qui instruit. C’est le caractère inhérent au peuple américain qui accomplit tout cela et il en et il en aurait fait un peu plus si le gouvernement ne lui avait souvent mis des bâtons dans les roues. »

Le politicien aux ordres devient vite un malfaiteur ou un saboteur :

« Et s’il fallait juger ces derniers en bloc sur les conséquences de leurs actes, et non sur leurs intentions, ils mériteraient d’être classés et punis au rang des malfaiteurs qui sèment des obstacles sur les voies ferrées. »

Mais en bas cela ne s’agite guère mieux ; comme dans le cas de notre crise sanitaire les fonctionnaires ont servi l’Etat sans réagir (ou presque) :

« La masse des hommes sert ainsi l’État, non point en humains, mais en machines avec leur corps.

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C’est eux l’armée permanente, et la milice, les geôliers, les gendarmes, la force publique, etc. La plupart du temps sans exercer du tout leur libre jugement ou leur sens moral ; au contraire, ils se ravalent au niveau du bois, de la terre et des pierres et on doit pouvoir fabriquer de ces automates qui rendront le même service ».

Custine dans son pamphlet dégueulasse et grotesque contre la Russie traite les Russes d’automates (voyez mon étude) ; il est bon que Thoreau remette nos preux démocrates à leur place :

« Ils ont la même valeur marchande que des chevaux et des chiens. Et pourtant on les tient généralement pour de bons citoyens. D’autres, comme la plupart des législateurs, des politiciens, des juristes, des ministres et des fonctionnaires, servent surtout l’État avec leur intellect et, comme ils font rarement de distinctions morales, il arrive que sans le vouloir, ils servent le Démon aussi bien que Dieu. »

Une minorité se dégage alors contre cet autoritarisme déviant qui risque la persécution :

« Une élite, les héros, les patriotes, les martyrs, les réformateurs au sens noble du terme, et des hommes, mettent aussi leur conscience au service de l’État et en viennent forcément, pour la plupart à lui résister. Ils sont couramment traités par lui en ennemis. »

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Thoreau se révolte contre l’esclavage des noirs dans un pays présumé libre :

« …lorsqu’un sixième de la population d’une nation qui se prétend le havre de la liberté est composé d’esclaves, et que tout un pays est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi martiale, je pense qu’il n’est pas trop tôt pour les honnêtes gens de se soulever et de passer à la révolte. Ce devoir est d’autant plus impérieux que ce n’est pas notre pays qui est envahi, mais que c’est nous l’envahisseur. »

Thoreau remarque que les bons citoyens des USA se sont révoltés contre les impôts anglais et ils acceptent l’esclavage (ils portent une marque distinctive, un code QR, et dans la savante tradition égyptienne on leur perçait le nez pour les contrôler et les diminuer) :

« Si l’on venait me dire que le gouvernement d’alors était mauvais, parce qu’il taxait certaines denrées étrangères entrant dans ses ports, il y aurait gros à parier que je m’en soucierais comme d’une guigne, car je peux me passer de ces produits-là. »

L’esclavage ne sert qu’une minorité, comme le terrorisme médical sert une minorité pleine à craquer :

« En langage clair, ce n’est pas la kyrielle de politiciens du Sud qui s’oppose à une réforme au

Massachusetts, mais la kyrielle de marchands et de fermiers qui s’intéressent davantage au commerce et à l’agriculture qu’à l’humanité et qui ne sont nullement prêts à rendre justice à l’esclave et au Mexique, à tout prix. »

Le problème donc c’est la réaction – et elle est difficile. Trop souvent on se paie de clics ou de mots :

« Le plus important n’est pas que vous soyez au nombre des bonnes gens mais qu’il existe quelque part une bonté absolue, car cela fera lever toute la pâte. Il y a des milliers de gens qui par principe s’opposent à l’esclavage et à la guerre mais qui en pratique ne font rien pour y mettre un terme ; qui se proclamant héritiers de Washington ou de Franklin, restent plantés les mains dans les poches à dire qu’ils ne savent que faire et ne font rien ; qui même subordonnent la question de la liberté à celle du libre-échange et lisent, après dîner, les nouvelles de la guerre du Mexique avec la même placidité que les cours de la Bourse et peut-être, s’endorment sur les deux. »

9782253163800-001-T.jpegThoreau alors prévoit le sinistre futur américain : les noirs en voudront toujours aux blancs de n’avoir pas voté pour l’abolition de l’esclavage.

« Lorsqu’à la longue la majorité votera pour l’abolition de l’esclavage, ce sera soit par indifférence à l’égard de l’esclavage, soit pour la raison qu’il ne restera plus d’esclavage à abolir par le vote. Ce seront eux, alors, les véritables esclaves. Seul peut hâter l’abolition de l’esclavage, celui qui, par son vote, affirme sa propre liberté. »

On rougit, et puis on s’habitue : 

« Ainsi, sous le nom d’Ordre et de Gouvernement Civique, nous sommes tous amenés à rendre hommage et allégeance à notre propre médiocrité. On rougit d’abord de son crime et puis on s’y habitue ; et le voilà qui d’immoral devient amoral et non sans usage dans la vie que nous nous sommes fabriquée. »

Comment résister ? Refus de l’impôt par exemple :

« Si un millier d’hommes devaient s’abstenir de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une initiative aussi brutale et sanglante que celle qui consisterait à les régler, et à permettre ainsi à l’État de commettre des violences et de verser le sang innocent. Cela définit, en fait, une révolution pacifique, dans la mesure où pareille chose est possible. »

Thoreau invite le fonctionnaire à démissionner (tu parles !) :

« Si le percepteur ou quelque autre fonctionnaire me demande, comme ce fut le cas : « Mais que dois-je faire? », je lui réponds : « Si vous voulez vraiment faire quelque chose, démissionnez ! » Quand le sujet a refusé obéissance et que le fonctionnaire démissionne, alors la révolution est accomplie. »

Il ne faut rien attendre du riche (on le savait depuis la parabole du l’aiguille et le chameau) :

« Car le riche — sans que l’envie me dicte aucune comparaison — est toujours vendu à l’institution qui l’enrichit. »

La clé de l’obéissance civile c’est la PEUR (avec une bonne épidémie alors…) :

« En m’entretenant avec les plus affranchis de mes concitoyens, je m’aperçois qu’en dépit de tous leurs propos concernant l’importance et la gravité de la question, et leur souci de la tranquillité publique, le fort et le fin de l’affaire c’est qu’ils ne peuvent se passer de la protection du gouvernement en place et qu’ils redoutent les effets de leur désobéissance sur leurs biens ou leur famille. »

Thoreau qui est on le sait très bricoleur évoque l’autarcie et l’isolement – chose facile à une époque où les USA comptent DIX FOIS MOINS d’habitants :

imahdthges.jpg« Il faut louer quelques arpents, bien s’y installer et ne produire qu’une petite récolte pour la consommation immédiate. On doit vivre en soi, ne dépendre que de soi, et, toujours à pied d’œuvre et prêt à repartir, ne pas s’encombrer de multiples affaires. »

Comme l’Etat peut (et va, chez nous, pour obéir à Klaus Schwab et aux oligarques de Davos) tout prendre, il vaut mieux louer en effet ; mais rappelons que les prix de la location ont doublé en cinq ans en Floride par exemple…

Lors de cet épisode totalitaire, premier d’une longue série, on a tous vu la soumission incroyable des églises et clergés, tous plus vendus les uns que les autres. Or Thoreau est allé en prison pour cette raison :

« Voici quelques années, l’État vint me requérir au nom de l’Église de payer une certaine somme pour l’entretien d’un pasteur dont, au contraire de mon père, je ne suivais jamais les sermons. « Payez, disait-il, ou vous êtes sous les verrous. » Je refusai de payer. »

Thoreau déteste l’Etat et le méprise :

« Je vis que l’État était un nigaud, aussi apeuré qu’une femme seule avec ses couverts d’argent, qu’il ne distinguait pas ses amis d’avec ses ennemis, et perdant tout le respect qu’il m’inspirait encore, j’eus pitié de lui. »

Il écrit presque optimiste :

« Ainsi l’État n’affronte jamais délibérément le sens intellectuel et moral d’un homme, mais uniquement son être physique, ses sens. Il ne dispose contre nous ni d’un esprit ni d’une dignité supérieurs, mais de la seule supériorité physique. »

Il se trompe. L’Etat va changer de tactique pour nous soumettre. A la même époque Tocqueville écrit plus justement :

« Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps ; et l’âme, échappant à ces coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l’âme. »

Et c’était avant les bombardements médiatiques.

Mais Thoreau reste Thoreau. Gardez pour conclure cette formule magnifique :

« Enfreignez la loi. Que votre vie soit un contre-frottement pour stopper la machine. »

Sources principales :

https://www.institutcoppet.org/wp-content/uploads/2012/01...

http://www.bouquineux.com/index.php?telecharger=2786&...

https://reseauinternational.net/pourquoi-les-usa-nauraien...

https://www.dedefensa.org/article/comment-les-russes-sont...

https://www.amazon.fr/THOREAU-WALDEN-CRISE-MODERNE-LOGEME...

https://www.amazon.fr/Chroniques-sur-lHistoire-Nicolas-Bo...

 

vendredi, 04 février 2022

Abraham Merritt, le génie qui a ensorcelé Lovecraft et Bergier

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Abraham Merritt, le génie qui a ensorcelé Lovecraft et Bergier

Andrea Scarabelli

Source: https://blog.ilgiornale.it/scarabelli/2018/04/12/abraham-merritt-il-genio-che-strego-lovecraft-e-bergier/

"Il avait toujours entendu l'appel du passé. Au fil des ans, il en avait tenu compte, parcourant des terres oubliées et s'arrêtant dans des lieux qui avaient appartenu à des civilisations éteintes, des empires disparus et des villes disparues". Pendant la Première Guerre mondiale, l'auteur de ces lignes avait entrevu le cœur des ténèbres de la modernité, coupable de détruire "ce pont vers l'antiquité sur lequel son âme avait aimé voyager", rompant "le lien - autrefois familier - qui unissait le passé et le présent".

jl0574-1987.jpgL'interlocuteur n'est pas un homme de chair et de sang, mais un personnage de papier: John Kenton, le protagoniste de la Nef d'Ishtar, dont la nouvelle édition vient d'arriver dans les librairies d'Italie grâce aux efforts d'Il Palindromo. En réalité, il s'agit de bien plus qu'une réédition: à l'ère des réimpressions anastatiques et des rééditions sans mise à jour, il est gratifiant de voir qu'il existe des maisons d'édition qui pensent différemment. Giuseppe Aguanno, directeur de la série qui a accueilli le livre, "I tre sedili deserti" (également palindrome, essayez de lire le nom à l'envers...), ne s'est pas limité à exhumer le roman, sorti il y a exactement quarante ans dans le légendaire "Futuro" de Fanucci, édité par Gianfranco de Turris et Sebastiano Fusco, mais a en fait lancé un autre livre : nouvelle traduction (basée sur son édition en série, dans les colonnes de Argosy All-Story Weekly), nouvelles notes sur le texte, appareil critique inédit, glossaire mythologique, profil biographique de l'auteur, ainsi que les magnifiques illustrations de Virgil Finlay qui ont accompagné sa première parution. Bref, on ne pouvait pas demander mieux ; pour une fois, une petite maison d'édition a adopté un soin éditorial qui aurait beaucoup à apprendre même à des réalités éditoriales beaucoup plus "établies".

302.jpgLes mots cités sont ceux du protagoniste du roman, mais pourraient également faire référence à son auteur, Abraham Merritt (photo, ci-contre). Journaliste et écrivain, botaniste et spécialiste des substances hallucinogènes, ses multiples vies l'ont mené de l'archéologie à la mythologie, de l'histoire comparée des religions au folklore. Cet aventurier et archéologue du merveilleux ne s'est pas contenté d'étudier des livres, s'il est vrai, par exemple, qu'il a visité la cité maya de Tulum, au Mexique, qu'il a cherché des trésors dans le Yucatan (qu'il a trouvés plus tard...) et qu'il est devenu membre d'une tribu indienne, après une initiation régulière.

Mais il s'intéressait aussi à la sorcellerie, aux sacrifices humains et à l'occultisme. Ce sont les clés d'interprétation de son récit, comme il a lui-même pris la peine de le souligner à plusieurs reprises. Et de l'intersection du sacré et du profane est né un langage qui, comme l'a écrit Salvatore Proietti, oscille entre "biologies et anthropologies extraterrestres", "démonologies et cosmogonies arcaniques", avec un appel "au surnaturel occulte". La vérité est que Merritt était avant tout un savant intéressé par la science et la littérature, le réalisme et la magie, incapable - comme tous les meilleurs - d'enchaîner sa curiosité à l'ultra-spécialisme et à la myopie intellectuelle.

Il est naturel que son génie ait touché une corde sensible chez un certain nombre d'"excentriques" de la culture européenne et américaine, dont Jacques Bergier, qui s'est rendu aux États-Unis en 1947 pour le rencontrer, pour découvrir à son arrivée - à l'époque, il n'y avait pas de Wikipedia pour le tenir au courant des naissances et des décès - qu'il avait disparu seulement quatre ans auparavant. Notre "réaliste magique" parle de ce voyage et de Merritt dans le onzième chapitre de sa fantastique autobiographie Je ne suis pas une légende, publiée en 1978, mais son hommage à l'écrivain américain se retrouve dans le volume Admirations, publié huit ans plus tôt.

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Cet hommage est l'un des premiers à souligner le génie de Merritt pour la culture européenne, plutôt qu'un essai, c'est une déclaration de dévotion inconditionnelle: "Merritt est sans l'ombre d'un doute un rationaliste. Son univers est celui de la science, pas l'univers magique d'un Machen. Mais c'est un cosmos extrêmement vaste, très similaire à celui du Matin des magiciens. Il y a des civilisations qui ont disparu, d'autres qui existent sous les océans ou dans des endroits secrets du globe, la mémoire génétique, la parapsychologie, des portes qui s'ouvrent largement sur d'autres dimensions".

Malgré ce vernis de rationalisme, sa fiction est "essentiellement métaphysique et touche à des problèmes très profonds". Mais il est aussi très humain : les personnages de Merritt, poursuit Bergier, ne sont pas ceux de Lovecraft, qui sont dépassés par les événements, mais vivent pour se battre et meurent toujours debout, maîtres d'un réalisme héroïque sans pareil. Bien qu'ils sachent que l'issue de leurs aventures est parfois désespérée, ils ne déposent pas les armes, abandonnant la tâche à laquelle ils ont été appelés, mais se mettent quand même à l'épreuve.

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Les horizons de Howard Phillips Lovecraft et d'Abraham Merritt sont très différents - c'est indéniable - mais les lignes que nous venons de citer n'épuisent pas leur relation intellectuelle. En fait, HPL a beaucoup lu et apprécié les œuvres de Merritt, en particulier les deux histoires The Moon Pool et The Conquest of the Moon Pool, parues dans All-Story Weekly entre 1918 et 1919. Il les considérait comme les meilleures histoires bizarres de tous les temps.

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Selon S. T. Joshi et David E. Schultz, les plus grands experts mondiaux du Démiurge de la Providence, ces histoires pourraient même avoir inspiré... L'Appel de Cthulhu ! Le fait est que, après s'être lus pendant des décennies, ils se sont finalement rencontrés le 8 janvier 1934 à New York. Le même soir, HPL a écrit à Annie E. P. Gamwell : "Il possède toutes mes œuvres, qu'il admire et encourage". Mais le récit le plus complet de la soirée où les deux géants de l'imaginaire se sont rencontrés est contenu dans une lettre (inédite en italien) adressée à son ami R. H. Barlow le 13 janvier 1934, dans laquelle Merritt aurait dit: "Vous semblez connaître mon travail depuis un certain temps et en avoir une bonne opinion. Ayant appris ma présence à New York, il s'est efforcé de me contacter et m'a invité à dîner dans son club - The Players'. Un portrait minimal de l'auteur suit :

"Aux cheveux roux et aux yeux gris, c'est un homme corpulent de quarante-cinq ou cinquante ans. Il est extrêmement agréable et génial, et c'est un brillant et savant causeur, versé dans les sujets les plus variés. Il a de nombreux liens avec les mystiques et est un bon ami du peintre russe Nicholas Roerich, dont j'admire depuis longtemps les étranges paysages tibétains. Je suis très heureux de l'avoir rencontré personnellement, ayant admiré son travail pendant quinze ans".

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Selon Lovecraft, il est le meilleur auteur à être sorti de la forge des pulp magazines, avec cette "capacité particulière à travailler sur les atmosphères, à investir les lieux d'une aura de terreur impie". Je pense avoir tout lu de lui, sauf The Metal Monster et Burn, Witch, Burn - mais maintenant, grâce à lui, je vais probablement combler ces lacunes...". Nous avons maintenant comblé l'une de ces lacunes, et la Nef d'Ishtar navigue enfin vers son univers parallèle, sur les vagues de la Quatrième Dimension. C'est là que se déroule le roman, à bord d'un navire divisé entre les forces d'Ishtar et de Nergal, les divinités mésopotamiennes de la Mort et de l'Amour : elles s'affrontent depuis la nuit des temps, attendant que quelqu'un les libère de leurs délivrances, rétablissant leur unité originelle. C'est la fonction du mythe, comme le savent tous les spécialistes de l'actualité, qui n'est pas l'étude de ce qui a été, mais l'actualisation de l'origine, du commencement. C'est pourquoi, au-delà de son incontestable qualité narrative, La Nef d'Ishtar est l'un des plus beaux hymnes à la puissance créatrice de la mythographie, tant orientale qu'occidentale. Grâce à Abraham Merritt, la tête coupée d'Orphée continue de chanter dans le silence sidéral des mondes lointains.

Mais ce n'est pas tout. Pour réconcilier les forces d'Ishtar et de Nergal - en réalisant le mysterium coniunctionis dont parlait Carl Gustav Jung, l'union de l'Animus et de l'Anima, du masculin dans le féminin et du féminin dans le masculin - les mythes ne suffisent pas. Nous avons besoin d'un homme. Plus : un homme moderne. Et voici John Kenton qui, entre autres, à un moment donné, tente d'expliquer à ses nouveaux compagnons de voyage comment vivre dans le "monde réel", en les mettant au courant de la modernité, des "machines et des guerres, des nouvelles lois et des nouvelles coutumes". Pourtant, alors qu'ils écoutent les chroniques du "meilleur des mondes possibles", les réactions de ses interlocuteurs sont plutôt déséquilibrées : la modernité semble terne et grise, sans style et incapable de se donner un destin. "Je n'aime pas votre façon de mener les guerres, je ne peux pas me résoudre à l'aimer", dit l'un d'eux. "Les nouveaux dieux me semblent si stupides", conclut un autre. A ce stade, il vaut peut-être mieux rester dans l'Ailleurs, à l'abri des brutalités de la modernité, de la terreur de l'histoire, comme l'appelait Mircea Eliade. Mais cela ne signifie pas qu'en fin de compte, ce sera un homme moderne qui résoudra l'ancien conflit. Prodiges de l'Autre Réalité... C'est la magie de la Nef d'Ishtar, où arrivera John Kenton, soumis à une longue transformation dans le transit de son monde - le nôtre - vers l'Autre. Un passage entre les dimensions qui se terminera par l'extinction de l'arcane de haine entre Ishtar et Nergal, reconstituant l'unité originelle et réalisant la coincidentia oppositorum. Prodiges de l'autre réalité.

lundi, 25 octobre 2021

Intellectuel et gentilhomme : l'activité littéraire de Gianfranco de Turris

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Intellectuel et gentilhomme: l'activité littéraire de Gianfranco de Turris

Giovanni Sessa

Ex: https://www.paginefilosofali.it/

L'hégémonie culturelle de l'"intellectuellement correct" a placé les penseurs qui sont fonctionnels au système, à la vision moderne et matérialiste du monde, au centre de l'actualité culturelle de notre pays. Les intellectuels qui ont tenté de réagir à cette situation par des initiatives éditoriales substantielles se comptent sur le bout des doigts. Ils ont alors souffert d'une marginalisation culturelle et professionnelle. Gianfranco de Turris, érudit du fantastique et auteur de nouvelles, mais aussi critique et interprète raffiné de ce genre narratif, est sans aucun doute l'un d'entre eux. Son activité journalistique et non-fictionnelle a débuté en 1961. Ceux qui veulent se rendre compte de l'intensité, de la profondeur et de la clairvoyance exégétique de de Turris n'ont qu'à feuilleter les pages d'un récent volume destiné à rappeler ses soixante ans de vie littéraire. Nous nous référons à, Il viaggiatore immobile. Saggi per Gianfranco de Turris in occasione dei 60 anni di attività (1961-2021) édité par Andrea Gualchierotti et publié par Solfanelli (pour les commandes : 335/6499393, edizionisolfanelli@yahoo.it, pp. 227, euro 13,00).

imagesgfdt.jpgLe livre est un recueil de contributions d'amis, de collaborateurs et de collègues, enrichi d'une célèbre contribution critique de Gianfranco de Turris lui-même, Dal Mito alla Fantasy (Du mythe à la littérature fantastique), et d'une bibliographie de ses œuvres de fiction. Il ne s'agit pas d'une célébration sans critique, d'un ouvrage simplement hagiographique et panégyrique dans un sens dissuasif, mais, comme le souligne l'éditeur, "d'un hommage bien mérité qui a d'autant plus de valeur que celui qui le reçoit se bat encore sur le terrain" (p. 8). Le livre rassemble différentes contributions, certaines basées sur des souvenirs, d'autres visant à présenter un portrait psychologique, humain et existentiel de de Turris. On y trouve aussi, bien sûr, des analyses importantes de ses contributions sur l'œuvre de Tolkien, Lovecraft, Meyrink, Machen et la littérature de science-fiction. Sebastiano Fusco, qui, en tant que jumeau littéraire, a accompagné presque entièrement notre activité éditoriale, se souvient que tout est né à Rome, au début des mémorables années soixante, une période de grands changements sociaux, caractérisée par une nouvelle ferveur intellectuelle. Roberto Scaramuzza, qui deviendra plus tard le rédacteur en chef du légendaire magazine Abstracta, met de Turris et Fusco en contact. Tous trois vivaient dans le même quartier et c'est là qu'ils ont également rencontré Luigi de Pascalis. Une fraternité est née et s'est poursuivie au fil des ans.

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Les "garçons de Piazza Bologna" partageaient les mêmes intérêts culturels: "ils étaient fans de science-fiction, ce qui, à l'époque, nous distinguait comme des personnes particulières", explique Fusco (p. 204). De Turris a collaboré à la revue Oltre il Cielo (Au-delà du ciel), dans laquelle est paru le premier article écrit en collaboration avec Sebastiano. Le texte aborde un thème essentiel pour la littérature de science-fiction: la nécessité d'introduire des traductions italiennes complètes et correctes. Il s'agissait d'un véritable projet éditorial, qui a pris forme avec la naissance de la maison d'édition Fanucci. Avec la contribution du duo de Turris-Fusco, Fanucci publie au moins une centaine de volumes, avec "une présentation exhaustive des auteurs, un appareil de notes pour faciliter la lecture, [...] des textes avec des introductions conçues comme de petits essais destinés à explorer le sens mythico-littéraire de la fiction fantastique" (p. 205). C'était un tournant. Dès lors, les littératures de l'imaginaire, considérées comme de second ordre par les critiques à la page, ont acquis une dignité culturelle et le "miracle de l'impossible" est devenu un code de lecture avec lequel regarder le monde, au-delà des frontières asphyxiées marquées par le réalisme dominant.

De Turris, dans ce domaine d'investigation particulier, a joué un rôle de promotion de premier plan, tant à l'égard des grands noms de la littérature fantastique que des auteurs moins connus. Il a certainement été le plus grand représentant de l'exégèse néo-symboliste de la Fantasy. En ce qui concerne Tolkien, cela est rappelé de manière appropriée dans le bel essai de Chiara Nejrotti, où l'on souligne à juste titre que Novalis et Eliade ont tous deux pensé le fini comme une manifestation de l'infini: la vie de l'Éternel clignote dans les entités de la nature: "Au début, l'humanité a perçu le monde comme une totalité, et elle-même comme une partie de celui-ci" (p. 113). Le processus d'individuation a progressivement conduit l'homme à se percevoir comme autre que le cosmos. Ainsi : " C'est [...] pour rendre possible la réunification originelle que l'esprit humain a créé les symboles " (p. 113). Le Seigneur des Anneaux a réintroduit, dans le monde désacralisé de la modernité, le mythe et l'épopée, dont les hommes contemporains, notamment les jeunes des années 1970, ressentaient un besoin urgent. Tolkien, au lieu de créer une "mythologie pour l'Angleterre", comme il le disait, a en fait produit une "mythologie pour l'Europe". L'intérêt de De Turris pour Tolkien l'amène, toujours en association avec Fusco, à écrire une pièce de théâtre sur le sujet, Ricordi di un Hobbit, dont les intrigues sont traitées dans un essai de Stefano Giuliano, avec des arguments pertinents.

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L'apogée de la critique fantastique de de Turris est représentée par sa lecture de Lovecraft. Pietro Guariello le montre avec des preuves lapidaires. Pour de Turris, l'écrivain de Providence n'est pas un simple scribe du chaos, puisque: "Il y a en nous une écharde qui résiste, un noyau de matière têtue qui ne se dissout pas dans l'eau corrosive du chaos: il faut la chercher, l'augmenter, par une conduite de vie cohérente [...] qui nous mette en paix avec nous-mêmes" (p. 75). Lovecraft devient, en quelque sorte, l'image de de Turris réfractée dans le miroir : tous deux en quête d'ordre dans le chaos rampant, tous deux animés d'un esprit anti-moderne. Le fantastique lovecraftien nous permet d'observer, avec un œil curieux, l'abîme qui se cache derrière une réalité apparemment rassurante. L'écrivain déplace l'attention des lecteurs de la terreur intérieure de l'homme vers la dimension cosmique. Ce thème est également présent dans l'exégèse de Machen par de Turris, dont les personnages "apparaissent comme la proie de forces dont ils n'ont pas une réelle compréhension" (p. 98), rappelle Marco Maculotti.

Cela nous semble d'ailleurs être la même exigence que celle à laquelle de Turris a adhéré dans sa production narrative. Il y réactualise, comme le souligne Andrea Scarabelli de manière convaincante, un fantasme panique et méditerranéen, le "monde à l'envers" décrit par Giambattista Basile dans Lo cunto de li cunti, ou, comme le soutient Max Gobbo, il recherche un fantasme "ontologique", notamment dans le récit Il silenzio dell'universo. Tout cela montre que de Turris joue un rôle de premier plan dans la littérature contemporaine, tant en termes de narration que de promotion culturelle et d'exégèse critique. Ses écrits nous montrent comment il a compris, dès sa collaboration aux pages de Linus, réalisé par Oreste del Buono, la nécessité d'agir à la fois au niveau de la "haute" culture (pensez à son édition de l'Opera omnia de Julius Evola pour Mediterranee) et de la culture populaire (son intérêt pour les bandes dessinées). Cette conviction s'est maintenue même après son arrivée à la RAI, comme en témoignent les enregistrements de son émission radiophonique L'Argonauta. Gianfranco de Turris est sans aucun doute un intellectuel hors pair, mais il est avant tout un gentleman. Ce terme, explique Fusco, "indique [...] ceux qui [...] se tiennent plus haut et [...] voient plus loin, comprennent plus tôt, saisissent des choses que les autres ne voient pas" (p. 203) et, pour nous, ce sont ceux qui vivent en cohérence avec leurs propres idées.

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Des écrits du syllogue émerge l'action pédagogique qu'il exerce, parfois comme un perfectionniste ou comme un "bienfaiteur bourru", envers les jeunes et les moins jeunes qui collaborent avec lui, les stimulant à une révision et une amélioration constantes des textes produits. Nous recommandons vivement la lecture de The Motionless Traveller. Dans ses pages, ceux qui souhaitent approcher de Turris pourront puiser une série d'informations utiles sur ses "défauts" (et qui n'en a pas), ses goûts, comme sa passion immodérée pour les sucreries, racontée de façon hilarante par Marco Cimmino mais, surtout, sur sa générosité intellectuelle. En fait, il s'est toujours efforcé d'introduire ceux qui lui étaient proches (y compris l'écrivain) dans le monde de l'édition, mais n'a pas toujours été récompensé en retour... Un livre de témoignages qui lui rend justice. À une époque comme la nôtre, ce n'est pas rien...

Giovanni Sessa

jeudi, 21 octobre 2021

Jack Parsons : Ordre et chaos dans le libéralisme 1.0

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Jack Parsons : Ordre et chaos dans le libéralisme 1.0

Michael Krumpmann

Ex: https://katehon.com/de/article/jack-parsons-ordnung-und-chaos-im-liberalismus-10?fbclid=IwAR3IyAATZfrz-VglYavSts6nE_mVwsQJdC2MrLY24U9KH3uWJaQXvm3juew

Dans un article précédent, j'ai présenté quelques figures du "libéralisme 1.0" dont les idées peuvent constituer une amorce de coopération et/ou d'intégration avec la quatrième théorie politique.

L'essentiel de ses représentants, notamment Hans-Hermann Hoppe et Janusz Korwin-Mikke, peut être résumé sous le terme occulte de "chemin de la main droite". Cela signifie : la construction et le maintien d'un héritage familial commun, une moralité stricte avec une forme d'éthique guerrière, un sens de la famille, de la discipline, et la condamnation de la perversion et de la débauche. Son objectif est de construire et de maintenir l'ordre et d'éviter le chaos. Cela correspond également au caractère de nombreux libertaires, qui désirent en fait une vie tranquille et retirée qu'ils peuvent passer en tant qu'"homme au-dessus du temps" et vivre ainsi "loin de la décadence culturelle ainsi que de la destruction". C'est pourquoi des cas comme celui des Lykov (une famille de vieux croyants en Russie qui a fui à la suite de la révolution et s'est retirée dans les terres désolées de Sibérie et n'a été redécouverte par l'État que dans les années 1990) sont si fascinants pour les libertaires, car ils incarnent leur désir primitif.

Mais cela ne représente qu'un aspect du libertarianisme, ou "libéralisme 1.0", car au-delà, il y avait aussi des libertaires intéressants pour les traditionalistes en ce que leur philosophie représente la "voie de la main gauche", en principe destructrice, y compris la remise en question des "sophismes" sociétaux. L'un de leurs plus célèbres représentants était Jack Parsons, qui dirigeait le Jet Propulsion Lab, lequel a constitué le noyau de l'agence spatiale NASA. La plupart des gens ne connaissent de Parsons que le fait qu'il a essayé de paterner une déesse de la lune dans un rituel occulte et le considèrent donc comme fou. Mais dans ce cas, les apparences sont trompeuses.

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Parsons était non seulement un spécialiste des fusées, un ufologue et un philosophe, mais aussi un adepte de l'occultiste Aleister Crowley. En outre, il était un passeur de frontières entre les théories politiques et était à l'origine un socialiste. Cependant, désillusionné par la nature autoritaire de l'URSS, il passe dans le camp libertaire. Selon Parsons, les idées des pères fondateurs des États-Unis étaient l'expression parfaite de la "vraie volonté" théologique.

Cependant, il ne croyait pas en un "Empire américain", mais était d'avis que les États-Unis actuels trahiraient les principes du libéralisme 1.0. Il partait du principe que les États-Unis allaient lentement se transformer en un État totalitaire et impérialiste qui n'avait de libéral que le nom. À ses yeux, le libéralisme avait le potentiel de devenir un totalitarisme encore pire que les deux autres théories politiques de la modernité (communisme et fascisme), le libéralisme 2.0 de notre époque.

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C'est précisément en raison de la descente dans le totalitarisme que l'appareil d'État des États-Unis dégénérerait en une "république bananière" inefficace. La police ne ferait que prétendre assurer la sécurité, mais en réalité, elle ne pourrait rien faire contre les grands criminels. Au lieu de cela, les personnes socialement marginalisées et la population noire seraient harcelées avec toute la sévérité requise afin de prétendre qu'ils se soucient de la sécurité de la population.

Comme la plupart des autres représentants du "libéralisme 1.0" et des existentialistes, il croyait que la paix venait avec la responsabilité. Toutefois, contrairement à la plupart de ses "collègues", il était d'avis que la responsabilité n'inclut pas seulement la responsabilité personnelle, mais aussi la responsabilité envers la communauté. Si les gens n'en tenaient pas compte, la stabilité politique ne serait possible que par l'élimination de l'individu et la mise en place d'un appareil de contrôle global, qu'il fallait bien sûr empêcher.

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Bien que la première partie de son ouvrage Freedom is a Two Edged Sword (1990) ressemble par endroits à une défense typique de l'État minimal lockéen, il n'était pas partisan d'un tel système étatique. Au contraire, il pensait que même un État minimal ne pouvait pas protéger la liberté humaine. Au contraire, il croyait, par analogie avec Stirner et Nietzsche, qu'un homme qui veut être libre ne doit pas attendre que les autres lui donnent la liberté. Au lieu de cela, il doit se battre lui-même pour sa liberté contre vents et marées. Celui qui attend éternellement que l'État lui donne la liberté restera éternellement un esclave.

La deuxième partie de son œuvre principale porte sur la libération de la féminité. Mais il ne parle pas d'une autre variété du féminisme libéral. Au contraire, il s'agit de la complémentation mutuelle de la masculinité et de la féminité. Il y décrit la femme comme l'incarnation du principe de Shakti avec des termes comme "feu" et "épée flamboyante". En résumé, sa vision du genre se résume au fait que les hommes et les femmes doivent s'entraider pour développer leur potentiel. Parsons a décrit les relations entre les sexes avec la parabole "l'homme est le guerrier et le héros, la femme est sa grande prêtresse".
Ce que Parsons avait à l'esprit comme relations entre les sexes était donc le contraire de la bataille féministe des sexes, de la compétition pour les carrières et de la paranoïa sur la "masculinité toxique", la "culture du viol", etc. Parsons voyait l'homme et la femme comme des compléments qui avaient besoin l'un de l'autre, s'entraidaient et se poussaient mutuellement vers de nouveaux sommets, et non comme des monstres dangereux qu'il fallait protéger l'un de l'autre. Et les deux sexes devraient pouvoir vivre des vies caractérisées par la "passion ardente", l'émotion et la confiance mutuelle, et non des vies mornes de femmes de carrière émancipées et d'esclaves salariées dans les usines sans âme de la bourgeoisie.

Jack Parsons était également un adepte de la "sexualité sacrée" telle qu'elle est pratiquée, entre autres, dans le tantra indien. Et à l'instar de cet enseignement et de philosophes de gauche comme Wilhelm Reich et Georges Bataille, Jack Parsons s'attache également à surmonter les conflits intérieurs, les inhibitions, les blocages et les limitations à l'aide de l'extase. Selon lui, cela constitue également la base d'une plus grande liberté.

Il faut toutefois préciser ici que ces rêves ne se sont pas réalisés dans la soi-disant "révolution sexuelle" de la génération 68, mais que les gens ont même développé une sexualité beaucoup plus névrosée et perturbée à travers le féminisme libéral et ses doctrines qu'à l'époque des puritains. A ce stade, on peut se demander comment cela a pu se produire. L'une des raisons en est certainement que la vision féministe actuelle de l'amour et de la sexualité est façonnée par la doctrine libérale de l'individu indépendant et que, par conséquent, ces "désirs" sont essentiellement considérés comme une menace potentielle pour la liberté individuelle.  C'est probablement à cause de la doctrine de l'individu indépendant que la pornographie est également en plein essor, car elle représente une forme de sexualité dans laquelle l'individu n'a pas besoin de partenaire et est donc complètement indépendant.

La pensée de Parsons montre également des traces d'un vitalisme anti-chrétien clairement influencé par Nietzsche, comme le montre également une grande partie de la Nouvelle Gauche. Mais cette action négative envers le christianisme est-elle vraiment encore justifiée ? Car la perte de pouvoir des églises chrétiennes depuis 1945 n'a fait que conduire à la désintégration de la société, à plus de matérialisme, et à des idéologies politiques telles que le libéralisme 2.0 prenant la place du christianisme comme religion de substitution, incluant la morale d'esclave et la mentalité de victime critiquées par Nietzsche. Les chrétiens n'ont jamais eu à l'esprit une transformation culturelle et sociale aussi extrême que celle que prépare le libéralisme 2.0.  Au contraire, ils avaient consciemment essayé de suivre la tradition gréco-romaine.

Jack Parsons, contrairement à la plupart des libéraux, n'était en aucun cas un partisan des Lumières et de sa "raison instrumentale" totalitaire. Au contraire, il pensait qu'une trop grande confiance dans la raison entraînerait un évitement de l'inconnu et de l'inexplicable.

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Les idées et la vie de Parsons ont influencé le roman "A Stranger in a Strange World" écrit par son ami Robert Heinlein en 1961. Dans ce livre, un astronaute proclame une nouvelle religion sexo-magique et devient ensuite le sauveur de l'humanité. Ce roman a eu une influence considérable sur la culture hippie. De même, le 15ème chapitre du livre d'Eduard Limonov "L'autre Russie", publié en 2006, présente d'étonnants parallèles avec les idées de Heinlein et semble par endroits être une combinaison de l'œuvre de Heinlein avec les premières idées socialistes de Charles Fourier.

 

vendredi, 15 octobre 2021

Pound contre Huntington

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Pound contre Huntington

 Claudio Mutti        

                            Pound est l'inventeur de la poésie chinoise
                            pour notre époque.
                                        T.S. Eliot


Parmi les manuscrits inédits d'Ernest Fenollosa (photo, ci-dessous), qui lui furent donnés par la veuve du sinologue en 1913, Ezra Pound en trouva un, intitulé The Chinese Written Character as a Medium for Poetry (1), qui fut pour lui un véritable coup de tonnerre. "Le siècle dernier, écrivait Pound quelques années plus tard, a redécouvert le Moyen Âge. Il est probable que ce siècle trouvera une nouvelle Grèce en Chine. Entre-temps, nous avons découvert une nouvelle échelle de valeurs" (2).

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Pound ne s'est pas contenté de concevoir une telle attente, mais a entrepris une opération culturelle visant à rendre accessibles, par des solutions originales, les "valeurs" exprimées par la poésie chinoise. Et il semble y être parvenu, si l'on en croit le jugement autorisé de Wai-lim Yip : "même lorsqu'on lui donne les plus petits détails, il parvient à pénétrer l'intention centrale de l'auteur par ce que l'on peut peut-être appeler une sorte de clairvoyance" (3).

Le premier résultat de la rencontre de Pound avec la poésie chinoise est, en 1915, Cathay (4), un recueil de traductions faites, comme le sous-titre l'indique, "pour la plupart à partir du chinois de Rihaku", c'est-à-dire des poèmes de Li Tai-po (700-762). Vingt ans plus tard, Pound publiera l'essai de Fenollosa sur les idéogrammes chinois, l'accompagnant d'une brève introduction et de quelques notes d'un homme très ignorant (4) qui témoignent de son intérêt croissant pour l'écriture idéogrammatique. "Parmi les facteurs qui ont attiré Pound vers l'écriture chinoise, il y avait certainement son imagination visuelle et son besoin inné de s'exprimer par des images répondant à des choses visuellement concrètes" (5).

En 1928, Ta Hio, soit le grand apprentissage; est publié (6). Le Ta Hio (ou Ta Hsio, ou Ta Hsüeh, "Grand Enseignement" ou "Étude intégrale") est un texte produit par l'école de Confucius après la mort du Maître, dans lequel "la morale assume une fonction cosmique, dans la mesure où l'homme travaille à la transformation du monde et poursuit ainsi, dans la société, la tâche créatrice du Ciel" (7), couvrant la fonction "pontificale" typique de médiateur entre le Ciel et la Terre. À Eliot, qui lui demande en quoi il croit, Pound répond le 28 janvier 1934: "Je crois en Ta Hsio". L'intérêt de Pound pour l'enseignement de Confucius a également donné lieu aux versions de Pound des Dialogues (Lun Yü) (8), du Milieu constant (Chung Yung) (9) et des Odes (Shih) (10).

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C'est le début de cette relation avec Confucius qui conduira Pound à tracer dans la doctrine du maître chinois les réponses les plus appropriées aux problèmes de l'Europe du XXe siècle : "Il me semble que la chose la plus utile que je puisse faire en Italie est de vous apporter chaque année un passage du texte de Confucius" (11) ; et de croire que "Mussolini et Hitler, par une intuition magnifique, suivent les doctrines de Confucius" (12). La doctrine confucéenne, comme l'écriture chinoise, correspond au besoin poundien de précision linguistique. Pour Confucius, en effet, la décadence de la société humaine est due à l'absence de correspondance entre les choses et les "noms" (ming), qui définissent normalement l'ensemble des caractères d'une réalité donnée ou indiquent une fonction morale ou politique ; une réforme efficace de la société doit donc partir de cet acte même de restauration de l'harmonie qu'est la "rectification des noms" (cheng ming). Le passage des Analectes (XIII, 3) sur ce concept est paraphrasé à plusieurs reprises par Pound (13), qui traduit cheng ming par un néologisme de sa propre création, "orthologie", et appelle "économie orthologique" une science économique basée sur la précision terminologique.

Selon certains interprètes, il semblerait toutefois que la relation avec le maître K'ung Fu, par lequel l'œuvre de Pound est profondément marquée, ne doive pas être réduite à des termes purement éthiques et politiques. "Confucius, la pensée confucéenne - a-t-on dit - a révélé à Pound une nouvelle façon de percevoir le monde. Nouvelle et pourtant très ancienne, car elle est la clé de toute la tradition chinoise que K'ung a voulu sauver et restaurer. Mais clé aussi d'une tradition primordiale qui a continué à parler en Occident dans les Mystères grecs et puis, encore, dans l'intuition des grands poètes "romanesques". La perception du monde comme une circulation de la Lumière. Et donc comme une unité. Qui est le fondement, l'âme même de la civilisation chinoise" (14). En bref, d'abord comme ministre puis comme maître d'école, Confucius "n'aspirait qu'à nettoyer et renforcer le lien entre les hommes de son temps et la tradition de leurs ancêtres" (15), de sorte que Pound, à travers Confucius, s'approchait de cette sagesse traditionnelle qui, en Europe, avait eu ses représentants chez Homère, Aristote et Dante (qu'il cite explicitement comme tels dans la note d'introduction au Ta Hsio), mais qui était désormais difficilement accessible dans l'Europe du XXe siècle.

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En janvier 1940 parurent les Cantos LII-LXXI (16), les "Chants chinois", initialement appelés par Pound les Chants des Empereurs de Catai, de l'Empire du Milieu. Pound les a composés "pour expliquer son idéal d'utopie sociale : ils rappellent la méthode employée par un Spengler ou un Toynbee, qui citent les exemples de l'histoire pour indiquer la tendance à un mouvement à prendre en considération, si l'on entend profiter du jugement et des erreurs du passé" (17). Si le Chant XIII était le Chant de Confucius, la décennie LII-LXI passe en revue la succession des dynasties chinoises, du troisième millénaire avant J.-C. à 1735 après J.-C., dernière année du règne de Yung-Cheng, mais aussi année de naissance de John Adams, le deuxième président des États-Unis. "Aujourd'hui plus que jamais, Pound applique sa propre théorie cyclique de l'histoire. Comme dans la succession des saisons, ainsi dans leur succession les dynasties des empereurs de Catai alternent la paix et la guerre, le bon et le mauvais gouvernement, selon une méthode d'exposition qui présente leurs actions comme des exemples positifs ou négatifs, selon les cas" (18). De plus, la source de Pound est le travail du Père De Mailla (19), qui avait interprété le T'ung-chien kang-mu ("Esquisse et détails du miroir exhaustif") de Chu Hsi (1130-1200), fondateur du néo-confucianisme. Le texte de Chu Hsi est quant à lui un résumé du Tzu-chih t'ung-chien ("Le miroir complet pour l'aide au gouvernement"), un ouvrage de l'historiographe confucéen Ssu-ma Kuang. Et l'écrivain confucéen, lorsqu'il expose des faits historiques, privilégie les situations archétypales: "Confucius impose ce sentiment du paradigme de l'histoire, au-delà du temps, comme son intellect tend vers le jugement moral, une sorte d'absolu" (20).

Il en résulte une vision de l'histoire dans laquelle "les figures des empereurs se meuvent et agissent comme des exemples de bon gouvernement, lorsqu'ils suivent les normes politiques confucéennes et choisissent leurs collaborateurs parmi les literati, ou de mauvais gouvernement, lorsqu'ils sont influencés par les eunuques, les femmes du palais, les bouddhistes et les taoïstes" (21). En bref, selon la vision de Pound transmise par Chu Hsi, l'harmonie et la justice dans l'ordre politico-social dépendent d'une conduite conforme à la nature, tandis que le désordre et la subversion sont l'effet de la violation des normes naturelles.

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Ainsi, dans l'œuvre de Pound, la Chine devient un "miroir pour l'Europe moderne, et pour les principes éternels de gouvernement que d'autres avant lui - des hommes de la stature de Voltaire - avaient été sûrs de voir dans la chronique chinoise" (22). La collecte de la dîme en grain, souhaitée par Yong Ching pour éviter la famine, est implicitement comparée à la politique de thésaurisation proposée dans l'Italie fasciste par le ministre Edmondo Rossoni (Canto LXI), à qui Pound expose la théorie de Silvio Gesell et de la monnaie francisée; le festin offert par Han Sieun au souverain tatar rappelle le spectacle des manœuvres sous-marines organisées pour le Führer à Naples (Canto LIV) et ainsi de suite.

L'adhésion à l'enseignement de Confucius est donc explicitement réitérée dès le Canto LII, qui se termine par l'énonciation de deux préceptes confucéens. Le premier est celui de "Appeler les choses par les noms", qui relie le Canto II au Canto LI (le dernier de la cinquième décade), scellé à son tour par l'idéogramme cheng wing. La seconde, tirée de l'Étude intégrale, dans l'adaptation de Pound, ressemble à ceci: "Le bon souverain par la distribution - Le mauvais roi est connu par ses impositions". 

Dans le Chant LIII, qui résume les événements de l'histoire de la Chine entre l'illud tempus des empereurs mythiques Yu-tsao et Sui-jen et le déclin de la dynastie Chou, nous trouvons également d'importants préceptes confucéens. Par exemple: "Un bon gouverneur est comme le vent sur l'herbe - Un bon dirigeant fait baisser les impôts". En particulier, Pound rappelle le cas d'un souverain qui émettait directement de la monnaie et la distribuait au peuple: "(...) en 1760, Tching Tang ouvrit la mine de cuivre (ante Christum) - fabriqua des disques avec des trous carrés au milieu - et les donna au peuple - avec lesquels ils pouvaient acheter du grain là où il y en avait". Une mesure exemplaire pour Pound, qui la mentionne également ailleurs: "La création de monnaie pour assurer la distribution de biens n'est pas nouvelle. Si vous ne voulez pas croire que l'empereur Tching Tang a été le premier à distribuer un dividende national en 1766 avant J.-C., donnez-lui un autre nom. Disons qu'il s'agissait d'une subvention extraordinaire..." (23).

Dans la série d'épisodes exemplaires qui mettent en évidence la fonction paternelle de l'empereur confucéen, la proclamation de Hsiao-wen Ti se détache au chant LIV: "La terre est la nourrice de tous les hommes - Je coupe maintenant la moitié des impôts - (...) L'or est immangeable". L'or ne se mange pas, la base de la subsistance est le pain. Ainsi, le Canto LV accorde une place considérable aux mesures de Wang An-shih qui, constatant que les champs étaient incultes, ordonna d'accorder un prêt aux paysans et fit frapper suffisamment d'argent pour que le taux reste stable. "Dans les épisodes répétés de distribution gratuite de nourriture et d'argent au peuple, Pound avait instinctivement identifié les économies du don, la fonction redistributive des anciens empires, des civilisations où le marché était encore conçu en fonction de la polis et non l'inverse" (24). Une mauvaise politique fiscale est au contraire identifiée par Pound comme la cause de la disparition de la dynastie Sung ("SUNG est mort de lever des impôts - gimcracks", Canto LVI), à laquelle a succédé la dynastie mongole Yüan. 

La Chine des Yüan, qui s'étendait entre le lac Baïkal et le Brahmapoutre, constituait la pars Orientis de l'empire de Gengis Khan qui, au XIIIe siècle, unifiait l'espace eurasien entre la mer Jaune et la mer Noire. Le premier empereur de la nouvelle dynastie fut Qubilai (1260-1294) : "KUBLAI KHAN - qui entra dans l'Empire - (...) - et les mogols se tenaient sur toute la Chine" (Canto LVI). Avant lui, c'est Ögödai (1229-1941) qui a imposé le tribut aux Chinois: "(...) et Yeliu Tchutsai dit à Ogotai:  taxe, n'extermine pas - Tu gagneras plus en taxant les fléaux - ainsi furent sauvées plusieurs millyum de vies de ces Chinois" (Canto LVI). Mais les Mongols n'ont pas suivi la loi de Confucius, et leur dynastie a donc pris fin: "Les Mongols sont tombés - pour avoir perdu la loi de Chung Ni - (Confucius) - (...) - les Mongols étaient un intervalle" (Canto LVI).

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L'approche de l'histoire de la Chine par le biais d'un ouvrage fondé sur des sources confucéennes incite Pound à voir dans les symptômes de décadence du Céleste Empire l'effet de l'influence corruptrice des taoïstes, des taozers, des tao-tse et des bouddhistes (Hochangs), qui sont souvent mis dans le même sac que les eunuques, les danseurs, les charlatans et les malfaiteurs de toutes sortes: "guerre, impôts, oppression - backsheesh, taoïstes, bhuddistes (sic) - guerres, impôts, oppressions" (Canto LIV), "TçIN NGAN est mort de toniques et de taoïstes" (Canto LIV), "conscriptions, assassins, taoïstes" (Canto LIV), "Et il vint un taozer qui parlait de l'élixir - qui ferait vivre les hommes sans fin - et le taozer mourut très peu de temps après" (Chant LIV), "Et la moitié de l'Empire tao-tse les hochangs et les marchands - de sorte qu'avec tant de hochangs et de simples métamorphes - trois dixièmes du peuple nourrissaient tout l'empire (...)", (Canto LV), "Hochangs, eunuques, taoïstes et ballets - night-clubs, gimcracks, débauche - (...) - Hochangs, eunuques et taoïstes" Canto LVI). La dynastie des Ming (1368-1644) est rongée par les mêmes xylophages: "HONG VOU a rétabli l'ordre impérial - mais voici que reviennent les eunuques, les taozeurs et les hochang" (Canto LVII), "HOEÏ de SUNG a failli être ruiné par les taozeurs" (Canto LVII), "OU TI de LÉANG, HOEÏ-TSONG de SUNG - étaient plus que tous les autres empereurs - laoïstes et foéistes, et ont tous deux connu une mauvaise fin" (Canto LVII).

L'assimilation du bouddhisme a exercé une influence décisive sur la vie spirituelle de la Chine pendant l'ère T'ang (618-907), dont Pound retrace les annales dans les Cantos LIV et LV. Quant au taoïsme, devenu une sorte de religion, il a été considérablement influencé par le bouddhisme tantrique: "les taoïstes ont élaboré des enseignements ésotériques remontant à la plus lointaine antiquité dans le but d'assurer l'immortalité à leurs adeptes par des méthodes similaires à celles du Hatha-yoga indien, et des conceptions cosmologiques tirées du Yin-yang Chia, qui ont été ensuite étudiées et développées par les penseurs néo-confucéens " (25). De cette manière, la culture spirituelle chinoise s'est enrichie de nouveaux éléments, qui étaient toutefois étrangers à la sphère éthique et sociale à laquelle la pensée confucéenne avait traditionnellement adhéré. Tout au long de la période Sung (960-1279), qui est le contexte des événements évoqués dans la deuxième partie du Chant LV et la première partie du Chant LVI, le confucianisme lui-même a accepté et retravaillé des concepts cosmologiques d'origine taoïste.

6-octobre-1552-matteo-ricci.jpgLa prédication catholique arrive en Chine grâce au jésuite de Macerata, Matteo Ricci, qui arrive à Pékin en 1601 et est bien accueilli par l'empereur Chin Tsong, malgré le fait que les gardiens de l'orthodoxie confucéenne, hostiles à la diffusion d'une doctrine qui leur semblait bizarre, avaient exprimé leur opposition à l'introduction du missionnaire et de ses reliques à la cour impériale. "Et les eunuques de Tientsin amenèrent le Père Matteo devant le tribunal - où les Rites répondirent : - L'Europe n'a aucun lien avec notre empire - et ne reçoit jamais notre loi - Quant à ces images, images de dieu en haut et d'une vierge - elles ont peu de valeur intrinsèque. Les dieux montent-ils au ciel sans os - pour que nous croyions à votre sac de leurs os ? - Le tribunal de Han Yu considère donc qu'il est inutile - d'introduire de telles nouveautés dans le PALAIS - nous le considérons comme peu judicieux, et sommes opposés - à recevoir soit ces os, soit le père Matteo" (Chant LVIII). Le père Ricci, qui avait fait cadeau d'une montre au Fils du Ciel, devint pour les Chinois une sorte de saint patron des horlogers ; d'autres jésuites, "Pereira et Gerbillon" (Canto LIX), gagnèrent la confiance de l'empereur K'ang Hsi (1654-1722), "qui joua de l'épinette le jour de l'anniversaire de Johan S. Bach - n'exagérez pas/ il joua au moins sur un tel instrument - et apprit à retenir plusieurs airs (européens)" (Canto LIX). (Canto LIX) ; d'autres encore, comme "Grimaldi, Intercetta, Verbiest, - Couplet" (Canto LX), ont apporté diverses contributions à la diffusion de la culture européenne en Chine. Mais les relations entre l'Empire et les catholiques ne sont pas faciles. Même si les jésuites voulaient identifier Shang-ti, le Seigneur du Ciel, au Dieu de la religion chrétienne et tentaient d'intégrer certains rites confucéens au christianisme, le pape Clément XI condamnait le culte des ancêtres et interdisait la célébration de la messe en chinois: "Les wallahs de l'église européenne se demandent si cela peut être concilié" (Canto LX). De leur côté, les autorités impériales, tout en reconnaissant les mérites des Jésuites, interdisent le prosélytisme missionnaire et la construction d'églises: "Les MISSIONNAIRES ont bien servi à réformer nos mathématiques - et à nous faire des canons - et ils sont donc autorisés à rester - et à pratiquer leur propre religion mais - aucun Chinois ne doit se convertir - et ils ne doivent pas construire d'églises - 47 Européens ont des permis - ils peuvent continuer leur culte, et aucun autre" (Canto LX). Yung Cheng, qui a succédé à K'ang Hsi en 1723, a définitivement banni le christianisme, jugé immoral et subversif des traditions confucéennes: "et il a mis dehors le Xtianisme - les Chinois le trouvaient si immoral - (...) - les Xtiens étant de tels glisseurs et menteurs. - (...) - Les Xtiens perturbent les bonnes coutumes - cherchent à déraciner les lois de Kung - cherchent à briser l'enseignement de Kung' (Canto LXI).

Pound loue la sagesse de Yung Cheng et son souci de l'agriculture et du trésor public. De son fils Ch'en Lung, qui a régné de 1736 à 1795, il souligne son activité littéraire, concluant le Canto LXI par le souhait que ses poèmes soient lus.

K'ang Hsi et Yung Cheng, qui reviennent dans les Cantos XCVIII et XCIX, étaient respectivement les deuxième et troisième empereurs de la dynastie mandchoue des Ch'ing, qui s'empara de l'empire après la chute des Ming (1644). Sous la nouvelle et dernière dynastie, issue d'un peuple de cavaliers et de guerriers de langue altaïque, la Chine connaît une grande prospérité et élargit ses frontières, les étendant du bassin de l'Amour (1689) à la Mongolie (1697), au Tian-shan (1758) et au Tibet (1731) : "Le Tibet fut soumis et 22 fut une année de paix" (Canto LX). La Pax Sinica établie par la dynastie mandchoue est d'ailleurs déjà célébrée dans le Canto LVIII : "nous sommes venus pour la Paix et non pour un paiement - nous sommes venus pour apporter la paix à l'Empire".
L'écriture des Cantos LXXXV-XCV (26) couronne ce paideuma confucéen que Pound avait énoncé à plusieurs reprises comme son propre programme d'action. Je suis absolument convaincu", écrira-t-il en janvier 1945 dans Marina Repubblicana, "qu'en apportant à l'Italie une plus grande connaissance de la doctrine héroïque de Confucius, je vous apporterai un cadeau plus utile que le platonisme que Gemistus vous a apporté au XIVe siècle, en vous rendant un si grand service de stimulation de la Renaissance" (27). Selon Pound, en effet, le confucianisme présente des avantages supérieurs au platonisme, car, contrairement à la culture grecque, il contient les principes éthiques et politiques nécessaires à la fondation d'un empire. Ce concept a été exprimé par lui le 19 mars 1944 dans une lettre au ministre républicain Fernando Mezzasoma : "L'importance de la culture confucéenne est la suivante: la Grèce n'a pas eu le sens civique pour construire un empire" (28). En Chine, en revanche, le confucianisme consolide l'édifice impérial: "La Chine avec 400 millions d'ORDRES", déclare Pound dans un discours radiodiffusé le 24 avril 1943, "serait certainement un élément de stabilité mondiale". Mais cet ordre doit ÉMERGER EN CHINE. En 300 ans d'histoire ou plus, en fait à travers toute l'histoire que nous connaissons de ce pays, l'ordre doit émerger à l'intérieur. La Chine n'a jamais connu la paix lorsqu'elle était aux mains d'un gouvernement dirigé par des étrangers sur des capitaux empruntés" (29).

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Ce n'est donc pas un hasard si le théoricien de l'impérialisme américain a identifié dans la civilisation confucéenne un système de valeurs et d'institutions irréductibles à la culture de l'Occident: "l'économie, la famille, le travail, la discipline (...) le rejet commun de l'individualisme et la prévalence d'un autoritarisme "soft" ou de formes très limitées de démocratie" (30). L'annonce du "choc des civilisations" est explicite: "La tradition confucéenne de la Chine, avec ses valeurs fondamentales d'autorité, d'ordre, de hiérarchie et de suprématie du collectif sur l'individuel, crée des obstacles à la démocratisation" (31).

Le plus grand obstacle à l'établissement de l'hégémonie américaine en Asie et à l'imposition du modèle occidental serait donc représenté par l'alliance redoutée entre l'aire confucéenne et les pays musulmans, alliance que Huntington définit en termes d'"axe islamo-confucéen". (Un concept, celui-ci, qui aurait pu inspirer le syntagme bizarre de l'"Axe du mal", employé par Bush à propos de la triade Iran-Irak-Corée du Nord). En revanche, avant Huntington, c'est un Khaddafi, pas encore totalement apprivoisé, qui avait lancé un appel dans ce sens. Le colonel avait déclaré le 13 mars 1994: "Le nouvel ordre mondial signifie que les juifs et les chrétiens contrôlent les musulmans; s'ils y parviennent, demain ils domineront aussi le confucianisme et les formes traditionnelles de l'Inde, de la Chine et du Japon (...). Aujourd'hui, les chrétiens et les juifs disent que l'Occident, après avoir détruit le communisme, doit détruire l'islam et le confucianisme (...). Nous sommes du côté du confucianisme; en nous alliant à lui et en luttant à ses côtés dans un front international unique, nous vaincrons notre ennemi commun. Par conséquent, en tant que musulmans, nous aiderons la Chine dans la lutte contre l'ennemi commun".

Pound n'a pas manqué de souligner les hypothèses de l'Axe à la Huntington, hypothèses redoutées. Il a identifié le dénominateur commun du confucianisme et de l'islam comme étant les idéaux de bonne gouvernance, de solidarité communautaire, d'équité distributive et de souveraineté monétaire. En ce qui concerne l'Islam, Pound voyait dans les normes chiites établies par les imams Shafi'i et Ibn Hanbal concernant la précision du monnayage le pendant islamique de l'"orthologie" confucéenne; dans le droit exclusif de la fonction califale d'émettre de la monnaie, il voyait le fondement de la souveraineté politique; dans l'affectation de la cinquième partie du butin - la "part de Dieu et du Prophète" - à l'assistance des catégories de nécessiteux prévues par le Coran et la Sunna, Pound a identifié l'institution caractéristique d'un système fiscal exemplaire. Une synthèse dense de cette perspective poundienne de l'Islam est contenue dans la première page du Chant XCVII, qui reprend le thème - déjà présent dans le XCVI - du calife omeyyade 'Abd el-Malik, qui en 692 fit frapper une pièce d'or avec le profil de l'épée de l'Islam et, appliquant une indication du Prophète, établit que le rapport entre l'argent et l'or était de 6,5 pour 1 : Melik et Edward ont frappé des pièces avec une épée, "Emir el Moumenin" (Systèmes p.). 134) - six et ½ contre un, ou l'épée du Prophète, - l'ARGENT étant entre les mains du peuple - (...) Shafy et Hanbal disent tous deux 12 contre 1, - (...) - et le Prophète - a fixé l'impôt sur le métal - (c'est-à-dire comme distinct de) & les gros paient pour les maigres, - dit Imran, - (...) - ET en 1859 un dhirem 'A.H. 40' a été - payé au bureau de poste, Stanboul. - Frappé à Basra - 36,13 grains anglais. - "J'ai laissé à l'Irak son dinar, - et un cinquième à Dieu." (Canto XCVII).

La mesure d'Abd el-Malik, introduite dans les territoires européens soumis à Byzance, "profitait aux classes populaires, qui possédaient de l'argent, tandis qu'une classe dirigeante épuisée possédait surtout de l'or (...) les musulmans inversèrent le cycle de l'histoire, la remettant sur la bonne voie" (32).

L'Islam, comme on le sait, a émis une condamnation absolue et sans équivoque des prêts à intérêt et de la spéculation sur l'or et la monnaie. "Ceux qui se nourrissent d'usure ne se relèveront pas, sauf comme se relèvera celui que le diable a paralysé en le souillant de son contact. C'est parce qu'ils disent: "En vérité, le commerce est comme l'usure. Mais Dieu a permis le commerce et interdit l'usure" (33). Selon un hadith, l'usure atteint le même degré d'abomination que la fornication commise avec sa mère à l'ombre de la Ka'ba. Ces concepts semblent trouver un écho dans le Canto XLV, où l'usure est considérée comme une peste ("Usura est un murrain"), un inceste ("CONTRA NATURAM"), une profanation ("Ils ont amené des putains pour Eleusis").

À travers cette convergence des objectifs du confucianisme et de l'islam, nous voyons s'illustrer non pas le "choc des civilisations", mais, au contraire, cette unité supérieure et essentielle qui lie entre elles les civilisations qui ont historiquement façonné le continent eurasien. La civilisation romaine (et romaine-chrétienne) a également participé à cette unité dans le passé, à tel point que Pound énumère une série de souverains et de législateurs européens qui, en établissant des lois justes et en réglementant la monnaie, ont garanti à leurs peuples la possibilité de vivre ensemble dans une paix et une prospérité relatives: "que Tibère Constantin était distributiste, - Justinien, Chosroes, Augustae Sophiae, - (...) - Authar, règne merveilleux, pas de violence et pas de passeports, - (...) - et Rothar a fait écrire quelques lois - (...) - DIOCLETIEN, 37ème après Auguste, a pensé : plus si nous les taxons - et n'anéantissons pas (...) - Vespasian serenitas... urbes renovatae - sous Antonin, 23 ans sans guerre... (...) - HERACLIUS, six, oh, deux - imperator simul et sponsus" (Canto XCVI). 

S'il y a un conflit, c'est le conflit irréconciliable qui oppose les civilisations, les vraies civilisations, à la barbarie, c'est-à-dire le type de vie contra naturam dans lequel l'avantage économique individuel prévaut sur le bien commun, l'usure écrase la créativité et la banque supplante Eleusis.

Notes:

  1. (1) Fenollosa, L’ideogramma cinese come mezzo di poesia, Introduzione e note di E. Pound, All’insegna del Pesce d’Oro, Milano 1960. Cfr. G. E. Picone, Fenollosa – Pound: una ars poetica, in AA. VV., Ezra Pound 1972/1992, a cura di L. Gallesi, Greco & Greco, Milano 1992, pp. 457-480.
  2. (2) Pound, The Renaissance, “Poetry”, 1915, p. 233.
  3. (3) Wai-lim Yip, Ezra Pound’s Cathay, New York 1969, p. 88.
  4. (4) Pound, Cathay, Elkin Mathews, London 1915.
  5. (5) Laura Cantelmo Garufi, Invito alla lettura di Pound, Mursia, Milano 1978, p. 57.
  6. (6) Pound, Ta Hio, the Great Learning, University of Washington Bookstore, Seattle 1928; Stanley Nott, London 1936.
  7. (7) Pio Filippani-Ronconi, Storia del pensiero cinese, Boringhieri, Torino 1964, p. 52.
  8. (8) Pound, Confucius Digest of the Analects, Giovanni Scheiwiller, Milano 1937.
  9. (9) Pound, Ciung Iung. L’asse che non vacilla, Casa Editrice delle Edizioni Popolari, Venezia 1945. Ce livre "fut détruit à cause d'une ignorance crasse des vainqueurs à la fin de la guerre, parce qu'ils ont confondu le titre, des plus antiques, avec une allusion à l'Axe Rome-Berlin" (Giano Accame, Ezra Pound economista. Contro l’usura, Settimo Sigillo, Roma 1995, p. 135).
  10. (10) Pound, The Classic Anthology Defined by Confucius, Harvard University Press, Cambridge 1954; Faber & Faber, London 1955. Réimprimé avec, pour titre, The Confucian Odes, New Directions Paperbook, New York 1959.
  11. (11) Pound, Carta da visita, Edizioni di Lettere d’Oggi, Roma 1942, p. 50.
  12. (12) Pound, Confucio filosofo statale, “Il Meridiano di Roma”, 11 maggio 1941; rist. in: E. Pound, Idee fondamentali, Lucarini, Roma 1991, p. 73.
  13. (13) "Si la terminologie n'est pas exacte, si elle ne correspnd pas à la chose, les instructions du gouvernement ne seront pas explicites; si les dispositions ne sont pas claires et si les noms ne s'y adaptent pas, ils ne pourront gérer correctement les affaires (...). Voilà pourquoi un hommeintelligent veillera à sa propre terminologie et donnera des instructions qui conviennent. Quand ses ordres sont clairs et explicites, ils pourront être exécutés"  (E. Pound, Guida alla cultura, Sansoni, Firenze 1986, p. 16).
  14. (14) Andrea Marcigliano, L’ideogramma di Luce del Mondo, in: AA. VV., Ezra Pound perforatore di roccia, Società Editrice Barbarossa, Milano 2000, p. 87.
  15. (15) Marcigliano, op. cit., p. 83.
  16. (16) Pound, Cantos LII-LXXI, Faber & Faber, London e New Directions, Norfolk, Conn. 1940.
  17. (17) Earle Davis, Vision fugitive – Ezra Pound and economics, The University Press of Kansas, Lawrence/London 1968, p. 98.
  18. (18) Cantelmo Garufi, op. cit., pp. 114-115.
  19. (19) Père Joseph Anne Marie de Moyriac De Mailla, Histoire générale de la Chine, Paris 1777-1783, 12 voll.
  20. (20) Levenson – F. Schurmann, China : An Interpretative History from the Beginnings to the Fall of Han, University of California Press, Berkeley – Los Angeles 1969, p. 49.
  21. (21) Cantelmo Garufi, op. cit., p. 116.
  22. (22) Hugh Kenner, L’età di Pound, Il Mulino, Bologna 2000, p. 565.
  23. (23) Pound, What is Money for?, Greater Britain Publ., London 1939.
  24. (24) Accame, op. cit., p. 113.
  25. (25) Filippani-Ronconi, op. cit., p. 157.
  26. (26) Pound, Section: Rock-Drill 85-95 de los cantares, All’insegna del Pesce d’Oro, Milano 1955; New Directions, New York 1956; Faber & Faber, London 1957.
  27. (27) Tim Redman, Ezra Pound and Italian Fascism, Cambridge University Press, London 1991, p. 252.
  28. (28) Redman, op. cit., p. 252.
  29. (29) Pound, Radiodiscorsi, Edizioni del Girasole, Ravenna 1998, pp. 203-204.
  30. (30) Samuel P. Huntington, Lo scontro delle civiltà e il nuovo ordine mondiale, Garzanti, Milano 2000, p. 152.
  31. (31) S. P. Huntington, op. cit., pp. 351-352.
  32. (32) Robert Luongo, The Gold Thread. Ezra Pound’s Principles of Good Government & Sound Money, Strangers Press, London-Newport 1995, pp. 71-72.
  33. (33) “alladhîna ya’kulûna ‘l-ribà lâ yaqûmûna illâ kamâ yaqûmu ‘lladhî yatakhabbatuhu ‘l-shaytânu min al mass. Dhâlika bi-annahum qâlû: Innamâ ‘l-bay’u mithlu ‘l-ribà; wa ahalla Allâhu ‘l-bay’a wa harrama ‘l-ribà“ (Corano, II, 275)

 

mardi, 12 octobre 2021

Xi Jinping et Ezra Pound

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Xi Jinping et Ezra Pound

Ex: https://www.lintellettualedissidente.it/controcultura/letteratura/pound-cina-xi-jinping/

Pound nous a appris, il y a un siècle, tout ce que nous devons savoir sur la Chine. Nous ne l'avons pas pris au sérieux et ses livres sur Confucius, l'idéogramme et la culture chinoise sont introuvables.

Eugenio Montale a également traité de la Chine. Il l'a fait, semble-t-il, distraitement, par devoir éditorial ; c'était en 1963, quand il écrivit l'introduction aux Liriche cinesi éditées par Giorgia Valensin pour la Nuova Universale Einaudi. Dans ce cas, peu à l'aise parmi les dragons, les taoïstes et les écrans, le regard de Montale n'est pas celui d'un poète - donc d'un visionnaire - ; il se limite à broder entre les fulgurances poétiques: "Aussi limpides soient-ils, [ces poèmes] échappent au nouveau mètre que l'ère chrétienne a donné au monde occidental, et peut-être pas seulement à celui-ci. Ce n'est pas seulement qu'il leur manque cette humanisation du temps et de la nature et cette déification de la femme qui sont typiques de la poésie lyrique européenne; c'est plutôt qu'ici, comme dans le miracle de la sculpture égyptienne et, à un moindre degré, dans celui de l'art grec, l'homme et l'art tendaient vers la nature, étaient la nature; tandis qu'ici, et depuis de nombreux siècles, la nature et l'art tendent vers l'homme, sont devenus l'homme". Tout est beau, limpide, désincarné de la vie, de l'histoire, comme si la poésie était extra-mondaine, dans un sanctuaire, quelque chose pour les poètes en voie d'extinction: en République populaire de Chine, pendant ce temps, nous étions au seuil de la Grande Révolution culturelle prolétarienne. C'était dévastateur.

51pZwYTwoNL._SX389_BO1,204,203,200_.jpgEt pourtant, aux côtés de Montale, qui était rentré en Italie quelques années plus tôt, se trouvait Ezra Pound. Comparé à presque tous les intellectuels et poètes de son époque, Pound était obsédé par la Chine. Bien sûr, il s'agissait d'une obsession, au départ, essentiellement formelle : Pound est né poète, en substance, avec Cathay (1915), une traversée révolutionnaire de la poésie chinoise classique, qu'il avait découverte quelques années plus tôt, en compagnie de William B. Yeats, en trafiquant des ruines littéraires asiatiques.

    Avec le dégel, les eaux brisent la glace.
    au centre de Shoku, ville fière.

    Le destin des hommes est déjà scellé
    Inutile de consulter les devins.

Pound poursuit ses recherches en étudiant Ernest Fenollosa, éminent sinologue et - excellence non négligeable - professeur de politique économique à l'Université impériale de Tokyo : L'ideogramma cinese come mezzo di poesia (Scheiwiller 1960 ; 1987) est traité par "Ez" comme un traité esthétique (la doctrine de l'Imagisme, pour le moins, en découle: rapidité idéogrammatique de l'image/sens/sensation). L'histoire, la culture et la poésie chinoises font partout irruption dans les Cantos, en particulier dans la section "Rock-Drill" ; lorsque, le 3 mai 1945, les partisans l'emmènent à Sant'Ambrogio, le poète "met dans sa poche le volume de Confucius qu'il est en train de traduire et les suit" : ce sera sa seule lecture dans l'atroce cage pisane, le seul réconfort dans les abominables années d'emprisonnement, presque l'inspiration d'une discipline, l'extrait. La même année, Pound avait publié un texte de Confucius, L'asse che non vacilla (L'axe qui ne vacille pas), chez l'éditeur Edizioni Popolari de Venise, "qui fut presque entièrement incendié immédiatement après la Libération parce qu'il était suspecté de propagande en faveur de l'axe Berlin-Rome-Tokio". Dans un Postscriptum au Guide to Kulchur, Pound conseille d'utiliser "comme sextant", c'est-à-dire comme orientation élémentaire et suffisante, Homère, "les tragédiens grecs", la Divine Comédie ; mais avant tout, par-dessus tout, il faut lire "Confucius et Mencius", car "ils contiennent les solutions à tous les problèmes de conduite qui peuvent se poser".

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Aujourd'hui - je veux dire, depuis quelques années - depuis que la Chine fait peur, depuis que Xi Jinping semble être devenu le dragon capable d'anéantir les dragons européens et de bailler à la face des États-Unis, il est bon de se rappeler que, depuis plus d'un siècle, le poète nous ordonne de regarder vers l'Est ; que, depuis plus d'un siècle, Pound nous indique la voie à suivre : regarder la Chine, étudier ses textes sacrés, traduire Confucius, le pilier de l'éthique et de la politique chinoises. Qu'est-ce que cela peut faire? La fusion paradigmatique entre le gouvernement de soi et le gouvernement d'un État, d'un peuple ; la conception du rituel et de la tradition ; la poésie comme acte pur, un geste qui réconcilie la Terre avec le Ciel ; la posture aristocratique - voire impitoyable - dans la poursuite de l'harmonie; le ren, la "qualité humaine", le "sens de l'humanité".

    "L'homme véritable cherche tout en lui-même, l'homme mesquin cherche à tout obtenir de quelqu'un d'autre".

    "L'homme rusé ne reconnaît pas les décrets du ciel, il est impertinent avec les grands hommes et méprise les paroles des sages".

    "Ne pas connaître les mots signifie ne pas posséder le fluide nécessaire à la connaissance des hommes".

Il s'agit de quelques fragments des Analectes, recueillis par Pound en 1951 et traduits par Scheiwiller - édité par sa fille, Mary de Rachewiltz - en 1995 : un recueil extraordinaire pour comprendre la Chine aujourd'hui plus qu'hier. Dans The Classic Anthology defined by Confucius (Harvard University Press, 1954), en revanche, Pound a travaillé à travers l'immense répertoire de poèmes classiques, canonisés par Confucius. Le livre a été publié sous le titre L'antologia classica cinese (L'Anthologie classique chinoise), bien sûr, par Scheiwiller ; il a été édité par Carlo Scarfoglio, ancien rédacteur de La Nazione et de Il Mattino, fils de Matilde Serao, auteur, dans ce contexte, entre autres, d'une Apologia del traduttore plutôt passionnée :

    "J'ai traduit une vingtaine d'Odes il y a quelques années, lorsque, ayant vu, avec Marie, la fille du poète, échouer tous les efforts imaginés pour créer une atmosphère de meilleure justice autour du poète, victime d'accusations dont la fausseté n'est plus à démontrer, je me proposais d'essayer au moins de le réconforter dans son emprisonnement, en traduisant quelques-unes des Odes, en m'efforçant de les publier dans quelque revue, puis en lui en envoyant des extraits, afin qu'il reçoive du monde extérieur la preuve qu'il était encore aimé et admiré pour son œuvre humaniste la plus belle et la plus pure".

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Il a même compris, Pound, que la pratique éthique peut être coercitive : que l'on tue avec le sourire, pour le plus grand bien. Il a tout compris, en fait. Bien sûr, ces livres, comme les études de Pound sur la culture chinoise, ont disparu de l'édition conventionnelle.

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Et pourtant, en 1974, peu après la mort de "Ez", Feltrinelli publia une étude de Girolamo Mancuso - traducteur, entre autres, de Tagore et de tous les poèmes de Mao Tse Toung - sur Pound et la Chine, destinée à disséquer "le chemin de Pound vers la Chine... mais aussi une reconstruction rigoureuse de l'itinéraire idéologique menant de Confucius à Mussolini". Cela aussi a disparu. Il ne reste donc plus qu'à s'agiter, à spéculer sur Xi, le "géant chinois" et à entonner le bla bla irrité par cette nouvelle; on continue à perpétuer l'"actualisme" à l'égard d'un pays qui raisonne par plans séculaires, sur l'obusier des millénaires.  

"Si nos universités valaient un sou, elles auraient fait quelque chose... Des millions ont été dépensés pour abrutir l'éducation. Il n'y a aucune raison, en dehors de l'usure et de la haine des lettres, de priver quelques centaines de poèmes au moins et le Ta Hio d'une édition bilingue... L'infamie du système monétaire actuel ne s'arrête pas à la mauvaise alimentation des masses ; elle s'étend jusqu'aux recoins les plus reculés de la vie intellectuelle, même là où les lâches se sentent en sécurité, même si les hommes de faible vitalité croient qu'on ne meurt pas d'ennui. L'état des études chinoises en Occident est vomitif et sordide... les professeurs anglais et américains sont des taupes".

C'est ce qu'a écrit Pound, il y a de nombreuses années. Nous avons préféré, une fois de plus, ne pas croire le voyant, le poète.

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samedi, 05 juin 2021

PHILIP K. Dick et le Grand Reset en Occident

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Nouveauté:

PHILIP K. Dick et le Grand Reset en Occident

Par Tetyana Popova-Mozovska

Préface de Nicolas Bonnal

Dans les années 70 on évoquait au lycée un mage, un gourou, un écrivain qui sortait des catégories traditionnelles et scolaires mais n’entrait pas dans les nouvelles. Il faisait douter de la réalité du monde, de nos perceptions, et de notre humanité limitée à la consommation et à la perception de news. En outre il était perçu comme le prophète d’un futur effrayant et qui était déjà là. Bref, il était un oracle. Si Dostoïevski, Edgar Poe ou Balzac nous décrivaient un éternel présent qui venait du passé, cet écrivain mythique nous décrivait un éternel présent qui venait du futur.  On le jugerait comme prophète et non comme styliste ou « réaliste ».

Cet écrivain bien sûr est Philip K. Dick - et mes amis des sections scientifiques le considéraient comme un génie réservé à une minorité choisie. On citait surtout « Ubik » dont le nom résonne comme celui d’un dieu de l’étrange. Après des essais de lecture infructueux, je finis par découvrir ce monstre littéraire en 1982 grâce au film « Blade runner ». Échec commercial à sa sortie, cet opus fasciné (et pas seulement fascinant) devint ensuite le film-culte par excellence. Les puristes reprochèrent plein de choses à une œuvre qui dessinait les grands traits de notre époque mondialiste, dystopique et travaillée par l’image. L’altération de la réalité par les simulacres était là, tout comme la technologie dangereuse, la difficulté de définir l’homme dans le monde capitaliste unifié et la fabrication artificielle par les images d’une mémoire collective planétaire effaçant l’expérience individuelle. Cependant la lecture de Dick me demeurait difficile. J’attendis d’autres films « Total recall », « Pay check », « Minority report » pour avoir une idée plus précise de cet univers « riche et étrange », digne des visions de Shakespeare et du baroque du Quichotte. Le futur dystopique, la dégradation d’un paysage planétaire déglingué et surtout la fabrication d’une mémoire artificielle me semble être des axes essentiels des écrits de Dick. Et c’est là qu’est intervenue Tetyana, passionnée et sérieuse.

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Sérieusement et systématiquement Tetyana a relu ou lu tous les ouvrages de Dick susceptibles d’expliquer l’étrange réalité dans laquelle nous sommes plongés. Depuis un an, nous avons en effet assisté à une accélération de cette réalité marquée par le totalitarisme technologique et l’effondrement énergétique/économique ; tout cela grâce au virus et aux mesures comme ce reset qui l’accompagne, sorti de cerveaux planétaires et dangereux. Bref, nous sommes rentrés au moins dans les grandes villes dans l’univers de Dick – un univers souvent comique et menaçant, comme dit notre auteure.

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Tetyana a compulsivement a déniché les textes oubliés ou peu lus qui dessinent la réalité prévue par notre étrange prophète. Mais en bonne chrétienne elle a aussi insisté sur les contenus spirituels et « chrétiens-primitifs » de l’œuvre de Dick, dimension que beaucoup de critiques ont négligé ou oublié. De ce point de vue ce grand auteur pourrait être aussi un écrivain du « 8ème jour » quand nous serons réveillés du long sommeil impérial et ferré. Ce livre s'adresse donc à une élite « éveillée », et qui s’ignore encore.

Editions Tetyana, Amazon.fr. A paraître chez Avatar.

https://www.amazon.fr/dp/B096LPVB1R/ref=sr_1_1?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&dchild=1&keywords=BONNAL+DICK&qid=1622883747&sr=8-1

 

mardi, 23 février 2021

Philip K. Dick, le grand reset et la désolation du monde

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Philip K. Dick, le grand reset et la désolation du monde

par Tetyana Popova-Bonnal

Revenons à Philip Dick via la crise et le Reset actuels, à ses romans qui traitent du thème du logement et de la survie des familles ordinaires. Dans la plupart de ses œuvres Dick nous parle des temps post-apocalyptiques qui durent interminablement et où nous nous retrouvons aujourd’hui. Le futur dystopique décrit par ce très grand auteur, la dégénérescence d’une civilisation dominée par des milliardaires et des bureaucrates tarés, nous le vivons maintenant.

Pour l’écrivain le facteur moteur qui pousse le récit vers la science-fiction est la bombe atomique ou la conquête de l’espace. Sans l’un et sans l’autre les gens modernes se retrouvent dans les conditions « post-atomiques » - masqués jusqu’aux cheveux, effrayés jusqu’à ne pas sortir de chez soi et de haïr son prochain. Sans aucune bombe le monde se réduit en poussière… On se retrouve directement dans le décor du roman « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep?), écrit en 1968 et si bien mis en scène par sir Ridley Scott dans son « Blade Runner ». Les vieilleries, le « junk », la poussière, les ordures sont des personnages de plein droit dans ce texte ; ils envahissent le monde, l’espace, ils prennent les dimensions surréelles. « Les vieilleries – les choses inutiles comme des enveloppes déchirées, des boites vides des allumettes, des emballages du chewing-gum ou des serviettes hygiéniques. Quand il n’y a personne à côté – ce junk se reproduit. Par exemple, si vous ne jetez pas tout cela à la poubelle le soir avant de vous coucher, le matin le junk doublera son volume. Partout il prend de plus en plus de place ». La planète entière est couverte des immeubles abandonnés et semi-ruinés. Cela nous rappelle les visions des villes industrielles américaines abandonnées et dévastées, décrites par Jim Jarmusch – Detroit, Cleveland etc.

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Si dans « Les androïdes rêvent-ils… », les personnages peuvent choisir une ruine du mégapole pour se loger, dans les romans comme « The Simulacra » (Simulacres) de 1964, « The man who Japed » (Le Détourneur) de 1956 la situation immobilière est encore plus comique (ou tragique si vous voulez). La planète est surpeuplée et l’humanité doit se nicher dans les appartements microscopiques. Et si dans le beau film « Un Américain à Paris » la vision d’un appartement bohème parisien est plutôt sympathique, chez Dick l’image du logement moderne atteint des dimensions monstrueuses.  Dans « The man who Japed » (L’homme qui a fait une plaisanterie -  cette traduction nous semble plus juste) le personnage principal Allen Purcell (Dick adorait la musique baroque !) avec sa jeune épouse habite dans une chambrette d’un immeuble multi-étagé, et même ce logement est considéré comme privilégié - bien que sa cuisine se cache dans un mur, et sa femme doit se laver à l’étage (pensons à tous nos parisiens qui sont contents de se trouver une chambre de sept mètres carrés à 800 euros par mois, et où ont-ils leur lavabo ? ).

51J8540fNtL._SY350_.jpgLa situation immobilière est pareille pour le personnage du roman « Simulacres » - il habite dans une micro-chambre d’un complexe des condominiums à plusieurs étages où on peut trouver tout – du service d’un psychiatre ou un chapelain jusqu’à la boulangerie.

Dick souligne constamment l’impossibilité de vie dans des logements pareils. Ici les résidents sont dirigés par des comités des espèces des mesdames Merkel qui réunissent dans leurs caractères les traits des puritains, des kgbistes et des imbéciles complètes. Ces réunions à la fois communistes et féministes despotiques (le critique du féminisme est très répandue dans les œuvre de Dick) dans leurs rassemblements hebdomadaires éliminent tous les locataires suspects ou peu sûrs.

Nous trouvons une autre vision monstrueusement prophétique dans le roman « Glissement de temps sur Mars » (Martian Time-Slip, 1962) où «l’abomination de la désolation », comme disait Jésus (Marc 13-14) est encore plus folle. Cette image se manifeste dans le dessin d’un petit garçon considéré autiste qui a aperçu les futures profanations bétonnées de l’homme sur la terre martienne : « Dans le dessin du garçon il a remarqué plus que ça. Et son père, a-t-il remarqué tout cela ? Les énormes immeubles coopératifs évoluaient lugubrement devant ses yeux… Les immeubles avaient l’air vieux, comme si le temps les détruisait. Les fissures étonnantes couvraient leurs murs jusqu’au toit ; les vitres étaient brisées. Des espèces d’herbes rigides poussaient autour. Il dessinait l’image de la désolation et de l’abattement lourd, mort et éternel ». Ainsi le nouveau riche martien voit la prophétie de son fils où il a détruit les montagnes et les paysages vierges pour une richesse éphémère du béton. Et chez nous ce béton a recouvert maintenant toute la côte Méditerranéenne, tout Monaco, tout Israël, toutes les îles exotiques, Hawaii…  

91AoVqwpJVL.jpgUn autre variant du surpeuplement mais avec la vision de la catastrophe climatique se trouve dans le roman Le Dieu venu du Centaure ( The Three Stigmata of Palmer Eldritch1965) (nous pensons que « Le Diable » dans la traduction du titre sera plus juste). Philip Dick reprend la vision des logements monstrueux à plusieurs étages, mais cette fois les étages s’enfoncent dans la terre à cause des températures trop chaudes sur la surface ; alors les pauvres se cuisent avec l’air conditionné limité et les plus riches habitent aux étages plus bas et vont en vacances en Antarctique.

Un autre type de l’avenir ne s’échappe pas de l’attention de Dick – l’avenir de dépopulation de la planète, où il ne reste presque plus de gens sur terre et ils ne sont presque plus capables de se reproduire – comme dans les romans « Les Joueurs de Titan » (The Game Players of Titan, 1963), « La Vérité avant-dernière » (The Penultimate Truth, 1964) et aussi en peu dans « Les androïdes rêvent-ils… ». L’écrivain voit notre planète divisée en pays, territoires et villes entre les richissimes milliardaires qui vivotent et se déplacent entre leurs immenses propriétaires sans savoir que faire à part de jouer (pensons que nous ne sommes pas très éloignés de la situation pareille avec notre cher Bill Gates – le plus grand propriétaire foncier des Etats Unis qui ne rêve que nous refiler son vaccin ou son ersatz de bœuf ou ses excréments). 

Mais y a-t-il une alternative pour nous ? Car nous ne sommes pas trop loin de ces futurs décrits par Dick il y a soixante ans ! Chez Dick l’issue c’est le retour vers son amour et vers la terre. Et surtout vers la terre que nous pouvons et devons cultiver, cette terre qui nous nourrit, donne des forces et l’espoir. Alors Dick envoie ses héros sur les terres éloignées, où il n’y a pas de béton, sur des planètes inconnues et souvent sur Mars ; par force ou par le choix propre des héros. Hélas, un simple Américain n’est pas toujours prêt à travailler. La paresse, l’ennui, le manque de talent l’empêchent souvent de réussir. Mais le grand reset oblige les personnages à se battre pour leur vie. Ainsi l’espoir de réussir et de vivre est décrit par Dick dans « Le Dieu venu du Centaure » ( The Three Stigmata of Palmer Eldritch1965), « Les Chaînes de l'avenir » ( The World Jones made, 1956) et surtout dans « Dr Bloodmoney » ( Doctor Bloodmoney, or How we got Along after the Bomb, 1965). Ce dernier est plus survivaliste que les autres car les personnages doivent survivre sans pétrole, sans électricité, sans routes, sans téléphone, sans vitres, etc… Dick n’est pas idyllique dans ses descriptions futuriste, mais il nous donne l’espoir : les petites communautés rurales arrive à survivre. La ville reste cruelle et dur à vivre. Mais les gens partent dans la campagne, cultivent la terre, sauvent les troupeaux, apprécient le travail et la compagnie des bons animaux (comme le cheval ou le chien), enseignent tout à leurs enfants mieux qu’à l’école, partagent leur connaissances dans les manières différentes. En peu comme dans le « Fahrenheit 451 » les gens se réunissent pour écouter la lecture des livres sauvés ou de la musique.  

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L’image de cette campagne est parfois très émouvante chez Dick ; ici on sent l’arôme du bon pain et du vin authentique californien, ici les amis jouent en trio baroque du Bach. Et après le cataclysme la petite musique ne cesse pas et les deux flutes et un clavecin se réunissent et rejouent les miracles de vie grâce à Purcell et Pachelbel, musiciens baroques si aimés par notre écrivain - dans Invasion divine, Dick célèbre John Dowland…

Tetyana Popova-Bonnal

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lundi, 15 février 2021

Hommage à Pierre-Guillaume de Roux

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Hommage à Pierre-Guillaume de Roux

par Juan Asensio

Pierre-Guillaume de Roux n'est plus.

Le 26 janvier dernier, il m'écrivait pourtant être en convalescence, se remettant d'une péritonite opérée en urgence. Il me disait aussi qu'il espérait que cette nouvelle année n'allait pas nous entraîner dans les derniers précipices.

Il fut le premier éditeur (il travaillait alors au Rocher, place Saint-Sulpice) digne de ce nom, courageux en diable et indépendant, qui me fit confiance, m'accueillant dans un bureau (évidemment !) intégralement occupé par des livres, et publia ma Critique meurt jeune, à une époque où, déjà, plus aucun éditeur ne voulait entendre parler de critique littéraire. Auparavant, je l'avais rencontré alors qu'il dirigeait les éditions des Syrtes, où il fit paraître les monumentales Approximations du grand critique Charles Du Bos.

Je n'oublie pas qu'il me conseilla de lire, bien des années plus tard, Les Fous du Roi de Robert Penn Warren, accomplissant ainsi l'office de tout véritable lecteur : transmettre, servir avant que de se servir. Je lui devais, dès lors, une reconnaissance éternelle comme on dit !

Je pleure un ami grand lecteur qui m'aura toujours été fidèle, malgré de vives oppositions sur le talent de tel ou tel (comme Richard Millet, pour n'en citer qu'un), car jamais il ne lui serait venu à l'idée de me reprocher les chroniques assassines que j'ai consacrées à ce prétendu dernier écrivain de langue française autoproclamé. Peu importe. J'aurais aussi fait ce que j'ai pu pour lui conseiller de publier tel ou tel; il m'écouta au moins une fois.

Pierre-Guillaume a rejoint son père Dominique, qui jamais ne s'en laissa compter, fit découvrir de grands noms à une époque où les prudents s'en tenaient très prudemment éloignés avant, bien sûr, de se bousculer aux portillons pour être les premiers à prétendre les consacrer en colloques et volumes de La Pléiade.

Ainsi, Pierre-Guillaume de Roux honorait de la plus belle des manières, la seule qui vaille, celle de la ténacité et de la constance, la très vive mémoire de son père, avec lequel, maintenant, il doit contempler cette triste époque de saccage de la littérature, de massacre de la langue, de destruction du Verbe, tout simplement.

À la mémoire de Pierre-Guillaume de Roux, donc, cette étude sur un roman immense qu'il me fit découvrir en 2008 ou 2009, amusé que je n'en sache rien (vous, le Stalker !).

Je l'avais déjà remercié, je le refais, dans cette longue note publiée en 2010.

Adieu, cher Pierre-Guillaume.

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Tous les Hommes du Roi de Robert Penn Warren

À Pierre-Guillaume de Roux, qui le premier me parla de Tous les Hommes du Roi.

Ex: https://www.juanasensio.com

Robert Penn Warren dans la Zone.

 
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«Sous les yeux au regard aigu, les mâchoires pétrissaient une chique d’un mouvement lent, méticuleux, implacable comme l’évolution historique. Le Temps n’est rien pour un cochon et pour l’Histoire.»
Robert Penn Warren, Tous les Hommes du Roi.

«La vérité est une chose terrible. On commence par y poser le bout du pied, sans rien éprouver. Quelques pas de plus, et on s’aperçoit qu’elle vous entraîne comme le ressac, vous aspire comme un remous. D’abord, la vérité vous attire à elle d’un mouvement si lent, si régulier, si mesuré, qu’on s’en rend à peine compte; et puis le mouvement s’accélère, et puis c’est le tourbillon vertigineux, le plongeon dans la nuit. Car la vérité a ses ténèbres. On assure qu’il est terrible d’être saisi par la grâce divine.»
Ibid.


Je remets en une la note que j'ai consacrée en 2010 aux Fous du roi ou plutôt, à Tous les Hommes du Roi, titre plus fidèle à l'original sous lequel ce roman génial vient de paraître chez Monsieur Toussaint Louverture. Cette parution, tout autre chose que la photocopie de mauvaise qualité de l'édition originale que Les Belles Lettres ont donnée dans la collection fourre-tout de Jean-Claude Zilberstein, constituera à coup sûr l'un des seuls, sans doute le seul, des événements médiatiquement gonflés, voire fabriqués de toutes pièces, de cette rentrée dite littéraire, et qui l'est à peu près autant que toutes celles qui l'ont précédée et qui le sera autant que toutes celles qui la suivront.
Je suis aussi vraiment ravi que mon sombre constat sur l'édition et (que dire de) la réception, en France, des romans de Robert Penn Warren, soit en partie atténué (1) par ce geste éditorial d'importance, même s'il faut encore hélas constater que Robert Penn Warren, et cela probablement pour de longues années encore, n'est absolument pas connu en France comme il le mériterait. Pour que le lecteur ne soit pas trop désorienté, j'ai systématique remplacé dans mon article l'ancien titre du roman par le nouveau.


Note
(1) Signalons la toute récente réédition de La grande forêt traduite par Jean-Gérard Chauffeteau et préfacée par Laurent Mauvignier chez Point. La préface n'a aucun intérêt et le texte est truffé de fautes.

Nul besoin de lire la très belle préface (devenue, depuis, postface) de Michel Mohrt, intitulée Robert Penn Warren et le mythe du hors-la-loi, dans l'édition épuisée depuis plusieurs années que donna Le Livre de poche (1), pour nous convaincre que Tous les Hommes du Roi constitue un authentique chef-d'œuvre littéraire, d'une ampleur que l'on doit comparer aux romans les plus puissants de William Faulkner, duquel le romancier n'a pas manqué d'être rapproché, et qu'il admirait, du reste.
 
Grand œuvre s'il en est par son ambition à connaître la réalité dans ses plus infimes détails comme dans sa magnifique ampleur historique, Tous les Hommes du Roi pourrait bien être un de ces romans faustiens comme le sont La mort de Virgile, Absalon, Absalon !, 2666, Moby Dick, Au-dessous du volcan ou encore Nostromo.
 
Roman total, selon l'expression consacrée qui est ici de mise, Tous les Hommes du Roi peut être considéré comme une quête de la connaissance, que l'homme est chargé de poursuivre de toutes ses forces. Illustrant par son propre exemple sa thématique, le roman de Penn Warren se conclura-t-il par quelque avancée sur le chemin de cette connaissance ? Leçon ambiguë, nous le verrons. Pour le moment, la voie tortueuse est tracée, implacablement : «Le but de l’homme est la connaissance, mais il est une chose qu’il ne peut pas savoir. Il ne peut pas savoir si la connaissance le sauvera ou le tuera. Il mourra, bien sûr, mais il ne sait pas s'il meurt à cause de la connaissance qu’il acquiert, ou à cause de celle qui lui manque et qui le sauverait s’il la possédait. La griffe glacée est plantée dans votre estomac, mais vous ouvrez l’enveloppe, vous devez ouvrir l’enveloppe, puisque le but de l’homme est la connaissance» (p. 43).
 
Qu'est-ce que la connaissance selon Robert Penn Warren ? «C'est la vie, tout simplement, ou plutôt, la vie n'est tout entière qu'un Mouvement en direction de la Connaissance» (cf. p. 248, je respecte la graphie de l'auteur). L'impression, naïve, d'être embarqués lorsque commence la lecture de ce roman prodigieux n'est donc pas simplement un argument de vente. Mouvement, en effet, longue dérive, comme si l'auteur lui-même semblait perdre de vue, durant des pages voire des chapitres tout entiers de son roman, l'amer qu'il a fixé, se jurant qu'il l'atteindra quoi qu'il arrive. Un grand roman nous échappe. Tout autant, il échappe à son propre auteur, qui s'avance lui aussi réellement sur le chemin de la connaissance, dont son livre est chargé de fixer la perpétuelle fuite. Le livre fixant la révélation de la connaissance est par essence impossible : ou alors, sa dernière ligne lue, nous serions condamnés à devoir mourir.
Robert Penn Warren ajoute, à cette métaphore du mouvement, ces phrases évoquant l'histoire et admettant implicitement que sa fin coïncidera avec la fin de l'homme, filant ainsi la métaphore de la connaissance : «la Vie est un feu qui brûle un morceau de ficelle, à moins que ce ne soit la mèche d’un baril de poudre que nous nommons Dieu ? – Et cette ficelle représente ce que nous ne connaissons pas, notre Ignorance; le filet de cendres qu’elle laisse s’il ne souffle pas de rafale, et qui permet de suivre la forme de la ficelle, c’est l’Histoire, la Connaissance de l’Homme, mais elle est dépourvue de vie, et, quand le feu aura consumé toute la ficelle, alors la Connaissance de l’Homme sera égale à la Connaissance de Dieu, et il n’y aura plus de feu, c’est-à-dire de vie» (p. 249).

201767.jpgIl serait bon que les écrivants français contemporains (je leur refuse le terme d'écrivain, pas même celui de romancier) puissent déployer, à l'instar d'un William H. Gass ou d'un Robert Penn Warren, de pareilles considérations sur l'histoire, plutôt que de se borner à de petites mises en scène romanesques pas franchement dépourvues d'arrière-pensées, comme nous pouvons le constater avec Haenel et Binet.
 
Mais il est vrai que Laurent Binet et Yannick Haenel n'ont probablement jamais entendu parler de Robert Penn Warren car, de honte, la plume leur fût tombée des mains. Ne rêvons pas. N'accordons point, à ces deux vendeurs de livres, des angoisses morales dont la simple lecture de leur plus récent ouvrage suffit à dissiper l'inconcevable existence.
 
Jack Burden, narrateur et héros de cette magnifique histoire que nous conte le grand Penn Warren, est l'étrange ordonnateur, frère lointain du narrateur du génial Maître de Ballantrae de Stevenson, des éléments éparpillés de sa vie et de celle de celui que l'auteur se contente le plus souvent d'appeler le patron, Willie Stark, dont la carrière qui à bon droit peut être considérée comme foudroyante, est typiquement nord-américaine en ce sens que son enseignement est celui d'une parabole biblique : l'homme n'est rien, quelle que soit la puissance que lui confèrent sa volonté et son intelligence et ce rien, il ferait bien de toujours le garder à l'esprit car la ruine, comme un lion cherchant qui dévorer, le guette. Comme tout grand roman aussi, celui de Penn Warren longe sans cesse une faille qui menace de l'engloutir, comme le néant menace à tout instant d'engloutir la vie. Ainsi un grand roman est-il celui qui de la vie donne son image la plus juste et poignante : la fragilité.
 
Tous les Hommes du Roi, s'ils n'étaient que la relation de la grandeur et décadence d'un homme politique qui, après tout, est semblable à bien d'autres de ces traînées de bolide fendant la nuit, n'auraient que bien peu de différences avec une de ces très longues sagas dont la littérature nord-américaine a été (et est encore) friande. Le roman de Robert Pen Warren est majestueux parce qu'il mine cette inlassable exigence de tout connaître : c'est en effet le triste sort de l'homme moderne que d'être creux, donc incapable de faire preuve d'une volonté très tenace. Inconstance de l'homme, son extraordinaire fragilité. Grandeur et misère de l'écriture qui prend la fragilité de l'homme, au sens où les péchés sont repris par Celui qui sauve.
 
Littéralement, tous les personnages ou presque que nous décrit le romancier, exception faite de ceux de magnifiques femmes, qui dans ce roman jamais ne cèdent un pouce de terrain, sont des hommes sans qualité et pourraient faire leur cette amère constatation de Jack Burden, qui nous donne un premier exemple des longues périodes de Penn Warren : «Ce n’est pas possible, ils ne sont pas vivants, pensai-je en traversant le hall, «pas vivants du tout»… Mais je savais qu’ils l’étaient. Voilà, on arrive dans un endroit inconnu, une ville comme Mason City, on prend des êtres pour des illusions, mais ils sont vivants; vous savez qu’ils ont été enfants, qu’ils ont pataugé dans les rivières, et qu’un peu plus grands ils sortaient s’accouder à la clôture pour contempler la campagne et le ciel au soleil couchant, et ils ne comprenaient pas leurs propres sentiments, se demandant s’ils étaient heureux ou tristes. Puis, devenus adultes, ils couchaient avec leur femme, chatouillaient leurs bébés pour les faire rire, s’en allaient travailler le matin, tout cela sans savoir ce qu’ils voulaient, ce qui ne les empêchait pas d’agir en connaissance de cause et de chercher à bien faire, en tout cas ils fournissaient toujours de bonnes raisons pour expliquer leurs actes; et, devenus vieux, ils perdaient tous motifs d’agir et s’installaient sur le banc du bourrelier et critiquaient les motifs d’autrui, mais ils en avaient oublié le sens» (pp. 113-4).
 
Plus loin, c'est l'homme lui-même qui incarne le plus grossièrement le perpétuel débordement d'énergie ainsi qu'une volonté extrême appliquée à des fins de conquête politique, Willie Stark, qui est décrit comme un pantin : «Il montait sur l’estrade avec une expression purifiée, élevée, sereine comme un homme qui relève d’une grande maladie; il me faisait penser à un somnambule. Il n’était certainement pas encore guéri de la maladie qui le tenait : l’anémie politique galopante. Il ne pouvait comprendre ce qui clochait, semblable à un type enrhumé qui croit sentir un changement dans la température et se demande pourquoi il est le seul à frissonner» (p. 134). Penn Warren ne prend même pas la peine de définir ce qu'il entend par cette anémie politique galopante qui paraît avoir gagné le continent nord-américain tout entier. Pourtant, le gouverneur Stark n'en finit pas de se dépenser, et son fidèle lieutenant, Jack Burden, de se dépenser à son service. Anémie ? Somnambulisme ?
 
Robert-Penn-Warren-Tous-les-hommes-du-roi-image-1.jpgJeune adolescent ou homme de poigne ayant patiemment appris à conquérir, par ses discours, les foules, le gouverneur, qui sera tué par Adam Stanton, le frère d'Anne Stanton que le narrateur aime depuis sa propre enfance (2), est décrit comme un homme creux, qu'importe qu'il semble devenir, dès son enfance, le réceptacle du vent symbolisant, dans ce roman lyrique, la puissance du temps qui est histoire familière et majestueuse, long écoulement qui n'a que faire des hommes, qui ne semblent même pas constituer des galets polis par l'usure : «En hiver, tandis que le feu baissait dans le poêle rouillé, le vent battait le mur du nord, couvrant ses milliers de kilomètres à travers la nuit pour venir secouer la maison où Willie se courbait sur ses bouquins» (p. 127).
 
Autre très long passage, magnifique, dont le lyrisme n'est point sans évoquer celui de certaines des plus belles pages de Nouvelle histoire de Mouchette et de Monsieur Ouine de Georges Bernanos : «Et le feu dans le brûle-tout baissait, et le vent frappait le côté nord de la maison, descendait des plaines du Dakota à des milliers de kilomètres de là après avoir traversé les vallées fluviales et les collines où autrefois se dressaient les pins qu’il faisait gémir, mais où à présent rien ne l’arrêtait. Les bois de la fenêtre, au nord, grinçaient sou le vent; la flamme de la lampe se courbait et frémissait dans les courants d’air, mais le gosse ne levait pas la tête. Il rongeait son crayon et arrondissait l’échine. Au bout d’un certain temps, il soufflait la lampe, se déshabillait et se couchait sans enlever son linge de jour. Les draps étaient froids et raides sur sa peau, et il restait étendu, frissonnant dans le noir. Le vent descendait des milliers de kilomètres pour tambouriner à la fenêtre et en faire trembler les bois, et le gosse sentait en lui quelque chose d’énorme qui grossissait, s’enroulait et se coagulait; et il retenait son souffle, le sang lui battait dans la tête à coups sourds comme si sa tête était une caverne aussi profonde que l’obscurité du dehors. Il ne trouvait pas de mot pour décrire ce qu’il portait en lui. Peut-être n’existe-t-il pas de mots !...» (p. 71).
 
En effet, peut-être n'existe-t-il point de mots pour conjurer les puissances du temps. L'impuissance du langage, fragilité essentielle des hommes, est d'ailleurs une des dimensions centrales de ce roman qui est pourtant d'un très beau volume (3) et qui jamais ne paraît douter de son effarante capacité à tout dire, tout capturer dans ses rets : «Car les noms ne signifient rien, et tous les mots habituels ne signifient rien, et tout se réduit à un afflux de sang au cœur, à la crispation du système nerveux, telle la contraction expérimentale d’une patte de grenouille morte que traverse le courant électrique» (p. 504).
 
Que reste-t-il, alors, à faire, si ce n'est convoquer le néant pour s'endormir d'un sommeil bien ivre, sur la grève ? Le somnambulisme, le sommeil (4), l'inaction, l'ennui devant le long passage du temps (5), la mort enfin, autant de déclinaisons d'une même réalité que nous pourrions nommer, après Emmanuel Levinas, l'il y a : «Il lui arrivait [à Jack Burden] de rentrer chez lui, le soir, en sachant qu’il serait incapable de travailler, et il se couchait aussitôt. Il dormait douze heures, quatorze heures, quinze heures. Tout en dormant, il se sentait descendre de plus en plus profondément dans le sommeil, comme un plongeur cherchant au fond des ténèbres océanes quelque chose qui pourrait s’y trouver et y scintillerait si la lumière pouvait atteindre cette profondeur; mais il n’y a pas de lumière ! Le matin, il demeurait au lit, sans aucun désir, sans appétit même, tendant l’oreille aux bruits sourds du monde, qui se glissaient furtivement et s’infiltraient dans la chambre sous la porte, à travers les vitres, par les fentes du mur, à travers les pores mêmes du bois et du plâtre» (309).
 
Est-ce tout ? Bien sûr que non, car même le roman le plus résolument pessimiste fait triompher cette évidence : il n'existe que parce que celui qui l'a écrit s'est dressé contre l'universel engloutissement des paroles et des gestes. N'oublions pas, aussi, que la vie est cheminement vers la connaissance. Comme l'écriture.
 
À dire vrai, l'extraordinaire roman de Penn Warren qui, comme tous les grands romans, pourrait offrir, aux yeux d'un critique pressé, bien des passages qu'un de nos écrivants eût résumés en quelques mots, bien des descriptions d'une profonde acédie de l'âme et, pour le dire simplement, bien des longueurs, est en fait animé par une énergie profonde, comme si des flots de lave tourbillonnante constituaient, en réalité, le sous-sol d'une terre en apparence seulement parfaitement paisible.
 
D'abord, Robert Penn Warren affirme, par la bouche de son démiurge Willie Stark, que l'homme peut accomplir le Bien, même si, pour y parvenir, les voies qu'il doit emprunter sont pour le moins torves : «Il [le patron] avait dit que le bien devait forcément être issu du mal, puisqu’il n’existait rien d’autre dont on pût le faire naître» (p. 423). Jack Burden lui-même n'en finira pas de s'interroger sur la pertinence de cette étrange morale, quitte à l'illustrer lui-même par ses propres actions.
 

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Ensuite, il serait faux de croire que l'homme des foules, l'homme sans qualité, celui dont les «femmes ont perdu leurs dents et leurs formes, [qui] ne peuvent plus supporter l’alcool, [qui] ne croient plus en Dieu» (p. 135), bref, l'homme contemporain, notre frère jumeau, agit, si tant est qu'il agisse réellement, dans le vide. Bien au contraire, le geste le plus infime a des conséquences incalculables et surprenantes. Raison de plus, nous nous en serions doutés, pour ne strictement rien faire !
 
«Cass Mastern, écrit ainsi Robert Penn Warren, ne vécut pas longtemps mais il eut le temps de concevoir que le monde est d’une seule pièce. Il découvrit qu’on pouvait le comparer à une gigantesque toile d’araignée; dès qu’on l’effleure en un point quelconque, les vibrations se propagent comme des ondes jusqu’aux points les plus éloignés; l’araignée assoupie se réveille au choc de l’onde, et s’élance; elle ligote de ses fils l’intrus qui a touché sa toile et lui injecte le venin noir qui le paralysera. Peu importe si vous avez frôlé la toile intentionnellement ou par accident, si c’est d’un pied joyeux ou d’une main effrontée que vous l’avez touchée légèrement : ce qui doit arriver arrive toujours. L’araignée velue est là, avec ses crochets instillants, ses grands yeux à facettes qui étincellent comme des miroirs au soleil, ou comme l’œil de Dieu» (p. 308).
 
Il n'y a pas que Cass Mastern qui se retrouvera comme pris au piège d'une toile d'araignée. Chacun des principaux personnages dépeints par Penn Warren, au premier rang desquels le narrateur, Jack Burden, a le sentiment qu'il ne peut rien faire contre la puissance mystérieuse qui mène nos destinées : «Le juge Irwin avait tué Mortimer L. Littlepaugh. Et Mortimer, en fin de compte, avait tué le juge. Mais était-ce bien Mortimer ? Peut-être était-ce moi le coupable ! C’est un point de vue. Je retournais cette pensée dans ma tête et faisais des conjectures sur ma responsabilité. Il serait très possible d’affirmer que je n’en avais aucune, pas plus que Mortimer. Mortimer avait tué le juge parce que le juge était responsable de la mort de Mortimer, et le juge était mort pour m’avoir donné la vie, et, à considérer les choses sous ce jour, l’on pourrait dire que Mortimer et moi étions simplement les instruments conjugués de l’inéluctable et tardif suicide du juge Irwin. Donner la vie ou la mort peut en effet être crime passible de la peine capitale, et la mort est toujours imputable au criminel même, et tout homme est un suicidé. Si un homme savait conduire sa vie, il ne mourrait jamais» (p. 573). Réversibilité des mérites mais aussi, bien sûr, des actions mauvaises. Nul n'est une île, nous répète inlassablement Penn Warren.
 
Il ne mourrait jamais, cet homme unique et monstrueux qui saurait conduire sa vie. Devenu pleinement maître de ses faits et gestes et de leurs conséquences innombrables, il parviendrait à cette connaissance supérieure qui est la marque des démons et de Dieu plutôt que des grands hommes. Ceux-ci ne sont, à leur tour, que des pantins aux gestes prévisibles dont pourtant nul, en ce monde, ne saurait prétendre pouvoir démêler l'écheveau des intentions et des actes (6), quand bien même, nous l'avons vu, nous pourrions affirmer que du Bien le Bien découle, et du Mal, le Mal (7), ce qui est faux puisque l'homme, quoi qu'il fasse, est boue et pestilence et retourne à la boue et à la pestilence (8).
 
Atroce ironie que celle de Robert Penn Warren : nous nous agitons comme des marionnettes sur le théâtre d'une Histoire qui, au mieux, consentira à porter quelque instant nos actes et nos paroles ou donnera à celui qui se pique de passion historique l'impression qu'il parvient à reconstituer, pièce après pièce, le puzzle infini (9). Est-ce donc cela, marcher vers cette connaissance que le romancier majuscule, hurler de rire et de désespoir devant les tragiques pièges d'un temps qui n'a que faire de nous ?
Quel espoir reste-t-il, alors, pour les hommes de ce monde cassé ? Parler d'espoir, au sujet des Tous les Hommes du Roi n'est-il pas, même, un contresens ? Non. Minuscule assurément est cet espoir, mais il demeure bien réel, peut-être parce qu'il provient de la puissance même qui condamne les hommes à une insignifiance prétentieuse et outrée, le temps qui, parfois, fort rarement, devient épiphanie véritable : «C’était comme si le temps enduisait de son onguent rafraîchissant la pustule maligne et le prurit de l’âme» (p. 658).
D'où la volonté, absolument poignante, que manifeste le narrateur, Jack Burden pour retrouver la saveur des jours perdus, afin que ceux-ci n'oblitèrent pas les jours à venir : «J’essayai de démontrer que, si le passé et sa substance deviennent un fardeau inacceptable, il ne reste plus pour l’avenir que désespérance, car l’un dépend de l’autre, et, dès qu’on peut accueillir le passé, l’avenir s’illumine aussitôt d’un rayon d’espoir, car c’est uniquement avec le passé qu’on peut forger l’avenir» (p. 701).
 

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Cette volonté porte mal son nom puisqu'il ne s'agit, en fin de compte, que des effets, bien souvent douloureux, de cette curieuse complexion des hommes qui les pousse à vouloir, coûte que coûte, retrouver une innocence et une pureté perdues (que symbolise la belle figure d'Adam Stanton, voir note 10), moins que celles-ci même, leurs seules images qui, à mesure que nous approchons de la mort, n'en finissent pas de nous hanter : «Nous gardons très peu de véritables images du genre de celle dont je parle : celles qui deviennent de plus en plus vivantes, comme si les années qui s’écoulent n’estompaient pas leur réalité, mais découvraient au contraire, petit à petit, tels des voiles tombant un à un, des significations cachées, invisibles, au premier abord. Le dernier voile ne tombera probablement jamais, car nous ne disposons pas d’un nombre suffisant d’années, mais la netteté de l’image augmente et aussi notre certitude que la clarté a un sens, ou est la légende de ce sens, et, sans l’image, la vie ne serait plus rien qu’un vieux rouleau de film jeté dans un tiroir parmi les lettres restées sans réponse» (pp. 201-2).
 
Cette quête éperdue est signe de renaissance, jamais mieux matérialisée, depuis la nuit des temps, que par le voyage ou plutôt l'errance vers l'Ouest (11), qui constituent un des plus somptueux chapitres du roman de Penn Warren : «Les yeux éblouis, j’abaissai donc le pare-soleil et appuyai sur le champignon; je continuai vers l’ouest. Car l’Ouest est la région où nous projetons tous d’aller un jour. C’est là où l’on va quand la terre ne rend plus et lorsque les pins de Virginie gagnent du terrain. C’est là où l’on va quand arrive la lettre disant : Sauve-toi, tout est découvert. C’est là où l’on va, lorsque abaissant son regard sur la lame entre ses mains on y voit du sang; lorsqu’on vous déclare que vous n’êtes qu’une goutte d’eau dans l’océan. C’est là où l’on va quand on vous raconte qu’il y a «bien sûr de l’or là-bas dans c’te montagne». C’est là où l’on va pour s’élever au rythme du pays. C’est là où l’on va pour y finir ses jours. Ou bien est-ce tout bonnement là où l’on va» (p. 438).
 
Et encore, quelques pages plus loin : «Voilà pourquoi j’avais échoué sur le lit d’un hôtel de Long Beach, Californie, sur le dernier rivage, parmi les splendeurs de la nature. Car c’est là qu’on aborde après avoir traversé les océans, mangé du biscuit de mer, après avoir été emprisonné pendant quarante jours et quarante nuits dans une ratière ballottée par la tempête, après avoir sué dans la forêt vierge et entendu le cri sauvage, après avoir bâti des cabanes et des villes, jeté des ponts sur les rivières; après avoir dormi avec des femmes, semé des enfants à la volée, comme du blé noir dans le grand vent; après avoir composé des œuvres impérissables, prononcé des discours sublimes, trempé ses bras dans le sang, jusqu’aux coudes; après avoir grelotté de malaria dans les marais et dans le vent glacé qui balaye les hauts plateaux» (p. 502).
 
Penn Warren sait parfaitement que son personnage ne parviendra jamais à atteindre cet Ouest imaginaire, tout comme les cavaliers que Lord Dunsany lance à la conquête de la ville mythique qu'est Carcassonne ne parviennent jamais à fouler son sol, tout comme il n'existe aucune ultime jetée sur l'océan déchaîné.
 
Du moins a-t-il réussi le coup de force romanesque de parvenir à placer son héros principal devant un abandon qui est le gage ultime de la liberté humaine : s'en remettre à plus grand que soi, comme Jack Burden nous le confiera (12), humble et génial abandon qui en fin de compte, puisqu'il révèle notre véritable visage au moment où s'enchaînent la plus haute faiblesse à la plus grande force (13), ne fait que traduire religieusement un autre abandon, celui de l'artiste au courant des mots qui l'entraîne, espérons-le le plus loin de la sordide banalité d'un monde devenu plat, vers quelque ailleurs du langage inaccessible que poursuivent inlassablement les plus grands : «Un mois plus tard, dans les premiers jours d’avril, à l’époque où, très loin, hors de la ville, les lis d’eau feraient disparaître tous les bayous, toutes les lagunes, les criques, les marais, sous leur avalanche suffocante, vulgaire, épaisse et répandraient sur l’eau noire toutes les nuances de leur floraison qui vont du mauve élégiaque au pourpre lascif; où la première pousse vert pâle des vieux cyprès, tendre comme un rêve de jeune fille, se déciderait à rester feuillage et n’en démordrait pas; où des «mocassins» [serpents venimeux] gros comme le bras, couleur de boue, luisants de vase, émergeant des marais pour traverser la route, heurteraient votre roue avant d’un choc imperceptible en faisant entendre un kerwush suivi d’un léger tintement métallique en butant contre le pare-chocs; où les insectes, sortant en bouillonnant du marais, rempliraient jour et nuit l’espace de leur vrombissement de ventilateur électrique; où, dans la nuit, les hiboux retournant au marécage, chuinteraient et gémiraient comme l’amour, la mort, la damnation, à moins que l’un d’eux, emprisonné dans le faisceau de vos phares, ne pique sur votre radiateur pour s’y écraser dans une explosion de plumes, comme un traversin; où les champs abonderaient de cette herbe touffue, rugueuse ou lisse, gorgée de sève, dont le bétail se régale sans jamais engraisser, car elle pousse dans cette terre noire, et, même si ces racines pouvaient s’enfoncer Dieu sait jusqu’où, elles ne rencontreraient que ce sol noir et collant sans une pierre pour le calcifier; – eh bien, un mois plus tard, au début d’avril, quand toutes ces choses surviendraient par delà les faubourgs, la coque des vieilles masures, dans la rue où nous nous promenions, Anne Stanton et moi, éclaterait dès la nuit pour vomir toute cette vie blottie aujourd’hui dans les maisons» (pp. 395-6).

Notes
(1) Mohrt qui écrit : «C’est l’œuvre de Bernanos, peut-être, que m’évoquerait le plus celle de Penn Warren, par son ampleur lyrique et son souci métaphysique», in Robert Penn Warren, Les fous du Roi [1945] (traduit de l’anglais par Pierre Singer, Le Livre de Poche, 1968), p. 13. Toutes les pages entre parenthèses font référence à cette édition. Les citations placées en exergue se trouvent respectivement aux pages 169 et 557 de notre roman. Cette traduction a été reprise telle quelle par le volume des éditions Phébus, apparemment lui aussi épuisé.

(2) Il faut lire et relire l'admirable chapitre 7, qui mériterait une publication sous forme de nouvelle, qui évoque la longue, banale et somptueuse histoire d'amour entre Jack Burden et Anne Stanton.

(3) «Ce n’était à ses yeux que des mots, car il ne voyait le monde que comme un amalgame de faits, de bribes pareilles à un bric-à-brac maltraité, brisé, enseveli dans la poussière, abandonné dans un grenier» (p. 309). Et encore : «Car les noms ne signifient rien, et tous les mots habituels ne signifient rien, et tout se réduit à un afflux de sang au cœur, à la crispation du système nerveux, telle la contraction expérimentale d’une patte de grenouille morte que traverse le courant électrique» (p. 504).

(4) «Vous ne rêvez pas dans cette sorte de sommeil, mais vous êtes conscient à chaque minute que vous êtes endormi; comme si vous faisiez un long rêve de sommeil, et dans ce sommeil rêviez de sommeil aussi; et ainsi de suite jusqu’au cœur de votre sommeil, sommeil et rêve se succèdent en cercles concentriques» (p. 176).

(5) «C’est un endroit où on s’assied pour attendre le soir et l’artériosclérose. C’est un endroit que l’entrepreneur de pompes funèbres regarde avec confiance et qui lui fait penser qu’il ne mourra pas de faim tant que ce travail-là lui restera. Mais, si vous êtes assis sur le banc, en compagnie des vieux, par un après-midi de fin d’août, il vous semble que rien n’arrivera jamais, pas même votre propre enterrement, et le soleil tape et les ombres ne bougent pas dans la poussière brillante qui, si on la fixe assez longtemps, paraît remplie de scintillantes parcelles de quartz» (p. 106).

(6) «Il est nécessaire que je croie que Willie Stark était un grand homme. Ce qu’il advint de sa grandeur, là n’est pas la question. Peut-être s’était-elle répandue sur le sol comme se répand un liquide dont la bouteille se brise. Sa grandeur, peut-être l’a-t-il thésaurisée et offerte en holocauste, éclairant la nuit d’un intense flamboiement, tel un feu de joie, dont aujourd’hui il ne reste plus rien, hormis les ténèbres et le scintillement vacillant des cendres ardentes. Peut-être ne pouvait-il établir une distinction entre sa grandeur et la «non grandeur», et les avait-il si bien confondues que le mal s’était trouvé absorbé dans le mélange. Mais la grandeur, il l’avait. Je suis forcé de le croire» (pp. 688-9).

(7) Je cite longuement ce passage : «Ce qu’il en coûte pour écrire l’histoire, c’est le titre qu’on pourrait donner à cette théorie. Tout changement se paye. Il faut passer les faux-frais par profits et pertes. Peut-être le climat dans lequel se produisait le changement dans notre État était-il le seul dans lequel il pût s’épanouir, et, à coup sûr, la nécessité d’un changement se faisait sentir. On pourrait appeler ça : théorie de la neutralité morale de l’histoire. Une méthode, en tant que méthode, n’est ni moralement bonne, ni moralement mauvaise. Nous pouvons juger les résultats, non la méthode. L’individu moralement bon est susceptible de commettre une action qui est mauvaise. Il se peut qu’un homme doive vendre son âme pour acquérir le pouvoir de faire le bien. La théorie du coût de l’histoire, la théorie de la neutralité morale de l’histoire : tout ceci est une vue de l’histoire, à vol d’oiseau, observée du haut d’une cime glacée. Peut-être fallait-il un génie pour la concevoir. Pour la concevoir réellement. Peut-être, avant d’être à même de l’apercevoir, était-il impératif d’avoir été enchaîné sur cette cime altière, tandis que les busards nous percent le foie et les yeux. Peut-être fallait-il un génie pour la concevoir. Peut-être un héros seul pouvait-il agir sur ces données» (pp. 637-8).

(8) «Et il [le patron] avait dit : «L’homme est conçu dans le péché : il vient au monde dans la corruption et passe de la puanteur des langes à la pestilence du linceul. Il y a toujours quelque chose» (p. 311).

(9) «Rien ne se perd, rien n’est définitivement perdu. Il y a toujours l’indice, le chèque annulé, la marque du bâton de rouge à lèvres, l’empreinte du pied dans la cannaie, le préservatif dans le sentier du parc, les souliers de bébé teints en mordoré, la tare dans le torrent sanguin. Et tous les temps n’en sont qu’un seul, et tous ces morts du passé n’ont jamais vécu avant que nos définitions ne leur aient donné la vie, et leurs yeux, hors de l’ombre, nous implorent» (p. 371).

(10) «Pour dire les choses brutalement, répondis-je, c’est parce qu’il se nomme Adam Stanton, fils du gouverneur Stanton et petit-fils du juge Peyton Stanton, et arrière-petit-fils du général Morgan Stanton, et que toute sa vie il a été obsédé par l’idée d’une très lointaine époque où les affaires étaient gérée par des hommes aux sentiments nobles, des hommes de grande allure, portant culottes courtes et boucle d’argent, uniformes bleus ou redingotes, ou même des toques de daim ou de raton, selon les cas […] des hommes qui, assis autour d’une table, travaillaient avec désintéressement pour le bien public» (p. 401). Autre belle image, cette fois-ci à propos du visage d'Adam Stanton : «Jack Burden effleura Adam de son regard, comme un pêcheur effleure de sa mouche l’eau cascadante d’un ruisseau à truite qui dévale parmi les saules» (p. 417).

(11) «Si, dans l’imaginaire mythique, le voyage en Orient se confond souvent avec la quête des origines, aller à l’Ouest, c’est aller au-devant d’une solitude hyperbolique, courir le risque d’une perte définitive de ses repères : tout récit occidental est un récit d’exil», En haine de l'Occident. Quelques réflexions sur l'imaginaire anti-occidental, in Les Sens de l'Occident (études réunies par Jean-Paul Rosaye et Charles Coutel, Artois Presses Université, coll. Lettres et Civilisations étrangères, 2006), p. 58.

(12) «[…] j’avais atteint dans la recherche de mon problème, ce point où l’on n’a plus rien d’autre à faire qu’à s’en remettre au ciel. Il faut toujours en passer par là. On commence par tenter l’impossible, ensuite on implore le Ciel; toutes les prières y passent, après quoi l’on s’endort avec l’espérance que la Grâce divine vous enverra un rêve qui éclaircira tout» (p. 359).

(13) «On eût dit que [le visage du patron] se fût soudain figé dans sa décision, comme le visage d’un homme enseveli et mort dans la neige il y a des millénaires – pendant la période glaciaire peut-être – que le glacier charrie depuis des siècles, mètre par mètre, et qui tout à coup, dans sa pureté originelle et sa céleste innocence, réapparaît intact à travers l’ultime couche de glace» (p. 679).

lundi, 01 février 2021

Jean Parvulesco: Cantos pisanos - Fragments, notes de mes carnets du Bunker Palace Hôtel

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Jean Parvulesco

Cantos pisanos

Fragments, notes de mes carnets du Bunker Palace Hôtel

 

«  Tout ne doit-il pas se retrouver à la fin du Manvantara, pour servir de point de départ à l'élaboration du cycle futur ?  »

René Guénon

 

«  Et si tu trouves des traits gravés dans les pierres, sous la poussière des routes, foulées par des pas innombrables - nul ne sait plus que ce sont des Runes Sacrées, elles avaient jadis grande signifiance et maintenant tous ont désappris le chant qui donnait à ces signes une vivante puissance magique - alors ne montre pas tes larmes !

Recueille ces trouvailles et consacre-les silencieusement au Royaume des Mères. Là ce qui fut abandonné peut se reposer dans l'attente d'une forme nouvelle, jusqu'au jour où une autre jeunesse en rêve de nouveau.

Cacher et conserver, c'est aux sombres époques de renversement l'unique office sacré  »

Hans Carossa

 

«  Où sont les douces pelouses avec le clair ruisseau, entre elles, les séparant  ».

Ezra Pound, Canto LXXXIV

11

Comme nous approchons des temps de la conclusion manvantarique du grand cycle dont nous assumons l' ultime fond de lie tout en assurant, aussi, les premières relevailles, bien des choses qui s'eussent voulues cachées jusqu'à la fin se laissent à présent surprendre dans la transparence à la fois tragique et fragilisante d'une mise-à-nu qui, ne fût-ce que symboliquement, les apparente, soudain, aux prestations liturgiques de la mort, aux obscures ordalies de ce passage des êtres et des choses par le vide de leur autodissolution initiatique où tout finit et tout recommence et où leur part d'éternité leur est instituée intacte, et plus limpide, terrible et mystérieuse chrysopée philosophique dont parlent à couvert les textes hermétiques occidentaux et que la grande Savitri Dêvi rapprochait, précisément, de ce passage de l'or par l'épreuve royale de la fournaise, the gold in the furnace disait-elle, qu'aura été aussi, en dernière analyse, la fin historique d'une civilisation brisée, anéantie par la trahison intérieure, par les flammes et par le feu mais, de par cela même, vouée imprescriptiblement à la spirale de son assomption transhistorique finale.

Ainsi en est-il, aujourd'hui, de l'aventure spirituelle de l'exil. A l'heure où des êtres et les choses risquent d'avoir à se laisser surprendre, d'un instant à l'autre, dans leur plus extrême nudité intérieure, l'exil n'est plus une nostalgie, et bien moins encore la péripétie d'un quelconque déchirement dramatique de la vie, aussi atroce fût-il ce déchirement et périclitée cette vie, mais la marque brûlante et l'engagement accepté d'une prédestination secrète, puisque l'exil représente et n'en finit plus d'établir les états d'une situation ontologique de limite, et de limite ultime, la condition même d'un état de rupture ontologique totale: c'est l'exil, la conscience de l'exil et la conscience de cette conscience elle-même qui fondent la spacialité lumineuse et vide, l'immaculée conception de tout recommencement poétique de soi-même et du monde, de tout retour existentiel et historique à l'être.

Car c'est dans la mesure même où elle implique et donne refuge en elle, ne fût-ce que d'une manière figurative, liturgique, à l'exil ontologique de l'être perdu dans les nuits de son propre obscurcissement, que toute expérience existentielle de l'exil annonce l'avènement de l'être avenir, l'imminence à la fois solaire et tragique de l'avènement occulte de ce qui vient, voire de celui qui vient, avènement si prophétiquement invoqué par Hans Carossa dans son Geheimnisse des reifen Lebens, où le regard transcendantal du visionnaire entrevoit les temps du salut er de la délivrance à venir par-delà les résurgence historiques actuelle de l'Anti-Règne des puissances négatives au service du «  chaos intérieur  » ou, comme le disait un autre grand américain réduit à l'exil, et même à l'exil intérieur, P.H Lovecraft, le «  Chaos rampant  ».

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12

Une autre chose aussi me semble absolument certaine: c'est qu'il n'y a pas, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais une vraie grande poésie, une grand pensée ni une grande littérature, une grande culture de droite.

Toute vraie poésie, vivante et agissante, orphiquement opératoire, donneuse de vie et de souffle vivifiant, toute grande pensée salvatrice, toute grande littérature, toute culture grande, totale, véritablement et profondément grande, seront, toujours, ne sont ni ne puissent être absolument ne pas être qu'une poésie, une pensée, une littérature, une culture d'extrême-droite.

C'est que, depuis les architecture cyclopéennes des saisons supra-historiques médiumniquement entrevues par P.H Lovecraft jusqu’aux créations métacosmiques d'un Constantin Brancusi, depuis Empédocle jusqu'à Heidegger et depuis Virgile et Dante jusqu'à Hölderlin, Ezra Pound et Joyce, le dire total, le dire totalitaire du dire a eu partie abyssalement liée avec l'être, alors que les tenant avoués ou occultes du non-être, les partisans des puissances de la négation et du chaos pré-ontologique se trouvent infailliblement empêchés d'avoir recours à la parole vivante, et cette infaillible interdiction étant, en elle-même, ce par quoi s'affirme et se donne à dévoiler, se donne à reconnaître la présence même de l'être, sa présence vivante, la présence réelle de l'être dans l'être même de son unique parole de vie. L'être est, le non-être n'est pas.

Si seules les réappropriations de l'être, fussent-elles nocturnes, et même nocturnissimes, données en attente, en absence, en immémoire agissante, parviennent jusqu'aux fondations de leur propre remise en état impériale, régnante et rayonnante à nu dans leur propre dire de soi-même, c'est que tout projet du non-être est exclu d'avance, irrémédiablement, du domaine de la parole et de la vérité de l'être, qui, seule vivante, est seule à dénominer, à élucider, à délivrer ce qui n'attend que de l'être.

Dans les saisons de l'occultation métacosmique de l'être, le seul jugement est celui de la poésie, et peut-être aussi le seul salut, et la seule délivrance. Tout est perdu, mais non le chant de la détresse de qui, dans la perdition, se dédouble par le chant de détresse de sa perdition.

13

La poésie donc, état à la fois ultime et originel, ne parvient à fonder l'histoire engagée dans ses recommencements ni, dans les étapes nocturnes de son devenir, à en assumer et sauver le tout dernier souffle, que si elle-même, la poésie, tournée vers les développements voilés de sa propre essence, y instruit et proclame le mystère virginal de ses propres fondations mises à nu et rien d'autre, fondations vivantes et agissantes de la poésie en tant de poésie dont l'unique espace d'intériorité et d'influence souterraine est, depuis toujours, l'espace à la fois fermé et ouvert de l'exil. Espace fermé à jamais sur lui-même, mais ouvert indéfiniment à tout ce qui participe de ce clair-obscur, de cette désespérance lucide de la conscience séparée pour laquelle le jour se veut nuit et la nuit est comme le jour, espace entre chien et loup où naissent et viennent s'affirmer, révolutionnairement, tous les pouvoirs nouveaux. «  Nous autres, fils du clair-obscur, écrivait Hans Carossa, nous servons aussi fidèlement la nuit que le jour.  »

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Située dans la clair-obscur ontologique où il lui est demandé de servir également la nuit et le jour, l'être et le non-être, l'histoire dans ses périodes d'ensoleillement et dans ses détours crépusculaires, la poésie se maintient néanmoins au-delà du jour et au-delà de la nuit, au-delà de l'être et du non-être, au-delà des clartés et des ténèbres de l'histoire dans un endroit originellement hors d'atteinte qui est, précisément, le lieu même de ce qui fait  qu'au-delà de l'histoire il y ait une transitoire, que le jour et la nuit, que l'être et le non-être, perpétuellement en devenir, se trouvent perpétuellement appelés à se dépasser suivant la spirale ascendante de ce devenir lui-même, qui apparaît comme étant, en lui-même, occultement, un troisième état ontologique. J'entends l'état de clair-obscur où seule règne la poésie, règne totalitaire de ce qui se refuse à toute division, à toute séparation de cet Empire de la Totalité où se laisse approcher le Troisième Etat de l'être, l'Abgründ de Meister Eckhart, le mystérieux Anschau de Wolfram Von Eschenbach.

Cependant, l'inspiration poétique - m'aventurerais-je à dire la dictée poétique - ne parvient plus, ici, ou plutôt à partir d'ici, à se conceptualiser sans dommages, sans les infiltrations obstruantes, les pièges et les empêchements de sa propre résistance intérieure à un dire de soi-même de plus en plus périclitant, dangereux pour ses derniers retranchements, et j'insiste encore, comme déjà sur les lisières de l'équivoque, du mal dit, ce n'est que pour assurer les lieux de convenance où vont avoir à se porter toutes nos interventions au sujet des Cantos Pisanos.

Car le secret des Cantos Pisanos est celui du dépassement de l'histoire immédiate par l'action poétique, ou plutôt par l'Action Directe de la Poésie Absolue, le secret, donc, de la reconstitution indéfinie de l’Anschau impérial de la poésie en action sur les étendues de ruines chaotiques où n'en finit plus de ne pas se faire ou de se défaire avant de se refaire le Troisième Empire de la Fin, jusqu'à ce que l'heure vienne.

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14

Ainsi comprendra-t-on que ce n'est pas la poésie qui est en exil, et bien moins encore en exil par rapport au monde, à l'histoire, mais que ce sont l'histoire dans sa totalité et le monde lui-même qui sont en exil par rapport à la poésie.

Tout exil est poésie et toute poésie exil, mais l'exil que l'on vit dans la poésie n'est plus l'exil, ni obscurcissement, ni désespérance de l'exil quand il se dévoile, au détour d'une soudaine fulguration, l'espace d'ensoleillement et de puissance totalitaire où se dressent vertigineusement dans l'air limpide du chant les remparts étincelants du Troisième Etat de l'être, la fulguration préontologique de la Turning Island qui hante le grand rêve celtique, la mystérieuse Wagadu invoquée par Ezra Pound, ombre de l'ombre de l'Atlantide engloutie par les abîmes, et de toutes les Atlantides, y inclus les plus récentes. Regarde ! Regarde-moi, avant que je retourne dans la nuit. Là où rayonne la Tête de Mort, revivront à nouveau les soldats, retourneront les étendards, Cantos LXXII.

15

Après la clôture du cycle indo-germanique des Védas Sacrés, dernière réminiscence, dernière anamnesis voilée des temps du chant hyperboréen antérieur, commencent les chemin crépusculaires du grand cycle historique actuel, qui est, originellement, une fin de cycle, une longue entrée dans la nuit et dans les ténèbres de l'exil ontologique d'une histoire, d'une civilisation, d'une race appelées à traverser l'épreuve royale du feu qui anéantit tout, l'épreuve du gold in the furnace. Aussi le devenir de ce cycle s'identifie-t-il avec l'histoire même de l'Occident, et les quatre étapes de son entrée dans la nuit reproduisent les quatre étapes fondamentales de sa poésie qui établit et renouvelle, d'une manière à chaque fois moins lumineuse, moins transparente, la situation en devenir de son exil d'origine, jusqu'à la fin. Mais, ainsi que l'écrivait Hölderlin en conclusion à l'un de ses plus grands hymnes, «  ce qui demeure toutefois, c'est ce que fondent les poètes  ».

16

Chaque grand cycle historique occidental se reconnaît dans le chant de sa propre poésie fondationnelle. Virgile, Dante, Hölderlin, Ezra Pound: la constellation suprême de la poésie occidentale dans son devenir transhistorique propre, reconstitue, à travers le chant continuel mais de plus en plus désensoleillé de ses témoins prédestinés, de ses témoins chaque fois sacrifiés, immolés par le feu de la poésie absolue, par le Brasier Ardent de la continuité du chant occidental, la figure héraldique du désastre historique l'Occident, l'exil transcendantal dont se nourrissent souterrainement les aliénations et la mise-en-ténèbres de son espace de probation tragique, de son sang et de sa conscience prisonniers d'une dialectique d'obscurcissement désormais et depuis si longtemps déjà sans issue ni salut.

La poésie, dialectique agissante de la transhistoire à travers laquelle elle naît et se renouvelle indéfiniment dans l'histoire, apparaît ainsi comme la politique occulte d'un cycle transhistorique, comme la métapolitique en action de son propre devenir transcendantal.

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Ce que Virgile, Dante, Hölderlin et Ezra Pound ont invoqué et fait naître dans leur chant ininterrompu, c'est le lamento hyperboréen, l'anamnesis ensoleillante d'une race spirituelle  qui ne peut pas ne pas se souvenir , et jusqu'au plus interdit de son oubli préventionnel - et quel oubli profond est à présent son grand oubli, son refuge, son dernier refuge, son sommeil dogmatique et son Kiffhauser mental enseveli sous les cendres - qui ne peut pas souvenir, dis-je, des temps historiques, des saisons métahistoriques où l'espace de liberté ontologique réelle n'était pas encore exclue de sa propre histoire, de son propre espace d'être, et jusque de son propre sang et de sa propre conscience d'elle-même.

17

A mesure, cependant, que la grand aliénation occidental de la fin avance dans l'histoire et se développe négativement, son mystère originel, et même, en quelque sorte, sa raison agissante, deviennent de plus en plus patent, de plus en plus manifeste: la poésie d'Ezra Pound, qui en rend compte tout en essayant de le dépasser, finit, dans ses Cantos Pisanos, par faire, de ce mystère d'aliénation lui-même, l'espace intérieur de son agir, tout en l'assumant comme sa blessure de mort et comme la raison voilée de ses rhétoriques d'éclatement et d'agonie sans fin, d'insoutenable dégoût face comme dans le Canto LXXII, au grand usurier Satan-Géryon, prototype des patrons de Churchill.

Que j'entonne le chant de la guerre éternelle, entre la boue et la lumière,

s'intimera-t-il, doctrinalement, au milieu du Canto LLXXII. Ainsi, ce que l'histoire occidentale du monde n'en finit plus de vouloir dissimuler, va transparaître dans les Cantos d'Ezra Pound avec l'intolérable évidence d'une révélation arrachée de haute lutte à la grande nuit déjà régnante, récupérée subversivement sur les établissements des ténèbres en place, sur les avant-postes ennemis marquant la ligne de front des multiples dialectiques de diversion et de crime mobilisés pour aliéner, pour obscurcir comme de l'intérieur tout entendement éveillé des nôtres.

Mais cette poésie de la fin, de l'éclatement crépusculaire et de l'agonie d'une civilisation - celle-ci symbole actuel, elle-même, de toute la succession nocturne de civilisations engagées sur la spirale descendante de la fin négative d'un cycle - comportera aussi, et cachera en elle - souterrainement, très-souterrainement - comme un mince et frais Sunion de dédoublement visionnaire. Car sa mission est non seulement celle de récapituler et de conclure un cycle lui-même en état de conclusion, mais aussi celle de projeter, par-delà les gouffres et comme par réverbération - réverbération cosmique, en réverbération médiumnique aussi - la part secrète de ce qui ne doit pas périr, en aucun cas périr, l'espérance à peine entrouverte d'un autre recommencement, au-delà de Léthé.

18

Une chose en tout cas m'apparaît encore comme à retenir: personne, et ce surtout dans les temps de la fin, personne ne saurait plus respirer l'air raréfié des hauteurs vraiment ultimes, ni donner asile en soi à ce que Hölderlin appelait, dans Brot und Wein, «  la plénitude divine  », la Göttliche Fülle, sans que celle-ci ne vienne à y laisser ses aveuglante brûlures solaires, ses lissons ardents et son souvenir sans merci, inextinguible et silencieux, extatique.

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Si déjà, «  au bord de l'abîme  », Hölderlin faisait, en écrivant à un ami, sa terrible confession d'état, «  maintenant je peux bien le dire, moi aussi Apollon m'a frappé  » dans son Canto LXXIV, Ezra Pound ne se définissant-il pas lui-même comme «  l'homme sur qui le soleil est descendu  » ?

Mais, pareil à Sémélé, rendue incandescente et amoureusement consommée par le feu du ciel, Ezra Pound, frappé lui aussi, par le soleil, transforme ce feu en lumière et devient lui-même lumière, chant ininterrompu célébrant les noces à la fois sauvages et extatiques du ciel et de la terre et la naissance théurgique du troisième terme, du troisième état apollinien de l'être. La poésie, comme Artémise, n'appartient-elle pas entièrement à Apollon ? Et comme Orphée, Apollon n'est-il pas, aussi, un Dieu Noir ?

Ainsi, marquée par «  la lumière noire d'Apollon  » qu'avait entrevue, un jour Aimé Patri, par cette mystérieuse et troublante «  lumière des loups  » dont parlent les traditions hyperboréenne de la Grèce antérieure, l'existence d'Ezra Pound n'aura été qu'un long et terrible vertige d'écartèlement au-dessus des gouffres intérieurs de l'état d'exil, de l'état de loup-garou dans l'appartenance occulte du Dieu Noir, de l'Apollon lui-même crucifié sur les ténèbres intérieurs du soleil, au-dessus du Puits du Soleil ?

19

Né en 1885, dans l'Idaho, terre de l'Ouest profond traversée, sur ses hauts plateaux désertiques, par la rivière Snake, l'ancienne Rivière des Sorciers, Ezra Pound s'exilait des Etats-Unis en 19O7, où il ne devait retourner qu’en 1945, quarante ans plus tard, pour être jugé sous le chef d'accusation de «  haute trahison en temps de guerre  »,  haute trahison perpétrée en faveur des puissance de l'Axe et principalement en faveur de l'Italie, et pour se voir, éventuellement, condamné à mort. Cependant, reconnu comme «  dément  », dans «  l'impossibilité d'être jugé  » et nécessitant d'être «  interné et soigné  », jusqu'à nouvel ordre dans un «  établissement spécialisé  », dans un «  asile d'aliénés fédéral  », Ezra Pound échappa de justesse - miraculeusement même - à la corde, pour être interné à l'hôpital Saint-Elisabeth, à Washington.

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Ainsi, après treize ans de «  détention psychiatrique  » - ce qui précède et pulvérise tous les records soviétiques en la matière - l'immense visionnaire occidental et roman des Cantos Pisanos quittait les Etats-Unis en 1959 pour ne plus jamais y retourner, puisqu’il est mort à Venise et 1972 - le jour du 1er novembre - et enterré dans une petite île au large de Venise, en terre adriatique.

Pendant la dernière guerre mondiale, en effet, Ezra Pound avait assuré une série d'émissions américaines à Radio-Rome, dans laquelle il exhortait la nation américaine à se ressaisir, à prendre conscience de la signification cachée, interdite et prohibitionniste, dévoyée à dessein, d'une guerre allant fondamentalement contre le destin profond et les intérêts les plus vitaux des Etats-Unis dans le monde, d'une guerre d'aliénation nationale et servant des buts étrangers si ce n'est subversivement antagonistes à la vocation, au souffle et à l'être supérieur de ses peuples.

Dans un témoignage intitulé Tombeau pour Ezra Pound, Dominique Jamet écrivait, le 3 juin 1986, dans les colonnes du Quotidien de Paris:

«  La décision de l'incarcérer postulait qu'une autorité supérieure à la sienne le rangeait, en toute connaissance de cause, au nombre des individus dangereux, pour lui-même et pour les autres. Pour avoir été fasciste, il fallait que Pound eût été fou. C'était faire bon marché de la santé mentale de quelques centaines de millions d'êtres humains qu'avait séduits l'idéologie dominante du deuxième tiers du siècle.  »

«  Fallait-il être fou pour se proclamer indifférent à la guerre suicidaire, absurde, qu'engageait une moitié de l'humanité contre l'autre ? Fallait-il être foi pour crier que dans cette guerre allaient s'engloutir les vestiges de la civilisation ? Il fallait sans doute l'être, ou aveugle, ne fût-ce qu'à ses intérêts, pour parler à la radio italienne alors que les Américains étaient entrés en guerre contre l'Italie fasciste. Il fallait être fou ou aveugle, pour ne pas renier les idéaux défaits alors même que la défaite emportait le Reich millénaire et le nouvel Empire romain. Mais était-ce folie que de dénoncer la nouvelle barbarie qui déferlait sur le monde ?  »

20

Arrêté en Italie par les forces américaines d'invasion à la fin du printemps fatal de 1944, ou plutôt «  livré par les partisans  », Ezra Pound, avant qu'on ne l'expédie par avion à Washington, devait passer six semaines - les quarante jours et les quarante nuits des grandes épreuves initiatiques, des grandes descentes infernales, - dans l'enceinte du DTC américain de Pise.

Jean-Parvulesco-Ezra-Pound.jpgExposé au milieu du camp, ses compatriotes - ses soi-disant compatriotes - l'avaient enfermé, seul, dans une «  cage à gorille  » en poutrelles métalliques, entièrement à l'air libre et sans toit, en plein hiver et la nuit un projecteur aveuglant - à dessein - braqué en permanence sur lui. Ce fut ainsi.

Photo: Jean Parvulesco et Ezra Pound à Paris

Ezra Pound, instance supremissime du cycle fondationnel d'une civilisation occidentale finale, démiurge de la saison poétique - de la grande saison ontologique - appelée à conclure et à recommencer apocalyptiquement ce qui, avant lui, eut à instruire, et depuis quels abîmes, le chant originel de Virgile, de Dante, de Hölderlin, Ezra Pound, «  l'homme sur qui le soleil est descendu  », avait à ce moment-là soixante ans, et les deux derniers vers des Cantos Pisanos, écrits dans sa «  cage à gorille  », ne sont qu'un insondable cri de désespoir, de honte terrifiante et nue:

«  Si le gel te mord sous la bâche

Tu crieras "pitié" à la fin de la nuit.  »

21

Ayant eu moi-même le privilège, que j'estime des plus extraordinaires, d'approcher personnellement, et de la façon la plus conséquente, l'auteur des Cantos Pisanos lors de ses derniers passages à Paris, je peux témoigne directement de son appartenance à un autre niveau d'être - un autre niveau de l'être - tout autant que de la réalité magnétique, du rayonnement intolérablement paroxystique de sa présence immédiate, de son influence charismatique directe, qui n'en finissaient plus d'agir sous le vœu orphique du silence total , de la renonciation acharnée à la parole, à toute parole, vœu et barrière par lesquels il manifestait sa volonté d'absence d'un monde irrémédiablement en proie, depuis «  le printemps fatal de 1945  », aux puissances du chaos et du néant. (...)

Que ta clémence, Perséphone, se maintienne,

priait, au début du siècle, le jeune Ezra Pound, dans un sonnet aux cadences, aux implications extraordinaires proches de celles des plus occultes confréries de Fidèles d'Amour.

Et ces implications détenant, je ne suis pas très-loin de le penser, la clef décisive de toute intelligence amoureuse de l'œuvre d'Ezra Pound, je veux dire de toute intelligence concernant les pouvoir cachés et la lumière cachée se dégageant d'une certaine expérience amoureuse, aussi spéciale qu'elle dût avoir été totale, et dont le parcours, dont l'action souterraine semblant avoir secrètement contrôlé, et de quelle dramatique manière, la vie et l'œuvre d'Ezra Pound. Et quand je parle de pouvoirs cachés, comment ne pas se demander, aussi, quelles peuvent bien avoir été les origines cachées de ces pouvoirs ?

Vertige solaire final, à partir des vertiges solaires des commencements. Quel aura donc été le plus profond secret de vie d'Ezra Pound ? Dans son œuvre, il faut se résigner à la reconnaître, il n'y en a pas la moindre trace: pour y être quelque peu admis à en connaître, il faut avoir eu accès à la part confidentielle de son existence, et celle-ci, je peux l'affirmer avec force, se trouve à jamais hors d'atteinte, sauvegardée d'avance de toute ingérence extérieure à ce qu'avait été son excellence propre, sa «  plus haulte vertu  ».

Et ce que moi j'avais été reçu à savoir, initiatiquement parlant, sur la «  carrière amoureuse  » d'Ezra Pound, personne d'autre que moi ne le sait aujourd'hui.

L'amour absolu conduit au pouvoir absolu, dont la poésie absolue n'est que l'aura irradiante, la lumière à l'extérieur, le resplendissement boréal.

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Le soir du Décameron, quand Olga Rudge me disait: «  Je crois que le vieil oncle Ezra est dans les vignes du Seigneur  ».

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Dans la vie du vieil oncle Ezra, deux femmes, Dorothy Shakespear, et Olga Rudge. Quand Mircea Eliade me confiait que, suivant un ancien secret gnostique redécouvert par lui, la seule voie de divinisation - la seule expérience divinisatrice - restant ouverte aujourd’hui, pour l'humain, est celle d'aimer deux femmes.

On a compris qu'il s'agit en fait d'une voie tantrique. La plus grande sainteté «  pouvoir aimer deux femmes à la fois  ». C'est l'échec de parcours de cette expérience qui va mener le héros d'un des romans roumains de Mircea Eliade, Paul Anicet, à la résolution du suicide, du «  suicide mystique  ». Ce roman, non encore traduit en français, s'intitule Le Retour du Paradis. Sans aucun doute le plus important des romans de Mircea Eliade.

Quelle vertigineuse fulguration gnostique Ezra Pound est-il parvenu à établir entre Dorothy Shakespear et Olga Rudge, et quelle fut l'incarnation du troisième terme s'établissant gnostiquement entre elles ? Tre donne intorno alla mia mente, est-il dit dans le Canto LXXXVIII. Confession ? Et quelle fut la Troisième, l'inconnue des gouffres du Feu Sulamitique, le «  quatrième feu  », et elle-même faisant l'objet, dans la vie de son corps et dans le corps de sa vie, des feux de la très-occulte «  clémence de Perséphone  » ? Quant aux mystères agissants du «  quatrième feu  », voir aussi le long chapitre que je consacre à ce sujet dans La Spirale Prophétique.

D'autre part, je relève les «  accointances galactiques  » dont il faut sans doute créditer Olga Rudge. Des «  accointances galactiques  » dans le sens même où l'eût entendu H.P. Lovecraft. Dans un sens, je veux dire, immédiatement conspirationnel et métacosmique.

Ainsi que les fort énigmatiques relations tibétaines de Dorothy Shakesear. D'ailleurs, les dix dernières années de la vie d'Ezra Pound furent entièrement situées sous une certaine lumière tibétaine. A travers le mariage de sa fille, des liens d'étroit rapprochement s'établissent, pour Ezra Pound, avec le Tibet, et avec certaine mouvance tibétaine en Europe, parmi les plus discrètes.

Ezra Pound, «  figure solaire  » de Dionysos. S'identifiant au grand chat sauvage des Montagne Rocheuses de son enfance, Ezra Pound en reproduit les feulements enragés quand il donnera personnellement lecture de ses Cantos. On y reconnaît l'identification dionysiaque par excellence, celle de «  l'homme léopard  ».

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Sur ce que, refermées sur elles-mêmes, les anciennes confréries dionysiaques appelaient le «  pacte du silence  ». Ezra Pound, on l'a dit ici-même, s'était complètement tu pendant une dizaine d'année, jusqu'à devenir «  dépourvu de parole  ». Il n'avait accepté de «  reprendre parole  » que la nuit du diner chez Dominique de Roux, rue boulevard Saint-Germain, quand il avait cru qu'il lui fallait me dire, coûte que coûte, ce qu'il pensait du livre que je venais de lui consacrer, livre qui, depuis, s'est perdu. Et la suite hallucinée de ses confidences, axées, pour la plupart, sur la Sicile.

(...)

24

Et pourtant, malgré la distance peut-être infranchissable entre les autres, quels qu'ils fussent, et son exil à l'intérieur même de l'exil, il était impossible d'approcher Ezra Pound sans se rendre compte de ce que je devrais appeler sa bonté, une bonté qui, chez lui, se manifestait pas une disponibilité enthousiaste et sans cesse renouvelée pour le génie des autres, pour tout ce qui lui paraissait pouvoir participer d'une intelligence authentiquement révolutionnaire de la conscience occidentale du monde au moment où celle-ci était appelée à faire face en catastrophe à la première lame de fond de la montée finale des forces négative du chaos et du néant. «  Tout aux autres  ». Elingue prédestiné, qui n'a-t-il pas soulevé de terre ?

Joyce, Brancusi, Cummings, Eliot, les plus grands noms de la littérature et de l'art occidental modernes restent profondément redevables, dans leurs manifestations ultérieures, de l'attention active, de la volonté enthousiaste et stratégiquement efficace, volonté d'intelligence et de soutien immédiat, avec lesquelles Ezra Pound s'était tourné, au moment le plus critique, vers le devenir, vers la situation de leur œuvre en marche. C'est sur l'intervention personnelle d'Ezra Pound que Harriet Weaver s'était décidée à «  donner à Joyce  », écrit G.S Fraser, «  tout l'argent qu'il lui fallait pour qu'il puisse terminer Ulysses sans être gêné dans sa vie  ». Et ce n'est là qu'un seul exemple entre bien d'autres, innombrables. Non point une poussée exceptionnelle, mais la conduite permanente de toute une vie. Une vocation illuminée, une forme de destin et de grandeur. La cristallisation en lui d'une vibration éternelle.

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Apollon est un Dieu Noir, Apollon est aussi le Destructeur, le Dévastateur: son nom vient d'apollunai, défaire, détruire.

«  Nul ne saurait aller au Père si ce n'est par moi  ». Nul ne saurait être admis à la vision solaire totale, impériale, à la fois ardente et limpide, d'Apollon Phoibos, le «  resplendissement  », s'il n'est pas descendu, avant, lui-même, jusqu'à ces tréfonds interdits et obscurs où veille l'Apollon Noir, instructeur et maître de la lumière hyperboréenne du «  soleil des loups  ». Regarder en face le soleil du jour, c'est avoir su - et surtout pu - neutraliser en soi-même tous les pouvoirs, et jusqu'à la réalité même du soleil noir de la nuit et de la mort, c'est avoir tué la mort par la mort, anéanti la négation fondamentale par une négation trans-fondamentale, une négation d'au-delà de toute négation: c'est réduire l'Urgrund nocturne des origines ontologiques par l'Abgrund préontologique et intransitif, qui n'est ni d'avant ni d'après le lieu originel, mais du non-lieu sans origine aucune d'où tout vient et où tout va. Sans origine ni devenir, exil de l'exil dans l'exil, seule la poésie, le «  sentier aryen oublié  », livrera l'ouverture occulte vers les chemins qui portent à la délivrance absolue, au salut absolu et aux pouvoirs absolus de l'existence en tant que «  concept absolu  ».

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Ce sentier aryen oublié, qui est peut-être aussi le sentier védique de la poésie la plus grande, est essentiellement un sentier d'exil, de rupture totale, de départ sans retour.

La voie secrète de la poésie la plus grande sera toujours la voie des éternels adieux.

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Ainsi, «  Frères Illuminés de l'Asie  », «  Fraternité Secrète d'Héliopolis  », que sais-je encore, tous les noms sont bons pour monter ce qui ne doit absolument pas être montré: Ezra Pound voyait dans tous ceux qui, comme lui, concouraient à la mise-en-place d'un appareil clandestin de sauvegarde poétique et métahistorique d'une civilisation menacée, happée par la décadence et condamnée à l'anéantissement, les combattants héroïque d'une même cause ontologique, les héros sacrifiés d'avance d'une cause qui n'eût en aucun cas pu prétendre à l'emporter sans être passée par l'épreuve royale de l'or dans la fournaise, sans connaître la ruine finale de son propre temps historique et parcourir liturgiquement l'espace nocturne du mystère de sa défaite la plus irrémédiablement consumée.

Ainsi toute décadence dépassée devient-elle une conspiration active, dont les buts secret n'en finiront plus de se retourner contre elle-même.

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- Dépassement, aussi, des tout derniers états de la conscience nationale par la conscience naissante, par le pressentiment hypnotique de la catastrophe générale.

- Déchéance américaine, déchéance occidentale, européenne, planétaire. L'obscurcissement intérieur d'un cycle à sa fin, le vertige en marche de la spirale intérieure d'une civilisation crépusculaire, de plus en plus nocturne.

- Déchéance d'une nation, d'une race, d'un sang, d'une souche métacosmique dévaluée, en voie d'auto-anéantissement - (H.P Lovecraft, «  Insmouth  »).

- Conclusion apocalyptique d’un cycle, inventaire de ce qui ne doit pas périr, de ce qui passera par-dessus les tumultes, les cauchemars de ka ligne du partage apocalyptique des «  eaux de la fin  » qui seront, surtout, des «  eaux de feu  ».

- Le ministère final de cet inventaire apocalyptique revenant, pour Ezra Pound, comme une prédestination de droit, aux tenants de la poésie en action, aux sacrifiés extatiques de la grande poésie.

- Au commencement et à la fin: c'est la poésie qui commence, c'est la poésie qui juge et qui anéantit, c'est la poésie qui juge et qui sauve.

- Clandestinité historique du Logos en action, la poésie est essentiellement guerre occulte, subversion et pétition permanente d'un renversement métahistorique total dont l'achèvement - quand viendra-t-il, quand, quand, quand - l'accomplit tout en la détruisant et la détruit tout en l'accomplissant, glorieuse et sereine.

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Or, toute sa vie d'homme Ezra Pound l'a vécue hors de la terre humble et sauvage qui l'a vu naître et ses treize dernières années de séjour dans les établissement gouvernementaux de détention et de contrôle psychiatrique de Washington représentent sans doute la forme la plus tragiquement noire et destituante de l'être engagé dans l'escalade de l'exil intérieur, qui est à la fois l'exil dans l'exil et l'exil à l'intérieur, dans le sens où, jadis, on parlait d'  «  émigrés de l'intérieur  »: le renversement dialectique finale qui fait, comme dans le cas d'Ezra Pound ramené de force aux Etats-Unis, le dernier état de l'exil de la terre même du retour, n'est pas le dédoublement de l'exil, mais l'annulation définitive de tout espoir de retour dans la mesure même où la liberté, la salut et l'honneur ne sont plus donnés, et encore moins rendus par les retrouvailles de l'exilé avec sa terre originelle. Et d'autre part, quelle est la terre originelle de notre actuel exil ontologique à nous tous ?

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Ainsi se fait-il qu'en cette extrémité dernière de notre expérience crépusculaire de l'histoire et du monde, le salut, la liberté et l'honneur ne sont plus à chercher que dans le départ à nouveau, que dans le deuxième départ et dans le départ sans fin de celui pour qui désormais l'origine se confond avec la fin, le désastre avec la gloire et l'oubli le plus total de soi-même et du monde avec la mémoire totale d'au-delà toute mémoire. Mais il s'agit d'une mémoire immémoriale, antérieure à tout oubli, à tout désastre et toute fin obscure, et dont l'antériorité ne se pose plus dans le temps, mais hors du temps, ontologiquement: chaque fois que quelqu'un se souvient de ce qui se situe indéfiniment au-delà de l'oubli, le monde de l'oubli disparaît comme par enchantement, et c'est bien là, dans la soudaine rupture des interdits, que réside et se lève le souffle vivant de la part à jamais hors d'atteinte du double mystère  hyperboréen - mystère de la glace et mystère du feu - agissant à travers la spirale ascendante de l'  «  éternel retour  » du Sang Majeur.

Et qu'est-ce que la grande poésie, ce que nous appelons la grand poésie, si ce n'est le chant du Sang Majeur ?

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Car c'est bien par le départ que l'exil se déclare et, tout comme l'os qui blanchit au fond de la blessure ouverte, c'est dans le départ que le destin se laisse, ou plutôt se donne à dévoiler: mais, si le destin le plus monolithique n'est jamais que le retour à l'être et, de par ce retour même, fondation nouvelle et nouveau commencement, et si c'est dans la rupture des digues et dans la dévastation des anciennes fondations, dans le déracinement et dans le désespoir que tout renouveau prend ainsi naissance, combien plus profond encore ne sera-t-il donc alors le destin enraciné dans le déracinement même, l'exil dont l'espérance n'est plus tournée vers le retour mais vers l'horizon agonique, vers la remise en question infinie d'un exil plus éloignant que tout exil, l'exil de l'exil dans l'exil ? Or c'est bien ainsi que se pose le problème de l'exil d'Ezra Pound, dont la poésie est aussi ce par quoi tout nous est désormais devenu exil, et exil à jamais.

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La poésie fondationnelle des cycles métahistoriques, celle de Virgile, de Dante, de Hölderlin ou d'Ezra Pound, n'interpelle jamais la réalité immédiate, ne traite jamais directement de la réalité immédiate du monde qui est supposé être le leur, mais uniquement - toujours et jamais autrement - des figurations mythologiques particulières de cette réalité, qu'elles fussent religieuses, existentielles et tragique ou, lors des grandes saisons de désertification spirituelle, des figurations rhétoriques se suffisant à elles-mêmes, des «  figurations de figuration  », des figurations «  culturelles  », plutôt honteuses, «  post-créationnelles  », savantes.

Encore une fois: pour trouver et se donner le matériau de travail nécessaire à son affirmation, cette poésie des sommets et de l'agonie n'interpellera chaque fois que seule la culture de son époque, la culture seule dont elle est tenue d'établir la conclusion, la figure assomptionnelle suprême, et non la réalité directe du monde dont cette culture veut s'imposer comme la conscience vivante, comme l'interpellation chiffrée par les signes  de ses rhétoriques en action, et finalement, et toujours, comme le masque d'or théologique. A la fin seules les théologies l'emportent.

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Le cas de Hölderlin serait-il différent, dont les échappées lyriques l'emportent souvent - mais là aussi n'est-ce pas apparence, seule apparence - sur la sommation prophétiques de ses grands hymnes supra-historiques, de son hymnein ontologique ? La preuve qu'il n'en n'est rien, on la trouvera dans la tragédie de l'autodissolution de son moi dans l'ensemble de la vision sémiologique de la vision qui fut la sienne, qui lui appartint avant qu'il ne finisse lui-même par lui appartenir: c'est quand il parlait apparemment le plus de lui-même, au paroxysme ultime de l'incandescence lyrique du «  chant enclos  », que Hölderlin ouvrait les vannes de la remontée dévastatrice de l'être, de l'être - on me comprend - conçu dans les dissimulation tragiques et nocturnes - nocturnissimes - que l'on sait préposées aux temps de l'impuissance, de la sècheresse et de l'oubli. Les temps, autant le dire, de notre propre impuissance, de notre propre dessèchement, de notre propre oubli. C'est quand s'effaçait de plus en plus irrévocablement devant le ministère mythologique et fondationnel de son chant prédestiné, le chant d'un monde dont il devait ainsi devenir, en cessant totalement d'être lui-même, le vertige occulte de l'impersonnalisation absolue et le «  concept absolu  », que Hölderlin accédait à son identité ultime, supra-personnelle et supra-historique, à son identité dogmatique, mythologique et «  divine  ».

Longtemps, très-longtemps, à Tübingen, sur les rives du Neckart, Hölderlin sut montrer qu'il n'était plus lui-même, qu'il était devenu - définitivement - cette Allemagne éternelle dont la figure préontologique était censée illuminer, depuis les hauteurs, la totalité du cycle de destin continental qu'il avait ramené, lui-même, à ses principes, à son être eidétique, où la Garonne s'identifiait visionnairement - hypnagogiquement - avec le Rhin, avec l'Oxus, avec l'Indus, avec la rivière éternelle de l'être se rejoignant lui-même à travers le lointain des terres, des sables, des gouffres occultes du non-être et de ses dominations d'ombre.

Mais, d'autre part, le long sommeil dogmatique de son engouffrement dans le mystère orphique de la dépersonnalisation, Hölderlin ne l'a-t-il vécu, aussi, comme l'élévation extatique et pacifiée, infiniment pacifiante de ce qui, en lui, et par lui, avait ainsi établi, encore une fois, et combien secrètement, la gloire de son règne ?

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Or ce même processus de dépersonnalisation existentielle apparaîtra aussi en des temps encore plus obscurs, et hypnagogiquement, avec le chuchotement mythologique de la romance de James Joyce, le Finnegan's Wake.

Ici, qui chante ? Et les abîmes lumineux du sommeil dogmatique de la dépersonnalisation, de la dépersonnalisation qui définit et dénonce, qui démantèle sans fin la «  personnalité  » supposée de l'écrivain James Joyce ainsi vertigineusement dissoute dans son propre chant avançant à travers le songe et avec tourbillons écumants de la rivière Anna-Livia Plurabelle, ces abîmes du sommeil de l'auto-dépersonnalisation mythologique de quelqu'un, mais de qui - de qui désormais - ces abîmes de la plus abyssale mémoire celtique de la plus grande immémoire du cycle, ne sont-ils finalement pas les mêmes - quelque part - dans l'œuvre poétique d'Ezra Pound, quand ils y apparaissent ?

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La conscience totale et totalisante, polaire, la conscience littéralement totalitaire qui est celle des Cantos d'Ezra Pound par rapport aux vastes ensembles de ratissage «  culturel  » constituant - et sans cesse reconstituant - leur charge d'ouverture domaniale, vouée, celle-ci, exclusivement, à fournir l'exaltation réverbérante, le pathos déchirant du chant unique œuvrant comme pour son propre compte alors qu'il n'y œuvre que pour le compte de cela même dont le destin est de tout lui prendre, cette conscience ainsi réputée totalitaire n'est-elle pas, de par cela même, une conscience intemporelle, fondamentalement dépersonnalisée, où tout se doit, où tout est ramené - se doit d'être ramené - au seul présent dévotionnel de cette parousie ininterrompue dont les Cantos se nourrissent et vivent, parousie de leurs propres entrailles solaires, saisissables uniquement dans, et, surtout, par l'ensemble des chants en action, et jamais aux stations, aux étapes intérieures de cet ensemble, jamais au niveau d'un seul Canto ? Et là le mot à retenir est celui de parousie.

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Car, à l'instant même où, dans l'aventure d'une lecture - d'une récitation - intérieurement liturgique des Cantos d'Ezra Pound, on cesse de regarder en face le terrifiant soleil blanc de leur unité ontologique, le chant s'en trouve suspendu, et cesse, devient lettre suspecte d'un ensemble expirant, comateux, et comme lettre morte, à peine non-signifiante, cadavre dépecé et vertige obscurantiste, «  culturel  », de mots en interruption d'œuvre vive, voire, comme disaient les autres, «  cadavre exquis  ».

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Dans un certain sens, les rapports situant l'émergence de la non-identité personnelle du porteur du chant dans les Cantos d'Ezra Pound - ou dans le Finnegan's Wake, ou dans les hymnes hölderlinien de la série prophétique et mythologique finale - face à l'ensemble de l'œuvre en action et souverainement régie, dans sa marche, par cette même émergence précisément, sont les mêmes rapports que ceux dont on entend qu’ils établissent , dans la phénoménologie husserlienne, l'élévation d'un Je transcendantal au centre et au-dessous - élévation à vrai dire combien mystérieuse quand elle parvient à se faire agissante - de la conscience qui, de conscience en conscience passe illégalement, gnostiquement, à l'état de conscience des consciences.

Qui l'eût cru ? Des noces clandestines de Meister Eckhart et de la Kabbale Juive, une lumière gnostique émane, qui sert, aussi, à illuminer en profondeur le secret institutionnel des Cantos Pisanos.

La répugnance que j'ai toujours ressentie à l'égard de la phénoménologie husserlienne en vase clos ne m'empêchera quand même pas d'y reconnaître les fers de l'ancienne griffe gnostique alexandrine, les feux spirituels qu'une gloire judaïque aussi clandestine qu'illégale religieusement, mais illuminée, opératoire, surpuissante et sainte très-certainement, que l'autre judaïsme n'a jamais voulu reconnaître et moins encore s'en concéder les fruits ardents, d'outre-monde, salvateurs et de maniement extrêmement périlleux. Encore que là-dessus, bien des choses resteraient à redire. Et des plus excitantes. Canto LXXVI, évoquant ces briques que l'on croit nées ex nihil.

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Dans ses Cantos Pisanos - j'ai décidé d'appeler, désormais, tous ses Cantos du nom coronaire final de Cantos Pisanos, en souvenir très précisément, de ce qui lui fut fait à Pise - dans ses Cantos Pisanos, dis-je, Ezra Pound procèdera toujours par la dialectique opératoire - essentiellement gnostique, et je dirais même alexandrine - des accumulations, mais la mission de ses accumulations n'est pas celle d'épuiser exhaustivement le domaine de la matière culturelle occidentale de la fin ( disons, aussi, que j'utilise ici le terme de manière occidentale comme certains celtisant arthurien parlaient de la «  matière de Bretagne  »).

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La mission propre des accumulations culturelles occidentale dans ses Cantos Pisanos, Ezra Pound la conçoit sur un mode en quelque sorte héraldique, destiné à établir comme une micronésie aussi éclatée qu'ardente, comme une grille sémiologique s'ensemble, engagée à mobiliser et à annoncer, à dénominer - et cette dénomination sera très hautement opératoire, gnostique et métacosmique dans ses œuvres ultimes - une accumulation sérielle d'accumulation dont les habilitation intimes se proposeront en effet de feindre de disposer - je veux dire de disposer symboliquement, voire magiquement - de la totalité culturelle de la «  matière d'Occident  » émergeant en cette fin occidentale du cycle de la fin, du grand Cycle de la Fin.

Les accumulations opératoires de la poésie des Cantos Pisanos ne prétendent en rien absolument à procéder à des amoncellements, à des bancs de données culturelles se donnant je ne sais quelle mission secrète préservatrice, désespérée par le tour que prennent les choses, ses accumulations n'ont d'autre identité que celle du pathos magicien et héraldique destiné à les porter vers ce qu'il faudrait peut-être convenir d'appeler leur réalité idéale, dodécaphonique.

Rien, absolument rien n'existe dans les Cantos Pisanos au niveau de la partie, tout y est accumulation et toute accumulation est engagée à s'auto-anéantir à l'instant même où elle se constitue en vue d'être admise à soutenir l'unique chant, le chant transcendantal qui émane - dans le sens gnostique du terme - de la seule totalité constituante et constituée des Cantos Pisanos dans leur ensemble dit et non-dit, et cette totalité elle-même se rompant, éclatant sans fin, une fois ainsi instituée, pour redescendre ders le gravier non-intentionné de ses parties, là où elles de trouvent et come elles s'y trouvent, de ses parties qui la soutiennent secrètement tout comme le gravier soutient la courant étincelant, limpide, de la rivière qui va, vers où elle va.

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Il est à relever, d'autre part, que le traitement des parties extrême-orientale des Cantos Pisanos - ou de je ne sais quelles négritudes données pour transcendantales, fiction symbolique où Ezra Pound suit les obsessions atalantes de Léo Frobenius - appartient à une politique d'exploitation exclusivement culturelle de la matière d'occident, où les appellations extra-occidentale, quelles qu'elles fusent, ne sont admises à être utilisées que dans la seule mesure où elles peuvent justifier d'un intérêt que leur eût port" quelqu’un des nôtres et à l'intérieur d'une aire d'habilitation réellement occidentale. Tout compte fait, ce n'est pas tellement l'écriture chinoise qu'intéressera Ezra Pound, mais l'intérêt que Fenollos avait porté à celle-ci, etc.

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Le dessein occulte à l'œuvre dans les Cantos Pisanos prétend-t-il mobiliser, embrasser poétiquement la totalité de la culture occidentale concernée par la conclusion catastrophique de ce cycle final du Kali-Yuga, à elle seule cette prétention - ne fût-ce qu'en tant que prétention seule, et rien qu'une prétention avouée, proclamée subversivement - va aussitôt substantialiser la mise en symbole du processus ainsi déclenché, entamer la dialectique de son auto-transcendance, de la soudaine émergence en son sein du chant totalisateur, du pôle d'attraction active d'où procède la mystère du chant unique. Ne bougez point, laissez parler le vent: le Paradis est là, Canto CXX.

Comme le feu courant dans la plaine embrasée, et qui flambe haut, l'œcuménicité d'état du symbole de la totalité de l'aire culturelle à laquelle Ezra Pound en appelle ainsi fera que les choses apparaissent d'avance comme si elles étaient ainsi, et c'est cette apparence même - et sa substantialisation, sa mise-en-chant - qui constituait le but caché de l'opération menée, par lui, de main de maître. Une apparence acceptée comme symbole abyssal de ce qu'elle représente devenant, de par cela même, le noyau vivant de ce qui s'y trouve représenté, son "Je transcendantal". «  Qui t'a fait roi ?  » «  La royauté  », ou, plutôt, «  ma propre royauté  ».

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Ainsi en viendra-t-on à comprendre qu'une lecture doctrinalement et philosophiquement légitimée des Cantos Pisanos équivaut réellement à une expérience gnostique en profondeur, que les pouvoirs supérieurs d'une certaine poésie secrètement comprise - conduisent à l'intelligence existentielle, autrement dit la participation liturgique directe et immédiate aux mystères fondationnels d'une civilisation accédant à la conscience dépersonnalisante de soi-même à l'instant précis où - or tout est dans cet instant - le processus dialectique final est entamé qui, d'une part, doit en prévoir l'auto-anéantissement à brève échéance mais, qui, d'autre part, ne doit pas moins veiller à ce qu'il y ait passage vers l'imprépensable des recommencements, de la reprise du souffle en vue des prochains grands cycles métacosmiques à maîtriser.

Je dois signaler que le concept d'imprépensable je l'emprunte, dans son acception ontologique, à Martin Heidegger.

shih-ching-ezra-pound-9780674133976.jpgEnfin, chose également à ne pas passer sous silence, la poésie vivante et agissante des Cantos Pisanos n'est pas seulement à proposer l'institution accélérée de l'Arche Métasymbolique de nos temps voués à l'auto-anéantissement, elle est elle-même, ontologiquement - et de par elle-même, révolutionnairement - cette Arche Métasymbolique.

Ainsi les armes de la poésie des Cantos Pisanos doivent-elles exhiber, comme devise, l'ancien mot diplomatique des nôtres, et in Arcadia ego.

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Ezra Pound: «  L'ingenio est immortel, le temps n'en a pas fait sa proie  ». Récapitulations actives:

- au commencement, le ministère de la poésie accuse la transparence, le pathos royal et orphique, le mystère du nommer, le mystère du fonder (" Ce qui demeure, les poètes le fondent").

- à la fin du cycle: reconnaître le sien, redire, rappeler hypnagogiquement, s'utiliser à choisir ce qui doit rester, parvenir à emprunter une voie de passage vers le cycle suivant, par-delà l'abîme final.

Dans la poésie d'Ezra Pound, intercepter intérieurement le chant d'un monde solaire soigneusement dissimulé, va vibration intérieure, son «  rayon vert  » : le chant mémoire d'une monde solaire devenant, à son crépuscule, la mémoire ce chant, la mémoire qui chant qui s'éteint, du «  chant perdu  ».

-  certitude du retour, certitude gnostique du retour du soleil, du Sol Invictus.

- «  vertige solaire final, à partir des éclats du vertige solaire des commencement  ».

- or, à présent, la dernière interrogation accédant, à bout de souffle, à la formulation apocalyptique par excellence, quel sera son nom, qui sera le Sol Invictus, le demander à Gala Placidia, comme dans le Canto LXXII:

J'entendis alors

Des voix confuses et des bribes de phrases

Et le chant des oiseaux en contrepoint -

Dans le matin d'été et dans l'aigre refrain

D’une voix si douce:

          Moi Placidia, j'ai dormi sous une voûte d'or

Chanson comme les notes d'une corde bien tendue

         Mélancolie de femmes, et quelle tendresse, commençais,

Cependant que ...  »

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Cinquante ans et plus après le départ de son Idaho natal, l'homme a été choisi et s'est choisi lui-même pour rendre compte des derniers états d'un cycle méta-historique déjà révolu, et révolu dans sa totalité intemporelle même, pour suivre les affres d'une civilisation s'engouffrant, agonisante, dans les souterrains métapsychiques, dans les "souterrains indiens" de la phase finale de son devenir obligé et de ses plus occultes enfers, le '"vieil oncle Ezra", l'ancien proscrit du collège d'Indiana, gardait encore, parfaitement intact, et quelle plus admirable preuve matérielle de son enracinement transcendantal dans le mystère pélasgien de la «  terre des origines  », l'accent et le parler de l'Idaho forestier, sauvage et chaotique, de l'Idaho magique et si puissamment magicien de son adolescence illuminée: à l'intérieur de lui-même, dans l'exil de l'exil de son exil, «  l'homme sur qui le soleil est descendu  » n'a jamais quitté les forêts de noirs sapin sous la brume, les rochers éclatés, les clairières pleines de silence, d'ombres indigo et de neige de ses Montagnes Rocheuses.

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Si le parler américain d'Ezra Pound charriait  des résonances, produisait une diction, des cadences et un souffle intérieur extrêmement différent - et lointains - de l'américain tel qu'on le parle aujourd'hui, c'est qu'en quittant les rives empoisonnées de la Snake, homme sur le soleil est descendu avait emporté avec lui ce que Donald Hall, en commentant les émissions de celui-ci à la radio - des lectures de ses Cantos - appelait «  l'ancien accent américain  ». Et le critique G.S Fraser, en évoquant, lui aussi, l'américain personnel d'Ezra Pound: «  c'est l’Idaho de 1880 qui, mystérieusement, nous parle  ».

Car ce n'est pas Ezra Pound qui a quitté les Etats-Unis, ce sont les Etats-Unis qui se sont à jamais quittés eux-mêmes à travers l'exil d'Ezra Pound, à travers l'exil planétaire et métacosmique, à travers l'exil ontologique de cet exil désormais s'accomplissant sans fin, sans espoir ni merci dans l'exil de son propre exil.

The world o'ershadowed, soiled and overcast,

Void of all joy and full of ire and sadness.

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Mais comment la dit-il, dans son LXXVII Canto Pisan, comment la dit-il sa très nuptiale vision de l'Italie, de l'Italie Secrète ? Il dit que la brume recouvre les seins de Telus-Helena et remonte l'Arno.

Et s'est-on vraiment demandé - ne fut-ce qu'entre nous autres - pour quelle raison Ezra Pound avait fait de l'Italie - bien au-delà de tout choix politique - sa fulgurante patrie intérieure, sa patrie prophétique et amoureuse, la patrie secrète de son espérance et de son salut, la patrie, aussi, de sa foi perdue et de son grand amour perdu, la patrie ardente de la secretissima ? Je dis qu'une certaine lumière - songerions-nous à la Toscane, à l'Ombrie - pourra bien répondre à cette interrogation, et le faire silencieusement, comme de par sa seule présence-là. Nous approchons du rebord des confessions ultimes, face au vide, face à l'azur, face à la mer écumante et sombre, face à la mort en pleine lumière. Je le sais, la secretissima était une lumière, à midi.

La mer n'est pas plus claire dans l'azur

Ni les Héliades porteurs de lumière

écrit-il dans son sublime LLXXIX Canto Pisan, le grand chant des lynx et du mystère solaire du lynx et des roses, sous l’irradiation embrasante du feu vivant de la grenade, sous la protection des vignes, la protection la plus ancienne. Et la nôtre aussi, car nous le connaissons, nous autres, le Seigneur du Fruit de la Vigne.

Cythèrée, voici des lynx

Le chêne nain va-t-il se couvrir de fleurs ?

Il y a une vigne rose dans ces broussailles

Rouge ? Blanche ? Non, mais une couleur entre les deux

Quand la grenade est ouverte et qu'un rayon de lumière

La pénètre à demi

 

écrit-il, toujours dans le Canto LXXIX, où il dira aussi, brûlé par le secret rougeoyant de Pomone:

Ce fruit est rempli de feu

Pomone, Pomone

Il n'y a pas de verre plus clair

Que les globes de cette flamme

Quelle mer est plus claire que

Ce corps de grenade

Tenant la flamme ?

Pomone, Pomone

Lynx, garde bien ce verger

Qui a pour nom Mel grana

Ou le champ de Grenade

 

La traduction française de ces fragments des Cantos Pisanos appartient à Denis Roche (l’Herne, 1965)

Ce qu'Ezra Pound, l'homme sur qui le soleil est descendu, cherchait en Italie, on l'a compris, c'est le Paradis. Toscane, Ombrie, Ezra Pound avait accédé à la certitude inspirée, initiatique, abyssale, que le Paradis était descendu, en Italie, pendant le haut moyen-âge, et que très occultement, il s'y trouvait encore. Pour en trouver la passe interdite, il suffisait de se laisser conduire en avant, aveuglément - et nuptiale ment aveuglé - par la secretissima, par une certaine lumière italienne de toujours.

Jean Parvulesco

(Extrait du Cahier Jean Parvulesco publié en novembre 1989, aux éditions des Nouvelles Littératures Européennes, sous la direction d’André Murcie et Luc-Olivier d’Algange.)

 

samedi, 16 janvier 2021

Les suprémacistes aiment la fiction

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Les suprémacistes aiment la fiction

par Philippe-Joseph Salazar

Ex: https://lesinfluences.fr

Comment trois romans signés Jean Raspail, William L. Pierce et Jack London sont plébiscités par la contre-culture suprémaciste.

COMMENT RAISONNENT-ILS ? Un jour, à la Rhumerie, Roland Barthes, en tirant sur son Petit Corona de chez Freeman & Son, jadis sis à 65 Kingsway, Londres, déclara : « Si un jour tout ça disparaissait et qu’il faudrait choisir entre la Théorie de la relativité et la Recherche du temps perdu, je garderais Proust. Avec la Recherche on pourra retrouver Einstein, mais l’inverse c’est douteux ... » Pour saisir cette saillie, il faut se souvenir que Barthes s’était approprié un mot ancien, remis en selle par Michel Foucault – ce mot ? « Mathésis ».

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Par « mathésis », Roland Barthes voulait dire que la littérature a des pouvoirs d’apprentissage et de connaissance qui souvent dépassent, et de loin, ce que la science ou les intellectuels peuvent dire du monde.

Une racine indo-européenne remontant à la nuit des temps. En grec ancien le mot dénote apprentissage, instruction, connaissance. Par « mathésis », Barthes voulait dire que la littérature a des pouvoirs d’apprentissage et de connaissance, et d’intellection, qui souvent dépassent, et de loin, ce que la science ou les intellectuels peuvent dire du monde. Un roman peut parler mieux qu’un bouquin d’historien sur une révolution volée au peuple – L’Éducation sentimentale de Flaubert. Mieux révéler de la (dé)colonisation que des mémoires d’universitaire sur l’Algérie – L’Étranger d’Albert Camus. Etc. Cherchez les exemples. On pourra continuer à produire des thèses sur l’URSS : Soljenitsyne a tout dit, et en mieux.

« Mathésis » a partie liée avec la connaissance divinatoire, la mantique (même souche) : la littérature est une forme de divination, elle fait entrevoir ce qui sera, ou pourrait être, ou ne sera pas. Les œuvres de fiction anticipent et font présager du futur car, dixit Platon : « Le dieu a donné la divination à l’homme pour suppléer à la raison. » La fiction supplée aux idées. D’ailleurs cette citation se trouve dans le Timée qui, avec le récit du Critias, donne une narration à mi-chemin entre la science fiction et la politique, la fameuse description d’une société idéale – l’Atlantide. Platon invente là d’un coup à la fois un genre littéraire (le récit dit utopique) et un genre politique (qu’est-ce une société idéale). « Idéale », bref structurée selon une idée testée, car l’Atlantide a existé, dit Platon. Ce n’est pas une fiction mais une réalité qu’il s’agit, politiquement, de rétablir.
Voilà qui nous mène au cœur du sujet : les récits de politique-fiction raciale. Pas tous, seulement ceux qui sont lus, récités et cités maintenant, et qui ont un effet politique de formation, de « mathésis ».

Deux constatations : un, ceux de l’extérieur ne saisissent pas l’importance formatrice de ces récits ou se contentent de les ridiculiser – comme les adversaires du djihad se moquaient des discours et écrits du Califat de l’État islamique. Deux, si l’internationale blanche peut aligner des récits de politique-fiction forts, la gauche radicale (ou flasque), elle, n’a plus rien, et c’est stupéfiant : aucun roman, aucun récit de fiction qui galvanise les troupes. Car dans les années cinquante et soixante la gauche eut sa grande littérature d’action, à la fois hautainement littéraire et les mains dans le cambouis de la pratique : deux ou trois générations de jeunes ont lu les romans de Sartre, Camus, Beauvoir – et ont cru à la Révolution – politique, sociale, sexuelle. En 1968 ils sont passés à deux doigts de la victoire politique immédiate mais force est d’admettre qu’ils ont alors remporté une victoire sur le long terme : l’idéologie régnante et le discours dominant actuels, même dans leur travesti gestionnaire et leur langage hébété, gardent en effet les traits les plus forts de ce qui fut mis en imagination par ces œuvres littéraires prémonitoires, leur « mathésis ».

Or, en catimini, c’est la droite raciale qui a pris le relais. Il existe une littérature qui forme, qui instruit, qui fait apprendre – une « mathésis » blanche, lue et relue à la fois comme mantique, c’est-à-dire par son pouvoir de prémonition, et comme une pratique, c’est-à-dire de quasi manuels de rébellion. Trois romans : Le Camp des saints de Jean Raspail (1973), Les Carnets de Turner d’Andrew Macdonald (nom de plume de William L. Pierce) (1978) et Le Talon de fer de Jack London (1908). On a là un « dispositif » rhétorique (autre notion de Foucault).

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Jean Raspail, une fascination incantatoire

  Le Camp des saints est devenu un classique de l’internationale blanche, traduit en de nombreuses langues. C’est un des romans français les plus vendus au monde. Au début des années 1970, Jean Raspail imagina cette invasion de l’Europe depuis l’Inde, et la défaite mondiale de l’Occident, désespérément et inutilement défendue par de rares Justes face à l’holocauste global, et narrée depuis le réduit suisse alors que les « Barbares » montent à l’assaut. En 1972, la loi Pleven contre l’incitation au racisme est votée, le film Avoir vingt ans dans les Aurès sort en salle, le militant maoïste Pierre Overney est assassiné, Le Pen fonde le Front national et la guerre du Viêt-Nam a encore trois ans devant elle avant la déferlante des boat-people (1975-1978). Le roman vient aussi quatre ans après le discours du Britannique Enoch Powell, des « rivières de sang », prémonitoire, selon lui, de la montée de l’immigration du Commonwealth vers le Royaume-Uni et de ses conséquences.

On a dit que c’était une dystopie, mais c’est inexact : contrairement à Orwell dans 1984, Raspail ne décrit pas une société néfaste qui s’installe, un fonctionnement inhumain d’institutions, bref une utopie de malheur, mais l’effondrement d’une société, l’Occident comme on disait alors.

Aucune solution n’est proposée, sauf une, inéluctable, et rapide, celle de la destruction. C’est un livre de politique-fiction, ce n’est pas une utopie politique qui offre la prémonition d’une société idéale à rebâtir. C’est une apocalypse géopolitique sans rachat des péchés – les erreurs politiques ayant conduit à ce génocide des Occidentaux – et sans espoir de renaissance.

Pour les lecteurs de l’internationale blanche actuelle, le roman est lu à travers le calque de la crise récente des réfugiés et de la crise plus ancienne de l’immigration en France. Raspail a pu, adroitement, faire de nouvelles éditions, raboter, expliquer, paraphraser mais une chose est certaine : il ne propose pas un projet politique. Son attrait, général par l’internationale blanche actuelle, est qu’il avertit de ce qui arrivera si aucun « plan » n’est en place pour contrecarrer l’action délétère des gouvernants occidentaux. La fascination qu’exerce le roman est de l’ordre incantatoire : sans « plan », sans préparation, nous sommes perdus – les réseaux suprémacistes parlent de « prepping » : il faut se préparer. Comme l’intrusion au Congrès américain, et toutes ses conséquences, le jour où se tint le vote de certification du scrutin présidentiel (6 et 7 janvier 2021) le réseau Boogaloo sommait ses partisans : « Commencez le maillage, planifiez, préparez-vous. Imprimez des cartes de vos quartiers. Sortez vos kits de survie et entraînez-vous. Ayez des amis sûrs. Au jour fixé vous n’aurez sous votre contrôle que ce que vous aurez préparé. »

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William Luther Pierce III, l’influence suprématiste

  Or c’est ici qu’intervient le deuxième roman clef (Roland Barthes parlait de « texte tuteur »), Les Carnets de Turner.

Ce qu’ils offrent est justement un scénario de politique-fiction où ceux qui se sont préparés finissent, après des aventures épiques, par faire triompher leur résistance à la destruction des Blancs par les Noirs téléguidés par les Juifs (le roman fonctionne avec ces trois actants comme on dit en théorie de la narration). Sa structure narrative est cruciale pour comprendre la fascination que ce roman exerce sur la jeune génération des « réalistes raciaux ». Il s’agit de mémoires retrouvés longtemps après le triomphe de l’Organisation (blanche) sur le Système (le gouvernement américain et ses alliés), présentés par un historien de la Grande Révolution – celle-ci fut le résultat de la résistance et de la campagne de terreur menée par l’Organisation et planifiée par son comité central, l’Ordre. Cette insurrection nationaliste blanche, après des revers et des défaites, finira par s’étendre au monde entier, en 2000, par l’éradication de tous les peuples non blancs (Juifs compris). Peu importe son auteur, William Luther Pierce III (1933-2002), un intellectuel et figure éminente du suprématisme blanc américain (l’Alliance nationale), car l’impact intellectuel du roman dépasse le cadre, en réalité assez restreint, de sa propre influence : c’est un cas où les idées passent par une fiction plus que par la propagande de parti, et s’étendent au delà du cercle étroit des fidèles.
Mais les Carnets ne sont pas une utopie : on n’y trouve pratiquement aucune description de l’Organisation et encore moins du fonctionnement de la société née de la Grande Révolution et de l’éradication des races non blanches. Le but du roman est de décrire un processus de « prepping » d’un individu, de sa conscientisation d’homme blanc, de sa préparation à l’action et de son passage à la résistance, y compris avec l’aveu de ses faiblesses : non seulement le roman est centré sur un actant principal, le héros, Turner, mais c’est lui-même qui raconte, à la première personne, ce qu’il a vu et fait. En d’autres termes c’est l’individu en action qui est placé au premier plan, avec forces et défauts, non pas un chef charismatique, mais un fantassin, de base. Le roman, outre qu’il est bien écrit et bien structuré, offre donc à lire l’histoire d’une résistance réussie à l’oppression vue de la base, d’où sa force d’identification et le succès qu’il rencontre depuis.

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Jack London, le levier anticapitaliste et anti-élites

  Mais le Système, l’ennemi des Carnets ? C’est ici qu’intervient le troisième texte tuteur, le roman plus ancien de Jack London, Le Talon de fer. Le livre est le récit, consigné dans un manuscrit miraculeusement retrouvé sept siècles après les évènements, d’une insurrection « fraternelle » suivie de trois autres « Révoltes » étalées sur trois siècles, « toutes noyées dans le sang, avant que le mouvement mondial du travail ne s’épanouisse ». Trotsky en donne ce résumé fulgurant en 1937 : « Dans son tableau de l’avenir il ne laisse absolument rien subsister de la démocratie et du progrès pacifique. Au-dessus de la masse des déshérités s’élèvent les castes de l’aristocratie ouvrière, de l’armée prétorienne, de l’appareil policier omniprésent et, couronnant l’édifice, de l’oligarchie financière. »

Le récit est une dystopie : on y découvre une société « idéale », c’est-à-dire, selon l’idée que décrit assez justement Trotsky, d’une oligarchie financière dans ce qu’il nomme, à tort ou à raison, écrivant en 1937, un régime fasciste. Le héros n’est pas le narrateur mais sa femme, issue de cette oligarchie. En quoi ce récit de politique fiction est-il le troisième élément du dispositif rhétorique ? De quoi est-il persuasif ? Premièrement du fait que, pour les lecteurs de l’internationale blanche, il ne décrit pas une société fasciste, justement, mais la société actuelle. La phrase de Trotsky est aisément traduisible : au dessus de la masse des Blancs dont on a annulé l’héritage s’élèvent les élites, à savoir les syndicats, les forces de l’ordre, un système omniprésent de contrôle et, au sommet, l’oligarchie de la finance. Il manque les médias mais ne font-ils pas partie de l’appareil idéologique de la superstructure, cet Überbau, cet édifice, terme marxiste employé par Trotsky à juste escient ? Or, deuxièmement, la nouvelle idéologie raciale blanche, suprémaciste ou non, est anticapitaliste ou anti-élites car, à ses yeux, elles sont les leviers du « cosmopolitisme » qui opère un gommage forcené des différences culturelles et biologiques entre les races afin d’optimiser les flux marchands et les flux de main d’œuvre de l’internationalisme marchand. Troisièmement, l’« oligarchie » dissimule la dureté de ses opérations sous les labels lénifiants de diversité, proximité, solidarité, vivre ensemble – une rhétorique de l’asservissement consenti de « déshérités ». Ce qu’offre donc Le Talon de fer c’est une description de ce qu’est le « Système » auquel Les Carnets de Turner font allusion, mais ne décrivent pas. Les deux romans s’emboîtent.

Pour résumer, ces trois romans forment une « mathésis », une construction prémonitoire du monde qui anime la jeune génération de « réalistes raciaux », « nationalistes blancs » ou « suprémacistes ». L’influence de ces récits de fiction tient donc à la fois à leur contenu et à la manière dont les trois romans se soutiennent les uns les autres pour former un cadre intellectuel – au sens où la passion qui anime ces récits porte une interprétation des faits et une intelligence des enjeux. Ce sont les trois fictions clefs qui nourrissent, par toutes sortes de réseaux parfois extrêmes, un plan de prise de conscience de l’identité blanche et de préparation à une prise éventuelle du pouvoir. Puissance potentielle de la fiction.

dimanche, 03 janvier 2021

« Nous qui avons franchi le Léthé » - Notes sur Ezra Pound

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Luc-Olivier d’Algange:

« Nous qui avons franchi le Léthé »

Notes sur Ezra Pound

Les contempteurs d'Ezra Pound, qui tentent, avec une mauvaise foi plus ou moins notoire, de réduire son oeuvre à l'idéologie, non moins que certains épigones qui la réduisent à un « travail d'intertextualité », exclusivement justiciable d'une sorte de critique littéraire para-universitaire, passent, mais c'est leur rôle, à côté de la réalité magnifique des Cantos en tant qu'aruspices. Ces mots sur la page, disposés en vol d'oiseaux, exigent un envol de la pensée, un envol, c'est à dire une conversion herméneutique qui, par-delà les écueils de l'analyse, nous portera jusqu'aux espaces ardents du déchiffrement.

9782081272422.jpgLes Cantos sont, dans l'histoire de la poésie mondiale, un événement unique. Rien n'y ressemble de près ou de loin. Tout au plus pouvons-nous laisser se réverbérer en nous, à son propos, les ors fluants de la prosodie virgilienne, un art odysséen de la navigation, et le dessein récapitulatif et prophétique de La Divine Comédie. L'œuvre ne choisit pas entre l'amplitude et l'intensité, entre l'horizontalité et la verticalité. La vastitude des Cantos loge des formes brèves, des aphorismes qui s'ouvrent allusivement sur d'autres vastitudes. Pound est, avec Saint-John Perse, l'un des très-rares poètes modernes à ne point dédaigner ni le réel, ni le mythe. Les hommes dans le poème de Pound tracent les figures de leurs destinées entre les choses et les dieux. De surprenantes collisions s'opèrent, les temporalités se rencontrent et se traversent selon leurs propriétés et selon leurs signes.

Cette apparente confusion est le véritable « ordre » de la pensée. Il importe, en effet, de laisser au devenir, à l'histoire, leurs puissances et leur plasticité, et aux figures éternelles, leur éternité. Entre le mercure historial et le souffre de la flambée prophétique, le poète cristallise le sel de la sapide science. Le savoir est saveur. Le Gai Savoir d’Ezra Pound, relié aux arts poétiques romans, allège le monde. Ce monde si lourd, ce savoir si pesant, ce plomb des choses mortes et insues, la prosodie d’Ezra Pound les relance, les laisse voltiger dans les hauteurs et il nous livre, nous lecteurs, à ces prodigieux mouvements météorologiques !  Les Cantos  frappent d'inconsistance une grande part de la poésie moderne, subjective, minimaliste ou sentimentale qui s'efforça d'abaisser le langage humain dans ses ressources, de rompre le pacte métaphysique unissant l'Aède à la Mesure et la pensée humaine à la diversité du monde.

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Une erreur banale consiste à prendre les Cantos comme un chaos de formes, de citations, d'interférences, une machinerie sauvage d'hyperliens, pour user du jargon informatique, une rébellion polysémique contre l'ordre, la mémoire et le sens. C'est oublier qu'Ezra Pound, en bon confucéen, se voulut d'abord défenseur de la tradition, c'est à dire de la transmission du sens, de la déférence et des préséances, servant et créateur d'une Mesure sensible et métaphysique aux antipodes de l'outrecuidance de la pensée « anarchiste ».

Rien, dans cette oeuvre souverainement libre, ne se réduit à ce qui est devenu, hélas, un dérisoire mot d'ordre bourgeois: « Ni Dieu, ni Maître ». Le paradoxe n'en brille que d'un plus vif éclat. Les Cantos sont le récit de l'histoire du monde, disposés dans le ciel de la mémoire humaine, en ressouvenir du ciel de l'immémoire surhumaine, et offerts à notre déchiffrement. Nulle obscurité mais d'impérieuses lucidités. Nous ne sommes plus dans le stupide dix-neuvième siècle des téléologies évolutionnistes, ni dans l'abominable modernité fondamentaliste du vingtième siècle, mais dans une autre logique, traditionnelle et prospective, qui sera peut-être l'inventrice de l'Europe du prochain millénaire, si toutefois elle survit au ravage. 

L'énigmatique « Il faut être résolument moderne » de Rimbaud trouve dans l’œuvre d’Ezra Pound à la fois son explication et son application. Etre moderne, pour Rimbaud c'est trouver la juste Mesure avant même que l'accord ne résonnât dans le monde. En ce sens, être moderne, c'est être, à l'évidence contre ce composé de toutes les paresses « progressistes » qui est le propre du « monde moderne ». Etre moderne au sens rimbaldien, c'est précisément inventer, comme le fait Ezra Pound, la prosodie de l'avenir, c'est être aruspice, c'est déchiffrer dans l'intemporel les lignes annonciatrices du plus grand avenir par fidélité à la mémoire et à la tradition. « Tout ce qui n'est pas Tradition est plagiat » écrivait Eugenio d'Ors, en échos avec Nietzsche: « L'homme de l'avenir est celui aura la mémoire la plus longue ». La remémoration des configurations décisives de notre passé n'est point nostalgique, elle est le dispositif nécessaire de toute reconquête.

posthumous-cantos-ezra-pound-9781784101206.jpgPound exige beaucoup de son lecteur, c'est sa façon de l'honorer, de le considérer comme son égal. Il est impossible de lire les Cantos sans parcourir les espaces, les savoirs, les songes qu'Ezra Pound lui-même parcourut pour les écrire. Les Cantos sont, à cet égard, une prodigieuse mise en demeure. Ils nous somment de vaincre notre paresse et notre ignorance. Ces chants sont des passerelles entre des mondes qu'il nous faut élever hors de l'oubli par l'attention et la remémoration. Le confucianisme de Pound est ainsi une méditation sur la Mesure qui unit le Ciel et la Terre, les configurations célestes, que traversent les formations ailées des vocables et les événements de l'histoire du monde.

Cette oeuvre d'un cosmopolitisme supérieur (et il faudrait un jour définir en quoi le cosmopolitisme impérial des « grands européens », pour reprendre la formule de Nietzsche, diffère fondamentalement du mondialisme uniformisateur) n'est point sans évoquer les langues de feu de ces véritables apôtres que sont les poètes qui consentent aux périls et aux gloires de l'aventure poétique. Alors que la démocratie universaliste enferme, de fait, les hommes dans des communautarismes a-historiques, le cosmopolitisme d’Ezra Pound, dans sa perspective impériale et confucéenne, œuvre à la recouvrance des possibilités abandonnées de l'aventure poétique, virgilienne et orphique, qui discerne, au-delà des langues, la vérité épiphanique de la vox cordis et de cette expérience métaphysique fondamentale qui préside à la fois au chant des poètes et à la naissance des civilisations. Des civilisations naissent et meurent, et le poète s'y intéresse en premier lieu car ces civilisations naissent et meurent dans le chant des poètes. Les poètes n'accompagnent pas la naissance des civilisations, ils la précèdent. Il faut, disait Rimbaud, « tenir le pas gagné ».

« La poésie ne rythmera plus l'action, elle sera en avant ». A dire vrai, en avant, elle le fut de tous temps. Le « toujours » du poème devance l'histoire dans laquelle elle s'inscrit et qu'elle déchiffre, comme son reflet éblouissant. Le poète cherche sa Mesure; la civilisation est une Mesure trouvée. Toutes les questions de philosophie politique ou de métaphysique trouvent leur répons dans une prosodie. Il importe seulement de ne pas confondre cette Mesure avec une demi-mesure, ou avec un compromis, autrement dit une commune-mesure. La Mesure métaphysique ne prend son sens et son efficience que par le point surplombant qui la définit.

Le songe dont naissent les civilisations, et qui chante antérieurement dans toutes les langues dans l'entendement est d'une simplicité surhumaine. Par la récapitulation enchantée de l'histoire humaine (on ne saurait méconnaître que nous sommes désormais, pour le pire et le meilleur, héritiers de l'histoire du monde) les Cantos d'Ezra Pound nous convient à rien moins qu'au dépassement de nous-mêmes et à la conquête d'une surhumanité rayonnante dans la parousie de tous les chants destinés à traverser la mort, comme des âmes infiniment fragiles et glorieuses sur la barque léthéenne. C'est au moment où tout s'efface que la poésie castalienne nous fait le signe qui nous dit que tout recommence. Le poème est écrit en diverses langues, non par goût de la confusion des genres, ou du métissage, mais pour l'excellente raison que, dans l'ordre de la poésie, tout ce qui est dit est traduit d'un silence antérieur:

 

« Luit

Dans l'esprit du ciel

Dieu qui l'a créé

plus que

soleil en notre oeil. »

 

 

                                                       

jeudi, 24 décembre 2020

Ray Bradbury : Il n'y aura personne pour vivre dans la "maison intelligente"

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Ray Bradbury : Il n'y aura personne pour vivre dans la "maison intelligente"

Valentin Katasonov

Ex: https://www.geopolitica.ru

Traduction de Juan Gabriel Caro Rivera

Plus l'environnement matériel de la vie devient "intelligent", plus les hommes perdent leurs qualités humaines

L'humanité est entraînée vers un "brillant avenir numérique". Nous assistons à la numérisation rapide de tous les aspects de la société et de la vie humaine. Les gens s'attachent à une multitude d'appareils électroniques, sans lesquels ils ne peuvent plus exister. Que ce soit un ordinateur avec Internet et les réseaux sociaux, un téléphone portable avec de nombreuses applications et des cartes bancaires en plastique, des "portefeuilles électroniques", des "navigateurs" dans les voitures, etc.

Un autre domaine de numérisation de la vie personnelle des gens est la "maison intelligente". Il s'agit d'un système de dispositifs électroniques et automatiques capables d'effectuer des actions et de résoudre certaines tâches quotidiennes sans intervention humaine. Certains éléments de la "maison intelligente" font depuis longtemps partie de la vie quotidienne, en particulier de ceux qui ont des revenus élevés. Il s'agit, par exemple, de la régulation automatique du système de chauffage ou de climatisation. De l'allumage et de l'extinction automatiques des lumières, du déclenchement automatique de l’alarme en cas d’incendie ou de fuites d'eau. Ces éléments comprennent un système électronique pour protéger la maison (les locaux) contre les intrusions (sécurité), des interphones, des serrures électroniques, des clés électroniques, etc. Ces systèmes sont une partie importante, mais pas la seule, d'une "maison intelligente". C'est la partie appelée la maison intelligente. Le terme "maison intelligente" a été créé en 1984 par l'Association nationale américaine des constructeurs d'habitations. Aujourd'hui, elle a été adoptée par de nombreuses grandes entreprises et constructeurs.

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Le deuxième élément de la "maison intelligente" est l'électroménager "intelligent", qui fait référence au monde des "choses intelligentes". Les appareils électroménagers ont commencé à remplir les maisons il y a plus d'un siècle. Cela a remplacé de nombreuses opérations manuelles à la maison : fours électriques (cuisinières), cafetières, lave-vaisselle, réfrigérateurs domestiques, fers à repasser, grille-pain, etc. La plupart d'entre eux sont aujourd'hui des appareils automatiques, "intelligents". De nombreux types d'appareils ménagers peuvent être rendus encore plus "intelligents" à l'aide de microprocesseurs, qui permettent une autorégulation fine des appareils. Par exemple, il existe des aspirateurs qui peuvent nettoyer une pièce par eux-mêmes (sans aide humaine), en se déplaçant indépendamment sur le sol. Et la même cafetière peut vous faire du café si vous le dites avec votre voix. Et vous pouvez même spécifier la concentration de café dont vous avez besoin. Ces appareils sont souvent classés comme "intelligents". Une maison intelligente suppose qu'elle est pleine de choses intelligentes.

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Cependant, ma conversation ne porte pas tant sur la "maison intelligente" que sur l'écrivain américain Ray Bradbury (1). Cette année marque le 100e anniversaire de la naissance de ce classique littéraire de notre époque. Il est décédé récemment, en 2012, à l'âge de 92 ans. Ray Bradbury est généralement connu comme un écrivain qui a travaillé dans le genre de la science-fiction. La dystopie est une littérature portant sur un avenir indésirable. Un écrivain qui crée une dystopie avertit le lecteur d'un avenir indésirable, fait ce qui est en son pouvoir pour empêcher cet avenir de se produire. La dystopie la plus célèbre de Ray Bradbury est Fahrenheit 451 (1953). Peu avant sa mort, l'écrivain a déclaré aux journalistes : "Je n'essaie pas de prédire l'avenir. J'essaie de l'empêcher".

Ray Bradbury a prédit l'émergence d'un monde "intelligent" et a exprimé de sérieux doutes sur le fait qu'une personne dans un environnement "intelligent" se sentirait plus heureuse et plus protégée. Au contraire, c'est tout le contraire. Plus encore. Dans les œuvres de Bradbury, la pensée suivante émerge : plus l'environnement matériel de la vie devient "intelligent", plus les hommes perdent leurs qualités humaines.

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Bradbury utilise souvent le terme de "technologie robuste". Je fais référence à ces innovations scientifiques et techniques qui tuent la culture, divisent les gens, les rendent stupides, faibles, insensibles. Bradbury utilise le téléphone comme exemple. Cette invention, selon lui, a permis de relier les gens entre eux, mais à la fin de sa vie, l'écrivain a vu l'émergence du smartphone. Il trouvait une telle innovation assez négative: le smartphone commençait à éloigner les gens. Il a également vivement critiqué les réseaux sociaux, qui remplacent la communication en direct des personnes par des réseaux virtuels.

De nombreux admirateurs de l'œuvre de Bradbury sont surpris par le nombre d'innovations techniques prévues dans ses romans, ses nouvelles et ses histoires. En effet, la naissance de nombre de ces prédictions remonte à 1950. C'est-à-dire qu'ils ont exactement 70 ans. Il s'agit tout d'abord des Chroniques martiennes (recueil d'histoires et d'essais), qui ont rendu cet écrivain de 30 ans mondialement célèbre. Dans les Chroniques martiennes, il convient de souligner le récit visionnaire "Il y aura une pluie douce". Dans la même année 1950, Bradbury publie le terrible récit visionnaire The Veldt. Dans la même ligne se trouve l'histoire The Killer (publiée en 1953, écrite en 1950). Le résultat des Chroniques martiennes et d'une série d'histoires qui a généré le roman Fahrenheit 451, qui évoquait également des "choses intelligentes", dont personne ne rêvait à l'époque aux États-Unis.

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L'histoire There Will Be Gentle Rains est un classique de la dystopie. Certains pensent que c'est un thriller. Les événements décrits dans le récit ne durent qu'une seule journée, du 4 au 5 août 1985. Par la suite, l'auteur a changé la date des événements pour la fixer à 41 ans plus tard (2026). L'accent est mis sur une maison de la ville américaine d'Ellendale, en Californie, appartenant à la famille McClellan. La veille, il y a eu une catastrophe : la ville a été détruite par une attaque nucléaire. Personne n'a survécu, toutes les maisons ont été détruites. Miraculeusement, seule cette maison a survécu. Selon les normes actuelles, une "maison intelligente" classique, mais sans propriétaire, puisque ce propriétaire a été instantanément détruit par une explosion nucléaire (il n'a laissé qu'une empreinte sur un des murs de la maison). Le dernier à mourir a été le chien qui a compris que les propriétaires étaient partis.

Cependant, les machines et les robots de la "maison intelligente" fonctionnent toujours : ils préparent le petit déjeuner, font les lits, nettoient la maison et font la vaisselle. En même temps, comme toujours, ils fredonnent quelque chose, plaisantent, chuchotent tendrement... Tout fonctionne comme la meilleure horloge suisse : "Dans la cuisine, le four soupire d’un ton rauque et de son ventre chaud sortent huit toasts parfaitement faits, quatre œufs sur le plat, seize tranches de bacon, deux tasses de café et deux verres de lait froid. Aujourd'hui à Ellendale, en Californie, le 4 août, deux mille vingt-six", a dit une autre voix depuis le plafond de la cuisine. Il a répété le chiffre trois fois pour mieux s'en souvenir. "Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de M. Featherstone, l'anniversaire de mariage de Tilita. La prime d'assurance est due, il est temps de payer l'eau, le gaz et l'électricité. Le robot est un peu confus la nuit. Il est habitué à ce que l'hôtesse lui demande de réciter son poème préféré "Il y aura une douce pluie". Sans attendre la demande habituelle, le robot répète le poème.

L'attaque nucléaire a apparemment causé quelques dommages à l'automatisation de la "maison intelligente" : soudain, un incendie se déclare dans la cuisine, qui engloutit rapidement toute la maison. Les systèmes d'extinction des incendies ne peuvent pas arrêter la propagation du feu. Enfin, l'ordinateur central qui contrôle toute la "maison intelligente" brûle. Les cendres seules restent de la maison. Un seul des murs a miraculeusement survécu avec un appareil audio séparé. Dès le matin, il s'allume et se met à dire en continu : "Nous sommes le 5 août 2026, nous sommes le 5 août 2026...". Le titre de l'histoire est tiré d'un poème de la célèbre poétesse américaine Sara Teasdale (1884-1933). Voici la première et la dernière strophe de ce poème :

Il y aura une douce pluie, il y aura une odeur de terre,

Des sauts rapides et agiles d'une aube à l'autre

Et la nuit, les grenouilles se roulent dans les étangs

Et la floraison des prunes dans les jardins de mousse blanche

Et ni l'oiseau ni le saule ne verseront une larme,

Si la race humaine meurt partout sur la terre.

Le printemps et le printemps trouveront une nouvelle aube

Sans se rendre compte que nous sommes partis.

L'inclusion de ce poème de Ray Bradbury dans votre histoire n'est pas un hasard. L'écrivain a averti il y a 70 ans que les progrès scientifiques et technologiques, pour lesquels toute la communauté "progressiste" prie, pourraient en fait conduire la race humaine à périr sur terre.

51YU00K618L.jpgEt voici l'histoire de "The Killer". Le personnage principal est Albert Brock, un patient placé en clinique, qui souffre dans la technosphère, ce qui le prive de paix et de joie. Les bracelets radio (radio au poignet), les maisons parlantes, la télévision, le bruit des voitures, la publicité intrusive, la musique assourdissante ne permettent pas à une personne d'être seule avec elle-même. Les autorités le tiennent en laisse en l'appelant au téléphone. Ce n'est pas encore un téléphone portable, mais un appareil qui est toujours avec Brock, dans une voiture équipée d'une radio :

"C'est aussi pratique pour mes supérieurs : je voyage pour affaires et il y a une radio dans la voiture, et ils peuvent toujours me joindre. Contact ! Dis-le doucement. Contact, bon sang ! Attache tes mains et tes pieds ! Attrape, attrape, écrase, broie avec toutes ces voix de radio. Vous ne pouvez pas sortir de la voiture une minute, vous devez certainement signaler : "Je me suis arrêté à la station-service, je vais aux toilettes." - "C'est bon, Brock, allez-y." "Brock, pourquoi jouez-vous autant ?" - "Je suis désolé, monsieur !"

Le psychiatre essaie de l'aider avec les moyens habituels, mais Albert Brock dirige inopinément l'énergie et la passion dans la technosphère qui empêche une personne de vivre. Il commence à détruire le matériel dont il dispose : téléphone, radio, télévision, etc. Pendant un certain temps, il retrouve la paix et le calme, se sent à nouveau en bonne santé. Mais le médecin qui l'aide tente de ramener le protagoniste à son état initial, estimant que ses actes sont la manifestation d'une exacerbation de la maladie. Malheureusement, il s'agit d'une rébellion solitaire que tout le monde considère comme étant le fait de malades mentaux.

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Et voici une autre histoire de Ray Bradbury, The Veldt, publiée pour la première fois en 1950 dans The Saturday Evening Post. Son nom d'origine est Le monde que les enfants ont fait. Les héros de la pièce sont une famille américaine de parents (George et Lydia) et deux enfants nommés Peter et Wendy. Ils vivent dans une maison qui, selon les normes modernes, répond à la définition d'une "maison intelligente". Dans l'histoire, la maison s'appelle "Tout pour le bonheur". Là-bas, les gens n'ont même pas besoin de lever le petit doigt ; tout est fait par des machines, de la cuisson des aliments à la confection des lacets. De plus, les habitants reproduisent des choses agréables (musique, vidéos) avec le soutien émotionnel de machines intelligentes. Les enfants reçoivent cette recharge ludique dans une salle spéciale appelée The Veldt. Ce mot, d’origine afrikaander, signifie la savane (sud-africaine) sauvage, l'Afrique sauvage. Et la technologie de la "maison intelligente" reproduit exactement le paysage de la jungle et de la prairie africaines. Les images qui apparaissent devant les enfants sont indissociables de la réalité. Peter et Wendy aiment vraiment se trouver dans ce monde. En plus de la flore, il existe aussi une faune sous forme de lions sauvages. Les enfants adorent les scènes avec les lions, surtout quand ils mangent les carcasses d'autres animaux. Un passe-temps cher aux enfants dans la pièce Veldt. Mais leur assiduité commence à mettre les parents sur leurs gardes, et ils essaient de limiter le passe-temps favori de leurs enfants dans la pièce Veldt. Le psychologue leur recommande de quitter la "maison intelligente" pendant un certain temps et d’installer toute la famille dans une autre ville. Les enfants demandent à être séparés une nouvelle fois dans la salle Veldt. Les parents sont venus les en enlever, mais les enfants les tuent. En fait, dans la pièce Veldt, le meurtre est devenu la norme (les lions rongent leurs victimes et les mangent). Pour les enfants, Veldt a complètement remplacé le monde réel de leurs parents. Pour rester dans ce monde virtuel, les enfants ont décidé de sacrifier leurs parents qui étaient moins précieux et moins importants.

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L'Internet moderne ne nous rappelle-t-il pas le Veldt ? Ray Bradbury a non seulement pu prévoir l'émergence de nouvelles technologies, mais aussi les conséquences désastreuses que ces technologies entraînent. Les romans et les histoires des classiques de la littérature américaine devraient servir d'avertissement à l'humanité plongée dans des jeux dangereux appelés "maison intelligente", "trucs intelligents", "intelligence artificielle" et tout ce qui est appelé "numérisation".

Note :

  1. https://www.fondsk.ru/news/2020/06/25/rej-bredberi-o-tom-...

Source: https://www.fondsk.ru/news/2020/12/02/rej-bredberi-v-umno...

mardi, 27 octobre 2020

Ezra POUND – Une Vie, une Œuvre : Violemment américain

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Ezra POUND – Une Vie, une Œuvre : Violemment américain (France Culture, 1992)

 
Voici la publication du vendredi, jour dédié aux inspirations de la Poésie française : Émission "Une Vie, une Œuvre », par Pascale Charpentier, sous-titrée « Violemment américain », diffusée le 5 novembre 1992 sur France Culture. Invités : Hubert Lucot, Jacques Henric, Jacqueline de Roux, Michel Morht, Yves di Manno et Richard Sieburth.
 
Mise en ligne par Arthur Yasmine, poète vivant, dans l’unique objet de perpétuer la Poésie sur tous les fronts.
 
 
Facebook : http://ow.ly/ZRq2X
 
Sur la Beat Generation, ses précurseurs et ses héritiers (en construction) : http://bit.ly/2qBXD8j
Les inspirations de la Poésie française (en cours de construction) : http://bit.ly/2qC8PoQ
Les émissions 'Une vie, une Œuvre' à propos d'un poète : http://bit.ly/2noIk5W
Le reste est dans les plis du voleur : http://ow.ly/Zqubf
 
Notice : Comme Louis-Ferdinand Céline, Erza Pound a connu la gloire et l'opprobre. Sa vie et son œuvre posent à l'esprit humain une question insoluble, une insupportable énigme : comment peut-on être en même temps écrivain de génie - le plus grand poète américain du siècle - et chantre de l'idéologie fasciste, ennemi irréductible de la démocratie ? Au départ, il sollicite le dépaysement ; enfant du vieil Ouest, il laisse derrière lui l'Amérique, quitte en 1907 la morne société victorienne pour l'Europe où il décide de vivre. Londres, Paris, Venise... Traducteur, poète, critique, Erza Pound est capable d'avoir une idée par seconde et fonde une demi douzaine de mouvements littéraires. Compositeur, éditeur, plus généreux que marmoréen, il "épaule" James Joyce dans la recherche, dans la continuation d' "Ulysse"... Point d'effusions diffuses ou d'épanchements, le poète n'écrit pas en son nom puisque sa création englobe tout l'héritage culturel. Ezra Pound entreprend les Cantos, un "livre des morts" ou une "descente aux Enfers", qui établit un dialogue avec les textes célèbres de la culture Européenne puis chinoise ... Et visite les traductions inconnues et convoque les maîtres relégués dans l'ombre, oubliés ou négligés.
 
Défenseur érudit de la tradition artistique et promoteur de formes nouvelles, Ezra Pound procède par conversation fragmentaire, fusion de personnages, montage de citations, d'événements spirituels et de Faits divers de l'époque, compression de l'Histoire... Contempleur acharné de l'usure et de la décadence des Etats-Unis, il se livre pendant la Seconde guerre mondiale à des causeries véhémentes et violemment anti-américaines, à la radio romaine, et en faveur de Mussolini, se prononce contre l'intervention US Traitre à l'Amérique, dès que les Américains débarquent, il est enfermé par les forces militaires dans une cage de fer, ramené et interné à Washington. L'homme déchu est primé et célébré en 1948, "grand poète américain", les Cantos sont salués comme "la grande épopée de Notre temps et de l'homme moderne". Au terme de sa vie, Ezra Pound se plaît à dire qu'il a été le dernier Américain a avoir vécu la tragédie de l'Europe ou encore "une fourmi qui aurait échappé au naufrage de l'Europe".
 
[RAPPEL des jours de publication :
- Lundi : modèles antiques (poètes de la Bible, de la Grèce ou de la Rome antique) ;
- Mardi : poésie médiévale ;
- Mercredi : poètes de la Renaissance ;
- Jeudi : poètes de l'Âge classique et baroque ;
- vendredi : inspirations étrangères (du Dolce stil novo à la Beat Generation) ;
- samedi : poètes de la Modernité ;
- dimanche : poésie contemporaine ou vivante.]
 
[Rien n’est monétisé sur cette chaîne. Si vous gérez les droits relatifs au présent contenu, si vous souhaitez sa suppression, écrivez donc cette adresse : lesplisduvoleur@gmail.com. Le propriétaire se chargera gentiment d’appliquer vos réclamations.] #ezrapound #unevieuneoeuvre #éclairbrut #UneVieuneŒuvre #franceculture #radio #poésie #poète #écrivain #littérature #cantos #poet #cantos #vorticisme

dimanche, 16 août 2020

Kerouac and the Faustian West

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Kerouac and the Faustian West

by

The sinner is at the very heart of Christianity. Nobody is so competent as the sinner in matters of Christianity. Nobody, except the saint. ~ Charles Péguy

Love, Work, and Suffer ~ Motto of the Kerouac family (Rivista Araldica)

Am actually not “beat” but strange solitary crazy Catholic mystic ~ Jack Kerouak, Lonesome Traveler

Since I was under the impression that Jack Kerouac was lost in the memory hole, I was recently surprised by the publication of Jack Kerouac and the Decline of the West, an essay by Semmelweis, published by Rhodes Scholar Press.

Since “Semmelweis” claims to be a GenX latchkey kid, the lifestyle described by Kerouac is hardly a living option for him. For my generation (I have GenX sons), Kerouac, when was even acknowledged, was either a passing “stage” one passed through, a proto-hippy, or lumped in, rather inaccurately, with the “beats”. Semmelweis, unburdened by such preconceptions, is able to separate the “real” Kerouac from the stereotypes of the beatnik … not that that task is so easy to do, since Kerouac was rather complex and his behavior did not always match his innermost thoughts. What Semmelweis is able to see is much deeper than what those of Kerouac’s generation were able to see.

One Man and Three Respectable People

Favorite complaint about contemporary world: the facetiousness of “respectable” people ~ Lonesome Traveler

Semmelweis comments on Kerouac’s appearance on Firing Line in 1968, which is worth watching.

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Of the four men on stage, Kerouac was the only one who was able to connect with the audience. Allegedly intoxicated, he brought the audience to laughter several times, while the three “respectable men” droned on. They are what the French call a “type”; that is, they are devoid of individual personality. These are the other three on the show:

  • William F. Buckley: At that time, he was the Maxwell’s Demon of conservatism, deciding who was in and who was out. After 50 years, his brand of conservatism has conserved nothing.
  • Lewis Yablonsky: Professor Yablonsky, I should add. He was the “expert” on hippies, although he contributed nothing. There was no creed for hippies nor membership cards, so he contributed nothing.
  • Ed Sanders: He was the “hippie” type, and the contrast with Kerouac could not have been clearer. He recited the platitudes of love and peace, etc., like a cardboard cutout. You can see them in the baseball games this week. Put the cutout on a new show in 2020 and you would not even know the difference. The same speech repeated ad nauseum, and everyone thinks it is new.
    In high school, I had the Fugs album. When my mother heard it, she took it off the record player and returned it to the record store for an exchange. I guess she could see further than I could.

Personal Encounter

A generation ahead of me, Kerouac grew up in Lowell, Massachusetts, not very far from my home town. As a rather bookish youth, I tended to act out roles from the books I read. Not quite willing and able to takes things as far as Kerouac did, I did find opportunities. So in some ways, I understand his mindset from the inside, not just descriptively. Fortunately for me, I don’t have an addictive type personality and was left unscarred. Unfortunately, that encounter has left me with an attraction to troubled women, like the sad but beautiful Tristessa.

My boomer friends, feeling the cold breath of impending death on their necks, have grown nostalgic, as though memories of old times will be as restorative as blood plasma transfusions from youths. So they send me links to albums by an 80 year old Dion, or old tracks from the wrinkled Rolling Stones. I’d be much more impressed if Dion became an anchorite or Jagger went full sannyasi.

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Few of them have had a new idea since they were 19, despite professional successes. In their best moments, they sound like a second rate Ed Sanders. They can’t figure me out, but I have just followed the logic.

There is a story, perhaps apocryphal, that some hippies tracked him down in St. Petersburg and went to visit to pay homage. He threw them out while claiming to be Catholic and conservative. The hippies didn’t get the point, although some of us did.

Man as adventurer

Kerouac never lost his longing for a loving family, for a wife and children, and for the simpler, wholesome life of small town America. But he was always thwarted by his longing for adventure, passion, excitement, and lust. ~ Semmelweis

If you watch some youtube videos today, you may come to the conclusion that to be religious, it is only necessary to wear a scapula, pray so many rosaries, etc. This is not a criticism of those men or their practices, especially since in this day and age those are acts of defiance. Yet through Christian history, there has always been the desire for more. There have been explorers, knights, traders, warriors, pilgrims, missionaries, all with the urge for travel and adventure. They kept the faith, no matter how imperfectly.

Most of those options are not available today, so Kerouac made America his exploration (and more followed later). A GenXer cannot imagine what the USA was like in 1956, either physically or psychologically. That description will have to wait for my autobiography.

It seems that converts and reverts have been dominating the public discussion of religion. They are sincere and enthusiastic, and know their dogmas, canon law, and rituals perfectly. However, they often lack a certain “feel”, a Catholic mind that has embraced centuries, the globe, and been encultured with tales of saints, sinners, mystics, philosophers, and so on. There are classical pianists who are technically proficient and know how to play each note at the right time. Nevertheless, they lack an aesthetic “feel” that gives life to the music, so they never make it to the top ranks.

Kerouac, on the other hand, has that “feel”, even if he is not a good role model for your children. For example, while getting high with William Burroughs in Morocco, he could be inspired by a Muslim poem, or image some old man on beach as the coming Bodhisattva. Yet in his best moments, he could have a genuine spiritual experience.

And on Good Friday afternoon a heavenly performance of the St Matthew’s Passion … I cried most of the time and had a vision of an angel in my mother’s kitchen … and I realized it didn’t matter that we sin, that all my own petty gripes didn’t matter either. ~ Lonesome Traveler

Final Plans

Hermitage in the woods, quiet writing of old age, mellow hopes of Paradise ~ Lonesome Traveler

Kerouac never got to be old, since alcohol killed him. That should be the goal of every old man, and Kerouac knew it. When Siddhartha tired of the pursuit of money, women, family, he, too, isolated himself. But he could think, fast, and wait. Jack was addicted and impatient, so his road of excess cannot be recommended, even if it leads to the palace of wisdom. Did he attain Paradise? Perhaps, since Paradise is for saints and sinners, not the lukewarm.

The peasant farmers

Semmelweis picks out an interesting theme in Kerouac that I never would have noticed. He references the Fellaheen or “peasant farmer”: those who persist after a civilization has collapsed. Oswald Spengler defines them this way.

only the primitive blood remains, alive, but robbed of its strongest and most promising elements. This residue is the Fellah type … Life as experienced by primitive and by fellaheen peoples is just the zoological up and down, a planless happening without goal or cadenced march in time, wherein occurrences are many, but, in the last analysis, devoid of significance.” ~ Oswald Spengler, The Decline of the West

Valentin Tomberg attributes them to the forgetting of the past. In our time, we can see that the forgetting is deliberate.

the “primitive” tribes and nomadic peoples, disinherited from their past and obliged to begin everything again, began to live in caves or camp under trees. There were once powerful kingdoms and magnificent towns but their descendants had lost all memory of them and gave themselves up entirely to the daily life of “primitive” tribes —the life of hunting, fishing, agriculture and war. ~ Valentin Tomberg, Meditations on the Tarot

Semmelweis points out that Kerouac identified with the Fellaheen of his time: hustlers, drug addicts, winos, even though they could not sustain even a primitive civilization. Nevertheless, Semmelweis points out the logic: Beat = beatific, therefore the Fellaheen, the lumpen, the outcasts, are holy. Perhaps this might also be due to the way the respectable men of the publishing industry marginalized him, so he was never able to penetrate into the respectable literary circles.

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Faustian and Magian Civilizations

Besides the Fellaheen, Semmelweis pulls out another point from Spengler. Kerouac was prophetic about the 21st century. Semmelweis explains:

He saw the distinction in Spenglerian terms, which classifies Western European civilization as “Faustian,” and Near-Eastern civilization as “Magian.”

It’s remarkable that he saw that 21st century culture and spirituality would not be “American,”

which in this context means Western European and Faustian, but would be “Magian,” of the East, and of a type which rather than promoting the heroism and individualism of Faustian man, promotes the dissolution of the individual ego into the greater collective Spirit.

That is why the spirituality of the East involves the dissolution of the Person in the unconditioned state, while Western spirituality, like in Catholicism, there is always the two in one. That so many Westerners are preferring Eastern spirituality is just a regrettable sign of the times.

Dionysus vs Dionysius

I believe in order, tenderness, and piety.

Kerouac confessed this to Buckley:

[the counterculture is] apparently some kind of Dionysian movement in late civilization, and which I did not intend, any more than I suppose Dionysus did … although I’m not Dionysius the Areopagite. I should have been.

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Semmelweis expands on that distinction:

The point [is] that Kerouac’s sensibilities and values are religious like Dionysius the Areopagite, not chaotic and destructive like the god Dionysus.

Since the two names differ by only one iota, it shows how close the two temptations are. At birth, we are assigned a good angel and a bad angel. Hence, life is a perpetual spiritual warfare; that is not an option and you cannot be a draft dodger.

Errata

The beatnik on the TV Show, The Many Loves of Dobie Gillis, was named Maynard G. Krebs.

samedi, 08 août 2020

Vladimir Nabokov's Gift

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Vladimir Nabokov's Gift

Pavel Tulaev

Ex: https://www.ateney.ru

Vladimir Vladimirovich Nabokov (1899-1987), the best English speaking Russian writer of the 20th century, a brilliant novelist, poet and translator, stands fully apart from the national literary school. His modern language went so far from the traditional Slavic mentality that some critics even don’t want to consider him a great Russian thinker. Nabokov’s biography gives certain reasons for it.

He was born into a noble family with aristocratic European roots. His grandfather was Minister of Justice under Alexander II who married a young baroness Marie von Korff. His father, Vladimir Dmitrievich Nabokov, was a well-known liberal statesman, a member of the first Russian Parliament and one of the leaders of anti-Bolshevik opposition. Being an undisguised “westerner” and Anglofile (his favourite author was Alexander Herzen) Vladimir Dmitrievich invited an English nurse for his son.

Thus Vladimir Nabokov became a bilingual from the baby age. At the age of five he began learning French. And when the family moved from St. Petersburgh to Berlin, in 1919, because of the Red Terror and the Civil War. Vladimir applied for Trinity college at Cambridge University and chose foreign languages as his specialty. The two foreign languages were French (medieval and modern) and Russian.

Another passion of his life from the very childhood was Lepidopterology. Nabokov collected, hunted and described butterflies. His first serious study on the Crimean butterflies, written in English, was published in “The Etimologist” magazine on 1920.

Later on Nabokov liked to give himself out for lepidopterologist whose hobby was literature, but it was just one of his typical tricks and mystifications. He spent most of his enthusiasm on fiction.

mary.jpgHis first Russian literary publications, signed with pseudonym Syrin (the name of the mythological paradise bird), were printed by emigrant press (“Mashenka”, “The Defence”). Some short stories and lyrical poems where he depicted the drama and tragedy of the Russian refugees, the downfall of their first hopes and their despair (an emigrant chess-player Luzhin in “The Defence” committed a suicide by jumping out of the window) were accepted with understanding by readers. One of them was Ivan Bunin, the Noble Prize winner for literature and one of Nabokov’s authorities of that time.

However, the young writer was far from following standards of the old realistic school. He was too complicated and ambitious for such a primitive task. Being a contemporary of the proletariat revolution and the bloody communist dictatorship, he hated any kind of primitivism and philistinism.

The next novels – “The Despair”, “The Lantern in the Dark” and “The Invitation to Beheading”, written in an anti-realistic, hard-modernist language,  sometimes close to Kafkian absurdity, expressed not only his own existential cry but also a programmatic challenge to the cruelty of the communist dictatorship.

Dostoevsky noticed once that all Russian Literature went out of Gogol’s “Overcoat”. I should say that Nabokov came out of Gogol’s “Nose”. And when he stood up, everybody could see “The Diaries of a Madman” in his hands, opened on the last page.

During that time the best of Nabokov’s novels was born. It was “The Gift”. It is very specific. There is no ordinary plot in the book. Formally, it is a life and carrier story of a Russian writer Godunov-Cherdyntsev and his love Zina Mortz. But the real heroine of the novel is not Zina. It is the Russian Literature. Modernist Language and the structure of “The Gift” which let Nabokov show the lustre and the darkness of our cultural heritage: from Pushkin to “the five poets” with names, beginning with “B”: Balmont, Bunin, Beliy, Blok and Bulgakov – the five senses of the new Russian poetry.

indexgift.jpg“The Gift” ’s author doesn’t say many words about his favorite writers in a direct way. You just see their reflections or allusions to their aesthetics, feel their invisible breathing. At the same time he dedicates the whole chapter 4 to the biography of Nikolai Chernyshevskiy, a famous revolutionary-populist (narodnik) and a spiritual father in the person of Lenin that becomes the negative center of the novel. Nabokov follows the example of Dostoevskiy’s “Demons” and gives a caricature portrait of the revolutionary, but he makes it in a different manner. Not to be boring, Nabokov retells the Cherdyntsev’s utilitarian and socially limited ideas in the black ironic verse.

“…No great intelligence is needed to distinguish a connection between the teaching materialism, regarding inborn tendency to good; equality of man’s capacities – capacities that generally are termed mental; the great influence exterior  circumstances have on a man; omnipotent of experience; sway of habit and upbringing; the extreme importance of industry; the moral right to pleasure and communism”.

In opposition to this blind social reductionism,  Nabokov puts a pure aesthetic contemplation of the life mystery which we find in Godunov-Cherdyntsev’s poems:

One night between sunset and river

On the old bridge we stood, you and I,

“Will you ever forget it”, I queried,

“That particular swift that went by?”

And you answered so earnestly: “Never!”

And what sobs made us suddenly shiver

What story life emitted in flight

Till we die, till tomorrow, for ever,

You and I on the old bridge one night.

To any kind of negativism and foolish optimism, especially political demagogy with its promising “social progress”, “happy future”, he sets off his clear anti-equalizing  pessimistic credo: “An oak is a tree, a rose is a flower, a deer is an animal, a sparrow is a bird. Russia is our Fatherland, death is inevitable”.

“The Gift” was received with cold indifference by the immigrant community. The Orthodox people couldn’t  accept Nabokov’s antichristian philosophy, the left wing – his anti-socialist and anti-populist views, the bourgeois (in the Flaubertian sense) couldn’t  accept his unusual Avant-Guard language. And, of course, it was impossible even to dream about some Russian readers in his Fatherland. All Nabokov’s works were absolutely banned by the Soviet regime.

This kind of reaction was not unexpected by the author. He was proud of his forced solitude:

Thank you, my land for your remotest,

Most cruel mist my thanks are due.

By you possessed, by you unnoticed

Unto myself I speak of you.

“The Gift” was the best Vladimir Nabokov’s novel, written by him in the native language. It was the top of the whole Russian period of his creative work. When the conclusive chapter of the book was completed in 1937 in France, he and his family – his wife Vera and his son Dmitry – moved from Europe to USA. There Nabokov had to find a job to earn his living. In Germany he taught many language classes. He taught Russian literature at Weleshy College and then from 1948 till 1959 he lectured on Russian and European Literature at Cornell University. And all that time he never stopped writing fiction.

unnamedVNcev.jpgHe finished the book of memories – its first title “Conclusive Evidence” (1951) – later changed into “Speak, Memory” by the author -, where he described in a pure classic manner his happy childhood in a family village Rozhdestveno near St. Petersburgh, portrayed with infinite tender his parents and represented the general life atmosphere of a good old pre-revolutionary Russia.

Very few people in America could appreciate that elegant nostalgic book. The next novels “The Real Life of Sebastian Knight» and «Bend Sinister” were easier and more understandable for a western reader but they were not noticed either. And Nabokov decided to create something totally different.

“Lolita, light of my life, fin of my loins. My sin, my soul, Lo-lee-ta: the tip of the tongue, taking a trip of three steps down the palate to tap, at thee, on the teeth. Lo-lee-ta!

She was Lo, plain Lo in the morning, standing from feet ten in one sock. She was Lola in slacks. She was Dolly at school. She was Dollores on the dotted line. But in my arms she was always Lolita”.

About 1955 he was writing the world famous, magic and sensational Lolita. It was a thrilling, intensely lyrical, sentimental story about the aging Humbert, Humbert’s doomed passion for a twelve-year-old nymphet, a sexually attractive young girl Dolores Haze.

“Wanted, wanted: Dolores Haze.

Hair: brown. Lips: scarlet.

Age: five thousand three hundred days.

Profession: None, or starlet”.

(…)

My car is limping, Dolores Haze,

And the last long lap is the hardest.

And I shall be dumped where the weed decays

And the rest of rust and stardust.

From the very beginning the book brought surprises to its author. Firstly, Nabokov could not find an editor in USA. When the novel was published by the “Olympic Press” in Paris, American critics fired a common volley at “Lolita”. One of them said that the author of the novel was “hypercivilized European debanching young American”, another classified the story as “pornographical”, the third called the book “anti-American” and the forth called it “anti-semitic”.

Humbert was at least three times mistaken for a Jew, and the pistol of his rival Guilty was a German one.

1957-Stockholm..jpgNabokov tried to defend himself. He said that “Lolita” couldn’t be considered as anti-American. While composing the story, he tried to be an American writer. What one should bear in mind he was not a realistic author, he wrote fiction. It had taken Nabokov some forty years to invent Russia and Western Europe. And at that moment  he faced the task of inventing America. He didn’t like Humbert Humbert. Indeed that character was not an American citizen, he was a foreigner and an anarchist. Nabokov disagreed with him in many ways, besides, nymphets like his, disagreed, for example, with Freid or Marx.

He was not understood and pled guilty. After an enormous scandal round “Lolita” Nabokov lost his job at Cornell University. After that final knock-out which in fact became the beginning of Nabokov’s world glory, the writer could devote all his time to the literary work. He published a poem “Pale Fire” of nine hundred ninety-nine lines, divided into four cantos with a long fantastic commentary, a novel “Pnin” about an emigrant university lecturer like him. Among other fiction, there was a novel “Ada or Azdor: a Family Chronicle”, some books and short stories, plays and a screen-play for his “Lolita”, ordered by Stanly Kubrik.

And let’s remember that Vladimir Nabokov was a brilliant translator and an expert in the world literature. The most important creation in this field was Pushkin’s “Eugen Onegyn”, published by Bollinger Foundation in four volumes with huge commentary in every one. He also made the English translation of “The Song of Igor’s Campaign”, a famous Medieval tale, Lermontov’s “Hero of our time” and some poems of the Russian classics. From English into Russian he retold “Alice’s Adventures in the Wonderland” by Luis Carrol (“Alisa v strane chudes”) and his memories (“Drugie Berega”).

51doGKP4FoL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_.jpgNabokov’s critical biography by Nikolai Gogol (a non-Christian interpretation of a Christian author were the first books, published in the Soviet Union. But his “Lectures on Russian Literature”, “Lecture on Literature” (on Western Europe), “Strong Opinions” where he collected some interviews, letters and articles were unknown until post-soviet times.

“Why?” – you can ask. May be, because of his not very Russian American novels? I don’t think so. Many American writers have been translated and published in the USSR. By the way, Nabokov himself was quite clear about his country orientations, especially after he came back to Europe (Swirzerland) in 1961. Many time Nabokov said that he loved many things in America, where he had found good friends and readers, but he was not going to become a citizen of USA. He and his wife Vera were travelling from motel to motel, hunting butterflies. He had never had a house of his own. In one of his interviews, he said that he felt Russian and thought that his Russian works were a kind of a tribute to his Fatherland, as well as the English books on the Russian Literature.

Of course he realized that after living for so many years abroad he couldn’t remain unchangeable. He had to change. And it was a difficult kind of switch. Sometimes he said that his private tragedy should not be anybody’s concern, and he had to abandon his national idiom, his untrammeled rich and infinitely docile Russian tongue for a second-rate brand of English.

Nabokov was banned in the Soviet Union exactly for this nostalgia, because it was an invincible, indocile, unconquered love for the old, noble White Russia. He hated Lenin’s terrorist regime and any kind of communism. He despised the clumsy, trivial and melodramatic Soviet literature. And the Soviet writers couldn’t forgive it to him. Those literary bureaucrats couldn’t excuse neither his genius, nor his devine language which was dangerous like sunshine for the night shadows.

Vladimir Nabokov is coming back home. His dreams became true. Hundreds of underground copies of his best Russian novels. Nabokov’s books are on sale in St. Petersburgh and Moscow. Luzhin, Godunov-Cherdyntsev, Pnin and others live souls moor to “Drugie Berega”

Speaking on his memories, I would like to cite the concluding lines:

“To my love I will not say “Good-bye”.

I will carry it with me for ever.

And remember, please, “Never say never”

Till we live, till we honestly die”.

Pavel Toulaev, Utica College, N.Y., 1994

jeudi, 19 mars 2020

Origines du coronavirus: les États-Unis accusés, un roman fait fantasmer

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Origines du coronavirus: les États-Unis accusés, un roman fait fantasmer

Ex: http://www.france-irak-actualite.com

Revue de presse : Breizh-info (16/3/20)*

51VCA16J0BL._SX210_.jpgLa Chine accuse les États-Unis ! Nous avions déjà la crise sanitaire et la crise économique, voici peut-être une nouvelle crise diplomatique majeure puisqu’un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères suggère que l’épidémie n’est pas nécessairement accidentelle…et qu’elle provient d’Amérique !

Le coronavirus est-il apparu aux Etats-Unis ?

Les Etats-Unis ont-ils sciemment développé et exporté le COVID-19 dans la province de Hebei et plus précisément dans la ville de Wuhan ? C’est en tous cas l’accusation exprimée dans un « tweet » par Zhao Lijian, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.

Il soutient en fait la théorie disant que le virus n’est pas apparu initialement dans la province chinoise, comme les scientifiques –y compris chinois- le présumaient, mais au pays de l’Oncle Sam. En guise de preuve, il partage une vidéo prise au Congrès, à Washington DC, ou un spécialiste évoque des cas potentiels de coronavirus antérieurs à ceux de Wuhan.

Zhao Lijian surenchérit en se demandant entre autres si l’armée américaine avait importé le virus, exigeant également des explications de la part des autorités compétentes.

 Lijian Zhao 赵立坚

✔ @zlj517

2/2 CDC was caught on the spot. When did patient zero begin in US? How many people are infected? What are the names of the hospitals? It might be US army who brought the epidemic to Wuhan. Be transparent! Make public your data! US owe us an explanation!

Le Wuhan, nouveau centre du monde (et des théories les plus incroyables)

Wuhan, dont l’agglomération compte plus de onze millions d’habitants, fut officiellement le point de départ de la pandémie et fut placée en quarantaine dès le 23 janvier.

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C’est aussi là que se trouve le laboratoire de haute spécificité biologique livré par la France en 2003 lorsque la Chine connaissait une épidémie de SRAS mais entretenait de bonnes relations avec Jacques Chirac.

Depuis, divers virus tels qu’Ebola ou le H1N1 y furent étudiés mais des rumeurs persistantes évoquent aussi des recherches pour mettre au point des armes bactériologiques. Des observateurs imaginent donc que le Coronavirus pourrait être une expérience ayant mal tourné, même si la plupart s’accordent pour dire qu’il provient d’un animal, et plus précisément d’une chauve-souris.

Ce scénario digne d’un roman de science-fiction n’est pas sans rappeler…un roman de science-fiction !

En 1981, le roman d’anticipation  Les yeux des ténèbres évoquait une arme bactériologique aux caractéristiques proches du COVID-19 et se propageant dans le monde entier aux alentours de l’année 2020. Si, dans la première version, celui-ci apparaissait en Russie, une réédition sortie en 2008 le faisait cette fois apparaître dans le Wuhan !

Dean Koontz, l’auteur, rentre ainsi dans le cercle fermé des auteurs dont l’œuvre fictive a été rattrapée par la réalité, aux côtés de George Orwell ou d’Aldous Huxley!

*Source : Breizh-info

samedi, 14 décembre 2019

La Terreur d'Arthur Machen

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La Terreur d'Arthur Machen

par Juan Asensio

Ex: http://www.juanasensio.com

Autres textes: Arthur Machen dans la Zone.


La nouvelle intitulée La Terreur, écrite par Arthur Machen en 1917, peut être rapprochée de l'un des textes les plus fameux de l'auteur, Les Archers, publié, lui, le 29 septembre 1914 dans l'Evening Standard et qui fut l'une des sources les plus probables de la légende des Anges de Mons, sur laquelle cette page Wikipédia rédigée en anglais, fournit les principales caractéristiques.

La traduction française par Jacques Parsons de ce texte aussi célèbre qu'a priori anodin s'étend sur moins de cinq pages de notre édition (1) mais la brièveté de cette nouvelle est sans commune mesure avec la légende (et ses prolongements jusqu'à notre époque) qu'elle a fait naître selon toute vraisemblance.

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C'est peut-être même cette brièveté, cette efficacité, qui sont à l'origine de la légende évoquant une légion d'anges venus prêter main-forte aux soldats anglais en mauvaise passe face aux troupes allemandes durant la Première Guerre mondiale.

Quoi qu'il en soit des phénomènes complexes qui ont conduit un texte littéraire à devenir ce que les sociologues et les experts en sciences criminelles appellent depuis quelques années une légende urbaine, un autre texte de Machen, une longue et splendide nouvelle intitulée La Terreur, semble n'être qu'un long commentaire des Archers, examinant les raisons du basculement d'un texte littéraire dans la légende et ce corpus de récits essentiellement oraux qu'Albert Dauzat, dans un beau livre aujourd'hui complètement oublié intitulé Légendes, prophéties et superstitions de la guerre publié en 1919 aux Éditions La Renaissance du Livre, a étudiés.

Je doute que La Terreur ait été enseignée en guise de modèle, remarquable, de propagande réussie en période de conflit. Elle devrait l'être en tout cas, et par toutes les officines de contre-espionnage. Arthur Machen décrit dans sa longue nouvelle une série de faits étranges qui surviennent dans une Angleterre en guerre contre l'Allemagne, un pays ennemi accusé d'avoir installé, sous la terre anglaise, des bases secrètes depuis lesquelles il distille une terreur implacable dans l'esprit des habitants de l'île réputée imprenable.

La vérité bien sûr, aussi surprenante qu'apocalyptique, n'aura strictement rien à voir avec les capacités allemandes à mettre sur pied un plan de guerre psychique sans faille mais ce point nous importe peu, de même que l'analyse que nous pourrions tirer des présupposés théologiques de Machen qui le font parvenir à une conclusion dont l'effet a été savamment distillé par notre grand maître du crescendo.

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En quelques mots présentée, cette conclusion évoque une fin du monde possible traitée sous un angle pour le moins original puisqu'elle imagine une révolte des animaux contre l'homme déchu de sa grandeur, lui qui a quitté depuis «des siècles [...] sa robe royale et a essuyé sur sa poitrine le chrême qui l'a consacré» (p. 271).

Cet aspect-là de notre texte nous semble quoi qu'il en soit bien moins important que l'étude consacrée à la thématique du secret (l'un des mots les plus employés par Machen dans ce texte, avec ceux d'énigme et de mystère) et, aussi, mais ce point découle du précédent, les façons de le transmettre puis de le percer à jour.

L'oralité, à ce titre, est une des dimensions essentielles de la nouvelle de Machen, comme elle l'était dans Le Grand Dieu Pan, le titre le plus connu de l'auteur qui fut traduit par Paul-Jean Toulet, non sans que ce dernier n'en subisse le charme sulfureux.

Dans La Terreur, nous nous trouvons en temps de guerre : l'auteur cite lui-même (cf. p. 190) la légende de Mons qu'il a contribué à créer ou même créée de toutes pièces et il s'attarde longuement sur les vecteurs de la terreur, qui sont les conversations des habitants, puisque la censure du gouvernement veille pour que rien ne filtre de ce qui se produit dans plusieurs régions reculées de l'Angleterre. À vrai dire, les dirigeants anglais, selon toute vraisemblance, ne comprennent pas ce qui survient dans leur propre pays et l'imposition de la censure la plus stricte peut dès lors être comprise comme un paravent masquant une criante incompétence, aussi bien scientifique que militaire.

Quoi qu'il en soit, cette oralité est tellement puissante, nous dit Arthur Machen, que le récit des événements survenus «en sera secrètement transmis de père en fils, deviendra plus insensé à chaque génération, sans jamais réussir cependant à dépasser la vérité» (p. 268), cette vérité qui nous sera dévoilée à la fin du texte, à condition que nous ne nous laissions pas abuser par l'ambivalence, nous le verrons, de ce qui sera révélé, au sens apocalyptique du terme.


La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
Ce livre peut être commandé directement chez l'éditeur, ici.

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jeudi, 12 septembre 2019

Lovecraft’s At the Mountains of Madness

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Lovecraft’s At the Mountains of Madness

H. P. Lovecraft’s novella At the Mountains of Madness, serialized in Astounding in 1936, is one of his greatest works. The tale recounts an expedition to Antarctica in 1930 in which scholars from Miskatonic University stumble upon the ruins of a lost city. Their examination of the site paints a vivid picture of this once-great civilization, whose history reflects Lovecraft’s own political and social views.

Lovecraft had a lifelong fascination with the Antarctic and was an avid reader of Antarctic fiction. Among the books that influenced him were W. Frank Russell’s The Frozen Pirate, James De Mille’s A Strange Manuscript Found in a Copper Cylinder, and Edgar Allen Poe’s novel The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket (the conclusion takes place in the Antarctic), from which he borrowed the cry of “Tekeli-li!”

The story is narrated by William Dyer, a geology professor at Miskatonic University and the leader of the expedition. The purpose of the expedition is to collect fossils with the aid of a high-tech drill invented by an engineering professor at the university. Along with more typical findings, they detect a triangular marking imprinted upon fragments of rock. Dyer claims that this is merely evidence of striations, but a certain Professor Lake unearths more prints and wishes to follow their lead.

HPL-mountains.jpgA group led by Lake sets off to investigate the source of the prints and discovers the remains of fourteen mysterious amphibious specimens with star-shaped heads, wings, and triangular feet. They are highly evolved creatures, with five-lobed brains, yet the stratum in which they were found indicates that they are about forty million years old. Shortly thereafter, Lake and his team (with the exception of one man) are slaughtered. When Dyer and the others arrive at the scene, they find six of the specimens buried in large “snow graves” and learn that the remaining specimens have vanished, along with several other items. Additionally, the planes and mechanical devices at the camp were tampered with. Dyer concludes that the missing man simply went mad, wreaked havoc upon the camp, and then ran away.

The following day, Dyer and a graduate student named Danforth embark on a flight across the mountains. The two discover a labyrinthine ancient megalopolis consisting of gargantuan fortifications and dark, titanic stone structures of various shapes (cones, pyramids, cubes, cylinders). Upon entering “that cavernous, aeon-dead honeycomb of primal masonry” through a gap left by a fallen bridge, they find that the interiors are adorned with intricate carvings chronicling the history of the city. They realize that the city’s inhabitants must have been the “Old Ones” (more precisely, the Elder Things) extraterrestrial beings described in the Necronomicon. 

The Old Ones were highly intelligent creatures who possessed advanced technology and had a sophisticated understanding of science. They came to the Antarctic Ocean from outer space soon after the moon was formed. They were responsible for the creation of shoggoths, “shapeless entities composed of a viscous jelly which looked like an agglutination of bubbles.” The shoggoths were unintelligent, slavish creatures designed to serve the Old Ones, who controlled them through hypnosis.

The Old Ones warred with Cthulhu spawn until Cthulhu cities (including R’lyeh) sank into the Pacific Ocean. The invasion of a species called the Mi-go during the Jurassic period prompted another war in which the Old Ones were driven out of northern lands back into their original Antarctic habitat.

Over time, the civilization of the Old Ones began to enter a dark age. The shoggoths mutated, broke their masters’ control over them, and rebelled. The carvings also allude to an even greater evil hailing from lofty mountains where no one ever dared to venture. The advent of an ice age that drove the Old Ones to abandon the city and settle underwater cemented their slow demise. For the construction of their new settlement, the Old Ones simply transplanted portions of their land city to the ocean floor, symbolizing their artistic decline and lack of ingenuity.

The carvings of the Old Ones became coarse and ugly, a parody of what they once had been. Dyer and Danforth attribute their aesthetic decline to the intrusion of something foreign and alien:

We could not get it out of our minds that some subtly but profoundly alien element had been added to the aesthetic feeling behind the technique—an alien element, Danforth guessed, that was responsible for the laborious substitution. It was like, yet disturbingly unlike, what we had come to recognize as the Old Ones’ art; and I was persistently reminded of such hybrid things as the ungainly Palmyrene sculptures fashioned in the Roman manner.

The squawking of a penguin beckons Dyer and Danforth to a dark tunnel, where they find the mutilated bodies of Old Ones who were brutally murdered and decapitated by shoggoths. They are covered in thick, black slime, the sight of which imparts Dyer with cosmic terror. He and Danforth flee the site and climb aboard the plane. Danforth glances backward and comes face-to-face with something so horrifying that he has a nervous breakdown and becomes insane.

The dichotomy between the Old Ones and the shoggoths reflects Lovecraft’s racial views. Lovecraft’s universe is a hierarchical one. The Old Ones are noble, highly evolved creatures who excel in art and technology. The shoggoths, meanwhile, are horrifyingly ugly and possess limited cognitive capabilities. Indeed, Lovecraft’s description of the shoggoths is nearly indistinguishable from this colorful description of inhabitants of the Lower East Side from one of his letters:

 . . . monstrous and nebulous adumbrations of the pithecanthropoid and amoebal; vaguely moulded from some stinking viscous slime of earth’s corruption, and slithering and oozing in and on the filthy streets or in and out of windows and doorways in a fashion suggestive of nothing but infesting worms or deep-sea unnamabilities.[1]

The Old Ones, despite being extraterrestrial beings, do not represent alien horrors. By the end of the book, Dyer exclaims, in awe of their civilization: “Radiates, vegetables, monstrosities, star-spawn—whatever they had been, they were men!” The great evil glimpsed by Danforth is the same evil feared by the Old Ones, and it is that which is embodied by the shoggoths.

Even the realization that the Old Ones slaughtered Lake and the others does not change this perception. When Dyer finds the corpse of the missing explorer (and his dog), he takes note of the care with which the Old Ones dissected and preserved the corpse. He admires their scientific approach and compares them to the scholars they killed.

The fact that the Old Ones’ demise was caused, in part, by their failure to subjugate the shoggoths could be a commentary on the horrors let loose by the emancipation of black slaves in America, or perhaps on Bolshevik revolts. The idea of a golem revolt also has a modern-day parallel in the possibility of malign artificial intelligence (see the paperclip problem).

That said, Lovecraft is not particularly concerned with how the Old Ones’ decline might have been averted. He shares Spengler’s view that civilizations are comparable to organisms and pass through an inevitable cycle of youth, manhood, and old age.

Spengler’s theories about history had a strong influence on Lovecraft. He read the first volume of Decline of the West in February 1927. In 1928, he remarked:

Spengler is right, I feel sure, in classifying the present phase of Western civilisation as a decadent one; for racial-cultural stamina shines more brightly in art, war, and prideful magnificence than in the arid intellectualism, engulfing commercialism, and pointless material luxury of an age of standardization and mechanical invention like the one now well on its course.[2]

In another letter, he writes: “It is my belief—and was so long before Spengler put his seal of scholarly approval on it—that our mechanical and industrial age is one of frank decadence; so far removed from normal life and ancestral conditions as to make impossible its expression in artistic media.”[3]

The word “decadent” appears many times in At the Mountains of Madness. While the oldest structure they encounter exhibits an artistry “surpassing anything else,” the later art “would be called decadent by comparison.”

Lovecraft’s description of the Old Ones’ government as “probably socialistic” reflects his growing disillusionment with laissez-faire capitalism. He may have been influenced by Spengler in this regard as well. He uses the term “fascistic socialism” in A Shadow Out of Time.

Another influence on At the Mountains of Madness was the Russian painter, archaeologist, and mystic Nicholas Roerich. Roerich is mentioned numerous times throughout the book, and Lovecraft’s prose is evocative of his haunting landscapes. One passage in particular brought to mind Roerich’s Path to Shambhala: “Distant mountains floated in the sky as enchanted cities, and often the whole white world would dissolve into a gold, silver, and scarlet land of Dunsanian dreams and adventurous expectancy under the magic of the low midnight sun.”

The ending of the book contains a harrowing portrait of one of Lovecraft’s most terrifying creations. The eldritch horror of the shoggoth represents, in distilled form, modernity and its pathologies. “Its first results we behold today,” he wrote in 1928, “though the depths of its cultural darkness are reserved for the torture of later generations.”[4]

Notes

1. H. P. Lovecraft, Selected Letters I.333-34.

2. II.228.

3. II.103-104.

4. II.305.

 

Article printed from Counter-Currents Publishing: https://www.counter-currents.com

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dimanche, 31 mars 2019

Reflecting on the Interwar Right

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Reflecting on the Interwar Right

Please note this rightist opposition to war must be distinguished from the objections of Communist sympathizers or generic leftists to certain wars for ideological reasons. For example, George McGovern, who was a longtime Soviet apologist, protested the Vietnam War, while defending his own role in dropping bombs on helpless civilians in World War Two. For McGovern the “good war” was the one in which the US found itself on the same side as the Soviets and world Communism. Clearly McGovern did not object to American military engagements for rightist reasons.

My own list of interwar American Rightists would include predominantly men of letters, e.g., Wallace Stevens, H.L. Mencken, George Santayana (who was Stevens’s teacher at Harvard and longtime correspondent), Robert Lee Frost, the Southern Agrarians, and pro-fascist literati Ezra Pound and Lovecraft, (if accept these figures as part of a specifically American Right). Although Isabel Patterson and John T. Flynn may have regarded themselves as more libertarian than rightist, both these authors provide characteristically American rightist criticism of the progress of the democratic idea. The same is true of the novelist and founder of the libertarian movement Rose Wilder Lane, whose sympathetic portrayal of an older America in “House on the Prairie” has earned the disapproval of our present ruling class. Many of our rightist authors considered themselves to be literary modernists, e.g., Stevens, Pound and Jeffers. But as has been frequently observed, modernist writers were often political reactionaries, who combined literary innovations with decidedly rightist opinions about politics. Significantly, not only Mencken but also Stevens admired Nietzsche, although in Stevens’s case this admiration was motivated by aesthetic affinity rather than discernible political agreement.

This occasions the inevitable question why so many generation defining writers, particularly poets, in the interwar years took political and cultural positions that were diametrically opposed to those of our current literary and cultural elites. Allow me to provide one obvious answer that would cause me to be dismissed from an academic post if I were still unlucky enough to hold one. Some of the names I’ve been listing belonged to scions of long settled WASP families, e.g., Frost, Stevens, Jeffers, and, at least on one side, Santayana, and these figures cherished memories of an older American society that they considered in crisis.  Jeffers was the son of a Presbyterian minister from Pittsburgh, who was a well-known classical scholar. By the time he was twelve this future poet and precocious linguist knew German and French as well as English and later followed the example of his minister father by studying classics, in Europe as well as in the US.

Other figures of the literary Right despised egalitarianism, which was a defining attitude of the self-identified Nietzschean Mencken. The Sage of Baltimore typified what the Italian Marxist Domenico Losurdo describes as “aristocratic individualism” and which Losurdo and Mencken identified with the German philosopher Nietzsche. This anti-egalitarian individualism was easily detected in such figures as Mencken, Pound and the Jeffersonian libertarian, Albert J. Nock.

états-unis,droite américaine,conservatisme,conservatisme américain,littérature,lettres,lettres américaines,littérature américaine,histoire,paul gottfried,philosophie,nietzschéismeIt may be Nock’s “Memoirs of a Superfluous Man” (1943) with its laments against modern leveling tendencies, and Nock’s earlier work “Our Enemy, The State” (1935) which incorporated most persuasively for me this concept of aristocratic individualism. Nock opposed the modern state not principally because he disapproved of its economic policies (although he may not have liked them as well) but because he viewed it as an instrument of destroying valid human distinctions. His revisionist work Myth of a Guilty Nation, which I’m about to reread, has not lost its power since Nock’s attack on World War One Allied propaganda was first published in 1922. Even more than Mencken, whose antiwar fervor in 1914 may have reflected his strongly pro-German bias, Nock opposed American involvement in World War One for the proper moral reasons, namely that the Western world was devouring itself in a totally needless conflagration. Curiously the self-described Burkean Russell Kirk depicts his discovery of Nock’s Memoirs of a Superfluous Man on an isolated army base in Utah during World War Two as a spiritual awakening. Robert Nisbet recounts the same experience in the same way in very similar circumstances. 

Generational influence:

These interwar rightists of various stripes took advantage of a rich academic-educational as well as literary milieu that was still dominated by a WASP patrician class before its descendants sank into Jed Bushism or even worse. These men and women of letters were still living in a society featuring classes, gender roles, predominantly family owned factories, small town manners, and bourgeois decencies. Even those who like Jeffers, Nock and Mencken viewed themselves as iconoclasts, today may seem, even to our fake conservatives, to be thorough reactionary. The world has changed many times in many ways since these iconoclasts walked the Earth. I still recall attending a seminar of literary scholars as a graduate student in Yale in 1965, ten years after the death of Wallace Stevens, and being informed that although Stevens was a distinguished poet, it was rumored that he was a Republican. Someone else then chimed in that Stevens was supposed to have opposed the New Deal, something that caused consternation among those who were attending. At the times I had reservations about the same political development but kept my views to myself. One could only imagine what the acceptance price for a writer in a comparable academic circle at Yale would be at the present hour. Perhaps the advocacy of state-required transgendered restrooms spaced twenty feet apart from each other or some even more bizarre display of Political Correctness.  I shudder to think.

But arguably the signs of what was to come were already present back in the mid-1960s. What was even then fading was the academic society that still existed when Stevens attended Harvard, Frost Dartmouth, though only for a semester, or Nock the still recognizably traditional Episcopal Barth College. Our elite universities were not likely to produce even in the 1960s Pleiades of right-wing iconoclasts, as they had in the interwar years and even before the First World War.  And not incidentally the form of American conservatism that came out of Yale in the post-war years quickly degenerated into something far less appealing than what it replaced. It became a movement in which members were taught to march in lockstep while advocating far-flung American military entanglements. The step had already been taken that led from the interwar Right to what today is conservatism, inc. Somehow the interwar tradition looks better and better with the passage of time.

lundi, 04 mars 2019

H. P. Lovecraft à la lumière du Soleil Levant

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H. P. Lovecraft à la lumière du Soleil Levant

par Thierry Durolle

Nul n’est prophète en son pays… et en son temps ! Ce fut le cas du plus célèbre des écrivains fantastiques que le monde des hommes ait connu: Howard Phillips Lovecraft. Né en 1890 à Providence dans le Rhode Island et mort en 1937 dans la même ville, Lovecraft n’était pas un auteur populaire à son époque. Entre temps, son univers si particulier fut redécouvert mais surtout apprécié à sa juste valeur. Le « mythe de Lovecraft », pour reprendre l’expression de son biographe S.T. Joshi, a imprégné moult aspects et domaines de la culture populaire, du cinéma à la musique, en passant par l’art graphique, sur lequel nous allons nous pencher.

tdl-2.jpgMais avant cela, il faut tout d’abord revenir sur quelques caractéristiques majeurs, ainsi que quelques grands thèmes présents,pour ne pas dire constitutifs, de l’œuvre de Lovecraft. Évidemment il y a tout d’abord ces entités primordiales monstrueuses, ces abominations répondant aux noms de Yog-Sothoth, Nyarlathotep ou bien encore Cthulhu. A l’instar de nombreux éléments qui façonnent l’univers de l’auteur, son panthéon noir est sujet à l’intertextualité : le lecteur retrouvera ces monstruosités dans divers nouvelles indépendantes des unes des autres. Ces horreurs sont également citées dans des livres, le plus souvent des vieux grimoires comme le Necronomicon, les Manuscrits Pnakotiques, l’Unaussprechlichen Kulten,etc, eux-aussi présents dans la plupart des écrits de Lovecraft (et il en est de même pour certains lieux, bien réels ou imaginaires). L’intertextualité constitue une véritable toile de fond qui contribue à la création de l’univers « lovecraftien ».

Un autre aspect de l’œuvre de H.P.Lovecraft est la dialectique Progrès/Conservatisme-rejet de la modernité. Nous savons que le « père » de Cthulhu s’était intéressé à l’astronomie et aux progrès scientifiques. Cela ne l’empêchait pourtant pas de ressentir une méfiance certaine envers les nouvelles découvertes, animé sans doute de cette peur de l’inconnu tellement humaine : il suffit de relire les nouvelles Herbert West, réanimateur et Les montagnes hallucinées pour s’en convaincre. H.P.Lovecraft aurait-il été un défenseur du concept de limite ? Il n’y a là qu’un pas que nous nous abstenons de faire, mais il nous semble plus mesuré de voir en lui une sorte de donneur d’alerte : les forces élémentaires, titaniques, risquent une nouvelle fois de faire irruption dans notre monde.

tdl-3.jpgCette dialectique s’accompagne ainsi d’une atmosphère anti-moderne palpable, voir d’un véritable retour à l’archaïque (type de sculptures, d’architectures, de sociétés humaines, etc). Mais, encore une fois, H.P.Lovecraft pouvait également s’intéresser à des « tendances » de son époque, comme l’eugénisme. Certes Lovecraft était raciste et antisémite – les pseudo-journalistes et autres écrivaillons n’oublient jamais de gloser là-dessus  bien évidemment – mais c’est surtout la dégénérescence atavique qui est intéressant chez lui. Les nouvelles La peur qui rode et surtout Le cauchemar d’Innsmouth mettent horriblement en avant ces thèmes, voir aussi celui du Destin.

Les montagnes hallucinées, à notre avis l’une des meilleures nouvelles de l’écrivain, emploie à merveille la dialectique mentionnée plus haut. L’ambiance y est glaciale, anxiogène mais parfois onirique, avec forcément une dose d’horreur sans quoi Lovecraft ne serait pas Lovecraft. Nous fûmes surpris d’apprendre la parution en français d’une adaptation de ce formidable récit en manga. C’est donc en néophyte curieux que nous nous sommes plongé dans le travail de Gou Tanabe.

Peu d’informations sur ce mangaka nous sont parvenues dans l’Hexagone. Né en 1975, Gou Tanabe s’est visiblement spécialisé dans l’adaptation de romans ou de nouvelles horrifiques japonaises, russes et américaines. The Hound (Le molosse) fut sa première adaptation d’une nouvelle de Lovecraft. Il s’attaque donc maintenant aux terribles montagnes de l’Antarctique.

tdl-4.jpgEn 1930, une expédition en Antarctique est organisée par l’Université Miskatonic. Celle-ci est composée de nombreux scientifiques et d’étudiants : biologistes, géologues, et physiciens. Ayant établi leur QG sur le mont Erebus, les premières découvertes ne tardent pas à voir le jour. Enthousiasmé, le Professeur Lake décide de poursuivre les recherches au nord-ouest. C’est en arrivant sur place qu’ils vont découvrir une chaîne de montagnes plus haute encore que l’Himalaya. Une fois leur camp installé, l’équipe met à jour une grotte abritant des restes de créatures inconnues, mi-animales, mi-végétales, que le Pr. Lake baptisera « les Anciens », en référence à la description de créatures semblables dans le Necronomicon. Une violente tempête s’abat sur la région et le contact entre les deux équipes est coupée. Le Professeur Dyer décide d’aller aider ses confrères partis au nord-ouest. Sur place, ils ne trouveront que les cadavres horriblement mutilés de l’équipe et des chiens de traîneau. Seul manque à l’appel Gedney, l’assistant de Lake, et un chien…

Cette adaptation est l’occasion d’étoffer une nouvelle au style narratif à la première personne qui ne s’embarrassait pas de dialogues (hormis entre Dyer et Danforth). C’est donc un développement qui devrait plaire aux inconditionnels de ce récit. Le dessin quant à lui est excellent. A l’évidence Gou Tanabe maîtrise son art et surtout son sujet. Il n’a pas son pareil pour dessiner des paysages lugubres. Sous sa plume, l’horrible plateau de Leng devient réalité. Cette adaptation des Montagnes hallucinées est une réussite. Il faut espérer que le mangaka ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

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jeudi, 24 janvier 2019

Ezra Pound’s Guide to Kulchur

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Ezra Pound’s Guide to Kulchur

Ezra Pound’s Guide to Kulchur (1938) is one of those unfortunate great books (think Spengler’s Decline of the West and any book by Henry Adams) that is often mentioned but seldom read. The book was meant as a guide to the essential philosophy, art, economics, history, and ethics from Confucius to the 20th century as uniquely interpreted by Pound.

This and the ABC of Reading (1934) constituted the core texts of the “Ezra-versity,” the informal seminars that Pound held before World War II for those acolytes who came to visit him in Rapallo, Italy.

The book is dedicated to two of these acolytes and “graduates” of the Ezra-versity: the British poet Basil Bunting (1900–1985), author of Briggflatts; and the American Jewish poet Louis Zukofsky (1904–1978) whose monumental long poem “A” is the only work comparable in scope and complexity to Pound’s own Cantos.

EPguide.jpgGuide to Kulchur is unique in both its structure and style. Written in Pound’s folksy demotic English that at times seems more akin to Mark Twain or Joel Chandler Harris, the book is arranged in a series of very short chapters that seem to unfold in a haphazard fashion. The book’s form only becomes manifest the longer one reads, and by the end of the book one is amazed at how Pound has managed to weave seamlessly the many strands of Western and ancient Chinese thought.

 [2]For Pound, philosophy and ethics begin with Confucius, particularly the Confucian idea that a well-ordered and moral society is based upon the imperative to call things by their correct names. This may seem like a minor point upon which to build a civilizational edifice, but it is, in reality, nothing less than a commitment to truth telling, a commitment that is sorely at odds with our own postmodern age that has abandoned the search for truth as a sine qua non. For Pound, the commitment to truth telling extends not only to philosophy and the arts but also to economics. His unique and highly critical take on the ancient Greek philosophers (especially Aristotle) stems in no little part, as he sees it, from their inability to conceive of money as other than a means of measurement without a basis in morality. Pound viewed the ancient Greeks as “happy men with no moral fervor”[1] [3] who represented a decline from the seriousness of their Homeric era ancestors.

While Pound’s embrace of Social Credit economics and strong denunciation of usury are well known, the Guide to Kulchur reveals how closely Pound linked together economics and aesthetics. In the very remarkable Chapter 50, entitled “Chaucer Was Framed,” Pound states:

Usury is contra naturam. It is not merely opposition to nature’s
increase, it is antithetic to discrimination by the senses. Discrimination
by the senses is dangerous to avarice. It is dangerous because any
perception or any high development of the perceptive faculties may
lead to knowledge. The moneychanger only thrives on ignorance.
He thrives on all sorts of insensitivity and non-perception.
An instant sense of proportion imperils financiers.[2] [4]

 [5]Pound’s insights are as remarkable as they are prescient. An imperiled aesthetic sense that is incapable of discerning differences of quality and meaning and that cannot sense subtleties of emotion is necessary for a complacent body of fungible consumers who, in the words of Oscar Wilde, “know the price of everything and the value of nothing.”

Pound, who viewed the Medieval Church as the highest expression of Western Civilization, likewise saw Calvinist Protestantism as its lowest expression, one that permitted, indeed glorified, usury and the inability to make aesthetic and moral distinctions:

You can, by contrast, always get financial backing for
debauchery. Any form of “entertainment” that debases perception,
that profanes the mysteries or tends to obscure discrimination, goes
hand in hand with drives toward money profit.
It might not be too much to say that the whole of protestant
morals, intertwined with usury-tolerance, has for centuries tended
to obscure perception of degrees, to debase the word moral to a
single groove, to degrade all moral perceptions outside the relation
of the sexes, and to vulgarize the sex relation itself.[3] [6]

What is remarkable here is that Pound was able to see through the practices and goals of the leftist globalists at precisely the time that the right-wing nationalists were at the zenith of their power. These two paragraphs of Pound’s explain why the globalists use pornography as a means to normalize sexual perversions in order to subvert white family formation. They also explain the bread-and-circus nature of the global financiers to keep consumers satiated with cheap toys and gadgets. And finally, Pound was able to ascertain that Calvinist morality has led to an inability of our enemies to be able to make moral distinctions, wherein any disagreement with a leftist, however minor, becomes an example of “hate speech” in which the speaker literally becomes Adolf Hitler. It is also amazing that Pound saw the origin of leftist ideology in Calvinism, and as such, antedates by more than half a century the same conclusion brought by the Neoreactionaries, especially Curtis Yarvin a/k/a Mencius Moldbug.

Pound is a demanding author. He does not suffer fools gladly and he expects his readers to do their homework, but the rewards are many for those readers who are up to the challenge. Guide to Kulchur should be an essential book in the library of every white nationalist. Although written 80 years ago, the book is even more relevant today than it was when it was written, for in the words of its author:

            Liberalism is a running sore, and its surviving proponents
are vile beyond printable descriptions. They have betrayed the “Droits
            de l’homme”, they are more dastardly than Judas . . . .
In our time the liberal has asked for almost no freedom save
the freedom to commit acts contrary to the general good.[4] [7]

I rest my case.

Notes

[1] [8] Ezra Pound, Guide to Kulchur (New York: New Directions, 1970 [1938]), p. 330.

[2] [9] Ibid., p. 281.

[3] [10] Ibid., pp. 281–82.

[4] [11] Ibid., p. 254.

 

Article printed from Counter-Currents Publishing: https://www.counter-currents.com

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[3] [1]: #_ftn1

[4] [2]: #_ftn2

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[6] [3]: #_ftn3

[7] [4]: #_ftn4

[8] [1]: #_ftnref1

[9] [2]: #_ftnref2

[10] [3]: #_ftnref3

[11] [4]: #_ftnref4

 

jeudi, 13 décembre 2018

La beat generation

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La beat generation

Orages d'acier - 09/10/2016

 
La Beat generation Emission avec Hector Burnouf,
Clovis de forme et le Dr. Gluck présentée par Monsieur K..
 
La Beat Generation,un manifeste en rupture avec l'Amérique
Jack Kerouac Sur la route,
Alan Ginsberg, William Burroughs Route rythme et macadam contre Moloch,
experience hallucinogène, e
sthétique et éthilique
 
En péripherie de la Beat:
Charles Bukosky Alchool et conscience altérée,
Julius Evola et la Beat génération : antimaterialisme, anti impérialisme,
antibourgeoisisme
Evola, LSD, transgression et aristocratie narcotique
Zero drogue
 
Une emission en compagnie de Dyonisos
Fétichisation de la Beat : l'exposition du Centre Pompidou,
Kerouac à Paris, narquois sur la mode américaine,
Amour des choses vraies et les petites gens,
Kerouac, un Orwell américain ?
Common decency,
Kerouac, mystique, bigot et puritain,
Recupération par les élites décomposées,
Kerouac Catholique, Breton et Français du Canada !
Kerouac disciple de Saint François d'Assise,
Kerouac "marie" une amérindienne...
 
24'45'' Pause musicale
 
La Beat et les femmes,
Mysoginie et amour des femmes,
Beat et homosexualité transgressive,
Modernité radicale, modernes anti modernes,
Baroque et picaresque,
Guerriers et colons et mystiques,
Satori du samourai,
 
Spiritualités: du Judaisme au Boudhisme et à l'Hindouisme,
Yukio Mishima,
Pantheisme cosmique,
Beat ou béats ?
Aspects litteraires, une expérience autobiographique - retour de Sainte-Beuve,
Postérité de la Beat,
Beat et Hussards,
Actualité de la Camisole, la revue de la Droite universitaire.
 
® Musiques : Apache" de The Shadows (Google Play • iTunes)
Mr. Wullie Blake The Beat Generation featuring Jack Kerouac
 
Générique : Kreuzweg Ost - Für Kaiser, Gott und Vaterland
 

vendredi, 03 août 2018

Pagan Pound

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Pagan Pound

The following is the text of a talk given in London on May 27, 2018 at The Poet at War, an event convened by Vortex Londinium.

“We want an European religion. Christianity is verminous with semitic infections. What we really believe is the pre-Christian element which Christianity has not stamped out . . .”[1] [2]

“If a race NEGLECTS to create its own gods, it gets the bump.”[2] [3]

“The glory of the polytheistic anschauung is that it never asserted a single and obligatory path for everyone. It never caused the assertion that everyone was fit for initiation and it never caused an attempt to force people into a path alien to their sensibilities.

 Paganism never feared knowledge. It feared ignorance, and under a flood of ignorance it was driven out of its temples.”[3] [4]

Pound is a forest and one is in need of principles by which to navigate him, otherwise one is apt to lose sight of the wood for the trees, as we say in English. What I shall call Pound’s paganism can, I submit, offer one of the more direct routes into the man and his work, and in particular, into the heart of his most difficult: The Cantos.

At the same time, in the opposite direction, his poetry and prose can bring one to a better understanding of this part of our heritage and its potentialities, and here I intend no narrowly partisan point. By paganism I mean a central stream in European civilization, something that has participated in the formation of Christianity just as much as offering alternative visions of life. To give one example, the theologically fundamental doctrine of the Trinity is arguably a modified form of the Neo-Platonic triad of the One, Intellect, and Soul, in which the latter two emanate from the One and yet both are equivalent to it and yet not equivalent to it. St. Augustine in his Confessions confirms [5] that he and other Christian intellectuals believed thus that the Neo-Platonists had already had an awareness of the persons of the Trinity.

Pound was pagan in three respects. First, he accepted as true ideas from the pre- and non-Christian philosophers. One finds a Neo-Platonic orientation of mind, in the foreground or background, from the very first poem in his first published anthology, “Grace Before Song,” to the very last words of the final Canto, “Canto CXVI”:

To confess wrong without losing rightness:
Charity I have had sometimes,
I cannot make it flow thru.
A little light, like a rushlight
to lead back to splendour.[4] [6]

It is the idea of light as the symbol for a higher form of reality, of a more real reality, which all things may draw closer towards and so perfect themselves – it is this idea that unites how he speaks of the ethical precepts of Confucius, the financial theories of Major Douglas, the politics of John Adams, and the poetry of Cavalcanti, all aids towards the perfected man and the perfected society.

This is that first poem, from A Lume Spento, in 1908:

Lord God of heaven that with mercy dight
Th’alternate prayer wheel of the night and light
Eternal hath to thee, and in whose sight
Our days as rain drops in the sea surge fall,

As bright white drops upon a leaden sea
Grant so my songs to this grey folk may be:

As drops that dream and gleam and falling catch the sun
Evan’scent mirrors every opal one
Of such his splendor as their compass is,
So, bold My Songs, seek ye such death as this.[5] [7]

EP-port2.jpgThe second and obvious respect in which Pound was pagan was that he accepted as valid indigenous images, names, and myths, by which Deity has revealed Itself to the Europeans. He claimed that the only safe guides in religion were Ovid’s Metamorphoses and the writings of Confucius.[6] [8]

Which brings one to the third respect. He was pagan in his ethics, in the sense that he sought precepts that had arisen through tradition, were enshrined in custom, and were implicit in the natural order and man’s place within it. When he was captured by the partisans after the war and assumed he was about to face execution, it was the Analects of Confucius that he took with him, which he considered a better guide to moral behavior than the Bible: “The unshakable wisdom of Confucius . . . in comparison with which Christianity is a fad.”[7] [9]

In Pagan Ethics: Paganism as a World Religion,[8] [10] Professor Michael York unambiguously speaks of Confucianism as a religion, with its principles of solicitous care, decency, and benevolence, and the obverse of the Golden Rule: Do not do to others as you would not have done to yourself. Another example: Act in such a way that your descendants will be glad. In its emphasis on correct relationships between oneself and one’s family, between oneself and those above one and below one in society, between oneself and those who came before one in time, and between oneself and those who will come after one, Pound perceived the same multi-directional communitarian values that he found in Fascism.

Cut to London in the years following 1908, when Pound settled here. With the rise of science and biblical scholarship precipitating a crisis of faith in the mid-nineteenth century, some of the space hitherto occupied by the established denominations began to be filled by mysticism, occultism, and philosophies drawn from earlier times or from other parts of the world; and this was nowhere more evident than within the artistic circles in which Pound would move. The Theosophical Society was founded by Madame Blavatsky in 1875, and one of the emblematic texts of the aesthetic movement, Walter Pater’s work of fiction, Marius the Epicurean, appeared ten years later, providing a fully fleshed-out account of how non-Christian, Classical concepts of spirituality and the Good might be just as valid a way to live well as the prevailing religious norms.

The major source which fed Pound’s development as a religious thinker was, as has been indicated, Neo-Platonism, which is simply the continuation of Plato’s ideas, namely their elaboration and exegesis, principally through Plotinus but also through a host of others, including Marsilio Ficino and Pico della Mirandola in Italy, and later through the translations of the eighteenth-century English Neo-Platonist Thomas Taylor, whose books were read by and influenced poets such as Blake, Shelley, and Yeats.

What Pound found within Neo-Platonism was:

  1. The idea of henosis, that is to say union or reunion with the absolute One, which could manifest as a mystical experience. On his deathbed, Plotinus is reported to have summarized his teaching thus: “Try to bring back the god in oneself to the divine in the All.”[9] [11]
  2. The idea that an individual soul has a better, higher, and true self, and that this superior self seeks its return to the One that gave birth to all creation.
  3. The idea that experience results from the tension between the poles of the temporal and the eternal.
  4. The idea that the beauty of the absolute One descends into the beauty of the Platonic world of forms, and is then instantiated in the material world.

It seems Pound was congenitally disposed to such ideas. When interviewed during his stay in St. Elizabeth’s Hospital after his return to America in 1946, he said he had been under the influence of mysticism between the ages of 16 to 24.[10] [12] Later in his life, he wrote two refreshingly precise and disciplined statements of his own philosophy:Religio, or the Child’s Guide to Knowledge (1918) and “Axiomata” (1923). The first is a catechism, a series of simple questions and answers which enunciates a pagan theology as well as any other text of such brevity of which I am aware.

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He was drawn to Plotinus because Plotinus defended the value of worldly sensations and attacked their rejection by the Gnostics, who thought physicality evil in some sense. He was drawn to the idea in Plotinus that the beauty of this world is the manifestation of a celestial beauty, which we may not be able to grasp but which is yet a glimpse of a paradise that imparts to us, within a limited time, an unlimited joy.

But unlike Plotinus, who thought that this glimpse into the world of ideal forms was but the penultimate stage in the union with the One, a union with the absolute, an entity without parts or qualities, Pound seemed to believe that this was an unwarranted assumption, which one’s highest experiences neither legitimated nor needed. His type of paganism was without dogmatism or unnecessary abstraction: “To replace the marble Goddess on Her pedestal at Terracina is worth more than any metaphysical argument.”[11] [13]

The vast, sprawling, expansive sequence of poems called The Cantos is Pound’s attempt to fashion a work that embraced all things that seemed relevant, all things that needed to be said. It makes use of twenty-five languages – twenty-six if one includes musical notation. It draws on Dante’s Divine Comedy in the progression from the dark depths to the upper regions; Ovid’s Metamorphoses in the treatment of impermanence and change, and of the human and the mythic; and Homer’s Odyssey, in the hero’s endeavor to succeed over obstacles and achieve victory, and victory not merely in worldly terms.

Plotinus regarded Homer’s Odyssey as a metaphor for the journey of the individual soul to return home into the Great Soul of the absolute, and this became for Pound almost a foundational myth for civilization. The Cantos begins therefore with an account of Odysseus making landfall and offering sacrifice to the gods. Paganism, in its Hellenic manifestation, he saw as the golden thread that ran overtly through the Classical era, covertly through the Middle Ages, and surfaced again in the Renaissance, indeed being implicit alongside the explicit Christianity of his favorite author, Dante Alighieri.

In the essay “Psychology and Troubadours” (1912), he posited a continuity of Classical paganism in the south of France:

Provence was less disturbed than the rest of Europe by invasion . . . if paganism survived anywhere, it would have been, unofficially, in the Langue d’Oc. That the spirit was, in Provence, Hellenic, is seen readily enough by anyone who will compare the Greek Anthology with the work of the Troubadours. They have, in some way, lost the names of the Gods, and remembered the names of lovers.[12] [14]

ep-context.jpgOne recognizes a person that one actually knows by sight, by who the person is, not because of the name. A person may be called by different names yet be the same person still. “Tradition inheres in the images of the Gods, and gets lost in dogmatic definitions . . . But the images of the Gods . . . move the soul to contemplation and preserve the tradition of the undivided light.”[13] [15]

Before I close with a poem, I should like to put forward two conclusions.

First, with the insights into the Cantos offered by Neoplatonic paganism, one can put to one side some of the less inspiring critical readings – that it is a record of a lifetime’s reading, or an old man’s descent into confusion – and it becomes again the epic he intended it to be, the struggle of light against darkness, of heroes with themselves and with the world to reach a blessed place.

And second, with Pound’s veneration for the past and his appetite for the future, for making it new, as he put it, with his courage and capacity for friendship, with the range of his enthusiasms, and the range of what he was not satisfied with, he is an ideal figure to head any movement of European rebirth. And this poem, “Surgit Fama”[14] [16] (“it rises to fame”), seems to be about that more than anything else. The first stanza depicts a stirring in the world, the coming of Korè who is Persephone, the returning and reborn Spring; in consort with Leuconoë, the girl to whom Horace addresses the famous injunction to seize the day, carpe diem.[15] [17] In the second stanza, when the poet tries to render this into verse, he has to resist any superfluity, any unnecessary words that may be circulated as rumor or bent in their meaning, which he feels Hermes may tempt him to, and he addresses himself, exhorting himself to speak true. And in the final stanza that is what he does, when he says how in Delos, the island where it was said Apollo and Artemis were born, once again shall rites be enacted and the story continued.

There is a truce among the Gods,
Korè is seen in the North
Skirting the blue-gray sea
In gilded and russet mantle.
The corn has again its mother and she, Leuconoë,
That failed never women,
Fails not the earth now.

The tricksome Hermes is here;
He moves behind me
Eager to catch my words,
Eager to spread them with rumour;
To set upon them his change
Crafty and subtle;
To alter them to his purpose;
But do thou speak true, even to the letter:

“Once more in Delos, once more is the altar a quiver.
Once more is the chant heard.
Once more are the never abandoned gardens
Full of gossip and old tales.”

Notes

[1] [18] Ezra Pound, “Statues of Gods,” The Townsman, August 1939; in William Cookson (ed.), Ezra Pound, Selected Prose 1909-1965 (London: Faber and Faber, 1973), p. 71.

[2] [19] Ezra Pound, “Deus et Amor,” The Townsman, June 1940; Selected Prose, p. 72.

[3] [20] Ezra Pound, “Terra Italica,” The New Review, Winter, 1931-2; Selected Prose, p. 56.

[4] [21] Ezra Pound, The Cantos (London: Faber and Faber, 1975), p. 743.

[5] [22] Michael John King (ed.), The Collected Early Poems of Ezra Pound, ed. Michael John King (London: Faber and Faber, 1977), p. 7.

[6] [23] In a letter from 1922 to Dr. Felix E. Schelling, in D. D. Paige (ed.), The Selected Letters of Ezra Pound, 1907-1941 (London: Faber and Faber, 1950), p. 182.

[7] [24] “Statues of Gods,” Selected Prose, p. 71.

[8] [25] Michael York, Pagan Ethics: Paganism as a World Religion (Cham: Springer International Publishing, 2016), p. 356.

[9] [26] Porphyry, The Life of Plotinus, in Plotinus, vol. I, trans. Arthur Hilary Armstrong (Cambridge, Mass.: Loeb Classics, Harvard University Press, 1995), p. 7.

[10] [27] Peter Liebregts, Ezra Pound and Neoplatonism (Madison: Rosemont Publishing, 2004), p. 34.

[11] [28] Ezra Pound, “A Visiting Card,” written in Italian and first published in Rome in 1942; the translation by John Drummond was first published by Peter Russell in 1952; Selected Prose, p. 290.

[12] [29] Ezra Pound, The Spirit of Romance (London: Peter Owen, 1952), p. 90.

[13] [30] “A Visiting Card”; Selected Prose, p. 277.

[14] [31] Ezra Pound, Collected Shorter Poems (London: Faber and Faber, 1952), p. 99.

[15] [32] Horace, Odes, I, XI.

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[2] [1]: #_ftn1

[3] [2]: #_ftn2

[4] [3]: #_ftn3

[5] St. Augustine in his Confessions confirms: https://plato.stanford.edu/entries/trinity/trinity-history.html

[6] [4]: #_ftn4

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[32] [15]: #_ftnref15

mardi, 17 avril 2018

La beat generation

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La beat generation

Orages d'acier - 09/10/2016

Fréquence Orages d'acier #36 :
 
La Beat generation Emission avec Hector Burnouf, Clovis de forme et le Dr. Gluck présentée par Monsieur K..
La Beat Generation, un manifeste en rupture avec l'Amérique
Jack Kerouac Sur la route,
Alan Ginsberg,
William Burroughs
Route rythme et macadam contre Moloch, experience hallucinogène, esthétique et éthilique
 
En péripherie de la Beat:
 
Charles Bukosky
Alchool et conscience altérée,
Julius Evola et la Beat génération : antimaterialisme, anti impérialisme, antibourgeoisisme
Evola, LSD, transgression et et aristocratie narcotique
Zero drogue
Une emission en compagnie de Dyonisos
Fétichisation de la Beat : l'exposition du Centre Pompidou,
Kerouac à Paris, narquois sur la mode américaine,
Amour des choses vraies et les petites gens,
Kerouac, un Orwell américain ?
Common decency,
Kerouac, mystique, bigot et puritain,
Recupération par les élites décomposées,
Kerouac Catholique, Breton et Français du Canada !
Kerouac disciple de Saint François d'Assise,
Kerouac "marie" une amérindienne...
 
24'45'' Pause musicale
 
La Beat et les femmes,
Mysoginie et amour des femmes,
Beat et homosexualité transgressive,
Modernité radicale, modernes anti modernes,
Baroque et picaresque,
Guerriers et colons et mystiques,
Satori du samourai,
 
Spiritualités: du Judaisme au Boudhisme et à l'Hindouisme,
Yukio Mishima,
Pantheisme cosmique,
Beat ou béats ?
Aspects litteraires, une expérience autobiographique - retour de Sainte-Beuve,
Postérité de la Beat,
Beat et Hussards,
Actualité de la Camisole, la revue de la Droite universitaire.
 
® Musiques : Apache" de The Shadows (Google Play • iTunes) Mr. Wullie Blake The Beat Generation featuring Jack Kerouac
Générique : Kreuzweg Ost - Für Kaiser, Gott und Vaterland https://soundcloud.com/orages-dacier/...