mardi, 13 octobre 2026
L’atout dans le jeu: Washington et Moscou négocient au sujet de Nord Stream

L’atout dans le jeu: Washington et Moscou négocient au sujet de Nord Stream
Washington/Moscou. Des discussions explosives à l’ombre de la guerre: Washington et Moscou exploreraient en coulisses les possibilités de renouer leurs relations commerciales grâce aux gazoducs Nord Stream traversant la mer Baltique. Un tel accord revêtirait une importance considérable, non seulement parce qu’il pourrait réorganiser les relations énergétiques entre les États-Unis, la Russie et l’Europe, mais aussi parce qu’il s’opposerait diamétralement à la politique des élites européennes, pour lesquelles Nord Stream constitue un tabou absolu.
Selon Reuters, Jared Kushner, envoyé spécial des États-Unis, et Kirill Dmitriev, proche conseiller du président russe Vladimir Poutine, participent aux discussions. Tous deux se seraient récemment rencontrés à Moscou et à New York. Outre Nord Stream, ils auraient également évoqué une éventuelle vente des actifs internationaux du groupe pétrolier russe Lukoil à des investisseurs des États-Unis, du Qatar et des Émirats arabes unis.
Kushner chercherait manifestement à faire de la coopération économique l’une des composantes d’un éventuel processus de paix dans la guerre en Ukraine. Les entreprises américaines pourraient ainsi accéder à de futurs marchés énergétiques avec l’Europe si la guerre prenait fin. La Maison-Blanche souligne que de tels accords devraient également profiter aux entreprises et aux contribuables américains.
À l’heure actuelle, la remise en service des gazoducs ne serait pas juridiquement possible. Nord Stream fait l’objet de sanctions de la part des États-Unis et de l’Union européenne. Le président Donald Trump — qui, dès son premier mandat, comptait parmi les opposants les plus virulents au projet et avait fait pression pour qu’il soit abandonné — pourrait certes assouplir, voire lever, les sanctions américaines existantes. Mais Nord Stream reste également controversé dans la politique intérieure américaine. Si les démocrates obtenaient la majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat de novembre, les sanctions ne devraient, dans un premier temps, guère évoluer.
Il faudrait également s’attendre à une opposition en Europe. Une porte-parole du ministère fédéral allemand de l’Économie a maintenu le tabou que l’Allemagne s’est elle-même imposé et a déclaré à Reuters que le gaz russe et Nord Stream faisaient l’objet de sanctions en Europe. Elle a ajouté que l’Allemagne avait depuis lors trouvé d’autres sources d’énergie.
Cette dernière affirmation constitue certes un travestissement éhonté de la situation, comme le montrent les problèmes annuels d’approvisionnement pendant la saison froide. Mais même si la politique allemande changeait de cap — par exemple en cas d’arrivée de l’AfD au gouvernement —, d’importantes réserves subsisteraient à l’étranger à l’égard d’une remise en service du gazoduc. La Pologne, les États baltes et l’Ukraine, en particulier, rejettent toute idée d’un partenariat énergétique germano-russe. Le sujet reste passionnant, mais il ne faut pas s’attendre à des progrès rapides (mü).
Source: Zu erst, octobre 2026.
19:34 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : énergie, gaz, nord stream, actualité, états-unis, russie, allemagne, europe, affaires européennes |
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Les États-Unis cannibalisent leurs alliés — et se cannibalisent eux-mêmes — dans leur lutte contre le monde multipolaire

Les États-Unis cannibalisent leurs alliés — et se cannibalisent eux-mêmes — dans leur lutte contre le monde multipolaire
d'après Brian Berletic
Source: https://www.frontnieuws.com/de-vs-kannibaliseren-hun-bond...
Depuis des décennies, les États-Unis utilisent leurs nombreux États vassaux comme des prolongements de leur propre puissance militaire, économique, financière et politique, mobilisant le monde occidental ainsi que les pays qui en dépendent pour mener des guerres et des guerres par procuration, exercer des pressions économiques et créer l’illusion d’une légitimité politique des actions américaines à travers le monde.
Tout cela s’inscrit dans le prolongement de la manière dont l’Empire britannique utilisait ses colonies pour l’aider à mener ses guerres et à maintenir sa domination mondiale, jusque pendant les guerres mondiales, écrit Brian Berletic.
Et tout comme l’Empire britannique, dans ses dernières années, alors que sa puissance déclinait, s’appuyait toujours davantage sur ses colonies, auxquelles il soutirait des vies humaines et des richesses, les épuisant et les détruisant de la sorte, les États-Unis s’appuient de plus en plus sur leurs États vassaux à mesure que leur guerre contre le monde multipolaire s’étend face à une Russie renaissante, une Chine en plein essor, un Iran qui tient bon et de nombreux autres pays situés entre eux.
La méthode proposée par les États-Unis pour préserver leur domination mondiale repose entièrement sur la déstabilisation et l’affaiblissement du monde multipolaire émergent, plutôt que sur la volonté d’égaler ou de surpasser sa puissance et sa prospérité croissantes.
De même que les Britanniques recouraient à une combinaison de contrôle administratif et de propagande politique pour imposer l’obéissance à leurs colonies, les États-Unis utilisent leur emprise politique sur leurs États vassaux et leur domination sans précédent dans le domaine de l’information pour positionner ces États en vue de guerres et de guerres par procuration, ainsi que pour justifier l’augmentation des dépenses militaires au détriment des programmes sociaux et même de la viabilité économique — aussi bien sur leur propre territoire que dans leur empire contemporain.

Le réseau de partage du fardeau
Sous les administrations Obama, la première administration Trump, l’administration Biden et maintenant la seconde administration Trump, les États-Unis ont mis en place un nombre croissant d’alliances politiques, économiques et militaires afin de consolider leur puissance dans le monde entier.
Cela comprend aussi bien le « Quad » que l’« AUKUS », une OTAN en expansion constante, ainsi que des alliances en apparence antiaméricaines, telles que la « coalition des volontaires » européenne centrée sur l’Ukraine et le projet de « statut de membre associé » du Canada au sein de l’Union européenne. Toutes ces structures sont conçues pour rationaliser le processus administratif par lequel la puissance de plusieurs États vassaux d’une même région est mobilisée collectivement. Elles sont soutenues par des récits politiques visant à convaincre le plus grand nombre possible de personnes dans les pays concernés d’approuver l’utilisation de leur pays contre les cibles de la politique étrangère américaine.

Le Quad et l’AUKUS invoquent des menaces fabriquées d’«expansion» et d’«agression» chinoises afin de tromper des millions de personnes dans la région Asie-Pacifique et de les amener à détourner des quantités considérables et toujours croissantes de ressources du développement national au profit des dépenses militaires et d’une éventuelle confrontation avec la Chine elle-même.
La «coalition des volontaires», ainsi appelée en reprenant une expression employée lors de l’invasion américaine de l’Irak en 2003, ainsi que le projet de statut de membre associé de l’Union européenne pour le Canada, visent à créer la menace d’une «invasion russe», afin de dégager davantage encore de ressources pour la guerre par procuration que Washington poursuit en Ukraine.
L’OTAN devient folle
En Asie occidentale, les États-Unis utilisent le «Traité de défense commune de La Mecque» et les «accords d’Abraham» pour réunir leurs États vassaux de la région, en dépit de décennies de récits propagandistes contradictoires ayant servi à entretenir une stratégie américaine de la tension axée sur Israël.
Une haine et/ou une peur publiques artificiellement suscitées sont utilisées pour alimenter ces diverses tentatives visant à mettre en commun les ressources et la puissance des États vassaux des États-Unis à travers le monde, dans un contexte de conflits interconnectés en Europe et en Asie occidentale et de tensions croissantes dans la région Asie-Pacifique. Des conflits connexes se déroulent également dans le cadre de ce processus, de l’Amérique latine au continent africain.
Une fois la propagande écartée, une formule très simple apparaît: toutes ces coopérations politiques ont un objectif commun — accroître les dépenses militaires —, et plus précisément les dépenses consacrées à des armes soit produites par les États-Unis eux-mêmes, soit intégrées à l’interopérabilité militaire mondiale des États-Unis. Ce sont en outre des dépenses militaires effectuées au détriment des programmes sociaux, du développement économique et national, et même de la stabilité politique des différents États vassaux américains constituant ces partenariats — que ceux-ci aient été créés et soient dirigés par les États-Unis, ou qu’ils prétendent s’opposer aux actions américaines.

Bien que ce «réseau de partage du fardeau» ait pris forme au fil de plusieurs administrations américaines du XXIᵉ siècle, il ne fait que prolonger ce qui a toujours été une continuation de l’Empire britannique. L’expression «réseau de partage du fardeau» a été littéralement introduite dans la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis de 2025 et expressément présentée comme un moyen d’empêcher les États-Unis de se surmener — exactement comme l’Empire britannique en avait besoin pour maintenir sa propre puissance vers la fin de sa domination mondiale.
La dévoration de leurs alliés et de leur propre économie
Étant donné que la population et la base industrielle de la Chine dépassent largement celles des États-Unis et de l’Europe réunis, et compte tenu du vaste réseau croissant de partenaires que la Chine met en place dans le cadre du monde multipolaire émergent, continuer à pressurer les États vassaux des États-Unis ne suffit même plus à lui seul.

Traduction: Découverte de prototypes sans logo - Des véhicules militaires fabriqués à l'usine VW d'Osnabrück? - Lors d'une foire de la technologie de sécurité et de défense, deux véhicules ont été présentés; clairement, il s'agissait de véhicules conçus par VW. A l'évidence, ils avaient été développés en secret.
C’est pourquoi les États-Unis cherchent à convertir l’économie occidentale chancelante, en la faisant passer de la production économique civile à la production d’armements. Les exemples se multiplient rapidement dans les titres de la presse occidentale: dans toute l’Europe et désormais aussi aux États-Unis, les usines automobiles réaffectent de plus en plus souvent leurs capacités de production inutilisées à la fabrication de pièces destinées aux armes et aux munitions.
Alors même que l’Occident se présente comme une société fondée sur le «libre marché», il étouffe activement ce «libre marché» en contraignant la production civile à se convertir à une production militaro-industrielle — non pas au moyen de déclarations politiques, mais par un pilotage systématique des conditions sociopolitiques et économiques qui ne laisse pratiquement aucun autre choix.
Les États-Unis ont réussi à contraindre l’économie européenne dans son ensemble à se couper de l’énergie russe bon marché, abondante et fiable, suite au renversement du gouvernement ukrainien qui a été organisé par les États-Unis en 2014, puis suite à la guerre qui en a résulté, parce que provoquée par l’avancée américaine le long des frontières russes. En supprimant les importations européennes d’énergie russe, les États-Unis ont pu orienter l’économie européenne au sens large vers la production militaro-industrielle, toute autre activité économique ayant été rendue financièrement prohibitive.
Bien que la production militaro-industrielle soit elle aussi coûteuse, les gouvernements européens utilisent une mise en scène politique soigneusement orchestrée entre eux-mêmes et les États-Unis pour créer l’illusion d’une menace existentielle provenant de la Russie et celle d’un «abandon» de l'Europe par les États-Unis face à ce «danger russe». Cela permet d’engager dans la production militaro-industrielle des dépenses bien supérieures à celles qui auraient jamais été possibles dans de véritables conditions de libre marché.
Bien que les administrations américaines récentes, tant celles de Trump que celle de Biden, aient annoncé des politiques destinées à réindustrialiser les États-Unis, aucune des mesures concrètes nécessaires à cette fin — telles qu’une réforme de l’enseignement, en particulier de la formation professionnelle, des investissements dans les infrastructures nationales ou la nationalisation d’industries stratégiques — n’a été proposée, et encore moins mise en œuvre.
Au lieu de cela, d’énormes sommes provenant des impôts américains sont transférées vers l’industrie de l’armement et vers des entreprises situées plus en amont dans les chaînes d’approvisionnement afin d’accroître la production d’armes et de munitions. Mais, en raison du caractère lucratif de ces entreprises, le moins d’argent possible est consacré à l’expansion effective de la production.
Aucune administration américaine ayant promis de réindustrialiser les États-Unis ne s’étant attaquée aux fondements nécessaires à cette réindustrialisation, des secteurs entiers de l’industrie américaine sont en déclin — notamment l’industrie automobile. Au lieu de laisser le «libre marché» balayer les entreprises inefficaces et incompétentes, celles-ci puisent, elles aussi, dans l’argent du contribuable américain afin de consacrer de plus en plus souvent leurs capacités industrielles inutilisées à la fabrication de pièces d’armement plutôt que d’automobiles.
GM s’est par exemple récemment vanté de produire des enveloppes extérieures pour les missiles Patriot. GM utilise des machines-outils à commande numérique CNC sous-employées, normalement destinées à la fabrication de prototypes et de moules, afin de produire à la place ces enveloppes extérieures dans des quantités que Lockheed Martin ne pourrait atteindre sans investir lui-même dans des équipements comparables.
À l’image d’entreprises corrompues et incompétentes qui s’effondrent sous le poids de leur propre cupidité et fusionnent entre elles afin de maintenir aussi longtemps que possible ce que l’on peut le mieux qualifier de système pyramidal, une «fusion civilo-militaire» apparaît aux États-Unis. Dans ce système, le gouvernement crée un besoin artificiel de guerres permanentes ainsi que des armes et des munitions nécessaires pour les mener, tandis que les entreprises américaines se servent dans l’argent public afin de répondre à ce besoin.
Qu’un empire gère mal son économie alors qu’il se trouve en phase de déclin terminal n’a rien de nouveau. L’Empire britannique a lui aussi fait un mauvais usage des ressources et de l’industrie nationales dans une tentative désespérée de préserver sa domination mondiale, au lieu d’en reconnaître le caractère intenable et de comprendre la nécessité de se réorganiser pour passer d’un empire prédateur à un État-nation fonctionnel et productif.
En conséquence, non seulement l’Empire britannique a perdu son empire, mais il s’est également retrouvé privé des fondements socioéconomiques et politiques nécessaires au fonctionnement d’un État-nation viable. Il a passé toute la période ayant suivi la fin de son empire à servir de prolongement à l’empire américain, plutôt qu’à exister comme un État-nation britannique souverain.

À l’instar de l’Empire britannique, les États-Unis refusent de reconnaître cette réalité et ne font que gagner du temps afin de prolonger leur domination mondiale, au lieu d’élaborer un véritable plan viable permettant de la maintenir de manière réaliste. Ce faisant, ils négligent gravement les fondements nécessaires à un État-nation fonctionnel et productif: les infrastructures se décomposent littéralement sous les pieds de la population américaine, l’éducation et les soins de santé sont inaccessibles, et la société est divisée et de plus en plus dysfonctionnelle.
Pire encore, la méthode proposée par les États-Unis pour préserver leur domination mondiale repose entièrement sur la déstabilisation et l’affaiblissement du monde multipolaire émergent, plutôt que sur la volonté d’égaler ou de surpasser sa puissance et sa prospérité croissantes.
Le résultat final est que les États-Unis se vident de l’intérieur tout en saignant à blanc leurs États vassaux, dans le cadre d’un processus visant à affaiblir et à déstabiliser le reste du monde. Les trois parties — les États-Unis, leurs États vassaux et le reste du monde — risquent ainsi d’être laissées dans la destruction et la pauvreté si le monde multipolaire ne parvient pas à contenir ce processus et à assurer une transition relativement stable de la domination américaine vers la multipolarité mondiale.
Seul le temps dira précisément comment se déroulera l’ensemble de ce processus. Des groupes d’intérêts des deux camps ont proposé des plans et les mettent en œuvre sur la scène mondiale. Un seul camp a l’histoire, ainsi que des fondements géopolitiques et économiques durables, de son côté — et ce ne sont ni Wall Street ni Washington. Cela étant, il est toujours plus facile de détruire que de construire. Le monde multipolaire devra donc construire à une vitesse incroyable et à une échelle immense pour garder une longueur d’avance sur la capacité de destruction avérée des États-Unis. Celui qui se montrera le plus efficace dans son approche respective instaurera soit un nouvel ordre mondial meilleur, soit laissera le monde en ruines.
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Copyright © 2026, traduction par Frontnieuws. L’autorisation de reproduire ce texte en totalité ou en partie est volontiers accordée, à condition d’en mentionner intégralement la source et de fournir un lien direct.
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Les enseignants devraient être les gourous sacrés de toute civilisation

Les enseignants devraient être les gourous sacrés de toute civilisation
Alexandre Douguine
En pleine crise de l’enseignement en Europe occidentale, il nous a paru bon et utile de traduire les dernières réflexions d’Alexandre Douguine sur l’enseignement et ce qu’il devrait être.
Présentateur: Nous sommes aujourd’hui lundi 5 octobre, et c’est une fête importante pour nous tous: la Journée des enseignants. Le Premier ministre Mikhaïl Michoustine a déjà adressé ses félicitations à nos pédagogues, en soulignant l’ampleur de notre système éducatif: le pays compte plus d’un million d’enseignants du secondaire, ainsi qu’environ 170.000 professeurs et maîtres de formation professionnelle dans les établissements d’enseignement technique.
À ce propos, Alexandre Guélievitch, j’aimerais vous poser une question. Ces derniers temps, l’État accorde une attention considérable à ce que le pédagogue ne se contente pas de transmettre des connaissances, mais assume aussi une mission éducative et formatrice — c’est précisément sur cet aspect que l’accent se déplace aujourd’hui. Selon vous, quel est le sens profond et quelle est la tâche principale de cette fonction formatrice de l’enseignant contemporain ?
Alexandre Douguine : Je voudrais tout d’abord féliciter de tout cœur tous nos enseignants à l’occasion de cette fête. Ils constituent véritablement une composante héroïque de notre société, et ce que fait chaque jour le pédagogue relève d’un authentique exploit. Non seulement parce qu’il est difficile de travailler avec les enfants, mais aussi parce que nous vivons à une époque complexe, où la culture et les familles peuvent leur enseigner tout autre chose que ce qu’il faudrait, de sorte qu’il faut les rééduquer et reprendre leur formation. Ils manquent souvent d’attention, sont constamment distraits, et travailler avec eux représente un véritable tourment. C’est une ascèse spirituelle et pieuse.

Venons-en maintenant au rapport entre instruction et éducation. Dans la Grèce antique existait une magnifique notion, celle de «paideia» (grec: παιδεία), qui désignait le processus indissociable d’instruction et d’éducation. Le mot lui-même vient de la racine de παῖς (pais), «enfant»: il s’agit donc de la manière dont on fait d’un enfant un être humain. C’est à la fois un art, un exploit, un travail et un miracle.
L’être humain est certes naturellement curieux, mais cette qualité se trouve constamment entravée par d’autres facteurs — en premier lieu par la paresse intellectuelle et spirituelle. Nous avons quelque peu oublié ce terme, mais la paresse spirituelle est très développée chez les enfants. En lui-même, un enfant n’est encore que la promesse d’un être humain, une sorte de traite qu’il reste à encaisser. Que l’on parvienne à faire de lui une personnalité accomplie, ou que son développement soit au contraire déformé et monstrueux, dépend dans une large mesure de la réussite de cette paideia.
Dans cette acception fondamentale, instruction et éducation sont inséparables. Il est impossible d’éduquer un être humain sans lui transmettre des connaissances, mais il est également impossible de transmettre des connaissances sans toucher à sa nature spirituelle. Il s’agit d’un seul et même processus.
Dans les années 1990 et 2000, et jusqu’au début de l’opération militaire spéciale, on nous imposait l’approche occidentale, qui considérait l’éducation comme un secteur de services et comme un ensemble de compétences techniques, de skills. Il n’en a jamais été ainsi dans la tradition nationale. L’école russe, aussi bien au XIXᵉ qu’au XXᵉ siècle, reposait sur l’héritage de grands pédagogues tels qu’Ouchinski (illustration), qui concevaient d’emblée l’enseignement comme la formation de la personnalité dans toutes ses dimensions.
Lorsque les enfants étudient les mathématiques, l’histoire, la littérature ou la physique, ils appréhendent le monde en inscrivant dans leur âme des itinéraires et des cartes ontologiques qu’ils devront suivre à l’âge adulte. C’est pourquoi envisager l’éducation comme un service constitue une pratique absolument pernicieuse, contre nature et, pour nous, russophobe. Nous devons considérer le travail de l’enseignant comme un exploit, comme un art supérieur et comme une mission sacrée.
Il est intéressant de noter qu’en Inde, le mot «enseignant» se traduit tout simplement par «gourou». On n’y distingue pas entre guide spirituel, professeur laïque et instructeur chargé de transmettre des compétences: toutes ces fonctions se trouvent réunies dans la figure du gourou, qui enseigne tout. Le gourou possède une autorité incontestable, et ses paroles revêtent une valeur suprême. Restaurer cette autorité de l’enseignant constitue une tâche d’une extrême importance. Nous devons apprendre aux enfants à respecter l’enseignant comme un gourou. Même si nous estimons qu’un professeur est imparfait sur certains points, mieux vaut s’appuyer sur l’autorité d’une personne qui ne la mérite que relativement que de saper l’idée même de l’autorité de l’enseignant.

Que fait l’enseignant ? Il transmet une identité sociale. En passant par la paideia, par l’instruction et l’éducation, l’enfant se prépare à devenir un membre à part entière de la société, partageant ses repères moraux légitimes. Il apprend à distinguer les différents flux d’information et les situations existentielles, afin de devenir le dépositaire de notre identité historique aux plans social, spirituel et moral. Transmettre de simples compétences techniques ou des méthodes de calcul, ou encore entraîner les élèves à passer des tests en dehors de tout contexte de transmission culturelle, revient à créer une forme stérile, privée de colonne vertébrale intérieure. Toutes les aptitudes professionnelles doivent précisément venir se rattacher à ce noyau spirituel et personnel.
Autrefois, au XIXᵉ siècle, l’enseignement était clairement divisé entre enseignement classique et enseignement dit "real". L’enseignement classique, dispensé dans les gymnases et les universités, transmettait la connaissance d’Homère, de la tragédie antique, de la philosophie de Platon, des Saintes Écritures et des grandes significations. Il ne visait pas une profession étroitement définie, mais la formation d’une vision du monde, afin de connaître le monde dans son ensemble.
L’enseignement "real", quant à lui, était consacré à des compétences pratiques concrètes, comme dans les établissements d’enseignement professionnel et technique. Ces deux orientations sont importantes, mais l’enseignement classique est primordial, car c’est lui qui forme la Personnalité elle-même. Ce n’est qu’ensuite qu’une spécialisation peut se greffer sur cette personnalité: soudeur, ouvrier du bâtiment, homme d’affaires, économiste, médecin ou enseignant.
L’enseignement classique ne doit cependant pas être le privilège d’une élite: il doit devenir accessible aux personnes de toutes les couches sociales. Heureusement, nous assistons aujourd’hui à un tournant précisément dans cette direction. Alors qu’auparavant la tendance était dictée par la marchandisation du secteur des services, qui cherchait à faire des êtres humains une sorte d’intelligence artificielle primitive — domaine dans lequel l’IA contemporaine nous a depuis longtemps dépassés —, nous assistons désormais à un retour vers l’être humain, vers la personnalité.

Le ministre de la Science et de l’Enseignement supérieur, Valeri Falkov (photo), ainsi que le ministre de l’Instruction publique, Sergueï Kravtsov, le disent eux aussi. Ce tournant civilisationnel concerne en premier lieu les enseignants. Ils sont les gardiens de notre code culturel et n’accomplissent pas de simples obligations professionnelles, mais une véritable mission. Ce sont des héros qui ont continué à faire leur travail même lorsque, durant de longues années, le système ne l’exigeait pas d’eux, parce qu’ils sont d’authentiques enseignants russes.
Présentateur : Cependant, même par rapport à l’époque de l’Empire russe, où existait un enseignement classique, la quantité de données nécessaires à une personne pour vivre dans la société contemporaine a été multipliée. Et dès aujourd’hui, avant même le rétablissement complet de l’idéal classique, nous entendons des plaintes selon lesquelles les enseignants et les élèves seraient surchargés. Que faire, dans ce cas? Comment concilier l’ampleur des connaissances avec la mission éducative, sans mener le système dans une impasse?
Alexandre Douguine : En réalité, il n’y a jamais trop ni trop peu de connaissances. Niklas Luhmann (photo), philosophe spécialiste de la théorie des systèmes, affirmait que l’essentiel, dans tout système, n’est ni l’accumulation ni la simple collecte d’informations, mais la capacité à éliminer tout ce qui est superflu. Le système filtre les flux de façon à ce que seul ce qui possède une valeur authentique parvienne jusqu’au noyau, jusqu’au centre même. Lorsque cet immense travail d’élimination de ce qui est secondaire, de ce qui vient au centième ou au millième rang, est accompli, il ne reste que l’essentiel.
Un autre grand anthropologue et philosophe, Claude Lévi-Strauss (ci-contre), a démontré dans ses remarquables travaux une chose paradoxale: la quantité de connaissances que possède un membre d’une tribu traditionnelle et archaïque et celle que possède un être humain vivant dans une société technologique moderne sont, dans l’ensemble, identiques. Seul change le système de sélection, la manière dont nous établissons nos priorités.
Par exemple, les peuples autochtones des forêts amazoniennes connaissent des centaines de noms d’herbes et de plantes, qu’ils distinguent selon les nuances les plus subtiles. Nous n’avons pas besoin de ces herbes; en revanche, les enfants d’aujourd’hui connaissent parfaitement les marques d’appareils électroniques ou les personnages des jeux vidéo.
Dans l’ensemble, la quantité d’informations demeure constante, et ni la complexité technologique de la société ni l’intelligence artificielle n’y changent rien de fondamental. La tâche de l’enseignant, du gourou russe, consiste à établir la juste hiérarchie, à séparer l’essentiel du fatras contingent. Dans n’importe quelle société, lorsque ce système de hiérarchisation se dérègle, l’être humain se trouve paralysé et perd le sens des réalités.
La question ne tient donc nullement au volume matériel de l’information, mais à la manière de la structurer et de dégager les éléments pertinents qui doivent être transmis à l’élève. L’essentiel ne réside pas simplement dans les faits, mais dans la maîtrise des clés herméneutiques.
Le remarquable folkloriste et structuraliste russe Vladimir Propp (photo) a montré, dans son analyse du conte merveilleux, que tous les récits de l’humanité — mythes, romans, légendes, séries contemporaines et même textes profanes — se construisent selon les mêmes matrices profondes et les mêmes schémas structurels. Celui qui maîtrise ce code reconnaît aisément un modèle archétypal universel aussi bien dans un mythe ancien que dans un roman classique, dans le scénario d’un film hollywoodien ou dans un mode d’emploi technique.
La conscience humaine est, au fond, constante. L’existence de l’intelligence artificielle ou la facilité d’accès à des ouvrages de référence ne constituent que des instruments nous permettant d’accéder plus rapidement aux codes fondamentaux et aux masses de données. Nous pouvons les employer à bon escient, en créant des bibliothèques faciles à consulter. Mais à une seule condition: il faut comprendre avec précision ce que l’on cherche et ce que l’on attend de l’intelligence artificielle.
Si l’on s’adresse à l’IA sans connaître le sujet, elle produira soit des modèles communément admis, soit des clichés idéologiquement chargés. De plus, elle commet des erreurs, peut être partiale et, parfois, elle «n’a tout simplement plus de jetons». On ne peut pas lui faire confiance; elle est par principe insuffisante. Elle ne constitue qu’un auxiliaire, certes assez utile.
Aujourd’hui, la tâche de l’enseignant ne consiste nullement à apprendre aux élèves à appuyer sur des boutons dans des interfaces intuitives (user-friendly). Il faut apprendre à l’être humain à interagir correctement avec l’IA, à comprendre les codes et les stratégies et, surtout, à demeurer humain face à la machine. Telle est précisément la fonction essentielle du professeur, et aucun mécanisme artificiel ne pourra le remplacer. Pourquoi ? Parce que l’être humain possède une âme vivante. Au-delà de l’ensemble des compétences et des résultats scolaires, l’enseignant perçoit ce que la machine ne distinguera jamais: une âme immortelle, une Personnalité en gestation qui doit s’épanouir. L’intelligence artificielle y est indifférente: elle se contente de répondre à des requêtes; l’âme humaine ne l’intéresse pas.
C’est précisément pour cette raison que nous devons préserver dans l’éducation une dimension vivante, spirituelle et, dans une certaine mesure, religieuse. Au fond, l’éducation véritable a toujours eu pour finalité le salut de l’âme. C’est pourquoi tant les Églises que les penseurs, les philosophes et les spécialistes des sciences humaines devraient prendre une part des plus actives au processus éducatif contemporain. Nous devons aider les enseignants à renouer avec leur haute vocation : être les vecteurs de la paideia. Et pour cela, bien entendu, les enseignants eux-mêmes doivent continuer à apprendre.

Présentateur : Une question se pose naturellement ici quant à la mise en œuvre pratique. Vous avez très justement relevé le problème de l’autorité qui a été sapée: les parents, puis les enfants à leur suite, continuent, par inertie, à percevoir l’éducation exclusivement comme un secteur de services, payants ou gratuits. L’État doit-il renverser cette situation au moyen de normes juridiques contraignantes, ou bien s’agit-il uniquement d’une question d’instruction morale et humaniste? Comment mettre concrètement en œuvre ce dont vous parlez?
Alexandre Douguine : Cela se résout très simplement. Pourquoi l’idée que l’éducation est un service est-elle apparue? Parce que, jusqu’à une époque récente, notre société était dominée par des orientations capitalistes, libérales et occidentalistes, que le pouvoir transmettait aux parents et, par leur intermédiaire, aux enfants.
Aujourd’hui, l’État pense autrement. L’idéologie libérale est désormais perçue comme quelque chose d’étranger et de toxique. Nous avons déjà surmonté d’autres manifestations destructrices, et l’étape logique suivante consiste à en finir définitivement avec les survivances du libéralisme, qui est longtemps demeuré le dogme dominant sur les ruines du système soviétique.
Considérer l’école et l’université comme un secteur de services est un produit juridique et mental direct du libéralisme. Dès lors que l’État renonce définitivement à ce paradigme dans sa politique publique et consacre de nouvelles priorités, tout reprend sa place. Nous restituerons inévitablement à l’enseignant le profond respect dont il jouissait naturellement aussi bien dans la Russie tsariste qu’à l’époque soviétique.
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lundi, 12 octobre 2026
La migration comme arme géopolitique: Erdoğan, Loukachenko et le Maroc — et comment l’Europe détourne le regard

La migration comme arme géopolitique: Erdoğan, Loukachenko et le Maroc — et comment l’Europe détourne le regard
Peter W. Logghe
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°213, octobre 2026.
Février 2020: dans une déclaration publique, le président turc affirme que son pays ne retiendra plus les migrants souhaitant se rendre en Europe. Dans les heures qui suivent, les autorités turques conduisent des milliers de personnes vers la frontière grecque, dans la région de l’Evros, où des affrontements éclatent avec des agents de Frontex. Il ne s’agit donc pas de troubles spontanés, mais plutôt d’un bras de fer destiné à rappeler aux capitales européennes qui détient la clé du pouvoir migratoire.

C’est ce qu’affirme Juan A. Soto, consultant en stratégie, dans la revue Hungarian Conservative: la migration est devenue une arme géopolitique utilisée par toutes sortes de forces politiques. Dans le même temps, nombreux sont ceux qui, en Europe, s’accrochent à leur discours selon lequel la migration serait un processus naturel ayant existé de tout temps.
Il est donc temps de se défaire de cette naïveté, estime Soto, car il existe bel et bien, à ses yeux, une forme de «migration militarisée». Le cas de la Biélorussie est probablement le mieux documenté à cet égard.
Biélorussie
En 2021, après l’instauration de sanctions européennes en réaction à la réélection frauduleuse de Loukachenko, le régime biélorusse a mis sur pied une véritable opération migratoire. Des compagnies aériennes ont vendu à des Irakiens, des Syriens, des Yéménites, des Afghans et des Congolais des «billets à prix réduit» pour Minsk, assortis d’une clause tacite: la possibilité de poursuivre leur route vers l’Union européenne.
Une fois sur place, ces «migrants» ont été conduits aux frontières polonaise, lettone et lituanienne. Des clôtures frontalières ont été endommagées et des fils barbelés sectionnés. Au moins 21 personnes ont trouvé la mort dans les forêts — un chiffre probablement sous-estimé, car la presse et les ONG n’étaient pas les bienvenues. La Pologne a déployé des troupes et construit en toute urgence un mur qui lui a coûté 400 millions d’euros — ce qui lui a ensuite valu les remontrances de toutes sortes d’«organisations humanitaires»…!
Turquie
La méthode turque est structurellement différente, mais elle est en réalité encore plus préoccupante. Car c’est l’Europe elle-même qui a fourni le levier. L’accord conclu en 2016 entre l’Union européenne et la Turquie a confié le contrôle de la frontière extérieure de l’Europe à un État tiers: la Turquie, un État doté de ses propres intérêts géopolitiques, stratégiques, militaires et politiques. Dans sa phase initiale, cet accord a coûté six milliards d’euros à l’Union européenne.

La déclaration du président turc Erdoğan en 2020 n’a pas mis fin à cet accord; elle n’en constituait qu’un maillon. La Turquie peut ouvrir ou fermer les frontières à sa guise. C’est Ankara, et non Bruxelles, qui fixe le prix à payer pour maintenir fermées les frontières extérieures de l’Union européenne.
Maroc–Espagne : la population espagnole en fait les frais
Le chantage apparaît peut-être encore plus clairement dans les relations entre l’Espagne et le Maroc. En mai 2021, l’Espagne reçoit une délégation du Front Polisario. En réaction, le Maroc cesse de surveiller le poste-frontière de Ceuta, permettant ainsi à 10.000 migrants en situation irrégulière, pour la plupart mineurs, de franchir la frontière en l’espace de deux jours seulement.

En mars 2022, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, se rallie au plan marocain pour le Sahara occidental. Cet accord a des conséquences immédiates sur le plan migratoire: le nombre de migrants arrivant aux îles Canaries diminue de 62%, mais augmente de 24% aux îles Baléares et de 44% à Ceuta et Melilla. La pression migratoire ne disparaît pas: elle est exercée là où elle se révèle, selon la diplomatie marocaine, la plus efficace.
L’angle mort du pacte européen sur la migration
L’intérêt de l’article de Juan A. Soto réside dans le fait qu’il met en évidence un angle mort du pacte européen sur la migration et l’asile de 2023. Tous les migrants en situation irrégulière y sont traités de la même manière. Il n’existe en effet aucune catégorie juridique distincte pour la migration militarisée, c’est-à-dire une migration accompagnée, encouragée, voire organisée par des États tiers — malgré les nombreuses demandes pressantes formulées à ce sujet par la Lituanie en 2021.
Non, affirme Soto, une Europe qui n’exerce plus elle-même le contrôle de ses propres frontières n’est pas plus humaine. Au contraire, une telle Europe devient le théâtre de toutes sortes de menaces et d’actes de chantage, dans lesquels de véritables êtres humains sont utilisés comme moyens de pression. Il s’agit donc d’un chantage humanitaire. Tant que l’Union européenne n’agira pas contre cette «migration militarisée», le chantage se poursuivra sans relâche.
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La nouvelle géographie du pouvoir: pourquoi les points d’étranglement comptent davantage que les conquêtes

La nouvelle géographie du pouvoir: pourquoi les points d’étranglement comptent davantage que les conquêtes
Mohammad Mohidur Rahman
Source: https://www.linkedin.com/in/mohammad-mohidur-rahman-81201...
Pendant des siècles, le pouvoir s’est mesuré en territoires, en frontières, en ports et en colonies.
Mahan nous a enseigné que la puissance maritime et le commerce par mer façonnent le destin. Mackinder nous a avertis que quiconque contrôle le cœur de l’Eurasie commande le monde. Spykman a placé les zones périphériques au centre de la compétition mondiale. Leur intuition reste valable: la géographie produit du pouvoir.
Mais la mondialisation y a ajouté une nouvelle dimension. Sous la carte politique se trouve une seconde géographie: celle de la connectivité.

Lorsque la mer Rouge a été la cible d’attaques au début de l’année 2024, le canal de Suez — par lequel transite 15% du commerce maritime mondial — s’est vidé. Les navires ont été déroutés par le cap de Bonne-Espérance. Selon la CNUCED, la demande mondiale de capacité de transport maritime avait augmenté de 3% à la mi-2024, et celle de porte-conteneurs de 12%. Aucun territoire n’a été conquis. Pourtant, les conséquences se sont propagées dans le monde entier. Tel est le pouvoir des points d’étranglement: nul besoin de contrôler un pays pour restreindre ses choix. Une influence sur une seule connexion critique peut suffire.
La géographie crée le nœud. La connectivité crée le levier. Ormuz, Malacca, Bab el-Mandeb, Suez, Panama — des espaces géographiquement modestes, mais dont la perturbation fait évoluer les prix, la production et la politique bien au-delà de leur région.
Ce levier découle de la possibilité crédible d’une interruption. La menace que fait planer l’Iran sur le détroit d’Ormuz accroît les primes d’assurance, les prix et les coûts militaires sans qu’un seul coup de feu soit tiré. Le dilemme de Malacca auquel fait face la Chine a façonné toute une stratégie — l’initiative «Ceinture et Route» vise en partie à créer des voies de substitution. Un État qui ne dispose que d’un seul itinéraire viable jouit d’une autonomie limitée; un État qui en possède plusieurs dispose d’un choix.
Et la carte n’est désormais plus uniquement maritime. Les semi-conducteurs, les minerais critiques, les câbles sous-marins et les systèmes de paiement constituent les nouveaux points d’étranglement. La question n’est plus de savoir qui possède la mine, mais qui contrôle le raffinage, la transformation, le transport et l’accès au marché.

La stratégie elle-même a changé: de la conquête, elle est passée à la contrainte. Les sanctions et les contrôles à l’exportation ne détruisent pas un adversaire — ils réduisent son éventail de possibilités. La conquête vise le territoire; la stratégie des points d’étranglement vise à contrôler les options.
La leçon vaut aussi bien pour les nations que pour les entreprises: l’efficacité seule est fragile. La faiblesse la plus dangereuse est rarement l’actif le plus important — c’est le plus petit nœud irremplaçable.
La carte comporte désormais plusieurs couches: frontières, connexions et dépendances. La question décisive n’est plus seulement: «Qui contrôle le territoire?», mais : qui peut connecter, déconnecter, réorienter, retarder, financer ou interrompre les flux qui le traversent?
Mahan, Mackinder et Spykman avaient compris où la géographie concentre le pouvoir. La nouvelle ère montre comment la connectivité en fait une arme.
La géographie du pouvoir n’a pas disparu. Elle s’est connectée.
20:47 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, goulots d'étranglement maritimes |
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Vers le haut ou vers le bas? La nouvelle ligne de fracture politique et civilisationnelle

Vers le haut ou vers le bas? La nouvelle ligne de fracture politique et civilisationnelle
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/ylos-vai-alas-politiik...
La division politique traditionnelle entre droite et gauche a perdu son pouvoir explicatif. Une nouvelle question, plus verticale, prend sa place: tend-on vers le ciel ou reste-t-on attaché à la terre? Il ne s’agit plus seulement de politique économique, mais de l’orientation de toute la civilisation humaine.


Et si la boussole politique n’indiquait plus que le haut et le bas? Une prédiction formulée dès les années 1970 a fait son retour, ces dernières années, dans les débats universitaires et technopolitiques. Le futuriste irano-américain Fereidoun M. Esfandiary (photo), qui prit par la suite le nom de FM-2030, avançait dans son texte Up-Wingers: A Futurist Manifesto (1973) que la division entre droite et gauche serait remplacée par une opposition entre l’aile d’en haut (Up-Wingers) et l’aile d’en bas (Down-Wingers).
La vision de FM-2030 était littérale. L’aile d’en haut regardait vers le ciel, cherchait à maximiser le progrès technologique et à dépasser les limites naturelles de l’être humain. L’aile d’en bas se concentrait sur la terre, voyait un danger dans le franchissement de ces limites et les considérait comme constitutives de l’humanité. La palette des couleurs changeait elle aussi: le noir et le vert remplaçaient le rouge et le bleu. Le noir renvoie au black sky thinking, ou « pensée du ciel noir », qui vise à transformer l’univers tout entier en habitat humain. Le vert exprime quant à lui une conscience écologique dont les racines plongent dans l’écologie profonde et le respect des limites de la nature. Aujourd’hui, cette prédiction ne ressemble plus à une curiosité futuriste, mais presque à une prophétie.

C’est aux États-Unis que cette ligne de fracture s’est le plus fortement accentuée. Lorsque Marc Andreessen (photo), cofondateur du navigateur Netscape et l’un des investisseurs les plus influents de la Silicon Valley, publia en octobre 2023 un manifeste techno-optimiste, il ne se contenta pas de défendre la technologie: il la déclara sacrée. «La technologie est la gloire de l’ambition et des réalisations humaines, la pointe avancée du progrès et l’accomplissement de notre potentiel», écrivait-il. Il qualifiait de mensongères toutes les affirmations selon lesquelles la technologie détruirait des emplois, accroîtrait les inégalités ou mettrait en péril l’humanité.
Le manifeste d’Andreessen représente une forme extrême de la pensée de l’aile d’en haut : l’accélérationnisme efficace (effective accelerationism), qui exige un progrès technologique sans entraves. Selon lui, ralentir le développement de l’intelligence artificielle équivaut à un meurtre, car cela empêche d’éviter des décès qui pourraient l’être. Elizabeth Spiers, chroniqueuse au New York Times, a qualifié le manifeste de confus et de contradictoire, comparant son atmosphère à celle du manifeste de l’écoterroriste Theodore Kaczynski, dit l’Unabomber, mais sans la cohérence idéologique de celui-ci.


L’aile d’en haut n’est toutefois pas exclusivement libertarienne. Selon Steve Fuller, les «noirs de l’aile d’en haut» associent l’ancienne droite libertarienne et l’ancienne gauche technocratique. Ils ne répugnent pas à l’intervention de l’État lorsque celle-ci sert le progrès technologique. James Pethokoukis (photo), chercheur à l’American Enterprise Institute et animateur du podcast Faster, Please!, compte parmi les principaux vulgarisateurs de cette pensée. Il considère la division entre l’aile d’en haut et l’aile d’en bas comme la question politique la plus importante des États-Unis. Selon lui, l’aile d’en haut accélère le développement technologique, résout de grands problèmes et crée des possibilités pour tous les Américains. L’aile d’en bas, en revanche, aborde le changement avec prudence, insiste sur l’acceptation des limites et voit avant tout dans le développement technologique une menace.
Selon Pethokoukis, le «grand ralentissement» (Great Downshift) amorcé dans les années 1970 — l’époque de la crise pétrolière, de la réglementation environnementale et de la réflexion sur les limites de la croissance — a eu pour conséquence que l’économie américaine est aujourd’hui presque deux fois plus petite qu’elle ne l’aurait été si le rythme de croissance des années 1955-1973 s’était maintenu. Le côté plus sombre de l’aile d’en haut apparaît dans son rapport à la démocratie. Pethokoukis décrit l’économie américaine comme un superordinateur vivant d’une valeur de 21.000 milliards de dollars et comme un organisme techno-organique dont la fonction première consiste à traiter l’information en réorganisant la matière.
Dans cette vision, les citoyens apparaissent comme des individus instruits et en bonne santé qui, par l’intermédiaire de réseaux, produisent une pensée créative complexe et riche en informations. D’un autre côté, les êtres humains sont réduits aux composants d’un ordinateur, utiles aussi longtemps qu’on a besoin d’eux.
En Europe, l’attitude à l’égard de la technologie a été plus réservée. Lorsque Andreessen publia son manifeste, la grande société européenne de capital-risque XAnge répondit que les Européens ne méprisaient pas la technologie, mais exigeaient qu’elle soit responsable. La technologie n’est pas toute-puissante et doit interagir avec la société, non se placer au-dessus d’elle. Il ne s’agit pas là de la position de l’aile d’en bas au sens de l’écologie profonde, mais cette approche porte un regard critique sur le modèle de solutions technologiques extrêmes défendu par l’aile d’en haut.
L’Union européenne a adopté une ligne plus prudente. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle et la recherche de la souveraineté technologique reflètent une conception selon laquelle le développement technologique n’est pas une fin en soi, mais doit être orienté démocratiquement. La revue culturelle allemande Blätter a fait remarquer que, dans le manifeste d’Andreessen, la technologie remplace la prise de décision démocratique par son application impérative. En Allemagne, la ligne de fracture apparaît également dans le paysage partisan. Lors des élections de 2026, la progression de l’AfD et les succès de la gauche à Berlin montrent que le centre traditionnel perd des soutiens au profit de ses deux flancs.

En Chine, la tension ne se présente pas de la même manière entre deux ailes, car l’État joue un rôle central dans l’orientation du développement technologique. Lorsque Dario Amodei, directeur général d’Anthropic, proposa de ralentir le développement de l’intelligence artificielle et de limiter les progrès chinois dans ce domaine, Guo Jiakun (photo), porte-parole du ministère des Affaires étrangères, répondit que l’IA était une technologie d’une extrême importance pour le bien-être de l’humanité tout entière et que toutes les parties devraient promouvoir un développement ouvert et inclusif.
Le journal chinois Global Times qualifia la proposition d’Amodei d’inappropriée, d’infondée et d’hostile. L’approche chinoise s’apparente à une aile d’en haut dirigée par l’État, dans laquelle la sécurité et la stabilité sociale sont placées au premier plan. La Chine applique depuis longtemps des règles strictes en matière d’IA, notamment l’interdiction des hypertrucages et des restrictions concernant les enfants. Pékin ne s’oppose pas à la technologie, mais subordonne son développement à des objectifs politiques et sociaux.


La forme la plus radicale de l’aile d’en haut se retrouve dans le long-termisme, courant de pensée axé sur l’avenir à long terme qui s’est notamment diffusé dans les milieux de l’altruisme efficace. L’hypothèse du monde vulnérable, énoncée par le philosophe de l’intelligence artificielle Nick Bostrom, avance que le développement technologique pourrait atteindre un stade où, sans une surveillance mondiale extrême, la civilisation serait détruite. Selon Bostrom, une capacité générale à contrer de telles menaces exigerait une surveillance exhaustive en temps réel. Il imagine un système de « balises de liberté » (freedom tags), dans lequel tous les citoyens porteraient autour du cou un appareil équipé de caméras et de microphones, transmettant continuellement des données vidéo et audio dans le nuage (cloud) afin qu’elles soient analysées par une intelligence artificielle. En cas d’activité suspecte, le système alerterait une «autorité de la liberté» afin qu’elle intervienne. Tel est le point d’aboutissement dystopique de l’aile d’en haut: pour être sauvée, l’humanité doit renoncer à sa vie privée et se soumettre à une surveillance sans précédent. Au nom des générations futures, on cherche à justifier les souffrances concrètes de la population actuelle.
L’aile d’en bas n’est plus représentée par le seul mouvement écologiste traditionnel. Sa principale expression en matière de politique économique est le mouvement de la sobriété, ou décroissance, qui exige une réduction absolue de la consommation matérielle et de l’utilisation de l’énergie. La décroissance n’est pas un mouvement homogène, mais recouvre un éventail allant du localisme anarchiste aux visions écosocialistes. Certains de ses penseurs sont sceptiques à l’égard de l’industrialisme, tandis que d’autres acceptent la planification numérique et l’automatisation afin de libérer les êtres humains des travaux inutiles. Les membres du mouvement ont en commun l’idée que l’idéal d’une croissance économique continue est incompatible avec la capacité limitée de la planète.


L’économiste écologique Josh Farley (photo) a affirmé que les coûts écologiques et sociaux de la croissance dépassent actuellement ses avantages économiques, et que l’obsession de la croissance nous détourne de ce qui pourrait permettre l’épanouissement humain. La difficulté de la décroissance réside dans sa fragmentation politique: ses formes les plus radicales suscitent également une opposition au sein du mouvement écologiste et de la gauche. Selon une analyse de Prospect Magazine, le débat opposant la transition verte à l’économie de la sobriété repose sur une fausse opposition: les deux camps comportent des courants démocratiques et autoritaires, localistes et mondialistes, techno-optimistes et techno-sceptiques.

En Finlande, l’organisation de jeunesse du Parti des Finlandais (Perussuomalaiset, PS) a formulé une thèse qui associe la logique de l’aile d’en bas à une prévision démographique: se préoccuper du changement climatique et d’un monde meilleur ne sert à rien si les Finlandais disparaissent. À ses yeux, la faible natalité des Finlandais représente une menace existentielle plus grave que le changement climatique ou la Russie. «S’il n’y a pas de générations futures, l’avenir n’a aucune importance», affirme-t-elle. La logique même par laquelle les mouvements d’écologie profonde justifient une action radicale en faveur de la nature est ainsi inversée pour défendre la continuité nationale.
Les tensions technopolitiques s’expriment différemment selon les régions du monde. Aux États-Unis, l’accélération impulsée par les capitaux privés se heurte au ralentissement réclamé par les milieux de la sécurité et certains responsables politiques. En Europe, la prudence fondée sur la réglementation et la responsabilité sociale doit composer avec les préoccupations relatives à la compétitivité et à l’autodétermination technologique. En Chine, le principal champ de tension réside dans un développement dirigé par l’État, dont les limites sont fixées par les impératifs de sécurité et de stabilité ainsi que par la concurrence géopolitique.

FM-2030 considérait la foi optimiste dans la technologie comme le seul point de vue pertinent et estimait que la majeure partie de l’intelligentsia était paralysée par une culpabilité puritaine et par le doute de soi. Le corps du penseur, mort en 2000, est conservé en cryogénie dans les installations de la fondation Alcor, dans l’éventualité où la médecine du futur serait un jour capable de le ramener à la vie. Quel monde pourrait-il découvrir si cette résurrection réussissait un jour? L’aile d’en haut promet l’infini dans les étoiles, mais, dans sa vision, l’être humain ne possède aucune valeur intrinsèque: il fait partie d’un système techno-centrique dans lequel sa valeur se mesure à son utilité. L’aile d’en bas entrevoit la destruction, mais, dans son interprétation la plus radicale, l’humanité elle-même constitue le plus grand problème.
Peut-être la vérité la plus sombre est-elle que les deux ailes ont raison, chacune à sa manière. La technologie peut réellement résoudre certains problèmes. De l’autre côté, la civilisation actuelle détruit les fondements de la vie à un rythme toujours plus rapide. Une troisième possibilité — apporter une solution technologique à la crise écologique sans que l’humanité perde sa signification — exigerait quelque chose qu’aucune des deux ailes ne semble offrir. L’ancienne division entre gauche et droite demandait qui obtient quoi. La nouvelle demande vers quel type d’avenir nous nous dirigeons et à qui cet avenir est destiné. C’est une question bien plus difficile, à laquelle ni l’aile d’en haut, noire, ni l’aile d’en bas, verte, n’apporte de réponse.
19:20 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, philosophie, futurologie |
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dimanche, 11 octobre 2026
La dangereuse logique qui consiste à ne pas accepter sa défaite

La dangereuse logique qui consiste à ne pas accepter sa défaite
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Le secrétaire d’État américain Marco Rubio avertit que la guerre en Ukraine pourrait dégénérer en une guerre européenne beaucoup plus vaste. Son inquiétude repose sur une considération stratégique étonnamment peu évoquée dans le débat public: pour Moscou et une partie des élites dirigeantes européennes, l’issue de cette guerre est depuis longtemps devenue une question existentielle. Pour Washington, elle ne l’est pas dans la même mesure.
La Russie considère ce conflit comme une lutte portant sur son futur statut de grande puissance, sa sécurité militaire et les rapports de force dans l’espace post-soviétique. Du point de vue des dirigeants russes, un échec ne signifierait pas seulement une défaite militaire, mais remettrait en cause l’ensemble de la stratégie sécuritaire du Kremlin.
Il est remarquable que le Conseil européen qualifie désormais lui aussi officiellement la guerre de «défi existentiel pour l’Union européenne».
Il faut toutefois distinguer l’Europe de l’UE. De même qu’il convient de distinguer les intérêts de sécurité des États européens des intérêts politiques de leurs élites dirigeantes.

Pour la Pologne et les États baltes, la menace militaire immédiate que représente la Russie est au premier plan. Pour les centres de pouvoir politique de Berlin, Paris et Bruxelles, il s’agit en revanche aussi de l’avenir d’un ordre européen fondé sur l’intégration économique et institutionnelle de l’Europe de l’Est.
À cet égard, l’Ukraine représente bien plus qu’un marché potentiel. Son intégration dans l’espace économique de l’UE ouvrirait des possibilités d’influence sur les routes commerciales, les marchés agricoles, l’accès aux matières premières, les infrastructures et les flux d’investissement. À elle seule, la facilité européenne pour l’Ukraine prévoit jusqu’à 50 milliards d’euros d’ici à 2027. La reconstruction et le processus d’adhésion à l’UE sont explicitement liés.
Un succès russe, empêchant durablement l’intégration occidentale de l’Ukraine, limiterait donc aussi considérablement les perspectives d’expansion économique et géopolitique de l’UE vers l’Est.
À cela s’ajouterait une Russie dont les forces armées disposent, malgré des pertes considérables, de plusieurs années d’expérience du combat et dont l’industrie de l’armement a été réorientée vers une production de guerre. La présence d’une telle puissance directement à la frontière orientale de l’espace de l’UE et de l’OTAN déterminerait la planification européenne en matière de sécurité pour de longues années.
Plus problématique encore serait toutefois le bilan de politique intérieure pour les élites européennes qui ont fondé toute leur stratégie sur l’affaiblissement de la Russie: elles devraient expliquer pourquoi des sommes énormes ont été dépensées, des relations économiques rompues, d’anciennes chaînes d’approvisionnement énergétique abandonnées et des engagements politiques de grande portée contractés, sans que les résultats stratégiques recherchés aient été atteints.
C’est la Russie elle-même qui a déclenché sa guerre d’agression contraire au droit international. Cela ne dispense toutefois pas les gouvernements européens d’assumer la responsabilité de l’efficacité et du coût de leurs propres décisions.
Pour une partie des dirigeants de l’UE, la réalisation par la Russie d’objectifs de guerre essentiels pourrait donc représenter non seulement une défaite géopolitique, mais aussi une véritable crise de légitimité.
Washington se trouve dans une situation différente. Les États-Unis ont des intérêts considérables dans la sécurité de l’Europe et la crédibilité de l’OTAN. Toutefois, la survie de leur propre État ne dépend pas directement de l’ordre territorial où pourrait s'ancrer l’Ukraine.
Du point de vue américain, un affaiblissement militaire et économique prolongé de la Russie peut déjà constituer un avantage stratégique, même si Moscou conserve finalement des gains territoriaux. Un tel calcul serait compatible avec l’intérêt supérieur consistant à éviter une confrontation militaire directe entre les deux plus grandes puissances nucléaires et à libérer des ressources pour d’autres théâtres stratégiques, notamment face à la Chine.

Une récente enquête de Reuters sur de supposées prises de contact exploratoires, entre Américains et Russes, concernant Nord Stream, montre que les intérêts économiques jouent désormais à nouveau un rôle. Ces informations sont en partie controversées, mais l’opposition d’intérêts qui les sous-tend est révélatrice: ce qui, pour les dirigeants de l’UE, est considéré comme un découplage nécessaire du point de vue de la sécurité pourrait, dans des circonstances différentes, redevenir une opportunité commerciale pour les investisseurs américains.
C’est là que réside le dangereux mécanisme: si Washington juge acceptable un compromis avec Moscou, tandis que les principaux gouvernements européens y voient une défaite stratégique, les intérêts au sein de l’alliance occidentale commencent à diverger.
Cela ne signifie pas nécessairement que les gouvernements européens cherchent l’escalade. Leur contre-argument est qu’un succès russe pourrait favoriser de nouvelles agressions militaires. La dissuasion et le soutien à l’Ukraine visent précisément à empêcher cela.
Mais le risque d’escalade augmente lorsque les acteurs politiques ne font plus la distinction entre une garantie de sécurité nécessaire et la défense de leurs propres décisions antérieures.
La dimension nucléaire est particulièrement explosive à cet égard. La doctrine nucléaire russe de novembre 2024 prend explicitement en compte, sous certaines conditions, les attaques conventionnelles ainsi que le soutien apporté par une puissance nucléaire à un agresseur non nucléaire. Cela ne signifie pas qu’une réaction nucléaire serait automatique, mais montre à quel point Moscou associe étroitement la dissuasion conventionnelle et la dissuasion nucléaire.
Une confrontation directe entre la Russie et certains États membres de l’OTAN ne constituerait donc pas une simple extension de la guerre actuelle, mais un conflit régi par une logique d’escalade fondamentalement différente.
Le véritable danger apparaît lorsque Moscou ne veut pas reculer sur le plan militaire, que les dirigeants de l’UE ne peuvent pas reculer sur le plan politique et que Washington est de moins en moins disposé à assumer lui-même les risques qui en découlent.
La question de savoir si ces intérêts finiront effectivement par se dissocier se tranchera à l’aune de décisions concrètes: d’éventuels accords américano-russes, des engagements européens à déployer des troupes en Ukraine et la manière de gérer de nouveaux incidents militaires.
Peut-être le plus grand risque stratégique réside-t-il précisément dans le fait qu’un compromis pourrait à un moment donné devenir possible pour les États-Unis, tandis que, pour une partie des élites européennes, une telle entente semblerait politiquement plus dangereuse que la poursuite de leur stratégie actuelle.
Lorsque la peur de perdre son propre pouvoir devient plus grande que celle d’une escalade militaire, l’ordre de sécurité européen se trouve confronté à un problème fondamental.
#géopolitique@global_affairs_byelena
19:28 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : politique internationale, actualité, europe, affaires européennes |
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La solitude en France, nouveau fléau invisible des temps modernes

La solitude en France, nouveau fléau invisible des temps modernes
Peter W. Logghe
Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94
Jusqu’à récemment, l’image prédominante de la solitude chez les jeunes était la suivante: elle concernait surtout les jeunes citadins diplômés. Une chose est certaine: la solitude chez les jeunes s’est encore accrue et, comme le prouvent les chiffres français, elle n’est depuis longtemps plus un phénomène purement urbain. Tous les dix ans, le CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) établit son baromètre de la solitude, intitulé « Les Solitudes en France ».

Le baromètre le plus récent révèle que 37% des moins de 25 ans se sentent régulièrement seuls, soit un chiffre plus de deux fois supérieur au taux de solitude observé chez les 60-69 ans en France. C’est surtout parmi les jeunes que le sentiment de solitude augmente fortement. Ce phénomène a peu à voir avec un vague sentiment saisonnier lié à « l’hiver sombre », comme l’ont démontré les études de Santé publique France: en 2021, un jeune sur cinq âgé de 18 à 24 ans a traversé une période noire — soit le pourcentage le plus élevé de toutes les catégories d’âge en France.
Les relations numériques sont d’une autre nature que les échanges physiques
Ces chiffres bouleversants s’expliquent naturellement en partie par l’essor des réseaux sociaux et du monde numérique. Les relations numériques restent des « formes de relations faibles », qui ne peuvent en aucun cas remplacer les contacts physiques. Parmi les moins de 25 ans, 55% utilisent les réseaux sociaux plusieurs fois par jour, contre 52% des 25-39 ans — davantage pour s’occuper que pour communiquer avec leur entourage proche. L’écran ne crée donc pas de véritables relations.
Et bien que le sentiment de solitude progresse également dans les zones rurales, comme le montrent les résultats, il demeure plus important dans les villes. Ainsi, 21% des Français vivant à la campagne éprouvent un «sentiment de solitude», contre 28% en milieu urbain.
Autre constat remarquable, qui traduit également une évolution inquiétante: seuls 3% des Français qui se sentent seuls cherchent à rejoindre une association, ce qui risque d’entraîner le dépérissement progressif du tissu associatif. Reste la question de la réponse des pouvoirs publics — le plus souvent inexistante — face à la désagrégation rapide de ces liens sociaux.

17:14 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : france, solitude, sociologie, europe, affaires européennes |
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Quand l’ordre se brise: les cycles du pouvoir et des générations

Quand l’ordre se brise: les cycles du pouvoir et des générations
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/kun-jarjestys-murtuu-v...
L’idée selon laquelle l’histoire ne suit pas un cours linéaire, mais évolue par cycles, est plus ancienne que la plupart des sciences sociales contemporaines. Dans la Grèce antique déjà, Polybe soutenait que les formes de gouvernement se succèdent selon un cycle régulier: la monarchie dégénère en tyrannie, la tyrannie est remplacée par l’aristocratie, l’aristocratie par l’oligarchie, l’oligarchie par la démocratie et, finalement, la démocratie par une nouvelle tyrannie. Selon lui, ce processus n’était pas le fruit du hasard, mais résultait de la dynamique de la répartition du pouvoir.
Au XIVe siècle, Ibn Khaldoun développa davantage cette idée. Selon lui, les dynasties naissent grâce à la force de cohésion du groupe, l’asabiyya, connaissent plusieurs générations de prospérité, puis déclinent lorsque la cohésion originelle cède la place au luxe et aux rivalités internes. Il distinguait trois phases: la génération des fondateurs, qui préserve la cohésion; celle des successeurs, qui commence déjà à s’orienter vers le luxe; et les générations suivantes, au cours desquelles la solidité originelle finit par se briser. À ses yeux, le cycle de vie d’une dynastie durait généralement de trois à quatre générations.
Au XVIIIe siècle, Giambattista Vico avança que les nations traversent trois âges — l’âge des dieux, celui des héros et celui des hommes — avant de revenir à leur point de départ (corsi e ricorsi). Pour lui, ce retour n’était pas une simple répétition, mais un retour idéalisé à un niveau supérieur : l’humanité revient à un état semblable à son état originel, mais jamais tout à fait identique.
Au début du XXe siècle, Oswald Spengler affirma que les cultures sont des organismes vivants qui naissent, s’épanouissent et meurent. Son œuvre majeure, Le Déclin de l’Occident (1918-1922), divisait le cycle de vie d’une culture en phases rappelant la croissance d’une plante: naissance, jeunesse, maturation et, enfin, pétrification.
Selon lui, la distinction décisive était celle qui séparait la culture de la civilisation. La culture est créatrice, génératrice de formes et vivante; la civilisation, au contraire, constitue la dernière phase de la culture, celle où la créativité est épuisée et où ne subsistent plus que la pétrification des formes, l’expansion et la maîtrise technique.
Spengler prédit que la culture occidentale était entrée dans la phase de civilisation et que sa fin était inévitable. Selon lui, les cultures n’apprennent pas les unes des autres, mais suivent le même schéma indépendamment de ce qui se passe à l’extérieur d’elles-mêmes.
Arnold Toynbee poursuivit dans la même voie avec son ouvrage en douze volumes, A Study of History (1934-1961), dans lequel il expliquait l’essor et la disparition des civilisations par le mécanisme du défi et de la réponse. Selon lui, une civilisation naît lorsqu’une communauté est confrontée à un défi — par exemple une sécheresse, une inondation, une guerre ou un nouveau mouvement religieux — et y répond d’une manière exigeant créativité et sacrifices.
Une «minorité créatrice», capable de relever le défi et d’entraîner les autres avec elle, joue un rôle déterminant. Lorsque cette minorité perd sa créativité, elle devient une minorité dominante qui recourt à la contrainte et à l’imitation.
La civilisation commence alors à se disloquer: le prolétariat intérieur se détache d’elle, le prolétariat extérieur exerce une pression à ses frontières et, finalement, une nouvelle grande culture ou religion apparaît et remplace l’ancienne. Toynbee soulignait que les civilisations ne meurent pas de chocs extérieurs, mais se suicident: elles perdent leur capacité à répondre aux défis qu’elles ont elles-mêmes engendrés.
Dans les années 1990, William Strauss et Neil Howe rapprochèrent cette idée de l’époque contemporaine. Selon leur théorie générationnelle, l’histoire des États-Unis se divise en cycles d’environ quatre-vingts ans, dont chacun s’achève par un quatrième tournant — une crise qui transforme en profondeur la structure de la société.
Peter Turchin a modélisé quantitativement les cycles séculaires et relié l’instabilité politique à la surproduction des élites ainsi qu’à l’appauvrissement de la population.
Ray Dalio, pour sa part, a avancé que les grands cycles d’endettement et de puissance se répètent environ tous les soixante-quinze ans et s’achèvent par une refonte de l’ordre établi.
Ces penseurs ont en commun une même observation fondamentale: la stabilité n’est pas permanente. Un ordre établi accumule en son sein des tensions qu’il est incapable de résorber. La richesse se concentre, les institutions se rigidifient afin de défendre ceux qui bénéficient de la situation existante, et une nouvelle génération — dépourvue de tout souvenir personnel de la crise précédente — considère l’ordre en vigueur comme allant de soi. Lorsque le système subit un choc suffisamment puissant, il ne plie pas: il se brise.
Les différences entre ces théories restent néanmoins considérables. Polybe et Vico parlaient d’un cycle revenant au point de départ. Spengler et Toynbee décrivaient la mort et la renaissance. Strauss et Howe s’appuient sur des archétypes générationnels, Turchin sur des cycles statistiques et Dalio sur les marchés de la dette. Les méthodes varient fortement, mais l’observation essentielle demeure la même: aucun ordre ne reste inchangé.
D’un point de vue critique, on peut objecter qu’il est facile de discerner des cycles après coup. Lorsque l’on regarde en arrière, on finit toujours par trouver une forme de schéma. Cela ne suffit toutefois pas à en faire une loi prédictive. Les théories cycliques n’indiquent ni le moment exact ni le résultat final. Elles montrent que certaines tensions structurelles produisent certains types de conséquences et, en ce sens, elles servent davantage de cadres d’interprétation que de prévisions.
La situation actuelle s’inscrit dans ce schéma. La polarisation politique s’est accrue, la légitimité des institutions s’est affaiblie et les inégalités économiques ont retrouvé des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis les années 1920. La rupture technologique transforme les structures du travail, du savoir et du pouvoir, tandis que les tensions entre les grandes puissances s’accentuent.
Les théories cycliques montrent que le même schéma s’est déjà répété : l’ordre dominant finit par s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions et, après une période de transition instable, un nouvel ordre prend sa place.

À quoi ce nouvel ordre pourrait-il ressembler? Après les crises, le rôle de l’État s’est généralement accru. À la suite de la guerre de Sécession, le pouvoir fédéral américain s’est considérablement étendu. Après la Seconde Guerre mondiale sont apparus l’État-providence, les Nations unies et le système économique de Bretton Woods. Si ce schéma se répète, il faut probablement s’attendre à un pouvoir central plus fort, à une réglementation plus stricte ainsi qu’à un nouveau type d’ordre économique et sécuritaire. Au début, cet ordre sera rigoureux, parce qu’il naîtra d’une rupture; il s’assouplira ensuite à mesure qu’une nouvelle génération grandira en son sein.
Il ne s’agit pas d’une prévision précise, mais d’une possibilité découlant de ce que nous savons du passé. Personne ne sait quand la transition se produira ni quelle forme le nouvel ordre prendra finalement. Nous savons toutefois que les générations actuelles devront vivre dans l’entre-deux instable séparant l’ancien ordre du nouveau. La question n’est pas seulement de savoir quand le nouvel ordre verra le jour, mais aussi où il émergera.
Il convient de noter que la conception cyclique de l’histoire n’est pas exclusivement occidentale. La phrase d’ouverture du récit chinois des Trois Royaumes (Sanguo yanyi) est la suivante: «La grande tendance du monde veut qu’après une longue division vienne l’unification, et qu’après une longue unification vienne la division».
Cette formule fait écho au cycle des formes de gouvernement de Polybe et au déclin des dynasties décrit par Ibn Khaldoun, mais elle s’en distingue sur un point: dans la tradition chinoise, l’unité n’est pas seulement une phase du cycle, mais l’état normal de l’ordre, vers lequel le cours de l’histoire revient. Alors que l’ordre dirigé par l’Occident perd sa capacité à préserver l’unité, le renforcement de la position de la Chine et, plus largement, de l’Eurasie laisse penser que le centre du prochain cycle ne se trouvera peut-être plus de l’autre côté de l’Atlantique.
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samedi, 10 octobre 2026
Le but de l’organisation, c’est son échec! - Interventions réactionnaires depuis le labyrinthe du politique

Le but de l’organisation, c’est son échec!
Interventions réactionnaires depuis le labyrinthe du politique
Werner Olles
Bien qu’elle mérite assurément un examen plus approfondi, le réactionnaire considère la «Nouvelle Droite intellectuelle» de ce pseudo-État qu’est la RFA comme une entreprise relativement dépourvue de perspectives, si on la compare à des groupements similaires en Italie, en France, en Espagne ou en Amérique latine. Fait intéressant, cela correspond exactement à la faible légitimité d’un non-État — ou anti-État — sans courage ni honneur, dont le personnel politique souffre d’un incroyable déficit d’intelligence qui ne l’empêche toutefois pas de cultiver une mentalité de petit malin.
Il en va de même des établissements d’enseignement supérieur et des universités allemandes, aujourd’hui détruits, avec leurs étudiants dépourvus de la capacité d’enthousiasme, qui devrait pourtant être le propre de la jeunesse, et du goût de penser et de prendre plaisir à la pensée.
Pour donner quelques repères généraux: cela résulte, du moins en partie, de la victoire illusoire et de la pseudo-émancipation produites par la prétendue révolution culturelle de 1968. Son raisonnement fallacieux — selon lequel la révolution aurait pour fonction de réaliser, ou tout au moins de favoriser, l’émancipation des êtres humains, alors qu’elle est en réalité une lutte pour le pouvoir — a largement contribué à la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la droite. À l’époque, cependant, on ne voyait pas là un échec inévitable, mais des erreurs théoriques et des trahisons qui auraient pu être évitées: une erreur fatale. Désormais, même les très jeunes savent déjà ce que «l’opinion publique» attend d’eux.
Les soixante-huitards ont en réalité déployé des efforts et des ambitions intellectuels absolument extraordinaires et redécouvert de façon remarquable des continents entiers de littérature théorique oubliée, de Georg Lukács, Karl Korsch et Wilhelm Reich jusqu’à la Dialectique de la raison de Horkheimer et Adorno. Cependant, avec la disparition du SDS et l’ascension de ceux que l’on a appelés les «soixante-douzards» — voir Joschka Fischer —, il ne s’agissait plus de transformer la structure profonde de la société, ni de modifier la formule constitutive de l’économie nationale, ni de poser la question du pouvoir, mais d’adopter un autre mode de vie, recherchant au sein de l’ordre existant un hédonisme flottant, presque semblable à des particules en suspension. Alors que les anciens marxistes se trahissent jusque dans leur langage, puisqu’ils emploient sans hésiter des termes tels que «plus-value», «lutte des classes», «loi de la valeur», «accumulation primitive» et «paupérisation», la gauche woke ignore absolument tout du marxisme. L’intelligence considérable des anciens soixante-huitards, gravitant autour de Frank Böckelmann et Günter Maschke, s’est précipitée à une vitesse vertigineuse dans les profondeurs les plus extrêmes après la victoire des « soixante-douzards ».
Alors que, dans la RFA, la droite intellectuelle constitue, sur les plans théorique et métapolitique, un ensemble assez hétérogène de nominalistes et d’universalistes, qui avait déjà fortement perdu en qualité et en mordant polémique dans les années 1990 et demeure jusqu’à aujourd’hui incapable d’expliquer, historiquement et du point de vue de la théorie de l’État, le totalitarisme de l’État dit "le plus libre ayant jamais existé sur le sol allemand", les sceptiques et les réactionnaires comprennent bien mieux la tyrannie de l’opinion publique, malgré le vacarme humanitariste aussi stupide qu’éhonté. Son principal défaut tient manifestement au fait que cette droite intellectuelle ne lit et ne médite plus que ce qui pourrait éventuellement lui être vite utile.
Pourtant, quiconque veut comprendre, ne serait-ce qu’approximativement, toute l’incommensurabilité de l’imperfection humaine et politique doit au moins lire Kierkegaard — «Dans l’ensemble, il est presque incroyable de voir à quel point les hommes sont habiles et ingénieux lorsqu’il s’agit d’éviter les décisions!» —, Tocqueville et Donoso Cortés: «Il s’agit finalement de choisir entre la dictature du poignard et la dictature du sabre. Je choisis la dictature du sabre, parce qu’elle est la plus noble!».
Les horreurs de la démocratie moderne de masse, de la termitisation, de l’accélération technologique, de l’uniformisation du monde, de l’absence de Dieu et de l’arrachement à tout lieu, ainsi que les guerres des États-Unis — l’État voyou numéro un —, qui ont fait, rien qu’en Irak, 300.000 morts et un demi-million d’enfants morts de faim, la tromperie de l’Union européenne, de l’OTAN et de l’ONU, et le capitalisme boursier mondialisé donnent finalement raison à la célèbre formule de Moeller van den Bruck: «C’est par le libéralisme que meurent les peuples!».

Alors que le socialisme est mort de l’économie et les différentes formes de fascisme de la guerre civile, le libéralisme déracine les êtres humains, tandis que la stratégie corrompue de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international désorganise les pays les plus faibles au moyen du libre-échange.
La Révolution conservatrice a certes perçu ces dangers, mais elle n’est pas parvenue à édifier un césarisme audacieux, encore moins à suivre la célèbre maxime de Donoso: «Si la légalité suffit à sauver la société, alors la légalité; si elle ne suffit pas, alors la dictature!». Donoso savait au moins que «c’est précisément la pseudo-religion de l’humanité absolue qui ouvre la voie à une terreur inhumaine!».
Nous voyons que la démocratie ne peut jamais être que celle d’un peuple, uniquement le kratos d’un demos. Il ne saurait donc exister de démocratie européenne, et encore moins de démocratie englobant le monde entier. Les anticipations d’un «droit cosmopolitique» et d’un ordre juridique cosmopolite ne sont rien d’autre qu’un paninterventionnisme mensongèrement travesti sous des euphémismes — «mandat robuste», «mesures de maintien de la paix», etc. — et attestent que la «démocratie» porte toujours en elle la démocratie totalitaire, y compris la haute trahison, l’incitation à la guerre et la guerre civile.
Le bavardage sur la «démocratie» sert donc les appareils de partis et les carriéristes opportunistes, ainsi que des «groupes de pression» anonymes au sein de parlements infiltrés. En réalité, le politique est tout simplement inconcevable sans théories du complot; tout le reste relève du néo-dada de tous ces vulgarisateurs impudents et des paroles de combat habituelles de la gauche, destinés à tromper les masses manipulables.


Hans Freyer et Herbert Marcuse.
«Les mouvements vers la grandeur sont toujours contraints; les mouvements vers la décadence sont toujours naturels», écrit Georges Sorel, que la droite refuse elle aussi obstinément de lire. Il en va de même d’Herbert Marcuse, dont le livre L’Homme unidimensionnel constitue une mine de tout premier ordre, y compris pour les esprits de droite, du moins s'ils sont vraiment intelligents. Le texte de Marcuse s’inspire en effet en grande partie du penseur de droite Hans Freyer et de son ouvrage Théorie de l’époque contemporaine (1955). Le terme même d’«unidimensionnalité» vient de Freyer. Une hostilité commune à l’ordre existant et des diagnostics similaires devraient pourtant suffire à susciter un intérêt pour la pensée, la lecture et la discussion, car c’est surtout cette dernière qui constitue la véritable solution de remplacement à la démocratie libérale et parlementaire.
Ainsi, Marx critiquait sans la moindre gêne le capitalisme industriel naissant en s’appuyant sur des auteurs conservateurs. Il pourrait donc servir d’exemple à une droite sans œillères, car le véritable partisan prend ses armes là où il peut les trouver. Malheureusement, la Nouvelle Droite se montre souvent incapable d’examiner sans ressentiment les arguments d’autrui, en quoi elle ne diffère guère de l’ancienne droite.
Quant à la gauche woke, qui n’a pas un seul argument intelligent à offrir, mieux vaut ne pas en parler. En réalité, nous — la droite — ne disposons toujours pas d’une analyse satisfaisante des sociétés occidentales de consommation et d’un pouvoir étatique qui s’appuie sur la technique moderne et sur l’art d’influencer les masses — contrairement à certains intellectuels marxistes qui ne craignent pas les contacts avec la droite, tels que Diego Fusaro.
Nous demeurons dans l’«immobilité frénétique» qu'évoquait Günter Maschke. Nous ne savons même pas exactement qui sont les dominants ni sur quoi repose leur domination. La complicité funeste avec le système néolibéral et mondialiste se retrouve aujourd’hui dans presque toutes les couches de la société: même l’ouvrier prétendument «éclairé», le petit artisan ou l’employé de bureau suivent désormais avec anxiété les cours de la Bourse, quand bien même la virgule de leur compte courant se situerait nettement à gauche.

Assécher les territoires de la rectitude politique, infestés par la fièvre des marais, devrait être la tâche d’un État fort. Mais la RFA est tout ce que l’on voudra, sauf un État fort: c’est une république bananière animée par la ruse, l’hypertrophie morale, la complaisance fangeuse dans tout travail effectué sur le passé et l’hédonisme vulgaire. Imperturbable et sans même sourciller, elle assiste chaque année au meurtre de masse de plus de 100.000 enfants à naître, innocents, tandis que ses « élites » favorisent politiquement cet acte monstrueux sans éprouver la moindre honte.
La RFA est ainsi une société mourante qui va jusqu’à saluer expressément sa propre mort. Toute personne à peu près honnête ne peut que désespérer de ce pays et de son insupportable «esprit démocratique». Les chances de changement sont malheureusement très très faibles; «mais le combat perd-il donc tout son sens uniquement parce que les perspectives de succès sont mauvaises?» (Günter Maschke). Et n’oublions pas: «Il sera toujours temps de mourir», disait Clausewitz.
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Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens

Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens
La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.
par Giorgio Livas
Source: https://www.cese-m.eu/2026/09/russia-germania-oltre-la-cr...
La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.
Pourtant, derrière la dureté des déclarations publiques, le dialogue n’a pas entièrement disparu : les ambassades restent opérationnelles et Berlin n’exclut pas, à terme, un retour à des relations constructives avec Moscou. Il n’y a là aucune contradiction. Être adversaires ne signifie pas cesser de se parler, surtout dans une relation marquée par une longue histoire d’équilibre et de conflit entre l’Allemagne, l’Europe et la Russie.
Avant l’unification de 1871, l’Allemagne était une mosaïque d’États. La Prusse fut le principal moteur de l’unification, mais, même après la naissance de l’Empire, de profondes différences subsistèrent entre ses diverses composantes territoriales et politiques.
Dans cette histoire, on peut discerner une tension récurrente : d’un côté, l’orientation occidentale, principalement liée à la France et aux puissances maritimes ; de l’autre, une tradition centre-orientale dans laquelle la Prusse a longtemps accordé à la Russie une importance particulière.
Il ne s’agit pas d’une division géographique rigide, et il n’existe pas de ligne continue reliant toutes les phases de l’histoire allemande. Mais cette grille de lecture peut être utile.

La Prusse et la Russie combattirent ensemble contre Napoléon, et l’armée prussienne de Blücher joua un rôle décisif à Waterloo. Quelques décennies plus tard, ce fut Bismarck qui transforma la relation avec Saint-Pétersbourg en un élément structurel de la politique étrangère allemande.
Le chancelier savait que l’Allemagne ne pouvait se permettre de combattre simultanément la France et la Russie. D’où le système complexe d’alliances mis en place après l’unification et, en 1887, le traité de réassurance conclu avec l’Empire russe. Il n’existait aucune communauté idéologique, mais une convergence d’intérêts. Berlin voulait éviter l’encerclement et maintenir un équilibre continental favorable.
Cette distinction reviendra à plusieurs reprises dans l’histoire européenne: coopérer avec la Russie ne signifie pas nécessairement partager son système politique.
La Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique changèrent tout, mais elles n’éliminèrent pas la possibilité de relations pragmatiques entre l’Allemagne et la Russie.

Sous la République de Weimar, certains milieux militaires, nationaux-conservateurs et nationaux-bolcheviques voyaient dans l’Union soviétique un interlocuteur potentiel. Dans les années 1920, la Reichswehr et l’Armée rouge développèrent même certaines formes de coopération militaire secrète.
Cela permet également d’interpréter avec davantage de précision le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939. Celui-ci ne fut pas le produit d’une prétendue affinité idéologique entre le nazisme et le stalinisme. L’accord résultait avant tout d’une convergence temporaire d’intérêts: non-agression, calcul stratégique et partage de l’Europe orientale en sphères d’influence par l’intermédiaire des protocoles secrets.
L’idéologie ne suffit pas à expliquer pourquoi Berlin et Moscou décidèrent de s’entendre en 1939.
L’année 1945 provoqua une rupture encore plus profonde. L’Allemagne de l’Ouest entra dans le système américain et dans l’OTAN, tout en construisant avec la France le noyau politique de l’intégration européenne. L’Allemagne de l’Est fut, quant à elle, intégrée au système soviétique.
La République fédérale trouva ainsi une formule particulière: limiter sa puissance nationale par l’intégration européenne, sans renoncer à son poids économique et politique.
La réunification de 1990 rouvrit inévitablement la question de la puissance allemande. Plusieurs capitales européennes redoutaient une Allemagne redevenue trop forte. Margaret Thatcher et François Mitterrand envisagèrent la réunification avec inquiétude, tandis qu’Helmut Kohl et George H. W. Bush œuvrèrent pour ancrer définitivement l’Allemagne dans le camp occidental.
La création de l’euro peut, elle aussi, être interprétée, du moins en partie, dans le cadre de ce processus. Il serait toutefois simpliste d’affirmer que la monnaie unique a été créée uniquement pour «contenir» l’Allemagne. Elle fut le résultat de multiples facteurs, mais elle contribua assurément à inscrire la puissance économique allemande dans un projet européen plus vaste.
L’Allemagne réussit à transformer cette contrainte en source de puissance. Le passage du mark à l’euro n’effaça pas son poids économique. Berlin apprit plutôt à l’exercer au sein des institutions européennes.

Parallèlement se développait l’autre pilier de la politique allemande: l’Ostpolitik. À partir de la fin des années 1960, Bonn chercha à réduire les tensions avec l’Est par le dialogue et les échanges économiques. Après la fin de la guerre froide, cette approche fut étendue à la Russie. L’énergie russe, l’industrie allemande et le commerce international formèrent un modèle qui semblait offrir à Berlin croissance économique et stabilité stratégique.
Ce système commença à se fissurer en 2014, puis s’effondra avec l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. L’Allemagne a progressivement renoncé à sa dépendance au gaz russe. Le sabotage des gazoducs Nord Stream, en septembre 2022, a constitué le symbole le plus manifeste de cette rupture. Les enquêtes allemandes ont ensuite conduit à l’inculpation de ressortissants ukrainiens accusés d’avoir joué un rôle dans l’opération, mais la question des responsabilités politiques reste controversée.
Avec la Chine également, l’ancien modèle est devenu plus difficile à maintenir. Pékin reste un partenaire économique, mais constitue en même temps un concurrent industriel et stratégique.
La guerre a donc ébranlé deux piliers de la stratégie allemande antérieure: l’énergie russe et la conviction qu’une forte interdépendance économique — y compris avec la Chine — pouvait réduire les risques politiques.
La réponse est le réarmement.
Il ne s’agit plus d’un projet abstrait. Les dépenses militaires européennes ont rapidement augmenté, et l’Allemagne figure parmi les pays qui accélèrent le plus fortement. Friedrich Merz a annoncé l’objectif de porter les dépenses de défense à 3,5% du PIB d’ici à 2029.
L’élément le plus intéressant n’est pas seulement quantitatif. Berlin débat du rôle que doit jouer une Allemagne de nouveau capable d’exercer une puissance militaire considérable.

C’est ici qu’intervient Karl Kaiser (photo), figure historique de l’euro-atlantisme allemand qui a dirigé pendant une trentaine d’années la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP).
Kaiser affirme que l’Allemagne deviendra «pour la troisième fois de son histoire la puissance militaire dominante en Europe occidentale». Mais c’est précisément pour cette raison qu’il pose trois conditions. La nouvelle puissance allemande "ne doit jamais tomber entre les mains de l’AfD". La direction exercée par Berlin doit être «intégrée aux structures européennes». Enfin, malgré la nécessité d’une plus grande autonomie européenne, le «grand projet de l’Occident» et la solidarité des démocraties doivent demeurer les références fondamentales de la politique allemande.
La formule la plus significative est peut-être celle concernant le «dangereux déni de la réalité de la puissance», qui, selon Kaiser, serait en recul en Allemagne.
La question n’est donc plus de savoir si l’Allemagne doit redevenir une puissance militaire. Le débat porte principalement sur la manière d’utiliser cette puissance et sur le système d’alliances dans lequel elle doit s’inscrire.
C’est précisément sur ce point que les analyses venues de Russie deviennent intéressantes.

Ivan Timofeïev (photo), directeur général du Conseil russe des affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), invite à ne pas décrire la situation actuelle comme une guerre mondiale déjà en cours. Il parle plutôt d’«une série de crises et de conflits d’intensité variable», tout en avertissant qu’un affrontement entre deux grandes puissances, même accidentel, pourrait avoir des conséquences mondiales.

Dmitri Trenin (photo), président du RIAC et ancien directeur du Centre Carnegie de Moscou, insiste sur la nécessité, pour Moscou, de maintenir une politique étrangère capable d’exploiter les divisions entre les États-Unis et l’Europe, en soutenant ses partenaires et ses alliés, tout en «préservant sa liberté d’action».
C’est la logique d’une politique «multivectorielle»: la Russie ne veut pas être simplement la composante subordonnée d’un bloc dirigé par Pékin ou par quelque autre puissance.
Trenin va jusqu’à affirmer qu’en cas d’escalade entre Washington et la Chine, Moscou devrait soutenir Pékin sur les plans politique et économique, mais «n’a aucune raison de participer directement au conflit».

Timofeï Bordachev (photo), directeur de programmes au Club Valdaï, rejette lui aussi une interprétation purement bipolaire. Sergueï Poletaïev, cofondateur du projet Vatfor, observe que «la Russie doit elle aussi contenir la Chine». Tout ne se réduit donc pas à un schéma opposant la Russie et la Chine à l’Occident.
Cela vaut tout particulièrement pour l’Europe.
Timofeïev affirme que la «fenêtre sur l’Europe» ouverte par Pierre le Grand n’est pas nécessairement refermée à jamais. La Russie a encore besoin de modernisation et ses relations avec l’Asie, aussi fondamentales soient-elles, n’effacent pas l’importance du continent européen.
Trenin évoque la possibilité d’un futur «établissement de relations pragmatiques avec au moins certains États, fondées sur les principes du bon voisinage». Il rappelle en outre une réalité élémentaire: «contrairement à la politique, la géographie ne peut être modifiée».
Dans ce contexte, l’Allemagne revêt une importance particulière.
Bordachev l’a désignée comme le pivot potentiel d’une future transformation des relations européennes. L’ancien partenariat énergétique avec Moscou avait contribué au modèle économique allemand et, selon l’analyste russe, un éventuel rapprochement pourrait également modifier les rapports de force entre Berlin et l’Europe orientale.
Cela ne signifie pas que Moscou s’attende à une réconciliation imminente. Cela signifie quelque chose de plus simple: l’Allemagne continue d’être considérée comme l’un des États par lesquels pourrait passer une future redéfinition de l’ordre européen.
Sergueï Lavrov a lui aussi évoqué la nécessité d’une «architecture de sécurité continentale ouverte à tous les États eurasiatiques et reflétant la réalité multipolaire actuelle», laissant ouverte la perspective d’une participation européenne future.
Cette perspective est très éloignée de celle de Kaiser. Pour l’analyste allemand, la puissance de Berlin doit s’inscrire dans les structures européennes et rester ancrée dans le camp occidental. Pour une partie de la pensée stratégique russe, en revanche, une Allemagne plus forte et plus autonome pourrait devenir un facteur capable de modifier les équilibres du continent.

Dans ce contexte, l’AfD ne constitue pas simplement une parenthèse de la politique intérieure allemande.
Au sein de l’AfD se dessine une ligne politique qui remet en question la dépendance stratégique à l’égard de Washington — même si cette orientation est pour l’instant gelée par le moindre intérêt des États-Unis à intensifier la confrontation avec la Russie — ainsi que les contraintes imposées par les partenaires européens, qui suscitent un mécontentement croissant. Le fait que l’AfD n’ait pas remis en cause le réarmement allemand constitue, de ce point de vue, un élément significatif.
Cette fracture a des précédents dans l’histoire allemande. À différentes époques, des groupes politiques et stratégiques ont envisagé les relations avec la Russie sous l’angle de l’intérêt national, sans qu’une communauté idéologique soit nécessaire.
C’est précisément là que réside la clé. Il ne s’agit pas de déterminer si la Russie et l’Allemagne «se ressemblent». Elles ne se ressemblent pas. Il s’agit de comprendre si elles peuvent, dans certaines conditions, trouver des intérêts convergents.
Kaiser voit dans une éventuelle accession de l’AfD au pouvoir un risque pour l’ordre européen et occidental. Moscou, en revanche, considère avec intérêt la disposition du parti au dialogue.
Deux lectures opposées d’une même transformation: le retour de l’Allemagne comme puissance.
Une perspective qui, indépendamment de l’identité de ceux qui gouvernent à Berlin, inquiète les principales chancelleries européennes: de Varsovie à Paris, en passant par La Haye, on craint qu’une Allemagne redevenue plus affirmée ne bouleverse les équilibres du continent.
La Russie est devenue un «ennemi nécessaire» pour Berlin: la confrontation avec Moscou justifie le retour de la puissance militaire allemande. Mais lorsque le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, affirme qu’en cas d’attaque, Varsovie et ses alliés pourraient rapidement vaincre la Russie, le message s’adresse également à Berlin: l’Allemagne ne sera pas une puissance solitaire au sein de l’Union. Moscou connaît ces fractures et peut tenter de les exploiter.
L’histoire permet de comprendre pourquoi. Bismarck avait recherché une entente avec la Russie afin d’éviter l’encerclement de l’Allemagne. La République de Weimar avait maintenu des relations pragmatiques avec l’Union soviétique. L’Ostpolitik avait fait du dialogue économique un instrument de stabilisation. L’Allemagne réunifiée avait ensuite bâti une part importante de sa puissance économique précisément sur l’interdépendance avec l’Est.
Ce modèle a pris fin. Le problème géopolitique demeure toutefois: comment intégrer dans l’équilibre européen une Allemagne redevenue puissante ?
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Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe

Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe
Dans l’Arctique, Washington et Bruxelles rivalisent pour le contrôle du Groenland, des voies commerciales et des ressources — bien qu’ils restent alliés au sein de l’OTAN. Lors du sommet sur l’Arctique à Rovaniemi, il est apparu clairement que les stratégies européennes ne fonctionnaient pas : les États-Unis ont accaparé l’ordre du jour.
par Xenia Smertina
Source: https://www.anonymousnews.org/international/arktis-jetzt-...
En septembre de cette année, l’Arctique a discrètement creusé le fossé entre les prétendus alliés transatlantiques. Les tentatives de Bruxelles pour contenir l’influence croissante des États-Unis dans la région ont jusqu’à présent été certes peu systématiques, mais intenses. Le sommet sur l’Arctique organisé en Laponie finlandaise et les discussions qui ont suivi entre l’Union européenne et le Canada, au cours desquelles la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé d’accorder à Ottawa le statut de membre associé, doivent être considérés dans le contexte du nouvel accord conclu entre les États-Unis et le Groenland.
Dans la course aux régions polaires, l’Union européenne applique ses méthodes habituelles de concurrence et entre ainsi de facto en confrontation avec les États-Unis. Une autre solution aurait pu consister à tenter de se ménager une place légitime parmi les principaux acteurs; toutefois, la fenêtre d’opportunité pour ce genre d’initiatives s’est refermée. Il ne reste donc plus d’autre perspective que celle d’une guerre hybride dans laquelle Bruxelles et Washington apparaîtraient comme des rivaux.
Les schémas bien connus de l’Union européenne au-delà du cercle polaire
Douze pays de l’Union européenne ainsi que les dirigeants du bloc ont participé ce mois-ci au sommet sur l’Arctique en Laponie. Ils y sont convenus de réorienter radicalement la politique arctique vers les questions de sécurité et ont officiellement reconnu la région comme un «foyer géopolitique».

Pour comprendre les particularités des ambitions arctiques de l’Union, il faut garder à l’esprit que ses États membres ne disposent d’aucune infrastructure propre d’importance dans l’Arctique. Depuis le Brexit, l’Union européenne ne possède plus de frontières territoriales propres dans l’Arctique donnant directement sur l’océan Arctique. La Norvège et l’Islande ne font toujours pas partie de l’Union, le Groenland demeure un territoire danois autonome d’outre-mer, tandis que la Finlande et la Suède sont géographiquement coupées de l’océan. En outre, l’Union européenne, en tant que bloc unifié, ne dispose d’aucune flotte de brise-glaces arctiques qui lui soit propre: les quelques navires nationaux des pays scandinaves ne sont pas en mesure de lui assurer une véritable prééminence stratégique.
Comme Bruxelles ne possède ni droits territoriaux ni équipements militaires, elle a limité sa stratégie arctique aux seules questions environnementales, à la surveillance du climat et à la protection des peuples autochtones. En 2008, l’Union européenne a officiellement désigné l’Arctique comme une zone d’intérêt stratégique, et d’importantes stratégies arctiques de l’Union ont été adoptées en 2016 et en 2021.
Cette approche a commencé à évoluer entre 2022 et 2025 lorsque, dans un contexte géopolitique mondial en rapide mutation, les revendications américaines sur le Groenland ont déclenché le débarquement symbolique de troupes européennes sur l’île. Le sommet informel sur l’Arctique tenu ce mois-ci à Rovaniemi a confirmé le déplacement du centre de gravité des intérêts de l’Union européenne.
L’accord final a consacré le passage d’un programme environnemental à une stratégie de «puissance dure»: les parties se sont engagées à augmenter radicalement les investissements dans la mobilité militaire, la surveillance satellitaire et les infrastructures transfrontalières dans le Nord, ainsi qu’à coordonner, sous couvert de protection de l’environnement, le blocus de la «flotte fantôme» russe. Ces décisions, étayées par la visite démonstrative des chefs d’État et de gouvernement sur la base militaire de l’escadre de l’armée de l’air finlandaise, ont constitué le fondement de la nouvelle stratégie arctique de l’Union européenne, dont la haute représentante Kaja Kallas avait promis la présentation pour octobre 2026.
Après le sommet, sur fond de différends commerciaux et douaniers entre Ottawa et Washington, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a invité le Canada à devenir membre associé de l’Union européenne. La seule proposition d’une telle alliance a poussé à son paroxysme la politisation du dossier arctique, rendant son issue extrêmement imprévisible.
Il convient de noter que les aspirations de Bruxelles à exercer un rôle dirigeant prennent toujours une forme concrète. Il suffit de songer au concept de «puissance civile» de François Duchêne et à l’idée de «puissance normative» de Jan Manners, selon lesquels Bruxelles exerce son influence sur la scène internationale au moyen de son modèle économique, de sa diplomatie et de l’exportation de normes juridiques et éthiques. Cette approche a été approfondie par Mark Leonard, qui a décrit l’Union européenne comme un «empire invisible» en expansion et soutenu que l’influence de l’Union repose sur un mécanisme consistant à attirer et à intégrer ses voisins. Elle l’a également été par Anu Bradford, qui a décrit le phénomène de «l’effet Bruxelles»: un mécanisme par lequel l’immense marché intérieur de l’Union lui permet d’imposer unilatéralement des règles aux entreprises transnationales et aux gouvernements du monde entier.
C’est précisément dans ce contexte que doivent être compris les événements actuels. Bruxelles applique ses méthodes éprouvées de contrôle supranational, vieilles de plusieurs décennies. Incapable de rivaliser dans les domaines des véritables technologies de brise-glaces et de la logistique innovante, l’Union européenne tente d’orienter la compétition vers ses terrains habituels: règlements bureaucratiques, quotas climatiques et allocations virtuelles de fonds — le tout sous couvert d’une rhétorique défensive aussi antirusse que possible.
Sa proposition, présentée comme urgente, de rechercher une alliance «unique» avec le Canada constitue une tentative classique d’accaparer dans une large mesure la souveraineté d’un autre pays. Bruxelles cherche à agir en tant que «promoteur écologique et technologique» et à obtenir ainsi l’accès aux ressources canadiennes, légitimant sa présence dans le Grand Nord en tirant parti de la géographie d’autrui.
C’est pour cette raison que des pays apparemment sans lien les uns avec les autres, parmi lesquels certains des adversaires les plus déterminés de Moscou, ont été conviés au sommet en Laponie: il fallait rassembler un vaste groupe afin de donner davantage de portée au récit. Parmi eux figuraient la Grèce, située sur la Méditerranée, la Roumanie, riveraine de la mer Noire, ainsi que les États baltes, qui espéraient simplement obtenir leur part des nouveaux financements «polaires» de l’Union européenne.
Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas?
Jusqu’à récemment, les activités européennes ne servaient que de toile de fond à la politique américaine dans l’Arctique. Depuis des décennies, Washington y construit un empire fait d’acier, d’installations radar et de bases militaires, en s’appuyant sur une stratégie de dissuasion rigoureuse. En Alaska, les États-Unis ont établi une puissante base aérienne dotée d’avions de combat de cinquième génération F-35 et F-22, tandis que les sous-marins nucléaires américains ont appris à manœuvrer sous la glace. En septembre 2026, la Maison-Blanche et Ottawa ont entamé la phase opérationnelle du déploiement de systèmes radar transhorizon dans l’Arctique (Arctic Over-the-Horizon Radar, A-OTHR), dans le cadre de la modernisation du NORAD (North American Aerospace Defense Command), ce qui permet au commandement américain de surveiller en temps réel l’espace aérien jusqu’au cercle polaire.

Parallèlement, Washington s’efforce de remédier à sa principale faiblesse: son retard en matière de brise-glaces. Les chantiers navals Bollinger construisent actuellement le premier navire polaire lourd américain depuis un demi-siècle, l’USCGC Polar Sentinel. Les projets de Washington à l’horizon 2030 comprennent la mise à l’eau de deux autres brise-glaces lourds ainsi que la construction du port militaire en eaux profondes de Nome, à proximité du détroit de Béring. Un lobbying actif est en outre mené pour promouvoir le concept de «liberté de navigation», qui permettrait un passage sans entrave par le passage du Nord-Ouest et raccourcirait ainsi considérablement la route maritime reliant l’Atlantique au Pacifique.
Le plus grand succès géopolitique des États-Unis a cependant été la signature, en septembre, d’un accord trilatéral avec le Danemark et le Groenland. Dans le cadre de cet accord, le Pentagone assume durablement le contrôle militaire de la sécurité du Groenland, remet immédiatement en service les bases de Narsarsuaq et de Mestersvig, et agrandit et modernise la base aérienne de Pituffik, dans le nord. Ce document a instauré un veto direct contre les investissements importants provenant de pays n’appartenant ni à l’OTAN ni à l’Union européenne, transformant ainsi l’île en un bastion américain isolé et interdisant aux entreprises européennes l’accès aux terres rares qui s’y trouvent.
Dans la presse européenne, les réactions à l’accord trilatéral de défense vont de l’ironie au soulagement prudent, mais le leitmotiv central reste la thèse de la «défaite» de Donald Trump et des concessions qu’il aurait consenties. Une analyse des avantages obtenus de part et d’autre révèle pourtant une tout autre réalité. Après avoir étendu leurs droits de défense sur l’île et pris le contrôle total de ses ressources économiques, les États-Unis ont habilement évité d’inclure dans l’accord des obligations sociales.
Les stratèges américains ont généreusement laissé au budget de l’État l’obligation de fournir des prestations sociales, des subventions et des garanties sociales à la population groenlandaise locale, qui compte moins de 60.000 habitants, au motif qu’il s’agirait du «droit souverain» de Copenhague. Washington s’est assuré la totalité des avantages géostratégiques et des bénéfices liés aux ressources naturelles, tout en faisant peser la charge de l’entretien de ce territoire économiquement faible sur des contribuables européens affaiblis. Il s’est avéré que les alliés européens de Trump étaient disposés à signer tout ce qu’il souhaitait, tout en affirmant publiquement qu’ils avaient gagné.

Cet épisode illustre parfaitement la nature de la confrontation croissante entre les alliés, dans laquelle l’agressivité des États-Unis pousse les Européens sur la défensive et les rend incapables de conserver leurs positions. La singularité de cette confrontation réside dans l’absence d’affrontement militaire direct entre les États-Unis et l’Union européenne dans l’Arctique : en apparence, ils restent des alliés de l’OTAN faisant face à la Russie et à la Chine. Pourtant, la région est devenue de facto le théâtre d’un intense espionnage géoéconomique, de guerres commerciales, d’une concurrence pour les ports et de la monopolisation des ressources polaires. Les États-Unis s’assurent le contrôle militaire du Groenland, tandis que l’Union européenne tente de maintenir sa position économique par l’intermédiaire du Canada et des pays scandinaves. La lutte pour le passage du Nord-Ouest devrait donner lieu à des évolutions intéressantes.
Dans cette impasse, l’Union européenne se trouve dans une situation extrêmement précaire. Celle-ci tient à son isolement géographique, à l’absence totale d’instruments de « puissance dure » et à sa dépendance critique, en matière de défense, à l’égard de son principal concurrent. La tentative des « faucons » européens d’utiliser l’article 42, paragraphe 7, du traité de Lisbonne comme bouclier politique et d’envoyer en janvier des contingents symboliques au Groenland s’est révélée être un bluff que Trump a tout simplement ignoré, préférant soumettre les pays à un chantage en les menaçant de droits de douane de 25 %. Dans le contexte du néomercantilisme américain agressif et sous la pression de la concurrence chinoise, le très vanté « effet Bruxelles » de Bradford s’est effondré : en fixant des normes « vertes » strictes lors du sommet en Laponie, l’Europe espérait pouvoir réglementer le marché polaire. Mais les États-Unis, qui agissent selon le principe « que cela vous plaise ou non », ont accaparé l’ordre du jour, démontrant ainsi que les anciens modèles de Bruxelles ne fonctionneront tout simplement pas dans cette course aux régions polaires.
Perspectives et solutions de remplacement: conséquences pour la Russie et la Chine
Comme le fait justement remarquer le politologue et directeur de programme du Club Valdaï, Timofeï Bordachev, l’expérience historique montre que les conflits entre les élites occidentales ont généralement conduit à une restructuration complète de l’ordre international, maintenant ainsi le système mondial sous le contrôle d’un petit groupe d’États. Aujourd’hui, cependant, dans un contexte historique transformé, les conséquences de la confrontation polaire entre Washington et Bruxelles sont totalement imprévisibles. Le nombre d’acteurs souverains sur la scène mondiale a considérablement augmenté, tandis que l’influence exercée sur eux par l’Occident est soit totalement inexistante, soit négligeable.
Le fossé transatlantique grandissant procure aux principaux acteurs de l’Arctique — Moscou et Pékin — des avantages stratégiques décisifs. La Russie transforme méthodiquement la route maritime du Nord (Northern Sea Route, NSR) en une grande voie de transport mondiale, protégée et navigable toute l’année. Alors que Washington cherche encore à achever son premier brise-glace lourd depuis un demi-siècle, la Russie dispose de la seule flotte de brise-glaces à propulsion nucléaire au monde, une flotte absolument sans équivalent.
Pour la Chine, l’impasse polaire dans laquelle se trouve Bruxelles constitue un appel direct à l’action. Sous la pression des États-Unis, Pékin poursuit sa doctrine de la « route de la soie polaire ». Les entreprises chinoises réorientent sans entrave leurs investissements vers les mégaprojets russes de gaz naturel liquéfié dans l’Arctique, contournant ainsi les vulnérables routes méridionales. Les États membres de l’Union européenne, qui ont certes tenté d’échapper aux pièges américains mais n’y sont pas parvenus, quittent la région les mains vides, consolidant ainsi la prééminence géopolitique absolue de Moscou et de Pékin dans les glaces.
15:10 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, arctique, europe, canada, états-unis, affaires européennes, danemark, groenland, géopolitique |
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Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne

Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne
Stefano Vernole
Source: https://telegra.ph/Gli-Stati-Uniti-hanno-messo-le-mani-su...
En considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique également les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.
- « Afin de garantir un fonctionnement sûr et efficace des Zones de défense, les États-Unis d’Amérique jouissent, pour leurs navires et aéronefs d’État, ainsi que pour leurs forces armées et leurs véhicules, du droit de libre accès et de transit entre les Zones de défense à travers le Groenland — y compris ses eaux territoriales — par voie terrestre, aérienne et maritime. Ce droit peut également s’appliquer à des installations militaires sans personnel, sous réserve d’un accord entre les Parties sur les modalités correspondantes au moment de leur mise en place ;
- les aéronefs des États-Unis peuvent survoler toute partie du territoire du Groenland et y atterrir, y compris dans les eaux territoriales, et les navires d’État des États-Unis peuvent accéder aux eaux territoriales et y naviguer en immersion sans restriction, sauf disposition convenue d’un commun accord entre les Parties ;
- les navires d’État des États-Unis bénéficieront d’un accès supplémentaire et d’une liberté de mouvement dans les eaux territoriales, selon ce qui sera convenu au cas par cas entre les Parties en fonction des exigences de la situation militaire, aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain, ou à toute autre fin convenue entre les Parties. »
Tel est le libellé du paragraphe 6 de l’ACCORD ENTRE LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE ET LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DE DANEMARK, CONJOINTEMENT AVEC LE GOUVERNEMENT DU GROENLAND, en date du 22 septembre 2026.

Certes, il ne s’agit ni de l’annexion ou de l’achat du Groenland par les États-Unis, ni d’une renonciation formelle du Danemark à sa souveraineté ou du Groenland à son droit à l’autodétermination. Toutefois, il s’agit de quelque chose qui, dans les faits, sera tout aussi fondamental, et probablement pire: la cession du pouvoir de décision danois et groenlandais, accompagnée d’une réduction significative de la liberté d’action des deux parties en matière de sécurité et de politique étrangère.
Il est évident que rien ne pourra être entrepris dans ces domaines sans le consentement des États-Unis, en cas de relation asymétrique ou de situation conflictuelle. C’est précisément dans le cadre d’une telle relation que les États-Unis acquièrent de facto un droit de veto. Si le Danemark et/ou le Groenland souhaitaient, aujourd’hui ou à l’avenir, coopérer avec un autre pays sur les ressources, les bases ou d’autres questions de sécurité auxquelles les États-Unis seraient hostiles dans la région, cela se révélerait tout simplement impossible.
À l’inverse, il est difficile d’imaginer comment les deux parties pourraient empêcher les États-Unis d’agir à leur guise: établir davantage que les deux nouvelles bases mentionnées dans l’accord, contrôler et utiliser les eaux environnantes comme ils l’entendent et — comme indiqué précédemment — ne faire aucune mention des armes nucléaires. Aucune protection n’est par ailleurs prévue pour les conditions environnementales particulières du Groenland ; par le passé, les États-Unis ont abandonné des zones utilisées comme bases en les laissant encombrées de déchets.
Et il n’y a pas que les États-Unis: il y a aussi l’OTAN. Certes, l’OTAN opérait déjà de facto dans la région, mais l’Alliance atlantique pourra à l’avenir y jouer un rôle beaucoup plus marqué. Voilà pourquoi toutes les parties adoptent le même langage de propagande. Ce seul fait devrait suffire à faire naître le soupçon que quelque chose est dissimulé en dehors du texte de l’accord. Un alignement parfait des intérêts au sein de relations asymétriques est le fruit de la tromperie ou de l’auto-illusion.

Par ailleurs, l’accord est perpétuel. Cela signifie qu’aucune clause de renouvellement, de prorogation ou de retrait n’est prévue. Il est contraignant pour une durée indéterminée et, dans la pratique, cette contrainte pèse sur les deux parties les plus faibles. Les États-Unis pourront imposer toute décision à leur convenance, tandis que les deux autres parties ne pourront même pas menacer — si les circonstances l’exigeaient — de se retirer de l’accord. Il s’agit d’une condition extrêmement inhabituelle dans les accords internationaux.
Il est tout aussi incompréhensible que le Danemark et le Groenland aient accepté non seulement le caractère permanent de l’accord, mais aussi l’adhésion définitive du Groenland à l’OTAN. Cette disposition demeurerait valide même si le Groenland devenait un jour un État indépendant. Dans ce cas, les futurs dirigeants et citoyens d’un Groenland indépendant seraient contraints d’accepter et de mettre en œuvre l’adhésion à l’Alliance atlantique. Dans un tel cadre, il serait difficile de qualifier un Groenland indépendant d’État souverain, même s’il conservait son propre territoire. Ce seul aspect soulève déjà des interrogations quant à la substance réelle du concept d’autodétermination.
Le choix de se brader, fait par le Danemark et le Groenland, est légitimé par l’affirmation selon laquelle ils obtiendraient une protection accrue — voire peut-être une certaine influence sur la politique américaine — et que, après les déclarations extrêmement agressives de Trump sur la nécessité absolue d’acquérir le Groenland, y compris par des moyens militaires si cela était « nécessaire », cet accord constituerait un brillant exemple de diplomatie de la part de petits États.
Il est donc surprenant, mais aussi dangereusement imprudent, qu’aucun mécanisme de règlement des différends ne soit prévu dans cet accord à durée indéterminée. Qui, sinon les États-Unis, serait en mesure d’imposer sa volonté en cas de désaccord entre les parties ?
Trump a écrit que les États-Unis avaient obtenu cet « accord fantastique » sans débourser un centime. Cela pourrait bien être vrai, puisque le texte ne précise pas qui paiera pour toutes les nouvelles activités ni pour l’accès que les États-Unis acquièrent au Groenland.
Le journaliste et historien Eric Zuesse a demandé à ChatGPT s’il était possible, sur la base d’accords analogues, d’estimer approximativement la valeur des droits acquis par les États-Unis en vertu de cet accord. La réponse a été : environ 45 milliards de dollars. Drew Horn, ancien responsable de l’administration Trump, a affirmé qu’il développait au Groenland un projet consacré aux terres rares ainsi qu’un centre de données destiné à l’intelligence artificielle et alimenté par l’énergie hydroélectrique. Il s’agit d’un territoire riche en éléments essentiels à la transition écologique, à la transition numérique et technologique ainsi qu’au secteur de la défense. Critical Metals, société américaine cotée en Bourse, a obtenu du gouvernement de Nuuk le contrôle du gisement de Tanbreez, qui comprend 4,7 milliards de tonnes de terres rares, dont plus d’un quart (27 %) sont des terres rares « lourdes », c’est-à-dire essentielles au secteur de la défense.

Un aspect encore plus significatif, et problématique, réside dans le fait que l’accord publié ne dit rien sur la manière dont l’extraction des ressources et les bénéfices escomptés doivent être répartis. Cet accord perpétuel ne dit absolument rien sur la façon dont les trois parties doivent se partager les recettes, ni sur la part qui doit revenir au Groenland. En d’autres termes, il n’y a pas un seul mot sur la manière dont le Danemark et le Groenland entendent éviter une situation où « le gagnant rafle tout ».
Trump a déclaré que les États-Unis — tout comme l’OTAN — avaient besoin du Groenland pour des raisons de sécurité, sans toutefois expliquer précisément de quelle manière l’accès aux ressources groenlandaises renforcerait la sécurité américaine, ni contre qui ou contre quoi. En termes de Realpolitik, il lui suffira, ainsi qu’aux futurs présidents, de dire simplement : « C’est nécessaire à notre sécurité. » À ce moment-là, Copenhague et Nuuk seront contraintes de s’aligner. L’accord est perpétuel par sa durée et global par sa portée. Pourtant, il ne dit rien de la répartition des coûts et des recettes entre les trois parties, et ne prévoit pas davantage que ces « détails » devront faire l’objet de négociations ultérieures.
C’est aussi pour cette raison que tant d’efforts diplomatiques et de communication sont déployés afin de répéter que le Danemark conserve sa souveraineté et le Groenland son droit à l’autodétermination : Trump a obtenu exactement ce qu’il voulait, dès maintenant et pour toute éventualité future.
Des commentateurs des médias européens, peu ou pas compétents en matière de sécurité, diffusent cette thèse sans procéder à la moindre analyse substantielle du contenu de l’accord. Celui-ci devrait plutôt être qualifié de bradage de la part du Danemark et du Groenland. Bien qu’il préserve formellement le droit du Groenland à l’autodétermination et la souveraineté du Danemark, l’accord implique une renonciation décisive à la liberté d’action, tant dans l’immédiat que dans un avenir incertain.[1]
Cela a été rendu possible par des décennies de soumission du Danemark aux États-Unis — une soumission de plus en plus totale, au point qu’il n’est plus possible de parler d’une politique étrangère et de sécurité indépendante et souveraine de la part de Copenhague.

Seule la version officielle de l’accord sera publiée, truffée de belles paroles mais sans entrer dans les détails ; ceux-ci portent en effet sur des questions de sécurité qui ne peuvent être divulguées. Certains analystes considèrent cet accord comme une sorte de prolongement naturel de celui de 1951 et de l’accord d’Igaliku. Si tel était le cas, il suffirait de les proroger juridiquement. En réalité, il est évident que ce nouveau traité confère aux États-Unis quelque chose qu’ils ne possèdent pas actuellement. Les prétendus « rivaux » des États-Unis seront exclus du Groenland : ils ne pourront ni y investir ni y construire de bases. Cela implique de facto l’absence de coopération avec des pays tels que la Russie et la Chine — ainsi qu’avec d’autres — qui ont dans la région des intérêts économiques et sécuritaires tout aussi légitimes (« aucun État non membre de l’OTAN ne sera autorisé à établir au Groenland ses propres installations militaires, avec ou sans personnel, et aucune présence permanente de forces militaires ne sera autorisée au Groenland, sauf accord contraire entre les Parties »).
Cela revient à adopter une attitude conflictuelle. Toute forme de coopération rationnelle, profitable à tous, ainsi que toute sécurité partagée sont exclues d’emblée. La région passera d’un contexte de faibles tensions et de faible militarisation à une zone de haute tension : après tout, partout où les États-Unis sont présents, des tensions et des dynamiques de « dissuasion » se développent à l’égard d’autres acteurs qui se sentent menacés.
Enfin, le paragraphe 7 précise :
- « Les Parties conviennent que le territoire adjacent à une Zone de défense ne doit être utilisé d’aucune manière susceptible de compromettre la sécurité de cette Zone. Afin de mettre en œuvre cette disposition, les Parties entendent coopérer pour garantir la sécurité des Zones de défense. Les États-Unis auront le droit de soulever des objections concernant la construction, ou le changement d’affectation — lorsque celui-ci constitue une menace pour une Zone de défense — de tout bâtiment, ouvrage ou installation situé à proximité de ladite Zone. À la suite de cette notification, les Parties détermineront d’un commun accord les mesures nécessaires pour faire face à toute menace. Les Parties collaboreront pour lutter contre l’espionnage au Groenland. Les autorités compétentes du Royaume de Danemark entretiendront des contacts étroits avec les autorités américaines compétentes et avec d’autres partenaires, dans la mesure nécessaire à la mise en œuvre du présent article. »
Pour l’Union européenne, l’accord économique constitue un coup très dur, car les gisements de terres rares dont l’UE a besoin pour mettre en œuvre ses programmes — le Pacte vert, le Livre blanc sur la défense et la stratégie de compétitivité — lui ont été subtilisés sous le nez.
Pourtant, au début de l’année 2026, à propos du dossier groenlandais, von der Leyen avait expliqué que l’Union avait agi en suivant « quatre principes fondamentaux : fermeté, ouverture, préparation et unité, et cette approche s’est révélée efficace ». Dans les jours précédant le sommet, la position européenne s’était déjà dessinée à travers une série de prises de position unanimes des dirigeants, placées sous le signe « du calme et du dialogue » avec l’administration américaine, sans exclure toutefois le recours, si nécessaire, aux instruments commerciaux, le fameux « bazooka ».
Finalement, rien de tout cela ne s’est produit car, en considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique aussi les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.

Au Groenland, il ne pouvait en être autrement.
[1] Les Parties feront le meilleur usage possible des procédures établies dans les Accords de défense, notamment l’Accord de défense de 1951 et l’Accord d’Igaliku de 2004, tels que modifiés et complétés par le présent accord, afin de permettre ce qui suit :
i. Les États-Unis seront autorisés à moderniser et à étendre leurs activités à la base spatiale de Pituffik ;
ii. Les États-Unis seront autorisés à établir une Zone de défense supplémentaire à Narsarsuaq et à Mestersvig, selon des modalités et des détails techniques qui devront être convenus d’un commun accord entre les Parties ;
iii. Les États-Unis pourront établir des Zones de défense supplémentaires au Groenland et renforcer leurs opérations ou leurs infrastructures militaires. Chacune des Parties pourra constater la nécessité d’une nouvelle Zone de défense aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain. Cette Partie présentera une proposition décrivant l’emplacement, la finalité, les dimensions et les types d’activités de la Zone de défense proposée, ainsi que d’autres modalités, telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du Protocole d’accord de 1991 et de la Déclaration conjointe de 2004. Les Parties se réuniront immédiatement afin d’engager des consultations par l’intermédiaire du Comité permanent, dans le but de définir les détails de la mise en œuvre sur la base d’un accord mutuel. Si aucun accord n’est trouvé au sein du Comité permanent dans un délai de 90 jours, les consultations seront portées au niveau des vice-ministres, puis à celui des ministres
iv. Les États-Unis attribueront à des entreprises groenlandaises, dans toute la mesure du possible, tous les contrats de biens et de services liés à l’établissement, à l’entretien et au soutien — y compris, sans toutefois s’y limiter, les projets de construction et de démantèlement — des Zones de défense au Groenland, en tenant compte des capacités de ces fournisseurs et de la faisabilité de leur recours dans l’exécution des contrats. Afin de garantir l’attribution des contrats à des fournisseurs groenlandais, les Parties conviennent de mettre à jour en conséquence les notes diplomatiques de 2020.
Article original: Strategic Culture Foundation
14:20 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, états-unis, danemark, groenland, arctique, atlantique nord, géopolitique |
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vendredi, 09 octobre 2026
L’AfD et le BSW s’unissent pour la première fois: «Des pourparlers de paix plutôt que la guerre!»

L’AfD et le BSW s’unissent pour la première fois: «Des pourparlers de paix plutôt que la guerre!»
Magdebourg. Il existe de nombreux points de convergence entre l’AfD et l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW). La politique à l’égard de la Russie et une politique visant la restauration de la paix en Europe en font partie. Ces dernières années, les deux partis se sont prononcés à plusieurs reprises, et avec insistance, contre la politique d’escalade menée par l’Occident et ont réclamé des initiatives en faveur d’un processus de paix en Ukraine.
Depuis son triomphe électoral en Saxe-Anhalt, l’AfD a franchi une étape supplémentaire. Selon toute vraisemblance, elle fournira, en la personne d’Ulrich Siegmund, le prochain ministre-président, qui sera officiellement soumis au vote en décembre. Mais les «Bleus» souhaitent dès à présent lancer des initiatives importantes. C’est pourquoi une motion conjointe des groupes parlementaires de l’AfD et du BSW, intitulée «Des pourparlers de paix plutôt qu’un élargissement de la guerre en Ukraine», devrait figurer la semaine prochaine à l’ordre du jour d’une séance extraordinaire du Landtag.
L’objectif central est de constater que la politique à l’égard de la Russie menée par les partis établis a échoué de manière retentissante, ainsi que d’appeler le gouvernement du Land à agir, par l’intermédiaire d’une initiative au Bundesrat, en faveur de «la prévention d’une nouvelle escalade en Ukraine et de la mise en œuvre d’une politique favorisant la paix». Les auteurs de la motion souhaitent mettre l’accent sur le retour à la diplomatie.
Ulrich Siegmund, président du groupe parlementaire de l’AfD, déclare à ce sujet: «Cette motion symbolise la volonté de changement. Nous allons enfin exploiter toutes les possibilités afin d’accroître la pression politique sur Berlin, pour que celui-ci œuvre enfin à mettre un terme à la guerre plutôt qu’à la prolonger, et pour que les milliards d’argent public soient consacrés aux habitants de notre pays plutôt qu’à des armes destinées aux champs de bataille ukrainiens!».

L’initiative ainsi que la demande de convocation de cette séance plénière extraordinaire ont été conjointement signées par Oliver Kirchner et Ulrich Siegmund, présidents du groupe parlementaire de l’AfD, ainsi que par Thomas Schulze, président du groupe parlementaire du BSW (voir photo) — un début prometteur pour les travaux du nouveau Landtag. Bien qu’elle y constitue la première force politique, l’AfD a besoin des voix d’autres groupes parlementaires pour obtenir la majorité absolue. Le BSW a déjà annoncé qu’il soutiendrait l’AfD sur des questions de fond. Cette initiative commune en faveur de la paix en marque le début. Elle obtiendra — et il s’agit là aussi d’une première — une majorité pour la première fois au sein d’un parlement allemand (se).
Source: Zu erst, Octobre 2026.
17:38 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : afd, bsw, allemagne, europe, politique, affaires européennes |
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Souverainisation et institutions communes

Souverainisation et institutions communes
Danielius Edvardas Karkozas
Le sommet 2026 des BRICS, réunissant la majorité mondiale dans la capitale indienne, s’est achevé. Fait surprenant, les évolutions les plus importantes et les plus lourdes de conséquences se sont produites cette fois-ci bien avant même le début du sommet. Le sommet lui-même a débouché sur un constat simple: une part croissante des participants commence à ressentir toujours plus fortement les turbulences et les coûts qui les accompagnent, induits par leur attachement à la multipolarité et à la transformation de l’ordre économique et politique mondial. Il est néanmoins réjouissant que la pression attendue de l’Occident n’ait pas ébranlé leur détermination. Lentement, péniblement, mais résolument, ils continuent d’avancer vers un système de relations internationales radicalement nouveau, équitable et plus inclusif. Mais qu’a-t-on réellement accompli cette année, et que devons-nous finalement obtenir à l’avenir?
Principaux résultats de l’année
Sans l’ombre d’un doute et de manière incontestable, la principale réussite actuelle de la majorité mondiale, de ses amis et de ses alliés réside dans l’éviction méthodique et résolue de la domination économique et militaire occidentale du détroit d’Ormuz et du détroit de Bab-el-Mandeb. La guerre du printemps, déclenchée par Israël et les États-Unis, a constitué, depuis le lancement par la Russie de son opération militaire spéciale en Ukraine en 2022, l’épreuve morale et physique la plus lourde et la plus manifeste pour les participants des BRICS+ comme pour ceux de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai). Une conséquence moins évidente de la guerre toujours en cours autour de ces deux artères vitales du commerce maritime a été de prouver l’attachement indéfectible des principaux pays du Moyen-Orient à une politique de coexistence pacifique dans la région. Le point le plus déterminant est que ces pays ont refusé de participer à la guerre contre l’Iran, alors même que celui-ci avait frappé des cibles militaires américaines et occidentales sur leur territoire. Bien plus encore: un mois avant le sommet des BRICS, le pacte de La Mecque a été établi et signé sous l’égide de l’Arabie saoudite, formant avec la Turquie et le Pakistan une alliance militaire destinée à assurer une défense collective sur le modèle de l’article 5 de l’OTAN. Le point essentiel à souligner ici est que l’Iran a lui aussi été invité à adhérer à ce pacte.

Il est évident que l’écrasante majorité de nos amis du Moyen-Orient possède à la fois le désir et une détermination croissante à devenir véritablement indépendante et à assumer la responsabilité de son propre avenir. Il ne faut toutefois pas oublier que les États qui sont parties au pacte de La Mecque restent, tant dans le domaine civil que militaire, dépendants de manière inacceptable des technologies occidentales.
À l’heure actuelle, leurs infrastructures numériques sont également loin d’être «BRICS»; un changement immédiat de mentalité et de système revêt donc une importance vitale. Les domaines numérique, économique, culturel, humanitaire et militaire — autrement dit leur souverainisation et leur affranchissement des outils, plateformes, conceptions de la vie et discours occidentaux sur le développement humain et étatique, certes pratiques, mais stratégiquement destructeurs — détermineront si un monde multipolaire prendra véritablement corps ou s’il restera au stade des simples déclarations.
Nous avons déjà vu au Venezuela où mènent l’ajournement et l’absence de telles décisions: un pays souverain, riche de ses ressources naturelles et, par conséquent, humaines, a été perdu sans même livrer une seule bataille et est passé entièrement sous le contrôle du principal hégémon occidental.

Une autre évolution importante et décisive tient aux accords conclus en vue de l’achat, par des compagnies aériennes indiennes, du tout dernier avion régional russe, l’Il-114-300: les commandes portent au total sur une centaine d’appareils. Plus important encore, il ne s’agit pas d’un simple achat, mais de l’expression d’une hausse extrêmement significative de la confiance placée dans la Russie et de la réputation de celle-ci en tant que pays capable de concevoir, de fabriquer et de livrer des produits de haute technologie, même sous la forte pression de l’Occident.
L’Inde et l’Iran envisagent en outre d’accroître leurs commandes d’autres nouveaux avions de ligne russes, tels que le SJ-100 (photo) et le MC-21. Si le processus est correctement conduit, il pourrait s’agir de la plus importante commande étrangère d’avions civils de fabrication nationale de toute l’histoire de l’aviation russe et soviétique. Mais l’essentiel réside dans la confiance croissante et dans le prestige considérablement renforcé de la Russie en tant que chef de file de la majorité mondiale. C’est toujours là le point crucial dans tout ce que nous faisons, et il est désormais temps que nous l’admettions tous.
Les prochaines étapes vers l’avenir
Comme l’a proposé Narendra Modi, il convient de cybernétiser — de numériser — l’ensemble des initiatives, des décisions et des étapes de mise en œuvre. Il s’agit d’une excellente mesure, quelque peu tardive, mais absolument indispensable. Elle vise à réduire radicalement le nombre d’actes de sabotage interne perpétrés par des agents pro-occidentaux au sein des bureaucraties des États membres des BRICS. On pourrait soutenir que cette décision aurait pu être prise il y a environ sept ans, mais, dans la pratique, cela était presque impossible en raison du manque de détermination et des priorités différentes qui étaient alors celles du Sud global et de la Russie.
La cybernétisation des décisions et des décrets relatifs à la mise en œuvre de projets et d’initiatives spécifiques doit également être indissociablement liée à la création progressive, mais rapide et compétente, d’institutions destinées à assurer le fonctionnement, le développement et la protection harmonieux et dynamiques des États membres. Des organismes de régulation doivent également impérativement être créés.
Puisqu’il est question d’une institutionnalisation conçue pour faciliter un passage concret à la souveraineté, tant pour l’union que pour chacun de ses membres, voici les principaux domaines sur lesquels il convient de se concentrer:
Domaine financier: des compagnies d’assurance nationales et, surtout, des systèmes de paiement et de compensation. Des instruments tels que Mir, le SBP (Système de paiements rapides) et UnionPay doivent devenir les principaux moyens utilisés dans tous les pays des BRICS, des BRICS+ et de l’OCS.

Domaine numérique: il s’agit peut-être du secteur le plus sensible, car la plupart des pays du monde — et, dans une certaine mesure, les BRICS eux-mêmes — dépendent actuellement beaucoup plus des outils occidentaux que des outils et plateformes « BRICS » dans des domaines comme l’économie, le secteur civil et la cybersécurité. Dans ce domaine, le comportement des géants technologiques occidentaux est, comme on pouvait s’y attendre, agressif: ils recourent dans une large mesure à une stratégie de prix cassés et financent littéralement de leur propre poche des coopérations à long terme, car, à leurs yeux, la fin justifie les moyens. Nous devons toujours garder cette approche à l’esprit.
Transports: une organisation comparable ou identique à l’OACI occidentale doit être créée dans les plus brefs délais. Son objectif devra être d’élaborer et de fixer ses propres normes pour la certification et l’exploitation de tous les types d’aéronefs. La situation actuelle est absolument inacceptable, puisque les règles et les normes dans ce domaine sont dictées par l’Occident. De telles organisations et normes doivent bien entendu être créées et développées non seulement dans l’aviation, mais aussi, par exemple, dans les transports terrestres.
Domaine humanitaire: nous devons commencer à nous parler entre nous, ainsi qu’au reste du monde, dans le langage des images. Nous devons montrer et mettre en avant notre rêve commun, assurer la continuité des idées et développer des mécanismes de défense psychologique. La garantie de la sécurité mentale deviendra le facteur le plus déterminant de la réussite dans tous les autres domaines de coopération mutuelle. Ne parler que le langage des chiffres, des statistiques et des déclarations revient à adopter un mode d’existence passif, réactif et, en définitive, mortel. Nous n’en avons pas encore pris toute la mesure.
Domaines militaire et paramilitaire: ils constituent le fondement de la sécurité physique, de la résilience et d’un développement durable garanti. Il faut des forces armées communes pour assurer la défense des États membres et des sociétés militaires privées pour garantir la sécurité et la protection des investissements. Les exemples de la République centrafricaine et du Niger sont à cet égard presque parfaits: la Russie aide ses alliés à dissuader l’agression occidentale tout en garantissant la sécurité des projets d’investissement dans le pays contre les attaques hybrides. Il s’agit d’un bénéfice mutuel et d’un parfait alignement des intérêts des deux parties.
Pour poursuivre le développement, le plus important est de reconnaître une réalité qu’il n’est désormais plus possible d’ignorer: un nombre croissant d’acteurs de la majorité mondiale expriment ouvertement et courageusement leur volonté d’investir dans l’édification de la multipolarité. Ils se préparent véritablement et consciemment à accepter des privations temporaires dans la lutte pour la liberté, le développement et une plus grande justice — et, de fait, ils les acceptent déjà.
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jeudi, 08 octobre 2026
Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie

Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie
par Paolo Deganutti
Source: https://www.cese-m.eu/2026/10/il-governo-magyar-e-leuropa...
Le terminal hongrois du port de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest financée par la Chine sont remis en question.
L’Union européenne a salué la victoire de Péter Magyar comme le retour de la Hongrie dans le giron de la démocratie libérale. Mais l’examen des premières mesures prises par le nouveau gouvernement en matière d’infrastructures fait apparaître un tableau moins rassurant. Le gouvernement qui a le plus les faveurs de l’Union remet en question, l’un après l’autre, les deux projets qui faisaient de la Hongrie un nœud de liaison entre l’Europe centrale, la Méditerranée et les routes eurasiatiques. Le terminal situé dans le port franc de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest sont les deux facettes d’un même choix.
Le 22 septembre, le ministère des Transports et des Investissements, dirigé par Dávid Vitézy, a confirmé avoir lancé un examen de la «solidité financière, technique et commerciale» du terminal Adria Port, dans la zone de l’ancienne raffinerie Aquila. Le projet remonte à 2018, lorsque le gouvernement Orbán avait préféré le port de Trieste à celui de Koper afin d’offrir au pays son propre débouché maritime. En 2019, l’entreprise publique Adria Port Zrt a acquis pour 31 millions d’euros les 32 hectares situés derrière le quai, avec une concession domaniale courant jusqu’en 2074. Le projet définitif prévoit environ 650 mètres de quai, un raccordement ferroviaire à Aquilinia ainsi qu’une plateforme logistique destinée aux matériels roulants, aux marchandises diverses et aux cargaisons de projet.
Officiellement, rien n’a été suspendu, et Budapest assure que la coopération avec Rome se poursuit. Mais l’asymétrie est manifeste. Du côté de l’Autorité portuaire de Trieste, les travaux maritimes sont à un stade avancé: elle a affecté 45 millions d’euros du Fonds complémentaire au PNRR à la construction du premier quai de 245 mètres et aux opérations de dragage.
Dix millions supplémentaires ont été alloués à l’approfondissement du chenal, et une deuxième phase d’un montant de 83 millions d’euros est à l’étude. Du côté hongrois, pas une seule pierre n’a été posée sur les terre-pleins. L’appel d’offres pour la conception du terminal est resté gelé en raison des élections, et l’engagement d’environ 200 millions d’euros pour la dépollution du site et le terminal ferroviaire n’a pas été pris. Il existe donc un risque concret que le port de Trieste se retrouve avec un quai financé par des fonds publics et une arrière-zone vide.
Adria Port, l’entreprise publique hongroise chargée de construire et de gérer le terminal de Trieste, a clôturé chaque exercice depuis 2019 par une perte, et l’étude de faisabilité de PwC n’a été commandée qu’après l’acquisition du site. Lorsqu’elle a finalement été remise à la presse, 167 de ses 192 pages étaient occultées. Mais corriger un projet mal conçu est une chose; se servir de ses défauts pour remettre en question son orientation stratégique en est une autre: celle d’un accès direct de l’Europe centrale à la Méditerranée orientale, au canal de Suez et aux routes menant au Golfe et à l’Asie.

Le second dossier montre qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question de comptabilité. Longue d’environ 350 kilomètres, la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest constitue le dernier tronçon du corridor terrestre et maritime qui, depuis le port du Pirée exploité par Cosco, achemine les marchandises de la Méditerranée vers le cœur de l’Europe. Le tronçon hongrois a coûté environ mille milliards de forints, financés en grande partie par un prêt de la China Exim Bank, et il est ouvert au trafic de marchandises depuis février 2026.
Mais le service voyageurs, annoncé à plusieurs reprises, n’a jamais été mis en service, et l’une des premières mesures du nouveau gouvernement a été d’annoncer le réexamen de l’ensemble du projet. Devant le Parlement, Vitézy l’a qualifié d’investissement «truffé d’erreurs à tous les niveaux». Là encore, les arguments relatifs à la transparence sont légitimes. Ils frappent toutefois précisément la principale infrastructure chinoise de liaison dans les Balkans, qui est utile non seulement à Pékin, mais aussi à la Serbie, à la Hongrie et aux exportateurs européens.
Lorsque l’on rapproche les deux affaires, la logique d’ensemble apparaît cohérente. Avec toutes ses limites, le gouvernement Orbán avait élaboré une politique fondée sur la multiplicité des corridors: vers le sud, en direction du Pirée via la Serbie; vers l’ouest, en direction de Trieste via la Slovénie; et, dans les deux cas, vers les nouvelles routes de la soie. La Hongrie devenait ainsi une plateforme de redistribution entre l’Europe et l’Eurasie. Le nouveau gouvernement semble vouloir refermer ces deux portes et replacer le pays dans une seule sphère d’attraction: celle du système industriel allemand et des ports du Nord, Hambourg et Rotterdam, conformément à la doctrine européenne de réduction des risques à l’égard de la Chine.
C’est ici que le paradoxe apparaît. L’Union européenne se présente comme la championne de la libre circulation des marchandises, mais elle accueille favorablement un gouvernement qui remet précisément en cause les infrastructures permettant de multiplier les voies d’accès au marché européen. Les risques de blocage sont dénoncés avec zèle lorsqu’ils concernent la Chine, mais ignorés lorsqu’ils résultent de décisions politiques prises par des gouvernements occidentaux. Une ligne ferroviaire construite avec des capitaux chinois devient un problème de sécurité; un corridor interrompu sur décision de Budapest devient un exemple de bonne administration. Il en résulte une Europe qui, au nom de la réduction de ses dépendances, réduit non seulement ses sources d’énergie, mais également ses connexions. Elle risque ainsi de transformer la réduction des risques en auto-isolement au moment même où le centre de gravité des échanges mondiaux se déplace vers l’Asie, le Golfe et l’océan Indien.

Pour Trieste, l’enjeu est considérable. Le port franc international n’a de sens que s’il demeure une porte ouverte: vers l’Europe centrale, mais aussi vers la Méditerranée orientale et les routes passant par Suez. Un terminal hongrois conçu pour les exportateurs du bassin danubien et relié au réseau ferroviaire de l’Europe centrale constituait l’un des éléments de cette fonction. Le réduire à un quai dépourvu de trafic reviendrait à gaspiller des fonds publics et à affaiblir le rôle du port en tant que trait d’union entre les continents.
Rome devrait demander à Budapest un calendrier précis et une réponse claire, sans permettre que l’examen technique se transforme en report indéfini. Quant à Bruxelles, elle devrait s’interroger sur une contradiction qu’elle ne pourra ignorer longtemps: on ne peut proclamer la libre circulation des marchandises tout en applaudissant ceux qui ferment les corridors qui la rendent possible.
20:28 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, hongrie, serbie, italie, trieste, europe, affaires européennes, connectivité |
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Installés, revendicatifs et enracinés: trois armées en guerre

Installés, revendicatifs et enracinés: trois armées en guerre
Par Roberto Pecchioli
Source: https://telegra.ph/Installati-rivendicativi-e-radicati-tr...
Les résultats des récentes élections en Allemagne et en Suède, conjugués au succès de l’islamo-socialiste Zohran Mamdani à New York et aux bouleversements de l’opinion publique en Grande-Bretagne, en France et en Espagne, préparent un scénario de profonde polarisation.
L’axe droite-gauche cède la place à une recomposition de la société occidentale en trois parties toujours plus éloignées les unes des autres et incapables de communiquer entre elles. À New York et à Berlin, où l’électorat métropolitain, composé de populations de toutes origines dépourvues de traits communs — monades individualistes déracinées —, a depuis longtemps tourné le dos aux forces identitaires comme aux modérés de toute tendance, nous assistons aux prémices d’une dangereuse jonction entre la gauche radicale et les masses immigrées.


À Berlin comme dans les banlieues françaises et les agglomérations urbaines britanniques progresse l’alliance apparemment la plus contre nature: celle de l’islamisme, des immigrés ayant acquis la citoyenneté et d’une partie de la gauche. Leur terrain commun réside dans les politiques de logement des immenses périphéries urbaines et dans la revendication de l’assistance publique. Dans le sillage de Mamdani, Die Linke à Berlin, dirigée par une jeune femme d’ascendance turque qui a également tenu des meetings dans la langue de ses origines, a remporté les élections en faisant du logement son thème central et en promettant d’exproprier les sociétés immobilières qui possèdent pas moins de deux cent mille logements. La quasi-totalité des communautés immigrées extra-européennes ayant la nationalité allemande ont voté pour Die Linke.
Dans les régions de l’ancienne RDA — l’Allemagne encore allemande —, l’Alternative für Deutschland (AfD) triomphe, tandis que les partis du système s’effondrent: chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates et libéraux, ainsi que, dans une certaine mesure, les Verts. En Suède, le résultat électoral qui a donné la victoire, avec une marge infime, à l’archipel disparate des gauches — dans l’attente des enquêtes sur de probables fraudes — a été déterminé par la mobilisation massive des « nouveaux Suédois », majoritairement musulmans. Là encore, avec l’emploi des langues d’origine, ainsi qu’avec la propagande des chefs religieux. Il est facile de prévoir le même destin en France, où La France insoumise est devenue le parti de rassemblement des importantes communautés d’origine nord-africaine. Le Rassemblement national de Marine Le Pen arrive en tête parmi les ouvriers, dans les zones rurales et périurbaines ainsi qu’au sein de la population de souche française.
Entre les deux, en France comme en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, subsiste une couche centrale aisée, encore puissante mais en déclin. En Italie, les signes avant-coureurs de cette nouvelle polarisation sont apparus lors des élections municipales de Venise, avec les listes bengalies, ainsi que dans la jonction entre la gauche radicale et l’immigration musulmane à Bologne, à l’occasion de la mort d’un Marocain de nationalité italienne arrêté par la police. À la division droite-gauche — dépassée par le conflit entre le haut et le bas, le centre et la périphérie, les autochtones et les immigrés, les élites et le peuple — se superpose désormais le phénomène nouveau de la scission de la société en trois blocs. Élection après élection, en France, en Allemagne, en Suède et au Royaume-Uni, les urnes dessinent le paysage d’une Europe dont la population se divise en trois blocs sociaux antagonistes.
Nous pouvons définir le premier groupe comme les «installés» ou les «établis»: les nantis, l’establishment, les fonctionnaires, les retraités aisés, les professions liées à la machine publique et les catégories protégées qui n’ont à affronter ni la concurrence libérale ni la pression directe de l’immigration. Ils votent très majoritairement pour les partis du système, de droite, du centre ou de gauche, qu’il s’agisse de Macron, de Merz ou de tout autre produit du bloc social-démocrate, démocrate-chrétien et libéral jusqu’ici hégémonique.
Le deuxième groupe est celui des «revendicatifs»: les citoyens d’origine étrangère et ceux qui vivent du vaste univers de l’aide sociale. Ils constituent la force motrice de la nouvelle gauche.
La troisième catégorie est celle des «enracinés», ou des «dépossédés»: les autochtones issus des classes moyennes et populaires appauvries, dont le vote s’oriente massivement vers les mouvements souverainistes et patriotiques.

Les contours de chaque groupe et leur proportion varient selon le pays, son histoire et ses particularités socioculturelles, mais la fracture devient partout manifeste. Le nombre des «dépossédés» augmente: ce sont les perdants de la mondialisation et des nouvelles technologies, déconcertés par la transformation fulgurante du paysage humain, culturel et axiologique, privés de leur ancienne nation, de leur identité et de l’espoir d’une amélioration. Ils donnent des ailes aux partis qui prônent le retour des États-nations. Les dominants les qualifient avec mépris de populistes et, de plus en plus souvent, d’extrémistes: le monopole des mots.
En France, Marine Le Pen et les forces apparentées frôlent les 40% des intentions de vote. En Allemagne, le cas de l’AfD est emblématique: malgré les virulentes tentatives de criminalisation et un nombre non négligeable de restrictions légales, le parti est le premier du pays. Même sort pour le Reform Party de Nigel Farage au Royaume-Uni. Pendant ce temps, le nombre des «installés» diminue: cette couche sociale aisée et protégée qui regrette les décennies prospères et tranquilles de la seconde moitié du XXe siècle. Une nostalgie sans perspectives à l’époque de la dette publique, du retour de l’inflation, de la crise énergétique, du risque de guerre, de la précarité et de l’effondrement des dépenses sociales. Les options sociales-démocrates, libérales et démocrates-chrétiennes perdent de leur élan, en concentrant le soutien de leurs catégories de référence sur des responsables politiques à la Macron: des figures qui transmettent un sentiment illusoire de sécurité à ceux qui ne demandent rien d’autre.
La vague des revendicatifs, mécontents et pleins de ressentiment progresse avec l’islamisation de nombreuses villes européennes, offrant à la vieille gauche l’occasion de reconquérir le pouvoir. Les trois groupes sont pratiquement imperméables les uns aux autres. Il est peu probable qu’un membre de la catégorie des revendicatifs mécontents soutienne un candidat des installés, et encore moins un candidat appuyé par les enracinés. Ces derniers, à leur tour, ne peuvent voter pour ceux qu’ils considèrent, à juste titre, comme des ennemis existentiels. En Allemagne et en Suède, seuls 4% des citoyens de souche non autochtone ont voté pour des candidats identitaires. Avec des nuances locales distinctes, le phénomène est appelé à se répéter.
En Italie et en Espagne, le poids de la gauche diffuse est maximal parmi les retraités, les bureaucraties, les enseignants et les citoyens « de souche » qui vivent de subventions et de prestations publiques. En Italie, Forza Italia, le centre résiduel et une partie du Parti démocrate se rejoignent dans la défense des intérêts des «installés». Une société fragmentée est, dans certaines limites, un phénomène physiologique. Toutefois, dans les conditions actuelles, les aspirations profondes de chacun des trois groupes exigent la défaite, voire la disparition des autres. Les objectifs des «revendicatifs» pleins de ressentiment ne peuvent être imposés qu’au moyen de la destruction de l’ancienne communauté nationale, bastion des «enracinés», dont la survie exige à son tour la neutralisation du camp adverse. Les «installés» comptent encore beaucoup, mais leur nombre diminue et ils ne représentent rien d’autre que la tentative de maintenir des rapports de force et des structures en voie d’effondrement.
Il existe donc une possibilité réelle qu’une forme de guerre civile — ou, plus exactement, de guerre intestine, puisque les factions opposées n’ont rien en commun — devienne inévitable. Le compromis ou la conciliation entre ceux qui souhaitent préserver le pays tel qu’il était et ceux qui sont résolus à le transformer en quelque chose de totalement différent paraît difficile. La question migratoire est cruciale.
La grande ligne de fracture des prochaines années pourrait opposer immigration et remigration. Si la première l’emporte, les « revendicatifs » auront atteint leur objectif et édifieront un nouveau pouvoir, y compris leur propre caste d’« installés ». Si la remigration l’emporte, les enracinés s’imposeront. Dans les deux cas, le processus sera traumatisant.
La réflexion de celui qui se dissimule derrière le pseudonyme proustien de Boni Castellane est similaire. Les arguments économiques — bien qu’importants pour construire le consentement — cèdent le pas à la structure immigrationniste, clé de voûte des «revendicatifs». La gauche radicale semble avoir retrouvé la carte conceptuelle perdue après la catastrophe de 1989. Outre la représentation des minorités ethniques et sexuelles, elle tente de s’allier à l’islamisme. Celui-ci, en attendant de fonder des partis religieux ou ethnoreligieux, colonise habilement des mouvements comme La France insoumise, le Labour britannique ou Podemos en Espagne, en leur fournissant des voix et des cadres dirigeants. Cette alliance paraît fructueuse, mais elle finira par diviser la gauche traditionnelle, au sein de laquelle l’apport des installés est très important en raison de leurs revenus, de leurs intérêts et de leur modérantisme réformiste. Cela est déjà manifeste dans la dynamique du Parti démocrate américain.
L’autre déflagration concerne la scission culturelle entre les métropoles et les zones périurbaines, périphériques et rurales. Castellane observe que la métropole est le «lieu de naissance de la post-société, entendue comme un agglomérat de communautés ethniques, le consumérisme comme structure de vie, et des dynamiques culturelles ainsi que des services distincts pour chaque niche culturelle métropolitaine».
Entre des lieux devenus des espaces inhumains, dépourvus de destin commun, et le reste des territoires, le conflit est inévitable. Reste à voir si la révolution technologique et la marginalisation politique, culturelle et économique croissante des zones non métropolitaines susciteront la réaction des enracinés soumis à cette offensive, et quelle sera la position des «installés».
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Le monde se réorganise — et nous le constatons à la pompe

Le monde se réorganise — et nous le constatons à la pompe
Jeanne Delahaye
Source: https://www.facebook.com/jeanne.delahaye.7
Il suffit de mettre côte à côte quelques informations de ces derniers jours pour comprendre ce qui est en train de se produire.
Le 2 octobre, les pays du G7 se sont réunis en session de crise en raison des tensions sur les marchés de l’énergie. Après la décision, déjà prise en mars, de débloquer 400 millions de barils provenant des réserves d’urgence — dont environ 325 millions ont désormais été mis sur le marché, selon l’Agence internationale de l’énergie —, 100 millions de barils supplémentaires de pétrole et de diesel doivent maintenant être mobilisés. Le marché du diesel est particulièrement sous pression (AIE).
Un détail est à cet égard particulièrement remarquable: outre la crise dans le détroit d’Ormuz, l’AIE cite explicitement les attaques ukrainiennes contre des raffineries russes comme l’un des facteurs aggravant la pénurie de diesel. Dans le même temps, les pays du G7 déclarent vouloir maintenir les sanctions contre la Russie (AIE).
C’est de la géopolitique — mais ses conséquences nous touchent directement.
La Commission européenne le confirme désormais elle-même: l’approvisionnement de l’Europe est certes assuré pour le moment, mais le diesel demeure cher. La Banque centrale européenne souligne que, en tant que grand importateur net d’énergie, la zone euro perd du revenu réel au profit du reste du monde lors de tels chocs de prix. Une étude de la Commission européenne montre en outre que les ménages à faibles revenus sont beaucoup plus durement touchés par les chocs sur les prix de l’énergie que les ménages aisés (Energy).

Parallèlement, le paysage politique se transforme hors d’Europe.
Lors du dernier sommet des BRICS à New Delhi, les pays membres — dont le groupe s’est désormais considérablement élargi — ont appelé à la retenue au Moyen-Orient et au maintien du commerce international. Quelques jours plus tard, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, il était également impossible de ne pas entendre les nombreux États qui réclament une réforme de l’ordre international. L’Afrique, en particulier, exige enfin une représentation appropriée au Conseil de sécurité (Al Jazeera).
Voilà, selon moi, le point décisif: l’ordre mondial est en train de se déplacer.
Un nombre croissant d’États ne veulent plus se contenter d’appliquer des règles définies ailleurs. Ils réclament davantage de voix au sein des institutions internationales tout en nouant de nouveaux partenariats politiques et économiques.
Cela ne doit nullement être une catastrophe pour l’Europe.
Mais l’Europe doit se demander quelle place elle souhaite occuper dans ce nouveau monde.
L’Union européenne parle elle-même d’«autonomie stratégique». Dans le même temps, elle demeure fortement dépendante dans des domaines essentiels: des importations d’énergie, des chaînes mondiales d’approvisionnement en matières premières et en marchandises et, sur le plan de la sécurité, toujours largement des États-Unis. Le Conseil européen considère désormais lui-même l’accès à une énergie abordable, la compétitivité industrielle et la réduction de ces dépendances comme des tâches urgentes (consilium.europa.eu).
C’est peut-être précisément là que réside l’impasse européenne :
Nous continuons d’essayer de façonner un monde en mutation à l’aide des instruments de l’ancien ordre — sanctions, pressions économiques et formation de blocs —, tandis qu’une grande partie du reste du monde diversifie de plus en plus ses relations.
Or, la question décisive devrait être la suivante :
Comment l’Europe peut-elle préserver ses propres intérêts sans se couper des nouveaux centres de pouvoir?
Une plus grande autonomie stratégique ne signifierait pas «rejoindre» la Russie, la Chine, l’Inde ou les BRICS.
Elle signifierait être capable de dialoguer et de commercer avec différents centres de pouvoir, de désamorcer autant que possible les conflits par la diplomatie et d’évaluer davantage les décisions européennes en fonction de leurs conséquences pour la population européenne.
Car la politique mondiale ne se déroule plus depuis longtemps dans quelque lointain ailleurs.
Nous la rencontrons à la pompe, sur notre facture de chauffage, au supermarché, dans les coûts de production de nos entreprises et, en définitive, dans notre pouvoir d’achat.
La multipolarité n’est donc pas une théorie géopolitique abstraite.
Elle fait depuis longtemps partie de notre quotidien.
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mercredi, 07 octobre 2026
Pays-Bas: le député du FVD Van Houwelingen démontre que seul le discours prescrit compte encore

Pays-Bas: le député du FVD Van Houwelingen démontre que seul le discours prescrit compte encore
Source: https://deanderekrant.nl/kabinet-jetten-zet-kritiek-oorlogsexperts-weg/
Le ministre des Affaires étrangères Tom Berendsen (CDA) refuse de répondre sur le fond aux questions parlementaires de Pepijn van Houwelingen, dans lesquelles celui-ci soumet au gouvernement les critiques d’éminents spécialistes de la guerre, critiques selon lesquelles la guerre en Ukraine est une guerre par procuration opposant l’OTAN et l’UE à la Russie.
Selon le gouvernement, ces critiques constituent «de la désinformation prorusse provenant du Kremlin» et on a «délibérément évité d’entrer dans de tels cadres interprétatifs». Van Houwelingen a réagi avec fureur: «C’est véritablement inconcevable, quelle stupidité insensée. Voilà donc comment on entraîne sa population dans une guerre contre la Russie».
Le député du FVD avait demandé au gouvernement de «répondre sur le fond (!)» aux analyses de critiques connus, parmi lesquels Glenn Diesen, Jeffrey Sachs et John Mearsheimer. Ces universitaires mettent depuis des années en garde contre la politique occidentale qui, selon eux, a conduit à une guerre par procuration extrêmement dangereuse entre l’OTAN et l’UE, d’une part, et la Russie, d’autre part, menée aux dépens de la population ukrainienne.
La semaine dernière, Van Houwelingen a publié la réponse du ministère des Affaires étrangères, qui a fait savoir, par la voix de Tom Berendsen, membre du CDA, qu’il ne répondrait pas sur le fond aux questions parlementaires — alors qu’il y est constitutionnellement tenu en vertu de l’article 68. Le ministre des Affaires étrangères refuse d’examiner les analyses des experts, car il est «absolument évident que la Russie mène contre l’Ukraine une guerre d’agression illégale qui ne saurait être justifiée d’aucune manière». En ignorant les questions de Van Houwelingen, il a été «délibérément évité d’entrer dans de tels cadres interprétatifs», selon Berendsen.
Van Houwelingen a déclaré sur X être abasourdi: «Incroyable. En d’autres termes, ce gouvernement qualifie d’avance — je dis bien d’avance ! — toute forme de critique, y compris les critiques très solidement étayées d’éminents experts indépendants, de “désinformation provenant du Kremlin”. C’est exactement ce qui figure dans la note décisionnelle: lisez-la vous-même ! Il refuse ensuite — eh oui, il refuse ! — de réfuter ces critiques sur le fond et de répondre aux questions parlementaires à ce sujet».
Dans ses questions parlementaires, le député du FVD avait précisément demandé que celles-ci ne soient pas rejetées d’avance comme relevant du «complotisme», de la «propagande du Kremlin» ou de la «désinformation». La réponse du ministre fut: «Voir la réponse à la question 2». Il y avait répété le discours gouvernemental selon lequel la Russie était l’agresseur.
La semaine dernière, Van Houwelingen a déclaré au journal De Andere Krant qu’il avait conscience que le dépôt de questions et de motions parlementaires ne changerait pas grand-chose en politique. «Mais nous voulons montrer ainsi qu’ils n’ont aucun argument. Et l’on espère malgré tout qu’un processus de réflexion s’engagera chez les gens. Il s’agit de les démasquer. Leur véritable nature se révèle».
Dans ce cas, Van Houwelingen a démontré que le gouvernement Jetten détermine quelles questions sont légitimes et lesquelles ne le sont pas. Les questions jugées illégitimes — relevant de la «désinformation» — ne doivent alors apparemment pas recevoir de réponse sur le fond. Un passage du roman 1984 de George Orwell se rapproche ainsi dangereusement de la réalité: «Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime et le plus essentiel».
Cela a suscité des réactions indignées sur X. Un certain Nestor a écrit: «Cette réaction est vraiment choquante. Depuis près de sept ans, on se dit que cela ne peut pas devenir plus insensé. Mais ces nullités réussissent tout de même à le faire». Selon Gert Jan Smit, «la Seconde Chambre, en particulier, n’est plus qu’une vaste mascarade, simple prolongement du FEM, frappé d’incapacité, et exécutant docile des décisions de l’UE et de l’Agenda 2030».
16:58 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bellicisme, actualité, pays-bas, europe, affaires européennes, pepijn van houwelingen |
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Moyen-Orient: les États-Unis ont retiré leurs troupes d’Irak

Moyen-Orient: les États-Unis ont retiré leurs troupes d’Irak
Mais la souveraineté réelle de Bagdad reste limitée
Leonid Savine
À la fin du mois de septembre, les dirigeants américains ont officiellement annoncé la fin de l’opération «Détermination absolue» et le retrait des troupes américaines du pays. Ainsi s’est achevée une occupation de l’Irak longue de vingt-trois ans, bien que les troupes aient déjà été retirées en 2011 avant de revenir en 2014, sous prétexte de lutter contre le groupe terroriste État islamique* (lequel est interdit en Russie).
Le retrait des troupes a été effectué conformément à l’accord conclu entre Washington et Bagdad en 2024. Les adversaires de Washington, au premier rang desquels l’Iran, ont considéré cette décision comme une nouvelle défaite et une fuite, tandis qu’en Irak elle a donné lieu à des célébrations de grande ampleur. Le 1er octobre a été proclamé «Journée de la souveraineté de l’Irak» par les dirigeants du pays.
Le Premier ministre irakien, Ali al-Zaïdi, a qualifié le retrait des troupes de début d’une «nouvelle étape», placée sous le signe de la souveraineté de l’Irak, du renforcement des institutions de l’État et de «relations de partenariat équilibrées avec ses amis». Le conseiller irakien à la sécurité nationale, Qassem al-Araji, a qualifié la fin de la mission de la coalition dirigée par les États-Unis de «jalon important», affirmant qu’elle «renforcerait la souveraineté» et servirait les intérêts nationaux de l’Irak ainsi que les aspirations de son peuple.

Le président de la région autonome du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, a pour sa part déclaré le 1er octobre qu’Erbil soutiendrait Bagdad dans ses efforts pour renforcer la souveraineté et la stabilité de l’Irak. Il a ajouté que le moment était venu de régler les différends de longue date entre les deux gouvernements ainsi que les autres questions non résolues dans l’ensemble du pays. «Au Kurdistan, nous coopérerons toujours et soutiendrons toute mesure qui renforce la souveraineté, la sécurité et la stabilité de l’Irak», a-t-il déclaré lors d’un discours prononcé à Bagdad à l’occasion de la Journée de la souveraineté. Il a fait observer à juste titre que «la souveraineté ne se résume pas au retrait des forces armées étrangères; elle constitue une responsabilité nationale globale», évoquant le respect de la Constitution, le problème des nombreux groupes armés — allusion manifeste aux forces soutenues par l’Iran — et la nécessité de lutter conjointement contre les foyers de terrorisme qui subsistent encore.
Il ne fait aucun doute que les querelles et les contradictions internes à l’Irak, notamment celles de nature ethnique et religieuse, demeurent un problème grave et urgent. Barzani n’a toutefois pas mentionné un élément essentiel de la souveraineté: sa dimension économique, à savoir les revenus pétroliers, qui avaient déjà fait l’objet de différends entre Erbil et Bagdad. Mais il est ici question du contrôle extérieur exercé sur la perception des revenus tirés de l’extraction du pétrole, principal pilier de l’économie irakienne.
En effet, après l’invasion de l’Irak par les forces américaines en 2003, lancée sous un prétexte fallacieux — la prétendue détention d’armes chimiques par Saddam Hussein —, l’Autorité provisoire de la coalition, dirigée par les États-Unis, a créé le Fonds de développement pour l’Irak (FDI). Celui-ci se trouvait de facto au sein de la Réserve fédérale de New York et avait pour fonction de recueillir les recettes provenant des ventes de pétrole, lesquelles devaient servir à la reconstruction et au développement. Le Fonds était également censé protéger les revenus pétroliers de l’Irak contre les actions en justice et les revendications liées au régime de Saddam Hussein. Le décret du président George W. Bush instituant ce mécanisme a été renouvelé par chacun de ses successeurs à la présidence des États-Unis.
En définitive, le Fonds est devenu un compte de la Banque centrale d’Irak auprès de la Réserve fédérale de New York, ce qu’il demeure à ce jour. Cela confirme une fois de plus les accusations formulées dès le départ par les critiques de l’occupation américaine de l’Irak, selon lesquelles la véritable raison de l’invasion était la nécessité de prendre le contrôle du pétrole irakien.

Or, le pétrole représente environ 90 % du budget de l’État irakien, ce qui confère à Washington une influence considérable sur la stabilité économique et politique du pays. Par exemple, lorsque le gouvernement irakien a demandé le départ des troupes américaines en 2020, Washington a menacé de restreindre l’accès de l’Irak aux fonds détenus auprès de la Réserve fédérale de New York. Bien qu’un accord sur le retrait des troupes ait ensuite pu être trouvé, les moyens permettant d’exercer un nouveau chantage subsistent encore aujourd’hui. La seule existence d’un compte auprès d’une banque étrangère, sur lequel les transactions sont effectuées en dollars américains — le maintien du statut du pétrodollar servant les intérêts de Washington — témoigne des limites de la souveraineté nationale de l’Irak.
Autre exemple de l’influence exercée par les États-Unis au moyen du système bancaire: leur intervention directe dans les opérations d’achat et de vente de devises. Historiquement, la Banque centrale d’Irak utilisait les enchères de dollars, officiellement connues sous le nom de «guichet des devises», comme principal mécanisme de mise à disposition de dollars. Les banques privées et les bureaux de change pouvaient participer quotidiennement à des enchères afin d’acheter des dollars américains contre des dinars irakiens. L’Irak a officiellement cessé d’utiliser ce système au début de 2025, après avoir subi de fortes pressions de la part des États-Unis, Washington soupçonnant que des transferts en dollars puissent être effectués au profit d’entités visées par des sanctions, en particulier l’Iran.
Enfin, pour revenir à la présence militaire américaine, même si les opérations officielles de grande ampleur prennent fin, le Pentagone conservera, selon les déclarations officielles de représentants de ce ministère, ses capacités régionales en matière de renseignement, de surveillance et de reconnaissance, lesquelles pourront être employées dans ce pays arabe. Cela implique à la fois le maintien d’une certaine influence et l’accès à des informations sensibles.

Par ailleurs, les États-Unis ne sont pas les seuls à avoir porté atteinte à la souveraineté irakienne par le recours à la force militaire: la Turquie l’a également fait. Ankara avait initialement établi la base de Bachiqa-Zilkan, près de Mossoul, dans le nord de l’Irak, en 2015, afin d’entraîner les forces locales à combattre l’État islamique, ce qui avait provoqué des tensions diplomatiques avec Bagdad. Cette décision avait entraîné le déploiement dans la région d’environ 600 militaires des forces armées turques. Toutefois, à l’issue d’une récente rencontre avec le Premier ministre irakien en marge de la dernière session de l’Assemblée générale des Nations unies, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a accepté que la base soit progressivement transférée sous le contrôle de Bagdad. Les mesures prévues engagent également les deux pays à éliminer les «éléments armés étrangers interdits» présents dans le nord de l’Irak et à rétablir la pleine autorité de l’État à Sinjar.
«Parallèlement aux progrès accomplis par la République d’Irak dans la mise en œuvre de ces mesures de sécurité, le gouvernement de la République de Turquie réaffirme son engagement à procéder au transfert progressif du camp de Bachiqa-Zilkan, conformément aux mécanismes et au calendrier convenus », indique le communiqué conjoint des deux gouvernements.
Compte tenu du retrait des troupes américaines, on a l’impression que les actions de la Turquie sont, d’une certaine manière, synchronisées et coordonnées avec Washington. Certes, l’influence de la Turquie sur l’Irak n’était pas aussi forte que celle des Américains, même si Ankara a exploité toutes les possibilités que lui offrait sa position de pays voisin.
En définitive, on peut conclure que, même si la présence américaine en Irak devient moins visible, les États-Unis conservent néanmoins le contrôle réel des processus politiques et économiques du pays. La prochaine étape logique pour les dirigeants irakiens, dans leur démarche de restauration de la souveraineté nationale, devrait donc consister à rechercher une solution de remplacement réelle et opérationnelle pour effectuer les règlements liés à la vente de leur pétrole aux acheteurs étrangers.
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mardi, 06 octobre 2026
Readiness 2030: peut-être ne s'agit-il pas du tout de l'autonomie de l'Europe?

Readiness 2030: peut-être ne s'agit-il pas du tout de l'autonomie de l'Europe?
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Le nouveau rapport de l’Agence européenne de défense met en évidence un problème: l’Europe se réarme, mais pas assez rapidement. D’importantes lacunes subsistent en matière de défense aérienne et antimissile, de munitions, de drones, de forces terrestres et navales. L’objectif reste néanmoins inchangé: atteindre la préparation en matière de défense d’ici à 2030.
C’est peut-être précisément là que réside une erreur de raisonnement.
Nous supposons souvent qu’à long terme, Bruxelles souhaite bâtir une puissance militaire européenne stratégiquement autonome, moins dépendante des États-Unis et dotée de sa propre industrie ainsi que de ses propres capacités.
Mais si, à court terme, ce n’était tout simplement pas la priorité?
Et s’il s’agissait d’abord, d’ici à 2030, de constituer aussi rapidement que possible une masse militaire aussi importante que possible — au besoin en recourant au crédit, au besoin avec des systèmes d’armes américains, et toujours dans le cadre des structures de l’OTAN?
Readiness 2030 correspond en tout cas à cette logique. Jusqu’à 800 milliards d’euros doivent être mobilisés, dont 150 milliards au moyen de prêts SAFE. D’autres marges de manœuvre considérables seront créées grâce à l’assouplissement des règles budgétaires applicables aux dépenses de défense. Parallèlement, l’OTAN s’engage sur une trajectoire à long terme pouvant atteindre 5% du PIB des pays membres d’ici à 2035.
Dans le même temps, le Conseil européen qualifie désormais explicitement la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine de «défi existentiel pour l’Union européenne» et demande que la préparation en matière de défense soit renforcée d’ici à 2030 «à un rythme soutenu et à grande échelle».
Il s’agit d’une formulation politique remarquablement forte.
Et elle change la logique.
Si les dirigeants politiques européens considèrent réellement la confrontation avec la Russie comme existentielle, l’enjeu principal n’est plus de concevoir l’architecture de défense européenne la plus adéquate pour les vingt prochaines années. Ce qui compte avant tout, c’est le temps.

Des armes maintenant. Des munitions maintenant. Une défense aérienne maintenant. Des capacités de production maintenant.
La provenance du matériel devient alors secondaire.
L’achat de systèmes américains ne contredit donc nullement une telle stratégie. L’autonomie stratégique constituerait un objectif à long terme. La préparation à la guerre d’ici à 2030 est une mission à moyen terme.
Et c’est ici que l’Ukraine acquiert également une seconde fonction.
Officiellement, il s’agit de défendre l’Ukraine. Dans le même temps, l’Union européenne affirme elle-même que l’expérience militaire et les innovations ukrainiennes en matière d’armement doivent être mises en relation avec l’industrie européenne de la défense. Ursula von der Leyen a déjà déclaré que l’Ukraine disposait de l’innovation et que l’Europe pouvait assurer le changement d’échelle — tout en renforçant ainsi sa propre défense.
On peut en déduire une hypothèse plus large:
L’Ukraine maintient la Russie engagée militairement, tandis que l’Europe gagne du temps pour reconstruire sa propre base militaire.
Il ne s’agit pas d’une stratégie secrète avérée. Mais cette fonction stratégique est difficile à ignorer.
Fait intéressant, Moscou décrit désormais cette évolution exactement de cette manière, mais en termes beaucoup plus tranchés. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko, a déclaré en juin que la Russie partait du principe que l’Union européenne et l’OTAN se préparaient à une confrontation militaire «aux alentours de 2030». Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a, quant à lui, soutenu que l’Europe souhaitait plutôt «geler» le conflit ukrainien, gagner du temps et parvenir à sa propre aptitude au combat d’ici à 2030. Il s’agit d’interprétations russes, non de constatations factuelles indépendantes. Elles montrent toutefois comment le réarmement européen est perçu à Moscou.
Et c’est précisément là qu’apparaît un dangereux effet miroir.
La Russie considère elle aussi l’issue de la guerre en Ukraine comme une question stratégique existentielle. Du point de vue de Moscou, un cessez-le-feu dépourvu d’un nouvel ordre de sécurité ne serait peut-être qu’une pause durant laquelle l’Ukraine serait réarmée et intégrée plus étroitement aux structures militaires occidentales. De son côté, l’Union européenne déclare officiellement que, même après un cessez-le-feu, des garanties de sécurité à long terme et une capacité ukrainienne durable à dissuader la Russie resteraient nécessaires.
Les deux parties ne considèrent donc pas nécessairement la période suivant un éventuel cessez-le-feu comme une période de paix.
Elles pourraient la voir comme une phase de préparation en vue du prochain affrontement.
Dès lors, le réarmement européen prend lui aussi une autre signification.
Non pas :
Guerre en Ukraine → cessez-le-feu → nouvel ordre de sécurité européen.
Mais peut-être :
Guerre en Ukraine → gain de temps → réarmement européen → confrontation militaire durable avec la Russie.
Pour les institutions politiques européennes, cette évolution crée en outre un mécanisme classique de coûts irrécupérables.

Plus les budgets, l’industrie, les infrastructures et les discours politiques seront orientés vers l’hypothèse d’une menace russe durable, plus il sera difficile de procéder ultérieurement à un changement de cap fondamental.
Car si une détente politique stable devait réellement s’instaurer, une question finirait inévitablement par se poser:
Pourquoi 5%? Pourquoi 800 milliards? Pourquoi cette mobilisation permanente?
Cela ne signifie pas pour autant que les responsables politiques européens «veulent» la guerre.
Mais cela signifie que les institutions, les budgets et la légitimation politique sont de plus en plus liés à une certaine perception de la menace. Et, comme on le sait, de telles structures développent leur propre inertie.
Peut-être faudrait-il donc considérer Readiness 2030 moins comme un projet de souveraineté stratégique européenne.
Peut-être s’agit-il avant tout d’une course contre la montre: l’Europe veut être militairement en mesure d’agir avant que l’Ukraine ne cesse de jouer son rôle de zone tampon militaire avancée.
Si cette hypothèse est juste, elle permet également d’expliquer la contradiction entre la grande rhétorique européenne sur l’autonomie et la dépendance persistante à l’égard des capacités américaines.
L’autonomie peut attendre.
2030, apparemment, ne le peut pas.
#géopolitique @global_affairs_byelena
16:57 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Défense | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : readiness 2030, actualité, europe, ukraine, affaires européennes, bellicisme, otan |
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La France des révoltes et l’illusion d’une convergence entre travailleurs et périphéries ethniques
La France des révoltes et l’illusion d’une convergence entre travailleurs et périphéries ethniques
par Sergio Filacchioni
Source: https://www.ilprimatonazionale.it/approfondimenti/francia...
Rome, 3 octobre — Après le refrain selon lequel «en France, au moins, ils savent manifester», il en est un second qui accompagne désormais presque automatiquement chaque nouvelle flambée de contestation de l’autre côté des Alpes: la convergence. Le mot a refait surface ces derniers jours, tandis que le mouvement parti des lycées français s’étendait rapidement, passant d’une protestation contre le manque d’enseignants, la surpopulation et la dégradation des établissements à une mobilisation nationale qui, au 3 octobre, avait touché plus de 1200 écoles et entraîné plus de cinq mille arrestations. Syndicats, enseignants et organisations politiques ont progressivement rejoint un mouvement né avant eux, tandis qu’aux revendications scolaires se sont ajoutés incendies, affrontements et formes de violence urbaine que le gouvernement français a présentés comme un changement de nature de la contestation.
De là découle une image presque inévitable: les élèves commencent, les professeurs les rejoignent, les travailleurs se mettent en grève, les périphéries ethniques se mobilisent, et ce qui était un conflit particulier devient une opposition générale. Le verbe choisi par Ilaria Salis pour commenter les protestations françaises a d’ailleurs précisément été «élargir». C’est une image politiquement séduisante, comme toute utopie, car elle promet de résoudre par la quantité ce que la politique ne parvient plus à construire par l’organisation: si suffisamment de colères finissent par se retrouver dans la même rue, tôt ou tard naîtra aussi le sujet capable de les représenter. Seulement, l’histoire française des trente dernières années suggère exactement le contraire. Une révolte peut s’étendre sans converger, car occuper simultanément le même espace ne signifie pas partager la même conception du conflit, de l’État, du travail ou de l’ordre qui devrait lui succéder.

Toutes les révoltes françaises ne sont pas une seule et même révolte
Depuis des décennies, la France connaît une récurrence du conflit social qui a peu d’équivalents en Europe. En 1995, les grèves contre le plan Juppé paralysèrent pendant plusieurs semaines une partie décisive du pays et contraignirent le gouvernement à retirer certaines des mesures prévues concernant les régimes de retraite des travailleurs des transports. Huit ans plus tard, ce furent les intermittents du spectacle qui paralysèrent festivals et institutions culturelles pour protester contre la réforme de leur régime de protection sociale, jusqu’à entraîner l’annulation du Festival d’Avignon de 2003. Vinrent ensuite les émeutes des banlieues de 2005, les grandes mobilisations contre les réformes des retraites et la loi Travail, les Gilets jaunes de 2018, la nouvelle bataille sur les retraites et, en 2023, les émeutes consécutives à la mort de Nahel Merzouk, qui se propagèrent en l’espace d’une semaine à près de neuf cents communes françaises. Lue comme une séquence continue, cette histoire peut donner l’impression d’un mouvement unique qui referait périodiquement surface. En réalité, derrière la continuité des barricades se trouvent des mondes très différents.

Le mouvement de 1995 appartenait encore pleinement à une culture du conflit organisé: cheminots, transports publics et autres secteurs de l’État disposaient de structures syndicales, d’assemblées, de représentants, d’objectifs définis et d’une mémoire des mobilisations antérieures. La radicalité ne consistait pas simplement à élever le niveau de l’affrontement, mais à parvenir à le maintenir assez longtemps pour le transformer en rapport de force. La protestation des intermittents de 2003, elle aussi, tout en donnant naissance à des coordinations capables d’agir en dehors des structures syndicales traditionnelles, conservait une composition identifiable et, surtout, un objet précis de conflit : le régime d’assurance-chômage d’une catégorie professionnelle qui connaissait parfaitement l’institution contre laquelle elle luttait.
Avec les émeutes des banlieues apparaît une autre forme. Le conflit devient plus territorial, générationnel et discontinu ; il peut se propager à une vitesse considérable, mais ne dispose pas nécessairement d’une organisation capable de transformer l’incendie en continuité. Les émeutes de 2023 en ont constitué une manifestation évidente : des centaines de communes touchées, des milliers de voitures incendiées, des mairies, des commissariats et d’autres bâtiments publics attaqués, mais aucune structure nationale issue de cette explosion et capable d’en préserver la force pour la transformer en programme. La différence ne réside donc pas entre une protestation policée et une protestation violente. Elle se situe entre un conflit qui possède une forme et un autre qui consume sa propre force au moment même où il la manifeste.
Quand la radicalité n’est plus qu’intensité
Telle est la limite de la forme-émeute, qui s’est progressivement imposée dans l’imaginaire de la contestation contemporaine. Sa force est évidente : elle ne nécessite pas d’appareils lourds, se diffuse rapidement, rend difficile toute prévision du lieu où l’affrontement éclatera et, grâce aux réseaux sociaux, peut déplacer en quelques heures des groupes de jeunes d’un établissement à l’autre ou d’un quartier à l’autre. La note des services de renseignement parisiens consacrée aux mobilisations actuelles décrit précisément TikTok et Snapchat comme des outils au moyen desquels les lycéens établissent des contacts et se prêtent mutuellement assistance lors des blocages. Dans le même document, le mouvement apparaît toutefois extrêmement fragmenté et difficile à contrôler, à tel point que la reconstitution proposée par Le Monde relativise la thèse gouvernementale d’une direction centrale de La France insoumise et évoque plutôt la tentative de la gauche radicale de se greffer sur une contestation qui avait déjà éclaté spontanément.
Le problème vient ensuite. La spontanéité peut déclencher un conflit, mais elle ne lui indique pas où aller. Un mouvement organisé cherche à préserver ses forces, à choisir ses objectifs, à empêcher que chaque provocation ne détermine l’orientation de la journée, à limiter les arrestations et les blessés qui ne produisent aucun avantage et, surtout, à maintenir un rapport entre les moyens employés et le but poursuivi. Le service d’ordre des anciennes mobilisations n’était pas seulement un vestige militariste de la politique du XXe siècle ; il indiquait que quelqu’un maîtrisait suffisamment le mouvement pour assumer la responsabilité de le discipliner. L’émeute renverse cette logique. La capacité à produire du désordre augmente tandis que celle de déterminer la signification politique de ce désordre s’affaiblit. Une nuit peut être beaucoup plus violente et, le lendemain matin, il peut y avoir beaucoup moins de choses à négocier.

Le mouvement français de ces derniers jours rend cette contradiction particulièrement visible, puisqu’il est né de revendications scolaires élémentaires. Selon la reconstitution du Monde, le blocage initial de Créteil est parti sans partis ni syndicats, à l’initiative d’élèves exaspérés par les emplois du temps, le manque de professeurs, l’inadaptation des locaux et l’incertitude entourant leur avenir. Quelques jours plus tard, le gouvernement parlait d’un basculement vers les « violences urbaines », avec des établissements incendiés, des membres du personnel blessés et des groupes se déplaçant d’une école à l’autre.
Le paradoxe est difficile à ignorer : une protestation réclamant davantage d’enseignants peut finir par offrir sa scène à ceux qui agressent le personnel scolaire ou incendient une école. Non parce que ces deux phénomènes seraient nécessairement l’expression d’un même mouvement, mais précisément parce que, lorsqu’une direction reconnue fait défaut, l’espace ouvert par la protestation devient également accessible à ceux qui n’en partagent pas les revendications. Appeler tout cela « convergence », c’est résoudre par les mots une contradiction qui, politiquement, demeure intacte.
Les Gilets jaunes ont réussi là où la convergence devient difficile
Les Gilets jaunes constituent à cet égard un précédent beaucoup plus intéressant que les émeutes des banlieues, car ils ont, pendant un certain temps, construit un espace politique dans lequel des personnes issues de milieux différents pouvaient se reconnaître sans qu’un parti ait défini à l’avance la signification de leur présence. Le mouvement est né en 2018, en dehors des grandes structures syndicales et partisanes, autour du prix du carburant et de la situation économique de la France périphérique, avant d’élargir rapidement son champ aux inégalités, aux salaires, aux services publics, à la fiscalité, à l’immigration et à la représentation politique. Les revendications circulant au sein du mouvement étaient elles aussi difficiles à enfermer dans l’axe traditionnel droite-gauche. Les 42 revendications publiées en novembre 2018 comprenaient une hausse du salaire minimum, une plus grande progressivité fiscale, la défense des retraites, l’opposition aux délocalisations et à l’austérité, la protection des petites entreprises, le contrôle des élus et des mesures relatives à la question migratoire.

La difficulté est apparue lorsqu’il a fallu passer de la présence à la représentation. Les tentatives de certains protagonistes de se présenter aux élections ou de parler au nom des Gilets jaunes se sont heurtées à une très forte résistance, tandis que des groupes comme celui de Commercy défendaient le principe d’assemblées populaires contre l’idée même que quelqu’un puisse facilement devenir le porte-parole du mouvement. C’est précisément ce passage qui montre à quel point la convergence est une construction politique et non une simple photographie sociale. Les Gilets jaunes sont parvenus à rassembler des intérêts différents précisément parce qu’ils ont suspendu, pendant un certain temps, la question de savoir qui devait les représenter ; lorsque cette question est devenue inévitable, toute la difficulté de transformer leur force en sujet stable est apparue. La véritable convergence a donc un coût. Elle exige de renoncer à une partie de ses propres catégories, d’accepter des éléments étrangers à son propre lexique et de trouver un intérêt commun suffisamment puissant pour unir ce qui demeure différent.


La « maranza » révolutionnaire existe surtout dans l’esprit de ceux qui le cherchent
C’est ici que le débat français rejoint directement une tentation qui, ces dernières années, a également trouvé sa place en Italie: transformer la marginalité urbaine en sujet politique du simple fait qu’elle est marginale. La version la plus aboutie en a été élaborée par Houria Bouteldja dans Beaufs et barbares, publié en Italie sous un titre qui ne laisse aucune place à l’équivoque: Maranza di tutto il mondo, unitevi ! — « Maranzas de tous les pays, unissez-vous ! ». Le projet déclaré consiste à construire une alliance entre les « barbares » des périphéries postcoloniales et les « ploucs » issus du monde du travail pauvre européen, en réunissant les jeunes des deuxième et troisième générations, les travailleurs appauvris et d’autres laissés-pour-compte au sein d’un bloc capable d’affronter à la fois l’ordre économique et le « contrat racial ». Cette intuition contient une vérité matérielle et une erreur politique. La vérité est que la précarisation, la désindustrialisation, la crise du logement et la marginalité urbaine peuvent toucher des personnes qui n’ont pas les mêmes origines et les placer du même côté de certaines fractures économiques. L’erreur consiste à croire que cette position produit à elle seule le « nous » nécessaire pour les transformer en une force unique.
La conscience de classe n’est d’ailleurs pas la conséquence mécanique du solde d’un compte bancaire. Si tel était le cas, chaque crise économique aurait automatiquement provoqué une révolution et chaque périphérie aurait engendré la même politique. L’ancien mouvement ouvrier européen est devenu ce qu’il fut parce qu’il a construit tout un monde autour d’une condition économique : syndicats, coopératives, partis, sections, journaux, maisons du peuple, rites, symboles, disciplines et mémoires familiales. Il ne s’est pas contenté de constater que des millions de personnes étaient exploitées ; il leur a appris à interpréter cette exploitation de la même manière. Lorsque cette transmission se brise, la marginalité reste disponible pour des interprétations différentes, voire incompatibles. C’est précisément ce qui fragilise l’idée du « maranza » comme nouveau prolétaire. Le jeune qui vit aux marges de la ville, déteste la police, consomme des symboles de statut social et participe à une émeute ne franchit pas la première étape d’un parcours politique simplement parce qu’un intellectuel parvient à le faire entrer dans une catégorie marxiste. Il peut avoir des intérêts matériels communs avec un travailleur, mais aussi se faire une représentation complètement différente de l’autorité, de la propriété, de la communauté et même de ce qu’il considère comme une vie réussie.

La même erreur était déjà perceptible dans l’interprétation des banlieues françaises. Entre la génération de la Marche pour l’égalité de 1983 et celle des émeutes de 2005, ce ne sont pas seulement les conditions matérielles qui ont changé, mais aussi les structures par lesquelles ces conditions se transformaient en action collective. La sociologie française a précisément insisté sur la rupture générationnelle des formes associatives et politiques dans les périphéries. Ce qui demeure constant, c’est la marginalité ; ce qui change radicalement, c’est la manière dont elle se transforme en comportement public. C’est pourquoi deux groupes peuvent avoir des raisons différentes de haïr le même ordre sans avoir aucune raison d’en construire ensemble un nouveau.
La convergence est le problème, non la solution
La France insoumise semble aujourd’hui consciente d’au moins la première moitié du problème. Elle n’a pas besoin d’avoir organisé les blocages des lycées pour en comprendre le potentiel ; elle doit devenir la force capable de leur donner un sens avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. Le gouvernement Lecornu a accusé LFI et les milieux d’ultragauche d’être à l’origine des protestations. Toutefois, la note des services de renseignement parisiens utilisée pour étayer cette interprétation ne concerne que la Seine-Saint-Denis et, comme l’a fait observer Le Monde, elle documente surtout la présence d’organisations désireuses de tirer parti d’une mobilisation fragmentée et déjà en cours. Cette stratégie est politiquement compréhensible, mais elle demeure un pari. Une protestation scolaire peut être reliée aux coupes budgétaires ; celles-ci, aux conditions de travail dans la fonction publique ; le travail public, à la politique économique du gouvernement ; et, à partir de là, on peut tenter de construire un front général. Mais plus ce front s’élargit, moins il est possible de tenir pour acquis que tous ceux qui le rejoignent partagent la même interprétation du conflit.
C’est précisément ici que le rêve de la « convergence » devient un raccourci lexical servant à appeler « unité » ce qui n’est encore que proximité, «conscience» ce qui peut n’être qu’un simple ressentiment, et «politique» ce qui ne demeure parfois qu’une pure et simple disposition à l’affrontement. Au cours des trente dernières années, la France a connu des grèves capables de faire plier les gouvernements, des révoltes urbaines sans représentation, des coordinations professionnelles, des mouvements transversaux et des émeutes capables de se propager dans des centaines de villes. Il n’existe aucune ligne ascendante conduisant naturellement d’une forme à l’autre. Au contraire, cette succession montre combien il est rare que l’intensité, l’étendue et la forme politique parviennent réellement à coïncider.
Le problème de ceux qui rêvent d’une convergence entre travailleurs, étudiants et populations marginalisées des métropoles réside alors dans l’ordre des opérations : ils imaginent d’abord l’utopie, puis cherchent à plier la réalité à cette image. C’est l’acte typique de la superstition marxiste, qui consiste à croire en l’existence d’une « conscience naturelle » des exploités, des marginaux et des plus démunis, qu’il suffirait de faire émerger.

L’histoire n’est pas mue uniquement par des intérêts matériels
Il est inutile de répéter qu’une communauté politique, aussi large soit-elle, ne naît pas seulement parce qu’un nombre suffisant de personnes sont en colère au même moment. Elle naît lorsque cette colère acquiert une mémoire, une discipline, un langage et une mesure commune de ce qu’il vaut la peine de défendre et de construire. L’ancienne politique le savait bien; la culture de l’émeute, au contraire, tend à confondre l’absence de forme avec la liberté à l’égard de toute forme. Et c’est ici que la rhétorique de la gauche se heurte à sa limite la plus profonde: l’histoire n’est pas mue uniquement par des intérêts matériels. Les appartenances, les identités ethniques et communautaires, la religion, les fidélités, les hostilités et les pulsions continuent d’agir sans se laisser ordonner selon la simple opposition entre le haut et le bas.
Dans les révoltes françaises de ces derniers jours, la contradiction atteint le paradoxe d’écoles incendiées et de membres du personnel agressés au sein d’une mobilisation née avant tout pour réclamer davantage d’enseignants et de meilleures conditions scolaires. En somme, nous avons là la démonstration qu’un élargissement peut se produire sans parvenir à engendrer la convergence tant rêvée. Et tant que l’on continuera de confondre la capacité d’incendier le même espace avec la volonté d’habiter le même monde, ce mot servira surtout à dissimuler le problème qu’il prétend avoir résolu.
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La société anesthésiée: distraction, fragmentation et contrôle social

La société anesthésiée: distraction, fragmentation et contrôle social
Par Marcelo Ramírez
Source: https://noticiasholisticas.com.ar/la-sociedad-anestesiada...
Le problème de notre époque ne peut se résumer à une prétendue diminution de l’intelligence. La société contemporaine conserve d’immenses capacités cognitives, techniques et professionnelles. Des millions de personnes maîtrisent des procédures complexes, utilisent des technologies sophistiquées, administrent des ressources et résolvent les difficultés du quotidien. Pourtant, ces mêmes personnes mobilisent de moins en moins ces capacités pour comprendre le monde dans lequel elles vivent, établir des liens de causalité, hiérarchiser l’information et agir en fonction des conséquences à long terme. La dégradation actuelle est fonctionnelle, car elle affecte l’attention, la mémoire, le jugement et la volonté politique sans empêcher la machine économique de continuer à fonctionner.
Cette transformation produit un individu efficace dans l’accomplissement de tâches délimitées, mais vulnérable face aux processus qui déterminent sa vie. Il peut travailler, consommer, s’endetter, voter et donner son avis, mais éprouve de plus en plus de difficultés à reconstituer le lien entre une décision économique, une structure de propriété, une politique publique et leurs effets sociaux. L’abondance de données ne corrige pas cette faiblesse ; au contraire, elle l’accentue souvent, car l’information parvient sous une forme fragmentée, décontextualisée et soumise à une concurrence permanente pour capter l’attention.
Pendant des siècles, une part importante de la culture populaire a conservé une aspiration symbolique à l’élévation. Lire, apprendre un métier, connaître l’histoire, s’exprimer avec précision, écouter quelqu’un qui en savait davantage et comprendre la politique étaient des comportements associés au progrès personnel, même si cet idéal n’a jamais été universel et a toujours coexisté avec l’ignorance, la frivolité et les divertissements futiles. La différence actuelle réside dans l’échelle et dans la fonction. La banalité a cessé d’occuper les marges du temps libre pour devenir l’un des principes organisateurs de la vie quotidienne.

Une personne peut passer quatre, cinq ou six heures devant un écran, recevoir des centaines d’images, entendre des centaines de phrases et terminer sa journée sans avoir assimilé une seule idée structurée. Jamais autant d’informations n’ont été disponibles, et rarement elles ont été consommées de façon aussi superficielle. La culture numérique a multiplié les possibilités d’accès à la connaissance, mais elle a également perfectionné une économie qui tire profit de l’interruption de la concentration, de la stimulation de l’anxiété et de la transformation de chaque seconde d’attention en marchandise.
La première dégradation touche la capacité de concentration. TikTok, les Reels, les Shorts, les notifications, les titres, les mèmes, les vidéos accélérées et les extraits d’entretiens entraînent l’esprit à changer d’objet toutes les quelques secondes. Le cerveau apprend alors le comportement qu’il pratique et, après des années de consommation fragmentaire, le maintien d’une activité continue commence à provoquer de l’inconfort : lire vingt pages, écouter une conférence, suivre un raisonnement complexe, regarder un film sous-titré ou accorder dix minutes à un argument avant de le juger.
Cet inconfort est souvent confondu avec une incapacité, alors que, dans de nombreux cas, il traduit une perte d’entraînement cognitif. L’attention fonctionne comme une discipline et s’affaiblit lorsque l’ensemble de l’expérience culturelle récompense le passage immédiat au stimulus suivant. Le résultat politique est profond : celui qui perd la capacité de suivre une explication complexe a besoin que le monde soit réduit à des slogans simples tels que « bon ou mauvais », « héros ou traître », « victime ou oppresseur », « démocrate ou fasciste », « Occident ou dictature ». Le slogan remplace l’argument et la politique devient une gestion émotionnelle des masses.
Le divertissement participe à cette transformation. Les contenus triviaux ont toujours existé, et le repos fait partie d’une vie saine. Le problème apparaît lorsque, comme nous l’avons vu, la majeure partie de l’expérience culturelle s’organise autour du futile et lorsque le divertissement cesse d’offrir une pause face à la réalité pour prendre sa place. Scandales de célébrités, défis absurdes, plaisanteries humiliantes, étalages de consommation et comportements dangereux rivalisent pour obtenir quelques secondes de visibilité. Leur objectif commun est de capter l’attention.

La reconnaissance sociale, qui pouvait autrefois s’obtenir par le savoir, le prestige professionnel, le courage, le service rendu à la collectivité ou la création artistique, peut désormais être acquise par une brève irruption dans le flux collectif. Cette logique provoque une inflation des comportements extrêmes : si une imprudence filmée génère davantage de vues qu’une explication rigoureuse, le système d’incitation est établi. La plateforme n’a pas besoin d’ordonner des comportements dégradants ; il lui suffit de les récompenser.
C’est ainsi que se forme la stupidité fonctionnelle. Une personne peut conserver ses aptitudes professionnelles tout en renonçant à la pensée autonome, en adoptant des opinions préfabriquées, en répétant des phrases, en défendant des positions qu’elle n’a jamais examinées, en s’indignant du sujet que l’algorithme lui a présenté ce matin-là et qu’elle oubliera dès l’arrivée de la polémique suivante. L’économie a besoin d’individus capables de produire et de consommer. Le pouvoir tire profit du fait que ces mêmes individus manquent d’intérêt, de temps ou d’habitudes pour comprendre.
L’identité politique a progressivement été remplacée par une identité de consommateur. La question de la société que l’on souhaite construire a cédé du terrain à une autre question, plus immédiate et plus pressante : que puis-je acheter ? Une maison, une automobile, un téléphone dernier cri, un voyage, des vêtements, un corps, des expériences, des restaurants, des abonnés. Toute la vie commence à se mesurer à l’aune de signes extérieurs de réussite, et l’horizon existentiel se réduit à l’accumulation privée.

Cette réduction affaiblit ainsi l’idée d’un destin collectif. La détérioration de l’hôpital public paraît lointaine tant que l’on dispose d’une médecine privée ; la dégradation de l’enseignement perd de son urgence pour celui qui peut payer une école privée ; l’insécurité devient le problème des autres tant que l’on vit dans un quartier protégé ; la précarisation du travail émeut peu tant qu’elle touche autrui. Une privatisation psychologique de l’existence s’installe : ma maison, mon argent, mon corps, mes vacances, ma famille, mes problèmes. Le reste devient un décor, un film que nous regardons depuis notre confort individuel.
Le narcissisme parachève ce déplacement. Les réseaux sociaux ont approfondi une transformation culturelle antérieure en convertissant la vie personnelle en produit. La personne se photographie, s’exhibe, se compare et se mesure. Elle compte ses abonnés, ses voyages, ses biens, ses muscles, ses expériences et ses adhésions. Chaque élément de l’identité peut être transformé en signe public, et chaque signe doit être validé. L’appartenance à une communauté cède du terrain devant la gestion permanente de soi.
Il en résulte une société à la fois connectée et atomisée, où des milliers de contacts coexistent avec peu de relations solides, des milliers d’opinions avec peu de convictions et des milliers d’images avec peu d’expériences partagées. La connexion technique facilite les contacts, mais ne crée pas à elle seule une communauté, car une communauté exige de la continuité, des obligations mutuelles, une mémoire, de la confiance et une capacité de sacrifice. Ces dispositions entrent en tension avec une culture centrée sur la satisfaction immédiate et l’optimisation individuelle.

L’empathie est un autre facteur qui se détériore lorsque l’individu devient un spectateur permanent. Une guerre, un meurtre, une catastrophe, un enfant blessé ou une personne humiliée apparaissent dans le même flux qu’une publicité, une danse ou un animal amusant ; cette succession élimine ainsi le contexte moral. La tragédie devient un stimulus parmi d’autres, et le geste consistant à faire glisser le doigt ou la souris remplace le temps nécessaire à la compréhension. L’accoutumance à l’horreur ne rend pas automatiquement les individus cruels ; elle produit un phénomène plus répandu : une sensibilité saturée, qui reconnaît la souffrance puis passe immédiatement à autre chose.
La dispersion de l’attention se conjugue à la division horizontale de la société. Générations, identités, modes de vie, tribus culturelles et communautés numériques dialoguent principalement avec elles-mêmes. Chaque groupe reçoit un langage, un répertoire de griefs et un ensemble d’ennemis. La société peut parler de politique toute la journée sans jamais discuter du pouvoir réel : qui possède les ressources, qui décide des investissements et des orientations, qui s’approprie les gains de productivité, qui contrôle les infrastructures et qui fixe les règles.
L’identitarisme contemporain en fournit un exemple central. La lutte contre des discriminations concrètes fait partie de toute société qui aspire à la justice. Le problème apparaît lorsque ces revendications se transforment en une taxonomie morale capable d’ordonner l’ensemble de la vie sociale en catégories rigides de victimes et de bourreaux. Le sexe, le genre, la race, l’origine, l’orientation et l’identité culturelle en viennent à fonctionner comme des positions prédéterminées à partir desquelles sont attribuées la légitimité, la culpabilité et l’autorité.
Cette logique peut opposer des groupes qui partagent objectivement les mêmes conditions matérielles. Deux travailleurs dont les salaires se sont dégradés finissent par se considérer comme des adversaires culturels ; des hommes et des femmes soumis à la même précarisation sont incités à interpréter leur relation comme une guerre structurelle. L’énergie politique se déplace vers le langage, les pronoms, la représentation symbolique, l’identité d’un acteur ou la composition démographique d’une campagne publicitaire. Pendant ce temps, la propriété, la concentration économique et la répartition des richesses demeurent intactes et toujours plus éloignées de l’examen public.

Le capitalisme d’entreprise a rapidement compris qu’il pouvait absorber cette révolution symbolique. Une entreprise peut afficher une diversité irréprochable tout en maintenant des conditions de travail abusives. Elle peut orner son logo des couleurs d’une cause, se soustraire à l’impôt et accroître la concentration du marché ; elle peut intégrer toutes les identités imaginables à une publicité sans modifier l’identité des propriétaires de l’entreprise. La représentation modifie les images et les possibilités individuelles ; la transformation matérielle modifie les rapports de pouvoir. Confondre ces deux échelles permet de présenter une adaptation culturelle comme un changement structurel.
La fragmentation identitaire intègre en outre une forme de surveillance sociale, car le contrôle circule entre les citoyens par l’intermédiaire de sanctions réputationnelles, de l’opprobre public, de l’isolement professionnel et de l’exclusion de certains espaces. Une étiquette peut se substituer à l’argument. Des termes tels que « raciste », « misogyne », « transphobe », « fasciste » ou « négationniste », employés pour clore automatiquement le débat, interrompent des discussions qui devraient être tranchées par l’examen des faits et des raisonnements. La peur de la sanction engendre l’autocensure et appauvrit la capacité collective à formuler des questions difficiles.
Les universités, les jeunes, les intellectuels, les artistes, les journalistes et les mouvements sociaux — secteurs historiquement associés à la production de la dissidence — peuvent consacrer une quantité considérable d’énergie à surveiller leur propre pureté idéologique. Les querelles internes occupent le devant de la scène tandis que progressent l’automatisation, la financiarisation, la concentration économique et la précarisation du travail. Le pouvoir est moins exposé lorsque ceux qui pourraient le critiquer sont accaparés par des combats latéraux et que le vocabulaire radical se substitue à la capacité d’organisation.

La conséquence politique de ce processus est une population fatiguée, distraite et résignée, peuplée de citoyens apathiques qui peuvent se méfier du système, haïr leurs dirigeants et savoir qu’ils vivent moins bien. Mais l’apathie n’exige pas le consentement ; elle exige l’inaction. C’est pourquoi ses formules caractéristiques expriment une impuissance acquise : ils sont tous pareils, rien ne change, cela a toujours été ainsi, moi, je m’occupe de mes affaires.
Cette dernière formule représente une victoire totale de la dépolitisation. Une société peut connaître vingt années de détérioration économique et y répondre par des stratégies privées d’adaptation : un second emploi, l’émigration, l’achat de dollars, les cryptomonnaies, les plateformes, les livraisons ou l’entrepreneuriat. Chacune de ces réponses peut être rationnelle d’un point de vue individuel, mais leur généralisation révèle la disparition de la question collective. L’interrogation sur les causes de l’appauvrissement est remplacée par la recherche d’une issue personnelle.
Les réseaux sociaux offrent un mécanisme efficace de défoulement. Les gens se plaignent, insultent les responsables politiques, partagent des dénonciations, publient des mèmes et participent à des discussions interminables. L’individu a le sentiment d’avoir réagi parce qu’il a exprimé son indignation, tandis que la structure demeure intacte. Une catharsis sans action se produit et peut remplir une fonction stabilisatrice : le mécontentement se libère symboliquement avant de se transformer en organisation, en discipline, en stratégie ou en construction institutionnelle.
Même la consommation intensive de contenus politiques peut devenir un divertissement idéologique. Une personne écoute pendant des heures des commentateurs qui confirment exactement ce qu’elle pense déjà. Elle s’indigne, partage et discute ; elle éprouve le sentiment de participer chaque jour à une bataille historique tout en demeurant immobile devant un écran. L’information politique perd sa fonction lorsqu’elle ne modifie ni les critères de jugement, ni les liens, ni les priorités, ni les capacités. Elle alimente une identité et une émotion, mais ne produit aucun pouvoir social.

La manipulation contemporaine exploite cette faiblesse. Il n’est pas nécessaire de convaincre profondément toute la population ; il suffit d’administrer son attention. Un scandale chasse le précédent, une guerre en efface une autre, une polémique culturelle domine l’espace public pendant quarante-huit heures et une provocation délibérée contrôle la conversation durant plusieurs jours. La saturation produit de l’amnésie, et chaque événement semble repartir de zéro, faute d’une mémoire suffisante pour le relier à une séquence.
Le contrôle social adopte alors une forme sophistiquée de brouillage. Les transformations structurelles se produisent au vu et au su de tous, entourées de milliers de stimuli secondaires. Une célébrité éclipse une crise économique, et une querelle verbale occupe des semaines tandis que se prennent des décisions qui auront des conséquences pendant des décennies. Il n’est plus indispensable de dissimuler les faits ; il suffit de les présenter comme ennuyeux, trop complexes, lointains ou inévitables, et de veiller à ce qu’il y ait toujours quelque chose de plus attrayant à regarder.
L’anesthésie s’approfondit avec la disparition des projets historiques. L’industrialisation, le développement national, l’État-providence, l’intégration continentale, la conquête spatiale, le socialisme, la modernisation et la libération nationale ont offert des horizons capables de mobiliser des générations entières. Ces projets pouvaient être contradictoires et engendrer des conflits, mais ils situaient la politique sur le terrain de l’avenir, obligeant à débattre du pays et de la société qui devraient exister vingt ou trente ans plus tard.
Une grande partie de la politique contemporaine se contente, en réalité, d’administrer le présent. L’urgence économique enferme des millions de personnes dans la question de savoir comment finir le mois. Cette préoccupation est parfaitement compréhensible et absorbe l’énergie disponible. Sa généralisation produit cependant un effet dévastateur : une société incapable d’imaginer l’avenir finit par administrer son propre déclin. L’absence d’horizon transforme chaque renoncement en adaptation réaliste et chaque recul en fatalité.
La culture adulte accompagne ce processus par une infantilisation croissante : langage simplifié, conflits réduits à des personnages bons ou mauvais, besoin permanent de divertissement, faible tolérance à l’ennui et à la frustration, gratification immédiate, recherche constante d’approbation et difficulté à différer les récompenses. Ces dispositions alimentent d’immenses industries, car elles correspondent au consommateur idéal : impulsif, anxieux, porté à la comparaison, insatisfait et facile à stimuler.

L’intelligence artificielle met en évidence la gravité du problème. Cette technologie peut transformer le marché du travail, l’éducation, l’administration, la production intellectuelle, la culture, la guerre et la structure économique. Une société politiquement éveillée devrait débattre de ceux qui posséderont ces systèmes, de ceux qui s’approprieront les gains de productivité, de la manière dont les revenus seront répartis et de ce qui se produira lorsqu’une entreprise qui avait besoin de mille salariés pourra fonctionner avec cent.
Il s’agit de questions d’ordre civilisationnel, mais elles sont reçues par une culture qui reste fragmentée en circuits de distraction. Un groupe regarde de courtes vidéos, un autre consomme des séries ou du football, ou se concentre sur les paris. Certains participent aux guerres culturelles ou s’immergent pendant des heures dans des contenus politiques partisans. La distraction varie selon l’âge, la classe sociale et l’appartenance culturelle. Le mécanisme demeure constant, et chaque groupe reçoit sa propre dose d’anesthésie.
Ceux qui tentent d’échapper à cette dynamique se heurtent à l’isolement. S’ils perçoivent des processus inquiétants et essaient de les expliquer, ils obtiennent des réponses prévisibles : cela a toujours été ainsi, n’exagère pas, on ne peut rien y faire, arrête de trop réfléchir. Une personne isolée peut parfaitement comprendre un problème tout en se sentant incapable de le modifier. Mais la répétition de cette expérience engendre le découragement, puis la résignation et, finalement, le silence.
La phrase « cela ne sert à rien » peut se révéler plus efficace qu’une interdiction : elle est mortelle. Une personne convaincue qu’elle peut changer quelque chose constitue un sujet politique potentiel. En revanche, une personne persuadée que rien ne peut changer s’immobilise d’elle-même. Elle conserve des libertés formelles, peut écrire, voter, manifester et insulter le gouvernement, mais elle a perdu l’espoir d’une efficacité collective. Or cette perte détruit le lien entre la conscience et l’action.
L’architecture d’ensemble combine plusieurs processus qui se renforcent mutuellement. Une attention moindre entraîne moins de lecture, moins de connaissances et une dépendance accrue aux slogans. Un narcissisme plus prononcé engendre moins de solidarité, moins d’organisation et une moindre capacité politique. Une précarité accrue provoque fatigue, repli individuel et résignation. La banalisation détruit les hiérarchies intellectuelles ; le consumérisme remplace le citoyen par le consommateur ; la guerre culturelle détourne l’indignation ; la surveillance morale engendre l’autocensure ; la saturation empêche la construction d’une mémoire ; l’isolement démoralise ceux qui tentent encore de comprendre.

Il en résulte une population cognitivement fragmentée, culturellement appauvrie, socialement atomisée, émotionnellement stimulée, économiquement anxieuse et politiquement résignée. Elle peut être profondément insatisfaite tout en demeurant immobile ; constater qu’elle perd des droits, du pouvoir d’achat, de la stabilité et sa capacité de décision, sans transformer ce malaise en explication cohérente, cette explication en conscience commune, et cette conscience en organisation.
La forme contemporaine de domination peut coexister avec les élections, Internet, la liberté d’expression, des millions de médias et une quantité pratiquement illimitée d’informations. La liberté politique exige davantage que l’absence de censure : elle requiert la capacité de comprendre, d’établir des priorités, de s’associer, d’entretenir des liens et d’agir. Lorsque ces capacités se dégradent, les institutions formelles subsistent tandis que diminue le pouvoir effectif de la société de décider de son avenir.
Telle est la dernière contradiction. L’humanité dispose de la plus vaste infrastructure de connaissances de son histoire et l’utilise, dans une large mesure, pour consommer des stimuli de quelques secondes. Elle prend connaissance d’une injustice survenue à dix mille kilomètres et l’oublie avant de l’avoir comprise ; elle se connecte à des continents entiers, mais s’enferme dans une identité soigneusement mise en scène.
En définitive, elle peut être libre de s’informer tout en perdant le désir, l’habitude et le temps nécessaires pour le faire.
La domination la plus efficace construit une société dans laquelle penser paraît ennuyeux, inutile ou trop difficile. Le pouvoir n’a pas besoin d’être aimé ni de convaincre tout le monde que les choses fonctionnent. Il lui suffit d’une population distraite, individualisée, épuisée et persuadée que rien d’important ne dépend d’elle. Il suffit que ceux qui pourraient remettre en cause la structure se combattent entre eux, que ceux qui perçoivent le problème se sentent seuls et que l’indignation soit intense mais fragmentaire.
La société peut alors discuter en permanence pendant que d’autres décident. Une personne peut se sentir rebelle tout en restant politiquement inoffensive et contempler sa propre spoliation, en comprenant vaguement ce qui est en train de se produire, puis, quelques secondes plus tard, recommencer à faire défiler l’écran vers le stimulus suivant.
12:31 Publié dans Actualité, Philosophie, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, philosophie, sociologie |
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lundi, 05 octobre 2026
Élections à la Douma d’État: la «démocratie russe» face à la démocratie occidentale

Élections à la Douma d’État: la «démocratie russe» face à la démocratie occidentale
Réflexions sur les récentes élections en Russie
Alexandre Douguine
Présentateur (Alexeï Krassilnikov) : Selon les chiffres que Maria Romanova vient d’annoncer au journal, le taux de participation s’est établi à 59%, tandis qu’il a atteint près de 91% pour le vote en ligne. D’après Ella Pamfilova, Russie unie recueille 57,83% des voix et arrive en tête dans 208 circonscriptions uninominales; elle devrait obtenir 355 sièges. Le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF) obtient 13,81%, et le Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) presque 9% — ce qui représente d’ailleurs une progression notable: lors des élections précédentes, sous Vladimir Jirinovski, son résultat était inférieur d’environ un point et demi. «Gens nouveaux» recueille 7,96%. Pour l’instant, Russie juste ne franchit pas le seuil électoral: il ne lui manque que quelques centièmes de point. Nous attendons les résultats définitifs après le dépouillement de tous les bulletins; ces chiffres correspondent à 95,18% des bulletins dépouillés.
Nous allons tout examiner en détail: le fond, la forme et le contexte dans lequel se sont déroulées ces journées de vote.
Présentateur: Alexandre Guelievitch, sur quoi attireriez-vous l’attention? Peut-être moins sur les résultats des partis — environ 5% seulement des bulletins ayant encore été dépouillés — que sur les événements marquants qui ont accompagné ces trois jours, ainsi que le vote anticipé qui les a précédés, avec des urnes mobiles?
Alexandre Douguine : Le contexte dans lequel se sont déroulées les élections a été véritablement héroïque. Au cours de la dernière nuit précédant le dimanche, le régime de Kiev a lancé une attaque massive: plus d’un millier de drones ont été dirigés contre la Russie et, d’après Pamfilova, 76 bureaux de vote ont été endommagés. L’Ukraine et l’Occident qui la soutient ont tenté de faire échouer les élections — de les rendre impossibles, chaotiques et illégitimes, de faire en sorte qu’elles n’aient tout simplement pas lieu. Ils n’y sont pas parvenus, et c’est très important. Nous avons organisé ces élections de manière ordonnée, résolue et unie, en démontrant notre détermination, notre sens de l’organisation et notre discipline — aussi bien ceux de la population que ceux de l’État et de l’administration. À mon sens, il s’agit d’une victoire modeste, mais réelle, dans la guerre morale que nous menons contre l’Occident et le régime nazi de Kiev.


Venons-en maintenant aux résultats. Il convient ici de rappeler une publication judicieuse d’Alexeï Tchadaïev. Aujourd’hui, beaucoup ont du mal à commenter les élections: tous les partis qui y participent sont patriotiques, tous soutiennent le président et l’opération militaire spéciale, et tous sont unanimes sur les principales questions de politique nationale et de vision du monde. Tchadaïev est l’un des acteurs les plus remarquables du développement de nos systèmes sans pilote; c’est un ingénieur qui a participé dès l’origine à la création d’un puissant réseau de tels systèmes et, à mon avis, un politologue de grand talent. Il a relevé un point important: les gens votent pour Russie unie parce que le nom même de ce parti exprime une forme de dépassement des partis, ainsi que l’absence de démocratie parlementaire.
L’idée est que la Russie doit être unie, tandis que la fragmentation du système politique en factions, en composantes et en partis produit, au fond, de la désunion — alors que Russie unie propose de rassembler. C’est un parti qui propose, en substance, de mettre de côté la démocratie représentative et libérale de type occidental pour rechercher la voie menant à l’authentique démocratie russe, dans laquelle l’unité prime sur tout. C’est l’exact opposé de la théorie occidentale de la démocratie libérale propre à l’époque moderne, selon laquelle plus la séparation des pouvoirs — exécutif, législatif et judiciaire — est forte, et plus ceux-ci se limitent mutuellement, mieux c’est.

Je ne pense pas que les électeurs étudient en profondeur le programme de Russie unie. Ce qui compte, c’est le nom lui-même et le fait que le parti soutienne ouvertement Poutine et l’opération militaire spéciale. Les cinq premières personnalités de sa liste ont également revêtu une portée symbolique: Lavrov; Vladislav Golovine, héros de l’opération militaire spéciale; Maria Lvova-Belova, déléguée auprès du président aux droits de l’enfant; et le correspondant de guerre Evgueni Poddoubny — autrement dit, des personnes que le peuple comprend. C’est un parti solidaire de l’État et de son dirigeant, et il possède quelque chose qui transcende les partis, qui est au-dessus d’eux — le gage d’une nouvelle forme démocratique.
La démocratie russe ne repose pas sur la division et le morcellement, mais sur l’unité. Quant à leurs divergences d’opinions, leurs jugements propres et leurs nuances, les citoyens doivent les porter à la connaissance des autorités et de la société par d’autres moyens, et non au travers de débats parlementaires. C’est pourquoi, chez nous, le Parlement n’est pas le lieu des discussions: un parti, désigné comme le principal, l’emporte, et cela est parfaitement démocratique, puisque c’est précisément ce que veulent les gens. Nous, Russes, voulons que l’on cesse de discuter de sujets futiles au Parlement. La Douma n’est pas une foire grotesque; c’est le lieu où il faut réfléchir et aider le pouvoir à mettre en œuvre sa ligne politique. Au fond, les députés sont des conseillers, et il faut élire à ces fonctions des personnes intelligentes, car tout le monde n’est pas capable de réfléchir.
Voilà ce que nous mettons dans notre conception de la démocratie: pour parler franchement, nous l’envisageons sans partis. Russie unie est un compromis entre les vestiges occidentaux introduits dans la Constitution au cours des années 1990 — la trace de notre occidentalisme et de notre dérive libérale mondialiste — et la Russie de demain, où tout sera uni: les peuples, les confessions traditionnelles, le peuple et l’État. Quant à la diversité et aux divergences d’opinions, il faut réfléchir en profondeur à la place qui doit leur revenir — car même le christianisme affirme qu’«il faut bien qu’il y ait parmi vous des divergences». Exprimez vos points de vue, argumentez; pour cela, il faut trouver des espaces permettant un véritable échange d’opinions — mais certainement pas le Parlement. Le mot « parlement » vient du français parler…
Présentateur: … oui, parler. Chez nous, la Douma tire son nom du mot «penser». Vous souvenez-vous que, jadis, on avait même rebaptisé la «discussion»?
Alexandre Douguine : Exactement. Il vaut mieux penser d’abord et parler ensuite, plutôt que l’inverse. Chez nous vient d’abord la Douma, et ensuite seulement le Parlement, parler.

Participation et vote en temps de guerre
Présentateur : Il convient ici de préciser que les partis qui, selon les résultats provisoires, entrent à la Douma d’État soutiennent eux aussi l’opération militaire spéciale: il ne s’agit donc pas uniquement de Russie unie. Quant à la participation, près de 60% — provisoirement 59% —, c’est nettement plus que lors des précédentes élections législatives et proche du taux enregistré à l’élection présidentielle. Cela signifie que l’électeur est politiquement motivé: il comprend qu’il doit voter, quel que soit le niveau du scrutin ou la force politique concernée, même lorsque, de toutes parts, on lui répète que cela ne changera rien. C’est un phénomène intéressant: la hausse de la participation électorale témoigne d’une volonté de s’affirmer et d’accomplir son devoir civique.
Alexandre Douguine: Nous sommes en guerre et, dans ces conditions, le vote record en faveur du président devient un vote en faveur de son Parlement, de ses partis et de son système politique. On nous bombarde et on nous tue; on cherche, par la force, à nous priver de la possibilité de soutenir le président et de vaincre, y compris dans les batailles sociales que nous menons pour assurer notre cohésion. C’est pourquoi nous allons voter: nous montrons que l’on ne peut pas nous intimider, que nous soutenons la ligne du président et que celui-ci n’est pas seul — tous les partis sont derrière lui, et derrière les partis se tient le peuple tout entier.
Présentateur : Depuis plusieurs années déjà, la participation devient presque l’unique indicateur essentiel que l’on suit et au nom duquel on mène principalement campagne; savoir qui vote pour qui n’est plus qu’une question secondaire. Alexandre Guelievitch, vous avez souligné à juste titre qu’il n’est pas toujours possible de prendre connaissance des programmes, et c’est une idée qu’il faut bien comprendre. Les normes démocratiques que l’on impose comme les seules possibles ne fonctionnent pas toujours ni partout; il suffit d’observer les pays où les tentatives d’implanter une formule démocratique universelle n’ont pas été couronnées de succès. Chaque pays suit sa propre voie, et le modèle doit y être adapté. C’est pourquoi l’appel à se rendre avant tout aux urnes devient de plus en plus compréhensible et de mieux en mieux accepté par ceux qui votent.
Alexandre Douguine : C’est précisément ainsi qu’il faut interpréter le taux élevé de participation et le score important de Russie unie: il s’agit, en un sens, d’un référendum — non pas «pour les uns ou pour les autres», mais en faveur de la ligne politique du président et de l’État. Les relations entre le peuple et l’État sont complexes et non linéaires — il en a toujours été ainsi tout au long de notre histoire et dans toute société. En temps de guerre — une guerre juste, patriotique et populaire — cela apparaît avec une netteté particulière. Les instruments par lesquels le peuple exprime son accord avec l’État peuvent être divers : sondages d’opinion, rassemblements, manifestations ou encore élections. Et ces élections diffèrent des précédentes: elles reflètent l’état d’une société qui soutient la marche vers la victoire.

Lorsqu’ils prennent leur bulletin de vote, certains raisonnent ainsi: «Ceux-là, je les reconnais; celui-ci a dit quelque chose de drôle; celui-là est bien.» Mais les couches les plus profondes de la population votent avec leur âme, d’un seul bloc, et choisissent Russie unie parce que c’est le parti de Poutine.
Voter pour ce parti revient, en substance, à voter en faveur du passage d’une démocratie libérale d’imitation à une véritable démocratie russe des zemstvos. On considère habituellement le contraire: les électeurs de Russie unie voteraient de façon moins réfléchie, en obéissant à des consignes. À mon avis, c’est exactement l’inverse: les gens votent conformément à ce qu’ils ressentent. C’est un choix existentiel, et l’identité de ces personnes importe peu; ce qui compte, c’est qu’elles votent en faveur de la ligne politique et de la stratégie de l’État et, en temps de guerre, incontestablement en faveur de la victoire.
Présentateur : J’ajouterai que chacun a décidé lui-même pour qui il voterait. Le simple fait que ces élections aient eu lieu sous une menace physique sérieuse est significatif: dans la seule région de Moscou, 1600 drones ont été abattus samedi sur l’ensemble des lignes de défense. Se rendre dans un bureau de vote dans de telles circonstances suppose une détermination intérieure supplémentaire. Ella Pamfilova fait état d’attaques de drones des forces armées ukrainiennes qui auraient presque délibérément visé les véhicules des membres des commissions électorales, notamment dans la région de Briansk; dans plusieurs régions, il y a également eu des drames mortels. C’est aussi un facteur de mobilisation et d’unification. Nous attendons les chiffres définitifs, mais il nous reste pour l’instant environ trois minutes pour tirer une sorte de conclusion.
Alexandre Douguine : Cette fois-ci, les possibilités de voter ont été extrêmement nombreuses et variées: les personnes soumises à toutes sortes de contraintes ont eu la possibilité d’exprimer leur position. Pour ce qui est du respect formel des normes de la démocratie occidentale, celles-ci ont été respectées. Il reste que, de mon point de vue, ces normes ne constituent nullement la vérité ultime. La vérité ultime, c’est Dieu, c’est ce que disent la religion, la révélation, l’Église et la tradition. La démocratie n’est pas sacrée et ne constitue pas une valeur sacrée. Mais notre peuple, surtout en temps de guerre, la transforme en quelque chose de plus grand: un moyen d’exprimer une position existentielle, dans des conditions littéralement héroïques.
Natalia Sanaïkhina, membre de la commission électorale n°1283 dans la région de Moscou, a été blessée lors d’une attaque de drones, mais elle est néanmoins allée accomplir son devoir. Pour beaucoup, ce fut une épreuve. Nous avons pris une procédure électorale assez contestable, qui n’a rien de véritablement russe ni de sacré, et nous l’avons transformée en quelque chose d’autre. Les Russes savent faire cela: lorsqu’ils empruntent quelque chose aux autres, tantôt ils le détériorent, tantôt, au contraire, ils l’améliorent. Ce vote a été juste, et ces élections ont véritablement été plus que de simples élections.
Présentateur : Et pour conclure, établissons une comparaison avec les élections américaines. Vous avez observé à juste titre que les possibilités de voter étaient nombreuses, que ce soit par anticipation ou à distance; nos collègues de Khabarovsk et de Saint-Pétersbourg ont raconté comment les bulletins étaient acheminés — ici par drone, là dans le réceptacle d’une excavatrice. Cela rappelle les élections américaines, où une personne se contente de se présenter, de donner son nom et de voter sans passeport ni pièce d’identité — de nombreux étrangers ont eux aussi voté de cette manière. Les exigences de transparence et de rigueur qui peuvent être imposées à des élections ont effectivement été respectées chez nous.
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Cascades de crises mondiales - Escalade au Moyen-Orient, pénuries d’énergie et pressions politiques

Cascades de crises mondiales
Escalade au Moyen-Orient, pénuries d’énergie et pressions politiques
(Situation au 2 octobre 2026)
Jens Kröger
Source: https://jensk250895.substack.com/p/globale-krisenkaskaden...
1. Le réseau imbriqué des crises internationales
Les conflits géopolitiques surviennent rarement de manière isolée. Les affrontements militaires, les perturbations des marchés mondiaux et les luttes de pouvoir intérieures s’influencent mutuellement.
Le conflit larvé entre les États-Unis et l’Iran provoque de profondes secousses sur les marchés internationaux de l’énergie. Cela accroît considérablement la pression économique exercée sur des États européens comme l’Allemagne et la France.
Dans le même temps, les gouvernements de Washington et de Berlin se retrouvent soumis à une forte pression politique intérieure les obligeant à agir. La baisse des taux d’approbation et le risque d’éclatement des coalitions influencent les décisions stratégiques et militaires prises à l’étranger.
Pour comprendre le contexte, il est nécessaire d’examiner le système dans son ensemble: outre la politique quotidienne et les mouvements de troupes, des intérêts financiers profondément enracinés jouent un rôle déterminant.
Depuis des décennies, des réseaux bancaires et des groupes de réflexion occidentaux cherchent à placer sous leur contrôle les ressources mondiales en matières premières. Les orientations politiques prises aux États-Unis ou en Allemagne ont ainsi des répercussions directes sur le prix de l’essence dans les stations-service nationales, la stabilité des réserves d’urgence des différents pays et la sécurité mondiale.
Message essentiel:
« Les escalades militaires au Moyen-Orient, les pénuries mondiales de carburant et les crises politiques intérieures aux États-Unis comme en Allemagne sont étroitement liées. Elles sont alimentées par les luttes de pouvoir actuelles et par des structures financières géopolitiques profondément enracinées. »
2. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran: escalade militaire et crise énergétique mondiale
2.1 Déploiement militaire et calendrier stratégique
Les forces armées américaines ont considérablement renforcé leur présence militaire au Moyen-Orient. Pour la première fois depuis avril et pour la deuxième fois depuis 2003, trois porte-avions américains se trouvent simultanément dans la région.

Parmi les forces et unités déployées figurent :
Porte-avions : l’USS Theodore Roosevelt, dont l’arrivée est prévue pour la fin du mois d’octobre, l’USS George Washington et l’USS George W. Bush.
Forces amphibies : le groupe opérationnel du Makin Island, accompagné de la 13e unité expéditionnaire des Marines.
Effectifs : plus de 2 000 à 4 000 Marines américains, ainsi qu’environ 10 000 soldats supplémentaires au total.
Capacités aériennes et défensives : plus d’une douzaine d’avions de combat F-35B, des véhicules blindés et deux batteries supplémentaires de missiles Patriot, déployées en Arabie saoudite et au Qatar afin de protéger les installations pétrolières et gazières locales.
L’un des principaux déclencheurs de la récente spirale d’escalade rhétorique et militaire est un incident survenu à bord d’un avion de ligne de FlyDubai à destination de Tel-Aviv. Le copilote y aurait poignardé le commandant de bord. Malgré des informations contradictoires — allant de deux pilotes à la retraite à un plombier sans expérience aéronautique qui aurait fait atterrir l’appareil —, le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ont immédiatement attribué l’incident au Corps des gardiens de la révolution islamique iranien (IRGC).
Cet incident sert désormais de possible prétexte — de catalyseur pour une opération sous faux drapeau — à des frappes militaires de représailles immédiates.
Sur le plan stratégique, l’armée américaine est confrontée à un problème technique: les principales installations nucléaires iraniennes se trouvent jusqu’à 600 mètres de profondeur sous une épaisse masse rocheuse, comme le complexe de bunkers «Spitzhackenberg». Les bombes conventionnelles antibunkers ne peuvent pénétrer à une telle profondeur. C’est pourquoi l’option d’une invasion terrestre passe au premier plan: des unités spéciales des Marines devraient alors placer des charges explosives au cœur même des forteresses souterraines.
Le calendrier de ces opérations est étroitement lié aux élections de mi-mandat américaines de novembre. Du côté américain, il est envisagé de reporter les vagues d’attaques de grande ampleur après le jour du scrutin, afin de réduire au minimum les risques politiques avant les élections.
Du côté iranien, en revanche, la crainte d’une attaque américaine massive et inévitable s’accroît, ce qui pourrait conduire les dirigeants iraniens à lancer eux-mêmes une frappe préventive avant novembre.

2.2 Le différend relatif aux réserves stratégiques d’urgence et les accusations de chantage
Les tensions militaires pèsent lourdement sur les marchés énergétiques. Les prix connaissent des hausses spectaculaires à la pompe: l’essence a augmenté de 48%, tandis que le diesel a bondi de 70%.
La vulnérabilité européenne à ce choc des prix résulte d’une chaîne directe de causes et d’effets: pour des raisons politiques, l’Europe a volontairement interdit l’importation de diesel russe et a transféré sa dépendance en matière d’approvisionnement vers les raffineries américaines. Les États-Unis utilisent désormais cette dépendance volontaire comme moyen de pression.
Outre la modification de la structure commerciale, d’autres facteurs aggravants entrent en jeu :
- La persistance de l’incertitude et des attaques contre des pétroliers dans le détroit d’Ormuz.
- L’explosion des coûts du transport et de l’assurance maritimes.
- De nouvelles attaques des Houthis contre les installations de traitement du groupe pétrolier Aramco en Arabie saoudite.
- Les interdictions russes d’exporter des carburants et les restrictions chinoises à l’exportation.
Afin de faire baisser les prix aux États-Unis avant les élections de mi-mandat, Washington adresse un ultimatum à ses partenaires européens (Panneau n°1).

Exigence des États-Unis
Libération de réserves de diesel: l’Allemagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Irlande devraient débloquer au total 120 millions de barils de diesel issus de leurs réserves stratégiques sur une période de six mois.
Menace d’interruption des exportations: en cas de refus européen, les États-Unis menacent de suspendre totalement leurs exportations de diesel vers l’Europe.
Conséquences possibles pour l’Europe
Épuisement du dispositif d’urgence: les réserves nationales destinées à amortir les graves perturbations de l’approvisionnement tomberaient presque à 0%.
Effondrement de la logistique: puisque l’Europe tire la moitié de son diesel des raffineries américaines, une interruption des exportations américaines provoquerait l’arrêt du transport routier de marchandises, de l’agriculture et de l’artisanat.
* * *
2.3 Informations générales: comment fonctionnent les réserves stratégiques de pétrole?
Les réserves stratégiques d’urgence ne sont pas stockées dans de grands réservoirs en surface. Leur stockage et leur extraction sont techniquement complexes.
Stockage dans des cavernes salines : les cavernes salines sont d’immenses cavités artificiellement creusées par dissolution au cœur de profondes formations salifères. Le pétrole brut y flotte physiquement sur une couche d’eau salée.
Mécanisme d’extraction : pour extraire le pétrole, de l’eau douce est pompée au fond de la caverne. L’eau injectée repousse le pétrole, plus léger, vers le haut et jusqu’à la surface. La cavité doit toujours rester remplie afin d’éviter l’effondrement de la roche.
Risques techniques liés à une utilisation répétée : lorsque de l’eau douce est injectée trop souvent, elle dissout davantage de sel sur les parois. Des morceaux de roche se détachent alors, le pétrole brut est contaminé et la cavité souterraine perd durablement sa stabilité.
3. Politique intérieure américaine : élections de mi-mandat, chute dans les sondages et déclarations de Trump
3.1 Des sondages catastrophiques et la tournée électorale de Trump
À l’approche des élections de mi-mandat, l’administration américaine de Donald Trump subit une pression considérable. Le Wall Street Journal a relevé des niveaux historiquement bas :
- Taux d’approbation global: 37 %. À titre de comparaison, avant de précédentes élections de mi-mandat, George W. Bush se situait à 39 % en 2006 et Barack Obama à 46 % en 2010.
- Effondrement parmi les électeurs latino-américains : chute de 62 points, pour atteindre seulement 15 % d’opinions favorables, contre 77 % d’opinions défavorables.
- Effondrement parmi les électeurs noirs : recul de 49 points du taux d’approbation.
- Chute selon le niveau d’études : électeurs titulaires d’un diplôme de fin d’études secondaires : −37 % ; diplômés de l’enseignement supérieur : −15 % ; titulaires d’un master ou d’un doctorat : +10 %.
- Renversement sur la question migratoire : l’avantage électoral en matière de compétence perçue sur l’immigration est passé de 12 points en faveur des républicains en 2024 à 6 points en faveur des démocrates en septembre 2026.
En raison de ses dérapages verbaux et de ses absences cognitives, de grandes chaînes de télévision conservatrices comme Fox News et Newsmax ont cessé de diffuser en direct les interventions électorales improvisées de Trump. Le président américain est désormais largement relégué sur des chaînes locales marginales, comme Fox 2.
Pour enrayer cette chute, Trump parcourt des États traditionnellement très républicains, les Deep Red States, comme l’Oklahoma, le Texas, l’Ohio, l’Alabama et le Nebraska. Les projections relatives aux sièges du Sénat font toutefois apparaître des pertes considérables, même dans ces bastions conservateurs:
Michigan: 80% de probabilité de victoire pour les démocrates.
Maine: 74% de probabilité de victoire pour les démocrates.
Texas: 70% de probabilité de victoire pour les démocrates.
Ohio: 70% de probabilité de victoire pour les démocrates.
Iowa: 59% de probabilité de victoire pour les démocrates.
Alaska: 51% de probabilité de victoire pour les démocrates.

3.2 Citations et controverses tirées de l’entretien accordé à Time Magazine
Dans un entretien de plusieurs heures accordé à Time Magazine, ainsi que sur Truth Social, Trump s’est exprimé sur la liberté de la presse et le conflit avec l’Iran.
À propos de la liberté de la presse et du traitement médiatique de son action gouvernementale, Trump a déclaré :
« Même si j’accomplissais quelque chose de vraiment extraordinaire […], ils diraient: pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus rapidement? Ce sont tout simplement des gens affreux […] Je crois en une presse libre […], mais je ne crois pas aux fausses informations. »
Concernant la situation militaire en Iran et la manière dont il se définit lui-même en tant que chef du gouvernement, Trump a déclaré:
« J’avais dit qu’il faudrait entre quatre et six semaines pour éliminer la menace nucléaire iranienne. Je l’ai fait en une seule nuit. »
Lorsque le journaliste lui a demandé comment ses déclarations relatives à la destruction totale de l’Iran pouvaient être conciliées avec sa prétention à être un président de la paix, Trump a répondu:
« Parce qu’en détruisant l’Iran, nous instaurons la paix dans le monde. Avec l’Iran, je crois qu’il ne pourrait jamais y avoir de paix. »
Mise en perspective analytique: ces citations témoignent d’une attitude de plus en plus défensive à l’égard de la presse et d’une radicalisation de la politique étrangère. L’affirmation selon laquelle le problème nucléaire aurait été résolu « en une seule nuit » est en contradiction directe avec les mouvements de troupes réels et les difficultés non résolues dans le détroit d’Ormuz.
4. La crise politique en Allemagne: fin de la coalition, scandale de l’OTAN et blocage des réformes
4.1 Le scandale du prix de la paix décerné à l’OTAN et les manifestations citoyennes
En Allemagne, l’attribution du Prix westphalien de la paix à l’alliance militaire de l’OTAN, à l’hôtel de ville de Münster, a suscité une vive controverse. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a reçu le prix, tandis que le chancelier fédéral Friedrich Merz a prononcé l’éloge officiel.

Des médias critiques comme la Berliner Zeitung ont souligné le renversement orwellien résumé par la formule «la guerre, c’est la paix», consistant à décerner un prix de la paix à une alliance militaire. Ils ont rappelé des interventions historiques de l’OTAN, telles que la guerre de Yougoslavie en 1999.
À l’époque, le bombardement ciblé de sites chimiques comme Pančevo — où l’OTAN avait frappé, malgré un avertissement préalable, un réservoir contenant 450 tonnes de chlorure de vinyle cancérigène — ainsi que celui de la raffinerie de Novi Sad avaient causé des dommages environnementaux et sanitaires durables. Devant l’hôtel de ville, de bruyantes manifestations citoyennes ponctuées de cris tels «Assassins!» ont accompagné la cérémonie.
Les organisateurs ont tenté en vain de couvrir ces invectives en faisant jouer une fanfare militaire.
4.2 Niveaux historiquement bas et ultime conflit au sein de la coalition gouvernementale
Les alliances gouvernementales à Berlin se trouvent au bord d’une paralysie totale :
Niveaux historiquement bas dans le baromètre ARD-Deutschlandtrend: 88% des personnes interrogées se déclarent mécontentes du travail du chancelier Friedrich Merz, contre seulement 10% d’opinions favorables. Par ailleurs, 89% sont insatisfaites du gouvernement fédéral dans son ensemble.
Situation financière critique: avec plus de mille milliards d’euros de dette, les caisses de protection sociale sont menacées de faillite. Après avoir reçu 3,2 milliards d’euros, l’assurance dépendance a encore besoin de 700 millions d’euros de prêts sans intérêt; sans apport supplémentaire, elle risque de se retrouver en cessation de paiement en novembre.
Le conflit autour de la taxe sur le sucre: le ministre des Finances Lars Klingbeil prévoyait une taxe sur les boissons sucrées, susceptible de rapporter entre 450 millions et 1,2 milliard d’euros, ainsi que la création de 223 nouveaux postes administratifs. Le projet a échoué en raison du veto de deux ministres compétents et de l’opposition du groupe parlementaire CDU-CSU.
Ultimatum de la CDU-CSU: le groupe parlementaire bloque la réforme de l’impôt sur le revenu de Klingbeil et exige de la ministre du Travail Bärbel Bas d’importantes concessions concernant les réformes du marché du travail.
Les appels téléphoniques secrets de Steinmeier le président fédéral Frank-Walter Steinmeier est intervenu lors d’entretiens téléphoniques confidentiels avec Lars Klingbeil et Alexander Dobrindt, avertissant du risque de déclenchement d’une crise d’État incontrôlable.
Le jugement de Gauck et la crainte d’élections anticipées: l’ancien président fédéral Joachim Gauck a commenté les spéculations concernant une démission du chancelier Merz en affirmant que celui-ci serait, dans ce cas, un «parfait imbécile politique». Le véritable moteur du blocage berlinois réside dans la peur profondément ancrée des élites politiques face à des élections anticipées rapides, qui entraîneraient, selon les sondages actuels, une progression massive de l’AfD.
5. Analyse géopolitique approfondie : intérêts financiers, oligarques et «empire mort-vivant»
5.1 Le pillage de la Russie dans les années 1990 et la rupture opérée sous Poutine
Un examen des fondements économiques des relations entre l’Occident et la Russie permet de mettre en lumière les racines des conflits actuels.
Les années 1990 et le pillage de la Russie: après l’effondrement de l’Union soviétique, des conseillers occidentaux appartenant à l’entourage de Boris Eltsine ont pris en charge la rédaction de décrets étatiques. Des matières premières et des installations industrielles russes d’une valeur de plusieurs milliers de milliards de dollars ont ainsi été privatisées et transférées à l’étranger. La Semibankirchtchina, ou « règne des sept banquiers », s’est alors mise en place.
Des acteurs financiers occidentaux comme George Soros, Edmond Safra et Jacob Rothschild ont utilisé des intermédiaires tels que Bill Browder, de Hermitage Capital, ainsi que des oligarques locaux, comme Mikhaïl Khodorkovski, afin de prendre le contrôle de ressources stratégiques. L’objectif était d’utiliser les matières premières russes comme garanties de crédit.
Explication: les garanties de crédit servent de sûreté aux banques. Lorsqu’une banque prend le contrôle des réserves pétrolières ou aurifères d’un pays, elle peut s’appuyer sur celles-ci pour accorder des crédits internationaux et percevoir des intérêts. Le pays concerné perd alors la maîtrise de ses propres richesses.
La réorganisation opérée par Poutine à partir de 2000: après son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine mit fin à cet accès direct. Lors d’une réunion autour d’une table ronde, il lança un ultimatum aux oligarques : ils pouvaient conserver leurs biens, mais devaient payer leurs impôts, préserver les emplois et se retirer de la politique.

Lorsque Mikhaïl Khodorkovski, fondateur de l’organisation Russie ouverte, enfreignit ces règles, il fut arrêté en 2003 pour fraude fiscale. L’objectif des intérêts financiers occidentaux — s’emparer des ressources naturelles russes, estimées entre 75.000 et 90.000 milliards de dollars, afin de les utiliser comme garanties financières — se trouva ainsi bloqué.
5.2 Le concept de l’« Empire britannique mort-vivant » et la dynamique Master-Blaster
L’analyste financier Alex Krainer décrit les structures d’influence dissimulées des réseaux financiers et de renseignement britanniques sur la politique mondiale (Panneau n°2).

(NdT: Denktanks = Groupes de réflexion, Boîtes à penser, think tanks).
Ce modèle explique la répartition des rôles entre les groupes de réflexion londoniens et la puissance militaire américaine:
Opérations clandestines: les tentatives d’influence se manifestent dans des affaires telles que le Russiagate, le scandale de blanchiment d’argent de HSBC ou des documents stratégiques comme l’étude Britain and Iran War, publiée par Policy Exchange en juillet 2023, qui esquissait à l’avance le déroulement de la crise au Moyen-Orient.
Retour historique sur 1863: pendant la guerre de Sécession, le tsar russe Alexandre II soutint le président américain Abraham Lincoln. Il envoya les flottes russes de l’Atlantique et du Pacifique à New York et à San Francisco. Cette mesure empêcha une intervention militaire planifiée par la Grande-Bretagne et la France en vue de partager les États-Unis.
Le principe « du plomb ou de l’argent » — Plomo o Plata: Krainer décrit ainsi le mécanisme de domination exercé par le système financier impérial sur les États souverains. Les gouvernements se voient proposer soit « l’argent » — l’intégration à l’élite mondiale et le maintien de leurs privilèges en échange de l’ouverture de leurs ressources nationales —, soit « le plomb » : frappes militaires, changements de régime et appauvrissement en cas de résistance, comme en Libye, en Syrie, au Venezuela ou en Russie.
6. Synthèse et principaux enseignements
Les crises mondiales forment un système cohérent. La politique de puissance militaire, la lutte pour des réserves de carburant devenues critiques, les mécanismes de chantage politique intérieur et les intérêts financiers profondément enracinés s’imbriquent les uns dans les autres (Panneau n°3).

Conflit entre les États-Unis et l’Iran
Problème principal: Renforcement militaire massif — trois groupes aéronavals et 10 000 soldats — avant les élections américaines de mi-mandat ; instrumentalisation d’incidents comme celui de FlyDubai.
Répercussions mondiales: Forte hausse des prix de l’énergie — essence : +48 %, diesel : +70 % — et risque élevé de frappe préventive en raison des installations souterraines situées à 600 mètres de profondeur.
Réserves d’urgence américaines et Europe
Problème principal: Dépendance européenne envers le diesel américain, provoquée par l’embargo contre la Russie; exigence américaine portant sur 120 millions de barils de diesel issus des réserves d’urgence.
Répercussions mondiales: Épuisement des réserves de sécurité européennes jusqu’à un niveau proche de 0%; risque d’effondrement de la logistique européenne des marchandises en cas d’arrêt des exportations américaines.
Crise politique en Allemagne
Problème principal: Niveaux historiquement bas du gouvernement — 88 à 89% d’insatisfaction —, menace de faillite de l’assurance dépendance et blocages réciproques concernant la taxe sur le sucre et les réformes du travail.
Répercussions mondiales: Perte de la capacité d’action politique; avertissements du président fédéral concernant une crise d’État; crainte des élites face aux gains de l’AfD en cas d’élections anticipées.
Intérêts financiers géopolitiques
Problème principal: Lutte pour le contrôle des ressources mondiales — estimées entre 75.000 et 90.000 milliards de dollars en Russie — au moyen du principe «Master-Blaster» et du modèle «du plomb ou de l’argent».
Répercussions mondiales: Persistance des tensions géostratégiques et des guerres par procuration destinées à imposer les structures financières et de crédit occidentales.
14:39 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique internationale, actualité, europe, états-unis, russie, allemagne, affaires européennes, moyen-orient, iran |
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