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dimanche, 19 juillet 2026

Dix signes d’alerte qui annoncent le déclin d’une société

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Dix signes d’alerte qui annoncent le déclin d’une société

Par Meinrad Müller

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/201946

Beaucoup se souviennent de la célèbre réplique dans Astérix et Obélix: «Ils sont fous, ces Romains». Les Gaulois de Goscinny et Uderzo observaient les légionnaires romains accomplir des choses contraires au bon sens. Non pas parce qu’ils étaient stupides, mais parce qu’ils devaient obéir aux ordres venus de Rome. On ne leur demandait pas de réfléchir, mais d’obéir.

Et aujourd’hui, qu’en est-il de nous ?

Personne ne nous hurle des ordres. Personne ne marche au pas. Mais la direction est fixée, non pas par des cris de commandement, mais par la pression. Celui qui ne suit pas est considéré comme un être problématique. Celui qui pose des questions se fait désagréablement remarquer. Alors on préfère suivre, par sécurité.

Terriblement actuel

Il y a plus de 2400 ans, le philosophe grec Socrate décrivait déjà dix signes d’alerte annonçant le déclin d’une société. Formulé simplement, mais avec force. Et c'est terriblement actuel. Pourtant, ce n’est pas un phénomène nouveau sous le soleil.

Premièrement : quand les plus bruyants décident. Ce n’est pas celui qui a les meilleurs arguments qui l’emporte, mais celui qui fait le plus de bruit. Aujourd’hui, c’est plus facile que jamais.

Deuxièmement : quand le travail rapporte de moins en moins. Certains peinent, d’autres en profitent. Au final, le travailleur se demande pourquoi il fait encore des efforts.

Troisièmement : quand les filous sont admirés. Celui qui s’en sort par la ruse est considéré comme un malin. Celui qui reste honnête, comme un naïf.

Quatrièmement : quand la morale est utilisée pour détruire autrui. Il ne s’agit plus d’être meilleur soi-même, mais de faire paraître les autres plus mauvais.

Cinquièmement : quand la réputation importe plus que le bon comportement. L’essentiel est d’avoir l’air correct. Ce que l’on fait vraiment intéresse peu.

Sixièmement : quand les enfants ne peuvent plus être des enfants. Ils doivent intervenir tôt dans les conversations, afficher une opinion tôt et aborder des problèmes que même les adultes ont du mal à résoudre.

Septièmement : quand il y a plus de compréhension pour les coupables que pour les victimes. Le dommage est expliqué de toutes les façons, la souffrance est relativisée. La responsabilité s’évapore.

Huitièmement : quand l’absurde est vendu comme normal. Ce qui autrefois faisait hausser les épaules est aujourd’hui vu comme un progrès. Celui qui doute dérange.

Neuvièmement : quand suivre le mouvement est plus sûr que réfléchir. Mieux vaut acquiescer en silence que se faire remarquer. Mieux vaut faire partie du groupe que de contredire.

Dixièmement : quand la politique devient une affaire de self-service. On promet la proximité, on vit la distance. Ceux qui paient sont toujours les mêmes.

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Condamné à mort pour avoir posé des questions

Socrate posait ce genre de questions publiquement. Trop de questions, et trop dérangeantes. Il fut accusé de «corruption de la jeunesse» et d'«impiété».

En 399 avant Jésus-Christ, il fut condamné à mort à Athènes. Pas par l'épée, pas par la potence. Il dut boire la ciguë. Il le fit calmement; d’abord ses jambes flanchèrent, puis sa respiration. Son disciple Platon décrit cette mort comme une dernière leçon: rester lucide, rester calme jusqu’au bout. Il le pouvait – comme le rapporte son élève Platon – aussi parce qu’il croyait à l’immortalité de l’âme humaine.

C’est peut-être là le véritable fond de cette histoire:

Socrate n’a pas été condamné parce qu’il avait détruit quelque chose, ou une vie. Il a été condamné parce qu’il posait des questions. Et le déclin d’une société commence peut-être là où poser des questions n'est plus une posture souhaitée – mais où seulement l’approbation est tolérée. Et le renouveau commence là où l’homme reprend conscience de la dignité que son Créateur lui a offerte.

* * *

Meinrad-Mueller-1-150x150.pngMeinrad Müller (71 ans), entrepreneur à la retraite, commente avec un clin d’œil pleine d'humour des sujets de politique intérieure, des questions économiques et de politique étrangère pour divers blogs en Allemagne. Bavarois d’origine, il aborde surtout des thèmes que la presse dominante ne mentionne pas. Ses livres de poche humoristiques et satiriques sont disponibles sur Amazon. Les contributions précédentes de Müller sur UNSER MITTELEUROPA sont disponibles ici : https://www.unser-mitteleuropa.com/?s=meinrad+m%C3%BCller

vendredi, 17 juillet 2026

Sur le déclin de la civilisation occidentale

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Sur le déclin de la civilisation occidentale

par Pierluigi Fagan

Source : Pierluigi Fagan & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/sul-declino-della...

Arlacchi, dans Il Fatto, a écrit un article d’analyse sur les relations entre la civilisation occidentale en déclin et le groupe ascendant des civilisations aujourd’hui appelées « Sud global », même si certaines sont plutôt à l’est qu’au sud.

2bb2c2aeefeadc778b94d7539b1139b3.jpgIl a cité Arnold Toynbee (illustration), historien dont le nom est particulièrement lié à l’étude des civilisations. Toynbee soulignait que les civilisations meurent plus par suicide que par homicide, il aurait aussi pu dire par inadaptation progressive.

Le cycle d’une civilisation prévoit une naissance et une affirmation, une expansion, le début des contradictions d’adaptation qui accompagnent le déclin, puis la fin de la civilisation, qui se dissout dans d’autres systèmes et se reformule après un certain temps, mais de façon difficilement reliée à l’histoire précédente. Le sommet de la courbe d’adaptation, là où se terminent les « temps d’or » et où commence le déclin, est simplement dû au fait que le temps passe et modifie le contexte dans lequel la civilisation a prospéré.

Les civilisations semblent aveugles à ce changement de contexte: elles ne s’en rendent pas compte ou, plus souvent, le refusent, et entrent ainsi progressivement en inadaptation parce qu’elles ne changent pas alors que tout autour d’elles change. Toutes les formes de vie sont soumises aux règles de l’adaptation, mais les civilisations ne sont des sujets qu’au sens métaphorique: ce sont des systèmes acéphales et inconscients, sans corps biologique unitaire.

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Si l’on considère les élites du système qui gouvernent ou administrent les destinées d’une civilisation, dans la phase de déclin on observe une faible production de leaders, une absence de nouvelles idées, une insistance obstinée à appliquer les méthodes qui ont fait la grandeur de cette civilisation, comme si le problème était quantitatif et non qualitatif.

Il faut dire que les élites du système se trouvent dans un conflit d’intérêt ontologique. Les adaptations nécessaires sont structurelles, c’est-à-dire qu’elles exigent de changer les modalités par lesquelles les élites ont été élues ou se sont maintenues. Il est donc évident qu’elles ne seront pas enclines à réformer le système. De plus, être une « élite » ne signifie rien d’autre que s’être bien adapté dans un système, cela n’implique pas de bien comprendre ce qu’est ce système, sa dépendance au contexte et, le cas échéant, dans quel sens et comment le changer.

Dans le déclin, les sociétés accumulent des dysfonctionnements et des contradictions, des peurs et des malaises que des leaders occasionnels tentent d’exploiter pour accéder au pouvoir. Même ceux qui partent avec des intentions sincères, bien que vagues, de changement, finissent aspirés par l’inertie des habitudes, trahissant leurs intentions initiales.

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Il faut aussi dire que la société elle-même a son inertie propre. Dans son étude de 2020, le psychologue social John T. Jost a analysé précisément les mécanismes de cette inertie, avec sa «théorie de la justification du système». En bref, outre les élites en conflit d’intérêts avec le changement, ce sont souvent les couches les plus basses de la société qui soutiennent les élites par peur du changement. Même lorsque les choses vont mal, on trouve souvent de multiples moyens de s’adapter, condition qui, bien que pénible, est préférée à l’inconnu d’un changement radical, auquel ces couches sociales ne peuvent même pas penser, encore moins le maîtriser.

Mais réfléchir à de telles questions complexes est difficile pour tous. Les intellectuels sont structurellement liés au succès de théories, d’idées, de livres, d’articles, qui leur permettent d’obtenir des chaires et de la reconnaissance, étant donné qu’ils doivent trouver un public et que ce public pense au contingent, ils se consacrent donc peu et mal à ces études.

En outre, la formation disciplinaire produit des « experts » en économie, géopolitique, sociologie, histoire, philosophie, écologie, etc., à qui manque systématiquement la vision d’ensemble de choses qui, par nature, sont « tissées ensemble » (cum-plexus).

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Enfin, les élites du système (et elles ne sont pas si peu nombreuses, car la part de la société ayant des intérêts divers à divers niveaux dans le fonctionnement du système en place atteint jusqu’à un quart de la population; le fameux «1%» est une simplification journalistique, non le fruit d’une véritable analyse sociale), ostracisent de multiples façons toute pensée non conforme. Plus les choses vont mal, plus la liberté d’opinion se réduit, et l’on voit surgir des excommunications et des ostracismes. L’Inquisition est apparue à « l’automne du Moyen Âge ».

L’intellectuel travaille avec l’intellect, mais au-delà de cette particularité, il doit gagner sa vie ils ne sont certainement pas favorisés, qui peuvent se permettre une réelle liberté de pensée. Enfin, même l’intellectuel le plus libre ou courageux doit s’aligner sur le niveau culturel, psychique et émotionnel-rationnel de son public, sinon il prêche dans le désert, jusqu’à être «redécouvert» quelques décennies ou siècles plus tard.

Actualisant l’analyse à notre époque, définir quand a commencé la courbe descendante de notre civilisation est complexe. Tout événement, surtout d’une telle portée, est la confluence de différentes lignes causales et la causalité est toujours plurielle ; seuls des intellectuels enfermés dans leur discipline et ignorants d’autres points de vue, d’autres objets du système complexe qu’est la vie en société, s’accrochent à l’événement x ou à la cause y liée au sujet z dont ils sont spécialistes.

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Cependant, on peut faire remonter le début avéré du déclin aux années 1980. Un peu avant, un peu après, ont commencé les problèmes écologiques et le déclin démographique, et même la reproduction standard (au moins 2,1 enfants par couple) a commencé à baisser, tandis que la part de population non occidentale augmentait fortement. Nous étions un tiers de la population mondiale au début du XXe siècle, aujourd’hui à peine un sixième, et à l’avenir encore moins.

Les mouvements sociaux et culturels de la fin des années 1960 et 1970 ont effrayé les élites qui, conscientes d’aller vers des temps difficiles, ont commencé à saboter la précédente et élémentaire forme de démocratie, combattant de multiples façons toute participation politique active et réduisant le pluralisme à un bipartisme convergeant vers le centre.

L’idéologie néolibérale commence à s’imposer (en réalité née plus de cinquante ans plus tôt, mais cultivée en silence avec cette « patience stratégique » que les élites savent parfois avoir, contrairement au peuple) et, peu après, arrive la « mondialisation » pour l’ensemble du monde et la «financiarisation» pour les détenteurs de capitaux occidentaux, d’où le début de courbes inédites d’inégalités croissantes.

Le reste du monde a profité de cette soudaine ouverture des capitaux et des délocalisations et, s’appropriant les principes de l’économie moderne, a développé sa propre voie de développement, formant de nouvelles «puissances» et «zones de marché» non occidentales. Ce sont des systèmes qui ont devant eux des décennies de croissance naturelle, alors que l’Occident a désormais ce fameux «brillant avenir derrière soi».

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À noter, comme nous l’avions déjà relevé précédemment, que cette importante reformulation de l’économie occidentale se traduit par des indices de croissance générale de plus en plus faibles, avec deux crises majeures, l’une en 2008-09 et l’autre pendant la Covid, plus la formation et l’explosion répétée de bulles numériques. On peut mettre en parallèle la forme toujours plus désespérée de totalitarisme économique qu'adopte le néolibéralisme avec le fait que l’économie productive fonctionnait de moins en moins bien alors que la finance prospérait sur le nouveau marché mondial.

À côté de ces dynamiques désormais anciennes, les graphiques montrent un appauvrissement progressif de la classe moyenne, poussée vers le bas, avec précarisation, sous-emploi, réduction du pouvoir d’achat.

Dès lors, après quelques guerres ici et là, des provocations envers la Russie qui réagit en culbutant la table ukrainienne et donc les fragiles équilibres du droit international, avec la crise environnementale et climatique, avec la réaction désordonnée à la SARS-Covid (comme si le problème n’avait pas été annoncé et largement prévu depuis la fin des années 1990), avec le coup de force en Syrie, à Gaza, dans le détroit d'Ormuz et avec l'Iran, jusqu’au récent lancement de la «Révolution Industrielle de la Défense» pour laquelle les personnes âgées européennes doivent céder une partie de leur richesse sans que l’on comprenne rationnellement pourquoi.

Au niveau des dirigeants, la séquence Bush père, Clinton, Bush fils, Obama, Trump illustre bien le déclin américain, qui est aussi culturel, au sein de la société américaine. En Europe, le dernier leader a été Merkel (aussi peu que cela puisse nous plaire idéologiquement), les Britanniques ont enchaîné une série de dirigeants improbables après avoir cru pouvoir se détacher de l’UE pour vendre des « services » au reste du monde en croissance, se trompant lourdement. Macron a tenu la dernière tranchée française avant l’arrivée d’une droite dont les programmes réels demeurent encore inconnus, quant à l’Italie, n’en parlons pas.

Dans tout cela, depuis la chute de l’URSS en 1991, la « gauche » social-démocrate, socialiste, communiste s’est soit transformée en libéralisme progressiste cantonné aux seuls droits civils (car les droits sociaux sont en contradiction avec le libéralisme), soit littéralement volatilisée, faute d’une idéologie articulée qui ne soit pas héritée de systèmes de pensée remontant à la seconde moitié du XIXe siècle.

En revanche, la droite a refleuri sous diverses formes et est aujourd’hui plus prospère que jamais, s’alimentant de peurs — et aujourd’hui, les peurs sont abondantes. Une brève et éphémère saison de ce qu’on a qualifié de «populisme» a joué le rôle d’un apparent dissensus, sans aucune substance, dilapidant l’énergie sociale.

En général, les critiques choisissent des cibles faciles comme tel ou tel leader, vendu, inapte, déséquilibré ou autre, mais les leaders ne sont que l’expression d’une partie du peuple. Ce sont les Occidentaux qui sont l’âme du déclin; une civilisation décline dans son ensemble, dans tous ses aspects, car c’est un «système», sinon il y aurait rupture et rébellion, ou du moins friction. Mais s’il est une chose qui caractérise ces dernières décennies, c’est le quiétisme social total.

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D’ailleurs, en l’absence de la fonction politique d’une gauche historiquement alternative au système en place — la droite n’ayant jamais su formuler autre chose que conservation, tradition, ordre, hiérarchie, un peu de haine et un silence-assentiment envers le capitalisme —, le centre informe a eu la tâche facile.

Le déclin culturel a été parallèle et mériterait un post à part entière. La seule forme culturelle qui semble en relative bonne santé est la pensée technique et, en partie, la pensée scientifique (davantage techno-scientifique que scientifique à proprement parler), mais la seule véritable «innovation» de la seconde moitié du XXe siècle est celle de l’info-numérique, dont l’impact économique reste à mesurer (bien moindre que promis pour des raisons purement publicitaires qui nourrissent des bulles financières), dont l’impact sur l’emploi est nettement négatif, et culturellement proche de la dystopie. De plus, pour l’Occident, concentré entre très peu de mains américano-monopolistiques, même Adam Smith en serait horrifié.

On se dirige ainsi vers une triste «fin de partie» où les personnes âgées européennes veulent se réarmer (?), la démocratie, même relative, est en coma profond, l’Occident tout entier se réduit à des intérêts financiers étroits et stratégiquement pilotés vers la pire configuration socioculturelle américaine de l’histoire, la « culture » générale a largement régressé, personne ne sait comment relancer l’économie.

Comme beaucoup le savent, l’histoire ne produit pas de lois et les cinq mille ans de civilisation ne sont rien comparés aux trois millions d’années de l’espèce humaine; si, jusqu’à aujourd’hui, les civilisations sont nées, se sont développées, puis ont décliné plus ou moins rapidement jusqu’à l’effondrement ou la lente disparition, rien ne dit qu’il soit impossible de trouver un moyen de changer profondément pour éviter une inadaptation catastrophique.

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Cependant, que ceux qui pensent que l’histoire peut se résumer à une heure et demie de film américain où l’on mange du pop-corn en regardant des catastrophes se préparent: le déclin peut durer des décennies déchirantes, et celui qui regarde n’est pas hors du film, il est le film.

Pour tenter de sauver notre civilisation, il faut du temps, de la patience, des compétences très larges et diffusées, une imagination réaliste, des cycles d’idées-pratique avec essais-erreurs-recommencements. Moins «d’intelligence» artificielle, plus d’intelligence humaine partagée.

18:04 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : actualité, déclin, occident | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mardi, 14 juillet 2026

La civilisation de la luxure

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La civilisation de la luxure

Karim Nazriev

La direction que prend la civilisation moderne mondiale est l’une des questions fondamentales que doit se poser toute vision stratégique alternative. Le thème principal est le suivant: quelles sont les lois qui régissent le développement de la civilisation mondiale et quels en sont les éléments de valeur? Tout d’abord, l’esprit évoque les progrès de l’humanité dans le domaine des technologies de l’intelligence artificielle. Mais à quoi répondent le développement technologique mondial, le développement de l’intelligence artificielle et la numérisation? La science et la technologie ont cherché à réduire le travail humain afin que l’homme puisse atteindre le bien-être. Cependant, le progrès technique a également apporté d’autres problèmes. On peut qualifier cette situation d’antithèse du progrès.

Dans la tentative de libérer l’homme des difficultés, la science et la civilisation dominante d’aujourd’hui ont asservi la société aux moyens et aux choses. Cette civilisation s’est construite sur les valeurs du libéralisme. Bien que le libéralisme ait tenté de garantir la liberté humaine, comment un individu lié à son ego et à sa propre luxure peut-il être libre? La civilisation moderne promeut l’égoïsme et la concupiscence.

Tous ces progrès scientifiques et technologiques dans le monde, le développement économique et les revenus élevés visent à satisfaire la concupiscence, car l’humanité ne reconnaît aucune valeur en dehors de cela. La matrice de cette civilisation-là ne nous permet pas de penser ou de vivre en dehors d’elle. Dans une telle situation, la socialisation devient nécessaire. Sinon, l’individu devient un élément non systémique.

La civilisation moderne a acquis un caractère global avec la mondialisation du libéralisme. Le développement des technologies de l’information et de la communication a diffusé de tels éléments de civilisation dans le monde entier, franchissant les frontières nationales. Une telle civilisation a acquis un caractère universel. Nous pouvons observer les principaux éléments de cette civilisation à différents niveaux à travers le monde. La création d’un espace informationnel unique a conduit à l’acceptation de ces éléments par différentes sociétés, tandis que d’autres doivent passer par un processus d’adaptation.

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La caractéristique la plus importante de cette civilisation est le culte des valeurs matérielles. Les moyens d’atteindre ces valeurs sont l’argent et le capital. Même la cupidité financière est un moyen d’obtenir des biens matériels. Le matérialisme et le désir de biens matériels ont transformé l’homme en une « créature avide ». L’essence de la vie pour ces personnes est représentée par les choses et les moyens de les obtenir. Ainsi, l’homme ne trouve pas la paix dans une telle civilisation. La vie se résume à manger, boire et dormir.

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En réalité, il s’agit d’une civilisation de la consommation. La consommation de masse de biens et de services devient l’objectif principal de l’homme et le fondement des relations économiques, dépassant souvent les besoins biologiques ou sociaux réels. Les médias publicitaires mondiaux, tels que la télévision, Internet et l’industrie cinématographique, en font la promotion. La conscience simpliste forgée via les réseaux sociaux adapte sa propre vie aux contenus diffusés. La vie idéale montrée par les réseaux sociaux et les films est devenue le rêve des masses. Les foules s’efforcent de l’atteindre, sans réfléchir à leurs propres actions. Tout le monde veut être au centre de l’attention sur les réseaux sociaux. L’individu devient une marchandise. Son objectif principal est d’atteindre un certain statut dans la communauté virtuelle.

Le matérialisme et la soif de biens terrestres légitiment le capitalisme. Les moyens financiers deviennent la principale façon d’obtenir des biens matériels. La cupidité financière est devenue l’esprit dominant du peuple. La paix et la patience ont progressivement disparu. Obtenir de l’argent par tous les moyens est devenu le but des gens. Le jeu, la corruption et l’oppression financière sont présents dans les relations sociales. Il est connu que la résistance à la corruption financière dans les pays ne donne pas de résultats, car les législateurs ne tiennent pas compte des lois de la civilisation.

Dans une civilisation qui façonne l’individu dans l’esprit de la cupidité financière, la résistance à la corruption devient un acte anti-systémique. Malheureusement, les pays ne tiennent pas compte de cette loi et la lutte contre la corruption financière n’est en réalité que démagogie et manipulation. La corruption et le jeu sont enracinés dans le corps de l’économie moderne.

La communauté mondiale suit les idéaux de cette civilisation. Mais il n’y a pas de sentiment de bonheur ni de bien-être. Les valeurs spirituelles n’ont pas de place dans une telle société. L’homme ne connaît pas la finalité de sa vie et avance vers l’incertitude. Le système ne lui permet pas de comprendre des questions plus vastes et plus profondes. Il n’a aucune possibilité de choix. Ainsi, il accepte librement le mode de vie dominant.

Le mode de vie de la civilisation moderne est caractérisé par la consommation extrême et l’hédonisme. Le système civilisateur a créé les conditions pour cela, mais, selon la classe sociale à laquelle appartient l’individu, cela se concrétise à ce niveau. Dans la pyramide sociale, la culture de la consommation et de l’hédonisme extrême constitue la base de cette civilisation. Pour atteindre la consommation et l’hédonisme, l’oppression et la corruption sont institutionnalisées. La crise morale est l’élément principal de cette civilisation, car le système génère la crise. L’hédonisme détruit la moralité. Un tel système mondial peut être défini comme une « civilisation de la luxure », car son objectif principal et ultime est de satisfaire l’ego et la concupiscence par tous les moyens. La situation mondiale actuelle montre les signes d’une civilisation de la luxure.

« Civilisation de la luxure » est un terme philosophique et culturel. Il décrit la société de consommation moderne, où la marchandisation et la culture populaire élèvent les instincts biologiques (quête du plaisir, sexualité et hédonisme) au rang d’absolu, les transformant en moteur de l’économie, de la propagande et du statut social.

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En théologie chrétienne, ces concepts se réfèrent aux maladies spirituelles suivantes: la concupiscence de la chair désigne la recherche égoïste des plaisirs physiques (gourmandise, fornication, paresse) et la satisfaction de tous les désirs physiques au détriment de ceux de l’esprit. La concupiscence des yeux est le désir de biens matériels, l’avidité et l’envie. C’est le désir de « posséder » tout ce que l’œil voit. Ainsi, la publicité pour les biens et les objets dans les médias, qui attire l’attention des individus, pousse la personne à devenir avide. Mais il n’y a jamais assez de temps pour tout posséder. À cet égard, tous les conflits entre individus et entre États sont motivés par la possession de biens terrestres. La nature de la civilisation a été décrite en ces termes et l’homme a été défini comme un animal égoïste.

Lorsque l’homme fait de ses désirs matériels, de ses plaisirs et de ses instincts — qui sont en réalité à la base de la survie de la vie terrestre — le but ultime de sa vie, il devient « luxurieux ». Cette immoralité, qui a des effets néfastes aussi bien au niveau individuel que social, est interdite et condamnée dans le Coran et les Hadiths. Tant le christianisme que l’islam ont défini des positions claires et fermes sur ce phénomène, mais dans la civilisation moderne, les valeurs religieuses ne sont plus prises en considération. L’hédonisme et la « civilisation de la luxure » s’imposent dans le monde moderne, en opposition avec les lois religieuses. Les religions du monde sont affaiblies par la « civilisation de la luxure », car cette civilisation s’oppose à leurs valeurs doctrinales. La religion, dans le monde libéral moderne, confrontée à la « civilisation de la luxure », se retrouve contrainte de défendre ses fondements comme un phénomène extrémiste.

La civilisation de la luxure a des racines profondes dans l’histoire humaine, mais elle ne s’est ni institutionnalisée ni systématisée sous sa forme moderne. Ses principaux éléments existaient déjà dans la vie des rois et des courtisans des États du passé et existent encore aujourd’hui. Ce mode de vie a progressivement acquis un caractère de masse. En conséquence du développement de cette civilisation, les gens abordent les phénomènes et les processus sous l’angle de la luxure, de l’ego et de l’instinct sexuel. En l’absence de normes morales et spirituelles capables de transformer un être humain de « bête sexuelle » en personne pensante, l’humanité traverse une profonde crise morale. Pourtant, il n’existe aucun commentaire sur de telles conditions, car il n’est pas clair selon quels critères de valeur il faudrait juger les choses. L’humanité a perdu la conscience de l’essence des valeurs. Elle cherche son salut dans le bourbier de la crise humaine.

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Les éléments de la « civilisation de la luxure » existaient déjà dans le passé, et toutes les grandes figures, y compris les prophètes, ont cherché à la combattre. Dans une certaine mesure, ils y sont parvenus, mais avec le temps et l’apparition d’une nouvelle phase historique, les éléments de cette civilisation ont commencé à prospérer. L’émancipation et l’introduction de l’éducation libérale dans le monde, commencées en Europe, ont contribué à la formation de la « civilisation de la luxure » et à son développement jusqu’à l’époque moderne. C’est cette même émancipation qui a éliminé les valeurs religieuses, qui visaient à contrôler et à réprimer l’ego et la concupiscence. Cette civilisation a prétendu que toutes les sphères sociales devaient contribuer à la glorification et à l’institutionnalisation de la « civilisation de la luxure ».

Il a d’abord été nécessaire de modifier l’habillement et la tenue vestimentaire des femmes. Les femmes devaient devenir des objets de propagande pour l’instinct sexuel et la luxure. Cela s’est produit et la modernisation de l’habillement est aujourd’hui acceptée comme un phénomène moderne et contemporain. La nudité féminine, en tant que symbole de progrès, contribue activement à la civilisation de la luxure.

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Ce processus a débuté en Europe et a été appliqué comme instrument de modernisation dans d’autres régions du monde. L’objectif de l’exposition du corps féminin est de stimuler l’instinct sexuel du sexe opposé. Lors du processus d’européanisation en Turquie, en Russie et en Asie centrale, les femmes ont été dévêtues, et cela a été fait intentionnellement. Dans les nouvelles conditions, ce processus a pénétré les pays islamiques et se réalise en sous-main dans la « civilisation de la luxure ». La « civilisation de la luxure » vise à transformer la femme en être sensuel. L’histoire a montré que cette pratique se met en place et évolue sans cesse. De cette manière, on cherche à rendre les esprits et les pensées dépendants des instincts sexuels, à travers la diffusion de la pornographie et la transformation des gens en utilisateurs de réseaux sociaux, pour que tout soit vu à travers le prisme de la luxure.

Dans les conditions modernes, les femmes à moitié nues sont utilisées dans la publicité comme puissant stimulus visuel pour attirer l’attention. C’est l’une des méthodes du neuro-marketing qui exploite les instincts biologiques primaires. Dans tout le monde du spectacle moderne – des concours aux concerts, des compétitions sportives aux expositions, des films à tout ce qui est présenté comme divertissement –, on recourt systématiquement à des femmes à moitié nues comme outil publicitaire.

L’objectif principal n’est pas le corps en soi, mais de susciter l’instinct sexuel, de troubler l’esprit et d’inciter à des actes sexuels. Ainsi, cette civilisation cherche à libérer les femmes de leurs responsabilités sociales et humaines afin qu’elles puissent profiter de la vie. La réticence au mariage et à la procréation, qui s’est manifestée chez les femmes, est liée à l’hédonisme. Tout ce qui constitue un obstacle au bien-être des femmes est supprimé par la civilisation libérale. D’autres femmes assouvissent leurs instincts comme elles le souhaitent, par divers moyens. Elles n’ont plus besoin des hommes. L’homosexualité masculine et féminine se diffuse partout. Il en résulte que l’amitié et les relations sincères entre membres de la société se perdent. La société devient un troupeau, chacun ne pense qu’à sa propre pâture. Les gens se considèrent les uns les autres comme une source de satisfaction de leurs propres intérêts. La satisfaction de l’ego et de la luxure devient plus importante que toute autre chose, car telle est l’exigence de la civilisation.

La science, l’éducation, la littérature et l’art légitiment en permanence la « civilisation de la luxure ». L’humanité devient un élément de cette civilisation sous l’égide de la science, de l’éducation, de la littérature et de l’art. Lorsque cette civilisation s’étend par le biais des principales institutions de la société, elle acquiert un caractère systémique. Tant qu’un nouveau système n’est pas mis en place, le système de la « civilisation de la luxure » ne peut être totalement détruit. Dans une société où la science et l’éducation sont les promotrices et les propagatrices des valeurs de la « civilisation de la luxure », il est impossible de préserver une société conservatrice.

De plus, préserver une atmosphère morale et spirituelle dans une situation où les gens sont exposés à des contenus immoraux et où la manifestation des instincts sexuels devient monnaie courante, devient extrêmement difficile. Pour attirer l’attention du public et éveiller leur propre ego sexuel, les femmes accordent une grande importance à la modification de leur apparence (augmentation de certaines parties du corps), et cette situation est devenue une tendance sociale moderne.

Dans les sciences sociales, en particulier en psychologie, une idéologie particulière est imposée aux étudiants. Il s’agit en réalité d’un point de vue, mais il est transmis comme une science. La réalité de la situation éducative montre que l’enseignement de certaines théories conduit à la normalisation de certaines questions intimes entre personnes.

8913f9c7fa605af8c35a1b363a3f4bed.jpgDans les universités du monde entier, dans l’enseignement des sciences sociales et en particulier de la psychologie, la méthodologie et le paradigme de S. Freud influencent tout le monde. Pour cette raison, l’attitude envers la luxure et la vision sexuelle de l’autre sexe deviennent normales. Sigmund Freud (ci-contre) considère la luxure (l’attirance sexuelle) non seulement comme un instinct biologique, mais aussi comme la principale force motrice de la psyché humaine. Il introduit le concept de libido : l’énergie psychique à la base de tous les désirs d’amour, de création et de plaisir. Il transmet sa propre perception aux autres comme s’il s’agissait d’une science.

Parfois, on trouve dans la science des éléments déshumanisants et immoraux, ce qui signifie que les scientifiques ont ce type de pensée. Ainsi, par le biais de l’éducation et du système éducatif, cet enseignement déshumanisant et immoral pénètre la conscience des masses. Il existe des millions de sites internet qui promeuvent la pornographie, et la débauche est répandue dans la société ; la raison en est que cette attitude existe dans la science.

1101530824_400.jpgÀ titre d’exemple, on peut citer les enseignements biologiques d’Alfred Charles Kinsey. Sa science et son enseignement sur la pornographie, qu’il dispensait aux étudiants universitaires, ont conduit à la corruption morale de la société.

On peut également mentionner les enseignements de Sigmund Freud, considéré comme un pionnier de la psychologie moderne. S. Freud considère l’homme comme un « animal sexuel » et recommande diverses manières de satisfaire les besoins sexuels. Les enseignements de S. Freud deviennent la source de la diffusion de l’immoralité et de la débauche dans la société, mais malheureusement, dans les établissements d’enseignement supérieur, la psychologie est étudiée à travers une « littérature freudienne ».

Le sens de ces propos est que la « civilisation de la luxure » a été renforcée par un fondement scientifique et théorique. Par conséquent, la société, à travers des théories spécifiques, l’éducation et les moyens de diffusion, a établi un lien avec la « civilisation de la luxure » et s’y adapte. Cependant, le développement de la « civilisation de la luxure » a conduit à une dévalorisation réciproque entre les sexes, et, en conséquence, la consommation d’alcool et de substances enivrantes n’est que la pointe de l’iceberg.

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Le mode de vie « relâché » est l’idée centrale de la « civilisation de la luxure », qui n’est en réalité qu’extase. Les artisans de cette civilisation créent d’autres moyens et voies pour atteindre l’extase selon la demande et l’époque. Les centres de divertissement, les plages, les spectacles qui mettent à l’épreuve la résistance sexuelle, les films, la pornographie, l’industrie vestimentaire et la musique pop se développent en fonction des besoins sexuels des individus.

Avec le temps, la « civilisation de la luxure » s’est répandue dans les pays aux cultures traditionnelles et conservatrices, conduisant à la destruction de l’ordre social. Progressivement, la honte et la pudeur disparaissent chez les femmes comme chez les hommes, et les actes intimes deviennent la nouvelle réalité sociale.

Selon le classement des pays les plus débauchés du monde (World Population Review), l’Australie occupe la première place. En moyenne, les Australiens ont environ 13 partenaires sexuels, les Brésiliens 9, et la Grèce affiche une moyenne de 10,6. Le Chili, la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, la Thaïlande et l’Afrique du Sud figurent également dans le top dix. C’est ce mode de vie, reflet de la « civilisation de la luxure », qui s’est répandu au fil du temps et, dans les décennies à venir, de plus en plus de pays apparaîtront dans ce classement. Ainsi, on peut entrevoir une image possible de l’avenir.

L’intelligence artificielle et la technologie numérique moderne ne peuvent ni soigner ni éliminer la corruption de l’humanité. L’homme ne doit pas être considéré uniquement comme un être consumériste, limité à l’ego et à la luxure. Il possède un besoin spirituel particulier. Sinon, pourquoi ressentirait-il à nouveau malaise et tristesse face au développement de la civilisation moderne? La civilisation de la luxure fait disparaître la famille en tant que moyen de développement et de reproduction. D’autres personnes n’ont pas besoin d’une telle unité sociale. Le mariage devient insignifiant à mesure que la famille perd toute valeur. La trahison, l’adultère et la débauche détruisent les familles.

La formation et le développement de la « civilisation de la luxure » sont le reflet de la crise morale et spirituelle. Cette civilisation s’est formée sur la base d’un mode de vie fondé sur l’amoralisme, l’hédonisme et la corruption morale. Elle considère comme son principal accomplissement d’être en phase avec l’ère numérique. Pourtant, il s’agit d’une régression masquée en progrès. Descendre à ce niveau et limiter le bonheur humain à la seule satisfaction des instincts sexuels est une distorsion de l’anthropologie. La promotion sans précédent de la corruption par divers moyens, qui en a fait un mode de vie, ne peut contribuer ni au bonheur ni au développement de l’humanité. La « civilisation de la luxure » s’étend en fonction des conditions du monde, mais son développement est un désastre pour l’humanité. À mesure que la vie mondaine touche à sa fin, nous en découvrons la vérité.

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vendredi, 10 avril 2026

Essai sur le masochisme, la décadence de l'Europe et la volonté d'autodestruction

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Essai sur le masochisme, la décadence de l'Europe et la volonté d'autodestruction

A. Moncada

Source: https://socialismomultipolaridad.blogspot.com/2026/04/ens... 

I. Les fondements biologiques du masochisme selon Sabina Spielrein

Pour comprendre le panorama vaste et sombre qui s'étend devant nous, il faut partir d'une découverte qui a ébranlé les fondements mêmes de la jeune science psychanalytique: la notion, formulée par Sabina Spielrein, selon laquelle au plus profond de l'instinct sexuel humain se niche une pulsion paradoxale, un désir de souffrance qui n'est pas une simple pathologie individuelle mais une composante structurelle de la vie psychique.

Spielrein, d’abord disciple puis collègue et également maîtresse présumée de Carl Gustav Jung, ainsi que collaboratrice de Sigmund Freud, a développé dans son ouvrage fondamental, La destruction comme cause du devenir, une thèse aussi audacieuse que troublante: aux côtés des pulsions d’autoconservation et de reproduction, il existe une pulsion de mort qui ne recherche pas l’anéantissement pur et simple, mais une sorte de plaisir dans la douleur, une jouissance dans l’autodestruction qu’elle a appelée, au grand dam de la terminologie ultérieure, «masochisme».

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Le biologique, dans sa conception, ne se réduit pas à la simple tendance à la vie; la cellule ne cherche pas seulement à se perpétuer, mais elle contient aussi en elle-même le germe de sa propre dissolution, et de cette tension entre le vouloir vivre et le vouloir mourir naît, selon Spielrein, la possibilité même du changement, de l’évolution, de la transformation. Il ne s’agit pas d’une simple perversion, mais d’un fait biologique fondamental: l’organisme doit, en un certain sens, désirer son propre anéantissement pour pouvoir renaître sous une forme nouvelle, plus complexe.

Le plaisir, dans ce cadre, n’est pas seulement la satisfaction d’un besoin, mais aussi le soulagement qui accompagne la libération de la tension accumulée, et la tension ultime, la plus radicale, est celle qui sépare l’individu de sa propre mort.

Ainsi, le masochisme ne serait que le nom que nous donnons à la capacité, inscrite dans notre chair, de trouver un plaisir ambigu dans la douleur, de chercher dans l’humiliation une forme égarée de libération, et d’embrasser l’esclavage comme s’il s’agissait, paradoxalement, d’une expression de la volonté la plus intime.

II. L’homo europaeus en tant que sujet masochiste : l’autodestruction de 1914 à 1945

Si nous appliquons cette perspective spielreinienne à l’histoire de l’Europe au cours des premières décennies du 20ème siècle, le spectacle qui se déploie sous nos yeux est celui d’un continent tout entier se livrant à une frénésie d’autodestruction qui défie toute explication purement rationnelle ou économique. Qu'étaient les deux guerres mondiales, sinon un immense acte de masochisme collectif, une gigantesque mise en scène de cette pulsion de mort que Spielrein croyait avoir identifiée au plus profond de l'âme humaine? L'homo europaeus, qui pendant des siècles avait dominé le monde grâce à sa technique, sa science et sa foi dans le progrès, s'est lancé entre 1914 et 1945 dans une orgie de violence sans précédent, tuant des dizaines de millions de ses semblables, rasant ses villes, détruisant son art et sa mémoire, et s'exposant finalement aux humiliations les plus atroces.

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Ce n’était pas seulement la lutte entre nations ou idéologies; c’était, à un niveau plus profond, le triomphe d’une volonté d’anéantissement qui semblait jaillir des entrailles mêmes de la civilisation européenne. Les soldats qui couraient joyeusement vers les mitrailleuses en 1914, les peuples qui acclamaient des dictateurs leur promettant souffrance et grandeur, des sociétés entières qui acceptaient la faim, le froid et la mort comme le prix de leur loyauté envers des symboles vides: tout cela témoigne d’un profond masochisme culturel, d’un besoin de punition et d’expiation qui ne peut s’expliquer que comme la manifestation historique de ce fait biologique dont parlait Spielrein.

L’Europe a voulu se détruire elle-même, et elle l’a fait avec une efficacité et un enthousiasme qui nous laissent encore aujourd’hui stupéfaits. Bien que ce soit l’anglosphère qui ait causé la mort et l’humiliation de l’Europe, et le capitalisme qui en ait été le poison mortel, ce désir – alimenté par ses ennemis et utilisant le mode de production comme instrument – était un désir intime. L’homo europaeus a démontré, au cours de ces trente années de folie, qu’il portait en lui non seulement le conquérant et le civilisateur, mais aussi, et de manière prépondérante, le masochiste qui trouve dans son propre anéantissement la forme la plus élevée de plaisir.

III. L’émigration massive comme nouvelle mise en scène du masochisme collectif

Et voici qu’aujourd’hui, cette pulsion autodestructrice n’a pas disparu, mais a trouvé de nouvelles formes d’expression, plus subtiles, mais peut-être plus définitives. L'Européen contemporain, celui-là même qui a survécu aux guerres et aux totalitarismes, semble avoir décidé de mener à bien son œuvre séculaire, non plus par la violence active des champs de bataille, mais par une sorte de suicide démographique et culturel passif, une dissolution volontaire dans le flot de l'émigration massive qui, venue d'Afrique, d'Asie et du Proche-Orient, inonde ses terres.

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Et c’est là que nous devons poser la question la plus dérangeante, celle qu’aucun politicien, baignant dans le politiquement correct, n’ose formuler : si l’homo europaeus accepte, voire encourage, l’arrivée massive de populations qui ne partagent ni son histoire, ni sa langue, ni sa religion, ni ses coutumes; s’il permet que ses villes se transforment en mosaïques de cultures en conflit; s'il utilise son propre État de droit pour démanteler les frontières qui le protégeaient; s'il est, en somme, disposé à se diluer, à disparaître en tant que sujet historique, ne serait-il pas en train de révéler ainsi son désir le plus intime, celui que Spielrein a identifié au fond de toute vie? Ne chercherait-il pas, au fond, à être lui-même l'esclave et l'étalon qu'il croit faire venir de l'extérieur? Car l’Européen qui regarde les immigrés avec une condescendance bienveillante, qui parle de leur «diversité» comme d’un bel ornement exotique, qui se complaît dans la culpabilité post-colonialiste et l’autocritique perpétuelle, n’est qu’un masochiste qui a trouvé dans l’immigration le fouet avec lequel il peut enfin se flageller. Il veut être dominé parce qu’au fond, il ne croit plus en son droit de dominer; il veut être envahi parce qu’il ne fait plus confiance à ses propres frontières ni à sa propre identité; il veut que d’autres prennent sa place parce qu’il a perdu la volonté de l’occuper lui-même.

Et si l’on parle crûment d’«esclaves et de reproducteurs», ce n’est pas par grossièreté mais par fidélité à la vérité: l’économie européenne a besoin de corps pour le travail servile et de corps pour la reproduction biologique, et l’Européen, dans son masochisme, non seulement l’accepte mais le désire, car ainsi se confirme son rôle de maître décadent qui a besoin du barbare pour se sentir encore civilisé, et de l’esclave pour se sentir encore libre. Mais cette liberté et cette civilisation ne sont plus que des fantômes: ce qui reste, c’est la pure pulsion de mort, la jouissance dans la dissolution, le plaisir amer de savoir que l’histoire que l’on incarne touche à sa fin et que rien de ce qui viendra après ne portera plus son nom.

IV. Le Capital et le masochisme: une lecture marxiste

Cette situation ne serait toutefois pas possible sans la complicité active de cette force qui, depuis deux siècles, a façonné l’Europe plus que toute autre: le Capital. D’un point de vue marxiste, le masochisme collectif de l’Européen n’est pas un simple accident psychologique ou culturel, mais une nécessité fonctionnelle du système. Le Capital a besoin de corps, il a besoin de travailleurs, il a besoin de consommateurs, et il en a besoin qui soient dociles, dépouillés de leur histoire et de leur identité, réduits à de la pure force de travail et à un pur désir de marchandises. L'émigration massive, loin d'être une menace pour le Capital, est son allié le plus précieux: elle fournit une armée industrielle de réserve permanente, maintient les salaires à un niveau bas, fragmente la classe ouvrière en rivalités ethniques et religieuses, et surtout, démantèle toute possibilité de communauté politique solide qui pourrait s'opposer à la logique implacable de l'accumulation.

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Le Capital veut le masochisme de l’Européen car un Européen masochiste est un Européen qui a renoncé à sa souveraineté, à son identité, à son avenir; c’est un Européen qui accepte d’être gouverné par des technocrates anonymes, qui se contente de la consommation et du divertissement, qui cède ses frontières et ses lois à des organismes internationaux qu’il ne contrôle pas, et qui regarde, impassible, son monde s’effondrer parce qu’au fond, c’est ce qu’il souhaite.

Mais ici, nous devons aller encore plus loin et relier cette lecture marxiste aux faits biologiques mis en exergue par Spielrein. Car le Capital n’est pas seulement une structure économique externe qui nous opprime; c’est aussi, comme l’a bien compris le marxisme critique de l’École de Francfort, un mode de vie, une culture, une subjectivité. Le Capital a su inoculer dans l’âme européenne cette pulsion de mort dont parlait Spielrein, il a su transformer le désir de vivre en désir de consommer, et le désir de consommer en désir de s’anéantir par la consommation. L’Européen qui se dissout dans l’émigration massive n’est pas seulement victime du Capital; il en est aussi le complice le plus enthousiaste, car il a intériorisé jusqu’à la moelle la logique de la marchandise, qui ne connaît que le présent perpétuel et la destruction de tout lien durable.

Le Capital, dans sa phase tardive, n’a plus besoin de soldats ni de citoyens ; il a besoin de consommateurs et d’esclaves, et il les trouve chez cet Européen masochiste qui préfère l’esclavage confortable de la société de consommation à la liberté exigeante d’une communauté politique vivante.

V. Spengler et la théorie de la décadence

Et c'est ici, à ce point de densité conceptuelle maximale, que la voix d'Oswald Spengler résonne avec une force presque prophétique. Car Spengler, dès les années 1920, avait compris quelque chose que la plupart de ses contemporains préféraient ignorer: que les cultures, à l’instar des organismes vivants, naissent, grandissent, s’épanouissent, déclinent et meurent, et que la civilisation occidentale, cette prodigieuse culture faustienne qui avait étendu sa domination à l’ensemble de la planète, était déjà entrée dans sa phase finale, dans son hiver.

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Spengler a appelé « civilisation » cet état terminal d’une culture, celui où les formes spirituelles originelles se pétrifient, où la grande ville cosmopolite succède à la campagne et à la petite ville de province, où la technique devient une fin en soi et non un moyen d’expression de l’âme, où l’argent, cette pure abstraction, domine toutes les sphères de la vie jusqu’à ce qu’il soit finalement renversé par la force brute de César, du dictateur qui impose l’ordre par le sang et le feu.

Spengler, qui n’a jamais été un national-socialiste mais qui a su voir clairement la direction que prenait l’histoire, nous a avertis que la décadence n’est pas une catastrophe venant de l’extérieur, mais un processus interne, organique, inévitable, dans lequel la culture elle-même perd sa capacité à engendrer de nouvelles formes et se replie sur elle-même, s’adonnant à une répétition stérile, au culte du succès immédiat, à l’idolâtrie du pouvoir nu.

Le masochisme de l’Européen, cette volonté de dissolution que nous avons décrite en suivant Spielrein, n’est que le corollaire psychologique de cette décadence objective: lorsqu’une culture ne croit plus en elle-même, lorsqu’elle a perdu la foi en ses propres dieux et en ses propres lois, elle commence à désirer sa propre mort, à chercher chez l’autre, chez l’étranger, chez le barbare, la force qu’elle-même ne possède plus. Spengler nous a également enseigné que la décadence n’est pas, à proprement parler, quelque chose qu’il faille déplorer ou célébrer; c’est simplement un fait, une phase du cycle vital qu’aucune culture ne peut éluder.

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Ce que nous appelons «l’Europe» n’est plus une culture vivante, mais une civilisation moribonde, un ensemble de techniques et de formes vides qui survivent à son esprit, et qui ne peuvent prolonger leur existence qu’au prix de la négation de leur propre nature.

L'émigration massive, la dissolution démographique, le masochisme collectif ne sont pas, dans cette perspective spenglerienne, des anomalies pouvant être corrigées par de meilleures politiques; ce sont les symptômes d'une agonie qui dure depuis déjà un siècle et qui, probablement, se prolongera encore quelque temps avant que, finalement, sur les ruines de la civilisation faustienne, ne surgissent de nouvelles cultures que nous, les habitants du crépuscule, ne pouvons même pas imaginer.

Conclusion

Le masochisme n’est donc ni une perversion mineure ni une rareté clinique; c’est le nom que nous donnons à la pulsion de mort que toute vie porte en elle, et qui, dans le cas de l’homo europaeus, s’est manifestée avec une intensité et une clarté exemplaires tout au long du siècle dernier. Des tranchées de la Grande Guerre aux vastes rivages de l’émigration massive, en passant par les totalitarismes et les camps d’extermination, l’Européen a démontré à maintes reprises que sa volonté de vivre est plus faible que sa volonté de mourir, que son désir de s’affirmer est moins puissant que son désir de se dissoudre.

Et le Capital, cette forme suprême de la civilisation décadente, a su tirer parti de cette pulsion autodestructrice, en la canalisant vers des formes qui perpétuent sa domination et empêchent toute véritable renaissance.

Spengler, en annonçant la décadence de l’Occident, ne faisait que décrire le cadre objectif dans lequel ce masochisme collectif déploie ses effets; et Spielrein, en identifiant la destruction comme cause du devenir, nous donnait la clé biologique pour comprendre pourquoi l’être humain, et en particulier l’Européen de notre temps, semble si enclin à chercher dans son propre anéantissement la forme la plus élevée de son plaisir. Nous ne savons pas si cette pulsion peut être inversée ou si, au contraire, nous assistons aux derniers soubresauts d’une culture qui a déjà accompli son cycle.

Ce que nous savons, c’est que tant que l’Européen continuera à désirer sa propre dissolution, aucun politicien, aucun parti, aucune idéologie ne pourra le sauver de lui-même. Car le salut, s’il est encore possible, ne viendra pas de l’extérieur, mais d’un regain de cette volonté de vivre que le masochisme a réussi à étouffer, et qui ne pourra renaître que si l’homo europaeus recommence à croire en sa propre histoire, en sa propre identité, en son propre avenir. Et cette croyance, à ce stade du crépuscule, semble être la plus improbable de toutes les utopies.

samedi, 27 décembre 2025

Les six raisons pour lesquelles l’Occident périra selon Jiang Xueqin

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Les six raisons pour lesquelles l’Occident périra selon Jiang Xueqin

de Riccardo Paccosi

Source : Riccardo Paccosi & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/i-sei-motivi-per-...

Puisque ce fut Noël tout récemment, que Noël est une tradition, et que la tradition est quelque chose que la culture néolibérale dominante en Italie et en Europe considère comme “de droite”, essayons de faire un post de Noël qui fasse le point sur ce type de problèmes.

Jiang-Xueqin-2193036597.jpgDans une vidéo très intéressante, dont les réflexions émises dans l’espace des commentaires – et en vérité peu rassurante concernant les scénarios de guerre futurs – l’analyste géopolitique chinois Jiang Xueqin (photo) énumère les raisons pour lesquelles le système occidental est arrivé à la fin de sa propre existence.

La réflexion, bien sûr, reprend la thèse d’Oswald Spengler selon laquelle chaque civilisation est soumise à un cycle de naissance, de maturation et de mort. De plus, certaines des critiques énumérées coïncident avec celles exposées par Emmanuel Todd dans son récent essai La Défaite de l’Occident.

Je pense qu’il vaut la peine de mettre en lumière la liste établie par le chercheur chinois en précisant cependant que la division aujourd’hui se fait entre ceux qui considèrent les phénomènes historiques/antropologiques rapportés ci-dessous comme des problèmes, et ceux qui, au contraire, leur donnent une lecture positive ou nient leur existence.

Je pense également que ceux qui considèrent leur position sur ces questions selon le schéma droite-gauche ne font qu’exprimer une fausse conscience et une mystification rhétorique.

Ces phénomènes, au contraire, ont détruit la raison d’être des catégories de droite et de gauche lorsque le concept de progrès apparaît aujourd’hui déconnecté de celui de justice sociale, alors que le concept de justice sociale exprime une exigence de conservation dès qu’il est évoqué.

Revenant à Jiang Xueqin, il affirme que “ce qui se passe en Occident, ce n’est pas un déclin dont on pourrait peut-être se relever dans quelques décennies, mais une phase terminale, un lit de mort”.

Il énumère ensuite les raisons de cette conviction : 

1. L’hyperurbanisation, c’est-à-dire le pourcentage croissant de la population qui s’entasse dans des mégapoles finissant par avoir, par rapport au reste de la nation environnante, une fonction parasitaire (c'est là un problème réel – je tiens à le noter – mais qui ne concerne pas uniquement l’Occident.)

2. La répulsion pour la famille et la procréation, en partie générée par le sentiment de précarité et en partie par l’exaltation philosophique de l’individu seul et privé de tout lien. Or, si le rejet de la famille implique la dissolution des fondements de la cohésion sociale, le refus de la procréation constitue tout simplement une condamnation à mort par effondrement démographique.

3. L’inégalité sociale, qui fait qu’au-delà de la part toujours plus élevée de la classe moyenne entraînée dans la pauvreté, il existe un 0,1% de riches capables de contrôler toutes les ressources et tous les actifs stratégiques.

4. Le fait que, pour faire la guerre, l’Occident doit – à l’instar de l’Empire romain à son stade terminal – recourir à des barbares et des mercenaires (les djihadistes en Libye et en Syrie, les Ukrainiens face aux Russes, etc.).

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5. La décadence générale exprimée par des phénomènes comme OnlyFans, où plus de 10% des jeunes femmes vendent leur nudité, et où, en même temps, la culture libérale-progressiste qualifie cet acte d’émancipation (note personnelle: ce point est lié au point 2, car OnlyFans est un phénomène de clôture de la sexualité dans le marché, avec une désexualisation parallèle de la culture mainstream, ainsi qu’un effondrement statistiquement constaté de l’activité sexuelle chez les jeunes.)

6. Enfin, le problème de l’immigration sans limite. Aujourd’hui, ce phénomène explose dans les métropoles occidentales non pas tant pour des raisons liées aux graves problèmes du travail, mais surtout en raison d’une question anthropologique que, bien qu’évidente, l’idéologie dominante a réussi à dissimuler pendant trente ans: une société où ses différentes composantes ne partagent ni langue, ni coutumes, ni surtout mémoire historique, est simplement une non-société, un amas informe où des segments sociaux totalement étrangers les uns aux autres cohabitent de force.

Pour donner un cadre philosophique à tous ces phénomènes, il y aurait la vision qui est à la racine de la pensée libérale, selon laquelle on peut se passer du passé ou même le supprimer.

Mais cela fera l’objet d’une autre contribution.

jeudi, 11 septembre 2025

Analyse - La grande stratégie de l’échec: comment l’Occident accélère son propre déclin

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Analyse - La grande stratégie de l’échec: comment l’Occident accélère son propre déclin

Jaime DQVA

Source: https://geoestrategia.eu/noticia/45127/geoestrategia/que-...

Les actions d’une puissance hégémonique en déclin relèvent rarement d'un acte de force; elles sont plus souvent le symptôme d’une profonde faiblesse stratégique. Le récent choix des États-Unis d’imposer des droits de douane de 50% au Brésil n’est pas une simple erreur de calcul; c’est la manifestation d’un schéma récurrent et autodestructeur qui, loin de contenir l’essor d’un ordre multipolaire, finance et accélère son avènement. Une analyse interconnectée des fronts géopolitique, militaire et économique révèle une réalité inconfortable: l’Occident, et tout particulièrement les États-Unis, creusent leur propre tombe stratégique.

La décision de l’administration Trump de punir le Brésil parce que son pouvoir judiciaire poursuit son allié Jair Bolsonaro est un exemple typique de myopie géopolitique. En invoquant cyniquement les «droits de l’homme» pour sanctionner les magistrats de la Cour suprême, Washington viole non seulement de façon grotesque la souveraineté brésilienne, mais pousse activement le plus grand pays d’Amérique latine dans les bras de son rival systémique: la Chine.

Cette maladresse ne se produit pas dans le vide. Il s’agit de la réponse désespérée d’un pouvoir qui constate que son instrument de domination favori – la coercition économique – perd en efficacité à mesure que des alternatives émergent. La réaction prévisible du Brésil, qui envisage des représailles tarifaires et accélère son partenariat avec Pékin dans les domaines des infrastructures, de l’énergie et des technologies, est en plus petit le reflet d’un phénomène mondial. Chaque sanction unilatérale des États-Unis sert de meilleur argument de vente aux BRICS+: ils offrent un modèle de non-ingérence, de développement mutuel et de souveraineté stratégique, un message qui trouve un écho profond dans un Sud global las du paternalisme occidental.

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Ce déclin du soft power et de l’influence économique se reflète avec une précision sombre sur le plan militaire. La doctrine de projection de puissance des États-Unis, pilier de leur hégémonie depuis des décennies, est devenue techniquement obsolète. Dans le Pacifique occidental, l’analyse est brutale: l’US Air Force n’est plus un bouclier, mais un ensemble de cibles immobiles pour les missiles de précision chinois. Des concepts tels que «l’Agile Combat Employment» ne sont que des fantasmes tactiques qui ne résolvent pas l’équation fondamentale: la Chine peut produire des missiles plus rapidement et à moindre coût que l’Occident ne peut bâtir des défenses.

Cette vulnérabilité est aggravée par une crise structurelle parallèle, révélée brutalement par le conflit Ukraine-Russie: la crise démographique et la pénurie subséquente de main-d’œuvre dans les pays de l’OTAN.

L’obsession occidentale pour des armées réduites, technologiquement avancées et professionnelles se heurte à la réalité de la guerre d’usure du 21ème siècle. Tandis que la Russie mobilise des brigades, les armées du Royaume-Uni (70.000 soldats) ou de l’Allemagne (180.000) ne sont que symboliques. Sans une base massive de conscrits, l’OTAN risque de devenir un « village Potemkine » sur le plan militaire: une façade impressionnante qui dissimule une profonde faiblesse structurelle, incapable de soutenir un conflit prolongé. La supériorité technologique est inutile sans soldats pour faire fonctionner les systèmes et occuper le terrain.

Face à cette combinaison d’agression économique imprévisible et d’un parapluie sécuritaire qui montre des fissures structurelles, les nations du monde ne restent pas passives. Leur réponse est stratégique, silencieuse et d’une efficacité dévastatrice: la ruée vers l’or.

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Le record de 95% des banques centrales prévoyant une augmentation des réserves mondiales d’or n’est pas une opération financière ordinaire; c’est un vote massif de défiance envers le système occidental dominé par le dollar. C’est la matérialisation financière de la multipolarité. Chaque lingot d’or acheté par une banque centrale d’un pays BRICS ou du Sud global est un acte de souveraineté retrouvée, une stratégie pour se prémunir contre la coercition économique et l’inflation exportée par l’Occident.

Ce mouvement, mené par les économies émergentes mais de plus en plus envisagé pour amorcer les avancées, est la contre-mesure ultime à l’arrogance géopolitique de Washington. Il démontre que le véritable pouvoir se déplace des missiles et des sanctions vers l’autosuffisance stratégique et l’accumulation d’actifs neutres.

Le schéma est clair et organiquement interconnecté. La coercition économique (comme avec le Brésil) accélère la recherche d’alternatives, ce qui sape à son tour la primauté du dollar. La surestimation militaire et la sous-estimation de la masse critique (comme dans le Pacifique et dans le cas de l’OTAN) révèlent une vulnérabilité existentielle qui incite à l’autonomie stratégique. Et la dédollarisation qui en résulte prive l’Occident de l’oxygène financier qui alimentait son hégémonie.

L’Occident ne fait pas que s’affaiblir; il finance et construit activement son propre remplacement. Chaque sanction, chaque bluff militaire démasqué, chaque démonstration d’impuissance stratégique, est une brique supplémentaire dans l’édifice du nouvel ordre multipolaire. Les puissances émergentes n’ont pas besoin de vaincre l’Occident sur le champ de bataille; il leur suffit d’attendre patiemment qu’il achève de saper ses propres fondations. Le récit du déclin n’est plus une prophétie; c’est un processus actif, dont l’architecte principal est l’ineptie stratégique même de Washington et de ses alliés.

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mercredi, 13 août 2025

Le secret douloureux d'une civilisation stérile

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Le secret douloureux d'une civilisation stérile

Par José Javier Esparza

Source: https://noticiasholisticas.com.ar/el-secreto-dolor-de-una...

3648242-1660379469.jpgIl y a plus de vingt ans, Javier Ruiz Portella a eu l'inconscience de publier sous sa maison de l'époque, Áltera, mon roman intitulé El final de los tiempos. El Dolor, écrit en 1997. El Dolor — avec une majuscule — est le premier volet d'une trilogie sur une civilisation puissante qui approche inéluctablement de sa fin.

La deuxième partie, intitulée La Muerte (La Mort), est parue peu après. La troisième, qui s'intitulera La Resurrección (La Résurrection), n'est pas encore sortie, tout simplement parce que l'auteur de ces quelques lignes, c'est-à-dire moi-même, n'est pas encore prêt à la comprendre et, par conséquent, à la raconter.

Ces romans sont une dystopie allégorique sur l'effondrement de la civilisation technique, c'est-à-dire sur notre monde. On y trouve beaucoup de Jünger – celui d'Héliopolis – et aussi des touches de Huxley et d'Orwell: personne ne sillonne les mers sans une bonne carte.

9788416921195_portadaweb-1276857779.jpgUn autre aventurier de l'édition, Humberto Pérez-Tomé, a rassemblé les deux premiers volumes et les a publiés en 2018 chez lui, soit chez Sekotia, sous le titre général El final de los tiempos (La fin des temps). Je ne souhaiterais rien de plus que de compléter le cycle : douleur, mort et... résurrection. Mais pour l'instant, cette dernière semble encore assez lointaine.

Imaginons une ville formidable qui s'étend sur les flancs d'un cratère gigantesque : cette ville est Cosmopolis, le décor principal du roman. Au fond du cratère, en son centre, s'élève une masse imposante en forme de pyramide tronquée : c'est là que réside le pouvoir. Cosmopolis a accueilli des millions de survivants de tragédies telles que guerres, révolutions et famines, qui ont provoqué des déplacements colossaux de populations depuis les coins les plus reculés du globe. C'est une ville sans identité ni âme, mais qui a trouvé dans la supériorité technologique le secret de la survie. Il n'y a plus de dieux, mais une nouvelle église, l'Église de la Solidarité, satisfait les besoins moraux des masses.

Il n'y a plus de démocratie: ceux qui commandent en réalité sont les grands consortiums industriels et financiers, mais un pouvoir autoritaire, bâti sur la propagande, entretient l'illusion de la participation à la vie publique. Il n'y a pas non plus de libertés, mais la voix incessante des écrans, qui ne sont en réalité que l'écho d'un même discours – l'Omnipantalla –, apaise l'angoisse des foules avec ses messages réconfortants. À vrai dire, ainsi décrite, cette situation ne semble pas très imaginative : elle ressemble trop à notre monde. Ma seule excuse est que je l'ai écrite il y a trente ans.

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À propos de la douleur: malgré son déploiement de puissance prodigieux, Cosmopolis ne peut empêcher une douleur intense de s'emparer de ses habitants. Personne ne sait vraiment d'où elle vient, mais les esprits les plus inquiets ne tardent pas à la trouver: la stérilité. Tout simplement, Cosmopolis n'a plus d'enfants. Pourquoi la civilisation la plus confortable et la plus développée techniquement que le monde ait jamais connue est-elle incapable de se reproduire? Telle est la grande question.

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Pour une raison obscure, les citoyens de ce monde hyper-développé ne souhaitent pas avoir de descendants et ceux qui le souhaitent se trouvent dans l'impossibilité d'y parvenir. Ainsi, le progrès conduit inévitablement à l'effondrement final. D'une manière ou d'une autre, tout le monde se rend compte qu'il ne pourra rien léguer à ses descendants, car il n'y en aura pas.

Il serait très facile de rejeter la faute sur l'égoïsme individuel, mais non, la cause profonde est ailleurs. Le pouvoir, bien sûr, ne s'inquiète pas que les gens éprouvent une douleur secrète, ce qui l'effraie, c'est qu'ils se demandent pourquoi. Car la réponse se cache dans l'essence même de cette civilisation orgueilleuse, persuadée d'être au sommet de la perfection humaine, mais qui a laissé derrière elle toutes ces choses qui poussaient les hommes à perpétuer leur lignée.

Aujourd'hui, le taux de fécondité en Espagne est de 1,12 enfant par femme. En Europe, il est de 1,5. Aux États-Unis, il est de 1,6. Et nous vivons dans la civilisation la plus développée techniquement de tous les temps. La fin des temps ? Ne perdons pas de vue la résurrection.

 

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lundi, 02 juin 2025

Le déclin de l’Occident engendre la guerre

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Le déclin de l’Occident engendre la guerre

par Enrico Tomaselli

Source : Giubbe rosse & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/il-declino-dell-o...

L’éclatement actuel de conflits extrêmement violents, longs et potentiellement très dangereux, est une conséquence directe du déclin de l’Occident. Non seulement parce que, bien sûr, l’affaiblissement de son hégémonie (économique, militaire, politique, et même culturelle) a favorisé l’émergence de nations qui contestent – et défient – sa domination, mais aussi parce que ce déclin (disons, la chute globale du système colonial-impérial occidental) est étroitement lié à celui de ses élites.

Des siècles d’hégémonie s’effondrent rapidement, et les dirigeants européens et américains se révèlent terriblement incompétents, incapables non seulement d’arrêter ce déclin, mais aussi d’en freiner la rapide accélération.

GettyImages-840663120-1407657317.jpgIl faut, hélas, constater que les élites politiques (mais aussi économiques et militaires) qui dirigent l’Occident collectif, sont en réalité composées d’adolescents attardés et incompétents.

Incompétents parce qu’incapables de lire la réalité – celle de leur propre système ou du système-monde – et totalement dépourvus des compétences fondamentales pour assumer des rôles de leadership.

Adolescents parce qu’ils sont dominés par une émotion immature, incapables de réflexion et de maîtrise de soi.

De cette décadence effrayante découle directement l’explosion de ces conflits sanglants, car des leaders incapables ont joué avec la politique internationale, la mélangeant en plus avec des intérêts personnels, et ont jeté de l’huile sur le feu alors qu’ils auraient dû recourir à des extincteurs.

Des personnages comme Biden (clairement sénile), Zelensky (un comédien de télévision), Netanyahu (un fanatique messianique), ne sont que la pointe de l’iceberg, mais il existe toute une pléthore de dirigeants et dirigeantes qui seraient manifestement incapables même de gérer une copropriété, mais qui se retrouvent à la tête d’États et d’organisations supranationales, tout en se comportant comme s’ils jouaient à Risk ou au Monopoly.

Et l’autre aspect dramatique est que, de l’autre côté (qu’on pense ce qu’on veut des positions politiques personnelles et/ou des États qu’ils dirigent), il y a des leaders politiques de très haut niveau, avec derrière eux une expérience politique collective considérable (et qui explique, entre autres, la présence, auprès d'eux, de conseillers très qualifiés). Des leaders qui commencent à se rendre compte de la vacuité de leurs homologues occidentaux, auxquels ils doivent pourtant faire face. Et qui jugent – à juste titre – que, non seulement leur niveau est très faible, mais aussi qu'ils sont totalement peu fiables.

Une situation qui amplifie énormément les risques. Parce que le sens des responsabilités que manifestent les élites de ces nations émergeantes a ses limites, à un certain point, et quand elles doivent faire face à des dirigeants totalement irresponsables (comme celles de l’Occident), tout peut rapidement atteindre un point de rupture imprévu.

Hélas, aucun signe d’une véritable prise de conscience de l’ampleur de cette menace, et les peuples européens semblent totalement engourdis, incapables de remettre en question radicalement le système de pouvoir qui continue de produire des leaders toujours plus médiocres.

Le dernier espoir terrible est qu’un choc puissant nous réveille. En espérant qu’il ne soit pas trop tard, ni trop dur.

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samedi, 31 mai 2025

Faye et notre Occident humanitaire et totalitaire

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Faye et notre Occident humanitaire et totalitaire

Nicolas Bonnal 

Je ne sais pas si quelqu’un est assez stupide encore pour se réclamer du grand Occident ou de la vieille Europe, ou du christianisme de grand-maman, mais il est sûr qu’il y a quarante ans déjà Guillaume Faye y avait mis bon ordre. Sur les conseils de Robert (Steuckers), j’ai donc redécouvert le livre de Guillaume (L'Occident comme déclin) dont je ne cite que quelques passages, comme des tapas gourmands pour donner l’envie (comme dit Saint Paul) de retrouver des nourritures solides en marge de Twitter et des lectures rapides. Précisons que pour lui l’Occident c’est le déclin alors que l’Europe est la décadence.

Et commençons :

« L'Occident donc, devient « quelque chose» de planétaire. Il se présente comme un ensemble flou fait de réseaux de décisions, de zones territoriales dispersées, de blocs culturels et humains répartis dans tous les pays. »

couv-occident-faye-1781950924.jpgEtre occidental c’est n’être rien: de ma jeunesse occidentale je n’ai gardé que ma condition de touriste (voir mon Apocalypse touristique préfacée par mon témoin de mariage et globe-trotter Kevin Hin) ; le reste c’était hors de France et de l’étoffe dont sont fait les rêves: les grandes lectures et la cinéphilie hauturière (Schroeder – l’ami de Parvulesco, Boorman et bien sûr Milius). On savait tous que nous serions remplacés à brève échéance sans résistance aucune; et on savait grâce à Debord (et à Faye aussi comme on va voir) que ce système aberrant allait prendre un tour plus tyrannique pour accélérer le suicide. Les années 70 avaient un charme confus: tout était foutu mais on pouvait trouver de quoi nourrir nos rêves.

Faye donc :

« Parallèlement, si le centre est partout et que « partout » c'est au fond nulle part, l'Occident est appelé à perdre toute vertu spécifiante; être occidental, c'est se voir déqualifié plutôt que qualifié. Et singulièrement pour les Européens, qui perdent dans l'affaire la possibilité même de se désigner valablement en se disant occidentaux. Si l'Indien, par exemple, peut demeurer « Indien » et Occidental, l'Allemand ou le Hollandais sont appelés à ne plus être qu'Occidentaux, c'est-à-dire au fond plus rien. »

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L’Occident a tué l’espace. Debord en a parlé (« dans un monde unifié on ne peut s’exiler »), et Marx avant lui. Le Manifeste du parti communiste célèbre la fin de la grande muraille.

« Négligeant les frontières, les États, les religions, l'Occident recouvre beaucoup plus qu'une réalité géopolitique ou qu'une solidarité diplomatique avec le « monde libre». Il déborde largement ce cadre. Il est, dans son essence, l'installation mondiale d'un type de société, celui de l’ « américanosphère »… »

Lecteur peut-être du remarquable Jacques Lacarrière, Guillaume ajoute au nom de la Grèce tellurique et non antique :

« En Grèce, et à un moindre degré dans tous les autres pays européens, la norme occidentale rend le peuple« étranger à lui-même», étranger à sa propre culture, celle-ci devenant objet d’ethnologie, ou se trouvant sectorisée et neutralisée dans le «folklore». »

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Une sous-culture mondiale arrive, et là Faye reconnaît sa dette :

« Cette« domestication» s'exprime, entre autres, par une culture mondiale de masse, bien analysée dans le domaine artistique par Théodore Adorno »…

Notre auteur remet ensuite, et enfin, le christianisme à sa place. Alors que nous assistons à Gaza à l’émergence du christianisme globalisé et idiot utile de l’énergique songe biblique, certains devraient méditer ces lignes (mais qui ne le feront pas) :

« Dans la mesure où l'idéologie occidentale est reconnaissable comme aboutissement laïcisé du christianisme, on pourrait tenter une comparaison entre la logique normative de l'Occident et celle de l'ancienne Chrétienté, qui avait aussi vocation à l'universalisme: l'appartenance à la chrétienté était envisagée comme l'aboutissement normal du destin de chaque groupe culturel et religieux, dont la spécificité devait être mise entre parenthèse au bénéfice de l'unicité de la « vraie religion». Cette normalité de la« vraie religion » ne préfigurait-elle pas celle, actuelle, de la « vraie civilisation » ? »

Le fanatisme occidental, cette conviction d’avoir raison lui vient de son style croisé et de son christianisme de combat ; de sa rage aussi de vouloir tout homogénéiser. On y reviendra un jour avec Nietzsche et Céline, à l’heure où l’Eglise se couche au pied de la Bête mondialiste et ne nous demande que d’être remplacés ou vaccinés. Son rêve épurateur à travers les siècles se fait grandiose dans les Territoires occupés.

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Guillaume cite le toujours passionnant Maffesoli (qui attend un peu vainement sans doute la saine réaction populaire…); mais le maître confirme une chose: on peut parfaitement s’autodétruire en détruisant le reste du monde, comme ça, joyeusement, sans crier gare :

« Michel Maffesoli voit dans ce « progrès» une doctrine de rationalisation et de normalisation de l'histoire, transposant à la fois l'eschatologie chrétienne et l'idéologie prométhéenne dans le social; il écrit, décrivant la généalogie du progrès: l'Occident, avec pour seules armes la science et le progrès en arrive à s'autodétruire après avoir broyé les civilisations traditionnelles. »

S’il ne se détruit pas par la guerre, l’Occident (après donc avoir détruit tout le monde par les conquêtes ou le tourisme) s’autodétruira nûment :

« Après l'euphorie du développement sans bornes (…) l'amertume et la morosité prévalent (…). De la logique à l'absurde, tel est le mouvement qui de Descartes à Sartre peut spécifier l'Occident et l'imposition de ses valeurs à l'univers entier. Cependant si le capitalisme marque le point d'achèvement du désenchantement affirmé du monde, on peut dire que l'on assiste de nos jours aux désenchantements progressifs des mythologies progressistes. »

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Désenchantement du monde qui a quand même via Max Weber plus d’un bon siècle. Au moment où l’ahuri Kipling (Chesterton le haïssait…) parle de l’abject fardeau de l’homme blanc avant de prêcher les guerres d’extermination contre les Allemands, Durkheim parle de l’anomie, du suicide, et l’excellent australien Pearson (voyez mes textes) du fardeau de la personnalité. Une génération avant Freud…

Et relisons ce que dit Bloy dans un énième éclair de génie (Journal, 1913) : «C’est tout de même ahurissant de penser à l’inexplicable survie du régime républicain…

Atrophie universelle des intelligences, avachissement inouï des caractères, exécration endémique de la Beauté et de la Grandeur, obsèques nationales de toute autorité humaine ou divine, boulimie furieuse de jouissances, destruction de la famille et vivisection de la patrie, mœurs de cochons enragés, empoisonnement systématique de l’enfance, élection et sélection de chenapans ou de goitreux dans les cavernes de la politique ou sur le trottoir des candidatures, tels sont les fruits de l’arbre de la Liberté…

Le curé nous dit que ses paroissiens sont à un tel degré d’abrutissement qu’ils crèvent comme des bestiaux, sans agonie, ayant détruit en eux tout ce qui pourrait être l’occasion d’un litige d’Ame, à leur dernière heure.»

Bernanos écrira quinze ans plus dans son Journal d’un curé de campagne: «ma paroisse est dévorée par l’ennui».

Vive la télé alors.

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Sur la mégapole Los Angeles, Faye, dont les propos seront repris par Baudrillard en personne dans son phénoménal Amérique, note que :

« L'humanisme apolitique, en revanche, comme tout ce qui relève de la raison égalitaire, s'avère obscène et castrateur. Los Angeles: monstrueuse verrue du bout de l'Occident, modèle de la future civilisation mondiale et californienne, où le mode de vie remplacera le politique. Rien d'étonnant, dans de telles conditions, que nous assistions à une dépolitisation de la classe politicienne bien plus, contrairement aux plaintes des politiciens qui ne connaîtront décidément jamais leur peuple, qu'à une dépolitisation de la société civile. »

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Voir aussi Kessel et mon texte à ce sujet. Los Angeles c’est le territoire de l’automobile (voir Détour d’Ulmer), c’est la ville qui met fin à la ville et à l’Homme, l’aéroport fait cosmos, le déracinement ontologique promu téléologique, le débile simulacre terminal (Baudrillard prend à rebours notre auteur, disant qu’il fait admettre et même admirer cette création tératologique ultime)...

En pleine éclosion (on est vers 1984) Faye met, comme Debord, fin au chantage de la rêverie politique; il était temps.

Comme s’il voyait l’entropie (il adore ce mot, comme tout le monde alors, moi compris) des Le Pen et du reniement national, il écrit :

« Membres d'une classe politique solidaire, les leaders des partis sont plus proches les uns des autres qu'ils ne sont proches de leurs militants.

Entre« la salle» et« la tribune», le fossé est immense. Les dirigeants des partis ont une double fonction: manœuvrer et se mettre en spectacle. Leurs militants et leur électorat ont peu de chance de voir les idées auxquelles ils croient réellement appliquées par «leur» parti. Ils sont, au sens propre, exploités par la classe politique. »

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Le cirque politique tourne au jeu de rôle médiatique :

« ...on peut rappeler la règle schématique: les politiciens ont besoin des médias pour se mettre en scène et les médias ont besoin des politiciens pour disposer d'un spectacle sensationnel à vendre à l'«opinion». Mais - deuxième règle de ce jeu – les Média ont pour fonction, et pour intérêt, de présenter aux politiciens l'image d'une «opinion publique» qui ne correspond pas à l'«opinion du public».

Faye évite d’encenser le gaullisme et constate au contraire que :

« …une rébellion civique de grande ampleur casserait la machine étatique pourvoyeuse de consommation, d'assistance et de prestations. Bref, la légitimité de l'Etat cesse d'être politique: elle devient a-légale, économique et technique. En clair: l'Etat politique cesse d'exister en Europe depuis une trentaine d'années. »

On voit le basculement à la fin des années cinquante en France. La certaine réalité de la France va disparaître grâce aux coups de boutoir de la nouvelle société des gaullistes, de Pompidou ou de Chaban-Delmas. La France de papa – pour parler comme les louveteaux de mai 68 - c’est terminé, on se retrouve face à la machine, machine à jouir et à détruire. Audiard nous a tout expliqué, voyez son documentaire.

Enfin arrive l’essentiel : on va arriver à un totalitarisme effréné sur fond de société cool et curatrice. Il se peut que Faye comme d’autres ait sous-estimé le péril européen à cette époque, ceci dit.

« ...En revanche, l'humanisme apolitique est totalitaire. Lorsque le lieu du pouvoir a disparu, lorsque la censure et l'oppression sont partout et nulle part, lorsque la légitimité des techno-pseudo-Etats se fonde sur la non-violence et le concept de Liberté, c'est le déchaînement de la pire des violences, c'est l'immersion de toute liberté. Face à la société occidentale mondialisée, irénique, humanitaire et économiste, individualiste et égalitaire comme la rêvent les belles âmes de l'idéologie antipolitique des Droits de l'Homme, aucune révolte, aucune auto-affirmation n'est possible. Le Grand Frère omniprésent remplace les princes. L'idéologie unique entre dans les cerveaux; chacun devient son propre censeur, son propre oppresseur. »

On a parlé de Big Other (Raspail), de Big Mother (Le Vigan), ici de l’inévitable Big Brother. Notons que Faye prévoit le retour de bâton russophobe en cas de chute du communisme.

On a été servis.

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Chesterton annonce la nursery féministe dans son génial reportage Ce que j’ai vu en Amérique. Faye voit pointer à son tour la société covi diste :

« Or, dans ce processus, la sécurité joue un grand rôle, à la fois idéologique et pratique. La technostructure étatique, non seulement ne se donne plus comme autoritaire et répressive, mais fonde sa légitimité sur la protection ; c'est elle qui formule et globalise les revendications sociales en les reprenant à son compte, comme l'a vu Lucien Sfez; c'est elle qui ordonnance les réseaux de protection économique et sociaux, mais surtout c'est elle qui produit une très puissante réglementation de la sécurité qui innerve la société; cette règlementation est si présente que nous n'en percevons souvent plus l'extraordinaire autoritarisme. »

Cet autoritarisme ira de pair avec le bellicisme lui aussi d’origine chrétienne; fondamentalement fanatique, l’Occident-camp-du Bien extermine pour accomplir sa mission (raison pourquoi les jours de Trump archéofuturiste et de Vance sont comptés par les sénateurs US) :

« A moins - et c'est le deuxième cas - que le conflit ne soit reconnu comme croisade, guerre sainte; ce qui aura pour effet de briser toute codification morale et d'encourager le fanatisme. Se battant pour la vérité et non « par jeu » ou « par habitude », les hommes en proie à une telle mentalité retrouvent une agressivité pulsionnelle; paradoxalement, le conflit devient «inhumain». »

C’est un oxymore de Venise cet Occident avec sa religion d’amour qui aime exterminer pour assurer la paix partout (quand tout sera mort nous aurons la paix) ; mais c’était comme ça mille ans avant les USA :

« ...Il est intéressant de constater que notre civilisation a vécu les conflits les plus meurtriers lorsque ceux-ci étaient provoqués par les religions ou les idéologies universalistes, humanitaires, pacifistes, etc. Les monothéismes de l'Amour absolu ou du fraternalisme dogmatique donnent très classiquement lieu au fanatisme guerrier. Lorsque l'ennemi est l'ennemi absolu, le non-homme, le« fauteur de guerre», le dernier coupable à éliminer avant la paix universelle – schéma commun par exemple au christianisme et au communisme; le  conflit devient croisade meurtrière. Des guerres de religions aux génocides du 20ème siècle, la responsabilité du christianisme ou des idéologies qui en dérivent est majoritaire. »

Certains critiqueront ou injurieront ces propos ; ce n’est pas très grave. Quand on a pu supporter François quinze ans, on peut supporter tout.

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Finalement les fans de Jérusalem vont triompher, nous annonce Guillaume Faye:

« Ainsi, toute entière organisée autour du refus du conflit, projetant de l'éradiquer définitivement de l'espèce humaine, la civilisation occidentale, prolongement du christianisme, s'instaure comme figure centrale du Déclin. La Jérusalem céleste, déclin de l'ici-bas, déclin de la vie, est bien en train de descendre sur terre… »

Mais continuons, même si nous nous rapprochons des trois mille mots (combien d’amateurs ?). Faye tord gentiment le cou à Spengler. Mais Spengler s’est bien rattrapé dans ses ouvrages ultérieurs comme je l’ai montré récemment: l’homme et la technique ou années décisives; et on peut tout à fait appeler déclin une crise ontologique qui gagne le monde. La déperdition ontologique ou qualitative, Guénon en a parlé à la même époque, je crois ? Je dirais même que plus un système est pourri et cancéreux, plus il est victorieux. Il n’a plus besoin d’être bon militairement, Hollywood nous le dit dans Top Gun II et dans 13 hours. La gangrène triomphe. De ce point de vue les lignes qui suivent sont géniales :

« Premier paradoxe: alors que l'idéologie occidentale entre dans son déclin - déclin des théories progressistes, révolutionnaires, démocratistes etc. - la civilisation occidentale connait, même sur le plan politique, une expansion irrésistible de ses régimes économiques et politiques, qu'ils soient socialistes ou capitalistes, au détriment des traditions locales de souveraineté et de culture. Deuxième paradoxe: alors que l'Europe semble entamer, hélas, en tant qu'ensemble continental, un dépérissement dans un nombre impressionnant de domaines, l'Occident qui constitue, pour Abellio comme pour Heidegger, le fils métaphysique et géopolitique de cette Europe, explose à l'échelle de la planète entière. »

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Cerise sur le catho :

« Comme si la civilisation occidentale était une machine devenue folle, son centre implose tandis que sa périphérie explose. L'Europe régresse, l'Occident se répand. Le sens disparaît, les formes croissent. Le «sang» s'évapore, mais les veines se ramifient en réseaux de plus en plus vides. De moins en moins de cerveau, mais de plus en plus de corps et de muscles… »

Conclusion logique :

« Tout cela ressemble étrangement à une prolifération cancéreuse. Un cancer, en effet, c'est le déclin de la différenciation qualitative des cellules au profit du triomphe de la reproduction quantitative. »

Idem pour les diplômes. On vient d’apprendre qu’une bécasse dotée de cinq ans d’études nullissimes ne trouve pas à se caser professionnellement même au bout de 150 CV…

La suite est moins marrante, la masse se rapprochant du camp de concentration électronique :

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« On peut considérer que l'uniformisation de la Terre entière sous la loi d'une seule civilisation -politique, économique et culturelle- est un processus bio-cybernétique, puisqu'il s'agit, comme le montrèrent Lupasco et Nicolescu, d'une homogénéisation d'énergies. Pour l'instant cette entropie est «expansive»; elle sera un jour, comme toute entropie dans sa phase n°2, implosive. Et n'allons pas croire, comme l'imagine Lévi-Strauss, que de « nouvelles différences» et de nouvelles hétérogénéités puissent surgir au sein d'une civilisation mondiale devenue occidentale. Il ne s'agirait que de spécificités superficielles, des folklores ou des« variantes». »

Faye essaie sans conclure (« la bêtise revient à conclure », a dit un Maître nommé Flaubert qui comprend tout dans sa Correspondance vers 1850) de se montrer optimiste :

« L'Occident a un principe, abstrait, c'est l'idéologie (américanisme ou soviétisme, tous deux sécularisations du christianisme). Or l'Europe n'est pas un principe, mais un peuple, une civilisation, une histoire, de nature vivante et organique et non pas mécanique. En ce sens l'Europe n'est qu'en décadence. Elle traverse un âge sombre dont elle peut se remettre. »

Les putschs partout de la bureaucratie bruxelloise devraient-ils nous remonter le moral ? On verra…

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Faye écrit comme Héraclite, Heidegger ou Hölderlin, moitié poète, moitié philosophe. Et il cite pour terminer ce film qui nous fit tous rêver à l’orée des années 80 qui étaient si catastrophiques en France, si prometteuses en Grande-Bretagne (John Boorman, Hugh Hudson, Ridley Scott…) :

« Ce futur possible, que nous ne pouvons envisager que comme la fin de l'hégémonie millénaire de la conscience occidentale sera, comme l'enchanteur Merlin dans le film Excalibur de John Boorman, «pour certains un rêve, mais pour d'autres un cauchemar».

Mais il se peut aussi - c'est la liberté de l'histoire- que ce qui est le jour pour certains ne réapparaisse plus jamais, que notre histoire trouve définitivement sa fin, que jamais aucun Roi ne vienne recueillir l'épée enfouie au fond des eaux. »

Il y a une certaine beauté à voir tout se terminer, à assister à un naufrage. On le sait par le mage Taliesin.

Et tout le reste est littérature, petit scrutin électoral.

samedi, 05 avril 2025

Juvénal, de la Rome célinienne au Kali-Yuga romain

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Juvénal, de la Rome célinienne au Kali-Yuga romain

par Nicolas Bonnal

L’époque que nous vivons est épouvantable, surtout en Occident. Ce vieil Occident aime se pencher comme dit Guénon vers l’ouest, qui est le côté de la mort. Occidere veut dire aussi tomber et tuer (uccidere en italien). Il n’a guère progressé et ne rêve à nouveau que d’extermination belliqueuse sur fond de liquidation morale, intellectuelle et culturelle : comparez le début du dix-neuvième ou même du vingtième siècle  -Debussy, Bartok, Ives, Stravinski… - au nôtre, pour sourire...

J’évoque, dans mon recueil sur la décadence romaine, mère de toutes les décadences occidentales et italiennes, Juvénal, poète (60-140 après JC) dont je relis les satires, comme pour me consoler de l’actualité. Si la roche tarpéienne, comme on dit, est proche du Capitole, le Kali-Yuga décrit par cet immense et célinien artiste est proche de l’Age d’or d’Auguste, Horace et Virgile. Les âges d’or ne durent jamais très longtemps (cf. le siècle des Lumières façon Goethe, Rameau et Mozart) et très vite le pain et les jeux, comme dit Juvénal, ont le dessus. L’Esprit a toujours le dessous.

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Juvénal écrit dès sa première satire cette acérée remarque contre les méfaits de la paix :

« Aujourd'hui nous souffrons des maux d'une longue paix, plus cruelle que les armes ; la luxure nous a assaillis pour la revanche de l'univers vaincu. Aucun crime ne nous manque, aucun des forfaits qu'engendre la débauche, depuis que la pauvreté romaine a péri ».

Ne nous plaignons pas d’une absence de guerre non plus : certaines guerres produisent le sang, l’engrais de cette plante qu’on nomme le génie, comme dit Joseph de Maistre, certaines ne produisent rien du tout, comme la Seconde Guerre Mondiale, qui reste l’horreur la plus stérile de l’Histoire du Monde. Elle a juste produit la Société du Spectacle et un anéantissement général, spirituel et culturel, sous couvert d’économie, de destruction de la terre muée en réserve minérale et d’unification mondialiste.

Se plaint-on du pouvoir de l’argent ? Juvénal écrit que :

« Le premier, l'or obscène a importé chez nous les mœurs étrangères ; avec son luxe honteux, la richesse, mère des vices, a brisé les traditions séculaires. »

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Rappelons que pour Fustel de Coulanges le pouvoir romain s’est établi partout parce qu’il s’est toujours appuyé sur les riches, - comme finalement le pouvoir américain. Le tout s’achevant comme bientôt notre monde par un effondrement généralisé et une dépopulation fantastique (baisse de 80% de la population en cinq siècles, on va compter les survivants vers 2100 ou 2200…).

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La satire VI est la plus longue et la plus fameuse, formidablement misogyne (ô Ursula, Angela, Christine, Brigitte, Hillary, Sandrine et des milliards d’autres maintenant…) et en guerre contre la révolution sexuelle tancée par Fellini dans son Satiricon et ses films sur la société de consommation et de con-soumission. Artiste visuel totalement génial, Fellini est et reste le sublime commentateur romain de cette Dolce Vita qui nous a tous emportés vers le Grand Reset.

Parle-t-on de sexe ou de libération des mœurs ? Juvénal pornographe explique que :

« Lorsque l'amant fait défaut, on livre assaut aux esclaves ; faute d'esclaves, on appelle un porteur d'eau ; si enfin il n'y a pas moyen de trouver d'homme, on n'attendra pas davantage, on se couchera sous un âne ».

Evoque-t-on l’avortement ? Juvénal rappelle :

« Le moment même où Julie nettoyait d’une foule d’avortons sa féconde matrice et se délivrait de fœtus qui ressemblaient à son oncle. »

L’incrédulité se développe alors bien sûr, et ceux qui critiquent Harry Potter et son influence sur les anciennes têtes blondes de Londres ou de Strasbourg feront bien de lire ou de relire ces lignes :

« Existe-t-il des mânes, un royaume souterrain, une gaffe de nautonier, un Styx avec des grenouilles noires dans son gouffre, et une barque unique pour faire passer le fleuve à des milliers d’ombres ? Même les enfants ne le croient plus, sauf ceux qui n’ont pas encore l’âge de payer aux bains. »

Nous plaignons-nous de la domination des experts, des médecins, des médiatiques et des diététiciens et des bateleurs de tout poil ? Notre poète a encore réponse à tout :

« Dis-moi ce que c’est qu’un Grec ? Tout ce qu’on veut : grammairien, rhéteur, géomètre, peintre, masseur, augure, danseur de cordes, médecin, magicien, que ne fera point un Grec famélique ? »

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Le Grec c’est l’expert, l’animateur, l’agent mercuriel évoqué par Yuri Slezkine dans un sulfureux livre et c’est aussi un être formidablement motivé par le fric. On redécouvrira les réflexions de Gobineau ou de Le Bon (la cité grecque comme enfer pour le citoyen – vive l’empire perse !) sur ces Grecs qu’on nous vend depuis des siècles.

Sur le bruit en ville :

« Où louer un appartement où l’on puisse fermer l’œil ? Il faut une fortune pour dormir dans notre ville. Voilà ce qui nous tue. Le passage embarrassé des voitures dans les rues étroites, le désordre bruyant du troupeau, ôteraient le sommeil à Drusus lui-même… »

Sur l’étatisme, la fiscalité, les contrôles tous azimuts, Juvénal écrit ces lignes qui auraient pu inspirer Taine ou Jouvenel (pas besoin d’Etat moderne, l’Etat est toujours là, voyez aussi Balazs sur la tyrannie des eunuques chinois) :

« Qui oserait vendre ou acheter ce poisson, quand tant de délateurs surveillent les côtes ? Il y a partout des inspecteurs qui chercheraient noise au pauvre pêcheur ; ils affirmeraient que le poisson a été élevé dans les viviers de César, qu’il s’en est échappé et qu’il revient de droit à son premier possesseur. »

Juvénal remarque aussi que le fisc tue la nature – on est là proche de Heidegger :

« Nous n’avons plus un arbre qui n’ait à payer une taxe au Trésor : il mendie, ce bois dont les muses ont été exilées. »

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Juvénal nous met enfin en garde contre l’astrologie, l’occultisme et aussi contre le notable allongement de la durée de vie, obsession dont les imbéciles font leurs choux gras dans les pages branlantes du Fig-Mag (ce baby va vivre centre-trente ans !) :

« Donne-moi longue vie ; accorde-moi, Jupiter, de longues années. " C'est le vœu, le seul, qu'en bonne santé tu formes, ou malade. Mais quelle suite d'affreux maux accablent une longue vieillesse ! »

Pour lui (qu’on devine réactionnaire…) comme pour Céline ou Drumont – ou même Mirbeau - il ne sert à rien d’écrire à une époque où tout le monde écrit :

« Il serait sottement clément, puisqu’on se heurte partout à tant de poètes, d’épargner un papyrus qui trouverait toujours à se souiller. »

La rage devient comme chez nos polémistes la vraie raison d’écrire :

« Qui donc pourrait se résigner au spectacle des hontes romaines ? Comment exprimer la colère dont mon foie se dessèche et brûle, quand la populace s’écrase pour laisser passer la foule de clients faisant cortège à un spoliateur qui a réduit sa pupille à se prostituer ou à cet autre condamné par un jugement tombé à l’eau ? »

On se répète sur cette dinguerie sexuelle qui semble un apanage romain à travers les siècles :

« Qui donc peut dormir, quand une bru s’abandonne à son beau-père par cupidité, quand des fiancées ont déjà fait la noce, quand des adultères sont encore enfants ? Le génie n’est plus indispensable, c’est l’indignation qui forge les vers, et ils sont ce qu’ils sont. »

Parfois Juvénal aussi oublie son enfer fellinien et il renoue avec le sublime et l’ésotérisme noble des romains enracinés dont a sublimement parlé Guénon (de Pythagore à Dante –j’aurais ajouté Lorrain et Poussin… -, en passant par Virgile, la présence initiatique et traditionnelle en Italie, mère par ailleurs de tous les vices et de toutes les tyrannies et de toutes les forfanteries) ; il cherche à déchirer le voile de la Maya ou les murs de la prison de fer de Dick :

« Sur toute la surface des terres qui s'étendent de Gadès à ce berceau de l'aurore qu'est le Gange, peu d'hommes sont capables de discerner les vrais biens de ceux qui leur sont funestes, derrière les nuées de l'illusion. Quand sera-ce d'après la raison que nous craindrons ou désirerons ? Quel projet formé sous d'heureux auspices ne risque pas de nous mener au repentir, si nous l'accomplissons ? »

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Enfin Juvénal envoie promener nos humanités (instruction vient de instruere, ranger en ordre de bataille…) qui ont reposé via Plutarque sur la célébration des généraux et de leurs massacres :

« Le terme de cette vie qui mit jadis sens dessus dessous les affaires des hommes, ni les épées n'en décideront, ni les rochers, ni les flèches ; mais le bourreau du vainqueur de Cannes, le vengeur de tant de sang répandu, sera un simple anneau. Va insensé, cours à travers les Alpes escarpées, pour finalement amuser des écoliers et devenir un sujet de déclamation. »

* * *

Juvénal – Satires, traduites par Henri Clouard

dimanche, 09 mars 2025

1965: Simon du désert et la fin du catholicisme

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1965: Simon du désert et la fin du catholicisme

Nicolas Bonnal

1965 : on est dans la décennie qui a tout brisé, celle des Beatles et de BB, du gaullisme et de mai 68, de la télé et de la libération sexuelle, de l’Europe et des Trente Glorieuses, du gauchisme outrancier et du krach chrétien et familial. La société devient enfin surréaliste et refuse les « tiroirs du cerveau » du vieux Breton ou de Marcuse, tout en préparant à long terme un totalitarisme néo, plus informaticien et vicieux que l’ancien.

Debord (cité par mon ami Christophe Bourseiller dans sa bio plantureuse) parle « du processus de formation d’une société totalitaire cybernétisée à l’échelle planétaire ». Le fait est que quand on commence à interdire d’interdire on commence par une interdiction, et on va interdire tout ce qui interdisait peu ou prou comme on dit quelque chose : la famille, le sexe, la religion, l’Etat, la nation, tout sauf l’interdiction. On entre dans la société du numéro deux Keir Starmer et du Prisonnier de McGoohan. Ce dernier illustre le propos situ : l’insatisfaction devient une marchandise – et sera traitée comme telle, et la révolte ne peut être que formelle, entre deux enjeux dérisoires (IE les élections). Ergo à chaque évasion on revient avec notre numéro six bien-aimé et têtu au point de départ dans le quartier de Westminster : ici l’ombre !

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Les années soixante c’est aussi le progressif triomphe israélien, l’idiotisme voyageur, le déclin terminal du christianisme, notamment romain. Alors que les Palestiniens vont être chassés après avoir été plus ou moins exterminés dans une totale indifférence (ou même bienveillance) occidentale, on se demande à quoi finalement aura pu servir ce christianisme déchu ou manipulé depuis le début. A partir en croisade pour Jérusalem ? Quelle farce.

Après tout, comme le Christ le dit lui-même, le salut vient des Juifs, donc pas des Palestiniens. Tant pis donc pour Gaza. Les cathos, qui en ont vu d’autres, se soumettront un peu plus. Sur les cathos je ne sais rien de plus rafraîchissant que cet extrait du journal de Léon Bloy vers 1910…: « Le curé nous dit que ses paroissiens sont à un tel degré d’abrutissement qu’ils crèvent comme des bestiaux, sans agonie, ayant détruit en eux tout ce qui pourrait être l’occasion d’un litige d’Ame, à leur dernière heure. »

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J’en viens brièvement à mon géant Luis Buñuel (voyez mon texte sur ses incroyables Mémoires) qui est selon moi le seul cinéaste chrétien avec l’oublié Bresson. Grâce à Dieu, je suis athée, a-t-il dit génialement un jour, en enchantant mon grand-oncle Georges Sadoul, communiste et critique de cinéma. Buñuel s’est acharné gentiment et savamment (la voie lactée…) sur le christianisme en évoquant l’embourgeoisement éternel de cette religion, sa vocation carcérale, son progressif abandon des pauvres et son déclin humain et sociologique, lié aux temps qui passent et à la civilisation industrielle agonisante muée en société du spectacle. McLuhan écrit quelque part que sans télévision on n’aurait pas eu Vatican 2.

...Et Céline que la vérité de ce monde c’est la mort.

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C’est là qu’intervient son Simon du désert. C’est  un court-métrage avec l’impeccable Claudio Brook, acteur de la Grande Vadrouille et surtout de l’âge d’or mexicain, qui a accompagné Buñuel dans une nuée de chefs-d’œuvre. En une demi-heure la caméra explore le temps, liquide la furibarde vocation du saint (il se tient sur un pied sur sa colonne), découvre enfin la malignité des pauvres.

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C’est un des traits de génie de Buñuel: le pauvre n’est ni bon ni chrétien, voyez Viridiana, en fait un bon pauvre, c’est un rêve de richard, cf. les migrants. Buñuel emmène avec le diable tentateur (géniale Silvia Pinal) notre saint aux enfers c’est-à-dire à New York. Cet enfer est d’abord signalé par un énième et satanique boucan d’aéroport (cf. l’interview de Parvulesco dans A bout de souffle), et c’est un espace dans lequel on s’acclimate et s’ennuie instantanément. C’est ce qui explique le succès de l’américanisation ou de la mondialisation : on s’y habitue instantanément. Richard Bandler, un des fondateurs de la PNL me raconta un jour qu’en Afrique on avait recours au psychiatre une fois qu’on y avait installé l’eau courante. L’eau des fontaines et des riantes conversations ne coulerait plus. Pensez au destin de Farrebique ou du village de Manon des sources, tournée dans une banlieue de Marseille…

La date choisie par Buñuel pour nous régaler de cet opus magique et définitif fait rêver.

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Je me souviens que dans ses provocantes (et bizarrement tolérées, plus que les films suivants) Invasions barbares, notre français du Canada Denys Arcand fait intervenir un prêtre québécois qui explique à une agente de Sotheby (ou de Christie’s) que la religion a disparu (et la pratique religieuse donc) EN QUELQUE MOIS vers 1966-67. Tout cela sent bon son 666 et son Québec libre.

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J’étais enfant, je peux en témoigner: tout disparaissait en quelques mois ou en quelques années (depuis il n’y a plus rien à détruire) ; on est passé, pour rester en bons termes avec le cinéma, de la civilisation de la Renaissance à la civilisation du cul (début de Pierrot le fou) et de la France de Jean Gabin à celle de Jean Yanne. Tout cela sous la houlette du gendarme hystérique Louis de Funès (voyez mon livre sur la destruction de la France au cinéma) et de celui qui voulait faire une France great again. On sait comment ça se termine.

Sources:

https://www.dedefensa.org/article/bunuel-et-le-grand-nean...

https://www.amazon.fr/DESTRUCTION-FRANCE-AU-CINEMA/dp/B0C...

 

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mardi, 06 février 2024

La gloire du matin en Occident - De la décomposition à la renaissance

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La gloire du matin en Occident - De la décomposition à la renaissance

Anton Prins

Source: https://reactionair.nl/artikelen/morgenrood-in-het-avondland/

Rares sont ceux qui nieraient que l'Occident est en pleine décadence. Les nombreuses crises qui nous frappent rendent de plus en plus visible l'effondrement de la société moderne. Pourtant, nombreux sont ceux qui ne comprennent pas que l'arrachement des fondations sur lesquelles l'Occident a fondé son apogée ait abouti à l'affaissement de l'ensemble, qui s'est transformé en ruine. D'ailleurs, certains continuent volontairement à s'aveugler sur le mythe du progrès alors que ce que nous voyons autour de nous le contredit inexorablement.

"Das Alte stürzt, es ändert sich die Zeit, Und neues Leben blüht aus den Ruinen" (L'ancien s'effondre, les temps changent, une nouvelle vie éclot au milieu des ruines).

- Friedrich Schiller

Nous trouvons les origines de la situation actuelle dans le bouleversement des valeurs et des mentalités qui est allé de pair avec la sécularisation et, surtout, le désenchantement de la société. Le matérialisme littéral a étouffé toutes les nuances de réalité dont les anciennes cultures étaient si riches. Dès que Dieu a été mis au repos, l'égoïsme usurpateur s'est précipité sur son trône. De cette tyrannie découlent tous les maux de la modernité. En effet, lorsque les hommes vivaient encore selon des puissances supérieures, ils levaient la tête vers le ciel. Aujourd'hui, l'homme est enchaîné à la paroi rocheuse, narguant ceux qui tentent de le convaincre que les images sur les murs, auxquelles il s'accroche anxieusement, ne sont que des ombres (1).

Le sous-homme, où ne réside plus ni Dieu ni esprit, l'homme inférieur ne fait plus confiance à la justice après cette vie. Il l'a donc prise en main et son égoïsme, sous l'influence de la vision matérielle du monde, se transforme en un ressentiment qui, déguisé en vertus d'"égalité" et de "justice", n'apprécie pas la fortune terrestre des autres et estime qu'il doit remédier à l'inégalité inhérente à cette situation. Au plus fort, cela s'exprime dans le culte de la faiblesse désormais appelé "woke" où le droit du plus faible prévaut et où toute vitalité est évincée. C'est là que l'aspiration à l'égalité montre sa vraie nature, mais même sous des formes plus douces, ce ressentiment peut être discerné derrière un masque vertueux.

Cependant, on veut aussi la liberté - comme si l'on pouvait gagner la liberté pour soi-même. L'homme est devenu l'esclave de sa propre convoitise et son désir de liberté n'est rien d'autre que de la paresse, ce qui lui fait ressentir toutes les règles morales comme oppressives. L'homme moderne servile ne veut pas être servile, il veut s'imaginer souverain. Nietzsche, pourtant, a vu avec acuité, il y a plus d'un siècle, que se débarrasser d'un joug en soi n'a aucune valeur :

    "Frei nennst du dich ? Deinen herrschenden Gedanken will ich hören und nicht, dass du einem Joche entronnen bist. Bist du ein Solcher, der einem Joche entrinnen durfte? Es giebt Manchen, der seinen letzten Werth wegwarf, als er seine Dienstbarkeit wegwarf" (2) (Tu te dis libre? Je veux entendre les idées qui te dominent et non t'entendre dire que tu as échappé à un joug. Es-tu de ceux qui avaient droit à échapper à un joug? Beaucoup sont ceux qui ont rejeté leur dernière valeur, en rejetant leur servitude).

C'est aussi la paresse qui prive la vie moderne de tout dynamisme et qui a endormi l'homme d'aujourd'hui. Ses plaisirs ne peuvent être considérés comme de véritables plaisirs, mais seulement comme une ivresse passive des sens (3). Dans son divertissement, assis derrière un écran et se contentant d'absorber des couleurs et des sons, aucun effort n'est demandé à ses facultés mentales. En conséquence, il a progressivement perdu sa résistance et sa capacité d'effort.

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Il n'est donc pas très différent des mangeurs de lotus de l'Odyssée. L'homme moderne n'aspire pas à la maison et au foyer, ni à une victoire durement gagnée, ni à l'extase que procure la recherche de la beauté ou de la vérité. Il a perdu sa passion pour le confort, son aversion pour la douleur et les ennuis, et se contente donc d'être engourdi.

Cette indolence et cet égoïsme marquent le début de sa fin. Quelle que soit la hauteur des tours modernes de Babeltown, revêtues de verre réfléchissant, qui s'élancent vers le ciel, quelle que soit l'avancée de notre technologie moderne, son éclat est trompeur, comme la lumière d'une étoile dont on ne sait pas si elle s'est déjà éteinte alors qu'elle brille dans le firmament (4).

Je vous le dis: la nuit a déjà commencé, l'effondrement a déjà eu lieu mais nous ne le voyons pas encore. On ne sait pas quand et comment le sentiment de malheur percera l'illusion de paix, de prospérité et d'ordre dans laquelle se trouve encore la majeure partie de la population.

Il n'est pas inconcevable qu'avec la surveillance croissante et l'ingérence des gouvernements, le monde moderne se transforme en un Meilleur des mondes, car l'homme est faible et la majorité cède volontiers à la tyrannie tant qu'elle dispose de panem et circenses. Quoi qu'il en soit, la modernité est en train de s'effondrer et va s'embraser. Sauvez-vous comme Énée s'est enfui de Troie en flammes.

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De nouveaux lendemains

Même en cette période de déclin, nombreux sont ceux qui méprisent la modernité. D'une part, ils s'aventurent dans le radicalisme politique. Pensez aux jeunes communistes, aux conservateurs de la "droite dure" ou au mouvement pour le climat que l'on pourrait presque qualifier de religieux. Cependant, ces mouvements ne parviennent pas à transcender les fondamentaux modernes et s'accrochent au progrès, dans lequel ils ne peuvent se libérer de la domination de la paresse et de la technologie qui l'accompagne. D'autre part, nous trouvons les réactionnaires, qui rejettent les fondements modernes par définition, et ceux qui recherchent l'autosuffisance ; ces derniers cherchent à s'affranchir de l'interconnexion qui caractérise la société moderne et crée une grande dépendance.

Au milieu des ruines, de nouveaux lendemains vont déjà fleurir. De plus en plus nombreux sont ceux qui s'opposent à l'égoïsme laxiste de l'homme moderne. Ils seront de plus en plus nombreux et finiront par entraîner dans leur sillage un monde brisé et en recherche. Il est dans la nature de l'homme moyen d'admirer des leaders inspirants et, à cette fin, quelques éclaireurs et guides qui éclairent la voie serviront d'exemples aux masses afin qu'elles finissent elles aussi par se soumettre à un nouveau complexe de valeurs et ne s'adonnent plus servilement à leurs plaisirs sans valeur. Il faut rompre avec la mentalité moderne.

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Cela peut se faire au sein même de la société moderne en décomposition, mais il faudra résister aux tentatives technocratiques de soumettre les êtres humains au contrôle de l'État et à toutes sortes de projets mondialistes. Il s'agit d'une tâche difficile qui requiert des personnes pleinement engagées dans des valeurs nouvelles - ou anciennes. Ces guides du renouveau devront avoir une personnalité inébranlable et posséder une vaste connaissance des sagesses anciennes, tant religieuses que philosophiques, afin d'enseigner à leurs disciples et de les inspirer de manière à ce qu'ils puissent soulever les faibles d'esprit sur leurs épaules. Lorsqu'un tel contre-mouvement se produit, la mentalité moderne finit par céder complètement.

Cependant, il est également possible qu'en dehors de la société, dans des régions reculées, de petites communautés émergent avec des idéaux partagés et qu'un vent nouveau souffle sur le monde. Après tout, pour les Romains, la Palestine n'était qu'une petite province (bien que gênante et le plus souvent rebelle) ; pourtant, c'est de ce bout de terre qu'est né un homme dont les idées ont guidé le monde pendant près de deux mille ans.

Bien que je n'ose pas dire si le christianisme sera la voie de l'avenir ou si un cadre métaphysique entièrement différent entourera le nouveau monde, comme une interprétation occidentale du bouddhisme (5), un renouveau des idées germano-païennes ou une synthèse de plusieurs traditions, je crois que dans tous les cas, il s'agira d'une réévaluation de notre capacité allégorique, de notre nature religieuse (6). Le matérialisme, l'égoïsme et la paresse disparaîtront et les fausses valeurs d'égalité et de liberté seront également remplacées par des idéaux valables et par des vertus telles que la courtoisie, la tempérance, la bravoure, la maîtrise de soi et la sagesse.

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Ce n'est qu'ainsi qu'un nouvel âge d'or sera possible et que le monde guérira de la modernité. Il est indéniable que ce nouveau monde aura lui aussi des failles. Cependant, nous ne pouvons pas les guérir ; penser cela est une erreur de la modernité. Malgré la souffrance, nous regarderons vers le ciel et nous nous dépasserons dans cet esprit. Nous savons par le passé que cela pousse l'homme à la grandeur et que, soumis aux principes les plus élevés, il peut construire des cathédrales, créer de l'art, écrire de la musique qui dépassent de loin les créations nées de l'orgueil humain.

L'alternative est que nous ne surmontions pas la modernité, qu'elle ne s'améliore jamais et qu'une destruction aux proportions apocalyptiques anéantisse d'un seul coup l'orgueil et l'égoïsme humains, comme l'aurait dit un jour Einstein : "Je ne sais pas avec quelles armes se déroulera la troisième guerre mondiale, mais la quatrième se déroulera avec des bâtons et des pierres" (7). S'il s'avérait que le monde finisse par connaître une telle destruction totale, lorsque nous ne pourrons même pas transmettre notre richesse culturelle et intellectuelle, alors tous les conseils qui s'y rapportent seraient inutiles. Même dans ce cas, le monde refleurira, car la terre ne connaît ni commencement ni fin et de nombreux jours de gloire se sont déjà écoulés avant nous, dont nous nous souvenons à peine à travers la nuit des temps - notre époque ne fait d'ailleurs pas exception à la règle. Mais il vaut mieux éviter cela si possible ; éloignons tout ce qui a de la valeur des portes de l'enfer et efforçons-nous d'atteindre un nouvel apogée.

Notes:

    (1) Référence à l'allégorie de la caverne de Platon.

    (2) "Tu te dis libre ? Je veux entendre tes pensées dominantes, et non pas que tu as échappé à un joug. Es-tu de ceux qui peuvent échapper au joug ? Plus d'un homme, en rejetant sa servitude, a jeté sa dernière valeur." - Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathustra, Vom Wege des Schaffenden.

    (3) Huxley a écrit à propos des plaisirs modernes :

    "À la place des anciens plaisirs exigeant intelligence et initiative personnelle, nous avons de vastes organisations qui nous fournissent des distractions toutes faites - des distractions qui n'exigent de la part des amateurs de plaisir aucune participation personnelle et aucun effort intellectuel d'aucune sorte. Dans les interminables démocraties du monde, un million de cinémas apportent les mêmes balivernes éculées. Il y a toujours eu des écrivains et des dramaturges de quatrième ordre ; mais leurs oeuvres, dans le passé, mouraient rapidement sans dépasser les frontières de la ville ou du pays où elles avaient été créées. Aujourd'hui, les inventions du scénariste partent de Los Angeles et traversent le monde entier. D'innombrables spectateurs trempent passivement dans le bain tiède du non-sens. Aucun effort mental n'est exigé d'eux, aucune participation ; ils n'ont qu'à s'asseoir et garder les yeux ouverts." Aldous Huxley, Plaisirs (1923).

    (4) Référence aux Buddenbrooks de Thomas Mann : "Diese äußeren Zeichen brauchen Zeit, anzukommen wie das Licht eines solchen Sternes dort oben, von dem wir nicht wissen, ob er nicht schon im Erlöschen begriffen, nicht schon erloschen ist, wenn er am hellsten strahlt..." - "Ces signes extérieurs ont besoin de temps pour arriver comme la lumière d'une étoile au-dessus, dont nous ne savons pas, si elle ne s'éteint pas déjà, si elle ne s'éteint pas déjà, quand elle brille le plus" - Thomas Mann, Buddenbrooks, VII. Teil, K. 6.

    (5) Ainsi, le Dr Joris van Rossum, dans son livre De weg terug, Schopenhauer voor een dolende wereld, estime que le christianisme est sur ses dernières jambes et que l'homme occidental a grandi hors du christianisme comme un enfant hors de ses vêtements. Il soupçonne qu'une nouvelle métaphysique sera fortement influencée par le bouddhisme.

    (6) Néanmoins, Chesterton écrit : "Le christianisme a connu une série de révolutions et dans chacune d'entre elles, le christianisme est mort. Le christianisme est mort plusieurs fois et s'est relevé, car il avait un Dieu qui savait comment sortir de la tombe".  G.K. Chesterton, L'homme éternel, partie II, ch. VI.

    (7) "Je ne sais pas avec quelles armes la troisième guerre mondiale sera menée, mais la quatrième guerre mondiale sera menée avec des bâtons et des pierres." - Citation souvent attribuée à Einstein.

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mardi, 04 juillet 2023

Le déclin shivaïque de l'Occident selon Poe

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Le déclin shivaïque de l'Occident selon Poe

Constantin von Hoffmeister

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Les tambours battants du temps ne cessent de sonner pour l'Occident, ce géant autrefois vigoureux aujourd'hui drapé dans le manteau du déclin. Le déclin de l'Occident est une oeuvre majeure, une élégie en prose composée par le sage et éclairé Oswald Spengler, qui lance un appel depuis les profondeurs du passé, et mon objectif est de mettre en exergue son spectre obsédant. "Tout ce que nous voyons ou semblons voir n'est qu'un rêve à l'intérieur d'un rêve", a écrit Edgar Allan Poe, illustrant la grandeur éphémère de l'Occident dans le rêve sans fin du temps.

Dans les salles autrefois resplendissantes de la culture occidentale, le silence règne désormais. Les échos du passé - les grandes philosophies, l'art, les gloires de Rome et d'Athènes - ne sont plus que des murmures noyés dans la course bruyante du temps et l'inévitable chute des civilisations. Comme l'observe avec sagacité Spengler, il existe dans le monde un rythme inéluctable, semblable au flux et au reflux des marées de l'océan. Toutes les cultures, comme si elles suivaient un chef d'orchestre céleste omnipotent, s'élèvent, atteignent des sommets, puis s'écrasent sur les rivages de l'obscurité. C'est ainsi que se dessine la trajectoire de l'Occident. "Au plus profond de ces ténèbres, je me suis longtemps tenu là, m'interrogeant, craignant, doutant, rêvant de rêves qu'aucun mortel n'avait jamais osé rêver auparavant", médite Poe dans Le Corbeau, ce qui est peut-être une réflexion appropriée sur la fin de la longue journée de la culture, suggérée par Spengler.

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Une telle culture naît dans le ventre d'un paysage unique, d'un milieu singulier. Son enfance est une période de mysticisme et de proximité avec le sol. La progression du temps témoigne de la maturation de cet être en une culture. Les facultés intellectuelles se développent en même temps que le corps. La religion se transforme en philosophie ; l'art devient le miroir de l'âme ; l'âge des héros est supplanté par celui de la raison. Comme l'éclosion d'une rose, cela marque l'apogée de la croissance culturelle.

Cependant, tout comme chaque rose est destinée à se faner, il en va de même pour chaque culture. Les ravages du temps sont une réalité au même titre que la conception métaphysique de l'existence elle-même. C'est ainsi qu'apparaît la notion de civilisation, stade qui représente la sénescence, le grisonnement d'une culture. C'est là que la rose commence à perdre sa floraison. L'esprit et l'âme, qui ont fleuri si magnifiquement, commencent à se flétrir. L'esprit de l'Occident, autrefois personnifié par la vivacité de son art, la profondeur de sa pensée et la puissance de ses héros, commence à s'effacer dans les annales de l'histoire. "Les frontières qui séparent la vie de la mort sont au mieux ombragées et vagues. Qui dira où finit l'une et où commence l'autre?". Les mots de Poe dans son poème en prose Eureka résument le soir des cultures tel qu'observé par Spengler.

À travers le voile mystérieux d'Eureka, Poe déploie sa propre vision cosmologique, un mélange alchimique de science, de philosophie et de métaphysique. Dans sa contemplation, il s'interroge sur le flux rigide du cosmos, une danse sans fin de la genèse et de l'oubli, évoquant des images qui rappellent la progression cyclique de la vie et de la mort, de la floraison et de la décadence. Cette rumination, interprétée à la lumière ambiante des bougies de la métaphore, s'aligne de manière obsédante sur le concept de réincarnation - la naissance, la mort et la renaissance de l'âme dans la valse sans fin de l'existence.

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Au fur et à mesure que la culture vieillit, la ville prend le pas sur la campagne. Les âmes, autrefois libres et ouvertes comme les plaines vallonnées, sont désormais confinées dans des murs de pierre et d'acier. Le matérialisme prend le pas sur le spirituel et le dynamisme de la société s'étiole. La richesse et le pouvoir deviennent les priorités, supplantant les quêtes intellectuelles et spirituelles. C'est là que se joue la tragédie de l'Occident, dans un tableau aussi sinistre que celui peint par la main macabre de la mort elle-même. "Je suis devenu fou, avec de longs intervalles d'horrible santé mentale", écrit Poe, symbolisant la désillusion culturelle qui marque le début du déclin.

Pourtant, dans cette triste narration, le désespoir n'est pas absolu. Car, comme l'a écrit Poe lui-même, "il n'y a pas de beauté exquise sans une certaine étrangeté dans les proportions". Le déclin de l'Occident, s'il est un récit d'appréhension et de désespoir, est aussi un récit d'inévitabilité et de transition, une danse cyclique de Shiva sur la mélodie de l'existence elle-même. Car des cendres de l'ancien surgira le nouveau, et le chant de la vie continuera à jouer, sans fin et éternel. "Le plaisir qui est à la fois le plus pur, le plus élevé et le plus intense provient, je le maintiens, de la contemplation du beau", nous rappelle Poe, qui nous exhorte à trouver la beauté même dans les édifices en ruine et de panoramas autrefois majestueux.

Dans le ballet spectral de Shiva, le célèbre "Seigneur de la danse", se déploie un panorama fantasmagorique de l'ondulation incessante de l'univers. Ce spectacle est un tableau gothique, illustrant la création par un tambour symbolique, la protection par une pose sereine et la destruction par une flamme brûlante. Simultanément, un pied en l'air signale la libération, tandis qu'un nain écrasé illustre la folie des mortels. Encapsulée dans un halo de lumière ardente, cette danse palpitante reflète la cadence incessante de l'existence. Ainsi, la danse de Shiva, empreinte d'une beauté mélancolique, est une symphonie intemporelle de naissance, de vie, de mort et de renaissance, un reflet vivant du rythme du cosmos.

La rose de l'Occident, autrefois resplendissante, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Ses pétales, autrefois étincelants et grouillants de vie microscopique, sont aujourd'hui ratatinés et sans vie, témoignant du caractère éphémère de toute chose. Pourtant, cela n'inspire pas le désespoir, mais plutôt une acceptation rationnelle. Le rythme qui conduit le jeu des civilisations est hors de portée des mains des mortels. L'Occident n'est qu'un acteur dans ce grand opéra qu'est l'histoire, et il doit tirer sa révérence lorsque son rôle est terminé. "Même dans la tombe, tout n'est pas perdu", a dit un jour Poe, indiquant que même dans sa chute, l'esprit de l'Occident persiste.

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Dans le grand spectacle de l'histoire, Spengler affirme que l'Occident est maintenant à son crépuscule. Lorsque le soleil se couche, on ne peut s'empêcher de pleurer le passage du jour. Pourtant, dans ce deuil, il y a aussi une résignation approbatrice, un respect pour la grandeur passée et la paix à venir. "Ceux qui rêvent le jour sont conscients de beaucoup de choses qui échappent à ceux qui ne rêvent que la nuit", écrivait Poe, réfléchissant aux braises déclinantes de la civilisation occidentale.

En fin de compte, l'histoire racontée n'est pas celle de la chute de l'Occident, mais celle de sa trajectoire à travers le temps - un voyage partagé par toutes les civilisations qui ont honoré cette Terre. Dans les ombres menaçantes de la déconstruction, il y a une beauté mélancolique, un sombre sacrifice pour Kali au rythme du battement de tambour persistant du temps. L'orchestre de l'histoire est incessant dans son rythme, et nous devons accueillir cette vérité. "C'est ainsi que, jeune et plongé dans la folie, je suis tombé amoureux de la mélancolie", a écrit Poe, une réflexion pertinente sur la mélancolie poétique qu'inspire le traité de Spengler.

Dans le grand théâtre cosmique, la danse de Kali apparaît comme une extension du tourbillon rythmique de Shiva. Souvent revêtue du manteau de la destruction, le rôle de Kali est néanmoins plus nuancé. Sa danse, bien que féroce, ne fait pas simplement écho à la danse de dissolution de Shiva. Au contraire, elle incarne également les aspects génératifs et nourriciers du divin. En tant que Shakti, l'énergie primaire du temps et de la transformation, la danse de Kali peut être considérée comme le maestro qui dirige les métamorphoses de l'univers à travers ses processus cycliques. Par essence, sa danse tempétueuse réalise le potentiel né de la danse de Shiva, en le guidant vers une maturation fructueuse.

La vie, enseigne Spengler, est un cycle - une chanson éternelle, et dans chaque note de cette mélodie, une culture naît, s'épanouit et puis se décompose. Pourtant, c'est cette désintégration même qui alimente la naissance de nouvelles vies, de nouvelles cultures et de nouvelles civilisations. Tout comme le crépuscule ouvre la voie à l'arrivée d'une nouvelle aube, la mort d'une civilisation annonce la naissance d'une autre. Le cycle de la naissance, de l'épanouissement, du déclin et de la mort fait autant partie des civilisations que des organismes vivants. "Il n'est pas du tout irrationnel de penser que, dans une existence future, nous considérerons ce que nous pensons être notre existence actuelle comme un rêve", a un jour songé Poe, sous-entendant la nature cyclique de l'existence et sa relation avec les civilisations.

L'âme de la population, autrefois pleine d'entrain et d'un lien primitif avec la nature et le divin, évolue et se transforme dans la monotonie mécanique de l'existence urbaine. Le matérialisme, la recherche du pouvoir, de la richesse et de la domination deviennent le centre d'intérêt, éclipsant les quêtes spirituelles et intellectuelles d'une culture à son apogée. Les villes s'élèvent alors que la nature recule, témoignage concret de la conquête arrogante de la terre par l'homme. Pourtant, sous ce triomphe se cache la tragédie de la perte - une perte de connexion, une perte d'esprit, une perte d'âme. "Nous avons aimé d'un amour qui était plus que de l'amour", le vers obsédant de Poe semble résonner avec l'amour perdu pour la nature et la spiritualité.

Dans ce récit morbide mais édifiant, Spengler, tel un élève érudit du calme Bouddha, dévoile la vérité du destin de l'Occident. Son brillant crescendo de progrès, de philosophie et d'art a commencé à faiblir, s'enfonçant dans une tonalité mineure. Le grand sonnet de l'Occident entre maintenant dans ses dernières strophes. Pourtant, il y a une reconnaissance des rythmes et des cycles du monde, une compréhension de l'éternelle récurrence de toutes les choses. Cependant, contrairement à la philosophie de Friedrich Nietzsche, ce qui revient prendra toujours une forme différente et ne sera jamais deux fois le même.

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Imaginez un jeu incessant, où l'on passe continuellement du triomphe à la défaite, reflétant l'idée de Nietzsche d'une éternelle récurrence - une boucle sans fin des hauts et des bas de la vie. Pourtant, cette théorie, aussi étrange soit-elle, ne rend pas compte de la véritable essence de l'existence. En effet, dans la vie humaine et les civilisations, si l'âme, le noyau éternel, persiste, ses manifestations diffèrent à chaque itération, comme un acteur incarnant différents rôles, l'essence étant constante mais le caractère mutable. Nietzsche pose une question : "La répétition éternelle de votre vie vous inspirerait-elle de la terreur ou de la joie ?" Une réponse de peur, affirme-t-il, appellerait un changement jusqu'à ce que la pensée de la répétition sans fin devienne désirable. Mais c'est oublier que, malgré la constance de l'âme, chaque cycle de vie, chaque renaissance de civilisation, n'est pas une répétition monotone mais un spectacle nouveau, une nouvelle danse au rythme de la vie. Shiva sourit éternellement.

Nous sommes donc au bord du gouffre, témoins de la phase terminale de l'Occident. C'est un triste spectacle que celui de ce géant qui s'effondre, alors qu'il était autrefois si dynamique, si plein de vie. Pourtant, dans ce chagrin, il y a une véritable compréhension. C'est le propre de toutes les cultures, de toutes les civilisations, de s'élever et de s'effondrer. Alors que la morosité enveloppe l'Occident, nous nous recueillons en silence, honorant ce qui a été, pleurant ce qui a été perdu et anticipant ce qui est encore à venir. Le vers de Poe "Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary" résonne dans la conscience collective, incarnant l'introspection collective que la disparition de l'Occident rend nécessaire.

Le Déclin de l'Occident, ce requiem d'une civilisation, est ainsi compris. Ses échos se répercutent dans les couloirs du temps, mélodie lancinante qui murmure la réalité de notre existence. L'Occident, comme une bougie au bout de sa mèche, brille de mille feux avant de sombrer dans l'obscurité tranquille. Pourtant, dans ces ténèbres, il y a la promesse d'une nouvelle aube, d'une nouvelle civilisation qui s'élèvera des braises, poursuivant le cycle, l'éternelle procession de la vie. "C'est le battement de son cœur hideux", dit Poe dans "Le cœur révélateur", une métaphore du pouls persistant de la civilisation au milieu de son déclin, un testament de la propension tenace de la vie au renouvellement et à la continuité.

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Eurosiberia

lundi, 12 juin 2023

Le Kali Yuga de l'art

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Le Kali Yuga de l'art

par Roberto Pecchioli

Source: https://www.ideeazione.com/il-kali-yuga-dellarte/

Selon la doctrine des textes sacrés hindous, nous vivons un "âge sombre (yuga) (kali) caractérisé par d'innombrables conflits et une profonde décadence spirituelle". La notion de temps cyclique, typique de la Tradition, est difficile à comprendre pour une civilisation "linéaire", convaincue que le progrès matériel - le règne de la quantité de René Guénon - est l'unique destin de l'homme. Dans la Ginestra ou la Fleur du désert, lyrique extrême de Giacomo Leopardi, on trouve l'insertion moqueuse d'un vers médiocre de Terenzio Mamiani, voué à l'immortalité par la moquerie du poète à l'égard de l'Infini, devenu banal: "de l'être humain les magnifiques destins et progressions".

Le temps qui nous est échu est un kali-yuga douloureux, décadent, interminable (du moins avec le critère temporel de l'existence humaine), une époque sombre que la quantité de moyens - devenus finis - et la capacité de l'homme à pénétrer de nombreux secrets physiques de la nature ne rachètent pas ; au contraire, elle rend plus pénible la réalisation d'une dégradation croissante, dont le mouvement tend à s'accélérer. Un passage du Visnu Purana, l'un des textes dans lesquels sont relatés l'origine, la manifestation et la destruction du cosmos, les divisions du temps et les quatre ères (varna) du cycle cosmique, décrit le kali-yuga comme suit.

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"Ils seront des rois à l'esprit frivole, au tempérament violent, toujours enclins au mensonge et à la méchanceté. Ils donneront la mort aux femmes, aux enfants et aux vaches ; ils s'empareront des biens de leurs sujets. [...] Leur vie sera courte, leurs désirs insatiables, et ils auront peu de pitié. [...] Alors la propriété seule conférera le rang ; la richesse sera la seule source de dévotion ; la passion sera le seul lien d'union entre les sexes ; le mensonge sera le seul moyen d'obtenir gain de cause dans les disputes ; et les femmes ne seront que des objets de satisfaction sensuelle. La terre ne sera vénérée que pour ses trésors minéraux ; [...] la faiblesse sera la cause de la dépendance ; la menace et la vanité remplaceront l'apprentissage ; [...] l'accord mutuel sera le mariage".

L'un des domaines où la noirceur des temps se manifeste de manière flagrante est la décadence des arts, miroir du désir d'excellence, du désir de créer et d'honorer la beauté, de laisser une trace de notre présence, au-delà du temps, de la matière, de l'éphémère. Les arts représentent l'aspiration de l'homme à l'éternité, à la transcendance, à la perfection. La beauté et la projection dans le temps ont toujours été les objectifs de l'art, exprimés par chaque peuple et chaque civilisation. L'exclamation romantique du prince Myskin, "l'idiot" de Dostoïevski, selon laquelle la beauté sauvera le monde, est célèbre. Nous ne savons pas si c'est vrai, et il n'est pas facile de définir le concept de beauté lui-même, mais il est certain que la laideur détruit le monde, en pénétrant dans la vie quotidienne pour la défigurer, en proposant des modèles négatifs ou pas de modèle du tout. Pensez à la saleté de nos villes, aux innombrables graffitis, taches et tags qui les défigurent, aux bâtiments sans âme, aux "non-lieux" qui parsèment le paysage urbain et aux symboles concrets de la modernité, gares, aéroports, centres commerciaux, carrefours, entrepôts. 

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Les arts figuratifs se dégradent jusqu'à l'exclusion ou la déformation de la figure humaine, de la nature et des sentiments ; la musique se transforme en vacarme électronique, à l'image du bruit métropolitain qui nous entoure. La poésie devient un exercice presque impossible, la fiction s'empêtre dans le laisser-aller linguistique, dans un lexique stéréotypé, réduit au minimum, ou, au contraire, dans une recherche d'obscurité indifférente au lecteur.

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L'architecture renonce à la conception d'un modèle de coexistence civile et communautaire, en réduisant tout à la fonction pure: cubes ou parallélépipèdes hideux, bâtiments grossiers et indiscernables ; par-dessus tout, l'évidence que rien n'est fait pour durer, pour traverser et défier le temps. C'est peut-être la caractéristique la plus déconcertante du kali-yuga. Pour la première fois dans son histoire d'être sensible et "civilisé", l'homme n'aspire plus à aller plus loin, à marquer de son empreinte son espace de vie, encore moins à chercher un sens à son aventure existentielle.

C'est un temps qui crie mais ne parle pas, encore moins dialogue et introspection : il court. Paul Virilio l'appelait la dromocratie, la domination de la vitesse, sans but ni objectif. Le poète Paul Rimbaud utilisait une expression magnifique : "l'homme aux semelles de vent". La dégradation de l'art, l'oubli de la beauté, ne sont pas seulement un exil de l'esprit ; ils instillent le mal de vivre, l'indifférence au bien-être, réduit au bien-être, ils rétrécissent le cœur et ferment les yeux, parce que l'homme est, entre autres, un être "esthétique".

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L'art pour Benedetto Croce est l'intuition lyrique pleinement exprimée. Non pas une simple construction intellectuelle, mais lyrique, c'est-à-dire faite de chaleur, d'intensité, de sentiments, capable de transfigurer, d'éterniser, d'élever au rang de symboles des moments, des sensations, des mouvements de l'âme. En outre, il doit être pleinement exprimé, c'est-à-dire qu'il doit répondre aux règles les plus élevées de la sphère dans laquelle il agit, la musique, la parole, la figuration. Presque rien de tout cela n'a survécu. Le phénomène est ancien, puisqu'il remonte à la fin du 19ème siècle, époque de l'optimisme "positif", des premiers enthousiasmes scientistes. Cependant, s'il fallait indiquer une date pour le début du kali-yuga dans l'art, nous choisirions 1917, l'annus horribilis de la révolution bolchevique, le début du siècle américain avec l'intervention dans la première guerre mondiale, le début de la fin des empires.

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Dans le domaine de l'art, c'est l'année où Marcel Duchamp présente son "installation" - mot qui deviendra clé dans le changement de paradigme du concept d'art - à New York, après avoir mis une moustache sur la Joconde de Léonard. La "chose" de Duchamp était un urinoir, élevé au rang d'œuvre d'art. La vulgarité et la laideur, drapeaux opaques de la modernité, deviennent le chiffre intellectuel de l'époque. Épuisé, l'art cesse de représenter l'homme, ses sentiments, la nature, pour définir l'"art" comme quoi que ce soit. La sentence de Duchamp est plus terrible que celle prononcée neuf ans plus tôt par Adolf Loos à l'encontre de l'architecture (l'ornement n'est pas seulement l'œuvre de criminels, il est lui-même un crime). "Désormais, n'importe qui peut être artiste, et n'importe quoi, une œuvre d'art". Égalité rhétorique vers le bas, réduction du supérieur à l'inférieur, le regard n'est plus dirigé vers le haut, l'excellence bafouée, le bizarre et parfois le dégénéré élevés sur l'autel.

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Tous les sujets deviennent équivalents, les différences accidentelles. En 1915, le Russe Kazimir Malevitch, celui qui a décrété que "la peinture est finie, ce préjugé du passé", peint, ou plutôt réalise, le Carré noir sur fond blanc, suivi du Carré blanc sur fond blanc. La dernière heure de l'art a sonné, les beaux-arts restent proscrits, conclut Duchamp. L'expulsion de la beauté, c'est-à-dire de la laideur, devient le fil conducteur de l'art ultérieur, son kali-yuga. L'optimiste naïf Myskin n'a pas vu l'autre côté de la lune : ce n'est pas la beauté qui sauve le monde, c'est la laideur qui le détruit. Nous marchons dans des rues sales, les murs des bâtiments, les monuments sont marqués par toutes sortes de graffitis, même les parois des trains sont envahies par des gribouillis et des gribouillis insignifiants, nous écoutons une musique banale, répétitive et convulsive. Nous voyons des représentations soi-disant artistiques sans rime ni raison, souvent produites - même l'art est une production en série, Walter Benjamin avait raison - juste pour impressionner et se tailler un marché. Prenez l'argent et fuyez, telle est la devise des galeristes corrompus et des critiques sur un billet.

Une grande partie de ce que l'on appelle la création artistique prend la forme d'une "installation", sans que l'on sache exactement ce que ce terme signifie. L'œuvre littéraire est conçue pour devenir un best-seller, c'est-à-dire pour répondre aux attentes d'un public de plus en plus restreint et pressé. L'écrit est vaincu par l'image et, pour se sauver, il est contraint à une synthèse brutale qui ne s'approfondit jamais. Le terme lui-même rebute la société contemporaine qui déteste la profondeur et aime l'extension. Toujours le règne de la quantité. Beaucoup disent ouvertement qu'ils veulent du non-art tout en continuant à se faire passer pour des artistes : "une œuvre est faite pour être laide, repoussante, sans signification pour l'esprit et les sens. Les œuvres ne sont pas faites pour être belles, mais pour que, en les regardant, on ne comprenne pas ce qu'elles représentent et qu'on ait envie de les démolir ou de les traverser" (C. Oldenburg).

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L'objectif de la diffusion de la laideur, c'est-à-dire de la brutalisation de la vie, de l'humanité et de la communauté, est pleinement atteint. Est abolie, autre triste réussite égalitaire, la distinction entre plèbe riche et plèbe pauvre - définition fulminante de Gòmez Dàvila - toutes deux incapables de reconnaître le beau et de ressentir ce "frisson devant le sacré" dont parlait Goethe. L'époque la plus riche est aussi la plus stérile, en sentiments, en cœur, un signe de plus que la richesse et la civilisation suivent des chemins divergents. Il faut applaudir Piero Manzoni, qui a mis en boîte ses propres excréments et les a vendus comme de la merde d'artiste. Il avait compris que l'art - au sens d'habileté - consistait à èpater le bourgeois, à étonner les riches abrutis, en facturant à prix d'or la production non pas de l'intellect, mais de l'intestin.

Sanaerhrumb.jpgRimbaud, dans sa quête insomniaque de la beauté en tant qu'universalité et transcendance, a douloureusement capturé le tourment créatif : "Une nuit, j'ai fait asseoir la Beauté sur mes genoux. Et je l'ai trouvée amère. Et je l'ai insultée". Par amour, cependant, et non par haine comme à l'époque contemporaine, où l'art et la beauté ressemblent à la relation du renard et du raisin d'Esope : le mépris de ce qui ne peut être atteint. La dure vérité est que la beauté n'apparaît que s'il y a dans l'âme "une agitation, une impulsion, quelque chose qui, en lui donnant des ailes, la fait voler, la lance plus loin" (J. Rùiz Portella).

Oui, l'art et la beauté sont le fragment, la capture d'un "au-delà", d'une volonté d'élévation et d'envol. Comment l'art est-il possible au temps de la matière, du marchand, de l'achat et de la vente de tout ? Sans esthétique, sans soustraction à la tyrannie du prix, pas de vol d'aigle ni de chant de rossignol : seulement le pas lourd et les ailes atrophiées des poulets, le croassement des corbeaux qui attendent de ruiner la récolte, le travail admirable et laborieux de l'agriculteur.

Nous connaîtrons bientôt l'impact de l'intelligence artificielle sur l'art. Pour l'instant, l'IA ne peut qu'imiter, reproduire les modèles sur lesquels elle s'est entraînée. Cependant, la machine travaille à partir de données qu'elle est capable de retraiter, c'est-à-dire qu'elle peut générer des contenus autonomes. C'est autre chose que d'imiter le processus de création, moment essentiel de l'art. Quel rapport l'I.A. entretiendra-t-elle avec la beauté ? Selon les intellectuels qui collaborent avec les informaticiens, elle pourra devenir un outil de recherche et d'assemblage d'idées, c'est-à-dire aider ce processus indicible que nous appelons l'inspiration et l'intuition croisée.

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Nous aurons une créativité différente de celle du passé. Mais aurons-nous encore de l'art, l'I.A. aspirera-t-elle à la beauté, comprendra-t-elle son ineffabilité et sa nécessité pour la créature humaine à laquelle elle est indifférente ? Goût, esthétique, sensibilité : des mots privés de valeur, privés de sens. L'économie souveraine a ses défauts, mais plus grande est la responsabilité d'une vision du monde d'où les questions de sens ont été expulsées. L'homme ne croit plus en un destin, en un port à ménager. La mort de Dieu, Nietzsche l'a compris plus tôt et avec beaucoup plus d'acuité que Max Weber, a conduit au désenchantement du monde. Cette lumière éteinte, le Dieu subreptice de la Raison humaine ne pouvait qu'entrer en crise.

Si plus rien ne guide nos pas, même la beauté et l'art n'ont plus de sens. C'est pourquoi ils sont abandonnés après avoir été vilipendés, déconstruits, taxés d'inutilité, détrônés et jetés à la poubelle. Théophile Gautier le savait : rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie. De la vraie beauté, il n'y a que l'inutile : tout ce qui est utile est laid. Il en est ainsi dans le kali-yuga.

 

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samedi, 10 juin 2023

De Gaulle face au Kali-Yuga français

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De Gaulle face au Kali-Yuga français

par Nicolas Bonnal

« La France et le monde sont dans une situation où il n'y a plus rien à faire; je ne souhaite pas que le référendum réussisse »: le Général de Gaulle face au Kali-Yuga français

J’ai évoqué la chute de la France sous la présidence de de Gaulle: pour un Québec libre d’ailleurs peu suivi d’effet, il a fallu se payer l’industrialisation, la pollution, l’immigration, mai 68, la contestation sociale, le noyautage culturel marxiste (cf. Eric Zemmour sur le rôle sinistre de Malraux), le pays de Cocagne de Pierre Etaix et le Play-Time de Tati, sans oublier l’Alphaville de Godard.

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On y créa le froncé abruti, tétanisé, hébété, qui a rompu avec tous les modèles antérieurs et était prêt pour la goberge télé et bagnole. Je vais écrire et publier un livre sur ce thème : la disparition de la France au cinéma. Car de Farrebique ou de Jean Devaivre (découvrez par exemple l’admirable Alerte au  Sud sur notre chevalerie coloniale, notre épopée saharienne) aux Valseuses et à  Mortelle randonnée, on s’est bien effondré.

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Le pire est que le Général, porté aux nues par des politiciens d’extrême-droite (la smalah MLP-Zemmour) qu’il aurait fait fusiller en 44, en est parfaitement conscient. On le sait, le vénérable et pathétique-amusant Debré père qui est lui-même encore plus traumatisé par ce que devient et va devenir la France au cours des années : marxisation culturelle via Malraux (voir livre p. 145), inflation et taux d’intérêt à 15% (livre p. 151), relâchement moral et spirituel (et même militaire: on n’a pas plus d’empire comme me le rappela mon ami historien de Sparte Nicolas Richer), effondrement du christianisme, Debré et de Gaulle sont conscients de tout. L’Histoire de France est terminée et cela va se sentir.

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Dans ses Entretiens avec le général, publiés par mon éditeur Albin Michel (moi mon dada c’était Mitterrand, et je ne le regrette pas, j’en reparlerai un jour de Mitterrand), Debré écrit donc (p. 57-58) :

« J’évoque ces forces violentes qui désirent tant l’intégration de la France  dans l'Europe, c'est-à-dire en fin de compte la fin de la France, et je crains aussi que les divisions de l'Occident et l'incapacité américaine ne conduisent notre civilisation au déclin décisif. Je parle d'abord des forces qui poussent à l'intégration européenne: tous ceux qui sont hostiles à l'Etat, tous ceux qui ne comprennent pas la nécessité d'une pensée et d'une action indépendantes, se précipitent vers la supranationalité parce qu'ils savent, au fond d'eux-mêmes, que la supranationalité, c'est le protectorat  américain ».

On a parfaitement compris donc pourquoi Asselineau et Philippot qui sautent comme des cabris au nom du Général font 1% des voix. La masse veut la supranationalité et sans rire le protectorat américain avec ses armes qui ont cinquante ans de retard.

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Dans le livre de Debré d’ailleurs le Général paraît souvent triste, distrait, impuissant (idem pour son fils avec qui j’ai eu l’honneur de discuter aux jardins du Ranelagh si chers à mon maître et ami Parvulesco) ; il est en position non de gourou mais de disciple anxieux  et sans maître – comprendre ce que la France devient à cette époque, il faut l’oser en effet, pas vrai ? -

« Le général de Gaulle m'interrompt pour me demander si je crois possible de résister à ces forces. « Il n’y a que vous et moi qui pensons à l’Indépendance de la France.» Je lui réponds que nous devons être, en réalité, plus que deux et j’ajoute qu’il y aura tellement de déceptions à la suite de cette politique d'intégration qu'il ne faut pas douter d'être dans la vérité en expliquant qu'il faut faire l'Europe par l'association des Etats et non par la disparition des nations, à commencer par la disparition de la France. »

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Malheureusement les réponses sont et seront matérielles et matérialistes (Pompidou-Giscard – deux traîtres –, immobilier et nucléaire) :

« Que faire pour encourager ce mouvement ?» me dit-il. Je lui expose que les chemins sont clairs pour maintenir aux Français et à la France la volonté de demeurer une nation. Il faut poursuivre notre effort de modernisation industrielle. Il faut poursuivre notre volonté d'être une puissance militaire atomique et il faut aussi ne pas chercher à nous dégager de nos responsabilités africaines. Je lui expose que ses réticences à l'égard des réunions des chefs d’Etat africains d'expression française, réunions qui pourraient avoir lieu autour de lui, aboutissent à couper des liens qui pourraient être renforcés. »

Le grand projet gaulliste est un leurre auquel Kerillis avait très bien tordu le cou.

De Gaulle échoue – mais il en ressort qu’on ne pouvait qu’échouer. Je confirme !

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Sur le referendum – sa porte de sortie comme on sait – nous sommes clairement entendus :

«J'expose au Général que le but de ma visite est de préciser les conditions qui peuvent permettre le succès, du référendum. Interruption du Général: «Je ne souhaite pas que le référendum réussisse. La France et le monde sont dans une situation où il n'y a plus rien à faire et en face des appétits, des aspirations, en face du fait que toutes les sociétés se contestent elles-mêmes, rien ne peut être fait, pas plus qu'on ne pouvait faire quelque chose contre la rupture du barrage de Fréjus. Il n'y aura bientôt plus de gouvernement anglais; le gouvernement allemand est impuissant ; le gouvernement italien sera difficile à faire; même le président des Etats-Unis ne sera bientôt plus qu'un personnage pour la parade. Le monde entier est comme un fleuve qui ne veut pas rencontrer d'obstacle ni même se tenir entre des môles. Je n'ai plus rien à faire là-dedans, donc il faut que je m'en aille et, pour m'en aller, je n'ai pas d'autre formule que de faire le peuple français juge lui-même de son destin (p.112). »

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On répète parce que c’est merveilleux :

« Je n'ai plus rien à faire là-dedans, donc il faut que je m'en aille et, pour m'en aller, je n'ai pas d'autre formule que de faire le peuple français juge lui-même de son destin. »

Vive Pompidou, Beaubourg, Michel Sardou, la loi Veil et Emmanuelle..

C’est qu’il n’y a plus de religion. Debré ajoute ces lignes stupéfiantes :

« Le Général redit son analyse. Ce qui paraît le frapper le plus c'est le fait que les sociétés elles-mêmes se contestent et qu’elles n'acceptent plus de règles, qu’il s’agisse de l'Eglise, de l'Université, et qu'il subsiste uniquement le monde des affaires, dans la mesure où le monde des affaires permet de gagner de l'argent et d'avoir des revenus. Mais sinon il n'y a plus rien (p. 122). »

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C’est le Kali Yuga, donc on ne peut rien faire – à part se remplir les poches, en bon vaishya. On peut se demander quand même pourquoi la masse des couillons ne réagit plus. C’est ce que fait le Général :

«Le Général m'interrompt pour me dire, à la suite des exemples que je lui donne : « Comment se fait-il que les chefs d'établissement ou les recteurs n'interviennent pas? ». Je rappelle au Général ce que je disais tout à l'heure. L'autorité n'existe plus de par la volonté délibérée du ministère de l'Education nationale et j'ajoute en outre que, pour ce qui concerne les activités socio-éducatives, les chefs d'établissement ont des instructions formelles de ne point intervenir. Je regrette d'autant plus cette abdication et cette complicité que l'on sent les prodromes d'une réaction. Le corps enseignant, même dans ses éléments gauchisants, ne comprend plus cette anarchie et s'émeut de ses conséquences».

Et puis de Gaulle comprend ensuite que la famille disparait, qu’elle n’est plus la structure unifiant la société chrétienne – puisqu’il n’y a plus de société chrétienne:

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Le Général me dit: "Comment se fait-il que les familles ne réagissent pas?".

La vie familiale aujourd'hui n'est plus celle d'hier. L'évolution fait que l’État, le corps enseignant ont pris une responsabilité de plus en plus grande à l'égard des enfants. C'est là une situation à laquelle les familles se sont peut-être trop facilement habituées. Au surplus les réactions des parents se dispersent dans toute une série de directions : le programme, les examens, le comportement des professeurs, et, de ce fait, quand elles s'orientent contre certaines dégradations de l'enseignement, n'ont pas la même force (p. 174). »

La famille, seul Etat qui crée et aime ses citoyens (Chesterton), va disparaître.

C’est là que je cesse toute critique à son encontre (ce qui m’énerve, c’est son culte). Il fallait passer le témoin à un Giscard et aux soixante-huitards. La France moderniste, progressiste et républicaine voulait son Kali-Yuga.

livre-le-chemin-du-labyrinthe.jpgA ce propos et grâce aux talents de Tetyana j’ai scanné la page de Daniélou sur cette question transcendantale:

«C'est armé de ce bagage que j'ai commencé à reprendre contact avec l'Europe qui m'est apparue comme une région malade, atteinte d'une sorte de cancer qui fait que certaines cellules se développent de façon incontrôlée et contaminent peu à peu les autres. Ce développement a forcément une limite. L'espace vital est de plus en plus réduit pour chacun dans ces énormes termitières qui recouvrent peu à peu les campagnes et les forêts. Certains aspects de la vie prennent une place démesurée par rapport à d'autres, créant un profond déséquilibre. La recherche de la prospérité étouffe celle de la sagesse et du bonheur de vivre. Je me suis interrogé sur les raisons qui rendaient les Occidentaux modernes si agités et en somme assez rarement heureux. »

Daniélou prévoit même l’autodestruction européenne que nous vivons – et qui promet d’être inévitable et épouvantable, tant la masse zombie de la société de consommation se laisse faire:

«Les Aryens dont sont issus la plupart des peuples qui ont dominé l'Europe, les Achéens, les Doriens, les Celtes, les Romains, les Germains, les Russes, sont des peuples de prédateurs. Ayant récemment envahi une grande partie de la planète, peuplé les Amériques et l'Australie, imposé leurs langues à l'Afrique et parfois même à l'Asie, ils ont atteint une limite et leur force d'expansion se retourne contre eux-mêmes. Il semble peu probable qu'ils arrivent à se contrôler. C'est un vaste problème d'histoire. Lorsque l'équilibre naturel est rompu, certaines espèces animales tendent à se multiplier jusqu'au point où elles se détruisent elles-mêmes…».

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De Gaulle et la vocation de la France ont disparu dans les années soixante (mon enfance) comme le christianisme. On demande à Bruckberger de compléter (voyez mes textes). Il cite Lévi-Strauss dans une interview inouïe. Prince de la science humaine, le vieux savant juif devenu marginal génial répond courageusement à une stupide interview catho :

« Je vous dirai que ce qui se passe dans l'Eglise depuis le dernier concile me trouble. Il me semble vu de l'extérieur, que l'on appauvrit ou que l'on dépouille la foi religieuse (ou son exercice) d'une très grande partie des valeurs propres à toucher la sensibilité, qui n'est pas moins importante que la raison. LE JOURNALISTE. - Par exemple ?

LÉVI-STRAUSS. C'est vraiment l'appauvrissement du rituel qui me frappe. Un ethnologue a toujours le plus grand respect pour le rituel. Et un respect d'autant plus grand que ce rituel plonge ses racines dans lointain passé. Il y verra le moyen de rendre immédiatement perceptibles un certain nombre de valeurs qui moins toucheraient directement l’âme si l'on s'efforçait de les faire pénétrer par des moyens uniquement rationnels, Louis XIV dit, dans son testament, en de s'efforçant justifier le cérémonial de la Cour, des choses assez profondes: qu'on ne peut pas demander à tout le monde d'aller au fond des choses. Il faut qu'il y ait des expressions sensibles qui ne passent pas par le biais de la connaissance discursive".

Le journaliste: Vous pensez que l’affadissement du rituel d’un groupe social est le signe d'une crise de son système des valeurs ?

- J'entends bien que tout rituel doit évoluer. Une société religieusement vivante serait une société capable d'enrichir son rituel. Mais les tentatives de renouvellement du moins ce que j'en vois quand j'assiste à des messes d'enterrement ou de mariage ne paraissent pas très convaincantes.»

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Et le courageux Bruckberger, disciple de Bernanos, de conclure :

« On ne peut dire plus clairement, ni avec plus de prudence et de gentillesse, qu'en France, la réforme liturgique issue du dernier concile est un fiasco. Un grand savant agnostique s'en dit troublé. Nos évêques, eux, n'en sont nullement troublés: même si elle devait entraîner la mort du patient, ils nous forceraient à tenir la bouche ouverte jusqu'à ce que toute la potion soit avalée. Un grand savant explique ce qu'Aristote nous avait appris depuis longtemps: qu'il n'est rien dans l'intelligence qui ne soit d’abord tombé sous le sens et que tout ce qui touche la sensibilité, surtout si ça vient de loin, doit être modifié avec la plus grande prudence».

Flanqué de tels esprits le Général ne pouvait qu’exhaler cette grandeur triste (pensez au mage Taliesin) que j’ai retrouvée dans les traits de son fils – honoré par une lettre de Vladimir Poutine hors de son centenaire (les démons doivent en trembler encore), quand je parlais avec lui aux jardins du Ranelagh.

A nous d’en finir maintenant avec les démons déchaînés de l’enfer et de la médiocrité.

Sources :

https://www.amazon.fr/Pourquoi-Gaulle-adorait-Russie-anti...

https://www.amazon.fr/Chroniques-sur-lHistoire-Nicolas-Bo...

https://nicolasbonnal.wordpress.com/2023/05/04/le-reveren...

https://lecourrierdesstrateges.fr/2022/09/09/lecons-liber...

https://nicolasbonnal.wordpress.com/2022/12/25/joyeuse-mo...

Daniélou – Le Chemin du Labyrinthe (Rocher)

Debré – Entretiens avec le général de Gaulle – Albin Michel

R.P. Bruckberger – Lettre ouverte à Jean-Paul II (Stock)

 

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mercredi, 22 février 2023

Décadence morale et dépérissement démographique des peuples: retour sur les analyses d’Ibn Khaldun

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Décadence morale et dépérissement démographique des peuples: retour sur les analyses d’Ibn Khaldun

par Nicolas Bonnal

Un certain nombre de peuples occidentaux ou occidentalisés et pas forcément chrétiens sont en train de disparaître : effondrement moral, démographique, culturel, etc. ; la civilisation occidentale extermine. Voyons à nouveau Ibn Khaldun alors :

« Un peuple vaincu et soumis dépérit rapidement.

Lorsqu’un peuple s’est laissé dépouiller de son indépendance, il passe dans un état d’abattement qui le rend le serviteur du vainqueur, l’instrument de ses volontés, l’esclave qu’il doit nourrir. Alors il perd graduellement l’espoir d’une meilleure fortune. Or la propagation de l’espèce et l’accroissement de la population dépendent de la force et de l’activité que l’espérance communique à toutes les facultés du corps. Quand les âmes s’engourdissent dans l’asservissement, et perdent l’espérance et jusqu’aux motifs d’espérer, l’esprit national s’éteint sous la domination de l’étranger, la civilisation recule, l’activité qui porte aux travaux lucratifs cesse tout à fait, le peuple, brisé par l’oppression, n’a plus la force de se défendre et devient l’esclave de chaque conquérant, la proie de chaque ambitieux. Voilà le sort qu’il doit subir, soit qu’il ait fondé un empire et atteint ainsi au terme de son progrès, soit qu’il n’ait rien accompli encore. L’état de servitude amène, si je ne me trompe, un autre résultat : l’homme est maître de sa personne, grâce au pouvoir que Dieu lui a délégué ; s’il se laisse enlever son autorité et détourner du but élevé qui lui est posé, il s’abandonne tellement à l’insouciance et à la paresse, qu’il ne recherche pas même les moyens de satisfaire aux exigences de la faim et de la soif. C’est là un fait dont les exemples ne manquent dans aucune classe de l’espèce humaine. Un changement semblable a lieu, dit-on, chez les animaux carnassiers : ils ne s’accouplent point dans la captivité. Le peuple asservi continue ainsi à perdre son énergie et à dépérir jusqu’à ce qu’il disparaisse du monde. Au reste l’existence éternelle n’appartient qu’à Dieu seul. »

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Ibn Khaldun ajoute :

« Or la race persane, ayant été vaincue par les Arabes et forcée de subir leur domination, ne se conserva que peu de temps ; elle finit par disparaître sans laisser une trace de son existence. On ne saurait attribuer son anéantissement à la tyrannie du nouveau gouvernement ni à l’oppression dont on l’aurait accablée ; on sait assez combien l’administration musulmane est équitable. La véritable cause se trouvait dans la nature même de l’homme ; privé de son indépendance et forcé de subir la volonté d’un maître (il perd toute son énergie). »

On relira à ce sujet notre texte consacré à la lente décadence :

« Dans ses prolégomènes, disponibles sur classiques.uqac.ca de nos amis québécois, Ibn Khaldun révèle son encyclopédisme, son ouverture d’esprit et son pragmatisme (refus déjà de l’astrologie ou de l’alchimie). Ce croyant est en même temps un grand savant, un homme tolérant, un esprit observateur et diligent.

Sur les gouvernements trop actifs qui ruinent les peuples, il écrit :

« S’attaquer aux hommes en s’emparant de leur argent, c’est leur ôter la volonté de travailler pour en acquérir davantage ; car ils voient qu’à la fin on ne leur laissera plus rien. Quand ils perdent l’espoir de gagner, ils cessent de travailler, et leur découragement sera toujours en proportion des vexations qu’ils éprouvent ; si les actes d’oppression ont lieu souvent et atteignent la communauté dans tous ses moyens d’existence, on renoncera tout à fait au travail, parce que le découragement sera complet. »

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L’incurie des gouvernements fait que tout le monde quitte son pays, et que le pays se vide – c’est l’histoire de notre mondialisation horrible depuis cinquante ans ou plus :

« … le marché de la prospérité publique finit par chômer, le désordre se met dans les affaires, et les hommes se dispersent pour chercher dans d’autres pays les moyens d’existence qu’ils ne trouvent plus dans le leur ; la population de l’empire diminue, les villages restent sans habitants, les villes tombent en ruines. »

Ibn Khaldun (il se montre un bon libertarien, un émule de Rothbard et est proche du grand génie chinois Lao Tse) explique comment l’Etat accapare et vole le commerce :

« Un autre genre d’oppression encore plus grave et plus nuisible à la prospérité du peuple et de l’État, c’est quand le (gouvernement) contraint les négociants à lui céder, moyennant un vil prix, les marchandises qu’ils ont entre les mains et les oblige ensuite à lui acheter d’autres marchandises à un prix élevé. C’est là (ce qui s’appelle en jurisprudence) acheter et vendre par la voie de la violence et de la contrainte. »

Les impôts le traumatisent et accompagnent violence et autoritarisme étatique :

« … le gouvernement, ayant pris des habitudes de despotisme et de violence dans ses rapports envers ses sujets, cherche à se procurer de l’argent à leur détriment ; (il impose de nouveaux) droits de marché, (il s’engage lui-même dans le commerce, (il ose même) transgresser la loi ouvertement à leur égard quand les prétextes lui manquent pour colorer son injustice.

Nous avons les commissaires et les ministres ; Ibn Khaldun redoute lui les « chambellans » (pensez au classique « Le voleur de Bagdad » !) :

« Les souverains craignent (et avec raison) que le pouvoir leur soit enlevé de cette façon ; car les ministres sont naturellement portés à s’attribuer toute l’autorité quand ils voient que l’empire est sur son déclin et que le prince est sans influence. L’amour de la domination est profondément enraciné dans le cœur de l’homme, et se manifeste surtout chez les individus qui, ayant passé leur vie dans les commandements, trouvent l’occasion et les moyens (de satisfaire leur ambition). »

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Ibn Khaldun explique comment le souverain s’éloigne du peuple, un peu comme à notre époque :

« Les courtisans et les familiers du prince sont les seuls qui connaissent la conduite qu’ils doivent tenir dans leurs rapports avec lui et les seuls qu’il admet en sa présence ; il ne reçoit jamais d’autres personnes, pour ne pas s’exposer à voir ou à entendre des choses désagréables, et pour leur épargner le châtiment qu’elles pourraient s’attirer par leur ignorance (des usages de la cour). Plus tard le souverain devient d’un abord encore plus difficile ; il adopte un système d’exclusion plus général que le premier, et n’admet auprès de lui que ses intimes. Dans ce second système, les intimes seuls peuvent entrer aux réceptions ; tout le reste du peuple en est exclu. »

Mais la décadence reste inévitable, pur fruit de la nature :

« La décadence des empires, étant une chose naturelle, se produit de la même manière que tout autre accident, comme, par exemple, la décrépitude qui affecte la constitution des êtres vivants. La décrépitude est une de ces maladies chroniques qu’il est impossible de guérir ou de faire disparaître ; car elle est une chose naturelle, et de telles choses ne subissent pas de changement. »

Pensons à l’Amérique d’aujourd’hui, qui joue au plus fin alors que ce gros pays obèse et tyrannique est en pleine crise. Notre grand penseur écrit :

« Quelquefois, quand l’empire est dans la dernière période de son existence, il déploie (tout à coup) assez de force pour faire croire que sa décadence s’est arrêtée ; mais ce n’est que la dernière lueur d’une mèche qui va s’éteindre. Quand une lampe est sur le point de s’éteindre, elle jette subitement un éclat de lumière qui fait supposer qu’elle se rallume, tandis que c’est le contraire qui arrive. Faites attention à ces observations et vous reconnaîtrez par quelle voie secrète la sagesse divine conduit toutes les choses qui existent vers la fin qu’elle leur a prédestinée ; et le terme de chaque chose est écrit (Coran, sour. XIII, vers. 38.) »

Ibn Khaldun, tel un bon romain, regrette toujours le développement du luxe. Il critique aussi l’extension territoriale excessive. L’inflation démographique accompagne selon lui la décadence (hypothèse intéressante) :

« La population, déjà nombreuse, prend un grand accroissement ; mais comme cela se fait graduellement, on ne s’en aperçoit qu’après une ou deux générations. Au commencement de la troisième, l’empire approche du terme de sa vie, la population a atteint son maximum. »

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Proche mais certes pas dépendant des Grecs, Ibn Khaldun rend un splendide hommage à Aristote :

« De tous les philosophes, Aristote était le plus profond et le plus célèbre. On l’appelle le premier des instituteurs (el-moallem el-aouwel), et sa renommée s’est répandue dans l’univers. »

Ici, plus proche de Platon (pensez au dialogue entre Thamous et Thot dans Phèdre, 274c), Ibn Khaldun souligne le déclin de la culture vivante par le biais des… livres (il n’aime pas non plus les experts) :

« Dès lors, les sciences intellectuelles restèrent enfermées dans des livres et dans des recueils, comme pour demeurer éternellement dans les bibliothèques. Quand les musulmans s’emparèrent de la Syrie, on trouva que les livres de ces sciences y étaient encore restés. »

Il reconnait tristement le déclin de la géniale civilisation andalouse (trop de divisions entre les Arabes, et cela n’a pas changé hélas) :

« Lorsque le vent de la civilisation eut cessé de souffler sur le Maghreb et l’Espagne, et que le dépérissement des connaissances scientifiques eut suivi celui de la civilisation… »

A l’inverse il souligne le développement intellectuel de l’Europe à cette époque :

« Je viens d’apprendre que, dans le pays des Francs, région composée du territoire de Rome et des contrées qui en dépendent, c’est-à-dire celles qui forment le bord septentrional (de la Méditerranée), la culture des sciences philosophiques est très prospère. L’on me dit que les sciences y ont refleuri de nouveau, que les cours institués pour les enseigner sont très nombreux, que les recueils dont elles font le sujet sont très complets, qu’il y a beaucoup d’hommes les connaissant à fond, et beaucoup d’étudiants qui s’occupent à les apprendre. Mais Dieu sait ce qui se passe dans ces contrées. Dieu crée ce qu’il veut et agit librement. (Coran, sour. XXVIII, vers. 68.) »

 Sources :

LES PROLÉGOMÈNES D’IBN KHALDOUN (732-808 de l’hégire) (1332-1406 de J. C.), traduits en Français et commentés par W. MAC GUCKIN DE SLANE (1801-1878), (1863) Troisième partie, sixième section (classiques.uqac.ca)

 

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jeudi, 10 mars 2022

Nous devons parler de l'échec de la civilisation

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Nous devons parler de l'échec de la civilisation

par Brett Stevens

Source: http://www.amerika.org/politics/we-must-talk-about-civilizational-failure/

Les gens avaient l'habitude de parler de l'éléphant dans la pièce, une métaphore pour désigner un sujet de conversation si sensible que tout le monde l'évite et parle de banalités à la place.

La métaphore fonctionne parce que vous pouvez facilement visualiser les gens discutant de toutes sortes de petites choses et ignorant la grande évidence, car c'est là le comportement humain par défaut.

Si vous reprenez une entreprise, un groupe militaire, une église ou un groupe d'amis, vous faites bien de commencer par une chasse à l'éléphant. Si l'entreprise n'est pas performante, il doit y avoir un tel "éléphant" ou quelque chose dont tout le monde nie l'existence.

Dans une entreprise, il s'agit généralement de la concurrence, d'une défaillance du produit ou d'un défaut de la chaîne d'approvisionnement. Dans un groupe, il peut s'agir de personnalités toxiques ou d'une situation où toutes les personnes talentueuses sont parties.

L'éléphant dans la pièce pour nous, en Occident, c'est l'échec patent de la civilisation. Notre civilisation a échoué lorsqu'elle a adopté la pathologie de l'individualisme, se manifestant par l'égalitarisme, y compris par la démocratie.

Son échec était patent à l'époque de la Première Guerre mondiale, et il est alors devenu évident que nous étions devenus fous parce que nous poursuivions des objectifs insensés qui sont paradoxaux par rapport à la réalité qui fonctionne en termes de cycles, de modèles et d'autres structures intangibles.

Nous devons parler de l'échec de la civilisation, de la manière de l'inverser et d'éviter qu'il ne se reproduise.

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Tout le reste n'est que distraction. En tant qu'auteur d'une philosophie appelée Parallélisme, je me dois de signaler que nos échecs personnels sont parallèles aux échecs de notre civilisation.

Presque tout le monde en Occident a perdu la raison à ce stade, et presque tout ce qui est accepté comme "fait" ou comme "bien" est en fait une illusion. N.B. : le reste du monde est moins compétent et plus fou, mais cela n'a en fait aucune incidence sur notre avenir.

Les choses semblent sombres en ce moment, mais cela aussi est une illusion.

Nous sommes dans le déni de l'éléphant dans la pièce (EITR/"Elephant in the Room") depuis des siècles, voire plus. Notre civilisation a réussi, et nous avons donc perdu le sens de l'objectif fixé, et c'est alors que les personnes incapables de faire quoi que ce soit ont remplacé les personnes capables de faire quelque chose, en faisant appel à la peur collective de l'insuffisance personnelle.

La socialisation et le statut social ont remplacé la fonction. L'illusion populaire a remplacé l'élan vers la réalité et l'excellence en son sein (arete). L'égoïsme a remplacé la fierté de faire le bien et de faire partie d'une tribu.

Nous avons été dans le déni pendant des siècles. Maintenant, le déni prend fin. Oui, cela fera mal pendant un certain temps, mais une fois que nous aurons passé l'obstacle de notre propre illusion, nous aurons une grande opportunité de faire beaucoup mieux.

mercredi, 12 janvier 2022

Le déclin de l'Europe: une réalité exacte et, en même temps, relative

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Le déclin de l'Europe: une réalité exacte et, en même temps, relative

Carlos X. Blanco

La perception que nous avons, dans cette partie du monde, du déclin de notre civilisation est à la fois exacte et relative.

  1. Exact, car nous, immergés dans l'Europe occidentale, voyons nos valeurs les plus chères se désintégrer, l'autorité disparaître, la créativité et la vie de l'esprit s'éclipser. "Rien n'est plus comme avant", se désole le conservateur. Et pour reconstruire ces valeurs et remettre "le bon vieux temps" sur pied, le conservateur ne peut penser qu'à de vieilles recettes, de simples réflexes défensifs, tous inopérants, car la réaction n'a pas de recettes transcendantes à l'époque dans laquelle elle vit, elle n'échappe pas à son temps comme un poisson ne peut pas sauter hors de son bocal. L'ancien monde ne reviendra jamais, et la restauration de la civilisation est toujours une restauration à partir d'une conjoncture donnée, avec des armes anciennes qui ne peuvent en aucun cas être utilisées pour la renverser dans son exactitude.

arton25607-3f8c0.jpgUn bon spenglerien verrait que notre Europe occidentale est un échec, un échec déjà annoncé par deux guerres mondiales qui ont abouti à la fin d'une souveraineté hégémonique, une fin inéluctable après les massacres généralisés et le désenchantement et le discrédit définitifs de l'Europe pour le reste des peuples de la Terre ; un résultat désastreux provoqué par le mode de vie libéral. Dans la partie occupée par les États-Unis, le mode de vie libéral nous a été imposé. Il en a été ainsi après le blocus systématique et le démantèlement des mouvements populaires, des forces révolutionnaires, des partis communistes, etc. Le mode de vie américain devient l'idéal à atteindre et la culture officielle de toutes les nations, non seulement celles qui ont été vaincues (Allemagne, Italie) mais aussi celles qui ont théoriquement triomphé, bien que pratiquement détruites et délégitimées (Grande-Bretagne et France). L'assassinat de Carrero Blanco, le ferme continuateur du régime franquiste, a été définitif pour imposer ce style de vie américain et démolisseur en Espagne.

Une société de consommation et un parlement libéral dûment contrôlé (c'est facile à faire, puisque dès le début le "parlementarisme" a été promu pour se laisser contrôler) par les pouvoirs ploutocratiques, promettaient de faire de l'Europe occidentale un reflet idéal de sa puissance occupante, c'est-à-dire un reflet de l'empire yankee. Il manquait un ingrédient pour que l'image miroir soit parfaite : le mimétisme de son aspect multiethnique et multiculturel. Pour cela, il fallait que la culture et la mentalité européennes soient prêtes à "payer les coûts" de la colonisation des pays autrefois opprimés. La déconsidération des puissances euro-occidentales, vidées de leur sang dans une guerre mondiale "finale" de 1939-1945, a entraîné le mouvement de décolonisation et l'afflux, depuis les pays nouvellement libérés, non plus de Blancs autochtones (rapatriement) mais d'autochtones désormais décolonisés, qui ont exigé de la métropole l'accès à l'emploi, à l'éducation, au logement et à toutes les autres possibilités de vie dans un monde riche. L'Europe deviendrait ainsi une nouvelle Amérique, un continent fait "pour l'émigration et avec l'émigration". Sans doute, ce n'est pas la même chose de "faire une nation" dans un territoire vierge ou peu peuplé à partir de contingents divers et au milieu d'immensités territoriales (comme le Canada, les États-Unis, l'Argentine), que de "remplir" un continent à faible taux de natalité, mais densément peuplé d'autochtones, comme c'est le cas de l'Europe occidentale. L'"américanisation" de l'Europe était une composante nécessaire aux besoins de réalisation du capital transnational yankee, qui exigeait une "réinitialisation" culturelle radicale des peuples occidentaux, afin qu'ils puissent désormais s'ouvrir sans ambiguïté à un nouveau mode de vie ultra-consumériste, l'American way of life, qui implique le renoncement à la reproduction biologique et l'importation de main-d'œuvre bon marché.

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Notre décadence est exacte, dès que nous sommes une collection de pays militairement occupés (il n'y a pas de politique de défense européenne propre) et culturellement colonisés (colonisée est surtout la culture de la gauche européenne, qui a abjuré le marxisme et embrassé le postmodernisme, le déconstructivisme et le "gendérisme" d'origine française mais passé par le shaker des universités yankees).

Il n'est donc pas surprenant que nous, Européens, en particulier ceux qui sont touchés par la mondialisation (travailleurs, indépendants, paysans), ne sachions pas comment nous doter d'une politique propre et d'une orientation pour les relations avec les autres peuples du monde, qu'ils vivent à l'intérieur ou à l'extérieur de nos frontières. Notre système éducatif fait naufrage, effaçant de notre mémoire l'héritage gréco-romain et chrétien, déracinant des principes tels que l'autorité et l'effort, principes essentiels pour que le peuple travailleur puisse relever la tête.

Nous manquons de moralité et de perspectives d'avenir. Nous devenons ultra-classifiés : nous perdons notre statut de classe (le "prolétariat européen" exact n'est plus détectable) et ceux qui se perçoivent comme tels manquent d'outils pour savoir de quel côté ils doivent se battre, contre quoi et contre qui.

  1. C'est une perception relative. Nous percevons notre déclin de manière relative. Le point de vue non-eurocentrique nous permettrait de voir qu'un monde multipolaire est en train d'émerger. Le XXe siècle est le siècle du déclin de l'Occident. Nous verrons peu à peu comment cette civilisation se prostituera au fur et à mesure que la "protection" américaine se retirera, pour les raisons les plus diverses : tentative de concentration américaine dans la zone Pacifique, en coalition avec des acteurs secondaires (Australie, Japon, restes thalassocratiques du Royaume-Uni, etc.), désaccords avec l'UE, une "union" de plus en plus désunie, et contrainte (par pure survie ou par destin historique) à un contact étroit avec la Russie et la Chine, fournisseurs d'énergie et de produits manufacturés. La Russie et la Chine, deux pôles de puissance essentiels à la survie de l'Europe, en tant que partenaires commerciaux et, qui sait, sauveteurs ou empires absorbants, de notre naufrage, et ce malgré les obstacles imposés par les Yankees ?

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Le monde non-eurocentrique se développe. Les pièges "environnementalistes" que l'Empire yankee, à vocation mondialiste et unipolaire, veut tendre aux blocs émergents ne seront d'aucune utilité. L'Empire ne peut plus conditionner le développement de pays qui aspirent également à s'industrialiser et souhaitent atteindre des niveaux de consommation plus élevés. L'époque du "libéralisme pour les autres et du protectionnisme pour les miens" est révolue. Des milliers de Greta Thunberg peuvent maintenant débarquer sur les rivages de la Chine, de l'Inde, de l'Amérique latine, de l'Afrique... et personne, sauf les imbéciles et les "collaborateurs" bien subventionnés de l'Empire, ne pourra embrayer sur ce discours. Qu'il soit clair que personne ne les écoutera. Le contrôle arabo-yankee de l'énergie nécessaire à l'industrialisation nationale en Europe touche à sa fin. Elle peut se terminer même en Europe, où les pays qui ont encore un potentiel industriel (l'Allemagne, par exemple) peuvent "se réveiller du sommeil dogmatique" de l'idéologie Verte-Yankee et reprendre la voie de la Realpolitik.

samedi, 20 novembre 2021

La philosophie de l'histoire de Spengler

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La philosophie de l'histoire de Spengler

Rudolf Jičín

Ex: https://deliandiver.org/2007/10/spenglerova-filosofie-dejin.html

La conception spenglérienne de l'histoire en tant que développement de cultures humaines individuelles est basée sur Kant. Le monde n'est pas une chose en soi, c'est un phénomène. Si quelque chose, n'importe quoi, doit exister pour nous, il doit entrer dans notre conscience et ainsi prendre ses formes. Ce qu'elle est sur et pour elle-même est indétectable pour nous. Notre monde, ou le monde, n'est donc rien en soi, mais c'est la totalité de ce qui nous apparaît et de ce que nous apportons à ces phénomènes de l'intérieur, c'est notre connaissance. Le monde et la connaissance, si nous comprenons le terme "connaissance" de manière assez large, sont la même chose.

La connaissance se produit dans certaines formes de sensibilité et de raison a priori qui nous sont données et auxquelles nous ne pouvons échapper. Notre monde prend donc nécessairement, du point de vue de la sensibilité, la forme de l'espace et du temps en particulier, et du point de vue de la raison, la forme de la compréhension causale des phénomènes. Pour le Kant à la pensée anhistorique, ces formes sont identiques pour tous les sujets humains de tous les temps et de tous les types. Ce n'est pas le cas du philosophe de l'histoire Spengler. Les formes sensibles et rationnelles sont identiques à certains égards, mais elles diffèrent aussi toujours à certains égards. Spengler suit ici Nietzsche et Chamberlain, mais nous trouvons l'idée dans sa forme fondamentale chez Leibniz. Il n'y a pas d'identité dans la nature, seulement de la similitude. Aucun sujet (monade) ne peut être absolument identique à un autre et, par conséquent, leurs formes cognitives doivent différer. Il n'y a pas un seul type de sujet humain qui évolue vers le haut quelque part et qui est constamment "perfectionné", peut-être comme le design d'une voiture ou d'un avion, mais différents sujets de différents types de personnes qui ont émergé historiquement, créant leur monde spécifique de formes, leur cognition et leur culture. Il n'y a donc pas un seul "monde", un "monde entièrement humain", mais de nombreux mondes, c'est-à-dire des mondes bien spécifiques et différents les uns des autres, bien que toujours similaires à certains égards, des mondes de sujets différents. La connaissance n'est pas une évolution de la raison "humaine". Cette raison prétendument universelle, la raison en tant que telle, n'est qu'une projection de notre raison spécifique dans l'histoire de la connaissance.

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La division de la connaissance entre sensible et rationnel est en grande partie un schéma artificiel. Nous savons déjà, depuis Berkeley, que toute perception sensorielle s'accompagne d'une activité de la raison. Par exemple, l'identification d'un objet présuppose la participation de la mémoire et la capacité de généraliser. Goethe, auquel Spengler se réfère souvent comme source principale pour sa philosophie de l'histoire, divise différemment le monde du sujet, à savoir en "ce qui arrive" et "ce qui est arrivé". La vie est un flux d'événements. La raison interprète cet événement en le traduisant en formes généralisées de concepts et d'idées. "Ce qui s'est passé" peut alors être compris comme une connaissance dans un sens plus étroit.

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Ce qui est vrai du sujet individuel l'est aussi des sujets collectifs. Leur vie passée, leur histoire, est également un flux, ou plutôt un ensemble de nombreux flux, quelque chose qui se passe, en cours, un "happening" - mais avant, pas aujourd'hui. D'autre part, l'historiographie, la description et l'interprétation de cet événement, ne peut que témoigner de "ce qui s'est passé", c'est-à-dire qu'elle pétrifie cet "événement" antérieur, le transforme sous la forme de concepts et d'énoncés périmés, "sans événement". La présence du "happening", la présence passée, ne peut être saisie que sous forme de pensée, c'est-à-dire sous forme de "devenir". L'histoire telle qu'elle s'est passée, l'histoire "réelle", est donc différente de l'historiographie, un traité sur l'histoire. L'historiographie est toujours le point de vue d'un sujet particulier ou d'un ensemble de sujets, c'est-à-dire de personnes pensantes d'un type culturel particulier et d'une époque particulière. Elle est déterminée à la fois par la gnoséologie, car le "se produire" est toujours différent du "devenir", et par la diversité des sujets, de leurs formes cognitives et de leurs mondes. "Chaque époque a sa propre histoire du passé... Chaque époque imagine le passé selon elle-même", dit Feuerbach.

Dans le "happening", dans l'histoire, le facteur déterminant n'est donc pas la raison, mais quelque chose qui la dépasse, ce qu'on peut appeler l'essence, la nature, le caractère, l'âme d'un certain type d'homme, ou dans la manifestation de l'homme sa volonté. Ici, Schopenhauer a eu un effet sur Spengler. Dans l'histoire, comme dans la vie de l'individu, la raison joue un rôle servile ; elle n'exécute que ce qui lui est donné par l'âme, ce que la volonté veut, et cherche divers moyens de le réaliser. C'est pourquoi nous ne trouvons pas dans l'histoire un seul courant d'art, de science, de religion, de philosophie, mais leurs différents styles selon les types respectifs d'âmes humaines. Si la raison était déterminante, tous les hommes seraient essentiellement les mêmes, seraient des "rationalistes" et agiraient pour des raisons "rationnelles". Mais il y a toujours autre chose derrière la rationalité, à savoir ce qui est poursuivi rationnellement, et cela est inexplicable par la seule rationalité. Les anciens Égyptiens ont construit les pyramides de manière rationnelle, mais la raison pour laquelle ils les ont construites ne peut être comprise à partir de la seule rationalité. La chose primordiale est la volonté, le fait qu'ils aient voulu quelque chose, et cette volonté est l'expression de leur caractère spécifique, de leur nature, de leur âme.

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Si l'histoire avait été gouvernée par la raison, c'est-à-dire, en fait, la raison telle que nous l'imaginons aujourd'hui, car nous sommes incapables de comprendre par ce terme autre chose que ce que nous donne notre conception de la vie et notre nature, à savoir la raison utilitaire, alors les hommes qui nous ont précédés ont dû être les mêmes "rationalistes" que nous, mais avec moins de connaissances et peut-être une pensée moins développée. Mais alors il leur serait impossible, par exemple, de construire des maisons gothiques ou baroques avec des décorations irrationnelles et des formes complexes complètement inutiles, dysfonctionnelles et inutiles, mais ils devraient consacrer tous leurs efforts, comme nous, à des questions d'hygiène, de confort et de "goût".

L'histoire ne confirme pas notre rationalisme. Ils ne confirment pas une quelconque "évolution de l'homme", d'une sorte de singe à l'homme préhistorique, puis de l'antiquité à nous en passant par le Moyen Âge. L'homme d'un âge plus récent ne peut pas être dérivé de manière causale de l'homme d'un âge plus ancien. Si l'évolution de l'homme, de sa raison et donc aussi de sa création devait se faire, disons, à partir des anciens Égyptiens comme l'imaginent les "rationalistes" d'aujourd'hui, les Grecs auraient dû construire des pyramides encore plus hautes que les Égyptiens, et aujourd'hui nous devrions les construire à au moins 5 km de hauteur. Ce serait un développement "logique". Il ne serait pas non plus difficile de nous insérer à l'endroit approprié dans la série d'images panoptiques des anthropologues, en commençant par une sorte d'"homme-singe", qui est censé être un enfant de la fin du Tertiaire, mais qui est en fait tout à fait contemporain, un orang-outan cosmétiquement modifié, et se terminant par l'apparence tout aussi humoristique d'un "intellectuel" du trentième siècle, doté d'un énorme front super haut, d'une petite bouche, d'un minuscule menton et peut-être d'une couleur de visage universelle, apparemment un mélange de blanc, de jaune et de noir. Mais, par exemple, les types d'hommes anciens et germaniques, sans parler des Chinois et autres, ne présentent pas de différences qui permettraient de les placer dans une telle série, et les Grecs ont commencé à construire des temples antiques au lieu de pyramides, et les Allemands des cathédrales gothiques. L'art grec n'est pas une continuation de l'art des civilisations antérieures, et encore moins de la préhistoire. Et comment expliquer, par exemple, l'extinction de la pensée grecque et la montée du christianisme ? Peut-être le "progrès de la raison" ou peut-être un "changement dans les relations de production"?

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Expliquer l'histoire de l'humanité comme un enchaînement logique de causes et d'effets est inutile, car nous la soumettons toujours à un expédient, non pas objectif, car nous n'en connaissons pas, mais taillé à la mesure de nos idées présentes. De même que les images des anthropologues mentionnées ci-dessus découlent de leur idée subjective que l'homme devient de plus en plus intelligent par l'évolution, c'est-à-dire de l'idée que l'histoire de l'homme et peut-être même de l'univers poursuit comme but la création d'êtres toujours plus "intelligents", de même les idées des optimistes de la science et de la technologie découlent d'une conception subjective de la finalité du monde comme un quantum toujours croissant de découvertes, de vérités et de produits matériels. Ainsi, nous ne pourrons jamais expliquer d'où viennent les nouvelles races, les nouveaux peuples dotés d'aptitudes bien spécifiques, d'aptitudes bien particulières, jusqu'alors inédites. Peut-on les déduire de la précédente "histoire de l'humanité" comme étant les résultats de certaines causes ? D'où venaient ces Hellènes, par exemple ? Comment pouvons-nous les déduire ? D'où ? Ou, d'un autre côté, imaginons que seuls les Chinois vivent sur cette planète. Une culture et une civilisation de notre type actuel naîtraient-elles jamais dans le monde ? Y aurait-il une musique, une peinture, une technologie européennes ? Est-il concevable que les Chinois seraient parvenus à ces formes s'ils avaient eu 5000 ans de plus ? Et pourquoi, en fait, n'y sont-ils pas parvenus depuis longtemps ? Seul Spengler peut répondre à cette question : la volonté chinoise était dirigée dans une autre direction, poursuivait d'autres objectifs, posait d'autres questions. Son âme était différente.

imoswwages.jpgL'homme n'est pas un produit de son environnement, il n'est pas créé par des influences extérieures. Par conséquent, il ne peut être expliqué de manière causale. Däniken suggère que les tours des temples gothiques ressemblent à des fusées et sont donc le souvenir d'une visite d'"extraterrestres". Ce qui est intéressant, ce n'est pas tant la comparaison elle-même que la manière dont Däniken y est parvenu. Cette approche typiquement mécaniste et complètement erronée de l'explication des événements historiques n'est malheureusement pas l'apanage du "peu sérieux" Däniken d'aujourd'hui. La culture ne naît pas du fait que quelqu'un entend ou voit quelque chose quelque part, puis l'imite ou s'en souvient. La culture ne vient pas à l'homme de l'extérieur, mais découle de lui comme une expression de son moi intérieur, de son âme. Däniken a raison de dire qu'il existe une similitude de forme entre un clocher d'église et une fusée. Mais s'il y a une raison à cela, nous ne pouvons pas la chercher causalement dans une certaine continuité des idées sensorielles, mais dans la similitude des âmes et de leurs désirs. Selon Spengler, la caractéristique essentielle de l'homme d'Europe occidentale est l'aspiration à la distance, l'élan vers l'avant et vers le haut, le désir de l'infini. Et c'est ce désir qui s'exprime à la fois dans la tour gothique et dans la fusée. Dans le premier cas, il s'agit de l'expression de la nostalgie de Dieu dans les cieux, dans le second de la pénétration des espaces infinis de l'univers. Les deux sont des expressions du même type d'homme, de la même âme, seulement à des périodes différentes de son développement : dans le premier cas, au début de la culture, à l'âge du mythe et de la vraie religion ; dans le second, à la fin, dans sa période de civilisation, caractérisée par le rationalisme, la science et la technologie.

L'histoire n'est pas un mystère technique, mais un mystère métaphysique. Rien de substantiel ne peut être expliqué en répondant à la question de l'artisan qui a posé des pierres les unes sur les autres. En effet, à l'origine, il n'y avait pas ces pierres et l'idée rationaliste qu'elles pouvaient être posées les unes sur les autres jusqu'à former une pyramide, mais - de façon tout à fait platonicienne - l'idée de la pyramide, le produit mystérieux d'une âme humaine spécifique et de ses étranges désirs, et ce n'est qu'ensuite que cette idée a cherché les moyens et les méthodes pour sa réalisation. Le développement de la pensée technique ne nous apprend pas grand-chose sur l'histoire de l'homme, car cette pensée n'est pas primaire et essentielle, mais secondaire, déjà une manifestation, une réalisation de quelque chose d'autre. Il faut avant tout s'intéresser aux sentiments de l'homme qui a réalisé certaines créations techniques, et ensuite seulement aux moyens et méthodes par lesquels il les a réalisées. Ce sentiment, la vision de la vie et du monde au sens large, est le véritable mystère primaire à résoudre, et non pas quelques problèmes de leviers et de poulies, de moyens de production, de forces et de relations. L'interprétation matérialiste, quelle qu'elle soit, entre toujours en conflit avec les faits fondamentaux de l'histoire et n'explique jamais rien, car elle pose des questions de manière mécaniste. L'homme tel que nous le connaissons dans l'histoire n'est pas un simple "améliorateur". S'il l'était, l'histoire devrait être un peu différente.

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Tout comme des peuples et des cultures spécifiques émergent soudainement dans l'histoire, les personnalités font de même. Les explications causales ne peuvent pas non plus être appliquées ici. Il n'est jamais arrivé auparavant que le génie engendre le génie. Les enfants de génies sont médiocres. Il s'ensuit que les génies sont nés de médiocrités, et donc que leur émergence est inexplicable par le raisonnement génétique. Un génie n'est pas le résultat de l'empilement des gènes de ses parents. La causalité, l'enchaînement des causes et des effets matériels, n'est d'aucune utilité ici, et même si nous supposons qu'elle existe "objectivement", elle ne nous dit rien dans ce cas car elle est indétectable. Cependant, la causalité n'a rien d'objectif. Nous savons, grâce à Kant, qu'il ne s'agit que de notre façon de penser, rien qui soit extérieur à nous, quelque part dans le monde "objectif". C'est juste la méthode de notre raison pour expliquer les événements tels qu'ils nous sont donnés par nos sens.

Et toute autre explication de tout développement, en particulier de l'histoire humaine, est aussi absurde que les explications génétiques causales des caractéristiques individuelles. Il y a aussi des génies : des nations, des tribus géniales. Et leur existence, avec leurs caractéristiques spécifiques, leurs capacités, et aussi toujours avec des limitations très spécifiques, ne peut être comprise par une quelconque compilation de connexions causales. Ainsi, la causalité et toutes les sciences fondées sur elle ne conviennent qu'aux cas ordinaires, et non aux cas exceptionnels. Plus un phénomène est courant, plus il est causal ; plus il est exceptionnel, plus il défie la causalité et la logique. Mais ce sont les cas exceptionnels qui sont importants et décisifs pour l'histoire de l'humanité. Ce qui est commun, ordinaire, médiocre est en dehors de l'histoire, car le développement historique ne peut naître de rien de tel. S'il n'y avait pas d'exceptions, alors, bien sûr, l'histoire serait effectivement ce que les matérialistes obsédés par les explications causales "scientifiques" pensent qu'elle est : la simple accrétion de l'ordinaire, le développement constant des "forces de production". Mais nous savons que l'histoire n'est pas comme ça. L'histoire des individus, des nations, des cultures, de l'humanité ne peut être calculée.

indkpkkkex.jpgSi tout, ou du moins l'essentiel de l'histoire, se déroulait selon un lien de causalité, il n'y aurait pas de problème particulier à prédire scientifiquement l'avenir. Et en effet, une telle prédiction existe ! Il s'agit même d'une discipline scientifique particulière ! La superficialité et la banalité de la futurologie ne sont qu'une preuve supplémentaire de la folie des idées évolutionnistes matérialistes.

Puisqu'il n'y a pas de développement quantitatif continu de la raison ou de quoi que ce soit d'autre dans l'histoire, mais le développement de types humains individuels, et non pas un développement dirigé vers l'infini, mais - comme l'expérience biologique et historique élémentaire nous le dit - l'émergence, la montée, le développement, le déclin et l'extinction des types, il est impossible de parler du développement de l'humanité dans son ensemble. Nous entendons ici Nietzsche et d'autres prédécesseurs de Spengler : Chamberlain, Danilevsky. Toutes les hypothèses d'un tel développement ne sont que des spéculations de personnes qui font passer leurs idées sur les buts et les objectifs du développement historique pour des "lois objectives". Mais "l'humanité", ce n'est pas seulement eux. Il fut un temps où les gens poursuivaient des intérêts bien différents de l'utilité fonctionnelle de chaque chose, telle que nous y avons succombé, se préoccupaient de problèmes autres que l'élévation du "niveau de vie", et créaient à partir de leurs âmes spécifiques leurs mondes de phénomènes, leurs cultures et leurs civilisations. Mais ces personnes, comme tous les êtres vivants, ont fini par s'éteindre, et il n'y a aucune raison de penser que nous, avec nos images de vie, notre âme, notre culture et notre civilisation, ferons exception.

Spengler distingue, outre la Russie, qui est un cas particulier, huit cultures dites élevées dans l'histoire, à savoir la culture chinoise, indienne, babylonienne, égyptienne, antique, arabe, mexicaine et la culture actuelle de l'Europe occidentale, qu'il qualifie également de faustienne. Ces cultures sont des formes distinctes, causalement inséparables l'une de l'autre, qui ne se développent pas l'une de l'autre. Chaque culture, dans toutes ses manifestations de vie, possède ses propres caractéristiques, qui sont l'expression du type de personne qui la crée. Les cultures ne poussent pas les unes des autres comme les branches d'un arbre, mais chacune représente un arbre particulier, individuel, avec sa naissance, sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse, son déclin et sa mort. Cela correspond également à l'expérience historique. Il est impossible de prédire ou de déduire de manière causale quand une nouvelle culture apparaîtra et quelles seront ses formes, tout comme il est impossible de calculer la naissance d'un génie. On ne peut parler d'eux que lorsqu'ils sont là.

La méthode de compréhension du monde mort, selon Spengler, est la loi mathématique ; la méthode de compréhension des formes vivantes est l'analogie. Par conséquent, la compréhension de l'histoire humaine ne peut être abordée en recherchant des continuités causales de formes, mais seulement en les comparant les unes aux autres. Les formes individuelles ont été pour nous depuis le troisième millénaire avant J.-C. les grandes cultures. Si nous voulons lever un tant soit peu le voile du mystère, nous devons les comparer et rechercher leurs caractéristiques communes et générales. En effet, nous constatons que leur développement du début à la fin est similaire à bien des égards. La culture prend naissance lorsque le château, avec sa noblesse guerrière au pouvoir, et l'église, avec son clergé, s'élèvent au-dessus du paysage agricole. Dans la phase suivante, la ville apparaît comme l'antithèse du village et continue à prendre de l'importance. C'est là que se développent les arts et, plus tard, les sciences. Le citadin triomphe sur le noble, le marchand sur le guerrier, l'argent sur le sang. Avec la croissance des villes, la culture passe au stade de la civilisation. La dernière classe est mise en avant : le peuple. Avec elle, ses idéologies, notamment le matérialisme et le socialisme, s'installent. La victoire des masses signifie un nouveau déclin des valeurs, tout est déjà en voie d'extinction. Les petites villes deviennent les périphéries insignifiantes des villes géantes, les petits États les périphéries des grands États. Le monde est dominé par de moins en moins de grandes puissances. La démocratie dégénère en tyrannie, l'art s'éteint, toutes ses formes sont épuisées, et il ne reste que des efforts civilisateurs et matérialistes. La science et la technologie sont encore florissantes pendant un certain temps. Alors il n'y a plus rien à poursuivre, les idées qui animaient l'âme meurent. C'est la mort de la culture. Sur leurs ruines, au lieu des nations qui aspiraient à quelque chose, il reste une simple population qui veut vivre en privé, rien de plus, rien d'autre. Le sens du "nous" et le désir commun de faire quelque chose n'existent plus. C'est l'ère finale du féodalisme sans héritage et du césarisme. C'est un moment à Pékin, qui dure mille ans.

Dans Le Déclin de l'Occident, Spengler retrace en détail les analogies du développement de chaque culture séparément dans tous les aspects de la vie, en comparant leur art, leur science, leur économie, leur politique, leur état, leur philosophie, leur religion, leur droit. Notre culture, la culture de l'Europe occidentale, dit-il, se caractérise avant tout par l'aspiration aux distances, à l'infini, comme cela se manifeste au début dans sa religion, qui est une religion différente du christianisme originel du chaos des peuples du pourtour méditerranéen, et plus tard dans l'art, surtout dans la peinture de paysage avec ses horizons infinis, dans le portrait avec son regard sur les profondeurs incommensurables de l'âme humaine, et dans la musique comme un art à part entière, exprimant le plus complètement le sentiment de la vie de cet homme. Sa science et sa technique dynamiques, basées sur la catégorie de la puissance, de l'énergie, découlent également de ce sentiment. Notre culture commence aux alentours de l'an 1000, atteint son apogée artistique à l'époque baroque, passe au stade de la civilisation au début du 19ème siècle, et s'approche maintenant de sa fin. Par analogie avec d'autres cultures, Spengler estime la durée de cette culture à environ mille ans.

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Selon Spengler, toutes les visions optimistes, qu'elles soient marxistes à propos d'un paradis communiste, professorales à propos d'une humanité toujours cultivée qui se dirige en progrès constant vers les normes de justice et de liberté, ou technocratiques à propos de la transformation de l'homme dans la société "post-industrielle" de surabondance qui s'approche, doivent être incluses parmi les anecdotes, car elles méconnaissent l'homme et créent encore des illusions sur lui et sur l'histoire. Le monde humain et le monde de chaque communauté humaine, tout comme le monde de chaque individu, ne sont pas régis par la raison, la morale ou l'économie, mais par la volonté, qui est immuable et aveugle. L'homme ne peut pas changer ses désirs, ses passions et ses instincts. C'est donc en fonction de ces passions que sont gouvernées sa raison, sa moralité et les tendances de l'économie. Si l'âme d'une culture change en son sein, c'est parce que d'autres personnes, des membres d'autres classes, des personnes à la pensée et aux sentiments quelque peu différents, accèdent au pouvoir effectif. Mais à la fin d'une culture, il n'y a pas d'autres possibilités de transformation interne. C'est, selon Spengler, notre cas.

La prédiction de Spengler était fausse à bien des égards, et à bien des égards, elle se réalise. La science et la technologie sont loin d'être épuisées. La complexité non seulement de la pensée mais aussi de la vie se poursuit, même à un rythme toujours plus rapide. Cette tendance doit-elle vraiment se terminer un jour par un effondrement ? C'est la question qui préoccupe les intellectuels. La pensée scientifique et technique ne se pose pas la question et travaille, réfutant par l'action le pronostic pessimiste de Spengler.

Si, au contraire, nous voulons accorder à Spengler le bénéfice du doute, nous pouvons tout d'abord affirmer que le progrès matériel amène la planète entière au bord de la destruction. L'air devient irrespirable, l'eau imbuvable. Pourtant, on croit généralement que la science sauvera ce qu'elle a causé. Tout "le peuple" court frénétiquement après la prospérité matérielle ; la société ne connaît plus de problèmes sérieux autres qu'économiques. La culture vit du passé, les nouveaux arts ne sont que des expositions ou de la médiocrité, le goût prime sur le style. Le grand art ne sert qu'à donner à la foule une apparence occasionnelle de solennité et de "culture". Mais son cœur est attiré par le kitsch, il l'aime et le vit profondément. Et en musique, on ne doit même plus l'appeler ainsi ! La musique pop, ce crachat sur toutes les grandes valeurs du passé, n'est plus kitsch, mais une sorte d'art. Les passions de la foule s'affirment avec une insouciance absolue. L'automobilisme dans les grandes villes pollue l'air au point que la population est en danger d'empoisonnement lent, mais personne ne doit s'opposer à cette passion populaire la plus massive et la plus destructrice. Plus les horreurs à l'horizon sont grandes, plus les préoccupations qui occupent le peuple sont triviales. L'importance de la mode, qui change à des intervalles de plus en plus courts, a énormément augmenté. Tout le monde veut voyager constamment, tout voir, tout absorber. Une grande importance est accordée au sport, comme si le résultat d'un match était un événement historique dont dépendait le sort du monde. Pourtant, en quelques jours, tout est oublié, il y a à nouveau de nouvelles sensations. La foule est toujours informée des nouvelles. Cette néophilie annule toute notion de valeur, il n'y a plus rien de durable. Les valeurs éthiques ont disparu. Des concepts comme l'amour, l'amitié, l'honneur, la fierté, la bravoure, la loyauté ont perdu leur sens profond. Il y a une surenchère pour l'avantage personnel et le "succès". Dans une société atomisée d'individus "auto-réalisateurs", personne n'est prêt à sacrifier quoi que ce soit pour l'ensemble. Et au-dessus de tout cela plane le spectre inquiétant de la mort atomique.

La vie devient de plus en plus artificielle et organisée. Mais alors qu'auparavant, il n'y avait que des tentatives d'organiser les masses d'en haut, aujourd'hui la foule s'organise d'ailleurs elle-même. Il a besoin d'organisation autant que d'artificialité. Il joue parfois les amoureux de la nature, mais au quotidien, il observe les vitrines des magasins pour voir les nouveautés et admirer leur "beauté". L'homme ne peut être organisé et manipulé de manière arbitraire, mais uniquement dans le sens qui convient à sa nature. Il peut y avoir des manipulateurs qui pétrissent le peuple dans leurs griffes, mais ces manipulateurs ne s'accrochent au pouvoir qu'en se pliant aux passions des masses.

Si nous pensons en termes juridiques, c'est-à-dire si nous comprenons l'homme comme capable de libre choix et responsable de ses actes, nous conclurons que la responsabilité de toutes ces tendances négatives incombe à la foule et à ses représentants qui attisent ses passions matérialistes. Ces gens, organisateurs de la foule et de ses idoles, professent eux-mêmes les passions de la foule et appartiennent donc pleinement à la foule. Il y a non seulement une foule d'ouvriers, de paysans, de commerçants et d'employés, mais aussi une foule de politiciens, d'artistes et de scientifiques, et même une foule de philosophes. Quiconque professe les passions de la foule appartient à la foule, quelle que soit sa profession ou son éducation. La foule est une question d'opinion de vie. Spengler soutient que la soif d'amusement, de félicité et d'indulgence "n'est pas le goût des grands explorateurs eux-mêmes... ni des experts en problèmes techniques." C'était peut-être encore le cas au début du XXe siècle, mais aujourd'hui, il ne fait aucun doute que la grande majorité de ces personnes sont du même acabit que la foule, professant les mêmes passions et la même conception de la vie.

imaosppppges.jpgD'un côté, nous trouvons des signes de déclin, de l'autre, des progrès sans précédent dans l'histoire. Cette incohérence peut être observée dans presque tous les domaines de la vie moderne. Partout, on peut trouver des raisons d'être optimiste et, en même temps, les pronostics les plus sombres.

Il n'y a pas de "progrès" en tant que tel, mais toujours un progrès dans quelque chose, ce qui signifie en même temps une régression dans autre chose. C'est la nature même du fait que certains trouvent un avenir glorieux pour l'humanité, d'autres une catastrophe imminente. Cela dépend du point de vue de chacun.

Spengler est parfois décrit comme "l'un des précurseurs théoriques du nazisme". C'est une évaluation très simpliste. Bien que Spengler reprenne certaines idées de base de Chamberlain, sa conception de l'histoire dans Le Déclin de l'Occident n'est pas raciste. Spengler, ne considère pas les hautes cultures individuelles comme "inférieures" et "supérieures", et encore moins comme l'œuvre d'une seule race exceptionnelle. Ils sont pour lui des expressions de la vie intérieure - des images de certains types de personnes. C'est tout. Dans L'homme et la technique, il surestime apparemment l'influence des Normands dans les débuts de la culture de l'Europe occidentale. Les Russes, par contre, il les inclut comme un élément non créatif parmi les "gens de couleur", bien que son analyse de l'âme russe, déchirée depuis Pierre le Grand entre l'Europe et ses propres sentiments, soit l'une des meilleures parties du deuxième volume du Déclin de l'Occident. Dans L'homme et la technique, cependant, Spengler part du principe qu'il connaît Le déclin de l'Occident.

Spengler est un fataliste historique. Il ne croit pas que l'effondrement de la culture occidentale européenne actuelle puisse être évité ou retardé de manière significative. Cela était inacceptable pour l'idéologie nationale-socialiste. Rosenberg l'accuse de révéler, comme beaucoup d'autres avant lui, quelques "régularités" historiques. Nous ne connaissons pas de telles lois, juge Rosenberg, et nous ne prétendons pas agir en accord avec elles et avoir une quelconque "vérité", encore moins une vérité scientifique. Mais nous sommes convaincus que nous avons la volonté et l'énergie nécessaires pour réaliser une idée à laquelle nous croyons profondément. D'où le "mythe du 20e siècle".

Mais l'idéologie démocratique est également en contraste frappant avec la philosophie de l'histoire de Spengler. Selon Spengler, un monde démocratique n'est à nouveau que le monde d'un certain type de personnes d'un certain temps, tout comme, par exemple, un monde monarchiste. La démocratie, surtout de type anglo-américain, ne représente certainement pas pour lui une "référence" à laquelle "l'humanité" est arrivée à travers des milliers d'années de développement ou de "progrès", de sorte qu'elle ne l'abandonnera pas à l'avenir et que désormais, au motif qu'elle est "le meilleur système parmi les mauvais", elle se concentrera sur son amélioration continue. Une telle conception est, selon lui, à nouveau un mythe, non pas de n'importe quel "homme", mais précisément de l'homme moderne et intelligent des grandes villes de la civilisation européenne occidentale et de ses contemporains.

Comme Le déclin de l'Occident, L'homme et la technique a suscité une tempête de réactions négatives et positives. Aujourd'hui, alors que la recherche historique a mis en doute certaines des généralisations spéculatives de Spengler, mais qu'elle a en revanche accepté presque universellement son affirmation de base selon laquelle la culture de l'Europe occidentale en tant qu'entité historique spécifique émerge au dixième siècle, nous devons reconnaître que son œuvre reste un sujet de réflexion opportun. Nous ne sommes pas obligés d'être d'accord avec Spengler. Mais cela ne change rien au fait que son œuvre fournit une quantité considérable d'idées originales et stimulantes qui le placent à juste titre parmi les grands penseurs.

***

Oswald Spengler, philosophe allemand de l'histoire, né le 29 mai 1880 à Blankenburg (Harz), mort le 8 mai 1936 à Munich. Jusqu'en 1911, professeur au Gymnasium de Hambourg, puis écrivain à Munich.

Travaux :

Der Untergang des Abendlandes (1918-1922)

Preussentum und Sozialismus (1920)

Politischen Pflichten der deutschen Jugend (1924)

Neubau des deutschen Reiches (1924)

Der Mensch und die Technik (1931)

Jahre der Entscheidung (1933)

Reden und Aufsätze (1937)

Postface de Rudolf Jičín à l'édition tchèque de L'homme et la technique, Neklan Publishing House, Prague 1997, ISBN 80-901987-6-7. Dans une version éditée (complétée par une sélection de pensées d'O. Spengler), la postface est publiée sous le titre Thoughts Worth Remembering : Spengler dans le magazine Marathon n° 2/2004.

mercredi, 27 octobre 2021

Réflexions sur l'Europe, le déclin et le renouveau hespérialiste - Entretien avec David Engels

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Réflexions sur l'Europe, le déclin et le renouveau hespérialiste

Entretien avec David Engels

 
Cette vidéo est consacrée à la pensée de David Engels et à ses réflexions sur l’Europe. Dans cet entretien, David Engels revient sur trois de ses livres majeurs : « Le Déclin », « Que faire ? » et « Renovatio Europae ». L’entretien est donc divisé en trois parties, consacrées respectivement à ces trois livres. Après avoir exposé sa conception spenglérienne du déclin de la civilisation européenne, David Engels montre les actions à mener, individuelles et collectives, pour vivre avec ce déclin et œuvrer à un renouveau « hespérialiste » de la civilisation européenne, idée qu’il développe dans la troisième partie de l’entretien.
 
Sommaire :
 
00:00 Première partie – Le Déclin
21:15 Deuxième partie – Que faire ?
53:18 Troisième partie – Renovatio Europae
 
 
Pour suivre David Engels, son actualité et ses travaux :
 
- Sur son site personnel : https://www.davidengels.be/
- Sur le site de la « Oswald Spengler Society » : https://www.oswaldspenglersociety.com..
 
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Musique utilisée :
- Sergei Rachmaninov : Moment musicaux No.3, Andante cantabile in B minor
 

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mardi, 12 octobre 2021

Charles Henry Pearson, le gentleman australien qui prédisait l’entropie des blancs et la soumission sanitaire

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Charles Henry Pearson, le gentleman australien qui prédisait l’entropie des blancs et la soumission sanitaire

Nicolas Bonnal

«La vue poétique de l’histoire mérite maintenant d’être un peu reconsidérée et amoindrie»

La dictature sanitaire en Australie et ailleurs mérite une autre explication que le W.EF. et Bill Gates. Car qui nous a fabriqué des humains comme ça ? Le socialisme d’Etat et l’interventionnisme bureaucratique qui ONT créé ce « citoyen superflu » dont parle Nietzsche dans Zarathoustra.

Charles Henry Pearson est un intellectuel et recteur britannique établi en Australie à la fin du XIXème siècle. Il voit comme Kojève et Fukuyama une fin de l’histoire, comme Nietzsche et avant lui Tocqueville le triomphe des idées modernes, socialisme, démocratie, déclin religieux, accompagner le triomphe de la technique et du confort moderne.

L’intérêt de ses remarques réside dans leur modération (pour l’époque) et leur clarté prophétique. Pour ceux qui ne digèrent pas leur époque, comme moi, rien ne vaut ce bain de jouvence d’un gentleman anglo-saxon pragmatique, comme on dit : les dés étaient déjà jetés au XIXème siècle, comme le voyaient Tocqueville et Léon Bloy, et nous étions prêts pour affronter une fin des temps molle et lente. Le robinet d’eau chaude mettrait un point à la source d’inspiration.

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Je résume quelques traits de son excellent livre, National Life and Character, que j’ai découvert par Lothrop Stoddard, l’excellent penseur qui voit aussi, mais une génération plus tard, les nouvelles guerres du Péloponnèse, le déclin de la race blanche, la catastrophe bolchévique et la montée de l’islam et du tiers-monde, qui ont d’ailleurs été digérés comme le reste. S’il partage certains des horribles préjugés de son temps, Pearson n’en est pas moins un vrai penseur : il ne pense pas en couleur de peau, mais en médiocrité du caractère qui altère toutes les qualités de la race : contrairement à Gustave Le Bon, il voit que l’Anglais de 1890 fait route vers le socialisme et non pas vers la libre entreprise. Par ailleurs, il a compris que tout le monde sera capable de remplir un formulaire, de prendre le métro ou bien de retirer de l’argent à son distributeur automatique. Parce que c’est cela, la vie moderne.

Il parle de son compatriote, le seul homme qui veuille être heureux, disait Nietzsche en riant.

5654570-L.jpgJe laisse cette phrase écrite dans un anglais si limpide :

His tendency in Australia is to adopt a very extensive system of State Socialism. Railways, school, insurance, irrigation…

Eh oui, l’Australie est déjà socialiste au XIXème siècle. Notons que Pearson disait que déjà les Blancs étaient sur la défensive en matière migratoire ! L’immigration est alors ralentie partout et l’Amérique Wasp s’inquiète avec raison de ce qui va lui arriver, la pauvre !

Pearson ajoute que la pression des autres races sera très forte sur la race blanche, quand elles auront emprunté la science de l’Europe. Eh bien, c’est fait ! Pearson donne comme Marx le nom et l’adresse des grands pays futurs : la Chine et l’Inde…

Il précise que la religion de la famille sera remplacée par la religion de l’Etat qui la détruira cette famille. Toute l’actualité sur le mariage est dans Pearson. L’homme des villes devient « une petite partie d’une grande machine » ; son horizon est rétréci. Il en résulte la dépression, la solitude et la fin de la confiance en soi de la race blanche ! C’est la fin des mondes à conquérir, et Pearson écrit à l’époque de Kipling, sans doute payé pour répandre de l’optimisme un peu partout : l’optimisme est toujours mieux rétribué car – je l’ai compris trop tard – il fait consommer. La peur aussi : voyez la lutte contre le racisme ou l’effet de serre.

Pearson explique de même pourquoi, en 1890, Shakespeare et sa violence font démodé, pourquoi le public veut consommer du light culturel, aussi bien à Londres qu’à Paris. Othello c’est trop. La poésie aussi, la grande poésie romantique a disparu, remplacée par le roman à la Zola et par la presse. Le philosophe cède le pas au journaliste et à la pensée rapide (Pearson dit cela cent ans avant Bourdieu).

Tout cela est dû à la montée d’un état « stationnaire » ou immobile (on pourrait dire entropique) qui nous comble de ses bienfaits : en Angleterre, toujours d’avant-garde, on est passé du catholicisme au protestantisme, puis à la liberté de pensée. La monarchie, puis l’aristocratie ont été diminuées, les classes travailleuses associées au gouvernement et tout le monde maintenant se cherche sa petite place au soleil (tel quel). On croirait lire Nietzsche et son dernier homme, l’ironie grinçante en moins !

Plus polémique Pearson remarque aussi que la colonisation en Afrique a fait dégénérer les Blancs qui n’ont plus voulu travailler à la dure, laissant le noir ou le fellah le faire à leur place ; de la même manière, le refus des bas travaux dans nos pays a précipité la vague migratoire dans les années 60 et 70. On ne voulait en plus en Afrique du Sud que de nobles fonctions ! Et cela nous condamne dit Pearson, qui ajoute que les noirs demanderont leur part du pouvoir aussi en Afrique du sud !

Cela se terminera dans l’optimisme et le métissage généralisé : on perdra le sentiment (le complexe) de supériorité, et on se mariera avec tous, prédit le gentleman. On peut trouver cela bien sûr très bien.

Est-ce que j’ai dit que je ne trouvais pas cela très bien ?

Pearson voit où tout cela débouche : la fin de la volonté, du patriotisme, de la famille nombreuse, du génie et de la grandeur. Mais est-ce si grave ? Nous allons vers un monde sans substance (fibreless), faible et sans capacité de produire de grands changements, écrit-il. Ce monde toutefois bien discipliné et programmé aura eu le génie de créer la première guerre mondiale, puis le patriotisme industriel – dont Pearson ne voit pas la menace – produire des Maurras ou l’ineffable Hitler. C’est sans doute la réponse du berger surhomme à la bergère sociale et démocrate ! Heureusement depuis nous sommes tous rangés des affaires. Qui mourrait pour Dantzig ? Mais j’oubliais Damas…

Pearson voit le temps où les races ‘les plus hautes’ (je n’ose traduire supérieures) auront perdu leurs plus nobles éléments. C’est aussi fait depuis les tranchées. Comme disait Madison Grant, le grand triomphateur des guerres c’est toujours Little Dark man, le super-héros des temps très postmodernes ! C’est l’homme qui s’élève dans les ascenseurs !

La science n’enchante pas plus nos contemporains, cinquante après l’alunissage, qu’elle n’enchantait Pearson. Il écrit que ses résultats seront de plus en plus médiocres, à la science, et qu’elle parle finalement de mort comme la religion. L’objectif de l’individu sera de vivre plus longtemps sans trop être détérioré (il use ce même mot). Il sera accompagné par une appréhension de l’art réduite à l’état de bric-à-brac. Voyez les expos, les musées, le reste. Debord parle d’art congelé et décongelé suivant les besoins.

L’obsession des gens sera donc la santé publique, c’est-à-dire surtout personnelle.

« Nous ne demanderons au jour rien que de vivre, au futur rien que de ne pas nous détériorer ». Les Global Trends des services américains ne promettent pas autre chose : on pourra même changer de rétine pour voir la nuit, nous promettent-ils ! On vivra 130 ans a dit le Figaro ! Alors…

Evidemment, demande Pearson, qu’est-ce qu’une société qui n’a pas d’autre propos que de satisfaire les besoins du jour et d’en amuser la vacuité, et qui n’a rien à faire du terrible fardeau de la personnalité ?

Ce terrible fardeau remplace bien le fardeau de l’homme blanc ! On peut toujours aller voir un psychiatre et prendre des somnifères !

Ce ne seront pas les voyages qui nous consoleront ; le monde sera européanisé, écrit Pearson, avant un siècle, et tout aura disparu avec, coutumes, dialectes et surtout vêtements traditionnels (repensez aux Dupondt d’Hergé en Syldavie ou bien en Chine). Cela est déjà parfaitement compris dans l’un des chefs d’œuvre de Gautier, son Voyage en Espagne, publié dès 1845. Pearson dit d’ailleurs que pour voyager il faut lire des guides de voyage anciens. Je suis entièrement d’accord. Tout a été entre-temps démoli ou restauré, alors autant rêver un peu !

Avec la noblesse d’un patricien romain méditant le triste sort de l’humanité au crépuscule de l’empire (du dépensier, sanglant et rétréci empire), Pearson écrit qu’il nous faudra nous dresser devant le silence éternel (notre humaniste pense à Pascal, qu’il cite beaucoup comme Juvénal) et que cela sera un exercice plus noble que notre foi dans le progrès. Car – et c’est le charme de Pearson –, il reste un bon chrétien.

Mais je lui laisse le dernier mot, que je trouve excellent : le prophète et le leader sont en train de devenir des femmes de ménage.

Nicolas Bonnal

Source:

Charles H. Pearson, National Life and Character. Livre téléchargeable gratuitement (comme tous les bons livres) sur archive.org en format PDF.

 

17:35 Publié dans Livre, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charles henry pearson, livre, décadence, déclin | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mercredi, 16 juin 2021

Le déclin de l'Europe annoncé il y a un siècle

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Le déclin de l'Europe annoncé il y a un siècle

Valentin Katasonov*

Ex: http://www.elespiadigital.com/index.php/tribuna-libre/34222-2021-05-27-11-56-23

Il y a environ cent ans paraissait le livre "Le déclin de l'Occident" (Der Untergang des Abendlandes) d'Oswald Spengler (1880-1936). Je dis "approximativement" parce que l'œuvre se compose de deux volumes, elle a dès lors deux dates de naissance. Le premier volume a été publié en 1918, le second en 1922.

Le livre est né à une époque où l'Europe se consumait dans les flammes de la Première Guerre mondiale, et les mots "décadence", "effondrement", "mort" de l'Europe en 1918 n'étaient pas perçus comme choquants.

Dans une traduction exacte, le titre du livre de Spengler ressemble plutôt à l'anglais "The Sunset of the West" (= Le crépuscule de l'Occident), et l'accent mis sur l'Europe dans l'édition traduite a été mis dans les années 1920 : l'Amérique du Nord semblait alors assez prospère, il n'y avait aucun signe du déclin du nouveau monde. Aujourd'hui, il s'agit d'une autre question, celle de savoir si le livre de Spengler doit revenir à son titre original que nous baptiserions en anglais "Sunset of the West".

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Pendant une centaine d'années, l'œuvre de Spengler a figuré parmi les plus célèbres ouvrages du XXe siècle sur la philosophie de l'histoire et de la culture. À différents moments, l'intérêt pour le livre a explosé puis s'est émoussé. K. A. Svasian, qui a fait une nouvelle traduction du premier volume de Der Untergang des Abendlandes donne, dans la préface à la publication de ce volume en 1993, des statistiques intéressantes. En Allemagne, entre 1921 et 1925, la bibliographie des ouvrages sur Spengler contient 35 titres. Dans les cinq prochaines années, leur nombre sera réduit à cinq. 1931-1935 - pendant la période marquée par la persécution de Spengler par les nazis, neuf œuvres apparaissent, en 1936-1940 - cinq encore. "Dans la période d'après-guerre", écrit K. A. Svasyan, "l'image s'est considérablement détériorée, et ce n'est que dans les années 1960 qu'il reveindra timidement à l'avant-plan, grâce aux efforts d'Anton Mirko Koktanek (l'auteur du livre Oswald Spengler und seine Zeit publié en 1968 - V.K.) , lequel a publié la correspondance de Spengler et certains matériaux de son héritage... éphémère..."

Il me semble que dans les années 1990 et 2000, l'intérêt pour l'œuvre de Spengler a commencé à retomber, est resté le même dans les années 2010, et depuis l'année dernière, l'intérêt est reparti. Et ce n'est pas étonnant : des signes sont apparus non seulement du déclin, mais aussi de la mort de l'Europe, de l'ensemble du monde occidental, voire de l'humanité.

oseph.jpgLes évaluations du travail de Spengler étaient différentes, parfois diamétralement opposées. L'une des premières estimations appartient au philosophe et sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918). Il a pris connaissance du premier volume du Déclin de l'Occident un mois avant sa mort et a qualifié l'œuvre de Spengler de "philosophie la plus significative de l'histoire après Hegel". Mais le philosophe et culturologue allemand Walter Benjamin (1892-1940) considérait l'auteur du Déclin de l'Occident comme "un petit chien sans intérêt".

L'œuvre de Spengler est inégale et ambiguë. On y trouve de la trivialité et de l'ingéniosité, mais aussi des choses tout à fait originales. L'auteur fait preuve d'une étonnante érudition en termes de connaissance de nombreuses cultures. Certains critiques ont fait remarquer à Spengler qu'il avait construit sa philosophie de l'histoire sur des bases fragiles, sans se référer à de nombreux ouvrages sur la philosophie de l'histoire. Spengler dans les pages de Der Untergang des Abendlandes réfute les attaques qu'il attendait. Il déclare qu'il ne fait pas confiance à la science académique officielle. Cette histoire, comme les autres sciences sociales (humanitaires), il ne la considère pas comme une science, s'appuyant uniquement sur les sciences naturelles. Mathématicien de formation, Spengler s'appuie principalement sur cette science-là. Il aime le mysticisme des nombres, et le premier chapitre du premier volume s'intitule "Sur la signification des nombres".

Beaucoup ont attribué l'œuvre de Spengler au genre de la philosophie de l'histoire (l'historiosophie). Cependant, l'auteur lui-même a déclaré que les critiques ne comprenaient même pas son intention. Il s'agit d'un ouvrage portant non pas sur la philosophie de l'histoire, mais sur la culture en tant que phénomène de l'histoire humaine. Dans l'histoire, certaines cultures sont remplacées par d'autres, diverses cultures coexistent, les cultures peuvent s'influencer mutuellement, s'emprunter quelque chose, se concurrencer et même essayer de se détruire. Avec une certaine variabilité dans les formes externes, la structure interne de la culture est très forte. L'objet de recherche de Spengler est la culture, sa structure et ses formes. Le sous-titre de Der Untergang des Abendlandes explique d'ailleurs l'intention de l'auteur : "Essais sur la morphologie de l'histoire mondiale".

imaosdows.jpgSpengler considère la science historique officielle comme primitive : "Le monde antique, le Moyen Âge, les temps modernes : voilà un schéma incroyablement maigre et vide de sens". Spengler oppose ce schéma linéaire à son schéma morphologique. La morphologie est une science née dans le cadre des sciences naturelles, qui étudie la structure et les formes des différents objets du monde matériel : minéraux, végétaux, organismes vivants. Et Spengler applique le schéma de l'étude morphologique de la nature à la société humaine. Pour Spengler, toute société est un organisme à la structure complexe, aux éléments et aux formes interconnectés. Et cet organisme social s'appelle "culture". Toute culture est précédée par la naissance d'une "âme", par laquelle Spengler entend une nouvelle vision du monde (religieuse ou scientifique) : "Toute nouvelle culture s'éveille avec une certaine nouvelle vision du monde".

Spengler a identifié huit cultures mondiales : égyptienne, babylonienne, chinoise, indienne, mésoaméricaine, antique, arabe et européenne. Spengler mentionne également la neuvième grande culture : la culture russe-sibérienne. Il la considérait comme un éveil et en parlait très brièvement, ses contours étaient vagues pour lui.

Il est facile de voir que la "culture" de Spengler correspond à ce qu'on appelle plus souvent "civilisation" aujourd'hui.

Bien que Spengler ait également fait usage du concept de "civilisation", mais l'utilise toutefois dans un sens différent. Dans son concept, chaque culture a son propre cycle de vie : "Chacune a sa propre enfance, sa propre jeunesse, sa propre maturité et sa propre vieillesse". Ce qui précède la vieillesse, Spengler l'appelle culture au sens propre du terme. Et il appelle une culture vieillissante et mourante une "civilisation": "Chaque culture a sa propre civilisation". Les civilisations "continuent à devenir ce qu'elles sont devenues, la vie comme la mort, le développement comme l'engourdissement ...". Spengler calcule l'espérance de vie moyenne des cultures à un millénaire, suivi de la léthargie et de la mort. Pour décrire la civilisation, Spengler a introduit le concept de "fellahisation", c'est-à-dire "l'acquisition lente d'états primitifs dans des conditions de vie hautement civilisées".

Plusieurs cultures sont déjà passées par une phase de civilisation, disparaissant ensuite de l'histoire (les cultures égyptienne, babylonienne, antique). Spengler identifie les traits distinctifs suivants de la phase de civilisation: la domination de la science (scientisme) ; l'athéisme, le matérialisme, le révolutionnisme radical; la sursaturation technologique; le pouvoir de l'État devient tyrannie; l'expansion extérieure agressive, la lutte pour la domination mondiale. Il considère également comme un signe de "civilisation" le remplacement des établissements ruraux par des villes géantes, la formation de grandes masses humaines dans celles-ci : "dans la ville-monde, il n'y a pas de gens, il n'y a que de la masse".

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Spengler identifie et analyse scrupuleusement tous les signes de la disparition des cultures primitives afin de répondre à la question : à quel stade de son développement se trouve la culture européenne ? Selon lui, cette culture est née à la jonction du premier et du deuxième millénaire après la naissance du Christ. La durée de vie moyenne des cultures qu'il a examinées avant d'entrer dans le stade de la "vieillesse" ("civilisation") est d'environ mille ans. Il s'avère que sur la base de ces termes estimés, la culture européenne est sur le point de se transformer en civilisation.

Apparemment, Spengler ne croyait pas vraiment (ou ne voulait pas croire) que la culture européenne entrerait rapidement dans une phase de décrépitude et de mort. Lui-même, comme il l'a avoué dans ses notes autobiographiques, est arrivé à cette conclusion de manière soudaine. Ce fut une sorte de révélation au moment où il apprit le déclenchement de la Première Guerre mondiale : "Aujourd'hui, au plus grand jour de l'histoire du monde qui tombe sur ma vie et qui est si impérieusement lié à l'idée pour laquelle je suis né, le 1er août 1914, je me sens seul chez moi. Personne ne pense même à moi. C'est alors qu'il a conçu l'idée de justifier rationnellement le "déclin de l'Europe".

De nombreux détracteurs de Spengler l'ont accusé d'emprunter, voire de plagier. La liste des prédécesseurs à qui Spengler aurait "emprunté" est assez longue. Plus d'une centaine de noms sont cités, en commençant par Machiavel, en poursuivant par Hegel, Schelling, les encyclopédistes français, pour finir par Henri Bergson, Theodore Lessing, Houston Stuart Chamberlain, Max Weber, Werner Sombart. Ces listes comprenaient également deux penseurs russes : Nikolai Danilevsky et Konstantin Leontiev.

51D11GFPS9L._SX348_BO1,204,203,200_.jpgEn réponse à ces attaques, Spengler a déclaré que s'il avait réellement étudié les œuvres d'un cercle aussi large de personnes intelligentes, voire brillantes, il n'aurait pas eu le temps d'écrire ses propres œuvres. Spengler a admis qu'il avait des prédécesseurs: Johann Wolfgang Goethe et Friedrich Nietzsche. Les deux sont les idoles de Spengler. Voici un extrait des notes de Spengler sur Nietzsche : "Il a découvert la tonalité des cultures étrangères. Personne avant lui n'avait la moindre idée du rythme de l'histoire...... Dans le tableau de l'histoire, que les recherches scientifiques ultérieures ont résumé en dates et en chiffres, il a d'abord connu un changement rythmique d'époques, de mœurs et de modes de pensée, de races entières et de grands individus, comme une sorte de symphonie ... Le musicien Nietzsche élève l'art du sentiment au style et au sentiment des cultures étrangères, sans tenir compte des sources et souvent en contradiction avec elles, mais quel sens !". Dans les notes autobiographiques de Spengler, publiées après sa mort, on trouve une telle révélation : "J'ai toujours été un aristocrate. Nietzsche était clair pour moi avant même que je ne le connaisse."

L'influence de Goethe sur Spengler n'est pas moins évidente. La culture européenne, qui était au centre de l'attention de Spengler, il l'appelle la culture faustienne, ou "la culture de la volonté", et Faust en est un symbole. Pour lui, la culture faustienne qui se désintègre est la civilisation faustienne, et le citoyen de la civilisation faustienne est un nouveau nomade, pour qui l'argent et le pouvoir passent avant les mythes héroïques et la patrie.

PS : Dans ses mémoires, la sœur de Spengler a écrit à propos du dernier voyage de l'auteur du "Déclin de l'Occident" : "Nous avons mis Faust et Zarathoustra dans le cercueil. Il les prenait toujours avec lui quand il partait quelque part".

Le déclin de l'Europe hier et aujourd'hui

En poursuivant la conversation sur Le déclin de l'Occident d'Oswald Spengler, il n'est pas superflu de parler de ceux qui peuvent être considérés comme ses précurseurs et ses suiveurs.

J'ai déjà dit que Spengler lui-même a identifié ses mentors, deux seulement : Goethe et Nietzsche. "Il avait cette façon, écrit Spengler à son éditeur Oscar Beck, de connaître plus de cinquante prédécesseurs, dont Lamprecht, Dilthey et même Bergson. Leur nombre, quant à lui, devait dépasser la centaine. Si je m'étais mis en tête d'en lire au moins la moitié, aujourd'hui je n'aurais pas fini .... Goethe et Nietzsche sont les deux penseurs dont je me sens dépendant de manière fiable. Celui qui, depuis vingt ans, déterre des "prédécesseurs" ne pense même pas que toutes ces pensées, et de surcroît dans une édition beaucoup plus anticipée, sont déjà contenues dans la prose et les lettres de Goethe, comme, par exemple, l'enchaînement des premiers temps. de l'ère, de l'ère postérieure et de la civilisation dans un petit article "Epoques spirituelles", et qu'il est aujourd'hui généralement impossible de dire quoi que ce soit qui n'ait été mentionné dans les volumes posthumes de Nietzsche."

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Nikolai Danilevski & Konstantin Leontiev.

Dans la longue liste de ceux qui ont alimenté de leurs réflexions l'auteur du Déclin de l'Occident, les penseurs russes Nikolai Yakovlevitch Danilevsky (1822-1885) et Konstantin Nikolaevitch Leontiev (1831-1891) sont également mentionnés. Cependant, il est ici presque impossible de parler d'emprunts: en Occident, ces penseurs étaient peu connus, peu traduits. Ainsi, la traduction allemande de Russia and Europe (1869) de Danilevsky n'a été publiée qu'en 1920, deux ans après la publication du premier volume de Der Untergang des Abendlandes. Rien n'indique que Spengler ait lu Danilevsky, Leontiev et les auteurs russes en général.

Et la similitude de certaines des idées entre ces trois-là est frappante. Pour un Allemand, le concept clé est "culture", pour N. Danilevsky, c'est "type culturel-historique". Pour un Allemand, la "culture" signifie un "organisme", c'est-à-dire un système social complexe composé d'une idéologie (religion), d'une science, d'un art, d'une économie, d'un droit et d'un État interconnectés. Danilevsky dit presque la même chose dans son Russia and Europe. La même composition, le même principe morphologique (la forme détermine le type de culture). Même analogie avec les organismes vivants (Danilevsky était biologiste de formation).

La "culture" de Spengler, le "type culturel-historique" de Danilevsky, la "civilisation" de Toynbee sont des concepts identiques, Danilevsky a juste eu recours à ce concept plusieurs décennies avant Spengler et Toynbee.

En ce qui concerne la proximité idéologique entre Konstantin Leontiev et Oswald Spengler, il convient de noter que le penseur allemand consacre une part importante de son œuvre à la description du cycle de vie de la culture. Pour lui, le point de départ de la naissance d'une culture est la vision du monde: "Chaque nouvelle culture s'éveille avec une certaine nouvelle vision du monde". Spengler, dans le cadre de la vision du monde, peut comprendre à la fois la religion et le système des vues scientifiques. La vie de la culture, selon Spengler, se développe selon le schéma suivant: "Chaque culture passe par les étapes de l'âge d'un individu. Chacun a son enfance, sa jeunesse, sa maturité et sa vieillesse". Dans Der Untergang des Abendlandes, il identifie quatre étapes du cycle de vie de la culture : 1) l'origine ("mythologique-symbolique") ; 2) le début ("morphologique") ; 3) le sommet ("métaphysique et religieux") ; 4) le vieillissement et la mort ("civilisation").

Konstantin Leontiev (qui a repris de Danilevsky le concept de "types culturels-historiques", mais a également utilisé les termes "culture" et "civilisation") a presque le même schéma. Leontiev a formulé la loi du "processus trilatéral de développement", selon laquelle tous les organismes sociaux ("cultures"), comme les organismes naturels, naissent, vivent et meurent : il a défini la naissance comme la "simplicité primaire", la vie comme la "complexité florissante", la mort comme la "simplification secondaire du mélange". Leontiev a diagnostiqué le début de la transition de la culture européenne de la phase de "complexité florissante" à la phase de "simplification par mélange secondaire" dans l'ouvrage Byzantinisme et monde slave (1875). Dans le langage de Spengler, c'est le "déclin de l'Europe". La chronologie des étapes de la civilisation (culture) européenne est similaire pour Spengler et Leontiev. L'apogée de l'Europe dans les deux cas remonte à la période des XVe-XVIIIe siècles, et la transition vers le stade de l'extinction commence au XIXe siècle. Seul Leontiev a formulé l'idée d'un "processus de développement trilatéral" ("cycle de vie de la culture") quarante-trois ans avant le philosophe allemand.

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Arnold Toynbee.

En Occident, il est généralement admis que l'ouvrage le plus fondamental sur l'histoire et la théorie des civilisations est l'ouvrage fondamental (en 12 volumes) A Study of History d'Arnold Toynbee (1889-1975). Cet Anglais a admis que pour lui Spengler était un génie, et, lui, Toynbee, a adopté et développé l'enseignement de l'Allemand sur les cultures et les civilisations (Toynbee a étendu la liste de Spengler de 8 cultures majeures à 21, les appelant civilisations).

La priorité incontestée de deux penseurs russes - Danilevsky et Leontiev - par rapport à Spengler et Toynbee est malheureusement rarement, voire pas du tout, évoquée.

Les chercheurs de l'œuvre de Spengler notent la forte influence de Der Untergang des Abendlandes sur José Ortega y Gasset (1883-1955), philosophe, publiciste et sociologue espagnol. Dans ses œuvres majeures La déshumanisation de l'art (1925) et La révolte des masses (1929), un Espagnol a exposé pour la première fois dans la philosophie occidentale les idées fondamentales sur la "culture de masse" et la "société de masse" (culture et société qui se sont développées en Occident à la suite de la crise de la démocratie bourgeoise et de la pénétration des diktats de l'argent dans toutes les sphères des relations humaines). Mais cette idée a d'abord été formulée par Spengler, qui a décrit les signes de la mort de la culture dans les phases de la civilisation. Le signe le plus important de cette mort est l'urbanisation, la concentration de personnes dans des villes géantes, dont les habitants, selon Spengler, ne sont plus du tout des citoyens, mais une "masse humaine" dans laquelle une personne a le sentiment de faire partie d'un collectif impersonnel, d'une foule.

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Nikolai Berdiaev.

Tous les intellectuels allemands n'ont pas eu le temps de réagir à la sortie du Déclin de l'Occident, et à Petrograd en 1922 est apparu le recueil Oswald Spengler et le déclin de l'Europe (auteurs N. A. Berdiaev, Ya. M. Boukchan, F.A., S . L. Frank). Le plus intéressant de ce recueil est l'essai de Nikolaï Berdiaev intitulé Pensées de Faust sur son lit de mort ..... Berdiaev pensait à Oswald Spengler lui-même, un admirateur de la culture "faustienne" (européenne). Le paradoxe de ce nouveau Faust, selon Berdiaev, est que, tout en décrivant les signes de l'apocalypse, il n'a pas compris qu'il s'agissait de l'Apocalypse de Jean le Théologien. Il (c'est-à-dire Faust, également connu sous le nom de Spengler) montre que la culture européenne, qui entre dans la phase de "civilisation", mourra, et qu'une nouvelle culture la remplacera, mais elle ne viendra pas ! La tragédie de Spengler-Faust, souligne N. Berdiaev, est que, étant athée, il ne réalise pas que la religion est le noyau de toute culture. La civilisation européenne (selon Berdiaev) tue finalement la religion, et, sans elle, la suite de l'histoire terrestre est impossible. Les chercheurs qui se sont penchés sur la créativité de N. Berdiaev ont noté que les travaux de Spengler ont eu une forte influence sur le philosophe russe,

La Seconde Guerre mondiale a pleinement manifesté la tendance désastreuse décrite dans Le Déclin de l'Occident. Depuis lors, de nombreux philosophes, historiens et politologues ont diffusé un état psychologique alarmant. Cette alarme est portée sur les couvertures des livres publiés: Jane Jacobs, The Decline of America. The Dark Ages Ahead (1962); Thomas Chittam, The Collapse of the United States. The Second Civil War. 2020  (1996) ; Patrick Buchanan, Death of the West (2001), On the Brink of Death (2006), The Suicide of a Superpower (2011); Andrew Gamble, A Crisis Without End ? The Collapse of Western Prosperity (2008), etc.

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L'un des auteurs qui a utilisé les concepts de "culture faustienne" et de "civilisation faustienne" de Spengler était Igor Ivanovitch Sikorsky, qui, en tant que concepteur d'avions de premier plan (et d'hélicoptères), était également théologien. En 1947, son ouvrage Invisible Encounter est publié aux États-Unis. L'un des concepts avec lesquels Sikorsky décrit l'état du monde au 20ème  siècle est la "civilisation faustienne" de Spengler.

*Professeur, docteur en économie, président de la Société économique russe. S.F. Sharapova.

mardi, 09 mars 2021

Que penser de la collapsologie ?

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Que penser de la collapsologie?

par Jacques GEORGES

51QC3BbFMBL._SX366_BO1,204,203,200_.jpgPlutôt du bien au départ, car l’homme de droite entend plus volontiers les pessimistes que les béats. Plutôt du mal à l’arrivée, car le pessimisme occidental tend à se perdre en masochisme, et le collapse final est (comme nous allons le voir) trop moche pour être accepté ou même subi, voire même pensé (sujet de la collapsosophie chère à Pablo Servigne). La collapsologie, c’est la version crue de la déclinologie entamée au début des années 1970 avec les travaux du Club de Rome sur les limites de la croissance. On est loin de l’univers doucereux de l’écologie officielle, écolo-Bisounours, qui parle de croissance verte, une consolation assez dérisoire.

Il existe plusieurs lectures du phénomène, en partie indépendantes des clivages politiques traditionnels. En voici deux, opposées et dignes d’intérêt :

La première est critique, voire négatrice du concept de collapsologie. Pascal Bruckner, homme de gauche de droite (un peu façon Régis Debray), auteur de plusieurs livres sur le sujet et d’un CD intitulé Fanatisme de l’apocalypse, voit dans l’écologie apocalyptique la version contemporaine et pseudo-scientifique d’une vieille maladie de l’humanité, le catastrophisme. Le catastrophisme mêle religion et politique.

Commençons par la composante religieuse. On y trouve (I) la résurgence du mythe du péché originel, (II) l’apparition d’une nouvelle hérésie néo-païenne et post-chrétienne autour de Gaïa, à la fois divinité, victime et nouveau Jésus, (III) un regain de puritanisme chrétien venu du Nord, (IV) une régression infantile vers la terreur de Dieu de l’humanité originelle. Une jolie collection !

Dans la composante politique, on trouve (I) des traces de romantisme allemand, (II) du culpabilisme germanique façon Hans Jonas, (III) la naissance d’une alternative mobilisatrice de masse au défunt marxisme, (IV) un activisme brouillon, infantile et dérisoire (bien incarné par l’inénarrable Greta Thunberg), (V) un mouvement néo-primitif de défiance envers la technique, (VI) la tentation de la dictature par la peur de masse, enfin (VII) la manifestation d’un fatalisme néo-primitif, la séduction morbide du désastre et de la fin du monde.

Au total, selon cette interprétation, l’écologie apocalyptique se ramènerait à un amas politico-religieux, néo-primitif, immonde et incapacitant. À ne surtout pas prendre, sinon au sérieux, du moins en considération.

9782738132529.jpgLa seconde, portée en France notamment par Jean-Marc Jancovici, un ingénieur pas idéologue qui appelle un chat un chat et ne cherche pas à plaire, est d’un avis opposé. Elle part de quelques faits simples et solides : (I) il ne peut y avoir de croissance sans limite dans un monde fini, (II) la productivité du travail, la production industrielle et agricole, la prospérité économique, le niveau de vie, la puissance des nations et la croissance sont très étroitement liées à la consommation de combustibles fossiles de plus en plus rares, (III) les substituts à ces combustibles fossiles (énergie éolienne, énergie solaire), peu denses et consommateurs d’espace et de matières premières, ne sont pas de taille à compenser l’épuisement progressif mais rapide des premiers, (IV) la croissance verte, neutralité carbone et autres salades étiquetées écolo sont en large partie des impasses ou des illusions, (V) l’émission de gaz à effet de serre résultant de la combustion des combustibles fossiles contribue au réchauffement climatique, (VI) lequel, joint à la crise planétaire de la biodiversité, à la pollution de la terre et des eaux, au réchauffement et à l’acidification des océans, et de façon générale à la surexploitation de la planète entraîne des dérèglements climatiques, perturbations et boucles de rétroaction inévitables, croissantes, dangereuses et difficilement maîtrisables, enfin (VII) le nucléaire est le seul amortisseur (partiel et non dénué d’inconvénients) possible. Je résume outrageusement.

Il en déduit la nécessité, à échéance très courte (quelques années), d’une décroissance sévère à l’échelle mondiale, acceptée et gérée si possible, brutalement subie à défaut et de toute façon. Il s’agit pour l’humanité de ne plus consommer dorénavant qu’à hauteur du durable, du reconstituable, du climatiquement supportable. Or nous sommes huit milliards. Attachez vos ceintures, car ceci signifie en pratique : réalisme de choc, abandon des fausses solutions « vertes », diminution suivie d’arrêt des émissions de gaz à effet de serre, rationnement sévère de l’énergie et des matières premières, chute vertigineuse de la productivité du travail, limitation sévère ou remise en cause radicale de la civilisation industrielle, baisse des rendements et de la production agricoles, baisse sévère du niveau de vie pas seulement occidental, chute démographique et stagnation matérielle sur l’ensemble du globe, retour à la terre et déréliction des grandes villes et métropoles, remise en cause radicale du libre-échange, révolution culturelle mondiale pour vivre heureux avec moins de moyens. La diète radicale, le changement de civilisation, la fin de l’aventure moderne, ou la mort. Rien que cela !

On s’étonne qu’avec un tel diagnostic ce porteur de très mauvaises nouvelles ne soit pas déjà assassiné au coin d’un bois ou au minimum chassé des médias. Au contraire, il est largement acclamé, notamment dans les milieux d’affaires. Il est loin d’être seul. Certains, parfois célèbres (l’ancien ministre Yves Cochet), sont plus brutaux encore, quoique à la mode aimable. Hommage au réalisme et à un diagnostic aussi solide que terrible ? Inclination à se faire peur sans y croire tout à fait ?

Je pose la question : Qui a raison ?

Jacques Georges

10:08 Publié dans Actualité, Définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, collapsologie, déclin, définition | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

jeudi, 21 janvier 2021

Benoist-Méchin sur le déclin de l'Occident

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Benoist-Méchin sur le déclin de l'Occident

« Pour ma part, je n’ai pas honte de le proclamer – et d’employer pour le dire, les termes les plus honnis – j’ai été ce qu’on appelle un impérialiste et un raciste. J’ai cru, de tout mon cœur, à la supériorité intrinsèque de l’homme blanc. J’ai cru qu’une Europe qui aurait mis en commun toutes ses ressources économiques et militaires, politiques et morales, qu’une Europe capable, par ses institutions, de porter à son sommet ses meilleurs éléments et de mettre en valeur son prodigieux héritage religieux et culturel, j’ai cru que cette Europe-là, était capable d’imposer sa loi au monde et de servir de tuteur aux peuples étrangers. J’ai pensé qu’elle seule était à même d’engendrer une ‘Race de Seigneurs’, susceptible d’empêcher le monde de sombrer dans l’informe et de succomber sous le faix des masses inorganisées. Mais attention. Je charge ici chaque mot de son poids le plus dense. On ne joue pas à la ‘Race des Seigneurs’ ! On l’est ou on ne l’est pas. L’autorité de cette aristocratie dure et lucide n’aurait été acceptée qu’à condition de se fonder sur une supériorité réelle.

Or, force m’est de reconnaître que cette Europe-là n’est plus. On lui a brisé l’échine. Maintenant elle gît à terre, morcelée, disloquée, en proie au pire désordre intellectuel et incapable de poursuivre sa mission ordonnatrice.

Cette Europe en laquelle j’ai cru de toute mon âme, au point, s’il le fallait, d’y sacrifier ma vie – ici encore, je donne à chaque mot son sens le plus formel – je vois bien qu’elle est morte et qu’aucun rêve, aucun effort ne pourront la ressusciter. J’aurais voulu que l’histoire s’engageât dans une autre voie. Mais la page est tournée. Ne cherchons pas à la faire revivre, car l’histoire ne se répète jamais que sous une forme caricaturale.

En soi, c’est déjà triste. Mais s’il n’y avait que cela ! Or, pour la première fois, je me demande si ce rêve d’hégémonie blanche était réalisable. Ni durant mon procès ni durant les années qui ont suivi, je n’ai été effleuré par le moindre doute sur la valeur de la cause pour laquelle j’avais combattu. Ma foi restait entière. Et maintenant, ici au Caire, au contact de cette conférence, je m’interroge pour la première fois et, pour la première fois, je me demande si je ne me suis pas trompé.

Nous croyions que notre lutte déterminerait le sort du monde ‘pour les mille années à venir’. C’était une formule exaltante, mais c’était une illusion. C’était voir trop grand dans le temps, et trop petit dans l’espace. Comme tant d’autres, la victoire d’une Europe fasciste aurait été éphémère.

Que s’est-il donc passé d’assez fort pour modifier mes convictions ? Simplement ceci : j’ai pris conscience depuis lors, une conscience directe, presque physique, de l’ampleur des masses humaines qui peuplent le monde extra-européen et de leur refus grandissant de se laisser gouverner par nous. C’est un facteur qui m’avait échappé, il y a vingt ans, parce qu’il n’apparaissait pas d’une façon aussi évidente. J’avais cru à la pérennité des empires, et j’avais accordé à la race blanche une puissance d’expansion illimitée. Or, penser que nous aurions imposé longtemps notre domination aux peuples de couleur, croire qu’ils auraient accepté longtemps d’être divisés en zones d’influence – même déguisées du nom d’‘espaces organisés’ – ce n’était pas seulement surestimer nos possibilités ; c’était méconnaître les lois de la vie. Ces lois on peut les violenter ; on ne peut pas les anéantir. Elles sont beaucoup plus fortes que les théories politiques. Rien n’aurait empêché ces masses de proliférer. Déjà énormes, elles seraient devenues plus énormes encore. A demi somnolentes, elles se seraient réveillées. Une minorité peut imposer sa loi à une majorité, à condition que cette dernière ne grandisse pas sans cesse. Sinon, le jour arrive où le rapport de forces se trouve inversé. Alors la fin de l’aventure est inéluctable.

[…]

Dans tout cela, ce qui m’inspire, c’est le sort de l’Occident. Il est grand temps qu’il se réveille, qu’il sache que le péril est à ses portes, qu’il risque d’être submergé. Jadis il a surestimé ses forces, aujourd’hui il sous-estime sa fragilité. Il sait qu’il n’est plus invincible, mais il se croit encore attrayant. Qu’il se détrompe. Il attire de moins en moins les esprits et les cœurs parce qu’il a perdu sa foi en lui-même. Il n’a plus les idées déliées et l’imagination créatrice qui faisaient autrefois sa primauté. Il n’est plus le beau fruit mûr, gorgé de jardins et de palais, de fresques et de musiques, qu’ont connu les générations qui ont précédé la nôtre. Il n’est même plus certain des démarches de sa pensée. Le front ridé, la bouche amère et pleine de menaces, il ne s’appuie plus que sur des forces matérielles qui seront bientôt moins grandes que celles des autres continents. Pourquoi dédaigner ce que nous avions d’unique, ce que les autres peuples ne pouvaient imiter ? Pourquoi placer notre espoir de survie dans des mécaniques que le reste du monde ne tardera pas à fabriquer moins cher et en plus grandes quantités que nous. Enfin, au moment où de vastes ensembles humains se groupent et s’organisent, pourquoi maintenir nos divisions, qui nous affaiblissent et nous ruinent ?

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C’est plus que jamais le moment de se rappeler l’avertissement de Proudhon : ‘Le XXe siècle verra l’ère des grandes fédérations, ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans’. Sachons regarder en face la montée des peuples sous-développés. Mais apportons-lui la seule réponse qui convienne : redevenons nous-mêmes. Libérons-nous d’un matérialisme qui nous dégrade et nous défigure, pour retrouver les valeurs immatérielles qui faisaient notre supériorité. Sachons dégager les grandes lois organiques dont le monde s’est écarté, mais qui n’auraient jamais dû cesser de présider à la croissance des sociétés humaines, car elles sont les seules garantes de la civilisation.

Ah ! je le sens bien, rien n’est encore perdu si l’Occident retrouve sa véritable figure. Ce qui m’angoisse, ce n’est nullement que se forment un monde arabe, un monde africain. C’est qu’il n’y ait pas d’Europe pour leur servir d’exemple et leur faire contrepoids dans la balance des continents. »

(extrait de J. Benoist-Méchin, Un printemps arabe, 1974 ; rédigé en 1957-1958).

lundi, 21 décembre 2020

Spengler et le kathekon

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Spengler et le kathekon

Carlos X. Blanco

Ex: https://decadenciadeeuropa.blogspot.com

Le philosophe allemand Oswald Spengler a été, à mon avis, le grand phare du XXe siècle. Au-delà de quelques exagérations, surtout dans le domaine de ses analogies et de ses audaces poétiques, et au-delà de son allergie au rationalisme et à la pensée systématique, cet homme était, avant tout, un prophète, un esprit puissant et fin, une lumière qui nous éclaire sur la longue perspective.

Il y a un siècle, il a publié Le Déclin de l'Occident [Der Untergang des Abendlandes]. Le titre même, la polysémie (surtout pour un hispanophone) du terme Untergang, sa propre conception très originale, c'est-à-dire une conception qui veut que l'histoire ait une morphologie, qu'elle est un paysage de cultures et de civilisations plutôt qu'un flux d'événements qui peuvent être "expliqués" par des lois ... tout cela et bien d'autres choses encore ont fait que son livre était destiné au succès et, pour ou contre lui, de près ou de loin, tout le monde en parlait. Spengler est, comme son compatriote Schopenhauer, l'auteur d'"un livre". Il est vrai qu'il a fait publier d'autres textes, dont aucun n'est exempt d'étincelle féconde, d'intuition, de substance, d'intérêt historique, politique, sociologique, métaphysique. Mais Der Untergang des Abendlandes est sa cathédrale, son Magnum Opus, son sommet, d'une manière similaire à la façon dont Le monde comme volonté et comme représentation a été la carte d'entrée unique à l'Olympe de la pensée pour Arthur Schopenhauer. C'est dans ce fait là, celui d'être les auteurs d'un seul grand livre, et non dans leur « pessimisme », que je placerais la parenté entre les deux penseurs, Oswald Spengler et Arthur Schopenhauer. Je ne pense pas qu'il y ait un réel pessimisme - du moins pas chez Spengler - lorsque l'auteur nous dit que cet effondrement et cette dissolution (Untergang) sont aussi étrangers à nos sentiments et à nos désirs que l'évaporation d'une goutte du fleuve ou le lent glissement d'une couche tectonique peuvent l'être pour la galaxie tout entière. Un tel regard "cosmique", et plus que "cosmique", quasi théiste, avec lequel le philosophe de l'histoire veut se donner une vaste perspective, en vue de dépouiller le cours inexorable des événements humains de tout anthropomorphisme, rappelle notamment les prédécesseurs non reconnus de Spengler : Hegel ou Marx, que ces prédécesseurs regardent le passé avec les yeux du réactionnaire, ou qu'ils entrevoient l'avenir de façon progressiste et révolutionnaire.

Hegel et Marx, eux aussi, ont adopté dans une large mesure le "point de vue de Dieu" pour voir ce que font les rois, les sujets, les concurrents ou les paysans, les ouvriers ou les magnats, en tant que sujets encastrés dans des masses, ou à la manière des fourmis piégées dans le miel, une substance collante fourrée dans un bocal de verre sur le point de tomber en morceaux sur le sol. Que la raison suive son cours inexorable (Hegel), ou que "les forces sociales au-dessus de la volonté humaine" (Marx) déterminent les individus et les groupes dans leurs lignes de conduite, sont des schémas de pensée qui ne sont pas très éloignés du fatum spenglerien. Ce dernier nous dit que l'histoire est la biographie des cultures et que les cultures - et non les "sociétés" ou les "nations" - sont la véritable unité vitale dont le cours doit être étudié par l'historien.

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L'homme européen, et plus précisément une partie importante et déterminante de cet homme européen, l'Espagnol, vit aujourd'hui une époque sombre, à la croisée des chemins. Il y a trop de ténèbres ce soir pour savoir quel chemin prendre. Certains chemins mènent à coup sûr à une falaise dont le fond semble aussi profond que l'enfer. D'autres pistes sont incertaines et mènent à la "mort". Qui, si ce n'est Spengler, a réfléchi aussi subtilement à la mort fatale des cultures ? Les cultures, déjà anciennes et atteintes de sclérose, sont appelées Civilisations. Ce sont les grandes civilisations de la Terre, des plantes flétries de plus en plus solidifiées, presque minérales. Et leurs villes sont faites de pierre (ou d'asphalte, de béton, d'acier). Des villes disproportionnées et hautaines, "cosmopolites" et "multiculturelles" qui, en réalité, ignorent le sol dont elles sont issues et se développent contre les racines mêmes d'où cette culture, en tant que jeune progéniture, a un jour germé. Nous vivons dans une Espagne et une Europe asphaltées, à plusieurs mètres au-dessus de l'humus dont sont issus nos groupes ethniques, nos racines, nos croyances. Nous vivons, daltoniens, sans voir le sang rouge de ceux qui ont versé le leur pour que nous puissions être ici.

Aucun parti politique ne peut redonner vie au cadavre de notre Espagne et de notre culture européenne, qui est devenue une civilisation universelle pétrifiée. La peur de la balkanisation de l'Espagne, le dégoût de l'euro-bureaucratie de Bruxelles, l'horreur de l'invasion allogène, la détérioration de la famille, la dangerosité et l'impunité des criminels, les moqueries à l’encontre de notre Histoire et de nos Gloires, l'injustice économico-sociale, la montée de l'ochlocratie à l'intérieur et à l'extérieur des partis... Rien de tout cela, seul ou en synergie, ne peut aujourd'hui constituer le déclencheur du souci collectif de former un "katehon", un mouvement de résistance face à la dissolution. L'Espagne seule ne peut plus résoudre ces problèmes. Nous avons besoin d'un mouvement de résistance et d'opposition à la décadence des deux côtés de l'Atlantique, sur les rives de l'océan où nous avons encore des frères : l'Amérique et l'Europe. Une "droite", bourrée de complexes et jouant à gagner des sièges et des conseils ne nous suffit plus. En réalité, ni la gauche ni la droite ne nous sont utiles. Toute la petite affaire montée en 1978 en Espagne (le nouvel ordre constitutionnel post-franquiste) ne sert plus à rien. Nous avons besoin d'un grand pôle de rétivité populaire et d'une nouvelle sève innervée de colère. La nuit sera très sombre. C'est le moment pré-césariste que Spengler a prophétisé. C'est l'obscurité qui pénètre dans votre âme, où tout est confus, dans un bourbier où même les excréments sont avalés avec plaisir et il faut, à ce moment-là, avoir un phare dans le cerveau et voir les choses bien à l'intérieur.

Source : La Tribuna del País Vasco