jeudi, 14 mai 2026
La reconstruction de l'Ukraine, une affaire eurasiatique?

La reconstruction de l'Ukraine, une affaire eurasiatique?
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
La guerre en Ukraine approche de sa fin. Tout comme la guerre du Golfe.
Les deux conflits ont pour conséquence principale une diminution de l’influence occidentale, principalement américaine, dans ces régions.
Une analyse russe récente affirme que la Russie n’a pas intérêt à ce que l’influence américaine dans la région du Golfe diminue de façon drastique. C’était une manière indirecte de dire que la Russie ne souhaite pas que le vide géopolitique laissé par les Américains soit comblé par une alliance purement asiatique, à la façon sino-turque, impliquant éventuellement aussi les États arabes du Golfe.
Il est vrai qu’une telle alliance ne poserait pas de problème de sécurité immédiat pour la Russie, ce qui, à long terme, lui serait avantageux. Peut-être que « ménager les États-Unis » dans le Golfe n’est qu’une expression diplomatique…
Face au rejet évident de l’idée d’une intégration européenne de l’Ukraine (le message le plus récent venant de l’Allemagne de Merz), des plans se trament, avec en toile de fond la Turquie, qui a la Chine en arrière-plan.
D’ailleurs, la Chine est la seule puissance économique à conserver sa capacité d’investissement et à s’intéresser à prendre en charge l’agonisante B9 (Bucharest Nine ou l'ancien bouclier anti-russe des Américains en Europe de l'Est) (1), pour résoudre aussi le problème de voisinage avec l’UE!
Une Union européenne de plus en plus incertaine de ses propres forces, incapable de s’opposer à ce projet, bien au contraire, ayant intérêt à le soutenir.
Un accord américano-russe mènera automatiquement à un resserrement des relations entre l’UE et la Chine.
La raison? Tandis que les États-Unis et la Russie sont des champions dans l’énergie et le domaine militaire, l’UE et la Chine sont des puissances manufacturières dépourvues de capacités énergétiques et militaires de haut niveau.
Une alliance virtuelle 2 contre 2, en miroir, n’est pas inconcevable dans ces conditions.
Ainsi, lorsque les armes se tairont, il est possible que la route de la soie fasse le tour de l’Ukraine par la Roumanie et la Pologne, afin d’alléger la tâche de l’UE en Ukraine et pour que la Russie ne voit plus dans le fameux Flanc Est un adversaire, mais une zone tampon, flanquée d’éléments chinois.
Les investissements chinois dans le Donbass seront poursuivis par ceux du Flanc Est, y compris en Ukraine…
Nous verrons.
«Des sources proches de Prometeu Intelligence affirment que l’on discute déjà de manière informelle de développer des méga-projets régionaux intégrés: corridors ferroviaires à grande capacité entre le port de Constanța et l’ouest de l’Ukraine, hubs énergétiques régionaux en mer Noire, infrastructures civiles-militaires duales et centres logistiques qui pourraient transformer la Roumanie en une plateforme stratégique de reconstruction pour l’ensemble de l’espace de l’Est.
Cette nouvelle architecture régionale ne dépendra pas seulement de Bruxelles ou de Washington, mais de la capacité des dirigeants du format Intermarium, B9 et d’un partenariat élargi avec la Turquie à créer un environnement économique fonctionnel et compétitif pour le capital mondial».
Note:
(1) Les trois pays baltes, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie.
16:22 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, géopolitique, eurasisme |
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mercredi, 13 mai 2026
Polycentrisme et reconfiguration de l’ordre international

Polycentrisme et reconfiguration de l’ordre international
de Tiberio Graziani
Source : Meridiano Italia & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/policentrismo-e-r...
La crise de l’ordre unipolaire ne se limite pas à une simple redistribution du pouvoir, mais implique une reconfiguration systémique plus profonde. Entre affirmation de la souveraineté, compétition technologique, centralité eurasienne et vulnérabilités internes aux États, le polycentrisme apparaît comme la signature du nouveau scénario international.
La phase actuelle des relations internationales est souvent interprétée à travers des catégories analytiques qui ne sont plus pleinement adaptées à la transformation en cours. On continue à décrire le changement systémique avec le lexique du bipolarisme résiduel ou par une vision simplifiée du multipolarisme, comme si l’organisation mondiale contemporaine se résumait à une simple redistribution du pouvoir entre grands acteurs étatiques.
En réalité, ce que nous observons est une reconfiguration plus profonde de l’ordre international.
La crise de l’architecture unipolaire, apparue après la fin de la Guerre Froide, ne représente pas seulement un affaiblissement relatif de l’hégémonie américaine, mais aussi l’épuisement progressif d’un paradigme politique et culturel fondé sur la prétendue universalité du modèle occidental. La fameuse « fin de l’histoire », conçue comme la destination inévitable des sociétés contemporaines vers une unique forme d’organisation politico-économique, s’est révélée une construction idéologique incapable d’interpréter la pluralité des civilisations historiques.

Dans ce contexte, l’affirmation croissante des pays du Sud global ne peut être réduite à une simple demande de rééquilibrage économique ou de redistribution des ressources. Elle constitue, plus précisément, une contestation d’un ordre international basé sur l’universalisation du paradigme occidental et sur sa prétention normative.
Ce qui se manifeste, c’est la réémergence de subjectivités socio-politiques qui revendiquent des conceptions autonomes de la souveraineté, des modèles d’organisation du pouvoir différents, et leurs propres temporalités historiques. Dans cette perspective, la dynamique en cours s’inscrit dans un processus plus vaste de rééquilibrage systémique, succédant au long cycle colonial et néocolonial qui a accompagné l’expansion géopolitique de l’Occident.
Parallèlement, la réduction apparente du rôle stratégique des États-Unis ne peut être interprétée en termes simplistes de déclin irréversible. Plus justement, elle apparaît comme un ajustement sélectif aux conditions systémiques modifiées. Chaque grande puissance, lorsque le coût de la projection globale dépasse les bénéfices stratégiques, tend à redéfinir son cœur d’intérêt prioritaire.
L’attention de Washington à la compétition stratégique avec la Chine et à la préservation de la primauté technologique reflète une stratégie de concentration des ressources plutôt qu’un simple recul.
Il faut maintenant distinguer clairement entre multipolarisme et polycentrisme.
Le multipolarisme renvoie encore à une conception étatico-centrée de l’ordre international, dans laquelle le pouvoir est réparti entre un nombre limité de pôles reconnaissables, inscrits dans une dynamique compétitive relativement stable. Le polycentrisme, en revanche, décrit une configuration plus complexe, dans laquelle la puissance ne se répartit pas uniquement entre États souverains, mais entre de multiples centres fonctionnels — économiques, financiers, technologiques, logistiques et informationnels — capables d’influer de manière autonome sur les équilibres systémiques.
Il s’agit d’une transformation qualitative du système international.
Dans ce cadre, le comportement des soi-disant puissances moyennes évolue également de manière sensible. Des acteurs comme la Turquie, l’Inde ou le Brésil opèrent selon une logique de flexibilité stratégique qui dépasse le modèle traditionnel des alliances rigides. Ce qui unit ces acteurs, c’est la recherche d’une autonomie décisionnelle croissante dans un contexte de décomposition progressive des anciennes hiérarchies internationales.

L’adhésion permanente à un bloc idéologique laisse progressivement place à des configurations modulaires, orientées par des intérêts contingents et des convergences fonctionnelles. La géométrie des relations internationales tend ainsi à devenir variable.
Cette reconfiguration revêt une importance particulière si l’on l’observe à travers le prisme technologique.
La souveraineté, dans la phase historique actuelle, ne peut plus être uniquement mesurée en termes territoriaux. La maîtrise des infrastructures numériques, des capacités de calcul, des algorithmes et des flux de données constitue aujourd’hui une composante décisive de la puissance.
Sur le plan géopolitique, l’intelligence artificielle, la maîtrise des données et les infrastructures informatiques forment de nouveaux espaces stratégiques. La capacité à orienter les flux d’informations et les processus décisionnels représente désormais une composante structurante de la puissance. Dans cette optique, la dépendance technologique devient une vulnérabilité stratégique comparable, à certains égards, à la subordination territoriale.
Cela entraîne une transformation du conflit. La guerre contemporaine adopte rarement les formes conventionnelles propres à la modernité industrielle. Elle se manifeste de plus en plus souvent sous des formes hybrides: déstabilisation cognitive, attaques contre les infrastructures critiques, pressions économiques et financières, manipulation de l’information. La distinction classique entre paix et guerre tend à s’estomper progressivement.
Dans ce contexte, la question eurasienne conserve une importance stratégique décisive.
La désarticulation de l’espace eurasien constitue, en effet, une des conditions stratégiques de l’influence persistante des puissances maritimes.
La séparation stratégique entre l’Europe et la Russie représente l’un des événements géopolitiques les plus significatifs de la phase actuelle. Non pas pour des raisons idéologiques ou conjoncturelles, mais pour des implications structurelles. L’Europe, en se privant de profondeur stratégique et en réduisant son autonomie énergétique, risque une marginalisation systémique croissante. Cette dynamique finit inévitablement par renforcer la projection stratégique atlantique sur le continent européen.

La capacité d’un acteur continental à influencer les équilibres mondiaux dépend aussi de la cohérence géographique de son espace stratégique. Dans ce contexte, l’Italie apparaît encore dépourvue d’une vision stratégique complète de sa projection méditerranéenne.
En raison de sa position géographique, de son histoire et de ses fonctions logistiques, notre pays possède une projection méditerranéenne naturelle. La Méditerranée élargie n’est pas seulement un espace géographique, mais une zone d’intersection entre flux énergétiques, routes commerciales, dynamiques migratoires et compétition stratégique.
Cependant, la géographie ne génère pas automatiquement une stratégie. Elle offre des possibilités qui nécessitent une volonté politique, des capacités diplomatiques et une vision systémique.
Reste enfin la question de l’ordre international de demain.
L’ordre international dit régulateur, d’origine occidentale, a montré des limites évidentes, notamment dans la mesure où son application s’est révélée sélective et subordonnée aux rapports de force. Tout ordre international qui prétend à l’universalité sans réciprocité finira inévitablement par perdre sa légitimité.
Le problème des prochaines décennies ne sera pas la construction d’un consensus éthique universel, probablement inatteignable, mais la définition de mécanismes minimaux de coexistence entre des acteurs porteurs de visions du monde différentes. Le défi central n’est pas d’éliminer la divergence, mais de la rendre compatible avec la stabilité systémique. Le principal facteur d’instabilité ne réside pas nécessairement à l’extérieur des États, mais dans leur cohésion interne.
Les transformations technologiques, les tensions sociales liées à la redistribution des richesses, la pression démographique et les fractures identitaires sont autant d’éléments de vulnérabilité croissante. La pérennité des systèmes politiques dépendra de leur capacité à préserver la cohésion sociale et la continuité institutionnelle.
Aucune stratégie internationale ne pourra compenser l’implosion du corps politique intérieur.
Le polycentrisme contemporain ne doit donc pas être interprété comme une promesse d’équilibre, mais comme une condition structurelle de complexité permanente.
Et la complexité, dans l’histoire, ne produit pas nécessairement de l’ordre. Elle impose l’adaptation.
21:31 Publié dans Actualité, Définitions, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, définition, polycentrisme, géopolitique, ordre international |
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lundi, 11 mai 2026
Le projet de gazoduc transcaspien s’impose comme un point de friction géopolitique

Le projet de gazoduc transcaspien s’impose comme un point de friction géopolitique
Andrew Korybko
Source: https://uncutnews.ch/die-vorgeschlagene-transkaspische-pi...
Les enjeux stratégiques sont tout simplement trop élevés dans cette question du gazoduc transcaspien, puisque l’OTAN avance ses pions via la nouvelle voie TRIPP dans toute la périphérie méridionale de la Russie, et que la Turquie a récemment relancé la discussion sur le projet du gazoduc transcaspien, qui va à l’encontre des intérêts russes.
Le ministre turc de l’énergie a, début avril, lors d’une interview en direct avec des médias locaux, remis sur la table le long débat sur le gazoduc transcaspien, en évoquant les plans régionaux de pipelines de son pays, ce que Middle East Eye a relevé. Leur rapport a été suivi par une présentation des propositions de New Rules Geopolitics, le compte X du podcast de Dimitri Simes Jr. de Sputnik, qui a présenté ces propositions comme étant les siennes. En tout cas, ces rapports ont attiré l’attention sur le gazoduc transcaspien, qui va à l’encontre des intérêts russes.



Déjà début août, à la suite de l’annonce du projet de la « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP), une mise en garde avait été émise contre le fait que ce corridor contrôlé par les États-Unis pourrait encourager l’Azerbaïdjan et l’Arménie, situées dans la région méridionale, à défier la Russie et l’Iran en construisant ce gazoduc-là. Le mois dernier, on a également estimé que «les attaques israéliennes contre la flotte iranienne dans la mer Caspienne pourraient être motivées par des intérêts énergétiques géopolitiques qui émergeront après la guerre», notamment la capacité de l’Iran à neutraliser ces projets, qui pourraient, plus tard, alimenter Israël en gaz, entre autres.
Dans ce contexte, il faut savoir qu'Israël tire déjà environ 40 % de son pétrole d’Azerbaïdjan via un oléoduc passant par la Géorgie et la Turquie, rendant aussi possibles des exportations de gaz le long de cette route ou via la TRIPP (plus courte). Même si cela augmentait la dépendance stratégique d’Israël vis-à-vis de la Turquie – dont le ministre des Affaires étrangères a récemment averti qu’Israël pourrait voir son pays comme un nouvel adversaire régional à cause de leur rivalité croissante – il est difficile d’imaginer que l’une ou l’autre des parties laisserait passer cette opportunité d’avancer ses intérêts respectifs.
Concernant les intérêts des États-Unis, l’expansion de leur influence dans le Caucase du Sud, dans la mer Caspienne et en Asie centrale via la TRIPP se ferait au détriment de la Russie, puisque cette région couvre toute sa périphérie méridionale, où son influence politique et militaire est suivie par une influence économique. Finalement, on s’attend à ce que la Russie s’oppose au gazoduc transcaspien, car celui-ci pourrait faire en sorte que les exportations de gaz de Turkménistan, actuellement très orientées vers la Chine, concurrencent ses propres exportations sur le marché mondial. C’est pourquoi la Turquie, membre de l’OTAN, est nécessaire pour dissuader ce développement.

À cette fin, la route TRIPP doit remplir une double fonction: en tant que corridor logistique militaire, et le plan récent d’envoyer un nombre non divulgué de patrouilleurs à destination de l’Azerbaïdjan, annoncé lors de la visite de Vance en février, constitue une concrétisation de cette stratégie. Bien que le Turkménistan soit un pays constitutionnellement neutre, on attend également de lui qu’il renforce ses «relations militaires discrètes avec les États-Unis», tout comme le Kazakhstan qui, en décembre dernier, a annoncé de façon surprenante son intention de produire des munitions selon les standards de l’OTAN.
Le gouvernement russe est conscient du but militaire, que j'évoque ici, que vise la route TRIPP, comme le laisse penser la condamnation de ce projet par le vice-ministre des Affaires étrangères, Alexeï Ovtchouk, qui a jusqu’à présent été remarquablement ignoré par la communauté d’experts du pays.
Poutine a également indiqué, lors de sa récente rencontre avec le Premier ministre Nikol Pashinyan, que le moment de vérité dans les relations russo-arméniennes approchait. On peut donc s’attendre à ce que les plans du ministre turc de l’énergie concernant le gazoduc transcaspien rencontrent une forte opposition de la Russie.
Il n’est pas clair à quoi ressemblera cette opposition, ni si la Russie lancera ou non une nouvelle opération spéciale pour arrêter ce projet, mais ce scénario n’est pas non plus à exclure. Les enjeux stratégiques sont tout simplement trop élevés, puisque l’OTAN avance ses pions via la route TRIPP dans toute la périphérie méridionale de la Russie, et que la Turquie a récemment relancé la discussion sur le gazoduc transcaspien. La Russie est donc forcée d’accepter ces plans, avec tout ce que cela implique pour sa sécurité, ou de tenter de les arrêter, car l’Occident ne les abandonnera pas volontairement.
Source : The Proposed Trans-Caspian Pipeline Is Shaping Up To Be A Flashpoint (https://korybko.substack.com/p/the-proposed-trans-caspian... )
16:02 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, caucase, mer caspienne, gazoducs, tripp, russie, azerbaidjan, europe, affaires européennes |
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dimanche, 10 mai 2026
De la géographie sacrée à la géopolitique

De la géographie sacrée à la géopolitique
Alexandre Douguine
Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts sont basés sur des principes généraux qui permettent d'analyser facilement la situation de n'importe quel pays.
La géopolitique comme science « intermédiaire »
Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts reposent sur des principes généraux qui permettent d'analyser aisément la situation de tout pays et de toute région particulière.
Dans la forme qu’elle revêt aujourd’hui, la géopolitique est indubitablement une science profane, « mondaine », laïque. Cependant, parmi toutes les sciences modernes, c’est la géopolitique qui a conservé le plus grand lien avec la Tradition et les sciences traditionnelles.
René Guénon disait que la chimie moderne est le produit de la désacralisation de la science traditionnelle de l’alchimie, tout comme la physique moderne trouve ses origines dans la magie.
De la même manière, on pourrait dire que la géopolitique moderne est le produit de la sécularisation et de la désacralisation d’une autre science traditionnelle: celle de la géographie sacrée. Étant donné que la géopolitique occupe une place particulière parmi les sciences modernes et qu’elle est souvent considérée comme une « pseudo-science », sa profanation n’est pas aussi complète ni irréversible que dans le cas de la chimie ou de la physique. La relation de la géopolitique avec la géographie sacrée est donc assez nettement visible à cet égard. Par conséquent, on peut dire que la géopolitique occupe une position intermédiaire entre la science traditionnelle (la géographie sacrée) et la science profane.

Terre et Mer
Les deux concepts essentiels de la géopolitique sont la Terre et la Mer. Ce sont ces deux éléments – la Terre et l’Eau – qui sont à l’origine de l’imagination qualitative que l’humain a de l’espace terrestre. En expérimentant la terre et la mer, la terre et l’eau, l’homme entre en contact avec les aspects fondamentaux de son existence. La terre représente la stabilité, la gravité, la fixité, l’espace en soi. L’eau symbolise la mobilité, la douceur, le dynamisme et le temps.
Ces deux éléments sont, dans leur essence, les manifestations les plus évidentes de la nature matérielle du monde. Ils se tiennent hors de l’homme: tout est lourd et fluide. Ils sont aussi en lui: dans le corps et le sang. Il en va de même au niveau cellulaire.
L’universalité des expériences de la terre et de l’eau donne lieu au concept traditionnel du Firmament, puisque la présence des Eaux Supérieures (la source de la pluie) dans le ciel implique aussi la présence d’un élément symétrique et nécessaire – la terre, la terre ferme, la voûte céleste.
Ensemble, la Terre, la Mer et l’Océan constituent en essence les grandes catégories de l’existence terrestre, et il est impossible pour l’humanité de ne pas y voir certains attributs fondamentaux de l’univers. En tant que deux termes fondamentaux de la géopolitique, ils conservent leur signification aussi bien pour les civilisations de type traditionnel que pour les États, peuples et blocs idéologiques exclusivement modernes. Au niveau des phénomènes géopolitiques globaux, la Terre et la Mer génèrent les termes de Thalassocratie et Tellurocratie, c’est-à-dire « pouvoir par la mer » et « pouvoir par la terre » – la puissance maritime et la puissance terrestre.

La force de tout État ou empire repose sur le développement préférentiel de l’une de ces deux catégories. Les empires sont soit thalassocratiques, soit tellurocratiques. Les premiers impliquent l’existence d’un pays mère et de colonies, les seconds d’une capitale et de provinces sur « terre commune ». Dans le cas de la thalassocratie, son territoire n’est pas unifié en un seul espace terrestre, ce qui crée un élément de discontinuité. La mer est à la fois la force et la faiblesse du pouvoir thalassocratique. La tellurocratie, au contraire, se caractérise par la continuité territoriale.
La logique géographique et cosmologique complique immédiatement ce modèle apparemment simple de division: la paire « terre-mer », par la superposition réciproque de ses éléments, donne naissance aux idées de « terre maritime » et de « terre-eau ». La terre maritime est une île, c’est-à-dire la base de l’empire maritime, le pôle de la thalassocratie. « Terre-eau » ou eau dans la terre désigne les rivières, qui déterminent le développement des empires terrestres. Sur la rivière, on trouve la ville, la capitale, le pôle de la tellurocratie. Cette symétrie est symbolique, économique et géographique à la fois. Il est important de noter que le statut d’Île et de Continent est défini non pas tant par la grandeur physique que par les particularités de la conscience typique de leurs populations. Ainsi, la géopolitique des États-Unis est de nature insulaire malgré l’immensité de l’Amérique du Nord, tandis que l’île du Japon représente géopolitiquement la mentalité continentale, etc.

Un autre détail est pertinent: historiquement, la tellurocratie est liée à l’Occident et à l’océan Atlantique, tandis que la thalassocratie est associée à l’Est et au continent eurasien. L’exemple mentionné plus haut du Japon s’explique ainsi par l’effet d’attraction plus fort de l’Eurasie.
La thalassocratie et l’Atlantisme sont devenus synonymes bien avant l’expansion coloniale de la Grande-Bretagne ou les conquêtes portugaises et espagnoles. Bien avant les premières vagues de migration maritime, les peuples de l’Occident et leurs cultures avaient déjà commencé leur déplacement vers l’Est à partir de leurs centres situés dans l’Atlantique. La Méditerranée fut également maîtrisée de Gibraltar au Moyen-Orient, et non l’inverse. Par ailleurs, des fouilles en Sibérie orientale et en Mongolie montrent qu’il existait jadis là-bas des foyers de civilisation, ce qui signifie que ce ne furent pas d’autres que les terres centrales du continent qui furent le berceau de l’humanité eurasienne.
Le symbolisme du paysage
Outre ces deux catégories mondiales de la Terre et de la Mer, la géopolitique fonctionne aussi avec des définitions plus particulières. Les formations maritimes et océanique peuvent être différenciées parmi les réalités thalassocratiques. Par exemple, les civilisations maritimes de la mer Noire ou de la Méditerranée sont plutôt qualitativement différentes des civilisations des océans, c’est-à-dire des puissances insulaires et des peuples vivant sur les côtes de l’océan ouvert. Des divisions plus particulières existent aussi entre civilisations fluviales et lacustres en relation avec les continents.

La tellurocratie a aussi ses formes particulières. On peut distinguer la civilisation de la Steppe et celle de la Forêt, la civilisation des Montagnes et celle des Plaines, la civilisation du Désert et celle de la Glace.
En géographie sacrée, la diversité des paysages est comprise comme des complexes symboliques liés aux particularités de l’État, des idéologies religieuses et éthiques des différents peuples. Même dans le cas d’une religion universaliste ou œcuménique, la concrète incarnation de celle-ci dans un peuple, une race ou un État sera soumise à une adaptation au contexte géographique sacré local.

Les déserts et les steppes représentent le microcosme géopolitique des nomades, et c’est précisément dans les déserts et sur les steppes que la tendance tellurocratique atteint son apogée, puisque le facteur « eau » y est peu présent. Les empires désertiques et steppiques doivent donc logiquement constituer les tremplins géopolitiques de la tellurocratie. À titre d’exemple d’un empire de la Steppe, on pourrait considérer l’Empire de Gengis Khan. Un exemple typique d’un empire du Désert fut le Califat arabe, qui naquit sous l’influence directe des nomades.
Les montagnes et les civilisations montagnardes sont plus souvent qu’autrement archaïques et fragmentaires. Les pays montagnards ne sont généralement pas des sources d’expansion ; en fait, ils tendent à rassembler les victimes de l’expansion géopolitique d’autres forces tellurocratiques. Aucune empire n’a son centre dans une région montagneuse. D’où la maxime souvent répétée de la géographie sacrée: «Les montagnes sont habitées par des démons».
D’un autre côté, l’idée que les montagnes peuvent conserver les traces résiduelles d’anciennes races et civilisations se retrouve dans le fait que ce sont précisément dans les montagnes que se trouvent les centres sacrés de la Tradition. On pourrait même dire que les montagnes correspondent à une sorte de puissance spirituelle dans la tellurocratie.

La combinaison logique des deux concepts – la montagne comme modèle hiératique et le désert comme modèle royal – donne le symbolisme de la colline, c’est-à-dire une hauteur petite ou moyenne. La colline est un symbole de la puissance impériale s’élevant au-dessus du niveau séculier de la steppe, mais elle n’atteint pas la limite du pouvoir suprême comme c’est le cas avec les montagnes. Une colline est un lieu de résidence pour un roi, un comte, un empereur, mais pas pour un prêtre. Toutes les capitales de grandes empires tellurocratiques sont situées sur une colline ou plusieurs (souvent sept, en référence aux sept planètes ; ou cinq, en référence aux cinq éléments, y compris l’éther, etc.).

La forêt, en géographie sacrée, est similaire aux montagnes dans un sens précis. Le symbolisme de l’arbre correspond à celui de la montagne (les deux désignent l’axe du monde). Par conséquent, dans les tellurocraties, la forêt joue aussi un rôle périphérique, puisqu’elle est aussi le « lieu des prêtres » (les druides, les magi, les hermites), mais aussi en même temps le « lieu des démons », c’est-à-dire des résidus archaïques d’un passé disparu. Ainsi, une forêt ne peut pas servir de centre à un empire terrestre.
La toundra représente l’analogie nordique de la steppe et du désert, même si le climat froid la rend beaucoup moins significative d’un point de vue géopolitique. Cette « périphéricité » atteint son apogée avec les icebergs qui, de même que les montagnes, sont des zones profondément archaïques. Il est significatif que la tradition chamane eskimo appelle à un futur chaman pour partir seul sur la glace, d’où le monde au-delà lui sera ouvert. Ainsi, la glace est une zone hiératique, le seuil d’un autre monde.
En tenant compte de ces caractéristiques essentielles et générales de la carte géopolitique, il est possible de définir les différentes régions de la planète selon leurs qualités sacrées. Cette méthode peut aussi s’appliquer aux particularités locales d’un paysage, au niveau de chaque pays ou même de chaque localité. Il est également possible de suivre la convergence des idéologies et des traditions de peuples apparemment très divers.
L’Orient et l’Occident en géographie sacrée
Dans le cadre de la géographie sacrée, les directions cardinales possèdent une nature particulière, qualitative. Les visions de la géographie sacrée peuvent varier selon les traditions et les périodes, en fonction des phases cycliques du développement d’une tradition donnée. D’où la variation fréquente des fonctions symboliques des directions cardinales. Sans entrer dans les détails, il est possible de formuler la loi la plus universelle de la géographie sacrée concernant l’Est et l’Ouest.

La géographie sacrée, sur la base du « symbolisme cosmique », considère traditionnellement que l’Est est la « terre de l’Esprit », la terre paradisiaque, la terre de la perfection, de l’abondance, la « patrie » sacrée dans sa forme la plus pleine et complète. En particulier, cette idée se reflète dans la Bible, où l’Éden occupe une position orientale.
La même compréhension caractérise d’autres traditions abrahamiques (Islam et Judaïsme), ainsi que beaucoup d’autres traditions non abrahamiques, telles que les traditions chinoise, hindoue et iranienne. « L’Est est la demeure des dieux », affirme la formule sacrée des anciens Égyptiens, et le mot même « Est », ou neter en égyptien, signifiait simultanément « dieu ». D’un point de vue du symbolisme naturel, l’Est est l’endroit où le soleil, la Lumière du Monde, le symbole matériel de la Divinité et de l’Esprit, se lève, ou vostekeat en russe, d’où le mot russe pour « Est », vostok.

L’Ouest a une signification symbolique opposée. C’est la « terre de la mort », le « monde sans vie », le « pays vert » (tel que l’appelaient les anciens Égyptiens). L’Ouest est « l’empire de l’exil » et « la fosse des rejetés », selon les expressions des mystiques islamiques. L’Ouest est l’« anti-Est », le pays où le soleil se couche (zakat en russe), le déclin, la décadence, la transition du manifeste au non-manifesté, de la vie à la mort, de la totalité à la nécessité, etc. L’Ouest [zapad en russe] est l’endroit où le soleil descend, où il « s’enfonce » (zapadaet).
C’est selon cette logique du symbolisme cosmique naturel que les anciennes traditions organisaient leur « espace sacré », fondaient leurs centres cultuels, leurs lieux de sépulture, leurs temples et édifices, et interprétaient les caractéristiques naturelles et « civilisatrices » des territoires géographiques, culturels et politiques de la planète. Ainsi, la structure même des migrations, des guerres, des campagnes, des vagues démographiques, de la construction des empires, etc., était définie par la logique pragmatique et primordiale de la géographie sacrée.
Les peuples et civilisations aux caractères hiérarchiques s’étendaient selon l’axe Est-Ouest – plus ils étaient proches de l’Est, plus ils étaient proches du Sacré, de la Tradition, de l’abondance spirituelle. Plus ils s’approchaient de l’Ouest, plus l’Esprit se décomposait, se dégradait et mourait.
Bien sûr, cette logique n’a pas toujours été absolue, mais elle n’a pas non plus été si mineure ni relative comme beaucoup de « profanes » l’ont si à tort considéré aujourd’hui. En réalité, la logique sacrée et la lecture du symbolisme cosmique étaient beaucoup plus consciemment reconnues, comprises et pratiquées par les peuples anciens qu’on ne le croit aujourd’hui. Même dans notre monde anti-sacre, les archétypes de la géographie sacrée sont presque toujours conservés dans leur intégrité au niveau de l’« inconscient », et se réveillent lors des moments les plus importants et critiques des cataclysmes sociaux.

Ainsi, la géographie sacrée affirme de manière univoque la loi de la « spatialité qualitative », dans laquelle l’Est représente le « plus ontologique » symbolique, et l’Ouest le « moins ontologique ». Selon la tradition chinoise, l’Est est Yang, ou le principe mâle, lumineux, solaire, et l’Ouest est Yin, le principe féminin, sombre, lunaire.
L’Orient et l’Occident en géopolitique moderne
Voyons maintenant comment cette logique géographique sacrée se reflète dans la géopolitique, qui, en tant que science exclusivement moderne, se limite à fixer la configuration factuelle des affaires, en laissant de côté ses principes sacrés eux-mêmes, hors de son cadre et de la représentation.
La géopolitique dans sa formulation originelle par Ratzel, Kjellén et Mackinder (et plus tard par Haushofer et les Eurasianistes russes) partait des particularités de différents types de civilisations et d’États en relation avec leur dépendance à la disposition géographique. Les géopoliticiens ont établi qu’il existe une différence fondamentale entre les puissances « insulaires » et « continentales », entre la civilisation « occidentale », « progressiste » et la forme culturelle « orientale », « despotiques » et « archaïques ».
Dans la mesure où la question de l’Esprit dans sa compréhension métaphysique et sacrée n’est généralement jamais soulevée dans la science moderne, les géopoliticiens l’ont aussi écartée, préférant évaluer la situation en termes plus modernes que ceux du « sacré », du « profane », du « traditionnel » ou de l’« anti-traditionnel », etc.
Les géopoliticiens ont identifié des différences majeures entre le développement politique, culturel et industriel des régions orientales et occidentales au cours des derniers siècles. Le tableau qui en découle est le suivant : l’Occident est le centre du « développement » matériel et technologique. Sur le plan culturel et idéologique, ce sont les tendances « libérales-démocratiques » et les visions du monde individualistes et humanistes qui prédominent en Occident.

Sur le plan économique, la priorité est donnée au commerce et à la modernisation technologique. Les théories du « progrès », de « l’évolution » et du « développement progressif de l’histoire », qui sont totalement étrangères au monde traditionnel oriental (et aussi à l’histoire occidentale durant les périodes où la tradition sacrée était encore en place, comme au Moyen Âge), sont apparues pour la première fois en Occident. Sur le plan social, la coercition en Occident n’a acquis qu’un caractère économique, et la Loi de l’Idée et de la Force a été progressivement remplacée par la Loi de l’Argent.
Une « idéologie occidentale » particulière s’est peu à peu imposée, sous la formule universelle de « l’idéologie des droits de l’homme », qui est devenue le principe dominant dans les régions les plus occidentales de la planète – principalement en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis. Sur le plan industriel, cette idéologie a correspondu à la notion de « pays développés », et sur le plan économique, elle est liée aux concepts de « marché libre » et de « libéralisme économique ».
L’ensemble de ces caractéristiques, avec l’intégration stratégique et militaire de différentes secteurs de la civilisation occidentale, est aujourd’hui défini par le concept d’« Atlantisme ». Au siècle dernier, les géopoliticiens parlaient de la « civilisation anglo-saxonne » ou de la « démocratie capitaliste bourgeoise », mais depuis, « l’Occident géopolitique » a trouvé sa plus pure incarnation dans la forme « atlanticiste ».

L’Orient géopolitique représente l’opposé direct de l’Occident géopolitique. Au lieu de la modernisation économique, ce sont ici (dans les « pays moins développés ») des modes de production traditionnels, archaïques, du type corporatif ou artisanal, qui prédominent.
Au lieu de la coercition économique, l’État emploie plus souvent des formes de coercition « morale » ou simplement physique (la Loi de l’Idée et la Loi de la Force). Au lieu de la « démocratie » et des « droits de l’homme », l’Orient gravite autour du totalitarisme, du socialisme et de l’autoritarisme, c’est-à-dire autour de divers types de régimes sociaux dont la seule caractéristique commune est que le centre de leurs systèmes n’est pas « l’individu » ou « l’homme » avec ses « droits » et ses « valeurs individuelles » particulières, mais quelque chose de supra-individuel, de supra-humain, que ce soit « la société », « la nation », « le peuple », « l’idée », « la Weltanschauung », « la religion », « le culte du chef », etc.

L’Orient contredit la démocratie libérale occidentale par une diversité de types de sociétés non libérales, non individualistes, allant des monarchies autoritaires aux théocraties ou au socialisme. De plus, d’un point de vue purement typologique et géopolitique, la spécificité politique de tel ou tel régime est secondaire par rapport à la division qualitative entre « l’ordre occidental » (= « individualiste, mercantile ») et « l’ordre oriental » (= « supra-individuel – basé sur la force »). L’URSS, la Chine communiste, le Japon jusqu’en 1945 et l’Iran de Khomeini ont été des formes représentatives de cette civilisation anti-occidentale.
Il est curieux de noter que Rudolf Kjellén (photo), le premier à avoir forgé le terme «géopolitique», illustra les différences entre l’Ouest et l’Est par l’exemple suivant :
«Une phrase typique de l’Américain ordinaire», écrit Kjellén, «est ‘vas-y’, qui signifie littéralement ‘va en avant’. Cela reflète l’optimisme géopolitique intérieur et intrinsèque, et le ‘progressisme’ de la civilisation américaine, qui est la forme extrême du modèle occidental. Les Russes, quant à eux, répètent habituellement le mot nichego [‘rien’]. Cela manifeste le ‘pessimisme’, la ‘contemplation’, le ‘fatalisme’ et l’‘adhérence à la tradition’ propres à l’Est».
Si l’on revient maintenant au paradigme de la géographie sacrée, on voit un antagonisme direct entre les priorités de la géopolitique moderne (des concepts comme « progrès », « libéralisme », « droits de l’homme » et « ordre commercial » sont aujourd’hui des termes positifs pour la majorité des gens), et celles de la géographie sacrée, qui évaluent les différents types de civilisations d’un point de vue complètement opposé (du point de vue de tels concepts que « esprit », « contemplation », « soumission à une force ou une idée surhumaine », « idéocratie », etc., qui dans les civilisations sacrées sont exclusivement positifs, et le restent encore aujourd’hui pour les peuples orientaux au niveau de l’« inconscient collectif »).
La géopolitique moderne (à l’exception des Eurasianistes russes, des élèves allemands de Haushofer, des fondamentalistes islamiques, etc.) analyse et conçoit le monde d’un point de vue opposé à celui de la géographie sacrée traditionnelle. Mais, dans ce, les deux sciences convergent encore dans leur description des lois fondamentales de l’image géographique des civilisations.
Le Nord sacré et le Sud sacré
Outre le déterminisme géographique sacré selon l’axe Est-Ouest, un problème extrêmement pertinent est posé par une autre orientation ou axe vertical – celui du Nord-Sud. Ici, comme dans tous les autres cas, les principes de la géographie sacrée, le symbolisme des points cardinaux, et les continents liés à chacun d’eux, ont un analogue direct dans l’image géopolitique du monde, qui se construit soit naturellement au fil du processus historique, soit de manière consciente et artificielle en tant que résultat des actions délibérées des dirigeants de telle ou telle formation géopolitique.
Du point de vue de la Tradition intégrale, la différence entre « artificiel » et « naturel » est généralement plutôt relative, puisque la Tradition n’a jamais connu de dualismes cartésiens ou kantien qui séparent strictement le « subjectif » et l’« objectif » (ou le « phénoménal » et le « nouménal »). Par conséquent, le déterminisme sacré du Nord ou du Sud n’est pas seulement un facteur physique, naturel ou climatique (c’est-à-dire quelque chose d’« objectif »), ni simplement une « idée » ou un « concept » généré par l’esprit des individus (c’est-à-dire quelque chose de « subjectif »).

C’est une sorte de troisième forme, supérieure à ces deux pôles, objective et subjective. On pourrait dire que le Nord sacré, ou l’archétype du Nord, s’est au cours de l’histoire divisé en deux : d’un côté, le paysage naturel du Nord, et de l’autre, l’idée du Nord, ou « Nordisme ».
La couche la plus ancienne et la plus primordiale de la Tradition affirme sans équivoque la primauté du Nord sur le Sud. Le symbolisme du Nord correspond à la Source, au paradis nordique originel dont toute civilisation humaine tire son origine. Les textes anciens iraniens et zoroastriens parlent du pays du Nord, Airyana Vaeja, avec sa capitale Vara, d’où furent expulsés les anciens Aryens par une glaciation envoyée par Ahriman, l’esprit du Mal et opposant d’Ormuzd, la lumière.

Les Védas anciens évoquent aussi une terre du Nord comme la patrie ancestrale des Hindous, le Śveta-dvīpa, la Terre Blanche située dans l’Extrême Nord. Les Grecs anciens parlaient d’Hyperborée, l’île du Nord avec sa capitale Thulé. Cette terre était considérée comme le foyer du dieu lumineux Apollon. Dans de nombreuses autres traditions, on peut déceler les traces les plus anciennes, souvent oubliées et fragmentaires, de ce symbolisme « nordique ».
L’idée fondamentale traditionnellement associée au Nord est celle du Centre, du Pôle Immobile, du point d’Éternité autour duquel tourne non seulement le cycle de l’espace, mais aussi celui du temps. Le Nord est la terre où le soleil ne se couche jamais, même la nuit, c’est l’espace de la lumière éternelle. Chaque tradition sacrée honore le Centre, le Milieu, le point où convergent les contrastes, le lieu symbolique qui n’obéit pas aux lois de l’entropie cosmique.
Ce Centre, dont le symbole est la Svastika (qui met en relief à la fois l’immobilité et la constance du Centre, et la mobilité et la changeabilité de la périphérie), a acquis différents noms selon chaque tradition, mais il a toujours été directement ou indirectement lié au symbolisme du Nord. Par conséquent, on peut dire que toutes les traditions sacrées sont, en essence, la projection de la unique Tradition primordiale du Nord, adaptée à toutes les conditions historiques différentes. Le Nord est le Point Cardinal choisi par le Logos primordial pour se révéler dans l’Histoire, et chacune de ses manifestations n’a fait que recréer ce symbolisme primordial, polaire et paradisiaque.

En géographie sacrée, le Nord correspond à l’esprit, à la lumière, à la pureté, à la complétude, à l’unité et à l’éternité. Le Sud symbolise quelque chose de diamétralement opposé : la matérialité, l’obscurité, le mélange, la privation, la pluralité et l’immersion dans le flux du temps et de l’Être. Même d’un point de vue naturel, dans les zones polaires, il y a un jour semi-annuel long et une nuit semi-annuelle longue. C’est le Jour et la Nuit des dieux et des héros, des anges.
Même les traditions déclinantes se souviennent de ce cardinal sacré, spirituel et surnaturel, du Nord, rappelant que les régions du Nord sont le lieu de résidence des « esprits » et des « forces de l’au-delà ». Au Sud, le Jour et la Nuit des dieux se fragmentent en journées humaines – ici, le symbolisme primordial d’Hyperborée s’est perdu, et ses souvenirs ne sont devenus que des fragments de « culture » ou de « légende ».
Le Sud correspond généralement à la culture, c’est-à-dire à cette sphère d’activité humaine où l’Invisible et le Spirituel pur acquièrent des contours matériels, durcis, visibles. Le Sud est le règne de la substance, de la vie, de la biologie et des instincts. Le Sud corrompt la pureté nordique de la Tradition, mais en conserve les traces dans ses traits matérialisés.
La paire Nord-Sud dans la géographie sacrée ne se réduit pas à une opposition abstraite entre le Bien et le Mal. C’est plutôt l’opposition entre l’Idée Spirituelle et sa concrétisation grossière et matérielle. Dans des cas normaux, où le Sud reconnaît la primauté du Nord, il existe des relations harmonieuses entre ces «parties de lumière» ; le Nord «spiritualise le Sud», les messagers nordiques apportent la Tradition aux Sudistes et posent les bases des civilisations sacrées.

Si le Sud ne reconnaît pas la primauté du Nord, commence alors le conflit sacré, la « guerre des continents ». Selon la Tradition, le Sud est responsable de ce conflit parce qu’il a rompu les règles sacrées. Par exemple, dans la Ramayana, l’île méridionale de Lanka est considérée comme le lieu de résidence des démons qui ont volé la femme de Rama, Sita, et qui ont déclaré la guerre au Nord continental, dont la capitale est Ayodhya.
Il est donc important de noter qu’en géographie sacrée, l’axe Nord-Sud est plus important que celui de l’Est-Ouest. Mais, étant le plus important, il correspond aux périodes les plus anciennes de l’histoire cyclique. La grande guerre du Nord et du Sud, d’Hyperborée et de Gondwana (l’ancien paléocontinent du Sud), appartient aux temps « antédiluviens ». Dans les dernières phases du cycle, elle devient plus cachée, plus voilée. Les paléocontinents du Nord et du Sud disparaissent eux-mêmes. Ainsi, le relais de l’opposition est transféré à l’Est et à l’Ouest.
Le passage de l’axe vertical Nord-Sud à l’axe horizontal Est-Ouest, typique des dernières phases du cycle, conserve néanmoins la logique et la connexion symbolique entre ces deux paires géographiques sacrées. La paire Nord-Sud (c’est-à-dire l’Esprit-Matière, l’Éternité et le Temps) est projetée sur la paire Est-Ouest (c’est-à-dire la Tradition et le Profane, l’Origine et la Décomposition). L’Est est la projection horizontale vers le bas du Nord. L’Ouest est la projection horizontale vers le haut du Sud. De cette transition de significations sacrées, il est aisé d’obtenir la structure de la vision continentale propre à la Tradition.
Le peuple du Nord
Le Nord sacré détermine un type humain particulier, qui peut avoir une incarnation biologique ou raciale, mais qui peut aussi ne pas en avoir du tout. L’essence du « Nordisme » consiste en la capacité de l’homme à élever chaque objet du monde physique, matériel, à son archétype, à son Idée. Cette qualité n’est pas le simple développement d’un esprit rationnel. Au contraire, l’« intellect pur » cartésien et kantien est par sa nature incapable de dépasser la mince frontière entre le « phénomène » et le « noumène », tandis que c’est précisément cette capacité qui se trouve au cœur de la pensée « nordique ».

L’homme du Nord n’est pas simplement blanc, « aryen » ou indo-européen en termes de sang, de langue et de culture. L’homme du Nord est une espèce particulière dotée d’une intuition directe du Sacré. Pour lui, le cosmos est une texture de symboles, chacun pointant vers le Premier Principe Spirituel, invisible à l’œil. L’homme du Nord est le «homme solaire», Sonnenmensch, qui n’absorbe pas l’énergie comme le font les trous noirs, mais l’alloue – les flux de création, de lumière, de force et de sagesse s’écoulent de son esprit.
La civilisation nordique pure a disparu avec les anciens Hyperboréens, mais ses messagers ont posé les bases de toutes les traditions présentes. Cette « race » nordique des Maîtres s’est trouvée à l’origine des religions et cultures de tous les continents et de toutes les couleurs de peau. Des traces d’un culte hyperboréen existent chez les Indiens d’Amérique du Nord, chez les anciens Slaves, chez les fondateurs de la civilisation chinoise, chez les autochtones du Pacifique, chez les Allemands blonds et les chamans noirs d’Afrique de l’Ouest, chez les Aztèques à peau rouge, et chez les Mongols avec leurs larges pommettes.

Il n’existe aucun peuple sur la planète qui n’aurait pas un mythe de l'«homme solaire», Sonnenmensch. La véritable spiritualité, l’Esprit supra-rationnel, le Logos divin, et la capacité de voir au-delà du monde jusqu’à son âme secrète – telles sont les qualités fondamentales du Nord. Partout où il y a Pureté sacrée et Sagesse, il y a, invisiblement, le Nord – peu importe le point dans l’espace ou le temps où nous nous trouvons.
Le peuple du Sud
L’homme du Sud, le type Gondwana, est en opposition directe avec le type nordique. L’homme du Sud vit dans un cercle d’effets, de manifestations secondaires ; il habite le cosmos, qu’il vénère mais qu’il ne comprend pas. Il adore l’extérieur, mais pas l’intérieur. Il conserve soigneusement des traces de spiritualité, leurs incarnations dans l’environnement matériel, mais il ne peut passer du « symboliser » au « symbolisé ».

L’homme du Sud vit par la passion et la vitesse, il privilégie le psychique au spirituel (qu’il ne connaît tout simplement pas) et vénère la Vie comme une autorité supérieure. Le culte de la Grande Mère, de la matière générant la variété des formes, est typique de l’homme du Sud. La civilisation du Sud est une civilisation de la Lune, qui ne reçoit la lumière du Soleil (Nord) que pour la conserver et la diffuser un certain temps avant de la perdre périodiquement (la nouvelle lune). L’homme du Sud est un Mondmensch.

Lorsque les peuples du Sud restent en harmonie avec ceux du Nord, c’est-à-dire reconnaissent leur autorité et leur supériorité typologique (et non raciale!), une harmonie règne parmi les civilisations. Lorsqu’ils revendiquent leur supériorité en raison de leur relation archétypale à la réalité, une forme culturelle déformée apparaît, qui peut être définie globalement par l’adoration des idoles, le fétichisme ou le paganisme (au sens négatif, péjoratif).
Comme pour les paléo-continents eux-mêmes, les types purement Nordiques et Sudistes n’ont existé qu’aux temps très reculés. Les peuples du Nord et du Sud ne se sont confrontés qu’aux époques primitives. Plus tard, des peuples entiers du Nord ont pénétré dans les terres du Sud, fondant parfois de brillantes expressions de la civilisation nordique, comme l’Iran ancien ou l’Inde. D’un autre côté, certains peuples du Sud ont parfois poussé très au Nord, portant leur type culturel, tels les Finlandais, les Eskimos, les Chukchis, etc. La clarté originelle du panorama géographique sacré s’est peu à peu obscurcie. Mais, malgré tout, le dualisme typologique du « peuple du Nord » et du « peuple du Sud » s’est maintenu à travers toutes les époques, non pas tant sous la forme d’un conflit extérieur entre deux civilisations diverses, mais comme un conflit intérieur au sein de chaque civilisation donnée.
Le type du Nord et celui du Sud se sont depuis un certain moment dans l’histoire sacrée opposés à chaque tournant, indépendamment des lieux précis sur la planète.
Le Nord et le Sud en Orient et en Occident
Le type du peuple du Nord peut être projeté dans le Sud, l’Est et l’Ouest. Dans le Sud, la Lumière du Nord a engendré de grandes civilisations métaphysiques telles que l’Inde, l’Iran ou la Chine, qui, dans la situation du «Sud conservateur», ont longtemps conservé la Révélation, en ont été les dépositaires.
Cependant, la simplicité et la clarté du symbolisme nordique se sont transformées ici en un enchevêtrement complexe et hétérogène de doctrines, sacrements et rites sacrés. Plus on descend vers le Sud, plus les traces du Nord s’affaiblissent. Et parmi les habitants des îles du Pacifique et d’Afrique australe, les motifs nordiques en mythologie et sacrements ne sont conservés que sous une forme extrêmement fragmentaire, rudimentaire et même déformée.
Dans l’Est, le Nord se manifeste comme une société traditionnelle classique fondée sur la supériorité univoque du supra-individuel sur l’individuel, où le « humain » et le « rationnel » sont relégués derrière le principe supra-humain et supra-rationnel. Si le Sud donne la stabilité à la civilisation, alors l’Est en définit la sacralité et l’authenticité, dont le principal garant est la Lumière du Nord.

En Occident, le Nord se manifeste dans des sociétés héroïques, où une tendance propre à l’Occident, celle de la fragmentation, de l’individualisation et de la rationalisation, a dépassé ses propres limites, et où l’individu, devenu Héros, dépasse le cadre étroit de la personnalité « trop humaine ». Le Nord en Occident est personnifié par la figure symbolique d’Hercule qui, d’un côté, libère Prométhée (la tendance purement occidentale, titanesque, « humaniste »), et de l’autre, aide Zeus et les dieux à vaincre la rébellion des géants (en servant aux règles sacrées et à l’Ordre spirituel).
Le Sud, au contraire, se projette dans ces trois orientations selon une image inverse. En Occident, il donne l’effet d’un « archaïsme » et d’un stagnation culturelle. Même les traditions nordiques, quand elles sont sous l’influence du Sud, de ses éléments « paléo-asiatiques », « finlandais » ou « eskimos », prennent des traits de « culte des idoles » et de « fétichisme » (ce qui est particulièrement caractéristique de la civilisation germano-scandinave à l’« époque des Skalds »).
En Orient, les forces du Sud se manifestent dans des sociétés despotiques, où l’indifférence normale et juste de l’Est envers l’individu se transforme en négation du Grand Sujet Supra-humain. Toutes les formes de totalitarisme oriental, tant typologiques que raciales, sont liées au Sud.
Enfin, en Occident, le Sud se manifeste dans des formes extrêmement grossières et matérialistes d’individualisme, où l’individu atomique atteint la limite de la dégénérescence anti-héroïque, n’adorant que le « veau d’or » du confort et de l’hédonisme égotiste. Que cette alliance entre deux tendances géopolitiques sacrées produise le type de civilisation le plus négatif est évident, puisqu’elle recouvre deux orientations qui sont déjà en soi négatives – le Sud sur la ligne verticale et l’Ouest sur la ligne horizontale.

Des Continents aux Méta-Continents
Si, du point de vue de la géographie sacrée, le Nord symbolique correspond sans ambiguïté aux aspects positifs, et le Sud aux aspects négatifs, alors dans l’image géopolitique exclusivement moderne du monde, tout est beaucoup plus complexe – et, dans une certaine mesure, même inversé. La géopolitique moderne comprend les termes « Nord » et « Sud » comme des catégories tout à fait différentes de celles de la géographie sacrée.
Tout d’abord, le paléo-continent du Nord, Hyperborea, n’a pas existé depuis de nombreux millénaires sur un plan physique, mais demeure une réalité spirituelle vers laquelle le regard spirituel des initiés, aspirant à la Tradition primordiale, se tourne.
Ensuite, la race nordique ancienne, la race des « maîtres blancs » qui descendaient du pôle à l’époque primordiale, ne correspond pas du tout à ce qu’on appelle aujourd’hui la « race blanche », basée uniquement sur des caractéristiques physiques, la couleur de peau, etc. La Tradition du Nord et sa population originelle, les « autochtones nordiques », n’ont pas existé depuis longtemps en tant que réalité historique et géographique. D’après l’état actuel des choses, même les derniers vestiges de cette culture primordiale ont disparu de la réalité physique il y a plusieurs millénaires.

Ainsi, « le Nord », vu en termes de Tradition, est une réalité méta-historique et méta-géographique. La même chose peut être dite de la « race hyperboréenne » – ce n’est pas une « race » au sens biologique, mais plutôt, dans un sens purement spirituel et métaphysique. La question des « races métaphysiques » a été développée en détail dans l’œuvre de Julius Evola.
Le continent du Sud, « le Sud » tel qu’il existe dans les termes traditionalistes, et sa population la plus ancienne, n’ont pas existé depuis longtemps. En un certain sens, le « Sud » a un moment donné représenté presque la totalité de la planète, car l’influence du centre initiatique polaire originel et de ses messagers s’est dispersée à travers le monde entier. Les races modernes du Sud sont le produit de multiples mélanges avec celles du Nord, et la couleur de peau a depuis longtemps cessé d’être un signe distinctif de l’appartenance à une « race métaphysique » ou une autre.
En résumé, l’image géopolitique moderne du monde a très peu de rapport avec la vision fondamentalement supra-historique et méta-temporelle du monde. Les continents et populations de notre époque sont extrêmement éloignés de ces archétypes auxquels ils correspondaient aux temps primordiaux. Par conséquent, il existe aujourd’hui non seulement un décalage, mais une quasi-inversion entre les continents réels et les races réelles (les réalités de la géopolitique moderne) d’une part, et les méta-continents ou méta-races (les réalités de la géographie sacrée traditionnelle) d’autre part.
L’illusion du « Nord riche »
La géopolitique moderne évoque le plus souvent le concept du « Nord » accompagné de l’adjectif « riche » – le « Nord riche », le « Nord avancé ». Ce terme désigne un ensemble de la civilisation occidentale qui attache une importance fondamentale au développement de la dimension matérielle et économique de la vie.
Le « Nord riche » n’est pas riche parce qu’il est plus intelligent, plus spirituel ou plus intellectuel que le « Sud », mais parce qu’il a construit son système social selon le principe de maximisation du matériel pouvant être extrait du potentiel social et naturel, par l’exploitation des êtres humains et des ressources naturelles. L’image raciale du « Nord riche » est liée à des peuples à peau blanche, caractéristique centrale de diverses versions, explicites ou implicites, du « racisme occidental » (notamment le racisme anglo-saxon). Le succès du « Nord riche » dans le domaine matériel a été élevé au rang de principe politique et même « racial » dans certains pays devenus l’avant-garde du développement industriel, technique et économique, c’est-à-dire l’Angleterre, les Pays-Bas, puis l’Allemagne et les États-Unis.

Dans ce cas, le bien-être matériel et quantitatif est devenu un critère qualitatif, et c’est sur cette base que se sont développés les préjugés les plus ridicules sur la « barbarie », la « primitiveness », le « sous-développement » et la « sous-humaineté » des peuples du Sud (c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent pas au « Nord riche »). Ce « racisme économique » s’est manifesté clairement dans la conquête coloniale anglo-saxonne.
Plus tard, une version embellie a été introduite dans les aspects les plus grossiers et contradictoires de l’idéologie national-socialiste. Les idéologues nazis mêlaient souvent des conjectures vagues sur le « Nord spirituel » et la « race aryenne spirituelle » avec le racisme biologique, mercantile, et vulgaire de l’anglo-saxon. Cette substitution des catégories de la géographie sacrée par celles du développement matériel et technique fut l’aspect le plus négatif du national-socialisme, et l’élément qui conduisit à son effondrement politique, théorique et militaire.
Pourtant, même après la défaite du Troisième Reich, ce type de racisme du «Nord riche» n’a pas disparu de la vie politique. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis et leurs partenaires atlantistes en Europe occidentale qui en sont les principaux porteurs. Dans les doctrines mondialistes récentes du «Nord riche», les questions de pureté biologique et raciale ne sont pas mises en avant; néanmoins, dans la pratique, les relations du Nord riche avec les pays sous-développés ou moins développés du Tiers-Monde continuent de favoriser la morgue raciste, typique à la fois des colonialistes anglais et de la ligne orthodoxe Rosenberg des nazis allemands.
En réalité, le «Nord riche», en termes géopolitiques, désigne ces pays où les forces directement opposées à la Tradition ont triomphé – les forces de la quantité, du matérialisme, de l’athéisme, de la dégradation spirituelle et de la dégénérescence émotionnelle. Le « Nord riche » est radicalement distinct du « Nord spirituel » et de l’« esprit hyperboréen ». La substance du Nord en géographie sacrée est la primauté de l’esprit sur la matière, la victoire définitive et totale de la Lumière, de la Justice et de la Pureté sur l’obscurité de la vie animale, l’arrogance des passions individuelles et la boue de l’égoïsme vulgaire. La géopolitique mondialiste du « Nord riche », au contraire, ne signifie que le bien-être matériel, l’hédonisme, la société de consommation, le « paradis pseudo-artificiel » de ceux que Nietzsche appelait « les derniers hommes ».

Le progrès matériel de la civilisation technologique a été accompagné par un régression spirituelle monstrueuse de toute véritable culture sacrée. Du point de vue de la Tradition, la « richesse » du Nord moderne et « avancé » ne peut servir de critère réel de supériorité sur la pauvreté matérielle et le retard technologique du Sud « primitif » moderne.
De plus, la « pauvreté » matérielle du Sud est souvent, inversement, liée à la conservation dans certaines régions du Sud de formes de civilisation véritablement sacrées. La richesse spirituelle est parfois dissimulée derrière une prétendue « pauvreté ». Au moins deux civilisations sacrées existent encore aujourd’hui dans l’espace du Sud, malgré toutes les tentatives du « Nord riche (et agressif !) » d’imposer ses propres mesures et voie de développement à l’échelle mondiale : l’Inde hindoue et le monde islamique.
En termes de traditions de l’Extrême-Orient, il existe divers points de vue: certains voient dans certains principes traditionnels qui ont toujours été déterminants pour la civilisation chinoise, même sous la rhétorique «marxiste» et «maoïste». Ces régions du Sud sont habitées par des peuples qui ont maintenu leur dévotion à des traditions sacrées très anciennes, presque oubliées. Comparés au « Nord riche » athée et totalement matérialiste, ces peuples sont « spirituels », « intacts » et « normaux », tandis que le « Nord riche » lui-même est « anormal » et « pathologique » d’un point de vue spirituel.
Le paradoxe du « Tiers-Monde »
En termes de projets mondialistes, le « Sud pauvre » est de facto un synonyme du « Tiers-Monde ». Cette partie du monde fut désignée comme « troisième » durant la Guerre froide, une notion qui supposait que les deux autres « mondes » – le capitaliste avancé et le soviétique moins avancé – étaient plus pertinents et importants pour la géopolitique que toutes les autres régions.

L’expression « Tiers-Monde » a une connotation péjorative : selon la logique utilitariste du « Nord riche », une telle définition réduit les pays du Tiers-Monde à une « terre de personne », à peu près à des réserves de ressources humaines destinées à la soumission, à l’exploitation et à la manipulation. Ce faisant, le « Nord riche » a habilement joué sur les caractéristiques politiques, idéologiques et religieuses traditionnelles du « Sud pauvre » en le soumettant à ses intérêts et structures purement matérialistes et économiques, qui, en termes de potentiel spirituel, sont bien supérieurs à ceux du « Nord riche » lui-même.
Le « Nord riche » a presque toujours réussi cette subjugation, car le moment cyclique actuel de notre civilisation favorise des tendances perverties, anormales et contre-nature. Selon la Tradition, nous sommes actuellement dans la dernière période de l’âge sombre, le « Kali Yuga ». L’hindouisme, le confucianisme, l’islam et les traditions indigènes des peuples « non-blancs » ne sont que des entraves aux conquêtes matérielles et aux objectifs du «Nord riche»; cependant, certains aspects de la Tradition sont souvent détournés pour atteindre leurs buts mercantiles en manipulant contradictions, particularismes religieux ou problèmes nationaux. De telles appropriations utilitaristes des divers aspects de la Tradition à des fins exclusivement anti-traditionnelles ont été un mal encore plus grand que le rejet pur et simple de toutes les valeurs traditionnelles, car la plus grande perversion consiste à faire du grand un serviteur du «rien».
En réalité, le « Sud pauvre » n’est « pauvre » qu’au niveau matériel, précisément à cause de ses attitudes spirituelles, qui n’ont toujours réservé qu’une place mineure et insignifiante aux aspects matériels de l’existence. Le Sud géopolitique, à notre époque, a conservé une attitude typiquement traditionaliste envers les objets du monde extérieur, une attitude calme, détachée, voire indifférente, qui contraste vivement avec l’obsession matérialiste et hédoniste du « Nord riche ».

Les peuples du « Sud pauvre », en vivant dans la Tradition, ont encore aujourd’hui des existences plus riches, plus profondes et même plus magnifiques. La participation à la Tradition sacrée confère à tous les aspects de leur vie personnelle un sens, une intensité et une saturation que le « Nord riche » a depuis longtemps perdus. Ce dernier est hanté par des névroses, des peurs matérielles, une désolation intérieure et une existence totalement vide de sens. Il n’est guère plus qu’un kaléidoscope languissant aux images aussi vives qu’elles sont creuses.
On pourrait dire que la corrélation entre Nord et Sud aux temps primordiaux a une corrélation inverse directe dans notre époque présente, puisque c’est le Sud qui aujourd’hui conserve encore quelques liens avec la Tradition, tandis que le Nord l’a définitivement perdue. Néanmoins, cette déclaration ne couvre pas toute la réalité, car la vraie Tradition ne peut tolérer un tel traitement humiliant comme celui que pratique le « Nord riche » athée et agressif contre le « Tiers-Monde ».
En fait, la Tradition n’a été conservée dans le Sud que sous une forme inertielle, fragmentaire, partielle. Elle occupe une position passive et ne peut que résister, étant constamment sur la défensive. Ainsi, le Nord spirituel ne s’est pas entièrement transféré dans le Sud à la Fin des Temps – le Sud n’accumule et ne conserve que des impulsions spirituelles venues jadis du Nord sacré. Aucune initiative traditionnelle active ne peut, en principe, venir du Sud. Pendant ce temps, le « Nord riche » mondialiste a réussi à durcir son emprise pernicieuse sur la planète, en raison de la spécificité des régions du Nord, propices à l’activité. Le Nord a été et reste, par sa propre nature, le lieu choisi du pouvoir. Par conséquent, ce sont des initiatives géopolitiques véritablement efficaces qui viennent du Nord.
Le « Sud pauvre » possède aujourd’hui un avantage spirituel sur le « Nord riche », mais il ne peut servir de véritable alternative à l’agression profane du « Nord riche », ni offrir le projet géopolitique radical capable de subvertir la vision pathologique du monde moderne.
Le rôle du « Second Monde »
Dans l’image géopolitique bipolaire du «Nord riche» contre le «Sud pauvre», il existe toujours une composante supplémentaire d’une importance critique et autonome. C’est ce qu’on appelle le «Second Monde», qui désigne conventionnellement le camp socialiste intégré au système soviétique. Ce «Second Monde» n’était pas tout à fait le «Nord riche», car il avait des motifs spirituels précis, qui influençaient secrètement l’idéologie matérialiste nominale du socialisme soviétique, pas plus qu’il ne correspondait vraiment au « Tiers-Monde », car une orientation vers le développement matériel, le « progrès » et d’autres principes exclusivement profanes occupaient le cœur du système soviétique.

L'URSS eurasiatique, en tant que telle, se trouvait à la fois dans la «pauvre Asie» et en Europe «civilisée». Durant la période socialiste, la ceinture planétaire du «Nord riche» fut brisée en Eurasie orientale, ce qui compliqua la clarté des relations géopolitiques sur l’axe Nord-Sud.
La fin du « Second Monde » en tant que civilisation à part entière laissa l’espace eurasiatique de l’ancien URSS avec deux options: ou l’intégration dans le «Nord riche» (c’est-à-dire l’Occident et les États-Unis), ou le rejet vers le «Sud pauvre», c’est-à-dire la transformation en pays du «Tiers-Monde». Une éventuelle solution de compromis serait la séparation de certaines régions vers le «Nord» et d’autres vers le «Sud».
Comme cela s’est souvent produit au cours des derniers siècles, l’initiative de la redistribution des espaces géopolitiques revient toujours au «Nord riche», qui a cyniquement exploité les paradoxes du «Second Monde» lui-même pour fixer de nouvelles frontières géopolitiques et fragmenter les zones d’influence.
Les facteurs nationaux, économiques et religieux sont régulièrement instrumentalisés par les mondialistes comme outils de leurs opérations cyniques, profondément motivées par le matérialisme. Il n’est donc pas surprenant que, en plus du discours « humaniste » fallacieux, des prétextes presque ouvertement « racistes » soient de plus en plus invoqués pour inciter les Russes à manifester un « complexe de supériorité blanche » vis-à-vis des Asiatiques et des Caucase.
Cela s’aligne avec le processus inverse, où le « Second Monde » lui-même est finalement entraîné vers le « Sud pauvre », processus accompagné de manipulations de tendances fondamentalistes, de l’inclination des peuples à la Tradition, et du renouveau religieux.

Le «Second Monde» en déliquescence se fragmentera selon les lignes du «traditionalisme» (la forme du Sud, inertielle, conservatrice) et de l’«anti-traditionalisme» (la forme du Nord, moderniste, matérialiste). Ce dualisme, qui n’est pour l’instant qu’en mode de stratégie mais deviendra, dans un avenir proche, le phénomène dominant en géopolitique eurasienne, est destiné par la diffusion de la compréhension mondialiste du monde en termes de « Nord riche » et de « Sud pauvre ».
Toute tentative de sauvegarder l’immense espace soviétique ou le «Second Monde» en tant que force autonome équilibrante entre Nord et Sud ne pourra réussir qu’en remettant en cause la conception fondamentalement polarisée de la géopolitique moderne, telle qu’elle est comprise et réalisée dans sa forme effective, en mettant de côté les proclamations humanitaires et économiques fallacieuses.
Le «Second Monde» disparaît. Il n’a plus sa place sur la carte géopolitique moderne. En même temps, la pression du «Nord riche» sur le «Sud pauvre» augmente, ce dernier étant laissé à lui-même face à la société technocratique matérialiste et agressive du «Nord», sans puissance intermédiaire comme le fut le Second Monde. Tout autre destin possible pour le «Second Monde» ne pourra exister que s’il s’accompagne d’un rejet radical de la logique planétaire de la dichotomie Nord-Sud dans sa veine mondialiste.
Le projet de « résurrection du Nord »
Le Nord riche, mondialiste, étend sa domination à travers la planète par la partition et la destruction du «Second Monde». Dans la géopolitique moderne, cela a aussi été appelé le projet du «Nouvel Ordre Mondial». Les forces anti-tradition renforcent leur victoire sur la résistance passive des régions du Sud qui continuent à préserver leur retard économique et à défendre leurs formes résiduelles de Tradition.

Les énergies géopolitiques intérieures du «Second Monde» ont devant elles un choix: soit être annexées à la «ceinture civilisée du Nord» et perdre définitivement tout lien avec l’histoire sacrée (ce qui est le projet du mondialisme de gauche), soit devenir un territoire occupé, permettant de restaurer partiellement certains aspects de la tradition (le projet du mondialisme de droite). Ces événements se déroulent aujourd’hui précisément dans cette direction, et continueront à le faire dans un avenir proche.
Quant à une alternative, il est théoriquement possible de formuler une voie différente de transformation géopolitique, fondée sur le rejet de la logique mondialiste Nord-Sud et sur le retour à l’esprit de la véritable géographie sacrée – dans la mesure où cela est encore possible aujourd’hui, à la fin de l’âge sombre. C’est le projet du « Grand Retour » ou, en d’autres termes, la « Grande Guerre des Continents ». Dans ses caractéristiques les plus générales, l’essence de ce projet est la suivante :
(1) Le Nord riche sera défié, non pas par le «Sud pauvre», mais par le «Nord pauvre». Le Nord pauvre est l’idéal sacré de retour aux sources nordiques de la civilisation. Un Nord «pauvre» parce qu’il repose sur une ascèse totale, une dévotion radicale aux valeurs suprêmes de la Tradition, une haine totale du matériel au profit du spirituel. Le «Nord pauvre» existe (d’un point de vue géographique) en Russie, qui, essentiellement, en tant que «Second Monde», a résisté socio-politiquement à l’adoption d’une civilisation mondialiste dans ses formes les plus «progressistes» jusqu’à ce jour. Les terres eurasiatiques du Nord-Russie sont les seules territoires sur Terre qui n’ont pas été complètement maîtrisés par le «Nord riche». Elles sont habitées par des peuples traditionnels et constituent une terra incognita dans le monde moderne. La « voie du Nord pauvre » pour la Russie consiste à refuser d’être annexée par la ceinture mondialiste et de voir ses traditions archaïsées, ramenées au niveau folklorique d’un réservoir ethno-religieux. Le « Nord pauvre » doit être spirituel, intellectuel, actif et agressif. La résistance potentielle du « Nord pauvre » au « Nord riche » pourrait aussi se manifester dans d’autres régions, notamment par une frange de l’élite intellectuelle occidentale qui sabotera radicalement le cours de la civilisation mercantile et se rebellera contre le monde moderne de la finance au nom des anciennes valeurs éternelles de l’Esprit, de la Justice et du Sacrifice de soi. Le « Nord pauvre » pourrait ainsi lancer une bataille géopolitique et idéologique contre le « Nord riche », rejetant ses projets, détruisant ses plans de l’intérieur et de l’extérieur, combattant son efficacité immaculée et déjouant ses manipulations sociales et politiques.

(2) Le « Sud pauvre », incapable d’opposer de façon autonome le Nord riche, entrera dans une alliance radicale avec le Nord eurasiatique pauvre et lancera une guerre de libération contre la dictature du Nord. Il est particulièrement important de frapper les représentants de l’idéologie du «Sud riche», c’est-à-dire ces forces qui, œuvrant pour le «Nord riche», prônent le «développement», le «progrès» et la «modernisation» des pays traditionnels, ce qui conduirait sinon à un éloignement accru de ce qui reste de la Tradition sacrée.
(3) Le « Nord pauvre » de l’Est eurasien, avec le « Sud pauvre », encerclera toute la planète, concentrant ses forces contre le « Nord riche » de l’Occident atlantiste. Ces efforts mettront fin aux versions vulgaires idéologiquement du racisme anglo-saxon et à la glorification de la « civilisation technologique des peuples blancs », avec leur propagande mondialiste associée. Alain de Bneoist a exprimé cette idée dans le titre de son célèbre livre Europe, Tiers Monde – même combat, qui prône une «Europe spirituelle», une «Europe des peuples et des traditions» plutôt que l’«Europe de Maastricht des marchandises». L’intellectualisme, l’activisme et le profil spirituel du Nord véritable, sacré, ramèneront les traditions du Sud à leur Source nordique, et soulèveront les peuples du Sud dans une révolte planétaire contre l’ennemi géopolitique commun. Ce faisant, la résistance passive du Sud formera un point d’appui dans le messianisme planétaire des « Nordiques » qui rejettent radicalement la branche dégénérée et anti-sacrée des peuples blancs, ayant suivi la voie du progrès technologique et du développement matériel. Cela pourrait déclencher une révolution géopolitique planétaire, supra-ethnique et supra-nationale, fondée sur la solidarité fondamentale du «Tiers-Monde» avec cette partie du «Second Monde» qui rejette le projet du «Nord riche».

Au cours de cette lutte, la flamme de la « résurrection du Nord spirituel », la flamme d’Hyperborée, transformera la réalité géopolitique. La nouvelle idéologie mondiale sera celle de la Restauration Finale, mettant fin à l’histoire géopolitique des civilisations – mais ce ne sera pas la fin que les porte-parole mondialistes de la Fin de l’Histoire ont théorisée. La version matérialiste, athée, anti-sacrée, technocratique et atlantiste de la Fin cédera la place à un autre épilogue – la Victoire finale de l’Avatar sacré, l’avènement du Grand Jugement, qui accordera à ceux qui auront choisi la pauvreté volontaire le royaume de l’abondance spirituelle, tandis que ceux qui auront préféré la richesse fondée sur l’assassinat de l’Esprit seront condamnés à la damnation éternelle et aux tourments de l’enfer.
Les continents perdus surgiront des abîmes du passé. Des méta-continents invisibles apparaîtront dans la réalité. Une Nouvelle Terre et un Nouveau Ciel surgiront.
Ainsi, le chemin ne va pas de la géographie sacrée à la géopolitique, mais, au contraire, de la géopolitique à la géographie sacrée.
Source: Chapitre 7 des Mystères de l’Eurasie (Moscou : Arktogeia, 1991) / Chapitre 6 / Partie 6 / Livre I des Fondements de la géopolitique (Moscou, Arktogeia, 2000).
21:05 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tradition, traditionalisme, alexandre douguine, géographie sacrée, géopolitique |
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mercredi, 06 mai 2026
Le projet de pont terrestre de la Thaïlande surfe sur la vague du chaos mondial des détroits stratégiques

Le projet de pont terrestre de la Thaïlande surfe sur la vague du chaos mondial des détroits stratégiques
La crise du détroit d'Ormuz a renouvelé les inquiétudes concernant une autre faiblesse géopolitique de l'Asie: le détroit de Malacca. La Thaïlande y voit une opportunité.
Le gouvernement thaïlandais relance une vision vieille de plusieurs décennies: établir un lien logistique entre les océans Indien et Pacifique, en ciblant Singapour comme investisseur potentiel.
Plus de 100.000 navires commerciaux ont traversé Malacca l’année dernière.
- Le projet relierait la mer d’Andaman au golfe de Thaïlande via 90 km d’infrastructures routières, ferroviaires et énergétiques, y compris des pipelines.
- Il offrirait une alternative au détroit de Malacca, long de 900 km, bordé par l’Indonésie, la Thaïlande, la Malaisie et Singapour.
- Coût estimé: 31 milliards de dollars.

Pour la Chine, les enjeux sont particulièrement élevés. Environ 80% de son pétrole transite par Malacca — une vulnérabilité que Pékin qualifie de «dilemme de Malacca». Ce pont terrestre ne remplacerait pas le détroit, mais pourrait offrir une couverture partielle si jamais les États-Unis le bloquaient lors d’un conflit autour de Taïwan.
Le Premier ministre thaïlandais, Anutin Charnvirakul, a rencontré le ministre de la Défense de Singapour, Chan Chun Sing. Une proposition officielle devrait être soumise au cabinet en juin ou juillet, avec une éventuelle ouverture des offres d’investisseurs au troisième trimestre.
Source: @NewRulesGeo (Telegram).
19:57 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : isthme de kra, thaïlande, asie, affaires asiatiques, actualité, géopolitique |
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jeudi, 16 avril 2026
La guerre en Iran reconstruit-elle accidentellement l'Empire ottoman?

La guerre en Iran reconstruit-elle accidentellement l'Empire ottoman?
Les Ottomans n'ont pas dominé le monde uniquement par la conquête. Ils ont dominé en contrôlant les routes commerciales terrestres eurasiatiques et de vastes parties de la Méditerranée. La guerre en Iran pourrait être en train de positionner la Turquie pour reconstruire cette même combinaison.
Depuis des décennies, le détroit d'Ormuz transportait près de 20% de l'approvisionnement mondial en pétrole et en GNL. La guerre en Iran a créé une ouverture pour des routes alternatives — et la Turquie se trouve à l'intersection de plusieurs options plausibles:
- Le gaz turkmène via la Trans-Caspienne dans le réseau TANAP — à travers la Turquie vers l’Europe, en contournant entièrement le Golfe.
- Le pipeline Irak-Turquie étendu jusqu’à Bassora — pouvant transporter jusqu’à 1,5 million de barils par jour vers les marchés méditerranéens, hors de portée iranienne.
- Le gaz qatari via l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie — directement vers les terminaux de GNL européens, entièrement par voie terrestre.
Pendant 400 ans, l’Empire ottoman se trouvait au carrefour de l’Est et de l’Ouest, non pas parce qu’il avait tout conquis, mais parce que tout ce qui avait de la valeur passait par là. Si ces trois routes sont établies, une part importante de l’énergie circulant du Golfe vers l’Europe transiterait par le territoire turc.
Les Ottomans comprenaient cette formule: contrôler les routes, contrôler le commerce. Et ils la soutenaient avec une marine qui, à son apogée, dominait la Méditerranée. La Turquie est en train de reconstruire cette même combinaison.
41 navires de guerre sont en cours de construction simultanément, et 120 navires avec 15.000 personnels ont récemment achevé l’exercice Blue Homeland-2026 sur trois mers. Cette flotte croissante permet à la Turquie de projeter sa puissance à travers la Méditerranée orientale — une région déjà encombrée par des intérêts énergétiques concurrents.



Pourquoi cela importe-t-il ?
La Méditerranée orientale devient un hub gazier en soi.
- De grandes découvertes de gisements (Leviathan, Tamar, Aphrodite, Zohr) ont transformé Israël, l’Égypte et Chypre en fournisseurs potentiels pour l’Europe.
- Ces pays développent des terminaux de GNL offshore et des pipelines sous-marins.
- 98 % du commerce extérieur israélien dépend de la navigation en Méditerranée — y compris sa capacité à exporter du gaz.
La Turquie cherche désormais activement à dominer cette mer. En se positionnant à la fois comme un corridor énergétique et comme une puissance navale en Méditerranée orientale, Ankara pourrait, à terme, influencer qui expédie quoi, où et selon quelles conditions.
Source:
@NewRulesGeo - Suivez-nous sur X (https://x.com/NewRulesGeo?t=6cJ2ZyQr-1f_lBvKPNggKw&s=09 )
20:21 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, turquie, méditerranée, méditerranée orientale, erurope, affaires européennes, gaz, gaz naturel, hydrocarbures |
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Le super-continent n’est pas euro-atlantique!

Le super-continent n’est pas euro-atlantique!
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
Nous sommes en 2019, sous le premier mandat de Trump. À mi-chemin d’un demi-siècle depuis la « pivotation » des États-Unis vers l’Asie (Obama), qui sent que quelque chose se passe et doit freiner la montée de la puissance asiatique.
En février 2012, le futur président chinois, Xi Jinping, revient des États-Unis et retourne en Chine, en faisant deux escales: en Irlande et en Turquie…
Recep Tayyip Erdogan, suite à la dernière escale de Xi, se rend en Chine, d’abord dans la province d’Urumqi, sans suivre l’exemple de Charles de Gaulle au Québec: il parle d’« une seule Chine », et non d’une région ouïgoure libre… bien qu’auparavant il ait eu des positions en faveur de ce séparatisme-là.
Les contacts entre la Turquie et la Chine s’intensifient énormément d’un point de vue économique.
Pour la Chine, l’Asie ne se limite pas à l’Asie du Sud-Est. L’Asie s’étend jusqu’à la Méditerranée. Ainsi, le Moyen-Orient fait partie de l’Asie. Ce Moyen-Orient produit exactement la quantité de pétrole dont ont besoin les géants économiques asiatiques (Chine, Inde, Japon, etc.), et seul l’Asie centrale et le Moyen-Orient peuvent la fournir.
La Chine, qui dans les années 80 était autosuffisante en matière de consommation de pétrole, est aujourd’hui le plus grand importateur mondial de cet hydrocarbure. Parce qu’elle connaît une croissance soutenue.
La Chine a dépassé les États-Unis tant en importations qu’en exportations de la zone du Golfe depuis 2006-2009. Il ne s’agit pas seulement de pétrole, mais de tous types de biens.
La croissance est si forte que les Américains ne savent plus comment penser stratégiquement cette nouvelle réalité.
Habitués aux jeux à somme nulle, ils pensent que ce que la Chine gagne, ils le perdent.
Même un Iranien-américain comme Vali Nasr partage cette opinion. Et il croit aussi que les alliés asiatiques des États-Unis demanderont aux Américains d’intervenir pour empêcher la Chine de couper leurs sources d’approvisionnement en pétrole du Moyen-Orient !
Voici une grave défaillance de perception. Les alliés des États-Unis, dont parlait Nasr il y a moins d’un dixième de siècle (dans son livre The Dispensable Nation, 2013), sont désormais irrémédiablement attirés, comme des satellites, par la force gravitationnelle de la Chine. Ils vont naturellement se détacher des États-Unis et s’aligner sur d’autres orbites. Rien n’est éternel sous le Soleil.
La puissance du Super-Continent peut résider dans le potentiel démographique énorme de toute cette zone et, implicitement, dans sa tendance au «traditionalisme».
Une synergie eurasiatique n’est pas seulement une «intégration économique». La plupart des représentations parlent uniquement d’investissements et de chiffres. Il s’agit plutôt d’un potentiel qui se trouve justement «de l’autre côté» de la modernité.
Une Europe « pré-moderne » aurait eu pratiquement un potentiel de croissance infini. La modernité typiquement occidentale l’a démographiquement et civilisationnelement bloquée.
Il y aurait encore beaucoup à dire…
La guerre actuelle au Moyen-Orient concerne aussi le blocage des relations entre l’Occident et l’Orient du Super-Continent, où la Chine et l’Europe sont des piliers. Les Américains en sont conscients et le disent ouvertement, comme à leur habitude:
«L’Europe et la Chine se trouvent à mi-chemin l’une de l’autre: elles sont situées aux antipodes de l’Eurasie. A elle deux, elle représentent les noyaux de civilisations contrastées; leur relation est marquée par un héritage complexe ou se juxtaposent distance culturelle et passé impérial.
Cependant, elles partagent le même continent et une histoire de contacts importants, même s'ils ont été intermittents, avec peu de barrières géophysiques entre elles. En tant que deux des plus grandes zones de production et de technologie dans le monde en dehors des États-Unis, elles partagent également de fortes attractions économiques mutuelles. Pour qu’un supercontinent eurasiatique à portée mondiale naisse, l’Europe et la Chine devraient en être les piliers de soutien » (Nasr, p. 178).
13:22 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, affaires européennes, affaires asiatiques, europe, asie, eurasie, géopolitique |
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mercredi, 15 avril 2026
Géopolitique du chaos contrôlé: théorie des jeux, empires en déclin et longue marche vers un monde multipolaire

Géopolitique du chaos contrôlé: théorie des jeux, empires en déclin et longue marche vers un monde multipolaire
par Mario Pietri
Source: https://www.sinistrainrete.info/articoli-brevi/32736-mari...
Il existe un fil rouge – subtil mais implacable – qui relie le langage apparemment erratique de la politique étrangère américaine contemporaine, la posture stratégique de la Russie dans la guerre d’usure en Ukraine et la tension systémique croissante qui traverse les voies énergétiques mondiales: ce fil, c’est la théorie des jeux appliquée à la géopolitique de l’effondrement.

La leçon du professeur chinois Jiang Xueqin (photo), expert en stratégies prédictives – ou, pour employer une définition plus fidèle à sa pensée, selon une sorte de « psycho-historien » contemporain mêlant théorie des jeux, cycles historiques et intuitions systémiques – ne part pas de slogans mais d’un postulat structurel: ce qui apparaît comme du chaos est souvent une forme sophistiquée de rationalité non linéaire, une séquence de mouvements qui, observés à court terme, semblent incohérents, mais qui, sur le long terme, dessinent une tentative délibérée de repositionnement systémique. Dans cette optique, la politique de Donald Trump envers l’Iran – depuis les menaces explicites de ramener le pays « à l’âge de pierre » jusqu’à la possibilité, évoquée à plusieurs reprises, d’une invasion terrestre malgré les limites opérationnelles évidentes (environ 50.000 hommes sur le théâtre d’opérations du Moyen-Orient, dans un contexte géographique extrêmement favorable à la guérilla) – ne serait pas le fruit d’une impulsivité, mais d’une stratégie disruptive: briser les chaînes d’approvisionnement mondiales pour les reconstruire autour du périmètre nord-américain, notamment par un recours délibéré à la déstabilisation comme levier systémique.
Le point névralgique, dans ce schéma, est le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial: sa déstabilisation n’affecte pas seulement le Moyen-Orient, mais génère un choc systémique qui touche le Japon (dépendant à plus de 75% des importations énergétiques du Moyen-Orient), l’Inde, l’Europe et même la Chine elle-même.
Ce n’est pas un hasard si des institutions financières telles que J.P. Morgan ont envisagé des scénarios d’épuisement des stocks mondiaux en l’espace de quelques semaines en cas d’escalade. À cela s’ajoute une crise moins visible mais tout aussi stratégique: celle des engrais (phosphates, urée, soufre), sans lesquels la production agricole mondiale subit des contractions immédiates, et celle de l’hélium et du soufre industriel, éléments clés pour les semi-conducteurs et les infrastructures d’IA, dont les besoins croissent de manière exponentielle alors même que les conditions matérielles pour les satisfaire commencent à se détériorer.
Dans ce contexte, la logique devient claire: détruire l’interdépendance mondiale pour reconstruire une dépendance sélective. Si le Moyen-Orient cesse d’être une plaque tournante stable, le monde est contraint de se tourner vers ceux qui possèdent des ressources alternatives et des capacités logistiques: l’Amérique du Nord et la Russie. C'est là qu'intervient le paradoxe stratégique américain: un pays dont la dette publique a dépassé les 39.000 milliards de dollars ne peut survivre que si le reste du monde continue à financer cette dette en achetant des bons du Trésor. Mais pourquoi le faire? La réponse, selon le professeur, est brutale: parce qu'il n'y a pas d'alternative, si l'accès aux ressources fondamentales passe par Washington, même si cela implique une subordination économique croissante pour les alliés et les partenaires.

C'est la transition d'un ordre fondé sur la finance vers un ordre fondé sur les ressources, l'industrie manufacturière et le contrôle des chaînes logistiques. Le « Nouvel Ordre Mondial » post-1991 – celui de George H.W. Bush, de la mondialisation financière, du multiculturalisme et de la sécurité garantie par les États-Unis – est progressivement remplacé par une vision néo-souverainiste, ancrée dans l’identité, l’autosuffisance et la préparation à un conflit prolongé. Le paradigme MAGA, dans cette lecture, n’est pas seulement un slogan électoral, mais un projet de reconfiguration impériale.
Parallèlement, la Russie évolue sur un axe convergent mais autonome. La guerre en Ukraine n’est pas conçue comme un conflit rapide, mais comme une guerre d’usure destinée à durer 10 ou 20 ans, un laps de temps suffisant pour transformer l’économie russe en un système pleinement militarisé et résilient. Moscou a déjà démontré une remarquable capacité d’adaptation: d’importateur de drones iraniens à exportateur vers Téhéran, dans un cycle de production qui alimente le conflit lui-même.
Cette stratégie trouve ses racines dans la pensée géopolitique d’Alexandre Douguine et dans la doctrine de la «Troisième Rome»: une idée de civilisation alternative à l’Occident libéral, fondée sur la cohésion, la religion et l’identité.
Alors que l’Occident est perçu comme pris au piège de crises internes – sociales, politiques et culturelles –, la Russie se présente comme le noyau d’un bloc autosuffisant, capable d’intégrer des ressources énergétiques, agricoles (l’Ukraine représente environ un tiers de la production mondiale de blé selon certaines estimations agrégées) et industrielles, en construisant une plateforme de résilience tournée davantage vers l’Orient que vers l’Occident.
Voilà pour la thèse du professeur: deux empires qui, conscients de la fin de l’ordre mondial actuel, se préparent à survivre en construisant des « forteresses » autosuffisantes, avec la possibilité – et c’est là le point le plus controversé – d’une convergence tactique entre les États-Unis et la Russie pour contenir l’ascension de la Chine.
Mais c’est précisément sur ce point que s’impose une lecture dialectique.
L’idée d’un réalignement russo-américain se heurte à une réalité qui apparaît de plus en plus évidente : l’irréversibilité du déclin systémique des États-Unis. Il ne s’agit pas d’une évaluation idéologique, mais d’une succession de données structurelles. Sur le plan international, Washington a progressivement érodé sa crédibilité: de l’expansion de l’OTAN malgré des engagements informels contraires, aux guerres fondées sur des hypothèses qui se sont révélées infondées (Irak 2003), jusqu’à l’utilisation sélective des sanctions comme arme géopolitique. Dans ce contexte, tout accord avec les États-Unis est perçu par Moscou comme intrinsèquement instable.

Sur le plan militaire, le discours sur l’invincibilité a été ébranlé par une série d’événements: la vulnérabilité des bases stratégiques, les difficultés des systèmes antimissiles face à des attaques ciblées, et une exposition logistique croissante dans des scénarios complexes. L'hypothèse d'une invasion terrestre de l'Iran, avec un territoire vaste et montagneux et une population hautement mobilisable, ne constituerait pas une démonstration de force, mais le risque concret d'un désastre stratégique, avec des effets internes potentiellement dévastateurs pour une société déjà traversée par des tensions latentes.
Les fragilités internes sont encore plus importantes. L’autosuffisance énergétique américaine, souvent proclamée, est remise en question par l’épuisement progressif des gisements de pétrole de schiste, dont la durabilité est estimée à quelques années seulement pour de nombreux bassins.
Sur le plan agricole, les données indiquent des niveaux de semis à leur plus bas niveau historique depuis 1912, un signe inquiétant pour un pays qui a également fondé sa sécurité sur les exportations alimentaires.
À cela s’ajoutent une tension sociale croissante, qui pourrait être exacerbée par un conflit extérieur prolongé, et une pression financière qui limite les investissements dans des secteurs critiques tels que l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques, alors même que les capitaux étrangers – notamment en provenance du Golfe – commencent à se réduire, notamment en raison de dynamiques internes telles que le ralentissement du marché immobilier à Dubaï et une prudence croissante dans les investissements à forte intensité énergétique comme les centres de données.

Dans le même temps, la Chine a consolidé une supériorité industrielle difficilement rattrapable à court terme, tandis que le système BRICS s’apprête à offrir une alternative structurée à la domination du dollar, fondée sur des ressources réelles et sur une intégration financière progressive qui pourrait réduire drastiquement la demande mondiale de dette américaine, ouvrant des scénarios de redimensionnement pour les États-Unis, non plus en tant que puissance hégémonique mondiale, mais en tant que puissance régionale forte mais contenue.
Dans ce scénario, la conclusion apparaît clairement: la Russie n’a aucun intérêt stratégique à s’allier à un empire perçu comme en déclin et structurellement instable. Au contraire, la convergence avec la Chine – déjà évidente dans les flux énergétiques, les infrastructures et la coopération technologique – représente une option bien plus solide.
C'est là que se dessine le véritable horizon systémique: un monde multipolaire tiré par les BRICS, dans lequel la domination du dollar est progressivement érodée par un nouveau système financier, potentiellement ancré dans des ressources réelles (l'or en premier lieu) et soutenu par la centralité de la monnaie chinoise. Une sorte de «nouveau Bretton Woods», qui ne repose plus sur la confiance dans l'hégémonie américaine, mais sur la convergence des intérêts entre les économies émergentes.

Dans ce rééquilibrage, l’Europe apparaît comme le maillon faible: dépourvue d’autonomie énergétique, dépendante sur le plan militaire, et surtout liée à une posture idéologique anti-russe qui a produit des effets contraires aux intérêts économiques du continent. L'abandon du gaz russe à bas prix a accéléré la perte de compétitivité industrielle, tandis que la conviction – quasi aveugle – d'une possible défaite russe et d'un accès à ses ressources semble de plus en plus éloignée de la réalité.
Dans un contexte de crise des chaînes d'approvisionnement, l'Europe risque d'être parmi les premières régions à subir des chocs systémiques, aux côtés de l'Asie du Sud-Est, fortement dépendante des importations énergétiques, de l'Afrique du Nord, exposée à des crises alimentaires et hydriques, et de vastes régions d'Afrique subsaharienne qui se trouvent déjà aujourd'hui dans une situation de fragilité structurelle. L'Amérique latine se retrouvera elle aussi divisée entre les pays exportateurs de ressources – potentiellement avantagés – et les pays importateurs, qui subiront de graves répercussions.
Les conséquences ne se limiteront pas aux secteurs traditionnels: la crise affectera également en profondeur l'économie immatérielle. L'intelligence artificielle, qui nécessite une énergie abondante, des matières premières critiques et des infrastructures sophistiquées, pourrait ralentir considérablement; la logistique mondiale, déjà mise à rude épreuve, subira de nouvelles perturbations; le tourisme – secteur vital pour de nombreuses économies européennes, y compris l'économie italienne – sera parmi les premiers à se contracter en cas d'instabilité généralisée. Des secteurs industriels européens entiers, de la chimie à la fabrication de pointe, sont aujourd’hui particulièrement exposés.

Dans ce contexte, attribuer à Trump une génialité stratégique totale semble problématique: ses comportements présentent des traits évidents de narcissisme et d’irrégularité dans la prise de décision. Il serait toutefois réducteur d’interpréter ce phénomène comme un pur hasard. Il est plus plausible de penser qu’il existe derrière son action une mise en scène systémique, expression d’intérêts profonds qui utilisent son imprévisibilité comme un instrument de déstabilisation contrôlée, fonctionnant à la redéfinition des équilibres mondiaux.
Le Moyen-Orient, dans ce scénario, reste le point le plus instable. Israël est confronté à un possible changement de paradigme: une réduction de la présence américaine pourrait se traduire par une perte de supériorité stratégique, rendant nécessaire une remise en question de sa posture, peut-être vers des formes d’équilibre régional plus pragmatiques.
Les pays du Golfe, quant à eux, traversent une phase de transition silencieuse, entre des signes de tension sur les marchés immobiliers et un repositionnement des investissements, avec des répercussions directes possibles sur la capacité américaine à financer sa dette et à soutenir son infrastructure technologique.
Pour l’Italie, tout cela se traduit par une nécessité qui ne peut plus être reportée: un changement radical d’approche. Pays manufacturier, dépendant des exportations, fragile sur le plan énergétique et fortement exposé au tourisme, elle ne peut se permettre de rester ancrée dans des schémas idéologiques ou des stratégies non alignées sur ses intérêts matériels. Il faut un retour à la réalité, une révision en profondeur des élites et des priorités stratégiques, et surtout l’abandon de l’illusion selon laquelle l’avenir passe par la défaite de la Russie plutôt que par une redéfinition pragmatique des relations eurasiennes.
Il reste toutefois une variable qui pèse sur toute analyse rationnelle: le risque existentiel lié à des décisions irrationnelles. Un empire en déclin peut, historiquement, choisir la voie de la destruction plutôt que celle de l’adaptation. L’hypothèse d’une opération terrestre en Iran, déjà discutée au plus haut niveau, ou le recours à des doctrines extrêmes telles que la soi-disant «option Samson» au Moyen-Orient, représentent des scénarios qui échappent à la logique linéaire de la théorie des jeux et ouvrent la porte à des issues catastrophiques.
Voici donc le paradoxe final: alors que les grandes puissances agissent comme des acteurs rationnels dans une partie à long terme, la possibilité d’un coup irrationnel – une erreur, un excès d’orgueil, une décision prise sous pression – reste le seul facteur capable de réduire à néant la partie elle-même.
En d’autres termes, le monde ne change pas simplement d’ordre: il entre dans une phase où la rationalité stratégique et le risque d’effondrement coexistent dans un même espace, comme les deux faces d’une même pièce géopolitique instable.
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jeudi, 09 avril 2026
Israël frappe la géométrie eurasienne de la Chine

Israël frappe la géométrie eurasienne de la Chine
À Kashan, Israël n'a pas seulement frappé l'Iran, il a touché une artère vitale de son continent. L'attaque du pont ferroviaire de Yahya Abad, un maillon essentiel du corridor de fret Xinjiang-Téhéran, a directement impacté la stratégie terrestre des Nouvelles Routes de la Soie que la Chine développe comme alternative au détroit d'Ormuz.
La ligne ferroviaire de 10.400 km vers le port sec d'Aprin, conçue pour acheminer des marchandises de l'ouest de la Chine vers le pôle industriel iranien, puis vers Qom, Kashan, Ispahan et Bandar Abbas, était censée devenir la future voie de contournement du pétrole brut et des industries de Pékin, à l'abri des sanctions.

En coupant Kashan, Israël a envoyé un signal beaucoup plus clair: toute infrastructure contribuant à stabiliser l'économie de guerre iranienne ou offrant à la Chine une voie terrestre sécurisée vers le Golfe est désormais une cible.
Stratégiquement, il s'agit du premier message militaire adressé au-delà de Téhéran et à la géométrie eurasienne de Pékin, rappelant que les nouvelles guerres ne se mènent pas seulement contre les armées, mais aussi contre les corridors, les ponts, les ports secs et les chaînes d'approvisionnement qui garantissent la résilience des grandes puissances.
La réponse chinoise probable ne sera pas une escalade militaire, mais une accélération de la redondance : un investissement accru dans l'axe de Gwadar, le corridor moyen caspien et le réseau ferroviaire russe.
Israël a démontré sa capacité à faire pression sur l'Iran en agissant sur les points névralgiques de la Route de la Soie, obligeant la Chine à repenser la sécurité de son architecture énergétique continentale
En savoir plus - Lien: https://multimedia.scmp.com/news/china/article/One-Belt-O...
Post: https://www.linkedin.com/posts/roberto-lafforgue-7a356347...
Source: https://t.me/dynamiquesdeconflit
19:28 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, actualité, iran, chine, routes de la soie |
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Le détroit d'Ormuz, la sélectivité iranienne et la géoéconomie de la guerre

Le détroit d'Ormuz, la sélectivité iranienne et la géoéconomie de la guerre
par Tiberio Graziani
Source : Meridiano Italia & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/18385
Au cœur de la crise moyen-orientale de 2026, le détroit d’Ormuz réémerge dans sa forme la plus authentique: non pas un simple passage maritime, mais un dispositif géopolitique primordial, capable d’influencer les structures profondes de l’ordre international. C’est ici, dans cet espace restreint et stratégiquement décisif, que se manifeste avec clarté le changement de phase du système mondial.
Nous ne sommes pas face à une simple interruption des flux, mais à quelque chose de plus sophistiqué: une régulation sélective du transit. La décision iranienne de n’autoriser le passage qu’à un groupe limité d’États — Russie, Chine, Inde, Pakistan et Irak — introduit un principe radicalement nouveau : la fin de la neutralité des infrastructures mondiales.
La fin de l’universalisme globaliste
Pendant plus de trois décennies, le paradigme dominant a postulé l’ouverture indiscriminée des espaces économiques. Les mers, les détroits, les corridors logistiques étaient conçus comme des zones neutres, soustraites à la compétition politique directe.
Aujourd’hui, ce paradigme semble définitivement dépassé.
Le détroit d’Ormuz devient le symbole d’une transformation plus large: la subordination de la géoéconomie à la géopolitique. Il n’existe plus un marché global unifié, mais une pluralité d’espaces interconnectés mais politiquement filtrés.
L’accès aux routes n’est plus un droit implicite, mais un privilège accordé en fonction de l’alignement stratégique.
L’Eurasie comme espace cohérent
Dans ce contexte, l’ensemble des pays autorisés au transit n’est pas choisi au hasard. Il délimite, avec une suffisante clarté, les contours d’un espace eurasiatique en voie de consolidation.
La Russie, la Chine et l’Inde représentent les pôles principaux de cette configuration; le Pakistan et l’Irak en constituent des projections régionales fonctionnelles.
Ce qui émerge, c’est une continuité géopolitique terrestre et maritime qui, sans être formalisée dans une alliance unique, opère selon des logiques convergentes.
Concernant la Russie, la situation actuelle ne crée pas une condition de vulnérabilité, mais renforce une trajectoire déjà en cours, à savoir l’orientation progressive vers l’Asie.
Moscou, grâce à son autonomie énergétique et à la restructuration des routes commerciales, s’insère dans cet espace — malgré la crise ukrainienne — en tant qu’acteur stable et résilient.
L’Europe et la crise de l’autonomie stratégique
À l’inverse, l’espace européen montre des limites structurelles que la crise d’Ormuz rend particulièrement problématiques.
L’Union européenne se trouve aujourd’hui en position de dépendance systémique : énergétique, logistique et, en dernier lieu, stratégique.
Les choix politiques adoptés ces dernières années — de l’alignement atlantiste aux politiques de sanctions — ont réduit ses marges de manœuvre, exposant le continent à des chocs extérieurs difficilement gérables.
En l’absence d’une vision géopolitique autonome, l’Europe apparaît comme un espace passif, incapable d’influer sur les dynamiques qui la concernent directement.

Les États-Unis et la limite de l’hégémonie
Les États-Unis, tout en conservant une position de supériorité militaire et une sécurité énergétique relative, font face à une donnée incontournable: la perte de contrôle effectif sur certains nœuds cruciaux du système mondial, ainsi que l’accentuation du processus d’érosion de leur crédibilité à l’échelle mondiale.
Leur hégémonie, historiquement fondée sur la capacité à garantir la liberté des routes, rencontre ici une limite structurelle.
Le contrôle maritime ne suffit plus lorsque des acteurs régionaux — comme l’Iran — disposent de leviers territoriaux capables d’influencer les flux.
Une phase se profile où la puissance américaine reste importante, mais n’est plus en mesure d’imposer l’ordre dans un sens universel.
Vers un ordre des corridors
Ce qui ressort de la crise du détroit d’Hormuz, c’est l’avènement d’un ordre basé sur les corridors, dans lequel :
a) Les infrastructures deviennent des instruments de sélection politique;
b) Les flux économiques suivent des lignes d’appartenance stratégique.
Les espaces mondiaux se fragmentent en systèmes régionaux interconnectés mais distincts.
Dans cette configuration, l’Eurasie apparaît comme le noyau le plus dynamique et le plus cohérent, tandis que le soi-disant Occident manifeste des signes évidents de désarticulation.
Conclusion
Le détroit d’Ormuz, loin d’être un simple passage géographique, se présente comme un laboratoire de la nouvelle phase historique.
La sélectivité imposée par l’Iran contribue à signer la fin de l’illusion globaliste et inaugure une époque où la circulation des ressources est subordonnée à la géométrie du pouvoir.
C’est, encore une fois, la géographie — entendue comme la structure profonde des relations internationales — qui affirme sa centralité.
Et celui qui ne parvient pas à l’interpréter est destiné à la subir.
19:17 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : détroit d'ormuz, géopolitique, iran, actualité |
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Les États-Unis présentent leur nouvelle stratégie de sécurité dénommée la «Grande Amérique du Nord»

Les États-Unis présentent leur nouvelle stratégie de sécurité dénommée la «Grande Amérique du Nord»
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46059/politica/ee.uu.-pr...
Le secrétaire à la Guerre des États-Unis, Pete Hegseth, a déclaré ce dimanche que le président Donald Trump avait tracé une nouvelle carte stratégique englobant tout le territoire nord-américain du Groenland au golfe du Mexique, en incluant le canal de Panama et les pays environnants.
Selon ses explications, cette vision est désignée, au sein du Département de la Guerre, comme la «Grande Amérique du Nord». «Toutes les nations et territoires souverains situés au nord de l’équateur [...] constituent notre périmètre de sécurité dans ce grand voisinage», a-t-il déclaré, tout en soulignant que ces pays ne font pas partie du Sud Global.

Hegseth a indiqué que cette délimitation répond à des facteurs géographiques, en soulignant que les territoires, qui y sont inclus, ont accès à l’Atlantique Nord ou au Pacifique Nord et se situent au nord de barrières naturelles telles que l’Amazonie et la cordillère des Andes. De plus, il a précisé que cette approche vise à «rétablir nos relations nord-sud» par une coopération accrue en matière de défense entre les États-Unis et leurs partenaires de l’hémisphère Nord.
Dans ce contexte, le ministre a indiqué que Washington renforcera sa présence dans le Nord, tandis qu'au Sud de l’équateur, il encouragera une répartition plus équitable des responsabilités en matière de sécurité. Selon lui, cela permettra aux pays de l’hémisphère Sud d’assumer un rôle plus important dans la défense de l’Atlantique Sud et du Pacifique Sud, ainsi que dans la protection des infrastructures critiques.
Le Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a dévoilé la nouvelle doctrine de sécurité des États-Unis, qui définit la «Grande Amérique du Nord» comme un territoire s’étendant «du Groenland au golfe du Mexique et au canal de Panama».
Chaque nation et territoire souverain au nord de l’équateur, du Groenland à l’Équateur, de l’Alaska à la Guyane, constitue le «périmètre de sécurité immédiat» dans «ce grand voisinage dans lequel nous vivons tous».
Hegseth a insisté sur le fait que les États-Unis augmenteront leur présence militaire dans cette vaste zone, de l’Alaska à la Guyane, tout en exigeant que les nations au sud de l’équateur paient pour la défense des océans et des ressources du Sud.
Plutôt que de respecter la souveraineté, l’administration Trump ravive la Doctrine Monroe à grande échelle.
Cette posture agressive s’accompagne de :
- de la diffusion d'une nouvelle carte stratégique qui redessine littéralement l’hémisphère comme un territoire contrôlé par les États-Unis;
- du projet d'établir des bases et de planifier des opérations militaires élargies en Amérique latine et dans les Caraïbes;
- de revendications clairement formulées pour un «partage des charges» qui obligera les pays les plus faibles à payer pour être dominés par les États-Unis;
- d'un rejet évident de tout accord de sécurité indépendant des Etats-Unis dans l’hémisphère Sud.
Le schéma est clair: moins de discours sur l’idée d'association amicale, plus d’affirmation d'un contrôle direct par Washington. La souveraineté des pays visés devient conditionnelle dès qu'elle entre en conflit avec les priorités stratégiques des États-Unis.
18:39 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, états-unis, géopolitique, amérique du nord, caraïbes, grande amérique du nord |
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mardi, 07 avril 2026
Donald Trump, le détroit d'Ormuz et la stratégie de l’«État profond»

Donald Trump, le détroit d'Ormuz et la stratégie de l’«État profond»
Elena Fritz
Quelle: https://t.me/global_affairs_byelena#
Lorsqu’on a affaire à Donald Trump, ce serait une erreur d’exclure catégoriquement quoi que ce soit. Chez lui, les situations, les priorités et les tonalités changent souvent à une vitesse surprenante. C’est précisément pour cela qu’il vaut la peine d’adopter une perspective stratégique.
De mon point de vue, le véritable objectif de ces forces qui ont poussé Trump dans le conflit avec l’Iran – appelons-les simplement «l’État profond» ou l’establishment mondialiste – ne résidait pas uniquement dans des frappes militaires contre Téhéran. L’objectif stratégique était plutôt le blocage du détroit d’Ormuz. Car c’est là que se trouve le véritable levier; une fermeture d’Ormuz aurait plusieurs effets simultanés: elle affecterait la marge de manœuvre énergétique et financière des États du Golfe, affaiblirait leur indépendance croissante, mettrait sous pression leurs arrangements en ressources avec la Chine, et agirait en même temps comme un déclencheur d’une plus grande secousse économique. C’est là que réside la véritable mèche géopolitique.
C’est pourquoi nous vivons une situation étrange: beaucoup de choses se produisent, mais l’essentiel reste non résolu. On parle d’opérations, de débarquement dans des îles comme celle de Kharg, d’options militaires et de moyens de pression. Mais on ne répond pas à la question principale: qui contrôle en fin de compte la situation dans le détroit d’Ormuz ?
Trump, semble-t-il, comprend très bien ce qu’il ne doit pas faire. Car la situation, dans laquelle il se débat, est contradictoire. S’il tente d’ouvrir militairement le détroit d’Ormuz – c’est-à-dire faire passer en force ses effectifs aéronavals et terrestres, c'est-à-dire ce que ses adversaires ont peut-être anticipé –, alors les États-Unis risquent d’être entraînés plus profondément dans une guerre régionale avec un lourd tribut en vies humaines: pour les soldats américains, pour les populations de la région, ébranlant ainsi la stabilité tout entière du Moyen-Orient. Mais s’il ne le fait pas, le défaut de stratégie demeure. Il aura alors contribué à une escalade sans résoudre le problème central.
C’est là que réside le piège: Trump est d’abord poussé dans la guerre, puis dirigé vers un corridor de sortie étrange, peu avantageux politiquement: une fin du conflit militaire sans avoir réglé la question principale, celle qui a été créée par cette escalade. Ses adversaires peuvent l’attaquer dans les deux cas. S’il ouvre le détroit d’Ormuz militairement, il risquera de s’enliser dans un bourbier régional très coûteux en vies de militaires américains. S’il laisse la situation non résolue, on lui reprochera un échec stratégique. Telle est la véritable architecture de cette crise.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si Trump mènera la guerre contre l’Iran ou jusqu’où s’étendront les opérations. La question cruciale est de savoir si la crise d’Ormuz est exploitée en toute conscience omme un mécanisme pour atteindre plusieurs objectifs simultanément: la déstabilisation des flux énergétiques, une pression sur les monarchies du Golfe, la perturbation des intérêts chinois, et le déclenchement d’un choc économique plus large.
Vu sous cet angle, le conflit ne se limite plus à une simple escalade entre Washington et Téhéran. Il apparaît plutôt comme un levier dans une lutte de pouvoir bien plus large, avec Trump englué dans une position où chaque issue possible entraînerait des coûts politiques importants.
#geopolitik@global_affairs_byelena
15:20 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, golfe persique, détroit d'ormuz, géopolitique, moyen-orient, iran |
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lundi, 06 avril 2026
Géopolitique de la troisième guerre mondiale

Géopolitique de la troisième guerre mondiale
Alexandre Douguine
De nombreux analystes avancent actuellement l’hypothèse que la troisième guerre mondiale a déjà commencé et que nous en sommes à sa première phase. Que ce soit vrai ou non, nous le saurons dans un avenir proche, mais supposons pour l’instant que cette hypothèse est fondée et tentons d’en examiner les contours géopolitiques.
La signification de la troisième guerre mondiale réside dans un changement radical de toute l’architecture de la politique mondiale. Les institutions internationales existantes depuis longtemps ne correspondent plus à la réalité. Elles sont toujours structurées selon la logique du système de Westphalie et du monde bipolaire. Le modèle de Westphalie repose sur la reconnaissance de la souveraineté de tous les États reconnus au niveau international. L’ONU est bâtie sur le même principe.
Cependant, dans la pratique, au cours des cent dernières années, le principe de souveraineté est devenu une pure hypocrisie. Dans les années 1930, en Europe, un système s’était formé où seuls trois forces étaient souveraines, et de manière strictement idéologique : 1) l’Occident bourgeois-capitaliste (Grande-Bretagne, États-Unis, France, etc.) ; 2) l’URSS communiste ; 3) les pays de l’Axe, avec une idéologie fasciste.
Une telle situation a perduré après la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais un seul de ces pôles idéologiques — le fasciste — a disparu. Cependant, les deux autres — capitaliste et socialiste — se sont renforcés et étendus. Mais là encore, aucun État-nation en soi n’était souverain. Certains étaient dirigés depuis Moscou, d’autres depuis Washington. Le mouvement de non-alignement oscillait entre ces deux pôles.
L’auto-dissolution du Pacte de Varsovie et l’effondrement de l’URSS ont éliminé le bipolarisme, et à partir de ce moment, seul les États-Unis ont été porteurs de la souveraineté. L’ONU et le modèle de Westphalie sont devenus de simples paravents de l’hégémonie mondiale. Ainsi est apparu un monde unipolaire.

Dès les années 1990, il est devenu évident qu’il fallait revoir le droit international au profit soit d’un gouvernement mondial (version libérale de la fin de l’histoire selon Francis Fukuyama), soit d’une hégémonie occidentale directe (les néoconservateurs américains). Les pays européens ont suivi le scénario du gouvernement mondial, en cédant leur souveraineté en faveur de l’UE, en tant qu’étape préparatoire à celui-ci. À leur tour, il a été suggéré discrètement à tous les autres de se préparer à la même chose.
Cependant, au début des années 2000, une nouvelle tendance a émergé: la volonté de restaurer la souveraineté en Russie et en Chine. Moscou et Pékin ont tendu vers la réalisation de la souveraineté non plus comme une fiction, mais comme une réalité. C’est ainsi que la multipolarité s’est manifestée. Désormais, il était proposé que les porteurs de la souveraineté deviennent des États-civilisations — aussi bien déjà constitués (Russie, Chine, Inde) que potentiels (monde islamique, Afrique, Amérique latine). Et c’est ainsi qu’ils se sont constitués en BRICS.
En conséquence — le projet unipolaire est entré en collision avec le multipolaire. Tant les globalistes que les néoconservateurs s’opposaient au multipolarisme. Le potentiel de conflit était évident, et les anciennes normes et règles, encore issues des périodes géopolitiques précédentes, n’étaient plus applicables.
Il n’importe pas de savoir si la troisième guerre mondiale a déjà commencé ou non, mais sa teneur géopolitique est claire : c’est une guerre entre l’unipolarité et le multipolarisme pour une nouvelle architecture mondiale, pour la répartition des centres de décision souverains — soit uniquement à l’Ouest, soit parmi les États-civilisations en pleine montée en puissance.
Donald Trump est arrivé à la Maison-Blanche pour un second mandat en 2024 avec un programme qui laissait penser qu’il adopterait le multipolarisme : refus des interventions, critique des globalistes, conflit direct avec les libéraux, attaques virulentes contre les néoconservateurs, concentration sur les problèmes intérieurs des États-Unis, appel à revenir aux valeurs traditionnelles — tout cela laissait penser que Trump et son administration prendraient partie pour le multipolarisme, tout en cherchant à assurer aux États-Unis des positions aussi avantageuses que possible dans cette nouvelle configuration.

Cependant, très vite, l’administration américaine a commencé à se rapprocher des néoconservateurs et à s’éloigner de sa position initiale. Par la suite, elle a soutenu le génocide à Gaza, poursuivi l’approvisionnement de Kiev en renseignements, capturé Maduro, préparé une invasion de Cuba, et enfin déclaré la guerre à l’Iran avec l’assassinat des dirigeants politiques de la République islamique d’Iran.
La troisième guerre mondiale a été déclenchée par les États-Unis dans le contexte de la préservation, du renforcement et même de l’affirmation définitive du modèle unipolaire de l’ordre mondial. On propose à tous les autres d’être soit des vassaux obéissants, soit des ennemis. C’est avec ces adversaires du monde unipolaire que Washington mène cette troisième guerre mondiale. En jeu, il y a la souveraineté. Il n’existe pas encore une seule puissance capable de faire face de manière symétrique aux États-Unis, c’est pourquoi ceux-ci déploient des actions militaires sur plusieurs fronts simultanément.
Le premier front de cette guerre du monde unipolaire contre un monde multipolaire est l’Ukraine. Cette guerre a été provoquée par les néocons dès l’époque d’Obama, et ce sont surtout les globalistes qui y ont pris part, voyant en la Russie non seulement un obstacle géopolitique à l’établissement d’un gouvernement mondial, mais aussi une menace idéologique. Trump a hérité cette guerre, et il ne s’en réjouit pas vraiment (la Russie étant une puissance nucléaire avec une idéologie conservatrice, contre laquelle le président américain n’a rien à redire). Mais Moscou n’est manifestement pas prête à reconnaître sa vassalité envers Washington, insistant sur la souveraineté et la multipolarité, ce qui est incompatible avec l’hégémonie unipolaire. Quoi qu’il en soit, Washington continue de soutenir le régime de Kiev, tout en transférant l’initiative aux pays européens de l’OTAN, pour lesquels ce conflit revêt un caractère à la fois essentiel et idéologique. Ce front demeure important, et plus Moscou défend sa souveraineté, plus Washington sera dur avec la Russie.

Le deuxième front des États-Unis concerne l’hémisphère occidental: l’enlèvement de Maduro et la prise de contrôle du Venezuela, la préparation d’une invasion de Cuba, des actions contre les cartels au Mexique, en Colombie, en Équateur, etc. En substance, c’est une guerre contre toute l’Amérique latine dès lors qu’un pays tente de résister au diktat direct des États-Unis.
Le troisième front, actuellement à la phase la plus intense, est l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, qui a enflamé tout le Moyen-Orient. Cela inclut également la poursuite des opérations militaires de Tel-Aviv à Gaza, au Liban, au Yémen, ainsi que la refonte de toute la carte du Moyen-Orient.
En substance, l’Occident mène actuellement une guerre simultanée contre trois pôles du monde multipolaire (Russie, monde islamique, Amérique latine). À l’ordre du jour, l’ouverture d’un quatrième front — dans le Pacifique. Le conflit avec la Chine est inévitable selon la logique globale des changements en cours dans la politique mondiale.
L’Inde — un autre État-civilisation — adopte encore une position fluctuante et, en raison des contradictions avec la Chine et le Pakistan, penche vers les États-Unis et Israël. Mais pour jouer le rôle de vassal docile, l’Inde, avec son potentiel, ne semble guère adaptée, d’autant plus que la multipolarité constitue la ligne officielle de son gouvernement.
Ainsi, la carte de la géopolitique de la troisième guerre mondiale est esquissée dans ses grandes lignes. La faction du monde unipolaire y est représentée par les États-Unis, l’Occident dans son ensemble et leurs vassaux, y compris le Japon et la Corée du Sud en Extrême-Orient. Ils se battent selon deux scénarios qui ne sont pas totalement identiques: le mondialisme (l’UE et le Parti démocrate des États-Unis) et l’hégémonie américaine directe (les néocons).
Par ailleurs, Netanyahu a dans cette configuration ses propres plans autonomes pour la construction d’un grand Israël, ce qui est difficilement conciliable avec le mondialisme libéral, mais tout à fait soutenu par la Maison-Blanche, les néocons et les chrétiens sionistes. Cependant, dans l’ensemble, cette coalition reste relativement solidaire face au monde multipolaire et, à mesure que l’escalade augmente, elle sera contrainte d’agir de plus en plus de manière unie, en laissant les contradictions internes pour plus tard.

Le camp du monde multipolaire est beaucoup plus dispersé. Ses principaux centres sont la Russie et la Chine. La Russie mène déjà sa guerre en Ukraine, tandis que la Chine évite pour l’instant une confrontation directe. Le monde islamique est divisé, une partie des pays musulmans étant sous contrôle total des États-Unis. L’Iran et le monde chiite en général sont les plus radicaux, ils sont en première ligne de la confrontation contre l’Occident, mais les Iraniens ne comprennent pas encore totalement que d’autres fronts de cette guerre, notamment l’Ukraine, les touchent directement.
La direction de la RPDC comprend parfaitement la situation géopolitique globale, étant la plus ouverte à soutenir la Russie dans la confrontation contre l’Occident sur le front ukrainien.
L’Amérique latine est également fragmentée. Le gouvernement de Lula au Brésil penche vers la multipolarité, tandis que le régime de Milei en Argentine soutient, au contraire, l’axe américano-israélien.
En Afrique, la multipolarité est la plus fortement ressentie par les pays de l’Association du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger). La position leur est proche, tout comme celle de l’Afrique du Sud, de la Centrafrique, de l’Éthiopie et de certains autres pays. Mais aucun d’eux ne possède une position consolidée.
L’Inde adopte une position neutre — d’un côté, en tant que membre du bloc multipolaire, et de l’autre, en raison de ses relations étroites avec les États-Unis et Israël.
Globalement, les forces unipolaires, malgré toutes leurs contradictions internes, sont plus consolidées et ont une vision plus claire de contre qui, pour quels intérêts et quelles valeurs elles combattent. La divergence de priorités et même de visions sur le modèle final de l’ordre mondial souhaité par l’Occident — les États-Unis — ne constitue pas un obstacle à leur stratégie commune, à leur coopération étroite dans le domaine du renseignement, à l’échange de technologies militaires, etc.
De leur côté, le camp multipolaire est beaucoup plus dispersé. Même les pays directement attaqués par l’Occident unipolaire ne se précipitent pas pour intégrer leur potentiel ni pour soutenir directement les autres.
20:43 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, troisième guerre mondiale, alexandre douguine, politique internationale, géopolitique, monde multipolaire |
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jeudi, 02 avril 2026
Il est temps de fermer les bases militaires américaines en Asie occidentale

Il est temps de fermer les bases militaires américaines en Asie occidentale
Brecht Jonkers
La décision du régime américain de faire la guerre à la République islamique d’Iran, en particulier durant le mois de Ramadan, restera dans l’histoire comme un exemple manifeste de l’hybris impérial, de l’arrogance et du surestimation de soi. Et, tout comme le règne hautain et auto-satisfait du Pharaon et la confiance excessive et pécheresse de Sodome et Gomorrhe, cela ne fera qu’accélérer l’effacement de l’Empire qui sombrera dans les oubliettes de l’histoire.
Ce que Trump avait promis était une opération de changement de régime «rapide et facile», censée durer tout au plus quelques semaines. Cela rappelle étrangement le souvenir de l’Arabie saoudite promettant de vaincre le Yémen en seulement six semaines en 2015, une guerre qui, à ce jour, en est à son onzième anniversaire.
Ce que Trump a réellement provoqué, cependant, c’est un Iran plus uni que jamais, le détroit d’Ormuz entièrement sous contrôle iranien et inaccessible à tout allié du sionisme, le marché mondial du pétrole en désarroi, la destruction généralisée et le mécontentement parmi les monarchies alliées des États-Unis dans le Golfe Persique, et une récession économique qui va maintenir la plupart des pays occidentaux et leurs satellites sous une poigne ferme pendant des années.

Loin de voir le gouvernement islamique de Téhéran s’effondrer sous les bombes américaines pour être remplacé par un régime fantoche issu d’une «révolution colorée» typique soutenue par les États-Unis, l’héritage de la Révolution islamique a atteint un niveau élevé de cohésion nationale. Le peuple iranien, et une grande partie du monde, comprennent qu’il s’agit d’un conflit fondamental mené à un niveau eschatologique: une guerre claire entre le bien et le mal.
Les différences politiques entre les factions en Iran ont été mises de côté, et même d’anciens participants aux manifestations anti-gouvernementales des derniers mois ont rejoint les rassemblements d’un million de personnes en soutien à la défense de l’Iran. De plus, des décennies de propagande politique visant à diaboliser la République islamique ont été défaites en quelques semaines, alors que les capacités de mener une soft war de l’Iran ont fait un travail remarquable en exposant, sur les réseaux sociaux et par le journalisme populaire, le fonctionnement interne de la clique sioniste.
La guerre d’agression contre l’Iran survient juste après les révélations fracassantes sur l’opération pédophile menée par le clan Epstein, et la méfiance publique envers le régime américain atteint un niveau record. Des personnalités majeures de l’establishment, telles que Joe Kent démissionnant de la direction du National Counterterrorism Center en signe de protestation, ou le politologue John Mearsheimer déclarant que les États-Unis ont « déjà perdu » la guerre contre l’Iran, sont des gifles retentissantes aux propagandistes de l'impérialisme américain qui auraient été impensables au sommet de la frénésie de la « guerre contre le terrorisme » il y a vingt ans. Petit à petit, les populations occidentales se réveillent face à la vérité derrière les mensonges qu’on leur a servis depuis leur naissance.
Les États-Unis ont dû recourir à leurs États satellites pour obtenir de l’aide, tels un suzerain féodal appelant ses vassaux à la rescousse lorsque la situation devient difficile. L’humiliation a été aggravée lorsque aucun porte-étendard n’a rallié le drapeau, car l’ensemble de l’OTAN, à l’exception de la Grande-Bretagne, a refusé l’appel. Même parmi les monarchies arabes habituellement loyales du Golfe Persique, le mécontentement gronde face aux actions de Washington et au manque de coordination avec ses alliés supposés.
L’Iran a répété à plusieurs reprises qu’il n’a aucun conflit direct avec les pays de la région du Golfe Persique. Il cible exclusivement les bases militaires utilisées par l’ennemi américano-sioniste. Il l’a fait avec une précision chirurgicale et une efficacité remarquable: chacune des 17 bases militaires américaines identifiées par l’Iran dans la région ouest-asiatique ont été rendues inopérantes. En conséquence, l’ensemble des bases stratégiques et militaires américaines dans le Golfe Persique, fruit de plus de trois décennies de travail, a été annulée en quelques semaines seulement.
Il faut désormais s’attendre à ce que les monarchies arabes exigent bientôt le départ complet et officiel des troupes américaines de leurs territoires. Ce n’est pas une hypothèse farfelue, car la plupart de ces bases sont un phénomène récent. À l’exception du Bahreïn, où les États-Unis ont repris les bases coloniales britanniques après l’indépendance du pays, toutes les bases américaines de la région datent des années 1990, lorsque l’atmosphère de la première guerre du Golfe a entraîné une augmentation rapide des bases militaires.

Ce n’est qu’après le pivot américain vers le monde arabe, qui a débuté en 1991, que la région du Golfe Persique est devenue centrale dans la politique étrangère américaine, motivée à la fois par une soif insatiable de pétrole bon marché et par l’influence croissante des néoconservateurs à Washington.
Exiger la fin du déploiement militaire direct dans des pays comme le Qatar serait tout à fait raisonnable. Surtout, cela mettrait fin presque immédiatement aux frappes de missiles et de drones iraniens sur ces royaumes. Il est inconcevable que cette idée n’ait pas traversé l’esprit des dirigeants arabes, surtout lorsque la survie même des monarchies pourrait être en jeu si leur implication directe dans cette guerre se poursuit. Trump a montré, avec son manque habituel de tact, que les États-Unis considèrent les États arabes comme à peine plus que de l’immobilier utile pour un usage purement militaire, et ne feront rien pour les défendre comme le ferait un véritable allié ou suzerain.
L’importance du retrait des troupes américaines du Golfe Persique ne saurait être surestimée. Il saboterait effectivement le cœur de la doctrine militaire américaine de bombardement stratégique, de la même manière que l’Iran l’a déjà fait militairement en mettant hors service les bases américaines.
Malgré tout le faste et l’apparat entourant la posture militaire américaine, la guerre reste toujours soumise à la dure réalité matérielle. Si les bombardiers stratégiques américains peuvent atteindre l’Iran depuis des bases telles que Diego Garcia ou même depuis les États-Unis eux-mêmes, la situation est bien plus compliquée pour les chasseurs-bombardiers et les avions d’accompagnement qui étaient auparavant stationnés autour du Golfe Persique. Désormais, avec l’incapacité de quasi toutes les bases américaines de la région, les États-Unis doivent dorénavant compter sur les porte-avions comme seul socle fiable pour leur aviation de réaction rapide.
Après tout, les forces américaines ont dû quitter l’Afghanistan il y a quelques années, et ont quasiment fui l’Irak face à la résistance incessante des Forces de mobilisation populaire. Ainsi, les avions embarqués restent la seule option fiable.
Il est à noter qu’à ce moment précis, il n’y a qu’un seul porte-avions, l’USS Abraham Lincoln, qui a été affecté aux opérations de combat contre la République islamique. L’USS Gerald Ford (photo) était destiné à l’opération, mais a depuis été envoyé à Split, en Croatie, pour réparations à la suite d’un prétendu « incendie dans la buanderie ». La limitation à un seul porte-avions est étrange, sachant que la marine américaine se vante d’avoir au moins 11 porte-avions opérationnels à tout moment.

Les États-Unis ont commencé à redéployer du matériel militaire depuis l’Asie orientale vers le Golfe Persique, comme l’a montré le retrait récent de certains systèmes de missiles en Corée du Sud. Toutefois, ils devront faire face au fait que, sans leurs bases opérationnelles, cela aura un impact minimal.
Il est remarquable que l’Iran n’ait aucune revendication territoriale concernant les monarchies du Golfe, même pas envers Bahreïn qui était un territoire iranien avant 1971. Contrairement à la rhétorique sioniste et wahhabite en cours, l’Iran n’est pas et n’a jamais été une menace pour l’existence ou l’intégrité territoriale de l’un des pays entourant le Golfe Persique.
Bien que certains internautes aient exprimé des désirs fantasques concernant une expansion iranienne ou des expéditions punitives contre les États khaleeji, l’Iran n’a jamais envisagé ces idées. En réalité, la principale menace pour les systèmes politiques des monarchies vient probablement du fait que les piliers jumeaux de l'architecture géopolitique de la région, soit 1) le soutien militaire américain garanti et 2) le flux ininterrompu de pétrodollars sont en train d’être sapés. Rompre la dépendance à l’égard des États-Unis et forger une voie souveraine pourraient s’avérer les moyens les plus fiables d’assurer la stabilité politique. Oman en est la preuve.
Comme dans le célèbre conte « Les Habits neufs de l’Empereur », il suffit d’une âme courageuse avec du bon sens et de l’audace pour pointer du doigt et dire que l’empereur est en réalité nu. Une fois que cette voix s’exprime, la mascarade s’achève et la vérité est révélée au monde entier.
L’Iran s’est imposé comme cette âme courageuse de notre époque. Les vêtements de l’imperator, qui aujourd’hui portent des noms tels que le Dôme de fer, l’armée américaine, le pétrodollar et « l’ordre fondé sur des règles », se sont révélés n’être que des illusions communément acceptées. Les missiles et drones du Corps des gardiens de la révolution islamique ont démoli le rideau de fumée masquant la faiblesse intrinsèque de l’hégémonie américano-sioniste.
La guerre est encore loin d’être terminée, malgré les tentatives continues et de plus en plus désespérées de Trump pour négocier la paix. L’Iran a rejeté ces demandes à plusieurs reprises. Les termes d’un accord de paix seront entièrement fixés par l’Iran, en tant que vainqueur de cette guerre qui restera dans l’histoire comme une humiliation majeure pour l’empire américain.
Quelles que soient les évolutions des prochains mois, il est certain que l’Asie occidentale ne sera plus jamais la même.
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lundi, 16 mars 2026
La guerre des corridors: du Caucase à l'Asie centrale, Washington et les BRICS se disputent les routes du futur

La guerre des corridors: du Caucase à l'Asie centrale, Washington et les BRICS se disputent les routes du futur
Margherita Furlan
Source: https://telegra.ph/La-guerra-dei-corridoi-dal-caucaso-all...
Vance signe à Bakou le partenariat stratégique entre les États-Unis et l'Azerbaïdjan et lance le corridor TRIPP à travers l'Arménie. Pendant ce temps, d'Islamabad à Kaboul, le réseau transafghan des BRICS redessine la connectivité eurasienne. Deux visions du monde, un seul enjeu : celui qui contrôle les infrastructures contrôle le commerce mondial.
Partie I — Vance dans le Caucase : le retour américain
La signature à Bakou : un partenariat qui redessine la région
Le vice-président des États-Unis, JD Vance, a signé aujourd'hui à Bakou, avec le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, une charte de partenariat stratégique que les deux parties qualifient de début d'une « phase entièrement nouvelle » dans leurs relations bilatérales. L'accord couvre la coopération en matière de défense, de vente d'armes, de sécurité énergétique, de lutte contre le terrorisme et d'intelligence artificielle. Vance a annoncé l'envoi de navires militaires en Azerbaïdjan pour protéger les eaux territoriales de la mer Caspienne.
L'accord avait été présenté pour la première fois lors de la rencontre entre Aliyev et le président Trump à la Maison Blanche en août 2025, où le dirigeant azerbaïdjanais avait également conclu un accord de paix avec le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan, mettant officiellement fin à des décennies de conflit dans le Karabakh. Aliyev a qualifié la signature de « reflet du travail acharné accompli par les gouvernements azerbaïdjanais et américain au cours des six derniers mois » et a déclaré que « c'est un grand honneur pour nous d'être les partenaires stratégiques de la nation la plus puissante du monde ».
L'Azerbaïdjan n'est donc plus considéré comme un simple fournisseur d'hydrocarbures, mais comme une plaque tournante stratégique entre l'Europe, l'Asie centrale et le Moyen-Orient. Comme l'a fait remarquer Rauf Mammadov, spécialiste de la politique énergétique à la Jamestown Foundation de Washington, « en termes de hiérarchie des priorités, le fait que l'Azerbaïdjan se positionne comme un îlot de stabilité orienté vers l'Occident entre la Russie et l'Iran est important ».
L'étape arménienne : nucléaire, drones et puces
La signature de Bakou intervient à l'issue d'une tournée sans précédent dans le Caucase du Sud. M. Vance est le premier vice-président américain en exercice à se rendre en Arménie — où il a rencontré le Premier ministre Pashinyan le 9 février — et le premier à se rendre en Azerbaïdjan depuis 2008, lorsque Dick Cheney s'était rendu à Bakou.
À Erevan, Vance et Pashinyan ont signé un accord de coopération nucléaire civile qui pourrait représenter jusqu'à 5 milliards de dollars d'exportations américaines initiales, plus 4 milliards supplémentaires dans des contrats à long terme pour la fourniture de combustible et la maintenance de réacteurs modulaires à petite échelle (SMR) utilisant la technologie américaine. L'Arménie envisage de remplacer la centrale nucléaire obsolète de Metsamor, construite par les Soviétiques, par des réacteurs américains: un choix qui marquerait la rupture définitive de sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.
Les États-Unis ont également annoncé la vente de 11 millions de dollars de technologie de drones de surveillance et l'octroi de licences pour l'exportation de puces Nvidia à très haute puissance destinées aux centres de données arméniens déjà en construction. « Ce sont des puces qui n'existent tout simplement pas dans la plupart des pays du monde », a souligné M. Vance, qualifiant ces accords d'« avantageux pour les deux économies ». L'Arménie, historiquement dans l'orbite de Moscou, a gelé sa participation au pacte de sécurité dirigé par la Russie (CSTO) et se réoriente vers Washington et Bruxelles.

Le corridor TRIPP : 43 kilomètres qui changent la géopolitique
Le pivot stratégique de toute la tournée est le TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity), un corridor de 43 kilomètres qui traverserait le sud de l'Arménie, dans la région de Syunik, reliant l'Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan et de là à la Turquie. Le projet comprend une voie ferrée, un gazoduc, un oléoduc, une ligne électrique et une infrastructure en fibre optique.
La particularité de l'accord est que les États-Unis ont obtenu les droits exclusifs de développement et de gestion du corridor pour 99 ans par le biais d'un consortium, l'Arménie conservant sa souveraineté sur le territoire. Pashinyan a déclaré que les travaux de construction devraient commencer au cours du second semestre 2026, après la finalisation des paramètres techniques et des opérations de délimitation de la frontière entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Le département d'État a baptisé le projet « Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) », le liant explicitement à la promotion des efforts de paix du président Trump.
Le TRIPP n'est pas un corridor comme les autres. Une fois achevé, il sera relié au Middle Corridor transcaspien, une route commerciale de 6500 kilomètres qui contourne la Russie et relie la Chine à l'Europe via l'Asie centrale et le Caucase.
Comme l'a fait remarquer le sénateur Steve Daines, ce corridor permettra d'acheminer « les approvisionnements essentiels en pétrole, en gaz naturel et en minerais critiques depuis l'Asie centrale — ces cinq pays — vers l'Europe et l'Occident plutôt que vers la Russie et la Chine ».
Le corridor contourne également la Géorgie, dont le gouvernement Georgian Dream a adopté ces dernières années une posture anti-occidentale en se tournant vers la Russie et la Chine. L'absence de Tbilissi dans la tournée de M. Vance — la Géorgie a déclaré attendre « patiemment » un rapprochement — est le fait politique le plus éloquent.
L'enjeu : les minéraux critiques et la concurrence avec la Chine
La tournée de Vance doit être considérée conjointement avec l'initiative sur les minéraux critiques lancée le 4 février à Washington, avec des représentants de 55 pays, dont l'Arménie, l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan. Washington est en train de mettre en place un bloc commercial préférentiel pour les minéraux critiques, avec des prix minimums coordonnés afin de briser la domination chinoise sur les matériaux essentiels à la production de pointe.
Comme l'a fait remarquer Joseph Epstein, directeur du Turan Research Center à l'Institut Yorktown, « il est significatif que ce soit Vance qui effectue ce voyage. Il représente la partie la plus isolationniste de la Maison Blanche, et pourtant il promeut des accords qui affaiblissent l'influence russe et iranienne — et le fil conducteur en est les minéraux critiques ».
Il est significatif que la Chine n'ait pas commenté publiquement le TRIPP. Comme l'a fait remarquer l'analyste Yeghia Tashjian, « Pékin a appris qu'il est contre-productif d'entrer en confrontation directe avec les États-Unis sur chaque projet d'infrastructure. Au lieu de s'opposer publiquement, la Chine préfère travailler par le biais de canaux diplomatiques et d'incitations économiques ». La Chine investit dans le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars, dans les énergies renouvelables azerbaïdjanaises et dans la BRI dans le Caucase du Sud, construisant ainsi son propre réseau parallèle.
* * *
Partie II — L'autre moitié du jeu : les corridors BRICS de l'Asie centrale au Pakistan
Alors que Vance construit l'architecture américaine dans le Caucase, un projet tout aussi ambitieux mais de signe opposé se met en place de l'autre côté de l'Eurasie. Le 4 février — le jour même de l'initiative américaine sur les minéraux critiques — le président kazakh Kassym-Jomart Tokayev et le Premier ministre pakistanais Shahbaz Sharif ont confirmé à Islamabad le lancement d'un corridor de transport multimodal destiné à relier les pays de la CEI aux ports pakistanais de Gwadar et Karachi, offrant à la région un accès direct à l'océan Indien.


Le tracé : de Minsk à Karachi en passant par l'Afghanistan
Le parcours est ambitieux : Biélorussie – Russie – Kazakhstan – Ouzbékistan – Afghanistan – Pakistan. Deux variantes du segment afghan sont en cours de développement simultané, dans le cadre d'une concurrence constructive entre l'Ouzbékistan et le Turkménistan pour le transit à travers l'Afghanistan.
La variante orientale, le « corridor de Kaboul », soutenue par l'Ouzbékistan, prévoit une ligne ferroviaire d'environ 650 kilomètres reliant Termez à la frontière pakistanaise (Logar-Kharlachi) en passant par Mazar-i-Sharif et Kaboul. Un accord-cadre a été signé à Kaboul en juillet 2025 par l'Ouzbékistan, l'Afghanistan et le Pakistan, dont l'achèvement est prévu en 2027. Les délais de transit seraient réduits de 35 jours à environ quatre, avec un potentiel de 15 à 20 millions de tonnes par an d'ici 2040.
La variante occidentale, promue par le Turkménistan et le Kazakhstan, longe le tracé Turgundi - Herat - Kandahar - Spin Boldak sur plus de 900 kilomètres. Le Kazakhstan a engagé 500 millions de dollars et, en septembre 2024, la première pierre des 22 kilomètres initiaux à partir de la frontière turkmène a été posée. Ce tracé pourrait s'intégrer au corridor Lapis Lazuli, qui part de Herat et se poursuit vers Achgabat, le port caspien de Turkmenbachi, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, offrant une alternative d'accès à la mer Noire et à l'Europe.

Le Kazakhstan, pivot de la connectivité eurasienne
Tokayev a rappelé à Islamabad que son pays gère déjà 85 % du transport terrestre de marchandises entre l'Europe et la Chine, via le corridor transcaspien (Middle Corridor), et a présenté la plateforme numérique « Smart Cargo » pour la gestion unifiée des flux de transit. Le commerce bilatéral avec le Pakistan a doublé au cours de l'année dernière pour atteindre environ 86 millions d'euros, l'objectif déclaré étant d'atteindre un milliard de dollars dans les deux ans. Lors du forum des affaires d'Islamabad, plus de 30 accords commerciaux ont été signés pour une valeur totale d'environ 170 millions d'euros, dont une commande de 91 millions pour la fourniture de 600 bus kazakhs.
La variable afghane : entre guerre et commerce
L'Afghanistan reste le point critique de toute l'architecture. Le Pakistan a fermé sa frontière avec l'Afghanistan en octobre 2025 après des affrontements armés, provoquant une chute de 40 % du commerce bilatéral. Des affrontements meurtriers ont également eu lieu à la frontière entre l'Afghanistan et le Tadjikistan.
Pourtant, depuis 2021, plusieurs pays de la région, le Kazakhstan en tête, ont choisi d'entretenir des relations commerciales avec le gouvernement taliban, pariant sur la stabilisation économique de l'Afghanistan par le commerce et les infrastructures, et non par les armes.
Les talibans ont repris pratiquement tous les projets de transport régional et interrégional lancés par le gouvernement précédent, et des négociations actives sont en cours tant avec l'Ouzbékistan sur le corridor de Kaboul qu'avec le Turkménistan sur la variante occidentale. La Chine a convenu avec le Pakistan et l'Afghanistan de l'extension du CPEC (China-Pakistan Economic Corridor) au territoire afghan, ajoutant ainsi un niveau supplémentaire au réseau.
La Russie dans le jeu : le corridor transafghan comme extension du Nord-Sud
Moscou considère le corridor transafghan comme une extension naturelle de son propre corridor international de transport nord-sud (INSTC) vers le Pakistan et l'Inde, et achève actuellement des études de faisabilité économique avec des estimations de 8 à 15 millions de tonnes de marchandises par an. L'INSTC, le corridor de 7200 kilomètres qui relie Saint-Pétersbourg au port indien de Mumbai en passant par l'Iran et l'Azerbaïdjan, est achevé à 75 %, la section ferroviaire Rasht-Astara (106 km) étant déjà réalisée. En 2024, le trafic sur l'INSTC a augmenté de 19 %, atteignant 26,9 millions de tonnes, avec un objectif de 30 millions d'ici 2030. Le corridor est 30 % moins cher et 40 % plus rapide que la route via Suez.
* * *
Partie III — le réseau mondial : cinq corridors BRICS contre le TRIPP américain
Pour comprendre l'ampleur de l'enjeu, il faut élargir son regard au-delà de l'actualité ponctuelle et considérer le système dans son ensemble. Les corridors transafghans et le TRIPP américain dans le Caucase ne sont pas des projets isolés : ils sont les pièces maîtresses de deux architectures concurrentes qui visent à redessiner les routes du commerce mondial.
Le réseau BRICS : les infrastructures comme instrument de pouvoir
Les pays du BRICS contrôlent 64 % des expéditions ferroviaires mondiales, avec un réseau de plus de 382 000 kilomètres, dont 213 000 électrifiés, qui transporte environ 8,4 milliards de tonnes de marchandises par an. La Nouvelle Banque de développement (NBD) a alloué 10,5 milliards de dollars au secteur des transports, le plus grand secteur de financement de l'institution. Lors du sommet de Kazan en 2024, les dirigeants des pays BRICS ont reconnu l'importance de l'utilisation intégrée des transports et ont créé une commission permanente sur les transports, transformant le sous-groupe sur les transports et la logistique en un groupe de travail permanent présidé par la Russie.
Les cinq principaux corridors BRICS en cours de développement ou opérationnels sont les suivants :
Le Corridor international nord-sud (INSTC) : 7200 km de Saint-Pétersbourg à Mumbai via l'Iran et l'Azerbaïdjan. Achèvement à 75 %. Trafic 2024 : 26,9 millions de tonnes (+19 %). 30 % moins cher et 40 % plus rapide que Suez.
La route maritime du Nord (Northern Sea Route) : 14.000 km à travers l'Arctique, de Mourmansk au détroit de Béring. Trafic en 2024 : 37,9 millions de tonnes (57,7 % de GNL, 21,4 % de pétrole). Objectif 2035 : 220 millions de tonnes. Presque la moitié de la distance par rapport à la route via Suez.
Le corridor maritime Vladivostok-Chennai : lancé en 2024, il réduit les délais de livraison de 40 jours (via Suez) à 24 jours. Objectif: 50 milliards de dollars d'échanges bilatéraux entre la Russie et l'Inde d'ici 2030.
Le corridor central transcaspien : 6500 km de la Chine à l'Europe via le Kazakhstan, la Caspienne, le Caucase et la Turquie. Le Kazakhstan gère 85 % du transport terrestre entre l'Europe et la Chine. C'est le corridor sur lequel s'articulent à la fois le TRIPP américain (dans le segment caucasien) et le réseau transafghan (dans le segment centrasiatique).
Les corridors transafghans : le corridor de Kaboul (650 km, ouzbek, achèvement en 2027, 15 à 20 millions de tonnes/an d'ici 2040) et la variante occidentale turkmène-kazakhe (900 km, investissement kazakh de 500 millions de dollars).
TRIPP vs BRICS : deux logiques comparées
Le TRIPP américain et le réseau BRICS répondent à des logiques opposées mais complémentaires dans la redéfinition de la carte de la connectivité eurasienne.
Le TRIPP est un projet politico-infrastructurel qui vise à consolider la paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, à étendre l'influence américaine dans le Caucase du Sud, à créer des routes alternatives contournant la Russie, l'Iran et la Géorgie, et à attirer les minéraux critiques d'Asie centrale vers les marchés occidentaux. Washington obtient ainsi une présence stratégique à un carrefour géographique reliant l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie centrale, avec un corridor sous gestion américaine pendant 99 ans. La capacité initiale prévue est d'environ 15 millions de tonnes par an.
Le réseau BRICS, en revanche, est un système à corridors multiples conçu pour résister aux sanctions et être indépendant des points d'étranglement traditionnels (Suez, Malacca, Panama).

Il ne dispose pas d'un centre de commande unique, mais fonctionne grâce à des accords bilatéraux et multilatéraux, avec la Chine, la Russie et l'Inde comme principaux investisseurs et le Kazakhstan comme pivot géographique. Les pays du BRICS sont en train de mettre en place une infrastructure financière parallèle — la NDB comme alternative à la Banque mondiale, un système de paiement alternatif à SWIFT — qui pourrait accélérer la dédollarisation des flux commerciaux le long de ces corridors.
La réponse occidentale — le Global Gateway européen, le PGII du G7, le corridor IMEC (Inde-Moyen-Orient-Europe) — reste plus fragmentée et plus lente à mettre en œuvre. Le TRIPP pourrait constituer l'exception : un projet avec un calendrier concret, un financement garanti et un intérêt stratégique fort de la part de la Maison Blanche.
Le nœud iranien et la concurrence pour la Caspienne
Un élément qui relie le Caucase à l'Asie centrale est le rôle de l'Iran. Téhéran a qualifié le TRIPP de successeur fonctionnel du « corridor de Zangezur » et d'intrusion américaine dans la région arménienne du Syunik, à sa frontière nord. Cependant, les protestations internes qui secouent l'Iran depuis la fin de 2025, avec la répression violente du régime, limitent la capacité de Téhéran à entraver concrètement les projets extérieurs.

Du côté des BRICS, l'Iran est au contraire un acteur clé : sa position géographique entre la mer Caspienne, le golfe Persique et l'océan Indien en fait un nœud naturel pour le corridor nord-sud et pour la ligne ferroviaire Khaf-Herat vers l'Afghanistan. L'adhésion de l'Iran aux BRICS en 2024 a renforcé cette dimension. Washington et les BRICS se disputent donc l'accès aux mêmes ressources et aux mêmes marchés, mais à travers des réseaux qui s'excluent ou se chevauchent selon les segments.
* * *
Conclusion — celui qui contrôle les routes contrôle le monde
La semaine du 4 au 10 février 2026 a cristallisé en quelques jours une transformation qui était en cours depuis des années. D'une part, Tokayev et Sharif signent à Islamabad les accords pour le corridor transafghan, l'intégrant dans le réseau BRICS. D'autre part, Vance signe à Bakou le partenariat stratégique et lance le TRIPP comme nœud occidental du Middle Corridor.
Les deux architectures ne sont pas symétriques. Le TRIPP est un projet ponctuel, politiquement sophistiqué, qui lie la région aux intérêts commerciaux américains. Le réseau BRICS est un système distribué, plus vaste et plus complexe, qui vise à construire une infrastructure commerciale mondiale indépendante de l'Occident.
Pour l'Europe, le message est double et inquiétant. Washington montre qu'il sait encore exercer son influence par le biais de l'économie et des infrastructures, mais il le fait pour ses propres intérêts, en construisant des routes qui servent la diversification énergétique américaine et l'accès aux minéraux critiques d'Asie centrale, ce qui ne correspond pas nécessairement aux priorités européennes. Les BRICS, quant à eux, construisent un monde dans lequel les marchandises, l'énergie et les capitaux peuvent circuler sans passer par les infrastructures financières et logistiques occidentales.
Le vieil adage géopolitique disait que « celui qui contrôle les mers contrôle le commerce ». Au 21ème siècle, la version actualisée est la suivante : celui qui contrôle les corridors — ferroviaires, énergétiques, numériques — contrôle les chaînes de valeur mondiales. Et dans ce jeu, le Caucase et l'Asie centrale ne sont plus la périphérie : ils sont le centre.
16:04 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, caucase, asie centrale, corridors centre-asiatiques, eurasie |
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vendredi, 13 mars 2026
Une nouvelle guerre menace l’économie eurasiatique, et ce n’est pas l’Iran

Une nouvelle guerre menace l’économie eurasiatique, et ce n’est pas l’Iran
Le conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan, aux portes de la Chine, met à l’épreuve les fondements de l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux.
par Ladislav Zemánek
Source: https://jornalpurosangue.net/2026/03/11/uma-nova-guerra-a...
Le début des hostilités ouvertes entre le Pakistan et l’Afghanistan marque l’affrontement le plus grave entre ces deux voisins depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021. Après des semaines d’affrontements transfrontaliers croissants et d’attaques en représailles, Islamabad s’est déclaré en « état de guerre ouverte » avec le gouvernement taliban, après avoir mené des frappes aériennes contre des cibles dans des villes afghanes et des provinces frontalières.
La violence a détruit un fragile cessez-le-feu négocié en octobre 2025 et s’est rapidement transformée en l’escalade la plus meurtrière le long de la Ligne Durand — la frontière de 2600 kilomètres entre les deux pays — depuis des années. Des dizaines de milliers de civils ont été déplacés, et le risque d’une crise régionale plus vaste s’accroît.
Le déclencheur immédiat réside dans les différends sur la militance transfrontalière. Le Pakistan accuse Kaboul d’abriter des combattants du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), des accusations que les Talibans nient. Cependant, les implications géopolitiques de ce conflit vont bien au-delà de la frontière. Pour la Chine, cette guerre représente non seulement une crise sécuritaire, mais aussi un défi direct à sa vision stratégique d’une intégration régionale élargie.


Parmi les acteurs extérieurs impliqués, la Chine est sans doute celle qui a le plus à perdre en cas de rupture prolongée entre Islamabad et Kaboul.
Depuis des années, Pékin cherche à positionner le Pakistan et l’Afghanistan comme des nœuds centraux dans une architecture économique transrégionale reliant l’Asie centrale, l’Asie du Sud et l’ouest de la Chine. Au cœur de cette vision se trouve le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), l’un des projets phares de l’Initiative "Ceinture et Route" (BRI/Belt & Road Initiative). Construit autour d’infrastructures de transport, d’investissements dans l’énergie et de zones industrielles s’étendant de la région chinoise du Xinjiang jusqu’au port pakistanais de Gwadar sur la mer d’Arabie, le CPEC a été conçu non seulement comme un partenariat économique bilatéral, mais comme la colonne vertébrale d’une connectivité régionale plus large.

Le corridor économique entre la ville chinoise de Kashgar et la côte pakistanaise.
Dans la pensée stratégique chinoise, l’Afghanistan devait devenir une extension périphérique de ce réseau. Pékin a exploré la possibilité de connecter les routes de transport afghanes, les ressources minières et les corridors de transit au système d’infrastructures plus large du CPEC. Une telle intégration donnerait à l’Afghanistan — un pays enclavé — un accès au commerce maritime, tout en rapprochant les marchés d’Asie centrale des provinces occidentales de la Chine.
Une guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan frappe donc au cœur géographique de cette vision économique.
Les relations de la Chine avec les deux pays permettent de comprendre pourquoi les enjeux sont si élevés. Le Pakistan est depuis longtemps le « partenaire stratégique de coopération toutes saisons » de la Chine. Cette relation englobe la coopération en matière de défense, les transferts de technologies militaires et des liens économiques profonds. La Chine est le principal partenaire commercial du Pakistan et l’investisseur principal derrière les projets du CPEC, qui vont des autoroutes et chemins de fer aux centrales électriques et zones économiques spéciales. Les entreprises chinoises ont engagé des dizaines de milliards de dollars dans les infrastructures pakistanaises, tandis que Pékin voit le pays comme une porte d’entrée cruciale reliant l’ouest de la Chine à l’océan Indien.

L’engagement de la Chine avec l’Afghanistan, bien que plus prudent, s’est également développé depuis le retour des talibans au pouvoir. Pékin a maintenu des canaux diplomatiques avec les talibans même avant le retrait des États-Unis en 2021 et a depuis intensifié les contacts économiques. Des entreprises chinoises ont montré de l’intérêt pour l’immense richesse minérale encore peu exploitée de l’Afghanistan, y compris les gisements de cuivre et de terres rares. Parallèlement, Pékin a encouragé le commerce transfrontalier et une coopération limitée en matière d’infrastructures, espérant intégrer progressivement l’Afghanistan aux réseaux économiques régionaux.
Pour gérer les sensibilités politiques de ces relations, la Chine a mis en place un mécanisme diplomatique trilatéral — le dialogue Chine-Pakistan-Afghanistan — visant à promouvoir la coopération économique et la coordination sécuritaire entre les trois pays. Cette initiative reflète la conviction de Pékin que le développement et la connectivité peuvent progressivement réduire l’instabilité dans l’une des régions les plus volatiles du monde.
Le déclenchement d’une guerre entre deux membres de cet arrangement expose désormais la fragilité de cette approche.
Au cœur du dilemme chinois se trouve un décalage fondamental entre les outils dont elle dispose et les forces qui alimentent le conflit. Les principaux instruments de Pékin dans la région sont économiques : investissements dans les infrastructures, incitations commerciales et financements pour le développement. Mais les dynamiques qui façonnent le conflit entre le Pakistan et l’Afghanistan impliquent des réseaux militants, des frontières contestées, des rivalités idéologiques et des pressions politiques internes.
L’intégration économique peut favoriser la coopération à long terme, mais elle ne résout pas facilement des insurrections actives ou des dilemmes sécuritaires profondément enracinés.
Le discours public de la Chine reflète l’équilibre délicat qu’elle doit maintenir entre ses deux partenaires. Pékin a exhorté Islamabad et Kaboul à résoudre leurs différends par le dialogue et la négociation, tout en faisant savoir qu’elle est prête à faciliter une désescalade. En coulisses, des diplomates chinois restent en contact avec les deux gouvernements par le biais de canaux déjà établis, y compris le mécanisme trilatéral de coordination.

Néanmoins, la diplomatie seule pourrait ne pas suffire à résoudre les tensions structurelles profondes qui alimentent le conflit. La Ligne Durand — frontière tracée à l’époque coloniale qui sépare l’Afghanistan et le Pakistan — reste contestée par Kaboul et est depuis longtemps source de friction. Les réseaux militants transfrontaliers compliquent encore davantage la sécurité régionale, permettant à des groupes armés d’exploiter des frontières poreuses et des rivalités politiques.
À cet égard, la guerre actuelle n’est pas seulement un différend bilatéral, mais l’aboutissement de tensions historiques non résolues.
Le conflit se déroule aussi dans un contexte mondial plus large où le seuil des affrontements entre États dotés de l’arme nucléaire semble évoluer. Au cours de la dernière décennie, les grandes puissances ont de plus en plus recours à des stratégies de pression à haut risque impliquant des acteurs nucléaires — des attaques par procuration contre la Russie aux crises récurrentes entre États nucléaires rivaux. L’Asie du Sud elle-même a déjà connu de tels épisodes, comme l’affrontement entre l’Inde et le Pakistan en 2025.
Le Pakistan est une puissance nucléaire et, bien que la guerre actuelle n’implique pas directement d’autre puissance nucléaire, elle se déroule dans un écosystème régional volatile façonné par la dissuasion nucléaire. Cette réalité augmente les risques d’escalade et met en lumière la normalisation croissante des confrontations à haut risque dans le système international.
Pour Pékin, cette guerre soulève des questions délicates sur un principe central de sa stratégie régionale : l’idée que la connectivité économique peut ouvrir la voie à la stabilité politique. L’Initiative la Ceinture et la Route a été construite sur la conviction que les infrastructures — routes, chemins de fer, oléoducs et ports — peuvent progressivement transformer des régions en proie aux conflits en zones de prospérité économique.
Mais les événements le long de la Ligne Durand montrent les limites de ce modèle.
Les infrastructures peuvent faciliter le commerce, mais ne peuvent pas, à elles seules, surmonter les insurrections idéologiques, les frontières contestées ou les rivalités géopolitiques profondes. Les corridors économiques peuvent encourager la stabilité à long terme, mais ne remplacent pas la réconciliation politique ou une gouvernance efficace.
La guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan représente donc bien plus qu’un autre conflit régional. C’est un test majeur pour la stratégie occidentale de la Chine et pour l’hypothèse plus large selon laquelle le développement, à lui seul, peut remodeler le paysage politique de l’Eurasie.
Reste à savoir si Pékin saura naviguer dans cette crise sans compromettre ses partenariats — ou sa vision stratégique.
Ce qui est certain, cependant, c’est que le conflit qui se déroule actuellement à la périphérie occidentale de la Chine menace de redessiner non seulement les alliances régionales, mais aussi les fondements qui sous-tendent l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux du 21ème siècle.
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mercredi, 11 mars 2026
Le précédent iranien. L'échec des États-Unis en Ukraine signifie également la perte du Moyen-Orient

Le précédent iranien. L'échec des États-Unis en Ukraine signifie également la perte du Moyen-Orient
Cristi Pantelimon
Source: https://www.estica.ro/article/precedentul-iranian-esecul-...
La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran (qui est soutenu par la Russie et la Chine) met de plus en plus en lumière la stratégie américaine et ses limites.
Il s'agit de la deuxième tentative des Américains de dissuader l'Iran de poursuivre sa propre voie géopolitique, après la guerre de 12 jours de l'été dernier. Il semble que cette fois encore, malgré le début violent des hostilités, avec la décapitation des dirigeants religieux iraniens, la tentative américano-israélienne échouera.
De plus, les États-Unis sont désormais contraints de frapper à la porte de leur semi-allié d'Anchorage, Vladimir Poutine, afin de trouver une solution à la crise géopolitique majeure qui semble se profiler à l'horizon pour l'alliance américano-israélienne.
S'agissant de la deuxième tentative des États-Unis et d'Israël pour renverser la forteresse perse, qui semble vouée à l'échec, il convient de souligner les conséquences possibles de cette aventure.
Tout d'abord, les États-Unis ne sont plus perçus comme un État souverain, mais comme un État dépendant des besoins sécuritaires et géostratégiques d'Israël. Le grand prêtre du souverainisme mondial, Donald Trump, semble être à la merci de Benjamin Netanyahu et cherche à s'en sortir en manifestant une hystérie belliqueuse qui, malheureusement pour lui, ne dépasse pas le niveau de la rhétorique théâtrale. Avec la sévérité d'un analyste qui a vu beaucoup de choses dans sa vie, Jeffrey Sachs qualifie Trump de « fou » dans une interview qui circule depuis quelques jours sur Internet. Trump s'effondre et, avec lui, tout le poids de l'hégémonisme américain théâtral et exagéré, autrefois fondé sur une grandeur « dimensionnelle » réelle, aujourd'hui fondé uniquement sur des menaces à l'encontre de ceux qui sont sans défense ou suffisamment calmes pour attendre l'effondrement de plus en plus évident du colosse américain. Dans cette dernière catégorie, on trouve en premier lieu la Chine, principal ennemi des États-Unis, qui est aussi le joueur le plus redoutable, mais également l'Europe, l'Inde et la Russie. Tous, en fait, attendent...
Le fait que les États-Unis ne restent aux côtés que d'Israël aura des conséquences catastrophiques sur la politique américaine dans tous les théâtres d'opérations, et l'effigie des États-Unis vue sur le « fond » israélien est, de loin, la plus grande perte d'image pour l'empire américain.
D'ailleurs, la faiblesse de tout empire maritime est plus qu'évidente ces jours-ci.
Il suffit qu'une puissance continentale capable et déterminée l'attaque pour que cet empire maritime vacille. Et l'Iran est loin d'être une puissance continentale de premier plan ! Les distances énormes entre les centres d'opérations, la difficulté d'approvisionnement, le réseau complexe de bases et leur taille réduite par rapport aux besoins d'une guerre à long terme (de type continental) font des États-Unis une puissance très vulnérable sur le front réel du Moyen-Orient.
Les États-Unis auraient dû vaincre la Russie en Ukraine pour avoir aujourd'hui une chance au Moyen-Orient. Ayant échoué en Ukraine, ils n'ont aucune chance au Moyen-Orient. Les Américains le savent et le sauront encore mieux à l'avenir.
En conséquence, les États-Unis se retourneront sans doute plus durement contre l'hémisphère occidental (Cuba), mais aussi contre leur allié européen générique (le Groenland). Jeffrey Sachs s'attend même à une invasion de cet espace laissé libre par les fronts de la confrontation géopolitique acharnée jusqu'à présent. Nous verrons si ce sera le cas.
Les mouvements de l'Europe sont faibles, pour des raisons évidentes.
À l'exception de la France, l'Europe n'a pas la capacité de s'affirmer militairement. La France de Macron cherche à être le bon bras droit de l'empire américain, en essayant de copier une grandeur stratégique, doublée d'un engagement diplomatique multilatéraliste.
Là où l'Amérique frappe et désagrège, la France cherche des solutions de coopération géopolitique (parapluie nucléaire en Europe, déblocage du détroit d'Ormuz, etc.). La France ne peut pas engager seule une telle action ; elle ne peut le faire qu'en coordination avec la Russie et la Chine.
Mais pour l'Europe, le théâtre du Moyen-Orient peut aussi être une autre leçon : dans un monde où l'alliance russo-chinoise attaque les bases américaines dans le Golfe avec l'aide de l'Iran, cela éveille probablement la nostalgie de l'urgence d'une autonomie stratégique qui signifierait tout simplement le désengagement militaire américain dans l'ouest du continent européen.
Je ne pense pas que quiconque interprète autrement, à long terme, l'idée du parapluie nucléaire français...
La Chine déclare qu'elle est prête à attendre, dans son style caractéristique, l'implosion de l'empire américain « moribond ». Taiwan sera probablement la cerise sur le gâteau de cet empire. Et il semble que le temps presse, et que l'humanité va bientôt mettre fin à l'hégémonie américaine mondiale.
La Russie s'empresse de soutenir, autant qu'elle le peut, le nouvel Iran, qui semble sortir indemne de la confrontation avec les États-Unis et Israël.
Si les États-Unis et Israël ne parviennent pas à vaincre définitivement l'Iran, le destin d'Israël par rapport à l'Iran s'écrira différemment, et le destin des États-Unis au Moyen-Orient est presque scellé...
Un acteur majeur semble être en attente : l'Inde. Conformiste face à la demande impérative de Trump de cesser les importations de pétrole russe, l'Inde se pliera aux nouvelles directives de Washington, qui lui enjoignent de reprendre les importations de pétrole russe afin d'éviter l'effondrement du marché mondial du pétrodollar. Même ainsi, l'Inde n'est qu'un acteur en attente, dont la position géographique ne la recommande nullement dans le cadre d'une stratégie américaine renouvelée en Asie.
La géopolitique américaine se précise : les États-Unis ne peuvent plus gérer de façon absolue aucune des zones géopolitiques majeures. C'est pourquoi l'accent est mis sur la destruction systématique de toutes les tentatives de synthèse régionale ou mondiale soutenues par la nouvelle étoile de l'économie et de la politique planétaires, la Chine.
La guerre mondiale approche d'un point d'inflexion. Et celui-ci accélérera le déclin de la puissance qui, en retrait, comprend qu'elle doit attaquer les bastions construits par les autres...
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mardi, 10 mars 2026
La vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en Asie centrale : quand la géographie rencontre la géopolitique

La vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en Asie centrale: quand la géographie rencontre la géopolitique
Vladimir Norov
Ancien ministre des Affaires étrangères de l’Ouzbékistan (2006-2010, 2022), secrétaire général de l’OCS (2019-21) ; ambassadeur d’Ouzbékistan en Allemagne, Pologne, Suisse (1998-2003) ; BENELUX, UE & OTAN (2004-06, 2013-17)
Source: https://www.linkedin.com/in/vladimirnorov/
Les tensions actuelles autour de l’Iran et du Golfe mettent en évidence une vulnérabilité structurelle qui va bien au-delà du Moyen-Orient: la dépendance de l’Asie centrale aux corridors de transport liés à l’Iran et aux routes maritimes du Golfe.
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, les gouvernements d’Asie centrale ont suivi ce que les analystes appellent souvent une «stratégie de connectivité multi-vectorielle».
Pour les économies enclavées d’Asie Centrale, l’accès aux marchés mondiaux repose sur de longs corridors terrestres qui se connectent finalement au transport maritime.
Les routes passant par l’Iran — y compris le chemin de fer Kazakhstan-Turkménistan-Iran, le réseau de transport de l’Accord d’Achgabat et l’accès au Port de Chabahar — offrent certains des liens les plus courts vers le commerce mondial via le golfe Persique et l’océan Indien.
Cependant, l’instabilité dans le détroit d’Hormuz, la hausse des primes d’assurance contre les risques de guerre et les préoccupations concernant la sécurité maritime affectent déjà les décisions logistiques dans toute la région.
Même sans perturbation formelle du trafic maritime, l’incertitude dans les points d’étranglement maritimes clés peut rapidement se répercuter sur les corridors ferroviaires eurasiens.
Les récents incidents de sécurité près de la région du Nakhitchevan en Azerbaïdjan soulignent également à quel point les tensions géopolitiques pourraient rapidement affecter le Caucase du Sud, un segment essentiel du « corridor central » transcaspien reliant l’Asie centrale à l’Europe.
Principales conclusions
- La géographie demeure la plus grande contrainte stratégique de l’Asie centrale.
- Les économies enclavées dépendent de longs corridors de transit vulnérables aux chocs géopolitiques.
- Les routes méridionales via l’Iran restent efficaces mais sont politiquement exposées.
- Les points d’étranglement maritimes tels que le détroit d’Hormuz façonnent indirectement les chaînes d’approvisionnement eurasiennes.
- Le corridor central gagne en importance mais fait toujours face à des problèmes de capacité et d’infrastructure.
Priorités stratégiques pour l’avenir
Pour réduire la vulnérabilité systémique, les stratégies de connectivité de l’Asie centrale devraient donner la priorité à :
- L’expansion des capacités le long du corridor central transcaspien (ports, navigation, intégration ferroviaire)
- La diversification des routes commerciales dans plusieurs directions pour éviter toute dépendance excessive à l'endroit d'un seul corridor
- Le renforcement de la coopération régionale en matière de logistique, douanes et investissements dans les infrastructures
Les défis du transport eurasiatique — longs délais de transit, congestion et régimes douaniers fragmentés — ne peuvent être résolus uniquement par des infrastructures.
Il est désormais très important de mettre en place un mécanisme commun basé sur l’IA pour coordonner la logistique numérique entre tous les États du corridor central. https://lnkd.in/dajJiazA
- Le développement de chaînes d’approvisionnement résilientes reliant l’Asie centrale à l’Europe, à l’Asie du Sud et aux marchés mondiaux.
La crise actuelle rappelle que les infrastructures seules ne garantissent pas la connectivité.
En Eurasie, la géographie, la géopolitique et la logistique sont indissociables — et la résilience exige de planifier en tenant compte de ces trois aspects.
Les projets de connectivité exigent la gestion des risques géopolitiques dans l’ensemble des systèmes commerciaux.
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mardi, 03 mars 2026
Iran–USA: Pourquoi Téhéran agit différemment en 2026 – et pourquoi l’issue sera décidée à Washington

Iran–USA: Pourquoi Téhéran agit différemment en 2026 – et pourquoi l’issue sera décidée à Washington
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena#
La toute récente escalade dans le conflit irano-américain diffère nettement de la brève confrontation militaire de l’année dernière. À l’époque, l’accent était mis sur des frappes symboliques et une riposte limitée. Aujourd’hui, l’Iran adopte une logique opérationnelle différente. Ce changement explique pourquoi le conflit est politiquement plus dangereux que par le passé.
Premièrement : un changement dans l’objectif militaire.
L’année dernière, l’Iran réagissait principalement par des frappes directes mais limitées, visant à éviter une escalade. L’objectif était de démontrer la dissuasion sans déclencher une guerre plus large. Les attaques étaient calculées, limitées dans le temps et politiquement contrôlées.
En 2026, une autre approche se manifeste. Téhéran ne se concentre plus principalement sur Israël, mais sur les infrastructures militaires américaines au Moyen-Orient. Des attaques répétées contre les bases, la logistique et la défense aérienne visent à montrer la vulnérabilité plutôt qu’à frapper de manière décidée, immédiatement.
Ce mode d’action correspond à une stratégie classique d’usure: ce n’est pas la victoire militaire rapide qui importe, mais l’augmentation progressive des coûts politiques et économiques pour l’adversaire.
Deuxièmement : pourquoi cette stratégie a été choisie.
La direction iranienne a tiré des leçons des escalades précédentes. Les frappes symboliques ont eu un effet limité. Elles n’ont pas conduit à un changement durable de la présence américaine dans la région.
La stratégie actuelle s’attaque donc à un point plus sensible: la crédibilité de la projection de puissance américaine.
Lorsque les installations américaines restent sous pression, des doutes surgissent quant à la stabilité de l’ordre sécuritaire régional.
Troisièmement: la logique des coûts.
Des drones et missiles bon marché obligent les États-Unis à déployer des systèmes de défense coûteux. Chaque attaque engendre un effet financier asymétrique. Cette augmentation des coûts est centrale car elle n’agit pas seulement sur le plan militaire, mais renforce aussi les débats politiques.
Par ailleurs, cette escalade reste en dessous du seuil d’une guerre ouverte. Washington est ainsi contraint de réagir sans disposer d’une solution stratégique claire.
Quatrièmement: la composante énergie et infrastructure.
L’Iran envoie un signal en montrant qu’il peut menacer des infrastructures énergétiques clés de la région. Même quelques frappes précises pourraient perturber massivement la production et l’exportation. Cette vulnérabilité agit comme une dissuasion pour les acteurs régionaux et augmente la pression sur les États-Unis.
Cinquièmement : la dimension intérieure aux États-Unis.
Le véritable levier de cette stratégie ne réside pas seulement dans les dégâts militaires, mais dans l’impact politique. Pour la première fois, des bases militaires américaines sont aussi intensément sous attaque.
Si cette phase dure plusieurs semaines, plusieurs risques pèsent sur Washington : les pertes pourraient influencer l’opinion publique, l’incertitude économique déstabiliser les marchés, et la hausse des prix de l’énergie renforcer l’inflation.
Ce facteur devient particulièrement important à l’approche des élections de mi-mandat. Une escalade prolongée pourrait renforcer la critique à l’encontre du gouvernement et mobiliser ses opposants politiques.
Sixièmement : la pression temporelle comme facteur structurel.
D’un point de vue stratégique, il est compréhensible pourquoi un conflit court paraît plus gérable pour Washington. Plus la phase active dure, plus les coûts politiques et économiques augmentent.
Si le déroulement militaire n’aboutit pas à un succès attendu, cela accroît l’incitation à rechercher rapidement des solutions diplomatiques.
11:25 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, états-unis, géopolitique |
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jeudi, 26 février 2026
L'Iran est une petite Russie mais plus grande...

L'Iran est une petite Russie mais plus grande...
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
La relation entre les États-Unis et l’Iran comporte tous les ingrédients du vieux nœud gordien. L'actuel Alexandre le Grand des États-Unis, Trump, n’a pas, en revanche, l’option de la force face à ce nœud complexe.
L’Iran n’est pas seulement soutenu par la Chine, mais il est aussi le symbole de la résistance de l’Eurasie face à l’ingérence américaine, qui, après l’Afghanistan, s’est de plus en plus affaiblie dans la région. De plus, l’Iran est le symbole de la résistance de l’islam face à Israël, ce qui complique énormément la tâche de Trump.
D’un côté, Trump a besoin d’Israël pour faire pression sur le monde arabe ; de l’autre, il a besoin du monde arabe (y compris l’Iran) pour diminuer la pression du lobby israélien aux États-Unis (tel que le définissent John Mearsheimer et d'autres). Un Israël remis à sa place lui garantirait une retraite honorable du front moyen-oriental, afin d’essayer un retour ailleurs (au Japon, en Australie, au Groenland?).
D’un autre côté, un Iran dans le camp sino-russe ne convient pas à long terme aux plans américains visant à étouffer partiellement l’économie chinoise.
Tel est l'actuel nœud gordien !
Trump n’a aucune option gagnante.
L’interview de Tucker Carlson avec l’ambassadeur Mike Huckabee est une tentative de faire pression sur Israël, dans le sens de dévoiler les tendances hégémoniques israéliennes dans la région, qui, bien sûr, attendent la réponse des Arabes/musulmans. Mais la situation générale de la région ne suit plus la symbolique politique habituelle.
Les États-Unis vont frapper dans le vide, comme l’année dernière ; Israël frappera pleinement quand il le pourra ; et l’Iran restera dans la sphère d’influence de la Chine.
Le nœud gordien ne se dénouera pas, et l’Asie ne cédera pas cette fois.
12:50 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, iran, eurasie, asie, affaires asiatiques |
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mardi, 17 février 2026
L’Arménie, le corridor du Zangezour et les équilibres dans le Caucase

L’Arménie, le corridor du Zangezour et les équilibres dans le Caucase
Ce territoire est aujourd’hui un carrefour entre les intérêts russes, turcs, iraniens, européens et américains, où Erevan n’a pas la force de s’imposer mais peut faire preuve d’intelligence en s’insérant dans le contexte.
par Giorgio Arconte
Source: https://www.barbadillo.it/128093-globalia-larmenia-il-cor...
2026 pourrait être une année déterminante pour l’avenir de l’Arménie, et ce n’est pas une figure de style mais la réalité d’un pays qui, après la perte définitive de l’Artsakh et la purification ethnique qui s'est achevée dans cette région historiquement arménienne, se trouve aujourd’hui à négocier non pas la paix, mais son espace d’existence dans le Caucase.
Erevan évolue dans un environnement stratégique radicalement changé. La Russie n’est plus le garant absolu de la sécurité qu’elle avait été dans les décennies précédentes; l’Occident offre un soutien politique mais pas de garanties militaires automatiques; l’Azerbaïdjan, fort de ses victoires et de ses revenus énergétiques, dicte le rythme des négociations; la Turquie observe et influence. Entre-temps, nous avons un petit État de trois millions d’habitants, avec une diaspora puissante mais distante, et une société traversée par de profondes fractures.
Le gouvernement de Nikol Pashinyan (photo) a choisi une voie claire: mettre fin à la longue phase de conflit permanent. L’Artsakh a été officiellement mis de côté. On ne parle plus de statut, on ne revendique plus de droits collectifs internationalisés, on n’évoque plus d’options militaires. C’est une décision logique: éviter un nouveau choc que l’Arménie, aujourd’hui, ne pourrait pas se permettre. Mais la paix n’est jamais une action unilatérale, et l’Azerbaïdjan continue de parler du “corridor du Zangezour” avec un vocabulaire qui frôle la revendication d’extraterritorialité. La frontière est en cours de délimitation, mais la pression reste constante.
Le Premier ministre arménien Pashinyan insiste sur un concept: pleine souveraineté sur les passages, intégrité territoriale mutuelle, réouverture des communications sur une base équitable. C’est une ligne cohérente mais fragile, car le déséquilibre des force entre Erevan et Bakou demeure évident. La question centrale est le fameux corridor de Zangezour. Pour Bakou et Ankara, c’est la pièce qui relie l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan, consolidant ainsi la continuité turco-azerbaïdjanaise dans l’espace turcophone. Pour l’Arménie, c’est une question existentielle: permettre le transit, oui, mais sans perdre le contrôle et la juridiction. Là se joue bien plus qu’une ligne de chemin de fer: c’est l’équilibre futur du Caucase méridional. Si le corridor devenait extraterritorial, l’Arménie perdrait en profondeur stratégique; s’il restait sous souveraineté arménienne, il pourrait transformer sa vulnérabilité en opportunité, en reliant l’Iran, la Russie et potentiellement l’Europe dans une nouvelle alliance commerciale. La question n’est pas seulement technique, c’est une question géopolitique pure.
L’Arménie tente un repositionnement international difficile. L’Union européenne a accru sa présence politique par le biais de la mission civile de surveillance à la frontière avec l’Azerbaïdjan. Les sommets européens prévus à Erevan en 2026 ont une forte valeur symbolique: pour la première fois, l’Arménie essaie de se présenter comme une plateforme européenne dans le Caucase. Mais Erevan reste membre de l’Union économique eurasiatique, n’a pas présenté de candidature officielle à l’UE, et continue de maintenir des canaux ouverts avec Moscou.
La Russie, bien qu'affaiblie par la guerre en Ukraine, conserve des leviers importants: la base militaire de Gyumri, le contrôle de segments d’infrastructures, l’influence économique. Moscou n’est plus le seul garant, mais ce n’est pas un acteur marginal non plus. Pendant ce temps, les États-Unis augmentent leur engagement. La visite récente du vice-président américain et le début d’une coopération dans le domaine de la défense — y compris la fourniture de drones V-BAT — marquent un changement de cap. Ce n’est pas une alliance formelle, mais un signal politique.

L’Arménie ne peut pas se permettre de choisir un camp de façon claire et nette; elle doit rester équilibrée. Le problème, c’est que l’équilibre dans le Caucase est toujours précaire. La vraie fragilité arménienne, cependant, est intérieure. Les élections parlementaires du 7 juin 2026 se tiendront dans un climat de polarisation profonde. Pashinyan se présente comme l’homme de la paix et de la stabilisation économique, tandis que ses opposants l’accusent d’avoir normalisé la défaite et d’avoir minimisé l’identité nationale. En fait, la question de l’Artsakh n’est pas effacée de la mémoire collective; pour beaucoup d’Arméniens, ce n’est pas une question territoriale, mais une blessure identitaire. De plus, la suppression de symboles historiques, comme l’iconographie de l’Ararat dans les timbres officiels, a été perçue comme une forme d’autolimitation symbolique. À cela s’ajoute le conflit avec l’Église apostolique arménienne, pilier historique de la continuité nationale. Les tensions entre le gouvernement et la direction ecclésiastique ont creusé la fracture, aussi dans la diaspora, et le risque n’est pas seulement politique: il est identitaire.
L’Arménie se trouve à un carrefour étroit: d’un côté, la normalisation avec l’Azerbaïdjan et la Turquie pourrait ouvrir des routes commerciales, réduire l’isolement, créer de la croissance; de l’autre, sans un système solide de garanties multilatérales, la paix pourrait rester réversible. Le Caucase du Sud est aujourd’hui un carrefour entre les intérêts russes, turcs, iraniens, européens et américains, où l’Arménie n’a pas la force de s’imposer, mais peut faire preuve d’intelligence en s’insérant dans le jeu comme un nœud d’équilibre. Pour y parvenir, elle doit éviter deux erreurs: croire que l’Occident remplacera automatiquement la Russie comme garant de la sécurité, ou penser que le retour exclusif sous l’aile russe est encore possible comme dans le passé.
La survie de l’Arménie, aujourd’hui, passe par une diplomatie fine, une stabilisation intérieure et une utilisation intelligente de sa position géographique. 2026 ne sera pas seulement une année électorale, mais un test de maturité géopolitique.
16:44 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, arménie, caucase, politique internationale, corridor du zangezour, géopolitique |
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lundi, 26 janvier 2026
Israël favorise le séparatisme du Somaliland pour ouvrir des bases militaires dans la mer Rouge, attaquer le Yémen et déclencher une crise régionale

Israël favorise le séparatisme du Somaliland pour ouvrir des bases militaires dans la mer Rouge, attaquer le Yémen et déclencher une crise régionale
Davide Rossi
Source: https://telegra.ph/Israele-fomenta-il-separatismo-del-Som...
Le risque d’enflammer la Corne de l’Afrique par de nouvelles guerres est totalement évident, c'est peut-être même l’un des objectifs criminels subtilement poursuivis par Tel Aviv.
Femmes d’une beauté inhabituelle, sultanats somnolents, dunes de sable blanc entre palmiers luxuriants au bord d’une mer d’un bleu cristallin: à la fin du 19ème siècle, la Somalie n’est que cela, ou peu s’en faut, tandis que, devant la côte, les navires britanniques multiplient leurs passages: ce sont de puissants vaisseaux provenant des vastes territoires du vice-royaume des Indes, en direction de Bab el Mandeb, pour ensuite se diriger vers les côtes britanniques, traversant la mer Rouge et le canal de Suez.
Tout commence avec le retrait de la Corne de l’Afrique par le khedivat d’Égypte, une province ottomane oubliée par Istanbul, qui exerce pendant longtemps une autorité de plus en plus nominale sur les sultanats locaux. Les Italiens, grâce au commerce lancé par Raffaele Rubattino, achètent en 1869 la baie d’Assab, donnant naissance à la colonie d’Érythrée. En Somalie, ils ne mènent pas une guerre coloniale, mais signent plusieurs accords avec les souverains locaux, créent des échanges amicaux, autant de collaborations basées sur une protection mutuelle, qui devront aussi, par la suite, être menés avec les fusils de quelques contingents militaires, mais sont plutôt réalisés en entraînant des jeunes locaux par quelques officiers en quête d’exotisme, et surtout en envoyant des explorateurs et géographes qui laissent des journaux et des descriptions toutes empreintes de désirs sensuels.
Le jeune et très pauvre royaume d’Italie de l’époque, bien que bercé par l’esprit colonial de son temps, nécessaire pour entrer dans le cercle très convoité et restreint des grandes puissances, n’envoie pas tant de soldats que des islamologues et des arabisants, à la recherche d’une convergence espérée plutôt que d’une soumission explicite. Au début du 20ème siècle, se forme en arabe le terme Al-Sumal Al-Italiy et en somali Dhulka Talyaaniga ee Soomaaliya. Mogadiscio, qui deviendra le siège de la colonie puis la capitale de la nation indépendante à partir de 1960, est louée à la Société Commerciale Italienne par le sultanat de Zanzibar, disparu un quart de siècle plus tard à l’expiration du contrat, permettant ainsi aux Italiens de s’y établir définitivement en faisant disparaître le précédent propriétaire.

Pour la reine Victoria, cette pénétration des Italiens, d’abord en Érythrée puis en Somalie, à quelques milles marins de l’entrée de la mer Rouge, est très gênante, et en 1884, elle donne mandat et ordre à ses sujets stationnés à Aden, de l’autre côté du golfe, à la limite de la péninsule arabique, de procéder à une occupation effective et pleinement coloniale d’une partie considérable de la terre des Somali, ainsi naît la Somalie Britannique, qui restera telle jusqu’en 1960, pour ensuite rejoindre la nouvelle Somalie socialiste et indépendante, et retrouver une autonomie pleine – sinon formelle, du moins substantielle – jusqu’à ce que Washington, avec une superficialité encore plus inattendue, déclenche une guerre tribale d’une violence féroce. Le Somaliland, aujourd’hui reconnu officiellement par Israël seul, avide de protéger ses intérêts économiques et militaires en agissant comme un élément de déstabilisation régional, est le produit de cette histoire longue, complexe et embrouillée.
Les Anglais, bien sûr, n’oublient pas leurs alliés français. Ensemble, ils ont construit le canal de Suez, et jusqu’à leur expulsion en 1956 par la volonté de Gamal Abdel Nasser, ils gèrent ce canal et partagent les bénéfices qu'ils en tirent. Ils soutiennent la conquête des terres d’Afar et d’Issa, noms arabes de Jésus, qui deviendront plus tard la Somalie française et aujourd’hui Djibouti.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie est sévèrement battue en Afrique orientale en novembre 1941, et l’Érythrée ainsi que la Somalie passent sous contrôle britannique, tandis que l’Éthiopie redevient un royaume indépendant dirigé par le Negus Hailé Selassié. En 1952, les Nations unies unifient l’Érythrée à l’Éthiopie, tandis que, dès 1950, la Somalie est déjà confiée à une administration fiduciaire italienne, gouvernée par des démocrates-chrétiens durant une décennie, jusqu’à la reconnaissance de son indépendance le 1er juillet 1960. Cela suscite beaucoup d’espoirs, malgré une réalité modeste où 60% des exportations sont constituées de bananes. La Somalie emprunte alors, comme une grande partie des nations africaines, l’un des nombreux chemins créatifs vers le socialisme, mais cette expérience dure moins de trente ans, laissant place à une guerre civile, qui peut à tous égards être considérée comme le conflit le moins suivi par les médias occidentaux et le plus oublié par l’opinion publique mondiale.
Déclenchée en 1986, on ne peut encore dire, après quarante ans, qu’elle soit totalement terminée. Au cours des cinq premières années, l’Occident a fomenté des divisions tribales et, comme toujours, le séparatisme ethnique pour déstabiliser et renverser la République démocratique somalienne, dirigée depuis 1969 par Siad Barre (photo).

La situation empire avec le conflit entre la Somalie et l’Éthiopie, qui, depuis 1974, est devenue une République populaire démocratique, également de tendance socialiste, dirigée par Mengistu Hailé Mariam, et fortement soutenue par Cuba. En 1991, Siad Barre démissionne, révélant a posteriori l’ampleur de problèmes bien difficiles à surmonter par lui-même. Un gouvernement unitaire, représentant toutes les tribus et groupes claniques, est alors formé, probablement le seul dans l’histoire de l’humanité avec quatre-vingts ministres. Cela peut sembler ridicule, mais c’est en réalité très tragique: le gouvernement disparaît plus rapidement que la lenteur énorme qui a permis sa formation, et la Somalie sombre encore pendant cinq ans dans une guerre d’une violence et d'une cruauté inouïes, peut-être les années les plus terribles, où les forces armées tribales, notamment celles du général Aidid, prennent le pouvoir.

En 1992, les Américains imposent aux Nations unies une mission humanitaire armée, la première depuis 1945. Elle n’est pas menée avec des cahiers de charge, des écritures ou des distributions de semences, mais avec des armes, et malheureusement, d’autres suivront. La mission porte le nom pompeux et inapproprié de "Restore Hope" — "Restaurer l’Espoir" — et jamais un nom n’a été plus dramatiquement contredit, avec des milliers de morts et une interminable traînée de sang. Après la défaite de l’espoir, les Américains croient pouvoir instaurer la paix avec une opération encore plus militaire, cette fois dénommée "Gothic Serpent", pensant peut-être agir comme dans un jeu vidéo. Ce sera un échec total qui contribuera à rendre la guerre civile encore plus atroce. En fin de compte, les États-Unis compteront dix-neuf soldats morts et la chute de deux hélicoptères Black Hawk, dont les images font le tour du monde.


Le 20 mars 1994, à Mogadiscio, la journaliste de la RAI Ilaria Alpi (photo) et le caméraman slovène Miran Hrovatin (photo) de Trieste sont assassinés parce qu’ils ont découvert comment l’Italie abandonnait en Somalie, à ciel ouvert et en mer, une quantité indescriptible de bidons contenant des déchets radioactifs issus des centrales nucléaires italiennes de modestes dimensions et de certains déchets provenant des centrales françaises, en échange d’énergie que Paris fournit alors au Val d’Aoste et au Piémont.
Entre-temps, l’Occident et l’ONU abandonnent la Somalie au printemps 1995, constatant l’échec de la dernière mission organisée par le Conseil de sécurité, la mission "United Shield" — une tentative sobre mais inutile, sans assumer la responsabilité du chaos qu’ils ont précédemment causé, et sans se soucier de la tragédie humanitaire, avec des femmes, des hommes, des enfants et des personnes âgées mourant de faim et de maladies, tout en étant les victimes civiles d’un conflit sans règles, sauf celles de la survie et du tribalisme le plus sauvage —, tout cela sous influence de financements internationaux peu transparents, impliquant les États-Unis et l’OTAN, et avec la présence de groupes terroristes d’inspiration religieuse, d’abord les Tribunaux islamiques, puis le Hizb al-Shabaab (le Parti des Jeunes), et d’autres groupes qui revendiquent, on ne sait pas dans quelle mesure en vérité, une appartenance à l’État islamique.
Il est certain que les missions de l’ONU de 1992 à 1995 et les contingents américains n’ont rien résolu, ni soulagé la souffrance de la population, ni apporté un quelconque espoir. Au contraire, ils ont aggravé une situation déjà dramatique au départ.
Seule l’intervention de la Turquie, sous la direction de Recep Tayyip Erdoğan, au cours des cinq dernières années, a réussi à instaurer une paix relative entre les parties en conflit, en proposant un projet crédible de coopération et d’aide pour sortir la Somalie d’une saison de quarante ans de destructions dévastatrices, avec des répercussions énormes sur la population civile et un nombre incalculable de morts.
Dans tout cela, les habitants et les figures politiques du Somaliland, insatisfaits des impositions de l’État unitaire, ont exploité la guerre civile et le conflit tribal pour parvenir, avec le soutien de Washington et de Londres, toujours favorables au séparatisme ethnique, à la déclaration d’indépendance le 18 mai 1991. Le président, en fonction de 2017 à 2024, Muse Bihi Abdi, a accueilli dans la capitale Hargeisa et dans le port de Berbera des délégations du Royaume-Uni, de l’Union européenne et de Taïwan, avec qui il a signé un accord bilatéral de coopération et de reconnaissance mutuelle.

L’Éthiopie, qui cherche une sortie vers la mer Rouge, a signé en janvier 2024 un mémorandum d’accord avec le Somaliland, prévoyant l’accès éthiopien aux ports, provoquant des protestations évidentes du président somalien Hassan Sheikh Mohamud, qui dénonce à maintes reprises et avec raison les ambitions séparatistes du Puntland, région somalienne du nord limitrophe du Somaliland. Le Puntland s’est déclaré indépendant en 1998, durant la guerre civile, bien qu’au cours des dernières années, il ait accepté d’être considéré comme partie intégrante de l’État fédéral somalien, avec son propre président, Said Abdullahi Dani, en fonction depuis 2015. Grâce à la médiation turque, pour éviter de nouveaux conflits, l’accord Somaliland – Éthiopie est pour l’instant suspendu.
La situation s’est aggravée en décembre 2025 par la reconnaissance honteuse des séparatistes du Somaliland par l'Etat sioniste, intéressé à faire venir dans la Corne de l’Afrique une importante partie des Palestiniens que Benjamin Netanyahu, criminel internationalement reconnu comme tel, souhaite déporter, ainsi que par l’ouverture prévue d’une ou plusieurs bases militaires aériennes et navales israéliennes sur la côte de la mer Rouge, dans le but d’attaquer plus facilement les Houthis yéménites. Par ailleurs, l’adhésion programmée du Somaliland via la signature de l’accord d’Abraham par le président actuel Abdirahman Mohamed Abdillah représentera non seulement la reconnaissance de l’État sioniste, mais aussi et surtout le déclenchement d’une crise régionale très grave.
Le président somalien Hassan Sheikh Mohamud, élu en 2022, a déclaré, avec le soutien unanime de toute l’Union africaine, ainsi que celui de la Turquie et de la Chine, engagées depuis longtemps dans la reconstruction de la Somalie après les années dévastatrices d’abandon et de terrorisme promus par Washington, que le risque d’enflammer la Corne de l'Afrique par de nouvelles guerres est totalement évident, c'est peut-être même l’un des objectifs criminels poursuivis sournoisement par Tel Aviv.
13:49 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : somaliland, afrique, corne de l'afrique, somalie, affaires africaines, actualité, géopolitique |
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dimanche, 18 janvier 2026
Venezuela, Iran, Groenland: l'embrasement du monde - Entretien avec Robert Steuckers

Venezuela, Iran, Groenland: l'embrasement du monde
Entretien avec Robert Steuckers
Propos recueillis par Arne Schimmer
Au début de l'année 2026, le monde semble être en feu si l'on regarde le Venezuela, le Groenland ou l'Iran. Y a-t-il un lien entre tous ces foyers de tension et une explication à cela ?
Le lien entre toutes ces zones de turbulence réside bien évidemment dans le fait que l’hegemon du monde unipolaire d’après la Guerre Froide voit sa domination contestée par un ensemble de glissements nouveaux, parmi lesquels le grand projet de connectivité continentale promu par la Chine de Xi Jinping qui consolide les communications terrestres sur le Heartland centre-asiatique et russe ; la séduction que ce projet suscite dans des territoires importants des Rimlands jadis dominés par les alliances militaires forgées par les Etats-Unis, surtout en Asie du Sud-Est et en Indonésie, ainsi qu’en Iran ; la dé-dollarisation des échanges et l’importance croissante du yuan chinois. Ce projet de grande envergure touche également l’Amérique ibérique, en premier lieu parce que le pétrole vénézuélien se déverse en Chine et que celle-ci organise également les connectivités intérieures de l’Amérique du sud : liaison ferroviaire entre le Pérou et le Brésil, creusement d’un canal transocéanique au Nicaragua, etc. L’hegemon, qui ne veut pas perdre complètement la partie, joue son va-tout : il tente de couper la Chine de ses approvisionnements en pétrole vénézuélien et tente de réanimer un projet technocratique qui existait aux Etats-Unis pendant l’entre-deux-guerres : la création d’un « Technate » nord- et centre-américain, centré sur les Etats-Unis qui aurait inclus le Canada (au détriment de l’Empire britannique), le Groenland (ce qui explique la volonté de Trump de l’englober totalement dans l’orbite américaine), le Mexique (déjà discrètement menacé aujourd’hui), tous les petits Etats d’Amérique centrale (dont Panama, autre revendication actuelle de Trump), la Colombie et le Venezuela. Si ce « Technate » des technocrates américains d’avant-guerre se réalisait avec l’appui des nouveaux grands magnats de la nouvelle technocratie (Musk, Thiel, Palantir), les Etats-Unis disposeraient d’un territoire et de ressources, dont le lithium, capables de les faire durer très longtemps en toute autarcie. En outre, le contrôle total du Groenland leur permettrait de contrôler les nouvelles voies maritimes de l’Arctique et de les bloquer au niveau de la ligne GIUK (Groenland-Iceland-United Kingdom) puis, dans une étape seconde, au niveau de la ligne Groenland, Svalbard/Spitzbergen, Kola au détriment de la Norvège (prochaine victime scandinave de ce projet technocratique qui devra alors céder l'archipel Svalbard ou archipel des Spitzbergen qu'elle possède depuis des siècles). Par ailleurs, l’utilisation du Groenland comme base de missiles à longue portée menace directement la concentration des forces russes autour de la Mer Blanche.

Que pensez-vous de la doctrine « Donroe » de Trump, selon laquelle les États-Unis veulent exercer un pouvoir illimité sur l'hémisphère occidental ?
« Donroe » est un jeu de mot, où l’on associe la Doctrine Monroe (« L’Amérique aux Américains ») de 1823 au prénom de Donald Trump. La Doctrine Monroe visait à exclure toute présence européenne sur les deux continents américains, dans la mesure où le Congrès de Vérone de 1822, convoqué par la Sainte Alliance, a envisagé de soutenir, par l’envoi de troupes françaises, les légitimistes espagnols contre les libéraux (soutenus par l’Angleterre) et, dans la foulée, d’aider l’Espagne re-légitimisée à maintenir son emprise sur l’Amérique ibérique. Cette politique pro-espagnole et a-libérale de la Quintuple Alliance (Angleterre non comprise), ou Sainte Alliance, provoque les premières lézardes dans le bel édifice diplomatique européen postérieur à la chute de Napoléon, édifice dont l’Empereur russe Alexandre I était le principal inspirateur avec Metternich. L’Angleterre faisait bande à part et continuera à le faire, soutenant implicitement les politiques anti-européennes des Etats-Unis, puissance émergente à l’époque.
L’Espagne n’est pas la seule nation visée par le jeune Etat américain: la Russie l’est également, car elle possède toujours l’Alaska et un comptoir en Californie (Fort Ross). Ensuite, plus tard, le soutien de Napoléon III à Maximilien de Habsbourg au Mexique se fera contre la volonté des Etats-Unis dès le lendemain de la Guerre Civile entre Nordistes et Sudistes, entre Unionistes et Confédérés. La guerre hispano-américaine de 1898 a permis aux Etats-Unis de s’emparer de Cuba et des Philippines, ce qui les sortaient ipso facto de la logique « hémisphérique » prétendument revendiquée par James Monroe, puisqu'ils s'ancraient en lisière de la masse continentale asiatique, en face de la Chine et à proximité du Japon émergent.
La Doctrine de Monroe sera complétée par le « corollaire Roosevelt » de 1904, énoncé suite à une tentative germano-britannique d’intervenir au Venezuela, Etat protégé par les Etats-Unis. Ce corollaire prévoyait l’intervention armée des Etats-Unis contre tout gouvernement latino-américain qui enfreindrait « les bonnes règles de la civilisation », corollaire qui reçut rapidement le surnom de « politique du gros bâton » (Big Stick Policy). Aujourd’hui, la Doctrine Donroe complète et la Doctrine du Président Monroe et le corollaire Roosevelt en réaffirmant l’hégémonisme américain dans les Caraïbes (Cuba est directement menacé) et en refusant toute collusion économique trop intense entre la Chine et un Etat situé dans l’espace du « Technate » imaginé par les technocrates d’hier et d’aujourd’hui.

Parmi les conflits mondiaux qui font rage actuellement, lequel est le plus dangereux et le plus lourd de conséquences ?
Pour contenir la Chine, non plus seulement sur les Rimlands de l’Asie du Sud-Est et/ou du sous-continent indien (Inde et Pakistan), mais le long de toutes les voies de connectivité que le projet chinois de « Belt and Road », de "Route de la Soie", a fait naître entre l’Europe et la Chine en Asie centrale et entre le Pacifique et l’Atlantique en Amérique du Sud. Il faut dès lors freiner l’approvisionnement en énergie de Pékin, que ce projet facilite. C’est une des raisons majeures de la brève intervention militaire américaine à Caracas le 3 janvier dernier et de la mainmise subséquente sur les pétroles vénézuéliens. Cependant, si la Chine était le meilleur client pour le pétrole vénézuélien, l’Iran demeure, pour Xi Jinping, le principal fournisseur d’hydrocarbures.


Le soutien américain à des protestations populaires en Iran, causées par les innombrables restrictions suite aux sanctions subies depuis des décennies par le pays, survient, et ce n’est pas un hasard, au moment où les liens ferroviaires de l'Iran avec la Chine sont devenus réalité depuis mai-juin 2025 et où le dernier tronçon de la voie de chemin de fer entre le port iranien de Bandar Abbas (sur l’Océan Indien) et la frontière azerbaïdjanaise (Astara) a été parachevé en décembre dernier.

La connectivité entre l’Inde et la Russie (jusqu’à la Mer Blanche) est désormais possible par l’INSTC (International North-South Transport Corridor) et par la liaison ferroviaire entre la Chine et la Turquie, via les petits pays d’Asie centrale et l’Iran. C’est cette double connectivité que les Etats-Unis, selon la logique géopolitique énoncée par des théoriciens comme Halford John Mackinder, Homer Lea et Nicholas Spykman, entendent détruire. Le maillon central, incontournable, de ces deux nouvelles connectivités, c’est l’Iran. Il faut dès lors qu’il devienne le site d’un chaos permanent comme le sont devenues la Libye et la Syrie. Vu la volatilité de la région, vu la proximité de l’Iran avec la Russie, l’Europe, l’Inde et la Chine, tout désordre organisé dans cette région, qui est une Drehscheibe, une plaque tournante, constituerait un danger mortel pour tous les Etats de la masse continentale eurasienne, surtout ceux qui sont enclavés.
Quel concept géopolitique, élaboré par quel penseur, est le plus pertinent pour notre époque ?
Tous les concepts géopolitiques sont pertinents et il convient d’en connaître un maximum pour pouvoir interpréter correctement les événements de l’actualité. On ne sort pas de la logique conflictuelle entre Heartland et Rimlands, entre puissances telluriques et puissances thalassocratiques, même avec l’avènement et les perfectionnements de l’arme aérienne et de la balistique des missiles et fusées. La réponse aux théoriciens anglo-saxons de la géopolitique (Mackinder, Lea) a été apportée par Karl Haushofer en Allemagne qui préconisait une quadruple alliance grande-continentale entre l’Allemagne, l’Italie, l’URSS et le Japon.
Cependant, certains ouvrages importants ont été oubliés dans les débats lancés par ceux qui contestent l’hégémonisme en place, sans sombrer dans la phraséologie insipide, bien qu’hystérique, des gauches établies. Je commencerai par l’idéal de la Triade parmi les nationaux-révolutionnaires du temps de la République de Weimar (Niekisch, Jünger, Hielscher, Scheringer, etc.). La Triade est l’alliance espérée entre un régime à advenir en Allemagne (mais qui n’adviendra jamais), l’URSS stalinienne et la Chine nationaliste du Kuo Min Tang (organisée notamment par les équipes de conseillers militaires mises sur pied par le Général von Seeckt). Otto-Ernst Schüddekopf a très bien analysé les vicissitudes de ce projet de Triade dans son ouvrage sur le « national-bolchevisme » allemand, hélas un peu oublié aujourd’hui. J’ai eu l’occasion d’en parler dans le deuxième volume de ma compilation de textes sur la "révolution conservatrice" allemande des années 1918-1932.
Ensuite, vu l’importance et le développement des connectivités dans le projet chinois, il conviendrait de redécouvrir un auteur qui est, lui, totalement oublié, Richard Henning, géopolitologue allemand de la Verkehrsgeographie, qui fit carrière en Argentine après 1945.
Ensuite, et c’est une tâche à laquelle je vais m’atteler, il conviendrait d’analyser la très pertinente réception des théories géopolitiques allemandes et européennes dans les écoles militaires d’Argentine, du Chili et du Brésil (en l’occurrence la réception de Friedrich Ratzel). Enfin, l’Italie est aujourd’hui, en Europe, le pays qui abrite le plus grand nombre d’instituts d’études géopolitiques, où l’on réédite les classiques allemands de cette discipline, tels Ratzel et Haushofer. En Espagne, nous avons le Colonel Pedro Banos qui ne cesse de produire des best-sellers en la matière. En Allemagne, il faudra inlassablement relire Scholl-Latour pour se doter d’une mémoire diplomatique.
Dans quelle mesure l'axe Paris-Berlin-Moscou, que vous privilégiez, est-il encore réaliste aujourd'hui, et quelles mesures seraient nécessaires ?
Il n’y a plus lieu de parler d’un Axe Paris-Berlin-Moscou dont le théoricien principal fut indubitablement le Français Henri de Grossouvre. Ce dernier avait placé ses espoirs en une alliance entre Chirac, Schröder et Poutine en 2003 au moment où l’Europe avait manifesté un net scepticisme face à l’intervention anglo-américaine en Irak. La riposte fut immédiate: les néoconservateurs bellicistes américains ont accusé les Européens de lâcheté et Chirac a été rapidement remplacé par Sarkozy qui s’est empressé de rejoindre à nouveau le commandement unifié de l’OTAN, que De Gaulle avait quitté dans les années 1960. La France était le maillon faible de cet Axe malgré les rodomontades post-gaullistes: elle reste une puissance idéologiquement occidentale (au sens où l’entendaient Niekisch et ses lecteurs). Son logiciel mental demeure occidental envers et contre tout, ce qui empêche ses élites déconnectées de comprendre, même de façon élémentaire, les dynamiques de l'Europe centrale, des Balkans, de la Scandinavie ou du Proche-Orient, en dépit des excellentes productions des théoriciens de la géopolitique dans la France d'aujourd'hui. En Allemagne, le virus dissolvant qui a permis d'oublier d'activer et de réactiver cet Axe potentiel a été le mouvement des Verts, comme vous le savez mieux que moi. Seule la Russie et son président ont maintenu le cap.
Le sabotage des gazoducs Nord Stream a été le point culminant dans la volonté de destruction de cet Axe franco-germano-russe. Les prises de position de l’UE, de la France de Macron et de l’Allemagne de Scholz et de Merz dans le conflit russo-ukrainien ont créé l’irréparable et reconstitué de facto un rideau de fer de l’Arctique à la Mer Noire qui condamnera le centre et l’ouest du sous-continent européen à la stagnation puis au déclin irrémédiable dont se gausseront Arabes, Turcs, Iraniens et surtout Chinois, sans oublier les Africains.
Quelle priorité géopolitique les Européens devraient-ils se fixer pour les 10 à 15 prochaines années?
Les priorités que le personnel politique européen dominant se fixe aujourd’hui ne pourront que précipiter l’Europe dans un déclin pire que celui qu’a connu jadis l’Empire Romain. Nous allons au-devant d’un effondrement total de nos économies et de nos systèmes sociaux, le tout dans un hiver démographique autochtone et une submersion par vagues migratoires incontrôlées. Le pouvoir sera tenu par le système bancaire, par un capitalisme non plus patrimonial mais totalement et dangereusement financiarisé, et par des mafias en concurrence les unes avec les autres, comme l’avait d’ailleurs prévu Armin Mohler dans un célèbre article de la revue Criticon en 1982 (et qu’une de mes collaboratrices avait traduit avec maestro).
Les mouvements alternatifs, décriés et soumis à toutes sortes de vexations répressives, doivent énoncer une politique différente car telle est leur tâche: retour aux énergies bon marché, priorité de la diplomatie sur toutes les formes de bellicisme délirant, retour à une cohésion de la société, respect des régimes politiques non européens dans les régions du monde d’où nous viennent matières premières et denrées alimentaires (car nous ne sommes pas autarciques), rétablissement de la qualité de nos établissements d’enseignement, lutte contre les pouvoirs occultes et mafieux qui, dans nos rues, s’affrontent à coups de rafales de Kalachnikov, revalorisation de la magistrature dans cette lutte et congédiement des magistrats incompétents, comme on le réclame depuis longtemps en Italie.
17:04 Publié dans Actualité, Entretiens, Synergies européennes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : robert steuckers, actualité, iran, groenland, venezuela, géopolitique, entretien, synergies européennes, europe, affaires européennes |
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mercredi, 14 janvier 2026
Un nouveau bloc de puissance – et la perplexité de l’Allemagne

Un nouveau bloc de puissance – et la perplexité de l’Allemagne
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
La possible formation (https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-01-09/turkey... ) d’un pacte militaire tripartite entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan n’est pas un événement marginal et exotique, mais le symptôme de changements plus profonds. Ceux qui considèrent ce processus de manière isolée négligent sa véritable nature. Il ne s’agit pas d’idéologie, pas de religion, pas même principalement de rivalités régionales – il s’agit de l’érosion des garanties de sécurité existantes et de la recherche d’architectures de substitution qui soient fonctionnelles.
Déjà, l’alliance saoudo-pakistanaise a modifié la structure du pouvoir au Moyen-Orient. Le Pakistan fournit la dissuasion nucléaire, des missiles, une masse militaire. L’Arabie saoudite apporte du capital. L’éventuelle adhésion de la Turquie en ferait plus qu’une simple alliance utilitaire: Ankara y apporterait l’industrie, la technologie, l’expérience opérationnelle – et surtout la capacité d’intégrer la puissance militaire dans une stratégie politique. Le résultat ne serait pas une «mini-OTAN», mais un cartel de sécurité spécialisé, où chacun contribue avec ce qui manque à l’autre.

Mais le point clé se trouve ailleurs: ce pacte ne se crée pas contre les États-Unis, mais à cause des États-Unis. Parce que les garanties de sécurité américaines sont aujourd’hui perçues comme politiquement volatiles. Parce que les acteurs régionaux ont appris que ces garanties ont une durée de vie limitée. Le pacte tripartite est donc moins une attaque contre l’ordre établi qu’un vote de défiance à son encontre.
C’est ici que commence le problème stratégique pour l’Allemagne. Berlin a tendance à moraliser ou à ignorer toutes nouvelles configurations de pouvoir. Les deux options seraient erronées. D’un point de vue réaliste et de sécurité, un tel bloc représente avant tout une rupture avec l’ordre en place, avec des conséquences à long terme. Pas nécessairement déstabilisateur lors de sa création, mais risqué, car il crée des couches supplémentaires de dissuasion, de malentendus et de chemins possibles pour en arriver à une escalade.
Le rôle de la Turquie est particulièrement délicat. En tant que membre de l’OTAN, Ankara ne peut pas bâtir une architecture de sécurité parallèle sans compromettre la cohérence de l’alliance. Mais isoler la Turquie ou la mettre sous pression publiquement ne ferait que l’inciter davantage à adhérer à de telles constructions. La seule approche stratégique sensée est la relier plutôt que la sermonner: impliquer, assurer la transparence, consulter. Non par sympathie, mais par intérêt propre.
Le facteur nucléaire qu'apporte le Pakistan aggrave encore la situation. Il ne s’agit pas tant de voir s'instaurer une prolifération immédiate que de percevoir une stabilité en crise. Plus la dissuasion nucléaire devient dense dans des régions déjà fragmentées, plus le risque de mauvaises évaluations est grand – surtout lorsque plusieurs centres de pouvoir envoient des signaux simultanément.
De plus, des acteurs tiers sont aussi sous pression. L’Iran est en fait contenu sans être officiellement nommé. Israël perd son exclusivité stratégique. L’Inde doit interpréter toute montée en puissance du Pakistan comme une menace. Même la Chine fait face à une évolution silencieuse de son levier pakistanais. Le pacte tripartite agit ainsi comme un catalyseur, accélérant des tensions existantes sans pour autant les résoudre.
Que cela signifie-t-il pour l’Allemagne? Certainement pas une politique d'ordre symbolique. Ni l’illusion qu’on puisse «prendre position» sans moyens ni influence. Le rôle de l’Allemagne ne peut être que celui d’un stabilisateur dans l’ordre: limiter les risques d’escalade, protéger les routes commerciales et maritimes, suivre une logique de non-prolifération cohérente, et surtout mener une politique extérieure qui ne se résume pas à des formules de valeurs, mais qui définit clairement ses intérêts.
Le constat principal est décevant: le possible pacte tripartite montre moins la force de ses membres que la faiblesse de l’architecture de sécurité existante. Ceux qui le condamnent uniquement n’apprennent rien. Ceux qui l’analysent voient: le monde réorganise la sécurité. L’Allemagne ferait bien de cesser enfin d’être spectatrice.
#géopolitique@global_affairs_byelena
15:37 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, turquie, pakistan, arabie saoudite, moyen-orient |
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Tout comme ses prédécesseurs, Donald Trump ne voit pas d'un bon oeil le monde multipolaire qui se profile à l'horizon

Tout comme ses prédécesseurs, Donald Trump ne voit pas d'un bon oeil le monde multipolaire qui se profile à l'horizon
Marcel Bas
Source: https://www.facebook.com/roepstem
L’escalade actuelle sous l'égide de l’administration Trump (notamment les récentes actions contre Maduro au Venezuela et la montée des tensions en Iran) constitue la dernière étape d’un plan américain quinquennal, mis en œuvre avec un succès variable par les gouvernements successifs de Bush à Biden. Ce plan consiste à briser l’axe énergétique entre la Russie, la Chine, l’Iran et le Venezuela. Nous assistons actuellement à la réalisation spectaculaire, sans ambiguïté, de ce plan sous nos yeux. Bien entendu, cela n’a rien à voir avec une volonté de libérer les peuples de dictateurs ou de fanatiques religieux.
Ceux qui pensent que Trump, contrairement à ses prédécesseurs, aurait un réel intérêt pour un monde multipolaire se trompent. La seule chose que Trump remet en question, c’est la nécessité d’habiller la politique étrangère unilatérale traditionnelle des États-Unis avec des discours néoconservateurs sur la diffusion de la démocratie ou le respect de l’ordre international basé sur des règles (souvent déstabilisé par les États-Unis eux-mêmes) et du droit international. Non, l’objectif de Trump et de ses alliés n’est pas la diffusion de la démocratie, mais le maintien de l’hégémonie financière sur le commerce mondial de l’énergie.

Trump cible le Venezuela et l’Iran parce que le Venezuela possède d’importantes réserves de pétrole, et parce que l’Iran contrôle une part essentielle de l’infrastructure énergétique. Le détroit d’Hormuz est la principale voie logistique dans le monde. En cherchant à provoquer un changement de régime à Téhéran, Trump tente d’influencer directement cette route maritime stratégique. Qui contrôle le détroit d’Hormuz, contrôle l’approvisionnement énergétique du Japon, de l’Inde et surtout de la Chine.
Regardez le comportement de Trump vis-à-vis de la Chine : il cherche constamment à la bloquer.
La Chine et surtout l’Iran jouent un rôle central dans la résistance au dollar américain. L’Iran commerce déjà largement en devises locales et en or. Un régime occidental à Téhéran écraserait immédiatement cette ‘révolte financière’ et rétablirait le pétrodollar en tant que seule norme. Depuis des années, les États-Unis ont vu avec inquiétude comment l’Iran et la Russie renforçaient leurs liens militaires et économiques (notamment via la livraison de drones et de technologies de missiles). En déstabilisant l’Iran par l’ingérence de la CIA et en appliquant de sévères sanctions économiques, les États-Unis tentent d’atteindre l’allié principal de la Russie au Moyen-Orient et de bloquer une route cruciale vers l’océan Indien (le corridor de transport Nord-Sud).
La Chine dépend fortement de l’Iran pour ses approvisionnements pétroliers, qui n’ont pas besoin de transiter par des eaux contrôlées par les États-Unis. Un changement de régime en Iran obligerait la Chine à soumettre sa sécurité énergétique à des conditions américaines. La même logique s’applique désormais au pétrole vénézuélien, dont la Chine dépend également. Les États-Unis peuvent ainsi contraindre la Chine à faire accepter leurs conditions pour ses approvisionnements en pétrole.

Ce n’est pas une nouvelle politique élaborée par Trump, mais la continuation d’un projet plus profond, d’une ambition institutionnelle que les néoconservateurs rêvent depuis longtemps. On se souvient tous que le président Bush parlait de ‘l’ Axe du Mal’, et qu’Obama et Biden ont utilisé des sanctions et une cyber-guerre (avec Stuxnet). La CIA mène depuis des décennies des opérations visant à affaiblir la stabilité intérieure de l’Iran (soutien à des groupes d’opposition, sabotage économique). Trump va maintenant porter le coup de grâce.
On peut considérer l’enlèvement de Maduro comme un modèle pour des interventions passées ou futures à l’étranger. Cela fonctionne comme suit: les États-Unis créent d’abord une implosion économique, puis reconnaissent (ou désignent) un nouveau gouvernement, en utilisant cette situation créée de toutes pièces comme base juridique pour confisquer les richesses nationales (pétrole et or) et les ramener au système dollar.
Les actions contre le Venezuela et l’Iran sont deux faces d’une même pièce, car les États-Unis poursuivent la même politique de guerre préventive contre la formation d’un monde multipolaire. En contrôlant les réserves pétrolières du Venezuela et les routes de transit de l’Iran, Washington crée une ‘embargo énergétique’ autour de la Chine. La victime ultime ne sera pas seulement un président en fonction à Caracas ou un ayatollah à Téhéran, mais la souveraineté de chaque pays qui tente d’échanger hors du contrôle de la Réserve fédérale américaine. L’Amérique du Sud a déjà dans sa poche Trump, avec sa réaffirmation de la doctrine Monroe.
13:43 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, donald trump, états-unis, iran, venezuela |
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