lundi, 12 octobre 2026
La nouvelle géographie du pouvoir: pourquoi les points d’étranglement comptent davantage que les conquêtes

La nouvelle géographie du pouvoir: pourquoi les points d’étranglement comptent davantage que les conquêtes
Mohammad Mohidur Rahman
Source: https://www.linkedin.com/in/mohammad-mohidur-rahman-81201...
Pendant des siècles, le pouvoir s’est mesuré en territoires, en frontières, en ports et en colonies.
Mahan nous a enseigné que la puissance maritime et le commerce par mer façonnent le destin. Mackinder nous a avertis que quiconque contrôle le cœur de l’Eurasie commande le monde. Spykman a placé les zones périphériques au centre de la compétition mondiale. Leur intuition reste valable: la géographie produit du pouvoir.
Mais la mondialisation y a ajouté une nouvelle dimension. Sous la carte politique se trouve une seconde géographie: celle de la connectivité.

Lorsque la mer Rouge a été la cible d’attaques au début de l’année 2024, le canal de Suez — par lequel transite 15% du commerce maritime mondial — s’est vidé. Les navires ont été déroutés par le cap de Bonne-Espérance. Selon la CNUCED, la demande mondiale de capacité de transport maritime avait augmenté de 3% à la mi-2024, et celle de porte-conteneurs de 12%. Aucun territoire n’a été conquis. Pourtant, les conséquences se sont propagées dans le monde entier. Tel est le pouvoir des points d’étranglement: nul besoin de contrôler un pays pour restreindre ses choix. Une influence sur une seule connexion critique peut suffire.
La géographie crée le nœud. La connectivité crée le levier. Ormuz, Malacca, Bab el-Mandeb, Suez, Panama — des espaces géographiquement modestes, mais dont la perturbation fait évoluer les prix, la production et la politique bien au-delà de leur région.
Ce levier découle de la possibilité crédible d’une interruption. La menace que fait planer l’Iran sur le détroit d’Ormuz accroît les primes d’assurance, les prix et les coûts militaires sans qu’un seul coup de feu soit tiré. Le dilemme de Malacca auquel fait face la Chine a façonné toute une stratégie — l’initiative «Ceinture et Route» vise en partie à créer des voies de substitution. Un État qui ne dispose que d’un seul itinéraire viable jouit d’une autonomie limitée; un État qui en possède plusieurs dispose d’un choix.
Et la carte n’est désormais plus uniquement maritime. Les semi-conducteurs, les minerais critiques, les câbles sous-marins et les systèmes de paiement constituent les nouveaux points d’étranglement. La question n’est plus de savoir qui possède la mine, mais qui contrôle le raffinage, la transformation, le transport et l’accès au marché.

La stratégie elle-même a changé: de la conquête, elle est passée à la contrainte. Les sanctions et les contrôles à l’exportation ne détruisent pas un adversaire — ils réduisent son éventail de possibilités. La conquête vise le territoire; la stratégie des points d’étranglement vise à contrôler les options.
La leçon vaut aussi bien pour les nations que pour les entreprises: l’efficacité seule est fragile. La faiblesse la plus dangereuse est rarement l’actif le plus important — c’est le plus petit nœud irremplaçable.
La carte comporte désormais plusieurs couches: frontières, connexions et dépendances. La question décisive n’est plus seulement: «Qui contrôle le territoire?», mais : qui peut connecter, déconnecter, réorienter, retarder, financer ou interrompre les flux qui le traversent?
Mahan, Mackinder et Spykman avaient compris où la géographie concentre le pouvoir. La nouvelle ère montre comment la connectivité en fait une arme.
La géographie du pouvoir n’a pas disparu. Elle s’est connectée.
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samedi, 10 octobre 2026
Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe

Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe
Dans l’Arctique, Washington et Bruxelles rivalisent pour le contrôle du Groenland, des voies commerciales et des ressources — bien qu’ils restent alliés au sein de l’OTAN. Lors du sommet sur l’Arctique à Rovaniemi, il est apparu clairement que les stratégies européennes ne fonctionnaient pas : les États-Unis ont accaparé l’ordre du jour.
par Xenia Smertina
Source: https://www.anonymousnews.org/international/arktis-jetzt-...
En septembre de cette année, l’Arctique a discrètement creusé le fossé entre les prétendus alliés transatlantiques. Les tentatives de Bruxelles pour contenir l’influence croissante des États-Unis dans la région ont jusqu’à présent été certes peu systématiques, mais intenses. Le sommet sur l’Arctique organisé en Laponie finlandaise et les discussions qui ont suivi entre l’Union européenne et le Canada, au cours desquelles la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé d’accorder à Ottawa le statut de membre associé, doivent être considérés dans le contexte du nouvel accord conclu entre les États-Unis et le Groenland.
Dans la course aux régions polaires, l’Union européenne applique ses méthodes habituelles de concurrence et entre ainsi de facto en confrontation avec les États-Unis. Une autre solution aurait pu consister à tenter de se ménager une place légitime parmi les principaux acteurs; toutefois, la fenêtre d’opportunité pour ce genre d’initiatives s’est refermée. Il ne reste donc plus d’autre perspective que celle d’une guerre hybride dans laquelle Bruxelles et Washington apparaîtraient comme des rivaux.
Les schémas bien connus de l’Union européenne au-delà du cercle polaire
Douze pays de l’Union européenne ainsi que les dirigeants du bloc ont participé ce mois-ci au sommet sur l’Arctique en Laponie. Ils y sont convenus de réorienter radicalement la politique arctique vers les questions de sécurité et ont officiellement reconnu la région comme un «foyer géopolitique».

Pour comprendre les particularités des ambitions arctiques de l’Union, il faut garder à l’esprit que ses États membres ne disposent d’aucune infrastructure propre d’importance dans l’Arctique. Depuis le Brexit, l’Union européenne ne possède plus de frontières territoriales propres dans l’Arctique donnant directement sur l’océan Arctique. La Norvège et l’Islande ne font toujours pas partie de l’Union, le Groenland demeure un territoire danois autonome d’outre-mer, tandis que la Finlande et la Suède sont géographiquement coupées de l’océan. En outre, l’Union européenne, en tant que bloc unifié, ne dispose d’aucune flotte de brise-glaces arctiques qui lui soit propre: les quelques navires nationaux des pays scandinaves ne sont pas en mesure de lui assurer une véritable prééminence stratégique.
Comme Bruxelles ne possède ni droits territoriaux ni équipements militaires, elle a limité sa stratégie arctique aux seules questions environnementales, à la surveillance du climat et à la protection des peuples autochtones. En 2008, l’Union européenne a officiellement désigné l’Arctique comme une zone d’intérêt stratégique, et d’importantes stratégies arctiques de l’Union ont été adoptées en 2016 et en 2021.
Cette approche a commencé à évoluer entre 2022 et 2025 lorsque, dans un contexte géopolitique mondial en rapide mutation, les revendications américaines sur le Groenland ont déclenché le débarquement symbolique de troupes européennes sur l’île. Le sommet informel sur l’Arctique tenu ce mois-ci à Rovaniemi a confirmé le déplacement du centre de gravité des intérêts de l’Union européenne.
L’accord final a consacré le passage d’un programme environnemental à une stratégie de «puissance dure»: les parties se sont engagées à augmenter radicalement les investissements dans la mobilité militaire, la surveillance satellitaire et les infrastructures transfrontalières dans le Nord, ainsi qu’à coordonner, sous couvert de protection de l’environnement, le blocus de la «flotte fantôme» russe. Ces décisions, étayées par la visite démonstrative des chefs d’État et de gouvernement sur la base militaire de l’escadre de l’armée de l’air finlandaise, ont constitué le fondement de la nouvelle stratégie arctique de l’Union européenne, dont la haute représentante Kaja Kallas avait promis la présentation pour octobre 2026.
Après le sommet, sur fond de différends commerciaux et douaniers entre Ottawa et Washington, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a invité le Canada à devenir membre associé de l’Union européenne. La seule proposition d’une telle alliance a poussé à son paroxysme la politisation du dossier arctique, rendant son issue extrêmement imprévisible.
Il convient de noter que les aspirations de Bruxelles à exercer un rôle dirigeant prennent toujours une forme concrète. Il suffit de songer au concept de «puissance civile» de François Duchêne et à l’idée de «puissance normative» de Jan Manners, selon lesquels Bruxelles exerce son influence sur la scène internationale au moyen de son modèle économique, de sa diplomatie et de l’exportation de normes juridiques et éthiques. Cette approche a été approfondie par Mark Leonard, qui a décrit l’Union européenne comme un «empire invisible» en expansion et soutenu que l’influence de l’Union repose sur un mécanisme consistant à attirer et à intégrer ses voisins. Elle l’a également été par Anu Bradford, qui a décrit le phénomène de «l’effet Bruxelles»: un mécanisme par lequel l’immense marché intérieur de l’Union lui permet d’imposer unilatéralement des règles aux entreprises transnationales et aux gouvernements du monde entier.
C’est précisément dans ce contexte que doivent être compris les événements actuels. Bruxelles applique ses méthodes éprouvées de contrôle supranational, vieilles de plusieurs décennies. Incapable de rivaliser dans les domaines des véritables technologies de brise-glaces et de la logistique innovante, l’Union européenne tente d’orienter la compétition vers ses terrains habituels: règlements bureaucratiques, quotas climatiques et allocations virtuelles de fonds — le tout sous couvert d’une rhétorique défensive aussi antirusse que possible.
Sa proposition, présentée comme urgente, de rechercher une alliance «unique» avec le Canada constitue une tentative classique d’accaparer dans une large mesure la souveraineté d’un autre pays. Bruxelles cherche à agir en tant que «promoteur écologique et technologique» et à obtenir ainsi l’accès aux ressources canadiennes, légitimant sa présence dans le Grand Nord en tirant parti de la géographie d’autrui.
C’est pour cette raison que des pays apparemment sans lien les uns avec les autres, parmi lesquels certains des adversaires les plus déterminés de Moscou, ont été conviés au sommet en Laponie: il fallait rassembler un vaste groupe afin de donner davantage de portée au récit. Parmi eux figuraient la Grèce, située sur la Méditerranée, la Roumanie, riveraine de la mer Noire, ainsi que les États baltes, qui espéraient simplement obtenir leur part des nouveaux financements «polaires» de l’Union européenne.
Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas?
Jusqu’à récemment, les activités européennes ne servaient que de toile de fond à la politique américaine dans l’Arctique. Depuis des décennies, Washington y construit un empire fait d’acier, d’installations radar et de bases militaires, en s’appuyant sur une stratégie de dissuasion rigoureuse. En Alaska, les États-Unis ont établi une puissante base aérienne dotée d’avions de combat de cinquième génération F-35 et F-22, tandis que les sous-marins nucléaires américains ont appris à manœuvrer sous la glace. En septembre 2026, la Maison-Blanche et Ottawa ont entamé la phase opérationnelle du déploiement de systèmes radar transhorizon dans l’Arctique (Arctic Over-the-Horizon Radar, A-OTHR), dans le cadre de la modernisation du NORAD (North American Aerospace Defense Command), ce qui permet au commandement américain de surveiller en temps réel l’espace aérien jusqu’au cercle polaire.

Parallèlement, Washington s’efforce de remédier à sa principale faiblesse: son retard en matière de brise-glaces. Les chantiers navals Bollinger construisent actuellement le premier navire polaire lourd américain depuis un demi-siècle, l’USCGC Polar Sentinel. Les projets de Washington à l’horizon 2030 comprennent la mise à l’eau de deux autres brise-glaces lourds ainsi que la construction du port militaire en eaux profondes de Nome, à proximité du détroit de Béring. Un lobbying actif est en outre mené pour promouvoir le concept de «liberté de navigation», qui permettrait un passage sans entrave par le passage du Nord-Ouest et raccourcirait ainsi considérablement la route maritime reliant l’Atlantique au Pacifique.
Le plus grand succès géopolitique des États-Unis a cependant été la signature, en septembre, d’un accord trilatéral avec le Danemark et le Groenland. Dans le cadre de cet accord, le Pentagone assume durablement le contrôle militaire de la sécurité du Groenland, remet immédiatement en service les bases de Narsarsuaq et de Mestersvig, et agrandit et modernise la base aérienne de Pituffik, dans le nord. Ce document a instauré un veto direct contre les investissements importants provenant de pays n’appartenant ni à l’OTAN ni à l’Union européenne, transformant ainsi l’île en un bastion américain isolé et interdisant aux entreprises européennes l’accès aux terres rares qui s’y trouvent.
Dans la presse européenne, les réactions à l’accord trilatéral de défense vont de l’ironie au soulagement prudent, mais le leitmotiv central reste la thèse de la «défaite» de Donald Trump et des concessions qu’il aurait consenties. Une analyse des avantages obtenus de part et d’autre révèle pourtant une tout autre réalité. Après avoir étendu leurs droits de défense sur l’île et pris le contrôle total de ses ressources économiques, les États-Unis ont habilement évité d’inclure dans l’accord des obligations sociales.
Les stratèges américains ont généreusement laissé au budget de l’État l’obligation de fournir des prestations sociales, des subventions et des garanties sociales à la population groenlandaise locale, qui compte moins de 60.000 habitants, au motif qu’il s’agirait du «droit souverain» de Copenhague. Washington s’est assuré la totalité des avantages géostratégiques et des bénéfices liés aux ressources naturelles, tout en faisant peser la charge de l’entretien de ce territoire économiquement faible sur des contribuables européens affaiblis. Il s’est avéré que les alliés européens de Trump étaient disposés à signer tout ce qu’il souhaitait, tout en affirmant publiquement qu’ils avaient gagné.

Cet épisode illustre parfaitement la nature de la confrontation croissante entre les alliés, dans laquelle l’agressivité des États-Unis pousse les Européens sur la défensive et les rend incapables de conserver leurs positions. La singularité de cette confrontation réside dans l’absence d’affrontement militaire direct entre les États-Unis et l’Union européenne dans l’Arctique : en apparence, ils restent des alliés de l’OTAN faisant face à la Russie et à la Chine. Pourtant, la région est devenue de facto le théâtre d’un intense espionnage géoéconomique, de guerres commerciales, d’une concurrence pour les ports et de la monopolisation des ressources polaires. Les États-Unis s’assurent le contrôle militaire du Groenland, tandis que l’Union européenne tente de maintenir sa position économique par l’intermédiaire du Canada et des pays scandinaves. La lutte pour le passage du Nord-Ouest devrait donner lieu à des évolutions intéressantes.
Dans cette impasse, l’Union européenne se trouve dans une situation extrêmement précaire. Celle-ci tient à son isolement géographique, à l’absence totale d’instruments de « puissance dure » et à sa dépendance critique, en matière de défense, à l’égard de son principal concurrent. La tentative des « faucons » européens d’utiliser l’article 42, paragraphe 7, du traité de Lisbonne comme bouclier politique et d’envoyer en janvier des contingents symboliques au Groenland s’est révélée être un bluff que Trump a tout simplement ignoré, préférant soumettre les pays à un chantage en les menaçant de droits de douane de 25 %. Dans le contexte du néomercantilisme américain agressif et sous la pression de la concurrence chinoise, le très vanté « effet Bruxelles » de Bradford s’est effondré : en fixant des normes « vertes » strictes lors du sommet en Laponie, l’Europe espérait pouvoir réglementer le marché polaire. Mais les États-Unis, qui agissent selon le principe « que cela vous plaise ou non », ont accaparé l’ordre du jour, démontrant ainsi que les anciens modèles de Bruxelles ne fonctionneront tout simplement pas dans cette course aux régions polaires.
Perspectives et solutions de remplacement: conséquences pour la Russie et la Chine
Comme le fait justement remarquer le politologue et directeur de programme du Club Valdaï, Timofeï Bordachev, l’expérience historique montre que les conflits entre les élites occidentales ont généralement conduit à une restructuration complète de l’ordre international, maintenant ainsi le système mondial sous le contrôle d’un petit groupe d’États. Aujourd’hui, cependant, dans un contexte historique transformé, les conséquences de la confrontation polaire entre Washington et Bruxelles sont totalement imprévisibles. Le nombre d’acteurs souverains sur la scène mondiale a considérablement augmenté, tandis que l’influence exercée sur eux par l’Occident est soit totalement inexistante, soit négligeable.
Le fossé transatlantique grandissant procure aux principaux acteurs de l’Arctique — Moscou et Pékin — des avantages stratégiques décisifs. La Russie transforme méthodiquement la route maritime du Nord (Northern Sea Route, NSR) en une grande voie de transport mondiale, protégée et navigable toute l’année. Alors que Washington cherche encore à achever son premier brise-glace lourd depuis un demi-siècle, la Russie dispose de la seule flotte de brise-glaces à propulsion nucléaire au monde, une flotte absolument sans équivalent.
Pour la Chine, l’impasse polaire dans laquelle se trouve Bruxelles constitue un appel direct à l’action. Sous la pression des États-Unis, Pékin poursuit sa doctrine de la « route de la soie polaire ». Les entreprises chinoises réorientent sans entrave leurs investissements vers les mégaprojets russes de gaz naturel liquéfié dans l’Arctique, contournant ainsi les vulnérables routes méridionales. Les États membres de l’Union européenne, qui ont certes tenté d’échapper aux pièges américains mais n’y sont pas parvenus, quittent la région les mains vides, consolidant ainsi la prééminence géopolitique absolue de Moscou et de Pékin dans les glaces.
15:10 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, arctique, europe, canada, états-unis, affaires européennes, danemark, groenland, géopolitique |
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Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne

Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne
Stefano Vernole
Source: https://telegra.ph/Gli-Stati-Uniti-hanno-messo-le-mani-su...
En considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique également les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.
- « Afin de garantir un fonctionnement sûr et efficace des Zones de défense, les États-Unis d’Amérique jouissent, pour leurs navires et aéronefs d’État, ainsi que pour leurs forces armées et leurs véhicules, du droit de libre accès et de transit entre les Zones de défense à travers le Groenland — y compris ses eaux territoriales — par voie terrestre, aérienne et maritime. Ce droit peut également s’appliquer à des installations militaires sans personnel, sous réserve d’un accord entre les Parties sur les modalités correspondantes au moment de leur mise en place ;
- les aéronefs des États-Unis peuvent survoler toute partie du territoire du Groenland et y atterrir, y compris dans les eaux territoriales, et les navires d’État des États-Unis peuvent accéder aux eaux territoriales et y naviguer en immersion sans restriction, sauf disposition convenue d’un commun accord entre les Parties ;
- les navires d’État des États-Unis bénéficieront d’un accès supplémentaire et d’une liberté de mouvement dans les eaux territoriales, selon ce qui sera convenu au cas par cas entre les Parties en fonction des exigences de la situation militaire, aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain, ou à toute autre fin convenue entre les Parties. »
Tel est le libellé du paragraphe 6 de l’ACCORD ENTRE LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE ET LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DE DANEMARK, CONJOINTEMENT AVEC LE GOUVERNEMENT DU GROENLAND, en date du 22 septembre 2026.

Certes, il ne s’agit ni de l’annexion ou de l’achat du Groenland par les États-Unis, ni d’une renonciation formelle du Danemark à sa souveraineté ou du Groenland à son droit à l’autodétermination. Toutefois, il s’agit de quelque chose qui, dans les faits, sera tout aussi fondamental, et probablement pire: la cession du pouvoir de décision danois et groenlandais, accompagnée d’une réduction significative de la liberté d’action des deux parties en matière de sécurité et de politique étrangère.
Il est évident que rien ne pourra être entrepris dans ces domaines sans le consentement des États-Unis, en cas de relation asymétrique ou de situation conflictuelle. C’est précisément dans le cadre d’une telle relation que les États-Unis acquièrent de facto un droit de veto. Si le Danemark et/ou le Groenland souhaitaient, aujourd’hui ou à l’avenir, coopérer avec un autre pays sur les ressources, les bases ou d’autres questions de sécurité auxquelles les États-Unis seraient hostiles dans la région, cela se révélerait tout simplement impossible.
À l’inverse, il est difficile d’imaginer comment les deux parties pourraient empêcher les États-Unis d’agir à leur guise: établir davantage que les deux nouvelles bases mentionnées dans l’accord, contrôler et utiliser les eaux environnantes comme ils l’entendent et — comme indiqué précédemment — ne faire aucune mention des armes nucléaires. Aucune protection n’est par ailleurs prévue pour les conditions environnementales particulières du Groenland ; par le passé, les États-Unis ont abandonné des zones utilisées comme bases en les laissant encombrées de déchets.
Et il n’y a pas que les États-Unis: il y a aussi l’OTAN. Certes, l’OTAN opérait déjà de facto dans la région, mais l’Alliance atlantique pourra à l’avenir y jouer un rôle beaucoup plus marqué. Voilà pourquoi toutes les parties adoptent le même langage de propagande. Ce seul fait devrait suffire à faire naître le soupçon que quelque chose est dissimulé en dehors du texte de l’accord. Un alignement parfait des intérêts au sein de relations asymétriques est le fruit de la tromperie ou de l’auto-illusion.

Par ailleurs, l’accord est perpétuel. Cela signifie qu’aucune clause de renouvellement, de prorogation ou de retrait n’est prévue. Il est contraignant pour une durée indéterminée et, dans la pratique, cette contrainte pèse sur les deux parties les plus faibles. Les États-Unis pourront imposer toute décision à leur convenance, tandis que les deux autres parties ne pourront même pas menacer — si les circonstances l’exigeaient — de se retirer de l’accord. Il s’agit d’une condition extrêmement inhabituelle dans les accords internationaux.
Il est tout aussi incompréhensible que le Danemark et le Groenland aient accepté non seulement le caractère permanent de l’accord, mais aussi l’adhésion définitive du Groenland à l’OTAN. Cette disposition demeurerait valide même si le Groenland devenait un jour un État indépendant. Dans ce cas, les futurs dirigeants et citoyens d’un Groenland indépendant seraient contraints d’accepter et de mettre en œuvre l’adhésion à l’Alliance atlantique. Dans un tel cadre, il serait difficile de qualifier un Groenland indépendant d’État souverain, même s’il conservait son propre territoire. Ce seul aspect soulève déjà des interrogations quant à la substance réelle du concept d’autodétermination.
Le choix de se brader, fait par le Danemark et le Groenland, est légitimé par l’affirmation selon laquelle ils obtiendraient une protection accrue — voire peut-être une certaine influence sur la politique américaine — et que, après les déclarations extrêmement agressives de Trump sur la nécessité absolue d’acquérir le Groenland, y compris par des moyens militaires si cela était « nécessaire », cet accord constituerait un brillant exemple de diplomatie de la part de petits États.
Il est donc surprenant, mais aussi dangereusement imprudent, qu’aucun mécanisme de règlement des différends ne soit prévu dans cet accord à durée indéterminée. Qui, sinon les États-Unis, serait en mesure d’imposer sa volonté en cas de désaccord entre les parties ?
Trump a écrit que les États-Unis avaient obtenu cet « accord fantastique » sans débourser un centime. Cela pourrait bien être vrai, puisque le texte ne précise pas qui paiera pour toutes les nouvelles activités ni pour l’accès que les États-Unis acquièrent au Groenland.
Le journaliste et historien Eric Zuesse a demandé à ChatGPT s’il était possible, sur la base d’accords analogues, d’estimer approximativement la valeur des droits acquis par les États-Unis en vertu de cet accord. La réponse a été : environ 45 milliards de dollars. Drew Horn, ancien responsable de l’administration Trump, a affirmé qu’il développait au Groenland un projet consacré aux terres rares ainsi qu’un centre de données destiné à l’intelligence artificielle et alimenté par l’énergie hydroélectrique. Il s’agit d’un territoire riche en éléments essentiels à la transition écologique, à la transition numérique et technologique ainsi qu’au secteur de la défense. Critical Metals, société américaine cotée en Bourse, a obtenu du gouvernement de Nuuk le contrôle du gisement de Tanbreez, qui comprend 4,7 milliards de tonnes de terres rares, dont plus d’un quart (27 %) sont des terres rares « lourdes », c’est-à-dire essentielles au secteur de la défense.

Un aspect encore plus significatif, et problématique, réside dans le fait que l’accord publié ne dit rien sur la manière dont l’extraction des ressources et les bénéfices escomptés doivent être répartis. Cet accord perpétuel ne dit absolument rien sur la façon dont les trois parties doivent se partager les recettes, ni sur la part qui doit revenir au Groenland. En d’autres termes, il n’y a pas un seul mot sur la manière dont le Danemark et le Groenland entendent éviter une situation où « le gagnant rafle tout ».
Trump a déclaré que les États-Unis — tout comme l’OTAN — avaient besoin du Groenland pour des raisons de sécurité, sans toutefois expliquer précisément de quelle manière l’accès aux ressources groenlandaises renforcerait la sécurité américaine, ni contre qui ou contre quoi. En termes de Realpolitik, il lui suffira, ainsi qu’aux futurs présidents, de dire simplement : « C’est nécessaire à notre sécurité. » À ce moment-là, Copenhague et Nuuk seront contraintes de s’aligner. L’accord est perpétuel par sa durée et global par sa portée. Pourtant, il ne dit rien de la répartition des coûts et des recettes entre les trois parties, et ne prévoit pas davantage que ces « détails » devront faire l’objet de négociations ultérieures.
C’est aussi pour cette raison que tant d’efforts diplomatiques et de communication sont déployés afin de répéter que le Danemark conserve sa souveraineté et le Groenland son droit à l’autodétermination : Trump a obtenu exactement ce qu’il voulait, dès maintenant et pour toute éventualité future.
Des commentateurs des médias européens, peu ou pas compétents en matière de sécurité, diffusent cette thèse sans procéder à la moindre analyse substantielle du contenu de l’accord. Celui-ci devrait plutôt être qualifié de bradage de la part du Danemark et du Groenland. Bien qu’il préserve formellement le droit du Groenland à l’autodétermination et la souveraineté du Danemark, l’accord implique une renonciation décisive à la liberté d’action, tant dans l’immédiat que dans un avenir incertain.[1]
Cela a été rendu possible par des décennies de soumission du Danemark aux États-Unis — une soumission de plus en plus totale, au point qu’il n’est plus possible de parler d’une politique étrangère et de sécurité indépendante et souveraine de la part de Copenhague.

Seule la version officielle de l’accord sera publiée, truffée de belles paroles mais sans entrer dans les détails ; ceux-ci portent en effet sur des questions de sécurité qui ne peuvent être divulguées. Certains analystes considèrent cet accord comme une sorte de prolongement naturel de celui de 1951 et de l’accord d’Igaliku. Si tel était le cas, il suffirait de les proroger juridiquement. En réalité, il est évident que ce nouveau traité confère aux États-Unis quelque chose qu’ils ne possèdent pas actuellement. Les prétendus « rivaux » des États-Unis seront exclus du Groenland : ils ne pourront ni y investir ni y construire de bases. Cela implique de facto l’absence de coopération avec des pays tels que la Russie et la Chine — ainsi qu’avec d’autres — qui ont dans la région des intérêts économiques et sécuritaires tout aussi légitimes (« aucun État non membre de l’OTAN ne sera autorisé à établir au Groenland ses propres installations militaires, avec ou sans personnel, et aucune présence permanente de forces militaires ne sera autorisée au Groenland, sauf accord contraire entre les Parties »).
Cela revient à adopter une attitude conflictuelle. Toute forme de coopération rationnelle, profitable à tous, ainsi que toute sécurité partagée sont exclues d’emblée. La région passera d’un contexte de faibles tensions et de faible militarisation à une zone de haute tension : après tout, partout où les États-Unis sont présents, des tensions et des dynamiques de « dissuasion » se développent à l’égard d’autres acteurs qui se sentent menacés.
Enfin, le paragraphe 7 précise :
- « Les Parties conviennent que le territoire adjacent à une Zone de défense ne doit être utilisé d’aucune manière susceptible de compromettre la sécurité de cette Zone. Afin de mettre en œuvre cette disposition, les Parties entendent coopérer pour garantir la sécurité des Zones de défense. Les États-Unis auront le droit de soulever des objections concernant la construction, ou le changement d’affectation — lorsque celui-ci constitue une menace pour une Zone de défense — de tout bâtiment, ouvrage ou installation situé à proximité de ladite Zone. À la suite de cette notification, les Parties détermineront d’un commun accord les mesures nécessaires pour faire face à toute menace. Les Parties collaboreront pour lutter contre l’espionnage au Groenland. Les autorités compétentes du Royaume de Danemark entretiendront des contacts étroits avec les autorités américaines compétentes et avec d’autres partenaires, dans la mesure nécessaire à la mise en œuvre du présent article. »
Pour l’Union européenne, l’accord économique constitue un coup très dur, car les gisements de terres rares dont l’UE a besoin pour mettre en œuvre ses programmes — le Pacte vert, le Livre blanc sur la défense et la stratégie de compétitivité — lui ont été subtilisés sous le nez.
Pourtant, au début de l’année 2026, à propos du dossier groenlandais, von der Leyen avait expliqué que l’Union avait agi en suivant « quatre principes fondamentaux : fermeté, ouverture, préparation et unité, et cette approche s’est révélée efficace ». Dans les jours précédant le sommet, la position européenne s’était déjà dessinée à travers une série de prises de position unanimes des dirigeants, placées sous le signe « du calme et du dialogue » avec l’administration américaine, sans exclure toutefois le recours, si nécessaire, aux instruments commerciaux, le fameux « bazooka ».
Finalement, rien de tout cela ne s’est produit car, en considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique aussi les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.

Au Groenland, il ne pouvait en être autrement.
[1] Les Parties feront le meilleur usage possible des procédures établies dans les Accords de défense, notamment l’Accord de défense de 1951 et l’Accord d’Igaliku de 2004, tels que modifiés et complétés par le présent accord, afin de permettre ce qui suit :
i. Les États-Unis seront autorisés à moderniser et à étendre leurs activités à la base spatiale de Pituffik ;
ii. Les États-Unis seront autorisés à établir une Zone de défense supplémentaire à Narsarsuaq et à Mestersvig, selon des modalités et des détails techniques qui devront être convenus d’un commun accord entre les Parties ;
iii. Les États-Unis pourront établir des Zones de défense supplémentaires au Groenland et renforcer leurs opérations ou leurs infrastructures militaires. Chacune des Parties pourra constater la nécessité d’une nouvelle Zone de défense aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain. Cette Partie présentera une proposition décrivant l’emplacement, la finalité, les dimensions et les types d’activités de la Zone de défense proposée, ainsi que d’autres modalités, telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du Protocole d’accord de 1991 et de la Déclaration conjointe de 2004. Les Parties se réuniront immédiatement afin d’engager des consultations par l’intermédiaire du Comité permanent, dans le but de définir les détails de la mise en œuvre sur la base d’un accord mutuel. Si aucun accord n’est trouvé au sein du Comité permanent dans un délai de 90 jours, les consultations seront portées au niveau des vice-ministres, puis à celui des ministres
iv. Les États-Unis attribueront à des entreprises groenlandaises, dans toute la mesure du possible, tous les contrats de biens et de services liés à l’établissement, à l’entretien et au soutien — y compris, sans toutefois s’y limiter, les projets de construction et de démantèlement — des Zones de défense au Groenland, en tenant compte des capacités de ces fournisseurs et de la faisabilité de leur recours dans l’exécution des contrats. Afin de garantir l’attribution des contrats à des fournisseurs groenlandais, les Parties conviennent de mettre à jour en conséquence les notes diplomatiques de 2020.
Article original: Strategic Culture Foundation
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jeudi, 08 octobre 2026
Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie

Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie
par Paolo Deganutti
Source: https://www.cese-m.eu/2026/10/il-governo-magyar-e-leuropa...
Le terminal hongrois du port de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest financée par la Chine sont remis en question.
L’Union européenne a salué la victoire de Péter Magyar comme le retour de la Hongrie dans le giron de la démocratie libérale. Mais l’examen des premières mesures prises par le nouveau gouvernement en matière d’infrastructures fait apparaître un tableau moins rassurant. Le gouvernement qui a le plus les faveurs de l’Union remet en question, l’un après l’autre, les deux projets qui faisaient de la Hongrie un nœud de liaison entre l’Europe centrale, la Méditerranée et les routes eurasiatiques. Le terminal situé dans le port franc de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest sont les deux facettes d’un même choix.
Le 22 septembre, le ministère des Transports et des Investissements, dirigé par Dávid Vitézy, a confirmé avoir lancé un examen de la «solidité financière, technique et commerciale» du terminal Adria Port, dans la zone de l’ancienne raffinerie Aquila. Le projet remonte à 2018, lorsque le gouvernement Orbán avait préféré le port de Trieste à celui de Koper afin d’offrir au pays son propre débouché maritime. En 2019, l’entreprise publique Adria Port Zrt a acquis pour 31 millions d’euros les 32 hectares situés derrière le quai, avec une concession domaniale courant jusqu’en 2074. Le projet définitif prévoit environ 650 mètres de quai, un raccordement ferroviaire à Aquilinia ainsi qu’une plateforme logistique destinée aux matériels roulants, aux marchandises diverses et aux cargaisons de projet.
Officiellement, rien n’a été suspendu, et Budapest assure que la coopération avec Rome se poursuit. Mais l’asymétrie est manifeste. Du côté de l’Autorité portuaire de Trieste, les travaux maritimes sont à un stade avancé: elle a affecté 45 millions d’euros du Fonds complémentaire au PNRR à la construction du premier quai de 245 mètres et aux opérations de dragage.
Dix millions supplémentaires ont été alloués à l’approfondissement du chenal, et une deuxième phase d’un montant de 83 millions d’euros est à l’étude. Du côté hongrois, pas une seule pierre n’a été posée sur les terre-pleins. L’appel d’offres pour la conception du terminal est resté gelé en raison des élections, et l’engagement d’environ 200 millions d’euros pour la dépollution du site et le terminal ferroviaire n’a pas été pris. Il existe donc un risque concret que le port de Trieste se retrouve avec un quai financé par des fonds publics et une arrière-zone vide.
Adria Port, l’entreprise publique hongroise chargée de construire et de gérer le terminal de Trieste, a clôturé chaque exercice depuis 2019 par une perte, et l’étude de faisabilité de PwC n’a été commandée qu’après l’acquisition du site. Lorsqu’elle a finalement été remise à la presse, 167 de ses 192 pages étaient occultées. Mais corriger un projet mal conçu est une chose; se servir de ses défauts pour remettre en question son orientation stratégique en est une autre: celle d’un accès direct de l’Europe centrale à la Méditerranée orientale, au canal de Suez et aux routes menant au Golfe et à l’Asie.

Le second dossier montre qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question de comptabilité. Longue d’environ 350 kilomètres, la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest constitue le dernier tronçon du corridor terrestre et maritime qui, depuis le port du Pirée exploité par Cosco, achemine les marchandises de la Méditerranée vers le cœur de l’Europe. Le tronçon hongrois a coûté environ mille milliards de forints, financés en grande partie par un prêt de la China Exim Bank, et il est ouvert au trafic de marchandises depuis février 2026.
Mais le service voyageurs, annoncé à plusieurs reprises, n’a jamais été mis en service, et l’une des premières mesures du nouveau gouvernement a été d’annoncer le réexamen de l’ensemble du projet. Devant le Parlement, Vitézy l’a qualifié d’investissement «truffé d’erreurs à tous les niveaux». Là encore, les arguments relatifs à la transparence sont légitimes. Ils frappent toutefois précisément la principale infrastructure chinoise de liaison dans les Balkans, qui est utile non seulement à Pékin, mais aussi à la Serbie, à la Hongrie et aux exportateurs européens.
Lorsque l’on rapproche les deux affaires, la logique d’ensemble apparaît cohérente. Avec toutes ses limites, le gouvernement Orbán avait élaboré une politique fondée sur la multiplicité des corridors: vers le sud, en direction du Pirée via la Serbie; vers l’ouest, en direction de Trieste via la Slovénie; et, dans les deux cas, vers les nouvelles routes de la soie. La Hongrie devenait ainsi une plateforme de redistribution entre l’Europe et l’Eurasie. Le nouveau gouvernement semble vouloir refermer ces deux portes et replacer le pays dans une seule sphère d’attraction: celle du système industriel allemand et des ports du Nord, Hambourg et Rotterdam, conformément à la doctrine européenne de réduction des risques à l’égard de la Chine.
C’est ici que le paradoxe apparaît. L’Union européenne se présente comme la championne de la libre circulation des marchandises, mais elle accueille favorablement un gouvernement qui remet précisément en cause les infrastructures permettant de multiplier les voies d’accès au marché européen. Les risques de blocage sont dénoncés avec zèle lorsqu’ils concernent la Chine, mais ignorés lorsqu’ils résultent de décisions politiques prises par des gouvernements occidentaux. Une ligne ferroviaire construite avec des capitaux chinois devient un problème de sécurité; un corridor interrompu sur décision de Budapest devient un exemple de bonne administration. Il en résulte une Europe qui, au nom de la réduction de ses dépendances, réduit non seulement ses sources d’énergie, mais également ses connexions. Elle risque ainsi de transformer la réduction des risques en auto-isolement au moment même où le centre de gravité des échanges mondiaux se déplace vers l’Asie, le Golfe et l’océan Indien.

Pour Trieste, l’enjeu est considérable. Le port franc international n’a de sens que s’il demeure une porte ouverte: vers l’Europe centrale, mais aussi vers la Méditerranée orientale et les routes passant par Suez. Un terminal hongrois conçu pour les exportateurs du bassin danubien et relié au réseau ferroviaire de l’Europe centrale constituait l’un des éléments de cette fonction. Le réduire à un quai dépourvu de trafic reviendrait à gaspiller des fonds publics et à affaiblir le rôle du port en tant que trait d’union entre les continents.
Rome devrait demander à Budapest un calendrier précis et une réponse claire, sans permettre que l’examen technique se transforme en report indéfini. Quant à Bruxelles, elle devrait s’interroger sur une contradiction qu’elle ne pourra ignorer longtemps: on ne peut proclamer la libre circulation des marchandises tout en applaudissant ceux qui ferment les corridors qui la rendent possible.
20:28 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, hongrie, serbie, italie, trieste, europe, affaires européennes, connectivité |
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lundi, 05 octobre 2026
Le monde à la croisée de trois voies: perspectives de la multipolarité et processus occultes de redistribution de l’influence

Le monde à la croisée de trois voies: perspectives de la multipolarité et processus occultes de redistribution de l’influence
Vivien Yor
1. Introduction: la crise des modèles linéaires et la métaphore des trois trains
Le système mondial contemporain connaît une transformation fondamentale dont l’ampleur exclut toute possibilité de la décrire dans le cadre des paradigmes traditionnels de la science politique. Les modèles linéaires qui dominaient le discours des experts au tournant des XXe et XXIe siècles ont définitivement perdu leur valeur prédictive. Les tentatives visant à faire entrer les processus actuels dans le schéma d’un affrontement bipolaire rigide ou, à l’inverse, à les décrire à travers le prisme d’une Pax Americana unipolaire en déclin se heurtent au phénomène de diffusion de la puissance.
Le pouvoir mondial et le potentiel économique ne sont plus concentrés dans un seul centre géographique ou idéologique. Le monde est entré dans une phase de multipolarité dynamique, dans laquelle le facteur déterminant n’est plus la conservation statique des positions, mais la vitesse et la trajectoire de déplacement des grands systèmes géopolitiques.

Pour comprendre adéquatement cette réalité, il convient de recourir à la métaphore de trois locomotives indépendantes suivant des trajectoires qui se croisent. Chacun de ces vecteurs possède sa propre vitesse souveraine, une réserve particulière d’inertie historique et une vision spécifique du développement civilisationnel. Il s’agit du système atlantique placé sous l’égide des États-Unis, du vaste projet productif et politique de la Chine, et du conglomérat du Sud global, qui acquiert rapidement une capacité d’action autonome et dont l’Inde constitue le noyau. Ces systèmes ne suivent plus la même voie de mondialisation tracée selon les modèles occidentaux. Au contraire, ils façonnent leurs propres circuits technologiques, financiers et logistiques, ce qui entraîne inévitablement des frictions aux points où ils se rencontrent.
La Russie se trouve à l’épicentre de ce bouleversement tectonique, à l’intersection des principaux axes transeurasiatiques. Sa position géopolitique est singulière: elle ne constitue la périphérie d’aucun des trois vecteurs mentionnés et ne cherche pas à s’intégrer à leurs structures en qualité d’élément subordonné. Située à la croisée de ces macro-systèmes, la Fédération de Russie doit résoudre une tâche historique d’une extrême complexité: transformer sa position géographique et civilisationnelle médiane, de facteur de vulnérabilité qu’elle était, en avantage stratégique, en assumant le rôle de pont souverain et de force d’équilibre au sein de l’architecture internationale.
2. Le vecteur atlantique : inertie de l’hégémonie et obstacles liés au ralentissement institutionnel
Le premier vecteur de la politique mondiale, qui est historiquement le plus profondément enraciné, est représenté par le macro-système atlantique, dont les États-Unis d’Amérique et leurs alliés d’Europe occidentale constituent le noyau. Cet ensemble dispose d’une formidable inertie de leadership, née à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et consolidée après la dissolution de l’Union soviétique. Cette inertie repose sur un réseau complexe et ramifié d’institutions de régulation mondiale qui, pendant des décennies, ont été considérées par la communauté internationale comme des composantes universelles et irremplaçables de l’infrastructure internationale.

Le principal instrument permettant au vecteur atlantique de maintenir sa domination demeure l’architecture financière fondée sur le statut du dollar américain en tant que principale monnaie de réserve mondiale. La maîtrise des systèmes de règlement, des mécanismes de compensation et de la répartition des liquidités permet à Washington de prélever une rente technologique et financière à l’échelle mondiale.
La domination financière est renforcée par la supériorité technologique: les multinationales occidentales conservent des positions clés dans le domaine des brevets, de la conception de composants microélectroniques avancés, de la gestion des services mondiaux d’informatique en nuage (cloud) et de la mise au point d’algorithmes d’intelligence artificielle. Un système rigide d’alliances politico-militaires constitue un autre facteur de stabilité: ces dernières années, il a non seulement été réactivé en Europe, mais s’étend aussi activement dans la région Asie-Pacifique par l’intermédiaire de dispositifs tels que l’AUKUS.
Néanmoins, la progression de la locomotive atlantique se heurte de plus en plus nettement à des processus de ralentissement intérieur et extérieur. Le principal paradoxe de l’étape actuelle réside dans le fait que les instruments destinés à préserver l’hégémonie sont devenus des facteurs de son affaiblissement. L’instrumentalisation agressive des mécanismes financiers — recours à des trains de sanctions, gel puis tentative de confiscation des réserves souveraines d’or et de devises — a détruit le mythe fondamental de la neutralité et de la sécurité du système financier occidental. Cela a déclenché un processus irréversible de dédollarisation et de recherche de circuits de paiement alternatifs par les acteurs non occidentaux.
L’architecture interne du vecteur atlantique présente elle aussi des signes d’usure systémique. La société américaine connaît une profonde polarisation politique qui complique l’élaboration d’une stratégie étatique à long terme. Pour sa part, le sous-ensemble européen du système atlantique traverse une crise majeure, provoquée par la rupture des anciennes relations énergétiques avec la Russie et par la désindustrialisation des principales économies du Vieux Continent. Le système occidental a atteint les limites de son expansion extensive et n’est plus en mesure d’imposer ses règles du jeu sans se heurter à une ferme résistance de la part des autres centres de puissance.
3. Le vecteur chinois : la conception d’un espace mondial souverain
Le deuxième puissant vecteur qui détermine les contours de la nouvelle multipolarité est la République populaire de Chine. La trajectoire de développement de Pékin a connu une transformation qualitative: la Chine a définitivement achevé la phase durant laquelle elle fonctionnait comme «l’usine du monde», fournissant aux multinationales occidentales une main-d’œuvre bon marché et des capacités d’assemblage. Elle constitue aujourd’hui une superpuissance souveraine dans les domaines productif, financier et, surtout, géopolitique, qui est passée d’une stratégie d’intégration à l’ordre mondial existant à la conception de son propre espace global.


La stratégie chinoise repose sur le principe de la création de corridors de développement alternatifs et indépendants de l’Occident. La manifestation la plus éclatante de cette approche est la méga-initiative «Une ceinture, une route», qui ne constitue pas un simple projet logistique, mais un programme global visant à façonner une nouvelle réalité géoéconomique eurasienne et afro-eurasienne. En construisant des ports au Pakistan, des voies ferrées en Asie centrale et des pôles d’infrastructure en Afrique, Pékin organise autour de lui les chaînes de valeur ajoutée et forme ainsi un ensemble d’États dont la sécurité économique dépend directement de la stabilité de leurs relations avec la Chine.
Parallèlement, l’influence chinoise se politise rapidement. Pékin transforme activement son poids économique en instruments diplomatiques, en jouant le rôle de médiateur dans des conflits régionaux autrefois jugés insolubles et en créant de nouveaux cadres de coopération multilatérale. Dans ce contexte, des institutions telles que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai prennent la forme de forums alternatifs au sein desquels sont définies des règles du jeu affranchies des diktats occidentaux et de l’occidentalo-centrisme.
Dans le domaine technologique, la Chine met en œuvre une doctrine de substitution complète aux importations et de souverainisation des secteurs critiques. Confronté aux sanctions et au blocus technologique imposés par les États-Unis, Pékin a accéléré les travaux portant sur la lithographie nationale, l’informatique quantique, la robotique et les énergies vertes, domaines dans lesquels la Chine occupe déjà des positions dominantes à l’échelle mondiale.
Le mouvement du vecteur chinois n’est toutefois ni isolé ni dépourvu d’obstacles. Il se heurte à l’opposition coordonnée du bloc atlantique, qui cherche à mettre en œuvre une stratégie de «réduction des risques» (de-risking) et à créer des barrières militaires autour des frontières chinoises. En outre, la trajectoire à long terme de la Chine est grevée par des défis structurels internes, dont les plus aigus sont le déclin démographique, le vieillissement de la population et la nécessité de réorienter le modèle de croissance économique — jusqu’ici fondé sur l’investissement et les exportations — vers la consommation intérieure.
4. Le vecteur du Sud global: décentralisation, démographie et stratégie du pragmatisme
Le troisième vecteur de la transformation mondiale se distingue par sa très grande hétérogénéité, mais possède en même temps la dynamique de croissance la plus forte. Cet ensemble englobe un vaste conglomérat d’États du Sud et de l’Est globaux, parmi lesquels l’Inde s’affirme de plus en plus clairement comme la principale locomotive et la cheffe de file conceptuelle.
Ce vecteur se distingue fondamentalement des vecteurs atlantique et chinois: il ne possède aucun centre de direction idéologique ou administratif unique et rigide. Sa consolidation ne s’effectue pas autour des directives d’une seule superpuissance, mais sur le fondement d’une aspiration commune à la souverainisation des économies nationales et à la révision de l’héritage colonial au sein de la division internationale du travail.

Le principal moteur de ce vecteur est un bouleversement démographique fondamental. Alors que les économies développées de l’Occident et les centres industriels d’Asie orientale sont confrontés à des processus irréversibles de vieillissement de la population et de contraction de la main-d’œuvre, l’Inde, les pays du Moyen-Orient et le continent africain connaissent une formidable explosion démographique. L’afflux d’une population jeune, urbanisée et de plus en plus qualifiée transforme ces régions, autrefois marchés d’écoulement passifs, en puissants centres autonomes de développement industriel et technologique.
La deuxième assise majeure du Sud global réside dans la souveraineté sur les ressources. Le nouveau paradigme technologique, fondé sur les énergies vertes, la numérisation et l’intelligence artificielle, dépend de manière critique de l’approvisionnement en terres rares, en lithium, en cobalt, en cuivre et en hydrocarbures traditionnels. Les pays du Sud, qui détiennent l’essentiel des réserves mondiales de ces éléments, abandonnent progressivement le modèle de la simple vente de matières premières au profit de la création de pôles nationaux de transformation. En échange de l’accès aux ressources, ils contraignent les acteurs mondiaux à investir dans les infrastructures locales et à partager leurs technologies.
La stratégie politique des pays appartenant à cet ensemble repose sur les principes d’un pragmatisme strict et sur le rejet de la logique des blocs. L’Inde et ses partenaires régionaux ne souhaitent plus être des éléments subordonnés dans les jeux géopolitiques d’autrui et rejettent catégoriquement la nécessité de choisir entre Washington et Pékin. Leur doctrine consiste à maximiser l’intérêt national en entretenant simultanément des relations avec tous les centres de puissance.
Sur la scène internationale, cette approche se cristallise dans la revendication d’une réforme profonde des institutions de l’ONU, du FMI et de la Banque mondiale, afin d’adapter leur structure au poids réel des nouvelles puissances économiques. En maintenant un équilibre entre sa participation à des formats occidentaux — tels que le Quad — et l’approfondissement de son intégration au sein des BRICS, l’Inde montre clairement comment la politique multi-vectorielle devient le principal instrument de protection de la souveraineté au XXIe siècle.

5. La Russie comme carrefour eurasien: le concept de pont stratégique et de capacité d’action multivectorielle
La position de la Fédération de Russie à l’épicentre des interactions entre les trois macro-systèmes décrits détermine le caractère unique de sa stratégie géopolitique et géoéconomique contemporaine. La Russie ne peut se permettre de se fondre dans aucun des vecteurs existants, car cela entraînerait la perte de son identité civilisationnelle et de sa souveraineté. La position médiane u pays dans l’espace eurasien impose la mise en œuvre de la doctrine du « Carrefour»: transformer sa situation géographique en instrument actif de formation de nouveaux équilibres macro-régionaux.
La réalisation concrète de cette stratégie est liée au développement d’une infrastructure transcontinentale continue, capable de relier les ensembles isolés des trois trains mondiaux. La Route maritime du Nord constitue le premier élément essentiel. Elle passe du statut d’artère nationale de transport à celui de corridor maritime mondial le plus court entre une Asie en plein essor et les marchés européens. Le développement de la flotte de brise-glaces et des infrastructures portuaires de cette route permet à la Russie de proposer une solution de remplacement aux voies méridionales traditionnelles, vulnérables à l’instabilité géopolitique et à la piraterie.

Le corridor international de transport Nord-Sud représente le deuxième axe majeur de cette manœuvre infrastructurelle. Ce projet relie directement les pôles russes de la Baltique et de la Volga, en passant par la région caspienne et l’Iran, au port indien de Mumbai ainsi qu’aux marchés du golfe Persique.
La création de cet axe permet à la Russie non seulement de diversifier ses flux d’exportation face aux sanctions occidentales, mais aussi d’organiser autour d’elle les besoins logistiques du vecteur du Sud global, en pleine croissance. Les ressources industrielles et les matières premières de Sibérie et de l’Oural sont réorientées de l’axe atlantique vers les marchés d’Asie et d’Afrique, ce qui transforme radicalement toute la configuration des équilibres commerciaux eurasiens.
Le concept de neutralité technologique et commerciale devient un aspect essentiel de la nouvelle capacité d’action autonome de la Russie. Le principe stratégique consiste à ne pas se lier par des engagements exclusifs envers une norme technologique particulière ou un marché monopolistique. La Russie cherche à adopter les meilleures solutions disponibles à l’échelle mondiale tout en mettant en place des circuits financiers et de règlement indépendants.
L’utilisation des monnaies nationales dans le commerce avec la Chine, l’Inde et les pays du Moyen-Orient, la création de systèmes de paiement souverains et d’actifs financiers numériques: autant de mesures visant à établir une architecture de sécurité invulnérable aux pressions extérieures et aux diktats des sanctions émanant de l’un ou l’autre des trois vecteurs. À ce carrefour, la Russie n’agit pas comme un tampon passif absorbant les coups portés par d’autres, mais comme un modérateur actif et un garant de la stabilité politico-militaire, empêchant le système international de glisser vers une confrontation bipolaire destructrice.
6. Conclusion : l’architecture de l’avenir à la fin du premier tiers du XXIe siècle
Au terme de cette analyse des processus occultes de redistribution de l’influence, on peut affirmer que le système mondial a irrémédiablement perdu son ancien caractère mono-centrique. Les trajectoires des trois grands vecteurs mondiaux — atlantique, chinois et méridional — déterminent le caractère complexe et fluctuant de la géopolitique contemporaine. L’époque de l’imposition unilatérale des règles du jeu est révolue; s’ouvre désormais une ère d’équilibres complexes, dans laquelle la stabilité de tout État dépend de sa capacité à s’adapter rapidement à l’évolution des rapports de force et à préserver sa liberté de manœuvre.
À la fin du premier tiers du XXIe siècle, les contours de l’architecture internationale seront moins définis par les frontières rigides des blocs militaires que par la souplesse et la ramification des alliances transfrontalières, la fiabilité des corridors logistiques et l’indépendance des plateformes technologiques. Les tentatives visant à isoler certains éléments majeurs de ce système ou à freiner la marche des locomotives de l’histoire au moyen de barrières artificielles ne font qu’accroître la tension générale et accélérer la fragmentation de l’espace mondial.
Dans cette nouvelle réalité, les acteurs qui réussiront seront ceux qui sauront valoriser efficacement leurs avantages géographiques et civilisationnels sans céder à la tentation de l’isolement en blocs. La stratégie de la Russie, qui vise à s’affirmer comme un carrefour eurasien souverain et comme un pont infrastructurel fiable entre l’Est, l’Ouest et le Sud, constitue une réponse viable et profondément pragmatique aux défis de l’ère de la grande transition. L’avenir n’appartient pas à ceux qui cherchent à ériger des murs autour d’anciens privilèges, mais à ceux qui ouvrent de nouvelles voies aux carrefours du monde multipolaire.
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dimanche, 04 octobre 2026
Les géopolémiques de Trump

Les géopolémiques de Trump
par Georges Feltin-Tracol
Décédé le 20 juin dernier à l’âge respectable de 96 ans, le géographe Yves Lacoste a réhabilité la géopolitique à l’université. Quelques mois auparavant, à l’occasion de la parution de son 200ème numéro, Hérodote, sa revue fondée en 1976 avec l’investissement de l’éditeur François Maspero, lui rendait un vibrant hommage.
Rien ne prédestinait Yves Lacoste à la géopolitique. Tenant d’une géographie critique se référant à la fois au marxisme et au tiers-mondisme, ce militant du PCF dans sa jeunesse découvre les écrits de l’historien musulman Ibn Khaldoun (1332–1406) et du géographe français Élisée Reclus (1830–1905), par ailleurs fervent partisan de l’anarchisme. C’est à leur contact et en étudiant sur le terrain les ravages des bombes étatsuniennes sur les rizières du Vietnam du Nord, qu’il comprend que «la géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre», titre de son célèbre essai qui le consacre en patron de la géopolitique dans l’Hexagone dès 1976.
La géographie n’est pas une science objective quand bien même elle emploie des outils mathématiques et statistiques. Certes, la géographie physique qui étudie les morphologies terrestres s’approche d’une certaine rigueur scientifique en dépit du facteur anthropique qu’il ne faut jamais négliger.
Quant à la géographie humaine à laquelle se rattache la géopolitique, elle ne bénéficie pas de cette assurance relative puisqu’elle se fonde sur des présupposés humains qui rendent impossibles l’élaboration de toutes autres paradigmes géographiques au contraire de la géométrie non euclidienne développée au XIXe siècle par Bernhard Riemann. L’étude du monde est par conséquent sujet d’interprétations sans cesse divergentes.
Donald Trump ignore tout de l’épistémologie de la géopolitique. Il possède toutefois un instinct redoutable qui l’entraîne dans une incroyable guerre toponymique. Dès le jour de son investiture, le 20 janvier 2025, un décret présidentiel transforme le golfe du Mexique en «golfe de l’Amérique». Le point culminant de l’Amérique du Nord se situe en Alaska. Le sommet porte le nom de Mont McKinley en hommage au 25e président des États-Unis, William McKinley, assassiné en 1901 par l’anarchiste Leon Czolgosz et mis en avant en permanence par son lointain successeur. En 2015, le sommet change de nom et devient officiellement Denali, ce qui signifie dans l’idiome amérindien local «Celui qui est haut». Trump rétablit son nom précédent en 2025.

Le 27 août 2026, furieux que le gouvernement canadien et des gouverneurs provinciaux, en particulier celui de l’Ontario, Doug Ford, pourtant conservateur populiste lui-même, lui tiennent tête et répondent à ses mesures protectionnistes par une hausse élevées des droits de douane, Donald Trump renomme le lac Ontario en «lac Amérique». Osera-t-il changer le lac Majeur en «lac Trump»?


L’actuel locataire de la Maison Blanche souhaiterait aussi que l’État du Nouveau Mexique devienne l’«État de la Nouvelle-Amérique»… Dès le 2 septembre, il entend dénommer en plein conflit avec l’Iran le détroit d’Ormuz en «détroit Trump». On attend avec impatience qu’il donne son image et ses formes à la Statue de la Liberté tant il est vrai qu’un Donald Trump en robe longue et un peu moulante ferait son plus bel effet. À moins qu’il rebaptise New York, ce fief démocrate progressiste, en Trumpville…

Le 7 septembre dernier, sur son propre réseau social Truth Social, le chef d’État yankee publie une carte de l’Amérique du Nord, des Antilles, de l’Amérique centrale, de Cuba, du Groenland et de l’Islande, en y incluant les territoires français et néerlandais, recouverte de la bannière étoilée étatsunienne.
On reste pantois devant cette représentation fantasmée des USA hypertrophiés, surtout si on la compare avec les actions musclées de l’ICE, la police anti-immigration. Ses agents, recrutés à la va-vite, pourchassent régulièrement les Latinos avant de les expulser vers leurs pays d’origine. Or l’extension territoriale des États-Unis à des territoires majoritairement hispanophones impliquerait-elle l’octroi de la citoyenneté étatsunienne à ces populations pour l’instant expulsables du territoire US ? Quelle contradiction ! Sauf dans l’hypothèse sinistre que les États-Unis renoueraient avec leur funeste passé génocidaire des peuples autochtones et de la traite négrière. On peut aussi imaginer qu’en promouvant la submersion migratoire de l’Europe ainsi que l’instabilité globale en Afrique du Nord, Washington inciterait Afrikaners et Européens de l’Ouest à fuir leurs foyers historiques afin de s’installer dans les méga-« États-Unis » christianomorphes blancs. Cette inquiétante supposition est possible.

Les contentieux géopolitiques ne portent pas que sur les toponymes. Ils affectent aussi planisphères et autres cartes du monde. Évacuons le problème de la centralité cartographique. Les cartes disponibles en Europe sont euro-centrées. En Amérique du Nord, l’américano-centrisme domine. En Australie, la carte fréquente indique le Nord vers le bas et place en son centre l’île-continent des antipodes.
Non, le sujet concerne ici la pertinence de la projection cartographique. Géographes et cartographes savent toute la difficulté matérielle de représenter le globe terrestre tridimensionnel sur une surface plane bidimensionnelle. Il en résulte toujours des distorsions plus ou moins complexes. La carte la plus utilisée en Occident procède de la projection du Flamand Gérard Mercator (1512–1594) destinée à l’origine à la navigation transocéanique. La carte mercatorienne étire les territoires aux hautes latitudes et au contraire les contracte vers l’équateur; il en ressort une représentation visuelle inexacte puisque le Groenland d’une superficie de 2.166.086 km² est vu plus étendu que l’Inde (3.287.263 km²). Sur d’autres projections, le Groenland se présente plus vaste que l’Afrique qui, en réalité, fait quatorze fois la superficie de l’île septentrionale !

Le 4 septembre 2026, l’assemblée générale de l’ONU adopte une résolution intitulée « Rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentativité équitable des régions du monde, en particulier l’Afrique » malgré le vote hostile des États-Unis d’Amérique et six abstentions dont celle de l’Ukraine. Cette motion approuvée écarte la projection cartographique de Mercator au profit d’une projection récente, réalisée en 2018, appelée Equal Earth, conçue par Bojan Savric, Bernhard Jenny et Tom Patterson. La configuration préserve la surface relative des étendues terrestres (le Groenland y est bien moins étendu que l’Afrique) malgré une diminution partielle et le maintien de déformations aux hautes latitudes septentrionales et méridionales.
Mandaté dès avril 2025 par les cinquante-cinq États de l’Union africaine, le Togo soutient cette initiative aussitôt applaudie par les associations décoloniales wokistes pour qui ce vote représente «un acte de justice cognitive et de réparation mémorielle» en attendant peut-être que les États européens sortent le carnet de chèque, car ces derniers baignent dans la prospérité économique et l’excédent budgétaire astronomique. Pour sa part, l’association CorrectTheMap (« Corriger la carte ») se réjouit de cette adoption qui permettrait de «démanteler l’héritage colonial […] qui déforme l’identité africaine». Six décennies après la décolonisation, il était temps et urgent de réagir! Soulignons la référence explicite à un sentiment identitaire africaine alors que s’aggravent les tensions intra-africaines en Afrique des grands lacs.

Le choix de la projection Equal Earth ne suscite pas le consensus parmi les experts. Le cartographe allemand Arno Peters (1916-2002) réalise dès 1967 sa propre carte inspirée et corrigée de la projection du pasteur écossais James Gall (1808–1895). Le planisphère selon Peters réduit les surfaces aux hautes altitudes et les élargit à l’équateur. La carte qui en résulte est fort correcte. L’émission géopolitique « Le dessous des cartes » diffusée sur la chaîne Arte, connue pour être l’antre des nostalgiques de la division Charlemagne, l’utilise dès son lancement. Il est regrettable que l’ONU, toujours aussi conformiste, n’évoque pas et ne choisisse encore moins la projection Peters n’est point été envisagée, sinon choisie.


Les cartes ne sont jamais neutres. Le sémanticien non aristotélicien Alfred Korzybski (1879-1950) estimait que « la carte n’est pas le territoire ». La carte n’est qu’une simplification assumée, plus ou moins probante, de la réalité géophysique. Donald Trump aurait tout intérêt maintenant de concevoir sa propre projection. En effet, toute projection cartographique expose les arrières-pensées de son concepteur.
GF-T
- « Chronique flibustière », n° 200, d’abord mise en ligne le 1er octobre 2026 sur Synthèse nationale.
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jeudi, 01 octobre 2026
Relier le nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie

Relier le nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie
Source: https://www.estica.ro/news/conectarea-nord-estului-chinei...
Le président du Conseil maritime de Russie, Nikolaï Patrouchev, a donné le coup d’envoi de la construction du terminal de fret en eau profonde de Naïba, dans le port de Tiksi, situé dans l’Arctique russe.
Lors de la cérémonie de lancement du projet, Patrouchev a déclaré que «l’un des itinéraires fondamentaux du Corridor de transport transarctique (TTC) sera la route internationale de transport Mohe–Naïba. L’élément clé de cet itinéraire sera le terminal de fret en eau profonde de Naïba, dans le port maritime de Tiksi. Le nouveau complexe portuaire comprendra des zones destinées au transbordement de marchandises liquides et sèches, des réservoirs de carburant ainsi que les équipements nécessaires. D’ici à 2035, la capacité du port devrait dépasser trois millions de tonnes».
Il a indiqué que la mise en service du port en eau profonde de Naïba ouvrirait de nouvelles perspectives en matière de logistique et constituerait une infrastructure d’appui pour le développement de la base de matières premières. Il a ajouté que «cet itinéraire reliera les provinces du nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie. La réalisation du projet permettra d’accélérer le développement économique, d’améliorer la connectivité des territoires de l’Arctique et de l’Extrême-Orient, et de stimuler le développement des industries extractives, notamment celui du pôle industriel de Koutchous, ainsi que la mise en service de nouvelles capacités de production et l’élargissement de la base de fret».
La création du TTC, qui englobe la Route maritime du Nord ainsi que les voies navigables intérieures (ndt: Ob, Iénisséi, Lena) et les infrastructures de transport qui leur sont associées, contribuera à ce que Patrouchev a qualifié de «développement global des territoires de la zone arctique et de l’Extrême-Orient, de la base de fret, ainsi que du transport intérieur, international et de transit des marchandises et des passagers le long du littoral russe».


La route internationale de transport Mohe–Naïba (Tiksi) est un vaste projet multinational d’infrastructures reliant directement les provinces du nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie. Ce corridor multimodal transarctique est conçu pour relier la ville de Mohe — la ville la plus septentrionale de Chine, située dans la province du Heilongjiang — au nouveau terminal portuaire en eau profonde de Naïba, aménagé à proximité de Tiksi, sur la côte de la mer des Laptev, dans la République de Sakha.
En intégrant des lignes ferroviaires, des autoroutes, le transport fluvial par barges — sur la Léna, la Iana et la Kolyma — ainsi que des routes maritimes arctiques, le corridor crée une voie de transit directe entre les centres industriels chinois et la Route maritime du Nord (NSR). Long d’environ 4000 kilomètres, ce corridor réduit presque de moitié la distance de transport traditionnelle entre la Chine et l’Occident, par rapport à l’itinéraire passant par le canal de Suez.
Le corridor est largement utilisé pour acheminer des ressources minérales vers le sud — notamment les marchandises provenant du pôle aurifère de Koutchous — ainsi que pour transporter vers le nord des produits manufacturés et des biens essentiels à l’approvisionnement des régions septentrionales. Le coût de développement du projet est estimé à environ 1130 milliards de roubles, soit 14 milliards de dollars américains.
Source première: https://chinabeyondthewall.org/connecting-chinas-northeast-with-russias-arctic-coast/
19:46 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chine, russie, sibérie, arctique, actualité, géopolitique, asie, affaires asiatiques |
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La route vers Mad Max ? - Carburant, pénurie et effondrement à venir

La route vers Mad Max ?
Carburant, pénurie et effondrement à venir
Constantin von Hoffmeister
La route vers Mad Max commence bien avant que le premier convoi armé n’apparaisse à l’horizon. Elle commence lorsque les pétroliers cessent de circuler, que les raffineries s’éteignent, que les dépôts de carburant se vident et que les machines qui nourrissent les villes et déplacent les armées commencent à manquer de combustible. Il y a d’abord le choc des prix. Puis les files d’attente. Puis le marché noir. Puis vient la question que redoute tout gouvernement: que se passe-t-il lorsque le système existe encore sur le papier, mais que le carburant qui le maintient en vie n’arrive plus?
La diplomatie a soudain revêtu un caractère d’urgence. Sergueï Lavrov et Marco Rubio se sont rencontrés à New York. Des représentants américains et iraniens ont mené des pourparlers indirects en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Kirill Dmitriev s’est rendu aux États-Unis pour s’entretenir avec des membres de l’administration Trump. Xi Jinping est arrivé à Washington pour une visite d’État, où Trump l’a accueilli personnellement à la base interarmées d'Andrews. Ces rencontres portent sur des guerres, des puissances et des intérêts différents, mais elles se déroulent toutes sur une même toile de fond: l’énergie.
Halford Mackinder enseignait que la politique mondiale repose en dernière instance sur la maîtrise de l’espace physique, des communications et des ressources. Les États peuvent parler le langage du droit, des valeurs et de la diplomatie, mais les navires ont toujours besoin de carburant, les camions de gazole et les armées de lignes d’approvisionnement. L’actuelle effervescence diplomatique peut donc être interprétée, en partie, comme une réaction à un fait matériel qu’aucun communiqué ne saurait faire disparaître: le système mondial d’approvisionnement en carburants est soumis à de très fortes tensions.
Alfred Thayer Mahan aurait immédiatement compris l’origine du danger. L’économie moderne reste tributaire d’une poignée de passages maritimes que la géographie a rendus irremplaçables. Le détroit d’Ormuz est désormais fortement perturbé, Bab el-Mandeb demeure dangereux et l’oléoduc saoudien Est-Ouest a été temporairement fermé à la suite d’attaques. Il ne s’agit pas de simples lignes tracées abstraitement sur une carte. Ce sont les artères par lesquelles le pétrole brut et les produits raffinés circulent du producteur au consommateur. Lorsque plusieurs artères se rétrécissent simultanément, l’ensemble du système commence à se disputer les itinéraires encore disponibles.
Le pétrole peut exister sous terre en quantités considérables, mais cela importe peu s’il ne peut atteindre une raffinerie, si celle-ci ne peut se procurer de matière première ou si le gazole raffiné ne peut être acheminé jusqu’à son marché. Mahan écrivait sur la maîtrise des mers en termes militaires. Aujourd’hui, celle-ci signifie aussi la maîtrise des routes empruntées par les pétroliers, des terminaux d’exportation et des polices d’assurance qui permettent aux cargaisons de prendre la mer.
Nicholas Spykman soutenait que la puissance se concentre le long de la grande frange littorale de l’Eurasie. Il suffit d’observer la crise du gazole pour voir sa carte se dessiner presque d’elle-même. La Russie a restreint ses exportations de gazole après que des attaques ukrainiennes répétées eurent endommagé ses capacités de raffinage. Les routes du Moyen-Orient sont perturbées. Les raffineurs asiatiques doivent se disputer le pétrole brut et décider de la quantité de carburant qu’ils peuvent réserver aux acheteurs étrangers.
En conséquence, les États-Unis sont devenus encore plus importants en tant qu’exportateurs, alors même que les consommateurs américains paient eux-mêmes des prix records: la moyenne nationale du prix du gazole a dépassé les six dollars le gallon ce mois-ci.
Les stocks mondiaux sont si faibles que, selon Reuters, la pénurie pourrait se prolonger bien au-delà du début de l’année 2027. Le problème ne se limite donc plus à une guerre en particulier. La pression se propage de la Russie au Golfe, du Golfe à l’Asie, de l’Asie à l’Europe et à l’Afrique, puis de la demande étrangère au marché intérieur américain. Spykman voyait l’Eurasie comme une ceinture stratégique interconnectée. Le marché du gazole démontre la même chose à travers les oléoducs, les raffineries et les pétroliers.
Vient ensuite le problème des sanctions, et Carl Schmitt se révèle ici plus utile que la plupart des économistes. Schmitt insistait sur le fait que le pouvoir politique se révèle le plus clairement dans la capacité à décider du moment où les règles ordinaires cessent de s’appliquer. Le 18 septembre, Trump a promulgué le Lindsey O. Graham Sanctioning Russia and Iran Act. Entre autres dispositions, cette loi autorise le président à imposer des droits de douane pouvant atteindre 100% aux principaux acheteurs de pétrole et de gaz naturel russes. Il s’agit d’un pouvoir juridique considérable. Mais le pouvoir sur le papier et le pouvoir dans la pratique sont deux choses différentes.
La Chine et l’Inde demeurent des acheteurs essentiels de l’énergie russe, tandis que le pétrole brut russe continue d’alimenter des raffineries approvisionnant les marchés mondiaux. Appliquer la loi avec une rigueur maximale pourrait donc pénaliser Moscou tout en accentuant la pression sur le marché même des carburants que Washington cherche à stabiliser. Le paradoxe est éminemment schmittien: plus le pouvoir d’exception placé entre les mains de l’exécutif est grand, plus celui-ci peut être amené à juger avec prudence du moment où ce pouvoir peut effectivement être exercé.
Friedrich List aurait immédiatement discerné le problème de fond. Un pays n’est pas économiquement souverain au seul motif qu’il peut acheter à bas prix quelque chose à l’étranger. La souveraineté exige des capacités productives. Certains États produisaient beaucoup plus de carburants raffinés qu’ils n’en consommaient, tandis que d’autres ont laissé stagner leurs capacités de raffinage parce que les importations coûtaient moins cher. Ce dispositif paraissait efficace parce que les voies maritimes étaient ouvertes, les exportateurs fiables et les risques politiques apparemment maîtrisables. Ce monde est en train de disparaître. Les exportations russes ont été restreintes, les capacités de raffinage et le transport maritime au Moyen-Orient ont été frappés par la guerre, et les raffineurs asiatiques ajustent leur production en fonction de leurs propres besoins. Même la Chine, qui a récemment augmenté ses exportations de produits raffinés, considère celles-ci comme une variable qu’elle peut restreindre ou accroître en fonction de sa situation intérieure. L’ancienne distinction de List entre la richesse et le pouvoir de produire de la richesse paraît soudain moins désuète. Un parc de réservoirs rempli de gazole importé constitue une richesse. Une raffinerie capable de remplacer ces importations constitue une puissance.
Karl Polanyi aurait ajouté que les marchés n’existent jamais indépendamment de la société. Sur un écran de négociation, le gazole apparaît comme une marchandise parmi d’autres; mais, hors de la salle des marchés, il fait fonctionner presque tout ce qui maintient la société industrielle en vie. Les pénuries d’essence gênent les automobilistes et deviennent vite politiquement douloureuses. Les pénuries de gazole ont une portée bien plus vaste. Les camions transportent la nourriture. Les tracteurs cultivent les champs. Les excavatrices ouvrent les mines et les chantiers de construction. Les navires de pêche ramènent des protéines à terre. Les groupes électrogènes de secours maintiennent en fonctionnement les hôpitaux, les usines et les télécommunications.
Lorsque le prix du gazole augmente brutalement, la hausse ne reste pas cantonnée à la station-service. Elle se répercute sur le fret, l’alimentation, la construction, l’exploitation minière et l’électricité. Voilà pourquoi la pénurie actuelle revêt davantage d’importance qu’une flambée ordinaire des prix des matières premières. Une société moderne peut s’accommoder du renchérissement d’un produit de luxe. Il lui est bien plus difficile de faire face à une hausse du coût du transport, de la production et de la livraison de presque tout. Reuters décrit aujourd’hui les stocks de plusieurs grands marchés comme historiquement bas, tandis que les marges de raffinage asiatiques ont atteint des niveaux extraordinaires. Polanyi soulignait que les chocs économiques finissent par devenir des chocs sociaux. Le gazole constitue un mécanisme de transmission exceptionnellement direct.
Fernand Braudel nous aurait invités à cesser de regarder uniquement les présidents pour nous intéresser plutôt aux structures qui se trouvent sous eux. L’Afrique en offre une illustration. Pendant des décennies, une grande partie du continent a exporté du pétrole brut tout en important des produits pétroliers raffinés. Des pétroliers arrivaient dans les ports côtiers, le carburant était déchargé, puis des flottes de camions-citernes le transportaient sur des centaines, voire des milliers de kilomètres vers l’intérieur des terres. Ce système dépend de transports maritimes bon marché, de ports opérationnels, de centres de raffinage accessibles et d’une quantité suffisante de devises pour acheter les produits. Supprimez un élément et le réseau devient coûteux. Supprimez-en plusieurs à la fois et le réseau peut commencer à se gripper.

L’immense raffinerie Dangote (photo), au Nigeria, est importante précisément parce qu’elle modifie cette ancienne structure en créant de grandes capacités de raffinage au sein même de l’Afrique. Ses exploitants s’attendent désormais à ce que les tensions mondiales sur les carburants persistent au-delà de la guerre actuelle au Moyen-Orient. Braudel écrivait l’histoire en étudiant les fondements matériels lents qui sous-tendent les événements politiques spectaculaires. Les raffineries, les ports et les dépôts de carburant appartiennent à cette couche plus profonde.
L’approche des systèmes-monde d’Immanuel Wallerstein aide à comprendre pourquoi les États importateurs les plus pauvres subissent les conséquences les plus graves. Un pays industriel riche confronté à un gazole coûteux peut puiser dans ses réserves, subventionner les consommateurs, ajuster les taxes, surenchérir sur les concurrents les plus pauvres pour accaparer des cargaisons ou réorienter une partie de la demande vers d’autres formes d’énergie. Un pays pauvre qui importe la quasi-totalité de son carburant dispose de moins de moyens de défense. Il participe aux mêmes enchères mondiales avec moins d’argent. Lorsque l’offre se contracte, le plus offrant ne reçoit pas simplement un meilleur service: quelqu’un d’autre risque de ne recevoir aucune cargaison.
Les tensions actuelles sur les carburants au Pakistan ont déjà poussé le gouvernement à rétablir des mesures d’économie d’énergie, notamment des restrictions sur l’utilisation de carburant par les services officiels et une réduction des horaires d’ouverture des commerces. Dans une telle crise, la ligne de partage décisive ne se situe donc pas simplement entre l’Est et l’Ouest ou entre le Nord et le Sud. Elle passe entre les États possédant une profondeur financière, industrielle et logistique suffisante pour absorber un choc et ceux dont l’économie dépend d’un flux ininterrompu de produits importés de première nécessité.
Ibn Khaldoun aurait compris ce qui se produit ensuite, car il considérait l’ordre politique comme quelque chose d’enraciné dans la cohésion matérielle plutôt que dans le cérémonial gouvernemental. Lorsque le camion-citerne cesse d’arriver, la crise se propage vers le bas à travers la société. La pompe d’irrigation tombe en panne sèche. Le tracteur reste immobilisé près du champ. Le moulin à farine réduit sa production. Le camion de livraison ne peut effectuer sa tournée. Les denrées alimentaires deviennent plus chères. L’approvisionnement en électricité devient moins fiable. La colère, qui concernait initialement le prix du carburant, commence à se greffer sur tous les griefs déjà présents dans la société. Les gouvernements des États fragiles tombent rarement à cause d’un seul produit, mais les pénuries peuvent révéler des faiblesses jusque-là dissimulées. Voilà pourquoi la pénurie de gazole mérite autant d’attention que les engrais et les céréales. L’agriculture dépend de ces trois éléments. Supprimez les engrais et les rendements baissent. Supprimez les importations de céréales et les prix alimentaires augmentent. Supprimez le gazole et même les céréales disponibles risquent de ne pas parvenir jusqu’aux villes.
Giovanni Arrighi aurait replacé ce phénomène dans le cadre de la redistribution plus générale du pouvoir économique actuellement en cours. Les exportateurs d’énergie exercent une influence parce que le système industriel ne peut toujours pas fonctionner sans des flux denses de matières premières physiques. La Russie, l’Iran et les producteurs du Golfe occupent donc des positions qui ne peuvent être comprises uniquement à travers les tableaux du PIB ou les valorisations des marchés financiers.
Parallèlement, des consommateurs tels que la Chine et l’Inde acquièrent leur propre influence parce qu’ils peuvent absorber d’énormes volumes qui étaient autrefois acheminés ailleurs. Le pétrole brut russe peut être expédié vers l’est, raffiné en Asie, puis revenir sur les marchés mondiaux sous une autre forme. Par conséquent, les sanctions réorganisent les échanges plutôt qu’elles ne les font simplement disparaître. Les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes ont imposé des coûts réels à la Russie, notamment des pénuries intérieures et une réduction des capacités de raffinage, mais elles ont également contribué à resserrer l’offre internationale de gazole. Cela ne démontre pas l’existence d’une stratégie russe délibérée visant à provoquer une pénurie mondiale. Cela signifie toutefois que la rareté matérielle peut accroître la valeur de négociation des approvisionnements russes qui demeurent disponibles.
Jean Thiriart concevait la géopolitique en termes de blocs continentaux plutôt que de petits États isolés, et le choc actuel sur les carburants montre pourquoi l’échelle continentale est importante. L’Europe découvre une fois encore que la sécurité énergétique est indissociable de la géographie. Les États-Unis peuvent s’appuyer sur une immense production pétrolière intérieure. La Russie dispose de vastes réserves d’hydrocarbures. La Chine possède d’énormes capacités industrielles et de raffinage. L’Inde a construit certaines des raffineries les plus importantes au monde. L’Europe, en revanche, combine une forte consommation avec une dépendance considérable à l’égard de l’énergie et des produits raffinés importés. Les prix records des carburants dans plusieurs pays européens sont donc plus qu’un problème pour les consommateurs. Ils révèlent le coût lié au fait d’occuper une péninsule riche mais dépendante des ressources, à l’extrémité occidentale de l’Eurasie, alors que les relations avec son plus grand fournisseur d’énergie oriental sont brisées. La question de savoir si l’Europe réagira en diversifiant davantage ses sources d’approvisionnement, en reconstruisant ses capacités de raffinage, en accélérant l’électrification ou en rouvrant éventuellement certains canaux avec la Russie est d’ordre politique. La géographie, toutefois, n’a pas changé.
Le langage de la multipolarité d’Alexandre Douguine offre une autre manière d’interpréter l’effervescence diplomatique. Le monde devient plus difficile à organiser autour d’un centre unique capable de fixer des règles à tous les autres. Washington peut sanctionner la Russie, mais doit tenir compte des réactions chinoises et indiennes. La Russie peut réorienter son énergie vers l’est, mais la Chine et l’Inde peuvent exiger des rabais. La Chine peut tirer parti de son envergure industrielle, mais demeure fortement tributaire des routes maritimes de l’énergie. Les monarchies du Golfe possèdent du pétrole et des capacités de raffinage, mais la guerre peut fermer leurs voies de sortie. L’Iran peut menacer Ormuz, mais toute perturbation menace également les clients asiatiques avec lesquels Téhéran souhaite entretenir des relations. Aucun acteur n’est souverain sur l’ensemble du système. Chacun possède quelques atouts majeurs et plusieurs faiblesses. Dans la pratique, la multipolarité ressemble donc moins à un congrès harmonieux des civilisations qu’à un marché âpre où s’échangent rapports de force, avantages géographiques et nécessités. Les négociations actuelles prennent tout leur sens sous cet angle: les puissances discutent parce qu’aucune d’entre elles ne peut maîtriser toutes les conséquences d’une poursuite de l’escalade.
Arnold Toynbee écrivait que les civilisations sont façonnées par leurs réponses aux défis. Les mois à venir pourraient constituer une épreuve d’une brutalité très concrète. Le système mondial du gazole est déjà sous tension: les prix américains ont dépassé six dollars le gallon, les marges de raffinage asiatiques ont atteint des niveaux records, les consommateurs européens sont confrontés à des coûts de carburant exceptionnellement élevés et les analystes s’attendent à ce que l’épuisement des stocks demeure problématique jusqu’en 2027.
Pourtant, les marchés s’adaptent aussi. La Chine peut exporter davantage de produits raffinés. De nouvelles capacités de raffinage peuvent entrer en service. La demande peut baisser. Le détroit d’Ormuz peut rouvrir plus largement. Les raffineries russes peuvent être réparées. D’autres voies d’approvisionnement peuvent se développer. Voilà pourquoi Moscou, Washington, Pékin, Téhéran et les capitales du Golfe ont toutes intérêt à négocier avant que la pénurie ne devienne incontrôlable. Le danger est réel, mais la capacité du système à se réorganiser l’est également. L’enjeu consiste désormais à déterminer qui supportera le coût de cette réorganisation.

Et c’est là que l’image de Mad Max cesse d’être entièrement comique. Si les négociations échouent, les États les plus riches ne sombreront probablement pas dans des batailles pour des jerricans. Ils disposent de réserves, d’argent, d’infrastructures et de solutions de remplacement. Les États les plus vulnérables risquent d’être confrontés à une situation plus dure: approvisionnement intermittent, marchés noirs, raffinage improvisé, coupures d’électricité, paralysie des transports et troubles politiques.
Thomas Hobbes avait compris que l’ordre dépend en partie de la capacité de l’État à assurer la sécurité physique. Dans le monde moderne, cela inclut le maintien des systèmes matériels dont dépend la vie quotidienne. Un gouvernement incapable d’assurer le transport des denrées alimentaires, le fonctionnement du réseau électrique et l’approvisionnement des exploitations agricoles en carburant découvre rapidement à quel point la distance entre l’ordre administratif et le désordre peut être ténue. En ce sens, l’humble baril de gazole est devenu l’un des objets stratégiques discrets de la crise mondiale actuelle.
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mardi, 29 septembre 2026
L’extension de la guerre contre l’Iran signalée par le contrôle de Berbera par les Émirats arabes unis

L’extension de la guerre contre l’Iran signalée par le contrôle de Berbera par les Émirats arabes unis
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/206621
Le contrôle exercé par les Émirats arabes unis (EAU) sur le port de Berbera, au Somaliland, constitue un point précis où les intérêts commerciaux et la stratégie militaire se recoupent clairement.
Un contrat de 442 millions de dollars sur trente ans
En mai 2016, la société DP World, alors dirigée par Sultan Ahmed bin Sulayem, correspondant épistolaire d’Epstein, a signé un contrat d’une durée de trente ans, d’une valeur de 442 millions de dollars, pour l’exploitation du port en eau profonde de Berbera.
En 2017, le Parlement du Somaliland a finalement approuvé la construction d’une base militaire émiratie à Berbera, donnant ainsi aux EAU accès à la piste d’atterrissage de 4140 mètres construite par l’Union soviétique, ainsi qu’à d’autres installations aéronautiques.

L’importance stratégique de Berbera
Pour les EAU, cette porte d’accès en eau profonde située sur le golfe d’Aden occupe naturellement une position stratégique favorable: elle ne se trouve qu’à 300 kilomètres du détroit crucial de Bab el-Mandeb. Cela permet aux EAU de faire transiter des forces navales et aériennes par cette voie maritime et de défier ainsi aussi bien les intérêts d’Ansar Allah au Yémen que ceux de l’Arabie saoudite dans la région.
La base militaire est en cours d’agrandissement en vue d’une éventuelle utilisation conjointe par les EAU, Israël et les États-Unis. Le Monde a publié des images satellites à ce sujet en juillet. Des rapports OSINT diffusés sur X évoquent la construction de nouvelles positions pour missiles sol-air, de stations radar, de hangars destinés aux drones et aux avions, ainsi que de plusieurs structures souterraines, bunkers et dépôts de munitions.
Le rôle commercial de Berbera s’accroît lui aussi, les entreprises se réorientant de plus en plus vers la mer Rouge à la suite de la crise dans le détroit d’Ormuz.
Le Somaliland, théâtre d’une nouvelle bataille géostratégique ?
Lors de sa récente visite aux États-Unis, le dirigeant somalilandais Cabdiraxmaan Cirro a présenté son pays et le port de Berbera comme une porte d’accès stratégique à la mer Rouge pour les États-Unis et comme une base potentielle contre les Houthis. Des experts militaires avertissent toutefois déjà que le conflit qui se poursuit au Moyen-Orient risque de s’étendre au Somaliland et au reste de cette région africaine.
17:15 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, politique internationale, afrique, somaliland, berbera, affaires africaines, corne de l'afrique |
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samedi, 26 septembre 2026
Accord à New York: le Groenland devient un protectorat militaire américain

Accord à New York: le Groenland devient un protectorat militaire américain
New York. Dans l’ombre de conflits plus spectaculaires, le gouvernement américain du président Donald Trump n’a pas renoncé à ses ambitions expansionnistes dans son environnement immédiat. Les États-Unis viennent de faire un grand pas vers leur objectif d’annexer le Danemark (1) — même si cela n’est pas présenté ainsi à l’opinion publique mondiale. Mardi, à New York, Trump, la Première ministre danoise Mette Frederiksen et le chef du gouvernement groenlandais Jens-Frederik Nielsen ont signé un «accord de sécurité» portant sur l’Arctique et l’Atlantique Nord. Cet accord vise avant tout à accroître la présence militaire américaine au Groenland et complète l’accord de défense américano-danois de 1951. Il entrera en vigueur à l’issue des procédures parlementaires requises.

Deux nouvelles bases américaines sont prévues, à Narsarsuaq, dans le sud, et à Mestersvig, sur la côte est. Par ailleurs, l’actuelle base spatiale de Pituffik pourra être agrandie. Depuis plusieurs décennies déjà, les États-Unis y exploitent une installation d’importance stratégique destinée à l’alerte antimissile et à la surveillance de l’espace. La mise en place d’un système de défense antimissile «Golden Dome» fait également partie de l’accord. Des représentants américains ont en outre confirmé l’octroi de droits permanents d’accès, de stationnement et de survol. Selon l’interprétation américaine, ces droits devront être maintenus même si le statut constitutionnel du Groenland venait à changer à l’avenir — par exemple si le Groenland était effectivement annexé en tant que 51ᵉ État des États-Unis.
Trump avait auparavant exigé à plusieurs reprises une prise de contrôle du Groenland par les États-Unis et n’avait exclu ni le recours à la pression militaire ni celui à la pression économique. Cette exigence ne figure pas explicitement dans l’accord, mais elle n’est pas non plus abandonnée. À la place, Washington obtient «seulement» des droits à long terme pour assurer la sécurité de l’île et de l’Amérique du Nord — ce qui revient de fait au même. En effet, les États non membres de l’OTAN ne seront pas autorisés à établir de bases militaires au Groenland; les investissements stratégiques d’autres puissances devront également être restreints. Ces dispositions visent en particulier l’influence de la Chine et de la Russie.
Copenhague et Nuuk soulignent certes le maintien de la souveraineté du Royaume du Danemark ainsi que du droit des Groenlandais à l’autodétermination. La Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a déclaré que l’accord reconnaissait «la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume», de même que le droit des Groenlandais à l’autodétermination. Quant à savoir ce que cela vaudra encore une fois que cette immense île sera devenue un protectorat militaire américain, c’est une tout autre question (mü).
Source: Zu erst, septembre 2026.
Note:
(1) Remarque : le texte source allemand dit littéralement « Annexion Dänemarks », c’est-à-dire « annexion du Danemark ». Compte tenu du reste de l’article, l’auteur voulait probablement dire « annexion du Groenland ». La traduction ci-dessus conserve néanmoins la formulation originale.
17:49 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, danemark, groenland, états-unis, géopolitique, arctique, atlantique nord, europe, affaires européennes |
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La péninsule arabique: une boîte de Pandore

La péninsule arabique: une boîte de Pandore
Par Filippo Bovo
Source : Filippo Bovo & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/il-vaso-di-pandor...
Ce qui se déroule actuellement dans le sud de la péninsule Arabique est bien plus qu’une simple guerre civile opposant deux gouvernements incompatibles: le Conseil politique suprême de Sanaa — Ansar Allah et ses alliés intérieurs — et le Conseil de direction présidentiel d’Aden, soutenu par Riyad. L’implication directe de l’Arabie saoudite en fait en effet bien davantage qu’un simple conflit intérieur, comme le confirme également l’ampleur des dommages qu’Ansar Allah et l’Arabie saoudite se sont infligés jusqu’à présent, parfois même en passant outre le gouvernement d’Aden.
Chaque camp tend à mettre en avant ses propres résultats et les dommages qu’il a subis, s’en servant pour justifier de nouvelles représailles. Toutefois, si l’on sort de la sphère médiatique, le décompte des raids aériens donne à penser que l’Arabie saoudite cherche progressivement à en réduire le nombre, tout en tentant de relancer une voie de négociation qu’elle poursuit, à vrai dire, depuis les premiers jours.
Le 3 juillet, après le bombardement de l’aéroport de Sanaa par des avions saoudiens et ceux du Conseil de direction présidentiel, l’accord qui, depuis avril 2022, avait tant bien que mal rétabli une certaine paix dans un pays ravagé par des années de guerre a volé en éclats. Négocié sous l’égide des Nations unies, cet accord avait instauré un équilibre fragile entre les deux entités gouvernementales yéménites: d’une part, Ansar Allah et ses alliés sunnites et laïques à Sanaa; d’autre part, le Conseil de direction présidentiel à Aden, qui rassemble des formations laïques, sunnites et islamistes et constitue, au regard du droit international, le seul gouvernement reconnu du Yémen.

L’Arabie saoudite et le Conseil de direction présidentiel entendaient réaffirmer l’embargo aérien en vigueur contre Sanaa et, de fait, faire respecter le droit. Il s’agissait cependant d’une décision à courte vue et dépourvue de clairvoyance. Les considérations humanitaires ne manquaient pas pour ne pas empêcher des avions iraniens de transporter des délégations yéménites à Téhéran afin qu’elles assistent aux funérailles du Guide suprême Ali Khamenei. Cela a conduit Ansar Allah, en ripostant aux bombardements et aux attaques du Conseil de direction présidentiel, à violer de nouveau et plus gravement encore, selon ce dernier et l’Arabie saoudite, l’accord ainsi que le droit dans son ensemble. Mais puisque l’Arabie saoudite traversait une phase plutôt constructive dans ses relations avec Téhéran et avait tout intérêt à garantir la tranquillité de ses frontières méridionales et des eaux de la mer Rouge, son intervention contre Sanaa n’a été rien de moins qu’un acte autodestructeur.
Ce n’est donc pas un hasard si toute la boîte de Pandore que nous connaissons aujourd’hui s’est de nouveau ouverte à partir de là. Les attaques contre les différentes infrastructures saoudiennes et le blocage de la navigation des navires liés à Riyad en sont la preuve. Fermer les yeux et autoriser ce vol à destination et en provenance de Téhéran — lequel a de toute façon pu avoir lieu, non sans difficultés — aurait été pour l’Arabie saoudite une décision beaucoup plus avantageuse et clairvoyante, non seulement dans la perspective de préserver la fragile trêve avec Sanaa, mais également dans celle d’une détente plus large avec son voisin iranien, qui aurait préparé le terrain à des accords futurs plus vastes tout en prolongeant l’endiguement du rival émirati. Ce dernier a d’ailleurs profité de la crise pour s’y immiscer en apportant, en coulisses, un habile soutien tactique à Ansar Allah. Il a ainsi obtenu une plus grande marge de manœuvre diplomatique auprès de Téhéran et est sorti de l’«encerclement» dans lequel il se trouvait au moins depuis décembre dernier, lorsque l’intervention de l’Arabie saoudite à Aden avait éliminé ses milices au Yémen, à commencer par le Conseil de transition du Sud d’Aïdarous al-Zoubaïdi.

Pour l’Arabie saoudite, persévérer dans la voie actuelle n’est rien d’autre qu’un choix suicidaire. Il s’agit de choisir entre deux défaites différentes: l’une fracassante, avec la destruction d’une part toujours plus importante de ses infrastructures, et pas seulement pétrolières, ainsi que des conséquences qui, à ce jour, ne peuvent encore être pleinement chiffrées sur les plans énergétique et financier; l’autre plus limitée, avec un nouvel accord qui sera d’autant plus humiliant et coûteux pour Riyad qu’il interviendra tardivement. Tertium non datur: il n’existe pas de troisième possibilité.
S’il reste encore une chance de s’arrêter — sans pour autant revenir à un accord comparable à celui de 2022, mais avec davantage de concessions en faveur d’Ansar Allah —, elle se concentre dans une fenêtre temporelle qui se referme d’heure en heure. La dynamique de ces derniers jours le souligne impitoyablement: 26 frappes aériennes saoudiennes, pour un total de 300 depuis le début de la semaine, qui ont provoqué des représailles toujours plus importantes et destructrices de la part d’un adversaire, Ansar Allah, qui a entre-temps progressé dans de vastes zones encore placées, il y a quelques jours à peine, sous le contrôle d’Aden.
Il ne sert guère à grand-chose de bombarder Sanaa — en favorisant qui plus est une action terroriste de l’État islamique contre le gouvernement local — si le résultat consiste à subir plusieurs vagues de bombardements contre Riyad, au cours desquelles ont été touchés l’aéroport international Roi-Khaled ainsi que les bases Prince-Sultan et Roi-Salmane, mais aussi Taïf, Al-’Ula, Jizan, Abha, Djeddah, Farasan, Khamis Mushait, Yanbu et Al-Kharj, où se trouvent des bases aériennes et des sites d’ARAMCO. Si l’Arabie saoudite a tout à perdre, c’est l’inverse pour Ansar Allah, qui combat jusqu’au bout dans une résistance où il apparaît bien plus que victorieux.
Dans les rangs d’Ansar Allah, certains réclament d’ailleurs ouvertement une révision du traité de Taïf de 1934, signé à l’issue de la guerre entre l’Arabie saoudite du roi Abdelaziz Al Saoud et le Royaume mutawakkilite du Yémen de l’imam Yahya Mohammed Hamid ed-Din, au terme de laquelle ce dernier fut contraint de renoncer aux territoires contestés de l’Asir, de Jizan et de Najran. Plus le conflit se prolongera, plus des revendications de ce type apparaîtront, tandis que l’Arabie saoudite continuera d’essuyer des dommages toujours plus importants infligés par Ansar Allah, qui remporte dans le même temps des victoires contre le gouvernement méridional, faible et divisé.
Ce n’est pas un hasard si Riyad a transmis à Ansar Allah, par l’intermédiaire d’Oman, une proposition de trêve de deux semaines, qui serait suivie de négociations directes afin d’examiner les besoins humanitaires et de rechercher une solution plus globale. Ansar Allah réclame toutefois davantage — et sait qu’il est en mesure de le faire —, à savoir un accord mettant fin au blocus aérien, maritime et terrestre de Sanaa, ainsi que le retrait des forces politiques, militaires et de sécurité de Riyad. Tant que l’écart entre les propositions et les revendications ne se réduira pas, il sera impossible de parler de trêve et le conflit se poursuivra. Le prince héritier Mohammed ben Salmane — MBS — se trouve donc pris dans un piège qu’avaient déjà connu ses prédécesseurs, les princes héritiers Khaled ben Sultan et Mohammed ben Nayef, lorsqu’ils franchirent les frontières yéménites en 2009 et en 2015. Dans leur cas, les résultats ne furent pas des meilleurs. MBS, aujourd’hui partagé entre un accord qui constituerait une retraite humiliante et amoindrirait son prestige à Riyad et au sein de la couronne saoudienne, et une guerre susceptible de l’emporter encore davantage et d’emporter avec lui le royaume des Saoud, ne se trouve guère dans une situation plus favorable. Encore quelques jours, et quelque chose portera sans aucun doute ses fruits sur le plan diplomatique : honnêtement, j’ai déjà une idée de ce dont il s’agira, mais j’en ai déjà suffisamment écrit ici.
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dimanche, 20 septembre 2026
La stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne, 1912–2026

La stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne, 1912–2026
par Zheng Wei
Analyste stratégique freelance
Source: https://www.linkedin.com/pulse/gro%C3%9Fbritanniens-osteu...
Un siècle d’étranglement par l’«offshore balancer»: la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne, de la poudrière balkanique de 1912 au bourbier du Donbass en 2026.
Sur le grand échiquier géopolitique de l’époque moderne, les effectifs de l’armée britannique n’ont certes jamais égalé ceux des principales puissances terrestres du continent européen. Pourtant, la capacité de Londres à façonner — et à détruire — l’espace géopolitique au cœur de l’Eurasie s’est déployée tout au long d’un siècle. Depuis que Halford Mackinder a formulé sa «théorie du Heartland» en 1904, le centre névralgique stratégique de l’Empire britannique est hanté par un cauchemar immuable: il ne fallait en aucun cas permettre aux ressources essentielles, à l’industrie et à la population de l’Eurasie de s’intégrer en un seul ensemble.
Appliqué à l’espace européen, ce cauchemar stratégique s’est cristallisé en une loi d’airain: il ne fallait jamais que l’industrie de précision, les capacités d’organisation et de mobilisation ainsi que les capitaux de l’Allemagne fusionnent en profondeur avec les immenses ressources naturelles, la profondeur stratégique et l’assise démographique de la Russie.
Afin d’empêcher cette intégration terrestre, la Grande-Bretagne a perfectionné, au cours d’un siècle entier, son rôle traditionnel d’«offshore balancer» pour en faire une technique sophistiquée de fragmentation continentale. Du déclenchement des guerres balkaniques en 1912 afin de couper le chemin de fer de Bagdad, jusqu’à la transformation du Donbass en hachoir destiné à briser, en 2026, la confiance stratégique entre l’Allemagne et la Russie, la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne a toujours suivi la même logique mécanique de la géopolitique.


1. Le sabotage de la ligne ferroviaire des «3 B»: la mèche de la poudrière balkanique et le premier étranglement continental (1912–1914)
Vers la fin du XIXe siècle, l’unification allemande et l’essor fulgurant de la production industrielle poussèrent Berlin à rechercher de nouvelles voies terrestres pour contourner le blocus des routes maritimes mondiales exercé par la Royal Navy. Le chemin de fer de Bagdad, promu par le gouvernement de Guillaume II — la ligne dite des «3 B»: Berlin–Byzance–Bagdad — constituait un coup de poignard stratégique porté directement contre le cœur du Moyen-Orient, jusqu’au golfe Persique. Une fois cette ligne achevée, les troupes allemandes pourraient non seulement être transférées en quelques jours sur le flanc des Indes britanniques, en échappant à toute opération d’interception de la flotte britannique; cela signifiait en outre que les ressources pétrolières des plaines de Mésopotamie ainsi que les droits d’exploitation tout au long du tracé reviendraient à l’alliance entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.
Face à cette menace mortelle, l’appareil diplomatique londonien mit en œuvre des mesures froidement calculées et hautement efficaces:
- Le revirement radical de la posture géopolitique: en 1907, la Grande-Bretagne abandonna le «Grand Jeu» qu’elle menait depuis près d’un siècle contre l’Empire tsariste au Moyen-Orient et en Asie centrale, signa la convention de Saint-Pétersbourg et, au moyen de concessions en Perse et en Afghanistan, attela l’Empire tsariste — longtemps considéré comme son ennemi juré — au char de guerre de l’Entente contre l’Allemagne.


- L’activation de la zone de fracture balkanique: le point d’étranglement le plus vulnérable du pont terrestre continental reliant Vienne à Constantinople en direction du sud se trouvait dans les Balkans. La Grande-Bretagne toléra et encouragea secrètement la formation de la Ligue balkanique. Les deux guerres balkaniques de 1912 et 1913, présentées en apparence comme des guerres de libération nationale visant à chasser l’Empire ottoman de la région, servirent essentiellement à la puissance maritime pour réduire en ruines le corridor stratégique entre l’Europe centrale et le Moyen-Orient, en provoquant l’affrontement entre le nationalisme slave et les forces pangermanistes.
- Le dilemme de sécurité irréversible: l’héritage des guerres balkaniques fut une Serbie expansionniste soutenue par Saint-Pétersbourg. Ce coin enfoncé à la frontière méridionale de l’Autriche-Hongrie contraignit l’Allemagne à subordonner toute nouvelle extension de sa puissance terrestre à la soumission complète des Balkans, tandis que l’Empire tsariste ne pouvait en aucun cas reculer s’il voulait préserver son rôle de puissance protectrice. La mèche allumée par la Grande-Bretagne dans les Balkans produisit finalement à Sarajevo l’étincelle qui déclencha la Première Guerre mondiale et fit en sorte que les deux grands empires, l’Allemagne et la Russie, s’épuisent mutuellement jusqu’à leur effondrement dans les plaines d’Europe orientale.


2. Le tournant de l’après-guerre: «Operation Unthinkable» et le rempart devant le rideau de fer (1945–1946)
Les atrocités de la Première Guerre mondiale ne purent empêcher cette logique historique de se répéter. Avant la défaite de l’Allemagne nazie au printemps 1945, les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient temporairement favorisé le «plan Morgenthau», qui visait à inonder les mines du bassin de la Ruhr, à transférer toutes les machines-outils lourdes, à désindustrialiser durablement l’Allemagne et à la transformer en un territoire agricole et pastoral docile. Mais lorsque des millions de soldats aguerris de l’Armée rouge se retrouvèrent sur l’Elbe et que le drapeau rouge flotta sur le Reichstag, la peur de Londres passa brusquement de la «revanche allemande» à la «soviétisation complète de l’Eurasie».
Les manœuvres de Churchill au cours de cette période révélèrent sans ménagement le vrai visage des élites de la puissance maritime, dépouillé de toute façade morale:
- «Operation Unthinkable»: en mai 1945 — le mois même de la capitulation allemande — Churchill chargea dans le plus grand secret l’état-major interarmées de planification du cabinet de guerre britannique d’élaborer une attaque surprise contre les troupes soviétiques stationnées en Europe orientale et en Allemagne de l’Est. L’un des principaux éléments de ce plan consistait à maintenir secrètement en unités constituées environ 100.000 soldats de la Wehrmacht et de la Waffen-SS qui venaient d’être désarmés, à les équiper d’armes britanniques et américaines et à les employer comme première vague de chair à canon lors de la progression vers Moscou.
- Du diktat de désindustrialisation au réarmement en première ligne: lorsque l’état-major constata qu’une bataille terrestre conventionnelle contre la masse des blindés soviétiques se solderait par un fiasco, et que le commandement militaire américain mit précipitamment fin à l’offensive, la Grande-Bretagne assuma immédiatement le leadership idéologique de la guerre froide — comme en témoigne le discours de Churchill sur le «rideau de fer», prononcé à Fulton en 1946. Le plan Marshall qui suivit et la reconstruction de l’Allemagne de l’Ouest ne furent nullement un acte de bienfaisance occidentale; ils constituèrent un rempart géopolitique voulu par la Grande-Bretagne: afin de bloquer l’avancée de la puissance terrestre soviétique, il fallait rapidement ranimer l’industrie lourde ouest-allemande et l’intégrer solidement à l’architecture défensive de l’OTAN.

3. Guerre cognitive et forces par procuration: la rupture physique des liens germano-russes à l’époque contemporaine
À l’ère de l’après-guerre froide, la mondialisation et le développement des réseaux de gazoducs créèrent en réalité une base matérielle sans précédent pour une nouvelle intégration du continent eurasiatique. Le gaz naturel russe bon marché et fiable, acheminé par gazoduc — Nord Stream 1 et Nord Stream 2 —, associé aux produits industriels allemands de haute technologie et aux immenses débouchés extérieurs à l’Europe, constituait le fondement porteur de la prospérité européenne.
Dans les calculs britanniques, cependant, cette fusion organique de «l’ingénierie berlinoise et des matières premières moscovites» ne différait en rien du chemin de fer de Bagdad un siècle auparavant: il s’agissait d’une menace mortelle qu’il fallait anéantir à tout prix.
Londres ne disposant plus, au XXIe siècle, des capacités de projection militaire de son ancien empire mondial, elle réorienta son action vers une politique agressive des forces périphériques, agissant par procuration, et de guerre cognitive de facture moralisatrice:
- La constitution d’un bloc avancé radicalement antirusse en Europe orientale: Londres contourna délibérément le noyau traditionnel de l’Europe occidentale formé autour de l’Allemagne et de la France et noua avec la Pologne et les États baltes un axe de sécurité particulièrement intransigeant. En stationnant durablement des groupements tactiques multinationaux en première ligne, notamment en Estonie, la Grande-Bretagne fit avancer la ligne de l’OTAN jusqu’aux flancs les plus vulnérables de la Russie et priva systématiquement Moscou de ses corridors de sécurité historiques.
- La substitution du fanatisme idéologique à la rationalité géopolitique: la Grande-Bretagne et les réseaux transatlantiques composés de groupes de réflexion dûment façonnés par son influence s’infiltrèrent en profondeur dans l’espace du débat européen. Les nécessités relevant de la realpolitik — la préservation de l’État et la sécurité énergétique — furent soudain réduites à un récit bipolaire opposant «le bien au mal». Toute approche rationnelle d’une politique allemande envers la Russie fut étouffée par des campagnes moralisatrices; dans l’espace public, les décideurs pondérés furent ostracisés car considérés comme des «auxiliaires de la dictature».

4. Le piège final: le bourbier du Donbass et l’automutilation stratégique de l’Allemagne (jusqu’en 2026)
Après le déclenchement de la crise ukrainienne en 2022, la Grande-Bretagne se distingua au sein du camp occidental comme le partisan de l’escalade le plus implacable. Depuis le Premier ministre de l’époque, qui se précipita à Kyiv pour faire échouer les premières négociations de paix à Istanbul, jusqu’au rôle de chef de file joué dans le franchissement des lignes rouges par la livraison de chars Challenger 2 et de missiles de croisière Storm Shadow, la Grande-Bretagne accula impitoyablement Berlin à chaque tournant critique.
En 2026, cette stratégie produit pour la puissance maritime les résultats destructeurs escomptés:
- Le double isolement, sur les plans physique et historique: la destruction terroriste des gazoducs Nord Stream coupa définitivement toute voie de retour physique à une coopération énergétique germano-russe. Et lorsque les premiers chars allemands Leopard 2 arborant la croix droite allemande prirent feu dans les steppes de Zaporijjia et du Donbass, la Grande-Bretagne atteignit son objectif historique: la confiance historique et la réconciliation entre Allemands et Russes, patiemment construites pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, furent irrévocablement anéanties.

- La castration opérationnelle et la saignée économique de l’Allemagne: sous la bannière de la « Zeitenwende » moralement imposée, l’Allemagne s’infligea une explosion des dépenses d’armement et des prix exorbitants pour le gaz naturel liquéfié américain importé. Depuis lors, des centaines de milliards d’euros sont drainés vers le complexe militaro-industriel anglo-américain, tandis que les industries nationales de la chimie, de la construction mécanique et de l’automobile sont frappées par une profonde désindustrialisation. L’Allemagne perdit non seulement sa base énergétique bon marché et sa profondeur stratégique orientale, mais se trouva aussi, dans le gouffre sans fond de l’aide militaire destinée au Donbass, solidement enchaînée au rôle humiliant de bailleur de fonds et d’avant-poste de l’hégémonie atlantique.
Le verdict de l’histoire: les limites de la politique maritime de l’ombre
Au cours des 114 années qui s’étendent des gorges des Balkans en 1912 aux sols gelés du Donbass en 2026, la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne apparaît comme une chronique ininterrompue de division continentale délibérée. Elle s’est toujours caractérisée par sa capacité à pousser les principales puissances continentales à s’affronter dans de sanglantes guerres d’usure, au prix de pertes propres minimales et en attisant les blessures ethniques dans les zones périphériques.
Cette méthode d’étranglement par-derrière atteint cependant ses limites physiques. Alors que la Grande-Bretagne ne cessait d’allumer des incendies dans les plaines d’Europe orientale, sa propre base industrielle s’érodait de plus en plus, jusqu’à ne laisser subsister qu’une structure financière parasitaire. Lorsque les tirs d’artillerie et les essaims de drones sur les champs de bataille du Donbass ramènent de nouveau la guerre à une impitoyable épreuve de force fondée sur la profondeur de l’appareil industriel, la production d’acier et la capacité d’endurance stratégique, les intrigues diplomatiques poussiéreuses et la puissance médiatique de la propagande ne peuvent plus dissimuler la pourriture intérieure de ce vestige impérial. La main de l’« offshore balancer », qui n’a cessé de mettre le feu aux lignes de fracture eurasiatiques, risque, avec le retour inexorable de la realpolitik continentale, d’être consumée par les flammes qu’elle a elle-même allumées.
14:57 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : grande-bretagne, royaume-uni, géopolitique, europe orientale, allemagne, russie, europe, affaires européennes, histoire |
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vendredi, 11 septembre 2026
La Russie, puissance spatiale

La Russie, puissance spatiale
Michael Silnizki
Source: https://overton-magazin.de/top-story/russische-raummacht/
L’Eurasie en ligne de mire
« Tout ce qui vient de Russie est toujours présenté comme des “manœuvres du Kremlin”... Quelle absurdité ! On ne peut pas tout mettre sur le dos des manœuvres du Kremlin. »
— Poutine, 27 octobre 2022
« Pourquoi devrions-nous envahir ces territoires ? Nous avons les nôtres... La Sibérie et l’Extrême-Orient ne demandent qu’à être mis en valeur. Pourquoi aurions-nous besoin de territoires étrangers ? Nous devons développer les nôtres. Et ils n’auront même pas assez d’essence pour parcourir l’ensemble de notre territoire. »
— Poutine aux Européens, 7 novembre 2024
1. Le discours de Poutine et son interprète
Dans sa volumineuse étude intitulée The Myth of Eurasia: Why Russia Can’t Shed Its Imperial Delusions (« Le mythe de l’Eurasie : pourquoi la Russie ne parvient pas à se défaire de ses illusions impériales »), publiée le 18 août 2026 dans Foreign Affairs, la politologue turque Ayşe Zarakol (photo), qui enseigne à l’université de Cambridge, a avancé une thèse contestable : dès le début, Poutine aurait présenté son invasion de l’Ukraine « comme faisant partie d’une lutte culturelle » (as part of a cultural struggle). Cf.: https://www.foreignaffairs.com/reviews/myth-eurasia-russia-zarakol
Elle étaye sa thèse à l’aide de citations tirées du discours prononcé par Poutine quatre ans auparavant:
«En octobre 2022, écrit-elle, Poutine a prononcé un discours devant le Club international de discussion Valdaï afin de plaider en faveur de la “diversité des civilisations” (civilizational diversity). “L’uniformisation et l’effacement de toutes les différences sont, au fond, ce que recherche l’Occident moderne”, a déclaré Poutine. Les États-Unis souhaitaient étendre leur hégémonie “néocoloniale” (“neocolonial” hegemony) au monde entier en réprimant les aspirations des Russes. Le soutien occidental à l’Ukraine ferait partie intégrante d’une motivation plus générale visant à “restreindre et bloquer le libre développement des autres civilisations”. Dans cette lutte, selon Poutine, il serait question du droit “de chaque civilisation à suivre sa propre voie et à organiser son propre système sociopolitique”».
«Poutine évoluait là en terrain familier », résume-t-elle ensuite, avant de présenter les déclarations de Poutine, sous un angle géoculturel, comme une vieille idée remise au goût du jour, « apparue parmi les intellectuels de la Russie tsariste du XIXe siècle », lesquels « se révoltaient contre l’obsession des élites pour l’Occident».
Elle ne précise pas exactement quels « intellectuels » elle entend par là, mais s’est laissée entraîner, en faisant référence à l’«eurasisme», à parler de «l’idéologie dominante du Kremlin» (the Kremlin’s ruling ideology). Soit. Même les partisans les plus zélés et les plus fidèles de Poutine se seraient étonnés d’apprendre que le maître du Kremlin possède une quelconque idéologie, eux qui déplorent amèrement depuis des années l’absence d’idéologie en Russie depuis la disparition de l’Union soviétique.
Comme chacun sait, il n’existe aucun remède contre les préjugés et les ressentiments. À y regarder de plus près, il apparaît rapidement que le discours de Poutine ne constituait pas une apologie a posteriori de l’invasion de l’Ukraine « en tant que partie d’une lutte culturelle », mais une déclaration de guerre sans équivoque à l’ordre mondial unipolaire existant.
Le 27 octobre 2022, Poutine a prononcé un ambitieux discours de fond à caractère programmatique, particulièrement substantiel. Ce discours était de nature géopolitique et non géo-culturelle, même si Poutine s’est occasionnellement aventuré dans l’histoire de la pensée russe.
À ma connaissance, il n’a jamais plus prononcé de discours comparable. On ignore quel prête-plume lui a rédigé cette intervention ambitieuse. Cet auteur anonyme devait toutefois être hautement cultivé, excellent analyste et, de surcroît, posséder une connaissance remarquable des évolutions géopolitiques contemporaines. Peut-être toute une équipe a-t-elle rédigé le discours de Poutine.
Quoi qu’il en soit, ce discours constituait un règlement de comptes en règle avec l’« ordre mondial unipolaire » apparu depuis la fin de la «guerre froide». Dès le début de son intervention, Poutine s’en est pris avec virulence à ce qu’il appelait «l’unique règle» établie par les «détenteurs du pouvoir», laquelle revient à dire qu’ils peuvent «vivre en dehors de toute règle, que tout leur est permis et que tout demeure impuni, quoi qu’ils fassent».

Cette «règle» dépourvue de règles nous serait « constamment “martelée” », c’est-à-dire continuellement inculquée, par la «puissance mondiale». Poutine dit littéralement: «On a parlé aujourd’hui du pouvoir, mais moi, je parle du pouvoir mondial» (сейчас о власти говорили, я говорю о глобальной власти). Autrement dit, ce qui préoccupait Poutine en premier lieu et avant toute chose était l’ordre hégémonique mondial des États-Unis, dépourvu de règles — pardon: «fondé sur des règles» — à l’époque de l’unipolarité.
«La domination du monde est précisément ce que le soi-disant Occident a mis en jeu dans sa partie de pouvoir. Mais ce jeu est incontestablement dangereux, sanglant et, je dirais, sordide. » (Власть над миром – как раз то, что так называемый Запад поставил на кон в своей игре. Но игра эта, безусловно, опасная, кровавая и, я бы сказал, грязная.)
L’ordre mondial unipolaire « nie la souveraineté des pays et des peuples, leur identité et leur singularité, et méprise les intérêts des autres États. [...] Personne, à l’exception de ceux qui formulent précisément ces règles, n’a droit à un développement indépendant : tous les autres doivent se soumettre à ces règles».
Tel est le fond du discours de Poutine. Et qu’en a fait notre interprète? Elle a simplement pris ce discours comme prétexte pour exposer ses propres réflexions sur les différences culturelles entre la Russie et l’«Occident». Ce thème est, il est vrai, aussi ancien que l’histoire empreinte de préjugés des rencontres russo-européennes.
Sous le titre révélateur Perverses Abendland – barbarisches Russland (« Occident pervers — Russie barbare »), Gabriele Scheidegger écrit par exemple, à propos des «rencontres des XVIe et XVIIe siècles à l’ombre des malentendus culturels»:
«Lorsque Russes et Européens occidentaux entraient en contact aux XVIe et XVIIe siècles, l’entente cordiale était rare. La plupart du temps, ils se séparaient en fronçant le nez, voire remplis de dégoût, et les deux camps se voyaient pleinement confortés dans leurs préjugés»¹.
«Les positivistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, poursuit Scheidegger, partirent bruyamment en guerre contre le retard de la Russie. Le témoin principal de cette tendance est Alexander Brückner, cet “élève russifié [...] de Droysen et de Ranke”. [...] Brückner ne se contenta pas de reprendre les jugements négatifs des anciens voyageurs en Russie ; il les renforça encore par sa propre consternation: “Jusqu’à l’époque de Pierre le Grand, les autres peuples portent unanimement sur les Moscovites le jugement le plus défavorable que l’on puisse imaginer. [...] Violence, mensonge, saleté physique et morale, inculture et superstition, arrogance asiatique et incapacité méprisable : tels sont les traits saillants de l’État et de la société, tels qu’ils apparaissent à Moscou et chez ses représentants aux observateurs d’Europe occidentale”»².
Notre interprète de Poutine ne souhaite cependant pas aller aussi loin. Se référant à l’ouvrage The Steppe and Its Empires («La steppe et ses empires»), paru tout récemment en mai 2026, Zarakol critique son auteur, l’historien Michael Khodarkovsky, qui, par sa théorie de la steppe, rapprocherait trop la Russie, sur le plan culturel, des grands empires asiatiques.
«C’est une erreur de croire, estime Zarakol, que Poutine agit ainsi parce qu’il marche dans les pas de souverains et de seigneurs de guerre eurasiatiques. Cette conception simplifie une histoire complexe [...] En remontant si loin dans le passé, elle commet l’erreur d’arracher Poutine et la Russie moderne à leur propre époque».
La thèse de Khodarkovsky rappelle en effet de manière frappante l’ouvrage de Karl A. Wittfogel, Oriental Despotism: A Comparative Study of Total Power («Le despotisme oriental: étude comparative du pouvoir total»), paru en 1957 en pleine guerre froide et qui assimilait la Russie à un « despotisme oriental».
À la différence de Khodarkovsky, Zarakol porte sur la Russie un regard un peu plus nuancé. «Pendant des siècles, les Russes se sont à la fois tournés vers l’Europe et efforcés de s’en démarquer». Selon elle, « deux choses peuvent être vraies en même temps » (Two things can be true at once). Premièrement, «l’association de la Russie à la steppe eurasienne est politiquement motivée», afin que les Européens puissent se démarquer de la Russie et se considérer «comme l’avant-garde de la modernité [...] par opposition aux prétendues pathologies ou au retard de “l’Orient”».
Deuxièmement, lorsque la Russie ne se comportait pas comme les Européens l’attendaient, «c’était la faute de son côté asiatique primitif et cruel», ce qui «créait la fiction selon laquelle les pays occidentaux seraient incapables de pareille cruauté». Mais lorsque les Russes s’approprient le récit eurasien, ils se démarquent de l’Europe et de l’Occident, «que Poutine et ses alliés dénigrent en les qualifiant de décadents, arriérés et immoraux».
Cette dernière affirmation de Zarakol, en particulier, ne saurait rester en l’état, car elle contredit le discours de Poutine du 27 octobre 2022 cité par notre interprète. «La Russie, en tant que civilisation indépendante et singulière, ne s’est jamais considérée et ne se considère toujours pas comme l’ennemie de l’Occident. L’américanophobie, l’anglophobie, la francophobie et la germanophobie sont des formes de racisme au même titre que la russophobie et l’antisémitisme — comme, du reste, toutes les manifestations de xénophobie » (Россия, будучи самостоятельной, самобытной цивилизацией, никогда не считала и не считает себя врагом Запада. Американофобия, англофобия, франкофобия, германофобия – это такие же формы расизма, как русофобия и антисемитизм – впрочем, как и любые проявления ксенофобии), a déclaré Poutine dans son discours.
Ce à quoi veut finalement en venir l’interprète de Poutine n’apparaît que vers la fin de son exposé :
«La Russie est un empire qui s’est tordu pour prendre la forme d’un État-nation moderne » (Russia is an empire that has twisted itself into the form of a modern nation-state), « une grande partie de son territoire ayant été acquise par la conquête et la colonisation “intérieures”, notamment par la colonisation de peuplement, comme en Amérique du Nord, en Australie et ailleurs. [...]
La relation ambivalente à l’Europe constitue elle aussi une composante essentielle de la vision russe du monde. Si l’on considère tous ces aspects dans leur ensemble, le pays auquel la Russie ressemble le plus, historiquement comme aujourd’hui, n’est ni la Turquie ni l’Iran, mais les États-Unis. La volonté de voir exclusivement en la Russie le produit de son empreinte steppique finit par déformer et simplifier cette histoire.
Le rappel de l’héritage eurasien de la Russie est utile dans la mesure où il met en évidence la complexité fondamentale de la Russie actuelle. Le passé ne doit toutefois pas être morcelé au service d’un programme contemporain; la Russie était ancrée à la fois en Europe et en Asie et a été profondément façonnée par sa rivalité avec les États-Unis pendant la guerre froide du XXe siècle. L’attaque de Poutine contre l’Ukraine, ses ambitions impériales déclarées et sa répression impitoyable de toute dissidence ne font pas de lui un tsar, un khan, un chah ou un sultan des temps modernes. Ses agissements fautifs relèvent de sa seule responsabilité».
L’idée selon laquelle la Russie ressemblerait plus que tout autre pays aux États-Unis, tant historiquement qu’aujourd’hui, est certes novatrice, mais elle paraît fort éloignée de la réalité du point de vue géopolitique et géo-culturel.
2. L’identité spatiale de la pensée russe
Qu’en est-il donc? Qu’est-ce que la Russie? Un «mastodonte» selon Bismarck, un empire des steppes selon Khodarkovsky, ou simplement un sosie des États-Unis selon Zarakol? Et «l’attaque de Poutine contre l’Ukraine» correspond-elle réellement à « ses ambitions impériales déclarées» (his professed imperial ambitions), comme l’affirme Zarakol?
Ces questions ne peuvent être dissociées si l’on veut comprendre les intentions de Poutine dans le conflit ukrainien ainsi que la place de la Russie en Europe et en Eurasie. Cette compréhension ne peut toutefois être obtenue ni sur le plan géo-culturel, comme chez Zarakol, ni sur le plan historique, comme chez Khodarkovsky, mais bien sur les plans géopolitique et sécuritaire.
«La Russie, estimait autrefois Bismarck, est davantage une force élémentaire qu’un cabinet, davantage un mastodonte qu’un diplomate, et doit être traitée comme le mauvais temps jusqu’à ce qu’on puisse la changer — et non comme des hommes politiques doués de raison»³.
Cela était peut-être vrai durant la seconde moitié du XIXe siècle. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Poutine est un diplomate retors et un homme politique qui « pense » stratégiquement, même s’il a commis de nombreuses erreurs tactiques dans le conflit ukrainien. Cela tient au fait que les dirigeants russes et les élites de pouvoir qui les soutiennent, comme Zarakol l’a justement relevé, restent jusqu’à aujourd’hui «façonnés par leur rivalité avec les États-Unis pendant la guerre froide du XXe siècle».

Enfant de la guerre froide, Poutine garde encore un souvenir très présent de la confrontation entre les systèmes et de la dissuasion nucléaire, avec le danger d’un anéantissement mutuel, dont il ne parvient apparemment toujours pas à se détacher. Cela l’incite, lui et son équipe, à la prudence. À juste titre? Pas entièrement. Un excès de prudence peut devenir contre-productif et conduire à des décisions tactiques erronées, ce qui s’est d’ailleurs produit.
L’OTAN d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était à l’époque de la guerre froide, et la communauté transatlantique actuelle n’est pas cet Occident de la guerre froide qui débordait tant de puissance qu’il pouvait à peine marcher.
À cela s’ajoutent les expériences amères et douloureuses des années 1990, durant lesquelles la Russie a traversé une période extrêmement difficile. Elles continuent de produire leurs effets jusqu’à aujourd’hui et le pays ne les a toujours pas entièrement surmontées. Cela incite également les dirigeants russes sous Poutine à la prudence.
La guerre en Ukraine est en outre, dans une certaine mesure, une conséquence de la disparition de l’empire soviétique ainsi que d’un processus encore inachevé de répartition de l’espace entre les États ou entités de pouvoir qui en sont issus. Ce processus de division et de redistribution spatiales prendra peut-être fin avec la guerre en Ukraine.
Ce qui restera encore de l’Ukraine ne pourra être constaté qu’après la fin des hostilités. Une chose est toutefois déjà claire: la Russie s’établira de nouveau comme la puissante puissance spatiale eurasienne, dotée de forces armées aguerries et parfaitement préparées à une guerre du XXIe siècle.
Dans ce contexte, il convient de se remémorer très précisément la signification et l’importance de l’espace dans les conceptions géopolitiques et sécuritaires russes. La prédominance de l’espace dans la pensée russe se manifeste par le fait que l’unité (единство) et l’intégrité (целостность) de l’espace deviennent des postulats incontestables de pratiquement tout credo de politique intérieure et extérieure, et incarnent la raison d’État par excellence.
C’est pourquoi Zarakol donne expressément raison à Khodarkovsky sur au moins un point lorsqu’elle écrit: «Il est incontestable que la Russie n’est pas un pays “européen” au sens sociopolitique du terme et que les influences de la steppe contribuent à cette différence» (It is obviously true that Russia is not a “European” country in the sociopolitical sense of the word, and the steppe influences are partly the reason why it is something different).
Sans en avoir conscience, elle souligne la signification et «l’influence» de l’espace dans l’histoire russe, qu’elle appelle la «steppe» à la suite de Khodarkovsky. Mais elle méconnaît dans le même temps la dimension de la pensée spatiale dans la géopolitique et la politique de sécurité russes, parce qu’elle ne perçoit l’histoire russe que sous un angle géo-culturel.
Puisque la puissance spatiale russe s’oriente prioritairement vers la sécurisation et la maîtrise de son propre espace de puissance, le principe de droit international de non-ingérence dans les affaires intérieures revêt une importance primordiale pour la politique étrangère russe. C’est pourquoi les dirigeants russes rejettent catégoriquement toute ingérence de puissances étrangères à cet espace dans les affaires intérieures de leur propre espace de puissance et réagissent de manière épidermique aux leçons occidentales de toute nature.
L’identité spatiale de la pensée russe implique déjà un principe de démarcation vis-à-vis des puissances étrangères à cet espace et rejette catégoriquement tout principe universel d’ingérence — tel que l’extension transfrontalière des prétendues «valeurs occidentales» — à l’intérieur de l’espace de la puissance russe.

Alors que le prosélytisme des «valeurs occidentales» est depuis longtemps devenu un moyen d’auto-habilitation au service de la politique transatlantique d’expansion et d’intervention, l’identité spatiale de la pensée russe demeure, par principe et par tendance, dépourvue de charge idéologique. C’est pourquoi la prétendue «idéologie dominante du Kremlin» (the Kremlin’s ruling ideology) n’est rien d’autre qu’un mirage.
L’accusation régulièrement portée contre le Kremlin, selon laquelle il mènerait une politique étrangère agressive et expansionniste, relève donc des mythes construits à des fins géopolitiques et sert uniquement à dissimuler la politique transatlantique d’expansion et d’intervention.
C’est précisément l’identité spatiale de la pensée russe et la conception absolue de la souveraineté qui en résulte qui constituent la meilleure preuve du caractère pragmatique de la politique étrangère russe. D’une part, celle-ci est tournée vers l’espace intérieur et non vers le dépassement des espaces; d’autre part, elle vise essentiellement à protéger l’espace intérieur de la puissance contre les influences extérieures, afin que les structures internes de l’ordre puissent demeurer maîtrisables ou être maintenues.
Elles évitent surtout que la géopolitique russe ne glisse vers une confrontation idéologique devenue anachronique. La pensée géopolitique russe contemporaine est donc fondée sur la Realpolitik.
Aujourd’hui, la Russie se préoccupe avant tout de sa propre survie géopolitique dans les limites de l’espace de puissance existant et reconnu par le droit international, ainsi que de la sécurisation de l’espace intérieur de cette puissance spatiale. La guerre en Ukraine ne contredit pas cette affirmation, comme nous le verrons plus loin.
De même qu’il existe un espace mondial dont tous les espaces de puissance particuliers ne sont que des parties, chaque espace de puissance important possède un caractère exclusif auquel ne correspond aucune évolution historique comparable. À mesure qu’une conception du pouvoir et de la vie se fond dans un espace concret, elle acquiert un caractère historique et culturel unique et singulier.
La caractéristique de l’espace mondial réside au contraire — aussi paradoxal que cela puisse paraître — dans son caractère supra-spatial. Il en est ainsi parce qu’il ne connaît aucune limite de puissance et que, s’étendant au-delà de chaque espace de puissance, il n’est circonscrit par aucun d’entre eux.
La puissance hégémonique américaine, qui entend régner sur cet espace mondial, est, vue sous cet angle, un monstre supra-spatial incapable de remplir une fonction identitaire au sein d’un espace de puissance concret.
Elle ne peut produire d’identité dans un espace de puissance concret, parce que celui-ci se conçoit comme un espace intérieur identique à lui-même, qui ne peut être transformé de l’extérieur, sauf au moyen d’une intervention militaire et/ou d’une subversion intérieure. Mais, à la différence des années 1980 et 1990, il n’existe aujourd’hui rien qui puisse faire éclater de l’extérieur comme de l’intérieur l’espace intérieur de la puissance spatiale russe.
3. La stratégie de puissance continentale de Poutine
Dans le contexte de cette identité spatiale de la pensée russe se pose la question de savoir quelle géopolitique la Russie de Poutine poursuit aujourd’hui. À la différence de l’Union soviétique durant les trois dernières décennies de son existence, Poutine marche dans les pas de Staline.
En tant qu’«homme politique à la pensée continentale», Staline est resté fidèle, dans son positionnement géostratégique, à la politique expansionniste traditionnelle de Moscou et ne portait pas son regard «très loin au-delà de la périphérie géographique de l’Union soviétique», écrivait en 1981 Lothar Rühl (1927-2025), l’un des plus importants géopoliticiens allemands de l’après-guerre, dans son ouvrage toujours digne d’intérêt Russlands Weg zur Weltmacht («La voie de la Russie vers le statut de puissance mondiale»).⁴
Staline limita sa géopolitique au continent eurasien et se révéla ainsi «un stratège prudent qui évaluait correctement, sans les surestimer, les possibilités et les capacités de l’État soviétique sur les plans économique et politique. C’est pourquoi, après 1945 également, il rejeta tous les projets de la direction de la marine soviétique visant à mettre en œuvre un ambitieux programme de construction navale pour acquérir des bâtiments de combat de haute mer destinés à un déploiement mondial, ou à constituer à grande échelle des forces aériennes stratégiques à portée intercontinentale»⁵.
En concentrant toutes les forces exclusivement sur la mise au point d’armes nucléaires et la construction de missiles, Staline maintint sa stratégie de puissance continentale jusqu’à sa mort en 1953. Ce positionnement géostratégique de l’Union soviétique changea brutalement avec l’accession de Nikita Khrouchtchev au poste de secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique.
Sous Khrouchtchev, par son «activité extraordinairement accrue sur la scène politique mondiale», l’Union soviétique « abandonna la limitation propre à la conception expansionniste de Staline, selon laquelle les prises de pouvoir communistes n’avaient de chances de réussir, et ne méritaient donc d’être soutenues, qu’à proximité géographique de l’Union soviétique et avec le soutien direct ou indirect de l’Armée rouge»⁶.
Ce fut Nikita Khrouchtchev qui engagea le passage de «l’hégémonie continentale classique de l’époque stalinienne» à une stratégie de puissance mondiale ou de superpuissance. Il fut le premier dirigeant de Russie «à tenter de mener une politique mondiale», même s’il échoua d’abord «parce que les moyens n’étaient pas encore suffisants et parce qu’il exposa ainsi l’Union soviétique au danger sans protection. Son offensive dynamique contre la puissance mondiale américaine remporta des succès en Inde, au Proche-Orient et à Berlin, mais révéla avec éclat à Cuba les faiblesses de l’Union soviétique»⁷.
Cette rupture dans la géostratégie soviétique, dictée aussi bien par l’idéologie soviétique que par l’ambition personnelle de pouvoir, rejeta la géopolitique continentale traditionnelle pratiquée depuis des siècles, ainsi que la prudente «hégémonie continentale» de Staline. Elle entraîna une surexpansion de la politique hégémonique soviétique qui dépassait totalement les capacités économiques, technologiques et militaires du système, avec des conséquences dévastatrices pour l’existence même de l’empire.
Khrouchtchev prit ainsi une décision géostratégique fatale qui finit par causer la perte de l’empire soviétique et de son idéologie communiste. Certains nostalgiques de l’Union soviétique n’ont toujours pas compris toute la portée de cette décision géostratégique de la direction soviétique, imputable à Khrouchtchev, et continuent de rêver au rétablissement du «glorieux» passé impérial de facture soviétique.
L’empire soviétique s’est en effet épuisé économiquement et idéologiquement du fait de son extension hégémonique excessive; il s’est ensuite effondré, puis désintégré. Mais cet effondrement et cette désintégration furent précédés de trente longues années de politique soviétique d’expansion et de puissance mondiale. Après le départ de Khrouchtchev, un «repli de la Russie sur elle-même, enfermée dans la forteresse de grande puissance bâtie par Staline, [...] n’était plus possible».⁸ «Le déclin était déjà inscrit dans l’ascension au rang de puissance mondiale»⁹.
Aujourd’hui, Poutine est revenu à la stratégie traditionnelle de puissance continentale, maintenue jusqu’à Staline inclus. Sous Poutine, précisément, la Russie a renoncé par principe à la stratégie soviétique de puissance mondiale amorcée sous Khrouchtchev et l’a définitivement abandonnée.
Si le conflit ukrainien correspond en principe à la stratégie de puissance continentale de Poutine, il n’en découle toutefois pas sur le plan causal. Les causes du conflit ne résident pas dans la politique expansionniste attribuée à Poutine ni dans son prétendu «néo-impérialisme», mais plutôt dans la politique d’expansion de l’OTAN depuis la disparition de son rival soviétique, contre laquelle un spécialiste américain de la Russie aussi éminent que George F. Kennan avait déjà lancé de pressants avertissements dans les années 1990. Une Ukraine membre de l’OTAN constituerait une catastrophe géostratégique pour la Russie, car celle-ci perdrait sa «profondeur stratégique» — «la zone tampon entre le cœur de la Russie et de puissants adversaires européens» —, comme l’a fermement souligné le groupe de réflexion américain Carnegie Endowment¹⁰.
La Russie actuelle se replie plutôt dans sa «forteresse de grande puissance». D’une part, elle cherche à assurer sa sécurité en nouant des relations économiques et militaires toujours plus étroites avec la Chine; d’autre part, face à l’environnement occidental hostile, elle tente de parvenir à l’autarcie.
Dans le contexte de l’affaiblissement de l’hégémonie américaine, du retour de la Russie à sa stratégie traditionnelle de puissance continentale — qui, selon la conception qu’elle en a, aboutit en définitive à une révision de l’ordre de sécurité paneuropéen dominé par les États-Unis — et de l’ascension fulgurante de la Chine au rang de superpuissance géoéconomique, il existe aujourd’hui une constellation de grandes puissances sans précédent, qui rend possible et nécessaire une architecture paneuropéenne de sécurité.
Dmitri Trenin souligne à juste titre qu’«une réforme de l’architecture européenne de sécurité» doit reposer sur «deux piliers — l’un occidental et l’autre russe» et qu’il est impossible que cette architecture garantisse une paix durable sans inclure ni prendre en considération les intérêts russes en matière de sécurité¹¹.
Dans le cas contraire, il existe un risque aigu que les élites au pouvoir dans l’Union européenne, qui donnent aujourd’hui le ton en Europe, pensent pouvoir manipuler leur propre population en agitant la «menace russe» et rêvent encore d’infliger une «défaite stratégique» à la Russie, connaissent elles-mêmes leur Waterloo.
Notes:
(1) Scheidegger, G., Perverses Abendland – barbarisches Russland. Begegnungen des 16. und 17. Jahrhunderts im Schatten kultureller Missverständnisse. Zürich 1993, 9.
(2) Scheidegger (voir note 1), 26.
(3) Cité d'après Wittram, R., Die russisch-nationalen Tendenzen der achtziger Jahre, in: ders., Das Nationale als europäisches Problem. Beiträge zur Geschichte des Nationalitätsprinzips vornehmlich im 19. Jahrhundert. Göttingen 1954, 183-213 (189).
(4) Ruehl, L., Russlands Weg zur Weltmacht. Düsseldorf /Wien 1981, 413.
(5) Ruehl (voir note 4), 413 f.
(6) Grewe, W. G., Spiel der Kräfte in der Weltpolitik. Theorie und Praxis der internationalen Beziehungen. Düsseldorf Wien 1970, 224 f.
(7) Ruehl (voir note 4), 416.
(8) Ruehl (voir note 4), 439.
(9) Ruehl (voir note 4), 539.
(10) Rumer, E./Weiss, A. S., Ukraine: Putin`s Unfinished Business. carnegieendowment.org 12.11.2021.
(11) Trenin, D., Arms accords between Russia and the west stand a chance despite treat of conflict. ft.com 18.02.2022.
15:57 Publié dans Actualité, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, actualité, géopolitique, eurasie, eurasisme |
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dimanche, 06 septembre 2026
Le nouveau jeu turc en Asie centrale: un défi pour Téhéran et Moscou

Le nouveau jeu turc en Asie centrale: un défi pour Téhéran et Moscou
Muhammad Hossein Ghiasi
Ces derniers jours, un changement méthodologique s’est dessiné dans l’approche d’Ankara à l’égard de l’Asie centrale. À moins de l’examiner attentivement, celui-ci pourrait modifier pour plusieurs décennies l’architecture géopolitique de la région au profit de l’axe turc. La Turquie ne recherche plus les déclarations politiques retentissantes: s’appuyant sur des instruments d’influence douce et discursifs, elle redéfinit son rôle au cœur de l’Eurasie.
Dans ce cadre, Ankara utilise le potentiel des structures non gouvernementales et des groupes de réflexion favorables au pouvoir pour prendre des mesures soigneusement calculées visant à pénétrer les sphères profondes de la prise de décision dans les États turcophones. Cette évolution témoigne de la maturité stratégique de la politique étrangère turque: Ankara a parfaitement compris que les déclarations officielles et les pressions politiques ne font que susciter la résistance des élites locales et ne permettent pas de garantir une intégration durable. La Turquie agit donc avec patience et prudence, cherchant à élaborer avec les pays d’Asie centrale des cadres normatifs et discursifs communs afin d’approfondir sa coordination politique et sécuritaire avec la région.
Toutefois, ce qui transforme ce changement tactique en stratégie à long terme n’est autre que la modification du contenu même de la coopération proposée. Hier encore, la Turquie misait en Asie centrale sur l’économie, les investissements dans les infrastructures et le développement du commerce. Aujourd’hui, l’axe du dialogue s’est déplacé de l’économie vers la politique et la sécurité.
Les propositions d’« analyse conjointe des risques » et de « création d’un cadre normatif commun » reviennent en réalité à aligner la perception régionale des menaces sur la vision d’Ankara. En d’autres termes, la Turquie cherche à redéfinir les menaces régionales de manière à s’attribuer le rôle d’allié stratégique et de garant de la sécurité, aux côtés de la Russie et de la Chine, voire à leur place.
Cette approche habile contraste fortement avec les méthodes précipitées et coercitives que l’on observe parfois dans la politique régionale. La Turquie comprend parfaitement que les pays d’Asie centrale, notamment le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, sont extrêmement sensibles à toute initiative rapide et ambitieuse évoquant l’héritage ottoman. C’est pourquoi elle gagne patiemment la confiance des élites locales en s’appuyant sur des institutions scientifiques et des centres de recherche, tout en introduisant progressivement le discours turcique dans les sphères profondes de la prise de décision de ces États. Cette stratégie « progressive » et « silencieuse » a bien plus de chances de réussir que des actions brutales et manifestes — et c’est précisément pour cette raison qu’elle constitue une menace plus grave pour les intérêts de l’Iran et de la Russie que n’importe quelle campagne militaire.
Si l’on replace cette évolution parmi les autres transformations fondamentales de la région, un tableau plus vaste et plus inquiétant se dessine. La pose d’un câble sous-marin à fibre optique entre l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan, les investissements massifs de la compagnie britannique BP dans les gisements pétroliers de Bakou, l’arrivée du Royaume-Uni dans les mines de tungstène kazakhes, et désormais le passage de la Turquie d’une diplomatie d’État à une diplomatie des « groupes de réflexion »: tout cela constitue les maillons d’une même chaîne. L’objectif de cette chaîne est de créer, au centre de l’Eurasie, un bloc civilisationnel et politique turcique dans lequel il ne restera de place ni pour l’influence historique de l’Iran ni pour la traditionnelle « tranquillité » de la Russie.

Le projet du « monde turcique », qui n’était autrefois qu’un rêve panturquiste entretenu par des intellectuels radicaux, devient aujourd’hui une réalité tangible grâce au soutien financier du Qatar, à la couverture politique de l’Occident et d’Israël, ainsi qu’à l’appui culturel et universitaire d’institutions turques favorables au gouvernement.
Du point de vue de Téhéran, ces évolutions constituent des signaux alarmants. En adoptant une approche douce et progressive, la Turquie ne cherche pas seulement à évincer l’Iran des équations économiques et des réseaux de transit de la région: elle conteste systématiquement l’identité historique et culturelle de l’Iran dans des territoires qui ont appartenu pendant des siècles à son aire civilisationnelle. L’encouragement des groupes ethniques turciques dans le nord-ouest de l’Iran, la réécriture de l’histoire régionale au bénéfice des peuples turciques et les investissements dans les établissements culturels et éducatifs d’Asie centrale font tous partie d’un même vaste projet, qui progresse à la faveur du silence et de l’inaction iraniens.
Toutefois, parallèlement aux menaces qui pèsent sur l’Iran et la Russie, une fenêtre d’opportunité s’ouvre également. La simultanéité de ces processus peut servir de signal d’alarme à Téhéran et à Moscou afin qu’ils mettent de côté leurs différends historiques et leur méfiance réciproque pour construire une alliance stratégique face à une menace commune. Tout comme l’Iran, la Russie est profondément préoccupée par l’influence croissante de la Turquie et de l’Occident en Asie centrale. Elle est parfaitement consciente que, si cette synergie turco-occidentale n’est pas contenue, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan sortiront progressivement de l’orbite traditionnelle de Moscou. Cette préoccupation commune constitue le meilleur terrain pour une coopération entre Téhéran et Moscou dans les domaines de l’information, de la sécurité et de l’économie.
Une action conjointe dans le cadre de la Convention sur le statut juridique de la mer Caspienne, afin d’empêcher une délimitation des fonds marins et du sous-sol au détriment de l’Iran et de la Russie; l’accélération de l’achèvement du corridor Nord-Sud, comme solution de remplacement aux itinéraires turciques et azerbaïdjanais; la construction d’un câble alternatif à fibre optique suivant l’axe Daghestan-Astara-Bandar Abbas, afin de faire contrepoids au corridor numérique caspien : telles ne sont que quelques-unes des mesures qui, si elles étaient coordonnées entre les deux pays, pourraient faire pencher la balance en faveur de Téhéran et de Moscou.

Enfin, c’est précisément le changement de tactique turque — le passage d’actions brutales et précipitées à une approche douce et patiente — qui constitue un tournant dans l’histoire de la région. Grâce à cette stratégie habile, la Turquie d’aujourd’hui construit un pont reliant les centres d’analyse et les instituts scientifiques au cœur des élites politiques d’Asie centrale. Si, face à cette nouvelle vague, l’Iran et la Russie continuent de rester passifs et se limitent aux réactions juridiques et diplomatiques traditionnelles, ils ne perdront pas seulement des corridors et des ressources : ils verront progressivement disparaître leur propre identité historique et culturelle dans une région qui appartenait autrefois à leur espace civilisationnel. Et dans cette bataille discursive, menée à l’aide d’instruments d’influence douce et de fabriques à idées, la victoire reviendra à celui qui aura été le premier à conquérir les forteresses de l’esprit et de la conscience.
18:08 Publié dans Actualité, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : turquie, iran, russie, asie centrale, panturquisme, pantouranisme, géopolitique |
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dimanche, 30 août 2026
Géopolitique de l’Inde au 21ème siècle

Géopolitique de l’Inde au 21ème siècle
Daniele Perra
Source: https://telegra.ph/Geopolitica-dellIndia-nel-secolo-XXI-0...
Après des décennies de non-alignement, la politique étrangère indienne, surtout avec l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, a opéré un tournant décisif avec la nouvelle affirmation d’une diplomatie économique (le fameux «Made in India») et la stratégie du «Look East, Act East». New Delhi cherche en réalité de nouveaux espaces de manœuvre, tant au niveau régional que mondial, pour s’imposer comme acteur fondamental selon sa conception d’une évolution multipolaire.
La politique indienne à l’ère postcoloniale était dictée par un impératif simple: indépendance et souveraineté totales. À cet égard, le non-alignement dans le schéma dichotomique de la Guerre froide s’avérait fondamental pour atteindre cet objectif. Il convient également de rappeler que, bien que Nehru fût perçu comme trop proche de l’Union soviétique, les États-Unis ne manquèrent pas de courtiser l’Inde tout en forgeant une alliance avec le rival pakistanais. Par ailleurs, la politique étrangère de New Delhi fut presque immédiatement marquée par la rivalité avec la Chine communiste; cet autre pays ne put s’empêcher de se rapprocher du Pakistan, surtout après le conflit sino-indien de 1962 (probablement l’événement le plus traumatisant de l’histoire récente de cet État du sous-continent). Inutile de préciser que cela créa dès le début un sentiment d’encerclement dans l’esprit des Indiens, poussant les penseurs les plus influents de la Nation à considérer l’Inde comme une sorte d’île (plutôt qu’une péninsule) au sein du vaste continent eurasiatique. En effet, le sous-continent est presque séparé du reste de l’Eurasie par le vaste système montagneux de l’Himalaya au nord; tandis qu’à l’est, à l’ouest et au sud, c’est l’océan Indien qui délimite ses frontières.

Avec la fin de la Guerre froide, la politique de non-alignement a été remplacée par une forme de multilatéralisme visant à modifier le fonctionnement du Conseil de sécurité de l’ONU et à promouvoir une répartition plus équitable des ressources et du pouvoir à l’échelle mondiale. Ce facteur a poussé l’Inde elle-même à collaborer avec son rival historique (la Chine, avant même le Pakistan, ce dernier étant considéré comme une annexe de la première) dans différentes organisations internationales, des BRICS à la SCO.
Le 21ème siècle est en effet caractérisé par une approche plus pragmatique de la politique internationale. L’objectif fondamental était (et demeure) l’intégration totale de l’Inde dans l’économie mondiale et la recherche d’un rôle plus actif dans le domaine de la coopération internationale. Les piliers des relations extérieures indiennes sont au nombre de trois: a) l’économie et le commerce; b) la sécurité intérieure face à diverses menaces (djihadisme, groupes sécessionnistes maoïstes ou autres); c) l’interconnexion étroite entre politique intérieure et extérieure.

Concernant le premier point, la diplomatie économique du «Made in India», du «Start Up India» ou du «Digital India», vise surtout à faire du pays un «hub» continental dans le secteur de la manufacture et de la technologie (l’Inde joue également un rôle important dans l’exploration spatiale), grâce à l’accent mis sur les accords bilatéraux et la coopération régionale.
Le commerce s’oriente principalement vers l’Asie occidentale, l’Afrique, l’UE et les États-Unis. Les relations avec les voisins immédiats restent plus complexes, bien que les relations commerciales avec le Népal, le Bangladesh, le Myanmar, le Bhoutan, le Sri Lanka et les Maldives soient aussi développées, alors que la présence chinoise y croît constamment.
Il faut aussi considérer que la région de l’Asie du Sud, bien qu’elle soit l’une des plus dynamiques en termes de croissance économique à l’échelle mondiale, reste politiquement instable. Elle possède l’une des populations les plus jeunes (on pense à la moyenne d’âge de 22 ans au Pakistan) comparée au reste du monde; et c’est l’une des régions les plus militarisées.

Dans ce contexte, des pays comme le Népal et le Bhoutan dépendent étroitement de l’évolution des relations entre l’Inde et la Chine. En 2025, on a assisté à une détérioration rapide des relations entre l’Inde et le Bangladesh. Ce pays, paradoxalement, doit son indépendance à l’Inde, mais risque de matérialiser ce qui constitue le cauchemar stratégique de New Delhi: un axe Pakistan-Chine-Bangladesh. En juillet 2025, le régime de l’Awami League a pris fin, suivi de plusieurs condamnations à mort dont celle de son leader Sheikh Hasima. À cela s’est ajoutée une ouverture radicale du pays bengali vers la Chine. Le Bangladesh occupe une position stratégique cruciale dans le golfe du Bengale – position que Pékin entend exploiter pour contourner le détroit de Malacca – et le maintien de bonnes relations avec lui est essentiel pour New Delhi, aussi bien pour le contrôle de l’immigration illégale et des infiltrations djihadistes sur le territoire indien que pour la maîtrise du corridor de Siliguri: une étroite bande de terre reliant l’Inde orientale au reste de l’Union.

Mais c’est l’océan Indien qui constitue la zone de la plus grande importance stratégique pour l’Inde. Il y transite un tiers du commerce international et deux tiers du commerce pétrolier. Et à ses extrémités se trouvent au moins trois points d’étranglement déterminants pour l’économie maritime mondiale: le détroit de Malacca, le canal du Mozambique et le détroit d’Ormuz (protagoniste dans la phase actuelle du conflit entre la République islamique d’Iran et le binôme USA-Israël).
Ici, récemment, l’Inde a dû faire face à la réduction de son influence et à l’augmentation de celle de la Chine aux Maldives; un système d’îles qui, en plus de sa valeur touristique, possède une importance stratégique en raison de sa position à mi-chemin entre les détroits d’Ormuz et de Malacca.

Avant d’aller plus loin, il convient d’ouvrir une courte parenthèse historique. Au 19ème siècle, le pouvoir et la technologie n’étaient pas répartis équitablement à l’échelle mondiale. Cela permit à des pays relativement petits sur le plan démographique et territorial (l’Angleterre, la Belgique, pour n’en citer que quelques-uns) de contrôler presque la totalité du globe. Le 21ème siècle, en revanche, avec un retour prépondérant de la démographie comme facteur d’action et de puissance, a radicalement renversé les schémas du passé. Des pays comme la Chine et l’Inde (on pourrait aussi citer le Nigeria, l’Indonésie, le Pakistan, le Brésil, etc.) ressentent le besoin d’occuper un rôle plus important sur la scène internationale et, surtout, de démontrer que la modernisation n’est pas synonyme d’occidentalisation et que le capitalisme peut revêtir des formes différentes.
Dans ce contexte évolutif, l’Inde a cherché à agir en politique étrangère avec un mélange d’idéalisme et de pragmatisme, recherchant à la fois une autonomie stratégique et un engagement renouvelé sur la scène internationale. L’Inde cherche ainsi à se présenter comme «fournisseur de sécurité» dans l’océan Indien et en Asie centrale, méridionale et du Sud-Est.
L’Inde unifiée possède une histoire particulière, fruit des leçons du passé. En effet, l’histoire indienne est une succession de royaumes différents, souvent en conflit, qui, dans bien des cas, ont fini par jouer le jeu des envahisseurs; par exemple les Moghols, dynastie impériale musulmane venue d’Asie centrale, qui furent les seuls à maintenir le sous-continent uni pendant des siècles.

Avec la fin de l’ère coloniale, l’Inde a dû reconstruire sa propre image. En 1954, elle signa avec la République populaire de Chine, qui venait de s’emparer du Tibet, une déclaration en cinq principes: a) respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale réciproques; b) non-agression et/ou non-ingérence dans les affaires des autres; c) égalité réciproque; d) coopération fondée sur l’avantage mutuel; e) coexistence pacifique. Cela n’empêcha pas un affrontement ouvert en 1962, avec Pékin qui a fini par occuper une partie importante du territoire indien.
Il faut rappeler qu’à la vision de Nehru (photo), l’action militaire était le dernier recours, inefficace pour résoudre les conflits. Le dirigeant indien voyait l’avenir de l’Asie comme une division en diverses fédérations bâties autour de différents «États civilisationnels». L’Inde, bien sûr, en faisait partie. Cependant, elle devait affronter le risque sécuritaire lié à la présence de populations musulmanes importantes sur ses deux flancs. Son idée de non-alignement l’amena à refuser toute participation à une alliance militaire. Malgré cela, en 1962, l’Inde chercha le soutien des Etats-Unis et du Royaume-Uni contre la Chine. En 1971, elle signa un traité d’amitié et de coopération avec l’Union soviétique, prélude à la relation spéciale que New Delhi (avec des hauts et des bas) entretient encore aujourd’hui avec la Russie; l’un des principaux fournisseurs d’énergie et d’armements du sous-continent.
Cette relation a été remise en question à plusieurs reprises, tant par les théoriciens de l’Hindutva liés au parti actuellement au pouvoir (le BJP de Narendra Modi) que par les tentatives répétées des États-Unis de courtiser l’Inde, culminant avec la déclaration d’amitié et de partenariat stratégique de 2015, après plusieurs décennies où Washington accusait New Delhi de manquer de cohérence stratégique, et après que les Etats-Unis eux-mêmes ont tenté de freiner l’ascension de Modi au pouvoir par l’utilisation massive d’ONG à leur service ou en cherchant à diviser le front populiste en soutenant le Aam Aadmi Party.
Cette déclaration fut le produit d’un nouveau focus stratégique nord-américain; le fameux «Pivot to Asia», visant à impliquer l’Inde dans l'endiguement de la Chine. Selon Washington, seule une alliance «occidentale» permettrait à l’Inde d’atteindre une vraie grandeur; et seul l’exploitation de sa nature «insulaire» (d’État séparé du reste du continent) lui permettrait de se projeter en mer comme nouvelle puissance thalassocratique.
L’Inde semble en effet posséder tous les critères qui favorisent le développement d’une puissance maritime selon l’amiral nord-américain Alfred T. Mahan (1840-1914): 1) position géographique particulière; 2) configuration physique du territoire; 3) extension du territoire et disponibilité de ressources militaires; 4) vaste population; 5) caractère et qualité de la population; 6) caractère/attitude/qualité du gouvernement.
New Delhi, par conséquent, devrait appliquer au golfe du Bengale et à une partie de l’océan Indien sa propre doctrine Monroe, favorisant le développement et l’augmentation numérique de sa marine militaire et, dans le style indien, une projection de puissance fondée avant tout sur la coopération en temps de paix.

À la lumière de cela, deux faits doivent être soulignés: 1) l’Inde est devenue une puissance nucléaire non pas tant pour effrayer le voisin pakistanais, mais pour disposer d’une forme de dissuasion contre la Chine; 2) l’Inde a déjà connu une tradition thalassocratique dans le passé, liée à l’Empire Tamoul et à la dynastie Chola (un véritable empire maritime qui a étendu son influence sur tout l’océan Indien et l’Asie du Sud-Est).

Ce n’est pas un hasard si les théoriciens nationalistes indiens rêvent d’une «Grande Inde» qui s’étendrait du fleuve Indus au fleuve Mékong. Une vision qui les rapproche quelque peu du projet biblique du sionisme: le «Grand Israël» s’étendant du Nil à l’Euphrate. Les premiers théoriciens de l’Hindutva (terme signifiant «indianité») ne manquaient pas d’exprimer leur solidarité envers le projet sioniste au Proche-Orient, solidarité fondée surtout sur un mépris commun envers l’islam. L’indianité repose fondamentalement sur le rejet de l’islam et l’acceptation des seules religions proprement indiennes: hindouisme, bouddhisme et sikhisme. Cette hostilité envers l’islam a amené ces théoriciens à considérer que l’islam, en tant que religion étrangère au sous-continent, était même pire que le colonialisme britannique.
Les séquelles de ce modèle idéologique persistent encore aujourd’hui. L’actuel Premier ministre Narendra Modi, par exemple, fut, en tant que gouverneur du Gujarat, protagoniste de véritables pogroms contre la population musulmane de la région. Les relations entre le Likoud israélien et le Bharatiya Janata Party restent excellentes. Ainsi, l’Inde, dans une optique d'endiguement de la Chine et de la nouvelle Route de la Soie, semble vouloir jouer un rôle de premier plan dans l’alternative «Route du Coton» ou IMEC (India-Middle East Corridor), qui devrait permettre à Israël d’étendre son influence sur l’océan Indien via les monarchies du Golfe.


Bien plus intéressantes du point de vue de la pensée indienne moderne sont les considérations de Swami Vivekananda (1863-1902 - photo), précurseur de l’idée de l’Inde comme « État civilisationnel » et des réflexions de figures du mouvement nationaliste indien anti-colonial, de Sri Aurobindo à Mahatma Gandhi. Vivekananda est aussi considéré comme un réformateur de l’hindouisme et de l’application des valeurs religieuses à la politique. Selon lui, l’indépendance totale ne peut être atteinte qu’en suivant la voie du karmayoga (une action qui ne s’écarte jamais d’un système précis de principes).

Le Vedanta, en particulier, peut être utile pour comprendre la politique étrangère et surtout il constitue le fondement de l’idée multipolaire indienne, prônant l’unité dans la multiplicité. Un concept que l’on retrouve aussi dans la tradition culturelle et religieuse chinoise. À ce propos, on ne peut oublier le contenu de l’Arthashastra (terme traduisible par «science de l’administration politique» ou «compendium des affaires mondiales») de Chanakya (375-283 av. J.-C.), lequel est considéré comme une sorte de Machiavel indien, bien qu’il ait vécu bien avant le penseur italien. On y retrouve le principe directeur de la politique indienne (inspiré des Upanishad): «la vérité est une, mais il existe différentes voies pour l’atteindre».
Sur ces bases, le multipolarisme indien contemporain est interprété comme un ensemble de puissances responsables vers l’extérieur et non enfermées dans le contrôle interne. Il y a une sorte de rejet de ce qu’on appelle «autisme dans les relations internationales». Dans ce contexte, l’Inde doit agir sur plusieurs fronts.

Nehru et Brejnev.
Nehru considérait l’URSS comme un facteur de stabilité au nord des frontières indiennes. De l’Asie centrale provient en effet la majorité des approvisionnements énergétiques indiens. La stabilité de cette région est fondamentale, tout comme les relations avec Moscou. Pour cette raison, la chute de l’URSS fut aussi perçue en Inde comme une catastrophe géopolitique. Et c’est pourquoi, dans la situation actuelle, New Delhi a rejeté le système de sanctions occidental imposé à la Russie suite à son intervention directe dans le conflit civil ukrainien. Il en va de même pour un autre fournisseur de ressources pour New Delhi, l’Iran. Avec la Russie et l’Iran, on construit en effet le corridor de transport Nord-Sud, destiné à acheminer ces ressources vers les ports indiens via la Russie, l’Asie centrale et l’Iran.
L’Inde a besoin d’une Asie centrale stable pour permettre un flux énergétique stable garantissant le soutien à sa croissance économique. En même temps, elle a toujours privilégié une solution diplomatique à la question nucléaire iranienne et soutenu (avec une certaine dose d’ambiguïté) l’idée qu’une attaque militaire contre l’Iran aurait un effet dévastateur (ce qui s’est effectivement produit) sur la région (plus de cinq millions d’Indiens vivent dans les pays du Golfe Persique) et sur l’économie mondiale. L’Inde est le quatrième consommateur mondial de pétrole. Elle a besoin de ressources abondantes à faible coût et ne peut suivre les délires occidentaux dans ce domaine, malgré des pressions internes.
Il est d’ailleurs «curieux» que les principaux acheteurs de pétrole iranien (Corée du Sud, Japon, Taïwan, Chine, Turquie et l’Inde elle-même) soient aussi ceux qui possèdent des «créances» envers les USA. Il est donc évident que Washington cherche à défaire ce type de relations afin que ces pays achètent plus d’hydrocarbures américains (une opération très similaire à ce qui s’est passé en Europe avec la crise ukrainienne).
Il est tout aussi curieux que parmi les « faucons » du parti actuellement au pouvoir, certains considèrent la Russie comme un ennemi de l’Inde ou suggèrent d’utiliser la frontière avec la Chine (de plus en plus militarisée) comme tête de pont en cas d’attaque occidentale contre la République populaire. D’autres encouragent une augmentation de la relation déjà forte avec le Japon pour un simple endiguement de la Chine sur deux fronts.
La relation avec la Russie est particulière, car beaucoup la voient comme un produit des relations personnelles de Nehru dans les premières années de l’État postcolonial. Aujourd’hui, ces relations restent fluctuantes (malgré la signature d’un accord de partenariat stratégique en 2000), surtout à cause de l’ouverture du gouvernement Modi aux Etats-Unis et de sa recherche de diversification dans les fournitures militaires. La Russie, de son côté, a nettement amélioré ses relations avec le Pakistan après les problèmes des années 1980 liés au conflit afghan.

L’Afghanistan s’est rapidement transformé en théâtre de rivalité entre le Pakistan et l’Inde. La fuite des États-Unis hors de ce pays fut perçue comme une victoire pakistanaise, Islamabad parvenant à se doter d’une profondeur stratégique dans l’État voisin. En réalité, les problèmes jamais entièrement résolus, qui concernent les frontières et les nationalismes respectifs (pakistanais et afghan), ont mené à un affrontement ouvert, lié aussi au fait qu’Islamabad fait obstacle à la construction de relations commerciales entre l’Inde et l’Afghanistan poursuivies par le gouvernement taliban de Kaboul.
La stratégie du «Look East» reste l’un des fondements de la politique étrangère indienne. Elle se serait même développée en quatre phases sur plus d’un millénaire. La première phase fut celle de l’Empire Chola; la deuxième celle de l’Empire moghol; tandis que la troisième débuta durant la Guerre froide, avec le développement d’une relation particulière qui perdure encore aujourd’hui (notamment dans termes de la politique d'endiguement de la Chine en mer de Chine méridionale) entre l’Inde et le Vietnam (l’Inde soutint le Vietnam lors du conflit avec les Khmers rouges cambodgiens, soutenus par la Chine et les Etats-Unis).

La quatrième phase a commencé dans les années 1990 et a culminé avec l’idée d’«Act East» du gouvernement Modi, visant à améliorer les interconnexions routières et commerciales pour projeter l’influence indienne en Asie du Sud-Est via le Myanmar et la Thaïlande. Cependant, on craint qu’une ouverture excessive n’augmente les risques d’infiltration au sein des frontières indiennes de la criminalité organisée, transnationale et impliquée dans le trafic de drogue, d’armes (avec des conséquences évidentes dans la lutte contre les milices sécessionnistes ou islamistes) et d’êtres humains.

Le corridor économique Mékong-Inde.
Quoi qu’il en soit, une coopération plus étroite avec le Myanmar permettrait l’exploitation potentielle des immenses ressources de ce pays (plus de trois milliards de barils de pétrole, sans compter le gaz), trop longtemps victime d’une instabilité politique, parfois orchestrée de l’extérieur. Des projets intéressants dans ce domaine sont le corridor économique Mékong-Inde, lié à une coopération plus étroite entre l’Inde et le groupe ASEAN, et le forum trilatéral Inde-Myanmar-Thaïlande.
En conclusion, l’Inde ambitionne de jouer un véritable rôle de leader du Sud Global par la coopération et la diplomatie économique, que le gouvernement Modi a érigées en fondement de sa stratégie. Il est important ici de souligner la différence entre les concepts de «voisinage», que l’Inde applique à sa proximité géographique, et celui de «périphérie», appliqué par les USA à l’Amérique du Sud ou par la Russie à l’espace ex-soviétique, et qui implique l’utilisation d’outils militaires (comme cela s’est souvent produit dans les deux cas) pour (ré)affirmer une suprématie effective. L’Inde et la Chine sont assez similaires à cet égard; toutes deux recourent à la coopération internationale et à leur participation à certaines organisations (BRICS, SCO ou AIIB – Asian Infrastructure Investment Bank) pour développer et améliorer leurs relations bilatérales avec leurs voisins immédiats ou plus éloignés.
Quoi qu’il en soit, la vision multipolaire indienne de l’ère Modi n’est pas exempte d’ambiguïtés. Contrairement à celle de la Chine (qui considère la sécurité et l’économie asiatique comme absolument dépendantes des Asiatiques eux-mêmes, sans aucune influence extra-continentale), elle reste liée à une idée qui semble davantage inspirée de l'uni-multipolarisme huntingtonien, où à un pouvoir économique mondial plus partagé s’oppose la supériorité technologique et militaire incontestée d’une seule puissance: toujours les États-Unis.
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mardi, 25 août 2026
Turquie contre Israël: Washington pris entre deux feux en Syrie

Turquie contre Israël: Washington pris entre deux feux en Syrie
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
La confrontation croissante entre la Turquie et Israël en Syrie place le gouvernement américain dans une position de plus en plus inconfortable. Car Washington voulait, dans sa politique moyen-orientale, s’appuyer simultanément sur ces deux États.
Israël est l’allié traditionnel des États-Unis – un partenaire dont aucune administration américaine n’a, jusqu’ici, pu véritablement se détacher. Même lorsque des décisions israéliennes contredisent les intérêts tactiques propres à Washington. Parallèlement, la stratégie américaine misait fortement sur Ankara. La Turquie devait devenir le principal centre de pouvoir pro-occidental de la région, limiter l’influence de l’Iran et progressivement pousser la Russie hors de Syrie. C’est précisément pour cela que Washington était prêt à renforcer à nouveau la coopération militaro-technique avec Ankara.
Mais, comme souvent au Moyen-Orient, la réalité s’est développée autrement que prévu.
Recep Tayyip Erdoğan et Benyamin Netanyahou sont aujourd’hui deux des rivaux régionaux les plus acharnés. Et la Syrie est le lieu où ce conflit apparaît de la façon la plus éclatante.
Après la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Ankara a su tirer pleinement parti de la situation qui s’est créée. La Turquie s’est avancée politiquement et militairement dans l’espace que la Russie avait dû, au moins en partie, évacuer, et est devenue le principal acteur extérieur auprès de la nouvelle direction à Damas. Ce qui est remarquable : Ankara écarte l’influence russe sans pour autant renoncer à sa coopération avec Moscou. Cela fait aussi partie de la politique étrangère turque – concurrence et coopération en même temps, selon l’intérêt du moment.
Pour Israël, cette évolution est bien plus problématique. La Syrie affaiblie sous Assad était, du point de vue israélien, relativement prévisible. Damas restait certes liée à Téhéran, mais après des années de guerre civile, ne disposait que de capacités militaires limitées. Même l’influence russe en Syrie n’était pas perçue fondamentalement comme une menace par Israël. Entre Moscou et Tel-Aviv, des mécanismes ont permis, pendant des années, de garantir une certaine prévisibilité militaire malgré des oppositions politiques notables.
La chute d’Assad a changé fondamentalement l’équilibre des forces.
À Damas, une direction étroitement liée à Ankara s’est installée. Parallèlement, la Turquie cherche à reconstruire les forces armées syriennes, à les former et à les rendre opérationnelles.
C’est là que réside le cœur du conflit turco-israélien : Israël n’a aucun intérêt à voir renaître une Syrie militairement forte protégée par la Turquie. Encore moins acceptable, du point de vue de Tel-Aviv, serait l’installation d’un système turc de défense aérienne en Syrie, qui limiterait la marge de manœuvre de l’aviation israélienne.
C’est pourquoi Israël répond sur le plan militaire. Plusieurs fois déjà, des installations militaires syriennes susceptibles d’être utilisées ou occupées par la Turquie ont été attaquées. Le message est sans équivoque : Israël veut empêcher Ankara de mettre en place en Syrie une infrastructure militaire qui transformerait à long terme l’équilibre régional des forces.
Il est cependant douteux que de telles frappes poussent réellement la Turquie à se retirer. L’inverse est même plus probable.

Ankara n’abandonnera guère de son plein gré son influence sur Damas. Pour Erdoğan, la Syrie fait depuis longtemps partie de la projection de puissance turque au Moyen-Orient. Pour Netanyahou, toute présence militaire turque durable au sud de sa propre zone d’influence constitue un risque stratégique.
Ainsi, le potentiel de conflit augmente entre deux pays qui sont tous deux indispensables à Washington.
C’est là tout le dilemme américain : les États-Unis voulaient faire d’Israël et de la Turquie les deux piliers de leur ordre régional. Or ces deux piliers commencent à s’opposer. Washington peut tenter la médiation, mettre en place des mécanismes de prévention du conflit, exercer des pressions politiques.
Mais il ne peut pas résoudre les intérêts fondamentaux des deux États.
La Syrie devient ainsi de plus en plus le théâtre d’une lutte de pouvoir entre Ankara et Tel-Aviv, et l’illustration de la rapidité avec laquelle les stratégies régionales américaines peuvent échouer face aux intérêts propres de leurs propres alliés.
#geopolitique@global_affairs_byelena
19:39 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : géopolitique, actualité, turquie, israël, levant, syrie, proche-orient |
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dimanche, 23 août 2026
Le Heartland russe reconfigure ses liens avec le sud pour fonder un nouvel axe de gravité eurasiatique

Le Heartland russe reconfigure ses liens avec le sud pour fonder un nouvel axe de gravité eurasiatique
José Luis Preciado
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46643/geoestrategia/el-h...
Kamil Askerkhanov écrit, dans un texte lucide publié le 11 août 2026 dans le média d’opinion qui accueille sa voix d'analyste, qu’il existe des processus difficiles à percevoir à travers l’information quotidienne: aujourd’hui on décide la construction d’une voie ferrée, demain on discute des tarifs, après-demain on construit un port, un terminal ou un gazoduc, mais si l’on superpose tout cela sur une carte, il devient évident que la géométrie même de l’Eurasie est en train de changer progressivement, et que, derrière le bruit des conjonctures, le continent le plus vaste de la planète est en train de réécrire silencieusement les coordonnées de sa puissance.

Après l’effondrement de l’URSS, le Heartland (ou "Pivot Area") — cette masse continentale intérieure que Halford Mackinder érigea en axe de l’histoire mondiale — s’est réduit systématiquement pendant trois décennies, car la Russie a perdu une partie significative de son territoire, de ses infrastructures et de ses connexions, tandis que l’économie eurasiatique s’est de plus en plus orientée selon l’axe Est-Ouest, où la Chine produisait, l’Europe consommait, et entre les deux on construisait des chemins de fer, des ports et des centres logistiques, tandis que le pétrole et le gaz russes étaient également principalement dirigés vers l’Occident, et même l’Asie centrale s’intégrait progressivement dans cette structure horizontale qui semblait dictée par la géographie du capitalisme global.
Aujourd’hui, cependant, la direction commence à changer, et ce que suggère finement Askerkhanov, c’est qu’il ne faut plus considérer le corridor « Nord-Sud » uniquement comme une voie de transport, mais plutôt comme l’embryon d’un nouveau axe d’organisation de l’Eurasie, une colonne vertébrale qui recompose les maillons brisés de l’empire intérieur et ouvre de nouvelles brèches vers les mers chaudes du globe.

La preuve de cette mutation tectonique se déploie dans trois directions convergentes qui, loin d’être des alternatives exclusives, fonctionnent comme un faisceau de fibres renforçant la même tension longitudinale: à l’ouest, la ligne Resht-Astara, qui doit relier le système ferroviaire russe, via l’Azerbaïdjan, à l’Iran et à ses ports du sud, est en voie d’achèvement ; plus à l’est, se développe la route Russie-Kazakhstan-Turkménistan-Iran, qui répète le schéma de pénétration méridienne mais par une voie plus continentale ; et plus à l’est encore, une troisième direction émerge progressivement à travers l’Asie centrale, l’Afghanistan et le Pakistan, où le chemin de fer transafghan doit offrir à l’Asie centrale un accès direct aux ports pakistanais de la mer d’Arabie, et où la Russie et le Pakistan préparent un transport ferroviaire test tandis qu’à Moscou, on discute simultanément d’un projet bien plus ambitieux: un accès ferroviaire terrestre direct de la Russie à l’océan Indien.

Cet ensemble ne forme pas un seul corridor, mais un véritable éventail de routes du nord au sud : une via le Caucase et l’Iran, une via le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Iran, et une troisième via l’Asie centrale, l’Afghanistan et le Pakistan, de sorte que l’infrastructure de transport se complète progressivement avec l’énergétique et le commerce: l’UEEA dispose déjà d’une zone de libre-échange avec l’Iran et négocie avec l’Inde, tandis que la Russie et l’Iran discutent d’une connexion gazière via l’Azerbaïdjan d’une capacité potentielle allant jusqu’à 55 milliards de mètres cubes, et au nord, comme contrepoint arctique, on trouve également la Route maritime du Nord, qui referme l’arc polaire de cette ambitieuse verticalité.
Ce qui émerge à l’horizon des prochaines décennies, c’est donc une structure verticale assez claire : Arctique, Russie, Asie centrale, océan Indien, une ligne de force qui inverse la logique horizontale qui dominait l’intégration eurasienne depuis la chute du mur, et qui oblige à revenir à Mackinder pour comprendre la profondeur historique de ce virage, car la faiblesse séculaire du Heartland était précisément sa continentalité, cette malédiction géographique qui combinait un vaste territoire, des ressources et de la profondeur stratégique avec un accès limité à l’océan mondial, d’où la lutte séculaire de la Russie pour la mer Baltique, la mer Noire, le Caucase et les détroits, une pression constante vers les bords du continent qui s’est encore accentuée après 1991 avec la perte de ports et de bases navales clés, mais qui aujourd’hui, selon la lecture perspicace d’Askerkhanov, peut se résoudre de façon totalement différente, non plus par un mouvement vers l’Ouest et la tentative de briser le « Rimland » qui entoure le Heartland, mais par un pivotement vers le Sud qui ne cherche pas à percer l’anneau côtier mais à construire ses propres débouchés méridionaux depuis le cœur même du continent.
Cet axe assume en outre une autre fonction capitale qui va au-delà de la logistique pour s’inscrire au cœur de la géopolitique contemporaine : car si l’on observe ce qui se passe à l’ouest de cette ligne verticale, on constate un paysage de désolation croissante : l’Ukraine et la mer Noire sont devenues une zone de guerre, la Méditerranée orientale se militarise rapidement, le Moyen-Orient traverse une période d’instabilité majeure, les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb, artères commerciales vitales, deviennent en même temps les principaux risques pour la logistique mondiale, et plus loin encore se trouve l’Europe, qui ressent de plus en plus les conséquences de ce qui se passe à travers l’énergie, les assurances, la logistique et le coût des importations, de sorte que le corridor « Nord-Sud » devient progressivement aussi une sorte de frontière entre deux espaces radicalement différents : à l’est de cette ligne, on tente de construire une nouvelle architecture eurasienne basée sur l’intégration profonde et la connectivité intérieure, tandis qu’à l’ouest s’étend une ceinture d’instabilité croissante, de l’Ukraine et de la mer Noire à la Méditerranée orientale et au golfe Persique, une fracture civilisationnelle qui sépare la zone de construction de la zone de conflit.

La situation de l’Iran, dans ce nouveau jeu, est particulièrement intéressante, car d’un côté il est directement impliqué dans la crise du Moyen-Orient, exposé à toutes les tensions sectaires et géopolitiques de la région, mais de l’autre, il est traversé par les routes les plus importantes qui relient l’Eurasie intérieure aux mers du Sud, ce qui fait de Téhéran une charnière inconfortable mais indispensable, même si l’émergence de la route afghano-pakistanaise rend l’ensemble beaucoup plus stable en offrant une alternative qui réduit la vulnérabilité liée à un point de passage unique, de sorte que l’Iran cesse d’être la seule porte d’accès au Sud et que le système gagne en résilience et en redondance, alors que l’Occident et la Turquie promeuvent leur propre structure horizontale — le Corridor médian à travers l’Asie centrale, la mer Caspienne, le Caucase du Sud et la Turquie vers l’Europe — qui concurrence directement la vision russe et aboutit à deux géométries eurasiennes opposées: l’axe Est-Ouest vers l’Europe, qui reproduit la logique de l’intégration atlantique et de la dépendance aux marchés occidentaux, et l’axe Nord-Sud vers l’océan Indien, qui mise sur une réorientation radicale des flux commerciaux et énergétiques vers le Sud global.
La question n’est donc plus de savoir quelle est la route la plus rapide pour livrer un conteneur, car le débat s’est déplacé vers un terrain bien plus décisif: dans quelle direction l’Eurasie intérieure sera-t-elle orientée économiquement dans les prochaines décennies, vers l’Occident, comme cela semblait évident après l’effondrement de l’URSS, ou vers le Sud et l’Est, comme cela commence à se dessiner de façon de plus en plus claire, car le Heartland, après trente ans de contraction et de repli, commence peu à peu à rétablir ses connexions internes et, chose plus importante encore, à ouvrir de multiples débouchés vers les mers du Sud, rompant ainsi son isolement océanique historique.

La thèse centrale qui traverse l’analyse d’Askerkhanov, c’est que si ce processus continue, la Russie, de la périphérie orientale de l’économie européenne, deviendra progressivement le nœud septentrional d’un système méridional reliant l’Arctique, l’Asie centrale et l’océan Indien ; et c’est cela, et non les volumes actuels de fret passant par le corridor « Nord-Sud », qui importe vraiment, car l’enjeu n’est pas l’efficacité logistique du présent mais l’orientation stratégique du futur, la capacité d’un pays continental à redéfinir sa propre géographie par l’infrastructure, à transformer son isolement historique en avantage comparatif qui lui permet d’articuler l’espace eurasiatique autour d’un nouveau méridien de puissance.
Ce pivot vers le sud n’est donc pas un simple ajustement des routes commerciales, mais une refondation de la place de la Russie dans le monde, un pari pour se découpler de la dynamique atlantique et construire son propre axe de gravité, en tirant parti des nouvelles technologies de transport, de la demande croissante des marchés asiatiques et de l’instabilité systémique des routes maritimes traditionnelles, qui ont fait de la mer Rouge et du golfe Persique des zones à haut risque pour le commerce mondial.
Le corridor « Nord-Sud » apparaît ainsi comme le symbole d’une nouvelle étape de l’histoire eurasienne, une étape où le continent intérieur cesse d’être un espace passif traversé par des routes horizontales reliant les côtes pour devenir un acteur actif tissant son propre réseau de connexions verticales, qui ne cherche pas à accéder à l’océan pour s’intégrer au système mondial existant, mais pour créer un système alternatif dont la force réside dans son intériorité continentale, et non dans sa faiblesse.
La géopolitique de Mackinder, qui a servi pendant un siècle à expliquer la lutte pour la domination du monde, doit être réévaluée à la lumière de ces évolutions, car si le Heartland n’est plus prisonnier du Rimland, s’il peut générer ses propres sorties vers la mer par des corridors terrestres traversant des pays alliés ou neutres, alors l’équation classique du pouvoir maritime face au pouvoir terrestre se déstabilise et ouvre un champ de possibles inédits, où la connectivité intérieure devient un atout stratégique de premier ordre et où les chaînes d’approvisionnement mondiales ne dépendent plus exclusivement des détroits et canaux contrôlés par les puissances navales occidentales.

Le pari russe sur le corridor « Nord-Sud » est, en ce sens, un pari sur l’autonomie stratégique, sur la capacité à générer des routes alternatives échappant au contrôle des goulets d’étranglement maritimes qui ont traditionnellement assuré l’hégémonie des puissances anglo-saxonnes sur le commerce mondial, et c’est aussi un pari sur l’intégration avec l’Asie centrale, le Caucase et l’Asie du Sud, régions historiquement périphériques qui deviennent désormais le cœur opérationnel de ce nouvel axe vertical.
La complexité du projet ne doit cependant pas être sous-estimée, car elle implique non seulement des investissements massifs en infrastructures et une coordination politique de haut niveau entre des pays dont les intérêts ne coïncident pas toujours, mais aussi la capacité à gérer les risques géopolitiques qui traversent chacune des routes proposées, de l’instabilité en Afghanistan aux tensions entre l’Iran et l’Occident, en passant par les différends dans le Caucase et la concurrence avec le Corridor médian promu par la Turquie. Mais c’est précisément cette complexité qui rend le projet si fascinant, car il ne s’agit pas d’une œuvre linéaire, mais d’un système de routes interconnectées qui se renforcent mutuellement, de sorte que si une direction rencontre des obstacles, les autres peuvent absorber le trafic et maintenir la fluidité de l’ensemble, créant un réseau redondant et résilient, meilleure garantie contre l’interruption et le conflit.
L’article d’Askerkhanov, publié le 11 août 2026, paraît à un moment crucial où les décisions en matière d’infrastructures et de connectivité prennent une dimension existentielle pour les États eurasiatiques, et sa lecture nous invite à aller au-delà des statistiques de fret et des calendriers de construction pour creuser le sens profond de ce réaménagement spatial, car l’enjeu ultime, c’est l’orientation civilisationnelle d’un continent qui fut le théâtre des grandes confrontations du XXe siècle et qui cherche désormais à se reconfigurer autour de nouvelles logiques d’intégration.
Le Heartland, ce vaste territoire que Mackinder considérait comme le pivot de l’histoire, s’éveille de sa léthargie postsoviétique et soigne ses os brisés pour en faire une nouvelle colonne vertébrale tournée vers le sud, cherchant la chaleur de l’océan Indien et promettant de transformer non seulement la géographie du commerce, mais aussi l’architecture du pouvoir mondial, car lorsqu’une puissance continentale comme la Russie décide d’orienter son infrastructure vers le sud, elle transforme sa propre identité géopolitique, elle tourne le dos à la tentation européiste qui l’a longtemps poussée à regarder vers la Baltique et la Méditerranée, et elle embrasse un destin asiatique et méridional qui la relie aux marchés les plus dynamiques et aux routes les plus prometteuses du XXIe siècle.

Le corridor « Nord-Sud » est, à cet égard, bien plus qu’un projet de transport: il est la manifestation physique d’une nouvelle conscience stratégique, la matérialisation d’un tournant copernicien dans la géopolitique russe, et la promesse d’un avenir où la continentalité, autrefois perçue comme une malédiction, deviendra le socle d’une nouvelle forme de puissance qui n’a pas besoin de côtes pour être globale, car elle a appris à construire ses propres océans sur la terre ferme.
Source consultée:
Kamil Askerkhanov. Nord – Sud. La renaissance du Heartland. Opinion. 11 août 2026.
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jeudi, 20 août 2026
La solution de la Russie contre le chantage maritime de l’Occident – Un pont terrestre vers l’océan Indien

La solution de la Russie contre le chantage maritime de l’Occident – Un pont terrestre vers l’océan Indien
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/203881
La Russie envisage désormais des liaisons ferroviaires vers l’océan Indien via l’Iran, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan.
L’objectif est de maintenir le commerce, au cas où un goulet d’étranglement viendrait à être fermé ou si les services maritimes contrôlés par l’Occident venaient à être retirés.
Accès alternatif à l’Inde
Le vice-premier ministre Marat Khousnoulline a déclaré que les risques au Bosphore et dans le détroit d’Ormuz signifient que Moscou a besoin d’un accès alternatif à l’Inde.
La puissance maritime occidentale ne repose pas seulement sur des navires de guerre. Les services d’assurance, financiers, de courtage et portuaires peuvent déterminer si le fret circule ou non. Le plafonnement du prix du pétrole a révélé ce mécanisme. Le Royaume-Uni a interdit le transport maritime et les services connexes pour le pétrole russe vendu au-dessus d’un prix fixé par la coalition du G7, tandis que l’UE a refusé l’accès à ses ports et services à des centaines de pétroliers. L’Occident a ainsi tenté non seulement d’imposer où la Russie pouvait commercer, mais aussi de fixer le prix que les acheteurs de pays tiers étaient « autorisés » à payer.
L’alternative la plus avancée est donc le Corridor International de Transport Nord-Sud via l’Azerbaïdjan et l’Iran. En 2024, environ 20 millions de tonnes y ont déjà été transportées. Le maillon manquant essentiel est toutefois la ligne ferroviaire Rasht–Astara, longue de 162 km, qui permettra ainsi de créer une infrastructure ferroviaire continue le long de la route occidentale de la Caspienne. La Russie la soutient avec un prêt d’État de 1,3 milliard d’euros, tandis que l’Iran a naturellement accordé à une entreprise russe l’accès aux terrains de construction. Moscou s’attend à ce que la branche ouest achevée puisse transporter au moins 15 millions de tonnes par an.
Une deuxième axe également en projet
Un deuxième axe devrait traverser l’Asie centrale et l’Afghanistan jusqu’à Karachi et Gwadar sur la mer d’Arabie, contournant ainsi « habilement » Ormuz. L’Ouzbékistan, l’Afghanistan et le Pakistan ont signé en 2025 le cadre d’une étude de faisabilité. Des responsables russes estiment que l’itinéraire pourrait à terme transporter chaque année de 8 à 15 millions de tonnes de marchandises russes.
Le chemin de fer ne peut bien sûr pas remplacer les pétroliers et les vraquiers. Sa valeur réside cependant dans la redondance stratégique. Il permet de maintenir le commerce important lorsque Suez, Ormuz, le Bosphore ou les services maritimes occidentaux ne sont pas disponibles. Une route de secours n’a pas besoin d’être moins chère que la mer pour devenir inestimable lorsque la mer est fermée.
Ces corridors transformeraient l’intégration eurasienne en une infrastructure physique. Des voies ferrées communes exigent des tarifs communs, des règles douanières communes, des terminaux et aussi des mesures de sécurité partagées. L’Iran devient ainsi un pont important entre la Russie et l’Inde, l’Afghanistan gagne également une part de stabilité de transit, et le Pakistan devient ainsi une porte océanique pour l’intérieur de l’Eurasie.
L’Occident a transformé l’infrastructure maritime en une arme pour appuyer ses sanctions. La réponse une fois de plus « astucieuse » de la Russie est une assurance de transport à l’échelle du continent, destinée à garantir qu’aucun blocus maritime, aucune autorité portuaire ni aucun assureur ne puisse décider seul qui peut participer au commerce eurasiatique.
14:07 Publié dans Actualité, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, eurasisme, eurasie, russie, iran, inde, géopolitique, connectivité |
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lundi, 17 août 2026
L’Arctique, enjeu entre la militarisation occidentale et le développement sino-russe

L’Arctique, enjeu entre la militarisation occidentale et le développement sino-russe
par Giulio Chinappi
Source: https://www.cese-m.eu/2026/08/lartico-conteso-tra-la-mili...
Routes, ressources, dissuasion nucléaire et droits des peuples autochtones font du Grand Nord un carrefour décisif de l’ordre mondial. Tandis que l’Occident en accentue la militarisation et l’exploitation corporative, la Russie et la Chine construisent un corridor eurasiatique fondé sur la souveraineté, les infrastructures et la coopération.
Le recul progressif des glaces est en train de transformer l’Arctique, de périphérie extrême du système international, en l’un des principaux espaces de la compétition géopolitique contemporaine. La région concentre en effet quatre dimensions stratégiques difficilement séparables: l’ouverture de nouvelles routes maritimes, l’accès à d’immenses ressources énergétiques et minières, la centralité en matière de dissuasion nucléaire et la possibilité d’influencer la future gouvernance des communications entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord.
L’enjeu ne concerne donc pas seulement le contrôle de territoires reculés ou de gisements jusqu’à récemment inaccessibles. L’Arctique représente l’un des lieux où se mesure concrètement la crise de l’ordre maritime construit par les États-Unis et leurs alliés après la Seconde Guerre mondiale. La Route maritime du Nord, développée le long des côtes russes, peut relier l’Asie orientale à l’Europe par un itinéraire bien plus court que les routes passant par les détroits de Malacca et de Suez. Elle réduit également la dépendance à l’égard de passages obligés sur lesquels les puissances anglo-saxonnes conservent une capacité de surveillance, de pression et un potentiel d’interdiction navale. Pour ces raisons, la Route de la soie polaire et la convergence stratégique entre la Russie et la Chine peuvent reconfigurer la logistique et les flux énergétiques au profit des puissances eurasiennes, limitant la suprématie occidentale traditionnelle sur les grandes lignes de communication maritimes.

Pour la Chine, la route arctique constitue avant tout une réponse structurelle au fameux « dilemme de Malacca ». Une part déterminante des importations énergétiques et du commerce chinois continue de transiter par des détroits qui, en cas de grave crise internationale, pourraient être contrôlés ou bloqués par les forces navales américaines et alliées. Un corridor septentrional, protégé par les capacités russes, offre à Pékin une diversification qui n’est pas seulement commerciale, mais aussi stratégique.
Pour la Russie, la Route maritime du Nord est à la fois une voie navigable nationale, un projet de développement des régions du nord et un outil de projection internationale. Moscou dispose de la géographie, des infrastructures côtières, des ressources et surtout de la plus grande flotte de brise-glaces au monde, y compris des unités à propulsion nucléaire nécessaires pour garantir la navigation dans des conditions extrêmes. Des terminaux comme Sabetta, les installations de gaz naturel liquéfié de la péninsule de Yamal, les ports de Mourmansk et Arkhangelsk ainsi que les réseaux de recherche et de secours transforment progressivement le littoral nord russe en un système logistique intégré.

Notre analyse est confirmée par les chiffres. Selon Rosatom, en 2024, le volume total des marchandises transportées le long de la Route maritime du Nord a atteint le record de près de 37,9 millions de tonnes. En 2025, les cargaisons à destination de l’est sont montées à 8,3 millions de tonnes, soit une augmentation de 15 % par rapport à l’année précédente. Il s’agit encore de volumes limités par rapport aux grands corridors maritimes du sud, mais suffisants pour démontrer que l’Arctique n’est plus une simple hypothèse cartographique.
Ces éléments rendent également évidente la complémentarité sino-russe. La Russie offre l’accès territorial, l’expérience opérationnelle, les ressources énergétiques et les brise-glaces ; la Chine met à disposition des capitaux, des chantiers navals, des capacités technologiques, la demande commerciale et une immense base industrielle. Le résultat est la formation d’un corridor eurasiatique dans lequel la souveraineté russe sur la route se combine avec l’intérêt chinois pour des liaisons plus sûres et diversifiées.
Ce n’est pas un hasard si le Livre blanc chinois sur l’Arctique de 2018 place explicitement la Route de la soie polaire dans le cadre de la Belt and Road Initiative. Le document affirme que la participation chinoise doit être fondée sur le respect, la coopération, l’avantage mutuel et la durabilité, en reconnaissant la souveraineté et la juridiction des États arctiques, le droit international de la mer et les intérêts des populations locales. Pékin entend contribuer à la construction d’infrastructures, à la sécurité de la navigation, à la recherche scientifique et à l’utilisation rationnelle des ressources, en subordonnant formellement les activités économiques à la protection de l’environnement et au respect des cultures indigènes.

Cette approche montre clairement que la Russie et la Chine tendent à considérer le développement de la région arctique comme faisant partie d’un projet d’intégration territoriale et économique à long terme, dans lequel infrastructures, établissements humains, production énergétique et routes commerciales doivent être coordonnées. À l’inverse, les États-Unis et leurs alliés l’interprètent de plus en plus ouvertement comme un espace à intégrer dans le dispositif militaire de l’OTAN et à ouvrir aux intérêts des grandes entreprises énergétiques, minières et technologiques occidentales.
La stratégie arctique du Département de la Défense américain de 2024 est révélatrice de cette approche. Le document décrit l’Arctique comme essentiel à la défense du territoire des États-Unis, accorde une place centrale à la compétition avec la Russie et la Chine, et prévoit le renforcement des capacités de renseignement, de surveillance, de communication, de mobilité militaire et d’entraînement dans les régions du nord. Le Pentagone a explicitement indiqué l’augmentation de la présence et des opérations militaires comme l’un des moyens de protéger les intérêts américains.

Cette orientation s’est encore renforcée avec l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN. Sept des huit États membres du Conseil de l’Arctique appartiennent désormais à l’Alliance atlantique. En 2026, l’OTAN a mis en place de nouvelles forces terrestres multinationales en Finlande et en Suède, organisé l’exercice Cold Response 26 et lancé la Task Force X-Arctic, destinée à accroître la connaissance opérationnelle et la présence de l’Alliance dans le Grand Nord. Ainsi, l’Arctique est progressivement intégré au front militaire qui, de l’Europe orientale, s’étend jusqu’à la mer de Barents et à l’Atlantique Nord.
Le Groenland constitue le point le plus évident de cette conception. La base américaine de Pituffik, anciennement appelée Thulé, joue un rôle fondamental dans les systèmes d’alerte antimissile, de surveillance spatiale et de défense aérospatiale des États-Unis et du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord. Comme on le sait, et comme l’ont réaffirmé à de nombreuses reprises Donald Trump et d’autres membres de son administration, Washington considère ouvertement l’île comme étant «d’une grande valeur stratégique» pour les États-Unis et l’OTAN.
L’héritage de la présence militaire américaine démontre cependant l’écart existant entre la rhétorique occidentale sur la protection de l’environnement et la réalité de ses politiques arctiques. À Camp Century, base construite sous la calotte glaciaire du Groenland et abandonnée en 1967, on a laissé des déchets physiques, des eaux contaminées, du carburant, des polychlorobiphényles et des matériaux radioactifs. Des études scientifiques ont estimé la présence d’environ 200.000 litres de diesel et 24 millions de litres d’eaux usées. La fonte des glaces risque à long terme de remettre ces substances en circulation.

En janvier 1968, de plus, un bombardier américain B-52 engagé dans une mission d’alerte nucléaire s’écrasa près de la base de Thulé alors qu’il transportait des armes thermonucléaires, provoquant la dispersion de matières radioactives. Ces épisodes montrent comment la militarisation occidentale a laissé dans le Grand Nord un héritage environnemental et politique qui continue de peser sur la population groenlandaise.
Pour ce qui est d’un épisode plus récent, en 2023, l’administration américaine de Joe Biden a approuvé le projet pétrolier Willow dans la National Petroleum Reserve-Alaska. Cette décision a confirmé la primauté du développement pétrolier dans une zone essentielle à la faune et aux activités de subsistance des communautés autochtones. En janvier 2025, la nouvelle administration américaine menée par Donald Trump a ordonné d’accélérer l’exploitation des ressources énergétiques, minières et forestières de l’Alaska, présentant la mesure comme une question de sécurité nationale.
La Russie, pour sa part, adopte une approche différente, fondée sur la reconnaissance de l’Arctique comme partie intégrante de son territoire national et sur la nécessité de maintenir la population, les activités économiques et les services publics dans les régions du nord. Sa stratégie jusqu’en 2035 fixe parmi ses objectifs officiels l’amélioration de la qualité de vie, la protection de l’environnement, le soutien aux communautés autochtones, le développement économique et la défense de la souveraineté nationale.
Le budget fédéral pour la période 2025-2027 a prévu environ 405 millions de roubles par an pour le soutien direct aux petits peuples autochtones de l’Arctique russe. Des programmes sont également en cours pour intégrer les activités traditionnelles dans l’économie régionale, soutenir l’élevage de rennes, la pêche, l’artisanat, les langues minoritaires et l’accès aux outils technologiques et logistiques. Une nouvelle conception du développement durable des peuples autochtones du Nord, de la Sibérie et de l’Extrême-Orient a été mise en place pour la période allant jusqu’en 2036.
La différence entre les deux approches apparaît enfin sur le terrain de la gouvernance. Après 2022, la suspension des réunions diplomatiques du Conseil de l’Arctique a montré l’impossibilité d’administrer la région sans la Russie, qui possède environ la moitié du littoral arctique. Depuis 2024, les huit États ont progressivement repris les réunions virtuelles des groupes de travail et, en mai 2025, toutes les délégations ont participé au passage de la présidence de la Norvège au Royaume du Danemark. En 2026, toutefois, les réunions diplomatiques officielles restent suspendues, tandis que la coopération scientifique et technique se poursuit.
L’avenir du Grand Nord dépendra donc du choix entre deux trajectoires. La première est celle d’un Arctique militarisé, divisé en blocs et soumis à la combinaison de la présence de l’OTAN, des intérêts des multinationales de l’énergie et à l’utilisation sélective de l’écologie. La seconde est celle d’un corridor eurasiatique construit grâce à des investissements infrastructurels, à la coopération entre États souverains et à la participation des économies asiatiques au développement de la Route maritime du Nord.
La coopération sino-russe n’élimine pas automatiquement les risques écologiques ni ne garantit à elle seule les droits des peuples autochtones. Elle offre toutefois une perspective alternative à la prétention occidentale de contrôler tant les routes traditionnelles qu’émergentes. La bataille pour l’Arctique concerne, en dernière analyse, la question de savoir qui pourra établir les règles du commerce, de l’accès aux ressources, de la sécurité et du développement dans le nouvel ordre multipolaire. Pour cette raison, le Grand Nord ne représente plus la marge glacée de la politique mondiale: il en est devenu un des centres décisifs.
15:05 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arctique, actualité, géopolitique, europe, affaires européennes, chine, russie, étants-unis, otan |
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samedi, 15 août 2026
La guerre en Ukraine oblige l’Occident à revenir à la géopolitique

La guerre en Ukraine oblige l’Occident à revenir à la géopolitique
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Après plus de quatre ans de guerre, un changement remarquable se profile dans le débat sur la politique étrangère américaine: une paix durable ne peut pas être obtenue simplement à partir d'exigences individuelles, de garanties de sécurité et d'accords bilatéraux. Elle doit lier les intérêts de tous les acteurs décisifs, y compris la Russie.
C’est précisément l’objet d’un nouvel article de Matt Waldman et Samuel Charap dans Foreign Affairs ( https://www.foreignaffairs.com/ukraine/how-broker-peace-ukraine ). Rien que la question de départ est mérite le détour: comment un processus de médiation doit-il être structuré pour que des discussions parallèles puissent finalement aboutir à un accord solide?
Les auteurs critiquent la structure actuelle des négociations. Washington, Kiev, Moscou et les gouvernements européens discutent dans différents formats de documents différents. Il manque un cadre de négociation commun dans lequel les questions décisives seraient abordées simultanément et de façon liée.
Cela paraît d’abord technique. En réalité, cela touche au cœur du conflit.
En effet, un compromis entre Washington et Kiev peut être inacceptable pour Moscou. Des concessions à la Russie peuvent, à leur tour, être bloquées à Londres, Bruxelles ou dans certains États membres de l’UE. Garanties de sécurité, sanctions, territoires, stationnement de troupes, reconstruction et future orientation de la politique étrangère de l’Ukraine ne peuvent donc pas être séparés clairement les uns des autres.
Une deuxième idée est encore plus intéressante. Les négociations doivent s’orienter en fonction des intérêts et non seulement des positions publiquement affichées. Cela remet indirectement en question une méthode qui a marqué la diplomatie occidentale pendant des années: dans un premier temps, on formule une solution au sein de sa propre alliance, ensuite on essaie de convaincre l’autre partie de l’accepter.
Or, un accord essentiellement conçu par une partie et ensuite présenté à l’autre reste dépendant de la pression politique et militaire qui en impose l’acceptation.
C’est là que commence la véritable portée géopolitique de l’article: les États-Unis peuvent offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine. Mais si la mise en œuvre concrète de ces garanties crée, du point de vue russe, une menace stratégique permanente, il n’en résulte pas encore la paix. Washington peut, en même temps, promettre à Moscou un allègement des sanctions. Mais une part importante des sanctions est entre les mains de l’UE et du Royaume-Uni.
Ainsi, la nature même des négociations change. Il ne s’agit plus seulement de savoir où, un jour, passera une ligne de cessez-le-feu. Il s’agit de relier territoire, présence militaire, garanties de sécurité, sanctions, forces armées ukrainiennes et future position stratégique de l’Ukraine.
Quiconque relie ces questions se retrouve inévitablement face à une question plus vaste: quel ordre de sécurité doit prévaloir en Europe de l’Est après cette guerre? C’est là que réside l’enjeu politique: pendant des années, la guerre en Ukraine a été traitée en Occident principalement comme un problème dont la solution politique pouvait être définie entre Kiev et ses soutiens occidentaux. La Russie devait, au final, être amenée à accepter cet ordre.
Une telle construction montre clairement ses limites. Les ordres de sécurité ne fonctionnent pas parce qu’ils sont moralement souhaités ou décidés diplomatiquement. Ils fonctionnent lorsque les grandes puissances concernées ont suffisamment de raisons pour ne pas les remettre en question en permanence.
Le débat revient ainsi à un point que l’on cherchait à éviter depuis des années:
La guerre en Ukraine est depuis longtemps plus qu’une guerre pour le territoire ukrainien. Elle fait partie de la lutte pour l’ordre futur du pouvoir et de la sécurité en Europe de l’Est.
Et c’est précisément pour cette raison que la paix sera nettement plus difficile à obtenir qu’un simple cessez-le-feu. On peut négocier sur les lignes de front. Il faudra cependant s’entendre sur un nouvel ordre de sécurité européen.
#geopolitique@global_affairs_byelena
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vendredi, 14 août 2026
Lorsque la Pax Americana atteint ses limites

Lorsque la Pax Americana atteint ses limites
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Dans le magazine britannique The Spectator, Tom Switzer met en garde contre un nouveau cataclysme, façon 1914. Ukraine, Iran, mer Rouge, Taïwan, mer de Chine méridionale, Corée, Inde et Pakistan: de plus en plus de crises pourraient se lier, des erreurs de calcul pourraient entraîner une escalade régionale après l’autre – jusqu’à la perte de contrôle.
Cette idée n’est pas nouvelle. Ce qui est plus intéressant, c’est pourquoi ces conflits, pourtant très éloignés les uns des autres, sont liés entre eux.
Le lien, selon Switzer, ce sont les États-Unis. La guerre contre l’Iran consomme des avions, des système de défense antiaérienne, des missiles et des munitions. Le soutien à l’Ukraine mobilise en partie les mêmes ressources,qui sont limitées. Plus Washington a besoin de moyens au Moyen-Orient et en Europe, moins il en reste pour la dissuasion de la Chine dans l’Indo-Pacifique.
Switzer décrit ainsi assez précisément le talon d’Achille de l’ordre actuel: les États-Unis ont des obligations mondiales, mais ne disposent pas de ressources illimitées. Sa conclusion est cependant que c’est précisément pour cette raison que le leadership américain est nécessaire. L’ordre international libéral ne peut pas se maintenir tout seul. Les règles ont besoin de quelqu’un pour les faire respecter. Sans une Amérique désireuse et capable de le faire, l’ordre est mis sous pression.
Mais de quel ordre parlons-nous exactement ?
Si les États-Unis doivent contenir simultanément la Russie en Europe, l’Iran au Moyen-Orient et la Chine en Asie de l’Est, une surcharge pour Washington ne signifie pas nécessairement la fin de tout ordre international.
Cela signifie la fin d’un ordre bien précis: celui de la Pax Americana. Pour l’Allemagne en particulier, cette distinction est révélatrice: en effet, un recul de la domination américaine ne signifierait pas qu’il n’y aurait soudainement plus de politique de puissance sur le continent européen. Au contraire. L’Allemagne, la France, la Pologne, le Royaume-Uni, la Russie et les États intermédiaires devraient ajuster beaucoup plus directement leurs intérêts, leurs besoins de sécurité et les rapports de force entre eux. Cela ne serait pas automatiquement pacifique. La transition pourrait même être dangereuse. Mais à long terme, il pourrait en émerger un ordre européen fondé davantage sur les rapports de force et les intérêts réels de ce continent, au lieu de rester dépendant de la manière dont Washington répartit ses priorités mondiales entre l’Europe, le Moyen-Orient et le Pacifique.
C’est une question fondamentale pour l’Allemagne. Car tant que l’architecture de sécurité européenne est essentiellement organisée par les États-Unis, la sécurité allemande reste inévitablement liée aux intérêts américains hors d’Europe. Un conflit à propos de Taïwan deviendrait alors indirectement une question de sécurité européenne. Une guerre contre l’Iran influencerait les ressources militaires disponibles pour l’OTAN. Et un changement de priorités américain vers le Pacifique modifierait immédiatement la situation stratégique de l’Allemagne.
La puissance mondiale américaine protège l’Europe, mais elle lie aussi l’Europe à la stratégie globale de Washington.
En Asie de l’Est également, un retrait américain ne laisserait pas simplement un vide que la Chine remplirait. Le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et l’Australie auraient un intérêt bien plus fort à contrebalancer la Chine par eux-mêmes. Au Moyen-Orient, l’Iran, la Turquie, l’Arabie Saoudite et Israël devraient organiser davantage l’équilibre régional entre eux. Le monde deviendrait peut-être plus agité et régionalisé. Mais c’est justement cette régionalisation qui pourrait, à long terme, empêcher que chaque conflit local ne devienne automatiquement une question de puissance américano-russe ou américano-chinoise. Et c’est ici que la comparaison avec 1914 devient intéressante. À l’époque, des mécanismes rigides d’alliances ont fait qu’une guerre régionale est devenue, en quelques semaines, une guerre entre grandes puissances. Aujourd’hui, il existe une autre forme de couplage: les États-Unis sont présents simultanément dans presque toutes les zones de conflit majeures.
Ainsi, Switzer décrit involontairement autre chose: la Russie, la Chine et l’Iran n’ont pas besoin d’un pacte militaire commun pour mettre l’ordre américain sous pression. Ils n’ont même pas besoin de coordonner entièrement leurs politiques.
Il suffit que chacun agisse là où résident ses propres intérêts: la Russie mobilise des forces en Europe. L’Iran le fait au Moyen-Orient. La Chine oblige Washington à garder des réserves dans le Pacifique.
Trois États, trois intérêts, trois théâtres, mais la même base de puissance américaine.
C’est sans doute le véritable changement de notre époque. Les adversaires de la Pax Americana n’ont pas besoin de vaincre l’Amérique ensemble. Ils doivent simplement faire en sorte que Washington tente de rester suffisamment fort partout à la fois.
Et pour l’Allemagne, une question se pose alors, qui va bien au-delà de Trump, de l’Ukraine ou de l’Iran :
Voulons-nous attendre de voir quelle partie de son ordre mondial Washington pourra encore défendre à l’avenir, ou commencerons-nous un jour à penser un ordre européen selon nos propres intérêts ?
#geopolitique@global_affairs_byelena
19:33 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ordre mondial, actualité, états-unis, pax americana, géopolitique |
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L’Axe Eurasiatique

L’Axe Eurasiatique
Alexandre Douguine
Animateur : Le premier sujet, et sans doute le plus important et le plus discuté actuellement, c’est la reprise de l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran, dont la phase active, pour parler en ternes relatifs, dure déjà depuis 7 à 8 jours. Le cessez-le-feu temporaire qui avait été signé n’est plus en vigueur. Et à l’heure actuelle, nous observons le tableau suivant : les deux pays échangent des frappes, mais de manière assez retenue, me semble-t-il — mais je me trompe peut-être. Nous aimerions savoir à quoi nous attendre par la suite, car il y a maintenant plusieurs hypothèses: soit ils échangent quelques tirs puis rétablissent un cessez-le-feu, soit, au contraire, tout cela conduit à une escalade encore plus grande, et pour l’instant les parties ne font qu’attendre. Le Washington Post rapporte également que, en ce moment même, après les pertes que les États-Unis ont subies dans cet affrontement avec l’Iran, ils préparent une opération de grande envergure et essaient d’assurer la sécurité du détroit d’Ormuz pour que les navires puissent y passer sans encombre. Que faut-il attendre ?
Alexandre Douguine : Je pense qu’à présent, nous sommes arrivés à un point où toute la campagne de communication — ces posts marketing de Trump visant à réguler le marché (en l’occurrence, la bourse, l’indice Dow Jones et d’autres instances) —, où la spéculation, y compris économique, autour de la guerre, a atteint sa limite.
Autrement dit, la guerre entre l’Amérique et l’Iran est passée du domaine des déclarations à celui de la réalité. C’est seulement maintenant, et en vérité, que cela se passe. Et l’Iran en fait l’expérience depuis longtemps: ils ont subi d’énormes pertes au sein de leur direction. Pour l’Iran, tout cela est depuis longtemps chose sérieuse, alors que pour les États-Unis, cela restait encore un jeu, tout n’était que simulacre. Et voici qu’à présent, ils annoncent dix-sept soldats américains tués — je pense qu’en réalité, ils ont dépassé la centaine au fil du temps, mais c’est seulement maintenant qu’ils commencent à l’admettre. Ce n’est pas qu’ils viennent de mourir — ils étaient déjà morts plus tôt, et les soldats américains meurent régulièrement dans ces affrontements avec les Iraniens, mais ils sont beaucoup plus nombreux que ce que l’on reconnaît officiellement.
Mais le simple fait de commencer à les reconnaître indique que l’on a dépassé un certain interdit implicite. Car au début, tout se passait comme dans un jeu vidéo : on appuie sur des boutons, et aussitôt, la direction change en Iran, il n’y a plus d’armes nucléaires, ils viennent embrasser la chaussure de Ben-Gvir et d’autres extrémistes racistes d’Israël, et tout rentre dans l’ordre, le terrain est ouvert à une croissance folle de l’économie américaine et mondiale, et Trump devient le « roi du monde ». Jusqu’à un certain moment, l’Amérique essayait de donner cette impression. Ce n’est plus possible.
Quand les Iraniens ont montré qu’ils étaient coriaces, qu’ils sont un « État-civilisation », qu’ils sont un sujet de la politique mondiale et non un objet, qu’ils sont un pôle du monde multipolaire — sans offenser tous les autres États et sociétés islamiques qui aiment s’enorgueillir, s’emporter, se frapper la poitrine, crier « Allah Akbar », et qui, en pratique, ne sont que de pitoyables marionnettes de l'Occident et d’Israël. Malgré tout leur grandiloquence et leur brutalité, ils se révèlent en réalité être des suiveurs dociles. Mais sur fond de ces « suiveurs » islamiques, l’Iran, le véritable Iran chiite, prouve ce que c’est d’être musulman, d’être croyant, d’être indépendant, d’être libre, de mener une vraie guerre sainte — un djihad. Non pas en attaquant des pauvres, des faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre, mais en défiant le véritable mal absolu mondial incarné par les États-Unis et Israël.
C’est ainsi que l’Iran a démontré ce que c’est que d’être indépendant, souverain, véritablement croyant. Et ce réveil de l’Iran lui-même, qui, sans guerre ni changements politiques directs ces dernières décennies, commençait aussi à s’endormir. Là aussi, on commençait à dire: « Eh bien, nous attendons la bataille finale, nous en parlons tout le temps, mais elle n’arrive jamais ». Comme dans le film « Le Désert des Tartares » : on attend la bataille finale, la venue de Gog et Magog, mais ils ne viennent jamais, et les gens commencent à désespérer de leur propre foi. Et soudain, cette foi a été totalement ravivée par l’agression américano-israélienne — et maintenant, l’Iran est à nouveau authentique. Et cette guerre sera authentique, car l’Iran a déjà tout perdu de ce qu’il pouvait perdre, désormais il ne peut que gagner, en défendant jusqu’au dernier Iranien sa souveraineté, son indépendance, sa dignité et sa véritable foi.
Voilà, dans le cadre de l’islam, un exemple de résistance incroyable et réelle, sur lequel les Américains ne comptaient pas. Ils pensaient que tout serait décoratif, qu’ils achèteraient le sommet de l'Etat iranien, qu’ils élimineraient les mécontents, et que des gens dociles prendraient leur place, et tout le pathos de la préparation à la bataille finale en Iran, qui dure depuis un demi-siècle, depuis la révolution de l’ayatollah Khomeini, s’effondrerait. Mais il ne s’est pas effondré, en réalité. Et maintenant, c’est au tour du système, de la force qui se proclamait absolument invincible, de s’effondrer. Et c’est maintenant que tout commence.
On commence à l’admettre : des pertes chez les Forces armées, d’ailleurs, un des dirigeants de la Marine américaine — ils disent qu’il est mort lors d’un incident, pas vraiment militaire, écrasé dans un hélicoptère, mais il est mort, c’est le « brouillard de la guerre », personne ne sait vraiment… En d’autres termes, les Américains commencent à reconnaître qu’ils subissent des pertes. Les frappes sur les bases américaines au Koweït, à Bahreïn, en Jordanie, les attaques constantes contre Israël et la destruction de la base économique et technologique des alliés des États-Unis au Moyen-Orient (y compris les complexes de dessalement, que l’Iran a frappés) — cela signifie que les Iraniens comprennent parfaitement : soit ils gagnent, soit ils cessent d’exister. Aucun compromis possible.
Animateur : Peut-on discuter un peu ici de la question du compromis et de l’accord ? Il y a une déclaration du chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araqchi (photo), qui estime que son pays pourrait mettre fin à l’affrontement militaire avec les États-Unis et passer à une résolution négociée du conflit, s’il obtient un avantage sur le champ de bataille. Il envisage donc deux scénarios : une fin de la guerre sous forme de capitulation ou l’obtention d’un avantage, puis un éventuel nouvel accord. S’ils s’expriment ainsi, cela signifie que cette situation s’est déjà produite auparavant, mais non pas grâce à des succès militaires, mais grâce à leur bonne tactique économique, en fermant le détroit d’Ormuz, ce qui a provoqué un mécontentement mondial et obligé les États-Unis à chercher un compromis, pour obtenir une trêve et alimenter un peu le marché pétrolier. Pourquoi, par exemple, l’Iran, outre la fermeture du détroit d’Ormuz, ne fermerait-il pas aussi le détroit de Bab-el-Mandeb pour obtenir le même avantage économique, voire l’accentuer ? Ou demanderait-il aux Yéménites de le faire ?
Alexandre Douguine : Je pense que cela ne va pas tarder — la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb. Les Iraniens iront jusqu’au bout, ils sont très cohérents. Et même lorsqu’ils ont accepté de négocier avec les États-Unis l’ouverture du détroit d’Ormuz, ils ont posé des conditions très strictes. Et Trump pensait qu’il pouvait tromper tout le monde — mais c’est un tricheur, un escroc en réalité. Trump, c’est tout simplement un assassin agressif et un escroc qui ne tient pas ses promesses. Et les Iraniens le comprennent mieux que quiconque.
Animateur : Mais il n’agit ainsi qu’envers l’Iran ? Ou bien agit-il de la même manière envers tout le monde ?
Alexandre Douguine : S’il agit ainsi envers certains, il agit de la même façon envers les autres. Il ne faut pas se faire d’illusions : nous avons affaire à un maniaque déchaîné, qui ne tient jamais parole, qui change constamment de position sur n’importe quel sujet en fonction de la conjoncture du moment — qu’elle soit boursière ou politique. C’est un véritable escroc.

Aujourd’hui, toute l’Amérique le maudit, même ses propres électeurs se détournent de lui. Tout est clair avec lui : il est arrivé avec de nobles slogans de lutte contre le « deep state », mais il a trahi tous ceux qu’il pouvait. C’est un homme sans aucune autorité, dans aucun domaine : les démocrates le détestaient et le détestent toujours, et désormais sa propre base électorale le méprise profondément. Quant à la façon dont le reste du monde voit l’Amérique, inutile d’en parler — c’est la fin.
Mais ce n’est pas aussi important que sa motivation intérieure. Il est arrivé avec certains principes idéologiques qui étaient très attractifs: valeurs traditionnelles, retour à la religion, concentration sur les problèmes internes, publication des dossiers Epstein, arrestation de tous ceux impliqués dans la pédophilie, le cannibalisme et autres atrocités commises par des représentants des élites américaines et européennes. Il avait promis tout cela. Il avait promis d’arrêter les guerres, de mettre fin à la guerre en Ukraine.
En sociologie américaine, il existe la notion de «quatrième tournant» (fourth turning): les partisans de Trump associaient la quatrième phase du cycle à l’époque de Biden et des mondialistes, et après l’élection de Trump, beaucoup ont sincèrement cru que «l’âge d’or» allait commencer. Ils croyaient qu’il se battrait pour que «l’Amérique soit d’abord », pour qu’il n’y ait plus de deep state.
Il a tout trahi et tout le monde. Et pourquoi a-t-il fait cela ? Beaucoup disent, comme vous l’avez justement noté, qu’il est sous l’influence d’Israël, qu’il a été pris en otage, qu’on le fait chanter avec des dossiers compromettants, notamment sa participation à ces orgies sataniques chez Epstein, ou d'une autre manière. Mais cela n’a pas d’importance. Il a complètement perdu la face — partout: auprès de ses partenaires européens, de la population américaine elle-même, de ses propres partisans et dans le monde entier. C’est pourquoi les Iraniens étaient prêts à parvenir à un accord raisonnable même avec ce maniaque, mais c’est impossible, car il est impossible de s’entendre avec de tels individus. Aujourd’hui, les Iraniens parlent de leur volonté de revenir à la table des négociations, mais c’est purement pour la forme — ils ne sont en réalité prêts à rien. Ils comprennent parfaitement à qui ils ont affaire. C’est pourquoi un prochain round de négociations n’est possible que si les Iraniens améliorent encore leur position à la table des négociations.
Des centaines de milliers, voire des dizaines de milliers de cadavres américains renvoyés chez eux; la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthis; une lutte acharnée pour la zone côtière; la coupure des câbles à fibres optiques au fond du détroit d’Ormuz; des frappes sur les infrastructures économiques critiques des alliés arabes des États-Unis se trouvant à portée des missiles iraniens. Et nous verrons bien ce que la prochaine étape nous apportera.
Animateur : Vous avez mentionné des dizaines, voire des centaines de milliers de cadavres américains renvoyés aux États-Unis. Est-ce que cela signifie que l’on s’attend désormais à une véritable opération terrestre ?
Alexandre Douguine : Ils en parlent tous les jours.
Animateur : Parler, c’est une chose. Mais quelles actions concrètes sont à attendre ?
Alexandre Douguine : Bien sûr, nous ne pouvons pas savoir avec certitude ce qui va se passer. Je ne dis pas que je le vois, je parle de la manière dont les Iraniens voient leur propre vision du monde: si l’escalade continue, ils combattront jusqu’à la mort. Ils défendront chaque parcelle de terre iranienne.

Trente millions de personnes se sont portées volontaires — soit un Iranien sur trois — pour défendre leur patrie. Il s’agit à la fois des partisans du régime du Velayat-e-Faqih et, d’ailleurs, de l’opposition politique qui, face à l’agression américano-israélienne, est aujourd’hui unie dans la défense de la patrie. La société iranienne est absolument unie et déterminée à défendre son pays.
Et là, ni les drones ni la simple économie… Regardez la géographie de l’Iran, les montagnes du Zagros — elles sont pratiquement infranchissables. Et si une opération terrestre commence, elle pourrait durer des décennies, et ce serait fatal pour les États-Unis. Les Iraniens tiendront jusqu’au bout. Bien sûr, il y aura d’énormes pertes du côté iranien, mais aujourd’hui, personne n’est en mesure d’arrêter cette guerre.
Trump ne peut pas l’arrêter à ses conditions, car les Iraniens lui imposent des positions de négociation très strictes. Il tergiverse, il ment, il menace, il insulte les gens. Il se comporte — il n’y a pas de mots — comme un terroriste, comme Zelensky. Où que l’on regarde, c’est comme si on avait un « Quartier 95 » sanglant : que ce soit aux États-Unis, ou en Ukraine — c’est le même modèle. Mensonge, tromperie, cruauté, sadisme. Aucun accord, aucune réalité — une politique totalement irrationnelle de maniaques globaux. Et il est impossible de dire qui a appris de qui : les Américains des Ukrainiens ou l’inverse, mais aujourd’hui ils agissent très semblablement sur la scène internationale. Et les Iraniens l’ont parfaitement compris à leurs dépens : leurs dirigeants politiques, religieux, spirituels, militaires ont été lâchement assassinés sans aucune raison, sous de faux prétextes — tout comme les Américains ont occupé l’Irak, puis renversé Kadhafi en Libye. C’est du mensonge pur et l’application de plans hégémoniques d’une brutalité extrême.
Voilà pourquoi, à mon avis, il faut tirer la conclusion qu’aucune négociation avec ce pouvoir occidental déchaîné n’est plus possible. De telles négociations sont sans valeur, nous en avons fait l’expérience. On peut dire ce qu’on veut, mais tout continue: le soutien de Washington à Kiev se poursuit, tout continue comme avant.

Je pense que les Iraniens nous donnent l’exemple — à nous et à toute l’humanité. Et à la Chine, bien sûr, qui est la prochaine cible. Et la Corée du Nord — qui est fière et forte, mais ne pourra sans doute pas résister seule. Nous devons construire cet axe eurasien, dont Trump a d’ailleurs récemment parlé. Trump, semble-t-il, reçoit actuellement ses premières leçons de géopolitique de ses maîtres venus du camp néoconservateur: il a soudain découvert l’existence de l’Axe eurasien, qui inclut la Russie, l’Iran, la Chine et la Corée du Nord, que des agents sionistes l’auraient trompé, et que nous sommes bons et refuserons de le soutenir — on peut le dire ainsi, mais cela ne mène nulle part. Il serait beaucoup plus réaliste, réfléchi et responsable pour la Russie de se préparer à défendre cet axe eurasien. Oui, il existe, car tout prétendant à une politique souveraine, à un monde multipolaire, à l’indépendance vis-à-vis de l’Hégémon, est un ennemi de l’Hégémon. Trump est arrivé au pouvoir sous la bannière de la fin de cette hégémonie globale. Non seulement il ne l’a pas arrêtée, il l’a amplifiée. Il a mené une politique unipolaire agressive par des méthodes et à une échelle que ses prédécesseurs mondialistes n’auraient jamais osé employer. Autrement dit, il est arrivé au pouvoir sur la vague de l’anti-mondialisme, et il est devenu un mondialiste encore plus agressif et plus sanglant.
Animateur : C’est un avis important sur ce que signifie en réalité cette préparation. Vous avez dit que la Russie doit se préparer à cette confrontation. Mais comment exactement ? Que faut-il faire ?
Alexandre Douguine : Dans notre conscience stratégique actuelle, il y a deux aspects. Le premier — la croyance que nous pourrons parvenir à un accord avec Trump et au moins, sous certaines conditions, geler ce conflit, ne serait-ce que temporairement, pour obtenir un répit. Mais nous n’utilisons jamais vraiment ces pauses pacifiques à bon escient : ce n’est qu’en temps de guerre, dans des conditions extrêmes, que nous sommes vraiment capables de nous renouveler d’une quelconque manière. Ce temps que nous essayons désespérément de gagner lors des négociations, en fait, ne nous est même pas bénéfique.
La deuxième position — plus responsable, plus réaliste et, à mon avis, la seule adéquate: l’escalade avec l’Occident, avec l’Amérique et l’Union européenne, ne fera que s’intensifier. Nous devons nous attendre à l’entrée de nouveaux acteurs dans la guerre contre nous — par exemple, des attaques contre Kaliningrad, un blocus complet de la navigation dans la mer Baltique et de nombreux autres coups, y compris les plus efficaces, les plus lourds missiles, contre le territoire russe, auxquels il est difficile de se protéger. Cela se produit déjà, et ces frappes deviennent de plus en plus fréquentes et douloureuses, sous différentes formes.

Il faut se préparer à l’escalade qu’on nous impose et oublier ce sujet que seraient d'éventuelles négociations. Alors il ne nous restera plus qu’un seul plan, et non plus un « plan A » et un « plan B ». Le premier plan: on négocie; le deuxième plan: on agit si la négociation échoue. Mais la négociation échouera non pas parce que nous ou l’Occident agissons mal, mais précisément parce qu’en voyant en nous ce « plan A » (cette orientation vers la négociation), l’Occident interprète cela comme une faiblesse. Et c’est tout.
D’ailleurs, on ne pourra négocier que lorsque nous nous serons véritablement mobilisés et que nous commencerons à nous comporter autrement. Actuellement, nous disons: «Ça, c’est pour ceci, ça, c’est pour cela». Tant que nous disons « pour ceci », nous annulons d’emblée nos propres actions. Désormais, nous devons dire: « Et ça, c’est en avance, et ça aussi, c’est en avance — et pas seulement pour l’Ukraine, mais pour tous ceux qui soutiennent la guerre autour, — et tout cela, c’est en avance».
Autrement dit, ce n’est pas « pour ceci » ou « pour cela », c’est simplement à titre d’avance — « prenez, s’il vous plaît ». Et dès que nous commencerons à agir selon le « plan B » et que nous oublierons le « plan A », alors, à mon avis, ils voudront négocier avec nous. Voilà le problème: dès qu’ils voient notre volonté de parvenir à un règlement pacifique, ils ne font qu’aggraver la situation. Et ce n’est qu’en voyant la montée en puissance de notre côté qu’ils commenceront à envisager de discuter.
Animateur : Donc il est clair qu’il ne faut pas chercher à s’entendre avec les Américains et l’Occident en général. Mais qu’en est-il alors de la coopération interne entre les pays de cet axe eurasien ? Pourquoi n’approfondissons-nous pas notre coopération militaire, alors que nous savons tous — Russie, Chine, Corée du Nord, Iran — que nous nous opposons à l’Occident ?
Alexandre Douguine : Pour deux raisons. La première, c’est que chacun d’entre nous — peut-être à l’exception de la Corée du Nord, plus perspicace en géopolitique — estime qu’il est bien plus simple de négocier individuellement avec l’Occident. C’est-à-dire: nous allons négocier, et les Iraniens avec les Chinois se débrouilleront de leur côté. La Chine pense: que les Iraniens et les Russes fassent la guerre, nous verrons plus tard. Et jusqu’à un certain temps, les Iraniens aussi disaient qu’ils avaient leur propre voie, leurs propres relations avec l’Occident, et que les Russes menaient leur «opération militaire spéciale» en Ukraine. Oui, nous nous aidons les uns les autres — eux nous aident, nous les aidons, la Chine aussi — mais: chacun pour soi. C’est la logique d’un «nationalisme étroit», si l’on veut: les gens ignorent la géopolitique et les lois de l’histoire, ne se concentrant que sur les intérêts nationaux immédiats dans un esprit de réalisme pragmatique, quitte à trahir parfois leurs alliés pour leur propre intérêt. C’est la politique dite machiavélienne, caractéristique à divers degrés de tout pays. C’est précisément cela qui fait obstacle à l’affirmation réelle de l’axe eurasien, lequel découle de la logique géopolitique appliquée à la situation actuelle et de la nécessité de l’opposition du monde multipolaire au monde unipolaire.
Deuxième point : l’Occident dispose de vastes et très influents réseaux d’agents au sein des élites dirigeantes de tous ces pays, sauf peut-être la Corée du Nord. En Chine et en Iran — jusqu’à tout récemment. Et chez nous, bien sûr, il y a la «sixième colonne»: elle existe officiellement, sans même se cacher, depuis les années 90, et aujourd’hui on l’appelle «le parti de l’armistice», etc. Ces réseaux disent: «Mais quel est notre intérêt là-dedans? Nous faisons partie de l’Occident, nous pouvons parfaitement nous entendre avec l’Occident, et nous souffrons uniquement à cause de nos propres radicaux et des autres membres radicaux de cet axe eurasien». Chez nous, on dit: «Sacrifions la Chine au profit de l’Occident, sans parler de l’Iran et de son radicalisme. Rapprochons-nous de l’Occident». Les Iraniens disent la même chose: «Sacrifions les Russes, ils ne nous aident pas vraiment, ils ne font que promettre. Pourquoi avons-nous besoin d’eux? Réglons la question avec l’Occident». Et les Chinois disent: « Regardez, nous n'avons pas encore de guerre avec Taiwan, certes, nous nous y préparons, nous apprenons des fautes des autres, nous étudions les expériences de la belligérance de type nouveau en Ukraine et au Moyen-Orient, mais quand il s'agit de nous, nous verrons bien. Mais, pour l'instant, nous ne romperons pas définitivement avec l'Occident".

Il en résulte donc que souverainistes — une sorte de réalistes limités — et simples agents d’influence occidentaux agissent ici de concert. Ils essaient de relativiser, de minimiser la nécessité de créer ce bloc géopolitique multipolaire — l’axe eurasien. Ils freinent ce processus de l’intérieur. Et bien sûr, l’Occident fait tout pour empêcher l’émergence de cet axe. Or, il est indispensable de le créer. Il se forme de fait, mais non parce que nous avançons activement. Cet axe eurasien se forme en réaction, comme une réponse aux attaques des mondialistes. Les vraies leçons de géopolitique, nos élites semblent incapables de les comprendre d’elles-mêmes. J’ai eu cette impression après quarante ans de diffusion de la géopolitique dans notre société: oui, on en prend note, mais comme «nul n’est prophète en son pays», tout cela est considéré comme une lecture facultative — on lit, c’est intéressant, c'est étrange. Mais les vraies leçons de géopolitique, c’est l’Occident qui nous les donne.
Animateur : Voici la question suivante. Peut-il se produire que Russie, Chine, Iran et Corée du Nord commencent à s’unir plus rapidement et rejettent les raisons que vous avez évoquées, en essayant de les éradiquer ? Sous quelles conditions ? Que faudrait-il ? Est-ce qu’un événement vraiment grave — par exemple, une frappe nucléaire sur l’Iran — pourrait en être le catalyseur ? Nous avons déjà évoqué que les États-Unis pourraient se retrouver dans une position où il ne leur resterait plus que l’option nucléaire. D’ailleurs, la possible apparition de l’arme nucléaire en Arabie saoudite est aussi un sujet très intéressant à évoquer ici, car cela pourrait toucher toute la région. Selon vous, l’axe eurasien ne se mettra en place que dans de tels scénarios catastrophiques, ou bien le catalyseur pourrait-il être moins critique ?
Alexandre Douguine : Honnêtement, j’ai du mal à répondre. Je ne vois qu’une chose : nous n’apprenons ni de nos erreurs, ni en entamant une réflexion, mais par réaction. Il est difficile de dire à quel moment nous passerons des rêveries irresponsables sur une entente possible avec l’Occident à l’action directe. Mais nous ne nous réveillons que quand il devient impossible de continuer à dormir. Tant que nous pouvons ignorer la réalité, tant que nous pouvons nous bercer d’illusions sur notre appartenance à la civilisation occidentale, sur l’idée que l’Occident n’est «pas si mauvais» et que nous avons des racines communes, cela durera indéfiniment. Toute démarche basée sur la science, la logique, l’histoire, la géopolitique ou la stratégie, initiée de l’intérieur, n’a aucun effet.
Ces discours s’accompagnent de processus matériels et économiques très sérieux, mais volontairement, activement, de façon proactive, nous ne sommes pas capables d’agir dans une logique eurasienne. Nous commençons à bâtir cet axe, à agir en État souverain — cela concerne aussi bien l’Iran que nous et la Chine — uniquement quand nous sommes frappés de plein fouet. Que ce soit une frappe nucléaire, un missile qui tue tout le commandement iranien, ou des complots: souvenez-vous de la Chine, où sur sept chefs militaires, six ont été exécutés. Ce n’est pas arrivé par hasard. La Chine n’aime pas les mesures radicales, elle n’est pas prête, donc la situation de recrutement par les Américains des chefs militaires chinois a atteint un point critique où il a fallu les éliminer.
Nous réagissons seulement quand il n’est plus possible de ne pas réagir — mais qu’est-ce qui doit se passer pour que nous comprenions la nécessité de créer activement, immédiatement, et de façon offensive cet axe eurasien, avec des manœuvres militaires communes et une entraide réciproque ? Il nous faut bâtir un bloc militaire.
L’Occident veut à tout prix nous en détourner : ils disent qu’ils négocieront avec les Russes à Anchorage, avec les Chinois à Pékin, avec les Iraniens en Suisse — avec chacun séparément, pourvu qu’il n’y ait pas de bloc militaire. Cela signifie qu’ils en ont peur, donc nous devons absolument le créer. Un simple bloc militaire Russie, Iran, Chine: «vos ennemis sont nos ennemis», et nous commençons à nous entraider. L’Iran aurait un accès à l’Arctique via la Caspienne, et nous, un accès aux mers chaudes. Nous pourrions résoudre de nombreux problèmes stratégiques. Qu’est-ce qui nous en empêche ? Ceux pour qui cela est mortellement dangereux — sont nos ennemis. Mais nous, nous ne les considérons souvent pas comme des ennemis, pensant: «Bon, c’est important pour la Chine de s’opposer à l’Amérique, parce qu’ils se font concurrence en PIB et en technologies», ou «C’est nécessaire pour l’Iran radical, mais pourquoi aurions-nous besoin d’une telle confrontation?».
Néanmoins, tous ceux d’entre nous qui veulent préserver leur souveraineté, leur dignité, leur culture, leur fierté, leur indépendance et leur liberté seront obligés de rejoindre cet axe eurasien agressif, voire offensif, je dirais. Car, si nous n’attaquons pas, c’est nous qui sommes attaqués. L’ennemi ne comprend pas d’autre langage.
Animateur : Dans le même temps, l’Occident agit de manière sournoise et perfide. Les États-Unis donnent maintenant à l’Arabie saoudite la possibilité d’enrichir de l’uranium – c’est un nouveau projet dirigé contre l’Iran. D’autre part, au Japon, on évoque la possibilité d’acquérir et de stocker des armes nucléaires, et le « principe des trois non-nucléaires » ne devrait plus s’appliquer. D’ailleurs, à l’origine, notre confrontation avec l’Ukraine s’est aussi largement aggravée lorsque des discussions ont commencé sur la possibilité pour Kiev d’obtenir des armes nucléaires — cela a été l’un des problèmes clés. Il en résulte que tout notre environnement est d’une façon ou d’une autre concerné par ces processus (à l’exception de la Corée du Nord). Et la question se pose: pourquoi ne pouvons-nous pas agir de manière similaire? Si les États-Unis créent indirectement une menace nucléaire autour de nous, pourquoi ne pourrions-nous pas leur créer la même menace en retour, ou bien n’en avons-nous pas la capacité?
Alexandre Douguine : Nous en avons la capacité, mais nous n’avons ni la détermination, ni la compréhension de la profondeur des processus qui se déroulent dans le monde. À un moment, nous avons glissé vers une explication banale, triviale, grossière, presque ignorante et mythologique de tous les processus historiques par l’économie, l’intérêt et le commerce. Par exemple: les indicateurs économiques montent, donc tout le monde y trouve son compte. Mais c’est une naïveté impensable, c’est de l’idiotie — une idiotie stratégique — que de mesurer les processus historiques et stratégiques avec des modèles économiques. L’économie est importante, mais elle ne détermine rien dans le monde. Elle s’adapte aux idéologies et aux intérêts. Croire que l’économie «résoudra tout», que le marché et sa «main invisible» mèneront à l’harmonie — il n’y a rien de plus dangereux que cette idéologie. C’est une construction fausse, créée exprès pour les colonies, afin qu’elles aident tranquillement l’hégémon et la métropole à croître à leurs dépens.
Cette idée globaliste s’est tellement enracinée chez nous que toute analyse géopolitique rigoureuse et froide — fondée sur les mêmes principes que ceux sur lesquels l’Occident bâtit ses stratégies — est perçue comme secondaire. Pourtant, la géopolitique n’a pas été inventée par nous, mais par les Anglo-Saxons. Mackinder en a créé les systèmes et le vocabulaire. Et quel est le sens de cette géopolitique? C’est que la civilisation de la Mer — anglo-saxonne, libérale-démocratique, capitaliste — lutte contre la civilisation de la Terre, fondée sur des principes héroïques, sur des valeurs traditionnelles et une culture spirituelle particulière. Cette guerre est inévitable. Elle ne peut pas cesser tant que l’un des participants existe dans l’indépendance et la liberté. D’où découle directement l’idée de nous infliger une «défaite stratégique». C’est la géopolitique en action. L’Occident ne cache pas ces principes, ils sont enseignés dans toutes les académies. Pourquoi ne pas les transposer à notre réalité, apprendre ce qui se passe, au lieu de simplement réagir ?
On frappe « Wildberries » — nous frappons Kiev, on attaque une résidence — nous faisons une frappe de riposte. Mais cela donne l’impression que nous sommes terrés et que nous faisons juste de la résistance. Nous devons faire exactement le contraire de ce qu’ils font. Ils veulent nous infliger une défaite stratégique, pour qu’il n’y ait plus de principe Terre. Nous, nous voulons exister — donc nous devons gagner cette guerre contre la civilisation de la Mer. Et cela inclut l’Occident collectif, y compris Trump. Si, comme il l’avait promis au départ, il avait reconnu la multipolarité et accepté que l’Occident n'en soit qu’un des pôles, cela aurait été une autre histoire, et il aurait fallu lui donner sa chance. Nous avons investi là-dedans, nous y avons cru. Mais quand tout a volé en éclats, il n’était plus possible de ne pas le voir: il n’y a plus ce Trump qui arrivait au pouvoir, il n’y a plus de «MAGA», plus de publications des listes d’Epstein, ni de combattants contre le «deep state». Tous ceux qui partageaient cette idéologie sont aujourd’hui dans l’opposition à Trump. Il s’est avéré être un rouage — soit c’est sa tragédie personnelle, soit il a toujours été un vaurien et un clown. Peu importe, à ce stade.
Aujourd’hui, nous avons affaire à la géopolitique classique: c’est eux ou nous. L’axe eurasien est un élément fondamental de cette prospective qui est au cœur de leur vision. Leur lutte contre un bloc eurasien potentiel a commencé dès les années 1980. Paul Wolfowitz (photo) a inscrit dans la doctrine de sécurité nationale, déjà sous Clinton dans les années 90, le principe majeur: empêcher la création sur le territoire de l’Eurasie d’un bloc politico-militaire et économique qui pourrait limiter l’influence de l’Occident global dans cette région. Et ce principe n’a pas disparu, il passe d’une administration à l’autre.
Animateur : Je voudrais poser une autre question: quel rôle joue dans ce contexte l’intelligence artificielle et ce qui s’est passé à la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ? Si la Chine parle de créer une sorte d’alliance dans le domaine de l’IA, est-ce une étape vers l’unification de l’axe eurasien, ou est-ce autre chose ?
Alexandre Douguine : Je pense que c’est, en partie, un pas vers l’unification. Les principes de la géopolitique, contre lesquels tant de nos compatriotes — des gens bons, intelligents — se sont élevés, c’est une sorte d’aveuglement collectif. Ne pas voir l’évidence, ne pas reconnaître les lois de la géopolitique, leur force, ou tout au moins le fait que l’Occident ne fonctionne que sur cette base — il faut l’admettre. Si nous l’avions fait, nous aurions appliqué ces principes de géopolitique, les principes de la civilisation de la Terre et la nécessité de l’intégration de l’axe eurasien à tout: à l’alliance militaire dont nous parlions, à la prolifération nucléaire — car la civilisation de la Mer permet à ses clients (Israël, Arabie saoudite, peut-être le Japon et même l’Ukraine) de posséder l’arme nucléaire, mais pas à nous. Donc, il faut dire: ils prolifèrent, ils répandent l’arme nucléaire parmi «les leurs», nous devons la répandre aussi parmi «les nôtres». Ils attaquent et mentent — nous ne devons pas croire leurs mensonges, nous devons nous défendre, et parfois mener des actions préventives et adopter une politique offensive. Pareil pour l’économie: ils la créent dans leur intérêt, nous devons la développer dans le nôtre, collectivement, avec les autres pays de l’axe eurasien, en y attirant les pays neutres (c’est pour cela que BRICS est une excellente initiative).

Il en va de même pour l’intelligence artificielle. L’IA est un outil extrêmement puissant des nouvelles technologies, et soit elle appartiendra à la civilisation de la Mer, comme aujourd’hui, soit nous essaierons de construire la nôtre, continentale, terrestre — russo-chino-irano-coréenne — qui soit technologiquement indépendante. Il faut aujourd’hui disposer des serveurs, des systèmes de refroidissement adéquats, ce à quoi la Chine travaille activement, et de certains algorithmes.
Les modèles développés par la Chine sont retravaillés, ils deviennent souverains, et si on leur coupe Grok, ChatGPT, Gemini ou Claude, les Chinois ont leurs propres équivalents. Ils font de même avec toutes les innovations technologiques, obtenant d’énormes succès et renforçant la souveraineté de leur État. Nous devons nous impliquer dans ce processus. Nous avons signé la charte lors de la conférence sur l’IA, mais il nous faut justement une IA eurasienne. Essayez de dire cela lors d’un événement sérieux — tout le monde rira, baissera les yeux ou pensera que c’est de la propagande du Kremlin, que c’est impossible. Qu’il n’y a qu’un seul progrès, une seule société, une seule démocratie, un seul système politique, un seul modèle économique — le capitalisme libéral occidental, et rien d’autre!
En réalité, le problème n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’intelligence naturelle de nos élites. Elle est rongée par la moisissure toxique de l’occidentalisme. On aura beau tourner autour d’accords sur le travail commun avec les Chinois sur l’IA, rien ne bougera tant que, dans la tête de nos gens d’influence, la vision occidentalo-centrée du monde, de l’histoire, de la société, de l’économie et de la technologie dominera. Tant que l’Occident sera pour eux «l’alpha et l’oméga» de l’univers, tout sera bloqué. Nous ne construirons pas les bonnes relations avec la Chine, et il y aura toujours quelque chose qui entravera les processus positifs. Nous n’aiderons pas l’Iran et attendrons — Dieu nous en garde — qu’il échoue, et alors tout ce qui s’est abattu sur eux s’abattra sur nous.
Si nous ne nous réveillons pas dès maintenant dans tous ces domaines, il faudra au pays — disons-le ainsi — un «réveil géopolitique». Il s’agit précisément de l’eurasisme politique, de la conscience de la civilisation de la Terre, de notre destin particulier et de la nécessité de défendre le monde multipolaire, non seulement par des réponses réactives aux défis, mais aussi par des actions proactives. Nous devons nous-mêmes fixer l’agenda, créer nous-mêmes les processus et les événements, et que le camp occidental, que nos ennemis, cherchent comment y répondre, au lieu de toujours être à la traîne et d’agir dans la réaction.
Cette leçon de géopolitique que nous donne aujourd’hui l’Occident collectif, nous aurions pu l’apprendre par nous-mêmes, de notre propre volonté, si nous avions fait l’effort. J’espère que nous approchons de ce point de bascule où nous allons enfin vraiment nous consacrer à la géopolitique, au niveau qu’elle exige, et avec le sérieux nécessaire.
17:37 Publié dans Actualité, Entretiens, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, géopolitique, entretien, russie, eurasisme |
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jeudi, 13 août 2026
La crise de Gibraltar

La crise de Gibraltar
Kazuhiro Hayashida
Lire la crise de Ceuta simplement comme un « afflux spontané de migrants depuis le Maroc » ne permet pas d’expliquer la structure politique qui entoure l’événement. L’accord trilatéral de 2020 entre les États-Unis, Israël et le Maroc a lié les revendications territoriales du Maroc, la normalisation avec Israël et le soutien diplomatique des États-Unis dans une même relation d’échange. Par la suite, les relations israélo-marocaines sont passées de la diplomatie à la coopération en matière de renseignement militaire et de défense, suivie par la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. En 2026, les forces armées des deux pays en étaient arrivées à opérer selon un plan de travail conjoint. À peu près au même moment, des arguments ont commencé à apparaître ouvertement du côté israélien selon lesquels Israël devrait soutenir le Maroc dans la «récupération de son Nord», c’est-à-dire de Ceuta et de Melilla, par la diplomatie, des opérations informationnelles et une influence politique à Washington.

Ce qui importe ici, c’est que la coopération entre États n’a pas besoin de prendre la forme « du gouvernement israélien ordonnant au gouvernement marocain de franchir une frontière à une date précise ». Dès lors qu’une alliance est déjà formée et que les intérêts et l’orientation des actions des acteurs convergent, le Maroc peut utiliser ses propres instruments pour faire pression sur l’Espagne, Israël peut amplifier cette pression dans les sphères informationnelle et diplomatique, et les États-Unis peuvent soutenir politiquement et militairement les revendications territoriales du Maroc et ses capacités sécuritaires. Cela suffit à créer un environnement opérationnel. Plutôt qu’une chaîne de commandement verticale nécessitant un ordre écrit, il s’agit d’une coordination stratégique horizontale où des acteurs, partageant le même objectif, utilisent leurs instruments respectifs pour exercer une pression dans la même direction.
Dans cette structure, la crise actuelle de Ceuta sert ainsi plusieurs intérêts simultanément.
- Pour le Maroc, les flux migratoires peuvent être utilisés pour faire pression sur l’Espagne et ramener les questions de Ceuta et Melilla à l’agenda politique.
- Pour Israël, affaiblir un gouvernement espagnol avec lequel il est en conflit sur la Palestine et l’Iran renforce également le Maroc, favorable à Israël, au niveau du détroit de Gibraltar.
- Pour les États-Unis, le renforcement du Maroc en tant qu’allié sécuritaire permet aussi de faire pression sur l’Espagne, dont les relations avec Washington et Israël sont de plus en plus tendues.
- Pour l’extrême droite européenne, la migration de masse peut être présentée comme une « invasion » et exploitée dans la politique intérieure. Un seul événement produit ainsi quasi simultanément des bénéfices politiques pour quatre acteurs différents.

Ce qui rend la situation encore plus artificielle, c’est que ces intérêts convergents n’ont pas émergé par hasard après l’événement. Ils avaient déjà été préparés, aussi bien institutionnellement que rhétoriquement, avant la crise. La pression marocaine sur Ceuta et Melilla avait des précédents. Des personnalités liées à l’establishment sécuritaire américain avaient publiquement proposé à l’avance la méthode concrète de mobilisation civile de masse. Des voix israéliennes avaient avancé des arguments stratégiques en faveur de l’aide au Maroc pour la « récupération de son Nord ». La coopération militaire et de renseignement entre le Maroc et Israël était déjà institutionnalisée.
Dans ce contexte, des informations selon lesquelles « la frontière est ouverte » ont été largement diffusées via des comptes anonymes. Les forces de sécurité marocaines ont permis le passage de personnes pendant une longue période. Des dizaines de milliers de personnes se sont massées à la frontière. Immédiatement après, les États-Unis, Israël et l’extrême droite européenne ont exploité politiquement l’événement en utilisant le même vocabulaire d’« invasion ». Cette continuité temporelle est en soi significative.
L’hypothèse la plus réaliste est donc que, dans le cadre des accords stratégiques et de la coopération sécuritaire déjà établis entre les États-Unis, Israël et le Maroc, le Maroc a utilisé la migration comme instrument de pression contre l’Espagne, tandis que les réseaux politiques et informationnels israéliens et américains amplifiaient les résultats et les transformaient en gains stratégiques. Plutôt qu’une « crise migratoire » isolée, l’événement s’explique mieux comme une opération de zone grise contre l’Espagne, combinant mouvements de population, différends territoriaux, opérations informationnelles, structures d’alliances et politique intérieure d’extrême droite, dans un seul système de pression.
La conséquence la plus importante est que, si cette stratégie réussit, le statut même de Ceuta et Melilla commence à changer. Ces villes, auparavant traitées comme des territoires espagnols fixes, sont progressivement redéfinies sur la scène internationale comme des « territoires pouvant être déstabilisés en permanence par la migration de masse », des « territoires que l’Espagne ne peut contrôler seule », et des « territoires dont le statut futur doit être négocié ». L’effet stratégique des passages massifs de frontières n’est donc pas simplement de créer des difficultés au gouvernement espagnol, mais de remettre en cause la capacité effective de l’Espagne à gouverner les enclaves et de ramener les revendications marocaines à l’ordre du jour politique international.
Un autre point, plus discret, est que cela peut être compris comme une «stratégie Trump-Netanyahu contre l’Italie et la Russie». Pour la Russie comme pour l’Italie, le détroit de Gibraltar revêt une importance stratégique cruciale, bien que ni l’un ni l’autre ne puisse y agir directement.

Pour la Russie, Gibraltar représente la sortie maritime finale de la mer Noire et de la Méditerranée orientale vers l’Atlantique. Pour l’Italie, en tant que puissance méditerranéenne centrale, c’est aussi un point de jonction clé entre la Méditerranée occidentale et l’Atlantique, et donc d’une très grande valeur stratégique. Or, aucun des deux pays ne peut intervenir directement à Gibraltar: la Grande-Bretagne contrôle Gibraltar, l’Espagne occupe la rive nord, et le Maroc se trouve sur la rive sud.
Dès lors que Ceuta et Melilla sont intégrées dans cette équation, la signification change. Si l’influence marocaine s’étend vers Ceuta et que la position de l’Espagne sur la rive africaine du détroit s’affaiblit, l’équilibre des forces qui régit les deux rives de Gibraltar commence à basculer. Les efforts américano-israéliens pour renforcer le Maroc vont donc au-delà d’une simple pression sur l’Espagne: ils constituent une intervention indirecte dans la structure de contrôle du détroit de Gibraltar.
C’est aussi le sens de la « stratégie contre l’Italie » : l’Italie, critique envers Israël, ne peut pas atteindre Gibraltar par ses propres moyens. Mais si elle participe à une restructuration menée par les États-Unis, Israël et le Maroc, elle devra profondément modifier la nature de son engagement politique avec Israël. Quant à la Russie, elle verrait la valeur stratégique de toute prise d’Odessa réduite par l’expansion de l’influence américaine sur le détroit.
Ce qui se joue en toile de fond de la crise de Ceuta n’est donc pas simplement une question de politique migratoire intérieure espagnole : c’est aussi la perspective de voir le détroit de Gibraltar devenir une sphère d’influence américaine. Le Maroc est mis en avant, les États-Unis et Israël le soutiennent en arrière-plan, la capacité d’action politique indépendante de l’Italie est contrainte, et l’intérêt stratégique de la Russie à prendre Odessa est diminué. Ainsi comprise, la signification d’une « stratégie contre l’Italie et la Russie » devient beaucoup plus claire.
Une lecture croisée des documents publics disponibles montre que l’objectif américain est plus large que le simple « retour de Ceuta au Maroc ». Le but profond est d’utiliser le Maroc comme acteur avancé afin d’asseoir une influence dominante sur l’accès sud du détroit de Gibraltar.

Une analyse publiée sur Ynet le 26 avril décrivait explicitement le Maroc comme « un partenaire stratégique des États-Unis, capable d’ancrer la Méditerranée occidentale et de contrôler les accès sud du détroit de Gibraltar ». Elle exposait aussi une structure dans laquelle Israël ferait la promotion des revendications marocaines sur Ceuta et Melilla à Washington. Même le titre : « Les Accords d’Abraham atteignent le détroit », met l’accent non pas sur le territoire espagnol, mais bien sur le détroit lui-même.
En mars, l’ancien responsable du Pentagone, Michael Rubin, avait déjà ouvertement proposé une « nouvelle Marche Verte » du Maroc vers Ceuta et Melilla, soit un plan concret pour faire avancer les revendications marocaines par la mobilisation massive de civils. Ramené à la séquence plus large des événements, la structure devient claire.
L’Espagne et Gibraltar, qui est sous contrôle britannique, occupent la rive nord, tandis que le Maroc s’enfonce de plus en plus dans le camp américano-israélien sur la rive sud. Les États-Unis n’ont pas besoin d’exercer eux-mêmes la souveraineté sur le détroit : en combinant leur alliance militaire avec la Grande-Bretagne et leur soutien sécuritaire et diplomatique pour le Maroc, Washington peut exercer une influence puissante sur les deux rives du détroit.
Le transfert de Ceuta et Melilla signifierait donc plus qu’un simple gain territorial pour le Maroc : il couperait les positions espagnoles en Afrique et ferait de la rive sud du détroit une sphère de sécurité américano-israélo-marocaine.
Pour la Russie, Gibraltar est la sortie de la Méditerranée vers l’Atlantique. Pour l’Italie, c’est également une ligne de vie reliant la Méditerranée centrale à la Méditerranée occidentale et à l’Atlantique. Cependant, aucun des deux pays ne peut contrôler directement le détroit. Si les Etats-Unis consolident la partie nord via la Grande-Bretagne et la partie sud via le Maroc, ils pourront limiter l'accès des Russes à l'Océan Atlantique et, en même temps, ramener sous contrôle américain l'autonomie dont dispose l'Italie dans le bassin occidental de la Méditerranée.
Si l'on interprète la crise de Ceuta comme un instrument pour réagencer ces structures qui confèrent de la puissance, tous les faits mentionnés convergent vers une ligne unique.
13:32 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, ceuta, gibraltar, espagne, maroc, israël, états-unis, italie, russie, méditerranée, géopolitique |
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dimanche, 09 août 2026
Pacte de La Mecque: un nouvel axe de puissance voit le jour

Pacte de La Mecque: un nouvel axe de puissance voit le jour
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Le 7 août, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont conclu à La Mecque un pacte de défense qui pourrait profondément bouleverser l’ordre sécuritaire du Moyen-Orient. La formule est la suivante: une attaque armée contre l’un des trois États est considérée comme une attaque contre tous. La logique politique rappelle l’article 5 de l’OTAN – même si, pour l’instant, aucune obligation concrète d’assistance militaire n’a été rendue publique.
Ce qui importe, ce n’est d’ailleurs pas tant le texte du traité que la combinaison de ces trois États.
L’Arabie saoudite apporte le capital, l’énergie et une profondeur stratégique sur le Golfe. La Turquie dispose de la deuxième armée de l’OTAN, de l’expérience du combat et d’une industrie de défense en forte croissance – drones, missiles, guerre électronique, défense aérienne et construction navale. Le Pakistan, quant à lui, possède une grande armée et, en tant que seul État musulman, l’arme nucléaire.
C’est pourquoi le terme de « pacte nucléaire » serait trop exagéré d’un point de vue formel. Riyad nie expressément toute dimension nucléaire, et Islamabad a lui aussi jusqu’à présent refusé d’étendre son parapluie atomique. Mais l’ombre nucléaire du Pakistan est bel et bien présente à la table géopolitique. La dissuasion ne dépend pas seulement de ce qui est explicitement formulé dans un traité, mais aussi des capacités qui le soutiennent.


Le changement le plus immédiat concerne l’Iran. Depuis les attaques américano-israéliennes contre l’Iran fin février, l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe sont eux-mêmes touchés par des attaques iraniennes et par l’escalade autour des voies maritimes régionales. Riyad recherche donc une garantie supplémentaire. La logique d’escalade iranienne envers les monarchies du Golfe devient nettement plus complexe dès lors que derrière l’Arabie saoudite se tiennent Ankara et Islamabad.
Israël aussi doit revoir ses calculs. Le Pakistan n’entretient aucune relation diplomatique avec Israël, les relations entre Ankara et Israël sont fortement dégradées, et l’Arabie saoudite cherche manifestement à élargir sa marge de manœuvre sécuritaire. Le pacte ne vise officiellement aucun État en particulier. C’est précisément cette ouverture qui le rend stratégiquement intéressant: il produit une dissuasion vis-à-vis de l’Iran et limite en même temps la marge de manœuvre de la puissance militaire israélienne.
Pour l’Inde, le conflit traditionnel avec le Pakistan prend une dimension supplémentaire. Le capital saoudien et la technologie militaire turque pourraient accélérer de manière significative la modernisation de la défense antiaérienne pakistanaise, des drones, missiles et systèmes électroniques. Il n’y a même pas besoin de situation de guerre pour cela.
Moscou, lui aussi, observera de près. La Russie entretient des relations avec ces trois pays. Parallèlement, le capital saoudien pourrait accélérer l’expansion militaro-industrielle de la Turquie – et ainsi accroître le poids d’Ankara partout où les intérêts russes et turcs se croisent déjà: dans le Caucase, en Asie centrale et au-delà.
L’enjeu historique est donc plus profond. Ici se dessine la silhouette d’une architecture sécuritaire musulmane autonome: l’argent de Riyad, l’industrie de défense et la portée militaire d’Ankara, les forces armées et la capacité de dissuasion nucléaire d’Islamabad.
Et ce message s’adresse aussi à Washington. Les puissances régionales commencent à organiser davantage leur propre sécurité et à réduire leur dépendance aux garanties américaines.
La Mecque montre la direction que prend le monde: vers des centres de pouvoir concurrents, qui organisent de plus en plus eux-mêmes leurs intérêts, leur armement et leur dissuasion.
#geopolitique@global_affairs_byelena
14:52 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, moyen orient, turquie, arabie saoudite, pakistan, géopolitique |
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Ormuz: la bataille du détroit se joue désormais en dollars et en polices d’assurance

Ormuz: la bataille du détroit se joue désormais en dollars et en polices d’assurance
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
L’affrontement décisif autour du détroit d’Ormuz se déplace. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui peut contrôler militairement le détroit. Il s’agit désormais de savoir qui peut encore autoriser, financer et assurer le commerce qui y transite. C’est précisément ici que la puissance de l'Iran sur la voie maritime et la puissance anglo-américaine sur le système financier s’affrontent directement.
Téhéran exige, selon les modèles actuellement discutés, des droits de passage allant de cinq à sept pour cent de la valeur des marchandises; Oman envisage environ trois pour cent. Parallèlement, un projet de loi est à l’étude au Parlement iranien, qui interdirait le passage aux navires américains, israéliens et autres jugés « hostiles », et sanctionnerait les infractions par des amendes pouvant aller jusqu’à 20% de la valeur de la cargaison. Cette loi n’a pas encore été adoptée, et le régime définitif pour le détroit d’Ormuz n’est pas encore fixé.
Mais même un accord politique sur le passage ne résout pas le problème de fond. Un armateur qui paie une autorité iranienne peut se retrouver en conflit avec les sanctions américaines. En même temps, la Lloyd’s Market Association a créé une nouvelle clause-type, selon laquelle la couverture d’assurance peut être annulée en cas de droits de transit, si cette clause figure dans la police. Le capitaine pourrait donc être autorisé à passer, tandis que la banque, l’assureur et la législation sur les sanctions pourraient immobiliser le navire sur le plan économique.
Cela débouche sur une épreuve de force remarquable: l’Iran contrôle la géographie. Washington contrôle l’accès à l’infrastructure du dollar. Londres dispose d’un levier central sur le marché mondial de l’assurance maritime. Pour l’armateur, cela crée un triangle absurde. Il peut refuser les conditions iraniennes et prendre un risque de sécurité considérable. Ou il paie, et risque des sanctions, le gel de ses avoirs ou la perte de son assurabilité.

La réalité de ce risque se reflète déjà dans les mouvements des navires. Le 5 août, selon Kpler, seuls deux navires ont franchi le détroit d’Ormuz; la veille, ils étaient huit. Avant le début de la guerre, le 28 février, ce chiffre était habituellement de 130 à 140 par jour. Au Bab el-Mandeb, le trafic est passé le même jour de vingt navires à un seul. Les Houthis ont également revendiqué des attaques contre deux pétroliers saoudiens près de Yanbu et dans le golfe d’Aden; l’Arabie saoudite n’a pas confirmé ces frappes. Pour le marché, la simple possibilité crédible d’une attaque suffit désormais. Les armateurs n’ont pas besoin d’attendre qu’un pétrolier soit coulé pour modifier leurs routes.
C’est stratégiquement beaucoup plus dangereux qu’un simple blocus. Ormuz et Bab el-Mandeb sont deux charnières de l’approvisionnement énergétique entre le golfe Persique, l’océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée. Si les deux ne fonctionnent plus qu’avec un risque accru, une guerre régionale se mue en problème de transport mondial. Le Brent est repassé au-dessus de 83 dollars le 7 août. Et c’est là que commence la phase vraiment intéressante.
Un règlement durable pour Ormuz nécessite soit un système de paiement compatible avec les sanctions, soit une architecture d’assurance couvrant de tels passages, soit un renoncement iranien aux droits de passage. À défaut, une forte incitation apparaît qui vise à créer des structures alternatives de paiement, d’assurance et de commerce en dehors du système occidental existant.
C’est précisément là que réside le risque à long terme pour Washington et Londres. Les sanctions fonctionnent tant que presque tout le monde a besoin d’accéder au même espace financier et assurantiel. Mais si elles deviennent si étendues que même des voies négociées politiquement deviennent quasi inutilisables sur le plan économique, l’incitation à mettre en place des systèmes parallèles ne cesse de croître.
Pour l’Allemagne, cela signifie à son tour: coûts énergétiques, de fret et d’assurance plus élevés pourraient se répercuter ici, alors que Berlin ne contrôle ni Ormuz, ni la politique de sanctions de Washington, ni le marché de l’assurance à Londres. Les coûts et risques sont internationalisés, mais les leviers décisifs demeurent ailleurs.
Ormuz est donc plus qu’un simple détroit. C’est ici que se décide si, dans le commerce mondial à venir, le contrôle de la voie maritime s'avèrera le plus puissant – ou bien le contrôle de l’argent avec lequel son passage est payé et assuré.
Et si ces deux ordres de puissance n’admettent plus aucun compromis, il n’en résultera pas le retour à un ancien ordre, mais l’émergence d’un second.
#geopolitique@global_affairs_byelena
14:32 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : détroit d'ormuz, moyen-orient, golfe persique, géopolitique |
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