Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 02 juin 2021

La Russie s'engage dans le Pakistan Stream

pak.jpg

La Russie s'engage dans le Pakistan Stream

La participation des entreprises russes à la construction du gazoduc pakistanais revêt une grande importance économique et géopolitique.

Le 28 mai, un accord bilatéral sur la construction du gazoduc Pakistan Stream a été conclu à Moscou. Le document a été signé par Nikolay Shulginov, ministre russe de l'énergie, et Shafqat Ali Khan, ambassadeur, au nom du Pakistan. Il a également été annoncé que sa mise en œuvre pratique va maintenant commencer.

Cet accord est en préparation depuis 2015 sous le nom original de "gazoduc Nord-Sud" et il a une signification géopolitique importante pour les deux pays.

Aspects techniques

 Le nouveau pipeline aura une longueur de 1100 kilomètres. Il aura une capacité de transport annuelle de 12,3 milliards de mètres cubes. Le coût est estimé à 2,5 milliards de dollars. Le gazoduc reliera les terminaux de gaz liquéfié des ports de Karachi et de Gwadar, dans le sud du Pakistan, aux centrales électriques et aux installations industrielles du nord. À l'origine, la Russie devait détenir une participation de 51 % et gérer le projet pendant 25 ans. Mais les sanctions occidentales ont bouleversé ces plans. Maintenant, la participation russe sera de 26%. Mais la partie russe aura un droit de regard décisif sur le choix des contractants, sur la conception, l'ingénierie, les fournitures et la construction.

Il existe deux projets potentiels au Pakistan : le gazoduc en provenance d'Iran, qui n'a pas encore été construit, et le gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI), dont on a beaucoup parlé mais qui n'a jamais été lancé. Ce dernier projet a été gelé en raison de la situation instable en Afghanistan. Par conséquent, le Pakistan Stream est le plus prometteur en termes d'attente d'un retour immédiat une fois sa construction achevée.

Le rôle et les intérêts de la Russie

Si les intérêts du Pakistan sont clairs, la participation de la Russie au projet apporterait un certain nombre d'avantages directs et indirects.

Premièrement, la participation de la Russie au projet lui-même vise à obtenir certains dividendes.

Deuxièmement, la participation russe doit être considérée sous l'angle de la "politique d'image".

Troisièmement, la Russie équilibrera la présence excessive de la Chine au Pakistan, car depuis de nombreuses années, Pékin est le principal donateur et participant dans ces projets d'infrastructure.

Quatrièmement, la Russie étudiera plus attentivement les possibilités du corridor économique Chine-Pakistan afin d'y participer et de l'utiliser comme une porte maritime méridionale pour l'UEE (port en eau profonde de Gwadar). Le gazoduc Pakistan Stream suivra en fait le même itinéraire.

Cinquièmement, étant donné les réserves de gaz naturel au Pakistan même (province du Baloutchistan), la Russie, qui s'est révélée être un partenaire fiable disposant de l'expertise technique nécessaire, pourra, dans quelque temps, participer également au développement des champs gaziers nationaux.

Sixièmement, la présence de la Russie favorisera automatiquement sa participation à d'autres projets bilatéraux ; avec l'économie dynamique et la croissance démographique du Pakistan, elle élargit les possibilités de commerce, d'industrie et d'affaires.

Septièmement, la présence russe renforce la tendance à la multipolarité, surtout dans une situation où l'Inde suit les États-Unis et s'engage dans divers projets suspects et déstabilisants de type "quadrilatéral" (comme l'a mentionné le ministre russe des affaires étrangères Sergey Lavrov).

Pakistan_2002_CIA_map.jpg

Redécouvrir le Pakistan

Début avril, Sergey Lavrov s'est rendu à Islamabad, où il a discuté d'un large éventail de coopérations entre les deux pays, allant de la coopération militaire et technique au règlement de la situation dans l'Afghanistan voisin. Évidemment, ce voyage a également accéléré la signature de l'accord sur la construction du gazoduc (l'autre sujet dans la sphère énergétique était l'atome pacifique). Le président russe Vladimir Poutine a également transmis aux dirigeants pakistanais le message de sa volonté de "faire table rase" dans les relations bilatérales.

L'amélioration et le développement des contacts avec ce pays sont importants pour la Russie en raison de sa position géostratégique. Tant dans le cadre de l'intégration eurasienne actuelle, y compris la conjonction avec l'initiative chinoise "Une ceinture, une route", que dans le cadre de la Grande Eurasie à venir. On peut prévoir les voix des détracteurs de ce rapprochement : "qu'en est-il du soutien aux moudjahidines en Afghanistan dans les années 1980 et de la coopération avec les États-Unis ? Toutefois, le Pakistan ne fait plus partie des alliances avec Washington, et le Premier ministre Imran Khan a déclaré à plusieurs reprises que son pays ne participerait à aucune aventure étrangère. La formule de Carl Schmitt selon laquelle il n'y a pas d'amis et d'ennemis éternels en politique confirme ces changements. En outre, l'engagement du Pakistan avec d'autres pays et sa participation à diverses organisations internationales peuvent également profiter à la Russie.

samedi, 22 mai 2021

La Maison Blanche reconnaît son échec à stopper la construction de Nord Stream 2

3491507_default-artikel_1w60g3_WBUPdX.jpg

La Maison Blanche reconnaît son échec à stopper la construction de Nord Stream 2

La Maison Blanche a reconnu son incapacité à stopper la construction du gazoduc Nord Stream-2. C'est ce qu'a déclaré la porte-parole du président américain, Jen Psaki, rapporte RIA Novosti.

Selon elle, le nouveau chef d'État, Joe Biden, a commencé à exercer ses fonctions alors que 95 % du projet avait déjà été mis en œuvre. La porte-parole a posé une question rhétorique sur la façon dont la nouvelle administration américaine pourrait arrêter la construction déjà presque achevée du gazoduc dans un autre pays. Dans le même temps, M. Psaki a souligné que Washington considère toujours Nord Stream 2 comme une mauvaise idée qui n'est "pas un bon plan".

La porte-parole de la Maison Blanche a également noté que les Etats-Unis avaient pris des "mesures significatives" lorsqu'ils ont imposé des sanctions contre le projet.

Au début du mois de mai, le département d'État américain a confirmé une levée des sanctions contre Nord Stream-2.

"Il est dans l'intérêt national des États-Unis de suspendre la mise en œuvre des sanctions contre Nord Stream 2 AG, son chef Matthias Warnig et les employés de l'entreprise Nord Stream 2 AG", a expliqué Anthony Blinken, chef de l'agence.

Initialement, le gazoduc Nord Stream 2 était censé être mis en service en 2019. Cependant, en raison des restrictions imposées par les États-Unis, les participants à la construction ont commencé à se retirer du projet. Les échéances de sa mise en œuvre ont été reportées à plusieurs reprises. Le Nord Stream-2 est actuellement prêt à 95 %. La longueur de la section inachevée est maintenant de 80 kilomètres.

Source : Lenta.ru

jeudi, 20 mai 2021

Le défi du gaz et de la bande de Gaza

Leviathan-Tamar-to-Egypt.jpg

Le défi du gaz et de la bande de Gaza

Lorenzo Vita

Ex : https://it.insideover.com/politica/sfida-gas-striscia-di-...

Le gaz a changé la géopolitique de la Méditerranée orientale. Et dans la guerre entre Israël et la bande de Gaza, cet élément s'est récemment ajouté, ce qui peut changer, et pas qu'un peu, la perception du conflit à l'échelle régionale. Les attaques que le Hamas menace de mener contre les plates-formes israéliennes du champ de Tamar ont envoyé un message clair: le gaz figure également sur la liste des objectifs stratégiques des miliciens palestiniens. Ce n'est pas un hasard si la marine israélienne équipe depuis quelque temps ses corvettes de Dôme de Fer afin de blinder l'espace aérien à proximité des plateformes offshore, évitant ainsi le risque d'attaques dévastatrices depuis la plage de Gaza. Mais la menace des missiles sur les structures des champs israéliens représente aussi le symptôme d'un problème qui a été très souvent sous-estimé dans la crise entre Israël et Gaza et qui risque au contraire de devenir une clé de plus en plus importante dans la géopolitique de la région.

La confirmation vient de l'invité de marque dans cette escalade militaire: la Turquie. Accusée d'être la véritable main derrière ce nouveau conflit en Terre Sainte, la Turquie, avec Recep Tayyip Erdogan, est devenue le seul défenseur moyen-oriental de la cause palestinienne avec les Iraniens. Un cas curieux également du point de vue ethnique: les deux seuls États qui soutiennent pleinement les actions palestiniennes ne sont pas des Arabes, mais précisément des Turcs et des Iraniens. Quoi qu'il en soit, ce qui est intéressant à ce stade, c'est un article publié par les médias turcs qui insinue l'idée qu'Ankara envisage de proposer à l'Autorité palestinienne un accord sur la division de la ZEE sur le modèle de l'accord Turquie/Libye. Un accord désavoué par tous, notamment la Grèce, mais qui a servi à Erdoğan pour blinder sa position en Méditerranée centrale.

mavi-vatan-neden-onemli.jpeg

Le problème semble maintenant se répéter avec Gaza. Cihat Yaycı, ancien contre-amiral de la marine turque et l'un des initiateurs de la stratégie dite de ‘’Mavi Vatan’’ impulsée par l’amiral-géopolitologue Cem Gurdeniz, soutient cette initiative. L'amiral, qui est désormais professeur et directeur du Centre des stratégies maritimes et mondiales de l'université de Bahçeşehir, a déclaré au Daily Sabah que cet accord serait particulièrement bénéfique pour les deux parties et "qu'en signant un tel accord, le peuple palestinien obtiendrait le contrôle d'une zone maritime de 10.200 kilomètres carrés qui ouvrirait la voie à l'utilisation de toutes les ressources de la mer. Yaycı a ensuite ajouté que la motivation de la Turquie est de "prendre soin des opprimés", donc des Palestiniens. Mais il est clair que cette phrase révèle un sens beaucoup plus pragmatique que l'hypothétique défense des faibles. Le partage des ZEE est un élément essentiel de la doctrine de la ‘’patrie bleue’’ et, surtout en ce qui concerne le Levant, un tel accord serait une épine dans le pied d'Israël et de Chypre dans leur rêve de construire EastMed, le gazoduc qui reliera les gisements de l'État juif à l'Europe via la Grèce.

La vision de Yaycı, confirmée aujourd’hui, vision qui est beaucoup plus pragmatique que la vision "néo-ottomane" si redoutée, se lie avec la Palestine et provient précisément d'un texte du même contre-amiral pour le Centre Moshe Dayan d'études moyen-orientales et africaines dans lequel il parle d'un accord pour la délimitation de la ZEE entre Israël et la Turquie. Dans le document 2020, l'amiral et Zeynep Ceyhan mentionnent précisément la possibilité que les deux pays deviennent voisins en Méditerranée grâce à un accord sur la délimitation des zones économiques exclusives. Un signe, donc, que la Turquie était déjà largement intéressée par un pacte avec Israël, ce qui confirmait la vision laïque de ‘’Mavi Vatan’’ par opposition au soutien aux causes arabes ou islamiques dont Erdogan est plus proche. Les choses ont changé en Turquie: les arrestations d'anciens amiraux laïques, qui avaient critiqué certains choix d'Erdogan, ont marqué un tournant dans de nombreuses lignes stratégiques et il ne faut pas oublier qu'il existe désormais un désir mal dissimulé d'Ankara de revenir à des relations positives avec l'Égypte. Il est clair que pour avoir des relations positives avec les autres forces de la Méditerranée orientale, en plus d'une nouvelle politique moins affirmée, le nœud reste le gaz: ce n'est pas un hasard si la France s'est présentée pour une proposition de paix avec l'Egypte et la Jordanie. Le gaz du Levant est tentant, mais surtout les relations qui s'établissent grâce à ces nouvelles sources d'énergie sont tentantes. L'exclusion de la Turquie de ce "grand jeu" du gaz levantin a été le véritable déclencheur de la tension qui existe depuis longtemps entre Ankara, Athènes et Nicosie. D’où l’actuelle tension avec Israël qui soutient le bloc pro-hellénique avec les Émirats. Tout peut être décidé par le gaz.

samedi, 24 avril 2021

La géopolitique du gaz naturel méditerranéen

east-med-from-cng-to-lng-1024x865.jpg

La géopolitique du gaz naturel méditerranéen

Joseph W. Micallef

Ex : https://katehon.com/ru/

Au cours des deux dernières décennies, une série de découvertes majeures de gaz naturel en Méditerranée orientale a eu un impact profond sur les relations internationales dans la région. Plus important encore, les preuves géologiques suggèrent que ces découvertes ne représentent qu'une petite partie de la richesse en hydrocarbures de la Méditerranée, ce qui pourrait modifier considérablement la géopolitique de la région.

La mer Méditerranée s'est formée il y a environ 30 millions d'années lorsque la plaque continentale africaine est entrée en collision avec la plaque eurasienne. Les deux plaques entrent toujours en collision, ce qui explique pourquoi la région est si sujette à l'activité sismique et volcanique.

Techniquement, la mer Méditerranée est un golfe de l'océan Atlantique. Le détroit de Gibraltar, large de huit miles, relie la mer Méditerranée à l'océan Atlantique. En plus d'être une voie navigable, le détroit a une autre fonction importante : il permet l'entrée des eaux de l'Atlantique dans la mer Méditerranée.

L'évaporation entraîne une perte d'environ six pieds (2 m) d'eau par an dans la mer Méditerranée. Les apports de la mer Noire et des rivières entourant la Méditerranée, ainsi que les précipitations, représentent environ deux pieds (70 cm) de cette perte. Le déficit restant est comblé par les apports d'eaux atlantiques. Sans cet apport, la Méditerranée serait en grande partie asséchée en moins d'un millénaire - une longue période selon les normes de l'histoire humaine, mais pas même un instant d'un point de vue géologique.

a900cc39ca1f9907c00585a7654e9c1f.png

La collision permanente entre les plaques africaine et eurasienne a parfois bloqué le détroit de Gibraltar, entraînant un cycle de vidange et de remplissage. On pense que la Méditerranée s'est asséchée des dizaines de fois au cours de son histoire, pour se remplir à nouveau lorsque les eaux de l'Atlantique revenaient. La Méditerranée s'est remplie pour la dernière fois il y a environ cinq millions d'années.

Le résultat de ces forces tectoniques est une géologie complexe de huit sous-bassins différents avec des roches sédimentaires métamorphosées de grès, de calcaire et de schiste, des carbonates marins et des couches denses d'évaporite. L'ensemble de ces éléments crée des conditions idéales pour l'émergence de gisements de pétrole et de gaz.

Hydrocarbures dans la mer Méditerranée

Bien que tous les pays d'Afrique du Nord qui entourent la rive sud de la mer Méditerranée soient des producteurs d'hydrocarbures, la région méditerranéenne est très peu explorée. Les estimations du potentiel en hydrocarbures de la région vont de réserves de la taille de la mer du Nord - pouvant contenir jusqu'à 50 milliards de barils de pétrole, ou PB, et jusqu'à 500 trillions de pieds-cubes, ou TCF, de gaz naturel. Ce dernier chiffre est à peu près comparable aux réserves continentales américaines.

À ce jour, des découvertes majeures ont été faites dans le delta du Nil et le bassin levantin. Ce dernier couvre une vaste zone au nord et à l'est du delta du Nil - jusqu'au sud de Chypre - et s'étend jusqu'à la côte orientale de la mer Méditerranée. Selon l'U.S. Geological Survey, ces deux régions possèdent à elles seules des réserves de gaz naturel estimées à 345 TCF pieds-cubes et plus de deux milliards de barils de pétrole.

EehFFf-XsAAG_ra.jpg

La découverte du champ de Noa (1999) et du champ de Marie B (2000), tous deux de taille relativement modeste, a marqué le début d'une série de découvertes majeures de gaz: "Tamar" et "Tamar SW" (Israël/2009/11 TCF), "Leviathan" (Israël/2010/21,5 TCF), "Aphrodite" (Chypre/2011/4,5 TCF), "Zohr" (Égypte/2015/30 TCF), "Calypso" (Chypre/2018/6-8 TCF) et "Glaucus" (Chypre/2019/5- 8 TCF). Ensemble, ces six champs contiennent plus de 80 pieds/cubes de gaz naturel. Étant donné que le bassin levantin n'a pas été entièrement exploré, et qu'il existe sept autres bassins sédimentaires dans la mer Méditerranée qui sont encore moins explorés, une estimation de 500 pieds cubes de gaz peut être trop conservatrice.

Les découvertes israéliennes et chypriotes ont été faites dans l'un des dépôts de grès que l'on trouve largement dans toute la Méditerranée. La découverte égyptienne a été faite dans des carbonates similaires aux structures récifales carbonatées qui abritent de nombreux champs pétroliers terrestres de la Libye. Les dépôts de calcaire et de schiste denses, tels que la roche mère pétrolière exploitée économiquement par les producteurs de pétrole américains, sont également largement présents en Méditerranée et peuvent représenter une autre réserve potentielle d'hydrocarbures.

De plus, au moins dans le bassin levantin, l'analyse chimique du gaz naturel découvert suggère qu'il pourrait même y avoir des dépôts plus profonds de gaz biogène et abiogène. Il n'y a pratiquement pas eu de forage offshore ultra-profond dans la région méditerranéenne. En bref, le potentiel en hydrocarbures de la Méditerranée pourrait être de plusieurs ordres de grandeur supérieur à ce que les estimations les plus optimistes suggèrent.

Géopolitique méditerranéenne et gaz naturel

La découverte d'importants gisements de gaz naturel en Méditerranée orientale a déjà eu des répercussions géopolitiques de grande ampleur. Si ces découvertes se poursuivent et que le potentiel en hydrocarbures de la région se confirme, les conséquences seront encore plus dramatiques.

Les découvertes de Leviathan et de Tamir ont fait passer Israël d'un statut d'importateur net d'hydrocarbures à celui d'exportateur net. De même, le champ de Zohr, lorsqu'il sera pleinement développé, fera de l'Égypte un exportateur net de gaz. La découverte du gaz levantin a également conduit à une relation de travail étroite et à un réchauffement marqué des relations d'Israël avec la Grèce et Chypre. Historiquement, ces deux pays ont été du côté des autorités palestiniennes et ont souvent eu des frictions avec le gouvernement israélien.

C1fqki7XEAAL4EM.jpg

Pour Jérusalem, l'exportation du gaz israélien vers ses voisins et la possibilité de s'engager dans l'exploration gazière dans d'autres parties de la Méditerranée pourraient lui donner un poids diplomatique important et conduire à une amélioration des relations avec nombre de ses voisins méditerranéens ainsi qu'à un accès à l'exportation vers les marchés de la région MENA.

Les découvertes majeures de gaz dans les parties concernées du bassin du Levant pourraient également revitaliser des États en faillite comme le Liban et la Syrie. D'autre part, la perspective d'un afflux massif d'hydrocarbures pourrait également être un catalyseur de la violence sectaire.

L'Égypte dispose d'une certaine capacité d'exportation de gaz naturel liquéfié, ou GNL, et Chypre est en train de construire une capacité d'exportation de GNL supplémentaire. Mais les gazoducs sont le moyen le plus économique et le meilleur pour se connecter à l'infrastructure gazière existante de l'Europe. L'Union européenne consomme environ 16,6 trillions de pieds cubes de gaz par an ; elle est le débouché logique des exportations de gaz naturel de la région. Actuellement, l'UE reçoit 40 % de son gaz de Russie, 30 % de sources nationales et 25 % de Norvège/mer du Nord. Le reste provient d'importations de GNL en provenance de gisements nord-africains. La production de gaz de la mer du Nord et la production nationale de gaz diminuant rapidement, la Russie est sur le point d'augmenter considérablement sa part des importations de gaz en Europe.

En 2019, Chypre, l'Égypte, la France, la Grèce, Israël, l'Italie, la Jordanie et l'Autorité palestinienne ont organisé le Forum du gaz de la Méditerranée orientale, ou FGME. La FEM est une organisation intergouvernementale basée au Caire chargée d'accroître les exportations de gaz naturel de la région. L'organisation joue également un rôle de premier plan dans la recherche d'un consensus sur les pipelines vers l'Europe qui répondront le mieux à ses besoins. Les États-Unis et l'UE ont un statut d'observateur au sein du FME.

Eastern-Med.jpg

L'Italie a joué un rôle important, mais généralement peu visible, dans le développement des réserves de gaz de la mer Méditerranée. ENI, l'entreprise publique italienne du secteur de l'énergie, est l'opérateur du champ gazier de Zohr en Égypte. Il est probable que la plupart des exportations de gaz méditerranéen passeront par l'Italie pour se connecter au reste du réseau gazier européen. L'Italie s'est également fortement impliquée dans la prospection d'hydrocarbures en Afrique du Nord, notamment au large de la Libye, une région qu'ENI connaît bien et dont le potentiel en hydrocarbures est pratiquement inexploité.

Il manque clairement à EMGF deux pays qui pourraient être affectés de manière significative par le développement du gaz naturel méditerranéen: la Turquie et la Russie.

La consommation de gaz en Turquie a triplé au cours des deux dernières décennies et continue de croître rapidement. Toutefois, le pays ne peut satisfaire qu'environ 1 % de ses besoins à partir de sources nationales. Environ la moitié du gaz turc provient de Russie, 18% d'Iran, 11% d'Azerbaïdjan et le reste de diverses sources.

Il est relativement facile d'augmenter les importations de gaz russe d'Ankara, mais cette dernière craint également une dépendance excessive vis-à-vis de Moscou pour ses besoins énergétiques. L'Asie centrale, l'Iran et l'Irak disposent d'importantes réserves de gaz naturel, mais des pipelines supplémentaires seraient probablement nécessaires pour les exploiter. La route Mer Caspienne-Azerbaïdjan-Géorgie est la plus fiable politiquement, mais elle nécessite de franchir un terrain extrêmement accidenté.

En outre, la Turquie pense qu'elle peut obtenir un effet de levier diplomatique et économique important en se positionnant comme une plaque tournante énergétique entre l'Europe, la Russie et l'Asie centrale. Il existe plus d'une demi-douzaine de gazoducs qui acheminent le gaz de la Russie et de l'Asie centrale vers la Turquie et, de là, vers l'Europe.

EfTi8o2VoAYVKnc.png

Ankara a proposé un gazoduc israélo-turc pour transporter le gaz du bassin du Levant vers la Turquie. Compte tenu de la demande croissante d'énergie et de la proximité, la Turquie est le marché logique pour le gaz de la Méditerranée orientale. Toutefois, ni Israël, ni l'Égypte, ni Chypre - trois pays avec lesquels Ankara entretient des relations diplomatiques particulièrement difficiles - n'ont soutenu cette idée. Au lieu de cela, ils ont proposé le gazoduc Est-Med pour acheminer le gaz vers la Grèce et le connecter ensuite à l'Italie et au reste du réseau gazier européen via le gazoduc transadriatique.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan s'est dit préoccupé par le fait que le rôle de la Turquie en tant que plaque tournante énergétique pourrait être compromis si des volumes importants de gaz méditerranéen étaient acheminés vers l'Europe. C'est pourquoi il insiste sur le fait qu'il sera impossible d'exploiter pleinement les réserves de gaz de la Méditerranée orientale sans la participation de la Turquie.

La Turquie n'est pas signataire de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer ou UNCLOS. Par conséquent, elle ne reconnaît pas les zones économiques exclusives stipulées par l'UNCLOS pour les pays maritimes. En outre, Ankara ne reconnaît pas la légitimité de la République de Chypre et sa revendication des eaux territoriales qui l'entourent. En outre, le gouvernement turc estime que les îles, telles que les îles grecques de la mer Égée, ne devraient pas avoir droit à des zones économiques exclusives et que les revendications des grands États maritimes devraient primer sur celles des petites îles.

En outre, Ankara n'a cessé de promouvoir le concept de "patrie bleue" (Mavi Vatan) ces dernières années. Ce terme est un acronyme désignant la revendication d'Ankara selon laquelle le traité de Sèvres de 1920, qui a mis fin aux hostilités entre l'Empire ottoman et les puissances alliées, a injustement privé la Turquie d'un grand nombre de ses îles historiques et de ses possessions maritimes en mer Égée et en Méditerranée orientale. Le rétablissement de ces possessions permettrait à la Turquie de prendre le contrôle de 178 000 miles carrés supplémentaires de la mer Méditerranée.

La Turquie mène une politique étrangère de plus en plus agressive en Méditerranée orientale. Elle a envoyé des navires de forage escortés par des navires de la marine turque dans les eaux revendiquées par Chypre et, dans un cas, pour forer des champs qui ont déjà été loués par le gouvernement chypriote à des compagnies pétrolières étrangères.

En novembre 2019, la Turquie a conclu un accord avec le gouvernement d'entente nationale (GNA) de Tripoli en vertu duquel elle fournirait des troupes et des armes au GNA en échange de possibilités d'investir dans le secteur pétrolier libyen. Dans le cadre de cet accord, Ankara et la PNC ont convenu de délimiter les eaux territoriales entre les deux pays le long d'une diagonale allant de Derna à la frontière égyptienne dans l'est de la Libye, et traversant l'angle sud-ouest de l'Anatolie, de Marmaris à Antalya, entre la Libye et la Turquie. La région traverse la zone économique exclusive de la Grèce, comme le stipule l'UNCLOS.

87738_Map1_1599833677137.jpg

L'accord a été condamné par de nombreux pays méditerranéens ainsi que par les États-Unis et l'Union européenne. Le parlement libyen de Tripoli a refusé de le ratifier. Le 27 janvier 2021, le mémorandum turc-GNA sur les zones maritimes a été annulé par la cour d'appel d'Al Bayda en Libye. Néanmoins, le gouvernement turc continue d'insister sur le fait que l'accord représente une démarcation valide des eaux contrôlées par la Turquie.

L'agressivité de la Turquie à l'égard de ses voisins méditerranéens a entraîné une détérioration de ses relations avec l'UE, en particulier avec la France, et pourrait conduire à un nouvel isolement diplomatique pour Ankara.

Il ne fait aucun doute que le développement des champs gaziers du Levant sera plus facile avec la coopération turque. Cependant, Israël, Chypre et l'Égypte ont résisté aux tentatives de la Turquie de s'engager dans le développement de ces champs gaziers. La Turquie a laissé entendre qu'elle bloquerait la pose de l'oléoduc Est-Med et qu'elle pourrait envoyer des forces militaires à cet effet. Un tel comportement ne fera qu'isoler la Turquie et risque de provoquer une confrontation avec l'UE et peut-être même avec les États-Unis.

Jusqu'à présent, la Russie a joué un rôle mineur dans le développement des champs de gaz dans le bassin du Levant. Les entreprises publiques russes du secteur de l'énergie ont proposé de contribuer au financement du développement des gisements de gaz chypriotes, mais n'ont pas été impliquées dans ce dossier.

Malgré l'importance des découvertes de gaz en Méditerranée, elles font pâle figure par rapport à la consommation de gaz de l'UE et aux exportations russes. L'UE consomme environ 16 pieds cubes de gaz naturel par an, dont environ 40 % proviennent de Russie. Les champs gaziers du bassin du Levant représentent un approvisionnement de cinq ans pour l'UE et de douze ans pour les importations russes.

La Russie s'attend à ce que ses importations de gaz vers l'UE augmentent à mesure que la production de gaz à terre de la mer du Nord et des champs européens diminue. Le principal défi pour les plans russes est soit une augmentation des exportations de GNL vers l'Europe depuis les États-Unis ou le golfe Persique, soit une augmentation significative des approvisionnements en gaz depuis le bassin méditerranéen. Si d'autres bassins sédimentaires méditerranéens présentent la même géologie que le bassin du Levant, la région pourrait être à l'aube d'une augmentation prolongée de la production de gaz naturel.

ag53d34948.gif

Dans le cadre de sa politique de "sécurité de l'approvisionnement énergétique", l'UE s'est inquiétée de la diversification de ses sources d'énergie pour éviter de devenir dépendante du gaz russe. Cette politique limitera la croissance des exportations de gaz russe et est également susceptible de faire baisser les prix, quelle que soit l'évolution de l'exploitation des gisements de gaz en mer Méditerranée.

Il existe des problèmes politiques qu'il faudra surmonter. Une grande partie de la rive sud de la Méditerranée est politiquement instable. La Libye est toujours en état de guerre civile. La Tunisie et l'Algérie pourraient bien s'unir aussi. De nombreuses frontières maritimes n'ont pas été entièrement délimitées, notamment les eaux autour de la Libye et certaines parties de la côte balkanique de l'Adriatique. La France et l'Espagne appliquent actuellement un moratoire sur l'exploitation des hydrocarbures offshore en Méditerranée, mais la perspective de découvertes majeures de gaz pourrait bien entraîner un changement. La politique étrangère et énergétique de la Turquie en Méditerranée orientale déstabilise potentiellement la région et pourrait provoquer une confrontation avec un ou plusieurs de ses voisins maritimes.

Deux autres acteurs majeurs possibles dans la région sont les États-Unis et la Chine. Jusqu'à présent, tous deux ont joué un rôle secondaire. Sous l'administration Trump, les États-Unis ont poussé l'UE à utiliser le GNL américain plutôt que le gaz russe. Compte tenu de sa politique climatique, il est peu probable que l'administration Biden fasse une promotion agressive des exportations de GNL. Les États-Unis soutiennent le développement des ressources en hydrocarbures dans l'est de la Méditerranée, car ils y voient un moyen de renforcer économiquement Israël et l'Égypte - deux alliés importants des États-Unis dans la région - même si le gaz méditerranéen entre en concurrence avec les exportations américaines de GNL.

La Chine n'a pas été directement impliquée dans le développement des ressources gazières méditerranéennes. Les réserves de gaz en Asie centrale et au Moyen-Orient sont plus proches de la Chine et plus faciles à obtenir et à transporter. Dans le cadre de l'initiative "Une ceinture, une route", les entreprises publiques chinoises ont investi massivement dans des projets d'infrastructure dans la région méditerranéenne. Ces projets comprennent un large éventail d'investissements dans des installations portuaires et des projets industriels dans toute la Méditerranée.

filechineports.jpg

Plus précisément, le Shanghai International Port Group a obtenu un contrat de gestion de 25 ans pour le port de Haïfa, tandis que China Harbour Engineering construit un nouveau terminal portuaire à Ashdod, en Israël. Le conglomérat maritime chinois COSCO a acquis une participation de 51 % dans Noatum Port Holdings, qui possède à son tour des terminaux à conteneurs à Bilbao et Valence, en Espagne, entre autres. Elle a également acquis une participation de 67 % dans le port grec du Pirée et, avec Qingdao Port International, a investi dans le terminal à conteneurs de Vado Ligure en Italie. Euro-Asia Oceangate a acquis une participation de 64,5 % dans le terminal Kumport à Ambarli, à l'embouchure du détroit du Bosphore sur la mer Noire. Ensemble, ces investissements s'élèvent à environ trois milliards d'euros.

Le gaz méditerranéen atteindra probablement les marchés européens par le biais de gazoducs, mais l'exploitation des ressources gazières de la région à l'échelle de la mer Méditerranée entraînera une augmentation spectaculaire de la capacité portuaire et des installations industrielles. L'exploitation des six principaux champs gaziers du bassin du Levant coûtera entre 20 et 25 milliards de dollars. Un boom gazier à travers la Méditerranée pourrait entraîner plus de 100 milliards de dollars de nouveaux investissements énergétiques dans la région.

Le boom du gaz naturel en Méditerranée est réel. Reste à savoir si les autres bassins sédimentaires de la région seront tout aussi prolifiques. Si tel est le cas, la Méditerranée pourrait bien devenir un important fournisseur de gaz naturel pour l'Europe, au détriment des exportations de gaz de la Russie et, dans une moindre mesure, des projets d'exportation de GNL des États-Unis.

Une telle évolution ferait s'effondrer les flux d'hydrocarbures géants vers des pays méditerranéens plus petits comme Chypre, Malte, l'Albanie ou la Croatie. Elle pourrait également contribuer à la reconstruction d'États en déliquescence tels que le Liban et la Syrie. Cela conduirait à de nouveaux alignements et coalitions, mais risquerait aussi de provoquer des conflits entre les pays assez chanceux pour boire à la corne d'abondance - et ceux qui n'ont pas de grands gisements de gaz naturel.

La richesse en hydrocarbures est une arme à double tranchant qui peut provoquer une augmentation des conflits sociaux dans les États à faible gouvernance, notamment ceux de la côte nord-africaine.

La Turquie présente un défi particulier. Dans le cas d'Ankara, la découverte de gaz naturel a stimulé une politique étrangère déjà de plus en plus revancharde et pourrait conduire à une attitude plus conflictuelle entre la Turquie et ses voisins maritimes.

En clair, le boom gazier en Méditerranée créera de nombreuses opportunités économiques, mais aussi de nouveaux risques pour la stabilité de la région.

lundi, 12 avril 2021

Assurer le contrôle géostratégique sur la construction d'un nouveau corridor énergétique

corrénerUS.jpg

Assurer le contrôle géostratégique sur la construction d'un nouveau corridor énergétique

Pooya Mirzaei

Ex : https://www.geopolitica.ru/it/

L'énergie est devenue à la fois un fardeau et un levier de pression permettant d'influencer les relations internationales et la géopolitique. Par conséquent, la sécurité énergétique a été considérée comme vitale et importante dans le monde entier, ce qui a souvent conduit à la construction d'urgence d'un corridor ou d'un passage énergétique stratégique et tactique comme moyen d'assurer la sécurité.

L'énergie est l'un des principaux éléments qui facilitent le développement économique du monde. La course mondiale au développement a créé une instabilité et des déséquilibres dans l'offre et la demande d'énergie. Par conséquent, l’accessibilité à une quelconque ressource énergétique nécessite, au niveau des nations, d’adopter une approche d'urgence au niveau mondial. Car cela détermine la capacité d'un pays à influencer les tendances économiques mondiales, la géopolitique et les relations internationales.

Le principal problème relatif aux corridors énergétiques est qu'ils n'ont pas pour support une vision ou un concept spécifiques. De nombreux penseurs ont proposé leurs propres idées et concepts pour préciser ce qu’est un corridor énergétique. James McPherson (2013) a défini le concept de " corridor énergétique " [1] dans le Dakota du Nord comme un corridor pouvant transporter le pétrole, le gaz naturel, l'électricité et l'eau depuis les zones de l'ouest du Dakota du Nord. Selon l'analyse énergétique mondiale (BP, 2018), l'énergie comprend les éléments suivants: l'électricité, le gaz naturel, le charbon et le pétrole brut.

Par conséquent, on peut dire qu’un corridor énergétique est un passage qui comprend une ou plusieurs routes entre deux points ; le transport du pétrole, du gaz, de l'électricité et du charbon s’effectue alors par une liaison directe à la zone d'approvisionnement et de consommation d'énergie. Duma et al. (2003) ont considéré une approche spatiale et ont défini un corridor de transport comme une zone géographique située entre deux points, reliant différents centres et permettant le déplacement des personnes et du temps. Un corridor est constitué d'une ou plusieurs routes qui relient des centres d'activité économique. Ces voies d’accès sont constituées de niveaux dimensionnels différents mais ont un point de transmission commun qui est connecté au même point final (perception de la Banque mondiale 2015).

corrodior iran n ,.jpg

Selon Meltem et BasKan (2011), le corridor énergétique entre le Caucase, l'Asie centrale et l'Union européenne (UE) pourrait réduire la dépendance de l'UE vis-à-vis de la Russie en matière de sécurité énergétique, ce qui constituerait un avantage important pour l'UE. Selon la Commission européenne (2006), le corridor énergétique entre le Caucase, l'Asie centrale et l'Union européenne pourrait aider la Turquie à exploiter pleinement son potentiel pour devenir une importante plaque tournante du transit énergétique. Selon Fazilov et Chen (2013), Higashi (2009), Kulkarni et Nathan (2016), le corridor énergétique Asie centrale/Chine répond à la plupart des besoins d'importation de gaz de la Chine et a également une stratégie diversifiée d'exportation d'énergie vers l'Asie centrale.

Kubicek (2013) a analysé les objectifs stratégiques des principaux participants au corridor énergétique de la Caspienne: "L'objectif de la Russie est de maintenir sa domination, celui des États-Unis est de se diversifier, celui de la Chine est d'atteindre sa position, et les membres de l'Union européenne sont désireux de diversifier leurs ressources énergétiques parce qu'ils n'ont désormais presque aucune confiance dans leurs ressources actuelles, bien qu'ils possèdent de facto 30 % du pétrole et du gaz russes’’. En résumé, le corridor énergétique joue un rôle important dans la réalisation des objectifs énergétiques stratégiques des pays situés à sa proximité.

L'Iran occupe l'importante route du Moyen-Orient. En d'autres termes, l'Iran est le support vital de la région, qui est susceptible d'ouvrir une route pratique reliant le trafic maritime eurasien et de servir de pont reliant les régions pétrolières du Moyen-Orient et d'Asie centrale. L'Iran est une nation riche en ressources pétrolières et gazières.

Le détroit d'Ormuz, qui est le principal passage ou corridor pour l'importation de pétrole et de gaz dans la région de l'Asie occidentale, est contrôlé par l'Iran. Selon Zhang (2007), l'Iran s'efforce de briser la barrière économique et l'isolement politique que lui impose l'Occident en créant un corridor énergétique transfrontalier afin de diversifier ses exportations énergétiques et d'en assurer la sécurité.

ChinaPakistanEconomicCorridor.png

Selon l'analyse de Chen (2009), la Chine est le plus grand consommateur et importateur d'énergie brute au monde (Cao et Bluth, 2013 ; EIA, 2014 ; BP, 2018). La poursuite de la coopération internationale en matière d'énergie, l'établissement de nouveaux corridors énergétiques et de nouvelles voies d'approvisionnement, ainsi que la diversification des corridors énergétiques et des zones d'importation d'énergie sont les nouvelles prises en considération de la sécurité énergétique et stratégique de la Chine.

(Bureau du conseiller économique et commercial, 2014). Le Pakistan, qui jouxte le Moyen-Orient et l'Asie centrale au nord, tout en étant limitrophe de l'Inde et de la Chine à l'est, dispose de plusieurs routes maritimes importantes depuis l'Afrique, l'Europe, en passant par la mer Rouge, le détroit d'Ormuz et le golfe Persique, jusqu'à la région Asie-Pacifique, toutes passant par la côte sud du Pakistan. En ce sens, le Pakistan est un pays situé sur la "route du corridor énergétique".

Cependant, ses réserves énergétiques sont épuisées et il espère pouvoir bientôt disposer des oléoducs et des gazoducs en provenance du golfe Persique, de l'Asie occidentale et de l'Asie centrale pour atténuer la précarité de son problème énergétique national. Mais la pression pour construire un corridor énergétique afin d'autonomiser l'énergie domestique est forte, et le Pakistan doit donc rechercher une collaboration internationale dans le secteur de l'énergie.

D'après la perception de Cetin et Oguz (2007a ; 2007b), la Turquie n'a pas d'énergie et sa consommation de gaz naturel dépend des importations.

Mais la Turquie est une destination stratégique tout en étant l’un des plus grands consommateurs d'énergie au monde. La Turquie est le point de connexion entre l'Europe et les pays riches en énergie d'Asie centrale et du Moyen-Orient. Par conséquent, la Turquie a l'intention d'agir comme une plaque tournante énergétique à la mesure de la structure géopolitique de la région (Correlje & Van der Linden, 2006). La promotion de la diversification des ressources énergétiques et les efforts visant à créer des pôles/des hubs énergétiques [2] sont des objectifs stratégiques importants pour la Turquie.

L'analyse montre que le corridor énergétique Chine-Pakistan-Iran-Turquie est un corridor ou passage énergétique stratégique reliant quatre pays et que la création de ce corridor est conforme aux objectifs énergétiques et stratégiques des pays situés autour du corridor. La Chine est donc à la fois importatrice et consommatrice d'énergie. Le Pakistan est non seulement un importateur et un consommateur d'énergie, mais aussi un pays de transit énergétique.

correner.jpg

L'Iran est à la fois un fournisseur d'énergie et un pays de transit pour le Pakistan et la Turquie ; cette dernière est un importateur d'énergie et un pays de transit pour l'Union européenne. On peut également en déduire que la construction du corridor énergétique est conforme aux objectifs énergétiques stratégiques de certaines nations du Moyen-Orient (Chine, Pakistan, Iran et Turquie). Cependant, même avec la construction du corridor, il existe des faiblesses et des dangers, mais les perspectives restent élevées. Les pays de ce corridor doivent renforcer leur collaboration en termes de communication politique, de connectivité mutuelle, d'énergie, de mécanismes et de collaboration en matière de sécurité.

Notes :

[1] https://ilfarosulmondo.it/geostrategic-scrutiny-construct...

[2] https://pejournal.online/getting-east-mediterranean-energ...

Article original de Pooya Mirzaei : https://pejournal.online/construction-of-a-new-energy-cor...

jeudi, 25 mars 2021

Biden, le tueur des accords gaziers entre la Russie et l'Europe

Gazoduc-carte-min.jpg

Biden, le tueur des accords gaziers entre la Russie et l'Europe

par Alberto Negri

Source : Il Manifesto & https://www.ariannaeditrice.it/

Que cache les paroles de Biden qui ont provoqué un tel émoi ? La guerre des gazoducs. L'objectif est précis : faire sauter les accords énergétiques sur le gaz entre la Russie, l'Allemagne et l'Europe. Et comme corollaire évident, remplacer le gaz russe, si possible, par du gaz liquéfié américain, même si cela coûte plus cher en transport et en infrastructures. Alors Biden utilise les tons de la guerre froide et les pratiques de châtelain médiéval. En résumé, la guerre est la suivante: les États-Unis veulent frapper Poutine au niveau des revenus énergétiques et nous devons jouer leur jeu et payer de notre poche.

En attaquant Poutine et en le qualifiant d' « assassin », Biden a également lancé un avertissement aux Européens. Si vous prenez le gaz russe viendront les sanctions : la menace, déjà par Trump, n'est pas nouvelle mais cette fois plus explicite, mise noir sur blanc et avec un timing précis. Au moment même où le président américain donnait son interview, le département d'État publiait sur son site Internet une déclaration indiquant que le gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l'Allemagne "est une mauvaise affaire pour l'Allemagne, l'Ukraine et tous les Européens, car il divise le continent et affaiblit la sécurité énergétique européenne".

Et l'ultimatum s’y ajoute immédiatement: "Les entreprises travaillant sur Nord Stream 2 doivent immédiatement abandonner les travaux sur le gazoduc offshore ou elles s'exposeront à des sanctions américaines". Des sanctions qui se traduisent généralement par l'inscription sur une "liste noire", l'impossibilité de travailler et d'avoir des commandes aux États-Unis ou de faire des affaires avec des entreprises américaines, jusqu'à l'interdiction d'effectuer des transactions avec des banques américaines et en dollars. En bref, cela signifie être rayé de la légalité financière, comme cela se passe avec des pays comme l'Iran, Cuba, le Venezuela. Malgré qu’ils sont atlantistes et partenaires des Américains, l'Allemagne et d'autres pays européens - mais ce n'est pas nouveau - sont traités par Washington comme des serfs.

Il est bien entendu que l'insulte de Biden à Poutine est une continuation du conflit énergétique et du conflit d'intérêts qui oppose les États-Unis, la Russie et l'Europe.

5072080.jpg

C'est une étrange coïncidence que les menaces américaines surviennent au moment où les raids français, américains et britanniques sur la Libye de Kadhafi remontent à dix ans : sans ces bombardements, le régime de la Jamahiriya ne serait probablement jamais tombé. Mais à l'époque les intérêts américains, français et britanniques coïncidaient: il s'agissait d'éliminer un Raìs qui détenait des milliards de mètres cubes de réserves de pétrole et de gaz, relié par un gazoduc, le Greenstream, à une moyenne puissance en déclin comme l'Italie, qui en fait, afin de préserver les intérêts de l'ENI, a rejoint les raids après un mois sous le parapluie de l'OTAN, abandonnant un allié qui, le 30 août 2010, avait été reçu à Rome en grande pompe.

La guerre des gazoducs vient de loin. Dans les années 2000, l’ENI et le russe Gazprom avaient construit le gazoduc Blue Stream qui transportait du gaz de la Russie vers la Turquie en passant par la mer Noire. Les Américains n'ont pas aimé ça. Puis, en 2007, l'Italie (au temps du gouvernement Prodi) avait signé un autre accord entre l’Eni et Gazprom pour construire le South Stream, un nouveau gazoduc destiné à relier directement la Russie à l'Union européenne, en éliminant tout pays non membre de l'UE du transit. Le projet a été suspendu en 2014 en raison des sanctions imposées à Moscou après l'annexion de la Crimée. Le South Stream a ensuite été remplacé par le Turkey Stream, un gazoduc construit suite à l'accord entre Poutine et Erdogan, par ailleurs opposés en Syrie, en Libye et dans le Caucase. Poutine a ensuite accordé à Erdogan une réduction de 6 % sur les livraisons de gaz, ce qui a encore moins plu aux Américains.

C'est pourquoi Poutine, selon les mots de Biden, est un "killer": il veut nous vendre du gaz au rabais et peut-être même des vaccins. C'est pourquoi Erdogan a également été attaqué par le président américain sur la question kurde. Ce qui serait bien si les Américains n’excitaient pas les Kurdes comme d'habitude pour ensuite les abandonner à leur sort comme Trump l'a fait en 2019 en laissant Ankara les massacrer.

Et pour tenir la Turquie à distance, les États-Unis encouragent, comme le rapportait Michele Giorgio il y a quelques jours dans Il Manifesto, l'alliance de plus en plus étroite entre Israël, la Grèce et Chypre pour la défense des champs gaziers de la Méditerranée orientale également revendiqués par la Turquie: des ressources énergétiques à acheminer vers les marchés continentaux grâce à un gazoduc offshore de deux mille kilomètres.

Comment les Européens réagissent-ils aux menaces américaines sur Nord Stream 2? Le projet - aujourd'hui achevé à 90% - disent les partenaires des Allemands sera conclu, même si la Pologne et l'Ukraine, pays de transit du gaz russe, sont furieux car ils craignent la réduction de leurs revenus. Mais la guerre des gazoducs n'est pas terminée : quelques nouveaux missiles nucléaires américains pourraient peut-être partir, en partant de la Pologne, un peu partout en Europe, juste pour faire comprendre à Poutine qu'il n'est pas obligé de vendre du gaz avec un rabais et des vaccins Sputnik V aux Européens. La nouvelle géopolitique en temps de pandémie teste la santé et sondent les poches.

dimanche, 14 mars 2021

Les Etats-Unis poursuivent leur croisade contre Nord Stream 2

d02ea7b_5237019-01-06.jpg

Brian Berletic :

Les Etats-Unis poursuivent leur croisade contre Nord Stream 2

https://journal-neo.org/

Malgré le théâtre politique partisan qui se joue à Washington en termes de politique étrangère, pratiquement rien n'a changé avec l'entrée en fonction du nouveau président américain. La rhétorique de la nouvelle administration est à peine différente de celle du prédécesseur.

Qu'il s'agisse des tensions américaines avec la Chine et l'Iran ou de la pression continue exercée sur la Russie, les Etats-Unis poursuivent une politique étrangère singulièrement belliqueuse dans le cadre d'un effort continu pour maintenir un "ordre international" dirigé par les seuls Etats-Unis et pour réaffirmer l'hégémonie américaine partout sur la Terre, surtout là où elle est contestée.

Cela inclut l'Europe occidentale, où les cercles d'intérêts politiques et économiques ont commencé à s'écarter des intérêts américains, voire à les contrecarrer.

Le meilleur exemple en est la participation de l'Allemagne au projet de gazoduc Nord Stream 2 - un effort conjoint entre la Russie et l'Allemagne pour amener le flux d'hydrocarbures directement vers l'Europe occidentale - en contournant les régions potentiellement instables en Europe de l'Est, régions qui sont spécifiquement ciblées par les Etats-Unis pour entraver la coopération russo-européenne.

indexabs.jpg

Bliken se fait l’écho de Mike Pompeo

Le nouveau secrétaire d'État américain Antony Blinken, lors de son audition première devant le Sénat américain, s'est retrouvé en accord quasi unanime avec les sénateurs américains - républicains ou démocrates - sur la nécessité de maintenir, voire d'étendre, la belligérance américaine dans le monde.

En ce qui concerne Nord Stream 2 en particulier, lorsque le sénateur américain Ted Cruz l'a interrogé sur l'engagement de la nouvelle administration à bloquer le gazoduc russo-allemand, Blinken a répondu :

‘’Le président élu est tout à fait d'accord avec vous pour dire que Nord Stream 2 est une mauvaise idée. Il a été très clair à ce sujet.

Je suis déterminé à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher l'achèvement des cent derniers mètres [du gazoduc]. Je suis tout à fait d'accord’’.

Lorsqu'on lui a demandé si la nouvelle administration allait "résister à la pression allemande" contre tout arrêt du projet, Blinken a répondu :

‘’Je peux vous dire que je sais que [Biden] nous ferait utiliser tous les outils de persuasion dont nous disposons pour convaincre nos amis et partenaires, y compris l'Allemagne, de ne pas aller de l'avant’’.

Selon le site web officiel du sénateur Cruz, Nord Stream 2 est décrit comme suit :

‘’un projet qui, s'il était mené à bien, récompenserait l'expansionnisme agressif et le chantage économique de la Russie, ferait de la sécurité énergétique de nos alliés européens l'otage de la Russie, et porterait atteinte aux intérêts de sécurité nationale de l'Amérique’’.

Pourtant, si tout cela était vrai, pourquoi l'Allemagne accepterait-elle de participer au projet en premier lieu ? Pourquoi l'Allemagne accepterait-elle volontairement de se soumettre au "chantage économique" de la Russie ou de mettre délibérément en danger sa propre "sécurité énergétique" ?

En quoi les États-Unis sont-ils mieux placés que l'Europe elle-même pour évaluer les menaces pesant sur la sécurité énergétique européenne et y répondre ? Et le fait que les États-Unis cherchent à vendre à l'Europe son propre "gaz de la liberté" ne constitue-t-il pas un conflit d'intérêts immense et flagrant ?

Les États-Unis libèrent l'Europe de la liberté de choisir

Comme les États-Unis le font régulièrement, ils créent un écran de fumée rhétorique derrière lequel ils avancent leur programme - souvent un programme qui est en contradiction directe avec leurs arguments rhétoriques - et leur politique de blocage de Nord Stream 2 ne fait pas exception.

gaz-schiste-formation.JPG

Les États-Unis mettent eux-mêmes en danger la sécurité énergétique européenne en cherchant à couper l’accès des Européens aux hydrocarbures russes bon marché et facilement disponibles et en forçant l'Europe à acheter des hydrocarbures plus chers aux États-Unis - principalement dérivés du processus politiquement et écologiquement controversé de la fracturation. Comme le processus d'extraction et de transport des hydrocarbures des États-Unis vers l'Europe par ce procédé est plus élaboré, il est également plus cher que les hydrocarbures russes.

Ainsi, la "sécurité énergétique" offerte à l'Europe par les États-Unis comme alternative au flux bien établi des hydrocarbures russes se heurte à une opposition politique, environnementale et même économique.

C'est la menace de sanctions et de pressions de la part des États-Unis qui constitue un exemple très réel de "chantage économique".

En fait, le seul élément véridique des objections de Washington contre l'achèvement du Nord Stream 2 est qu'il menace "les intérêts de sécurité nationale de l'Amérique". Mais ceux-ci ne doivent pas être confondus avec la défense réelle des États-Unis - mais plutôt avec la défense du pouvoir et de l'influence des États-Unis à l'étranger - un pouvoir et une influence qui sont à la fois injustifiés et de plus en plus malvenus.

Les manoeuvres de l'Allemagne

Le média d'État allemand Deutsche Welle (DW), dans un article intitulé "Nord Stream 2 : la fondation allemande combat les éventuelles sanctions américaines", décrit les efforts de l'Allemagne pour atténuer l'impact des sanctions américaines.

L'article note :

‘’Au début du mois, le gouvernement de l'État de Mecklembourg-Poméranie occidentale a créé une fondation publique qui pourrait prendre en charge une activité potentiellement sanctionnable, car la fondation "n'a pas à craindre les sanctions", a déclaré à la DW un porte-parole du ministère de l'Énergie de l'État.

ech21329066-1.jpg

russie-europe-grandes-manoeuvres-gazieres-dans-les-balkans_0.jpg

"La fondation pourrait offrir la possibilité d'acquérir des pièces et des machines nécessaires à la construction de pipelines et, le cas échéant, de les mettre à la disposition des entreprises participantes", a déclaré la porte-parole, Renate Gundlach, dans un communiqué. "L'objectif est de sécuriser ces articles hautement spécialisés, que seules quelques entreprises dans le monde produisent avant qu'il ne soit potentiellement plus possible de les acquérir en raison des sanctions."

Étant donné que les sanctions américaines ne visent - pour l'instant - que les entreprises allemandes et non le gouvernement allemand lui-même - la création d'une fondation pour protéger les entreprises privées visées par les sanctions permettrait aux entreprises de contourner les sanctions américaines.

Pour contrer cela, les États-Unis seraient contraints de cibler directement le gouvernement allemand - une décision qui entraînerait probablement une détérioration continue et irréversible des liens entre les États-Unis et l'Europe. Et alors que l'on nous a dit que les liens précédemment tendus entre les États-Unis et l'Europe étaient le résultat de "l'administration Trump", l’escalade devrait avoir lieu sous l'administration Biden, qui a récemment accédé aux affaires.

Cela permettrait de mettre un terme aux manigances des agences à Washington et de révéler pleinement que la politique étrangère américaine est dirigée par les intérêts des grandes entreprises et des financiers - y compris ceux qui cherchent à faire de l'argent en vendant à l'Europe du "gaz de la liberté" fabriqué aux États-Unis.

Pendant des années, les États-Unis ont dépeint des nations comme la Russie, la Chine, l'Iran et d'autres comme des ‘’pays voyous’’ - justifiant tout, des sanctions économiques aux pressions politiques, en passant par la guerre par procuration et les menaces de guerre totale. Cependant, il semble que maintenant, même l'Europe se retrouve elle aussi au bout des artifices de la puissance "douce" : elle subira bientôt la puissance "dure" des Etats-Unis – révélant, par conséquent, que les Etats-Unis et leur exceptionnalisme sont le problème - et non pas les pays qui figurent sur la liste croissante des nations qui refusent de se soumettre à leur ordre du jour et de les "suivre" sans régimber parce qu’ils s’arrogent le droit de ‘’mener la danse’’.

Ironiquement, outre le gazoduc Nord Stream 2 lui-même, la belligérance accrue de l'Amérique à l'encontre de la Russie et de l'Allemagne a fourni à Moscou et à ses voisins d'Europe occidentale un terrain d'entente sur lequel travailler pour contourner les sanctions américaines.

Brian Berletic est un chercheur et écrivain en géopolitique basé à Bangkok, notamment pour le magazine en ligne "New Eastern Outlook".

vendredi, 12 février 2021

Nord Stream II : La rivalité franco-allemande affaiblit l’Europe et profite aux Etats-Unis

w_56318494-800x450.jpg

Nord Stream II : La rivalité franco-allemande affaiblit l’Europe et profite aux Etats-Unis

Il y a de l’eau dans le gaz franco-allemand.

Le gouvernement français s’est dit opposé à la poursuite du projet de gazoduc Nord Stream II. La France a pourtant déjà investi plus d’un milliards dans la projet au travers de la compagnie énergétique ENGIE . Pour quelles raisons le gouvernement Macron s’est t-il positionné ainsi ?

Il s’agit avant tout d’une conséquence de la rivalité géopolitique franco-allemande dans l’UE

Contrairement à ce qui est souvent mis en avant dans le projet européen, c’est autant

la rivalité qui est au coeur du projet et qui détermine la dynamique de l’UE, que l’objectif  de créer une alliance pour  compter vis à vis des puissances extérieures

Le « couple franco-allemand », représentation géopolitique, est une stratégie assumée qui reste une réalité incontournable tant que l’on reste dans le paradigme de l’intégration européenne en raison du rôle de charnière géographiques de la France et de l’Allemagne. C’est une stratégie de pouvoir  consciente qui a pour d’une part objectif du point  de vue des Français de  montrer une parité géopolitique franco-allemande, malgré le déséquilibre depuis l’unification allemande et du point de vue de  l’Allemagne, de masquer son rôle de puissance centrale, Enfin le « couple » se positionne au centre du pouvoir de l’UE.    

L’existence même du projet européen est la résultante de cet enjeu franco-allemand dont la finalité  est d’encadrer  cette rivalité, d’où les neutralisations réciproques entre les deux partenaires qui ne partagent pas les mêmes finalités géopolitiques européennes

L’affaire du gazoduc  Nord Stream II en est un bon exemple.

Cette posture s’explique d’abord par le changement de président aux Etats-Unis, et le gouvernement Macron cherche à plaire au président Biden, pour contrebalancer l’Allemagne devenue la puissance centrale de l’UE. C’est récurrent chez les atlantistes français de s’allier avec les Etats-Unis par méfiance de l’Allemagne  pour lui ravir le statut de meilleur allié.  C’est au détriment d’une alliance franco-allemande et ne fait que renforcer le tropisme occidental des Allemands qui  privilégient l’axe germano-américain sur le couple franco-allemand (c’est apparu clairement depuis le traité de Elysée en 1963).  

La position du gouvernement français n’est pas réellement une surprise, car la présidence Macron avant déjà exprimé  ses doutes vis à vis du projet Nord Stream en 2019, et exigé que  la Commission européenne, sceptique aussi vis à vis du projet, supervise le projet. Une manière pour la France de montrer quelle refuse le rôle dominant de l’Allemagne sur l’avenir énergétique de l’Europe. Pour la France, les questions énergétiques sont des instruments de la géopolitique, tandis que l’Allemagne met surtout en avant l’enjeu économique (la géopolitique allemande est implicite).  La fuite en avant vers un transfert de pouvoir vers les institutions européennes  pour contrôler l’Allemagne est la doctrine de base des européistes français, depuis Jean Monnet jusqu’à aujourd’hui. En ce qui concerne l’avenir énergétique de l’Europe la France mise encore sur le nucléaire tandis que l’Allemagne est sortie du nucléaire et a besoin du gaz russe. L’Allemagne consomme deux fois plus de gaz que la France, L’Allemagne est aussi sortie unilatéralement du nucléaire, d’où la rancœur de la France, qui n’est pas ravie à l’idée de voir en plus l’Allemagne devenir le hub énergétique de l’UE en matière d’importation er de réexportation de gaz. L’idéologie verte du gouvernement Macron, qui a fait de la lutte contre le changement climatique la priorité de sa politique étrangère, n’est pas étrangère à cette opposition  à l’augmentation des importations de gaz russes à l’avenir. 

L’opposition de la France au projet Nord Stream est aussi un acte de représailles contre l

30cbb7ed382dd5441b05fd9f4a02c561v1_max_755x424_b3535db83dc50e27c1bb1392364c95a2.jpg

’Allemagne à propos des questions de défense. L’Allemagne d’Angela Merkel  a en réalité  torpillé le projet d’autonomie stratégique de l’Europe proposé par Emmanuel Macron, y compris le projet d’Europe de la défense qui a baissé en ambition notamment avec le nouveau  plan de relance européen. On se souvient de la saillie récente de la ministre de la défense Annegret Kramp-Karrenbauer.  En ce qui concerne le projet de coopération en matière de défense, la France souhaitait à l’origine une coalition restreinte des  Etats plus capables en matière de défense tandis que l’Allemagne a exigé d’y associer le plus grand nombre de membres de l’UE, diluant de facto le projet avec les Etats-membres atlantistes. La chancelière Angela  Merkel a aussi publiquement exprimé son désaccord l’idée d’une nouvelle architecture européenne avec la Russie, réduisant à néant la déjà très timide ouverte de la France vis à vis de la Russie. On se souvient enfin des pressions allemandes en 2014 pour l’abandon de la livraison des navires porte-hélicoptères Mistrals construits par la France pour la Russie à la suite de la crise en Ukraine. La France avait lamentablement capitulé au détriment de la relation franco-russe

Le gouvernement Allemand ne conçoit pas l’UE autrement que comme un sous-ensemble de l’espace euro-atlantique et donne priorité à l’OTAN. La France est héritière de la vision gaullienne d’une Europe, mais ne la défend plus que de manière déclamatoire, velléitaire et déformée (la « souveraineté européenne » remplace l’Europe des patries).       

Après les déboires du président Macron et ses projets irréalistes (l’UE est irréformable par la négociation, c’est un choc à la de Gaulle qui conviendrait, la chaise vide, une menace de sortie de l’UE, des coalitions restreintes en dehors de l’UE notamment bilatérales, comme un axe franco-russe, y compris face à l’opposition de toute l’UE et OTAN. Rappelons nous la fermeté du général Gaulle et son veto contre l’élargissement de la CEE au Royaume-Uni).

Pour résumer l’Allemagne a torpillé le projet d’autonomie stratégique de l’Europe en matière de défense proposé par la France qui souhaitait réduire la  dépendance de l’UE vis à vis des Etats-Unis, et en représailles, la France cherche à torpiller l’alliance énergétique germano-russe. La thématique  énergétique est portant l’un des seuls domaines ou l’Allemagne refuse l’hégémonie des Etats-Unis qui cherche à réduire la coopération entre l’UE et  la Russie pour maintenir sa suprématie  er exporter son gaz de schiste.

Au final, ces neutralisations réciproques renforcent la dépendance des Européens  vis à vis des Etats-Unis, non seulement sur les questions géostratégiques mais aussi  énergétiques. De plus, si l’Allemagne reste ferme sur ses positions pour le projet Nord Stream soit mené à son terme,   la posture du gouvernement Macron aura été non seulement inutile mais aussi contreproductive  pour atteindre une plus grande indépendance vis à vis des Etats-Unis mais aussi pour la relation franco-russe qui est pourtant nécessaire à l’équilibre géopolitique européen.  C’est la rivalité  franco-allemande qui est au cœur des crises multiples de l’UE. Cette épisode démontre encore une fois que le préalable à la transformation du projet européen en Europe géopolitique est le rééquilibrage géopolitique franco-allemand.

mercredi, 10 février 2021

Guerre économique sur le gaz russe

A716044B.GIF

Guerre économique sur le gaz russe

par Pierre-Charles Hirson

Ex: https://www.ege.fr

Rapports de Force

Les Etats-Unis sont en train de mener une guerre économique sans merci contre la Russie sur l’approvisionnent en gaz de l’Europe, avec pour cible le projet Northstream 2 et l’Europe comme champ de bataille. Les américains n’hésitent à piétiner la souveraineté européenne en appliquant l’extraterritorialité de leur droit sur le territoire européen, aux entreprises européennes qui participent à ce projet. C’est un gazoduc reliant la Russie (Vyborg) à l’Allemagne (Greifswald) en passant par la mer Baltique traversant les eaux finlandaises, suédoises et danoises. Projet avoisinant 10 milliard d’euros. Il est financé à 51% par Gazprom et le reste entre ENGIE (France), OMV (Autriche), Shell (anglo-néerlandais), Uniper (groupe E.ON - Allemagne) et Wintershall Dea (groupe BASF - Allemagne) allant de 9% à 15%.

L’enjeu ici porte sur l’influence et l’accroissement de puissance via la dépendance de la relation Client / Fournisseur, avec l’Europe dans le rôle du client. La Russie est un partenaire incontournable car elle fournit la plus grande partie du gaz européen, presque 40% en 2018. L’Europe, entre recherche de dépendance énergétique et sécurité d’approvisionnements va tantôt pousser les américains à exporter leur gaz GNL (Gaz Naturel Liquifié) par méthanier, tantôt financer et autoriser des projets de gazoduc entre la Russie et l’Europe : Yamal-Europe, Northstream 1 et 2, Turkistream. Cependant la politique énergétique européenne est largement tributaire des choix politiques nationaux et individualistes de ses Etats membres. C’est ainsi que l’Europe se trouve divisée entre pays favorables et opposants au projet. Les acteurs européens majeurs sont l’Allemagne, seule grande bénéficiaire de ce projet, la Pologne, l’Ukraine et les Pays Baltes comme principaux opposants. Profitant des dissensions européennes, les Etats-Unis vont trouver des relais intra-européens pour justifier leur ingérence. Ils réclament l’annulation le projet Northstream 2 dans le but de protéger l’Europe et d’empêcher la Russie d’utiliser le gaz comme moyen coercitif. Nous allons voir comment se mets en place le piège américain et comment l’étau va se resserrer progressivement sur les entreprises européennes participant au projet.

Un enjeu de puissance américain

Les raisons de l’acharnement américain pour stopper le projet germano-russe Northstream 2 peut être vu de deux angles. L’un économique et l’autre sous une politique d’influence.

Economique, car rappelons-le, c’est bien L’Europe qui sollicite les Etats-Unis pour diversifier son approvisionnement. En 2015, un « paquet » de la Commission Européen lance les bases d’une « Union de l’Energie »  qui trace un axe de diversification des fournisseurs de gaz via un recourt accru au GNL. La livraison de GNL par méthanier a l’avantage d’être flexible et présente une grande diversité de fournisseur, mais est plus cher que le gaz russe par gazoduc. Le rapport préconise également que la Commission fasse son possible pour « lever les obstacles aux importations de GNL en provenance des Etats-Unis ». Cela sera réalisé en 2015 et les premières exportations de GNL américain vers l’Europe se feront en 2016. Proche de l’autosuffisance grâce la révolution du gaz et pétrole de schiste amorcée en 2007, les Etats-Unis ont détrôné en 2009 la Russie en tant que premier producteur de gaz, et l’Arabie Saoudite depuis 2018 en tant que premier producteur de pétrole. La sécurité énergétique du pays est assurée et les sociétés privées américaines peuvent maintenant se lancer à l’assaut des marchés internationaux, avec la bénédiction de leur gouvernement, quitte à leur donner quelques coups de pouce.

ech22391021-1.jpg

Politique d’influence, car une Europe dépendante et sous emprise Russe, notamment la première puissance européenne qu’est l’Allemagne et nation cadre de l’OTAN qui plus est, serait une perte d’influence inacceptable pour Washington. La réorientation de la politique énergétique américaine se fait au service de sa politique de puissance, car livrer du gaz à l’Europe permet de réduire le déficit de la balance commerciale américaine vis-à-vis de celle-ci, de desserrer l’étau russe sur le marché du gaz européen, d’augmenter son potentiel d’influence dans la région comme fournisseur d’énergie.

Stratégie et ciblage des lois américaines à porter extraterritoriales

L’enchainement des sanctions américaines suit une gradation étonnante. Les premières datent de 2014, sous la mandature du président Obama suite à la crise de Crimée et elles se poursuivent sous le président Donald Trump notamment en 2017 avec le « Countering America's Adversaries Through Sanctions Act » (CAATSA) (contrer les adversaires de l’Amérique par des sanctions) qui visent l’Iran, la Corée du Nord et la Russie.

Le début des sanctions contre la Russie :

Les différents trains de sanctions entre 2014 et 2018 sont de portés larges en visant des hommes politiques, des hommes d’affaires, des secteurs stratégiques comme l’énergie ou la défense, des restrictions financières et l’exportation de matériel technologique. L’objectif global est de pénaliser le développement de secteurs stratégiques russes. Cependant, le projet Northstream 2 et les sociétés européennes ne sont pas encore visées directement. Comme un pied de nez à l’administration américaine, le consortium signe en avril 2017 l’accord de financement. Washington est de plus en plus critique vis-à-vis du projet et se fait menaçant envers les européens. Lors du sommet de l’OTAN en juillet 2018, le président Trump déclare que « l’Allemagne est prisonnière de la Russie » et lui demande d’abandonner le projet. La pose des premiers tuyaux commence en septembre 2018 et par cet acte les Européens montrent qu’ils n’ont pas l’intention de laisser les Américains s’ingérer dans leurs affaires.

Les contraintes américaines entravent le développement des projets gaziers russes au sens large, mais le Northstream 2 avance et le développement d’usines de liquéfaction de gaz dans l’Arctique russe se font en partie avec des financements chinois. Les sanctions américaines manquent d’efficacité. Ils doivent revoir leur stratégie en visant des objectifs précis pour torpiller le Northsteam 2. Une course contre la montre s’enclenche avant que la pose des canalisations soit complète.

L’arme extraterritoriale niveau 1 : cible européenne – la société « Allsea »

La pièce maitresse du projet Northstream 2 est son bateau de pose de canalisation, le « Pioneering Spirit » de la société Suisse Allsea. Sans bateau d’installation, pas de pose de tuyaux au fond de l’eau et le projet s’arrête. Les Américains vont appliquer l’extraterritorialité de leur droit à une société européenne, dans les eaux européennes. C’est une première et cela va marcher. Le vote en décembre 2019 dans la loi du “Protecting Europe’s Energy Security Act of 2019 (PEESA) (Protéger la sécurité énergétique européenne) vise directement la société Allsea en « imposant des sanctions sur les bâtiments de constructions sur les pipelines d’exportation russe, et pour d’autres utilisations ». La société suisse s’exécute en suspendant son activité en décembre 2019 par crainte de sanctions américianes éventuelles.

L’arme extraterritoriale niveau 2 : cibler les sociétés russes de la pose de tuyaux

Les Etats-Unis anticipent le fait que la pose de canalisation reprendra tout ou tard avec des sociétés russes, hors de portées des lois américaines actuelles. C’est la raison pour laquelle le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompéo annonce en Juillet 2020 un durcissement des sanctions en incluant le projet Northstream 2 dans le « Countering America's Adversaries Through Sanctions Act  (Caatsa) » de 2017. Cela permet de poursuivre les sociétés russes participant à la construction de ce projet. 

webrussiegazoduc2019.jpg

Effectivement, loin de renoncer au projet, les Russes travaillent sur la modification et l’achat de bateau de pose via les sociétés russes KVT-RUS pour le « Fortuna » et Gazprom avec le « Akademik Tscherski » pour reprendre l’activité abandonnée par la société suisse. Le chantier reprendra le 11 décembre 2020, soit après un an d’arrêt, afin de finir la pose des 6% de tuyaux restant soit 120 km dans les eaux danoises et 30 km dans les eaux allemandes.

L’arme extraterritoriale niveau 3 : Cibler les activités de support à la pose de canalisation

C’est une première victoire pour les Américains et leurs alliés européens. Le projet a été retardé d’un an. Ce temps précieux gagné va permettre aux Américains de préparer la suite. En anticipant les activités de pose par des sociétés russes, il faut trouver un autre angle d’attaque pour les empêcher de travailler. La stratégie est de cibler les sociétés en assistances de ces bateaux. Depuis Juin 2020 des sénateurs américains se penchent sur le sujet. Un « Act » est préparé et sera intégré  au  « National Defense Autorization Act »  voté le 1er Janvier 2021. Celui-ci sanctionne toutes sociétés ou individus qui fourniraient des services et assurances à tout bateau de pose, des installations de soudage, des services de test et d’inspection pour les pipes du projet Northstream 2. En d’autres termes, c’est un encerclement juridique de sanction sur toutes activités et services liés aux bateaux russes. Le 13 Janvier 2021, le gouvernement américain avertit officiellement les entreprises européennes concernées en leur enjoignant de se retirer avant qu’il ne soit trop tard…. Le groupe norvégien de certification DNV GL se retire début Janvier 2021, et le groupe Zurich Insurance Group aurait lui aussi jeter l’éponge.

La stratégie américaine est pensée, redoutable, et les sanctions chirurgicales car ciblant des activités critiques à chaque fois. Les entreprises européennes abandonnent les unes après les autres de peur de sanctions, mais aussi peut-être par manque de soutien et de solutions judiciaires européennes les protégeant. Le champ des sanctions américaines s’adapte au fur et à mesure que les Russes et les Européens trouvent des solutions. Preuve pour ceux qui en doutaient de l’extraterritoriale du droit américain comme une arme de guerre économique, au service de la politique de puissance étatsunienne.

Le projet s’enlise mais continue toujours, l’Allemagne et la Russie poursuivant le projet malgré les contraintes. Mais le coup fatal pourrait bien venir d’ailleurs : de l’échiquier politique et sociétal Allemand. La nécessité du projet est de plus en plus critiquée ainsi que les violations répétées des droits de l’hommes du partenaire Russe.

Guerre informationnelle et encerclement cognitif en Allemagne

Depuis Obama en passant par Trump, les Etats-Unis n’ont fait qu’accroitre les sanctions sur la Russie en exploitant les affaires Skripal et Navalny. Il faut se remémorer qu’Alexeï Navalny, opposant au Kremlin, a été transporté de Russie en Allemagne pour y être soigné en août 2020. Cela s’est fait grâce à la médiation d’une petite ONG allemande « Cinema for peace» dont il serait intéressant d’étudier les ramifications. Cette affaire va être utilisée comme biais cognitif pour diviser la société et la classe politique allemande. Lier deux affaires visiblement sans rapport :  le projet Northstream 2 et l’affaire Navalny en y incluant son arrestation dès son retour en Russie en Janvier 2021 et la répression des manifestants qui s’ensuivit. Le biais pourrait être résumé ainsi : l’Allemagne doit-elle et peut-elle faire confiance à la Russie, qui empoissonne ses opposants et réprime avec violence ses manifestants, en lui confiant une large part de sa sécurité énergétique. L’idée fait son chemin dans la classe politique allemande, mais la chancelière refuse de lier les deux affaires pour le moment, mais n’exclut pas des sanctions européennes à l’égard de la Russie. Cependant la question a été posée, et la graine a germé : droit de l’homme contre projet politico-économique.

Un autre relais d’influence puissant en Allemagne est le lobby écologique. C’est un puissant relais d’opinion qui est mobilisé depuis le départ contre le projet, mais au nom de la protection de l’environnement. Si le projet est suffisamment retardé, le sujet sera au menu des prochaines l’élections fédérale allemande de septembre 2021, dont le parti des verts d’Annalena Baerbock, de plus en plus populaire, sera certainement un membre influent du nouveau gouvernement. Il y aura fort à parier que cela se fera au détriment du projet. Annuler le projet pour des raisons écologiques pourrait être une porte de sortie honorable pour l’Allemagne, sans remettre en cause l’autorité américaine et l’extraterritorialité de son droit.

Intérêts divergents et divisions européennes

La Russie souhaite avec ce projet pérenniser ses parts de marché en Europe face à la concurrence du GNL, et ainsi maintenir son modèle économique de rente gazière. Elle souhaite aussi se positionner sur le marché européen du gaz dont les importations sont prévues à la hausse pour faire face à la baisse de la production intra-européenne. La Russie développe également une offre GNL, avec ses champs gaziers arctiques, pour diversifier ses débouchés vers l’Asie, mais aussi pour offrir à l’Europe mode de livraison plus souple et moins contraignant qu’un tuyau physique. Cependant l’Europe, qui capte la majeure partie des exportations russes, reste son premier marché (90% en 2016), tandis que le développement vers l’Asie est très concurrentiel. C’est un projet politique pour le Kremlin, mais aussi économique car c’est une rentrée d’argent importante pour une économie russe toujours fragile.

L’Allemagne a fait le choix politique, quoi qu’en disent ses dirigeants, de réaliser ce projet malgré les réticences de ses partenaires, malgré les alternatives possibles, malgré l’intérêt économique discutable et malgré les deux récents gazoducs la reliant à la Russie : Yamal-Europe en 2006 et Northstream1 en 2012. Est-ce une conséquence de l’ « Ostpolitk » allemande, axe politique repris par le chancelier Gerald Schröder qui est à l’origine des deux projets Northstream ou une dérive d’une partie de la classe politique et industrielle allemande ? On peut se poser la question lorsqu’on retrouve à la tête de Nord Stream AG, le "reconverti" Gerald Schröder, à la tête du consortium Nord Stream AG 2 Matthias Warnig ancien de la Stasi et proche du Kremlin, et nos deux compères au comité exécutif de Rosneft. De même pour la finance et l’industrie allemande. On va retrouver la Deutsche Bank, le KfW (Établissement de crédit pour la reconstruction) et la Dresdner Bank. La Dresdner Bank avec Matthias Warnig pour conseiller Gazprom lors des grandes manœuvres de consolidation des entreprises énergétiques russes dans les années 2000. Il serait intéressant d’étudier les liens entre les sociétés allemandes E.ON, RWE, BASF et Gazprom avec le jeu des actions par filiales et les nominations à ces conseils d’administration et voir s’il existe des liens unissant ses acteurs en montrant les intérêts communs pour ces projets. Un jeu d’acteurs et d’intérêts troubles pas forcement au profit de l’Allemagne, ni de l’Europe.

russie-europe-grandes-manoeuvres-gazieres-dans-les-balkans_0.jpg

L’Allemagne a fait un choix individualiste qui pouvait paraitre stratégiquement intéressant sur le long terme. En se positionnant comme hub gazier régional avec un afflux de gaz russe pour accroitre sa puissance. Un hub, c’est une rente sur le transit gazier assurée et c’est avoir la main sur le robinet. De quoi avoir des arguments autour d’une table de négociation en face de ses partenaires européens. Cette stratégie se retourne contre elle par la force des événements, et explique certainement le manque de solidarité de ses autres partenaires.

L’Europe s’indigne, proteste et conteste, vigoureusement certes, de l’ingérence américaine. L’UE avait cru bien trouver un compromis tout technocrate pour calmer le courroux américain en Février 2019 en incluant le projet Northstream 2 dans « la réglementation européenne du gaz ». Cela oblige Gazprom et ses associées de dissocier les activités de fournisseur et producteur, et aussi de partager les installations avec d’autres fournisseurs / producteurs potentiels. C’est une perte de rentabilité énorme pour le consortium. Cependant le texte laisse la porte ouverte à des exemptions, et rien n’a été encore fait pour s’y conformer. Les Américains, ne se laissant pas noyer dans les méandres de la législation européenne, restent cohérents avec leur ligne de départ en exigeant l’arrêt pur et simple du projet. La Pologne aussi utilise son droit comme une arme économique pour infliger une amende de 6,5 milliards d’euro à Gazprom et sanctionne les cinq autres partenaires. De son côté Paris a appelé Berlin, début février à stopper le projet et ce malgré l’implication d’Engie.

Le GNL russe et sa montée en puissance dans l’arctique dans le collimateur américain

La Russie développe ses champs gaziers arctiques de Yamal et Gydan ainsi que des technologies liées au GNL. Les acteurs majeurs de ce développement sont la société privée russe Novatek, et des sociétés européennes (Total, Technip, Saipem, autres), chinoises (CNPC, Silk Road Fund, CNOOC) et japonaises. La Russie ambitionne de devenir un acteur majeur dans le GNL au vu de ses ressources, mais aussi de développer un savoir-faire de ces technologies. Cela lui permettrait de diminuer les risques de sanctions occidentales sur l’importation de technologie, car les sanctions américaines incluent déjà l’entreprise Novatek, ainsi que l’exportation de technologie et service pour des activités offshore dans l’Arctique.

Le réchauffement climatique rend possible l’exploitation de ces ressources et la navigation via la route du nord, malgré les conditions extrêmes. Cette route offre un avantage stratégique car elle est plus courte de 15 jours pour relier l’Atlantique au Pacifique sans passer par le canal de Suez. L’autre avantage stratégique est l’énorme avance russe avec ses 39 brise-glaces. Les Etats-Unis n’en possèdent qu’un en état de fonctionnement. Un volet de la stratégie américaine est de limiter le développement russe en Arctique en déployant des mesures coercitives sur la navigation via les organismes internationaux au nom de la protection de l’environnement. En novembre 2020, « L’International Maritime Organizations » (IMO) interdit la navigation des navires transportant du mazout lourd en Arctique, visant ainsi la flotte russe.

Les Etats-Unis sont devenus le troisième exportateur de GNL derrière l’Australie et le Qatar. La Russie est le quatrième et à de nombreux projets pour augmenter ses capacités, en exploitant les ressources importantes de l’Arctique qui repose sur la navigabilité de la route du nord. Les Etats-Unis essayent de contenir un compétiteur sur le marché du GNL, mais aussi la monté stratégique russe en Arctique, région qui est d’ores et déjà un enjeu géopolitique.

Implications et conséquences 

Au-delà du bien-fondé ou non du projet Northstream 2, ou de l’intérêt américain de fournir du GNL aux européens, l’enjeu s’est maintenant déplacé sur la souveraineté européenne. Les Etats-Unis ont franchi le Rubicon. C’est au cœur de l’Europe, sur le territoire européen, que les Etats-Unis veulent sanctionner les entreprises européennes grâce à l’extraterritorialité supposée de leur droit. Le changement de locataire à la Maison Blanche qui déclare que l’Amérique est de retour et qu’elle est prête à conduire le monde, ne rassure en rien. De plus, faut-il y voir un hasard du destin lorsque Joe Biden choisit Anthony Blinken comme nouveau secrétaire d’Etat, lui qui a écrit « Ally versus ally », dont le sujet est la crise de 1982 entre la France, l’Allemagne, l’URSS et les Etats-Unis au sujet … d’un gazoduc sibérien. Les Etats-Unis avaient alors infligé des mesures de rétorsions aux Européens et à leurs entreprises, mais ils avaient su réagir en prenant des contre-mesures. Les sanctions seront abandonnées et le projet se fera. Preuve que l’Europe est capable de faire plier le géant américain pour défendre ses intérêts. Les ingérences américaines dans la vie européenne ne sont pas nouvelles, y compris dans le domaine de l’énergie, mais en revanche l’utilisation de leur droit sur le territoire européen en est une. C’est une complète violation de la souveraineté européenne qu’il faut voir comme les prémices de l’affrontement Chine / Etats-Unis. Si elle est piétinée par notre allié dans une période encore relativement calme, alors quel traitement nous attendra dans les zones de turbulences à venir... De l’autre côté, la Chine ne sera certainement pas plus enclin à respecter ni la souveraineté et ni les valeurs européennes.

Pierre-Charles HIRSON
Auditeur de la 35ème promotion MSIE

lundi, 01 février 2021

Le Grand Jeu en Méditerranée orientale

sddefault.jpg

Giusepppe Gagliano:

Le Grand Jeu en Méditerranée orientale

Ex : https://moderndiplomacy.eu

Comme nous l'avons souligné à plusieurs reprises, la découverte de grands gisements de gaz au large des côtes d'Israël, de Chypre, d'Égypte et du Liban, a fait que la Méditerranée orientale joue désormais un rôle beaucoup plus important dans la géopolitique de l'énergie. Dans les eaux de l’offshore profond, elle n'est rentable qu'à long terme et présente des défis techniques et économiques importants. De plus, le pouvoir politique qui régit cette zone de la Méditerranée orientale repose sur trois autorités avec lesquelles il est nécessaire de traiter, dont les intérêts économiques peuvent diverger dans le temps. Cette réalité pèse sur les perspectives d'avenir de cette zone, du moins jusqu'à ce que la dimension politique soit résolue de manière sûre.

D'importants gisements de gaz naturel ont été découverts dans les ZEE de l'Égypte, d'Israël et de Chypre. Les ZEE plus petites de la Syrie et du Liban doivent encore être explorées ou confirmées. Ces découvertes en Méditerranée orientale seraient constituées de réserves potentielles de l'ordre de 3,5 milliards de mètres cubes de gaz, dont la moitié environ sont des réserves prouvées équivalentes à celles encore disponibles pour la Norvège après trente ans d'approvisionnement par l'Union européenne. En particulier, presque à la même distance des côtes de leur pays, se trouvent les trois gisements de Zohr (Egypte), Leviathan (Israël) et Aphrodite (Chypre) avec respectivement des réserves prouvées de 850, 450 et 140, pour un total de 1.440 milliards. de mètres cubes. Les dirigeants de ces trois pays se sont réunis pour envisager une solution commune afin de commercialiser ce gaz pour l'exportation. Il a été question de la construction d'un gazoduc sous-marin vers la Grèce et l'Italie, qui serait un concurrent direct du gaz azerbaïdjanais qui traverse la Turquie.

Dans le même temps, les gouvernements de Turquie et de Libye ont délimité les frontières de leurs ZEE, envahissant les ZEE des pays cités ci-dessus, créant ainsi des sources supplémentaires d'incertitude et de complications juridiques. Enfin, la démonstration de force de la Turquie en envoyant des navires sismiques en préparation des opérations d'exploration dans la ZEE grecque n'a fait qu'ajouter à un climat géopolitique déjà tendu. Tous ces facteurs d'incertitude et de conflits potentiels ne sont pas propices au développement de la production de gaz dans cette zone de la Méditerranée orientale. Cette situation n'empêche pas l'Égypte et Israël de produire, de consommer et d'exporter du gaz provenant de gisements proches de leurs côtes, dont la propriété n'est pas remise en question.

carte-gazpol1-140220_0_729_497.jpg

Nous en venons maintenant à la Turquie. Il faut souligner qu'il existe un malentendu géographique : la grande découverte annoncée le 21 août 2020 par le président Erdogan ne se situe pas en Méditerranée, mais en mer Noire. Il s'agit du champ de Sakarya, situé à environ 170 kilomètres au nord de la côte turque. Il a une profondeur d'eau de 2 110 mètres et une profondeur totale de 4 775 mètres. Selon les informations publiques, il a été découvert en forant un seul puits, le Tuna-1, réalisé par le navire d'exploration Fatih ("le conquérant", en turc). Les réserves, initialement annoncées à 800 milliards de mètres cubes, ont été réévaluées par l'opérateur TPAO (Turkish Petroleum Corporation) à 320 puis à 405 milliards de mètres cubes le 17 octobre 2020. Un second forage de Turkali 1 est prévu en novembre. Un deuxième navire d'exploration, le Kanuni ("le législateur" en turc) est sur le point d'atteindre la mer Noire.

Le Sakarya a l'avantage d'être proche du marché turc. S'il est produit, son gaz approvisionnera le marché turc, renforcera la sécurité d'approvisionnement du pays et améliorera sa balance commerciale.

Cependant, la mise en production de Sakarya en 2023 est un objectif qui ne tient pas compte du calendrier de l'industrie gazière. Cette constatation devra être confirmée avant de passer à la conception et à la construction des installations de la phase de production du projet.

N'oublions pas que les ambitions de la Turquie sont multidimensionnelles et à multiples facettes. Elles ont un impact direct sur l'Europe, de l'Atlantique au Caucase en passant par la Méditerranée et le Moyen-Orient. Il est évident que les dimensions géopolitiques et religieuses priment sur les autres et il n'est pas clair si elles ont leur propre dimension stratégique ou si elles sont simplement tactiques. Cela dit, les ambitions énergétiques sont très légitimes pour tout pays, surtout lorsqu'il s'agit de la sécurité de l'approvisionnement en gaz.

carte-gazpol2-140220-002_1_730_490.jpg

L'approvisionnement en gaz de la Turquie se situe entre 45 et 50 milliards de mètres cubes par an ; il est bien diversifié. Le gaz arrive à l'ouest par le Turk Stream, qui remplacera progressivement l'itinéraire historique à travers l'Ukraine, la Roumanie et la Bulgarie, au nord par le Blue Stream à travers la mer Noire à une profondeur de 2 000 mètres, à l'est par la frontière avec l'Iran et au nord-est par la frontière avec la Géorgie pour le gaz azerbaïdjanais. En outre, deux terminaux GNL terrestres (Izmir Aliaga, Marmara Ereglesi) et deux terminaux GNL flottants (Etki et Dörtyol) ont une capacité de réception totale d'environ 25 milliards de mètres cubes, dont la moitié seulement est utilisée, ce qui laisse une grande flexibilité ; ils reçoivent du gaz naturel liquéfié (GNL) d'Algérie, du Nigeria, du Qatar et d'autres sources, en dernier lieu du gaz de schiste des États-Unis.

Quant au TANAP (Trans Anatolian Pipeline) récemment mis en service, 6 milliards de mètres cubes par an de gaz azerbaïdjanais transiteront dans une première phase vers la Grèce, ce qui représente un peu plus de 1% des besoins de l'Union européenne. C'est ce qui reste du projet "Corridor Sud", autrefois étudié sous le nom de "Nabucco", promu par l'Union européenne pour réduire l'influence russe dans l'approvisionnement en gaz.

En bref, ces découvertes de grands gisements de gaz naturel ont déterminé un conflit évident, exacerbant les problèmes géopolitiques déjà existants dans une région qui n'est certainement pas simple d'un point de vue géopolitique.

Nous pensons au fait qu'Israël est en guerre avec le Liban et que les deux pays ne s'accordent pas sur le tracé de leurs zones économiques exclusives (ZEE) respectives ; la Syrie est en ruine, le conflit israélo-palestinien se poursuit et la question d'une éventuelle ZEE pour Gaza demeure ; la Turquie occupe toujours la partie nord de Chypre, refuse à l'île le droit d'avoir une ZEE et remet en cause le traité de Lausanne qui a établi, en 1923, les frontières gréco-turques et enfin, la Libye est déstabilisée et en guerre civile, avec des interventions étrangères qui compliquent encore la stabilité de la région.

000893559_illustration_large.png

Ces découvertes modifient considérablement le destin énergétique des Etats riverains du bassin du Levant. Israël devient une puissance exportatrice de gaz naturel, l'Égypte répond dans un premier temps à ses besoins et envisage de devenir un pôle énergétique régional, Chypre s'appuie sur ses ressources naturelles pour réaliser la réunification de l'île. De même, le Liban et la Syrie pourraient envisager d'exploiter leurs ressources respectives ; le Liban a accordé les premières licences de recherche/exploitation et la Syrie a fait de même au profit, sans surprise, des entreprises russes. Et une fois de plus, la Turquie joue un rôle décisif dans ce jeu.

Mais pour revenir à la Turquie, l'occupation de la partie nord de Chypre (depuis 1974) est l'une des composantes de la question. La nouveauté vient de la réaction de la Turquie face à la possibilité pour Chypre d'exploiter les ressources naturelles situées dans sa ZEE. Rappelons que Chypre a délimité sa ZEE avec l'Égypte et Israël, a signé un traité avec le Liban et était en pourparlers avec la Syrie (avant le conflit) sur la base de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982). L'île a ensuite accordé des accords de recherche/exploitation à diverses entreprises. La société américaine Noble Energy, le consortium italo-coréen ENI-Kogas, le français Total, seul ou en joint-venture avec ENI, et l'américain ExxonMobil allié de Qatar Petroleum ont obtenu les licences.

640xauto.jpg

La Turquie, pour sa part, affirme que Chypre, comme toutes les îles de la Méditerranée, n'a pas de ZEE. Ankara, qui ne reconnaît pas la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, a une position arbitraire sur le sujet, une position qui lui est propre : elle estime que les îles n'ont pas de ZEE dans les mers fermées ou semi-fermées. .

Malgré les menaces turques à l'encontre des compagnies pétrolières travaillant avec Chypre, de nombreux forages exploratoires ont été réalisés dans la ZEE du pays et d'importantes découvertes de gaz naturel en quantités exploitables ont été faites : Noble Energy (découverte d'un champ contenant 100 à 170 milliards de mètres cubes de gaz naturel dans le bloc 12), ExxonMobil avec Qatar Petroleum (de 170 à 230 milliards de mètres cubes dans le bloc 10) et ENI avec Total (grand champ non encore quantifié dans le bloc 6).

Face à ces constats, la Turquie est devenue encore plus agressive, envoyant des navires d'exploration et de forage dans les eaux chypriotes, accompagnés de navires de guerre. La Turquie a effectué huit sondages illégaux dans la ZEE de Chypre. Appliquer la tactique d'encerclement à Chypre en maintenant constamment la pression sur cet Etat insulaire, avec, en fin de compte, le contrôle total de l'île. Sa dernière provocation, outre l'invasion quasi constante de sa ZEE, a été l'ouverture à l'exploitation et enfin la colonisation, le 8 octobre, du quartier fermé de Famagouste, ville portuaire vidée de sa population en 1974 et laissée auparavant pour une ville fantôme.

Parallèlement à la menace qui pèse sur Chypre, une menace croissante pèse sur la Grèce. Depuis le 10 août 2020, la Turquie a déployé son navire sismique Oruç Reis, accompagné de forces militaires navales, dans l'espace maritime grec, jusqu'aux côtes de Crète, obligeant la Grèce à faire de même. La Grèce, la France, l'Italie et Chypre ont mené un exercice militaire conjoint en Méditerranée orientale du 26 au 28 août, envoyant ainsi un message clair sur la volonté de ces pays de faire respecter le droit international.

indexornp.jpg

Selon une déclaration du ministère français des forces armées, "Chypre, la Grèce, la France et l'Italie ont décidé de déployer une présence commune en Méditerranée orientale dans le cadre de l'initiative de coopération quadripartite". La ministre française des forces armées, Florence Parly, a en outre précisé que la Méditerranée "ne doit pas être un terrain de jeu pour les ambitions de certains, c'est un bien commun".

Le président turc a précisé de sa part : "Nous ne ferons absolument aucune concession sur ce qui nous appartient. Nous invitons nos homologues à [...] se méfier de toute erreur qui pourrait ouvrir la voie à leur perte. Il a ensuite ajouté : "La Turquie prendra ce qui lui revient de droit dans la mer Noire, la mer Égée et la Méditerranée [...]. Pour cela, nous sommes déterminés à faire tout ce qui est nécessaire politiquement, économiquement et militairement". Le discours a été prononcé lors d'une cérémonie commémorant la bataille de Manzikert en 1071, qui marque l'entrée des Turcs en Anatolie, suite à la victoire du sultan seldjoukide Alp Arslan sur les Byzantins. Les marines des deux pays sont sur le point de s'affronter. Août : un navire grec entre en collision avec un navire turc.

A la situation déjà compliquée, la Turquie a ajouté un nouvel élément lié au conflit libyen. Depuis la chute du colonel Kadhafi, la Libye est entrée dans une zone d'instabilité dans laquelle de nombreux acteurs aux intérêts divergents se sont immergés. L'Egypte, soutenue par les Emirats et l'Arabie Saoudite, soutient le maréchal Haftar, qui contrôle la Cyrénaïque. La Russie est également présente dans cette région. Au contraire, la Turquie, soutenue par le Qatar, soutient le gouvernement de Sarraj, qui contrôle la région de Tripoli. Profitant de ce soutien, la Turquie a signé deux accords (le 27 novembre 2019) avec le maître de Tripoli. L'un militaire, l'autre maritime. L'accord de délimitation du plateau continental maritime entre les deux pays ignore complètement l'existence de Chypre, de la Crète et d'autres îles grecques de la mer Égée. De plus, la volonté d'Erdogan de prendre pied sur le continent africain et de changer la situation géopolitique dans cette région bouleverse de nombreux autres acteurs internationaux. La Libye est pour la Turquie, une des "entrées" de cet espace, d'où son désir d'établir des bases permanentes dans ce pays.

Cette situation géopolitique explosive montre la nécessité de développer la coopération dans cette région troublée. La coopération entre Chypre, la Grèce et Israël a rapidement pris forme. D'autres ont suivi, impliquant l'Égypte et la Jordanie, toujours avec la participation de Chypre et de la Grèce. L'Italie et la France sont également très présentes pour l'implication de l'ENI et de Total, mais aussi pour protéger cet espace vital commun qu'est la Méditerranée.

image-20160726-7028-gr5wci.jpg

La signature, début janvier 2020, d'un accord interétatique entre Israël, Chypre et la Grèce, pour la construction du pipeline sous-marin EastMed, est l'un des projets ambitieux de cette coopération. D'un coût d'environ 7 milliards d'euros, ce gazoduc permettrait d'acheminer le gaz chypriote et israélien vers la Grèce continentale, via la Crète, et au-delà vers l'Italie et l'Europe occidentale (entre 9 et 11 milliards de mètres cubes/an, ce qui correspond à environ 15 % de la consommation européenne de gaz naturel). Bien que ce projet soit coûteux sur le plan économique, il est de la plus haute importance sur le plan géopolitique pour la construction de l'indépendance énergétique de l'Europe. Il convient également de noter qu'en janvier 2019, les pays de la région ont créé le Forum du gaz de la Méditerranée orientale, qui vise à gérer le futur marché du gaz - une coalition qui comprend Chypre, la Grèce, Israël, l'Égypte, l'Italie, la Jordanie et la Palestine. La Turquie dénonce le fait que cela pourrait menacer ses intérêts. Toutefois, trois autres développements positifs sont intervenus au cours de l'été 2020 : La Grèce a procédé à la délimitation de sa ZEE avec l'Italie et l'Égypte et cette délimitation, basée sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, reconnaît évidemment une ZEE pour les îles.

Enfin, le Conseil européen réaffirme dans ses conclusions du 2 octobre 2020 sa solidarité avec Chypre et la Grèce, en précisant que des sanctions seraient adoptées contre la Turquie si cette dernière continuait à violer les ZEE des deux pays membres de l'UE ; Ankara a immédiatement rejeté cette décision, déclarant que son programme de recherche en Méditerranée orientale se poursuivrait. D'autant plus que l'Oruç Reis est toujours dans les eaux chypriotes et que la Turquie a décidé d'ouvrir le district fermé de Famagouste à l'exploitation, certainement dans le but d'une colonisation imminente, et ce en violation de toutes les résolutions des organisations internationales. Non seulement la pression continue de la Turquie sur Chypre s'intensifie dangereusement, mais la Turquie s'engage dans une projection politique lucide de la puissance maritime.

dimanche, 24 janvier 2021

Comment Nord Stream 2 pourrait "libérer" l'Europe

9752026_182118020-choix.jpg

Salman Rafi Sheikh

Comment Nord Stream 2 pourrait "libérer" l'Europe

Ex : https://journal-neo.org

Plus que toute autre chose, les émeutes à Washington D.C. ont montré que la politique américaine, tout en passant apparemment le pouvoir des Républicains "fous" aux Démocrates "sages", risque de rester sous l'emprise d'une intense lutte de pouvoir interne entre des groupes "pro" et "anti" Trump. L'administration Biden restera très probablement, au moins pendant un certain temps, concentrée sur la diffusion des tensions internes et la consolidation du pouvoir. Alors que les États-Unis semblent avoir incroyablement perdu leurs lettres de noblesse démocratiques, ailleurs en Europe, ils perdent également leur primauté en tant que gestionnaires hégémoniques de la politique étrangère, une position qu'ils avaient acquise à la suite des dévastations militaires et économiques subies par l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. La décision récente de l'Allemagne d'aller de l'avant en achevant le gazoduc Nord Stream 2 indique la direction nouvelle dans laquelle souffle le vent, éloignant ipso facto l'Europe des États-Unis

1440x810_cmsv2_bb0cdc4e-5da3-55c9-a924-70e2d35bfbfe-5004000.jpg

Si l'éventuel achèvement de Nord Stream 2 n'indique pas et ne voudrait pas indiquer l'émergence d’une alliance stratégique de l'Europe avec la Russie, il montre cependant l'affirmation croissante de l’autonomie européenne vis-à-vis des États-Unis. En l'état actuel des choses, l'Allemagne et l'Europe poursuivent le parachèvement de Nord Stream 2, la construction de la dernière portion du gazoduc devant commencer à partir du 15 janvier au Danemark.

Les États-Unis y voient naturellement un revers stratégique et ils "avertissent" déjà les entreprises européennes qu’ils leur infligeront des sanctions. L'annonce du parachèvement de Nord Stream 2 a été faite quelques jours après la signature de l'accord UE-Chine sur les investissements : cela illustre bien la manière dont l'Europe snobe de plus en plus les États-Unis dans ses relations avec les pays que les États-Unis considèrent comme "voyous" et/ou "révisionnistes".

Le département d'État américain a récemment "informé" les entreprises européennes impliquées dans le projet du gazoduc qu'elles risquaient de faire l'objet de sanctions. "Nous essayons d'informer les entreprises du risque et de les inciter à se retirer avant qu'il ne soit trop tard", a déclaré un responsable américain.

Alors que l'administration Trump poursuivait depuis un certain temps les entreprises européennes impliquées dans le projet, l'administration Biden devrait maintenir ce cap. Joe Biden, lorsqu'il était vice-président, s'était déjà opposé au projet.

Dans le même temps, l'Europe n'a pas envie que la nouvelle administration américaine vienne sanctionner les entreprises commerciales européennes. Le message aux États-Unis était clair lorsque le ministre allemand des affaires étrangères, Heiko Maas, a récemment déclaré à l'agence de presse Deutsche Presse-Agentur DPA que Berlin ne céderait pas aux pressions de Washington. Pour le citer : « l'Allemagne n'a pas besoin de parler de souveraineté européenne si l'on entend par là que nous (l'Allemagne) ferons tout à l'avenir comme le veut Washington ». Il a ajouté que si l'Allemagne voit une opportunité de resserrer ses liens avec les Etats-Unis sous l'administration Biden, sa position sur Nord Stream 2 restera inchangée.

6704C-tubes-gaz.jpg

Il est évident que l'Allemagne, comme le reste de l'Europe, en a absolument assez de l'ingérence et des diktats répétés des États-Unis. Par conséquent, alors que Nord Stream 2 satisfera économiquement les besoins commerciaux allemands, géopolitiquement, il aidera l'Allemagne et les autres pays européens à exercer à nouveau leur autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, autonomie qu'ils avaient avant que le système dominé par les États-Unis ne soit imposé après la Seconde Guerre mondiale. Le Nord Stream 2 est donc déjà devenu un symbole de la rédemption européenne, indiquant fortement qu'il n'y a pas de retour à la pleine normalisation.

C'est d'ailleurs exactement ce que le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a déclaré en novembre dernier dans une interview à la radio Europe1. Pour lui, il n'y aura pas de retour à la situation précédente, au bon vieux temps des relations transatlantiques, ajoutant également que "nous devrons construire une nouvelle relation transatlantique" à la lumière des changements que le monde a connus au cours de ces quatre dernières années. L'un des changements les plus significatifs, selon le ministre, est la manière dont "l'Europe a affirmé sa souveraineté au cours des quatre dernières années, dans les domaines de la sécurité, de la défense et de l'autonomie stratégique", ajoutant également que "l'Europe a renoncé à sa naïveté au cours des quatre dernières années et a commencé à s'affirmer en tant que puissance".

La décision de l'Allemagne et d'autres pays bénéficiaires européens d'achever le programme Nord Stream 2 montre que la marche inébranlable de l'Europe vers la reconquête de son autonomie stratégique se poursuit et permet de vaincre les États-Unis et leur menace de sanctions.

C'est ce qui ressort de la manière dont l'Allemagne prend déjà des mesures pour créer un fonds destiné à parer aux sanctions américaines et à permettre aux entreprises d'acquérir un bouclier contre les mesures coeercitives que les États-Unis ont l'intention de prendre pour punir l'Europe de son autonomie et de sa décision de ne pas acheter tout le gaz dont elle a besoin aux seuls États-Unis. De toute évidence, la décision de l'Allemagne de soutenir envers et contre tout Nord Stream 2 s'est faite au détriment de programmes américains tels que le ‘’troisième paquet énergétique’’ et l'initiative dite des ‘’trois mers’’ financée et soutenue par les États-Unis.

Nord Stream 2 est donc déjà devenu un test décisif pour les ministres européens qui affirment que le continent a subi des "changements" au cours de ces quatre dernières années. Son achèvement marquera les lettres de créance de l'Europe en tant qu'acteur indépendant dans un monde de plus en plus multipolaire. La distance croissante de l'Europe par rapport aux États-Unis affaiblira également la capacité des États-Unis à manipuler et à dicter unilatéralement les questions politiques et économiques mondiales, notamment le changement climatique, l'Iran, la Russie ("Etat-voyou") et la Chine "révisionniste". Dans l'état actuel des choses, l'Europe a déjà tracé la voie à suivre.

Salman Rafi Sheikh.

Salman Rafi Sheikh, chercheur et analyste des relations internationales et des affaires étrangères et intérieures du Pakistan, en exclusivité pour le magazine en ligne "New Eastern Outlook".

dimanche, 10 janvier 2021

Coup dur pour les intrigues américaines : le gazoduc « Turkish Stream » bientôt achevé

turkisstream.gif

Coup dur pour les intrigues américaines : le gazoduc « Turkish Stream » bientôt achevé

Belgrade/Moscou : Dans le Sud-Est de l’Europe aussi la politique gazière russe progresse. Le Président de la Serbie, Vucic, vient officiellement d’annoncer la mise en fonction du tronçon serbe du gazoduc Tuikish Stream lors d’une cérémonie tenue dans le village de Gospodinci dans le nord du pays. L’ambassadeur de Russie Bozan Tchartchenko et le directeur de l’entreprise de l’Etat serbe, « Serbiagaz », Dusan Bajatovic, participaient tous deux à la cérémonie.

Dans le cadre de ces manifestations officielles, le Président Vucic, a rendu visite aux postes de distribution de gaz dans la localité et, dans une allocution, a souligné l’importance cruciale de ce gazoduc pour la Serbie.

Le gazoduc, d’une longueur de 930 km passe par la Mer Noire depuis la ville littorale d’Anapa, dans le sud de la Russie, pour aboutir d’abord sur la côte turque. En janvier 2020, le chef du Kremlin, Vladimir Poutine, et le Président turc Erdogan ont inauguré officiellementle gazoduc Turkish Stream. Le premier embranchement de ce gazoduc fournira du gaz russe à la Turquie. Le deuxième embranchement amènera le gaz russe vers la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie, donc vers l’Europe.

1-21.jpg

Le gazoduc « Turkish Stream », tout comme son équivalent en Mer Baltique, la gazoduc Nord Stream 2, participe d’un projet géopolitique ambitieux, qui doit désormais être défendu bec et ongle contre l’oppressante tentative américaine de le saboter. Lors d’une visite qu’il a rendue à Budapest en février 2019, le ministre américain des affaires étrangères, Pompeo, a sermonné son hôte hongrois et lui a fait savoir qu’il y avait là coopération trop étroite avec la Russie. Il a critiqué avec véhémence les livraisons de gaz russe à l’Europe.

Texte issu de https://zuerst.de

Fordern Sie hier ein kostenloses Leseexemplar des Deutschen Nachrichtenmagazins ZUERST! an oder abonnieren Sie hier noch heute die Stimme für deutsche Interessen!

mardi, 06 octobre 2020

Gaz : la Turquie veut sa part des richesses de la Méditerranée

Oruc-Reis.jpg

Gaz : la Turquie veut sa part des richesses de la Méditerranée

Par Jean-Marc Four (revue de presse : France Culture – 3/10/20)*

Ex: http://www.france-irak-actualite.com

Les Turcs, et pas seulement leur président, ont un vrai sentiment d'injustice sur la répartition des richesses en Méditerranée. Cela explique en très grande partie la montée des tensions militaires ces derniers mois avec la Grèce et aussi la France. Ankara s'estime légitime à réclamer son dû.

L'Union européenne imposera des sanctions à la Turquie si "les provocations et les pressions" continuent en Méditerranée orientale, a encore averti vendredi la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Le ministère turc des Affaires étrangères de répliquer dans un communiqué : "L'usage continu d'un discours de sanctions n'est pas constructif. L'UE doit comprendre qu'elle ne peut rien obtenir de cette manière". Nouvel épisode dans les tensions qui agitent cette région depuis quelques mois.

Voici en cinq points de grandes clés d'explication du point de vue turc.

  • La géographie  

La Turquie compte 7 200 km de côtes. Autant que la France. Et la moitié de ce total côtier se trouve sur la Méditerranée. La Grèce, bien sûr, mais aussi Chypre, la Syrie, le Liban, Israël, l’Egypte et la Libye sont des voisins par voie maritime. Par exemple, la Libye, où la Turquie intervient militairement, n’est qu’à 600 kms à vol d’oiseau des côtes turques, à peu près la distance Paris Bordeaux.

117718537_742413396597983_5827615655224041663_n-17680.png

view.jpg

La Turquie est donc le plus grand pays de Méditerranée orientale en termes d’accès à la mer.

Sauf que ces eaux territoriales ne dépassent pas quelques kilomètres. La façade maritime turque, surtout sur la mer Egée, est très étroite, limitée par l’énorme chapelet d’iles grecques, une sorte de mur à ses portes. Exemple type : Kastellorizo, caillou de 9 km2, à 550 kms d’Athènes et à 2 kilomètres de la Turquie. Mais du coup, les eaux sont grecques.

Pas étonnant que la Turquie regarde cette situation comme une aberration au regard de la géographie.

L’histoire 

La présence turque dans le bassin méditerranéen est ancienne. Au XVIe et au XVIIe siècle, c’est l’empire Ottoman. Sous le règne de Soliman le magnifique, le règne de Constantinople (Istanbul) s’étend alors non seulement sur l’Europe centrale, mais surtout sur tout l’Est et tout le Sud du bassin méditerranéen, par exemple sur la côte libyenne. Il y a donc un précédent.

La question des îles grecques est historiquement plus compliquée. Ces îles sont effectivement peuplées de Grecs depuis l’Antiquité. Et même lorsque le pouvoir turc, au début du XXe siècle, a chassé les Grecs de la Turquie continentale d’Asie Mineure, il n’est pas allé plus loin, vers les îles.

Plus récemment cela dit, depuis cinquante ans, on a frôlé à plusieurs reprises des accrochages violents entre militaires grecs et turcs pour le contrôle d’ilots inhabités.

Il y a donc historiquement une vraie présence turque en Méditerranée, mais une présence quasi exclusivement grecque dans les îles.

  • Psychologie et sociologie

Et d’abord la psychologie du président turc Recep Teyip Erdogan. Elle est indissociable de l’Histoire. Erdogan se voit comme l’héritier de la grandeur ottomane, le restaurateur de l’empire Ottoman. Et aussi comme une sorte de grand frère du monde musulman, rival de l’Arabie Saoudite dans cette position. Tout cela le pousse donc à s’affirmer en Méditerranée. Il avance ses pions, en Syrie, et en Libye, et maintenant sur la question du gaz.

Et, ne nous y trompons pas, il est soutenu dans cette démarche par une grande partie de la population turque.

L’opposition, le patronat, beaucoup ont des positions similaires à la sienne quant aux revendications sur la Méditerranée : la rivalité avec le voisin grec est très partagée au sein de la population turque. Le nationalisme est bien présent.

La Turquie se voit pour ce qu’elle est : une puissance régionale avec ses 83 millions d’habitants et son PIB de 700 milliards d’euros.

  • L'économie

C’est dans ce contexte que s’est produit le fait nouveau : la découverte d’énormes réserves de champs de gaz dans le sous-sol marin en Méditerranée orientale, une première fois il y a dix ans, puis à nouveau il y a cinq ans.

Les réserves sont colossales : estimées à près de 6 000 milliards de m3, on n’est pas si loin des grands producteurs que sont l’Iran ou le Qatar. Du coup, tout le monde se précipite. Les Israéliens ont dégainé les premiers. Puis l’Egypte, avec l’appui de l’entreprise italienne ENI, les Chypriotes, les Grecs. Tout le monde passe des accords.

5172eae_574530147-WEB-TURQUIE-630.png

L’enjeu est tellement énorme financièrement que, fatalement, la Turquie se réveille pour avoir sa part du gâteau gazier. Et à son tour, elle a passé il y a quelques mois un accord direct avec la Libye pour revendiquer les mêmes zones.

Erdogan le fait d’autant plus qu’il cherche l’indépendance énergétique : la Turquie dépend beaucoup du gaz russe : 45 milliards de mètres cubes de gaz importés, c’est très lourd budgétairement.

La Turquie avait aussi un autre projet : devenir l’interface sur la distribution du gaz entre la Russie, le Caucase et l’Europe, via le gazoduc Turk Stream. Il y avait beaucoup à gagner. La découverte de ces gisements en Méditerranée modifie complètement la donne et fait craindre à la Turquie d’avoir misé sur le mauvais cheval et d’être marginalisée avec son gazoduc.

  • Le droit

C’est la dimension la plus compliquée du dossier. Parce qu’il y a contestation.

Premier point, il s’agit de délimiter ce que l’on appelle le plateau continental et les zones économiques exclusives, en particulier celles de la Grèce et de la Turquie. En l’état, plusieurs traités donnent raison à la Grèce et lui donnent la possession de ces eaux qui touchent quasiment la côte turque : traité de Lausanne en 1923, puis de Paris en 1947, puis carte dite de Séville il y a vingt ans.

Sauf que la Turquie conteste ces accords de longue date, et c’est pour cette raison qu’elle n’adhère pas à la convention de l’ONU sur le droit de la mer.

Il y a ensuite le statut de Chypre, cette île située au sud de la Turquie, et tout près des fameuses réserves gazières. Là encore, contestation. L’île est de fait coupée en deux depuis 1974, mais la partie nord, contrôlée par les Turcs, n’est reconnue que par la Turquie. Donc la République de Chypre, au Sud, ne veut pas en entendre parler et passe des accords gaziers avec la Grèce et l’Egypte sans se soucier d’Ankara. Insupportable pour la Turquie évidemment, qui se voit comme le dindon de la farce. Il est inévitable que les Turcs regardent ce partage actuel de la Méditerranée comme injuste.

*Source : France Culture

samedi, 12 septembre 2020

Nord Stream 2 menacé : quels enjeux pour l’Europe?

1573853_fancybox_1t_lDR_Zq87A1.jpg

Nord Stream 2 menacé : quels enjeux pour l’Europe?

Ex: https://www.katehon.com

Le projet de gazoduc Nord Stream 2 n’a jamais semblé aussi proche d’être abandonné, sous la pression de facteurs politiques. Mais pourquoi et qui gêne-t-il tant, et qu’aurait l’Europe à perdre ou à gagner, en y renonçant, à deux tuyaux du but ?

Alors que sa construction est achevée à près de 95%, le gazoduc sous-marin Nord Stream 2 est plus proche que jamais d’être abandonné par ses promoteurs. Les oppositions constantes à ce projet d’infrastructure énergétique russo-européen – de la part des Etats-Unis et de certains pays d’Europe orientale – ont, depuis l’«affaire Navalny», trouvé de nouveaux renforts.

En France, alors que la compagnie Engie – dont l’Etat est actionnaire majoritaire – est investie dans Nord Stream 2 pour près d’un milliard d’euros, le président de la République Emmanuel Macron a confié, fin août, à des journalistes de l’Association de la presse présidentielle ses «réserves» sur la construction du gazoduc. Pour Emmanuel Macron «l'approche qu'on doit avoir auprès de la Russie» ne devait pas «se nourrir d'un accroissement de notre dépendance». Une allusion au doublement de la capacité d'exportation de gaz russe vers l'Allemagne que permettrait l'achèvement de Nord Stream 2.

En Allemagne, le ministre des Affaires étrangères qui s’indignait encore récemment des menaces américaines contre Nord Stream 2, et martelait que «La politique énergétique européenne [était] décidée en Europe et non aux Etats-Unis», a changé de ton depuis l’empoisonnement présumé de l’homme politique russe Alexeï Navalny. Dans une interview accordée au supplément dominical du quotidien allemand Bild publiée le 7 septembre, Heiko Maas a ainsi concédé :«J'espère vraiment que les Russes ne nous forceront pas à changer de position sur Nord Stream 2.» 

Norbert Röttgen, président de la commission des affaires étrangères de l'Allemagne au Bundestag et candidat à la direction de la CDU – et donc potentiel successeur d’Angela Merkel – est allé plus loin en appelant, le 3 septembre sur Twitter, à renoncer à ce projet: «Après l'empoisonnement de Navalny, nous avons besoin d'une réponse européenne forte, ce que Poutine comprend. L'UE devrait décider conjointement d'arrêter Nord Stream 2.» 

unnamedukr.jpg

L'Ukraine au cœur du problème pour Washington et Varsovie 

Aux Etats-Unis, un consensus politique s’est forgé de longue date au Congrès entre Républicains et Démocrates contre ce projet de gazoduc d’un coût de 10 milliards d’euros, dirigé par Gazprom et co-financé par le géant russe du gaz avec cinq acteurs majeurs de l’énergie européens : les allemands Uniper (groupe E.ON) et Wintershall (groupe BASF), l’anglo-néerlandais Shell, l'autrichien OMV et le français Engie. 

Dès le départ ce consensus contre Nord Stream 2 a été lié à l’Ukraine. Un pays que les Etats-Unis souhaiteraient intégrer dans l’Otan, arrimer à l'Union européenne, et par lequel transite encore une part importante du gaz russe exporté en Europe. 

En janvier 2016, donc avant l’élection de Donald Trump, le président ukrainien s’était réjoui de sa rencontre au Forum de Davos avec le vice-président des Etats-Unis qui était alors Joe Biden, aujourd'hui candidat à l’élection présidentielle. Sur son compte twitter, Petro Porochenko pouvait écrire : «Lors d’un entretien avec @VP [le compte officiel du vice-président des Etats-Unis, qui était alors Joseph Biden] il a été clairement dit que le projet Nord Stream 2 était purement politique et que nous devions agir de manière efficace pour y mettre un terme.» 

BN-TC503_STATEP_P_20170424130332.jpg

Depuis l’élection de Donald Trump, le ton s’est durci et le 20 mars 2018 la porte-parole du département d'Etat américain Heather Nauert (photo) lors d'une conférence de presse a martelé: «Comme beaucoup de gens le savent, nous nous opposons au projet Nord Stream 2, le gouvernement américain s'y oppose», ajoutant que Washington ferait tout ce qui est en son pouvoir pour faire capoter le projet russo-européen de gazoduc. 

Nord Stream 2 permettrait à la Russie de contourner l'Ukraine pour le transit de gaz vers l'Europe, ce qui priverait l'Ukraine de revenus de transit substantiels et augmenterait sa vulnérabilité à l'agression russe

En 2019, le Département d’Etat a publié sur son site une note qui résume la position américaine officielle à propos de Nord Stream 2 qualifié d’«outil que la Russie utilise pour soutenir son agression continue contre l'Ukraine». 

La diplomatie américaine estime aussi que «Nord Stream 2 permettrait à la Russie de contourner l'Ukraine pour le transit de gaz vers l'Europe, ce qui priverait l'Ukraine de revenus de transit substantiels et augmenterait sa vulnérabilité à l'agression russe». 

Enfin, pour la diplomatie américaine : «Nord Stream 2 contribuerait également à maintenir la forte dépendance de l’Europe à l’égard des importations de gaz naturel russe, ce qui crée des vulnérabilités économiques et politiques pour nos partenaires et alliés européens.» 

«Partenaires et alliés européens» 

Et dans sa guerre diplomatique contre Nord Stream 2, Washington peut compter sur des alliés au cœur même de l’Union européenne. Dès 2015, alors que l’Allemagne n’avait pas encore donné son accord officiel au projet, dix Etats baltes et d’Europe centrale et orientale ont envoyé un courrier à la Commission européenne, dans lequel ils affirmaient que «l'extension de Nord Stream pour livrer des volumes croissants de gaz en Allemagne pourrait avoir de graves conséquences pour les pays de l'UE et Kiev». 

sans-titre-87.png

Dans leur lettre ces pays affirmaient que la préservation de la voie de transport à travers l'Ukraine était «d'intérêt stratégique pour l'UE dans son ensemble, non seulement du point de vue de la sécurité énergétique, mais également une stabilité renforcée de la région Europe de l'Est». Un discours surprenant, dans la mesure où les relations complexes entre la Russie et l’Ukraine, ainsi qu’entre Gazprom et la compagnie d’Etat Ukrainienne NaftoGaz, ont conduit à de multiples interruptions des livraisons de gaz à ces pays y compris pendant des périodes hivernales. Des incidents qui contredisent au mois la notion de «sécurité énergétique» invoquée.

Parmi ces opposants au projet de gazoduc russo-européen qui se recrutent principalement dans la «Nouvelle Europe» vantée par le ministre de la Défense des Etats-Unis en 2003 James Rumsfeld, la Pologne se distingue par son ardeur. En janvier 2018 son ministre des Affaires étrangères Jacek Czaputowicz affirmait au quotidien allemand Handelsblatt que Nord Stream 2 était «en train de tuer l'Ukraine» et expliquait déjà : «Si le transit du gaz russe via l'Ukraine prend fin, le pays ne perd pas seulement des revenus importants, il perd également la garantie de protection contre une nouvelle agression russe.» Une analyse que l'on retrouvera au mot près dans la note du Département d’Etat américain.

A propos de l’Ukraine, Nord Stream 2 a effectivement été conçu pour la contourner et éviter les risques de complications politiques et commerciales qui ont abouti à des ruptures temporaires de livraisons lors des hivers 2006 et 2009, sans compter une multitude d’incidents au cours des années suivantes. Le renouvellement de l’accord de transit décennal via l’Ukraine, qui prenait fin en décembre 2019, a fini par être signé à 24 heures du réveillon de la nouvelle année, après de très âpres négociations qui ont nécessité l’implication forte de la Commission européenne. Mais la Russie n’a accepté de signer que pour cinq ans et avec des volumes minimaux de transport en nette réduction par rapport à la moyenne des années précédentes. Une période de transition vers la marginalisation programmée du transport de gaz russe via l’Ukraine ?

Priorité à l'exportation de ressources énergétiques américaines 

Depuis longtemps le gouvernement allemand voit dans la pression américaine contre Nord Stream 2 un but avant tout commercial : imposer au marché européen un gaz naturel liquéfié aux Etats-Unis et transporté par méthaniers à travers l'Atlantique en remplacement du gaz russe. 

unnamedtransit.jpg

Nous estimons qu'il est inacceptable qu'une loi [américaine] puisse demander aux Européens de renoncer au gaz russe pour nous vendre du [gaz] américain à la place, à un prix bien plus élevé

Heiko Mass s’en était déjà offusqué, lors d’une visite à Moscou en juin 2017, déclarant selon le quotidien allemand Handelsblatt : «Nous estimons qu'il est inacceptable qu'une loi [américaine] puisse demander aux Européens de renoncer au gaz russe pour nous vendre du [gaz] américain à la place, à un prix bien plus élevé». Le chef de la diplomatie allemande évoquait les nouvelles sanctions contre la Russie adoptées par le Sénat américain à la mi-juin, et notamment un amendement précisant : «Le gouvernement des Etats-Unis devrait donner la priorité à l'exportation de ressources énergétiques [américaines] afin de créer des emplois américains, aider les alliés et les partenaires des Etats-Unis et renforcer la politique étrangère [américaine].» 

Le 18 mai 2018, lors d’une interview à la chaîne de télévision allemande ARD, le ministre allemand de l'Economie Peter Altmaier livrait à son tour son analyse : «Ils ont une importante infrastructure de terminal de gaz naturel liquéfié dont ils veulent tirer profit […] mais leur GNL [gaz naturel liquéfié] sera nettement plus cher que celui du gazoduc ...» 

«Nord Stream 2 contribuera à renforcer la sécurité énergétique de l’Europe occidentale»

L’indépendance énergétique de l’Europe est-elle menacée par la Russie comme le martèlent les responsables américains ? Nord Stream 2 ou pas, elle importe de toute façon plus de la moitié (55%) de son énergie et cette proportion devrait augmenter dans les prochaines années. En effet, les réserves européennes, comme celles du gaz de la mer du Nord, sont en train de s’épuiser. Or, la Russie effectivement, occupait en 2018, la première place des fournisseurs de pétrole et de gaz de l'Europe avec respectivement 29,8% et 40,1% de part de marché. Loin devant l’Irak (8,7%) et l’Arabie saoudite (7,4%) pour l’or noir, ainsi que la Norvège (18,5%), l’Algérie (11,3%) et le Qatar (4,5%) pour l’or bleu. 

Pourtant, à rebours des déclarations américaines ou est-européennes, certaines voix en Europe estiment que «Nord Stream 2 contribuera à renforcer la sécurité énergétique de l’Europe occidentale», comme le disait en juillet 2016 à RT France Gérard Mestrallet, pdg de Engie de 2008 à mai 2016, et président de son conseil d’administration jusqu’en mai 2018. 

«Depuis quelque temps, expliquait-il, la production du gaz est en déclin en Europe et notamment en Mer du Nord, au Royaume-Uni comme aux Pays-Bas. Nous serons donc obligés d’accroître les importations. Il faudra couvrir le déficit à l’aide d'exportations en provenance de Russie, ce qui exige une infrastructure appropriée. C’est pour cela que nous soutenons le Nord Stream 2 et sommes prêts à investir dans ce projet.» 

Le gaz russe qui passe par des pipelines offre en outre l’avantage de la stabilité de prix et de fourniture, grâce à des contrats pluriannuels que ne peuvent efficacement concurrencer des livraisons de gaz liquéfié avec, pour leur transport par voie maritime, une empreinte carbone très défavorable par rapport à des tuyaux sous-pression. 

Le gaz russe est surtout une priorité pour l’Allemagne qui a renoncé au nucléaire et doit réduire sa consommation importante de charbon. Elle reçoit déjà par le premier tronçon Nord Stream 1, inauguré en 2012, près de 55 milliards de mètres cubes de gaz par an. Et Nord Stream 2 doit permettre de doubler cette capacité, la portant à 110 milliards de mètres cubes, soit plus de la moitié du volume des exportations actuelles de gaz de Gazprom vers l’Europe. 

Au titre de l'année 2019, Gazprom revendique 199 milliards de mètres cubes de gaz exportés vers l'Europe, dont les deux tiers via des réseaux de conduites terrestres qui traversent l'Ukraine ou… la Biélorussie, des pays qui prélèvent des frais de transit substantiels et ont des relations complexes avec la Russie. 

Ivan Lapchine

Source : RT France

samedi, 22 août 2020

Le gazoduc Nord Stream 2 et les sanctions des Etats-Unis

csm_17_North-Stream-2-gazprom-com_feaf314101.png

Le gazoduc Nord Stream 2 et les sanctions des Etats-Unis

par Jochen Scholz*

Ex: https://www.zeit-fragen.ch

Dès le début de la construction du gazoduc Nord Stream, les Etats-Unis ont rendu clair qu’ils empêcheraient coûte que coûte la construction d’un deuxième gazoduc menant de la Russie en Allemagne en passant sous la mer. On a d’abord essayé d’influencer par voie diplomatique ou par les médias les membres de la Commission Européenne et du Parlement Européen sous l’emprise aux intérêts des Etats-Unis ainsi que les pays membres de l’Union Européenne qui répandent la chimère d’une Russie menaçante depuis des années. Maintenant, le congrès et le gouvernement américains commencent à serrer les vis. Toujours est-il qu’il faut tolérer cette ingérence dans la souveraineté (des pays respectifs).

De quoi s’agit-il? A la base de l’article 232 du «Countering America’s Adversaries Through Santions Act» (https://congress.gov/bill/115th-congress/house-bill/3364/...les Etats-Unis ont décidé d’imposer des sanctions aux entreprises et aux personnes qui construisent le gazoduc ou sont associées à ce projet. Ces sanctions représentent une violation sans équivoque du droit international parce qu’on applique la loi nationale d’un pays dans un contexte extraterritorial. Comme l’exemple de l’Iran le montre, ce comportement n’a rien de particulier. Les Etats-Unis l’ont souvent appliqué ces dernières années. Mais les sanctions appliquées sont seulement efficaces à cause du rôle du dollar dans le système financier mondial. A vrai dire, il s’agit du chantage.

Certes, le gouvernement allemand a officiellement interdit toute ingérence en ce qui concerne ses activités économiques, mais cela ne dissuadera pas les Etats-Unis d’empêcher l’achèvement du gazoduc Nord Stream 2. Un criminel se trouvant l’arme à la main devant sa victime ne sera pas dissuadé non plus de son attaque par la seule discussion. Ce n’est rien d’autre que le droit international créé par la Charte des Nations Unies après l’an 1945 qui est mis en jeu. Il semble de plus en plus être remplacé par le droit du plus fort qui ne cesse de se propager depuis la fin de l’Union Soviétique.

Donc, quel conseil donner au gouvernement allemand? Il faut surtout éviter de rendre la pareille, c’est-à-dire de menacer les Etats-Unis de sanctions. Ceci accélérait l’érosion du droit international dont le gouvernement allemand se plaint. La Charte des Nations Unies montre le chemin. Jusqu´à la fin de l’année 2020 l’Allemagne sera membre non permanent du Conseil de sécurité et le présidera jusqu’à la fin juillet. Je lui conseille de prendre l’initiative pour appliquer l’article 96 de la Charte:

«Article 96

a. L’Assemblée générale ou le Conseil de sécurité peut demander à la Cour internationale de Justice un avis consultatif sur toute question juridique.

b. Tous autres organes de l’Organisation et institutions spécialisées qui peuvent, à un moment quelconque, recevoir de l’Assemblée générale une autorisation à cet effet ont également le droit de demander à la Cour des avis consultatifs sur des questions juridiques qui se poseraient dans le cadre de leur activité.

(https://www.un.org/fr/sections/un-charter/chapter-xiv/ind...)

Au lieu d’être pour l’instant uniquement discuté en Europe et aux Etats-Unis1, le problème sera ainsi un sujet plus connu, voire mondialement connu, même au cas où les Etats-Unis y opposeraient leur véto au Conseil de sécurité ce qui est probable.

La raison principale de l’opposition des élites se trouvant au pouvoir indépendamment de la présidence états-unienne est de nature géopolitique. Car la collaboration de l’Allemagne et de la Russie dans le domaine de l’énergie représente sans aucun doute un élément constitutif d’un espace économique eurasien en train de naître qui entraînera par conséquent une nouvelle architecture de sécurité. Ceci dit, la lutte anglo-américaine pour contrôler «l´île-monde» qui dure depuis des décennies aurait été vaine. Car d’après Halford Mackinder la domination de l’île-monde est la condition préalable à la domination du monde entier.2 D’autres raisons comme par exemple la vente du gaz de fracturation sous forme liquide à l’UE sont moins importantes et représentent plutôt un sujet de la campagne électorale du président Trump. Le gazoduc par contre est très important pour la Russie en ce qui concerne sa géopolitique et sa structure économique.

Il serait donc à souhaiter que la Russie en tant que membre permanent du Conseil de sécurité réfléchisse à appliquer le paragraphe/article 96 de la charte.•


1Y inclus la Russie
 https://www.lettre.de/beitrag/mccoy-alfred-w_herzland-und-weltinsel https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_Heartland


*Jochen Scholz, ancien lieutenant-colonel de l’armée allemande (Bundeswehr) a travaillé pendant plusieurs années à l’OTAN à Bruxelles. Pendant la guerre contre la Yougoslavie, il faisait partie du ministère fédéral de la défense où il apprit que les discours officiels des hommes politiques sur la violation des droits de l’homme par les Serbes ne correspondaient pas à ce qu’en rapportaient les experts sur place. En 1999, il quitta le Parti social-démocrate allemand SPD à cause de ces mensonges.

jeudi, 26 mars 2020

Aïkido stratégique – Poutine ouvre les portes de l’enfer devant les États-Unis

5-29-740x431@2x.jpg

Aïkido stratégique – Poutine ouvre les portes de l’enfer devant les États-Unis


Par Tom Luongo

Source Strategic Culture

Je suis un grand joueur de jeux de société. Je ne suis pas trop pour les classiques comme les échecs ou le go, préférant les plus modernes. Mais, quoi qu’il en soit, en tant que personne qui apprécie le délicat équilibre entre stratégie et tactique, je dois dire que la maîtrise des horloges par le président russe Vladimir Poutine m’impressionne.

Car s’il y a jamais eu un moment où Poutine et la Russie pouvaient infliger un maximum de souffrance aux États-Unis via leur talon d’Achille, les marchés financiers et leur soif inextinguible de dette, c’est ce mois-ci, juste au moment où le coronavirus atteignait ses côtes.

Comme je l’ai dit, je suis un grand joueur de jeu de société et j’aime particulièrement les jeux où il y a un équilibre délicat entre la puissance des joueurs, qui doit être maintenue pendant que ce n’est pas leur tour. Les attaques doivent être contrecarrées, mais juste assez pour empêcher la personne d’avancer, et pas au point où vous ne pourriez plus vous défendre lors du tour du joueur suivant.

Tout cela au bénéfice de la survie du jeu jusqu’à ce que vous trouviez le moment idéal pour percer et remporter la victoire. Après avoir regardé Poutine jouer à ce jeu au cours des huit dernières années, je crois fermement qu’il n’y a personne, en position de pouvoir aujourd’hui, qui le comprenne mieux que lui.

Et je crois que cette décision de briser l’OPEP+ et ensuite de regarder Mohammed bin Salman briser l’OPEP était le grand mouvement de renversement du style judo de Poutine. Et ce faisant, en moins d’une semaine, il a complètement paralysé le système financier américain.

Le vendredi 6 mars, la Russie a dit niet à l’OPEP […pour une réduction de la production de pétrole pour maintenir les cours]. Le mercredi 11, la Réserve fédérale avait déjà doublé ses interventions quotidiennes sur le marché des REPO, le refinancement des banques au jour le jour, pour maintenir la liquidité bancaire à un niveau suffisant, car les banques ne voulaient plus prendre en pension les bons du Trésor US qui affichaient des taux d’intérêt trop élevés.

Le 12 à midi, la Fed a annoncé 1 500 milliards de dollars de nouvelles facilités de REPO, y compris des contrats à trois mois. À un moment donné pendant la négociation ce jour-là, l’ensemble du marché du Trésor américain s’est tari. Personne n’a fait d’offre pour les actifs financiers les plus liquides et recherchés au monde.

Pourquoi ? Les prix étaient si élevés que personne n’en voulait.

Non seulement nous avons eu une expansion massive des interventions sur le marché REPO par la Fed, mais en plus pour une durée plus longue. C’est un signe clair que le problème est presque sans issue. Les opérations sur le marché  REPO de plus de trois jours sont dans ce contexte une rareté.

BN-PN477_TRUMPF_P_20160823170237.jpg

La Fed qui a besoin d’ajouter 1 500 milliards de dollars en pensions sur trois mois signifie clairement qu’elle envisage le prochain problème à la fin du trimestre, et même au-delà.

Cela signifie, en bref, que les marchés financiers mondiaux sont complètement paralysés.

Et pire que ça…. L’intervention de la Fed n’a pas marché.

Les actions ont continué à fléchir, l’or et d’autres actifs refuges ont été durement touchés par une inversion des flux de capitaux à partir des États-Unis. Dans la foulée immédiate de la décision de Poutine, le dollar a été chahuté alors que les investisseurs européens et japonais, qui avaient empilé les actions US comme refuge, ont liquidé leurs positions et ramené le capital à la maison.

Cela a duré quelques jours avant que Christine Lagarde n’organise son show, à la foire de la Banque centrale européenne, pour dire à tout le monde qu’elle n’avait pas de réponses autres que d’augmenter les achats d’actifs et de continuer à faire ce qui a échoué dans le passé.

Cela a déclenché la phase suivante de la crise, où le dollar commence à se renforcer. Et c’est là que nous en sommes maintenant.

Et Poutine comprend qu’un monde inondé de dettes est un monde qui ne peut plus se payer la devise nécessaire pour rembourser la dette, libellée dans cette devise, dont le coût est en forte augmentation.

Cela exerce une pression supplémentaire sur les rivaux géopolitiques de la Russie en les obligeant à se concentrer sur leurs préoccupations nationales plutôt que sur celles de l’étranger.

Pendant des années, Poutine a supplié l’Occident de mettre fin à sa folle belligérance au Moyen-Orient et en Asie. Il a fait valoir avec éloquence aux Nations Unies et dans des interviews que le moment unipolaire était révolu et que les États-Unis ne peuvent maintenir leur statut de seule superpuissance mondiale si longtemps. La dette finirait par saper sa force qui, au bon moment, se révélerait bien plus faible qu’elle ne le croyait.

Cela ne convient pas au président Trump, qui croit à l’exceptionnalisme américain. Il se battra pour sa version de « America First » jusqu’au bout, en utilisant toutes les armes à sa disposition. Le problème avec cette attitude de «ne jamais reculer» est que cela le rend très prévisible.

banfracking.jpeg

L’utilisation par Trump de sanctions contre l’Europe pour arrêter le gazoduc Nord Stream 2 était stupide et à courte vue. Il s’est ainsi assuré que la Russie serait impitoyable dans sa réponse, et ne retarderait son projet que de quelques mois.

Trump était facile à contrer sur ce coup là. Signer un accord avec l’Ukraine, désespérément à court d’argent, pour faire transiter le pétrole, et rediriger le navire poseur de tuyaux vers la Baltique pour terminer le pipeline Nord Stream 2.

Et avec les prix du gaz naturel en Europe, déjà dans les chaussettes à cause d’une offre excédentaire et d’un hiver doux, il n’y a finalement pas beaucoup de temps ou d’argent perdu. Mieux vaut faire baisser le prix mondial du pétrole bien en dessous des coûts de production aux États-Unis, ce qui garantit que le précieux Gaz Naturel Liquéfié de Trump reste hors du marché européen, alors que le mythe de l’autosuffisance énergétique des États-Unis disparaît dans les cendres des produits financiers dérivés […de la dette astronomique accumulée pour financer la fracturation de l’huile de schiste non rentable.]

Maintenant, Trump fait face à un effondrement du marché bien au-delà de sa capacité à y répondre, et même à le sonder. Alors que la Russie est dans la position unique de réduire les coûts du pétrole pour un grand nombre de personnes, tout en surmontant le choc du système globalisé grâce à ses économies.

Parce que l’argent se déplace là où se trouvent les meilleurs rendements, les prix élevés du pétrole et du gaz étouffent le développement des autres industries. La baisse du prix du pétrole, non seulement dégonfle toutes les bulles financières gonflées par les États-Unis, mais elle dégonfle également une partie de la puissance de l’industrie pétrolière du pays. Cela donne à Poutine la possibilité de continuer à diriger l’économie russe selon des axes moins ciblés que l’énergie. Le pétrole et le gaz bon marché signifient une baisse du retour sur investissement dans les projets énergétiques, ce qui, à son tour, permet au capital disponible de se déployer dans d’autres domaines de l’économie.

Poutine vient de dire au monde qu’il n’exploite pas les ressources pétrolières et gazières de son pays comme une vache à lait, mais plutôt comme un élément important d’une stratégie économique différente pour le développement de la Russie.

C’est comme regarder quelqu’un jouer la première mi-temps d’un jeu avec une stratégie, et passer ensuite à une autre à mi-parcours, profitant de la négligence de son adversaire.

Cela se voit rarement, mais quand ça marche, les résultats peuvent être spectaculaires. Jeu, set, et match, Poutine.

Tom Luongo

Traduit par jj, relu par Kira pour le Saker Francophone

samedi, 21 mars 2020

Un conflit sur les hydrocarbures se prépare en Méditerranée entre Israël et la Turquie

gaz-en-mediterrannee_zoom.jpg

Un conflit sur les hydrocarbures se prépare en Méditerranée entre Israël et la Turquie

Par Ramzy Baroud

Ex: http://www.france-irak-actualite.com

(revue de presse : Chronique de Palestine – 11/3/20)*

Les découvertes massives de gaz naturel au large de la côte d’Israël et de la Palestine devraient faire de Tel-Aviv un centre énergétique régional. Il reste à voir si Israël sera en mesure de transformer ce potentiel gazier largement inexploité en une véritable richesse économique et stratégique.

Une chose est certaine, c’est que le Moyen-Orient est déjà en proie à une guerre géostratégique majeure, qui pourrait dégénérer en une véritable confrontation militaire.

Sans surprise, Israël est au cœur de ce conflit grandissant.

« La semaine dernière, nous avons commencé à acheminer du gaz vers l’Égypte. Nous avons fait d’Israël une superpuissance énergétique », s’est vanté le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, lors d’une réunion du cabinet le 19 janvier.

carte_projets_gaziers_ifri_med.jpg

Cette auto-congratulation de Netanyahu faisait suite à des informations excellentes pour le Premier ministre en difficulté, à savoir que la Jordanie et l’Égypte sont maintenant toutes deux des clientes de Tel-Aviv, et lui achètent des milliards de mètres cubes de gaz israélien.

Pour Netanyahu, vendre du gaz israélien à deux pays arabes voisins n’est pas seulement un progrès économique et politique, c’est un formidable coup de pouce personnel. Le leader israélien tente, en effet, de convaincre la population de voter pour lui aux élections de mars et l’élite politique israélienne de lui accorder l’immunité contre diverses accusations de corruption qui pourraient l’envoyer en prison.

Depuis des années, Israël exploite la découverte d’énormes gisements de gaz naturel provenant des champs Leviathan et Tamar – situés respectivement à 125 km et 80 km de Haïfa – pour reconstruire des alliances régionales et redéfinir sa centralité géopolitique vis-à-vis de l’Europe.

Cependant, la stratégie israélienne risque de provoquer des conflits dans une région déjà instable, du fait que cela fait entrer dans le jeu Chypre, la Grèce, la France, l’Italie et la Libye, ainsi que l’Égypte, la Turquie, le Liban et la Russie.

Le 2 janvier, Netanyahu était à Athènes pour signer un accord sur un gazoduc, aux côtés du Premier ministre grec, Kyriako Mitotakis, et du président chypriote, Nicos Anastasiades.

Le gazoduc EastMed devrait relier Israël à Chypre, à la Grèce et, à terme, à l’Italie, et transporter ainsi le gaz de la Méditerranée orientale directement vers le cœur de l’Europe.

Il y a quelques années, ce scénario paraissait impossible, car Israël achetait encore une grande partie de son gaz naturel à l’Égypte voisine.

Le gisement de Tamar a en partie corrigé la dépendance d’Israël au gaz importé lorsqu’il a commencé à produire en 2003. Peu de temps après, Israël a de nouveau trouvé du gaz, cette fois-ci avec des réserves bien plus importantes, dans l’énorme champ Leviathan. Le 31 décembre 2019, Leviathan a commencé à produire du gaz pour la première fois.

Leviathan est situé dans le bassin levantin de la mer Méditerranée, une région riche en hydrocarbures.

« On estime que Leviathan contient plus de 21 000 milliards de pieds cubes de gaz naturel, ce qui est suffisant pour répondre aux besoins de production d’énergie d’Israël pour les 40 prochaines années, tout en laissant une réserve suffisante pour l’exportation », selon Frank Musmar du Centre d’études stratégiques de la BESA.

35642462-32174459.jpg

La part de l’Égypte dans le gaz israélien – 85 milliards de mètres cubes (bcm), pour un coût estimé à 19,5 milliards de dollars – est réglée par l’intermédiaire de l’entité privée égyptienne Dolphinus Holdings. L’accord jordanien a été signé entre la compagnie nationale d’électricité du pays, NEPCO, et la société américaine Noble Energy, qui détient 45 % des parts du projet israélien.

Les Jordaniens ont protesté en masse contre l’accord gazier israélien, car ils considèrent la coopération économique entre leur pays et Israël comme un acte de normalisation, alors que Tel-Aviv continue d’occuper et d’opprimer les Palestiniens.

Les échos de ces protestations populaires sont parvenus au Parlement jordanien qui, le 19 janvier, a voté à l’unanimité une loi visant à interdire les importations de gaz en provenance d’Israël.

Au-delà de sa domination économique régionale, Israël se diversifie et devient un acteur important sur la scène géopolitique internationale. Le projet de gazoduc EastMed, estimé à 6 milliards d’euros, devrait couvrir 10 % des besoins globaux de l’Europe en gaz naturel. C’est là que les choses deviennent encore plus intéressantes.

La Turquie estime que l’accord, qui implique ses propres rivaux régionaux, Chypre et la Grèce, est conçu spécifiquement pour la marginaliser économiquement en l’excluant du boom des hydrocarbures en Méditerranée.

Ankara est déjà un centre énergétique massif, puisqu’elle accueille le TurkStream qui alimente l’Europe qui recourt à la Russie pour couvrir environ 40 % de ses besoins en gaz naturel. Cela a fourni à Moscou et à Ankara non seulement des avantages économiques, mais aussi un levier géostratégique. Si le gazoduc EastMed devient une réalité, la Turquie et la Russie seront les grands perdants.

La Turquie a riposté par une série de mesures successives et surprenantes, dont la signature d’un accord de frontière maritime avec le gouvernement d’accord national (GNA) de Libye, reconnu au niveau international, et la promesse d’envoyer un soutien militaire à Tripoli dans sa lutte contre les forces loyales au général Khalifa Haftar.

« La Turquie ne permettra aucune activité qui soit contraire à ses propres intérêts dans la région », a déclaré Fuat Oktay, vice-président de la Turquie, à l’agence de presse Anadolu, ajoutant que « tout plan qui ne tient pas compte de la Turquie n’a absolument aucune chance de réussir ».

Bien que les pays européens aient rapidement condamné Ankara, cette dernière a réussi à changer les règles du jeu en revendiquant de vastes zones qui sont également revendiquées par la Grèce et Chypre dans le cadre de leurs zones économiques exclusives (ZEE).

ZEE Grèce.png

La Turquie va non seulement forer dans les eaux territoriales de la Libye pour trouver du gaz naturel, mais aussi dans les eaux contestées autour de Chypre. Ankara accuse Chypre de violer « l’égalité des droits sur les découvertes », un arrangement qui a suivi le conflit militaire entre les deux pays en 1974.

Si la question n’est pas résolue, le projet de gazoduc EastMed pourrait se transformer en chimère. Ce qui semblait être un accord lucratif, d’une immense importance géopolitique du point de vue israélien, apparaît maintenant comme une nouvelle extension du conflit au Moyen-Orient.

L’UE voudrait échapper au contrôle stratégique de la Russie sur le marché du gaz naturel, mais le gazoduc EastMed semble de plus en plus irréalisable, quelque soit l’angle par lequel on le prenne.

Quoiqu’il en soit, compte tenu des énormes gisements de gaz naturel en capacité d’alimenter les marchés européens, il est presque certain que le gaz naturel méditerranéen finira par devenir une source majeure de dissensions politiques, si ce n’est même de véritable guerre.

ob_34282c_baroud.jpgRamzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son dernier livre est «These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons”» (Clarity Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

30 janvier 2020 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

mardi, 17 mars 2020

La grande guerre du pétrole de 2020 a commencé. La Russie peut-elle la gagner ?

1108-IrakPetrole.jpg

La grande guerre du pétrole de 2020 a commencé. La Russie peut-elle la gagner ?

par Nikolas K. Gvosdev
Ex: https://echelledejacob.blogspot.com

Après la signature de la dernière série de sanctions américaines contre la Russie l’année dernière, le président russe Vladimir Poutine a averti que la Russie exercerait des représailles au moment et à l’endroit de son choix. Le démantèlement de l’accord OPEP-Plus et le déclenchement d’une guerre des prix avec l’Arabie saoudite peuvent sembler être une façon étrange et déroutante de réagir, mais il y a peut-être une méthode dans cette folie. Je crois que le Kremlin fait le pari que, d’ici la fin de l’année, il sera capable non seulement de repousser les États-Unis mais aussi de reconstruire son partenariat avec l’Arabie saoudite.

L’un des principaux défauts des politiciens américains est leur mauvaise habitude de proclamer haut et fort leurs stratégies des mois, voire des années à l’avance, donnant ainsi à leurs adversaires tout le temps de se préparer. Au cours des deux dernières années, les membres du Congrès ont fait savoir très clairement que les projets de pipeline de contournement de l’Ukraine par la Russie – avec le Turkish Stream et le Nordstream-2 – étaient dans leur ligne de mire. Moscou a tenté d’accélérer l’achèvement de ces projets avant que le lent processus législatif américain ne permette de finaliser une autre série de sanctions punitives. Le projet Turkish Stream a été achevé juste à temps et envoie déjà de l’énergie russe en Turquie et en Europe du Sud. Pendant ce temps, Nordstream-2 aurait pu être achevé sans ces satanés Danois et leurs processus de protection de l’environnement, qui ont retardé les travaux du Nordstream juste assez longtemps pour permettre une volée de sanctions américaines de dernière minute. Même avec ce délai – et grâce à une prise de bec avec le Danemark à propos d’une éventuelle vente du Groenland – Moscou a été tellement avertie à l’avance qu’elle a demandé à ses entrepreneurs européens de se concentrer avant tout sur les parties du gazoduc les plus difficiles techniquement. Gazprom possède la capacité technique de terminer le projet – avec un certain retard, c’est vrai – mais Nordstream devrait être achevé d’ici la fin de l’année 2020. Oui, le retard a été suffisant pour obliger la Russie à continuer à utiliser l’Ukraine comme voie de transit, mais la position de Moscou sur les marchés européens de l’énergie reste largement intacte.

20190216_LDM948.png

Le plan de secours américain a consisté à pousser les Européens, puisque que le projet Nordstream était encore inachevé, à acheter plus d’énergie provenant de sources nord-américaines. En effet, un élément important de la stratégie américaine dans cette nouvelle ère de concurrence entre grandes puissances est de concurrencer la Russie sur les marchés de l’énergie afin de diminuer les ressources que Moscou peut accumuler en tant qu’exportateur.

Au départ, la stratégie des États-Unis durant le second mandat de l’administration Obama était d’encourager l’Arabie saoudite à répéter ses performances des années 1980 en utilisant sa capacité à ouvrir les robinets et à faire baisser les prix de manière à paralyser les producteurs russes et à forcer Moscou à reculer en Ukraine et en Syrie. Malgré la tentative de l’Arabie saoudite de baisser ses coûts de production, Riyad n’a pas pu soutenir une guerre des prix à long terme en raison des besoins massifs du budget saoudien. L’Arabie saoudite a radicalement abandonné sa politique de concurrence avec la Russie pour se tourner vers une nouvelle stratégie de coordination avec elle. Riyad et Moscou sont finalement devenus les co-axes de l’accord OPEP-Plus, qui a été conçu pour stabiliser les marchés énergétiques mondiaux et fixer un « plancher » définitif pour les prix de l’énergie. En échange de sa coopération, Moscou attendait de l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe qu’ils dirigent vers l’économie russe les flux financiers bloqués par les sanctions américaines et européennes. L’achat par le Qatar d’une participation minoritaire dans la société d’État russe Rosneft fut un exemple de ce renvoi d’ascenseur.

Mais la faiblesse de cette tactique tient au caractère sauvage du secteur énergétique américain. Les producteurs américains ont bénéficié de prix plus élevés et étaient prêts à alimenter le marché lorsque la Russie et l’Arabie saoudite ont réduit leur production. Lorsque les États-Unis ont refusé de prendre part à l’accord OPEP-Plus, la poursuite de la participation de la Russie a dépendu largement de la volonté de l’Arabie saoudite de continuer à inciter Moscou à se conformer à l’accord.

Ces derniers mois, nous avons assisté à un nouveau durcissement de la politique du Kremlin – où la Russie est prête à risquer une escalade afin de prendre l’avantage ou de discréditer les États-Unis. Le monde a vu ce schéma commencer à se dérouler en Syrie, par rapport à la Turquie, au cours des dernières semaines. Les Russes ont franchi certaines des lignes rouges d’Ankara et ont ensuite laissé la Turquie voir dans quelle mesure elle pouvait ou non compter sur les États-Unis et ses alliés européens – puis le président Recep Erdogan s’est rendu à Moscou pour rouvrir les négociations avec Vladimir Poutine.

Irak_danziger.jpg

Les producteurs d’énergie russes ont eu le sentiment d’être du côté des perdants de l’accord Moscou/Riyad. Depuis un an, ils réclamaient avec véhémence que la Russie se retire de l’accord. La panique du coronavirus leur a donné l’occasion de faire valoir que de nouvelles réductions OPEP-Plus ne feraient rien pour empêcher un effondrement des prix de l’énergie et que la Russie continuerait à perdre des parts de marché. La réaction des Saoudiens a été de faire jeu égal avec la Russie et de la mettre au pied du mur en la menaçant de produire davantage pour provoquer des prix encore plus bas. Mais les Russes ont encore plusieurs avantages : le budget russe peut atteindre ses objectifs avec des prix bien plus bas que ce que permet le budget de l’Arabie saoudite ; la Russie peut augmenter rapidement ses exportations par pipeline alors qu’une augmentation de l’Arabie saoudite prendrait plus de temps pour arriver sur les marchés par voie maritime ; et, plus important encore, les endroits où les Saoudiens veulent concurrencer la Russie pour des parts de marché – le marché européen – évinceraient les exportations américaines produites à plus haut prix.

La Russie semble prête à s’engager dans un test de résistance majeur de la tactique américaine en matière d’exportation d’énergie en s’engageant dans une guerre des prix prolongée. Étant donné qu’il est peu probable que l’administration Trump achète de grandes quantités de production américaine à un prix élevé pour garantir ses réserves stratégiques, les producteurs américains seront confrontés à la perspective de revenus beaucoup plus faibles et atteindront un point où il n’est plus logique, d’un point de vue commercial, de rester en activité. Si certains activités sont susceptibles d’être absorbées par les grandes sociétés énergétiques, dont les économies d’échelle peuvent assumer certains projets non rentables, la production américaine globale pourrait diminuer. Et si Joe Biden s’installe au 1600 Pennsylvania Avenue en janvier 2021, les Américains peuvent s’attendre à ce que bon nombre des réglementations environnementales et d’aménagement du territoire de l’époque d’Obama soient à nouveau pleinement en vigueur, ce qui aura des répercussions tant sur la production que sur la construction de nouvelles infrastructures d’exportation.

Les Saoudiens seraient-ils alors plus enclins à reprendre les négociations avec Moscou ? C’est possible. Tout dépend de l’état des relations américano-saoudiennes après une longue guerre des prix. Le prince Mohammad bin Salman, qui a déjà ses détracteurs des deux côtés de l’allée politique à Washington, pourrait avoir plus de mal à faire face aux achats importants de biens et de services américains par les Saoudiens dans le contexte de la concurrence des prix. De plus, il pourrait constater que les États-Unis sont devenus beaucoup moins disposés à fournir aveuglément une sécurité aux Saoudiens. En outre, si la Russie perd son intérêt à agir comme force de retenue au sujet de l’Iran, les États-Unis ont montré leurs limites quant au projet de s’attaquer à Téhéran au profit de Riyad. Une nouvelle crise dans le Golfe persique ne ferait pas qu’augmenter les prix de l’énergie, mais renforcerait l’argument de la Russie selon lequel sa route du Nord est un pari bien plus sûr pour l’exportation d’énergie.

La Russie entre donc dans cette guerre des prix avec deux objectifs principaux : chasser les producteurs américains du marché et exposer Riyad aux limites du soutien américain. Grâce à l’équipe talentueuse du ministère des finances du pays, ils disposent des fonds nécessaires pour atteindre cet objectif. Poutine a repris un argument de Trump sur les guerres commerciales : soyez prêt à subir des dommages à court terme si vous pensez que vos adversaires seront contraints de céder sur le moyen terme. Ces hypothèses devraient se confirmer dans les semaines et les mois à venir.

Nikolas K. Gvosdev

Traduit par Wayan, relu par jj pour le Saker Francophone

samedi, 08 février 2020

Gas Wars in the Mediterranean

shutterstock_1622848924-600x352.jpg

Gas Wars in the Mediterranean
 

The unexpected alliance between Turkey and Libya is a geopolitical earthquake that changes the balance of power in the eastern Mediterranean and across the Middle East. Turkey’s audacious move has enraged its rivals in the region and cleared the way for a dramatic escalation in the 9 year-long Libyan civil war. It has also forced leaders in Europe and Washington to decide how they will counter Turkey’s plan to defend the U.N-recognized Government of National Accord (GNA), and to extend its maritime borders from Europe to Africa basically creating “a water corridor through the eastern Mediterranean linking the coasts of Turkey and Libya.” Leaders in Ankara believe that the agreement “is a major coup in energy geopolitics” that helps defend Turkey’s “sovereign rights against the gatekeepers of the regional status quo.” But Turkey’s rivals strongly disagree. They see the deal as a naked power grab that undermines their ability to transport natural gas from the East Mediterranean to Europe without crossing Turkish waters. In any event, the Turkey-Libya agreement has set the stage for a broader conflict that will unavoidably involve Egypt, Israel, UAE, Saudi Arabia, Europe, Russia and the United States. All parties appear to have abandoned diplomatic channels altogether and are, instead, preparing for war.

thumbs_b_c_401ca913c6c8f666700749ab4077974b.jpg

On November 27, Turkey and Libya signed a Memorandum of Understanding (MoU) that commits Turkey to providing military assistance to Libya’s Government of National Accord (GNA). The MoU also redraws Turkey’s maritime boundaries in a way that dramatically impacts the transport of gas from the East Mediterranean to Europe. Israel is particularly worried that this new deal will undermine its plans for a 1,900-kilometer EastMed pipeline connecting the Leviathan gas field, off the coast of Israel, to the EU. YNET News summarized Israel’s concerns in an ominously titled article: “Turkey’s maneuver could block Israel’s access to the sea”. Here’s an excerpt:

“Two of Israel’s wars (1956 Sinai campaign and 1967 Six-Day War) broke out over navigation rights. Israel must take note of a new reality taking hold in the Mediterranean. It must regard Turkey’s actions as a substantial strategic threat and consider what it may do to respond to it…

This EEZ (Exclusive Economic Zones) designation essentially carved up much of the energy-rich Eastern Mediterranean between Turkey and Libya, prompting a wave of international condemnations first and foremost from Greece, Egypt, and Cyprus, who may be directly or indirectly affected…..Turkey’s disregard for the economic waters of Greece, Cyprus, and Egypt.

Ankara is in effect annexing those areas pending an appeal to international tribunals, which can take many years to resolve. In practical terms, Turkey created a sea border the width of the entire Mediterranean.” (“Turkey’s maneuver could block Israel’s access to the sea”, ynet news)

The analysis from America’s premier Foreign Policy magazine was no less foreboding. Check it out:

“Turkey is meshing together two Mediterranean crises in a desperate bid to reshape the region in its own favor, with potentially nasty implications both for the ongoing civil war in Libya and future energy development in the eastern Mediterranean.

This month, Turkey’s unusual outreach to the internationally recognized government of Libya has resulted in a formal agreement for Ankara to provide military support, including arms and possibly troops, in its bid to hold off an offensive from Russian-backed rebels in the eastern part of the country. The military agreement came just weeks after Turkey and that same Government of National Accord reached an unusual agreement to essentially carve up much of the energy-rich eastern Mediterranean between them—threatening to cut out Greece and Cyprus from the coming bonanza….” (“Newly Aggressive Turkey Forges Alliance With Libya”, Foreign Policy)

GasPipelineIsrael-Cyprus-Greece.jpg

While these new developments are likely to intensify the fighting on the ground in Libya, they also portend a deepening of divisions within the region itself where new coalitions are forming and battle-lines are being drawn. On the one side is the Turkey-Libya Axis, while on the other is Greece, UAE, Saudi Arabia, Egypt, Israel, France, Germany, UK and probably the United States although the Trump administration has not yet clarified its position. In any event, the war between Libya’s internationally-recognized government and Haftar’s Libyan National Army (LNA) is just a small part of a much larger struggle over vital hydrocarbons in a strategically-located area of the Mediterranean. Here’s a clip from an article at War On The Rocks that helps to underscore the stakes involved:

“The discovery of significant deposits of natural gas in the Eastern Mediterranean beginning in 2009 was a game-changer that upended regional geopolitics. It prompted new and unexpected alliances between Israel, Greece, Cyprus, and Egypt to maximize their chances of energy self-sufficiency. The bulk of the gas lies in Egypt’s Zohr field, the Leviathan and Tamar fields in Israeli waters, and the Aphrodite near the island of Cyprus. With recoverable natural gas reserves in the region estimated at upward of 120 trillion cubic feet, the strategic implications could not be bigger. This is about the same amount as the proven gas in the whole of Iraq, the 12th largest reserve globally….(Israel’s gas field) Leviathan is estimated to hold 22 trillion cubic feet of recoverable natural gas, and a potential half a million barrels of oil.” (“Hydrocarbon Diplomacy: Turkey’s Gambit Might Yet Pay a Peace Dividend”, warontherocks.com)

Turkey’s ambitious gambit makes it more likely that its rivals will increase their support for the Libyan warlord, Haftar, who is, by-most-accounts, a CIA asset that was sent to Libya in 2014 to topple the government in Tripoli and unify the country under a US puppet. Haftar’s forces currently control more than 70% of the Libyan territory while almost 60% of the population is under the control of the GNA led by Prime Minister Fayez al-Sarraj. According to Turkish news: “More than half of Haftar’s troops are mercenaries from Russia and Sudan, who are mainly paid by the Gulf states.”

In April, 2019, Haftar launched an offensive on the government in Tripoli but was easily repelled. In recent days, however, Haftar has resumed his attacks on the city of Misrata and on the Tripoli airport in clear violation of the Berlin ceasefire agreement. He has also received shipments of weapons from the UAE despite an arms embargo that was unanimously approved two weeks ago at the same Berlin Conference. We expect that support for Haftar will continue to grow in the months ahead as Berlin, Paris and particularly Washington settle on a plan for reinforcing proxies to prosecute the ground war and for blunting Turkey’s power projection in the Mediterranean.

The Turkey-Libya agreement is a clumsy attempt to impose Turkey’s preferred maritime boundaries on the other countries bordering the Mediterranean. Naturally, Washington will not allow this unilateral assertion of power to go unchallenged.

And while Washington’s strategy has not yet been announced, that merely indicates that the foreign policy establishment was caught off-guard by Turkey’s November 27 announcement. It does not mean that Washington will accept the status quo. To the contrary, US war-planners are undoubtedly putting the finishing touches on a new strategy aimed at achieving their objectives in Libya while at the same time dealing a stinging blow to a NATO ally that has grown closer to Russia, caused endless headaches in Syria, and is now disrupting Washington’s plans for controlling vital resources in the East Mediterranean.

Washington sees Turkey’s assertive foreign policy as a sign of “defiance” which requires a iron-fisted response. But any attack on Turkey or Turkish interests will only intensify the bad blood between Ankara and Washington, it will only put more pressure on the threadbare NATO alliance, and it will only push Turkish president Erdogan further into Moscow’s corner. Indeed, the Trump team should realize that an overreaction on their part could trigger a fateful realignment that could reshape the region while hastening the emergence of a new order.

mercredi, 15 janvier 2020

Strijd om aardgas: Turkije en Libië proberen pijpleiding Israël-Cyprus-Griekenland te blokkeren

lıbye.jpg

Strijd om aardgas: Turkije en Libië proberen pijpleiding Israël-Cyprus-Griekenland te blokkeren

—————————————————————————————————————————————-

Herstel islamitische Ottomaanse Rijk en val van Europa steeds dichterbij

—————————————————————————————————————————————–

Ondanks dreigementen van het regime van de Turkse dictator Erdogan hebben Israël, Cyprus en Griekenland een overeenkomst ondertekend voor een nieuwe gaspijpleiding van Israël en Cyprus naar Griekenland. In de toekomst kan deze pijpleiding wel eens in 10% van de Europese aardgasbehoeften gaan voorzien. Ankara had juist besloten om tegen alle maritieme wetten en afspraken in de economische zone van Libië –dat de facto een ‘client state’ van Turkije wordt- dermate te vergroten, dat een deel van de wateren van Kreta eronder vallen. De Turken beweren nu dat ze veto recht hebben over deze nieuwe pijpleiding. De exploitatie van het aardgas in het oosten van de Middellandse Zee lijkt hiermee een almaar serieuzere trigger te worden voor een toekomstige nieuwe grote Midden Oosten oorlog.

Israël verdient miljarden met gasexport naar Griekenland, Egypte en Jordanië

Op 2 januari ondertekenden de Israëlische premier Netanyahu, de Griekse premier Mitsotakis en de Cypriotische president Anastasiades en hun ministers van energie een overeenkomst voor de aanleg van de EastMed pijplijn. Het € 6 miljard kostende project voorziet in de aanleg van een 1900 kilometer onderzeese pijpleiding die jaarlijks tot 20 miljard kubieke meter gas van de Israëlische en Cypriotische wateren via Kreta naar Griekenland gaat transporteren, en van daaruit vervolgens naar Italië en andere Zuid(oost) Europese landen.

De Griekse premier en zijn minister van Energie spraken van een ‘project van vrede en samenwerking, ondanks de Turkse dreigementen’. De Cypriotische president uitte zich in vergelijkbare bewoordingen. Ondertussen is het enorme Israëlische Leviathan gasveld op 31 december 2019 begonnen met produceren. Behalve naar Griekenland stroomt Israëlische gas sinds 2 januari naar Jordanië, en binnen enkele dagen ook naar Egypte. De waarde van de gasexporten voor de Israëlische economie wordt geschat op $ 19,5 miljard, waarvan $ 14 miljard afkomstig van het Leviathan veld, en $ 5,5 miljard van het kleinere Tamar gasveld.

Turkije probeert met illegale claims pijpleiding naar Europa te blokkeren

Eind november sloten Turkije en de door de VN gesteunde Libische regering een bilateraal – feitelijk militair- verdrag waarmee beide landen de economische zone van Libië illegaal vergrootten, zodat een deel van de Griekse maritieme wateren eronder vallen. De EastMed pijplijn moet nu door deze –door niemand erkende- Turks-Libische economische zone. Volgens Erdogan ‘kunnen Egypte, Griekenland en Israël nu niet zonder Turkse toestemming aardgas gaan overbrengen.’

Eastmed.jpg

De Turken eisen dat al het toekomstige gas naar Europa via hun reeds bestaande Trans-Anatolische aardgaspijpleiding wordt vervoerd. De Europese Unie heeft deze eis afgewezen, net als de illegale Turkse claim op een deel van de wateren van Cyprus en Griekenland. Egypte, dat toch al in clinch ligt met Turkije om de controle over Libië, noemt de Turks-Libische overeenkomst ‘absurd’.

De Turken houden sinds 1974 het noorden van EU-lid Cyprus bezet en eisen het grootste deel van de economische zone rond het eiland op. De VS en de EU noemen deze eis een ‘grote provocatie’; in juli 2019 stelde de EU al enkele lichte economische sancties tegen Turkije in.

In oktober stuurde Ankara illegaal een boorschip naar de Cypriotische wateren, waarop de EU op 11 november enkele nieuwe sancties instelde. Personen en entiteiten die deel uitmaken van deze illegale Turkse boringen kunnen nu worden getroffen door een reisverbod en het bevriezen van hun tegoeden en bezittingen.

Maar de Turken trekken zich daar niets van aan. Op 11 december dreigde Erdogans minister van BuZa Mevlut Cavusoglu om de –maritiem volkomen legale- gasexploratie van Cyprus met militaire middelen te stoppen. Door Cyprus ingeschakelde Italiaanse en Israëlische onderzoeks- en exploratie schepen werden al eerder verjaagd door de Turkse marine.

Herstel Ottomaanse Rijk en val van Europa steeds dichterbij

Moslimdictator Erdogan begint zich hoe langer hoe meer te gedragen als de totalitaire heerser van een toekomstig imperium: het herleefde Ottomaanse Rijk, waar we al zo’n jaar of 10 regelmatig over schrijven, en waarmee volgens Erdogan en zijn AKP partij in uiterlijk 2023 – precies een eeuw na de ‘dood’ van het Ottomaanse Rijk- een begin moet zijn gemaakt.

Turkije stevent daarmee rechtstreeks af op een serie politieke, en uiteindelijk ook militaire confrontaties met de VS, de EU, Israël, Griekenland, Cyprus en Egypte. De vier laatst genoemde landen zijn sowieso in de imperialistische veroveringsplannen van de Turken opgenomen. De EU zal vermoedelijk niet eens militair hoeven te worden ingenomen. Een -bijna openlijk- door Duitsland gesteunde interne islamitische machtsovername van Europa door miljoenen Turken, moslim migranten en hun vele ‘useful idiots’ in de gevestigde Europese politieke partijen zal waarschijnlijk voldoende zijn om ons definitief door de knieën te doen gaan.

zone-maritime-libye-turquie.jpg


Xander

(1) The Gatestone Institute via Zero Hedge
Afbeelding: Wikimedia Commons, auteur division, CSIRO, permission http://www.scienceimage.csiro.au/pages/about/, Creative Commons Attribution 3.0 Unported license.


Zie ook o.a.:

31-12: Nederlandse analisten: In 2020 begint de systeemcrisis en Derde Wereldoorlog
21-12: Egypte stuurt tanks naar Libië om Turkse militaire interventie af te weren
16-10: Turkse minister Defensie twittert kaartje met geplande verovering Syrië, Irak, Armenië, Griekenland, Cyprus en Bulgarije
15-10: Erdogan gijzelt 50 Amerikaanse kernbommen op luchtmachtbasis Incirlik
05-09: Erdogan zegt kernwapens te willen, maar werkt daar in het geheim al jaren aan (? Nucleair bewapend Turkije zal op Ottomaanse veroveringstocht door het Midden Oosten, Centraal Azië en Noord Afrika gaan, en ook Europa inlijven)
21-07: Turkse dictator Erdogan dreigt met militaire invasie van Cyprus
10-07: Turkije wil oorlog: Tanks naar Syrische grens, boorschepen in wateren Cyprus
07-06: Staat de EU ‘tweede Turkse invasie’ Cyprus toe, uit angst voor 4 miljoen in Turkije wachtende migranten?

vendredi, 27 décembre 2019

Nouvelle menace américaine sur la souveraineté européenne

menacecar1.jpg

Nouvelle menace américaine sur la souveraineté européenne

Par Pascal Boniface (revue de presse : pascalboniface.com – 23/12/19)*

Ex: http://www.france-irak-actualite.com

Le président Donald Trump vient de prendre un décret présidentiel appelant à geler les avoirs des compagnies engagées dans la construction du pipeline Nord Stream 2 permettant d’exporter du gaz russe en Europe via la mer Baltique. Il s’agit donc, de la part des États-Unis, de menaces de sanctions lourdes à l’encontre de sociétés non américaines, pour des opérations menées en dehors du territoire américain. C’est tout le « charme » du caractère extraterritorial de la législation américaine : une loi décidée en fonction des intérêts américains peut avoir des effets à l’échelle mondiale.

Aussitôt, la compagnie suisse Allseas stoppait ses travaux et l’avenir du gazoduc semblait compromis. L’ensemble des sociétés de taille à être investies sur ce chantier ont des activités aux États-Unis et la crainte de sanctions les tétanise donc. Deux sénateurs américains, Ted Cruz et Ron Johnson, avaient averti le PDG d’Allseas d’arrêter immédiatement et de laisser le pipeline inachevé, l’alarmant que si l’entreprise essayait de façon insensée de le terminer, il prendrait le risque de mettre sa compagnie en faillite.

La dollarisation de l’économie internationale et l’affirmation de la législation extraterritoriale des États-Unis rendent crédible cette menace. Bien avant l’élection Donald Trump, de nombreuses compagnies européennes ont été condamnées à de lourdes amendes, avoisinant au bas mot, sur les 10 dernières années, 40 milliards de dollars. On se rappelle que la BNP (sous le mandat de Barack Obama) avait été condamnée à une amende de 9 milliards de dollars pour être intervenue au Soudan et en Iran.

Cette décision est motivée en apparence par la volonté de ne pas renforcer la Russie coupable d’avoir annexé la Crimée. La Russie, qui dépend toujours aux 2/3 de l’exportation de matières premières énergétiques pour se procurer des devises, en est en effet la première victime. Mais l’Allemagne, qui devait recevoir principalement ce gaz, est également impactée. La chancelière Merkel a dénoncé une interférence dans les affaires intérieures allemandes. Mais ira-t-elle au-delà de cette protestation verbale ?

Le pipeline Nord Stream 2 évite stratégiquement les pays baltes, la Pologne et l’Ukraine, pays très proaméricain. L’ambassadeur américain en Allemagne n’a pas hésité à présenter cette mesure comme pro-européenne, puisqu’il s’agit de refléter les inquiétudes de ces pays. Derrière cette décision se cache surtout une volonté américaine de pouvoir plus facilement exporter son pétrole et son gaz de schiste, pourtant plus cher que le gaz russe.

menacecar2.jpg

Les États-Unis utilisent donc la menace de sanctions pour faire avancer leurs intérêts économiques. Et surtout pour imposer leurs décisions et priver les autres pays, aussi bien rivaux qu’alliés, de pouvoir prendre souverainement les leurs. Après l’interdiction d’acheter du pétrole à l’Iran, les menaces par rapport aux investissements à Cuba, c’est une nouvelle atteinte fondamentale à la souveraineté des pays européens. Il y a une très grande contradiction entre le fait d’appartenir à la même alliance et d’être aussi peu considérés par le leader du principal pays de l’alliance. Aucun pays ne porte plus atteinte à la souveraineté des pays européens que leur allié américain aujourd’hui. Combien de temps les pays européens vont-ils accepter cela ?

Les Américains reprennent en fait à leur compte le principe de « souveraineté limitée », forgé par Brejnev en 1968 à propos de la Tchécoslovaquie en particulier, et des pays du Pacte de Varsovie en général. Emmanuel Macron avait déclaré que l’OTAN était atteinte de « mort cérébrale ». C’était en fait une vision optimiste. L’OTAN est toujours bel et bien vivante, voire même très contraignante, mais elle ne joue plus le rôle de protecteur par les États-Unis des Européens. Elle joue le rôle de castrateur stratégique des ambitions européennes. Il est vraiment temps pour les Européens de sortir du somnambulisme stratégique qui les conduit à ne pas s’opposer aux Américains en échange d’une protection face à une menace hier soviétique réellement existante, aujourd’hui russe, gonflée artificiellement, pour maintenir leur imperium sur les Européens.

Pascal Boniface est politologue, fondateur et directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

*Source : pascalboniface.com

mardi, 03 décembre 2019

Nackter Wirtschaftskrieg: USA nehmen Maßnahmen gegen Nord Stream 2 in Verteidigungshaushalt auf

nord-stream-2.jpg

Nackter Wirtschaftskrieg: USA nehmen Maßnahmen gegen Nord Stream 2 in Verteidigungshaushalt auf

Ex: http://www.zuerst.de

Washington. Das amerikanische Vorgehen gegen die russisch-deutsche Ostsee-Pipeline Nord Stream 2 nimmt immer aggressivere Formen an. Jetzt wurden die amerikanischen Sanktionsmaßnahmen, die derzeit gegen Firmen in Stellung gebracht werden, die an Nord Stream 2 beteiligt sind, formell in den Verteidigungshaushalt aufgenommen. Die Strafmaßnahmen wurden vom Kongreß in den Entwurf des sogenannten National Defense Authorization Act (NDAA) aufgenommen, teilte Jim Risch, Vorsitzender des Auswärtigen Ausschusses im Senat, dem US-Magazin „Defense News” mit.

Die Zeit für den Vorstoß wird immer knapper: „Vieles von Nord Stream ist bereits getan“, sagte Risch am Rande eines Sicherheitsforums im kanadischen Halifax. Die Sanktionen würden die beteiligten Baufirmen aber davon „überzeugen“, ihre Arbeit einzustellen. Risch weiter: „Es wird sie sehr viel kosten. Ich denke, wenn diese Sanktionen verabschiedet werden, werden sie schließen, und ich denke, die Russen werden nach einem anderen Weg suchen müssen, um dies zu erreichen, wenn sie es können.

Nach russischer Einschätzung sollen die jüngsten US-Sanktionsmaßnahmen nicht nur Rußland, sondern auch die Europäer als wirtschaftliche Konkurrenz für die USA schwächen.

Der russische Senator Wladimir Dschabarow sieht die US-Pläne als Teil eines Wettbewerbsbetrugs: „Nord Stream 2 hat nichts mit den Sicherheitsfragen in den USA sowie ihrer Verteidigungskapazität zu tun. Man will US-amerikanisches Gas aufzwingen, das wesentlich teurer ist.” (mü)

mardi, 19 novembre 2019

Du gaz de schiste plutôt que du gaz russe de Gazprom : la Pologne lie sa politique énergétique aux Etats-Unis

polonais-les-projets-d-extraction-toujours-en-suspens_grand.jpg

Du gaz de schiste plutôt que du gaz russe de Gazprom : la Pologne lie sa politique énergétique aux Etats-Unis

Varsovie : la Pologne ne met apparemment aucune limite à son américanophilie bien affichée. Désormais, Varsovie veut se détacher, sur le plan énergétique, du consortium russe Gazprom et parie dorénavant sur le gaz liquide américain, plus cher et plus nocif pour l’environnement. Le consortium du pétrole et du gaz de l’Etat polonais, le PGNiG, vient de déclarer qu’il ne prolongera pas son accord sur l’importation du gaz naturel de Gazprom, accord qui avait été signé pour durer jusqu’à la fin de l’année 2022.  Plus encore, le Traité dit de Jamal ne sera pas renouvelé le 31 décembre 2022.

Selon les clauses de ce traité datant de 1996, les parties s’obligent à annoncer toute éventuelle prolongation ou non prolongation trois années avant le terme prévu pour toute résiliation, donc avant le 31 décembre 2019.

Les importations de gaz russe vers la Pologne avaient déjà diminué de 6,4% l’an passé pour se limiter à 9,04 milliards de m3. A la même époque, PGNiG a signé, il y a un an, un contrat avec l’entreprise américaine Cheniere Marketing, prévoyant la livraison de gaz de schiste pour une période de vingt-quatre années. Entre 2019 et 2022, la Pologne devrait recevoir quelque 0,52 million de tonnes de gaz liquide (ce qui revient à environ 0,7 milliard de m3 de gaz après re-gazéification). Dans la période allant de 2023 à 2042, le volume annuel du gaz liquide fourni monterait à 1,45 million de tonnes (soit 1,95 milliard de m3).

Auparavant, le consortium polonais avait déjà signé un accord avec la firme américaine Venture Global LNG, selon lequel deux millions de tonnes de gaz liquide (2,7 milliards de m3 après re-gazéification) devraient être livrées chaque année pendant une période de 20 ans à la Pologne (mü).

Article issu de http://www.zuerst.de )

jeudi, 14 novembre 2019

US-Sabotage von Nord Stream 2: Deutschland drohen Treibstoff-Engpässe

NS2.png

US-Sabotage von Nord Stream 2: Deutschland drohen Treibstoff-Engpässe

 
Ex: https://katehon.com

Erst kürzlich hat Dänemark die letzte notwendige Genehmigung für ein Teilstück der russisch-deutschen Erdgas-Pipeline Nord Stream 2 erteilt und damit das letzte große Hindernis für den Abschluß des Projekts beseitigt. Allerdings stellen sich nach wie vor die USA vehement quer, die womöglich auch nicht vor einer massiven Sabotage zurückschrecken. Immer wieder hat Washington in den letzten Monaten auf verschiedenen Kanälen gegen Nord Stream 2 Stimmung zu machen versucht und dabei unverhohlen mit Sanktionen gegen die beteiligten Unternehmen gedroht.

Einem aktuellen „Spiegel“-Bericht zufolge können mögliche US-Sanktionen die deutsche Treibstoffversorgung gefährden. Demnach könnten die angedrohten Sanktionen in Deutschland Engpässe bei der Versorgung mit Autobenzin und Flugzeugtreibstoff nach sich ziehen.

So habe eine der größten deutschen Erdölraffinerien, die in Schwedt ansässige PCK, gewarnt, daß sie im Fall von US-Sanktionen gegen Nord Stream 2 womöglich gezwungen sein könnte, den Betrieb zu drosseln oder sogar ganz einzustellen. PCK gehört mehrheitlich dem russischen Energiemulti Rosneft, gegen den sich mögliche Sanktionen richten würden.

file-20190205-86213-1mbq465.jpg

In diesem Fall wären besonders Mitteldeutschland und Berlin mit seinen Flughäfen betroffen und müßten mit Lieferengpässen rechnen.

„Ein namhaftes US-Unternehmen, das die Leitzentrale des Werks mitgeplant und gebaut hat und die Anlagen wartet, hat Rosneft mitgeteilt, es werde die Leistungen einstellen, sollten die US-Sanktionen in den kommenden Wochen tatsächlich in Kraft treten“, heißt es auf „Spiegel Online“ weiter. In diesem Fall wäre die Raffinerie, die jeden Tag genügend Treibstoff herstellt, um 250.000 Autos, 60.000 Laster oder 50 Flugzeuge zu betanken, „nicht mehr zu steuern“.

Das Projekt Nord Stream 2, das zur Hälfte vom russischen Konzern Gazprom und zur anderen Hälfte von fünf europäischen Energieunternehmen finanziert wird, sollte eigentlich bis Ende des Jahres fertiggestellt werden. Die USA versuchen aus geopolitischen und Konkurrenzgründen seit langem massiv, das Projekt zu Fall zu bringen.

mercredi, 13 mars 2019

L'Europe, usine à gaz...

Nord-Stream-i-OPAL-bez-podpisów.jpg

L'Europe, usine à gaz...

par Caroline Galactéros

Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros, cueilli sur son blog Bouger les lignes et consacré à l'absence de politique énergétique de l'Europe. Docteur en science politique, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et intervient régulièrement dans les médias. Elle vient de créer, avec Hervé Juvin, Geopragma qui veut être un pôle français de géopolitique réaliste.

L'Europe, usine à gaz

La toute récente révision, permise par le revirement français, de la « Directive gaz » de 2009 étendant l’applicabilité des normes communautaires à l’extérieur du territoire de l’Union européenne (UE) est un nouveau coup (auto)porté par le Conseil européen à l’indépendance énergétique de l’UE. Les motifs invoqués sont, comme toujours, au cœur des « valeurs » européennes : concurrence loyale et accès équitable au marché européen. C’est beau comme l’Antique ! Exactement le corpus idéologique idéal qui a motivé, quelques jours auparavant, l’avis négatif de la Commission sur la fusion Siemens-Alstom… Sur deux chantiers d’importance stratégique évidente, Bruxelles s’est donc une fois encore trompée de cible, d’ennemi, d’enjeu et d’alliés…

L’Europe est décidément hors sol, et surtout, se croit seule au monde ! Nous agissons comme si notre marché était strictement européen, comme si nous avions la vie devant nous et nul besoin de nous mettre en ordre de bataille pour projeter notre puissance de frappe commerciale collective vers le reste de la planète, afin de ne pas nous faire dévorer tout crus par Pékin et Washington. Bref, on a tout faux, mais on fonce dans le mur avec l’assurance d’un taureau au front court se précipitant sur une muleta rouge pour finir lardé de banderilles meurtrières. Aucune vision stratégique, plutôt une myopie suicidaire angoissante de la technocratie communautaire, paralysée par ses propres règlementations anachroniques. L’Europe, une nouvelle fois, consent à son effacement de la carte des grands ensembles.

Cette révision vise évidemment le projet North Stream 2, affligé, aux yeux de Washington, donc de Paris, d’une tare insupportable : il permet à Moscou de contourner l’Ukraine…qui vient d’inscrire dans sa Constitution, cinq ans après « la révolution-coup d’État » de Maïdan, son intégration dans l’UE et l’OTAN comme objectifs prioritaires de sa politique étrangère…. La « guerre froide » n’a jamais été aussi brûlante et stupide.

La volte-face française est un « coup de pied de l’âne » de Paris à Berlin, sous prétexte de « ne pas accroître la dépendance vis-à-vis de la Russie et nuire ainsi aux intérêts de pays de l’Union européenne tels que la Pologne et la Slovaquie ». Comme si Paris était en charge de la défense des intérêts de ces deux pays… Pour l’Allemagne, cette révision est dramatique. Avec North Stream 2, Berlin doublait la quantité de gaz déjà acheminée. Gerhard Schröder, à la tête du projet, témoigne de l’importance stratégique pour l’Allemagne de la construction d’une seconde ligne de pipelines. Le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmeier, a d’ailleurs rapidement réagi en rappelant que « chaque pays de l’Union européenne a le droit de maintenir les relations économiques et commerciales qu’il estime de son intérêt. »

ns2.jpg

Ainsi, pourquoi cette agression française ? Alors que le couple franco-allemand est déjà au bord du divorce, Paris cherche-t-elle à nuire à son ancienne dulcinée, quelques jours seulement après la signature laborieuse du Traité d’Aix-la-Chapelle, dont l’article 1 stipule que « Les deux États approfondissent leur coopération en matière de politique européenne » ?

Sur le plan diplomatique, soutenir les Allemands dans un projet qui leur tient à cœur revenait à accompagner d’actes concrets nos grandes envolées lyriques sur « le couple franco-allemand » et nous permettait également d’entretenir des relations, certes vigilantes mais des relations tout de même, avec la Russie. Même sur les plans strictement énergétique et économique, cette renégociation de dernière minute n’est pas dans notre intérêt. North Stream 2 nous sert objectivement. Nous en attendons une baisse du prix du gaz, nous anticipons l’épuisement des réserves norvégiennes dans deux décennies (la Norvège est notre premier fournisseur de gaz naturel, à hauteur de 40 %), nous nous positionnons pour bénéficier de la production du deuxième exploitant de gaz au monde, la Russie, et de pouvoir pallier une éventuelle coupure des exportations de gaz algérien.

Qu’a-t-on cru pouvoir gagner, à Paris, en tombant dans le piège grossier de Washington, qui nourrit la division européenne pour asseoir son influence et empêcher tout rapprochement de l’UE avec Moscou ? Quid de nos motivations ? Un besoin de nous faire « pardonner » notre refus de participer au récent sommet de Varsovie, voulu par Washington pour réunir une coalition ouvertement anti-iranienne, prélude à une agression de la République islamique dont le projet gagne du terrain dans les esprits et les États-majors ? Un entêtement suicidaire dans une politique étrangère frappée d’inconséquence chronique ? Une tentative maladroite de prise d’ascendant dans le cœur de Washington- (évidemment vouée à l’échec) ? Un peu de tout cela sans doute. Mais il semblerait que ce changement radical de position soit surtout le fruit de la peur. D’une part, celle de l’augmentation de la dépendance par rapport à la Russie, entretenue par la diabolisation lancinante et interminable de ce pays ; d’autre part, la peur des pressions américaines considérables qui se manifestent depuis le début du projet.

Tout récemment encore, Richard Grenell, ambassadeur des États-Unis à Berlin, mettait en garde les entreprises allemandes contre toute participation au financement du North Stream 2. Elles prenaient le « risque de sanctions importantes », avertissait-il. L’extraterritorialité dans toute sa splendeur ! Puis il déclarait que le Parlement européen, la Commission et seize pays d’Europe « partageaient le point de vue des États-Unis ». Enfin, le 7 février, les ambassadeurs américains auprès du Danemark, de l’Union européenne et de l’Allemagne s’exprimaient dans la Deutsche Welle en ces termes : « Nord Stream 2 augmentera la sensibilité de l’Europe aux tactiques de chantage énergétique de la Russie. » Nouveau rappel à l’ordre pour une Allemagne jugée décidément un peu trop « autonome ». Paris crut-il déceler là une chance à saisir de plaire au « maitre » ? On voit ici combien l’Europe est l’outil direct (et la victime) de la manœuvre américaine contre Moscou, et combien la desservir sert la convergence objective des intérêts américains et chinois. Rappelons que les États-Unis sont les premiers producteurs de gaz au monde, les troisièmes exportateurs de gaz naturel liquéfié (GNL), mais que ce produit n’est pas encore suffisamment compétitif sur les marchés européen et asiatique pour rivaliser avec le gaz russe. Les États-Unis cherchent donc à se positionner pour s’insérer prochainement sur le marché européen…et chinois.

nséééé.png

Tout en portant le fer dans la plaie, les diplomates français ont cherché à s’entendre avec leurs homologues allemands sur une directive qui réunirait leurs deux votes. Le cœur du compromis finalement adopté par le Conseil européen est le suivant : « l’application des règles européennes pour les gazoducs avec des pays tiers comme la Russie incombe aux pays de l’Union européenne où ils sont reliés pour la première fois au réseau européen ». En d’autres termes, l’Allemagne peut, par exception, décider de ne pas appliquer la directive révisée au projet North Stream 2 sans que la Commission soit en mesure de s’y opposer. Si ces pourparlers ultimes n’avaient pas abouti, il aurait fallu revoir la distribution du contrôle sur les pipelines avec les Russes, ce qui aurait entraîné un retard important dans la réalisation du projet, des coûts et une renégociation ardue des termes du contrat pour toutes les parties. Ces risques ne seront pas écartés tant que la directive ne sera pas entérinée par le Parlement européen. Certains acteurs intéressés pourraient en profiter pour jouer la montre et utiliser ce répit pour mieux se positionner sur le marché européen.

On en comprend moins encore l’attitude de la France. Pourquoi avoir pris un tel risque vis-à-vis de l’Allemagne en cherchant à empêcher ou limiter l’expansion du North Stream 2, lorsque, in fine, on signe un accord en demi-teinte et que l’on n’atteint pas la moitié de son objectif initial tout en en recueillant l’opprobre ?

L’Allemagne, en effet, garde la main sur le projet et les Russes ne semblent pas traumatisés par cette péripétie, comme en témoignent les déclarations du porte-parole de la présidence russe, Dimitri Peskov : « Nous sommes catégoriquement en désaccord avec l’affirmation selon laquelle cela entraînerait une augmentation de la dépendance de l’Europe vis-à-vis du gaz russe, car de tels projets n’engendreraient pas la dépendance (…) mais assureraient principalement une interdépendance. Les Européens dépendent du gaz russe, et la Russie, en tant que fournisseur, dépend de la demande européenne ». Et Igor Chatrov, directeur adjoint de l’Institut national pour le développement de l’idéologie moderne, de dire : « En fait, le tout début de la mise en œuvre du projet Nord Stream 2 a montré à lui seul que l’Allemagne définissait elle-même sa politique énergétique. Et, plus encore, que cela ne dépendrait pas des États-Unis. » Sublime coïncidence ‒ et ultime affront pour Paris ‒, le 12 février, Peter Altmaier recevait à Berlin le Secrétaire américain adjoint à l’Énergie, Dan Brouillette. Les deux intéressés juraient n’avoir conclu aucun deal quant à une prochaine exportation de GNL en Allemagne, mais Peter Altmaier insistait sur la nécessité pour l’Europe de « se protéger, d’être moins vulnérable et, par conséquent, de se diversifier », citant, outre les États-Unis, l’Égypte, le Qatar et Israël.

L’Allemagne se sort donc de ce traquenard par une belle pirouette concernant ses relations diplomatiques avec les États-Unis, tandis que nous pâtissons d’avoir joué le proxy américain pour ne recueillir, in fine, que le mépris de notre Grand Allié et la défiance de notre indispensable comparse européen. La France s’est démarquée… mais à son détriment. Elle a fait affront à l’Allemagne mais n’a plus un atout en main. Après cet impair, il lui faudra tabler sur la seule patience du grand frère allemand. Qui est à bout.

Caroline Galactéros (Bouger les lignes).