lundi, 03 août 2026
Ceuta, le chantage de Rabat contre Sánchez et la convergence du Maroc avec les États-Unis et Israël

Ceuta, le chantage de Rabat contre Sánchez et la convergence du Maroc avec les États-Unis et Israël
Giulio Chinappi
Source: https://giuliochinappi.com/2026/08/01/ceuta-il-ricatto-di...
La pression migratoire exercée par le Maroc à Ceuta ne peut être séparée de l’occupation du Sahara occidental et de l’axe construit avec Washington et Tel Aviv, qui exploitent la crise pour attaquer le gouvernement espagnol et sa politique pro-palestinienne.
La nouvelle crise qui a éclaté à Ceuta constitue avant tout une tragédie humaine. En quelques heures, environ 49.000 personnes, selon les premières estimations du gouvernement espagnol, ont atteint l’enclave en franchissant la frontière terrestre ou en contournant à la nage les barrières maritimes qui la séparent du Maroc. D’autres sources ont évoqué un chiffre total proche de 60.000 personnes, tandis que le bilan provisoire fait état d’au moins 57 morts. La ville autonome, qui compte à peine plus de 80.000 habitants, a été submergée par un afflux sans précédent, contraignant Madrid à mobiliser l’armée et à dénoncer une «violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne».
Réduire ce qui s’est passé à un simple mouvement spontané de population revient cependant à ignorer aussi bien l’histoire récente des relations entre l’Espagne et le Maroc que la fonction politique qu’a prise le contrôle des flux migratoires dans la stratégie de Rabat. Les difficultés économiques, le chômage des jeunes, la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux et la mauvaise interprétation d’un arrêt de la Cour suprême espagnole ont pu contribuer à mobiliser des milliers de personnes. Mais ces facteurs n’expliquent pas à eux seuls comment une frontière normalement soumise à un contrôle strict a pu céder simultanément devant des dizaines de milliers de personnes. Les mêmes observateurs cités par la presse internationale rappellent que le Maroc a déjà été accusé par le passé de relâcher délibérément la surveillance pour transformer la migration en instrument de pression diplomatique.
Le précédent le plus connu remonte à mai 2021. À cette occasion, plus de 8000 personnes étaient entrées à Ceuta après que les autorités marocaines eurent délibérément relâché la garde à la frontière. Cette crise avait coïncidé avec la décision espagnole d’autoriser le secrétaire général du Front Polisario, Brahim Ghali, gravement malade, à recevoir des soins médicaux sur le territoire espagnol. Rabat considéra cet acte comme une offense politique et répondit en exploitant la vulnérabilité de la frontière pour frapper Madrid. Déjà à l’époque, la presse internationale décrivait ce relâchement des contrôles comme une mesure de représailles liée au Sahara occidental, tandis que le Parlement européen condamnait explicitement l’utilisation du contrôle des frontières et des migrants, y compris de nombreux mineurs, comme moyen de pression contre un État membre de l’Union européenne.

Cet épisode eut des conséquences profondes. En mars 2022, le gouvernement de Pedro Sánchez abandonna la position de neutralité suivie depuis des décennies par l’Espagne et déclara que le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental était la proposition «la plus sérieuse, crédible et réaliste» pour résoudre le conflit. Ce tournant permit de renouer les liens avec Rabat, mais provoqua une grave crise avec l’Algérie et suscita l’opposition du Front Polisario et de larges secteurs de la société espagnole. La séquence politique était difficile à mal interpréter: pression migratoire en 2021, dégradation des relations, puis concession espagnole sur la question stratégique qui intéresse le plus la monarchie marocaine.
La crise actuelle répète le même schéma: les gardes marocains sont d’abord restés passifs et n’ont agi que dans un second temps, lorsque le flux avait déjà pris des dimensions énormes. La capacité ultérieure de Rabat à bloquer de nouveaux passages et à favoriser le retour de dizaines de milliers de personnes confirme en outre que le gouvernement marocain conserve un contrôle déterminant sur la perméabilité de la frontière. Le Maroc dispose ainsi d’un levier particulièrement efficace : lorsqu’il coopère, il est présenté comme un partenaire indispensable de la défense des frontières européennes ; lorsqu’il réduit son action, il peut en quelques heures provoquer une crise capable de déstabiliser le débat politique espagnol et européen. Les migrants deviennent ainsi des instruments inconscients d’une forme de diplomatie coercitive, tandis que les causes sociales qui les poussent au départ sont subordonnées aux objectifs géopolitiques de la monarchie.

Cette stratégie ne peut être dissociée de l’axe construit ces dernières années entre le Maroc, les États-Unis et Israël. En décembre 2020, l’administration de Donald Trump a reconnu unilatéralement la souveraineté marocaine sur l’ensemble du Sahara occidental. Cette décision faisait partie de l’accord par lequel Rabat rétablissait ses relations diplomatiques avec Israël dans le cadre des Accords d’Abraham. La reconnaissance américaine a donc constitué la contrepartie politique offerte à la monarchie marocaine en échange de la normalisation avec Tel Aviv.
En juillet 2023, Israël a lui aussi officiellement reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, renforçant encore le pacte. Déjà en novembre 2021, les deux pays avaient signé un mémorandum de coopération militaire officialisant leurs relations dans le domaine de la défense, ouvrant la voie à des collaborations dans le renseignement, l’industrie militaire, la formation et la cybersécurité. Le Sahara occidental est ainsi devenu une monnaie d’échange géopolitique dans les Accords d’Abraham: les États-Unis et Israël légitiment l’expansionnisme marocain, tandis que Rabat offre la normalisation diplomatique, la coopération militaire et un point d’appui stratégique au Maghreb.
Ce soutien international a renforcé la capacité du Maroc à exercer une pression sur l’Espagne. Rabat sait qu’il peut compter sur la couverture politique des deux puissances qui, plus ouvertement, reconnaissent ses revendications territoriales. Washington et Tel Aviv n’ont pas besoin de diriger concrètement chaque initiative marocaine: il leur suffit d’assurer à la monarchie un environnement diplomatique favorable, de lui fournir une coopération stratégique et de transformer chaque crise avec Madrid en une occasion de frapper le gouvernement Sánchez.
L’Espagne est entre-temps devenue l’un des pays européens les plus critiques envers la politique israélienne. Le 28 mai 2024, Madrid a officiellement reconnu l’État palestinien, présentant cette décision comme une contribution à la paix et à la solution à deux États. Dans les années suivantes, Sánchez a intensifié la pression pour que l’Union européenne revoie ses relations avec Israël, allant jusqu’à demander en 2026 la suspension de l’accord d’association entre Bruxelles et Tel Aviv.

Ce n’est pas un hasard si la crise de Ceuta a été immédiatement exploitée par les États-Unis et Israël pour attaquer cette ligne politique. Trump a présenté les images en provenance de l’enclave comme la preuve des conséquences des politiques migratoires progressistes et comme un avertissement à l’électorat américain. Le Département d’État est allé plus loin, attribuant les faits aux efforts délibérés du gouvernement espagnol pour favoriser l’immigration irrégulière en Europe. Cette accusation a été démentie dans ses fondements: la régularisation approuvée par Madrid concerne des personnes déjà présentes en Espagne avant la crise et n’accorde aucun droit automatique à ceux qui sont arrivés à Ceuta ces derniers jours. Cette falsification des faits n’était pas une erreur, mais une opération de propagande visant à délégitimer Sánchez et à présenter toute politique moins répressive comme une invitation à «l’invasion».
Du côté israélien, l’ambassadeur à l’ONU Danny Danon a profité de la crise pour accuser l’Espagne d’hypocrisie, qualifiant Ceuta et Melilla d’« enclaves coloniales » et liant explicitement la question aux critiques formulées par Madrid à l’encontre de l’occupation des territoires palestiniens. Le message était clair: un gouvernement qui dénonce le colonialisme israélien doit s’attendre à ce que sa propre souveraineté sur les villes nord-africaines soit elle aussi remise en cause. Le ministre espagnol des transports, Óscar Puente, a réagi en soulignant que la nature de la campagne contre l’Espagne devenait de plus en plus évidente.
Il ne s’agit pas non plus d’une rhétorique totalement nouvelle. En mai 2019, Yair Netanyahu, le fils de l’actuel Premier ministre israélien, a publié une carte de Ceuta, Melilla et des autres possessions espagnoles en Afrique du Nord en invitant les «Arabes et musulmans» à commencer par ces territoires la libération des terres qu’ils considéraient comme occupées. Après les protestations, il a précisé que sa provocation était une réponse au soutien espagnol aux organisations favorables à la fin de l’occupation israélienne de la Cisjordanie. Déjà à l’époque, donc, la menace de délégitimer la présence espagnole à Ceuta et Melilla était utilisée comme représailles politiques à la position de Madrid sur la Palestine.
Le Maroc, par ailleurs, ne doit pas être décrit comme un simple exécutant sans volonté propre. La monarchie poursuit un projet autonome de puissance régionale : consolider l’annexion du Sahara occidental, contenir l’Algérie, contrôler les routes migratoires et se présenter à l’Europe comme interlocuteur incontournable. C’est précisément cette autonomie d’intérêts qui rend la convergence avec les États-Unis et Israël efficace. Rabat met à disposition sa position géographique, ses infrastructures militaires et de renseignement, et la normalisation avec Tel Aviv ; en échange, elle reçoit une légitimation territoriale, des armements, une coopération stratégique et une protection diplomatique.
La tragédie des migrants est ainsi instrumentalisée à plusieurs niveaux. Rabat peut utiliser leur désespoir pour rappeler à Madrid que la stabilité de la frontière dépend de la coopération marocaine. Washington utilise les images de Ceuta pour alimenter sa propre offensive contre l’immigration et contre les gouvernements européens non alignés. Tel Aviv s’en sert pour attaquer l’un des principaux soutiens européens de la Palestine et pour mettre sur le même plan l’occupation israélienne et la souveraineté espagnole sur les deux villes. Enfin, les droites espagnoles et européennes exploitent la crise pour réclamer de nouvelles mesures répressives et affaiblir le gouvernement.
Derrière cette opération, il reste les victimes: les jeunes Marocains poussés à fuir par un système marqué par les inégalités, les migrants africains transformés en instruments de négociation, et le peuple sahraoui privé depuis plus d’un demi-siècle du droit de décider de son avenir. La réponse ne peut pas consister seulement en la militarisation de Ceuta. Elle doit commencer par la dénonciation du chantage migratoire, le rejet de la campagne de propagande israélo-américaine et le retour à une position cohérente sur le Sahara occidental. On ne peut en effet défendre le droit à l’autodétermination des Palestiniens tout en acceptant que celui des Sahraouis soit sacrifié aux intérêts géopolitiques de la monarchie marocaine.
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dimanche, 12 juillet 2026
La Russie, l’Asie centrale et les enjeux de la politique infrastructurelle

La Russie, l’Asie centrale et les enjeux de la politique infrastructurelle
Leonid Savin
Nous nous trouvons actuellement dans une situation de turbulence géopolitique. D’un côté, pour beaucoup, cela signifie incertitude et instabilité politique. Pour d’autres, c’est un bon moment sur le plan géoéconomique, en particulier pour les acteurs qui restent en dehors des principaux conflits. Les politologues évoquent également l’essor des puissances moyennes, qui saisissent les opportunités existantes pour améliorer leur position en politique, économie, diplomatie et relations internationales.
Dans le même temps, il existe l’opinion selon laquelle, alors que le système mondial passe de l’unipolarité à la multipolarité, nous vivrions un moment « techno-polaire ».
Même les pays technologiquement avancés ou les groupes d’États tels que l’UE et les États-Unis s’inquiètent fortement de leur souveraineté en matière de technologies critiques, notamment la microélectronique et les industries de haute technologie. La raison en est la même: la désindustrialisation des dernières décennies et la tentative d’utiliser la mondialisation pour exploiter d’autres pays vers lesquels la production avait été délocalisée. Mais avec la défragmentation mondiale actuelle, le leadership technologique devient la clé non seulement des avantages économiques, mais aussi de la stabilité géopolitique.
L’instabilité globale nous amène également à réfléchir à la fiabilité des partenaires – les États fragiles pourront-ils, si leur situation politique ou économique se détériore, honorer leurs engagements ?
L’élément de liaison entre tous les acteurs est l’infrastructure. Récemment, un terme spécifique est apparu: l’infra-politique, qui reflète la manière dont les décisions politiques influent sur la situation des systèmes infrastructurels. Tous les États sont des maillons de la chaîne complexe d’interdépendance de l’économie mondiale.
D’autres risques peuvent s’y ajouter. Ainsi, les sanctions peuvent avoir des effets à long terme sur des pays tiers, car en général, elles visent des secteurs de l’économie qui impactent directement la concurrence économique et la capacité de défense du pays. Certains estiment que même le changement climatique peut également constituer une menace pour l’accès aux produits essentiels et aux innovations technologiques.
L’UE, par exemple, en est arrivée aux conclusions suivantes concernant la géopolitique des chaînes d’approvisionnement :
– il existe des risques significatifs liés à la diversification commerciale en raison de la fragilité des États, de la coercition économique et de la vulnérabilité climatique ;
– une stratégie de diversification sera probablement appliquée aux matières premières ou aux composants, plutôt qu’aux secteurs de haute technologie tels que les processeurs de données, les télécommunications ou les superordinateurs, qui nécessitent de lourds investissements pour être viables ;
– les partenariats commerciaux existants de l’UE constituent une bonne base pour la diversification.
En parallèle, l’UE a tenté d’introduire des droits de douane et des mesures restrictives spéciales, espérant ainsi obtenir un avantage concurrentiel. Et la nouvelle politique tarifaire de Donald Trump montre que cela n’apporte qu’une grande incertitude dans les relations transatlantiques (et au-delà), recréant effectivement un régime de grandes puissances plus caractéristique du XIXᵉ siècle que du XXᵉ siècle avec ses guerres mondiales et son système bipolaire de la seconde moitié du siècle. Reste à savoir si les principaux acteurs joueront la même partition ou si chacun aura la sienne.

Il semble que la seconde option soit plus probable et, dans le contexte de la géostratégie, nous devrions porter plus d’attention à l’Eurasie. Géopolitiquement, elle a toujours été le prix convoité par les acteurs extérieurs comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis. Il existe une sorte d’idée fixe sur le contrôle de l’Eurasie, que l’on retrouve dans les ouvrages de H. Mackinder, N. Spykman et Z. Brzezinski.
Pour cette raison, la pression sur la Russie – le Heartland de l’Eurasie – se poursuit. Pour la même raison, les pays occidentaux tentent activement de pénétrer en Asie centrale, l’arrière-pays, qui est un lien organique entre le Nord et le Sud, ainsi qu’entre l’Ouest et l’Est de l’Eurasie.
En tant qu’ex-républiques soviétiques, ces pays disposent déjà d’une certaine infrastructure, mais en tant qu’États indépendants, ils ont leurs propres intérêts, souvent en contradiction avec ceux de leurs voisins. Tout d’abord, il existe des disputes constantes sur le contrôle des ressources en eau, rares dans la région, ce qui soulève automatiquement la question de l’hydro-hégémonie. L’énergie est un autre facteur important. Outre les réseaux électriques existants, la possibilité de construire de nouvelles centrales nucléaires est envisagée.
L’entreprise russe Rosatom a déjà des contrats avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, où la construction d’unités de production d’électricité est prévue. Des négociations sont en cours avec le Kirghizistan pour la construction de centrales nucléaires de faible puissance. L’accroissement de l’indépendance énergétique grâce à de tels projets aidera considérablement ces pays et réduira les tensions liées à la faim énergétique. Il faut considérer tout cela dans le contexte des défis mondiaux actuels, liés aussi au changement climatique, à l’utilisation de nouvelles technologies comme les centres de données, ainsi qu’à l’extraction continue de minerais, du pétrole et du gaz aux terres rares.
En même temps, il est impossible de ne pas prêter attention aux mythes de la soi-disant économie verte, dont les éléments actifs pourraient avoir un effet indésirable à l’avenir. Par exemple, les panneaux solaires et les éoliennes. En plus du fait que leur fabrication nécessite des composants associés à une production polluante, il n’existe pas de technologie véritablement écologique pour l’élimination des panneaux usagés ou des pales d’éoliennes. Par conséquent, ils ne peuvent pas être considérés comme 100 % respectueux de l’environnement. De plus, il faut tenir compte des rapports de prix des producteurs – la Chine domine actuellement dans ce secteur, où la surproduction de ces produits, ainsi que des véhicules électriques, est manifeste. Dans le cadre de la stratégie « Belt and Road », la Chine procède également à des interventions commerciales dans la vente de systèmes de production d’énergie alternative.

Ainsi, nous observons un type particulier de concurrence, où la Chine possède un avantage évident, puisque ce segment reste demandé par les consommateurs extérieurs.
Si nous continuons à parler de la concurrence dans la région, la Turquie est un autre acteur actif, mais elle tente d’agir par des stratégies culturelles et politiques – à travers l’Organisation des États turciques, en construisant une idéologie artificielle d’identité commune. Parallèlement à la stratégie culturelle et politique, une voie économique est également développée, comprenant la vente de marchandises et l’intérêt des entreprises de construction. Ces entreprises sont théoriquement intéressées par le développement des infrastructures des pays d’Asie centrale, car cela leur permet d’obtenir des contrats de construction.
Cependant, il reste deux acteurs majeurs – l’Iran et l’Afghanistan. Les deux pays ont montré une résilience remarquable face à la pression extérieure, y compris l’usage de la force militaire. Les deux nécessitent une reconstruction et un développement à long terme, notamment par le biais de projets d’importance internationale comme le corridor Nord-Sud, le gazoduc TAPI et bien d’autres initiatives.
Nous avons maintenant dressé un tableau des faits. Cependant, des solutions concrètes sont nécessaires pour mettre en œuvre des stratégies à grande échelle. Cela dépend désormais des dirigeants politiques des pays de la région. Pour sa part, la Russie est intéressée par le renforcement de la stabilité de ce « ventre mou » de l’Eurasie, de sorte que l’élargissement des partenariats en matière de projets d’infrastructures serait dans l’intérêt de Moscou.
18:26 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, russie, asie centrale |
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mercredi, 08 juillet 2026
Yves Lacoste, le géographe qui a rendu le monde à la réalité

Yves Lacoste, le géographe qui a rendu le monde à la réalité
Giuseppe Gagliano
Source: https://www.lafionda.org/2026/06/22/yves-lacoste-il-geogr...
Les cartes comme instruments de pouvoir
La mort d’Yves Lacoste, survenue à Bourg-la-Reine le 20 juin 2026 à l’âge de 96 ans, clôt une époque de la culture stratégique française. Ce n’est pas seulement un géographe qui disparaît. C’est l’homme qui a contraint la France académique, diplomatique et militaire à regarder à nouveau les cartes, non plus comme de simples objets scolaires, mais comme des instruments de pouvoir. Lacoste a rendu à la géographie sa fonction originelle: expliquer pourquoi les hommes se battent pour des territoires, pourquoi les États tracent des frontières, pourquoi les empires cherchent des ports, des détroits, des montagnes, des fleuves, des déserts, des ressources et des voies de communication.
Pendant des décennies, le mot géopolitique était resté suspect, contaminé par le souvenir de la géopolitique allemande et par l’usage idéologique qu’en avait fait le nazisme. Lacoste a eu le courage de la libérer de cette prison. Non pas pour la purifier artificiellement, mais pour lui rendre son sens le plus concret: la rivalité de pouvoir sur un espace. En ce sens, son œuvre a constitué une rébellion contre l’illusion d’un monde gouverné uniquement par le droit, les marchés et les institutions internationales. Le monde, disait en substance Lacoste, demeure fait de terres, de peuples, de frontières, d’accès, de ressources et de mémoires.
La Méditerranée comme école du réel
Né à Fès en 1929, ayant grandi entre le Maroc, l’Algérie et la France, Lacoste a très tôt compris que l’espace n’est jamais neutre. Son père géologue lui a offert son premier contact avec les cartes, les reliefs, les gisements, les pistes et les déserts. La géographie, dans son enfance, n’a jamais été une matière abstraite. Elle fut tout de suite le moyen par lequel le pouvoir cherchait des ressources et organisait les territoires.
L’expérience algérienne fut décisive. En 1952, premier à l’agrégation de géographie, il choisit d’enseigner à Alger, en plein cœur des tensions coloniales. Là, il a vu la distance entre le discours officiel de la France et la réalité de la domination. Il a vu des quartiers séparés, des populations séparées, des droits séparés. Il a compris que la colonisation n’était pas seulement un fait politique ou militaire, mais une construction spatiale: celui qui occupe, organise; celui qui organise, domine; celui qui domine, dessine les cartes.
De cette matrice naîtra sa réflexion sur le sous-développement. Dans ses travaux des années cinquante et soixante, Lacoste a pressenti que la pauvreté des pays du Sud ne pouvait pas s’expliquer uniquement par l’économie. Elle dépendait aussi de la situation géographique, de l’accès aux routes, de la disponibilité des ressources, de la dépendance vis-à-vis des puissances industrielles, de la subordination des économies locales à des centres de décision lointains. C’était déjà une lecture géoéconomique du monde, avant même que le terme ne devienne courant.

La géographie sert d’abord à faire la guerre
En 1976, Lacoste publie l’ouvrage qui allait marquer son époque: La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. Le titre fit scandale car il disait tout haut ce que beaucoup préféraient taire. Les États n’ont jamais commandé des cartes par amour de la connaissance pure. Ils les ont utilisées pour conquérir, administrer, taxer, surveiller, défendre et frapper. Une carte peut être plus importante qu’un discours parlementaire, car elle montre ce que le pouvoir veut posséder ou empêcher autrui de posséder.
Aujourd’hui, cette phrase semble presque évidente. Mais dans les années 1970, elle a frappé comme une provocation. La géographie universitaire française s’était réfugiée dans une neutralité rassurante : paysages, reliefs, régions, fleuves, agricultures. Lacoste a remis au centre la guerre, la puissance, la conquête, la représentation du territoire. Ce n’était pas du militarisme, c’était du réalisme. Nier le rapport entre géographie et guerre signifiait abandonner ce savoir à ceux qui l’utilisaient quand même, mais sans regard critique.


La fondation de la revue Hérodote la même année a complété sa révolution. Lacoste a créé un espace intellectuel où géographes, historiens, militaires, diplomates, journalistes et chercheurs pouvaient à nouveau raisonner ensemble sur les rapports de force. Ce fut une rupture avec l’université refermée sur elle-même et avec le commentaire politique désincarné. La géopolitique redevenait une méthode, et non un slogan.
Nation, frontières et souveraineté
Un des plus grands mérites de Lacoste fut d’avoir défendu le concept de nation quand presque tout le monde le considérait dépassé. À la fin de la guerre froide, l’Europe rêvait de la fin des frontières, de la mondialisation heureuse, de la primauté de l’économie sur le territoire. Lacoste voyait plus loin. Pour lui, la nation n’était pas un vestige folklorique, mais le cadre où se forment solidarités, appartenances, obligations collectives et capacité de sacrifice.
Aujourd’hui, son intuition apparaît évidente. La guerre en Ukraine, le retour des logiques impériales, la compétition entre les États-Unis et la Chine, la course aux matières premières, les tensions dans les détroits maritimes, la militarisation de l’Arctique et des fonds océaniques démontrent que l’histoire n’a pas effacé la géographie. Au contraire, elle l’a rendue plus décisive encore. Les chaînes de production mondiales ne flottent pas dans le vide. Elles passent par des ports, des canaux, des corridors ferroviaires, des gazoducs, des câbles sous-marins, des gisements et des zones industrielles. Toute crise géopolitique est aussi une crise géoéconomique.
Scénarios économiques et nouveau désordre mondial
L’héritage de Lacoste devient central à une époque où l’économie redevient territoriale. La concurrence pour les terres rares, le contrôle des routes énergétiques, la sécurité alimentaire, l’eau, les corridors commerciaux et les câbles numériques montrent que la mondialisation n’a pas aboli l’espace: elle l’a rendu plus vulnérable. Un détroit bloqué, un port bombardé, un gazoduc saboté, une frontière fermée peuvent modifier les prix, les budgets publics, les stratégies industrielles et les relations diplomatiques.

Lacoste aide à comprendre que le marché ne flotte pas au-dessus de la politique. Il en dépend. Sans contrôle des routes, il n’y a pas de commerce sûr. Sans accès à l’énergie, il n’y a pas d’industrie. Sans domination des nœuds logistiques, il n’y a pas d’autonomie stratégique. La géoéconomie contemporaine est la poursuite de la géopolitique par d’autres moyens.
Évaluation stratégique militaire
Du point de vue militaire, la leçon de Lacoste est encore plus claire. Toute guerre commence avec une carte. D’abord, on étudie les hauteurs, les fleuves, les villes, les ponts, les routes, les bases, les lignes de chemin de fer, les dépôts, les zones industrielles. Ensuite, on décide où frapper, où résister, où avancer. L’Ukraine le démontre chaque jour: le front n’est pas une ligne abstraite, mais un système de villes, de fleuves, de collines, de nœuds logistiques et de profondeurs stratégiques.
Il en va de même pour le Moyen-Orient, la mer Rouge, le golfe Persique, la Chine méridionale. Les détroits ne sont pas de simples détails géographiques, mais des interrupteurs du commerce mondial. Les îles ne sont pas seulement des terres émergées, mais des plateformes de contrôle. Les déserts ne sont pas des vides, mais des espaces de manœuvre, de transit et de contrebande. Les frontières ne sont pas des lignes, mais des zones de friction.


Le géographe du siècle qui revient
Lacoste ne fut pas un prophète au sens théâtral du terme. Il n’aimait pas les formules faciles. Il aimait les cartes, le terrain, les contradictions, les rivalités locales, les mémoires longues. Mais c’est précisément pour cela qu’il a vu avant les autres ce qui semble aujourd’hui inévitable: le monde n’est pas entré dans une paix perpétuelle, il est revenu à la compétition entre puissances.
Sa définition de la géopolitique comme confrontation entre raisonnements opposés sur des rivalités de pouvoir territoriales demeure l’une des plus solides de la pensée contemporaine. Tout y est: l’État, la nation, la guerre, l’économie, la mémoire, la perception de l’espace, la peur de l’encerclement, le désir d’accès, le besoin de sécurité.
Avec Yves Lacoste disparaît l’un des derniers grands réalistes français. Mais sa leçon demeure, sans doute plus nécessaire aujourd’hui qu’en 1976. Les cartes ne suffisent pas à tout expliquer. Mais sans cartes, on ne comprend presque rien.
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dimanche, 05 juillet 2026
Jeux de pouvoir eurasiens: l’Arménie, nouveau bélier de Washington

Jeux de pouvoir eurasiens: l’Arménie, nouveau bélier de Washington
Washington/Erevan/Moscou. Les États-Unis ont réussi à détacher l’Arménie de la Russie. C’est la conclusion à laquelle parvient l’analyste géopolitique américain et ancien militaire Brian Berletic. Dans une récente intervention sur la plateforme « The New Atlas », il évoque une stratégie américaine poursuivie depuis les années 1990.
Berletic voit en l’Arménie un « bélier » supplémentaire contrôlé par les États-Unis, destiné à être utilisé contre la Russie et l’Iran. Selon lui, les récentes élections en Arménie s’inscrivent dans les plans à long terme des élites américaines visant à contenir des concurrents comme la Chine, la Russie et l’Iran. Déjà en 1992, le « New York Times » décrivait cette doctrine dans un article intitulé « US Strategy Plan Calls for Ensuring No Rivals Develop ». Les États-Unis poursuivaient ainsi l’objectif d’assurer leur suprématie mondiale en encerclant et en endiguant leurs rivaux géostratégiques.
L’analyste fait référence à l’étude RAND publiée en 2019, « Extending Russia: Competing from Advantageous Ground ». Elle y détaille des options politiques que les États-Unis ont depuis mises en œuvre: de la livraison d’armes létales à l’Ukraine cette même année, à l’armement de terroristes en Syrie – ce qui a conduit, selon lui, à l’effondrement du gouvernement syrien en 2024 –, en passant par la destruction physique des gazoducs Nord Stream, ainsi que par l’élargissement constant des sanctions et des opérations de blocus maritime contre les exportations d’énergie russes.

Berletic souligne que le basculement de l’Arménie de la Russie vers l’UE et l’OTAN est souvent attribué à l’influence européenne. Mais selon lui, les protestations de 2018, la soi-disant « Révolution de velours », ont été orchestrées par les États-Unis – au nom de la lutte contre la corruption et l’autocratie. L’organisation d’influence bien connue « National Endowment for Democracy » (NED) l’a elle-même reconnu dans son rapport annuel de 2018 et a soutenu des organisations telles que « Union of Informed Citizens » et « Boon TV ». « Comme dans d’autres pays que les États-Unis ont placés sous leur contrôle politique, la ‘révolution colorée’ et le ‘changement de régime’ en Arménie n’ont été qu’un début », explique Berletic. « Avec un régime fantoche au pouvoir, les vannes de l’ingérence étrangère américaine sont ouvertes. »
La NED et ses partenaires européens créent en outre un canal « permettant de façonner une jeunesse pro-occidentale, pro-américaine, pro-OTAN et pro-UE, et de manipuler l’opinion publique de sorte qu’elle serve les intérêts américains – au détriment de ses propres intérêts objectifs ». Berletic établit des parallèles avec la Géorgie et la Serbie au début des années 2000, ainsi qu’avec l’Ukraine en 2014. L’appropriation politique de l’Arménie par les États-Unis, selon lui, reproduit exactement les mêmes schémas.
Dans l’étude RAND de 2019, l’Arménie est expressément mentionnée, souligne l’analyste. Deux options y sont décrites pour le Caucase du Sud: des relations plus étroites de l’OTAN avec la Géorgie et l’Azerbaïdjan, ce qui pousserait probablement la Russie à renforcer sa présence militaire ; ou une rupture de l’Arménie avec la Russie. L’étude admet « sans détour » que « l’intégration de l’Arménie – tout comme celle de la Géorgie – renforcerait non seulement l’encerclement de la Russie, mais aussi de l’Iran voisin, et ouvrirait aux États-Unis l’accès aux ressources énergétiques de la mer Caspienne ». Un basculement de l’Arménie était alors jugé difficile – mais il a néanmoins eu lieu.
Berletic qualifie l’ingérence américaine dans les élections d’« instrument à peine compris et rarement évoqué dans les médias, mais d’une puissance incroyable » dans la quête d’hégémonie et l’objectif de « s’assurer qu’aucun rival ne se développe ». L’ingérence électorale et la mainmise politique sur les pays cités, reconnues par les États-Unis eux-mêmes, ont modifié la carte géopolitique mondiale au profit de Washington – tandis que ces processus restent largement ignorés par les médias (mü).
Source: Zu erst, juillet 2026.
10:12 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, caucase, arménie, europe, affaires européennes, géopolitique |
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mardi, 30 juin 2026
Quatre textes sur la Biélorussie

Quatre textes sur la Biélorussie
par Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Biélorussie: l’antichambre disputée de la Russie
L’Institut de l’Union européenne pour les études de sécurité met en garde contre le fait de continuer à considérer la Biélorussie comme un simple sujet périphérique de la politique orientale européenne. Minsk fait déjà partie intégrante d’un espace militaire russo-biélorusse commun.
L’armée biélorusse n’a même pas besoin d’entrer en Ukraine. La simple possibilité d’une attaque depuis le nord oblige Kiev à y déployer des troupes et des systèmes de défense aérienne.
La Biélorussie exerce déjà une influence militaire par sa position géographique.
Il faut y ajouter des structures de troupes communes, des droits de stationnement russes, des infrastructures développées et des systèmes nucléaires potentiels. Les entreprises biélorusses approvisionnent l’appareil militaire russe, tandis que Minsk dépend fortement de Moscou pour l’énergie, les marchés et les finances.
La Biélorussie est donc dangereuse pour l’UE, car son territoire offre à la Russie une antichambre stratégique face à la Pologne, aux États baltes et à l’Ukraine.
Le rapport de l’EUISS devient intéressant lorsqu’il aborde les conséquences politiques. Bruxelles semble reconnaître qu’il faudra à nouveau traiter la Biélorussie comme un acteur indépendant.
Ceux qui ne voient plus Minsk que comme un avant-poste russe abandonneront finalement le pays entièrement à Moscou.
L’approche européenne doit donc devenir plus flexible: pression accrue, sanctions et soutien aux forces pro-occidentales, mais aussi incitations limitées et offres de dialogue au régime.
Cela repose sur une hypothèse claire: Loukachenko souhaite préserver son pouvoir et l’indépendance formelle de la Biélorussie. Une implication directe dans la guerre ou une fusion politique totale avec la Russie pourrait justement faire disparaître cette indépendance.
L’Occident veut exploiter cette contradiction.
L’objectif immédiat n’est donc guère de «ramener rapidement la Biélorussie en Europe». Les conditions politiques nécessaires font défaut pour l’instant.
Bruxelles veut d’abord éviter qu’une dépendance étroite ne se transforme en une intégration irréversible.
Minsk ne doit mettre son infrastructure à disposition de la Russie qu’avec parcimonie. La souveraineté biélorusse doit rester un levier possible pour une réorientation ultérieure. Parallèlement, des forces pro-européennes sont préparées pour l’ère post-Loukachenko.
La formule «La Biélorussie n’est pas la Russie» décrit avant tout une stratégie occidentale.
Moscou tente d’intégrer durablement la Biélorussie sur les plans militaire, économique et politique dans sa sphère d’influence. L’UE cherche à ralentir ce processus et à préserver un reste d’autonomie biélorusse.
Aujourd’hui, la Biélorussie est l’antichambre russe – mais pas encore une partie totalement intégrée de la Russie.
C’est justement sur cet espace restant que la lutte se concentre aujourd’hui.
#geopolitique@global_affairs_byelena

Biélorussie: l’alliée que Moscou ne peut ni perdre ni envoyer à la guerre
Les entretiens entre Poutine et Loukachenko à Valdaï ont eu lieu alors que le rôle de la Biélorussie est de plus en plus mis sous pression. La Biélorussie fait déjà partie de l’infrastructure de guerre russe. Le pays met son territoire et ses installations militaires à disposition, héberge des armes nucléaires tactiques russes et fournit à la Russie des produits industriels et du carburant. Minsk n’a toutefois pas envoyé ses propres troupes en Ukraine.
C’est précisément cette position intermédiaire qui rend la Biélorussie précieuse pour Moscou: proche alliée, arrière stratégique et fournisseur – sans devenir elle-même un théâtre de guerre ouvert.
Kiev commence à attaquer cette zone grise. Zelensky a exigé la fermeture de relais sur le territoire biélorusse qui, selon l’Ukraine, soutiennent les drones russes. Il a fixé un délai et menacé d’agir lui-même. Par ailleurs, il a critiqué la forte hausse des livraisons de carburant biélorusse à la Russie. La ligne ukrainienne devient ainsi plus claire: la Biélorussie doit payer le prix pour tout soutien concret à l’effort de guerre russe.
Pour Loukachenko, cela représente un problème difficile à résoudre. S’il laisse les systèmes et livraisons russes fonctionner sans restriction, le risque de frappes ukrainiennes contre les infrastructures biélorusses augmente. S’il cède à la pression de Kiev, il abîme l’alliance avec Moscou et crée un précédent pour de futures exigences.
La Russie aussi se trouve face à un dilemme: les raffineries biélorusses compensent actuellement les pénuries russes de carburant. Si ces installations deviennent des cibles, Moscou perd un fournisseur et doit en assurer la défense. La Russie devrait alors déployer des systèmes de défense aérienne, du carburant et d’autres moyens en Biélorussie, alors que ces ressources sont déjà rares.
Une Biélorussie en guerre ne serait pas automatiquement un avantage militaire pour la Russie. L’arrière stratégique pourrait rapidement devenir une seconde zone de vulnérabilité.
Moscou ne peut cependant accepter un retrait progressif de Minsk de la structure militaire et économique commune. La Biélorussie est la dernière alliée majeure de la Russie à la frontière occidentale avec l’Europe. Un éloignement politique affaiblirait l’ensemble de l’architecture sécuritaire russe.
Cette contradiction a probablement joué un rôle central à Valdaï: Poutine a besoin d’une Biélorussie solidement intégrée. Loukachenko a besoin de suffisamment de distance pour que son pays ne soit pas entraîné dans la guerre.
Le voyage en Asie qui a suivi immédiatement prend dans ce contexte une importance supplémentaire. Si Pékin est effectivement concerné, il ne s’agit pas seulement de commerce. La Chine a un intérêt propre à la stabilité de la Biélorussie. Des voies terrestres importantes vers l’Union européenne traversent le pays. Un nouveau front, une infrastructure détruite ou une escalade militaire durable nuirait aussi aux intérêts économiques chinois. Loukachenko pourrait donc tenter d’utiliser le poids chinois comme assurance politique. Pékin n’a pas besoin de garantie formelle. Un intérêt clair pour la stabilité et l’intégrité territoriale de la Biélorussie renforcerait sa position de négociation vis-à-vis de Moscou et de Kiev.
La Biélorussie se trouve donc à un carrefour stratégique. Si la zone grise subsiste, Minsk peut continuer à soutenir la Russie tout en évitant une guerre directe. Si cette construction est détruite sous la pression ukrainienne ou russe, la Biélorussie passerait de l’arrière stratégique à une possible seconde ligne de front.
#geopolitique@global_affairs_byelena

La Biélorussie comme pivot diplomatique
Selon une source diplomatique anonyme, il se pourrait que lors des discussions entre Poutine et Loukachenko à Valdaï, une répartition fondamentale des rôles ait été confirmée:
La Biélorussie ne participe pas directement à la guerre et gère elle-même ses relations avec Kiev. En contrepartie, la Russie renonce à un contingent supplémentaire sur le sol biélorusse.
Officiellement, cela n’a pas été confirmé. Mais la construction correspondrait aux intérêts des deux parties.
Loukachenko veut préserver l’alliance avec la Russie, tout en maintenant la Biélorussie hors du conflit. Pour Moscou, un arrière stable vaut mieux qu’un nouveau front à défendre et à approvisionner.
La Biélorussie resterait ainsi dans l’espace sécuritaire russe sans devenir belligérante. De cette position spéciale pourrait émerger à nouveau un rôle diplomatique. Poutine a déjà cité la Biélorussie comme possible médiateur et lieu de négociation. Minsk a déjà accueilli des discussions sur le Donbass. Selon la source anonyme, Moscou vise plus qu’un simple cessez-le-feu. Poutine cherche une entente plus large sur l’Ukraine et l’ordre de sécurité européen à venir.
L’Ukraine ne serait alors qu’une partie d’une négociation plus vaste sur les territoires, les sanctions, les garanties de sécurité et les relations entre la Russie et l’Europe.

C’est là que la Chine intervient. Juste après Valdaï, Loukachenko s’est rendu à Pékin. Xi Jinping a promis à la Biélorussie un soutien à sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale.
Cela renforce la position de Loukachenko: la Biélorussie reste fortement liée à la Russie, mais la Chine continue de la considérer comme un acteur indépendant.
Selon la source, Moscou et Minsk espèrent donc un soutien chinois à un dialogue entre la Russie et l’Union européenne. Minsk pourrait accueillir les négociations, Pékin apporter le poids politique. La Chine a des liens étroits avec la Russie, une influence considérable sur la Biélorussie et de fortes relations économiques avec l’Europe.

En outre, Pékin a un intérêt propre à la stabilité des routes commerciales eurasiatiques. Reste à voir si la Chine est prête à assumer ce rôle de médiateur. Jusqu’à présent, Pékin appelle à la négociation, mais évite les garanties contraignantes.
Le modèle possible est néanmoins clair: la Biélorussie reste en dehors de la guerre, sert de plateforme de dialogue et reçoit un soutien politique de la Chine. La Russie tente d’intégrer la question ukrainienne dans une réorganisation plus large de l’Europe.
Ce n’est pas encore un plan de paix – c’est une esquisse.
La Biélorussie comme tampon, la Chine comme garant, et l’Ukraine comme élément d’un débat plus vaste sur l’avenir de l’ordre européen.
Actuellement, il semble que Pékin prépare quelque chose de plus grand.
#geopolitique@global_affairs_byelena

Biélorussie: entre Moscou, Kiev et Pékin
La tension a récemment monté autour de la Biélorussie et semble pour l’instant s’apaiser quelque peu. Beaucoup laisse penser que Kiev ne prévoyait pas d’attaque contre le pays, mais utilisait Minsk comme canal pour une nouvelle proposition de négociation. Poutine a confirmé que la partie ukrainienne avait mis deux points sur la table: les combats terrestres devraient être limités à Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson. De plus, les deux parties devraient renoncer à des attaques de grande envergure, y compris sur les installations énergétiques à l’arrière.
Loukachenko avait précédemment confirmé que des discussions avec des représentants de Zelensky avaient eu lieu. La Biélorussie aurait donc à nouveau joué le rôle de médiateur informel entre Kiev et Moscou. Pour l’Ukraine, un tel accord serait compréhensible. La Russie peut frapper beaucoup plus durement les infrastructures ukrainiennes d’énergie, de transport et d’industrie que l’inverse. La fin des attaques à longue distance soulagerait donc nettement Kiev.
Poutine a tout de même rejeté la proposition. Du point de vue russe, un accord limité donnerait à l’Ukraine du temps pour réorganiser ses troupes et stabiliser sa production d’armement.
On conserve donc le schéma antérieur: combats sur le front et attaques mutuelles sur l’arrière. Loukachenko tente, pour sa part, de garder la Biélorussie à l’écart de cette escalade. Après ses entretiens avec Poutine, il s’est rendu à Pékin. Là, Xi Jinping a promis à la Biélorussie un soutien à sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale.
Ce n’est pas une garantie militaire chinoise. En cas d’urgence, la Russie reste le principal garant de sécurité. Mais la Chine peut soutenir la Biélorussie politiquement, économiquement et technologiquement.
La Russie assure à Minsk la sécurité militaire. La Chine donne à Loukachenko une marge de manœuvre supplémentaire.
Sa ligne est donc claire: la Biélorussie doit rester proche de la Russie sans devenir belligérante. Minsk veut être canal de dialogue avec Kiev, partenaire stratégique de Moscou et acteur indépendant soutenu par Pékin.
Loukachenko essaie donc de ne pas perdre la Russie tout en maintenant la guerre hors de la Biélorussie.
#geopolitique@global_affairs_byelena
19:00 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : biélorussie, belarus, europe, affaires européennes, actualité, géopolitique |
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lundi, 29 juin 2026
Pourquoi les idées de Mackinder ont échoué

Pourquoi les idées de Mackinder ont échoué
Eldaniz Gusseinov
Source: https://www.linkedin.com/in/eldaniz-gusseinov/
Les idées de Mackinder à propos du Heartland comme source de ressources et espace stratégique hors de portée des puissances maritimes sont restées en grande partie non réalisées dans la pratique pour une raison simple: son concept sous-estimait le facteur de la demande.
La simple existence de ressources ne crée pas une valeur géopolitique si l’accès à celles-ci reste coûteux, alors que les routes maritimes sont plus rapides, moins chères et plus fiables.
Pourquoi les États chercheraient-ils à contrôler les ressources de l’Eurasie intérieure alors qu’elles sont difficiles d’accès et que le commerce mondial s’est longtemps organisé autour des communications maritimes ? Pendant la majeure partie du XXe siècle, la domination de la mondialisation fondée sur la mer semblait valider la logique de la puissance maritime plutôt que les prédictions de Mackinder.
Cependant, les perturbations géopolitiques des dernières années, les régimes de sanctions, les conflits armés et les efforts des États pour réduire les dépendances unilatérales modifient progressivement cette situation.

Il est significatif que Mackinder ait lui-même observé au début du XXe siècle que « les chemins de fer transcontinentaux transforment désormais les conditions de la puissance terrestre » et qu’ils avaient le potentiel de transformer les vastes espaces de l’Eurasie où la mobilité dépendait auparavant des chevaux et des chameaux.
C’est à cet égard que Mackinder s’est révélé remarquablement visionnaire. Il a anticipé la possibilité d’une époque où les connexions terrestres transcontinentales cesseraient d’être un complément secondaire au commerce maritime pour devenir un facteur stratégique indépendant.
Aujourd’hui, la valeur de telles routes est déterminée non seulement par leur efficacité économique, mais aussi par leur capacité à réduire les risques politiques et à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement. En ce sens, l’Eurasie contemporaine ressemble de plus en plus au monde que Mackinder avait imaginé il y a plus d’un siècle.
Considérez maintenant la question suivante : pourquoi le chemin de fer Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan a-t-il été reporté pendant des décennies, et pourquoi sa mise en œuvre commence-t-elle enfin aujourd’hui ?
De plus, le corridor ferroviaire passe près de plusieurs gisements minéraux au Kirghizistan et pourrait leur offrir un accès aux transports tant attendu. Le projet pourrait considérablement améliorer à la fois le potentiel d’extraction et d’exportation de ces ressources.
21:20 Publié dans Actualité, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, eurasisme, géopolitique, halford john mackinder, asie centrale, connectivité |
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jeudi, 18 juin 2026
Après l’Ukraine: Bruxelles mène-t-elle l’Arménie à sa perte ?

Après l’Ukraine: Bruxelles mène-t-elle l’Arménie à sa perte?
Elena Fritz
Source: https://www.compact-online.de/nach-ukraine-treibt-bruesse...
La victoire électorale de Nikol Pachinian en Arménie est considérée par les médias occidentaux comme la confirmation d’un changement historique de cap: s’éloigner de Moscou, se rapprocher de l’UE, se tourner vers l’Occident. Mais ces réjouissances occultent la question essentielle: qui protège l’Arménie si les promesses européennes se brisent sur la réalité du Caucase?
Proximité, mais pas de sécurité
L’Arménie n’est pas un projet de réforme abstrait, conçu sur une table stratégique bruxelloise. Elle ne se situe pas entre la Belgique et le Luxembourg, mais entre la Turquie et l’Azerbaïdjan – au cœur de l’une des régions les plus sensibles de l’Eurasie. Le pays dispose de ressources limitées, d’une profondeur stratégique réduite et de lignes de conflit non résolues avec ses voisins. Quiconque veut soustraire l’Arménie à l’architecture de sécurité existante doit expliquer quelle nouvelle garantie pour sa protection viendra la remplacer.

L’UE peut accueillir Pachinian, le féliciter, envoyer des missions d’observation et allouer quelques millions d’euros d’aides. Elle peut rédiger des résolutions, organiser des séances de photos et hisser des drapeaux européens. Mais, en cas d’urgence, elle ne pourra pas protéger l’Arménie.
C’est là que réside le véritable danger. Bruxelles offre la proximité, mais pas la sécurité. De la symbolique, mais pas de bouclier. Des gestes politiques, mais pas de garantie stratégique. Et dans le Caucase du Sud, la situation peut devenir grave à tout moment: à cause de l’Azerbaïdjan, des ambitions turques, de la question du soi-disant corridor de Syunik et d’un nouvel ordre régional qui ne se dessine pas à Bruxelles, mais à Bakou et à Ankara.

Le risque pour l’Arménie
Le corridor de Syunik (ou du Zangezour) illustre parfaitement les véritables enjeux. En Europe, il est souvent perçu comme une simple voie de communication ou un projet économique d’avenir. Pour la Turquie et l’Azerbaïdjan, il représente bien plus: un levier géopolitique. S’il est mis en œuvre selon les conditions de Bakou et d’Ankara, l’Arménie ne deviendra pas bénéficiaire d’une nouvelle architecture commerciale, mais se réduira à un simple pays de transit – économiquement dépendant, politiquement vulnérable et sous pression territoriale.
C’est la dure réalité de la géographie. Sur le plan économique aussi, le rêve européen est dangereusement naïf. Beaucoup d’Arméniens espèrent que le rapprochement avec l’Europe ouvrira de nouveaux marchés, favorisera les investissements et apportera la prospérité. Mais l’expérience de l’Ukraine montre que, souvent, entre les promesses occidentales et le développement économique, il n’y a pas l’essor, mais la dépendance. Parfois même la guerre.
L’UE n’intègre pas par charité. Elle retient ceux qui servent ses propres intérêts. Une petite économie comme celle de l’Arménie n’a pas le poids de l’Ukraine, de la Pologne ou de la Turquie pour Bruxelles. Elle peut être utile politiquement – comme symbole contre la Russie. Mais cette valeur symbolique ne remplace ni une base industrielle, ni une politique énergétique, ni une garantie de sécurité, ni un bouclier stratégique.
Le véritable risque pour l’Arménie ne réside donc pas uniquement à Moscou, Bakou ou Ankara. Il réside dans le décalage entre espoirs et réalité. Pachinian vend à son pays l’idée que l’Europe apportera à la fois investissements, protection, soutien politique et perspectives économiques. Mais l’expérience prouve que l’UE est généreuse en paroles – et parcimonieuse dès que cela devient réellement coûteux.
Qui paiera ?
Au final, une question simple se pose: qui paiera pour la sécurité de l’Arménie? Ni les journalistes européens qui célèbrent aujourd’hui un «changement historique de cap». Ni les bureaucrates bruxellois qui applaudissent Pachinian. Ni les stratèges occidentaux qui voient l’Arménie comme une pièce de plus dans le jeu anti-russe.
C’est l’Arménie qui paiera. Par l’endettement. Par la perte de prospérité. Par l’émigration. Par une dépendance accrue. Peut-être par de nouvelles concessions territoriales. Et, dans le pire des cas, par la vie de ses citoyens. Tel est l’enseignement de l’Ukraine, et il semble que l’Arménie soit en train de le rejouer à ses propres dépens.
21:03 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, actualité, caucase, arménie, union européenne, europe, affaires européennes |
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lundi, 15 juin 2026
De la doctrine Monroe du XXIᵉ siècle: le néocolonialisme des États-Unis en Amérique latine

De la doctrine Monroe du XXIᵉ siècle: le néocolonialisme des États-Unis en Amérique latine
Leonid Savin
Les services de renseignement américains continuent de s’ingérer sans vergogne dans les affaires intérieures des pays de la région.
Le 2 juin, lors d’auditions devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain, le secrétaire d’État Marco Rubio (photo) a déclaré: «Nous avons désormais, dans cet hémisphère, une coalition de pays amis – plus d’une dizaine – qui se sont unis pour travailler non seulement sur des questions de sécurité communes à nous tous, mais aussi sur la prospérité économique, ce qui va de pair. C’est une histoire étonnante, car, en fait, à l’exception du Nicaragua, de Cuba et, évidemment, du Venezuela, il reste bien sûr quelques problèmes, et aussi le Brésil, bien qu’ils soient là-bas en pleine période électorale, et dans une certaine mesure aussi le gouvernement actuel de la Colombie, du moins le président, a posé problème, mais, dans l’ensemble, il s’agit désormais d’une région remplie d’alliés des Américains, de dirigeants favorables à l’Amérique et d’une orientation favorable à l’Amérique. Il est désormais évident que nous devons mettre cela en œuvre après vingt ans d’inaction, durant lesquels la Chine et d’autres puissances mondiales ont envahi notre hémisphère occidental, au détriment non seulement des intérêts nationaux américains, mais aussi, selon nous, des peuples de ces pays».
Cette déclaration a suscité de vifs débats. Si, au Venezuela, on a gardé un silence soumis, Cuba et le Nicaragua ont condamné ces propos, et le président brésilien Lula da Silva a critiqué les actions de Marco Rubio, les jugeant hostiles non seulement envers le Brésil, mais envers toute l’Amérique latine. Il a affirmé que Rubio était lui-même l’ennemi mortel de Cuba et de plusieurs autres pays d’Amérique latine.
Le fait est que l’establishment de Washington a de nouveau décidé d’imposer des droits de douane supplémentaires de 25% sur certains produits brésiliens. À la veille d’élections dans ce pays où le processus politique s'est fortement polarisé ces dernières années, c’est un signal clair des États-Unis qu’ils ne souhaitent plus voir Lula ou son successeur à la tête de l’État.

De plus, le 28 mai, les États-Unis ont reconnu les groupes brésiliens Comando Vermelho (CV) et Primeiro Comando da Capital (PCC) comme organisations terroristes, ce qui ouvre la voie à une ingérence et à des pressions supplémentaires sous prétexte de sécurité.
Le 2 juin également, la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a accusé l’ambassadeur américain au Mexique, Ronald Douglas Johnson, d’ingérence dans les affaires intérieures du pays. Plus tôt, aux États-Unis, des accusations de trafic de drogue avaient été portées contre le gouverneur de l’État mexicain de Sinaloa, Rubén Rocha Moya ; et, auparavant, en avril de cette année, la CIA avait mené un raid dans l’État de Chihuahua sans l’accord des autorités officielles du Mexique.
La réaction de la dirigeante mexicaine est donc compréhensible, car, au cours des dix dernières années, le gouvernement américain a utilisé la DEA (Drug Enforcement Administration) pour surveiller les gouvernements de gauche d’Amérique latine et tenter de les déstabiliser. Les interventions de la DEA visaient le président du Venezuela Nicolás Maduro, l’ancien président de Bolivie Evo Morales et le président du Mexique Andrés Manuel López Obrador. Suite à divers scandales révélés, il est apparu que la DEA avait collaboré avec des criminels notoires, dont des trafiquants de drogue et des blanchisseurs d’argent, pour mener des opérations spéciales contre les politiciens de gauche.
Malgré cela, les services secrets américains continuent avec un zèle obstiné à s’implanter dans les pays de la région.
C’est pourquoi la déclaration de Rubio, combinée aux actions actuelles des États-Unis dans la région, reflète le travail méthodique de Washington pour établir son contrôle sur tout l’hémisphère occidental. C’est la doctrine Monroe 2.0 en action. L’éventail des méthodes va du chantage et de la violation du droit international, comme dans le cas de Cuba (dernière mesure en date: la Maison Blanche a appelé toutes les entreprises étrangères à quitter l’île sous peine de sanctions sévères – les entreprises touristiques canadiennes et espagnoles, qui géraient des dizaines de grands hôtels à travers le pays, ont déjà cessé leurs activités) et comme cela a été fait avec le Venezuela, jusqu’à la pression sous des prétextes fallacieux (comme les cartels de la drogue au Mexique et en Colombie).
La situation avec le Venezuela est la plus claire. Même aux États-Unis, on reconnaît que le gouvernement américain a cherché à prendre le contrôle total du pétrole vénézuélien, bien que, hormis quelques informations officielles fragmentaires, personne ne puisse dire comment fonctionne ce système. Cependant, « l’opacité du système ne se limite pas au pétrole. L’administration Trump contrôle également les exportations d’or et d’autres ressources minérales du Venezuela ».
Ajoutons que le président colombien Gustavo Petro (photo) a subi d’intenses pressions de la part des États-Unis tout au long de son mandat, y compris des exigences d’abandonner la coopération avec la Chine. Pour l’instant, le gouvernement colombien reste solidaire des pays de la région qui critiquent la politique étrangère américaine, mais il existe un risque qu’après le second tour des élections présidentielles en juin, la politique de l’État puisse changer.
Quant aux marionnettes dociles, elles reçoivent la récompense faite de «pilules sucrées» sous forme d’investissements et d’élargissement de la coopération. Ainsi, en 2025, l’administration américaine a signé des accords-cadres commerciaux avec l’Argentine, le Guatemala, l’Équateur et le Salvador – car les dirigeants actuels de ces pays suivent la ligne de Washington.
Pour ce qui est des investissements, ils ne se font pas à égalité. Comme l’a montré l’expérience du XXᵉ siècle, les capitaux proviennent des États-Unis ou d’organismes supranationaux tels que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (contrôlée de fait par le clan Rockefeller), à des conditions politiques imposées, incluant la réduction des subventions publiques au secteur social, la diminution des impôts pour les entreprises étrangères et des conditions spéciales pour les firmes désignées par les créanciers eux-mêmes. Cela s’appelle en langage d’affaires la libéralisation et la création d’un climat favorable aux investissements. Dans la réalité, cela signifie le pillage des ressources nationales, la mise sous tutelle étrangère de l’économie et la perte de souveraineté.
Les pays d’Amérique latine sont passés par ce chemin pendant la guerre froide, lorsqu’à l’initiative de John Kennedy fut créé l’«Alliance pour le progrès», distribuant, sous couvert d’aide économique, des prêts et des crédits. En outre, dans les années 1960, la société d’investissement privée américaine ADELA fut créée, qui, avec l’aide de la Banque mondiale et du FMI, a éliminé le tissu entrepreneurial national des pays latino-américains jusqu’aux années 1990.
Aujourd’hui, les États-Unis, dans le cadre de leur nouvelle politique étrangère, agissent de manière plus ouverte. L’aveu de Rubio, selon lequel ils veulent chasser la Chine et d’autres pays d’Amérique latine (il s’agit aussi, évidemment, de la Russie, bien que les actifs russes dans la région soient bien moindres que ceux des Chinois), montre que Washington craint que les pays ne se développent efficacement sans contrôle américain et ne mènent une politique indépendante. Cela signifie aussi des tentatives de conserver leur hégémonie (y compris la domination du dollar) sur la région et de freiner autant que possible la multipolarité croissante.
Pourtant, même dans les pays dirigés par des régimes pro-Trump, la forte polarisation politique montre que les peuples ne sont pas prêts à accepter que leurs pays deviennent de nouvelles colonies des États-Unis. La lutte continue.
19:03 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, amérique ibérique, amérique latine, amérique du sud, hémisphère occidental, états-unis, doctrine de monroe |
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dimanche, 07 juin 2026
Groenland. La nouvelle frontière stratégique de l’Arctique

Groenland. La nouvelle frontière stratégique de l’Arctique
par Daniele Di Vuono
Source: https://www.notiziegeopolitiche.net/groenlandia-il-nuovo-...
Le Groenland n’est plus seulement une grande île reléguée dans les marges des cartes géographiques. Il est devenu l’un des points où se mesure le retour de la géopolitique dans l’Arctique. Pendant des décennies, il a été perçu comme une périphérie lointaine, froide, peu peuplée et éloignée des centres de décision du monde. Aujourd’hui, il apparaît pour ce qu’il a toujours été: une plateforme stratégique située entre l’Amérique du Nord, l’Atlantique nord et l’Europe.
Le changement ne concerne pas seulement le climat, même si le climat en est l’une des causes profondes. La fonte des glaces, l’ouverture progressive de nouvelles routes, l’accès aux ressources minières et la militarisation croissante du Grand Nord transforment l’Arctique d’un espace extrême en un espace disputé. Dans ce contexte, le Groenland prend une valeur supérieure à son poids démographique ou économique. Sa position suffit à le rendre décisif.
Le point central est géographique. Le Groenland se trouve sur le flanc nord de l’Alliance atlantique, dans une zone qui relie la défense de l’Amérique du Nord à la sécurité de l’Europe. C’est là que transitent des intérêts militaires, des systèmes de surveillance, des routes aériennes, des lignes maritimes et des projections de puissance. Celui qui ne considère le Groenland que comme un territoire autonome du Royaume du Danemark ne voit qu’une partie de la réalité. Celui qui regarde la carte stratégique y voit un seuil de l’Atlantique.
Pour les États-Unis, le Groenland est important car il se trouve sur la trajectoire la plus courte entre le territoire américain et l’espace arctique-eurasiatique. Dans un monde revenu à des logiques de dissuasion, de missiles, de surveillance et de défense avancée, cette position devient essentielle. Ce n’est pas un hasard si Washington continue de considérer l’île comme un élément de sa propre sécurité nationale. L’enjeu n’est plus seulement la présence militaire, mais l’accès opérationnel stable à un espace qui pourrait devenir de plus en plus central dans la compétition entre grandes puissances.

Pour le Danemark, le Groenland est à la fois une responsabilité, une ressource et une vulnérabilité. Copenhague doit défendre la souveraineté du Royaume, maintenir la relation avec Nuuk, préserver la cohésion avec ses alliés et, en même temps, éviter que l’île ne devienne l’objet de pressions extérieures trop fortes. C’est une position difficile: le Groenland amplifie le poids géopolitique du Danemark bien au-delà de son échelle habituelle, mais expose aussi Copenhague à des tensions qui dépassent largement la dimension danoise.
La question de l’autonomie groenlandaise complique encore la donne. Le Groenland n’est pas un simple avant-poste militaire ni une case vide sur laquelle d’autres peuvent dessiner leurs stratégies. Il a une population, des institutions propres, une identité politique et une trajectoire historique marquée par son rapport avec le Danemark. Le désir d’une plus grande autonomie, et à terme d’indépendance, coexiste avec une réalité matérielle difficile : un territoire immense, des coûts élevés, une dépendance économique et un besoin d’investissements extérieurs. Cela rend l’île plus visible mais aussi plus exposée.
C’est précisément dans cet espace entre autonomie et vulnérabilité que s’insère la compétition internationale. Les États-Unis voient dans le Groenland une garantie stratégique. La Russie considère l’Arctique comme le prolongement naturel de sa profondeur septentrionale, renforcée par des bases, des flottes et des infrastructures le long de ses côtes. La Chine, bien que n’étant pas une puissance arctique au sens géographique, cherche depuis des années un accès, une influence économique, une présence scientifique et une place dans les chaînes minières du Grand Nord. Le Groenland se retrouve donc au centre d’intérêts différents, pas toujours compatibles.
La valeur des ressources contribue à accroître la pression. Terres rares, minerais critiques, graphite, molybdène, énergie, pêche, infrastructures portuaires et aéroportuaires ne sont plus de simples dossiers économiques. Ce sont des éléments de la nouvelle géographie du pouvoir. Les transitions énergétiques et technologiques ont rendu stratégiques des matériaux autrefois confinés aux relations industrielles. Qui contrôle l’accès aux ressources critiques contrôle aussi une partie de la capacité productive future. C’est aussi pour cette raison que le Groenland intéresse Washington, Bruxelles et Pékin.

Mais la partie ne se limite pas aux ressources. Le vrai nœud, c’est la transformation de l’Arctique en un espace militaire et logistique. Longtemps, le Grand Nord a été présenté comme une région de coopération scientifique, d’équilibres délicats et de gouvernance multilatérale. La guerre en Ukraine a changé cela aussi. La confiance envers Moscou s’est réduite, l’OTAN porte une attention accrue au flanc nord, la Finlande et la Suède ont modifié l’architecture de sécurité européenne et l’Arctique est entré dans une phase moins coopérative et plus stratégique.
Dans ce contexte, le Groenland devient un test pour l’OTAN. Non seulement parce qu’il s’agit de la défense de l’Atlantique Nord, mais aussi parce que cela met à l’épreuve la relation entre alliés. Lorsque la sécurité d’une grande puissance rencontre la souveraineté d’un allié plus petit, l’équilibre de l’Alliance devient plus délicat. La défense collective ne peut se transformer en pression asymétrique. Si cela arrivait, le problème ne serait pas seulement groenlandais ou danois: il concernerait la crédibilité politique de l’ensemble du système atlantique.
Pour l’Europe, la question est encore plus large. L’Union européenne parle de plus en plus d’autonomie stratégique, de sécurité des chaînes d’approvisionnement et de défense de ses intérêts. Mais le Groenland montre à quel point il est difficile de traduire ces formules en capacités réelles. L’Arctique est proche de l’Europe, concerne directement un pays membre de l’Union comme le Danemark, même s’il s’agit d’un territoire qui n’est pas dans l’UE, et touche des ressources critiques et la sécurité militaire. Pourtant, le centre de gravité de la discussion reste souvent entre Washington, Copenhague et Nuuk.
Le Groenland illustre ainsi l’une des contradictions du présent européen: l’Europe est impliquée dans presque tous les dossiers décisifs, mais elle en détermine rarement seule la trajectoire. En Méditerranée, elle subit les crises d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Au Sahel, elle enregistre les effets de sa perte d’influence. Dans l’Arctique, elle risque d’observer une partie stratégique qui se joue sur son propre flanc nord. La distance géographique ne suffit plus à définir la distance politique.
L’avenir de l’île dépendra de la capacité à maintenir ensemble trois dimensions : la sécurité occidentale, la souveraineté danoise et le droit des Groenlandais à décider de leur propre destin. Si l’une de ces dimensions écrase les autres, le Groenland deviendra une fracture. Si, au contraire, elles sont intégrées, il pourra devenir un espace d’équilibre dans un Arctique de plus en plus compétitif.
La grande île blanche, longtemps restée aux marges de l’histoire visible, est revenue au centre de la carte. Non parce que sa position a changé, mais parce que le monde autour d’elle a changé. Et lorsqu’une périphérie devient indispensable, elle cesse d’être une périphérie : elle devient une frontière stratégique.
18:39 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : groenland, arctique, danemark, europe, affaires européennes, atlantique nord, géopolitique |
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samedi, 06 juin 2026
Région de la mer Baltique – La mèche du baril de poudre se raccourcit

Région de la mer Baltique – La mèche du baril de poudre se raccourcit
Alexander Neu
Source: https://www.nachdenkseiten.de/?p=151434
La région de la mer Baltique est actuellement considérée par les experts en sécurité comme la zone de conflit potentiellement la plus explosive, entre l’OTAN et la Fédération de Russie. Une multitude de facteurs de conflit se concentrent dans cette région. Déjà en octobre 2025, j’avais publié sur les NachDenkSeiten un article sur le foyer de tension qu’est la région de la Baltique. Depuis lors, la situation dans cette zone s’est encore aggravée. Il y a quelques jours, j’ai visité la région frontalière entre la Pologne et la Russie. Un silence fantomatique, très peu de trafic transfrontalier avec de longs temps d’attente. L’expression «le calme avant la tempête» m’est venue à l’esprit. Dans ce qui suit, certains de ces conflits potentiels sont esquissés.
Le terme «région de la mer Baltique» ne doit pas être limité uniquement à la mer elle-même, mais il faut aussi inclure les zones rurales bien au-delà du littoral des États riverains, car ce n’est qu’ainsi que l’on peut saisir l’ensemble des potentiels de conflit.
Données géopolitiques
La mer Baltique est appelée « Ostsee » en allemand. Il s’agit d’une mer intérieure pratiquement fermée, d’une superficie d’environ 413.000 kilomètres carrés et à faible salinité. Le littoral mesure environ 8000 kilomètres. Désormais, à l’exception de la Fédération de Russie, tous les États riverains de la Baltique sont membres de l’OTAN: Danemark, Norvège, Suède, Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne et Allemagne. La Russie ne possède que deux accès maritimes, l’enclave de Kaliningrad et Saint-Pétersbourg. Ainsi, environ 7340 kilomètres de côtes appartiennent aux pays de l’OTAN et environ 660 kilomètres à la Russie.
Par conséquent, l’OTAN contrôle environ 92% du littoral et la Russie à peine 8%. Le seul accès à l’Atlantique sont les détroits au Danemark et entre le Danemark et la Suède (Grand et Petit Belt et l’Øresund). Le Danemark et la Suède, donc l’OTAN, contrôlent également ces points de passage. De fait, la mer Baltique est devenue, dans le contexte de l’élargissement de l’OTAN à l’est, une « mer de l’OTAN ». Le changement d’influence est manifeste lorsqu’on se rappelle que, lors de la confrontation Est-Ouest, la région baltique était quasiment une mer du Pacte de Varsovie dirigé par l’URSS. Les États riverains du bloc soviétique étaient: la RDA, la Pologne et l’URSS – les trois États baltes, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, faisant partie de l’URSS. Ainsi, la partie sud et est de la Baltique était sous contrôle soviétique. Le nord était neutre, en raison de la neutralité officielle de la Finlande et de la Suède. Seule la partie la plus occidentale était bordée par la RFA et le Danemark.
L’accès stratégique aux deux côtes russes, depuis la fin de la Guerre froide et l’élargissement massif de l’OTAN, n'est plus particulièrement avantageux.

Saint-Pétersbourg
La position géographique de Saint-Pétersbourg, autrefois stratégique, s’est transformée en un piège, surtout avec l’élargissement de l’OTAN aux États baltes et à la Finlande:
Saint-Pétersbourg se trouve à l’extrémité orientale du golfe de Finlande, long d’environ 400 kilomètres. L’accès est contrôlé au nord par la Finlande et au sud par l’Estonie, donc par l’OTAN. La distance entre les deux rives varie de 40 à 120 kilomètres. Là où les rives du golfe deviennent territoire russe, le golfe se rétrécit en un chenal sur lequel est située Saint-Pétersbourg.


Ainsi, le golfe de Finlande, avec les rives contrôlées par l’OTAN, est en partie sous la juridiction exclusive de la Finlande et de l’Estonie. Cela signifie que pour naviguer, il faut traverser par endroits des «eaux territoriales de l’OTAN». Une sortie de la marine russe du golfe de Finlande pourrait être empêchée militairement en cas de guerre.
La flotte baltique de la Fédération de Russie, en majeure partie stationnée à Kaliningrad, ne pourrait probablement pas quitter la Baltique en cas de conflit, compte tenu des détroits danois, sans être détruite par l’OTAN. La situation stratégique de Kaliningrad n’est guère plus favorable.

L’OTAN et le « défi » de Kaliningrad
L’exclave de Kaliningrad est le poste avancé le plus occidental de la Fédération de Russie. Il s’agit d’un territoire relativement petit (environ 15.000 kilomètres carrés), séparé du territoire russe par la Lituanie (exclave). Les lignes d’approvisionnement par rail et par route peuvent être coupées par la Lituanie et la Pologne, et celles par mer ou par avion via Saint-Pétersbourg peuvent également être coupées par l’OTAN. Ce fait rend déjà la région de Kaliningrad dépendante du bon vouloir des pays de transit. Mais lorsque la Lituanie a rejoint l’OTAN et l’UE, la position géographique de Kaliningrad est devenue un « défi » pour l’OTAN.
« Au milieu » de la zone OTAN se trouve une exclave russe, donc ennemie – un porte-avions insubmersible. C’est aussi là que se trouve la flotte de la Baltique de la Fédération de Russie. L’existence de cette exclave russe pose désormais problème à l’OTAN. Pour bien comprendre la chronologie, et donc l’argumentation inhabituelle: l’exclave russe de Kaliningrad existe depuis 1991. Auparavant, toute la région était soviétique. L’élargissement de l’OTAN aux États baltes, donc à la Lituanie, a eu lieu en 2004. Désormais, l’OTAN, qui s’est avancée vers l’est, déclare l’existence de l’exclave comme un problème de sécurité – une logique singulière: là où se trouve l’OTAN, les autres acteurs sont un problème de sécurité.
Dans le contexte de la situation tendue, le commandant suprême américain pour l’Europe et l’Afrique, le général Christopher T. Donahue, a déclaré en juillet 2025 que l’OTAN était en mesure de «détruire Kaliningrad plus rapidement que jamais, depuis la terre ferme, et dans un délai jamais atteint. Nous l’avons déjà planifié et développé» (par “développé”, il faut comprendre planifié).
Le ministre lituanien des Affaires étrangères, Budrys, a même récemment réclamé, dans une interview au NZZ et peut-être inspiré par les propos du général Donahue, la nécessité d’une attaque de l’OTAN sur Kaliningrad:
«Nous devons montrer aux Russes que nous pouvons pénétrer dans la petite forteresse qu’ils ont construite à Kaliningrad. L’OTAN a les moyens de détruire les bases de défense aérienne et les systèmes de missiles russes qui s’y trouvent, si nécessaire».
Relations difficiles – États baltes et Russie
Il est étonnant, voire inquiétant, de constater avec quelle légèreté une guerre avec la Russie est évoquée. Ce sont précisément les États baltes qui se distinguent par une attitude belliqueuse, comme s’ils étaient en toutes circonstances protégés par l’OTAN. Les survols de drones ukrainiens dans l’espace aérien balte en direction de Saint-Pétersbourg et la région de Leningrad élèvent les tensions à un nouveau niveau. Qu’il s’agisse de survols simplement tolérés ou peu critiqués, ou même de drones lancés depuis le sol balte, je l’ignore. Il est cependant remarquable qu’il serait déjà une prouesse technique que des drones à longue portée puissent partir d’Ukraine, traverser l’espace aérien polonais et balte, puis attaquer des infrastructures énergétiques dans le nord de la Russie. Quoi qu’il en soit, à Moscou, la pression sur le président Poutine augmente pour tenir les Baltes pour responsables de l’utilisation (selon Moscou) de leur espace aérien par l’Ukraine.

Du point de vue du droit international, il faut noter que le statut de neutralité d’un État n’est plus garanti s’il permet ou tolère que son territoire – y compris son espace aérien – soit utilisé par des forces militaires étrangères, facilitant ainsi leur projection de puissance ou la rendant simplement possible. L’État « hôte » ne peut plus invoquer son statut de neutralité, il devient de fait partie au conflit, à moins qu’il n’empêche ou ne tente sérieusement d’empêcher une utilisation militaire de son territoire. Cela semble avoir été compris à Bruxelles, au sein de l’OTAN. Récemment, un drone ukrainien a été abattu par un avion de chasse de l’OTAN dans l’espace aérien estonien, preuve que l’OTAN est bien consciente du risque d’escalade majeure.
Le politologue américain reconnu et spécialiste de l’Europe de l’Est au Quincy Institute for Responsible Statecraft, Anatol Lieven (photo), a récemment publié un appel intitulé: «Washington doit agir pour désamorcer la poudrière balte». Le célèbre économiste américain Jeffrey Sachs a également écrit il y a quelques jours une lettre ouverte au chancelier allemand Friedrich Merz, appelant à une action pour éviter une guerre européenne. Cette lettre a été publiée dans la Berliner Zeitung et mérite d’être lue. Dans le même temps, le vice-président du Conseil de sécurité russe et ancien président de la Fédération de Russie a déclaré le 29 mai sur X que l’Europe était désormais en guerre avec la Russie et que les sociétés européennes ne devraient pas être surprises par des frappes:
«Citoyens des pays de l’UE: vous devez comprendre que vos gouvernements ont unilatéralement commencé une guerre avec la Russie. Soyez donc vigilants et ne soyez surpris de rien. Le sommeil paisible est terminé. Mais vous savez à qui demander pourquoi!».
Les États baltes, en tant qu’États frontaliers, prennent un risque énorme pour eux-mêmes et pour toute l’Europe avec la voie suivie jusqu’ici: ce sont eux qui, en cas de guerre, seraient probablement les premiers détruits. Un regard lucide – libre de tout dogmatisme idéologique – sur une carte de l’Europe de l’Est pourrait déjà aider à évaluer correctement leur propre situation.
Tout en comprenant les expériences historiques négatives des Baltes avec Moscou, il faut nommer trois faits que les États baltes devraient aussi reconnaître et traiter, afin de réduire la tension:
Premièrement: en tant que voisins extrêmement petits et faibles, Tallinn, Riga et Vilnius devraient s’efforcer d’au moins maintenir une coexistence pacifique avec Moscou, et non de provoquer la Russie à chaque occasion, impliquant ainsi l’OTAN et surtout les Européens dans une guerre avec la Russie.
En outre: il n’est pas certain que les États-Unis entreraient en guerre mondiale pour les États baltes. Et il n’est pas non plus certain que les autres pays européens membres de l’OTAN – à l’exception de l’Allemagne, de la Pologne, et peut-être du Royaume-Uni et de la France – suivraient ce chemin désastreux. Les parallèles historiques sont évidents: en 1939, la Pologne comptait sur le soutien de Paris et Londres – et fut abandonnée. Hormis les déclarations de guerre formelles de la France et du Royaume-Uni le 3 septembre contre l’Allemagne nazie, il s’est passé très peu de choses en termes d’opérations militaires – la Pologne était littéralement laissée à elle-même.
Deuxièmement: les trois États baltes ont aussi un passé peu glorieux de collaboration avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, les vétérans baltes de la SS sont célébrés et honorés. Cela devrait soulever des questions en Europe de l’Ouest, au lieu de fermer les yeux sur la nostalgie nazie. Quelle image de l’histoire diffuse-t-on ainsi dans l’UE? De plus, le droit de la citoyenneté et de la langue en Lettonie et en Estonie exclut, au lieu d’intégrer, les minorités russes qui y vivent. Une politique d’intégration intelligente rendrait caduque, du moins dans les pays baltes, l’argumentation russe selon laquelle la Russie doit protéger les Russes de l’étranger, même par la force.
Troisièmement: malgré toutes les craintes, fondées ou non, d’une nouvelle invasion russe, il ne faut pas oublier que l’Union soviétique a retiré ses forces de sécurité en 1990-91 des pays baltes, alors encore soviétiques, ainsi que dans les années suivantes de tous les autres anciens «pays frères» d’Europe de l’Est. Ce geste aurait pu être compris de la part des Baltes comme une main tendue à la réconciliation – cela aurait du moins valu la peine d’essayer.

Le corridor de Suwałki
Le corridor de Suwałki désigne la région géographique entre la Biélorussie et l’enclave de Kaliningrad, sur une centaine de kilomètres. Les deux États membres de l’OTAN, la Pologne et la Lituanie, y sont voisins. Le terme «corridor de Suwałki» vient de la ville polonaise de Suwałki. Les experts estiment qu’en cas de conflit, la Russie chercherait à contrôler ce corridor, c’est-à-dire à établir une liaison terrestre entre Kaliningrad et la Biélorussie alliée, afin d’assurer une connexion logistique avec Kaliningrad. Fermer le corridor signifierait, logiquement, la création d’un nouveau « corridor de Suwałki », à savoir la séparation physique entre la Lituanie et la Pologne. Cela couperait la liaison terrestre entre les États baltes membres de l’OTAN et le reste de l’OTAN en Europe. Pour les deux camps, le corridor de Suwałki, dans l’une ou l’autre version, est une option stratégiquement peu acceptable.
Dans ce contexte, seule une démilitarisation verbale et matérielle de la région, ainsi qu’une libre circulation par rail et par route entre la Biélorussie/Russie et l’enclave de Kaliningrad, pourraient garantir une stabilité minimale, voire une normalité de bon voisinage.
La « flotte fantôme » russe en mer Baltique
L’UE ou l’OTAN, ou certains de leurs États membres, cherchent à immobiliser (saisir) ou même à bloquer l’accès à la Baltique des navires de la « flotte fantôme » russe ainsi désignée par eux (il s'agit donc d'un blocus naval). Sur la question juridique de la « flotte fantôme », voir ici: https://www.nachdenkseiten.de/?p=140239.

Cela ne relèverait plus d’une zone grise du droit international, mais constituerait une violation explicite. Ce serait une violation ouverte du droit international. La liberté de navigation (articles 17, 58, 87 et 90 de la Convention sur le droit de la mer), un principe fondamental du droit international, serait suspendue. Plus encore: ce serait une violation du principe de non-recours à la force de la Charte des Nations unies (article 2, paragraphe 4), car les navires battant pavillon russe ont la nationalité russe (art. 91, Convention sur le droit de la mer). La partie russe serait alors en droit d’y réagir, et a déjà menacé de prendre des mesures. Récemment, des navires de commerce battant pavillon russe ont régulièrement été saisis en mer Baltique. La Russie renforce désormais la protection de sa flotte marchande, notamment par des navires d’escorte de la flotte de la Baltique et des démonstrations de force de son aviation. Le potentiel d’escalade est énorme.
Un blocus naval de la Baltique dans le détroit danois pour les navires russes, ou un blocus devant Kaliningrad ou/et Saint-Pétersbourg, serait le casus belli ultime. Une absence de réaction militaire ne serait concevable qu’en cas de renoncement volontaire de la Russie à sa souveraineté. La doctrine nucléaire actualisée de la Fédération de Russie a déjà formulé ses réponses à ce sujet.
Conclusion
Le risque que le baril de poudre explose doit être considéré comme tout aussi élevé dans tous les cas évoqués. Quel que soit le point chaud qui explose en premier, les autres suivront immédiatement, car ils ne sont que des pièces d’un même puzzle: la guerre pour le nouvel ordre mondial du début du XXIe siècle.
Les élites décisionnelles européennes doivent se réveiller à leurs responsabilités envers leurs peuples et redécouvrir la diplomatie, au lieu d’entrer dans la guerre en somnambules, guidées par des principes idéologiques. Cette voie n’est pas démocratiquement légitimée.
18:40 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mer baltique, actualité, géopolitique, europe, otan, affaires européennes |
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vendredi, 05 juin 2026
L’Arménie sur un carrefour eurasien entre la Russie, l’Occident et la nouvelle géométrie du Caucase

L’Arménie sur un carrefour eurasien entre la Russie, l’Occident et la nouvelle géométrie du Caucase
par Giulio Chinappi
À la veille des élections législatives du 7 juin, l’Arménie se trouve suspendue entre l’héritage stratégique de sa relation avec Moscou et le tournant pro-occidental de Nikol Pachinian, tandis que l’énergie, la sécurité et les corridors régionaux deviennent des terrains de confrontation géopolitique.
SOURCE DE L’ARTICLE : https://giuliochinappi.com/2026/05/30/armenia-al-bivio-eu...
Les élections législatives arméniennes se situent au cœur d’une profonde transformation des équilibres du Caucase du Sud, où la relation historique entre l’Arménie et la Russie est aujourd’hui mise à l’épreuve par la ligne de plus en plus ouvertement pro-occidentale du gouvernement dirigé par Nikol Pachinian. Le scrutin ne concerne donc pas seulement la composition de la prochaine Assemblée nationale arménienne, mais aussi l’orientation stratégique d’un pays qui, pendant des décennies, a fondé sa sécurité sur la coopération avec Moscou et qui cherche désormais à redéfinir son rôle entre Union européenne, États-Unis, Azerbaïdjan, Turquie et espace eurasiatique.
Formellement, la Russie et l’Arménie ne sont pas en conflit. Moscou continue de qualifier l’Arménie de pays « frère » et le Kremlin réaffirme son intention de maintenir le dialogue ouvert avec Erevan. À ce sujet, le porte-parole Dmitrij Peskov a souligné que, malgré la ligne européiste de l’actuelle direction arménienne, la Russie continue de considérer l’Arménie comme un pays proche et observe que cette orientation n’est pas partagée par toutes les forces politiques arméniennes. Il s’agit d’une formule diplomatique, mais aussi d’un message politique : Moscou distingue le peuple arménien, avec lequel elle revendique des liens historiques, culturels et civils profonds, du choix du gouvernement actuel de rechercher un nouvel équilibre tourné vers Bruxelles et Washington.

Cette distinction était déjà apparue clairement lors de la rencontre du 1er avril entre Vladimir Poutine et Nikol Pachinian. À cette occasion, Poutine a rappelé que les relations entre la Russie et l’Arménie ne sont pas nées au cours des dernières décennies, mais se sont forgées au fil des siècles, à travers une histoire commune et une proximité de civilisation. Dans le même temps, le président russe a exprimé l’espoir que les tensions de la campagne électorale ne nuiront pas aux relations bilatérales et que les forces politiques favorables à la coopération avec Moscou pourront pleinement participer au processus électoral. De cette manière, la Russie évite la rupture frontale, mais manifeste aussi son inquiétude quant à la possible marginalisation des composantes arméniennes opposées au tournant occidental.
Le nœud principal réside dans l’incompatibilité croissante entre deux orientations stratégiques. D’un côté, l’Arménie est toujours membre de l’Union économique eurasiatique, soit l’espace d’intégration économique piloté par la Russie. De l’autre, le gouvernement Pachinian a multiplié les signes d’ouverture envers l’Union européenne, allant jusqu’à présenter la perspective européenne comme une possible voie de transformation politique, économique et identitaire du pays. Le Kremlin ne conteste pas en théorie le droit souverain de l’Arménie à développer des relations avec Bruxelles, mais pose un problème concret : il n’est pas possible d’appartenir simultanément à deux unions douanières incompatibles. Poutine l’a dit explicitement lors de son entretien avec Pachinian, expliquant que l’appartenance à une union douanière avec l’UE et à celle de l’Eurasie est « impossible par définition ».

Le gouvernement d’Erevan devra donc peser avec attention ses choix. Le maintien de l’Arménie dans l’espace eurasiatique offre des avantages économiques mesurables, notamment dans le secteur énergétique. Le gaz russe arrive en Arménie via la Géorgie, le long du gazoduc Caucase du Nord-Transcaucasie, tandis que Gazprom Arménie, entièrement contrôlé par la russe Gazprom, opère comme vendeur monopolistique sur le marché intérieur arménien. En 2025, la Russie a fourni à l’Arménie 2,3 milliards de mètres cubes de gaz, après 2,4 milliards par an en 2023 et 2024. En avril 2026, Poutine a indiqué le prix de 177,5 dollars pour mille mètres cubes appliqué à l’Arménie, contre des prix européens autour de 550 dollars pour mille mètres cubes à la fin mai.
Une éventuelle adhésion de l’Arménie à l’UE pourrait donc avoir de fortes conséquences économiques et diplomatiques pour la république caucasienne. Le 27 mai, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a déclaré que Moscou avait notifié à la partie arménienne la possible dénonciation de l’accord intergouvernemental de 2013 sur les livraisons de gaz, produits pétroliers et diamants bruts, si Erevan poursuivait son processus d’adhésion à l’UE. Le ministre russe de l’Énergie, Sergej Civelëv, a ensuite précisé que Moscou ne pourrait pas continuer à fournir du gaz et des produits pétroliers aux mêmes prix si l’Arménie passait de l’Union économique eurasiatique à l’Union européenne.
De son côté, le gouvernement actuel d’Erevan affirme pouvoir transformer l’Arménie en un carrefour régional, capable de générer de la richesse grâce à l’ouverture des communications, aux corridors logistiques, aux minéraux critiques et à une nouvelle position entre l’Europe et l’Asie. En particulier, lors d’un meeting électoral, le Premier ministre Pachinian a déclaré qu’il ne servirait à rien de menacer l’Arménie avec des prix plus élevés, car le pays disposerait à l’avenir de beaucoup plus de ressources. Toutefois, remplacer des avantages énergétiques concrets et immédiats par des promesses de transformation future revient à demander à la population d’accepter une transition potentiellement traumatisante, surtout dans une économie aussi petite et vulnérable que celle de l’Arménie.

Dans ce contexte s’inscrit également la visite à Erevan du secrétaire d’État américain Marco Rubio. Le 26 mai, l’Arménie et les États-Unis ont signé une Charte de partenariat stratégique global, paraphée par Rubio et le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan. Dans le même contexte, un accord-cadre de coopération a également été signé concernant la Trump Route for International Peace and Prosperity, le projet TRIPP lié à la réouverture des communications régionales et à la liaison entre l’Azerbaïdjan et la République autonome du Nakhitchevan à travers le territoire arménien. L’agence TASS a également signalé la signature d’un mémorandum sur les minéraux critiques et les terres rares, présenté par Rubio comme un instrument pour renforcer l’indépendance économique.
Le fait que ces accords aient été signés à quelques jours du vote du 7 juin ne saurait être considéré comme un détail anodin. Formellement, Erevan et Washington peuvent présenter le tout comme une simple coopération bilatérale. Politiquement, cependant, l’effet est celui d’un adoubement occidental de la ligne de Pachinian. Dans une campagne électorale déjà polarisée, la présence américaine renforce l’image du Premier ministre comme garant de la nouvelle projection internationale de l’Arménie, mais elle alimente en même temps les accusations de l’opposition, qui voit dans sa politique étrangère une subordination progressive aux intérêts de Washington et un abandon des piliers traditionnels de la sécurité arménienne.
L’Arménie, pour sa part, tente de présenter sa ligne comme multivectorielle et non antirusse. Le ministre des Affaires étrangères Mirzoyan a déclaré qu’Erevan reste intéressée à préserver et à développer des relations de coopération normales avec la Russie, ajoutant qu’aucune des deux parties n’aurait intérêt à une « non-participation ». Mirzoyan a également pris soin d’éviter de lier directement l’état des relations avec Moscou aux élections du 7 juin, affirmant que l’Arménie souhaite construire des relations saines, égalitaires et constructives avec ses partenaires russes.
Cette position apparaît cependant de plus en plus difficile à tenir. Un pays peut certes aspirer à des relations équilibrées avec plusieurs acteurs, mais il ne peut ignorer que les infrastructures économiques, militaires et douanières créent des contraintes objectives. La tentative de Pachinian de positionner l’Arménie à la fois dans l’espace eurasiatique, dans l’orbite de l’Union européenne et dans une nouvelle architecture états-unienne du Caucase du Sud risque de transformer le multivectoriel en ambiguïté stratégique.
Le vote du 7 juin décidera donc si cette trajectoire sera consolidée ou ralentie. Une victoire de Pachinian renforcerait la ligne de la paix controversée avec l’Azerbaïdjan, de l’ouverture vers l’UE et les États-Unis, et la diminution progressive du poids russe dans la politique arménienne. Un bon résultat des oppositions, plus favorables au maintien des liens avec Moscou, pourrait au contraire imposer un changement de cap, du moins en ralentissant le processus de détachement de l’espace eurasiatique. Dans tous les cas, il sera difficile de revenir à la situation précédente : la confiance stratégique entre Moscou et Erevan a été ébranlée, et la relation bilatérale devra être reconstruite sur des bases plus réalistes.
19:04 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arménie, caucase, eurasie, europe, affaires européennes, russie, états-unis, géopolitique |
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lundi, 01 juin 2026
Exposé sur la géopolitique de l’Empire britannique - L’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais…

Exposé sur la géopolitique de l’Empire britannique
L’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais…
Jan Procházka
Source: https://deliandiver.org/referat-o-geopolitice-britskeho-i...
Le rôle géopolitique de la Grande-Bretagne
Grâce à la barrière naturelle que constitue la Manche et qui sépare la Grande-Bretagne du continent, cette dernière occupe une position géopolitique exceptionnelle en Europe, que l’on nomme «splendid isolation». La splendid isolation (parfois traduite par «glorieuse isolation») désigne la politique britannique envers le continent, déterminée par sa situation insulaire. Chaque fois que le continent s’unit (en particulier au départ de l'Allemagne ou de la France), comme sous les Habsbourg, sous Napoléon Bonaparte, le national-socialisme allemand ou par le traité de Maastricht, les Britanniques, craignant l’émergence d’un hégémon, s’y opposent. Pour les mêmes raisons qui poussèrent la reine Élisabeth I à entrer en guerre contre les Habsbourg et à défaire la flotte espagnole dans la Manche en 1588, les Britanniques ont défendu le droit de veto des petits États dans l’Union européenne, dont ils ont finalement choisi de sortir eux-mêmes.
Du point de vue britannique, l’Europe idéale est balkanisée, morcelée en une multitude de petits États concurrents ou en conflit, sur lesquels le «porte-avions insubmersible» ancré aux abords du continent, gardant l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark et la Belgique sous contrôle stratégique, peut exercer son hégémonie.
Ce que le continent voit comme de l’agitation ou de l’ingérence est, du point de vue insulaire britannique et américain, appelé le "maintien de l’équilibre des puissances". Cet équilibre (balance of powers) est fondamental dans la politique étrangère anglo-saxonne, mise en œuvre jadis contre les tribus indiennes en les dressant les unes contre les autres, pour finir par toutes les dominer.
À l’opposé de l’équilibre des puissances se trouve le « système continental » (blocus continental), où une Europe industrielle forte et unifiée cesse de s’épuiser dans des rivalités internes, sécurise par des traités de paix sa frontière continentale avec la Russie et construit des corridors pour l’acheminement des ressources russes. Ses expressions concrètes sont le pacte Ribbentrop-Molotov ou le gazoduc Nord Stream. Rappelons que ce sont les Britanniques qui ont le plus protesté contre Nord Stream, et que c’est l’administration Trump qui a imposé des sanctions contre les entreprises impliquées dans sa construction.

L’Europe couvre 10 millions de km²; mais, par rapport à des régions de taille comparable (États-Unis, Canada, Chine, Brésil, Australie), un observateur étranger remarquera une différence frappante: l’Europe est, contrairement aux continents du Sud global, issus du supercontinent Gondwana, extrêmement morcelée. Sa géographie est très complexe, composée d’environ cinq mers périphériques et quinze mers intérieures, quatre canaux majeurs, dix détroits importants et deux archipels dans l’Atlantique Nord – les Açores et l’Islande – stratégiquement irremplaçables pour l’hégémonie américaine sur l’Europe, le Proche- et le Moyen-Orient (Les aéroports de Lajes et Keflavík servent de ponts aériens d’approvisionnement). Tous les États de taille comparable ont réussi à s’unifier dans l’histoire, sauf l’Europe depuis la chute de l’Empire romain, malgré de nombreuses tentatives, de l’idéologie de la renovatio imperii des Mérovingiens et des Ottoniens jusqu’aux Communautés européennes. Les États-Unis sont, depuis la guerre américano-mexicaine (1848), la guerre de Sécession (1865) et l’achat de l’Alaska (1867), pratiquement achevés sur le plan territorial.

Il en va de même pour la Chine, unifiée dès 221 av. J.-C. par l’empereur Qin Shi Huangdi. En 119 av. J.-C., les Han battirent les Xiongnu et contrôlèrent le corridor-clé de la route de la soie, l’actuelle province du Gansu avec la porte de Yumen au sud du désert de Gobi ; la dernière grande acquisition territoriale de la Chine fut la conquête du Khanat Dzoungar au XVIIIe siècle.
L’Australie est achevée en 1901 par la fédération des colonies australiennes.
L’Amérique du Sud a des frontières globalement stables depuis le XVIe siècle et, à part deux guerres au XIXe siècle contre le Paraguay et la Bolivie pour l’accès à la mer, il n’y a pas eu de changements territoriaux majeurs (les conflits sur l’Acre et le Chaco Boreal étaient marginaux).

Il en va de même pour l’Afrique, dont le découpage interne fut décidé lors du Congrès de Berlin en 1885. Depuis, seules deux modifications géopolitiques majeures ont eu lieu, liées à la création de nouveaux États (Érythrée et Soudan du Sud).
À l’inverse, en Europe, rien que de mon vivant, il y a eu d’importants changements de la géographie politique: 20 États sont apparus (dont 5 non reconnus internationalement), 7 ont disparu, et une région a proclamé sans succès son indépendance. Certains historiens comme Arnold Toynbee, le mathématicien Peter Turchin, le démographe Colin McEvedy, le géographe Tim Marshall ou, côté tchèque, Václav Cílek, parlent d’un cycle européen de guerres tous les 50 ans [1].
La Grande-Bretagne fonctionne comme le «Taïwan de l’Europe», un porte-avions américain insubmersible, base de départ pour des invasions sur le continent, base militaire qui fait de l’Atlantique une sorte de Mare Nostrum, de mer intérieure anglo-saxonne, comme Venise tenait autrefois la Méditerranée ou Lübeck la Baltique.
Heureusement, la puissance continentale n’est pas totalement sans défense face à la puissance maritime: le continent peut encourager l’indépendance de l’Écosse, privant ainsi la Grande-Bretagne de sa frontière naturelle mais aussi du plateau continental de la mer du Nord, riche en pétrole et en gaz. Le continent peut soutenir la réunification de l’Irlande, voire son armement en systèmes anti-aériens et en missiles anti-navires, privant ainsi les Britanniques du contrôle sur le canal St George, le North Channel et la mer d’Irlande. Cela créerait pour la Grande-Bretagne « leur propre Taïwan ». Dublin obtiendrait aussi une frontière naturelle et, en tant que paradis fiscal avec un impôt sur les sociétés de 12,5%, pourrait nuire à Londres encore plus que les Britanniques ne nuisent au continent avec leurs bases mafieuses (Gibraltar, Chypre, îles Anglo-Normandes).
C’est d’autant plus irritant que, parmi tous les macro-régions du monde, seule l’Europe pourrait, par une décision politique, mettre fin à l’hégémonie mondiale américaine et inaugurer une ère de multipolarité. Il suffirait de fermer son espace aérien, de déployer des sous-marins invisibles dans l’Atlantique, et le tour serait joué. Seuls Charles de Gaulle et la Nouvelle Droite française ont su penser ainsi après-guerre.
Colonies britanniques aujourd’hui
Les Britanniques ont créé, en maîtrisant les océans au XIXe siècle, le plus grand empire maritime de tous les temps, surpassant même l’Empire mongol en taille. C’est là, précisément parce qu’il s’agissait d’un empire global, que toutes les horreurs du monde moderne ont été réalisées pour la première fois à l’échelle mondiale.
Ce fut finalement la concurrence sur le continent européen, surtout le blocus maritime de l’île par les sous-marins allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, qui épuisèrent progressivement le potentiel britannique. Les Britanniques perdirent la plupart de leurs colonies formellement après la Seconde Guerre mondiale, mais ils gardent encore aujourd’hui plusieurs territoires d’outre-mer [2].

Les colonies britanniques ont été renommées en 1981 (British Nationality Act) en «territoires dépendants britanniques», puis en 2001 (British Overseas Territory Act) en «territoires britanniques d’outre-mer», mais ces territoires conservent de facto un statut colonial (dépendant), contrairement par exemple aux départements d’outre-mer français, qui sont partie intégrante de la France et fonctionnent plutôt comme des exclaves.
Union Jack
Le drapeau à la croix de Saint-Georges rouge fut donné à l’Angleterre par les banquiers génois qui finançaient les croisades – une sorte d’OTAN de l’époque. Saint Georges était aussi le patron des chevaliers et des croisades. Le drapeau anglais vient directement de celui de Gênes, tout comme la Banque d’Angleterre a été fondée sur le modèle de la banque génoise San Giorgio, dans le même but: consolider la dette publique.
Lorsque les Britanniques furent forcés d’abandonner leurs colonies, ils tentèrent de conserver le contrôle des bandes côtières, points d’appui, ports, canaux et détroits, afin de garder une maîtrise sur les océans, de maintenir leurs anciennes colonies sous contrôle stratégique, tout en n’ayant pas à financer leur développement. C’est pourquoi ils ont gardé Gibraltar (officiellement territoire espagnol sous administration britannique, contrôlant l’accès de la Méditerranée à l’Atlantique), les zones militaires d’Akrotiri et Dhekelia à Chypre, qui servent de base pour les opérations anglo-saxonnes et d’arrière-plan pour les opérations israéliennes au Proche-Orient.
Lors de leur départ de Birmanie, ils ont tenté de conserver le contrôle de Rangoun et du delta de l’Irrawaddy, mais les Birmans ont réussi à les expulser. Il en fut de même pour les Indonésiens, qui ont résisté en 1946 à une invasion conjointe anglo-néerlandaise à Java et à des tentatives de détacher les régions calvinistes d’Indonésie pour balkaniser l'archipel.
L’Égypte aussi a réussi à nationaliser en 1956 le canal de Suez, construit par les Britanniques en 1869, dont la possession, avec Singapour, l’Australie, le port d’Aden au Yémen et l’Afrique du Sud, faisait de l’océan Indien une mer intérieure britannique, garantissant à la Grande-Bretagne le monopole du commerce avec le Moyen-Orient, l’Inde et la Chine.

Dans les Caraïbes, les Britanniques possèdent encore aujourd’hui les îles Vierges britanniques (paradis fiscal sans valeur géopolitique particulière), les îles Turks et Caïcos, l’île d’Anguilla, la peu attrayante île de Montserrat dévastée par l’éruption de la Soufrière, les îles Caïmans au sud de la Jamaïque, ancienne base du pirate Morgan. Dans la mer des Sargasses, ils possèdent les Bermudes, point d’appui d’où fut lancée en 1812 une invasion contre les États-Unis, les îles Sainte-Hélène et Ascension dans l’Atlantique, qui hébergent des bases militaires, des aéroports, des mouillages pour porte-avions, stratégiquement importants pour les vols de bombardiers transatlantiques (par exemple pendant la guerre des Malouines en 1982). C’est aussi près d’Ascension que furent testées les bombes atomiques britanniques. L’île Tristan da Cunha, volcan instable du milieu de l’Atlantique, ne compte que 200 habitants, et n’a eu d’importance qu’avant l’ouverture du canal de Suez comme point de ravitaillement en eau douce pour les vapeurs en route vers l’Inde.
Dans l’Atlantique sud, les Britanniques détiennent les îles inhabitées de Géorgie du Sud, les îles Sandwich du Sud dans la mer Scotia, et les Malouines, îles peu peuplées mais stratégiquement importantes car elles contrôlent les détroits patagoniens fermant l’Atlantique au sud-ouest. La possession de ces territoires du Grand Sud fonde également une revendication territoriale sur une portion de l’Antarctique.
Sans grande importance, dans le Pacifique, il y a l’atoll inhabité d’Henderson, sans eau potable, et l’île voisine de Pitcairn, où se cachèrent jadis les mutins du Bounty, mais sans aéroport ni port (seuls de petits bateaux peuvent y accoster à marée haute).

Les îles Chagos (Territoire britannique de l’océan Indien) avec l’atoll Diego Garcia, où se trouve la base militaire américaine Cape Thunder contrôlant la route maritime principale de l’océan Indien, sont, elles, de première importance. On y trouve un mouillage pour porte-avions, d’où furent lancées les frappes américaines et les invasions au Moyen-Orient (Irak, Afghanistan, Iran). Sur ce territoire, la Cour internationale de justice à La Haye a récemment statué que la Grande-Bretagne l’avait illégalement pris à l’île Maurice et devait le restituer. Il existe aussi des revendications des habitants d’origine, déportés par les Américains vers d’autres îles de l’océan Indien. Les Britanniques seraient prêts à restituer les Chagos à Maurice, mais craignent la réaction de Donald Trump, qui les annexerait probablement immédiatement et en ferait un territoire non incorporé des États-Unis, à l’instar de Porto Rico ou des atolls à guano.
Empire britannique dans l’océan Indien
Au XIXe siècle, l’océan Indien était en fait une mer intérieure britannique.
On peut aussi considérer comme colonies britanniques les « dépendances de la Couronne » (Crown Dependencies), qui relèvent directement de la Couronne et ne sont pas membres du Commonwealth. Il s’agit de l’île de Man, stratégiquement importante pour contrôler la mer d’Irlande, forteresse avancée protégeant les bassins de radoub de Barrow-in-Furness et les mouillages de porte-avions britanniques. Il s’agit aussi des îles Anglo-Normandes au large de la Normandie, dont les habitants sont peu aimés des Britanniques car, pendant la Seconde Guerre mondiale, ils accueillirent les Allemands en libérateurs. Ces territoires jouissent du home rule (autonomie locale, non constitutionnelle, révocable unilatéralement par le Parlement).
Ulster – Irlande du Nord
Les nationalistes irlandais (républicains) ajouteraient sûrement que l’Irlande du Nord est aussi une colonie britannique, l’un des quatre pays constitutifs du Royaume-Uni, appelée Ulster par les Irlandais, du nom d'un ancien royaume irlandais. Après la conquête de l’Irlande par Oliver Cromwell en 1649, les Anglais déclarèrent l’Irlande colonie anglaise et commencèrent un génocide brutal de la population autochtone, exterminant des clans entiers.
En 1801, le royaume d’Irlande fut officiellement rattaché à la Grande-Bretagne, formant le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. L’Irlande devint un dominion en 1922, au moment où les Britanniques divisèrent l’île et séparèrent l’Irlande du Nord. L’indépendance totale fut obtenue par les Irlandais (sans l’Irlande du Nord) en 1949, par la sortie hors du Commonwealth et la proclamation de la République.


La dernière grande agitation eut lieu en 1969 à Belfast, où les Britanniques durent envoyer l’armée pour préserver l’unité du Royaume-Uni.
Outre l’Irlande du Nord, le Royaume-Uni est composé de l’Angleterre, du pays de Galles et de l’Écosse, annexée en 1606. Les Écossais ont aussi connu le génocide et les déportations forcées. Après la défaite des Jacobites à Culloden en 1745, les clans écossais furent exterminés et des milliers d’Écossais déportés de force en Afrique du Sud (le sort de ces déportés en Afrique du Sud est décrit dans les romans de l’écrivain sud-africain Alan Scholefield).
En 2014, un référendum serré sur l’indépendance de l’Écosse a eu lieu, qui, en cas de sécession, aurait eu de graves conséquences politiques, car l’Écosse aurait obtenu aussi le plateau de la mer du Nord avec ses gisements de pétrole et de gaz. Le Royaume-Uni a failli devenir le « Royaume désuni ».
Le Royaume-Uni n’est pas une fédération, mais un cas particulier de système de dévolution, où le Parlement délègue certaines compétences aux parlements locaux (ainsi l’Écosse a son propre Premier ministre nommé par le monarque). Ces compétences peuvent être retirées unilatéralement par le Parlement britannique, ce qui est politiquement très sensible. Le Parlement a donc été pratiquement contraint d’autoriser le référendum sur l’indépendance de l’Écosse.
La naissance du Commonwealth britannique
Il est vrai que dans les anciennes colonies allemandes reprises par les Britanniques comme mandats de la Société des Nations après la Première Guerre mondiale, on trouve encore, à la différence des colonies portugaises, espagnoles ou françaises, un « ordre allemand » proverbial, comme si la mentalité des colonisateurs s’était transférée à la population locale. Une autre différence fondamentale entre l’empire britannique d’un côté et les empires français, espagnol, etc. de l’autre, est que les colonies britanniques sont devenues typiquement des terres d’immigration pour les colons anglais et irlando-écossais, ainsi que pour d’autres protestants d’Europe continentale (Bavière, Pays-Bas, Scandinavie), ce qui a permis la création progressive de nations sœurs, unies par une langue commune. D’où le terme colonie, inspiré de l’Antiquité et des colonies grecques en Méditerranée.
En outre, avant même d’être contraints de quitter leurs colonies après la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques en avaient constitué de grandes fédérations (Canada, Australie, Afrique du Sud), qui obtinrent leur indépendance d’en haut, contrairement aux colonies espagnoles, où chaque vice-royauté ou capitainerie dut conquérir son indépendance de force entre 1811 et 1821, puis ces nouveaux États ibéro-américains se lancèrent dans des guerres pour les corridors de transport, les ressources et l’accès à la mer. Un exemple de fédération et d’indépendance accordée d’en haut est aussi la création du Brésil, né en 1807 du transfert de la cour portugaise au-delà de l’océan.
De plus, les peuples romans – Espagnols, Portugais, Français – se sont mêlés aux populations indigènes. Les Portugais, dans leurs colonies, étaient même incités, sous Salazar, à épouser des Africaines pour créer une «race portugaise» homogène. Contrairement à eux, Britanniques et Allemands ont appliqué une logique raciale et tenté d’exterminer les peuples autochtones, ce qui fut souvent le cas: les Tasmaniens ou les Caraïbes furent éradiqués, les Aborigènes d’Australie ou les Indiens à l’est du Mississippi presque totalement. Cette attitude de confrontation a aussi favorisé l’émergence d’États ethniquement proches où les Britanniques ont dépassé ou remplacé la population d’origine.

La naissance du Commonwealth britannique est datée de 1931, avec le statut de Westminster qui a mis juridiquement les dominions à égalité avec la métropole et donné à leurs parlements le droit de légiférer. Ce fut la première étape vers une indépendance totale, réservée alors aux dominions à majorité britannique: Canada (sauf Terre-Neuve), Australie, Nouvelle-Zélande, Irlande et Afrique du Sud.

Après la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux États indépendants issus de la décolonisation (Inde, Pakistan – incluant alors le Bangladesh – et Ceylan) rejoignent le Commonwealth, qui devient le Commonwealth of Nations, uni par la langue anglaise et l’union personnelle avec la Couronne britannique. Le lien couronne posait problème dans les pays devenus républiques. En 1950, l’Inde devint la première république du Commonwealth. Beaucoup d’autres pays rompent le lien avec la Couronne: Sri Lanka (jusqu’en 1972 "dominion de Ceylan"), Irlande, Pakistan, Birmanie, Zambie, Zimbabwe, Afrique du Sud (à partir de 1961, une république) ou Malaisie, qui est une monarchie élective.
La fin du Commonwealth britannique
À la création du Commonwealth, les Britanniques exigeaient que l’ensemble fonctionne sur la base de l’union personnelle, la politique étrangère étant dirigée depuis Londres. Cette prééminence prit fin en 1956, avec la défaite franco-britannique lors de la crise de Suez, révélant leur incapacité à faire la guerre sans les États-Unis, et où les membres non-européens du Commonwealth refusèrent d’appuyer l’aventure britannique au Proche-Orient.
Le point final de l’hégémonie britannique fut l’indépendance déclarée par la minorité blanche de Rhodésie du Sud (Zimbabwe actuel) en 1965, par crainte de la fin de l’apartheid et de la perte de leurs privilèges. Les conférences impériales régulières, toujours à Londres, devinrent dans les années 1970 des conférences du Commonwealth, déplacées hors de Grande-Bretagne (comme à Singapour en 1971). Avec la suppression du commerce libre et la fin du bloc sterling (où les devises étaient garanties par des réserves en livres), le commerce au sein du Commonwealth a aussi fortement diminué. Pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud, les principaux partenaires commerciaux sont devenus les puissances industrielles de l’Indo-Pacifique (Corée du Sud, Japon, Chine). Ce processus d’émancipation économique culmine en 2011, quand l’Afrique du Sud devient le cinquième membre du groupe chinois BRIC (BRICS).
Aujourd’hui, la relation entre le Royaume-Uni et ses anciennes colonies s’est presque inversée: après la fermeture de la dernière mine de charbon anglaise à Kellingley et de la sidérurgie de Scunthorpe, nationalisée, le Royaume-Uni dépend désormais du charbon australien et de l’acier indien.
Les membres actuels du Commonwealth se divisent en deux groupes: les fondateurs, qui ont maintenu l’union personnelle avec la métropole au Canada, en Australie, Nouvelle-Zélande, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Salomon, Tuvalu et Maurice, dans les Caraïbes Belize (ex-Honduras britannique), Bahamas, Jamaïque, Antigua-et-Barbuda, Saint-Kitts-et-Nevis, la Barbade, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et la Grenade. Ces monarchies sont appelées « Commonwealth realms » (il n’existe pas d’équivalent officiel français).
Le second groupe inclut les pays ayant un autre chef d’État, la plupart du temps un président: Méditerranée (Malte, Chypre), Indo-Pacifique (Seychelles, Maldives, Pakistan, Inde, Sri Lanka, Bangladesh, Malaisie, Singapour, Brunei, Samoa occidentales, Fidji, Tonga, Kiribati, Nauru), Afrique (Gambie, Sierra Leone, Ghana, Nigeria, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Malawi, Zambie, Zimbabwe, Botswana, Afrique du Sud, Lesotho, Swaziland), Caraïbes (Guyana, Trinité-et-Tobago, Dominique).
L’avenir du Commonwealth
Pourtant, il existe encore aujourd’hui certains liens économiques et culturels entre les pays du Commonwealth. De leur passé anglo-saxon, les États du Commonwealth ont hérité d’institutions politiques, notamment la justice et le système parlementaire. Les membres du Commonwealth appartiennent à la « sphère anglo-saxonne », ce qui oriente en partie leur politique économique et étrangère. Leurs relations extérieures restent largement alignées sur les intérêts anglo-saxons, fournissant aux Britanniques et aux Américains leurs infrastructures pour des exercices militaires, des bases, des ponts aériens ou des invasions. Les points d’appui clés sont surtout Malte, qui contrôle les routes méditerranéennes (détroit de Sicile) et d’où furent lancés des raids aériens sur la Libye (1941–1943 et 2011), Chypre (une base pour toutes attaques et invasions au Moyen-Orient), Singapour (contrôle du principal corridor entre le Pacifique et l'océan Indien – le détroit de Malacca, par où passe la moitié du trafic mondial de conteneurs, long de 800 km mais large de seulement 3 km à Singapour), Trinité-et-Tobago (contrôle du plateau pétrolier du Venezuela) ou l’arc insulaire des Petites Antilles, qui fait de la Caraïbe une mer intérieure anglo-saxonne fermée.
Le processus de décolonisation a été achevé par l’Irlande en 1949 avec la proclamation de la république, la sortie du Commonwealth et les tentatives de restauration de la langue irlandaise (jusqu’ici peu fructueuses). En refusant d’adhérer à l’OTAN, l’Irlande a pu préserver sa neutralité.
Notes :
[1] Vingt nouveaux États sont apparus (Allemagne, République tchèque, Slovaquie, Fédération de Russie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Transnistrie, Ukraine, Biélorussie, Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Kosovo, République populaire de Donetsk, République populaire de Louhansk, République de Macédoine du Nord), dont cinq non reconnus internationalement (ARYM, Transnistrie, Kosovo, DNR, LNR) ; trois guerres ont éclaté en Europe, six États ont disparu (URSS, RDA, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, DNR, LNR) et une région a officiellement proclamé son indépendance (Catalogne).
[2] Lorsque l’on entend des mots comme « déportations forcées », « génocide », « camps de concentration » ou « famine », les lecteurs, sous l’influence de l’enseignement scolaire, associent généralement ces termes à l’URSS ou à l’Allemagne nazie. Ce que les Britanniques ont fait de pire au XIXe et XXe siècle reste ignoré ; la « bonne vieille Angleterre » est souvent perçue ici à travers le prisme de la littérature et d’une certaine image du gentleman. Toutefois, cet exposé n’a pas pour but de détailler d’un côté le progrès industriel dans la course aux armements des tigres capitalistes et, de l’autre, par exemple, les camps d’extermination de Lord Kitchener en Afrique du Sud, les famines provoquées par les Britanniques en Inde, en Afrique et en Chine (qui, rien qu’à l’époque victorienne, ont fait selon les estimations 40 millions de morts), les guerres de l’opium ou la révolte des Taiping, qui fit passer la population chinoise de 400 à 350 millions, l’apartheid racial et géographique mondial avec la bourgeoisie londonienne au sommet, les déportations violentes dans tout l’empire ou l’extermination et le déplacement de populations irlando-écossaises vers l’Afrique du Sud et l’Australie.
18:16 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, royaume-uni, géopolitique, empire britannique |
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mardi, 26 mai 2026
Russie et Chine: accord stratégique contre l’ordre unipolaire

Russie et Chine: accord stratégique contre l’ordre unipolaire
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Après le sommet sino-américain apparemment peu fructueux, une autre alliance diplomatique se profile: Moscou et Pékin.
Les États-Unis ont tenté d’intégrer davantage la Chine dans une sorte de «Grand Deux/G2» — un modèle qui rappelle d’anciennes propositions, celles d’une structure double américano-chinoise. Sous le nom de «Chinamerica», on décrivait autrefois la forte interdépendance économique entre les États-Unis et la Chine. Mais aujourd’hui, un tel modèle aurait une fonction différente: Washington cherche à faire entrer Pékin dans un ordre contrôlable.
Pour la Chine, cela n’est que peu attrayant. En effet, un « Grand Deux » américano-chinois ne signifierait guère une véritable égalité. Elle reviendrait plutôt à maintenir la Chine comme un acteur économiquement puissant, mais politiquement encadré, au sein d’un ordre mondial toujours dominé par les États-Unis.
C’est là la différence essentielle avec la Russie.
Moscou ne peut pas offrir à Pékin les mêmes possibilités économiques qu’a fournies l’Occident durant des décennies. La Russie ne dispose ni des marchés de consommation ni de l’architecture financière des États-Unis. Mais elle offre autre chose à la Chine: une profondeur stratégique, un poids militaire, des ressources naturelles, une sécurité énergétique, la dissuasion nucléaire, et la volonté politique de remettre en question ouvertement la prétention américaine au leadership mondial.
De son côté, la Chine apporte sa puissance industrielle, sa masse économique, ses avancées technologiques et ses réseaux commerciaux mondiaux. La Russie complète cela par ses capacités en matière de sécurité et de stratégie géopolitique. C’est précisément cette combinaison qui rend la rapport entre ces deux pays si problématique pour Washington.
Il ne s’agit pas d’une alliance classique à l’occidentale. La Russie et la Chine restent des acteurs souverains qui conservent leurs propres intérêts. Mais leurs intérêts se recoupent là où il s’agit de limiter la domination américaine.
C’est pourquoi la visite d’une délégation russe de haut rang à Pékin dépasse la simple routine diplomatique: il s’agit d’un alignement sur la prochaine étape de la compétition pour l’ordre international: énergie, commerce, sécurité, sanctions, Ukraine, Taïwan, institutions mondiales et le rôle du Sud global.
Le point crucial est le suivant:
Les États-Unis tentent d’intégrer la Chine dans un ordre existant. La Russie offre à la Chine l’opportunité de transformer cet ordre de concert.
Ainsi, les entretiens entre Poutine et Xi permettent de jauger la façon dont Moscou et Pékin se présenteront dans les mois à venir. Pour l’Europe, cela revêt une importance particulière. Plus la Russie et la Chine coordonnent étroitement leurs intérêts, plus le centre de gravité du pouvoir international se déplace de l’ordre unipolaire d’après-guerre vers une configuration multipolaire.
Les résultats de ces discussions dépasseront probablement largement les questions bilatérales. Ils touchent à la question fondamentale des années à venir:
L’hégémonie américaine restera-t-elle le cadre de référence de la politique mondiale — ou une contre-structure émergera-t-elle qui relativisera durablement cette prétention ?
#géopolitique@affaires_mondiales_byelena
15:39 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, chine, russie, ordre international, actualité |
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jeudi, 14 mai 2026
La reconstruction de l'Ukraine, une affaire eurasiatique?

La reconstruction de l'Ukraine, une affaire eurasiatique?
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
La guerre en Ukraine approche de sa fin. Tout comme la guerre du Golfe.
Les deux conflits ont pour conséquence principale une diminution de l’influence occidentale, principalement américaine, dans ces régions.
Une analyse russe récente affirme que la Russie n’a pas intérêt à ce que l’influence américaine dans la région du Golfe diminue de façon drastique. C’était une manière indirecte de dire que la Russie ne souhaite pas que le vide géopolitique laissé par les Américains soit comblé par une alliance purement asiatique, à la façon sino-turque, impliquant éventuellement aussi les États arabes du Golfe.
Il est vrai qu’une telle alliance ne poserait pas de problème de sécurité immédiat pour la Russie, ce qui, à long terme, lui serait avantageux. Peut-être que « ménager les États-Unis » dans le Golfe n’est qu’une expression diplomatique…
Face au rejet évident de l’idée d’une intégration européenne de l’Ukraine (le message le plus récent venant de l’Allemagne de Merz), des plans se trament, avec en toile de fond la Turquie, qui a la Chine en arrière-plan.
D’ailleurs, la Chine est la seule puissance économique à conserver sa capacité d’investissement et à s’intéresser à prendre en charge l’agonisante B9 (Bucharest Nine ou l'ancien bouclier anti-russe des Américains en Europe de l'Est) (1), pour résoudre aussi le problème de voisinage avec l’UE!
Une Union européenne de plus en plus incertaine de ses propres forces, incapable de s’opposer à ce projet, bien au contraire, ayant intérêt à le soutenir.
Un accord américano-russe mènera automatiquement à un resserrement des relations entre l’UE et la Chine.
La raison? Tandis que les États-Unis et la Russie sont des champions dans l’énergie et le domaine militaire, l’UE et la Chine sont des puissances manufacturières dépourvues de capacités énergétiques et militaires de haut niveau.
Une alliance virtuelle 2 contre 2, en miroir, n’est pas inconcevable dans ces conditions.
Ainsi, lorsque les armes se tairont, il est possible que la route de la soie fasse le tour de l’Ukraine par la Roumanie et la Pologne, afin d’alléger la tâche de l’UE en Ukraine et pour que la Russie ne voit plus dans le fameux Flanc Est un adversaire, mais une zone tampon, flanquée d’éléments chinois.
Les investissements chinois dans le Donbass seront poursuivis par ceux du Flanc Est, y compris en Ukraine…
Nous verrons.
«Des sources proches de Prometeu Intelligence affirment que l’on discute déjà de manière informelle de développer des méga-projets régionaux intégrés: corridors ferroviaires à grande capacité entre le port de Constanța et l’ouest de l’Ukraine, hubs énergétiques régionaux en mer Noire, infrastructures civiles-militaires duales et centres logistiques qui pourraient transformer la Roumanie en une plateforme stratégique de reconstruction pour l’ensemble de l’espace de l’Est.
Cette nouvelle architecture régionale ne dépendra pas seulement de Bruxelles ou de Washington, mais de la capacité des dirigeants du format Intermarium, B9 et d’un partenariat élargi avec la Turquie à créer un environnement économique fonctionnel et compétitif pour le capital mondial».
Note:
(1) Les trois pays baltes, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie.
16:22 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, géopolitique, eurasisme |
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mercredi, 13 mai 2026
Polycentrisme et reconfiguration de l’ordre international

Polycentrisme et reconfiguration de l’ordre international
de Tiberio Graziani
Source : Meridiano Italia & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/policentrismo-e-r...
La crise de l’ordre unipolaire ne se limite pas à une simple redistribution du pouvoir, mais implique une reconfiguration systémique plus profonde. Entre affirmation de la souveraineté, compétition technologique, centralité eurasienne et vulnérabilités internes aux États, le polycentrisme apparaît comme la signature du nouveau scénario international.
La phase actuelle des relations internationales est souvent interprétée à travers des catégories analytiques qui ne sont plus pleinement adaptées à la transformation en cours. On continue à décrire le changement systémique avec le lexique du bipolarisme résiduel ou par une vision simplifiée du multipolarisme, comme si l’organisation mondiale contemporaine se résumait à une simple redistribution du pouvoir entre grands acteurs étatiques.
En réalité, ce que nous observons est une reconfiguration plus profonde de l’ordre international.
La crise de l’architecture unipolaire, apparue après la fin de la Guerre Froide, ne représente pas seulement un affaiblissement relatif de l’hégémonie américaine, mais aussi l’épuisement progressif d’un paradigme politique et culturel fondé sur la prétendue universalité du modèle occidental. La fameuse « fin de l’histoire », conçue comme la destination inévitable des sociétés contemporaines vers une unique forme d’organisation politico-économique, s’est révélée une construction idéologique incapable d’interpréter la pluralité des civilisations historiques.

Dans ce contexte, l’affirmation croissante des pays du Sud global ne peut être réduite à une simple demande de rééquilibrage économique ou de redistribution des ressources. Elle constitue, plus précisément, une contestation d’un ordre international basé sur l’universalisation du paradigme occidental et sur sa prétention normative.
Ce qui se manifeste, c’est la réémergence de subjectivités socio-politiques qui revendiquent des conceptions autonomes de la souveraineté, des modèles d’organisation du pouvoir différents, et leurs propres temporalités historiques. Dans cette perspective, la dynamique en cours s’inscrit dans un processus plus vaste de rééquilibrage systémique, succédant au long cycle colonial et néocolonial qui a accompagné l’expansion géopolitique de l’Occident.
Parallèlement, la réduction apparente du rôle stratégique des États-Unis ne peut être interprétée en termes simplistes de déclin irréversible. Plus justement, elle apparaît comme un ajustement sélectif aux conditions systémiques modifiées. Chaque grande puissance, lorsque le coût de la projection globale dépasse les bénéfices stratégiques, tend à redéfinir son cœur d’intérêt prioritaire.
L’attention de Washington à la compétition stratégique avec la Chine et à la préservation de la primauté technologique reflète une stratégie de concentration des ressources plutôt qu’un simple recul.
Il faut maintenant distinguer clairement entre multipolarisme et polycentrisme.
Le multipolarisme renvoie encore à une conception étatico-centrée de l’ordre international, dans laquelle le pouvoir est réparti entre un nombre limité de pôles reconnaissables, inscrits dans une dynamique compétitive relativement stable. Le polycentrisme, en revanche, décrit une configuration plus complexe, dans laquelle la puissance ne se répartit pas uniquement entre États souverains, mais entre de multiples centres fonctionnels — économiques, financiers, technologiques, logistiques et informationnels — capables d’influer de manière autonome sur les équilibres systémiques.
Il s’agit d’une transformation qualitative du système international.
Dans ce cadre, le comportement des soi-disant puissances moyennes évolue également de manière sensible. Des acteurs comme la Turquie, l’Inde ou le Brésil opèrent selon une logique de flexibilité stratégique qui dépasse le modèle traditionnel des alliances rigides. Ce qui unit ces acteurs, c’est la recherche d’une autonomie décisionnelle croissante dans un contexte de décomposition progressive des anciennes hiérarchies internationales.

L’adhésion permanente à un bloc idéologique laisse progressivement place à des configurations modulaires, orientées par des intérêts contingents et des convergences fonctionnelles. La géométrie des relations internationales tend ainsi à devenir variable.
Cette reconfiguration revêt une importance particulière si l’on l’observe à travers le prisme technologique.
La souveraineté, dans la phase historique actuelle, ne peut plus être uniquement mesurée en termes territoriaux. La maîtrise des infrastructures numériques, des capacités de calcul, des algorithmes et des flux de données constitue aujourd’hui une composante décisive de la puissance.
Sur le plan géopolitique, l’intelligence artificielle, la maîtrise des données et les infrastructures informatiques forment de nouveaux espaces stratégiques. La capacité à orienter les flux d’informations et les processus décisionnels représente désormais une composante structurante de la puissance. Dans cette optique, la dépendance technologique devient une vulnérabilité stratégique comparable, à certains égards, à la subordination territoriale.
Cela entraîne une transformation du conflit. La guerre contemporaine adopte rarement les formes conventionnelles propres à la modernité industrielle. Elle se manifeste de plus en plus souvent sous des formes hybrides: déstabilisation cognitive, attaques contre les infrastructures critiques, pressions économiques et financières, manipulation de l’information. La distinction classique entre paix et guerre tend à s’estomper progressivement.
Dans ce contexte, la question eurasienne conserve une importance stratégique décisive.
La désarticulation de l’espace eurasien constitue, en effet, une des conditions stratégiques de l’influence persistante des puissances maritimes.
La séparation stratégique entre l’Europe et la Russie représente l’un des événements géopolitiques les plus significatifs de la phase actuelle. Non pas pour des raisons idéologiques ou conjoncturelles, mais pour des implications structurelles. L’Europe, en se privant de profondeur stratégique et en réduisant son autonomie énergétique, risque une marginalisation systémique croissante. Cette dynamique finit inévitablement par renforcer la projection stratégique atlantique sur le continent européen.

La capacité d’un acteur continental à influencer les équilibres mondiaux dépend aussi de la cohérence géographique de son espace stratégique. Dans ce contexte, l’Italie apparaît encore dépourvue d’une vision stratégique complète de sa projection méditerranéenne.
En raison de sa position géographique, de son histoire et de ses fonctions logistiques, notre pays possède une projection méditerranéenne naturelle. La Méditerranée élargie n’est pas seulement un espace géographique, mais une zone d’intersection entre flux énergétiques, routes commerciales, dynamiques migratoires et compétition stratégique.
Cependant, la géographie ne génère pas automatiquement une stratégie. Elle offre des possibilités qui nécessitent une volonté politique, des capacités diplomatiques et une vision systémique.
Reste enfin la question de l’ordre international de demain.
L’ordre international dit régulateur, d’origine occidentale, a montré des limites évidentes, notamment dans la mesure où son application s’est révélée sélective et subordonnée aux rapports de force. Tout ordre international qui prétend à l’universalité sans réciprocité finira inévitablement par perdre sa légitimité.
Le problème des prochaines décennies ne sera pas la construction d’un consensus éthique universel, probablement inatteignable, mais la définition de mécanismes minimaux de coexistence entre des acteurs porteurs de visions du monde différentes. Le défi central n’est pas d’éliminer la divergence, mais de la rendre compatible avec la stabilité systémique. Le principal facteur d’instabilité ne réside pas nécessairement à l’extérieur des États, mais dans leur cohésion interne.
Les transformations technologiques, les tensions sociales liées à la redistribution des richesses, la pression démographique et les fractures identitaires sont autant d’éléments de vulnérabilité croissante. La pérennité des systèmes politiques dépendra de leur capacité à préserver la cohésion sociale et la continuité institutionnelle.
Aucune stratégie internationale ne pourra compenser l’implosion du corps politique intérieur.
Le polycentrisme contemporain ne doit donc pas être interprété comme une promesse d’équilibre, mais comme une condition structurelle de complexité permanente.
Et la complexité, dans l’histoire, ne produit pas nécessairement de l’ordre. Elle impose l’adaptation.
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lundi, 11 mai 2026
Le projet de gazoduc transcaspien s’impose comme un point de friction géopolitique

Le projet de gazoduc transcaspien s’impose comme un point de friction géopolitique
Andrew Korybko
Source: https://uncutnews.ch/die-vorgeschlagene-transkaspische-pi...
Les enjeux stratégiques sont tout simplement trop élevés dans cette question du gazoduc transcaspien, puisque l’OTAN avance ses pions via la nouvelle voie TRIPP dans toute la périphérie méridionale de la Russie, et que la Turquie a récemment relancé la discussion sur le projet du gazoduc transcaspien, qui va à l’encontre des intérêts russes.
Le ministre turc de l’énergie a, début avril, lors d’une interview en direct avec des médias locaux, remis sur la table le long débat sur le gazoduc transcaspien, en évoquant les plans régionaux de pipelines de son pays, ce que Middle East Eye a relevé. Leur rapport a été suivi par une présentation des propositions de New Rules Geopolitics, le compte X du podcast de Dimitri Simes Jr. de Sputnik, qui a présenté ces propositions comme étant les siennes. En tout cas, ces rapports ont attiré l’attention sur le gazoduc transcaspien, qui va à l’encontre des intérêts russes.



Déjà début août, à la suite de l’annonce du projet de la « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP), une mise en garde avait été émise contre le fait que ce corridor contrôlé par les États-Unis pourrait encourager l’Azerbaïdjan et l’Arménie, situées dans la région méridionale, à défier la Russie et l’Iran en construisant ce gazoduc-là. Le mois dernier, on a également estimé que «les attaques israéliennes contre la flotte iranienne dans la mer Caspienne pourraient être motivées par des intérêts énergétiques géopolitiques qui émergeront après la guerre», notamment la capacité de l’Iran à neutraliser ces projets, qui pourraient, plus tard, alimenter Israël en gaz, entre autres.
Dans ce contexte, il faut savoir qu'Israël tire déjà environ 40 % de son pétrole d’Azerbaïdjan via un oléoduc passant par la Géorgie et la Turquie, rendant aussi possibles des exportations de gaz le long de cette route ou via la TRIPP (plus courte). Même si cela augmentait la dépendance stratégique d’Israël vis-à-vis de la Turquie – dont le ministre des Affaires étrangères a récemment averti qu’Israël pourrait voir son pays comme un nouvel adversaire régional à cause de leur rivalité croissante – il est difficile d’imaginer que l’une ou l’autre des parties laisserait passer cette opportunité d’avancer ses intérêts respectifs.
Concernant les intérêts des États-Unis, l’expansion de leur influence dans le Caucase du Sud, dans la mer Caspienne et en Asie centrale via la TRIPP se ferait au détriment de la Russie, puisque cette région couvre toute sa périphérie méridionale, où son influence politique et militaire est suivie par une influence économique. Finalement, on s’attend à ce que la Russie s’oppose au gazoduc transcaspien, car celui-ci pourrait faire en sorte que les exportations de gaz de Turkménistan, actuellement très orientées vers la Chine, concurrencent ses propres exportations sur le marché mondial. C’est pourquoi la Turquie, membre de l’OTAN, est nécessaire pour dissuader ce développement.

À cette fin, la route TRIPP doit remplir une double fonction: en tant que corridor logistique militaire, et le plan récent d’envoyer un nombre non divulgué de patrouilleurs à destination de l’Azerbaïdjan, annoncé lors de la visite de Vance en février, constitue une concrétisation de cette stratégie. Bien que le Turkménistan soit un pays constitutionnellement neutre, on attend également de lui qu’il renforce ses «relations militaires discrètes avec les États-Unis», tout comme le Kazakhstan qui, en décembre dernier, a annoncé de façon surprenante son intention de produire des munitions selon les standards de l’OTAN.
Le gouvernement russe est conscient du but militaire, que j'évoque ici, que vise la route TRIPP, comme le laisse penser la condamnation de ce projet par le vice-ministre des Affaires étrangères, Alexeï Ovtchouk, qui a jusqu’à présent été remarquablement ignoré par la communauté d’experts du pays.
Poutine a également indiqué, lors de sa récente rencontre avec le Premier ministre Nikol Pashinyan, que le moment de vérité dans les relations russo-arméniennes approchait. On peut donc s’attendre à ce que les plans du ministre turc de l’énergie concernant le gazoduc transcaspien rencontrent une forte opposition de la Russie.
Il n’est pas clair à quoi ressemblera cette opposition, ni si la Russie lancera ou non une nouvelle opération spéciale pour arrêter ce projet, mais ce scénario n’est pas non plus à exclure. Les enjeux stratégiques sont tout simplement trop élevés, puisque l’OTAN avance ses pions via la route TRIPP dans toute la périphérie méridionale de la Russie, et que la Turquie a récemment relancé la discussion sur le gazoduc transcaspien. La Russie est donc forcée d’accepter ces plans, avec tout ce que cela implique pour sa sécurité, ou de tenter de les arrêter, car l’Occident ne les abandonnera pas volontairement.
Source : The Proposed Trans-Caspian Pipeline Is Shaping Up To Be A Flashpoint (https://korybko.substack.com/p/the-proposed-trans-caspian... )
16:02 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, caucase, mer caspienne, gazoducs, tripp, russie, azerbaidjan, europe, affaires européennes |
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dimanche, 10 mai 2026
De la géographie sacrée à la géopolitique

De la géographie sacrée à la géopolitique
Alexandre Douguine
Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts sont basés sur des principes généraux qui permettent d'analyser facilement la situation de n'importe quel pays.
La géopolitique comme science « intermédiaire »
Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts reposent sur des principes généraux qui permettent d'analyser aisément la situation de tout pays et de toute région particulière.
Dans la forme qu’elle revêt aujourd’hui, la géopolitique est indubitablement une science profane, « mondaine », laïque. Cependant, parmi toutes les sciences modernes, c’est la géopolitique qui a conservé le plus grand lien avec la Tradition et les sciences traditionnelles.
René Guénon disait que la chimie moderne est le produit de la désacralisation de la science traditionnelle de l’alchimie, tout comme la physique moderne trouve ses origines dans la magie.
De la même manière, on pourrait dire que la géopolitique moderne est le produit de la sécularisation et de la désacralisation d’une autre science traditionnelle: celle de la géographie sacrée. Étant donné que la géopolitique occupe une place particulière parmi les sciences modernes et qu’elle est souvent considérée comme une « pseudo-science », sa profanation n’est pas aussi complète ni irréversible que dans le cas de la chimie ou de la physique. La relation de la géopolitique avec la géographie sacrée est donc assez nettement visible à cet égard. Par conséquent, on peut dire que la géopolitique occupe une position intermédiaire entre la science traditionnelle (la géographie sacrée) et la science profane.

Terre et Mer
Les deux concepts essentiels de la géopolitique sont la Terre et la Mer. Ce sont ces deux éléments – la Terre et l’Eau – qui sont à l’origine de l’imagination qualitative que l’humain a de l’espace terrestre. En expérimentant la terre et la mer, la terre et l’eau, l’homme entre en contact avec les aspects fondamentaux de son existence. La terre représente la stabilité, la gravité, la fixité, l’espace en soi. L’eau symbolise la mobilité, la douceur, le dynamisme et le temps.
Ces deux éléments sont, dans leur essence, les manifestations les plus évidentes de la nature matérielle du monde. Ils se tiennent hors de l’homme: tout est lourd et fluide. Ils sont aussi en lui: dans le corps et le sang. Il en va de même au niveau cellulaire.
L’universalité des expériences de la terre et de l’eau donne lieu au concept traditionnel du Firmament, puisque la présence des Eaux Supérieures (la source de la pluie) dans le ciel implique aussi la présence d’un élément symétrique et nécessaire – la terre, la terre ferme, la voûte céleste.
Ensemble, la Terre, la Mer et l’Océan constituent en essence les grandes catégories de l’existence terrestre, et il est impossible pour l’humanité de ne pas y voir certains attributs fondamentaux de l’univers. En tant que deux termes fondamentaux de la géopolitique, ils conservent leur signification aussi bien pour les civilisations de type traditionnel que pour les États, peuples et blocs idéologiques exclusivement modernes. Au niveau des phénomènes géopolitiques globaux, la Terre et la Mer génèrent les termes de Thalassocratie et Tellurocratie, c’est-à-dire « pouvoir par la mer » et « pouvoir par la terre » – la puissance maritime et la puissance terrestre.

La force de tout État ou empire repose sur le développement préférentiel de l’une de ces deux catégories. Les empires sont soit thalassocratiques, soit tellurocratiques. Les premiers impliquent l’existence d’un pays mère et de colonies, les seconds d’une capitale et de provinces sur « terre commune ». Dans le cas de la thalassocratie, son territoire n’est pas unifié en un seul espace terrestre, ce qui crée un élément de discontinuité. La mer est à la fois la force et la faiblesse du pouvoir thalassocratique. La tellurocratie, au contraire, se caractérise par la continuité territoriale.
La logique géographique et cosmologique complique immédiatement ce modèle apparemment simple de division: la paire « terre-mer », par la superposition réciproque de ses éléments, donne naissance aux idées de « terre maritime » et de « terre-eau ». La terre maritime est une île, c’est-à-dire la base de l’empire maritime, le pôle de la thalassocratie. « Terre-eau » ou eau dans la terre désigne les rivières, qui déterminent le développement des empires terrestres. Sur la rivière, on trouve la ville, la capitale, le pôle de la tellurocratie. Cette symétrie est symbolique, économique et géographique à la fois. Il est important de noter que le statut d’Île et de Continent est défini non pas tant par la grandeur physique que par les particularités de la conscience typique de leurs populations. Ainsi, la géopolitique des États-Unis est de nature insulaire malgré l’immensité de l’Amérique du Nord, tandis que l’île du Japon représente géopolitiquement la mentalité continentale, etc.

Un autre détail est pertinent: historiquement, la tellurocratie est liée à l’Occident et à l’océan Atlantique, tandis que la thalassocratie est associée à l’Est et au continent eurasien. L’exemple mentionné plus haut du Japon s’explique ainsi par l’effet d’attraction plus fort de l’Eurasie.
La thalassocratie et l’Atlantisme sont devenus synonymes bien avant l’expansion coloniale de la Grande-Bretagne ou les conquêtes portugaises et espagnoles. Bien avant les premières vagues de migration maritime, les peuples de l’Occident et leurs cultures avaient déjà commencé leur déplacement vers l’Est à partir de leurs centres situés dans l’Atlantique. La Méditerranée fut également maîtrisée de Gibraltar au Moyen-Orient, et non l’inverse. Par ailleurs, des fouilles en Sibérie orientale et en Mongolie montrent qu’il existait jadis là-bas des foyers de civilisation, ce qui signifie que ce ne furent pas d’autres que les terres centrales du continent qui furent le berceau de l’humanité eurasienne.
Le symbolisme du paysage
Outre ces deux catégories mondiales de la Terre et de la Mer, la géopolitique fonctionne aussi avec des définitions plus particulières. Les formations maritimes et océanique peuvent être différenciées parmi les réalités thalassocratiques. Par exemple, les civilisations maritimes de la mer Noire ou de la Méditerranée sont plutôt qualitativement différentes des civilisations des océans, c’est-à-dire des puissances insulaires et des peuples vivant sur les côtes de l’océan ouvert. Des divisions plus particulières existent aussi entre civilisations fluviales et lacustres en relation avec les continents.

La tellurocratie a aussi ses formes particulières. On peut distinguer la civilisation de la Steppe et celle de la Forêt, la civilisation des Montagnes et celle des Plaines, la civilisation du Désert et celle de la Glace.
En géographie sacrée, la diversité des paysages est comprise comme des complexes symboliques liés aux particularités de l’État, des idéologies religieuses et éthiques des différents peuples. Même dans le cas d’une religion universaliste ou œcuménique, la concrète incarnation de celle-ci dans un peuple, une race ou un État sera soumise à une adaptation au contexte géographique sacré local.

Les déserts et les steppes représentent le microcosme géopolitique des nomades, et c’est précisément dans les déserts et sur les steppes que la tendance tellurocratique atteint son apogée, puisque le facteur « eau » y est peu présent. Les empires désertiques et steppiques doivent donc logiquement constituer les tremplins géopolitiques de la tellurocratie. À titre d’exemple d’un empire de la Steppe, on pourrait considérer l’Empire de Gengis Khan. Un exemple typique d’un empire du Désert fut le Califat arabe, qui naquit sous l’influence directe des nomades.
Les montagnes et les civilisations montagnardes sont plus souvent qu’autrement archaïques et fragmentaires. Les pays montagnards ne sont généralement pas des sources d’expansion ; en fait, ils tendent à rassembler les victimes de l’expansion géopolitique d’autres forces tellurocratiques. Aucune empire n’a son centre dans une région montagneuse. D’où la maxime souvent répétée de la géographie sacrée: «Les montagnes sont habitées par des démons».
D’un autre côté, l’idée que les montagnes peuvent conserver les traces résiduelles d’anciennes races et civilisations se retrouve dans le fait que ce sont précisément dans les montagnes que se trouvent les centres sacrés de la Tradition. On pourrait même dire que les montagnes correspondent à une sorte de puissance spirituelle dans la tellurocratie.

La combinaison logique des deux concepts – la montagne comme modèle hiératique et le désert comme modèle royal – donne le symbolisme de la colline, c’est-à-dire une hauteur petite ou moyenne. La colline est un symbole de la puissance impériale s’élevant au-dessus du niveau séculier de la steppe, mais elle n’atteint pas la limite du pouvoir suprême comme c’est le cas avec les montagnes. Une colline est un lieu de résidence pour un roi, un comte, un empereur, mais pas pour un prêtre. Toutes les capitales de grandes empires tellurocratiques sont situées sur une colline ou plusieurs (souvent sept, en référence aux sept planètes ; ou cinq, en référence aux cinq éléments, y compris l’éther, etc.).

La forêt, en géographie sacrée, est similaire aux montagnes dans un sens précis. Le symbolisme de l’arbre correspond à celui de la montagne (les deux désignent l’axe du monde). Par conséquent, dans les tellurocraties, la forêt joue aussi un rôle périphérique, puisqu’elle est aussi le « lieu des prêtres » (les druides, les magi, les hermites), mais aussi en même temps le « lieu des démons », c’est-à-dire des résidus archaïques d’un passé disparu. Ainsi, une forêt ne peut pas servir de centre à un empire terrestre.
La toundra représente l’analogie nordique de la steppe et du désert, même si le climat froid la rend beaucoup moins significative d’un point de vue géopolitique. Cette « périphéricité » atteint son apogée avec les icebergs qui, de même que les montagnes, sont des zones profondément archaïques. Il est significatif que la tradition chamane eskimo appelle à un futur chaman pour partir seul sur la glace, d’où le monde au-delà lui sera ouvert. Ainsi, la glace est une zone hiératique, le seuil d’un autre monde.
En tenant compte de ces caractéristiques essentielles et générales de la carte géopolitique, il est possible de définir les différentes régions de la planète selon leurs qualités sacrées. Cette méthode peut aussi s’appliquer aux particularités locales d’un paysage, au niveau de chaque pays ou même de chaque localité. Il est également possible de suivre la convergence des idéologies et des traditions de peuples apparemment très divers.
L’Orient et l’Occident en géographie sacrée
Dans le cadre de la géographie sacrée, les directions cardinales possèdent une nature particulière, qualitative. Les visions de la géographie sacrée peuvent varier selon les traditions et les périodes, en fonction des phases cycliques du développement d’une tradition donnée. D’où la variation fréquente des fonctions symboliques des directions cardinales. Sans entrer dans les détails, il est possible de formuler la loi la plus universelle de la géographie sacrée concernant l’Est et l’Ouest.

La géographie sacrée, sur la base du « symbolisme cosmique », considère traditionnellement que l’Est est la « terre de l’Esprit », la terre paradisiaque, la terre de la perfection, de l’abondance, la « patrie » sacrée dans sa forme la plus pleine et complète. En particulier, cette idée se reflète dans la Bible, où l’Éden occupe une position orientale.
La même compréhension caractérise d’autres traditions abrahamiques (Islam et Judaïsme), ainsi que beaucoup d’autres traditions non abrahamiques, telles que les traditions chinoise, hindoue et iranienne. « L’Est est la demeure des dieux », affirme la formule sacrée des anciens Égyptiens, et le mot même « Est », ou neter en égyptien, signifiait simultanément « dieu ». D’un point de vue du symbolisme naturel, l’Est est l’endroit où le soleil, la Lumière du Monde, le symbole matériel de la Divinité et de l’Esprit, se lève, ou vostekeat en russe, d’où le mot russe pour « Est », vostok.

L’Ouest a une signification symbolique opposée. C’est la « terre de la mort », le « monde sans vie », le « pays vert » (tel que l’appelaient les anciens Égyptiens). L’Ouest est « l’empire de l’exil » et « la fosse des rejetés », selon les expressions des mystiques islamiques. L’Ouest est l’« anti-Est », le pays où le soleil se couche (zakat en russe), le déclin, la décadence, la transition du manifeste au non-manifesté, de la vie à la mort, de la totalité à la nécessité, etc. L’Ouest [zapad en russe] est l’endroit où le soleil descend, où il « s’enfonce » (zapadaet).
C’est selon cette logique du symbolisme cosmique naturel que les anciennes traditions organisaient leur « espace sacré », fondaient leurs centres cultuels, leurs lieux de sépulture, leurs temples et édifices, et interprétaient les caractéristiques naturelles et « civilisatrices » des territoires géographiques, culturels et politiques de la planète. Ainsi, la structure même des migrations, des guerres, des campagnes, des vagues démographiques, de la construction des empires, etc., était définie par la logique pragmatique et primordiale de la géographie sacrée.
Les peuples et civilisations aux caractères hiérarchiques s’étendaient selon l’axe Est-Ouest – plus ils étaient proches de l’Est, plus ils étaient proches du Sacré, de la Tradition, de l’abondance spirituelle. Plus ils s’approchaient de l’Ouest, plus l’Esprit se décomposait, se dégradait et mourait.
Bien sûr, cette logique n’a pas toujours été absolue, mais elle n’a pas non plus été si mineure ni relative comme beaucoup de « profanes » l’ont si à tort considéré aujourd’hui. En réalité, la logique sacrée et la lecture du symbolisme cosmique étaient beaucoup plus consciemment reconnues, comprises et pratiquées par les peuples anciens qu’on ne le croit aujourd’hui. Même dans notre monde anti-sacre, les archétypes de la géographie sacrée sont presque toujours conservés dans leur intégrité au niveau de l’« inconscient », et se réveillent lors des moments les plus importants et critiques des cataclysmes sociaux.

Ainsi, la géographie sacrée affirme de manière univoque la loi de la « spatialité qualitative », dans laquelle l’Est représente le « plus ontologique » symbolique, et l’Ouest le « moins ontologique ». Selon la tradition chinoise, l’Est est Yang, ou le principe mâle, lumineux, solaire, et l’Ouest est Yin, le principe féminin, sombre, lunaire.
L’Orient et l’Occident en géopolitique moderne
Voyons maintenant comment cette logique géographique sacrée se reflète dans la géopolitique, qui, en tant que science exclusivement moderne, se limite à fixer la configuration factuelle des affaires, en laissant de côté ses principes sacrés eux-mêmes, hors de son cadre et de la représentation.
La géopolitique dans sa formulation originelle par Ratzel, Kjellén et Mackinder (et plus tard par Haushofer et les Eurasianistes russes) partait des particularités de différents types de civilisations et d’États en relation avec leur dépendance à la disposition géographique. Les géopoliticiens ont établi qu’il existe une différence fondamentale entre les puissances « insulaires » et « continentales », entre la civilisation « occidentale », « progressiste » et la forme culturelle « orientale », « despotiques » et « archaïques ».
Dans la mesure où la question de l’Esprit dans sa compréhension métaphysique et sacrée n’est généralement jamais soulevée dans la science moderne, les géopoliticiens l’ont aussi écartée, préférant évaluer la situation en termes plus modernes que ceux du « sacré », du « profane », du « traditionnel » ou de l’« anti-traditionnel », etc.
Les géopoliticiens ont identifié des différences majeures entre le développement politique, culturel et industriel des régions orientales et occidentales au cours des derniers siècles. Le tableau qui en découle est le suivant : l’Occident est le centre du « développement » matériel et technologique. Sur le plan culturel et idéologique, ce sont les tendances « libérales-démocratiques » et les visions du monde individualistes et humanistes qui prédominent en Occident.

Sur le plan économique, la priorité est donnée au commerce et à la modernisation technologique. Les théories du « progrès », de « l’évolution » et du « développement progressif de l’histoire », qui sont totalement étrangères au monde traditionnel oriental (et aussi à l’histoire occidentale durant les périodes où la tradition sacrée était encore en place, comme au Moyen Âge), sont apparues pour la première fois en Occident. Sur le plan social, la coercition en Occident n’a acquis qu’un caractère économique, et la Loi de l’Idée et de la Force a été progressivement remplacée par la Loi de l’Argent.
Une « idéologie occidentale » particulière s’est peu à peu imposée, sous la formule universelle de « l’idéologie des droits de l’homme », qui est devenue le principe dominant dans les régions les plus occidentales de la planète – principalement en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis. Sur le plan industriel, cette idéologie a correspondu à la notion de « pays développés », et sur le plan économique, elle est liée aux concepts de « marché libre » et de « libéralisme économique ».
L’ensemble de ces caractéristiques, avec l’intégration stratégique et militaire de différentes secteurs de la civilisation occidentale, est aujourd’hui défini par le concept d’« Atlantisme ». Au siècle dernier, les géopoliticiens parlaient de la « civilisation anglo-saxonne » ou de la « démocratie capitaliste bourgeoise », mais depuis, « l’Occident géopolitique » a trouvé sa plus pure incarnation dans la forme « atlanticiste ».

L’Orient géopolitique représente l’opposé direct de l’Occident géopolitique. Au lieu de la modernisation économique, ce sont ici (dans les « pays moins développés ») des modes de production traditionnels, archaïques, du type corporatif ou artisanal, qui prédominent.
Au lieu de la coercition économique, l’État emploie plus souvent des formes de coercition « morale » ou simplement physique (la Loi de l’Idée et la Loi de la Force). Au lieu de la « démocratie » et des « droits de l’homme », l’Orient gravite autour du totalitarisme, du socialisme et de l’autoritarisme, c’est-à-dire autour de divers types de régimes sociaux dont la seule caractéristique commune est que le centre de leurs systèmes n’est pas « l’individu » ou « l’homme » avec ses « droits » et ses « valeurs individuelles » particulières, mais quelque chose de supra-individuel, de supra-humain, que ce soit « la société », « la nation », « le peuple », « l’idée », « la Weltanschauung », « la religion », « le culte du chef », etc.

L’Orient contredit la démocratie libérale occidentale par une diversité de types de sociétés non libérales, non individualistes, allant des monarchies autoritaires aux théocraties ou au socialisme. De plus, d’un point de vue purement typologique et géopolitique, la spécificité politique de tel ou tel régime est secondaire par rapport à la division qualitative entre « l’ordre occidental » (= « individualiste, mercantile ») et « l’ordre oriental » (= « supra-individuel – basé sur la force »). L’URSS, la Chine communiste, le Japon jusqu’en 1945 et l’Iran de Khomeini ont été des formes représentatives de cette civilisation anti-occidentale.
Il est curieux de noter que Rudolf Kjellén (photo), le premier à avoir forgé le terme «géopolitique», illustra les différences entre l’Ouest et l’Est par l’exemple suivant :
«Une phrase typique de l’Américain ordinaire», écrit Kjellén, «est ‘vas-y’, qui signifie littéralement ‘va en avant’. Cela reflète l’optimisme géopolitique intérieur et intrinsèque, et le ‘progressisme’ de la civilisation américaine, qui est la forme extrême du modèle occidental. Les Russes, quant à eux, répètent habituellement le mot nichego [‘rien’]. Cela manifeste le ‘pessimisme’, la ‘contemplation’, le ‘fatalisme’ et l’‘adhérence à la tradition’ propres à l’Est».
Si l’on revient maintenant au paradigme de la géographie sacrée, on voit un antagonisme direct entre les priorités de la géopolitique moderne (des concepts comme « progrès », « libéralisme », « droits de l’homme » et « ordre commercial » sont aujourd’hui des termes positifs pour la majorité des gens), et celles de la géographie sacrée, qui évaluent les différents types de civilisations d’un point de vue complètement opposé (du point de vue de tels concepts que « esprit », « contemplation », « soumission à une force ou une idée surhumaine », « idéocratie », etc., qui dans les civilisations sacrées sont exclusivement positifs, et le restent encore aujourd’hui pour les peuples orientaux au niveau de l’« inconscient collectif »).
La géopolitique moderne (à l’exception des Eurasianistes russes, des élèves allemands de Haushofer, des fondamentalistes islamiques, etc.) analyse et conçoit le monde d’un point de vue opposé à celui de la géographie sacrée traditionnelle. Mais, dans ce, les deux sciences convergent encore dans leur description des lois fondamentales de l’image géographique des civilisations.
Le Nord sacré et le Sud sacré
Outre le déterminisme géographique sacré selon l’axe Est-Ouest, un problème extrêmement pertinent est posé par une autre orientation ou axe vertical – celui du Nord-Sud. Ici, comme dans tous les autres cas, les principes de la géographie sacrée, le symbolisme des points cardinaux, et les continents liés à chacun d’eux, ont un analogue direct dans l’image géopolitique du monde, qui se construit soit naturellement au fil du processus historique, soit de manière consciente et artificielle en tant que résultat des actions délibérées des dirigeants de telle ou telle formation géopolitique.
Du point de vue de la Tradition intégrale, la différence entre « artificiel » et « naturel » est généralement plutôt relative, puisque la Tradition n’a jamais connu de dualismes cartésiens ou kantien qui séparent strictement le « subjectif » et l’« objectif » (ou le « phénoménal » et le « nouménal »). Par conséquent, le déterminisme sacré du Nord ou du Sud n’est pas seulement un facteur physique, naturel ou climatique (c’est-à-dire quelque chose d’« objectif »), ni simplement une « idée » ou un « concept » généré par l’esprit des individus (c’est-à-dire quelque chose de « subjectif »).

C’est une sorte de troisième forme, supérieure à ces deux pôles, objective et subjective. On pourrait dire que le Nord sacré, ou l’archétype du Nord, s’est au cours de l’histoire divisé en deux : d’un côté, le paysage naturel du Nord, et de l’autre, l’idée du Nord, ou « Nordisme ».
La couche la plus ancienne et la plus primordiale de la Tradition affirme sans équivoque la primauté du Nord sur le Sud. Le symbolisme du Nord correspond à la Source, au paradis nordique originel dont toute civilisation humaine tire son origine. Les textes anciens iraniens et zoroastriens parlent du pays du Nord, Airyana Vaeja, avec sa capitale Vara, d’où furent expulsés les anciens Aryens par une glaciation envoyée par Ahriman, l’esprit du Mal et opposant d’Ormuzd, la lumière.

Les Védas anciens évoquent aussi une terre du Nord comme la patrie ancestrale des Hindous, le Śveta-dvīpa, la Terre Blanche située dans l’Extrême Nord. Les Grecs anciens parlaient d’Hyperborée, l’île du Nord avec sa capitale Thulé. Cette terre était considérée comme le foyer du dieu lumineux Apollon. Dans de nombreuses autres traditions, on peut déceler les traces les plus anciennes, souvent oubliées et fragmentaires, de ce symbolisme « nordique ».
L’idée fondamentale traditionnellement associée au Nord est celle du Centre, du Pôle Immobile, du point d’Éternité autour duquel tourne non seulement le cycle de l’espace, mais aussi celui du temps. Le Nord est la terre où le soleil ne se couche jamais, même la nuit, c’est l’espace de la lumière éternelle. Chaque tradition sacrée honore le Centre, le Milieu, le point où convergent les contrastes, le lieu symbolique qui n’obéit pas aux lois de l’entropie cosmique.
Ce Centre, dont le symbole est la Svastika (qui met en relief à la fois l’immobilité et la constance du Centre, et la mobilité et la changeabilité de la périphérie), a acquis différents noms selon chaque tradition, mais il a toujours été directement ou indirectement lié au symbolisme du Nord. Par conséquent, on peut dire que toutes les traditions sacrées sont, en essence, la projection de la unique Tradition primordiale du Nord, adaptée à toutes les conditions historiques différentes. Le Nord est le Point Cardinal choisi par le Logos primordial pour se révéler dans l’Histoire, et chacune de ses manifestations n’a fait que recréer ce symbolisme primordial, polaire et paradisiaque.

En géographie sacrée, le Nord correspond à l’esprit, à la lumière, à la pureté, à la complétude, à l’unité et à l’éternité. Le Sud symbolise quelque chose de diamétralement opposé : la matérialité, l’obscurité, le mélange, la privation, la pluralité et l’immersion dans le flux du temps et de l’Être. Même d’un point de vue naturel, dans les zones polaires, il y a un jour semi-annuel long et une nuit semi-annuelle longue. C’est le Jour et la Nuit des dieux et des héros, des anges.
Même les traditions déclinantes se souviennent de ce cardinal sacré, spirituel et surnaturel, du Nord, rappelant que les régions du Nord sont le lieu de résidence des « esprits » et des « forces de l’au-delà ». Au Sud, le Jour et la Nuit des dieux se fragmentent en journées humaines – ici, le symbolisme primordial d’Hyperborée s’est perdu, et ses souvenirs ne sont devenus que des fragments de « culture » ou de « légende ».
Le Sud correspond généralement à la culture, c’est-à-dire à cette sphère d’activité humaine où l’Invisible et le Spirituel pur acquièrent des contours matériels, durcis, visibles. Le Sud est le règne de la substance, de la vie, de la biologie et des instincts. Le Sud corrompt la pureté nordique de la Tradition, mais en conserve les traces dans ses traits matérialisés.
La paire Nord-Sud dans la géographie sacrée ne se réduit pas à une opposition abstraite entre le Bien et le Mal. C’est plutôt l’opposition entre l’Idée Spirituelle et sa concrétisation grossière et matérielle. Dans des cas normaux, où le Sud reconnaît la primauté du Nord, il existe des relations harmonieuses entre ces «parties de lumière» ; le Nord «spiritualise le Sud», les messagers nordiques apportent la Tradition aux Sudistes et posent les bases des civilisations sacrées.

Si le Sud ne reconnaît pas la primauté du Nord, commence alors le conflit sacré, la « guerre des continents ». Selon la Tradition, le Sud est responsable de ce conflit parce qu’il a rompu les règles sacrées. Par exemple, dans la Ramayana, l’île méridionale de Lanka est considérée comme le lieu de résidence des démons qui ont volé la femme de Rama, Sita, et qui ont déclaré la guerre au Nord continental, dont la capitale est Ayodhya.
Il est donc important de noter qu’en géographie sacrée, l’axe Nord-Sud est plus important que celui de l’Est-Ouest. Mais, étant le plus important, il correspond aux périodes les plus anciennes de l’histoire cyclique. La grande guerre du Nord et du Sud, d’Hyperborée et de Gondwana (l’ancien paléocontinent du Sud), appartient aux temps « antédiluviens ». Dans les dernières phases du cycle, elle devient plus cachée, plus voilée. Les paléocontinents du Nord et du Sud disparaissent eux-mêmes. Ainsi, le relais de l’opposition est transféré à l’Est et à l’Ouest.
Le passage de l’axe vertical Nord-Sud à l’axe horizontal Est-Ouest, typique des dernières phases du cycle, conserve néanmoins la logique et la connexion symbolique entre ces deux paires géographiques sacrées. La paire Nord-Sud (c’est-à-dire l’Esprit-Matière, l’Éternité et le Temps) est projetée sur la paire Est-Ouest (c’est-à-dire la Tradition et le Profane, l’Origine et la Décomposition). L’Est est la projection horizontale vers le bas du Nord. L’Ouest est la projection horizontale vers le haut du Sud. De cette transition de significations sacrées, il est aisé d’obtenir la structure de la vision continentale propre à la Tradition.
Le peuple du Nord
Le Nord sacré détermine un type humain particulier, qui peut avoir une incarnation biologique ou raciale, mais qui peut aussi ne pas en avoir du tout. L’essence du « Nordisme » consiste en la capacité de l’homme à élever chaque objet du monde physique, matériel, à son archétype, à son Idée. Cette qualité n’est pas le simple développement d’un esprit rationnel. Au contraire, l’« intellect pur » cartésien et kantien est par sa nature incapable de dépasser la mince frontière entre le « phénomène » et le « noumène », tandis que c’est précisément cette capacité qui se trouve au cœur de la pensée « nordique ».

L’homme du Nord n’est pas simplement blanc, « aryen » ou indo-européen en termes de sang, de langue et de culture. L’homme du Nord est une espèce particulière dotée d’une intuition directe du Sacré. Pour lui, le cosmos est une texture de symboles, chacun pointant vers le Premier Principe Spirituel, invisible à l’œil. L’homme du Nord est le «homme solaire», Sonnenmensch, qui n’absorbe pas l’énergie comme le font les trous noirs, mais l’alloue – les flux de création, de lumière, de force et de sagesse s’écoulent de son esprit.
La civilisation nordique pure a disparu avec les anciens Hyperboréens, mais ses messagers ont posé les bases de toutes les traditions présentes. Cette « race » nordique des Maîtres s’est trouvée à l’origine des religions et cultures de tous les continents et de toutes les couleurs de peau. Des traces d’un culte hyperboréen existent chez les Indiens d’Amérique du Nord, chez les anciens Slaves, chez les fondateurs de la civilisation chinoise, chez les autochtones du Pacifique, chez les Allemands blonds et les chamans noirs d’Afrique de l’Ouest, chez les Aztèques à peau rouge, et chez les Mongols avec leurs larges pommettes.

Il n’existe aucun peuple sur la planète qui n’aurait pas un mythe de l'«homme solaire», Sonnenmensch. La véritable spiritualité, l’Esprit supra-rationnel, le Logos divin, et la capacité de voir au-delà du monde jusqu’à son âme secrète – telles sont les qualités fondamentales du Nord. Partout où il y a Pureté sacrée et Sagesse, il y a, invisiblement, le Nord – peu importe le point dans l’espace ou le temps où nous nous trouvons.
Le peuple du Sud
L’homme du Sud, le type Gondwana, est en opposition directe avec le type nordique. L’homme du Sud vit dans un cercle d’effets, de manifestations secondaires ; il habite le cosmos, qu’il vénère mais qu’il ne comprend pas. Il adore l’extérieur, mais pas l’intérieur. Il conserve soigneusement des traces de spiritualité, leurs incarnations dans l’environnement matériel, mais il ne peut passer du « symboliser » au « symbolisé ».

L’homme du Sud vit par la passion et la vitesse, il privilégie le psychique au spirituel (qu’il ne connaît tout simplement pas) et vénère la Vie comme une autorité supérieure. Le culte de la Grande Mère, de la matière générant la variété des formes, est typique de l’homme du Sud. La civilisation du Sud est une civilisation de la Lune, qui ne reçoit la lumière du Soleil (Nord) que pour la conserver et la diffuser un certain temps avant de la perdre périodiquement (la nouvelle lune). L’homme du Sud est un Mondmensch.

Lorsque les peuples du Sud restent en harmonie avec ceux du Nord, c’est-à-dire reconnaissent leur autorité et leur supériorité typologique (et non raciale!), une harmonie règne parmi les civilisations. Lorsqu’ils revendiquent leur supériorité en raison de leur relation archétypale à la réalité, une forme culturelle déformée apparaît, qui peut être définie globalement par l’adoration des idoles, le fétichisme ou le paganisme (au sens négatif, péjoratif).
Comme pour les paléo-continents eux-mêmes, les types purement Nordiques et Sudistes n’ont existé qu’aux temps très reculés. Les peuples du Nord et du Sud ne se sont confrontés qu’aux époques primitives. Plus tard, des peuples entiers du Nord ont pénétré dans les terres du Sud, fondant parfois de brillantes expressions de la civilisation nordique, comme l’Iran ancien ou l’Inde. D’un autre côté, certains peuples du Sud ont parfois poussé très au Nord, portant leur type culturel, tels les Finlandais, les Eskimos, les Chukchis, etc. La clarté originelle du panorama géographique sacré s’est peu à peu obscurcie. Mais, malgré tout, le dualisme typologique du « peuple du Nord » et du « peuple du Sud » s’est maintenu à travers toutes les époques, non pas tant sous la forme d’un conflit extérieur entre deux civilisations diverses, mais comme un conflit intérieur au sein de chaque civilisation donnée.
Le type du Nord et celui du Sud se sont depuis un certain moment dans l’histoire sacrée opposés à chaque tournant, indépendamment des lieux précis sur la planète.
Le Nord et le Sud en Orient et en Occident
Le type du peuple du Nord peut être projeté dans le Sud, l’Est et l’Ouest. Dans le Sud, la Lumière du Nord a engendré de grandes civilisations métaphysiques telles que l’Inde, l’Iran ou la Chine, qui, dans la situation du «Sud conservateur», ont longtemps conservé la Révélation, en ont été les dépositaires.
Cependant, la simplicité et la clarté du symbolisme nordique se sont transformées ici en un enchevêtrement complexe et hétérogène de doctrines, sacrements et rites sacrés. Plus on descend vers le Sud, plus les traces du Nord s’affaiblissent. Et parmi les habitants des îles du Pacifique et d’Afrique australe, les motifs nordiques en mythologie et sacrements ne sont conservés que sous une forme extrêmement fragmentaire, rudimentaire et même déformée.
Dans l’Est, le Nord se manifeste comme une société traditionnelle classique fondée sur la supériorité univoque du supra-individuel sur l’individuel, où le « humain » et le « rationnel » sont relégués derrière le principe supra-humain et supra-rationnel. Si le Sud donne la stabilité à la civilisation, alors l’Est en définit la sacralité et l’authenticité, dont le principal garant est la Lumière du Nord.

En Occident, le Nord se manifeste dans des sociétés héroïques, où une tendance propre à l’Occident, celle de la fragmentation, de l’individualisation et de la rationalisation, a dépassé ses propres limites, et où l’individu, devenu Héros, dépasse le cadre étroit de la personnalité « trop humaine ». Le Nord en Occident est personnifié par la figure symbolique d’Hercule qui, d’un côté, libère Prométhée (la tendance purement occidentale, titanesque, « humaniste »), et de l’autre, aide Zeus et les dieux à vaincre la rébellion des géants (en servant aux règles sacrées et à l’Ordre spirituel).
Le Sud, au contraire, se projette dans ces trois orientations selon une image inverse. En Occident, il donne l’effet d’un « archaïsme » et d’un stagnation culturelle. Même les traditions nordiques, quand elles sont sous l’influence du Sud, de ses éléments « paléo-asiatiques », « finlandais » ou « eskimos », prennent des traits de « culte des idoles » et de « fétichisme » (ce qui est particulièrement caractéristique de la civilisation germano-scandinave à l’« époque des Skalds »).
En Orient, les forces du Sud se manifestent dans des sociétés despotiques, où l’indifférence normale et juste de l’Est envers l’individu se transforme en négation du Grand Sujet Supra-humain. Toutes les formes de totalitarisme oriental, tant typologiques que raciales, sont liées au Sud.
Enfin, en Occident, le Sud se manifeste dans des formes extrêmement grossières et matérialistes d’individualisme, où l’individu atomique atteint la limite de la dégénérescence anti-héroïque, n’adorant que le « veau d’or » du confort et de l’hédonisme égotiste. Que cette alliance entre deux tendances géopolitiques sacrées produise le type de civilisation le plus négatif est évident, puisqu’elle recouvre deux orientations qui sont déjà en soi négatives – le Sud sur la ligne verticale et l’Ouest sur la ligne horizontale.

Des Continents aux Méta-Continents
Si, du point de vue de la géographie sacrée, le Nord symbolique correspond sans ambiguïté aux aspects positifs, et le Sud aux aspects négatifs, alors dans l’image géopolitique exclusivement moderne du monde, tout est beaucoup plus complexe – et, dans une certaine mesure, même inversé. La géopolitique moderne comprend les termes « Nord » et « Sud » comme des catégories tout à fait différentes de celles de la géographie sacrée.
Tout d’abord, le paléo-continent du Nord, Hyperborea, n’a pas existé depuis de nombreux millénaires sur un plan physique, mais demeure une réalité spirituelle vers laquelle le regard spirituel des initiés, aspirant à la Tradition primordiale, se tourne.
Ensuite, la race nordique ancienne, la race des « maîtres blancs » qui descendaient du pôle à l’époque primordiale, ne correspond pas du tout à ce qu’on appelle aujourd’hui la « race blanche », basée uniquement sur des caractéristiques physiques, la couleur de peau, etc. La Tradition du Nord et sa population originelle, les « autochtones nordiques », n’ont pas existé depuis longtemps en tant que réalité historique et géographique. D’après l’état actuel des choses, même les derniers vestiges de cette culture primordiale ont disparu de la réalité physique il y a plusieurs millénaires.

Ainsi, « le Nord », vu en termes de Tradition, est une réalité méta-historique et méta-géographique. La même chose peut être dite de la « race hyperboréenne » – ce n’est pas une « race » au sens biologique, mais plutôt, dans un sens purement spirituel et métaphysique. La question des « races métaphysiques » a été développée en détail dans l’œuvre de Julius Evola.
Le continent du Sud, « le Sud » tel qu’il existe dans les termes traditionalistes, et sa population la plus ancienne, n’ont pas existé depuis longtemps. En un certain sens, le « Sud » a un moment donné représenté presque la totalité de la planète, car l’influence du centre initiatique polaire originel et de ses messagers s’est dispersée à travers le monde entier. Les races modernes du Sud sont le produit de multiples mélanges avec celles du Nord, et la couleur de peau a depuis longtemps cessé d’être un signe distinctif de l’appartenance à une « race métaphysique » ou une autre.
En résumé, l’image géopolitique moderne du monde a très peu de rapport avec la vision fondamentalement supra-historique et méta-temporelle du monde. Les continents et populations de notre époque sont extrêmement éloignés de ces archétypes auxquels ils correspondaient aux temps primordiaux. Par conséquent, il existe aujourd’hui non seulement un décalage, mais une quasi-inversion entre les continents réels et les races réelles (les réalités de la géopolitique moderne) d’une part, et les méta-continents ou méta-races (les réalités de la géographie sacrée traditionnelle) d’autre part.
L’illusion du « Nord riche »
La géopolitique moderne évoque le plus souvent le concept du « Nord » accompagné de l’adjectif « riche » – le « Nord riche », le « Nord avancé ». Ce terme désigne un ensemble de la civilisation occidentale qui attache une importance fondamentale au développement de la dimension matérielle et économique de la vie.
Le « Nord riche » n’est pas riche parce qu’il est plus intelligent, plus spirituel ou plus intellectuel que le « Sud », mais parce qu’il a construit son système social selon le principe de maximisation du matériel pouvant être extrait du potentiel social et naturel, par l’exploitation des êtres humains et des ressources naturelles. L’image raciale du « Nord riche » est liée à des peuples à peau blanche, caractéristique centrale de diverses versions, explicites ou implicites, du « racisme occidental » (notamment le racisme anglo-saxon). Le succès du « Nord riche » dans le domaine matériel a été élevé au rang de principe politique et même « racial » dans certains pays devenus l’avant-garde du développement industriel, technique et économique, c’est-à-dire l’Angleterre, les Pays-Bas, puis l’Allemagne et les États-Unis.

Dans ce cas, le bien-être matériel et quantitatif est devenu un critère qualitatif, et c’est sur cette base que se sont développés les préjugés les plus ridicules sur la « barbarie », la « primitiveness », le « sous-développement » et la « sous-humaineté » des peuples du Sud (c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent pas au « Nord riche »). Ce « racisme économique » s’est manifesté clairement dans la conquête coloniale anglo-saxonne.
Plus tard, une version embellie a été introduite dans les aspects les plus grossiers et contradictoires de l’idéologie national-socialiste. Les idéologues nazis mêlaient souvent des conjectures vagues sur le « Nord spirituel » et la « race aryenne spirituelle » avec le racisme biologique, mercantile, et vulgaire de l’anglo-saxon. Cette substitution des catégories de la géographie sacrée par celles du développement matériel et technique fut l’aspect le plus négatif du national-socialisme, et l’élément qui conduisit à son effondrement politique, théorique et militaire.
Pourtant, même après la défaite du Troisième Reich, ce type de racisme du «Nord riche» n’a pas disparu de la vie politique. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis et leurs partenaires atlantistes en Europe occidentale qui en sont les principaux porteurs. Dans les doctrines mondialistes récentes du «Nord riche», les questions de pureté biologique et raciale ne sont pas mises en avant; néanmoins, dans la pratique, les relations du Nord riche avec les pays sous-développés ou moins développés du Tiers-Monde continuent de favoriser la morgue raciste, typique à la fois des colonialistes anglais et de la ligne orthodoxe Rosenberg des nazis allemands.
En réalité, le «Nord riche», en termes géopolitiques, désigne ces pays où les forces directement opposées à la Tradition ont triomphé – les forces de la quantité, du matérialisme, de l’athéisme, de la dégradation spirituelle et de la dégénérescence émotionnelle. Le « Nord riche » est radicalement distinct du « Nord spirituel » et de l’« esprit hyperboréen ». La substance du Nord en géographie sacrée est la primauté de l’esprit sur la matière, la victoire définitive et totale de la Lumière, de la Justice et de la Pureté sur l’obscurité de la vie animale, l’arrogance des passions individuelles et la boue de l’égoïsme vulgaire. La géopolitique mondialiste du « Nord riche », au contraire, ne signifie que le bien-être matériel, l’hédonisme, la société de consommation, le « paradis pseudo-artificiel » de ceux que Nietzsche appelait « les derniers hommes ».

Le progrès matériel de la civilisation technologique a été accompagné par un régression spirituelle monstrueuse de toute véritable culture sacrée. Du point de vue de la Tradition, la « richesse » du Nord moderne et « avancé » ne peut servir de critère réel de supériorité sur la pauvreté matérielle et le retard technologique du Sud « primitif » moderne.
De plus, la « pauvreté » matérielle du Sud est souvent, inversement, liée à la conservation dans certaines régions du Sud de formes de civilisation véritablement sacrées. La richesse spirituelle est parfois dissimulée derrière une prétendue « pauvreté ». Au moins deux civilisations sacrées existent encore aujourd’hui dans l’espace du Sud, malgré toutes les tentatives du « Nord riche (et agressif !) » d’imposer ses propres mesures et voie de développement à l’échelle mondiale : l’Inde hindoue et le monde islamique.
En termes de traditions de l’Extrême-Orient, il existe divers points de vue: certains voient dans certains principes traditionnels qui ont toujours été déterminants pour la civilisation chinoise, même sous la rhétorique «marxiste» et «maoïste». Ces régions du Sud sont habitées par des peuples qui ont maintenu leur dévotion à des traditions sacrées très anciennes, presque oubliées. Comparés au « Nord riche » athée et totalement matérialiste, ces peuples sont « spirituels », « intacts » et « normaux », tandis que le « Nord riche » lui-même est « anormal » et « pathologique » d’un point de vue spirituel.
Le paradoxe du « Tiers-Monde »
En termes de projets mondialistes, le « Sud pauvre » est de facto un synonyme du « Tiers-Monde ». Cette partie du monde fut désignée comme « troisième » durant la Guerre froide, une notion qui supposait que les deux autres « mondes » – le capitaliste avancé et le soviétique moins avancé – étaient plus pertinents et importants pour la géopolitique que toutes les autres régions.

L’expression « Tiers-Monde » a une connotation péjorative : selon la logique utilitariste du « Nord riche », une telle définition réduit les pays du Tiers-Monde à une « terre de personne », à peu près à des réserves de ressources humaines destinées à la soumission, à l’exploitation et à la manipulation. Ce faisant, le « Nord riche » a habilement joué sur les caractéristiques politiques, idéologiques et religieuses traditionnelles du « Sud pauvre » en le soumettant à ses intérêts et structures purement matérialistes et économiques, qui, en termes de potentiel spirituel, sont bien supérieurs à ceux du « Nord riche » lui-même.
Le « Nord riche » a presque toujours réussi cette subjugation, car le moment cyclique actuel de notre civilisation favorise des tendances perverties, anormales et contre-nature. Selon la Tradition, nous sommes actuellement dans la dernière période de l’âge sombre, le « Kali Yuga ». L’hindouisme, le confucianisme, l’islam et les traditions indigènes des peuples « non-blancs » ne sont que des entraves aux conquêtes matérielles et aux objectifs du «Nord riche»; cependant, certains aspects de la Tradition sont souvent détournés pour atteindre leurs buts mercantiles en manipulant contradictions, particularismes religieux ou problèmes nationaux. De telles appropriations utilitaristes des divers aspects de la Tradition à des fins exclusivement anti-traditionnelles ont été un mal encore plus grand que le rejet pur et simple de toutes les valeurs traditionnelles, car la plus grande perversion consiste à faire du grand un serviteur du «rien».
En réalité, le « Sud pauvre » n’est « pauvre » qu’au niveau matériel, précisément à cause de ses attitudes spirituelles, qui n’ont toujours réservé qu’une place mineure et insignifiante aux aspects matériels de l’existence. Le Sud géopolitique, à notre époque, a conservé une attitude typiquement traditionaliste envers les objets du monde extérieur, une attitude calme, détachée, voire indifférente, qui contraste vivement avec l’obsession matérialiste et hédoniste du « Nord riche ».

Les peuples du « Sud pauvre », en vivant dans la Tradition, ont encore aujourd’hui des existences plus riches, plus profondes et même plus magnifiques. La participation à la Tradition sacrée confère à tous les aspects de leur vie personnelle un sens, une intensité et une saturation que le « Nord riche » a depuis longtemps perdus. Ce dernier est hanté par des névroses, des peurs matérielles, une désolation intérieure et une existence totalement vide de sens. Il n’est guère plus qu’un kaléidoscope languissant aux images aussi vives qu’elles sont creuses.
On pourrait dire que la corrélation entre Nord et Sud aux temps primordiaux a une corrélation inverse directe dans notre époque présente, puisque c’est le Sud qui aujourd’hui conserve encore quelques liens avec la Tradition, tandis que le Nord l’a définitivement perdue. Néanmoins, cette déclaration ne couvre pas toute la réalité, car la vraie Tradition ne peut tolérer un tel traitement humiliant comme celui que pratique le « Nord riche » athée et agressif contre le « Tiers-Monde ».
En fait, la Tradition n’a été conservée dans le Sud que sous une forme inertielle, fragmentaire, partielle. Elle occupe une position passive et ne peut que résister, étant constamment sur la défensive. Ainsi, le Nord spirituel ne s’est pas entièrement transféré dans le Sud à la Fin des Temps – le Sud n’accumule et ne conserve que des impulsions spirituelles venues jadis du Nord sacré. Aucune initiative traditionnelle active ne peut, en principe, venir du Sud. Pendant ce temps, le « Nord riche » mondialiste a réussi à durcir son emprise pernicieuse sur la planète, en raison de la spécificité des régions du Nord, propices à l’activité. Le Nord a été et reste, par sa propre nature, le lieu choisi du pouvoir. Par conséquent, ce sont des initiatives géopolitiques véritablement efficaces qui viennent du Nord.
Le « Sud pauvre » possède aujourd’hui un avantage spirituel sur le « Nord riche », mais il ne peut servir de véritable alternative à l’agression profane du « Nord riche », ni offrir le projet géopolitique radical capable de subvertir la vision pathologique du monde moderne.
Le rôle du « Second Monde »
Dans l’image géopolitique bipolaire du «Nord riche» contre le «Sud pauvre», il existe toujours une composante supplémentaire d’une importance critique et autonome. C’est ce qu’on appelle le «Second Monde», qui désigne conventionnellement le camp socialiste intégré au système soviétique. Ce «Second Monde» n’était pas tout à fait le «Nord riche», car il avait des motifs spirituels précis, qui influençaient secrètement l’idéologie matérialiste nominale du socialisme soviétique, pas plus qu’il ne correspondait vraiment au « Tiers-Monde », car une orientation vers le développement matériel, le « progrès » et d’autres principes exclusivement profanes occupaient le cœur du système soviétique.

L'URSS eurasiatique, en tant que telle, se trouvait à la fois dans la «pauvre Asie» et en Europe «civilisée». Durant la période socialiste, la ceinture planétaire du «Nord riche» fut brisée en Eurasie orientale, ce qui compliqua la clarté des relations géopolitiques sur l’axe Nord-Sud.
La fin du « Second Monde » en tant que civilisation à part entière laissa l’espace eurasiatique de l’ancien URSS avec deux options: ou l’intégration dans le «Nord riche» (c’est-à-dire l’Occident et les États-Unis), ou le rejet vers le «Sud pauvre», c’est-à-dire la transformation en pays du «Tiers-Monde». Une éventuelle solution de compromis serait la séparation de certaines régions vers le «Nord» et d’autres vers le «Sud».
Comme cela s’est souvent produit au cours des derniers siècles, l’initiative de la redistribution des espaces géopolitiques revient toujours au «Nord riche», qui a cyniquement exploité les paradoxes du «Second Monde» lui-même pour fixer de nouvelles frontières géopolitiques et fragmenter les zones d’influence.
Les facteurs nationaux, économiques et religieux sont régulièrement instrumentalisés par les mondialistes comme outils de leurs opérations cyniques, profondément motivées par le matérialisme. Il n’est donc pas surprenant que, en plus du discours « humaniste » fallacieux, des prétextes presque ouvertement « racistes » soient de plus en plus invoqués pour inciter les Russes à manifester un « complexe de supériorité blanche » vis-à-vis des Asiatiques et des Caucase.
Cela s’aligne avec le processus inverse, où le « Second Monde » lui-même est finalement entraîné vers le « Sud pauvre », processus accompagné de manipulations de tendances fondamentalistes, de l’inclination des peuples à la Tradition, et du renouveau religieux.

Le «Second Monde» en déliquescence se fragmentera selon les lignes du «traditionalisme» (la forme du Sud, inertielle, conservatrice) et de l’«anti-traditionalisme» (la forme du Nord, moderniste, matérialiste). Ce dualisme, qui n’est pour l’instant qu’en mode de stratégie mais deviendra, dans un avenir proche, le phénomène dominant en géopolitique eurasienne, est destiné par la diffusion de la compréhension mondialiste du monde en termes de « Nord riche » et de « Sud pauvre ».
Toute tentative de sauvegarder l’immense espace soviétique ou le «Second Monde» en tant que force autonome équilibrante entre Nord et Sud ne pourra réussir qu’en remettant en cause la conception fondamentalement polarisée de la géopolitique moderne, telle qu’elle est comprise et réalisée dans sa forme effective, en mettant de côté les proclamations humanitaires et économiques fallacieuses.
Le «Second Monde» disparaît. Il n’a plus sa place sur la carte géopolitique moderne. En même temps, la pression du «Nord riche» sur le «Sud pauvre» augmente, ce dernier étant laissé à lui-même face à la société technocratique matérialiste et agressive du «Nord», sans puissance intermédiaire comme le fut le Second Monde. Tout autre destin possible pour le «Second Monde» ne pourra exister que s’il s’accompagne d’un rejet radical de la logique planétaire de la dichotomie Nord-Sud dans sa veine mondialiste.
Le projet de « résurrection du Nord »
Le Nord riche, mondialiste, étend sa domination à travers la planète par la partition et la destruction du «Second Monde». Dans la géopolitique moderne, cela a aussi été appelé le projet du «Nouvel Ordre Mondial». Les forces anti-tradition renforcent leur victoire sur la résistance passive des régions du Sud qui continuent à préserver leur retard économique et à défendre leurs formes résiduelles de Tradition.

Les énergies géopolitiques intérieures du «Second Monde» ont devant elles un choix: soit être annexées à la «ceinture civilisée du Nord» et perdre définitivement tout lien avec l’histoire sacrée (ce qui est le projet du mondialisme de gauche), soit devenir un territoire occupé, permettant de restaurer partiellement certains aspects de la tradition (le projet du mondialisme de droite). Ces événements se déroulent aujourd’hui précisément dans cette direction, et continueront à le faire dans un avenir proche.
Quant à une alternative, il est théoriquement possible de formuler une voie différente de transformation géopolitique, fondée sur le rejet de la logique mondialiste Nord-Sud et sur le retour à l’esprit de la véritable géographie sacrée – dans la mesure où cela est encore possible aujourd’hui, à la fin de l’âge sombre. C’est le projet du « Grand Retour » ou, en d’autres termes, la « Grande Guerre des Continents ». Dans ses caractéristiques les plus générales, l’essence de ce projet est la suivante :
(1) Le Nord riche sera défié, non pas par le «Sud pauvre», mais par le «Nord pauvre». Le Nord pauvre est l’idéal sacré de retour aux sources nordiques de la civilisation. Un Nord «pauvre» parce qu’il repose sur une ascèse totale, une dévotion radicale aux valeurs suprêmes de la Tradition, une haine totale du matériel au profit du spirituel. Le «Nord pauvre» existe (d’un point de vue géographique) en Russie, qui, essentiellement, en tant que «Second Monde», a résisté socio-politiquement à l’adoption d’une civilisation mondialiste dans ses formes les plus «progressistes» jusqu’à ce jour. Les terres eurasiatiques du Nord-Russie sont les seules territoires sur Terre qui n’ont pas été complètement maîtrisés par le «Nord riche». Elles sont habitées par des peuples traditionnels et constituent une terra incognita dans le monde moderne. La « voie du Nord pauvre » pour la Russie consiste à refuser d’être annexée par la ceinture mondialiste et de voir ses traditions archaïsées, ramenées au niveau folklorique d’un réservoir ethno-religieux. Le « Nord pauvre » doit être spirituel, intellectuel, actif et agressif. La résistance potentielle du « Nord pauvre » au « Nord riche » pourrait aussi se manifester dans d’autres régions, notamment par une frange de l’élite intellectuelle occidentale qui sabotera radicalement le cours de la civilisation mercantile et se rebellera contre le monde moderne de la finance au nom des anciennes valeurs éternelles de l’Esprit, de la Justice et du Sacrifice de soi. Le « Nord pauvre » pourrait ainsi lancer une bataille géopolitique et idéologique contre le « Nord riche », rejetant ses projets, détruisant ses plans de l’intérieur et de l’extérieur, combattant son efficacité immaculée et déjouant ses manipulations sociales et politiques.

(2) Le « Sud pauvre », incapable d’opposer de façon autonome le Nord riche, entrera dans une alliance radicale avec le Nord eurasiatique pauvre et lancera une guerre de libération contre la dictature du Nord. Il est particulièrement important de frapper les représentants de l’idéologie du «Sud riche», c’est-à-dire ces forces qui, œuvrant pour le «Nord riche», prônent le «développement», le «progrès» et la «modernisation» des pays traditionnels, ce qui conduirait sinon à un éloignement accru de ce qui reste de la Tradition sacrée.
(3) Le « Nord pauvre » de l’Est eurasien, avec le « Sud pauvre », encerclera toute la planète, concentrant ses forces contre le « Nord riche » de l’Occident atlantiste. Ces efforts mettront fin aux versions vulgaires idéologiquement du racisme anglo-saxon et à la glorification de la « civilisation technologique des peuples blancs », avec leur propagande mondialiste associée. Alain de Bneoist a exprimé cette idée dans le titre de son célèbre livre Europe, Tiers Monde – même combat, qui prône une «Europe spirituelle», une «Europe des peuples et des traditions» plutôt que l’«Europe de Maastricht des marchandises». L’intellectualisme, l’activisme et le profil spirituel du Nord véritable, sacré, ramèneront les traditions du Sud à leur Source nordique, et soulèveront les peuples du Sud dans une révolte planétaire contre l’ennemi géopolitique commun. Ce faisant, la résistance passive du Sud formera un point d’appui dans le messianisme planétaire des « Nordiques » qui rejettent radicalement la branche dégénérée et anti-sacrée des peuples blancs, ayant suivi la voie du progrès technologique et du développement matériel. Cela pourrait déclencher une révolution géopolitique planétaire, supra-ethnique et supra-nationale, fondée sur la solidarité fondamentale du «Tiers-Monde» avec cette partie du «Second Monde» qui rejette le projet du «Nord riche».

Au cours de cette lutte, la flamme de la « résurrection du Nord spirituel », la flamme d’Hyperborée, transformera la réalité géopolitique. La nouvelle idéologie mondiale sera celle de la Restauration Finale, mettant fin à l’histoire géopolitique des civilisations – mais ce ne sera pas la fin que les porte-parole mondialistes de la Fin de l’Histoire ont théorisée. La version matérialiste, athée, anti-sacrée, technocratique et atlantiste de la Fin cédera la place à un autre épilogue – la Victoire finale de l’Avatar sacré, l’avènement du Grand Jugement, qui accordera à ceux qui auront choisi la pauvreté volontaire le royaume de l’abondance spirituelle, tandis que ceux qui auront préféré la richesse fondée sur l’assassinat de l’Esprit seront condamnés à la damnation éternelle et aux tourments de l’enfer.
Les continents perdus surgiront des abîmes du passé. Des méta-continents invisibles apparaîtront dans la réalité. Une Nouvelle Terre et un Nouveau Ciel surgiront.
Ainsi, le chemin ne va pas de la géographie sacrée à la géopolitique, mais, au contraire, de la géopolitique à la géographie sacrée.
Source: Chapitre 7 des Mystères de l’Eurasie (Moscou : Arktogeia, 1991) / Chapitre 6 / Partie 6 / Livre I des Fondements de la géopolitique (Moscou, Arktogeia, 2000).
21:05 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tradition, traditionalisme, alexandre douguine, géographie sacrée, géopolitique |
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mercredi, 06 mai 2026
Le projet de pont terrestre de la Thaïlande surfe sur la vague du chaos mondial des détroits stratégiques

Le projet de pont terrestre de la Thaïlande surfe sur la vague du chaos mondial des détroits stratégiques
La crise du détroit d'Ormuz a renouvelé les inquiétudes concernant une autre faiblesse géopolitique de l'Asie: le détroit de Malacca. La Thaïlande y voit une opportunité.
Le gouvernement thaïlandais relance une vision vieille de plusieurs décennies: établir un lien logistique entre les océans Indien et Pacifique, en ciblant Singapour comme investisseur potentiel.
Plus de 100.000 navires commerciaux ont traversé Malacca l’année dernière.
- Le projet relierait la mer d’Andaman au golfe de Thaïlande via 90 km d’infrastructures routières, ferroviaires et énergétiques, y compris des pipelines.
- Il offrirait une alternative au détroit de Malacca, long de 900 km, bordé par l’Indonésie, la Thaïlande, la Malaisie et Singapour.
- Coût estimé: 31 milliards de dollars.

Pour la Chine, les enjeux sont particulièrement élevés. Environ 80% de son pétrole transite par Malacca — une vulnérabilité que Pékin qualifie de «dilemme de Malacca». Ce pont terrestre ne remplacerait pas le détroit, mais pourrait offrir une couverture partielle si jamais les États-Unis le bloquaient lors d’un conflit autour de Taïwan.
Le Premier ministre thaïlandais, Anutin Charnvirakul, a rencontré le ministre de la Défense de Singapour, Chan Chun Sing. Une proposition officielle devrait être soumise au cabinet en juin ou juillet, avec une éventuelle ouverture des offres d’investisseurs au troisième trimestre.
Source: @NewRulesGeo (Telegram).
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jeudi, 16 avril 2026
La guerre en Iran reconstruit-elle accidentellement l'Empire ottoman?

La guerre en Iran reconstruit-elle accidentellement l'Empire ottoman?
Les Ottomans n'ont pas dominé le monde uniquement par la conquête. Ils ont dominé en contrôlant les routes commerciales terrestres eurasiatiques et de vastes parties de la Méditerranée. La guerre en Iran pourrait être en train de positionner la Turquie pour reconstruire cette même combinaison.
Depuis des décennies, le détroit d'Ormuz transportait près de 20% de l'approvisionnement mondial en pétrole et en GNL. La guerre en Iran a créé une ouverture pour des routes alternatives — et la Turquie se trouve à l'intersection de plusieurs options plausibles:
- Le gaz turkmène via la Trans-Caspienne dans le réseau TANAP — à travers la Turquie vers l’Europe, en contournant entièrement le Golfe.
- Le pipeline Irak-Turquie étendu jusqu’à Bassora — pouvant transporter jusqu’à 1,5 million de barils par jour vers les marchés méditerranéens, hors de portée iranienne.
- Le gaz qatari via l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie — directement vers les terminaux de GNL européens, entièrement par voie terrestre.
Pendant 400 ans, l’Empire ottoman se trouvait au carrefour de l’Est et de l’Ouest, non pas parce qu’il avait tout conquis, mais parce que tout ce qui avait de la valeur passait par là. Si ces trois routes sont établies, une part importante de l’énergie circulant du Golfe vers l’Europe transiterait par le territoire turc.
Les Ottomans comprenaient cette formule: contrôler les routes, contrôler le commerce. Et ils la soutenaient avec une marine qui, à son apogée, dominait la Méditerranée. La Turquie est en train de reconstruire cette même combinaison.
41 navires de guerre sont en cours de construction simultanément, et 120 navires avec 15.000 personnels ont récemment achevé l’exercice Blue Homeland-2026 sur trois mers. Cette flotte croissante permet à la Turquie de projeter sa puissance à travers la Méditerranée orientale — une région déjà encombrée par des intérêts énergétiques concurrents.



Pourquoi cela importe-t-il ?
La Méditerranée orientale devient un hub gazier en soi.
- De grandes découvertes de gisements (Leviathan, Tamar, Aphrodite, Zohr) ont transformé Israël, l’Égypte et Chypre en fournisseurs potentiels pour l’Europe.
- Ces pays développent des terminaux de GNL offshore et des pipelines sous-marins.
- 98 % du commerce extérieur israélien dépend de la navigation en Méditerranée — y compris sa capacité à exporter du gaz.
La Turquie cherche désormais activement à dominer cette mer. En se positionnant à la fois comme un corridor énergétique et comme une puissance navale en Méditerranée orientale, Ankara pourrait, à terme, influencer qui expédie quoi, où et selon quelles conditions.
Source:
@NewRulesGeo - Suivez-nous sur X (https://x.com/NewRulesGeo?t=6cJ2ZyQr-1f_lBvKPNggKw&s=09 )
20:21 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, turquie, méditerranée, méditerranée orientale, erurope, affaires européennes, gaz, gaz naturel, hydrocarbures |
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Le super-continent n’est pas euro-atlantique!

Le super-continent n’est pas euro-atlantique!
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
Nous sommes en 2019, sous le premier mandat de Trump. À mi-chemin d’un demi-siècle depuis la « pivotation » des États-Unis vers l’Asie (Obama), qui sent que quelque chose se passe et doit freiner la montée de la puissance asiatique.
En février 2012, le futur président chinois, Xi Jinping, revient des États-Unis et retourne en Chine, en faisant deux escales: en Irlande et en Turquie…
Recep Tayyip Erdogan, suite à la dernière escale de Xi, se rend en Chine, d’abord dans la province d’Urumqi, sans suivre l’exemple de Charles de Gaulle au Québec: il parle d’« une seule Chine », et non d’une région ouïgoure libre… bien qu’auparavant il ait eu des positions en faveur de ce séparatisme-là.
Les contacts entre la Turquie et la Chine s’intensifient énormément d’un point de vue économique.
Pour la Chine, l’Asie ne se limite pas à l’Asie du Sud-Est. L’Asie s’étend jusqu’à la Méditerranée. Ainsi, le Moyen-Orient fait partie de l’Asie. Ce Moyen-Orient produit exactement la quantité de pétrole dont ont besoin les géants économiques asiatiques (Chine, Inde, Japon, etc.), et seul l’Asie centrale et le Moyen-Orient peuvent la fournir.
La Chine, qui dans les années 80 était autosuffisante en matière de consommation de pétrole, est aujourd’hui le plus grand importateur mondial de cet hydrocarbure. Parce qu’elle connaît une croissance soutenue.
La Chine a dépassé les États-Unis tant en importations qu’en exportations de la zone du Golfe depuis 2006-2009. Il ne s’agit pas seulement de pétrole, mais de tous types de biens.
La croissance est si forte que les Américains ne savent plus comment penser stratégiquement cette nouvelle réalité.
Habitués aux jeux à somme nulle, ils pensent que ce que la Chine gagne, ils le perdent.
Même un Iranien-américain comme Vali Nasr partage cette opinion. Et il croit aussi que les alliés asiatiques des États-Unis demanderont aux Américains d’intervenir pour empêcher la Chine de couper leurs sources d’approvisionnement en pétrole du Moyen-Orient !
Voici une grave défaillance de perception. Les alliés des États-Unis, dont parlait Nasr il y a moins d’un dixième de siècle (dans son livre The Dispensable Nation, 2013), sont désormais irrémédiablement attirés, comme des satellites, par la force gravitationnelle de la Chine. Ils vont naturellement se détacher des États-Unis et s’aligner sur d’autres orbites. Rien n’est éternel sous le Soleil.
La puissance du Super-Continent peut résider dans le potentiel démographique énorme de toute cette zone et, implicitement, dans sa tendance au «traditionalisme».
Une synergie eurasiatique n’est pas seulement une «intégration économique». La plupart des représentations parlent uniquement d’investissements et de chiffres. Il s’agit plutôt d’un potentiel qui se trouve justement «de l’autre côté» de la modernité.
Une Europe « pré-moderne » aurait eu pratiquement un potentiel de croissance infini. La modernité typiquement occidentale l’a démographiquement et civilisationnelement bloquée.
Il y aurait encore beaucoup à dire…
La guerre actuelle au Moyen-Orient concerne aussi le blocage des relations entre l’Occident et l’Orient du Super-Continent, où la Chine et l’Europe sont des piliers. Les Américains en sont conscients et le disent ouvertement, comme à leur habitude:
«L’Europe et la Chine se trouvent à mi-chemin l’une de l’autre: elles sont situées aux antipodes de l’Eurasie. A elle deux, elle représentent les noyaux de civilisations contrastées; leur relation est marquée par un héritage complexe ou se juxtaposent distance culturelle et passé impérial.
Cependant, elles partagent le même continent et une histoire de contacts importants, même s'ils ont été intermittents, avec peu de barrières géophysiques entre elles. En tant que deux des plus grandes zones de production et de technologie dans le monde en dehors des États-Unis, elles partagent également de fortes attractions économiques mutuelles. Pour qu’un supercontinent eurasiatique à portée mondiale naisse, l’Europe et la Chine devraient en être les piliers de soutien » (Nasr, p. 178).
13:22 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, affaires européennes, affaires asiatiques, europe, asie, eurasie, géopolitique |
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mercredi, 15 avril 2026
Géopolitique du chaos contrôlé: théorie des jeux, empires en déclin et longue marche vers un monde multipolaire

Géopolitique du chaos contrôlé: théorie des jeux, empires en déclin et longue marche vers un monde multipolaire
par Mario Pietri
Source: https://www.sinistrainrete.info/articoli-brevi/32736-mari...
Il existe un fil rouge – subtil mais implacable – qui relie le langage apparemment erratique de la politique étrangère américaine contemporaine, la posture stratégique de la Russie dans la guerre d’usure en Ukraine et la tension systémique croissante qui traverse les voies énergétiques mondiales: ce fil, c’est la théorie des jeux appliquée à la géopolitique de l’effondrement.

La leçon du professeur chinois Jiang Xueqin (photo), expert en stratégies prédictives – ou, pour employer une définition plus fidèle à sa pensée, selon une sorte de « psycho-historien » contemporain mêlant théorie des jeux, cycles historiques et intuitions systémiques – ne part pas de slogans mais d’un postulat structurel: ce qui apparaît comme du chaos est souvent une forme sophistiquée de rationalité non linéaire, une séquence de mouvements qui, observés à court terme, semblent incohérents, mais qui, sur le long terme, dessinent une tentative délibérée de repositionnement systémique. Dans cette optique, la politique de Donald Trump envers l’Iran – depuis les menaces explicites de ramener le pays « à l’âge de pierre » jusqu’à la possibilité, évoquée à plusieurs reprises, d’une invasion terrestre malgré les limites opérationnelles évidentes (environ 50.000 hommes sur le théâtre d’opérations du Moyen-Orient, dans un contexte géographique extrêmement favorable à la guérilla) – ne serait pas le fruit d’une impulsivité, mais d’une stratégie disruptive: briser les chaînes d’approvisionnement mondiales pour les reconstruire autour du périmètre nord-américain, notamment par un recours délibéré à la déstabilisation comme levier systémique.
Le point névralgique, dans ce schéma, est le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial: sa déstabilisation n’affecte pas seulement le Moyen-Orient, mais génère un choc systémique qui touche le Japon (dépendant à plus de 75% des importations énergétiques du Moyen-Orient), l’Inde, l’Europe et même la Chine elle-même.
Ce n’est pas un hasard si des institutions financières telles que J.P. Morgan ont envisagé des scénarios d’épuisement des stocks mondiaux en l’espace de quelques semaines en cas d’escalade. À cela s’ajoute une crise moins visible mais tout aussi stratégique: celle des engrais (phosphates, urée, soufre), sans lesquels la production agricole mondiale subit des contractions immédiates, et celle de l’hélium et du soufre industriel, éléments clés pour les semi-conducteurs et les infrastructures d’IA, dont les besoins croissent de manière exponentielle alors même que les conditions matérielles pour les satisfaire commencent à se détériorer.
Dans ce contexte, la logique devient claire: détruire l’interdépendance mondiale pour reconstruire une dépendance sélective. Si le Moyen-Orient cesse d’être une plaque tournante stable, le monde est contraint de se tourner vers ceux qui possèdent des ressources alternatives et des capacités logistiques: l’Amérique du Nord et la Russie. C'est là qu'intervient le paradoxe stratégique américain: un pays dont la dette publique a dépassé les 39.000 milliards de dollars ne peut survivre que si le reste du monde continue à financer cette dette en achetant des bons du Trésor. Mais pourquoi le faire? La réponse, selon le professeur, est brutale: parce qu'il n'y a pas d'alternative, si l'accès aux ressources fondamentales passe par Washington, même si cela implique une subordination économique croissante pour les alliés et les partenaires.

C'est la transition d'un ordre fondé sur la finance vers un ordre fondé sur les ressources, l'industrie manufacturière et le contrôle des chaînes logistiques. Le « Nouvel Ordre Mondial » post-1991 – celui de George H.W. Bush, de la mondialisation financière, du multiculturalisme et de la sécurité garantie par les États-Unis – est progressivement remplacé par une vision néo-souverainiste, ancrée dans l’identité, l’autosuffisance et la préparation à un conflit prolongé. Le paradigme MAGA, dans cette lecture, n’est pas seulement un slogan électoral, mais un projet de reconfiguration impériale.
Parallèlement, la Russie évolue sur un axe convergent mais autonome. La guerre en Ukraine n’est pas conçue comme un conflit rapide, mais comme une guerre d’usure destinée à durer 10 ou 20 ans, un laps de temps suffisant pour transformer l’économie russe en un système pleinement militarisé et résilient. Moscou a déjà démontré une remarquable capacité d’adaptation: d’importateur de drones iraniens à exportateur vers Téhéran, dans un cycle de production qui alimente le conflit lui-même.
Cette stratégie trouve ses racines dans la pensée géopolitique d’Alexandre Douguine et dans la doctrine de la «Troisième Rome»: une idée de civilisation alternative à l’Occident libéral, fondée sur la cohésion, la religion et l’identité.
Alors que l’Occident est perçu comme pris au piège de crises internes – sociales, politiques et culturelles –, la Russie se présente comme le noyau d’un bloc autosuffisant, capable d’intégrer des ressources énergétiques, agricoles (l’Ukraine représente environ un tiers de la production mondiale de blé selon certaines estimations agrégées) et industrielles, en construisant une plateforme de résilience tournée davantage vers l’Orient que vers l’Occident.
Voilà pour la thèse du professeur: deux empires qui, conscients de la fin de l’ordre mondial actuel, se préparent à survivre en construisant des « forteresses » autosuffisantes, avec la possibilité – et c’est là le point le plus controversé – d’une convergence tactique entre les États-Unis et la Russie pour contenir l’ascension de la Chine.
Mais c’est précisément sur ce point que s’impose une lecture dialectique.
L’idée d’un réalignement russo-américain se heurte à une réalité qui apparaît de plus en plus évidente : l’irréversibilité du déclin systémique des États-Unis. Il ne s’agit pas d’une évaluation idéologique, mais d’une succession de données structurelles. Sur le plan international, Washington a progressivement érodé sa crédibilité: de l’expansion de l’OTAN malgré des engagements informels contraires, aux guerres fondées sur des hypothèses qui se sont révélées infondées (Irak 2003), jusqu’à l’utilisation sélective des sanctions comme arme géopolitique. Dans ce contexte, tout accord avec les États-Unis est perçu par Moscou comme intrinsèquement instable.

Sur le plan militaire, le discours sur l’invincibilité a été ébranlé par une série d’événements: la vulnérabilité des bases stratégiques, les difficultés des systèmes antimissiles face à des attaques ciblées, et une exposition logistique croissante dans des scénarios complexes. L'hypothèse d'une invasion terrestre de l'Iran, avec un territoire vaste et montagneux et une population hautement mobilisable, ne constituerait pas une démonstration de force, mais le risque concret d'un désastre stratégique, avec des effets internes potentiellement dévastateurs pour une société déjà traversée par des tensions latentes.
Les fragilités internes sont encore plus importantes. L’autosuffisance énergétique américaine, souvent proclamée, est remise en question par l’épuisement progressif des gisements de pétrole de schiste, dont la durabilité est estimée à quelques années seulement pour de nombreux bassins.
Sur le plan agricole, les données indiquent des niveaux de semis à leur plus bas niveau historique depuis 1912, un signe inquiétant pour un pays qui a également fondé sa sécurité sur les exportations alimentaires.
À cela s’ajoutent une tension sociale croissante, qui pourrait être exacerbée par un conflit extérieur prolongé, et une pression financière qui limite les investissements dans des secteurs critiques tels que l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques, alors même que les capitaux étrangers – notamment en provenance du Golfe – commencent à se réduire, notamment en raison de dynamiques internes telles que le ralentissement du marché immobilier à Dubaï et une prudence croissante dans les investissements à forte intensité énergétique comme les centres de données.

Dans le même temps, la Chine a consolidé une supériorité industrielle difficilement rattrapable à court terme, tandis que le système BRICS s’apprête à offrir une alternative structurée à la domination du dollar, fondée sur des ressources réelles et sur une intégration financière progressive qui pourrait réduire drastiquement la demande mondiale de dette américaine, ouvrant des scénarios de redimensionnement pour les États-Unis, non plus en tant que puissance hégémonique mondiale, mais en tant que puissance régionale forte mais contenue.
Dans ce scénario, la conclusion apparaît clairement: la Russie n’a aucun intérêt stratégique à s’allier à un empire perçu comme en déclin et structurellement instable. Au contraire, la convergence avec la Chine – déjà évidente dans les flux énergétiques, les infrastructures et la coopération technologique – représente une option bien plus solide.
C'est là que se dessine le véritable horizon systémique: un monde multipolaire tiré par les BRICS, dans lequel la domination du dollar est progressivement érodée par un nouveau système financier, potentiellement ancré dans des ressources réelles (l'or en premier lieu) et soutenu par la centralité de la monnaie chinoise. Une sorte de «nouveau Bretton Woods», qui ne repose plus sur la confiance dans l'hégémonie américaine, mais sur la convergence des intérêts entre les économies émergentes.

Dans ce rééquilibrage, l’Europe apparaît comme le maillon faible: dépourvue d’autonomie énergétique, dépendante sur le plan militaire, et surtout liée à une posture idéologique anti-russe qui a produit des effets contraires aux intérêts économiques du continent. L'abandon du gaz russe à bas prix a accéléré la perte de compétitivité industrielle, tandis que la conviction – quasi aveugle – d'une possible défaite russe et d'un accès à ses ressources semble de plus en plus éloignée de la réalité.
Dans un contexte de crise des chaînes d'approvisionnement, l'Europe risque d'être parmi les premières régions à subir des chocs systémiques, aux côtés de l'Asie du Sud-Est, fortement dépendante des importations énergétiques, de l'Afrique du Nord, exposée à des crises alimentaires et hydriques, et de vastes régions d'Afrique subsaharienne qui se trouvent déjà aujourd'hui dans une situation de fragilité structurelle. L'Amérique latine se retrouvera elle aussi divisée entre les pays exportateurs de ressources – potentiellement avantagés – et les pays importateurs, qui subiront de graves répercussions.
Les conséquences ne se limiteront pas aux secteurs traditionnels: la crise affectera également en profondeur l'économie immatérielle. L'intelligence artificielle, qui nécessite une énergie abondante, des matières premières critiques et des infrastructures sophistiquées, pourrait ralentir considérablement; la logistique mondiale, déjà mise à rude épreuve, subira de nouvelles perturbations; le tourisme – secteur vital pour de nombreuses économies européennes, y compris l'économie italienne – sera parmi les premiers à se contracter en cas d'instabilité généralisée. Des secteurs industriels européens entiers, de la chimie à la fabrication de pointe, sont aujourd’hui particulièrement exposés.

Dans ce contexte, attribuer à Trump une génialité stratégique totale semble problématique: ses comportements présentent des traits évidents de narcissisme et d’irrégularité dans la prise de décision. Il serait toutefois réducteur d’interpréter ce phénomène comme un pur hasard. Il est plus plausible de penser qu’il existe derrière son action une mise en scène systémique, expression d’intérêts profonds qui utilisent son imprévisibilité comme un instrument de déstabilisation contrôlée, fonctionnant à la redéfinition des équilibres mondiaux.
Le Moyen-Orient, dans ce scénario, reste le point le plus instable. Israël est confronté à un possible changement de paradigme: une réduction de la présence américaine pourrait se traduire par une perte de supériorité stratégique, rendant nécessaire une remise en question de sa posture, peut-être vers des formes d’équilibre régional plus pragmatiques.
Les pays du Golfe, quant à eux, traversent une phase de transition silencieuse, entre des signes de tension sur les marchés immobiliers et un repositionnement des investissements, avec des répercussions directes possibles sur la capacité américaine à financer sa dette et à soutenir son infrastructure technologique.
Pour l’Italie, tout cela se traduit par une nécessité qui ne peut plus être reportée: un changement radical d’approche. Pays manufacturier, dépendant des exportations, fragile sur le plan énergétique et fortement exposé au tourisme, elle ne peut se permettre de rester ancrée dans des schémas idéologiques ou des stratégies non alignées sur ses intérêts matériels. Il faut un retour à la réalité, une révision en profondeur des élites et des priorités stratégiques, et surtout l’abandon de l’illusion selon laquelle l’avenir passe par la défaite de la Russie plutôt que par une redéfinition pragmatique des relations eurasiennes.
Il reste toutefois une variable qui pèse sur toute analyse rationnelle: le risque existentiel lié à des décisions irrationnelles. Un empire en déclin peut, historiquement, choisir la voie de la destruction plutôt que celle de l’adaptation. L’hypothèse d’une opération terrestre en Iran, déjà discutée au plus haut niveau, ou le recours à des doctrines extrêmes telles que la soi-disant «option Samson» au Moyen-Orient, représentent des scénarios qui échappent à la logique linéaire de la théorie des jeux et ouvrent la porte à des issues catastrophiques.
Voici donc le paradoxe final: alors que les grandes puissances agissent comme des acteurs rationnels dans une partie à long terme, la possibilité d’un coup irrationnel – une erreur, un excès d’orgueil, une décision prise sous pression – reste le seul facteur capable de réduire à néant la partie elle-même.
En d’autres termes, le monde ne change pas simplement d’ordre: il entre dans une phase où la rationalité stratégique et le risque d’effondrement coexistent dans un même espace, comme les deux faces d’une même pièce géopolitique instable.
12:48 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, géopolitique du chaos |
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jeudi, 09 avril 2026
Israël frappe la géométrie eurasienne de la Chine

Israël frappe la géométrie eurasienne de la Chine
À Kashan, Israël n'a pas seulement frappé l'Iran, il a touché une artère vitale de son continent. L'attaque du pont ferroviaire de Yahya Abad, un maillon essentiel du corridor de fret Xinjiang-Téhéran, a directement impacté la stratégie terrestre des Nouvelles Routes de la Soie que la Chine développe comme alternative au détroit d'Ormuz.
La ligne ferroviaire de 10.400 km vers le port sec d'Aprin, conçue pour acheminer des marchandises de l'ouest de la Chine vers le pôle industriel iranien, puis vers Qom, Kashan, Ispahan et Bandar Abbas, était censée devenir la future voie de contournement du pétrole brut et des industries de Pékin, à l'abri des sanctions.

En coupant Kashan, Israël a envoyé un signal beaucoup plus clair: toute infrastructure contribuant à stabiliser l'économie de guerre iranienne ou offrant à la Chine une voie terrestre sécurisée vers le Golfe est désormais une cible.
Stratégiquement, il s'agit du premier message militaire adressé au-delà de Téhéran et à la géométrie eurasienne de Pékin, rappelant que les nouvelles guerres ne se mènent pas seulement contre les armées, mais aussi contre les corridors, les ponts, les ports secs et les chaînes d'approvisionnement qui garantissent la résilience des grandes puissances.
La réponse chinoise probable ne sera pas une escalade militaire, mais une accélération de la redondance : un investissement accru dans l'axe de Gwadar, le corridor moyen caspien et le réseau ferroviaire russe.
Israël a démontré sa capacité à faire pression sur l'Iran en agissant sur les points névralgiques de la Route de la Soie, obligeant la Chine à repenser la sécurité de son architecture énergétique continentale
En savoir plus - Lien: https://multimedia.scmp.com/news/china/article/One-Belt-O...
Post: https://www.linkedin.com/posts/roberto-lafforgue-7a356347...
Source: https://t.me/dynamiquesdeconflit
19:28 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, actualité, iran, chine, routes de la soie |
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Le détroit d'Ormuz, la sélectivité iranienne et la géoéconomie de la guerre

Le détroit d'Ormuz, la sélectivité iranienne et la géoéconomie de la guerre
par Tiberio Graziani
Source : Meridiano Italia & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/18385
Au cœur de la crise moyen-orientale de 2026, le détroit d’Ormuz réémerge dans sa forme la plus authentique: non pas un simple passage maritime, mais un dispositif géopolitique primordial, capable d’influencer les structures profondes de l’ordre international. C’est ici, dans cet espace restreint et stratégiquement décisif, que se manifeste avec clarté le changement de phase du système mondial.
Nous ne sommes pas face à une simple interruption des flux, mais à quelque chose de plus sophistiqué: une régulation sélective du transit. La décision iranienne de n’autoriser le passage qu’à un groupe limité d’États — Russie, Chine, Inde, Pakistan et Irak — introduit un principe radicalement nouveau : la fin de la neutralité des infrastructures mondiales.
La fin de l’universalisme globaliste
Pendant plus de trois décennies, le paradigme dominant a postulé l’ouverture indiscriminée des espaces économiques. Les mers, les détroits, les corridors logistiques étaient conçus comme des zones neutres, soustraites à la compétition politique directe.
Aujourd’hui, ce paradigme semble définitivement dépassé.
Le détroit d’Ormuz devient le symbole d’une transformation plus large: la subordination de la géoéconomie à la géopolitique. Il n’existe plus un marché global unifié, mais une pluralité d’espaces interconnectés mais politiquement filtrés.
L’accès aux routes n’est plus un droit implicite, mais un privilège accordé en fonction de l’alignement stratégique.
L’Eurasie comme espace cohérent
Dans ce contexte, l’ensemble des pays autorisés au transit n’est pas choisi au hasard. Il délimite, avec une suffisante clarté, les contours d’un espace eurasiatique en voie de consolidation.
La Russie, la Chine et l’Inde représentent les pôles principaux de cette configuration; le Pakistan et l’Irak en constituent des projections régionales fonctionnelles.
Ce qui émerge, c’est une continuité géopolitique terrestre et maritime qui, sans être formalisée dans une alliance unique, opère selon des logiques convergentes.
Concernant la Russie, la situation actuelle ne crée pas une condition de vulnérabilité, mais renforce une trajectoire déjà en cours, à savoir l’orientation progressive vers l’Asie.
Moscou, grâce à son autonomie énergétique et à la restructuration des routes commerciales, s’insère dans cet espace — malgré la crise ukrainienne — en tant qu’acteur stable et résilient.
L’Europe et la crise de l’autonomie stratégique
À l’inverse, l’espace européen montre des limites structurelles que la crise d’Ormuz rend particulièrement problématiques.
L’Union européenne se trouve aujourd’hui en position de dépendance systémique : énergétique, logistique et, en dernier lieu, stratégique.
Les choix politiques adoptés ces dernières années — de l’alignement atlantiste aux politiques de sanctions — ont réduit ses marges de manœuvre, exposant le continent à des chocs extérieurs difficilement gérables.
En l’absence d’une vision géopolitique autonome, l’Europe apparaît comme un espace passif, incapable d’influer sur les dynamiques qui la concernent directement.

Les États-Unis et la limite de l’hégémonie
Les États-Unis, tout en conservant une position de supériorité militaire et une sécurité énergétique relative, font face à une donnée incontournable: la perte de contrôle effectif sur certains nœuds cruciaux du système mondial, ainsi que l’accentuation du processus d’érosion de leur crédibilité à l’échelle mondiale.
Leur hégémonie, historiquement fondée sur la capacité à garantir la liberté des routes, rencontre ici une limite structurelle.
Le contrôle maritime ne suffit plus lorsque des acteurs régionaux — comme l’Iran — disposent de leviers territoriaux capables d’influencer les flux.
Une phase se profile où la puissance américaine reste importante, mais n’est plus en mesure d’imposer l’ordre dans un sens universel.
Vers un ordre des corridors
Ce qui ressort de la crise du détroit d’Hormuz, c’est l’avènement d’un ordre basé sur les corridors, dans lequel :
a) Les infrastructures deviennent des instruments de sélection politique;
b) Les flux économiques suivent des lignes d’appartenance stratégique.
Les espaces mondiaux se fragmentent en systèmes régionaux interconnectés mais distincts.
Dans cette configuration, l’Eurasie apparaît comme le noyau le plus dynamique et le plus cohérent, tandis que le soi-disant Occident manifeste des signes évidents de désarticulation.
Conclusion
Le détroit d’Ormuz, loin d’être un simple passage géographique, se présente comme un laboratoire de la nouvelle phase historique.
La sélectivité imposée par l’Iran contribue à signer la fin de l’illusion globaliste et inaugure une époque où la circulation des ressources est subordonnée à la géométrie du pouvoir.
C’est, encore une fois, la géographie — entendue comme la structure profonde des relations internationales — qui affirme sa centralité.
Et celui qui ne parvient pas à l’interpréter est destiné à la subir.
19:17 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : détroit d'ormuz, géopolitique, iran, actualité |
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Les États-Unis présentent leur nouvelle stratégie de sécurité dénommée la «Grande Amérique du Nord»

Les États-Unis présentent leur nouvelle stratégie de sécurité dénommée la «Grande Amérique du Nord»
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46059/politica/ee.uu.-pr...
Le secrétaire à la Guerre des États-Unis, Pete Hegseth, a déclaré ce dimanche que le président Donald Trump avait tracé une nouvelle carte stratégique englobant tout le territoire nord-américain du Groenland au golfe du Mexique, en incluant le canal de Panama et les pays environnants.
Selon ses explications, cette vision est désignée, au sein du Département de la Guerre, comme la «Grande Amérique du Nord». «Toutes les nations et territoires souverains situés au nord de l’équateur [...] constituent notre périmètre de sécurité dans ce grand voisinage», a-t-il déclaré, tout en soulignant que ces pays ne font pas partie du Sud Global.

Hegseth a indiqué que cette délimitation répond à des facteurs géographiques, en soulignant que les territoires, qui y sont inclus, ont accès à l’Atlantique Nord ou au Pacifique Nord et se situent au nord de barrières naturelles telles que l’Amazonie et la cordillère des Andes. De plus, il a précisé que cette approche vise à «rétablir nos relations nord-sud» par une coopération accrue en matière de défense entre les États-Unis et leurs partenaires de l’hémisphère Nord.
Dans ce contexte, le ministre a indiqué que Washington renforcera sa présence dans le Nord, tandis qu'au Sud de l’équateur, il encouragera une répartition plus équitable des responsabilités en matière de sécurité. Selon lui, cela permettra aux pays de l’hémisphère Sud d’assumer un rôle plus important dans la défense de l’Atlantique Sud et du Pacifique Sud, ainsi que dans la protection des infrastructures critiques.
Le Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a dévoilé la nouvelle doctrine de sécurité des États-Unis, qui définit la «Grande Amérique du Nord» comme un territoire s’étendant «du Groenland au golfe du Mexique et au canal de Panama».
Chaque nation et territoire souverain au nord de l’équateur, du Groenland à l’Équateur, de l’Alaska à la Guyane, constitue le «périmètre de sécurité immédiat» dans «ce grand voisinage dans lequel nous vivons tous».
Hegseth a insisté sur le fait que les États-Unis augmenteront leur présence militaire dans cette vaste zone, de l’Alaska à la Guyane, tout en exigeant que les nations au sud de l’équateur paient pour la défense des océans et des ressources du Sud.
Plutôt que de respecter la souveraineté, l’administration Trump ravive la Doctrine Monroe à grande échelle.
Cette posture agressive s’accompagne de :
- de la diffusion d'une nouvelle carte stratégique qui redessine littéralement l’hémisphère comme un territoire contrôlé par les États-Unis;
- du projet d'établir des bases et de planifier des opérations militaires élargies en Amérique latine et dans les Caraïbes;
- de revendications clairement formulées pour un «partage des charges» qui obligera les pays les plus faibles à payer pour être dominés par les États-Unis;
- d'un rejet évident de tout accord de sécurité indépendant des Etats-Unis dans l’hémisphère Sud.
Le schéma est clair: moins de discours sur l’idée d'association amicale, plus d’affirmation d'un contrôle direct par Washington. La souveraineté des pays visés devient conditionnelle dès qu'elle entre en conflit avec les priorités stratégiques des États-Unis.
18:39 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, états-unis, géopolitique, amérique du nord, caraïbes, grande amérique du nord |
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mardi, 07 avril 2026
Donald Trump, le détroit d'Ormuz et la stratégie de l’«État profond»

Donald Trump, le détroit d'Ormuz et la stratégie de l’«État profond»
Elena Fritz
Quelle: https://t.me/global_affairs_byelena#
Lorsqu’on a affaire à Donald Trump, ce serait une erreur d’exclure catégoriquement quoi que ce soit. Chez lui, les situations, les priorités et les tonalités changent souvent à une vitesse surprenante. C’est précisément pour cela qu’il vaut la peine d’adopter une perspective stratégique.
De mon point de vue, le véritable objectif de ces forces qui ont poussé Trump dans le conflit avec l’Iran – appelons-les simplement «l’État profond» ou l’establishment mondialiste – ne résidait pas uniquement dans des frappes militaires contre Téhéran. L’objectif stratégique était plutôt le blocage du détroit d’Ormuz. Car c’est là que se trouve le véritable levier; une fermeture d’Ormuz aurait plusieurs effets simultanés: elle affecterait la marge de manœuvre énergétique et financière des États du Golfe, affaiblirait leur indépendance croissante, mettrait sous pression leurs arrangements en ressources avec la Chine, et agirait en même temps comme un déclencheur d’une plus grande secousse économique. C’est là que réside la véritable mèche géopolitique.
C’est pourquoi nous vivons une situation étrange: beaucoup de choses se produisent, mais l’essentiel reste non résolu. On parle d’opérations, de débarquement dans des îles comme celle de Kharg, d’options militaires et de moyens de pression. Mais on ne répond pas à la question principale: qui contrôle en fin de compte la situation dans le détroit d’Ormuz ?
Trump, semble-t-il, comprend très bien ce qu’il ne doit pas faire. Car la situation, dans laquelle il se débat, est contradictoire. S’il tente d’ouvrir militairement le détroit d’Ormuz – c’est-à-dire faire passer en force ses effectifs aéronavals et terrestres, c'est-à-dire ce que ses adversaires ont peut-être anticipé –, alors les États-Unis risquent d’être entraînés plus profondément dans une guerre régionale avec un lourd tribut en vies humaines: pour les soldats américains, pour les populations de la région, ébranlant ainsi la stabilité tout entière du Moyen-Orient. Mais s’il ne le fait pas, le défaut de stratégie demeure. Il aura alors contribué à une escalade sans résoudre le problème central.
C’est là que réside le piège: Trump est d’abord poussé dans la guerre, puis dirigé vers un corridor de sortie étrange, peu avantageux politiquement: une fin du conflit militaire sans avoir réglé la question principale, celle qui a été créée par cette escalade. Ses adversaires peuvent l’attaquer dans les deux cas. S’il ouvre le détroit d’Ormuz militairement, il risquera de s’enliser dans un bourbier régional très coûteux en vies de militaires américains. S’il laisse la situation non résolue, on lui reprochera un échec stratégique. Telle est la véritable architecture de cette crise.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si Trump mènera la guerre contre l’Iran ou jusqu’où s’étendront les opérations. La question cruciale est de savoir si la crise d’Ormuz est exploitée en toute conscience omme un mécanisme pour atteindre plusieurs objectifs simultanément: la déstabilisation des flux énergétiques, une pression sur les monarchies du Golfe, la perturbation des intérêts chinois, et le déclenchement d’un choc économique plus large.
Vu sous cet angle, le conflit ne se limite plus à une simple escalade entre Washington et Téhéran. Il apparaît plutôt comme un levier dans une lutte de pouvoir bien plus large, avec Trump englué dans une position où chaque issue possible entraînerait des coûts politiques importants.
#geopolitik@global_affairs_byelena
15:20 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, golfe persique, détroit d'ormuz, géopolitique, moyen-orient, iran |
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