mardi, 17 mars 2026
La guerre de l’eau

La guerre de l’eau
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/la-guerra-dellacqua/
La guerre entre l’Iran et les États-Unis (et, bien entendu, Israël) présente de nombreux aspects, causes et théâtres d’opérations.
Le pétrole, bien sûr. Mais aussi la position géopolitique de l’Iran, qui constitue un pont politique et économique fondamental avec la Chine.
Sans oublier l’équilibre global de tout le Moyen-Orient élargi.
Avec Téhéran qui représente le contrepoids, le principal obstacle à la naissance du Grand Israël.
C’est donc une guerre qui se mène à de nombreux niveaux. Avec différents outils.
Une guerre qui, désormais, devient aussi celle de l’eau.
C’est-à-dire qu’elle implique les ressources hydriques dont toute la région a besoin. Et qui, dans bien des cas, garantissent la survie même de peuples entiers.
Les faits sont clairs et simples.
L’aviation américaine a frappé, et de fait paralysé, les installations de désalinisation de Qesm, une île dans le détroit d’Ormuz, qui dépend entièrement de ces installations.
Il semblerait que ce soient les Américains. Même si, à l’heure actuelle, ils se renvoient la responsabilité avec Israël.
Oui… car ces installations avaient pour seul but de fournir de l’eau potable à la population de l’île. Aucune valeur militaire. Aucun rôle stratégique.
Bref, une absurdité totale. Mais une absurdité qui pourrait avoir de graves conséquences, comme l’ont déjà laissé entendre les déclarations iraniennes.
Parce que l’Iran, dans son ensemble, dispose de beaucoup d’eau, au point de pouvoir en vendre. Les sources d’eau sont abondantes. Les grands fleuves irriguent tout le pays.
Ceux de Qesm constituent un cas limite. Isolé. Un avant-poste.
Cependant, la situation est tout autre dans les pays arabes voisins, qui sont les bases de départ des opérations américaines.
Les besoins en eau de la population y sont, pour l’essentiel, couverts par des installations de désalinisation.
Cela va d’environ 70 % pour l’Arabie saoudite, à près de 100 % pour le Qatar.
Vous comprenez ? Sans usines de désalinisation, dans ces pays, on risque tout simplement de mourir de soif.
C’est pourquoi elles sont entretenues avec le plus grand soin.
C’est aussi pour cette raison qu’on a tenté de les tenir à l’écart du conflit.
Mais ensuite, des génies (américains ou israéliens, peu importe) ont eu la brillante idée de détruire Qesm. Sans aucune raison stratégique.
Et maintenant, qu'arrivera-t-il, pensez-vous?
Téhéran a été clair. À partir de maintenant, elle considère comme objectifs militaires tous, absolument tous, les sites de désalinisation de la péninsule Arabique.
La population civile, bien sûr, n’a rien à voir là-dedans. Mais ces pays arabes accueillent, disons-le, les bases aériennes et de missiles d’où partent les attaques américaines. D’où, probablement, est également partie celle contre l’usine de désalinisation iranienne.
Alors… faites vos comptes.
Riyad et les petits États du Golfe sont déjà en panique. Une riposte iranienne pourrait les mettre plus bas que terre. Les condamner à la soif.
Et cela rendra assurément très difficile le contrôle de populations en grande partie chiites, qui sympathisent déjà avec Téhéran.
Une absurdité militaire, disais-je. L’une des nombreuses absurdités criminelles, comme le bombardement d’une école pour enfants.
Une absurdité qui, dans ce cas, pourrait coûter très cher.
Vraiment très cher.
17:07 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : eau, moyen-orient, golfe persique, iran |
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Guerre et temps

Guerre et temps
par Pierluigi Fagan
Source: https://www.sinistrainrete.info/articoli-brevi/32542-pier...
Comme cela avait été préalablement annoncé, à Rome, la rencontre promue par Interferenza sur les questions de politique mondiale s'est tenue. Prévue sous un angle analytique et réflexif général, il est clair qu’à la lumière des événements, la guerre contre l’Iran prend une importance particulière. Voici donc le condensé de mon intervention, qui sert aussi de récapitulatif des pièces placées sur l’échiquier pour toute personne intéressée.
Le Moyen-Orient est une fractale de la complexité du monde (de nombreuses variables et interrelations non linéaires entre ces dernières). Il l’est pour des raisons géographiques, historiques, religieuses, économiques et financières. Autour de sa composition articulée, qui, en plus des monarchies du Golfe, du Yémen, de la Syrie, de la Jordanie, du Liban et de l’Irak, voit également des acteurs intéressés comme la Turquie, l’Iran, l’Égypte, sans oublier la présence particulière d’Israël, on retrouve aussi les grandes puissances : Russie, États-Unis, Chine et Inde. Dans ce contexte, l’UE, ou plus généralement l’Europe, a son importance, même si elle reste passive.
Le cadre stratégique de fond est le plan israélo-américain, d’abord connu sous le nom d’Accords d’Abraham (Trump), puis comme "Route du Coton" (Biden), visant à faire de la péninsule arabique le trait d’union entre l’Inde et l’Europe. Chemins de fer, gazoducs, oléoducs (qu’il faudrait réorienter vers le nord et non plus vers le Golfe), lignes électriques, co-entreprises, tourisme, recherche de nouvelles technologies, flux massifs d’investissements, paradis du luxe et de l’évasion fiscale, et des liens d’interdépendance réciproque forts. Le tout débouchant en Israël, comme façade méditerranéenne tournée vers l’Europe.
La «conditio sine qua non»: chasser les Palestiniens de Gaza, détruire – après le Hamas – le Hezbollah au Liban, et couper la tête du serpent iranien.
De la guerre en cours, on peut donner de nombreuses raisons, mais se trompe celui qui croit avoir trouvé la raison: ce type de phénomène complexe, avec ses nombreuses variables et interrelations, possède également de multiples raisons, c’est-à-dire de causes et de contextes. Passons donc à une rapide analyse des acteurs en présence.
CHINE. Avec les accords Arabie Saoudite-Iran, suite à une réunion tenue à Pékin en 2023, les Chinois avaient affiché la volonté de pacifier la région pour l’ordonner autour de leurs intérêts commerciaux réciproques. De fait, depuis lors, plusieurs rencontres ont suivi entre ces deux poids lourds régionaux, chefs de file respectifs du sunnisme et du chiisme, et ils ont notablement atténué leur animosité historique. L’Iran a alors rejoint d’abord l’Organisation de Coopération de Shanghai, puis les BRICS élargis (où se trouvent aussi les Émirats Arabes Unis, mais pas l’Arabie Saoudite). En 2025, la Chine a investi 15,7 milliards de dollars dans le Golfe. Il y a quelques jours, après le début du conflit, les banques et assurances publiques chinoises ont suspendu ou drastiquement réduit les lignes de crédit aux pays du Golfe et bradé des obligations saoudiennes et Aramco; la société pétrolière nationale d’Abu Dhabi a dû suspendre une émission massive d’obligations qui avait été prévue.
La Chine importe 70% de ses besoins énergétiques fossiles et un peu plus de la moitié de cette quantité provient du Golfe, un quart de celle-ci vient d’Iran (donc moins de 10% du total), disposant d’environ 115 jours de réserves en cas de blocage total, plus la possibilité de recourir au charbon ou d’augmenter le flux depuis la Russie. Le ministère chinois des Affaires étrangères a annoncé l’envoi prochain d’une mission diplomatique dans la région. Mais un éventuel et durable blocus pèserait autant, voire plus, sur l’Inde, la Corée du Sud, Taïwan et le Japon.
À noter: le 31 mars, l’entretien annoncé et déjà planifié entre Xi et Trump.

INDE. Modi s’est récemment rendu en Israël (fin février) et y a prononcé un discours très applaudi à la Knesset. Israël est fournisseur d’armes de l’Inde et ils ont divers partenariats, non seulement dans l’armement, mais aussi en cybersécurité, en innovation agricole et en gestion de l’eau. Modi s’est aussi engagé à envoyer jusqu’à 50.000 Indiens travailler en Israël. L’Inde est le terminal des projets de la Route du Coton (I2 pour Inde et Israël, U2 pour EAU et USA, accord de 2023), et membre des BRICS et de l’OCS.
RUSSIE. La hausse de la demande mondiale en cas de pénurie durable d’approvisionnement et la montée en flèche des prix sont évidemment bien vues, tout comme la probable réduction de l’envoi d’armes et de financements occidentaux à l’Ukraine. Aucune certitude, mais si la situation devait devenir vraiment grave, peut-être l’attitude d’ostracisme européenne envers la Russie pourrait-elle changer, ou pas, nous verrons.

ISRAËL va vers de nouvelles élections le 27 octobre. Pour la première fois depuis longtemps, les quatre partis arabes présenteront une liste unie, estimée à 14 sièges potentiels, troisième parti du pays. Il y a quelques jours, Netanyahu a aussi évoqué une mystérieuse « alliance Hexagone » qui réunirait la Grèce et Chypre (contre la Turquie, autour des importants gisements sous-marins de la région), puis l’Inde, peut-être le Somaliland, les Émirats Arabes Unis, et qui sait qui d’autre. Après la question du Hamas, l’objectif est de détruire le Hezbollah, dont la branche militaire a déjà été déclarée illégale par le gouvernement libanais, mais peut-être aussi l’occupation durable du sud du pays, lui aussi riche en gisements sur la côte.

GOLFE. Il y a deux jours, bin Salman a appelé les pays du CCG, à savoir Bahreïn, Koweït, Qatar, Émirats Arabes Unis, Oman, pour leur demander instamment de minimiser publiquement les attaques iraniennes et d’appeler à la désescalade. Le Qatar (qui entretient de très bonnes relations avec l’Iran et partage avec lui le plus grand gisement gazier du monde, North Dome/South Pars), a déclaré par la voix de son ministre de l’Énergie qu’on redoute un blocage total des exportations, avec un pétrole à 150 dollars et un effondrement de l’économie mondiale. Plus généralement, ils nourrissent des doutes:
1) doute sur l’origine des attaques (certaines seraient des fausses bannières israéliennes);
2) doutes sur la gestion de l’« après » Iran avec qui il faudra vivre;
3) craintes sur l’épuisement des ressources et la prolongation de la guerre (catastrophe économique et pour le projet de « pôle du luxe », Vision 2030 de MBS);
4) risque d’humiliation militaire (arsenaux modernes mais peu de personnels et de techniciens), risque d’invasion terrestre (Koweït), de révolte (Bahreïn) et de reprise de la guerre avec les Houthis;
5) risque que l’Iran frappe les infrastructures de dessalement, avec catastrophe alimentaire;
6) risque de réaction de l’opinion musulmane, après Gaza, si on laisse trop de champ à Israël (projet du Grand Israël), ce qui pourrait les submerger à l’avenir. Et il y a enfin le pouvoir stratégique-financier d’interdiction de la Chine.
Le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr al-Busaidi (Oman n’est ni chiite, ni sunnite, et joue historiquement le rôle de médiateur dans tous les dossiers diplomatiques régionaux, y compris les négociations USA-Iran sur le nucléaire), a qualifié le jour même du début de la guerre le conflit d’«incompréhensible», estimant que les Iraniens avaient accepté toutes les conditions posées pour minimiser leur programme nucléaire et que, selon lui, la signature était imminente.

STRATÉGIE DES ETATS ETHNIQUES (vieille marotte néocon sur le Moyen-Orient, ici centrée sur l’Iran). C’est l’idée d’utiliser les Kurdes iraniens et irakiens pour faire le sale boulot «au sol». Je souligne que la Syrie et la Turquie n’en seraient pas du tout ravies, ce serait une catastrophe locale d’avoir à gérer demain un État kurde à la frontière. Il y a aussi la question des Baloutches, et là l’histoire est longue, mais le Pakistan n’apprécierait pas non plus. Enfin, certains estiment que des rébellions ethniques provoqueraient une réaction nationaliste iranienne. Les Allemands se disent préoccupés d’éventuelles diasporas vers l’Europe. Au Liban, on compte déjà 500.000 déplacés venus du sud du pays.

REPRÉSAILLES. Vous savez tout d'Ormuz désormais. Mais j’ai signalé il y a quelques jours aussi l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC – Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie), propriété de BP, qui transporte du pétrole d’Azerbaïdjan en Israël.
Les HOUTIS sont pour l’instant dormants. Mais, si la situation dégénère, ils seront toujours sur la mer Rouge (où l’AS a le seul terminal qui ne débouche pas sur le golfe Persique). De là, le Bab el-Mandeb, le port d'Eilat, et, en cas de crise, le Canal de Suez sont à portée de tir.
Etats-Unis. Ils auront des élections de mi-mandat une semaine après celles qui se tiendront en Israël, en novembre 2026, et Trump subira les conséquences de la guerre, qu’elles soient positives ou négatives.
EN CONCLUSION. La variable décisive de cette guerre, c’est le temps.
Combien de temps l’Iran tiendra-t-il (et quels choix de commandement fera-t-il), et quelle est la capacité réelle des arsenaux des USA et d’Israël.
Combien de temps Trump résistera-t-il aux pressions mondiales dues à l’inflation et à la stagflation, au marché des énergies fossiles et à la survie des monarchies du Golfe.
Combien de temps celles-ci tiendront-elles, et avec elles tous ceux qui dépendent de leurs investissements et de leurs exportations énergétiques.
Si, «du bord de l’abîme», nous tomberons dedans ou parviendrons à reculer, nous verrons.
Vidéo de la conférence dans son intégralité. Mon intervention commence vers 1:24
https://www.youtube.com/watch?v=RBKmscvV2dg
(à 1:54, il est mentionné comme possible nouveau Guide Suprême « Arisi », mais il s’appelle en réalité Alireza Arafi, actuellement membre du Conseil provisoire, je m’excuse pour l’erreur).
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lundi, 16 mars 2026
Redécouvrir la philosophie d’Ugo Spirito

Redécouvrir la philosophie d’Ugo Spirito
En librairie, on peut désormais trouver le recueil d’essais de Vincenzo Pirro sur l’un des itinéraires spéculatifs les plus significatifs de la philosophie italienne du 20ème siècle
par Giovanni Sessa
Source: https://www.barbadillo.it/128938-riscoprire-la-filosofia-...
Un recueil d’essais permettant de faire la lumière sur l’un des itinéraires spéculatifs les plus significatifs de la philosophie italienne du 20ème siècle est désormais disponible en librairie. Il s’agit de Scritti per Ugo Spirito. Il maestro, l’allievo, la crisi come metodo, publié par Amazon sous l’égide des « Amici della Fondazione Spirito-De Felice » de Terni. L’auteur en est Vincenzo Pirro, élève de Spirito. La préface est signée Danilo Sergio Pirro, à qui revient le mérite d’avoir rassemblé ces écrits de son père afin d’honorer la mémoire de ce valeureux chercheur.
L’ouvrage dont nous parlons est un livre passionné, tout en étant soutenu par une exégèse rigoureuse et critique. L’auteur reconnaît la centralité de la philosophie de Spirito dans sa propre formation et témoigne d’une évidente reconnaissance envers le maître, évoquant, sur un ton ému, leur première rencontre: «J’ai assisté pour la première fois à un de ses cours à l’Université de Rome à l’automne 1959 […] J’ai été immédiatement conquis par sa parole claire et passionnée» (p. 21).

Spirito, en authentique philosophe, se révélait à ses élèves comme un initiateur de doutes posant des questions irrésolues; là où d’autres cherchaient à offrir à leurs disciples des certitudes apodictiques, lui présentait des «problèmes». Son expérience théorique naquit d’un dialogue permanent avec la trame de son existence et d’une confrontation serrée avec la réalité historico-politique dans laquelle le destin l’avait placé.
Pour reprendre les mots de Prezzolini, le nom de Spirito doit être compté parmi les «fils du 20ème siècle». À ce titre, il traversa, avec une vive participation, la révolution intellectuelle qui a caractérisé cette conjoncture historique, ainsi que ses tragédies politiques: à différentes époques, il fut proche du fascisme et du communisme.
Les quatre essais denses qui composent l’ouvrage, riches en références théoriques et, dans certains passages, critiques à l’égard des thèses de Spirito, permettent au lecteur de reconstituer de manière organique l’ensemble du parcours de Spirito.
Le penseur eut une formation positiviste avant d’être séduit par la puissance spéculative de l’actualisme de Gentile, devenant le représentant le plus significatif de la «gauche» de cette école de pensée. Dans ce contexte, il théorisa la «corporation propriétaire» comme instrument éthico-politique destiné à dépasser l’impasse «bourgeoise» dans laquelle le fascisme, du fait de ses choix, s’enlisait.
Sur ce parcours, dans les années trente, il devint partisan du «problématicisme»: «expression d’une crise à la fois philosophique et politique» (p. 31). Cette position théorique ne doit pas être interprétée comme une «simple rupture avec l’actualisme ou comme une réaction au fascisme, mais comme le résultat d’un processus de radicalisation interne à l’idéalisme» (p. 30), comme une tentative de pousser à l’extrême cohérence les positions de Gentile, au-delà de l’intellectualisme où le penseur de Castelvetrano semblait s’attarder. À cette étape, la philosophie de Spirito est traversée par la thématisation de l’angoisse, d’une confrontation intense avec la factualité de l’existence humaine, du sentiment de solitude et de désarroi auquel était contraint l’intellectuel voyant ses attentes et ses espoirs déçus.
Son discours, à cette période, présente donc des atmosphères « existentialistes » qui, attention, ne sauraient être réduites à l’existentialisme. Spirito fut, en effet, toujours et avant tout un philosophe «religieux», dont la pensée était tournée vers l’absolu, vers l’aboutissement en Dieu.
Le problématicisme explique également l’intérêt de Spirito pour la science du droit, de l’économie et de la politique, dans la mesure où le philosophe «tente de réaliser l’unité de la théorie et de la pratique en intégrant la science dans la politique» (p. 33).
La vie devient «recherche», «art»: «comme une partie aspirant au tout» (p. 36). Dans ce but, Spirito fut amené à distinguer entre «faux actualisme» et «actualisme constructif», «partisan d’une immanence radicale» (p. 37), au-delà du moment simplement contemplatif de l’acte. Le Dieu auquel aspire Spirito «vit dans les choses et coïncide avec la réalité dans son développement infini» (p. 38), il est le terminus ad quem qui part de l’expérience du fini.
À première vue, l’évaluation positive du multiple semble faire de Spirito, paradoxalement, une sorte de «libéral» sui generis. Il n’en est rien; le «libéralisme problématiciste» est une négation qui doit s’incarner dans une synthèse effective de l’individu et de l’État: «Une mentalité absolutiste et totalitaire le conduit à découvrir dans le réformisme gradualiste la tombe de la révolution» (p. 47).
Pour cette raison, la philosophie de Spirito, souligne Pirro, peut être lue comme un itinerarium mentis in Deum, nullement vertical, contemplatif, mais horizontal, redevable à la docta religio du néoplatonisme du Quattrocento et au naturalisme de Bruno et Spinoza.
Il s’agit d’une philosophie tournée vers l’avenir, vers la possibilité de dépasser les dualismes encore présents dans le système actualiste et dans l’histoire. Dans le volume Vita come arte, il est attribué «au sens, à la “subtilité”, à l’intuition […] le pouvoir d’évoquer les aspects cachés et originels de la réalité, qui échappent au domaine de la logique» (p. 58). L’art doit être considéré comme le point de départ de la recherche, non son aboutissement, car ce dernier est représenté par «la conquête de cette unité et de cet absolu que l’actualisme a considéré comme un objectif déjà atteint» (p. 59).
L’humanisme d'Ugo Spirito «aboutit en fait à un naturalisme panthéiste. Pour lequel l’esthétique se transforme en une éthique de la nécessité, à la manière de Spinoza» (p. 62). De l’art, donc, retour à la philosophie. La valorisation du moment philosophique pousse Spirito à saisir le trait transpolitique de l’histoire contemporaine, à révéler comment le communisme, auquel il porta de l’intérêt dans l’après-guerre, était en train de se transformer en URSS en despotisme et en Occident en «religion des droits» bourgeoise, dominante à l’ère de la mondialisation technologique.
Il demeura fidèle, si l’on veut, à la primauté du savoir et des compétences, à un «communisme» non idéologique-marxiste, mais «platonicien», à un communautarisme spiritualiste.
Spirito était fermement convaincu du rôle unificateur de la science et de la technique, fidèle, d’une certaine manière, comme le note Pirro dans le dernier écrit du volume où il rappelle la dernière rencontre avec le maître, au progrès. Il nous semble, pour cette raison, possible de définir l’expérience de Spirito comme transactualiste. Après lui, seuls Emo et l'Evola philosophe ont laissé derrière eux tout héritage idéaliste et historiciste. Leurs positions ultra-actualistes représentent, à nos yeux, une étape supplémentaire à envisager après l’expérience significative de Spirito.
Vincenzo Pirro, Scritti per Ugo Spirito. Il maestro, l’allievo, la crisi come metodo, préface de Danilo Sergio Pirro, Amazon, 109 p., 9,05 euros.
20:37 Publié dans Livre, Livre, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ugo spirito, philosophie, livre, problématicisme, italie |
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Les ambitions géopolitiques de la Turquie s’étendent loin dans les Balkans

Les ambitions géopolitiques de la Turquie s’étendent loin dans les Balkans
Peter W. Logghe
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°208, Mars 2026.
Dans une contribution à la fois historique et politique, Tancrède Josseran revient dans la revue française Conflits sur les ambitions persistantes de la Turquie dans la péninsule balkanique. La défaite turque lors des guerres balkaniques (1912-1913) fut perçue par beaucoup — y compris en Turquie — comme une véritable césure: si les Ottomans réussirent à conserver un petit bout de la Thrace, les défaites militaires mirent fin, à ce moment-là, au statut de l’Empire ottoman en tant que puissance européenne (du moins en partie). Il se réduisit à une construction purement turque.
Tancrède Josseran souligne que ce n’est pas la seule rupture. 2002 pourrait bien être un autre tournant dans l’histoire turque: Recep Tayyip Erdogan prend le pouvoir avec son AKP (parti pour la justice et le développement). Erdogan souhaite redonner à la Turquie le statut de grande puissance régionale et la péninsule balkanique joue un rôle clé dans ce projet, comme le montrent également les ouvrages d’Ahmet Davutoglu (ancien Premier ministre et principal architecte de la nouvelle politique étrangère turque).
Brève histoire de l’occupation turque d’une partie de l’Europe de l’Est
À partir de 1380, commence la soumission turque des Balkans, sous le sultan Orhan. Les territoires conquis dans les Balkans sont alors désignés par les Turcs eux-mêmes sous le nom de Roumélie, et ils entrent dans l’histoire comme la plus ancienne conquête turque. On oublie souvent que les provinces arabes ne furent conquises par les Ottomans qu’à partir du 16ème siècle. Les Ottomans ont conquis la Thrace dans les Balkans, ainsi que la Macédoine, la Thessalie, la Bulgarie, l’Albanie, la Valachie et une partie de la Serbie. D’ailleurs, c’est Andrinople en Thrace qui fut désignée par les Ottomans comme première capitale (avant Constantinople), rappelle Josseran.
Sous le sultan Bayezid (1389-1402), débute l’incorporation massive d’enfants européens et chrétiens dans l’appareil d’État turc – il s’agit clairement d’enlèvements. Tous les cinq ans, des garçons européens âgés de 8 à 18 ans sont islamisés de force. Certains sont intégrés à la bureaucratie, d’autres sont formés pour devenir janissaires, les troupes d’élite de l’armée ottomane.
Finalement, la Hongrie est également attaquée: en 1396, l’armée du roi hongrois Sigismond est vaincue. A Nicopolis, en 1444, c’est au tour du Hongrois Hunyadi de subir une amère défaite. En 1521, les troupes de Soliman le Magnifique prennent Belgrade, puis Buda en 1526, pour être ensuite arrêtées devant les portes de Vienne en 1529. L’Empire ottoman se heurte alors aux limites de la logistique, aux distances et à la résistance acharnée des Européens. Le déclin est amorcé.
Ahmet Davutoglu et l’échec de l’occupation ottomane des Balkans
Davutoglu, qui fut ministre des Affaires étrangères, Premier ministre et président du parti AKP turc, a travaillé entre 1996 et 1999 à l’université de Marmara. En 1999, il est nommé professeur et dirige le département des relations internationales de l’université Beykent à Istanbul. Il a toujours manifesté un grand intérêt pour la « période balkanique turque », qui s’étend sur six siècles. Il s’est notamment penché sur les raisons de l’échec de l’Empire ottoman dans les Balkans et sur son repli.
Il reproche, par exemple, à l’administration ottomane de s’être pliée à la terminologie de l’adversaire — l’Europe, donc. Selon le politologue Davutoglu, la Turquie a perdu la «guerre sémantique» avant même la guerre militaire: ainsi, l’Empire ottoman a adopté les dénominations «Balkans», «péninsule grecque», ou «Europe du Sud-Est», et a abandonné le terme turc de Roumélie (à comparer avec les usages de «Moyen-Orient» ou «Proche-Orient», qui témoignent aussi de l’eurocentrisme).
Un second reproche de Davutoglu porte sur la passivité de l’Empire ottoman, qui, après le traité de Karlowitz (1699), s’est laissé entraîner à céder morceau par morceau son propre territoire, alors qu’il aurait dû résister, selon ce haut responsable turc.
Et même si Davutoglu admet que la conquête de l’Europe entière ne peut et ne pourra jamais être l’objectif d’une politique néo-ottomane, il garde son regard fixé sur les Balkans. Ainsi, Davutoglu avait déjà pris contact très tôt avec la Bosnie (entre 1993 et 1996, alors qu’il enseignait en Malaisie), et sur la demande du président bosniaque Alija Izetbegovic, il devint consul honoraire de Bosnie. Il considère la possibilité d’une influence turque renouvelée dans la péninsule balkanique exclusivement en termes de puissance. Pour ce responsable turc, cette puissance se mesure à la capacité d’influencer l’opinion publique dans les différents États de la péninsule. Il croit fortement au développement d’un soft power néo-ottoman dans les Balkans, écrit Tancrède Josseran. Il n’est donc pas surprenant que, à l’instar des Instituts Confucius dans le monde, on voie apparaître dans les Balkans des centres Yunus Emre (1): il y en a deux en Albanie, trois en Bosnie, un en Serbie, trois au Kosovo et trois en Macédoine. Cela s’inscrit parfaitement dans la logique des « grands espaces » décrits par le juriste allemand Carl Schmitt et dans les rêves néo-ottomans de Davutoglu.
Peter W. Logghe
Source : Conflits n° 62, mars-avril 2026. (Adresse : 32 Rue du Faubourg, F-75010 Paris)
Note:
(1) Du nom de Yunus Emre, poète populaire, poète soufi et mystique ayant vécu de 1240 à 1321. Il fut l’un des premiers à écrire en turc, la langue populaire d’Anatolie. À cette époque, on écrivait exclusivement en persan ou en arabe.
19:59 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tancrède josseran, turquie, ottomanisme, empire ottoman, balkans, roumélie, europe, affaires européennes, ahmet davutoglu |
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La guerre des corridors: du Caucase à l'Asie centrale, Washington et les BRICS se disputent les routes du futur

La guerre des corridors: du Caucase à l'Asie centrale, Washington et les BRICS se disputent les routes du futur
Margherita Furlan
Source: https://telegra.ph/La-guerra-dei-corridoi-dal-caucaso-all...
Vance signe à Bakou le partenariat stratégique entre les États-Unis et l'Azerbaïdjan et lance le corridor TRIPP à travers l'Arménie. Pendant ce temps, d'Islamabad à Kaboul, le réseau transafghan des BRICS redessine la connectivité eurasienne. Deux visions du monde, un seul enjeu : celui qui contrôle les infrastructures contrôle le commerce mondial.
Partie I — Vance dans le Caucase : le retour américain
La signature à Bakou : un partenariat qui redessine la région
Le vice-président des États-Unis, JD Vance, a signé aujourd'hui à Bakou, avec le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, une charte de partenariat stratégique que les deux parties qualifient de début d'une « phase entièrement nouvelle » dans leurs relations bilatérales. L'accord couvre la coopération en matière de défense, de vente d'armes, de sécurité énergétique, de lutte contre le terrorisme et d'intelligence artificielle. Vance a annoncé l'envoi de navires militaires en Azerbaïdjan pour protéger les eaux territoriales de la mer Caspienne.
L'accord avait été présenté pour la première fois lors de la rencontre entre Aliyev et le président Trump à la Maison Blanche en août 2025, où le dirigeant azerbaïdjanais avait également conclu un accord de paix avec le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan, mettant officiellement fin à des décennies de conflit dans le Karabakh. Aliyev a qualifié la signature de « reflet du travail acharné accompli par les gouvernements azerbaïdjanais et américain au cours des six derniers mois » et a déclaré que « c'est un grand honneur pour nous d'être les partenaires stratégiques de la nation la plus puissante du monde ».
L'Azerbaïdjan n'est donc plus considéré comme un simple fournisseur d'hydrocarbures, mais comme une plaque tournante stratégique entre l'Europe, l'Asie centrale et le Moyen-Orient. Comme l'a fait remarquer Rauf Mammadov, spécialiste de la politique énergétique à la Jamestown Foundation de Washington, « en termes de hiérarchie des priorités, le fait que l'Azerbaïdjan se positionne comme un îlot de stabilité orienté vers l'Occident entre la Russie et l'Iran est important ».
L'étape arménienne : nucléaire, drones et puces
La signature de Bakou intervient à l'issue d'une tournée sans précédent dans le Caucase du Sud. M. Vance est le premier vice-président américain en exercice à se rendre en Arménie — où il a rencontré le Premier ministre Pashinyan le 9 février — et le premier à se rendre en Azerbaïdjan depuis 2008, lorsque Dick Cheney s'était rendu à Bakou.
À Erevan, Vance et Pashinyan ont signé un accord de coopération nucléaire civile qui pourrait représenter jusqu'à 5 milliards de dollars d'exportations américaines initiales, plus 4 milliards supplémentaires dans des contrats à long terme pour la fourniture de combustible et la maintenance de réacteurs modulaires à petite échelle (SMR) utilisant la technologie américaine. L'Arménie envisage de remplacer la centrale nucléaire obsolète de Metsamor, construite par les Soviétiques, par des réacteurs américains: un choix qui marquerait la rupture définitive de sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.
Les États-Unis ont également annoncé la vente de 11 millions de dollars de technologie de drones de surveillance et l'octroi de licences pour l'exportation de puces Nvidia à très haute puissance destinées aux centres de données arméniens déjà en construction. « Ce sont des puces qui n'existent tout simplement pas dans la plupart des pays du monde », a souligné M. Vance, qualifiant ces accords d'« avantageux pour les deux économies ». L'Arménie, historiquement dans l'orbite de Moscou, a gelé sa participation au pacte de sécurité dirigé par la Russie (CSTO) et se réoriente vers Washington et Bruxelles.

Le corridor TRIPP : 43 kilomètres qui changent la géopolitique
Le pivot stratégique de toute la tournée est le TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity), un corridor de 43 kilomètres qui traverserait le sud de l'Arménie, dans la région de Syunik, reliant l'Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan et de là à la Turquie. Le projet comprend une voie ferrée, un gazoduc, un oléoduc, une ligne électrique et une infrastructure en fibre optique.
La particularité de l'accord est que les États-Unis ont obtenu les droits exclusifs de développement et de gestion du corridor pour 99 ans par le biais d'un consortium, l'Arménie conservant sa souveraineté sur le territoire. Pashinyan a déclaré que les travaux de construction devraient commencer au cours du second semestre 2026, après la finalisation des paramètres techniques et des opérations de délimitation de la frontière entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Le département d'État a baptisé le projet « Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) », le liant explicitement à la promotion des efforts de paix du président Trump.
Le TRIPP n'est pas un corridor comme les autres. Une fois achevé, il sera relié au Middle Corridor transcaspien, une route commerciale de 6500 kilomètres qui contourne la Russie et relie la Chine à l'Europe via l'Asie centrale et le Caucase.
Comme l'a fait remarquer le sénateur Steve Daines, ce corridor permettra d'acheminer « les approvisionnements essentiels en pétrole, en gaz naturel et en minerais critiques depuis l'Asie centrale — ces cinq pays — vers l'Europe et l'Occident plutôt que vers la Russie et la Chine ».
Le corridor contourne également la Géorgie, dont le gouvernement Georgian Dream a adopté ces dernières années une posture anti-occidentale en se tournant vers la Russie et la Chine. L'absence de Tbilissi dans la tournée de M. Vance — la Géorgie a déclaré attendre « patiemment » un rapprochement — est le fait politique le plus éloquent.
L'enjeu : les minéraux critiques et la concurrence avec la Chine
La tournée de Vance doit être considérée conjointement avec l'initiative sur les minéraux critiques lancée le 4 février à Washington, avec des représentants de 55 pays, dont l'Arménie, l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan. Washington est en train de mettre en place un bloc commercial préférentiel pour les minéraux critiques, avec des prix minimums coordonnés afin de briser la domination chinoise sur les matériaux essentiels à la production de pointe.
Comme l'a fait remarquer Joseph Epstein, directeur du Turan Research Center à l'Institut Yorktown, « il est significatif que ce soit Vance qui effectue ce voyage. Il représente la partie la plus isolationniste de la Maison Blanche, et pourtant il promeut des accords qui affaiblissent l'influence russe et iranienne — et le fil conducteur en est les minéraux critiques ».
Il est significatif que la Chine n'ait pas commenté publiquement le TRIPP. Comme l'a fait remarquer l'analyste Yeghia Tashjian, « Pékin a appris qu'il est contre-productif d'entrer en confrontation directe avec les États-Unis sur chaque projet d'infrastructure. Au lieu de s'opposer publiquement, la Chine préfère travailler par le biais de canaux diplomatiques et d'incitations économiques ». La Chine investit dans le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars, dans les énergies renouvelables azerbaïdjanaises et dans la BRI dans le Caucase du Sud, construisant ainsi son propre réseau parallèle.
* * *
Partie II — L'autre moitié du jeu : les corridors BRICS de l'Asie centrale au Pakistan
Alors que Vance construit l'architecture américaine dans le Caucase, un projet tout aussi ambitieux mais de signe opposé se met en place de l'autre côté de l'Eurasie. Le 4 février — le jour même de l'initiative américaine sur les minéraux critiques — le président kazakh Kassym-Jomart Tokayev et le Premier ministre pakistanais Shahbaz Sharif ont confirmé à Islamabad le lancement d'un corridor de transport multimodal destiné à relier les pays de la CEI aux ports pakistanais de Gwadar et Karachi, offrant à la région un accès direct à l'océan Indien.


Le tracé : de Minsk à Karachi en passant par l'Afghanistan
Le parcours est ambitieux : Biélorussie – Russie – Kazakhstan – Ouzbékistan – Afghanistan – Pakistan. Deux variantes du segment afghan sont en cours de développement simultané, dans le cadre d'une concurrence constructive entre l'Ouzbékistan et le Turkménistan pour le transit à travers l'Afghanistan.
La variante orientale, le « corridor de Kaboul », soutenue par l'Ouzbékistan, prévoit une ligne ferroviaire d'environ 650 kilomètres reliant Termez à la frontière pakistanaise (Logar-Kharlachi) en passant par Mazar-i-Sharif et Kaboul. Un accord-cadre a été signé à Kaboul en juillet 2025 par l'Ouzbékistan, l'Afghanistan et le Pakistan, dont l'achèvement est prévu en 2027. Les délais de transit seraient réduits de 35 jours à environ quatre, avec un potentiel de 15 à 20 millions de tonnes par an d'ici 2040.
La variante occidentale, promue par le Turkménistan et le Kazakhstan, longe le tracé Turgundi - Herat - Kandahar - Spin Boldak sur plus de 900 kilomètres. Le Kazakhstan a engagé 500 millions de dollars et, en septembre 2024, la première pierre des 22 kilomètres initiaux à partir de la frontière turkmène a été posée. Ce tracé pourrait s'intégrer au corridor Lapis Lazuli, qui part de Herat et se poursuit vers Achgabat, le port caspien de Turkmenbachi, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, offrant une alternative d'accès à la mer Noire et à l'Europe.

Le Kazakhstan, pivot de la connectivité eurasienne
Tokayev a rappelé à Islamabad que son pays gère déjà 85 % du transport terrestre de marchandises entre l'Europe et la Chine, via le corridor transcaspien (Middle Corridor), et a présenté la plateforme numérique « Smart Cargo » pour la gestion unifiée des flux de transit. Le commerce bilatéral avec le Pakistan a doublé au cours de l'année dernière pour atteindre environ 86 millions d'euros, l'objectif déclaré étant d'atteindre un milliard de dollars dans les deux ans. Lors du forum des affaires d'Islamabad, plus de 30 accords commerciaux ont été signés pour une valeur totale d'environ 170 millions d'euros, dont une commande de 91 millions pour la fourniture de 600 bus kazakhs.
La variable afghane : entre guerre et commerce
L'Afghanistan reste le point critique de toute l'architecture. Le Pakistan a fermé sa frontière avec l'Afghanistan en octobre 2025 après des affrontements armés, provoquant une chute de 40 % du commerce bilatéral. Des affrontements meurtriers ont également eu lieu à la frontière entre l'Afghanistan et le Tadjikistan.
Pourtant, depuis 2021, plusieurs pays de la région, le Kazakhstan en tête, ont choisi d'entretenir des relations commerciales avec le gouvernement taliban, pariant sur la stabilisation économique de l'Afghanistan par le commerce et les infrastructures, et non par les armes.
Les talibans ont repris pratiquement tous les projets de transport régional et interrégional lancés par le gouvernement précédent, et des négociations actives sont en cours tant avec l'Ouzbékistan sur le corridor de Kaboul qu'avec le Turkménistan sur la variante occidentale. La Chine a convenu avec le Pakistan et l'Afghanistan de l'extension du CPEC (China-Pakistan Economic Corridor) au territoire afghan, ajoutant ainsi un niveau supplémentaire au réseau.
La Russie dans le jeu : le corridor transafghan comme extension du Nord-Sud
Moscou considère le corridor transafghan comme une extension naturelle de son propre corridor international de transport nord-sud (INSTC) vers le Pakistan et l'Inde, et achève actuellement des études de faisabilité économique avec des estimations de 8 à 15 millions de tonnes de marchandises par an. L'INSTC, le corridor de 7200 kilomètres qui relie Saint-Pétersbourg au port indien de Mumbai en passant par l'Iran et l'Azerbaïdjan, est achevé à 75 %, la section ferroviaire Rasht-Astara (106 km) étant déjà réalisée. En 2024, le trafic sur l'INSTC a augmenté de 19 %, atteignant 26,9 millions de tonnes, avec un objectif de 30 millions d'ici 2030. Le corridor est 30 % moins cher et 40 % plus rapide que la route via Suez.
* * *
Partie III — le réseau mondial : cinq corridors BRICS contre le TRIPP américain
Pour comprendre l'ampleur de l'enjeu, il faut élargir son regard au-delà de l'actualité ponctuelle et considérer le système dans son ensemble. Les corridors transafghans et le TRIPP américain dans le Caucase ne sont pas des projets isolés : ils sont les pièces maîtresses de deux architectures concurrentes qui visent à redessiner les routes du commerce mondial.
Le réseau BRICS : les infrastructures comme instrument de pouvoir
Les pays du BRICS contrôlent 64 % des expéditions ferroviaires mondiales, avec un réseau de plus de 382 000 kilomètres, dont 213 000 électrifiés, qui transporte environ 8,4 milliards de tonnes de marchandises par an. La Nouvelle Banque de développement (NBD) a alloué 10,5 milliards de dollars au secteur des transports, le plus grand secteur de financement de l'institution. Lors du sommet de Kazan en 2024, les dirigeants des pays BRICS ont reconnu l'importance de l'utilisation intégrée des transports et ont créé une commission permanente sur les transports, transformant le sous-groupe sur les transports et la logistique en un groupe de travail permanent présidé par la Russie.
Les cinq principaux corridors BRICS en cours de développement ou opérationnels sont les suivants :
Le Corridor international nord-sud (INSTC) : 7200 km de Saint-Pétersbourg à Mumbai via l'Iran et l'Azerbaïdjan. Achèvement à 75 %. Trafic 2024 : 26,9 millions de tonnes (+19 %). 30 % moins cher et 40 % plus rapide que Suez.
La route maritime du Nord (Northern Sea Route) : 14.000 km à travers l'Arctique, de Mourmansk au détroit de Béring. Trafic en 2024 : 37,9 millions de tonnes (57,7 % de GNL, 21,4 % de pétrole). Objectif 2035 : 220 millions de tonnes. Presque la moitié de la distance par rapport à la route via Suez.
Le corridor maritime Vladivostok-Chennai : lancé en 2024, il réduit les délais de livraison de 40 jours (via Suez) à 24 jours. Objectif: 50 milliards de dollars d'échanges bilatéraux entre la Russie et l'Inde d'ici 2030.
Le corridor central transcaspien : 6500 km de la Chine à l'Europe via le Kazakhstan, la Caspienne, le Caucase et la Turquie. Le Kazakhstan gère 85 % du transport terrestre entre l'Europe et la Chine. C'est le corridor sur lequel s'articulent à la fois le TRIPP américain (dans le segment caucasien) et le réseau transafghan (dans le segment centrasiatique).
Les corridors transafghans : le corridor de Kaboul (650 km, ouzbek, achèvement en 2027, 15 à 20 millions de tonnes/an d'ici 2040) et la variante occidentale turkmène-kazakhe (900 km, investissement kazakh de 500 millions de dollars).
TRIPP vs BRICS : deux logiques comparées
Le TRIPP américain et le réseau BRICS répondent à des logiques opposées mais complémentaires dans la redéfinition de la carte de la connectivité eurasienne.
Le TRIPP est un projet politico-infrastructurel qui vise à consolider la paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, à étendre l'influence américaine dans le Caucase du Sud, à créer des routes alternatives contournant la Russie, l'Iran et la Géorgie, et à attirer les minéraux critiques d'Asie centrale vers les marchés occidentaux. Washington obtient ainsi une présence stratégique à un carrefour géographique reliant l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie centrale, avec un corridor sous gestion américaine pendant 99 ans. La capacité initiale prévue est d'environ 15 millions de tonnes par an.
Le réseau BRICS, en revanche, est un système à corridors multiples conçu pour résister aux sanctions et être indépendant des points d'étranglement traditionnels (Suez, Malacca, Panama).

Il ne dispose pas d'un centre de commande unique, mais fonctionne grâce à des accords bilatéraux et multilatéraux, avec la Chine, la Russie et l'Inde comme principaux investisseurs et le Kazakhstan comme pivot géographique. Les pays du BRICS sont en train de mettre en place une infrastructure financière parallèle — la NDB comme alternative à la Banque mondiale, un système de paiement alternatif à SWIFT — qui pourrait accélérer la dédollarisation des flux commerciaux le long de ces corridors.
La réponse occidentale — le Global Gateway européen, le PGII du G7, le corridor IMEC (Inde-Moyen-Orient-Europe) — reste plus fragmentée et plus lente à mettre en œuvre. Le TRIPP pourrait constituer l'exception : un projet avec un calendrier concret, un financement garanti et un intérêt stratégique fort de la part de la Maison Blanche.
Le nœud iranien et la concurrence pour la Caspienne
Un élément qui relie le Caucase à l'Asie centrale est le rôle de l'Iran. Téhéran a qualifié le TRIPP de successeur fonctionnel du « corridor de Zangezur » et d'intrusion américaine dans la région arménienne du Syunik, à sa frontière nord. Cependant, les protestations internes qui secouent l'Iran depuis la fin de 2025, avec la répression violente du régime, limitent la capacité de Téhéran à entraver concrètement les projets extérieurs.

Du côté des BRICS, l'Iran est au contraire un acteur clé : sa position géographique entre la mer Caspienne, le golfe Persique et l'océan Indien en fait un nœud naturel pour le corridor nord-sud et pour la ligne ferroviaire Khaf-Herat vers l'Afghanistan. L'adhésion de l'Iran aux BRICS en 2024 a renforcé cette dimension. Washington et les BRICS se disputent donc l'accès aux mêmes ressources et aux mêmes marchés, mais à travers des réseaux qui s'excluent ou se chevauchent selon les segments.
* * *
Conclusion — celui qui contrôle les routes contrôle le monde
La semaine du 4 au 10 février 2026 a cristallisé en quelques jours une transformation qui était en cours depuis des années. D'une part, Tokayev et Sharif signent à Islamabad les accords pour le corridor transafghan, l'intégrant dans le réseau BRICS. D'autre part, Vance signe à Bakou le partenariat stratégique et lance le TRIPP comme nœud occidental du Middle Corridor.
Les deux architectures ne sont pas symétriques. Le TRIPP est un projet ponctuel, politiquement sophistiqué, qui lie la région aux intérêts commerciaux américains. Le réseau BRICS est un système distribué, plus vaste et plus complexe, qui vise à construire une infrastructure commerciale mondiale indépendante de l'Occident.
Pour l'Europe, le message est double et inquiétant. Washington montre qu'il sait encore exercer son influence par le biais de l'économie et des infrastructures, mais il le fait pour ses propres intérêts, en construisant des routes qui servent la diversification énergétique américaine et l'accès aux minéraux critiques d'Asie centrale, ce qui ne correspond pas nécessairement aux priorités européennes. Les BRICS, quant à eux, construisent un monde dans lequel les marchandises, l'énergie et les capitaux peuvent circuler sans passer par les infrastructures financières et logistiques occidentales.
Le vieil adage géopolitique disait que « celui qui contrôle les mers contrôle le commerce ». Au 21ème siècle, la version actualisée est la suivante : celui qui contrôle les corridors — ferroviaires, énergétiques, numériques — contrôle les chaînes de valeur mondiales. Et dans ce jeu, le Caucase et l'Asie centrale ne sont plus la périphérie : ils sont le centre.
16:04 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, caucase, asie centrale, corridors centre-asiatiques, eurasie |
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La violence économique comme essence de la condition néolibérale

La violence économique comme essence de la condition néolibérale
Diego Fusaro
Source: https://posmodernia.com/la-violencia-economica-como-esenc...
« La violence peut également être une catégorie économique immanente »
(G. Lukács, Ontologie de l'être social)
L'essence de la « condition néolibérale » actuelle réside dans la dynamique de naturalisation et d'absolutisation de l'économie, dans un cadre où le vocabulaire de la rationalité économique devient la seule source capable de donner un sens à l'existence et aux actions. Dans le triomphe de ce que Gramsci, dans ses Cahiers de prison, a appelé le « crétinisme économique » (VII, § 13), l'ordre de l'économie dépolitisée est absolutisé, car tout dépend de lui et lui est subordonné ; et, en même temps, il est naturalisé, selon une subsomption de tous les aspects de la vie humaine sous le paradigme basé sur le discours économique et l'ordre néolibéral, conçu comme naturel et, par conséquent, ni négociable ni transformable.
Délégitimant a priori tout imaginaire alternatif, la pensée néolibérale unique fait valoir un paradigme unique de rationalité, celui de la ratio oeconomica, dans lequel se développent le sens et les limites de toutes les fonctions de l'action et de la pensée. La rationalité économique, selon la syntaxe habermasienne, colonise le monde de la vie et, selon le lexique foucaldien, gouvernementalise biopolitiquement l'existence humaine. Elle porte ainsi à son paroxysme la dynamique d'économisation intégrale du réel et du symbolique.

La condition néolibérale présente un caractère mélancolique, au sens de la souffrance freudienne pour un objet perdu dont on perçoit encore sans cesse la présence persistante sous la forme d'une absence connue. Il s'agit, toujours en termes freudiens, de l'inversion du deuil. Percevant l'objet perdu comme trop proche, le mélancolique ne peut procéder à la symbolisation de la perte: selon les termes de Freud, l'ombre de l'objet ne cesse de peser sur le moi.
La perte qui rend mélancolique la condition néolibérale est double et concerne l'avenir, en tant que dimension projetée, et la politique, comprise soit comme lieu de conflit, soit comme espace social de discussion rationnelle sur des avenirs alternatifs à convenir collectivement. Le néolibéralisme se présente comme la condition dans laquelle il n'y a plus rien de politique. Il est réduit à une simple continuation de l'économie par d'autres moyens, et l'homme est réduit à n'être qu'un esclave du marché et des multinationales. La dépolitisation de l'économie est le revers de l'économisation de la politique : la gestion technique et administrative froide du social et la gouvernementalisation biopolitique de la vie nue soustraient la décision politique à la communauté souveraine. La ratio oeconomica de la théologie mercantiliste n'admet aucune autre raison, y compris la politique. C'est pourquoi il est aujourd'hui plus nécessaire que jamais de décliner la critique marxienne de l'économie politique sous la forme inédite d'une critique de l'économie dépolitisée.
Dans ce contexte de dépolitisation de l'économie et d'absolutisation de l'ordo oeconomicus, la violence devient elle aussi une catégorie intrinsèquement économique. En particulier, le fait qu'aujourd'hui, la violence ait pratiquement cessé d'être exercée sous ses formes directes, traditionnelles, par l'intermédiaire de leaders charismatiques et de « l'esthétique de la souffrance » foucaldienne, et qu'elle ait commencé à se déployer sous la forme silencieuse, anonyme et apparemment invisible, de l'économie ou, mieux, de la dictature des marchés transnationaux, qui n'est visible que par ses effets désastreux sur la vie humaine et la planète, renforce l'une des hypothèses idéologiques les plus profondément ancrées dans notre imaginaire: celle selon laquelle, à notre « ère des droits », la violence aurait heureusement disparu, laissant place à la liberté universelle des individus enfin en mesure de s'autodéterminer. Ce grand récit libéral est aussi ancien que De l'esprit de conquête (1814) de Benjamin Constant, avec sa thèse du dépassement de l'impulsion sauvage de la violence guerrière par le calcul civilisé propre à l'ère du commerce et de l'économie.
Qu'il s'agit là d'une présupposition idéologique devient immédiatement évident dès lors que l'on considère une double détermination. D'une part, dans le lexique courant comme dans le discours de la classe intellectuelle, la liberté universelle tant vantée aujourd'hui coïncide toujours avec la liberté d'acquisition et de consommation de marchandises par l'individu solitaire, abstrait, dés-historicisé et dé-socialisé. La liberté est donc idéologiquement dérivée par abstraction de la dynamique du marché et de la circulation multidirectionnelle des marchandises. D'autre part, le système de production perpétue la violence sous des formes économiques, rendant impossible toute liberté autre que celle d'acheter, de consommer et d'exprimer des opinions qui, dans tous les cas, sont sans importance par rapport à la logique de la reproduction systémique.
La non-reconduction des contrats de travail en raison de l'ordo oeconomicus inflexible, ainsi que le relèvement de l'âge de la retraite, les coupes sauvages dans les salaires, les sacrifices des peuples au nom du marché (en 2011, ce fut le tour des Grecs, immolés sur l'autel de Monsieur le Capital), et, plus généralement, l'expropriation forcée de l'avenir en tant que dimension projetée pour la nouvelle « armée industrielle de réserve » marxienne composée de jeunes réduits à l'esclavage (formellement libre) qu'est le travail flexible et précaire ; sont autant de signes qui révèlent sans équivoque, si cela était encore nécessaire, non seulement que la « main invisible » du marché est telle parce qu'elle n'existe pas, mais aussi que l'économie est à la fois politique et violence.
Il convient donc de renoncer à l'idée, typique des « belles âmes » incurables de notre époque, selon laquelle l'économie est en soi neutre et la violence est l'apanage exclusif de la politique: la réalité mondialisée nous montre chaque jour que la violence existe aussi — Lukács docet — en tant que « catégorie économique immanente ». L'hypermnésie spasmodique finit en fait par jouer un rôle apaisant et, en même temps, soporifique, suscitant l'illusion que la violence est un épisode heureusement révolu, qui concerne exclusivement le siècle d'Hitler et des crimes politiques.

Si par violence nous entendons une force démesurée qui se transforme en pouvoir lorsqu'elle se stabilise dans le temps, comme l'a suggéré Elias Canetti dans Masse et puissance, coïncidant avec la capacité de contraindre les autres à faire ce qu'ils ne feraient pas d'eux-mêmes (ou en les empêchant de faire ce qu'ils feraient d'eux-mêmes), alors le manque de reconnaissance du caractère éminemment économique de la violence et du pouvoir à notre époque revient en force parmi les multiples résultats de l'idéologie. Il est difficile de ne pas percevoir la nature du pouvoir économique – au sens de violence stabilisée dans le temps – qui imprègne aujourd'hui chaque cellule de notre société. Le monopole de la violence légitime organisée, prérogative que Weber attribuait à l'État dans Économie et société, est aujourd'hui passé à l'économie.
Les mesures politico-économiques du néolibéralisme (État minimal, privatisations, précarité, flexibilité, déréglementation, chômage massif, salaires qui ne garantissent plus un revenu décent), c'est-à-dire ces impositions qui, si elles avaient été mises en œuvre toutes en même temps, auraient vraisemblablement déclenché des réponses révolutionnaires, ont été appliquées de manière lente mais implacable. Elles ont toujours été présentées comme le résultat de processus irréversibles en cours, comme des besoins urgents dictés par la crise. C'est ainsi que s'est accompli progressivement, dans un silence général, le massacre du travail et des opprimés par la violence économique. De plus, le mythe de la compétitivité sur lequel repose le libre-échange implique que, pour être compétitif, il faut faire baisser les coûts de production, en réduisant les salaires et les droits sociaux : le capital entre de plus en plus en conflit avec la vie humaine, dont il aspire à s'emparer intégralement.
La rhétorique idéologique répète compulsivement que la violence est une catégorie politique du passé, des totalitarismes heureusement disparus ou, dans le présent, des individus déments; jamais de la société en tant que telle, des normes perverses de l'économie qui sacrifient sans pitié des vies humaines sur son autel. Comparé aux totalitarismes du passé, qui au moins donnaient un visage et un nom à leurs bourreaux, le totalitarisme du marché opère de manière anonyme, caché par le voile invisible des lois silencieuses de l'économie et de son objectivité spectrale. La seule main invisible qui existe aujourd'hui est celle de la violence du fanatisme économique.
La réduction généralisée des dépenses publiques et des services sociaux, la restriction économique obtenue par la simple répartition différenciée des richesses (avec des inégalités de plus en plus scandaleuses) et la soumission d'individus formellement libres et économiquement asservis, répondent parfaitement aux politiques néolibérales et, en même temps, sont toujours imputées aux lois sacrées de l'inévitabilité systémique, selon le théologumène efficace en vogue « le marché l'exige ».

Derrière l'hypocrisie de « l'écran uniforme et perfide de la courtoisie », comme l'appelait Rousseau, la violence exercée par le pouvoir sur les corps et sur la vie nue des individus se présente comme la conséquence naturelle et physiologique de cette restructuration internationalisée des systèmes productifs, commerciaux et financiers qui est pudiquement définie comme la mondialisation et qui, dans ses traits essentiels, est autoritairement gouvernée d'en haut par les politiques néolibérales.
Métaphore absolue de l'ère de la péchéité totale, le « contrat temporaire » incarne de manière stupéfiante le caractère économique de la violence capitaliste galopante dans la « ville par projets » postmoderne, où les existences sont vidées de leur sens dans une logique de précarité et de flexibilité. Le contrat temporaire ne se contente pas d'exproprier les nouvelles générations du futur, les empêchant de planifier librement leur vie et les condamnant à une précarité pathologique qui vide leur existence de tout sens ; avec le contrat temporaire, une forme impitoyable de violence est exercée sur les jeunes, les privant de toute garantie et de tout pouvoir contractuel, les rendant serviles à la volonté du pouvoir et incapables - sous peine de non-renouvellement du contrat - d'opposer la moindre résistance.
De cette manière, toutes les plus grandes conquêtes sociales, celles obtenues de manière hégélienne par le Serviteur sur le champ de la lutte pour la reconnaissance, sont annulées: l'obstacle du licenciement abusif est contourné par la possibilité de ne pas renouveler le contrat à temps partiel. Le salarié se retrouve ainsi dissous dans le précariat, c'est-à-dire dans une exploitation de la main-d'œuvre non contractuelle et mal rémunérée qui combine le classisme capitaliste avec des éléments de dépendance personnelle de type semi-féodal. L'étymologie même du terme, d'ailleurs, est tout sauf neutre: en elle, la dimension théologique propre au capital spéculatif s'entremêle avec celle de la soumission personnelle, co-essentielle au monde féodal historique. En effet, precarius renvoie à prex, la « prière » : il fait allusion à ce qui, obtenu par la supplication, s'exerce parce qu'il est accordé par la tolérance des autres. En tant que tel, est precarius ce dont la durée dépend exclusivement de la volonté de celui qui l'accorde.

Dans ce contexte, l'attitude générale des nouvelles générations est déconcertante. Elles subissent quotidiennement sur leur peau les contradictions obscènes du système de production et, en même temps, les vivent apathiquement comme si elles étaient un destin incontrôlable. La violence qu'elles subissent quotidiennement finit ainsi par ne même plus être perçue comme telle. Les jeunes d'aujourd'hui sont la première génération désintégrée dans la structure et intégrée dans la superstructure (ou, selon le lexique de Gramsci, « dominée » et, en même temps, « subalterne »). Contraints à la précarité et aux contrats les plus mesquins (alors que la classe ouvrière traditionnelle se trouvait dans une situation qui n'avait rien d'un paradis), ils n'opposent aucune résistance à l'ordre établi, l'acceptant sans réfléchir comme un malheur inévitable.
Non seulement les jeunes supportent les contradictions d'un système de travail flexible et précaire méprisable, créé à leur image et à leur ressemblance par le capitalisme spéculatif, la gérontocratie au pouvoir leur fait porter la responsabilité systémique, les présentant comme des paresseux ou des ratés, comme trop « exigeants » (choosy, selon le lexique de l'empire rigoureusement utilisé il n'y a pas si longtemps par le ministre italien du Travail) parce qu'ils recherchent un emploi fixe et stable.
D'autre part, parmi les caractéristiques du paysage social contemporain figure également l'imputation des fautes systémiques aux individus et des fautes individuelles au système : il s'agit d'une stratégie délibérée qui consiste à rejeter hypocritement toute la faute, toujours et exclusivement, sur les damnés de la terre. Selon les mots de Dante (Convivio, I, 3, 4), le malheur qui dépend de la chance ou, plus souvent, des décisions d'autrui, « est souvent injustement imputé à la victime ». Ainsi, comme cela a déjà été dit, les effets atroces du système de production sont imputés aux jeunes et, à leur tour, les décisions politiques néolibérales sont hypocritement présentées comme l'expression inévitable d'une nécessité systémique, déresponsabilisant ainsi les acteurs sociaux.

Nous sommes manifestement en présence d'une ingénierie anthropologique qui, en manipulant sans cesse le « parc humain », aspire à priver les jeunes de la stabilité existentielle et professionnelle indispensable pour projeter et construire librement leur avenir. L'éloge omniprésent d'une jeunesse illimitée se révèle, en soi, fonctionnel à la précarisation professionnelle et existentielle. Le jeunisme est, de ce point de vue, l'un des plus grands ennemis des jeunes. D'une part, l'éloge des jeunes est la façade qui cache la gérontocratie rampante de notre société, dans laquelle la jeunesse est constamment louée si elle se prête aux fonctions les plus inutiles et obscènes, tout en étant tenue à l'écart de tout rôle important, tant dans la culture que dans la politique.
D'autre part, si aujourd'hui on est considéré comme « diversement jeune » jusqu'à cinquante ans, c'est parce que l'on est idéalement précaire jusqu'à la fin de sa vie professionnelle (que ce soit dans la vie sociale ou affective), incapable de stabiliser son existence dans les formes traditionnelles familiales (qui ne sont pas par hasard constamment ridiculisées comme des institutions bourgeoises du passé) et professionnelles (emploi fixe et stable, garanti, permettant de planifier l'avenir de manière stable). Le présent entièrement réifié neutralise tout élément résiduel de l'éthique bourgeoise d'inspiration hégélienne et, en même temps, tout désir marxiste d'émancipation par le dépassement de l'état des choses.
La téléologie latente de la logique de précarisation vise à transformer – par le biais de « l'élaboration forcée d'un nouveau type humain », pour reprendre l'expression utilisée par Gramsci à propos de l'américanisme – la précarité en une dimension naturelle, de sorte que tout (du travail à la profession, des relations sentimentales aux relations existentielles) devienne flexible et précaire. Le fondamentalisme économique parvient à obtenir, grâce aux lois anonymes et impersonnelles du marché, ce que les dictatures traditionnelles ne pouvaient obtenir qu'en recourant aux armes et aux chars. Les systèmes dictatoriaux traditionnels, en tout état de cause, finissaient toujours par alimenter des formes de dissidence et d'opposition: ils étaient dangereux et, en même temps, toujours en danger, dans la mesure où l'esthétique des supplices et la violence visible suscitaient l'hostilité sur de multiples fronts.

Pour sa part, le totalitarisme de marché, également en raison de son anonymat impersonnel, empêche de manière préventive la constitution d'une désobéissance opérationnelle, car il présente ses propres crimes comme systémiques, nécessaires, inéluctables, dus aux lois sacrées de l'économie fétichisée : comme si, en fait, ils n'étaient concrètement produits par personne et que, par conséquent, personne ne pouvait y remédier.
Et tandis que cette violence indécente, qui ne montre pas son visage, enchaîne les victoires, la scène médiatique et intellectuelle est occupée par les figures des nouveaux Solon qui dénoncent la violence subjective pour accepter sic et simpliciter la violence systémique, condamnant les formes despotiques du passé afin que celles du présent de l'économie et de la circulation des marchandises restent invisibles, pontifiant sur la question morale afin que l'attention ne se concentre plus sur la question sociale. La violence – répète l'idéologie assourdissante qui envahit capillairement le royaume médiatique – est partout sauf dans le monde dont nous sommes les habitants, dominé qu'il est par les divinités olympiques « Liberté, Égalité, Propriété et Bentham ».
Les traces éthiques du processus de production des marchandises finissent souvent dans le sang, de la Chine aux pays dits « en développement », selon cette équation précise entre progrès et subordination au capital qui est inertiellement considérée comme naturelle par la rhétorique dominante. Cependant, au cœur de la société de consommation, les consciences rassasiées et heureuses des consommateurs finaux de marchandises dégoulinant de sang et d'immondices par tous les pores ne veulent rien savoir de tout cela. Hier comme aujourd'hui, le spectacle fantomatique des marchandises assimile et cache simultanément la violence du processus de production, dénonçant comme violente et dictatoriale toute forme sociale et politique qui ne coïncide pas avec celle du fondamentalisme économique. Le scénario mondialisé implique que chaque découverte et chaque processus aient des répercussions mondiales : suivant l'exemple de L'idéologie allemande, la découverte en Angleterre d'une nouvelle machine condamne à la famine d'innombrables travailleurs en Inde et en Chine.
Cela peut être compris à l'aide de la « Parabole du mandarin » du Père Goriot. Dans l'œuvre de Balzac, l'étudiant Rastignac demande à son ami Bianchon ce qu'il ferait s'il pouvait devenir riche en tuant un vieux mandarin en Chine par la seule force de sa volonté, sans quitter Paris et avec la garantie de l'impunité. C'est l'apologue de la mondialisation, où l'on n'est toutefois même pas conscient du meurtre du mandarin chinois, grâce au fait que l'invisibilité de la violence économique — la main invisible de Smith — est également garantie par son fonctionnement dans les espaces mondiaux et, par conséquent, en produisant des victimes invisibles pour les bourreaux eux-mêmes.
Les licenciements et les réductions salariales, tout comme les vies jetables et le sang des blessés dont sont issues les marchandises dans les coins les plus oubliés de la planète, sont invisibles pour la « question morale », aujourd'hui élevée au rang de non plus ultra d'une critique qui concentre son attention sur le non-respect des règles qui reproduisent la désorganisation organisée du capital. Plutôt que de question morale, il serait alors approprié de parler – en variant la formule de Kierkegaard – de « maladie morale », étant donné le haut degré de compatibilité qu'elle présente avec les circuits mortels de l'économisation du réel et du symbolique.
Le fait que, contrairement à celles provoquées par les totalitarismes du 20ème siècle, les morts causées par les décisions apparemment aseptisées, impersonnelles et invisibles du Fonds monétaire international et par les caprices théologiques du marché ne soient pas visibles ne signifie certainement pas qu'elles n'existent pas. Les relations de classe dans la production n'ont cessé de générer une séquence de connexions aveuglantes, dans lesquelles chaque moment singulier aide l'autre à paraître normal et naturel, physiologique et inscrit dans l'ordre éternel des choses. Depuis son origine génétique, c'est-à-dire depuis sa venue au monde « ruisselant de sang et d'immondices de la tête aux pieds », le capital fait valoir sa tendance à forger à son image et à sa ressemblance des relations de pouvoir qui ne sont pas régies par les liens personnels et politiques traditionnels de seigneurie et de servitude. Ces relations, en vertu de la simple diversification des fonctions économiques des acteurs sociaux, s'articulent sous la forme de nouveaux liens de seigneurie et de servitude, de formes inédites de violence — économique — à tel point efficaces qu'elles n'ont pas besoin de s'afficher de manière flagrante.
Le capital, hier comme aujourd'hui, n'est pas une chose, mais une relation entre des êtres humains médiatisée par des choses. C'est la relation même de la production capitaliste qui établit une soumission des hommes — entre eux et par rapport au produit de leur propre travail — dépourvue de connotations juridiques et politiques, car elle est capable de se reproduire et de se conserver sur la base pure de la contrainte anonyme du mécanisme de production transformé en Absolu immanent. Un capitalisme qui fonctionne à plein régime, tel qu'il se révèle comme « absolu » — dans le double sens de : a) correspondre pleinement à son propre concept ; et b) être libéré de tout lien — n'a potentiellement plus besoin de recourir à la violence sous ses formes traditionnelles issues de l'esthétique des supplices: la violence économique, invisible et infiniment plus efficace que toute autre forme de coercition, lui suffit.
Le paradoxe capitaliste de l'esclavage qui se proclame liberté, de la dictature qui exorcise comme totalitaire toute formation socio-politique différente et du monothéisme du marché qui se fait passer pour un monde laïc où tout brille à la lumière de la raison, atteint des effets pour le moins tragicomiques dans les zones qui, à l'époque du bipolarisme mondial du cuius regio eius oeconomia, étaient sous souveraineté communiste. En effet, la pulvérisation des systèmes socialistes et la disparition de l'alternative possible sous les décombres du Mur (Berlin, 9 novembre 1989) n'ont pas déterminé le triomphe de la liberté pour les millions d'esclaves du despotisme communiste, selon la bonne nouvelle avec laquelle le grand récit néolibéral continue d'embrouiller les esprits. Au contraire, cela a provoqué leur transition, tout sauf indolore, vers les rangs de l'immense armée industrielle de réserve de l'esclavage salarié et du précariat mondial ; c'est-à-dire vers un régime qui se vante d'être le summum de la liberté, mais qui, en termes de caractère despotique, n'a rien à envier au régime soviétique.
D'autre part, dans l'ancienne Union soviétique et ses satellites, finalement devenus « libres », non seulement le fossé entre riches et pauvres a atteint des niveaux jamais vus auparavant, mais les espérances de vie ont également chuté de manière tragique, en raison de l'éclipse des garanties sociales dont le principe de valorisation de la valeur ne peut se charger. Pour les habitants du régime soviétique désormais effondré, au préjudice causé par la misère, l'exploitation et la privation de toute garantie sociale s'est ajoutée la moquerie de voir qualifier joyeusement de « libération » leur passage du despotisme oriental à une nouvelle forme d'esclavage non moins oppressive qui a transformé les hommes en mendiants et en esclaves du salaire, et les femmes en prostituées et en servantes.
La forme primaire de la violence et de l'esclavage, de l'exploitation et de la gestion des corps et des esprits, coïncide aujourd'hui avec le pouvoir purement immanent de l'économie, c'est-à-dire avec cette violence qui, en dissimulant à la fois son propre exercice et l'identité de ses propres artisans, délégitime comme violence toute tentative de lui opposer une résistance.
Le premier geste révolutionnaire consiste toujours à appeler les choses par leur nom et, comme le savait Althusser, à ne pas se raconter d'histoires.
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dimanche, 15 mars 2026
Comment le capitalisme a récupéré la contre-culture

Comment le capitalisme a récupéré la contre-culture
par Bernard Lindekens
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, Nr. 208, Maart 2026
Il existe un mythe tenace relatif aux années soixante qui continue à être colporté. De jeunes rebelles — hippies, artistes, étudiants et rêveurs — se seraient dressés contre le capitalisme froid et le conformisme étouffant de leurs parents. Ils incarnaient la liberté, l’authenticité et la révolte. Les entreprises représentaient l’establishment. Le marché était l’ennemi.
C’est là une bien belle histoire. Mais selon The Conquest of Cool de Thomas Frank, ce n’est pas exact (1). Ou plutôt : ce n’est qu’à moitié vrai. Car que se serait-il passé si la contre-culture n’avait pas sapé le capitalisme, mais l’avait modernisé ? Et si la rébellion n’avait pas été une menace, mais plutôt une ressource?
Frank inverse radicalement le récit classique des Sixties. Il montre comment le monde des affaires n’a pas été vaincu par le mouvement contestataire, mais a, au contraire, adopté son langage, son style et son énergie. Ce qui avait commencé comme une révolte contre la consommation de masse et la bienséance bourgeoise est devenu un nouveau moteur du marketing. La rébellion n’a pas mené à la révolution, mais à la publicité.
Dans les années cinquante, les entreprises se présentaient comme stables, sérieuses et fiables. L’employé idéal était loyal, soigné, obéissant. Le conformisme était une vertu. Mais dans les années soixante, cette image a basculé. Les agences de publicité ne voulaient plus être de ternes institutions. Elles se voyaient comme des pépinières de créativité, pleines d’esprits libres. La publicité ne portait plus sur la fiabilité, mais sur l’identité. Ce n’était plus: "achetez ceci, car c’est bien". Mais: "achetez ceci, car VOUS êtes différent".
L’authenticité est devenue un argument de vente. L’individualisme une caractéristique du produit. Le non-conformisme une stratégie de marque. Les entreprises se sont positionnées comme les alliées de la liberté et de l’expression de soi. Le message était d’une simplicité séduisante: vous êtes unique — et vous pouvez le prouver en achetant cela. L’anti-conformisme est ainsi devenu une nouvelle forme de conformisme.
L’absorption de la contestation
Beaucoup de critiques du capitalisme dans les années soixante ne visaient pas vraiment les structures de propriété ou la dynamique du marché, mais l’ennui, la médiocrité et l’étouffement intellectuel. Le système n’était pas seulement injuste — il était surtout… ennuyeux. Et c’est là qu'on a trouvé la brèche.

Les entreprises n’avaient pas besoin de réprimer la critique. Elles pouvaient l’embrasser. « Nous ne sommes pas ennuyeux », disaient-elles implicitement. « Nous brisons les règles. Nous comprenons les jeunes. » Plutôt que de combattre l’opposition, elles en ont fait un style. La protestation est devenue esthétique. La rébellion, du branding. La contestation, une identité.
Ce que décrit Frank, c’est la naissance du « cool » comme catégorie économique. Le cool n’était plus une énergie culturelle spontanée, mais une stratégie. Il était testé, lancé, positionné, vendu. Le capitalisme n’était plus un bloc de béton rigide, mais un caméléon. Il changeait de couleur dès que la culture évoluait.

Et ce mécanisme n’a pas disparu. Les grandes marques se présentent aujourd’hui comme rebelles, inclusives, engagées socialement. Elles parlent le langage de l’émancipation et de l’authenticité. L’esthétique de la protestation s’affiche dans leurs campagnes. Pensez à Nike, par exemple. Le capitalisme ne fonctionne pas seulement par l’ordre et la discipline, mais aussi par l’incorporation. Il se nourrit des critiques qu’il absorbe.
The Conquest of Cool n’est donc pas un livre nostalgique des années soixante. C’est une analyse du pouvoir dans les sociétés modernes. Il pose une question dérangeante : si même la rébellion peut être commercialisée, où se situe alors la vraie résistance ?
Un cran plus loin : Heath & Potter
Là où Frank montre que le système absorbe la rébellion, Joseph Heath et Andrew Potter vont plus loin dans The Rebel Sell (2). Leur thèse est encore plus dérangeante : la contre-culture n’a pas seulement été récupérée par le capitalisme — elle en a été, dès le début, un moteur.
D’après Heath et Potter, de nombreux comportements soi-disant « anti-establishment » relèvent moins d'une recherche de la justice que du statut social. Les gens veulent se distinguer de la masse. Ils refusent d’être mainstream. Mais ce désir de distinction crée de nouveaux marchés. Le rebelle n’achète pas une BMW mais un vélo vintage. Pas de fast-food mais de la street food artisanale. Pas de marque de masse mais un label de niche au récit durable. Pourtant, le mécanisme reste identique: la consommation comme déclaration d’identité.
Ils s’appuient sur l’analyse classique de Thorstein Veblen sur le rôle de la consommation ostentatoire, mais l’actualisent pour une époque où l’authenticité elle-même est devenue un symbole de statut. Même l’anti-consumérisme devient un segment de marché. Le minimalisme devient un style de vie. La durabilité une catégorie premium.
Heath et Potter sont critiques envers l’idée que l’on peut combattre « le système » via des choix de mode de vie. Acheter équitable, boycotter les logos ou adopter des marques alternatives donne l’impression d’agir, mais ne change rien ou presque aux règles institutionnelles. Le vrai changement, selon eux, passe par la régulation, les politiques publiques et les décisions collectives — pas par la rébellion esthétique.
Leur analyse est provocante parce qu’elle sape aussi bien la critique culturelle romantique que la rhétorique anticapitaliste simpliste. Ils ne défendent pas un marché débridé, mais des institutions bien régulées. Leur message-clé est aussi limpide que troublant : tant que la résistance s’exprime dans ce que nous achetons, portons ou consommons, elle reste piégée dans la même logique qu’elle prétend combattre.

C’est peut-être là l’idée la plus inquiétante. Le capitalisme n’est pas un bloc de béton qu’on peut renverser. C’est une éponge. Il absorbe la critique, se transforme et revient plus fort. Quand les gens en ont assez du conformisme, il vend de l’individualisme. Quand ils en ont assez de la hiérarchie, il vend de l’autonomie. Quand ils se méfient de l’autorité, il vend de la rébellion.
La contre-culture attaquait le système sur l'ennui et l'étouffement qu'il générait. Le système a répondu: très bien, nous serons créatifs et rebelles. Ainsi, l’opposition culturelle est devenue un moteur du renouveau économique. En résumé: si Thomas Frank dit: «Le capitalisme a conquis le cool», Heath & Potter répondent: «Le cool a toujours fait partie du jeu».

Les deux livres montrent que le pouvoir moderne ne passe pas toujours par la répression, mais par l’incorporation, l’adaptation et le renouvellement esthétique. Cela sonne presque gramscien. Toutefois, la différence intéressante, c’est que le marxiste Antonio Gramsci (1891-1937) pensait surtout en termes de pouvoir politique et idéologique, alors que Thomas Frank, puis Joseph Heath et Andrew Potter, se concentrent sur les mécanismes du marché et sur la culture de consommation. Là où Gramsci parlait d’hégémonie comme d’une lutte d’idées et de visions du monde, ces critiques culturels modernes montrent comment les systèmes commerciaux peuvent traduire la rébellion en branding, en style de vie et en dynamique de statut. La logique est comparable: la résistance n’est pas toujours réprimée, mais souvent recyclée, réécrite et finalement normalisée.

Peut-être que les hipsters d’aujourd’hui, sirotant distraitement leur café latte dans un gobelet à l’effigie du Che Guevara, devraient se demander si leur soi-disant révolution ardente n’a pas déjà été absorbée dans un gobelet biodégradable au lait de soja parfaitement moussé.
Bernard Lindekens
Notes :
(1) Thomas Frank, The Conquest of Cool. Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, University of Chicago Press, Chicago, 1997, 322 pages, ISBN 9780226260129
(2) Joseph Heath & Andrew Potter, The Rebel Sell: How The Counter Culture Became Consumer Culture, Harper Perennial, New York, 2005, 384 pages, ISBN 978-0006394914
18:57 Publié dans Défense, Livre, Livre, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sociologie, livre, contre-culture, capitalisme, cool, définition |
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L’Espagne est-elle devenue eurasiste et la Roumanie atlantiste?

L’Espagne est-elle devenue eurasiste et la Roumanie atlantiste?
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
Il est intéressant d’observer le jeu anti-américain de l’Espagne dans le contexte de la guerre en Iran. Un jeu ouvert, sans ménagement. Le jeu de l’Italie est également intéressant, tendant à ressembler à celui de l’Espagne, et qui, ensemble, signalent des tensions en Méditerranée.
Si l’Espagne bloque la Méditerranée pour les États-Unis à Gibraltar, et que la Turquie joue le même jeu aux détroits du Bosphore et des Dardanelles, la Méditerranée redevient Mare Nostrum, cette fois-ci en excluant les puissances maritimes emblématiques du moment, les États-Unis et le Royaume-Uni (voir les problèmes des Britanniques à Chypre, qui ne peuvent que susciter les applaudissements de la Turquie).
L’Italie semble suivre la même logique de prise de distance vis-à-vis de la guerre en Iran.
Disons-le ouvertement : tout comme la guerre en Irak, la guerre en Iran est dirigée contre l’Europe. Pas directement, ou pas seulement directement, mais à coup sûr indirectement.
L’actuelle guerre des États-Unis contre l’Iran fait partie du conflit pour le Rimland eurasiatique: dans la zone européenne, ce Rimland est actuellement fixé en Ukraine, tandis que dans la zone du Moyen-Orient se joue la bataille décisive pour la partie sud-asiatique du Rimland eurasien.
Les deux fronts sont liés, et les tensions qui s’accentuent actuellement en Iran annoncent l’augmentation future des tensions en Ukraine. Ce n’est pas pour rien que Volodymyr Zelensky a été envoyé pour négocier en Roumanie, et que Nicușor Dan l’a accueilli à bras ouverts, malgré les tensions réelles (présentes et historiques) entre les deux États: il est nécessaire de renforcer le front ukrainien, si possible, en prévision de l’affaiblissement du front moyen-oriental.
Bien sûr, le geste actuel de la Roumanie, qui s’attache aux intérêts de l’Ukraine et participe à la guerre contre l’Iran, est anti-européen et anti-eurasien, mais ce résultat est masqué par le brouillard de la guerre: avec le temps, il deviendra évident, comme d’autres l’ont été auparavant…
Il n’y a qu’une seule excuse pour ce qu’a fait la Roumanie: l’impuissance. Comme on le voit, elle est assumée ouvertement, ce qui ne peut augurer rien de bon pour l’avenir.
Cette guerre, encore une fois, est celle des États-Unis contre les tendances unificatrices à l'oeuvre à l’échelle de l’Eurasie, qui englobe tout le territoire euro-asiatique sis entre le Portugal et la Chine.
Par conséquent, les signaux envoyés par l’Espagne devraient être correctement perçus à Bucarest. Les Européens ne veulent pas de guerre avec leurs voisins eurasiatiques. Les États-Unis, eux, se permettent de les attiser !
Apparemment, la Roumanie a choisi le bon camp. C’est le camp dans lequel elle se trouve, le camp de l’OTAN. Mais l’OTAN n’est plus capable de gagner une guerre dans l’espace eurasien, comme on l’a vu en Afghanistan, en Ukraine et comme on le voit actuellement en Iran.
Dans ces conditions, la Roumanie a besoin de trouver une issue à ce conflit, en négociant un statut naturel dans le concert des États de sa zone géographique.
L’idée euro-atlantique, elle, est morte. L’idée eurasienne est en train d'émerger. Avec des tensions et des conflits, mais elle émerge inévitablement.
18:25 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : affaires européennes, actualité, europe, espagne, roumanie |
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L’Iran et l’essor du Croissant chiite - Le rôle stratégique de l’Iran dans le Moyen-Orient multipolaire

L’Iran et l’essor du Croissant chiite
Le rôle stratégique de l’Iran dans le Moyen-Orient multipolaire
par Nuestra América
Nuestra América sur l’Iran en tant que pierre angulaire du monde chiite à l’ère multipolaire.
Dans l’architecture géopolitique du Moyen-Orient et du monde islamique, l’Iran occupe une position singulière : il est le principal État chiite et l’un des rares acteurs capables d’articuler simultanément pouvoir religieux, politique et stratégique. Cette conjonction a fait de Téhéran une pièce maîtresse dans la configuration d’un ordre international de plus en plus multipolaire.
Historiquement, l’Iran s’est imposé comme bastion du chiisme à partir du XVIe siècle, lorsque la dynastie safavide transforma le pays en centre du chiisme duodécimain, le distinguant de l’environnement majoritairement sunnite de la région. Ce processus a fait de l’Iran le principal pôle religieux et culturel du chiisme, une condition qui continue d’influencer sa politique étrangère contemporaine.
Après la Révolution iranienne de 1979, cette dimension religieuse s’est intégrée à une stratégie politique plus large. Le nouvel État iranien a promu un réseau de relations avec les communautés et mouvements chiites dans différents pays, combinant diplomatie religieuse, soutien politique et coopération militaire. Ce réseau s’est progressivement étendu de l’Iran vers l’Irak, la Syrie, le Liban et le Yémen, formant ce que plusieurs analystes appellent le « Croissant chiite », une ceinture d’influence reliant les présences chiites du Golfe Persique à la Méditerranée.

Dans ce cadre, l’Iran agit non seulement comme un État-nation traditionnel, mais aussi comme le centre idéologique et l’organisateur d’une constellation d’acteurs étatiques et non étatiques. Des organisations telles que le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak et le mouvement houthiste au Yémen ont entretenu des liens politiques, financiers ou militaires avec Téhéran. Ensemble, ils forment ce que certaines études qualifient « d’Axe de la Résistance » face à l’influence occidentale et à des alliés régionaux comme Israël et l’Arabie saoudite.
Ce rôle prend une dimension supplémentaire dans le contexte d’un monde multipolaire émergent. L’Iran se présente comme l’un des nœuds géopolitiques reliant le Moyen-Orient à des acteurs eurasiens plus larges, entretenant des relations stratégiques avec des puissances comme la Russie et la Chine, tout en participant à des réseaux économiques et diplomatiques qui fonctionnent comme des alternatives au système occidental. Bien que ces alliances ne soient ni homogènes ni exemptes de tensions, elles contribuent à situer l’Iran dans un cadre plus large de pouvoirs globaux.
En même temps, l’influence iranienne n’est ni absolue ni homogène. Au sein même des communautés chiites existent diverses tendances religieuses et politiques, et certains pays à forte population chiite maintiennent des positions indépendantes, voire critiques vis-à-vis de Téhéran. La relation entre identité religieuse et géopolitique est donc complexe et dynamique.
En résumé, l’Iran fonctionne comme la pierre angulaire du monde chiite contemporain, non seulement en raison de son poids démographique ou religieux, mais par sa capacité à articuler des réseaux politiques, idéologiques et stratégiques qui dépassent ses frontières nationales. Dans la transition vers un système international multipolaire, ce rôle fait de Téhéran un acteur central pour comprendre les nouvelles configurations informelles au Moyen-Orient et au-delà.
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18:02 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, moyen-orient, iran, croissant chiite, chiisme |
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Friedrich List: l’économiste du capitalisme industriel

Friedrich List: l’économiste du capitalisme industriel
Paolo Raimondi
Source: https://jornalpurosangue.net/2026/01/03/friedrich-list-o-...
Je limiterai mes observations à la réfutation de la théorie d’Adam Smith et compagnie, dont les erreurs fondamentales n’ont pas encore été comprises avec la clarté nécessaire.
C’est cette théorie qui fournit aux opposants du Système Américain (selon List) la base intellectuelle de leur opposition. C’est la combinaison de ces soi-disant théoriciens avec ceux qui pensent avoir un intérêt dans le soi-disant libre marché qui donne à cette opposition une force aussi apparente. Arborant une supposée supériorité en science et en connaissance, ces disciples de Smith et de Jean-Baptiste Say considèrent tout défenseur du bon sens comme des empiristes dont les capacités intellectuelles et les réalisations littéraires ne seraient pas assez fortes pour comprendre la doctrine sublime de leurs maîtres.
« Je crois qu’il est du devoir [de la Convention Générale de Harrisburg, de 1827] de s’attaquer à la racine du mal, en déclarant erroné le système d’Adam Smith et compagnie, en lui déclarant la guerre au nom du Système Américain, en invitant les hommes de lettres à révéler ses erreurs et à prononcer des conférences populaires sur le Système Américain, et, enfin, en exigeant que les gouvernements des différents États, ainsi que le gouvernement fédéral [des États-Unis], soutiennent l’étude du Système Américain dans les divers collèges, universités et institutions littéraires placés sous leurs auspices. »
Qui croyez-vous être l’auteur de cette déclaration radicale? Un révolutionnaire anticapitaliste? Un communiste marxiste? Ou simplement un socialiste aux paroles dures? Non. Il s’agit de Friedrich List, dans une lettre écrite le 10 juillet 1827, en Pennsylvanie, adressée à Charles Ingersoll, vice-président de la Société de Pennsylvanie pour la Promotion des Manufactures et des Arts Mécaniques.
Friedrich List, le scientifique et économiste allemand né à Reutlingen (Wurtemberg) en 1789, allait devenir, avant sa mort en 1846, le père de l’Union douanière allemande, le fameux Zollverein, qui fut la base de l’unité politique de l’Allemagne. List fut un ardent défenseur du capitalisme industriel, du Système Américain d’économie physique, du système d’économie nationale et du premier grand système ferroviaire et de transports intégré à l’échelle européenne.
Je crois qu’il est psychologiquement pertinent d’avoir cette référence historique précise, car l’effondrement du système économique bolchevique a frappé l’Europe de l’Est et l’Union Soviétique, plongeant les observateurs dans une telle perplexité qu’il existe depuis une tendance à penser, sous la présomption que la propagande occidentale est vraie, que toutes les économies occidentales sont couronnées de succès et suivent les mêmes principes que le soi-disant libre marché.
La crise économique et globale est si avancée et explosive que nous n’avons pas le droit de commettre cette erreur ni de perdre plus de temps.
Je vais maintenant souligner rapidement quelques-unes des contributions les plus pertinentes de la théorie et de l’action de List, en cherchant à utiliser ses propres arguments, extraits de ses nombreux écrits, le plus connu étant « Le Système national d’économie politique » de 1844.
Le cosmopolitisme contre les nations
L’économie politique se compose de trois éléments : 1) l'économie individuelle ; 2) l'économie nationale ; 3) l'économie de l’humanité. Adam Smith traite de l’économie individuelle et de l’économie de l’humanité, c’est-à-dire de l’économie cosmopolite. Liberté sur toute la planète, paix universelle et éternelle, droits naturels, union de toute la famille humaine. La liberté absolue du commerce sur tout le globe était en parfaite harmonie avec cette doctrine.
C’est l’idéologie du « One World », du nouvel ordre mondial, avec la bénédiction des loges maçonniques.
Mais ce n’est pas la réalité. Dans le monde réel, il existe des nations ; certaines sont avancées, dotées de pouvoir industriel et militaire ; d’autres non. Dans le monde réel, il existe aussi des guerres et des intérêts distincts, parfois opposés, entre nations. List affirme :
« Dans les conditions existantes dans le monde, le résultat du libre-échange général ne serait pas une république universelle, mais, au contraire, une sujétion universelle des nations les moins avancées à la suprématie des puissances manufacturières, commerciales et navales dominantes. »
List accusa Smith (qui travailla pour la Compagnie des Indes orientales) de servir les intérêts de la Grande-Bretagne, la puissance coloniale, afin de maintenir les colonies au niveau de productrices de biens agricoles, de matières premières ou de produits intensifs en main-d’œuvre et de basse technologie pour l’exportation. De même, List attaqua la théorie de la population de Malthus comme étant le résultat du système colonial de libre-échange d’Adam Smith.
List opposa à cela l’idée d’une économie nationale, d’une importance décisive pour les nations émergentes — une économie nationale cherchant à développer sa propre base industrielle et ses forces productives, mettant son marché intérieur à la disposition des manufactures naissantes, protégées, si nécessaire, par des tarifs et des droits de douane.
Le pouvoir productif contre la valeur d’échange
Pour Adam Smith, la « richesse des nations » repose sur l’échange de valeurs monétaires organisé autour du principe « acheter à bas prix, vendre à prix élevé » (« buy cheap and sell dear »). Smith affirme que, si une nation produit du coton, par exemple, pour des raisons climatiques et naturelles, elle doit simplement continuer à le produire et à l’exporter, achetant à d’autres nations ce qu’elles produisent de mieux, comme les produits textiles finis d’Angleterre.
Et qu’en est-il de la création d’un système industriel national, incluant des manufactures textiles? Smith objecte que cela ne serait pas économique, car produire en interne coûterait, au début, plus cher qu’importer des biens déjà manufacturés. C’est le système que l’Empire britannique voulait maintenir vis-à-vis de ses colonies, y compris les États-Unis, jusqu’à l’indépendance américaine, et c’est ce que fait et continue de faire le Fonds monétaire international vis-à-vis du secteur en développement, des pays d’Europe de l’Est et du monde en général.
L’idée de List est qu’une nation qui ne produit que des valeurs d’échange peut, à un moment donné, sembler prospère, mais elle ne sera jamais souveraine, indépendante et véritablement forte du point de vue industriel.
« Le pouvoir de produire la richesse est infiniment plus important que la richesse elle-même ; il assure non seulement la possession et l’accroissement de ce qui a été gagné, mais aussi le remplacement de ce qui a été perdu. »
Éducation, progrès culturels, promotion scientifique, promotion de la justice, défense nationale, accroissement des connaissances, expansion de la liberté, amélioration des institutions politiques, combinés à un pouvoir manufacturier croissant : telle est la source de la valeur et, une fois mobilisée, elle peut générer une production matérielle accrue.
« L’état actuel des nations est le résultat de l’accumulation de toutes les découvertes, inventions, améliorations, perfectionnements et efforts de toutes les générations qui ont vécu avant nous ; ils forment le capital mental de la race humaine actuelle, et chaque nation n’est productive que dans la mesure où elle a su s’approprier ces conquêtes des générations précédentes et les élargir par ses propres acquisitions. Le produit le plus important des nations consiste en les hommes. »

Dans cette perspective, List soutint la création d’écoles polytechniques, c’est-à-dire d’écoles de sciences et d’ingénierie, dans toutes les grandes villes d’Amérique et d’Europe. Il présenta diverses propositions pour promouvoir l’éducation scientifique et humaniste, soutint l’organisation d’expositions économiques et scientifiques comme aspect de l’éducation et de la socialisation des découvertes scientifiques et technologiques et de leur mise en œuvre.
Le capitalisme industriel
Le système américain, ou capitalisme industriel, consiste en le développement, par l’État, de l’infrastructure économique de base, avec l’idée que c’est à l’État de générer du crédit et de fournir la direction et l’entretien de ces projets. Cela est réalisé par une combinaison d’action économique directe de l’État et par la création, par l’État, d’un système de régulations dans lequel les intérêts privés peuvent opérer. En même temps, on favorise le progrès technologique et l’activité entrepreneuriale.
C’est la création d’une base industrielle technologiquement avancée qui résulte du développement d’une économie nationale, de la production et du marché intérieur. Le marché intérieur, notamment dans la phase initiale, doit être protégé par le maintien de barrières commerciales.
La politique de crédit et financière du Système Américain est associée à Alexander Hamilton (portrait), le premier secrétaire au Trésor des États-Unis (1789–1794), qui fonda la Première Banque nationale des États-Unis. La banque nationale crée du crédit (à de faibles taux d’intérêt), augmentant la quantité de papier-monnaie en circulation, mais en veillant à ce qu’il soit strictement destiné à des catégories spécifiques d’investissement productif. Cette fonction est coordonnée avec le système bancaire privé.
List participa directement à la promotion du Système Américain après avoir été introduit aux États-Unis par le général marquis de Lafayette. Il fut accueilli en Amérique, en 1825, comme républicain et patriote européen et américain. Il collabora personnellement avec des Américains tels que Henry Clay (futur secrétaire d’État), John Quincy Adams (futur président) et l’économiste Mathew Carey.
Le Zollverein
Trente-six États allemands, chacun avec sa propre économie et son propre système tarifaire, n’avaient pas de poids historique face à l’écrasante puissance militaire et économique de l’Empire britannique et de ses colonies. Les Britanniques manipulaient continuellement ces États, opposant les intérêts des uns aux autres.
List comprit que, pour devenir indépendante et unie, l’Allemagne devait développer sa propre industrie, ses manufactures et son pouvoir productif. L’union politique pouvait être atteinte s’il y avait une union économique fonctionnelle. Il proposa la création d’un marché commun pour les États allemands, c’est-à-dire l’élimination des tarifs internes. Mais, pour bâtir une force industrielle, il faut du temps, et la structure industrielle nationale encore fragile devait pouvoir produire pour le marché intérieur, même si, au début, les coûts étaient supérieurs aux offres britanniques. Le marché devait être protégé par des droits de douane contre la concurrence étrangère. Seules les branches industrielles les plus importantes (à forte concentration technologique) devaient bénéficier d’une protection spéciale dans la phase initiale.

Le Zollverein débuta le 1er janvier 1835 (List y œuvrait depuis 1819), avec les associations Prusse-Hanovre et Bavière-Wurtemberg, incorporant les autres États au fil du temps, les dernières à adhérer étant les villes hanséatiques, plus influencées par la Grande-Bretagne. L’idée de List était d’associer, en réalité, toute l’Europe continentale à cette union.
Il proposa cela à la Belgique en 1844 ; il tenta d’inclure la Hollande la même année ; l’Autriche et la Hongrie, y compris Prague, avaient déjà été invitées en 1843 ; et, à partir de là, il envisagea un corridor de développement le long du Danube jusqu’à la Turquie. Il discuta de cela avec la France, où il entretenait des contacts avec des adeptes de la tradition colbertiste. Il avait aussi un plan pour associer la Russie à cette expansion des manufactures et du commerce.
On peut dire qu’il est le véritable père de la Communauté économique européenne basée sur le Système Américain.
Le système ferroviaire et l’infrastructure
Pour créer un système industriel national et promouvoir le développement des forces productives de la nouvelle union, List proposa la réalisation immédiate d’une série de grands projets centrés fondamentalement sur la création d’un réseau efficace de liaisons ferroviaires. List qualifiait le Zollverein et le système ferroviaire de « jumeaux siamois ».

Dès 1833, dans son premier plan ferroviaire global, l’une des branches partant de Leipzig allait jusqu’à Prague. Son projet était de relier toute l’Europe continentale par des voies ferrées et des canaux intérieurs, atteignant tout particulièrement la Belgique et la Hollande, établissant ainsi une connexion directe de l’Europe avec les États-Unis par la navigation océanique.
Les idées de List sur un « système national d’économie politique » sont parvenues au Japon, à la Chine de Sun Yat-sen, à l’Amérique latine, à la Hongrie et dans tous les coins de l’Europe. L’Association des fileurs de Bohême fut très proche des idées de List, et l’écrivain slovaque Ľudovít Štúr fit campagne pour ses programmes.
Publié dans l’« Executive Intelligence Review » le 21 juin 1991.
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vendredi, 13 mars 2026
La sagesse de la République populaire de Chine face à l’instabilité mondiale

La sagesse de la République populaire de Chine face à l’instabilité mondiale
Luca Bagatin
Source: https://amoreeliberta.blogspot.com/2026/03/la-saggezza-de...
En marge de la quatrième session de la 14ème Assemblée nationale populaire, qui s’est tenue à Pékin, le ministre chinois des Affaires étrangères a répondu, lors d’une conférence de presse, aux questions relatives à la position de la République populaire de Chine en cette période de grande turbulence internationale.
Concernant les relations entre la Chine et les États-Unis, le ministre Wang a expliqué qu’aucune des deux parties ne peut remodeler l’autre, mais que les deux doivent s’efforcer d’interagir de manière constructive, en éliminant les interruptions inutiles dans leurs rapports.
Tout en critiquant fermement les actions militaires américaines au Moyen-Orient, le ministre Wang souhaite stabiliser les relations avec Washington.
Il a affirmé que la Chine ne partage pas la logique de la « co-gouvernance des grandes puissances », mais qu’il faut tenir compte du fait qu’il y a plus de 190 pays sur la planète et que l’Histoire mondiale doit être écrite collectivement par toutes les nations. L’avenir de l’humanité – selon le ministre Wang – doit donc être créé conjointement par les peuples de tous les pays.
La position chinoise se fonde sur la « diversité et la coexistence », qui sont les fondements mêmes de la nature de la communauté humaine, et il a affirmé que la coexistence multipolaire est la forme la plus appropriée pour le paysage international.
Le ministre a rappelé que l’Histoire nous enseigne que la rivalité entre grandes puissances et l’affrontement entre blocs ne mènent qu’à la souffrance et aux désastres pour l’humanité.
C’est pour cette raison que la Chine ne souhaite pas suivre le principe selon lequel «une nation forte est destinée à rechercher l’hégémonie».

Les lignes directrices de la politique étrangère chinoise resteront fondées sur la construction d’un monde «multipolaire, équitable et ordonné». «Équitable», a expliqué le ministre Wang, signifie que les pays, quelle que soit leur taille ou leur puissance, doivent être considérés comme des membres égaux de la communauté internationale. «Ordonné» signifie que tous les pays doivent respecter les règles internationales reconnues, c’est-à-dire les buts et principes de la Charte des Nations unies et les normes qui régissent les relations internationales.
Selon le ministre Wang, pour construire un ordre multipolaire, les grandes puissances, dotées de plus de ressources, doivent assumer davantage de responsabilités afin d’atteindre ces objectifs d’équité et d’ordre.
Concernant l’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, le ministre a souligné, citant un ancien proverbe chinois, que «les armes sont des instruments menaçants et ne devraient pas être utilisées à la légère».
Il a affirmé que «c’est une guerre qui n’aurait pas dû avoir lieu, une guerre qui n’apporte de bénéfice à personne», expliquant que l’Histoire du Moyen-Orient enseigne que la force n’a jamais apporté de solution et que les conflits armés n’ont fait qu’attiser la haine et engendrer de nouvelles crises.
Le ministre Wang a également souligné que la Chine entend poursuivre son soutien et sa coopération avec les pays du Sud global; qu’elle souhaite sauvegarder et renforcer le rôle de l’ONU et s’oppose à toute forme d’hégémonie, tout en promouvant l’indépendance, la paix et le développement mondiaux.
Concernant les tensions avec un Japon de plus en plus belliciste et militariste, gouverné par l’extrême droite, le ministre Wang a déclaré que la Chine ne permettra plus à quiconque de justifier le colonialisme et que «l’avenir des relations entre la Chine et le Japon dépend du choix du Japon».
Luca Bagatin
19:12 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : wang yi, actualité, chine, politique internationale |
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Les Kurdes en conflit avec Reza Pahlavi

Les Kurdes en conflit avec Reza Pahlavi
Les minorités ethniques d’Iran : Quelle est l’intégration des Kurdes, Louris, Arabes, Baloutches, Azéris et autres peuples turciques ? Préparent-ils une révolte ?
Felix Hagen
Alors qu’à Washington on parle encore de « frappe ciblée », le Moyen-Orient s’embrase. Parmi les morts des frappes aériennes figure également le grand ayatollah Ali Khamenei, qui avait marqué la politique du pays depuis plus de trente ans. Pourtant, le soulèvement populaire espéré par l’Occident n’a pas eu lieu. En Iran, au lieu d’un climat révolutionnaire, on observe un mélange de choc, de colère et d’unité nationale. La frappe aérienne contre une école de filles dans la ville d’Hormozgan, où la minorité arabe est très présente, et qui a coûté la vie à plus d’une centaine d’enfants, est diffusée en boucle à la télévision d’État ; même des opposants déclarés au régime parlent soudain de défendre la patrie. L’ancienne star du football Ali Daei, autrefois figure de l’opposition, déclare préférer mourir que de trahir, et l’ancien prisonnier politique Mohsen Borhani « baise les mains de tous les défenseurs de la patrie ».
Même les militantes du mouvement « Femme, Vie, Liberté » – qui, après la mort de Mahsa Amini en 2022 pendant une garde à vue, avait déclenché des manifestations nationales – se montrent nettement réservées à l’idée de s’allier à une intervention militaire étrangère.
Cela tient aussi à la composition ethnique du pays, car qui veut peser sur l’avenir de l’Iran doit se départir de l’image d’un État religieux homogène. L’Iran n’est pas un bloc monolithique mais un État multinational dont l’histoire est impériale. À peine la moitié de la population est d’origine persane. Le reste se répartit entre Azéris au nord-ouest, Kurdes à l’ouest, Arabes dans le sud-ouest pétrolier, Baloutches au sud-est, Lors/Louris dans le Zagros, ainsi que de nombreuses petites communautés tribales et religieuses. Cette mosaïque ethnique est une réalité politique – et c’est précisément là que misent ceux qui, de l’extérieur, espèrent un basculement.

Reza Pahlavi, le fils du shah renversé en 1979, tente par exemple de s’ériger en défenseur des minorités. Dans une récente allocution sur Internet, il s’adresse explicitement aux provinces du Khouzistan, d'Ilam, de Kermanshah, du Kurdistan et d'Azerbaïdjan occidental, aux « courageux Azéris, Kurdes et Lors », à la communauté Yarsan, ainsi qu’aux petites tribus comme les Jaff, Kalhor, Sanjabi et Bakhtiari. La stratégie se comprend: qui veut renverser la République islamique doit mobiliser la périphérie. Les Kurdes, Arabes et Baloutches sont depuis des décennies considérés comme plus enclins au conflit que les Azéris, mieux intégrés. Qui sème le trouble ici, affaiblit le centre.

Mais le problème de Pahlavi n’est pas la logique de son discours, mais son manque de légitimité. Dans le pays même, il ne dispose d’aucun réseau solide, d’aucune structure de parti ni de base organique. Son soutien provient surtout des cercles d’exilés aisés aux États-Unis et en Europe. Pour de nombreux Iraniens, il est moins un porteur d’espoir que l’héritier d’une dynastie autrefois très liée à Washington et à Londres. Le souvenir du renversement de Mossadegh en 1953 (photo) et du caractère autoritaire de la dynastie Pahlavi n’a nullement disparu. Le reproche de ses compatriotes restés au pays: quiconque appelle à la révolte depuis l’étranger apparaît vite comme un entrepreneur politique qui cherche à tirer profit de la chute du régime.
S’y ajoute un problème structurel: les groupes auxquels s’adresse Pahlavi sont certes mécontents, mais pas automatiquement monarchistes ou pro-occidentaux. Les Kurdes de l’ouest réclament depuis des décennies des droits culturels et l’autonomie, pas le retour d’une couronne persane. Les Arabes du Khouzistan se plaignent de leur marginalisation économique, non de l’absence de monarchie. Les Baloutches du sud-est luttent contre la pauvreté, la discrimination religieuse et la répression étatique – leur agenda est local, non dynastique. La proposition de Pahlavi d’un État-nation laïc peut séduire les think tanks occidentaux, mais elle se heurte à l’intérieur à des intérêts fragmentés.
Pahlavi tente aujourd’hui de fédérer les tensions ethniques existantes sans faire partie de ces milieux, promet l’égalité sans être perçu comme un garant crédible dans le pays, et appelle à l’unité nationale, alors que sa propre existence politique repose sur le récit fabriqué par ses soutiens extérieurs. En période de menace extérieure, cela ressemble, pour beaucoup d’Iraniens, plus à de l’opportunisme qu’à du leadership. Il n’est donc pas étonnant que Pahlavi, dans sa tentative de séduction des minorités, suscite surtout moqueries et colère; «nous avons subi des nettoyages ethniques tant sous la République islamique que sous les Pahlavi», répond par exemple le séparatiste kurde Karim Parwizi aux tentatives de recrutement de Pahlavi, qualifiant ensuite le monarchiste de «fasciste». Dans d’autres régions aussi, le soutien au prince héritier reste limité; le retour de la monarchie perse ne semble pas être un objectif politique désirable pour de nombreux Iraniens de diverses origines ethniques.



De plus, de nombreux observateurs occidentaux sous-estiment la capacité d’intégration de la République islamique. Aussi conflictuelle soit-elle, la relation entre centre et périphérie: les Azéris, deuxième groupe ethnique du pays, sont profondément ancrés dans l’appareil d’État, et de nombreux religieux de haut rang sont issus de leurs rangs. Des familles kurdes, lores ou arabes sont également présentes dans l’administration et l’armée; le président Masoud Pezechkian, par exemple, est le fils d’une mère kurde et d’un père azéri. Les frontières ethniques dans le pays suivent rarement des lignes territoriales nettes, mais se recoupent dans les familles, les villes et les régions. Tout ce qui risquerait une désintégration ethnique mènerait à une longue guerre civile – un scénario qui effraie même beaucoup d’opposants au régime.
Les minorités religieuses officiellement reconnues en Iran ont aussi beaucoup à perdre. Outre les chrétiens orthodoxes et catholiques, les juifs et les zoroastriens bénéficient de la liberté de culte et de sièges parlementaires garantis par la Constitution. Une particularité dans la région, qui assure notamment la loyauté des Arméniens chrétiens – et permet une diplomatie secrète efficace avec le Saint-Siège. Une désintégration sur des lignes ethniques serait pour ces minorités urbaines une catastrophe, semblable à l’exode des chrétiens d’Irak ou de Syrie après la chute des dictatures locales. Mais ce ne sont pas seulement les minorités religieuses qui craignent un tel sort, aussi les classes moyennes et supérieures urbaines sont hostiles aux conflits ethniques: en Iran, l’identité ethnique passe souvent au second plan derrière l’identité sociale et économique. Les Kurdes et les Arabes issus de la classe moyenne se considèrent plus souvent comme «Iraniens» que les paysans ou ouvriers agricoles locaux. Plus un Iranien gravit les échelons sociaux, moins son appartenance tribale ou linguistique a d’importance. Être «iranien» est pour beaucoup moins une question d’appartenance ethnique au groupe perse qu’une question de langue et de culture. Si la foi chiite commune a perdu de son pouvoir d’intégration, la religion, l’histoire et la langue communes restent des liens essentiels pour l’ensemble du pays.
Enfin, la République islamique ne se présente pas non plus politiquement comme un État-parti idéologique. Au sein des institutions officielles, plusieurs courants et groupes d’intérêt luttent pour le pouvoir ; à Khamenei décédé succède ainsi un triumvirat composé du président libéral Masoud Pezechkian, du conservateur Gholam-Hossein Mohseni-Ejei et du religieux mais peu politisé Alireza Arafi. Quel camp l’emportera reste incertain, mais une chose est sûre : le calcul occidental d’une décapitation rapide et d’un bouleversement consécutif ne s’est pas, jusqu’à présent, réalisé.
18:55 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, kurdes, kurdes d'iran |
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Le conflit en Iran et en Méditerranée orientale

Le conflit en Iran et en Méditerranée orientale
Lucas Leiroz
Source: https://jornalpurosangue.net/2026/03/05/o-conflito-no-ira...
Aujourd'hui, l'Iran a lancé deux attaques contre des bases de l'OTAN en Turquie et une en Grèce. Toutes ont été interceptées. Auparavant, des missiles étaient déjà tombés sur la base britannique à Chypre, causant des dégâts.
L'une des spirales potentielles d'escalade du conflit actuel se trouve précisément dans la région de la Méditerranée orientale. Nous avons là une poudrière proche de l’explosion.
Récemment, la Grèce, Chypre et Israël ont élevé leur partenariat politique préexistant au statut d’alliance militaire. En pratique, ils ont formé une sorte de "mini-OTAN" en Méditerranée orientale.
Cette manœuvre s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre la Turquie et Israël, qui se sont fortement aggravées depuis la chute d’Assad en Syrie. Les deux pays combattaient Assad parce que la Syrie servait de zone tampon, bloquant autant le projet néo-ottoman d’Erdogan que le projet du Grand Israël de Netanyahu.
Sans Assad, les expansionnismes turc et israélien ont commencé à s’affronter et l’on est désormais à la veille d’un conflit armé. Le gouvernement du HTS en Syrie a plutôt bien géré la situation et équilibré les relations avec les deux pays, mais il est clair qu’il penche du côté israélien.
Cela a amené la Turquie à réduire ses liens avec Israël et à renforcer sa coopération avec l’Iran. Récemment, il a été révélé que la Turquie avait fourni des renseignements à l’Iran lors de la Guerre des Douze Jours. On ne sait pas encore quelle est la situation dans le conflit actuel.
Je suis de près l’opinion turque sur les réseaux sociaux et j’observe des sentiments ambigus. D’un côté, un soutien total à l’Iran ; de l’autre, de l’indifférence, voire une inclination vers Israël. Et les deux positions ont leurs propres logiques.

Les Turcs constituent un élément important de la composition ethnique de l’Iran. Les Azéris (peuple turcique oghouz) représentent la plus grande minorité ethnique d’Iran. En additionnant Azéris et autres groupes turciques du pays, environ 30 % de la population iranienne parle une langue turcique.
L’ayatollah Ali Khamenei lui-même, par exemple, est d’origine turco-azérie par son père. Le président Pezeshkian aussi. Une grande partie de l’élite politique iranienne est de souche turque. En pratique, l’Iran est presque un empire binational turco-perse. Les Turcs locaux vivent en paix et sont respectés par les Perses, c’est pourquoi une partie des patriotes turcs soutient l’Iran inconditionnellement (j’ai même vu des Turcs demander que l’Iran attaque les bases américaines en Turquie !).
D’un autre côté, les sentiments expansionnistes pan-turcs sont forts en Turquie et de nombreux militants nationalistes locaux veulent annexer les régions d’Iran à majorité turque. Erdogan joue sur tous les tableaux et tire parfois profit de ces sentiments nationalistes. C’est pourquoi la Turquie a aussi laissé entendre que, si l’Iran s’effondrait et perdait le contrôle de ses provinces, il y aurait une incursion militaire turque dans l’Azerbaïdjan du Sud (province iranienne à majorité turco-azérie – à ne pas confondre avec le pays Azerbaïdjan).
Ainsi, la nouvelle des attaques d’aujourd’hui a été reçue de manière ambivalente. Peu de gens les ont soutenues explicitement. Et, parmi ceux qui les ont condamnées, certains demandaient des représailles et une collaboration avec Israël, tandis que d’autres réclamaient l’expulsion des bases et la formation d’une alliance avec l’Iran.

En parallèle, il y a la question de Chypre, une île divisée en quatre parties: un État ethniquement grec au sud, un protectorat militaire britannique, une zone tampon de l’ONU et la République turque de Chypre du Nord, contrôlée par la Turquie. L’Iran a déjà attaqué le protectorat britannique sur l’île dans les premiers jours de la guerre. Et aujourd’hui, il a frappé la base américaine en Grèce, qui est alliée à Chypre "du Sud" (grecque) et à Israël, ce qui signifie que la Grèce et Chypre pourraient éventuellement commencer à soutenir militairement Israël en représailles contre l’Iran.
Je ne sais pas comment Erdogan va gérer tout cela, mais, à sa place, voici l’attitude que j’adopterais : condamnation bureaucratique et formelle de l’Iran pour les attaques contre les bases en territoire turc (pour satisfaire les nationalistes) + attaque contre Chypre grecque et soutien à l’Iran contre Israël. C’est la meilleure façon pour l’Iran et la Turquie de tirer mutuellement profit de cette situation.
De plus, les États-Unis et Israël ont déjà clairement indiqué qu’ils allaient lancer les milices kurdes, leurs marionnettes favorites, pour attaquer l’Iran par voie terrestre. Ces mêmes milices posent de graves problèmes en Turquie et il est dans l’intérêt commun turco-iranien de les éliminer une bonne fois pour toutes.
Enfin, il est grand temps que la Turquie quitte l’OTAN, expulse les bases américaines et mène des politiques d’intégration avec l’Iran, la Russie et la Chine — des pays qui abritent d’importantes populations turciques et qui ont beaucoup plus à offrir à Ankara que le monde occidental en déclin.
18:15 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : méditerranée, méditerranée orientale, chypre, israël, turquie, iran, europe, affaires européennes |
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Une nouvelle guerre menace l’économie eurasiatique, et ce n’est pas l’Iran

Une nouvelle guerre menace l’économie eurasiatique, et ce n’est pas l’Iran
Le conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan, aux portes de la Chine, met à l’épreuve les fondements de l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux.
par Ladislav Zemánek
Source: https://jornalpurosangue.net/2026/03/11/uma-nova-guerra-a...
Le début des hostilités ouvertes entre le Pakistan et l’Afghanistan marque l’affrontement le plus grave entre ces deux voisins depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021. Après des semaines d’affrontements transfrontaliers croissants et d’attaques en représailles, Islamabad s’est déclaré en « état de guerre ouverte » avec le gouvernement taliban, après avoir mené des frappes aériennes contre des cibles dans des villes afghanes et des provinces frontalières.
La violence a détruit un fragile cessez-le-feu négocié en octobre 2025 et s’est rapidement transformée en l’escalade la plus meurtrière le long de la Ligne Durand — la frontière de 2600 kilomètres entre les deux pays — depuis des années. Des dizaines de milliers de civils ont été déplacés, et le risque d’une crise régionale plus vaste s’accroît.
Le déclencheur immédiat réside dans les différends sur la militance transfrontalière. Le Pakistan accuse Kaboul d’abriter des combattants du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), des accusations que les Talibans nient. Cependant, les implications géopolitiques de ce conflit vont bien au-delà de la frontière. Pour la Chine, cette guerre représente non seulement une crise sécuritaire, mais aussi un défi direct à sa vision stratégique d’une intégration régionale élargie.


Parmi les acteurs extérieurs impliqués, la Chine est sans doute celle qui a le plus à perdre en cas de rupture prolongée entre Islamabad et Kaboul.
Depuis des années, Pékin cherche à positionner le Pakistan et l’Afghanistan comme des nœuds centraux dans une architecture économique transrégionale reliant l’Asie centrale, l’Asie du Sud et l’ouest de la Chine. Au cœur de cette vision se trouve le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), l’un des projets phares de l’Initiative "Ceinture et Route" (BRI/Belt & Road Initiative). Construit autour d’infrastructures de transport, d’investissements dans l’énergie et de zones industrielles s’étendant de la région chinoise du Xinjiang jusqu’au port pakistanais de Gwadar sur la mer d’Arabie, le CPEC a été conçu non seulement comme un partenariat économique bilatéral, mais comme la colonne vertébrale d’une connectivité régionale plus large.

Le corridor économique entre la ville chinoise de Kashgar et la côte pakistanaise.
Dans la pensée stratégique chinoise, l’Afghanistan devait devenir une extension périphérique de ce réseau. Pékin a exploré la possibilité de connecter les routes de transport afghanes, les ressources minières et les corridors de transit au système d’infrastructures plus large du CPEC. Une telle intégration donnerait à l’Afghanistan — un pays enclavé — un accès au commerce maritime, tout en rapprochant les marchés d’Asie centrale des provinces occidentales de la Chine.
Une guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan frappe donc au cœur géographique de cette vision économique.
Les relations de la Chine avec les deux pays permettent de comprendre pourquoi les enjeux sont si élevés. Le Pakistan est depuis longtemps le « partenaire stratégique de coopération toutes saisons » de la Chine. Cette relation englobe la coopération en matière de défense, les transferts de technologies militaires et des liens économiques profonds. La Chine est le principal partenaire commercial du Pakistan et l’investisseur principal derrière les projets du CPEC, qui vont des autoroutes et chemins de fer aux centrales électriques et zones économiques spéciales. Les entreprises chinoises ont engagé des dizaines de milliards de dollars dans les infrastructures pakistanaises, tandis que Pékin voit le pays comme une porte d’entrée cruciale reliant l’ouest de la Chine à l’océan Indien.

L’engagement de la Chine avec l’Afghanistan, bien que plus prudent, s’est également développé depuis le retour des talibans au pouvoir. Pékin a maintenu des canaux diplomatiques avec les talibans même avant le retrait des États-Unis en 2021 et a depuis intensifié les contacts économiques. Des entreprises chinoises ont montré de l’intérêt pour l’immense richesse minérale encore peu exploitée de l’Afghanistan, y compris les gisements de cuivre et de terres rares. Parallèlement, Pékin a encouragé le commerce transfrontalier et une coopération limitée en matière d’infrastructures, espérant intégrer progressivement l’Afghanistan aux réseaux économiques régionaux.
Pour gérer les sensibilités politiques de ces relations, la Chine a mis en place un mécanisme diplomatique trilatéral — le dialogue Chine-Pakistan-Afghanistan — visant à promouvoir la coopération économique et la coordination sécuritaire entre les trois pays. Cette initiative reflète la conviction de Pékin que le développement et la connectivité peuvent progressivement réduire l’instabilité dans l’une des régions les plus volatiles du monde.
Le déclenchement d’une guerre entre deux membres de cet arrangement expose désormais la fragilité de cette approche.
Au cœur du dilemme chinois se trouve un décalage fondamental entre les outils dont elle dispose et les forces qui alimentent le conflit. Les principaux instruments de Pékin dans la région sont économiques : investissements dans les infrastructures, incitations commerciales et financements pour le développement. Mais les dynamiques qui façonnent le conflit entre le Pakistan et l’Afghanistan impliquent des réseaux militants, des frontières contestées, des rivalités idéologiques et des pressions politiques internes.
L’intégration économique peut favoriser la coopération à long terme, mais elle ne résout pas facilement des insurrections actives ou des dilemmes sécuritaires profondément enracinés.
Le discours public de la Chine reflète l’équilibre délicat qu’elle doit maintenir entre ses deux partenaires. Pékin a exhorté Islamabad et Kaboul à résoudre leurs différends par le dialogue et la négociation, tout en faisant savoir qu’elle est prête à faciliter une désescalade. En coulisses, des diplomates chinois restent en contact avec les deux gouvernements par le biais de canaux déjà établis, y compris le mécanisme trilatéral de coordination.

Néanmoins, la diplomatie seule pourrait ne pas suffire à résoudre les tensions structurelles profondes qui alimentent le conflit. La Ligne Durand — frontière tracée à l’époque coloniale qui sépare l’Afghanistan et le Pakistan — reste contestée par Kaboul et est depuis longtemps source de friction. Les réseaux militants transfrontaliers compliquent encore davantage la sécurité régionale, permettant à des groupes armés d’exploiter des frontières poreuses et des rivalités politiques.
À cet égard, la guerre actuelle n’est pas seulement un différend bilatéral, mais l’aboutissement de tensions historiques non résolues.
Le conflit se déroule aussi dans un contexte mondial plus large où le seuil des affrontements entre États dotés de l’arme nucléaire semble évoluer. Au cours de la dernière décennie, les grandes puissances ont de plus en plus recours à des stratégies de pression à haut risque impliquant des acteurs nucléaires — des attaques par procuration contre la Russie aux crises récurrentes entre États nucléaires rivaux. L’Asie du Sud elle-même a déjà connu de tels épisodes, comme l’affrontement entre l’Inde et le Pakistan en 2025.
Le Pakistan est une puissance nucléaire et, bien que la guerre actuelle n’implique pas directement d’autre puissance nucléaire, elle se déroule dans un écosystème régional volatile façonné par la dissuasion nucléaire. Cette réalité augmente les risques d’escalade et met en lumière la normalisation croissante des confrontations à haut risque dans le système international.
Pour Pékin, cette guerre soulève des questions délicates sur un principe central de sa stratégie régionale : l’idée que la connectivité économique peut ouvrir la voie à la stabilité politique. L’Initiative la Ceinture et la Route a été construite sur la conviction que les infrastructures — routes, chemins de fer, oléoducs et ports — peuvent progressivement transformer des régions en proie aux conflits en zones de prospérité économique.
Mais les événements le long de la Ligne Durand montrent les limites de ce modèle.
Les infrastructures peuvent faciliter le commerce, mais ne peuvent pas, à elles seules, surmonter les insurrections idéologiques, les frontières contestées ou les rivalités géopolitiques profondes. Les corridors économiques peuvent encourager la stabilité à long terme, mais ne remplacent pas la réconciliation politique ou une gouvernance efficace.
La guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan représente donc bien plus qu’un autre conflit régional. C’est un test majeur pour la stratégie occidentale de la Chine et pour l’hypothèse plus large selon laquelle le développement, à lui seul, peut remodeler le paysage politique de l’Eurasie.
Reste à savoir si Pékin saura naviguer dans cette crise sans compromettre ses partenariats — ou sa vision stratégique.
Ce qui est certain, cependant, c’est que le conflit qui se déroule actuellement à la périphérie occidentale de la Chine menace de redessiner non seulement les alliances régionales, mais aussi les fondements qui sous-tendent l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux du 21ème siècle.
17:56 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, asie, affaires asiatiques, afghanistan, talibans, pakistan, chine |
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jeudi, 12 mars 2026
Trump est un «chrétien sioniste fondamentaliste»

Trump est un «chrétien sioniste fondamentaliste»
Pierre-Emile Blairon
Tout comme 50 millions d’Américains car, oui, 50 millions d’Américains se réclament de ce mouvement religieux, ce qui n’est pas rien pour un pays de 350 millions d’habitants.
Trump ne changera pas, il a dans son ADN la poursuite du rêve d’hégémonie américaine sur la planète et n’acceptera jamais de voir les États-Unis d’Amérique relégués derrière les BRICS.
Trump suit exactement son modèle biblique: c’est le rêve sioniste du «Grand Israël» étendu à l’échelle de la planète: pour Trump, le «Peuple élu», c’est moins l’Israël sioniste que les Américains du «Nouveau Monde» !
La scène de la Cène
Tout le monde a vu cette photo, ou cette vidéo, de Trump assis à son bureau, le visage baissé et la mine contrite comme s’il s’apprêtait à être lavé de tous ses péchés, ce jeudi 5 mars 2026.
Autour de lui, debout, les mains posées sur son crâne élégamment parcouru d’une vague blonde décolorée, une vingtaine de prédicateurs se pressent, rameutés en urgence des quatre coins du pays afin de constituer un égrégore qui, grâce à ses prières extatiques, serait susceptible de permettre à Trump de gagner sa guerre contre le « Mal ».
Le Mal est représenté en l’occurrence par les méchants Iraniens qui se passeraient bien de cette « fatwa » sionisto-chrétienne puisqu’ils sont blancs comme neige, n’ayant jamais voulu agresser personne.
On dirait une parodie de la Cène, en moins triviale, moins satanique, moins epsteinienne néanmoins que celle présentée par les Macron et leurs suppôts lors des Jeux Olympiques organisés par la France en été 2024.

Cette scène soulève cependant de nombreuses questions, objections et critiques sur la légitimité de ce personnage à jouer ce rôle du héros adoubé par ses preux chevaliers avant de partir au combat pour terrasser le dragon.
Dans plusieurs articles précédents[1], notamment celui de janvier 2026, j’ai tracé un portrait de cet homme qui reste encore (pour combien de temps ?) l’un des plus puissants de la planète.
Donald Trump est un individu que des circonstances et une ascendance favorables ont placé à la tête des États-Unis sans que rien, dans son caractère ou ses aspirations, ne le distingue d’un Américain moyen, voire médiocre. C’est un fils à papa qui, comme tous les gosses de riches, a passé sa jeunesse à trousser les filles et à flamber dans les boîtes de nuit[2] l’argent d’un père qui a réussi lui-même à s’imposer et à s’enrichir grâce à des parents peu regardants sur les moyens d’y parvenir. Ce va-t-en-guerre (pour les autres) n’a pas fait son service militaire, ce qui lui aurait permis d’aller se battre au Vietnam car, après 4 reports d’incorporation, il a réussi à se faire réformer pour une banale épine calcanéenne au talon (ce dont j’ai souffert moi-même sans me faire réformer).
Comme un certain nombre d’Américains, dont la lecture spirituelle se limite souvent à celle d’un seul livre, la Bible, Donald Trump est un individu inculte, rustre et fruste, fasciné par le clinquant, qui n’a retenu de son passage à l’Université, où il a suivi un cursus spécialisé dans les affaires immobilières, que ce qu’un bon Américain doit apprendre, à savoir : respecter la devise sacrée de tous les Américains qui est contenue dans trois mots : Bible and Business.

Le traumatisme originel des Américains
Toute la nation américaine est fortement conditionnée par un traumatisme originel qui explique bien des comportements de ce peuple dirigé par des marchands, des « outlaws » à la gâchette facile, des pasteurs et des psychiatres : le mythe de fondation [3] de l’Amérique est le rejet de leurs ancêtres par le continent européen dont ils sont issus. L’Europe, en l’occurrence l’Angleterre puis la Hollande, les a chassés au début du XVIIe siècle parce qu’ils avaient été atteints d’une sorte de folie religieuse fanatique agressive, le Puritanisme, qui perturbait l’ensemble de leurs comportements et portaient atteinte à la vie normale des voisins qu’ils étaient bien obligés de côtoyer. Pas grand-chose n’a changé depuis.


Le livre, désormais classique, de Christopher Hill sur les sectes extrémistes chassées d'Angleterre au début du 17ème. Catalogue de sectaires établis à la même époque (notons que l'on y inclut les Jésuites). Des Puritains découpent la croix du drapeau anglais, début du 17ème siècle.
Nombre d’Américains d’aujourd’hui ont repris à leur compte ce mythe qu’ils n’ont pas créé mais qu’ils se persuadent d’incarner physiquement, en quelque sorte par procuration tout comme leurs ancêtres revivaient, par leur exil, l’épopée fantasmée des Hébreux dont tous leurs enfants portaient les prénoms. Les biblistes considérèrent dès lors la terre sur laquelle ils venaient de poser les pieds, dont ils ignoraient la vaste étendue (et aussi les habitants), comme la leur, leur terre promise, Israël constituant la nouvelle « maison-mère » des nouveaux Américains, leur véritable patrie spirituelle.
Les premiers présidents des États-Unis vont suivre cette même voie comme nous le montre Prisca Perani, de l’Université de Reims, qui écrivait en 2004, dans un numéro de la revue Matériaux pour notre temps dans cet article : Les chrétiens sionistes aux États-Unis :
« Une certaine identification avec l’Israël biblique semble caractériser les toutes premières colonies. Ainsi, les premiers colons calvinistes ont tendance à s’identifier aux Hébreux, fuyant les persécutions pour trouver une Terre promise où fonder une Nouvelle Jérusalem. Au siècle suivant, des sympathies que l’on pourrait qualifier de philosémites commencent à voir le jour dans certains cercles. Ainsi, des indépendantistes tiennent l’anglais pour la langue de l’oppresseur et veulent faire de l’hébreu la langue nationale.
Thomas Jefferson, Benjamin Franklin et John Adams proposent comme sceau officiel des États-Unis une représentation des Hébreux traversant la Mer Rouge, poursuivis par le pharaon et protégés par Moïse […] John Adams écrit à Thomas Jefferson que les « Hébreux ont fait plus pour civiliser l’homme que toute autre nation ».
Quelle est la doctrine des chrétiens sionistes fondamentalistes ?
Voilà qui n’est pas très simple à expliquer, ce sont des esprits tordus, selon l’expression de Julius Evola.
Selon la revue Études de janvier 2024, fondée par des Jésuites russes en 1856, « Pour les évangéliques américains, fort attachés à une lecture littérale de la Bible, il est certain que les Juifs sont un peuple d’élus, auquel Dieu a promis une terre qui s’étend du ʺNil à l’Euphrateʺ et qui inclut la Judée et la Samarie, la bande de Gaza, les hauteurs du Golan et Jérusalem Est. Pour eux, les territoires occupés après la guerre des Six Jours sont les territoires promis par Dieu à Abraham, d’après la Genèse (Gn 15, 18). Du point de vue évangélique, l’existence des Juifs sert de preuve ou plutôt de témoignage à la véracité de l’Ancien Testament. Le soutien inconditionnel des évangéliques à Israël prend tout son sens dans une perspective eschatologique, centrée sur la ʺFin des tempsʺ, l’ʺenlèvementʺ (the Rapture) des vrais chrétiens avant la Grande Tribulation, le combat de sept ans contre l’Antéchrist, la bataille d’Armageddon (le ʺmont Megiddoʺ, en hébreu), précédant le retour du Christ en gloire, la Parousie. […]

Selon le plus célèbre des sionistes chrétiens, le pasteur John Hagee (photo), ʺil n’est pas possible de dire “Je suis chrétien” et de ne pas aimer le peuple juifʺ. Pour des raisons eschatologiques, Dieu nous ordonne d’aimer le peuple juif et de défendre sa présence sur la Terre sainte. Or, la Bible, selon les évangéliques, ne mentionne pas l’existence d’un peuple palestinien : les Palestiniens n’existent pas, c’est du moins l’opinion maintes fois exprimée par des évangéliques ultraconservateurs comme Mike Huckabee[4], ancien gouverneur de l’Arkansas et candidat malheureux aux présidentielles de 2008 et de 2016. »
Pour les sionistes chrétiens, « seul le retour de Jésus peut apporter la justice aux hommes incapables de la créer eux-mêmes. Il faut donc hâter le retour du Christ pour qu'advienne le règne millénaire du Christ, mais pour hâter ce retour, il faut organiser celui des Juifs dans la terre qui leur a été donnée par Dieu ». (Wikipedia : article : Sionisme chrétien)
Où ça se complique, c’est que beaucoup de ces chrétiens sionistes sont violemment… antisémites comme John Hagee, cité plus haut, qui déclare, rappelons-le : ʺil n’est pas possible de dire “Je suis chrétien” et de ne pas aimer le peuple juifʺ pour ensuite clamer son admiration pour Adolf Hitler. C’est le même John Hagee qui a persuadé Trump de déplacer l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, soulevant l’émoi des pays arabes.
Tout ceci est d’une totale incohérence ; on croit retrouver les discours de Trump (ou ceux de Macron) :

En effet, selon Wikipedia, « ce courant comprend parmi ses principaux représentants des personnalités antisémites, tels que les pasteurs John Hagee, pour qui Adolf Hitler fut « le bras armé de dieu », Robert Jeffress, selon lequel tous les juifs sont destinés à l'enfer. […]
Le Premier ministre israélien de 1977 à 1983, Menahem Begin, encouragea les croyances des sionistes chrétiens. Il cultiva ses liens avec un certain nombre de dirigeants évangéliques fondamentalistes comme Jerry Falwell, David Allen Lewis, Hal Lindsey, Pat Robertson. Menahem Begin entretint d'ailleurs une véritable amitié avec Jerry Falwell, qui reçut le prix Jabotinsky[5], témoignage d'une grande reconnaissance des milieux nationalistes israéliens. » (Wikipedia : article : Sionisme chrétien)
Le sionisme chrétien de l’administration Trump est clairement affiché
Déjà, le 18 janvier 2025, la revue universitaire The Conversation, dans un article intitulé Le sionisme chrétien, une influence majeure sur la nouvelle administration Trump avait pointé la prépondérance des sionistes chrétiens au sein de l’équipe Trump qu’elle appelait encore « nationalistes chrétiens » et relevait l’aspect messianique et mystique de l’entourage de Donald Trump.
« Depuis une dizaine d’années, une nouvelle idéologie s’est fabriquée autour du candidat républicain devenu président en 2016 et réélu en 2024 : le nationalisme chrétien. Cette synthèse de circonstance joue sur la corde d’une identité américaine chrétienne ʺde toujoursʺ qui serait menacée par des ennemis intérieurs, mais que Donald Trump – l’élu du peuple – et de Dieu – va protéger et restaurer, de même qu’il va relever la grande Amérique, nation chérie de la Providence. Le nationalisme chrétien qui définit l’ère Trump a une dimension sioniste assumée, malgré son isolationnisme officiel. Cette dimension est plus ancienne que le nationalisme chrétien. Depuis les années 1970-1980, le Parti républicain a progressivement incorporé, avec la pression exercée sur lui par la droite chrétienne, une grille de lecture religieuse de l’État contemporain d’Israël qui semble être devenue commune parmi ses membres et l’entourage de D. Trump. »

Plaque commémorant l’arrivée de sionistes chrétiens américains à Jaffa en 1866.
TV5Monde Info, dans un article intitulé : « Le sionisme chrétien, une idéologie néfaste : le cri d'alarme venu du saint des saints de la Chrétienté » a diffusé, le 30 janvier 2026, un reportage consacré à la colonie israélienne sioniste dénommée Trump Heigths[6], les « hauteurs de Trump », « offerte » par ce même Trump, fondée le 4 juillet 2020 sur le plateau du Golan syrien occupé et annexé par Israël, un Trump qui ne semble pas s’embarrasser, tout comme l’Israël sioniste, de la souveraineté de ces territoires occupés par la force.
Il est désormais difficile, par cet exemple on ne peut plus probant, de nier la politique assumée de l’administration Trump d’occupation de territoires qu’elle considère comme propriété acquise en vertu des mêmes allégations chimériques de terres supposées « données » par Dieu à l’Israël sioniste et, par délégation, aux christiano-sionistes américains.
Des terres, si ce n’est des pays, qui ne leur appartiennent pas, ni aux uns ni aux autres, sous prétexte de préparer conjointement la « parousie » (second avènement du Christ) pour les uns et la venue du Messiah pour les autres.
Pitoyables marchands du Temple qui exposent à la vue de Dieu et du monde leurs sordides tractations !
Nous sommes en plein délire. Comment des esprits sensés peuvent-il croire qu’il suffit de préparer matériellement, -voire d’en faire table rase- un lieu illégalement acquis au prix de massacres de dizaines de milliers de personnes innocentes pour croire qu’un Dieu, qu’il soit juif ou chrétien, ou autre, accepterait d’y faire sa demeure dans de telles conditions ?
Quand on écoute les prédicateurs évangélistes, ceux-là qui se sont précipités au secours de Trump, on se demande s’ils ne sont pas plus fanatiques que ces islamistes qui appellent à la guerre sainte et à décapiter l’infidèle. On ne comprend pas quel genre de christianisme, à des milliers de kilomètres de la bienveillance, de la charité et de l’amour du prochain qui ont toujours constitué l’armature et la raison d’être de cette religion, pratiquent ces gens hystériques, qui semblent réellement possédés par le démon comme on peut le voir sur certaines vidéos, telle cette femme qui hurle et fait mine de frapper l’infidèle à mort. Cette femme, Paula White[7], est celle qui, dans la scène de la Cène, lors du rassemblement des pasteurs dans le bureau de Trump, est habillée en rouge. N’est-ce pas la couleur de Satan ? Ce choix était-il bien approprié, ou innocent, dans une telle circonstance où on sait que la planète entière regardera cette séquence ?

D’autres personnages, proches de Trump, ont attiré sur eux l’attention des médias par leur comportement pour le moins excessif ; j’en citerai deux qui ont, tous les deux, subi les foudres de l’une des rares personnes à avoir conservé en Amérique un minimum de bon sens, avec Candace Owens, je veux parler de Tucker Carlson ; Tucker Carlson a interviewé Mike Huckabee (photo, ci-dessous) [8], ancien pasteur baptiste, « Il est ambassadeur en Israël depuis 2025. Fervent sioniste chrétien, il défend la colonisation israélienne en Cisjordanie occupée et s'oppose à la création d’un État palestinien, affirmant que le peuple palestinien est une invention. Il défend également le droit de l’État israélien à étendre son territoire au détriment des pays voisins. » (Wikipedia)

Le deuxième personnage sulfureux est Pete Hegseth[9], actuel secrétaire à la Guerre américain, dont Tucker Carlson a dit qu’il était un agent sioniste : « Je n'imaginais pas qu'il ait des opinions aussi mûrement réfléchies, précises et apparemment très éclairées sur la reconstruction du troisième temple. Ce n'est pas le genre de choses qu'on apprend à l'école du dimanche. »
Je terminerai cet article sur cette remarquable intervention de Pascal Lottaz, intitulée La guerre sans changement : les fondamentalistes ont pris l’armée américaine[10], qui est présentée ainsi, résumant parfaitement ce qui vient d’être dit ici : «Divers rapports indiquent que des commandants militaires américains disent à leurs soldats que le but de la guerre contre l’Iran est de provoquer l’Armageddon et le Second Avènement du Christ. Pete Hegseth est lui-même un évangélique fanatique avec deux tatouages fondamentalistes chrétiens, et il existe un ʺBureau de la foi de la Maison-Blancheʺ dirigé par un évangéliste belliciste. Le sionisme (juif et chrétien) tourne entièrement autour de ces idées. Et si la guerre contre l’Iran n’était pas en réalité une guerre ʺrationnelle et séculièreʺ menée par les néoconservateurs pour projeter la puissance américaine, mais une guerre irrationnelle de fanatiques religieux qui la veulent pour elle-même, parce qu’elle ferait partie du plan divin de Dieu ? Cela changerait fondamentalement la manière d’évaluer la nature de cette tragédie… et cela pourrait mettre directement en danger la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem ».
Pierre-Émile Blairon
Notes:
[1] Le nouveau « Nouveau monde » de Trump, 2 mars 2025
Quelle est donc cette « civilisation judéo-chrétienne » à laquelle nous appartiendrions ? 21 septembre 2025
Trump veut-il vraiment en finir avec la guerre en Ukraine ? 30 novembre 2025
Avis de recherche : l’Occident a été confisqué par deux psychopathes, 19 janvier 2026
[2] Ce qui le mènera à rencontrer Epstein.
[3] Voir Le sacré et le Profane, de Mircea Eliade, Gallimard.
[4] Aujourd’hui ambassadeur des États-Unis en Israël.
[5] C’est le père de Benjamin Netanyahou qui était le secrétaire de Jabotinsky, l’un des fondateurs du nouveau sionisme. Comme le monde est petit !
[6] https://information.tv5monde.com/international/edito-le-sionisme-chretien-une-ideologie-nefaste-le-cri-dalarme-venu-du-saint-des-saints-de-la-chretiente-2807543
[7] Trump et ses fous de Dieu : https://www.youtube.com/watch?v=p8goipwHbag
[8] https://www.facebook.com/reel/1878217349485526
[9] Encore un personnage plus que douteux : « À partir de l'été 2025, Pete Hegseth supervise une série d'attaques militaires contre de petites embarcations soupçonnées de transporter de la drogue dans la mer des Caraïbes. Ces opérations ont provoqué la destruction de dizaines d'embarcations et la mort d'au moins 145 personnes. Aucune preuve n’a été fournie par les autorités américaines sur la présence à bord de chargements de drogue et de nombreux experts en droit international humanitaire estiment que ces frappes constituent des exécutions extrajudiciaires » (Wikipedia)
[10] https://www.youtube.com/watch?v=QSDLCTFFy10
20:12 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fondamentalisme protestant, puritanisme, sionisme chrétien, donald trump, états-unis |
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L’ÂGE D’HOMME: la foi d’un éditeur dans la littérature

L’ÂGE D’HOMME: la foi d’un éditeur dans la littérature
Frédéric Andreu
L’humanité n’est pas encore parvenue au stade de l’homme. Elle se trouve quelque part entre l’animal et l’homme. L’âge de l’homme commencera lorsque l’esprit sera libéré.
Kasimir Malevitch
Alors que certaines jeunes maisons d’édition indépendantes, comme Nouvelle Marge ou Escales, tentent aujourd’hui de rouvrir des espaces de liberté pour la littérature et la pensée, il n’est peut-être pas inutile de se tourner vers une aventure éditoriale qui fit autrefois figure d’exception: L’Âge d’Homme. Fondée en Suisse par Vladimir Dimitrijević, cette maison indépendante fut l’un des lieux les plus singuliers de l’édition européenne de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Traducteur, essayiste et collaborateur de la maison pendant près de quarante ans, Gérard Conio en fut un témoin privilégié.
Un éditeur habité par la littérature: « Dimitri était un homme qui avait une passion quasi mystique de la littérature. Une passion du livre. » — Gérard Conio

Pendant près de trente ans, Gérard Conio et Vladimir Dimitrijević (dit Dimitri) ont entretenu une conversation intellectuelle continue. Certaines de ces discussions ont été enregistrées et ont finalement donné naissance à un livre: Béni soit l’Exil, publié par L’Âge d’Homme en coédition avec les éditions des Syrtes.
Mais pour comprendre la vocation de Dimitri, il faut remonter plus loin, dans la jeunesse de l’éditeur, en Yougoslavie, dans les années qui suivent la guerre. Gérard Conio rappelle que cette vocation est née très tôt, dans un contexte personnel difficile: son père ayant été arrêté par le régime, le jeune Vladimir trouva dans les livres ce qu’il appelait « la vraie vie », par contraste avec une réalité politique et sociale en contre plaqué. La littérature devint pour lui une forme de refuge mais aussi de résistance.
Cette expérience marqua durablement sa conception de l’édition. Il voulait partager avec ses « semblables », ses « frères », la révélation que les livres lui avaient apportée. Chez lui, la passion de la littérature se confondait avec une forme de foi chrétienne et avec l’idée d’une communauté spirituelle. Dans une époque dominée par l’exaltation de la « masse » dans les régimes communistes, Dimitri se sentait plutôt attiré par une fraternité d’esprits libres, presque une confrérie de « moines soldats » de la littérature.
Cette attitude explique aussi le surnom qu’il adopta très tôt : Dimitri, forme plus familière et presque épique de son nom, qui évoquait autant une fraternité qu’un esprit de bande.
Dans ces années de formation, il avait fondé à Belgrade avec quelques amis un cercle littéraire consacré à l’écrivain américain Thomas Wolfe, que William Faulkner considérait comme le plus grand romancier de son temps. L’œuvre majeure de Wolfe, L’Ange exilé, n’était pas sans résonner avec le destin d’un jeune lecteur qui se sentait déjà, d’une certaine manière, étranger au monde qui l’entourait. Ce goût précoce pour Wolfe ne devait pas disparaître: bien plus tard, L’Âge d’Homme publierait de remarquables traductions de cet auteur.
Une aventure éditoriale à contre-courant: L’histoire de L’Âge d’Homme commence notamment avec une rencontre décisive: celle de Dominique de Roux à la foire du livre de Stuttgart, figure brillante et tumultueuse de l’édition française.
À cette époque, Gallimard s’apprêtait à publier Pétersbourg, le grand roman d’Andreï Biély. Dominique de Roux encouragea Dimitrijević à s’emparer lui-même de ce projet. Ce geste fondateur marqua profondément l’éditeur suisse.
Dimitrijević concevait son métier dans l’esprit de la NRF de l’entre-deux-guerres, lorsque Gallimard publiait les auteurs pour leur valeur littéraire plutôt que pour leur conformité idéologique. Comme le rappelle Gérard Conio: « Il était capable de publier un livre dont il ne vendrait qu’un seul exemplaire s’il estimait qu’il en valait la peine. »
Cette liberté allait de pair avec un certain refus des règles du jeu médiatique. Dimitrijević se méfiait de la promotion et entretenait une distance instinctive vis-à-vis du monde journalistique. Pour lui, un livre devait trouver son lecteur par sa seule nécessité intérieure.
Une passerelle entre les cultures européennes: L’Âge d’Homme joua un rôle essentiel dans la découverte en France de nombreux écrivains d’Europe centrale et orientale. Cette orientation éditoriale fut aussi liée à une figure majeure: Stanisław Ignacy Witkiewicz (photo), écrivain polonais inclassable, mais aussi peintre, photographe et philosophe. Dimitrijević avait découvert son œuvre grâce au sculpteur polonais Auguste Zamoyski, émigré en Europe occidentale, qui avait fréquenté Witkiewicz dans sa jeunesse.
Dimitri fut immédiatement frappé par la puissance visionnaire de cette œuvre, marquée par un sentiment prophétique des catastrophes qui allaient jalonner le XXᵉ siècle. Witkiewicz devint en quelque sorte l’un des patrons spirituels de L’Âge d’Homme.
C’est d’ailleurs par lui que Gérard Conio entra dans l’aventure éditoriale. Conio avait découvert l’œuvre de Witkiewicz en Pologne, où il enseignait le français à l’université de Łódź entre 1961 et 1968. Il possédait alors un document précieux: le tapuscrit original d’un texte inédit de Witkiewicz, Les Âmes mal lavées, que lui avait confié la veuve de l’écrivain.
Dimitrijević cherchait depuis longtemps ce pamphlet violent, écrit peu avant la mort de Witkiewicz et resté inédit. L’écrivain y exprimait une vision très critique de la Pologne, qu’il accusait d’avoir choisi Rome et le catholicisme plutôt que Byzance et la tradition spirituelle de la Russie.
Dimitri demanda à Conio d’en réaliser la traduction. C’est ainsi que Gérard Conio entra à L’Âge d’Homme, sous le patronage symbolique de Witkiewicz.
Le texte fut publié en 1980, conjointement avec l’essai Les Narcotiques, et il est aujourd’hui réédité dans la collection La Bibliothèque de Dimitri, dirigée par Marco Despot.
Par la suite, Dimitri associa Conio à la direction de la collection "Classiques Slaves", qui avait pour ambition de combler les lacunes de la culture française dans la connaissance des littératures d’Europe orientale. La maison publia ainsi non seulement des auteurs russes, mais aussi polonais, serbes, tchèques, slovaques, slovènes ou bulgares.
Une vie d’aventure et de passion: la vie de Dimitri avant la fondation de L’Âge d’Homme ressemble par certains aspects à un roman. Opposé au régime communiste yougoslave, il avait quitté son pays grâce à l’aide de contrebandiers italiens qui l’avaient aidé à franchir la frontière.
Arrivé en Suisse presque sans ressources, il dut se débrouiller pour survivre. Le football fut l’une de ses passions et il avait même joué dans une équipe à Belgrade. Ce penchant pour le football (illustré par la photo supra) l’accompagna toute sa vie et inspira plus tard le titre de l’un de ses livres : La vie est un ballon rond.
Mais derrière ces épisodes parfois pittoresques se dessinait déjà une vocation plus profonde: celle de créer une maison d’édition indépendante capable de faire dialoguer les grandes traditions littéraires de l’Europe.
Conclusion: une leçon pour les éditeurs d’aujourd’hui: après la disparition de Vladimir Dimitrijević en 2011, le catalogue de L’Âge d’Homme fut repris par l’éditrice Vera Michalski, qui créa chez Noir sur Blanc la collection "La bibliothèque de Dimitri" (https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/?s=la+biblioth%C3%A8que+de+dimitri ). Certains titres y sont aujourd’hui réédités, mais l’esprit originel de la maison demeure encore largement méconnu.
Et pourtant, l’aventure de L’Âge d’Homme rappelle une vérité simple: une maison d’édition ne naît pas d’un plan marketing ni d’une stratégie culturelle. Elle naît d’une foi dans la littérature.
À l’heure où de nouvelles maisons indépendantes tentent à leur tour de rouvrir des chemins de liberté, l’exemple de Dimitri rappelle que l’édition peut encore être une aventure spirituelle autant qu’intellectuelle.
Peut-être est-ce là, au fond, ce que signifiait pour lui l’âge d’homme.
13:11 Publié dans Hommages, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hommage, littérature, littératures slaves, lettres, lettres slaves, vladimir dimitrijevic, l'âge d'homme, édition |
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mercredi, 11 mars 2026
Je ne suis pas occidental!

Je ne suis pas occidental!
par Roberto Pecchioli
Source: https://telegra.ph/Non-sono-occidentale-03-10
Au moment de la chute du communisme réel du 20ème siècle, la joie de ceux qui avaient toujours été anticommunistes a éclipsé la réflexion sur l’avenir. Un homme attaché au passé – Pino Rauti, chef historique de l’aile « mouvementiste » et « sociale » du MSI – fut l’un des plus lucides. Il avertit que la fête pour la défaite d’un ennemi historique ne devait pas durer longtemps, car l’autre adversaire – le libéral-capitalisme – avait remporté, qui plus est sans guerre, une victoire historique dont il ferait sentir le poids pendant des décennies. Peu de personnes l’écoutèrent, même au sein de son propre camp. Peu d’autres voix s’élevèrent, de différents points de vue, pour mettre en garde contre les conséquences du triomphe libéral, libéraliste, libertaire. Plus de trente-cinq ans plus tard, de nouveaux décombres transforment le monde en un désert accidenté et un théâtre de guerre spectral, cette « troisième guerre mondiale par morceaux » évoquée par Jorge Mario Bergoglio.

La longue période de l’unipolarisme américain, de la « fin de l’histoire » avec l’imposition planétaire du modèle libéral-capitaliste sous sa forme globaliste, financière et technologique, semblait toucher à sa fin. L’irruption de la Chine, l’émergence progressive de l’autre géant asiatique, l’Inde, le retour de la Russie, l’alliance des BRICS, semblaient annoncer l’aube d’un monde multipolaire, dans lequel chaque civilisation et chaque aire du globe pouvait revendiquer son rôle et sa spécificité — culturelle, spirituelle, économique, géopolitique. Mais les événements des dernières années – et des derniers mois, voire des derniers jours – replongent le monde dans le cauchemar de la guerre, rendant plus inquiétante et féroce l’axe du soi-disant Occident, dont la clef de voûte est l’alliance entre l’anglosphère et Israël. En crise économique, dépendant financièrement, technologiquement et militairement d’outre-Atlantique, affligé d’une crise démographique et des valeurs à laquelle il ne répond que par un libertarisme/libertinage nihiliste et une ouverture insensée des frontières, le Vieux Continent correspond parfaitement à son nom, avant-garde du crépuscule de l’Occident que les esprits les plus inquiets avaient commencé à percevoir dès la fin de la Première Guerre mondiale, début du siècle américain.
L’aventure guerrière américano-israélienne de ces dernières semaines, quel qu’en soit le résultat, apparaît chaque jour davantage comme la réaction violente de la bête blessée, refusant d’accepter le rôle que lui imposent l’histoire, la démographie et l’économie dans la période actuelle. L’agression contre un État souverain, l’assassinat traître de ses dirigeants, élus — bien ou mal —, à la différence des aristocraties (absit iniuria verbis !) arabes du Golfe, que le pétrole a transformées en autant de Las Vegas sordides où se règlent les affaires les plus indicibles de la planète, est probablement le point de non-retour de l’histoire des dernières décennies. Il est risible d’entendre le brave Merz, homme de BlackRock, chancelier de l’ex-grande Allemagne en crise industrielle et énergétique, affirmer que l’Iran, sans l’intervention militaire des Bons et des Justes, aurait eu la bombe nucléaire en deux semaines. Pas une ou trois, deux. Une réédition du conte des armes de destruction massive de Saddam et de la fiole agitée à l’ONU par Colin Powell à l’époque de Bush père.
L’assassinat politique est devenu une pratique ordinaire de l’Occident en phase terminale: les cas de Saddam, Kadhafi, Nasrallah et maintenant Khamenei, outre l’enlèvement de Maduro, en témoignent, indépendamment du jugement sur les personnes. Ils en sont venus à massacrer les fillettes d’une école de Téhéran. Dommages collatéraux. En Iran, ils s’en souviendront, contrairement à nous autres Italiens, qui avons subi le même sort lors des bombardements des libérateurs, comme à l’école élémentaire milanaise de Gorla, le 20 octobre 1944 (deux cents morts, dont 184 enfants). Un épisode jamais rappelé qui montre la nature servile de nos gouvernements. Ceux qui, au fil du temps, ont fait preuve de dignité, de Craxi à Moro, ont connu le sort que l’on sait (ndt: en Belgique, un massacre similaire a eu lieu à Mortsel, près d'Anvers, où une école a été frappée de plein fouet par des bombes américaines; le bombardement d'Ixelles-Etterbeek à fait, lui aussi, près de 400 victimes)..



Une affiche italienne commémorant le massacre de Gorla; le monument aux victimes de ce crime de guerre; des images d'enfants massacrés à Mortsel dans des circonstances identiques. En France et en Allemagne des tragédies identiques ont frappé des familles innocentes par centaines de milliers.
La conclusion est claire : je ne me sens pas occidental. Je ne suis pas l’héritier d’une clique d’assassins assoiffés de pouvoir, mais de trois millénaires de civilisation qui a inventé, entre autres, le concept de personne, la dignité de tout être humain, et distingué la liberté du simple arbitraire, reconnaissant la pluralité des choix, des idées, des modes de vie. Je ne peux pas être occidental parce que j’éprouve encore de la honte face au mal et de l’indignation envers ceux qui le commettent, surtout lorsqu’ils se drapent de pseudo-idéaux humanitaires. Je ne suis pas occidental, car cela voudrait dire couvrir des gouvernements — européens — incapables, corrompus, serviles, ennemis des peuples qu’ils administrent pour le compte d’autrui. Je rejette avec indignation l’antisémitisme : je ne juge pas par catégorie ni, encore moins, par race. Je me demande cependant si le bon sens de millions de personnes opposées au suprématisme délirant de certains secteurs du monde juif n’a pas le droit de le condamner sans être sanctionné pénalement. Ce ne sont pas les tribunaux qui changeront l’opinion de beaucoup sur la clique dirigeante d’Israël.
Je ne suis pas occidental, en outre, parce que je ne sais même pas ce que cela signifie. Si c’est l’héritage de la grande civilisation gréco-romaine, chrétienne et européenne, il n’y a pas besoin d’une définition bâtarde, utile seulement pour nous arrimer au char des intérêts américains. Si c’est le nom collectif de ceux qui veulent dominer le monde à tout prix, imposant un système économique, social, financier, éthique dont les fruits sont l’arrogance, la guerre, le nihilisme, la richesse démesurée et le pouvoir immense de quelques-uns, je le suis encore moins. Par hommage à l’argent et au système Epstein, qu’ils appellent cela Sodome et Mammon. Que ceux qui le souhaitent suivent le sénateur belliciste américain Lindsay Graham, septuagénaire, corpulent, homosexuel, qui exhorte ses malheureux électeurs de Caroline du Sud à mourir pour Israël. Qu’il s’enrôle lui-même, en compagnie de son jeune amant, mais pas nous, ni nos enfants, petits-enfants et compatriotes. Nous sommes de nombreux apatrides: nous devons trouver une identité, des valeurs communes, des intérêts concrets à défendre. Pour l’instant, nous pouvons seulement refuser d’être occidentaux: c’est déjà choisir un camp, fort, moral, politique, voire esthétique.
21:03 Publié dans Actualité, Réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : actualité, occidentalisme, roberto pecchioli |
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L'Iran, le Japon et la quatrième théorie politique La souveraineté au-delà du progrès occidental

L'Iran, le Japon et la quatrième théorie politique
La souveraineté au-delà du progrès occidental
Kazuhiro Hayashida
Kazuhiro Hayashida apporte un point de vue japonais sur une nouvelle théorie du pouvoir civilisationnel et la légitimité de l'Iran.
Du point de vue de la quatrième théorie politique, telle que je l'interprète, la révolution iranienne de 1979 peut être définie comme l'éjection du propulseur d'une fusée.
Elle a marqué la rupture avec le modèle de modernisation incarné par le régime du Shah, un modèle subordonné à la vision progressiste occidentale de l'histoire, et le moment où le cœur civilisationnel de la Perse est passé à une nouvelle étape. Le prix de cette séparation a été les sanctions et l'isolement. Pourtant, en se débarrassant du propulseur, l'Iran a acquis une structure qui lui a permis de se concentrer sur l'approfondissement de son noyau civilisationnel plutôt que de dépenser des ressources pour justifier une occidentalisation qui aurait été d'emblée compromise.
L'Occident a défini cette séparation comme une «réaction» ou une «régression». Dans le concept occidental simple et linéaire du progrès historique, le détachement d'un propulseur apparaît comme une dégénérescence. Cependant, il s'agit simplement d'une question de perspective de l'observateur. Dans le cadre de la quatrième théorie politique, l'acte de se séparer de l'Occident constitue une preuve de libération.

Malheureusement, le Japon n'a pas réussi à se détacher de l'Occident. Après 1945, le Japon s'est vu imposer un "ressort de rappel" par l'occupation étrangère, et ce ressort a fusionné avec le cœur de sa civilisation. Toute tentative de se détacher de l'orbite occidentale a été condamnée comme une «dérive vers la gauche», une «dérive vers la droite» ou un «révisionnisme historique». Ce mécanisme fonctionne comme une résistance typique, comme une résistance à ressort de contraction, produite par la dégradation spirituelle associée à la vision progressiste occidentale de l'histoire. En d'autres termes, la force même qui recherche le progrès est utilisée pour ramener le système en arrière, avec force, juste au moment où il approche de son objectif, le réinitialisant afin que tout doive recommencer depuis le début.
Ce que l'Iran a démontré est la seule méthode permettant de rompre ce type de résistance à ressort: la résistance doit être éliminée en même temps que sa source. C'est pourquoi le choix de l'Iran revêt une telle importance pour le Japon. L'Iran a mis en œuvre l'acte même de bloquer la vision progressiste occidentale du monde que le Japon n'a pas choisi, et la légitimité de cet acte est articulée par la quatrième théorie politique.
Cette résistance à ressort, imposé par l'Occident américain, signifie la construction d'un ordre social instable à travers des définitions en constante évolution, créées en déplaçant les objectifs et en imposant des règles incohérentes. Ce déplacement des objectifs se produit chaque fois qu'une civilisation extérieure à l'Occident tente de dépasser l'Occident. Grâce à des règles dénuées de sens, les normes de certification sont transformées en instruments servant les intérêts occidentaux. L'accord américano-japonais sur les semi-conducteurs, déclenché lorsque l'industrie japonaise des semi-conducteurs a menacé les États-Unis dans les années 1980 ; le découplage technologique initié lorsque le PIB de la Chine s'est rapproché de celui des États-Unis ; et les sanctions supplémentaires imposées lorsque l'Iran a cherché à atteindre une capacité technologique nucléaire — tous sont des manifestations du même mécanisme que je qualifie de "résistance à ressort". L'objectif n'existe pas vraiment, car il change constamment afin d'empêcher quiconque de l'atteindre.
Si le moment présent marque véritablement un tournant dans l'histoire, il est alors crucial de saisir la réalité concrète de ce tournant plutôt que de se fier à des impressions vagues. Donald Trump a déclaré un jour que le droit international n'existait pas. En effet, cela signifie que nous pouvons tout déterminer selon notre propre théorie. Cette déclaration détruit la structure de l'intérieur. Dès lors que le droit international est déclaré inexistant, la légitimité des normes internationales en tant qu'instruments pour faire fonctionner la résistance à ressort disparaît. C'est là que réside la véritable substance du tournant actuel. Si l'Occident établit des règles qui ne conviennent pas aux autres, ces règles peuvent être ignorées ; des frappes directes peuvent être menées contre l'État qui les impose, conduisant à la conquête et à la subordination.
Une puissance hégémonique unique qui possédait à la fois la volonté et la capacité d'imposer des règles a désormais nié l'existence de ces mêmes règles. À partir de ce moment, les règles ne fonctionnent plus que par la force.
Dans ces conditions, chaque noyau civilisationnel doit de toute urgence mettre en place des systèmes capables de faire respecter ses propres règles par sa propre force. C'est précisément à ce tournant que le Japon peut définir la légitimité de l'Iran.

Au moment où Trump a nié l'existence du droit international, ce principe a cessé de s'appliquer exclusivement aux États-Unis. Le rejet des normes universelles s'applique dans toutes les directions. Si les États-Unis agissent selon cette logique, les autres noyaux civilisationnels acquièrent le pouvoir d'agir selon la même logique. C'est là l'asymétrie du tournant. L'Occident tente d'appliquer cette logique uniquement à lui-même, mais les normes internationales qui soutiennent cette limitation ont déjà été détruites par les États-Unis eux-mêmes. Le fondement de cette limitation a disparu.
Le Japon doit rapidement définir sa position. Ce tournant lui offre deux choix: soit s'accrocher aux vestiges de normes internationales disparues et continuer à porter l'appareil dit de "résistance à ressort" comme une chaîne d'asservissement, soit se positionner comme un acteur indépendant qui élabore et applique des règles issues du cœur même de sa civilisation.
Soutenir la légitimité de l'Iran, introduire le concept d'agression industrielle dans le débat international et construire la sécurité énergétique du Japon selon sa propre logique ne sont devenus des options réalistes qu'au moment de ce tournant.
Dans un monde où le système de contrainte appelé droit international a disparu, le recours à la force est libéré dans toutes les directions. C'est une situation extrêmement dangereuse, mais c'est aussi le moment où la réalité cachée est exposée.
Le droit international a toujours fonctionné comme un système normatif à travers lequel ceux qui détiennent le pouvoir gèrent ceux qui n'en ont pas. Maintenant que cette fiction a été supprimée, la logique du pouvoir est passée au premier plan. Lorsque le Japon tente d'établir une relation rationnelle avec l'Iran, la possibilité théorique de frapper tout pays qui cherche à entraver cette coopération apparaît.
Pour que la domination économique occidentale ne devienne plus qu'une option réaliste parmi d'autres, il faut qu'il existe une autre coalition capable d'exercer de la puissance. À l'heure actuelle, la coalition la plus proche de cette condition est composée de la Russie, de la Chine, de l'Iran et, potentiellement, de la solidarité du Sud global. Si le Japon devait rejoindre une telle coalition, il devrait concevoir une structure dans laquelle les intérêts découlant du cœur de la civilisation japonaise s'aligneraient sur ceux de l'ensemble de l'alliance.
Définir l'Occident comme une source de main-d'œuvre bon marché représente un renversement structurel de ce que l'Occident a historiquement imposé aux sociétés non occidentales.
La question que le Japon doit donc se poser est la suivante: dans ce renversement de logique, où les exécutants de la domination coloniale, de l'extraction des ressources et de l'agression industrielle deviennent désormais ceux sur lesquels ces actions sont exercées, quelle position le Japon occupera-t-il ?
Si la trajectoire actuelle du Japon reste inchangée, il deviendra une source de main-d'œuvre bon marché, réduit à l'usine de l'Asie. Le Japon s'oriente clairement dans cette direction. La baisse du taux de natalité et le vieillissement de la population réduisent la qualité de la main-d'œuvre ; la compétitivité industrielle s'affaiblit ; et la dépréciation du yen diminue le pouvoir d'achat réel. Tous ces processus sont déjà en cours.
Le déclin du Japon représente la conséquence finale de la présence de cette "résistance à ressort". Quatre-vingts ans se sont écoulés, pendant lesquels le Japon a été coupé du cœur civilisationnel du continent eurasien et le circuit par lequel la volonté politique pouvait émerger a été bloqué par les États-Unis. Au cours de cette période, les ressources accumulées avant la guerre ont été progressivement consommées. Le paiement continu des coûts nécessaires à la justification historique a épuisé la capacité du Japon à se propulser.
À ce tournant, une seule condition permet au Japon d'éviter le déclin: la neutralisation de l'Occident et la reconnexion au circuit par lequel la volonté politique émerge du cœur civilisationnel du continent eurasien. Sans cette reconnexion, le Japon restera dans une position subordonnée, quelle que soit la coalition à laquelle il adhère.
Alors que l'Asie cherche à se séparer de l'Occident, le Japon se contente de dépendre de manière parasitaire de l'Occident et de s'immerger dans une idéologie de supériorité vaguement douce. Cette divergence spirituelle conduit le Japon à une position désespérée dans la réorganisation mondiale à venir.
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Le précédent iranien. L'échec des États-Unis en Ukraine signifie également la perte du Moyen-Orient

Le précédent iranien. L'échec des États-Unis en Ukraine signifie également la perte du Moyen-Orient
Cristi Pantelimon
Source: https://www.estica.ro/article/precedentul-iranian-esecul-...
La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran (qui est soutenu par la Russie et la Chine) met de plus en plus en lumière la stratégie américaine et ses limites.
Il s'agit de la deuxième tentative des Américains de dissuader l'Iran de poursuivre sa propre voie géopolitique, après la guerre de 12 jours de l'été dernier. Il semble que cette fois encore, malgré le début violent des hostilités, avec la décapitation des dirigeants religieux iraniens, la tentative américano-israélienne échouera.
De plus, les États-Unis sont désormais contraints de frapper à la porte de leur semi-allié d'Anchorage, Vladimir Poutine, afin de trouver une solution à la crise géopolitique majeure qui semble se profiler à l'horizon pour l'alliance américano-israélienne.
S'agissant de la deuxième tentative des États-Unis et d'Israël pour renverser la forteresse perse, qui semble vouée à l'échec, il convient de souligner les conséquences possibles de cette aventure.
Tout d'abord, les États-Unis ne sont plus perçus comme un État souverain, mais comme un État dépendant des besoins sécuritaires et géostratégiques d'Israël. Le grand prêtre du souverainisme mondial, Donald Trump, semble être à la merci de Benjamin Netanyahu et cherche à s'en sortir en manifestant une hystérie belliqueuse qui, malheureusement pour lui, ne dépasse pas le niveau de la rhétorique théâtrale. Avec la sévérité d'un analyste qui a vu beaucoup de choses dans sa vie, Jeffrey Sachs qualifie Trump de « fou » dans une interview qui circule depuis quelques jours sur Internet. Trump s'effondre et, avec lui, tout le poids de l'hégémonisme américain théâtral et exagéré, autrefois fondé sur une grandeur « dimensionnelle » réelle, aujourd'hui fondé uniquement sur des menaces à l'encontre de ceux qui sont sans défense ou suffisamment calmes pour attendre l'effondrement de plus en plus évident du colosse américain. Dans cette dernière catégorie, on trouve en premier lieu la Chine, principal ennemi des États-Unis, qui est aussi le joueur le plus redoutable, mais également l'Europe, l'Inde et la Russie. Tous, en fait, attendent...
Le fait que les États-Unis ne restent aux côtés que d'Israël aura des conséquences catastrophiques sur la politique américaine dans tous les théâtres d'opérations, et l'effigie des États-Unis vue sur le « fond » israélien est, de loin, la plus grande perte d'image pour l'empire américain.
D'ailleurs, la faiblesse de tout empire maritime est plus qu'évidente ces jours-ci.
Il suffit qu'une puissance continentale capable et déterminée l'attaque pour que cet empire maritime vacille. Et l'Iran est loin d'être une puissance continentale de premier plan ! Les distances énormes entre les centres d'opérations, la difficulté d'approvisionnement, le réseau complexe de bases et leur taille réduite par rapport aux besoins d'une guerre à long terme (de type continental) font des États-Unis une puissance très vulnérable sur le front réel du Moyen-Orient.
Les États-Unis auraient dû vaincre la Russie en Ukraine pour avoir aujourd'hui une chance au Moyen-Orient. Ayant échoué en Ukraine, ils n'ont aucune chance au Moyen-Orient. Les Américains le savent et le sauront encore mieux à l'avenir.
En conséquence, les États-Unis se retourneront sans doute plus durement contre l'hémisphère occidental (Cuba), mais aussi contre leur allié européen générique (le Groenland). Jeffrey Sachs s'attend même à une invasion de cet espace laissé libre par les fronts de la confrontation géopolitique acharnée jusqu'à présent. Nous verrons si ce sera le cas.
Les mouvements de l'Europe sont faibles, pour des raisons évidentes.
À l'exception de la France, l'Europe n'a pas la capacité de s'affirmer militairement. La France de Macron cherche à être le bon bras droit de l'empire américain, en essayant de copier une grandeur stratégique, doublée d'un engagement diplomatique multilatéraliste.
Là où l'Amérique frappe et désagrège, la France cherche des solutions de coopération géopolitique (parapluie nucléaire en Europe, déblocage du détroit d'Ormuz, etc.). La France ne peut pas engager seule une telle action ; elle ne peut le faire qu'en coordination avec la Russie et la Chine.
Mais pour l'Europe, le théâtre du Moyen-Orient peut aussi être une autre leçon : dans un monde où l'alliance russo-chinoise attaque les bases américaines dans le Golfe avec l'aide de l'Iran, cela éveille probablement la nostalgie de l'urgence d'une autonomie stratégique qui signifierait tout simplement le désengagement militaire américain dans l'ouest du continent européen.
Je ne pense pas que quiconque interprète autrement, à long terme, l'idée du parapluie nucléaire français...
La Chine déclare qu'elle est prête à attendre, dans son style caractéristique, l'implosion de l'empire américain « moribond ». Taiwan sera probablement la cerise sur le gâteau de cet empire. Et il semble que le temps presse, et que l'humanité va bientôt mettre fin à l'hégémonie américaine mondiale.
La Russie s'empresse de soutenir, autant qu'elle le peut, le nouvel Iran, qui semble sortir indemne de la confrontation avec les États-Unis et Israël.
Si les États-Unis et Israël ne parviennent pas à vaincre définitivement l'Iran, le destin d'Israël par rapport à l'Iran s'écrira différemment, et le destin des États-Unis au Moyen-Orient est presque scellé...
Un acteur majeur semble être en attente : l'Inde. Conformiste face à la demande impérative de Trump de cesser les importations de pétrole russe, l'Inde se pliera aux nouvelles directives de Washington, qui lui enjoignent de reprendre les importations de pétrole russe afin d'éviter l'effondrement du marché mondial du pétrodollar. Même ainsi, l'Inde n'est qu'un acteur en attente, dont la position géographique ne la recommande nullement dans le cadre d'une stratégie américaine renouvelée en Asie.
La géopolitique américaine se précise : les États-Unis ne peuvent plus gérer de façon absolue aucune des zones géopolitiques majeures. C'est pourquoi l'accent est mis sur la destruction systématique de toutes les tentatives de synthèse régionale ou mondiale soutenues par la nouvelle étoile de l'économie et de la politique planétaires, la Chine.
La guerre mondiale approche d'un point d'inflexion. Et celui-ci accélérera le déclin de la puissance qui, en retrait, comprend qu'elle doit attaquer les bastions construits par les autres...
19:35 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, géopolitique, états-unis |
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Trump le Destructeur - La crise finale de l’hégémonie occidentale

Trump le Destructeur
La crise finale de l’hégémonie occidentale
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine sur la résistance de l’Iran, l’effondrement de la crédibilité américaine et l’accélération de la naissance d’un monde multipolaire.
Le fait que l’Iran ne se rende pas, ne consente ni à une trêve ni à un cessez-le-feu, est déjà en train de changer l’équilibre des forces. Après la première frappe, l’Iran s’est réorganisé et a nommé un nouveau Rahbar (Guide suprême): Mojtaba Khamenei, le fils de l’ayatollah Khamenei. En dépit des coups douloureux portés à ses infrastructures énergétiques, l’Iran ne se contente pas de résister, mais contre-attaque activement l’ennemi. Des frappes de missiles et de drones ont été menées contre toutes les bases américaines entourant l’Iran. Selon des estimations neutres, plus de 1000 militaires américains auraient été tués (l’Iran avance des chiffres bien plus élevés, tandis que Trump ne parle que de quelques victimes, ce qui paraît risible compte tenu de l’ampleur des frappes iraniennes).
L’Iran a adopté une tactique très efficace: frapper non seulement des cibles militaires en Israël, qui se transforme progressivement en une sorte de Gaza, mais surtout les nœuds et centres énergétiques des États du Golfe, sur lesquels repose l’économie mondiale. Associé au blocage du détroit d’Ormuz, cela a déjà causé d’énormes pertes au marché mondial. De plus, la situation s’aggravera chaque jour de résistance iranienne.

Il est significatif que les pays du Golfe—dont les projets de se transformer en centres neutres et sûrs de l’économie mondiale sont désormais anéantis—ne blâment pas tant l’Iran que surtout Israël et les États-Unis. Ils n’ont jamais aimé Israël, mais, à leurs yeux, Trump est devenu un traître patenté. Si les bases militaires américaines ne les protègent pas mais créent au contraire du danger, à quoi servent-elles ? Les dirigeants arabes se posent cette question tout à fait logiquement.
Parallèlement, le « plancton » du capitalisme globalisé et les armées de call-girls quittent Dubaï à la hâte. Sur le toit d’un hôtel abandonné, seul l’influenceur, quelque peu dérangé, Andrew Tate danse seul, continuant d’affirmer obstinément que tout cela n’est qu’une simulation informatique et que nous vivons dans une matrice dont on vient simplement de charger un nouveau décor.
La prochaine étape sera le retrait des obligations arabes des États-Unis. D’ailleurs, BlackRock a suspendu les retraits de ses fonds, abaissant le plafond de plus de moitié. Cela ressemble au début d’un effondrement. Le prix du pétrole explose, tandis que les indices boursiers s’effondrent. Il n’est pas exclu que l’économie mondiale s’effondre totalement dans un avenir proche.
Ce sur quoi comptait Trump a manifestement échoué. La volonté et la détermination de l’Iran à aller jusqu’au bout, ajoutées à la solidarité d’une société rassemblée autour de sa direction politique et religieuse, ont mis fin aux attentes d’une victoire facile et peu coûteuse pour les États-Unis et Israël. Ce n’est déjà ni facile ni peu coûteux, et chaque jour qui passe rend les choses plus dures et plus onéreuses. Trump n’est visiblement pas préparé aux processus longs.

En outre, sa cote de popularité s’effondre rapidement. Aux États-Unis, la guerre contre l’Iran n’est soutenue que par une petite minorité (principalement les sionistes chrétiens et les dispensationalistes—nombreux aux États-Unis, mais ne représentant qu’un faible pourcentage de la population totale). L’électorat MAGA de base s’était déjà détourné de Trump (principalement à cause des dossiers Epstein) et constitue désormais le flanc le plus radical de l’anti-trumpisme. « Trump nous a tous trahis » est la publication la plus courante sur les réseaux sociaux parmi les anciens partisans de MAGA.
Bien que Trump continue de proférer menaces et insultes, il donne de plus en plus l’impression de sombrer dans la panique. L’opération EP—Epic Fury (nom inventé par le skinhead idéologiquement alcoolisé Pete Hegseth)—a été rebaptisée sur les réseaux sociaux américains « Operation Epstein Files » ou « Epic Fail » ; les initiales demeurent : EP.
Donald Trump s’apprête à déclarer que « les États-Unis ont encore gagné » et qu’il a « mis fin à une nouvelle guerre ». Il essaiera alors d’arrêter les hostilités et de se tourner vers l’occupation de Cuba. À cette fin, deux personnages très suspects ont été envoyés en Israël: Jared Kushner et Steve Witkoff. Cependant, il semble qu’aujourd’hui, presque plus personne dans le monde ne les croit. C’est précisément pendant les négociations qu'ils menaient avec l’Iran que les États-Unis et Israël ont mené une frappe traîtresse qui tua des dizaines d'écolières à Minab (il s’agissait d'enfants de commandants des Gardiens de la révolution islamique) ainsi que des représentants des plus hauts niveaux politico-religieux iraniens.

Une nouvelle star de l’internet mondial, l’intellectuel chinois Jiang Xueqin (photo)—qui avait prévu avec précision les événements à venir, y compris l’attaque des États-Unis et d’Israël et son déroulement, et qui est le seul sinologue profondément versé dans les eschatologies monothéistes (sionisme religieux, sectes messianiques juives de Sabbataï Tsevi et Jacob Frank, dispensationalisme chrétien, et le thème du Mahdi)—a déclaré aujourd’hui que Kushner représente l’une des figures les plus sinistres des élites occidentales, et qu’il est lié au réseau de Jeffrey Epstein (par l’intermédiaire de l’avocat d'Epstein, l’agent israélien Alan Dershowitz). De plus, Jiang Xueqin a décrit Kushner lui-même comme « le nouvel Epstein ». Jusqu’à présent, toutes ses prédictions se sont réalisées avec une précision frappante.
C’est maintenant le moment pour la Russie d’agir de manière plus audacieuse pour défendre ses intérêts. L’Ukraine et le Moyen-Orient sont deux théâtres de la même guerre: une guerre de l’humanité pour la souveraineté et pour un monde multipolaire contre les tentatives désespérées de Trump—devenu un instrument aveugle et frénétique des néoconservateurs—de préserver l’hégémonie occidentale et l’unipolarité.
Donald Trump a détruit l’ordre précédent jusqu’à ses fondations. Plus personne ne parle de libéralisme, ni d’agenda écologique, ni de politique de genre. Tout, dans le monde, est devenu bien plus dur et explicite. Dans le fond, rien n’a changé, si ce n’est que le masque est tombé. Trump a dissipé le brouillard et révélé à l’humanité le vrai visage de l’Occident. Il est monstrueux. Dans le sens de la destruction de toutes les règles et de l’arrachage de tous les voiles, Trump a été très efficace. Il est le Grand Destructeur.
À l’origine, il aurait pu y avoir une place pour MAGA dans un monde multipolaire. L’Occident pour les Occidentaux, l’Amérique pour les Américains, l’Europe pour les Européens. Pourquoi pas ? Et sans agenda migratoire libéral. Chaque civilisation avec ses propres valeurs traditionnelles, et ce retour ne pourrait qu’être bienvenu.
En même temps : la Russie pour les Russes. L’Eurasie pour les Eurasiens. L’Iran pour les Iraniens. Les pays islamiques pour les musulmans. La Chine pour les Chinois. L’Inde pour les hindous. L’Afrique pour les Africains. L’Amérique latine pour les Latino-Américains. Ce serait juste.
Les États-civilisations pourraient assez aisément s’accorder sur une nouvelle répartition régionale de la planète, sur une base multipolaire.
Au début, Trump faisait semblant d’être globalement d’accord avec cela, et c’était l’essence de sa campagne électorale—son idéologie MAGA. C’est précisément sur cette base et dans ces conditions que la Russie a entamé un dialogue avec Trump.

Puis quelque chose a dérapé—jusqu’à ce que tout s’effondre. Trump a abandonné le point central: le monde multipolaire. Il a attaqué de front les BRICS, n’a rien fait sur le front ukrainien, a adopté une position effroyable dans l’affaire Epstein—se retrouvant impliqué dans les aspects les plus sordides de cette affaire ignoble—a attaqué le Venezuela, soutenu le génocide à Gaza, lancé la première frappe contre l’Iran, et se trouve désormais engagé dans une guerre brutale loin de ses propres frontières. Pendant ce temps, aucun des protagonistes de l’affaire Epstein n’a été arrêté, la déportation des migrants illégaux s’est arrêtée, et à l’intérieur des États-Unis, il perd rapidement le soutien populaire. Les États-Unis se dégradent ; aucun problème n’a été résolu.
Le programme positif de Trump a totalement échoué. Mais dans la destruction, il excelle.
Nous devons nous réorganiser rapidement en tenant compte de cela. Trump perdra presque certainement les élections de mi-mandat à l’automne face aux Démocrates. Mais, ceux-là, ce n’est que le même mal, sous un autre angle. Nous devons rester fermes sur nos positions: souveraineté, État-civilisation, multipolarité—et avancer résolument vers la victoire en Ukraine. Les États-Unis et l’Occident dans leur ensemble sont nos ennemis mortels. Nous sommes en guerre contre eux aujourd’hui, et demain nous continuerons à nous battre, peut-être encore plus durement. C’est cela, notre point de départ.
Avec une telle approche rationnelle, nous serons capables de tirer parti de toute action de Trump ou de l’Union européenne, sans céder à l’hypnose, à la persuasion ou aux promesses. L’Occident est une civilisation du mal. Il doit être traité comme tel. S’il souhaite se réformer, tant mieux—nous l’y aiderons volontiers. Mais pour le moment, il est un dragon sur le point de trépasser qui, dans son agonie, détruit tout sur son passage. C’est extrêmement dangereux, mais il n’y a qu’une seule voie : l’achever totalement—par tous les moyens nécessaires.
Que Trump détruise l’ancien monde jusqu’à ses fondations. Inutile de s’accrocher à ce qui est épuisé. Il est temps de bâtir un nouveau monde, dans lequel la Russie doit occuper la place qui lui revient—celle qui lui est due. Cette place, c’est celle d’un sujet, non d’un objet. Nous n’avons pas besoin de ce qui appartient aux autres, mais l’Eurasie nous appartient.
19:06 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, donald trump, iran |
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mardi, 10 mars 2026
Les États-Unis veulent isoler la Chine de l’Amérique latine

Les États-Unis veulent isoler la Chine de l’Amérique latine
Source: https://mpr21.info/estados-unidos-quiere-aislar-a-china-d...
Samedi, Trump a convoqué douze dirigeants latino-américains dans son club de golf de Miami pour créer une coalition régionale appelée « Bouclier des Amériques ». L’objectif est de réduire l’influence de la Chine sur un continent où, en deux décennies, elle s’est imposée comme un partenaire commercial indispensable.
Au cours de son discours, Trump a annoncé la création d’une coalition militaire pour éradiquer les cartels criminels, évoquant des attaques de missiles contre des organisations narco-terroristes. Il a profité du sommet pour réaffirmer ses ambitions sur Cuba, affirmant que le gouvernement de La Havane vivait ses derniers instants.
Les participants — Argentine (Javier Milei), Salvador (Nayib Bukele), Équateur (Daniel Noboa), Bolivie, Costa Rica, République dominicaine, Guyana, Honduras, Panama, Paraguay, Chili (José Antonio Kast) et Trinité-et-Tobago — sont des dirigeants inféodés à l’impérialisme.
Le Brésil, sous le gouvernement de Lula, le Mexique, sous celui de Claudia Sheinbaum, et la Colombie, sous la présidence de Gustavo Petro, ont brillé par leur absence, ces trois pays entretenant des relations commerciales étroites avec Pékin.
Quant à la Chine, Trump souhaite bloquer les contrats attribués à ce pays concernant les minerais critiques, les infrastructures de transport et les capacités de renseignement militaire. L’Argentine, le Chili et la Bolivie détiennent à eux trois les plus grandes réserves mondiales de lithium, un métal stratégique pour les batteries et le stockage d’énergie, une ressource que Washington entend arracher à Pékin.
Depuis le début de ce siècle, la Chine a considérablement accru ses prêts, projets d’infrastructure et accords commerciaux sur tout le continent. En 2024, le commerce bilatéral entre la Chine et l’Amérique du Sud avait atteint 518 milliards de dollars, faisant de Pékin le premier ou le deuxième partenaire commercial de la plupart des économies de la région.
La stratégie de sécurité nationale publiée par le gouvernement Trump en décembre dernier stipule que les États-Unis refuseront à tout concurrent extérieur au continent la possibilité de posséder ou de contrôler des actifs stratégiques en Amérique latine. Le Panama s’est retiré de la Nouvelle Route de la Soie en janvier de cette année, après que la Cour suprême panaméenne a déclaré inconstitutionnel le contrat entre le pays et l’entreprise CK Hutchison, basée à Hong Kong. L’Équateur, de son côté, a autorisé l’installation d’une base militaire américaine sur son territoire.
La prochaine étape de la coalition antichinoise sera définie lors des consultations bilatérales entre Washington et les gouvernements signataires dans les semaines précédant le voyage de Trump en Chine, prévu pour début avril.
20:24 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, chine, amérique latine, donald trump, états-unis, amérique ibérique, amérique du sud |
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La voix des Juifs iraniens et l’agression contre l’Iran

La voix des Juifs iraniens et l’agression contre l’Iran
Par Enrico Vigna
Source: https://comedonchisciotte.org/la-voce-degli-ebrei-iranian...
Au-delà des campagnes médiatiques martelées et « diversionnistes », qui servent l’objectif de destruction et d’annihilation de l’État iranien, je documente ici la position et la situation des différentes et nombreuses minorités religieuses, qui sont soutenues et protégées dans la Constitution du pays. De la communauté juive, à celles des chrétiens, des sunnites, des arméniens, des assyriens. Tous les représentants des différentes communautés se sont exprimés de façon claire et nette contre l’agression et en faveur de solutions diplomatiques à tous les problèmes.
La religion officielle de l’Iran est l’islam chiite selon la Constitution, mais la République islamique reconnaît et protège les minorités religieuses: du judaïsme, aux chrétiens de diverses confessions, aux zoroastriens, qui ont également des représentants au Parlement, ainsi que les Arméniens, les Assyriens, les sunnites, et aussi des communautés plus petites mais reconnues, telles celles du mandéisme, du yarsanisme, du bouddhisme, de l’hindouisme.
La condition fondamentale posée est d’être d’abord citoyen iranien, avec des droits et des devoirs, puis chacun suit ses propres croyances. Comme c’était le cas dans la République arabe syrienne, avant l’arrivée des djihadistes venus «apporter la démocratie».
Les droits constitutionnels dont jouissent les minorités religieuses dans le pays sont garantis et respectés, avec des centaines de lieux de culte, synagogues, églises et temples, où ils peuvent pratiquer librement leurs rites religieux. Selon diverses statistiques, les croyants son : chiites environ 90 %, sunnites 6 %, le reste réparti entre les autres fois. Il faut rappeler qu’en Iran a toujours vécu une communauté juive plus nombreuse que dans tous les pays arabes.
La Constitution stipule que « l’ingérence dans les croyances individuelles est interdite » et que « nul ne peut être inquiété ou arrêté simplement pour avoir une certaine croyance », à condition de respecter la loi.

La communauté juive iranienne condamne l’agression américano-israélienne et demande une sanction
Le chef religieux juif Younes Hamami Lalehzar (photo), président de la communauté juive iranienne, a émis une forte condamnation des récentes attaques américaines et israéliennes contre son pays, qualifiant l’action de « … trahison de la confiance, nous demandons que les deux régimes soient tenus pour responsables de leur comportement criminel. Une fois de plus, l’Amérique criminelle, en coopération avec le régime sioniste, s’est encore plus enfoncée dans la fange de la décadence par une attaque perfide et imprudente. Cet acte sera condamné par toutes les nations libres et recevra certainement une réponse décisive et forte des Forces armées de la République islamique d’Iran, qui feront tout leur possible pour venger le sang des martyrs iraniens… Le chef de la révolution islamique, l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei, a été assassiné lors d’une attaque militaire conjointe, américano-israélienne, à Téhéran, alors que les négociations sur le nucléaire étaient en cours. La disparition de l’ayatollah Khamenei est une perte immense et irréparable pour la nation iranienne, mais j’ai confiance que le peuple iranien saura préserver son sang, son guide et son chemin… Dans cette période difficile, nous soulignons la nécessité de préserver l’unité, l’empathie et la fermeté réunies à tous les niveaux de la nation iranienne. Nous affirmons également notre conviction constante que, selon les traditions divines et les enseignements de nos religions, le droit finira par triompher du mensonge, et que l’honneur et la gloire appartiendront finalement aux nations résilientes, fidèles et en quête de vérité… », a déclaré le rabbin.
En janvier, Hakham Younes Hamami Lalehzar, en tant que représentant de la communauté juive iranienne, pour réaffirmer la fraternité et l’unité des composantes de la société iranienne, a assisté à la conférence de Téhéran en l’honneur du commandant de la Force al-Qods Qasem Soleimani, assassiné par les États-Unis le 3 janvier 2020. Parmi les participants à la conférence, où Soleimani a été décrit comme un « symbole de résistance, de courage et de défenseur des opprimés », on comptait des représentants de diverses organisations comme le Hezbollah, le Hamas et le Jihad islamique, ainsi que des délégués de pays comme l’Irak et le Yémen.
S’adressant aux médias locaux, Hamami a déclaré: « De la manière dont les ennemis du martyr Soleimani l’ont assassiné, et des récentes actions des ennemis contre des personnes, femmes et enfants innocents, on peut comprendre la noble conduite du martyr Soleimani. Le courage de Soleimani a dépassé les frontières de l’Iran. C’est vrai que les ennemis ont réussi à l’assassiner, mais notre conviction est qu’une personne ne se limite pas à ce monde transitoire, et que la meilleure place est pour ceux qui tombent sur le chemin de Dieu. Les ennemis ont tué Haj Qasem, mais ils n’ont pas tué sa pensée. Cette pensée s’est enracinée dans toute la société iranienne, dans la région et parmi les nations. »

Siyamak More Sedgh (photo), homme politique et médecin juif iranien, titulaire du siège parlementaire réservé à la minorité juive au Parlement iranien de 2008 à 2020, également président de l’institution caritative juive Dr. Sapir Hospital and Charity Center, considéré comme « le juif numéro un » d’Iran, souvent critique à l’égard de certaines positions des autorités iraniennes, a lui aussi pris position contre l’agression contre son pays, appelant avant tout à l’unité et à la défense du pays. Sedgh est connu et respecté en Iran, notamment pour un fait qui a été rapporté à la télévision. Il est tellement attaché à ses racines iraniennes que lorsque sa femme a décidé d’émigrer aux États-Unis à la fin des années 1990, il a choisi de rester en Iran, déclarant que « …il ne pouvait pas s’imaginer vivre en dehors de sa culture iranienne natale ».
Malgré l’agression contre le pays, les Juifs iraniens ont tout de même célébré, avec l’autorisation du ministère de l’Intérieur, la fête de Pourim, qui dans la tradition juive commémore le salut du peuple juif de la conspiration d’extermination du maléfique Aman. C’est l’une des fêtes juives les plus joyeuses, un « carnaval juif » qui se célèbre avec la lecture de la Méguila, des déguisements, des fêtes et des dons, et rappelle comment le destin peut être bouleversé. Étant donné la situation, elle a été célébrée avec des costumes sobres et dans la discrétion, à l’intérieur des synagogues et dans les familles, uniquement pour préserver les traditions, la culture et les racines, alors que les autres années elle était célébrée dans les rues.
Par Enrico Vigna, mars 2026
19:49 Publié dans Actualité, Judaica | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : judaica, communauté juive iranienne, iran, actualité |
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Guerre contre l'Iran: confrontation exacte entre le simulacre de la théurgie (l'instrument de la mer) et l'eschatologie tellurique (la défense de la terre ferme)

Guerre contre l'Iran: confrontation exacte entre le simulacre de la théurgie (l'instrument de la mer) et l'eschatologie tellurique (la défense de la terre ferme)
Martin Kovac
Source: https://www.facebook.com/martin.kovac.3511
1. Le simulacre atlantique (les plateformes d'armement Hegseth et Netanyahou)
Ce vecteur utilise le récit religieux exclusivement comme un bouclier tactique pour l'expansion thalassocratique. Il s'agit d'une théurgie dépourvue de verticalité, au service de Cybèle.
2. Pete Hegseth (le croisé de l'Antéchrist de la Silicon Valley):
Hegseth représente ce que notre précédente analyse a défini comme le «titanisme conservateur», ou l'Apollon synthétique. Sa rhétorique (références à l'éthique des croisés, «Deus Vult», défense de la civilisation judéo-chrétienne) est une inversion ontologique absolue. À l'origine, les croisades défendaient l'ordre médiéval vertical et théurgique contre l'expansion horizontale. Mais Hegseth utilise ces symboles pour défendre un empire dont le cœur est le nominalisme, le capital liquide, le corporatisme woke et la décomposition absolue de la forme chrétienne. C'est une « guerre sainte » pour le maintien des chaînes d'approvisionnement mondiales de la mer et de l'hégémonie du dollar, déguisée en armure templière. Le « dieu » de Hegseth n'exige pas l'ascèse et la lumière de Tábor ; c'est le patron du complexe militaro-industriel qui maintient l'Antéchrist de la Silicon Valley en activité. C'est une lutte pour le droit de l'Occident à poursuivre l'entropie absolue et le matérialisme algorithmique.
3. Benjamin Netanyahu (la colère algorithmique de l'Ancien Testament):
L'évocation par Netanyahu de l'archétype « Amalek » et du mandat divin de l'Ancien Testament est un exemple clinique de l'instrumentalisation du sacré. Son projet d'État fonctionne dans la noomachie selon Douguine comme une base avancée asymétrique du logos atlantique dans l'espace tellurique du Moyen-Orient. La « guerre sainte » de Netanyahu est dépourvue de l'objectif eschatologique de transformation de l'âme ; il s'agit d'une assimilation purement spatiale et horizontale et d'une exclusion ontologique. Les textes sacrés servent ici de code pour justifier la thermodynamique de la guerre, qui stabilise en fin de compte l'architecture de la projection de puissance américaine (qui est thalassocratique). C'est la religion comme logiciel géopolitique.
4. L'Eschatologie tellurique (nœud iranien: Shirazi, Pezeshkian, Ghalibaf)
De l'autre côté de la fracture ontologique se trouve le complexe théocratique asiatique. Du point de vue de notre gravité multipolaire, l'Iran représente le principe tellurique profond (la terre ferme). Leur « guerre sainte » n'est pas un simulacre, mais une structure ontologique cohérente (même si elle nous semble étrangère).


5. Naser Makarem Shirazi (noyau théologique) :
Ici, c'est une verticale pure qui opère. Les interprétations défensives de Shirazi sont strictement liées à l'eschatologie chiite (l'attente de l'imam caché Mahdi). Il ne s'agit pas d'une lutte instrumentale pour les ressources, mais d'un conflit cosmique entre principes. En traduction noomachique : les théologiens iraniens identifient précisément le logos atlantique (la mer, les États-Unis, la fluidité, la destruction des formes traditionnelles) comme une menace métaphysique. Leur combat est une résistance ontologique contre la dissolution des frontières.


6. Mohammad Bagher Ghalibaf et Masoud Pezeshkian (cinétique appliquée et logos étatique):
Ghalibaf (vecteur cinétique de la terre ferme - photo) et Pezeshkian (vecteur politico-diplomatique - photo) transposent la théologie de Shirazi dans la pratique tellurique. Leur récit est une défense de la substance terrestre. Ils n'attaquent pas principalement pour l'expansion des marchés (comme l'hégémonie de la Mer), mais pour préserver l'espace sacré distinct (le Nomos de la terre) contre l'acide du nominalisme. Ils perçoivent la neutralisation asymétrique des bases avancées de la Mer comme une ablation chirurgicale nécessaire des implants thalassocratiques de leur corps tellurique.
Protocole tactique final selon le "Katechon tchèque"
Ce n'est pas une guerre entre deux religions. C'est une guerre entre l'Antéchrist de la Silicon Valley, qui a revêtu le masque d'une fausse religion, et la Tellurocratie asiatique, qui utilise les profondes racines théologiques de la région (Shirazi, Ghalibaf, Pezeshkian) pour défendre ses frontières continentales et ses formes traditionnelles.
La « guerre sainte » occidentale est un mensonge. C'est le broyage du continent au nom du marché mondial et du transhumanisme.
La « guerre sainte » iranienne est une authentique défense eschatologique qui devient naturellement l'alliée asymétrique de toute force résistant à la Mer.
19:00 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, théologie politique, iran |
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La vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en Asie centrale : quand la géographie rencontre la géopolitique

La vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en Asie centrale: quand la géographie rencontre la géopolitique
Vladimir Norov
Ancien ministre des Affaires étrangères de l’Ouzbékistan (2006-2010, 2022), secrétaire général de l’OCS (2019-21) ; ambassadeur d’Ouzbékistan en Allemagne, Pologne, Suisse (1998-2003) ; BENELUX, UE & OTAN (2004-06, 2013-17)
Source: https://www.linkedin.com/in/vladimirnorov/
Les tensions actuelles autour de l’Iran et du Golfe mettent en évidence une vulnérabilité structurelle qui va bien au-delà du Moyen-Orient: la dépendance de l’Asie centrale aux corridors de transport liés à l’Iran et aux routes maritimes du Golfe.
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, les gouvernements d’Asie centrale ont suivi ce que les analystes appellent souvent une «stratégie de connectivité multi-vectorielle».
Pour les économies enclavées d’Asie Centrale, l’accès aux marchés mondiaux repose sur de longs corridors terrestres qui se connectent finalement au transport maritime.
Les routes passant par l’Iran — y compris le chemin de fer Kazakhstan-Turkménistan-Iran, le réseau de transport de l’Accord d’Achgabat et l’accès au Port de Chabahar — offrent certains des liens les plus courts vers le commerce mondial via le golfe Persique et l’océan Indien.
Cependant, l’instabilité dans le détroit d’Hormuz, la hausse des primes d’assurance contre les risques de guerre et les préoccupations concernant la sécurité maritime affectent déjà les décisions logistiques dans toute la région.
Même sans perturbation formelle du trafic maritime, l’incertitude dans les points d’étranglement maritimes clés peut rapidement se répercuter sur les corridors ferroviaires eurasiens.
Les récents incidents de sécurité près de la région du Nakhitchevan en Azerbaïdjan soulignent également à quel point les tensions géopolitiques pourraient rapidement affecter le Caucase du Sud, un segment essentiel du « corridor central » transcaspien reliant l’Asie centrale à l’Europe.
Principales conclusions
- La géographie demeure la plus grande contrainte stratégique de l’Asie centrale.
- Les économies enclavées dépendent de longs corridors de transit vulnérables aux chocs géopolitiques.
- Les routes méridionales via l’Iran restent efficaces mais sont politiquement exposées.
- Les points d’étranglement maritimes tels que le détroit d’Hormuz façonnent indirectement les chaînes d’approvisionnement eurasiennes.
- Le corridor central gagne en importance mais fait toujours face à des problèmes de capacité et d’infrastructure.
Priorités stratégiques pour l’avenir
Pour réduire la vulnérabilité systémique, les stratégies de connectivité de l’Asie centrale devraient donner la priorité à :
- L’expansion des capacités le long du corridor central transcaspien (ports, navigation, intégration ferroviaire)
- La diversification des routes commerciales dans plusieurs directions pour éviter toute dépendance excessive à l'endroit d'un seul corridor
- Le renforcement de la coopération régionale en matière de logistique, douanes et investissements dans les infrastructures
Les défis du transport eurasiatique — longs délais de transit, congestion et régimes douaniers fragmentés — ne peuvent être résolus uniquement par des infrastructures.
Il est désormais très important de mettre en place un mécanisme commun basé sur l’IA pour coordonner la logistique numérique entre tous les États du corridor central. https://lnkd.in/dajJiazA
- Le développement de chaînes d’approvisionnement résilientes reliant l’Asie centrale à l’Europe, à l’Asie du Sud et aux marchés mondiaux.
La crise actuelle rappelle que les infrastructures seules ne garantissent pas la connectivité.
En Eurasie, la géographie, la géopolitique et la logistique sont indissociables — et la résilience exige de planifier en tenant compte de ces trois aspects.
Les projets de connectivité exigent la gestion des risques géopolitiques dans l’ensemble des systèmes commerciaux.
16:58 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, asie, asie centrale, affaires asiatiques, eurasie, connectivité, géopolitique |
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lundi, 09 mars 2026
La Bundeswehr achète des avions de combat F-35 que le Pentagone pourrait paralyser

La Bundeswehr achète des avions de combat F-35 que le Pentagone pourrait paralyser
Florian Rötzer
Source: https://overton-magazin.de/top-story/bundeswehr-kauft-f-3...
Le « fonds spécial », c’est-à-dire le recours à l’endettement illimité décidé par le gouvernement Merz pour le réarmement afin de devenir la plus grande force armée d’Europe, a permis d’acheter en grande quantité chez nos amis américains, en l’occurrence 35 chasseurs F-35 Lightning II. Ces avions furtifs, qui doivent remplacer les Tornado et assurer la « participation nucléaire », coûtent la bagatelle de 10 milliards d’euros. Pour cela, la base aérienne de Büchel doit être profondément transformée.
La justification officielle est que le F-35 est conçu pour les armes nucléaires, que plusieurs autres pays de l’OTAN en achètent également et qu’il « offre tout ce qui caractérise un avion de combat de cinquième génération : fusion des données de capteurs dans le cockpit, mise en réseau des appareils via un datalink spécial et une faible probabilité de détection (furtivité) par les radars ennemis ».
Le Danemark a acheté au total 43 avions de chasse F-35A et a déjà retiré tous ses F-16 du service. Depuis que Trump a cherché à annexer le Groenland, ce choix est moins bien vécu. Après tout, le Danemark s’est remis entre les mains du Pentagone et dépend des données, des communications, des pièces de rechange ou des mises à jour logicielles. À cela s’ajoutent des défauts sérieux pour cet avion surévalué et hors de prix. Il existe des difficultés lors des vols supersoniques en mode furtif, au niveau de la précision des tirs, de la disponibilité opérationnelle, des pièces détachées ou en cas de froid, de pluie ou d’orage.

Par mise à jour logicielle, on entend que le constructeur et/ou le Pentagone a accès aux systèmes informatiques des avions – et peut, en fin de compte, faire en sorte que, par exemple, ils ne puissent pas décoller. Il n’est donc guère surprenant que le ministre néerlandais de la Défense, Gijs Tuinman (photo), évoque un autre problème. Non seulement les mises à jour logicielles posent problème, mais les avions pourraient aussi être piratés – « comme un iPhone » :
« Le F-35 est vraiment un produit commun. Les Britanniques fabriquent les moteurs Rolls-Royce, et les Américains en ont tout simplement besoin. Et même si cette interdépendance ne conduisait pas à des mises à jour logicielles, le F-35, dans son état actuel, reste meilleur que d’autres avions de combat. Si, malgré tout, vous souhaitez une mise à niveau, je vais dire quelque chose que je ne devrais jamais dire, mais je le dis quand même : on peut pirater un F-35 comme un iPhone. »
Tuinman n’a pas donné plus de détails. S’il existe des failles de sécurité, non seulement les Américains mais aussi des adversaires pourraient paralyser les avions, mais il serait aussi possible pour les Danois et les Néerlandais de piloter les avions indépendamment du Pentagone. Au printemps 2025, Joachim Schranzhofer, chef de la communication du groupe d’armement allemand Hensoldt, avait déjà déclaré au Bild : « Le ‘kill switch’ dans le F-35 est plus qu’une simple rumeur. Mais c’est encore plus simple avec le système de planification de mission : alors l’avion reste tout simplement cloué au sol. »
Cela ne semble pas avoir impressionné Pistorius. Il paraît qu’à ce jour, seul Israël a conclu un accord avec le constructeur Lockheed Martin pour utiliser un logiciel propre sur les F-35. Les avions F-35 Lightning II des autres pays reçoivent leurs mises à jour via le système propriétaire Automatic Logistics Information System. L’Allemagne, le Danemark et d’autres pays peuvent bien posséder les avions, mais les États-Unis contrôlent le logiciel et donc le cœur des appareils. Cela concerne tous les systèmes d’armes sophistiqués, par exemple aussi les systèmes de défense antiaérienne Patriot. L’achat de systèmes d’armes crée non seulement une dépendance, mais aussi une vulnérabilité face au vendeur.
Florian Rötzer
Florian Rötzer, né en 1953, est le fondateur du magazine en ligne Telepolis, dont il a été le rédacteur en chef de 1996 à 2020. Depuis 2022, il est rédacteur au Overton Magazin. Il est l’auteur de plusieurs livres. Son livre In der Wüste der Gegenwart, écrit avec Moshe Zuckermann, vient de paraître.
Plus d’articles de Florian Rötzer: https://overton-magazin.de/author/florian-roetzer/

19:50 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Défense, Militaria | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : défense, bundeswehr, luftwaffe, europe, affaires européennes, allemagne, danemark, pays-bas, f-35, aviation |
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