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vendredi, 20 mars 2026

Les États-Unis commencent-ils à perdre? 

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Les États-Unis commencent-ils à perdre? 

Alexandre Douguine

Animateur: Le sujet principal de cette émission reste sans aucun doute inchangé et, à l’évidence, il nous accompagnera encore longtemps. Il s’agit de la guerre dans le golfe Persique, de la guerre au Moyen-Orient. On ne peut plus appeler cela autrement: ce n’est plus juste un conflit, ni un dérapage temporaire — c’est une véritable guerre. Puisque nous avons l’intention de l’analyser en détail, permettez-moi de vous demander: à votre avis, tout ce qui se passe actuellement dans la région, cela doit-il être pris au sérieux et pour longtemps ?

Alexandre Douguine : À mon sens, dans notre monde volatil, où tout est sur le fil et ne tient qu’à un cheveu, nous pouvons être confrontés aux retournements les plus incroyables. C’est pourquoi je ne crois à aucune analyse qui affirme: «cela va durer, nous le savons avec certitude» ou «cela va se terminer bientôt, nous en sommes sûrs». Je ne prends pas une telle responsabilité. Je pense qu’il faut suivre les événements, essayer d’en comprendre le sens et voir comment ils se déploient. Les prévisions selon lesquelles tout se terminera dans six mois ou durera éternellement tombent constamment à l’eau. Il me semble irresponsable de faire de telles prédictions. La guerre continue, tout simplement, elle n’est pas terminée.

Comparons: Trump avait l’intention de la finir en quelques heures, puis en quelques jours, mais elle dure déjà depuis deux semaines et se déroule de façon tout à fait différente de la guerre des 12 jours entre Israël et l’Iran qui avait eu lieu il y a moins d’un an, avec la participation des États-Unis. C’est une autre guerre sous tous les aspects, incomparablement différente de la précédente. C’est une guerre radicale qui a déjà causé à l’Iran des pertes colossales: presque toute la direction religieuse, politique et militaire du pays a été éliminée, des gens sont morts, les villes et infrastructures économiques iraniennes subissent des bombardements massifs. À cela, l’Iran répond par une résistance sans précédent: il ne se rend pas et, surtout, il ne se met pas à négocier avec l’agresseur. L’Iran bombarde régulièrement et massivement Israël. Cette information est censurée, car la majorité de la presse américaine est du côté des États-Unis — ils sont partie prenante du conflit — et donc l’Amérique cache la réalité de la situation en Israël. Israël se transforme progressivement en Gaza, c’est-à-dire que de plus en plus d’objectifs économiques, militaires et civils y sont détruits.

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Une véritable insurrection couve donc, et je n’exclus pas qu’on assiste à un changement de régime non pas en Iran, mais en Israël — justement parce que Netanyahou a disparu et qu’on tente d’expliquer son absence. Parfois, il s’agit manifestement de fake news, parfois c’est difficile à dire, mais quoi qu’il en soit, il se passe quelque chose en Israël: avec Ben-Gvir, Netanyahou, la société, la stratégie militaire et simplement la population — dont on ne sait encore rien. Selon les informations fragmentaires, fortement censurées en Occident, Israël se transforme peu à peu en Gaza. Les missiles iraniens arrivent, traversent le « Dôme de fer » et atteignent leurs cibles. Lesquelles exactement? À quelle échelle? Il est impossible de le dire précisément. Les Iraniens avancent leur point de vue, l’Occident le sien. Il semble que les dégâts subis par Israël sont bien supérieurs à ce qu’on estimait ou annonçait en Occident, même s’ils restent moindres que selon les sources iraniennes. La vérité se situe quelque part entre les deux, mais ce sont déjà des pertes très sérieuses, qu’Israël n’avait certainement pas prévues lors de la première guerre de 12 jours contre l’Iran. Quant à la profondeur de ces pertes, il est encore difficile de se prononcer, mais il est évident que l’Iran a appliqué une tactique très efficace: il a fermé le détroit d’Ormuz, frappé les principaux pôles économiques et de communication dans les pays arabes, touchant des ambassades américaines, des centres de renseignement et des infrastructures énergétiques.

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C’est-à-dire que l’Iran, n’ayant pas les moyens d’atteindre ses principaux adversaires — les États-Unis — faute de puissance suffisante, a porté des coups très efficaces sur des bases et objectifs militaires locaux d’où partaient les attaques contre lui, modifiant ainsi profondément l’équilibre des forces dans la région. Cela ne s’est pas produit seulement sur le plan militaire, mais aussi économique. Le blocage du détroit d’Ormuz, ainsi que la possible fermeture par les Houthis du détroit de Bab el-Mandeb — l’accès à la mer Rouge — met en péril tout le système énergétique mondial.

Les deux gazoducs russes Nord Stream ont été sabotés par les Américains, via leurs satellites ukrainiens, le monde était déjà privé du pétrole russe par de lourdes sanctions, et voilà qu’il perd une deuxième source d’hydrocarbures — le Moyen-Orient, désormais bloqué. C’est un coup colossal pour l’économie mondiale, qui commence déjà à se faire sentir. En d’autres termes, l’Iran a choisi une méthode de guerre qui oblige réellement l’adversaire à réfléchir à ses actes.

No-US-iran-war-on-Israel-495x660-1127781697.jpgEt là, on voit des signes de panique à la Maison Blanche, car Trump change d’avis plusieurs fois par jour. Un coup il fanfaronne qu’il va résoudre seul le problème iranien, un autre il appelle tout le monde à l’aide: «venez, aidez-nous à patrouiller pour protéger les pétroliers dans le détroit d’Ormuz», et il invite — tenez-vous bien — la Chine. Donc, pas seulement les pays européens, qu’il a récemment insultés, mais aussi la Chine, qui devrait réparer les conséquences de son agression totalement injustifiée contre l’Iran. Et que voit-on? Tout le monde refuse. Certains hésitent: Starmer, Macron, Merz — tantôt ils envoient des navires, tantôt non. Maintenant, même Meloni refuse de participer, alors qu’elle était pourtant une alliée de Trump. On a l’impression que Trump ne sait plus ce qu’il fait.

De plus en plus de messages circulent sur les réseaux sociaux américains: «Nous sommes gouvernés par un fou, un maniaque sénile, un paranoïaque». Et si l’on se souvient de l’affaire Epstein, le tableau devient franchement terrifiant — à la tête d’une puissance nucléaire se tient un maniaque imprévisible, dont les propos et les actes échappent à toute logique, même élémentaire. Il décide une chose le matin, une autre l’après-midi, une troisième le soir, et le lendemain tout recommence. Cela vaut aussi pour sa politique des droits de douane et des sanctions. On a l’impression qu’à la tête de la plus grande puissance mondiale s’est retrouvé un homme gravement malade, mentalement instable, traînant derrière lui un «passif» criminel effrayant.

Comment alors prévoir la suite? Tout a commencé avec un calcul: que l’Iran finirait vite par négocier aux conditions américaines, reconnaîtrait sa défaite et accepterait les exigences des États-Unis. Mais il s’est passé tout le contraire. Des forces bien plus radicales sont arrivées au pouvoir. C’est aujourd’hui le Corps des Gardiens de la Révolution islamique qui mène la guerre — des gens sans pitié, ayant perdu leurs guides spirituels, politiques, leurs enfants.

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Et l’Iran, à mon avis, tiendra jusqu’au bout. Mais qu’est-ce que cela signifie, «jusqu’au bout»? Personne ne le sait: frappes nucléaires? Opération terrestre? Aura-t-elle un effet? Impossible à dire. Israël survivra-t-il, existera-t-il encore un certain temps ou disparaîtra-t-il simplement dans un futur proche? Car si l’on compare Israël à l’Iran, a fortiori au monde islamique, on comprend que ce n’est qu’une petite base militaire américaine — très active, très agressive — mais ce n’est ni un pays, ni un État, ni une civilisation. C’est une sorte de réseau qui survit en manipulant d’autres pays: l’Amérique via ses lobbys, l’Europe, et le monde arabe.

Si ce conflit devient de plus en plus "civilisationnel" et finit par le devenir totalement, le facteur religieux montant de part et d’autre, je pense qu’on peut supposer avec une certaine probabilité qu’Israël sera rayé de la carte. Cet État, dans son format actuel, n’existe pas depuis si longtemps. C’est en grande partie une construction artificielle, un proxy de l’Occident au Moyen-Orient.

Jusqu’où sera-t-il défendu et que restera-t-il à défendre? Peut-être quelque chose, mais tout prend un tour de plus en plus sinistre, et à mon avis, on s’approche du point où l’une des parties — Israël ou les États-Unis — pourrait lancer une frappe nucléaire tactique sur le territoire iranien. Si l’Iran continue à agir aussi efficacement, il subira bien sûr de lourdes pertes, et ses villes seront aussi frappées, mais regardez une carte: la taille de l’Iran par rapport à Israël, c’est bien moins que Gaza par rapport à Israël. On voit ce qu’Israël a fait de Gaza: des ruines. Théoriquement, transformer Israël en une nouvelle Gaza, c’est possible. D’autant que tous les autres commencent à être entraînés dans cette guerre, directement ou indirectement. Certains affirment qu’ils ne soutiendront pas Trump. D’ailleurs, le Japon a refusé d’envoyer sa flotte en patrouille pour escorter les navires dans le détroit d’Ormuz, et Trump déclare: «ce n’est pas notre problème, nous avons assez de pétrole, si vous en voulez, allez patrouiller vous-mêmes».

C’est lui qui a tout déclenché, qui a frappé l’Iran. Il a provoqué ces représailles qui frappent désormais ses propres alliés — les Émirats arabes, le Qatar, Bahreïn, le Koweït — et maintenant il dit: «je m’en lave les mains, j’ai assez de pétrole, si vous avez des problèmes, défendez vos pétroliers vous-mêmes dans le détroit d’Ormuz». C’est à peine croyable. Nous avons vu divers dirigeants aux États-Unis, en Europe, et même chez nous — certains étaient à la limite de l’équilibre mental, cela arrive. Mais ce que nous voyons aujourd’hui, cet individu à la tête de l’Amérique, c’est vraiment très inquiétant, car il n’y a aucune logique dans ses actions. Il dit une chose aujourd’hui, une autre demain, une troisième le jour suivant. Pour l’instant, il ne s’est pas retourné contre nous, il ne nous a pas encore visés avec sa folie agressive — d’ailleurs, il garde ce thème sous la main. Il estime manifestement qu’il faut agir par étapes.

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Déjà deux fronts actifs: l’Amérique latine avec le Venezuela, avec Cuba qu’il prépare à envahir, avec les sanctions et le blocus. Il est plongé dans la guerre du Moyen-Orient, qui n’est pas près de finir, et ensuite il s’attaquera à la Chine sous prétexte de protéger Taïwan. Le dossier ukrainien n’est plus sa priorité. Mais si ses actions agressives réussissaient, tout se rapprocherait à nouveau de nous. Il faut bien comprendre: l’Iran, aujourd’hui, c’est un bouclier pour nous et pour la Chine, car, s'il tombe, après, ce sera notre tour.

Et même pour Trump, lancer une agression sur tous les fronts, même dans son état, ce serait trop. Mais il faut comprendre à qui on a affaire. Toute idée selon laquelle on pourrait s’entendre avec ce système, trouver un terrain d’entente — tout cela s’est effondré. Nous avons essayé, nous avons agi correctement. Lorsque Trump est arrivé, il avait un discours plutôt sensé, il était entouré de gens sérieux et cohérents. Aujourd’hui, il les a tous chassés — les derniers ont été limogés hier. Il dit : « il ne me reste que mon ami Mark Levin, Laura Loomer et Lindsey Graham, et tous ceux qui ne les aiment pas sont détestés par toute l’Amérique, y compris par les conservateurs, de droite comme de gauche». D’abord, ce trio est repoussant physiquement, ensuite ils sont absolument antipathiques, sans aucun charisme. Tous les gens respectables de l’entourage de Trump sont partis ou se taisent: J. D. Vance, Tucker Carlson, Megyn Kelly — tous ont pris leurs distances.

Voilà ce que je veux dire : Trump est dans une impasse. Il faut bien le comprendre. C’est pourquoi sa manière de se comporter, en guerre comme en politique internationale, est extrêmement dangereuse. Nous devons être extrêmement prudents dans une telle situation.

Animateur : Essayons d’en discuter un peu plus en détail, car vos propos soulèvent de nombreux aspects importants. Commençons par l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran et les représailles iraniennes contre les monarchies du Golfe. Selon les dernières informations, le PIB du Koweït et du Qatar a déjà chuté de 14% et continue de baisser: les raffineries ferment, tout le secteur pétrolier régional est en stagnation. Il est évident que l’Iran agit délibérément. Même selon les propos que vous avez cités de Donald Trump, il est d’accord pour dire que les monarchies du golfe Persique, en tant que source de pétrole, ne l’intéressent plus.

Ma question suivante : à qui profite ce conflit, selon vous ? Car les raisons officielles étaient fallacieuses — tout le monde comprend que la question de l’arme nucléaire iranienne n’est plus mentionnée. Comment définiriez-vous l’idée initiale de cet embrasement? Qui devait gagner, qui veut gagner, et comment?

Alexandre Douguine : Il me semble que nous vivons les événements à plusieurs niveaux: géopolitique, économique et idéologique-religieux. On considère souvent que l’idéologie religieuse n’est qu’une lubie, sans importance, car seuls les intérêts matériels comptent. Mais c’est une erreur. Les trois participants de ce conflit sont largement motivés par leur vision de la fin des temps, chacune radicalement opposée.

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D’un côté, il y a l’idée du «Grand Israël» que soutient Netanyahou: c’est la guerre des derniers jours, qu’il mène contre l’Amalek — l’Iran. Cette lutte doit mener à la venue du Messie, et des rituels sont préparés pour cela. Le Sanhédrin a été reconstitué, on a importé des vaches rousses qu’il faut sacrifier, on prépare la construction du Troisième Temple. Un grand prêtre est formé, qui ne touche pas terre et qu’on porte sur un palanquin. On prépare la destruction de la mosquée Al-Aqsa, et, il y a deux jours, pour la première fois dans l’histoire d’Israël, les offices religieux ont été interdits pendant le Ramadan. C’est la réalité de la politique israélienne, qui utilise tous les moyens pour avancer son projet messianique.

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Le sionisme chrétien dans l’entourage de Trump est aussi devenu une force dominante. Paula White (photo), à la tête des evangelicals dispensationalistes, officie à la Maison Blanche et proclame que la prophétie s’accomplit, que la fin du monde approche, que c’est pourquoi Israël est si important: "prions pour lui et tuons tous ses ennemis", a-t-elle lancé. Il ne faut pas sous-estimer le degré de fanatisme religieux en Israël et aux États-Unis. Autrefois, cela semblait marginal, aujourd’hui c’est un facteur majeur de la grande politique. L’Iran répond de la même façon, voyant en Trump et Netanyahou le Dajjal — l’Antéchrist. Ici, la géopolitique passe au second plan.

Néanmoins, elle a son importance. Si Trump veut imposer l’hégémonie américaine, il souhaite couper les liens économiques entre la Russie et le reste du monde. Il poursuit la politique de Biden: sanctions, interdiction d’acheter notre pétrole, attaques contre nos pétroliers. D’un autre côté, il s’agit de neutraliser le deuxième pôle mondial de production d’énergie: le Moyen-Orient. Les États-Unis ont leur pétrole et leur gaz, qu’ils sont prêts à vendre très cher. Plus le Venezuela, que Trump considère comme acquis avec toutes ses réserves. Voilà une source alternative d’énergie pour le monde — un modèle de domination unipolaire dur.

La façon dont tout cela se déroule rappelle un show postmoderne paranoïaque ou une série sur un tueur sanguinaire. L’association d’une eschatologie radicale, qui anime Israël, d’un affrontement géopolitique et d’un changement d’équilibre énergétique dessine un tableau sombre: la Russie isolée, une deuxième source de ressources neutralisée, tout cela pour permettre à l’Amérique de s’ériger en hégémon mondial dans une ère «messianique».

Animateur : Continuons notre entretien sous un autre angle. Trump doit se rendre en Chine dans moins de trois semaines. D’une part, Pékin est officiellement le principal rival géopolitique des États-Unis. D’autre part, Washington ne peut s’en passer: la Chine est la source des ressources clés et des terres rares. Sans elles, l’industrie américaine — de l’aviation au high-tech — ne peut fonctionner.

À votre avis, comment pourraient-ils résoudre ce dilemme à Washington et à Pékin? Que peut changer cette visite? On dit même que la Chine pourrait forcer les États-Unis à revoir leur politique au Moyen-Orient, en utilisant sa base de ressources comme levier. Qu’en pensez-vous?

Alexandre Douguine : D’abord, Trump a déclaré aujourd’hui qu’il n’ira pas en Chine: son agenda change. Ce qui était prévu dans trois semaines est repoussé, car les événements évoluent à la minute près. Tout récemment, sur les réseaux sociaux occidentaux, il a dit qu’il n’ira pas tant que les Chinois n’enverront pas leurs navires d’abord.

Il y a une part de rationalité: la Chine est un énorme pôle du monde multipolaire, qu’il faut considérer, comme la Russie, pour des raisons économiques, politiques, militaires, nucléaires. Mais de toute évidence, Trump ne veut pas le faire. Il ne veut tenir compte de rien ni de personne — ni des puissances de second plan, ni de celles de premier plan. Mais il ne se risque pas encore à un conflit direct avec la Chine: quelque chose le retient — peut-être un reste de raison. Il n’est pas prêt à s’aventurer sur cette glace.

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Dans sa vision, le monde est égocentrique: il n’y a qu’un seul centre de décision — lui-même. C’est une forme sévère de paranoïa: il se croit tout-puissant et le reste du monde doit obéir. Si quelqu’un ne s’y plie pas, cela le met en rage, il veut se venger et briser l’opposant. Avec les plus faibles, il y parvient: il a réussi avec Maduro, à éliminer tout le leadership iranien, à soutenir Israël dans la destruction de Gaza, à mettre la main sur Cuba, à humilier ses partenaires européens. Là où il peut exercer un pouvoir absolu, il le fait.

Il voit l’Inde et le Japon comme des Etats esclaves. L’expérience de l’île d’Epstein — la règle de la domination absolue sur des victimes — a forgé chez lui ce comportement monstrueux et criminel. Trump agit comme s’il était entouré de victimes d’Epstein: dociles, sans droits, qui ne se défendront pas. Epstein, pour éviter que ses victimes ne mordent, leur faisait arracher les dents ! Trump a participé à ces orgies pédophiles. Qu’a-t-il dans la tête? Avec qui avons-nous affaire? L’Amérique est désormais terrifiée par cela.

C’est à cette psychologie que nous avons affaire. Comment voit-il la Russie et l’Iran? Il nous voit, nous et la Chine, comme des concurrents très dangereux, témoins de ses crimes, capables de réagir. Je pense qu’il nous déteste vraiment. Mais quelque chose l’empêche d’attaquer frontalement: trop de choses dépendent, dans l’économie, le militaire et la politique, de la Chine et de la Russie. Il a aussi un autre front de travail. Ou peut-être plus d’ailleurs, je pense à l’Europe.

Animateur : Vous avez déjà abordé la question de l’Europe, qui se retrouve à nouveau dans une position très étrange. D’abord Trump demandait l’aide des Européens, puis il s’est offusqué que Starmer ait proposé de l’aide «au mauvais moment», etc.

À votre avis, l’Europe a-t-elle aujourd’hui la moindre qualité de sujet politique — non seulement dans ses relations avec Trump, mais aussi dans le contexte de la guerre dans le Golfe, dont elle est la première victime? A-t-elle encore la capacité d’influencer les vicissitudes politiques actuelles?

Alexandre Douguine : L’Europe, si l’on poursuit la métaphore de l’île d’Epstein, fait figure de complice, de garde ou d’homme à tout faire dans ces crimes monstrueux. Elle dispose d’une liberté très limitée, mais en réalité, elle n’est qu’un employé de cette île. Elle n’est pas le principal criminel, mais pas non plus une victime complète. Au fond, elle aimerait faire partie de la «première ligue», mais sait qu’à tout moment elle peut être rejetée et devenir une victime. Le Premier ministre belge parlait de différence entre vassal et esclave, mais en réalité, elle n’existe pas: on traite le vassal avec respect en exigeant une soumission totale, l’esclave, lui, on le traite sans aucun respect. Voilà la situation de l’Europe. Si Trump voulait la féliciter, il l’appellerait «fidèle vassale», ce qu’il fait parfois quand il est de bonne humeur. S’il se fâche, il traite ses employés comme des esclaves — il ne tape pas sur la joue, il mord, il frappe, il leur jette un cendrier à la tête.

La position de vassal-esclave est telle: le maître a changé, c’est un fou, mais que faire? Attendre qu’on l’interne, saboter peu à peu, refuser d’exécuter des ordres criminels. Mais alors on est licencié ou on devient victime. Les marges de manœuvre de l’Union européenne sont faibles: ils rêvent que cet enfer se termine, que le maniaque parte, qu’ils redeviennent de fiers vassaux. Pour l’heure, Trump les traite comme des esclaves rebelles, ils essaient de résister, d’échapper à la traque sur l’île d’Epstein, devenant eux-mêmes les victimes des forces avec lesquelles Trump fait ce qu’il veut.

On assiste à la perte de statut de sujet politique chez tous ceux avec qui Trump traite: il est le seul sujet, tous les autres sont des objets. Ceux qu’il peut transformer en choses, humilier, tuer ou violer — il le fait. Mais l’Europe occupe une position intermédiaire: ce sont aussi des «invités» de l’île, qui peuvent à tout moment devenir victimes, passant de bourreaux à victimes. Nous, la Chine et le grand Iran, qui fait la preuve de sa dignité et de son refus d’être transformé en objet, refusons cette ablation de notre statut de sujet — nous nous opposons à ce maniaque déchaîné. Notre potentiel, notre arsenal nucléaire stratégique, notre économie, notre volonté, notre président, notre peuple attaché aux valeurs traditionnelles et non à celles d’Epstein, font barrage. Nous affirmons notre souveraineté, refusons le rôle de vassaux, même choyés. Nous avons déjà essayé ce rôle dans les années 1990 et savons comment cela se termine.

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Toute négociation avec nous ou avec la Chine est pour Trump une épreuve psychologique, car il y rencontre des sujets. Nous désubjectiver n’est pas si simple, et c’est là son problème. Nous devons donc, en soutenant au maximum l’Iran, élaborer une contre-stratégie, car un tel ordre mondial doit être empêché: il faut réfléchir à comment neutraliser ce forcené et le mettre en sécurité. Beaucoup ont discuté de la clairvoyance de notre président quand il disait que Kamala Harris serait mieux. On croyait à l’ironie, pensant que Trump tiendrait ses promesses. Or, notre président avait vu juste. Il est remarquablement lucide et visionnaire. Ce que nous vivons aujourd’hui est une catastrophe mondiale: on est au bord de la guerre nucléaire parce qu’à la tête d’une grande puissance se trouve un individu manifestement dérangé, avec des idées folles, une psyché délabrée, une démence évidente. C’est dangereux pour tous, il faut penser à s’en protéger. D’ailleurs, l’Europe devrait se tourner vers nous, car nous sommes prévisibles.

Animateur : Permettez-moi de poursuivre sur cette note. Si l’on laisse de côté la personnalité de Trump, on constate que ce qui se passe au Moyen-Orient — la crise énergétique et économique — conduit inévitablement l’Europe à une catastrophe totale. Tous les experts l’écrivent. Les Européens vont à l’abattoir comme des agneaux.

J’aimerais savoir pourquoi ils agissent ainsi: est-ce le résultat de l’incompétence et de la dégradation des élites, qui ne voient pas que cette crise ne leur apportera que misère et effondrement, ou bien s’agit-il d’une trahison consciente des instances de l’UE, comme von der Leyen et consorts, qui savent très bien où cela mène mais continuent? À votre avis, qu’est-ce qui motive réellement la position suicidaire de l’Europe?

Alexandre Douguine : Ils n’ont tout simplement pas le choix. En ont-ils un? Ils ne sont qu’une partie de ce système, de simples employés.

Animateur : Mais ne pourraient-ils pas se révolter contre Trump, soutenir l’Iran, la Russie, la Chine, etc.? L’imaginez-vous?

Alexandre Douguine : Non, bien sûr que non. Voyez-vous Macron — ce politicien dont on ne connaît même pas l’orientation — ou le collaborateur de «BlackRock», ce Merz, qui ressemble à Himmler dans un mauvais rêve posthume, ou l’ahuri Starmer — pensez-vous qu’ils défendront la souveraineté européenne? Tous ceux qui auraient pu aller dans ce sens — Schröder en Allemagne, Mitterrand ou Chirac en France — ont disparu. Ceux-là étaient souverains: certes, ils jouaient selon les règles occidentales, atlantiques, mais ils avaient une vraie autonomie.

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Depuis, il y a eu une rotation des élites européennes, qui sont devenues totalement subalternes. Ce sont peut-être des personnalités vaniteuses, mais elles ne reflètent ni les intérêts des sociétés européennes, ni la géopolitique européenne. Elles sont en fait parties intégrantes du système américano-centré, sans aucune liberté. Les leaders globalistes américains présentaient cette dépendance des élites européennes sous une forme polie: on parlait de multilatéralisme, de l’importance de l’avis des partenaires. C’est comme un répondeur: «votre avis nous intéresse», mais en réalité, gardez-le pour vous.

Animateur : Alors, est-ce de la bêtise ou de la trahison ?

Alexandre Douguine : C’est le résultat d’un long travail : cela ne s’est pas fait en un jour. Ce n’est pas seulement de la bêtise ou de la trahison — l’Europe a en fait perdu sa souveraineté après 1945. Dès que les États-Unis sont devenus superpuissance, ils ont pris en charge les principaux problèmes politico-militaires, puis économiques de l’Europe, et les prérogatives de l’Ancien Monde n’ont cessé de diminuer. Bien sûr, les dirigeants européens ont souvent tenté de s’émanciper de cette hégémonie américaine pour faire de l’Europe un acteur souverain avec ses propres intérêts, objectifs et valeurs — souvenez-vous de De Gaulle, qui était sorti de la structure de l’OTAN. Mais cela n’a jamais marché, car Washington disait: «Pourquoi vous séparer? Nous partageons les mêmes valeurs, vous êtes nos partenaires». On les appelait partenaires, mais en réalité, ils restaient des vassaux, traités «gentiment». «Pas besoin d’affirmer votre identité, c’est notre affaire, nous pensons pour vous». Comme on disait en Allemagne: «laissez tomber la conscience, le Führer pense pour vous» — aujourd’hui, c’est pareil: «dirigeants européens, Washington pense pour vous».

Ils en sont arrivés à ce qu’un maniaque prenne la tête du système. Bien sûr, ils ne s’attendaient pas à se retrouver sous la coupe d’un dirigeant totalement fou, qui se met à les humilier publiquement. Il leur enlève l’énergie, et quand on lui demande pourquoi, il répond: «parce que j’en ai envie, il n’y a plus de droit international, seulement moi et ma morale». Si vous voulez du pétrole, allez vous battre dans le détroit d’Ormuz contre les Iraniens, ce n’est pas mon affaire. Il peut très bien déclarer bientôt: «j’ai gagné, l’Amérique a infligé un coup décisif, l’Iran n’existe plus, je m’en lave les mains». Et tout continuera: bombardements sur Israël, explosions de nouvelles bases, mais Trump affirmera que tout cela, ce sont des fake news. Il dit déjà que tous les dégâts subis par Israël, c’est de l’intelligence artificielle, qu’aucune roquette n’a percé le «Dôme de fer», que tout va bien. Dans ce monde halluciné et solipsiste, il peut proclamer la victoire, et l’Europe aura à en gérer les conséquences.

0c9a4631ff57a5d51c8ee4c1f7145956-2521328347.jpgOù irait-elle? Son degré de liberté est nul. Ces dirigeants n’aiment pas Trump, et qui pourrait l’aimer? À voir Melania Trump, on se demande: que se passe-t-il dans sa tête, avec qui a-t-elle partagé sa vie? C’est terrifiant. Comment aimer un tel homme? On peut le supporter, si l’on est en esclavage, mais pas plus. Son air sévère témoigne qu’elle sait que la situation est très mauvaise, qu’elle est une victime. Peut-être essaie-t-elle même de lancer des signes quand elle dit «je suis médium, visionnaire» — en réalité, elle crie «sauvez-moi».

Animateur: Alors elle en sait beaucoup plus que nous…

Alexandre Douguine : Elle en sait assurément plus, et ce savoir lui gâche la vie. Mais laissons-la. Quant à l’Europe, elle se retrouve dans la position non d’une épouse aimée, mais de quelqu’un de bien plus malheureux sur cette île d’Epstein qu’est devenu l’Occident. Les dirigeants européens sont «coincés»: ils ne voulaient pas cela, rêvaient d’un autre statut, voulaient fixer les règles, mais n’y sont pas arrivés. Je n’ai aucune pitié pour eux — ils méritent ce qui leur arrive, et même pire. Nous, nous devons ne compter que sur nos propres forces, gagner cette guerre, nous rapprocher de nos alliés — Iran, Corée du Nord, Chine — et chercher d’autres partenaires pour un monde multipolaire. Il faut convaincre tous ceux qui ont encore un minimum de souveraineté de ce qui les attend s’ils laissent perdurer cette hégémonie, et bâtir notre monde multipolaire.

Si des révolutions surviennent en Europe et que les élites libérales et mondialistes sont renversées, tant mieux, je pense que nous leur tendrons la main, y compris un «pipeline» de secours, voire plusieurs. Mais pour cela, ils doivent d’abord se sortir eux-mêmes de la dépendance où ils se trouvent. Les peuples d’Europe souffrent deux fois: ils sont gouvernés par des maniaques qui eux-mêmes obéissent à un maniaque encore pire. Imaginez leur sort! Le pire, c’est qu’on ne les nourrit même plus. Autrefois, les vassaux et esclaves étaient au moins nourris, maintenant le maître a cessé de le faire, et les autres ne veulent pas s’en charger. Epstein et Bill Gates discutaient jadis de ce qu’il fallait faire des pauvres, et sont arrivés à la conclusion qu’il fallait s’en débarrasser. Peut-être est-ce ainsi que ce plan est mis en œuvre.

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jeudi, 19 mars 2026

La haine est le liquide amniotique des idéologies modernes 

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La haine est le liquide amniotique des idéologies modernes 

Par Juan Manuel de Prada

Source: https://noticiasholisticas.com.ar/el-odio-es-el-liquido-a...

Le docteur Sánchez vient de présenter en son Espagne un système de surveillance appelé « Hodio », avec lequel il entend traquer et mesurer de manière systématique l’empreinte et la portée des « discours de haine » sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques. Naturellement, cet « hainomètre », qui se présente comme un outil pour combattre la « polarisation » et exiger une surveillance accrue des grandes entreprises technologiques, n’est rien d’autre qu’un dispositif conçu pour le contrôle social. Comme le pressentait Edward Bernays dans son ouvrage classique Propaganda (1928), «à mesure que la société gagne en complexité et que le besoin d’un gouvernement invisible devient plus évident, on invente et développe les moyens techniques indispensables pour pouvoir discipliner l’opinion publique».

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Il s’agit en effet de discipliner non seulement l’opinion publique, mais même les âmes. Tocqueville l’expliquait déjà magistralement dans De la démocratie en Amérique: «Les tyrans avaient matérialisé la violence; mais les républiques démocratiques de notre temps l’ont rendue aussi intellectuelle que la volonté humaine qu’elles veulent réduire. Le despotisme, pour atteindre l’âme, frappait vigoureusement le corps; et l’âme, échappant à ses coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui. Mais dans les républiques démocratiques, la tyrannie laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître ne dit plus: “Pensez comme moi ou mourez”, mais: “Vous êtes libres de ne pas penser comme moi. Votre vie, vos biens, tout vous sera laissé, mais à partir de ce jour vous serez un étranger parmi nous. […] Je vous laisse la vie, mais celle que je vous laisse est pire que la mort”».

En réalité, l’expression «discours de haine» est totalement grotesque; car la haine est le liquide amniotique des idéologies modernes et, par extension, de la démocratie, qui est la forme politique qui les abrite et les exalte. Les idéologies, à l’origine, sont des philosophies politiques vulgarisées et simplifiées; et, dans leur expression actuelle, des répertoires de slogans pour alimenter des masses abruties, des produits mentaux dégénératifs qui suscitent chez leurs adeptes des automatismes les rapprochant progressivement du primate. Et, dans ce rapprochement progressif avec le primate, les idéologies ont besoin de stimuler chez le troupeau qui s’y accroche un instinct d’anéantissement. Tout adepte d’une idéologie a besoin de quelque chose—ou plutôt de quelqu’un, car dans son élémentarité grossière il veut « donner un visage » à l’ennemi—à quoi s’opposer, discréditer, dénigrer, diffamer, détruire.

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Les idéologies modernes sont nourries par la méthodologie de la haine. Cela se produit dans les idéologies qualifiées de gauchistes, où la haine de classe du communisme originel s’est transformée, dans ses substituts et ses parodies (nous avons déjà dit que les idéologies sont des produits mentaux dégénératifs), en haine contre les formes les plus extravagantes d’«oppression» (de «l’hétéropatriarcat» à la «cisnormativité») qui trouve son apothéose dans ce que l’on appelle la «cancel culture». Et cela se produit dans les idéologies dites de droite, où les soi-disant «guerres culturelles» (qui n’en sont pas, car toutes les idéologies modernes partagent en fait les mêmes prémisses) font finalement de la haine le moteur de leur foi sombre: haine du «progressiste», du «woke», de l’«arabe» ou de la «feminazi». Ainsi, les sociétés démocratiques, fondées sur la confrontation idéologique, deviennent ce que Castellani appelait une «démocacophonie», un nid de guêpes constamment irrité où il n’existe ni liens communautaires ni forces d’unité ; et où les liens les plus solides se créent entre les personnes qui haïssent les mêmes choses (en réalité les mêmes personnes, car, comme nous le disions, le primate idéologisé veut «mettre un visage» sur l’ennemi).

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C’est ainsi que s’explique la haine écumante que l’on trouve sur les réseaux sociaux, un vomitorium où les primates idéologisés peuvent cracher leur rage, propager des calomnies et libérer leurs instincts les plus vils. Mais cette haine, qui est le liquide amniotique des idéologies, n’inquiète pas le tyran démocratique décrit par Tocqueville; et, en tout cas, ses conséquences indésirables sont un prix que ce tyran paye volontiers, car les réseaux sociaux sont l’instrument de contrôle social le plus sophistiqué jamais conçu, une nouvelle bague de Sauron «pour les gouverner tous, pour les trouver tous, pour les attirer tous et les lier dans les ténèbres».

Le tyran démocratique ne veut pas combattre la haine, mais les «discours de haine». Et qu’est-ce qui se cache sous ce syntagme grotesque? Lors de la présentation de son dispositif, le docteur Sánchez a mentionné, parmi les «discours de haine» qu’il veut combattre, ceux qui qualifient un «migrant» de délinquant ou se moquent d’une «personne trans». Mais en réalité, on considère aussi comme «discours de haine» tout argument qui établit un lien entre l’immigration incontrôlée et l’augmentation de la délinquance, ou même toute information journalistique révélant la nationalité ou l’origine d’un délinquant. Et bien sûr, est considéré comme «discours de haine» non seulement la moquerie envers une «personne trans», mais en général toute position qui n’accepte pas le credo «queer» de bout en bout, tout jugement qui ose affirmer—ou même suggérer—que le sexe est une réalité biologique ou qu’une personne ne peut pas «choisir» son sexe, parce que la réalité biologique ne dépend ni de la perception du sujet ni de ce que ce sujet «ressent». Autrement dit, «discours de haine», ce n’est pas l’injure la plus sanglante ou la plus atroce, mais l’exposition raisonnée d’une évidence, si cette évidence s’oppose à l’idéologie gouvernementale ou aux paradigmes culturels dominants, peu importe que l’idéologie soit aberrante ou les paradigmes totalement insensés.

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Pour faire en sorte que tout le monde pense comme le tyran le souhaite, il ne suffit pas d’imposer ou d’induire des comportements, il ne suffit même pas de surveiller les paroles et d’imposer une «novlangue»; il faut aussi pénétrer dans les recoins les plus cachés de la subjectivité personnelle, de telle sorte que notre propre cerveau devienne le geôlier craintif de nos pensées. C’est ce que Foucault appelait la «microphysique du pouvoir», une nouvelle forme de domination qui discipline les âmes et homogénéise les consciences, transformant des personnes uniques et irremplaçables en un troupeau grégaire qui accepte et régurgite l’idéologie gouvernementale. Et pour que notre propre cerveau devienne le geôlier craintif de nos pensées, on agite le spectre des «discours de haine».

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Les premières chaînes d’approvisionnement cèdent: l’industrie chimique au bord de l’effondrement?

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Les premières chaînes d’approvisionnement cèdent: l’industrie chimique au bord de l’effondrement?

Berlin. Pour l’industrie chimique allemande, qui souffre déjà de la flambée des coûts depuis le début de la guerre en Ukraine, la situation pourrait, dès à présent, devenir vraiment critique. Elle est soumise à une pression supplémentaire en raison de l’arrêt de l’approvisionnement en matières premières via le détroit d’Ormuz. De plus en plus d’entreprises de taille moyenne ont signalé des problèmes ces derniers jours, indique l’Association de l’Industrie Chimique (VCI).

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La principale raison est la fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transitent de nombreuses matières premières indispensables à la production chimique. L’association considère la situation comme particulièrement critique pour le soufre, dont la moitié du commerce mondial transite par ce détroit. L’approvisionnement en hélium est également sous pression: 40% de la production mondiale provient du Qatar. «Ce sont des secteurs qui sont désormais très préoccupés», explique Große-Entrup. À cela s’ajoutent des restrictions dans le commerce de l’aluminium.

Comme deuxième facteur de pression, la VCI mentionne la réduction des livraisons en provenance de Chine. Les producteurs chinois privilégient de plus en plus leur propre approvisionnement. «Les Chinois savent parfaitement qu’il pourrait y avoir des pénuries à l’avenir», explique Große-Entrup. C’est pourquoi la devise «China first» s’applique de plus en plus.

Les longs trajets de transport depuis la Chine donnent encore un peu de répit à l’industrie locale. « Ce qui est en route est en route. Ce que nous ne pouvons plus commander maintenant fera défaut d’ici six à huit semaines. »

Les entreprises restent discrètes sur les informations concrètes concernant les pénuries – le sujet est trop sensible pour la compétitivité. Un problème concerne cependant l’approvisionnement en résines pour peintures et plastiques.

Le secteur chimique allemand, pilier central de l’industrie du pays, est déjà profondément dans le rouge. «Le bilan annuel de la chimie est catastrophique. Production, chiffre d’affaires et prix sont en baisse», déclare Große-Entrup. En raison de l’incertitude liée à la guerre avec l’Iran, l’association a renoncé à toute prévision pour 2026. Mais même si suffisamment de matières premières étaient disponibles, les fabricants allemands ne pourraient plus proposer leurs produits à des prix compétitifs. (rk)

Source: Zu erst, Mars 2026. 

La «Troisième Guerre mondiale» comme problème conceptuel

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La «Troisième Guerre mondiale» comme problème conceptuel

Raphael Machado

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100069794930562

Dès que la guerre Epstein (ou guerre d’Iran) a commencé, beaucoup de gens ont demandé: «Est-ce que cela peut mener à la Troisième Guerre mondiale?» Mentalement, j’ai pensé: «Mener? Que manque-t-il encore pour que tout le monde comprenne où nous en sommes?».

Lucas Leiroz a écrit un bon article analysant le même sujet sous un angle tactique et stratégique, mais je vais aborder la même question en m’intéressant au concept lui-même et aux attentes qui y sont associées.

Quand on parle d’une éventuelle « Troisième Guerre mondiale » à venir, on imagine presque toujours une guerre nucléaire ou une guerre totale, de mobilisation générale permanente, avec des hordes et des hordes de soldats se jetant les uns contre les autres, et les différents États se débarrassant de toutes les limitations et autocensures dans le but de massacrer le plus grand nombre d’ennemis possible.

Mais ici, je ne vais même pas m’attarder sur le caractère historiquement exceptionnel de ces caractéristiques, mais sur le fait même que cette image repose sur un mythe, sur une guerre inexistante, purement conceptuelle: la «Seconde Guerre mondiale».

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Pourquoi la «Seconde Guerre mondiale» serait-elle une imposture? Parce qu’elle a été construite dans les cabinets des historiens comme une «grande narration» destinée à lier le «nouvel ordre » occidental d’après-guerre. Que veux-je dire par là? C’est simple. Si l’on avait demandé à des historiens d’autres époques de suivre les différents théâtres et campagnes militaires entre 1936 et 1945, sans leur donner l’étiquette de «Seconde Guerre mondiale», ils auraient identifié une myriade de guerres, et non une seule (avec quatre précampagnes).

La guerre du Pacifique est clairement une autre guerre spécifique, catégoriquement séparée du reste. Cela est plus facile à voir. Mais même la Grande Guerre patriotique fut une guerre isolée et circonscrite, distincte des autres. Même la guerre d’Europe pourrait, selon moi, être divisée en deux guerres: la première gagnée par l’Allemagne, la seconde par les États-Unis. Mais s’il existe une «Seconde Guerre mondiale» comme grande narration, alors évidemment la guerre civile espagnole, la guerre d’Hiver, la guerre d’Éthiopie et la guerre sino-japonaise devraient aussi y être incluses.

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On a coutume d’utiliser le «système d’alliances» comme justification pour relier ces différentes guerres en une guerre conceptuelle, mais cela ne signifie pas grand-chose. Si l’on prend, par exemple, la période qui va du début du 18ème siècle au début du 19ème, Français et Britanniques furent pratiquement en guerre ininterrompue sur au moins deux continents différents, sans que tout cela soit considéré comme une seule et même guerre. La guerre d’Indépendance américaine, par exemple, avec le soutien de la France, fut menée en même temps que la guerre de la Ligue de Bourbon, sans qu’on ne les considère comme un seul et même conflit.

C’est pareil pour la période des guerres napoléoniennes. La notion même de «guerres napoléoniennes» est purement artificielle. Plusieurs guerres différentes furent menées durant cette période. Il en va de même pour le chaos des conflits dans lesquels les Habsbourg se sont engagés, chacun étant considéré comme une guerre séparée et autonome.

Ce que je veux dire, c’est que les gens s’attachent tellement aux concepts qu’ils ne perçoivent pas que ces concepts sont des constructions instrumentales servant à la production de récits, élaborés bien plus tard par des historiens qui parlent après coup.

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Pour situer un peu mieux: lorsque les Français ont envahi la Gascogne anglaise en 1338, aucun paysan enrôlé dans l’infanterie d’un seigneur n’a pensé: «Ah, voilà, la Guerre de Cent Ans a commencé». Il a fallu 500 ans (!) avant que quelqu’un ne se réfère aux trois guerres anglo-françaises menées aux 14ème et 15ème siècles comme étant la « Guerre de Cent Ans ».

Qu’est-ce que cela signifie ? Que selon l’éclatement de nouveaux conflits régionaux, plus ou moins reliés et plus ou moins durables, il se pourrait que, dans un futur situé entre 100 et 500 ans, des historiens en viennent à désigner la période débutant, peut-être, avec l’opération militaire spéciale ou la guerre du Donbass comme la «Troisième Guerre mondiale». Et nous ne serons même plus là pour le savoir. Les historiens du futur pourraient considérer que les guerres sont menées selon les formes rendues nécessaires par les technologies militaires de leur époque, de sorte qu’une guerre à une époque de prolifération nucléaire, d’avancées balistiques et d’invention des drones ne puisse se faire que de cette manière, alternant entre guerres par procuration et frappes à distance.

Enfin, la vision populaire de ce que « devrait » être cette fameuse Troisième Guerre mondiale relève, comme je l’ai dit, d’une obsession pour la forme des Première et Seconde Guerres mondiales, mais aussi d’une attente eschatologique plus ou moins cachée. Personne n’est satisfait d’une «Troisième Guerre mondiale» qui ne va pas plus loin que le simple récit reliant le conflit russo-ukrainien au conflit israélo-iranien, et qui ne comporte pas un certain degré de massacres de masse et de risque de « fin du monde ».

Non aux guerres américaines! Toutes les bases américaines en Allemagne doivent être fermées

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Non aux guerres américaines! Toutes les bases américaines en Allemagne doivent être fermées

L’AfD a raison – mais elle ne va pas assez loin. Tant que des soldats américains sont stationnés sur le sol allemand, l’Allemagne est partie prenante de la guerre, contre sa propre volonté.

Par Bruno Wolters

Source: https://www.freilich-magazin.com/politik/raus-aus-den-us-...

Les bases militaires américaines sont des centres névralgiques pour la projection de puissance américaine – les critiques y voient le symbole du fait que l’Allemagne, en matière de politique étrangère, n’agit jusqu’à aujourd’hui que de manière limitée et en rien souveraine.

Imaginons le scénario suivant: un Allemand se tient à la pompe à essence. Il regarde l’affichage. Le chiffre tourne. Il paie. Il se demande pourquoi. Il devrait le savoir.

La hausse du prix du carburant n’est ni un échec du marché, ni un phénomène naturel, ni un caprice de la conjoncture mondiale. C’est le résultat concret, quotidien, d’une guerre menée conjointement par Washington et Tel-Aviv, tandis que Berlin se tait. Certes, la forte fiscalité est aussi une raison des prix élevés à la pompe, mais cela n’est qu’un facteur secondaire aujourd’hui.

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Pendant ce temps, sur le sol allemand, les réservoirs de l’US Air Force sont remplis et du matériel militaire important est acheminé via les bases américaines en Allemagne vers le Moyen-Orient. Quiconque tolère des bases militaires américaines sur son territoire, qui sont utilisées pour des guerres d’agression au Moyen-Orient, fait de son pays une partie prenante à la guerre. Contre son gré, sans vote, sans débat – mais avec toutes les conséquences.

Il existe une revendication qui devrait depuis longtemps être sur la table, mais qui ne l’est pas. L’AfD, qui est le seul parti à oser encore aborder les tabous de la politique étrangère, devrait la faire sienne: l’Allemagne ne doit pas mettre à disposition des bases militaires pour les guerres d’agression américaines contre l’Iran. Ce serait factuellement juste, politiquement courageux et plus que nécessaire. Mais même cette exigence, aussi nécessaire soit-elle, ne serait qu’une première étape. Celui qui veut interdire uniquement l’utilisation pour cette guerre, raisonne en termes d’exceptions et non de principes. La conséquence logique de cette revendication doit être: toutes les bases militaires américaines en Allemagne doivent être fermées. Pas pendant un seul jour. Mais cela doit être l'objectif politique à énoncer aujourd’hui et à poursuivre dès demain.

La Maison Blanche attise – et Berlin regarde

Ce qui se passe au Moyen-Orient ne relève pas de la défense. L’attaque américano-israélienne contre l’Iran était une guerre d’agression. Aussi clairement que cela a été formulé, cela doit être dit. Mais: l’Occident, l’Allemagne comprise, l’a acceptée sans objection. Netanyahou a atteint son objectif stratégique et entraîné les États-Unis dans une guerre avec l’Iran. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le Premier ministre israélien a besoin d’escalades extérieures: il est sous pression dans son propre pays, visé par des enquêtes pour corruption, et semble chercher son salut dans les conflits armés.

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Depuis vingt ans, Israël répète la même affirmation sur les armes nucléaires iraniennes. Les organisations internationales et l’Iran lui-même démentent cela. Selon des informations relayées par Reuters, le Pentagone a confirmé il y a quelques jours: une première frappe iranienne n’était pas à prévoir avant la guerre. Et: il existe de l’uranium enrichi à 60%, mais pour fabriquer des armes nucléaires, il en faut à 90%. Les Iraniens n’y sont pas encore. Mais cette affirmation est utile, alors on la répète.

Israël agit désormais au Moyen-Orient comme Sparte: il n’y a plus que la logique militaire, plus de stratégie à long terme, la victoire est une fin en soi. Netanyahou menace les peuples voisins du sort du Hamas et du Hezbollah. Il a transformé Israël en une machine de guerre permanente – et Washington le suit. Trump, qui s’était présenté comme isolationniste, s’est laissé entraîner par Netanyahou. Son isolationnisme n’est plus crédible. L’axe Washington-Tel Aviv opère selon la loi du plus fort.

Et l’Allemagne? L’Allemagne s’est tue. L’UE s’est tue. On appelle cela la fidélité à l’alliance. Autrefois, on aurait parlé de vassalité. Les États-Unis peuvent, pour 20% des coûts de l’OTAN, prendre 100% des décisions. L’Europe peut être humiliée et achète en échange plus d’armes et de matériel militaire. L’Allemagne est suiveuse dans une guerre par procuration. La soi-disant « hégémonie libérale » des États-Unis n’est rien d’autre qu’une politique de puissance avec un vernis moral.

L’AfD devrait soutenir cette revendication

Dans un système politique où toute objection à la logique atlantiste est diabolisée comme étant du « poutinisme » ou de l'« antiaméricanisme », ne serait-ce que formuler cette revendication serait un acte de clarté politique. L’Allemagne ne doit pas devenir une base arrière pour une guerre d’agression contre l’Iran ou une autre puissance. Aujourd’hui l’Iran, demain la Chine? Ce n’est pas une question de gauche ou de droite, mais une question d’intérêts nationaux et de souveraineté élémentaire. L’AfD, qui se targue de dire ce que les autres n’osent pas dire, devrait être la première à soutenir cette revendication. Qu’elle ne l’ait pas encore fait est une occasion manquée.

Mais même si elle le faisait, l’ambiguïté resterait dans le principe: qui n’exclut que la guerre contre l’Iran, accepte toutes les autres utilisations tacitement. Il accepte la structure. Et c’est justement cette structure qui pose problème. Tant que les troupes américaines sont stationnées sur le sol allemand, que l’Allemagne ne peut ni contrôler ni retirer, l’Allemagne n’est pas un État pleinement souverain. C’est un quasi-protectorat.

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Après 1945, l’Allemagne était une puissance économique, mais n’avait pas d’influence politique. Les grandes décisions étaient prises ailleurs. L’ancrage à l’Ouest, aussi nécessaire ait-il paru à Adenauer, s’est révélé à long terme incompatible avec une véritable souveraineté. Qui nie l’incompatibilité entre les objectifs nationaux allemands et les obligations transatlantiques se voile la face – ou n’a pas étudié l’histoire.

Pourquoi toutes les bases doivent disparaître

La souveraineté est indivisible. Qui tolère des troupes étrangères sur son sol qu’il ne peut contrôler, renonce à la souveraineté – qu’il en soit conscient ou non. Les bases américaines en Allemagne ne sont pas une garantie de protection pour le peuple allemand. Ce sont des positions stratégiques de la puissance mondiale américaine. Qui les héberge assume automatiquement la coresponsabilité de ce qui s’y fait.

On objectera : « Sans les États-Unis, nous serions sans défense. » Défense contre qui ? L’Iran n’a pas attaqué l’Allemagne. Il ne le fera pas. Et aucun autre ennemi systémique des Américains ne nous attaquera. Nous n’avons aucun compte à régler à Taïwan. Il n’y a aucune raison à cela. Les États-Unis ne protègent pas l’Allemagne, mais leurs propres positions stratégiques, auxquelles l’Allemagne appartient. C’est une nuance importante.

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On dira : « C’est de l’antiaméricanisme. » Pourtant, la France sous de Gaulle n’était pas un pays antiaméricain. C’était un pays souverain. L’Espagne non plus n’est pas un pays antiaméricain. C’est un pays sûr de lui-même. L’antiaméricanisme est une attitude. La souveraineté est une revendication et un droit. L’Autriche est neutre à ce jour, et 80% de la population soutient cette option. Ce que l’Autriche et l’Espagne peuvent faire, l’Allemagne ne doit pas s’en croire à jamais incapable. La question n’est pas de pouvoir, mais de vouloir.

On dira : c’est utopique. Mais l’unité allemande était aussi utopique en 1989. Les revendications politiques qui semblent impossibles aujourd’hui peuvent devenir demain raison d’État si les circonstances changent. Et elles sont justement en train de changer. Les États-Unis eux-mêmes remettent l’alliance en question. Trump démolit l’ordre atlantique de ses propres mains. Dans cette situation, il ne serait pas naïf de réclamer la souveraineté ; il serait naïf de ne pas le faire.

Deux revendications – claires et sans détour

Les revendications sont désormais sur la table.

Premièrement : aucune utilisation des bases militaires allemandes par les États-Unis pour des guerres d’agression contre l’Iran ou tout autre État qui n’attaque pas l’Allemagne ou ses alliés. C’est le minimum.

Deuxièmement – et c’est la véritable revendication qui en découle : toutes les bases militaires américaines en Allemagne doivent être fermées. Non comme un geste, non comme un symbole, mais comme l’objectif stratégique d’une politique étrangère allemande digne de ce nom. Ce n’est pas du pacifisme. Ce n’est pas une capitulation. C’est la conséquence logique de la revendication de souveraineté nationale que toute nation sur Terre revendique pour elle-même – sauf l’Allemagne. Qui accueille sur son sol des troupes étrangères, qui font la guerre sans son accord, a déjà renoncé à sa souveraineté. La seule question est de savoir s’il s’en rend enfin compte.

À propos de l’auteur: Bruno Wolters

Bruno Wolters est né en Allemagne en 1994 et a étudié la philosophie et l’histoire dans le nord de l’Allemagne. Depuis 2022, Wolters est auteur pour la revue Freilich. Ses domaines d’intérêt sont l’histoire des idées et la philosophie politique.

mercredi, 18 mars 2026

Nouveau front dans le conflit?  - Quand les géants de la tech deviennent soudain une cible géopolitique

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Nouveau front dans le conflit? 

Quand les géants de la tech deviennent soudain une cible géopolitique

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena#

Le quotidien iranien Shargh Daily rapporte une possible nouvelle dimension dans les tensions actuelles qui bouleversent le Moyen-Orient. Selon le journal, des installations de grands groupes technologiques américains dans la région pourraient bientôt être prises pour cibles par des frappes de missiles iraniennes.

Dans les listes publiées, on retrouve notamment Amazon, Google, NVIDIA, Microsoft, IBM, Palantir et Oracle. Il s’agirait visiblement de centres de données, d’infrastructures cloud, de sites de développement ou de centres de services techniques de ces entreprises dans la région.

imirhttgages.jpgSi cette menace devait se concrétiser, cela indiquerait un changement stratégique dans le choix des cibles. Jusqu’à présent, les mesures iraniennes visaient principalement des leviers énergétiques : les attaques contre des infrastructures ou les menaces envers le trafic maritime dans le golfe Persique et le détroit d’Ormuz font traditionnellement grimper le prix du pétrole et augmentent ainsi la pression économique sur les économies occidentales.

Une attaque contre des installations de sociétés technologiques américaines signalerait en revanche une nouvelle logique dans la guerre économique.

En effet, les grands groupes du secteur IT ne sont plus de simples entreprises. Ils constituent le système nerveux digital de l’économie occidentale – depuis les infrastructures cloud, en passant par l’analyse de données militaires, jusqu’au développement de l’intelligence artificielle.

Une attaque ciblée contre cette infrastructure aurait donc potentiellement deux effets parallèles :

Premièrement, elle pourrait continuer à faire monter les prix de l’énergie si les tensions dans la région s’intensifient.

Deuxièmement, elle viserait directement la valorisation boursière des grands groupes technologiques américains – c’est-à-dire ces entreprises qui représentent aujourd’hui une part très importante de la capitalisation des marchés boursiers américains.

En d’autres termes, ce n’est plus seulement le pétrole qui pourrait devenir une arme, mais aussi la stabilité de l’économie numérique.

Cela confirmerait un schéma qui devient de plus en plus visible depuis quelques années :

La compétition géopolitique se déplace de plus en plus des cibles militaires classiques vers les infrastructures économiques critiques.

Énergie, semi-conducteurs, réseaux logistiques – mais aussi infrastructures cloud et de données.

Si de telles attaques devaient effectivement avoir lieu, ce serait une étape de plus vers un type de conflit où marchés financiers, prix de l’énergie et infrastructures numériques deviennent eux-mêmes le champ de bataille.

#global_affairs_byelena

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"Bouclier des Amériques", narcocartels et le nouveau bâton de l’Oncle Sam

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"Bouclier des Amériques", narcocartels et le nouveau bâton de l’Oncle Sam

Leonid Savin

La semaine dernière, deux événements ont eu lieu à Miami, sur la base du Commandement Sud des États-Unis, à la suite desquels la zone d’influence réelle des États-Unis dans l’hémisphère occidental a été étendue, grâce à l’accord des partenaires participants à la nouvelle initiative de Washington.

Le jeudi 5 mars, un sommet de lutte contre les cartels s’est tenu au niveau des ministres de la Défense de plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Et le samedi 7 mars, un sommet intitulé « Bouclier des Amériques » (Shield of the Americas) a réuni, au niveau des chefs d’État, les dirigeants sur les questions de sécurité régionale.

southern-spear.gifLa coalition des « Amériques » contre les narcocartels a été formée et une déclaration commune a été signée le 5 mars. Le secrétaire américain à la Défense, Peter Hegseth, a déclaré lors de la cérémonie que les trafiquants de drogue étaient de plus en plus dissuadés par la campagne américaine d’attaques contre des navires soupçonnés de transporter de la drogue, campagne lancée en septembre dernier. Depuis le début de l’opération, connue sous le nom d’« Opération Southern Spear », les forces armées américaines ont attaqué au moins 44 navires dans les eaux de l’océan Pacifique oriental et des Caraïbes.

Dans les propos tenus, on note une tentative manifeste de légitimer rétroactivement ces frappes, et en même temps, le mot « soupçonnés » indique l’absence de justification nécessaire à la décision de frapper. Après tout, un suspect n’est pas nécessairement coupable. Ainsi, les États-Unis violent ouvertement la présomption d’innocence et comptent bien continuer à le faire, en entraînant d’autres pays dans leurs sales affaires, déplaçant ainsi la responsabilité sur eux.

Le 7 mars, une déclaration de Donald Trump est également apparue sur le site de la Maison Blanche, déclarant que:

« (1) Les cartels criminels et les organisations terroristes étrangères dans l’hémisphère occidental doivent être démantelés dans toute la mesure permise par la loi applicable.

(2) Les États-Unis et leurs alliés doivent se coordonner pour priver ces organisations de tout contrôle territorial et d’accès aux financements ou ressources nécessaires à leurs campagnes de violence.

(3) Les États-Unis formeront et mobiliseront les forces armées des pays partenaires pour constituer la force de frappe la plus efficace possible, afin de démanteler les cartels et leur capacité à exporter la violence et à exercer leur influence par l’intimidation organisée.

(4) Les États-Unis et leurs alliés doivent tenir les menaces extérieures à distance, y compris les influences étrangères néfastes qui sont extérieures à l’hémisphère occidental. »

En résumé, bienvenue dans la mauvaise époque de la seconde moitié du 20ème siècle, lorsque Washington menait les opérations du Plan Condor en Amérique latine et formait le personnel des juntes régionales à la School of the Americas. Sauf que désormais, la liste des « organisations terroristes » sera élargie au gré (et selon les intérêts) de Washington. Outre le Hezbollah libanais et toute organisation liée à l’Iran, elle pourrait bien inclure des entreprises chinoises, que les États-Unis cherchent activement à évincer de l’hémisphère occidental.

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Il convient également de noter qu’il n’y avait que 12 pays à la réunion avec Trump, et non 17 comme indiqué sur le site web, ce qui est d’ailleurs visible sur la photo officielle du sommet : il s’agit de l’Argentine, la Bolivie, le Guyana, le Honduras, la République dominicaine, le Costa Rica, le Panama, le Paraguay, le Salvador, Trinité-et-Tobago, le Chili et l’Équateur. La présence des chefs de ces États montre qui applique et appliquera la voie tracée par Washington dans son pays dans un avenir proche.

Il est également significatif que ni le Mexique ni la Colombie, pourtant célèbres pour leurs narcocartels, n’aient participé aux deux sommets. Bien que cela constitue un signal clair de l’indépendance souveraine de ces deux pays, il existe néanmoins un risque qu’un Donald Trump mentalement instable le prenne comme une insulte personnelle et accentue la pression sur les gouvernements mexicain et colombien, d’autant plus qu’ils s’orientent à gauche.

imdtcubaages.jpgLors de son discours du 7 mars, Trump a également évoqué Cuba, déclarant une fois de plus que l’île allait « tomber bientôt » parce que son économie y était détruite, et qu’il s’en occuperait après l’Iran. Toutefois, Cuba ne partage pas cet avis et estime que les sommets de Miami devraient être condamnés.

Le président cubain Miguel Diaz-Canel a réagi à cet événement en ces termes: «Le petit sommet réactionnaire et néocolonial en Floride, convoqué par les États-Unis avec l’aide des gouvernements de droite de la région, les oblige à accepter l’usage mortel de la force militaire américaine pour résoudre des problèmes internes et maintenir l’ordre et la tranquillité dans leurs pays. Il s’agit d’une tentative de remettre en cause l’idée de faire de l’Amérique latine et des Caraïbes une zone de paix, une attaque contre les aspirations à l’intégration régionale et une soumission aux intérêts du puissant voisin du nord, conformément aux principes de la doctrine Monroe». 

Le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodriguez, a ajouté que le seul résultat public fut la signature d’un document «servile et malhonnête» évoquant l’utilisation de la force militaire américaine comme instrument répressif contre les cartels criminels et pour réprimer les problèmes internes et frontaliers.

Enfin, le mécontentement grandit également au sein des pays eux-mêmes, devenus otages de la politique américaine, à l’égard de leurs propres dirigeants actuels. Voici, par exemple, ce qu’écrit la publication El Periodico du Panama à propos des résultats du sommet: «Le Traité de neutralité permanente entre les États-Unis et le Panama, qui interdit la présence de bases militaires étrangères sur le territoire national, a été annulé… On peut comprendre les États-Unis, leur position et leurs revendications d’hégémonie et de contrôle, mais voir des gouvernements qui ne reculent devant aucune concession, qui font montre d'un vassalisme honteux qui fleure la trahison, provoque un sentiment de douleur, surtout pour nous, Panaméens, qui avons fait preuve d’un nationalisme militant qui les a fait reculer… nous avons chassé les bases gringo de notre territoire, tout comme nous avons fermé la School of the Americas, qui formait tous les putschistes militaires de la droite fasciste, qui ont détruit la démocratie de nos peuples et établi des régimes de terreur sur tout le continent à une autre époque où sévissait déjà ce vassalisme. Dans le passé, la nation panaméenne, toute la population patriotique, est descendue dans la rue et a dit au gouvernement gringo que le canal de Panama appartient au Panama, et que la présence militaire américaine viole la souveraineté, le traité Torrijos-Carter et notre Constitution politique… Nous vivons des temps difficiles sous l’égide d’un régime oligarchique de droite qui n’a aucune honte nationale et considère comme allant de soi un vassalisme qui insulte la mémoire de tous les patriotes de notre histoire… »

On peut supposer que d’autres États vassaux voient aussi grandir leur insatisfaction face à la nouvelle infiltration de la machine militaire américaine sur leurs territoires nationaux.

Source originelle: https://orientalreview.su/2026/03/12/shield-of-the-americas-narcocartels-and-new-stick-of-uncle-sam/

Exit le semeur de confusions

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Exit le semeur de confusions

Karl Richter

Source: https://www.facebook.com/karl.richter.798

De mortuis nihil nisi bene – on ne doit rien dire de mal des morts. Mais dans le cas de Jürgen Habermas, décédé samedi à Starnberg à l’âge de 96 ans, on peut faire une exception. Habermas fut un promoteur déterminant de l’arrimage occidental de l’Allemagne après 1945, en infectant la gauche d'un marxisme modernisé, enrichi d’approches à la sauce américaine, et en l’orientant vers l’Occident. Il devint l’un des propagandistes les plus influents de la fameuse rééducation.

Né à Düsseldorf, il fut, pendant la guerre, chef de section dans les Jeunesses hitlériennes, avant de devenir rapidement, après celle-ci, victime de la «rééducation» et de faire carrière comme moralisateur en chef de la jeune République fédérale. Aucun autre intellectuel n’a autant façonné la conscience politique de la société allemande d’après-guerre que Jürgen Habermas, qui a appris aux Allemands à renier leurs traditions et à placer leur salut dans les « valeurs occidentales ».

En 1999, lors de l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie, il s’en réjouissait et suggérait qu’il ne s’agissait là que d’une «aide d’urgence légitimée par le droit international». Selon lui, le monde serait de toute façon sur la voie qui mènerait du « droit international classique des États vers le droit cosmopolitique d’une société mondiale de citoyens », ainsi fabulait-il. Nous constatons aujourd’hui où cela nous a mené. Il s’est lamenté sur la réunification de 1989, allant jusqu’à halluciner que l’unité nationale des Allemands « entrait en collision avec les règles universalistes de la coexistence égalitaire de formes de vie différentes ». Mais déjà à l’époque, ce sont surtout les élucubrations de Habermas qui entraient en collision avec la réalité.

61Yg-3u1E9L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgAprès avoir soutenu sa thèse en 1954 auprès de l’ancien activiste nazi Erich Rothacker et avoir publié une précoce critique de Heidegger, il fut recruté par le centre de gravité de la future « École de Francfort », soit par Theodor W. Adorno, pour devenir assistant à l’Institut de recherche sociale de Francfort. Là, Habermas transforma la soi-disant «théorie critique» en une théorie fumeuse de la communication – contribuant ainsi de manière décisive à rendre le marxisme à nouveau fréquentable pour une nouvelle génération d’intellectuels et de gauchistes en Europe de l’Ouest.

Son œuvre principale, la Théorie de l’agir communicationnel en deux volumes, parue en 1981, promet l’émancipation par le discours – un discours prétendument «sans domination». En réalité, le discours selon Habermas est lui-même un instrument de domination. Quiconque ne se soumet pas à ses règles du jeu ne peut pas participer – une théorie de l’exclusion que la gauche a depuis lors intériorisée jusqu’au refus total de la réalité; on le voit à l’exclusion pathologique, quasi religieuse, que subit l’AfD.

Parallèlement, le discours devient un substitut à l’action: le parler remplace l'agir. Toute une génération d’activistes étudiants en fut marquée – devenant des enseignants, des professeurs d’université, des apparatchiks sociaux-démocrates, des entêtés syndicaux, tous imbuvables et improductifs. Le fait qu’on ait laissé ce type humain remodeler la société allemande pendant des décennies a mené le pays là où il en est aujourd’hui. Intellectuellement, c’est un champ de ruines.

Theorie-de-l-agir-communicationnel-Tome-1.jpgLa prétendue philosophie de Habermas n’est qu’une pure création de l’esprit. Son langage, alambiqué et abscons jusqu’à l’incompréhensible, n’est qu’un interminable moulin à concepts. Sa « philosophie » n’en est pas une. Elle ne transmet ni connaissance, ni intuition morale. Elle ne fait progresser personne. Qu’elle ait, dans les universités allemandes, remplacé toute la philosophie antérieure de Platon à Heidegger, a signifié, pour le pays des poètes et des penseurs, la mort cérébrale.

Il faut, dans ce contexte, se rappeler la parole toujours actuelle de Confucius: «Si les concepts ne sont pas corrects, les mots ne sont pas adéquats; si les mots ne sont pas adéquats, les œuvres n’aboutissent pas; si les œuvres n’aboutissent pas, la morale et l’art ne prospèrent pas; si la morale et l’art ne prospèrent pas, les sanctions ne sont pas appropriées; si les sanctions ne sont pas appropriées, le peuple ne sait pas où poser la main et le pied. C’est pourquoi l’homme noble veille en toutes circonstances à ce que ses concepts puissent s’exprimer en mots, et que ses mots puissent se traduire en actes. Voilà ce qui compte». C’est ici que se situe Habermas: il s'est posé comme le destructeur de la pensée, comme le perturbateur des esprits et des âmes.

libriagcommjhweb.jpgPendant des décennies, Habermas fut considéré comme une instance morale et intellectuelle de la République fédérale. Lors de la querelle des historiens dans les années 1980, il s’arrogea l’autorité de décider de ce qu’il était encore « possible de dire » en Allemagne.

Toute tentative de considérer l’histoire allemande autrement qu’à travers le prisme de la culpabilité, il la condamnait comme «apologétique». Il inventa le concept de «patriotisme constitutionnel», qui devint un slogan creux prisé par la gauche désireuse d’abolir l’Allemagne. Mais: c’est soit le patriotisme, soit la constitution. Les patriotes constitutionnels ont déjà perdu.

Le bilan de Habermas est, tout compte fait, dévastateur. Il a formé des générations d’universitaires à transformer les conflits sociaux en discours, et par là, à obscurcir la pensée à grande échelle. Même le mouvement étudiant, qui visait encore à changer la société, s’est transformé sous son influence en une pure secte de la communication qui, grâce à l’hégémonie médiatique de la gauche, domine depuis des décennies la vie publique. Finalement, Habermas ne fut qu’une chose: le plus grand embrouilleur des esprits en Allemagne après 1945. Il n’y a pas lieu de le pleurer.

Les silences de Pete Hegseth

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Les silences de Pete Hegseth

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/i-silenzi-di-hegseth/

Pete Hegseth est le Secrétaire à la Défense de Washington. Un quadragénaire, 45 ans, avec un long parcours militaire, puis un rôle d’animateur télévisé.

L’un des nouveaux hommes amenés à Washington par Donald Trump.

91VG8yZuvyL._AC_UF10001000_QL80_-398x600.jpgPete Hegseth a déclaré qu’il n’existait aucune preuve d’un quelconque soutien militaire de la Russie et de la Chine à l’Iran. Une déclaration sèche. Pour mettre fin aux nombreuses spéculations parues dans la presse américaine en ces premiers jours de guerre.

Bien. Mais Pete Hegseth ment. En sachant parfaitement qu’il ment.

La Russie et la Chine soutiennent Téhéran par tous les moyens. Et même pas de façon très dissimulée.

Moscou a même réduit la pression dans le Donbass, où, d’ailleurs, sa victoire semble désormais évidente. Une question de semaines.

Cependant, la Russie a bien conscience que des États-Unis embourbés dans une campagne militaire en Iran, stérile et sans issue, constituent un problème mineur, voire inexistant, pour sa conquête d’une partie de l’Ukraine.

Par conséquent, son renseignement, ainsi que son aide militaire et économique, sont actuellement projetés vers le théâtre moyen-oriental.

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Quant à Pékin, nous avons déjà parlé du « navire-espion » qui signale les cibles dans le golfe Persique aux missiles et aux torpilles iraniens.

Ce qui a contraint les navires américains à se retirer de plusieurs centaines de kilomètres.

Mais ceci n’est que l’aide la plus visible offerte par Pékin à Téhéran.

En plus du travail de renseignement, il existe un intense trafic aérien et ferroviaire qui amène du matériel, des armes et autres équipements pour renforcer la résistance iranienne.

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Et tout cela se déroule de manière absolument ouverte.

Sans trop de faux-semblants. Sans masques particuliers.

Mais l’excellent Hegseth ne le voit pas.

Pour lui, il n’y a aucune implication de Moscou ni de Pékin dans le conflit.

Il l’exclut, avec la plus grande fermeté.

Point final.

Eh oui… La Russie et la Chine sont de grandes puissances. Industrielles et militaires. Et, de surcroît, des puissances nucléaires.

Il vaut donc mieux, infiniment mieux, faire semblant de ne pas voir leur aide à l’Iran. De commenter leur implication dans cette guerre.

Qui, certes, est déjà une guerre mondiale – la Troisième, la Quatrième, peu importe… – mais c'est une guerre asymétrique.

Donc atypique, où l’on évite la confrontation frontale entre grandes puissances. Parce qu’elle ne pourrait mener qu’à un cataclysme total. Sans vainqueurs ni vaincus.

En somme, une partie d’échecs. Un jeu de masques.

Hegseth prouve qu’il connaît bien le métier, et qu’il sait qu’il existe des limites à ne pas franchir.

Espérons que d’autres partagent sa vision…

13:18 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : navire espion chinois, golfe persique, iran, chine | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mardi, 17 mars 2026

Parution du numéro 493 du Bulletin célinien

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Parution du numéro 493 du Bulletin célinien

Sommaire:

2026-03-BC-Cover.pngEntretien avec Jean Monnier

Céline et Cervantès

Le Voyage dans Londres. Cinéma, faux papiers et entrée dans la modernité

Dans la bibliothèque de Céline (Kafka, Kellermann, Kerouac, Kipling)

 

Céline et Lazareff

Étonnant Pierre Lazareff ! Ce grand patron de presse (1907-1972)  était assurément un homme hors du commun. Le souvenir qu’on garde de lui est surtout lié au quotidien France-Soir qu’il dirigea après la guerre et qui était une véritable puissance, avec plusieurs éditions par jour et un tirage de plus d’un million d’exemplaires. Sa vie, comme l’on dit communément, est un roman ; elle a d’ailleurs été racontée¹.  En 1967, il est interviewé à la télévision pour une rubrique qui s’appelle “Les livres de ma vie” ². Ses propos valent la peine d’être reproduits intégralement:

Vous savez, il m’est arrivé une aventure assez extraordinaire. Quand j’avais 24 ans, un agent littéraire de mes amis m’a dit : “J’ai un livre absolument extraordinaire ici, totalement illisible, un manuscrit absolument mal foutu, énorme. Moi, j’adore ça mais je voudrais bien que tu me dises ce que tu en penses.”  Je l’ai emporté chez moi. J’ai pas dormi de la nuit, j’étais bouleversé, submergé et j’ai dit à mon ami, en lui rendant le livre : “Je ne sais pas si ce livre paraîtra un jour, s’il aura du succès mais je peux te dire que je n’ai jamais rien lu qui m’ait à ce point à la fois enthousiasmé et marqué. Le livre s’appelait le Voyage au bout de la nuit ; l’auteur s’appelait Céline.  Je relis souvent ce livre. Il y a des tas de livres que j’ai relus ; j’ai souvent changé d’idée [à leur sujet] mais pour celui-là,  j’ai  jamais  changé d’idée. J’ai connu par la suite Céline. J’avais le Voyage au bout de la nuit dédicacé très flatteusement par lui à un moment où il n’était pas encore antisémite, je pense ; en tout cas il ne le disait pas. Un auteur comme Céline, ce qu’il a pu faire dans la vie, ça m’est égal. Trop de génie pour que je m’en occupe. Et il m’a donné ce jour-là une telle joie profonde, m’a fait découvrir tant de choses que j’oublie le reste.

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Que ce fils d’un émigré juif russe ait pu tenir de tels propos envers celui qui ne ménagea pas ses coreligionnaires ne manque pas d’impressionner, d’autant qu’il dut s’exiler en Amérique en 1940³. La rancœur est totalement absente de ce témoignage ne faisant place qu’à une vive admiration4. Est-ce la raison pour laquelle Céline lui avait dédicacé en 1952 une réédition de L’Église : “À Pierre Lazareff hommage et salut à sa toujours grande élégance d’esprit à mon égard ” ? Il ne le ménagea pourtant pas ni dans sa correspondance ni dans la trilogie allemande, l’affublant de sobriquets divers. Mais sans doute le confondait-il avec un certain Latzarus, journaliste lui aussi, qui ne l’aimait guère. De la même manière, il confondait souvent Chadourne (Marc) et Chardonne (Jacques).

En 1959, Céline rendit pourtant Lazareff responsable de la censure de son entretien télévisé avec Louis Pauwels. Mais l’activité de Lazareff à la télévision française ne se limitait-elle pas à la production du magazine d’actualités “Cinq colonnes à la une” ? Avait-il le pouvoir d’interdire la diffusion de cet entretien ? Ce qui serait d’ailleurs surprenant, vu l’admiration qu’il professait pour l’auteur de Voyage. Le mystère demeure entier… Autre énigme : il découvre ce roman en 1931 en lisant le tapuscrit et non l’ouvrage imprimé qui paraîtra à la fin de l’année suivante. Dommage qu’on ne lui ait pas posé une question à ce sujet…

Notes:

  1. (1) Yves Courrière, Pierre Lazareff ou le vagabond de l’actualité, Gallimard, 1995.
  2. (2) “Bibliothèque de poche” de Michel Polac. Réalisation : Yannick Bellon. O.R.T.F., 14 juin 1967.
  3. (3) Jusqu’alors il habitait au… 67 rue Lepic.
  4. (4) Soit dit en passant, cette grandeur d’âme contraste singulièrement avec l’attitude de certain célinien qui ressasse son ressentiment sur les réseaux sociaux.

William Luther Pierce: un séparatiste albo-américain

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William Luther Pierce: un séparatiste albo-américain

par Georges Feltin-Tracol

Ancien animateur de la revue canadienne-française Le Harfang à laquelle a contribué votre serviteur, l’ami Rémi Tremblay a déjà écrit sur le fasciste canadien Adrien Arcand en 2017 et évoqué dans les Cahiers d’Histoire du Nationalisme la préhistoire de la mouvance identitaire aux États-Unis.

thpiereumbnail.jpgUne nouvelle maison d’édition, Lif, vient de relancer la célèbre collection « Qui suis-je ? ». Dans cette longue série de biographies, Rémi Tremblay aborde la vie, les idées et les combats de William Luther Pierce. Né le 11 septembre 1933 à Atlanta en Géorgie et décédé le 23 juillet 2002, atteint d’un cancer, Pierce représente une figure incontournable du nationalisme blanc en Amérique du Nord.

Physicien de formation, il apporte en effet à ce courant de pensée activiste une énergie et une cohésion intellectuelle qui tranchent avec les égarements souvent loufoques d’un milieu qui se veut dissident et qui se retrouve relégué aux marges sociales, sinon dans les limbes. Méthodique et organisé, il devient, selon ses détracteurs, « l’un des idéologues les plus influents et les plus dangereux du mouvement nationaliste blanc ». Sous le pseudonyme d’Andrew MacDonald, il signe le fameux roman d’anticipation politique Les Carnets de Turner paru en 1978.

À l’instar de la religion mormone et de la pensée libertarienne, le nationalisme blanc répond d’abord à la mentalité étatsunienne. Rémi Tremblay rappelle qu’«aux États-Unis, ce melting pot de diverses cultures, exclusivement européennes à l’origine, on pense en terme de “race”, plutôt que d’“ethnie”. […] Dans ce magma d’identités et de cultures diverses, la race prend le pas sur les autres facettes, secondaires, de l’identité ». Bien que William Pierce ait commencé à militer vers 1964 au Parti nazi américain de George Lincoln Rockwell, sa vision du monde n’est pas suprémaciste; il soutient au contraire des idées plutôt séparatistes à l’instar des franges sécessionnistes chez les Afro-Américains, les Latinos et les Amérindiens. Très hostile aux diverses déclinaisons du conservatisme, il réprouve «l’assimilation [qui] fait croire à l’égalité, voire à l’interchangeabilité, et mène au métissage». Son racialisme radical se renforce d’une désapprobation virulente à l’égard de la communauté juive.

BANV-cover-360x480-2216026859.jpgEn 1970, William Pierce s’empare d’une association de droite conservatrice, la National Youth Alliance (« Alliance nationale de la jeunesse »), puis lance un périodique intitulé Attack !. Sous son impulsion, en 1974, ce groupe se transforme en Alliance nationale. Quatre ans plus tard, Attack ! prend le titre de National Vanguard (« Avant-garde nationale »). Rémi Tremblay souligne que Pierce et son mouvement sont « des pionniers du cyber-militantisme. Dès 1995, l’Alliance s’était dotée d’un site fonctionnel attractif et très moderne ». Outre une revue qui adopte le format « de magazine sur papier glacé en 1982 », il imagine une radio, American Dissident Voices (« Voix dissidentes américaines »), avec des chroniques régulières chiadées. Ses militants distribuent des tracts, collent des affiches et vendent des brochures. Ils détournent même en toute légalité des panneaux d’affichage publicitaire sur le bord des autoroutes ! Plus tard, William Pierce investit dans des émissions télévisées afin de mieux diffuser son programme ethno-révolutionnaire.

Toutes ces actions confirment que « les élections ne faisaient pas officiellement partie des plans de l’Alliance, bien que certains membres se lancèrent dans des courses locales de leur propre initiative et ce, surtout, pour avoir une tribune supplémentaire pour diffuser le message ». William Pierce estime nécessaire de « réveiller les Blancs ayant le potentiel de réfléchir, et, pour ce faire, il fallait diffuser le message à des publics toujours plus importants ».

Son séparatisme blanc n’est toutefois que momentané et tactique. Rémi Tremblay mentionne que « l’objectif de l’Alliance n’était pas une enclave blanche, mais bien de faire de l’Europe, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Canada et des États-Unis un espace blanc homogène ». Selon lui, Pierce « espérait une grande confrérie de nations blanches englobant l’Europe et le Commonwealth ».

Pourfendeur féroce du libéralisme, William Pierce critique le sionisme et accuse le gouvernement fédéral de lui obéir. Il renvoie en outre dos à dos le communisme et le capitalisme. Ainsi demandait-il « l’imposition de barrières tarifaires et prônait un certain protectionnisme. Il s’opposait au libre-échange, promu par les mêmes qui font la promotion du métissage, car cela finit par rendre les pays blancs dépendants de pays non-blancs pour des produits vitaux et stratégiques ».

cosmotheism-1321x2048-3727076510.jpgSur un autre sujet, William Pierce s’écarte du christianisme qui « était, à ses yeux, une religion d’esclaves ». Il fonde et organise un nouveau culte: le cosmothéisme. « Pour lui, les cosmothéistes étaient une élite, dernier rempart de l’Occident, allant à contre-courant de “la décadence de l’époque” pour jeter les bases du monde d’après, comme les chrétiens lors de la chute de la Rome antique ». Notons que l’étendard de cette nouvelle religion place en son centre la rune de la vie entourée de deux branches de laurier…

Il va de soi que, malgré le Premier Amendement de la Constitution des États-Unis, les autorités étatsuniennes dont le FBI, la police politique du régime yankee, persécutent William Pierce. Il n’empêche qu’aucun de ses ennemis acharnés ne parvient à trouver des preuves formelles qui auraient pu l’incriminer dans des infractions judiciaires caractérisées. Sa forte discipline intérieure explique en partie cette chance insolente.

Dans un style concis et épuré, Rémi Tremblay éclaire avec brio les différentes facettes de William Pierce, l’une des personnalités les plus controversées de l’histoire politique des États-Unis. Il disparaît au moment où les balbutiements du futur mouvement MAGA n’affectaient que le Parti de la Réforme du milliardaire texan Ross Perot en compétition interne avec le paléoconservateur Patrick Buchanan et un certain Donald Trump. La ténacité de William Pierce au cours de sa vie exprime un engagement militant total. Même si le nationalisme blanc correspond mal aux critères de la Vieille Europe, il n’en demeure pas moins une école de pensée dynamique et intransigeante.

Rémi Tremblay rappelle enfin que depuis le 21 octobre 1999, le ministère français de l’Intérieur a pris une décision arbitraire. Il a interdit la vente des Carnets de Turner dans l’Hexagone. Le livre serait un exemple de «littérature haineuse». Bien plus tard, le rappeur Nick Conrad scandalisa en septembre 2018 avec une chanson intitulée Pendez les Blancs aux paroles non équivoques : « Je rentre dans les crèches, je tue les bébés blancs […]. Pendez leurs parents, écartez-les pour passer le temps. […] Fouettez-les fort, faites-le franchement, que ça pue la mort, que ça pisse le sang. » Quel poète ! Condamné en première instance en mars 2019 à 5000 euros avec sursis, il est finalement relaxé en appel le 23 septembre 2021 grâce à des nullités mises en évidence pendant l’audience. Quant à l’enquête ouverte pour apologie de crime, elle a été classée sans suite. Il est dès lors honteux que le roman de William Pierce reste toujours victime d’une intolérable discrimination ! On doit remarquer que la violence fictionnelle n’est pas propre au seul homme blanc hétéropatriarcal de plus de cinquante ans…   

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 184, mise en ligne le 8 mars 2026 sur Radio Méridien Zéro.

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La guerre de l’eau

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La guerre de l’eau

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/la-guerra-dellacqua/

La guerre entre l’Iran et les États-Unis (et, bien entendu, Israël) présente de nombreux aspects, causes et théâtres d’opérations.

Le pétrole, bien sûr. Mais aussi la position géopolitique de l’Iran, qui constitue un pont politique et économique fondamental avec la Chine.

Sans oublier l’équilibre global de tout le Moyen-Orient élargi.

Avec Téhéran qui représente le contrepoids, le principal obstacle à la naissance du Grand Israël.

C’est donc une guerre qui se mène à de nombreux niveaux. Avec différents outils.

Une guerre qui, désormais, devient aussi celle de l’eau.

C’est-à-dire qu’elle implique les ressources hydriques dont toute la région a besoin. Et qui, dans bien des cas, garantissent la survie même de peuples entiers.

Les faits sont clairs et simples.

L’aviation américaine a frappé, et de fait paralysé, les installations de désalinisation de Qesm, une île dans le détroit d’Ormuz, qui dépend entièrement de ces installations.

Il semblerait que ce soient les Américains. Même si, à l’heure actuelle, ils se renvoient la responsabilité avec Israël.

Oui… car ces installations avaient pour seul but de fournir de l’eau potable à la population de l’île. Aucune valeur militaire. Aucun rôle stratégique.

Bref, une absurdité totale. Mais une absurdité qui pourrait avoir de graves conséquences, comme l’ont déjà laissé entendre les déclarations iraniennes.

Parce que l’Iran, dans son ensemble, dispose de beaucoup d’eau, au point de pouvoir en vendre. Les sources d’eau sont abondantes. Les grands fleuves irriguent tout le pays.

Ceux de Qesm constituent un cas limite. Isolé. Un avant-poste.

Cependant, la situation est tout autre dans les pays arabes voisins, qui sont les bases de départ des opérations américaines.

Les besoins en eau de la population y sont, pour l’essentiel, couverts par des installations de désalinisation.

Cela va d’environ 70 % pour l’Arabie saoudite, à près de 100 % pour le Qatar.

Vous comprenez ? Sans usines de désalinisation, dans ces pays, on risque tout simplement de mourir de soif.

C’est pourquoi elles sont entretenues avec le plus grand soin.

C’est aussi pour cette raison qu’on a tenté de les tenir à l’écart du conflit.

Mais ensuite, des génies (américains ou israéliens, peu importe) ont eu la brillante idée de détruire Qesm. Sans aucune raison stratégique.

Et maintenant, qu'arrivera-t-il, pensez-vous?

Téhéran a été clair. À partir de maintenant, elle considère comme objectifs militaires tous, absolument tous, les sites de désalinisation de la péninsule Arabique.

La population civile, bien sûr, n’a rien à voir là-dedans. Mais ces pays arabes accueillent, disons-le, les bases aériennes et de missiles d’où partent les attaques américaines. D’où, probablement, est également partie celle contre l’usine de désalinisation iranienne.

Alors… faites vos comptes.

Riyad et les petits États du Golfe sont déjà en panique. Une riposte iranienne pourrait les mettre plus bas que terre. Les condamner à la soif.

Et cela rendra assurément très difficile le contrôle de populations en grande partie chiites, qui sympathisent déjà avec Téhéran.

Une absurdité militaire, disais-je. L’une des nombreuses absurdités criminelles, comme le bombardement d’une école pour enfants.

Une absurdité qui, dans ce cas, pourrait coûter très cher.

Vraiment très cher.

17:07 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : eau, moyen-orient, golfe persique, iran | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Guerre et temps

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Guerre et temps

par Pierluigi Fagan

Source: https://www.sinistrainrete.info/articoli-brevi/32542-pier...

Comme cela avait été préalablement annoncé, à Rome, la rencontre promue par Interferenza sur les questions de politique mondiale s'est tenue. Prévue sous un angle analytique et réflexif général, il est clair qu’à la lumière des événements, la guerre contre l’Iran prend une importance particulière. Voici donc le condensé de mon intervention, qui sert aussi de récapitulatif des pièces placées sur l’échiquier pour toute personne intéressée.

Le Moyen-Orient est une fractale de la complexité du monde (de nombreuses variables et interrelations non linéaires entre ces dernières). Il l’est pour des raisons géographiques, historiques, religieuses, économiques et financières. Autour de sa composition articulée, qui, en plus des monarchies du Golfe, du Yémen, de la Syrie, de la Jordanie, du Liban et de l’Irak, voit également des acteurs intéressés comme la Turquie, l’Iran, l’Égypte, sans oublier la présence particulière d’Israël, on retrouve aussi les grandes puissances : Russie, États-Unis, Chine et Inde. Dans ce contexte, l’UE, ou plus généralement l’Europe, a son importance, même si elle reste passive.

Le cadre stratégique de fond est le plan israélo-américain, d’abord connu sous le nom d’Accords d’Abraham (Trump), puis comme "Route du Coton" (Biden), visant à faire de la péninsule arabique le trait d’union entre l’Inde et l’Europe. Chemins de fer, gazoducs, oléoducs (qu’il faudrait réorienter vers le nord et non plus vers le Golfe), lignes électriques, co-entreprises, tourisme, recherche de nouvelles technologies, flux massifs d’investissements, paradis du luxe et de l’évasion fiscale, et des liens d’interdépendance réciproque forts. Le tout débouchant en Israël, comme façade méditerranéenne tournée vers l’Europe.

La «conditio sine qua non»: chasser les Palestiniens de Gaza, détruire – après le Hamas – le Hezbollah au Liban, et couper la tête du serpent iranien.

De la guerre en cours, on peut donner de nombreuses raisons, mais se trompe celui qui croit avoir trouvé la raison: ce type de phénomène complexe, avec ses nombreuses variables et interrelations, possède également de multiples raisons, c’est-à-dire de causes et de contextes. Passons donc à une rapide analyse des acteurs en présence.

CHINE. Avec les accords Arabie Saoudite-Iran, suite à une réunion tenue à Pékin en 2023, les Chinois avaient affiché la volonté de pacifier la région pour l’ordonner autour de leurs intérêts commerciaux réciproques. De fait, depuis lors, plusieurs rencontres ont suivi entre ces deux poids lourds régionaux, chefs de file respectifs du sunnisme et du chiisme, et ils ont notablement atténué leur animosité historique. L’Iran a alors rejoint d’abord l’Organisation de Coopération de Shanghai, puis les BRICS élargis (où se trouvent aussi les Émirats Arabes Unis, mais pas l’Arabie Saoudite). En 2025, la Chine a investi 15,7 milliards de dollars dans le Golfe. Il y a quelques jours, après le début du conflit, les banques et assurances publiques chinoises ont suspendu ou drastiquement réduit les lignes de crédit aux pays du Golfe et bradé des obligations saoudiennes et Aramco; la société pétrolière nationale d’Abu Dhabi a dû suspendre une émission massive d’obligations qui avait été prévue.

La Chine importe 70% de ses besoins énergétiques fossiles et un peu plus de la moitié de cette quantité provient du Golfe, un quart de celle-ci vient d’Iran (donc moins de 10% du total), disposant d’environ 115 jours de réserves en cas de blocage total, plus la possibilité de recourir au charbon ou d’augmenter le flux depuis la Russie. Le ministère chinois des Affaires étrangères a annoncé l’envoi prochain d’une mission diplomatique dans la région. Mais un éventuel et durable blocus pèserait autant, voire plus, sur l’Inde, la Corée du Sud, Taïwan et le Japon.

À noter: le 31 mars, l’entretien annoncé et déjà planifié entre Xi et Trump.

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INDE. Modi s’est récemment rendu en Israël (fin février) et y a prononcé un discours très applaudi à la Knesset. Israël est fournisseur d’armes de l’Inde et ils ont divers partenariats, non seulement dans l’armement, mais aussi en cybersécurité, en innovation agricole et en gestion de l’eau. Modi s’est aussi engagé à envoyer jusqu’à 50.000 Indiens travailler en Israël. L’Inde est le terminal des projets de la Route du Coton (I2 pour Inde et Israël, U2 pour EAU et USA, accord de 2023), et membre des BRICS et de l’OCS.

RUSSIE. La hausse de la demande mondiale en cas de pénurie durable d’approvisionnement et la montée en flèche des prix sont évidemment bien vues, tout comme la probable réduction de l’envoi d’armes et de financements occidentaux à l’Ukraine. Aucune certitude, mais si la situation devait devenir vraiment grave, peut-être l’attitude d’ostracisme européenne envers la Russie pourrait-elle changer, ou pas, nous verrons.

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ISRAËL va vers de nouvelles élections le 27 octobre. Pour la première fois depuis longtemps, les quatre partis arabes présenteront une liste unie, estimée à 14 sièges potentiels, troisième parti du pays. Il y a quelques jours, Netanyahu a aussi évoqué une mystérieuse « alliance Hexagone » qui réunirait la Grèce et Chypre (contre la Turquie, autour des importants gisements sous-marins de la région), puis l’Inde, peut-être le Somaliland, les Émirats Arabes Unis, et qui sait qui d’autre. Après la question du Hamas, l’objectif est de détruire le Hezbollah, dont la branche militaire a déjà été déclarée illégale par le gouvernement libanais, mais peut-être aussi l’occupation durable du sud du pays, lui aussi riche en gisements sur la côte.

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GOLFE. Il y a deux jours, bin Salman a appelé les pays du CCG, à savoir Bahreïn, Koweït, Qatar, Émirats Arabes Unis, Oman, pour leur demander instamment de minimiser publiquement les attaques iraniennes et d’appeler à la désescalade. Le Qatar (qui entretient de très bonnes relations avec l’Iran et partage avec lui le plus grand gisement gazier du monde, North Dome/South Pars), a déclaré par la voix de son ministre de l’Énergie qu’on redoute un blocage total des exportations, avec un pétrole à 150 dollars et un effondrement de l’économie mondiale. Plus généralement, ils nourrissent des doutes:

1) doute sur l’origine des attaques (certaines seraient des fausses bannières israéliennes);

2) doutes sur la gestion de l’« après » Iran avec qui il faudra vivre;

3) craintes sur l’épuisement des ressources et la prolongation de la guerre (catastrophe économique et pour le projet de « pôle du luxe », Vision 2030 de MBS);

4) risque d’humiliation militaire (arsenaux modernes mais peu de personnels et de techniciens), risque d’invasion terrestre (Koweït), de révolte (Bahreïn) et de reprise de la guerre avec les Houthis;

5) risque que l’Iran frappe les infrastructures de dessalement, avec catastrophe alimentaire;

6) risque de réaction de l’opinion musulmane, après Gaza, si on laisse trop de champ à Israël (projet du Grand Israël), ce qui pourrait les submerger à l’avenir. Et il y a enfin le pouvoir stratégique-financier d’interdiction de la Chine.

Le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr al-Busaidi (Oman n’est ni chiite, ni sunnite, et joue historiquement le rôle de médiateur dans tous les dossiers diplomatiques régionaux, y compris les négociations USA-Iran sur le nucléaire), a qualifié le jour même du début de la guerre le conflit d’«incompréhensible», estimant que les Iraniens avaient accepté toutes les conditions posées pour minimiser leur programme nucléaire et que, selon lui, la signature était imminente.

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STRATÉGIE DES ETATS ETHNIQUES (vieille marotte néocon sur le Moyen-Orient, ici centrée sur l’Iran). C’est l’idée d’utiliser les Kurdes iraniens et irakiens pour faire le sale boulot «au sol». Je souligne que la Syrie et la Turquie n’en seraient pas du tout ravies, ce serait une catastrophe locale d’avoir à gérer demain un État kurde à la frontière. Il y a aussi la question des Baloutches, et là l’histoire est longue, mais le Pakistan n’apprécierait pas non plus. Enfin, certains estiment que des rébellions ethniques provoqueraient une réaction nationaliste iranienne. Les Allemands se disent préoccupés d’éventuelles diasporas vers l’Europe. Au Liban, on compte déjà 500.000 déplacés venus du sud du pays.

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REPRÉSAILLES. Vous savez tout d'Ormuz désormais. Mais j’ai signalé il y a quelques jours aussi l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC – Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie), propriété de BP, qui transporte du pétrole d’Azerbaïdjan en Israël.

Les HOUTIS sont pour l’instant dormants. Mais, si la situation dégénère, ils seront toujours sur la mer Rouge (où l’AS a le seul terminal qui ne débouche pas sur le golfe Persique). De là, le Bab el-Mandeb, le port d'Eilat, et, en cas de crise, le Canal de Suez sont à portée de tir.

Etats-Unis. Ils auront des élections de mi-mandat une semaine après celles qui se tiendront en Israël, en novembre 2026, et Trump subira les conséquences de la guerre, qu’elles soient positives ou négatives.

EN CONCLUSION. La variable décisive de cette guerre, c’est le temps.

Combien de temps l’Iran tiendra-t-il (et quels choix de commandement fera-t-il), et quelle est la capacité réelle des arsenaux des USA et d’Israël.

Combien de temps Trump résistera-t-il aux pressions mondiales dues à l’inflation et à la stagflation, au marché des énergies fossiles et à la survie des monarchies du Golfe.

Combien de temps celles-ci tiendront-elles, et avec elles tous ceux qui dépendent de leurs investissements et de leurs exportations énergétiques.

Si, «du bord de l’abîme», nous tomberons dedans ou parviendrons à reculer, nous verrons.

Vidéo de la conférence dans son intégralité. Mon intervention commence vers 1:24

https://www.youtube.com/watch?v=RBKmscvV2dg

(à 1:54, il est mentionné comme possible nouveau Guide Suprême « Arisi », mais il s’appelle en réalité Alireza Arafi, actuellement membre du Conseil provisoire, je m’excuse pour l’erreur).

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lundi, 16 mars 2026

Redécouvrir la philosophie d’Ugo Spirito

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Redécouvrir la philosophie d’Ugo Spirito

En librairie, on peut désormais trouver le recueil d’essais de Vincenzo Pirro sur l’un des itinéraires spéculatifs les plus significatifs de la philosophie italienne du 20ème siècle

par Giovanni Sessa

Source: https://www.barbadillo.it/128938-riscoprire-la-filosofia-...

Spirito.jpgUn recueil d’essais permettant de faire la lumière sur l’un des itinéraires spéculatifs les plus significatifs de la philosophie italienne du 20ème siècle est désormais disponible en librairie. Il s’agit de Scritti per Ugo Spirito. Il maestro, l’allievo, la crisi come metodo, publié par Amazon sous l’égide des « Amici della Fondazione Spirito-De Felice » de Terni. L’auteur en est Vincenzo Pirro, élève de Spirito. La préface est signée Danilo Sergio Pirro, à qui revient le mérite d’avoir rassemblé ces écrits de son père afin d’honorer la mémoire de ce valeureux chercheur.

L’ouvrage dont nous parlons est un livre passionné, tout en étant soutenu par une exégèse rigoureuse et critique. L’auteur reconnaît la centralité de la philosophie de Spirito dans sa propre formation et témoigne d’une évidente reconnaissance envers le maître, évoquant, sur un ton ému, leur première rencontre: «J’ai assisté pour la première fois à un de ses cours à l’Université de Rome à l’automne 1959 […] J’ai été immédiatement conquis par sa parole claire et passionnée» (p. 21).

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Spirito, en authentique philosophe, se révélait à ses élèves comme un initiateur de doutes posant des questions irrésolues; là où d’autres cherchaient à offrir à leurs disciples des certitudes apodictiques, lui présentait des «problèmes». Son expérience théorique naquit d’un dialogue permanent avec la trame de son existence et d’une confrontation serrée avec la réalité historico-politique dans laquelle le destin l’avait placé.

41s0HLcLnzL._AC_SX148_SY213_QL70_.jpgPour reprendre les mots de Prezzolini, le nom de Spirito doit être compté parmi les «fils du 20ème siècle». À ce titre, il traversa, avec une vive participation, la révolution intellectuelle qui a caractérisé cette conjoncture historique, ainsi que ses tragédies politiques: à différentes époques, il fut proche du fascisme et du communisme.

Les quatre essais denses qui composent l’ouvrage, riches en références théoriques et, dans certains passages, critiques à l’égard des thèses de Spirito, permettent au lecteur de reconstituer de manière organique l’ensemble du parcours de Spirito.

Le penseur eut une formation positiviste avant d’être séduit par la puissance spéculative de l’actualisme de Gentile, devenant le représentant le plus significatif de la «gauche» de cette école de pensée. Dans ce contexte, il théorisa la «corporation propriétaire» comme instrument éthico-politique destiné à dépasser l’impasse «bourgeoise» dans laquelle le fascisme, du fait de ses choix, s’enlisait.

81QBC0yOo5L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgSur ce parcours, dans les années trente, il devint partisan du «problématicisme»: «expression d’une crise à la fois philosophique et politique» (p. 31). Cette position théorique ne doit pas être interprétée comme une «simple rupture avec l’actualisme ou comme une réaction au fascisme, mais comme le résultat d’un processus de radicalisation interne à l’idéalisme» (p. 30), comme une tentative de pousser à l’extrême cohérence les positions de Gentile, au-delà de l’intellectualisme où le penseur de Castelvetrano semblait s’attarder. À cette étape, la philosophie de Spirito est traversée par la thématisation de l’angoisse, d’une confrontation intense avec la factualité de l’existence humaine, du sentiment de solitude et de désarroi auquel était contraint l’intellectuel voyant ses attentes et ses espoirs déçus.

61STeD0BOzL.jpgSon discours, à cette période, présente donc des atmosphères « existentialistes » qui, attention, ne sauraient être réduites à l’existentialisme. Spirito fut, en effet, toujours et avant tout un philosophe «religieux», dont la pensée était tournée vers l’absolu, vers l’aboutissement en Dieu.

Le problématicisme explique également l’intérêt de Spirito pour la science du droit, de l’économie et de la politique, dans la mesure où le philosophe «tente de réaliser l’unité de la théorie et de la pratique en intégrant la science dans la politique» (p. 33).

La vie devient «recherche», «art»: «comme une partie aspirant au tout» (p. 36). Dans ce but, Spirito fut amené à distinguer entre «faux actualisme» et «actualisme constructif», «partisan d’une immanence radicale» (p. 37), au-delà du moment simplement contemplatif de l’acte. Le Dieu auquel aspire Spirito «vit dans les choses et coïncide avec la réalité dans son développement infini» (p. 38), il est le terminus ad quem qui part de l’expérience du fini.

À première vue, l’évaluation positive du multiple semble faire de Spirito, paradoxalement, une sorte de «libéral» sui generis. Il n’en est rien; le «libéralisme problématiciste» est une négation qui doit s’incarner dans une synthèse effective de l’individu et de l’État: «Une mentalité absolutiste et totalitaire le conduit à découvrir dans le réformisme gradualiste la tombe de la révolution» (p. 47).

Pour cette raison, la philosophie de Spirito, souligne Pirro, peut être lue comme un itinerarium mentis in Deum, nullement vertical, contemplatif, mais horizontal, redevable à la docta religio du néoplatonisme du Quattrocento et au naturalisme de Bruno et Spinoza.

coveruspimage.jpgIl s’agit d’une philosophie tournée vers l’avenir, vers la possibilité de dépasser les dualismes encore présents dans le système actualiste et dans l’histoire. Dans le volume Vita come arte, il est attribué «au sens, à la “subtilité”, à l’intuition […] le pouvoir d’évoquer les aspects cachés et originels de la réalité, qui échappent au domaine de la logique» (p. 58). L’art doit être considéré comme le point de départ de la recherche, non son aboutissement, car ce dernier est représenté par «la conquête de cette unité et de cet absolu que l’actualisme a considéré comme un objectif déjà atteint» (p. 59).

L’humanisme d'Ugo Spirito «aboutit en fait à un naturalisme panthéiste. Pour lequel l’esthétique se transforme en une éthique de la nécessité, à la manière de Spinoza» (p. 62). De l’art, donc, retour à la philosophie. La valorisation du moment philosophique pousse Spirito à saisir le trait transpolitique de l’histoire contemporaine, à révéler comment le communisme, auquel il porta de l’intérêt dans l’après-guerre, était en train de se transformer en URSS en despotisme et en Occident en «religion des droits» bourgeoise, dominante à l’ère de la mondialisation technologique.

61lfiDKHRKL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgIl demeura fidèle, si l’on veut, à la primauté du savoir et des compétences, à un «communisme» non idéologique-marxiste, mais «platonicien», à un communautarisme spiritualiste.

Spirito était fermement convaincu du rôle unificateur de la science et de la technique, fidèle, d’une certaine manière, comme le note Pirro dans le dernier écrit du volume où il rappelle la dernière rencontre avec le maître, au progrès. Il nous semble, pour cette raison, possible de définir l’expérience de Spirito comme transactualiste. Après lui, seuls Emo et l'Evola philosophe ont laissé derrière eux tout héritage idéaliste et historiciste. Leurs positions ultra-actualistes représentent, à nos yeux, une étape supplémentaire à envisager après l’expérience significative de Spirito.

Vincenzo Pirro, Scritti per Ugo Spirito. Il maestro, l’allievo, la crisi come metodo, préface de Danilo Sergio Pirro, Amazon, 109 p., 9,05 euros.

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Les ambitions géopolitiques de la Turquie s’étendent loin dans les Balkans

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Les ambitions géopolitiques de la Turquie s’étendent loin dans les Balkans

Peter W. Logghe

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°208, Mars 2026. 

Dans une contribution à la fois historique et politique, Tancrède Josseran revient dans la revue française Conflits sur les ambitions persistantes de la Turquie dans la péninsule balkanique. La défaite turque lors des guerres balkaniques (1912-1913) fut perçue par beaucoup — y compris en Turquie — comme une véritable césure: si les Ottomans réussirent à conserver un petit bout de la Thrace, les défaites militaires mirent fin, à ce moment-là, au statut de l’Empire ottoman en tant que puissance européenne (du moins en partie). Il se réduisit à une construction purement turque.

La-nouvelle-puiance-turque-L-adieu-a-Mustapha-Kemal.jpgTancrède Josseran souligne que ce n’est pas la seule rupture. 2002 pourrait bien être un autre tournant dans l’histoire turque: Recep Tayyip Erdogan prend le pouvoir avec son AKP (parti pour la justice et le développement). Erdogan souhaite redonner à la Turquie le statut de grande puissance régionale et la péninsule balkanique joue un rôle clé dans ce projet, comme le montrent également les ouvrages d’Ahmet Davutoglu (ancien Premier ministre et principal architecte de la nouvelle politique étrangère turque).

Brève histoire de l’occupation turque d’une partie de l’Europe de l’Est

À partir de 1380, commence la soumission turque des Balkans, sous le sultan Orhan. Les territoires conquis dans les Balkans sont alors désignés par les Turcs eux-mêmes sous le nom de Roumélie, et ils entrent dans l’histoire comme la plus ancienne conquête turque. On oublie souvent que les provinces arabes ne furent conquises par les Ottomans qu’à partir du 16ème siècle. Les Ottomans ont conquis la Thrace dans les Balkans, ainsi que la Macédoine, la Thessalie, la Bulgarie, l’Albanie, la Valachie et une partie de la Serbie. D’ailleurs, c’est Andrinople en Thrace qui fut désignée par les Ottomans comme première capitale (avant Constantinople), rappelle Josseran.

Sous le sultan Bayezid (1389-1402), débute l’incorporation massive d’enfants européens et chrétiens dans l’appareil d’État turc – il s’agit clairement d’enlèvements. Tous les cinq ans, des garçons européens âgés de 8 à 18 ans sont islamisés de force. Certains sont intégrés à la bureaucratie, d’autres sont formés pour devenir janissaires, les troupes d’élite de l’armée ottomane.

Finalement, la Hongrie est également attaquée: en 1396, l’armée du roi hongrois Sigismond est vaincue. A Nicopolis, en 1444, c’est au tour du Hongrois Hunyadi de subir une amère défaite. En 1521, les troupes de Soliman le Magnifique prennent Belgrade, puis Buda en 1526, pour être ensuite arrêtées devant les portes de Vienne en 1529. L’Empire ottoman se heurte alors aux limites de la logistique, aux distances et à la résistance acharnée des Européens. Le déclin est amorcé.

Ahmet Davutoglu et l’échec de l’occupation ottomane des Balkans

ahmet-davutoglu.jpgDavutoglu, qui fut ministre des Affaires étrangères, Premier ministre et président du parti AKP turc, a travaillé entre 1996 et 1999 à l’université de Marmara. En 1999, il est nommé professeur et dirige le département des relations internationales de l’université Beykent à Istanbul. Il a toujours manifesté un grand intérêt pour la « période balkanique turque », qui s’étend sur six siècles. Il s’est notamment penché sur les raisons de l’échec de l’Empire ottoman dans les Balkans et sur son repli.

Il reproche, par exemple, à l’administration ottomane de s’être pliée à la terminologie de l’adversaire — l’Europe, donc. Selon le politologue Davutoglu, la Turquie a perdu la «guerre sémantique» avant même la guerre militaire: ainsi, l’Empire ottoman a adopté les dénominations «Balkans», «péninsule grecque», ou «Europe du Sud-Est», et a abandonné le terme turc de Roumélie (à comparer avec les usages de «Moyen-Orient» ou «Proche-Orient», qui témoignent aussi de l’eurocentrisme).

Un second reproche de Davutoglu porte sur la passivité de l’Empire ottoman, qui, après le traité de Karlowitz (1699), s’est laissé entraîner à céder morceau par morceau son propre territoire, alors qu’il aurait dû résister, selon ce haut responsable turc.

sufiyim-halk-icinde-yunus-emre-9786257949774.jpgEt même si Davutoglu admet que la conquête de l’Europe entière ne peut et ne pourra jamais être l’objectif d’une politique néo-ottomane, il garde son regard fixé sur les Balkans. Ainsi, Davutoglu avait déjà pris contact très tôt avec la Bosnie (entre 1993 et 1996, alors qu’il enseignait en Malaisie), et sur la demande du président bosniaque Alija Izetbegovic, il devint consul honoraire de Bosnie. Il considère la possibilité d’une influence turque renouvelée dans la péninsule balkanique exclusivement en termes de puissance. Pour ce responsable turc, cette puissance se mesure à la capacité d’influencer l’opinion publique dans les différents États de la péninsule. Il croit fortement au développement d’un soft power néo-ottoman dans les Balkans, écrit Tancrède Josseran. Il n’est donc pas surprenant que, à l’instar des Instituts Confucius dans le monde, on voie apparaître dans les Balkans des centres Yunus Emre (1): il y en a deux en Albanie, trois en Bosnie, un en Serbie, trois au Kosovo et trois en Macédoine. Cela s’inscrit parfaitement dans la logique des « grands espaces » décrits par le juriste allemand Carl Schmitt et dans les rêves néo-ottomans de Davutoglu.

Peter W. Logghe

Source : Conflits n° 62, mars-avril 2026. (Adresse : 32 Rue du Faubourg, F-75010 Paris)

Note: 

(1) Du nom de Yunus Emre, poète populaire, poète soufi et mystique ayant vécu de 1240 à 1321. Il fut l’un des premiers à écrire en turc, la langue populaire d’Anatolie. À cette époque, on écrivait exclusivement en persan ou en arabe.

La guerre des corridors: du Caucase à l'Asie centrale, Washington et les BRICS se disputent les routes du futur

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La guerre des corridors: du Caucase à l'Asie centrale, Washington et les BRICS se disputent les routes du futur

Margherita Furlan

Source: https://telegra.ph/La-guerra-dei-corridoi-dal-caucaso-all...

Vance signe à Bakou le partenariat stratégique entre les États-Unis et l'Azerbaïdjan et lance le corridor TRIPP à travers l'Arménie. Pendant ce temps, d'Islamabad à Kaboul, le réseau transafghan des BRICS redessine la connectivité eurasienne. Deux visions du monde, un seul enjeu : celui qui contrôle les infrastructures contrôle le commerce mondial.

Partie I — Vance dans le Caucase : le retour américain

La signature à Bakou : un partenariat qui redessine la région

Le vice-président des États-Unis, JD Vance, a signé aujourd'hui à Bakou, avec le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, une charte de partenariat stratégique que les deux parties qualifient de début d'une « phase entièrement nouvelle » dans leurs relations bilatérales. L'accord couvre la coopération en matière de défense, de vente d'armes, de sécurité énergétique, de lutte contre le terrorisme et d'intelligence artificielle. Vance a annoncé l'envoi de navires militaires en Azerbaïdjan pour protéger les eaux territoriales de la mer Caspienne.

L'accord avait été présenté pour la première fois lors de la rencontre entre Aliyev et le président Trump à la Maison Blanche en août 2025, où le dirigeant azerbaïdjanais avait également conclu un accord de paix avec le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan, mettant officiellement fin à des décennies de conflit dans le Karabakh. Aliyev a qualifié la signature de « reflet du travail acharné accompli par les gouvernements azerbaïdjanais et américain au cours des six derniers mois » et a déclaré que « c'est un grand honneur pour nous d'être les partenaires stratégiques de la nation la plus puissante du monde ».

L'Azerbaïdjan n'est donc plus considéré comme un simple fournisseur d'hydrocarbures, mais comme une plaque tournante stratégique entre l'Europe, l'Asie centrale et le Moyen-Orient. Comme l'a fait remarquer Rauf Mammadov, spécialiste de la politique énergétique à la Jamestown Foundation de Washington, « en termes de hiérarchie des priorités, le fait que l'Azerbaïdjan se positionne comme un îlot de stabilité orienté vers l'Occident entre la Russie et l'Iran est important ».

L'étape arménienne : nucléaire, drones et puces

La signature de Bakou intervient à l'issue d'une tournée sans précédent dans le Caucase du Sud. M. Vance est le premier vice-président américain en exercice à se rendre en Arménie — où il a rencontré le Premier ministre Pashinyan le 9 février — et le premier à se rendre en Azerbaïdjan depuis 2008, lorsque Dick Cheney s'était rendu à Bakou.

À Erevan, Vance et Pashinyan ont signé un accord de coopération nucléaire civile qui pourrait représenter jusqu'à 5 milliards de dollars d'exportations américaines initiales, plus 4 milliards supplémentaires dans des contrats à long terme pour la fourniture de combustible et la maintenance de réacteurs modulaires à petite échelle (SMR) utilisant la technologie américaine. L'Arménie envisage de remplacer la centrale nucléaire obsolète de Metsamor, construite par les Soviétiques, par des réacteurs américains: un choix qui marquerait la rupture définitive de sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.

Les États-Unis ont également annoncé la vente de 11 millions de dollars de technologie de drones de surveillance et l'octroi de licences pour l'exportation de puces Nvidia à très haute puissance destinées aux centres de données arméniens déjà en construction. « Ce sont des puces qui n'existent tout simplement pas dans la plupart des pays du monde », a souligné M. Vance, qualifiant ces accords d'« avantageux pour les deux économies ». L'Arménie, historiquement dans l'orbite de Moscou, a gelé sa participation au pacte de sécurité dirigé par la Russie (CSTO) et se réoriente vers Washington et Bruxelles.

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Le corridor TRIPP : 43 kilomètres qui changent la géopolitique

Le pivot stratégique de toute la tournée est le TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity), un corridor de 43 kilomètres qui traverserait le sud de l'Arménie, dans la région de Syunik, reliant l'Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan et de là à la Turquie. Le projet comprend une voie ferrée, un gazoduc, un oléoduc, une ligne électrique et une infrastructure en fibre optique.

La particularité de l'accord est que les États-Unis ont obtenu les droits exclusifs de développement et de gestion du corridor pour 99 ans par le biais d'un consortium, l'Arménie conservant sa souveraineté sur le territoire. Pashinyan a déclaré que les travaux de construction devraient commencer au cours du second semestre 2026, après la finalisation des paramètres techniques et des opérations de délimitation de la frontière entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Le département d'État a baptisé le projet « Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) », le liant explicitement à la promotion des efforts de paix du président Trump.

Le TRIPP n'est pas un corridor comme les autres. Une fois achevé, il sera relié au Middle Corridor transcaspien, une route commerciale de 6500 kilomètres qui contourne la Russie et relie la Chine à l'Europe via l'Asie centrale et le Caucase.

Comme l'a fait remarquer le sénateur Steve Daines, ce corridor permettra d'acheminer « les approvisionnements essentiels en pétrole, en gaz naturel et en minerais critiques depuis l'Asie centrale — ces cinq pays — vers l'Europe et l'Occident plutôt que vers la Russie et la Chine ».

Le corridor contourne également la Géorgie, dont le gouvernement Georgian Dream a adopté ces dernières années une posture anti-occidentale en se tournant vers la Russie et la Chine. L'absence de Tbilissi dans la tournée de M. Vance — la Géorgie a déclaré attendre « patiemment » un rapprochement — est le fait politique le plus éloquent.

L'enjeu : les minéraux critiques et la concurrence avec la Chine

La tournée de Vance doit être considérée conjointement avec l'initiative sur les minéraux critiques lancée le 4 février à Washington, avec des représentants de 55 pays, dont l'Arménie, l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan. Washington est en train de mettre en place un bloc commercial préférentiel pour les minéraux critiques, avec des prix minimums coordonnés afin de briser la domination chinoise sur les matériaux essentiels à la production de pointe.

Comme l'a fait remarquer Joseph Epstein, directeur du Turan Research Center à l'Institut Yorktown, « il est significatif que ce soit Vance qui effectue ce voyage. Il représente la partie la plus isolationniste de la Maison Blanche, et pourtant il promeut des accords qui affaiblissent l'influence russe et iranienne — et le fil conducteur en est les minéraux critiques ».

Il est significatif que la Chine n'ait pas commenté publiquement le TRIPP. Comme l'a fait remarquer l'analyste Yeghia Tashjian, « Pékin a appris qu'il est contre-productif d'entrer en confrontation directe avec les États-Unis sur chaque projet d'infrastructure. Au lieu de s'opposer publiquement, la Chine préfère travailler par le biais de canaux diplomatiques et d'incitations économiques ». La Chine investit dans le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars, dans les énergies renouvelables azerbaïdjanaises et dans la BRI dans le Caucase du Sud, construisant ainsi son propre réseau parallèle.

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Partie II — L'autre moitié du jeu : les corridors BRICS de l'Asie centrale au Pakistan

Alors que Vance construit l'architecture américaine dans le Caucase, un projet tout aussi ambitieux mais de signe opposé se met en place de l'autre côté de l'Eurasie. Le 4 février — le jour même de l'initiative américaine sur les minéraux critiques — le président kazakh Kassym-Jomart Tokayev et le Premier ministre pakistanais Shahbaz Sharif ont confirmé à Islamabad le lancement d'un corridor de transport multimodal destiné à relier les pays de la CEI aux ports pakistanais de Gwadar et Karachi, offrant à la région un accès direct à l'océan Indien.

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Le tracé : de Minsk à Karachi en passant par l'Afghanistan

Le parcours est ambitieux : Biélorussie – Russie – Kazakhstan – Ouzbékistan – Afghanistan – Pakistan. Deux variantes du segment afghan sont en cours de développement simultané, dans le cadre d'une concurrence constructive entre l'Ouzbékistan et le Turkménistan pour le transit à travers l'Afghanistan.

La variante orientale, le « corridor de Kaboul », soutenue par l'Ouzbékistan, prévoit une ligne ferroviaire d'environ 650 kilomètres reliant Termez à la frontière pakistanaise (Logar-Kharlachi) en passant par Mazar-i-Sharif et Kaboul. Un accord-cadre a été signé à Kaboul en juillet 2025 par l'Ouzbékistan, l'Afghanistan et le Pakistan, dont l'achèvement est prévu en 2027. Les délais de transit seraient réduits de 35 jours à environ quatre, avec un potentiel de 15 à 20 millions de tonnes par an d'ici 2040.

La variante occidentale, promue par le Turkménistan et le Kazakhstan, longe le tracé Turgundi - Herat - Kandahar - Spin Boldak sur plus de 900 kilomètres. Le Kazakhstan a engagé 500 millions de dollars et, en septembre 2024, la première pierre des 22 kilomètres initiaux à partir de la frontière turkmène a été posée. Ce tracé pourrait s'intégrer au corridor Lapis Lazuli, qui part de Herat et se poursuit vers Achgabat, le port caspien de Turkmenbachi, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, offrant une alternative d'accès à la mer Noire et à l'Europe.

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Le Kazakhstan, pivot de la connectivité eurasienne

Tokayev a rappelé à Islamabad que son pays gère déjà 85 % du transport terrestre de marchandises entre l'Europe et la Chine, via le corridor transcaspien (Middle Corridor), et a présenté la plateforme numérique « Smart Cargo » pour la gestion unifiée des flux de transit. Le commerce bilatéral avec le Pakistan a doublé au cours de l'année dernière pour atteindre environ 86 millions d'euros, l'objectif déclaré étant d'atteindre un milliard de dollars dans les deux ans. Lors du forum des affaires d'Islamabad, plus de 30 accords commerciaux ont été signés pour une valeur totale d'environ 170 millions d'euros, dont une commande de 91 millions pour la fourniture de 600 bus kazakhs.

La variable afghane : entre guerre et commerce

L'Afghanistan reste le point critique de toute l'architecture. Le Pakistan a fermé sa frontière avec l'Afghanistan en octobre 2025 après des affrontements armés, provoquant une chute de 40 % du commerce bilatéral. Des affrontements meurtriers ont également eu lieu à la frontière entre l'Afghanistan et le Tadjikistan.

Pourtant, depuis 2021, plusieurs pays de la région, le Kazakhstan en tête, ont choisi d'entretenir des relations commerciales avec le gouvernement taliban, pariant sur la stabilisation économique de l'Afghanistan par le commerce et les infrastructures, et non par les armes.

Les talibans ont repris pratiquement tous les projets de transport régional et interrégional lancés par le gouvernement précédent, et des négociations actives sont en cours tant avec l'Ouzbékistan sur le corridor de Kaboul qu'avec le Turkménistan sur la variante occidentale. La Chine a convenu avec le Pakistan et l'Afghanistan de l'extension du CPEC (China-Pakistan Economic Corridor) au territoire afghan, ajoutant ainsi un niveau supplémentaire au réseau.

La Russie dans le jeu : le corridor transafghan comme extension du Nord-Sud

Moscou considère le corridor transafghan comme une extension naturelle de son propre corridor international de transport nord-sud (INSTC) vers le Pakistan et l'Inde, et achève actuellement des études de faisabilité économique avec des estimations de 8 à 15 millions de tonnes de marchandises par an. L'INSTC, le corridor de 7200 kilomètres qui relie Saint-Pétersbourg au port indien de Mumbai en passant par l'Iran et l'Azerbaïdjan, est achevé à 75 %, la section ferroviaire Rasht-Astara (106 km) étant déjà réalisée. En 2024, le trafic sur l'INSTC a augmenté de 19 %, atteignant 26,9 millions de tonnes, avec un objectif de 30 millions d'ici 2030. Le corridor est 30 % moins cher et 40 % plus rapide que la route via Suez.

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Partie III — le réseau mondial : cinq corridors BRICS contre le TRIPP américain

Pour comprendre l'ampleur de l'enjeu, il faut élargir son regard au-delà de l'actualité ponctuelle et considérer le système dans son ensemble. Les corridors transafghans et le TRIPP américain dans le Caucase ne sont pas des projets isolés : ils sont les pièces maîtresses de deux architectures concurrentes qui visent à redessiner les routes du commerce mondial.

Le réseau BRICS : les infrastructures comme instrument de pouvoir

Les pays du BRICS contrôlent 64 % des expéditions ferroviaires mondiales, avec un réseau de plus de 382 000 kilomètres, dont 213 000 électrifiés, qui transporte environ 8,4 milliards de tonnes de marchandises par an. La Nouvelle Banque de développement (NBD) a alloué 10,5 milliards de dollars au secteur des transports, le plus grand secteur de financement de l'institution. Lors du sommet de Kazan en 2024, les dirigeants des pays BRICS ont reconnu l'importance de l'utilisation intégrée des transports et ont créé une commission permanente sur les transports, transformant le sous-groupe sur les transports et la logistique en un groupe de travail permanent présidé par la Russie.

Les cinq principaux corridors BRICS en cours de développement ou opérationnels sont les suivants :

Le Corridor international nord-sud (INSTC) : 7200 km de Saint-Pétersbourg à Mumbai via l'Iran et l'Azerbaïdjan. Achèvement à 75 %. Trafic 2024 : 26,9 millions de tonnes (+19 %). 30 % moins cher et 40 % plus rapide que Suez.

La route maritime du Nord (Northern Sea Route) : 14.000 km à travers l'Arctique, de Mourmansk au détroit de Béring. Trafic en 2024 : 37,9 millions de tonnes (57,7 % de GNL, 21,4 % de pétrole). Objectif 2035 : 220 millions de tonnes. Presque la moitié de la distance par rapport à la route via Suez.

Chennai-Vladivostok_Maritime_Corridor_route-3833482262.pngLe corridor maritime Vladivostok-Chennai : lancé en 2024, il réduit les délais de livraison de 40 jours (via Suez) à 24 jours. Objectif: 50 milliards de dollars d'échanges bilatéraux entre la Russie et l'Inde d'ici 2030.

Le corridor central transcaspien : 6500 km de la Chine à l'Europe via le Kazakhstan, la Caspienne, le Caucase et la Turquie. Le Kazakhstan gère 85 % du transport terrestre entre l'Europe et la Chine. C'est le corridor sur lequel s'articulent à la fois le TRIPP américain (dans le segment caucasien) et le réseau transafghan (dans le segment centrasiatique).

Les corridors transafghans : le corridor de Kaboul (650 km, ouzbek, achèvement en 2027, 15 à 20 millions de tonnes/an d'ici 2040) et la variante occidentale turkmène-kazakhe (900 km, investissement kazakh de 500 millions de dollars).

TRIPP vs BRICS : deux logiques comparées

Le TRIPP américain et le réseau BRICS répondent à des logiques opposées mais complémentaires dans la redéfinition de la carte de la connectivité eurasienne.

Le TRIPP est un projet politico-infrastructurel qui vise à consolider la paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, à étendre l'influence américaine dans le Caucase du Sud, à créer des routes alternatives contournant la Russie, l'Iran et la Géorgie, et à attirer les minéraux critiques d'Asie centrale vers les marchés occidentaux. Washington obtient ainsi une présence stratégique à un carrefour géographique reliant l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie centrale, avec un corridor sous gestion américaine pendant 99 ans. La capacité initiale prévue est d'environ 15 millions de tonnes par an.

Le réseau BRICS, en revanche, est un système à corridors multiples conçu pour résister aux sanctions et être indépendant des points d'étranglement traditionnels (Suez, Malacca, Panama).

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Il ne dispose pas d'un centre de commande unique, mais fonctionne grâce à des accords bilatéraux et multilatéraux, avec la Chine, la Russie et l'Inde comme principaux investisseurs et le Kazakhstan comme pivot géographique. Les pays du BRICS sont en train de mettre en place une infrastructure financière parallèle — la NDB comme alternative à la Banque mondiale, un système de paiement alternatif à SWIFT — qui pourrait accélérer la dédollarisation des flux commerciaux le long de ces corridors.

La réponse occidentale — le Global Gateway européen, le PGII du G7, le corridor IMEC (Inde-Moyen-Orient-Europe) — reste plus fragmentée et plus lente à mettre en œuvre. Le TRIPP pourrait constituer l'exception : un projet avec un calendrier concret, un financement garanti et un intérêt stratégique fort de la part de la Maison Blanche.

Le nœud iranien et la concurrence pour la Caspienne

Un élément qui relie le Caucase à l'Asie centrale est le rôle de l'Iran. Téhéran a qualifié le TRIPP de successeur fonctionnel du « corridor de Zangezur » et d'intrusion américaine dans la région arménienne du Syunik, à sa frontière nord. Cependant, les protestations internes qui secouent l'Iran depuis la fin de 2025, avec la répression violente du régime, limitent la capacité de Téhéran à entraver concrètement les projets extérieurs.

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Du côté des BRICS, l'Iran est au contraire un acteur clé : sa position géographique entre la mer Caspienne, le golfe Persique et l'océan Indien en fait un nœud naturel pour le corridor nord-sud et pour la ligne ferroviaire Khaf-Herat vers l'Afghanistan. L'adhésion de l'Iran aux BRICS en 2024 a renforcé cette dimension. Washington et les BRICS se disputent donc l'accès aux mêmes ressources et aux mêmes marchés, mais à travers des réseaux qui s'excluent ou se chevauchent selon les segments.

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Conclusion — celui qui contrôle les routes contrôle le monde

La semaine du 4 au 10 février 2026 a cristallisé en quelques jours une transformation qui était en cours depuis des années. D'une part, Tokayev et Sharif signent à Islamabad les accords pour le corridor transafghan, l'intégrant dans le réseau BRICS. D'autre part, Vance signe à Bakou le partenariat stratégique et lance le TRIPP comme nœud occidental du Middle Corridor.

Les deux architectures ne sont pas symétriques. Le TRIPP est un projet ponctuel, politiquement sophistiqué, qui lie la région aux intérêts commerciaux américains. Le réseau BRICS est un système distribué, plus vaste et plus complexe, qui vise à construire une infrastructure commerciale mondiale indépendante de l'Occident.

Pour l'Europe, le message est double et inquiétant. Washington montre qu'il sait encore exercer son influence par le biais de l'économie et des infrastructures, mais il le fait pour ses propres intérêts, en construisant des routes qui servent la diversification énergétique américaine et l'accès aux minéraux critiques d'Asie centrale, ce qui ne correspond pas nécessairement aux priorités européennes. Les BRICS, quant à eux, construisent un monde dans lequel les marchandises, l'énergie et les capitaux peuvent circuler sans passer par les infrastructures financières et logistiques occidentales.

Le vieil adage géopolitique disait que « celui qui contrôle les mers contrôle le commerce ». Au 21ème siècle, la version actualisée est la suivante : celui qui contrôle les corridors — ferroviaires, énergétiques, numériques — contrôle les chaînes de valeur mondiales. Et dans ce jeu, le Caucase et l'Asie centrale ne sont plus la périphérie : ils sont le centre.

 

La violence économique comme essence de la condition néolibérale

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La violence économique comme essence de la condition néolibérale

Diego Fusaro

Source: https://posmodernia.com/la-violencia-economica-como-esenc...

« La violence peut également être une catégorie économique immanente »

(G. Lukács, Ontologie de l'être social)

L'essence de la « condition néolibérale » actuelle réside dans la dynamique de naturalisation et d'absolutisation de l'économie, dans un cadre où le vocabulaire de la rationalité économique devient la seule source capable de donner un sens à l'existence et aux actions. Dans le triomphe de ce que Gramsci, dans ses Cahiers de prison, a appelé le « crétinisme économique » (VII, § 13), l'ordre de l'économie dépolitisée est absolutisé, car tout dépend de lui et lui est subordonné ; et, en même temps, il est naturalisé, selon une subsomption de tous les aspects de la vie humaine sous le paradigme basé sur le discours économique et l'ordre néolibéral, conçu comme naturel et, par conséquent, ni négociable ni transformable.

Délégitimant a priori tout imaginaire alternatif, la pensée néolibérale unique fait valoir un paradigme unique de rationalité, celui de la ratio oeconomica, dans lequel se développent le sens et les limites de toutes les fonctions de l'action et de la pensée. La rationalité économique, selon la syntaxe habermasienne, colonise le monde de la vie et, selon le lexique foucaldien, gouvernementalise biopolitiquement l'existence humaine. Elle porte ainsi à son paroxysme la dynamique d'économisation intégrale du réel et du symbolique.

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La condition néolibérale présente un caractère mélancolique, au sens de la souffrance freudienne pour un objet perdu dont on perçoit encore sans cesse la présence persistante sous la forme d'une absence connue. Il s'agit, toujours en termes freudiens, de l'inversion du deuil. Percevant l'objet perdu comme trop proche, le mélancolique ne peut procéder à la symbolisation de la perte: selon les termes de Freud, l'ombre de l'objet ne cesse de peser sur le moi.

La perte qui rend mélancolique la condition néolibérale est double et concerne l'avenir, en tant que dimension projetée, et la politique, comprise soit comme lieu de conflit, soit comme espace social de discussion rationnelle sur des avenirs alternatifs à convenir collectivement. Le néolibéralisme se présente comme la condition dans laquelle il n'y a plus rien de politique. Il est réduit à une simple continuation de l'économie par d'autres moyens, et l'homme est réduit à n'être qu'un esclave du marché et des multinationales. La dépolitisation de l'économie est le revers de l'économisation de la politique : la gestion technique et administrative froide du social et la gouvernementalisation biopolitique de la vie nue soustraient la décision politique à la communauté souveraine. La ratio oeconomica de la théologie mercantiliste n'admet aucune autre raison, y compris la politique. C'est pourquoi il est aujourd'hui plus nécessaire que jamais de décliner la critique marxienne de l'économie politique sous la forme inédite d'une critique de l'économie dépolitisée.

51Wz6g-QQGL._SY445_SX342_-1849826556.jpgDans ce contexte de dépolitisation de l'économie et d'absolutisation de l'ordo oeconomicus, la violence devient elle aussi une catégorie intrinsèquement économique. En particulier, le fait qu'aujourd'hui, la violence ait pratiquement cessé d'être exercée sous ses formes directes, traditionnelles, par l'intermédiaire de leaders charismatiques et de « l'esthétique de la souffrance » foucaldienne, et qu'elle ait commencé à se déployer sous la forme silencieuse, anonyme et apparemment invisible, de l'économie ou, mieux, de la dictature des marchés transnationaux, qui n'est visible que par ses effets désastreux sur la vie humaine et la planète, renforce l'une des hypothèses idéologiques les plus profondément ancrées dans notre imaginaire: celle selon laquelle, à notre « ère des droits », la violence aurait heureusement disparu, laissant place à la liberté universelle des individus enfin en mesure de s'autodéterminer. Ce grand récit libéral est aussi ancien que De l'esprit de conquête (1814) de Benjamin Constant, avec sa thèse du dépassement de l'impulsion sauvage de la violence guerrière par le calcul civilisé propre à l'ère du commerce et de l'économie.

Qu'il s'agit là d'une présupposition idéologique devient immédiatement évident dès lors que l'on considère une double détermination. D'une part, dans le lexique courant comme dans le discours de la classe intellectuelle, la liberté universelle tant vantée aujourd'hui coïncide toujours avec la liberté d'acquisition et de consommation de marchandises par l'individu solitaire, abstrait, dés-historicisé et dé-socialisé. La liberté est donc idéologiquement dérivée par abstraction de la dynamique du marché et de la circulation multidirectionnelle des marchandises. D'autre part, le système de production perpétue la violence sous des formes économiques, rendant impossible toute liberté autre que celle d'acheter, de consommer et d'exprimer des opinions qui, dans tous les cas, sont sans importance par rapport à la logique de la reproduction systémique.

La non-reconduction des contrats de travail en raison de l'ordo oeconomicus inflexible, ainsi que le relèvement de l'âge de la retraite, les coupes sauvages dans les salaires, les sacrifices des peuples au nom du marché (en 2011, ce fut le tour des Grecs, immolés sur l'autel de Monsieur le Capital), et, plus généralement, l'expropriation forcée de l'avenir en tant que dimension projetée pour la nouvelle « armée industrielle de réserve » marxienne composée de jeunes réduits à l'esclavage (formellement libre) qu'est le travail flexible et précaire ; sont autant de signes qui révèlent sans équivoque, si cela était encore nécessaire, non seulement que la « main invisible » du marché est telle parce qu'elle n'existe pas, mais aussi que l'économie est à la fois politique et violence.

Il convient donc de renoncer à l'idée, typique des « belles âmes » incurables de notre époque, selon laquelle l'économie est en soi neutre et la violence est l'apanage exclusif de la politique: la réalité mondialisée nous montre chaque jour que la violence existe aussi — Lukács docet — en tant que « catégorie économique immanente ». L'hypermnésie spasmodique finit en fait par jouer un rôle apaisant et, en même temps, soporifique, suscitant l'illusion que la violence est un épisode heureusement révolu, qui concerne exclusivement le siècle d'Hitler et des crimes politiques.

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Si par violence nous entendons une force démesurée qui se transforme en pouvoir lorsqu'elle se stabilise dans le temps, comme l'a suggéré Elias Canetti dans Masse et puissance, coïncidant avec la capacité de contraindre les autres à faire ce qu'ils ne feraient pas d'eux-mêmes (ou en les empêchant de faire ce qu'ils feraient d'eux-mêmes), alors le manque de reconnaissance du caractère éminemment économique de la violence et du pouvoir à notre époque revient en force parmi les multiples résultats de l'idéologie. Il est difficile de ne pas percevoir la nature du pouvoir économique – au sens de violence stabilisée dans le temps – qui imprègne aujourd'hui chaque cellule de notre société. Le monopole de la violence légitime organisée, prérogative que Weber attribuait à l'État dans Économie et société, est aujourd'hui passé à l'économie.

Les mesures politico-économiques du néolibéralisme (État minimal, privatisations, précarité, flexibilité, déréglementation, chômage massif, salaires qui ne garantissent plus un revenu décent), c'est-à-dire ces impositions qui, si elles avaient été mises en œuvre toutes en même temps, auraient vraisemblablement déclenché des réponses révolutionnaires, ont été appliquées de manière lente mais implacable. Elles ont toujours été présentées comme le résultat de processus irréversibles en cours, comme des besoins urgents dictés par la crise. C'est ainsi que s'est accompli progressivement, dans un silence général, le massacre du travail et des opprimés par la violence économique. De plus, le mythe de la compétitivité sur lequel repose le libre-échange implique que, pour être compétitif, il faut faire baisser les coûts de production, en réduisant les salaires et les droits sociaux : le capital entre de plus en plus en conflit avec la vie humaine, dont il aspire à s'emparer intégralement.

La rhétorique idéologique répète compulsivement que la violence est une catégorie politique du passé, des totalitarismes heureusement disparus ou, dans le présent, des individus déments; jamais de la société en tant que telle, des normes perverses de l'économie qui sacrifient sans pitié des vies humaines sur son autel. Comparé aux totalitarismes du passé, qui au moins donnaient un visage et un nom à leurs bourreaux, le totalitarisme du marché opère de manière anonyme, caché par le voile invisible des lois silencieuses de l'économie et de son objectivité spectrale. La seule main invisible qui existe aujourd'hui est celle de la violence du fanatisme économique.

La réduction généralisée des dépenses publiques et des services sociaux, la restriction économique obtenue par la simple répartition différenciée des richesses (avec des inégalités de plus en plus scandaleuses) et la soumission d'individus formellement libres et économiquement asservis, répondent parfaitement aux politiques néolibérales et, en même temps, sont toujours imputées aux lois sacrées de l'inévitabilité systémique, selon le théologumène efficace en vogue « le marché l'exige ».

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Derrière l'hypocrisie de « l'écran uniforme et perfide de la courtoisie », comme l'appelait Rousseau, la violence exercée par le pouvoir sur les corps et sur la vie nue des individus se présente comme la conséquence naturelle et physiologique de cette restructuration internationalisée des systèmes productifs, commerciaux et financiers qui est pudiquement définie comme la mondialisation et qui, dans ses traits essentiels, est autoritairement gouvernée d'en haut par les politiques néolibérales.

Métaphore absolue de l'ère de la péchéité totale, le « contrat temporaire » incarne de manière stupéfiante le caractère économique de la violence capitaliste galopante dans la « ville par projets » postmoderne, où les existences sont vidées de leur sens dans une logique de précarité et de flexibilité. Le contrat temporaire ne se contente pas d'exproprier les nouvelles générations du futur, les empêchant de planifier librement leur vie et les condamnant à une précarité pathologique qui vide leur existence de tout sens ; avec le contrat temporaire, une forme impitoyable de violence est exercée sur les jeunes, les privant de toute garantie et de tout pouvoir contractuel, les rendant serviles à la volonté du pouvoir et incapables - sous peine de non-renouvellement du contrat - d'opposer la moindre résistance.

De cette manière, toutes les plus grandes conquêtes sociales, celles obtenues de manière hégélienne par le Serviteur sur le champ de la lutte pour la reconnaissance, sont annulées: l'obstacle du licenciement abusif est contourné par la possibilité de ne pas renouveler le contrat à temps partiel. Le salarié se retrouve ainsi dissous dans le précariat, c'est-à-dire dans une exploitation de la main-d'œuvre non contractuelle et mal rémunérée qui combine le classisme capitaliste avec des éléments de dépendance personnelle de type semi-féodal. L'étymologie même du terme, d'ailleurs, est tout sauf neutre: en elle, la dimension théologique propre au capital spéculatif s'entremêle avec celle de la soumission personnelle, co-essentielle au monde féodal historique. En effet, precarius renvoie à prex, la « prière » : il fait allusion à ce qui, obtenu par la supplication, s'exerce parce qu'il est accordé par la tolérance des autres. En tant que tel, est precarius ce dont la durée dépend exclusivement de la volonté de celui qui l'accorde.

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Dans ce contexte, l'attitude générale des nouvelles générations est déconcertante. Elles subissent quotidiennement sur leur peau les contradictions obscènes du système de production et, en même temps, les vivent apathiquement comme si elles étaient un destin incontrôlable. La violence qu'elles subissent quotidiennement finit ainsi par ne même plus être perçue comme telle. Les jeunes d'aujourd'hui sont la première génération désintégrée dans la structure et intégrée dans la superstructure (ou, selon le lexique de Gramsci, « dominée » et, en même temps, « subalterne »). Contraints à la précarité et aux contrats les plus mesquins (alors que la classe ouvrière traditionnelle se trouvait dans une situation qui n'avait rien d'un paradis), ils n'opposent aucune résistance à l'ordre établi, l'acceptant sans réfléchir comme un malheur inévitable.

Non seulement les jeunes supportent les contradictions d'un système de travail flexible et précaire méprisable, créé à leur image et à leur ressemblance par le capitalisme spéculatif, la gérontocratie au pouvoir leur fait porter la responsabilité systémique, les présentant comme des paresseux ou des ratés, comme trop « exigeants » (choosy, selon le lexique de l'empire rigoureusement utilisé il n'y a pas si longtemps par le ministre italien du Travail) parce qu'ils recherchent un emploi fixe et stable.

D'autre part, parmi les caractéristiques du paysage social contemporain figure également l'imputation des fautes systémiques aux individus et des fautes individuelles au système : il s'agit d'une stratégie délibérée qui consiste à rejeter hypocritement toute la faute, toujours et exclusivement, sur les damnés de la terre. Selon les mots de Dante (Convivio, I, 3, 4), le malheur qui dépend de la chance ou, plus souvent, des décisions d'autrui, « est souvent injustement imputé à la victime ». Ainsi, comme cela a déjà été dit, les effets atroces du système de production sont imputés aux jeunes et, à leur tour, les décisions politiques néolibérales sont hypocritement présentées comme l'expression inévitable d'une nécessité systémique, déresponsabilisant ainsi les acteurs sociaux.

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Nous sommes manifestement en présence d'une ingénierie anthropologique qui, en manipulant sans cesse le « parc humain », aspire à priver les jeunes de la stabilité existentielle et professionnelle indispensable pour projeter et construire librement leur avenir. L'éloge omniprésent d'une jeunesse illimitée se révèle, en soi, fonctionnel à la précarisation professionnelle et existentielle. Le jeunisme est, de ce point de vue, l'un des plus grands ennemis des jeunes. D'une part, l'éloge des jeunes est la façade qui cache la gérontocratie rampante de notre société, dans laquelle la jeunesse est constamment louée si elle se prête aux fonctions les plus inutiles et obscènes, tout en étant tenue à l'écart de tout rôle important, tant dans la culture que dans la politique.

D'autre part, si aujourd'hui on est considéré comme « diversement jeune » jusqu'à cinquante ans, c'est parce que l'on est idéalement précaire jusqu'à la fin de sa vie professionnelle (que ce soit dans la vie sociale ou affective), incapable de stabiliser son existence dans les formes traditionnelles familiales (qui ne sont pas par hasard constamment ridiculisées comme des institutions bourgeoises du passé) et professionnelles (emploi fixe et stable, garanti, permettant de planifier l'avenir de manière stable). Le présent entièrement réifié neutralise tout élément résiduel de l'éthique bourgeoise d'inspiration hégélienne et, en même temps, tout désir marxiste d'émancipation par le dépassement de l'état des choses.

La téléologie latente de la logique de précarisation vise à transformer – par le biais de « l'élaboration forcée d'un nouveau type humain », pour reprendre l'expression utilisée par Gramsci à propos de l'américanisme – la précarité en une dimension naturelle, de sorte que tout (du travail à la profession, des relations sentimentales aux relations existentielles) devienne flexible et précaire. Le fondamentalisme économique parvient à obtenir, grâce aux lois anonymes et impersonnelles du marché, ce que les dictatures traditionnelles ne pouvaient obtenir qu'en recourant aux armes et aux chars. Les systèmes dictatoriaux traditionnels, en tout état de cause, finissaient toujours par alimenter des formes de dissidence et d'opposition: ils étaient dangereux et, en même temps, toujours en danger, dans la mesure où l'esthétique des supplices et la violence visible suscitaient l'hostilité sur de multiples fronts.

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Pour sa part, le totalitarisme de marché, également en raison de son anonymat impersonnel, empêche de manière préventive la constitution d'une désobéissance opérationnelle, car il présente ses propres crimes comme systémiques, nécessaires, inéluctables, dus aux lois sacrées de l'économie fétichisée : comme si, en fait, ils n'étaient concrètement produits par personne et que, par conséquent, personne ne pouvait y remédier.

Et tandis que cette violence indécente, qui ne montre pas son visage, enchaîne les victoires, la scène médiatique et intellectuelle est occupée par les figures des nouveaux Solon qui dénoncent la violence subjective pour accepter sic et simpliciter la violence systémique, condamnant les formes despotiques du passé afin que celles du présent de l'économie et de la circulation des marchandises restent invisibles, pontifiant sur la question morale afin que l'attention ne se concentre plus sur la question sociale. La violence – répète l'idéologie assourdissante qui envahit capillairement le royaume médiatique – est partout sauf dans le monde dont nous sommes les habitants, dominé qu'il est par les divinités olympiques « Liberté, Égalité, Propriété et Bentham ».

Les traces éthiques du processus de production des marchandises finissent souvent dans le sang, de la Chine aux pays dits « en développement », selon cette équation précise entre progrès et subordination au capital qui est inertiellement considérée comme naturelle par la rhétorique dominante. Cependant, au cœur de la société de consommation, les consciences rassasiées et heureuses des consommateurs finaux de marchandises dégoulinant de sang et d'immondices par tous les pores ne veulent rien savoir de tout cela. Hier comme aujourd'hui, le spectacle fantomatique des marchandises assimile et cache simultanément la violence du processus de production, dénonçant comme violente et dictatoriale toute forme sociale et politique qui ne coïncide pas avec celle du fondamentalisme économique. Le scénario mondialisé implique que chaque découverte et chaque processus aient des répercussions mondiales : suivant l'exemple de L'idéologie allemande, la découverte en Angleterre d'une nouvelle machine condamne à la famine d'innombrables travailleurs en Inde et en Chine.

9782073097842-475x500-1-67bb1ad609602877884404-269065342.jpgCela peut être compris à l'aide de la « Parabole du mandarin » du Père Goriot. Dans l'œuvre de Balzac, l'étudiant Rastignac demande à son ami Bianchon ce qu'il ferait s'il pouvait devenir riche en tuant un vieux mandarin en Chine par la seule force de sa volonté, sans quitter Paris et avec la garantie de l'impunité. C'est l'apologue de la mondialisation, où l'on n'est toutefois même pas conscient du meurtre du mandarin chinois, grâce au fait que l'invisibilité de la violence économique — la main invisible de Smith — est également garantie par son fonctionnement dans les espaces mondiaux et, par conséquent, en produisant des victimes invisibles pour les bourreaux eux-mêmes.

Les licenciements et les réductions salariales, tout comme les vies jetables et le sang des blessés dont sont issues les marchandises dans les coins les plus oubliés de la planète, sont invisibles pour la « question morale », aujourd'hui élevée au rang de non plus ultra d'une critique qui concentre son attention sur le non-respect des règles qui reproduisent la désorganisation organisée du capital. Plutôt que de question morale, il serait alors approprié de parler – en variant la formule de Kierkegaard – de « maladie morale », étant donné le haut degré de compatibilité qu'elle présente avec les circuits mortels de l'économisation du réel et du symbolique.

Le fait que, contrairement à celles provoquées par les totalitarismes du 20ème siècle, les morts causées par les décisions apparemment aseptisées, impersonnelles et invisibles du Fonds monétaire international et par les caprices théologiques du marché ne soient pas visibles ne signifie certainement pas qu'elles n'existent pas. Les relations de classe dans la production n'ont cessé de générer une séquence de connexions aveuglantes, dans lesquelles chaque moment singulier aide l'autre à paraître normal et naturel, physiologique et inscrit dans l'ordre éternel des choses. Depuis son origine génétique, c'est-à-dire depuis sa venue au monde « ruisselant de sang et d'immondices de la tête aux pieds », le capital fait valoir sa tendance à forger à son image et à sa ressemblance des relations de pouvoir qui ne sont pas régies par les liens personnels et politiques traditionnels de seigneurie et de servitude. Ces relations, en vertu de la simple diversification des fonctions économiques des acteurs sociaux, s'articulent sous la forme de nouveaux liens de seigneurie et de servitude, de formes inédites de violence — économique — à tel point efficaces qu'elles n'ont pas besoin de s'afficher de manière flagrante.

Le capital, hier comme aujourd'hui, n'est pas une chose, mais une relation entre des êtres humains médiatisée par des choses. C'est la relation même de la production capitaliste qui établit une soumission des hommes — entre eux et par rapport au produit de leur propre travail — dépourvue de connotations juridiques et politiques, car elle est capable de se reproduire et de se conserver sur la base pure de la contrainte anonyme du mécanisme de production transformé en Absolu immanent. Un capitalisme qui fonctionne à plein régime, tel qu'il se révèle comme « absolu » — dans le double sens de : a) correspondre pleinement à son propre concept ; et b) être libéré de tout lien — n'a potentiellement plus besoin de recourir à la violence sous ses formes traditionnelles issues de l'esthétique des supplices: la violence économique, invisible et infiniment plus efficace que toute autre forme de coercition, lui suffit.

Le paradoxe capitaliste de l'esclavage qui se proclame liberté, de la dictature qui exorcise comme totalitaire toute formation socio-politique différente et du monothéisme du marché qui se fait passer pour un monde laïc où tout brille à la lumière de la raison, atteint des effets pour le moins tragicomiques dans les zones qui, à l'époque du bipolarisme mondial du cuius regio eius oeconomia, étaient sous souveraineté communiste. En effet, la pulvérisation des systèmes socialistes et la disparition de l'alternative possible sous les décombres du Mur (Berlin, 9 novembre 1989) n'ont pas déterminé le triomphe de la liberté pour les millions d'esclaves du despotisme communiste, selon la bonne nouvelle avec laquelle le grand récit néolibéral continue d'embrouiller les esprits. Au contraire, cela a provoqué leur transition, tout sauf indolore, vers les rangs de l'immense armée industrielle de réserve de l'esclavage salarié et du précariat mondial ; c'est-à-dire vers un régime qui se vante d'être le summum de la liberté, mais qui, en termes de caractère despotique, n'a rien à envier au régime soviétique.

D'autre part, dans l'ancienne Union soviétique et ses satellites, finalement devenus « libres », non seulement le fossé entre riches et pauvres a atteint des niveaux jamais vus auparavant, mais les espérances de vie ont également chuté de manière tragique, en raison de l'éclipse des garanties sociales dont le principe de valorisation de la valeur ne peut se charger. Pour les habitants du régime soviétique désormais effondré, au préjudice causé par la misère, l'exploitation et la privation de toute garantie sociale s'est ajoutée la moquerie de voir qualifier joyeusement de « libération » leur passage du despotisme oriental à une nouvelle forme d'esclavage non moins oppressive qui a transformé les hommes en mendiants et en esclaves du salaire, et les femmes en prostituées et en servantes.

La forme primaire de la violence et de l'esclavage, de l'exploitation et de la gestion des corps et des esprits, coïncide aujourd'hui avec le pouvoir purement immanent de l'économie, c'est-à-dire avec cette violence qui, en dissimulant à la fois son propre exercice et l'identité de ses propres artisans, délégitime comme violence toute tentative de lui opposer une résistance.

Le premier geste révolutionnaire consiste toujours à appeler les choses par leur nom et, comme le savait Althusser, à ne pas se raconter d'histoires.

 

dimanche, 15 mars 2026

Comment le capitalisme a récupéré la contre-culture

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Comment le capitalisme a récupéré la contre-culture

par Bernard Lindekens

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, Nr. 208, Maart 2026

Il existe un mythe tenace relatif aux années soixante qui continue à être colporté. De jeunes rebelles — hippies, artistes, étudiants et rêveurs — se seraient dressés contre le capitalisme froid et le conformisme étouffant de leurs parents. Ils incarnaient la liberté, l’authenticité et la révolte. Les entreprises représentaient l’establishment. Le marché était l’ennemi.

784xcofcool1200.jpgC’est là une bien belle histoire. Mais selon The Conquest of Cool de Thomas Frank, ce n’est pas exact (1). Ou plutôt : ce n’est qu’à moitié vrai. Car que se serait-il passé si la contre-culture n’avait pas sapé le capitalisme, mais l’avait modernisé ? Et si la rébellion n’avait pas été une menace, mais plutôt une ressource?

Frank inverse radicalement le récit classique des Sixties. Il montre comment le monde des affaires n’a pas été vaincu par le mouvement contestataire, mais a, au contraire, adopté son langage, son style et son énergie. Ce qui avait commencé comme une révolte contre la consommation de masse et la bienséance bourgeoise est devenu un nouveau moteur du marketing. La rébellion n’a pas mené à la révolution, mais à la publicité.

Dans les années cinquante, les entreprises se présentaient comme stables, sérieuses et fiables. L’employé idéal était loyal, soigné, obéissant. Le conformisme était une vertu. Mais dans les années soixante, cette image a basculé. Les agences de publicité ne voulaient plus être de ternes institutions. Elles se voyaient comme des pépinières de créativité, pleines d’esprits libres. La publicité ne portait plus sur la fiabilité, mais sur l’identité. Ce n’était plus: "achetez ceci, car c’est bien". Mais: "achetez ceci, car VOUS êtes différent".

L’authenticité est devenue un argument de vente. L’individualisme une caractéristique du produit. Le non-conformisme une stratégie de marque. Les entreprises se sont positionnées comme les alliées de la liberté et de l’expression de soi. Le message était d’une simplicité séduisante: vous êtes unique — et vous pouvez le prouver en achetant cela. L’anti-conformisme est ainsi devenu une nouvelle forme de conformisme.

L’absorption de la contestation

Beaucoup de critiques du capitalisme dans les années soixante ne visaient pas vraiment les structures de propriété ou la dynamique du marché, mais l’ennui, la médiocrité et l’étouffement intellectuel. Le système n’était pas seulement injuste — il était surtout… ennuyeux. Et c’est là qu'on a trouvé la brèche.

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Les entreprises n’avaient pas besoin de réprimer la critique. Elles pouvaient l’embrasser. « Nous ne sommes pas ennuyeux », disaient-elles implicitement. « Nous brisons les règles. Nous comprenons les jeunes. » Plutôt que de combattre l’opposition, elles en ont fait un style. La protestation est devenue esthétique. La rébellion, du branding. La contestation, une identité.

Ce que décrit Frank, c’est la naissance du « cool » comme catégorie économique. Le cool n’était plus une énergie culturelle spontanée, mais une stratégie. Il était testé, lancé, positionné, vendu. Le capitalisme n’était plus un bloc de béton rigide, mais un caméléon. Il changeait de couleur dès que la culture évoluait.

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Et ce mécanisme n’a pas disparu. Les grandes marques se présentent aujourd’hui comme rebelles, inclusives, engagées socialement. Elles parlent le langage de l’émancipation et de l’authenticité. L’esthétique de la protestation s’affiche dans leurs campagnes. Pensez à Nike, par exemple. Le capitalisme ne fonctionne pas seulement par l’ordre et la discipline, mais aussi par l’incorporation. Il se nourrit des critiques qu’il absorbe.

The Conquest of Cool n’est donc pas un livre nostalgique des années soixante. C’est une analyse du pouvoir dans les sociétés modernes. Il pose une question dérangeante : si même la rébellion peut être commercialisée, où se situe alors la vraie résistance ?

Un cran plus loin : Heath & Potter

41VFCY2H6PL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLà où Frank montre que le système absorbe la rébellion, Joseph Heath et Andrew Potter vont plus loin dans The Rebel Sell (2). Leur thèse est encore plus dérangeante : la contre-culture n’a pas seulement été récupérée par le capitalisme — elle en a été, dès le début, un moteur.

D’après Heath et Potter, de nombreux comportements soi-disant « anti-establishment » relèvent moins d'une recherche de la justice que du statut social. Les gens veulent se distinguer de la masse. Ils refusent d’être mainstream. Mais ce désir de distinction crée de nouveaux marchés. Le rebelle n’achète pas une BMW mais un vélo vintage. Pas de fast-food mais de la street food artisanale. Pas de marque de masse mais un label de niche au récit durable. Pourtant, le mécanisme reste identique: la consommation comme déclaration d’identité.

Ils s’appuient sur l’analyse classique de Thorstein Veblen sur le rôle de la consommation ostentatoire, mais l’actualisent pour une époque où l’authenticité elle-même est devenue un symbole de statut. Même l’anti-consumérisme devient un segment de marché. Le minimalisme devient un style de vie. La durabilité une catégorie premium.

Heath et Potter sont critiques envers l’idée que l’on peut combattre « le système » via des choix de mode de vie. Acheter équitable, boycotter les logos ou adopter des marques alternatives donne l’impression d’agir, mais ne change rien ou presque aux règles institutionnelles. Le vrai changement, selon eux, passe par la régulation, les politiques publiques et les décisions collectives — pas par la rébellion esthétique.

Leur analyse est provocante parce qu’elle sape aussi bien la critique culturelle romantique que la rhétorique anticapitaliste simpliste. Ils ne défendent pas un marché débridé, mais des institutions bien régulées. Leur message-clé est aussi limpide que troublant : tant que la résistance s’exprime dans ce que nous achetons, portons ou consommons, elle reste piégée dans la même logique qu’elle prétend combattre.

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C’est peut-être là l’idée la plus inquiétante. Le capitalisme n’est pas un bloc de béton qu’on peut renverser. C’est une éponge. Il absorbe la critique, se transforme et revient plus fort. Quand les gens en ont assez du conformisme, il vend de l’individualisme. Quand ils en ont assez de la hiérarchie, il vend de l’autonomie. Quand ils se méfient de l’autorité, il vend de la rébellion.

La contre-culture attaquait le système sur l'ennui et l'étouffement qu'il générait. Le système a répondu: très bien, nous serons créatifs et rebelles. Ainsi, l’opposition culturelle est devenue un moteur du renouveau économique. En résumé: si Thomas Frank dit: «Le capitalisme a conquis le cool», Heath & Potter répondent: «Le cool a toujours fait partie du jeu».

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Les deux livres montrent que le pouvoir moderne ne passe pas toujours par la répression, mais par l’incorporation, l’adaptation et le renouvellement esthétique. Cela sonne presque gramscien. Toutefois, la différence intéressante, c’est que le marxiste Antonio Gramsci (1891-1937) pensait surtout en termes de pouvoir politique et idéologique, alors que Thomas Frank, puis Joseph Heath et Andrew Potter, se concentrent sur les mécanismes du marché et sur la culture de consommation. Là où Gramsci parlait d’hégémonie comme d’une lutte d’idées et de visions du monde, ces critiques culturels modernes montrent comment les systèmes commerciaux peuvent traduire la rébellion en branding, en style de vie et en dynamique de statut. La logique est comparable: la résistance n’est pas toujours réprimée, mais souvent recyclée, réécrite et finalement normalisée.

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Peut-être que les hipsters d’aujourd’hui, sirotant distraitement leur café latte dans un gobelet à l’effigie du Che Guevara, devraient se demander si leur soi-disant révolution ardente n’a pas déjà été absorbée dans un gobelet biodégradable au lait de soja parfaitement moussé.

Bernard Lindekens

Notes :

(1) Thomas Frank, The Conquest of Cool. Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, University of Chicago Press, Chicago, 1997, 322 pages, ISBN 9780226260129

(2) Joseph Heath & Andrew Potter, The Rebel Sell: How The Counter Culture Became Consumer Culture, Harper Perennial, New York, 2005, 384 pages, ISBN 978-0006394914

L’Espagne est-elle devenue eurasiste et la Roumanie atlantiste?

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L’Espagne est-elle devenue eurasiste et la Roumanie atlantiste?

Cristi Pantelimon

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621

Il est intéressant d’observer le jeu anti-américain de l’Espagne dans le contexte de la guerre en Iran. Un jeu ouvert, sans ménagement. Le jeu de l’Italie est également intéressant, tendant à ressembler à celui de l’Espagne, et qui, ensemble, signalent des tensions en Méditerranée.

Si l’Espagne bloque la Méditerranée pour les États-Unis à Gibraltar, et que la Turquie joue le même jeu aux détroits du Bosphore et des Dardanelles, la Méditerranée redevient Mare Nostrum, cette fois-ci en excluant les puissances maritimes emblématiques du moment, les États-Unis et le Royaume-Uni (voir les problèmes des Britanniques à Chypre, qui ne peuvent que susciter les applaudissements de la Turquie).

L’Italie semble suivre la même logique de prise de distance vis-à-vis de la guerre en Iran.

Disons-le ouvertement : tout comme la guerre en Irak, la guerre en Iran est dirigée contre l’Europe. Pas directement, ou pas seulement directement, mais à coup sûr indirectement.

L’actuelle guerre des États-Unis contre l’Iran fait partie du conflit pour le Rimland eurasiatique: dans la zone européenne, ce Rimland est actuellement fixé en Ukraine, tandis que dans la zone du Moyen-Orient se joue la bataille décisive pour la partie sud-asiatique du Rimland eurasien.

Les deux fronts sont liés, et les tensions qui s’accentuent actuellement en Iran annoncent l’augmentation future des tensions en Ukraine. Ce n’est pas pour rien que Volodymyr Zelensky a été envoyé pour négocier en Roumanie, et que Nicușor Dan l’a accueilli à bras ouverts, malgré les tensions réelles (présentes et historiques) entre les deux États: il est nécessaire de renforcer le front ukrainien, si possible, en prévision de l’affaiblissement du front moyen-oriental.

Bien sûr, le geste actuel de la Roumanie, qui s’attache aux intérêts de l’Ukraine et participe à la guerre contre l’Iran, est anti-européen et anti-eurasien, mais ce résultat est masqué par le brouillard de la guerre: avec le temps, il deviendra évident, comme d’autres l’ont été auparavant…

Il n’y a qu’une seule excuse pour ce qu’a fait la Roumanie: l’impuissance. Comme on le voit, elle est assumée ouvertement, ce qui ne peut augurer rien de bon pour l’avenir.

Cette guerre, encore une fois, est celle des États-Unis contre les tendances unificatrices à l'oeuvre à l’échelle de l’Eurasie, qui englobe tout le territoire euro-asiatique sis entre le Portugal et la Chine.

Par conséquent, les signaux envoyés par l’Espagne devraient être correctement perçus à Bucarest. Les Européens ne veulent pas de guerre avec leurs voisins eurasiatiques. Les États-Unis, eux, se permettent de les attiser !

Apparemment, la Roumanie a choisi le bon camp. C’est le camp dans lequel elle se trouve, le camp de l’OTAN. Mais l’OTAN n’est plus capable de gagner une guerre dans l’espace eurasien, comme on l’a vu en Afghanistan, en Ukraine et comme on le voit actuellement en Iran.

Dans ces conditions, la Roumanie a besoin de trouver une issue à ce conflit, en négociant un statut naturel dans le concert des États de sa zone géographique.

L’idée euro-atlantique, elle, est morte. L’idée eurasienne est en train d'émerger. Avec des tensions et des conflits, mais elle émerge inévitablement.

L’Iran et l’essor du Croissant chiite - Le rôle stratégique de l’Iran dans le Moyen-Orient multipolaire

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L’Iran et l’essor du Croissant chiite

Le rôle stratégique de l’Iran dans le Moyen-Orient multipolaire

par Nuestra América

Nuestra América sur l’Iran en tant que pierre angulaire du monde chiite à l’ère multipolaire.

Dans l’architecture géopolitique du Moyen-Orient et du monde islamique, l’Iran occupe une position singulière : il est le principal État chiite et l’un des rares acteurs capables d’articuler simultanément pouvoir religieux, politique et stratégique. Cette conjonction a fait de Téhéran une pièce maîtresse dans la configuration d’un ordre international de plus en plus multipolaire.

Historiquement, l’Iran s’est imposé comme bastion du chiisme à partir du XVIe siècle, lorsque la dynastie safavide transforma le pays en centre du chiisme duodécimain, le distinguant de l’environnement majoritairement sunnite de la région. Ce processus a fait de l’Iran le principal pôle religieux et culturel du chiisme, une condition qui continue d’influencer sa politique étrangère contemporaine.

Après la Révolution iranienne de 1979, cette dimension religieuse s’est intégrée à une stratégie politique plus large. Le nouvel État iranien a promu un réseau de relations avec les communautés et mouvements chiites dans différents pays, combinant diplomatie religieuse, soutien politique et coopération militaire. Ce réseau s’est progressivement étendu de l’Iran vers l’Irak, la Syrie, le Liban et le Yémen, formant ce que plusieurs analystes appellent le « Croissant chiite », une ceinture d’influence reliant les présences chiites du Golfe Persique à la Méditerranée.

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Dans ce cadre, l’Iran agit non seulement comme un État-nation traditionnel, mais aussi comme le centre idéologique et l’organisateur d’une constellation d’acteurs étatiques et non étatiques. Des organisations telles que le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak et le mouvement houthiste au Yémen ont entretenu des liens politiques, financiers ou militaires avec Téhéran. Ensemble, ils forment ce que certaines études qualifient « d’Axe de la Résistance » face à l’influence occidentale et à des alliés régionaux comme Israël et l’Arabie saoudite.

Ce rôle prend une dimension supplémentaire dans le contexte d’un monde multipolaire émergent. L’Iran se présente comme l’un des nœuds géopolitiques reliant le Moyen-Orient à des acteurs eurasiens plus larges, entretenant des relations stratégiques avec des puissances comme la Russie et la Chine, tout en participant à des réseaux économiques et diplomatiques qui fonctionnent comme des alternatives au système occidental. Bien que ces alliances ne soient ni homogènes ni exemptes de tensions, elles contribuent à situer l’Iran dans un cadre plus large de pouvoirs globaux.

En même temps, l’influence iranienne n’est ni absolue ni homogène. Au sein même des communautés chiites existent diverses tendances religieuses et politiques, et certains pays à forte population chiite maintiennent des positions indépendantes, voire critiques vis-à-vis de Téhéran. La relation entre identité religieuse et géopolitique est donc complexe et dynamique.

En résumé, l’Iran fonctionne comme la pierre angulaire du monde chiite contemporain, non seulement en raison de son poids démographique ou religieux, mais par sa capacité à articuler des réseaux politiques, idéologiques et stratégiques qui dépassent ses frontières nationales. Dans la transition vers un système international multipolaire, ce rôle fait de Téhéran un acteur central pour comprendre les nouvelles configurations informelles au Moyen-Orient et au-delà.

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Friedrich List: l’économiste du capitalisme industriel

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Friedrich List: l’économiste du capitalisme industriel

Paolo Raimondi

Source: https://jornalpurosangue.net/2026/01/03/friedrich-list-o-...

Je limiterai mes observations à la réfutation de la théorie d’Adam Smith et compagnie, dont les erreurs fondamentales n’ont pas encore été comprises avec la clarté nécessaire.

C’est cette théorie qui fournit aux opposants du Système Américain (selon List) la base intellectuelle de leur opposition. C’est la combinaison de ces soi-disant théoriciens avec ceux qui pensent avoir un intérêt dans le soi-disant libre marché qui donne à cette opposition une force aussi apparente. Arborant une supposée supériorité en science et en connaissance, ces disciples de Smith et de Jean-Baptiste Say considèrent tout défenseur du bon sens comme des empiristes dont les capacités intellectuelles et les réalisations littéraires ne seraient pas assez fortes pour comprendre la doctrine sublime de leurs maîtres.

« Je crois qu’il est du devoir [de la Convention Générale de Harrisburg, de 1827] de s’attaquer à la racine du mal, en déclarant erroné le système d’Adam Smith et compagnie, en lui déclarant la guerre au nom du Système Américain, en invitant les hommes de lettres à révéler ses erreurs et à prononcer des conférences populaires sur le Système Américain, et, enfin, en exigeant que les gouvernements des différents États, ainsi que le gouvernement fédéral [des États-Unis], soutiennent l’étude du Système Américain dans les divers collèges, universités et institutions littéraires placés sous leurs auspices. »

Qui croyez-vous être l’auteur de cette déclaration radicale? Un révolutionnaire anticapitaliste? Un communiste marxiste? Ou simplement un socialiste aux paroles dures? Non. Il s’agit de Friedrich List, dans une lettre écrite le 10 juillet 1827, en Pennsylvanie, adressée à Charles Ingersoll, vice-président de la Société de Pennsylvanie pour la Promotion des Manufactures et des Arts Mécaniques.

Friedrich List, le scientifique et économiste allemand né à Reutlingen (Wurtemberg) en 1789, allait devenir, avant sa mort en 1846, le père de l’Union douanière allemande, le fameux Zollverein, qui fut la base de l’unité politique de l’Allemagne. List fut un ardent défenseur du capitalisme industriel, du Système Américain d’économie physique, du système d’économie nationale et du premier grand système ferroviaire et de transports intégré à l’échelle européenne.

Je crois qu’il est psychologiquement pertinent d’avoir cette référence historique précise, car l’effondrement du système économique bolchevique a frappé l’Europe de l’Est et l’Union Soviétique, plongeant les observateurs dans une telle perplexité qu’il existe depuis une tendance à penser, sous la présomption que la propagande occidentale est vraie, que toutes les économies occidentales sont couronnées de succès et suivent les mêmes principes que le soi-disant libre marché.

4105AX4QS9L._SX195_.jpgLa crise économique et globale est si avancée et explosive que nous n’avons pas le droit de commettre cette erreur ni de perdre plus de temps.

Je vais maintenant souligner rapidement quelques-unes des contributions les plus pertinentes de la théorie et de l’action de List, en cherchant à utiliser ses propres arguments, extraits de ses nombreux écrits, le plus connu étant « Le Système national d’économie politique » de 1844.

Le cosmopolitisme contre les nations

L’économie politique se compose de trois éléments : 1) l'économie individuelle ; 2) l'économie nationale ; 3) l'économie de l’humanité. Adam Smith traite de l’économie individuelle et de l’économie de l’humanité, c’est-à-dire de l’économie cosmopolite. Liberté sur toute la planète, paix universelle et éternelle, droits naturels, union de toute la famille humaine. La liberté absolue du commerce sur tout le globe était en parfaite harmonie avec cette doctrine.

C’est l’idéologie du « One World », du nouvel ordre mondial, avec la bénédiction des loges maçonniques.

Mais ce n’est pas la réalité. Dans le monde réel, il existe des nations ; certaines sont avancées, dotées de pouvoir industriel et militaire ; d’autres non. Dans le monde réel, il existe aussi des guerres et des intérêts distincts, parfois opposés, entre nations. List affirme :

« Dans les conditions existantes dans le monde, le résultat du libre-échange général ne serait pas une république universelle, mais, au contraire, une sujétion universelle des nations les moins avancées à la suprématie des puissances manufacturières, commerciales et navales dominantes. »

52adsm6x840.jpgList accusa Smith (qui travailla pour la Compagnie des Indes orientales) de servir les intérêts de la Grande-Bretagne, la puissance coloniale, afin de maintenir les colonies au niveau de productrices de biens agricoles, de matières premières ou de produits intensifs en main-d’œuvre et de basse technologie pour l’exportation. De même, List attaqua la théorie de la population de Malthus comme étant le résultat du système colonial de libre-échange d’Adam Smith.

List opposa à cela l’idée d’une économie nationale, d’une importance décisive pour les nations émergentes — une économie nationale cherchant à développer sa propre base industrielle et ses forces productives, mettant son marché intérieur à la disposition des manufactures naissantes, protégées, si nécessaire, par des tarifs et des droits de douane.

Le pouvoir productif contre la valeur d’échange

Pour Adam Smith, la « richesse des nations » repose sur l’échange de valeurs monétaires organisé autour du principe « acheter à bas prix, vendre à prix élevé » (« buy cheap and sell dear »). Smith affirme que, si une nation produit du coton, par exemple, pour des raisons climatiques et naturelles, elle doit simplement continuer à le produire et à l’exporter, achetant à d’autres nations ce qu’elles produisent de mieux, comme les produits textiles finis d’Angleterre.

Et qu’en est-il de la création d’un système industriel national, incluant des manufactures textiles? Smith objecte que cela ne serait pas économique, car produire en interne coûterait, au début, plus cher qu’importer des biens déjà manufacturés. C’est le système que l’Empire britannique voulait maintenir vis-à-vis de ses colonies, y compris les États-Unis, jusqu’à l’indépendance américaine, et c’est ce que fait et continue de faire le Fonds monétaire international vis-à-vis du secteur en développement, des pays d’Europe de l’Est et du monde en général.

L’idée de List est qu’une nation qui ne produit que des valeurs d’échange peut, à un moment donné, sembler prospère, mais elle ne sera jamais souveraine, indépendante et véritablement forte du point de vue industriel.

« Le pouvoir de produire la richesse est infiniment plus important que la richesse elle-même ; il assure non seulement la possession et l’accroissement de ce qui a été gagné, mais aussi le remplacement de ce qui a été perdu. »

Éducation, progrès culturels, promotion scientifique, promotion de la justice, défense nationale, accroissement des connaissances, expansion de la liberté, amélioration des institutions politiques, combinés à un pouvoir manufacturier croissant : telle est la source de la valeur et, une fois mobilisée, elle peut générer une production matérielle accrue.

« L’état actuel des nations est le résultat de l’accumulation de toutes les découvertes, inventions, améliorations, perfectionnements et efforts de toutes les générations qui ont vécu avant nous ; ils forment le capital mental de la race humaine actuelle, et chaque nation n’est productive que dans la mesure où elle a su s’approprier ces conquêtes des générations précédentes et les élargir par ses propres acquisitions. Le produit le plus important des nations consiste en les hommes. »

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Dans cette perspective, List soutint la création d’écoles polytechniques, c’est-à-dire d’écoles de sciences et d’ingénierie, dans toutes les grandes villes d’Amérique et d’Europe. Il présenta diverses propositions pour promouvoir l’éducation scientifique et humaniste, soutint l’organisation d’expositions économiques et scientifiques comme aspect de l’éducation et de la socialisation des découvertes scientifiques et technologiques et de leur mise en œuvre.

Le capitalisme industriel

Le système américain, ou capitalisme industriel, consiste en le développement, par l’État, de l’infrastructure économique de base, avec l’idée que c’est à l’État de générer du crédit et de fournir la direction et l’entretien de ces projets. Cela est réalisé par une combinaison d’action économique directe de l’État et par la création, par l’État, d’un système de régulations dans lequel les intérêts privés peuvent opérer. En même temps, on favorise le progrès technologique et l’activité entrepreneuriale.

C’est la création d’une base industrielle technologiquement avancée qui résulte du développement d’une économie nationale, de la production et du marché intérieur. Le marché intérieur, notamment dans la phase initiale, doit être protégé par le maintien de barrières commerciales.

a-hamilton-national-portrait-gallery.jpgLa politique de crédit et financière du Système Américain est associée à Alexander Hamilton (portrait), le premier secrétaire au Trésor des États-Unis (1789–1794), qui fonda la Première Banque nationale des États-Unis. La banque nationale crée du crédit (à de faibles taux d’intérêt), augmentant la quantité de papier-monnaie en circulation, mais en veillant à ce qu’il soit strictement destiné à des catégories spécifiques d’investissement productif. Cette fonction est coordonnée avec le système bancaire privé.

List participa directement à la promotion du Système Américain après avoir été introduit aux États-Unis par le général marquis de Lafayette. Il fut accueilli en Amérique, en 1825, comme républicain et patriote européen et américain. Il collabora personnellement avec des Américains tels que Henry Clay (futur secrétaire d’État), John Quincy Adams (futur président) et l’économiste Mathew Carey.

Le Zollverein

Trente-six États allemands, chacun avec sa propre économie et son propre système tarifaire, n’avaient pas de poids historique face à l’écrasante puissance militaire et économique de l’Empire britannique et de ses colonies. Les Britanniques manipulaient continuellement ces États, opposant les intérêts des uns aux autres.

List comprit que, pour devenir indépendante et unie, l’Allemagne devait développer sa propre industrie, ses manufactures et son pouvoir productif. L’union politique pouvait être atteinte s’il y avait une union économique fonctionnelle. Il proposa la création d’un marché commun pour les États allemands, c’est-à-dire l’élimination des tarifs internes. Mais, pour bâtir une force industrielle, il faut du temps, et la structure industrielle nationale encore fragile devait pouvoir produire pour le marché intérieur, même si, au début, les coûts étaient supérieurs aux offres britanniques. Le marché devait être protégé par des droits de douane contre la concurrence étrangère. Seules les branches industrielles les plus importantes (à forte concentration technologique) devaient bénéficier d’une protection spéciale dans la phase initiale.

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Le Zollverein débuta le 1er janvier 1835 (List y œuvrait depuis 1819), avec les associations Prusse-Hanovre et Bavière-Wurtemberg, incorporant les autres États au fil du temps, les dernières à adhérer étant les villes hanséatiques, plus influencées par la Grande-Bretagne. L’idée de List était d’associer, en réalité, toute l’Europe continentale à cette union.

Il proposa cela à la Belgique en 1844 ; il tenta d’inclure la Hollande la même année ; l’Autriche et la Hongrie, y compris Prague, avaient déjà été invitées en 1843 ; et, à partir de là, il envisagea un corridor de développement le long du Danube jusqu’à la Turquie. Il discuta de cela avec la France, où il entretenait des contacts avec des adeptes de la tradition colbertiste. Il avait aussi un plan pour associer la Russie à cette expansion des manufactures et du commerce.

On peut dire qu’il est le véritable père de la Communauté économique européenne basée sur le Système Américain.

Le système ferroviaire et l’infrastructure

Pour créer un système industriel national et promouvoir le développement des forces productives de la nouvelle union, List proposa la réalisation immédiate d’une série de grands projets centrés fondamentalement sur la création d’un réseau efficace de liaisons ferroviaires. List qualifiait le Zollverein et le système ferroviaire de « jumeaux siamois ».

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Dès 1833, dans son premier plan ferroviaire global, l’une des branches partant de Leipzig allait jusqu’à Prague. Son projet était de relier toute l’Europe continentale par des voies ferrées et des canaux intérieurs, atteignant tout particulièrement la Belgique et la Hollande, établissant ainsi une connexion directe de l’Europe avec les États-Unis par la navigation océanique.

Les idées de List sur un « système national d’économie politique » sont parvenues au Japon, à la Chine de Sun Yat-sen, à l’Amérique latine, à la Hongrie et dans tous les coins de l’Europe. L’Association des fileurs de Bohême fut très proche des idées de List, et l’écrivain slovaque Ľudovít Štúr fit campagne pour ses programmes.

Publié dans l’« Executive Intelligence Review » le 21 juin 1991.

vendredi, 13 mars 2026

La sagesse de la République populaire de Chine face à l’instabilité mondiale

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La sagesse de la République populaire de Chine face à l’instabilité mondiale

Luca Bagatin

Source: https://amoreeliberta.blogspot.com/2026/03/la-saggezza-de...

En marge de la quatrième session de la 14ème Assemblée nationale populaire, qui s’est tenue à Pékin, le ministre chinois des Affaires étrangères a répondu, lors d’une conférence de presse, aux questions relatives à la position de la République populaire de Chine en cette période de grande turbulence internationale.

Concernant les relations entre la Chine et les États-Unis, le ministre Wang a expliqué qu’aucune des deux parties ne peut remodeler l’autre, mais que les deux doivent s’efforcer d’interagir de manière constructive, en éliminant les interruptions inutiles dans leurs rapports.

Tout en critiquant fermement les actions militaires américaines au Moyen-Orient, le ministre Wang souhaite stabiliser les relations avec Washington.

Il a affirmé que la Chine ne partage pas la logique de la « co-gouvernance des grandes puissances », mais qu’il faut tenir compte du fait qu’il y a plus de 190 pays sur la planète et que l’Histoire mondiale doit être écrite collectivement par toutes les nations. L’avenir de l’humanité – selon le ministre Wang – doit donc être créé conjointement par les peuples de tous les pays.

La position chinoise se fonde sur la « diversité et la coexistence », qui sont les fondements mêmes de la nature de la communauté humaine, et il a affirmé que la coexistence multipolaire est la forme la plus appropriée pour le paysage international.

Le ministre a rappelé que l’Histoire nous enseigne que la rivalité entre grandes puissances et l’affrontement entre blocs ne mènent qu’à la souffrance et aux désastres pour l’humanité.

C’est pour cette raison que la Chine ne souhaite pas suivre le principe selon lequel «une nation forte est destinée à rechercher l’hégémonie».

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Les lignes directrices de la politique étrangère chinoise resteront fondées sur la construction d’un monde «multipolaire, équitable et ordonné». «Équitable», a expliqué le ministre Wang, signifie que les pays, quelle que soit leur taille ou leur puissance, doivent être considérés comme des membres égaux de la communauté internationale. «Ordonné» signifie que tous les pays doivent respecter les règles internationales reconnues, c’est-à-dire les buts et principes de la Charte des Nations unies et les normes qui régissent les relations internationales.

Selon le ministre Wang, pour construire un ordre multipolaire, les grandes puissances, dotées de plus de ressources, doivent assumer davantage de responsabilités afin d’atteindre ces objectifs d’équité et d’ordre.

Concernant l’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, le ministre a souligné, citant un ancien proverbe chinois, que «les armes sont des instruments menaçants et ne devraient pas être utilisées à la légère».

Il a affirmé que «c’est une guerre qui n’aurait pas dû avoir lieu, une guerre qui n’apporte de bénéfice à personne», expliquant que l’Histoire du Moyen-Orient enseigne que la force n’a jamais apporté de solution et que les conflits armés n’ont fait qu’attiser la haine et engendrer de nouvelles crises.

Le ministre Wang a également souligné que la Chine entend poursuivre son soutien et sa coopération avec les pays du Sud global; qu’elle souhaite sauvegarder et renforcer le rôle de l’ONU et s’oppose à toute forme d’hégémonie, tout en promouvant l’indépendance, la paix et le développement mondiaux.

Concernant les tensions avec un Japon de plus en plus belliciste et militariste, gouverné par l’extrême droite, le ministre Wang a déclaré que la Chine ne permettra plus à quiconque de justifier le colonialisme et que «l’avenir des relations entre la Chine et le Japon dépend du choix du Japon».

Luca Bagatin

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Les Kurdes en conflit avec Reza Pahlavi

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Les Kurdes en conflit avec Reza Pahlavi

Les minorités ethniques d’Iran : Quelle est l’intégration des Kurdes, Louris, Arabes, Baloutches, Azéris et autres peuples turciques ? Préparent-ils une révolte ?

Felix Hagen

Alors qu’à Washington on parle encore de « frappe ciblée », le Moyen-Orient s’embrase. Parmi les morts des frappes aériennes figure également le grand ayatollah Ali Khamenei, qui avait marqué la politique du pays depuis plus de trente ans. Pourtant, le soulèvement populaire espéré par l’Occident n’a pas eu lieu. En Iran, au lieu d’un climat révolutionnaire, on observe un mélange de choc, de colère et d’unité nationale. La frappe aérienne contre une école de filles dans la ville d’Hormozgan, où la minorité arabe est très présente, et qui a coûté la vie à plus d’une centaine d’enfants, est diffusée en boucle à la télévision d’État ; même des opposants déclarés au régime parlent soudain de défendre la patrie. L’ancienne star du football Ali Daei, autrefois figure de l’opposition, déclare préférer mourir que de trahir, et l’ancien prisonnier politique Mohsen Borhani « baise les mains de tous les défenseurs de la patrie ».

Même les militantes du mouvement « Femme, Vie, Liberté » – qui, après la mort de Mahsa Amini en 2022 pendant une garde à vue, avait déclenché des manifestations nationales – se montrent nettement réservées à l’idée de s’allier à une intervention militaire étrangère.

Cela tient aussi à la composition ethnique du pays, car qui veut peser sur l’avenir de l’Iran doit se départir de l’image d’un État religieux homogène. L’Iran n’est pas un bloc monolithique mais un État multinational dont l’histoire est impériale. À peine la moitié de la population est d’origine persane. Le reste se répartit entre Azéris au nord-ouest, Kurdes à l’ouest, Arabes dans le sud-ouest pétrolier, Baloutches au sud-est, Lors/Louris dans le Zagros, ainsi que de nombreuses petites communautés tribales et religieuses. Cette mosaïque ethnique est une réalité politique – et c’est précisément là que misent ceux qui, de l’extérieur, espèrent un basculement.

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Reza Pahlavi, le fils du shah renversé en 1979, tente par exemple de s’ériger en défenseur des minorités. Dans une récente allocution sur Internet, il s’adresse explicitement aux provinces du Khouzistan, d'Ilam, de Kermanshah, du Kurdistan et d'Azerbaïdjan occidental, aux « courageux Azéris, Kurdes et Lors », à la communauté Yarsan, ainsi qu’aux petites tribus comme les Jaff, Kalhor, Sanjabi et Bakhtiari. La stratégie se comprend: qui veut renverser la République islamique doit mobiliser la périphérie. Les Kurdes, Arabes et Baloutches sont depuis des décennies considérés comme plus enclins au conflit que les Azéris, mieux intégrés. Qui sème le trouble ici, affaiblit le centre.

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Mais le problème de Pahlavi n’est pas la logique de son discours, mais son manque de légitimité. Dans le pays même, il ne dispose d’aucun réseau solide, d’aucune structure de parti ni de base organique. Son soutien provient surtout des cercles d’exilés aisés aux États-Unis et en Europe. Pour de nombreux Iraniens, il est moins un porteur d’espoir que l’héritier d’une dynastie autrefois très liée à Washington et à Londres. Le souvenir du renversement de Mossadegh en 1953 (photo) et du caractère autoritaire de la dynastie Pahlavi n’a nullement disparu. Le reproche de ses compatriotes restés au pays: quiconque appelle à la révolte depuis l’étranger apparaît vite comme un entrepreneur politique qui cherche à tirer profit de la chute du régime.

S’y ajoute un problème structurel: les groupes auxquels s’adresse Pahlavi sont certes mécontents, mais pas automatiquement monarchistes ou pro-occidentaux. Les Kurdes de l’ouest réclament depuis des décennies des droits culturels et l’autonomie, pas le retour d’une couronne persane. Les Arabes du Khouzistan se plaignent de leur marginalisation économique, non de l’absence de monarchie. Les Baloutches du sud-est luttent contre la pauvreté, la discrimination religieuse et la répression étatique – leur agenda est local, non dynastique. La proposition de Pahlavi d’un État-nation laïc peut séduire les think tanks occidentaux, mais elle se heurte à l’intérieur à des intérêts fragmentés.

Pahlavi tente aujourd’hui de fédérer les tensions ethniques existantes sans faire partie de ces milieux, promet l’égalité sans être perçu comme un garant crédible dans le pays, et appelle à l’unité nationale, alors que sa propre existence politique repose sur le récit fabriqué par ses soutiens extérieurs. En période de menace extérieure, cela ressemble, pour beaucoup d’Iraniens, plus à de l’opportunisme qu’à du leadership. Il n’est donc pas étonnant que Pahlavi, dans sa tentative de séduction des minorités, suscite surtout moqueries et colère; «nous avons subi des nettoyages ethniques tant sous la République islamique que sous les Pahlavi», répond par exemple le séparatiste kurde Karim Parwizi aux tentatives de recrutement de Pahlavi, qualifiant ensuite le monarchiste de «fasciste». Dans d’autres régions aussi, le soutien au prince héritier reste limité; le retour de la monarchie perse ne semble pas être un objectif politique désirable pour de nombreux Iraniens de diverses origines ethniques.

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De plus, de nombreux observateurs occidentaux sous-estiment la capacité d’intégration de la République islamique. Aussi conflictuelle soit-elle, la relation entre centre et périphérie: les Azéris, deuxième groupe ethnique du pays, sont profondément ancrés dans l’appareil d’État, et de nombreux religieux de haut rang sont issus de leurs rangs. Des familles kurdes, lores ou arabes sont également présentes dans l’administration et l’armée; le président Masoud Pezechkian, par exemple, est le fils d’une mère kurde et d’un père azéri. Les frontières ethniques dans le pays suivent rarement des lignes territoriales nettes, mais se recoupent dans les familles, les villes et les régions. Tout ce qui risquerait une désintégration ethnique mènerait à une longue guerre civile – un scénario qui effraie même beaucoup d’opposants au régime.

Les minorités religieuses officiellement reconnues en Iran ont aussi beaucoup à perdre. Outre les chrétiens orthodoxes et catholiques, les juifs et les zoroastriens bénéficient de la liberté de culte et de sièges parlementaires garantis par la Constitution. Une particularité dans la région, qui assure notamment la loyauté des Arméniens chrétiens – et permet une diplomatie secrète efficace avec le Saint-Siège. Une désintégration sur des lignes ethniques serait pour ces minorités urbaines une catastrophe, semblable à l’exode des chrétiens d’Irak ou de Syrie après la chute des dictatures locales. Mais ce ne sont pas seulement les minorités religieuses qui craignent un tel sort, aussi les classes moyennes et supérieures urbaines sont hostiles aux conflits ethniques: en Iran, l’identité ethnique passe souvent au second plan derrière l’identité sociale et économique. Les Kurdes et les Arabes issus de la classe moyenne se considèrent plus souvent comme «Iraniens» que les paysans ou ouvriers agricoles locaux. Plus un Iranien gravit les échelons sociaux, moins son appartenance tribale ou linguistique a d’importance. Être «iranien» est pour beaucoup moins une question d’appartenance ethnique au groupe perse qu’une question de langue et de culture. Si la foi chiite commune a perdu de son pouvoir d’intégration, la religion, l’histoire et la langue communes restent des liens essentiels pour l’ensemble du pays.

Enfin, la République islamique ne se présente pas non plus politiquement comme un État-parti idéologique. Au sein des institutions officielles, plusieurs courants et groupes d’intérêt luttent pour le pouvoir ; à Khamenei décédé succède ainsi un triumvirat composé du président libéral Masoud Pezechkian, du conservateur Gholam-Hossein Mohseni-Ejei et du religieux mais peu politisé Alireza Arafi. Quel camp l’emportera reste incertain, mais une chose est sûre : le calcul occidental d’une décapitation rapide et d’un bouleversement consécutif ne s’est pas, jusqu’à présent, réalisé.

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Le conflit en Iran et en Méditerranée orientale

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Le conflit en Iran et en Méditerranée orientale

Lucas Leiroz

Source: https://jornalpurosangue.net/2026/03/05/o-conflito-no-ira...

Aujourd'hui, l'Iran a lancé deux attaques contre des bases de l'OTAN en Turquie et une en Grèce. Toutes ont été interceptées. Auparavant, des missiles étaient déjà tombés sur la base britannique à Chypre, causant des dégâts.

L'une des spirales potentielles d'escalade du conflit actuel se trouve précisément dans la région de la Méditerranée orientale. Nous avons là une poudrière proche de l’explosion.

Récemment, la Grèce, Chypre et Israël ont élevé leur partenariat politique préexistant au statut d’alliance militaire. En pratique, ils ont formé une sorte de "mini-OTAN" en Méditerranée orientale.

Cette manœuvre s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre la Turquie et Israël, qui se sont fortement aggravées depuis la chute d’Assad en Syrie. Les deux pays combattaient Assad parce que la Syrie servait de zone tampon, bloquant autant le projet néo-ottoman d’Erdogan que le projet du Grand Israël de Netanyahu.

Sans Assad, les expansionnismes turc et israélien ont commencé à s’affronter et l’on est désormais à la veille d’un conflit armé. Le gouvernement du HTS en Syrie a plutôt bien géré la situation et équilibré les relations avec les deux pays, mais il est clair qu’il penche du côté israélien.

Cela a amené la Turquie à réduire ses liens avec Israël et à renforcer sa coopération avec l’Iran. Récemment, il a été révélé que la Turquie avait fourni des renseignements à l’Iran lors de la Guerre des Douze Jours. On ne sait pas encore quelle est la situation dans le conflit actuel.

Je suis de près l’opinion turque sur les réseaux sociaux et j’observe des sentiments ambigus. D’un côté, un soutien total à l’Iran ; de l’autre, de l’indifférence, voire une inclination vers Israël. Et les deux positions ont leurs propres logiques.

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Les Turcs constituent un élément important de la composition ethnique de l’Iran. Les Azéris (peuple turcique oghouz) représentent la plus grande minorité ethnique d’Iran. En additionnant Azéris et autres groupes turciques du pays, environ 30 % de la population iranienne parle une langue turcique.

L’ayatollah Ali Khamenei lui-même, par exemple, est d’origine turco-azérie par son père. Le président Pezeshkian aussi. Une grande partie de l’élite politique iranienne est de souche turque. En pratique, l’Iran est presque un empire binational turco-perse. Les Turcs locaux vivent en paix et sont respectés par les Perses, c’est pourquoi une partie des patriotes turcs soutient l’Iran inconditionnellement (j’ai même vu des Turcs demander que l’Iran attaque les bases américaines en Turquie !).

D’un autre côté, les sentiments expansionnistes pan-turcs sont forts en Turquie et de nombreux militants nationalistes locaux veulent annexer les régions d’Iran à majorité turque. Erdogan joue sur tous les tableaux et tire parfois profit de ces sentiments nationalistes. C’est pourquoi la Turquie a aussi laissé entendre que, si l’Iran s’effondrait et perdait le contrôle de ses provinces, il y aurait une incursion militaire turque dans l’Azerbaïdjan du Sud (province iranienne à majorité turco-azérie – à ne pas confondre avec le pays Azerbaïdjan).

Ainsi, la nouvelle des attaques d’aujourd’hui a été reçue de manière ambivalente. Peu de gens les ont soutenues explicitement. Et, parmi ceux qui les ont condamnées, certains demandaient des représailles et une collaboration avec Israël, tandis que d’autres réclamaient l’expulsion des bases et la formation d’une alliance avec l’Iran.

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En parallèle, il y a la question de Chypre, une île divisée en quatre parties: un État ethniquement grec au sud, un protectorat militaire britannique, une zone tampon de l’ONU et la République turque de Chypre du Nord, contrôlée par la Turquie. L’Iran a déjà attaqué le protectorat britannique sur l’île dans les premiers jours de la guerre. Et aujourd’hui, il a frappé la base américaine en Grèce, qui est alliée à Chypre "du Sud" (grecque) et à Israël, ce qui signifie que la Grèce et Chypre pourraient éventuellement commencer à soutenir militairement Israël en représailles contre l’Iran.

Je ne sais pas comment Erdogan va gérer tout cela, mais, à sa place, voici l’attitude que j’adopterais : condamnation bureaucratique et formelle de l’Iran pour les attaques contre les bases en territoire turc (pour satisfaire les nationalistes) + attaque contre Chypre grecque et soutien à l’Iran contre Israël. C’est la meilleure façon pour l’Iran et la Turquie de tirer mutuellement profit de cette situation.

De plus, les États-Unis et Israël ont déjà clairement indiqué qu’ils allaient lancer les milices kurdes, leurs marionnettes favorites, pour attaquer l’Iran par voie terrestre. Ces mêmes milices posent de graves problèmes en Turquie et il est dans l’intérêt commun turco-iranien de les éliminer une bonne fois pour toutes.

Enfin, il est grand temps que la Turquie quitte l’OTAN, expulse les bases américaines et mène des politiques d’intégration avec l’Iran, la Russie et la Chine — des pays qui abritent d’importantes populations turciques et qui ont beaucoup plus à offrir à Ankara que le monde occidental en déclin.

Une nouvelle guerre menace l’économie eurasiatique, et ce n’est pas l’Iran

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Une nouvelle guerre menace l’économie eurasiatique, et ce n’est pas l’Iran

Le conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan, aux portes de la Chine, met à l’épreuve les fondements de l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux.

par Ladislav Zemánek

Source: https://jornalpurosangue.net/2026/03/11/uma-nova-guerra-a...

Le début des hostilités ouvertes entre le Pakistan et l’Afghanistan marque l’affrontement le plus grave entre ces deux voisins depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021. Après des semaines d’affrontements transfrontaliers croissants et d’attaques en représailles, Islamabad s’est déclaré en « état de guerre ouverte » avec le gouvernement taliban, après avoir mené des frappes aériennes contre des cibles dans des villes afghanes et des provinces frontalières.

La violence a détruit un fragile cessez-le-feu négocié en octobre 2025 et s’est rapidement transformée en l’escalade la plus meurtrière le long de la Ligne Durand — la frontière de 2600 kilomètres entre les deux pays — depuis des années. Des dizaines de milliers de civils ont été déplacés, et le risque d’une crise régionale plus vaste s’accroît.

Le déclencheur immédiat réside dans les différends sur la militance transfrontalière. Le Pakistan accuse Kaboul d’abriter des combattants du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), des accusations que les Talibans nient. Cependant, les implications géopolitiques de ce conflit vont bien au-delà de la frontière. Pour la Chine, cette guerre représente non seulement une crise sécuritaire, mais aussi un défi direct à sa vision stratégique d’une intégration régionale élargie.

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Parmi les acteurs extérieurs impliqués, la Chine est sans doute celle qui a le plus à perdre en cas de rupture prolongée entre Islamabad et Kaboul.

Depuis des années, Pékin cherche à positionner le Pakistan et l’Afghanistan comme des nœuds centraux dans une architecture économique transrégionale reliant l’Asie centrale, l’Asie du Sud et l’ouest de la Chine. Au cœur de cette vision se trouve le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), l’un des projets phares de l’Initiative "Ceinture et Route" (BRI/Belt & Road Initiative). Construit autour d’infrastructures de transport, d’investissements dans l’énergie et de zones industrielles s’étendant de la région chinoise du Xinjiang jusqu’au port pakistanais de Gwadar sur la mer d’Arabie, le CPEC a été conçu non seulement comme un partenariat économique bilatéral, mais comme la colonne vertébrale d’une connectivité régionale plus large.

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Le corridor économique entre la ville chinoise de Kashgar et la côte pakistanaise.

Dans la pensée stratégique chinoise, l’Afghanistan devait devenir une extension périphérique de ce réseau. Pékin a exploré la possibilité de connecter les routes de transport afghanes, les ressources minières et les corridors de transit au système d’infrastructures plus large du CPEC. Une telle intégration donnerait à l’Afghanistan — un pays enclavé — un accès au commerce maritime, tout en rapprochant les marchés d’Asie centrale des provinces occidentales de la Chine.

Une guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan frappe donc au cœur géographique de cette vision économique.

Les relations de la Chine avec les deux pays permettent de comprendre pourquoi les enjeux sont si élevés. Le Pakistan est depuis longtemps le « partenaire stratégique de coopération toutes saisons » de la Chine. Cette relation englobe la coopération en matière de défense, les transferts de technologies militaires et des liens économiques profonds. La Chine est le principal partenaire commercial du Pakistan et l’investisseur principal derrière les projets du CPEC, qui vont des autoroutes et chemins de fer aux centrales électriques et zones économiques spéciales. Les entreprises chinoises ont engagé des dizaines de milliards de dollars dans les infrastructures pakistanaises, tandis que Pékin voit le pays comme une porte d’entrée cruciale reliant l’ouest de la Chine à l’océan Indien.

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L’engagement de la Chine avec l’Afghanistan, bien que plus prudent, s’est également développé depuis le retour des talibans au pouvoir. Pékin a maintenu des canaux diplomatiques avec les talibans même avant le retrait des États-Unis en 2021 et a depuis intensifié les contacts économiques. Des entreprises chinoises ont montré de l’intérêt pour l’immense richesse minérale encore peu exploitée de l’Afghanistan, y compris les gisements de cuivre et de terres rares. Parallèlement, Pékin a encouragé le commerce transfrontalier et une coopération limitée en matière d’infrastructures, espérant intégrer progressivement l’Afghanistan aux réseaux économiques régionaux.

Pour gérer les sensibilités politiques de ces relations, la Chine a mis en place un mécanisme diplomatique trilatéral — le dialogue Chine-Pakistan-Afghanistan — visant à promouvoir la coopération économique et la coordination sécuritaire entre les trois pays. Cette initiative reflète la conviction de Pékin que le développement et la connectivité peuvent progressivement réduire l’instabilité dans l’une des régions les plus volatiles du monde.

Le déclenchement d’une guerre entre deux membres de cet arrangement expose désormais la fragilité de cette approche.

Au cœur du dilemme chinois se trouve un décalage fondamental entre les outils dont elle dispose et les forces qui alimentent le conflit. Les principaux instruments de Pékin dans la région sont économiques : investissements dans les infrastructures, incitations commerciales et financements pour le développement. Mais les dynamiques qui façonnent le conflit entre le Pakistan et l’Afghanistan impliquent des réseaux militants, des frontières contestées, des rivalités idéologiques et des pressions politiques internes.

L’intégration économique peut favoriser la coopération à long terme, mais elle ne résout pas facilement des insurrections actives ou des dilemmes sécuritaires profondément enracinés.

Le discours public de la Chine reflète l’équilibre délicat qu’elle doit maintenir entre ses deux partenaires. Pékin a exhorté Islamabad et Kaboul à résoudre leurs différends par le dialogue et la négociation, tout en faisant savoir qu’elle est prête à faciliter une désescalade. En coulisses, des diplomates chinois restent en contact avec les deux gouvernements par le biais de canaux déjà établis, y compris le mécanisme trilatéral de coordination.

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Néanmoins, la diplomatie seule pourrait ne pas suffire à résoudre les tensions structurelles profondes qui alimentent le conflit. La Ligne Durand — frontière tracée à l’époque coloniale qui sépare l’Afghanistan et le Pakistan — reste contestée par Kaboul et est depuis longtemps source de friction. Les réseaux militants transfrontaliers compliquent encore davantage la sécurité régionale, permettant à des groupes armés d’exploiter des frontières poreuses et des rivalités politiques.

À cet égard, la guerre actuelle n’est pas seulement un différend bilatéral, mais l’aboutissement de tensions historiques non résolues.

Le conflit se déroule aussi dans un contexte mondial plus large où le seuil des affrontements entre États dotés de l’arme nucléaire semble évoluer. Au cours de la dernière décennie, les grandes puissances ont de plus en plus recours à des stratégies de pression à haut risque impliquant des acteurs nucléaires — des attaques par procuration contre la Russie aux crises récurrentes entre États nucléaires rivaux. L’Asie du Sud elle-même a déjà connu de tels épisodes, comme l’affrontement entre l’Inde et le Pakistan en 2025.

Le Pakistan est une puissance nucléaire et, bien que la guerre actuelle n’implique pas directement d’autre puissance nucléaire, elle se déroule dans un écosystème régional volatile façonné par la dissuasion nucléaire. Cette réalité augmente les risques d’escalade et met en lumière la normalisation croissante des confrontations à haut risque dans le système international.

Pour Pékin, cette guerre soulève des questions délicates sur un principe central de sa stratégie régionale : l’idée que la connectivité économique peut ouvrir la voie à la stabilité politique. L’Initiative la Ceinture et la Route a été construite sur la conviction que les infrastructures — routes, chemins de fer, oléoducs et ports — peuvent progressivement transformer des régions en proie aux conflits en zones de prospérité économique.

Mais les événements le long de la Ligne Durand montrent les limites de ce modèle.

Les infrastructures peuvent faciliter le commerce, mais ne peuvent pas, à elles seules, surmonter les insurrections idéologiques, les frontières contestées ou les rivalités géopolitiques profondes. Les corridors économiques peuvent encourager la stabilité à long terme, mais ne remplacent pas la réconciliation politique ou une gouvernance efficace.

La guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan représente donc bien plus qu’un autre conflit régional. C’est un test majeur pour la stratégie occidentale de la Chine et pour l’hypothèse plus large selon laquelle le développement, à lui seul, peut remodeler le paysage politique de l’Eurasie.

Reste à savoir si Pékin saura naviguer dans cette crise sans compromettre ses partenariats — ou sa vision stratégique.

Ce qui est certain, cependant, c’est que le conflit qui se déroule actuellement à la périphérie occidentale de la Chine menace de redessiner non seulement les alliances régionales, mais aussi les fondements qui sous-tendent l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux du 21ème siècle.