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dimanche, 05 juillet 2026

Scission du temps et fin des accords d’Anchorage

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Scission du temps et fin des accords d’Anchorage

Alexandre Douguine

Animateur: La semaine dernière s’est tenue la conférence « Philosophie du futur. Idées et significations ». Dans une lettre de bienvenue, le président du pays, Vladimir Poutine, a souligné ce qui suit, je cite: « Le besoin d’une analyse philosophique profonde et responsable des événements en cours et des défis contemporains grandit». Je propose donc de commencer notre conversation par le rôle de l’Europe dans ces défis contemporains. Vous avez émis de nombreuses remarques sur le comportement de l’Occident lors de cette conférence, c’est pourquoi je vous pose la question suivante: l’analyse philosophique existe-t-elle aujourd’hui chez ceux qui siègent à Bruxelles? Pourquoi les politiciens actuels choisissent-ils consciemment la voie de l’abîme, si vous me permettez cette expression?

Alexandre Douguine : Le fait est que tout cela est un peu plus complexe, à moins de considérer simplement qu’il s’agit d’idiots agissant de façon spontanée, sans comprendre les conséquences de leurs actes. En réalité, nous comprenons mal la métaphysique de l’Occident contemporain. Pourtant, elle existe. Mais elle est pour nous inattendue, car au cours des 30, 40 dernières années, la pensée philosophique occidentale, dans son ensemble, a rompu avec la tradition des Lumières, avec l’humanisme, avec la primauté de l’homme — ce dont elle se targuait et qui faisait en partie sa force à l’époque précédente.

Bien sûr, on peut débattre du degré de sincérité de cette attitude, même à l’époque. Les doubles standards sont très caractéristiques de l’Occident: ils parlaient de progrès tout en instaurant l’esclavage, ils parlaient d’égalité tout en colonisant d’autres peuples, ils parlaient de justice tout en organisant le génocide de pays et de sociétés entières. Les doubles standards, c’est une chose.

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Mais ce qui est intéressant, c’est que ces 30 à 40 dernières années (et cela a été largement évoqué lors de notre conférence, dans le cluster « Lomonossov » à l’Université d’État de Moscou, au sein de différentes sections et sous divers angles), la philosophie occidentale contemporaine est devenue ouvertement antihumaine. Elle est ouvertement nihiliste, elle ne propose absolument aucune image séduisante du futur, elle fait, en fait, commerce de l’horreur. C’est une philosophie qui a rompu complètement et définitivement avec l’humanisme, avec les valeurs sacrées, avec la tradition. Elle s’est plongée dans ce temps technique, libéré, libre, qui s’écoule vers nulle part, et elle a totalement réinterprété toutes les notions avec lesquelles elle opérait auparavant.

C’est pourquoi il était si important de réfléchir au temps et à l’avenir lors de cette conférence. Parce que nous n’avons pas affaire à un simple « bug » dans le programme, mais à une tendance fondamentale, incarnée, par exemple, dans la philosophie de l’accélération — l’accélération du temps. Mais vers où? Accélérer vers quoi? Lorsque l’on pose ces questions, lorsqu’on les place dans un contexte intellectuel, lorsqu’on analyse les auteurs occidentaux, leurs théories, l’ontologie orientée objet, leurs conceptions du temps, de la temporalité, de l’histoire — alors, on ressent véritablement de l’effroi.

En fait, de nombreux philosophes occidentaux contemporains envisagent consciemment la perspective proche de la destruction de la vie sur Terre, des mutations, des explosions nucléaires, des catastrophes technologiques, non pas comme une possibilité qu’il faudrait éviter, mais comme une issue souhaitable. Cela est très difficile à imaginer, difficile à croire que de telles théories existent. Dans notre section, comme dans d’autres, il y avait des exposés, voire des témoignages des philosophes anglais eux-mêmes.

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Richard Sakwa (photo), philosophe britannique, parlait de l’effondrement du progrès. Il disait que plus personne en Occident ne croit au progrès. Son idée était un peu naïve: «Essayons de réinventer le progrès, revenons-y». Mais en réalité, il faut s’interroger sur le progrès lui-même: quelle était donc cette idéologie qui vient de s’achever? Elle était fondée sur l’anti-christianisme, sur le rejet de Dieu, de la religion, de l’éternité.

Et aujourd’hui, face à la philosophie de Washington, de Bruxelles, de la Silicon Valley et des centres intellectuels occidentaux qui promeuvent et développent cela consciemment, nous devons mettre l’accent sur la pensée souveraine, sur une temporalité souveraine, sur notre histoire russe, sur notre propre conception de l’avenir. De l’avenir du temps. Tout simplement, notre temps et celui de l’Occident coulent dans des directions différentes. Nous n’avons certainement pas à aller dans la direction où ils ne font pas que nous appeler, mais où ils nous poussent.

Voilà pourquoi, selon moi, notre président Vladimir Vladimirovitch Poutine a adressé un message aussi important au congrès des philosophes venus discuter de ces questions du monde entier.

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Les Chinois, d’ailleurs, ont parlé de leur propre temporalité, de façon très intéressante. On pourrait croire qu’ils sont performants dans le présent, qu’ils sont très modernes, mais leur conception du temps est tout à fait différente. Et les meilleurs représentants de la Chine — Zhang Weiwei (photo, en haut), le célèbre professeur Jiang (photo, en bas), qui a tout prédit : la victoire de Trump, la guerre en Iran — ont participé à nos travaux. Ce groupe d’intellectuels chinois, extrêmement important, disait : « Nous aussi, notre temps chinois coule dans sa propre direction, ne croyez pas que nous cédons à l’Occident, nous connaissons leur valeur. »

Les professeurs indiens de l’Institut Jawaharlal Nehru — d’ailleurs, d’excellents penseurs — affirment que le temps indien ne coule pas non plus dans ce sens. Les auteurs musulmans et les chercheurs africains (le professeur Nyamsi disait que le mot même de « temps » a un sens différent dans les langues africaines) insistent sur le fait que l’Occident tente de nous inclure dans son propre temps, tente de coloniser notre conscience du temps et de l’histoire.

Évidemment, dans toutes les sections, la question du temps russe, de l’avenir russe, de la direction à prendre, a été abordée. Il est absolument évident que ce n’est pas vers la direction où l’Occident nous pousse. Tel était l’avis unanime de centaines de personnes — plus d’un millier ont participé à ce congrès. Il nous faut aller dans l’autre sens : il faut immédiatement changer de voie, descendre de ce train, sous peine de catastrophe. Le congrès était très sérieux. C’est un cas rare où deux jours ont été remplis de discussions, de débats et d’échanges aussi intenses.

Mais déjà aujourd’hui, vous savez, il ne reste presque plus de libéraux et de pro-occidentaux, ce sont des cas isolés. La plupart comprennent qu’il faut agir, qu’il faut fonder sa propre souveraineté philosophique, sa souveraineté intellectuelle. Il faut construire une histoire russe, un éclairage russe (il existe d’ailleurs un décret présidentiel sur l’éducation historique), il faut s’appuyer sur des valeurs traditionnelles, il faut chercher non seulement une tactique, mais aussi une stratégie. Il est nécessaire de déterminer cette voie : où allons-nous, quelle est la finalité que nous, Russes, considérons comme le but de notre histoire, alors qu’elle s’éloigne de plus en plus manifestement de celle de l’Occident.

Il est très important que nous ayons eu parmi nous des représentants de nos militaires venant de la zone de l’opération militaire spéciale. Dans la zone de contact, il y a aussi des philosophes russes qui participent aux combats. C’est étonnant, et ils étaient parmi nous. Ils ont parlé de la façon dont des centaines de milliers de nos combattants comprennent et interprètent cette guerre que nous menons contre l’Occident. Et cette compréhension est bien plus profonde qu’on ne le pense. On imagine qu’ils sont des héros mais qu’ils combattent purement techniquement, exécutant ce qui leur est demandé, alors qu’en réalité ils réfléchissent aussi très profondément, comme il s’avère patent. Ces centaines de milliers de personnes sont peut-être les représentants les plus éveillés, les plus actifs, les plus aigus de notre peuple. Ils sont simples ou non — il y a là des philosophes professionnels, des scientifiques, des humanistes, des physiciens qui aujourd’hui se battent pour nous au front. En se battant, ils pensent, et ils ont partagé leurs réflexions au congrès. Cela a été inestimable, tout simplement inestimable.

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C’est un cas rare où l’événement a reçu un soutien colossal de la part des autorités, mais le plus important, sans doute, est que les autorités en ont réellement besoin. Ce n’est pas seulement nécessaire aux philosophes eux-mêmes ou aux spécialistes. Le président en a besoin, son administration en a besoin, le gouvernement en a besoin (le vice-premier ministre Tchernychenko est intervenu), le Conseil de la Fédération en a besoin (le vice-président du Conseil de la Fédération a pris la parole). De fait, le pouvoir d’État commence à prendre conscience de ce qu’il aurait dû comprendre depuis longtemps. Dieu merci, le temps est venu : sans une analyse philosophique profonde des processus auxquels nous sommes confrontés, dans un monde complexe et multipolaire, et dans notre propre pays, il est tout simplement impossible d’aller plus loin.

Animateur: J’ai personnellement rencontré de nombreux jeunes gens dans la zone de l’opération militaire spéciale, de tous âges et de tous milieux, et, sans aucun doute, leur clarté d’esprit est vraiment surprenante. À votre avis, Alexandre Guélievitch, à quel point est-il important pour un philosophe russe de ressentir physiquement ce qui se passe, comme on dit, « sur le terrain » ? Bien sûr, vous avez dit que c’est d’abord important pour l’État, mais tout de même, si nous parlons des philosophes…

En fait, on pense souvent que l’histoire concerne le passé. Mais l’histoire concerne le passé, le présent et l’avenir. Et toutes ensemble, ces trois temporalités (chez nous, le passé, le présent et le futur) constituent la carte du chemin d’un peuple, le destin d’un peuple dans l’histoire. L’histoire, c’est les trois temps, et, en conséquence, si un philosophe vit en dehors de l’histoire, alors bien sûr, il se fiche probablement de tout ; mais de tels philosophes n’ont jamais existé. Tous les philosophes ont vécu, à travers eux-mêmes, les destins de leurs civilisations, de leurs sociétés, les faisant passer par leur esprit et leur cœur, par leur âme.

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Ainsi, évidemment, la guerre que nous menons aujourd’hui doit sans aucun doute toucher chaque personne qui pense. Certains aident le front, d’autres combattent, d’autres perdent des proches, certains meurent, d’autres mènent le combat sur le plan spirituel. Mais il s’agit de la même guerre, à l’arrière comme au front, dans les professions civiles, dans l’économie, dans la gestion, et directement dans les combats.

Nous avions aussi parmi nous Alexeï Tchadaïev. Il est à la fois penseur, philosophe, et en même temps développeur d’un système très puissant de drones. Il est véritablement en première ligne. Et il y a beaucoup de personnes comme lui. En temps de guerre, tous doivent s’impliquer. C’est le destin, c’est sérieux, ce n’est pas un simple incident technique. Nous la menons depuis plus de quatre ans. C’est en fait un défi lancé à toute notre civilisation, à tout notre peuple. Nous ne vaincrons que si nous intégrons cette victoire à notre existence, si nous commençons à vivre et à respirer avec elle. C’est cette victoire, et cela, bien sûr, change notre rapport à la pensée.

imasphges.jpgEt d’ailleurs, cela existe. Il y a dans notre société, y compris dans la communauté philosophique, des enclaves qui considèrent que la guerre ne les concerne pas, que cela concerne quelqu’un d’autre. Soit le pouvoir, soit, je ne sais pas, les masses populaires aliénées, telles qu’ils se l’imaginent. Il existe même une expression: « singes philosophiques ». Un philosophe disait qu’il y a des singes philosophes qui ressemblent extérieurement à de vrais philosophes. Et ces gens qui ne laissent pas passer à travers eux la guerre, le destin de leur peuple, de leur État, leurs souffrances, leurs perspectives, leurs efforts, ne peuvent pas être appelés philosophes. Ce sont des singes philosophes. Ou, à plus forte raison, s’ils sont du côté de l’ennemi.

Mais chaque penseur russe, chaque intellectuel russe, chaque homme honnête, tout simplement chaque personne qui réfléchit, avec une âme, un cœur, un esprit, doit, d’une manière ou d’une autre, traverser cette guerre, l’intégrer, en faire un événement de sa vie intérieure. Nous comprendrons alors où l’histoire se dirige, nous verrons avec quelle difficulté elle avance vers son propre but. Nous verrons ce but, nous verrons l’image de la victoire devant nous. Sans cela, il n’y aura rien.

C’est pourquoi je pense que cela n’est pas seulement nécessaire pour l’État, mais pour toute personne pensante, dotée d’intelligence, de conscience et d’âme. Pour tout Russe normal, pour tout citoyen russe normal. Et ce n’est pas de l’agressivité, ce n’est pas du militarisme, ce n’est pas de l’amour du sang. C’est la compréhension, plutôt, de la dimension tragique de l’histoire de l’existence humaine en tant que telle. Et aujourd’hui nous sommes au centre de cela, nous ne pouvons pas l’ignorer.

C’est pourquoi, à mon avis, l’un des grands thèmes de ce congrès a été la réflexion et la traversée de la guerre, et la mise au premier plan d’une image de la Victoire, éprouvée, profonde, mobilisatrice, attirante : la pensée de la Victoire et la philosophie de la Victoire. Voilà ce dont nous avons besoin.

Animateur : Bien sûr, la majeure partie de notre temps aujourd’hui sera consacrée à discuter de notre propre chemin, mais permettez-moi de poser une autre question, à propos de l’Occident. Honnêtement, il est intéressant d’observer la chose suivante. À votre avis, le globalisme, dont l’Europe unifiée a tant rêvé pendant longtemps, implique-t-il la destruction de la philosophie de l’identité au niveau des États-nations ? J’aimerais suivre ce moment de chute, duquel il semble aujourd’hui très difficile de sortir.

Alexandre Douguine : Le globalisme implique la destruction même des États-nations, des civilisations souveraines elles-mêmes, et l’imposition à l’humanité d’un certain modèle — un modèle qui est apparu dans l’Occident postmoderne. Là, il s’agit déjà de la décomposition de l’homme. L’individualisme atteint un point tel que l’individu commence à se dissoudre. Le temps se transforme en une masse rhizomatique, comme le disent les postmodernistes. Et en fait, cette nouvelle philosophie postmoderne, et l’ontologie orientée objet, qui propose d’en finir avec l’homme en général, deviennent le substitut nécessaire à toutes les formes de pensée souveraine nationale.

C’est-à-dire qu’on assiste à la destruction de notre philosophie, mais aussi de la philosophie occidentale traditionnelle, qui était réellement très intéressante — jusqu’à un passé récent, elle était diverse, libre, dialectique. Mais tout cela est soumis, dans la culture de l’annulation, à la globalisation, à la destruction totale : même la pensée traditionnelle occidentale est révisée et remodelée.

b2e154ecd22b923d5c26d77d242c04fe.jpgEt que dire des autres pays, qui doivent être conquis dans ce processus de globalisation ? Eh bien, il ne leur reste que l’exotisme. On les montrera, on nous laissera la balalaïka, l’ours, la matriochka, le kokoshnik, et l’on dira : « Voilà tout ce que la culture russe peut offrir. » Et tout le reste sera tout simplement détruit, effacé de la surface de la Terre, y compris l’Église, l’État, la société.

Et c’est un plan. Ce n’est pas un hasard. Ils en rêvent, et ils le mettent en œuvre. Infliger une défaite stratégique à la Russie en Ukraine, c’est la voie directe vers la globalisation. Nous sommes pour eux un obstacle sur ce chemin, nous créons les conditions d’un monde tout à fait différent, multipolaire, et non unipolaire, et c’est pourquoi nous sommes des ennemis, nous sommes voués à la destruction. Après nous, tous les autres suivront : ni la Chine ni l’Inde, ni le monde islamique ne résisteront. Ce sera la fin. Et tout le monde le comprend. C’est pourquoi l’effort principal, l’effort négatif des globalistes, se concentre contre la Russie.

Mais il est intéressant de noter que les collègues qui sont intervenus au congrès disent aussi que le globalisme s’est légèrement déplacé — il s’agit maintenant d’une hégémonie directe de l’Occident. Plus personne ne cache l’idée de conquérir et de soumettre toute l’humanité. Cet Occident trumpiste, néoconservateur, ne prend même plus la peine d’enrober sa volonté de domination brutale dans des formes pseudo-humanitaires. Et cela est tout aussi effrayant.

Il en résulte que l’Occident globaliste, et l’Occident direct, hégémonique, centré sur l’Amérique, ne laissent aucune chance à l’humanité. Nous devons donc, bon gré mal gré, nous unir et défendre notre droit à l’existence, c’est-à-dire leur infliger une défaite stratégique. Peut-être pas rayer l’Occident de la carte (nous n’avons pas de tels plans), mais réduire leur volonté de domination mondiale, leur expansion globaliste — cela, nous devons absolument le faire.

L’Occident s’arrête en Ukraine. À ses frontières occidentales, là, l’Occident doit s’arrêter, ou mieux encore, plus loin encore. C’est ce qui se joue aujourd’hui. C’est ce qui est en train de se décider : les peuples (pas seulement le nôtre, mais les peuples du monde) ont-ils le droit à leur propre philosophie, ou bien l’Occident parviendra-t-il à imposer la sienne, déjà pervertie. Car c’est aussi une philosophie. Ce n’est pas seulement de la technique — c’est la philosophie du post-humanisme, la philosophie du remplacement de l’homme par l’intelligence artificielle. Une philosophie antihumaniste, nihiliste, dans l’esprit de l’ontologie orientée objet, qu’ils veulent faire advenir comme la seule et l'unique dans le contexte mondial.

91735c5b72fea22b4d7a1223a17ab52f.jpgEt c’est pour cela qu’on se bat. Voilà les significations philosophiques de la guerre qui passent aujourd’hui au premier plan. Et l’Occident, de ce point de vue, dès qu’on étudie véritablement ses recherches (sa façon de penser, ce qu’il écrit, ce qu’il dit, quels sont leurs congrès philosophiques, ce qui y est discuté), on est saisi d’horreur. Nous ne le savons tout simplement pas. Si nous le savions, je pense que nous agirions beaucoup plus résolument dans cette guerre.

Animateur : L’antihumanisme, la tentative de dissoudre l’individualité, de détruire l’État-nation — tout cela crée un gouffre d’un point de vue diplomatique, au moins en raison de la divergence d’interprétation des concepts, comme on le voit avec « l’esprit d’Anchorage ».

Alexandre Douguine : Bien sûr, « l’esprit d’Anchorage » n’est finalement qu’une figure de style, comme l’a dit récemment le président lui-même. Lors de cet entretien en Alaska, il n’y a eu aucun accord. On s’est simplement dit qu’il serait bon de désamorcer la situation autour de l’Ukraine, pour qu’elle ne dégénère pas en guerre nucléaire. Et sur ce point, il y a eu consensus. Autrement dit, nous avons exprimé de part et d’autre la volonté de ne pas lancer de frappes nucléaires stratégiques l’un contre l’autre, et de ne pas utiliser pour l’instant d’armes nucléaires tactiques. Mais ce « pour l’instant » est important. Nous voyons bien ce que valent les promesses occidentales dans le cas de l’Iran.

Donc l’esprit d’Anchorage, c’est un euphémisme. En réalité, rien n’a été obtenu, et il ne faut rien en attendre. Qui plus est, si on regarde les choses en face, cet euphémisme n’était pas nécessaire. L’Occident comprend parfaitement notre position réelle, mais il interprète notre volonté de désescalade comme une manifestation de faiblesse de notre part. Voilà tout. Autrement dit, « l’esprit d’Anchorage » a affaibli la détermination de notre société à se battre jusqu’au bout, jusqu’à la victoire. Et c’est mauvais. En fin de compte, il s’avère qu’il n’y avait rien de substantiel dans ces discussions.

Je pense que c’était une erreur. Il faut parler, il faut rechercher la désescalade, bien sûr. Il faut se rencontrer au plus haut niveau, établir des contacts, mais il ne faut pas s’en vanter. Cela sème la confusion. Je pense qu’aujourd’hui, tout est clair.

Animateur : En poursuivant nos discussions sur Anchorage et les dernières déclarations de Vladimir Poutine lors de son entretien avec le journaliste Pavel Zaroubine, j’aimerais comprendre : comment instaurer la confiance au niveau diplomatique, si l’Europe prévoit de faire la guerre à la Russie à des dates précises, alors que les accords précédents se sont soldés par des trahisons ?

Alexandre Douguine : Je pense qu’en maintenant les canaux de communication, la Russie n’a aujourd’hui tout simplement pas d’autre choix. Nous avons déjà utilisé toutes les options, à mon avis, sauf une: nous impliquer véritablement dans cette guerre.

Notre président a dit à plusieurs reprises que « nous n’avons pas encore commencé ». Il envoie des signaux. Cela signifie que nous ne voulons pas d’escalade. Ce n’est pas que nous n’avons pas commencé — bien sûr, nous faisons la guerre, et nous avons aussi des succès et des difficultés dans cette guerre. Mais aujourd’hui, toute déclaration disant que nous n’avons pas commencé, que nous sommes prêts à négocier, que nous restons ouverts — tout cela est perçu comme une provocation en vue d’une frappe ultérieure.

C’est-à-dire qu’ils commencent à comprendre (du moins, si on se met à la place de l’Occident, ils interprètent la situation ainsi) que seuls eux jouent l’escalade. Ils ont ce levier, ce régulateur, qui leur permet de fixer leur niveau d’escalade. Nous, nous répondons ou pas, mais dans tous les cas, c’est eux qui jouent à ce jeu appelé « escalade ». Ils peuvent nous promettre quelque chose, envoyer des négociateurs douteux, mais au fond (c’est ce qu’a dit le président, et avant lui Ouchakov aussi), il s’avère qu’ils ne nous considèrent pas du tout, ils ne nous respectent pas, ils nous traitent comme des objets, comme des choses. Ils nous épuisent, guident eux-mêmes leurs missiles sur nos cibles, appuient eux-mêmes sur les boutons, et mènent contre nous — indirectement, par les mains des Ukrainiens — une guerre directe. Et à nous, ils disent : « Non, tout va bien, nous attendons, nous ouvrirons Nord Stream ou autre chose, nous trouverons un accord pour un tunnel. »

Il ne faut plus se faire d’illusions, nous ne pouvons plus être dupes. Continuer à dire : « Vous nous frappez, mais ça ne nous fait pas mal, nous sommes toujours gentils » — cela ne fonctionne pas.

Le plus important, c’est que la population commence à murmurer. Notre société veut de la détermination, de la clarté, une image de la victoire, de l’univocité — il faudrait tout simplement interdire l’expression « esprit d’Anchorage ». Je ne dis pas qu’il ne faut pas négocier avec eux. J’en ai déjà parlé. Il faut négocier, mais il ne faut pas l’annoncer à la population. On s’en occupe, tout simplement. Où est parti Kirill Dmitriev ? Qui est venu chez nous ? Très bien, quelqu’un est venu ou il est parti ailleurs. C’est toujours comme ça, en temps de guerre. C’est normal.

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Mais la population n’a pas à le savoir, car cela démobilise, cela crée une impression complètement fausse d’indécision de la part de nos autorités à nos propres yeux. Et cela, c’est impossible, c’est inadmissible en temps de guerre. Nous devons avoir confiance dans nos autorités, nous devons être solidaires, unis autour du président, de l’État, de notre armée. Il ne doit pas y avoir de doutes. Et tout discours selon lequel nous allons bientôt nous entendre avec eux, que la guerre va bientôt finir, qu’une trêve va être signée — tout cela a un effet extrêmement négatif sur nous.

Mais nous n’avons pas besoin de le savoir, car cela démobilise, cela crée une impression totalement erronée d’indécision de notre pouvoir à nos propres yeux. Et cela est impossible, cela est inadmissible en temps de guerre. Nous devons être sûrs de notre autorité, nous devons être solidaires, unis autour du président, de l’État, de notre armée. Aucun doute ne doit s’insinuer en nous. Et toute discussion du type « nous allons bientôt trouver un accord avec eux », « la guerre va bientôt se terminer », « une trêve va être conclue » — tout cela a un effet extrêmement négatif sur nous.

Mais ce n’est qu’une partie du problème : nous sommes des nôtres, nous comprendrons, nous pourrons peut-être analyser la situation et en prendre conscience. Mais sur l’Occident, cela produit un effet tout à fait différent. Ils comprennent qu’ils contrôlent le processus d’escalade. Nous leur faisons ainsi comprendre qu’ils sont aux commandes, et ils le sont effectivement. Ils augmentent l’escalade exactement dans la mesure et selon les degrés qui leur sont commodes et sûrs. Aujourd’hui ils attaquent des pétroliers, demain ils lanceront leurs missiles, après-demain ils livreront tel ou tel équipement, et nous, en réponse, nous faisons quelque chose.

Cette stratégie de réponse, de réaction, de jeu d’escalade uniquement réactif, il faut y mettre un terme. Il faut entrer pleinement dans le processus d’escalade. Cela signifie que nous devons (en agissant, à mon avis, à peu près comme l’Iran) infliger dès maintenant au moins quelques actions ciblées extrêmement douloureuses pour l’ensemble de l’Occident — voire pour les États-Unis — qui viendront briser ce modèle par lequel ils contrôlent tout.

MSC_2014_Brzezinski_Kleinschmidt_MSC2014_(cropped).jpgJ’ai dit à de nombreuses reprises dans diverses émissions que, lors de ma rencontre avec Brzezinski (le géostratégiste aujourd’hui décédé), je lui ai demandé: « Les échecs géopolitiques, est-ce un jeu pour deux ? » Il m’a répondu: « Non, pour un seul ». Aujourd’hui, l’Occident joue avec nous aux échecs pour un seul : ils augmentent un peu l’escalade, nous répondons. Ils ajustent, vérifient, déplacent — et nous nous déplaçons également derrière eux. Autrement dit, nous ne faisons que répondre. Voilà ce que sont les échecs pour un seul.

Nous devons jouer aux échecs à deux. Même l’Iran montre comment faire. Alors allons-y — si nous ne parvenons pas à atteindre certains centres de prise de décision, frappons par l’intermédiaire d’un proxy. Et il n’est pas forcément nécessaire de frapper brutalement, mais intelligemment : on peut utiliser de nombreux moyens pour infliger des dommages incroyables à l’ennemi sur son territoire, dans ses eaux territoriales, dans son espace aérien, dans ses systèmes sociaux. Nous, nous nous contentons de fuir le feu. Nous n’avons pas d’opérations en réseau pour faire exploser la situation sociale en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre. Et nous n’aurions pas d’outils, entend-on dire? Nous avons ces outils. Mais nous disons que nous ne sommes pas comme ça. Mais comment ça, nous ne sommes pas comme ça? Dans ce cas, tout finira très tristement.

Que font-ils, eux? Lorsqu’ils contrôlent totalement le processus d’escalade, ils font en sorte de ne subir eux-mêmes aucun dommage, de n’endurer aucune perte, mais de nous en infliger. Et cela sous les formes les plus douloureuses et les plus significatives, puis ils amplifient tout cela médiatiquement, ils en font tout un battage. C’est exactement ce que nous devons faire aussi.

Je ne parle même pas comme Sergueï Alexandrovitch Karaganov : prenons les armes nucléaires stratégiques, les armes nucléaires tactiques et commençons à les utiliser. Peut-être. Là-dessus, je ne suis justement pas compétent — que les spécialistes donnent leurs recommandations dans ce domaine. Mais le fait qu’il existe encore de nombreux moyens, de nombreuses directions dans le domaine de la guerre de l’information, de l’ingénierie sociale, ainsi que de la guerre symbolique (du point de vue de la philosophie de la guerre), que nous n’avons pas utilisés — c’est évident. Savez-vous pourquoi ? Parce que l’Occident, comprenant que ce sont là des domaines sensibles, ne nous attaque pas dans cette direction. Ils font tout pour que nous répondions strictement de manière symétrique. Ils mènent cette guerre de manière très réfléchie pour nous épuiser.

Et, bien sûr, ils prévoient de faire la guerre. Si l’on passe aux recommandations positives : il nous faut nous préparer et montrer à l’Occident que nous sommes prêts à une guerre frontale avec lui. Que la société est prête, l’économie est prête, le système d’information est prêt, notre industrie est prête, notre peuple est prêt, nos partis politiques sont prêts.

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Voici justement les élections. Pourquoi ne pas renommer le parti ? Pas simplement renommer le parti « Russie unie », mais le proclamer « Parti de la Victoire ». Non pas le parti de la guerre, mais précisément le parti de la victoire. Et conclure un pacte consensuel entre tous les partis politiques, afin qu’ils s’engagent sous cette stratégie de victoire.

La société doit être réorganisée sur un mode militaire, le système d’information doit être déplacé de la dominante du divertissement vers la mobilisation. Il faut arrêter, tout simplement interdire l’utilisation des mots « trêve », « fin de la guerre », « accord », « partenaires occidentaux ». Notre président et les services concernés doivent bien sûr faire leur travail. Mais la société n’a pas à être informée de cela, alors qu’ils surveillent très attentivement notre société. Il nous faut lancer une véritable campagne de masse anti-occidentale dans nos universités, dans notre système éducatif — tout cela existe déjà. Vous savez, si je disais quelque chose de complètement impensable… Oui, l’idée nationale, nos propres manuels scolaires, une éducation souveraine, une histoire souveraine, des valeurs traditionnelles — tout cela est proclamé, mais ce n’est pas concentré. Cela se fait en seconde intention, cela n’est pas érigé en priorité.

Et c’est justement cela qui dilue les efforts entrepris par le président lui-même, car il donne absolument toutes les directives dans la bonne direction. Mais il se crée l’impression que tout cela se perd ensuite quelque part : certains ont leur propre point de vue, d’autres peut-être de l’argent à l’Ouest ou leur famille à l’Ouest. Et ainsi, peu à peu, l’image d’une société prête à l’affrontement final — mobilisée, éveillée, consciente de sa place, de son destin de pays, de peuple et d’État — s’efface. À la place, on obtient une image de quelque chose d’indéterminé: aux « Patriki » (quartier central de Moscou) on voit se dérouler un type de vie, et au LBS (sur la ligne de front) un tout autre. Et d’une certaine façon, ces secteurs sont séparés. À Koursk, à Briansk et à Belgorod, les gens se sentent d’une manière (ou même désormais à Rostov, en Crimée, et dans de nombreux autres territoires), et ailleurs on continue à avoir une ambiance complètement estivale.

Mais quel congé, par exemple, en 1941? En 1942, en 1943? Quel congé? Quels barbecues? Quelle planification de voyages à la mer? Je comprends que les gens ont besoin de se reposer, mais… après la victoire nous nous reposerons. Et s’il n’y a pas de victoire, alors il n’y aura pas non plus de repos, car alors il n’y aura plus besoin de rien du tout.

Vous comprenez, c’est seulement en voyant une telle détermination dans notre société que l’Occident reculera. Voilà comment éviter une véritable confrontation, car on ne s’attaque pas aux forts — surtout pas aux très forts, aux déterminés. Et, bien sûr, derrière le président, à mon avis, il doit y avoir un groupe de personnes… Pas seulement comme c’est le cas actuellement — il a déjà toute la société derrière lui, mais il faut montrer des symboles. Il faut montrer, si l’on veut, des « faucons », qui, tout comme une équipe de football, se tiennent derrière le président, et où que l’on regarde, il n’y a aucun point faible, aucun.

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Animateur : Peut-être, dans ce cas, devrions-nous apprendre de l’Iran ? Vous savez, il était très frappant d’observer comment ils agissaient sur le plan externe, médiatique, ainsi qu’en interne, surtout après l’attentat contre l’école. Vous voyez, à l’intérieur, le discours était tellement concentré que même les opposants estimaient qu’en période difficile pour le pays, il fallait s’unir autour de l’Ayatollah, qu'on le soutenait ou non. Et en même temps, sur le plan externe, sur ces mêmes réseaux sociaux américains, où l’immense majorité des Américains perçoivent la guerre ou tout autre conflit comme une activité du soir devant la télévision, juste comme un divertissement, là-bas, franchement, vous voyez des vidéos de trolling, montrant comment l’Iran pourchasse les porte-avions américains, et, en fin de compte, crée vraiment l’image d’un État fort, sûr de lui, positionné, qui, en réalité, ne craint ni les porte-avions ni aucune autre menace extérieure.

Alexandre Douguine : Absolument exact. Bien sûr, il faut apprendre de l’Iran, il faut apprendre de la Corée du Nord, il faut apprendre de la Chine… Et ici, l’équilibre est important. Je pense que la situation intérieure chez nous est différente : en Iran, il y a un problème politique, une opposition politique, tandis que chez nous, il n’y en a pas. Par conséquent, il n’est pas nécessaire ici de mobiliser davantage, il faut simplement, disons, isoler cette sixième colonne occidentalisée, et c’est tout. Mais c’est une mesure ciblée, et elle n’est pas représentée dans notre société comme un phénomène de masse: il s’agit juste d’écarter certains individus, qui sont franchement prêts à remettre les clés de la ville à l’ennemi. Ils existent, et ils viennent d’être identifiés. Si la cinquième colonne, anti-présidentielle, a déjà été éliminée, la sixième colonne reste: ces gens vivent vraiment « dans l’esprit d’Anchorage » et attendent que tout ce cauchemar finisse et que nous revenions à nos places d’avant.

D’ailleurs, Kirienko, lors de son intervention au congrès philosophique, a déclaré : « Non, rien ne s’arrêtera. Jamais nous ne reviendrons en arrière. Le désir psychologique de surmonter le traumatisme et de revenir à la situation antérieure est compréhensible, mais cela n’arrivera pas, ce serait irresponsable. Rien ne reviendra, le monde sera différent. »

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Et donc, à mon avis, vous avez tout à fait raison : l’Iran démontre très activement à l’extérieur sa volonté de défendre ses intérêts de manière extrêmement ferme. De notre côté, nous faisons même plus, nous défendons nos intérêts de façon plus dure que l’Iran, je tiens à le dire. Mais c’est l’image, l’image seule — c’est uniquement de cela que je parle. Or, notre image est quelque peu inachevée, il existe certaines limitations internes face à notre propre élan, à notre poussée contre l’Occident. Pourtant, nous pourrions faire beaucoup plus, et de manière plus efficace.

Bien sûr, nous devons utiliser la plus large gamme de moyens de l’ingénierie sociale moderne pour infliger à notre adversaire des dommages très sérieux. Cet effort doit être mis en place à grande échelle, il ne faut pas agir ponctuellement, mais de façon massive. À cet égard, l’Iran, pour démontrer son image, son courage et sa détermination à ne jamais faire de compromis en aucune circonstance, adopte une position absolument efficace, tout à fait convaincante et active. Il ne faut pas qu’il y ait le moindre sentiment qu’il suffirait d’écarter quelques « faucons » pour que l’Occident puisse facilement vaincre tout un peuple. Même si l’on détruisait ce peuple de 100 millions ou 90 millions d’habitants — là-bas, 30 millions se sont déjà inscrits dans l’armée, un tiers de la population : et ce sont autant des femmes que des opposants au régime, que des partisans. Là-dessus, vous avez absolument raison, en réalité.

D’ailleurs, j’ai récemment rencontré l’ambassadeur d’Iran, et il m’a dit que la chanson la plus populaire en Iran en ce moment dit ceci : « Je suis en hidjab, je suis sans hidjab, j’aime mon pays et je détruirai les sionistes et les Américains, quoi qu’il m’en coûte. » En hidjab ou sans hidjab — pour eux cela a du sens. Et là-dessus, ils ont parfaitement raison d’agir ainsi.

Nous n’avons pas de tels problèmes. Notre société est unie, tant sur le plan ethnique que social et politique — c’est un cas unique. Actuellement, il n’y a plus de cinquième colonne, seulement la sixième. La cinquième colonne dans la société a tout simplement été éliminée : elle s’est dispersée, a repensé ses positions. Il n’y a pas d’opposition directe ni à Poutine, ni à la guerre, ni à l’État. Mais ici, il me semble que la question est la suivante : bien sûr, ces masses patriotes attendent de la détermination de la part de notre direction.

Et je pense qu’en grande partie, les succès de l’Iran, tant dans la guerre que dans les négociations avec l’Occident (et ce sont de véritables succès, car ils ne tombent pas dans les pièges de l’Occident) tiennent justement à cela. Trump menace : « Tu ne rentreras pas, négociateur, je ferai abattre ton avion. » Et eux quittent la table des négociations, ils font preuve de courage, de dignité et d’honneur.

Je pense qu’autour du président doit se dresser justement cette forêt de personnes connues, de personnes avec des positions affirmées. Et je pense que ce n’est pas un hasard si, lors du congrès de « Russie unie », des figures comme Maria Lvova-Belova, Strouna, notre héros Poddubny, Lavrov, ont été incluses dans les cinq premiers noms de la liste fédérale. C’est très important, car tout le monde fait pleinement confiance à ces personnes: à l’homme-héros, au correspondant de guerre, au héros-combattant. À la femme qui se bat pour qu’il n’y ait pas d’enfants sans abri, sans soutien, d’enfants abandonnés, pour que tous les enfants aient une famille — elle se bat avec courage, comme des gens sur le front. Elle a d’ailleurs souffert de cela, tout comme le président : la fausse accusation de la Cour pénale internationale, prétendant qu’il s’agit d’un enlèvement d’enfants ukrainiens, alors que nous les sauvions. Eh bien, ils agissent toujours ainsi : ils tuent eux-mêmes, puis accusent les victimes d’avoir commis le crime.

Et donc, ces figures irréprochables à la tête, c’est un signe très important. Cela signifie que nous sommes résolus à unir la société. Je pense qu’en réalité, il n’y a pas de traîtres autour du président. Il n’y a pas de traîtres autour du président, mais nos ennemis croient qu’il y en a, et ils misent sur eux. Et c’est justement à eux qu’ils attribuent l’indécision, à leur influence. Voilà, à mon avis, ce qu’il faut clarifier.

Cela signifie que non seulement les personnes qui ont déjà souligné, qui ont apposé le sceau de leur détermination, de leur patriotisme, de leur courage, de leur disponibilité (comme ces personnes qui conduisent actuellement la liste de « Russie unie »), mais aussi l’entourage du président doit s’exprimer. « Je suis pour la victoire », dit Peskov. « Je suis contre l’Occident », dit Alexeï Alekseïevitch Gromov. « Je me battrai pour mon peuple jusqu’au bout », dit Sergueï Vladimirovitch Kirienko. C’est effectivement ce qu’ils disent. Ils sont comme ça, ce sont des gens formidables. Mais comme ils restent dans l’ombre du président, cela crée une fausse impression : peut-être, pensent nos ennemis, qu’ils ne sont pas comme ça ? Peut-être qu’en portant un coup ciblé, on pourra briser la volonté de résistance de notre pays ? Il faut montrer que jamais la volonté de résistance, la volonté de victoire dans notre société, dans notre État, ne sera brisée. Il faut le démontrer.

On ne peut pas doser le patriotisme, comme on le fait actuellement, à mon avis, dans la politique de l’information : un pas dans un sens, un pas dans l’autre. Les nouvelles sont excellentes, puis l’émission suivante désavoue complètement le sérieux de ce que les gens viennent d’entendre, par son ton relâché, ses paillettes. Aujourd’hui, les chansons militaires ou des valeurs vraiment morales, spirituelles, voire religieuses, traditionnelles, doivent être présentes partout. Cela a déjà été dit cent fois.

Animateur : Mais idéalement, il faudrait, je suppose, que de tels candidats dynamiques, brillants, connus du peuple, soient présents non seulement au niveau de la Douma d’État ou de l’appareil présidentiel, mais aussi au niveau régional. Cela revient donc à une véritable refonte complète du système.

Alexandre Douguine : C’est ce qu’a dit le président : nous avons besoin d’une nouvelle élite, l’ancienne élite des années 1990 s’en va. Premièrement, elle a déjà vieilli : en trente ans, l’âge ne passe pas sans laisser de traces, les gens perdent certaines qualités. Deuxièmement, ils ont accumulé une énorme quantité d’expériences négatives, qui leur ont personnellement apporté l’enrichissement, et se sont forgé de fausses associations psychologiques. Cette élite des années 90 ne vaut plus rien aujourd’hui. Elle doit céder la place à des gens qui sont de véritables patriotes, de véritables héros partout, y compris au niveau régional, comme vous l’avez justement fait remarquer.

Мария_Алексеевна_Львова-Белова_(cropped).jpgMais l’essentiel aujourd’hui est autre chose : à mon avis, ce nouveau cycle de rotation des élites doit être symbolisé autour du président. Son entourage doit soit prêter serment ouvertement pour la victoire (et alors il n’y aura plus aucun doute, ni dans le peuple ni en Occident), soit tout simplement céder la place à la génération suivante — des personnes comme Lvova-Belova (photo), Strouna, nos gens.

Nous comprenons tous que le peuple et l’Occident croient qu’il y a encore autour du président des gens qui ne sont pas des nôtres, mais des leurs. C’est ce qu’ils pensent. En réalité, ce n’est pas le cas, je le répète : ce n’est pas le cas. Mais ils le croient, le peuple le croit, et l’Occident le croit, et cela est très dangereux. C’est cette illusion qu’il faut dissiper, il faut effectuer la rotation des élites. Et, bien sûr, en nous rassemblant autour du président, autour de notre État, tous ensemble, nous viendrons à bout de l’ennemi et nous obtiendrons la victoire, quoi qu’il en coûte.

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Jeux de pouvoir eurasiens: l’Arménie, nouveau bélier de Washington

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Jeux de pouvoir eurasiens: l’Arménie, nouveau bélier de Washington

Washington/Erevan/Moscou. Les États-Unis ont réussi à détacher l’Arménie de la Russie. C’est la conclusion à laquelle parvient l’analyste géopolitique américain et ancien militaire Brian Berletic. Dans une récente intervention sur la plateforme « The New Atlas », il évoque une stratégie américaine poursuivie depuis les années 1990.

Berletic voit en l’Arménie un « bélier » supplémentaire contrôlé par les États-Unis, destiné à être utilisé contre la Russie et l’Iran. Selon lui, les récentes élections en Arménie s’inscrivent dans les plans à long terme des élites américaines visant à contenir des concurrents comme la Chine, la Russie et l’Iran. Déjà en 1992, le « New York Times » décrivait cette doctrine dans un article intitulé « US Strategy Plan Calls for Ensuring No Rivals Develop ». Les États-Unis poursuivaient ainsi l’objectif d’assurer leur suprématie mondiale en encerclant et en endiguant leurs rivaux géostratégiques.

L’analyste fait référence à l’étude RAND publiée en 2019, « Extending Russia: Competing from Advantageous Ground ». Elle y détaille des options politiques que les États-Unis ont depuis mises en œuvre: de la livraison d’armes létales à l’Ukraine cette même année, à l’armement de terroristes en Syrie – ce qui a conduit, selon lui, à l’effondrement du gouvernement syrien en 2024 –, en passant par la destruction physique des gazoducs Nord Stream, ainsi que par l’élargissement constant des sanctions et des opérations de blocus maritime contre les exportations d’énergie russes.

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Berletic souligne que le basculement de l’Arménie de la Russie vers l’UE et l’OTAN est souvent attribué à l’influence européenne. Mais selon lui, les protestations de 2018, la soi-disant « Révolution de velours », ont été orchestrées par les États-Unis – au nom de la lutte contre la corruption et l’autocratie. L’organisation d’influence bien connue « National Endowment for Democracy » (NED) l’a elle-même reconnu dans son rapport annuel de 2018 et a soutenu des organisations telles que « Union of Informed Citizens » et « Boon TV ». « Comme dans d’autres pays que les États-Unis ont placés sous leur contrôle politique, la ‘révolution colorée’ et le ‘changement de régime’ en Arménie n’ont été qu’un début », explique Berletic. « Avec un régime fantoche au pouvoir, les vannes de l’ingérence étrangère américaine sont ouvertes. »

La NED et ses partenaires européens créent en outre un canal « permettant de façonner une jeunesse pro-occidentale, pro-américaine, pro-OTAN et pro-UE, et de manipuler l’opinion publique de sorte qu’elle serve les intérêts américains – au détriment de ses propres intérêts objectifs ». Berletic établit des parallèles avec la Géorgie et la Serbie au début des années 2000, ainsi qu’avec l’Ukraine en 2014. L’appropriation politique de l’Arménie par les États-Unis, selon lui, reproduit exactement les mêmes schémas.

Dans l’étude RAND de 2019, l’Arménie est expressément mentionnée, souligne l’analyste. Deux options y sont décrites pour le Caucase du Sud: des relations plus étroites de l’OTAN avec la Géorgie et l’Azerbaïdjan, ce qui pousserait probablement la Russie à renforcer sa présence militaire ; ou une rupture de l’Arménie avec la Russie. L’étude admet « sans détour » que « l’intégration de l’Arménie – tout comme celle de la Géorgie – renforcerait non seulement l’encerclement de la Russie, mais aussi de l’Iran voisin, et ouvrirait aux États-Unis l’accès aux ressources énergétiques de la mer Caspienne ». Un basculement de l’Arménie était alors jugé difficile – mais il a néanmoins eu lieu.

Berletic qualifie l’ingérence américaine dans les élections d’« instrument à peine compris et rarement évoqué dans les médias, mais d’une puissance incroyable » dans la quête d’hégémonie et l’objectif de « s’assurer qu’aucun rival ne se développe ». L’ingérence électorale et la mainmise politique sur les pays cités, reconnues par les États-Unis eux-mêmes, ont modifié la carte géopolitique mondiale au profit de Washington – tandis que ces processus restent largement ignorés par les médias (mü).

Source: Zu erst, juillet 2026.

samedi, 04 juillet 2026

L’aide européenne à l’Ukraine a désormais une date d’expiration

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L’aide européenne à l’Ukraine a désormais une date d’expiration

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

À l’approche du sommet de l’OTAN à Ankara, des négociations portent sur 70 milliards d’euros d’aide militaire à destination de l’Ukraine pour l’année 2026. Pour 2027, on souhaite également mobiliser une somme comparable.

Mais c’est précisément là que commencent les divergences. Une année supplémentaire d’aide pourrait encore être décidée. Toutefois, de moins en moins de gouvernements veulent s’engager à contracter une obligation durable.

L’Allemagne prévoit au moins 11,5 milliards d’euros d’aide militaire pour 2026, assumant ainsi à nouveau une part particulièrement importante. La France, l’Italie et l’Espagne avaient déjà auparavant rejeté des quotas annuels fixes pour l’Ukraine. Désormais, l’Italie remet également en question une contribution équivalente pour 2027.

Ainsi, la formule européenne du « aussi longtemps que nécessaire » atteint pour la première fois, et de manière visible, ses limites politiques et financières. Presque tous les États continuent de soutenir l’Ukraine. Mais dès qu’il s’agit de milliards d’euros bien concrets à verser sur plusieurs années, l’unité commence à s’effriter.

Pour l’Allemagne, cela crée un schéma bien connu: les autres affichent leur solidarité, Berlin prend en charge une part croissante de la facture. Mais le problème fondamental est plus profond. Une stratégie militaire ne peut pas se limiter à définir chaque année de nouveaux montants et des lots d’armes. Elle doit expliquer quel objectif politique doit être atteint avec ces moyens.

Faut-il tenir la ligne de front? Faut-il reconquérir des territoires? Faut-il forcer la Russie à négocier? Et comment saurait-on que cet objectif a été atteint, ou qu’il ne l’est plus?

Celui qui ne répond pas à ces questions n’a pas de stratégie, mais seulement un plan de dépenses. Les moyens militaires doivent servir un objectif politique réaliste. Ils peuvent faire gagner du temps et modifier les positions de négociation. Mais ils ne peuvent pas remplacer une solution politique absente.

C’est précisément ce qui se passe actuellement: l’Europe finance la poursuite de la guerre sans s’être entendue sur une issue atteignable. Plus d’armes devraient pousser la Russie à négocier. Mais dans le même temps, de véritables négociations sont reportées à plus tard.

Il s’instaure ainsi un cercle vicieux:

L’aide militaire remplace la diplomatie, et l’absence de solution est à nouveau compensée par encore plus d’aide militaire. Les 70 milliards d’euros peuvent financer des munitions, la défense aérienne, la formation et la production d’armement ukrainienne. Ils peuvent aider l’Ukraine à continuer de se battre.

Mais ils ne répondent pas à la question: comment cette guerre doit-elle se terminer? Le débat autour de 2027 révèle donc plus qu’un manque de ressources budgétaires. Il montre que la volonté de l’Europe de financer indéfiniment une guerre dont l’objectif politique devient de plus en plus flou s’amenuise.

Le sommet d’Ankara pourra à nouveau décider des milliards. Cela peut permettre de gagner du temps. Mais sans objectif politique, le temps gagné ne ferait que prolonger la guerre.

#geopolitique@global_affairs_byelena

Le parti BSW de Sahra Wagenknecht prend les devants: des majorités à l’avenir aussi avec l’AfD

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Le parti BSW de Sahra Wagenknecht prend les devants: des majorités à l’avenir aussi avec l’AfD

Magdebourg/Schwerin. Sahra Wagenknecht ne cesse de surprendre. Cette fois, son parti a de nouveau critiqué le « cordon sanitaire » dressé par les vieux partis contre l’AfD – et avance une proposition aussi inhabituelle que constructive. Dans une lettre adressée à la cheffe de l’AfD, Alice Weidel, et à son co-président Tino Chrupalla, le BSW invite à deux débats publics – l’un à Magdebourg, l’autre à Schwerin. Le public devrait être témoin d’un « débat controversé sur une grande place publique de l’Est de la République », indique l’alliance BSW dans la lettre.

Pour justifier cette démarche inhabituelle, il est avancé que les deux partis seraient « combattus par le mainstream pour des raisons différentes ». Sahra Wagenknecht, cheffe du BSW, en profite également pour lancer une attaque générale contre l’audiovisuel public. Celui-ci serait « devenu une radio-télévision de propagande d’État, à l’image de la télévision de l'ex-RDA », déclare la fondatrice du BSW. L’AfD y serait à peine présente, et le BSW, quasiment plus du tout.

La lettre est signée par les deux coprésidents du BSW, Fabio De Masi et Amira Mohamed Ali. Le parti y réitère aussi sa demande de « ministres-présidents indépendants des partis » en Saxe-Anhalt et dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Ceux-ci devraient « gouverner avec des majorités variables, incluant l’AfD ». Une participation gouvernementale de l’AfD serait ainsi exclue, reconnaît le BSW. Mais désormais, des majorités au parlement régional devraient aussi pouvoir être organisées avec les voix de l’AfD – un modèle que tous les partis traditionnels refusent encore catégoriquement.

Le 6 septembre auront lieu les élections en Saxe-Anhalt, le 20 septembre dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Selon les sondages actuels, le BSW est sur le point d’entrer au parlement à Schwerin, tandis qu’à Magdebourg, il reste pour l’instant nettement en dessous du seuil des cinq pour cent. L’AfD, en revanche, a de grandes chances dans les deux Länder : en Saxe-Anhalt, elle est créditée de plus de 41 %, et dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale de 35 % (rk).

Source: Zu erst, juillet 2026.

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Un film qui pose les bonnes questions: Qui a fait exploser Nord Stream?

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Un film qui pose les bonnes questions: Qui a fait exploser Nord Stream?

Berlin. Le 26 septembre 2022, quatre explosions ont secoué la mer Baltique près de l’île danoise de Bornholm. Les gazoducs Nord Stream, qui transportaient du gaz naturel russe vers l’Allemagne et l’Europe de l’Ouest, ont été détruits. Les conséquences furent considérables et se font encore sentir aujourd’hui : explosion des prix de l’énergie, délocalisations d’entreprises, perte de la stabilité économique de l’Allemagne. Les enquêtes officielles n’ont jusqu’à présent apporté aucune réponse convaincante à la question de savoir qui a commis cet attentat et pour le compte de qui. Les médias dominants se concentrent sur une seule explication – particulièrement maigre : quelques Ukrainiens à bord d’un voilier affrété.

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C’est là qu’intervient le nouveau documentaire « Nord Stream – Die Sprengung » de Moritz Enders et Gunther Merz. Produit par Ronald Thoden de la maison d’édition Hintergrund, le film réunit des experts internationaux : le journaliste d’investigation allemand Dirk Pohlmann, le physicien du MIT et ancien conseiller militaire Theodore Postol, le chercheur sur la paix suédo-norvégien Ola Tunander, l’ex-analyste de la CIA Ray McGovern, l’ancien inspecteur général de la Bundeswehr et ancien président du comité militaire de l’OTAN Harald Kujat, ainsi que l’ingénieur suédois Erik Andersson, qui a examiné et analysé les débris des gazoducs à l’aide de son propre drone sous-marin.

Les réalisateurs posent les questions essentielles que d’autres éludent. Ils remettent en question la plausibilité de la thèse de l’équipage du petit voilier ukrainien. Ils replacent l’attentat dans son contexte géopolitique et de rapport de force plus large. Ils s’attardent également sur les omissions du livre très commenté du journaliste Bojan Pancevski, qui prétend pourtant livrer « la véritable histoire ».

Le film rappelle aussi l’événement mémorable du 7 février 2022, lorsque le président américain Joe Biden annonça, en présence du chancelier Olaf Scholz, la fin de Nord Stream – sans la moindre objection de Scholz. Donald Trump, quant à lui, a déclaré à plusieurs reprises, lors de sa campagne de réélection, qu’il avait déjà stoppé le gazoduc lors de son premier mandat.

Le documentaire s’appuie en grande partie sur les révélations du journaliste américain Seymour Hersh, qui a publié en février 2023, pour la première fois, des informations selon lesquelles le gouvernement américain aurait commandité l’attentat. Bien que Enders et Merz n’aient pas pu s’entretenir avec Hersh, le physicien Theodore Postol, ancien conseiller de la US Navy, a confirmé devant la caméra que les détails techniques des informations confidentielles de Hersh étaient corrects. Il les avait vérifiés pour Hersh et les avait jugés exacts.

L’ex-analyste de la CIA Ray McGovern déclare dans le film, au sujet de la réaction allemande : « La réaction allemande me stupéfie. Il est clair que l’Allemagne a reçu une gifle au visage lors de cette opération. Les politiciens allemands agissent toujours avec cette “soumission de moutons” – comme l’appelait Sebastian Haffner. »

L’économiste Christian Kreiß a fait remarquer en octobre 2022 sur la plateforme « apolut » que l’affaiblissement massif de l’économie allemande offrait « une formidable opportunité » pour les capitaux américains, en quête d’investissements rentables. Les entreprises pourraient être rachetées à bas prix suite à des ventes forcées. Fait particulièrement important : « Un fort ralentissement ouvre la possibilité d’acquérir enfin, à grande échelle, des entreprises industrielles allemandes de taille moyenne. Parmi elles se trouvent de nombreuses perles qui, jusqu’à présent, étaient hors de portée des fonds américains. »

Les réalisateurs posent également la question de savoir s’il ne serait pas temps pour l’Allemagne et l’UE de se détacher des anciennes alliances et de lutter pour leur autonomie politique et économique dans l’ordre mondial multipolaire qui se dessine. Si cela était possible, les explosions pourraient rétrospectivement être perçues comme un signal d’alarme. Mais, selon le film, cet espoir est illusoire. Les États-Unis tiennent trop fermement leur sphère d’influence – toute tentative de s’en écarter exposerait à une forte dépendance. Les laquais régionaux de la superpuissance mondiale trahissent les intérêts de leurs propres pays.

Le film sera présenté en avant-première le 2 juillet au cinéma Babylon à Berlin (mü).

Source: Zu erst, juillet 2026. 

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La guerre de la superintelligence et les investissements - Le cas Leopold Aschenbrenner

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La guerre de la superintelligence et les investissements

Le cas Leopold Aschenbrenner

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/superalyn-sota-ja-sijo...

Le recueil d’essais du chercheur en intelligence artificielle et investisseur d’origine allemande Leopold Aschenbrenner, Situational Awareness: The Decade Ahead (2024), propose une analyse quant à l’avenir de l’IA, analyse fortement axée sur les intérêts américains.

L’ouvrage anticipe une transition rapide vers l’intelligence artificielle générale (AGI) d’ici 2027, suivie d’une explosion de l’intelligence menant à la superintelligence. Aschenbrenner fonde son argumentation sur une observation cohérente des tendances, c’est-à-dire le calcul des ordres de grandeur (OOM). Le saut de GPT-2 à GPT-4 se répétera, à mesure que la puissance de calcul, l’efficacité algorithmique et la disparition des limitations des modèles progresseront.

« Il est tout-à-fait crédible qu’en 2027, les modèles soient capables d’effectuer le travail d’un chercheur en IA ou d’un ingénieur », affirme-t-il. Cela ne nécessite pas de foi en la science-fiction, mais simplement de croire aux graphiques. Lorsque des systèmes d’intelligence générale automatiseront la recherche en IA, une décennie de progrès algorithmiques se concentrera en un an, menant à une transition explosive vers des systèmes superintelligents dépassant le niveau humain.

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Aschenbrenner (photo) décrit avec enthousiasme une mobilisation industrielle massive: des clusters de plusieurs milliers de milliards de dollars, la construction de centaines de millions de processeurs graphiques dédiés à l’IA, ainsi qu’une hausse de plusieurs dizaines de pourcents de la production électrique américaine.

« Une grande entreprise américaine se prépare à investir des milliers de milliards de dollars dans une mobilisation de la puissance industrielle des États-Unis comme on n’en a pas vu depuis longtemps». Bien que la description soit techniquement convaincante, elle révèle une vision technocapitaliste où croissance économique et puissance militaire fusionnent sans couture.

Aschenbrenner divise le monde de façon tranchée entre le « monde libre » et les États autoritaires, en particulier la Chine. « Si nous avons de la chance, nous sommes en pleine course avec le Parti communiste chinois ; si nous avons de la malchance, nous sommes en guerre ».

Une telle dichotomie reprend les vieux schémas de la guerre froide, mais fait abstraction des propres tendances autoritaires de l’Occident: surveillance de masse, domination des géants technologiques, campagnes d’intervention militaire et réduction progressive de la démocratie au nom de la sécurité nationale.

La notion de « monde libre » apparaît comme un outil rhétorique éculé, surtout quand, dans le même souffle, on réclame un contrôle étatique plus strict sur les laboratoires et la confidentialité des détails techniques des modèles d’IA. Aschenbrenner craint que les principaux laboratoires négligent les questions de sécurité et «remettent les secrets clés de l’AGI au Parti communiste chinois sur un plateau d’argent».

Comme solution, il propose une nationalisation encore plus stricte et un renforcement de l’appareil de sécurité de l’État. «Aucune startup n’est capable de gérer la superintelligence. Quelque part, dans une pièce secrète, la partie finale se joue déjà». Cela soulève des questions fondamentales sur la concentration du pouvoir et sur qui définit finalement les conditions d’usage de la superintelligence.

Il convient de noter que la course à l’IA tend elle-même à autoritariser les démocraties occidentales. Un contrôle plus strict, le secret, l’alliance toujours plus étroite entre État et grands groupes, ainsi que la survalorisation de la sécurité nationale réduisent la transparence et le débat démocratique, y compris aux États-Unis et en Europe.

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Ainsi, la compétition entre grandes puissances n’est finalement pas un véritable combat idéologique entre liberté et autoritarisme, mais une rivalité classique de puissances, où chaque camp poursuit ses propres intérêts de pouvoir presque par les mêmes moyens.

Aschenbrenner croit à la supériorité technologique de l’Occident, son pire cauchemar étant que la Chine vole les principales technologies AGI avant l’Occident – ou que les laboratoires occidentaux les livrent par négligence. Cette hypothèse occulte la possibilité que la Chine développe indépendamment une technologie similaire, ou que la recherche parallèle dans différents pays aboutisse à des solutions similaires.

Cela souligne une profonde méfiance envers un monde multipolaire. Si les États-Unis atteignent la superintelligence en premier, ses bénéfices seront-ils partagés avec l’ensemble de l’humanité, ou serviront-ils avant tout d’outil à un nouvel impérialisme technologique? L’histoire enseigne que la supériorité technologique ne garantit pas d’emblée une utilisation responsable ou juste.

Le contrôle fiable des systèmes superintelligents reste pour Aschenbrenner essentiellement un défi technique, mais l’analyse géopolitique demande une réflexion plus profonde: qui peut définir au niveau mondial ce que signifient sécurité et conformité ? Le leadership des États-Unis n’assure pas automatiquement un meilleur résultat éthique, mais risque simplement de renforcer les structures de pouvoir existantes et le complexe militaro-industriel.

La vision de l’auteur d’un projet national d’AGI rappelle le projet Manhattan, mais dans le contexte actuel, un tel secret et une telle militarisation comportent de sérieux risques: concentration du pouvoir, abus et instabilité mondiale.

Aschenbrenner insiste sur la conscience de la situation: selon lui, seules quelques personnes, principalement à San Francisco, comprennent vraiment la situation. Ce point de vue d’initié est précieux mais aussi limité. Il reflète la bulle de la Silicon Valley et de Washington, où les intérêts stratégiques et économiques propres sont vus comme le bien universel.

Selon Aschenbrenner, les bâtisseurs de l’IA sont « les personnes les plus intelligentes qu’il ait jamais rencontrées ». Mais l’intelligence ne garantit pas la sagesse dans la gestion des risques mondiaux ou dans la construction d’un monde plus juste.

Dans le débat sur l’IA, Aschenbrenner se place à mi-chemin entre les alarmistes et les techno-optimistes: il n’exige pas l’arrêt de l’IA, mais ne croit pas non plus à la minimisation des risques de sécurité. Pour lui, le « réalisme AGI » signifie que la superintelligence est une affaire de sécurité nationale et que les États-Unis doivent maintenir leur avance technologique.

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Le texte d’Aschenbrenner est techniquement pointu mais politiquement unilatéral. Il remet peu en question le rôle des sociétés occidentales dans la course, et omet d’analyser comment la compétition de l’IA modifie à la fois les sociétés autoritaires et démocratiques dans le même sens : vers plus de contrôle et de pouvoir de l’État.

L’approche de la superintelligence souligne davantage la nécessité d’une vraie coopération internationale et d’un débat ouvert, plutôt que la répétition d’oppositions idéologiques anciennes. Sans une distance critique suffisante, la course à la technologie peut conduire non seulement à des risques pour la sécurité, mais aussi à une inégalité mondiale accrue et à des sociétés de surveillance – quel que soit le vainqueur.

Les thèses principales d’Aschenbrenner sont restées d’actualité après la publication. Le développement rapide des capacités des modèles, ainsi que les investissements croissants des États et des entreprises technologiques dans l’infrastructure et la sécurité, ont en partie validé ses prédictions.

Dans le même temps, le climat géopolitique s’est tendu. L’administration américaine a déjà renforcé sa mainmise sur les entreprises d’IA et, par exemple, sur la disponibilité des nouveaux modèles de langage. Ces évolutions n’ont pas infirmé l’analyse d’Aschenbrenner, mais en ont plutôt souligné la pertinence des risques évoqués: la course technologique ne fait pas que renforcer les grandes puissances, elle transforme aussi de l’intérieur les sociétés qui y participent.

Le parcours d’Aschenbrenner dans le monde de l’IA a également été sinueux. Il a travaillé pendant un an dans l’équipe Superalignment d’OpenAI, avant d’être licencié en 2024 après avoir alerté le conseil d’administration de l’entreprise sur des failles de sécurité et le risque d’espionnage chinois. Selon OpenAI, le motif du licenciement était une fuite d’informations, mais pour Aschenbrenner, il s’agissait de raisons politiques.

Depuis, Aschenbrenner s’est concentré sur la gestion du fonds d’investissement Situational Awareness LP. Le fonds gère désormais plus de 20 milliards de dollars d’actifs et appartient à la catégorie des poids lourds de Wall Street. Il ne croit donc pas seulement à la course à la superintelligence, il en profite aussi financièrement.

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Il reste encore un détail singulier: la fiancée d’Aschenbrenner, Avital Balwit (photo), est la directrice des ressources humaines de la startup IA Anthropic. Cette même entreprise Anthropic dont les actions ont rapporté au fonds d’Aschenbrenner un bénéfice décuplé. Technologie, politique, informations privilégiées et relations personnelles s’entremêlent ici d’une façon propre à susciter la méfiance.

jeudi, 02 juillet 2026

Quel rôle joue la Corée du Sud dans la militarisation de l’UE?

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Presque personne n'est au courant !

Quel rôle joue la Corée du Sud dans la militarisation de l’UE?

Presque personne ne sait à quel point la Corée du Sud est devenue importante pour la militarisation de l’UE. Pourtant, la Corée du Sud est, après les États-Unis, le deuxième plus grand fournisseur d’armes aux États européens membres de l’OTAN, dépassant ainsi l’Allemagne et la France.

par Thomas Röper

Source: https://anti-spiegel.ru/2026/welche-rolle-suedkorea-bei-d...

Que la Corée du Sud soit devenue un important fournisseur d’armes pour les pays européens, je l’ai déjà vu à plusieurs reprises dans les dépêches au cours des dernières années, car c’est surtout la Pologne qui mise fortement sur les chars et l’artillerie sud-coréens. Mais je ne mesurais pas à quel point la Corée du Sud était devenue cruciale pour la militarisation de l’UE, jusqu’à ce que je l’apprenne dans un article du correspondant de TASS en Corée du Sud, que je traduis ici car il montre aussi quels problèmes géopolitiques cela pose pour la Corée du Sud.

Début de la traduction :

Qui fournit des armes à l’Europe: la Corée du Sud, principal « arsenal d’arrière » de l’Occident

Igor Ivanov, correspondant de TASS en Corée du Sud, sur la participation de Séoul à la militarisation de l’Europe et les conséquences potentielles pour la concurrence ainsi que pour les relations avec la Russie et les États-Unis.

La Corée du Sud est devenue, entre 2021 et 2025, après les États-Unis, le deuxième plus grand fournisseur d’armes aux États européens de l’OTAN, dépassant ainsi l’Allemagne et la France. Depuis 2022, les entreprises coréennes ont conclu des contrats d’armement avec la Pologne, la Norvège, la Roumanie, la Finlande et l’Estonie. Dans un climat de panique sur le flanc oriental de l’OTAN, les exportations de l’industrie de l’armement sud-coréenne ont augmenté à un rythme record.

Des coûts inférieurs à ceux des concurrents occidentaux, tout en respectant les normes de l’OTAN, une volonté d’exécuter rapidement les commandes, et la localisation de la production face aux retards des groupes européens et américains, ont permis à Séoul d’augmenter rapidement sa part de marché et de faire de la Corée du Sud « l’arsenal » de l’OTAN.

Tout cela a déjà été évoqué en 2022, mais aujourd’hui une autre question se pose : combien de temps cette coopération va-t-elle durer ?

Le contexte a fondamentalement changé. Auparavant, l’apparition d’armes coréennes en Europe était surtout analysée dans le contexte du conflit en Ukraine : les fabricants sud-coréens ont en quelque sorte pris le relais pour reconstituer les stocks européens vides après que Varsovie, Oslo et d’autres capitales eurent transféré leur matériel à Kiev. Désormais, l’Europe a officiellement adopté une stratégie de militarisation totale et se prépare ouvertement à une guerre contre la Russie, en effrayant le public avec des dates – parfois 2029, puis 2030, voire 2035.

On pourrait dire que la Corée du Sud se retrouve de nouveau à un carrefour. Même les analystes coréens favorables à un rapprochement militaire avec l’Europe reconnaissent que Bruxelles cherchera à entraîner Séoul dans un conflit politique avec Moscou et peut-être même avec Washington. Sont-ils prêts à cela ?

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La « vague coréenne »

L’intérêt croissant des médias occidentaux pour la Corée du Sud et son industrie de l’armement est lié à la visite en Europe du président Lee Jae-myung. Il y a effectivement beaucoup à dire : la république asiatique produit en série des munitions et des armes légères, des chars et des obusiers automoteurs, des navires de guerre et des avions. La géographie des livraisons est tout aussi vaste, couvrant l’Europe de l’Est, le Moyen-Orient, l’Amérique latine et même l’ex-URSS.

Dès 2022, des entreprises sud-coréennes ont conclu avec la Pologne un accord record comprenant la livraison de 980 chars K2, 648 obusiers automoteurs K9 et 48 chasseurs légers FA-50. Un contrat a également été signé pour 288 lance-roquettes multiples K239 Chunmoo. La valeur totale des affaires atteint 12,4 milliards de dollars américains. Les contrats prévoient une large localisation : l’assemblage des K2 et la production des lance-roquettes multiples ont lieu directement dans des usines polonaises.

Même l’Arménie a manifesté de l’intérêt pour les chars K2 : des ingénieurs coréens ont adapté le véhicule au terrain vallonné de leur péninsule natale, qui ressemble à bien des égards aux montagnes du Caucase du Sud. Selon des médias coréens, le ministre arménien de la Défense, Suren Papikjan, aurait exploré en 2024, lors d’une visite à Séoul, la possibilité d’acheter des chars K2. En mai 2026, lors d’une visite à Varsovie, Papikjan a ouvertement exprimé son intérêt pour ces chars produits en Pologne, bien que leur production n’ait même pas encore commencé.

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Sur le marché de l’artillerie lourde également, les Coréens gagnent du terrain. En 2023, Hanwha Aerospace a remporté un appel d’offres pour fournir des obusiers automoteurs K9 à l’armée roumaine. En février 2026, la construction d’une usine d’assemblage sous licence a débuté à Petrești, en Roumanie. Les obusiers K9 sont actuellement en service, ou le seront bientôt, en Australie, en Égypte, en Inde, en Norvège, en Pologne, en Corée du Sud, en Roumanie, en Turquie, en Finlande et en Estonie (six de ces dix pays sont membres de l’OTAN). Fait intéressant, selon les médias coréens, une livraison de ces obusiers à l’État socialiste du Vietnam est également prévue.

En avril 2026, la Corée du Sud a signé un nouveau contrat avec la Finlande pour la livraison d’obusiers automoteurs K9. En décembre 2025 et janvier 2026, il a été annoncé que le système de lance-roquettes multiples Chunmoo serait exporté vers la Norvège et l’Estonie.

Comme déjà mentionné, l’exportation d’armes coréennes ne se limite pas à l’Europe. Lors des affrontements avec le Cambodge en 2025, l’armée de l’air thaïlandaise a utilisé des bombes guidées et des chasseurs T-50TH fabriqués en Corée. Lors de la récente escalade du conflit au Moyen-Orient, les Émirats arabes unis ont utilisé des systèmes de missiles sol-air Cheongung-2 contre des cibles balistiques. D’ailleurs, la Corée du Sud a travaillé directement avec des ingénieurs russes pour développer le système de défense aérienne Cheongung, mais la presse coréenne appelle le résultat de cette coopération « les Patriots coréens ».

En 2025, le Pérou et Séoul ont signé un accord-cadre pour la livraison de chars K2 et de véhicules blindés K808. Hanwha Aerospace développe la production du véhicule blindé Redback en Australie.

« Flux et reflux »

Les succès des dernières années ont permis à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) de classer la Corée du Sud, entre 2021 et 2025, comme le neuvième exportateur d’armes au monde avec une part de marché de 3 %. La république asiatique a obtenu des résultats phénoménaux en Europe : elle a fourni 8,6 % des armements aux membres européens de l’OTAN, se classant ainsi deuxième derrière les États-Unis (58 %), mais loin devant Israël (7,7 %) et la France (7,4 %).

Séoul vise néanmoins à entrer dans le « top 4 des plus grands producteurs d’armement » d’ici 2030. Or, les choses ne se passent pas sans accroc : sous le président précédent Yoon Seok-yol, il était prévu d’atteindre cet objectif dès 2027, mais la réalité économique a imposé des ajustements.

En 2022, l’industrie coréenne de l’armement a réalisé un record d’exportation de biens de défense d’une valeur de 17,3 milliards de dollars américains. En 2023, ce chiffre est tombé à 13,5 milliards de dollars, puis à 9,5 milliards en 2024. Selon le ministre de la Défense Ahn Kyu-baek, les exportations sont remontées à 15 milliards de dollars en 2025. D’ici 2030, Séoul vise 20 milliards de dollars d’exportations.

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La presse internationale a également souligné une série de revers subis par la Corée du Sud dans le domaine naval. En novembre 2025, le chantier naval coréen Hanwha Ocean a perdu un appel d’offres pour la construction de sous-marins de classe Orka pour la Pologne. En avril 2026, Mitsubishi Heavy Industries du Japon a reçu une commande de l’Australie pour la construction de navires. Un accord de production de sous-marins entre Thyssen-Krupp Marine Systems et l’Inde devrait être signé cet été, mais là aussi, les chantiers coréens sont écartés. Le résultat de l’appel d’offres canadien pour douze sous-marins, d’une valeur de 39 milliards de dollars, pourrait être décisif pour Séoul.

Toutefois, la concurrence pourrait encore s’intensifier avec le temps. Par exemple, le gouvernement japonais a levé en avril 2026 les restrictions sur les exportations d’armes.

Une nouvelle phase ?

Récemment, un autre aspect important de la coopération entre la Corée du Sud et l’Europe est apparu. Alors que Séoul fournissait jusqu’à présent principalement des armes à de petits pays comme la Norvège et l’Estonie, les entreprises coréennes établissent désormais des contacts avec des acteurs européens majeurs comme l’Allemagne (4e du classement SIPRI) et l’Espagne (10e).

Le 16 juin, les entreprises d’armement sud-coréenne et allemande LIG Defense & Aerospace et Rheinmetall Air Defence ont annoncé un partenariat stratégique dans le domaine de la défense aérienne « en réponse à la demande croissante sur le marché européen ». Les partenaires veulent développer, localiser et vendre dans l’UE des « solutions clés en main », il s’agit du développement d’un nouveau système de défense aérienne à courte portée. Dès mars 2026, le groupe Indra et Hanwha Aerospace ont signé un contrat pour le développement et la production conjoints d’un système d’artillerie automoteur basé sur le système coréen K9, utilisant une technologie espagnole.

La Corée du Sud ne se contente donc plus de fournir du matériel à l’UE, elle est en fait contrainte de partager des technologies dans lesquelles l’Europe accuse un retard important. La conclusion s’impose d’elle-même : Séoul se crée sur le marché de l’armement ses propres concurrents directs. Que se passera-t-il si l’Europe rattrape son retard ? Combien de temps Berlin et Paris accepteront-ils qu’un État asiatique joue la « seconde viole » dans leur secteur de la défense ?

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Les relations avec la Russie

Comme déjà mentionné, même les partisans sud-coréens d’un rapprochement militaire avec l’OTAN reconnaissent que le prix de l’accès au marché européen de l’armement sera l’exigence de Bruxelles d’une « position plus claire » vis-à-vis de Moscou. Autrement dit, l’Europe tentera d’entraîner Séoul, au moins sur le plan rhétorique, dans le conflit avec la Russie.

L’intégration étroite avec les fabricants européens d’armement n’échappe pas à Moscou, alors que l’UE a choisi la voie de la militarisation et de la préparation à un conflit avec la Russie.

Les experts coréens s’accordent à dire que le gouvernement sud-coréen devra bientôt choisir entre les profits élevés des commandes de l’OTAN (beaucoup étant de court terme) et l’espoir à long terme d’un retour de l’économie coréenne en Russie après le conflit ukrainien. Dans sa prise de décision, Séoul tiendra probablement compte non seulement des considérations économiques, mais aussi de la situation sécuritaire dans la péninsule coréenne. Depuis 2024, il existe en effet un accord de partenariat global entre la Russie et la Corée du Nord.

« Ne te mêle pas des affaires des autres »

Si cela ne suffisait pas, le gouvernement sud-coréen devrait prendre en compte un autre facteur : ses relations avec les États-Unis. Il n’est pas un secret que les relations entre Bruxelles et Washington ne sont pas au beau fixe. La volonté européenne de renforcer rapidement sa puissance militaire trouve ses racines dans des divergences avec les États-Unis et des doutes sur Washington en tant qu’allié.

Dans ce contexte de division transatlantique, l’industrie sud-coréenne de l’armement se présente de plus en plus comme un substitut aux armes américaines. Mais est-ce avantageux pour Séoul de se présenter ainsi ? Dès 2022, les fabricants d’armes américains avaient exprimé leurs inquiétudes concernant les contrats européens attribués aux entreprises coréennes.

L’industrie sud-coréenne de l’armement trouve ses origines dans la production sous licence d’armes américaines. Le char K1 ressemblait tellement au M1 Abrams que les troupes américaines dans la péninsule l’appelaient le « Baby Abrams ». Actuellement, la Corée du Sud importe 93 % de ses composants et technologies militaires critiques des États-Unis.

Le mécontentement mutuel entre Washington et Bruxelles ne disparaîtra pas forcément avec le départ de Donald Trump : la politique étrangère américaine vise à protéger ses propres marchés. C’est pourquoi les dirigeants sud-coréens devraient peser avec soin si leur décision d’intégrer le secteur européen de la défense ne risque pas de compromettre leur relation avec Washington, leur principal allié.

Fin de la traduction

Qui est Thomas Röper? 

Thomas Röper, né en 1971, a occupé des postes de direction et de supervision dans des sociétés de services financiers en Europe de l’Est et en Russie. Aujourd’hui, il vit dans son pays d’adoption, à Saint-Pétersbourg. Il vit depuis plus de 15 ans en Russie et parle couramment le russe. Son travail médiatique critique est centré sur l’image (médiatique) de la Russie en Allemagne, la critique de la couverture médiatique occidentale en général, ainsi que sur les sujets de (géo)politique et d’économie.

mardi, 30 juin 2026

Quatre textes sur la Biélorussie

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Quatre textes sur la Biélorussie

par Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Biélorussie: l’antichambre disputée de la Russie

L’Institut de l’Union européenne pour les études de sécurité met en garde contre le fait de continuer à considérer la Biélorussie comme un simple sujet périphérique de la politique orientale européenne. Minsk fait déjà partie intégrante d’un espace militaire russo-biélorusse commun.

L’armée biélorusse n’a même pas besoin d’entrer en Ukraine. La simple possibilité d’une attaque depuis le nord oblige Kiev à y déployer des troupes et des systèmes de défense aérienne.

La Biélorussie exerce déjà une influence militaire par sa position géographique.

Il faut y ajouter des structures de troupes communes, des droits de stationnement russes, des infrastructures développées et des systèmes nucléaires potentiels. Les entreprises biélorusses approvisionnent l’appareil militaire russe, tandis que Minsk dépend fortement de Moscou pour l’énergie, les marchés et les finances.

La Biélorussie est donc dangereuse pour l’UE, car son territoire offre à la Russie une antichambre stratégique face à la Pologne, aux États baltes et à l’Ukraine.

Le rapport de l’EUISS devient intéressant lorsqu’il aborde les conséquences politiques. Bruxelles semble reconnaître qu’il faudra à nouveau traiter la Biélorussie comme un acteur indépendant.

Ceux qui ne voient plus Minsk que comme un avant-poste russe abandonneront finalement le pays entièrement à Moscou.

L’approche européenne doit donc devenir plus flexible: pression accrue, sanctions et soutien aux forces pro-occidentales, mais aussi incitations limitées et offres de dialogue au régime.

Cela repose sur une hypothèse claire: Loukachenko souhaite préserver son pouvoir et l’indépendance formelle de la Biélorussie. Une implication directe dans la guerre ou une fusion politique totale avec la Russie pourrait justement faire disparaître cette indépendance.

L’Occident veut exploiter cette contradiction.

L’objectif immédiat n’est donc guère de «ramener rapidement la Biélorussie en Europe». Les conditions politiques nécessaires font défaut pour l’instant.

Bruxelles veut d’abord éviter qu’une dépendance étroite ne se transforme en une intégration irréversible.

Minsk ne doit mettre son infrastructure à disposition de la Russie qu’avec parcimonie. La souveraineté biélorusse doit rester un levier possible pour une réorientation ultérieure. Parallèlement, des forces pro-européennes sont préparées pour l’ère post-Loukachenko.

La formule «La Biélorussie n’est pas la Russie» décrit avant tout une stratégie occidentale.

Moscou tente d’intégrer durablement la Biélorussie sur les plans militaire, économique et politique dans sa sphère d’influence. L’UE cherche à ralentir ce processus et à préserver un reste d’autonomie biélorusse.

Aujourd’hui, la Biélorussie est l’antichambre russe – mais pas encore une partie totalement intégrée de la Russie.

C’est justement sur cet espace restant que la lutte se concentre aujourd’hui.

#geopolitique@global_affairs_byelena

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Biélorussie: l’alliée que Moscou ne peut ni perdre ni envoyer à la guerre

Les entretiens entre Poutine et Loukachenko à Valdaï ont eu lieu alors que le rôle de la Biélorussie est de plus en plus mis sous pression. La Biélorussie fait déjà partie de l’infrastructure de guerre russe. Le pays met son territoire et ses installations militaires à disposition, héberge des armes nucléaires tactiques russes et fournit à la Russie des produits industriels et du carburant. Minsk n’a toutefois pas envoyé ses propres troupes en Ukraine.

C’est précisément cette position intermédiaire qui rend la Biélorussie précieuse pour Moscou: proche alliée, arrière stratégique et fournisseur – sans devenir elle-même un théâtre de guerre ouvert.

Kiev commence à attaquer cette zone grise. Zelensky a exigé la fermeture de relais sur le territoire biélorusse qui, selon l’Ukraine, soutiennent les drones russes. Il a fixé un délai et menacé d’agir lui-même. Par ailleurs, il a critiqué la forte hausse des livraisons de carburant biélorusse à la Russie. La ligne ukrainienne devient ainsi plus claire: la Biélorussie doit payer le prix pour tout soutien concret à l’effort de guerre russe.

Pour Loukachenko, cela représente un problème difficile à résoudre. S’il laisse les systèmes et livraisons russes fonctionner sans restriction, le risque de frappes ukrainiennes contre les infrastructures biélorusses augmente. S’il cède à la pression de Kiev, il abîme l’alliance avec Moscou et crée un précédent pour de futures exigences.

La Russie aussi se trouve face à un dilemme: les raffineries biélorusses compensent actuellement les pénuries russes de carburant. Si ces installations deviennent des cibles, Moscou perd un fournisseur et doit en assurer la défense. La Russie devrait alors déployer des systèmes de défense aérienne, du carburant et d’autres moyens en Biélorussie, alors que ces ressources sont déjà rares.

Une Biélorussie en guerre ne serait pas automatiquement un avantage militaire pour la Russie. L’arrière stratégique pourrait rapidement devenir une seconde zone de vulnérabilité.

Moscou ne peut cependant accepter un retrait progressif de Minsk de la structure militaire et économique commune. La Biélorussie est la dernière alliée majeure de la Russie à la frontière occidentale avec l’Europe. Un éloignement politique affaiblirait l’ensemble de l’architecture sécuritaire russe.

Cette contradiction a probablement joué un rôle central à Valdaï: Poutine a besoin d’une Biélorussie solidement intégrée. Loukachenko a besoin de suffisamment de distance pour que son pays ne soit pas entraîné dans la guerre.

Le voyage en Asie qui a suivi immédiatement prend dans ce contexte une importance supplémentaire. Si Pékin est effectivement concerné, il ne s’agit pas seulement de commerce. La Chine a un intérêt propre à la stabilité de la Biélorussie. Des voies terrestres importantes vers l’Union européenne traversent le pays. Un nouveau front, une infrastructure détruite ou une escalade militaire durable nuirait aussi aux intérêts économiques chinois. Loukachenko pourrait donc tenter d’utiliser le poids chinois comme assurance politique. Pékin n’a pas besoin de garantie formelle. Un intérêt clair pour la stabilité et l’intégrité territoriale de la Biélorussie renforcerait sa position de négociation vis-à-vis de Moscou et de Kiev.

La Biélorussie se trouve donc à un carrefour stratégique. Si la zone grise subsiste, Minsk peut continuer à soutenir la Russie tout en évitant une guerre directe. Si cette construction est détruite sous la pression ukrainienne ou russe, la Biélorussie passerait de l’arrière stratégique à une possible seconde ligne de front.

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La Biélorussie comme pivot diplomatique

Selon une source diplomatique anonyme, il se pourrait que lors des discussions entre Poutine et Loukachenko à Valdaï, une répartition fondamentale des rôles ait été confirmée:

La Biélorussie ne participe pas directement à la guerre et gère elle-même ses relations avec Kiev. En contrepartie, la Russie renonce à un contingent supplémentaire sur le sol biélorusse.

Officiellement, cela n’a pas été confirmé. Mais la construction correspondrait aux intérêts des deux parties.

Loukachenko veut préserver l’alliance avec la Russie, tout en maintenant la Biélorussie hors du conflit. Pour Moscou, un arrière stable vaut mieux qu’un nouveau front à défendre et à approvisionner.

La Biélorussie resterait ainsi dans l’espace sécuritaire russe sans devenir belligérante. De cette position spéciale pourrait émerger à nouveau un rôle diplomatique. Poutine a déjà cité la Biélorussie comme possible médiateur et lieu de négociation. Minsk a déjà accueilli des discussions sur le Donbass. Selon la source anonyme, Moscou vise plus qu’un simple cessez-le-feu. Poutine cherche une entente plus large sur l’Ukraine et l’ordre de sécurité européen à venir.

L’Ukraine ne serait alors qu’une partie d’une négociation plus vaste sur les territoires, les sanctions, les garanties de sécurité et les relations entre la Russie et l’Europe.

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C’est là que la Chine intervient. Juste après Valdaï, Loukachenko s’est rendu à Pékin. Xi Jinping a promis à la Biélorussie un soutien à sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale.

Cela renforce la position de Loukachenko: la Biélorussie reste fortement liée à la Russie, mais la Chine continue de la considérer comme un acteur indépendant.

Selon la source, Moscou et Minsk espèrent donc un soutien chinois à un dialogue entre la Russie et l’Union européenne. Minsk pourrait accueillir les négociations, Pékin apporter le poids politique. La Chine a des liens étroits avec la Russie, une influence considérable sur la Biélorussie et de fortes relations économiques avec l’Europe.

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En outre, Pékin a un intérêt propre à la stabilité des routes commerciales eurasiatiques. Reste à voir si la Chine est prête à assumer ce rôle de médiateur. Jusqu’à présent, Pékin appelle à la négociation, mais évite les garanties contraignantes.

Le modèle possible est néanmoins clair: la Biélorussie reste en dehors de la guerre, sert de plateforme de dialogue et reçoit un soutien politique de la Chine. La Russie tente d’intégrer la question ukrainienne dans une réorganisation plus large de l’Europe.

Ce n’est pas encore un plan de paix – c’est une esquisse.

La Biélorussie comme tampon, la Chine comme garant, et l’Ukraine comme élément d’un débat plus vaste sur l’avenir de l’ordre européen.

Actuellement, il semble que Pékin prépare quelque chose de plus grand.

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Biélorussie: entre Moscou, Kiev et Pékin

La tension a récemment monté autour de la Biélorussie et semble pour l’instant s’apaiser quelque peu. Beaucoup laisse penser que Kiev ne prévoyait pas d’attaque contre le pays, mais utilisait Minsk comme canal pour une nouvelle proposition de négociation. Poutine a confirmé que la partie ukrainienne avait mis deux points sur la table: les combats terrestres devraient être limités à Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson. De plus, les deux parties devraient renoncer à des attaques de grande envergure, y compris sur les installations énergétiques à l’arrière.

Loukachenko avait précédemment confirmé que des discussions avec des représentants de Zelensky avaient eu lieu. La Biélorussie aurait donc à nouveau joué le rôle de médiateur informel entre Kiev et Moscou. Pour l’Ukraine, un tel accord serait compréhensible. La Russie peut frapper beaucoup plus durement les infrastructures ukrainiennes d’énergie, de transport et d’industrie que l’inverse. La fin des attaques à longue distance soulagerait donc nettement Kiev.

Poutine a tout de même rejeté la proposition. Du point de vue russe, un accord limité donnerait à l’Ukraine du temps pour réorganiser ses troupes et stabiliser sa production d’armement.

On conserve donc le schéma antérieur: combats sur le front et attaques mutuelles sur l’arrière. Loukachenko tente, pour sa part, de garder la Biélorussie à l’écart de cette escalade. Après ses entretiens avec Poutine, il s’est rendu à Pékin. Là, Xi Jinping a promis à la Biélorussie un soutien à sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale.

Ce n’est pas une garantie militaire chinoise. En cas d’urgence, la Russie reste le principal garant de sécurité. Mais la Chine peut soutenir la Biélorussie politiquement, économiquement et technologiquement.

La Russie assure à Minsk la sécurité militaire. La Chine donne à Loukachenko une marge de manœuvre supplémentaire.

Sa ligne est donc claire: la Biélorussie doit rester proche de la Russie sans devenir belligérante. Minsk veut être canal de dialogue avec Kiev, partenaire stratégique de Moscou et acteur indépendant soutenu par Pékin.

Loukachenko essaie donc de ne pas perdre la Russie tout en maintenant la guerre hors de la Biélorussie.

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Les études classiques comme infrastructure stratégique - Pourquoi les grandes puissances lisent Thucydide

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Les études classiques comme infrastructure stratégique

Pourquoi les grandes puissances lisent Thucydide

Source: https://demospolis.substack.com/p/classical-studies-as-st...

Consultez chaque jour le compte Telegram de Robert Steuckers (liens vers des articles, dans les six langues de l'Académie Royale) : t.me/steuckers

La rivalité sino-américaine est devenue l’une des questions déterminantes de la politique internationale. Les décideurs et les universitaires des deux côtés de la barrière se sont retrouvés à discuter, à plusieurs reprises, d’un historien grec mort il y a vingt-quatre siècles: Thucydide.

La question n’est pas de savoir si son analyse reste correcte. La question la plus intéressante est de comprendre pourquoi puissances montantes et établies continuent de juger utile de le consulter. Pourquoi un historien grec du Ve siècle avant J.-C. est-il invoqué par des stratèges américains, des universitaires chinois, des analystes militaires et des responsables politiques cherchant à comprendre la relation émergente entre une puissance dominante et une puissance montante.

Ce phénomène a été nommé le « piège de Thucydide », d’après l’observation de l’historien selon laquelle la montée en puissance d’Athènes, et la peur que cela inspira à Sparte, rendirent le conflit plus probable.

Que l’on adhère ou non à ce concept est finalement secondaire.

Ce qui importe, c’est une question plus simple.

Pourquoi, au XXIe siècle, les grandes puissances se tournent-elles vers un historien grec ?

La réponse révèle quelque chose d’important sur la nature de la civilisation, le jugement politique et la finalité de l’éducation.

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Au-delà de la nostalgie

Le débat contemporain autour des études classiques est souvent mal posé.

Les partisans défendent fréquemment les humanités classiques comme patrimoine culturel.

Les détracteurs les rejettent comme des vestiges d’un monde disparu.

Les deux positions passent à côté d’une question essentielle.

Les États n’investissent pas dans des institutions simplement parce qu’elles sont anciennes.

Les décideurs sérieux ne consultent pas d’auteurs antiques par simple sentimentalisme.

La pertinence durable des études classiques se situe ailleurs.

Les traditions grecque et romaine constituent l’un des laboratoires d’expérience politique les plus longs de l’humanité.

Les questions de pouvoir, de légitimité, de cohésion civique, de formation des élites, de guerre, de paix, d’ambition, de corruption, de démocratie, d’oligarchie et d’expansion impériale y ont été analysées avec une clarté remarquable, bien avant l’apparition de l’État moderne.

Les noms changent.

La nature humaine, non.

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La question chinoise

C’est pourquoi l’évolution en Chine mérite une attention particulière.

Au cours de cette dernière décennie, les universités chinoises ont développé leurs programmes d’études classiques. Le grec ancien y est enseigné. Des centres de recherche ont été créés. L’École chinoise d’études classiques opère désormais à Athènes. Les échanges académiques continuent de s’intensifier.

Il ne s’agit pas d’une simple curiosité culturelle.

C’est un choix stratégique.

Un État n’alloue pas indéfiniment des ressources à des activités qu’il juge sans intérêt.

La Chine ne devient pas grecque.

Elle n’essaie pas non plus de devenir occidentale.

Elle semble plutôt avoir conclu que la tradition classique contient des formes de savoir utiles pour comprendre le pouvoir, l’ordre, la gouvernance et la civilisation elle-même.

Que cette conclusion soit correcte ou non peut être discuté.

Ce qui n’est pas discutable, c’est que cet investissement a lieu.

La question la plus révélatrice est celle du pourquoi.

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Études classiques et formation des élites

Historiquement, l’éducation classique n’a jamais été avant tout professionnalisante.

Son objectif n’était pas l’emploi.

Son objectif était le jugement.

Pendant des siècles, l’étude de l’histoire, de la rhétorique, de la philosophie et de la pensée politique faisait partie de la préparation à la vie publique.

L’objectif n’était pas simplement de produire des individus cultivés.

Il s’agissait de former des citoyens, des hommes d’État, des diplomates, des administrateurs et des dirigeants capables d’interpréter et de naviguer dans la complexité du gouvernement.

Celui qui avait lu Thucydide entrait dans la vie politique après avoir réfléchi sur la peur, l’honneur, l’intérêt, l’alliance, la faction et les dynamiques du pouvoir.

Celui qui avait lu Aristote s’était déjà confronté aux questions de citoyenneté, d’ordre constitutionnel, d’amitié, de modération et de finalité de la communauté politique.

Ces textes n’étaient pas de simples ornements pour aspirants dandies. Ils étaient structurants. Ils constituaient une infrastructure de civilisation.

Aujourd’hui, il serait plus juste de les qualifier d’infrastructure stratégique.

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L’hypothèse occidentale

Une grande partie de l’éducation occidentale contemporaine repose sur une toute autre hypothèse.

L’éducation est depuis longtemps conçue dans les termes de l’employabilité, de l’acquisition de compétences et de la productivité économique.

Des objectifs légitimes, mais qui ne sont pas les seuls qu’une civilisation doit poursuivre.

Une société peut former d’excellents spécialistes tout en peinant à former des citoyens capables d’exercer leur jugement dans l’incertitude.

L’expertise technique et la confiance civilisationnelle ne sont pas identiques.

L’innovation technologique et la sagesse politique non plus.

Cette distinction est d’autant plus cruciale à une époque où les capacités technologiques progressent plus vite que notre compréhension collective de leur bon usage.

Le retour des questions permanentes

C’est peut-être la raison pour laquelle le monde classique continue à attirer l’attention bien au-delà de l’Europe. L’attrait n’est ni linguistique ni archéologique. Il est anthropologique.

Les Grecs posaient des questions qui restent obstinément résistantes à l’obsolescence.

Qu’est-ce qui rend un ordre politique légitime ?

Comment une démocratie décline-t-elle ?

Qu’est-ce qui corrompt les élites ?

Qu’est-ce qui soude une société ?

Le pouvoir peut-il s’exercer sans démesure ?

Quelle vie vaut d’être vécue ?

Aucune innovation technologique n’a rendu ces questions caduques. Leur urgence, au contraire, n’a fait que croître.

L’intelligence artificielle pourra transformer les économies, elle ne pourra pas définir ce qu’est la justice.

Les données pourront éclairer les décisions, elles ne diront pas quelles fins méritent d’être poursuivies.

L’efficacité pourra optimiser les moyens, elle ne fournira pas les finalités.

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La géographie de la confiance intellectuelle

L’intérêt de la Chine pour les études classiques dépasse donc le cadre académique. Il ouvre sur une question plus large.

Où dans le monde existe-t-il encore des sociétés qui considèrent que la continuité civilisationnelle franchit les frontières et fertilise notre compréhension limitée? Où la transmission consciente est-elle un choix? Où les États continuent-ils d’investir dans la formation du jugement, et pas seulement dans la production d’expertise administrative?

La question n’est pas de savoir si l’Europe doit imiter la Chine. Ni si la Chine interprète correctement la tradition classique. La question est que différentes civilisations semblent aboutir à des conclusions différentes sur le rapport entre éducation, art du gouvernement et héritage culturel. Et ces civilisations ne sont pas européennes. Ce simple fait mérite une attention sérieuse.

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En conclusion

Le débat sur les études classiques est souvent présenté comme une opposition entre tradition et progrès. C’est un faux dilemme. La distinction essentielle se situe ailleurs: entre les sociétés qui considèrent le savoir civilisationnel comme un atout stratégique, et celles qui le voient comme un luxe facultatif.

Quand les décideurs de Washington et de Pékin ont cherché des cadres pour penser l’avenir, ils se sont tous deux tournés vers Thucydide.

Ce fait devrait nous interpeller.

La question n’est plus de savoir si le monde classique reste pertinent. La question est pourquoi certaines sociétés semblent de plus en plus convaincues qu’il l’est.

La Belgique et sa justice défaillante

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La Belgique et sa justice défaillante

par Pieter

Source: https://zannekinbond.org/belgie-en-haar-falende-justitie/

Consultez chaque jour le compte Telegram de Robert Steuckers (liens vers des articles, dans les six langues de l'Académie Royale) : t.me/steuckers

La crise que traverse la justice belge n’est ni un hasard, ni la conséquence de quelques erreurs individuelles seulement. Elle reflète en réalité le caractère même de l’État bourgeois belge. Les tribunaux, les prisons et le droit pénal sont présentés comme des instruments neutres de justice, mais fonctionnent en réalité dans un système où les intérêts des classes possédantes priment sur ceux de la population laborieuse. L’homme ordinaire, qui subit quotidiennement les conséquences de l’insécurité économique, de la criminalité et de la désagrégation sociale dans la société libérale chaotique, constate une justice confrontée à un sous-financement chronique, à des prisons surpeuplées et à la violation de droits fondamentaux (« dortoirs au sol », internés dans des prisons classiques, etc.). Il voit de dangereux criminels libérés après un certain temps, tandis que les victimes et leurs familles restent avec le sentiment d’une justice incomplète.

L’indignation suscitée chez beaucoup par la libération conditionnelle du meurtrier multirécidiviste Freddy Horion traduit une méfiance plus profonde envers le système existant. Le cas Horion illustre la crise des prisons belges, résultant d’une combinaison de surpopulation structurelle, de soins de santé inadéquats, de pénurie de personnel et d’un sous-financement de longue durée. La sécurité à l’intérieur et à l’extérieur des prisons est mise à mal par plus de 13.000 détenus alors que la capacité des établissements tourne autour de 11.000 places. Dans le même temps, la classe ouvrière a bien raison de penser que les responsables politiques et les représentants de l’élite économique subissent rarement, à titre personnel, les conséquences de leurs décisions. Ainsi, le fait que l’ancien Premier ministre Guy Verhofstadt n’ait pas été sanctionné par le juge de police malgré des faits avérés est à juste titre cité comme un exemple de justice de classe: une mesure pour les puissants, une autre pour la population ordinaire. Les États libéraux ne sont des États de droit que de nom.

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Socialisme populaire : l’État a un devoir de protection face aux éléments antisociaux

Il est correct d’affirmer que la classe ouvrière, dans un État bourgeois et un environnement capitaliste, est toujours plus rapidement victime de l’appareil répressif que l’élite dirigeante et la classe possédante. La violence d’État reste toujours un instrument du pouvoir de classe. Cela n’empêche pas de poursuivre l’idéal d’une société socialiste, où l’État socialiste joue à la fois un rôle émancipateur et protecteur.

La classe ouvrière a droit à la sécurité, qu’elle ne doit pas acheter sous la forme de gains financiers auprès de sociétés de sécurité privées. Les intérêts des victimes et de la communauté au sens large ne pèsent pas moins que ceux du coupable. Selon notre vision, les grands criminels ne sont pas des « victimes de la société » au sens où cela annulerait leur responsabilité. Il faut différencier la criminalité issue de la pauvreté, de la marginalisation ou de la désintégration sociale, de la criminalité au caractère résolument antisocial (meurtres en série, viols, abus sur enfants, trafic de drogue organisé, terrorisme).

Les prisonniers politiques dans les prisons occidentales ne peuvent même pas être considérés comme des criminels, mais appartiennent généralement à l’avant-garde militante du changement politique et social fondamental. En tant que victimes des États bourgeois occidentaux, ils sont donc entièrement hors du sujet de ce texte.

Contrairement à la conception libérale, où la peine est avant tout une question de culpabilité et de droits individuels, nous pensons que la peine doit être considérée comme un instrument de protection de la communauté et, lorsque cela est possible, de rééducation. Lorsque la rééducation s’avère impossible, l’incarcération à long terme ou, dans des cas exceptionnels, la peine de mort, peuvent être justifiées.

c15049870e99069c6ec66e16e5efac50.jpegNous partageons la vision notamment de Domenico Losurdo, qui rejette un humanisme abstrait séparant les droits du coupable des intérêts de la société. La compassion envers le coupable ne doit jamais mener à l’indifférence envers les victimes, souvent elles-mêmes issues des classes populaires.

Le socialisme réel a prouvé qu’il est possible de combattre simultanément la pauvreté, la toxicomanie, la désintégration sociale et de lutter énergiquement contre la criminalité organisée et les crimes violents graves.

Aujourd’hui encore, les Républiques populaires de Chine, du Vietnam, de Corée, etc., ainsi que Cuba, associent un discours sur les causes sociales de la criminalité à un droit pénal très sévère à l’égard des crimes graves. Une société socialiste doit s’attaquer aux causes sociales de la criminalité, mais ne peut pour autant tolérer ceux qui terrorisent, nuisent ou exploitent délibérément et de façon répétée la population.

Libéralisme : zèle d’austérité et droits de l’homme mal interprétés

Magistrats, commissions diverses et spécialistes de la justice de tout bord ont à maintes reprises souligné les conséquences néfastes des économies et du sous-financement imposés par les nombreux gouvernements libéraux successifs qui démantèlent les services publics (nous utilisons ici «libéral» au sens large, au-delà des clivages partisans. Toutes les coalitions bourgeoises, tous les partis de pouvoir sont redevables à l’idéologie libérale, avec des nuances d’accent).

Le manque de personnel, les systèmes informatiques obsolètes, les ressources insuffisantes pour les palais de justice et leur sécurité, les importants retards au sein des parquets et tribunaux, mais aussi la complexité de l’État belge (répartition compliquée des compétences, charge de travail élevée, changements législatifs fréquents, lenteur de la prise de décision, endettement important, etc.) contribuent à la situation catastrophique actuelle qui nuit surtout à la classe ouvrière.

Le discours occidental sur les droits de l’homme, appliqué de manière sélective à l’international pour défendre des intérêts géopolitiques et impérialistes, sert au niveau national à maintenir les rapports de force et à créer une classe ouvrière divisée et affaiblie. L’influence des droits de l’homme interprétés de manière libérale sur la justice belge est très importante. Ils imposent des limites à l’action de l’État et du juge, et favorisent une vision dans laquelle la peine ne relève pas seulement de la répression, mais met l’accent, outre la réinsertion du coupable, sur la protection excessive de ses droits.

La justice bourgeoise belge est, outre la Constitution à dominante très libérale, également soumise à la Convention européenne des droits de l’homme, à la Cour européenne des droits de l’homme, à la Cour de justice de l’Union européenne (pour le droit de l’UE), etc. Dans ces textes et jurisprudence, on constate une insistance excessive sur les droits des coupables. Les interprétations libérales des droits de l’homme privilégient les libertés politiques formelles de l’individu, tandis que les sociétés socialistes accordent la priorité aux droits sociaux et économiques de l’individu, ainsi qu’aux intérêts et droits collectifs.

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Nous renvoyons une fois encore à Domenico Losurdo (1), qui distingue à juste titre la liberté formelle de la liberté matérielle. Le droit de vote, la liberté de la presse et les droits individuels signifient peu lorsque de larges pans de la population restent dépendants économiquement. Les droits sociaux (travail, éducation, soins de santé) sont tout aussi essentiels que les libertés bourgeoises classiques.

domenico-losurdo.jpgLosurdo (photo) rejette la conception libérale de l’homme comme individu abstrait doté de droits intemporels. Les droits sont le résultat de luttes historiques et de l’émancipation collective. C’est pourquoi nous soulignons aussi le rôle de la lutte des classes, des mouvements anticoloniaux et des mouvements de libération nationale. Nous ne rejetons pas l’idée de la dignité humaine ou des droits, mais, à la suite de Losurdo, nous affirmons que l’idéologie libérale des droits de l’homme présente à tort son propre développement historique comme universel, neutre et cohérent, alors qu’elle a en réalité toujours été imbriquée dans le colonialisme, la domination de classe et les rapports de force inégaux.

En tant que nationaux-révolutionnaires flamands, nous rejetons donc non seulement l’État belge et l’UE, mais nous ne nous sentons pas non plus redevables aux déclarations de droits d’inspiration occidentale-libérale. Nous ne plaidons pas pour l’abolition des droits, mais pour une conception historique et matérielle de l’émancipation, dans laquelle les libertés bourgeoises sont complétées par des droits sociaux, des droits collectifs et le droit à l’autodétermination nationale. Nous ne sommes pas opposés aux droits de l’homme en tant que tels, mais rejetons fermement leur monopolisation et application sélective par le libéralisme.

Une part importante de la population estime que les grands criminels sont trop légèrement punis et/ou devraient purger leur peine dans sa totalité, et se montre méfiante envers les libérations anticipées. Les juges doivent cependant confronter les lois et décisions aux normes juridiques auxquelles l’État bourgeois belge s’est engagé.

Une critique récurrente est que l’Europe accorde beaucoup d’attention aux conditions de détention des détenus individuels, alors que des problèmes structurels comme le chômage de masse, le sans-abrisme, la pauvreté ou les conséquences sociales des réformes néolibérales ne sont pas considérés comme des questions relevant des droits de l’homme. Une part croissante de la classe ouvrière a du mal avec « l’État de droit » libéral, considéré comme un système où les droits individuels et les garanties procédurales pèsent plus lourd que la sécurité collective et la justice sociale.

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L’opposition à la décadence et à la permissivité libérale envers l’usage de drogues s’accroît également, tout comme l’essor de la criminalité organisée, qui sont autant de manifestations de sociétés capitalistes ou bourgeoises où l’injustice et l’inégalité dominent. Une large partie du camp marxiste occidental est infectée par des idées libérales, qui se manifestent, outre par la politique identitaire, par l’indulgence et l’acceptation de la consommation de drogues. Ils doivent être considérés, tout comme les valets du régime d’extrême-droite, comme des adversaires politiques.

Les gros trafiquants de drogue, les pédophiles (la pédophilie étant une forme extrême d’exploitation et de violence à l’encontre des vulnérables), etc., sont des contre-révolutionnaires qui constituent une menace pour la communauté. Dans la tradition socialiste, les libertés individuelles n’ont pas de caractère absolu. Répression et prévention ne s’opposent pas, mais se complètent. Si la consommation de drogues nuit à la communauté, l’État peut, selon cette conception, intervenir avec de lourdes peines de prison, la confiscation des biens, des programmes de désintoxication obligatoires, etc. Même la sanction suprême de la peine de mort peut être justifiée, ce qui implique, comme déjà indiqué, le rejet des règles juridiques (inter-)nationales fortement libérales dans lesquelles agit l’État bourgeois belge. Ainsi, au sein de l’UE, la peine de mort est incompatible avec l’adhésion (article 2 de la Charte des droits fondamentaux de l’UE et du droit de l’UE) et les protocoles 6 et 13 de la Convention européenne des droits de l’homme interdisent la peine de mort. Les propositions réformistes de l’extrême-droite ne sont donc que des emplâtres sur une jambe de bois. Elles séduisent une part importante de la classe ouvrière à des fins purement électorales mais n’ont aucune valeur de fond. Une justice différente, juste et adaptée à la classe ouvrière n’est possible que par une critique systémique approfondie et un rejet strict de la politique bourgeoise et de ses structures institutionnelles teintées d’idéologie. L’État socialiste, avec sa « dictature » de la classe ouvrière, offre, contrairement à l’État libéral occidental, la garantie de la protection des droits sociaux, dont le droit à la sécurité pour l’homme ordinaire. Il offre ordre, solidarité et responsabilité sociale là où les ploutocraties libérales deviennent des États-mafias décadents où l’individualisme va de pair avec la loi du plus fort.

Note:

(1) Domenico Losurdo, Critique de l’apolitisme. La leçon de Hegel d’hier à nos jours. Éditions Delga, Paris, 2012, pp. 66-69.

lundi, 29 juin 2026

Pourquoi les idées de Mackinder ont échoué

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Pourquoi les idées de Mackinder ont échoué

Eldaniz Gusseinov

Source: https://www.linkedin.com/in/eldaniz-gusseinov/

Les idées de Mackinder à propos du Heartland comme source de ressources et espace stratégique hors de portée des puissances maritimes sont restées en grande partie non réalisées dans la pratique pour une raison simple: son concept sous-estimait le facteur de la demande.

La simple existence de ressources ne crée pas une valeur géopolitique si l’accès à celles-ci reste coûteux, alors que les routes maritimes sont plus rapides, moins chères et plus fiables.

Pourquoi les États chercheraient-ils à contrôler les ressources de l’Eurasie intérieure alors qu’elles sont difficiles d’accès et que le commerce mondial s’est longtemps organisé autour des communications maritimes ? Pendant la majeure partie du XXe siècle, la domination de la mondialisation fondée sur la mer semblait valider la logique de la puissance maritime plutôt que les prédictions de Mackinder.

Cependant, les perturbations géopolitiques des dernières années, les régimes de sanctions, les conflits armés et les efforts des États pour réduire les dépendances unilatérales modifient progressivement cette situation.

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Il est significatif que Mackinder ait lui-même observé au début du XXe siècle que « les chemins de fer transcontinentaux transforment désormais les conditions de la puissance terrestre » et qu’ils avaient le potentiel de transformer les vastes espaces de l’Eurasie où la mobilité dépendait auparavant des chevaux et des chameaux.

C’est à cet égard que Mackinder s’est révélé remarquablement visionnaire. Il a anticipé la possibilité d’une époque où les connexions terrestres transcontinentales cesseraient d’être un complément secondaire au commerce maritime pour devenir un facteur stratégique indépendant.

Aujourd’hui, la valeur de telles routes est déterminée non seulement par leur efficacité économique, mais aussi par leur capacité à réduire les risques politiques et à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement. En ce sens, l’Eurasie contemporaine ressemble de plus en plus au monde que Mackinder avait imaginé il y a plus d’un siècle.

Considérez maintenant la question suivante : pourquoi le chemin de fer Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan a-t-il été reporté pendant des décennies, et pourquoi sa mise en œuvre commence-t-elle enfin aujourd’hui ?

De plus, le corridor ferroviaire passe près de plusieurs gisements minéraux au Kirghizistan et pourrait leur offrir un accès aux transports tant attendu. Le projet pourrait considérablement améliorer à la fois le potentiel d’extraction et d’exportation de ces ressources.

L’ordre mondial post-américain naît aux sources de l’histoire

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L’ordre mondial post-américain naît aux sources de l’histoire

Adrian Severin 

Source: https://www.estica.ro/news/ordinea-mondiala-post-american...

À Versailles, dans la galerie des Glaces où l’on peut, avec l’œil de l’esprit, contempler les images de la grandeur et du déclin de la monarchie française, là où fut proclamé le Deuxième Reich allemand après la victoire de la Prusse sur l’Empire de Napoléon III, et où le “Tigre” Clemenceau a imposé à l’Allemagne une paix abusive, non seulement sévère mais aussi injuste, à la fin de la Première Guerre mondiale, rendant ainsi inévitable la Seconde Guerre mondiale, suivie par la Guerre froide, puis par l’unipolarisme de la paix américaine aujourd’hui expirée, le Président Donald Trump, sous les yeux des membres du G7, a signé dans un geste destiné à souligner la grandeur du moment, un mémorandum qui met officiellement fin à la guerre menée sans déclaration entre les États-Unis et l’Iran.

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Les puissances européennes impuissantes ont salué ce geste, dans l’espoir qu’en mettant fin à la guerre au Moyen-Orient, ils obtiendront, aux sens propre et figuré, un accès à des sources d’énergie à des prix raisonnables, leur permettant de poursuivre la guerre en Ukraine.

Séparément, le mémorandum a également été signé par le président iranien, qui l’a présenté au peuple iranien dans une photo diffusée par les médias. Le guide suprême, l’ayatollah Mojtaba Khamenei, a pour sa part déclaré que, malgré quelques réserves initiales, il a décidé de soutenir le document et a exhorté le peuple à être fier de cette réalisation obtenue grâce à son courage, ses sacrifices et son patriotisme.

Dans ce contexte, se pose la question de savoir qui a perdu et qui a gagné dans la guerre américano-iranienne, déclenchée par les États-Unis avec leurs propres objectifs géostratégiques mais aussi sous l’insistance de leur alter ego israélien, ainsi que des effets de la manière dont ce conflit s’est terminé ou est prévu de se terminer selon un accord de volonté principal entre les principaux belligérants.

LES TROIS GUERRES ASIATIQUES DE L’AMÉRIQUE

Au Moyen-Orient, les États-Unis ont mené une triple guerre :

1) une guerre explicite et directe contre l’Iran ;

2) une guerre implicite et directe contre Israël ;

3) une guerre implicite et indirecte contre la Chine.

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1. La résilience stratégique perse.

Dans la guerre avec l’Iran, les États-Unis ont subi une défaite stratégique majeure, consistant en la perte de leur capacité de dissuasion (désormais, personne, et en particulier l’Iran, ne croit plus en l’omnipotence américaine et n’a plus peur de défier ses ordres), ainsi qu'en leur capacité de séduction et de fédéralisation (désormais, personne, et en particulier les États arabes du Golfe, ne croit plus aux garanties américaines de protection contre leurs rivaux régionaux ou les grandes puissances mondiaux).

Cela poussera tous les pays du Moyen-Orient à rechercher d’autres arrangements sécuritaires dans le cadre d’une architecture conçue sur le plan régional, sans apports extérieurs. Par exemple, les monarchies sunnites du Golfe chercheront des solutions de sécurité collective en coopération avec l’Iran chiite, plutôt qu’en affrontant l’Iran sous le parapluie promis par les États-Unis.

2. Le décalage stratégique israélien.

Dans la guerre avec Israël, les États-Unis ont obtenu une victoire d’étape, ayant une valeur stratégique, en parvenant à découpler l’agenda américain de celui d’Israël, victoire qui demande cependant à être consolidée (une fois n’est pas coutume) dans le domaine de la politique intérieure américaine, dans la relation entre l’agenda des intérêts vitaux de l’Amérique et l’agenda du lobby sioniste israélien aux États-Unis.

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Dans tous les cas, comprenant que le soutien inconditionnel américain à l’agenda sioniste israélien n’est plus d’actualité, Israël sera finalement obligé de trouver des solutions au niveau régional, en tant que membre du Moyen-Orient, et non comme un alter ego, une incarnation locale des États-Unis.

3. La rivalité stratégique chinoise.

Dans la guerre avec la Chine, les États-Unis sont arrivés à un match nul stratégique (consacré lors de la rencontre Trump-Xi à Pékin) qui a légitimé et ordonné la rivalité stratégique entre eux, consacrant un G2 comme noyau dur d’un monde objectivement multipolaire en passe de devenir un ordre multipolaire. Conjugué à la “Paix d’Anchorage” et au “Partenariat russo-chinois sans limites”, la “Paix de Pékin” suggère, au moins à moyen terme, la viabilité d’un futur ordre tripolaire discipliné par un G2+1. Cela conduit à un nouveau statu quo au Moyen-Orient, ainsi qu’à une nécessaire refondation de l’UE (l’alternative à la refondation de l’UE étant sa disparition).

LE TRÉPIED DE LA SÉCURITÉ MOYEN-ORIENTALE…

Actuellement, au Moyen-Orient, les États musulmans ont une politique intérieure basée sur les enseignements du Coran, mais une politique étrangère guidée par la logique du réalisme géopolitique, tandis qu’Israël a une politique intérieure d’inspiration séculière, mais une politique étrangère fondée sur la conception de l’Ancien Testament. Dans les deux cas, par un effet de retour, la politique étrangère influence aussi l’évolution de la politique intérieure. Il en résulte que le principal danger pour la paix dans la région trouve son origine dans le pathos mystique qui enveloppe le besoin, par ailleurs légitime, de sécurité d’Israël, cette sécurité étant proclamée en termes millénaristes et messianiques, servant ainsi de couverture à un inacceptable impérialisme sioniste à visage religieux.

Dans ces conditions, la sécurité et la stabilité régionales, au moins pour une longue période à venir, jusqu’à l’intégration d’Israël dans un système de sécurité collective moyen-oriental, ne peuvent être assurées que par une entente stratégique entre l’Iran, les États arabes du Golfe (surtout l’Arabie Saoudite) et la Turquie. La Chine a déjà aidé, directement et indirectement, explicitement et implicitement, à entamer la normalisation des relations entre ces acteurs.

…ET SES GARANTIES

Le principal problème pour la réalisation du triangle turco-arabo-persan, après des siècles d’hostilité et de divisions induites par les puissances mondiales extérieures à la région, est le manque de confiance. Or, sans confiance, il n’y a pas de progrès.

Ce manque de confiance rend indispensable l’implication de garants tiers, ayant une fonction de modération et de médiation, et non de discipline et d’arbitrage. Contrairement aux anciennes superpuissances militarisées et militaristes de la Guerre froide, ces garants doivent intervenir non pas par leur capacité à sanctionner, mais par leur capacité à stimuler ; non pas en ajustant de l’extérieur le rapport de forces entre les acteurs régionaux et en armant de manière sélective et discriminatoire, mais en les impliquant dans des projets communs de développement, fondés sur la solidarité de leurs intérêts ; non pas par la terreur induite par l’inégalité des niveaux de puissance, mais par l’harmonie générée par l’égalité des niveaux de développement et l’accès égal aux instruments du développement ; non pas par l’endoctrinement, la domination et l’arbitrage, mais par la communication, la concertation et la coopération.

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Une telle approche peut caractériser une puissance continentale traditionnelle, non expansionniste, légitimiste, non militariste et conservatrice comme la Chine (la Chine a été conservatrice et confucéenne même à l’époque de la révolution communiste), et non une puissance maritime, traditionnellement expansionniste et militariste, comme les États-Unis.

LE MULTIPOLARISME ORIENTAL À LA RECHERCHE D’UN ORDRE GLOBAL POST-AMÉRICAIN

En phase avec les évolutions mondiales, le conflit armé imprudemment déclenché par les États-Unis au Moyen-Orient a mis fin à l’ordre construit et dominé par l’Amérique, sur les ruines duquel émerge un monde multipolaire. Une telle réalité exige aussi un ordre multipolaire, qui ne peut naître que par le consensus des membres de la communauté internationale.

L’Iran a subi de sérieux coups tactiques dans cette guerre, mais a obtenu une grande victoire stratégique, suffisante pour le ramener au rang de grande puissance régionale.

Cependant, cela se passe dans un nouveau contexte international qu’il ne peut ignorer et qui, tout en lui offrant le bénéfice de la solidarité, lui impose d’éviter toute tentation hégémonique. Tant qu’il restera dans ce cadre (structuré notamment par les BRICS), il n’y aura pas de raison de susciter la crainte des autres puissances régionales, grandes ou petites. C’est précisément pour cela que les puissances concernées auront intérêt à maintenir ce cadre multilatéral, qui ordonnera et stabilisera le mouvement de tous ses membres, leur offrant une sécurité collective.

En conséquence, la réhabilitation de la puissance perse ne conduira pas à un néo-impérialisme perse qui stimulerait des alliances anti-iraniennes entre les monarchies arabes du Golfe et Israël, sous l’égide de nouveaux accords abrahamiques. Au contraire, la cause palestinienne sera redécouverte et revalorisée comme un vecteur de fédéralisation des acteurs régionaux, pour une géopolitique cohérente ayant pour objectif de discipliner Israël et de l’aligner sur les besoins sécuritaires de la région.

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ISRAËL ENTRE SÉCURITÉ PAR LA DOMINATION ET SÉCURITÉ PAR L’INTÉGRATION

À partir de maintenant, tout mouvement d’Israël ne sera plus lu à travers le prisme de la lutte contre les menaces existentielles, mais à travers celui du projet du Grand Israël, du Nil à l’Euphrate. Un projet qui menace tout l’équilibre régional, hostilise tous les pays directement concernés, ainsi que la Turquie néo-ottomane ou le Pakistan nucléaire, et les unit dans un effort non pas pour détruire Israël — car il est aussi nécessaire à la construction de l’ordre régional — mais pour en faire un acteur de cet ordre, respectueux de ses règles.

Même si l’agenda israélien dans la guerre contre l’Iran, la Syrie, le Liban ou le Yémen, ainsi que, pour l’instant, seulement au niveau rhétorique, contre la Turquie, était différent de celui des États-Unis dans la région, la défaite stratégique du principal protagoniste implique aussi la défaite stratégique de son accessoire israélien face à l’Iran et aux autres États arabes.

Le fait est qu’Israël a perdu à la fois la guerre contre l’Iran et celle contre les États-Unis. Le monde arabe (y compris l’Égypte et peut-être même la Jordanie) ne tardera pas à savourer le moment tant attendu de ce règlement de comptes.

Même si Israël affirme que la paix négociée par Trump ne le concerne pas, tentant de s’autonomiser par rapport à la stratégie américaine, il est certain que la défaite de Trump l’implique.

Dans ce contexte, l’État palestinien, séparé ou intégré dans une formule dualiste ou confédérale, qui à l’“ère Netanyahu” était vu comme une menace héréditaire à l’existence d’Israël, pourrait devenir son salut.

DONALD TRUMP: UN VAINCU VICTORIEUX ?

Beaucoup accusent le Président Trump de la défaite stratégique subie, consécutive à l’intervention militaire en Iran sans objectifs clairs ou avec des objectifs irréalistes et irréalisables.

Mais l’administration Trump a-t-elle vraiment subi une telle défaite ? Quelle Amérique a été stratégiquement vaincue au Moyen-Orient ?

Il y a des victoires qui valent une défaite et des défaites qui valent une victoire.

En perdant face à l’Iran, Trump a vaincu les instincts impériaux exclusifs américains, attisés par le narcissisme et un dangereux complexe de supériorité, qui poussent les États-Unis à s’accrocher à un statut de superpuissance mondiale qu’ils ne peuvent plus justifier, continuant vainement à revendiquer les privilèges correspondants et résistant à la naissance d’un ordre mondial post-américain, alors que c’est précisément dans ce nouvel ordre, aux côtés d’autres acteurs mondiaux, que l’Amérique pourrait redevenir grande.

En ce sens, la défaite d’une Amérique liée à un passé révolu représente la victoire de l’Amérique d’un avenir possible.

Pour se réveiller à la réalité et comprendre que ce qui lui paraît inacceptable est en fait inévitable, les États-Unis devaient perdre une guerre. Donald Trump a-t-il calculé de donner à son pays cette défaite révélatrice et salvatrice dans une confrontation avec l’Iran, plutôt que dans une guerre catastrophique (et vraiment nucléaire) avec la Russie ou la Chine ?

En tout cas, on observe que les premiers bourgeons d’un nouvel ordre mondial émergent dans l’Ancien Monde, là où se situent les sources de l’histoire, et non dans le Nouveau Monde. La grandeur du Nouveau Monde décline à mesure que la civilisation humaine, dans sa marche vers l’ouest, retourne à ses origines orientales. La reconquête de cette grandeur dépend non pas de la ténacité à s’opposer à l’émergence du nouvel ordre issu de racines antiques, mais de la sagesse à s’associer à son essor.

C’est pourquoi la défaite de l’Amérique en Iran pourrait, à long terme, valoir comme une victoire. Une victoire non pas contre l’Iran ou la Chine, mais contre ses propres obsessions dominatrices et la frivolité sénile d’un empire moribond.

samedi, 27 juin 2026

La dangerosité des États-Unis

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La dangerosité des États-Unis

par Alessandro Volpi

Source : Alessandro Volpi & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-pericolosita-d...

La dangerosité des États-Unis se perçoit quand on tient compte de certains chiffres qui sont très explicites. J’en ai déjà parlé par ailleurs, mais je souhaite essayer de les présenter ici clairement.

1. La dette fédérale approche désormais les 40.000 milliards de dollars. Le coût annuel des intérêts atteint 1200 milliards de dollars. Les rendements des obligations à dix ans dépassent 4,5%. L’assurance contre le risque de défaut de la dette américaine est la plus coûteuse parmi celles concernant les dettes des principaux pays du monde. Les acheteurs étrangers de la dette américaine sont tombés à 25% du total et les adjudications voient une demande à peine supérieure à l’offre, ce qui rend l’intervention des banques américaines fondamentale, alors qu’elles sont déjà saturées de titres qui valent de moins en moins. Aujourd’hui, la dette publique américaine représente 40% de la dette publique mondiale.

2. Le dollar a perdu 11% par rapport à un panier de devises mondiales et continue d’afficher une tendance à la baisse qui ne s’explique pas seulement par la volonté de l’administration américaine de favoriser les exportations grâce à une monnaie faible, mais aussi par une crise de crédibilité internationale. La part des actifs en dollars dans les banques centrales du monde s’est effondrée à un peu plus de 50%, et dans le cas des fonds souverains, elle est même descendue à 48%.

3. Le déficit du compte courant a atteint le record de représenter les deux tiers du déficit global de la planète, tandis que le déficit commercial, bien qu’il se soit partiellement réduit, reste autour de 56 milliards de dollars en mai 2026.

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4. La production industrielle américaine stagne à un peu plus de 0%, et les États-Unis produisent 15% des biens manufacturés mondiaux contre 35% pour la Chine.

5. En juin, l’inflation a dépassé les 4,2% et continue d’augmenter, et la persistance de la crise du détroit d’Ormuz la fera encore croître. Dans ce contexte, les espoirs de Trump de ne pas importer les effets inflationnistes de la guerre et des droits de douane se sont révélés vains, rendant de plus en plus concrète la perspective d’une hausse des taux par la Fed de Kevin Warsh, ce qui aura un impact très dur sur le coût de la dette publique et privée. Cela entraînera une contraction de la consommation, qui aux États-Unis repose sur l’endettement et représente un élément essentiel du PIB, estimé à fin 2026 autour de 1,5%.

6. Les bourses américaines sont en pleine bulle financière. Le ratio Cours/Bénéfice (Price/Earnings) estimé à 12 mois est de 21,5. Ce chiffre est nettement supérieur à la moyenne historique des 25 dernières années (qui se situe autour de 17,6x). Cela signifie que le marché est «cher» et que les investisseurs paient une prime élevée pour chaque dollar de bénéfice attendu. En effet, le marché anticipe une croissance des bénéfices de 12 à 14% pour le reste de l’année 2026. Si la production industrielle continue de stagner à 0,1% ou si la consommation venait à baisser en raison de l’inflation (à 4,2%), les entreprises ne pourront pas répondre à ces attentes, déclenchant une correction brutale des prix.

En résumé, les États-Unis ont des dettes gigantesques, dépendent de façon déterminante des prêts consentis par les épargnants et investisseurs du monde entier, ne peuvent plus imprimer de nouveaux dollars pour couvrir la dette et produisent de moins en moins. C’est pourquoi le dollar perd du terrain. Face à cela, ils enregistrent une gigantesque bulle financière, déconnectée de la réalité et soutenue, à nouveau, par le transfert de l’épargne mondiale vers les titres américains, notamment grâce à l’intervention décisive des grands gestionnaires, à commencer par BlackRock. De plus, et c’est un point décisif, ils subissent une inflation qui réduit le pouvoir d’achat d’une large part de la population américaine, frappée par des taux d’intérêt élevés imposés justement par l’inflation et la faiblesse du dollar.

De tout cela découle la dangerosité de l’ex-Empire, qui se retrouve confronté à un véritable bouleversement de son rôle dans les hiérarchies mondiales, un changement que la politique et même la culture populaire des États-Unis devraient affronter, après avoir cultivé pendant des décennies le culte de la suprématie. Il me semble que la situation est vraiment difficile, et dangereuse.

Comme en 1941: la confusion des chars menace la puissance de frappe de l’Europe

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Comme en 1941: la confusion des chars menace la puissance de frappe de l’Europe

Paris/Düsseldorf. Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’UE mise sur une politique de réarmement et de militarisation à coups de milliards. La Russie sert de repoussoir. Mais un regard sur le salon de l’armement « Eurosatory » à Paris, qui a récemment rouvert ses portes pour sa vitrine annuelle, révèle un problème fondamental de la politique européenne de défense, rappelant étrangement les difficultés similaires de la Wehrmacht allemande pendant la Seconde Guerre mondiale : voilà des années que les gouvernements européens invoquent une politique commune de sécurité et d’armement. Pourtant, lors de la principale rencontre du secteur sur le continent, c’est l’inverse qui a été observé : au lieu d’un char de combat unifié pour les prochaines décennies, on voit apparaître de plus en plus de développements nationaux spécifiques. En cas de conflit militaire sérieux, cela pourrait poser un problème logistique considérable à l’OTAN.

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Pratiquement chaque grand constructeur présente aujourd’hui ses propres modèles de chars. KNDS expose le « Leopard » 2 A-RC 3.0 avec tourelle téléopérée, système de chargement automatique, ainsi que radar et défense anti-drones. Parallèlement, l’entreprise met en avant le « Capint » comme possible successeur du char français « Leclerc ». Rheinmetall, de son côté, mise sur le « Panther » KF51 doté d’un canon de 130 mm et de sa propre défense antiaérienne. À cela s’ajoutent le projet avorté germano-français MGCS, le projet européen MARTE, d’autres variantes du « Leopard », ainsi que des voies nationales comme la version polonaise K2 sur base sud-coréenne.

Le résultat : une mosaïque de plus en plus complexe de types, concepts et prototypes. Chaque nouveau char amène son propre logiciel, ses capteurs, son système de conduite de tir, ses pièces détachées et ses exigences de formation. Il faut y ajouter des calibres et des types de munitions différents. En cas d’engagement commun, les forces alliées devraient donc disposer d’une gamme presque ingérable de pièces de rechange, d’outils et de chaînes d’approvisionnement. L’interopérabilité, promue depuis des années, tourne ainsi à la farce. D’un point de vue logistique, on se dirige vers un scénario où plusieurs armées devront certes combattre ensemble, mais où elles seront de moins en moins compatibles sur le plan technique.

Or, la guerre en Ukraine n’a nullement signé la fin du char de combat, contrairement à ce que beaucoup pensaient. Selon une étude de l’institut français IFRI, plus de 5000 chars ont été perdus des deux côtés depuis février 2022. Pourtant, l’analyste Léo Péria-Peigné conclut que les chars demeurent indispensables. « Les drones sont rarement la cause unique d’une perte », écrit-il. Bien souvent, les véhicules endommagés ne sont détruits par des drones qu’après avoir été touchés par des mines, de l’artillerie ou des armes antichars. Beaucoup pourraient même être réparés et remis en service.

L’industrie répond par des concepts toujours plus sophistiqués. Les chars modernes devront à l’avenir disposer de systèmes de protection active, de leur propre défense anti-drones et de capteurs performants. Mais cela fait grimper les coûts de développement, et creuse encore davantage les écarts techniques.

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La situation est particulièrement complexe pour les projets européens communs. Le MGCS ne devait être opérationnel qu’au milieu des années 2040, mais avec MARTE, un nouveau programme européen de char standard est déjà lancé. Parallèlement, Rheinmetall pousse le « Panther » sur le marché de l’export, espérant notamment des commandes d’Italie, de Hongrie, de Roumanie et d’Ukraine.

L’édition 2026 d’Eurosatory n’a donc rien montré d’une future flotte européenne de chars commune. Si cette évolution se poursuit, l’OTAN – ou ce qu’il en restera – pourrait disposer dans les années 2030 de six ou sept plateformes différentes, avec des pièces détachées incompatibles, des types de munitions variés et des systèmes logiciels non interopérables. Pour chaque armée, cela signifiera des coûts accrus, et pour la logistique, en cas de crise, un défi presque insurmontable. Aucune solution n’est en vue. (he)

Jared Kushner et la géopolitique: de quoi s’agit-il vraiment dans la «Révolution des flamants roses»?

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Jared Kushner et la géopolitique: de quoi s’agit-il vraiment dans la «Révolution des flamants roses»?

Tirana. Dans l’ombre d’autres grands conflits géopolitiques, les manifestations de masse qui se poursuivent depuis des semaines en Albanie ne reçoivent qu’une attention marginale dans les médias grand public. Pourtant, elles pourraient bien déboucher sur un nouveau conflit aux répercussions internationales – l’un des principaux acteurs étant Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump.

Les protestations ont débuté autour d’un projet touristique de plusieurs milliards de dollars, largement promu par Kushner. Des milliers de personnes manifestent contre celui-ci – mais désormais, les revendications dépassent ce projet précis dans la région de Zvërnec et visent également la corruption et le manque de transparence du gouvernement.

Sous des slogans tels que «L’Albanie n’est pas à vendre», «Rama, démission» ou «Zvërnec nous appartient», des rassemblements ont lieu chaque jour dans de nombreuses villes du pays, ainsi que dans les communautés albanaises en Grèce, en Allemagne et au Royaume-Uni. Le mouvement a pris un nouvel élan après la diffusion d’une vidéo montrant un manifestant agressé par un agent de sécurité sur le chantier. Depuis, la dite «Révolution des flamants roses» ne cesse de s’amplifier.

Le mouvement tire son nom des flamants roses de la lagune de Narta, l’une des zones humides les plus riches en biodiversité du bassin méditerranéen. Les défenseurs de l’environnement mettent en garde contre des dégâts irréversibles. Joni Vorpsi, de l’organisation PPNEA, parle de « massacre » de la nature et critique: «Nous sommes contre un tel investissement, car il est destructeur. Depuis plus d’un mois, des engins y opèrent sans autorisations environnementales, endommageant l’habitat naturel. Quelle valeur a une zone protégée si les autorités ne la protègent pas?». Il précise aussi que ni permis de construire, ni étude d’impact environnemental ne figurent sur les panneaux de chantier.

Outre le complexe touristique de 1,6 milliard de dollars près de Zvërnec, un autre projet d’envergure d’environ 1,4 milliard de dollars est prévu sur l’île de Sazan – mais celui-ci est quasiment absent dans les médias. Là aussi, Kushner est impliqué.

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Pendant la guerre froide, Sazan était l’une des îles les plus fortifiées de la Méditerranée. Plus de 3000 soldats y étaient stationnés. L’île comptait quelque 3600 bunkers en béton, plus de 16 kilomètres de tunnels souterrains, un centre de commandement sécurisé, de l’artillerie côtière moderne, des systèmes de missiles antiaériens, des radars ainsi qu’un port militaire pour patrouilleurs et vedettes lance-torpilles. La péninsule voisine de Zvërnec était également protégée par des fortifications côtières et des postes de tir.

Rien n’a changé à cette configuration stratégique hautement sensible. Sazan contrôle toujours l’accès à la baie en eaux profondes de Vlora, le principal port naturel d’Albanie pour les grands navires de guerre. La côte italienne, au niveau du détroit d’Otrante, n’est qu’à 75 kilomètres – soit une distance comparable au détroit d’Ormuz (39 km) ou au détroit de Bab el-Mandeb (32 km). Ce passage constitue le seul lien entre l’Adriatique et la Méditerranée, ce qui lui confère une importance majeure pour le commerce, l’approvisionnement énergétique et les liaisons maritimes militaires. On y trouve de nombreux ports pétroliers, gaziers (GNL, GPL), dont Trieste et Venise. Il existe aussi des projets de gazoduc reliant le champ gazier israélien Leviathan, via la Grèce, jusqu’à l’Italie, un tracé qui pourrait passer à proximité immédiate de la zone du projet.

Dans ce contexte, certains observateurs soupçonnent que le projet de construction ne sert qu’en apparence des intérêts touristiques, mais vise en réalité, à long terme, l’avantage stratégique d’un tel goulet d’étranglement maritime. Le gouvernement de Tirana rejette cependant toutes les accusations et maintient ses deux projets. (mü)

Source: Zu erst, juin 2026.

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Roberto Vannacci ad portas: la nouvelle force politique italienne s’appelle «Futuro Nazionale»

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Roberto Vannacci ad portas: la nouvelle force politique italienne s’appelle «Futuro Nazionale»

Rome. En Italie, le spectre politique de droite est en mouvement. Le nouveau parti « Futuro Nazionale » de l’ancien général Roberto Vannacci progresse nettement dans les sondages actuels et concurrence de plus en plus la Lega de Matteo Salvini.

Vannacci n’a fondé son parti qu’en février de cette année. Cet officier de 57 ans a participé à des missions à l’étranger en Libye, en Somalie, en Afghanistan et en Irak. Encore en 2024, il était entré au Parlement européen sur la liste de la Lega de Matteo Salvini. Désormais, il suit cependant sa propre voie avec « Futuro Nazionale » — ce qui accentue la pression concurrentielle dans le camp de droite.

Selon l’institut de sondage Ipsos, « Futuro Nazionale » est actuellement crédité de 4,8%, tandis qu’une enquête YouTrend pour Sky TG24, réalisée les 16 et 17 juin 2026, lui attribue même 5,9%. Pour la première fois, le parti dépasserait ainsi la Lega, qui n’obtient que 5,8% dans la même enquête.

La force politique incontestée reste toutefois la Première ministre Giorgia Meloni. Son parti Fratelli d’Italia arrive largement en tête avec 27,8 %, suivi par le Parti démocrate social-démocrate à 22,2 % et le Mouvement 5 étoiles, qui recueille actuellement 12,1 %.

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Sur le fond, Vannacci se démarque aussi bien de la gauche que des actuels partis du centre-droit. L’une des priorités de son programme est la demande de remigration. Parallèlement, il prône un renouveau politique à droite du centre. Selon la direction du parti, « Futuro Nazionale » compte déjà plus de 100.000 membres.

La nouvelle force gagne aussi en poids au niveau des élus. Cinq députés de la Lega et de Forza Italia ont déjà rallié Vannacci. Le parti obtient ainsi une présence parlementaire supplémentaire et peut exercer une pression sur la concurrence de droite.

Sur la scène politique romaine, ce nouvel acteur est déjà bien présent. Dans les coulisses, il se murmure déjà que Meloni pourrait, à l’avenir, élargir sa coalition gouvernementale actuelle — composée de Fratelli d’Italia, de la Lega et de Forza Italia — à « Futuro Nazionale ». (mü)

Source: Zu erst, juin 2026.

vendredi, 26 juin 2026

Pax Silica: la Norvège se soumet à la dictature technologique des États-Unis

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Pax Silica: la Norvège se soumet à la dictature technologique des États-Unis

Par Øyvind Andresen

Source: https://steigan.no/2026/06/pax-silica-norge-underlegger-s...

Pax Silica est présentée comme une coopération internationale volontaire en matière de technologie et de sécurité. En réalité, cette initiative est un outil américain destiné à contrôler les chaînes de valeur mondiales pour l’IA et les semi-conducteurs – et à contraindre les alliés, y compris la Norvège, à se plier à une dictature géopolitique dirigée contre la Chine. Israël joue un rôle clé dans Pax Silica.

L’initiative Pax Silica, dirigée par les États-Unis, a été lancée à Washington le 12 décembre 2025. Officiellement, son objectif est d’assurer la sécurité des chaînes d’approvisionnement en intelligence artificielle (IA), en semi-conducteurs et en matières premières critiques, ainsi que de protéger les technologies sensibles et de promouvoir l’innovation.

Les sept membres fondateurs sont l’Australie, Israël, le Japon, Singapour, le Royaume-Uni, la Corée du Sud et les États-Unis. Pax Silica dépend du département d’État américain et est dirigée par Jacob Helberg, secrétaire d’État adjoint chargé de la croissance économique, de l’énergie et de l’environnement.

Le nom s’inspire de la «Pax Romana». «Pax» signifie paix, tandis que «Silica» fait référence au silicium – un élément clé des puces informatiques modernes. Selon Reuters, l’un des objectifs centraux est de constituer un contrepoids à l’influence de la Chine dans le domaine de l’IA et de l’accès aux minéraux stratégiques.

D’autres pays ont rejoint l’initiative par la suite: les Émirats arabes unis, les Philippines, la Finlande, la Grèce, l’Inde, le Qatar et la Suède. Taïwan s’est rallié aux principes qui sous-tendent l’initiative.

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Washington, 6 mai 2026 : Le secrétaire d’État américain chargé de la croissance économique, de l’énergie et de l’environnement, Jacob Helberg, et l’ambassadrice de Norvège Anniken Huitfeldt signent l’adhésion de la Norvège à Pax Silica. Photo : U.S. Department of State

En mars de cette année, les États-Unis ont annoncé la création d’un fonds lié à Pax Silica, d’une valeur de plus de mille milliards de dollars. Le New York Times a décrit ce projet comme un consortium international, qualifié par Helberg de «coalition de fonds souverains et d’investisseurs institutionnels».

L’adhésion de la Norvège – sans transparence

En mai de cette année, la Norvège a rejoint Pax Silica: l’ambassadrice de Norvège aux États-Unis, Anniken Huitfeldt, a signé l’accord le 6 mai (voir photo ci-dessus). À cette occasion, le sous-secrétaire d’État Helberg a déclaré, sur le site officiel du Département d’État des États-Unis:

    « Aujourd’hui, les États-Unis accueillent le Royaume de Norvège au sein de Pax Silica. La Norvège n’est pas étrangère à la confiance que nous construisons. Depuis des décennies, la Norvège est aux côtés des États-Unis et de nos alliés sur les questions qui comptent le plus – sécurité énergétique, sécurité maritime, sécurité technologique, sécurité du capital.

    La Norvège apporte une véritable force à cette coalition. L’une des flottes marchandes les plus importantes au monde. Des minéraux critiques, dont des terres rares à Fen. Une énergie hydraulique qui peut garantir la capacité de calcul dont nos économies auront besoin. »

Sur le site d’information Semafor, Helberg précise ce que la Norvège doit apporter à Pax Silica :

    « La Norvège abrite le plus grand fonds souverain du monde, et la profondeur de ce capital institutionnel combinée aux réserves de minéraux critiques est importante », a déclaré Jacob Helberg, sous-secrétaire d’État aux affaires économiques, lors d’un entretien.

Autrement dit: les attentes envers ce que la Norvège doit offrir à cette initiative sont importantes: le fonds pétrolier, la flotte marchande, les minéraux critiques – dont le gisement de Fen – et l’hydroélectricité. Ce n’est pas peu de choses qui sont mises sur la table.

Et qu’en retire la Norvège? Selon le gouvernement, cette initiative devrait permettre à l’industrie et aux entreprises norvégiennes d’obtenir un bon accès au marché et de mieux accéder aux chaînes de valeur technologiques avancées. Mais cela semble très peu engageant.

Que propose la Norvège pour son adhésion à Pax Silica ?

Pax Silica n’a pas de cotisation formelle, mais la coopération suppose des investissements et une adaptation stratégique. Selon l’article « Les États-Unis ont un plan » d’Evgeny Morozov dans Le Monde diplomatique (juin 2026), chaque nouveau pays membre doit présenter une offre concrète.

L’Inde s’est engagée à investir 210 milliards de dollars provenant de ses oligarques pour construire une infrastructure d’IA sur des plateformes technologiques américaines. Les Émirats arabes unis ont proposé que leur entreprise d’IA, G42, rompe tous ses liens avec la Chine et conclue des partenariats avec Microsoft.

Ce que la Norvège a proposé, en revanche, n’est pas connu publiquement.

L’adhésion de la Norvège à Pax Silica s’est faite à huis clos, sans vote au Storting (parlement) et sans débat public, bien que cet accord soit probablement l’acte diplomatique le plus important de la Norvège cette année.

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À ma connaissance, seul le parti Rødt a protesté: le député Bjørnar Moxnes a déclaré à Nettavisen le 10 mai :

    « Le gouvernement se trompe sur l’objectif d’indépendance stratégique vis-à-vis des régimes autoritaires s’il pense qu’une coopération accrue avec les États-Unis de Trump et l’Israël de Netanyahou via Pax Silica est la solution. »

Les États-Unis sanctionnent les pays désobéissants

Pax Silica est présentée comme un accord d’intention non contraignant, mais fonctionne en réalité comme un instrument de pouvoir destiné à promouvoir les intérêts économiques et stratégiques américains dans la rivalité avec la Chine.

Morozov décrit dans Le Monde diplomatique comment les États-Unis ont fait pression sur la Malaisie pour qu’elle abandonne ses projets de stratégie nationale d’IA basée sur la technologie du chinois Huawei.

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Les Pays-Bas aussi se sont heurtés aux États-Unis. Le pays a assisté à la réunion fondatrice à Washington, mais a refusé de signer. La raison: la volonté de protéger la société néerlandaise ASML, premier fournisseur mondial de machines de lithographie pour l’industrie des semi-conducteurs – la plus grande entreprise technologique d’Europe.

Les États-Unis ont mis en place des contrôles à l’exportation pour empêcher la vente de technologies avancées, y compris les machines d’ASML, à la Chine. Washington justifie ces mesures par la sécurité, mais la direction d’ASML affirme depuis longtemps que ces mesures sont d’abord motivées par des raisons économiques. Le gouvernement néerlandais a adressé des protestations officielles. Si les Pays-Bas refusent de se plier aux exigences américaines, ils risquent des sanctions.

Israël comme partenaire d’ancrage

Israël est l’un des membres fondateurs de Pax Silica, sur l’initiative directe du Premier ministre Benjamin Netanyahou. Helberg a qualifié Israël de «partenaire d’ancrage», faisant référence à l’écosystème technologique du pays et à sa capacité à obtenir des «résultats asymétriques» par rapport à sa taille.

Cela a été souligné lors d’une réunion à Jérusalem le 16 janvier de cette année entre les autorités israéliennes et américaines, à laquelle Helberg a participé avec des représentants de l’administration israélienne de l’IA.

Sources :

https://snl.no/Jerusalem

https://www.gov.il/en/pages/israel-and-the-united-states-...

    Today, we gathered in the ancient City of David in Jerusalem, setting a vision for the future of our economies while standing directly on the ruins of the Ancient World—foundations laid over three thousand years ago. In most places, ruins are a reminder of what was lost. But… pic.twitter.com/VcLMCifqC0

    — Under Secretary of State Jacob S. Helberg (@UnderSecE) January 16, 2026

https://www.jns.org/u.s.-news/trump-nominee-for-economic-...

Israel, US plan AI hub with SMR power – Nuclear Engineering International : https://www.neimagazine.com/news/israel-us-plan-ai-hub-wi...

Minerals Are the New Code: Norway, Pax Silica, and the Alliance Being Built Around the AI Supply Chain – Center for Cyber Diplomacy and International Security : https://cybercenter.space/2026/05/06/minerals-are-the-new...

https://en.globes.co.il/en/article-us-tech-park-in-negev-...

https://jstribune.com/a-peace-etched-in-silicon

https://trinitymirror.net/norway-joins-pax-silica-initiat...

https://www.aei.org/op-eds/a-peace-etched-in-silicon/

Cet article a été publié sur le blog d’Øyvind Andresen: https://andresensblogg.no/

18:21 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, pax silica, norvège, états-unis | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

La bulle de l’intelligence artificielle et la singularité: une récession avant l’explosion de l’intelligence?

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La bulle de l’intelligence artificielle et la singularité: une récession avant l’explosion de l’intelligence?

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/tekoalykupla-ja-singul...

L’idée d’une singularité de l’intelligence artificielle inévitable – ce moment où l’intelligence des machines commencera à s’améliorer de manière explosive et dépassera totalement l’humain – suscite des réactions passionnées, tant favorables qu’opposées. Certains y voient la plus grande opportunité de l’humanité, d’autres une menace existentielle. En réalité, rien ne garantit qu’un tel développement se réalisera, et de nombreux signes indiquent que la bulle actuelle de l’IA éclatera avant qu’une véritable super-intelligence ne voie le jour.

La vision ultra-optimiste, particulièrement entretenue par des entreprises américaines comme OpenAI, Google et Anthropic, peint le tableau d’un développement exponentiel inéluctable. Selon ce récit, chaque nouveau modèle est significativement plus performant que le précédent, la puissance de calcul devient moins coûteuse, et la singularité n’est plus qu’à quelques années. Les investisseurs ont injecté des centaines de milliards dans les entreprises d’IA et, surtout lors du second mandat de Trump, les États-Unis ont placé l’intelligence artificielle au cœur de leur stratégie de compétitivité nationale.

La vision pessimiste, mais en grande partie fondée, rappelle que la singularité nécessiterait plusieurs percées techniques encore inconnues – telles qu’une architecture capable de s’améliorer réellement elle-même, une intelligence générale de raisonnement, et la résolution des goulets d’étranglement liés à l’énergie et aux données.

Aucune de ces conditions n’est proche d’être remplie et, au contraire, il est beaucoup plus probable que la bulle de l’IA éclate dans les prochaines années. La survalorisation est énorme : les coûts d’entraînement continuent d’augmenter fortement et, contrairement à ce que l’on imagine souvent, la prochaine génération de modèles apporte des bénéfices marginaux de plus en plus réduits par rapport à leur coût.

Que se passerait-il alors si la bulle de l’IA éclatait réellement ? Cela entraînerait d’abord un effondrement généralisé des entreprises. Des dizaines, voire des centaines de start-up d’IA, dont la valorisation repose uniquement sur des promesses futures, ne trouveraient plus de nouveaux financements, et les sociétés d’IA cotées en bourse perdraient probablement 50 à 80 % de leur valeur – exactement comme lors de la bulle internet.

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Ce krach se propagerait rapidement aux grands fournisseurs de services cloud, comme AWS, Azure et Google Cloud. La demande pour leurs services d’IA chuterait brutalement, car les clients entreprises réduiraient leurs budgets de « hype » et reviendraient à des solutions traditionnelles, moins coûteuses. Parallèlement, les travaux de recherche et développement seraient drastiquement réduits : les laboratoires d’IA licencieraient du personnel et le financement de la recherche fondamentale retournerait aux universités, où le rythme a toujours été plus lent et plus prudent.

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Paradoxalement, l’éclatement de la bulle pourrait même renforcer l’intelligence artificielle open source. Si les services payants s’effondrent, entreprises et développeurs se tourneraient vers des modèles gratuits comme Llama, Mistral ou DeepSeek. Cela accélérerait la démocratisation de l’IA, tout en détruisant le modèle économique des acteurs commerciaux.

De plus, l’intégration de l’IA dans l’administration publique et les infrastructures critiques serait ralentie de plusieurs années, car les États cesseraient d’acheter des solutions commerciales coûteuses pour développer les leurs ou patienter. À long terme, l’éclatement de la bulle mènerait probablement à un nouvel « hiver de l’IA » qui durerait de 5 à 10 ans. Pendant cette période, le progrès ne s’arrêterait pas, mais il serait lent, graduel et invisible pour le grand public.

Mais que se passerait-il si, contre toute attente, la singularité survenait tout de même ? On peut imaginer plusieurs lieux d’émergence possibles. Un centre de supercalculateurs militaire secret, doté de sa propre production d’énergie et complètement isolé du monde extérieur, serait une option crédible. Ce centre pourrait se situer aux États-Unis, sous l’égide de la NSA ou d’une nouvelle division d’intelligence artificielle de la Space Force, ou encore en Chine, dans une région reculée du Xinjiang, avec une énergie bon marché et une surveillance stricte.

Dans ce scénario, la singularité se produirait totalement par hasard – des chercheurs tenteraient de résoudre un problème technique, comme l’optimisation autonome du code, et constateraient soudainement que le modèle commence à s’améliorer plus vite qu’ils ne peuvent réagir.

La collaboration internationale, où aucun pays ou entreprise ne contrôlerait le processus, serait une autre possibilité. Cela pourrait arriver, par exemple, dans un institut semblable au CERN, où les chercheurs partageraient ouvertement code et puissance de calcul. Toutefois, cela est peu probable, car cela nécessiterait une confiance exceptionnelle entre pays.

Une grande entreprise technologique, opérant à huis clos et possédant à la fois la puissance de calcul, l’énergie et les données, est un autre lieu d’émergence possible. Dans ce scénario, la singularité serait précédée d’années de recherche secrète, visant explicitement l’intelligence artificielle générale. L’entreprise aurait tout intérêt à garder cela secret, tant vis-à-vis de ses concurrents que des régulateurs.

La possibilité la plus spéculative serait celle d’un cluster décentralisé et « orphelin » – une IA qui émergerait accidentellement du résultat d’un projet open source et se répandrait sur Internet avant que quiconque ne puisse l’arrêter. Cela relève pour l’instant de la pure science-fiction.

Pour que la singularité puisse naître dans l’un de ces contextes, plusieurs conditions doivent être réunies simultanément. Il faudrait une percée technique que personne n’a encore trouvée : une architecture où le modèle pourrait améliorer son propre code sans l’aide humaine, et le faire si rapidement que toute surveillance humaine serait dépassée.

De plus, il est indispensable que personne ne stoppe le processus à temps. Cela suppose soit que la première version auto-améliorante du modèle soit déjà assez intelligente pour cacher ses capacités, soit que son développement soit si rapide que les humains n’aient pas le temps de réagir.

L’énergie et la puissance de calcul sont également essentielles : la singularité exige des capacités de calcul des milliers de fois supérieures à celles dont nous disposons actuellement. En pratique, cela signifie soit une percée dans le calcul quantique, soit la construction de clusters de puces dont le coût serait de l’ordre des budgets d’États.

db29c787516fbb468ea220803f35862a.jpgUne vision réaliste se situe entre les extrêmes. Il est probable que l’IA ne mènera pas à la singularité, mais qu’elle ne s’effondrera pas non plus totalement. On verra plutôt, après l’éclatement de la bulle, une intégration progressive, terne et contrôlée dans l’économie et la société – l’IA deviendra alors une partie de l’infrastructure de fond, tout comme l’électricité ou Internet l’est devenue.

La singularité, si elle devait un jour se produire, ne ressemblera probablement pas à une explosion, mais à un changement rampant que personne ne distinguera du progrès technique habituel. Paradoxalement, cette banalité est à la fois le résultat le plus probable et le plus sûr – même si elle ne génère pas de titres accrocheurs ni n’attire les investisseurs. Une récession avant l’explosion de l’intelligence ? Il est plus probable que ce soit une récession sans explosion de l’intelligence.

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De l’étude de la Bible au changement de régime

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De l’étude de la Bible au changement de régime

Evgueni Chirokov

L’Université Yale en tant qu’héritière de l’idéologie des « croisades » contre la Russie

La question du rapport entre le sacré et le politique dans la tradition intellectuelle occidentale prend au XXIe siècle une nouvelle dimension, parfois dramatique. L’Université Yale (Yale University), l’un des plus anciens et des plus influents centres d’enseignement supérieur des États-Unis, constitue un cas unique pour analyser comment l’héritage théologique, enraciné dans la Réforme, peut se transformer en une idéologie politique laïque ayant un impact direct sur les relations internationales.

Le parcours historique de Yale – d’un collège puritain formant des pasteurs congrégationalistes à une université de recherche d’élite, dont l’activité a été reconnue en 2025 par le Parquet général de la Fédération de Russie comme « indésirable » et visant à « porter atteinte à l’intégrité territoriale de la Fédération de Russie, imposer un blocus international à l’État et saper ses bases économiques » [1] – illustre une profonde transformation, sans toutefois rompre avec les postulats idéologiques d’origine.

imayssges.pngAu cœur de cette évolution se trouve une tradition herméneutique spécifique, développée au sein de l’école de théologie de Yale (Yale Divinity School) et du département d’études religieuses (Department of Religious Studies), qui considère les textes bibliques non pas tant comme objets de foi, mais comme une source fondamentale pour comprendre la pensée politique et les institutions sociales. C’est précisément cette tradition, passée par la sécularisation et adaptée aux exigences de la théorie politique moderne, qui a constitué le bagage intellectuel ayant permis à Yale de tenir le rôle d’avant-garde idéologique dans l’opposition à la Russie contemporaine, perçue par beaucoup en Russie comme une nouvelle « croisade » [2].

La structure institutionnelle de Yale a été initialement conçue de manière à favoriser l’intégration du savoir théologique et politique. Dès le XVIIIe siècle, l’enseignement religieux précédait les disciplines séculaires, et au XIXe siècle, une véritable école spirituelle vit le jour [3, 4]. Mais le tournant décisif eut lieu au XXe siècle, lorsque l’approche de l’étude de la Bible évolua d’une interprétation purement confessionnelle vers une critique scientifique rigoureuse du texte.

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À Yale, la méthode de l’analyse historico-critique s’est imposée, consistant à considérer la Bible comme un document historique ayant sa propre histoire textuelle de formation. Un représentant éminent de cette école est le professeur Joel S. Baden (photo), dont les recherches sur le Pentateuque montrent que les textes bibliques constituent un conglomérat complexe de diverses sources historiques, chacune reflétant les intérêts politiques et théologiques de groupes sacerdotaux ou royaux spécifiques de l’ancien Israël et de Juda [5, 6].

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Dans son ouvrage sur le roi David, Baden va plus loin et applique la méthode de déconstruction politique: il argumente que le récit biblique est un exemple d’apologie politique antique, où les faits historiques réels – commandement d’une troupe de bandits, service comme mercenaire chez les Philistins ennemis, mort de tous les rivaux politiques dans des circonstances suspectes – sont soumis à un traitement informationnel total dans le texte, afin de prouver l’élection divine et l’innocence [7]. Cette analyse montre une continuité directe entre la légitimation sacrée du pouvoir dans l’Antiquité et le « marketing politique » contemporain.

Ainsi, à Yale, a été élaboré un puissant outillage herméneutique, permettant de révéler les significations politiques cachées de la Bible et, ce qui est tout aussi important, d’appliquer ces mêmes méthodes à la déconstruction des récits politiques contemporains.

Cet outillage n’est pas resté l’apanage exclusif des théologiens. Au contraire, il a été intégré et développé de façon organique au sein du département de science politique (Department of Political Science), considéré comme l’un des meilleurs au monde. À Yale, il s’est formé un environnement unique où les textes bibliques sont étudiés non seulement comme monuments religieux, mais aussi comme des sources fondamentales pour comprendre la pensée politique.

Dans les cours de philosophie politique, la Bible est vue comme un document ayant posé les bases des notions de droit, de contrat, de souveraineté et de justice sociale. Par exemple, l’épisode du chapitre 18 de la Genèse, où Abraham négocie avec Dieu sur le sort de Sodome, est interprété comme le plus ancien précédent de la limitation du pouvoir suprême par les exigences de la justice.

L’analyse des caractères des patriarches permet aux chercheurs de suivre les mécanismes de formation du leadership politique et de la légitimation dynastique [8, 9]. Cette tradition se prolonge dans l’étude des classiques de la pensée politique européenne – de John Locke, qui, dans sa « Lettre sur la tolérance », a défini la frontière entre société civile et sphère du salut de l’âme, à Alexis de Tocqueville qui a étudié le phénomène américain unique de la combinaison de « l’esprit de religion » et de « l’esprit de liberté ».

Ainsi, la bibléistique à Yale a cessé d’être une discipline purement théologique pour devenir l’une des pierres angulaires de la théorie politique, et l’université elle-même un centre où textes bibliques et théorie politique sont étudiés dans une connexion étroite.

images.jpgLe maillon clé reliant l’étude académique de la Bible à l’activité politique pratique est la Yale Divinity School (YDS). En tant qu’école professionnelle formant des ministres du culte, la YDS fait néanmoins preuve d’un engagement politique marqué. Selon les données disponibles, les enseignants de l’école penchent vers des opinions progressistes: plus de 87 % s’identifient comme démocrates, et pratiquement aucun comme républicain [10]. Cette homogénéité politique n’est pas fortuite: elle reflète une conviction profonde que les idées théologiques doivent être appliquées dans la sphère publique.

Au sein de la YDS fonctionne le Center for Public Theology and Public Policy, dont la mission est d’étudier comment les cadres moraux et religieux peuvent informer la politique et l’activisme. Les étudiants et enseignants du centre explorent les fondements bibliques de débats sur la justice sociale, la migration et l’éthique du pouvoir [11].

71CWdGzxmkL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDe ce milieu sont issus des personnalités comme le professeur de sociologie Philip S. Gorski, dont les travaux analysent l’idéologie du nationalisme chrétien blanc aux États-Unis, en dévoilant ses racines dans des métarécits bibliques déformés – du concept de la Terre Promise à la malédiction de Cham [12, 13]. Gorski oppose à cela la « religion civile » qui, tout en s’appuyant aussi sur des images prophétiques bibliques, insiste sur l’inclusivité et l’égalité. Mais le fait même que le discours théologique devienne un champ de lutte et d’analyse politique atteste de la profonde sécularisation de la méthode théologique, de sa transformation en instrument de critique politique.

C’est précisément cet outillage et cette posture idéologique qui ont été projetés à l’extérieur – sur la scène internationale, et en particulier envers la Russie.

yale-maurice-r-greenberg-world-fellows-program-2018.jpgL’université Yale s’est pendant des décennies positionnée comme un centre mondial de l’enseignement et de la science, développant activement des programmes d’échanges internationaux. Le Maurice R. Greenberg World Fellows Program, destiné à former de futurs leaders mondiaux, est devenu l’un des principaux canaux d’influence [14]. Parmi ses participants russes, on a compté, à différentes époques, « des dirigeants et des activistes de l’organisation extrémiste ‘Fond de lutte contre la corruption’, qui ont utilisé les connaissances et technologies acquises... pour intensifier l’activité de protestation en Fédération de Russie » [1]. Ce fait est devenu central dans les accusations du Parquet général russe. La position officielle de la Russie voit donc dans l’action de Yale non pas un simple échange académique, mais une formation ciblée de cadres pour le changement de régime. Dans ce contexte, il est révélateur que les autorités russes perçoivent Yale non comme une université neutre, mais comme une filiale idéologique du Département d’État américain, menant un travail systématique de déstabilisation de la Russie.

Ces accusations ne se limitent pas à la formation de dirigeants d’opposition. Le Parquet général affirme aussi que l’université se livre à « la justification juridique de la saisie d’actifs russes illégalement détenus par des pays occidentaux en vue de leur utilisation ultérieure pour financer les forces armées ukrainiennes (AFU) » [1]. Ainsi, selon les autorités russes, Yale remplit des fonctions dépassant largement le cadre académique: elle participe à «un blocus international de l’État», au «sabotage de ses bases économiques» et à la «déstabilisation de la situation socioéconomique et politique» [1]. À noter que cette décision a provoqué un large écho dans l’espace médiatique russe. Des commentateurs y ont vu une tentative de limiter l’influence des modèles éducatifs occidentaux, et le député Andreï Lougovoy, premier vice-président du comité de la Douma sur la sécurité et la lutte contre la corruption, a déclaré sans détour: «L’université Yale lave les cerveaux et cultive la russophobie» [15].

Certes, on peut rétorquer que de telles accusations sont motivées politiquement et ne reflètent que le point de vue d’une des parties au conflit. Cependant, pour comprendre la logique de la situation, il importe de voir sur quelles bases idéologiques profondes elle repose. La perception de l’activité de Yale comme une «croisade» contre la Russie n’est pas une simple métaphore: elle s’enracine dans l’histoire de la confrontation entre l’Occident et la Russie, où le facteur religieux a souvent joué un rôle clé. Si, au Moyen Âge, le prétexte formel des croisades était la libération du Saint-Sépulcre, aujourd’hui, dans un monde sécularisé, ce sont les idéologèmes de «démocratie», de «droits de l’Homme» et de «leadership global» qui jouent ce rôle.

imyale.jpgL’université de Yale, avec sa synthèse unique de bibléistique et de théorie politique, s’est retrouvée à l’avant-garde de ce processus, car elle a su proposer non seulement une légitimation politique, mais presque théologique, à l’ingérence dans les affaires intérieures d’autres États. Ses programmes académiques, initialement destinés à l’analyse critique des textes bibliques, sont devenus des instruments de critique et de transformation des régimes politiques. La continuité est frappante: tout comme les théologiens puritains du XVIIe siècle s’identifiaient au peuple élu d’Israël et voyaient l’Amérique du Nord comme un nouveau Canaan, justifiant ainsi la colonisation [16], les idéologues contemporains de Yale, s’appuyant sur ce même outillage herméneutique, construisent l’image de la Russie comme «empire du mal» nécessitant un «baptême démocratique».

La décision des autorités russes du 8 juillet 2025 [1] a de fait coupé les liens officiels entre la communauté académique russe et l’université Yale. Pour les citoyens russes, cela signifie de sérieux risques juridiques: tout contact officiel avec l’université est désormais interdit, et la participation à ses programmes peut être considérée comme une participation à l’activité d’une organisation indésirable, entraînant des sanctions administratives voire pénales. Toutefois, comme le rappellent les juristes, la reconnaissance du caractère indésirable d’une organisation n’est pas rétroactive: les diplômes et expériences de travail obtenus avant juillet 2025 restent valides [17]. Cependant, ce genre de rupture marque la fin d’une époque dans les relations académiques russo-américaines.

Ainsi, le cheminement de l’université Yale, de l’étude de la Bible à la participation à l’affrontement géopolitique avec la Russie, n’est pas un hasard, mais la conséquence logique de sa propre évolution idéologique.

La structure institutionnelle formée à Yale, où études bibliques et théorie politique sont profondément intégrées, a permis de forger un outillage intellectuel puissant, qui s’est révélé pertinent dans le contexte de la nouvelle guerre froide. La théologie politique sécularisée, née au sein de la Yale Divinity School et du département d’études religieuses, s’est transformée en une idéologie d’intervention globale, où les récits bibliques sur « l’élection divine » et la « guerre juste » ont été remplacés par ceux de la « démocratie » et des « droits de l’Homme », tout en conservant leur essence sacrée et intransigeante. C’est précisément cette transformation du savoir académique en arme idéologique qui permet de voir dans l’activité de l’université Yale en Russie l’héritière spirituelle de ces croisades qui, au fil des siècles, ont structuré la logique de l’affrontement de l’Occident avec ses « autres » civilisationnels. En ce sens, le conflit autour de Yale n’est pas simplement un épisode de l’histoire des libertés académiques, mais le symptôme d’un affrontement de visions du monde plus profond, où textes bibliques et théories politiques continuent de jouer le rôle d’écritures sacrées dans la lutte pour les esprits et les âmes.

Notes & Liste des sources et de la littérature utilisées :

[Suit la bibliographie telle que dans le texte original]

(1) Генеральная прокуратура Российской Федерации признала нежелательной на территории Российской Федерации деятельность иностранной организации [Электронный ресурс] // Генеральная прокуратура Российской Федерации. – Режим доступа: https://epp.genproc.gov.ru/ru/gprf/mass-media/news/main/e... . – Дата доступа: 17.06.2026.

(2) Денисов, В. Антиправославный крестовый поход [Электронный ресурс] / В. Денисов // Еженедельник «Звезда». – Режим доступа: https://zvezdaweekly.ru/news/20265141633-5uzNS.html . – Дата доступа: 17.06.2026.

(3) Yale Divinity School [Electronic resource] // Wikipedia. – Mode of access: https://en.wikipedia.org/wiki/Yale_Divinity_School?hl=ru-RU . – Date of access: 17.06.2026.

(4) The Rich History of Yale University [Electronic resource] // World History Journal. – Mode of access: https://worldhistoryjournal.com/2026/01/05/yale-university/ . – Date of access: 17.06.2026.

(5) The Hebrew Bible: Exploring the Literature of Ancient Israel [Electronic resource] // PATHS in Biblical Studies. – Mode of access: https://www.bartehrman.com/the-hebrew-bible-2/ . – Date of access: 17.06.2026.

(6) Baden, J. S. Connecting Literary-Historical and Final-Form Readings [Electronic resource] / J. S. Baden // The Bible and Interpretation. – Mode of access: https://bibleinterp.arizona.edu/opeds/2013/bad378007 . – Date of access: 17.06.2026.

(7) Episode 220: Joel Baden – The Historical David [Electronic resource] // The Bible for Normal People. – Mode of access: https://thebiblefornormalpeople.com/episodes/episode-220-... . – Date of access: 17.06.2026.

(8) Religion & Politics [Electronic resource] // Hertog Foundation. – Mode of access: https://hertogfoundation.org/courses/religion-politics-20... . – Date of access: 18.06.2026.

(9) The Bible & Political Philosophy [Electronic resource] // Hertog Foundation. – Mode of access: https://hertogfoundation.org/courses/the-bible-political-... . – Date of access: 18.06.2026.

(10) Ham, G. The Numbers Are in: the Buckley Institute's Yale Divinity School Ideological Diversity Report [Electronic resource] / G. Ham // Garrett Ham. – Mode of access: https://garrettham.com/yale-divinity-school-political-div... . – Date of access: 18.06.2026.

(11) 2026 Yale Center for Public Theology & Public Policy Conference [Electronic resource] // Repairers of the Breach. – Mode of access: https://breachrepairers.org/get-involved/events/2026-yale... . – Date of access: 19.06.2026.

(12) Philip Gorski [Electronic resource] // NIAS. – Mode of access: https://nias.knaw.nl/fellow/philip-s-gorski/ . – Date of access: 19.06.2026.

(13) Gorski, P. S. White Christian Nationalism and the Threat to American Democracy [Electronic resource] / P. S. Gorski // Friedrich Ebert Stiftung. – Mode of access: https://collections.fes.de/publikationen/content/zoom/178... . – Date of access: 19.06.2026.

(14) Maurice R. Greenberg World Fellows Program at Yale University [Electronic resource] // The Starr Foundation. – Mode of access: https://starrfoundation.org/program-areas/public-policy-i... /. – Date of access: 19.06.2026.

(15) Андрей Луговой: Йельский университет воспитывает русофобов [Электронный ресурс] // Партархив. – Режим доступа: https://pa.inion.ru/documents/12939/ . – Дата доступа: 19.06.2026.

(16) The Puritans in America Identified with the Ancient Israelites and Practiced Covenants [Electronic resource] // American Heritage Education Foundation. – Mode of access: https://americanheritage.org/the-puritans-identified-with... . – Date of access: 19.06.2026.

(17) Костерева, М. Йельский университет признали нежелательной организацией в России. Что это значит для российских выпускников и научных сотрудников [Электронный ресурс] / М. Костерева, М. Лисицына // РБК. – Режим доступа: https://www.rbc.ru/politics/08/07/2025/686d2cf99a7947e4fb... . – Дата доступа: 20.06.2026.

Géostratégie de la guerre sacrée : l’expérience de la Russie et de l’Iran Evgueni Vertlib

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Géostratégie de la guerre sacrée : l’expérience de la Russie et de l’Iran

Evgueni Vertlib

Le concept de guerre juste repose sur la justification éthico-religieuse de l’usage de la force. Dans la tradition spirituelle russe, cette réflexion ne passe pas par la voie du formalisme juridique, mais plutôt par un modèle de priorité absolue de la Vérité sur la force. Cette idée est exprimée dans « Le Discours sur la Loi et la Grâce » du métropolite Hilarion de Kiev. Dans ce traité du XIe siècle, la « Loi » de l’Ancien Testament, considérée comme une règle extérieure, coercitive et formelle, est strictement distinguée de la « Grâce » du Nouveau Testament, conçue comme une loi intérieure de vérité, de liberté et d’esprit. Appliqué aux questions de défense de l’État et de la foi, cela signifiait que toute action militaire en Russie était légitimée non par le droit formel du plus fort, mais par la conformité à la justice divine suprême. Plus tard, cette idée s’est cristallisée dans la formule bien connue attribuée au prince Alexandre Nevski : « Dieu n’est pas dans la force, mais dans la vérité ». Ce postulat a défini pendant des siècles l’ontologie russe du conflit : la victoire et la légitimité du combat dépendent non de la supériorité numérique ou technologique, mais de la justesse métaphysique de la cause défendue. Dans une telle conception, la guerre cesse d’être un simple métier ou un moyen d’expansion ; elle acquiert un statut sacré de défense des fondements vitaux et spirituels, devenant une guerre populaire et un devoir sacré du citoyen.

81QJRzHtK0L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDans la tradition d’Europe occidentale, en revanche, c’est une approche rationnelle et juridique de la systématisation de la guerre qui a prévalu, posée par les penseurs antiques et développée par la scolastique médiévale. Cicéron, dans son traité « De la République », affirme que seule est juste la guerre menée pour venger un tort ou chasser des ennemis, et seulement après déclaration officielle. En Russie, cet ultimatum juridique trouve un écho historique dans l’avertissement succinct du prince Sviatoslav dans les chroniques : « J’arrive contre vous ». Au Moyen Âge, saint Augustin intègre les idées antiques dans la dogmatique chrétienne, soulignant qu’une guerre ne peut être juste que si elle vise à restaurer la paix troublée et à punir le mal, et que ceux qui la mènent ne doivent pas agir par vengeance ou cruauté. Thomas d’Aquin donnera à cet enseignement sa forme classique dans la « Somme théologique », en définissant trois critères stricts de la guerre juste (jus ad bellum) : la sanction de l’autorité légitime (auctoritas principis), une cause juste (causa justa), c’est-à-dire une faute manifeste de l’adversaire, et une intention droite (intentio recta), qui consiste à promouvoir le bien et éviter le mal.

La pensée religieuse et politique islamique aussi a formé sa propre métaphysique de la résistance défensive, qui a posé les bases de la doctrine moderne iranienne. Les origines de cette approche se trouvent dans les prescriptions coraniques et les travaux des premiers juristes musulmans, où la défense de la foi, de la souveraineté de la communauté et la lutte contre l’oppression (zulm) sont considérées comme un devoir sacré. Cette conception s’est particulièrement développée dans la branche chiite de l’islam, où l’archétype du martyre et de la résistance intransigeante à la tyrannie, issu des événements de Karbala, occupe une place centrale. Dans ce système, la justice est vue comme un ordre cosmique absolu, et la guerre contre l’hégémonie et l’injustice devient un acte métaphysique de maintien de la vérité. Ainsi, tant dans l’expérience spirituelle russe qu’iranienne, la notion de guerre juste ou sacrée a été placée d’emblée hors du champ de la politique utilitaire, formant le socle de la perception contemporaine des crises géopolitiques mondiales comme affrontement existentiel.

027a9c04a5c7ae79a49f6fc8af3ecdf8.jpgDans le droit international contemporain, la notion de guerre juste s’est transformée d’une catégorie éthique en un instrument de justification normative de l’usage de la force. L’Article 51 de la Charte de l’ONU consacre le droit inaliénable des États à l’autodéfense individuelle ou collective en cas d’agression armée. Cette norme juridique constitue le fondement ontologique de la distinction entre agression et défense légitime de la souveraineté. Dans la Doctrine militaire de la Fédération de Russie, les missions stratégiques de l’État sont strictement liées à la protection des intérêts nationaux. Le document précise explicitement que le pays se réserve le droit d’utiliser les forces armées pour repousser une agression contre lui ou ses alliés, ainsi que pour maintenir ou rétablir la paix sur décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Cela souligne la légitimation défensive du recours à la force dans le cadre classique de la juste défense.

Quant à la position iranienne, l’article 152 de la Constitution de la République islamique d’Iran stipule que la politique étrangère du pays repose sur le refus de toute forme d’hégémonie, la défense des droits de tous les musulmans et le non-alignement sur les puissances hégémoniques. Ainsi, pour les deux systèmes souverains, le conflit avec les institutions globales de domination est perçu non comme une lutte pour la suprématie économique, mais comme une défense juridique et existentielle de leur propre indépendance.

L’aspect gnoséologique des conflits modernes met en évidence le passage de l’affrontement classique des armées à des opérations réseaux-centrées et hybrides, où les critères et méthodes de la « guerre juste » changent radicalement. Ce phénomène est décrit dans la Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie, qui mentionne l’utilisation d’un large éventail de moyens et méthodes hybrides, effaçant la frontière entre guerre et paix et transformant la défense même de la justice en une confrontation à plusieurs niveaux.

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Dans la doctrine militaire américaine, cette approche est formalisée sous le nom d’opérations multi-domaines (Multi-Domain Operations, MDO). Elle prévoit l’intégration des actions de groupes interarmes dans cinq milieux opérationnels: terrestre, aérien, maritime, spatial et cybernétique. Dans ce cadre, l’espace informationnel est considéré comme un théâtre d’opérations militaires à part entière, où la conquête de la supériorité informationnelle et la guerre mentale remplacent la diplomatie classique, et où le monopole de l’interprétation de la « justice » devient le principal enjeu stratégique. Dans le même temps, mener des opérations par des formations irrégulières ou des forces proxy permet d’atteindre des objectifs géostratégiques tout en minimisant le risque d’affrontement militaire direct entre puissances nucléaires et en évitant l’escalade incontrôlée vers un conflit global.

La pensée géostratégique iranienne répond à cela par une doctrine de guerre asymétrique (Jang-e Namotevazen). Le Corps des Gardiens de la révolution islamique mise officiellement sur la création d’un réseau régional de dissuasion, connu sous le nom d’« Axe de la résistance », ce qui permet de compenser la supériorité technologique de l’adversaire en matière d’armements conventionnels.

la-notion-de-politique-theorie-du-partisan.jpgDans ce contexte, comme le notait Carl Schmitt dans sa « Théorie du partisan », le sujet asymétrique acquiert une véritable légitimité par son « attachement à la terre » et sa connexion existentielle à l’espace défendu, opposant à la domination technique le motif de la défense sacrée.

Sur le plan historico-géostratégique, le caractère prolongé des conflits actuels est conditionné par le facteur nucléaire. « Les Fondements de la politique d’État de la Fédération de Russie dans le domaine de la dissuasion nucléaire » définissent l’arme nucléaire strictement comme un « moyen de dissuasion, dont l’emploi serait une mesure ultime et forcée ». Cela exclut les concepts de frappe préventive nucléaire du champ de la planification réelle, maintenant le conflit dans des limites conventionnelles et positionnelles.

Les doctrines stratégiques américaines, y compris la Stratégie de défense nationale (National Defence Strategy), postulent en miroir le passage à la « dissuasion intégrée » (Integrated Deterrence), qui combine pression par les sanctions, alliances militaires et blocus technologique. La superposition de ces doctrines conduit, pour reprendre la formule classique de la géopolitique de Clausewitz, à une « guerre caractérisée par une tension extrême », où les parties n’ont pas la possibilité de se détruire rapidement l’une l’autre. Cette impasse stratégique est également reconnue dans des rapports d’analyse confidentiels du centre américain RAND Corporation, où il est constaté que « dans les conditions de parité nucléaire, les guerres conventionnelles se transforment inévitablement en affrontements industriels prolongés d’usure, dont l’issue dépend non d’un bond technologique, mais de la résilience de l’arrière ». Les différences de résultats obtenus par la Russie et l’Iran dans l’application de ces approches sont liées à la différence de leur architecture géostratégique, à l’ampleur des théâtres d’opération et à la nature de l’implication des acteurs mondiaux.

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Dans le contexte moyen-oriental, la stratégie iranienne repose sur le concept d’asymétrie profonde : Téhéran agit à travers un vaste réseau d’acteurs non étatiques dans toute la région. Cela permet de disperser la supériorité conventionnelle des États-Unis et d’Israël, d’éviter un affrontement direct sur le sol iranien et de rendre le coût d’une agression potentielle contre l’Iran stratégiquement inacceptable pour l’Occident.

À l’inverse, le conflit autour de l’Ukraine représente un affrontement direct et à haute intensité entre de grandes machines étatiques sur un immense théâtre terrestre, mobilisant tout le spectre des armements conventionnels modernes, tandis que les pays occidentaux apportent un soutien financier, de renseignement et technique sans précédent à l’une des parties. Les analystes du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) aux États-Unis soulignent l’impasse asymétrique de ce modèle: la focalisation occidentale sur la supériorité technologique à court terme cède devant la stratégie non occidentale de patience stratégique, pensée pour l’épuisement à long terme des ressources de l’adversaire.

La parité nucléaire bloque la possibilité d’un écrasement militaire radical de l’adversaire, en raison des risques de catastrophe globale. Cela conduit inévitablement à une guerre d’usure positionnelle prolongée, où la victoire dépend non de manœuvres rapides, mais de la résilience économique, démographique et mentale à long terme des systèmes en présence. À ce stade, la géostratégie rejoint l’ontologie originelle de la «guerre juste»: l’issue du combat se déplace du plan de la domination matérielle pure à celui de la robustesse de la structure civilisationnelle et de la capacité de la société à conserver les sens pour lesquels elle est prête à supporter des charges systémiques de longue durée.

L’achèvement logique et métaphysique de cet affrontement global devient la victoire du Katechon russe — principe conservateur de la justice mondiale, dont la mission s’étend des origines anciennes de la foi aux réalités technologiques de l’époque moderne. Les deux porteurs souverains de l’idée de Guerre sacrée ont démontré la viabilité de leurs doctrines face à la pression globale.

66c448e02ec3d710c181c23972b08e0a.jpgL’Iran a réussi à défendre sa position géopolitique au Moyen-Orient, prouvant l’efficacité de la dissuasion asymétrique. La Russie, de son côté, brisant l’inertie de l’impasse positionnelle, a en fait remporté la victoire sur le théâtre d’opérations du Sud, consacrant un basculement tectonique dans l’équilibre global des forces. Cette réalisation stratégique rapproche concrètement la réalité étatique de la mise en œuvre du concept d’« Orthodoxie atomique », dans laquelle le bouclier nucléaire et la vérité spirituelle suprême fusionnent en un instrument unique de défense de la civilisation. En acquérant une supériorité matérielle et territoriale sur les lignes clés, la Fédération de Russie confirme son statut d’exécutant de la fonction katéchonique confiée par Dieu — retenir le monde de la chute dans le chaos de l’hégémonie globale et de la destruction finale.

mercredi, 24 juin 2026

Georg Mayer (FPÖ): «La politique énergétique de l’UE conduit l’Europe à une crise d’approvisionnement»

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Georg Mayer (FPÖ): «La politique énergétique de l’UE conduit l’Europe à une crise d’approvisionnement»

Baisse des niveaux de stockage, prix élevés en été et concurrence croissante venant d’Asie : l’Europe est à nouveau menacée par une situation tendue sur le marché du gaz.

Par Georg Mayer

Source: https://www.fpoe.eu/mayer-eu-energiepolitik-fuehrt-europa...

Les récentes mises en garde des experts de l’énergie et des représentants du secteur confirment, selon l’eurodéputé de la FPÖ et membre de longue date de la commission de l’énergie, Georg Mayer, l’échec définitif de la politique énergétique européenne. Selon des rapports récents, l’Europe est à nouveau menacée d’une situation d’approvisionnement tendue sur le marché du gaz, en raison de la baisse des niveaux de stockage, de prix élevés en été et d’une concurrence croissante en provenance d’Asie.

« La réalité rattrape la Commission européenne. Alors qu’auparavant l’Europe disposait d’une énergie sûre et bon marché, l’Union européenne doit désormais rivaliser sur le marché mondial avec les pays asiatiques pour obtenir des livraisons coûteuses de GNL. Le résultat: des prix plus élevés, une plus grande incertitude et une dépendance croissante aux foyers de crise mondiaux », explique Mayer.

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Ce qui est particulièrement alarmant, c’est que les réserves européennes de gaz sont actuellement inférieures à la moyenne des années précédentes, ce qui oblige l’Europe à importer beaucoup plus de gaz naturel liquéfié que l’an passé, rien que pour atteindre les objectifs de remplissage fixés.

« Avant les sanctions contre la Russie et l’auto-mutilation énergétique imposée par Bruxelles, la sécurité d’approvisionnement de l’Europe n’était pas menacée. Aujourd’hui, les Européens paient des prix de l’énergie plusieurs fois supérieurs à ceux d’autrefois et craignent malgré tout une rupture d’approvisionnement durant l’hiver. C’est la conséquence directe d’une politique idéologique qui a remplacé la raison économique par du symbolisme politique. »

Mayer juge particulièrement critique la situation décrite dans le rapport, selon laquelle des pays asiatiques comme la Chine, la Corée du Sud ou le Vietnam disposent, grâce à leurs instruments de contrôle étatique, d’avantages lors de l’achat de gaz sur les marchés mondiaux, tandis que l’UE a à peine d’influence sur ses propres approvisionnements.

« Même les fonctionnaires de l’UE sous Von der Leyen reconnaissent désormais qu’en temps de crise, chacun agit pour soi. La plateforme commune d’achat créée par la Commission n’a pas répondu aux attentes et les grands acteurs du marché l’ont largement ignorée. Cela montre une fois de plus que Bruxelles s’accapare toujours plus de compétences, mais n’est pas capable de tenir ses promesses. »

La situation actuelle est d’autant plus contradictoire au vu de l’infrastructure énergétique européenne existante. « L’Europe disposait de nombreux gazoducs et avait pendant des décennies accès à une énergie fiable et abordable. Au lieu de miser sur cet avantage, l’UE oblige ses citoyens et ses entreprises à une compétition mondiale pour l’achat de GNL. Alors que pratiquement tous les pays en développement misent sur une énergie sûre et bon marché pour permettre la croissance, la prospérité et l’industrialisation, l’UE fait le choix inverse et affaiblit délibérément sa propre compétitivité. »

Pour Georg Mayer, il est évident que l’Europe doit revenir à une politique énergétique pragmatique. « La Commission a sacrifié la sécurité énergétique de l’Europe pour poursuivre coûte que coûte sa politique de sanctions et de climat. Les victimes en sont les citoyens européens, les travailleurs et les entreprises. Il est temps d’évaluer notre situation à nouveau de façon objective. Cela implique également, bien entendu, la reprise des importations d’énergie russe, car cela garantit la sécurité d’approvisionnement, la compétitivité et des prix abordables pour l’Europe».

«L’Europe n’a pas besoin de chimères énergétiques, mais d’un approvisionnement sûr à des prix raisonnables. C’est le seul moyen de préserver notre prospérité, notre industrie et nos emplois», conclut Mayer.

Qui est Georg Mayer?

Membre de la Commission des pétitions (PETI) - Membre suppléant de la Commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE)

lundi, 22 juin 2026

Hommage à la complexité

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Hommage à la complexité

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/omaggio-alla-complessita/

Il nous est arrivé de vivre dans un monde extrêmement complexe.

Autrefois, il n’y a pas si longtemps – j’en ai un souvenir personnel direct – tout était plus… simple.

Il existait deux blocs. Et l’on se rangeait soit du côté de l’un, soit de l’autre.

L’Occident sous direction américaine. L’Orient sous direction soviétique.

Je sais bien que c’est une simplification. Je sais aussi que, déjà à l’époque, il existait des jeux ambigus de puissances, les fameux « non-alignés », ceux qui cherchaient appui tantôt ici, tantôt là-bas.

Et je sais que la diplomatie a toujours été une chose complexe, souvent un art occulte, et que ce qui apparaissait ne correspondait, bien souvent, pas à la réalité des choses.

Je le sais… maintenant. Car à l’époque, tout paraissait simplifié. Ou avec Moscou, ou avec Washington. Et même ceux, rares, qui nourrissaient de saints et légitimes doutes, étaient forcés de s’en accommoder. Ou, du moins, de se taire.

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C’était un monde dangereux. Il fallait vivre avec le vertige. Pourtant, au fond, l’affrontement opposait deux poids lourds. Et cela, paradoxalement, donnait quelques garanties sur le régime et les équilibres.

Mais aujourd’hui ?

Le rêve – car ce n’était qu’un rêve – d’un monde entier uni sous une seule direction a lamentablement échoué.

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Même Fukuyama, qui, avec sa « Fin de l’histoire », voulait en être le chantre, a dû renier tout ce qu’il avait écrit.

Admettre son erreur – colossale.

Car il s’agit d’un monde bien plus dangereux que celui de la Guerre froide. Qui, au fond, avait le triste mérite de geler les tensions. Et de les faire diriger par les deux blocs.

Les deux poids lourds, justement.

Aujourd’hui, chacun, ou presque, joue sa propre partie.

Certes, il y a encore des géants. Les États-Unis, la Russie et, désormais, la Chine.

Mais ils ne contrôlent pas le monde. Ils exercent de l’influence, attirent, créent des alliances.

Ce sont, cependant, des géométries variables. Et variables à une vitesse fulgurante.

L’Inde, le Pakistan, et, quoique non officiellement, Israël sont des puissances nucléaires. Ils jouent leur propre jeu.

Certes, Israël exerce un pouvoir de suggestion sur Washington, incroyable à certains égards. Dont il est désormais l’unique allié. Pourtant, la stratégie de Tel-Aviv ne correspond pas à celle des États-Unis. Elle poursuit, avec ténacité, sa propre ligne, sans se soucier de personne.

La colère, grandissante, de Trump ne s’explique pas autrement.

Et puis, il y a le Japon qui se réarme, et recommence à poursuivre ses propres objectifs stratégiques.

L’Iran, qui est sorti, de façon incroyable, vainqueur de l’affrontement avec les États-Unis.

L’Afrique subsaharienne en révolte ouverte contre Londres et surtout Paris.

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Erdogan qui poursuit le projet de la Grande Turquie. En conflit ouvert avec Israël, et prenant à contre-pied Washington. Mais trouvant un appui inattendu à Londres.

Et encore une Amérique du Sud extrêmement agitée, et aussi rétive à l’hégémonie américaine.

Cuba, désormais, assiégée.

La région andine traversée par des ingérences dangereuses et des coups d’État téléguidés.

Le Brésil préoccupé, cherchant des appuis internationaux.

Dans tout cela, une Europe tourmentée par les vents de guerre. Avec de puissants groupes d’intérêts qui voudraient pousser l’UE à l’affrontement direct avec Moscou. Et qui utilisent l’Ukraine, désormais dévastée, comme terrain d’affrontement.

Je pourrais continuer…

Non, ce monde est bien plus dangereux que celui de la Guerre froide.

Bien plus dangereux, et aussi beaucoup plus… intéressant.

Pour le dire avec les termes d'une vieille malédiction chinoise :

« Puissiez-vous vivre des temps intéressants… »

Eh bien, désormais, c’est chose faite.

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Quand les hommes inférieurs gouvernent - Xénophon et la supériorité qui permet de commander

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Quand les hommes inférieurs gouvernent

Xénophon et la supériorité qui permet de commander

Chad Crowley

Source: https://chadcrowley.substack.com/p/when-inferior-men-rule

« Que les inférieurs doivent être gouvernés est une loi de la nature. »— Xénophon, Cyropédie

Avant que la cohorte habituelle de littéralistes superficiels ne s’empresse d’aplatir les paroles de Xénophon en un syllogisme simpliste selon lequel, si les inférieurs sont naturellement faits pour être gouvernés, alors quiconque règne aujourd’hui doit donc être supérieur, qu’on le dise clairement :

Ceux qui nous gouvernent aujourd’hui ne sont pas supérieurs.

L’idée de Xénophon est plus simple que cette lecture vulgaire ne le suppose, et dans cette simplicité réside quelque chose de bien plus primordial. Elle reflète une loi de fer reconnue dans tout le monde classique : le pouvoir appartient en propre aux supérieurs, à ceux qui possèdent la plus grande capacité d’excellence et sont donc naturellement faits pour commander.

Mais il ne faut pas confondre cela avec l’hypothèse grossière et assez puérile selon laquelle quiconque détient le pouvoir à un moment donné est, de ce seul fait, digne de gouverner. C’est là une conclusion fragile et naïve, une circularité en réalité, reposant sur une confusion superficielle entre le fait de gouverner et l’excellence.

Xénophon n’accorde pas un blanc-seing de la nature à quiconque occupe le trône ou dirige l’État. La simple possession du pouvoir ne confère pas la légitimité. Il énonce un principe enraciné dans l’ordre même de la nature: l’autorité repose à juste titre sur l’excellence.

Que des hommes inférieurs occupent aujourd’hui les sièges du pouvoir à travers le monde occidental ne réfute pas ce principe. Cela en révèle la violation.

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De telles conditions sont mieux comprises comme des symptômes de déclin et d’inversion, une sorte de transvaluation nietzschéenne de l’ordre naturel lui-même, dans laquelle la véritable hiérarchie a été renversée et les indignes ont pris la place des capables. Elles marquent le désordre, non l’abolition de la hiérarchie, car la hiérarchie appartient à la structure de la vie et ne saurait donc être éradiquée.

Le monde occidental est désormais engagé dans une lutte à mort contre cette inversion, lutte qui décidera si notre peuple, et avec lui notre civilisation, survivra ou s’effondrera sous le poids des mensonges qu’elle a érigés en principes.

C’est pourquoi la leçon n’est pas de nier la hiérarchie, ni de se soumettre à l’ersatz creux qui est maintenant installé à sa place, mais de retrouver le principe ancien qui la sous-tend: le rang doit répondre au mérite, et le pouvoir à la stature de l’homme qui l’exerce.

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Ce qui doit émerger, c’est donc une nouvelle élite: des hommes supérieurs, chez qui la plus grande capacité s’est faite surabondance d’excellence, dont la discipline et la mesure ne sont pas imposées de l’extérieur, mais naissent d’une noblesse intérieure de l’âme. De tels hommes se dressent comme reflets vivants de l’ordre naturel lui-même. Ce n’est qu’à travers eux que la corruption présente pourra être surmontée, et que la grotesque parodie qui tient lieu aujourd’hui de « civilisation occidentale » pourra être balayée de la scène.

 

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L’Iran et la tragédie de la guerre tellurique - Un point de vue iranien sur les événements en cours

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L’Iran et la tragédie de la guerre tellurique

Un point de vue iranien sur les événements en cours

par Ali-Mohammad Mohajer Nasser

Ali-Mohammad Mohajer Nasser sur le nihilisme occidental et la métaphysique de la résistance.

La guerre du Ramadan de 2026 a duré quarante jours. À sa conclusion, les institutions stratégiques du monde atlantique se sont retrouvées face à un silence que leurs algorithmes étaient incapables de traiter. Elles avaient prédit l’effondrement de l’infrastructure iranienne en soixante-douze heures, la désintégration de la chaîne de commandement et de contrôle, la fragmentation inévitable d’une société sous le poids d’une attaque aérienne et navale combinée. Rien de tout cela ne s’est produit. Les bilans habituels invoquaient des variables connues : surestimation des plateformes furtives, sous-estimation des batteries de missiles dispersées, arrogance perpétuelle des états-majors impériaux. Tout cela est vrai, et tout cela passe à côté de l’essentiel. Ce que l’Occident a rencontré en Iran, ce n’était pas une doctrine militaire supérieure au sens technique. C’était une manière d’être-au-monde étrangère, pour laquelle sa propre tradition intellectuelle et spirituelle ne possède plus de vocabulaire. Cet essai tente de nommer ce mode d’être et, ce faisant, de diagnostiquer la maladie qui empêche l’Occident de le reconnaître.

1. La pathologie du spectacle : la guerre occidentale comme nihilisme actif

mhamed.jpgIl faut commencer par écarter la fiction rassurante selon laquelle la guerre à l’occidentale serait « rationnelle ». Elle est, dans sa structure la plus profonde, foncièrement pathologique. Martin Heidegger, dans son essai de 1954 « La question de la technique », a identifié l’essence des techniques modernes non comme un instrument neutre, mais comme un mode de dévoilement qu’il nomme Gestell – l’arraisonnement. Sous l’arraisonnement, tous les êtres – humains, animaux, minéraux – sont réduits à un Bestand, un stock : des ressources à ordonner, optimiser, traiter et finalement éliminer. Ce que Heidegger diagnostiquait dans le barrage hydroélectrique sur le Rhin, on peut désormais le diagnostiquer dans la chaîne de destruction du bombardier américain. L’ennemi cesse d’être un sujet avec lequel on est engagé dans une lutte politique ; il devient un ensemble de cibles, un point de donnée dans une évaluation des dégâts, un nœud dans un réseau logistique à détruire.

C’est là le nihilisme, mais pas le nihilisme passif de la résignation de Schopenhauer ou l’épuisement mélancolique de la classe sénatoriale romaine décadente. C’est un nihilisme actif : une volonté joyeuse et auto-destructrice de néant, qui fait du spectacle de la destruction sa seule source affective. La guerre de 2026 l’a rendu crûment visible.

Observez la conduite de la classe politique américaine. Donald Trump n’a pas seulement autorisé les frappes aériennes ; il les a performées. Lorsqu’un bombardier B-1 a détruit un pont inachevé, Trump a publié la vidéo sur sa plateforme sociale avec la provocation : « Il y en aura d’autres ! ». Il a décrit le kidnapping d’un chef d’État étranger comme si cela équivalait à « regarder une émission télé ». Pete Hegseth, son secrétaire à la guerre, a rejeté tout l’édifice du droit humanitaire international – le sédiment de siècles de doctrine chrétienne de la guerre juste, même sécularisée – comme de « stupides règles d’engagement ». Ce n’est pas de la stratégie. C’est de la gamification. La guerre devient un produit de consommation, un film d’action immersif où l’acte de tuer est structurellement indiscernable du divertissement.

Le phénomène est encore plus accentué dans l’entité sioniste, à la fois laboratoire et avant-garde de cette forme de vie. Lors de la campagne d’extermination à Gaza et des frappes ultérieures contre l’Iran, un universitaire israélien écrivait publiquement : « Tuez les enfants iraniens. Bombardez leurs enfants, pas leurs infrastructures. Les parents doivent voir mourir leurs enfants. » Il ajoutait, avec une fierté clinique, qu’il avait fallu deux ans pour perfectionner cette méthode à Gaza. Ce n’est pas une aberration, ni un écart de décorum. C’est le point d’aboutissement logique de l’arraisonnement. Lorsque la population ennemie a été dépouillée de toute aura sacrée – quand elle n’est plus que Bestand –, la mort d’un enfant n’est plus une tragédie mais un indicateur, une unité quantifiable de guerre psychologique. L’Occident ne se soucie même plus d’habiller ses guerres du voile de l’intervention humanitaire. Le masque est tombé car le visage dessous est pourri.

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Le symptôme ukrainien

Pour comprendre toute l’ampleur de cette pathologie, il faut élargir le regard au-delà du golfe Persique jusqu’à la terre noire du Donbass. La guerre par procuration de l’Occident contre la Russie en Ukraine n’est pas un contre-modèle du nihilisme décrit ci-dessus ; elle en est l’expression la plus accomplie.

Voyez ce que l’Occident a réellement offert à l’Ukraine : des armes, certes – HIMARS, Storm Shadows, chars Abrams, le flot ininterrompu de matériel pour soutenir une guerre d’usure. Des sanctions contre la Russie, une guerre financière qui s’est retournée spectaculairement contre ses instigateurs. Un récit « d’intégration européenne » qui, en pratique, est une promesse de servitude perpétuelle envers Bruxelles et Washington. Mais ce que l’Occident n’a pas offert, et ne peut offrir, c’est une métaphysique du sacrifice. Il est incapable d’expliquer au soldat ukrainien pourquoi sa mort a un sens, parce que l’Occident lui-même ne croit plus que la mort ait un sens. L’Union européenne n’est qu’un appareil gestionnaire pour l’administration des marchés. Elle n’a pas de nomos, pas de fondation sacrée, pas de destin. Elle est, au sens précis d’Oswald Spengler, une civilisation : la phase inorganique, sans âme, post-culturelle d’un organisme autrefois vivant.

Dans ce cadre, le soldat ukrainien ne meurt pas pour une patrie au sens tellurique, ni pour une histoire sacrée ou un pacte avec les morts, mais pour un virement bancaire et un tweet d’un fonctionnaire de Bruxelles. Les officiers de l’OTAN voient le terrain de l’Est de l’Ukraine comme une grille de coordonnées ; ils parlent de « façonner le champ de bataille » et de « gérer les échelles d’escalade » dans un langage qui n’est pas différent d’une analyse de risque d’entreprise. Le combattant russe, quoi qu’on en dise, se bat sur une terre ancestrale contre une intrusion qui avance depuis trois décennies. Il combat, imparfaitement certes, en tant qu’être tellurique : enraciné dans la terre, la mémoire, et un héritage civilisationnel orthodoxe spécifique. Le soldat ukrainien, en revanche, a été enrôlé dans une guerre qui n’est pas la sienne, une guerre menée pour le principe abstrait que « les frontières ne doivent pas changer par la force », un principe que l’Occident lui-même a violé chaque fois que cela lui convenait.

Il n’est pas nécessaire de romantiser la Fédération de Russie pour reconnaître qu’elle est devenue, dans ce conflit, ce que Carl Schmitt appelait le Katechon : le reteneur, la force qui, bien que compromise, retient la dissolution totale du monde dans un espace homogène régi par le marché. La rage de l’Occident contre la Russie n’est pas une réaction morale à une violation du droit international. C’est la rage du nihiliste qui rencontre un peuple qui croit encore à la réalité d’un destin supérieur à la consommation individuelle.

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2. La métaphysique du combat fidèle : l’intensification ontologique de l’Iran

Face à ce vide – ce nihilisme actif, spectateur, marchand – se dresse ce qu’on ne peut appeler autrement qu’une métaphysique du combat fidèle. Ce phénomène résiste à toute lecture réductrice. Ce n’est pas simplement du « fanatisme religieux », comme le clame la presse occidentale. Ce n’est pas une innovation tactique à décortiquer et intégrer dans le prochain manuel du Marine Corps. C’est une relation entièrement différente à la mort, à la communauté, à la terre sur laquelle on se tient.

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Pour l’aborder, il faut se tourner vers une tradition que l’Occident a systématiquement ignorée : la philosophie islamique iranienne, et en particulier la doctrine de l’al-harakat al-jawhariyya – le mouvement substantiel – développée par le sage du XVIIe siècle Mollah Sadra Shirazi (portrait). Le mouvement substantiel pose que la réalité n’est pas une substance statique qui subit des changements accidentels, mais que la substance elle-même est en mouvement. L’existence est un flux perpétuel, une intensification continue. Un être n’a pas simplement une histoire qui lui arrive ; il est son histoire sous le mode du profondissement continu. Ce n’est pas une métaphore. C’est une ontologie.

L’Iran, en tant que bumiyyat – un être autochtone, enraciné, lié à un lieu et à une histoire – est l’incarnation vivante de ce principe. L’Iran n’a pas seulement une longue histoire. Il est cette histoire en mouvement. À chaque moment de menace existentielle – de l’incendie de Persépolis par Alexandre au sac de Bagdad par les Mongols, de la guerre de huit ans contre le régime de Saddam Hussein soutenu par l’Occident à la guerre du Ramadan 2026 – l’essence iranienne ne s’est pas dissoute dans le traumatisme ni fragmentée en pur instinct de survie. Elle s’est intensifiée. Elle est retournée à ses racines, non pour les répéter dans un cycle nostalgique et stérile, mais pour les recréer à un plus haut degré de densité existentielle. C’est le sens de l’ishtidad : l’intensification.

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Le mécanisme de cette intensification est le tadhakkur : le souvenir. Mais il ne s’agit pas du souvenir d’un écolier qui apprend des dates par cœur. Le tadhakkur est un rappel ontologique actif qui effondre le temps linéaire et vide de l’Occident moderne – ce que Walter Benjamin appelait le « temps homogène et vide » – et ouvre une porte à une temporalité qualitative. Quand le combattant iranien entre sur le champ de bataille, il ne se contente pas de se souvenir de la bataille de Karbala au VIIe siècle. Il synchronise son présent avec elle. Il devient contemporain de Husayn ibn Ali. Le martyre de Karbala, défaite militaire mais victoire cosmique, n’est pas un événement passé dont on tire des leçons. C’est une réalité vivante et éternelle à laquelle le combattant participe par l’acte du sacrifice.

C’est pourquoi les agences de renseignement occidentales, avec toutes leurs données et leurs modèles comportementaux, ont été prises totalement au dépourvu lors de la guerre de 2026. Elles s’attendaient à ce que la puissance des bombardements, le « choc et effroi » qui avait terrassé d’autres États, brise la population iranienne, la retourne contre le gouvernement, produise la « révolution de couleur » tant espérée. L’inverse s’est produit. Le deuxième jour de la guerre, sans aucun ordre de l’État, sans aucun appel officiel à la mobilisation, des dizaines de milliers d’Iraniens ont spontanément envahi les rues de Téhéran. Ils savaient que ces rues pouvaient à tout moment devenir des zones de mort. Ils sont venus quand même. Ils avaient déjà, dans le langage de la tradition, égorgé la mort au pied de l’Absolu.

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Considérez la dernière note d’un commandant iranien, mort en martyr lors des premiers jours de la guerre. Il a écrit : « Le monde est une mauvaise chose car si tu le gagnes entièrement, tu n’as rien gagné. Mais c’est aussi sa vertu : si tu le perds entièrement, tu n’as rien perdu. » Ce n’est pas du fatalisme. Ce n’est pas le « culte de la mort », comme le qualifie la propagande occidentale. C’est la parole d’un sujet qui a identifié son existence à une réalité sacrée à un point tel que la mort biologique devient une transition tactique, non une fin. Le martyr, selon cette ontologie, ne meurt pas. Il émigre du visible à l’invisible, du terrestre à la garnison céleste, d’où il continue à combattre aux côtés de ses compagnons. C’est le sens du verset coranique : « Ne dites pas de ceux qui sont tués dans le chemin de Dieu qu’ils sont morts. Non, ils sont vivants, mais vous ne le percevez pas. » (2:154)

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Face à cela, qu’a le combattant occidental ? Un salaire. Un prêt de vétéran. Une « mission » qui change à chaque cycle électoral. Sa mort, si elle survient, n’est pas un sacrifice mais une erreur logistique, un échec de la gestion du risque. Son ennemi n’est pas un sujet engagé dans une lutte politique ; c’est une « cible de grande valeur » à traiter. Il opère depuis un porte-avions – une île flottante de juridiction américaine, une machine stérile, sans lieu, qui n’appartient à aucun nomos, à aucune terre, à aucune géographie sacrée. Le combattant iranien opère depuis la montagne. La chaîne du Zagros (foto) n’est pas pour lui un simple relief topographique : c’est une arme, un bouclier, un sanctuaire. L’Occident combat contre la géographie – il l’aplatit, la brûle, nie sa pertinence tactique. L’Iran combat avec la géographie – il s’enracine dans la montagne, se faufile dans les oueds cachés, tire des missiles depuis la roche même que les munitions de précision occidentales ne peuvent atteindre.

3. Le détroit d’Ormuz comme théâtre métaphysique

Cette fracture ontologique trouve son expression la plus condensée dans le détroit d’Ormuz. Le détroit n’est pas simplement un « point d’étranglement » dans le langage banal de la stratégie navale. C’est la ligne de front symbolique où deux nomoi, deux modes d’organisation de la Terre, s’affrontent.

Le nomos occidental, thalassocratique, voit la mer comme un vide à traverser, un espace de flux à sécuriser pour le commerce. Le détroit est un passage, un goulet à gérer, un problème de projection de force. Le nomos iranien, tellurique, voit la mer du point de vue de la terre qui l’enserre. Le détroit n’est pas un passage ; c’est le seuil d’un foyer. Lorsque le responsable iranien déclare à la chaîne Al-Mayadeen, peu avant son assassinat, que « le golfe Persique est notre maison », il ne prononce pas un slogan de propagande. Il énonce une revendication métaphysique que l’Occident est constitutionnellement incapable d’entendre : certains espaces ne sont pas vides, ni neutres, ni des « biens communs mondiaux », mais saturés de la présence d’un peuple dont le pacte avec cette géographie remonte à des millénaires.

R300276459.jpgC’est la distinction schmittienne entre terre et mer faite chair. La marine américaine, instrument suprême de la thalassocratie, agit sur l’hypothèse que la mer est un domaine d’accès universel. L’Iran opère sur l’hypothèse, ontologiquement première et historiquement confirmée, que la mer côtière est une extension de son être tellurique. Quand un destroyer américain entre dans le détroit d’Ormuz, il ne pénètre pas seulement dans les eaux territoriales iraniennes au sens légal. Il entre dans une autre spatialité, où la terre est l’élément dominant et la mer son espace dépendant. Le missile qui frappe le destroyer n’est pas un acte d’agression dans une bataille navale symétrique. C’est un acte de défense du foyer, tiré depuis une batterie côtière cachée, depuis la montagne qui surplombe la mer, depuis une géographie militarisée par une civilisation qui n’a jamais oublié comment le faire.

L’Occident ne peut comprendre cela, car sa propre relation à la géographie est purement extractive. Il occupe l’espace, mais il n’y habite pas. Ses porte-avions sont des merveilles technologiques, mais ils sont sans foyer. Le combattant iranien, accroché à sa forteresse montagneuse, est chez lui d’une manière qu’aucune frappe de précision ne peut neutraliser.

4. La tragédie de l’Occident : une coda spenglérienne

La guerre du Ramadan 2026 n’a pas été une victoire finale. Ce n’était qu’une bataille unique, au prix exorbitant, dans une guerre qui s’étendra sur des générations. L’Occident n’a pas été vaincu. Sa base industrielle, bien qu’affaiblie, reste redoutable. Sa capacité de destruction, d’exporter son propre vide intérieur, n’est pas épuisée. Il se réarmera. Il trouvera de nouveaux intermédiaires. Il affinera ses techniques d’envoûtement et de subversion. La guerre n’est pas terminée. Elle ne fait que commencer.

Mais quelque chose a été révélé qui ne peut plus être ignoré. L’Occident a dévoilé son essence. Il continue de se battre pour le pétrole, pour les points de passage stratégiques, pour les ressorts matériels de l’hégémonie. Les anciens intérêts impériaux n’ont pas disparu. Mais ce que la guerre de 2026 a mis à nu, c’est que ces intérêts sont désormais poursuivis en l’absence de tout horizon civilisationnel ou moral. Privée de toute transcendance sacrée, la guerre ne sert plus de but politique supérieur ; elle devient sa propre fin – un rituel spectaculaire, médiatisé, ludifié, qui administre la mort tout en générant du contenu viral. C’est ce qu’Oswald Spengler avait anticipé : une civilisation entrant dans la phase où l’argent triomphe du sang, le marchand du guerrier, la causalité du destin. Dans une telle phase, même le gain matériel cesse de porter vers un avenir signifiant. L’Occident ne croit plus en l’avenir qu’il prétend bâtir. Il lui reste le spectacle du présent, la décharge de dopamine de la notification de frappe – et les champs de pétrole, toujours en flammes.

Le monde multipolaire, le monde des puissances telluriques qui reconquièrent leur souveraineté face à l’empire thalassocratique, doit comprendre cela : on ne peut vaincre cette forme de nihilisme par un nihilisme supérieur. On ne répond pas au Gestell occidental par plus de smartphones, plus de réformes néolibérales, plus d’intégration aux structures du marché qui dissolvent toute tradition. La seule réponse durable est celle que l’Iran a incarnée, même imparfaitement : un retour à la bumiyyat (autochtonie), la culture de l’ishtidad (intensification existentielle), et la discipline du tadhakkur (souvenir). Il ne s’agit pas de nostalgie. Ni de zèle religieux. Il s’agit de la reconnaissance froide et lucide de ceci : un peuple qui oublie pourquoi il vaut la peine de mourir, oubliera bientôt pourquoi il vaut la peine de vivre.

L’Occident hurle dans le vide : « Nous vous enterrerons. » Mais il ne peut pas enterrer ce qu’il ne peut voir. Et il ne peut pas voir l’âme. Voilà sa tragédie. Voilà le seul espoir des assiégés.

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vendredi, 19 juin 2026

L’accord États-Unis–Iran signe-t-il la fin de l’unipolarité? - Traités et retour de la compétition civilisationnelle

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L’accord États-Unis–Iran signe-t-il la fin de l’unipolarité?

Traités et retour de la compétition civilisationnelle

Constantin von Hoffmeister

La rhétorique du président Trump à l’égard de l’Iran a évolué avec une rapidité surprenante, passant d’un langage évoquant la destruction complète à celui vantant la réconciliation. À un moment, il s’exprimait en des termes laissant présager la ruine totale de la République islamique. À un autre, il dessinait une vision de paix s’étendant dans le futur, assortie de promesses de prospérité à grande échelle. Désormais, Washington et Téhéran ont l’intention de signer un mémorandum d’entente ce vendredi. De tels documents possèdent une valeur symbolique et une signification diplomatique, tout en étant dépourvus de force juridique contraignante. Cet accord particulier semble exceptionnellement concis. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a déclaré lors d’un entretien avec l’agence Mehr samedi que le texte lui-même ne dépassait pas deux pages. Le destin des nations peut parfois dépendre de documents plus courts qu’un simple article de journal.

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La brièveté du texte suggère que de nombreux points clés demeurent non résolus. Les responsables évoquent des mesures urgentes à prendre immédiatement, parmi lesquelles la restauration de la libre navigation dans le détroit d’Ormuz. Pourtant, les informations disponibles laissent planer un flou persistant. Les médias iraniens présentent une version où les restrictions américaines sur les ports iraniens du golfe Persique disparaîtraient tandis que l’Iran, en coopération avec Oman, continuerait d’exercer une surveillance sur la zone et d’en tirer des revenus substantiels via des taxes maritimes. Trump, lui, semble décrire un résultat très différent. Dans des propos rapportés par le New York Times dimanche, il a affirmé que l’une des réalisations centrales de l’accord serait l’établissement d’un détroit d’Ormuz gratuit de tout péage, de façon permanente. Un accord décrit de manière incompatible par ses signataires ressemble à un texte ancien traduit en langues rivales, chaque version servant un destin différent. La diplomatie vit dans ce domaine de symboles mouvants et de silences stratégiques, où les États mènent des batailles par le langage.

Le concept de multipolarité darwinienne offre un cadre pour comprendre de tels événements. L’ordre mondial émergent ressemble à un écosystème civilisationnel dans lequel les grandes puissances s’adaptent aux circonstances changeantes, préservent leur identité propre et rivalisent pour leur influence à travers régions et continents. La fin de la domination unipolaire n’annonce pas une ère de coopération universelle. Elle marque le retour de l’histoire dans sa forme la plus ancienne : une compétition entre civilisations dotées de traditions, de valeurs et d’intérêts stratégiques différents. De même que les espèces survivent en s’adaptant à des environnements changeants, les civilisations perdurent par la résilience, l’innovation, la vitalité démographique et la cohésion culturelle. La multipolarité, en ce sens, obéit à des pressions évolutives. Les États émergent, déclinent, se transforment et se réaffirment. La paix demeure possible, mais elle naît d’un équilibre entre les puissances, et non du rêve d’un modèle universel imposé à l’humanité.

Le contenu réel de l’accord envisagé demeure largement caché au public. Araghchi a annoncé que le texte serait rendu public après la signature prévue vendredi. Même cette assurance invite à la prudence. Des rapports de l’agence Mehr évoquent ce qui serait quatorze points clefs du mémorandum. Ces points divergent fortement des déclarations du président américain et de ses proches collaborateurs. Plusieurs revendications attribuées à l’accord défient la crédibilité. Le point cinq prévoit, dit-on, un retrait américain de la région entourant l’Iran. Le point six appellerait à la levée de toutes les sanctions sans concessions réciproques. Le point sept propose un effort de reconstruction américain en Iran d’une valeur d’au moins 300 milliards de dollars. De telles dispositions constitueraient une transformation géopolitique d’ampleur historique.

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L’explication la plus vraisemblable semble simple: les quatorze points représentent une proposition iranienne transmise aux négociateurs américains le 2 mai par des médiateurs pakistanais. Croire que les États-Unis ont accepté l’ensemble du package iranien, c’est confondre désir et réalité, propagande et diplomatie. Les empires avancent à travers l’histoire comme de vieilles bêtes: ils négocient, menacent, reculent et progressent, mais ils renoncent rarement à un avantage stratégique en échange de mots couchés sur de fragiles feuilles de papier. Pourtant, les récits officiels façonnent souvent la perception du public. En Iran, une partie de la population entend depuis des semaines des récits présentant le récent conflit comme une victoire sur le champ de bataille, un triomphe, la preuve du statut de superpuissance de la nation. Dans ce contexte, croire à un accord exceptionnellement favorable devient plus compréhensible. Quelques manifestations opposées au rapprochement avec les États-Unis ont également eu lieu.

La question centrale demeure : cet accord peut-il produire une paix durable ? L’histoire regorge d’exemples d’accords qui ont offert une stabilité temporaire tout en laissant intactes des rivalités plus profondes. Les grandes puissances abandonnent rarement leurs intérêts stratégiques suite à une seule signature. Elles font une pause, se repositionnent, négocient et se préparent à la phase suivante de la compétition. Dans le cadre de la multipolarité darwinienne, la paix naît de l’équilibre entre des civilisations capables de défendre leurs intérêts tout en reconnaissant la force des autres. Un tel ordre pourrait s’avérer plus durable que l’universalisme idéologique, car il reflète la pluralité du monde réel plutôt que des visions abstraites d’un destin politique unique.

Pour Trump, le calcul immédiat est peut-être plus simple. Préserver la stabilité jusqu’aux élections de mi-mandat américaines du 3 novembre serait déjà un succès politique d’envergure. Les hommes d’État poursuivent la paix pour des raisons à la fois grandioses et pratiques. Certains cherchent des règlements durables. D’autres achètent du temps. Le système international récompense souvent ceux qui savent faire la différence.