Il y a plus de cinquante ans, le 27 avril 1969, dès la victoire du non connue, le Général De Gaulle cessait ses fonctions de président de la République. Il retournait à La Boisserie avant de séjourner le temps de la campagne présidentielle en Irlande. Bien des observateurs ont vu ce référendum portant sur la réforme du Sénat et la régionalisation comme un suicide politique.
Déjà biographe de Louis-Philippe d’Orléans et de Philippe Séguin, véritable faux héros porté au pinacle par d’indécrottables droitards qui fit perdre en 1992 le non à Maastricht parce qu’il ne voulait pas heurté un François Mitterrand au sommet de sa ruse florentine, Arnaud Teyssier ne partage pas l’analyse convenue de la lassitude politique. Il insiste au contraire sur les dernières années d’un second mandat marqué par des coups d’éclat retentissants (retrait de l’OTAN en 1966, discours d’autodétermination à Phnom Penh en 1967, condamnation la même année de l’État d’Israël après la guerre-éclair des Six Jours, reconnaissance du combat canadien-français à Montréal). De Gaulle prend « la défense des identités nationales et des cultures face au grand nivellement qui s’annonce (p. 66) ». Son interprétation rejoint celle d’Anne et de Pierre Rouannet qui dans Les trois derniers chagrins du Général de Gaulle (Grasset, 1980) et dans L’inquiétude outre-mort du Général de Gaulle (Grasset, 1985) traitaient déjà de ces thèmes d’un point de vue original et pertinent.
Participation malentendue
Loin d’être un acte insensé, le référendum perdu de 1969 a été une occasion ratée d’accompagner la France dans une ère socio-économique et culturelle nouvelle que pressent Charles De Gaulle. « Depuis 1940, la France était engagée dans une révolution profonde qui se poursuivait et qu’il fallait approfondir inlassablement pour ne pas subir l’aliénation promise par la nouvelle civilisation technicienne et comptable qu’il sentait venir depuis sa jeunesse. Une révolution permanente, en quelque sorte, qu’avait en partie devinée, sans la comprendre tout à fait et tout en l’abhorrant, François Mitterrand dans Le Coup d’État permanent (1964), et dont l’objet était de maintenir dans son essence, face au monde chargé de dangers qui venait, la France, l’État, la République. Se préparer, anticiper, transformer – parfois de manière radicale, lorsque la nécessité l’imposait, oui. Arranger, s’arranger, jamais (p. 10). »
En soumettant aux Français deux réformes hardies et complémentaires (l’officialisation de la région, la fusion du Sénat et de l’inutile Conseil économique et social et leur transformation en assemblée des territoires, des producteurs et de la famille), De Gaulle entendait s’attaquer aux fractures révélées par Mai 68. Comment ? Par la voie audacieuse et singulière d’une autre révolution appelée la participation.
Charles De Gaulle considère la participation comme l’élément décisif pour lier durablement le travail et le capital, association déjà revendiquée à l’époque « populiste » du RPF (Rassemblement du peuple français). Par participation, il entend « une forme de révolution dans l’exercice des décisions au sein des universités, au sein de l’entreprise, dans les régions. Il reconnaît implicitement que les mécanismes traditionnels de la démocratie représentative ne sont plus suffisants pour faire face au monde nouveau qui se profile (p. 85) ». En effet, « au-delà de son caractère singulier et déroutant, [Charles De Gaulle] représente à la perfection le modèle de l’homme d’État français qui dépasse, sans l’abolir, l’opposition traditionnelle entre droite et gauche et met au rebut le faux débat de la pensée contemporaine qui s’est développé en France autour du “ libéralisme ” et de l’« élitisme », ou du jacobinisme et de l’esprit girondin. Sa conception sacerdotale du gouvernement et de la chose publique défie toute idée préconçue (p. 20) ». Les années 1960 marquent l’apothéose du « libéralisme gaullien ». « Il s’agit d’un libéralisme “ national ”, ou d’un libéralisme d’État, car il s’inscrit dans une gestion de l’économie très largement dirigée, où la planification est l’élément stratégique pour les politiques industrielles (p. 81). » On est donc très loin de la participation imaginée comme une manière biaisée d’implanter des soviets dans toute la société.
Arnaud Teyssier souligne qu’en 1969, « c’est encore une fois un projet de modernisation par le haut, avec mobilisation du local, et non une entreprise de décentralisation (p. 139) ». La participation aurait dû par conséquent concerner autant les entreprises et les régions que les universités en pleine agitation post-soixante-huitarde, sous la supervision attentive de « l’État, porteur de l’intérêt général, et émanation de la nation française dans toute sa densité temporelle (p. 114) ». Pour l’auteur, Charles De Gaulle agit toujours selon le prisme déterministe de l’État souverain (qu’on ne saurait confondre avec le misérable « État de droit »). Il cite par exemple Richard Cleary qui s’interroge sur la vision gaullienne de la construction européenne dans un article paru en mars 1971 dans la revue Four Quarters, intitulé « The American Press vs. De Gaulle. No Hits, No Runs, Too Many Errors » : « De Gaulle ne s’est pas opposé à l’Europe politique, il a voulu, au contraire, en créer les conditions d’existence et de développement réaliste en proposant, par le plan Fouchet, la création par étapes d’une confédération viable – sachant que, historiquement, dit Cleary, les fédérations ont toujours été précédées d’une structure confédérale (p. 73). »
Un autre aménagement territorial
Charles De Gaulle n’a jamais été fédéraliste, ni même un régionaliste au sens courant du terme. Par la participation et la régionalisation, il tient à rendre à ses compatriotes le sens de la responsabilité politico-civique. Force est d’observer que le prise en compte du citoyen adulte a disparu à l’avantage d’un indécent infantilisme politique. « Après le départ de De Gaulle, les institutions ne se sont pas adaptées : elles ont, en réalité, progressivement et profondément dévié de leur trajectoire – pour l’essentiel à partir du milieu des années 1980, au point d’avoir perdu tout lien substantiel avec leur esprit originel. Avec les cohabitations, l’adoption du quinquennat, le renoncement partiel à sa souveraineté, la France a réussi à fabriquer sa quinzième constitution, mais de manière subreptice et en escamotant le suffrage universel (p. 28). » Biographe de Philippe Séguin qui en vieux républicain n’accordait sa confiance que dans la commune et à la nation dans son acception contractuelle – assimilationniste dépassée, Arnaud Teyssier dénonce à son tour « la décentralisation en forme de décomposition, un fédéralisme dévoyé, le retour des fiefs et des féodalités, les stratégies de repli des notables, l’installation grasse et durable des partis politiques sur de nouvelles assises (p. 110) ». La décentralisation française pêche par un manque réel de compétences et de ressources propres accordées aux collectivités territoriales, d’un chevauchement volontaire des attributions entre les communes, les intercommunalités, les départements, les métropoles, les pôles métropolitains et les régions, ce qui favorise l’opacité des réalisations, et une excessive bureaucratisation partitocratique.
L’auteur réactive une vieille distinction qui a fait le bonheur des étudiants en droit public et en droit constitutionnel : la centralisation politique commencée par les rois Louis XI et François Premier, poursuivie par le Cardinal Richelieu et amplifiée sous Louis XIV ne coïncide pas avec la centralisation administrative décidée par Napoléon Bonaparte et renforcée par-delà tous les régimes des XIXe et XXe siècles. Tocqueville confond dans ses écrits les deux phénomènes, même si le premier porte en lui les germes du second.
Le Général De Gaulle soutient une véritable décentralisation économique et culturelle en même temps qu’une déconcentration administrative réelle, soit tout le contraire de près de quatre décennies de décentralisation politico-administrative opérée par François Mitterrand, Pierre Mauroy, Gaston Defferre, Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin. Tous ont instillé depuis 1982 « une décentralisation tous azimuts, où le pouvoir n’est pas transféré mais plutôt atomisé ou disséminé, d’une manière propre à affaiblir l’unité de l’État et à créer de fortes inégalités entre les régions suivant leur degré de développement (pp. 132 – 133) ». La réforme territoriale de 2014 réduisant le nombre des régions en métropole et la loi sur les intercommunalités décidées par le calamiteux François « Flamby » Hollande et son très incompétent Premier ministre Manuel Valls n’ont fait qu’accroître les disparités territoriales. Si la France avait été une fédération, ces mesures n’auraient suscité qu’un « fédéralisme anarchique (p. 133) ».
Vision nationale de la région
Cette incurie politique se comprend aussi par le désaveu de toute politique publique d’aménagement du territoire et de politique concertée des transports en commun (d’où la faillite préparée de la SNCF). Sous l’égide du ministre Olivier Guichard, le principat gaullien se caractérise au contraire par un indéniable volontarisme dans l’aménagement du territoire. Arnaud Teyssier y voit l’influence considérable du géographe non-conformiste Jean-François Gravier, auteur du célèbre Paris et le désert français (1947). Favorable à la déconcentration administrative, le régionalisme gaullien estime que les élites sociales et économiques locales « doivent être des relais et des soutiens pour une action décidée en haut – et non en elles-mêmes des acteurs de plein exercice (p. 122) ».
Les gaulliens estiment avec raison que la région « est une structure pleinement compatible avec la politique d’aménagement du territoire (p. 119) ». Arnaud Teyssier ajoute que « De Gaulle, lui, voulait des régions puissantes, contrôlées par l’État mais dans le cadre d’un dialogue permanent avec la société – société dont les élus n’auraient été que des protagonistes parmi d’autres (p. 151) ». Cette conception suppose qu’« il existe […] bien deux conceptions de la Région : l’une contre-révolutionnaire et décentralisatrice, l’autre républicaine – autoritaire et centralisatrice (p. 116) ». Cette dernière s’inscrit dans l’impérieuse obligation de toute communauté politique, à savoir que « le devoir d’un État et de son chef est d’abord d’assurer la survie et l’avenir de la nation (pp. 279 – 280) ».
Dans cette perspective de téléologie politique, l’auteur met fort intelligemment en relation l’action de Charles De Gaulle et l’œuvre, en particulier théâtrale, de Henry de Montherlant. Il aurait pu aussi citer une anecdote donnée par Philippe de Saint-Robert. En attendant un essai nucléaire au large de Mururoa vers 1967 – 1968, le Général lisait dans sa cabine Le Chaos et la Nuit ! Cependant, personnalité « montherlaine », « peut-on dire que de Gaulle était une figure “ schmittienne ” ? (p. 271) » Arnaud Teyssier s’avance ici un peu trop vite quand il souligne que le gaulliste de gauche et professeur de droit constitutionnel, un temps enseignant à l’Université de Strasbourg, « René Capitant, qui fut l’une des personnalités les plus proches de De Gaulle, était un admirateur et un ami de Carl Schmitt (p. 272) ».
Dans les années 1930, le jeune Capitant avait établi avec Carl Schmitt une brève correspondance épistolaire. Il n’en garda pas moins la notion-clé d’état d’exception qu’on retrouve dans l’article 16 de la Constitution de 1958. Toutefois, René Capitant n’est pas un des rédacteurs du texte constitutionnel puisqu’il se trouvait au Japon. Agacé par l’anglomanie de Michel Debré, il a vite reconnu que cette constitution avait été fort mal rédigée et qu’elle éteignait toute portée vraiment plébiscitaire.
En revanche, Carl Schmitt, en penseur averti du politique, ne pouvait qu’apprécier le style de gouvernement, très décisionniste, du fondateur de la Ve République. L’auteur cite une lettre de Carl Schmitt écrite en français adressée à Julien Freund en date du 1er mai 1969 : « La démission du général de Gaulle m’a touché comme un coup du sort jeté à un parent prochain (p. 273). » Témoin quotidien d’une Allemagne de l’Ouest à la souveraineté rognée et sous tutelle des vainqueurs de 1945, Carl Schmitt ne peut qu’approuver la pratique gaullienne. Outre ses nombreuses lectures, ce francophone rejoint facilement l’opinion de son ami Julien Freund, ouvertement gaullien (et non gaulliste !), et de son ancien secrétaire, Armin Mohler, correspondant de plusieurs titres germanophones à Paris dans les années 1950 et 1960, qui se qualifiera plus tard volontiers de « gaulliste de droite critique » quand il tentera d’influencer dans un sens européen la CSU (Union sociale-chrétienne bavaroise) de Franz Josef Strauss.
Le régionalisme gaullien qui puise chez les non-conformistes des années 1930 (le personnalisme, L’Ordre nouveau, voire la Jeune Droite) confirme une idée certaine de la France, marqueterie bio-culturelle d’origine européenne entérinée par l’histoire et le politique. « Le destin français devait continuer à s’inscrire dans une exigence de grandeur, note encore Arnaud Teyssier, tout en cherchant les voies d’une adaptation au monde nouveau (p. 265). »
Ultimes voyages testamentaires
Arnaud Teyssier ne se contente pas de revenir sur les derniers mois de cette présidence épique. Il commente les deux derniers voyages de l’ancien président français. En République d’Irlande, De Gaulle discute avec un autre grand résistant, le président Éamon de Valera, et porte un toast « à l’Irlande tout entière ». Il s’attarde surtout sur un autre périple qui va contrarier bien des gaullistes : le séjour en Espagne au printemps 1970. Admirateur méconnu de Charles Quint au point que certains ont pu se demander si l’échec référendaire ne serait pas une forme d’abdication, Charles De Gaulle accepte l’invitation du général Franco dont il loue l’œuvre. « Les bons sentiments importent peu lorsque l’unité et le salut des nations forment le but ultime. Le Caudillo n’est pas un dictateur classique, porteur d’une idéologie appelée à durer. De Gaulle avait noté un jour dans ses carnets cette phrase de Joseph de Maistre : “ Un acte politique ne se juge pas aux victimes qu’il fait, mais aux maux qu’il évite. ” (p. 252) » Arnaud Teyssier explique cet avis aujourd’hui dérangeant. « Une des raisons qui justifiaient l’admiration de De Gaulle pour le général Franco, c’est précisément qu’il s’était toujours considéré comme le dirigeant temporaire de l’Espagne, préparant de longue haleine le retour de la monarchie (pp. 190 – 191). » Il est dommage que Franco ait finalement choisi la branche isabéliste et libérale des Bourbons d’Espagne aux dépens de la branche légitime, carliste, des Bourbons-Parme.

De Gaulle et le Président irlandais de Valera
Il est évident que pour Charles De Gaulle, « Franco est l’homme qui a maintenu l’intégrité nationale espagnole dans la tourmente de la guerre. C’est une figure majeure du siècle, l’un des derniers survivants de la guerre civile européenne (pp. 200 – 201) ». Pas certain que l’ineffable charognard Pedro Sanchez, dirigeant socialiste d’un gouvernement minoritaire responsable de l’exhumation – profanation de la Valle de los Caidos, se recueille un jour à Colombey-les-Deux-Églises devant la tombe d’un si « affreux fâchiste »…
Arnaud Teyssier s’agace enfin d’une certaine idéalisation – instrumentalisation de Charles De Gaulle. « Il faut avouer que la gaullolâtrie le tue parfois à petit feu, plus sûrement que toutes les haines qui se sont peu à peu effacées avec le temps. On l’invoque à chaque détour, on cite à l’envi ses bons mots, on en fait même des livres entiers, nécessairement agréables à lire. Mais en fait, on n’en finit pas de l’enterrer depuis ce départ shakespearien, en avril 1969, provoqué par la volonté du peuple français qu’il avait lui-même suscité… (p. 14). » Il ose même rappeler dans ce livre remarquable que l’action politique se moque du moralisme. Ainsi revient-il sur le parcours étonnant du dernier Premier ministre du Général, Maurice Couve de Murville (1907 – 1999) qui fut de 1958 à 1968 un grand ministre des Affaires étrangères. Ce « haut fonctionnaire froid et impassible dont la carrière exceptionnellement brillant avait débuté à la fin de la IIIe République et sous le régime de Vichy. Inspecteur des finances, Couve de Murville avait été jusqu’en 1943 l’un des plus hauts fonctionnaires de l’État français. Titulaire du poste clé de directeur des finances extérieures et des changes, il avait été l’un des acteurs déterminants de la négociation quotidienne entre Vichy et les autorités allemandes à Wiesbaden. Il avait d’ailleurs, dans ces fonctions, défendu avec une réelle obstination et un patriotisme sans faille les intérêts français (p. 55) ». Verra-t-on bientôt les descendants de quelques « résistants » de la énième heure outrager sa mémoire pour ce passé « vichysto-résistant » ?
Les temps conflictuels du gaullisme béat et de l’anti-gaullisme viscéral sont dorénavant révolus. Par leur vote épidermique et émotionnel plein de lassitude envers les efforts constants demandés de grandeur nationale et européenne, les Français ont clos avec une rare brutalité un moment majeur de leur histoire. Faute d’avoir institué une souveraineté sociale grâce à la participation et à la régionalisation, ils ont dilapidé leur souveraineté politique. Ils se plaisent depuis à patauger dans une suffisante nullité…
Georges Feltin-Tracol
• Arnaud Teyssier, De Gaulle, 1969. L’autre révolution, Perrin, 2019, 301 p., 22 €.




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« Plus personne n’ignore, en effet, que c’est bien François Mitterrand lui-même (avec la complicité, entre autres, de l’économiste libéral Jacques Attali et de son homme à tout faire de l’époque Jean-Louis Bianco) qui, en 1984, a délibérément organisé depuis l’Elysée (quelques mois seulement, par conséquent, après le fameux “tournant libéral” de 1983) le lancement et le financement de SOS-Racisme, un mouvement “citoyen” officiellement “spontané” (et d’ailleurs aussitôt présenté et encensé comme tel dans le monde du showbiz et des grands médias) mais dont la mission première était en réalité de détourner les fractions de la jeunesse étudiante et lycéenne que ce ralliement au capitalisme auraient pu déstabiliser vers un combat de substitution suffisamment plausible et honorable à leurs yeux. »

Le corps électoral est conservateur au sens que l’entend Charles Maurras dans Mes idées politiques. L’électeur craint que le suffrage populaire perturbe son confort petit-bourgeois proche de celui du Dernier Homme de Nietzsche. Souvenons-nous de sa méfiance lors du second tour de la présidentielle de 2017 en ce qui concerne le projet de sortie de la Zone euro proposée par Marine Le Pen sur les conseils de Florian Philippot. On l’observe encore à l’occasion du récent scrutin européen. En Italie, les listes sœurs ennemies de CasaPound et de Forza Nuova ne recueillent que 0,46 %. En Espagne, les électeurs ignorent l’alliance conclue entre la Phalange espagnole des JONS, Alternative espagnole, la Phalange et Démocratie nationale (0,05 %) et votent pour Vox, la dissidence droitière du Parti populaire. En Grèce, la répression policière et les entraves multiples fomentées par les syndicats, les maires, les journalistes et les juges ont fait perdre à Aube dorée tous ses députés, le 7 juillet dernier aux législatives anticipées. Hors de l’Union dite européenne, les Ukrainiens, lassés par la corruption endémique et l’absence de résultats économiques tangibles, dégagent le président sortant Petro Porochenko et choisissent largement l’acteur comique Volodymyr Zelenski. À peine investi, celui-ci dissout la Rada, le Parlement monocaméral, et permet à son parti, créé en quelques mois, Serviteur du peuple (du nom de la série télévisée qui fit connaître Zelenski) de remporter la majorité absolue pour la première fois depuis l’indépendance en 1991 ! Les électeurs se sont détournés des candidats nationalistes radicaux coalisés de Svoboda, de Secteur droit et du Corps national – Bataillon Azov.
Le président brésilien Jair Bolsonaro appartient lui aussi à cette coterie nuisible d’imposteurs grotesques qui déforme et bafoue le combat identitaire, délaisse la priorité sociale anti-libérale et sous-estime l’enjeu écologique enraciné. « Les populistes sincères devraient s’interroger à chaque fois qu’on leur propose un candidat trop détesté par la gauche, prévient avec raison Julien Langella. Ce n’est souvent qu’un cuck, diminutif de cuckservative, “ conservateur cocu ” dans la langue du général Lee : défenseur des valeurs morales ou de la famille mais ouvert au libre-échange et donc aux attaques sur les anticorps spirituels de la nation (4). » Victimes d’une classe politicienne corrompue et d’une insécurité record, les Brésiliens ont soutenu sans aucune hésitation un obscur député fédéral de Rio de Janeiro qui tenait un discours exagéré et provocateur d’ordre, d’autorité et de discipline. Mais Bolsonaro n’a rien d’un continuateur de l’Action intégraliste de Plinio Salgado. C’est évident quand le gouvernement brésilien aligne sa diplomatie sur la centrale mondiale du terrorisme d’État, les États-Unis, s’affiche sioniste chrétien, accélère la déforestation de l’Amazonie et nie tout droit aux peuples autochtones amérindiens. Ces tribus sont elles aussi frappées par un « grand remplacement » pratiqué par les industries agro-alimentaires, les sectes évangéliques et les grandes compagnies minières. Défendre le principe intangible d’« une terre, un peuple » implique par conséquent le rejet de tout apport exogène moderniste ou progressiste ainsi que de toute tentative d’assimilation à la Mégamachine mondialiste génocidaire. « Si par “ exploitation rationnelle ”, il s’agit de transformer les petits fermiers indiens, pauvres mais libres, en ouvriers agricoles inhalant du glyphosate toute la journée, ou en employés des mines dont l’horizon se borne au plateau-repas devant Hanouna, alors, que les Indiens utilisent tous les moyens même légaux pour conserver leurs terres, écrit encore Julien Langella. Si c’est pour intégrer les Indiens à une société occidentale consumériste en phase terminale, alors nous ne pouvons que souhaiter aux Indiens de résister de toutes leurs forces contre le rouleau-compresseur de l’uniformisation mondiale. Si, par “ êtres humains comme nous ”, Bolsonaro entend “ consommateurs zombies déracinés ”, alors que les Indiens ne lâchent rien ! (5) » Les Amérindiens sont chez eux en Amazonie comme les Albo-Européens le sont en Europe et les Hispaniques sur des terres mexicaines volées en 1848 par la grande catin étoilée. Le 2 août dernier, un certain Patrick Crusius déclenchait une fusillade, tuait vingt-deux personnes et en blessait vingt-quatre autres parce qu’il condamnait l’« invasion latino » à El Paso, dont le nom même assure de l’antériorité évidente des Anglo-Saxons à cet endroit…
Surgi des franges les plus loufoques de l’Alt Right nord-américaine, le nationalisme blanc est propagé par le Californien Greg Johnson (photo, ci-contre) dont les écrits sont diffusés en France par une obscure maison d’édition se croyant dissidente qui soutient par ailleurs un traducteur syldavo-poldève au caractère aigri et suffisant. Le nationalisme blanc peut éventuellement résoudre les tensions sociales et ethniques inhérentes à la psychopathologie collective propre à l’âme américaine du Nord en prônant la sécession territoriale. Cette option séparatiste est en revanche pour l’Europe une dangereuse fiction. Le nationalisme blanc sert les desseins d’une faction de l’État profond étatsunien. Contrairement à ce qu’assène Greg Johnson, ce qu’il qualifie avec dédain de « nationalisme grandiose » (6), à savoir la quête d’un Imperium paneuropéen, constitue l’ultime recours des peuples autochtones d’Europe.
Qu’est-ce que le faux héros contre-révolutionnaire ou réactionnaire ? Le philosophe catholique d’origine hongroise Thomas Molnar qui vécut longtemps aux États-Unis et qui conseilla Viktor Orban pendant son premier mandat (1998 – 2002), l’explicite dans un essai méconnu La Contre-Révolution. Le faux héros « est en partie le produit de circonstances que l’on peut bien identifier et qui se retrouvent de temps à autre. Si l’on pouvait en dresser un portrait, cela donnerait un personnage né ou élevé dans un milieu contre-révolutionnaire, ou du moins dont on suppose qu’il partage les convictions contre-révolutionnaires. L’opinion publique le classe comme un contre-révolutionnaire et, par conséquent, il a des partisans et des adversaires, un profil politique défini. L’impression est d’autant plus marquée que son style de vie et son style de pensée, choses plus importantes que les jugements intellectuels, divisent automatiquement les gens en amis et ennemis, en sympathisants et adversaires. Pourtant, une ambiguïté considérable s’attache à lui du fait que le style et le contenu de sa pensée ne sont pas toujours en harmonie : jusqu’à ce qu’il détienne fermement le pouvoir, il ne laisse pas découvrir de quel côté penche la balance. Dans la période que précède la prise du pouvoir, cette ambiguïté garantit au faux “ héros ” contre-révolutionnaire une grande liberté d’action; ce n’est qu’au moment décisif qu’il se découvre, explique Thomas Molnar : il accepte l’autorité que lui proposent les contre-révolutionnaires, mais sa politique suit le schéma révolutionnaire et en fin de compte favorise la cause révolutionnaire. Son succès vient donc de son art d’utiliser le temps, et s’il domine le facteur temps c’est précisément que ni ses partisans ni ses adversaires naturels ne sont capables de calculer ni d’évaluer à l’avance quels seront ses faits et gestes; leur perplexité permet au faux “ héros ” de gagner du temps, ce qui est essentiel pour qu’il puisse réaliser ses manœuvres compliquées (7). » Écrites en 1969, ces lignes s’attardent ensuite sur Charles De Gaulle, Paul VI et Richard Nixon.
L’« union des droites » serait une merveilleuse panacée. Future retraitée de la vie politique, Marion Maréchal estimait en 2017 que « la stratégie victorieuse réside dans l’alliance de la bourgeoisie conservatrice et des classes populaires. C’était la synergie qu’avait réussie Nicolas Sarkozy en 2007. […] Ce qui reste possible, c’est l’union des hommes. Il existe aujourd’hui une zone blanche, entre certains courants chez Les Républicains, que je qualifierais de droite nationale conservatrice, Nicolas Dupont-Aignan, ceux qui sortent du champ politique, comme Philippe de Villiers, certains élus et cadres de la droite, et le FN. Dans cette zone blanche, il y a une recomposition à opérer, qui s’apparenterait à l’union de certaines droites. Mais sans doute pas avec cette droite des Républicains, qui est une droite reniée (10) ». On doit lui reconnaître une réelle persévérance avec son école lyonnaise de cadres qui n’ose avouer sa véritable finalité et le soutien intéressé de quelques titres imprimés (L’Incorrect, Causeur, bientôt Conflits).
Reconnaissons en revanche la clairvoyance de l’intellectuel souverainiste républicain de gauche Emmanuel Todd dans son livre polémique Qui est Charlie ? (11). Il examine une France de « catholiques – zombies ». Les récentes élections européennes confortent son analyste. L’électeur catho-zombie déteste les Gilets Jaunes, justifie l’impitoyable répression de Galliffet – Castener et donne son vote à La République en marche, formation politique idoine en matière de contre-populisme avéré. Même Patrick Buisson en convient aujourd’hui volontiers; l’« union des droites » ou, pour être plus précis, la combinaison du conservatisme et du libéralisme est désormais révolue. Il encourage maintenant l’« union des anti-libéraux » (12). 


L’interprétation de la French theory par la CIA devrait nous faire réfléchir, dans ce cas, à reconsidérer le vernis radical chic qui a accompagné en grande partie sa réception anglophone. Selon une conception étapiste d’une histoire progressiste (généralement aveugle à sa téléologie implicite), l’œuvre de figures comme Foucault, Derrida et d’autres théoriciens français d’avant-garde est souvent intuitivement associée à une forme de critique radicale et sophistiquée qui dépasse sans doute de loin tout ce que l’on trouve dans les traditions socialistes, marxistes ou anarchistes. Il est certainement vrai, et mérite d’être souligné que la réception anglophone de la French theory, comme John McCumber l’a souligné à juste titre, a eu d’importantes implications politiques en tant que pôle de résistance aux fausses neutralités politiques, aux formalismes techniques rassurants de la logique et du langage, ou au conformisme idéologique direct opérant dans la tradition philosophique anglo-américaine et soutenu par McCarthy. Cependant, les pratiques théoriques des philosophes qui ont tourné le dos à ce que 


Philippe de Villiers en vilipende les fondements intellectuels. Ceux-ci reposeraient sur un trio infernal, sur une idéologie hors sol ainsi que sur un héritier omnipotent. Le trio regroupe Robert Schuman, Walter Hallstein et Jean Monnet. Le premier fut le ministre démocrate-chrétien français des Affaires étrangères en 1950. Le deuxième présida la Commission européenne de 1958 à 1967. Le troisième incarna les intérêts anglo-saxons sur le Vieux Continent. Ensemble, ils auraient suscité un élan européen à partir des prémices du droit national-socialiste, du juridisme venu d’Amérique du Nord et d’une défiance certaine à l’égard des États membres. Quant à l’héritier, il désigne « le fils spirituel (p. 255) », George Soros.
Outre le rappel du passé national-socialiste de Hallstein, il insiste que Robert Schuman, « le père de l’Europe fut ministre de Pétain et participa à l’acte fondateur du régime de Vichy (p. 67) ». Oui, Robert Schuman a appartenu au premier gouvernement du Maréchal Pétain. Il n’était pas le seul. Philippe de Villiers ne réagit pas quand Maurice Couve de Murville lui dit à l’occasion d’une conversation au Sénat en juillet 1986 : « Je me trouvais à Alger […] quand Monnet a débarqué. J’étais proche de lui, depuis 1939. À l’époque, j’exerçais les fonctions de commissaire aux finances de Vichy (p. 109). » L’ancien Premier ministre du Général De Gaulle aurait pu ajouter que membre de la Commission d’armistice de Wiesbaden, il était en contact quotidien avec le Cabinet du Maréchal. Sa présence à Alger n’était pas non plus fortuite. Il accompagnait en tant que responsable des finances l’Amiral Darlan, le Dauphin du Maréchal ! 








Mais en 89 Burke sent que cette fois la France ne se relèvera pas. Il en donne les raisons, avant Chateaubriand, Tocqueville, Balzac ou Bernanos : 




Or la conception illibérale de l’État, dont s’est réclamé Orban en 2014, apparaît comme une alternative interne à l’équilibre traditionnel des pouvoirs et , à l’extérieur, comme une révision de la politique étrangère et donc comme la chance d’une « autre gouvernance » de l’Union, dont le pivot serait désormais la nation, seul juge du bien commun.









Très vite, dans son atelier de la rue de Tourville, à l’instar des salons d’Anna de Noailles, mais avec plus d’inventive faconde, V. de Saint-Point stimula, entre les différentes disciplines et leurs représentants, les rencontres dédiées à la rénovation des esthétiques. L’étude des religions, des mythes gréco-romains et des doctrines secrètes, le spiritisme et l’occultisme, y tenaient bonne place par l’intermédiaire du poète Vivian de Mas dont le théosophisme aigu dégageait des perspectives vers les sphères supérieures, vers les races et les cycles.
Toutefois, ce qui prime dans ces principaux recueils, Poèmes de la Mer et du Soleil, L’Orbe pâle, La Soif et les Mirages, c’est la mise en place progressive d’une écriture féminine. Non pas d’une écriture féministe mais d’une écriture au féminin qui promeut plus la femme intérieure que la femme sociale. Non pas d’une écriture revendicative mais d’une écriture créative qui énonce les règles d’une esthétique féminine à part entière et qui essaie de s’affranchir des représentations masculines et littéraires de l’Éternel féminin pour, en quelque sorte, réaliser la Femme éternelle. Et cette Femme ne sera ni la Salomé décadente, ni la Nana naturaliste, ni l’Amazone symboliste, ni la précieuse ridicule des salons, mais procèdera de mythes puissants, qui affleureront dans Les poèmes d’Orgueil et s’imposeront dans son triptyque romanesque de L’amour et de la Mort, dont les romans, Un Amour, L’Inceste, Une mort, seront une déclinaison de la femme en trois archétypes classiques : Aphrodite, Déméter, Hécate.
V. de Saint-Point se proclamait femme d’avant-garde. Affairée à la nouveauté, elle trouva le Futurisme dont les scandales péremptoires, les facultés de provocation, l’idéologie de la révolte, de la tabula rasa et de la collision, le volontarisme, la fascinèrent et lui permirent d’exaspérer beaucoup de ses convictions, et dont, plus avant, elle enrichit la doctrine qui, derrière la personnalité percutante et lyrique de son chef de file F.T. Marinetti, assénait le mépris du sexe faible : « Nous, futuristes, nous honnirons les femmes tant qu’elles empêcheront les hommes de conquérir le monde en les emprisonnant dans les pièges de l’amour et du snobisme, tant qu’elles constitueront autant de chaînes à briser, d’entraves pour le combat et pour la lutte. »
Secondement, en conceptualisant la surfemme, véritable parèdre du surhomme nietzschéen. Surfemme qui, refusant « les morales et les préjugés » qui la dévoient, prépare, dans l’élan dominateur de tout son instinct vainqueur, l’avènement d’une humanité supérieure d’où les compatissants seront sans merci éliminés : « Que la femme retrouve sa cruauté et sa violence qui font qu’elle s’acharne sur les vaincus parce qu’ils sont vaincus, jusqu’à les mutiler. Qu’on cesse de lui prêcher la justice spirituelle à laquelle elle s’est efforcée en vain. Femmes, redevenez sublimement injustes, comme toutes les forces de la nature ! »
À l’avenant, et de manière prépondérante, V.de Saint-Point s’investit dans un autre art de scène : la chorégraphie, qu’elle magnifia en Métachorie (du grec méta : déplacement, changement, ou, succession; et khoreia : danse).









