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mardi, 10 août 2021

Tocqueville et la destruction du Nouveau Monde par ses conquérants

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Tocqueville et la destruction du Nouveau Monde par ses conquérants

par Nicolas Bonnal

« A mesure que nous avancions, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. »

Tocqueville n’a pas fait que de l’analyse en voyageant en Amérique ; il a aussi fait du tourisme avec son ami Beaumont et son bref journal de voyage est un des plus beaux et plus durs qui soient ; car le style incomparable de notre artiste romantique se heurte au mur de briques du puritain américain qui va détruire le monde. Chercher la nature façon Thomas Cole et Alfred Bierstadt est déjà dur ; en effet :

« Une des choses qui piquaient le plus notre curiosité en venant en Amérique, c’était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne, et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques-unes de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes les plus sauvages que de se plier à ce que les blancs appellent les délices de la vie sociale ; mais il est plus difficile qu’on ne croit de rencontrer aujourd’hui le désert. A partir de New-York, et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. Nous parcourions des lieux célèbres dans l’histoire des Indiens, nous rencontrions des vallées qu’ils ont nommées, nous traversions des fleuves qui portent encore le nom de leurs tribus; mais partout la hutte du sauvage avait fait place à la maison de l’homme civilisé, les bois étaient tombés, la solitude prenait une vie. »

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Les indiens eux-mêmes sont déjà des êtres qui rétrécissent, comme dans le film éponyme de Jack Arnold. Tocqueville ajoute sans concession :

« Les Indiens que je vis ce jour-là avaient une petite stature; leurs membres, autant qu’on en pouvait juger sous leurs vêtements, étaient grêles; leur peau, au lieu de présenter une teinte rouge cuivré, comme on le croit communément, était bronze foncé, de telle sorte qu’au premier abord elle semblait se rapprocher beaucoup de celle des mulâtres. Leurs cheveux noirs et luisants tombaient avec une singulière raideur sur leurs cous et sur leurs épaules. Leurs bouches étaient en général démesurément grandes, l’expression de leur figure ignoble et méchante. Leur physionomie annonçait cette profonde dépravation qu’un long abus des bienfaits de la civilisation peut seul donner. On eût dit des hommes appartenant à la dernière populace de nos grandes villes d’Europe, et cependant c’étaient encore des sauvages. Aux vices qu’ils tenaient de nous se mêlait quelque chose de barbare et d’incivilisé qui les rendait cent fois plus repoussants encore. »

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Le contact avec l’Occident souille. On ne saurait être plus guénonien. Et pourtant on n’a pas affaire à des inconnus :

« Ces êtres faibles et dépravés appartenaient cependant à l’une des tribus les plus renommées de l’ancien monde américain. Nous avions devant nous, et c’est pitié de le dire, les derniers restes de cette célèbre confédération des Iroquois, dont la mâle sagesse n’était pas moins connue que le courage, et qui tinrent longtemps la balance entre les deux plus grandes nations de l’Europe. »

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Iroquois.

L’égoïsme froid de l’Américain frappe Tocqueville (il a bouleversé et révolté Beaumont – voyez nos textes) :

« D’autres avouaient que probablement l’Indien mourrait; mais on lisait sur leurs lèvres cette pensée à moitié exprimée : qu’est-ce que la vie d’un Indien? C’était là le fond du sentiment général. Au milieu de cette société si jalouse de moralité et de philanthropie, on rencontre une insensibilité complète, une sorte d’égoïsme froid et implacable lorsqu’il s’agit des indigènes de l’Amérique. Les habitants des États-Unis ne chassent pas les Indiens à cor et à cri ainsi que faisaient les Espagnols du Mexique; mais c’est le même instinct impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race européenne. »

On ne peut pas dire qu’il la porte dans son cœur cette race européenne qui a rompu déjà avec ses racines spirituelles et le règne de la qualité.

Il ne faut pas lui parler de promenade romantique à notre pionnier :

« Traverser des forêts presque impénétrables, passer des rivières profondes, braver les marais pestilentiels, dormir exposé à l’humidité des bois, voilà des efforts que l’Américain conçoit sans peine s’il s’agit de gagner un dollar, car c’est là le point; mais qu’on fasse de pareilles courses par curiosité, c’est ce qui n’arrive pas jusqu’à son intelligence. Ajoutez qu’habitant d’un désert il ne prise que l’œuvre de l’homme. Il vous enverra volontiers visiter une route, un pont, un beau village; mais qu’on attache du prix à de grands arbres et à une belle solitude, cela est pour lui absolument incompréhensible. Rien donc de plus difficile que de trouver quelqu’un en état de vous comprendre. »

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Après Tocqueville se lance dans de belles descriptions méditatives et presque transcendantales. On pense à Chateaubriand, Senancour, à Maurice de Guérin (merveille méconnue du centaure) :

« Il est difficile de se figurer le charme qui environne ces jolis lieux où l’homme n’a point fixé sa demeure, où règnent encore une paix profonde et un silence non interrompu. J’ai parcouru dans les Alpes des solitudes affreuses où la nature se refuse au travail de l’homme, mais où elle déploie jusque dans ses horreurs mêmes une grandeur qui transporte l’âme et la passionne. Ici la solitude n’est pas moins profonde, mais elle ne fait pas naître les mêmes impressions. Les seuls sentiments qu’on éprouve en parcourant ces déserts fleuris, où, comme dans le Paradis de Milton, tout est préparé pour recevoir l’homme, c’est une admiration tranquille, une émotion douce et mélancolique, un dégoût vague de la vie civilisée, une sorte d’instinct sauvage qui fait penser avec douleur que bientôt cette délicieuse solitude aura cessé d’exister. »

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Mais le blanc va arriver: « déjà, en effet, la race blanche s’avance à travers les bois qui l’entourent, et dans peu d’années l’Européen aura coupé les arbres qui se réfléchissent dans les eaux limpides du lac et forcé les animaux qui peuplent ses rives de se retirer vers de nouveaux déserts. »

Il y a quand même des mavericks chez ces blancs, des artistes, des coureurs des bois comme on disait :

« …ce sont les Européens qui, en dépit des habitudes de leur jeunesse, ont fini par trouver dans la liberté du désert un charme inexprimable. Tenant aux solitudes de l’Amérique par leur goût et leurs passions, à l’Europe par leur religion, leurs principes et leurs idées, ils mêlent l’amour de la vie sauvage à l’orgueil de la civilisation, et préfèrent à leurs compatriotes les Indiens, dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux. »

Mais il n’y a rien affaire contre le blanc destructeur :

« ce peuple immense qui, comme tous les grands peuples, n’a qu’une pensée, et qui marche à l’acquisition des richesses, unique but de ses travaux, avec une persévérance et un mépris de la vie qu’on pourrait appeler héroïque, si ce nom convenait à autre chose qu’aux efforts de la vertu; peuple nomade que les fleuves et les lacs n’arrêtent point, devant qui les forêts tombent et les prairies se couvrent d’ombrages, et qui, après avoir touché l’Océan-Pacifique, reviendra sur ses pas pour troubler et détruire les sociétés qu’il aura formées derrière lui… »

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Avant de détruire ou de bombarder le reste du monde ! Comme dit Beaumont l’Amérique est le seul pays qui n’ait pas eu d’enfance mystérieuse ! Sa mission était de nous engloutir dans la matrice mafieuse, matérialiste et numérique.

415KXSPMA9L._SX195_.jpgPuis notre voyageur redevient poète et évoque la similitude entre cette forêt et le grand océan. On pense à Melville, à Moby Dick bien sûr et au si bel essai de Jacques Cabau sur la Prairie perdue :

« Il nous est souvent arrivé d’admirer sur l’Océan une de ces soirées calmes et sereines, alors que les voiles, flottant paisiblement le long des mâts, laissent ignorer au matelot de quel côté s’élèvera la brise. Ce repos de la nature entière n’est pas moins imposant dans les solitudes du Nouveau-Monde que sur l’immensité des mers. »

Et plus loin :

Ce n’est pas au reste dans ce seul cas que nous avons remarqué la singulière analogie qui existe entre la vue de l’Océan et l’aspect d’une forêt sauvage. Dans l’un comme dans l’autre spectacle, l’idée de l’immensité vous assiège. La continuité, la monotonie des mêmes scènes étonne et accable l’imagination. »

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On a déjà évoqué nos coureurs des bois (redécouvrez en ce sens la captive aux yeux clairs de Hawks) ; ils reviennent sous la plume de notre indien :

« Pénétrez sous cette cabane de feuillage; vous y rencontrerez un homme dont l’accueil cordial et la figure ouverte vous annonceront dès l’abord le goût des plaisirs sociaux et l’insouciance de la vie. Dans le premier moment, vous le prendrez peut-être pour un Indien. Soumis à la vie sauvage, il en a volontairement adopté les habits, les usages et presque les mœurs : il porte des mocassins, le bonnet de loutre et le manteau de laine. Il est infatigable chasseur, couche à l’affût, vit de miel sauvage et de chair de bison. »

Or cet homme est un bon Français :

« Cet homme n’en est pas moins resté un Français gai, entreprenant, fier de son origine, amant passionné de la gloire militaire, plus vaniteux qu’intéressé, homme d’instinct, obéissant à son premier mouvement moins qu’à sa raison, préférant le bruit à l’argent. Pour venir au désert, il semble avoir brisé tous les liens qui l’attachaient à la vie. On ne lui voit ni femme ni enfants. »

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Et de le comparer au rude américain enfant de Caïn :

« A quelques pas de cet homme habite un autre européen qui, soumis aux mêmes difficultés, s’est raidi contre elles. Celui-ci est froid, tenace, impitoyable argumentateur. Il s’attache à la terre et arrache à la vie sauvage tout ce qu’il peut lui ôter. Il lutte sans cesse contre elle, il la dépouille chaque jour de quelques-uns de ses attributs. Il transporte, pièce à pièce, dans le désert ses lois, ses habitudes, ses usages, et, s’il se peut, jusqu’aux moindres recherches de sa civilisation avancée. L’émigrant des États-Unis n’estime de la victoire que ses résultats… »

Tocqueville sent le danger du métissage ; et il écrit à ce sujet :

« Ne sachant comment se guider au jour incertain qui l’éclaire, son âme se débat péniblement dans les langes d’un doute universel : il adopte des usages opposés, il prie à deux autels, il croit au rédempteur du monde et aux amulettes du jongleur, et il arrive au bout de sa carrière sans avoir pu débrouiller le problème obscur de son existence. »

Ce qu’il ressent dans son voyage (la région de Détroit et du lac Erié donc) c’est l’effrayant et rapide bouleversement en cours :

« Cinquante lieues séparent encore cette solitude des grands établissements européens, et nous sommes peut-être les derniers voyageurs auxquels il ait été donné de la contempler dans sa primitive splendeur : tant est grande l’impulsion qui entraîne la race blanche vers la conquête entière du Nouveau-Monde! C’est cette idée de destruction, cette arrière-pensée d’un changement prochain et inévitable qui donne, suivant nous, aux solitudes de l’Amérique un caractère si original et une si touchante beauté. »

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On est presque chez Tolkien (chez Fenimore Cooper il règne une aura presque elfique parfois). L’homme a un trop grand pouvoir de destruction. Tocqueville :

« On les voit avec un plaisir mélancolique. On se hâte en quelque sorte de les admirer. L’idée de cette grandeur naturelle et sauvage qui va finir se mêle aux magnifiques images que la marche de la civilisation fait naître. On se sent fier d’être homme, et l’on éprouve en même temps je ne sais quel amer regret du pouvoir que Dieu vous a accordé sur la nature. L’âme est agitée par des idées, des sentiments contraires; mais toutes les impressions qu’elle reçoit sont grandes, et laissent une trace profonde. »

Sources :

Tocqueville : Quinze Jours au Désert souvenirs d’un voyage en Amérique

https://fr.wikisource.org/wiki/Quinze_Jours_au_D%C3%A9sert_souvenirs_d%E2%80%99un_voyage_en_Am%C3%A9rique

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https://www.les4verites.com/international/gustave-de-beaumont-et-la-critique-radicale-de-la-democratie-americaine

https://www.amazon.fr/prairie-perdue-Cabau-Jacques/dp/2020026074/ref=sr_1_1?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&dchild=1&keywords=jacques+cabau&qid=1628501842&sr=8-1

 

 

samedi, 07 août 2021

Sven Hedin & La route de la soie : un classique de la littérature de voyage et d'aventure

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La route de la soie : un classique de la littérature de voyage et d'aventure

Giovanni Sessa

La première moitié du XXe siècle, en plus d'être l'une des périodes les plus dramatiques de l'histoire, a également été une période où, pour la dernière fois, des hommes et des femmes audacieux ont entrepris des voyages d'exploration mythiques dans les terres les plus désolées de la planète. Dans la plupart des cas, les derniers explorateurs ont bravé des dangers de toutes sortes et ont affronté la mort. Parmi eux, une place de choix mérite d'être faite pour les exploits accomplis par le Suédois Sven Hedin, qui a laissé un témoignage écrit de ses voyages dans des pages de journaux intimes à ne pas manquer pour les amateurs de ce genre littéraire. L'un de ses ouvrages les plus significatifs, La strada della seta (La route de la soie), accompagné d'une introduction de Paolo Mathlouthi, vient d'arriver dans les librairies d'Italie (pour les commandes: associazione.iduna@gmail.com, pp. 322, 24,00 euros).

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Il s'agit d'un récit passionnant de la dernière mission de Hedin : la traversée de l'ancienne route des caravanes, la route de la soie, mythifiée par de nombreux voyageurs du passé, qui a uni pendant des siècles l'Orient et l'Occident sur le plan économique et culturel. Il faut dire que la véritable obsession, "l'éloignement bleu" (die blaue Entfernung), selon les mots de Hermann Hesse, qui attirait le Suédois comme un aimant depuis sa jeunesse, c'était le Taklamakan, cet immense désert de sable coincé entre la Chine, l'Inde et le Pakistan, au cœur de l'Asie.

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Dans cet espace extrême, que les nomades appellent la "mer de la mort" et dans lequel de nombreuses caravanes se sont perdues sans laisser de traces, Hedin est parti à la recherche de villes enfouies, dont les voyageurs, le soir, autour des feux de leurs bivouacs, racontaient des histoires, décrivant les trésors indicibles qu'elles auraient renfermés. La première exploration du Taklamakan réalisée par le Suédois fut malheureuse, elle n'eut pas le résultat escompté et le groupe formé autour de l'explorateur fut contraint de défier l'ouragan noir du désert, le kara buran. Les animaux du modeste caravansérail et les maigres réserves d'eau ont été détruits. Les hommes n'ont été sauvés que parce qu'ils ont réussi à atteindre une oasis où ils ont pu boire.

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La deuxième expédition a eu un résultat très différent. L'obstination de Hedin a payé et, près du lac Lop Nor, "les sables ont révélé les vestiges des murs légendaires du Loulan perdu", explique Mathlouthi (p. VII). D'immenses trésors ont été mis au jour, preuves d'une civilisation prospère et évoluée. Les restes humains momifiés, analysés à l'aide de techniques anthropométriques, ont révélé: "des traits somatiques qui sont sans équivoque europoïdes" (p. VIII). Les "momies du Tarim" sont rapidement devenues l'un "des principaux arguments archéologiques en faveur de la "thèse des Kourganes", selon laquelle le cœur de l'Asie centrale est le berceau primordial des peuples indo-européens" (pp. VIII-IX). (pp. VIII-IX).

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Compte tenu de l'importance de cette découverte, l'explorateur aventureux rencontre Himmler en 1936 au siège prestigieux du Deutsche Ahnenerbe, l'institut prestigieux qui étudie les origines ancestrales du peuple allemand et fait des recherches sur l'Urheimat indo-européen dans la région de l'Himalaya et en Asie centrale. L'origine commune des lignées indo-européennes était le centre d'intérêt de Franz Altheim et Hans Günther, mais aussi d'Eliade, Dumézil et Devoto.

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La renommée de Hedin en tant qu'homme aventureux et courageux s'était déjà répandue en Europe dans les années 30. En 1933, le gouvernement central de Nanjing lui confie la tâche de diriger une expédition, également financée par le gouvernement allemand, pour examiner la possibilité de construire deux autoroutes entre la Chine et le Sinkiang. Cette mission lui a permis de voyager le long de l'ancienne route de la soie et d'en parler dans les pages du volume qui vient d'être réédité en Italie. Après son retour à Stockholm en 1935, il condense les souvenirs de cette expérience en trois volumes.

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Le premier volume se concentre sur la guerre sanglante qui a transformé le Sinkiang en terrain vague entre 1931 et 1934. Hedin et ses hommes ont été impliqués dans la dernière phase de ce conflit, que le livre décrit de manière captivante et quelque peu affabulatrice. Cette initiative s'inscrit dans le cadre du "Grand jeu" qui se déroulait alors entre les puissances européennes et qui visait à leur faire prendre le contrôle d'une région riche en matières premières mais aussi, dans le cas des Allemands, centrée sur les recherches indo-européennes. L'explorateur avait presque soixante-dix ans, mais il était aussi passionné qu'un jeune de vingt ans par cette nouvelle entreprise.

La route de la soie est l'épine dorsale par laquelle l'Asie a été mise en communication avec le bassin méditerranéen et l'océan Indien. Au-delà de la "porte de Jade", le col de Yumen, elle bifurque: "elle offre aux voyageurs deux routes possibles" (p. 11), qui se rejoignent sur la place du marché de Kasghar. De là, l'itinéraire se poursuit à travers l'Asie centrale et descend vers le golfe Persique, en passant par Samarkand, Téhéran et Bagdad. Au sud, elle arrive jusqu'à Bombay. C'est le consul Marcus Licinius Crassus qui a apporté à Rome le précieux tissu, la soie, qui donne son nom à la route. Ce n'est qu'au Moyen Âge que l'élevage du précieux ver à soie s'est répandu en Occident. Le long de la route suivie par Hedin, pendant des siècles, des échanges de marchandises, mais surtout d'idées, ont eu lieu entre les hommes. Les chrétiens nestoriens, les bouddhistes et enfin les hommes de l'Islam sont passés sur ses chemins.

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Lorsque le Suédois arrive dans la région chinoise du Turkestan, la rébellion islamique est endémique depuis des années. À la tête des rebelles se trouvait Mohamed Zhongying (photo), dont les actes étaient devenus mythiques dans les récits de ses partisans. En 1930, il incite les frères ouïghours à s'opposer au gouverneur de la province du Xinjiang, tenu pour responsable de la suppression d'un canon islamique. À cette occasion, il a également reçu le soutien de Chiang Kai-shek, un leader nationaliste. Dans une situation qui était également complexe sur le plan diplomatique, Hedin et les hommes de l'expédition, comme nous l'avons lu, ont été faits prisonniers par les rebelles. Seule l'intercession soviétique a permis de libérer le groupe d'Occidentaux, leur permettant de rejoindre Pékin en 1935 et, de là, de partir pour l'Europe. La route de la soie est donc un livre dans lequel on peut puiser une foule d'informations géographiques, anthropologiques et culturelles sur l'Asie centrale et ses peuples. D'un autre côté, c'est un livre passionnant à lire, car il a l'allure d'une histoire d'espionnage. Hedin, en toute circonstance, montre qu'il possède un courage extraordinaire et une lucidité hors du commun. Des qualités qui sont très rares aujourd'hui, et qui enrichissent ce volume en tant qu'exempla.

Giovanni Sessa

Source: https://www.ereticamente.net/2021/07/la-strada-della-seta-un-classico-della-letteratura-di-viaggio-e-davventura-giovanni-sessa.html?fbclid=IwAR007tgbpHQ9jIlHPBvWWoXy0L_PGwGtB8HUXuzeSqXVMRFfmgh8wVq2U_s

vendredi, 06 août 2021

La philosophie de la chasse expliquée par Ortega y Gasset  

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La philosophie de la chasse expliquée par Ortega y Gasset                          

Le penseur espagnol a écrit ce texte en guise de préface à un volume écrit par le comte Eduardo de Yebes consacré à la chasse, qui a été publié à Madrid en 1943.

par Giovanni Sessa

Ex: https://www.barbadillo.it/99980-la-filosofia-della-caccia-spiegata-da-ortega-y-gasset/

La "religion" triomphante de la société post-moderne est celle des "droits de l'homme". Les grands récits, comme on dit, ont fait leur temps et auraient produit des désastres indescriptibles. La culture dominante "politiquement correcte" invite l'humanité à se prélasser sur le paisible rivage du "bon moralisme ambiant". Parmi ses commandements figure la pratique du véganisme total, auquel les rejetons des classes dirigeantes se donnent toto corde. Ils sont aussi les porte-flambeaux de l'écologisme dompté par les intérêts économiques, le nouvel évangile "selon Sainte Greta" de la post-modernité. Il va sans dire que la pratique de la chasse fait donc l'objet d'une excommunication absolue. Je crois que la chasse moderne est un massacre inutile, mais je crois aussi qu'en d'autres temps, la pratique de la chasse était très différente.

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La récente publication d'un ouvrage du philosophe espagnol Ortega y Gasset, Philosophie de la chasse, avec une préface de Marco Cimmino (pour les commandes : info@oakseditrice.it, pp. 100, euro 12,00), nous a réconfortés à cet égard. Le penseur a écrit ce texte en guise de préface à un volume rédigé par le comte Eduardo de Yebes consacré à la chasse, qui a été publié à Madrid en 1943. Comme le texte avait acquis une certaine ampleur et mettait en évidence l'originalité de la position d'Ortega, il a été publié séparément sous la forme d'un bref essai. Le lecteur doit être conscient que le philosophe, dans ces pages, se livre, d'une part, à un exercice de divertissement intellectuel, comme en témoignent la légèreté et la fluidité de la prose dans certains passages, tandis que, d'autre part, il a engagé son génie érudit et académique dans la discussion d'un thème qui, peu à peu, l'a impliqué. C'est en effet paradoxal, puisque le penseur n'avait jamais participé à une partie de chasse.

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Cimmino fait remarquer à juste titre que l'exégèse du phénomène de la chasse chez Ortega repose sur une distinction essentielle : la chasse moderne par rapport à la chasse traditionnelle, pratiquée dans d'autres siècles. En effet, selon l'auteur, "les chasseurs d'Altamira et de Lascaux (Paléolithique) sont moins primitifs que le meurtrier moderne: en effet, il n'est souvent même pas un chasseur, mais un persécuteur" (p. II). La modernité a fourni aux prédateurs des armes raffinées, des fusils de précision, des carabines légères et faciles à manier même dans des conditions difficiles: nous avons assisté à une évolution des outils de chasse en parallèle avec l'involution des instincts et de la force de l'homme. La technologie a fait irruption dans ce domaine pour faire face aux déficits acquis par l'homme moderne du fait de sa vie sédentaire à laquelle la société industrielle et de consommation nous a contraints. Il s'agit notamment de notre capacité réduite à sentir, de l'augmentation des problèmes de vue et de la perte de vitesse du chasseur. La chasse représente donc pour le philosophe un retour à la nature, et il semble éprouver "une véritable nostalgie de la forêt [...] et du défi avec la bête" (p. III), dans une confrontation certes non égale, mais néanmoins juste, à armes égales, et non soutenue par des expédients techniques.

Dans ce contexte, l'homme apparaît à l'auteur comme le roi incontesté du règne animal, suggère le préfacier, dans une nature où "tous sont chasseurs et tous sont chassés" (p. III). Un monde, celui de la forêt d'Ortega, qui ne se plie en rien au paradigme démocratique, dans la mesure où le supérieur, également par la ruse et l'intelligence, s'impose aux inférieurs. La chasse révèle donc un monde hiérarchique basé sur des valeurs aristocratiques pour ceux qui la pratiquent à "l'ancienne".

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Au Moyen Âge, Frédéric II en était bien conscient, puisqu'il s'est adonné à la pratique de la chasse au faucon, dont il nous a laissé un admirable témoignage dans un traité exemplaire. Plus généralement, le philosophe est convaincu - et l'historien néerlandais Huizinga avait la même intuition - que l'homme a une relation fondamentalement ludique avec la réalité et la vie. Alors que les autres êtres vivants se contentent de vivre, l'homme doit "consigner délibérément et sous sa propre responsabilité inaliénable sa vie [...] à certaines occupations" (p. 5). La chasse est un jeu, parmi d'autres jeux d'une importance essentielle. Ce qui la distingue des autres "pratiques" ludiques, c'est qu'il s'agit d'une activité exigeante, en aucun cas passive, et pas seulement d'un point de vue physique.

La brièveté de la vie oblige l'homme à s'engager dans des actions qui l'impliquent émotionnellement. La chasse est l'une d'entre elles: elle nous met en contact avec les puissances disparates qui composent le cosmos, quoique de manière paradoxale, puisque le but de cette action est la négation d'une vie palpitante dans le cadre global de la nature. Dans le monde romain, Scipion Aemilianus (Emilien) et Polybe, deux figures emblématiques dont parle Ortega, le savaient bien. Le premier, imprégné de culture hellénique, a connu le second comme stratège lors du siège de Numancia en Espagne. L'amitié entre les deux se resserre de plus en plus, passant des discussions sur les livres que Scipion fait lire à Polybe à la pratique commune de la chasse. Aemilianus avait appris les rudiments de l'art de la chasse lors de son séjour en Macédoine. De retour à Rome, conclut Polybe, "il a trouvé en moi la même passion pour la chasse, qui a fait croître la sienne" (pp. 21-22). (pp. 21-22).

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La philosophie de la chasse a été écrite alors que l'Europe était dévastée par la Seconde Guerre mondiale et que l'Espagne avait pu maintenir une position de neutralité. Dans ces pages, l'auteur oppose les pratiques de chasse "anciennes" et modernes, les premières étant celles du gentleman car respectueuses des animaux, les secondes cruelles et exterminatrices, symbolisant la diversité radicale qui distinguait le monde de la Tradition, articulé autour du concept de limite, et le monde contemporain qui ne connaît pas de limites et, dans tous les domaines, procède à leur éradication, avec l'objectif consubstantiel de faire triompher la démesure. En transférant le contenu spécifique de ce texte à la dimension éthique, ses pages ont toute l'allure d'un appel, plus actuel que jamais, à la sobriété. La préface de Cimmino se termine par: "Le lecteur devrait donc apprécier ce diamant microscopique: cet essai éloquent sur la chasse" (p. IV).

Giovanni Sessa.

Les hérésies du XIXe siècle : la gauche non marxiste en Italie

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Les hérésies du XIXe siècle : la gauche non marxiste en Italie

A propos de la réédition de l'essai de Pier Carlo Masini chez l'éditeur Oaks, assorti d'une préface par l'écrivain Renato Besana

par Giovanni Sessa

Ex: https://www.barbadillo.it/99973-eresie-dellottocento-la-sinistra-non-marxista-in-italia/

Nous, Italiens, avons une urgence qui ne peut plus être reportée. Procéder à une lecture critique de notre histoire afin de trouver un fil conducteur qui nous permette de reprendre possession de notre identité culturelle et spirituelle. Le Risorgimento et ce qui s'est passé dans les premières décennies du processus d'unification ont été un moment clé dans la construction de l'identité italienne moderne. L'histoire de ce "Nouveau départ" italien a été lue sous différents angles. La plupart des exégètes s'accordent à considérer les événements qui s'étendent de 1820 à la prise de Rome en 1870, comme une "révolution inachevée" ou, pour citer Gentile, comme une "révolution-restauration" qui reste à conclure. Les idéaux critiques, mûris dans notre pays à la fin du XIXe siècle en rapport avec la construction de l'État centraliste, sont traités en long et en large dans la nouvelle édition d'un volume jadis rédigé par Pier Carlo Masini, Eresie dell'Ottocento (Hérésies du XIXe siècle), republié aujourd'hui dans le catalogue de l'éditeur OAKS, avec une préface de Renato Besana (pour les commandes: info@oakseditrice.it, pp. 324, euro 24,00).

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L'auteur de ce livre de grand intérêt est un personnage hétérodoxe sur la scène journalistique et intellectuelle de notre pays. En 1943, il est envoyé en exil dans un village de la région du Bénévent en raison de son antifascisme explicite. Proche du PCI, il participe à la guerre des partisans en Toscane et, à l'arrivée des Alliés, il est nommé adjoint au maire de San Casciano/Val di Pesa, sa ville natale.

Esprit libre, il fut assez vite expulsé du PCI. Il se tourne alors vers l'anarchisme, dont il devient également un éminent spécialiste, comme en témoignent les pages de sa Storia degli anarchici italiani (Histoire des anarchistes italiens). Fonctionnaire, il a vécu à Vercelli et à Bergame. Dans sa vieillesse, il a embrassé les idéaux du socialisme réformiste, sans jamais les échanger, en tant qu'esprit libre, contre les diktats du parti. Il est décédé en 1998. Comme Besana le rappelle dans sa préface, le livre que nous présentons a été impulsé par sa rencontre avec Montanelli et la fondation Editoriale Nuova, qui se présentait, à la fin des années 70, comme une maison d'édition à contre-courant et un refuge pour les réfractaires qui voulaient se rebeller contre le climat dominant imposé par l'hégémonie culturelle marxiste (orthodoxe). La première édition du livre a été publiée en mai 1978 par Il Giornale, au moment où les "anni di piombo" (les années de plomb) éclataient en Italie.

Les hérésies du XIXe siècle constituent un texte qui interroge le passé afin de trouver les raisons de construire un présent et un avenir différents et meilleurs. Dans ses pages, Masini nous raconte l'existence d'un "parti d'intellectuels" qui, à partir des dernières décennies du XIXe siècle, était à l'aise dans les revues et les périodiques, conditionnant également le débat dans les partis et les salles parlementaires. L'ouvrage offre "une fresque bigarrée des courants hétérodoxes qui ont traversé les partis et les idéologies qui donnaient le ton à l'époque de l'Unification italienne et jusqu'au début du XXe siècle" (pp. III-IV), justement à un moment de l'histoire où la question nationale et la question sociale étaient étroitement liées. Notre auteur traite de l'existence d'une "gauche" non marxiste, dont les bases, dans certaines limites, pourraient former une synthèse avec celles de la droite non libérale. En lisant le livre, nous avons pensé aux thèses de l'universitaire français Jean Claude Michéa, qui soutenait que le socialisme, au début de son histoire, n'était nullement contre le "passé" et que sa vision du monde n'était pas fondée sur le rejet des identités locales et nationales.

Les personnalités et les idéaux de ce monde bigarré sont classés par Masini et présentés en courants clairement délimités : fédéralistes, libres penseurs, internationalistes, humanitaires et, surtout, éclectiques. Des personnages qui sortent de l'ordinaire, dont les idéaux éliminent les fausses oppositions, y compris celle entre la droite et la gauche. L'auteur suggère la possibilité "d'un socialisme qui refuse le PCI" (p. IV), car, les intellectuels dont il analyse la pensée "étaient des hommes nouveaux, mal à l'aise dans les partis historiques ou relégués aux marges de l'histoire" (p. IV) et, pour cela, porteurs d'une bonne charge d'idéal révolutionnaire.

L'historiographie officielle a sous-estimé le rôle de ce "parti d'intellectuels", car elle a réservé son attention exclusivement à la dimension "étatique" des événements historiques italiens. Dans la période postérieure à l'Unification, les "vaincus" du Risorgimento font entendre leur voix, se mouvant dans un anticléricalisme clair et net (rappelons qu'à droite, les mêmes positions, seront soutenues par Gioacchino Volpe) et au nom de garanties démocratiques plus larges, qui permettraient la mise en œuvre de réformes sociales pour tirer les masses paysannes du Sud hors d'une condition de minorité économique et culturelle évidente.

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Masini poursuit: "la racine du premier socialisme italien [...] se nourrit d'humanisme et ne perd pas de vue, au sein des motivations de classe, les motivations de l'homme" (pp. 12-13). Alors que le marxisme poussait les socialistes européens vers une voie internationaliste et strictement révolutionnaire, surtout après le Congrès de Berne de 1868, une partie minoritaire mais significative de la gauche italienne ne se contentait pas de prôner la coopération entre États pour éviter les guerres, mais était fermement convaincue qu'elle devait soutenir les aspirations au fédéralisme, dont Carlo Cattaneo avait dit qu'il était une conditio sine qua non pour accroître la participation des citoyens à la gestion des affaires publiques et améliorer l'efficacité de l'intervention publique. D'où la demande d'autonomie administrative pour les communes, les provinces et les régions, l'abolition de la peine de mort, le Sénat, ainsi que la proposition de convoquer une Assemblée constituante, chargée de "refonder" le pacte entre citoyens libres. Comme on peut le constater, ces propositions restent d'une grande actualité.

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Carlo Cattaneo.

Un moment très important pour la définition des positions théoriques de tous ces groupes a eu lieu en 1899, cent dix ans après la Révolution française, lorsque les grandes manifestations en hommage à Giordano Bruno ont eu lieu en Italie pour célébrer dignement le martyr du natif de Nolano. Cela montre que l'anticléricalisme avait alors aussi une matrice spirituelle, ce qui ne doit pas être négligée par les historiens. Bien sûr, certains de ces interprètes de la "gauche hérétique" en Italie, avec le temps, ont été réabsorbés par la société mère. C'est le cas d'Antonio Labriola qui, dans sa vieillesse, a fait taire les intuitions libertaires qui s'étaient insinuées dans ses pages au temps de sa jeunesse. Pour cette raison, le savant ne comprend pas l'anti-déterminisme qui vient de l'avant-garde, mais aussi de l'idéalisme naissant qu'il lit au contraire comme une "régression" (p. 15).

Au Nord, les "hérétiques" prennent comme point de référence l'école de Carlo Cattaneo, au Centre ils regardent avec intérêt la production théorique des Triunviri de 1848, tandis qu'au Sud ils se tournent vers Carlo Pisacane. Ces traditions de pensée ont été, au fil des ans, innovées de manière originale.

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Lire Les Hérésies du XIXe siècle n'implique pas d'épouser in toto les thèses exposées par ce passionné que fut Masini, mais cela peut certainement aider à comprendre que, derrière la culture de l'Italie officielle, il existait d'"autres" cultures, dont les chemins, dans certains cas, se croisaient tangentiellement.

Giovanni Sessa.

jeudi, 05 août 2021

Le Roman de Londres de Miloš Tsernianski

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Le Roman de Londres de Miloš Tsernianski

par Christopher Gérard

Ex: http://archaion.hautetfort.com/archive/2021/08/01/le-roman-de-londres-6330146.html

D’après Vladimir Dimitrijević, qui en publia la première traduction à L’Age d’Homme, Le Roman de Londres, roman-fleuve du grand écrivain serbe Miloš Tsernianski (1893-1977), fut « le dernier livre en noir et blanc ». Que voulait dire cet éditeur de légende, si ce n’est que ce roman témoigne d’un univers englouti – celui des personnes déplacées et de la Guerre froide ? Dimitri, comme tout le monde l’appelait, avait connu la dure loi de l’exil quand sont inaccessibles et les proches, parfois emprisonnés ou pire, et la maison natale, souvent détruite ou confisquée.

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Dimitri m’avait offert ce roman lors d’une de ces visites dans sa librairie de la rue Férou qui duraient des heures et vous laissaient enchanté et moins ignare. D’où ma joie à le savoir réédité dans La Bibliothèque de Dimitri, aux éditions Noir sur blanc.

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L’auteur fut une sorte d’Ulysse serbe, né dans l’empire austro-hongrois, éduqué à Timisoara, Fiume et Vienne avant de connaître les fronts galicien et italien. Poète moderniste, Tsernianski fut diplomate au service du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes à Berlin, Lisbonne avant de connaître en 1941, et ce près de vingt-cinq ans durant, l’exil et la pauvreté à Londres, expérience qui nourrit son œuvre.

Le Roman de Londres est le roman d’un banni, le prince Repnine, aristocrate de la Vieille Russie, fils d’un diplomate anglophile et officier d’état-major dans l’Armée blanche. De justesse, il parvient à échapper aux bolcheviks en embarquant pour Constantinople avec les troupes du général Wrangel, dans la Crimée de 1920. C’est à cette occasion qu’il rencontre Nadia, sa future femme, qu’il épouse à Athènes. Ce couple sans descendance vit le drame du déclassement et du désespoir pendant un quart de siècle, d’Alger à Paris, et pour finir dans le Londres du Blitz, où les Repnine arrivent avec des papiers polonais. Petits métiers, déménagements fréquents, aides parfois intéressées, lutte permanente pour surnager dans un monde appauvri par la guerre, tel est leur quotidien.

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Le récit se passe pendant l’hiver 46-47, quand Nicolas Repnine prépare le départ de sa femme Nadia pour New-York, où l’attend sa tante. Lui, restera à Londres, car scellé est son destin et achevée sa mission : empêcher que sa femme ne termine dans la misère.

Ce livre poignant, d’une fabuleuse richesse sur le plan psychologique, constitue une sorte de parabole de l’homme contemporain, perdu dans une ville tentaculaire où il n’est rien. Surtout, l’exil, avec ses humiliations et ses espoirs déçus, les intrigues parfois fatales propres aux cercles d’émigrés, le dénuement et l’amertume, la lente plongée vers le néant, la volonté de ne pas déchoir, l’orgueil, l’obsédante présence des fantômes (une jeune fille jadis courtisée sur la Perspective Nevski, un ami suicidé à Prague ou à Bruxelles,…) donnent à ce roman une ampleur peu commune. De son malheur en terre étrangère, Miloš Tsernianski a tiré un chef d’œuvre qui prend à la gorge.

Christopher Gérard

Miloš Tsernianski, Le Roman de Londres, Noir sur blanc, 752 pages, 27€. Postface de Vladimir Dimitrijević.

Jacques de Mahieu: un éclaireur du nordicisme en Amérique romane

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Jacques de Mahieu: un éclaireur du nordicisme en Amérique romane

par Georges FELTIN-TRACOL

Longtemps spécialisées dans la publication des essais de Julius Evola en France, les éditions Pardès ont lancé une collection « Qui suis-je ? » qui consiste en une biographie d’un personnage politique, historique, littéraire, artistique ou philosophique ramassée en cent-vingt pages pourvue de nombreuses illustrations. Le cent-vingt-troisième numéro de cette excellente série concerne une personnalité française fort connue en Amérique du Sud : Jacques de Mahieu.

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Président de la Société des écrivains normands et auteur de huit ouvrages, sans oublier les travaux collectifs qu’il anime, Franck Buleux s’attache dans une vie tumultueuse à séparer les faits des rumeurs. Outre une existence toujours brumeuse, Jacques de Mahieu déroute par ses constats. Diplômé ès-lettres et professeur de philosophie, il se réfugie en Argentine dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Deux ans plus tard, il enseigne déjà dans différentes universités du pays. Il appartient de 1952 à 1955 à l’Académie argentine de sociologie et fonde à Buenos Aires en 1968 l’Institut des sciences de l’homme. Il se fait connaître dans la décennie 1970 du public français grâce à des ouvrages que les éditeurs rangent d’autorité dans l’« archéologie                   mystérieuse ».

Du royalisme français au justicialisme argentin

Un halo de mystères entoure donc Jacques de Mahieu. Ce Marseillais né le 31 octobre 1915 se nomme en réalité Jacques Auguste Léon Marie Girault. Étudiant, il adhère à l’Action Française de Charles Maurras, milite parmi les Camelots du Roi et donne des articles à L’Action Française et à L’Étudiant français. Il préside aussi l’association Georges-Cadoudal.

Après la débâcle de 1940 et la chute de la IIIe République, il soutient dans le sillage de Maurras la Révolution nationale du Maréchal Pétain. Si Franck Buleux n’exclut pas que Jacques Girault ait rejoint la Milice française, il écarte en revanche la thèse régulièrement répétée d’un engagement dans la Waffen SS. Pour échapper aux folies sanguinaires de l’Épuration, il prend pour pseudonyme le patronyme de la grand-mère maternelle de sa future épouse Florence: de Mahieu.

Devenu Jaime Maria de Mahieu en Argentine, Jacques de Mahieu se révèle un vibrant soutien du péronisme qu’il considère comme la manifestation d’une véritable troisième voie politique, sociale et économique. Franck Buleux apprend au lecteur français la parution de 1949 à 1969 d’une douzaine d’ouvrages consacrés au dépassement du capitalisme et du collectivisme. « Mahieu jouera un rôle intellectuel en tant que conseiller à l’école de conduite politique péroniste, et rédigera, à la demande même de Peron, un guide doctrinal national justicialiste (p. 43). » Mais il va plus loin. Au nom de la société organique, il préconise une « société […] fondée sur des communautés populaires liées aux métiers (p. 45) ». Partisan de l’unité de l’Amérique ibérique, il « plaide pour un État unitaire et autoritaire, tout en estimant que l’exercice de son pouvoir doit se limiter à sa fonction régalienne, tout en respectant et en encourageant la responsabilité individuelle et les forces des groupes sociaux et des communautés intermédiaires. Il réaffirme le souhait d’une présidentialisation du régime, le dirigeant de la nation, chef de l’État, exerçant ses fonctions pendant dix ans renouvelables et se situant au-dessus des trois pouvoirs (p. 45) ».

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Ce farouche anti-individualiste adapte la pensée maurrassienne au contexte argentin et, plus généralement, à celui du Cône austral. Le nationaliste intégral français en exil se retrouve dès la fin des années 1950 salué comme « une référence idéologique pour des nationalistes argentins, alors qu’il n’a même pas la nationalité du pays (pp. 51 – 52) ». Le paradoxe ne s’arrête pas là. À la même époque, « Jacques de Mahieu devient l’idéologue du Mouvement nationaliste national-catholique Tacuara (p. 114) ».

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Le Père Julio Meinvielle.

Nationalisme organique et réflexions biopolitiques

Créé vers 1955, inspiré par les prêches de l’abbé thomiste Julio Meinvielle (1905-1973), le Mouvement nationaliste Tacuara exige l’avènement d’un État phalangiste et national-syndicaliste dont la devise serait « Dieu, Patrie et Foyer ». Si certains de ses membres acceptent avec enthousiasme le péronisme et expriment un anti-sionisme radical au cri de « Nasser et Perón, un seul cœur », d’autres restent anti-péronistes. Avant de disparaître vers 1965, le mouvement connaît une grave scission en 1963 avec la formation d’un Mouvement nationaliste révolutionnaire Tacuara (MNRT) qui tend vers les milieux activistes péronistes de gauche. Jacques de Mahieu prend en compte cette évolution « sinistrogyre » puisqu’il va jusqu’à « prêcher un nationalisme s’ouvrant à la gauche, notamment à travers son essai fondamental, intitulé Evolución y Porvenir del Sindicalismo (L’évolution et l’avenir du syndicalisme) et depuis les colonnes de la revue argentine Social Dynamics (Dynamique sociale); ce magazine, édité par le Centre d’études économiques et sociales, a comme directeur Carlos Scorza, dernier secrétaire général du Parti national fasciste (PNF) italien, fondé par le Duce (p. 54) ». Parallèlement, l’universitaire « intervient auprès des forces armées de la République argentine (p. 55) » et leur explique la subversion révolutionnaire et la lutte anti-marxiste.

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Carlo(s) Scorza en Argentine à la fin de sa vie.

Jacques de Mahieu fréquente par ailleurs le Nouvel Ordre européen, scission du Mouvement social européen, du Suisse Gaston-Armand Amaudruz et les premiers cénacles du GRECE. Il siège bientôt au comité de patronage de Nouvelle École. Avec l’aide du médecin hygiéniste québécois Jacques Baugé-Prévost (1937 – 2017), il publie en 1969 un Précis de biopolitique. Par « biopolitique », il entend « lier la politique, c’est-à-dire l’organisation sociale, à la vie, [… soit] se fonder sur un raisonnement mêlant la nature humaine et la vie sociale (p. 77) ». C’est dans cet essai magistral qu’apparaît ce néologisme que Michel Foucault reprendra lors de ses leçons sur la « médecine sociale » prononcées à Rio de Janeiro au Brésil vers 1974. Ainsi expose-t-il la « biopolitique » comme un dispositif d’exercice d’un pouvoir qui agit désormais, non plus sur des ensembles géographiques, mais plutôt sur la vie des individus et l’existence des populations prises dans une acception statistique. De cette vision de la « biopolitique » découle le biopouvoir, à savoir le contrôle global des populations à travers des questions sanitaires.  

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Pour Jacques de Mahieu, la biopolitique n’appartient pas à l’« idéologie 68 » ou au commencement de la French Theory. Au sempiternel débat entre l’inné et l’acquis, il estime que la nature de l’homme repose « sur deux éléments : son hérédité biologique, l’inné, mais aussi l’influence de son environnement, l’acquis (p. 76) ». On sait aujourd’hui que les perturbateurs endocriniens et les substances de la pilule contraceptive rejetés dans l’environnement altèrent l’organisme des poissons et handicapent les fœtus humains. Ainsi faut-il inscrire le professeur Jacques de Mahieu parmi les précurseurs de l’écologie médicale. Tout en reconnaissant l’inégalité humaine, il ne verse pas dans la raciologie. Cela ne l’empêche pas de réfuter le mythe délétère de la société poly-ethnique (ou multiculturaliste). Aussi ne comprend-il pas l’apartheid qui favorise « un développement séparé des cultures, mais sur un territoire commun (p. 83) », ce qui ne peut qu’inciter et stimuler auprès des ethnies concernées des « sentiments de crainte, de défiance, voire de haine (idem) ». L’actualité récente de l’Afrique du Sud « arc-en-ciel » prouve la pertinence de son analyse.

Des recherches historiques décalées

Sa rencontre avec Jean Mabire est un moment décisif pour lui. L’écrivain, chantre de langue française du nordicisme normand, variante locale du folcisme, partage en grande partie la vision politique et historique fulgurante de l’enfant de la Canebière installé au bord du Rio de la Plata. À travers Le Grand Voyage du Dieu-Soleil (1971), L’Agonie du Dieu-Soleil. Les Vikings en Amérique du Sud (1974), Drakkars sur l’Amazone (1977), Les Templiers en Amérique (1980) et La Fabuleuse Épopée des Troyens en Amérique du Sud (1998), il présente ses recherches archéologiques et ethnologiques conduites dans diverses contrées d’Amérique du Sud, en particulier au Paraguay. Les Vikings ne se sont pas contentés d’occuper le Vinland (littoral canadien). Ils ont navigué le long des côtes de l’Atlantique et essaimé en Amérique australe. Ces « hommes du Nord » seraient donc à l’origine des civilisations aztèque et inca. Des descendants de Vikings vivant dans le duché de Normandie mentionnent ces explorations ultra-marines dans les commanderies de l’Ordre du Temple. Les Templiers n’hésitent pas à traverser l’Atlantique. Les expéditions vikings et templières à travers la Mer Océane sont consignées dans les salles de la Bibliothèque royale de Lisbonne. Interdits en Occident, les Templiers du Portugal et d’Écosse intègrent des Ordres nationaux fondés par leurs souverains respectifs à leur intention. Le Corse d’origine génoise Christophe Colomb obtient le droit de consulter portulans, journaux de bord et récits de seconde main de ces traversées avant de proposer tour à tour aux souverains portugais, français et castillan son projet de se rendre en Asie par l’Ouest.

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En 1979, Jacques de Mahieu sort chez Copernic, l’éditeur historique du GRECE, L’Imposture de Christophe Colomb. La géographie secrète de l’Amérique. Les milieux universitaires officiels ne peuvent que dénigrer l’hypothèse avancée par un historien « franc-tireur ». Pourtant, à l’instar de la traversée du Pacifique par un radeau, le Kon-Tiki de Thor Heyerdahl en 1947, qui confirme de manière empirique le peuplement de la Polynésie depuis la côte andine, la théorie historique iconoclaste de Jacques de Mahieu s’insère avec un autre vocabulaire dans la philosophie de l’histoire si bien décrite par Julius Evola dans Révolte contre le monde moderne (1934). Le raisonnement du Français exilé n’est pas plus aberrant que les affirmations délirantes de Martin Bernal dans Black Athena (1996). Cet essai examine de supposées « racines afro-asiatiques de la civilisation classique » albo-européenne.

Malade, « Jacques de Mahieu s’éteint à Buenos Aires (p. 114) », le 4 octobre 1990. Merci à Franck Buleux qui fait redécouvrir un grand esprit éclectique dont les ouvrages historiques sont encore disponibles chez les bouquinistes ou chez Dualpha. Oui, Jacques de Mahieu appartient à cette race rare de chercheurs contre le Temps.

Georges Feltin-Tracol

  • Franck Buleux, Jacques de Mahieu, Pardès, coll. « Qui suis-je ? », 2021, 128 p., 12 €.

mardi, 03 août 2021

"Les fondements historico-spirituels du parlementarisme dans sa situation actuelle" selon Carl Schmitt

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"Les fondements historico-spirituels du parlementarisme dans sa situation actuelle" selon Carl Schmitt

Recension: Carl Schmitt, Los fundamentos históricos-espirituales del parlamentarismo en su situación actual, 2008, ISBN 978-8430948321,Tecnos, 264 p.

Ex: https://www.hiperbolajanus.com/2020/11/resena-de-los-fundamentos-historicos.html#more

La critique schmittienne du parlementarisme libéral doit être replacée dans le contexte de la crise du libéralisme de l'entre-deux-guerres, en pleine crise de l'État libéral, de la remise en cause du système parlementaire, de l'autoritarisme, de la démocratie libérale, etc. L'ouvrage a été publié à l'origine en 1923, après les conséquences du traité de Versailles et la chute de la monarchie et du Deuxième Reich, et en pleine République de Weimar, avec toutes les conséquences désastreuses d'instabilité politique et de crise économique qu'elle a générées. À tout cela, il faut ajouter les racines ténues de la tradition libérale dans l'Allemagne de Carl Schmitt, où les courants autoritaires et antilibéraux étaient prédominants. 

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Au sein des critiques développées contre la démocratie parlementaire, on peut reconnaître deux voies différenciées dans la pensée de Schmitt : 

- D'une part, la critique du parlementarisme en tant que forme de gouvernement. Schmitt critique donc le parlementarisme en tant que forme de gouvernement. En ce sens, il pointe du doigt la domination excessive des gouvernements par le parlement, qui conduirait à une instabilité rendant impossible toute gouvernance efficace. Dans ce contexte, le parlementarisme apparaît comme étant en contradiction avec la division des pouvoirs et inconciliable avec les besoins de l'État administratif. La République de Weimar sert d'exemple pour ces conclusions. De plus, il n'y a pas de solution de continuité possible s'il y a une relation inverse et que c'est le gouvernement qui domine à travers le parti politique sur le parlement, car dans ce cas on ne devrait pas parler de régime parlementaire, mais de régime gouvernemental. Dans le second cas, nous aurions un exemple très proche de notre époque, avec l'effondrement de l'ordre juridique et légal et l'inutilité des parlements dans la prise de décision. L'alternative proposée par Schmitt est une "dictature présidentielle". 

- D'autre part, nous avons la critique du parlementarisme en tant que forme de gouvernement. Il s'agit d'une critique du parlement en tant qu'institution, en tant que forme de gouvernement, ainsi que de la démocratie parlementaire dans son ensemble en tant que système, une critique de la démocratie représentative. 

En ce sens, Schmitt met en garde contre la confusion entre démocratie et élection, car la représentation n'est pas la même chose que l'élection. La démocratie en tant que telle n'a de sens que lorsque son objet d'intérêt présente des caractéristiques homogènes et qu'il est possible de le réduire à un seul centre d'intérêt, comme ce fut le cas des nations bourgeoises au XIXe siècle, où les démocraties de suffrage censitaire représentaient les intérêts du groupe social dominant. Dans le cas de la démocratie de masse, où les intérêts à représenter sont caractérisés par leur hétérogénéité, toute forme de pluralisme est incompatible avec le libéralisme. En ce sens, Schmitt fait une distinction claire entre la représentation des intérêts (partisans, économiques, etc.) et la représentation par laquelle le peuple s'identifie à ses dirigeants par acclamation ou assentiment. Et c'est le second type de représentation qui est le seul valable pour notre auteur, car il n'existe pas de volonté du peuple, et le pouvoir ne peut être délégué. Le leader politique est celui qui a la qualité de manifester cette volonté et de l'identifier. Pour Schmitt, il n'y a pas d'antithèse irréconciliable entre dictature et démocratie, de sorte que libéralisme et démocratie ne sont pas non plus synonymes, et toute doctrine politique antilibérale, comme le fascisme ou le communisme, qui étaient à l'apogée de leur popularité à son époque, n'est pas nécessairement anti-démocratique. 

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Bolcheviques à Petrograd, 1917.

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Corps francs et milices paysannes bavaroises à Munich, 1919.

L'idée qui a présidé à la naissance du parlementarisme était de parvenir à des accords généraux et de représenter des intérêts hétérogènes, mais la vérité est que les démocraties libérales ont montré qu'en fin de compte elles servent de simple scène et de moyen pour imposer certains intérêts sur d'autres, et qu'en aucun cas elles n'obéissent au produit d'une discussion rationnelle. Au contraire, ils ont fini par imposer des décisions imposées en dehors de tout débat rationnel, car il n'y a pas de parlement législatif ou de démocratie parlementaire, c'est une forme vide et sans signification. 

Une autre critique de Carl Schmitt se situe dans le domaine de la démocratie procédurale, et il se demande si la loi est vraiment ce que veut le législateur ou ce que veut la majorité parlementaire. Ainsi, au final, la démocratie parlementaire masque la dictature de la majorité, qui le reste même si des élections sont organisées de temps en temps. 

Le parlementarisme et la démocratie se sont développés depuis le milieu du 19ème siècle sans que la distinction entre les deux concepts soit très claire, au point que lorsque celle-ci a finalement triomphé, des antagonismes entre les deux concepts ont également commencé à apparaître. Les contradictions apparaissent dans la fonction même que le Parlement est censé remplir, en tant que lieu de discussion et d'accord, et dans ce cas, parce que, comme nous l'avons souligné précédemment, les arguments rationnels devraient primer sur l'égoïsme et les liens des partis politiques et les intérêts exprimés par les différents groupes de pouvoir afin de convaincre. C'est précisément ce fondement du parlementarisme qui est en crise et qui a été réduit à une formalité vide. Schmitt souligne que ce ne sont plus les représentants des partis politiques qui argumentent, mais des groupes de pouvoir sociaux et économiques, on pourrait parler de lobbies qui négocient sur la base de compromis et de coalitions. Les parlements ne servent plus à convaincre l'opposition, et leur fonction politique et technique a disparu pour laisser place à la manipulation des masses et à l'obtention d'une majorité afin d'imposer ses propres critères. 

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La démocratie est fondamentalement fondée sur la recherche de l'homogénéité, du "grand consensus", des majorités, de l'unification des volontés et de l'élimination de l'hétérogénéité, ce qui, dans la démocratie moderne d'inspiration libérale, repose sur le principe de rationalité. En ce qui concerne l'égalité tant vantée, la démocratie envisage l'inégalité et l'exclusion comme une stratégie de domination, et Schmitt nous renvoie à d'innombrables exemples de l'Empire britannique, comme paradigme du colonialisme moderne, dans lequel les habitants des colonies sont soumis à la loi de l'État démocratique de la métropole alors qu'ils sont en dehors de celle-ci et en contradiction ouverte avec ce qu'elle propose. Cela montre que la démocratie, comme c'était le cas pour la démocratie classique, n'est possible que lorsqu'elle est une affaire d'égaux. La démocratie libérale égalitaire, fondée sur des proclamations universalistes, sur des personnes d'origines et de milieux différents, en vertu d'un principe d'hétérogénéité, est ce qui, selon le juriste allemand, avait prévalu à son époque. 

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Ce modèle de démocratie, engendré par la Révolution française et mûri tout au long du XIXe siècle, a évolué vers des formes universelles, qui ont déplacé sa mise en œuvre sur un territoire spécifique, composé de personnes ayant une vision du monde unique et des origines particulières, vers un modèle universel, abstrait et hétérogène, donnant lieu à une égalisation absolue qui vide le concept de tout sens et perd ainsi toute sa signification. C'est pourquoi Schmitt affirme que la liberté de tous les hommes n'est pas la démocratie mais le libéralisme, tout comme elle n'est pas une forme d'État mais une conception individualiste et humanitaire du monde. C'est précisément la fusion de ces principes, le libéralisme et la démocratie, sur laquelle repose la société de masse moderne. 

Les deux concepts sont en crise, et le libéralisme dénature la démocratie dans la mesure où la volonté du peuple n'est pas démocratique mais libérale, et entre l'action propre du gouvernant et la volonté des gouvernés il y a le parlement, qui apparaît comme un obstacle dépassé, inutile, incapable de remplir sa fonction. Et dans la mesure où la démocratie n'est pas l'héritage du libéralisme, elle peut se manifester au sein de la sphère antilibérale (fascisme ou bolchevisme) ou même sous des formes politiques étrangères à la tradition libérale, comme la dictature ou différentes formes de cessationnisme. De cette façon, Schmitt remet également en question les procédures considérées comme démocratiques, telles que le vote (le célèbre slogan "un homme, une voix") auquel participent des millions de personnes isolées, et la représentation indirecte représentée par les partis et le système parlementaire, qui sont après tout des formes proprement libérales qui ont été confondues avec les formes démocratiques. Schmitt fait allusion à des formes de démocratie directe comme l'acclamatio. 

La démocratie dite libérale a commencé à prendre forme après la révolution de 1789, car la démocratie en tant que telle n'a pas de contenu politique spécifique, mais est un système organisationnel. La démocratie peut être socialiste, conservatrice, autoritaire, etc. et, dans le cas du libéralisme, elle est fondée sur des principes économiques qui trouvent leur origine dans le droit privé. En même temps, nous avons un de ses fondements les plus caractéristiques, la volonté générale, qui a un sens abstrait et incarne un principe de vérité alors qu'elle n'est jamais unanime. Il existe un système de représentations et d'identifications entre gouvernants et gouvernés sur le plan juridique, politique ou psychologique, mais jamais sur le plan économique. Pour Carl Schmitt, la minorité peut être plus représentative de la volonté du peuple qu'une majorité qui peut être soumise à la tromperie et au mensonge par l'action de la propagande. Ainsi, la défense de la démocratie n'implique pas un critère quantitatif de chiffres, mais un critère qualitatif, dans lequel les effets de la propagande peuvent être combattus par l'éducation et la connaissance. 

En ce qui concerne le parlementarisme, il est né à l'origine comme une forme de lutte entre les représentants du peuple et la monarchie. Comme nous l'avons dit au début, en formulant l'une des thèses du livre, le parlementarisme constitue un obstacle au fonctionnement du gouvernement, en intervenant continuellement dans les nominations ou les prises de décision. Le parlementarisme, comme le libéralisme, est également étranger à la démocratie dans la mesure où le peuple ne peut pas rappeler ceux qui sont censés représenter ses intérêts au parlement, alors que le gouvernement peut le faire sans problème. D'autre part, le parlement sert souvent de cadre à des discussions sur des intérêts étrangers à ceux qui sont représentés, des intérêts de nature économique qui concernent des groupes privés, par exemple. Il s'agit d'une conséquence générale de l'application des principes libéraux, dont émanent les libertés associées à la démocratie libérale. C'est pour cette raison que ces libertés sont de nature individuelle, propres à des sujets privés, comme c'est aussi le cas de l'idée publique de la politique et de la liberté de la presse. 

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En ce qui concerne la séparation classique des pouvoirs, la répartition et l'équilibre des différentes parties qui composent l'État sont assurés par le Parlement, qui monopolise le pouvoir législatif. Schmitt plaide pour l'abolition de la division libérale des pouvoirs, et en particulier de la division entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif dans ce qui est un produit du rationalisme absolu et de l'idée des Lumières de l'équilibre des pouvoirs. En fait, le grand problème souligné par l'auteur allemand est que les Lumières elles-mêmes ont privilégié le pouvoir législatif par rapport au pouvoir exécutif, réduisant le premier à un principe ou à un mécanisme de discussion en vertu d'un rationalisme relativiste sans pouvoir aborder les questions importantes à partir de positions absolues. C'est dans ces principes que réside le problème posé par Carl Schmitt, dans la fondation d'un système global dans lequel le droit s'impose à l'État par un équilibre ou un pluralisme des pouvoirs dans lequel la discussion et la publicité deviennent la base de la justice et de la vérité. 

Le problème est qu'aujourd'hui les parlements ne sont même plus des lieux de discussion ; ce sont les représentants du capital qui décident du sort de millions de personnes à huis clos, de sorte que le débat public finit par devenir un simulacre vide et sans substance. 

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Au-delà des critiques du parlementarisme et du libéralisme dans sa formulation démocratique, Carl Schmitt analyse également la dictature au sein de la pensée marxiste. La révolution de 1848 apparaît dans son schéma comme une date clé dans la lutte entre les forces politiques rationalistes à caractère dictatorial, représentées par le libéralisme d'origine jacobine de la France de Napoléon III, et le socialisme marxiste radical représenté par les conceptions hégéliennes de l'histoire. Le marxisme impose également une vision rationaliste et scientifique de la réalité, sur laquelle il prétend agir par le biais du matérialisme historique. Il croit connaître parfaitement les mécanismes de la vie sociale, économique et politique et croit aussi savoir comment les maîtriser dans un but absolument déterministe et mathématiquement exact. Mais en réalité, souligne Schmitt, le marxisme ne peut se comprendre que dans le développement dialectique de l'humanité, qui laisse une certaine marge d'action aux événements historiques dans les créations concrètes qu'il produit, indépendamment de toutes ses prétentions scientifiques de devenir. Et c'est dans Hegel que se trouve la base du concept marxiste de dictature rationnelle.

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La figure du dictateur parvient à interpénétrer et à intégrer la complexité des relations antithétiques, des contradictions et des antagonismes générés par la dialectique hégélienne. Et face à la discussion permanente et à l'inexistence d'un principe éthique permettant de distinguer le bien du mal, la dictature apparaît comme une solution dialectique appropriée à la conscience de chaque époque. Et bien qu'il y ait chez Hegel un refus de la domination par la force, dans un monde livré à lui-même, sans référents absolus, la maxime abstraite de ce qui doit être prédomine. 

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Dans le domaine de l'irrationalisme, nous avons les doctrines politiques de l'action directe, et en particulier Schmitt fait allusion à George Sorel, qui, ayant pris comme point de référence les théoriciens anarchistes et la lutte syndicale et ses instruments comme la grève révolutionnaire, comprend non seulement un rejet absolu du rationalisme, mais aussi des dérivations de la démocratie libérale basée sur la division des pouvoirs et le parlementarisme. La fonction du mythe avait un caractère mystique et presque métahistorique, sur la base duquel un peuple comprenait que le moment était venu de construire un nouveau cycle historique. Et évidemment, la bourgeoisie et ses conceptions rationalistes du pouvoir n'avaient rien à voir avec la participation à ce destin. Car comme le souligne Schmitt, la démocratie libérale est en réalité une ploutocratie démagogique, et face à cela, le prolétariat industriel serait le sujet historique qui incarnerait le mythe par la grève générale et l'usage de la violence. Les masses prolétariennes apparaissent comme les créatrices d'une nouvelle morale supérieure au pacifisme et à l'humanitarisme bourgeois. 

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Proudhon et Donoso Cortès

Cependant, la lutte contre le constitutionnalisme parlementaire et le rationalisme libéral a trouvé des références intellectuelles et politiques plus tôt, au XIXe siècle, à travers les figures de Pierre Joseph Proudhon et de Donoso Cortés, issues de positions apparemment antagonistes comme l'anarcho-syndicalisme radical et le traditionalisme catholique contre-révolutionnaire. Ces auteurs, comme dans le cas de Sorel, étaient également favorables à l'action directe et à la violence contre ce que Donoso Cortés appelait "la classe querelleuse/discutailleuse", et face à la droite, ils étaient favorables à la dictature. De même, nous retrouvons une dimension eschatologique essentielle, ainsi que le même esprit combatif et le même appel à l'héroïsme. C'est la revendication de l'action, de la violence par opposition à l'acte parlementaire, à la discussion ou au pari sur les compromis si typiques des régimes libéraux.  

Et la critique du parlementarisme s'étendrait logiquement au rationalisme lui-même, qui est la matrice d'où émergent tous les mécanismes politiques et institutionnels qui nourrissent la démocratie libérale. Le rationalisme est l'ennemi de la vie, de la tension spirituelle, de l'action, et il falsifie la réalité de l'existence, en la masquant sous les discours des intellectuels. Et c'est dans ces courants, a priori si divergents, que Schmitt trouve les principes et les idées nécessaires pour structurer un discours antilibéral et antiparlementaire, en opposition à ce que le libéralisme entend par démocratie, et en opposition au marxisme, qui pour Carl Schmitt continue à vivre dans un cadre conceptuel et politico-philosophique de formes héritées des Lumières, et par conséquent du même modèle rationaliste.

De l’urgence d’une doctrine de droite (Abel Bonnard)

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De l’urgence d’une doctrine de droite (Abel Bonnard)

 
Cette nouvelle vidéo illustre la pensée d'Abel Bonnard et sa critique fine et philosophique des "Modérés", nom choisi pour désigner la droite bourgeoise et conservatrice timorée. Sa critique, saine et positive, a pour fonction de montrer le point d'où l'on part vers ce qu'il faut être. La faiblesse principale des modérés, faisant d'eux de simples suiveurs, réside dans l'absence d'une doctrine politique claire.
 
 
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- Shostakovitch : Piano Concerto No. 2: II. Andante

lundi, 02 août 2021

Ethnofuturisme ? Une recension de Rebirth of Europe

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Ethnofuturisme ? Une recension de Rebirth of Europe

Andrew Joyce

Ruuben Kaalep & August Meister
Rebirth of Europe - The Ethnofuturist Manifesto
Arktos, 2020

Il existe de nombreuses façons de décrire l'époque dans laquelle nous vivons, et aucune n'est optimiste. C'est pourquoi je considère que ce n'est pas une mince affaire que Ruuben Kaalep et August Meister, deux jeunes ethnonationalistes des pays baltes, soient parvenus à élaborer un manifeste extrêmement positif, et même réjouissant, à partir des déchets puants et des engouements imbéciles de l'époque actuelle. H.L. Mencken a suggéré un jour que "tout gouvernement, dans son essence, est une conspiration contre l'homme supérieur". Le gouvernement moderne de l'Occident est une conspiration contre le seul homme blanc, et la question de savoir comment renverser cette conspiration est le plus grand défi de notre époque. Elle a donné lieu à une prolifération de manifestes et de façons de décrire notre politique, tous dans le but de renverser la vapeur sur le plan politique et de ramener à la raison la majorité des Européens, où qu'ils vivent dans le monde.

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Ruuben Kaalep

Mais cette prolifération d'idées et de méthodes a probablement aggravé nos maux plutôt que de les soulager. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à de la confusion: de nombreuses auto-suggestions ont été élaborées qui ne semblent qu'exacerber les factions. Et nous avons cuisiné un véritable ragoût de manifestes qui se contredisent les uns les autres ou suggèrent des points d'intérêt différents. Une grande partie de ce qui passe aujourd'hui pour la philosophie ethnonationaliste contemporaine, en particulier dans l'Anglosphère, est sous-tendue par une sorte de paralysie apathique, et exprime une attente de quelque chose d'indéfini mais néanmoins d'ardemment désiré. Je crois que la chose à laquelle nous aspirons le plus est la clarté et la confiance. La clarté de notre position. La clarté de ce qui nous arrive. La clarté de nos options. Et la confiance de voir ces options avancer dans nos sociétés. Kaalep et Meister réussissent là où d'autres échouent, car Rebirth of Europe est un chef-d'œuvre qui nous donne confiance et offre enfin de la clarté.

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Ruuben Kaalep est un nationaliste estonien qui se décrit comme un ethnofuturiste. Il est l'un des fondateurs du mouvement de jeunesse Blue Awakening (Sinine Äratus) et du Parti populaire conservateur d'Estonie (EKRE). Il est également membre du Parlement estonien depuis 2019, où il appartient à la commission des affaires étrangères et préside le groupe chargé de plancher sur la liberté d'expression. À part cela, je ne sais pas grand-chose de lui, ce qui en dit plus sur mon ignorance des affaires relatives au nationalisme est-européen que sur l'étendue de ses activités.

Les images que nous trouvons de ce théoricien et parlementaire révèlent un jeune homme joyeux qui lui donne l'air d'un artiste excentrique, doté d'une sensibilité qui se retrouve dans ce livre sous la forme d'une confiance rhétorique excentrique et irrépressible. Kaalep a écrit Rebirth of Europe avec August Meister, qui semble être le pseudonyme d'un écrivain balte, expert en histoire et en politique, entre 2015 et 2017. Tous deux sont clairement talentueux, cultivés et bien formés. Bien que nous soyons maintenant près de quatre ans après la rédaction finale du texte, celui-ci n'a pas du tout vieilli puisqu'il s'abstient de discuter des menus détails de la politique contemporaine (il n'y a qu'une ou deux références fugaces à Trump, par exemple) au profit d'une vision beaucoup plus grande et plus large de la scène politique mondiale.

Rebirth of Europe est un texte court mais incroyablement subtil d'une centaine de pages, divisé en trois chapitres. Le premier chapitre, "La lutte de notre temps", est une description succincte des causes fondamentales et des manifestations patentes du déclin européen. Le deuxième chapitre, "Ethnofuturisme", est un appel à une politique ethnonationaliste prête à accepter pleinement la technologie et à avancer dans l'histoire. Le troisième chapitre, "Les aspects géopolitiques de l'ethnofuturisme", offre une vue d'ensemble des perspectives d'avenir de l'ethnonationalisme européen sur la scène internationale.

Le livre s'ouvre sur un grand style philosophique qui, dans son appel au "principe organique", m'a quelque peu rappelé l'ouverture d'Imperium de Yockey. Ce que le premier chapitre décrit pour l'essentiel, c'est l'état spirituel et politico-culturel d'une civilisation en crise. La crise européenne, comme nous ne le savons que trop bien, se déroule à de multiples niveaux, les Européens étant confrontés à l'emballement de la technologie, à des concepts d'individualisme renégats, à une migration de masse, à une subversion calculée, à la trahison et à la corruption internes, et à la perte de tout lien avec le passé. Ce dernier point est l'une des principales préoccupations de Kaalep et Meister, la solution proposée étant une tentative d'arraisonner l'avenir tout en intégrant des éléments du passé, en évitant les dérapages nostalgiques simplistes.

Dans un sens large, il s'agit d'une idée peu originale, et je veux dire par là que je félicite les auteurs plutôt que de les dénigrer. Ce que je veux souligner, c'est qu'une telle proposition ne doit pas être considérée comme du charlatanisme, ni même comme une pensée propre à une chapelle émanant de la marginalité politique. L'un des représentants les plus impressionnants et les plus profonds de cette approche est Keiji Nishitani (1900-1990), un disciple japonais de Martin Heidegger et l'un des principaux philosophes des religions du XXe siècle [1], qui s'est immergé profondément dans la philosophie européenne, et lui a témoigné un grand respect, tout en s'interrogeant sur ce que le modernisme et la technologie de l'Occident signifieraient en fin de compte pour sa propre civilisation.

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Ce questionnement a finalement conduit Nishitani à s'opposer farouchement aux tendances nihilistes de la modernité européenne/occidentale (voir, par exemple, son ouvrage The Self-Overcoming of Nihilism), et à proposer quelque chose qui ressemble remarquablement à l'archéofuturisme défendu plus tard par feu Guillaume Faye et, en fait, par Kaalep et Meister dans le volume que je recense ici. Dans une série de conférences données à l'Association bouddhiste Shin à Kyoto entre 1971 et 1974, Nishitani a élaboré du sens face à la confrontation entre la culture japonaise et ces éléments du modernisme occidental que nous décririons aujourd'hui simplement comme le globalisme [2].

Nishitani a rejeté l'individualisme extrême, qui considère le Soi comme à la fois singulier et autonome - par opposition à singulier mais intégré dans une communauté et un héritage. Associée à la science et à la technologie, ainsi qu'à un matérialisme effréné, la vision individualiste extrême du Soi conduirait, selon Nishitani, à l'effondrement de toutes les relations humaines interpersonnelles significatives. L'athéisme matérialiste, incapable de placer l'individu dans le contexte plus large de l'univers comme lieu divin et source créatrice, conduirait à l'atrophie totale de la culture et à la régression de l'humanité. Le professeur Robert Carter, un spécialiste de Nishitani, souligne que:

    La stratégie [de Nishitani] n'est pas de préconiser un retour au passé, car il est catégorique sur le fait que le passé est à jamais figé et hors de portée. Néanmoins, en tant qu'êtres humains, nous portons le passé en nous de bien des façons, et il nous incombe d'insuffler une nouvelle vie et une nouvelle signification à la tradition, alors qu'elle est façonnée et remodelée par la science, la technologie et les cultures occidentales. Il est partisan du changement, mais d'un changement qui n'oublie pas de porter son passé vers l'avenir comme un ingrédient du "mélange de sens" qu'une vie de qualité exige toujours. La personne authentique est celle qui vit dans le présent avec un œil sur le passé et un autre sur l'avenir, sur l'espoir et les possibilités. Nishitani pense que ce que l'on attend de nous dans le monde moderne et postmoderne, c'est que nous détruisions et reconstruisions simultanément notre mode de vie traditionnel à la lumière des changements induits par le siècle dans lequel nous nous trouvons. Cependant, nous ne devons pas simplement rejoindre les laïcs qui ont abandonné la religion et une grande partie de la tradition. Ils vivent aveuglément, au gré des tendances et des modes du moment. De plus, ils ont accepté et préféré un nihilisme omniprésent qui leur fait comprendre de manière rationnelle la vérité de la condition humaine et, ce faisant, ils ont perdu toute conscience d'un arrière-plan métaphysique et spirituel durable par rapport au premier plan matérialiste et nihiliste, appauvri, de nos existences.

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Nishitani, qui suscite aujourd'hui une extrême prudence de la part des chercheurs contemporains en raison de son utilisation fréquente de l'allemand pour désigner "le sang et la terre" (Blut und Boden) et de son affirmation selon laquelle seules les civilisations européenne et est-asiatique peuvent être considérées comme prééminentes au niveau mondial [3], élabore une sorte d'ethnofuturisme sous forme poétique, en utilisant l'analogie du cerf-volant :

    Elle concrétise ce qui vient d'être dit sur l'importance de la tradition pour avancer vers un nouvel avenir, et rencontrer de nouvelles circonstances, tout en restant fidèle au passé. ... Comme un cerf-volant, le Japon a pu maintenir un cap stable, grâce à la "queue" de la tradition qui a servi à stabiliser son vol dans les vents du changement, tout en étant enraciné ou ancré par la "corde" de sa culture profonde. Un cerf-volant qui n'a pas le poids de la tradition et de l'enracinement ne fait que danser sauvagement, s'empêtrant dans les branches des arbres, ou s'écrasant au sol, ou encore se détachant complètement et perdant son passé distinctif. Ce qui a fait du Japon un pays capable de s'adapter à sa propre modernisation de haut niveau, ce sont ses traditions profondément enracinées. Il en résulte une forme de progrès plus équilibrée et plus stable [par rapport à celle observée en Occident]. Lorsqu'un vent violent souffle, la force de la tradition doit être mise à contribution. Mais... on ne peut pas faire voler un cerf-volant si sa queue est trop lourde. Il est de la plus haute importance de trouver un équilibre entre ces deux inclinations : vers la modernisation et le changement, et vers la tradition.

La lutte de notre temps

Dans Rebirth of Europe, Kaalep et Meister font presque exactement écho aux sentiments de Nishitani et commencent leur texte en avançant l'argument selon lequel le "cerf-volant" européen s'est vu couper la ficelle et la queue, ce qui l'entraîne dans une spirale de chaos. Ce chaos est cultivé par des éléments mondialistes qui veulent couper les liens de toutes les nations avec leur histoire et leurs traditions et tentent d'écraser les patrimoines génétiques uniques des différents peuples en les recouvrant d'une culture totalitaire commune tissée de conformité. Kaalep et Meister insistent sur le fait que "au XXIe siècle, le conflit fondamental oppose le mondialisme et le nationalisme. ... La lutte de notre époque ne se manifeste pas tant comme une guerre avec des rangées de tombes entourées de coquelicots et avec des charges de cavalerie, mais comme une lutte culturelle. Le monde doit soit devenir un, dirigé par une culture de masse totalitaire, soit redevenir multiple - une diversité d'ethno-états uniques". Le couple affirme que "le véritable ethnonationaliste se soucie de toutes les nations, et le principe de l'ethnonationalisme vise à fournir à chaque nation une patrie. Le nôtre est donc une rébellion contre les principes du libéralisme, qui considère que chaque pays appartient à tout le monde - et donc à personne. Le nationalisme cherche à sauver le monde".

41M3Z1gBvXL.jpgAu cœur de leur manifeste se trouve ce que Kaalep et Meister appellent "le principe organique", qui implique - une fois de plus en écho aux philosophies est-asiatiques de Nishitani et de l'école de philosophie de Kyoto à laquelle il était associé (mais avec des inflexions nietzschéennes et européennes pré-modernes) - "un principe de base non-duel de l'existence - la plus haute unité possible, au-delà du bien et du mal, qui intègre à la fois la réalité spirituelle et physique". Bien que cette rhétorique soit un peu trop tête en l'air à mon goût, elle est entrecoupée d'un langage suffisamment clair pour permettre à un lecteur peu familier avec la philosophie en question de retenir le message principal. En bref, Kaalep et Meister soutiennent que:

   Notre monde est un combat permanent entre les forces spirituelles et physiques, entre les identités, les religions, les cultures, entre "nous" et "eux". Au fur et à mesure que la vie s'étend, elle surmonte les résistances, elle devient plus complexe et inégale, et le conflit et la lutte sont donc des contreparties de la vie elle-même. ... Cette dialectique pourrait très bien être appelée le "cercle de la vie". La vie existe dans le mouvement, la différenciation et l'inégalité. ... L'inégalité universelle est un facteur qui permet au monde d'être dynamique et d'évoluer, en donnant à chacun une chance de trouver sa place dans le tout organique. C'est le principe de non-discrimination de l'État organique, qui s'oppose à l'humanisme mécaniste, selon lequel l'individu est considéré comme "un rouage de la machine", remplaçable selon les besoins d'un projet de super-État ou les besoins du marché.

Kaalep et Meister consacrent une section intéressante à la hiérarchie dans les sociétés européennes historiques, en réfléchissant au fait que, si les anciens systèmes de castes sont aujourd'hui très décriés, ils étaient en fait transparents et socialement satisfaisants. Par contraste, nos élites d'aujourd'hui prospèrent sur le fait que,

    Les hiérarchies mécanistes modernes sont secrètes et fondées sur un "mérite" purement matériel. ... Elles n'ont de comptes à rendre à personne, mais l'influence des niveaux supérieurs sur les niveaux inférieurs est totalitaire et sans aucun sens de la responsabilité éthique. Une hiérarchie verticale du pouvoir est établie ; les liens horizontaux sont affaiblis par des conflits internes et une idéologie de haine mutuelle, de compétition et d'individualisme, qui renforce le pouvoir des niveaux supérieurs. Le paradoxe aujourd'hui est le suivant : dans les conditions de l'idéologie de l'"égalité" totale, une quantité historiquement sans précédent de pouvoir appartient à ceux d'"en haut" par rapport à ceux d'"en bas". L'unicité historique de ce fait est liée au fait qu'aujourd'hui les technologies modernes et les moyens de communication de masse permettent un degré maximal de manipulation des masses d'hommes cosmopolites.

Kaalep et Meister, cependant, rejettent le pessimisme ou le désespoir, voyant dans l'accélération du libéralisme mondialiste simplement l'accélération nécessaire qui mènera à l'effondrement civilisationnel - une condition préalable à la renaissance. Pour les auteurs, "la renaissance de la civilisation est une possibilité toujours présente qui doit être comprise et réalisée". Ils insistent sur le fait que "le noyau métaphysique de notre civilisation et sa tradition intégrale, qui est profondément ethnique, se trouve actuellement en dessous, attendant le bon moment pour briser les structures artificielles de la civilisation postmoderne". Cette renaissance ne se caractérisera pas par un rejet total de la modernité, mais par la soumission de ses éléments mécanistes au principe organique: "la tâche de l'avenir est de dompter ces forces éveillées et de les mettre au service d'un objectif plus élevé - la création d'une nouvelle culture et d'un nouvel homme dont les racines restent profondément ancrées dans le sol européen et dont les yeux sont à nouveau tournés vers le ciel." Le livre procède à un examen détaillé du libéralisme en tant qu'idéologie mécaniste. On nous dit que "le libéralisme en tant que théorie est inséparable du mondialisme en tant que pouvoir" et qu'il se caractérise par une "révolution permanente" contre les traditions, les normes culturelles et la vie elle-même.

Le texte passe ensuite à une dénonciation approfondie, et plutôt excellente, du conservatisme, tout en incorporant et en critiquant les idées d'Edmund Burke, de Joseph de Maistre et de Nietzsche. L'accent est mis sur le fait que le simple conservatisme est une stratégie perdante puisque son exigence finale de garder les choses "telles qu'elles sont" conduira toujours à la décadence et au nihilisme. La seule voie véritable et naturelle à suivre est de s'engager dans une contre-révolution qui synthétise "les meilleurs éléments de la modernité et de la tradition".

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Il va sans dire que Kaalep et Meister sont très favorables à la technologie, ce qui va à l'encontre de ceux qui, dans nos cercles, tendent davantage vers le type de pensée exposé par Ted Kaczynski et Pentti Linkola, ou vers les critiques de la pensée technologique que l'on peut trouver dans les écrits de Martin Heidegger ou Jacques Ellul. Je me compte parmi ceux que l'on pourrait décrire, au minimum, comme étant méfiants à l'égard du progrès technologique, ou du moins comme doutant de ses perspectives de progrès incessant étant donné la limitation éventuelle des ressources naturelles et le coût environnemental et social croissant de l'expansion technologique, en particulier entre les mains d'une élite mondialiste déterminée à imposer un État de surveillance et à imposer une conformité de masse. Même en dehors de certaines questions éthiques soulevées, par exemple, par la production génétique des êtres humains, la contamination massive de nos réserves d'eau par des produits chimiques industriels toxiques, qui a entraîné une baisse de la fertilité et des mutations dans le monde entier, devrait fournir à toute personne raisonnable une raison suffisante pour réfléchir sérieusement à ces problèmes actuels.

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Cela dit, les considérations géopolitiques exigent que l'Europe/l'Occident reste au moins compétitif dans la sphère technologique, ce qui signifie que nous sommes probablement, dans un avenir prévisible, enfermés dans la course aux armements technologiques. Puisque nous ne pouvons pas nous en extraire, nous pouvons tout aussi bien tenter d'en prendre la tête. Dans ce cas, le problème qui se pose est celui de l'impact potentiel sur la nature de notre civilisation. Kaalep et Meister suggèrent que nous explorions les moyens de "relier la technologie moderne à l'ancienne façon d'être la plus inhérente à l'homme". Cela ressemble certainement à un idéal, mais à quoi cela ressemble-t-il en termes pratiques? Les auteurs n'offrent aucune réponse, mais je suppose que l'important est qu'ils mettent la question sous les projecteurs.

Le premier chapitre du livre se termine par un regard sur "le totalitarisme de la nouvelle gauche et le déclin de l'Occident". Les lecteurs de The Occidental Observer ne trouveront rien de particulièrement nouveau dans ce chapitre, mais certaines tournures de phrases mémorables résument très bien la situation dans laquelle nous nous trouvons :

    Pour ce nouveau totalitarisme, les nations et les peuples sont considérés comme des obstacles qui doivent être éliminés et remplacés par un nouvel ordre mondial. ... Le monde le plus avantageux pour l'élite mondiale est celui où la valeur la plus élevée est l'individu, mais l'individu lui-même est libéré, avec l'aide du postmodernisme, de tout sens, de toute signification et de tout contexte plus large, et se retrouve isolé et vulnérable.

Après la Seconde Guerre mondiale, les populations occidentales ont été "bernées par les promesses de prospérité économique et d'innombrables libertés, remarquant rarement que la liberté de rester qui vous êtes n'était pas sur la table." De façon magistrale, nos auteurs écrivent

    Les gouvernements et les entreprises sont devenus gigantesques et inhumains, mais la démocratie dans les questions essentielles ne fonctionne tout simplement pas. En effet, là où elle est tentée, cette sorte de démocratie ne sert qu'à aliéner davantage l'homme. La conséquence générale est un sentiment universel de vide et de stress pour les humains qui ont déjà perdu tout lien avec la nature et tout contrôle sur le processus technologique. Les humains qui ne remplissent plus que le rôle de travailleurs-employeurs cherchent leur identité dans les tendances de la mode d'un jour offertes par la culture de consommation. Cette culture crée des humains incapables de réagir les uns avec les autres en tant que personnalités matures. L'illusion d'une "révolution de la jeunesse" constante est créée, alors que les jeunes ne font que recréer passivement les modèles de comportement proposés par les élites mondialistes ; ils font à leur tour partie des tendances générales du système.

Plus loin,

    Nous avons même perdu la trace de qui nous sommes, car aucune véritable identité ne peut exister dans une société de consommation. En apparence, tout le monde peut être spécial, libéré de tous les carcans de la tradition ; chacun peut s'identifier comme qui il veut. Ainsi, on ne naît pas avec une identité particulière. Si tout le monde peut être français, personne ne l'est vraiment. Lorsque le libéralisme parle de diversité, il vise en réalité à effacer toutes les distinctions. Lorsqu'il parle de multiculturalisme, il vise à créer un melting-pot mondial où aucune culture ne survit.

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Dans sa dernière attaque contre la culture européenne, le libéralisme organise le remplacement physique des Européens par des personnes issues d'autres cultures. "C'est l'immigration de masse en nombre catastrophique". Mais avec ce pari, le libéralisme "est proche de sa grande finale". Nos auteurs insistent sur le fait que le libéralisme se consumera lui-même dans le processus, et qu'il est "sur le point de devenir une notion absurde, où même les valeurs qu'il a lui-même défendues commencent à être reconstruites par son idéologie métamorphosée". À ce moment-là, nous trouverons "notre chance de commencer un nouveau cycle culturel européen qui façonne son histoire pour de nombreux siècles à venir. Les libéraux seront impuissants à l'arrêter. Ils deviendront alors des conservateurs, refusant obstinément d'accepter la nouvelle réalité dans laquelle les nationalistes vont s'engager." Ce nationalisme devra être d'un type totalement nouveau : l'ethnofuturisme.

Ethnofuturisme

L'ethnofuturisme est un type de nationalisme qui transcende l'égoïsme national. Il ne cherche pas simplement à "conserver", car cela implique une défense statique alors que "la vie n'existe que dans le mouvement". Il trouve toutefois ses racines dans la révolution conservatrice proposée en Allemagne au début du XXe siècle et cherche à promouvoir une renaissance des "archétypes de la civilisation occidentale et des formes de vie oubliées qui ont formé notre civilisation en premier lieu". Les politiques d'immigration désastreuses, qui sont devenues un élément unificateur pour tous les nationalistes européens, signifient que l'Europe dans son ensemble "sera obligée de revenir aux valeurs traditionnelles et au nationalisme pour survivre." L'Amérique sera de plus en plus accablée par les conflits ethniques, mettant fin au "rêve américain" de construire une société dans laquelle l'héritage ancestral ne joue aucun rôle - "mais c'est inévitable, car une civilisation qui nie ces vérités fondamentales sera toujours vouée à l'effondrement." Kaalep et Meister poursuivent ,

    La base fondamentale d'une nouvelle Europe doit être le nationalisme ethnique. Cela signifie que l'importance d'une nation en tant que tout organique doit être maintenue. ... En outre, la nature et les paysages de l'Europe doivent être préservés, car ils sont essentiels au patrimoine culturel et aux différences entre les peuples. La survie démographique de chaque nation doit être assurée par des politiques gouvernementales.

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Alors que l'Europe occidentale risque de subir des dommages catastrophiques dus à l'immigration massive et à la guerre civile qui s'ensuivra inévitablement, "cette nouvelle Europe - et le nouvel Occident - pourrait avoir pour centres de sa culture Budapest, Varsovie et Tallinn. En maîtrisant ses processus démographiques et en ne les laissant pas entre les mains du libéralisme, la nouvelle Europe sera réellement capable de rivaliser économiquement et culturellement avec le reste du monde... Après avoir sécurisé son ethnē, le destin de l'Europe au XXIe siècle sera décidé par l'eugénisme national, et actuellement, seule la Chine semble avoir un état d'esprit approprié." La Hongrie est louée pour son récent programme de construction d'un réseau de chemins de fer à voie étroite qui met l'accent sur la vie à la campagne, et dont aucune multinationale n'a à tirer profit. Nos auteurs soulignent qu'il s'agit là "d'un signe de l'une des tâches les plus ethnofuturistes jamais développées par un pays au 21e siècle. La technologie moderne et la rapidité permettent de combiner les avantages de la ville et de la campagne."

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Kaalep et Meister sont d'accord avec mon affirmation selon laquelle nous sommes plus ou moins enfermés dans une course aux armements technologiques. Ils soulignent que les progrès de la biotechnologie et des nanomatériaux ont "le potentiel de changer l'économie et la guerre d'ici la fin du siècle au-delà de toute reconnaissance. ... Se battre contre une telle technologie serait voué à l'échec et même dangereux. Le premier gouvernement, société ou groupe qui maîtrisera la biotechnologie aura inévitablement un énorme avantage sur tous ses rivaux." Les nationalistes européens doivent travailler ensemble car, à la fin du siècle, "le contrôle de la technologie doit être entre les mains des ethnonationalistes, et non des mondialistes, à supposer qu'ils aient survécu si longtemps."

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De là, le texte passe à l'élaboration des raisons de rejeter toute alliance avec le conservatisme économique de type Buckley, dominant aux États-Unis parmi les républicains, et de rejeter la Nouvelle Droite associée à Alain de Benoist qui s'est formée dans la France des années 1960. Les auteurs reprochent à cette dernière de promouvoir "des idées abstraites sur les communes organiques et les droits des personnes à conserver leur identité", car cela "peut conduire à l'approbation du multiculturalisme." La Nouvelle Droite est également attaquée pour avoir dépensé "une grande partie de son énergie à lutter contre le christianisme", s'aliénant ainsi une partie importante de sa base de soutien. La Nouvelle Droite est également fortement critiquée pour son soutien à l'URSS et son antiaméricanisme strident, ainsi que pour avoir négligé de développer une théorie politique claire et une pratique correspondante. Kaalep et Meister rejettent l'idée que nous pouvons concentrer nos efforts sur la conquête d'une hégémonie culturelle sans apporter de résultats pratiques, en ne produisant que des publications et des conférences sans fin qui apportent un riche matériel intellectuel sans apporter de réels changements dans la vie des Européens.

Les aspects géopolitiques de l'ethnofuturisme

Ma section préférée de Rebirth of Europe est le dernier chapitre, qui offre un aperçu fascinant de la spéculation informée sur notre avenir en devenir. Le chapitre s'ouvre sur l'affirmation selon laquelle

    nous revenons à la situation qui a précédé la révolution industrielle, dans laquelle la force économique sera déterminée par les ressources naturelles et démographiques, parce que le développement technologique sera fondamentalement le même pour toutes les nations du monde. Cela implique l'inévitabilité de la multipolarité et le retour au statut de superpuissance pour des civilisations comme la Chine et l'Inde.

Kaalep et Meister voient, dans la fin de l'hégémonie américaine, la fin du matérialisme mécaniste occidental qu'elle symbolise. De même, ils dénoncent l'idée eurasiste d'Alexandre Douguine car elle "ne peut pas fonctionner". La Russie n'est capable de combattre le marxisme culturel que dans les slogans, mais pas dans la pratique. La Russie "surpasse la décadence occidentale, avec des taux impressionnants d'avortements, d'alcoolisme et de toxicomanie, que son régime politique n'a pas pu, ou n'a pas voulu, arrêter. ... Les enfants des politiciens russes vivent à l'Ouest, et la culture de la Russie elle-même est surchargée d'émissions de télé-réalité et de culture de masse vulgaire."

Kaalep et Meister ajoutent,

    Ce ne seront ni la Russie ni les États-Unis qui dirigeront l'avenir ; nous pouvons plutôt nous attendre à une nouvelle ère du Pacifique avec la Chine et l'Inde qui regagnent leur influence. Ces pays, au moins, ne seront pas libéraux, pacifistes ou humanistes - ils utiliseront les percées scientifiques au service de leur grandeur politique. Par conséquent, les peuples européens devront changer leur vision du monde afin de survivre dans cette nouvelle compétition, où nous perdons à chaque instant que nous faisons partie d'un système libéral, haineux et autodestructeur.

Il y a une section très intéressante concernant l'expérience nationaliste dans les États baltes, qui est soulignée par un très fort sentiment de fraternité européenne. Lorsque Kaalep et Meister affirment que les nationalistes baltes feront tout leur possible s'ils sont appelés à défendre les frontières méridionales de l'Europe ou l'intégrité démographique des nations d'Europe occidentale, on perçoit la plus grande sincérité.

Les remarques finales du livre, plutôt émouvantes, portent sur le devoir et la mort, conclusion de tout cheminement spirituel. "En fin de compte, mener un combat qui semble déjà perdu dès le départ est la seule chose à faire, précisément parce que rien d'autre ne compte. Rien ne compte plus que cela." Nos auteurs terminent en soutenant que,

    Dans la situation actuelle de la civilisation occidentale, qui semble connaître une chute irréversible, s'arrêter n'est pas une option. Il ne s'agit pas seulement d'une question d'idéologies politiques, mais de la logique interne d'une culture. La seule chose qui reste à nos nations est de survivre à cette chute. Plus important encore, nos gènes et les traditions qui portent notre plein potentiel doivent survivre. Car la mort et la destruction de l'Occident, provoquées par le libéralisme, s'approchent toujours plus de leur objectif singulier. Lorsqu'elle atteindra un certain point, ce sera notre chance. Ce sera le moment d'un véritable retour aux sources, un retour sans jamais se retourner. Lorsque le monde occidental célébrait la diversité et le multiculturalisme, nous prévoyions sa destruction catastrophique par ses propres moyens. De plus, lorsqu'il commencera à paniquer devant la catastrophe qu'il n'a pu éviter, il sera alors temps pour nous de construire une nouvelle civilisation européenne. La boucle sera bouclée.

Remarques finales

Rebirth of Europe est un document rafraîchissant et optimiste qui, pour un livre d'une longueur aussi modeste, est bien au-dessus de son poids. Il présente une profondeur, une ampleur et une clarté de compréhension philosophique qui sont souvent rares dans des textes de cette nature, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il donne à réfléchir. Les questions qu'il soulève exigent l'attention et l'action de toute personne concernée par la cause ethnonationaliste.

AVT_Keiji-Nishitani_1716.jpgReste à savoir si l'ethnofuturisme est une voie fiable à long terme. À part la Chine peut-être, voyons-nous vraiment dans le monde actuel un exemple de pays qui a réussi à maintenir des éléments significatifs de la culture traditionnelle tout en plongeant tête baissée dans le développement technologique ? Pour ma part, je suis sûr que si Keiji Nishitani avait prononcé ses conférences aujourd'hui, quelque 50 ans après s'être adressé à l'Association bouddhiste shin, il aurait peut-être été plus prudent dans son plaidoyer pour laisser le "cerf-volant" national s'envoler dans le vent du changement. Le Japon d'aujourd'hui est peut-être superficiellement stable et technologiquement avancé, mais il est en proie depuis des décennies à une faible fécondité et à des taux de suicide élevés, ainsi qu'à une marginalisation croissante de ses traditions et de ses religions.

Le train fou de la modernité industrielle pourra-t-il un jour être suffisamment apprivoisé pour être conduit par la tradition ? Cela reste à voir. À ce problème s'ajoute, bien sûr, la question des éléments étrangers ancrés dans l'Occident qui s'emploient à faire en sorte que "la corde et la queue" du "cerf-volant" européen restent à jamais coupées. Comment un mouvement national peut-il reconnecter un peuple avec son histoire et ses traditions tout en abritant des factions qui veulent que ces mêmes traditions et histoires disparaissent à jamais ou soient définitivement ternies par la honte ? Peut-être le seul réconfort que nous pouvons tirer est, comme Kaalep et Meister le soulignent, le fait que même dans la catastrophe il peut y avoir une opportunité.

Notes:

[1] Voir, par exemple, son monumental Religion et néant.

[2] Pour les conférences complètes, voir K. Nishitani, On Buddhism (New York : State University of New York Press, 2006), 18.

[3] G. Parkes, " The Putative Fascism of the Kyoto School and the Political Correctness of the Modern Academy ", Philosophy East and West 47, no. 3 (1997) : 305-36. Pour une exploration plus biographique de l'anti-marxisme et du traditionalisme au sein de l'école de Kyoto, voir K. Nishitani, Nishida Kitaro : The Man and His Thought (Nagoya : Chisokudo Publications, 2016).

 

dimanche, 01 août 2021

De Covadonga à la nation espagnole : l'hispanité selon une interprétation spenglerienne

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Recension :

De Covadonga a la nación española. La hispanidad en clave spengleriana (De Covadonga à la nation espagnole. L'hispanité selon une interprétation spenglerienne), de Carlos X Blanco

De Covadonga à la nation espagnole: l'hispanité selon une interprétation spenglerienne

Ex: https://www.hiperbolajanus.com/2021/07/de-covadonga-la-nacion-espanola-la.html?m=1

9788494959646-fr.jpgL'ouvrage que nous allons recenser, De covadonga a la nación española, de Carlos X Blanco, possède déjà un titre suffisamment suggestif qui invite à la lecture et suscite un grand intérêt, surtout quand on lit le sous-titre qui l'accompagne, "La hispanidad en clave spengleriana"; dans l'introduction Robert Steuckers commence déjà à exposer certaines des idées qui seront développées tout au long du livre. Dès le départ, une dualité décisive s'instaure dans la configuration toujours actuelle que l'Espagne acquerra au fil des siècles, une empreinte indélébile qui a conditionné le développement de la plus ancienne nation d'Europe occidentale, cette dualité apparaît clairement, avec l'existence de deux pôles ou deux âmes, de deux visions du monde opposées et conflictuelles : d'une part, celle représentée par les peuples du nord-ouest de la péninsule, pionniers et artisans des premières étapes de la Reconquête depuis le Royaume des Asturies, marquée par la présence d'un important élément celto-germanique, également romanisé mais sans le poids décadent et crépusculaire des civilisations précédentes, et d'autre part, les peuples hispano-romains du Levant et du sud de la péninsule, qui sont tombés sous la domination arabe et ont pris forme sous un modèle de civilisation différent, marqué par l'influence de civilisations disparues ou tombées en déclin, comme les civilisations romaine, byzantine ou arabe. C'est précisément cette antithèse qui forme la colonne vertébrale du livre, dans lequel l'auteur, Carlos X Blanco, utilise les théories et les interprétations du célèbre philosophe allemand de l'histoire Oswald Spengler et de son œuvre monumentale Le déclin de l'Occident. 

Cependant, cet essai ne reste pas une simple analyse des contraires qui ont marqué l'histoire espagnole, mais nous fournit, au fil des pages, un schéma d'idées assez précis pour délimiter l'histoire de l'Espagne depuis ses débuts jusqu'à nos jours en fonction des catégories de la pensée spenglerienne. Il nous avertit également que nous devons comprendre les approches du philosophe et historien allemand dans leur contexte, avec toute sa terminologie et ses méthodes d'interprétation, tout en tenant compte des limites et des erreurs qu'il a pu commettre dans son travail tout au long de sa carrière intellectuelle. Il convient également de noter comment, dans la dernière partie du livre, il est fait référence à José Ortega y Gasset, que notre auteur décrit comme "le Spengler hispanique" pour sa vision plus élaborée des problèmes et des solutions possibles au problème espagnol et pour "sa compréhension du fait national". 

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Revenons à l'antithèse entre ces deux modèles de civilisation qui s'enracinent dans l'Espagne de l'Antiquité tardive et du haut Moyen Âge, dans une sorte de dualité qui, à la lumière de la pensée spenglerienne, permet de distinguer parfaitement les concepts antagonistes de "culture" (Kultur) et de "civilisation" (Zivilisation) si caractéristique de son approche. La culture représente l'état d'apogée vital, des grandes conquêtes et des réalisations historiques qui déterminent un type humain audacieux et particulièrement doué, qui deviendra l'archétype de la culture faustienne, qui dans le cas hispanique se reflète dans le nord-ouest de la péninsule, dans les territoires inclus dans le royaume asturien, et qui représente la tendance qui sera hégémonique dans le reste de l'orbe européen sous le christianisme faustien et où la présence de l'élément germanique sera fondamentale.

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La base fondatrice du royaume asturien était constituée d'Asturiens, de Cantabres et de Goths appartenant à la petite noblesse qui avaient fui l'avancée musulmane, se réfugiant dans les montagnes du nord. De cette union des peuples, de cette ethnogenèse, pour reprendre la terminologie de l'auteur, est né un nouveau peuple, une nouvelle culture au sens spenglerien. C'est un peuple avide de conquête, avec une conscience claire et sûre de la nécessité de chasser l'envahisseur maure et infidèle de la péninsule et d'être le porteur de l'Imperium. C'est par le début du processus de la Reconquête que se crée la nation espagnole, dont le point de départ est les Asturies, qui trouvera plus tard une continuité dans les actions de la Castille.

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En ce qui concerne l'hégémonie castillane, l'auteur cultive un certain préjugé à son égard, car elle représenterait un "concept métis et douteusement chrétien" qui a vécu son multiculturalisme de manière traumatique, avec pour conséquence les expulsions de Juifs et de Maures, l'Inquisition et l'intolérance. Tout cela était dû, selon notre auteur, au manque d'homogénéité sur le plan ethnique et religieux en raison d'un problème d'identité. En revanche, le Nord-Ouest représentait une société plus homogène sur le plan ethnique et religieux, avec son empreinte celto-germanique, beaucoup plus comparable au reste de l'Europe. En ce sens, peut-être devrions-nous nous tourner vers certains essais qui, depuis des années, ont contribué, avec une sorte de révisionnisme, à dissiper certains clichés et préjugés qui obscurcissaient l'histoire de l'Espagne dans ses siècles d'or, comme Elvira Roca Barea ou Iván Vélez, pour citer les plus importants. 

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Un autre des aspects déterminants signalés par rapport au Nord-Ouest est l'absence de villes, un environnement à prédominance rurale, dominé par la vie paysanne et villageoise libre, dans ce qui constitue l'axe principal du développement de la culture spenglerienne, et qui s'enracine et prospère sur le territoire, s'intégrant au paysage, se constituant ainsi comme une unité vivante assimilable à l'élément végétal, un conglomérat de peuples producteurs-conquérants. C'est le contraste évident avec l'homme antique et méditerranéen, l'homme du sud qui vit dans la ville, un produit de la civilisation, lorsque la culture perd son souffle vital et finit par se scléroser. Les habitants de ces villes sont les héritiers d'une civilisation qui fut en plein déclin, vieillie, produit de la pseudo-morphose romaine. Ils sont le sous-produit dégradé d'un modèle capitaliste urbain, esclavagiste, qui asservit et détruit les campagnes. Une nouvelle antithèse naît précisément de l'opposition entre la campagne et la ville, et elle est représentée par deux types d'âme différents : l'âme magique, typique de l'homme méditerranéen romain tardif, et l'âme faustienne des peuples du Nord-Ouest, ce qui explique en grande partie les attitudes différentes des uns et des autres face à l'invasion musulmane de 711.

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Le nouveau peuple né dans les montagnes cantabriques, avec son élément celto-germanique, montre les éléments vivants d'une culture faustienne, totalement indo-européenne dans sa formulation, avec le besoin de hiérarchies militaires dans une phase de vie très différente de l'hispano-romaine méridionale, et qui n'a rien à voir avec un quelconque élément de nature quichottesque, avec tout romantisme qui est explicitement rejeté par Spengler lui-même, comme cela se produira peut-être plus tard sous l'Empire, avec l'illusion de gouverner selon les postulats de la politique en ignorant les autres variables économico-matérielles, car ce qui compte dans l'histoire, ce sont les faits, matérialisés par les entreprises politiques dans leur ensemble. Dans ce cas, les rois asturiens ont effectivement assumé le passé mythique du royaume gothique déchu afin de prendre conscience de leur mission de propriétaires légitimes des terres usurpées par l'envahisseur sarrasin. Et la noblesse qui a émergé de ces terres était la quintessence de la classe villageoise que Spengler désigne comme la base fondamentale de toute culture faustienne. En même temps, comme toute culture faustienne, elle était fondée sur le principe dynastique et du sang, protégé dans le temps, l'aire de domination de tout principe aristocratique propre à la classe primordiale de la noblesse. 

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Mais le discours de Carlos X Blanco ne se limite pas aux débuts de la Reconquête, il comprend également un examen de l'histoire de l'Espagne dans son ensemble, comme nous l'avons noté dans les premières lignes de notre compte rendu. Le XVIIIe siècle, avec les Lumières et les grands changements et transformations politiques qui ont annoncé l'avènement de la modernité, surtout depuis la Révolution française, nous a présenté une Europe vieillissante, malade et en décomposition. Dans le cas de l'Espagne, à laquelle Spengler n'attache pas trop d'importance dans ses idées, bien qu'il reconnaisse qu'elle a fait partie d'une culture faustienne sous la figure du soldat et du conquérant, mais il croit qu'elle est passée. 

Avec la révolution industrielle, les archétypes du prolétaire et du bourgeois sont venus remplacer les précédents marqués par l'héritage et la lignée dans le monde agricole. Dès lors, le processus de dégénérescence est marqué par le triomphe de l'individualisme, du libéralisme, du démocratisme et par le triomphe de la ville sur la campagne. Avec tous ces éléments est venu l'avènement du matérialisme extrême, le triomphe de l'abstrait sur le concret, le pouvoir des grandes masses, de l'ochlocratie et le discours du marxisme, à l'égard duquel Spengler s'est livré à des préjugés idéologiques contre le prolétaire, en opposition ouverte, selon Spengler, au paysan, une populace envieuse et un détritus de la ville.

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Le début de la modernité, après 1789, est aussi la fin des nations, le début du jacobinisme centralisateur et la dénaturalisation des peuples dont les membres deviennent des citoyens, totalement inorganisés et atomisés. Et il est important de noter ici la différence entre peuple et nation, si souvent confondue à notre époque moderne, et qui dans le second cas correspond au légalisme et au vernis du constitutionnalisme, alors que le premier est une unité naturelle au-dessus des classes et des formalismes bourgeois. Cette dérive vers le bas s'accentue avec le temps jusqu'à atteindre le capitalisme d'entreprise d'aujourd'hui, avec une Europe géopolitiquement inopérante et devenue politiquement inexistante après la Seconde Guerre mondiale.

Après la guerre froide, l'Europe et ses démocraties libérales, qui ne sont rien d'autre que des ploutocraties, tournent le dos à leur histoire et tentent de se couvrir de ce vernis légaliste à travers des constitutions, des lois et la doctrine des soi-disant "droits de l'homme", et voilà la distinction spenglerienne entre les "vérités" (doctrines, idées, etc.) et les faits déterminés par la factualité même de l'histoire. C'est le monde des bourgeois, dont le socialiste fait également partie comme l'un de ses sous-produits les plus marquants, ennemis des peuples et des nations, ennemis des "classes primordiales" pointées par Spengler (la noblesse et le sacerdoce). Mais ce qui est fondamental dans ce monde décadent et artificiel, c'est le pouvoir de la technologie conçue comme un instrument de domination de la nature et de soumission de l'homme, l'outil fondamental du rationalisme qui imprègne toute la science. Aujourd'hui, nous le voyons plus que jamais à travers le pouvoir de la technologie sur nos vies et dans la formation d'un marché mondial ou dans l'avancée même du transhumanisme et, par conséquent, de la déshumanisation. 

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Dans le cas particulier de l'Espagne, qui obéit au contexte fondamental de l'essai, la modernité met en évidence l'existence d'un État failli, qui n'est pas à la hauteur des autres puissances européennes comme le Royaume-Uni ou la France. Nous sommes géopolitiquement inconséquents, d'un emplacement présenté comme un pont ou une charnière entre l'Europe et l'Afrique, historiquement soumis à des influences afro-sémitiques, étant les parents pauvres de l'Union européenne dans une adhésion qui, comme le souligne à juste titre l'auteur, a été une fatalité pour l'Espagne et sa souveraineté économique en démantelant les principaux secteurs stratégiques, le secteur agricole, et en nous laissant au secteur des services et au tourisme, ce qui offre peu d'opportunités d'emploi pour nos jeunes et le développement de notre potentiel en tant que nation. C'est une Espagne qui a renoncé à l'autosuffisance productive, un pays soumis à la corruption politique, à la mafia syndicale, à un patronat tyrannique et au parasitisme social, dont aucun secteur n'est capable d'exercer un rôle de leadership moral face à une telle catastrophe. 

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L'Espagne a également un autre problème, à savoir sa propre configuration territoriale et l'idée même de nation ou de patrie, ainsi que la manière dont elle est conçue. Tous ces problèmes sont devenus plus évidents que jamais avec l'actuel régime de 1978, sous un système libéral qui ignore complètement les particularités des différents peuples dont l'Espagne est née, car, comme le souligne à juste titre notre auteur, les territoires ont une mémoire et sont imprégnés d'histoire. Mais pour réunir à nouveau tous les peuples hispaniques, il est nécessaire de dépasser aussi bien le centralisme libéral d'origine jacobine et bourbonienne, celui du "centralisme madrilène", que celui du sécessionnisme périphérique et provincial, afin de promouvoir un changement qui doit venir du nord-ouest de la péninsule, des territoires qui ont été le point de départ de la Reconquête et qui représentent le principal foyer de l'européanité. L'Espagne autonome s'est déjà révélée non viable économiquement, historiquement et culturellement, et a également entravé le processus d'intégration entre la population et le territoire. Carlos Blanco est allé jusqu'à proposer son propre modèle d'organisation/division territoriale basé sur les territoires du Nord-Ouest (Galice, Asturies, León et Cantabrie), les deux Castillas fusionnées en une seule, et d'autres unités fédérées comme Aragon et Valence, ainsi que des unités intermédiaires au niveau local et foral. Ce serait un modèle très proche dans son idée de celui du traditionalisme hispanique, loin des caprices d'oligarchies libérales corrompues étrangères à notre histoire. Un modèle décentralisé, animé par la richesse et la pluralité des territoires qui composent ce que l'on appelait autrefois Las Españas. 

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Conformément au postulat de la pensée spenglerienne, dans la nécessité d'approfondir les aspects culturels et vitaux dans le développement de chaque âme collective et particulière, chaque peuple doit être jugé par les faits historiques et les réalisations auxquelles il a participé, dans ses aptitudes spécifiques. Particulièrement intéressant est l'appel que notre auteur fait à Ortega y Gasset, qui, comme Spengler, se positionne dans des positions anti-libérales et anti-socialistes, en ce qui concerne l'Espagne et ses problèmes de "vertébration".

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Pour Ortega, l'important était la nation au-dessus de tout pragmatisme juridique, et l'essentiel, comme le souligne à juste titre Spengler dans son œuvre, est la configuration ethnique des peuples qui habitent ses différents territoires face à toute imposition provenant du centralisme bourgeois et du modèle radial bourbonien. Il est intéressant de voir comment il est fait appel aux éléments de l'Espagne traditionnelle, aux corps intermédiaires, à toutes ces formes d'organisation sociale avec leurs propres conditionnements socio-juridiques, comme la Commune et la Famille, de caractère pré-étatique. La raison historique devient l'outil fondamental pour assembler les institutions, la société et les pouvoirs publics en un tout parfaitement organique. Par conséquent, il faut avant tout considérer la constitution historique, l'existence de formes coutumières dérivées de cette expérience historique. L'histoire ne doit donc pas être considérée comme un élément mort, un objet à collecter comme l'a fait la science historique positiviste, mais comme un élément vivant dont l'homme est porteur dans le présent, d'où la nécessité de tenir compte des expériences passées de chaque peuple dans l'organisation et le fonctionnement de chaque communauté nationale et organique. 

En guise de conclusion, nous pouvons dire que ce livre nous invite à une profonde réflexion sur l'Espagne d'aujourd'hui à la lumière de la pensée spenglerienne, et qu'il cherche à trouver les moyens d'inverser le cours de la décadence et de la dégénérescence qui nous conduisent vers une mort certaine en tant que civilisation en état de putréfaction à tous les niveaux, ou du moins qu'il s'agit d'un diagnostic très précis de notre situation actuelle et du monde moderne dans lequel nous nous trouvons. En résumé, ce travail nous permet de comprendre les dimensions du problème auquel nous sommes confrontés à partir de paramètres interprétatifs politiquement incorrects, avec un penseur fortement stigmatisé, mais non moins précis dans sa méthodologie et son analyse interprétative.

Pour commander l'ouvrage: https://editorialeas.com/producto/de-covadonga-la-nacion-espanola-la-hispanidad-en-clave-spengleriana/

samedi, 31 juillet 2021

Se libérer de la peur - Entretien avec Michele Putrino

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Se libérer de la peur

Costantino Ceoldo

Ex: https://www.geopolitica.ru/it/article/liberi-dalla-paura

Un mot qui est devenu trop familier dans notre vocabulaire quotidien au cours de ces deux dernières années est "peur". Peur de vivre, peur de mourir, peur de mourir douloureusement et seul, loin de tout et isolé de tous, avec peut-être seulement un chat ou un chien débile pour vous tenir compagnie.

Il y a cependant un autre mot qui va bien avec "peur", c'est "hystérie". L'hystérie, qu'elle soit naturelle ou artificiellement induite par les médias et les gouvernements à des fins qui ne sont jamais honorables, transforme la peur en quelque chose d'hyper-paralysant, de sorte que la personne malheureuse qui fait l'expérience des deux peut littéralement mourir sur place.

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Il est arrivé, par exemple, comme l'ont rapporté les journaux, qu'au cours de l'épidémie de Covid non conclue, une banale et très soignable rage de dents se transforme en une occasion de mort certaine parce que la personne n'a pas eu le courage de sortir de chez elle pour aller chez le dentiste.

La peur de mourir du Covid a fait qu'ils sont morts d'infection, barricadés derrière les murs de ce qu'ils considéraient comme une forteresse inviolable.  La peur d'une maladie qu'ils n'auraient très probablement pas contractée, ou qu'ils auraient contractée sous une forme curable même sans l'intervention de la médecine, était la cause de la mort que ces malheureux essayaient d'éviter à tout prix.

En général, la peur a toujours été l'arme favorite de tous ceux qui veulent nous priver de quelque chose de noble et de fondamental.

Qu'il s'agisse de tyrans qui tiennent des nations entières sous leur emprise ou de brutes qui agissent uniquement sur les relations interpersonnelles, la peur accompagne la promesse de souffrances pour ceux qui ne se plient pas à la volonté des brutes.

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Une coercition écrasante, qui peut même sembler raisonnable et justifiée sur un plan purement théorique (empêcher une "terrible" propagation de contagions...) mais qui, en fin de compte, révèle toujours davantage, au fil dessemaines qui passent, son visage le plus vrai et le plus macabre.

Comment pouvons-nous résister à la peur et préserver notre précieuse liberté, notre précieuse individualité ?

L'Italien Michele Putrino poursuit une tentative singulière : faire revivre les enseignements de l'ancienne école du stoïcisme, afin d'offrir, à ceux qui peuvent et veulent comprendre, une alternative à la peur et à l'hystérie.

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Entretien avec Michele Putrino

Dans votre livre "Manuel de résistance au pouvoir" [1] vous parlez de la "Megamachine". Qu'est-ce que c'est ?  Pourquoi devrions-nous être en mesure de nous y opposer ?

La Mégamachine n'est rien d'autre que notre société tout entière, qui avance de manière mécanique, par le truchement de la technologie, de la bureaucratie et, surtout, par le fait que l'homme vit aujourd'hui dans des réalités imaginaires. Des réalités qui n'existent que dans sa tête et qui, pour cette raison même, peuvent être facilement manipulées, amenant l'homme là où il veut aller, comme on le fait avec des marionnettes. La Mégamachine continuera donc à nous avoir en son pouvoir tant que nous continuerons à confondre l'irréel avec le monde réel. Quelle est donc la solution ? En théorie, c'est simple, mais en pratique, c'est très difficile à mettre en œuvre. Comme on peut le deviner, la solution théorique consiste à apprendre à accepter la réalité telle qu'elle est et à vivre selon ses règles mais, si l'on y réfléchit, il est très difficile de la mettre en pratique pour le commun des mortels, car très peu acceptent le côté dur et brut de la réalité : c'est pourquoi beaucoup d'hommes ont toujours continué à se réfugier dans le monde des illusions... Mais ceci - le fait qu'ils n'acceptent pas la réalité - est aussi ce qui les condamne à une vie de profond malaise et d'insignifiance.

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Mais ne sommes-nous pas en "démocratie" ? Dans un système ouvertement basé sur le dialogue, certaines pratiques ne sont-elles pas superflues ?

Je vais vous répondre sans détour : la "démocratie" n'existe tout simplement pas. Au contraire, pour être plus précis, il s'agit simplement d'un écran de fumée, d'un moyen élaboré pour ceux qui ne possèdent pas de véritables compétences de leadership d'accéder au pouvoir en manipulant les masses. Après tout, à l'ère de l'illusion, le pouvoir ne peut être atteint que par l'illusion. Mais cela ne doit pas nous scandaliser, car nous sommes tous - vous, moi, celui qui lit ceci, nous tous - à la recherche constante, consciemment ou inconsciemment, de notre propre affirmation, pour obtenir, donc, la possibilité de nous sentir "puissants". Et chacun le fait avec les moyens dont il dispose. Celui qui le nie n'est qu'un hypocrite qui, à son tour, essaie d'obtenir ce qu'il veut en faisant croire aux autres qu'il est un "être bon" et "inoffensif".

Donc, si je vous comprends bien, vous dites qu'un système de pouvoir existe à la fois au niveau macroscopique, celui de l'Etat, et au niveau microscopique, celui des relations interpersonnelles quotidiennes...

Le "système de pouvoir", tel que vous le définissez, est toujours présent, partout et en chacun. C'est parce que, tout simplement, nous suivons aussi les lois de la nature et donc, tout comme en physique, nous suivons aussi la logique des forces vectorielles, c'est-à-dire la logique selon laquelle une force, par nature, cherche à s'imposer à d'autres forces et que, pour ce faire, elle s'allie souvent à d'autres forces et ainsi de suite.

L'homme est en effet un animal social et entre en relation avec les autres sur la base d'espoirs, de craintes et d'attentes de toutes sortes. Quelle est donc cette "peur" dont nous devons nous débarrasser ?

La peur dont nous devons nous débarrasser, comme je l'ai expliqué dans mon livre "Libérer de la peur" [2], est celle qui n'existe que dans nos têtes, une peur qui ne peut exister que parce que la plupart des gens vivent dans un monde fictif, irréel, que chaque homme a créé et nourri de ses propres mains.

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L'humanité s'est toujours demandée comment résister aux difficultés de la vie. Pourriez-vous nous rappeler brièvement ce qu'était le stoïcisme, dont vous parlez dans votre livre "Liberi dalla paura" ?

Le stoïcisme, le vrai, n'a rien à voir, ou presque, avec ce que l'on connaît communément sur le sujet. Le véritable stoïcisme repose sur un seul principe: apprendre à regarder la réalité en face pour ce qu'elle est vraiment, afin de vivre selon les règles de la nature. C'est le stoïcisme. Évidemment, au cours des siècles, divers penseurs ont proposé et essayé diverses approches à cette fin et, bien sûr, certaines de ces méthodes ont atteint le but tandis que d'autres étaient complètement erronées. Le problème est qu'à long terme, cette doctrine, surtout à l'ère chrétienne, a été instrumentalisée en confondant les moyens et les fins. Mais ce que les Anciens essayaient de faire avec le stoïcisme était, précisément, d'apprendre à regarder la réalité en face.

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Sénèque était peut-être le stoïcien par excellence. Mais comment appliquer ses enseignements dans la vie quotidienne ?

C'est une erreur très courante, qui consiste à considérer Sénèque comme "le stoïcien par excellence". Non seulement ce n'est pas du tout le cas mais, du point de vue de la finalité, il est le plus éloigné du véritable stoïcisme au point que, pour donner un exemple, ni Épictète ni l'empereur Marc Aurèle, quelques siècles plus tard, ne le citent jamais. Si Sénèque est devenu si célèbre pour nous, les modernes, c'est parce que le monde chrétien l'appréciait beaucoup, car sa vision, sur de nombreux aspects, lui ressemblait. Mais le véritable stoïcisme est, si vous voulez, l'exact opposé de la vision chrétienne du monde. Ce n'est pas un hasard, en effet, si presque tous les textes des anciens stoïciens ont été détruits : si l'on pense que l'école stoïcienne a été l'école philosophique la plus répandue dans le monde gréco-romain pendant plus de cinq cents ans ( !), l'énorme quantité de volumes qui ont disparu nous fait comprendre combien cette doctrine était, en fait, opposée à la doctrine chrétienne. Et, comme par hasard, les seuls volumes qui sont restés presque intacts sont ceux de Sénèque... Si vous voulez comprendre la véritable vision stoïcienne, il vaut mieux laisser Sénèque de côté (même si, bien sûr, il y a des passages intéressants).

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À l'ère des voyages dans l'espace (du moins pour les hyper-riches), des superordinateurs et d'Internet, dans un monde clos parce que les anciennes distances ont été raccourcies grâce à la technologie, ne vous semble-t-il pas que revenir au stoïcisme revient simplement à se tourner vers un passé anachronique et ennuyeux ?

On ne peut en arriver à penser car, je le répète, quand on parle du stoïcisme, on a toujours en tête une vision scolastique et chrétienne de cette doctrine. Voulez-vous vous plonger dans la vision que les Anciens avaient en suivant la véritable doctrine stoïcienne? Lisez Nietzsche. Ou, si nous voulons jouer avec des œuvres "pop" contemporaines, regardez Le Trône de fer. Vous semble-t-il qu'apprendre à regarder la réalité en face pour ce qu'elle est, même dans toute sa cruauté, en l'acceptant et en pratiquant les différents jeux de la force et du pouvoir et en se tenant toujours à l'écart de la compassion, puisse jamais être "anachronique et ennuyeux" ?

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N'existe-t-il pas déjà de nombreuses écoles qui enseignent "comment bien vivre" ? Pourquoi les gens, en ces temps modernes, devraient-ils être stoïciens ?

Le stoïcisme ne vous apprend pas à "bien vivre"; le stoïcisme vous apprend à ouvrir les yeux sur la réalité, aussi dure soit-elle, et à "jouer" selon ses dures règles. Sinon, on est toujours libre, bien sûr, de retourner à son espace de bulles de savon faites de rêves, d'imaginations et d'idéaux.

Notes:

[1] https://www.ibs.it/manuale-di-resistenza-al-potere-libro-michele-putrino/e/9788833800141


[2] https://www.ibs.it/liberi-dalla-paura-insegnamenti-di-libro-michele-putrino/e/9788833800868


Interview vidéo sur YouTube : https://youtu.be/Wxcgd4dWj4A

L'auteur italien Michele Putrino parle du stoïcisme et de la façon d'aborder la vie quotidienne à la lumière des enseignements de l'école stoïcienne. Son livre "Liberi dalla paura" est ici le complément naturel du précédent "Manuale di resistenza al potere", tous deux publiés par Uno Editori.

jeudi, 29 juillet 2021

"Le conflit constituant". Nous sommes tous des disciples de Machiavel

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Recension:
"Le conflit constituant". Nous sommes tous des disciples de Machiavel

Giulio d'Alessandro

Quelle est l'origine de la pensée italienne ? Réflexions sur un livre d'Edoardo Dallari. Le conflit est le moteur de la politique. Rome est née après un fratricide.

SOURCE : https://www.lintellettualedissidente.it/controcultura/filosofia/dallari-libro-machiavelli/

Reconnaître une fois pour toutes la particularité de la pensée philosophico-politique italienne devrait être le rêve interdit de tout homme politique nationaliste et populiste de notre pays. Chanter les louanges d'une tradition glorieuse, se montrer comme le dépositaire le plus authentique d'un savoir raffiné, s'identifier à l'esprit du peuple et à ses déclinaisons intrinsèques, composerait un cadre idéologique capable de rallier un grand nombre d'électeurs. Au contraire, même en cet été archi-italien - où le retour à une vie sociale sans restriction et les nuits magiques des garçons de Mancini ont ravivé l'esprit d'unité nationale - le sujet ne semble pas susciter la moindre émotion. Le fait que gagner un match de football soit plus important pour nous, Italiens, que beaucoup d'autres choses, est une chose que nous avons entendue et ressentie, comme nous l'a rappelé, ironiquement, l'Anglais Winston Churchill il y a plus de soixante-dix ans. Et si de nos jours, grâce à l'euphorie de Wembley, même l'éternelle question de savoir quel est le style de jeu le plus authentique des Azzurri - catenacciari vs. bel giochisti, voyant dans la manière de mettre en place le jeu un génie tactique reflété dans le culturel - a perdu son attrait éternel parmi les bavardages de bar, alors il n'y a aucun espoir pour entendre le même discours dans le champ sémantique de la politique.

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Edoardo Dallari

Mais quand nous parlons de la tradition philosophico-politique italienne, à quoi faisons-nous référence ? Est-il possible de tracer un fil conducteur conceptuel qui sous-tend tous les passages historiques les plus délicats de notre péninsule ? Mais, surtout, peut-on retrouver les sources spéculatives d'où est issue la Pensée italienne ? Edoardo Dallari, avec son nouveau livre publié par Mimesis, Il conflitto costituente. Da Platone a Machiavel (Le Conflit Constituant : de Platon à Machiavel), publié par Mimesis, tente de donner une réponse exhaustive à cette dernière question. Le livre, bien que court, étudie en profondeur les origines de la pensée politique italienne, identifiant Machiavel comme le philosophe par excellence qui a incarné l'esprit de réflexion des habitants de la péninsule.

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Depuis plusieurs décennies, le débat sur l'existence d'une manière italienne particulière d'aborder la philosophie politique fait rage dans les discussions académiques. Le philosophe Roberto Esposito est le représentant le plus connu de ce que l'on appelle la théorie italienne, une tradition de pensée qui, à la différence de l'allemande ou de la française, a pour caractéristique principale la référence à la praxis. On dit du philosophe italien qu'il s'agit d'une pensée étroitement liée à la vie, une pensée qui fait de la praxis son point focal, ce qui en fait, en fait, une philosophie de la raison impure, dans laquelle les possibilités infinies des expériences concrètes font échec à la nécessaire immuabilité de l'absolu. Dans l'inévitable jeu des oppositions polarisantes, la pensée et la pratique italiennes s'opposent à la pensée continentale et au monde idéal, l'universel immuable au particulier changeant, l'exception qui déforme la règle à la norme absolue qui lui donne naissance.

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L'un des mérites de Dallari est de tenter d'ébranler cette dichotomie simpliste et de mettre en évidence des traces conceptuelles dans la pensée de Machiavel qui montrent comment les deux côtés de la médaille ne sont en fait pas aussi éloignés qu'il y paraît. Si le philosophe florentin de la Renaissance est par excellence le champion du pragmatisme, le porte-drapeau de l'opportunisme politique, quel autre penseur que Platon - reconnu dans la vulgate comme le prêtre austère du monde idéal hyper-ouranique, le défenseur extrême de la vérité théorique qu'il sauve des griffes du relativisme sophistique - peut devenir l'interlocuteur privilégié avec lequel montrer l'erreur d'une division aussi nette et drastique ? Le premier chapitre du livre se concentre précisément sur la relation entre le philosophe grec et Machiavel, en précisant comment c'est des apories de la pensée politique de Platon qu'est née la nécessité d'ériger une métaphysique de la praxis, concrétisée dans Le Prince. 

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Tout au long des pages du livre, le paradigme du conflit joue un rôle fondamental. L'objectif de Platon est de construire une république parfaite capable d'ordonner la multiplicité que l'on observe dans la polis, de dicter une forme normative qui régulera la cité de manière stable et définitive. La contradiction que souligne l'auteur montre cependant que l'aspiration à une telle formalisation est en soi impossible à réaliser : si l'ordre vise à mettre fin au conflit chaotique, il est également vrai qu'en l'absence de conflit l'ordre n'a plus besoin d'exister. Le conflit devient donc propédeutique à l'ordre ou, comme le dit Dallari, "le conflit est ordo-poïétique". Les forces sociales qui s'affrontent perpétuellement au sein de la polis, générant des déséquilibres précaires toujours nouveaux, sont la raison d'être d'un ordre normalisateur réclamé par les citoyens afin de ne pas être victime d'un chaos sans fin.

Si d'une manière ou d'une autre, comme Platon l'espère, grâce à une architecture socio-politique, les troubles politiques devaient être définitivement étouffés, alors l'élément vital de l'ordre de la cité cesserait d'exister. La pensée politique de Machiavel est née de cette aporie. Conscient qu'une constitution parfaite se réduirait à une contradiction irréconciliable, le philosophe florentin s'est efforcé de construire une politique comprise comme l'art du remède. Une solution définitive aux questions sociales complexes n'est pas possible, le politicien, et le politologue, doivent proposer des solutions approximatives, faillibles, mais précisément pour cette raison plus adaptées à l'adhésion au monde de la réalité. 

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Si une constitution idéale, imposée d'en haut, est intrinsèquement inadaptée pour ordonner le tumulte terrestre des poleis, Machiavel trouve dans l'exemple historique de Rome le modèle possible à imiter pour construire un État meilleur. Considérer l'Urbs comme la réalisation historique d'un équilibre durable, mais non éternel, stabilisant provisoirement des conflits sociaux qui l'ont animée, peut être le contrepoids pragmatique de cette idéalisation politique contradictoire en soi.

Le deuxième chapitre se concentre sur l'impact que l'histoire de Rome a eu sur le penseur de la Renaissance. La conception du droit et de la citoyenneté de la culture romaine, filtrée par la pensée philosophique d'Augustin, constitue cette racine conceptuelle latine qui innerve la métaphysique de la praxis de Machiavel et que l'on retrouve également in nuce dans les analyses contemporaines de la pensée italienne. L'auteur accompagne le lecteur dans un extraordinaire itinéraire conceptuel qui, sautant entre des arguments historiques et philosophiques, a pour leitmotiv la référence constante au paradigme du conflit. Le conflit est le moteur nécessaire à la construction de tout cadre politique.

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Le lecteur attentif, non étranger à l'histoire de la philosophie, appréciera les nombreuses citations, souvent en grec ancien, et la richesse des références qui ponctuent la structure du texte au fil des pages. Parmi les nombreuses suggestions, la charge symbolique attribuée au fratricide dans l'horizon politique italien est très intéressante. En Italie, reprenant une réflexion passionnante de Saba, une révolution n'a jamais eu lieu car le mythe fondateur par excellence du politique repose sur un fratricide : Romulus tuant son frère et fondant la civitas. La révolution, par contre, est toujours un parricide, le meurtre de l'ancien par le nouveau. Le fratricide devient donc l'horizon destiné du Politique, l'archétype par excellence de ce conflit qui constitue l'essence de la structure politique italienne.

Giulio D'Alessandro.

Pierre-Emile Blairon: Qu'est-ce que la "Tradition primordiale"?

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Qu’est-ce que la «Tradition primordiale»?

par Pierre-Emile Blairon

Avant toute chose, je tiens à préciser que la dictature qui se met en place en France et dans le monde et que beaucoup ne font que découvrir maintenant, ne constitue pas une surprise pour ceux qui connaissent le système des  cycles et qui savent que nous sommes à la fin de l’Âge de Fer, le dernier âge avant le rétablissement des valeurs traditionnelles, avant le Grand retournement ; savoir ce qu’est la cyclologie et la Tradition primordiale qui sont les fondements de la spiritualité indo-européenne permet une vision cohérente de tout ce qui se passe actuellement.

Cette dictature constitue simplement l’un des éléments qui caractérisent une fin de cycle ; une fin de cycle s’appelle le Kali-Yuga en Inde, l’Age de Fer chez les anciens Grecs ; elle est composée de la réunion de plusieurs événements, certains provoqués par les hommes : par exemple, le dépeuplement des campagnes au profit des villes mondiales, comme l’avait bien montré Oswald Spengler dans Le Déclin de l’Occident ; ça peut être aussi une dégénérescence physique globale, là, il suffit de se promener dans les villes européennes pour s’en rendre compte, ça peut être un suicide collectif ou catégoriel, comme pour les paysans en France, etc., d’autres catastrophes sont naturelles, dans ce cas, le plus souvent des inondations, selon les études de Mircéa Eliade sur les déluges originels, mais ça peut être aussi d’énormes incendies, des tremblements de terre, des ouragans, etc., et, bien sûr, nous pouvons avoir un condensé des deux quand les hommes manipulent la nature et provoquent ces catastrophes qui ne sont donc plus naturelles.

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Mon nouveau livre, L’iceberg, qui vient de paraître il y a quelques jours, est constitué pour moitié de la recension des articles que j’ai écrit sur l’avènement prévisible de cette dictature avec l’invention de cette pseudo-pandémie ; le premier de ces articles en mai 2020 s’appelait tout simplement : les apprentis-dictateurs.

Ce nouveau livre est le dixième paru sous ma signature, hors livres collectifs et hors traductions étrangères.

L’Iceberg est le troisième volet d’une trilogie exclusivement consacrée à la connaissance de la Tradition primordiale et à la cyclologie.

La Tradition primordiale et la cyclologie

La signification de l’expression Tradition primordiale a été largement expliquée par René Guénon et Julius Evola qui considèrent qu’il s’agit d’un principe originel permanent et immuable qui a fondé toutes les traditions du monde sur toute la surface de la Terre ; ces traditions se réfèrent, consciemment ou non, à la Tradition primordiale et en sont une émanation ; sur le plan plus concret, la Tradition primordiale est représentée par un continent mythique, Hyperborée, lui aussi originel, enfoui désormais sous les glaces du Pôle arctique qui a essaimé son savoir sur la totalité du globe et a laissé de nombreuses traces, notamment architecturales.

Dans tous mes livres, je m’efforce de montrer que la Tradition primordiale est le lien qui réunit les trois mondes, comme déjà nos ancêtres les Gaulois l’avaient pressenti[1] : le cosmos, l’Homme et la nature. Ceci permet de montrer que le concept de Tradition primordiale n’est pas une croyance, une théorie intellectuelle, ou une idée d’ordre philosophique mais qu’elle constitue l’origine concrète de ce qui est à la fois visible et invisible.

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Il existe en effet un rapport constant, sur le plan concret, mathématique, entre le cosmos, l‘homme et la nature ; l’Homme se situe originellement à l’intersection de ces trois mondes en tant que régulateur de la nature, et non pas en tant que prédateur.

La cyclologie est une simple mise en forme conceptuelle élaborée à partir de l’observation par les anciens du fonctionnement de la nature et du cosmos ; tout ce qui vit fonctionne d’une manière cyclique : les jours, les semaines, les mois, les années, se suivent selon le même processus, la Terre tourne autour du Soleil, le soleil se lève chaque matin, les fleurs repoussent au printemps, les marées sont dépendantes des mouvements lunaires, et les femmes aussi. Le cycle basique : naissance, vie, mort, renaissance, vaut pour tout ce qui existe sur Terre, y compris les civilisations.

Le principe du cycle est toujours en involution comme tout ce qui vit sur Terre : on va toujours de la naissance à la mort, jamais de la mort à la naissance, ce qui serait une évolution, mais l’évolution appartient à l’au-delà ; sur Terre, tous les mouvements cycliques procèdent de l’involution ; c’est pourquoi le principe du « progrès » n’existe pas, excepté d’ordre technique, matériel ; le progressisme est une utopie, une invention humaine.

Pour les hommes qui ont compris le fonctionnement cyclique du temps, revenir en arrière n’est pas retourner vers le passé, c’est, au contraire, retourner à la source, retrouver une nouvelle jeunesse en s’y abreuvant. Re-venir, c’est se donner un nouvel à-venir. Le passé n’est pas un port où se réfugier et mourir, c’est un phare qui nous guide vers l’aventure du futur.

Rappelons une des règles fondamentales de la logique traditionnelle : plus une manifestation apparaît tardivement, plus elle est éloignée de la source originelle et, donc, plus elle est spirituellement dégradée. L’apparition de la civilisation américaine est un bon exemple de ce principe, laquelle est devenue civilisation sans passer par le stade culturel (parce que dépourvue de passé) selon la hiérarchie spenglérienne ; c’est sans surprise que l’on a vu apparaître à la fin du XIXe siècle à New-York et à Chicago les premiers gratte-ciels de l’Histoire qui sont des marqueurs du titanisme moderne.

Un autre exemple de cette règle nous est donné par Julius Evola à propos des « sauvages » (c’est le terme qu’il emploie, le politiquement correct n’existait pas encore à son époque) :

« Dans la plupart des cas, les sauvages, tant sur le plan de la race au sens biologique que sur le plan de la culture, sont des résidus crépusculaires de cycles d’une humanité si ancienne que, souvent, d’elle-même, le nom et le souvenir ont été perdus. Les sauvages ne représentent donc pas le commencement, mais la fin d’un cycle ; non la jeunesse, mais la sénilité extrême. Ce sont d’ultimes ramifications en voie de dégénérescence, donc l’exact contraire des « primitifs » au sens de peuples originels. »

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Un grand cycle, à la fois chez les Indiens et chez les Grecs, comprend quatre âges qui vont du meilleur au pire.

Chez les anciens Grecs, l’Âge d’or est suivi par l’Âge d’argent, puis par l’Âge de bronze et se termine par l’Âge de fer ; l’Âge d’or est représenté par un métal incorruptible, brillant comme le soleil, alors que le fer disparaît en rouillant.

Un autre exemple pour montrer ce qu’est le système cyclique : la montre. Si vous avez une montre classique, ronde, avec trois aiguilles, vous verrez que le cycle commence au zénith, les trois aiguilles en haut, sur le 12, elles sont triomphantes, puis ça se gâte, en descendant l’arc de cercle ver le 6 ; les trois aiguilles ont alors la tête en bas, les valeurs de l’Âge d’or sont alors inversées ; nous sommes au nadir, les trois aiguilles se rejoignant forment alors le 666, le temps de l’Apocalypse chez les chrétiens, le temps du Grand retournement ; le temps de remonter : c’est  l’Apocalypse, mais aussi la Révélation, et la remontée vers un nouvel Âge d’or.

La trilogie

Le premier ouvrage de cette trilogie, La Roue et le sablier, paru en 2015, donne une photographie du monde européen en ce début du XXIe siècle, tel qu’il en ressortait après des millénaires d’une histoire européenne toujours en train de se faire, et qui continuera à se faire : cet ouvrage explique les bases de la spiritualité indo-européenne.

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Le titre de ce livre est tout à fait symbolique : le monde, comme la Terre elle-même, tourne comme une roue à la fois sur le plan spatial et sur le plan temporel. Au centre, au moyeu de la roue, est lové le dieu qui fait tourner la roue ; le moyeu est l’élément immobile de la roue qui tourne autour de lui et dont il constitue le pivot, impassible, permanent ; c’est le principe de la Tradition primordiale, principe transcendant, immuable, pérenne ; la roue représente la succession des cycles temporels ; il y a aussi un autre déplacement, plus symbolique dans le concept de la roue : plus on monte vers le moyeu, plus on monte vers la spiritualité, plus on descend les rayons de la roue et plus on descend vers la matérialité, vers le cercle métallique extérieur qui délimite la roue, qui l’enferme et qui est en contact direct avec le sol, la matière.

Le deuxième terme de ce titre La Roue et le Sablier, le sablier, donc, m’a été inspiré par Georges Dumézil et le concept indo-européen des trois fonctions qu’il a redécouvert. Les trois fonctions sont, pour la première, celle des conducteurs, pouvoir sacerdotal et royal, la deuxième, celle des protecteurs : armée et police, qui sont là protéger le peuple et les frontières, la troisième, celle des producteurs, qui nourrissent, habillent, abritent les citoyens ; en temps de Kali-Yuga, le sablier est retourné, la fonction productrice est au sommet, mais elle ne produit plus rien, on ne fait plus travailler que l’argent, la classe des conducteurs est en bas, désavoué, niée, condamnée à se taire ; et, au centre, au goulet du sablier, l’armée ou la police deviennent des milices au service du pouvoir d’en haut.

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Le projet de La Roue et le sablier était de faire la recension des valeurs qui avaient fait la force et le génie de notre Europe afin de les préserver dans la tourmente de l’Age sombre, celle que nous vivons, pour qu’elles servent à nouveau de base au cycle futur, d’où le sous-titre de cet ouvrage : Bagages pour franchir le gué.

Enfin, je constate dans ce livre l’émergence d’une caste prométhéenne oligarchique et ploutocratique entièrement tournée vers la matière, atteinte par l’hubris, une vanité démesurée, dont le rêve est de remplacer Dieu ou les dieux, d’asservir le monde en transformant les hommes en robots ou en esclaves, et, surtout, de devenir matériellement immortelle ; le titre du livre du représentant de cette caste en France, le transhumaniste Laurent Alexandre, résume bien ce dernier projet : La Mort de la mort.

Cette secte n’est pas née d’hier, il faut faire remonter ses origines au moins au mythe de Prométhée : le Titan Prométhée vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes, ses créatures ; ce n’est pas tout , lors du partage d’un bœuf, il tente de rouler les dieux en leur donnant les plus bas morceaux ; le psychothérapeute Paul Diel dit de Prométhée que c’est un dieu à mètis, un roublard, un menteur qui veut essayer de posséder Zeus, de lui jouer un tour » ; alors qu’ Evola traite ce même Titan de « tordu », c’est le mot exact qu’il emploie. Diel ajoute : « Zeus crée l'homme en tant qu'être spirituel, capable du choix juste, animé de l'élan évolutif, du désir essentiel ; le Titan crée l'homme en tant qu'être matériel, capable du choix faux, attaché à la Terre-mère, à la matière. »

« Les hommes, en tant que créatures de Prométhée, formés de boue et animés par le feu volé, réalisent la révolte du Titan et ne pourront que se pervertir. Guidés par la vanité de l'intellect révolté, fiers de leurs capacités d'invention et de leurs créations ingénieuses, les hommes s'imagineront être pareils aux dieux. La perversion des sentiments qui en résulte poussera les hommes à se disputer haineusement les biens matériels et fera ainsi régner la destruction »

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Le livre Chroniques d’une fin de cycle est le deuxième volet de cette trilogie ; il est paru fin 2019 ; il est essentiellement consacré à la manière dont cette caste mondiale désormais au pouvoir s’y prend pour saper les traditions des peuples et couper les hommes de leurs racines pour en faire des robots déboussolés, sans aucun repère.

Les enfers parodisiaques, c’est le sous-titre de ce livre qui rassemble une série d’articles qui décortique sur tous les sujets le fonctionnement du pouvoir mondial en place et dénonce ses mensonges ; une parodie de tous les instants que Guénon appelait « La Contre-Tradition » ; la Contre-Tradition a l’apparence de la Tradition mais c’est un leurre ; une manifestation des forces négatives ; le diable sous l’apparence du pape, par exemple ; l’art, l’architecture, la mode, la langue, la gastronomie, etc. tous ces domaines sont touchés par cette volonté d’éradication ; 37 articles en tout qui montrent comment toutes les valeurs qui constituaient la base stable d’une société sont exactement inversées ou systématiquement détruites ; c’est le règne de la quantité, de la matérialité, de l’argent, du mensonge.

L’Iceberg, mon nouveau livre donc, reprend, dans le premier chapitre, sept articles de fond parus dans différents sites en 2020, articles consacrés à la manipulation mondiale sous couvert sanitaire qui a marqué toute cette année passée.

La secte maléfique est passée à l’offensive plus tôt que prévu en inventant cette pseudo-pandémie pour soumettre et robotiser la population mondiale.

J’ai choisi ce titre, L’Iceberg, pour plusieurs raisons symboliques : d’abord parce que, comme tout ce qui est accessible à nos sens, on n’en voit que la partie apparente, qui ne constitue que le dixième de la réalité, en tout cas pour l’iceberg, parce qu’il est l’exacte représentation d’un cycle hyperboréen, c’est-à-dire européen, dans sa totalité.

Mon livre se veut de nature ésotérique et symbolique, le symbole étant le langage des dieux, donc un langage sacré, mais on va voir que ce langage s’applique tout aussi bien à des faits très concrets. Le titre et le sous-titre résument entièrement le livre.

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L’Iceberg est une montagne de glace ; la montagne, lieu éminemment sacré chez les anciens Européens ; ils pensaient, comme pour l’arbre sacré Yggdrasyl, que cette élévation était un chemin vers les dieux, l’axe et le centre du monde.

La montagne est l’attribut symbolique par excellence de la Tradition primordiale parce qu’elle exprime l’immuabilité et la stabilité.

L’iceberg, lui, représente le cycle : il est même emblématique de ce qu’est un cycle cosmique dans sa totalité, de sa naissance à sa fin, en parfaite involution, comme c’est le destin de tout ce qui vit sur la Terre : la couleur blanche, sacerdotale, symbole de pureté, et la glace des origines – l’Hyperborée, la civilisation primordiale, enfouie sous la banquise - mais aussi la lente dégradation (la fonte de la glace) et sa dérive finale, mot pris dans ses deux acceptions, physique et psychique, autrement dit le nomadisme, toutes conditions caractéristiques du Kali-Yuga.

De plus, l’iceberg peut se retourner comme un glaçon dans un verre et donc opérer le Grand retournement qui se manifeste à la fin du cycle ultime.

Le titre de ce livre m’a été inspiré, à l’origine, par un événement devenu mythique qui a marqué tous les esprits du XXe siècle : la collision d’un iceberg avec un bateau qui s’appelait le Titanic ; c’était en 1912, exactement le 15 avril 1912.

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Rien ne pouvait être plus allégorique des deux forces qui s’affrontent en cette fin de cycle et qui a donné le sous-titre de ce livre : La Tradition primordiale contre le Titanisme. Je fais remarquer au début de l’ouvrage que ce sont les forces traditionnelles qui battront les forces négatives, car c’est bien l’iceberg qui a coulé le Titanic et non l’inverse. Je vois dans cet événement une prémonition, d’autant plus que le naufrage du Titanic avait été exactement décrit par un roman prophétique : en 1898, donc 14 ans avant le naufrage du Titanic, Morgan Robertson, un écrivain new-yorkais, faisait paraître un roman qui s’intitulait The wreck of the Titan (Le naufrage du Titan). Ce livre racontait le naufrage d’un navire dénommé Titan qui coule en avril à la suite d’une collision avec un iceberg et il annonçait toutes les caractéristiques techniques du Titanic et les circonstances dans lesquelles il coulerait, incluant le nombre presque exact des disparus.

Une autre catastrophe, dont on ne sait toujours pas si elle est d’origine criminelle ou pas, aura le même impact émotionnel sur les populations, un peu plus d’un siècle plus tard, c’est l’incendie de Notre-Dame de-Paris ; elle se produira le... 15 avril 2019, le même jour que le naufrage du Titanic. C’est peut-être une coïncidence, peut-être pas.

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Je montre, dans ce livre, que les manifestations d’ordre sacré, symboles et nombres, peuvent être aussi vérifiées concrètement ; par exemple, 1,618, le nombre d’or, si bien nommé parce qu’il est la traduction mathématique de l’harmonie, la divine proportion, dans le domaine architectural ou musical notamment, mais aussi chez l’être humain : on constate que le rapport de la taille d’une personne avec la hauteur de son nombril est proche du nombre d’or. Il est aussi présent dans beaucoup d’éléments naturels, notamment d’ordre végétal : on le retrouve dans la logique d’agencement des parastiches du tournesol (les parastiches sont les réseaux de spirales qui constituent le cœur de la fleur de tournesol). Cette logique est transmise mathématiquement par la « suite de Fibonacci », qui est une extension des principes qui règlent l’application du « nombre d’or ». Fibonacci, savant médiéval qui a donné son nom à sa découverte, l’a ainsi énoncé : chacun des termes de la suite est égal à la somme des deux précédents : 1.1.2.3.5.8.13.21.34.55.89.144… Cette suite se retrouve aussi dans les écailles de pommes de pin, d’ananas, les coquilles d’escargot, dans les étamines de fleurs de magnolias, les cœurs de chardons ou d’artichauts…

Autre exemple qui tend à prouver le lien réel qui existe entre les trois mondes précédemment cités : le nombre 25920, qui est un nombre cosmique, donc sacré, est aussi présent dans plusieurs manifestations concrètes et même humaines :  c’est d’abord le temps que dure l’Âge d’or selon la tradition indienne, mais ce nombre a aussi des applications plus courantes : Faisons le calcul d’une journée, mais, cette fois, pour faire un mois : 60 secondes x 60 minutes = 3600 x 24 heures = 86400 secondes. En un mois, moyenne de 30 jours : 86400 x 30 = 2 592 000 secondes.

On pourrait penser qu’il s’agit d’un hasard si je donne un autre calcul à faire : la vitesse de la lumière est de 300 000 km par seconde, comme il y a 86400 secondes en un jour, la lumière parcourt donc 25920 millions de kilomètres par jour.

Encore une coïncidence ? La vitesse de la Terre autour du Soleil est de 30 km par seconde. Elle couvre donc 2 592 000 km par jour.

La Terre tourne sur elle-même et elle tourne autour du Soleil, mais un troisième mouvement l’anime, ce mouvement est connu par l’expression « précession des équinoxes ». L’axe de la Terre n’est pas fixe, il tourne lui-même selon un mouvement qu’on pourrait comparer à celui d’une toupie en bout de course ; le mouvement du pôle terrestre est cependant régulier et ne va pas s’arrêter, du moins pas avant quelques milliards d’années.

Ce mouvement met, vous l’avez deviné, 25920 ans pour dessiner une révolution complète.

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Ce nombre cosmique est pleinement analogique et prouve que l’Homme est un être cosmique, si l’on considère que le nombre moyen de respirations de l’être humain est de 18 par minute, soit, pour une journée : 25920.

Sur le plan zodiacal, nous allons entrer dans l’ère du Verseau, qui succède à celle des Poissons. Chacune de ces ères compte 2160 années ; on définit approximativement l’ère des Poissons comme ayant commencé avec la naissance du Christ, voire quelques dizaines d’années auparavant avec la naissance de Mithra dont le Christ est une sorte de calque. La totalité du cycle zodiacal compte 12 ères de 2160 années chacune, soit… 25920 ans.

L’iceberg est, par excellence, un symbole ésotérique qui cache 90% de son essence, de sa vérité, les 10% restants accessibles aux sens humains, ne constituant que la partie exotérique et superficielle de l’iceberg. « Le visible n’est que la trace de l’invisible », disait Léon Bloy. L’iceberg s’apparente alors à l’être humain, dont on ne voit que le corps physique mais qui est pourtant composé en outre de plusieurs corps dits subtils, invisibles pour le commun des mortels, qui manque de subtilité

L’iceberg, en tant que concept ou symbole, représente aussi la rupture provoquée par les hommes entre histoire et préhistoire, entre science profane et science sacrée, histoire et sciences des hommes versus histoire et science des dieux. L’immense partie immergée, donc cachée aux regards profanes, représente le monde des dieux, et sa partie émergée, celle que l’homme moderne peut appréhender avec ses sens atrophiés, le monde de l’humanité profane.

René Guénon avait posé les frontières entre ces deux mondes et, donc, aussi, entre l’intuition intellectuelle et la connaissance profane :

« Cette perception directe de la vérité, cette intuition intellectuelle et supra-rationnelle dont les modernes semblent avoir perdu jusqu’à la simple notion, c’est véritablement la « connaissance du cœur ».

Julius Evola avait bien compris la nature de cette rupture lorsqu’il distinguait la Voie des Pères introduite par le Titan Prométhée qui donne le pouvoir à l’Homme qui se survit à lui-même par la lignée, et la Voie des Dieux, ou Voie olympienne, où l’Homme admet et respecte la supériorité divine tout en s’efforçant d’atteindre à nouveau ce statut perdu.

Les transhumanistes pourront y consacrer tous les milliards du monde, ils pourront décortiquer le corps de tous les humains, le recomposer en pièces métalliques, ils n’accèderont jamais au mystère élucidé par les penseurs et les poètes, ils ne découvriront jamais le principe de régénération déclenché par la petite étincelle qui les anime car elle est de nature divine. La fin de mon livre explique ce combat final qui, donc, ne se fera pas sur un champ de bataille dans le sang, le bruit et la fureur, mais dans le silence des labos, qui est aussi celui des agneaux, ou… des moutons.

Notes:

[1] Les Gaulois estimaient qu’il existait trois mondes : celui d’en haut, celui d’en bas, et le monde des hommes. ; le principe de l’analogie et celui de la concordance constitue les principales caractéristiques de l’ésotérisme.

Commandes aux éditions du Lore:

Pour commander L'Iceberg: http://www.ladiffusiondulore.fr/home/897-l-iceberg-la-tradition-primordiale-contre-le-titanisme.html

Pour commander Chroniques d'une fin de cycle: http://www.ladiffusiondulore.fr/home/781-chroniques-d-une-fin-de-cycle-les-enfers-parodisiaques.html?search_query=blairon&results=3

Auteurs libertariens: une bonne petite bibliographie

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Auteurs libertariens: une bonne petite bibliographie

par Nicolas Bonnal

Les intellectuels libertariens ont révisé toute leur histoire américaine. À l’heure de l’État profond devenu fou et rigolo, ce n’est pas une inutile affaire ; deuxièmement, ils se rapprochent du guénonisme (c’est très visible chez l’Allemand Hans Hoppe). La montée de l’État, de la bureaucratie, de la réglementation, de la fiscalisation suppose une dégénérescence métaphysique, celle que pressentaient d’ailleurs les taoïstes chinois il y a plus de deux mille ans, quand les empereurs (relisez René Grousset) organisaient déjà des Grands remplacements de population: un autre livre à écrire ! La réfutation taoïste de l’État providence fut il y a vingt ans mon premier texte posté sur le web, par Alain Dumait, aux 4 vérités.Tout est disponible gratuitement sur Mises.org. Vous donnez ce que vous voulez. Je ne sais pas si j’écrirai un livre de présentation de cette splendide école, qui se rattache à Tocqueville, Benjamin Contant, et Frédéric Bastiat. Raico n’aimait pas trop Hayek et il adorait ces penseurs français. Une grande partie des libéraux que j’ai connus dans les années quatre-vingt-dix ont fini néocons.

J’ai insisté surtout sur les travaux historiques, plus intéressants pour nous.

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On commence par Murray Rothbard, auteur du manifeste libertarien. Ses pages sur l’histoire diplomatique sont extraordinaires de culot, de bon sens et d’autorité. Il exonère Staline pour la Guerre Froide, comme Ralph Raico d’ailleurs ! On peut lire aussi son livre sulfureux sur Wall Street et les banques. Enfin, bien sûr, Rothbard irrépressible, où il défend sa conception de la culture et du cinéma, qui est la mienne ; et le film de Corneau Tous les matins du monde. Dans le même livre, Murray faisait la chasse aux chasseurs d’antisémites ! On n’a pas fini de rire ! C’était à propos des menaces et des insultes qui frappaient le pauvre Buchanan. Murray définit nûment la théorie de la conspiration « Ce qui s’oppose au mensonge des historiens officiels. »

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Ralph Raico est mort en 2016, raison de plus pour l’honorer cinq ans plus tard, ce maître. Son chef-d’œuvre concerne les grands leaders et les grandes guerres. Ces grands leaders sont tous des catastrophes car pour devenir un grand président, il faut la guerre, civile ou mondiale. Wilson, Lincoln, Roosevelt, etc. sont restés dans les mémoires grâce à leurs horreurs.

Lisez aussi le Raico sur les libéraux romantiques français.

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Shaffer Butler : Les magiciens d’Ozymandia, d’après le beau poème oublié de Shelley. Le ton est plus philosophique et traditionnel. Butler fait le commentaire de l’écroulement vaseux de la civilisation US et occidentale. C’est lui l’auteur du « test Hitler », d’où il ressort que « l’écolo antitabac, contrôleur de vitesse, végétarien et guerrier humanitaire Hitler est, quand il est présenté anonymement, plus populaire auprès des jeunes que Jefferson (esclavagiste, rebelle armé, contrebandier, planteur de tabac,…) »

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John Denson, Les reconsidérations sur la présidence. Livre collectif et splendide sur la montée du totalitarisme américain. Une contribution de l’universitaire Michael Levin, sur le président comme ingénieur social. Comment aussi on a saboté les études (un autre grand humaniste juif, Harold Bloom, en avait parlé), l’armée, tout au nom du PC.

Les coûts de la guerre, essai sur les victoires pyrrhiques de l’Amérique. Merveilleux ouvrage collectif. Édité encore par John Denson. Extraordinaire contribution de Rothbard sur les deux seules guerres justes (1776 et Sécession, côté sudiste bien sûr) et de Joseph Stromberg sur la guerre hispano-américaine de 1898, qui démarra avec un faux attentat et se termina par un génocide aux Philippines, puis la fondation de l’interventionnisme destructeur et presque calamiteux (Cuba, Corée, Vietnam, l’Amérique centrale…).

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La Guerre perpétuelle pour une paix perpétuelle par Harry Elmer Barnes. J’ai évoqué Frédéric Sanford sur la manière dont Roosevelt empêcha un règlement européen et antihitlérien à Munich. Sur ces sinistres affaires, lire et relire aussi Guido Preparata. Hitler, le monstre anglophile et utile pour la dominance anglo-saxonne dans ce monde…

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Le mythe de Roosevelt de John Flynn qui a vu la montée de l’ère managériale en même temps que James Burnham. Livre effarant par sa justesse. Lisez tout John Flynn, journaliste et héros de la guerre antisystème.

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Thomas Di Lorenzo : Lincoln, qui montre ce que tous les lecteurs de mémorialistes savaient : Lincoln détraqué, homme du business et des tarifs douaniers, fanatique étatique de la loi, et qui prépara sur les cendres du vieux sud (600 000 morts pour abolir un esclavage aboli partout ?) le nouveau désordre américain.

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Démocratie, le dieu qui a échoué, de l’Allemand Hans-Hermann Hoppe. Un régal pour les réacs.

 

lundi, 26 juillet 2021

Serge Latouche a écrit une biographie intellectuelle de Baudrillard

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Serge Latouche a écrit une biographie intellectuelle de Baudrillard

Par Francesco Marotta

Ex: https://www.grece-it.com/2021/07/08/serge-latouche-scrive-la-biografia-intellettuale-di-baudrillard/   

"Toute destinée, aussi longue et compliquée soit-elle, consiste en réalité en un seul moment : celui où l'homme sait pour toujours qui il est."

(Jorge Luis Borges, L'Aleph - 1949 -, Feltrinelli, Milan 1999, p.4).

Serge Latouche, professeur émérite de sciences économiques à l'université Paris-Sud, économiste et philosophe français, et principal théoricien de la décroissance, a écrit une biographie exceptionnelle sur Baudrillard. A partir du 18 mars 2021, son livre Quel che resta di Baudrillard : Un eredità senza eredi a été disponible dans toutes les librairies d'Italie. Une biographie intelligente, comme il y en a peu : Latouche donne largement la parole à ses capacités d'analyse et d'intellectualité, racontant Baudrillard mais sans se priver de mettre en évidence leurs points communs et ceux qui les ont toujours divisés.

Ceci, alors que le philosophe et politologue français, comme l'a rappelé à juste titre Alain Caillé, professeur émérite de sociologie à l'Université de Paris-Ouest Nanterre, n'est malheureusement "plus lu en France par les sociologues ou les philosophes (sans parler des économistes et des anthropologues)". Ce n'est pas vraiment le cas ici en Italie mais, contrairement à ce qui se passe en France, certains de ses vues éclairantes sur l'hyperréalité, sur Le système des objets de l'essai du même nom et sur la séduction du symbolique, etc. sont souvent reproposés, en adoptant un critère d'évaluation de la performance et de la production, inhérent au vaste répertoire bibliographico-intellectualiste. De plus, nous lisons des écrits qui ne vont pas au-delà des examens habituels de Baudrillard, manquant de perspicacité et incapables de tracer de nouvelles voies. Ceux qui tentent de nier ce fait ne font souvent pas de critiques argumentées de ses œuvres : ils ne sont bons qu'à détruire l'ex-marxiste ou le "traître" sorti des rangs de la nouvelle gauche socialiste. Plusieurs années plus tard, on peut dire que peu de choses semblent avoir changé pour les épigones de la gauche caviar. Et cela se double du silence assourdissant d'une droite qui n'a pratiquement jamais lu un livre ni de Latouche ni de Baudrillard, à quelques rares exceptions près, en ces temps difficiles de condamnations et d'évictions pour "collusion" avec l'ennemi.

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Pour ceux qui ne se soumettaient pas aux schématisations surmontées par l'histoire (il est arrivé la même chose à Baudrillard), pour ceux qui avaient un QI juste au-dessus de la moyenne, le couperet tombait inexorablement. Certains auteurs et universitaires, comme Vanni Codeluppi, ont réussi, grâce à leurs recherches, à mettre en lumière les phénomènes communicationnels présents dans l'idéologie de la consommation, les médias et la culture de masse. Ils n'ont pas baissé les bras et ont remis à sa juste place l'une des figures les plus controversées et les plus brillantes de la scène intellectuelle européenne, qui fait l'objet de nouvelles études et d'approfondissements appropriés.

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Et grâce à Latouche, il est désormais possible de lire entre les plis de la vie et de la pensée de Jean, entre les facettes du doppelgänger et du vagabond errant entre les choses du monde. Ils reprennent vie et apparaissent dans toute leur surprenante complexité : le gauchiste militant et bientôt désabusé, le génie qui suit un itinéraire correspondant à la forme et à la maturité de sa pensée, choisissant de poursuivre son chemin non pas de manière linéaire mais avec un "chemin en spirale". Et voilà l'anarchiste conservateur, le situationniste, le germaniste habile et le sociologue, le pataphysicien qui arrive à la "pathosociologie", pour Latouche le métalepsychiste qui se transforme en pataphilosophe, "Baudrillard avant Baudrillard" et le Jean qui viendra après. Certainement pas l'homme qui a répudié son identité, pensant ne plus vouloir la trouver dans les "grands espaces" et les déserts d'Amérique du Nord, traversant le désert de Mojave, le parc d'Anza-Borrego, l'Arizona et le Nevada.

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Sauf à réaliser, lors d'une conférence à Reims, ville historique du nord-est de la France et lieu de sa naissance, des origines de sa famille, qu'"on peut ne pas vouloir être classé ou compris en termes de références (note Ludovic Leonelli, ancien élève de Baudrillard), mais on ne peut pas prétendre être "de nulle part"". Les habitants du "village" le reconnaîtront comme l'un des leurs et Jean, à son tour, les reconnaîtra comme faisant partie de lui-même. L'érudit qui allait écrire sur l'Amérique à cette époque avait un œil pour le "cosmopolitisme total". Mais c'est aussi le même homme qui, dans le lieu où il a vécu toute son enfance, a su renouer les fils rompus avec " la trace d'un arrière-grand-père berger, de son grand-père petit paysan " et n'est certainement pas le déraciné qu'il prétendait être quand il disait que " la dimension locale est impure ". Après tout, il n'a jamais oublié ses amis d'enfance au Lycée de Reims, ceux de son adolescence qui étaient Michel Neyraut, dit le Philosophe, et Jean-Marc Segresta, dit le Baron et surnommé le Chanoine. Un microcosme, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans la région Champagne-Ardenne, où Jean a commencé à enquêter sur ce que d'autres considéraient comme superflu.

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Petit à petit, tout s'est éclairci pour lui : peu après l'arrivée des Américains, une question s'est posée dans son esprit sur la notion de surplus. Le macrocosme de l'envahissement des marchés par les Américains et du système d'actions pour les GIs apparaît bientôt dans toute sa large banalité. La question est évidente, "il n'y a pas de surplus" pour la raison que "tout est surplus", tandis que les ravages de la dévastation laisseront place à une amère constatation, la nouvelle religion de l'Occident : "la guerre est un surplus et même de plus en plus, elle nous submerge, elle se répand, elle est le surplus". Une réflexion qui n'est pas sans rappeler celle de Jünger dans ses Strahlungen, plus précisément dans son deuxième journal parisien de février 1943 à août 1944, approfondissant la déification du "monde comme une maison de fous rationnellement construite".

51VGXG2EdbL._SX210_.jpgLe ressort de la pensée spéculative de Baudrillard est sans aucun doute le double, clairement visible dans Le système des objets et dans presque toutes ses œuvres. Ce qui l'aide grandement, c'est le continuel "échange subtil entre les considérations générales et l'expérience personnelle". L'affirmation chère à Jean, selon laquelle "l'homme n'est jamais identique à lui-même", s'avère d'une telle conventionnalité que Latouche ne manquera pas de la saisir parfaitement. Dans le mythe de "l'étudiant de Prague", que Baudrillard cite souvent dans ses essais (voir L'échange symbolique et la mort), en effet, "son double tue son fiancé" et, à son tour, "le jeune homme se tue en tirant sur le double qui l'a déshonoré". Jean oppose au sens du double et du dédoublement, ce qui pour Latouche s'apparente à un certain engouement pour les peuples "primitifs". En résumé, cela n'a rien à voir avec le sens de la multiplicité de "l'antiquité polythéiste", mais beaucoup à voir avec "le dédoublement tel qu'il est vécu dans les sociétés européennes modernes".

Si pour Latouche le génie de Reims "retraçait l'histoire du double depuis l'antiquité polythéiste jusqu'à l'intériorisation de l'âme par le sujet chrétien", pour Jean il était beaucoup plus important de mettre en valeur un type de sujet "unifié et individualisé" qui fait effectivement partie du double. Un élément important d'une vision double de l'homme, bon ou mauvais, audacieux ou craintif, etc. Bien que l'homme soit beaucoup d'autres choses, beaucoup plus. En tout cas, à la page 56, c'est Baudrillard lui-même qui précise ce qu'il veut dire : "l'être se démolit dans d'innombrables autres, tout aussi vivants que lui, tandis que le sujet unifié, individué, ne peut que se confronter à lui-même dans l'aliénation et la mort". Et comme d'habitude, il recommence, perdant sa trace et reprenant le fil au besoin. La première chose qui vient à l'esprit en lisant cet extrait, c'est le temps qui s'est écoulé entre eux et qui leur a permis de se confronter sur leurs différences. Serge, si différent de Jean. Jean, avec sa maîtrise de l'écriture et du langage, si diamétralement opposé à Serge. Les réunir, c'est sans doute la biographie-dédicace d'un Latouche dans sa vieillesse, qui ne pouvait pas ne pas écrire quelque chose sur Baudrillard. Qui sait, il ne pouvait manifestement plus retenir ces pensées très justes et ces observations aiguës qu'il aurait eu le plaisir d'exposer à Baudrillard de son vivant. Mais les deux n'étaient pas en bons termes...

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Le Breton de Vannes, qui fut l'un des animateurs de la Revue du MAUSS (Revue du Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales), a sûrement tenté de lui donner l'une des épithètes habituelles des milieux de gauche. Jean devient à son tour le "radical chic" du salon, habitué des expositions photographiques, le conférencier impénitent qui écrit, dit tout et le contraire de tout, sans jamais se couler dans la réalité. En tout cas, Latouche, esprit avisé et clairvoyant, a saisi ce que les détracteurs de Baudrillard (en partie les siens) ont ignoré en évitant de se regarder dans le miroir: Baudrillard a réussi à faire tenir ensemble deux polarités bien spécifiques, l'enracinement et le "cosmopolite". Ce dernier, au sens positif du terme. Il a traversé Mai 68 indemne et, surtout, conscient de l'importance qu'il revêtait pour sa génération, il a lu les événements avec des yeux non encombrés par les pièges de la culture pop et de son imagerie : il les a remis en question et les a poussés à l'extrême "dans un monde totalement dominé par le paradoxe". Ceci, alors qu'aujourd'hui encore personne n'assume la responsabilité de critiquer en profondeur les études culturelles avec une "pensée radicale", relative à la "racine", étant donné que "l'enjeu ne consiste plus en une explication mais en un duel, en un défi respectif de la pensée et de l'événement" (Power Inferno, Cortina Raffaello Editore, 2003, p. 20.). Au cours de ces années, il fait la connaissance de ce qui deviendra son ami de toujours, François Séguret, de George Perec et d'Edgar Morin, qui se souvient de lui au Centre d'études des communications de masse (C.E.C.M.A.S.). Mais bientôt, malgré son amitié avec Félix Guattari et la création en 1962 de l'Association franco-chinoise, qui produit une revue de style maoïste, il choisit d'entreprendre une "traversée" vers des domaines et des champs qui lui convenaient mieux. Avant tout, l'élaboration d'une critique respectueuse de Foucault qui déboucherait sur une véritable réflexion théorique sur l'importance de devoir oublier Foucault, à l'image du titre du livre du même nom. Comme nous le disions, une critique respectueuse que l'homme irritable a attachée à son doigt en l'ignorant, alors que le but était justement d'en discuter.

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Mais Jean n'a jamais vécu selon les cotes d'approbation des grandes figures culturelles de l'époque. Il a suivi sa propre voie, se livrant à des analyses peu audacieuses de l'"immondializzazione", terme qu'il a inventé pour mettre en évidence les distorsions de la mondialisation, de l'omniprésence d'un anti-utilitarisme par trop utilitaire, des aspirations ultra-consuméristes des classes moyennes et populaires liées à la logique sociale de l'abondance et de la "jouissance indexée sur la culpabilité" (jouissance honteuse) qui s'ajoutent, en aggravant la situation, à la "réintégration du manque de jouissance dans la jouissance". Il a également réussi à esquisser à l'avance les teintes plombées du paradoxe structurel de la croissance et de la perte de destruction de notre oikos. Ses réflexions continuent d'agacer, et plus d'un lui reproche d'avoir une écriture arty, tendant à l'autosatisfaction, révélant une déloyauté cachée à ses coups de gueule sur l'exhibitionnisme dans la société de masse.

Un énième j'accuse, une autre façon de tenter de cacher l'addiction à l'artificialisation même du monde et des choses. Pour reprendre les termes de Latouche, qui ne lésine certainement pas sur ce travail, l'ensemble fait partie du complexe de démonstrations plastiques de la manière dont le simulacre doit "ne plus être compris comme ce qui cache la vérité, mais comme ce qui cache l'absence de vérité". Une virtualisation et une altération des choses qui vivent aussi des opinions d'un vague "opinionnisme", "dominé par des modèles qui se suivent compulsivement : cela vaut pour la mode, la communication politique, etc.". Le même discours qui suit servilement la naissance continue de sagas commémoratives et de processus d'intentions pour recycler "à titre posthume ou artificiel", des événements du passé qui "témoignent d'une histoire encore vivante". Bien sûr, raconté pour ce qu'il n'a jamais été. Un festival plutôt qu'une saga de l'indifférence qui alimente la fascination pour les effets détériorants de l'excès, étendu à toutes les sphères et tous les domaines. L'auteur de Ce qu'il reste de Baudrillard : un héritage sans héritiers nous éclaire sur la question, allant jusqu'à évoquer une hypothétique complicité de Baudrillard avec le "Système", complicité ou duplicité qui le verrait se dérober aux tics de la gauche face aux critiques de cette même gauche : illustrant les risques de la "tentation du nihilisme" dont Jean n'était pas exempt. Ce soupçon est totalement infondé, voire contradictoire, puisque les suppositions de Latouche s'articulent sur la base d'une "juxtaposition entre les propos de Baudrillard et d'autres positions nominalistes", comme celles de Bruno Latour, de Jean-Loup Amselle, partisan de la non-existence des groupes ethniques, et de bien d'autres. Une erreur que l'auteur ne prolonge pas longtemps, évitant de gravir plus haut une crête pleine d'incertitudes et hérissée de conjectures: Baudrillard aborde le nihilisme de "différents côtés et avec différentes thèses sur la réalité". En particulier, écrit Latouche, il est aussi un "grand nihiliste devant l'éternel et le cadavre de l'éternel, ou, dans son cas, le cadavre du réel...". Du point de vue de Serge Latouche, la réponse est implicite. Il enrichit le contenu d'une lecture inédite de Baudrillard, où il y a le moindre doute à dissiper sur la bonté de l'œuvre de l'économiste et philosophe français. Une biographie et un travail intellectuel que seul un esprit libre comme Baudrillard pouvait encourager.

Serge Latouche

Quel che resta di Baudrillard. Un'eredità senza eredi, Bollati Boringhieri, 2021,

360 pages, euro 27.00

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Georges Bernanos et la fin du réflexe de liberté chez les modernes

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Georges Bernanos et la fin du réflexe de liberté chez les modernes

par Nicolas Bonnal

De son splendide pamphlet anticapitaliste et antimoderne « La liberté pourquoi faire ? » extrayons ces perles :

Bernanos redéfinit l’optimiste : « L’optimisme est un ersatz de l’espérance, dont la propagande officielle se réserve le monopole. Il approuve tout, il subit tout, il croit tout, c’est par excellence la vertu du contribuable. Lorsque le fisc l’a dépouillé même de sa chemise, le contribuable optimiste s’abonne à une Revue nudiste et déclare qu’il se promène ainsi par hygiène, qu’il ne s’est jamais mieux porté. Neuf fois sur dix, l’optimisme est une forme sournoise de l’égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d’autrui. Au bout du compte, sa vraie formule serait plutôt ce fameux « après moi le déluge », dont on veut, bien à tort, que le roi Louis XV ait été l’auteur. L’optimisme est un ersatz de l’espérance, qu’on peut rencontrer facilement partout, et même, tenez par exemple, au fond de la bouteille. »

Bernanos distingue optimisme et espérance :

« L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. L’espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté. […] Mais l’espérance se conquiert. On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts et d’une longue patience. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. »

L’homme n’est pas un animal politique (on sait vite comment cela dégénère, surtout en ce moment) ; il est surtout un animal susceptible d’être sauvé, malgré son matérialisme et sa bestialité :

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« L’homme, comme tout autre animal, ne vit que pour son bien-être, il n’y a rien pour lui qui soit plus précieux que la vie, et rien dans la vie qui ne soit plus précieux que la jouissance. Ce n’est souvent que trop vrai, soit. Mais si ce n’est pas vrai une fois sur cent, ou sur cent mille, ou sur un million, cela suffirait pour prouver que l’homme est un être capable de se dépasser lui-même, et dès lors le monde capitaliste ou marxiste ne peut plus être qu’une expérience faussée, puisqu’elle part d’une définition fausse de l’homme. »

Comme Virgil Gheorghiu (voyez mon texte sur la Vingt-cinquième heure et les esclaves mécaniques), Bernanos remarque nous payons cher notre inféodation à la technique (voyez smartphone et QR phone) :

« Car la machine est essentiellement l’instrument de la collectivité, le moyen le plus efficace qui puisse être mis à la disposition de la collectivité pour contraindre l’individu réfractaire, ou du moins le tenir dans une dépendance étroite. Quand les machines distribuent à tous la lumière et la chaleur, par exemple, qui contrôle les machines est maître du froid et du chaud, du jour et de la nuit. Sans doute, cela vous paraît très naturel. Vous haussez les épaules en vous disant que je veux en revenir à la chandelle. Je n’en veux nullement revenir à la chandelle, je désire seulement vous démontrer que les machines sont entre les mains du collectif une arme effrayante, d’une puissance incalculable. »

Ensuite notre grande âme annonce le contrôle aisé des cerveaux :

« […] Si vous n’y prenez garde, un jour viendra où les méthodes actuelles de la propagande paraîtront ridiculement désuètes, inefficaces. La biologie permettra d’agir directement sur les cerveaux, il ne s’agira plus de confisquer la liberté de l’homme, mais de détruire en lui jusqu’aux derniers réflexes de la liberté. […] »

C’est que l’homme moderne n’aime pas la liberté et qu’il est diablement simplifié (liberté, connecté, voter et consommer) :

« Des millions et des millions d’hommes dans le monde, depuis vingt ans, ne se sont pas seulement laissé arracher par la force la liberté de pensée, ils en ont fait, ils en feront encore, comme en Russie, l’abandon volontaire, ils considèrent ce sacrifice comme louable. Ou plutôt, ce n’est pas un sacrifice pour eux, c’est une habitude qui simplifie la vie. Et elle la simplifie terriblement, en effet. Elle simplifie terriblement l’homme. Les tueurs des régimes totalitaires se recrutent parmi ces hommes terriblement simplifiés. »

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Poussant plus loin Gustave Le Bon Bernanos décrit la masse moderne, fasciste, libérale ou communiste, et il voit poindre un isolé groupe d’hommes libres :

 « Les masses sont de plus en plus faites non pas d’hommes unis par la conscience de leurs droits et la volonté de les défendre, mais d’hommes de masse faits pour subsister en masse dans une civilisation de masse où le moindre petit groupe dissident d’hommes libres serait considéré comme une grave rupture d’équilibre, une menace de catastrophe, une espèce de lézarde, de fissure capable d’entraîner brusquement la chute de tout l’édifice. La dictature des masses n’est nullement la libération des masses. »

On rigole, mais seuls les saints pourront nous sauver, rappelle le Grand Georges :

« C’est la sainteté, ce sont les saints qui maintiennent cette vie intérieure sans laquelle l’humanité se dégradera jusqu’à périr. C’est dans sa propre vie intérieure en effet que l’homme trouve les ressources nécessaires pour échapper à la barbarie, ou à un danger pire que la barbarie, la servitude bestiale de la fourmilière totalitaire. »

Source:

Georges Bernanos, La liberté pourquoi faire ?

 

vendredi, 23 juillet 2021

Le paradigme monopolaire dans un monde polycentrique

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Le paradigme monopolaire dans un monde polycentrique

par Yevgeny Vertlieb

Recension de la monographie de Leonid V. Savin Ordo Pluriversalis : the Revival of a Multi-polar World Order.

Alexandre Douguine, penseur et leader bien connu du mouvement international eurasien, est convaincu que le meilleur des systèmes est un ordre mondial multipolaire qui remplacerait à terme l'ordre "unipolaire " (1). La défense d'un modèle d'ordre mondial multipolaire est le leitmotiv de la monographie, que nous analysons ici, et qui émane du politologue L.V. Savin (2). Le livre a été écrit et publié à l'occasion du 100ème anniversaire de la publication de l'ouvrage du prince N. S. Trubetskoï "L'Europe et l'humanité" - le premier, selon Douguine, qui constitua un véritable texte eurasiste, une théorie structurée de l'eurasisme de première mouture, composé "pour vaincre l'Occident de l'intérieur". La publication d'information et d'analyse Geopolitika, dirigée par Leonid Savin, a été amenée, en raison de sa farouche position orthodoxe et pro-eurasienne, à être considérée par le département d'État américain comme l'un des piliers de "l'écosystème de la propagande et de la désinformation russes". Le comité de rédaction de ce think tank russe, quant à lui, considère les sanctions américaines comme punitives - "faisant partie d'une répression soutenue dirigée contre les sources d'information alternatives qui n'acceptent pas l'ordre du jour néolibéral, celui d'un monde unipolaire".

L'analyste du système qu'est Leonid Savin mène tambour battant un "brainstorming" pour identifier les dispositifs des systèmes adverses et développer des règles et des mécanismes pour l'établissement et le fonctionnement d'une sécurité globale pour tous. L'argument est que le vieux modèle de "la bonne démocratie contre le mauvais autoritarisme" ne fonctionne plus; que des alternatives aux modèles et aux dogmes dépassés sont nécessaires; que le courant occidental du néolibéralisme-mondialisme cède la place à un monde multipolaire dominé par des valeurs conservatrices. Le changement devient le déclencheur de la dé-modernisation et annonce la réadaptation des modèles et des schémas antérieurs qui avaient régi relations internationales.

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Cette expertise par Savine de la multipolarité est désormais le thésaurus d'une approche non occidentale déterminée par une perspective multivariée sur l'ordre mondial.

Cette monographie repense les fondements de l'État pour y inclure la religion, l'économie, les visions du monde propres aux peuples réels, les attitudes à l'égard du temps et de l'espace, les thèmes de la sécurité et de la souveraineté, le nationalisme et les civilisations. Cette exploration à plusieurs niveaux de la structure polycentrique du système politique mondial s'appuie sur une abondance de faits illustratifs et contient des conclusions existentielles-substantielles originales.

L'équilibre des forces est une loi de la politique et une condition de la non-guerre. Le trouble bipolaire est un malaise bloquant de la politique et une aggravation des contradictions de la société. L'équilibre des pôles mutuellement opposés a pris fin avec l'effondrement de l'URSS. Pour la sécurité mondiale, une telle rupture dans le système bien rodé d'extinction des conflits en résonance est comparable au cataclysme naturel de la croûte terrestre lorsque les plaques tectoniques nord-américaine et eurasienne ont divergé et que des failles géantes sont apparues - le danger des conséquences du déséquilibre de la parité des pouvoirs : la tentation d'une frappe impunie contre l'ennemi ontologique. Et le pathos du discours de Winston Churchill à Fulton en 1946 confirme cet axiome : "L'ancienne doctrine de l'équilibre des forces est désormais inadaptée. Nous ne pouvons pas nous permettre - autant que faire se peut - d'agir à partir d'une position de faible prépondérance, qui introduit une tentation d'engager une épreuve de force". D'où : même une petite prépondérance de forces stratégiques provoque l'expansion.

Le "moment unipolaire" de l'ordre mondial centré sur les États-Unis a duré de la fin 1991 (année de l'effondrement de l'URSS) au 15 septembre 2008 (avec l'effondrement de Lehman Brothers). Les États-Unis sont toujours une superpuissance. Mais ne sont plus un tuteur mondial: ils sont un centre de gravité, un médiateur. Les universitaires J. Nye et R. Keohane estiment qu'en tant que régulateur mondial, un seul État fort ayant le pouvoir d'approuver les règles de base régissant les relations interétatiques et la volonté de le faire est suffisant. Un centre de pouvoir parallèle et émergent revendique de manière hégémonique sa ceinture chinoise mondiale. À court terme, cependant, il n'y aura pas d'"ère à deux pôles".

Le "soft power" de la Chine obtient ce qu'il veut. La Chine a utilisé avec succès la mondialisation pour mener à bien la modernisation sans occidentalisation. Elle s'obstine à former ses propres espaces géopolitiques (SCO, BRICS) et géoéconomiques (zones de libre-échange). Avec son ambitieux projet "One Belt, One Road", elle fait d'une pierre trois coups : 1) elle empêche le pays de tomber dans le "gouffre d'un ralentissement économique imminent", 2) elle construit et protège ses infrastructures avec des bases militaires, et 3) elle attire les pays en développement dans l'orbite des plans stratégiques chinois. Leurs stratèges archaïques parlent de domination économique, culturelle et militaire sur les autres pays et d'un "ordre international fondé sur un système unipolaire" dans lequel la Chine fixe seule les règles. Ils n'ont certainement pas oublié les trois siècles de confrontation géopolitique avec la Russie. Après le conflit de Daman en 1969, les Chinois se sont jusqu'à présent contentés d'un "voisinage harmonieux" avec la Russie, considérée comme "l'arrière" de la géopolitique chinoise. Mais ils ont aussi la géostratégie du fouet à revendre : l'établissement d'une alliance temporaire avec un pays lointain pour vaincre un ennemi voisin. Pékin est capable de tirer un maximum de dividendes - même de l'effondrement de la bipolarité USA-URSS.

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Dans un monde en mutation, l'azimut de la confrontation géopolitique n'est plus Ouest-Est, mais les conglomérats rivaux : l'Union européenne, la zone de libre-échange nord-américaine (ALENA), la zone de la "grande économie chinoise", le Japon et le groupe des pays de l'ANASE. Le monde est consolidé institutionnellement par paires (OTAN-ODCB, G7-SCO, UE-CIS) (3). Un ordre mondial trop interdépendant (aux États-Unis, par exemple, les produits pharmaceutiques de la Chine) est marqué par la prudence puisqu'il faut adhérer au "consensus de légitimité, de souveraineté et de gouvernance".

Mais dans l'actuelle "tripolarité" conflictuelle, il est difficile de parvenir à une harmonie dans les relations internationales. Le modèle multipolaire est né avec la consolidation de la géopolitique comme stratégie visant la sécurité et la justice dans les affaires internationales depuis le Congrès de Vienne en 1815. La multipolarité correspond à la géostratégie actuelle de la Russie, qui consiste à "équilibrer l'équidistance" (ou généraliser le principe d'"équidistance").

Le livre de Leonid Savine établit une méthodologie permettant d'évaluer la multipolarité de retour: c'est un concentré de propédeutique (le commencement des commencements), d'anamnèse (repérer ce qui a précédé), de diagnostic (ce qui est) et de prédiction (ce qui sera) de l'état transitoire actuel où l'ordre mondial est en phase de reformatage. Le concept de culture stratégique (4) est considéré comme un élément d'identification spécial, important pour l'État.

Dans une confrontation multipolaire "tout contre tout", une connaissance inexacte de l'ennemi est dangereuse pour un état-major militaire. Cette vulnérabilité a coûté à Joachim von Ribbentrop la potence et à Adolf Hitler sa défaite dans la guerre. Il est utile pour les développeurs des systèmes qui gèreront les nouvelles relations internationales et la politique globale de se familiariser avec les concepts avancés par Leonid Savine: la théorie du néo-pluralisme, la synthèse de la politique esthétique et de la quatrième théorie politique. La théorie de la politique durable de notre auteur repose sur une pensée holistique conservatrice; elle est particulièrement attrayante pour les personnes orientées "extra-libérales". Le rejet du libéralisme radical, qui caractérise les sociaux-démocrates européens ainsi que les républicains de droite du type gaulliste-adenauérien, pourrait constituer la base d'un rapprochement entre les partisans d'un équilibre durable dans la communauté mondiale. La Russie, dans une situation d'agitation anarchique au siècle dernier, a changé le paradigme de l'orientation spirituelle et civique de la société - vers un libéralisme modéré. "Seule l'énergie du conservatisme raisonnable et libéral, écrivait le savant et homme politique russe B. N. Tchicherine, peut sauver la société d'une vacillation sans fin".

Dans le livre de Leonid Savine, l'abondance des méthodes scientifiques proposées pour décrire un nouveau type d'ordre mondial est frappante: système de systèmes, néofonctionnalisme, systèmes adaptatifs complexes, relationnisme, multiplexité, polylogue, systase et synérèse.

Les zones aveugles de la pensée postmoderne, où l'homme est désorienté dans un "tunnel", deviennent "visibles" grâce aux centres d'intérêt de Savine. Qui repousse les limites de la connaissance de l'homme et du monde. Cette familiarisation avec la vision eurasienne-conservatrice de la polycentricité aidera les analystes de systèmes à développer des stratégies optimales en politique étrangère et une approche multipolaire-polycentrique-pluriverse dans les sciences politiques, des innovations très nécessaires pour le système de sécurité mondial à une époque de turbulences géopolitiques. Le potentiel de conflit dans la multipolarité dépend du résultat de l'intégration stratégique de ses composantes, sous le parapluie unique d'une puissance forte en tant qu'arbitre mondial des différends. Cette approche est proche des idées de Carl Schmitt, Richard Rosencrantz, et Alexander Douguine.

Notes:

(1) Unipolaire et monopolaire sont synonymes. En anglais, "unipolar" ou "monopolar". En traduction anglaise, nous utiliserons "monopolar".  

(2) Ordo Pluriversalis : la renaissance d'un ordre mondial multipolaire. Maison d'édition Oxygen, Moscou, 2020. Traduction anglaise publiée sous le titre Ordo Pluriversalis : The End of Pax Americana and the Rise of Multipolarity. Black House Publishing Ltd, Londres, 2020.

(3) OTAN : Organisation du traité de l'Atlantique Nord ; OTSC : Organisation du traité de sécurité collective ; G-7 : Groupe des sept ; OCS : Organisation de coopération de Shanghai ; UE : Union européenne ; CEI : Communauté des États indépendants.

(4) Il est intéressant de noter que l'auteur a fait une lecture aux diplomates et aux militaires au George C. Centre européen Marshall, Allemagne, son cours spécial "L'esprit russe". Pendant le cours, une grande attention a été accordée à "l'importance stratégique de la culture".

Publié dans Global Security and Intelligence Studies - Volume 6, Number 1 - Spring / Summer 2021.

"Mishima, l'univers d'un esthète armé"

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"Mishima, l'univers d'un esthète armé"

Le professeur Riccardo Rosati, interviewé par Michele De Feudis, analyse les multiples facettes de l'artiste japonais entre littérature, art et discipline martiale.

Propos recueillis par Michele De Feudis

https://www.barbadillo.it/97112-mishima-luniverso-di-un-esteta-armato/

Professeur Riccardo Rosati, Yukio Mishima est considéré comme un "esthète armé". A quoi doit-on cette interprétation ?

51KV36TJ4FL.jpg"Mishima, pour reprendre la précieuse définition qu'en donne Marguerite Yourcenar dans son excellent Mishima ou la Vision du vide (1980), est un "univers" dans lequel, en fait, le côté esthétique - je l'explique dans mon livre - joue un rôle prépondérant. À cet élément, le grand intellectuel et écrivain japonais a ajouté la discipline martiale/militaire, sous le signe de la redécouverte d'un héritage capital de cette culture japonaise traditionnelle à laquelle il s'est référé, dans la " deuxième partie " de sa vie, avec vigueur et rigueur ; à savoir le Bunbu Ryōdō (文武両道, la Voie de la vertu littéraire et guerrière), où la plume devient métaphoriquement une épée.

Heureusement, cette théorie a gagné du terrain dans l'exégèse de Mishima depuis un certain temps déjà, bien que plus à l'étranger qu'en Italie pour être honnête. Ce qu'il est essentiel de comprendre, cependant, c'est qu'il est parvenu à souder ces deux mondes, faisant de sa propre existence sa principale "œuvre d'art", du corps un temple et de l'écriture une forme sublime de lutte politique".

Comment avez-vous pris connaissance des écrits de Mishima ?

"'Quand j'étais à l'université. Même si j'étudiais la langue et la littérature anglaise et française, la fascination pour l'Empire du Soleil Levant était déjà dans mon cœur de garçon. Bien que pratiquant assidûment le karaté, je n'ai pas abordé les livres de Mishima pour des raisons évidentes et futiles. J'ai senti, avec les moyens grossiers que peut avoir un jeune étudiant universitaire, que cet auteur incarnait un certain type de Japon qui me semblait profondément "mien". C'est pourquoi, après avoir obtenu mon diplôme de feu l'IsIAO (Institut italien pour l'Afrique et l'Orient) à Rome, j'ai commencé à lui consacrer mes premiers articles universitaires. Ce n'était pas un sujet facile pour moi - rien n'est facile quand on a affaire à Mishima ! - mais sur lesquels je sentais que j'avais des concepts à exprimer.

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Le Pavillon d'or à Kyoto, où Mishima a écrit un roman extraordinaire.

Quel itinéraire dans ses œuvres recommandez-vous ?

"Je ne pense pas qu'il y ait dans l'opus de Mishima une hiérarchie qui exige que certains volumes soient lus en premier et, comme je le soutiens dans la monographie que je lui ai consacrée, chacun de ses écrits fait partie d'un affluent qui revient invariablement, à la fin, à sa seule "source", Mishima lui-même. Je peux suggérer que l'on puisse choisir ses œuvres en fonction de ses goûts personnels : celles du combat politique ou celles qui ont une tournure plus autobiographique, sans pour autant négliger le côté purement romantique-sentimental, que l'on retrouve dans des romans comme Le tumulte des flots (潮騒, "Shiosai", 1954) ou La Musique (音楽, "Ongaku", 1964) ; dans ce dernier en particulier émerge un Mishima capable de pénétrer dans les profondeurs de la sphère psychologique féminine. 

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Néanmoins, il y a trois titres qui, en substance, représentent les moments saillants de son évolution artistique et personnelle. Je veux parler de Confessions d'un masque (仮面の告白, "Kamen no kokuhaku", 1949), imprégné des angoisses morales et sexuelles de sa jeunesse ; du Pavillon d'or (金閣寺, "Kinkakuji", 1956), dans lequel Mishima formule au plus haut niveau formel sa propre vision esthétique contrastée ; Le Soleil et l'acier ( 太陽と鉄, "Taiyō to tetsu", 1968), authentique manifeste idéologique de la dernière partie de son existence, ainsi que, à mon avis, un livre fondamental pour comprendre ce qu'il espérait pour sa personne et pour le Japon".

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Y a-t-il des éléments dans Mishima qui le rapprochent de la figure publique de Gabriele D'Annunzio ? 

md30586526834.jpg" Disons d'abord que Mishima était un admirateur du Vate, au point de traduire en 1965 l'une de ses œuvres : Le martyre de Saint Sébastien (1911). Outre la similitude immédiate de leurs personnalités, qui partagent une exaltation bien connue de l'action virile et de l'audace, il est utile de souligner qu'il existait également une proximité artistique entre les deux. Tous deux, bien qu'appartenant à des époques et des contextes culturels différents, relèvent de ce que les critiques littéraires appellent le "décadentisme". C'est-à-dire une déclinaison du romantisme où l'esthétique se greffe sur un "personnalisme" presque exagéré et, parfois, enclin à la désillusion, où apparaissent également des relents de dandysme.

Malheureusement, le public ignore ou, pire encore, ne souhaite pas approfondir le côté purement artistique de ces deux somptueuses figures, préférant ne retenir que leur engagement politique. Je ne suis pas d'accord avec cette attitude, même si je suis pleinement conscient qu'il s'agit de "l'attitude dominante".

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Riccardo Rosati.

Mishima et les Jeux olympiques. Que ressort-il des Carnets, sujet auquel il consacre un chapitre dans le livre ?

"Je l'ai mentionné dans un article que j'ai écrit pour Barbadillo. On y découvre un nouveau Mishima, admirant les athlètes et la tension musculaire de leurs efforts. Cet aspect est cohérent avec la deuxième et dernière phase de sa vie et de sa pensée, celle dite du "fleuve de l'action", où le corps se transforme en œuvre d'art.

On retrouve un Mishima qui aime être journaliste pour des journaux (l'Asahi, le Hōchi et le Mainichi), suivant, entre autres disciplines, l'haltérophilie et le volley-ball. Le romancier s'est laissé envoûter par la ferveur sportive qui l'entourait, observant avec curiosité chaque geste, regard et émotion des athlètes : "Levant la main bien haut (il est 15h30), il se tenait près de la vasque olympique et semblait alors sourire", écrit-il de Yoshinori Sakai, le dernier porteur de la fameuse torche, le décrivant en train de s'approcher du brasero olympique lors de la cérémonie d'ouverture".

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Le patriotisme au Japon : le témoignage de Mishima a-t-il eu un impact sur l'évolution de la culture japonaise ?

"Je suis désolé de l'admettre, mais non. Si le Soleil Levant avait eu ne serait-ce qu'un petit espoir de "se relever", je ne pense pas qu'il se serait tué. Dans son pays, il est considéré comme un grand auteur, même si peu de gens le lisent et que ses écrits font généralement l'objet de l'attention des chercheurs. Quant à son activité politique, elle est source d'embarras, comme c'est systématiquement le cas pour tous les Japonais qui ont choisi d'aller à contre-courant, et de ne pas se soumettre sans critique aux diktats d'une société souvent monolithique. En bref, Mishima est considéré comme un exemple à suivre uniquement à l'étranger. L'Archipel est progressivement devenu un pays frivole, voué à un consumérisme effréné et considérant ses traditions avec condescendance. La bande dessinée, le cinéma et la technologie sont des choses utiles et "agréables", mais ce n'était certainement pas le Japon que Mishima voulait faire revivre. 

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Y a-t-il de nouveaux documentaires qui ont vu le jour à l'occasion de la célébration du 50e anniversaire de la mort de l'écrivain japonais ?

"Nous parlons de l'homme qui, avec Haruki Murakami, est l'auteur japonais le plus traduit au monde. De nombreux articles et essais ont été publiés sur Mishima, dont beaucoup sont d'un calibre considérable. Il ne reste donc pas grand-chose à découvrir, à l'exception de sa production théâtrale, qui n'a pas encore fait l'objet de traductions et de recherches adéquates. J'ajouterais qu'en Amérique, les critiques suivent une perspective biographique dans les études sur Mishima, alors qu'en France, au contraire, ils prêtent attention au côté artistique de ses œuvres - ce qui est ma propre approche - tandis qu'en Italie, ils ont encore tendance à évaluer essentiellement son "parcours politique".   

Mishima n'est pas seulement un auteur japonais mais une personnalité fondatrice de l'archipel culturel non-conformiste. Quels auteurs ont poursuivi et poursuivent ses recherches héroïco-littéraires ?

"Au Japon" ? Aucun ! Avoir ce genre de profondeur humaine et de courage intellectuel, mélangé à un talent stupéfiant, est presque impossible à trouver chez une seule et même personne. N'oublions pas que les Japonais, mais c'est vrai pour tous les Extrême-Orientaux, sont un peuple très conformiste. Beaucoup plus honnêtes que nous, Occidentaux, bien sûr, mais peu enclins à des tentatives de rébellion ou d'individualisme. Mishima peut agir comme un stimulant, j'en suis absolument convaincu, pour quiconque, japonais ou non. Il faut cependant éviter les interprétations instrumentales ou les enthousiasmes non structurés. Nous parlons d'un personnage complexe qui est, à sa manière, un "univers", offrant ainsi de multiples facteurs à étudier et à analyser. L'important n'est pas d'en faire une sorte de Che Guevara de droite, d'en faire une icône intangible, alors qu'en fait c'était un homme qui aimait la vie, social et sociable, plein d'impulsions et non de haine". 

Entretien réalisé par Michele De Feudis.

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jeudi, 22 juillet 2021

Théorie et pratique du collectivisme oligarchique de J.B.E. Goldstein

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Théorie et pratique du collectivisme oligarchique de J.B.E. Goldstein

Ex: https://rebellion-sre.fr/theorie-et-pratique-du-collectivisme-oligarchique-de-j-b-e-goldstein/

« C’était un lourd volume noir, relié par un amateur sans nom ni titre sur la couverture. L’impression paraissait légèrement irrégulière. Les pages étaient usées sur les bords et se séparaient facilement, comme si le livre avait passé entre beaucoup de mains. Sur la page de garde, il y avait l’inscription suivante : théorie et pratique du collectivisme oligarchique par Emmanuel Goldstein. » Ces mots décrivent l’instant où Winston Smith tient entre ses mains le livre pour la première fois. Il est seul chez lui, se sent en sécurité et commence alors la lecture en savourant chaque mot, chaque phrase, avec une attitude quasi religieuse. C’est l’œuvre damnée par excellence et le lire en Océania relève de la plus grande des transgressions par le simple fait que son auteur, Goldstein, est « l’ennemi du peuple », « le traître fondamental » qui commandait un réseau clandestin de conspirateurs appelé la Fraternité. On raconte qu’il y avait « des histoires que l’on chuchotait à propos d’un livre terrible, résumé de toutes les hérésies […], et qui circulait clandestinement çà et là. Ce livre n’avait pas de titre. Les gens s’y référaient, s’ils s’y référaient jamais, en disant simplement le livre ». Avant de se faire traquer puis torturer par la police de la Pensée, Winston aura eu le temps de lire le premier chapitre « L’ignorance c’est la force » et le troisième, « La guerre c’est la paix »…

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Le lecteur aura bien évidemment reconnu le très fameux 1984 de Georges Orwell, roman dystopique incontournable, écrit en 1948 et qui sous de nombreux aspects, fait écho au monde d’aujourd’hui. Pourtant, ce qui semble être une fiction totale issue d’une imagination débordante, est remise en question dans une vidéo datant de 2014 et qui atteste de l’existence du livre Théorie et pratique du collectivisme oligarchique d’un certain J.B.E. Goldstein. Cette vidéo qui se présente comme une « courte histoire d’un livre maudit » nous explique qu’un client de brocante a trouvé en Belgique un exemplaire dans un carton de vieux livres de sciences politiques datant des années 40. C’est en tombant justement par la suite sur un article traitant de 1984 et qui affirme que le livre en question n’existe pas, que ce client compris la valeur de ce qu’il avait en sa possession. Concernant cette découverte, la vidéo ne nous donne pas beaucoup plus de détails et laisse planer un certain mystère. Qui est ce client ? Dans quelle brocante l’a-t-il déniché ? Où se trouve actuellement l’unique exemplaire ? A-t-il déjà était examiné par des spécialistes ? Sa conclusion est en tout cas sans appel : George Orwell a bien eu connaissance de la théorie de Goldstein, et 1984 n’est qu’une version romancée de ce traité politique. Il est à remarquer que la personne qui met en ligne la vidéo est la même qui publie le texte entier 20 jours plus tôt sur Internet Archive – même pseudo, même principe de compte à usage unique – et l’on peut donc imaginer qu’elle connaisse la vérité sur toute cette affaire. En libre accès sur internet depuis maintenant 7 ans, le texte est désormais disponible en format papier chez Kontre Kulture. 

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Cet ouvrage qui a été traduit du russe en 1948 s’ouvre sur une dédicace pour le moins étrange : « En hommage à mon ami et Frère Édouard Boulard à qui je dois l’idée de cet essai. » L’existence de ce dernier ne laisse planer aucun doute, c’est un militant socialiste et franc-maçon de la fin du xixe siècle qui a notamment écrit une brochure intitulée Théorie et pratique du collectivisme intégral-révolutionnaire, un essai de philosophique politique largement inspiré des idées de Spinoza et qui on ne peut plus modestement se donne pour projet d’« exposer le pourquoi et le comment de tout ce qui est dans le Temps et l’Espace, ainsi que le Vrai et le Faux des principales énigmes que les faits posent à l’Humanité »…

La suite du texte est une citation du chapitre xviii du Prince de Machiavel et qui semble néanmoins avoir était complétée par l’auteur : « Qu’un prince veille donc, avant tout à conserver son État. S’il réussit, les moyens seront toujours estimés honorables, et loués d’un chacun. La foule ne juge que d’après les apparences et les résultats ; le monde entier n’est qu’une foule et pense comme une foule. Les isolés, capables de penser et de comprendre, se tairont, ou on les fera taire. » Ce passage terrible donne le ton et il fait en réalité office d’introduction tant il est révélateur de ce que vont proposer les quatre chapitres du livre. D’ailleurs les titres parlent d’eux-mêmes et sont connus pour être les slogans de l’AngSoc, le mot en novlangue qui désigne le socialisme anglais dans le livre 1984 : « I. Politique intérieure. L’ignorance, c’est la force » ; « II. Information. Qui contrôle le présent contrôle le passé, qui contrôle le passé, contrôle le futur » ; « III. Économie. La liberté, c’est l’esclavage » ; « IV. Politique extérieure. La guerre, c’est la paix ». La théorie du livre est clairement machiavélienne dans le sens où la fin de la politique est la recherche consciente du pouvoir pour le pouvoir et son maintien dans le temps. Il y a donc cette idée complètement assumée que le cœur de l’oligarchie se loge dans les techniques de manipulation des masses issue tout droit de la psychosociologie du xxe siècle d’où les nombreuses références à Psychologie des foules de Gustave Le Bon et Propaganda d’Edward Bernays. La règle fondamentale de la doctrine de J.B.E. Goldstein qui oriente tout le processus de fabrication du consentement se trouve au tout début du premier chapitre : « Il y a une nécessité de ne jamais dévoiler ses véritables intentions à la masse, et de lui présenter d’autres raisons auxquelles on sait qu’elle est sensible. Ainsi il faut nettement séparer la forme de l’intention, et la véritable intention. » Parmi de nombreux exemples, Bernays – neveu de Freud et père de la propagande institutionnelle moderne – est convoqué pour illustrer ce qui pourrait faire songer à l’actualité : Vous êtes le responsable des ventes d’un grossiste en viande et vous voulez décupler la vente de bacon dans le seul but de réaliser du profit (véritable intention) alors inutile de vanter le prix bas du bacon mais faites plutôt appel au corps médical qui se prononcera publiquement sur les effets bénéfiques de sa consommation car manger du bacon tous les matins au petit-déjeuner améliore la santé de tous (forme de l’intention). 

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À vrai dire, ce livre laisse derrière lui plus de questions que de réponses. Qui est véritablement ce J.B.E. Goldstein ou plutôt qui se cache derrière ce pseudonyme ? Est-ce le manuel ésotérique – dans le sens de ce qui se transmet à des initiés, à des adeptes – d’un diplomate russe ou est-ce simplement Orwell lui-même ? Il est possible aussi que ce texte soit le travail d’un fan, un canular à la belge mais si c’est le cas attention, c’est une contrefaçon qui a vraiment beaucoup de classe, une falsification de très belle facture qui doit être considérée sérieusement. Il y a dans ce livre une vraie maîtrise de la philosophie, de la psychologie et de la sociologie qui pourrait même laisser penser à un travail de groupe, c’est un travail considérable qui n’est pas à la portée de tout le monde aujourd’hui. À la lecture, il y a un ton d’authenticité qui se dégage et une justesse du propos qui finalement, quelle que soit sa date d’écriture, met en évidence les tenants et aboutissants de la machinerie oligarchique. 

Contrefaçon ou pas, Théorie et pratique du collectivisme oligarchique de l’énigmatique J.B.E. Goldstein donne la possibilité au lecteur, lorsqu’il est mis en perspective avec 1984, de repenser les interactions entre ce qui fonde la réalité et la fiction dans une société où le spectacle domine et où le mensonge est roi.  

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J.B.E. Goldstein, Théorie et pratique du collectivisme oligarchique,  Kontre Kulture, 448 pages, 24,50 euros

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dimanche, 18 juillet 2021

"Ernst Jünger et les fulgurances d'un contemplateur solitaire"

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"Ernst Jünger et les fulgurances d'un contemplateur solitaire"

Un entretien avec Luca Siniscalco, éditeur chez Bietti du livre de Nicolaus Sombart "Ernst Jünger. Un dandy dans les tempêtes d'acier".

Propos recueillis par Michele De Feudis

Ex: https://www.barbadillo.it/98602-ernst-junger-e-le-folgorazioni-di-un-contemplatore-solitario/

Luca Siniscalco, vous qui êtes spécialiste de la tradition et de la littérature allemandes, comment est né l'essai de Nicolaus Sombart sur Ernst Jünger ?

"Le petit volume Ernst Jünger. Un dandy nelle tempeste d'acciaio (= "Ernst Jünger. Un dandy dans les tempêtes d'acier") traduit une brève mais importante contribution de Nicolaus Sombart parue sous le titre Der Dandy im Forsterhaus (littéralement, "Le dandy dans la maison du forestier") dans le journal allemand Der Tagesspiegel du 29 mars 1995.

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La version italienne que j'ai éditée, qui contient également une brève introduction au texte et une bibliographie essentielle de l'œuvre de Sombart, met à la disposition des lecteurs italiens une œuvre que l'auteur, qui s'est largement intéressé à la tradition révolutionnaire-conservatrice, quoique sous un angle essentiellement critique, tout au long de sa production d'essayiste, a conçue à l'occasion du centenaire d'Ernst Jünger (1895-1998) - et au moment même où Klett publiait le quatrième volume des journaux de Jünger intitulé Siebzig verweht.

Le texte de Sombart est donc une "mise au point" sur le Contemplateur solitaire, une esquisse "radiographique" d'un protagoniste fascinant et énigmatique du vingtième siècle, tout d'abord en raison de son caractère universel, au sein duquel toute définition possible est engloutie par sa fréquentation assidue des lieux "au mur du temps".

Pourquoi l'auteur définit-il Jünger comme la "conscience stylistique de l'Allemagne" ?

"Selon Sombart, Jünger est un auteur paradoxal - et pour cette raison même fécond - parce qu'il est déchiré par une dialectique interne entre l'identité allemande et le souffle "cosmopolite" international. Jünger est donc la "conscience stylistique de l'Allemagne", un "phénomène dans l'histoire de la littérature allemande", un "sismographe" (définition d'Ernst Niekisch, mais c'est Sombart lui-même qui la cite) de l'Allemagne moderne dans toutes ses transformations du 20ème siècle. "Plus que quiconque, il peut être décrit comme le chroniqueur d'un siècle d'histoire allemande - son siècle. Jünger est donc la forme, le type, l'archétype, le style - ça va sans dire au sens nietzschéen - de l'Allemagne. Dans le même temps, Jünger est toujours au-delà, épiant les domaines de cette superhistoire qui ne parle ni allemand, ni français, ni italien, ne connaissant que les silences de l'ineffable.

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L'écriture de Sombart est intentionnellement consacrée à l'identification des tendances fondamentales de l'œuvre de Jüngler, qui se situe entre l'héritage allemand (lui-même le résultat de la conjonction de quatre idéaux-types, que Sombart considère, dans sa perspective d'adepte actuel des Lumières, avec une suspicion évidente: le militarisme aristocratique prussien, l'idéal de l'"Allemagne secrète", l'amour anti-moderne de la nature, le goût de l'insolite, qui se traduit par une passion pour la collection et le catalogage) et l'idéal "européen" et "international" du dandy. Sombart souligne que c'est le "dandysme" de Jünger qui apparaît comme son véritable trait dominant. C'est la quintessence d'une prise de pouvoir qui l'élève au-dessus du niveau du conteur allemand des bois et des prairies et qui fait de lui une superstar internationale. En cela, il surpasse ses rivaux Stefan George et Thomas Mann, qui, malgré tout leur talent, sont et restent des Allemands de province.

Quelle est la pertinence de la figure de l'écrivain allemand des Orages d'acier dans l'Allemagne d'aujourd'hui ?

Le succès, l'interprétation et " l'histoire des effets " de Jünger en Allemagne semblent comparables, pour autant que je sache, à son destin italien. Jünger est généralement connu comme un grand écrivain et un grand styliste - n'oublions pas qu'en 1982 il a remporté le prestigieux prix Goethe -, il a évoqué un petit cercle de "dévots" et d'enthousiastes, souvent liés à des cercles politiques conservateurs, pour les premiers, à des contextes de recherche académique (philosophique surtout) pour les seconds. Il reste un objet de suspicion au niveau de la vision anthropologico-politique et en vertu de son approche mythico-symbolique de la connaissance. Le destin d'un Anarque excentrique et inaccessible, que la modernité peine à métaboliser et préfère souvent marginaliser.

La Ernst und Friedrich Georg Jünger Gesellschaft, une association d'études dédiée aux frères Jünger, basée à Wilflingen, à laquelle j'ai le plaisir d'être associé, protège sa figure avec beaucoup de sérieux et de rigueur.

À l'heure du mondialisme, est-il possible de revenir à la vision de l'"État universel" développée par Jünger ?

"Ce n'est pas seulement possible, c'est nécessaire. C'est précisément parce que le statu quo exige des réponses capables de dépasser l'idée d'État-nation du 19ème siècle pour se tourner vers des perspectives continentales et futuristes que le texte de Jünger est plus que jamais d'actualité pour nous fournir des stimuli prospectifs.

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À première vue, l'enquête de Jünger sur l'État universel semble confirmer les espoirs des mondialistes. En fait, si l'on lit attentivement l'essai, il apparaît clairement que l'approche de l'auteur est avant tout phénoménologique, c'est-à-dire descriptive et non normative. Le fait que nous soyons destinés à évoluer vers un État mondial ne fait aucun doute pour tout analyste avisé. Les puissances titanesques et telluriques dont la technologie et le capitalisme sont l'épiphénomène historique vont dans ce sens. Ainsi, "l'état du monde n'est pas simplement un impératif de la raison, à réaliser par l'action conséquente d'une volonté. Si c'était le cas, si ce n'était qu'un postulat logique ou éthique, tout irait mal pour nous à l'avenir. C'est aussi quelque chose qui arrive. Dans l'ombre qu'elle projette devant elle, les anciennes images s'effacent. Jünger semble probablement avoir négligé la réapparition récente, à la fin du 20ème siècle, des racines ethnico-religieuses, du "choc des civilisations" sur lequel Huntington avait attiré l'attention. Et pourtant, si sa prophétie politique, qui rejoint d'une certaine manière l'idée de la "fin de l'histoire", semble, du moins dans le présent, loin de se réaliser, il est indiscutable que l'État mondial s'est réellement affirmé dans notre for intérieur, au sein d'un globalisme subtilement envahissant, qui, grâce à un solutionnisme technique et à la fourniture d'une anthropologie de nivellement des masses, conquiert les consciences plutôt que les territoires.

L'homme a la tâche d'affronter cette tendance avec une posture et un style dignes (mais pas nécessairement statiques). Jünger évoque, une fois de plus, le style de l'Anarque, qui, par son pouvoir de transfiguration, impose sa propre forme à la chaîne des événements. Même l'État mondial, selon la thèse de Jünger, peut devenir un nouveau Heimat si, pour citer l'introduction perspicace de Quirino Principe à cet essai, "l'individu, dans un monde dépourvu de formes symboliques, en produit de nouvelles, privilégiant la liberté à l'organisation et à l'ordre".

@barbadilloit
propos recueillis par Michele De Feudis

mercredi, 14 juillet 2021

Nederland de Guillaume Faye: un roman posthume prenant et déjanté

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Nederland de Guillaume Faye: un roman posthume prenant et déjanté

Par Johan Hardoy

Ex: https://www.polemia.com/nederland-de-guillaume-faye-un-roman-posthume-prenant-et-dejante/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=la_lettre_de_polemia&utm_term=2021-07-14

Découvrez la dernière histoire « foutraque » d’un penseur original : Nederland de Guillaume Faye. À noter que ce roman posthume est édité par Daniel Conversano via sa maison d’édition Alba Léone.
Avant toute chose, il convient de présenter brièvement l’auteur, disparu en 2019 à l’âge de 70 ans, pour comprendre comment cet ouvrage posthume s’inscrit dans son œuvre.

Un intellectuel original

Né en 1949 à Angoulême, dans un milieu bourgeois, Guillaume Faye a tout d’abord appartenu au premier cercle des jeunes théoriciens de la Nouvelle Droite réunis autour d’Alain de Benoist.

Il développait alors une théorie politique favorable à une lutte commune des Européens et des ressortissants du « Tiers-monde » contre l’américanisme et le sionisme, visant à combattre le système capitaliste néolibéral et son corollaire, le déracinement des populations (cf. son excellent livre, « Le Système à tuer les peuples », paru en 1981 aux Éditions Copernic).

Après un début de carrière fulgurant, Guillaume Faye a quitté ce milieu dans les années 1980 pour exercer diverses activités parfois surprenantes. Il est ainsi devenu, entre autres, un animateur pourvoyeur de canulars en tout genre dans une radio libre très populaire auprès des jeunes !

À la fin des années 1990, il est revenu dans le débat culturel et politique en publiant plusieurs ouvrages très remarqués dans les milieux nationalistes. En rupture avec certaines de ses idées de jeunesse, il a adopté un discours très virulent à l’encontre de l’Islam, tout en se proclamant tout d’abord « judéo-indifférent » puis partisan d’une alliance de raison avec les « sionistes ». Selon lui, les musulmans constituent en effet les « ennemis » d’une « Eurosibérie » destinée à s’unir de l’Atlantique au Pacifique, les impérialistes américains n’en étant que des « adversaires ».

Guillaume Faye a également proposé divers concepts, dont celui d’« ethnomasochisme » qui a rencontré un succès certain au-delà même des groupes identitaires et radicaux.

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Par ailleurs, il s’est beaucoup intéressé à la dimension « faustienne » de la civilisation européenne et aux avancées et promesses de la techno-science. Un autre de ses concepts, l’« archéofuturisme », exprime une volonté de dépassement des idéologies de la modernité par le biais d’un retour à des « valeurs archaïques » conjuguées à la plus franche modernité technologique. Une réaction jugée nécessaire devant la « convergence des catastrophes » qui s’annonce sur le continent européen…

Un roman posthume prenant et déjanté

Son dernier livre n’est pas un essai ou un pamphlet, mais un récit rocambolesque dont le protagoniste principal est un triste sire prénommé Bartholomé. L’action se passe dans un univers parallèle et sur une planète qui ressemble beaucoup à la nôtre.

Cet anti-héros, qui réside dans la capitale d’un pays qui rappelle trait pour trait les États-Unis, tombe fou amoureux d’une voisine qu’il observe régulièrement de la fenêtre de son appartement, car elle habite en face de chez lui. Après avoir remarqué une présence masculine chez la belle, il décide de se procurer une arme de chasse et un silencieux pour éliminer son rival, ce qui lui permettra d’adresser la parole à la jeune femme pour la première fois en allant la consoler. L’occasion se présente bientôt lorsqu’il aperçoit les deux tourtereaux qui prennent l’air sur le balcon. Il passe immédiatement à l’acte en tuant l’homme, tout en cherchant à effacer les traces de son crime.

Très vite, d’importants moyens policiers et même militaires sont mis en œuvre, car, ô surprise !, la victime s’identifie au Président de la République Franck Nederland !

Interrogé lors de l’enquête de voisinage, l’assassin lance spontanément les enquêteurs sur une fausse piste qui les oriente vers un groupe subversif connu. En outre, la presse révèle que sa voisine, qui recevait en secret le Président chez elle, est une journaliste dont les « sympathies dissimulées et implicites » sont favorables à ce mouvement révolutionnaire, ce qui conduit à sa mise en détention provisoire.

Bartholomé est alors invité au journal de 20 heures de la chaîne télévisée la plus regardée, car son témoignage, qui a évidemment « fuité », se révèle déterminant. Parmi les téléspectateurs, une détective privée décide pourtant de reprendre l’enquête parce qu’elle est intuitivement convaincue que c’est lui le tueur.

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En attendant, la voisine est rapidement condamnée, en première instance, à la peine de mort pour complicité et incitation au meurtre sur la personne du Chef de l’État.

De son côté, la détective avance vite, puisqu’elle a déjà retrouvé l’arme du crime cachée maladroitement.

Quelques jours plus tard, c’est donc au tour de Bartholomé d’être arrêté et incarcéré. Des preuves matérielles l’accusent désormais, notamment après la découverte chez lui des douilles des balles utilisées pour tuer le Président.

Son avocat, un ténor pénaliste du Barreau qui le défend gratuitement parce que son procès lui assurera une grande notoriété, lui explique quel doit être son système de défense : il doit plaider le crime passionnel en affirmant que sa voisine l’a séduit en vue de l’inciter à tirer sur un homme qu’elle lui a présenté comme un harceleur violent sans lui révéler sa véritable identité.

Cette version, appuyée par deux faux témoignages commandités par son défenseur, emporte la conviction du jury et la sentence prononcée ne s’élève qu’à vingt ans d’emprisonnement.

En détention, le condamné, qui entend depuis longtemps une voix lui parler, devient pieux et reçoit la visite d’un prêtre.

Pendant ce temps, le successeur du Président doit contrecarrer les rumeurs qui l’accusent d’avoir fomenté un complot pour éliminer son prédécesseur…

La suite de l’histoire réserve encore de multiples rebondissements mais pas question de les « divulgâcher », comme disent plaisamment nos cousins québécois !

Au-delà de l’histoire d’un pauvre hère devenu assassin par jalousie et pris dans un engrenage qui le dépasse, Guillaume Faye met en scène la conduite de gouvernants qui n’hésitent pas à enfreindre la légalité, par le biais d’assassinats si nécessaire, pour protéger leurs positions. Quelques-uns d’entre eux peuvent bien être plus légalistes, mais leurs convictions sont vite contrariées par des menaces de révélation de dossiers en possession des services secrets, à moins qu’elles ne leur coûtent tout simplement la vie…

L’auteur s’est manifestement beaucoup amusé à enchaîner les péripéties et les clins d’œil ironiques, dans un style qui rappelle celui d’un scénario de film, loin des exposés philosophiques et politiques auxquels il nous avait habitués.

Il est bien possible qu’au soir de sa vie, il ait voulu nous proposer une leçon de sagesse : partir sur un éclat de rire !

Johan Hardoy
12/07/2021

Nederland, Guillaume Faye, Éditions Alba Leone, 289 pages, 25 euros

mardi, 13 juillet 2021

Dix réflexions sur la terre et la mer

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Dix réflexions sur la terre et la mer

Adriano Scianca

Ex: https://www.centrostudilaruna.it/terraemare.html

1

"L'histoire du monde est l'histoire de la lutte des puissances maritimes contre les puissances terrestres et des puissances terrestres contre les puissances maritimes". Ainsi Carl Schmitt, dans son petit chef-d'œuvre Terre et Mer (Adelphi, Milan 2002). Le Schmitt que nous rencontrons ici n'est pas le penseur scientifique et rigoureux que connaissent tous ceux qui ont lu ses textes juridiques, mais plutôt le lecteur de Guénon et le connaisseur expert du symbolisme ésotérique, engagé de manière quasi obsessionnelle dans la recherche de la clé symbolique de l'histoire de l'humanité. Or, cette clé symbolique, pour Schmitt, c'est le conflit des éléments. Sillonnant le globe "avec la roue et la rame" - pour reprendre une expression de Carlo Terracciano - l'homme a toujours perçu son propre être au monde à travers l'expérience du choc séculaire entre la Terre et la Mer.

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Que représentent la Terre et la Mer sur le plan géophilosophique ? La Mer est d'abord la négation de la différence, elle ne connaît que l'uniformité, alors que dans la Terre il y a toujours variation, dissemblance. La mer n'a pas de frontières, à l'exception des masses continentales à ses extrémités, c'est quelque chose qui lui est antithétique, l'anti-mer. La Terre est toujours sillonnée par des frontières tracées par l'homme, au-delà de celles qu'elle donne elle-même comme barrières naturelles. La mer, c'est la mobilité permanente, le flux sans centre stable, le "progrès". C'est le chaos et la dissolution. La Terre est la constance, la stabilité, la gravité. C'est la hiérarchie et l'ordre. La mer est le capital, la terre est le travail. Le travail est tellurique dans la mesure où il est fixe, c'est la production concrète ; le Capital est au contraire liquide, c'est l'exploitation et l'aliénation. Le travail crée, le capital détruit. La Terre-Travail est donc incarnée par l'Est métaphysique, la terre de ce qui naît (sol orient, soleil levant ; " orient " en vieux russe est vostok, " se lever ", tandis qu'en allemand c'est Morgenland, terre du matin), tandis que le Capital-Mer est l'Ouest métaphysique, ce qui meurt (sol occidens, soleil déclinant ; " Ouest " est zapad, " tomber ", en russe et en allemand Abendland, la terre du soir, du déclin). Concrètement et historiquement, la Mer est incarnée par les thalassocraties anglo-saxonnes, la Terre par la tellurocratie continentale eurasienne.

3

Le conflit entre la terre et la mer acquiert ainsi un caractère concret, historique et politique. Oswald Spengler (Prussianisme et socialisme, Edizioni di Ar, Padoue 1994) a illustré ce choc par l'opposition entre l'esprit communautaire prussien et l'individualisme anglais. Pour l'auteur du Crépuscule de l'Occident, les âmes anglaise et prussienne s'opposent comme deux instincts, deux "on ne peut pas faire autrement" : d'une part, l'esprit authentiquement socialiste, l'essence de l'État, la subordination à la totalité communautaire ; d'autre part, l'esprit individualiste, la négation de l'État, la révolte de l'individu contre toute autorité. Le type anglais et le type prussien "révèlent la différence entre un peuple dont l'âme s'est formée dans la conscience d'une existence insulaire, et un peuple gardien d'une marque, dépourvu de frontières naturelles et par conséquent exposé à l'ennemi de tous côtés. En Angleterre, l'île a remplacé l'État organisé." D'où aussi la perception différente de ce que doit être l'économie et de ses finalités : " de la manière de percevoir la réalité qui distingue le véritable colon de la marque frontière et l'Ordre chargé de la colonisation, découle nécessairement le principe de l'autorité économique de l'Etat. [...] Le but n'est pas l'enrichissement de quelques individus ou de chaque individu, mais le renforcement maximal de la Totalité. [...] L'instinct de maraudeur sur les mers qui caractérise le peuple insulaire comprend la vie économique d'une manière entièrement différente. Ici, c'est une question de lutte et de butin".

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4

L'existence insulaire - donc non-historique et non-politique - typique de l'Angleterre se retrouve multipliée à la puissance n dans la théologie occidentaliste américaine. L'Amérique - l'éternelle Carthage, l'anti-Eurasie par excellence - est à tous égards l'héritière géopolitique et géophilosophique de l'Angleterre. L'esprit mercantile, l'instinct de prédation et l'individualisme bourgeois y atteignent des niveaux délirants. La conscience de l'insularité conduira les Américains à se considérer comme les habitants d'une forteresse inattaquable, ce qui renforcera également leur certitude de représenter les élus du Seigneur. L'Amérique se conçoit comme la terre promise séparée des nations corrompues (Thomas Jefferson : "heureusement pour nous [nous sommes] séparés par la nature et un vaste océan des ravages exterminateurs d'un quart du globe") et comme l'île imprenable. Cette illusion de sécurité prend fin le 11 septembre 2001. Ce jour-là, l'Amérique rencontre son propre jumeau : le terrorisme. L'action des pirates de l'air rappelle inévitablement le caractère fluide, mobile, indéfinissable de l'essence de l'Amérique. Le terrorisme, en effet, est quelque chose d'insaisissable, d'introuvable : il n'a pas d'uniformes, pas de règles, pas de limites ; il n'a pas d'État, pas de centre fixe, pas de Terre. Le terrorisme est le miroir de l'Amérique.

5

Le titanisme prédateur, pirate et mercantile typique des thalassocraties est animé par une soif de domination inextinguible qui ne peut être limitée par aucune règle. La règle, en effet, distingue, discrimine, sépare ; la mer, au contraire, ne connaît pas de distinctions ni de différences, pas même entre la guerre et la paix, les combattants et les civils. La guerre devient une continuation du marché par d'autres moyens, elle n'est plus ontologiquement différente de la paix. Dans la guerre terrestre, observe Schmitt dans l'ouvrage cité ci-dessus, "les armées s'affrontent dans des batailles ouvertes et rangées ; en tant qu'ennemis, seules les troupes engagées dans l'affrontement se font face, tandis que la population civile non combattante reste en dehors des hostilités. Tant qu'ils ne prennent pas part aux combats, ils ne sont pas des ennemis et ne sont pas traités comme tels. La guerre maritime, quant à elle, repose sur l'idée que le commerce et l'économie de l'ennemi doivent être affectés. Dans une telle guerre, l'"ennemi" n'est pas seulement l'adversaire qui se bat, mais tout citoyen ennemi, et enfin aussi le neutre qui commerce et entretient des relations économiques avec l'ennemi." La guerre terrestre est une guerre de guerriers. La guerre maritime est une guerre de maraude.

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6

Sur l'île, donc, le capitaliste remplace le politicien et le corsaire prend la place du soldat ; ce n'est que sur la Terre que l'existence de l'homme est immédiatement politique : en elle, l'homme trace des frontières, répétant l'acte archétypal de Romulus. N'étant pas protégé par des barrières naturelles, l'homme est obligé de devenir authentiquement lui-même, de sortir d'une existence purement biologique, animale, naturaliste. Il doit créer son propre monde. L'existence politique, en effet, a un caractère purement tellurique ; le droit existe parce qu'il y a la Terre. La mer, en revanche, échappe à toute tentative de codification. Elle est an-œcuménique, comme le disait le grand géopoliticien Friedrich Ratzel. Dans L'origine dell'opera d'arte (in Sentieri interrotti, La Nuova Italia, Milan 2000), Heidegger a montré avec une profondeur extraordinaire cette caractéristique de la Terre comme condition de possibilité du monde humain. La Terre et le Monde, pour Heidegger, prennent une signification qui peut être ramenée, respectivement, à la nature et à la culture, ou à la sphère de l'enracinement dans le sol natal et à la sphère de la décision pour un projet. La Terre est le fond abyssal qui donne un sens à tout ce qui s'en détache comme produit de l'activité humaine ; "sur elle et en elle l'homme historique fonde sa vie dans le monde". Entre les deux aspects, il existe une tension dialectique dans laquelle "le Monde est fondé sur la Terre et la Terre surgit à travers le Monde". Le Monde, sphère de ce qui dérive de la libre activité humaine, "ne peut se détacher de la Terre s'il doit, comme région et voie de tout destin essentiel, être fondé sur quelque chose de certain". Sinon, si le Monde prévaut sur la Terre, nous avons la rationalité technologique qui détruit et viole la nature dans son projet de domination totale. Si, par contre, la Terre l'emporte sur le Monde, alors nous avons l'œuvre de l'homme qui se résorbe dans les profondeurs obscures de la nature, comme l'herbe qui pousse sur les ruines des maisons abandonnées. Il est bon, au contraire, que la Terre et le Monde soient toujours dans une confrontation/affrontement continu qui les exalte tous les deux sans les annuler. L'homme a toujours tendance à aller au-delà de la nature, mais il doit toujours se souvenir du caractère dévastateur d'une culture livrée à elle-même. On ne peut jamais s'échapper de la Terre sans douleur.

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Le "surhumanisme horizontal" (Gabriele Adinolfi) qui caractérise la prévalence du monde humain sur la Terre conduit à la réduction à zéro de la diversité. Or, l'absence de variété et de différence caractérise précisément l'essence de la Mer. Géophilosophiquement, c'est le jumeau du désert. Le désert est l'élément par excellence de la désolation, de l'absence de changement, de l'uniformité. Ce n'est pas un hasard si le monothéisme religieux est l'enfant du désert. Et ce n'est pas un hasard si le monothéisme économique est l'enfant de la mer. Dans le désert, il n'y a pas de dieu qui puisse se manifester à travers la nature, il n'y a pas de cosmos destiné à être le corps vivant des dieux ; il n'y a qu'une plate monotonie qui engendre par réflexion un Dieu qui est le Totalement Autre par rapport au monde. La désolation du désert renvoie à la solitude métaphysique d'un Dieu qui est avant tout et au-delà de tout, qui ne peut être saisi conceptuellement ni représenté figurativement, dont le nom ne peut même pas être prononcé. Un Dieu bien trop semblable au Néant. De même, l'uniformité maritime fluide génère la monnaie divine, celle par laquelle toute marchandise peut être échangée mais qui n'est pas elle-même une marchandise, l'équivalent universel de toute entité, qui doit donc nécessairement être rien. Si l'argent était quelque chose, il serait incarné dans une marchandise particulière et ne pourrait pas remplir sa fonction. L'argent est la catégorie abstraite qui égalise tous les biens concrets, tout comme le Dieu unique est l'abstrait par rapport auquel les hommes concrets sont rendus égaux. Nivellement, égalité, uniformité : c'est le paysage physique et spirituel déterminé par l'élément mer/désert.

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Le monothéisme du marché découle donc de la mer. Après tout, la nature particulière de l'économie actuelle va particulièrement bien avec l'élément liquide. L'ère moderne est en effet l'ère des flux : flux d'informations, flux de capitaux, flux de marchandises, flux d'individus. Même le pouvoir devient un flux, il se dématérialise, il devient une réalité subtile, qui traverse les corps et les esprits sans être "solidifié" dans un Palais d'Hiver. L'homme lui-même perd sa solidité, il devient flexible, il doit sans cesse se réajuster au flux du marché, abandonnant pour toujours tout enracinement, toute identité stable, tout fondement sûr. C'est le monde de la nouvelle économie, fondé - observe Alexandre Douguine - sur l'"évaporation" des concepts fondamentaux de l'économie, sur une dématérialisation de la réalité. Le montant des capitaux employés dans les secteurs classiques de l'économie, ceux de la production "réelle", est effroyablement inférieur à celui des marchés boursiers et de la finance virtuelle. La masse monétaire dans le monde d'aujourd'hui est égale à près de quinze fois la valeur de la production. En fait, le capitalisme s'affranchit aujourd'hui des marchandises pour se concentrer directement sur l'autoproduction tourbillonnante de l'argent, dans un système totalement autoréférentiel où l'argent ne sert qu'à générer plus d'argent. La valeur d'usage des biens tend vers zéro, tandis que leur valeur d'échange tend vers l'infini. L'économie perd toute référence physique, l'internet dépasse les limites de l'espace et du temps, le fondamentalisme libéral brise les règles et ainsi le marché mondial devient une marée inarrêtable qui efface tout résidu d'humanité sur son passage. La Mer/Marché déborde, la Terre est totalement submergée.

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En effet, l'assaut de la Mer sur la Terre entraîne la disparition de cette dernière. C'est la mise à mort des territoires. Face à la marée montante, il n'y a plus de terre émergée, c'est-à-dire qu'il ne reste rien de la Terre telle qu'elle est parce qu'elle a été historiquement habitée par l'homme. Les territoires deviennent de simples zones, des espaces déshumanisés dont l'essence est purement mercantile. Les frontières entre les zones sont comme les frontières dessinées sur l'eau : ce sont de pures conventions valables sur le papier à des fins commerciales, et non des limites de division d'un espace humain. "Entre les zones, cependant, des liens doivent passer : passages d'argent, de marchandises, de signes. Ces liens sont indispensables et marquent le passage de la géographie au réseau" (Simone Paliaga, L'uomo senza meraviglia, Edizioni di Ar, Padoue 2002). Le réseau "exonère" le territoire de son essence physique, le dématérialise, le rend fluide. Le réseau égalise et remet à zéro la différence des lieux qui sont en eux-mêmes différents, incomparables et irréductibles les uns aux autres. L'opacité du différent s'efface au profit de la transparence du réseau, dans lequel chaque lieu est égal à l'autre. Comme en pleine mer, où personne ne peut établir sans autres indications où l'on se trouve sur la planète.

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Si la Mer déborde et fait son dernier assaut sur la Terre, les gardiens de la Terre doivent faire face au danger avec une fermeté qui ne peut cependant pas se transformer en immobilisme. Si tout est Mer, alors, à la manière de D'Annunzio, navigare necesse est. Dans le monde des flux, des réseaux, de la mobilité inépuisable, nous ne pouvons pas rester dans l'attente d'un choc frontal que nous ne gagnerons jamais, parce que l'ennemi nous surpasse en force et en organisation et surtout parce qu'il n'est pas seulement "devant" mais aussi à côté de nous, au-dessus, au-dessous et à l'intérieur de nous. " Pour chevaucher le tigre, c'est-à-dire pour ne pas se noyer dans la crue du fleuve, il faut [...] ne jamais essayer, de la manière la plus absolue, d'aller à contre-courant mais il faut exploiter les vents, suivre les dynamiques, émergeant soudain sur la crête de la vague pour offrir des interprétations actualisées, correctes, en ordre et non en conformité " (Gabriele Adinolfi, Nuovo Ordine Mondiale, S.E.B. Milan 2002). L'avenir sera fait de réseaux agiles et solidaires, et non de paroisses monolithiques et divisées. Il faut assumer l'attitude "liquide" de l'époque tout en restant ancré à la Terre et enraciné dans une Communauté de destin qui incarne encore des valeurs en net contraste avec l'éthos contemporain. Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons nous placer de manière constructive au cœur de l'affrontement qui nous voit - pour toujours et à jamais - face à l'Aeterna Carthago.

* * *

Tiré d'Orion 235 (2004).

Carl Schmitt, Terre et Mer, Adelphi, Milan 2002.

Sur Evola en anglais

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Sur Evola en anglais

par Bastien VALORGUES

Ex: http://www.europemaxima.com

Le Londonien Troy Southgate est un infatigable militant des radicalités albo-européennes. Dans le cadre des éditions Black Front Press (clin d’œil plaisant au Front noir des frères Strasser), il offre au public anglophone les textes traduits des penseurs du renouveau européen (Nietzsche, Codreanu, Spengler, Jünger, etc.). Le fondateur, responsable et théoricien du « national-anarchisme » leur fait ainsi découvrir des thèses dissidentes variées. Avec Protector of the Sacred Flame. Essays on the life and Thought of Julius Evola (« Protecteur de la Flamme sacrée. Essais sur la vie et la pensée de Julius Evola »), c’est la vie et l’œuvre du Baron romain qui traverse la Manche, l’Atlantique et le Pacifique sous la forme d’un recueil rassemblant les contributions de neuf auteurs réparties en quatorze chapitres.

On y trouve cinq écrits de Troy Southgate, deux de Robert Steuckers sans oublier les analyses de João Franco, d’Alberto Lombardo, de K.R. Bolton, de Primo Siena, de Sean Jobst et de Von Sanngetall. On y relève la version anglaise de « La voie herculéenne de la Tradition. Spiritualité, puissance et identité chez Julius Evola » de Georges Feltin-Tracol déjà disponible en espagnol.

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Dans l’un de ses articles, Troy Southgate confronte les analyses évoliennes avec celles de Georges Bataille. Il constate que « Evola se distingue clairement de Bataille en ce qu’il privilégie les principes masculin, solaire et apollinien au-delà de ceux du féminin, de la Lune et du dionysiaque, ce que Bataille aurait considéré comme une aveuglement utopique bon marché que l’on pourrait même trouver parmi les marxistes sous la forme d’une lumière de rédemption s’élevant au-dessus du monde, au-dessus des classes, le débordement de l’élévation spirituelle ».

Cette comparaison rappelle l’étude de Charles Champetier sur « Georges Bataille et le fascisme » dans le numéro 50 de Nouvelle École (1998). Malgré les dénégations véhémentes et vaines des universitaires en Cour, le sociologue de droite Jules Monnerot fréquenta avant-guerre Georges Bataille et le Collège de Sociologie. Von Sanngetall propose « Une méditation sur le Souverain » dans laquelle il n’hésite pas là encore à se référer à Georges Bataille.

Concluant son travail par une « transcendance post-évolienne dans l’anarque païen », Sean Tobst y examine les liens et autres réciprocités entre l’initiation traditionnelle et la transcendance à l’aune d’Evola, mais aussi d’une « anarchie » (« a-cratie » ?) à venir. Quant au Portugais João Franco, il évoque « Le Prophète de l’Empire endormi ». Il souligne qu’« à une époque de dévastation et de désertification, [Julius Evola] est resté fidèle à l’Idée à laquelle il a consacré sa vie et a contribué à entretenir une flamme ».

Les éclairages toujours pertinents de Robert Steuckers portent, d’une part, sur « L’influence de J.J. Bachofen sur Julius Evola » et, d’autre part, sur la « Lecture évolienne des thèmes de H.F.K. Günther ». L’Italien Alberto Lombardo aborde « L’anti-américanisme “ traditionnel ” de Julius Evola ». K.R. Bolton traite d’« Evola sur l’État organique et la caractère du travail ».

On ne peut que se féliciter de l’existence dans le monde anglo-saxon d’une si belle introduction à la vue du monde du penseur traditionaliste radical européen d’expression italienne. Il complète fort utilement Evola : Thougths & Perspectives (2011) (« Evola : Réflexions & Perspectives ») et The World Through a Monocled Eye. A Detailed Exposition of Julius Evola’s Men Among the Ruins (2017) (« Le monde à travers le monocle. Une exposition détaillée des hommes de Julius Evola parmi les ruines ») déjà édités aux Black Front Press.

Mentionnons afin la couverture, originale et superbe, dessinée par l’artiste sud-africain Sean Verster. Les anglophones ont bien de la chance d’avoir un tel ouvrage.

Bastien Valorgues

• Troy Southgate (edited by), Protector of the Sacred Flame. Essays on the life and Thought of Julius Evola, Black Front Press, 2021, 180 p., 22 €.

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Monde moderne et sagesse ancienne selon Arnaud Desjardins

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Monde moderne et sagesse ancienne selon Arnaud Desjardins

Joan Montcau

Ex: https://septentrionis.wordpress.com/2021/07/11/mundo-moderno-y-sabiduria-antigua-arnaud-desjardins/

"L'homme moderne a rompu avec les deux religions ; celle qui l'unissait au haut, parce qu'il a fait l'expérience qu'il est possible de vivre sans DIEU, et celle qui le reliait au bas, parce qu'il s'est éloigné de la terre... s'installant dans l'utopie (idéologies modernes et postmodernes). La meilleure illustration de cet homme est sans doute la plante artificielle. Il manque de racines. Pas vers le haut, puisqu'il ignore la lumière du soleil. Pas vers le bas, puisqu'il ne reçoit pas l'humidité de la terre". (ALFREDO SÁENZ)

TITRE ET AUTEUR : 

MONDE MODERNE ET SAGESSE ANCIENNE, Arnaud Desjardins.

1 Quel genre de livre est-ce ? 

   Fondamentalement un livre de critique de la civilisation actuelle (plutôt une parodie grotesque de celle-ci) que l'auteur commence avec la montée de l'Humanisme, camouflé en "Renaissance" (pas précisément en termes spirituels celle-ci, comme Evola dirait d'un point de vue traditionnel la vraie RENAISSANCE était le haut médiéval gibelin). Plusieurs auteurs traditionnels ont déjà signalé quelque chose de très caractéristique de la subversion moderne, qui est aujourd'hui si actuelle mais qui remonte à des siècles, comme la manipulation du langage, l'inversion diabolique du sens des mots... 

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Sur la base de la Sagesse antique et de la Tradition sapientielle, l'auteur énumère et analyse les contradictions intrinsèques de cette civilisation, les menaces qu'elle fait naître elle-même et qui sont de plus en plus nombreuses, les graves dangers matériels et psychologiques (pour ne pas dire spirituels) que court l'humanité, l'insatisfaction, l'agitation et l'opposition croissante, le niveau de folie, de bêtise, d'imbécillité et de mal généralisé, tous "signes de ces temps" (où de plus en plus "le désert croît et avance..."), "autorisez-nous à mettre les "signes de ces temps" (où de plus en plus "le désert croît et avance..."), "autorisez-nous à mettre les "signes de ces temps" (où de plus en plus "le désert croît et avance..."). ), "nous autorisent à nous interroger sur la solidité et la valeur des fondements sur lesquels nous, les hommes, avons construit le monde moderne" (A. Desjardins) ; bien qu'il serait plus juste de dire CONSTRUITS par ceux qui ont réellement conspiré contre la Tradition pour préparer l'avènement d'un "monde gouverné par des personnages qui ne peuvent même pas être imaginés par ceux dont les yeux ne pénètrent pas dans les coulisses", comme le disait Benjamin Disraeli (un Juif, soit dit en passant...), personnage infâme et ouvertement anti-traditionnel... 

   En simplifiant un peu, une des caractéristiques fondamentales de la Modernité en général et de cette ère crépusculaire en particulier - et très typique des systèmes démoplutocratiques actuels -, est celle du charlatanisme grossier, vide et insubstantiel, de la haine, de la saleté, du bruit, d'un activisme contre nature, écœurant et avilissant, la répugnance pour la stabilité, la beauté, l'ordre, le culte du simple ÊTRE sur l'ÊTRE, la prédominance du PATHOS sur l'ETHOS, la pseudo-civilisation du Moi égotique sur la vraie civilisation du Moi intérieur, le manque absolu de valeurs et de référents vraiment élevés dans un monde détestable où tout est relatif, sujet au doute et discutable ; comme l'a dit José Antonio, nous sommes déjà immergés dans un monde où les entités de valeur permanente n'existent plus. Antonio Medrano lui-même distingue ceux dont la "vie" se limite à un simple EXISTANT, c'est-à-dire ceux qui vivent complètement décentrés, sans principes ni valeurs ni référents vraiment élevés ; puis il y a ceux dont la vie -féroce, ardente et authentiquement vivante-, est un INSISTANT continu, c'est-à-dire qui vivent à l'intérieur de soi, autour d'un Centre spirituel et métaphysique, avec une Norme et un Guide existentiel. C'est la différence fondamentale entre le sous-homme moderne et démocratique par rapport à l'Homme de la Tradition, c'est la différence essentielle entre une civilisation de l'être et une civilisation de l'être : alors que la première vit sur des sables mouvants et sur le Mensonge, la seconde vit sur la Vérité, sur ce qui est Eternel et Immuable. LE MONDE MODERNE OU LA SAGESSE ANCIENNE. L'homme de la subversion ou l'homme de la tradition, il n'y a pas plus... 

   "Être" est le mot clé, et encore plus à notre époque où l'on a implanté dans les sociétés un système infernal de vie purement végétative, ou tout au plus, animaliste. Un monde qui renonce à l'Être et à la Sagesse est fatalement condamné à périr sous des souffrances et des destructions indescriptibles, c'est un monde déjà spirituellement mort et bientôt les vers et les rats dévoreront ce cadavre : "Les hommes, dans le monde moderne, tournent dans l'angoisse, comme des rats dans un labyrinthe de laboratoire" (N. G. Dávila). Les sociétés traditionnelles étaient fondées sur la certitude que le véritable sens de la vie humaine "en ce monde" reposait sur l'Être et non sur l'Avoir, voie préparatoire à l'accès à la Patrie céleste ou, dans d'autres cas, à la conquête de la véritable Immortalité. 

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   Il est évidemment vrai qu'il faut un minimum d'avoir pour être. Cet avoir peut être matériel, intellectuel ou affectif : des vêtements, une maison, de la nourriture, des amis, des camarades, un conjoint, des enfants, des connaissances, etc. Mais nous ne devons pas confondre ce qui est nécessaire pour pouvoir fonctionner dans ce monde avec ce qui est vraiment fondamental et essentiel. La vraie Libération (avec une majuscule), contrairement à ce que proclame la populace démocratique et démo-bourgeoise, ce n'est pas quand on "a plus" mais quand on "est plus", quand on parvient à forger une véritable personnalité autour d'une Vision sacrée du Monde. " Le monde moderne ne reconnaît aucun fondement métaphysique ; il se vante, au contraire, d'avoir fait de la réalité apparente, celle de l'homme et de l'univers, le sol ferme sur lequel il a construit sa civilisation, aujourd'hui chancelante " (A. Desjardins). La LOI DE L'AVOIR et la LOI DE L'ÊTRE sont les deux formes existentielles catégoriques et paradigmatiques qui séparent spirituellement la sous-humanité de la véritable humanité ; les "Deux Races" - comprises d'un point de vue ontologique et métaphysique -, comme l'a exposé un intéressant groupe de caractère néo-fasciste et évolutionniste en Italie (Groupe des Dioscures) dans l'un de ses manifestes dans les années 60 du siècle dernier. 

   L'entraînement, la lecture constante, la méditation et la prière, la Sagesse active contre l'activisme débridé et diabolique de la Modernité, la montagne, le sport, l'union de l'Action et de la Contemplation dans une synthèse supérieure, telles sont les formes d'héroïsme que nous invitons d'ici à embrasser tous ceux qui, existentiellement et spirituellement, se considèrent comme des ennemis ou sont en marge "d'un monde où l'idéal est de devenir grégaire" (Henry de Montherlant). SAVOIR C'EST ÊTRE... 

   "Dès l'instant où l'Homme est apparu sur terre sous sa forme actuelle, deux instincts profonds, deux âmes, deux races s'affrontent en permanence dans une guerre unique dont les objectifs opposés s'appellent ESPRIT et MATIÈRE, INTEGRATION et DISSOLUTION. 

   "Deux instincts profonds, mais signifiant, en réalité, une vocation spirituelle claire et lumineuse opposée à une sombre perte de forme et de sensations ; deux âmes, mais l'une d'origine divine et l'autre tendant à devenir sous-humaine ; deux races, mais l'une est la race par excellence puisque l'Esprit tend à s'unir à la Matière dans une parfaite harmonie, et l'autre, la race de la horde et du chaos qui rugit anxieusement pour se perdre dans les dimensions illusoires du temps et de l'espace".

Les Dioscures. Les Deux Races, 1969 ( ?)

2.- Résume son sujet 

   En termes généraux, une négation totale de la Modernité et de toutes les pseudo-valeurs qui en ont émané. Au contraire, la Tradition sapientielle est la Norme et l'Axe, le germe impérissable de tout ce qui est sacré, de tout l'Univers manifesté -Macrocosme et Microcosme-, le fondement de toutes les traditions secondaires, le dépôt éternel de la Doctrine et de la Connaissance divine, en un mot, le Temple de la Vérité éternelle et impérissable, l'IDEE toujours fraîche et jeune (notre vraie Patrie comme disait Evola). " Le printemps attendu par le Ciel, la Terre et la Mer " dans un monde qui se consume, pleure et gémit dévoré par le Mal et les Ténèbres. 

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3.- Qui en est l'auteur ? 

   Arnaud Desjardins (18 juin 1925 - 10 août 2011) est l'un des premiers Occidentaux à découvrir et faire découvrir, à travers des documentaires télévisés, les grandes traditions spirituelles ignorées des Européens : l'hindouisme, le bouddhisme (tibétain et zen) et le soufisme en Afghanistan. Né en France dans l'hérésie protestante, sa forte spiritualité l'a fait s'en éloigner et il est entré dans un monastère cistercien catholique. Plus tard, il s'est intéressé à l'hindouisme et au bouddhisme. 

4 Est-il partial ou impartial dans son sujet ?

   Totalement biaisé. 

5.- Détails de l'édition 

  EDITIONS DE LA TABLE RONDE, Editorial Sirio, 1987. 

6.- Désaccords, anecdotes sur lui et relation personnelle avec lui. 

   Je ne le connaissais pas avant de lire ce livre. Certains désaccords avec l'orientalisme excessif de l'auteur, très dans la lignée de René Guénon. À cet égard, Julius Evola, dans son "Riding the Tiger", critiquait ceux qui, dans cette phase finale du Kali-Yuga, recherchaient de prétendus "paradis spirituels" en Orient : "le désert avance", et de surcroît à une vitesse de plus en plus écrasante et globale. Evola précise également qu'en ce qui concerne les doctrines spirituelles et sapientielles, l'Occident n'a rien à envier à l'Orient non plus. D'autre part, il souligne que si l'aberration moderne a d'abord conquis l'Occident pour ensuite répandre ses erreurs dans le monde entier, cela ne signifie pas que dans un avenir plus ou moins proche nous serons les premiers à nous débarrasser de cette monstruosité (bien qu'il soit difficile de le voir aujourd'hui à notre époque...). 

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7.- Pourquoi avez-vous choisi de le lire ? 

   Le titre du livre est en soi très suggestif, et son sujet l'est encore plus. 

8.- Quelle est votre évaluation du livre en tant que tel, et de son sujet ? 

   Les deux sont très positifs.

9.- A qui s'adresse ce livre ? 

   Pour tous ceux qui considèrent la Modernité comme une authentique anomalie et subversion, une calamité qui nous a conduits à l'actuelle "Grande Parodie" (René Guénon), c'est-à-dire à la rupture avec la Tradition et à l'établissement de la civilisation la plus entièrement matérialiste et titanesque de l'Histoire. 

10.- A qui le recommanderiez-vous ? 

   A tout homme de tradition.

Joan Montcau

  

 

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lundi, 12 juillet 2021

Un empire colonial oublié...

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Un empire colonial oublié...

par Georges Feltin-Tracol

Ex: http://www.europemaxima.com

Les vacances estivales approchent. L’instant est favorable pour suggérer quelques lectures agréables et instructives. Certes, le livre présenté aujourd’hui va mécontenter Assa Traoré et tous les universitaires de l’Hexagone qui ne jurent plus que par l’islamo-gauchisme intersectionnel décolonial inclusif à fort tropisme suprémaciste féministe – trans – saphique.

À la suite de Bernard Lugan qui rédige d’ailleurs la postface et de Rémy Porte, rédacteur de l’avant-propos, Sylvain Roussillon vient de publier chez Via Romana L’épopée coloniale allemande (272 p., 25 €). Les curieux de l’histoire non conformiste le connaissent bien puisqu’il a signé en 2012 chez le même éditeur Les Brigades internationales de Franco et a republié ces derniers temps aux Éditions du Toucan – L’Artilleur L’autre guerre d’indépendance américaine : 1812, le conflit méconnu.

Les Français ignorent qu’à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le tout jeune État allemand détient des possessions ultra-marines en Afrique avec le Togoland, le Kamerun, le Ruanda–Urundi, le Tanganyika, le Sud-Ouest africain, en Asie avec la ville chinoise de Kiao-Tchéou, et en Océanie avecla partie septentrionale de la Papouasie – Nouvelle-Guinée, les îles Mariannes, Marshall, Carolines ainsi que Nauru.

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Longtemps hostile à l’aventure coloniale, le chancelier Bismarck comprend l’insistance des commerçants à trouver des débouchés divers et devine l’avantage géopolitique de maîtriser des territoires extra-européens. Cependant, cet élan ne date pas de la décennie 1870 ! L’auteur revientsur la « préhistoire » de la colonisation germanique outre-mer. Au XVIe siècle, une famille de banquiers, les Welser, cherche à s’implanter à l’Ouest du Venezuela. Le duché de Courlande tente d’investir l’île antillaise de Tobago. Entre 1669 et 1680 existent entre les Guyanes et le Brésil les « Indes hanauriennes » de langue allemande. On trouve aussi le long du littoral africain des comptoirs liés aux entités du Saint-Empire romain germanique.

Si L’épopée coloniale allemande évoque les différentes manières de s’emparer de nouveaux territoires, l’ouvrage mentionne aussi leur perte au cours de la Première Guerre mondiale. Les cas ne sont jamais uniformes. Malgré l’isolement, le manque certain de ravitaillement et la supériorité numérique croissante de leurs ennemis anglo-saxons, portugais et japonais, les colons allemands du Kamerun, du Sud-Ouest africain et de l’Afrique orientale résistent avec une rare ténacité. Ainsi Sylvain Roussillon rapporte-t-il les exploits de Paul Emil von Lettow – Vorbeck qui tient tête à l’Empire britannique jusqu’au 29 novembre 1918. Dans le Pacifique s’activent des équipages « corsaires » sous l’étendard à croix de fer !

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Le 26 mai 2021, le gouvernement allemand a reconnu la responsabilité de l’Allemagne dans les massacres de masse en Namibie au moment de la révolte des Héréros et des Namas entre 1904 et1908. L’auteur aborde cette tragédie en l’inscrivant dans son contexte et sans verser dans l’anachronisme tendancieux en vogue chez les incultes. Dommage que l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Grande-Bretagne ne s’excusent pas auprès des descendants des colons allemands détenus dansdes conditions d’internement effroyables. Londres ne se repent pas de la persécution des Acadiens, des Irlandais et des Boers. Quant à la République française – et non la France, nuance ! -, peut-être responsable du génocide au Ruanda en 1994, elle devrait se préoccuper en priorité du génocide vendéen et enfin indemniser les héritiers, directs ou non, des victimes par une allocation mensuelle versée sur sept générations de 1793 euros.

Rédigée avec brio dans une langue claire, vivante et précise, L’épopée coloniale allemande synthétise et dépasse les travaux de Bernard Lugan et de Rémy Porte. Cet ouvrage en appelle d’autres explorant la colonisation belge, espagnole, italienne, néerlandaise, voire danoise. Il mériterait de recevoir un prix tant son sujet va à contre-courant de l’étouffante narration officielle historiquement correcte.

• « Chronique hebdomadaire du Village planétaire », n°221, mise en ligne sur TVLibertés, le 1er juillet 2021.

Source Europe Maxima cliquez là

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