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lundi, 14 septembre 2026

Déception à Vaduz

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Déception à Vaduz

par Georges Feltin-Tracol

Dans les années 2010 et à la suite de la Manif pour Tous se distinguait un groupe activiste original: les cercles anarcho-royalistes du Lys noir animés par Rodolphe Crevelle (1955–2019). Dans La doctrine anarcho-royaliste dont la quatrième édition date de 2018, il présentait la principauté du Liechtenstein comme «notre Cuba informel» ou un «Cuba anarcho-royaliste».

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Coincé entre la Suisse et l’Autriche au cœur des Alpes, l’un des plus petits États du monde est une monarchie dont la dynastie éponyme, apparue vers 1156, y règne depuis 1719. À la différence des autres régimes couronnés d’Europe et à l’exception du Saint-Siège et de la principauté de Monaco, le souverain règne et gouverne en liaison avec un gouvernement et un parlement. Membre du Conseil de l’Europe depuis 1978, de l’ONU depuis 1990 et de l’Espace économique européen depuis 1995 malgré son traité d’union douanière avec la Confédération helvétique, le Liechtenstein est une monarchie populaire: le prince souverain dispose d’un droit de veto absolu sur les décisions gouvernementales et législatives tempéré par une procédure référendaire d’initiative populaire et le droit communal à la sécession.

imageteaser_fuerst-1_hans_adam.jpgRodolphe Crevelle s’enthousiasmait donc pour cette monarchie alpine qui avait connu «la seule révolution anarcho-royaliste de l’Histoire». En 2003, les cloportes de la Commission de Vienne, organe sentencieux émanant du Conseil de l’Europe, s’indignent des pouvoirs exécutifs conférés au souverain par la constitution. Hans-Adam II (photo) répond à l’injonction euro-mondialiste en organisant un double référendum qu’il remporte haut la main (pour l’accroissement des pouvoirs du Prince à 64,32% et contre la diminution des pouvoirs du Prince à 83,44%).

Le 1er juillet 2012, un autre référendum prévoyant la réduction du pouvoir exécutif princier donne 76,43% de non. Le souverain liechtensteinois «avait su résister, applaudit alors Rodolphe Crevelle, à toutes les pressions, notamment de la part du Conseil de l’Europe». Mieux encore, la population du Liechtenstein désapprouve l’avortement, l’euthanasie, la GPA, la PMA et l’homoconjugalité. «Le Liechtenstein, poursuivait le sympathique théoricien de l’Hyper-France, fait figure de réduit sociétal européen, un gravier dans la chaussure “drag queen” de l’Europe».

1982493_ajaxbilder_1Amvau_BvCuvv.jpgMalheureusement, le monde ultra-moderne poursuit son long travail de sape. Dès 2004, un obscur comité de l’ONU s’élève contre les règles de succession de la principauté au nom d’un fumeux Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Des bureaucrates mondialistes dénonçaient la primogéniture masculine qui exclut les femmes du pouvoir princier. Ces belles âmes rappelaient que le droit de vote n’avait été concédé au beau sexe qu’en 1984. Aujourd’hui, le premier ministre de la principauté alpine est néanmoins une femme, Brigitte Haas (photo).

Les institutions internationales et prétendues européennes ne cessent de harceler Vaduz pour cette soi-disant discrimination successorale. Ces pressions incessantes ont-elles finalement lassé la famille princière? Le 12 août 2026, lors d’une réunion plénière tenue à huis clos, deux tiers des membres adultes de la dynastie de Liechtenstein abolissent la primogéniture masculine au profit d’une primogéniture absolue stricte. Rendue publique trois jours plus tard pour la fête nationale, la décision familiale ne s’appliquera qu’aux femmes qui naîtront à partir du 16 août 2026. Pour l’instant, l’ordre de succession compte cinquante-quatre hommes…

La famille princière de Liechtenstein aurait pu au moins s’inspirer de Monaco qui privilégie la primogéniture masculine tout en permettant la succession par les femmes. Les Grimaldi actuels tiennent leur palais grâce à deux femmes dans l’histoire. La dynastie alpine a adopté la solution la plus politiquement correcte. Cette antique famille dont le territoire abrite de nombreuses banques s’est-elle pliée au Diktat de la finance mondiale? Il faut le craindre. Il est possible qu’un référendum d’initiative populaire saisisse ce sujet et que les électeurs rejettent au final la décision…

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Deux compagnons de route du Lys noir, Joseph Joly et Vincent Lefebvre ont naguère publié aux éditions de l’Aspirant La dynastie prisonnière. Histoire des souverains du Luxembourg, de l’indépendance à aujourd’hui. Ces deux auteurs mettaient tous leurs espoirs dans le grand-duc Henri ainsi que dans son fils aîné, Guillaume, pour entrer tôt ou tard en dissidence. L’histoire immédiate a répondu à leurs attentes par un démenti formel! Avant d’abdiquer en faveur de Guillaume V en 2025, l’ancien grand-duc Henri entérine la révision de la Constitution en 2008 qui lui retire ses ultimes prérogatives politiques.

S.A.R.-le-Grand-Duc-Jean-727x1024.jpgLe Lys noir croyait en la combattivité de la Maison de Bourbon-Parme à l’exemple du prétendant carliste traditionaliste Sixte-Henri. Or les anarcho-royalistes oubliaient qu’en 1986, le grand-père de Guillaume V, Jean (né en 1921, grand-duc en 1964, abdique en 2000 et décédé en 2019 - photo, ci-contre), renonçât pour lui et ses descendants aux titres de la Maison de Bourbon-Parme. Cette renonciation surprenante signalait déjà une acceptation inquiétante envers le nouveau désordre mondial ambiant.

Certes, à part le prince régnant de Monaco, Albert II, qui refuse la proposition du Conseil national d’autoriser l’avortement jusqu’à douze semaines de grossesse avec le risque de se faire dénigrer par les bien-pensants, force est de constater que les dynasties régnantes en Europe se couchent devant un conformisme édifiant. Cet état de fait empêche toute restauration monarchique sérieuse. La monocratie héréditaire n’est pas une solution idoine. Au risque d’oser l’oxymore, une «monarchie collective» dans laquelle la souveraineté se répartirait en fonction des circonstances d’un pôle à un autre paraît plus avantageuse. La résistance polysynodale, modulaire et «mosaïque» de la République islamique d’Iran le démontre bien chaque jour à la grande colère des atlantistes – occidentalistes globalitaires. S’il faut un empire sacré à l’Europe, que cet Imperium se donne d’abord un conductorat impérieux !

GF-T

  • « Chronique flibustière », n° 197, d’abord mise en ligne le 9 septembre 2026 sur Synthèse nationale.

La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique - Une stratégie ou la mort

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La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique

Une stratégie ou la mort

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine nous avertit que la Russie doit aller au-delà de la substitution aux importations et parvenir à l’autarcie, faute de quoi elle risque de perdre son indépendance et son avenir (Note du traducteur : les instructions que donne ici Douguine sont valables pour l’Europe, aujourd’hui disloquée par les actions perverses des Young Global Leaders, installés par Washington, et valent également pour tous les grands espaces appelés à constituer les pôles de la future multipolarité).

Une fois encore, [le politologue russe] Tchadaïev a entièrement raison au sujet de la substitution aux importations. À partir des années 1990 et 2000, les libéraux-mondialistes — agents de l’étranger dans la sphère économique — ont convaincu nos dirigeants qu’il était avantageux de participer à la division internationale du travail, tandis que l’autarcie était synonyme de stagnation et d’impasse. Selon eux, l’intégration aux chaînes de valeur mondiales constituait la voie du développement et de la modernisation; il n’existait aucune autre solution. Tous ceux qui soutenaient le contraire — Glaziev, Katassonov, Deliaguine, Khazine, Galouchka — étaient diabolisés, tournés en ridicule et marginalisés. Le mot même d’«autarcie» demeure tabou, tout comme la doctrine de Friedrich List sur l’«autosuffisance des grands espaces». Cela signifie que notre économie est conçue, dès le départ, de manière à exclure toute souveraineté économique et technologique complète.

Après le début de l’opération militaire spéciale et la vague de sanctions qui s’ensuivit, certaines choses ont changé. L’anathème jeté sur l’autarcie n’a cependant jamais été levé. La nouvelle ligne consistait simplement à dire que nous allions nous intégrer — mais sans l’Occident. La substitution aux importations devint alors la réponse.

Il s’agit d’une mesure à court terme, et celle-ci est justifiée. Nous devons nous battre et vaincre maintenant, alors même que la génération précédente d’économistes avait déjà détruit la base autarcique nécessaire à cette fin, rendant la Russie dépendante des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’Occident a rompu ces chaînes; tout le monde s’est alors précipité vers l’Est — ou est retourné vers ce même Occident en empruntant des voies détournées.

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Les économistes libéraux se sont servis d’un argument fallacieux à des fins subversives: la participation à la division mondiale du travail — à la mondialisation — serait synonyme de développement, tandis que l’autarcie conduirait à la stagnation et à l’effondrement. Tchadaïev et l’exemple de la Chine — mais pas seulement celui de la Chine — montrent tout autre chose. Il faut concevoir l’autarcie comme une plateforme d’expansion: non pas comme l’État commercial totalement fermé de Fichte — modèle qui peut également fonctionner, comme l’ont soutenu Silvio Gesell et Ezra Pound —, mais comme l’édification d’une base d’exportation destinée aux marchés extérieurs. Les États-civilisations émergents, tout comme les États ordinaires, peuvent aisément y contribuer. Dès lors, l’autarcie n’est plus une impasse. Elle devient un tremplin vers une véritable souveraineté et vers le statut de puissance mondiale.

Ce que nous faisons relève encore de la tactique. Dans les années 1990, il s’agissait d’une tactique d’autodestruction; depuis les années 2000, il s’agit d’une tactique visant à préserver et à consolider la souveraineté. Ces réserves tactiques sont désormais épuisées. Elles ne suffisent plus pour rendre sa grandeur à la Russie, remporter la guerre décisive ou conserver notre place de pôle dans la nouvelle architecture de l’ordre mondial. Nous avons besoin d’une stratégie: d’une stratégie globale de souveraineté. Celle-ci inclut l’autarcie. Cela signifie que, aussi peu rentable qu’il puisse paraître à court terme de traiter nous-mêmes nos terres rares ou de fabriquer nos propres puces électroniques et processeurs quantiques, c’est précisément ce que nous devons commencer à faire de manière systématique. Aujourd’hui — pas demain, pas plus tard. Et il faut le faire correctement. Ici, tous les moyens sont permis. Il ne suffit pas de frapper du poing sur la table. Pour réveiller quelqu’un, il faut parfois aller jusqu’aux extrêmes.

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Nous devons voir clairement où l’Occident veut en venir. Le capital impose le remplacement des êtres humains par l’intelligence artificielle et les robots. Le besoin que le capital a des êtres humains diminue rapidement. Marx avait saisi quelque chose du noyau nihiliste du capitalisme. Nick Land perçoit très finement cette même réalité dans les conditions actuelles. Le capital possède une stratégie et il en suit le schéma.

Si nous ne disposons toujours d’aucune stratégie, nous n’avons aucune chance de survivre. Le répertoire des manœuvres tactiques est épuisé, de même que toute possibilité restante de s’appuyer sur l’héritage de l’autarcie socialiste soviétique. Il faut donc une stratégie ou ce sera la mort.

15:14 Publié dans Actualité, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, autarcie, russie, alexandre douguine | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

La politique sans l’expérience vécue n’est qu’une abstraction idéologique opposée à la réalité

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La politique sans l’expérience vécue n’est qu’une abstraction idéologique opposée à la réalité

Par Vincenzo Costa

Source : Vincenzo Costa & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-politica-senza...

Je pense qu’une politique future devra partir de l’expérience immédiate des personnes, de leur souffrance, et je crains qu’aujourd’hui nous continuions à vouloir dire aux gens quelle est, selon nous, leur souffrance, à chercher à leur expliquer quel est le véritable problème.

On cherche à plaquer une interprétation sur la vie, alors que je crois qu’il faudrait faire apparaître explicitement les points qui génèrent de la souffrance.

À ses débuts, Facebook a été un outil important, car il a permis de donner une voix à cette souffrance muette, à cette colère qui ne trouvait pas à s’exprimer. Mais il s’est peu à peu idéologisé.

Au début, je remarquais la différence entre ce que les gens cherchaient à dire et ce que faisait le monde politique. À présent, je constate que notre bulle, elle aussi, se referme sur elle-même, se recroqueville dans une prison conceptuelle.

Il existe peut-être un point sur lequel il faudrait rester hégélien: partir de l’immédiateté, puis faire progressivement émerger les médiations constitutives de l’expérience immédiate. Peut-être est-ce là le travail théorique, du moins tel que je le conçois. Et cela s’oppose à un autre modèle, que je qualifierais de kantien, qui cherche au contraire à plaquer une grille conceptuelle sur le réel, dévalorisant ainsi l’expérience vécue.

C’est un modèle dont il sera difficile de se défaire: il résonne dans toute l’œuvre de Foucault, et il me semble qu’aujourd’hui tout le monde est foucaldien. Pour ma part, je pense que Foucault a été et demeure un grand malheur.

Mais quoi qu’il en soit, sans nous lancer dans de grands discours, peut-être devrions-nous partir des points qui génèrent de la souffrance sans les interpréter, simplement en commençant par les relever. Reprendre contact avec l’existence concrète. Je voudrais donner un exemple.

og__id6788_w1200__1x.jpgDans la Sicile de l’après-guerre, des luttes paysannes ont été menées pour le partage des grands domaines fonciers et pour la redistribution des terres. Elles auraient créé une multitude de petits paysans propriétaires.

Selon la doctrine, il s’agissait d’un désir «petit-bourgeois». Les paysans auraient dû réclamer la collectivisation et d’autres conneries de ce genre.

Mais les communistes savaient que les paysans n’étaient pas des anges. Ils ont pris en considération ce point qui révélait leur souffrance, l’ont assumé et ont géré ces luttes paysannes. Ils ne les ont pas jugées à l’aune de la doctrine. C’est ainsi qu’ils sont entrés dans l’histoire, parce qu’ils sont entrés dans la vie de personnes réelles.

Nous avons perdu le sens du concret et du quotidien, et c’est pour cette raison que nous sommes sortis de l’histoire, réduits à nous quereller entre quelques poignées de personnes.

 

Matthias Strolz, fondateur du parti des libéraux de gauche autrichiens: "La FPÖ de droite a toujours eu raison sur la migration"

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Matthias Strolz, fondateur du parti des libéraux de gauche autrichiens: "La FPÖ de droite a toujours eu raison sur la migration"

Peter W. Logghe

Source:  https://www.facebook.com/peter.logghe.94 

Il y a huit ans, l’universitaire et entrepreneur autrichien Matthias Strolz a tourné le dos à la politique partisane, après avoir fondé, en 2012, le parti libéral de gauche NEOS. Dans le journal libéral autrichien Der Kurier, il règle sévèrement ses comptes avec les deux grands partis du système, la SPÖ socialiste et l’ÖVP démocrate-chrétienne, surtout en matière de migration. Pendant des années, les avertissements de la FPÖ concernant la migration incontrôlée, les écoles qui cédaient sous la pression ou l’échec de la politique d’intégration ont été qualifiés d’alarmisme, de populisme et de racisme. Or Strolz aboutit aujourd’hui à des conclusions qui s’inscrivent très largement dans la ligne de la FPÖ.

«L’Europe n’a pas suffisamment réfléchi à la question de savoir qui peut entrer et qui ne le peut pas, ni aux conséquences que la migration contrôlée aurait pour les États d’accueil. La crise migratoire de 2015 a représenté une perte totale de contrôle», déclare Strolz, qui ajoute: «Nous avons connu le chaos pendant bien trop longtemps». Il continue, dit-il, à prendre ses distances avec les nationalistes autrichiens de droite de la FPÖ, mais précise: «Je ne suis pas non plus un détracteur de la FPÖ». Dans leurs critiques, ils n’avaient pas toujours tort et n’ont pas toujours tort aujourd’hui non plus, affirme Strolz.

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Le vent tourne-t-il également à droite en Autriche? NEOS veut-il gouverner avec la FPÖ?

Les populistes, affirme Strolz, simplifient les problèmes et ne proposent pas toujours des solutions applicables. Mais — et il le souligne — «ce fut un mérite de la FPÖ d’avoir signalé, il y a déjà longtemps, que la migration posait de graves problèmes». Une déclaration forte, puisqu’elle émane du fondateur d’un parti, NEOS, qui s’est toujours situé à gauche sur les questions de société et s’est fait connaître par des mesures favorables à la migration. La FPÖ de droite n’a pas «inventé» les problèmes migratoires; elle a probablement été l’une des premières à déceler une évolution sociale néfaste et à la dénoncer publiquement, affirme Strolz.

Dans le même entretien, Strolz décrit encore un problème fondamental lié à la migration et à la politique défaillante de l’Union européenne: les États membres de l’UE perdent leur capacité d’action lorsqu’ils ne peuvent ou ne sont plus autorisés à décider eux-mêmes qui franchit leurs frontières et qui ne les franchit pas. Car, affirme Strolz, nous devons fixer des limites. «Cela signifie que tout le monde ne peut pas venir simplement parce qu’il ou elle le souhaite. Nous avons besoin de migration, mais uniquement d’une migration limitée».

Selon Matthias Strolz, la réussite de l’intégration des étrangers ne dépend pas de déclarations politiques aux formulations séduisantes, mais de la pratique quotidienne. Si les enseignants doivent consacrer toujours plus de temps à l’acquisition de connaissances linguistiques élémentaires, il leur en reste moins pour l’enseignement proprement dit. Et la langue commune demeure le principal indicateur d’une intégration réussie. Dès que le groupe des nouveaux arrivants devient trop important, il ne peut absolument plus être question d’intégration.

Encore un libéral qui admet à contrecœur qu’il existe un problème fondamental et qu’il faut rapidement procéder à des ajustements profonds. Qui sera le prochain ?

dimanche, 13 septembre 2026

La signification politique du XXe siècle

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La signification politique du XXe siècle

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine examine la lutte idéologique entre le libéralisme, le communisme et le fascisme au XXe siècle…

front-medium-1421648200.jpgDans cet extrait du livre Politica Aeterna: le platonisme politique et les Lumières obscures, Alexandre Douguine examine la lutte idéologique entre le libéralisme, le communisme et le fascisme au XXe siècle. Il soutient que la victoire ultime du libéralisme a ouvert la voie à la postmodernité, à la mondialisation et à l’érosion des identités collectives, tout en créant les conditions de l’émergence de la Quatrième Théorie politique.

La Quatrième Théorie politique est une matrice conceptuelle qui décrit la possibilité d’une alternative à la tendance politique devenue dominante à l’époque moderne. Elle apparaît lorsque la postmodernité s’établit pleinement sur le terrain de la philosophie politique. C’est alors que se dévoile la vérité de la modernité — c’est-à-dire la nature des Lumières obscures, auxquelles la Quatrième Théorie politique s’intéresse directement. Tant que l’essence du moderne demeurait dissimulée et que sa stratégie ontologique et anthropologique fondamentale se répartissait entre trois branches, la Quatrième Théorie politique ne pouvait exister, car l’issue de la lutte entre les trois théories politiques de la modernité dépendait de l’élucidation de son essence la plus profonde. Or, la Quatrième Théorie politique correspond précisément à cette essence — à cette vérité dans l’abîme (la matière) dont parlait Démocrite. Par conséquent, pour décrire en profondeur la Quatrième Théorie politique, il est nécessaire de se pencher de nouveau sur la modernité et sur la dialectique de l’affrontement entre les trois principales théories politiques qui lui sont inhérentes.

Répétons-le: les trois grandes idéologies politiques de l’époque moderne — le libéralisme, en tant que Première Théorie politique; le communisme, en tant que Deuxième Théorie politique; et le nationalisme, en tant que Troisième Théorie politique — épuisent et incarnent, pour l’essentiel, tous les aspects du paradigme même de la philosophie politique moderne. Comme nous l’avons indiqué précédemment, le sujet philosophique de la modernité est conçu différemment dans chacune des trois théories politiques: comme individu dans le libéralisme, comme classe dans le communisme, et comme État et comme race, respectivement, dans le fascisme et le national-socialisme.

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Ces conceptions politiques se sont affrontées au XXe siècle et ont prédéterminé la structure des guerres mondiales, de la guerre froide, des alliances, des unions et des blocs. Si la Première Guerre mondiale fut un affrontement entre plusieurs grandes puissances nationales européennes, la Seconde Guerre mondiale fut déjà un affrontement entre les trois forces idéologiques: les libéraux, représentés par l’Occident — les États-Unis et l’Angleterre —, les communistes, représentés par l’URSS, et les nazis et fascistes, représentés par l’Italie de Mussolini et l’Allemagne de Hitler, ainsi que par d’autres mouvements qui leur étaient proches.

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Ainsi, après la défaite de la Troisième Théorie politique — le fascisme et le national-socialisme —, il ne resta plus que deux théories politiques, la Première et la Deuxième. Une guerre froide se développa entre elles, jusqu’à ce que la Première Théorie politique — le libéralisme — triomphe de la Deuxième — le communisme — en 1989, puis définitivement en 1991.

Toute l’histoire de la modernité a été marquée par ces trois théories politiques, qui incarnaient la matrice même de la philosophie politique des Temps modernes. Toutes obéissaient à la logique de la philosophie politique de la Mère: elles étaient toutes matérialistes, évolutionnistes et progressistes; elles envisageaient toutes la structure du monde du bas vers le haut, plutôt que du haut vers le bas. Autrement dit, elles avaient été élaborées sur le fondement d’une doctrine matérialiste immanente.

Par conséquent, l’ordre dans lequel elles apparurent et celui dans lequel elles disparurent — ou furent marginalisées — reflétaient eux aussi une certaine logique, car le combat entre les trois idéologies politiques visait à déterminer laquelle d’entre elles correspondait le plus étroitement au paradigme de la modernité, à sa vérité. Le communisme prétendait contenir cette vérité, en se présentant comme la société socialiste et communiste appelée à être édifiée après l’achèvement du cycle historique du capitalisme. Le libéralisme se concevait lui aussi comme une expression de la modernité en tant que telle. Mais — et cela est moins évident — le fascisme se considérait également comme une doctrine révolutionnaire reflétant l’esprit de la modernité, quoique dans un autre contexte, selon d’autres proportions et avec des valeurs différentes de celles du libéralisme et du communisme.

Quoi qu’il en soit, les trois idéologies luttaient pour être celle qui incarnerait l’esprit de la modernité. Chacune se considérait comme étant la modernité. Après la défaite du nazisme, seules deux idéologies — le libéralisme et le communisme — se disputèrent ce droit; après 1989-1991, il apparut que le libéralisme avait remporté cette longue bataille.

Autrement dit, parmi les trois théories politiques du paradigme moderne, une seule s’est révélée véritablement paradigmatique. C’est à cela que se rattachent le processus de mondialisation et l’universalisation de l’idéologie libérale, désormais devenue l’idéologie mondiale et la seule à avoir triomphé au cours du déploiement de l’histoire politique. En d’autres termes, elle a remporté la victoire en Occident et, en raison de l’influence fondamentale exercée par celui-ci, s’est largement diffusée à travers le monde.

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Il existe ici un lien direct avec l’affirmation de Francis Fukuyama relative à «la fin de l’histoire». «La fin de l’histoire» désigne la victoire finale et irréversible du libéralisme sur ses rivaux. Après 1991, le libéralisme ne fut plus l’une des trois idéologies: il devint l’idéologie de la modernité elle-même.

À l’origine, le capitalisme — le libéralisme — se considérait comme l’incarnation de l’esprit de la modernité, mais cela n’avait rien d’évident pour quiconque, hormis pour les représentants du libéralisme eux-mêmes. Cette prétention fut contestée par les communistes et les fascistes et, en principe, le différend entre les trois théories politiques ne fut tranché que quelques siècles plus tard. À chaque étape demeurait la possibilité que les événements politiques prennent une autre tournure — et le communisme revendiqua sérieusement le statut d’incarnation de la modernité et de formule idéologique de la «fin de l’histoire». À un certain moment, les succès de l’Allemagne hitlérienne furent si impressionnants qu’il a fort bien pu sembler que ce serait le nazisme qui déterminerait le fondement idéologique de l’avenir.

Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que la matrice inconditionnelle de l’histoire politique mondiale s’est pleinement réalisée, lorsque l’esprit de la modernité a triomphé sous la forme du libéralisme. Le libéralisme a défendu son droit à être non pas simplement une idéologie, mais l’Idéologie avec un grand "I". Ainsi, la Première Théorie politique de la modernité devint également la dernière, la théorie définitive. C’est de la victoire du libéralisme qu’est née la philosophie politique de la postmodernité. Corrélativement, le triomphe de l’individu en tant qu’atome nous a permis de passer au niveau subatomique.

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Le vainqueur de la rivalité entre les trois versions idéologiques de la modernité fut ainsi désigné. Et pratiquement à la même époque, le libéralisme, devenu dominant et sans rival, commença à révéler rapidement sa nature totalitaire. Dans le même temps, le changement de paradigme en direction de la postmodernité — dont les prémisses philosophiques avaient été élaborées quelques décennies auparavant, mais qui commença à acquérir une dimension pratique dans le domaine politique au cours des années 1990 — s’engagea avec une accélération constante. Simultanément, une vague de politiques du genre et de politiques écologiques se développait également, annonçant l’essor du «libéralisme obscur».

La modernité, victorieuse sous la forme du libéralisme, entra dans la postmodernité au cours d’une nouvelle étape — l'étape postlibérale. Mais cela ne fut possible que parce que toutes les formes d’identité collective — relevant du paradigme de la Tradition — ainsi que les définitions artificielles alternatives du sujet politique proposées par la Deuxième Théorie politique — la classe — et la Troisième Théorie politique — l’État et la race — avaient été abolies.

dc3a7ed0a2579ec567a4d64c24b0f17c.jpgL’individu est affirmé par les libéraux comme la version ultime de l’atome humain le plus authentique et, par conséquent, comme le fondement philosophique et le sujet politique. Ce n’est qu’après la victoire de cette idéologie et le triomphe de l’individu humain — tels qu’ils s’expriment dans l’idéologie de la société civile, l’idéologie des droits de l’homme, l’idéologie de la mondialisation et celle du marché capitaliste libéral mondial, avec le passage de la politique mondiale à l’économie mondiale et l’abolition de l’histoire, comme l’écrivait Fukuyama — que la porte de la postmodernité s’est véritablement ouverte. Ce sont les libéraux qui l’ont ouverte et, par conséquent, dans le paradigme des «Lumières obscures», c’est au «libéralisme obscur» que revient la primauté doctrinale et épistémologique.

Une fois l’atome confirmé comme le moment fondamental de l’être, tout mouvement ultérieur s’est orienté vers le niveau subatomique. C’est à cela qu’est liée la phénoménologie de la postphilosophie politique, autrement dit la philosophie politique de la postmodernité.

Ainsi, sans la victoire du libéralisme, celle de la postmodernité n’aurait pas été possible. Pour être plus précis, la postmodernité aurait théoriquement pu revêtir une autre forme — communiste, plus vraisemblablement, ou fasciste, de manière moins probable. Toutefois, le bilan idéologique du XXe siècle est sans ambiguïté: la postmodernité politique repose sur la domination absolue acquise par l’idéologie libérale, la Première Théorie politique, qui a totalement vaincu la Deuxième et la Troisième.

e8c8b751b05213133520ed83511a52c7.jpgTel est, dans ses grandes lignes, le contexte dans lequel se construit la société globale. La société globale n’est pas encore une réalité: elle constitue un projet. Elle existe néanmoins en tant que «concept» et correspond à un concept analogue, celui de «l’Occident global». Lorsque nous parlons de «l’Occident», nous ne désignons pas seulement l’Occident géographique, mais aussi, par exemple, le Japon et même le littoral pacifique de la Chine, où prédominent les modèles occidentaux dans les domaines de l’économie, de la culture et de la société, ainsi que certains pays de la région Pacifique qui suivent la voie occidentale du développement — Singapour, Taïwan, etc. « L’Occident » est à la fois global et idéologique.

Certes, l’Occident n’a pas encore entièrement pénétré la chair et le sang de toutes les sociétés, de tous les peuples et de toutes les civilisations; néanmoins, cette pénétration progresse à plein régime, par l’intermédiaire des marchés, des technologies, de la culture, de l’information, de l’économie, de la politique, etc. L’Occident n’est pas simplement un ensemble de puissances et de sociétés européennes et nord-américaines. Il est le processus même de mondialisation, de «postmodernisation» et d’extension progressive, à l’ensemble de la planète, des codes — et des stratifications, pour reprendre le terme de Deleuze et Guattari — propres à la culture euro-américaine ou euro-atlantique. Après la victoire décisive du libéralisme dans la guerre froide, le monde entier est devenu, en un certain sens, «l’Occident», c’est-à-dire un espace où s’opère une territorialisation/déterritorialisation correspondant précisément au code libéral de l’«agencement».

2693933abfc1633ba2312bbd800adb22.jpgPar conséquent, le programme qui oriente aujourd’hui les processus globaux de la politique mondiale est celui de la domination du libéralisme et de l’affirmation de sa victoire à l’échelle planétaire, de l’élimination des États-nations — comme nous le constatons en Europe — et de la destruction de toutes les formes d’identité collective — nation, religion, genre, etc.

Au cours de cette phase, la modernité achève la destruction des symétries verticales et des identités collectives organiques qu’elle avait entreprise lorsque commença à se dessiner le passage de la société traditionnelle — platonisme, aristotélisme et religion — à la société moderne — matérialisme, démocratie et sécularisme.

Le sublime et l’esthétique du Grand Dieu Pan

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Le sublime et l’esthétique du Grand Dieu Pan

Par Daria Platonova Douguina 

Source: https://pravpublishing.substack.com/p/the-sublime-and-the-aesthetics-of

Extrait d’Optimisme eschatologique, témoignage philosophique de Daria Platonova Douguina recueilli et publié à titre posthume, ce texte était à l’origine une communication présentée lors du séminaire en ligne «Esthétique: la beauté dans le platonisme et hors de celui-ci », onzième séance du cours sur le platonisme organisé par le professeur Alexandre Douguine et Paideuma.tv à l’été 2020.

* * * 

Je voudrais parler un peu du grand dieu Pan. Par le mot « grand », je fais référence à l’œuvre d’Arthur Machen, Le Grand Dieu Pan (1890).

Arthur Machen était un écrivain anglais, précurseur de Lovecraft, sur lequel il exerça une influence considérable, tout comme sur la littérature décadente dans son ensemble. Arthur Machen était tenu en très haute estime par Jorge Luis Borges, lui-même considéré comme un classique du mouvement du «réalisme magique». Il a également influencé le cinéma contemporain: les films de Guillermo del Toro, par exemple, s’articulent largement autour de motifs et d’influences issus de Machen.

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Arthur Machen [Arthur Llewellyn Jones] (1863-1947)

Le Grand Dieu Pan de Machen aborde la question du contact de l’être humain avec le sublime. Avec le beau, le sublime est l’un des deux éléments majeurs de l’esthétique, bien que cela soit souvent oublié.

Le sublime — le sublime en français et das Erhabene en allemand — n’est pas simplement quelque chose de raffiné, d’exquis ou doté d’une forte charge esthétique. Il s’agit plutôt d’une figure, d’une action, d’une histoire, d’une situation ou d’une expérience qui dépasse largement les normes de l’existence et de l’expérience humaines ordinaires.

Cette notion est donc celle qui se rapproche le plus du « sacré », au sens où l’entendait Rudolf Otto, puis, à sa suite, Carl Jung, Mircea Eliade et d’autres.

Une opération visant à élargir les possibilités

Le sublime et le sacré se manifestent dans Le Grand Dieu Pan dans un contexte très intéressant et inhabituel. Le récit s’inspire du folklore irlandais. Son intrigue est assez classique pour la fin du XIXe et le début du XXe siècle.

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Le personnage principal est un scientifique, un médecin qui, au moyen d’une intervention chirurgicale, est capable d’élargir les possibilités de la perception humaine de la réalité. Il mène une expérience sur une simple jeune villageoise prénommée Mary. L’expérience n’est pas entièrement concluante: la jeune fille sombre dans la folie. La patiente se trouve sans cesse confrontée à quelque chose qui la dépasse radicalement et la submerge. Bien qu’elle accède à une sorte de surréalité, elle est incapable de la maîtriser. Le scientifique comprend que la jeune fille a rencontré le dieu Pan, personnification des forces de la nature dans toute leur diversité et leur puissance.

Le lecteur découvre ensuite le récit de la vie de la fille de Mary, née après sa rencontre avec Pan. Cette fille, Helen Vaughan, recèle en elle quelque chose d’à la fois indiciblement beau et terrifiant, capable de pousser ceux qui l’entourent à la folie, jusqu’au suicide ou au meurtre. Les visages des personnes que Helen Vaughan a conduites à la mort restent figés dans la panique, la peur et l’horreur. Cette peur et cette horreur se transmettent à quiconque voit leurs corps.

Au-delà de l’humain

Cette œuvre illustre remarquablement la problématique du sublime. Nous y voyons pleinement l’expérience de la confrontation au sublime, au numineux qui, selon Rudolf Otto, se caractérise à la fois par l’étonnement, l’admiration et une joie incroyable, mais aussi par une peur sauvage et une horreur profonde. Cette rencontre est presque toujours fatale, ou tout au moins traumatisante, pour une personne qui, autrement, demeure dans sa zone de confort — bien qu’un tel état ne doive pas être considéré comme naturel.

Roman_-_Statue_of_the_god_Pan_2nd_century_-_(MeisterDrucke-1173627).jpgDans ce livre, la beauté est interprétée comme une sorte de frontière séparant, d’une part, ce que nous sommes capables de percevoir sans préparation particulière, ce dont nous pouvons nous délecter et que nous pouvons admirer, et, d’autre part, ce qui dépasse nos possibilités et nos capacités, c’est-à-dire le sublime.

Si l’expérience de la rencontre avec le «beau» implique un charme et une fascination temporaires, l’expérience de la rencontre avec le sublime, telle qu’elle se produit dans le récit de Machen, peut être tout autre : elle peut apporter avec elle l’horreur, la mort et la folie.

Ainsi, dans ce récit, le dieu Pan lui-même apparaît comme une représentation générale du sublime, mais nullement du beau.

Il est intéressant de noter que Socrate était souvent comparé à Pan. Son apparence extérieure, jusque dans les rides de son visage, correspond largement aux représentations grecques de l’apparence que devait avoir ce dieu.

Ainsi, depuis les temps archaïques, la rencontre avec le sublime est associée à l’expérience du traumatisme. Elle peut conduire l’être humain à la mort et à la folie, mais elle recèle également la possibilité de rencontrer ce qui se situe au-delà de l’humain…

L’Europe devra exproprier Google et Amazon: un acte souverain et stratégique

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L’Europe devra exproprier Google et Amazon: un acte souverain et stratégique

Par Luca Oleastri 

Source : Luca Oleastri & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/l-europa-dovra-es...

L’Europe devra exproprier Google et Amazon. Ce n'est pas du communisme, c'est une question de survie. 

Je vais vous expliquer en une minute pourquoi, au cours des cinq prochaines années, nous parlerons de l’expropriation des centres de données en Europe, qu’on le veuille ou non.

Au cours des deux dernières années, Amazon, Microsoft, Google et Meta ont dépensé 377 milliards de dollars pour construire des centres de données, et ils en dépenseront 660 milliards supplémentaires en 2026. Soit une hausse de plus de 80%. Pour éviter de faire exploser leurs bilans, ils ont déjà signé pour 1100 milliards de dollars de loyers futurs, qui ne figurent même pas dans leurs comptes comme de la dette.

Ces entreprises sont passées du statut de sociétés de logiciels à celui de sociétés de béton et d’électricité, endettées jusqu’au cou.

Si cette bulle éclate — et elle éclatera —, il ne se produira pas ce que vous espérez. Les serveurs ne s’éteindront pas. Ils resteront en place, comme les chemins de fer après le krach de 1873 ou la fibre optique après 2000. Ils seront rachetés à prix cassé par ceux qui disposent de liquidités: les États et les fonds souverains.

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Aux États-Unis, c’est déjà prévu: si AWS ou Azure faisaient faillite, Washington les réquisitionnerait dès le lendemain matin au nom de la sécurité nationale. Modèle Lockheed Marti: je ne te sauve pas, je te rachète.

En Chine, c’est déjà ainsi.

Et l’Europe ?

Ici, notre situation est pire. Nous sommes des colonies numériques. Les centres de données d’AWS et d’Azure situés à Milan et à Francfort se trouvent sur le sol européen, mais relèvent du droit américain. Si nous entrons en conflit avec les États-Unis, ils nous coupent l’accès aux puces.

L’AI Act dont nous nous vantons est notre ligne Maginot: nous réglementons ce qu’un agent conversationnel peut dire, alors que nous avons déjà perdu la guerre quant au lieu où il fonctionne et à l’énergie qu’il utilise.

C’est pourquoi l’expropriation stratégique deviendra inévitable en Europe.

Il ne s’agit pas de tout prendre. C’est une question de réalité physique :

Sans ces centres de données, tout s’arrête : la santé, les paiements, la défense.

Ils sont trop importants pour faire faillite, mais trop endettés pour pouvoir tenir seuls.

Ils appartiennent à des intérêts étrangers.

Lorsque ces trois facteurs se conjuguent, n’importe quel État, de droite comme de gauche, s’en empare.

Comment procéderons-nous ?

Pas demain, au prix fort: ce serait suicidaire. Nous le ferons lorsque l’éclatement de la bulle aura mis à terre les constructeurs des bâtiments industriels qui les abritent. Lorsqu’ils ne vaudront plus que 20 % de leur valeur actuelle. C’est alors que le Golden Power entrera en jeu: une acquisition forcée au prix du marché, désormais fortement réduit, moyennant indemnisation. Une procédure parfaitement légale au regard des traités de l’Union européenne.

Nous les placerons sous l’autorité d’une entreprise de service public — comme Terna pour l’électricité — qui possédera les bâtiments et l’énergie, et louera les baies informatiques à ceux qui respecteront les lois européennes.

Soit nous rachetons nous-mêmes les bâtiments à prix cassé, soit c’est nous qui serons rachetés.

Les serveurs resteront de toute façon allumés.

Seule changera l’identité de celui qui détiendra les clés du local technique.

Sources: The Hindu BusinessLine / Goldman Sachs / Moody’s Ratings, concernant les dépenses d’investissement et les contrats de location des hyperscalers en 2025-2026.

Mishima et la tyrannie de la beauté - L’esthétique du destin

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Mishima et la tyrannie de la beauté

L’esthétique du destin

Chōkōdō Shujin

Chōkōdō Shujin nous plonge dans la rencontre intense de 1957 entre Yukio Mishima et Hideo Kobayashi, au cours de laquelle la beauté devient une force terrifiante de forme, de sacrifice et de résistance au monde moderne.

Lorsque l’on contemple l’idée de beauté pure, celle-ci se révèle non pas comme une simple réalité esthétique, mais comme quelque chose de bien plus profond, d’une intensité presque terrifiante. La beauté règne comme une force qui lie le fugitif à l’éternel; elle est l’éclat doré d’un temple saisi par la lumière mourante du soleil, celui de flammes magnifiques consumant un édifice demeuré inviolé durant des siècles. La beauté affirme sa propre existence, alors même qu’elle blesse celui qui la contemple.

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Elle est inséparable de la douleur. Comme l’écrit Mishima dans Le Pavillon d’or: «La beauté — oui, la beauté est comme une dent cariée. Elle frotte contre la langue, elle reste là, douloureuse, affirmant obstinément sa propre existence». Cette même terreur, cette même insistance imprègnent le dialogue de 1957 entre Hideo Kobayashi et Yukio Mishima (photos), que j’ai traduit sous le titre «La forme de la beauté». Bien que désinvolte en apparence, cet échange est chargé de toute la gravité de la véritable critique. Le dialogue porte en grande partie sur le roman de Mishima, dans lequel la beauté est une présence destructrice qui «attaque, subjugue, dépouille et, finalement, détruit».

Kobayashi, l’aîné, ouvre la conversation avec son habituelle manière empreinte de «bon sens». «Je l’ai lu et, eh bien, ce que j’ai ressenti à la lecture, c’est qu’il s’agissait davantage d’un poème lyrique que d’un roman. Autrement dit, si vous voulez en faire un roman, vous devez écrire ce qui se passe après l’incendie. Il n’y a pas de véritables relations interpersonnelles, pas de relations sociales». Ici, la forme elle-même devient l’absolu; la reconstruction du temple incendié du Kinkaku-ji ne fait qu’aviver la blessure créée par la beauté.

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Mishima décrit le pavillon reconstruit sur un ton que l’on pourrait interpréter comme une menace feutrée: «Il est d’un or étincelant. Et lorsque le soleil couchant le frappe, on a l’impression que sa lumière brille directement sur votre peau». Kobayashi, partisan de l’intensité plutôt que de l’ornement, fait remarquer que même Cézanne évitait le mot «beauté», lui préférant «intensité» ou «force», car le terme lui-même était devenu trop mou, trop accommodant pour le regard moderne.

Pourtant, le dialogue ne s’attarde pas sur de tels commentaires informels. Kobayashi avertit très directement son jeune interlocuteur: «S’il y a quelque chose à redouter chez vous, c’est votre talent… Votre talent est si excessif qu’il devient une sorte de magie». Et le protagoniste de Mishima, dans le roman qui inspire cette discussion, se trouve confronté à l’implication ultime, bien plus sinistre: «Lorsque les hommes se concentrent sur l’idée de beauté, ils se trouvent, sans s’en rendre compte, confrontés aux pensées les plus sombres qui existent en ce monde».

Ryunosuke_Akutagawa_photo.jpgCette esthétique de la beauté conçue comme une force qui blesse, subjugue et conduit à l’anéantissement trouve peut-être sa résonance la plus profonde dans les écrits antérieurs de Ryūnosuke Akutagawa (photo). Dans ses derniers textes, et jusque dans la manière même dont il mourut, Akutagawa révéla la beauté non comme une consolation, mais comme le seuil de l’abîme.

La beauté est inséparable de l’ombre de la mort, perfection si absolue qu’elle dissout le moi. Kobayashi, qui avait longtemps nourri des sentiments ambivalents à l’égard de l’héritage d’Akutagawa, et Mishima, héritier de cette tradition de la belle mort précoce, se rencontrent ici à travers les années dans une reconnaissance tacite. La véritable beauté n’est jamais seulement décorative; elle est une discipline qui exige tout, jusqu’à l’incendie du temple d’or, jusqu’au silence amer qui lui succède.

Considérée sous cet angle, la conversation entre ces deux géants de la littérature japonaise apparaît comme bien davantage que de simples commérages littéraires. Elle réaffirme que seule la forme demeure comme absolu au milieu des vulgarités de l’après-guerre. Dans cet entretien, on voit la beauté rétablie à la place qui lui revient. La beauté est hiérarchique, intuitive, sacrée: elle constitue le dernier rempart contre un monde qui chercherait à réduire toute révérence à un sentiment banal.

Le critique, gardien de la beauté classique

Né en 1902, Hideo Kobayashi vint au monde dans une société déjà déchirée entre l’ordre ancien et le nouveau.

Il atteignit l’âge adulte au milieu des transformations rapides, presque violentes, du Japon des ères Meiji et Taishō, période foisonnante de contradictions. Kobayashi entra au département de littérature française de l’Université impériale de Tokyo et obtint son diplôme en 1926; néanmoins, sa véritable formation ne lui vint pas de ses études, mais d’une fusion intuitive, d’une dualité, pour ainsi dire. D’un côté se dressait le symbolisme intense de Baudelaire et de Rimbaud; de l’autre, l’antique et inflexible pureté des textes classiques japonais. Ce double héritage forgea en lui un critique qui ne s’inclina jamais devant l’abstrait ni devant les modes. Pour Kobayashi, la beauté ne fut jamais un concept à disséquer par la raison; elle était une intensité vécue, une forme ne se révélant qu’au regard discipliné capable de s’abandonner à sa terreur et à son ordre.

Kobayashi commença sa carrière comme auteur de fiction; du point de vue stylistique, ses premières œuvres rappellent celles d’Akutagawa ou de Takeo Arishima. Ces textes ne lui ayant guère valu de reconnaissance, il se tourna bientôt, pressé par les nécessités financières, vers la critique littéraire. Au début des années 1930, il était déjà devenu la figure centrale de la critique japonaise moderne.

En 1935, il publia en feuilleton sa Vie de Dostoïevski, œuvre qui présentait le maître russe comme un miroir de la propre condition d’apatridie spirituelle du Japon. À ce sujet, il écrivit: «L’histoire représente à grande échelle l’amertume et le regret de l’humanité». Il approfondit par la suite ce sens historique dans son essai sur Cézanne, affirmant que « l’histoire est une chose étrange. Le temps s’écoule irrévocablement et, pour cette raison, nous ne pouvons qu’essayer de ressaisir le passé à partir du présent».

img_c63efda42a79da92e7bc3976f535d1686223418.jpgLa même année, Kobayashi (photo) lança sa célèbre attaque contre le shishōsetsu, c’est-à-dire le roman du «je», de nature confessionnelle, alors très en vogue. Il fustigea la mollesse complaisante inhérente à ce genre et appela au contraire à une critique enracinée dans la forme, dans les exigences absolues de l’œuvre elle-même. Ces premiers écrits annonçaient son détournement ultérieur des angoisses de la modernité au profit des classiques. Il s’intéressa tout particulièrement aux artistes et aux poètes maudits qui avaient payé le prix ultime pour leur vision. Il écrivit à propos de Van Gogh: «Bientôt, le chant de la folie s’était emparé de lui et ne le lâcha plus jusqu’à la fin de sa vie». Et il observa au sujet d’Akutagawa: «Il errait, poursuivant l’ombre de la grâce, poursuivant l’ombre du destin». À propos de Baudelaire, il se montrait tout aussi implacable: «Il est le captif de la vie, mais la mort ne lui appartient pas non plus». Dans Critique disqualifié, Kobayashi formula la loi d’airain de la véritable perception: «Par l’art, on peut comprendre la vie, mais on ne peut jamais comprendre l’art par la vie».

Après la guerre, ce tournant devint décisif. Tandis que de nombreux intellectuels s’empressaient d’embrasser les libertés démocratiques imposées de l’extérieur, Kobayashi s’opposa à cette marée «niveleuse». Il refusa l’optimisme facile et fallacieux de la reconstruction, pressentant qu’un véritable renouveau ne pouvait advenir que par un retour à la conscience intuitive du Japon ancien. Dans le paysage dévasté du Japon de l’après-guerre, il voyait dans l’art une forme de défi, même si rares étaient ceux qui en avaient conscience. Comme il l’écrivit plus tard: «Bien que tout le monde souhaite comprendre l’art comme une forme de culture, nul n’a conscience que le monde de l’art existe en réalité comme une grande force de résistance à la culture moderne».

Ses essais sur Mozart, Van Gogh et la tradition classique culminèrent dans le labeur de plusieurs décennies: le monumental Motoori Norinaga, achevé et publié en 1977, sa dernière œuvre et peut-être la plus ambitieuse. Il y retrouva la «voie vers les choses» (mono ni yuku michi) du savant du XVIIIe siècle. C’était une voie de perception pure et immédiate, rejetant toute surimposition intellectuelle et rétablissant la beauté à la place qui lui revenait: celle d’une rencontre immédiate, presque divine, avec la réalité.

Dans ce même esprit, Kobayashi défendit la forme comme ultime absolu. Il ne s’agissait pas du formalisme rigide du monde universitaire, mais de la discipline vivante et intuitive qui seule pouvait lier le transitoire à l’éternel. Il voyait clairement comment le roman lui-même était devenu l’ennemi de la forme. «Le monde du roman a toujours été un monde qui détruit la forme, un monde dominé par ce type de puissance perceptive. L’homme moderne s’est habitué à un monde accordé à la méthode scientifique, laquelle nie la forme».

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Dans sa vision, la beauté ne fut jamais démocratique; elle ne fut jamais destinée aux masses. Elle exigeait hiérarchie, révérence et courage face à ses ténèbres. Le mot «beauté» lui-même était devenu perfide: «Le mot beauté est un mot étrange; plus les esthéticiens commencent à l’employer, plus ceux que passionne l’œuvre de la beauté le prennent en aversion». Il avertissait que même l’intuition la plus pure de la forme pouvait être compromise: «Il vaut mieux critiquer un objet que percevoir intuitivement sa forme, mieux vaut dire qu’il est vrai que dire qu’il est beau».

C’est ce Kobayashi vieillissant, alors âgé d’une cinquantaine d’années, qui s’assit en 1957 face au jeune Mishima. Dans le dialogue, il apparaît exactement comme on pouvait s’y attendre. Kobayashi n’y est plus le critique: il est l’arbiter elegantiarum transmettant une tradition ininterrompue d’ordre esthétique à une génération plus jeune, prête à basculer aussi bien dans la grandeur que dans la catastrophe. Dans sa vie comme dans cette conversation, on discerne la même vérité qu’il passa son existence à défendre: la beauté, lorsqu’elle est véritablement appréhendée dans sa forme, est la dernière voie encore ouverte vers la plénitude spirituelle dans une époque qui a oublié son propre foyer.

L’artiste, guerrier de l’esthétique

Yukio Mishima naquit sous le nom de Kimitake Hiraoka durant les dernières années de l’ère Taishō. Il fut élevé dans un foyer traditionaliste strict, dominé par une grand-mère qui lui inculqua à la fois le raffinement aristocratique et une sensibilité morbide à la face sombre de la beauté. Au grand dépit de son père, le garçon pâle et maigre qui allait devenir Mishima découvrit très tôt la littérature, d’abord à travers les récits de la cour de Heian, puis par les romantiques et les classiques japonais. Ces œuvres façonnèrent son dévouement de toute une vie à la forme.

252c62704e79a9b27ca62dae52cf84a8.jpgÀ dix-neuf ans, il avait déjà publié des récits sous son nom de plume — ou peut-être son nom de guerre. Puis, en 1949, alors qu’il avait vingt-quatre ans, Confessions d’un masque le porta au premier plan de la scène littéraire. Il y mit à nu la tension qui allait définir toute son existence: le vernis de la civilisation policée face au moi véritable et violent qui se dissimule en dessous. «Ce que les gens considéraient comme une pose de ma part, écrivit-il, était en réalité l’expression de mon besoin d’affirmer ma véritable nature, tandis que ce qu’ils prenaient précisément pour mon vrai moi n’était qu’une mascarade».

Mishima ne se contenta toutefois jamais de demeurer un simple romancier confessionnel. Son esthétique s’approfondit pour devenir une philosophie finement articulée de la beauté disciplinée, rejetant la veulerie de la démocratie d’après-guerre. Dans Le Pavillon d’or — le roman même qui se trouve au cœur du dialogue de 1957 —, il donna forme à la tyrannie de la beauté. «Voir des êtres humains à l’agonie, les voir couverts de sang et entendre leurs râles rend les hommes humbles. Cela rend leur esprit délicat, lumineux, paisible. Ce n’est jamais dans de tels moments que nous devenons cruels ou assoiffés de sang. Non, c’est par un bel après-midi de printemps comme celui-ci que les hommes deviennent soudain cruels… Tous les cauchemars possibles en ce monde, tous les cauchemars possibles de l’Histoire, ont pris naissance de cette manière». Et, dans ce roman, il avait déjà diagnostiqué le poison au cœur même de la beauté: «En vérité, parmi toutes les formes de décomposition qui existent en ce monde, la pureté décadente est la plus maligne».

Le-soleil-et-l-acier.jpgDans les années 1960, Mishima avait uni son art à l’idéal guerrier. Le Soleil et l’Acier devint son manifeste du corps comme forme sculpturale. Il s’entraîna avec rigueur, pratiqua la musculation ainsi que le kendō. Il fonda ensuite le Tatenokai, une milice privée composée d’étudiants et vouée à la défense de l’Empereur et de l’esprit ancestral du Japon.

Lors d’une conférence prononcée en 1968 à l’université Waseda, Mishima reconnut l’évolution qui l’avait porté au-delà du simple esthétisme: «Au début, j’étais un partisan de la suprématie de l’art. Je croyais qu’il me suffisait de défendre la citadelle de l’art. Mais cela ne suffit pas à un homme pour préserver son esprit». Pour lui, la beauté ne relevait jamais de la contemplation passive; elle constituait une existence impérieuse. «La beauté est aussi une existence invalidante, écrivit-il. Ils doivent servir leur propre beauté jusqu’à la fin de leur vie. Tout, hormis la beauté, doit être sacrifié». Et dans La Voie du samouraï, il en condensa l’essence martiale: «La beauté n’est pas beauté pour être aimée. C’est une beauté de force, destinée aux apparences et à éviter de perdre la face».

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«La voie du samouraï est la mort», écrivit Mishima dans le même texte. Cette fusion de l’absolutisme esthétique et de la rigueur samouraï atteignit son apogée sacrificielle le 25 novembre 1970. Ce jour fatidique, Mishima et quatre membres du Tatenokai prirent le contrôle de la base des Forces d’autodéfense à Ichigaya, haranguèrent les soldats au sujet de la honte de la Constitution d’après-guerre, puis Mishima accomplit le seppuku dans une forme rituelle parfaite. Cet acte ne fut pas un suicide au sens moderne. Il fut l’expression finale et irréprochable de son esthétique: la beauté atteinte par la mort héroïque, la forme préservée dans l’unique et glorieux instant de l’anéantissement.

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Comme il l’avait écrit dans Les Voix des morts héroïques: «Comment notre amour au péril de la mort s’accomplira-t-il? Quelle intensité aura notre joie dans la mort, et combien nos cœurs seront-ils emplis de joie si, en cet instant, une voix d’une grande pureté descend jusqu’à nous et dit seulement: “Mourez”».

C’est ce Mishima, déjà dans la jeune trentaine, à la vision aiguisée et au corps forgé par le soleil et l’acier, qui s’assit en 1957 face à Kobayashi, son aîné. Dans le dialogue, on perçoit la déférence du jeune homme envers le critique qui lui avait d’abord enseigné la valeur absolue de la forme, alors même que les propres paroles de Mishima portaient déjà le feu prophétique du guerrier-esthète qu’il allait devenir. Kobayashi discernait le danger et la gloire dans ce talent excessif incarné par Mishima. Ensemble, ils affirmèrent ce qu’ils savaient tous deux: la véritable beauté constituait le dernier rempart aristocratique contre une époque qui avait échangé la forme contre le confort, l’ordre contre l’égalité. Dans la vie de Mishima et, tout particulièrement, dans sa mort, l’idéal héroïque trouva son accomplissement le plus éclatant et le plus tragique.

La forme de la beauté

La conversation entre Kobayashi et Mishima procède par bonds intuitifs plutôt que par une argumentation systématique. Elle commence par le Pavillon d’or reconstruit, puis dérive vers les thèmes plus profonds du lyrisme, du talent, de la forme et de la résistance de l’art véritable à l’époque d’après-guerre. Il n’y a pas de programme, seulement une révélation. On pourrait dire que la beauté n’y est pas discutée: elle y est affrontée.

Kobayashi, qui vient d’achever la lecture du roman de Mishima, y perçoit immédiatement l’intensité concentrée de la poésie lyrique plutôt que l’architecture développée de la fiction conventionnelle. Mishima reconnaît aussitôt qu’aucun drame ne s’y constitue. L’œuvre reste enfermée dans la subjectivité isolée de son protagoniste. Ses passages lyriques naissent précisément du refus du récit de s’aventurer au-delà de l’incendie du temple, dans quelque domaine d’enchevêtrement social que ce soit. La reconstruction réelle du pavillon ne fait elle-même qu’aviver la blessure: la hâte et le coût de sa restauration, les rumeurs imprécises entourant l’incendie criminel initial et le malaise des jeunes visiteurs de Kyoto apparaissent tous au passage, soulignant à quel point un lieu autrefois sacré a été réduit à un spectacle, tandis que le roman lui restitue sa puissance ancienne.

c6489a012f701d85a54d2913f536f6bd.jpgLa discussion se tourne naturellement vers le mot «beauté» et le malaise qu’il suscite désormais chez ceux qui la servent véritablement. Kobayashi observe que même les plus grands peintres évitaient ce terme, lui préférant un langage plus rude et plus véridique.

Le dialogue gravite autour de la nécessité de l’invention. Un romancier doit tout créer de l’intérieur, sans jamais transiger avec la substance extérieure ni avec le réalisme. En définitive, insiste Kobayashi, ce qu’un tel artiste poursuit véritablement, c’est la forme — la forme comme valeur absolue.

La critique de l’époque moderne se dégage sans amertume, mais avec une clarté inflexible. Le roman, en tant que genre, a toujours eu tendance à dissoudre la forme, en s’alignant sur la vision scientifique qui la nie. La peinture s’est autrefois soulevée au nom de la forme, tandis que la prose a largement capitulé. Le langage lui-même est devenu conventionnel et sans vie. L’impressionnisme, le réalisme, tout l’appareil de la modernité: tout a conspiré à éroder l’absolu.

2e6ec3613b5cf9d319ac0bec495dbeb5.jpgSur tous ces points, Mishima et Kobayashi s’accordent, et le ton se fait parfois pessimiste. Pourtant, la conversation ne sombre jamais dans le désespoir. Elle demeure une transmission vivante entre deux générations, entre le gardien de l’intuition classique et le jeune guerrier qui se prépare déjà à porter cette intuition dans le domaine de l’action. Kobayashi transmet la tradition; Mishima la reçoit. La beauté est forme — absolue, hiérarchique, terrifiante — et, dans une époque qui a oublié son propre foyer, elle demeure l’ultime résistance, la dernière voie vers la plénitude spirituelle. Contempler la véritable beauté, c’est risquer son propre moi; tout ce qui est moindre n’est que sentimentalisme, que dérobade moderne.

Une telle vision s’expose évidemment à l’accusation moderne d’élitisme. Ses détracteurs diront que Kobayashi et Mishima ne parlent qu’au nom d’un petit nombre et que leur révérence hiérarchique pour la beauté exclut les masses. Aucun des deux ne nierait cette accusation; il ne fait guère de doute que l’un comme l’autre l’accueillerait volontiers. Précisément parce que la beauté exige discipline, maîtrise et courage pour affronter ses intensités les plus sombres, elle ne peut être démocratisée sans être détruite. La culture de masse offre le confort, le sentiment et le spectacle ; la véritable esthétique offre la terreur et la transcendance. L’«élitisme» qu’incarnent ces hommes n’est rien de moins que la tutelle nécessaire contre la dégradation esthétique. En défendant l’ordre aristocratique de la forme, ils défendent l’âme même du Japon. Le pavillon d’or peut brûler, le corps peut être livré à la lame, mais la forme demeure.

samedi, 12 septembre 2026

Götz Kubitschek: «Nous sommes nés au cœur de la société. Les vieux partis? Ils exploseront»

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Götz Kubitschek: «Nous sommes nés au cœur de la société. Les vieux partis? Ils exploseront»

Source: https://www.ilgiornale.it/news/politica-estera/noi-nati-n...

L’idéologue de la Nouvelle Droite Götz Kubitschek: «L’AfD est le parti le plus intéressant d’Europe. La remigration est une politique dure; si nous ne la mettons pas en œuvre, la situation de l’Allemagne ne fera qu’empirer».

Propos recueillis par Francesco De Felice (Il Giornale, Italie)

Remigration, défense de la tradition et droite authentique conçue comme un mouvement populaire : tels sont les thèmes grâce auxquels l’AfD — le parti souverainiste qui, avec environ 30% dans les sondages, constitue la première force politique d’Allemagne — a triomphé aux élections législatives de Saxe-Anhalt. Avec 43,8% des voix, cette droite se prépare à diriger ce Land de l’Est avec Ulrich Siegmund, son candidat au poste de ministre-président. Depuis Magdebourg, capitale de la Saxe-Anhalt où elle a amorcé un tournant historique, l’AfD se met en marche vers Berlin, à la conquête du gouvernement fédéral.

M03949041567-source.jpgLa CDU du chancelier Friedrich Merz s’effondre à 17,2%, écrasée par les souverainistes, tout comme les autres partis qui ont tenté d’enrayer leur progression en les isolant politiquement et en agitant les spectres du nazisme. Götz Kubitschek, idéologue de la Nouvelle Droite, explique à Il Giornale les raisons du succès de l’AfD. Sa maison d’édition Antaios a publié en Allemagne Il mondo al contrario de Roberto Vannacci.

En Saxe-Anhalt, le parti de droite AfD a écrit une page d’histoire en remportant les élections législatives. Comment commentez-vous le résultat du scrutin?

«Un très beau résultat était prévisible, mais son ampleur et l’effondrement de la CDU ont surpris. Séduisant, sincère et positif, Ulrich Siegmund — le candidat des souverainistes au poste de ministre-président du Land, NDLR — s’est révélé être une véritable chance pour le parti et lui a fait gagner des points décisifs. C’est véritablement un événement historique dans l’histoire du parlementarisme allemand. Il est difficile de dire ce qui va se passer maintenant. Je conseille à l’AfD de ne pas faire le premier pas. Les vieux partis doivent d’abord se désagréger et exploser».

Quelles sont les raisons du succès de l’AfD ? La Brandmauer, le «mur coupe-feu» érigé par les autres partis contre l’"extrême-droite", s’est-elle enfin effondrée?

«Depuis des années, l’AfD est le projet de parti de droite le plus intéressant d’Europe. Pourquoi? L’AfD est née au cœur de la société et a compris combien il était important qu’il existe en Allemagne un parti pleinement de droite, et combien il est normal d’être de droite. Par leurs méthodes de dénonciation et de criminalisation, ainsi que par leur Brandmauer, ses adversaires politiques ont fait de l’AfD la seule véritable Alternative pour l’Allemagne. Le résultat était prévisible, mais pas dans de telles proportions».

csm_0002c7_b716ab092a.jpgSiegmund (photo) mise sur la remigration, une proposition qui suscite la peur en Allemagne et en Europe. Que signifie-t-elle? Comment comptez-vous apaiser ces craintes?

« La remigration n’est pas ce que prétendent les adversaires de ce concept. C’est une politique dure. Je crains qu’il ne soit pas possible de dissiper toutes les craintes. De plus, l’avenir de l’Allemagne sera encore plus dur si la remigration n’est pas mise en œuvre. En raison des politiques catastrophiques menées au cours des dernières décennies, il n’existe pas de solution douce».

Tillschneider_Hans-Thomas_-WEB.jpgL’AfD mène un Kulturkampf, une guerre culturelle: avec le mot d’ordre «Pense allemand», le parti a déclaré la guerre à la modernité. «Nous sommes traditionalistes», affirme Hans-Thomas Tillschneider (photo), député de l’AfD au Parlement de Saxe-Anhalt. Que signifie pour vous la tradition? Comment remporte-t-on la guerre contre la modernité?

«La postmodernité a déclaré la guerre à la modernité il y a déjà cinquante ans. Le postmoderne a gagné. Il ne faut pas combattre les vaincus. Au fond, c’est simple: la culture signifie devoir et vouloir vivre avec l’histoire. Soit on la déconstruit et l’on vit parmi les ruines, soit on l’accepte, on la cite et l’on comprend que nous sommes juchés sur les épaules de géants. La tradition fait partie intégrante d’une conception allemande de la culture, tout comme la capacité de penser au-delà d’elle. Ou bien voulons-nous nous contenter de visiter des musées?».

La Chine contre la fin de l’Histoire

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La Chine contre la fin de l’Histoire

Constantin von Hoffmeister

La Chine monte en puissance. Selon l’ancien récit occidental, la richesse devait rendre la Chine libérale, le libéralisme devait la rendre docile, et cette docilité devait l’intégrer à un ordre américain présenté comme la fin naturelle de l’Histoire. Ce récit a échoué. La Chine est entrée sur le marché mondial sans renoncer à l’État, au Parti ni à la mémoire de l’humiliation nationale.

Elle a accueilli les capitaux étrangers, copié les méthodes étrangères, maîtrisé les machines étrangères, puis orienté chacun de ces outils empruntés vers son propre retour à la puissance. En 2025, son économie a progressé de 5% et atteint 140.200 milliards de yuans, alors même que sa population diminuait de 3,39 millions d’habitants et que les investissements dans la promotion immobilière reculaient de 17,2%. La Chine s’élève donc sous pression, associant à sa puissance industrielle l’endettement, le vieillissement, la faiblesse de la demande intérieure et la contraction de sa population active. Le dragon est puissant, mais il n’est pas invincible. Sa force vient de ce qu’il sait que le déclin est possible.

c8d99d247987c0dd285bff0768930833.jpgC’est ici que le philosophe allemand Martin Heidegger se révèle utile. Le Dasein désigne l’être qui doit affronter et interpréter sa propre existence. Ce n’est ni une âme cachée dans le corps, ni l’individu libéral imaginé comme un consommateur libre se tenant hors de l’Histoire. Le Dasein est toujours jeté dans un monde qu’il n’a pas choisi. Il hérite d’une langue, d’un paysage, d’un passé, d’un ensemble de devoirs et d’une mort à laquelle il ne peut échapper. Il se découvre parmi les autres avant de commencer à s’expliquer lui-même. Heidegger appelait cette condition l’« être-avec » (Mitsein). L’existence humaine n’est jamais véritablement solitaire, car même le retrait, la révolte et la solitude tirent leur sens d’un monde commun. La Chine peut donc être comprise comme une vaste forme historique de l’«être-jeté-là»: une civilisation jetée dans la mémoire de l’effondrement dynastique, de l’invasion étrangère, de la famine, de la révolution, de la guerre civile, de la discipline industrielle et de l’essor technologique.

Pourtant, Heidegger lui-même n’enseignait pas que chaque nation possède un Dasein collectif unique. Sa philosophie porte sur l’existence avant que celle-ci ne devienne une doctrine politique. Il avertissait également que la vie ordinaire sombre dans le das Man, le « On » anonyme qui pense, parle et juge à notre place. Une société de masse disciplinée peut résister au consumérisme occidental tout en produisant sa propre forme de conformisme anonyme. Les slogans changent, mais le danger demeure. Un peuple peut se perdre dans des modes importées, mais il peut également se perdre dans le langage officiel, la routine bureaucratique et l’obéissance numérique. L’échelle de la Chine n’abolit pas la question de Heidegger. Elle l’aiguise: le peuple chinois agit-il à partir d’une compréhension héritée de l’Être, ou l’État se contente-t-il d’organiser des millions de personnes en une version plus efficace du das Man?

9781593680374.jpgLe penseur russe Alexandre Douguine donne à cette question une forme géopolitique. Dans la Quatrième théorie politique, il retire le Dasein de la salle de séminaire pour le placer au sein des civilisations. Le libéralisme considère l’individu comme le sujet politique fondamental. Le marxisme choisit la classe. Le national-socialisme choisit la race ou la nation entendue en termes biologiques. Douguine recherche un autre sujet: un peuple existant par sa langue, sa mémoire sacrée, sa terre, ses coutumes, ses mythes et son destin historique. Un tel peuple ne peut être réduit à des électeurs, des travailleurs, des consommateurs ou du matériel génétique. Il constitue une manière authentique d’être au monde. Pour Douguine, il n’existe pas une humanité unique avançant sur une seule voie vers un seul système final. Il existe plusieurs civilisations, chacune possédant sa propre mesure du temps, de la justice, de l’ordre et de la vérité.

f521fc8c4ea059cb39b5e59ba97ad3be.jpgEn ce sens, la Chine n’est pas simplement un autre grand État se disputant une plus grande part d’un même monde occidental. Elle représente le retour de la pluralité civilisationnelle. La hiérarchie confucéenne, l’art légiste de gouverner, l’organisation marxiste, les échanges marchands, la mémoire ancestrale et l’administration numérique cohabitent au sein d’un même corps politique. Marx se tient aux côtés de Confucius; le portrait de Mao domine des villes bâties par le capital; des trains à grande vitesse traversent des régions où des temples perpétuent encore des rites plus anciens que de nombreux États européens. Ces éléments ne s’accordent pas selon les catégories occidentales, mais c’est précisément là tout l’enjeu. La modernité chinoise n’a pas besoin de devenir la modernité occidentale. Elle peut utiliser la machine sans accepter la théologie du premier propriétaire de celle-ci.

La pensée tardive de Heidegger ajoute une mise en garde. Il décrivait la technique moderne non comme un ensemble de dispositifs, mais comme une manière de dévoiler le monde. À travers cette façon technologique de voir, la nature devient une réserve d’énergie, la terre devient une ressource et l’homme devient un matériau humain. Heidegger appelait cette puissance ordonnatrice le Gestell, généralement traduit par «arraisonnement». La Chine a résisté à son absorption politique par l’Occident, mais elle n’a pas échappé à l’arraisonnement technologique. Ses usines, ses systèmes de surveillance, ses plans industriels, ses réseaux biométriques et ses programmes d’intelligence artificielle peuvent défendre la souveraineté tout en transformant le citoyen chinois en une unité mesurée et administrée. Une nation peut posséder ses machines et néanmoins finir par se voir à travers leurs yeux. La lutte la plus profonde n’oppose donc pas la technologie chinoise à la technologie américaine. Elle oppose la civilisation à une logique technologique qui réduit toute civilisation aux données, à la production et au contrôle.

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Douguine répondrait que la technologie doit être placée sous le contrôle du sujet civilisationnel. Le capital, le code et l’industrie sont des moyens, non des maîtres. Cela contribue à expliquer le modèle chinois. La richesse privée peut croître, mais elle ne possède pas le droit ultime de commander à l’État. Les entreprises peuvent devenir puissantes, mais le Parti peut les discipliner lorsque leur pouvoir paraît menacer l’autorité politique ou les priorités nationales. Les observateurs occidentaux qualifient cela d’arbitraire, car ils partent du principe que la propriété doit gouverner la politique. Pékin part de la position inverse: la propriété existe au sein d’un ordre politique et ne subsiste qu’aussi longtemps que cet ordre le permet. L’État chinois n’a pas aboli le capital. Il lui a refusé la souveraineté.

c94ac10792a2d700e27413ef9603dd04.jpgLe théoricien politique allemand Carl Schmitt reconnaîtrait immédiatement cette structure. Sa célèbre affirmation selon laquelle «est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle» ne signifie pas que la souveraineté consiste uniquement à proclamer l’état d’urgence. Elle signifie que tout système juridique repose en dernière instance sur un pouvoir capable de décider du moment où les règles ordinaires cessent de fournir une réponse. Le droit ne peut expliquer sa propre autorité ultime. Aux confins de l’ordre se trouve une décision. L’État libéral tente de dissimuler ce fait sous les tribunaux, les traités et le langage des experts. Les crises arrachent le voile. Quelqu’un décide quelles règles seront assouplies, quels intérêts seront protégés et quels dangers seront considérés comme mortels.

La souveraineté chinoise est schmittienne parce qu’elle refuse de prétendre que l’économie existe en dehors de la politique. Lorsque les sanctions, les droits de douane, les contrôles à l’exportation, la propriété des ports, les puces informatiques, les routes maritimes et les systèmes de paiement deviennent des armes, Pékin les traite comme telles. CK Hutchison, un conglomérat hongkongais contrôlé par la famille de Li Ka-shing, cherchait à vendre des dizaines de ports à l’étranger à un consortium dirigé par des intérêts occidentaux. Bien que l’entreprise soit sous contrôle privé, Pékin a soumis l’opération à un examen, craignant que des infrastructures stratégiques ne passent entre des mains occidentales. La transaction commerciale envisagée s’est ainsi transformée en affrontement géopolitique, montrant que les ports peuvent constituer des propriétés privées sur le papier tout en demeurant, dans la pratique, des instruments de la puissance étatique. En août 2026, la vente n’avait guère progressé et demeurait inachevée.

La distinction schmittienne entre ami et ennemi est elle aussi souvent réduite à un appel à la haine. L’argument de Schmitt était plus difficile et plus froid. L’ennemi politique n’est pas nécessairement mauvais, laid ou personnellement objet de haine. Il est la force organisée dont la puissance peut menacer le mode de vie d’une communauté. La politique commence lorsqu’un peuple est capable de nommer une telle menace et qu’il est prêt à s’en défendre. Pour Pékin, un droit de douane américain n’est donc jamais seulement une taxe, une interdiction frappant les semi-conducteurs n’est jamais seulement une réglementation commerciale, et une vente d’armes à Taïwan n’est jamais seulement un contrat. Chacun de ces éléments appartient à une lutte plus vaste visant à déterminer si la Chine définira elle-même son avenir ou si les limites de celui-ci seront fixées à Washington.

1d6acc4ece4d47d62f0acafb0b8a6c15.jpgTaïwan se trouve au centre de cette épreuve, car l’île réunit le territoire, la puissance maritime, la technologie et la légitimité nationale. Pékin la considère à travers l’histoire inachevée de la guerre civile chinoise et du siècle d’empiétements étrangers. Le gouvernement taïwanais se considère comme une communauté politique autonome dont l’avenir doit être décidé par son propre peuple. Le différend ne peut être dissous dans le langage de la gouvernance mondiale, car les deux parties partent de conceptions rivales de l’existence politique.

En août 2026, la Chine a procédé à un relevé des fonds marins à l’est de Taïwan et poursuivi les patrouilles de ses garde-côtes dans les eaux qu’elle revendique, tandis que Taïwan renforçait ses programmes de drones et préparait les îles Penghu à un blocus ou à une invasion. L’acier, les cartes, les relevés, les budgets et les itinéraires de patrouille portent désormais des arguments que les mots ne peuvent trancher.

413ZiGVMaqL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLa théorie ultérieure du Großraum (« Grand Espace ») élaborée par Schmitt va au-delà de l’État souverain. Il estimait que le monde était divisé en grandes régions politiques centrées sur des puissances assez fortes pour en exclure les interventions extérieures. Son modèle s’inspirait en partie de la doctrine Monroe: une puissance dominante établit un principe régional et avertit les empires étrangers de rester à l’écart. La conduite de la Chine en Asie orientale suit une logique similaire. Pékin ne veut pas simplement l’égalité au sein d’un Pacifique dirigé par les États-Unis. Il veut un ordre régional dans lequel les États-Unis ne puissent plus déterminer les limites de l’action chinoise à partir de leurs bases, de leurs alliances et de leurs routes navales longeant les côtes de la Chine. Taïwan, la mer de Chine méridionale, la péninsule coréenne et la première chaîne d’îles constituent autant d’éléments d’une même question spatiale: qui possède le droit de déterminer l’avenir de la région?

Cela ne signifie pas que la Chine soit déjà à la tête d’un bloc est-asiatique solidement établi. L’accord trilatéral de libre-échange entre la Chine, le Japon et la Corée du Sud demeure à l’état de projet. Les négociations ont débuté en 2012, se sont enlisées après leur seizième cycle en 2019 et ont depuis fait l’objet de promesses répétées de relance. En 2025, les trois gouvernements sont convenus d’œuvrer à la reprise des pourparlers, tandis que la Chine et la Corée du Sud poursuivaient des négociations séparées pour améliorer leur accord bilatéral. Le Japon et la Corée du Sud restent liés aux États-Unis par des alliances de sécurité, et les trois pays nourrissent de profondes méfiances historiques. La région ne constitue pas encore un orchestre unique placé sous la direction d’un chef chinois. Elle est un champ d’États dont les intérêts économiques les rapprochent, tandis que les craintes sécuritaires les éloignent.

En outre, la Chine n’a pas simplement rompu la diplomatie avec les États-Unis pour quitter la scène. Xi Jinping et Donald Trump se sont rencontrés à Pékin en mai 2026. Leur sommet a produit des résultats limités plutôt qu’un grand règlement, et une nouvelle rencontre est désormais en préparation aux États-Unis. Le conflit se poursuit par l’intermédiaire des droits de douane, des contrôles technologiques, de Taïwan, des restrictions sur les investissements et des systèmes de sécurité concurrents, mais la diplomatie demeure l’un de ses instruments.

Un État schmittien ne rejette pas la négociation. Il négocie parce qu’il sait que les accords reposent sur la puissance. Les sourires, les banquets et les déclarations communes n’annulent pas la distinction entre ami et ennemi. Ils la gèrent pour un temps.

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Le commerce pétrolier de la Chine avec la Russie obéit au même réalisme. La Chine a refusé d’accepter la prétention occidentale selon laquelle Washington, Bruxelles et Londres pourraient décider quelles ressources le reste du monde est autorisé à acheter. Les entreprises chinoises ne sont cependant pas intrépides. De grandes entreprises publiques ont parfois suspendu leurs achats lorsque le risque de sanctions devenait trop élevé, tandis que des raffineries plus petites et des réseaux maritimes opaques assumaient une part plus importante de la charge.

En juillet 2026, la compagnie pétrolière publique chinoise Sinopec a repris d’importants achats de brut russe à prix réduit, malgré la pression persistante de l’Occident sur le commerce énergétique russe. Le pétrole continue de circuler, mais non parce que la Chine aurait échappé au marché mondial. Il circule parce que Pékin met en balance le prix, la sécurité énergétique, le risque commercial et le partenariat géopolitique, sans accepter les sanctions occidentales comme une loi universelle.

Douguine-Theorie-scaled.jpgC’est ici que la multipolarité de Douguine rencontre l’ordre spatial de Schmitt. La multipolarité n’est pas un parlement de civilisations vivant dans une harmonie permanente. C’est un monde dans lequel aucune puissance ne peut présenter sa propre volonté comme une loi universelle. Chaque pôle protège un espace civilisationnel, construit ses propres institutions et évalue le danger à partir de sa propre position historique. Un tel monde peut être plus libre parce qu’il permet l’existence de plusieurs formes de vie. Il peut aussi être plus rude parce que les puissances rivales ne disposent d’aucun juge commun. Douguine insiste sur la pluralité, tandis que Schmitt nous rappelle que la pluralité produit des frontières, des décisions et des ennemis potentiels. La multipolarité ne met pas fin au conflit. Elle met fin au monopole de celui qui est autorisé à définir le conflit.

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Le national-bolchevisme arrive par une autre voie. Ernst Niekisch regardait l’Occident libéral et y voyait un système qui dissolvait les nations dans les marchés et transformait les citoyens en acheteurs. Il imaginait une union de la discipline nationale, de la propriété sociale, de la rigueur prussienne et de la résistance orientale à la puissance atlantique. La Chine n’est pas nationale-bolchevique: son histoire, sa culture et sa tradition révolutionnaire lui sont propres. Elle confirme néanmoins l’une des principales intuitions de Niekisch. La nation et le socialisme ne sont pas nécessairement ennemis. L’État peut utiliser les marchés sans permettre aux valeurs marchandes de définir la nation. Le travailleur, le soldat, l’ingénieur, le paysan et le fonctionnaire peuvent être intégrés à un même projet de survie nationale.

Le système chinois ne doit cependant pas être idéalisé comme une pure démocratie collective. Ses réalisations sont réelles: l’allongement de l’espérance de vie, l’éducation de masse, des infrastructures immenses, une grande profondeur industrielle, la réduction de la pauvreté, les progrès scientifiques et des villes reliées par le rail à une échelle que l’Europe ne peut plus égaler. Ses capacités de censure, de surveillance, de répression et d’intrusion bureaucratique sont également réelles. Un État peut servir son peuple et le contrôler en même temps. L’argument sérieux en faveur de la Chine ne consiste pas à dire que le pouvoir devient innocent lorsqu’il est exercé par le Parti. Il consiste à dire que tout ordre politique exerce un pouvoir, tandis que l’ordre libéral dissimule souvent sa propre coercition derrière les marchés, les plateformes privées, les partenariats entre services de renseignement, les formules juridiques et les leçons de morale. La Chine rend l’autorité de l’État plus visible.

Le Dasein chinois demeure donc une question plutôt qu’un fait établi. Il vit dans la langue, la nourriture, les obligations familiales, les rites ancestraux, la philosophie confucéenne, le sacrifice révolutionnaire, la discipline de l’usine, les programmes spatiaux, les applications de surveillance, les traditions villageoises et l’intelligence artificielle. Il ne dissout pas ces contradictions. Il les porte. Son avenir dépend de la capacité de l’État à les transformer en une forme historique vivante sans écraser le peuple dont l’existence donne un sens à cette forme. Si le Parti ne devient plus qu’une machine administrative, il reproduira le Gestell de Heidegger sous un drapeau rouge. Si le capital échappe à la supervision politique, la Chine deviendra une province de plus du marché. Si la mémoire ethnique devient un spectacle vide, la civilisation conservera ses symboles tout en perdant son âme.

39931c76796853a74db6b03053f3e946.jpgLa Chine avance désormais dans l’Histoire sans accepter la prétention occidentale selon laquelle celle-ci n’aurait qu’une seule direction. Sa souveraineté est schmittienne parce qu’elle décide. Sa pluralité civilisationnelle est douguinienne parce qu’elle nie qu’un modèle unique convienne à tous les peuples. Sa question la plus profonde est heideggérienne parce que la victoire industrielle ne répond pas à la question de savoir ce que signifie être. Le dragon s’est assuré des ports, des usines, des missiles, des centres de données, des voies ferrées, des marchés et un accès à l’espace. Il ne s’est pas assuré l’éternité. Aucune civilisation ne le peut. Mais il a recouvré le droit d’affronter son propre danger en son propre nom.

Le dragon continue de souffler. Le pétrole russe parvient à ses raffineries. Les navires et les patrouilles chinoises marquent les eaux contestées. Les ports restent pris entre les entreprises, les tribunaux et les États. Les négociations avec Washington se poursuivent sans rétablir la domination américaine, tandis que l’intégration de l’Asie orientale progresse sans encore devenir un Grand Espace chinois. La Chine n’a pas remplacé l’ancien monde par un nouveau monde achevé. Elle a plutôt rendu impossible de croire encore à l’ancienne prétention à une domination universelle de l’Occident. Le flambeau n’a pas été transmis au cours d’une cérémonie nette et ordonnée. Il repose au milieu des droits de douane, des câbles, des ports, des drones, des puces, des traités et du déclin démographique. La Chine tend la main vers lui, non pour éclairer l’ancienne voie, mais pour prouver que l’Histoire possède encore plus d’un chemin.

vendredi, 11 septembre 2026

Sahra la Rouge

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Sahra la Rouge

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/sahra-la-rossa/

Certains pourraient dire que la nouvelle politique allemande est déterminée par des femmes. Si ce n’était que ces femmes dérangent. Elles brisent les schémas établis, suscitent des doutes, voire une véritable angoisse.

Sahra Wagenknecht est la dirigeante du BSW, une formation d’extrême gauche qui porte d’ailleurs son nom. Une transition vers un nouveau parti, après la rupture retentissante de Wagenknecht avec Die Linke, le parti de la gauche radicale allemande dont elle était vice-présidente.

En simplifiant beaucoup, Wagenknecht est une «rouge-brune»: elle associe les revendications propres à une gauche communiste, dont elle est issue par sa formation politique, à la défense de l’identité nationale allemande. Notamment face à une immigration incontrôlée qui tend à dénaturer l’Allemagne et qui finit par appauvrir les classes prolétariennes.

Or, lors des élections en Saxe-Anhalt, le BSW a recueilli 5,4% des voix. Des voix qui deviennent essentielles pour former un gouvernement dirigé par l’AfD.

En effet, le parti de droite a obtenu 44,5%. Un score considérable, mais insuffisant pour prendre la tête du gouvernement du Land.

Wagenknecht s’est déclarée disposée à conclure un accord. Grâce à son vote favorable, ou même à sa simple abstention, l’AfD pourrait prendre la direction du Land.

Il ne s’agit pas seulement d’un événement local, circonscrit à une réalité limitée. Il s’agit plutôt d’un signal politique très clair.

Réfléchissons-y bien…

La droite populiste et l’extrême-gauche s’allient. Pour gouverner en opposition à la vieille nomenklatura qui domine la scène politique depuis des décennies.

Ce n’est plus une lutte entre la droite et la gauche, mais plutôt un affrontement entre le haut et le bas.

Autrement dit, entre les forces qui émergent des profondeurs d’un peuple las et en colère, et ceux qui, au cours de ces dernières années, ont décidé de l’avenir de l’Allemagne.

Mais qui ont conduit le pays non seulement au bord de la guerre avec la Russie, mais aussi — et surtout — dans une crise économique sans précédent dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre.

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L’AfD et le BSW ont des origines et des couleurs politiques différentes. Ils représentent néanmoins le soulèvement du peuple allemand contre de prétendues élites qui ne répondent qu’au pouvoir de la finance mondiale.

Et ce qui se passe en Saxe-Anhalt n’est qu’un signal. Le début d’un processus qui pourrait bientôt gagner toute l’Allemagne.

Le falot Merz tentera certainement tout ce qui est en son pouvoir pour enrayer cette menace contre son propre pouvoir et, surtout, contre celui de ses maîtres.

Mais s'il y parviendra est une tout autre affaire.

L’énigme Le Pen

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L’énigme Le Pen

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/enigma-le-pen/

Tous les sondages placent le Rassemblement national en tête lors des prochaines élections législatives françaises.

Et, pour Marine Le Pen, la voie vers l’Élysée semble s’ouvrir.

À mesure que l’échéance électorale approche et que les sondages lui donnent raison, Marine Le Pen semble affirmer davantage ses choix politiques.

Désormais, elle parle de plus en plus clairement d’un désengagement de la guerre en Ukraine et de son intention de concentrer tous les efforts économiques sur la situation intérieure de la France, qui est difficile, sinon franchement compromise.

Une décision qui s’explique avant tout par le sentiment que l’opinion publique — et donc son électorat — est lasse de cette guerre voulue par Macron. Lasse de voir détournées vers l’Ukraine des ressources qui devraient servir à protéger les Français.

Lasse de voir progressivement détruits les derniers vestiges de l’État social et le pays sombrer dans un chaos total. Avec des banlieues et des quartiers entiers des principales villes désormais totalement aux mains du crime organisé. Ou, pire encore, de tribunaux islamistes qui ne reconnaissent d’autres lois que les leurs.

Marine Le Pen semble avoir la capacité, ainsi que la possibilité, de devenir la représentante de ces profonds malaises qui tourmentent les Français. Et cela la conduira aisément à l’Élysée, sauf manœuvres et pièges tendus par certains pouvoirs financiers, français ou étrangers, qui la considèrent avec méfiance.

Il est toutefois difficile de dire, pour l’heure, ce que Marine Le Pen pourrait faire une fois installée à l’Élysée.

En premier lieu, de quelle marge de manœuvre disposerait-elle, compte tenu du fait que, certes, le pouvoir du président est fort, mais qu’il n’est pas absolu? Et qu’il doit toujours composer avec d’autres forces, les affronter ou parvenir à un accord avec elles. Des forces qui, pour la plupart, ne sont pas «parlementaires».

Et cela vaut pour elle comme cela a toujours valu pour les différents occupants de l’Élysée.

Même De Gaulle, le père et, d’une certaine manière, le maître de la Ve République, dut accepter de conclure des accords avec certains pouvoirs. Et se mesurer continuellement à eux.

Au-delà de cette question, cependant, une autre devrait être posée. Peut-être plus pressante encore que la précédente.

Une fois à l’Élysée, que voudra réellement faire Marine Le Pen?

Car son programme est extrêmement précis et détaillé dans son analyse de la situation de crise, mais demeure assez vague quant aux solutions possibles.

Surtout, Marine Le Pen ne définit pas clairement le rôle international de «sa» France.

Certes, un désengagement en Ukraine… mais qu’est-ce que cela devrait impliquer?

Une rupture avec l’OTAN et un retour à une politique française totalement — ou presque — indépendante de Washington et de Londres?

Et les relations avec Moscou? Un retour à une politique diplomatique tournée vers l’Est?

Et les rapports avec l’Afrique? Continuité ou rupture avec la politique impérialiste de Paris dans la vaste région subsaharienne?

Autant de questions auxquelles Mme Le Pen ne répond pas, pour l’heure.

Peut-être ne le veut-elle pas.

Peut-être ne le peut-elle pas…

Ni pétrole, ni souveraineté, ni élections - Les États-Unis «construisent la démocratie» au Venezuela

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Ni pétrole, ni souveraineté, ni élections

Leonid Savin

Les États-Unis «construisent la démocratie» au Venezuela

Les dirigeants des États-Unis et du Venezuela ont annoncé simultanément un nouvel accord stratégique en vertu duquel 65 milliards de barils de pétrole lourd de la République bolivarienne seront cédés au profit de Washington.

Les dirigeants des États-Unis et du Venezuela ont annoncé simultanément un nouvel accord stratégique en vertu duquel 65 milliards de barils de pétrole lourd de la République bolivarienne seront cédés au profit de Washington.

Selon le prix de référence fixé à 65 dollars le baril — bien que le cours en vigueur au moment de la conclusion de l’accord ait été de 88 dollars —, le Venezuela ne recevra des États-Unis que 19 dollars par baril. L’accord porte sur 17 zones d’extraction, dont le lac Maracaibo et des gisements jusque-là inexploités situés près du lit de l’Orénoque.

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Des investissements américains d’un montant de 100 milliards de dollars seront mobilisés pour moderniser les infrastructures. Caracas présente cette opération comme manifestement avantageuse, puisque le budget national devrait, prétendument, en tirer 200 milliards de dollars de recettes.

La Chine a réagi avec une inquiétude manifeste, déclarant que ses intérêts devaient, eux aussi, être pris en considération — en premier lieu les prêts accordés auparavant ainsi que l’aide financière fournie en échange de pétrole.

Les chavistes et leurs partisans dans d’autres pays d’Amérique latine ont vivement critiqué l’accord, le qualifiant de nouvelle étape vers la perte de souveraineté. Ils ont toutefois ajouté qu’il était encore possible de revenir en arrière.

La question ne doit pas être envisagée uniquement comme un contrat entre deux États, mais dans une perspective beaucoup plus large, aussi bien dans le contexte de la géopolitique pétrolière que dans celui des dynamiques régionales. En effet, depuis l’enlèvement du président légitime Nicolás Maduro et de son épouse, le 3 janvier, des événements radicalement contraires à l’esprit du chavisme et manifestement dirigés contre la souveraineté du Venezuela se sont produits.

Le premier accord avec les États-Unis avait déjà été signé le 21 janvier et concernait lui aussi les livraisons de pétrole. Dans le même temps, Washington avait interdit toute vente à d’autres pays. Le 30 janvier, la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, a annoncé une amnistie pour toutes les personnes qui s’étaient opposées au pouvoir de l’État depuis 1999, c’est-à-dire depuis l’accession d’Hugo Chávez à la présidence de la République.

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En février, les conseillers cubains et le personnel médical cubain ont quitté le Venezuela. Les livraisons humanitaires de pétrole à l’île ont été interrompues, ce qui a considérablement aggravé la crise énergétique à Cuba. En mai, le Venezuela a extradé vers les États-Unis Alex Saab, qui avait pendant de nombreuses années contribué à contourner les sanctions imposées par l’Occident et avait occupé un poste ministériel.

Il importe de noter que, lorsque son arrestation a été rendue publique, les représentants du pouvoir ont opposé un silence de mort aux demandes d’information, tandis que ceux qui continuaient de soutenir le gouvernement affirmaient qu’il ne s’agissait que de rumeurs absurdes.

En juillet, après le tremblement de terre, du personnel militaire et technique venu des États-Unis et d’Israël est arrivé dans le pays. Les dirigeants vénézuéliens ne parlent plus de soutien à la Palestine.

À la place, le rétablissement des relations avec Israël a été annoncé. La coopération avec l’Iran a, de fait, cessé. Rappelons qu’Hugo Chávez qualifiait les liens avec la République islamique d’«Axe du Bien», opposé à l’«Empire du Mal», c’est-à-dire aux États-Unis.

Presque simultanément à l’annonce de cet accord et à son approbation par l’Assemblée nationale du Venezuela, Donald Trump et Delcy Rodríguez ont déclaré qu’il était encore trop tôt pour organiser des élections au Venezuela.

De toute évidence, Washington se satisfait pleinement d’un régime aussi docile. On peut s’attendre à ce que soit ensuite formulée l’exigence d’installer des bases militaires sous prétexte de lutter contre le trafic de drogue, ce qui nécessiterait de modifier la Constitution de la République.

Rodríguez comprend, quant à elle, qu’elle a peu de chances de rester au pouvoir après un scrutin, puisque ses actes discréditent entièrement l’héritage de Chávez et de Maduro. Qui plus est, si l’opposition obtenait la majorité, l’actuelle cheffe de l’État par intérim et plusieurs autres membres de l’establishment pourraient se retrouver sur le banc des accusés.

Les déclarations selon lesquelles le pays ne serait pas prêt à organiser de nouvelles élections semblent donc être le résultat d’une entente entre la Maison-Blanche et les autorités vénézuéliennes. Si Washington compte réaliser de nouvelles acquisitions dans le cadre de sa nouvelle politique étrangère, qui définit l’ensemble de l’Amérique latine comme une zone d’intérêts directs des États-Unis, Caracas est, pour sa part, dominée par la crainte très prosaïque de perdre le pouvoir.

C’est d’ailleurs pour cette raison que Rodríguez retarde également l’exécution de plusieurs exigences américaines, notamment celles concernant la libération de prisonniers. Elle doit conserver des atouts pour de futures négociations.

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S’agissant de la géopolitique pétrolière, le facteur iranien a manifestement joué lui aussi un rôle. Le projet initial des Américains visant à vaincre la République islamique et à prendre le contrôle des ressources de ce pays a échoué.

De plus, la navigation dans le détroit d’Ormuz, qui constitue la principale voie d’acheminement des hydrocarbures provenant des pays du golfe Persique, demeure paralysée.

Trump tente donc de réorganiser les actifs pétroliers, tout en escomptant des dividendes politiques à la veille des élections au Congrès américain. En contrôlant les vastes réserves pétrolières du Venezuela, Washington disposera de moyens de pression indirects sur les pays qui ont besoin de ce pétrole.

Il n’est pas anodin que le secrétaire d’État Marco Rubio ait été soutenu par la compagnie pétrolière ExxonMobil lors de précédentes élections au Congrès et qu’il en soit un lobbyiste déclaré. C’est également lui qui, dans les faits, dirige Delcy Rodríguez à distance par l’intermédiaire d’une messagerie et interdit à plusieurs figures majeures de l’opposition de retourner au Venezuela.

Étant donné que les autres pays voisins également fournisseurs de pétrole — la Colombie, l’Équateur et le Guyana — suivent eux aussi le sillage de Washington, la Maison-Blanche pourrait consolider ces actifs. Outre le facteur pétrolier, le département d’État exploite activement les questions de sécurité dans la région. Il serait par conséquent possible de constituer une sorte de bloc placé sous le contrôle des États-Unis, séparant l’Amérique centrale des pays andins et de l’Amazonie.

Une telle restructuration aura manifestement des répercussions sur la géopolitique de la région, laquelle, en raison des ingérences extérieures, ne parvient toujours pas à mener une intégration conforme à ses propres intérêts, alors même que des institutions officielles telles que la CELAC, l’UNASUR et le MERCOSUR existent depuis longtemps.

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Toutefois, de nombreux obstacles pourraient contrarier les projets à long terme de Washington, qui rêve d’une «Grande Colombie» placée sous son contrôle. Ce n’est pas un hasard si la Maison-Blanche redoute à ce point la tenue d’élections au Venezuela, pays qui nécessite par ailleurs des injections financières colossales. Ce n’est pas non plus sans raison que plusieurs investisseurs ne se pressent pas d’entrer sur le marché de cette république instable — notamment du fait des actions des États-Unis —, où la situation pourrait à tout moment connaître une nouvelle aggravation radicale.

La Russie, puissance spatiale

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La Russie, puissance spatiale

Michael Silnizki 

Source: https://overton-magazin.de/top-story/russische-raummacht/

L’Eurasie en ligne de mire

    « Tout ce qui vient de Russie est toujours présenté comme des “manœuvres du Kremlin”... Quelle absurdité ! On ne peut pas tout mettre sur le dos des manœuvres du Kremlin. »

    — Poutine, 27 octobre 2022

    « Pourquoi devrions-nous envahir ces territoires ? Nous avons les nôtres... La Sibérie et l’Extrême-Orient ne demandent qu’à être mis en valeur. Pourquoi aurions-nous besoin de territoires étrangers ? Nous devons développer les nôtres. Et ils n’auront même pas assez d’essence pour parcourir l’ensemble de notre territoire. »

    — Poutine aux Européens, 7 novembre 2024

 

1. Le discours de Poutine et son interprète

img-0600_orig.jpegDans sa volumineuse étude intitulée The Myth of Eurasia: Why Russia Can’t Shed Its Imperial Delusions (« Le mythe de l’Eurasie : pourquoi la Russie ne parvient pas à se défaire de ses illusions impériales »), publiée le 18 août 2026 dans Foreign Affairs, la politologue turque Ayşe Zarakol (photo), qui enseigne à l’université de Cambridge, a avancé une thèse contestable : dès le début, Poutine aurait présenté son invasion de l’Ukraine « comme faisant partie d’une lutte culturelle » (as part of a cultural struggle). Cf.: https://www.foreignaffairs.com/reviews/myth-eurasia-russia-zarakol

Elle étaye sa thèse à l’aide de citations tirées du discours prononcé par Poutine quatre ans auparavant:

«En octobre 2022, écrit-elle, Poutine a prononcé un discours devant le Club international de discussion Valdaï afin de plaider en faveur de la “diversité des civilisations” (civilizational diversity). “L’uniformisation et l’effacement de toutes les différences sont, au fond, ce que recherche l’Occident moderne”, a déclaré Poutine. Les États-Unis souhaitaient étendre leur hégémonie “néocoloniale” (“neocolonial” hegemony) au monde entier en réprimant les aspirations des Russes. Le soutien occidental à l’Ukraine ferait partie intégrante d’une motivation plus générale visant à “restreindre et bloquer le libre développement des autres civilisations”. Dans cette lutte, selon Poutine, il serait question du droit “de chaque civilisation à suivre sa propre voie et à organiser son propre système sociopolitique”».

«Poutine évoluait là en terrain familier », résume-t-elle ensuite, avant de présenter les déclarations de Poutine, sous un angle géoculturel, comme une vieille idée remise au goût du jour, « apparue parmi les intellectuels de la Russie tsariste du XIXe siècle », lesquels « se révoltaient contre l’obsession des élites pour l’Occident».

Elle ne précise pas exactement quels « intellectuels » elle entend par là, mais s’est laissée entraîner, en faisant référence à l’«eurasisme», à parler de «l’idéologie dominante du Kremlin» (the Kremlin’s ruling ideology). Soit. Même les partisans les plus zélés et les plus fidèles de Poutine se seraient étonnés d’apprendre que le maître du Kremlin possède une quelconque idéologie, eux qui déplorent amèrement depuis des années l’absence d’idéologie en Russie depuis la disparition de l’Union soviétique.

Comme chacun sait, il n’existe aucun remède contre les préjugés et les ressentiments. À y regarder de plus près, il apparaît rapidement que le discours de Poutine ne constituait pas une apologie a posteriori de l’invasion de l’Ukraine « en tant que partie d’une lutte culturelle », mais une déclaration de guerre sans équivoque à l’ordre mondial unipolaire existant.

Le 27 octobre 2022, Poutine a prononcé un ambitieux discours de fond à caractère programmatique, particulièrement substantiel. Ce discours était de nature géopolitique et non géo-culturelle, même si Poutine s’est occasionnellement aventuré dans l’histoire de la pensée russe.

À ma connaissance, il n’a jamais plus prononcé de discours comparable. On ignore quel prête-plume lui a rédigé cette intervention ambitieuse. Cet auteur anonyme devait toutefois être hautement cultivé, excellent analyste et, de surcroît, posséder une connaissance remarquable des évolutions géopolitiques contemporaines. Peut-être toute une équipe a-t-elle rédigé le discours de Poutine.

Quoi qu’il en soit, ce discours constituait un règlement de comptes en règle avec l’« ordre mondial unipolaire » apparu depuis la fin de la «guerre froide». Dès le début de son intervention, Poutine s’en est pris avec virulence à ce qu’il appelait «l’unique règle» établie par les «détenteurs du pouvoir», laquelle revient à dire qu’ils peuvent «vivre en dehors de toute règle, que tout leur est permis et que tout demeure impuni, quoi qu’ils fassent».

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Cette «règle» dépourvue de règles nous serait « constamment “martelée” », c’est-à-dire continuellement inculquée, par la «puissance mondiale». Poutine dit littéralement: «On a parlé aujourd’hui du pouvoir, mais moi, je parle du pouvoir mondial» (сейчас о власти говорили, я говорю о глобальной власти). Autrement dit, ce qui préoccupait Poutine en premier lieu et avant toute chose était l’ordre hégémonique mondial des États-Unis, dépourvu de règles — pardon: «fondé sur des règles» — à l’époque de l’unipolarité.

«La domination du monde est précisément ce que le soi-disant Occident a mis en jeu dans sa partie de pouvoir. Mais ce jeu est incontestablement dangereux, sanglant et, je dirais, sordide. » (Власть над миром – как раз то, что так называемый Запад поставил на кон в своей игре. Но игра эта, безусловно, опасная, кровавая и, я бы сказал, грязная.)

L’ordre mondial unipolaire « nie la souveraineté des pays et des peuples, leur identité et leur singularité, et méprise les intérêts des autres États. [...] Personne, à l’exception de ceux qui formulent précisément ces règles, n’a droit à un développement indépendant : tous les autres doivent se soumettre à ces règles».

Tel est le fond du discours de Poutine. Et qu’en a fait notre interprète? Elle a simplement pris ce discours comme prétexte pour exposer ses propres réflexions sur les différences culturelles entre la Russie et l’«Occident». Ce thème est, il est vrai, aussi ancien que l’histoire empreinte de préjugés des rencontres russo-européennes.

71lEBNYoiYL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgSous le titre révélateur Perverses Abendland – barbarisches Russland (« Occident pervers — Russie barbare »), Gabriele Scheidegger écrit par exemple, à propos des «rencontres des XVIe et XVIIe siècles à l’ombre des malentendus culturels»:

«Lorsque Russes et Européens occidentaux entraient en contact aux XVIe et XVIIe siècles, l’entente cordiale était rare. La plupart du temps, ils se séparaient en fronçant le nez, voire remplis de dégoût, et les deux camps se voyaient pleinement confortés dans leurs préjugés»¹.

«Les positivistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, poursuit Scheidegger, partirent bruyamment en guerre contre le retard de la Russie. Le témoin principal de cette tendance est Alexander Brückner, cet “élève russifié [...] de Droysen et de Ranke”. [...] Brückner ne se contenta pas de reprendre les jugements négatifs des anciens voyageurs en Russie ; il les renforça encore par sa propre consternation: “Jusqu’à l’époque de Pierre le Grand, les autres peuples portent unanimement sur les Moscovites le jugement le plus défavorable que l’on puisse imaginer. [...] Violence, mensonge, saleté physique et morale, inculture et superstition, arrogance asiatique et incapacité méprisable : tels sont les traits saillants de l’État et de la société, tels qu’ils apparaissent à Moscou et chez ses représentants aux observateurs d’Europe occidentale”»².

Notre interprète de Poutine ne souhaite cependant pas aller aussi loin. Se référant à l’ouvrage The Steppe and Its Empires («La steppe et ses empires»), paru tout récemment en mai 2026, Zarakol critique son auteur, l’historien Michael Khodarkovsky, qui, par sa théorie de la steppe, rapprocherait trop la Russie, sur le plan culturel, des grands empires asiatiques.

«C’est une erreur de croire, estime Zarakol, que Poutine agit ainsi parce qu’il marche dans les pas de souverains et de seigneurs de guerre eurasiatiques. Cette conception simplifie une histoire complexe [...] En remontant si loin dans le passé, elle commet l’erreur d’arracher Poutine et la Russie moderne à leur propre époque».

La thèse de Khodarkovsky rappelle en effet de manière frappante l’ouvrage de Karl A. Wittfogel, Oriental Despotism: A Comparative Study of Total Power («Le despotisme oriental: étude comparative du pouvoir total»), paru en 1957 en pleine guerre froide et qui assimilait la Russie à un « despotisme oriental».

À la différence de Khodarkovsky, Zarakol porte sur la Russie un regard un peu plus nuancé. «Pendant des siècles, les Russes se sont à la fois tournés vers l’Europe et efforcés de s’en démarquer». Selon elle, « deux choses peuvent être vraies en même temps » (Two things can be true at once). Premièrement, «l’association de la Russie à la steppe eurasienne est politiquement motivée», afin que les Européens puissent se démarquer de la Russie et se considérer «comme l’avant-garde de la modernité [...] par opposition aux prétendues pathologies ou au retard de “l’Orient”».

Deuxièmement, lorsque la Russie ne se comportait pas comme les Européens l’attendaient, «c’était la faute de son côté asiatique primitif et cruel», ce qui «créait la fiction selon laquelle les pays occidentaux seraient incapables de pareille cruauté». Mais lorsque les Russes s’approprient le récit eurasien, ils se démarquent de l’Europe et de l’Occident, «que Poutine et ses alliés dénigrent en les qualifiant de décadents, arriérés et immoraux».

Cette dernière affirmation de Zarakol, en particulier, ne saurait rester en l’état, car elle contredit le discours de Poutine du 27 octobre 2022 cité par notre interprète. «La Russie, en tant que civilisation indépendante et singulière, ne s’est jamais considérée et ne se considère toujours pas comme l’ennemie de l’Occident. L’américanophobie, l’anglophobie, la francophobie et la germanophobie sont des formes de racisme au même titre que la russophobie et l’antisémitisme — comme, du reste, toutes les manifestations de xénophobie » (Россия, будучи самостоятельной, самобытной цивилизацией, никогда не считала и не считает себя врагом Запада. Американофобия, англофобия, франкофобия, германофобия – это такие же формы расизма, как русофобия и антисемитизм – впрочем, как и любые проявления ксенофобии), a déclaré Poutine dans son discours.

Ce à quoi veut finalement en venir l’interprète de Poutine n’apparaît que vers la fin de son exposé :

«La Russie est un empire qui s’est tordu pour prendre la forme d’un État-nation moderne » (Russia is an empire that has twisted itself into the form of a modern nation-state), « une grande partie de son territoire ayant été acquise par la conquête et la colonisation “intérieures”, notamment par la colonisation de peuplement, comme en Amérique du Nord, en Australie et ailleurs. [...]

La relation ambivalente à l’Europe constitue elle aussi une composante essentielle de la vision russe du monde. Si l’on considère tous ces aspects dans leur ensemble, le pays auquel la Russie ressemble le plus, historiquement comme aujourd’hui, n’est ni la Turquie ni l’Iran, mais les États-Unis. La volonté de voir exclusivement en la Russie le produit de son empreinte steppique finit par déformer et simplifier cette histoire.

Le rappel de l’héritage eurasien de la Russie est utile dans la mesure où il met en évidence la complexité fondamentale de la Russie actuelle. Le passé ne doit toutefois pas être morcelé au service d’un programme contemporain; la Russie était ancrée à la fois en Europe et en Asie et a été profondément façonnée par sa rivalité avec les États-Unis pendant la guerre froide du XXe siècle. L’attaque de Poutine contre l’Ukraine, ses ambitions impériales déclarées et sa répression impitoyable de toute dissidence ne font pas de lui un tsar, un khan, un chah ou un sultan des temps modernes. Ses agissements fautifs relèvent de sa seule responsabilité».

L’idée selon laquelle la Russie ressemblerait plus que tout autre pays aux États-Unis, tant historiquement qu’aujourd’hui, est certes novatrice, mais elle paraît fort éloignée de la réalité du point de vue géopolitique et géo-culturel.

2. L’identité spatiale de la pensée russe

Qu’en est-il donc? Qu’est-ce que la Russie? Un «mastodonte» selon Bismarck, un empire des steppes selon Khodarkovsky, ou simplement un sosie des États-Unis selon Zarakol? Et «l’attaque de Poutine contre l’Ukraine» correspond-elle réellement à « ses ambitions impériales déclarées» (his professed imperial ambitions), comme l’affirme Zarakol?

Ces questions ne peuvent être dissociées si l’on veut comprendre les intentions de Poutine dans le conflit ukrainien ainsi que la place de la Russie en Europe et en Eurasie. Cette compréhension ne peut toutefois être obtenue ni sur le plan géo-culturel, comme chez Zarakol, ni sur le plan historique, comme chez Khodarkovsky, mais bien sur les plans géopolitique et sécuritaire.

«La Russie, estimait autrefois Bismarck, est davantage une force élémentaire qu’un cabinet, davantage un mastodonte qu’un diplomate, et doit être traitée comme le mauvais temps jusqu’à ce qu’on puisse la changer — et non comme des hommes politiques doués de raison»³.

Cela était peut-être vrai durant la seconde moitié du XIXe siècle. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Poutine est un diplomate retors et un homme politique qui « pense » stratégiquement, même s’il a commis de nombreuses erreurs tactiques dans le conflit ukrainien. Cela tient au fait que les dirigeants russes et les élites de pouvoir qui les soutiennent, comme Zarakol l’a justement relevé, restent jusqu’à aujourd’hui «façonnés par leur rivalité avec les États-Unis pendant la guerre froide du XXe siècle».

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Enfant de la guerre froide, Poutine garde encore un souvenir très présent de la confrontation entre les systèmes et de la dissuasion nucléaire, avec le danger d’un anéantissement mutuel, dont il ne parvient apparemment toujours pas à se détacher. Cela l’incite, lui et son équipe, à la prudence. À juste titre? Pas entièrement. Un excès de prudence peut devenir contre-productif et conduire à des décisions tactiques erronées, ce qui s’est d’ailleurs produit.

L’OTAN d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était à l’époque de la guerre froide, et la communauté transatlantique actuelle n’est pas cet Occident de la guerre froide qui débordait tant de puissance qu’il pouvait à peine marcher.

À cela s’ajoutent les expériences amères et douloureuses des années 1990, durant lesquelles la Russie a traversé une période extrêmement difficile. Elles continuent de produire leurs effets jusqu’à aujourd’hui et le pays ne les a toujours pas entièrement surmontées. Cela incite également les dirigeants russes sous Poutine à la prudence.

La guerre en Ukraine est en outre, dans une certaine mesure, une conséquence de la disparition de l’empire soviétique ainsi que d’un processus encore inachevé de répartition de l’espace entre les États ou entités de pouvoir qui en sont issus. Ce processus de division et de redistribution spatiales prendra peut-être fin avec la guerre en Ukraine.

Ce qui restera encore de l’Ukraine ne pourra être constaté qu’après la fin des hostilités. Une chose est toutefois déjà claire: la Russie s’établira de nouveau comme la puissante puissance spatiale eurasienne, dotée de forces armées aguerries et parfaitement préparées à une guerre du XXIe siècle.

Dans ce contexte, il convient de se remémorer très précisément la signification et l’importance de l’espace dans les conceptions géopolitiques et sécuritaires russes. La prédominance de l’espace dans la pensée russe se manifeste par le fait que l’unité (единство) et l’intégrité (целостность) de l’espace deviennent des postulats incontestables de pratiquement tout credo de politique intérieure et extérieure, et incarnent la raison d’État par excellence.

C’est pourquoi Zarakol donne expressément raison à Khodarkovsky sur au moins un point lorsqu’elle écrit: «Il est incontestable que la Russie n’est pas un pays “européen” au sens sociopolitique du terme et que les influences de la steppe contribuent à cette différence» (It is obviously true that Russia is not a “European” country in the sociopolitical sense of the word, and the steppe influences are partly the reason why it is something different).

Sans en avoir conscience, elle souligne la signification et «l’influence» de l’espace dans l’histoire russe, qu’elle appelle la «steppe» à la suite de Khodarkovsky. Mais elle méconnaît dans le même temps la dimension de la pensée spatiale dans la géopolitique et la politique de sécurité russes, parce qu’elle ne perçoit l’histoire russe que sous un angle géo-culturel.

Puisque la puissance spatiale russe s’oriente prioritairement vers la sécurisation et la maîtrise de son propre espace de puissance, le principe de droit international de non-ingérence dans les affaires intérieures revêt une importance primordiale pour la politique étrangère russe. C’est pourquoi les dirigeants russes rejettent catégoriquement toute ingérence de puissances étrangères à cet espace dans les affaires intérieures de leur propre espace de puissance et réagissent de manière épidermique aux leçons occidentales de toute nature.

L’identité spatiale de la pensée russe implique déjà un principe de démarcation vis-à-vis des puissances étrangères à cet espace et rejette catégoriquement tout principe universel d’ingérence — tel que l’extension transfrontalière des prétendues «valeurs occidentales» — à l’intérieur de l’espace de la puissance russe.

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Alors que le prosélytisme des «valeurs occidentales» est depuis longtemps devenu un moyen d’auto-habilitation au service de la politique transatlantique d’expansion et d’intervention, l’identité spatiale de la pensée russe demeure, par principe et par tendance, dépourvue de charge idéologique. C’est pourquoi la prétendue «idéologie dominante du Kremlin» (the Kremlin’s ruling ideology) n’est rien d’autre qu’un mirage.

L’accusation régulièrement portée contre le Kremlin, selon laquelle il mènerait une politique étrangère agressive et expansionniste, relève donc des mythes construits à des fins géopolitiques et sert uniquement à dissimuler la politique transatlantique d’expansion et d’intervention.

C’est précisément l’identité spatiale de la pensée russe et la conception absolue de la souveraineté qui en résulte qui constituent la meilleure preuve du caractère pragmatique de la politique étrangère russe. D’une part, celle-ci est tournée vers l’espace intérieur et non vers le dépassement des espaces; d’autre part, elle vise essentiellement à protéger l’espace intérieur de la puissance contre les influences extérieures, afin que les structures internes de l’ordre puissent demeurer maîtrisables ou être maintenues.

Elles évitent surtout que la géopolitique russe ne glisse vers une confrontation idéologique devenue anachronique. La pensée géopolitique russe contemporaine est donc fondée sur la Realpolitik.

Aujourd’hui, la Russie se préoccupe avant tout de sa propre survie géopolitique dans les limites de l’espace de puissance existant et reconnu par le droit international, ainsi que de la sécurisation de l’espace intérieur de cette puissance spatiale. La guerre en Ukraine ne contredit pas cette affirmation, comme nous le verrons plus loin.

De même qu’il existe un espace mondial dont tous les espaces de puissance particuliers ne sont que des parties, chaque espace de puissance important possède un caractère exclusif auquel ne correspond aucune évolution historique comparable. À mesure qu’une conception du pouvoir et de la vie se fond dans un espace concret, elle acquiert un caractère historique et culturel unique et singulier.

La caractéristique de l’espace mondial réside au contraire — aussi paradoxal que cela puisse paraître — dans son caractère supra-spatial. Il en est ainsi parce qu’il ne connaît aucune limite de puissance et que, s’étendant au-delà de chaque espace de puissance, il n’est circonscrit par aucun d’entre eux.

La puissance hégémonique américaine, qui entend régner sur cet espace mondial, est, vue sous cet angle, un monstre supra-spatial incapable de remplir une fonction identitaire au sein d’un espace de puissance concret.

Elle ne peut produire d’identité dans un espace de puissance concret, parce que celui-ci se conçoit comme un espace intérieur identique à lui-même, qui ne peut être transformé de l’extérieur, sauf au moyen d’une intervention militaire et/ou d’une subversion intérieure. Mais, à la différence des années 1980 et 1990, il n’existe aujourd’hui rien qui puisse faire éclater de l’extérieur comme de l’intérieur l’espace intérieur de la puissance spatiale russe.

3. La stratégie de puissance continentale de Poutine

Dans le contexte de cette identité spatiale de la pensée russe se pose la question de savoir quelle géopolitique la Russie de Poutine poursuit aujourd’hui. À la différence de l’Union soviétique durant les trois dernières décennies de son existence, Poutine marche dans les pas de Staline.

9783430178365-de.jpgEn tant qu’«homme politique à la pensée continentale», Staline est resté fidèle, dans son positionnement géostratégique, à la politique expansionniste traditionnelle de Moscou et ne portait pas son regard «très loin au-delà de la périphérie géographique de l’Union soviétique», écrivait en 1981 Lothar Rühl (1927-2025), l’un des plus importants géopoliticiens allemands de l’après-guerre, dans son ouvrage toujours digne d’intérêt Russlands Weg zur Weltmacht («La voie de la Russie vers le statut de puissance mondiale»).⁴

Staline limita sa géopolitique au continent eurasien et se révéla ainsi «un stratège prudent qui évaluait correctement, sans les surestimer, les possibilités et les capacités de l’État soviétique sur les plans économique et politique. C’est pourquoi, après 1945 également, il rejeta tous les projets de la direction de la marine soviétique visant à mettre en œuvre un ambitieux programme de construction navale pour acquérir des bâtiments de combat de haute mer destinés à un déploiement mondial, ou à constituer à grande échelle des forces aériennes stratégiques à portée intercontinentale»⁵.

En concentrant toutes les forces exclusivement sur la mise au point d’armes nucléaires et la construction de missiles, Staline maintint sa stratégie de puissance continentale jusqu’à sa mort en 1953. Ce positionnement géostratégique de l’Union soviétique changea brutalement avec l’accession de Nikita Khrouchtchev au poste de secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique.

Sous Khrouchtchev, par son «activité extraordinairement accrue sur la scène politique mondiale», l’Union soviétique « abandonna la limitation propre à la conception expansionniste de Staline, selon laquelle les prises de pouvoir communistes n’avaient de chances de réussir, et ne méritaient donc d’être soutenues, qu’à proximité géographique de l’Union soviétique et avec le soutien direct ou indirect de l’Armée rouge»⁶.

Ce fut Nikita Khrouchtchev qui engagea le passage de «l’hégémonie continentale classique de l’époque stalinienne» à une stratégie de puissance mondiale ou de superpuissance. Il fut le premier dirigeant de Russie «à tenter de mener une politique mondiale», même s’il échoua d’abord «parce que les moyens n’étaient pas encore suffisants et parce qu’il exposa ainsi l’Union soviétique au danger sans protection. Son offensive dynamique contre la puissance mondiale américaine remporta des succès en Inde, au Proche-Orient et à Berlin, mais révéla avec éclat à Cuba les faiblesses de l’Union soviétique»⁷.

Cette rupture dans la géostratégie soviétique, dictée aussi bien par l’idéologie soviétique que par l’ambition personnelle de pouvoir, rejeta la géopolitique continentale traditionnelle pratiquée depuis des siècles, ainsi que la prudente «hégémonie continentale» de Staline. Elle entraîna une surexpansion de la politique hégémonique soviétique qui dépassait totalement les capacités économiques, technologiques et militaires du système, avec des conséquences dévastatrices pour l’existence même de l’empire.

khrouchtchev.jpgKhrouchtchev prit ainsi une décision géostratégique fatale qui finit par causer la perte de l’empire soviétique et de son idéologie communiste. Certains nostalgiques de l’Union soviétique n’ont toujours pas compris toute la portée de cette décision géostratégique de la direction soviétique, imputable à Khrouchtchev, et continuent de rêver au rétablissement du «glorieux» passé impérial de facture soviétique.

L’empire soviétique s’est en effet épuisé économiquement et idéologiquement du fait de son extension hégémonique excessive; il s’est ensuite effondré, puis désintégré. Mais cet effondrement et cette désintégration furent précédés de trente longues années de politique soviétique d’expansion et de puissance mondiale. Après le départ de Khrouchtchev, un «repli de la Russie sur elle-même, enfermée dans la forteresse de grande puissance bâtie par Staline, [...] n’était plus possible».⁸ «Le déclin était déjà inscrit dans l’ascension au rang de puissance mondiale»⁹.

Aujourd’hui, Poutine est revenu à la stratégie traditionnelle de puissance continentale, maintenue jusqu’à Staline inclus. Sous Poutine, précisément, la Russie a renoncé par principe à la stratégie soviétique de puissance mondiale amorcée sous Khrouchtchev et l’a définitivement abandonnée.

Si le conflit ukrainien correspond en principe à la stratégie de puissance continentale de Poutine, il n’en découle toutefois pas sur le plan causal. Les causes du conflit ne résident pas dans la politique expansionniste attribuée à Poutine ni dans son prétendu «néo-impérialisme», mais plutôt dans la politique d’expansion de l’OTAN depuis la disparition de son rival soviétique, contre laquelle un spécialiste américain de la Russie aussi éminent que George F. Kennan avait déjà lancé de pressants avertissements dans les années 1990. Une Ukraine membre de l’OTAN constituerait une catastrophe géostratégique pour la Russie, car celle-ci perdrait sa «profondeur stratégique» — «la zone tampon entre le cœur de la Russie et de puissants adversaires européens» —, comme l’a fermement souligné le groupe de réflexion américain Carnegie Endowment¹⁰.

La Russie actuelle se replie plutôt dans sa «forteresse de grande puissance». D’une part, elle cherche à assurer sa sécurité en nouant des relations économiques et militaires toujours plus étroites avec la Chine; d’autre part, face à l’environnement occidental hostile, elle tente de parvenir à l’autarcie.

Dans le contexte de l’affaiblissement de l’hégémonie américaine, du retour de la Russie à sa stratégie traditionnelle de puissance continentale — qui, selon la conception qu’elle en a, aboutit en définitive à une révision de l’ordre de sécurité paneuropéen dominé par les États-Unis — et de l’ascension fulgurante de la Chine au rang de superpuissance géoéconomique, il existe aujourd’hui une constellation de grandes puissances sans précédent, qui rend possible et nécessaire une architecture paneuropéenne de sécurité.

Dmitri Trenin souligne à juste titre qu’«une réforme de l’architecture européenne de sécurité» doit reposer sur «deux piliers — l’un occidental et l’autre russe» et qu’il est impossible que cette architecture garantisse une paix durable sans inclure ni prendre en considération les intérêts russes en matière de sécurité¹¹.

Dans le cas contraire, il existe un risque aigu que les élites au pouvoir dans l’Union européenne, qui donnent aujourd’hui le ton en Europe, pensent pouvoir manipuler leur propre population en agitant la «menace russe» et rêvent encore d’infliger une «défaite stratégique» à la Russie, connaissent elles-mêmes leur Waterloo.

Notes: 

(1) Scheidegger, G., Perverses Abendland – barbarisches Russland. Begegnungen des 16. und 17. Jahrhunderts im Schatten kultureller Missverständnisse. Zürich 1993, 9.

(2) Scheidegger (voir note 1), 26.

(3) Cité d'après Wittram, R., Die russisch-nationalen Tendenzen der achtziger Jahre, in: ders., Das Nationale als europäisches Problem. Beiträge zur Geschichte des Nationalitätsprinzips vornehmlich im 19. Jahrhundert. Göttingen 1954, 183-213 (189).

(4) Ruehl, L., Russlands Weg zur Weltmacht. Düsseldorf /Wien 1981, 413.

(5) Ruehl (voir note 4), 413 f.

(6) Grewe, W. G., Spiel der Kräfte in der Weltpolitik. Theorie und Praxis der internationalen Beziehungen. Düsseldorf Wien 1970, 224 f.

(7) Ruehl (voir note 4), 416.

(8) Ruehl (voir note 4), 439.

(9) Ruehl (voir note 4), 539.

(10) Rumer, E./Weiss, A. S., Ukraine: Putin`s Unfinished Business. carnegieendowment.org 12.11.2021.

(11) Trenin, D., Arms accords between Russia and the west stand a chance despite treat of conflict. ft.com 18.02.2022.

jeudi, 10 septembre 2026

La fabrique de l’urgence: pourquoi le système économique se nourrit de crises permanentes

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La fabrique de l’urgence: pourquoi le système économique se nourrit de crises permanentes

Giovanni Balducci

Source: https://geopoliticaesistemi.com/la-fabbrica-dellemergenza...

De la gestion de la pandémie, qui a redéfini les frontières du contrôle social, à la menace constante de la guerre hybride, jusqu’à la récente attaque de drones contre l’aéroport de Leipzig — attribuée à des agents russes et qualifiée sans détour par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, de signe d’une «nouvelle normalité» à laquelle les Européens doivent s’habituer —, il n’y a qu’un pas. Un fil rouge relie les urgences sanitaires aux urgences géopolitiques: la systématisation du choc.

Le capitalisme contemporain ne vise plus la stabilité, mais repose au contraire sur un mécanisme complexe qui s’alimente cycliquement de la crise. Loin d’être des anomalies accidentelles ou des dysfonctionnements temporaires, les situations d’urgence sont devenues le carburant indispensable à la survie et à l’expansion de l’économie mondiale.

La logique profonde de ce modèle repose sur la nécessité chronique de dépasser les limites imposées par la surproduction et la stagnation. Lorsque les marchés traditionnels ralentissent, le système entre en difficulté. C’est là que l’urgence agit comme un puissant détonateur: elle efface les dettes symboliques, dévalorise le capital existant afin de permettre une nouvelle concentration de celui-ci et ouvre des marchés entièrement vierges. La catastrophe, ou sa perception constante, justifie des interventions étatiques massives qui détournent les ressources publiques vers le secteur privé, en finançant de grands travaux, des transitions technologiques imposées et des dispositifs de sécurité.

Dans ce contexte, la sécurité, la santé et le bien-être cessent d’être des droits fondamentaux ou des biens publics pour se transformer en marchandises lucratives — que l’on songe aux propos tenus par le président du Forum économique mondial au sujet de l’eau ! Chaque crise génère une demande artificielle et incontournable: on achète des valeurs refuges, des technologies de surveillance, des polices d’assurance, des médicaments d’urgence et des services de conseil stratégique en matière de défense. La vulnérabilité collective devient ainsi une mine d’or pour ceux qui disposent des capitaux nécessaires afin d’investir dans les solutions. Plus le monde paraît fragile et menacé, plus la valeur marchande de ceux qui offrent une protection augmente, créant ainsi une incitation perverse à maintenir un niveau d’alerte élevé.

0cd3b166798e9c7ce180a7dd302d7c01.jpgLa célèbre théorie de la destruction créatrice de Joseph Schumpeter trouve aujourd’hui son expression la plus aboutie dans l’économie du choc permanent. Ce n’est plus l’innovation technologique spontanée qui renouvelle le tissu productif, mais l’événement déstabilisateur. Une crise ébranle les fondements des marchés, balayant les petites entreprises les moins structurées et favorisant de gigantesques processus de concentration monopolistique entre les mains de quelques multinationales et fonds d’investissement mondiaux. Immédiatement après le choc, des plans de relance et de reconstruction financés par la dette sont mis en œuvre, garantissant pendant des années des profits assurés et protégés par l’État.

Enfin, le besoin d’urgence revêt une très forte dimension politique et sociale. L’état d’exception permanent normalise la suspension des droits syndicaux et civils au nom de l’urgence et de l’intérêt supérieur. Face à un danger imminent — qu’il s’agisse d’un effondrement des marchés boursiers, d’un virus mondial ou d’une escalade militaire aux frontières —, la dissidence est neutralisée et les décisions économiques les plus impopulaires sont imposées d’en haut, sans passer par le filtre de la médiation démocratique. Il en résulte une société perpétuellement sur la défensive, fragmentée et incapable d’imaginer un avenir différent, prisonnière d’un éternel présent dans lequel la seule certitude est la prochaine crise à affronter.

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Acide, acétone, papier aluminium: la piste Soros derrière une ONG à Ceuta

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Acide, acétone, papier aluminium: la piste Soros derrière une ONG à Ceuta

Source: https://report24.news/saeure-aceton-alufolie-die-soros-sp...

À Ceuta, des engins explosifs improvisés sont lancés contre des soldats et des citoyens qui manifestent. Peu après, la police identifie des collaborateurs de l’ONG de gauche d’aide aux migrants No Name Kitchen, qui auraient acheté avec des migrants d’importantes quantités d’acide chlorhydrique, de papier aluminium et d’acétone. Derrière cette organisation se trouve un réseau de financement qui, à travers plusieurs niveaux, remonte jusqu’à l’entourage des Open Society Foundations de George Soros.

imnnkages.jpgL’enclave espagnole est sous pression depuis plusieurs semaines. Des migrants venus du Maroc tentent régulièrement de franchir la frontière, des soldats sont attaqués et les habitants protestent contre la situation. Dans ce contexte, les enquêteurs s’intéressent précisément à une ONG qui s’oppose depuis des années à la protection des frontières européennes et soutient les migrants clandestins le long de la route des Balkans.

Selon les informations d’El Español, la Policía Nacional a identifié plusieurs collaborateurs de No Name Kitchen qui auraient acheté, avec des migrants, de grandes quantités de salfumán — de l’acide chlorhydrique vendu dans le commerce —, de papier aluminium et d’acétone. Ces achats ont attiré l’attention des policiers, car de tels matériaux peuvent servir à fabriquer des engins explosifs chimiques improvisés. Quelques jours auparavant, des récipients de ce type avaient déjà été utilisés à Ceuta contre des soldats et des habitants qui manifestaient.

Jeudi, des soldats en patrouille ont été attaqués avec de telles armes chimiques ; vendredi, ce fut au tour d’une manifestation d’habitants d’être visée. Dimanche, une nouvelle attaque contre des soldats s’est produite dans le secteur de San Amaro. Trois Marocains ont été arrêtés après l’un de ces incidents. La police cherche à déterminer si ces achats suspects sont liés aux engins explosifs utilisés précédemment. L’acide chlorhydrique, le papier aluminium et l’acétone étant en vente libre, les acheteurs n’ont pas été arrêtés dans un premier temps pour leur acquisition.

    La police espagnole enquête sur l’ONG No Name Kitchen après que ses membres ont été vus en train d’acheter de l’acide chlorhydrique, du papier aluminium et de l’acétone en compagnie de migrants à Ceuta.

Deux membres de NNK avaient déjà été arrêtés

Pour justifier ces achats sensibles, No Name Kitchen sert une inoffensive histoire de cuisine: le papier aluminium aurait été destiné aux aliments et les solvants au nettoyage. Les policiers sur place semblent avoir accordé moins de crédit à cette explication. Selon El Español, ils ont identifié les personnes concernées et poursuivent leurs investigations sur les faits et les acheteurs. Quelques jours auparavant, des engins explosifs chimiques improvisés avaient été utilisés à Ceuta contre des soldats et des habitants qui manifestaient.

Ainsi, lorsque le ministère de l’Intérieur dirigé par les socialistes affirme que ni la Policía Nacional ni la Guardia Civil n’enquêtent sur « une ONG » soupçonnée d’avoir fourni du matériel destiné à la fabrication d’engins explosifs, cela peut peut-être être vrai — du moins pour l’instant. Après tout, l’enquête de la police vise principalement les personnes identifiées. Le seul problème est que celles-ci ont précisément acheté ces matériaux pour le compte de cette ONG de gauche. Le fait que Madrid, dirigé par les socialistes, publie maintenant un démenti qui passe à côté du cœur de l’enquête policière a au moins de quoi interpeller.

Une GUERRE CIVILE menace-t-elle CEUTA ?

    Selon La Gaceta, la chaîne de supermarchés Mercadona aurait alerté la police dès vendredi que des groupes de migrants clandestins auraient acheté en grandes quantités des bouteilles d’aguafuerte — de l’acide chlorhydrique — et du papier aluminium.

Ce n’est pas la première fois que No Name Kitchen entre en conflit avec la police à Ceuta. Dès le 23 août, deux collaborateurs de l’organisation avaient été arrêtés. Le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a déclaré publiquement qu’ils auraient incité des groupes violents à s’en prendre à des policiers, avant de refuser d’obéir aux instructions des forces de l’ordre. L’ONG conteste également cette version des faits et affirme que ses collaborateurs se sont contentés de filmer des interventions policières contre des migrants. Le débat porte ainsi sur une organisation dont le personnel est entré à plusieurs reprises en conflit avec les services de sécurité en l’espace de quelques jours: d’abord pour une incitation présumée à la violence contre des policiers, puis en raison d’un achat suspect de produits chimiques et de matériaux qui avaient joué un rôle, peu de temps auparavant, dans des attaques commises à Ceuta.

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L’argent de Soros derrière le réseau d’ONG

Dès qu’il est question d’argent, le récit de l’inoffensive équipe de bénévoles fait rapidement long feu. Depuis des années, No Name Kitchen est intégrée à un réseau international d’organisations migratoires de gauche et de fondations disposant de moyens financiers considérables. Au cœur de ce réseau figurent les Open Society Foundations de George Soros. No Name Kitchen comptait parmi les fondateurs du Border Violence Monitoring Network. Dès 2019, ce réseau déclarait ouvertement recevoir des fonds d’Open Society. Cet argent servait à financer des postes ainsi que les frais de déplacement des bénévoles. À l’époque, No Name Kitchen intervenait le long de la route des Balkans en tant que composante de ce dispositif et est restée membre du réseau jusqu’en 2023.

La piste Soros n’a toutefois pas disparu pour autant. Aujourd’hui, No Name Kitchen reçoit de l’argent d’organisations qui travaillent elles-mêmes en étroite collaboration avec Open Society. L’une d’entre elles est Choose Love. Cette organisation britannique finance No Name Kitchen depuis des années et participe parallèlement, aux côtés d’Open Society, du Rockefeller Brothers Fund, de la Fondation Robert Bosch et d’autres grandes fondations, à des fonds communs destinés au financement d’organisations d’aide aux migrants.

    La police espagnole enquête après qu’un important groupe de migrants clandestins, principalement marocains et accompagnés de membres d’une ONG financée par George Soros, a acheté de grandes quantités d’acide chlorhydrique et de papier aluminium dans un supermarché de Ceuta, produits qui pourraient être destinés à fabriquer des engins artisanaux…

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La Guerrilla Foundation a également largement financé No Name Kitchen: 16.500 euros ont été versés à l’organisation en 2023. Cette même fondation avait auparavant créé FundAction avec l’Open Society Initiative for Europe et d’autres bailleurs de fonds. Les fondations participantes avaient expressément mis leurs ressources en commun, avant de les redistribuer par l’intermédiaire de ce fonds collectif.

Voici comment fonctionne ce système : au sommet se trouvent des fondations disposant de milliards, en dessous des fonds communs et des organismes de financement, et tout en bas des groupes comme No Name Kitchen, présents aux frontières de l’Europe. L’argent passe entre plusieurs mains, tandis que les bailleurs de fonds initiaux s’éloignent toujours davantage des événements sur le terrain. Pour les observateurs extérieurs, il devient presque impossible de déterminer de quel fonds provenait initialement chaque euro. Mais si, au bout du compte, de tels extrémistes de gauche tuent des soldats, des policiers ou même des citoyens qui manifestent au moyen de leurs engins incendiaires chimiques, ces bailleurs de fonds devront eux aussi répondre à l’accusation d’avoir contribué, par leur soutien financier, à ces actes de violence.

mercredi, 09 septembre 2026

Le signal de Bichkek

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Le signal de Bichkek

Karl Richter

Source: https://www.facebook.com/karl.richter.798

Question à prix: où se trouve Bichkek? À elle seule, cette question en dit long sur le niveau et l’horizon de la presse allemande dite de qualité. Ces jours-ci, celle-ci n’a pas grand-chose à offrir en dehors du dénigrement de Poutine et d’une haine hystérique envers l’AfD. Bichkek, la capitale du Kirghizstan (anciennement Kirghizie), n’apparaît pas sur son écran radar.

C’est une erreur. Car, la semaine dernière, à Bichkek, dans l’ombre de manchettes plus tapageuses, un signal a été envoyé qui pourrait s’avérer incomparablement plus important pour le monde du 21ème siècle que les démonstrations belliqueuses du gouvernement Merz ou les grossièretés de Trump. L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) y a tenu son sommet de deux jours, qui coïncidait cette fois avec le 25ème anniversaire de l’organisation. Une raison suffisante pour y regarder d’un peu plus près.

Avec le bloc des BRICS, l’OCS constitue le deuxième grand regroupement de pays non occidentaux qui se considère — du moins implicitement — comme une organisation concurrente de l’Occident. Contrairement aux BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghai est toutefois clairement limitée à l’espace eurasiatique. Néanmoins, selon ses propres chiffres, ses dix États membres — la Chine, l’Inde, le Pakistan, la Russie, la Biélorussie, l’Iran, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan — représentent plus de 40% de la population mondiale et environ 36 à 38% de la production économique mondiale. C’est presque autant que le bloc des BRICS — environ 40% — et nettement plus que le G7, qui ne produit plus qu’environ 28% de la richesse économique mondiale. Au vu de tels chiffres, le monde aurait tout intérêt à compter avec l’Organisation de coopération de Shanghai. Pourtant, elle est pratiquement absente des médias grand public allemands.

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Des chefs d’État et de gouvernement de 21 pays ont participé au sommet de Bichkek. Parmi eux figuraient les représentants des principaux États non occidentaux: le dirigeant chinois Xi Jinping, le Premier ministre indien Narendra Modi, le chef du Kremlin Vladimir Poutine, le président turc Erdoğan et le chef du gouvernement iranien Pezeshkian. Même le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, était présent. Le sommet avait pour devise: «25 ans de l’OCS: ensemble pour une paix, un développement et une prospérité durables».

La déclaration finale du sommet a condamné les «attaques militaires contre le territoire de la République islamique d’Iran, qui ont fait de nombreuses victimes civiles et causé des dommages considérables à l’économie du pays». Les attaques des États-Unis et d’Israël violaient — ce que presque personne ayant toute sa raison ne saurait contester — «les principes et les normes du droit international ainsi que la Charte des Nations unies».

Dans le même temps, à la suite de la mort de l’ancien Guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, tué lors de la frappe de décapitation américaine menée fin février, les signataires ont exprimé leurs «sincères condoléances». L’OCS a affirmé son soutien à la «souveraineté et à l’intégrité territoriale» de l’Iran et s’est prononcée en faveur d’un règlement politique et diplomatique du conflit dans le Golfe. Le «droit inaliénable» de Téhéran d’utiliser l’énergie nucléaire à des fins pacifiques a également été réaffirmé.

La déclaration portait également sur les «mesures coercitives unilatérales» qui contrevenaient aux règles de l’ONU et de l’OMC et pouvaient avoir des «répercussions négatives sur l’économie mondiale». Les Européens et les Américains étaient ainsi visés, eux qui, à la manière de flibustiers, se sont désormais mis à saisir des biens russes, comme les navires de la prétendue «flotte fantôme», voire à s’approprier des pays entiers tels que le Venezuela, riche en pétrole.

Dans le domaine économique, les discussions ont porté sur de nouvelles voies de financement et de transport. Le pays hôte, le Kirghizstan, œuvre à la création de son propre fonds de développement de l’OCS et d’un fonds d’investissement destiné aux grands projets.

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Les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales provoquées par la guerre avec l’Iran, en particulier autour du détroit d’Ormuz, renforcent l’importance de nouveaux corridors énergétiques et de transport, et donc celle de l’intégration économique du grand espace eurasiatique. L’objectif est d’établir un «système commercial multilatéral ouvert, transparent, équitable, inclusif et non discriminatoire» — alors que l’Occident y a depuis longtemps renoncé avec ses sanctions démesurées et, en dernière analyse, suicidaires contre la Russie et la Chine.

Rappelons-le : le libre-échange mondial était autrefois une doctrine anglo-américaine. Aujourd’hui, l’Oncle Sam impose des droits de douane punitifs à la moitié du monde, tandis que l’Organisation de coopération de Shanghai a fait sien le libre-échange mondial. Elle connaît la valeur d’un espace économique exempt de droits de douane et d’autres barrières.

Le dirigeant chinois Xi Jinping a conclu avec le président kirghiz Sadyr Japarov un traité d’«éternel bon voisinage, d’amitié et de coopération» et a évoqué une «période dorée». La Chine renforce notamment sa position en Asie centrale grâce à la ligne ferroviaire Chine–Kirghizstan–Ouzbékistan. De son côté, l’Ouzbékistan a plaidé en faveur du corridor transafghan menant aux ports de l’océan Indien. L’Azerbaïdjan et l’Arménie ont profité du sommet pour discuter de leur processus de paix.

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Les tensions internes de l’organisation, qui ne sont un secret pour personne, se sont manifestées dans les relations entre l’Inde et le Pakistan. Modi a parlé d’un «grave défi pour l’humanité tout entière» et a exigé qu’il n’y ait «aucune place pour le deux poids, deux mesures». Le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif a, quant à lui, évoqué les «immenses sacrifices» consentis par son pays dans la lutte contre le terrorisme. La déclaration commune a finalement condamné le terrorisme sous toutes ses formes; le «deux poids, deux mesures» est, en la matière, inacceptable.

Sans grand effort d’imagination, on peut également reconnaître dans cette formule l’Occident, qui soutient ou pratique lui-même le pire terrorisme — y compris d’État — en Iran et dans les territoires palestiniens, mais garde le silence sur les attaques terroristes ukrainiennes contre la population civile russe. Ces doubles standards moraux sont aujourd’hui devenus synonymes des «valeurs occidentales» tant invoquées. Il n’est guère surprenant que de vastes parties du monde ne veuillent plus en entendre parler.

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Outre les dix membres actuels de l’OCS, plus d’une douzaine d’autres États, dont l’Arabie saoudite et le Vietnam, cherchent actuellement à se rapprocher davantage de l’organisation en qualité de partenaires de dialogue. Au cours de ses vingt-cinq années d’existence, celle-ci s’est révélée être un moteur fiable de l’intégration économique et politique de l’immense masse continentale eurasiatique. Dans cette fonction, elle continuera de gagner en importance au cours des prochaines années. Aux côtés du bloc des BRICS, l’OCS est ainsi en bonne voie de devenir un acteur puissant de l’ordre mondial multipolaire du 21ème siècle. L’Occident du dollar, engagé sur la voie du déclin, ne peut plus qu’observer ce processus avec envie: il n’est désormais plus en mesure de l’arrêter.

Ironie de l’histoire: au début des années 2000, Poutine et son successeur temporaire à la tête du Kremlin, Dmitri Medvedev, ont invité à plusieurs reprises les Européens à participer à un espace économique commun s’étendant de Lisbonne à Vladivostok, dans lequel l’Allemagne devait jouer le rôle de partenaire privilégié. La concrétisation de cette vision aurait contrarié le travail de sape mené depuis des siècles par les cercles d’influence transatlantiques, lequel — selon l’aveu du cofondateur de STRATFOR George Friedman — n’avait d’autre objectif que d’empêcher un rapprochement entre les deux grandes puissances continentales eurasiatiques que sont l’Allemagne et la Russie. C’est pourquoi, déjà à l’époque, les Européens ne furent pas autorisés à accepter l’offre russe. Cela n’était pas dans leur intérêt.

Aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, en raison des sanctions suicidaires contre la Russie et de la politique de faillite menée par leurs élites parasitaires, les Européens ne sont plus qu’un appendice exsangue et sans force de l’espace des peuples eurasiatiques, en chute libre sur les plans économique, politique et démographique. La future grande puissance eurasiatique est en revanche construite de manière autonome par des dirigeants prévoyants tels que Poutine, Xi Jinping, Modi et d’autres — malgré toutes les divergences d’intérêts. Ils n’ont plus besoin de l’Occident pour cela.

Le paradoxe vert: des colombes de la paix aux faucons de guerre

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Le paradoxe vert: des colombes de la paix aux faucons de guerre

par Franz Ferdinand 

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/205108

Plus d’un lecteur s’est peut-être déjà demandé pourquoi les colombes de la paix écologistes se sont, au fil du temps, transformées en faucons de guerre. Existerait-il éventuellement un lien intrinsèque entre l’hystérie climatique et le bellicisme occidental ?

Le début de la propagande climatique a coïncidé, même sur le plan chronologique, avec l’effondrement de l’Union soviétique

L’effondrement de l’Union soviétique et la réunification allemande ont été interprétés par l’«Occident des valeurs» comme un signe de faiblesse de la Russie; et il est vrai qu’il y a 37 ans, la Russie était réellement très faible. Dès lors, les élites occidentales ont espéré pouvoir démanteler entièrement la Russie en exerçant une pression extérieure par l’élargissement de l’OTAN vers l’Est et une pression intérieure par le soutien aux dissidents, afin d’intégrer cet immense territoire dans l’orbite occidentale. (Voir à ce sujet : https://www.unser-mitteleuropa.com/201573 .)

Vladimir Poutine l’a compris et a donc tenté de s’opposer à cette prétention, ce qui constitue désormais, du point de vue occidental, une «agression», parce que l’ambition occidentale de domination mondiale se trouve contrariée.

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Dans la guerre en Ukraine, l’Occident est de fait une partie belligérante

Par ses livraisons d’armes et d’argent, ainsi que par son soutien aux attaques ukrainiennes contre les infrastructures civiles en Russie, l’Occident est partie prenante à cette guerre. De surcroît, il mène de plus en plus d’attaques directes contre la Russie en arraisonnant des navires, ce qui constitue des actes de guerre de faible intensité. Il ne se contente pas de saisir des pétroliers russes importants pour l’effort de guerre de la Russie, mais s’empare également d’autres bâtiments, comme récemment d’un navire de recherche russe. (Voir à ce sujet: https://www.unser-mitteleuropa.com/204991 .)

L’« Occident des valeurs » s’emploie donc consciencieusement à faire dégénérer le conflit ukrainien, dans l’espoir que Vladimir Poutine finisse par perdre patience et réagisse par des attaques directes contre l’Occident. On sait qu’il existe en Russie plusieurs commentateurs, comme le politologue Sergueï Karaganov, qui plaident en faveur d’une frappe nucléaire préventive contre l’Occident.

Les Verts ne veulent pas « exclure complètement » une guerre nucléaire et entendent « mettre clairement en évidence les risques» [1]

Il est évident que des provocations répétées sapent la position de Poutine et qu’elles peuvent soit entraîner son renversement et son remplacement par un dirigeant beaucoup plus radical, comme Dmitri Medvedev, soit le contraindre lui-même à céder aux revendications radicales en faveur d’une première frappe nucléaire.

Manifestement, dans sa tentative de démanteler et de déstabiliser la Russie, l’« Occident des valeurs », tout en connaissant la doctrine nucléaire russe, accepte sciemment le risque d’une escalade atomique !

Quel lien cette politique entretient-elle donc avec l’hystérie climatique, toujours plus envahissante en Allemagne ?

Pour le comprendre, il faut se mettre dans l’univers mental des illuminés de la gauche écologiste. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut établir un lien entre l’idéal de société écologiste et l’effondrement social complet qui suivrait une guerre nucléaire dévastatrice avec la Russie.

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Fort heureusement, une représentante de la secte écologiste qui prétend améliorer le monde, l’auteure Ulrike Herrmann, a écrit un livre dont on peut tirer les idées directrices des visions écologistes de l’avenir. Cet ouvrage, intitulé Das Ende des Kapitalismus (« La fin du capitalisme »), imagine une société dont la consommation énergétique serait couverte uniquement par l’énergie solaire et éolienne. Naturellement, cette piètre production est immédiatement devenue un « best-seller » dans les médias dominants! Ce livre ne constitue donc pas seulement les élucubrations d’une folle solitaire: son contenu bénéficie d’une large approbation au sein de la communauté des déments de la gauche écologiste qui, malheureusement, décide actuellement de notre sort!

Le but de l’utopie de la gauche écologiste: la pauvreté pour tous !

Ulrike Herrmann parvient logiquement, dans ce livre, à la conclusion que limiter la consommation énergétique aux énergies éolienne et solaire signifiera la fin de notre société industrielle et entraînera ainsi la disparition de la plupart des emplois industriels. L’Allemagne se trouve effectivement déjà sur cette voie de régression, comme le montrent plusieurs exemples:

- Le drame de l’industrie automobile allemande, qui a commencé avec des normes absurdes sur les gaz d’échappement et a atteint son point culminant provisoire avec la menace d’une interdiction des moteurs thermiques.

- La pénurie d’électricité : grâce à la « transition énergétique », l’électricité devra à l’avenir être rationnée pour les entreprises (voir: https://www.youtube.com/watch?v=7TwkarMTjO8 ). Les entreprises allemandes quitteront l’Allemagne les unes après les autres.

- Le niveau d’instruction de la jeunesse s’effondre pour une multitude de raisons (voir: https://www.unser-mitteleuropa.com/204845 ).

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Toutefois, la main-d’œuvre ainsi libérée et peu instruite trouvera alors un emploi dans l’agriculture, puisqu’il n’y aura plus non plus de diesel pour les tracteurs et que l’ensemble des travaux agricoles devra donc, à l’avenir, être de nouveau effectué à la main.

La conséquence serait l’appauvrissement complet de l’Allemagne, comme au Moyen Âge ou au Cambodge sous Pol Pot. Il est clair qu’une telle idiotie ne pourrait être mise en œuvre qu’à plusieurs conditions :

- La démocratie — ou ce qu’il en reste après les «cordons sanitaires» et les limites imposées à ce qu’il est permis de dire — doit être entièrement abolie. Le pouvoir doit être repris par une noblesse écosocialiste.

- La religion climatique constitue le fondement idéologique de cette société.

- L’industrie existante doit être physiquement détruite, afin qu’un retour aux bienfaits de l’industrialisation soit impossible sous le dogme du recours exclusif aux énergies éolienne et solaire.

- L’éducation doit être réprimée comme sous Pol Pot. Ce n’est qu’ainsi que la foi climatique naïve pourra être consolidée.

- La population doit être réduite.

Comment parvenir à cet état si bénéfique aux yeux de nos hystériques du climat ?

La réponse est limpide. Il faut une guerre qui détruise tout, ruine la base industrielle, fasse mourir un grand nombre de personnes et au cours de laquelle un régime d’exception militaire soit instauré, avant de ne tout simplement plus être levé à la fin de la guerre. Vladimir Poutine devra servir de bouc émissaire pour cette folie !

Cette conclusion peut paraître quelque peu tirée par les cheveux à certains lecteurs. Mais il ne faut pas oublier que les élites européennes devenues complètement folles, et plus particulièrement les élites allemandes, ont de l’eau jusqu’aux lèvres. Ces élites ne se préoccupent plus que de leur survie politique. Pour conserver leur pouvoir, elles sont prêtes à commettre n’importe quel crime. Après tout, seuls les citoyens stupides sont censés mourir.

Que l’on songe, par exemple, aux prochaines élections régionales en Saxe-Anhalt, où même une majorité absolue de l’AfD est envisageable, ou encore à la situation en Autriche, où l’impopularité de la « coalition des perdants » atteint chaque jour de nouveaux sommets.

En France, Marine Le Pen devient toujours plus populaire. Sa cote de popularité atteint actuellement 36%! Si elle n’est pas autorisée à se présenter à la prochaine élection présidentielle de 2027, Jordan Bardella prendra sa place. Après les prochaines élections, la France deviendra très probablement ingouvernable. Il est impossible de savoir si elle appartiendra encore alors à la «coalition des volontaires». Si la France se tient à l’écart d’une guerre contre la Russie, toute l’Europe du Sud se détournera de l’OTAN.

Seule une guerre avec la Russie peut encore sauver « nos » élites !

Les élites allemandes et autrichiennes se sont totalement fourvoyées, en particulier dans la «transition énergétique». Après des investissements s’élevant à plusieurs milliers de milliards, l’approvisionnement électrique devient de plus en plus cher et de moins en moins fiable. D’ici à 2045, la transition énergétique allemande devrait coûter jusqu’à 5400 milliards d’euros. Il n’est plus possible de faire marche arrière sans que les responsables de cette folie soient chassés!

Une multitude d’autres problèmes dépassent également nos élites démentes, tels que la question migratoire, le problème des retraites, une dette publique totalement hors de contrôle laissant entrevoir un effondrement monétaire, et bien d’autres encore. La seule possibilité, pour le courant politique dominant, de survivre à l’effondrement général de la société est une catastrophe aux allures d’Armageddon dont on pourra rejeter la faute sur Poutine !

Une guerre avec la Russie est donc nécessaire de toute urgence, et le temps presse avant qu’il ne soit trop tard pour « nos » élites!

Fukuyama reste fidèle à sa conception libérale de l’histoire

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Fukuyama reste fidèle à sa conception libérale de l’histoire

Herbert Ammon 

Source: https://www.tabularasamagazin.de/herbert-ammon-fukuyama-b...

Samuel T. Huntington, qui fut autrefois l’un des professeurs de Fukuyama, jugeait inopérante la conception libérale de son élève concernant la « fin de l’histoire ». Pendant longtemps, Huntington et Fukuyama ne s’adressèrent plus la parole.

La-Fin-de-l-histoire-et-le-dernier-homme.jpgÀ l’été 1989, avant même la chute du mur de Berlin, le politologue Francis Fukuyama, qui travaillait alors au sein d’une cellule de planification du département d’État américain, publia un essai intitulé The End of History dans la revue néoconservatrice The National Interest. Il fit ensuite sensation en 1992 avec son livre du même nom. Il y constatait qu’avec l’effondrement de l’Union soviétique, le système libéral né en Occident — fondé sur l’État de droit, les procédures démocratiques et le capitalisme — s’était imposé dans le monde entier, de sorte que l’histoire universelle avait atteint une sorte d’état final.

Cette thèse valut à Fukuyama d’être considéré comme un héritier intellectuel de Hegel. Comme une sorte d’antithèse à Fukuyama parut, en 1996, le livre de Samuel T. Huntington, professeur à Harvard, intitulé The Clash of Civilizations. Dans la communauté scientifique d’orientation libérale-progressiste comme dans le monde des médias, Huntington fut perçu comme l’adversaire de Fukuyama et suscita le scandale en raison de ses doutes quant à une coexistence pacifique des cultures.

M02738108393-large.jpgÀ l’inverse, les critiques de Fukuyama estimèrent que les guerres des années 1990 dans la Yougoslavie en voie de désintégration leur donnaient raison. Huntington lui-même, qui fut autrefois l’un des professeurs de Fukuyama, jugeait inopérante la conception libérale de son élève concernant la « fin de l’histoire ». Pendant longtemps, Huntington et Fukuyama ne s’adressèrent plus la parole.

Le titre du dernier livre de Fukuyama laisse présager une révision de sa thèse antérieure. Il n’en est rien. Certes, dans la préface, il évoque la «crise du libéralisme», amorcée par la crise financière de 2008 et exacerbée par des dirigeants autoritaires tels que Trump et Poutine, ainsi que par des populistes et des extrémistes de droite comme de gauche. Il souligne cependant que, sous l’impression produite par la victoire de l’Occident, il avait repris à Alexandre Kojève l’idée de la «fin de l’histoire», Kojève s’appuyant lui-même sur l’interprétation hégélienne de l’histoire, élaborée dans l’horizon de l'année 1806.

Le présent ouvrage se compose, préface et postface comprises, de 37 courts essais, dont certains sont autobiographiques. Le grand-père de Fukuyama, issu d’une lignée de samouraïs, joua un rôle dans la modernisation du Japon en tant qu’économiste agricole et cofondateur de la faculté d’économie de l’université de Kyoto, après avoir séjourné à Berlin pour ses études et suivi les cours de Werner Sombart. La famille de son autre grand-mère s’était convertie au christianisme alors qu’elle vivait encore au Japon. Le père de Fukuyama, théologien et sociologue, accéda à la direction nationale de l’United Church of Christ, progressiste tant sur le plan théologique que politique. Contrairement à son fils Francis, il demeura toute sa vie un libéral américain convaincu et un pacifiste.

71b0Aj+rDUL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgLes épisodes tirés de la vie de son oncle Hiroo, homme plein de joie de vivre, sont éclairants sur le plan historique. Il appartenait aux Nisei, ces Américains d’origine japonaise internés pendant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement aux volontaires qui s’étaient engagés depuis les camps et avaient combattu en Italie au sein d’une unité constituée, Hiroo se retrouva comme interprète à Chongqing, où Chiang Kai-shek s’était replié. Il s’y lia d’amitié avec Soong Ching-ling, la veuve de Sun Yat-sen. Plus tard, Madame Sun Yat-sen, la deuxième de trois sœurs chrétiennes, servit de figure de proue dans la République populaire de Mao. La benjamine des trois se fit connaître sous le nom de Madame Chiang Kai-shek, ardente anticommuniste. Après la fin de la guerre, Hiroo arriva à Berlin comme soldat des forces d’occupation, et c’est là qu’il rencontra celle qui allait devenir son épouse allemande.

Sous l’effet de la deuxième guerre d’Irak — qui déboucha sur un chaos meurtrier —, Fukuyama rompit avec le camp néoconservateur. Se définissant comme un «wilsonien réaliste», il situe aujourd’hui sa position entre les réalistes purs et durs et les néoconservateurs à la vision historique à courte vue. Gardant à l’esprit le modèle que représentent les États-Unis depuis 250 ans, il voit des menaces pour la démocratie libérale dans les mouvements autoritaires, les transformations technologiques, le néolibéralisme hostile à l’État ainsi que la politique identitaire «de gauche».

Fukuyama est loin de vouloir réviser ses anciennes thèses. Au contraire, il voit progresser la démocratie, surtout en Amérique latine — le chapitre correspondant est intitulé «Canción para mi América». Même l’Arabie saoudite wahhabite évoluerait, sous Mohammed ben Salmane, dans une direction libérale. Une telle perspective permet à l’auteur de ne pas voir les taches de sang sur la tunique du prince héritier saoudien. Enfin, il réaffirme sa critique de Huntington. Celui-ci n’aurait pas perçu, dans sa typologie des cultures, les différences existant même au sein de l’espace civilisationnel confucéen.

Fukuyama reconnaît certes la «crise du libéralisme», qui s’est amorcée avec la crise financière de 2008 et qui est aujourd’hui exacerbée par des figures telles que Trump et Poutine, par les populistes et les extrémistes. Inspiré par Kojève, il avait déjà souligné à l’époque que, durant la phase d’hégémonie mondiale des États-Unis, l’histoire n’avait fait qu’une «pause». Il avait associé la «fin de l’histoire» au «dernier homme» — figure de la satiété tournée en dérision par Nietzsche —, signalant ainsi le danger d’un nivellement intellectuel inhérent à la promesse de prospérité, de liberté et d’égalité. Il écrivait déjà à l’époque: «La fin de l’histoire sera très triste».

On ne décèle pourtant dans son livre aucun pessimisme historique, tout au plus un optimisme tempéré. Gardant à l’esprit le modèle que représentent les États-Unis depuis 250 ans, Fukuyama voit des menaces pour la démocratie libérale dans les mouvements autoritaires, les transformations technologiques, le néolibéralisme hostile à l’État ainsi que la politique identitaire «de gauche». Selon lui, l’avenir de la démocratie libérale ne peut être garanti que si celle-ci repose non seulement sur la rationalité, mais aussi sur le thymos, cette aspiration à la reconnaissance évoquée dans la République de Platon.

Enrichi d’anecdotes tirées de la vie universitaire, le livre ne comporte guère de passages ardus. Certaines erreurs de traduction sont toutefois gênantes : on ne trouvera pas d’« école de prêtres » à la Divinity School de l’université de Chicago. Et, en allemand, lorsque plusieurs personnes agissent de concert, elles ne tirent pas sur une même corde, mais dans le même sens.

*Francis Fukuyama: Le Dernier Homme. Où va le monde ?, Hambourg, Hoffmann & Campe, 2026, 288 pages, 26 €.*

Ce texte est une version légèrement remaniée de ma recension parue dans Cicero, no 09, septembre 2026.

Manifeste du baroque cybernétique: au-delà des illusions numériques

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Manifeste du baroque cybernétique: au-delà des illusions numériques

Vivien Yor

Introduction: la fin du temps linéaire et la naissance de la Nouvelle Complexité

La téléologie libérale [des années 1990 aux années 2020] s’est révélée être une déviation historique. On nous avait promis un monde plat, transparent et globalisé — le triomphe du capitalisme rationnel, dans lequel Internet effacerait les frontières et les hiérarchies. Cette illusion est morte. Au lieu du techno-optimisme stérile et intelligible annoncé, l’humanité a basculé dans une réalité excessive, pesante, obscure et surchargée de significations.

Nous sommes entrés dans l’ère du Baroque cybernétique.

À l’instar du baroque historique du XVIIe siècle, notre époque est née sur les décombres d’un anthropocentrisme effondré — autrefois, l’écroulement du cosmos médiéval; aujourd’hui, la ruine de la croyance en l’individu souverain.

Le Baroque cybernétique, c’est :

- La haute technologie irrationnelle: la technologie ne libère plus; elle rend le contrôle plus complexe.

- La surabondance numérique: une avalanche de contenus qui dissimule le vide du sens.

- Le triomphe de la forme sur le fond: les interfaces importent davantage que l’architecture des données.

- La théâtralisation de l’existence: les plateformes sociales sont des scènes baroques sur lesquelles chacun interprète le rôle que lui prescrit l’algorithme.

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Le progrès linéaire s’est arrêté. L’avenir ne se dirige plus vers l’avant : il s’enroule dans les spirales infinies de l’ornement numérique.

Section I. Anatomie des Léviathans numériques: le néo-absolutisme des plateformes

L’espace numérique a cessé d’être un «bien commun» (commons). Il a été rigoureusement colonisé et partagé entre de nouvelles entités souveraines: les Léviathans numériques.

Les géants technologiques et les États-plateformes souverains ont évolué. Ils ne sont plus de simples fournisseurs de services ou régulateurs. Ils ont adopté les caractéristiques des monarchies absolues de l’époque de Louis XIV.

1. L’absolutisme algorithmique

- Le souverain, c’est le Code: le droit a été remplacé par les règles de modération et les contrats de licence utilisateur final (EULA).

- L’opacité du jugement: les algorithmes de recommandation et de bannissement fonctionnent comme des tribunaux royaux secrets — leur logique demeure inaccessible aux sujets.

- La privation de la capacité d’agir: dans ce système, l’être humain n’est pas un citoyen, mais un serf numérique qui génère une rente comportementale (data rent).

2. Le nouvel ordre social et la féodalité numérique

- L’aristocratie algorithmique: les développeurs, les propriétaires de plateformes et les prêtres des modèles d’intelligence artificielle déterminent les contours de la réalité.

- La plèbe numérique: les consommateurs de contenus, dont l’attention est intégralement monétisée et orientée par des scripts.

- L’Inquisition de l’annulation (Cancel Culture): les exécutions publiques baroques ont été remplacées par l’ostracisme numérique et le déplateformage.

Les Léviathans se livrent entre eux une guerre permanente par procuration pour les frontières des territoires numériques. Le mythe libéral du «village mondial» a cédé la place à la réalité de forteresses numériques protégées par de hauts remparts de pare-feu et de profondes douves de chiffrement.

Section II. Déconstruction des illusions libérales: les décors de la liberté et le fichage total

Le discours libéral de la fin du XXe siècle reposait sur une triade: le «libre marché», les «droits de l’homme» et la «liberté d’expression sans limites». À l’ère du Baroque cybernétique, cette triade a subi une mutation irréversible. Elle n’est plus un objectif ni une valeur. Elle s’est transformée en paravent baroque — une façade somptueuse et dorée qui dissimule les froids engrenages du fichage et du contrôle algorithmiques généralisés.

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1. Le simulacre de la  liberté d’expression»: de la censure à l’hypersaturation

- L’illusion du choix: la censure classique — l’interdiction — a cédé la place à la surabondance baroque. Pour réduire la vérité au silence, il n’est plus nécessaire de la supprimer: il suffit d’inonder l’infosphère de millions de téraoctets de bruit algorithmique, d’hypertrucages et de contenus générés par l’IA.

- Le récit mis en scène: la liberté d’expression a été remplacée par la liberté de portée. Vous pouvez dire ce que vous voulez, mais c’est le Léviathan algorithmique qui décide si quelqu’un d’autre que vous verra votre publication. L’apparence de la souveraineté individuelle est préservée, mais son poids géopolitique et social réel est nul.

2. La mutation des «droits de l’homme» en «passeport numérique de loyauté»

- L’individu comme ensemble de journaux de données: toute la conception libérale de la vie privée (privacy) a été détruite par l’auto-exposition volontaire. L’être humain a lui-même cédé ses données biométriques, comportementales et mentales en échange du confort baroque des interfaces.

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- Le contrôle prédictif: la logique des «droits» cède la place à l’analyse prédictive. Les systèmes de notation sociale, les algorithmes d’évaluation de la fiabilité et les blocages numériques préventifs transforment l’être humain, de «titulaire de droits», en objet d’une vérification permanente. Les droits n’appartiennent plus à l’être humain, mais à son double numérique, à condition que celui-ci suive strictement le script.

3. L’effondrement du «libre marché» et la naissance de la rente comportementale

- Le monopole des plateformes: la libre concurrence est morte. Le marché a été remplacé par des écosystèmes numériques au sein desquels ne s’appliquent plus les lois de l’offre et de la demande, mais les taxes et les règles d’un Léviathan particulier.

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- Le capitalisme de surveillance: la principale marchandise n’est plus constituée par les biens, ni même par les services, mais par la modification des comportements. Le sujet économique libéral, censé effectuer un «choix rationnel», a été anéanti. Il a été remplacé par le consommateur baroque, dont les désirs sont façonnés par des réseaux neuronaux quelques fractions de seconde avant même qu’il n’en prenne conscience.

L’humanisme des Lumières, qui avait engendré l’illusion libérale, est officiellement arrivé à son terme. L’être humain n’est plus la mesure de toute chose. Il n’est plus que le substrat biologique servant à entraîner les modèles neuronaux et un élément nutritif dans la matrice numérique du Nouvel Absolutisme.

Section III. L’esthétique du Cyberbaroque: l’opium de la surabondance visuelle

Si la haute technologie classique recherchait le minimalisme, la fonctionnalité et une propreté stérile — le style de la Silicon Valley —, le Baroque cybernétique nous ramène dans un univers d’ornements pesants, étouffants et saturés de détails. Cette esthétique n’est pas fortuite : elle sert d’anesthésique principal à l’époque du néoféodalisme numérique. La nouvelle esthétique a pour fonction d’éblouir, d’assourdir et de paralyser la pensée critique de l’être humain, en transformant son existence en une représentation théâtrale sans fin.

1. L’extase générative de l’art par IA et la mort de l’original

- Le triomphe des hallucinations: les réseaux neuronaux génératifs produisent un contenu visuel profondément baroque par essence. Ce sont des images infinies, surchargées de détails et anatomiquement excessives, dans lesquelles la forme dévore le contenu. L’IA ne crée pas: elle compile, produisant une infinité fractale de bruit visuel.

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- L’abandon du sens au profit de l’affect: une image, un texte ou une vidéo n’a plus à véhiculer un sens profond. Son objectif est de provoquer une décharge instantanée de dopamine, un affect d’une seconde, suivi d’un nouveau cycle dans le flux infini des recommandations.

2. Les hypertrucages et les métavers comme scènes de théâtre baroques

- L’architecture illusoire: les métavers et les espaces numériques sont les temples baroques modernes dans lesquels les lois de la physique cèdent la place aux caprices du programmeur. On y construit un «Versailles» virtuel pour les pauvres, où chaque indigent numérique peut revêtir le masque d’un roi numérique — apparences, avatars et statut virtuel.

- La mort du fait dans le miroir des hypertrucages: la réalité a perdu son monopole sur la vérité. Les hypertrucages et les manipulations algorithmiques des visages et des voix transforment la politique, l’histoire et les médias en un carnaval sans fin, dans lequel il est impossible de distinguer l’original de la contrefaçon. La société n’exige plus la vérité: elle réclame un simulacre de meilleure qualité et plus spectaculaire.

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3. L’horror vacui numérique — la peur du vide

- La saturation totale de l’attention: l’architecture baroque avait une peur panique des espaces vides et recouvrait chaque centimètre de stucs et de dorures. Le Cyberbaroque agit de la même manière: il redoute avec la même intensité le silence et la solitude de l’utilisateur.

- La captivité algorithmique: l’être humain ne doit pas rester seul avec ses pensées, pas même une seconde. La moindre pause est aussitôt comblée par des notifications push, la lecture automatique de vidéos, des fenêtres contextuelles et un bruit de fond. Les Léviathans ont colonisé non seulement le temps de travail, mais aussi les espaces du sommeil, du repos et de la réflexion.

L’esthétique du Cyberbaroque est le triomphe de l’illusion sur l’être. Nous n’avons plus besoin de victoires réelles, de richesse réelle ou de liberté réelle. Les Léviathans nous en offrent une imitation numérique parfaite, chatoyante de pixels.

Conclusion. Géopolitique du Cyberbaroque: manifestation de la Nouvelle Réalité

Les théories géopolitiques classiques — du Heartland de Mackinder au «choc des civilisations» de Huntington — sont irrémédiablement dépassées. Elles raisonnaient en termes d’espace physique, de frontières géographiques et de nations analogiques. Aujourd’hui, la souveraineté se forge au point de rencontre des matrices de silicium, des codes algorithmiques et des flux de données comportementales.

Le monde du Baroque cybernétique est un monde dans lequel la géographie est subordonnée à la topologie des réseaux.

1. Fixation de l’appareil terminologique

Par le présent manifeste, nous introduisons les termes suivants dans l’usage et revendiquons la paternité du paradigme décrivant les contours de la nouvelle époque :

- Le Baroque cybernétique: état de l’infosphère mondiale caractérisé par la mort du techno-optimisme libéral, la surabondance de contenus génératifs, l’absolutisme algorithmique et le remplacement de la réalité par une théâtralisation numérique totale.

- Les Léviathans numériques: nouveaux acteurs souverains — plateformes transnationales et États-plateformes souverains — qui détiennent le monopole du codage des significations, de la censure de la portée et de l’extraction de la rente comportementale.

- La rente comportementale: principale ressource économique de l’époque, extraite par les Léviathans grâce à la gestion prédictive des désirs et des actions des sujets numériques.

2. L’impératif géopolitique pour la Russie

Pour la Russie, dans le contexte du Cyberbaroque, il n’existe aucun retour possible vers un «monde global ouvert». Ce monde n’existe plus. Tenter de jouer selon les anciennes règles libérales dans les décors numériques d’autrui, c’est la garantie de perdre toute capacité d’action autonome et de transformer la population en serfs numériques des Léviathans occidentaux.

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Le seul scénario viable consiste à construire son propre Léviathan numérique souverain. Cela signifie :

- refuser l’importation de significations et d’interfaces étrangères;

- imposer un cloisonnement technologique rigoureux — autrement dit, créer ses propres forteresses numériques;

- former sa propre aristocratie algorithmique, capable de coder la réalité conformément aux intérêts nationaux.

Le Baroque cybernétique n’est pas une réalité qu’il faut chercher à éviter. C’est une réalité dans laquelle il faut vaincre. Nous avons arraché la façade des illusions libérales. Derrière elle s’est révélé le monde du Nouvel Absolutisme, dans lequel seuls survivent les acteurs les plus impitoyables, les mieux équipés technologiquement et les mieux armés sur le plan conceptuel.

lundi, 07 septembre 2026

AfD - Le nouveau parti des ouvriers

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AfD - Le nouveau parti des ouvriers

Par Daniell Pföhringer 

Source: https://www.compact-online.de/die-neue-arbeiterpartei/

Lors des élections régionales de Saxe-Anhalt, l’AfD est arrivée en tête dans presque toutes les tranches d’âge. Son avance était particulièrement nette chez les 35-44 ans et les 45-59 ans: dans ces deux catégories, elle a recueilli 53% des voix.

Mais l’AfD a également obtenu de bons résultats chez les jeunes et les primo-votants de 18 à 24 ans, ainsi que chez les 25-34 ans, avec respectivement 42 et 44% des voix, ce qui la place très nettement devant tous les autres partis. Chez les 60-69 ans, elle a recueilli 47% des suffrages. Ce n’est que chez les plus de 70 ans qu’elle se retrouve à égalité avec la CDU, à 31%.

De manière générale, on peut affirmer que plus la tranche d’âge des électeurs est élevée, plus le soutien à la CDU est important. Chez les jeunes électeurs de 18 à 24 ans, le parti du ministre-président encore en fonction, Sven Schulze, atteint tout juste la barre des 5%. Outre l’AfD, Die Linke (17%) et les Verts (13%) ont également obtenu dans cette tranche d’âge des résultats supérieurs à leur moyenne.

Une forte implantation dans toutes les catégories professionnelles

Si l’on examine les catégories professionnelles, les chiffres d’Infratest dimap montrent que l’AfD, victorieuse du scrutin, est particulièrement forte parmi les ouvriers. Dans cette catégorie, 61% des électeurs ont voté pour le parti, qui devance ainsi largement toutes les autres formations. Le SPD, autrefois considéré comme le parti des ouvriers, est très largement distancé: il arrive derrière la CDU (10%), Die Linke (7%) et le BSW (6%), et à égalité avec les Verts (5%).

Parmi les employés également, l’AfD devance largement tous les autres partis avec 46% des voix. Dans cette catégorie, la CDU recueille 13%, les Verts 12% et Die Linke 10%. Chez les travailleurs indépendants, plus d’un électeur sur deux a voté pour l’AfD (52%), contre 19% pour la CDU et 14% pour les Verts.

Une ventilation des résultats selon le sexe fait apparaître en Saxe-Anhalt un phénomène déjà observé lors de précédents scrutins. Alors que 50% des hommes ont voté pour l’AfD, cette proportion n’est que de 39% chez les femmes. Un élément est ici particulièrement frappant: auprès des femmes, tous les partis représentés dans le nouveau Parlement régional, à l’exception de l’AfD, obtiennent de meilleurs résultats qu’auprès des hommes. Le SPD, les Verts et Die Linke recueillent tout au plus deux points de pourcentage supplémentaires chez les femmes, tandis que l’écart atteint quatre points pour la CDU.

L’AfD remporte presque tous les mandats directs

Autre détail remarquable de ces élections: l’AfD a remporté presque toutes les circonscriptions au scrutin direct en Saxe-Anhalt. Dans trois circonscriptions — Magdebourg II, Halle II et Halle III —, les candidats de Die Linke ont été élus directement au Parlement régional. En revanche, la CDU au pouvoir n’a remporté aucun mandat direct. Lors des élections régionales de 2021, l’Union avait encore gagné 40 des 41 circonscriptions au scrutin direct. Cela souligne une nouvelle fois l’ampleur de la débâcle subie hier par la CDU.

Pour ce qui est des secondes voix, attribuées aux listes des partis, l’AfD a dominé dans 40 des 41 circonscriptions. Ce n’est que dans la circonscription de Halle III que les Verts sont arrivés en tête des secondes voix, avec 33,7%. Là encore, le déclin de l’Union est manifeste, puisque la CDU avait encore obtenu le plus grand nombre de secondes voix dans les 41 circonscriptions en 2021.

L’un des mandats directs a été remporté par Ulrich Siegmund, tête de liste de l’AfD. Selon les résultats provisoires, il a recueilli 49,0% des premières voix dans sa circonscription de Genthin. Le meilleur résultat de l’AfD en matière de premières voix a toutefois été obtenu par Reiner Kretschmann, avec 55,6% à Eisleben. Le candidat direct de la CDU, René Barthel, n’y a recueilli que 21,4%. Dans aucune autre circonscription l’écart n’a été aussi important: 34,2 points de pourcentage.

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Le deuxième meilleur résultat au scrutin direct a été obtenu par Hans-Thomas Tillschneider (photo), avec 54,9% dans la circonscription de Querfurt. La troisième place du classement de l’AfD pour les premières voix revient à Matthias Büttner, qui a obtenu 53,4% à Staßfurt. Au total, onze candidats directs de l’AfD ont recueilli plus de 50% des suffrages.

Le ministre-président encore en fonction, Sven Schulze, a perdu son mandat direct dans la circonscription de Magdebourg III face à Christian Mertens, de l’AfD. Schulze a obtenu 31,7%, contre 35,2% pour Mertens: il s’agissait du résultat le plus serré de la soirée électorale d’hier. Dans la circonscription de Halle III, Jannik-Loris Balint, de Die Linke, a remporté une victoire écrasante avec 39,9% des premières voix. Il devance ainsi de 22,1 points son adversaire de l’AfD, Martin Sehrndt (17,8%), lequel a obtenu le score le plus faible de tous les candidats arrivés en deuxième position au scrutin direct.

Les bastions électoraux

L’AfD a obtenu des résultats particulièrement élevés en matière de secondes voix dans les zones rurales situées au sud de Magdebourg. Dans l’arrondissement de Mansfeld-Harz-du-Sud, elle a recueilli plus d’une voix sur deux (51,9%); dans les communes de Plötzkau et de Schnaudertal, elle a même dépassé les 60%. Le BSW a enregistré des résultats supérieurs à sa moyenne dans les circonscriptions d’Aschersleben (7,4%), de Dessau-Roßlau (6,6%) et de Stendal (6,4%).

Les bastions des autres partis sont répartis dans l’ensemble du Land. Dans l’arrondissement de Wittenberg, la CDU, avec 20,3%, a obtenu un résultat supérieur à sa moyenne régionale; à l’échelle communale, elle a réalisé son meilleur score à Steigra, avec 23,3%. Die Linke et les Verts ont surtout obtenu de bons résultats dans les villes traditionnellement ancrées à gauche de Magdebourg et de Halle. Quant au SPD, il a enregistré son meilleur score à Wernigerode, dans le Harz, avec 16,5%.

Le deuxième tournant historique de l’Allemagne

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Le deuxième tournant historique de l’Allemagne

par Wolfgang Hübner

Source: https://pi-news.net/2026/09/deutschlands-zweite-wende/

Après les événements de Saxe-Anhalt, une nouvelle époque de l’histoire allemande se dessine à l'horizon. Elle a déjà un visage: celui d’Ulrich Siegmund, né en 1990, l’année de la réunification. Au lendemain de son grand succès électoral, rien ne pourrait être plus superficiel que de se demander si, et comment, il deviendra prochainement ministre-président de ce Land, même sans majorité absolue. Car il obtiendra bien entendu cette fonction — qui d’autre pourrait l’obtenir?! Mais Siegmund, cet enfant du premier grand tournant national, signale, du haut de ses 35 ans, la fin de la vassalisation de ce pays et de ce peuple.

Avec cet homme politique de l’AfD réapparaît une Allemagne qui se libère des ombres du national-socialisme et du complexe d’expiation. Quiconque, dans un refus absolu de tirer les leçons du passé, cherche à nuire à Siegmund en brandissant contre lui la fallacieuse massue accusatoire de "nazisme" ne fera que se ranger lui-même parmi les irréductibles. Les prochaines semaines, jusqu’à l’élection de l’homme de Tangermünde au poste de ministre-président, seront certes encore marquées par les mises en scène plus ou moins enragées du front uni de la mouvance Antifa, mais la pénible époque des coalitions formées contre un parti touche à sa fin.

Avec le scrutin de Saxe-Anhalt s’est ouverte une période de nouvelles perspectives pour cette maison de retraite prise de panique qu’est la République fédérale. Cela concerne aussi bien la politique intérieure que la politique étrangère. La chute vertigineuse de la CDU en Saxe-Anhalt et dans les sondages fait sonner le glas de celle qui fut pendant de longues années le « parti d’État » d’Adenauer et de Kohl. Ce parti moribond souffre d’une maladie incurable provoquée par la funeste stratégie du « cordon sanitaire », qui devait pourtant — ironie du sort — le préserver du malheur.

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Friedrich Merz peut porter le deuil, mais seul son ami Zelensky pleurera ce chancelier qui a d’ores et déjà échoué. Outre le triomphe de Siegmund, le résultat électoral dans l’Est présente un autre aspect important : le sauvetage in extremis du BSW, le parti de Wagenknecht. Premièrement, le BSW devient ainsi l’arbitre décisif au Parlement de Magdebourg. Et après sa faute politique en Thuringe, le parti ne peut pas une nouvelle fois mettre son existence en jeu avec un spectacle anti-AfD politiquement aveugle. Deuxièmement, la ligne pacifiste relativement constante du BSW a porté ses fruits. Elle reste nécessaire en Allemagne, notamment parce que la position de l’AfD à cet égard est loin d’être univoque.

Le résultat électoral comporte encore d’autres aspects remarquables. Les prochains jours seront consacrés à leur interprétation. Une chose est toutefois claire : en Saxe-Anhalt, des faits ont été établis pour l’avenir de l’Allemagne que plus personne ne peut désormais faire disparaître par des pirouettes interprétatives — le deuxième tournant a commencé !

Victoire de l’AfD aux élections en Saxe-Anhalt: quelle suite?

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Victoire de l’AfD aux élections en Saxe-Anhalt: quelle suite?

Source: https://report24.news/afd-sieg-in-sachsen-anhalt-wahl-wie...

Le résultat provisoire des élections régionales en Saxe-Anhalt est connu. Avec 43,8% des voix, l’AfD devient ainsi la première force politique du Land, tandis que le score de la CDU a été réduit de plus de moitié. L’entrée du BSW au Parlement empêche toutefois l’AfD de disposer d’une majorité de sièges lui permettant de gouverner seule. Que va-t-il donc se passer maintenant ?

En 2018 encore, Friedrich Merz annonçait avec emphase qu’il briguait la présidence de la CDU afin de réduire de moitié le score de l’AfD. Or, huit ans plus tard, c’est précisément l’AfD qui a divisé par deux celui de la CDU. Tandis que l’"Alternative pour l’Allemagne" a plus que doublé sa part des voix, l’Union chrétienne-démocrate, malgré une participation électorale record, a perdu plus de la moitié de son électorat — soit une baisse de 19,9 points — et n’est plus parvenue à convaincre que 17,2% des électeurs. Les réactions des représentants de la CDU étaient révélatrices.

La seule question qui se pose désormais est celle de la suite. Ulrich Siegmund, qui déclarait encore avant le scrutin ne vouloir devenir ministre-président qu’en cas de majorité nette de l’AfD, considère à présent que d’autres possibilités sont envisageables. Il a qualifié de « bricolage » le modèle proposé par le BSW, qui prévoit un ministre-président au-dessus des partis. Une coopération pourrait avoir lieu avec les forces disposées à soutenir le changement de politique réclamé par l’AfD — expressément, «que cela passe par un groupe parlementaire ou par des députés à titre individuel». En cas d’échec, Siegmund a même évoqué de nouvelles élections, prédisant alors «50 ou 55%» des voix pour son parti.

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Le BSW, qui a franchi de justesse du seuil des 5 %, a compliqué la situation, devient maintenant une sorte de «faiseur de roi», d’autant que, selon les résultats provisoires, l’AfD et le BSW totalisent ensemble 44 sièges. Les partis du «cordon sanitaire» — la CDU (15 sièges), le SPD, les Verts et Die Linke (8 sièges chacun) — comptent quant à eux un total de 39 députés.

Mais cela signifie aussi que si, par exemple, trois ou quatre députés de la CDU déclaraient publiquement vouloir soutenir un gouvernement AfD minoritaire, Siegmund pourrait obtenir une majorité avec eux et le BSW — une telle configuration permettrait également de compenser d’éventuelles absences. Parmi les quinze députés CDU élus au Parlement régional, cinq se sont clairement opposés par le passé à toute coopération. Pour trois autres, certains indices laissent au moins entrevoir une certaine ouverture.

L’autre possibilité, celle d’un gouvernement réunissant tous les autres partis contre l’AfD, paraît toutefois improbable. D’une part, la CDU ne veut pas non plus gouverner avec Die Linke, le SPD ne veut pas s’allier au BSW et le BSW refuse également de former une coalition avec la CDU. Toutefois, si les autres partis empêchent l’AfD, victorieuse des élections, de former un gouvernement, la prédiction de Siegmund selon laquelle de nouvelles élections donneraient lieu à un vote protestataire encore plus massif pourrait bel et bien se réaliser. Du moins si Siegmund tente réellement et sérieusement de former un gouvernement et d’obtenir le soutien du BSW ainsi que de certains députés de la CDU.

 

Le séisme allemand qui pourrait annoncer d’autres secousses en Europe

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Le séisme allemand qui pourrait annoncer d’autres secousses en Europe
 
Gastel Etzwane
 
 
En Saxe-Anhalt, ce n’est plus une poussée de l’AfD. C’est un basculement.
 
Avec environ 44 % des suffrages, le parti a plus que doublé son résultat de 2021 et relégué très loin derrière lui la CDU du chancelier Friedrich Merz, tombée autour de 18,5 %. Dans un Land gouverné par les chrétiens-démocrates depuis 2002, l’écart est considérable. Il interdit désormais de réduire le vote AfD à une simple protestation des marges. Une partie importante de l’électorat allemand ne proteste plus: elle choisit une autre politique.
 
Le phénomène mérite d’autant plus d’attention que l’AfD n’a pas bénéficié d’une quelconque banalisation institutionnelle. C’est même l’inverse. Le parti demeure soumis au cordon sanitaire des autres grandes formations allemandes. Certaines de ses structures ont été classées à l’extrême droite par les services de renseignement intérieur et la question de son interdiction a été publiquement débattue. Le dispositif politique destiné à contenir sa progression n’a donc pas disparu. Il vient simplement de rencontrer sa limite: le suffrage.
 
C’est peut-être la première leçon de Saxe-Anhalt. Il existe un moment où la disqualification d’un parti cesse d’affaiblir ses propositions et peut, au contraire, convaincre une partie de l’électorat que certaines questions ne trouvent plus d’expression ailleurs.

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Car l’AfD n’a pas progressé en atténuant ses positions. Elle défend un durcissement considérable de la politique migratoire, conteste le soutien militaire durable à l’Ukraine, réclame le rétablissement de relations avec Moscou et remet en cause l’orientation européenne suivie par Berlin. Une partie du parti va jusqu’à envisager une rupture beaucoup plus profonde avec l’Union européenne.
 
À cela s’ajoute un discours économique qui rencontre désormais les inquiétudes d’une Allemagne confrontée à la stagnation, au coût de l’énergie et aux difficultés de son industrie. L’AfD relie ces sujets entre eux: politique énergétique, sanctions contre la Russie, guerre en Ukraine, dépenses publiques, immigration, souveraineté nationale. On peut récuser ses réponses. Il devient beaucoup plus difficile de prétendre que les questions auxquelles elle répond n’existent pas.
 
L’Ukraine devient une question électorale intérieure
 
C’est probablement à Kiev que le résultat allemand devrait être observé avec le plus d’attention.
 
Depuis quatre ans, le soutien à l’Ukraine a souvent été présenté en Europe occidentale comme une politique extérieure bénéficiant d’un consensus suffisamment large pour échapper aux alternances électorales. La Saxe-Anhalt montre les limites de cette hypothèse.
 
L’aide militaire et financière à Kiev entre désormais directement dans la compétition politique allemande. Chaque nouvelle livraison d’armes, chaque enveloppe budgétaire et chaque engagement de reconstruction peuvent être confrontés aux dépenses intérieures, aux infrastructures, à l’énergie ou à l’industrie. La question n’est donc plus seulement de savoir combien de temps l’Europe possède les moyens matériels de soutenir l’Ukraine. Elle est de savoir combien de temps ses gouvernements disposent de la majorité politique nécessaire pour le faire.
 
Cette évolution dépasse largement la Saxe-Anhalt. Si elle se confirme ailleurs, les gouvernements européens devront compter avec un phénomène qu’ils ont longtemps sous-estimé: une politique étrangère peut être cohérente diplomatiquement et devenir progressivement coûteuse électoralement.

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La réaction de Donald Tusk est, à cet égard, révélatrice. Le Premier ministre polonais a estimé que, dans son pays, seuls « des idiots ou des traîtres » pouvaient se réjouir du triomphe de l’AfD. La violence même de la formule dit quelque chose de l’inquiétude provoquée par le résultat allemand. Varsovie est l’un des soutiens européens les plus constants de Kiev et considère la Russie comme une menace stratégique majeure. Voir progresser aussi brutalement, dans le premier pays de l’Union par sa puissance économique, une force contestant cette politique ne peut être pour elle un événement régional.
 
Un laboratoire politique
 
La victoire de l’AfD possède en outre une dimension institutionnelle. Gouverner un Land ne signifie pas seulement administrer des routes ou des écoles. Les Länder disposent de compétences importantes en matière de police, d’éducation, de culture et d’administration. L’arrivée éventuelle de l’AfD aux responsabilités ferait ainsi passer le parti du statut de force protestataire à celui de parti de gouvernement.
 
C’est précisément ce passage qui pourrait modifier la politique allemande. Un parti maintenu pendant des années à l’extérieur du système peut être contenu tant qu’il demeure minoritaire. La mécanique devient beaucoup plus difficile lorsque quatre électeurs sur dix votent pour lui.
 
Reste alors une question qui ne concerne plus seulement l’Allemagne.
 
Dans plusieurs démocraties européennes, certaines positions sur l’immigration, l’Union européenne, la Russie, l’Ukraine ou les rapports avec les États-Unis demeurent extrêmement coûteuses à défendre. Celui qui s’écarte suffisamment du consensus s’expose immédiatement à la disqualification, aux procès en irresponsabilité et parfois à l’isolement politique. La France connaît, elle aussi, ce mécanisme, même si son histoire, ses institutions et son paysage partisan interdisent de transposer mécaniquement le cas allemand.
 
Mais la Saxe-Anhalt suggère une hypothèse plus dérangeante: et si la violence de la réaction provoquée par certaines positions ne signifiait pas nécessairement qu’elles sont électoralement impossibles ?
 
Un parti peut perdre en cherchant constamment à devenir acceptable aux yeux de ceux qui ne voteront jamais pour lui. Il peut aussi choisir de maintenir une ligne impopulaire dans les institutions, les médias ou les milieux dirigeants, mais dont il estime qu’elle rencontre une demande dans le pays. L’AfD vient d’expérimenter cette seconde stratégie avec une ampleur que peu imaginaient encore possible il y a quelques années.
 
Il serait hasardeux d’en déduire que la même recette produirait le même résultat en France. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer ce qui vient de se passer en Allemagne comme une singularité de l’Est allemand.
 
La véritable leçon de Saxe-Anhalt est peut-être là. Pendant longtemps, le cordon sanitaire a posé une frontière autour de l’AfD. Dimanche, les électeurs ne l’ont pas abolie. Ils sont passés par-dessus.
 

dimanche, 06 septembre 2026

Un manuel de rémigration

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Un manuel de rémigration

par Georges Feltin-Tracol 

De Belfast à Rome, de Ceuta à Leipzig, le sujet brûlant de la rémigration prend une ampleur inédite considérable auprès des opinions européennes malgré l’occultation sciemment entretenue par le système médiatique d’occupation mentale. Le 31 octobre prochain doit se tenir à Paris une réunion, la troisième après l’Italie à Milan en avril 2025 et à Porto au Portugal en mai 2026, sur ce thème crucial pour l’avenir des Eurochtones. Pas sûr que le régime répressif d’extrême centre de l’Élysée la maintienne…

immsremages.jpgIl y a quelques mois paraissait un essai de Jean-Yves Le Gallou sur cette problématique. Son préfacier, le militant identitaire autrichien multi-persécuté Martin Sellner, l’avait devancé dès 2024 avec Remigration. Ein Vorschlag aux éditions Antaios du courageux Götz Kubitschek.

Après une traduction espagnole chez Editorial EAS, voici enfin sa version française ! On remarquera que la publication de Remigration. Une proposition, (2026, 216 p., 18 €.) ne relève pas du groupe éditorial Bolloré que certains naïfs estiment être à la pointe du combat des idées. Non, cette belle initiative d’offrir au lecteur français l’analyse pertinente de Martin Sellner revient à une maison d’édition installée en Vivarais, Hétairie, qui présente un ouvrage soigné et de belle facture. Bravo pour cette parution !

Remigration.jpgRemigration. Une proposition n’est pas un pamphlet contre la présence immigrée en Europe. Martin Sellner propose par des exemples pratiques et des cas précis qu’une politique de rémigration n’appartient pas à la science-fiction. S’adressant à l’origine au public allemand et autrichien, membres d’États historiquement fédéraux, l’auteur se revendique de droite, terme qui implique dans le monde germanique une rupture certaine avec les conventions formelles établies.

Face à un «État-providence [qui] se transforme progressivement en instrument de redistribution ethnique», «ce livre est conçu comme le fondement d’une “œuvre pionnière métapolitique” destinée à préparer la rémigration sur le plan des idées ». Il lui importe de se confronter à une «Allemagne [qui] devient une “société de minorités multiples”, dans laquelle la majorité autochtone se trouve peu à peu ravalée au rang d’un groupe ethnique parmi d’autres».

Les justes critiques de Martin Sellner ne concernent pas les minorités ethniques enracinées qui forment la remarquable marqueterie polyculturaliste européenne (les Danois du Schleswig – Holstein, les Frisons orientaux en Basse-Saxe, les Sorabes de Lusace, les Slovènes de Carinthie, les Roms et les Sinti, etc.). Pour lui, «les peuples existent, mais selon une modalité différente de celle des communautés religieuses, économiques ou purement sociales». Il reconnaît par ailleurs que «l’identité collective n’est pas un objet statique, mais un processus réflexif et dynamique. Elle ne peut donc être définie une fois pour toutes ni définitivement fixée». Son projet ambitieux de rémigration correspond à « une politique identitaire positive [… qui] souhaite préserver, mais aussi développer, le peuple comme expression de la diversité ethnoculturelle du monde ».

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Martin Sellner et Eva Vlaardingerbroeck au Bal des Corporations étudiantes à Vienne.

Comment le «cauchemar principal du régime de Berlin» imagine-t-il la rémigration? Il s’agit d’abord d’«un concept englobant l’ensemble des mesures relevant d’une politique identitaire et démographique de droite, destinée à réduire une étrangeté devenue excessive. Cela comprend l’expulsion des immigrés illégaux, mais ne s’y limite pas: il faut également y inclure une réforme du droit d’asile, du droit de la nationalité et du droit des étrangers, ainsi que toutes les mesures susceptibles d’encourager le retour volontaire».

Dans les faits, « la rémigration désigne un ensemble de mesures destinées à inverser les flux migratoires, sur le fondement d’une politique démographique et identitaire alternative ». Elle contredit donc « la politique démographique dominante [qui] est, sans conteste, celle du remplacement par l’immigration ». Il prévient enfin que «la normalisation démographique par la rémigration ne signifie donc ni “État racial” ni “lois de Nuremberg”. La politique de rémigration vise la question de la loyauté, de l’obéissance à la loi et de la volonté d’assimilation».

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Bien que le monde germanophone demeure réticent au modèle de l’État-nation, Martin Sellner défend avec conviction l’assimilation et récuse toute intégration. Tout étranger qui accepte de rejoindre la communauté populaire de destin qui l’accueille doit renoncer à son héritage et adopter mœurs et usages. Grande est donc son opposition au port du voile musulman et à d’autres tenues religieuses dans les espaces publics et dans les bâtiments officiels! Certes, il entend respecter les distinctions culturelles et religieuses dans le domaine privé. Il soutient en outre un projet assez utopique d’«islam européen» hors de toutes références historiques aux Tatars de Pologne et à l’islam des Balkans avec ses expressions bektachie et soufie.

L’auteur espère faire taire ses détracteurs. «Puisque l’intégration demeure un objectif possible, la rémigration ne saurait être comparée au “nettoyage ethnique” ni aux autres scénarios d’horreur issus du vocabulaire du lobby migrationniste». Sur le marché du travail, il observe, sévère, que «le remplacement migratoire afro-arabe ne résout pas la pénurie de travailleurs qualifiés; il l’aggrave».

Par delà des décisions simples et de bon sens telles l’expulsion immédiate de tout contrevenant allogène, l’application stricte de la préférence nationale, l’incitation financière et professionnelle des migrants à quitter l’Europe, Martin Sellner ne se satisfait pas des programmes britannique et italien de renvoi des étrangers clandestins au Rwanda et en Albanie, programmes hélas arrêtés, faute de volonté politique ou suite à une décision abjecte d’une justice partiale et maligne!

En différenciant parmi les migrants les demandeurs d’asile, les naturalisés et citoyens non assimilés ainsi que les autres étrangers, il réclame une méthode «démoscopique» avec un organisme scientifique central qui traiterait et publierait en permanence toutes les données migratoires disponibles.

61+cMzmC3rL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgAu grand dam des belles âmes, Martin Sellner suggère la création en Afrique du Nord de «villes de rétention» (adaptation des «villes à charte» chères aux libertariens?) qui recevraient l’ensemble des migrants désireux de se rendre en Europe. «Toute personne arrivant dans la ville modèle serait enregistrée biométriquement, recevrait un titre de séjour de trois ans, des services de base et une allocation mensuelle. Dans la ville, elle serait immédiatement intégrée à un programme de retour». Si une résidence permanente est possible, tout habitant aurait le droit inconditionnel de rentrer dans son pays natal. L’État qui accepterait ce plan bénéficierait d’aides financières massives dont la suppression de sa dette publique.

En prenant exemple sur Hong Kong et Singapour, «la ville serait administrée par Frontex ou par un joint-venture réunissant plusieurs États européens. Les infrastructures, les systèmes sociaux et sanitaires y seraient organisés efficacement. Une force de police bien équipée, une surveillance complète et un code municipal strict assureraient la sécurité. À long terme, toutefois, les habitants de la ville seraient encouragés à se gouverner eux-mêmes et à élire leur propre organe représentatif ». Ce serait la démonstration tangible que les sans-papiers sont des ingénieurs, des médecins, des capitaines d’industrie, des scientifiques au potentiel inexploité…

9791254622667_1051288544_0_0_0_75.jpgMartin Sellner pense cette politique possible au niveau de l’Union dite européenne, d’autant que l’Allemagne est un contributeur net au contraire de la Hongrie et de l’Italie. Une révision radicale de la politique migratoire de la prétendue Union européenne se réaliserait grâce à un accord préalable des gouvernements nationaux de droite identitaire. On demeure sceptique sur ce point, car toute politique à l’échelle institutionnelle européenne se voit limitée, encadrée et surveillée par les traités internationaux et les instances judiciaires cosmopolites comme la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) et la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Autre contrainte, afin qu’advienne un pareil changement, il faudrait d’abord chasser la caste du pouvoir qui entérinera des lois d’exception contre les partisans de l’eurochtonie. «Les mesures relevant de cette “anarcho-tyrannie” émergente visent d’abord les autochtones et les migrants assimilés». Les discriminations en cours en Allemagne contre les candidats, les adhérents et les sympathisants de l’AfD et d’autres formations patriotiques en sont des préfigurations manifestes inquiétantes.

En dépit de ces pressions inacceptables et attentatoires au droit imprescriptible des peuples à rester eux-mêmes, «la rémigration constitue […] la priorité absolue de toute politique de droite; et tout responsable politique sérieux, dès qu’il se réclame de la droite, devra tôt ou tard présenter son propre concept de rémigration», d’autant que «la richesse nationale, la sécurité intérieure, la démocratie, l’identité ethnoculturelle possèdent une valeur intrinsèque indéniable. Il est donc éthiquement justifié de militer pour la rémigration afin de préserver ces biens, de promouvoir notre bien commun et d’éviter les souffrances provoquées». Se servant à bon escient des leçons d’Antonio Gramsci, Martin Sellner affirme que «la vision patriotique du monde doit devenir hégémonique dans son ensemble et former son propre milieu culturel, capable d’englober une large alliance de groupes sociaux différents». À la différence des multiculturalistes et des autres mondialistes qui œuvrent pour l’homogénéité mortifère du monde, il considère qu’«en tant que projet ethnopluraliste, la rémigration respecte la diversité des cultures et exige le respect mutuel». Le projet de rémigration facilite en réalité une réelle ouverture au monde, à un monde hétérogène d’ensembles politiques fortement homogènes.  

  • « Chronique flibustière », n° 196, d’abord mise en ligne le 3 septembre 2026 sur Synthèse nationale.