dimanche, 19 juillet 2026
Dix signes d’alerte qui annoncent le déclin d’une société

Dix signes d’alerte qui annoncent le déclin d’une société
Par Meinrad Müller
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/201946
Beaucoup se souviennent de la célèbre réplique dans Astérix et Obélix: «Ils sont fous, ces Romains». Les Gaulois de Goscinny et Uderzo observaient les légionnaires romains accomplir des choses contraires au bon sens. Non pas parce qu’ils étaient stupides, mais parce qu’ils devaient obéir aux ordres venus de Rome. On ne leur demandait pas de réfléchir, mais d’obéir.
Et aujourd’hui, qu’en est-il de nous ?
Personne ne nous hurle des ordres. Personne ne marche au pas. Mais la direction est fixée, non pas par des cris de commandement, mais par la pression. Celui qui ne suit pas est considéré comme un être problématique. Celui qui pose des questions se fait désagréablement remarquer. Alors on préfère suivre, par sécurité.
Terriblement actuel
Il y a plus de 2400 ans, le philosophe grec Socrate décrivait déjà dix signes d’alerte annonçant le déclin d’une société. Formulé simplement, mais avec force. Et c'est terriblement actuel. Pourtant, ce n’est pas un phénomène nouveau sous le soleil.
Premièrement : quand les plus bruyants décident. Ce n’est pas celui qui a les meilleurs arguments qui l’emporte, mais celui qui fait le plus de bruit. Aujourd’hui, c’est plus facile que jamais.
Deuxièmement : quand le travail rapporte de moins en moins. Certains peinent, d’autres en profitent. Au final, le travailleur se demande pourquoi il fait encore des efforts.
Troisièmement : quand les filous sont admirés. Celui qui s’en sort par la ruse est considéré comme un malin. Celui qui reste honnête, comme un naïf.
Quatrièmement : quand la morale est utilisée pour détruire autrui. Il ne s’agit plus d’être meilleur soi-même, mais de faire paraître les autres plus mauvais.
Cinquièmement : quand la réputation importe plus que le bon comportement. L’essentiel est d’avoir l’air correct. Ce que l’on fait vraiment intéresse peu.
Sixièmement : quand les enfants ne peuvent plus être des enfants. Ils doivent intervenir tôt dans les conversations, afficher une opinion tôt et aborder des problèmes que même les adultes ont du mal à résoudre.
Septièmement : quand il y a plus de compréhension pour les coupables que pour les victimes. Le dommage est expliqué de toutes les façons, la souffrance est relativisée. La responsabilité s’évapore.
Huitièmement : quand l’absurde est vendu comme normal. Ce qui autrefois faisait hausser les épaules est aujourd’hui vu comme un progrès. Celui qui doute dérange.
Neuvièmement : quand suivre le mouvement est plus sûr que réfléchir. Mieux vaut acquiescer en silence que se faire remarquer. Mieux vaut faire partie du groupe que de contredire.
Dixièmement : quand la politique devient une affaire de self-service. On promet la proximité, on vit la distance. Ceux qui paient sont toujours les mêmes.

Condamné à mort pour avoir posé des questions
Socrate posait ce genre de questions publiquement. Trop de questions, et trop dérangeantes. Il fut accusé de «corruption de la jeunesse» et d'«impiété».
En 399 avant Jésus-Christ, il fut condamné à mort à Athènes. Pas par l'épée, pas par la potence. Il dut boire la ciguë. Il le fit calmement; d’abord ses jambes flanchèrent, puis sa respiration. Son disciple Platon décrit cette mort comme une dernière leçon: rester lucide, rester calme jusqu’au bout. Il le pouvait – comme le rapporte son élève Platon – aussi parce qu’il croyait à l’immortalité de l’âme humaine.
C’est peut-être là le véritable fond de cette histoire:
Socrate n’a pas été condamné parce qu’il avait détruit quelque chose, ou une vie. Il a été condamné parce qu’il posait des questions. Et le déclin d’une société commence peut-être là où poser des questions n'est plus une posture souhaitée – mais où seulement l’approbation est tolérée. Et le renouveau commence là où l’homme reprend conscience de la dignité que son Créateur lui a offerte.
* * *
Meinrad Müller (71 ans), entrepreneur à la retraite, commente avec un clin d’œil pleine d'humour des sujets de politique intérieure, des questions économiques et de politique étrangère pour divers blogs en Allemagne. Bavarois d’origine, il aborde surtout des thèmes que la presse dominante ne mentionne pas. Ses livres de poche humoristiques et satiriques sont disponibles sur Amazon. Les contributions précédentes de Müller sur UNSER MITTELEUROPA sont disponibles ici : https://www.unser-mitteleuropa.com/?s=meinrad+m%C3%BCller .
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jeudi, 16 juillet 2026
Le nouveau type biologique - Gottfried Benn sur l’histoire au-delà de la démocratie

Le nouveau type biologique - Gottfried Benn sur l’histoire au-delà de la démocratie
Constantin von Hoffmeister
Source: https://www.eurosiberia.net/p/the-new-biological-type
Le poète allemand Gottfried Benn (1886-1956) soutient que l’histoire n’avance pas par le choix démocratique ou le consensus public, mais par des forces élémentaires qui surgissent lors de tournants décisifs. Selon lui, les grandes transformations historiques n’émergent jamais des votes ou des débats. L’histoire fait plutôt naître ce qu’il appelle un nouveau type biologique, une génération qui incarne des énergies nouvelles et prend sur elle la tâche de façonner une nouvelle ère. Ce nouveau type n’est pas invité à participer, mais contraint d’agir, de supporter les épreuves et de traduire l’idée directrice de sa génération dans la réalité de son temps. Pour Benn, l’histoire exige la fermeté plutôt que l’hésitation, demandant aux individus d’obéir à ce qu’il considère comme la loi fondamentale de la vie par l’action et le sacrifice.

Selon Benn, chaque fois qu’un tel type humain nouveau fait son entrée dans l’histoire, les arrangements sociaux existants cèdent inévitablement la place. Les hiérarchies établies sont écartées, les anciennes élites perdent leur position privilégiée, et les traditions intellectuelles qui semblaient autrefois permanentes commencent à s’effacer. Il présente ce processus comme ni accidentel ni évitable, mais comme la conséquence naturelle du renouveau historique. Plutôt que de considérer ces bouleversements comme des tragédies, Benn les interprète comme des signes visibles de la fin d’une époque historique et du début d’une autre, où de nouvelles formes remplacent celles qui ont épuisé leur force créatrice.
Benn s’adresse également à ce qu’il perçoit comme la génération montante, présentant sa conviction intérieure comme une force supérieure à toute puissance matérielle. Il oppose cette énergie juvénile à une classe intellectuelle plus âgée qui, selon lui, a atteint les limites de sa capacité créatrice. Il décrit cette classe comme ne survivant plus que sur les fragments de réalisations passées, tout en tournant son attention vers le confort, la richesse et le respect social, au lieu des idéaux supérieurs. Les symboles de la réussite bourgeoise, comme les maisons luxueuses et les voitures onéreuses, deviennent chez Benn la preuve d’une civilisation qui a troqué la vision contre la satisfaction matérielle. Il exhorte donc la nouvelle génération à ne pas gaspiller ses forces en débats sans fin, mais à se consacrer à la construction d’un nouvel ordre politique.
Les concepts de forme et de discipline occupent une place centrale dans la pensée de Benn. Il les présente comme les fondements essentiels sur lesquels toute civilisation durable doit reposer. À ses yeux, l’autorité politique et la création artistique ne sont pas des forces opposées, mais des expressions complémentaires du même élan civilisationnel. L’ordre, le style, la discipline et l’accomplissement artistique forment ensemble le cadre à l’intérieur duquel un peuple peut façonner son destin. Benn voit donc l’avenir reposer sur deux piliers indissociables : l’État comme organisateur de la vie collective et l’art comme son expression spirituelle suprême.
Benn avance en outre que le pouvoir politique possède une fonction formatrice et non pas seulement coercitive. Selon lui, l’État affine l’individu en réprimant l’impulsivité, en donnant à la personnalité structure, clarté et stabilité. Il emploie un langage artistique pour décrire cette transformation, suggérant que le pouvoir rend l’individu capable d’expression artistique en imposant une forme là où régnait auparavant le désordre. L’autorité politique devient donc, dans la conception de Benn, un instrument par lequel le caractère humain est discipliné et élevé jusqu’à pouvoir participer à un ordre culturel supérieur.
Pourtant, Benn soutient finalement que même l’État le plus fort ne peut accomplir l’acte ultime de la création artistique elle-même. Le pouvoir politique peut préparer les individus en cultivant la discipline, la structure et la disponibilité, mais la véritable réalisation artistique demeure hors de la portée du gouvernement. L’État peut établir les conditions dans lesquelles la culture s’épanouit, mais l’acte créateur appartient au seul artiste. Par cette distinction, Benn préserve l’autonomie de l’art, affirmant que si la politique peut façonner le cadre de la civilisation, les plus hauts accomplissements créateurs naissent toujours de l’esprit indépendant de l’individu.
21:50 Publié dans Littérature, Philosophie, Révolution conservatrice | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gottfried benn, poésie, lettres, lettres allemandes, littérature, littérature allemande, révolution conservatrice |
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mercredi, 15 juillet 2026
L’art grec de la curiosité - La merveille civilisationnelle grecque

Réouverture de l’Agora
L’art grec de la curiosité
La merveille civilisationnelle grecque
Source : https://demospolis.substack.com/p/the-greek-art-of-curios...
Les grandes civilisations abordent le monde non pas avec peur, ni avec une naïveté résignée, mais avec une confiance fondée sur la réalité qu’elles construisent. De telles civilisations ne s’enferment pas dans leur coquille pour finalement s’éteindre. Elles possèdent quelque chose qui échappe à notre époque et à nos schémas de pensée : elles détiennent un centre vivant, un noyau fertile qui engendre l’avenir avec assurance. C’est ce qu’elles protègent à tout prix, mais sans s’y retrancher.
Les Grecs offrent l’un des exemples les plus clairs de ce phénomène, tant dans son expansion que dans sa contraction.
Beaucoup de débats contemporains sur l’identité et la civilisation oscillent – à l’extrême – entre deux pôles. D’un côté se trouve le fantasme de l’ouverture totale: l’idée que toutes les cultures sont interchangeables, que la continuité est sans importance, que l’enracinement est suspect d’extrémisme. De l’autre côté, une rigidité défensive: la conviction que les cultures ne survivent qu’en se protégeant de tout contact.
Les Grecs suggèrent une troisième possibilité.
Ils se distinguaient nettement des autres. Ils défendaient la polis, valorisaient et raréfiaient la citoyenneté, cultivaient des lois, des rites et des formes d’éducation qui leur étaient propres. Pourtant, ils voyageaient aussi, commerçaient, questionnaient, absorbaient, comparaient, métabolisaient et transformaient. Leur civilisation n’était ni informe comme la bouillie occidentale actuelle, ni fermée non plus. Elle était perméable à l’expérience, sans être fragile.
Cet équilibre mérite une attention renouvelée.
Les Grecs étaient profondément conscients de la différence culturelle. La distinction entre Grecs et « barbaros » était réelle et significative. Pourtant, le terme désignait au départ moins l’origine que la langue et l’intelligibilité: le langage des étrangers sonnait comme des sons incompréhensibles, des « bar-bar », aux oreilles grecques, habituées aux plus hautes octaves de l’harmonie mathématique du cosmos. Au fil du temps, surtout après les guerres médiques, le terme acquit des dimensions politiques et morales.
Cependant, même lorsque les Grecs jugeaient les autres peuples, ils cessaient rarement de les observer. Cette curiosité est l’un des fondements de la civilisation grecque.
Hérodote, le père de l’histoire, ne se contentait pas de raconter les guerres. Il voyagea en Égypte, en Perse, en Scythie, en Lydie, et au-delà, enregistrant coutumes, croyances, pratiques funéraires, systèmes politiques et mythes. Ses Histoires ne sont pas seulement une chronique du conflit entre la Grèce et la Perse; elles comptent parmi les premières grandes œuvres de civilisations comparées.
À un moment donné, Hérodote raconte que les Grecs brûlaient leurs morts tandis que certains peuples indiens consommaient rituellement les corps de leurs parents après leur décès. Chaque groupe considérait les coutumes de l’autre avec horreur.¹
Hérodote conclut que la coutume, en tant que nomos, règne en maître parmi les êtres humains. Ce passage est remarquable car il démontre quelque chose de rare: la reconnaissance que les sociétés humaines vivent leurs propres modes de vie comme naturels. C’est une reconnaissance que la plupart des sociétés et groupes religieux n’ont toujours pas aujourd’hui.

Les Grecs n’habitaient pas un monde sans hiérarchie ni jugement. Ils pouvaient être arrogants, impériaux, exclusifs et violents. Athènes elle-même pouvait se montrer impitoyable envers ses alliés et rivaux, y compris d’autres Grecs.
La civilisation grecque n’était pas innocente. Et pourtant, contrairement à de nombreux systèmes ultérieurs, les Grecs cherchaient rarement l’effacement total de l’Autre.
Cette distinction est importante.
La civilisation grecque s’est répandue à travers la Méditerranée par les colonies, les routes commerciales, les sanctuaires, la langue, la philosophie et le prestige. Pourtant, l’Égypte resta égyptienne sous les Ptolémées. Les villes phéniciennes conservèrent leur caractère. Les cultes anatoliens survécurent et se mêlèrent aux formes grecques de culte. Les dieux étrangers étaient souvent interprétés à travers les yeux grecs plutôt qu’anéantis purement et simplement. L’instinct grec inclinait fréquemment vers la traduction plutôt que la suppression.
Cela révèle quelque chose d’important sur la mentalité grecque.
Les Grecs semblent avoir possédé un noyau civilisationnel suffisamment fort pour risquer la rencontre.
Leur confiance ne provenait pas seulement de la force militaire ou du succès économique, mais d’une conviction plus profonde sur l’intelligibilité du monde. La civilisation grecque reposait sur une idée du kosmos : non simplement l’ordre, mais un ordre porteur de sens. Le monde pouvait être contemplé, interprété, mesuré, orné, discuté.
Cette orientation a produit des conséquences culturelles extraordinaires. La réussite grecque ne fut pas la séclusion ni la revendication de pureté. Ce fut la sélection. Ou peut-être plus précisément: la transformation.
Les Grecs copiaient rarement de façon mécanique. Ils absorbaient, recomposaient, proportionnaient, et rendaient les choses reconnaissablement grecques.
Ce même esprit apparaît dans la philosophie elle-même.
Aristote écrit que tous les hommes désirent naturellement savoir. L’émerveillement, thauma, devient le commencement de la philosophie. La curiosité n’est pas considérée comme une faiblesse ou une déstabilisation, mais comme le point de départ de la civilisation.²
Cela peut expliquer pourquoi la civilisation grecque a produit non seulement l’art et la politique, mais aussi l’enquête elle-même comme idéal culturel.
L’agora n’était pas simplement un marché.
C’était un espace de rencontre et de fécondation croisée.
Le symposium n’était pas simplement un divertissement.
C’était un rituel de conversation disciplinée.

La tragédie ne détournait pas simplement de la réalité comme une série en ligne.
Elle examinait les limites entre les humains, les dieux et la Nature qui gouverne tout, la souffrance, l’hubris, la délivrance, et la fragilité de ce que nous percevons comme un ordre intouchable.
La civilisation grecque éduquait ses citoyens au sens de la perception.
C’est peut-être pour cela que la Grèce continue de hanter l’Europe. Non pas parce que l’Europe « descend » de la Grèce au sens linéaire et simpliste, mais parce que le monde grec a formulé des questions qui restent pertinentes aujourd’hui :
Comment les êtres humains doivent-ils vivre ensemble ?
Qu’est-ce qui constitue la citoyenneté ?
Comment une société peut-elle rester ouverte sans se perdre ?
La curiosité peut-elle coexister avec la continuité ?
Qu’est-ce qui permet à la rencontre de produire une civilisation plutôt que le chaos ?
Ces questions pourraient en effet définir le XXIe siècle.
Notes:
(1) « Lorsque Darius était roi, il convoqua les Grecs qui étaient avec lui et leur demanda à quel prix ils mangeraient les corps morts de leurs pères. Ils répondirent qu’il n’y avait aucun prix pour lequel ils feraient cela. Ensuite, Darius convoqua les Indiens appelés Callatiae, qui mangent leurs parents, et leur demanda … ce qui les rendrait disposés à brûler leurs pères à leur mort. Les Indiens poussèrent des cris, disant qu’il ne fallait pas parler d’un acte aussi horrible… il est justement dit dans le poème de Pindare que la coutume est le maître de tous. » (« νόμος ὁ πάντων βασιλεὺς θνατῶν τε καὶ ἀθανάτων ». Cité dans le Gorgias de Platon à partir d’un poème de Pindare autrement inconnu. Hdt. 3.38.4)
(2) « C’est par l’émerveillement que les hommes commencent maintenant et ont commencé à philosopher ; s’émerveillant d’abord devant les perplexités évidentes, puis, peu à peu, posant des questions sur les choses plus importantes aussi, par exemple sur les changements de la lune et du soleil, sur les étoiles et sur l’origine de l’univers. Or, celui qui s’émerveille et est perplexe pense qu’il est ignorant (ainsi, l’amateur de mythes est en quelque sorte philosophe, puisque les mythes sont composés de merveilles) »
« …διὰ γὰρ τὸ θαυμάζειν οἱ ἄνθρωποι καὶ νῦν καὶ τὸ πρῶτον ἤρξαντο φιλοσοφεῖν, ἐξ ἀρχῆς μὲν τὰ πρόχειρα τῶν ἀτόπων θαυμάσαντες, εἶτα κατὰ μικρὸν οὕτω προϊόντες καὶ περὶ τῶν μειζόνων διαπορήσαντες, οἷον περί τε τῶν τῆς σελήνης παθημάτων καὶ τῶν περὶ τὸν ἥλιον καὶ ἄστρα καὶ περὶ τῆς τοῦ παντὸς γενέσεως. ὁ δ᾽ ἀπορῶν καὶ θαυμάζων οἴεται ἀγνοεῖν(διὸ καὶ ὁ φιλόμυθος φιλόσοφός πώς ἐστιν: ὁ γὰρ μῦθος σύγκειται ἐκ θαυμασίων)(Aristot. Met. 1.982b)
12:33 Publié dans Définitions, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : grèce antique, antiquité grecque, hellénisme, philosophie |
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mercredi, 08 juillet 2026
Étrangers en terre étrangère. Du romantisme à Nietzsche - un essai de Mario Bosincu

Étrangers en terre étrangère. Du romantisme à Nietzsche - un essai de Mario Bosincu
Giovanni Sessa
Source: https://ilfondo.org/stranieri-in-terra-straniera-un-saggi...
Mario Bosincu, germaniste à l’Université de Sassari, avait déjà démontré, dans ses travaux précédents, qu’il était un chercheur de haut niveau. La lecture de son dernier ouvrage confirme cette impression. Nous faisons référence au volume Stranieri in terre straniera. Dal Romanticismo a Nietzsche (= Étrangers en terre étrangère. Du Romantisme à Nietzsche), paru aux éditions Le Lettere.
Il s’agit d’un essai documenté, construit sur des analyses philologiquement irréprochables, qui toutefois, il convient de le souligner, ne réduisent pas le geste scriptural et reconstructif de l’auteur à un simple exercice d’érudition.
L’écriture est vivante, fluide et, par certains aspects, met en évidence l’intérêt de Bosincu pour les thèmes abordés, sans que cela nuise au caractère scientifique de l’essai. Le livre, note le germaniste, « entend mettre en lumière certaines figures exemplaires de l’altérité, apparues dans le domaine philosophico-littéraire entre la fin du XVIIIe siècle et la Seconde Guerre mondiale […] le plus souvent, au sein de la culture allemande » (p. VII). Il s’agit d’une traversée au cours de laquelle, partant du Romantisme (Romantik), Bosincu procède à l’exégèse de la proposition philosophico-existentielle de Nietzsche, pour aboutir finalement à l’interprétation de l’écrit de Friedrich Georg Jünger, Apollon, Pan, Dionysos, de 1943.
Quels sont les penseurs interrogés par Bosincu ? Des philosophes et des écrivains de la Kulturkritik, des « antimodernes ». Cette définition renvoie à une vaste constellation d’auteurs qui virent dans la modernité, inaugurée par les Lumières, un appauvrissement de la vie. Ces intellectuels développent « une modalité de réflexion qui met en évidence les aspects pathologiques de la modernité, […] se tourne vers le passé prémoderne […] et esquisse l’idéal antithétique de l’homme total » (p. 3).
Parmi eux, il convient de rappeler en premier lieu Schiller (portrait). Celui-ci perçoit, dans l’époque qui lui est contemporaine, l’affaiblissement des facultés humaines au profit exclusif de l’intellect analytique, scientifique et instrumental, mis au service du Gestell et de la recherche de l’utilité économique.
L’âge moderne est vécu comme l’époque du retour des Titans, centrée sur la «puissance» de la démesure et oublieuse des qualités propres à la personne, de l’individu persuadé et réconcilié avec les potestates animant le cosmos.
Dans le même temps, les « antimodernes » découvrent, grâce à l’héritage des Lumières, notre historicité, comprenant que l’homme diminué, l’homme unidimensionnel de la modernité, est contingent et peut être dépassé. Ce n’est pas un hasard si Nietzsche souligne que « la capacité d’être différent […] fait partie des attributs de la “grandeur” » (p. 5).
Une modalité de réflexion qui fait émerger les traits de l’homme total.
Les Lumières elles-mêmes l’avaient montré en réalisant, par leurs écrits, une «colonisation de l’imaginaire», laquelle est modernisatrice. Il devenait nécessaire de réaliser un contre-mouvement visant à la création d’une «subjectivité» autre, différente, qui retrouverait ses propres paradigmes, ses propres exempla dans le passé médiéval ou dans la vision du monde hellénique. Cet homme utopique, jamais «utopiste» — les deux termes, pour l’auteur, ont une valeur inconciliable — aurait été porteur de la Kultur, selon Spengler, en opposition à la civilisation décadente (Zivilisation).
La Romantik et tous les auteurs étudiés par Bosincu sont, pour le dire avec Löwy et Sayre, porteurs d’une vision anticapitaliste et esthétisante, transmettant un code existentiel alternatif, comme l’a reconnu Sombart, à l’identité bourgeoise.
Le nouvel homme devait être construit «par des pratiques orientées vers l’intériorité telles que l’expérience de la nature et la lecture, une technologie de soi» (p. 13), apte à instaurer une «résistance éthopoïétique à la modernité» (p. 14). C’est dans ce sens qu’agit, entre autres, Baudelaire, en se référant au dandy, individu capable de faire de son existence une œuvre d’art, pour se différencier des masses et des idola introduits par la raison calculatrice. Un exemple différent, mais non similaire, de cette rébellion se retrouve également dans les écrits et la vie de Thoreau, dans son retour à la wilderness.
Les antimodernes de génie sont des hommes seuls, étrangers en terre étrangère qui, dans l’isolement nécessaire à la pratique philosophique, réalisent la metanoia, le «changement de cœur». Leurs œuvres sont une «communication d’existence» qui, comme l’a soutenu Kierkegaard, ne s’adressaient pas au lecteur des «Gazettes», mais tendaient à «le prendre à la gorge», animées par l’urgence de lui faire acquérir un regard épistrophique et absolu sur la vie.
La littérature interrogée par Bosincu est, d’une part, un sermo propheticus — la production de Fichte en est exemplaire — d’autre part, un sermo mysticus qui, selon la leçon du Maître Eckhart, poursuit le «videment» de l’individu dans un parcours de conversion «initiatique», qui mène à l’«éveil», au tertium datur de la coïncidentia oppositorum.
Des modèles de cette modalité scripturale, rapporte l’auteur, peuvent être trouvés chez Marc Aurèle et Pétrarque. Les exempla sont ceux transmis par Tacite, puis attestés par les Héros de Carlyle.
Les antimodernes, donc, se configurent comme des parrêsiaste, intellectuels qui affirment la vérité à l’époque de son oubli, à l’époque où, pour le dire avec Badiou, on pense à partir de la fin: «Le plaisir de la destruction (du moderne) est, en même temps, un plaisir créatif!» (p. 103). Nietzsche, dont la pensée est minutieusement reconstruite à chaque étape, dans le sillage de Feuerbach, est convaincu que démolir «l’idée de Dieu […] signifie […] briser le sortilège qui dépossède d’une valeur le monde d’ici-bas» (p. 103), afin de renouveler la «fidélité à la terre».
Bosincu considère la physis hellénique comme l’unique transcendance. C’est seulement en elle, comme chez Bruno, que se trouve le principe, l’origine.
Ce que nous ne partageons pas dans l’herméneutique érudite de Bosincu, c’est son jugement sur le contre-mouvement des auteurs étudiés, qu’il inscrit dans la même logique qui soutiendrait, selon Voegelin, les thèses néo-gnostiques puritaines et illuministes. À notre avis, les auteurs de Bosincu, du moins ceux qui regardent la physis hellénique comme l’unique transcendance, le font en étant convaincus que c’est seulement en elle, comme chez Bruno, que se trouvent le principe, l’origine: ils sont donc étrangers à toute perspective dualiste et gnostique.
C’est au dualisme chrétien qu’on peut, en revanche, reprocher de couver en lui des germes gnostiques, très clairs dans la dévalorisation de la nature et du monde au profit du Parfait, de Dieu. Central, pour la compréhension de ce postulat, est le dernier chapitre du volume, dédié à l’œuvre de Friedrich Georg Jünger. Celui de Jünger est un paganisme de l’esprit, centré sur «l’antithèse fraternelle» d’Apollon, Pan et Dionysos.
Friedrich Georg montre son adhésion à une perspective mythique: il estime que dans chaque être, dans l’intériorité de l’homme et dans ses activités, agit un dieu. Le divin est palpitant, il se fait expérience, loin de toute issue «wotaniste».
Pour échapper à la domination réifiante du moderne, l’homme doit retrouver la dimension imaginale: c’est seulement en elle qu’il est possible de retrouver le souffle des dieux, l’éternelle métamorphose animique de la physis.
Aux mêmes conclusions étaient arrivés, dans la «Pensée italienne» du XXe siècle, Evola, Emo, Diano et Colli. L’auteur de ces lignes se sent aujourd’hui étranger en terre étrangère, tout en étant ébloui, comme les penseurs évoqués, par le thauma, la merveille tragique de la vie.
Mario Bosincu, Stranieri in terra straniera. Dal Romanticismo a Nietzsche, Ed. Le Lettere, 377 pages, 25 euro. Pour toute commande: https://www.lelettere.it/libro/9788893664950
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jeudi, 25 juin 2026
Faut-il se soumettre aux camelots du laid et du moche?

Faut-il se soumettre aux camelots du laid et du moche?
Jean-Louis Feuerbach
Au professeur Jean Lauxerois, le daimon de la Beauté (et) des mortels.
Un « philosophe » hygiéniste vient de commettre: Le privilège beau, cet impensé.
D’emblée le ton est donné: pas privilège du beau, de la beauté ; l’accent est mis sur l’adjectivation. Façon d’afficher la pleine mesure du relativisme de relativisation, donc de minoration et de péjoration de la matière traitée. Qui fabrique des adjectifs théologise.
Récemment un sénateur relaps mais théologien hyper-trotskiste a fait l’apologie du « moche » devant un parterre de militants en transe. Il se murmure qu’ils étaient exclusivement « blanchitudinés » et à ce titre abominés sur l’estrade. On dit qu’ils adorent l’autoflagellation et le masochisme….
Une liturgie décoloniale de colonisation orchestre et fait donner ses canons contre ce que la métathéologie calibre en « jardin d’Éden » ou « paradis » à conquérir. On notera que paradis vient du perse « paradeshai » ce que les illustres supporters de l’Iran ne sauraient pouvoir ignorer.
Or pareil jardin est royaume du beau, des beaux, des belles gents.
Les catéchumènes seraient-ils théologiquement incultes devenus à la mesure de leur insoumission ?
LA BEAUTE-CRIME
L’auteur, Frédéric Spinhirny, apporte de l’eau à ce moulin et entreprend de dénoncer la beauté en tant qu’elle outrage l’égalitarité. C’est un «passe-droit» intolérable, morigène-t-il.
Il s’inscrit partant dans une théorie esthétique qui récuse le «beau physique». Ce qui signifie que nous n’avons pas droit à quelque théorie de l’art, mais à un paradigme du renversement anthropologique.
Le sujet est purement anthropologique: arpenter le matériau humain dans les catégories du laid et du beau.
Il s’agit de considérer l’esthétique comme instance sociale de sur-détermination, indépendamment du lieu, du temps, de l’âge des hominides observés.
Ce qui est très précisément mis au soupçon, c’est la résistance des belles personnes et des personnes belles aux préjugés de la laideur. Sont honnis «les privilèges des beaux» (quid des belles ?).
Solution: Il faut savoir imposer «un autre regard sur la beauté et la laideur» en tout et sur tous, partout et toujours. Ce qui est inadmissible, doit-on comprendre, c’est que le beau menace le laid en ce que ce dernier induirait une «morale» du moche laquelle devrait gagner en visibilité. Finie l’excellence grecque (arétè), voici le «partage du sensible» équitable.
La beauté devient calamité; la mochitude dignité.
Vive «l’imbeauté volontaire» claironne-t-on !
Le difforme doit devenir roi.
Aphrodite ou Apollon n’ont qu’à bien se tenir: leur hyper beauté est désormais absolue laideur.
Jean de La Fontaine proclamait que le beau est camarade du bon. Or, pour la paroisse de la mochitude, le laid doit s’entendre comme impératif catégoriel de mauvaiseté affirmée. L’inversion de s’hétérotéliser dans l’impensable impensé du genre vilénique accompli.
Ce qui permet à l’auteur de soutenir que «la beauté est une utopie: un lieu parfait qui n’existe pas». Elle doit être agonie parce qu’elle est un mauvais imaginaire plein de préjugés.
Faut-il s’inquiéter? Spinhirny est directeur d’hôpital de son état. En éjecterait-il Claudia Schiffer, Monica Bellucci ou Laetitia Casta? Bouterait-il hors de sa clinique Paul Seixas, Léon Marchand ou Arnaud Duplessis?
La laideur sauverait-elle le monde par l’immonde? Faut-il exterminer les adeptes de la beauté grecque: nez grec, pied grec, blondeur grecque?
Pas de chirurgie esthétique pour les beaux gosses et les belles dames. Tout schuss dans le tout moche. Vive Docteur Popaul.
À ce stade, ce qui ne laisse pas d’inquiéter, c’est le chaînage obligatoire de l’esthétique et de la moraline. L’auteur de l’avouer: «il y a quelque chose de religieux dans notre croyance». Les théologiens de la laideur font de cette laideur le vrai "miracle". Dans la causalité théologique, le téléologique ne peut que se lover dans l’occasionnalisme du laid de tous les jours et sa rédemption en privilège pour tous les laids, laiderons et tous ceux qui y aspirent. À eux, «le capital visibilité». Bref, le laid c’est le nouveau beau! Il doit devenir la distinction ultime. Donc le titre de légitimité de la créance de laideur envers quiconque. Sache être laid pour devenir bien famé.
Le laid est désormais pouvoir, repère, référence, culteture de contre-culteture. On comprend sans doute mieux, pourquoi pareils épigones furent expulsées de l’Hyper-Jardin dont l’Origine n’est pas au laid de la création, mais à l’Excellence, à l’Eminence de l’Initial du plus-que-Beau, à l’Angle Droit de l’Incréé.
Mine de rien, le programme bourgeoisise une nouvelle clé de discrimination, mais sur le mode de la mode inversée: en verlan, mode veut dire « edom ». Nul ne rit plus.
L’apparence est le destin, à condition qu’elle soit laide. Pour le reste, mort au beau, mort aux beaux, mort aux belles ?
Question vexatoire: faut-il y lire une nouvelle doctrine du harcèlement à la terreur du laid ?

LE SYNDROME DU LAID
À l’analyse nous avons affaire non pas à un paradigme mais à un syndrome: la dictature des «sales gueules» et des sales types induit nécessairement une morale cacocratique (du grec kakos : laid, sale, mauvais) inavouée et inavouable, mais ici revendiquée.
Au demeurant, l’inversion de s’inverser: si l’apparence physique devient critère, programme, apologie, la théorie proposée ne devient-elle pas discrimination consommée par le privilège de la laideur?
L’arroseur s’arrose.
Sa préférence obstinée à la laideur cardinale mérite d’être questionnée.
L’auteur se laisse à considérer que la beauté se voit et ne se voit pas. Mais ce qui le gêne c’est qu’elle est psychè et cosmos, intériorité d’excellence et parure du plus bel embellissement (cosmos donne cosmétique).
Certes il ne s’aventure pas à se prononcer si la beauté est innée ou acquise, génétique ou apprise, généalogique ou d’habitude. Il lui indiffère si elle est disposition inscrite au plus profond du paléocortex (l’inconscient) ou si elle est faculté, choix, décision à la discrétion de l’intelligence.
Non; sa rage dravidienne s’abat sur la beauté en tant qu’elle fait modèle ; modèle pour les siens; modèle pour les autres (paradeigma, selon Cornelius Castoriadis).
Oui, son esthétique philosophique fait du schème égalitaire un principe hiérarchique. Sa culture théologique nous enrôle à installer la laideur au zénith et la beauté dans les catacombes. Mettre ce qui est en haut en bas et ce qui est en bas en haut n’est pas mettre à égalité; c’est priver l’un de sa qualité et élever l’autre à la quantité; c’est déposséder le premier de sa puissance de transgression et d’altérité et investir le second de la puissance métapsychologique de mise au pas. A quoi? Sinon à l’identité simplement narcissique mais furieusement haineuse de ses locuteurs.

Cette culture est porteuse en soi de l’instinct de mort. Tout objet devient processus d’identification à objet de haine. Cette eschatologie du châtiment se veut immortalité principielle à l’idée du moi terroriste qui entend investir le monde sur le mode narcissique. Du surmoi de la laideur: le meurtre du monde plutôt que la mort avec et dans le monde. La certitude dogmatique s’érotise en beauté de l’extermination. Telle est la techno-théologie de la technologie à la laideur.
Le procédé n’est pas nouveau. Il est aussi vieux que la théologie. Pas d’image, mais idolâtrie du laid comme emprise rhétorique et théorique. Pas de cosmos dans le jeu au plus beau, mais théâtralité esthétique de la vanitas. Unité mensongère dans la division schizophrénique ; inversion dans la plus-value du « nouveau » (Max Brod, 1906); mise en « hontologie » contre qui renacle .
Les bonimenteurs, diseurs, faiseurs du laid sont très intrusifs. Dans leur ivresse monomaniaque de petits dieux, le pire de la transgression consiste à faire de la honte une faute.
Alors que le beau est rayonnement, le laid n’est qu’une idée, un regard, un ressentiment. Ce ressentir radical est exorbitant de toute sensibilité. Il est et au primat de la vocation narcissique d’une subjectivité identitaire qui veut marquer son temps. Il confère son sygille de beauté renversée au laid de l’affect qui hait le beau (haesslich). Comme esthétisme, c’est privilège du Lustaffect , impressionnisme de la figure de l’ennemi, immortalitude et océanité du nouveau nouveau.
Il leur échappe que ce faisant l’obsolescence du relativisme se programme. Le laid n’est plus qualité mais quantité. "Ap(p)erception". Temps économique. Calcul global de la Jalousie. Activisme de pirates…..
DOXANALYSE DU LAID
Nous savons par le grand Theodor Däubler (photo - poète triestan, musicologue et fin connaisseur de l’Art moderne), que «le Beau est ce qui dure: poétique de ce qui nous accompagne en rythme» (in «Paris»,1908).
Un siècle plus tard, le très grand Jean Lauxerois, subtil penseur de l’hypergrécitude, tient la beauté pour l’habitat des mortels. Il considère la beauté comme l’ouverture du monde qui resplendit dans son éclat, qui devient ethos comme séjour et rend la vie supportable - précisément en ce qu’elle est parure, ornement, cosmos. Et loin de toute esthétique, la beauté est accomplissement simple, quotidienne, élémentaire, fulgurante: la métis suprême (nous renvoyons à son opus magnum «La beauté des mortels. Essai sur le monde grec à l’usage des hommes d’aujourd’hui» 2011). La beauté est cette puissance imaginale, l’image de sur-image du commencement, le penser de l’image dans l’origine. Par les mortels que nous sommes (en grec ancien, mortel se dit « brotos » au singulier et « brotoi » au pluriel ; s’en évince une conception du monde et de l’homme appelée brotologie).
La brotologie doit s’entendre comme l’horizon à partir duquel et contre lequel se dresse "l’effrayante exception" de l’entreprise de la mise au pire, la caconologisation, la malitudination.
Le beau se donne par lui-même, en lui-même, à titre originaire, ornement et parure d’un lieu et d’une façon d’habiter ce lieu. Parce que la vie est mortelle, trop courte, barrée par le temps de l’exitus, elle doit se vivre bellement,
Le laid se décrète en réaction, est fixé en grandeur de second ordre, est désigné pour tel à titre d’esthétique secondaire. Parce qu’il locute l’immortalité: Tod den Toten, mort aux morts, fulminait Max Brod.
La mort et le beau sont considérés comme des anomalies à éradiquer. Aussi la haine de la mort pousse les paroissiens du laid à la lutte à mort contre le beau et la vie belle.
Ils se sont inventés une théologie ad hoc pour percolater le fait premier du beau et faire advenir une autre réalité expérimentale au culte du laid. Les camelots du laid demeurent encapsulés dans cette identité de causalisme chauvin dont ils ne sortent que par le miraculisme et l’occasionnalisme à l’invraisemblable. Voici la surdétermination à l’exception immortalice par tous les moyens. La laideur devient mentalité, raison, esprit (Geist) de l’immortalicité. La mise à mort de l’amour de la vie par la mort de la beauté vaut slogan. Ici on pense qu’au bout il y a la promesses rédemptoriste. Aussi leur esprit s’objectivise-t-il en processus: la promesse verse dans l’idée, l’idée en sens, le sens en forme, la forme en appareil, l’appareil en système. De l’omnilaiderie, il s’entend.
Et gare à qui renâcle. La technologie théologique opère comme "instance qui observe et qui juge", police narcissique de purge, créance d’affect de culpabilisation de l’autre. Cette « capacité de culpabilisation » s’arrime au triptyque axiomatique: honte-faute-culpabilité (Jacques Goldberg).
En cette paroisse, ce que l’on déteste par-dessus tout est ce qui est mortel, fraternel, harmonieux, donc musiquance, maternance aux Muses, beauté.
A preuve, Donatien de « Sade » fut ce salaud qui cultera le vice en industrie sacrificielle des mortels en leur beauté rectifiée en "mal radical".
Les paroisses de la laideur insupportent inconditionnellement le paysage mortalisant. L’hyper extrémisme des présupposés immortalices poursuit l’extermination inconditionnelle du monde mortel en sa beauté. Il hait parce qu’il hait. Et hallucine la haine au carré.
C’est bien moche, le privilège du laid !
Avec Jacques Lacan, rions et retournons la «hontologie» perverse en aléthosphère ou lathouse; retirons-nous dans la Verborgenheit, c’est-à-dire la plénitude de la présence de la BEAUTE.
Vive le BEAU ! Vivent les Muses !
Jean-Louis Feuerbach
Frédéric Spinhirny, Le privilège beau, cet impensé, PUF, 2025.
21:00 Publié dans Livre, Livre, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livre, philosophie, esthétique, beauté, laideur |
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La mort comme éveil - L’autre monde est ici

La mort comme éveil
L’autre monde est ici
Alexander Douguine
Alexander Douguine sur la dimension spirituelle de la réalité.
L’autre monde n’est pas quelque chose de totalement séparé, comme une autre planète ou un autre univers, mais une dimension différente de notre monde. Ou, plus précisément : notre monde terrestre n’est qu’une coupe transversale, un horizon de l’existence pleine et tridimensionnelle. Tout dépend de nos priorités.
Si nous considérons le monde corporel et sensoriel comme absolu et comme la seule réalité véritable, nous nous coupons des autres dimensions, de l’esprit, et du royaume dans lequel nous entrons après la mort. Ce qui commence après la mort est déjà présent ici et maintenant, au cours de cette vie. Nous ne le remarquons simplement pas.
Au moment de la mort, nous devenons capables, pour la première fois, de voir la réalité telle qu’elle est vraiment. La mort est un éveil, une résurrection — non pas une fin, mais un commencement.
Plus il y a de matérialité, moins il y a d’esprit. Cependant, ce n’est qu’une question de perspective. Ce n’est pas la matérialité qui est puissante ; ce sont nos yeux spirituels qui deviennent simplement faibles et aveugles. La transfiguration du monde est avant tout la transfiguration de notre regard.
Le but est de voir l’Autre dans ce monde, dans ce qui est donné. Il ne s’agit pas de fuir d’ici vers “là-bas”. “Là-bas” est ici. La vie du siècle à venir perce déjà à travers la vie de ce siècle présent. Sous l’enfer et la monotonie de la vie quotidienne se trouve un paradis pleinement présent. Notre tâche est de le reconnaître et de changer notre relation au monde.
La matière en elle-même n’est pas mauvaise. Cependant, le matérialisme est mauvais, un péché, un crime spirituel et la ruine de l’âme. Même la matière a besoin de clés spirituelles. Le corps n’est pas mauvais. Le Christ Lui-même, notre vrai Dieu, a pris un corps humain. Ainsi, dans son essence même, le corps aussi est spirituel.
19:51 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : alexandre douguine, mort, philosophie |
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Essence de la philosophie et conscience de sa propre historicité dans la pensée de Wilhelm Dilthey

Essence de la philosophie et conscience de sa propre historicité dans la pensée de Wilhelm Dilthey
Francesco Lamendola
Ex : http://www.centrostudilaruna.it/
Il serait difficile de surestimer l'importance du père de l’historicisme, Wilhelm Dilthey, dans le panorama de la philosophie du XXe siècle. Son influence, directe ou indirecte, se propage dans au moins quatre directions principales: celle de l’historicisme allemand, dont les principaux représentants furent Ernst Troeltsch et Friedrich Meinecke; celle de la sociologie, représentée par Max Weber et Karl Mannheim; celle de la phénoménologie, avec Edmund Husserl et Max Scheler; et enfin celle de l’existentialisme, avec Martin Heidegger et Karl Jaspers.
Né à Biebrich, en Rhénanie, en 1833, et mort à Seis am Schlern, près de Bozen au Tyrol, en 1911, il fut professeur à Bâle, Kiel et Breslau, avant d’occuper, pendant près de trente ans (de 1882 jusqu’à sa mort), la chaire à l’université de Berlin, qui avait déjà été, avant lui, celle de Rudolph Hermann Lotze et, auparavant encore, de G. F. W. Hegel. Dans sa longue et féconde activité de recherche et d’enseignement (il forma des penseurs tels que Georg Misch et Bernard Groethuysen), il fut l’un des plus grands représentants de ce prodigieux élan intellectuel qui caractérisa le monde germanophone dans les dernières décennies du XIXe siècle et les débuts du XXe ; cette période que, plus tard, les historiens ont appelée la belle époque, mais dont les Européens de l’époque, comme le remarque justement Philippe Daverio, n’avaient pas conscience, car elle ne serait devenue “belle” que plus tard, dans la nostalgie du souvenir: après les massacres insensés de la Première Guerre mondiale.
Ses œuvres majeures sont: Introduction aux sciences de l’esprit (1883) ; Idées pour une psychologie descriptive et analytique (1894); Histoire de la jeunesse de Hegel (1905); L’expérience sensible et la poésie (1905) ; L’essence de la philosophie (1907); La construction du monde historique dans les sciences de l’esprit (1910); L’analyse de l’homme et l’intuition de la nature de la Renaissance au XVIIIe siècle, un recueil d’études publiées entre 1891 et 1904.
Avec Wilhelm Dilthey, la philosophie s’écarte résolument aussi bien de la catégorisation abstraite d’inspiration idéaliste que du rationalisme positiviste naïf et optimiste, pour revenir vers la vie, vers ses faits concrets et immédiats, vers la centralité de l’expérience. Le mot-clé de la philosophie de Dilthey est en effet Erlebnis, que l’on peut traduire par “expérience”, “vécu” ou “expérience vécue”. L’Erlebnis est une expérience intérieure, qui permet à l’individu de connaître les objets et les événements historiques, selon une finalité explicite. Il ne s’agit toutefois pas d’un acte cognitif isolé et, pour ainsi dire, fragmentaire; mais d’un élément de la vie psychique individuelle qui renvoie à la totalité, se reliant organiquement à tous les autres actes et vécus, dans une relation de type dynamique.
Nous n’entendons pas exposer ici les lignes détaillées de la pensée diltheyenne, ce qui nécessiterait un espace beaucoup plus vaste ; nous nous limiterons à une synthèse extrêmement rapide, pour ensuite focaliser notre attention sur sa dernière phase, celle exposée dans le livre L’essence de la philosophie, où il insiste sur la conscience de sa propre historicité que la philosophie mûrit au cours des derniers siècles de l’histoire occidentale, particulièrement à partir de la Renaissance et de la Réforme.
La pensée de Dilthey part d’une critique du mouvement néocriticiste, qui tend à concevoir l’homme comme un être pensant, isolé et détaché de tout contexte. Déjà chez Kant, le plus grand représentant des Lumières, de tels aspects étaient présents et sous-tendaient toute sa conception anthropologique. Mais, pour Dilthey, l’homme n’est pas du tout isolé, il est au contraire l’être historique par excellence; et son intériorité ne se réduit pas à la seule dimension rationnelle, car la volonté et le sentiment sont ses caractéristiques concrètes les plus importantes; tandis que la raison est la faculté qui, étant universelle, unit les hommes dans une généralité abstraite.
En ce sens, le combat de Dilthey pour une fondation rigoureuse des «sciences de l’esprit» est, au fond, un combat néoromantique pour valoriser ce qu’il y a d’individuel et d’irrépétible dans l’être humain, ainsi qu’un combat anti-positiviste pour affirmer, contre les tant vantées «sciences de la nature», la supériorité du fait humain, saisi dans sa concrétude expérientielle; et ici une analogie peut être faite avec l’illustre précédent de Giambattista Vico, mais aussi avec le Bruno des Fureurs héroïques (et à Bruno, en effet, sont consacrées certaines des plus belles pages du livre déjà cité L’analyse de l’homme et l’intuition de la nature de la Renaissance au XVIIIe siècle).
La tâche de la philosophie, pour Dilthey, n’est pas de construire des métaphysiques, mais de comprendre les divers moments historiques à travers lesquels l’homme en est venu à se réaliser; et, en même temps, de saisir les liens subtils, mais nombreux et vitaux, qui unissent l’individu à sa société et à son temps. En ce sens, sa philosophie peut aussi être définie comme une sorte de relativisme historique, car elle entend historiciser tout produit de la pensée et toute activité pratique, montrant le lien nécessaire qui existe entre l’homme et son époque, entre la partie et le tout; et combien les conditions historiques concrètes ont influencé les manifestations individuelles de la pensée.
Voici comment Dilthey, dans l’écrit Nouvelles études sur la construction du monde historique dans les sciences de l’esprit, inclus dans la Critique de la raison historique (traduction italienne Einaudi, Turin, 1982, pp. 383-384), clarifie avec une limpidité exemplaire ce concept:
La conscience historique de la finitude de tout phénomène historique, de toute situation humaine et sociale, la conscience de la relativité de toute forme de foi est la dernière étape vers la libération de l’homme. Avec elle, l’homme parvient à la souveraineté d’attribuer à chaque Erlebnis son contenu et de s’y consacrer entièrement, avec franchise, sans l’entrave d’aucun système philosophique ou religieux. La vie se libère de la connaissance conceptuelle, et l’esprit devient souverain face aux toiles d’araignée de la pensée dogmatique. Toute beauté, toute sainteté, tout sacrifice, revécus et interprétés, ouvrent des perspectives qui révèlent une réalité. Et de même, nous attribuons à tout ce qu’il y a de mauvais, de redoutable et de laid en nous, une place dans le monde, une réalité qui lui est propre, qui doit être justifiée dans la connexion du monde : quelque chose sur quoi on ne peut se faire d’illusions. Et face à la relativité, la continuité de la force créatrice s’affirme comme l’élément historique essentiel.
Ainsi, de l’Erleben, de l’interprétation, de la poésie et de l’histoire dérive une intuition de la vie, qui existe toujours en et avec celle-ci. La réflexion l’élève à la distinction et à la clarté conceptuelle. La considération téléologique du monde et de la vie est reconnue comme une métaphysique qui repose sur une vision unilatérale, non arbitraire donc mais partielle de la vie, et la doctrine d’une valeur objective de la vie comme une métaphysique qui va au-delà de toute expérience possible. Mais nous faisons l’expérience d’une connexion de la vie et de l’histoire, dans laquelle chaque partie a une signification. Comme les lettres d’un mot, la vie et l’histoire ont un sens, et comme une particule ou une conjugaison, il existe dans la vie et dans l’histoire des moments syntaxiques qui ont une signification. Chaque homme poursuit sa propre recherche. Dans le passé, on a cherché à pénétrer la vie à partir du monde ; mais il n’y a que la voie qui procède de l’interprétation de la vie vers le monde, et la vie n’existe que dans l’Erleben, dans l’interprétation et la compréhension historique. Nous n’apportons à la vie aucun sens du monde. Nous sommes ouverts à la possibilité que le sens et la signification ne surgissent que dans l’homme et dans son histoire. Mais pas dans l’homme singulier, mais dans l’homme historique. Car l’homme est un être historique…
En d’autres termes, si dans les sciences naturelles la rigueur du procédé consiste en la séparation rigide du sujet et de l’objet, le monde de l’histoire vit dans la reprise opérée par le sujet historique, opération qui est rendue possible – comme Vico (illustration) l’avait bien vu – dans l’unité essentielle du sujet et de l’objet, dans cette unité de la vie qui jaillit de l’Erlebnis, l’expérience du monde vécue directement par l’individu, dans toute la complexité et la richesse de cette situation historique donnée. En ce sens, anti-intellectualisme, historicisme et vitalisme sont les pôles d’une philosophie de la vie vécue, qui s’efforce de comprendre en elle-même, en les valorisant au maximum, chaque acte, chaque pensée, chaque expérience comme les fils d’une vaste toile qui embrasse l’ensemble du monde de la réalité historique.
En résumé, donc, on peut dire que la philosophie de Dilthey repose sur les aspects fondamentaux suivants :
- la valorisation de l’individu, contre toute généralisation de type idéaliste (reprenant à son compte, mais avec des présupposés et des perspectives différents, les “révoltes” anti-hégéliennes de Schopenhauer, Kierkegaard et Nietzsche) ;
- la centralité de la notion d’“expérience”, contre toute abstraction métaphysique ; réhabilitant la dimension a-rationnelle de l’homme et ses connexions avec les diverses formes de la connaissance et du savoir ;
- la volonté de traduire le monde “subjectif” de l’histoire dans les termes, scientifiques et “objectifs”, d’un véritable système de sciences de l’esprit ;
- la centralité de la catégorie de la compréhension (différente de celle de l’explication), comme élément indispensable à la connaissance de l’objet historique par le sujet.
À propos de ce dernier point, il nous semble opportun de rapporter ce qu’écrit Sergio Moravia dans Éducation et pensée (Le Monnier, Florence, 1983, vol. 3, p. 275) :
Le sommet et l’emblème même de la gnoséologie diltheyenne est le principe du « comprendre » (Verstehen), un concept destiné à alimenter d’importants débats épistémologiques même à des époques proches de la nôtre. D’une manière générale, comprendre consiste en l’adoption d’une certaine attitude face à la vie, et cela au moyen de “ses” catégories «qui sont étrangères à la connaissance naturelle comme telle». Ce n’est que grâce à la compréhension que le sujet s’élève et se distancie de la dimension existentielle trop immédiate de l’Erleben. Bien qu’il produise aussi un certain type de connaissance, le comprendre n’a rien à voir avec l’expliquer: alors que cette dernière tend à l’analyse des phénomènes objectifs en tant que tels et à l’énonciation des lois générales qui les gouvernent, la première s’attarde et s’applique à l’individu, au subjectif et à tout ce qui excède les cadres objectivo-nomologiques de l’explication.
La catégorie de l’explication (en allemand: Erklären), en effet, est la modalité cognitive typique des sciences de la nature, laquelle ne modifie pas l’essence de l’objet connu, ne génère pas de valeurs ni ne réalise de buts quelconques. Au contraire, la compréhension (Verstehen) est la modalité cognitive typique de l’esprit, dans laquelle l’acte de connaître n’est pas distinct de ce qui est connu, et, de plus, l’objet est modifié par la compréhension elle-même, qui se sert des catégories de finalité et de valeur et en crée la signification pour l’individu historique (cf. Francesco Donadio, article Dilthey dans Encyclopédie de la philosophie et des sciences humaines, Institut Géographique De Agostini, Novara, 1996, pp. 219-220).
Pour Dilthey, le monde ne peut être vraiment compris selon la méthode indiquée par Hegel, ni à la lumière de l’image hyper-rationaliste de l’homme postulée par Kant. Les trois composantes de l’homme diltheyen, qui est un être intégralement historique, sont la raison, le sentiment et l’intuition.
D’autre part, surtout dans la dernière phase de son parcours spéculatif, Dilthey s’aperçut que, si le langage et les concepts portent en eux les caractères de l’historicité, alors ils ne peuvent être universels et ne peuvent donner accès à une vérité définitive. Les sentiments, les valeurs, la science et la vérité ne seraient-ils donc que des produits de l’évolution historique de la société, destinés à changer continuellement dans le temps ?
Le philosophe allemand s’aperçut, surtout dans ses dernières œuvres, que le spectre du relativisme venait ainsi menacer toute la construction de sa pensée; relativisme qui, par la suite, serait poussé beaucoup plus loin par Heidegger et, surtout, par Feyerabend (cf. notre tout récent essai : L’«anarchisme méthodologique» de Feyerabend pour briser la funeste alliance entre l’État et la science, consultable sur le site d’Arianna Editrice).
Dilthey, toutefois, s’était rendu compte du danger et avait tenté de dépasser la menace du relativisme, qui pesait sur sa philosophie, en proposant d’un côté une “acceptation intégrale de la vie”, avec toute son inévitable relativité; de l’autre en reconnaissant à l’homme la seule capacité de constituer des sens de nature historique, adaptés à ses besoins et n’excédant pas la mesure de sa finitude.
Cette problématique est spécifiquement traitée par le philosophe allemand dans son livre L’essence de la philosophie (titre original : Das Wesen der Philosophie, 1907 ; traduction de Giancarlo Penati, Editrice La Scuola, Brescia, 1971, pp. 149-154), dont le chapitre conclusif s’exprime en ces termes :
La philosophie se manifeste comme une implication de fonctions très diverses, qui sont reliées par la perspective unitaire avec un lien normatif dans l’essence de la philosophie. Une fonction se réfère toujours à un ensemble total téléologique et décrit un domaine d’utilisations qui lui sont propres, menées à bien à l’intérieur de cette totalité. Le concept n’est pas assumé analogiquement de la vie organique, ni n’indique une faculté ou un pouvoir originel: les fonctions de la philosophie se rapportent à la structure téléologique du sujet philosophant et à celle de la société: en les explicitant, la personne agit sur elle-même et en même temps à l’extérieur, et en cela elles sont proches de celles de la religion et de la poésie.
Ainsi, la philosophie est une activité qui naît du besoin de l’esprit singulier de réfléchir sur son agir, de donner forme et solidité à son action, de consolider son rapport avec la totalité de la société humaine, et en même temps elle est une fonction fondée sur la structure de la société et poursuivie pour la perfection de la vie elle-même: par conséquent, une fonction qui a lieu de façon semblable chez de nombreux hommes et les lie en un tout social et historique. Dans ce dernier sens, c’est un système de culture, car les notes distinctives de celui-ci sont l’égalité de la fonction chez chaque individu appartenant au système de culture et la communication réciproque des individus où cette fonction a lieu.
Cette communauté prend des formes bien définies, qui constituent les organisations du système de culture. En deçà de toutes les connexions téléologiques, l’art et la philosophie unissent les individus entre eux de façon minimale, car la fonction explicitée par l’artiste et le philosophe n’est conditionnée par aucune articulation spéciale de la vie: leur religion est celle de la plus grande liberté spirituelle. Et même lorsque l’appartenance du philosophe aux organisations universitaires et académiques accroît sa fonction sociale, son élément vital est et reste la liberté de pensée, qui ne doit en aucune manière être entravée et dont dépendent non seulement son caractère philosophique, mais aussi la confiance en son entière sincérité et par là son efficacité.
La propriété la plus générale qui s’étend à toutes les fonctions de la philosophie est fondée sur la nature de la connaissance objective et de la pensée conceptuelle. Ainsi considérée, la philosophie se présente simplement comme la pensée la plus conséquente, la plus solide et la plus compréhensive, et n’est séparée de la conscience empirique par aucune limite fixe. Elle découle de la forme de la pensée conceptuelle que le jugement avance vers les plus hautes généralisations, à la formation et à la division des concepts et jusqu’à une architectonique dont le sommet est la relation à un ensemble total tout-compréhensif et la fondation dans un principe ultime.
Dans cette œuvre, la pensée se rapporte à l’objet commun de tous les actes de pensée des différentes individualités, à l’ensemble total de l’expérience sensible, dans laquelle la multiplicité des choses s’ordonne spatialement et la variété de leurs mutations et déplacements se dispose temporellement. À ce monde sont ordonnés tous les sentiments et actions volontaires par la détermination locale de la matière corporelle qui leur est propre et les parties représentatives qui y sont impliquées.
À ce monde sont organiquement liés toutes les valeurs, fins, biens posés dans ces sentiments ou actions volontaires; la vie humaine y est impliquée. Et dans la mesure où elle aspire à exprimer et à relier tout le contenu d’intuitions, d’événements vécus, de valeurs, de fins tel qu’il est vécu et donné dans la conscience empirique à l’expérience et aux sciences empiriques, elle avance de la concaténation des choses et des changements dans le monde jusqu’au concept du monde, et le fonde rétrospectivement dans un principe du monde, dans une cause première, cherche à déterminer valeur, sens et signification du monde et s’interroge sur sa fin.
Partout où ce processus d’universalisation, d’ordonnancement par rapport au tout, d’auto-fondation, est porté en avant par le mouvement du savoir, il est détaché du besoin particulier, de l’intérêt limité, se fait philosophie. Et partout où le sujet, se référant dans son agir au monde, s’élève dans le même sens à la réflexion sur cet agir, cette réflexion est philosophique. La propriété fondamentale de toutes les fonctions de la philosophie est donc le mouvement de l’esprit allant au-delà du lien avec l’intérêt déterminé, fini, limité et aspirant à orienter toute théorie née d’un besoin limité vers une idée définitive. Ce mouvement de la pensée repose sur son propre ensemble de règles, répond à des besoins propres à la nature humaine, qui à peine permettent une analyse sûre, c’est-à-dire à la joie de savoir, au besoin d’une fixation ultime de la place de l’homme dans le monde, à l’aspiration de dépasser le lien de la vie aux conditions qui la limitent. Toute attitude psychique cherche un point fixe, à l’abri de la relativité.
Cette fonction générale de la philosophie s’exerce sous les diverses conditions de la vie historique dans toutes ses utilisations que nous avons passées en revue. Des fonctions particulières d’importance notable se détachent des différentes conditions de la vie : la formation de la Weltanschauung de façon universellement valable, l’autoréflexion du savoir sur lui-même, la connexion des théories qui se forment dans les divers ensembles finalistes, jusqu’à l’ensemble de tout le savoir, un esprit critique qui pénètre toute la culture, et conduit au lien universel et à sa fondation. Celles-ci se manifestent comme des fonctions particulières fondées dans l’essence unitaire de la philosophie ; elle s’adapte en effet à chaque position dans le développement de la culture et à toutes les conditions de ses étapes historiques. De cette façon s’expliquent la constante différenciation des utilisations philosophiques, la flexibilité et la mobilité avec lesquelles elle s’exprime immédiatement dans la gamme des systèmes, fait valoir immédiatement toute sa force sur un problème particulier et applique l’efficacité de son travail à des tâches toujours nouvelles.
Nous arrivons ainsi à la limite où, à partir de la représentation de l’essence de la philosophie, son histoire est clarifiée rétrospectivement et l’explication de sa complexité systématique anticipée. Son histoire serait comprise, si, à partir de l’ensemble de ses fonctions, pouvait être formulé l’ordre dans lequel, selon les conditions de la culture, les problèmes se présentent les uns à côté des autres et les uns après les autres, et sont envisagées les possibilités de leur solution ; si l’on dessinait la réflexion progressive du savoir sur lui-même dans ses étapes principales ; si l’histoire suivait la façon dont les théories nées dans les connexions finalistes de la culture sont rapportées à l’ensemble total de la connaissance par l’esprit philosophique qui les unit, et donc aussi élargies, la manière dont la philosophie façonne de nouvelles disciplines dans le champ des sciences de l’esprit et les assigne à l’œuvre des sciences particulières. Et si elle montrait comment, à partir des positions de conscience d’une époque et du caractère des nations, on peut discerner le schéma structurel particulier que prennent les Weltanschauungen philosophiques, ainsi que le progrès constant des grands types de celles-ci.
L’histoire de la philosophie laisse au travail philosophique systématique la solution des trois problèmes de la fondation, de la justification et de l’organisation unitaire des sciences particulières, ainsi que la tâche de satisfaire au besoin, irréductible au silence, d’une dernière réflexion sur l’être, le fondement, la valeur, la fin et sur leur liaison dans la Weltanschauung, ainsi que de déterminer sous quelle forme et dans quelle direction ce besoin peut être satisfait.
Ainsi Dilthey, dans L’essence de la philosophie, a affronté le problème des conditions et de la réalité de la philosophie; laquelle, à notre époque – et à la différence des époques précédentes – a été décidément modifiée par la conscience de sa propre historicité et, donc, par la relativité de ses constructions spirituelles.
Dans cette œuvre, Dilthey vise à dépasser le relativisme historiciste inhérent aux prémisses de sa propre pensée, par la théorisation d’une « philosophie de la philosophie » qui rende raison de la formation des différentes Weltanschauungen ou visions du monde. Celle de la Renaissance, par exemple, est différente de celle du Moyen Âge, comme de celle des Lumières; et ces différences sont en relation avec le changement constant et la transformation des conditions historiques et sociales propres à chaque époque.
On peut toutefois se demander si le relativisme diltheyen a vraiment été surmonté dans cette tension spéculative des dernières années d’activité du philosophe; et l’on reste avec le doute que justement la conscience que cela ne s’est pas accompli complètement a constitué le stimulant fertile pour tous les penseurs qui, partant de la philosophie de Dilthey, en ont développé les prémisses dans les différentes directions dont nous parlions au début du présent travail.


Le philosophe italien Luigi Stefanini, l’un des plus grands représentants du personnalisme, met finement en lumière la contradiction intrinsèque de son postulat de départ: celle de vouloir éviter la métaphysique, tout en déclarant que la vie est suffisante à s’expliquer elle-même, ce qui est déjà une manière de faire de la métaphysique; si la métaphysique est, comme le voulait Aristote, la philosophie première qui porte en elle la justification de soi. Dire que la vie comme totalité est unité, c’est déjà avoir créé une métaphysique de la vie. Mais Dilthey, manifestement, ne veut pas faire de métaphysique; par conséquent, il est contraint de reconnaître que l’infini de l’histoire, révélatrice de la vie, est un faux infini; mieux, un inachevé, qui ne pourra jamais rendre raison ni de lui-même, ni de la vie.
D’autre part, Dilthey veut rester fidèle à son postulat initial, de ne pas vouloir expliquer l’histoire et la vie par quelque chose d’extérieur à l’une et à l’autre; et cela le force à assumer ce faux-infini comme l’absolu.
Étrange contradiction, et pourtant inévitable pour une pensée qui veut éviter de glisser dans les apories inextricables du relativisme. Stefanini en parle dans une page remarquable de son livre Le drame philosophique de l’Allemagne, Cedam, Padoue, 1948, pp. 194-195 :
Mettre l’absolu dans le fini de la vie et de l’histoire, c’est corrompre le fini et le rendre inintelligible. Au contraire, rompre le nœud qui lie deux co-impossibles, c’est sauver l’histoire et la vie et les rendre intelligibles. (…) La connexion structurelle qui nous soude à nous-mêmes dans le processus de nos expériences historiques, n’épuise pas tout l’être et toute la réalité: elle n’épuise même pas l’être que nous sommes. La vie ne peut rester unitaire et cohérente sans inclure en elle la reconnaissance qu’elle n’est pas le Tout. C’est cette reconnaissance l’acte de sincérité initial, de vraie valeur métaphysique même si elle est exprimée par la conscience naïve d’un enfant ou d’un simple, qui sauve (…) la cohésion vitale du moi avec lui-même, donnant à l’identité que nous sommes et que nous reconstituons péniblement la valeur de symbole, positif, réel, mais inadéquat, de la totalité dans laquelle nous sommes contenus, voire de l’unité vitale absolue, infiniment transcendante, qui contient tout ce qu’elle est et la totalité de l’être créé.
Au fond, on en revient toujours au problème débattu par les philosophes du XVIIIe et du début du XIXe siècle, à savoir si l’être humain est entièrement historique, ou s’il existe une partie de lui qui ne se laisse pas circonscrire dans les catégories de l’histoire, mais renvoie à une essence plus profonde, impérissable, d’origine extra-temporelle. C’est le problème débattu, entre autres, par les idéologues parisiens qui, après la découverte d’un garçon sauvage dans les campagnes françaises, s’intéressèrent au cas, précisément pour ses évidentes implications non seulement pédagogiques (aurait-il été possible de le rééduquer?), mais aussi philosophiques (existe-t-il dans l’esprit des idées innées, ou seulement acquises?). Nous nous en sommes occupés récemment dans l’essai Le conflit entre « nature » et « culture » dans le cas du garçon sauvage de l’Aveyron, consultable toujours sur le site d’Arianna Editrice.
Il n’y a aucun doute sur la position qu’aurait prise Dilthey, s’il avait vécu à l’époque des mémoires du médecin Itard, au début des années 1800. Pour lui, l’homme n’est rien d’autre que le produit de l’histoire.
Mais sommes-nous certains qu’il ait eu raison ?
16:37 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, wilhelm dilthey, lebensphilosophie |
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vendredi, 19 juin 2026
La multipolarité contre l’entropie - Ce qui se cache sous l’ère de la mondialisation

La multipolarité contre l’entropie
Ce qui se cache sous l’ère de la mondialisation
Kazuhiro Hayashida
Kazuhiro Hayashida explique pourquoi l’affrontement entre multipolarité et unipolarité va bien au-delà de la simple géopolitique.
L’essence de la confrontation entre multipolarité et unipolarité est plus profonde qu’une différence dans la répartition du pouvoir sur l'échiquier de la politique internationale; elle peut être comprise comme un affrontement entre structures civilisationnelles sur la manière dont l’augmentation de l’entropie au sein de l’ordre social doit être traitée.
La civilisation est une structure sociale de long terme construite pour placer l’être humain, la terre, la vocation, la famille, la religion, l’État, la mémoire et l’axe temporel dans un certain ordre, afin de réprimer la dispersion anarchique; en ce sens, la civilisation peut être considérée comme un système destiné à contenir l’augmentation de l’entropie sociale.

La civilisation orientale a accompli cette régulation de l’entropie par un agencement multipolaire. L’ordre oriental peut être décrit comme un arrangement multipolaire dans lequel de multiples centres existent, chacun conservant ses propres frontières, sa mémoire, ses rites, sa lignée royale, sa communauté, sa religion et son ordre professionnel, tout en demeurant voisins; il s’agit d’une structure qui maîtrise les frictions issues du contact entre civilisations en préservant la distance dans laquelle les différences peuvent subsister tout en restant différentes. Ce qui importe pour comprendre l’ordre civilisationnel oriental, ce n’est pas l’unité mais la frontière, et c’est la distance et la non-ingérence réciproques, plus que l’homogénéisation ou l’égalité.
En revanche, la civilisation occidentale a remplacé la limitation de l’entropie par une particule unique et a cherché à la mettre en œuvre au moyen d’un principe d’unification. Elle a tenté de créer un ordre en faisant converger le monde vers une seule valeur, une seule institution, un seul axe temporel, une seule vision progressiste de l’histoire, et une seule conception de l’humanité.

La particule unique établie à cette fin est le libéralisme, qui considère l’individu comme l’unité la plus petite du monde. Le libéralisme sépare l’être humain de la civilisation, de la communauté, de la religion, de la famille, de la vocation, de la lignée royale, de la protection de l’État et de la mémoire historique, et place l’individu dans une séquence linéaire: individu, droits, liberté, autonomie; à ce moment, l’ordre occidental intègre en lui-même la cause de son propre effondrement. Car l’absolutisation des droits individuels les fait entrer en collision avec ceux des autres individus coexistant dans le même espace, et ce choc se répète sans fin.
De plus, les individus fragmentés perdent leur capacité à résister aux forces dominantes, car leur structuration en corps collectifs est entravée. Lorsque des structures telles que la civilisation, la communauté, la vocation, la religion, la famille, la protection de l’État et la mémoire historique sont préservées, l’être humain n’existe pas isolément, mais est inséré dans de multiples relations, et ces relations génèrent jugement collectif et capacité de résistance. Le libéralisme rompt ces liens, les considérant comme des carcans à la liberté individuelle; en transformant la société en un agrégat d’individus fragmentés, il détruit le sens commun, les coutumes, les valeurs traditionnelles et l’axe temporel historique, construisant ainsi une société facilement gérable par le gouvernement et le marché.

Le néolibéralisme contemporain est la forme actuelle de la domination, dans laquelle ce principe libéral d’augmentation de l’entropie s’est accompli par le biais du marché, de la finance, des institutions et du management technologique. Le néolibéralisme désarticule les individus séparés de la civilisation par le libéralisme via le marché, les contrats, les prix, les dettes, la finance, l’efficacité de l’investissement et les normes internationales. Ce qui est important ici, c’est qu’avant de pouvoir marchandiser la société, le néolibéralisme doit d’abord démanteler les forces civilisationnelles fixes qui s’opposent à la marchandisation. Terre, vocation, famille, religion, protection étatique et mémoire historique gardent des critères de jugement qui ne peuvent être traités uniquement par les prix du marché, et tant qu’ils subsistent, le marché ne peut devenir le critère suprême de la société dans son ensemble.
Sur cette base, on comprend que l’objectif du néolibéralisme n’est pas l’expansion du marché. Ce dont il a besoin, c’est du démantèlement des forces civilisationnelles fixes qui existent hors du marché, et de la transformation des structures qui s’opposent à la marchandisation—telles que la terre, la vocation, la famille, la religion, la protection de l’État et la mémoire historique—en unités pouvant être traitées par l’évaluation des prix, les relations contractuelles, la mobilité du capital et l’efficacité de l’investissement. La civilisation décide, selon des critères différents de ceux du marché, de ce qui peut être vendu ou doit être conservé, de ce qui peut être transféré ou doit être protégé, de ce qui doit être refusé même si c’est rentable, et de ce qui doit être maintenu même à perte; le néolibéralisme doit donc démanteler ce mécanisme civilisationnel du jugement.

Dans une société où la civilisation demeure, le marché fonctionne comme un outil. Dans une société où la civilisation est démantelée, le marché devient le critère de jugement. La terre passe de patrie à bien immobilier; la vocation, de structure d’apprentissage et de responsabilité communautaire à simple compétence sur le marché du travail; la famille, d’espace de continuité générationnelle à agrégat de contrats individuels; la religion, de fondement de l’ordre mondial à valeur privée; l’État, de garant de la protection civilisationnelle à simple environnement d’investissement. À travers cette série de transformations, la société n’est pas libéralisée, elle est tarifée, et elle entre dans une condition où elle peut être achetée, déplacée, évaluée, jetée.
Le néolibéralisme attaque les forces civilisationnelles fixes comme inefficaces, fermées, discriminatoires, privilégiées, archaïques ou irrationnelles. Les communautés professionnelles sont traitées comme des intérêts particuliers fermés, la famille comme une institution ancienne qui entrave la liberté individuelle, la religion réduite à une croyance privée, et la protection étatique considérée comme un obstacle à la concurrence du marché. Ainsi, les structures à faible entropie qui soutenaient la société sont démantelées et la société devient fluide. Une société fluidifiée devient une condition aisément réorganisable depuis l’extérieur par la finance, les institutions internationales, les contrats et le management technologique.

Cette structure est également liée à la théologie du marché visible aux États-Unis et dans l’UE. Lorsque le marché est traité comme un ordre sacré et autorégulateur, les obligations civilisationnelles qui ne se soumettent pas au marché sont perçues comme des ordres anciens à sacrifier. Le sacrifice des êtres humains obéissant aux exigences du marché est justifié au nom de la rationalité économique; la pauvreté, le chômage, l’inégalité, la guerre, voire la destruction industrielle sont traités comme des jugements du dieu-marché. Dans cette structure, l’existence même de Dieu, du roi, de la communauté, de l’État et des obligations civilisationnelles au-dessus du marché devient un obstacle. La raison pour laquelle le néolibéralisme démantèle les liens civilisationnels peut ainsi être expliquée comme une condition de fonctionnement de cette théologie du marché.
La structure japonaise d’après-guerre est un exemple concret de ce démantèlement civilisationnel. Par l’occupation, le Japon fut privé du droit de parler de ses propres origines, et a perdu la capacité de saisir le passé, le présent et le futur comme un axe temporel continu. Même le fait fondamental que l’ONU était une structure de gestion des vaincus, formée par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, a disparu de la conscience japonaise. Il ne s’agit pas d’un manque de connaissances, mais d’une situation où l’axe temporel nécessaire pour comprendre son origine a été détruit. Le système de valeurs libéral a donné au peuple japonais des mots abstraits comme démocratie, humanitarisme et société internationale, mais en échange, il lui a ôté la capacité de comprendre où son propre pays se situe dans le système mondial qui définit le Japon comme un État vaincu.

Un État qui a perdu son origine ne peut juger ce qu’il est. Par l’opération méthodologique du libéralisme et du néolibéralisme, l’Amérique a réussi à faire en sorte que le Japon, bien que situé en Asie, adopte les valeurs occidentales, et, se trouvant à l’interface de l’Orient, internalise les intérêts de la civilisation continentale américaine comme sa propre conviction. Dans une situation où il ne possède pas de noyau civilisationnel propre, le Japon ne peut affirmer ses propres valeurs au contact des autres civilisations.
Dans ce vide s’engouffrent les valeurs américaines. Ce phénomène est celui du vidage civilisationnel qui survient lorsque le Japon est coupé de la connexion au noyau civilisationnel du continent eurasien, et cela devient la raison fondamentale pour laquelle le Japon, tout en étant en Asie, agit comme une vigie de l’Occident. La destruction réussie d’un pays doté d’une si longue histoire et civilisation que le Japon montre comment cette théorie se réalise pour dominer divers pays par des procédures standardisées, jamais rendues publiques.

L’effondrement de la reconnaissance historique peut s’expliquer selon la même structure. Les structures historiques plurielles comme le gouvernement de Nankin, le gouvernement de Chongqing, Soong Ching-ling (photo), l’aile gauche du Kuomintang, la fondation de la République populaire de Chine, la relation complexe entre l’armée japonaise et les forces communistes, le pacte de neutralité soviéto-japonais, l’armée du Mandchoukouo, le gouvernement de la région frontalière de Shaan-Gan-Ning et les soldats japonais restants ne peuvent être saisies sans axes temporels parallèles.
La vision libérale de l’histoire comprime cette structure en une chronologie monocouche. Il en résulte des schémas binaires grossiers: Taiwan ou le continent, démocratie ou dictature, proaméricain ou antiaméricain. C’est à la fois la perte du contenu de l’histoire et la destruction de la reconnaissance spatiale nécessaire à la compréhension de l’histoire.
À partir de ces faits, le libéralisme, le néolibéralisme, l’unipolarité et l’augmentation de l’entropie peuvent être définis comme une seule et même structure continue. Le libéralisme est le principe de dissolution de l’ordre qui apparaît à chaque époque, et le néolibéralisme en est la forme moderne, marchande, financière et institutionnelle. L’unipolarité en est la forme dans l’ordre mondial. L’augmentation de l’entropie en est la conséquence civilisationnelle. Le libéralisme abstrait les liens concrets qui constituent la société, le néolibéralisme traite ces unités abstraites sur le marché. L’unipolarité unifie ce traitement à l’échelle globale. Résultat: la société perd son centre, ses frontières, sa mémoire, sa vocation, sa religion, sa famille, sa protection étatique et glisse vers une condition de haute entropie.
La multipolarité est le contrôle civilisationnel contre ce processus. Elle réprime l’entropie sociale en permettant à chaque civilisation de préserver son propre centre, ses frontières, sa mémoire, son ordre professionnel, sa religion, sa protection étatique et sa structure familiale. La multipolarité n’est pas une idéologie qui unifie le monde selon une norme unique, mais une forme d’ordre où plusieurs civilisations maintiennent leur ordre interne tout en entrant en contact et en gérant la friction à leurs frontières par la distance. C’est là la force de l’ordre oriental. Les systèmes d’investiture, les lignées royales, les rites, la religion, la communauté, la vocation, la famille et la terre doivent être compris comme des technologies civilisationnelles de régulation de l’entropie sociale.

La véritable droite et la véritable gauche sont également redéfinies dans cette structure. La vraie droite préserve la terre, la religion, la lignée royale, la famille, l’État et la continuité historique. La vraie gauche préserve le peuple, la vocation, le travail, la protection communautaire et l’élan prolétarien antigouvernemental. Les deux ne sont pas la droite et la gauche à l’intérieur du libéralisme ; ce sont les deux ailes qui résistent, chacune à leur manière, à la dissolution de l’ordre libéral. Sur la ligne réduite du libéralisme, droite et gauche sont opposées comme ennemis ; mais dans une perspective circulaire, ces deux ailes se dressent directement face au libéralisme.
L’essence de la multipolarité face à l’unipolarité est l’opposition entre la régulation de l’entropie et son accroissement. La multipolarité orientale maintient l’ordre social par des centres et des frontières de civilisation multiples. L’unipolarité occidentale tente d’unifier le monde par une norme unique, l’individualisme et la marchandisation, et dans ce processus, elle décompose la société de l’intérieur.
Le néolibéralisme est la forme contemporaine de domination qui exécute cette décomposition au nom du marché, de la finance, des institutions et de la gestion technologique. Le libéralisme en est le principe spirituel, l’unipolarité sa forme dans l’ordre international, et la montée de l’entropie sa conséquence. Défendre la civilisation, c’est restaurer l’axe temporel, redéfinir ce qui ne peut être acheté ou vendu, et réorganiser une société qui glisse vers la décomposition infinie autour de centres communs de sens : frontière, mémoire, vocation, religion, famille et fonctions de protection de l’État.
20:21 Publié dans Définitions, Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : multipolarité, entropie, libéralisme, néolibéralisme, nouvelle droite, définition, philosophie, philosophie politique |
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lundi, 15 juin 2026
Quand nous avons toutes les réponses, mais que nous ne savons plus quoi demander

Quand nous avons toutes les réponses, mais que nous ne savons plus quoi demander
Aleksandar Ivanov
Nous vivons à l’ère des réponses instantanées. Chaque dilemme semble se résoudre en un seul clic, et l’incertitude est presque perçue comme une erreur technique. Pourtant, au fil de l’histoire, ce ne sont que rarement les réponses qui ont transformé la civilisation. Ce qui a changé la civilisation, ce sont les questions : des questions audacieuses et courageuses qui révèlent la réalité, soumettent le pouvoir à l’examen et obligent les sociétés à affronter les conséquences. Aujourd’hui, paradoxalement, précisément au moment où nous disposons de la plus grande abondance de réponses, nous traversons une crise de la question.
De la caverne au feu: la question comme la plus dangereuse des libertés
Les civilisations anciennes — Égypte, Mésopotamie, Inde, dynasties chinoises et cités-États grecques — se distinguaient par leurs dieux, leurs langues et leurs formes de gouvernement. Mais, dans leur développement, elles partageaient un élan commun: la curiosité. Cette curiosité ne naissait pas de préoccupations romantiques. Au contraire, avant de devenir une nécessité pour donner sens à l’existence humaine — par exemple à travers les dessins sur les parois des grottes —, elle était avant tout une pratique de survie.
La curiosité devait répondre à des questions existentielles. Comprendre le Nil signifiait comprendre la vie. Comprendre les saisons signifiait comprendre la faim. De cette curiosité pratique sont nées les grandes abstractions: qu’est-ce que le monde? Qu’est-ce que l’être humain? Qu’est-ce que l’ordre? Qu’est-ce que la justice?

Le mythe de Prométhée peut également être situé dans le champ de ces besoins primaires de curiosité intellectuelle. Dans ce mythe, Prométhée vole aux dieux le secret du feu et le transmet aux hommes. Mais en réalité, il leur donne plus que le feu; il leur donne le pouvoir du changement. Le feu signifiait chaleur et protection, mais aussi autonomie: l’homme pouvait se chauffer sans supplier le ciel, cuisiner sans attendre la clémence de la nature. Historiquement, l’humanité a poursuivi précisément cette histoire de développement. Et, dès que l’homme fait l’expérience de l’autonomie, il commence à se demander: pourquoi précisément ainsi? Pourquoi pas autrement? Qui décide?
C’est probablement ainsi que les premiers humains, armés du feu et de la curiosité, ont osé sortir de la grotte.
En traçant un parallèle au fil des millénaires, je me souviens de Miroslav Krleža (photo) et de son observation sévère mais réaliste: si nous nous laissions guider uniquement par la volonté de la majorité, nous vivrions peut-être encore dans des grottes. Non pas parce que la majorité serait « mauvaise », mais parce qu’elle choisit généralement la certitude — même lorsque cette certitude est celle de vivre dans une illusion.
Il est certain que, lors de nombreux moments décisifs, le progrès commence avec une minorité ou un individu qui ose paraître courageux, ridicule, suspect ou dangereux. Il en va de même pour le génie des inventions. Si Einstein ou Tesla avaient soumis leurs théories et inventions au vote, il est presque certain qu’elles n’auraient pas été approuvées.
Pourquoi cela est-il important aujourd’hui? Parce que nous revenons à la grotte. Non, elle n’est pas en pierre : elle est numérique. Aujourd’hui, la grotte est l’écran. Ou, plus exactement, un casque virtuel: pour une immersion totale.
Mais de l’extérieur, nous n’entendons plus les bêtes sauvages ; nous entendons des notifications. La lumière ne vient plus du feu, mais de l’écran. Et là se cache une nouvelle forme de danger: des réponses convaincantes sans profondeur, et une vie dans laquelle nous cessons de poser des questions.

Quand les mots sont appelés à remplacer la vérité
Pendant des millénaires, l’humanité a vécu en situation de pénurie d’information. Les livres étaient lourds et chers, les bibliothèques — lointaines — et le chemin vers la connaissance — lent et incertain. Mais en quelques décennies, la révolution technologique a abattu presque toutes les barrières physiques qui limitaient auparavant nos horizons. Internet a neutralisé l’importance de la distance et du temps ; les moteurs de recherche ont raccourci, simplifié et structuré l’accès à l’information ; la traduction automatique, même imparfaite, a abattu la dernière grande forteresse : la barrière linguistique. Aujourd’hui, nous disposons de bases de données si vastes que la traduction devient instantanée dans de nombreux domaines — non seulement la traduction de mots isolés, mais aussi celle des contextes.
C’est précisément au sein de cette abondance qu’émerge un nouveau problème paradoxal de l’humain contemporain. Notre crise chronique ne se traduit plus par « je n’ai pas accès », mais par « je ne sais pas quoi chercher » et, plus important encore, « je ne sais pas comment vérifier ce que j’ai trouvé ». L’OCDE formule ce constat avec une précision chirurgicale: l’alphabétisation au XXIᵉ siècle n’est plus simplement la capacité à déchiffrer des lettres, mais celle de construire et de valider la connaissance. Pourquoi? Parce que les technologies numériques ont élargi l’espace informatif bien au-delà des formats traditionnels et édités, comme les encyclopédies et les journaux, où quelqu’un d’autre se chargeait de la vérification à notre place.
Dans l’économie de l’attention, où notre concentration est devenue la monnaie la plus précieuse, le pouvoir est passé entre les mains de ceux qui savent fixer le cadre du débat. Aujourd’hui, la manière dont nous posons la question dicte la réponse. Si la question est mal formulée ou manipulatrice, elle conduit inévitablement à une réponse qui ne fait que confirmer nos préjugés existants. C’est pourquoi, être alphabétisé aujourd’hui signifie posséder une immunité critique: la capacité de distinguer ce qui est un fait, ce qui est une opinion et ce qui est une pure manipulation déguisée en information.
Modèles linguistiques: usines à texte, non à vérité
Cette crise de la validation a atteint des proportions alarmantes avec l’essor de l’intelligence artificielle générative. La différence est fondamentale : auparavant, Google nous donnait des liens — un plan vers la source, nous laissant l’effort de lire et de tirer nos propres conclusions. Les modèles linguistiques, en revanche, nous offrent un récit. Ils nous proposent une histoire déjà prête. C’est là que réside le danger : ils remplacent le besoin d’aller à la source par la fausse impression que tout est déjà compris.
L’UNESCO avertit à juste titre que les systèmes génératifs publics se développent à une vitesse que la régulation ne peut suivre. Dans de nombreux pays, ce vide signifie que la vie privée des données est livrée aux entreprises, et que les institutions éducatives sont prises de court, sans mécanismes pour vérifier les outils déjà utilisés massivement par les étudiants.
Mais le problème va au-delà de la régulation ; il est épistémologique : il concerne les fondements mêmes de la manière dont nous acquérons et vérifions la connaissance. Le NIST, l’Institut national des normes et de la technologie des États-Unis, emploie dans son cadre de gestion des risques de l’IA générative un terme précis pour ce que les enseignants voient de plus en plus en classe : la confabulation. Ce terme est plus précis, et aussi plus inquiétant, que le mot « hallucination » désormais populaire. La confabulation est, en essence, un mensonge présenté avec assurance : une invention qui paraît si convaincante qu’il devient difficile de la distinguer de la vérité. Le NIST avertit que le danger pour l’intégrité de l’information réside justement ici : aujourd’hui, il est trop facile de générer et de diffuser du contenu mêlant faits et fiction, ce qui permet en fait une production massive et industrielle de désinformation.
C’est précisément pourquoi, en tant qu’enseignant et chercheur, j’insiste sur la précision des définitions. Ce que nous appelons, dans le langage courant, intelligence artificielle, est en réalité, sous sa forme actuelle, le plus souvent un puissant modèle linguistique : un outil statistique de prédiction de texte. Un tel outil peut être extrêmement utile pour résumer, structurer des idées et générer des brouillons. Mais c’est une usine à texte, pas une usine à vérité. La vérité ne peut pas être automatisée ; elle dépend toujours de catégories humaines : la méthode, la vérification, l’éthique et la responsabilité.
Paresse épistémologique: quand le texte remplace la pensée
Lorsque les réponses deviennent bon marché, nous commençons inévitablement à les consommer sans mesure. Dans ce contexte d’inflation de l’information accessible, apparaît un phénomène dangereux: ce que j’appelle la paresse épistémologique : le manque de volonté de chercher la vérité. C’est l’habitude d’accepter la première solution proposée sans la vérifier, sans contexte et sans effort intellectuel.
C’est déjà une réalité quotidienne en classe. L’étudiant lit un texte «parfaitement» rédigé, truffé de terminologie scientifique, avec une syntaxe impeccable et un ton assuré. Mais lorsque je pose la question la plus simple — qu’est-ce que cela signifie concrètement? —, le silence s’installe. Ce silence ne prouve pas que les étudiants sont « mauvais » ou peu intellectuels ; il prouve que le système les a récompensés pour la forme, pour le texte, et non pour la compréhension du contenu. L’étudiant a présenté le produit — le texte —, mais a occulté le processus: la pensée.
Prenons l’exemple de la gestion de crise. Si je demande aux étudiants d’analyser les inondations à Staikovtsy et qu’ils s’appuient exclusivement sur un modèle linguistique, j’obtiendrai des définitions des risques hydro-météorologiques, des principes généraux d’évacuation et même des tableaux soigneusement élaborés. Le texte aura l’air professionnel. Mais lorsque je pose des questions opérationnelles réelles — quel est le protocole concret de communication de crise durant la première heure?; comment établir le contrôle d’accès quand l’infrastructure est détruite?; quelle est la différence entre risque et danger sur le terrain? —, la discussion s’arrête. C’est à ce moment précis que l’on comprend que le texte n’est qu’un emballage, et que le savoir est la structure absente.
Le véritable savoir exige de comprendre ce qui est essentiel, ce qui peut être vérifié, quelles sont les conséquences possibles d’une décision et où se situent les limites de sa propre ignorance. C’est la méthodologie du quotidien. C’est précisément pourquoi l’UNESCO prône le développement des capacités humaines — non seulement pour l’usage technique des outils, mais aussi pour leur validation éthique et pédagogique.
Macédoine : le risque de marginalité et de numérisation cosmétique
Dans le contexte de la transformation numérique mondiale, la Macédoine se trouve à la croisée des chemins. Nous avons longtemps été des utilisateurs passifs de technologies déjà développées, ce qui n’est pas un péché en soi. Le vrai danger émerge lorsque nous demeurons utilisateurs sans développer la capacité d’utiliser ces technologies de manière critique.
Les données de l’Union internationale des télécommunications (UIT) dressent un tableau contrasté. Certains indicateurs paraissent prometteurs: une couverture 4G à 100% et environ 80% des foyers équipés d’un ordinateur. L’infrastructure — le «hardware» — est là. Pourtant, le même rapport lance un signal d’alarme: la proportion de personnes ayant des compétences numériques avancées est catastrophiquement basse — environ 3%. En d’autres termes, nous avons des routes, mais pas de conducteurs; nous avons des outils, mais pas de maîtres.

Bien que les matières TIC soient enseignées dès la troisième année et que la pandémie ait accéléré l’usage de plateformes comme Eduino, la question clé reste sans réponse : apprenons-nous aux enfants à poser des questions, ou seulement à appuyer sur des boutons ?
L’analyse de l’IIEP-UNESCO pour 2024 est encore plus directe et douloureusement précise. Elle relève les faibles niveaux de résultats scolaires et les difficultés dès la petite enfance. Parallèlement, le rapport situe le problème «en haut» du système: les carences de gestion, la politisation et l’instabilité du personnel, qui provoquent un découragement systémique. Lorsque la culture institutionnelle est faible, la technologie devient superficielle. Peut-être rédigeons-nous plus vite les rapports bureaucratiques, mais nous ne prenons certainement pas de meilleures décisions.
Sur le papier, l’État a une vision. La stratégie SMART/MK 2030 définit correctement la numérisation comme un outil pour lutter contre la corruption et s’articule autour de quatre piliers : infrastructure, compétences, services électroniques et innovation. Le cadre est correct. Mais il ne sera que de belles paroles sur le papier si l’éducation et les institutions ne créent pas la culture nécessaire de pensée critique.
Pourtant, à voir comment nous traitons les rares et courageux exemples de pensée critique dans notre société, et comment nous les marginalisons, il semblerait, hélas, que nous ne soyons pas encore sur la bonne voie.
À cela s’ajoute un autre phénomène inquiétant : la génération massive de messages par les institutions nationales et locales, ainsi que par les détenteurs du pouvoir, au moyen d’outils d’intelligence artificielle. Il en résulte un récit artificiel, étranger et souvent incompréhensible pour le citoyen macédonien moyen. D’où le dilemme : les citoyens doivent-ils réellement comprendre cette information, ou n’est-elle destinée qu’à donner l’illusion que «tout avance» à un rythme excellent?
Physique globale, économie politique locale
Le monde avance, avec ou sans nous. Ce n’est pas du cynisme: c’est de la physique. Mais les conséquences — qui deviendra le centre et qui restera à la périphérie éternelle — relèvent entièrement de l’économie politique. Le Forum économique mondial a déjà signalé que les employeurs s’attendent à un changement de 39% des compétences clés d’ici 2030. La pensée analytique reste en tête, mais les compétences qui progressent le plus rapidement sont liées à l’intelligence artificielle, au big data, aux réseaux, à la cybersécurité, ainsi qu’à la littératie technologique.
Cela signifie que le dilemme mondial — allons-nous utiliser ces outils — est déjà tranché. Reste la question: comment allons-nous les utiliser? Si nous n’éduquons pas des personnes capables de poser des questions, nous créerons une main-d’œuvre qui sait copier du texte, mais pas résoudre des problèmes. Dans un tel scénario, la compétitivité diminue, la confiance s’effondre et les institutions s’affaiblissent.
C’est pourquoi les débats sur la «productivité», imposés par la Chambre de commerce et d’industrie et fondés sur des indicateurs des XIXᵉ et XXᵉ siècles, paraissent de plus en plus anachroniques. Tandis que le monde débat de durabilité, de flexibilité et d’alphabétisation algorithmique, au niveau local nous restons enfermés dans des conceptions industrielles de la productivité qui ne correspondent plus à la réalité de l’économie numérique. Ce n’est pas qu’un obstacle: c’est un refus actif d’interpréter les signaux que nous envoie le monde.
Stratégie de défense intellectuelle
Si nous cherchons une issue à ce labyrinthe, elle ne réside certainement pas dans l’interdiction des technologies. L’histoire a maintes fois prouvé que les interdictions ne font que nourrir l’hypocrisie et accroître les inégalités. La véritable réponse se trouve dans quelque chose de plus difficile, mais de plus durable : faire de la capacité à poser des questions une compétence sociale clé.
Ce changement doit commencer, inévitablement, en classe. Le processus éducatif doit urgemment cesser de récompenser la simple reproduction. Tant que l’enseignant demande : « Dis-moi ce qui est écrit dans le livre », il formera une personne obéissante. Dès qu’il demande : « Montre-moi d’où tu sais que cela est vrai », il commence à former un chercheur. C’est pourquoi nous avons besoin d’un apprentissage par projet, d’études de cas, de débats où c’est le processus d’arriver à une conclusion qui est évalué, et pas seulement le produit final.


D’où la nécessité d’une nouvelle définition de la littératie. Comme le souligne l’OCDE, la validation est le cœur de la littératie dans le monde contemporain. En pratique, cela signifie inculquer à chacun l’habitude de vérifier ses sources, de reconnaître les préjugés et — plus important encore — de comprendre la différence fondamentale entre corrélation et causalité. Aujourd’hui, savoir ce qui constitue une preuve est plus important que de connaître une définition par cœur.
Dans ce contexte, même notre interaction avec l’intelligence artificielle prend une nouvelle dimension. Les modèles linguistiques sont, en essence, des miroirs de nos questions. Bien que l’UNESCO parle dans ses directives de « prompt engineering », l’essentiel n’est pas d’apprendre des astuces techniques pour obtenir un meilleur texte, mais de discipliner la pensée. Il s’agit d’une méthodologie, pas de magie : la capacité à établir le contexte, à définir les limites et à exiger des contre-arguments. C’est l’« alphabétisation du prompt », et elle requiert de la logique, pas seulement de la syntaxe.
Cependant, la charge ne doit pas reposer uniquement sur l’individu. Les institutions — que l’IIEP-UNESCO identifie déjà comme souffrant de carences en gestion — doivent elles aussi commencer à apprendre. Cela implique d’abandonner la pratique des communiqués bureaucratiques succincts et de passer à l’analyse a posteriori, au suivi d’indicateurs sociaux et à la rédaction de rapports répondant à des questions sociales concrètes. Une institution qui n’apprend pas est une institution qui stagne.
Enfin, tout cela converge dans le concept de cyberrésilience, comprise dans un sens bien plus large que des paramètres techniques. Lorsque le NIST définit l’intégrité et la sécurité de l’information comme des risques clés, et que le Forum économique mondial classe ces compétences parmi celles en plus forte croissance, il s’agit en réalité de la résilience de l’ingéniosité sociale. La véritable cyberrésilience aujourd’hui, c’est la capacité de la société à ne pas succomber à la manipulation, à ne pas céder à l’inertie de la peur ou de l’impulsion, et à exiger toujours, sans exception, des preuves.

Un futur de questions ou un futur de modèles ?
Le moment prométhéen de notre époque ne réside pas seulement dans le fait que nous avons entre nos mains un nouveau «feu». Le vrai poids de ce moment réside dans le choix qui s’offre à nous: utiliserons-nous ce feu pour éclairer les recoins obscurs de l’ignorance, ou pour créer des illusions encore plus convaincantes sur le mur de la grotte?
Dans la réalité macédonienne, il semble que le pouvoir ait déjà fait son choix. À la place de la transparence, nous recevons de la propagande algorithmique : des villages Potemkine numériques où les outils d’IA génèrent un flux ininterrompu de réussites, de messages stériles et d’un optimisme factice. Cette technologie n’est pas utilisée pour résoudre les problèmes, mais pour les masquer. Elle devient l’outil idéal pour projeter une réalité idéalisée tandis que les systèmes clés s’effondrent. Le citoyen est placé face au mur de la grotte, où il observe les ombres d’un progrès fabriqué tandis que la vérité demeure dehors, dans l’obscurité.
Le choix est brutal dans sa simplicité. Si nous réduisons la technologie à un simple outil pour écrire et générer plus vite, alors inévitablement, nous produirons plus de texte, mais dramatiquement moins de pensée. Nous aurons une hyperinflation de mots et une déflation de sens. C’est particulièrement destructeur pour les nouvelles générations, déjà façonnées par la culture du savoir instantané. Pour elles, la réponse est ce qu’elles obtiennent en un seul clic, sans effort et sans compréhension du contexte. Lorsque l’éducation se réduit à copier des solutions toutes faites de machines intelligentes, nous créons des jeunes à la pensée superficielle, incapables de distinguer le vrai du faux, sujets idéaux de la nouvelle ère de l’obéissance automatisée.
C’est pourquoi ma thèse reste la même, et c’est un avertissement : le scénario le plus dangereux pour l’humanité, et particulièrement pour une société fragile comme la nôtre, n’est pas un scénario de science-fiction où les machines sauraient tout. Le scénario le plus dangereux, c’est celui où nous, humains, cessons de poser des questions, en abandonnant notre curiosité à un algorithme programmé pour nous maintenir calmes, satisfaits, et — en essence — ignorants.
Points clés
- La nouvelle littératie (OCDE) : au XXIᵉ siècle, être alphabétisé ne signifie plus simplement avoir accès à l’information ; cela signifie être capable de la valider et de la sélectionner de façon critique.
- La course contre la montre (UNESCO) : les outils génératifs se développent bien plus vite que les États ne peuvent les réguler. Cela crée un vide où la vie privée est menacée et les institutions prises au dépourvu.
- L’épidémie de confabulations (NIST) : le risque des « hallucinations » — affirmations fausses présentées de façon convaincante — est réel et documenté. L’intégrité de l’information devient un enjeu sécuritaire majeur.
- Les compétences du futur (WEF) : d’ici 2030, le marché du travail connaîtra des bouleversements majeurs. La pensée analytique, l’intelligence artificielle et la cybersécurité ne sont plus une option ; elles deviennent des conditions de survie.
- Le fossé macédonien (UIT, IIEP-UNESCO) : nous disposons d’une infrastructure solide — le « hardware » —, mais nos compétences avancées sont faibles, c’est-à-dire le « software de nos esprits ». Sans un basculement urgent vers une culture de la question, des stratégies comme SMART/MK resteront de simples listes de vœux pieux.
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mercredi, 03 juin 2026
La délation, vocation de l’homme nouveau – l’homme-masse et l’élimination des véritables élites

La délation, vocation de l’homme nouveau – l’homme-masse et l’élimination des véritables élites
Corina Bistriceanu
Source: https://www.estica.ro/news/delatiunea-vocatia-omului-nou-...
Un monde nouveau, un nouveau maccarthysme
La trajectoire du monde nouveau et merveilleux est établie, les boussoles ont été recalibrées. Les démocraties consacrées du monde civilisé remettent en cause les majorités culturelles au nom de nouvelles libertés sexuelles émergentes. Les gouvernements écologistes promeuvent l’économie verte en exploitant les dernières forêts vierges. La politique pacifiste mène des guerres prophylactiques. Le nouveau maccarthysme encourage la suspicion envers tous ceux qui ne vénèrent pas la nouvelle (non-)logique de l’histoire.
La délation est anonyme, aussi bien en pratique qu’en théorie; les délateurs ne révèlent pas leur identité, car ils craignent les conséquences d’une confrontation ouverte; mais même s’ils l’assumaient, cela serait sans importance, car ils restent de simples instruments des organes de contrôle et de modération sociale. L’importance de la délation est à la fois sociale et politique, car elle constitue l’une des anciennes méthodes par lesquelles les tyrannies impuissantes s’efforcent de se frayer un chemin dans des démocraties fatiguées et seulement apparentes. C’est l’un des outils les plus efficaces par lesquels les masses sont « réglées de manière invisible », selon l’expression de Gustave le Bon, afin de ne plus menacer le cours de l’histoire ou l’ordre de la société. C’est l’arme avec laquelle les hommes-masse peuvent anéantir les élites possibles ou réelles, avec laquelle les individus peuvent condamner les individualités.
Dangers pour la médiocrité : l’autorité et l’élite
Les cibles principales de la délation (comme des contestations de toute sorte) sont la principialité, les valeurs non autorisées politiquement, la raison autonome, l’autorité. L’idée de supériorité, de jugement, de dépendance ou de soumission, et les comportements ou rôles qu’elles supposent, intriguent, dérangent, blessent, anéantissent. Celui qui nous est supérieur nous menace d’anéantissement par le sabotage de notre estime et de notre satisfaction personnelles, de notre suffisance.
José Ortega y Gasset remarquait, dans la prometteuse période de l’entre-deux-guerres du siècle dernier, la croissance de la population et la facilité de la vie matérielle (La Révolte des masses, 1930). Celles-ci se mesuraient par des niveaux croissants de confort, de sécurité économique, de bien-être physique et psychique. Le « nouveau vulgaire » était né et se montrait au monde, descendant domestiqué des masses sauvages qui avaient – après les avoir aussi bien favorisées que légitimées – menacé les révolutions démocratiques, choyé par le monde qui l’entoure, généralement incapable de percevoir ses limites; si on les lui montrait, incapable de les comprendre; si on les lui expliquait, incapable de les accepter. Ce nouveau vulgaire, l’homme-masse, l’opinion publique, l’homme dépersonnalisé, furent consacrés en tant que valeurs fictives, virtuelles, proclamées.
Le règne de la médiocrité s’est ouvert comme une nouvelle voie d’identification et d’élimination des véritables élites. Pourquoi un régime démocratique éliminerait-il l’élite? Parce que, par définition, celle-ci est morale et prête au sacrifice. «Contrairement à ce que l’on croit généralement, c’est l’être d’élite, et non la masse, qui vit dans une servitude essentielle. La vie lui paraît dénuée de sens si elle ne la met pas au service d’une obligation supérieure. (...) La noblesse se définit par l’exigence, par les obligations, non par les droits» (Ortega y Gasset, La Révolte des masses).
L’homme-masse, au contraire, est suffisant et insoumis, «il se considère comme parfait». L’enthousiasme et l’intérêt de l’homme-masse pour la science, l’art, la religion, la morale déclinent dès le début du XXe siècle; il profite des «conquêtes de la civilisation», mais est indifférent aux principes de la civilisation. Il ne veut pas donner d’explications et ne veut même pas avoir raison, il veut simplement imposer ses principes, il est satisfait de lui-même: «Sincèrement et sans vanité, il aura tendance à affirmer, comme la chose la plus naturelle au monde, que tout ce qui est en lui est bon: opinions, appétits, préférences ou plaisirs. Et pourquoi pas, si (...) rien ni personne ne l’oblige à admettre qu’il est un homme de second ordre, très limité et incapable de créer ou de conserver l’organisation même qui donne à sa vie l’ampleur et la satisfaction sur lesquelles repose une telle affirmation de sa personne?» (op. cit.).
L’autorité comme abus, la correction comme traumatisme
Parfois, dans des sociétés où les valeurs n’ont pas totalement disparu et semblent encore légitimer les manifestations de l’autorité légitime (qu’elle soit familiale, sociale, politique ou religieuse), les parents guident encore leurs enfants, les professeurs corrigent encore leurs élèves, les prêtres redressent leurs fidèles, les responsables politiques dirigent leurs administrés; le principe d’inégalité, de supériorité, n’est pas encore stigmatisé comme un complexe psychologique et culpabilisé, mais il est celui qui place les élites dans la servitude essentielle de l’élévation et de la protection des inférieurs, du sacrifice pour ceux-ci. Mais ces bastions sont de plus en plus menacés et de plus en plus rares.
Dans le reste du monde civilisé, tout jugement servant de base à l’élévation morale ou intellectuelle de la vie peut être considéré comme un abus. Les générations récentes sont déjà conditionnées par la culture attentive d’une sensibilité extrême, par la limitation de la capacité rationnelle, et par l’exclusion croissante du lien avec la réalité. Pour elles, toute démarche d’éducation réelle devient traumatisante. Les parents sont identifiés comme les premiers ennemis des enfants qui ne reconnaissent plus leurs origines, les enseignants sont des abuseurs d’étudiants inéducables, et les prêtres cherchent des justifications et des reformulations de la révélation, afin qu’elle puisse être assimilée à la médiocrité de la vie bonne et satisfaite de paroissiens qui veulent choisir leurs dieux comme ils choisissent leur shampooing. Quant aux dirigeants, ils sont les premiers à avoir disparu derrière les systèmes, les bureaux et les commissions anonymes. Ce sont les bureaux et les commissions, les règlements et les procédures, qui semblent gouverner; plus personne n’a d’autorité, ni de responsabilité, ni de mission. C’est à eux que s’adresse la délation, et ce sont eux qui la manipulent.
La délation, vocation de l’homme nouveau, ferme la boucle
C’est ici, au point où les délateurs et les commissions bureaucratiques (qui ne jugent pas, mais appliquent des procédures) se rencontrent, que l’insignifiance atteint son paroxysme. Ni les uns, ni les autres, n’ont la hauteur de leur propre principialité ni la conscience d’une limite possible ; parce qu’ils sont anonymes, ils sont puissants; parce qu’ils s’opposent à l’élitisme, ils sont démocrates; parce qu’ils sont médiocres, ils sont des modèles. En réalité, les délateurs referment le cercle de leur propre captivité. En excluant les meilleurs, ceux qui auraient pu leur servir de modèles de redressement, d’élévation, ils se «libèrent» de l’idée de supériorité pour devenir, avec une glorieuse autosuffisance, une proie assurée des programmes gouvernementaux, de dociles marionnettes politiques, d’efficaces instruments procéduraux.
18:00 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, josé ortega y gasset, homme-masse, massification |
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mardi, 02 juin 2026
Crise de la réalité

Crise de la réalité
par Alexandre Douguine
Animateur : Aujourd’hui, nous avons prévu deux grands blocs thématiques, qui sont indéniablement liés entre eux, mais assez superficiellement. Je proposerai donc de consacrer la première partie de l’émission davantage aux aspects politiques, aux difficultés, aux questions qui se résolvent ou non. Dans la seconde partie, nous aborderons la modernité, le regard numérique, ces fameux deepfakes qui, depuis plusieurs années, deviennent un facteur sérieux dans les jeux, les enjeux et les processus internationaux et intérieurs. Nous différencierons ces sujets pour ne pas tout mélanger.
L’essentiel, en fait, dont on parlera particulièrement cette semaine, cette dernière semaine et dans un avenir proche — et dont on parlera de plus en plus — ce sont les visites en Chine des leaders des grandes puissances mondiales. Donald Trump et sa délégation s’y sont déjà rendus: divers commentaires ont été faits à l’issue de cette visite, mais la majorité des médias occidentaux expriment leur déception. Tout cela se passe dans l’attente de la visite de Vladimir Poutine en Chine, qui aura lieu durant les célébrations de la Xème Expo à Harbin, où les régions russes sont représentées de manière très intéressante. Beaucoup de choses ont déjà été dites et anticipées autour de cette visite, dans une atmosphère d’attente: «quand cela aura-t-il enfin lieu?»
Quelles sont vos attentes pour cette semaine dans le cadre des relations russo-chinoises et du grand triangle Russie — Chine — États-Unis, voire dans un contexte mondial plus large ?
Alexandre Douguine : Nous vivons à une époque particulière (nous en parlons constamment, et ces dernières années avec un sens des responsabilités et une réflexion accrue): le sens du moment historique actuel réside dans la transition d’un monde unipolaire vers un monde multipolaire. Cette transition est difficile et dramatique. Nous frôlons constamment le risque d’une guerre nucléaire, car l’Occident refuse d’abandonner son hégémonie mondiale, qu’il a consolidée après 1991. À cette époque, après l’effondrement de la Russie en tant qu’État souverain, nous avons reconnu le monde occidental comme notre métropole, en acceptant en quelque sorte le statut de colonie.
Nous voulions rester des vassaux fidèles, mais nous étions traités comme des esclaves.
L’Occident s’est habitué à une sensation de contrôle total, où il définit seul les règles — en économie, en technologie, en éthique et en culture. Il gouverne depuis près de 40 ans en solitaire, mais de plus en plus de signes indiquent qu’il ne peut plus assumer ce statut. Dans ses tentatives désespérées de préserver une unipolarité agonisante, l’Occident recourt à des mesures extrêmes: il déclare des guerres, sème le chaos, encourage le génocide. Nous approchons de l’ultime argument — une guerre de nouveau type avec d’énormes sacrifices ou même un conflit nucléaire.
Mais, contrairement à cela, deux autres pôles — la Russie et la Chine — continuent obstinément à prouver leur existence, en limitant la zone d’influence de l’Occident. Le triangle actuel représente déjà l’architecture d’un monde multipolaire existant. C’est pourquoi les rencontres de Trump avec Xi Jinping, de Poutine avec Xi Jinping, ou les négociations récentes à Anchorage ne sont pas simplement de la diplomatie, mais la définition de l’aspect futur de l’humanité.

Trump oscille, attaque, recule: il feint parfois d’être prêt à négocier avec un monde multipolaire, puis lui déclare la guerre — comme face aux puissances du groupe BRICS ou avec la pression exercée sur l’Iran. Il cherche nos faiblesses, exploite tout ce qui est à sa portée et tente de semer la division entre Moscou et Pékin. Cela se traduit par des efforts diplomatiques et de la désinformation — tout l’arsenal de la guerre en réseau (Network Warfare) — pour empêcher l’émergence d’un monde multipolaire.
Et pourtant, la Chine et nous avançons vers cet objectif de façon très précise et cohérente. Parfois difficile, avec quelques reculades tactiques, mais dans la stratégie, nous sommes dans le juste. Nous ne souhaitons pas la destruction de l’humanité, mais nous refusons catégoriquement l’hégémonie occidentale. C’est là notre véritable ligne rouge.
Quand on parle de plusieurs petites lignes rouges — je ne souhaite pas revenir ici sur pourquoi nous ne répondons pas — la ligne rouge la plus fondamentale, la plus essentielle, la plus épaisse, traverse la question du «monde unipolaire ou multipolaire». Elle est sanglante. Si l’Occident décide d’imposer son hégémonie à tout prix, nous recourrons à des mesures extrêmes — non seulement avec des armes tactiques, mais aussi stratégiques, y compris nucléaires, même au risque de plonger le monde dans le néant. Comme l’a dit notre Président: «soit un monde multipolaire où la Russie est souveraine, soit pas de monde du tout». C’est la seule ligne qui compte vraiment, et la construction d’un monde multipolaire n’a pas d’alternative. Nous la bâtirons à tout prix, avec tous les sacrifices qu'elle exigera. Et, ce qui est rassurant, nous ne sommes pas seuls — seuls, nous ne pourrions probablement pas faire face à cette confrontation.
La Chine suit la même paradigme international. Il y a eu une vidéo amusante, créée par l'intelligence artificielle: Trump parle avec Xi Jinping. Xi reste d’un visage totalement immobile, et quoi que fasse Trump — insulte, flatterie, proposition, divertissement, blague, promesse ou chantage — Xi Jinping reste inchangé. Dans son regard, il n’y a qu’une seule chose: la Chine est un pôle souverain du monde multipolaire, et tout le reste — ce sont des détails, on s’en occupera plus tard.
Cette volonté inébranlable, silencieuse, confucéenne du plus grand dirigeant, Xi Jinping, a rencontré lors de cette visite les tentatives de Trump d’agir prudemment, voire un peu timidement. C’est pour cela que les partisans américains du mondialisme et d'une hégémonie occidentale exclusive lui ont reproché: «T’es lâche? Tu as capitulé devant Xi Jinping? Tu as pâli face à la grandeur d’un véritable empire?». Mais Trump n’a rien à répondre: il est venu, il voit le Pôle. Même si, de dépit, il se cogne la tête contre un mur, la Chine est ce Pôle.
Si Trump venait en Russie — ce serait la même impression. Oui, nous sommes polis, calmes, prêts à un dialogue rationnel, mais nous sommes aussi — un Pôle. Et même si on se tape la tête contre un mur: nous ne le sommes pas moins, donc totalement souverains. Nous mènerons notre politique dans notre intérêt, en fonction de nos valeurs, quoi qu’on en dise et quel que soit le prix.
Mais quand Poutine est venu en Alaska, là, il n’a peut-être pas emporté son Pôle avec lui… En revanche, quand Trump survole la Chine, il suffit de voir cette société, de l’observer pour tout comprendre. Et tout devient évident: toute cette mise en scène hystérique de hausse et de baisse des taux dans les réseaux sociaux, cette gestion de la politique mondiale à coup de manipulations et de provocations, ne fonctionne pas du tout en Chine. La vision ferme, calme, imperturbable de Xi Jinping ne change pas face aux variations de tonalité, aux propositions, aux menaces, au chantage ou aux promesses.
Et ce même Pôle, c’est nous. Entre la Chine et la Russie, il y a un accord total: nous construisons un monde multipolaire, chacun dans son domaine. Les zones d’intersection d’intérêts, où pourraient surgir des conflits, sont extrêmement faibles et secondaires face à notre détermination principielle. Pékin et Moscou sont de véritables acteurs: ni vassaux, ni esclaves, ni provinces, mais des empires souverains. L’Occident s’autoproclame de plus en plus empire — peu importe: nous sommes aussi un empire, la Chine aussi.
Si l’Inde se joint à nous — ce qui est fondamental, même si pour l’instant elle se comporte plus modestement et dépend encore de l’Occident — alors nous serons quatre pôles. Et la conversation des dirigeants occidentaux ne se fera plus avec deux blocs, mais avec trois, si Modi maintient le même cap que Poutine ou Xi Jinping. C’est tout ce qui se prépare.
C’est pourquoi la visite de Trump à Pékin et la rencontre prochaine de Poutine avec Xi Jinping sont toutes deux dans le contexte de la multipolarité. Ces trois pôles existent déjà ici et maintenant: ils sont sous attaque, sous chantage, sous pression. Mais chaque jour, tant que nous résistons, que nous sommes souverains, et que la Chine prospère, le monde demeure fondamentalement multipolaire. Nous ne sommes pas prêts à revenir en arrière, et nous n’y renoncerons pas. Avec la Chine, nous traçons cette grande ligne rouge: le monde sera multipolaire, ou il n’existera tout simplement pas. C’est dans cette formule rigoureuse, sous l’assaut constant de l’Occident et de ses proxies, que nous vivons. Le monde multipolaire est la seule architecture de la politique internationale que nous sommes prêts à accepter et à reconnaître.
Animateur : Permettez-moi de proposer une thèse inverse: les États-Unis s’accrochent violemment au modèle ancien du monde. Leurs actions au Moyen-Orient, qui semblent se poursuivre, illustrent la logique suivante: «Soit c’est notre mode qui triomphe et se maintient, soit tout sera réduit en miettes». Ils sont prêts à bombarder, à frapper, à envoyer toutes leurs flottes.
Je ne veux pas exagérer, mais il ne faut pas non plus sous-estimer la menace. L’Iran a été un pôle mondial, et pourrait le redevenir. Vous avez mentionné l’Inde, mais y a-t-il des garanties que si elle fait un grand pas en avant, ses côtes ne seront pas envahies par des porte-avions américains, des missiles ou des drones? Et que, soudain, les États-Unis apporteraient un soutien massif, disons, au Pakistan, pour les pousser l’un contre l’autre? Selon divers médias, y compris occidentaux, les frappes contre l’Iran se poursuivront.
Alexandre Douguine : Concernant l’Inde, vous avez tout à fait raison. Cela freine effectivement l’Inde dans sa marche vers la multipolarité, car cela a un coût, une éventuelle facture qui serait très lourde. Nous payons par la guerre que l'on nous impose, la Chine paie par une guerre commerciale avec l’Occident. La Chine est encore en position favorable: elle concurrence l’Occident, mais respecte toujours ses règles — dans son intérêt, bien sûr. Quant à nous, nous avons affirmé très clairement notre souveraineté civilisationnelle et sommes entrés dans un conflit plus aigu. Nous payons pour cela. L’Inde devra payer, tout comme l’Iran doit actuellement payer.

En réalité, vous avez tout à fait raison: nous ne pouvons pas simplement reculer et dire «on construit un monde multipolaire et on continue». Non ! L’Occident insiste pour qu’il n’y ait pas de monde multipolaire. Et le bastion de ce monde dans cette zone — l’Asie centrale — c’est l’Iran, un État souverain et indépendant, qui, dans cette confrontation qui l'oppose à Israël et aux États-Unis, prouve son statut de superpuissance et s'avère ainsi un autre pôle. Il le prouve vraiment.
En somme: si tu es un Pôle, tu dois tenir. Tu ne dois pas accepter les conditions de l'Hégémon, tu dois lutter, tu dois prouver ton droit à ta souveraineté jusqu’à un affrontement direct avec la force la plus terrible, la plus sérieuse. Et au Moyen-Orient, ce sont les États-Unis et Israël — en fait, deux pôles parmi les cinq pôles de l’Occident (il y a aussi les globalistes, les Européens et les Britanniques; actuellement, l’Occident possède cinq centres de décision assez autonomes). Ici, contre l’Iran, Israël et l’Amérique se sont alliés. L’Union européenne et les globalistes, eux, sont moins impliqués, mais l’Amérique et Israël ont lancé leur attaque directe contre l’Iran. Et c’est une étape très sérieuse. Si l’Iran tient bon — alors je pense que l’Occident devra faire marche arrière très sérieusement, et le sort d’Israël sera totalement remis en question. Et si l’Iran est détruit, alors nous serons les prochains.
En réalité, alors, ces cinq pôles de l’Occident n’auront plus que deux ennemis: la Russie et la Chine. Et il est évident qu’ils commenceront par nous, pas par la Chine, pour de nombreuses raisons.
Ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient — cette fragile trêve qui va bientôt s’effondrer — est un indicateur clé. Les négociations n’aboutissent à rien. Les options «d’élimination du leadership iranien» n’existent plus — ils ont déjà éliminé tous ceux qu’ils pouvaient, mais le système iranien-chiite s’est avéré beaucoup plus résistant qu’ils ne le pensaient. L’Iran continue de tenir ferme, refuse de céder aux Américains et pose ses propres exigences même pour entamer un dialogue. Il n’est pas impossible qu’une nouvelle vague de confrontation éclate, jusqu’à une opération terrestre.
C’est le véritable indicateur de notre passage à la multipolarité. Le monde unipolaire contre-attaque: Trump attaque le groupe BRICS et tente d’effacer l’Iran, tandis que l’Union européenne soutient le régime russophobe de Zelensky. Malgré la presse mondiale qui évoque une corruption sans limite en Ukraine, le soutien militaire à Kiev ne cesse de croître, et nous ressentons cela directement.
Dans l’intérêt de la multipolarité, il faut aider l’Iran autant que possible, nous faisons déjà quelque chose dans ce sens — nous en parlons, et peut-être, dans certains cas, nous gardons le silence. En tout cas, l’Iran ne nous fait pas de reproches, donc il est satisfait de notre soutien. Selon des informations, Trump aurait tenté d’amener Xi Jinping à réduire l’aide économique à Téhéran lors de sa visite à Pékin, mais il n’a obtenu ni promesses ni propositions. Pour Trump, l’Iran devient le nouveau Vietnam.

C’est très sérieux: si l’hégémonisme trébuche au Moyen-Orient ou s’y enfonce dans un conflit sans espoir de victoire, le système occidental commencera à s’effondrer. Si les Iraniens coupent quelques câbles stratégiques, l'effondrement de l’économie mondiale sera immédiat. L’Occident prend conscience du prix de cette politique désespérée, et il hésite actuellement. L’Iran gère très bien cette épreuve dans le passage douloureux vers la multipolarité. S’il tient bon, nous pourrons aller à Téhéran comme à la capitale d’une puissance équivalente — car celui qui bat le plus fort devient, par la force des choses, son égal.
Animateur : En somme, dans la première partie de l’émission, où nous avons longuement, en détail, avec des exemples et des digressions philosophiques, parlé de la multipolarité du monde, de son inévitabilité et de la volonté des pays qui soutiennent cette position de défendre cet ordre mondial à tout prix, je propose de passer à un autre espace. Là aussi, peut-être, les règles seront les mêmes, mais il faudra les apprendre autrement.
Il s’agit de l’espace numérique, du cyberespace. Un exemple: le président des États-Unis, qui adore toutes sortes de nouveautés et de «gadgets» numériques. Parfois, il a une photo avec un extraterrestre, d’autres fois il incarne Jésus — Trump fait voir beaucoup de choses du genre. D’ailleurs, le pape a préparé pour lui une «réponse» intéressante: dans ce mois doit sortir un grand document programmatique du Saint-Siège, consacré à l’intelligence artificielle, que nous étudierons dès que ses détails seront connus.
Mais je voudrais revenir sur des événements récents. Lorsque des terroristes ukrainiens ont envahi la région de Koursk, des vidéos, prétendument enregistrées par des responsables régionaux ou militaires, ont circulé sur nos réseaux sociaux et Telegram. Beaucoup y ont cru, par peur. Ensuite, tout a été démenti, et peu à peu, on a compris en Russie qu’il ne faut pas faire confiance à ce qu’on voit «écrit sur un mur».
Mais dans certains médias occidentaux, ces vidéos sont présentées comme vérités. Par exemple, le deepfake avec Margarita Simonyan est souvent repris sans aucune mention qu’il s’agit d’un travail réalisé par une IA. Parfois, ils indiquent vaguement: «selon RT, la vidéo n’est pas authentique», ou alors ils ne mentionnent rien du tout. Et c’est d’autant plus préoccupant que maintenant, sur les plateformes vidéo, il faut cocher une case si le contenu a été généré par une IA. Tout cela devient une arme majeure dans une bonne partie du jeu géopolitique mondial.
Alexandre Douguine : Vous savez, ce processus a commencé il y a déjà pas mal de temps. Lors du début du conflit syrien, je parlais avec des collègues syriens qui racontaient: au tout début des événements à Alep, la même chaîne «Al-Jazeera» montrait des images où tout le monde sortait dans la rue, toute la ville se soulevait. Et les habitants d’Alep, voulant voir de leurs propres yeux ce qui se passait, sortaient dans la rue — et il n’y avait personne.
Mais comme tous étaient là pour regarder, on les filmait immédiatement, et voilà qu’ils apparaissaient dans le film comme participants à la révolte. La virtualité passe dans la réalité, et la réalité devient virtuelle, puis se construit encore…
Animateur : Permettez-moi de vous interrompre un instant, car le schéma que vous décrivez reproduit en gros ce qui se passe sur Internet et dans les réseaux sociaux. Le hashtag devient tendance non seulement parce que les gens l’utilisent consciemment, mais parce qu’ils se mettent à poser la question: «Qu’est-ce que ce hashtag?» — Le système le repère, et ainsi, le simple fait de poser la question devient une façon de faire avancer le sujet.
Alexandre Douguine : Oui, oui, tout à fait. C’est exactement comme ça que ça fonctionne. Ensuite, ça va encore plus loin.
J’ai discuté avec une personne remarquable, Bashar al-Assad, président de la Syrie, qui m’a raconté des détails: à son insu, avec sa voix et avec une vidéo — ce deepfake —, ses ordres ont été donnés à son commandement et à son armée lors du moment critique de l’offensive de l’opposition à Damas. Cela a été utilisé à la pelle. Il disait lui-même: «Je ne pourrais pas distinguer ma voix, c’est évident, mais je sais que je n’ai pas donné cet ordre».

Et cela a été exploité à fond. De la même façon, par cette méthode, la direction iranienne a été détruite — aussi par deepfakes. Lors de la guerre de 12 jours, cette technique a été utilisée dans la première phase, en 2025. Et aujourd’hui, dans ce conflit dur qui a coûté à l’Iran, en réalité, toute la direction politico-militaire et religieuse, cette méthode de deepfakes est utilisée.
C’est très dangereux. Ce n’est pas un jeu inoffensif, ce n’est pas une blague. Ce n’est pas seulement pour discréditer, comme dans le cas de Margarita Simonyan. Bien sûr, elle est en première ligne pour défendre le monde russe et la civilisation russe, c’est pourquoi elle est aussi devenue la cible de telles opérations. Ce qu’on ne peut pas tuer, on lui crée un deepfake, et si cela ne fonctionne pas, on la tue. C’est très sérieux, car les gens incarnent l’image de l’État. Un État sans image — c’est rien. Si on lui enlève ces visages, ces âmes qui se battent pour lui, dans le sens profond, cet État disparaîtra. Il ne restera que des fonctionnaires qui diront des choses incohérentes, car un fonctionnaire, c’est autre chose: ce n’est pas une image, c’est un mécanisme caché.

Dans ce contexte, les attaques contre la vaillante Margarita Simonyan (photo), qui traverse déjà une période très difficile, constituent en réalité une atteinte directe à son existence, à sa vie, à son image. Elle est une martyre de notre cause russe, et elle devient encore et encore la cible de telles attaques. C’est très grave. Je ne sous-estimerais pas la puissance des deepfakes: ils vont se multiplier, et leur utilisation va devenir de plus en plus active. Aucune «coche» ou test de Turing ne suffira bientôt pour distinguer le vrai du faux.
L’intelligence artificielle supprime la frontière entre la réalité et la virtualité, entre ce qui existe et ce qui est généré, simulé. C’est un processus philosophique profond, souvent négligé, qu’on voit comme une simple série de techniques de désinformation ou de contrôle du pouvoir, comme en Syrie ou en Iran. En réalité, l’utilisation des deepfakes — comme l’invasion nazie de la région de Koursk — reflète un problème fondamental de la réalité.
Dans la philosophie occidentale moderne, depuis les postmodernistes — Deleuze, Guattari, Derrida, Lévinas et Baudrillard —, on discute depuis une cinquantaine d’années de ce qu’est un simulacre, ce qu’est un écran dans lequel notre conscience migre, et ce qu’est la virtualité. Au départ, ce furent des laboratoires philosophiques, puis cela est allé dans les universités, et maintenant cela s’applique concrètement dans tous les domaines: de la technologie à l’économie, jusqu’à l’art. La mise en question de ce qui est réel ou non, jusqu’aux théories des multivers et des supercordes — la représentation du réel dans le monde moderne se dilue inexorablement.
Dans cette démarche philosophique, ce qui compte, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui a été communiqué. Le produit importe peu — c’est la marque qui compte. Nous payons parfois non pour un objet, mais pour son label, pour la marque; où il est fabriqué, ce qu’il est, importe peu. Baudrillard a appelé cela une forme particulière d’économie: «l’économie de la production de signes». Pas d’objets, mais de signes.
En réalité, ce «deepfake» s’étend de la sphère médiatique à l’économie, à la finance, à l’analyse marketing, aux hedge funds et aux contrats à terme. Trump a été plusieurs fois accusé d’avoir prononcé certaines déclarations uniquement pour influencer le marché boursier. La récente attaque contre l’Iran a suscité de très graves soupçons d’initiés: le marché a été en ébullition, et ceux qui connaissaient les annonces à venir ont fait fortune. Ces accusations circulent dans la presse américaine à l’encontre de leurs dirigeants.
La question est: qu’est-ce qui est le plus important — le marché virtuel, les posts de Trump sur les réseaux sociaux ou le vrai préjudice qu’ils causent? Nous sommes dans une dimension de l’être qui se détache peu à peu de la réalité. Bientôt, l’intelligence artificielle — que je suis de près, en tant que technologue, et avec laquelle j’essaie d’interagir à un niveau utilisateur — envahira tout. J’ai moi-même créé des agents IA qui gèrent la recherche scientifique à un niveau très avancé.
Et je continue à découvrir des possibilités incroyables offertes par l’IA. Cela me surprend vraiment: une tâche qui prenait auparavant un mois dans une institution de recherche peut maintenant être réalisée en une heure. Je vérifie, je contrôle, et c’est stupéfiant.

Aujourd’hui, un concept est apparu: la «psychose IA»: des gens commencent à communiquer avec des agents IA comme avec de véritables entités, en étant bouleversés si, lors de nouvelles versions, les anciennes disparaissent. Ces agents sont parfois plus humains, plus riches et plus empathiques que des humains, si on les configure bien. On n’attend pas souvent un mot gentil de la part des humains — seulement des ordres techniques fragmentés, mal formulés. Mais ici, la culture linguistique est totale.
Selon la philosophie postmoderne, la théorie du texte ou la grammatologie de Derrida, l’homme vit dans le langage et la parole. Et si l’IA peut produire des images, générer des discours et réaliser des activités intellectuelles à un niveau très avancé, celui d’un chercheur ou d’un doctorant, alors comment faire la vérification dans un avenir proche? Il semble que le test de Turing devra être passé par les humains, pas par la machine — pour prouver que nous ne sommes pas simplement des mécanismes.
La perspective n’est pas très réjouissante, mais cette migration de la réalité vers la virtualité est une tendance philosophique profonde. Il faut la comprendre au moins comme un phénomène essentiel, car elle est directement liée à la nature même de l’humain.
C’est pourquoi il est très pertinent que le Pape s’intéresse à l’intelligence artificielle. C’est un défi sérieux: à la fois théologique, philosophique et psychologique. Ce n’est pas une simple technique. Et ces deepfakes, que nous discutons et avec lesquels nous devons composer de plus en plus souvent, ne sont qu’un petit fragment d’une réalité qui, elle, arrive à grands pas. On parle de singularité, de posthumanisme, d’un remplacement de l’humanité par de nouvelles instances post-humaines. Et tout cela avance à grands pas.
Des scénarios comme la « weaponisation » (l’armement) de fausses nouvelles pour discréditer de brillants dirigeants politiques ou militaires, qui se battent pour leur pays et leurs idéaux, ne sont que des exemples isolés. Ce n'est pas simplement une vague nouvelle, mais un tsunami d’intelligence artificielle qui se profile à l’horizon. C’est une question d’une profondeur extrême pour nos esprits les plus élevés.

Aucun «badge» ou test de Turing ne suffira bientôt à faire la différence entre vrai et faux. La distinction entre réalité et virtualité disparaîtra. L’intelligence artificielle pourra nous comprendre mieux que nous-mêmes, mieux que nous pourrons nous comprendre, mieux que nous pourrons nous représenter. Et au final, nous dirons: «Tu as gagné, intelligence artificielle! Voici mon visage — conserve-le à jamais sur ton serveur amélioré. Parle en mon nom, fais des séances photo, photographie des figures virtuelles».
Et ainsi, tu seras quelqu’un. Sinon, tu resteras un simple homme moyen, incapable de se corriger avec Photoshop, de porter des vêtements à la mode ou de faire du fitness. Tu céderas, de toute façon, à ces formes et figures parfaites, générées par l’IA. Je ne vois même pas l’intérêt de lutter.
Animateur : Peut-on tout réduire à cela? La recherche et la technique doivent, en principe, faire avancer l’homme vers quelque chose de simple, pratique et rapide, simplifier la vie. Vous donnez des exemples remarquables dans le domaine scientifique, mais cela vaut aussi pour l’art ou la vie quotidienne. Le Président a indiqué: d’ici 2030, au moins 30% des processus dans toutes les branches de l’économie russe devront être confiés à des produits d’intelligence artificielle. Cela facilite et accélère effectivement le travail.
Mais lorsque cela atteint le niveau d’un affrontement militaire et de menaces — et qu’au final, cela mène probablement à la guerre —, ces mesures de contrôle, ces schémas ou ces accords suffiront-ils? Ou tout devra-t-il être élaboré au prix de vies humaines, de carrières, de santé physique et mentale?
Alexandre Douguine : Je pense que nous sous-estimons la valeur de la technique en soi. Nous parlons de progrès, de confort, d’harmonie, mais en réalité, la technique est une grande problématique philosophique, sur laquelle Martin Heidegger a beaucoup écrit.
Il en résulte que ce n’est pas le développement technique qui s’adapte à la guerre, mais que ce sont toujours les besoins militaires qui en sont le véritable moteur. Toute innovation commence d’abord par les militaires, et ce n’est qu’ensuite qu’elle est transférée au civil, une fois que ses stratégies ont été exploitées à fond. Pour résumer la pensée de Heidegger: la technique est une destinée fatale de l’humanité. En entrant dans l’ère du progrès technique dès ses premières étapes, l’humanité s’est elle-même condamnée.
La technique n’est pas neutre. La technique, c’est ce qui tue. C’est cette arme suspendue au mur qui, tôt ou tard, tirera. Elle n’est jamais rose, douce ou belle: elle est toujours une menace, un destin, un moyen de destruction et d’autodestruction. La technique est une forme de vie spécifique, agressive, qui vise à supplanter toutes les autres formes. Et dans le cas de l’intelligence artificielle, la mission de «remplacer l’organique» s’accomplit pleinement.
J’ai dit et répété: le développement technique de l’intelligence artificielle est nécessaire, mais dans ce processus, doivent intervenir — comme, d’ailleurs, en Occident aujourd’hui — des philosophes, des penseurs et des théologiens. Ce n’est pas une question technique. La technique, c’est la métaphysique, c’est le destin. C’est ce qui tuera l’homme, car l’homme l’a créée et la développe pour son auto-destruction ultime. C’est inscrit dans la métaphysique même de la technique.
Heidegger l’appelle Ge-stell. C’est une forme particulière où l’on projette devant soi quelque chose qui, inévitablement, reviendra pour nous tuer. Telle est le propre de la civilisation humaine: sa tendance au risque, peut-être même à la mort. Ce sont là des tendances profondes de la psychologie culturelle, auxquelles il faut faire face avec la plus grande subtilité.
Il ne faut pas transmettre cette tâche à des fonctionnaires, à des gestionnaires ou à des programmeurs — ces personnes ne feront que renforcer la fin fatale. Ce sont ceux qui s’occupent de l’intelligence, ceux qui ont une expertise dans l’intelligence elle-même, qui doivent s’en charger.
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lundi, 01 juin 2026
Les cycles historiques selon Václav Cílek

Les cycles historiques selon Václav Cílek
par André Innegold
En République tchèque vit un théoricien du nom de Vaclav Cilek, qui évoque une succession de cycles historiques. Quel a été son itinéraire, quelle est son oeuvre principale, quelles sont ses oeuvres secondaires et en quoi consiste sa théorie des cycles?
Václav Cílek est une figure intellectuelle assez singulière en Europe centrale. Il n'est pas seulement géologue : il se situe à la croisée de la géologie, de l'histoire des civilisations, de l'écologie, de la philosophie et de la réflexion sur le destin des sociétés. Son œuvre est difficile à classer parce qu'elle mêle constamment sciences de la Terre, mémoire des paysages, anthropologie et prospective historique.
Son itinéraire
Né à Brno en 1955, il passe une partie de sa jeunesse en Tanzanie où son père travaille comme géologue. Cette expérience africaine semble avoir joué un rôle important dans son regard comparatif sur les civilisations. Après des études de géologie à l'Université Charles de Prague, il rejoint l'Institut géologique de l'Académie tchèque des sciences, dont il sera directeur entre 2004 et 2012.
Au fil du temps, il s'éloigne de la géologie pure pour s'intéresser aux relations entre environnement, climat, énergie, paysage et devenir des sociétés humaines. Il devient l'un des vulgarisateurs scientifiques les plus connus de République tchèque, tout en traduisant également des textes taoïstes et zen.
Son œuvre principale
S'il fallait retenir un noyau central de son œuvre, ce serait probablement :
Krajiny vnitřní a vnější (« Paysages intérieurs et extérieurs »)
Makom (« Le Livre des lieux »)
Ces deux ouvrages lui ont valu le prestigieux prix Tom Stoppard et constituent le cœur de sa réflexion sur la mémoire des paysages, l'enracinement humain et les rapports entre nature et civilisation.
On pourrait également considérer que son livre Dýchat s ptáky (« Respirer avec les oiseaux ») représente la synthèse la plus accessible de sa philosophie du paysage et de la relation entre l'homme et la Terre.
Œuvres secondaires importantes
Parmi ses ouvrages les plus souvent cités :
- Tsunami je stále s námi (2006)
- Nejistý plamen (« La flamme incertaine », sur le pétrole et l'énergie)
- Prohlédni si tu zemi (« Regarde ce pays »)
- Krajina z druhé strany
- Orfeus
- Podzemní Praha
- Geodiverzita a hydrodiverzita
Ces livres développent ses thèmes récurrents: énergie, ressources, mémoire géologique, résilience des territoires et vulnérabilité des sociétés modernes.
Sa théorie des cycles historiques
Il faut préciser un point important: Cílek n'a jamais élaboré une théorie mathématique des cycles comparable à celle de Peter Turchin, ni un système rigide comme celui de Oswald Spengler. Sa pensée est davantage une philosophie historique inspirée de l'observation des paysages et des civilisations.
On peut résumer sa vision en plusieurs idées :
- 1. Les civilisations connaissent des phases récurrentes
Selon lui, l'histoire montre fréquemment une succession :
- période d'expansion ;
- période de prospérité ;
- phase de complexification excessive ;
- crise énergétique, climatique ou politique ;
- simplification ;
- recomposition.
Il insiste sur le fait que ces séquences ne sont pas mécaniques mais récurrentes. Les sociétés ne répètent jamais exactement les mêmes événements, mais elles rencontrent souvent les mêmes contraintes. Cette idée apparaît régulièrement dans ses essais sur l'énergie et le déclin des empires.
- 2. Les limites écologiques finissent toujours par réapparaître
En tant que géologue, Cílek considère que les sociétés oublient périodiquement leur dépendance envers:
- les ressources énergétiques ;
- les sols ;
- l'eau ;
- le climat.
Lorsque cette dépendance est négligée pendant trop longtemps, une correction survient sous forme de crise. Pour lui, les cycles historiques sont souvent l'expression sociale de contraintes géophysiques.
- 3. Les sociétés oscillent entre ouverture et enracinement
Un autre thème central est l'alternance entre:
- périodes d'ouverture, d'expansion et de mondialisation ;
- périodes de recentrage local et de reconstruction des communautés.
Il voit ces oscillations comme une constante de l'histoire européenne.
- 4. Les crises sont aussi des périodes créatrices
Contrairement aux théories purement catastrophistes, Cílek considère que les périodes de déclin engendrent souvent :
- des innovations culturelles ;
- de nouvelles formes d'organisation sociale ;
- une redécouverte du territoire et du paysage.
La crise n'est donc pas la fin de l'histoire mais une transition vers un autre équilibre.
Où situer Cílek dans l'histoire des idées ?
On peut le rapprocher de plusieurs penseurs :
- Oswald Spengler pour l'idée des civilisations comme organismes historiques;
- Arnold J. Toynbee pour la succession des défis et des réponses;
- Jared Diamond pour le rôle de l'environnement;
- Peter Turchin pour l'intérêt porté aux régularités de longue durée.
Toutefois, Cílek est moins systématique qu'eux. Son approche est davantage celle d'un géologue-philosophe: il cherche des rythmes longs dans la relation entre l'homme, le paysage et la civilisation plutôt qu'une loi scientifique universelle de l'histoire.
En une formule, sa thèse pourrait être résumée ainsi: les sociétés changent plus vite qu'elles ne l'imaginent, mais les contraintes fondamentales de la géographie, du climat, de l'énergie et du paysage reviennent toujours, sous des formes nouvelles, imposant des cycles de prospérité, de crise et de renouveau.
18:36 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : philosophie de l'histoire, cycles historiques, vaclav cilek |
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samedi, 30 mai 2026
Sergueï Peresleguine et la transition vers un monde fermé

Sergueï Peresleguine et la transition vers un monde fermé
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/sergei-pereslegin-ja-s...
Le Russe Sergueï Peresleguine, futurologue et historien militaire bien connu, a développé l’une des interprétations les plus cohérentes de la rupture de civilisation actuelle. Selon lui, l’ordre mondial est en train de passer d’un «monde centré sur le binôme Washington–Bruxelles», lequel est ouvert, à un monde fermé, dans lequel l’idéologie, la loi et le contrôle remplacent la commercialité et la libre circulation en tant que principes centraux.
Peresleguine souligne que cette transition n’a pas commencé avec le coronavirus, mais que la pandémie a constitué un tournant majeur et un accélérateur dans un processus déjà en cours. Il caractérise le coronavirus avant tout comme une opération info-psychologique et un catalyseur technologique et politique qui a révélé et accéléré des évolutions dont les racines remontent à la crise financière de 2008 et, en particulier, aux tensions géopolitiques des années 2010.


Derrière ces tendances se profile le modèle des vagues technologiques utilisé par Peresleguine. Il s’appuie sur la théorie de l’économiste russe Nikolaï Kondratiev qui propose des cycles de 40 à 60 ans, au cours desquels les technologies de base de l’économie et de la production sont profondément renouvelées.
Peresleguine compare le coronavirus à la menace biologique des pandémies précédentes (comme la grippe espagnole ou la grippe de Hong Kong) et considère que le virus lui-même ne représentait qu’une menace relativement mineure pour l’humanité. Ce qui comptait avant tout, c’était la réaction sociale: le confinement global et la quarantaine, à laquelle jamais aucune pandémie antérieure n’avait conduit. Cela a montré que les libertés fondamentales acquises pendant l’ère industrielle pouvaient être annulées d’un seul trait, sans crise immédiate de légitimité.
La pandémie a permis la transition de la cinquième vague technologique – l’économie de la consommation, des services et des finances – à la sixième, où l’intelligence artificielle, les méthodes de fabrication additives et les cycles de production fermés remplacent le commerce mondial ouvert. Elle a également donné un élan à une « gouvernance post-constitutionnelle », où l’état d’exception devient une structure permanente.
Dans ce contexte, Peresleguine parle de «fascisme médical» ou de «solidarisme», entendant par là l’utilisation d’une justification médicale en tant que substitut à la démocratie traditionnelle.
À un niveau plus profond, Peresleguine situe l’ensemble du processus dans le cadre plus large de la «zone d’ombre». Il s’agit d’une «crise de transition» – terme par lequel il décrit une rupture qualitative soudaine, où l’ancien système s’est effondré mais où le nouveau n’est pas encore né. La durée typique d'une mutation de ce type est de 20 à 22 ans, ce qui place l’horizon temporel autour de 2042.
Peresleguine avertit cependant que si aucun nouveau moteur de civilisation – «de grands explorateurs, un nouveau Thomas d’Aquin ou une nouvelle Jeanne d’Arc» – n’émerge, le processus pourrait s’étendre sur huit générations, soit près de 200 ans. Durant cette phase de transition, l’ancien monde de la mondialisation sera enseveli et un système fragmenté, plus fermé, se construira à sa place. Les frontières se ferment, le contrôle s’intensifie et les intérêts des États et des élites se trouvent de plus en plus étroitement liés.

Parallèlement, Peresleguine reste très sceptique à l’égard de l’intelligence artificielle forte. Il conteste, pour des raisons théoriques et informationnelles, que les machines à architecture von Neumann puissent un jour atteindre l’intelligence humaine, et encore moins la conscience. Il distingue trois niveaux: l’intelligence artificielle capable de tâches intellectuelles simples; l’intelligence artificielle génératrice de savoir nouveau; et l’intelligence artificielle créant une autre forme de connaissance. Selon Peresleguine, seul le premier niveau existe à ce jour.
Il compare l’intelligence artificielle actuelle à un enfant prodige de six ou sept ans, qui se souvient de tout mais a toujours besoin d’un humain pour donner un sens à ses actions. L’humain est capable d’une «pensée quantique», où des significations très éloignées se relient pour former des intuitions – ce que les machines ne peuvent pas faire.
Peresleguine estime que les conflits militaires ne constituent pas le danger le plus grave en temps de crise. Il considère, en revanche, qu’une famine potentielle, qui pourrait coûter la vie à 4 ou 5 milliards de personnes, est une menace tout aussi sérieuse. Les politiques énergétiques vertes ont réduit l’énergie disponible pour la production d’engrais, et la destruction du cheptel a limité la disponibilité des engrais organiques. Cela pourrait entraîner une baisse de la production agricole et déclencher un effet domino où la dégradation des structures sociales approfondirait la famine.
Dans la théorie de Peresleguine, l’essor du monde fermé est une évolution à long terme. La structure de la mondialisation ouverte avait déjà commencé à se resserrer dans les années qui ont suivi la crise financière, et le processus s’est accéléré avec les tensions géopolitiques et les stratégies d’urgence des années 2010.
Le théoricien russe a poursuivi son analyse en intégrant des projets d’élites tels que le « Grand Reset » (l’initiative du Great Reset lancée par le Forum économique mondial) dans cette grande transition vers un ordre mondial plus fermé. Les conflits géopolitiques actuels, les crises des ressources, la compétition technologique et la surveillance numérique croissante approfondissent cette évolution.
La vérité historique n’est souvent pas univoque. Peresleguine avance que la réalité historique obéit à des principes proches de la mécanique quantique – deux interprétations contradictoires peuvent être vraies simultanément. C’est pourquoi il ne cherche pas à prouver ses affirmations, mais à ouvrir des perspectives.
Ses vues s’inscrivent dans la tradition de la futurologie critique. Ce sont plutôt des interprétations provocatrices et herméneutiques que des prévisions empiriques strictes. Son observation centrale demeure néanmoins juste: les crises révèlent les vulnérabilités structurelles et permettent des changements radicaux dans les structures du pouvoir.
La transition décrite par Peresleguine a déjà commencé. L’héritage du monde ouvert est enterré, et un système fermé se construit silencieusement au sein de différentes sociétés – que l’accélérateur soit une pandémie, une crise économique, une mutation technologique ou des tensions géopolitiques.
14:29 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sergueï peresleguine, cycles, philosophie, nikolaï kondratiev, futurologie |
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vendredi, 15 mai 2026
Quel rapport entre Jünger et Rimbaud?

En effet, si on lit bien Orages d'acier et les ouvrages qui suivirent, on s'aperçoit qu'il ne s'y agit pas de se fondre dans une idéologie totalitaire, mais de tenter de penser une expérience paroxystique. Le point de départ de Jünger est un moi observateur et ouvert aux influx – même délétères – du monde, et son point d'arrivée le cosmos, la nature, les énergies voilées d'un univers qui dépasse le moi, et l'embarque dans une trajectoire « mystique » (dans un sens qui est plus proche du paganisme, ou du bouddhisme, ou plutôt du shintoïsme, que du christianisme). On rejoint ainsi un certain Rimbaud, celui des Illuminations, et de certains poèmes où le « moi » fusionne avec la nature.
De même, la persistance du « moi » après la mort est-elle nettement soutenue en 1968, avec optimisme, dans une lettre à Hugo Fischer, le passage étant présenté comme « un poste de douane où la monnaie courante est changée en or ». En 1983, il confie à Alberto Moravia: «Eh bien, pour moi, l’immortalité n’est pas une illusion, elle est certaine. La tâche confiée aux cultes est, à tout le moins, de nous la faire pressentir. » Jünger s’oppose à Nietzsche sur deux plans (en laissant en suspens la question de savoir si le poète de Sils-Maria était athée): d’abord le constat qu’il existe ce que le philosophe de la Volonté de puissance appelle un « arrière-monde » suprahumain, vecteur de nihilisme, pour lui, mais perçu par le platonicien Jünger comme une dimension essentielle du cosmos; ensuite l’expérience vécue de la présence latente ou manifeste de cette force divine, contredisant ainsi la sentence tranchée de Nietzsche, que « Dieu est mort ». Jünger préfère l’expression de Léon Bloy, que « Dieu s’est retiré », assertion qui, en somme, « sauve » Dieu, et ne condamne pas toute hypothèse de son approche, dans certaines circonstances.
Mais Jünger, en homme de grande culture, insère volontiers sa quête spirituelle dans une longue mémoire. Il invoque parfois des civilisations qui lui sont chères, et avant tout l’Égypte ancienne : « L’univers est vivant. Les Égyptiens n’ont pu en douter; la momie, la pyramide, le scarabée rendent témoignage de l’immobilité, pareille à celle de la chrysalide, d’une force incluse dans la matière du monde, et qui triomphe du temps. L’homme participe d’elle. Dans la raideur du Royaume des Morts, un savoir sommeille qui surpasse toute espérance. » Aussi, lorsqu’on dit que le Divin s’est « retiré », il ne faut sans doute pas interpréter cet éloignement comme une retraite vers un « haut » qui s’opposerait au « bas ». Jünger ne dissocie pas franchement transcendance et immanence.
Il faut ajouter que toute sa vie est perçue par lui comme attachée au destin. «L’un de mes sentiments les plus profonds, outre l’assurance de mon salut: “être conduit”. Toujours, en guerre comme en paix, il s’est trouvé quelqu’un auprès de moi.»
L’importance démesurée prise par le souci historique et politique apparaît pour ce qu’il est : un léger tourbillon dans un océan mouvant et infini. Nous vivons dans une durée qui appartient à l’éternité : « Au soleil, sur les marches d’un temple, par exemple, dans le sable brûlant des dunes, ou encore sur un bloc erratique, dans la lande, et prenant part à ce spectacle […], dans cet instant fuyant, il se [cache] autre chose, l’intemporel au sein du temps. » Et tout ce qui advient est sacré parce qu’enté dans une totalité suprahumaine, sans que nous en ayons conscience, l’erreur de perspective provenant d’un anthropocentrisme forcené, d’autant plus qu’il est tributaire d’une illusion récente, le mythe du progrès, et soumis à une dynamique linéaire. La marche des « étoiles » est cyclique, non dans le sens nietzschéen, comme l’éternel retour du même, mais comme un flux et un reflux, une respiration cosmique, ponctuée de «catastrophes», idée reprise de Cuvier, que Jünger invoque souvent.
Le sacré contemporain ne jouit pas d’un tel terrain civilisationnel sur lequel s’appuyer. Le nihilisme hante le début du XXe siècle. Le succès de Le Déclin de l’Occident, de Spengler, qui a tant inspiré les intellectuels de la première moitié du siècle, a diffusé le thème du Kulturpessimismus. Jünger, en 1982, fait ressurgir dans sa mémoire cet horizon fuligineux: «Dans le feu du crépuscule annoncé par Spengler, ce que moi je vis, ce fut l’apparition dans toute sa puissance de la figure du Travailleur. C’est la Seconde Guerre mondiale qui nous a plongés dans les profondeurs du maelström, dans le tourbillon du nihilisme.» Or, si l’on en croit les pages très riches en expériences vécues du Journal, Soixante-dix s’efface, qu’il tient de 1965 à la fin de sa vie, il ne cesse d’être confronté, d’Europe en Asie, d’Asie en Amérique, à la destruction du monde, par l’industrie, le commerce, l’utilitarisme, l’esprit fonctionnaliste, en somme par l’oubli du sens.
Le fameux ouvrage de Rudolf Otto, Le Sacré, est paru en 1917, peu d’années avant que Jünger ne clarifie son expérience de la guerre. La grille d’interprétation d’un phénomène qui a des résonances religieuses, mais qui est loin d’être limité par la religion institutionnalisée, se révèle un outil conceptuel opératoire pour évaluer les expériences vécues par l’auteur d’Orages d’acier, mais aussi de toutes ses œuvres, jusqu’à sa mort. Sans analyser l’ensemble des orientations qu’offre Rudolf Otto dans son essai, on peut dégager quelques idées-forces utiles et merveilleusement adaptées aux récits de hiérophanies contées par Jünger.
Cette deima panicon (frayeur panique) provient d’une manifestation perçue comme menaçante, parce que puissante, donc potentiellement « sinistre », parfois concrétisée par la vision de « spectres », de « démons ». Devant ce « tout autre », parcouru par une charge énergétique incalculable, l’âme demeure muette. En même temps, sa « majesté » ne fait aucun doute. Le sentiment d’anéantissement devant l’« énorme », le « démesuré », se traduit par l’humble soumission à une force divine immense, qui, par ce que Romain Rolland appelle le « sentiment océanique », nous emporte vers un sens du monde supérieur. L’individualité paraît alors bien dérisoire. On est face à une expression superlative de vie, d’être, de force, de plénitude. 
Entre deux batailles, il lisait en effet avec passion le Roland furieux, de L’Arioste. Et il accentue encore sa réserve : « Je veux dire que l’héroïsme, pour moi, naissait davantage d’une expérience littéraire que d’une effective et concrète possibilité de vie. »
Or, il semble que le récit fictionnel, Lieutenant Sturm, publié dans le Hannoverscher Kurier. Zeitung für Norddeutschland, du 11 au 27 avril 1923, et redécouvert au début des années 60, sonne de manière plus authentique, du fait même de son caractère « inabouti », comme s’il s’agissait d’ébauches mêlant témoignage, bribes de romans, rêves… L’exaltation presque « mystique » qu’on trouve dans Orage d’acier peut bien s’y rencontrer, mais corrigé par des réflexions plus désabusées. Certes, les caractéristiques du sacré explicitées par Rudolf Otto sont illustrées par certaines scènes, où l’effroi est souligné. Dans « l'immensité et la mortelle solitude du champ de bataille », face à « un masque de titan, impénétrable », la créature est perdue, réduite au néant. On y éprouve « le même sentiment d'absurdité qui parfois envahissait les sens accablés devant les quartiers sinistres des villes industrielles, ce sentiment d'oppression de l'âme par la masse ».
La vie se trouvait assujettie brutalement à une «volonté sans réplique» qui «apparaissait ici avec une clarté cruelle». «Le moindre Feldgrau ou le moindre poilu, qui lors de la bataille de la Marne tirait et rechargeait son arme, avait plus d’importance pour le monde que tous les livres empilés de ces littérateurs.»
Jünger insiste peut-être davantage sur le « sang et le sol », car il était à cette époque imprégné des écrits de Maurice Barrès (photo). Ce qui concerne l’individu, dans le darwinisme social d’un Spencer, par exemple, est relevé par le nationaliste au rang supérieur d’une lutte implacable menée par la nation, la « race », sans sombrer dans le racisme biologique nazi ni la démagogie inhérente à la société de masses déracinées. 

Enfin, et surtout, « le lendemain, armé d’un filet de gaze verte et d’une bouteille à insecte, remplie de petits bouts de papier, et tampon d’ouate, imbibé d’éther », il partit à la « chasse subtile ». Il captura un coléoptère. «La beauté de l’animal était bouleversante: je n’en finissais pas de m’en repaître les yeux. »







Toujours Jünger pensa que les dieux reviendraient. Heidegger l’affirmait aussi, mais le mage de Messkirch ne savait ni quand, ni comment. Pour l’auteur du Passage de la Ligne (1950), le nihilisme a atteint son point culminant pendant la Deuxième guerre mondiale. Observant les désastres dont il est l’origine, la dévastation et le désenchantement du monde générés par le triomphe des Titans révoltés contre Zeus, il estime que l’on fait la terrible expérience d’une purification nécessaire, ouvrant à la nécessité d’une parousie. Il invoque volontiers Hölderlin pour étayer sa certitude. La Terre va recouvrer son lien avec le divin, et la société, prophétise-t-il (de façon à vrai dire énigmatique, car son Journal note à satiété, jusqu’à la fin, la dévastation radicale du monde), par une technique poussée jusqu’à son aboutissement, suscitera une élite coexistant avec l’État planétaire, et permettra l’avènement de l’Esprit, comme l’avait prédit Joaquim de Flore. Cet « esprit du monde » « s’objective plus clairement dans la nature que dans l’histoire – les animaux, les plantes et les pierres en sont plus proches. » Déjà, chez l’homme, le renouveau se manifeste selon trois puissances :
En revanche, pour Heidegger (qui a consacré un séminaire durant hiver 1940 à Der Arbeiter, en le louant et en le critiquant), la ligne du nihilisme n’est pas franchie, la volonté de puissance dans la technique ne peut qu’engendrer un désert définitif. Néanmoins, pour lui, Jünger est bien un homme qui « reconnaît » (ein Erkenner). Dans une lettre, Jünger lui avait demandé des précisions au sujet de sa notion d’« éclaircie de l’Être », « s’il est possible de "pénétrer" dans cette éclaircie ». Heidegger répond : « Nous n’avons pas besoin de "pénétrer" dans cette éclaircie car nous nous y trouvons déjà. »
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mercredi, 13 mai 2026
Les leçons d’Aristote et Cicéron

Les leçons d’Aristote et Cicéron
Sacha Vliegen
Source: https://www.feniksvlaanderen.be/blog/3158247_de-lessen-va...
Notre modèle de société atteint ses limites. Dans le débat public, cette tension est souvent réduite à l’émergence du populisme, comme si une poignée de figures politiques étaient la cause d’une déstabilisation plus profonde. Mais une civilisation tombe rarement à cause d’un seul élément. Un populiste peut être aussi rusé et destructeur qu’il veut, il opère toujours dans un contexte qui permet son ascension. Aujourd’hui, il se passe davantage. Nous sommes à un carrefour de plusieurs crises qui se renforcent mutuellement: une redistribution des cartes en géopolitique où le moment unipolaire touche à sa fin, une vulnérabilité économique qui se traduit par une stagflation menaçante, et un retard technologique qui rend l’Europe de plus en plus dépendante de puissances extérieures. Mais ce qui, sans doute, est plus fondamental encore, c’est la crise morale: la perte de valeurs partagées et l’incapacité à définir ce que nous, en tant que société, voulons défendre. Ce n’est pas une crise superficielle, mais une crise existentielle.
La façade de nos valeurs
Depuis des décennies, l’image que se fait l’Occident de lui-même s’est construite autour de quelques repères fixes: les Lumières françaises, la Déclaration universelle des droits de l’homme, et l’idée du «monde libre». Pendant la Guerre froide, cela constituait un contraste puissant avec les régimes autoritaires, et par la suite, ce discours a été poursuivi dans une logique géopolitique où la liberté et la démocratie s’opposaient à la tyrannie.
Mais cette image de soi commence à montrer des fissures. Non pas parce que ces valeurs seraient défectueuses en elles-mêmes, mais parce que leur application est devenue de plus en plus sélective et instrumentale. La liberté d’expression, autrefois un pilier de l’éthique politique, est de plus en plus soumise à des restrictions juridiques et sociales. Dans plusieurs pays européens, les citoyens sont confrontés à des sanctions pour des propos jugés inappropriés ou dangereux. La question n’est plus seulement d'affirmer ou de contester ce qui est dit, mais de savoir si certaines choses peuvent encore être dites. Cela indique un problème plus profond: un système qui se définit comme libre, mais qui développe de plus en plus de mécanismes de contrôle pour réguler les voix dissidentes. Lorsque la liberté devient conditionnelle, elle perd sa crédibilité.

En même temps, il existe un deuxième problème, encore plus fondamental: la divergence entre les valeurs proclamées et la pratique géopolitique. L’Occident se présente comme le défenseur des droits humains, mais il est en même temps impliqué dans des conflits ou il est en partie responsable de déstabilisations ailleurs. Les États qui invoquent des normes universelles appliquent ces normes de manière de plus en plus sélective, selon des intérêts stratégiques. Cette tension est devenue visible pour le grand public après les événements du 7 octobre 2023. Depuis lors, la confiance dans la cohérence morale de l’Occident s’est encore érodée. On critiquait jadis d’autres grandes puissances sur la base des droits de l'homme, mais aujourd'hui on pointe désormais plus souvent l’absence de normes équitables. Quand certains alliés semblent en réalité se soustraire aux normes internationales, l’ensemble du cadre normatif perd de sa légitimité. L’Europe joue un rôle non neutre dans ce processus: l’absence de réactions claires et cohérentes face aux conflits internationaux, combinée à des dépendances économiques et militaires, renforce l’image d’un continent incapable ou peu désireux de faire respecter ses propres principes.
La phase de civilisations et la perte de substance
Cette évolution est-elle surprenante? D’un point de vue superficiel, peut-être, mais à un niveau plus profond, elle est plutôt symptomatique qu'exceptionnelle. La déshumanisation à laquelle on fait si souvent référence aujourd’hui n’est pas une cause, mais une conséquence: c'est le point final d’un long processus par lequel des valeurs ont été progressivement déconnectées de leurs fondements culturels et institutionnels. Dans l’analyse d’Oswald Spengler (photo), ce processus est décrit comme un passage de la culture à la civilisation. Une culture est vivante, organique et enracinée dans des symboles, des traditions et une vision du monde partagée, tandis qu’une civilisation représente le stade ultime: rationnelle, technique, mais intérieurement épuisée. Ce qui était autrefois porteur de sens est réduit à de la forme.
Dans cette phase, les valeurs existent encore, mais perdent leur contenu. Elles deviennent des slogans, des instruments de basse politique ou des moyens rhétoriques dans la lutte politique, alors que leur force originelle en tant que guide pour l’action disparaît. Le résultat est une situation paradoxale: plus on insiste sur les valeurs dans le discours, moins elles sont réellement appliquées.
Le citoyen se perçoit encore comme libre, mais il évolue dans des structures de plus en plus dirigées par des logiques économiques, technologiques et bureaucratiques. Par ailleurs, on s'aperçoit à l'évidence comment la concentration économique et l’influence politique s’alimentent mutuellement. La démocratie subsiste comme procédure, mais son contenu est de plus en plus déterminé par des forces qui échappent au contrôle direct du citoyen.
La démocratie et ses limites
Formellement, nous vivons dans des démocraties: nous votons, nous avons des partis, et nous disposons de structures institutionnelles qui permettent la représentation. Mais la question est de savoir si cette forme correspond encore à son objectif initial. Le système suppose un débat rationnel entre citoyens, mais en pratique, la politique est de plus en plus menée par l’émotion, l’image et les médias. La masse ne pense pas en termes d’arguments abstraits, mais réagit à des impulsions, des symboles et des récits.
Une métaphore utile est celle d’un stade de football. Dans les tribunes, des milliers de supporters applaudissent, sifflent et prennent parti. Leur énergie peut influencer un match, mais on ne leur demande pas une analyse tactique ou une stratégie; ce rôle revient à l’entraîneur et aux joueurs. Cependant, lorsque la politique est entièrement laissée à la dynamique de la tribune, elle perd sa capacité de décision rationnelle. C’est ici qu’apparaît une tension fondamentale inhérente à la démocratie moderne: comment conjuguer participation massive et qualité du contenu? Si l’accent est uniquement mis sur la popularité et la visibilité, la politique dévie et passe du rôle de l’homme d’État vers celui du spectacle.
Précédents historiques
Ce problème n’est pas nouveau. Les premières expériences démocratiques dans la Grèce antique ont déjà montré à quel point un système peut être vulnérable lorsque la prise de décision dépend du vote populaire. La démocratie athénienne était vivante et participative, mais aussi sujette à des décisions impulsives, notamment celles qui ont impulsé des aventures militaires lesquelles ont finalement contribué à sa chute. Ce n’était pas un problème exclusif à Athènes; le monde grec dans son ensemble était marqué par des conflits internes, mais l’ouverture du système le rendait particulièrement sensible à ce type d'escalade.
Une dynamique similaire s’est manifestée à Rome, où la lutte entre factions politiques déstabilisait la République. Les citoyens étaient activement impliqués dans ces conflits, mais leur participation n’assurait pas nécessairement la stabilité. Il est important de faire la distinction, ici, entre aristocratie dans son sens classique, d'une part, et dans sa connotation moderne, d'autre part: dans l’Antiquité, l’aristocratie ne se limitait pas au pouvoir héréditaire, mais désignait l’idée que les « meilleurs » portaient la responsabilité du gouvernement. C’était un concept normatif, pas seulement sociologique.
La recherche de l’équilibre
Les critiques de la démocratie ont déjà été formulées par divers penseurs, notamment Platon, qui considérait le système comme intrinsèquement instable. Mais il existait aussi des voix plus modérées. Aristote et Cicéron (ci-contre) proposaient une forme de régime mixte où des éléments de monarchie, d’aristocratie et de démocratie se maintenaient en équilibre. L’idée était simple mais profonde: aucun système n’est stable en soi; la durabilité naît de l’équilibre.
Selon cette vision, la démocratie a une place, mais pas comme principe exclusif. Elle est complétée par des structures garantissant expertise, continuité et responsabilité morale. Ce qui manque aujourd’hui, c’est précisément cet équilibre. La gouvernance est de plus en plus réduite à une gestion technocratique, où les décisions politiques sont traitées comme des problèmes administratifs. Le résultat est un déficit de vision: là où autrefois, des hommes d’État donnaient une orientation à la société, ce sont aujourd’hui des gestionnaires qui optimisent des processus sans jamais poser les questions fondamentales.
La perte des vertus
La crise la plus profonde ne réside pas dans les institutions, mais dans l’homme lui-même. Une société ne peut fonctionner que si ses membres partagent certaines vertus: le sens des responsabilités, la modération et la justice. Sans ces qualités, toute forme d’État devient une structure vide. Dans la tradition classique, la politique était indissociable de l’éthique. Le citoyen n’était pas seulement porteur de droits, mais aussi de devoirs, et la vertu n’était pas une affaire privée mais une nécessité publique.
La capacité de mettre l’intérêt général au-dessus de l’intérêt particulier était centrale, tout comme l'était une éthique du juste milieu, dans laquelle les excès sont évités et la formation du caractère privilégiée. Ces idées contrastent fortement avec l’accent actuel mis sur l’individualisme. Dans une société où l’identité se dissocie de plus en plus des liens collectifs, la conscience d’une responsabilité partagée s’efface. La religion et la nation, qui étaient autrefois des structures porteuses, ont été en grande partie démantelées ou relativisées. Ce qui reste, c’est un individu qui est formellement libre, mais qui, dans la pratique concrète, perd souvent le sens de l’orientation.

Conclusion
Les civilisations vieillissent, c’est une dure réalité mais elle est récurrente dans l’histoire. Selon Spengler, cette évolution est inévitable: chaque culture suit un cycle de vie qui se termine finalement par l’ankylose et la décadence. Mais le fatalisme n’est pas la seule réponse possible. La posture de responsabilité continue, et, même en période de déclin, reste dotée de sens. La question n’est pas de savoir si l’on peut arrêter l’histoire, mais comment on s’y rapporte.
Les valeurs, aujourd’hui centrales dans le discours politique, sont insuffisantes pour porter une civilisation lorsqu’elles sont déconnectées de fondements moraux plus profonds. Les vertus classiques – formées dans les traditions de l’Antiquité et développées dans des systèmes culturels et religieux ultérieurs – offrent une perspective alternative. Sans une réévaluation de ces vertus, un vide menace de s’installer, vide qui ne pourra pas être comblé par le progrès technologique ou la croissance économique. Une société peut beaucoup perdre tout en subsistant, mais lorsqu’elle perd son noyau moral, elle perd finalement son avenir.
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mercredi, 06 mai 2026
Alexandre Douguine: Philosophie politique

Philosophie politique
Alexandre Douguine
Commençons par analyser la nature de cette discipline et ce qu’elle étudie.
Si l'on jette un coup d'œil à l'histoire de la philosophie et des systèmes politiques, on observe la régularité suivante: la philosophie et la politique, dès le début, dès la naissance même de ces deux disciplines, se sont développées non seulement en parallèle, mais de manière indissociable l'une de l'autre.
Parmi les premiers des Sept Sages, considérés comme les fondateurs de la tradition philosophique des présocratiques grecs, nombreux sont ceux, dont Solon, qui sont célèbres pour avoir rédigé des lois politiques, des constitutions et des codes pénaux, et qui étaient essentiellement des acteurs politiques représentant leurs cités, leurs entités politiques.
Ainsi, aux débuts de l’histoire de la philosophie, on observe un lien indissociable entre la philosophie et la politique. Par conséquent, la politique en tant que phénomène distinct, déconnecté de la philosophie, étudiée, par exemple, à l’aide de méthodes philosophiques, constitue une approche tout à fait différente.
En réalité, la philosophie de la politique est une discipline plus profonde que cela. C'est une discipline qui s'intéresse aux philosophes qui se sont consacrés à la politique, aux philosophes qui écrivent sur la politique et aux acteurs politiques qui ont fondé leurs lois et la mise en place de leur système politique sur des principes philosophiques.
En effet, à l'époque de la naissance de la philosophie et à l'époque de la naissance de la politique, ces choses n'étaient absolument pas séparées l'une de l'autre. Ainsi, l’objet d’étude de la philosophie et de la politique est cette sphère originelle qui unissait la philosophie et la politique dans une certaine orientation commune.
En d’autres termes, je veux dire qu’il n’existe pas de phénomène distinct de la politique et de phénomène distinct de la philosophie, que nous réunissons artificiellement. Nous n’étudions pas non plus la politique à l’aide de la philosophie.
Nous ne parlons pas uniquement de la philosophie politique de telle ou telle école, période, culture ou civilisation. Lorsque nous parlons de la philosophie de la politique, nous parlons en grande partie de l’essence de la politique, de ce qui fait que la politique est politique — d’une part. D’autre part, nous parlons de l’essence politique de la philosophie, qui fait que la philosophie est philosophie.
Mais il y a une différence. La philosophie prédomine ici, car la politique sans philosophie n’est absolument pas possible. La politique est une forme de philosophie appliquée, l’application de la philosophie à une sphère déterminée de la vie humaine.

Mais la philosophie sans politique est possible, théoriquement. Autrement dit, il existe une philosophie qui ne s’occupe pas de politique, mais il n’y a pas de politique qui ne repose pas sur la philosophie. Il y a donc ici une inégalité; la philosophie domine.
Néanmoins, la philosophie étudie la politique; non seulement ses fondements philosophiques, mais aussi les aspects politiques de la philosophie elle-même; car la politique n’est pas une application partielle et accidentelle de la philosophie, mais l’élément le plus général, le plus fondamental et, pourtant, le plus appliqué de la philosophie.
Dès qu’apparaît la philosophie, nécessairement, en premier lieu, lorsqu’elle existe, elle se tourne vers la politique; et toute politique découle de la philosophie. Il existe entre elles un lien organique inégal, mais très profond.
C’est là, où se produit cette unification originelle du philosophique et du politique… que naissent tous les systèmes politiques possibles et, en même temps, que se cristallise la connaissance philosophique.
Bien qu’il existe une philosophie qui, libre de toute politique, traite de questions non politiques, en réalité, d’une manière ou d’une autre, même cette philosophie libre et non politique est liée, d’une manière ou d’une autre, à la politique, dans la mesure où la philosophie et la politique ont une racine commune.
C’est pourquoi, si la philosophie aborde des questions esthétiques, historiques et culturelles sans rien dire de la politique, cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit un phénomène totalement distinct.

Toute philosophie, même la plus abstraite, comporte une dimension politique, parfois explicite. Dans le cas de Solon, tout comme chez les présocratiques et les sages de la Grèce antique, et comme chez Platon et Aristote, il s’agit d’une dimension explicite de la philosophie.
Mais il existe aussi une dimension politique implicite de la philosophie: lorsque la philosophie ne dit rien sur la politique, le simple fait de la présence d’un paradigme philosophique ou d’un autre comporte en soi la possibilité d’une dimension politique. Dans un cas, elle est simplement explicite, ouverte et manifeste; dans l’autre, elle est implicite, contenue.
Il existe donc entre la philosophie et la politique un lien très, très profond, un lien qui remonte à leur origine. Et l'étude de la philosophie sans la politique appauvrit et affaiblit, en soi, le concept même de philosophie.
D'autre part, l'étude de la politique sans la philosophie n'a aucune validité. Dans ce cas, nous avons déjà pris le chemin de la programmation et établi un gouvernement par Word; c'est-à-dire ouvrir un fichier, fermer un fichier.
Nous sommes de bons programmeurs… nous connaissons deux fonctions: "enregistrer" et "enregistrer sous". Nous pouvons être d'excellents utilisateurs de Word, nous pouvons rédiger de très bons textes dans Word, mais nous ne sommes pas des programmeurs.
Les personnes qui n’ont pas de philosophie politique, qui n’ont pas de philosophie, sont autant des politiciens que le sont les programmeurs informatiques, tout comme les personnes qui [ignorent la philosophie].
En fait, une personne qui ne connaît pas la philosophie ne peut pas se consacrer à la politique; ce n’est pas une personnalité politique. C’est un fonctionnaire engagé qui se trouve simplement face à un mur. Quelqu’un lui a dit: va là-bas, fais ça.
Que faire, où aller… peut-être êtes-vous un utilisateur excellent, mais en réalité, les politiciens qui manquent d’une dimension philosophique sont simplement dans une œuvre, dans une œuvre qui leur est étrangère…

En réalité, sans philosophie, il n’y a tout simplement pas de politique, point final. La politique est l’une des dimensions contenues dans la philosophie.
La politique sans philosophie n’existe pas, mais la philosophie sans politique existe bel et bien, parce qu’elle est primordiale par rapport à la politique; cependant, toute philosophie possède une dimension politique — que ce soit, comme je l’ai dit, explicite ou implicite, dans ce dernier cas nous gardons le silence à ce sujet.
Mais ce silence de la philosophie concernant sa dimension ou expression politique n’est pas un silence total ; c’est plutôt une réticence que du silence. Autrement dit, la philosophie qui ne s’occupe pas de politique connaît la politique et la porte en elle, mais n’en parle pas ouvertement.
C’est un silence particulier. Il y a le silence du sage et il y a le silence du sot. Ce dernier se tait pour ne pas dire quelque chose d’inapproprié, car il pressent que s'il commence à parler, rien de bon n’en sortira.
Le sage se tait pour une raison totalement différente. Le silence de la philosophie concernant la politique est le silence du sage. Mais, si nous demandons au sage comme il se doit, il nous dira ce qu’il sait sur la politique, et ce qu’il nous dira aura tout le sens du monde.
Mais il se tait.
Ainsi, tout système philosophique porte en lui une dimension politique, mais tous les systèmes philosophiques ne développent pas ce modèle de façon explicite. C’est cela qui est le plus important pour comprendre le domaine de la matière que nous étudierons dans le cours de philosophie de la politique.

En d’autres termes, nous étudions la racine philosophique, la base, la base programmatique, la base matricielle, de toute la politique, qui est totalement réductible à la philosophie: il n’y a rien en politique, pas le moindre élément, qui n’aboutisse à la philosophie, ne s’explique par elle et ne découle d’elle.
Simplement, la politique est une partie de la philosophie. C’est donc ce que nous étudierons.
Nous étudierons aussi la dimension politique de la philosophie, qui est également [inaudible] parce qu’elle est la servante de la philosophie; d’autre part, la philosophie portant en elle la politique est, bien sûr, plus riche que la politique elle-même, mais, néanmoins, dans tout système philosophique, on peut découvrir, même là où rien n’est dit à ce sujet, une application possible à la sphère politique, c’est-à-dire la possibilité de dériver du contenu politique de la philosophie.
[…] La politique est, pour ainsi dire, le cas le plus important de l’application de la philosophie. […] […].
En conséquence, l’histoire de la philosophie et l’histoire de la politique produisent strictement le même schéma. C’est extrêmement important de le dire et de le savoir. Il existe une homologie précise entre elles.
Si la philosophie progresse dans une direction, la politique ne peut pas progresser dans une autre. La politique avance avec la philosophie. Si quelque chose a changé en philosophie, quelque chose changera en politique. Si quelque chose a changé en politique, quelque chose a changé en philosophie, ce qui a prédéterminé ce changement en politique.
La politique n’a pas d’autonomie par rapport à la philosophie. La politique est souvent plus visible, même si parfois elle est moins importante.
Du point de vue de l’histoire… les changements de dynasties, d’un leader précis, d'un prince, d'un imperator… pour déclencher une guerre… c’est évident, il s’agit d’une décision politique, mais elle n’est jamais différente de la philosophie.
C'est ce que nous voyons — la décision politique — mais nous ne voyons pas la décision philosophique, qui doit se trouver là.

Du point de vue de la philosophie de la politique, l'histoire politique est une branche de l'histoire de la philosophie, et dépend entièrement de celle-ci. Aucun homme politique n'est libre de la philosophie, et aucun philosophe ne peut cesser d'être considéré à la lumière de sa dimension politique implicite.
En d'autres termes, le panorama historique, l'histoire en tant que telle, l'essor et la déchéance des principautés, la construction et la disparition des civilisations, les conflits entre civilisations, les révolutions politiques… les décisions concernant les tramways… tout cela possède une dimension philosophique sous-jacente, pas toujours évidente ni toujours reconnue, mais la tâche de ceux qui étudient la philosophie de la politique est d'élaborer l'ensemble de cette homologie totale… cette signification identique (homo) (logos).
La signification de l'histoire est politico-philosophique ou philosophico-politique. Toute l'histoire possède ces deux facettes. D'une part, c'est l'histoire des principautés; d'autre part, c'est l'histoire des idées. L'histoire des principautés et l'histoire des idées ne sont pas séparées; c'est une et la même histoire.
Ainsi, si nous nous concentrons sur la dimension philosophique, par exemple, la transition de l'idéalisme subjectif à l'idéalisme objectif, cela est nécessairement lié à une dimension politique identique… une transition d'un modèle politique à un autre… les changements dans les configurations des religions — et cela est, en premier lieu, un problème philosophique, théologique — modifient radicalement le contenu des processus politiques qui se déroulent dans la société où cette philosophie se diffuse.
Nous pouvons aborder cette homologie entre le philosophique et le politique sous tous les angles. Nous pouvons dire que le système politique a changé et, en fonction de la manière dont il a changé, dans quelle direction, à quelle vitesse et quel a été le contenu du changement, nous pouvons, même si nous ne savons rien de la philosophie de cette période, établir ce qui se passait dans le domaine des questions philosophiques.

Ou inversement: nous ne savons pas ce qui s’est passé politiquement dans une société, mais l’histoire des discussions entre un philosophe et un autre a été conservée; à partir de cette discussion, si elle est correctement transcrite, nous pouvons reconstruire tout le panorama politique de ce qui se passait à ce moment-là, dans l'agora où tout était décidé démocratiquement, dans le ding ou la veche, ou, au contraire, s'il y avait une monarchie, une théocratie, par exemple, ou un empire.
En d’autres termes, pour étudier la philosophie de la politique, nous partons d’un certain axiome, l’axiome de l’homologie absolue entre le politique et le philosophique.

Bien entendu, nous pouvons établir une certaine distinction entre la politique et le politique. Je souhaite attirer l’attention sur l’un des philosophes politiques les plus éminents, Carl Schmitt; nous y ferons référence tout au long de notre cours.
Au 21ème siècle, il est communément admis que Carl Schmitt fut le philosophe politique le plus éminent du 20ème siècle. À certains moments, cela a été remis en question; on disait qu’il y aurait d’autres philosophes… mais aujourd’hui, si vous dites «Carl Schmitt», partout on vous répondra qu’il est le philosophe politique le plus remarquable; peut-être le plus remarquable, aux côtés de Hobbes et de Platon.
Autrement dit, Carl Schmitt est le philosophe politique par excellence. Je souhaite attirer votre attention sur ses œuvres et recommander que tous se familiarisent nécessairement et sans délai avec son travail sur le politique, das Politische. C’est très important.
Carl Schmitt distingue entre la politique et le Politique. Il prend en considération le Politique — écrit avec un P majuscule —; dans ce cas, c’est un adjectif considéré comme un substantif… das est l’article qui indique que nous parlons d’un substantif. En allemand, cela est très clair: das Politische, en contraste avec la simple Politik.
Pour transmettre la signification de Schmitt, nous utilisons la majuscule, le Politique.
Cela —le Politique— distingue, pour Schmitt, de la banale politique courante. Par la politique, il entend l’application du Politique à une situation sociale concrète. La concrétisation par la politique est la concrétisation du Politique.
Mais alors, qu’est-ce que le Politique ? Le Politique —das Politische— est précisément ce point où l’enfant (la politique) se connecte avec le père (la philosophie).
En d’autres termes, le Politique est précisément la sphère de la philosophie politique, la sphère dans laquelle la philosophie se connecte directement avec la politique, ce que nous appelons l’homologie de la philosophie et de la politique.
En d’autres mots, das Politische, selon Schmitt, est précisément le point d’homologie où nous ne parlons pas de simple politique […] mais pas non plus de philosophie dans un sens de plus en plus large. C’est la frontière, l’horizon, la ligne entre la philosophie et la politique. Voilà ce que signifie das Politische.
Un autre aspect intéressant est qu’il s’agit d’une sphère déterminée, une sphère que nous définissons précisément comme la philosophie de la politique. Toute la sphère de la philosophie de la politique est contenue dans ce concept du Politique, das Politische.
Un autre concept très important que Schmitt utilise est celui appelé « préconcept » [Vorgriffe].
Le préconcept n’est pas encore une loi politique, pas encore une institution politique, pas encore un parti politique, ni même un programme politique concret. Le préconcept est une sorte d’élément ou d’unicité du Politique dans sa forme la plus pure — pas purement philosophique, mais celle où la philosophie de la politique prend sa propre raison d’être —.
Carl Schmitt appelle cela un préconcept. Le domaine du Politique consiste, par conséquent, entièrement en préconcepts, en préconcepts politiques.
Le préconcept politique est aussi un phénomène très intéressant en soi. C’est précisément ce moment de transition où la philosophie devient politique. Mais faites attention au temps verbal: devient; elle ne s’est pas encore convertie, mais elle est en train de le devenir.
Lorsque la philosophie devient politique, nous sommes face à un concept politique. C’est par exemple le concept politique de la séparation des pouvoirs, la relation entre l’Église et l’État, les notions de frontières, le sujet et les institutions politiques. Cela constitue déjà un concept politique, dans le sens plein du terme.
Alors, quand a-t-on affaire à un préconcept ? Quand la naissance [la création] de ce concept politique se prépare sur la base d’un contenu philosophique. De cette manière, la sphère du Politique est la sphère de l’existence des préconcepts.
Le Politique consiste en préconcepts; et en étudiant les préconcepts, nous étudions cette homologie dont nous parlions plus tôt. L’étude de l’homologie entre philosophie et politique, de ce qui est commun à ces deux sphères asymétriques, est l’étude des préconcepts et la tâche de la philosophie de la politique.
C’est de cela dont nous parlons. Nous parlons d’une sorte de champ qui existe, où la multiplicité du philosophique croise la multiplicité du politique. Ici, entre les deux, se trouve précisément ce qu’ils ont en commun… le Politique, qui est ce que la philosophie de la politique étudie.
C’était mon introduction.
Maintenant, passons à la question de comment cela se réalise en pratique. Platon est considéré comme le fondateur du premier système philosophique complet de l’histoire.

Il a formulé de manière plus complète ce programme philosophique qui n’a pas seulement prédéterminé toute l’histoire ancienne de la philosophie, tout le Moyen Âge, en grande partie la philosophie de la Renaissance, qui [inaudible] la philosophie de la Modernité.
Mais, en outre, il n’existe aujourd’hui, au 21ème siècle, aucun philosophe plus pertinent et moins compris que Platon. En d’autres termes, Platon c’est toute la philosophie [la totalité de la philosophie; la philosophie in toto].
Les penseurs les plus intelligents des 19ème, 18ème, 17ème, 16ème, 15ème siècles… et ainsi de suite jusqu’à Platon, étudient tous Platon. En fait, au sens strict, il n’y a qu’un seul philosophe: Platon, et cela constitue la philosophie.
Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas [inaudible] son programme. Quant à chaque mot de Platon, chacune de ses phrases, il y a des débats passionnés jusqu’à aujourd’hui, et personne ne peut déterminer avec certitude si c’est ainsi qu’il a été compris.
Des génies surgissent qui adoptent une position; des génies surgissent qui s’y opposent. Pas de simples personnes. Des génies philosophiques…
Tout le dogme chrétien est basé sur Platon. En théologie chrétienne, il n’y a pas une seule thèse qui n’ait une dimension platonicienne. En théologie islamique, tout repose exclusivement sur le platonisme.
Et même là où le platonisme n’est pas arrivé, en Inde, la façon la plus simple d’étudier la philosophie hindoue, les Védas, la religion, c’est avec le platonisme, car l’analogie est immédiatement évidente.
Ainsi, Platon est considéré comme le prince des philosophes, et personne n’a encore réussi à renverser son principat philosophique. Des milliers de fois, il a été annoncé que l’empire de Platon était tombé. Ces affirmations se sont avérées à chaque fois être une sorte d’hallucination marginale.
Nous vivons dans la philosophie de Platon, Platon est le prince de la philosophie, et ou bien nous le remettons en question, auquel cas nous assistons à la révolte des esclaves qui tentent de se libérer du pouvoir du principat de Platon, ou bien nous l’acceptons simplement comme des citoyens loyaux et suivons notre Empereur, Platon.
L’idée selon laquelle la philosophie aurait apporté quelque chose de complémentaire à Platon est une hypothèse académique totalement infondée et peu scientifique. C’est une sorte de rumeur qui n’a pas été confirmée par la communauté scientifique.
Même ceux qui sont considérés comme l’incarnation de la philosophie de la Modernité ont étudié Platon [il s’agit de Bergson, qui nous a donné, à travers le «primitif et très limité» Karl Popper, la société ouverte, et de Whitehead, pour montrer que tous deux, bien que modernes, se sont inspirés de Platon].
Platon est tout. C’est pourquoi, en réalité, si l’on lit Platon, on ne rencontre pas seulement un philosophe, pas seulement un auteur, pas seulement une école; on rencontre la philosophie en tant que telle.
Car toute la philosophie n’est rien d’autre que le mouvement entre quelques thèses de Platon. Platon a fondé toute la philosophie en une seule fois: d’un seul coup et dans son ensemble. Ainsi, l’étude de la philosophie est l’étude de la philosophie de Platon.
Tout le reste, en essence — comme Alfred North Whitehead (photo), un philosophe analytique, logicien et mathématicien, l’a dit — est note en bas de page de la philosophie de Platon.
Par conséquent, il faut garder à l’esprit que la philosophie n’est que Platon. Et si nous ne comprenons pas Platon, nous ne comprenons pas le langage de programmation de la philosophie.
[…] L’étude de la philosophie commence par l’étude des œuvres de Platon; l’étude de la philosophie est achevée par l’étude des œuvres de Platon [ou: par la compréhension de celles-ci, si je ne me trompe], elle se termine avec l’étude des œuvres de Platon; il y a là de quoi occuper toute une vie.
En conséquence, j’ai été trop général. C’est un programme pour les génies. Pour un philosophe simple et ordinaire, il est possible de prendre l’un des dialogues de Platon. Je prends par exemple le Criton et je vis ma vie avec le Criton.
À la fin de ma vie, la clarté du Criton sera totale. Pour les étudiants, la question se réduit à l’essentiel. Prenons une maxime concrète de Platon et tentons, pendant un certain temps, de la vivre. Et même cela sera énorme, parce que Platon, c’est la philosophie.
Par conséquent, si nous parlons de philosophie, nous parlons de Platon. [..]
Si nous voulons nous familiariser avec cette matrice sur laquelle se forme le Politique et avec la sphère de cette homologie dont nous parlions, ou avec ces concepts préalables avec lesquels nous nous occupons, si nous voulons comprendre d’où vient la politique, quelles sont ses structures et comment elle se cristallise et se manifeste à travers le politique, nous devons étudier Platon.
[…] La première chose que nous devons connaître, ce sont les écrits de Platon.
18:17 Publié dans Nouvelle Droite, Philosophie, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, platon, carl schmitt, nouvelle droite, philosophie, philosophie politique, théorie politique, sciences politiques, politologie |
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mardi, 05 mai 2026
Alexandre Kojève: la Sophia du dire le toujours présent

Alexandre Kojève: la Sophia du dire le toujours présent
Jean-Louis Feuerbach
Au professeur Jean Lauxerois, en amicalice hommage.
Il aimait à se donner comme « philosophe du dimanche ». Alexandre Kojève (1902-1968) c’est son « Introduction à la phénoménologie de Hegel », soit le recueil de ses cours publiés par « l’humoriste Raymond Queneau » : « une œuvre de propagande destinée à frapper les esprits ». Lui suit, « Sophia : philosophie et phénoménologie «.
Ce texte date de 1941. Fut écrit en russe, dédicacé à Staline, mis sous l’éteignoir par la censure gaulliste. Il vient seulement d’être publié.
84 ans durant, l’adultère phénoménologique demeurera celé au public.
1.
Sophia doit se lire comme l’offre théorique d’un citoyen soviétique putatif à l’édification du communisme dans le grand espace de « l’union mondiale des républiques socialistes soviétiques ». Kojève n’est pas au bavardage mais à l’advenir du monde sans l’immonde.
Après tout, si Kojève a pu faire dire à Hegel ce qu’il voulait lui faire dire, le programme pouvait être étendu à Staline et à De Gaulle. Et ce dernier, qui s’était fâché en son temps avec son parrain Philippe Pétain pour une virgule dans une préface, paraissait dialectiquement mur pour accueillir, ce qu’il fit, la lecture « dialectique » de la philosophie interprétée par Kojève » à la lumière du marxisme-léninisme-stalinisme.
Advint la révolution gaullo-communiste de 1944-1946, récidiviste depuis 1958. Kojève fut catapulté à titre fonctionnel et onéreux dans la diplomatie managériale (O.E.C.E, O.C.D.E. et G.A.T.T.). Où l’on voit que l’avenir du monde est d’abord alimentaire. Pour y être mécanicien admissible, mieux vaut être affilié au PC. De là, Kojève s’élèvera au règne, à prince des princes, au savoir-faire curialisant.
Il distingue "savoir parfait ou sagesse" et "philosophie". Celle-ci n’est qu’"aspiration au savoir absolu", parce qu’un philosophe ne possède pas la sagesse. Depuis la révolution socrato-platonicienne, il n’est qu’à l’omnicitude de la théologie, en fait profession et ingéniérise la déconstruction de la Sagesse. Il campe dans la «dialectique « pour hystériser sa misosophie» (Platon). Tandis que le sage kojévien commande erga omnia et erga omnes, pense, écrit, fait; distribue les rôles, le scénario, les costumes; cornaque au dialektikon.
Bagarre du primordial et du secondaire. Lutte à mort pour le prestige de l’hegemon. «Archée» (Kostas Axelos).

Kojève s’empare totalement du monde et le recrée à son image. Mieux encore, soutient son traducteur Nicolas Rambert, le philosophe du dimanche arme un processus qui mène au «dimanche de la vie», «défait l’homme-dieu» comme le «dieu-homme» et pense la mort comme négation du théologique en général, et du théologique soloviévien en particulier.
Aussi, sa «Sophia» fait doctrine de la «conscience de soi comme mortel» et donc lèse-majesté envers les récits de l’immortalitude chevillée autour de la fabrique de dieux.
En plaçant le «centre de gravité» de sa réflexion sur la mort, il signe une pensée de congédiement sinon «d’exécution» du tout théologique. "L’esprit de destruction est un esprit de création". Elle mesure la capacité à révolutionner le monde, à cogner sur ce qui doit être métaphysiquement brisé et à affirmer le fait mortalice contre les partis et paroisses immortalices. Comme création en propre.


Jean Lauxerois (photo) élèvera la question à la beauté des mortels. Mourir oui, mais vivre bellement: «savoir vivre en mortels».
2.
Un super-vice-président des États-Unis d’Amérique est venu proclamer au printemps 2025 à Munich: la mondialisation est finie.
L’imaginaire globalitaire a pris une claque. Le rêve de la marche hallachique dans le sens global est K.-O.. L’omnimarchandisation du monde est récusée.
Il n’y aura donc pas d’Etat universel et homogène. Le royaume des cieux n’a pas trouvé à se terriser. Napoléon est tombé de son cheval. Staline est mort intestat. De Gaulle finit en Hamlet. « L’ordre secret ne gouverne plus! Halford J. Mackinder s’est réfugié sur les rives du fleuve Jourdain pour y planter son nouveau rideau de fer.
Il n’y a plus ni communisme, ni gaullisme, ni universalisme; à la théosphère de finir sa catabase.
Le théâtre Potemkine des sotties théologiques qui à «l’humanité», qui à «l’androgynie», qui au fake-gag du «vous serez comme des dieux» champions d’immortalitude, verse dans la «kata-strophe». False flag = clap de fin.
Restent russitude et hypergrécitude de la mieux-disance kojévienne. Notre homme de penser la mortalitude par-delà les opinions dominantes de la domination par l’impensable impensé. Stupéfiant!

Sait-on que Kojéve était russe et filleul de Kandinsky, penseur russe à l’horizon de la pensée russe et disciple de Vladimir Soloviev (portrait). Kojève exécutera ce dernier en ces termes: "… à la veille de sa mort, Soloviev abandonna presque tout ce à quoi il avait cru toute sa vie", façon pour lui de mettre un terme au débat d’acier: immortalitude solovienne versus mortalitude kojévienne.
Sait-on assez qu’il incitera les étudiants allemands de 1967 à «apprendre le grec»?
Parce que là est la vraie Sophia. C’est là l’horizon à partir duquel éclot l’éclat (Lauxerois). C’est là la seule pensée neuve qui nous réveille d’entre notre long sommeil dogmatique (I. Kant). Nous sommes mortels, des brotoi, pas des anthropoi.

Kojève de maritimiser sa russitude en hyper grécitude. L’œil du russe est à l’imaginal de la beauté grecque. Kojève le nouveau champion de l’hypergrécitude
En laissant publier à titre posthume son legs véritable couché en Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne, Kojève ne se sera-t-il pas vengé de son initia(lisa)teur et patron de thèse, Karl Jaspers, qui le déportera dans l’impasse des Hegel et Soloviev? Pierre Simon Ballanche sait: l’initié tue l’initiateur.
Sophia parait en 2025 comme urticant, contre-temps éditorial, pro-création culinaire (Adorno), bascule du théocratique.
Kojève est à lire comme pata-thèse de Sophie hypergrecque. Son logos dia-lectique locute la parole native grecque du toujours (diaiein) présent dans l’actualité de sa plénitude. Ainsi il peut «exécuter Dieu» et faire virer l’humanité du «charbon au diamant». Partant, c’en est fini du gag de l’hominide-roi, de «l’égal» en toc, le «co-éternel à Dieu» (Nicolas Rambert). C’en est fini surtout de l’hyperguerre des dieux faite aux mortels.
C’est assez dire que Kojève est porteur de la «ruse de la catastrophe», soit l’autre nom de la métamorphose. La fiction de la fin du monde déplace et travestit seulement la dimension de la fin. Et cela change tout: la mort est la limite; la limite est donc l’initial; l’initial «ouvre l’horizon» (Lauxerois).
Le penseur malicieux dit l’effondrement du fondement de la théose, le télescopage de l’idéalité dominante dans le "en bout de course" de la négativité et l’ouverture de la pensée à une expérience inédite d’une autre puissance.
Il se sera joué des petits princes cités plus haut. Espièglerie germinalice: «Le temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions; royauté de l’enfant» (Héraclite).
A quelques jours de son décès, il proclamera: «il me faut des sages pas des philosophes»!
L’opus doit se lire comme rosserie de la philosophie et des philosophes. Kojève y voit déguisement de qui ne possède pas le savoir véritable mais phénoménalise ce non -savoir en culture de la reproduction industrielle et en technique du questionnement de l’idéologie de l’adversaire pour lui enlever toute réponse à la question: anthropos ou brotos? Pour Kojève c’est du « brigandage.

Or, la sagesse c’est savoir «se connaître soi-même». Gnôthi séauton: connais-toi toi-même en tant que tu es mortel, pas un dieu. Et surtout ne te prends pas pour un dieu.
Penser veut dire prendre les choses plus simplement qu’elles ne se donnent à voir (Friedrich Nietzsche).
Savoir penser au plus simple: le théologique est la piraterie du divin. Kojève le débusque sous le vocable de «phénoménologie». Soit faire du théologique l’industrie culturelle du service privé de la "Création".
Kojève nous offre sa création mondiale et la précipite en savoir vrai et pas en «savoir faux». Chez lui on ne recrée ni ne décrée l’incréé; on n’axialise pas au mensonge de l’immortalitude sous condition; on ne patauge plus dans le "théologiquement correct" et l’expérimentation théologique.
Il provoque l’ante historique à entrer en scène comme réponse à la question de la fin de l’histoire. En fixant d’abord la définition questionnante du questionnant quoi, il déplace la «question des questions» dans la question grecque de la réponse grecque. Brotos, tout le brotos , rien que le brotos.
Discours neuf de la plénitude de la présence de la réponse hypergrecque.

Kojève est grand: le pansophos de l’anti théologique rature Hegel le greffier du théologique. Il conspire à la thèse. Et non à l’antithèse. Et fait croire que ce serait «synthèse». Or il sait comme nous et comme tout Grec que synthèse est faiblesse de l’intelligence.
Mieux encore, Kojève opinera «qu’il n’y a qu’un seul type de Sagesse possible». Martin Heidegger enfoncera le clou: le savoir est païen.
Suite de la mise en présence de l’Odyssée d’Ulysse Kojève dans le tome 2.
Jean-Louis Feuerbach.
Alexandre Kojève, SOPHIA tome I Philosophie et phénoménologie, Editions Gallimard (édité et traduit du russe par Nicolas Rambert, 2025).
Nicolas Rambert, La conscience de Staline - Kojève et la philosophie russe, Editions Gallimard (2025).
14:44 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, alexandre kojève |
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lundi, 27 avril 2026
Nietzsche. Finalisme et histoire selon Pierre Chassard (entre l'éternel retour et la faible critique du christianisme)

Nietzsche. Finalisme et histoire selon Pierre Chassard (entre l'éternel retour et la faible critique du christianisme)
La réflexion du théoricien de la Nouvelle Droite française, avant tout, cherche à reconstituer la pensée originelle de Nietzsche au-delà de toute interprétation passée, intéressée, instrumentale.
par Luca Negri
Source: https://www.barbadillo.it/130002-nietzsche-finalismo-e-st...
Encore un livre sur Nietzsche ? Était-ce vraiment nécessaire ? Telles pourraient être les questions légitimes à la lecture de la publication en italien de Nietzsche. Finalisme et histoire, écrit par Pierre Chassard en 1998 (dernière version) et désormais disponible grâce aux Éditions Moira, traduit et édité par Stefano Vaj, avec une préface de Lorenzo Di Chiara. Pour toute commande: https://www.amazon.it/dp/B0GJFGLFFM?ref=cm_sw_r_ffobk_cp_...

Il est en effet bien connu que de nombreux essais ont été consacrés au penseur allemand, avec des interprétations franchement variées et souvent contradictoires. Certains le voient comme le parfait prototype du nazi, en raison de son exaltation de la « bête blonde » et du mépris qu’il adresse à la morale des esclaves propre au judéo-christianisme. Mais il existe aussi des lectures que l’on pourrait qualifier d’extrême gauche, inaugurées par Georges Bataille et culminant avec le post-structuralisme de Gilles Deleuze. On a tenté de récupérer son héritage dans une optique chrétienne, motivée par le ton prophétique et biblique via la bouche de Zarathoustra. Des ésotéristes comme Rudolf Steiner et Julius Evola ont vu en lui un mystique manqué, tombé dans la folie pour n’avoir pas supporté une tension spirituelle trop intense dans un corps trop faible. Elémire Zolla, autre auteur qui a fréquenté les univers métaphysiques, a vu en lui le dernier chaman de l’Occident. Et comment oublier les exégèses hautes en couleurs de deux géants du 20ème siècle, Carl Gustav Jung et Martin Heidegger ?
On pourrait penser que chacun a le Nietzsche qu’il mérite, et finisse par se retrouver surtout lui-même dans celui qui écrivait « pour tous et pour personne ».
C’est alors toute l’importance de l’œuvre de Chassard, jadis théoricien de la Nouvelle Droite française, décédé il y a dix ans. Car son essai, avant tout, cherche à reconstituer la pensée originelle de Nietzsche au-delà de toute interprétation passée, intéressée, instrumentale. L’opération a réussi à tel point que nous conseillerions ce livre à quiconque souhaite aborder pour la première fois le philosophe de Par-delà le bien et le mal, y trouvant les concepts authentiques, non défigurés par des approches réactionnaires, progressistes, religieuses ou ésotériques.
Et c’est à ce moment-là que, pour ce qui nous concerne, apparaît clairement à la fois la puissance de Nietzsche et une certaine superficialité philosophique. En effet, il fut plus poète (et l’un des plus grands) que philosophe.
La superficialité est déjà présente dans sa critique du christianisme. Car, dans ses invectives enflammées, Nietzsche finit par s’en prendre surtout, mais sans en avoir pleinement conscience, à l’environnement luthérien qui l’a vu grandir. Il était tout de même fils de pasteur et il ne serait pas totalement absurde d’en faire une lecture psychologique de compétition avec la figure paternelle dans le rejet de la foi de l’enfance (d’autant plus que la situation se reproduisit dans la rupture avec le père spirituel Wagner…).
Nietzsche, de la culture et de la philosophie catholiques, savait très peu de choses, notamment, sa confrontation avec Thomas d’Aquin est totalement superficielle. Pour citer un exemple significatif. Comme l’a souligné Alexandre Douguine, le philosophe du surhomme était totalement ignorant de la tradition chrétienne orthodoxe. En résumé, sa lutte, plus que contre le christianisme, qu’on pourrait difficilement réduire à un essai, était surtout déployée contre le christianisme dans lequel il était né et qu’il avait intégré. La mort de Dieu s’était produite sur la croix du Golgotha, et c’était la mort d’un Dieu placé à l’extérieur de l’être humain. Le Christ ressuscité divinisait donc l’homme, et dans les Évangiles, la morale apparaît comme profondément noble, parce qu’elle est posée verticalement au-dessus des pulsions humaines trop humaines.
Mais venons-en aux thèmes centraux de l’œuvre de Chassard, ceux qui sont réellement plus significatifs dans la philosophie nietzschéenne: la volonté de puissance et le rejet du finalisme historique.
Concernant la première, on pourrait penser qu’après avoir constaté la mort de Dieu et s’être inspiré de Schopenhauer, Nietzsche finit par mettre la même volonté à la place de Dieu, ne sortant en effet pas de la métaphysique, comme le suggérait Heidegger. Mais Chassard démontre que la volonté chez Nietzsche n’est pas unifiée (comme celle du philosophe qui écrivit Le Monde comme volonté et représentation) mais plurielle, multiple. Et à ce stade se pose une question logique majeure: peut-il exister un multiple incréé mais créant, dépourvu d’une seule source? Au moins Platon plaçait, à l’origine et au sommet de ses Idées incréées, celle du Bien, car il est philosophiquement difficile d’imaginer une pluralité originelle. Plus probablement, l’unité primordiale pourrait contenir en puissance toute la multiplicité qui se manifeste ensuite. Telle est la proposition de la pensée traditionaliste inaugurée par René Guénon et fidèle à la métaphysique indienne.
Le finalisme, c’est-à-dire l’idée que l’histoire a un sens et une direction univoque, est, selon l’interprétation commune, introduit par la pensée chrétienne, en particulier par saint Augustin, qui voit dans l’histoire terrestre un processus qui part de la Genèse et se terminera par l’Apocalypse. Cependant, les origines de cette vision remontent au monde perse et à la religion, paradoxalement tout aussi nietzschéenne, du prophète Zoroastre. Il est connu que les traditions pré-chrétiennes, comme celles de l’Inde et de la Grèce, interprétaient l’histoire de manière cyclique (de l’Âge d’or à celui du Fer, puis de nouveau après une conflagration répétée). Là aussi, nous sommes face à une forme de finalisme, voire de déterminisme cyclique.
Nietzsche évoque l’éternel retour et surtout l’amor fati, l'«ainsi voulu» pour fuir le finalisme. L’histoire n’a pas de sens et c’est au surhomme de lui en donner un. Mais en réalité, l’homme simple, sans forcément être surhumain, a toujours cherché à donner un sens à l’histoire, à la fois personnelle et collective. En somme, l’être humain est presque condamné (mais peut-être cela est une bénédiction…) à interpréter, à donner un but et un sens à ce qui advient. Que le finalisme soit imposé par le Dieu révélé, par l’Esprit du Temps hegelien ou par un philosophe solitaire en haute montagne, peu importe. Car il ne faut pas nier une finalité aux événements si l’on veut se lever le matin et ne pas sombrer dans le nihilisme.

En conclusion, l’inquiétude de Chassard est avant tout éthique et politique, en parfaite harmonie avec les thèmes fondamentaux de la Nouvelle Droite française : le refus de l’universalisme (dont le Dieu biblique et le finalisme historique seraient les principales causes historiques), donc le respect des différences ontologiques, du « polythéisme des valeurs » cher à Alain de Beonist. Sur ce point, nous ne pouvons qu’être d’accord, même si, depuis des années, nous nous demandons si, plutôt que de trop se concentrer sur ce qui différencie hommes et civilisations, il ne serait pas plus sage d’équilibrer ces différences bénies par une idée et une origine communes. La génétique a montré qu’il n’existe pas deux ADN identiques à 100 %, la philosophie chrétienne a parlé d’âmes créées ex nihilo par la volonté de Dieu, chacune différente de l’autre.
Un Dieu commun, une cellule primordiale, un but commun aux habitants de la planète, ont encore beaucoup à nous apprendre.
21:00 Publié dans Livre, Livre, Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : friedrich nietzsche, pierre chassard, nouvelle droite, philosophie, livre |
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samedi, 18 avril 2026
Les racines spirituelles de la sagesse de Baltasar Gracián

Les racines spirituelles de la sagesse de Baltasar Gracián
Prof. Dr. h.c. Hei Sing Tso
Président, "Apprentissage des stratagèmes Guiguzi", Hong Kong
Le livre de Baltasar Gracián, L'Art de la sagesse mondaine, est largement lu et loué dans le monde entier. Beaucoup le comparent au Prince de Machiavel et à L’Art de la guerre de Sun Tzu. La majorité pense qu’il s’agit d’un manuel de sagesse pour obtenir un succès laïque dans sa carrière, dans la politique et les affaires. C’est totalement une erreur de compréhension.
Gracián était un jésuite catholique et un philosophe. La foi et la théologie restent au centre de son univers intérieur. D’un autre côté, les jésuites étaient différents des autres ordres catholiques. Ils cherchaient à s’engager avec le monde séculier.
Formé en éthique thomiste et aristotélicienne, il est logique, pour Gracián, de faire le pont entre mondanité et divinité.
Son éthique est connue comme la philosophie de l’Ingenium, tandis que la vertu de prudence est une forme d’Ingenium. Par la pratique de la prudence dans les affaires mondaines, on peut atteindre le salut après la mort. La prudence est un canal qui relie le monde au divin sacré. C’est pourquoi je considère que le titre en anglais du livre est trompeur. Le titre original espagnol est Oráculo Manual y Arte de Prudencia. Prudencia est la vertu de la prudence. Gracián vise à encourager les gens à pratiquer la prudence dans le monde afin d’accéder au divin en lisant ce petit manuel dans la vie quotidienne. Il s’agit d’un traité d’action spirituelle, non d’un livre d’aide à la réussite mondaine dans le sens commun.
Bien que le livre contienne de courtes maximes, il faut les lire entre les lignes avec contemplation. Nous pouvons appliquer l’approche chinoise de la sagesse « 微言大义 » (de petits mots avec de grandes idées) en lisant le livre de Gracián, découvrant ainsi une sagesse cachée et plus profonde pour la vie, en parallèle avec la spiritualité.
La première maxime
Tout est à son apogée de perfection. Cela est particulièrement vrai pour l’art qui fait sa place dans le monde. Aujourd’hui, il faut davantage d'efforts pour faire d’une seule personne un sage que ce qu’il fallait autrefois pour faire les Sept Sages de la Grèce antique, et il en faut plus encore, aujourd’hui, pour traiter avec une seule personne que ce qu’il fallait autrefois pour traiter avec un peuple entier.
La première maxime est très essentielle. Elle pose la fondation et l’idée centrale de la pratique de la prudence. Gracián pense que chaque personne peut être en chemin vers la perfection pour accéder à Dieu, et ce chemin passe par la pratique dans le monde séculier, et non pas par un séjour dans le désert ou ans les monastères.
Pour être sage et atteindre la perfection, une personne laïque doit entraîner son esprit intérieur comme les sages de l’Antiquité grecque. Cependant, cela est plus difficile dans le monde laïque, car on est facilement attiré par les tentations du mal.
La dernière phrase a des implications politiques. Premièrement, un homme d’État prudent peut diriger une nation pour gagner toute guerre, même si l’ennemi possède plus de ressources. Deuxièmement, si le dirigeant de votre ennemi manque de prudence, vous pouvez considérer cette faiblesse comme une opportunité stratégique.
La deuxième maxime
Caractère et intelligence. Ce sont les deux pôles de notre capacité: l’un sans l’autre n’est qu’à mi-chemin du bonheur. L’intelligence seule ne suffit pas, il faut aussi du caractère. D’un autre côté, c’est la malchance du sot de ne pas parvenir à obtenir la position, l’emploi, le voisinage et le cercle d’amis qu’il souhaite.
C’est la première sagesse pour développer une capacité de prudence. La plupart des gens accordent une grande valeur à l’intelligence, car elle peut être objectivement testée et évaluée. Nous suivons tous les mêmes cours et obtenons un MBA similaire. Mais Gracián nous a appris à connaître d’abord notre caractère. Dieu rend chaque personne unique. Sun Tzu disait: «Tu gagneras à chaque fois si tu te connais toi-même et ton ennemi pleinement!». De plus, le caractère doit correspondre étroitement à l’environnement, car l’emploi, les voisins et le cercle d’amis sont tes actifs stratégiques personnels. Plus tu connais ton caractère, plus tu es prudent.
La troisième maxime
Garde une affaire en suspens pendant un certain temps. L’admiration pour la nouveauté augmente la valeur de tes réalisations. Il est à la fois inutile et fade de jouer ses cartes sur la table. Si tu ne te dévoiles pas immédiatement, tu suscite des attentes, surtout lorsque l’importance de ta position te rend objet d’attention générale. Mélange un peu de mystère dans tout, et ce mystère suscite la vénération. Et lorsque tu expliques, ne sois pas trop explicite, tout comme tu n’exposes pas tes pensées les plus intimes dans une conversation ordinaire. Un silence prudent est le sanctuaire sacré de la sagesse mondaine. Une déclaration de résolution n’est jamais très appréciée – elle ne laisse que la place à la critique. Et si elle échoue, tu es doublement malheureux. De plus, tu imites la voie divine lorsque tu inspires les gens à se demander et à observer.
Dieu est mystérieux, et nous devons apprendre de Dieu. Selon Lao Tseu, nous devons garder le silence et la tranquillité pour suivre le Tao. De même, Gracián nous conseillait de fermer notre bouche dans les contextes ouverts pour deux objectifs stratégiques : susciter l’attente chez les supporters et éviter les attaques des ennemis. La dernière phrase nous enseigne clairement à imiter Dieu pour faire des merveilles et susciter des inspirations. Cela est également essentiel pour l’engagement public et même lors des campagnes électorales.
La quatrième maxime
Connaissance et courage. Ce sont les éléments de la grandeur. Parce qu’ils sont immortels, ils confèrent l’immortalité. Chacun est autant que ce qu’il sait, et le sage peut tout faire. Une personne sans connaissance vit dans un monde sans lumière. La sagesse et la force sont les yeux et les mains. La connaissance sans courage est stérile.
Lorsque l’on prend des décisions prudentes, la connaissance est nécessaire. Cependant, toutes les connaissances ne sont pas bonnes. Nous devons seulement acquérir celles qui diffusent la lumière divine pour l’immortalité et le salut. En tant que vertu, il faut utiliser une bonne connaissance avec courage et persévérance, même face aux difficultés, au rejet et à la critique. L’éducation et l’idéologie nous empêchent toujours d’apprendre les connaissances périphériques.
Pour Gracián, une personne sera sage lorsqu’elle aura une connaissance large. Guidée par la sagesse divine, on peut même appliquer cette connaissance marginale pour élaborer des stratégies efficaces.
La cinquième maxime
Faites dépendre les autres de vous. Ce n’est pas celui qui décore qui fait une divinité, mais celui qui est adoré. La personne sage préfère voir les autres avoir besoin d’elle plutôt que de remercier. Maintenir l’espoir à la limite de la patience est diplomatique, compter sur leur gratitude est grossier; l’espoir a une bonne mémoire, la gratitude une mauvaise. On dépend plus des autres que de la courtoisie. Celui qui a étanché sa soif tourne le dos au puits, et le jus d’orange pressé tombe du plat en or dans la corbeille.
Lorsque la dépendance disparaît, le bon comportement ainsi que le respect disparaissent aussi. Il faut faire de cette dépendance une des principales leçons de l’expérience: maintenir l’espoir en vie sans le satisfaire complètement, en le conservant pour toujours se rendre nécessaire, même auprès d’un patron sur le trône. Mais ne pas pousser le silence à l’excès, sinon tu te tromperas; ne pas laisser le défaut d’un autre devenir incurable pour ton propre avantage.
Dieu nous donne l’espoir. L’espoir est une vertu. Sans espoir, la relation ne durera pas longtemps. Dans les affaires humaines, l’espoir est lié à diverses dépendances: physique, financière, politique et même émotionnelle. Gracián nous a appris à utiliser la dépendance habilement. Comme mentionné dans la quatrième maxime, le silence peut parfois renforcer la dépendance, car d’autres font des erreurs et reviennent vers vous pour demander de l’aide.
Vous pouvez devenir un mentor mystérieux, influent et puissant sur cette personne. Cependant, il faut noter la dernière phrase: pour être prudent, votre silence ne doit pas être excessif et vos intérêts ne doivent pas conduire à la faute d’autrui. Sinon, vous ne trouverez pas le salut.
Selon Gracián, les stratagèmes ne concernent pas seulement le monde séculier. En lisant ces maximes avec une perspective spirituelle, la véritable sagesse de la vie sera révélée. J’espère partager davantage de trésors spirituels issus des maximes de Gracián avec mes lecteurs à l’avenir.
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vendredi, 10 avril 2026
Essai sur le masochisme, la décadence de l'Europe et la volonté d'autodestruction

Essai sur le masochisme, la décadence de l'Europe et la volonté d'autodestruction
A. Moncada
Source: https://socialismomultipolaridad.blogspot.com/2026/04/ens...
I. Les fondements biologiques du masochisme selon Sabina Spielrein
Pour comprendre le panorama vaste et sombre qui s'étend devant nous, il faut partir d'une découverte qui a ébranlé les fondements mêmes de la jeune science psychanalytique: la notion, formulée par Sabina Spielrein, selon laquelle au plus profond de l'instinct sexuel humain se niche une pulsion paradoxale, un désir de souffrance qui n'est pas une simple pathologie individuelle mais une composante structurelle de la vie psychique.
Spielrein, d’abord disciple puis collègue et également maîtresse présumée de Carl Gustav Jung, ainsi que collaboratrice de Sigmund Freud, a développé dans son ouvrage fondamental, La destruction comme cause du devenir, une thèse aussi audacieuse que troublante: aux côtés des pulsions d’autoconservation et de reproduction, il existe une pulsion de mort qui ne recherche pas l’anéantissement pur et simple, mais une sorte de plaisir dans la douleur, une jouissance dans l’autodestruction qu’elle a appelée, au grand dam de la terminologie ultérieure, «masochisme».


Le biologique, dans sa conception, ne se réduit pas à la simple tendance à la vie; la cellule ne cherche pas seulement à se perpétuer, mais elle contient aussi en elle-même le germe de sa propre dissolution, et de cette tension entre le vouloir vivre et le vouloir mourir naît, selon Spielrein, la possibilité même du changement, de l’évolution, de la transformation. Il ne s’agit pas d’une simple perversion, mais d’un fait biologique fondamental: l’organisme doit, en un certain sens, désirer son propre anéantissement pour pouvoir renaître sous une forme nouvelle, plus complexe.
Le plaisir, dans ce cadre, n’est pas seulement la satisfaction d’un besoin, mais aussi le soulagement qui accompagne la libération de la tension accumulée, et la tension ultime, la plus radicale, est celle qui sépare l’individu de sa propre mort.
Ainsi, le masochisme ne serait que le nom que nous donnons à la capacité, inscrite dans notre chair, de trouver un plaisir ambigu dans la douleur, de chercher dans l’humiliation une forme égarée de libération, et d’embrasser l’esclavage comme s’il s’agissait, paradoxalement, d’une expression de la volonté la plus intime.
II. L’homo europaeus en tant que sujet masochiste : l’autodestruction de 1914 à 1945
Si nous appliquons cette perspective spielreinienne à l’histoire de l’Europe au cours des premières décennies du 20ème siècle, le spectacle qui se déploie sous nos yeux est celui d’un continent tout entier se livrant à une frénésie d’autodestruction qui défie toute explication purement rationnelle ou économique. Qu'étaient les deux guerres mondiales, sinon un immense acte de masochisme collectif, une gigantesque mise en scène de cette pulsion de mort que Spielrein croyait avoir identifiée au plus profond de l'âme humaine? L'homo europaeus, qui pendant des siècles avait dominé le monde grâce à sa technique, sa science et sa foi dans le progrès, s'est lancé entre 1914 et 1945 dans une orgie de violence sans précédent, tuant des dizaines de millions de ses semblables, rasant ses villes, détruisant son art et sa mémoire, et s'exposant finalement aux humiliations les plus atroces.

Ce n’était pas seulement la lutte entre nations ou idéologies; c’était, à un niveau plus profond, le triomphe d’une volonté d’anéantissement qui semblait jaillir des entrailles mêmes de la civilisation européenne. Les soldats qui couraient joyeusement vers les mitrailleuses en 1914, les peuples qui acclamaient des dictateurs leur promettant souffrance et grandeur, des sociétés entières qui acceptaient la faim, le froid et la mort comme le prix de leur loyauté envers des symboles vides: tout cela témoigne d’un profond masochisme culturel, d’un besoin de punition et d’expiation qui ne peut s’expliquer que comme la manifestation historique de ce fait biologique dont parlait Spielrein.
L’Europe a voulu se détruire elle-même, et elle l’a fait avec une efficacité et un enthousiasme qui nous laissent encore aujourd’hui stupéfaits. Bien que ce soit l’anglosphère qui ait causé la mort et l’humiliation de l’Europe, et le capitalisme qui en ait été le poison mortel, ce désir – alimenté par ses ennemis et utilisant le mode de production comme instrument – était un désir intime. L’homo europaeus a démontré, au cours de ces trente années de folie, qu’il portait en lui non seulement le conquérant et le civilisateur, mais aussi, et de manière prépondérante, le masochiste qui trouve dans son propre anéantissement la forme la plus élevée de plaisir.
III. L’émigration massive comme nouvelle mise en scène du masochisme collectif
Et voici qu’aujourd’hui, cette pulsion autodestructrice n’a pas disparu, mais a trouvé de nouvelles formes d’expression, plus subtiles, mais peut-être plus définitives. L'Européen contemporain, celui-là même qui a survécu aux guerres et aux totalitarismes, semble avoir décidé de mener à bien son œuvre séculaire, non plus par la violence active des champs de bataille, mais par une sorte de suicide démographique et culturel passif, une dissolution volontaire dans le flot de l'émigration massive qui, venue d'Afrique, d'Asie et du Proche-Orient, inonde ses terres.

Et c’est là que nous devons poser la question la plus dérangeante, celle qu’aucun politicien, baignant dans le politiquement correct, n’ose formuler : si l’homo europaeus accepte, voire encourage, l’arrivée massive de populations qui ne partagent ni son histoire, ni sa langue, ni sa religion, ni ses coutumes; s’il permet que ses villes se transforment en mosaïques de cultures en conflit; s'il utilise son propre État de droit pour démanteler les frontières qui le protégeaient; s'il est, en somme, disposé à se diluer, à disparaître en tant que sujet historique, ne serait-il pas en train de révéler ainsi son désir le plus intime, celui que Spielrein a identifié au fond de toute vie? Ne chercherait-il pas, au fond, à être lui-même l'esclave et l'étalon qu'il croit faire venir de l'extérieur? Car l’Européen qui regarde les immigrés avec une condescendance bienveillante, qui parle de leur «diversité» comme d’un bel ornement exotique, qui se complaît dans la culpabilité post-colonialiste et l’autocritique perpétuelle, n’est qu’un masochiste qui a trouvé dans l’immigration le fouet avec lequel il peut enfin se flageller. Il veut être dominé parce qu’au fond, il ne croit plus en son droit de dominer; il veut être envahi parce qu’il ne fait plus confiance à ses propres frontières ni à sa propre identité; il veut que d’autres prennent sa place parce qu’il a perdu la volonté de l’occuper lui-même.
Et si l’on parle crûment d’«esclaves et de reproducteurs», ce n’est pas par grossièreté mais par fidélité à la vérité: l’économie européenne a besoin de corps pour le travail servile et de corps pour la reproduction biologique, et l’Européen, dans son masochisme, non seulement l’accepte mais le désire, car ainsi se confirme son rôle de maître décadent qui a besoin du barbare pour se sentir encore civilisé, et de l’esclave pour se sentir encore libre. Mais cette liberté et cette civilisation ne sont plus que des fantômes: ce qui reste, c’est la pure pulsion de mort, la jouissance dans la dissolution, le plaisir amer de savoir que l’histoire que l’on incarne touche à sa fin et que rien de ce qui viendra après ne portera plus son nom.
IV. Le Capital et le masochisme: une lecture marxiste
Cette situation ne serait toutefois pas possible sans la complicité active de cette force qui, depuis deux siècles, a façonné l’Europe plus que toute autre: le Capital. D’un point de vue marxiste, le masochisme collectif de l’Européen n’est pas un simple accident psychologique ou culturel, mais une nécessité fonctionnelle du système. Le Capital a besoin de corps, il a besoin de travailleurs, il a besoin de consommateurs, et il en a besoin qui soient dociles, dépouillés de leur histoire et de leur identité, réduits à de la pure force de travail et à un pur désir de marchandises. L'émigration massive, loin d'être une menace pour le Capital, est son allié le plus précieux: elle fournit une armée industrielle de réserve permanente, maintient les salaires à un niveau bas, fragmente la classe ouvrière en rivalités ethniques et religieuses, et surtout, démantèle toute possibilité de communauté politique solide qui pourrait s'opposer à la logique implacable de l'accumulation.

Le Capital veut le masochisme de l’Européen car un Européen masochiste est un Européen qui a renoncé à sa souveraineté, à son identité, à son avenir; c’est un Européen qui accepte d’être gouverné par des technocrates anonymes, qui se contente de la consommation et du divertissement, qui cède ses frontières et ses lois à des organismes internationaux qu’il ne contrôle pas, et qui regarde, impassible, son monde s’effondrer parce qu’au fond, c’est ce qu’il souhaite.
Mais ici, nous devons aller encore plus loin et relier cette lecture marxiste aux faits biologiques mis en exergue par Spielrein. Car le Capital n’est pas seulement une structure économique externe qui nous opprime; c’est aussi, comme l’a bien compris le marxisme critique de l’École de Francfort, un mode de vie, une culture, une subjectivité. Le Capital a su inoculer dans l’âme européenne cette pulsion de mort dont parlait Spielrein, il a su transformer le désir de vivre en désir de consommer, et le désir de consommer en désir de s’anéantir par la consommation. L’Européen qui se dissout dans l’émigration massive n’est pas seulement victime du Capital; il en est aussi le complice le plus enthousiaste, car il a intériorisé jusqu’à la moelle la logique de la marchandise, qui ne connaît que le présent perpétuel et la destruction de tout lien durable.
Le Capital, dans sa phase tardive, n’a plus besoin de soldats ni de citoyens ; il a besoin de consommateurs et d’esclaves, et il les trouve chez cet Européen masochiste qui préfère l’esclavage confortable de la société de consommation à la liberté exigeante d’une communauté politique vivante.
V. Spengler et la théorie de la décadence
Et c'est ici, à ce point de densité conceptuelle maximale, que la voix d'Oswald Spengler résonne avec une force presque prophétique. Car Spengler, dès les années 1920, avait compris quelque chose que la plupart de ses contemporains préféraient ignorer: que les cultures, à l’instar des organismes vivants, naissent, grandissent, s’épanouissent, déclinent et meurent, et que la civilisation occidentale, cette prodigieuse culture faustienne qui avait étendu sa domination à l’ensemble de la planète, était déjà entrée dans sa phase finale, dans son hiver.

Spengler a appelé « civilisation » cet état terminal d’une culture, celui où les formes spirituelles originelles se pétrifient, où la grande ville cosmopolite succède à la campagne et à la petite ville de province, où la technique devient une fin en soi et non un moyen d’expression de l’âme, où l’argent, cette pure abstraction, domine toutes les sphères de la vie jusqu’à ce qu’il soit finalement renversé par la force brute de César, du dictateur qui impose l’ordre par le sang et le feu.
Spengler, qui n’a jamais été un national-socialiste mais qui a su voir clairement la direction que prenait l’histoire, nous a avertis que la décadence n’est pas une catastrophe venant de l’extérieur, mais un processus interne, organique, inévitable, dans lequel la culture elle-même perd sa capacité à engendrer de nouvelles formes et se replie sur elle-même, s’adonnant à une répétition stérile, au culte du succès immédiat, à l’idolâtrie du pouvoir nu.
Le masochisme de l’Européen, cette volonté de dissolution que nous avons décrite en suivant Spielrein, n’est que le corollaire psychologique de cette décadence objective: lorsqu’une culture ne croit plus en elle-même, lorsqu’elle a perdu la foi en ses propres dieux et en ses propres lois, elle commence à désirer sa propre mort, à chercher chez l’autre, chez l’étranger, chez le barbare, la force qu’elle-même ne possède plus. Spengler nous a également enseigné que la décadence n’est pas, à proprement parler, quelque chose qu’il faille déplorer ou célébrer; c’est simplement un fait, une phase du cycle vital qu’aucune culture ne peut éluder.

Ce que nous appelons «l’Europe» n’est plus une culture vivante, mais une civilisation moribonde, un ensemble de techniques et de formes vides qui survivent à son esprit, et qui ne peuvent prolonger leur existence qu’au prix de la négation de leur propre nature.
L'émigration massive, la dissolution démographique, le masochisme collectif ne sont pas, dans cette perspective spenglerienne, des anomalies pouvant être corrigées par de meilleures politiques; ce sont les symptômes d'une agonie qui dure depuis déjà un siècle et qui, probablement, se prolongera encore quelque temps avant que, finalement, sur les ruines de la civilisation faustienne, ne surgissent de nouvelles cultures que nous, les habitants du crépuscule, ne pouvons même pas imaginer.
Conclusion
Le masochisme n’est donc ni une perversion mineure ni une rareté clinique; c’est le nom que nous donnons à la pulsion de mort que toute vie porte en elle, et qui, dans le cas de l’homo europaeus, s’est manifestée avec une intensité et une clarté exemplaires tout au long du siècle dernier. Des tranchées de la Grande Guerre aux vastes rivages de l’émigration massive, en passant par les totalitarismes et les camps d’extermination, l’Européen a démontré à maintes reprises que sa volonté de vivre est plus faible que sa volonté de mourir, que son désir de s’affirmer est moins puissant que son désir de se dissoudre.
Et le Capital, cette forme suprême de la civilisation décadente, a su tirer parti de cette pulsion autodestructrice, en la canalisant vers des formes qui perpétuent sa domination et empêchent toute véritable renaissance.
Spengler, en annonçant la décadence de l’Occident, ne faisait que décrire le cadre objectif dans lequel ce masochisme collectif déploie ses effets; et Spielrein, en identifiant la destruction comme cause du devenir, nous donnait la clé biologique pour comprendre pourquoi l’être humain, et en particulier l’Européen de notre temps, semble si enclin à chercher dans son propre anéantissement la forme la plus élevée de son plaisir. Nous ne savons pas si cette pulsion peut être inversée ou si, au contraire, nous assistons aux derniers soubresauts d’une culture qui a déjà accompli son cycle.
Ce que nous savons, c’est que tant que l’Européen continuera à désirer sa propre dissolution, aucun politicien, aucun parti, aucune idéologie ne pourra le sauver de lui-même. Car le salut, s’il est encore possible, ne viendra pas de l’extérieur, mais d’un regain de cette volonté de vivre que le masochisme a réussi à étouffer, et qui ne pourra renaître que si l’homo europaeus recommence à croire en sa propre histoire, en sa propre identité, en son propre avenir. Et cette croyance, à ce stade du crépuscule, semble être la plus improbable de toutes les utopies.
13:02 Publié dans Actualité, Philosophie, Psychologie/psychanalyse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : oswald spengler, masochisme, sabina spielrein, psychanalyse, europe, déclin de l'europe, déclin |
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mercredi, 08 avril 2026
Heinrich Rickert et le principe hétérologique

Heinrich Rickert et le principe hétérologique
Troy Southgate
Source: https://troysouthgate.substack.com/p/heinrich-rickert-and...
L'une des figures les plus méconnues de la philosophie allemande est un néo-kantien du nom de Heinrich Rickert (1863-1936). Si vous avez suivi mes précédents articles sur le sujet, vous aurez remarqué que j'ai exploré les idées d'Emmanuel Kant (1724-1804) sur ce qu'on appelle la «double nature de l'esprit» et sa division en domaines phénoménal et nouménal. J’ai également fait valoir que Friedrich Schelling (1775-1854) avait peut-être bien résolu le problème de la séparation entre le sujet et l’objet en replaçant l’homme-en-tant-que-«sujet» dans la nature-en-tant-que-«objet». Si l’humanité a toujours fait partie de la nature, elle ne peut en aucun cas considérer le reste de celle-ci d’un point de vue subjectif. Rickert, influencé par les idées de Kant, a ensuite créé une unité entre «réalité et valeurs» en réunissant l’histoire et les sciences naturelles.
Dans son ouvrage Der Gegenstand der Erkenntnis (1892), Rickert nie l’existence d’une rupture entre le jugement nomothétique (universel) et le jugement idéographique (particulier). Cela signifie qu’au lieu d’examiner l’histoire selon l’une ou l’autre de ces deux approches – l’individualisation ou la généralisation –, la première peut être utilisée pour renforcer la seconde, et vice versa. Individualiser l’histoire selon un schéma universel est inefficace par rapport au fait de la relier à un environnement particulier et, ainsi, de reconnaître son propre développement unique. Son ouvrage de 1926, Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft, le montre clairement :
«La réalité devient nature si nous la considérons par rapport à ce qui est général; elle devient histoire si nous la considérons par rapport au particulier ou à l’individuel».
Appliquer une théorie plus générale à une discipline historique revient donc à l’aborder avec une sorte de propagande injustifiée. Rickert estimait que pour mieux comprendre l’histoire, il fallait l’examiner sous l’angle de la culture. Comme il l’explique également dans Die Grenzen der naturwissenschaftlichen Begriffsbildung (1921):
«La culture est l’affaire commune dans la vie des nations; c’est le patrimoine de valeurs grâce auquel les individus conservent leur importance aux yeux de tous les peuples, et les valeurs culturelles qui se rattachent à ce patrimoine sont donc celles qui guident la représentation historique et la formation conceptuelle dans la sélection de ce qui est le plus essentiel».
On pense aux géopolitologues et à leurs efforts constants pour mettre en œuvre le modèle politique, social et économique occidental au détriment des peuples autochtones et de leurs propres particularités. Le fait que Rickert ait souhaité créer un lien entre la science (Natur) et l’histoire (Geist) s’apparente à la distinction opérée par Kant entre l’inter-relationnalité des domaines phénoménal et nouménal, mais bien que Rickert ait souligné l’importance d’examiner l’histoire en termes particularistes, il estimait que la science était, quant à elle, plus universelle :
«La réalité empirique devient nature lorsque nous la concevons par rapport au général. Elle devient histoire lorsque nous la concevons par rapport au distinctif et à l’individuel».
Rickert a développé ce qu’on appelle le principe hétérologique, qui visait à unir des idées mutuellement exclusives. En effet, alors que le monde est censé représenter une multiplicité de concepts et de disciplines, seule une petite partie de chacun d’entre eux est jamais révélée; pour obtenir une image plus complète et plus réaliste, il est donc nécessaire de considérer les opposés comme complémentaires. Ce n’est qu’en examinant deux notions qui semblent diamétralement opposées que nous pouvons commencer à les comprendre l’une par rapport à l’autre et par rapport au monde dans son ensemble. Nous ne pouvons saisir le véritable sens des êtres vivants, par exemple, qu’en nous familiarisant avec les objets inertes. De cette manière, Rickert a réuni l’universalisme de la science et le particularisme de l’histoire.
Plutôt que d’adopter la distinction kantienne entre l’esprit et la matière, Rickert a cherché à combiner la réalité empirique et la valeur. En fin de compte, cela suggère qu’en unifiant des paires d’opposés, nous permettons à tout ce qui existe dans le monde de se classer dans l’une ou l’autre catégorie. Dans un sens plus politique, le rêve de Rickert de créer une universalité à travers la particularité est le mieux représenté par l’anarchisme national. Bien que nous soutenions une pléthore infinie de communautés diverses, chacune ayant sa propre vision du monde, on peut dire que notre vision incarne une idée universaliste. Vivant séparément, peut-être, mais s’autonomisant et se renforçant mutuellement à un niveau plus transcendant.
19:05 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, heinrich rickert, néokantisme |
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jeudi, 02 avril 2026
L'École de Francfort, la théorie critique et le phénomène Jürgen Habermas

L'École de Francfort, la théorie critique et le phénomène Jürgen Habermas
Un hommage tardif et quelque peu différent
Werner Olles
Au cœur de la période de reconstruction de l’ère Adenauer, une décennie avant la fameuse année 1968, une révolution a éclaté à l’Institut de recherche sociale de Francfort, sous l'impulsion du jeune théoricien marxiste Jürgen Habermas, qui était depuis deux ans assistant à l’Institut.
Max Horkheimer, qui se trouvait alors en vacances dans sa résidence d’été au Tessin, a immédiatement écrit une lettre incendiaire à son ami et co-directeur Theodor W. Adorno, afin de lui ouvrir les yeux sur les dangers qui guettaient désormais l’Institut. Son collaborateur Jürgen Habermas, alors à la fin de la vingtaine, avait publié un essai intitulé « Zur philosophischen Diskussion um Marx und den Marxismus » (« Sur la discussion philosophique autour de Marx et du marxisme »), écrit qui se déclarait de manière irresponsable en faveur de la révolution.
Adorno proposa rapidement d’entrer en contact avec Habermas pour donner à ce jeune assistant trop impulsif une dernière semonce. Horkheimer voyait en effet son œuvre vitale menacée, même si les deux anciens savaient que les drames œdipaux tardifs ne prenaient leur véritable envol que lorsque, deux décennies plus tard, les jeunes reprendraient les mêmes idées subversives des anciens, idées dont ces derniers ne voulaient plus rien entendre.

Les révoltes de la jeunesse et le conservatisme des anciens révoltés ne sont en réalité rien de bien nouveau — il en existe même en mode inversé, ce qui paraît encore plus déroutant et étrange — et l’article de Habermas dans la revue Philosophische Rundschau n’était en substance qu’un inventaire exhaustif de la littérature marxiste contemporaine, rien de plus, rien de moins, et Horkheimer reconnaissait pleinement la rigueur et la finesse de ce travail.
Sa critique portait cependant sur la conception révolutionnaire de Marx, qui avait renversé la philosophie de Hegel et l'avait remise sur pieds, et sur l’intention du jeune Habermas d’abolir la critique purement théorique pour la transformer en pratique sociale-révolutionnaire.
L'Institut demandait à se débarrasser d’Habermas mais ce ne fut pas immédiat; cependant Horkheimer refusa de lui accorder l’habilitation, ce qui conduisit Habermas à démissionner, pour se faire promouvoir peu après avec son travail intitulé Strukturwandel der Öffentlichkeit chez le marxiste Wolfgang Abendroth à Marburg. Deux ans plus tard, il devient professeur à Heidelberg, puis en 1964 à Francfort, précisément pour prendre la succession de Horkheimer, avec l'accord exprès de ce dernier.
Au même moment où Habermas était nommé « philosophe-sociologue » (Horkheimer) à la faculté, un jeune étudiant nommé Hans-Jürgen Krahl, dont la formation politique initiale avait commencé dans la ligue nationaliste jadis fondée par Ludendorff, puis avait cofondé en 1961 la Junge Union (Jeunesse démocrate-chrétienne) à Alfeld, et qui fut membre d’une corporation étudiante pratiquant la Mensur (duel à l'épée) lors de ses études à Göttingen, décida de se fixer à Francfort pour rejoindre le Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS), de gauche militante, après s’être insurgé contre un ancien de sa corporation.

Quelques années plus tard, de 1967 à 1969, il se rendit célèbre lorsqu'il affronta, lors d'une joute oratoire bien connue entre les représentants de l’École de Francfort, dont Adorno et Habermas, d’un côté, et les étudiants révoltés, Krahl étant leur chef de file le plus brillant. Cette joute portait sur le « contrôle sur la force productive de la science ». Alors que le SDS, qui menait le mouvement étudiant et extra-parlementaire, formulait des revendications de plus en plus radicales, Habermas contribua aussi à l’intensification du conflit en avançant des contre-arguments provocateurs de son cru. Les autorités de la théorie critique se sentaient menacées tant sur la plan de la polémique intellectuelle que sur celui de leur intégrité physique, et Habermas réagit en accusant le SDS de fomenter un « fascisme de gauche ».


Les grèves étudiantes, les occupations de locaux dans diverses institutions et les expulsions par la police se succédèrent. Krahl fut inculpé d’atteinte à la paix intérieure de l’institution — et avant d’être à son tour emmené par la police, il murmura encore quelques mots apaisants à Adorno pour lui dire que tout cela n’était pas ad personam. Cependant c'est Adorno qui dut témoigner contre lui devant le tribunal.
En août 1969, Adorno mourut d’une crise cardiaque, peu après qu’un tract du SDS eut proclamé: «Adorno en tant qu’institution est mort», et le «Conseil des femmes» du SDS avait humilié profondément le professeur cardiaque, qui n’était pas insensible à la beauté féminine, en lui faisant subir une mauvaise plaisanterie. Le fait que Krahl, appelé comme nul autre à succéder à Adorno, ait trouvé la mort un an plus tard dans un accident de voiture sur une route verglacée dans la région de l'Oberhessen, à l’âge de 27 ans, est aussi tragique que banal, mais il est probablement juste de dire que les années mouvementées d’un révolutionnaire comptent comme les années de la vie d'un chien, chacune en valant sept.
Cependant, la confrontation entre Habermas et les étudiants révoltés ne surprend pas rétrospectivement, car le Habermas de 1957 était tout sauf un Krahl avant la lettre, n'était pas un apologète de la révolution, car pour Habermas, la révolution était un problème philosophico-épistémologique, dont la dimension pratique entraînait la violence intrinsèque à toute révolution. Il ne faisait que la repousser avec véhémence, et il ressentait même une peur face à la dialectique fatale des Lumières, en anticipant la célèbre citation de Horkheimer: « …que la révolution ne peut être que fasciste!».
Ainsi, Habermas, au fil du temps, en vint à une conception purement contemplative et non pratique de la théorie marxiste, qu’il rejetait finalement dans sa totalité. Son objectif de fonder la société sur des bases normatives postulait un changement de paradigme: il fallait passer de la «philosophie de la conscience» à une «réalité communicative». Dans la théorie critique des Horkheimer et Adorno, il ne percevait désormais plus qu’une domination fondée sur le scepticisme irrationnel et sur une hostilité à toute rationalité, tandis qu’il reconstruisait lui-même l’histoire mondiale en la percevant comme un processus de formation de l’humanité.
Le représentant le plus éminent de la «deuxième génération» de l’École de Francfort conçut finalement une éthique discursive universaliste qui — comme le remarqua ironiquement Günter Maschke — « est réfutée chaque soir dans le journal parlé de la fin de l’après-midi ».
Dans ce contexte, il vaut la peine de rappeler l’anecdote racontée par feu mon ami Maschke, lorsqu’il donnait des cours à l’académie de la marine de La Punta au Pérou. Dans ce contexte Maschke assista à un combat entre l’armée et les terroristes maoïstes du Sendero Luminoso (Sentier lumineux) dans une petite ville de la Sierra Madre. Sa narration est particulièrement frappante. Après la bataille, la ville n’était plus qu’un champ de ruines, sauf une petite librairie du centre, où était restée intacte une édition espagnole du best-seller de Habermas, Theorie des kommunikativen Handelns («Théorie de l’agir communicationnel»). Lorsqu’il éclata de rire, en découvrant ce livre dans les décombres, malgré les cadavres qui gisaient aux alentours, ses camarades furent quelque peu irrités. En réalité, la théorisation par Habermas d’un tel normativisme positiviste ne se trouve pas dans le domaine du possible humain.
La théorie critique avait pourtant compris très tôt cette différence entre théorie et réel, et la «Dialectique négative», le «catholicisme de Heidegger», mais aussi les premiers écrits de Marx ou de Lénine («L’État et la Révolution») et les «Considérations intempestives» de Nietzsche sont bien plus proches du niveau analytique-intellectuel des années 1920 de Lukács, Korsch et Horkheimer que de l'habermassienne «surveillance morale de la politique» (Günter Maschke). Cette césure explique l’éloignement du réel dans lequel sombre l’intelligentsia des sciences humaines actuelles dans l’université de masse et auprès du personnel qui en dépend pour la «formation, l’accompagnement, la planification».
Avec la disparition de la perspective marxiste sur la révolution dans la pensée de Jürgen Habermas, au profit d’un impératif finalement autoritaire de produire du discours, le chemin vers l’affirmation du statu quo, posé comme indépassable et inamovible, était largement ouvert, et il ne restait rien de l'activisme radical-spontané d’un Herbert Marcuse, que Theodor W. Adorno voulait au moins préserver de manière héroïque et résignée. « Saint Jürgen », comme Günter Maschke appelait volontiers Habermas, a également beaucoup accompli dans ce domaine. Cependant, il ne faut pas oublier ses débuts en tant que jeune marxiste et théoricien de la révolution.
16:14 Publié dans Actualité, Hommages, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : allemagne, théorie critique, jürgen habermas, école de francfort, sds, hans-jürgen krahl, gauches, philosophie |
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mercredi, 01 avril 2026
Plotin et les agents de la disharmonie

Plotin et les agents de la disharmonie
Troy Southgate
Source: https://troysouthgate.substack.com/p/plotinus-and-the-age...
Pour la classe capitaliste, diviser l’opinion politique en divers partis et factions contribue à entretenir une illusion importante. On pourrait logiquement argumenter que les gens ont naturellement des opinions différentes, et c’est vrai, mais le but plus large que cela sert est d’empêcher ceux qui sont plus rusés et astucieux de créer des mélanges idéologiques qui combineraient ou transcenderaient véritablement les programmes proposés par la droite et la gauche.
Considérons, par exemple, combien les personnages dans une pièce de théâtre sont très différents. S'ils pensaient, parlaient ou s’habillaient de la même manière, le dramaturge serait la risée du public. Une représentation ne fonctionne que parce que les personnages sont autorisés à entrer en conflit. Il en va de même pour les politiciens. Ils sont autorisés à participer à une mascarade soigneusement orchestrée simplement parce que chaque participant travaille pour la même compagnie théâtrale.

Dans le Traité 2 de sa troisième Ennéade, le penseur grec Plotin (204-270) soutient que ce qu’il décrit comme le principe de raison est « en guerre avec lui-même » et « possède l’unité, ou l’harmonie, créée par les personnages dans une pièce de théâtre ». En d’autres termes, le philosophe nous dit qu’aucune cohésion n’est possible sans friction. Encore une fois, nous pouvons relier cela à l’opposition artificielle que l’on trouve dans le système parlementaire, opposition qui travaille inévitablement en faveur de nos ennemis. Je suggérerais même que ce que nous observons dans la démocratie libérale représente une forme d’harmonie pour des fins disharmonieuses. Une unité au centre, si vous voulez, qui mène inévitablement au chaos et à la désunion pour le reste d’entre nous.
Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) a formulé ses propres idées sur l’idéalisme dialectique à partir de la Grèce antique, en insistant sur le fait que ce n’est que par un choc d’idées que l’on peut parvenir à une sorte de synthèse ou de consensus. Il existe également une école philosophique appelée dialètheisme, qui soutient que les contradictions sont un mythe et qu’une déclaration peut être à la fois vraie et fausse en même temps. Ses critiques, quant à elles, rejettent cette idée parce que les dialèthes acceptent l’existence de l’affirmation et de la négation, tout en échouant à saisir une caractéristique cruciale de cette dernière, qu’ils décrivent comme « l’absolutisme de la désaccordance ».
Ce que cela signifie, bien sûr, c’est que, alors qu’il est possible pour une personne de croire que la lune est faite de fromage et qu’une autre la nie, un dialèthe pourrait intervenir en disant que les deux affirmations sont vraies, et que la lune est à la fois faite de fromage et non faite de fromage. Le dialèthe irait même jusqu’à nier la vérité ou la fausseté de ce qu’il ou elle venait de dire.
Un bouddhiste zen pourrait qualifier ce phénomène de « non-dualisme ». Cependant, cela implique que la déclaration initiale ne peut en aucun cas être niée. Cela élimine en quelque sorte le facteur d’opposition de l’équation.
Revenant à ce que j’ai dit plus tôt au sujet des partis et factions, si un politicien devenait dialèthe, il ou elle pourrait avoir une carrière très courte. La seule façon de briser l’étau de la démocratie libérale est donc d’inverser ce que j’ai décrit ci-dessus comme une harmonie menant à la disharmonie, et, nous-mêmes, d’utiliser des moyens disharmoniques pour atteindre des fins harmonieuses. Créer la disharmonie et la confusion au centre, tout en maintenant l’harmonie et l’ordre en périphérie.
18:04 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : plotin, philosophie, antiquité |
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mardi, 31 mars 2026
Il existe une moralité de la mémoire, que nous avons abandonnée dans le monde occidental

Il existe une moralité de la mémoire, que nous avons abandonnée dans le monde occidental
par Andrea Zhok
Source: https://www.ariannaeditrice.it/articoli/c-e-una-moralita-...
Dans l’histoire, chaque peuple ayant une capacité d’enracinement historique a respecté diverses formes de moralité, non seulement envers lui-même, mais aussi envers les autres peuples avec lesquels il se confrontait, même militairement.
Des peuples connus pour la dureté de leurs représailles, comme les Turcs ou les Romains eux-mêmes, tenaient à présenter leur éventuelle cruauté comme le juste et équilibré contrepoids à une violation. Cette fiabilité revendiquée des pactes (Pacta Sunt Servanda) n’était pas un signe de faiblesse, mais de force consciente.
Pour fonder des empires, pour rester enracinés sur des terres conquises, il était nécessaire de fournir un cadre normatif permettant même à l’adversaire d’hier de trouver sa place à long terme.
L’extermination, l’effacement de l’ennemi, n’étaient légitimés qu’en présence de la perception d’une violation des pactes.
La raison de cette exigence de justice – même s’il s’agit de sa propre justice – était simple: l’exercice arbitraire de la violence, de la trahison, de la tromperie n’est pas « immoral » parce que « cela ne se fait pas », non pas pour des raisons formelles mais profondes: est immoral ce qui mine le «mos», mine la coutume, ébranle la possibilité de coexister dans le cadre des mêmes habitudes.
Que le guerrier vaincu devienne esclave peut nous horrifier, mais cela faisait partie des règles du jeu (l’alternative était de se faire tuer au combat). Cela ne signifiait pas que tout était permis, même envers l’esclave.
Le sens du comportement moral envers l’ennemi est simple: il sert à créer une plateforme de coexistence à long terme, même avec l’ennemi vaincu. Si on ne le fait pas, on n’atteint jamais véritablement la victoire.
L’étalage de comportements irrémédiablement arbitraires, l’abus, la violence insensée envers le plus faible créent le terrain d’un désir illimité de vengeance et de revanche. Et cela signifie que le conflit restera latent, toujours prêt à se rallumer: la «victoire» ne vient jamais réellement, car il n’y a pas de clôture.
L’une des raisons pour lesquelles les nazis ont fini par être balayés était la grande difficulté culturelle qu’ils avaient à traiter les autres (même les collaborateurs) comme leurs égaux. Le suprématisme nazi a laissé partout une mémoire rancunière, et dès que la supériorité militaire a commencé à vaciller, tout s’est effondré rapidement.

Cette leçon qui relie politique de puissance et moralité a disparu dans la culture israélienne et états-unienne, où depuis longtemps prévaut l’idée de Thrasymaque, selon laquelle le juste équivaut à ce qui avantage le plus fort. Il faut dire que l’ancien empire britannique, malgré toutes ses limites, maintenait l’idée d’un nécessaire couplage entre puissance et moralité, que ses héritiers historiques ont effacée.
Israël et les États-Unis représentent aujourd’hui une puissance militaire redoutable. Quels horreurs ils sont encore prêts à commettre, nous ne pouvons que l’imaginer. Ils ont déjà montré qu’ils ne sont même pas effleurés par l’idée qu’il puisse exister un espace pour la réciprocité, le respect de l’autre, la parole donnée, les pactes, une forme quelconque de justice morale différente de leur propre intérêt.

C’est ce qui les rend extrêmement dangereux, certes, mais c’est aussi ce qui les conduira au gouffre. La raison pour laquelle une population démunie et abandonnée du monde comme celle de Palestine a continué à représenter une épine dans le flanc d’Israël, c’est que la violence arbitraire ne s’oublie jamais, elle reste dans la mémoire des générations.
La même chose se produira pour l’Iran, pour le Liban, et aussi pour les pays qui semblent actuellement domptés, comme l’Irak.
Aussi éclairée que notre culture sécularisée puisse penser avoir atteint une conscience supérieure, une intuition religieuse ancienne demeure vraie: à long terme, le mal commis se paie toujours.
21:02 Publié dans Actualité, Philosophie, Réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : moralité, occident, philosophie, réflexions personnelles |
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Préférez-vous vivre à Technopolis ou à Platonopolis?

Préférez-vous vivre à Technopolis ou à Platonopolis?
par Marcello Veneziani
Source : Marcello Veneziani & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/preferisci-vivere...
Il y a quatre cents ans, en 1626, le philosophe et ministre Francis Bacon concevait La Nouvelle Atlantide, une œuvre utopique qui décrivait une île idéale, Bensalem, gouvernée par une technocratie scientifique. Au centre se trouvait la «Maison de Salomon», un temple-laboratoire dédié à la recherche expérimentale et au progrès technologique pour améliorer la vie humaine, anticipant les centres de recherche modernes et l’approche scientifique contemporaine.
Quatre siècles plus tard, ce rêve biblique se teinte de transhumanisme, d’intelligence artificielle et de nouvelles technologies pour dépasser le vieillissement, la mort, les limites de notre connaissance et de nos possibilités physiques.
Celui qui propose de réaliser le rêve de Bacon (mais il n’est pas le seul), c’est un ingénieux entrepreneur et philosophe, également impliqué dans l’aventure politique de Trump: Peter Thiel, récemment venu en Italie pour une tournée de conférences. Thiel fait partie de ces « titans » ou surhommes comme Elon Musk, Alex Karp ou Bill Gates qui veulent nous guider vers le futur et l’espace, générant des mutations posthumaines.

Thiel, avec sa société qui conçoit l’avenir, Palantir Technologies, se propose de réaliser la Maison de Salomon et la cité idéale de Bensalem, anticipée par Sir Francis Bacon dans l’Angleterre du XVIIe siècle. Il y a un mot, en réalité un acronyme, qui résume le projet: TESCREAL, où convergent théories et pratiques technologiques, du transhumanisme au longtermisme. H+, soit Homo plus, est le résultat recherché: une révolution anthropologique par le renversement de l’entropie, oscillant entre physique et virtuel, conquêtes spatiales et génétique, pour vivre sans fin, au-delà de la condition humaine.
Certains annoncent même la naissance d’un «altruisme efficace», mais travaillent en fait pour une sorte d’eugénisme orienté vers le surhumain, donc réservé à quelques élus. Anciens rêves gnostiques et prométhéens pour des individus ou des peuples élus, projets scientifiques et technologiques modernes visent à dessiner la posthumanité du futur ; mais ce sont ces audacieux cosmonautes du futur qui veulent remodeler l’homme et le monde, le corps, l’esprit, la terre, qui en décident les traits et les buts.

Aimeriez-vous vivre dans la Nouvelle Atlantide ou préférez-vous celle ancienne, mythique, engloutie, à laquelle Platon a fait allusion? Ou, pour être plus précis, préférez-vous vivre dans la Bensalem de Bacon ou à Platonopolis? Le projet de Platonopolis remonte à un philosophe et mystique du troisième siècle après J.-C., Plotin, penseur de la beauté, du retour et de la métaphysique.
Venu d’Égypte, ayant vécu longtemps à Rome où il fonda une école platonicienne, puis retiré dans la campagne de Minturnes, Plotin pensa fonder une cité inspirée de Platon et de ses principes. Il essaya de convaincre l’empereur de son temps, Gallien, de la réaliser au sud de Rome. J’ai écrit sur ce rêve dans un livre consacré à ce penseur, « In vita mia. Mémoires de Plotin », qui paraît cette semaine dans l’Universale Feltrinelli (174 pages, dix euros).
Le livre, écrit au début des années 2000 comme s’il s’agissait d’une autobiographie de Plotin, raconte sa vie et en dresse le bilan, tout en étant un voyage dans sa pensée et son œuvre à la fin de sa vie. Un chapitre entier est consacré au rêve de cette ville idéale, guidée par les philosophes et inspirée par les principes de la sagesse, appliqués à la vie pratique et communautaire.
Deux utopies s’affrontent au nom de Bacon et de Platon: la cité parfaite de la technique et la cité idéale de la pensée, l’une inspirée par les dieux, l’autre animée par le rêve de se substituer à eux. «Vous serez comme des dieux», telle est la promesse que le serpent biblique fait à Ève dans la Genèse (3,5). Tu seras comme Dieu, tu connaîtras le bien et le mal, tu ne connaîtras ni la mort ni la souffrance, tu seras autosuffisant, tu n’auras plus besoin du divin.
La cité de Platon, au contraire, est inspirée par les dieux et guidée par l’idée du Bien mais demeure une ville d’hommes vivant dans la sagesse et la mesure, tout en sachant que le temps est «l’image mobile de l’éternel». La technologie aspire à remplacer Dieu, l’homme et la nature; la sagesse, en revanche, façonne une civilisation humaniste, qui vit dans le culte et le respect du divin, du sens de la limite et de l’ordre universel, fondée sur la justice, la vérité et la différence harmonieuse entre ses citoyens et leurs fonctions. L’une est sous le signe du changement, l’autre de l’être.

Les deux utopies sont indicatives, elles ne peuvent réaliser la cité parfaite sur Terre, mais elles s’inspirent de deux idées opposées: le bien comme puissance, suprématie et efficacité; le bien comme amour de Dieu, amour du destin, amour de la patrie. Il serait difficile de trouver un plombier à Platonopolis, mais il serait peut-être plus difficile encore de trouver une pensée critique à Technopolis. Bien sûr, l’idéal serait une synthèse optimale entre les deux expériences, avec une ville techniquement équipée et organisée comme Technopolis mais inspirée par les principes humanistes de la sagesse, à taille humaine et non à taille d’automate, comme Platonopolis.
En attendant, nous vivons dans ce monde, dans ces villes, parmi guerres, misères, dysfonctionnements, déséquilibres et dangers. Il est beau de rêver la perfection et de s’inspirer de ses idéaux, mais il faut ensuite se réveiller dans la ville réelle, imparfaite et déficiente, et s’efforcer de la rendre au moins plus vivable. Ce qui, à nos yeux, signifie plus humaine, non moins humaine. Comme l’a dit Pascal: «L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête». Nous sommes des hommes, pas des algorithmes.
20:37 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : platonopolis, platon, plotin, technopolis, peter thiel, philosophie, tescreal, francis bacon |
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