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vendredi, 13 août 2021

Giorgio Agamben: les vrais enjeux

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Les vrais enjeux

par Giorgio Agamben

Source : Giorgio Agamben & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-vera-posta-in-gioco

Ce qui est frappant dans les discussions sur le passeport vert et le vaccin, c'est que, comme cela se produit lorsqu'un pays glisse sans s'en apercevoir vers la peur et l'intolérance - et c'est sans doute ce qui se passe en Italie aujourd'hui - c'est que les raisons perçues comme contraires non seulement ne sont aucunement prises au sérieux, mais sont hâtivement rejetées, quand elles ne deviennent pas purement et simplement l'objet de sarcasmes et d'insultes. On pourrait dire que le vaccin est devenu un symbole religieux, qui, comme toute croyance, agit comme une division entre les amis et les ennemis, les sauvés et les damnés. Comment une thèse qui s'abstient d'examiner les thèses divergentes peut-elle être considérée comme scientifique et non religieuse ?

C'est pourquoi il est important de préciser tout d'abord que le problème pour moi n'est pas le vaccin, tout comme dans mes interventions précédentes ce n'était pas la pandémie, mais l'utilisation politique qui en est faite, c'est-à-dire la manière dont elle a été gouvernée depuis le début.

Aux craintes qui apparaissaient dans le document que j'ai signé avec Massimo Cacciari, quelqu'un a sagement objecté qu'il ne fallait pas s'inquiéter, "parce que nous sommes en démocratie". Comment est-il possible que nous ne nous rendions pas compte qu'un pays qui est en état d'exception depuis près de deux ans et dans lequel les décisions qui restreignent fortement les libertés individuelles sont prises par décret (il est significatif que les médias parlent même d'un "décret Draghi", comme s'il émanait d'un seul homme) n'est en fait plus une démocratie ? Comment est-il possible que la concentration exclusive de nos attentions sur les contagions et la santé empêche de percevoir la Grande Transformation qui est en train de se produire dans la sphère politique, dans laquelle, comme cela s'est produit avec le fascisme, un changement radical peut effectivement avoir lieu sans qu'il soit nécessaire de modifier le texte de la Constitution ?

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Et ne faut-il pas réfléchir au fait que les mesures exceptionnelles et les mesures ponctuelles ne sont pas dotées d'une échéance définitive, mais sont sans cesse renouvelées, comme pour confirmer que, comme les gouvernements ne se lassent pas de le répéter, rien ne sera plus jamais comme avant et que certaines libertés et certaines structures fondamentales de la vie sociale auxquelles nous étions habitués sont annulées sine die ? S'il est vrai que cette transformation - et la dépolitisation croissante de la société qui en résulte - est en cours depuis un certain temps, n'est-il pas d'autant plus urgent de faire une pause pour évaluer ses résultats extrêmes pendant qu'il est encore temps ? Il a été observé que le modèle qui nous gouverne n'est plus la société de discipline, mais la société de contrôle - mais jusqu'où pouvons-nous accepter ce contrôle ?

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C'est dans ce contexte que le problème politique du passeport vert doit être posé, sans le confondre avec le problème médical du vaccin, auquel il n'est pas forcément lié (on a fait toutes sortes de vaccins dans le passé, sans que cela ne soit jamais discriminatoire pour deux catégories de citoyens). Le problème n'est pas, en effet, seulement celui, certes grave, de la discrimination d'une classe de citoyens de seconde zone: c'est aussi celui, qui tient certainement plus à cœur aux autres gouvernements, du contrôle généralisé et illimité qu'il permet sur les titulaires bêtement fiers de leur "carte verte".

Comment est-il possible - demandons-nous encore une fois - qu'ils ne se rendent pas compte que, obligés de montrer leur passeport même pour aller au cinéma ou au restaurant, ils seront contrôlés dans chacun de leurs mouvements ?

Dans notre document, nous avons établi une analogie avec la "propiska", c'est-à-dire le passeport que les citoyens de l'Union soviétique devaient présenter lorsqu'ils voyageaient d'un endroit à l'autre. C'est l'occasion de préciser, comme cela semble malheureusement nécessaire, ce qu'est une analogie juridico-politique. Nous avons été accusés, de manière injustifiée, d'établir une comparaison entre la discrimination résultant du passeport vert et la persécution des Juifs. Il devrait être clair une fois pour toutes que seul un imbécile mettrait sur un pied d'égalité ces deux phénomènes, qui sont évidemment très différents. Mais il ne serait pas moins stupide s'il refusait d'examiner l'analogie purement juridique - je suis un juriste de formation - entre deux lois, comme la législation fasciste sur les Juifs et celle sur l'institution du laissez-passer vert. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que les deux dispositions ont été adoptées par décret-loi et que toutes deux, pour ceux qui n'ont pas une conception purement positiviste du droit, sont inacceptables, car - quelles que soient les raisons invoquées - elles produisent nécessairement cette discrimination d'une catégorie d'êtres humains à laquelle un Juif devrait être particulièrement sensible.

Encore une fois, toutes ces mesures, pour ceux qui ont un minimum d'imagination politique, doivent être placées dans le contexte de la Grande Transformation que les gouvernements des sociétés semblent avoir à l'esprit - en supposant qu'il ne s'agisse pas plutôt, comme c'est possible, de l'avancée aveugle d'une machine technologique qui a désormais échappé à tout contrôle. Il y a de nombreuses années, une commission du gouvernement français m'a convoqué pour donner mon avis sur la création d'un nouveau document d'identité européen, qui contenait une puce avec toutes les données biologiques de la personne et toute autre information possible la concernant. Il me semble évident que la carte verte est la première étape vers ce document dont l'introduction a été retardée pour une raison quelconque.

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Il y a une dernière chose que je voudrais porter à l'attention de ceux qui sont prêts à dialoguer sans insulter. L'être humain ne peut pas vivre s'il ne se donne pas des raisons et des justifications pour sa vie, qui, de tout temps, ont pris la forme de religions, de mythes, de croyances politiques, de philosophies et d'idéaux de toutes sortes. Ces justifications semblent aujourd'hui - du moins dans la partie la plus riche et la plus technologisée de l'humanité - avoir disparu, et les hommes sont peut-être pour la première fois confrontés à leur pure survie biologique, qu'ils semblent incapables d'accepter.

Cela seul peut expliquer pourquoi, au lieu d'assumer le simple et aimable fait de vivre côte à côte, on a ressenti le besoin d'établir une implacable terreur sanitaire, où la vie sans justification plus idéale est menacée et punie à chaque instant par la maladie et la mort. De même qu'il est insensé de sacrifier la liberté au nom de la liberté, il n'est pas possible de renoncer, au nom de la vie nue, à ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue.

La théologie civile et scientifique du régime coercitif libéral

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La théologie civile et scientifique du régime coercitif libéral

par Roberto Buffagni

Source : Roberto Buffagni & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-teologia-civile-scientista-del-regime-coercitivo-liberale

Andrea Zhok, a défini "LA COERCITION LIBERALE" dans un article récent, avec lequel je suis d'accord.

J'ai l'impression que nous assistons à la mise en place d'une véritable théologie civile légitimant l'ordre social, fondée sur le scientisme positiviste, dans une étonnante photocopie du programme d'Auguste Comte : "L'Amour pour principe et l'Ordre pour base ; le Progrès pour but" ("Système de politique positive", 1853). De cette théologie civile légitimante sur une base scientifique découlent les relatives inclusions et exclusions culturelles et politiques, qui absorbent et intègrent partiellement les précédentes, fascisme/antifascisme, sur la base d'une interprétation historique (à mon avis erronée) qui désigne les fascismes comme anti-modernes et réactionnaires, "René Guénon + le Panzerdivisionen".

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La définition des fascismes comme phénomène anti-moderne facilite évidemment l'intégration de l'ancien système d'exclusions et d'inclusions dans le nouveau, qui se définit lui-même en s'identifiant tout court à la modernité et au progrès (rien n'est plus moderne et progressiste que le scientisme).

Il est évident qu'une société fondée sur une théologie civile scientiste ne peut être démocratique, car il n'y a pas, et il ne peut y avoir, de population capable d'accéder en masse aux connaissances, par exemple les mathématiques, et aux méthodes qui permettent de se faire une idée des pratiques des sciences des phénomènes. La viabilité d'un régime démocratique dans la réalité historique nécessite de nombreuses conditions culturelles et sociales préalables, mais sur le plan des principes, la démocratie moderne a absolument besoin d'un accord sur les affirmations suivantes : a) tous les hommes sont égaux, en ce sens que tous peuvent, au moins virtuellement, participer à une discussion rationnelle des fins que doit poursuivre la communauté, bien que la discussion des moyens à employer, et leur mise en œuvre, puisse et doive être réservée à une minorité techniquement capable; ensuite, b) un corollaire de a) : les hommes sont, au moins virtuellement, persuadables par des moyens rationnels, c'est-à-dire que tous les hommes participent, au moins virtuellement, à la même Raison, que j'écris avec une majuscule car elle ne coïncide PAS avec le seul intellect abstrait, et à laquelle on peut accéder par des moyens philosophiques, artistiques, religieux, sapientiaux.

Il s'agit du plus petit dénominateur commun humaniste sur lequel des cultures aussi diverses que le christianisme, le libéralisme classique et le socialisme ont trouvé un accord politique.

Or, la science des phénomènes n'est PAS en mesure de fournir la moindre indication quant aux fins (pourquoi nous vivons, comment nous devons vivre, ce que nous devons faire des découvertes de la science, etc.) Comte s'est rendu compte de ce fait dans un moment très difficile de sa vie personnelle, et c'est pourquoi il a inventé (avec un peu de copier-coller à partir de Condorcet et de Turgot) son projet dément de "Religion de l'Humanité", avec une Église et un Catéchisme positivistes, un Conseil des Scientifiques, etc., en invitant le Père Général des Jésuites à collaborer avec lui (il n'a pas eu de réponse à l'époque, mais ses imitateurs feront beaucoup mieux aujourd'hui). Je ne sais pas si les pouvoirs actuels ont réalisé qu'ils copient le projet de Comte, le fait est qu'ils le copient parce qu'ils se sont heurtés au problème qui a conduit le vieux Comte à l'inventer, et qui n'existait pas (encore) à l'époque.

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C'est-à-dire, le problème de gouverner une société composée de personnes qui, pour la plupart, ont introjecté le sens commun relativiste qui découle logiquement du scientisme et du libéralisme. Le bon sens relativiste, en termes simples mais clairs, dit que mon opinion est aussi bonne que la vôtre, et qu'il est impossible d'établir, par le biais d'une discussion rationnelle, qu'une affirmation est vraie et une autre fausse : "vraie" ou "fausse" non seulement sur le plan empirique, c'est-à-dire correcte ou incorrecte (par exemple parce que les données sur lesquelles nous basons l'argument sont correctes ou non) mais aussi, par exemple, sur le plan éthique et métaphysique, les niveaux les plus pertinents pour la détermination des fins ; car tout dépend du système de valeurs que l'on adopte, et on l'adopte toujours arbitrairement (= le système de valeurs affirmé par la plus grande force sociale s'applique, et il est inutile de se demander s'il est juste ou faux, bon ou mauvais).

Puisque toute société a besoin, pour ne pas imploser dans l'anarchie, que 90% du travail de contrôle social soit effectué par la norme interne, et seulement 10% par la norme externe (police, tribunaux, etc.), on voit bien à quel point est instable une société où 90% de la population partage un sens commun relativiste, chacun pensant avoir droit à son opinion qui est aussi bonne qu'une autre, et tendant à rejeter le principe d'autorité ("Qui suis-je pour juger ?" disait le Vicaire du Christ).

La seule bouée de sauvetage à laquelle s'accrocher pour ne pas se noyer dans l'anarchie et l'anomie, et pour contrôler, bien ou mal, une société très compliquée et délicate comme la société industrielle, semble être la science, que tout le monde respecte parce que a) elle garantit la vie quotidienne b) elle met à disposition un pouvoir immense, c'est-à-dire qu'elle remplace les deux sources traditionnelles de la norme intérieure, la coutume (vie quotidienne) et la religion (toute-puissance divine). Malheureusement, la science des phénomènes sait inventer des choses folles, mais elle ne nous dit absolument rien sur la façon de vivre, sur l'utilisation des choses folles qu'elle invente, etc.

À ce stade, le passage obligé pour les pouvoirs en place est la réédition du programme comtien, c'est-à-dire l'invention de toutes pièces d'une religion scientifique qui se sait fausse, parce qu'elle a une finalité purement instrumentale : il ne s'agit pas de la vieille politique d'instrumentalisation de la religion, mais de la fondation d'une nouvelle religion de parfaite et totale mauvaise foi, ou, en d'autres termes, de l'adoption totalement arbitraire - mais il n'y en a pas d'autre - d'un système de valeurs officiel qui se présente comme une religion laïque. Bien sûr, cela est fait "pour le bien de l'humanité". Comme le Don Juan de Molière dit au mendiant qui lui demande l'aumône "pour l'amour de Dieu" : "Je te la donne pour l'amour de l'humanité".

À l'époque de Comte, ses collègues, scientifiques et philosophes positivistes, attribuaient l'invention de la religion positiviste à un émoussement de ses facultés, car au milieu du XIXe siècle, le milieu social était encore nourri et stabilisé par des coutumes et une religion pré-modernes ; et non seulement il n'était pas nécessaire de formaliser la " religion de l'humanité ", mais tout le monde, positivistes compris, aurait réagi au moins avec embarras, sinon par rejet, devant cette parodie absurde, ridicule et inquiétante du christianisme. Eh bien, maintenant le besoin est là et la réaction de rejet n'est même pas le pape, et ainsi de suite avec le projet Comte 2, la Revanche.

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Dans le Projet Comte 2, la Revanche, la manipulation psychologique des masses prend une importance énorme, parce que a) la "science" ne nous dit rien sur la persuadabilité des hommes en tant que participants à une Raison commune (métèxis, un concept métaphysique ou religieux) b) la "science" nous dit par contre beaucoup de choses sur la manipulabilité psychologique des hommes. La règle de base du positivisme est la suivante : "il n'y a pas de science sans faits". Puisque l'observateur et l'organe observé coïncident, il n'est pas possible d'avoir une observation des phénomènes intellectuels en action, aussi, considérant comme impossible la description des processus mentaux et du psychisme comme indépendants des faits physiologiques ou sociaux, Comte ramène la psychologie à la biologie et à la sociologie : et c'est là que se trouve l'origine du Pass Vert et des méthodes behavioristes avec lesquelles il est introduit.

Je rappelle en passant qu'en ce qui concerne l'humanité sur laquelle se fonde la religion, la science des phénomènes - en l'occurrence la génétique - ne peut nous dire qu'une seule chose : que tous les hommes, quelle que soit la race à laquelle ils appartiennent, partagent, avec des variations minimes, le même patrimoine génétique, c'est-à-dire qu'ils appartiennent tous à l'espèce humaine. La science des phénomènes, cependant, ne nous dit PAS comment traiter cette espèce parmi les espèces qu'est l'espèce humaine. Si l'on voulait en maximiser le rendement, par exemple, même selon un critère positiviste classique comme l'utilitarisme, "le plus grand bien pour le plus grand nombre", il conviendrait certainement d'élaguer son bois mort, c'est-à-dire de prévoir avec des méthodes appropriées une vaste politique eugénique, qui favorise les caractéristiques génétiques les plus favorables et décourage les moins favorables, en s'insérant - comme c'est la norme pour toutes les sciences des phénomènes - dans les chaînes causales (pas toutes identifiées) du phénomène "espèce humaine". Dans un si petit projet, il y a tout, et dans ce tout, il y a des choses qu'aujourd'hui personne n'est capable d'imaginer, et c'est encore mieux parce que les imaginer pourrait donner des cheveux blancs.

Sur la coercition libérale

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Sur la coercition libérale

par Andrea Zhok

Source : Andrea Zhok & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/sulla-coercizione-liberale

Les États peuvent, dans certaines conditions d'urgence, exercer des actes de contrainte et de coercition sur leur population.

La coercition classique, comme l'appel aux armes pour la défense de la patrie, était exercée à la fois comme un appel éthique à l'effort pour protéger l'ensemble de la communauté et comme une prise de responsabilité par le souverain, qui garantissait la justesse (et la bonne gestion) de l'initiative.

Cette prise de responsabilité, automatiquement implicite dans l'acte de coercition publique, n'est pas sans conséquences: en cas de résultat néfaste de cette initiative forcée, les gouvernants sont appelés à rendre des comptes. Pas légalement, avec une forme de "responsabilité limitée", mais physiquement, en personne. Le résultat typique des défaites militaires était, et est toujours, le renversement des dirigeants qui ont promu l'action, et souvent leur fin peu glorieuse ou violente.

Cette prémisse nous permet de nous concentrer sur ce qui est particulièrement indécent dans la forme de "coercition douce" associée à des initiatives telles que le Green Pass.
Si nos dirigeants étaient absolument sûrs de ce qu'ils font, s'il était vrai que le seul moyen de faire face à la pandémie à ce stade est la vaccination généralisée, s'ils étaient vraiment certains - comme ils le prétendent - que l'opération est totalement sûre en termes de conséquences pour la santé des citoyens, alors il n'y aurait aucun problème à prendre la voie de l'obligation universelle.

Cela créerait, comme il se doit, deux groupes clairement définis: ceux qui assument la responsabilité des décisions et ceux qui les subissent. L'ensemble des citoyens serait du même côté, serait uni par un destin commun, et pourrait éventuellement être mobilisé en commun si quelque chose dans la voie empruntée s'avérait erroné ou fatal.

Mais - en dépit de toutes les proclamations - ce n'est pas du tout le cas. Et c'est pourquoi la forme typique de la coercition libérale est adoptée : la coercition déguisée, jouée comme s'il s'agissait d'un libre choix.

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Il est important de voir qu'il s'agit d'un modèle classique, et non d'une invention récente datant de l'apparition du Covid. Le modèle libéral est celui qui vous dit que si vous ne voulez pas travailler pour une croûte de pain, vous êtes libre de mourir de faim. Le modèle libéral est celui qui lacère systématiquement la société parce qu'il met tout le monde en concurrence avec tout le monde, vous apprenant à voir votre voisin comme un adversaire.

Ainsi, le modèle libéral de coercition appliqué à l'urgence Covid est celui qui vous dit que personne ne vous oblige à vous vacciner, c'est votre libre choix.

Bien sûr, si vous ne le faites pas, ou si vous n'obligez pas vos enfants à le faire, eh bien, vous oubliez le cinéma, la salle de sport, le restaurant, le théâtre, le bar, la piscine, le train, l'avion, l'université et souvent même le travail.

Mais c'est votre choix et personne ne vous y oblige.

Alors, c'est vrai, à part ça, si vous ne le faites pas, vous êtes aussi montré du doigt comme un traître, un ennemi du pays, un crétin, un paranoïaque, un égoïste, un ignorant et un perdant, alimentant la haine ou le mépris des autres.

Mais soyons clairs, vous pouvez exercer un choix libre.

Et si vous voulez exercer votre libre choix, prendre votre propre rendez-vous, signer une renonciation, montrer votre consentement (non)éclairé, très bien.

N'oubliez pas que vous l'avez demandé.

Cette procédure permet à la gouvernante de faire face à n'importe quel pari en toute sérénité.

Qui aurait envie d'imposer un médicament expérimental à un jeune garçon ou à une femme enceinte en l'absence de preuves accablantes que les autres solutions sont pires?

Mais avec la forme libérale de la coercition, le problème ne se pose pas. L'obligation existe à toutes fins utiles, mais elle prend l'apparence d'un choix personnel, dont la personne qui choisit est responsable.

Si - Dieu nous en préserve - nous devions découvrir dans quelques années que le pari a mal tourné, qu'il y a eu des conséquences importantes, qui, selon vous, pourrait être appelé à rendre des comptes ?

Dans quelques années, les mêmes personnes qui se déchaînent aujourd'hui avec des règlements et des certitudes apodictiques ne seront plus disponibles.

Qui s'occupera de ses quatre grands danois dans sa propriété de campagne, qui bénéficiera d'une pension dorée, qui aura été promu à un autre poste prestigieux.

Toute plainte, tout dommage sera résolu par un haussement d'épaules des nouveaux "managers" et quelques gratifications extraites du trésor public.

En tout état de cause, même si le pari réussit, ou avec des dommages collatéraux qui ne sont pas massifs, nous en serons sortis grandis : le pays une fois de plus divisé, avec un sentiment généralisé d'impuissance et d'irresponsabilité générale.

jeudi, 12 août 2021

Fidélité et persévérance, la force d’orienter le combat (Julius Evola)

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Fidélité et persévérance, la force d’orienter le combat (Julius Evola)

 
Cette nouvelle vidéo s’appuie sur le petit texte de Julius Evola, « Orientations », destiné, comme son titre l’indique, à orienter la jeunesse de droite vers les bons principes, socle de toute action politique véritable. Julius Evola tente de montrer, dans cet opuscule, qu’avant de penser à la reconquête politique du pouvoir, il faut d’abord s’efforcer d’incarner en soi-même les changements que l’on souhaiterait voir dans l’État. La reconquête politique, en un mot, nécessite d’abord une renaissance intérieure.
 
 
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Musiques utilisées dans la vidéo :
Haydn : Symphony No. 45 Farewell - I. Allegro Assai
Haydn : Symphony No. 49 "La Passione" in F minor – I. Adagio
Mozart : Requiem in D Minor, K. 626 I. Introitus
Mozart : Requiem in D Minor K. 626 Dies Irae (Instrumental)

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mercredi, 11 août 2021

Etat d'exception et mort du politique

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État d'exception et mort du politique

Mariano Allocco

SOURCE : https://electomagazine.it/stato-deccezione-e-morte-della-politica/

Début 2020, quelques jours de vie avec le virus ont suffi pour faire passer l'Italie d'un état de droit à un "état d'exception" et la prolongation du confinement, la cinquième, jusqu'au 31 décembre 2021, a consolidé un état d'urgence qui a débuté le 31 janvier 2020; les décrets du Premier ministre visant à contenir le Coronavirus sont en fait une limitation de nos libertés.

Un Occident fragile et présomptueux s'est soudainement retrouvé face à un redde rationem et la question qui se pose maintenant est la suivante : jusqu'où ira l'"État d'exception" et jusqu'où ira-t-il ?

En 1922, Carl Schmitt a défini le souverain comme "celui qui décide en état d'exception", un terme qui indique les mesures exceptionnelles prises en temps de crise et qui doit être compris à la lumière de l'ancienne maxime selon laquelle "necessitas legem non habet".

Cependant, nos Pères constituants n'ont pas pris cette hypothèse en considération, car il était impensable que le Premier ministre puisse devenir Souverain et cette hypothèse n'était pas non plus plausible pour le reste de l'Occident.

Au demeurant, c'est l'"état d'exception" du siècle dernier qui a accompagné les dérives qui ont conduit au totalitarisme.

Ce n'est pas un droit spécial, c'est la suspension plus ou moins modulée de la loi qui apparaît aujourd'hui comme une technique de gouvernement mise en œuvre avec l'extension toujours plus grande des pouvoirs de l'exécutif par l'émission de décrets et de mesures prises, justement, dans un "état d'exception".

L'exercice de cette prérogative érode de fait la démocratie, une institution récente telle que nous la connaissons, qui est aujourd'hui également mise à mal par un virus.

L'activité législative du Parlement est de facto marginale, tandis que dans le pays, par le bas, le pouvoir de décision des conseils locaux est désormais un simulacre.

L'"État d'exception" s'est imposé sur la base d'un principe selon lequel la nécessité caractérise une situation singulière dans laquelle la loi perd son pouvoir et devient progressivement le fondement et la source du droit.

Le droit n'admet pas de lacunes et si le juge doit juger même en présence de vides législatifs, par extension, lorsqu'une lacune du droit public apparaît, le pouvoir exécutif a l'obligation d'y remédier: c'est l'"État d'exception" qui s'est soudainement installé.

Les lois non écrites, celles de la nécessité, l'emportent sur le droit, qui réagit en conséquence, mais se trouve dans une position défensive, dénonçant la fragilité qui caractérise l'Occident même sur ces fronts.

Dans l'"état d'exception", la décision suspend ou annule les normes, les rituels, les délais et les procédures qui, dans une démocratie, constituent la substance.

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"Ce que l'arche du pouvoir contient en son centre, c'est "l'état d'exception" (Giorgio Agamben, 2003), et c'est une machine qui a fonctionné à travers le fascisme, le national-socialisme et les régimes communistes, nous atteignant de manière feutrée mais efficace, et qui se réaffirme aujourd'hui dans tout l'Occident à cause d'un virus.

"En temps de crise, le gouvernement constitutionnel doit être modifié dans la mesure où cela est nécessaire pour neutraliser le danger et rétablir la situation normale - .... - le gouvernement aura plus de pouvoir et les citoyens moins de droits... la démocratie est l'enfant de la paix et ne peut vivre sans sa mère" (C. L. Rossiter, NJ, 1948), des mots écrits dans l'immédiat après-guerre, mais toujours pertinents maintenant que l'État belligérant n'est pas nécessairement sanglant.

Brèves réflexions sur une question qui a refait surface avec ardeur dans un Occident caractérisé par une fragilité déjà évidente après le 11 septembre 2001, mais qu'il faut maintenant aborder, avant qu'elle ne devienne incontrôlable.

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Les frontières mouvantes, à grande vitesse, s'instaurent à une cadence inouïe dans une Europe qui se voulait sans frontières, qui proclamait le droit de tous à la libre circulation...!

Une autre question est claire: le concept de "frontière" attaqué au début de ce millénaire est maintenant revenu avec toute son ancienne puissance pour marquer les cartes de différentes couleurs, à commencer par celle d'une Europe qui doit retrouver son âme, et ce qui s'est passé à Barcelone est un signe clair de fatigue.

L'obligation de rester chez soi, entre quatre murs, a également ravivé la signification du "mur" en tant qu'instrument de défense.

Un scénario complexe qui propose un défi à ramener dans la seule sphère possible, celle de la Politique, entendue comme l'art de rendre possibles les choses nécessaires.

La politique, cependant, est sans défense dans un état d'exception.

Mariano Allocco

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dimanche, 08 août 2021

"Qui suis-je ?" L'anthropologie métaphysique de Yuri Mamleev

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"Qui suis-je ?" L'anthropologie métaphysique de Yuri Mamleev

Rosa Semikina

Traduction par Juan Gabriel Caro Rivera

Source: https://www.geopolitica.ru/es/article/quien-soy-yo-la-antropologia-metafisica-de-yuri-mamleev

Yuri Mamleev est une figure majeure de la littérature russe, considérée par beaucoup comme un mythe, ainsi qu'un écrivain radical et mystérieux. On peut même dire qu'il a été le "pionnier" de la littérature russe contemporaine, lorsqu'il a commencé à écrire en 1960 : ses écrits étaient très "différents" des tendances et des courants artistiques qui dominaient à l'époque. Mamleev était un mystique et un ésotériste, se définissant comme un esprit ou un témoin qui recevait des messages provenant d'une autre réalité ; c'est pourquoi ses œuvres créent un monde très particulier : les morts reviennent à la vie, les monstres, les psychopathes, les maniaques, les meurtriers et les suicidés rationalistes apparaissent aux côtés d'êtres marginaux, de "sous-hommes" et de créatures non anthropomorphes. Ces "êtres déroutants" (provocateurs) ne se trouvent que dans des situations extrêmes et exceptionnelles (aux frontières ou au milieu de l'"écart" entre l'être et le non-être) ; ils explorent tous le mystérieux, l'inexplicable, le transcendant, ils raisonnent sur l'éternité et l'infini, la mort et l'immortalité, en essayant de trouver des preuves de l'existence de la divinité, en essayant de trouver leur "chemin vers l'abîme" et de répondre à cette question éternellement dérangeante : "Qui suis-je ? Bien sûr, cette question est posée non pas dans un sens psychologique, mais dans un sens métaphysique.....

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Mamleev explique cette dimension de son travail dans une interview : "Mon travail est une description matérialiste de l'enfer terrestre, des désastres spirituels, des faces cachées et non conventionnelles de l'âme humaine". Il admet que sa philosophie "est née d'une évaluation négative du monde". Mais la "nuit noire de l'âme", qu'il a un jour vécue en lui-même et qui est une constante de ses personnages, n'est rien d'autre qu'une étape nécessaire de l'"initiation" qui mène à la lumière, à Dieu et à la catharsis.

Par conséquent, la représentation fantasmagorique et surréaliste de ses personnages, des situations qu'ils vivent et des événements qu'ils vivent a, avant tout, une justification métaphysique, philosophique (car selon Mamleev le "réalisme métaphysique" de son œuvre "exige avant tout de s'immerger intensément dans notre réalité tout en traitant des problèmes globaux et métaphysiques") ou "intuitive" qui nous permet de démêler le sous-texte caché dans ses écrits. Deuxièmement, il s'agit de provoquer un choc ou un coup qui amène le lecteur à s'arrêter, à réfléchir et à commencer à "reconstruire" l'alchimie humaine qui se cache derrière tout cela. Bien sûr, cette "méta-exposition" ne garantit pas le retour à une pleine intégrité spirituelle, mais on ne peut ignorer qu'"une telle opération implique un processus de purification". Par exemple, dans l'histoire de Pensées du soir, Mikhaïl Saveliev, "un meurtrier et voleur bien connu et très âgé", se souvient un jour d'un événement qui s'est produit aux alentours de Pâques : alors qu'il était encore un jeune homme, il est entré dans l'appartement d'un autre et a tué deux personnes avec une hache, un homme et sa femme, mais "soudain, un petit garçon d'environ cinq ans, qui n'avait ni vu ni compris ce qui se passait, est sorti de la baignoire au bout du couloir : il était blanc, innocent, brillant et tendre. Il me regarde, regarde son oncle, et dit soudain : le Christ est ressuscité ! Il dit cela avec tant d'amour et de joie que j'ai compris ce qu'est vraiment Pâques. À ce moment-là, j'ai eu un malaise ; en un seul instant, j'ai eu l'impression que mon corps était traversé par un éclair et je suis tombé par terre, inconscient". Cet enfant grossier et innocent le sauve, car ses paroles ont un pouvoir surnaturel : cette "anecdote métaphysique" fait un trou dans l'âme du criminel qui le pousse à se repentir de ses crimes et à se retrouver dans un monastère.

4778183.jpgLes personnages de Mameleev sont souvent décrits comme des monstres, mais il s'agit là d'une appréciation superficielle : "ce sont des monstres parce qu'ils veulent percer les mystères qui se trouvent au-delà de l'esprit humain", déclare Mameleev. "Ils veulent briser le flux de la vie quotidienne et répondre à des questions éternelles hors de notre expérience, alors ils deviennent inévitablement des monstres. Je m'intéresse précisément à ces voyageurs et héros de l'au-delà.

Les schémas inhabituels de pensée philosophique et artistique de Mamleev entraînent naturellement des divergences dans la définition de sa méthode de création, l'amenant même à dire que "ses créations pourraient être considérées comme une sorte de réalisme métaphysique". M. Mamleev a publié plus de quarante livres en Russie et à l'étranger. Il est également le fondateur d'une école littéraire et philosophique et le lauréat du prix Andrei Biely et du prix international Pouchkine. On sait qu'un groupe de jeunes auteurs s'est formé autour de lui et qu'ils ont tous participé à un projet philosophico-littéraire connu sous le nom de "Mystère de l'infini". La plupart des idées de ce projet ont été publiées dans divers almanachs tels que Mystery of Infinity, The Equinox et Equinoxe. Vers un nouveau mysticisme. Depuis 2005, les éditions Ripol-klassik publient une collection intitulée "Bibliothèque du réalisme métaphysique", également appelée "Métaprose". On pourrait dire que Mamleev est le fondateur d'un courant littéraire.

9782825141984-475x500-1.jpgMamleev explique sa conception du réalisme métaphysique et de la métaphysique en général dans son livre The Fate of Being.

Si la philosophie académique définit la métaphysique comme l'origine des idées suprasensibles de l'être, "désignant ainsi la tentative de la pensée et de la raison d'aller au-delà du monde empirique pour atteindre une réalité extra-empirique", alors nous pouvons dire qu'il s'agit de la connaissance de "l'être comme étant", c'est-à-dire, de la "connaissance de Dieu et de la substance suprasensible" (Aristote), ce qui a ensuite conduit la philosophie à considérer la métaphysique comme une forme d'"interrogation par laquelle nous essayons d'embrasser la totalité de l'être et pour que finalement celui-ci, que nous interrogeons sans cesse, nous interroge aussi" (M. Heidegger, Problèmes fondamentaux de la phénoménologie).

Y. Mamleev considère que la métaphysique fait partie du "monde des essences spirituelles", c'est-à-dire de "la sphère du supra-cosmique, du divin, de ce qui fait partie de l'originel et du spirituel en soi : on peut dire que le monde du cosmos "invisible" fait partie d'un autre type de connaissance". C'est ce que Mamleev appelle les principes métaphysiques (ou "réalités") qui sous-tendent l'univers et qui nous révèlent le "cours nébuleux d'autres mondes" et d'autres époques, le tout nous aidant à déchiffrer les symboles cachés de l'existence humaine. Ces "questions éternelles que l'esprit humain adresse souvent à ce Principe Primordial - aussi naïf soit-il du point de vue de l'absolu - qui reste silencieux, ont souvent une dimension métaphysique".

La "réalité métaphysique" est présente a priori dans tous les mondes, indépendamment de leur degré de "matérialisation", de sorte qu'il leur est possible de s'exprimer plus profondément et plus complètement en littérature qu'en philosophie. En effet, l'"image" est beaucoup plus multiforme que l'"idée", car la première "exprime plus facilement ce qui ne peut être pensé" (La liberté dans la poésie russe). Les héros de ce genre de littérature seraient avant tout des réalités philosophiques et métaphysiques telles que le Néant, la chose-en-soi, le "je" transcendantal, etc. Il est possible qu'il s'agisse du type de littérature dont parle Daniel Andreïev dans son livre La Rose du monde : "Ce n'est qu'ainsi que vous pourrez comprendre le sens des choses inhérentes à la Rose de la paix : car c'est ainsi que vous percerez la réalité physique pour accéder à différents niveaux, tant matériels que spirituels. <...> Je crois qu'un tel art... devrait être appelé réalisme translucide ou méta-réalisme". Sans aucun doute, c'est Y. Mamleev est l'auteur qui a le plus développé ce méta-réalisme.

2786354.jpgL'anthropologie de Mamleev part d'une compréhension du cosmicisme et des stratifications métaphysiques de l'homme, sans parler du lien métaphysique entre l'homme et le monde. Selon Mamleev, "... l'homme est un espace où le ciel et la terre sont reliés. En outre, l'homme est relié au monde physique, au monde intermédiaire (c'est-à-dire le monde subtil et parallèle) et au monde divin. Par conséquent, il existe des gouffres à l'intérieur de l'homme qui appartiennent à des mondes supérieurs, divins et ... sataniques..... L'homme est à la fois une bête et un ange, relié à des êtres qui lui sont inférieurs et supérieurs..... ... le ciel et la terre sont réunis en lui" (Russie éternelle).

Le microcosme humain est un reflet du macrocosme du monde : la spécificité métaphysique de l'homme n'est pas seulement qu'il est un lieu où "le ciel et la terre sont reliés", mais aussi que les êtres humains sont des "fissures" par lesquelles on peut pénétrer dans d'autres mondes. L'âme humaine (Mamleev l'appelle "l'archétype de l'âme de l'Univers") contient en elle un code universel. L'homme en tant que phénomène psycho-bio-social n'a pas d'importance ("surtout parce qu'il a été tellement étudié dans la littérature"), car le but du réaliste métaphysique est de connaître "l'invisible, l'homme caché" et pour cela il faut aller au-delà de la psychologie des profondeurs. L'homme de chair et de sang n'est rien d'autre qu'un fragment du "lieu métaphysique qu'occupe l'homme". Et si le réalisme traditionnel nous amène à postuler l'existence de deux gouffres à l'intérieur de notre âme, l'inférieur et le supérieur, alors nous pouvons dire que le but de Mamleev est de créer une vision multidimensionnelle de l'espace intérieur de l'homme qui nous permet d'observer toute une multitude de gouffres en nous. Selon H. Hesse, "la vie de tous les hommes n'oscille plus entre deux pôles, par exemple l'instinct et l'âme, ou le saint et le libertin, mais oscille entre des milliers, entre d'innombrables paires de pôles.... c'est une fatale nécessité innée chez tous les hommes de se représenter chacun son moi comme une unité.... Mais en réalité, aucun moi, même le plus naïf, n'est une unité, mais un monde hautement multiforme, un petit ciel d'étoiles, un chaos de formes, de gradations et d'états, d'héritages et de possibilités..... Car, bien sûr, la poitrine, le corps n'est jamais plus qu'un ; mais les âmes qui vivent à l'intérieur ne sont pas deux, ni cinq, mais innombrables ; l'homme est un oignon de cent pelures, un tissu composé de nombreux fils" (Steppenwolf).

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Une telle idée (ou "connaissance spéciale") de l'homme et du monde implique que l'écrivain ait une tâche très spécifique : premièrement, il doit voir derrière la vie visible les aperçus d'une "réalité beaucoup plus formidable", qui "doit être mise à nu et rendue visible et, malgré le caractère écrasant d'une telle tâche, nous devons découvrir les abîmes de l'être ; deuxièmement, il est nécessaire de révéler les abîmes intérieurs de l'âme humaine que nous observons dans notre comportement, notre vie spirituelle et nos peurs subconscientes. Une fois que nous avons obtenu que les personnages expriment ces comportements, nous obtenons ce que Dostoïevski appelle le "réalisme fantastique" (voir : La voix du néant. Histoires. M., 1991). Mamleev a trouvé plusieurs façons de représenter cet être métaphysique ou "situation métaphysique de l'homme". Par exemple, à travers la "profondeur du symbolisme", mais de manière à ce que l'on perçoive clairement que l'homme n'est pas seulement l'être humain, mais que "dans ses profondeurs... un autre être est caché", un être secret et transcendantal qui se dépasse en tant qu'homme de chair et de sang et dont nous n'avons aucune idée de l'existence ("car l'homme de chair et de sang n'est qu'un fragment de la réalité humaine"). Une autre façon de représenter ce problème serait de dire que l'homme extérieur n'est rien d'autre qu'une projection de l'homme intérieur, une fente ou une fenêtre qui nous permet d'entrevoir une sorte d'essence secrète. Il existe cependant un troisième mode de représentation qui consiste à penser l'homme comme une entité métaphysique, une monade originelle et éternelle, un archétype métaphysique, "un certain domaine autonome qui, bien sûr, n'est pas de ce monde...". L'homme n'est pas seulement un être mystérieux, mais aussi un être inconnaissable qui est "enraciné intérieurement dans l'infini et l'inconnu". Les limites de notre connaissance de nous-mêmes le prouvent". Il ne s'agit pas d'un type ou d'un caractère spécifique, mais d'une "centralité métaphysique" propre à notre moi intérieur.

1394117_3287500.jpgMamleev ne se considère pas comme le créateur du réalisme métaphysique et cite donc comme exemples de cet art les créations de Dante ou l'alchimie spirituelle du Moyen Âge, qui révélait l'existence d'un homme caché qui "ne peut être réduit à la connaissance superficielle fournie par la psychologie moderne la plus sophistiquée". Seule la littérature russe, que Mamleev considère comme la plus philosophique de toutes, a "su éclairer [...] les abîmes spirituels de l'homme et sa constante disposition à se tourner vers l'extase ou le rêve [...]", de sorte que "la littérature est devenue une forme de vie et de mort" et le texte une "preuve de la vie intérieure de l'homme". Les héros de la littérature russe "glissent constamment dans l'abîme... dans un échec qui devient un échec complet de l'existence en raison de l'instabilité et du caractère catastrophique et apocalyptique de la vie terrestre". Dans la littérature russe du XIXe siècle, un tournant ontologique s'est opéré, les œuvres de Gogol et de Dostoïevski ayant donné naissance à la littérature métaphysique du futur. N.V. Gogol a été le premier à s'aventurer dans ce monde qui dépasse l'esprit du monde réel en appelant ses personnages des "âmes mortes". Dans ces mots, nous pouvons "voir" l'horreur métaphysique d'un écrivain qui s'approche des abîmes de l'être. En revanche, le "réalisme fantastique" de F.M. Dostoïevski rompt avec les codes esthétiques du XIXe siècle, puisque sa quête artistique repose sur une idée "fondamentale et clé" selon laquelle la vie est plus fantastique que toute fantaisie. Tout ceci définit le véritable programme du réalisme métaphysique.

N. Berdiaev disait que F. Dostoïevski était "le plus grand métaphysicien russe", un "symboliste métaphysique", et il était donc convaincu que le monde artistique incarné dans les romans de Dostoïevski ne pouvait être compris qu'à la lumière de ses découvertes sur l'essence métaphysique de l'homme et sa position dans le monde. Lorsque Dostoïevski déclarait "Je ne suis pas psychologue...", il voulait dire précisément que l'homme psycho-social est impossible à représenter si l'on ignore sa dimension métaphysique, de sorte que l'homme doit être considéré comme une monade originelle et éternelle, un archétype métaphysique, un concept clé de la structure ontologique de la réalité et une "énigme cosmique" (I. Yevlampiev).

9782268061795_internet_w290.jpgLe déploiement du code métaphysique caché qui se trouve au-delà de l'homme empirique (ou "externe", comme l'appelle Mamleev) est une tentative d'atteindre un "réalisme supérieur" (Dostoïevski : "Je suis un réaliste au sens le plus élevé du terme, c'est-à-dire quelqu'un qui décrit les profondeurs de l'âme humaine"). Mamleev, qui suit en cela Gogol et Dostoïevski, considérait que ces antinomies, ces abîmes, ces orphelinats, ces destructions intérieures, ces omniprésences et la recherche de Dieu par l'âme russe n'étaient pas artificiels, mais faisaient partie de "l'hystérie métaphysique de l'esprit russe, de sa tentative de dépasser toutes les limites et les normes" (N. Berdyaev).

Saltikov-Chtchedrine a compris que Dostoïevski "ne se distancie pas seulement de nous", mais que le secret qui fait de lui un Autre réside dans le fait que l'écrivain "pénètre au-delà du champ de l'immédiat, dans la prospective et le pressentiment, ce qui est le champ des grandes questions de l'humanité". C'est précisément dans ce "champ" où l'on perçoit "le caché, l'incompréhensible, le chaotique, le grandiose et l'abîme sans fond" que pénètre le regard artistique de Mamleev, car c'est précisément cette recherche qui détermine l'être de tous ses personnages ou "êtres métaphysiques". Mamleev, cependant, donne à cet être une existence réelle, ce qui le rapproche du réalisme magique de la littérature latino-américaine du 20e siècle, où le réel et le magique, le banal et le fantastique se confondent. Mais contrairement au réalisme magique, Mamleev "n'a pas eu recours au mythe, mais à une sorte de prose très traditionnelle et ordinaire, incorporant toutes les facettes de la réalité en elle..... comme un tissu métaphorique... Nous parlons donc d'un genre complètement nouveau... où le métaphorique, le métaphysique et le symbolique finissent par être "incorporés" dans l'histoire réaliste et où tout cela réalise une synthèse" (1). Une telle synthèse est "l'une des variantes de tous les processus artistiques du vingtième siècle où interagissent des systèmes de pensée non classiques" (2).

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Toutefois, il est possible de parler d'un autre type d'"interaction". Les personnages de Mamleev, capturés par cette "autre réalité", changent non seulement extérieurement, mais aussi dans leur "essence", c'est-à-dire qu'une alchimie humaine a lieu. Mamleev appelle les transformations "miraculeuses" de ses personnages des métaphores : les critiques d'art contemporain considèrent qu'il ne s'agit pas de métaphores mais de simulacres, d'images artificielles ou "d'images d'une réalité absente". Les œuvres de Yuri Mamleev sont généralement surchargées de citations et sont immergées dans un contexte culturel et artistique très large, révélant l'existence de différentes traditions littéraires. On trouve des traces évidentes de traditions telles que les Ménippées (genre satirique romain, n.d.t.) et des réalités grotesques du carnaval, où la mort et la fête convergent, dans des nouvelles telles que Les Noces et Cruelles rencontres. Les personnages monstrueux des Cruelles rencontres semblent sortis des gravures de Bosch et de Goya : des corps à deux têtes, des cadavres ambulants et un homme-ours. L'influence de la littérature d'horreur gothique et du romantisme d'Hoffmann et d'E. Poe est également évidente dans ces contes. Poe dans de tels récits. En outre, l'inspiration de Mamleev pour le fantastique russe classique est très évidente dans son écriture, en particulier les nombreuses références au Marchand de cercueils et au Festin pendant la peste de Pouchkine ou au Journal d'un fou et aux Âmes mortes de Nikolaï Gogol, mais surtout les références à Fyodor Dostoïevski sont très claires.

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La poésie de Mamleev ne ressemble qu'extérieurement à des éléments postmodernes tels que la réalité virtuelle et les images-simulacres incarnées dans l'intertextualité brute, sombre, choquante, phénoménale et mixte de Mamleev qui polémique avec tous les auteurs qu'il cite (ces derniers dans le sens le plus large possible). La variabilité ludique qui se développe dans toutes ces collisions ou la manière dont les problèmes sont résolus donne parfois l'impression que la pensée de l'auteur est très incomplète et contribue à ce que ses œuvres soient perçues comme un texte ouvert et infini. Cependant, la réalité quotidienne est le fondement de toutes les œuvres de Mamleev. L'inconnu n'est pas conçu comme quelque chose de fantastique, mais comme une "réalité spirituelle intuitive". C'est pourquoi le réalisme de Mamleev est lié à sa tentative d'articuler son idée du monde avec une sorte de cosmo-anthropologie philosophique.

Vasia Kurolesov, l'un des "voyageurs métaphysiques" de Mamleev (L'abîme), confesse : "Tout est à sa place, comme il se doit, Dieu est Dieu, et pourtant, même après cela, je continue à courir et à courir ! Où devrais-je courir maintenant, ayant trouvé le Divin ? Seulement vers Toi, Seigneur, qui es en moi, vers le moi, ou bien je cours plutôt vers une distance qu'aucun signe ne peut révéler et que le vide ne peut exprimer ?

9785837001390-475x500-1.jpgCe sont des mots qui indiquent le chemin vers le supra-réel ou vers un abîme à l'extérieur - au-delà de tout ce qui est connu et imaginable - et à l'intérieur - où se trouvent les mystères de l'âme humaine. Cependant, il est inexact de définir les voyages dans ces œuvres par l'épithète "voyage dans l'espace". En outre, le chemin vers le transcendantal que suivent les personnages de Mamleev est toujours conditionné par le réalisme. Dans l'histoire du Coureur, la capacité de Vasia Kurolesov à voler à travers tout l'univers, visible et invisible, est le résultat de son imagination, étant en ce sens une conséquence (un symptôme) de la maladie mentale d'un homme qui a essayé de "se dépasser" et a dépassé ses limites. La partie la plus importante de l'histoire se trouve dans le chapitre intitulé "Notes d'un fou", qui est divisé en deux parties correspondant à deux phases de la maladie et à deux versions différentes de son fantasme : la première partie s'intitule "Notes de Vasia Kurolesov" ("quand il a fui son corps") et la deuxième partie s'intitule "Notes de Vasia Kurolesov après que Zamorisheva a vu qu'il était lui-même devenu un monstre de l'au-delà". Le personnage de Vasia Kurolesov fait référence à la tradition littéraire des "fous sages" (cf. Poprishchin dans le Journal d'un fou de Gogol). Bien qu'il ait sombré dans une sorte de psychose maniaque, Vasia conserve un sens aigu de l'observation et de la perspicacité, capable d'analyser et d'évaluer tout ce qu'il voit.

Contrairement au postmodernisme, ce n'est pas Vasia qui est malade (la maladie est une convention artistique, disait Dostoïevski), ce sont les "hommes moyens" modernes et philistins qui sont malades parce qu'ils se sont détournés des utopies traditionnelles et des mythes religieux : "Ma pensée et mon moi survolent tous ces mondes de merde, aussi béats soient-ils. Partout où je regarde et épie, partout où je mets mon nez... je donne aux passants un goût de folie et j'effraie les habitants de ce lieu. C'est comme si j'avais échappé à toutes les lois cosmiques, grâce à la volonté de l'Invisible, et que je pouvais ainsi effrayer tout le monde avec ma particularité. Oh, petites étoiles, petites étoiles ! Je meurs de rire". Je crois qu'il y a dans ces phrases une certaine allusion à l'"âge d'or" utopique décrit par Dostoïevski dans Le rêve d'un homme ridicule. Dans cette histoire, la vie des enfants d'une belle étoile dans laquelle tombe accidentellement un "homme ridicule", "ils vivaient dans l'état dans lequel nos ancêtres existaient dans le paradis terrestre. Parmi eux, il y avait de l'amour et des enfants sont nés, mais je n'ai jamais observé parmi eux de cruelles explosions de la luxure qui s'empare de presque tout le monde sur notre terre, et qui est la source de la plupart des péchés de notre humanité. Ils se réjouissaient de la naissance de leurs enfants, car ils partageaient désormais leur joie. Il n'y avait aucune querelle entre eux, aucune jalousie, et ils ne comprenaient même pas ce que cela signifiait. Leurs enfants appartenaient à tout le monde, car ils formaient tous une seule famille. Il n'y avait presque pas de maladie, mais la mort était là ; leurs vieux mouraient lentement, comme s'ils s'endormaient, entourés de gens qui leur disaient au revoir, les bénissaient et leur disaient adieu avec des sourires joyeux. Il n'y avait ni chagrin ni larmes à voir lorsque cela s'est produit, mais un amour qui semblait multiplié jusqu'à l'extase, mais une extase tranquille, complète et contemplative". Vasia Kurolesov parodie l'utopie dostoïevskienne lorsqu'il décrit l'une des nombreuses dimensions de l'Univers dans laquelle il a jeté un coup d'œil : "Leur vie, ma mère, ne se déroule pas comme la nôtre : elle est très, très lente, ce sont des sortes de parasites qui vivent pendant des millions et des millions d'années. Ils vivent béatement, satisfaits d'eux-mêmes, comme s'ils étaient des dieux dont le corps est fait de la plus fine substance de tout..... Et quel bien ont-ils trouvé dans cette joie et cette félicité ? Rien que de la stupidité et aucun abîme en eux, ils sont restés assis là béatement pendant des millions d'années. Nos compatriotes deviendraient fous en vivant comme ça". Cependant, Vasia critique également le monde souterrain et les démons lorsqu'il les considère du point de vue de l'expérience et des besoins humains plus importants : "Les démons... vivent encore plus mal que les dieux. De simples bâtards qui ne travaillent que pour eux-mêmes, mais qui, par-dessus tout, craignent leur maître. Et leur plus grande peur est de voir l'abîme, ce qui signifie qu'ils ne connaîtront jamais la profondeur de la réalité. Les célestes, surtout ceux de très haut rang, se réunissent sans cesse avec leur Maître en disant que nous vivons dans un monde clair où personne ne connaît le plus grand de tous les mystères. Les autres démons tremblent en entendant parler de l'Esprit de leur Maître et croient qu'ils disparaîtront dès qu'ils le connaîtront. Ils vivent dans la peur.

Mamleev soutient que l'aspiration de Vasia à atteindre l'abîme (même après avoir pénétré l'absolu, c'est-à-dire Dieu) est une manifestation de l'esprit russe, qui a pour principe cosmologique de servir de médiateur entre l'absolu (y compris Dieu lui-même) et l'abîme qui existe au-delà. Une telle interprétation de l'esprit russe amène Vasia à réaliser que la Russie n'est pas seulement un sixième du globe, mais quelque chose de plus : "D'ailleurs, la Russie n'est pas seule sur cette Terre de péché". Il est nécessaire d'expliquer cette phrase : Y. Mamleev et T. Goricheva ont écrit un livre intitulé La nouvelle ville de Kitezh dans lequel ils expliquent leur conception cosmologique ou métaphysique de la Russie. Selon eux, "l'essence historique de la Russie se situe bien au-delà de notre monde terrestre et constitue l'un des plus profonds mystères de la relation entre Dieu et le Cosmos..... Notre Russie historique n'est qu'une des nombreuses manifestations de la Russie cosmologique que l'on trouve sur d'autres planètes et dans d'autres réalités spatio-temporelles. L'idée de la Russie existe au-delà de notre monde terrestre et humain, si ce dernier est vrai, alors cette idée se manifestera inévitablement dans d'autres mondes également" (3). Ce concept de Russie cosmologique se retrouve chez N. Berdiaev et les "slavophiles radicaux", qui ont lié l'idée de la Russie à l'idée de l'humanité. Ainsi, les êtres vivant dans la Russie cosmologique ne sont pas seulement analogues à leurs homologues terrestres, mais sont liés à un certain archétype humain. Il est possible que des Russes vivant dans d'autres mondes russes soient en proie à l'"angoisse" et à la "folie". Bien sûr, pour cela, ces êtres doivent incarner une idée russe adaptée à leur monde.

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Le récit de la fuite du "sage fou" dans l'éternité révèle en fait le mythe de la Russie cosmologique auquel Mamleev croit.

Un autre mythe de Mamleev est son concept du "moi métaphysique", du "Dieu qui existe en moi", qu'il a exposé dans ses ouvrages philosophiques (Le destin de l'être ; La Russie éternelle) et dont les origines se trouvent dans la métaphysique orientale. Selon ce concept, l'homme est capable de trouver Dieu en lui-même. Pas seulement une étincelle de Dieu ou de sa conscience, mais Dieu dans son ensemble, jusqu'à la coïncidence totale avec l'Absolu. L'un des nombreux voyageurs métaphysiques de Mamleev, Andrei Artemievich (La route de l'abîme), "prêchait et pratiquait un certain enseignement ancien et traditionnel (Vedanta) né en Inde, mais une fois compris et éclairé par le fougueux esprit russe, il a fini par se transformer", raison pour laquelle il enseignait à ses étudiants "le concept du moi métaphysique" comme suit : "Selon l'Advaita-Vedanta... le principe absolu et suprême, éternel et supra-mondain, que la plupart appellent Dieu se trouve "en" nous, le reste n'est qu'un horrible rêve. Tout le monde peut découvrir ce Soi supérieur ou Dieu qui existe en soi et avec lequel on peut même s'identifier, mais pour cela il faut éliminer toute fausse identification avec son corps, sa psyché, son individualité et son esprit, afin de cesser d'être une "créature tremblante" ..... Et l'homme devient ce qu'il est vraiment : nous ne serons pas, par exemple, Nikolaï Smirnov, ni aucun autre homme, mais une réalité absolue éternelle, qui ne peut être exprimée en tant qu'existence individuelle au moyen du temps, des nombres ou de l'espace et qui peut exister même lorsque ni le monde ni l'univers n'existent".

L'anthropologie philosophique et artistique de Mamleev est une synthèse des concepts de la philosophie religieuse russe et de l'"idée russe", notamment des théories de N. Berdiaev, ainsi que de la métaphysique indienne, du Vedanta, de l'enseignement dogmatique chrétien sur la théosis de l'homme, de l'autodévouement nietzschéen et de certains éléments de la philosophie de Heidegger sur la manière dont l'homme s'approche de l'être. On y trouve également les idées de Dostoïevski selon lesquelles l'homme possède dans son âme une "étincelle de Dieu" qui le relie à Dieu et à son Fils.

Il ne s'agit pas d'un jeu de mots, ni d'une défense de l'impossibilité de parvenir à une Vérité absolue ou d'une sorte de justification du relativisme postmoderne. Il s'agit plutôt d'une synthèse très complexe de diverses idées autour desquelles tourne toute l'œuvre de Mamleev, sans parler de la pensée chaotique et des ténèbres dans lesquelles l'âme de l'homme moderne a pénétré et dont l'amour chrétien n'est plus en mesure de le sauver : l'homme d'aujourd'hui, même s'il reconnaît le Christ et l'accepte comme idéal, ne peut pas se sauver, car il doit "dépasser" le carrefour où Dieu et l'abîme se rencontrent.

Le concept de l'Homme en tant que "situation métaphysique" tel que le conçoit Yuri Mamleev est un "quadrilatère" qui se trouve "intuitivement" dans l'alchimie spirituelle de l'Homme.

Notes :

1. Метафизический реализм писателя-оптимиста. Беседа с А. Вознесенским. Независимая газета. 2000, 25 мая.

2. См.: Лейдерман Н. Л., Липовецкий М.Н. Современная русская литература: 1950-1990 годы. Т. 1. М., 2002. С.17.

3. Мамлеев Ю. В. Россия вечная. М., 2002. С. 116-125. Подробнее об этом см.: Мамлеев Ю. Судьба бытия (гл. “Последняя доктрина”). М., 1997.

Fuente: https://magazines.gorky.media/october/2007/3/kto-est-ya.h...

samedi, 07 août 2021

Principe d'autorité. Ombres et lumières

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Principe d'autorité. Ombres et lumières

par Gonzalo Calabrese  

Ex: https://grupominerva.com.ar/2021/07/gonzalo_calabrese-principio-de-autoridad/

Il est curieux de constater que, dans de nombreux cas, même les personnes les plus instruites ont tendance à recourir à l'autorité comme justification ultime de leurs opinions et de leurs actions. Bien sûr, cela n'est pas répréhensible en soi, mais c'est un outil très utile dans de nombreux cas. Par exemple, une telle ressource a la vertu non négligeable de nous permettre un certain "détachement mental". Il en est ainsi parce qu'il nous évite de devoir vérifier par nous-mêmes absolument toutes les données ou informations dont nous pourrions avoir besoin pour atteindre correctement nos objectifs.

La tradition fonctionne de manière similaire et, dans les deux cas, nous décidons de considérer certaines informations comme véridiques en fonction de la hiérarchie, de l'ancienneté ou de l'importance de la source dont elles proviennent.

Le problème se pose toutefois lorsque l'on oublie la possibilité d'erreur dans une telle ressource. Bien sûr, la simple existence d'une certaine marge d'erreur n'invaliderait pas en soi tout l'énorme édifice construit par la citation de l'autorité et/ou de la tradition sous le nom de "civilisation humaine". De nombreuses avancées techniques ont été développées avec succès sur la base de données précédemment collectées par d'autres. Ces données sont reprises par de nouveaux développeurs et chercheurs, qui n'ont pas forcément pris la peine de vérifier la véracité de tous les fondements de leur science ou technique. Au contraire, ils considèrent généralement qu'une grande partie de ces informations va de soi et s'en servent comme base pour leurs cogitations ultérieures. On comprend également combien il est peu pratique de remettre en question absolument tous les détails que l'on rencontre, ainsi que la difficulté découlant de l'impossibilité d'être un "connaisseur" dans la discipline que de telles données nous obligeraient à aborder.

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Points cardinaux

Néanmoins, il est permis de rappeler, et surtout aujourd'hui, les points suivants :


La tradition n'est pas une structure fixe ou rigide dans le temps, mais possède une certaine dynamique par laquelle elle est censée pouvoir se réadapter constamment et de la "meilleure façon possible" au milieu environnant. Ainsi, une telle tradition est mutable par nature, qu'elle progresse, stagne ou dégénère au fil du temps (toujours en fonction des exigences posées par l'environnement dans lequel elle se développe). Il pourrait en être de même pour l'utilisation de la citation d'une autorité. Il en est ainsi parce que la validité de certaines "autorités", dont émanerait la véracité de certains faits, serait limitée à un certain contexte dans certaines conditions spécifiques. En dehors de ces cas, il pourrait éventuellement devenir caduc ou être atténué pour diverses raisons.

La vérification empirique qui teste chaque hypothèse qui se présente. C'est, et ce n'est pas pour rien, la mère de nombreuses avancées indéniables de la science. Cette mise à l'épreuve de nos croyances est utile dans la mesure où elle permet la réadaptation susmentionnée des connaissances traditionnelles héritées au nouveau contexte. En d'autres termes, nous vérifions si les anciennes connaissances sont toujours applicables et utiles dans notre contexte actuel. Bien entendu, cette analyse peut être effectuée à différents niveaux. Par exemple, une certaine coutume héritée peut ne pas être spécifiquement utile au niveau de l'alimentation, comme dans le cas du maté argentin. Cependant, il pourrait être efficace tant qu'il est perçu comme un facteur d'identification et d'unité nationale, etc.

La nécessité de comprendre de manière pratique le contexte réel (qui inclut ces "autorités") qui nous entoure, en essayant de rendre nos connaissances et nos actions cohérentes entre elles.

● Favoriser la mémoire et l'acceptation d'une certaine marge d'incertitude.

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Elites

Qui n'a pas, à un moment ou à un autre, éprouvé une profonde indignation à l'égard de la dégénérescence et de la corruption généralisées de nos classes dirigeantes (que ce soit dans n'importe quel pays, ou même au niveau des structures transnationales), ou à l'égard des nombreux éléments pervers au sein des élites dont l'influence considérable sur la majeure partie de notre espèce ne peut pas toujours être considérée comme utilisée de la manière la plus éthique ? La notion d'élite fait simplement référence à un groupe humain qui, situé dans un certain domaine ou une certaine pratique, se distingue des autres soit en termes de performances, soit par d'autres variables pertinentes dans ces domaines.

Mais malheureusement, nous constatons aujourd'hui que ce terme est intimement associé aux conséquences négatives que certaines élites corrompues ont générées. Ainsi, aujourd'hui, nous associons ce concept à des résultats négatifs. Par exemple, à une compétition impitoyable et inhumaine qui ne contribue en rien à l'amélioration de l'espèce. Ou à des inégalités extrêmes qui nient les bases d'une vie modérément digne et humaine, empêchant ainsi le plein développement des capacités propres de chaque individu. Ils reflètent également souvent des comportements hypocrites et contraires à l'éthique et à la déontologie. Nous serions probablement tous d'accord pour dire que c'est répréhensible et indésirable. Mon attaque contre la notion d'élite ne porte donc pas sur la notion fondamentale d'élite. En fait, je la considère comme un élément naturel et indispensable de toute société dont seul le ressentiment pourrait nous amener à la considérer comme négative.

Mon interrogation porte sur le groupe qui détient actuellement ce rôle de manière légale, certes, mais illégitime.

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Terrain d'entente

Lorsque nous parlons à n'importe qui, qu'il soit éduqué, très éduqué ou moins éduqué, ils sont tous d'accord sur un point. Ils affirment tous être conscients qu'une grande partie des élites d'aujourd'hui (qu'il s'agisse de politiciens, de dirigeants de grandes entreprises pharmaceutiques, de médias locaux ou internationaux, etc.) ne sont pas des saints et qu'au fond d'eux-mêmes, ils sont mus par un utilitarisme économique froid avant tout. Nous prétendons être conscients que, pour eux, la vie elle-même, la nature et la condition humaine deviennent des "coûts à réduire", des "ressources à dilapider" ou des "dommages collatéraux" plus souvent qu'il n'est souhaitable. Il suffit d'ouvrir les journaux officiels pour trouver de multiples cas de corruption, par exemple, qu'ils soient actuels ou passés, qui sont ensuite "commodément oubliés".

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Certains peuvent voir ces faits sous l'angle de certaines philosophies, idéologies politiques, d'autres sous l'angle d'approches religieuses, d'autres encore accuseront certaines différences en termes d'informations discordantes ou d'hypothèses alternatives, et ainsi de suite. Cependant, au-delà de ces éventuelles différences, beaucoup d'entre nous seront probablement d'accord pour dire qu'il y a là quelque chose de pourri. Au-delà de la couleur de la toile de fond que chacun préfère pour ces événements, nous savons tous qu'au moins en ce moment, quelque chose ne tourne pas rond dans ces strates...

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Incohérence

Ces idées partagées nous amènent donc à la conclusion générale que nous vivons à une époque où une confiance aveugle accordée à de telles "autorités" éthiquement et moralement corrompues serait un comportement franchement inadapté. En d'autres termes, il ne serait pas dans notre intérêt de nous perpétuer en tant qu'individus, société ou même en tant qu'espèce, et continuer à le faire ne serait que le signe d'une ignorance totale ou d'un manque de compréhension pratique ou profonde de l'environnement qui nous entoure. En d'autres termes, nous "faisons semblant" et prétendons savoir quelque chose, alors qu'en réalité nos actions pratiques ne le reflètent pas.

Bien sûr, il est difficile d'aller à l'encontre de tout ce que disent certaines autorités corrompues (surtout dans le cas des politiciens au pouvoir) sans se retrouver dans une position franchement hostile à leur égard et à leurs structures. Il peut même arriver que nous nous retrouvions en opposition avec la majeure partie d'une société manipulée par eux, subissant ainsi le rejet et la discrimination typiques de ceux qui ont des opinions "non massives" ("ex-centriques"). Cependant, sans qu'il soit nécessaire de spéculer à ce point, il suffit de comprendre que, de même qu'on ne se jetterait pas d'une falaise parce que sa mère nous dit de le faire, on le ferait encore moins à la demande d'une personne dont le bagage éthique et moral ne serait pas des plus limpides...

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Questionnement constructif basé sur l'empirisme

Il est nécessaire de comprendre que la tradition et les autorités, ainsi que leurs conseils ou leurs connaissances, peuvent être discutables dans certains contextes. Je ne parle pas, bien sûr, de questionnements puérils, rebelles et sans raison, basés sur le ressentiment ou le manque de preuves. Cela ne mène qu'à de mauvais résultats, tant au niveau de la société qu'au niveau individuel. Je fais référence à la nécessité d'un questionnement basé sur l'examen empirique des faits qui ont été transmis jusqu'à présent afin de revalider leur validité, ou non, pour une meilleure adaptation de l'espèce dans son environnement.

Dès lors, si certaines "autorités" ou "éminences" du moment, aussi philanthropiques soient-elles, s'avèrent inopérantes ou, dans le pire des cas, totalement dépourvues d'éthique et de morale, il est alors licite de remettre au moins en question leurs exigences ou leurs suggestions. Pour nous, cela signifie que la "citation d'autorité", si répandue aujourd'hui (2021), perdrait une partie de sa validité lorsque la source y fait référence. Jusqu'à ce point, la plupart sont probablement d'accord.

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Mémoire et incertitude

Malheureusement, c'est là qu'une mystérieuse amnésie envahit la population.
Ce manque de mémoire, qu'il soit dû à la paresse mentale ou à notre propre incapacité à surmonter notre confusion ou notre peur (et donc à avancer pour voir et admettre nos erreurs, nos manquements et nos incertitudes), nous amène à trébucher deux fois sur la même pierre. Il est essentiel de surmonter ce point et d'agir ensuite en fonction de nos connaissances. Une personne normale laisserait-elle volontiers le même voleur entrer chez elle deux fois ?

Il est donc essentiel de perdre la peur pour oser voir nos propres manquements, nos lacunes et nos éventuelles erreurs, tant en nous-mêmes que dans notre société. Il est essentiel de savoir les reconnaître, en laissant de côté sa propre fierté (individuelle et/ou sociale) pour faire place à la vérité.

Et si parvenir à "la vérité" est une entreprise trop prétentieuse pour notre simple condition humaine, nous pouvons au moins aspirer à écarter ce qui "n'est pas", atteignant ainsi une digne notion d'incertitude quant à ce qui "pourrait être". L'incertitude n'implique pas une absence totale de certitudes, mais plutôt que des certitudes peuvent exister, bien que non à un degré absolu et déterminant, mais disposées chacune selon une certaine marge de véracité possible que nous leur avons attribuée en fonction de nos recherches. Certaines hypothèses qui ont été réfutées par des tests empiriques sont écartées, ce qui nous amène à nous pencher sur d'autres qui ont plus de chances d'être correctes. Ainsi, admettre un certain degré d'incertitude est de loin plus précieux et plus franc que de prétendre à une certitude inexistante ou très discutable.

 

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vendredi, 06 août 2021

Pourquoi ce sont toujours les pires qui gouvernent dans une démocratie ?

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Pourquoi ce sont toujours les pires qui gouvernent dans une démocratie ?

"Ad punctum terre medium... ponderosa cuncta tendere naturaliter".
(Rolandino, Cronica, XII,8)

par Renzo Giorgetti

(extrait de La società da liquidare, cap. II ; republié sur heliodromos.it)

Il est un fait qui, dans tous les régimes démocratiques, se produit constamment, régulièrement et presque jamais sans exception. Tous les soi-disant représentants du peuple, ainsi que l'appareil gouvernemental, ministériel et tout ce que l'on pourrait appeler l'appareil du pouvoir, sont invariablement animés par une qualité humaine très basse, se distinguant au mieux par l'ignorance et l'incompétence ou, dans le pire des cas, par la nocivité intrinsèque, la méchanceté et la mauvaise foi systématique. Une sédimentation de spontanéité extravagante dans une sorte de grand réceptacle où convergent toutes les pires crapules antisociales, composées d'hommes d'affaires, d'escrocs, de fanfarons, de délinquants plus ou moins habituels, d'inadaptés, d'histrions, d'handicapés mentaux, d'intrigants de toutes sortes: un véritable " État dans l'État ", une petite république, non pas " des Lettres " mais de la pathologie criminelle.

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Cette "attraction gravitationnelle" de la racaille vers le sommet de l'État n'est pas du tout accidentelle et a en soi quelque chose d'inévitable, presque de mathématique, qui nous fait deviner l'existence de principes bien déterminés, encore à découvrir et à interpréter.

Selon un lieu commun abusif, la classe politique est le miroir de la nation : une banalité consolatrice et justificatrice qui doit être totalement rejetée, car elle est fausse et peu généreuse envers ceux qui mettent quotidiennement leurs qualités à profit, en construisant, en concevant et en agissant pour obtenir ensuite d'excellents résultats sur les plans personnel, professionnel et collectif. Toute personne ayant un minimum d'expérience peut facilement constater qu'en plus des nombreuses excellences individuelles, il y en a aussi beaucoup au niveau associatif dans les domaines de l'économie, de la science et de la culture, des hommes et des femmes réels qui, contre toute attente, s'honorent sur la scène nationale et internationale, malgré qu'ils soient souvent entravés par la politique.

Mais alors pourquoi ne pouvons-nous pas promouvoir une classe politique digne de respect ? La vieille critique selon laquelle la démocratie est un gouvernement de médiocres ne nous a jamais vraiment convaincus. La sélection inverse qui a lieu est trop précise, presque scientifique, pour être aléatoire, mais elle n'est même pas le produit d'un choix humain, car dans un tel cas, il devrait y avoir une marge d'erreur de toute façon. Il y a certainement quelque chose d'autre, une sorte de loi naturelle qui n'a pas encore été complètement clarifiée, qui agit dans ces contextes même à l'insu des protagonistes.

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Pour l'expliquer, il faut remonter très loin, à l'époque de la démocratie antique d'Athènes (la seule, d'ailleurs, à pouvoir porter ce nom). Cette institution, héritière directe de la polis gentilice, a atteint son apogée et sa gloire éternelle tant qu'elle a pu maintenir son ossature aristocratique, en essayant de transfuser l'idéal héroïque dans l'idéal civique. La tentative était d'ennoblir le peuple plutôt que de démocratiser l'aristocratie. La citoyenneté était un privilège, elle n'était pas automatique et permanente, toutes les épreuves et les devoirs auxquels le citoyen était soumis avaient pour but de créer un type humain capable de commander et d'obéir avec le même esprit, avec la même capacité, jamais par individualisme et toujours pour les intérêts supérieurs de la communauté. Mais ce modèle idéal a rapidement décliné, se vulgarisant et se dégradant dans la cacophonie démagogique et la confusion des masses amorphes.

9782081451674.jpgLa dégénérescence démocratique est clairement exprimée par Aristophane dans sa comédie Les Chevaliers ou Les Cavaliers (424 av. J.-C.), une représentation pas trop métaphorique des dernières années de la vie politique athénienne. Dans le gouvernement (dans la fiction théâtrale comme dans la réalité) se succèdent des individus de plus en plus mauvais, dans une course à la bassesse et à la vulgarité. Le personnage du Paphlagonien, un des serviteurs du vieux Démos, est en fait le maître de maison, et impose sa volonté aux autres habitants de la maison (on reconnaît en lui la figure de Cléon, le premier dirigeant politique athénien à ne pas appartenir à une famille de la noblesse antique). Il dissimule des lectures oraculaires qui parlent de l'avenir de la ville : ceux qui gouvernent ne peuvent être remplacés que par des individus toujours plus mauvais. Ses adversaires, ayant découvert cette prédiction, se sont mis à la recherche d'un antagoniste pour vaincre le Paphlagonien, et l'ont trouvé dans un charcutier, un "homme misérable et sans vergogne qui a grandi sur la place", qui a tout ce qu'il faut pour devenir le chef du peuple: "une voix épouvantable, une naissance ignoble, et des manières dignes de la rue". Métaphoriquement parlant, la prophétie d'Aristophane ne fait que prendre acte des événements qui se sont déjà déroulés au cours de ces années: après la mort de Périclès, des personnages de bien moindre envergure s'affirmeront, d'abord le marchand d'orge Eucrates, puis le marchand de bétail Lysikles, "qui détiendra le pouvoir jusqu'à ce que survienne un plus infâme que lui", à savoir Cléon lui-même.

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Aristophane.

En effet, on théorise ici une décadence qui est presque une nécessité naturelle, une loi physique, semblable à celle qui régit la chute des corps et qui, inéluctable dans son déroulement, ne peut que conduire à la fin des institutions et du modèle de vie qu'avait exprimé la polis.

Cette loi de la chute gravitationnelle est, à notre avis, la meilleure explication du très faible niveau humain de tous les représentants démocratiques, niveau qui ne cesse de se dégrader selon une accélération continue. René Guénon s'en rendait déjà compte et liait le démocratisme au poids, non seulement d'un point de vue strictement matériel mais aussi d'un point de vue "métaphysique". Selon son analyse, la tendance à la baisse du poids - que la philosophie Samkhya appelle tamas et qui peut aussi être assimilée à l'ignorance et à l'obscurité - "crée dans l'être une limitation toujours plus grande, qui en même temps va dans le sens de la multiplicité, représentée ici par une densité toujours plus grande". (1)

Une chute symbolique toujours plus basse, vers ce centre de la Terre, ce point vers lequel tend tout corps (selon l'expression de Dante "al qual si traggon d'ogne parte i pesi") (2).

Mais actuellement, nous avons une anomalie, car la chute va "vers le haut" et non plus "vers le bas": mais cela ne se produit que dans un sens relatif, en raison d'une erreur de perspective qui nous amène à voir les choses d'un point de vue inversé. Nous vivons actuellement dans un monde dit "à l'envers". Si l'on regarde de cette façon, tout est logique, car si la pyramide sociale est inversée, la montée n'est rien d'autre qu'une chute, et celui qui est au sommet l'est "méritoirement", mais seulement en vertu de ce bouleversement, comme dans le carnaval et les fêtes de fin d'année (dans toutes les cultures traditionnelles, dans toutes les cultures traditionnelles, dès les Babyloniens) où tout ordre est inversé et où les membres les plus vils de la population peuvent accéder à des postes de commandement, exerçant la souveraineté, même si ce n'est que pour une courte durée (il existe de nombreuses illustrations du "monde à l'envers" à l'époque moderne, mettant en scène des épisodes tels que des serviteurs commandant au maître, des élèves réprimandant les maîtres, le ciel à la place de la terre, etc.).

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On comprend maintenant pourquoi cette sélection en politique est si précise et infaillible, répondant à une loi non seulement physique, mais aussi hyper-physique, qui n'est pas affectée par l'erreur et n'admet guère d'exceptions (les meilleurs, ou les moins mauvais, spécimens qui ont accédé au pouvoir dans un régime démocratique l'ont toujours fait de manière contre nature, par un acte de force).

Pour s'en convaincre, on peut aussi ajouter le traditionnel parallélisme entre la tendance tamas (lourdeur, grisaille, obscurité) et les parias, les intouchables, les exclus, qui trouvent leur satisfaction dans ce que les autres rejettent. Le paria, selon Frithjof Schuon, est un sujet qui "constitue un type défini qui vit normalement en marge de la société" et qui a souvent "quelque chose d'ambigu, de déséquilibré, parfois de simiesque et de protéiforme, qui le rend capable de tout et de rien", "acrobate, acteur, bourreau", protagoniste de "toute activité illicite ou sinistre", attitudes qui le font également ressembler à certains saints, mais seulement "par analogie inverse, bien sûr." (3)

Ce qui est en haut se reflète dans ce qui est en bas, comme un reflet plausible mais déformé qui ne laisse entrevoir, et de surcroît de manière négative, que la réalité authentique du modèle à suivre. 

NOTES

1 R. Guénon, La crisi del mondo moderno, Mediterranee, Rome, 1972, p.110.

2 Inferno, XXXIV 111.

3 F. Schuon, Castes et Races, Edizioni all'insegna del Veltro, Parme, 1979, p.13.

Source: https://www.azionetradizionale.com/2021/07/05/perche-in-democrazia-governano-sempre-i-peggiori/

La philosophie de la chasse expliquée par Ortega y Gasset  

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La philosophie de la chasse expliquée par Ortega y Gasset                          

Le penseur espagnol a écrit ce texte en guise de préface à un volume écrit par le comte Eduardo de Yebes consacré à la chasse, qui a été publié à Madrid en 1943.

par Giovanni Sessa

Ex: https://www.barbadillo.it/99980-la-filosofia-della-caccia-spiegata-da-ortega-y-gasset/

La "religion" triomphante de la société post-moderne est celle des "droits de l'homme". Les grands récits, comme on dit, ont fait leur temps et auraient produit des désastres indescriptibles. La culture dominante "politiquement correcte" invite l'humanité à se prélasser sur le paisible rivage du "bon moralisme ambiant". Parmi ses commandements figure la pratique du véganisme total, auquel les rejetons des classes dirigeantes se donnent toto corde. Ils sont aussi les porte-flambeaux de l'écologisme dompté par les intérêts économiques, le nouvel évangile "selon Sainte Greta" de la post-modernité. Il va sans dire que la pratique de la chasse fait donc l'objet d'une excommunication absolue. Je crois que la chasse moderne est un massacre inutile, mais je crois aussi qu'en d'autres temps, la pratique de la chasse était très différente.

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La récente publication d'un ouvrage du philosophe espagnol Ortega y Gasset, Philosophie de la chasse, avec une préface de Marco Cimmino (pour les commandes : info@oakseditrice.it, pp. 100, euro 12,00), nous a réconfortés à cet égard. Le penseur a écrit ce texte en guise de préface à un volume rédigé par le comte Eduardo de Yebes consacré à la chasse, qui a été publié à Madrid en 1943. Comme le texte avait acquis une certaine ampleur et mettait en évidence l'originalité de la position d'Ortega, il a été publié séparément sous la forme d'un bref essai. Le lecteur doit être conscient que le philosophe, dans ces pages, se livre, d'une part, à un exercice de divertissement intellectuel, comme en témoignent la légèreté et la fluidité de la prose dans certains passages, tandis que, d'autre part, il a engagé son génie érudit et académique dans la discussion d'un thème qui, peu à peu, l'a impliqué. C'est en effet paradoxal, puisque le penseur n'avait jamais participé à une partie de chasse.

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Cimmino fait remarquer à juste titre que l'exégèse du phénomène de la chasse chez Ortega repose sur une distinction essentielle : la chasse moderne par rapport à la chasse traditionnelle, pratiquée dans d'autres siècles. En effet, selon l'auteur, "les chasseurs d'Altamira et de Lascaux (Paléolithique) sont moins primitifs que le meurtrier moderne: en effet, il n'est souvent même pas un chasseur, mais un persécuteur" (p. II). La modernité a fourni aux prédateurs des armes raffinées, des fusils de précision, des carabines légères et faciles à manier même dans des conditions difficiles: nous avons assisté à une évolution des outils de chasse en parallèle avec l'involution des instincts et de la force de l'homme. La technologie a fait irruption dans ce domaine pour faire face aux déficits acquis par l'homme moderne du fait de sa vie sédentaire à laquelle la société industrielle et de consommation nous a contraints. Il s'agit notamment de notre capacité réduite à sentir, de l'augmentation des problèmes de vue et de la perte de vitesse du chasseur. La chasse représente donc pour le philosophe un retour à la nature, et il semble éprouver "une véritable nostalgie de la forêt [...] et du défi avec la bête" (p. III), dans une confrontation certes non égale, mais néanmoins juste, à armes égales, et non soutenue par des expédients techniques.

Dans ce contexte, l'homme apparaît à l'auteur comme le roi incontesté du règne animal, suggère le préfacier, dans une nature où "tous sont chasseurs et tous sont chassés" (p. III). Un monde, celui de la forêt d'Ortega, qui ne se plie en rien au paradigme démocratique, dans la mesure où le supérieur, également par la ruse et l'intelligence, s'impose aux inférieurs. La chasse révèle donc un monde hiérarchique basé sur des valeurs aristocratiques pour ceux qui la pratiquent à "l'ancienne".

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Au Moyen Âge, Frédéric II en était bien conscient, puisqu'il s'est adonné à la pratique de la chasse au faucon, dont il nous a laissé un admirable témoignage dans un traité exemplaire. Plus généralement, le philosophe est convaincu - et l'historien néerlandais Huizinga avait la même intuition - que l'homme a une relation fondamentalement ludique avec la réalité et la vie. Alors que les autres êtres vivants se contentent de vivre, l'homme doit "consigner délibérément et sous sa propre responsabilité inaliénable sa vie [...] à certaines occupations" (p. 5). La chasse est un jeu, parmi d'autres jeux d'une importance essentielle. Ce qui la distingue des autres "pratiques" ludiques, c'est qu'il s'agit d'une activité exigeante, en aucun cas passive, et pas seulement d'un point de vue physique.

La brièveté de la vie oblige l'homme à s'engager dans des actions qui l'impliquent émotionnellement. La chasse est l'une d'entre elles: elle nous met en contact avec les puissances disparates qui composent le cosmos, quoique de manière paradoxale, puisque le but de cette action est la négation d'une vie palpitante dans le cadre global de la nature. Dans le monde romain, Scipion Aemilianus (Emilien) et Polybe, deux figures emblématiques dont parle Ortega, le savaient bien. Le premier, imprégné de culture hellénique, a connu le second comme stratège lors du siège de Numancia en Espagne. L'amitié entre les deux se resserre de plus en plus, passant des discussions sur les livres que Scipion fait lire à Polybe à la pratique commune de la chasse. Aemilianus avait appris les rudiments de l'art de la chasse lors de son séjour en Macédoine. De retour à Rome, conclut Polybe, "il a trouvé en moi la même passion pour la chasse, qui a fait croître la sienne" (pp. 21-22). (pp. 21-22).

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La philosophie de la chasse a été écrite alors que l'Europe était dévastée par la Seconde Guerre mondiale et que l'Espagne avait pu maintenir une position de neutralité. Dans ces pages, l'auteur oppose les pratiques de chasse "anciennes" et modernes, les premières étant celles du gentleman car respectueuses des animaux, les secondes cruelles et exterminatrices, symbolisant la diversité radicale qui distinguait le monde de la Tradition, articulé autour du concept de limite, et le monde contemporain qui ne connaît pas de limites et, dans tous les domaines, procède à leur éradication, avec l'objectif consubstantiel de faire triompher la démesure. En transférant le contenu spécifique de ce texte à la dimension éthique, ses pages ont toute l'allure d'un appel, plus actuel que jamais, à la sobriété. La préface de Cimmino se termine par: "Le lecteur devrait donc apprécier ce diamant microscopique: cet essai éloquent sur la chasse" (p. IV).

Giovanni Sessa.

jeudi, 05 août 2021

Debord prophète: notre monde de choses

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Debord prophète: notre monde de choses

par Joakim Andersen

Ex: https://motpol.nu/oskorei/2021/07/29/en-varld-av-ting/

Guy Debord a décrit dans La société du spectacle comment une telle société du spectacle a émergé, une société dans laquelle "le monde tangible est remplacé par une sélection d'images qui existent au-dessus de lui, et qui s'imposent simultanément comme le tangible par excellence". La société moderne est remplie de marchandises, d'images et de rôles, à tel point que ces marchandises, images et rôles apparaissent comme la réalité et que la propre vie de chacun est désormais posée comme irréelle. Debord s'est toujours exprimé de manière catégorique, souvent avec justesse. Il note notamment que "le spectacle est une guerre permanente de l'opium qui vise à faire identifier les biens aux marchandises et la satisfaction à la survie qui augmente selon ses propres lois." Il était marxiste, mais nombre de ses descriptions de la société du spectacle vont au-delà de la droite et de la gauche, certaines étant même plus proches de la droite que de la gauche. C'est notamment le cas de la distinction qu'il fait, à la manière de René Guénon, entre qualité et quantité.

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Debord écrit ici que "la perte de qualité est si évidente à tous les niveaux du langage spectaculaire, depuis les objets qu'il vante jusqu'aux comportements qu'il régule, et ne fait que traduire les traits fondamentaux de la production réelle qui balaie la réalité: la forme-marchandise est de part en part égale à elle-même, la catégorie du quantitatif."

Comme Klages, il a fait la distinction entre vivre et survivre, bien que la terminologie de Klages soit partiellement différente. Comme Klages, il s'est également intéressé au phénomène de l'idéologie matérialisée, un choix de mots qui nous rappelle que derrière chaque publicité IKEA et chaque bâtiment laid se cache une idéologie. Pour citer le comte Stenbock, "un lampadaire laid est un lampadaire maléfique".

Il est également intéressant de noter que Debord se concentre sur la bureaucratie étatique du monde moderne, un point de vue plus solide que celui de la plupart des marxistes, et qu'il utilise le concept marxien de "despotisme oriental" pour caractériser les tendances de la société moderne. Là où Michael Jones parle du "massacre des villes", Debord a plutôt soutenu la même approche sur la façon dont les conditions du despotisme oriental sont recréées artificiellement dans la métropole moderne (au paragraphe 177 de La société du spectacle, un livre dont la lecture devrait être obligatoire dans notre mouvance). Une population fragmentée et anhistorique est créée par l'urbanisme et le spectacle, Debord parle de "paysannerie artificielle" et comment les "villes nouvelles" de la pseudo-paysannerie technologique inscrivent clairement dans le paysage leur rupture avec le temps historique sur lequel elles ont été construites".

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Quelle que soit l'opinion que l'on a des paysans historiques, c'est un aperçu fructueux; la bureaucratie et la société de consommation façonnent ensemble une population de sujets apathiques, anhistoriques et atomisés. Dans le même ordre d'idées, Debord a critiqué Marx pour sa vision linéaire de l'histoire et sa sous-estimation de l'importance économique de l'État moderne. Debord écrit au paragraphe 87 que "la simplification a conduit Marx à négliger le rôle économique de l'État dans la gestion d'une société de classe". Dans l'ensemble, des idées pertinentes, que l'on veuille lire Marx à partir de la droite, Rothbard à partir de la gauche, ou que l'on ait d'autres intentions suspectes.

L'essai fait constamment allusion à des éléments de l'idéologie dominante, qu'il s'agisse de l'africanisation des animaux dans les programmes pour enfants ou du remplacement de la "toute-puissance soudaine" par "la pratique ardue rend parfait" dans plusieurs films. Il est intéressant de noter qu'étant donné que Debord décrit le jeu comme un processus de préservation, dans lequel les marchandises sont parfois décrites presque comme des personnalités, "les choses règnent et sont jeunes; les choses s'affrontent et se remplacent", les marchandises ont tendance à devenir des personnages dans plusieurs programmes pour enfants. On est tenté de citer le Dr Ssempa, "c'est la marchandisation à un autre niveau", mais on cite plutôt Debord, "le spectacle ne chante pas les louanges des hommes et de leurs armes, mais des marchandises et de leurs passions".

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Pris isolément, les personnages principaux et secondaires de séries comme Shopkins et Regular show sont inoffensifs et parfois divertissants, et ces séries ne sont pas pires que d'autres dans leur genre. Mais en tant que phénomène historique, il convient de noter que la frontière entre l'imaginaire et le spectaculaire, pour combiner les perspectives de Castoriadis et Debord, s'est effondrée au point qu'un nombre croissant de biens de consommation vivants participent aux dessins animés. Ici, nous pouvons simultanément identifier comment les frontières entre les époques historiques et entre les genres se sont effondrées dans un éternel maintenant, semblable à un collage (comme, d'ailleurs, les frontières biologiques ont cessé dans la fraternité entre le cupcake vivant et le dinosaure). S'il est possible de séparer l'œuf de la poule dans la "totalité répressive" dont parlait Marcuse, il existe un lien évident entre cette tendance du spectacle et plusieurs tendances idéologiques contemporaines (voir le "remplacisme" de Renaud Camus). Nos arrière-grands-parents et nos grands-parents racontaient des histoires de souris grimpantes et d'ours, de gnomes et de lutins, parce que c'était leur réalité vécue. La réalité vécue par leurs petits-enfants est très proche de la pièce de théâtre, et c'est de là que viennent leurs personnages de contes de fées. De même, la forêt a été remplacée d'abord par la petite ville, puis par la grande ville ou même le quartier hipster comme toile de fond de leurs escapades.

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mercredi, 04 août 2021

Philosophie de Don Quichotte

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Philosophie de Don Quichotte

Par Juan Manuel de Prada

La philosophie de Don Quichotte consiste à se battre contre l'esprit de notre temps, mais sans espoir de victoire.

Avant de renverser Don Quichotte sur le sable de la plage de Barcelone, le célibataire Samson Carrasco (déguisé à l'époque en Chevalier de la Lune Blanche) détermine expressément les règles du défi. Si Don Quichotte est vaincu, il devra se retirer dans son village pendant un an ; mais il doit d'abord déclarer que Dulcinée du Toboso n'est pas la plus belle dame du monde. En lui faisant abjurer la dame de ses pensées, Samson Carrasco entend, en effet, que la retraite de Don Quichotte soit définitive ; car un chevalier qui abandonne sa cause devient un homme sans mission.

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Mais lorsqu'il est renversé et à la merci de son vainqueur, la lance de celui-ci pointée sur sa gorge, Don Quichotte, "comme s'il parlait du fond d'une tombe, d'une voix affaiblie et malade", refuse de renier sa bien-aimée : "Dulcinée du Toboso est la plus belle femme du monde, dit-il, et moi le chevalier le plus déshonoré de la terre, et il n'est pas juste que ma faiblesse conteste cette vérité. Pousse, chevalier, la lance, et finis-en, car tu m'as déjà déshonoré". Don Quichotte s'est donné à Dulcinée sans conditions, sans rien demander en retour, sans exiger en contrepartie de sa fidélité que Dulcinée lui réponde. Pourquoi, alors, la grandeur de Dulcinée devrait-elle dépendre de la faiblesse de son bras ? Ce n'est pas la force de Don Quichotte qui a déterminé que Dulcinée est la plus belle femme du monde, l'opinion inconstante des hommes ne change pas l'essence de la vérité. La loyauté de Don Quichotte envers Dulcinée n'a pas changé même lorsqu'il l'a vue transformée en un paysan sans classe ; elle ne changera pas non plus lorsque la lance du Chevalier de la Lune Blanche lui coupera la gorge. Et la détermination de Don Quichotte est si belle que même le méchant Samson Carrasco se rend: " Vive, vive dans son intégralité la renommée de la beauté de la dame Dulcinée du Toboso, que je suis déjà satisfait si le grand Don Quichotte se retire chez lui pendant un an".

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Miguel de Unamuno a affirmé à juste titre que cette scène résume la philosophie du "quichottisme". Peu importe si, en luttant pour défendre la vérité, nous sommes vaincus et humiliés ; peu importe si notre moi déchu est vaincu, car la vérité, où vit notre moi éternel, ne peut être vaincue. Et le paradoxe veut que, à travers notre défaite, cette vérité brille avec plus d'intensité. Don Quichotte se jette dans toutes les entreprises sans se soucier de la défaite, il sait accepter sereinement l'échec car il est pleinement convaincu de la vérité qu'il défend. Il n'a d'autre aspiration que de se faire le défenseur de cette vérité, aussi n'admet-il pas de la négocier, il n'est pas prudent et ne calcule pas, il n'hésite pas et ne recule pas. Même s'il sait que cette vérité sera attaquée par toutes les canailles, même s'il sait qu'en la défendant contre vents et marées il sera vilipendé et moqué, il ne veut pas renoncer à la défendre ; car l'adhésion à cette vérité qui s'est nichée dans son moi éternel l'a dépouillé de l'amour-propre et des peurs humaines. Celui qui est guidé par l'amour de soi et les peurs humaines finit par déformer les demi-vérités, finit par craindre davantage son propre sort - le rejet de ses contemporains, la perte de prestige, etc. - que l'obscurcissement de cette vérité qui illumine nos jours.

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La philosophie de Don Quichotte, aujourd'hui, se résume à lutter contre l'esprit de notre époque, même sans espoir de victoire. Et pour cela, nous devons être prêts à prendre de nombreux coups et à nous rendre ridicules, non seulement devant des hommes façonnés par la mentalité de l'époque, mais aussi devant nous-mêmes. Miguel de Unamuno affirme à juste titre que cette philosophie quichottesque est "la fille de la folie de la croix", où, en effet, le Christ s'expose au ridicule, non seulement devant les bourreaux qui se moquent de lui en lui demandant, au milieu des rires, de descendre de la croix, mais devant lui-même, qui aurait pu accéder à cette demande s'il avait seulement "retrouvé sa raison", c'est-à-dire s'il s'était libéré de la nature mortelle qui le maintient emprisonné sur la croix.

Don Quichotte aurait également pu éviter de nombreux problèmes et afflictions s'il avait seulement "retrouvé la raison" : car, comme nous le remarquons souvent tout au long du roman, c'est un homme qui réfléchit de manière très subtile et prudente et, par conséquent, il aurait pu élaborer des plans pour échapper aux dangers et aux complots, sans renier complètement sa vérité, en acceptant seulement de la dissimuler par divers subterfuges. Mais il ne le fait pas. Et, vaincu, Don Quichotte gagne mystérieusement ; devenant la risée de ses détracteurs, il triomphe d'eux.

C'est une leçon de morale extraordinaire, mais il faut un courage héroïque pour l'assumer. Faisons comme Don Quichotte, même avec une lance sur la gorge, même si nous devons retourner vaincus au village.

Source: http://novaresistencia.org/2021/07/29/a-filosofia-quixotesca/

mardi, 03 août 2021

"Les fondements historico-spirituels du parlementarisme dans sa situation actuelle" selon Carl Schmitt

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"Les fondements historico-spirituels du parlementarisme dans sa situation actuelle" selon Carl Schmitt

Recension: Carl Schmitt, Los fundamentos históricos-espirituales del parlamentarismo en su situación actual, 2008, ISBN 978-8430948321,Tecnos, 264 p.

Ex: https://www.hiperbolajanus.com/2020/11/resena-de-los-fundamentos-historicos.html#more

La critique schmittienne du parlementarisme libéral doit être replacée dans le contexte de la crise du libéralisme de l'entre-deux-guerres, en pleine crise de l'État libéral, de la remise en cause du système parlementaire, de l'autoritarisme, de la démocratie libérale, etc. L'ouvrage a été publié à l'origine en 1923, après les conséquences du traité de Versailles et la chute de la monarchie et du Deuxième Reich, et en pleine République de Weimar, avec toutes les conséquences désastreuses d'instabilité politique et de crise économique qu'elle a générées. À tout cela, il faut ajouter les racines ténues de la tradition libérale dans l'Allemagne de Carl Schmitt, où les courants autoritaires et antilibéraux étaient prédominants. 

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Au sein des critiques développées contre la démocratie parlementaire, on peut reconnaître deux voies différenciées dans la pensée de Schmitt : 

- D'une part, la critique du parlementarisme en tant que forme de gouvernement. Schmitt critique donc le parlementarisme en tant que forme de gouvernement. En ce sens, il pointe du doigt la domination excessive des gouvernements par le parlement, qui conduirait à une instabilité rendant impossible toute gouvernance efficace. Dans ce contexte, le parlementarisme apparaît comme étant en contradiction avec la division des pouvoirs et inconciliable avec les besoins de l'État administratif. La République de Weimar sert d'exemple pour ces conclusions. De plus, il n'y a pas de solution de continuité possible s'il y a une relation inverse et que c'est le gouvernement qui domine à travers le parti politique sur le parlement, car dans ce cas on ne devrait pas parler de régime parlementaire, mais de régime gouvernemental. Dans le second cas, nous aurions un exemple très proche de notre époque, avec l'effondrement de l'ordre juridique et légal et l'inutilité des parlements dans la prise de décision. L'alternative proposée par Schmitt est une "dictature présidentielle". 

- D'autre part, nous avons la critique du parlementarisme en tant que forme de gouvernement. Il s'agit d'une critique du parlement en tant qu'institution, en tant que forme de gouvernement, ainsi que de la démocratie parlementaire dans son ensemble en tant que système, une critique de la démocratie représentative. 

En ce sens, Schmitt met en garde contre la confusion entre démocratie et élection, car la représentation n'est pas la même chose que l'élection. La démocratie en tant que telle n'a de sens que lorsque son objet d'intérêt présente des caractéristiques homogènes et qu'il est possible de le réduire à un seul centre d'intérêt, comme ce fut le cas des nations bourgeoises au XIXe siècle, où les démocraties de suffrage censitaire représentaient les intérêts du groupe social dominant. Dans le cas de la démocratie de masse, où les intérêts à représenter sont caractérisés par leur hétérogénéité, toute forme de pluralisme est incompatible avec le libéralisme. En ce sens, Schmitt fait une distinction claire entre la représentation des intérêts (partisans, économiques, etc.) et la représentation par laquelle le peuple s'identifie à ses dirigeants par acclamation ou assentiment. Et c'est le second type de représentation qui est le seul valable pour notre auteur, car il n'existe pas de volonté du peuple, et le pouvoir ne peut être délégué. Le leader politique est celui qui a la qualité de manifester cette volonté et de l'identifier. Pour Schmitt, il n'y a pas d'antithèse irréconciliable entre dictature et démocratie, de sorte que libéralisme et démocratie ne sont pas non plus synonymes, et toute doctrine politique antilibérale, comme le fascisme ou le communisme, qui étaient à l'apogée de leur popularité à son époque, n'est pas nécessairement anti-démocratique. 

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Bolcheviques à Petrograd, 1917.

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Corps francs et milices paysannes bavaroises à Munich, 1919.

L'idée qui a présidé à la naissance du parlementarisme était de parvenir à des accords généraux et de représenter des intérêts hétérogènes, mais la vérité est que les démocraties libérales ont montré qu'en fin de compte elles servent de simple scène et de moyen pour imposer certains intérêts sur d'autres, et qu'en aucun cas elles n'obéissent au produit d'une discussion rationnelle. Au contraire, ils ont fini par imposer des décisions imposées en dehors de tout débat rationnel, car il n'y a pas de parlement législatif ou de démocratie parlementaire, c'est une forme vide et sans signification. 

Une autre critique de Carl Schmitt se situe dans le domaine de la démocratie procédurale, et il se demande si la loi est vraiment ce que veut le législateur ou ce que veut la majorité parlementaire. Ainsi, au final, la démocratie parlementaire masque la dictature de la majorité, qui le reste même si des élections sont organisées de temps en temps. 

Le parlementarisme et la démocratie se sont développés depuis le milieu du 19ème siècle sans que la distinction entre les deux concepts soit très claire, au point que lorsque celle-ci a finalement triomphé, des antagonismes entre les deux concepts ont également commencé à apparaître. Les contradictions apparaissent dans la fonction même que le Parlement est censé remplir, en tant que lieu de discussion et d'accord, et dans ce cas, parce que, comme nous l'avons souligné précédemment, les arguments rationnels devraient primer sur l'égoïsme et les liens des partis politiques et les intérêts exprimés par les différents groupes de pouvoir afin de convaincre. C'est précisément ce fondement du parlementarisme qui est en crise et qui a été réduit à une formalité vide. Schmitt souligne que ce ne sont plus les représentants des partis politiques qui argumentent, mais des groupes de pouvoir sociaux et économiques, on pourrait parler de lobbies qui négocient sur la base de compromis et de coalitions. Les parlements ne servent plus à convaincre l'opposition, et leur fonction politique et technique a disparu pour laisser place à la manipulation des masses et à l'obtention d'une majorité afin d'imposer ses propres critères. 

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La démocratie est fondamentalement fondée sur la recherche de l'homogénéité, du "grand consensus", des majorités, de l'unification des volontés et de l'élimination de l'hétérogénéité, ce qui, dans la démocratie moderne d'inspiration libérale, repose sur le principe de rationalité. En ce qui concerne l'égalité tant vantée, la démocratie envisage l'inégalité et l'exclusion comme une stratégie de domination, et Schmitt nous renvoie à d'innombrables exemples de l'Empire britannique, comme paradigme du colonialisme moderne, dans lequel les habitants des colonies sont soumis à la loi de l'État démocratique de la métropole alors qu'ils sont en dehors de celle-ci et en contradiction ouverte avec ce qu'elle propose. Cela montre que la démocratie, comme c'était le cas pour la démocratie classique, n'est possible que lorsqu'elle est une affaire d'égaux. La démocratie libérale égalitaire, fondée sur des proclamations universalistes, sur des personnes d'origines et de milieux différents, en vertu d'un principe d'hétérogénéité, est ce qui, selon le juriste allemand, avait prévalu à son époque. 

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Ce modèle de démocratie, engendré par la Révolution française et mûri tout au long du XIXe siècle, a évolué vers des formes universelles, qui ont déplacé sa mise en œuvre sur un territoire spécifique, composé de personnes ayant une vision du monde unique et des origines particulières, vers un modèle universel, abstrait et hétérogène, donnant lieu à une égalisation absolue qui vide le concept de tout sens et perd ainsi toute sa signification. C'est pourquoi Schmitt affirme que la liberté de tous les hommes n'est pas la démocratie mais le libéralisme, tout comme elle n'est pas une forme d'État mais une conception individualiste et humanitaire du monde. C'est précisément la fusion de ces principes, le libéralisme et la démocratie, sur laquelle repose la société de masse moderne. 

Les deux concepts sont en crise, et le libéralisme dénature la démocratie dans la mesure où la volonté du peuple n'est pas démocratique mais libérale, et entre l'action propre du gouvernant et la volonté des gouvernés il y a le parlement, qui apparaît comme un obstacle dépassé, inutile, incapable de remplir sa fonction. Et dans la mesure où la démocratie n'est pas l'héritage du libéralisme, elle peut se manifester au sein de la sphère antilibérale (fascisme ou bolchevisme) ou même sous des formes politiques étrangères à la tradition libérale, comme la dictature ou différentes formes de cessationnisme. De cette façon, Schmitt remet également en question les procédures considérées comme démocratiques, telles que le vote (le célèbre slogan "un homme, une voix") auquel participent des millions de personnes isolées, et la représentation indirecte représentée par les partis et le système parlementaire, qui sont après tout des formes proprement libérales qui ont été confondues avec les formes démocratiques. Schmitt fait allusion à des formes de démocratie directe comme l'acclamatio. 

La démocratie dite libérale a commencé à prendre forme après la révolution de 1789, car la démocratie en tant que telle n'a pas de contenu politique spécifique, mais est un système organisationnel. La démocratie peut être socialiste, conservatrice, autoritaire, etc. et, dans le cas du libéralisme, elle est fondée sur des principes économiques qui trouvent leur origine dans le droit privé. En même temps, nous avons un de ses fondements les plus caractéristiques, la volonté générale, qui a un sens abstrait et incarne un principe de vérité alors qu'elle n'est jamais unanime. Il existe un système de représentations et d'identifications entre gouvernants et gouvernés sur le plan juridique, politique ou psychologique, mais jamais sur le plan économique. Pour Carl Schmitt, la minorité peut être plus représentative de la volonté du peuple qu'une majorité qui peut être soumise à la tromperie et au mensonge par l'action de la propagande. Ainsi, la défense de la démocratie n'implique pas un critère quantitatif de chiffres, mais un critère qualitatif, dans lequel les effets de la propagande peuvent être combattus par l'éducation et la connaissance. 

En ce qui concerne le parlementarisme, il est né à l'origine comme une forme de lutte entre les représentants du peuple et la monarchie. Comme nous l'avons dit au début, en formulant l'une des thèses du livre, le parlementarisme constitue un obstacle au fonctionnement du gouvernement, en intervenant continuellement dans les nominations ou les prises de décision. Le parlementarisme, comme le libéralisme, est également étranger à la démocratie dans la mesure où le peuple ne peut pas rappeler ceux qui sont censés représenter ses intérêts au parlement, alors que le gouvernement peut le faire sans problème. D'autre part, le parlement sert souvent de cadre à des discussions sur des intérêts étrangers à ceux qui sont représentés, des intérêts de nature économique qui concernent des groupes privés, par exemple. Il s'agit d'une conséquence générale de l'application des principes libéraux, dont émanent les libertés associées à la démocratie libérale. C'est pour cette raison que ces libertés sont de nature individuelle, propres à des sujets privés, comme c'est aussi le cas de l'idée publique de la politique et de la liberté de la presse. 

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En ce qui concerne la séparation classique des pouvoirs, la répartition et l'équilibre des différentes parties qui composent l'État sont assurés par le Parlement, qui monopolise le pouvoir législatif. Schmitt plaide pour l'abolition de la division libérale des pouvoirs, et en particulier de la division entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif dans ce qui est un produit du rationalisme absolu et de l'idée des Lumières de l'équilibre des pouvoirs. En fait, le grand problème souligné par l'auteur allemand est que les Lumières elles-mêmes ont privilégié le pouvoir législatif par rapport au pouvoir exécutif, réduisant le premier à un principe ou à un mécanisme de discussion en vertu d'un rationalisme relativiste sans pouvoir aborder les questions importantes à partir de positions absolues. C'est dans ces principes que réside le problème posé par Carl Schmitt, dans la fondation d'un système global dans lequel le droit s'impose à l'État par un équilibre ou un pluralisme des pouvoirs dans lequel la discussion et la publicité deviennent la base de la justice et de la vérité. 

Le problème est qu'aujourd'hui les parlements ne sont même plus des lieux de discussion ; ce sont les représentants du capital qui décident du sort de millions de personnes à huis clos, de sorte que le débat public finit par devenir un simulacre vide et sans substance. 

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Au-delà des critiques du parlementarisme et du libéralisme dans sa formulation démocratique, Carl Schmitt analyse également la dictature au sein de la pensée marxiste. La révolution de 1848 apparaît dans son schéma comme une date clé dans la lutte entre les forces politiques rationalistes à caractère dictatorial, représentées par le libéralisme d'origine jacobine de la France de Napoléon III, et le socialisme marxiste radical représenté par les conceptions hégéliennes de l'histoire. Le marxisme impose également une vision rationaliste et scientifique de la réalité, sur laquelle il prétend agir par le biais du matérialisme historique. Il croit connaître parfaitement les mécanismes de la vie sociale, économique et politique et croit aussi savoir comment les maîtriser dans un but absolument déterministe et mathématiquement exact. Mais en réalité, souligne Schmitt, le marxisme ne peut se comprendre que dans le développement dialectique de l'humanité, qui laisse une certaine marge d'action aux événements historiques dans les créations concrètes qu'il produit, indépendamment de toutes ses prétentions scientifiques de devenir. Et c'est dans Hegel que se trouve la base du concept marxiste de dictature rationnelle.

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La figure du dictateur parvient à interpénétrer et à intégrer la complexité des relations antithétiques, des contradictions et des antagonismes générés par la dialectique hégélienne. Et face à la discussion permanente et à l'inexistence d'un principe éthique permettant de distinguer le bien du mal, la dictature apparaît comme une solution dialectique appropriée à la conscience de chaque époque. Et bien qu'il y ait chez Hegel un refus de la domination par la force, dans un monde livré à lui-même, sans référents absolus, la maxime abstraite de ce qui doit être prédomine. 

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Dans le domaine de l'irrationalisme, nous avons les doctrines politiques de l'action directe, et en particulier Schmitt fait allusion à George Sorel, qui, ayant pris comme point de référence les théoriciens anarchistes et la lutte syndicale et ses instruments comme la grève révolutionnaire, comprend non seulement un rejet absolu du rationalisme, mais aussi des dérivations de la démocratie libérale basée sur la division des pouvoirs et le parlementarisme. La fonction du mythe avait un caractère mystique et presque métahistorique, sur la base duquel un peuple comprenait que le moment était venu de construire un nouveau cycle historique. Et évidemment, la bourgeoisie et ses conceptions rationalistes du pouvoir n'avaient rien à voir avec la participation à ce destin. Car comme le souligne Schmitt, la démocratie libérale est en réalité une ploutocratie démagogique, et face à cela, le prolétariat industriel serait le sujet historique qui incarnerait le mythe par la grève générale et l'usage de la violence. Les masses prolétariennes apparaissent comme les créatrices d'une nouvelle morale supérieure au pacifisme et à l'humanitarisme bourgeois. 

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Cependant, la lutte contre le constitutionnalisme parlementaire et le rationalisme libéral a trouvé des références intellectuelles et politiques plus tôt, au XIXe siècle, à travers les figures de Pierre Joseph Proudhon et de Donoso Cortés, issues de positions apparemment antagonistes comme l'anarcho-syndicalisme radical et le traditionalisme catholique contre-révolutionnaire. Ces auteurs, comme dans le cas de Sorel, étaient également favorables à l'action directe et à la violence contre ce que Donoso Cortés appelait "la classe querelleuse/discutailleuse", et face à la droite, ils étaient favorables à la dictature. De même, nous retrouvons une dimension eschatologique essentielle, ainsi que le même esprit combatif et le même appel à l'héroïsme. C'est la revendication de l'action, de la violence par opposition à l'acte parlementaire, à la discussion ou au pari sur les compromis si typiques des régimes libéraux.  

Et la critique du parlementarisme s'étendrait logiquement au rationalisme lui-même, qui est la matrice d'où émergent tous les mécanismes politiques et institutionnels qui nourrissent la démocratie libérale. Le rationalisme est l'ennemi de la vie, de la tension spirituelle, de l'action, et il falsifie la réalité de l'existence, en la masquant sous les discours des intellectuels. Et c'est dans ces courants, a priori si divergents, que Schmitt trouve les principes et les idées nécessaires pour structurer un discours antilibéral et antiparlementaire, en opposition à ce que le libéralisme entend par démocratie, et en opposition au marxisme, qui pour Carl Schmitt continue à vivre dans un cadre conceptuel et politico-philosophique de formes héritées des Lumières, et par conséquent du même modèle rationaliste.

De l’urgence d’une doctrine de droite (Abel Bonnard)

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De l’urgence d’une doctrine de droite (Abel Bonnard)

 
Cette nouvelle vidéo illustre la pensée d'Abel Bonnard et sa critique fine et philosophique des "Modérés", nom choisi pour désigner la droite bourgeoise et conservatrice timorée. Sa critique, saine et positive, a pour fonction de montrer le point d'où l'on part vers ce qu'il faut être. La faiblesse principale des modérés, faisant d'eux de simples suiveurs, réside dans l'absence d'une doctrine politique claire.
 
 
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Musiques utilisées dans la vidéo :
- Brahms: Symphony No.3 in F Major, Op.90, poco Allegretto (Karajan)
- Franz Schubert : Erlkönig
- Erik Satie Gnossienne n°1
- Shostakovitch : Piano Concerto No. 2: II. Andante

samedi, 31 juillet 2021

Se libérer de la peur - Entretien avec Michele Putrino

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Se libérer de la peur

Costantino Ceoldo

Ex: https://www.geopolitica.ru/it/article/liberi-dalla-paura

Un mot qui est devenu trop familier dans notre vocabulaire quotidien au cours de ces deux dernières années est "peur". Peur de vivre, peur de mourir, peur de mourir douloureusement et seul, loin de tout et isolé de tous, avec peut-être seulement un chat ou un chien débile pour vous tenir compagnie.

Il y a cependant un autre mot qui va bien avec "peur", c'est "hystérie". L'hystérie, qu'elle soit naturelle ou artificiellement induite par les médias et les gouvernements à des fins qui ne sont jamais honorables, transforme la peur en quelque chose d'hyper-paralysant, de sorte que la personne malheureuse qui fait l'expérience des deux peut littéralement mourir sur place.

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Il est arrivé, par exemple, comme l'ont rapporté les journaux, qu'au cours de l'épidémie de Covid non conclue, une banale et très soignable rage de dents se transforme en une occasion de mort certaine parce que la personne n'a pas eu le courage de sortir de chez elle pour aller chez le dentiste.

La peur de mourir du Covid a fait qu'ils sont morts d'infection, barricadés derrière les murs de ce qu'ils considéraient comme une forteresse inviolable.  La peur d'une maladie qu'ils n'auraient très probablement pas contractée, ou qu'ils auraient contractée sous une forme curable même sans l'intervention de la médecine, était la cause de la mort que ces malheureux essayaient d'éviter à tout prix.

En général, la peur a toujours été l'arme favorite de tous ceux qui veulent nous priver de quelque chose de noble et de fondamental.

Qu'il s'agisse de tyrans qui tiennent des nations entières sous leur emprise ou de brutes qui agissent uniquement sur les relations interpersonnelles, la peur accompagne la promesse de souffrances pour ceux qui ne se plient pas à la volonté des brutes.

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Une coercition écrasante, qui peut même sembler raisonnable et justifiée sur un plan purement théorique (empêcher une "terrible" propagation de contagions...) mais qui, en fin de compte, révèle toujours davantage, au fil dessemaines qui passent, son visage le plus vrai et le plus macabre.

Comment pouvons-nous résister à la peur et préserver notre précieuse liberté, notre précieuse individualité ?

L'Italien Michele Putrino poursuit une tentative singulière : faire revivre les enseignements de l'ancienne école du stoïcisme, afin d'offrir, à ceux qui peuvent et veulent comprendre, une alternative à la peur et à l'hystérie.

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Entretien avec Michele Putrino

Dans votre livre "Manuel de résistance au pouvoir" [1] vous parlez de la "Megamachine". Qu'est-ce que c'est ?  Pourquoi devrions-nous être en mesure de nous y opposer ?

La Mégamachine n'est rien d'autre que notre société tout entière, qui avance de manière mécanique, par le truchement de la technologie, de la bureaucratie et, surtout, par le fait que l'homme vit aujourd'hui dans des réalités imaginaires. Des réalités qui n'existent que dans sa tête et qui, pour cette raison même, peuvent être facilement manipulées, amenant l'homme là où il veut aller, comme on le fait avec des marionnettes. La Mégamachine continuera donc à nous avoir en son pouvoir tant que nous continuerons à confondre l'irréel avec le monde réel. Quelle est donc la solution ? En théorie, c'est simple, mais en pratique, c'est très difficile à mettre en œuvre. Comme on peut le deviner, la solution théorique consiste à apprendre à accepter la réalité telle qu'elle est et à vivre selon ses règles mais, si l'on y réfléchit, il est très difficile de la mettre en pratique pour le commun des mortels, car très peu acceptent le côté dur et brut de la réalité : c'est pourquoi beaucoup d'hommes ont toujours continué à se réfugier dans le monde des illusions... Mais ceci - le fait qu'ils n'acceptent pas la réalité - est aussi ce qui les condamne à une vie de profond malaise et d'insignifiance.

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Mais ne sommes-nous pas en "démocratie" ? Dans un système ouvertement basé sur le dialogue, certaines pratiques ne sont-elles pas superflues ?

Je vais vous répondre sans détour : la "démocratie" n'existe tout simplement pas. Au contraire, pour être plus précis, il s'agit simplement d'un écran de fumée, d'un moyen élaboré pour ceux qui ne possèdent pas de véritables compétences de leadership d'accéder au pouvoir en manipulant les masses. Après tout, à l'ère de l'illusion, le pouvoir ne peut être atteint que par l'illusion. Mais cela ne doit pas nous scandaliser, car nous sommes tous - vous, moi, celui qui lit ceci, nous tous - à la recherche constante, consciemment ou inconsciemment, de notre propre affirmation, pour obtenir, donc, la possibilité de nous sentir "puissants". Et chacun le fait avec les moyens dont il dispose. Celui qui le nie n'est qu'un hypocrite qui, à son tour, essaie d'obtenir ce qu'il veut en faisant croire aux autres qu'il est un "être bon" et "inoffensif".

Donc, si je vous comprends bien, vous dites qu'un système de pouvoir existe à la fois au niveau macroscopique, celui de l'Etat, et au niveau microscopique, celui des relations interpersonnelles quotidiennes...

Le "système de pouvoir", tel que vous le définissez, est toujours présent, partout et en chacun. C'est parce que, tout simplement, nous suivons aussi les lois de la nature et donc, tout comme en physique, nous suivons aussi la logique des forces vectorielles, c'est-à-dire la logique selon laquelle une force, par nature, cherche à s'imposer à d'autres forces et que, pour ce faire, elle s'allie souvent à d'autres forces et ainsi de suite.

L'homme est en effet un animal social et entre en relation avec les autres sur la base d'espoirs, de craintes et d'attentes de toutes sortes. Quelle est donc cette "peur" dont nous devons nous débarrasser ?

La peur dont nous devons nous débarrasser, comme je l'ai expliqué dans mon livre "Libérer de la peur" [2], est celle qui n'existe que dans nos têtes, une peur qui ne peut exister que parce que la plupart des gens vivent dans un monde fictif, irréel, que chaque homme a créé et nourri de ses propres mains.

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L'humanité s'est toujours demandée comment résister aux difficultés de la vie. Pourriez-vous nous rappeler brièvement ce qu'était le stoïcisme, dont vous parlez dans votre livre "Liberi dalla paura" ?

Le stoïcisme, le vrai, n'a rien à voir, ou presque, avec ce que l'on connaît communément sur le sujet. Le véritable stoïcisme repose sur un seul principe: apprendre à regarder la réalité en face pour ce qu'elle est vraiment, afin de vivre selon les règles de la nature. C'est le stoïcisme. Évidemment, au cours des siècles, divers penseurs ont proposé et essayé diverses approches à cette fin et, bien sûr, certaines de ces méthodes ont atteint le but tandis que d'autres étaient complètement erronées. Le problème est qu'à long terme, cette doctrine, surtout à l'ère chrétienne, a été instrumentalisée en confondant les moyens et les fins. Mais ce que les Anciens essayaient de faire avec le stoïcisme était, précisément, d'apprendre à regarder la réalité en face.

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Sénèque était peut-être le stoïcien par excellence. Mais comment appliquer ses enseignements dans la vie quotidienne ?

C'est une erreur très courante, qui consiste à considérer Sénèque comme "le stoïcien par excellence". Non seulement ce n'est pas du tout le cas mais, du point de vue de la finalité, il est le plus éloigné du véritable stoïcisme au point que, pour donner un exemple, ni Épictète ni l'empereur Marc Aurèle, quelques siècles plus tard, ne le citent jamais. Si Sénèque est devenu si célèbre pour nous, les modernes, c'est parce que le monde chrétien l'appréciait beaucoup, car sa vision, sur de nombreux aspects, lui ressemblait. Mais le véritable stoïcisme est, si vous voulez, l'exact opposé de la vision chrétienne du monde. Ce n'est pas un hasard, en effet, si presque tous les textes des anciens stoïciens ont été détruits : si l'on pense que l'école stoïcienne a été l'école philosophique la plus répandue dans le monde gréco-romain pendant plus de cinq cents ans ( !), l'énorme quantité de volumes qui ont disparu nous fait comprendre combien cette doctrine était, en fait, opposée à la doctrine chrétienne. Et, comme par hasard, les seuls volumes qui sont restés presque intacts sont ceux de Sénèque... Si vous voulez comprendre la véritable vision stoïcienne, il vaut mieux laisser Sénèque de côté (même si, bien sûr, il y a des passages intéressants).

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À l'ère des voyages dans l'espace (du moins pour les hyper-riches), des superordinateurs et d'Internet, dans un monde clos parce que les anciennes distances ont été raccourcies grâce à la technologie, ne vous semble-t-il pas que revenir au stoïcisme revient simplement à se tourner vers un passé anachronique et ennuyeux ?

On ne peut en arriver à penser car, je le répète, quand on parle du stoïcisme, on a toujours en tête une vision scolastique et chrétienne de cette doctrine. Voulez-vous vous plonger dans la vision que les Anciens avaient en suivant la véritable doctrine stoïcienne? Lisez Nietzsche. Ou, si nous voulons jouer avec des œuvres "pop" contemporaines, regardez Le Trône de fer. Vous semble-t-il qu'apprendre à regarder la réalité en face pour ce qu'elle est, même dans toute sa cruauté, en l'acceptant et en pratiquant les différents jeux de la force et du pouvoir et en se tenant toujours à l'écart de la compassion, puisse jamais être "anachronique et ennuyeux" ?

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N'existe-t-il pas déjà de nombreuses écoles qui enseignent "comment bien vivre" ? Pourquoi les gens, en ces temps modernes, devraient-ils être stoïciens ?

Le stoïcisme ne vous apprend pas à "bien vivre"; le stoïcisme vous apprend à ouvrir les yeux sur la réalité, aussi dure soit-elle, et à "jouer" selon ses dures règles. Sinon, on est toujours libre, bien sûr, de retourner à son espace de bulles de savon faites de rêves, d'imaginations et d'idéaux.

Notes:

[1] https://www.ibs.it/manuale-di-resistenza-al-potere-libro-michele-putrino/e/9788833800141


[2] https://www.ibs.it/liberi-dalla-paura-insegnamenti-di-libro-michele-putrino/e/9788833800868


Interview vidéo sur YouTube : https://youtu.be/Wxcgd4dWj4A

L'auteur italien Michele Putrino parle du stoïcisme et de la façon d'aborder la vie quotidienne à la lumière des enseignements de l'école stoïcienne. Son livre "Liberi dalla paura" est ici le complément naturel du précédent "Manuale di resistenza al potere", tous deux publiés par Uno Editori.

jeudi, 29 juillet 2021

Retour sur l'éthique du résistant: sommes-nous au seuil de la modernité post-liquide?

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Retour sur l'éthique du résistant: sommes-nous au seuil de la modernité post-liquide?

Romina Barbarino

"Le désir de résister à l'oppression est ancré dans la nature humaine."

(Publius Cornelius Tacitus)

Il y a quelques années, le grand penseur polonais Zygmunt Bauman définissait notre société comme une "société liquide", où "le changement est la seule chose permanente et l'incertitude la seule certitude". Nous étions à l'aube du monde global et moderne, voué à la rapidité et à l'efficacité de la communication, du commerce et des déplacements d'un bout à l'autre de la planète dans des délais qui étaient auparavant inimaginables. Enfin, tout le monde est la Terre et tout le monde est un "citoyen du monde". Le cosmopolitisme, cette grande chimère hellénique qui espérait que tous les hommes seraient citoyens d'une seule patrie universelle, le monde, et qui promettait de nouvelles opportunités pour ceux qui étaient jusqu'alors restés en marge d'une planète divisée et inégale, se profilait à l'horizon d'une nouvelle aube universelle. L'intoxication a été de courte durée. Le nouveau phénomène global a marqué la fin de la "communauté" et l'avènement d'un isolationnisme débridé de l'individu, dissimulé derrière la bannière d'un individualisme visant à satisfaire les besoins de chacun, mais, en réalité, consacré à la consommation boulimique de biens et de choses, avalés au rythme effréné imposé par un marché de plus en plus agressif et orienté vers une production économique démesurée. Le citoyen du monde a adouci la pilule par les lumières vives d'écrans alléchants à la portée de tous : la connexion non-stop au réseau infini d'une nouvelle forme de communication signifiait parler et écrire sans l'ennui du stylo et du papier, fabriquer son propre moi, jusqu'alors dispersé dans le melting-pot mondial, une œuvre esthétique faite d'images, de vidéos et de jingles en évolution continue, affichée sans vergogne sur la vitrine des réseaux sociaux, étapes technologiques aux possibilités illimitées de multiplication visuelle.

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Au pays des jouets, cependant, le jour suivant s'est levé avec un prix élevé à payer. Après tout, tout phénomène voué à l'absolutisation finit inévitablement par tout écraser, comme une tondeuse à gazon sur un champ de fleurs, qui laisse derrière elle un tapis herbeux uniforme synonyme de perfection architecturale en matière d'horticulture, mais dépourvu de l'asymétrie harmonieuse de la marguerite. C'est l'ère de l'entropie totalisante. Tout est flou, ou du moins devient flou. Les frontières perdent leur cohérence et avec elles toute certitude. Nous sommes à l'inversion du parcours, qui semble nous ramener sur des pas déjà faits, dans une direction onirique et visionnaire, selon un processus inverse à l'expansion originelle de la matière et à sa diversification: le nouveau citoyen du monde vit dans une condition déshumanisante, privé de tout point de référence ferme, largué dans une réalité qui n'est plus en devenir, qui, si elle l'était encore, bénéficierait au moins du dernier bastion de référence, celui de l'espace-temps, mais statique, se fondant ainsi dans l'amalgame indistinct d'une société homogénéisée et standardisée, amorphe et justement pour cette raison incapable de se donner une définition.

Or, nous savons que c'est le propre de l'homme de donner un nom aux choses pour les marquer comme objets de sa propre expérience, afin qu'elles aillent mettre en œuvre l'ensemble de la connaissance. Lorsque cela n'est plus possible, lorsque la définition, c'est-à-dire l'attribution d'une forme à chaque chose, n'est plus réalisable, c'est alors qu'il devient difficile de s'y retrouver dans une réalité étrangère. Dans le monde liquide, deux processus diaboliques qui se nourrissent l'un l'autre sont déterminants : les centres de décision deviennent inidentifiables et les institutions, qui incarnent les pouvoirs de l'État, dégénèrent en machines bureaucratiques dépersonnalisées. Les deux acteurs, non pas par coïncidence mais plutôt par superposition et complicité, acquièrent en ce sens une arrogance invasive démesurée et une efficacité despotique illimitée. La structure nécessairement rigide qui les caractérise pour assurer le bon fonctionnement du mécanisme, dans la matière liquide qui imprègne tout, leur garantit la primauté comme seuls organes agissant, ce qui en fait un système absolutisé, omnipotent, omniprésent, omniscient. Tout le reste est liquide. Même les corps humains, habitants du nouveau royaume de l'informe, se fluidifient, défaisant la barrière de la peau, plus apte dans sa malléabilité à suivre les morphologies généralisantes de la nouvelle taxinomie esthétique artificielle.

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Des fauteuils sans noms, des corps sans visages. La société indéfinie et indéfinissable risque de se transformer en une plasticine ductile à manipuler au gré de la stratégie de pouvoir du moment, surtout après un an et demi de tempête pandémique qui, dans les méthodes d'information parfois très chaotiques et donc peu compréhensives des experts, n'a certainement pas contribué à renforcer les certitudes de la science humaine.

Dans l'esprit de ceux qui sont encore animés par le sinistre souvenir des exclusions sociales du passé quand les fous, les dissidents, les malades ou les pauvres se voyaient exclus, s'insinue le soupçon d'une médicalisation forcée, qui élude sans vergogne le droit de chaque individu à décider par lui-même. L'administration de masse, non pas expliquée en termes de dialectique juste, mais vendue avec des mélanges désordonnés d'opinions et de points de vue alternant avec des changements continus de direction, devient un acte qui confirme la suspicion de ceux qui craignent un dessein prédéterminé de détourner ce droit à soi, au nom d'une politique de santé sociale parée d'un paternalisme bienveillant à l'ancienne. Une vieille question du passé, non résolue, me vient à l'esprit : de quel droit un gouvernement peut-il forcer des jeunes à aller mourir à la guerre ?

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Eh bien, aujourd'hui, nous ne sommes pas confrontés à un conflit armé, mais il est certain que chaque fois que le droit d'un individu est mis en échec, il y a déjà une odeur de poudre à canon. Et, ne serait-ce que pour maintenir la pensée humaine en pratique, il est du devoir de chacun, sceptique ou non, d'y réfléchir. Les désobéissants d'aujourd'hui sont montrés du doigt, méprisés et marginalisés. Mais catégoriser un groupe d'individus, les isoler comme une microsociété dans la société peut s'avérer une démarche maladroite du Pouvoir, tout en représentant une forme de nouvelle Résistance. Dans la société liquide et apparemment atomisée, paradoxalement, le groupe externalisé d'un monde dominé par les autres trouve de nouvelles formes d'agrégation et de solidarité, il se dessine dans une "forme", il se redécouvre comme un être essentiel et existant. Il assume donc une identité d'être, entre autres choses, à l'abri de ces règles du jeu officiel, qui l'ont exclu de l'agrégat collectif et des projets de récompense qui en découlent. Le groupe Résistance pourra prendre une valeur politique, si les circonstances favorables lui donnent la possibilité d'agir, en sortant du caractère aléatoire de la pensée contraire et en visant à mettre en place des formes concrètes de revalorisation du droit dénié. Au-delà des contingences de l'époque, c'est le processus qui se déroule chaque fois qu'une instance opposée s'oppose aux stratégies mises en œuvre par le Pouvoir, suivant un développement dialectique qui renaturalise les formes authentiques du devenir, au-delà des opinions individuelles et d'autres droits, pourtant fondamentaux, comme celui de la santé collective. La question se pose plutôt de savoir si une forme de résistance capable de s'opposer à des forces languissantes et difficilement identifiables est possible aujourd'hui. Après tout, nous sommes encore plongés dans le monde liquide, où il est très difficile d'opposer une force opposée à l'absence de forme. L'eau qui déborde d'une rivière en crue s'arrête à peine devant les mains ouvertes, qui cherchent à la repousser.

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Au-delà des thèmes que nous offre l'actualité, la tentative d'être dans notre temps nous laisse encore entrevoir qu'une éthique de la résistance se profile à l'horizon, si elle pourra alors entreprendre une stratégie d'opposition à la non-éthique du pouvoir en mettant en place une poussée contraire capable d'inverser les rôles ; nous ne verrons qu'avec le temps et, indépendamment des positions individuelles, il vaudra la peine de révéler s'il y a dans les mailles de la nature humaine, et en quelle densité, un principe opératoire irréductible qui restaurera la liberté de l'Homme.

Romina Barbarino.

Source: https://www.ereticamente.net/2021/07/ritorno-alletica-del-resistente-siamo-alle-soglie-della-modernita-post-liquida-romina-barbarino.html

"Le conflit constituant". Nous sommes tous des disciples de Machiavel

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Recension:
"Le conflit constituant". Nous sommes tous des disciples de Machiavel

Giulio d'Alessandro

Quelle est l'origine de la pensée italienne ? Réflexions sur un livre d'Edoardo Dallari. Le conflit est le moteur de la politique. Rome est née après un fratricide.

SOURCE : https://www.lintellettualedissidente.it/controcultura/filosofia/dallari-libro-machiavelli/

Reconnaître une fois pour toutes la particularité de la pensée philosophico-politique italienne devrait être le rêve interdit de tout homme politique nationaliste et populiste de notre pays. Chanter les louanges d'une tradition glorieuse, se montrer comme le dépositaire le plus authentique d'un savoir raffiné, s'identifier à l'esprit du peuple et à ses déclinaisons intrinsèques, composerait un cadre idéologique capable de rallier un grand nombre d'électeurs. Au contraire, même en cet été archi-italien - où le retour à une vie sociale sans restriction et les nuits magiques des garçons de Mancini ont ravivé l'esprit d'unité nationale - le sujet ne semble pas susciter la moindre émotion. Le fait que gagner un match de football soit plus important pour nous, Italiens, que beaucoup d'autres choses, est une chose que nous avons entendue et ressentie, comme nous l'a rappelé, ironiquement, l'Anglais Winston Churchill il y a plus de soixante-dix ans. Et si de nos jours, grâce à l'euphorie de Wembley, même l'éternelle question de savoir quel est le style de jeu le plus authentique des Azzurri - catenacciari vs. bel giochisti, voyant dans la manière de mettre en place le jeu un génie tactique reflété dans le culturel - a perdu son attrait éternel parmi les bavardages de bar, alors il n'y a aucun espoir pour entendre le même discours dans le champ sémantique de la politique.

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Edoardo Dallari

Mais quand nous parlons de la tradition philosophico-politique italienne, à quoi faisons-nous référence ? Est-il possible de tracer un fil conducteur conceptuel qui sous-tend tous les passages historiques les plus délicats de notre péninsule ? Mais, surtout, peut-on retrouver les sources spéculatives d'où est issue la Pensée italienne ? Edoardo Dallari, avec son nouveau livre publié par Mimesis, Il conflitto costituente. Da Platone a Machiavel (Le Conflit Constituant : de Platon à Machiavel), publié par Mimesis, tente de donner une réponse exhaustive à cette dernière question. Le livre, bien que court, étudie en profondeur les origines de la pensée politique italienne, identifiant Machiavel comme le philosophe par excellence qui a incarné l'esprit de réflexion des habitants de la péninsule.

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Depuis plusieurs décennies, le débat sur l'existence d'une manière italienne particulière d'aborder la philosophie politique fait rage dans les discussions académiques. Le philosophe Roberto Esposito est le représentant le plus connu de ce que l'on appelle la théorie italienne, une tradition de pensée qui, à la différence de l'allemande ou de la française, a pour caractéristique principale la référence à la praxis. On dit du philosophe italien qu'il s'agit d'une pensée étroitement liée à la vie, une pensée qui fait de la praxis son point focal, ce qui en fait, en fait, une philosophie de la raison impure, dans laquelle les possibilités infinies des expériences concrètes font échec à la nécessaire immuabilité de l'absolu. Dans l'inévitable jeu des oppositions polarisantes, la pensée et la pratique italiennes s'opposent à la pensée continentale et au monde idéal, l'universel immuable au particulier changeant, l'exception qui déforme la règle à la norme absolue qui lui donne naissance.

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L'un des mérites de Dallari est de tenter d'ébranler cette dichotomie simpliste et de mettre en évidence des traces conceptuelles dans la pensée de Machiavel qui montrent comment les deux côtés de la médaille ne sont en fait pas aussi éloignés qu'il y paraît. Si le philosophe florentin de la Renaissance est par excellence le champion du pragmatisme, le porte-drapeau de l'opportunisme politique, quel autre penseur que Platon - reconnu dans la vulgate comme le prêtre austère du monde idéal hyper-ouranique, le défenseur extrême de la vérité théorique qu'il sauve des griffes du relativisme sophistique - peut devenir l'interlocuteur privilégié avec lequel montrer l'erreur d'une division aussi nette et drastique ? Le premier chapitre du livre se concentre précisément sur la relation entre le philosophe grec et Machiavel, en précisant comment c'est des apories de la pensée politique de Platon qu'est née la nécessité d'ériger une métaphysique de la praxis, concrétisée dans Le Prince. 

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Tout au long des pages du livre, le paradigme du conflit joue un rôle fondamental. L'objectif de Platon est de construire une république parfaite capable d'ordonner la multiplicité que l'on observe dans la polis, de dicter une forme normative qui régulera la cité de manière stable et définitive. La contradiction que souligne l'auteur montre cependant que l'aspiration à une telle formalisation est en soi impossible à réaliser : si l'ordre vise à mettre fin au conflit chaotique, il est également vrai qu'en l'absence de conflit l'ordre n'a plus besoin d'exister. Le conflit devient donc propédeutique à l'ordre ou, comme le dit Dallari, "le conflit est ordo-poïétique". Les forces sociales qui s'affrontent perpétuellement au sein de la polis, générant des déséquilibres précaires toujours nouveaux, sont la raison d'être d'un ordre normalisateur réclamé par les citoyens afin de ne pas être victime d'un chaos sans fin.

Si d'une manière ou d'une autre, comme Platon l'espère, grâce à une architecture socio-politique, les troubles politiques devaient être définitivement étouffés, alors l'élément vital de l'ordre de la cité cesserait d'exister. La pensée politique de Machiavel est née de cette aporie. Conscient qu'une constitution parfaite se réduirait à une contradiction irréconciliable, le philosophe florentin s'est efforcé de construire une politique comprise comme l'art du remède. Une solution définitive aux questions sociales complexes n'est pas possible, le politicien, et le politologue, doivent proposer des solutions approximatives, faillibles, mais précisément pour cette raison plus adaptées à l'adhésion au monde de la réalité. 

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Si une constitution idéale, imposée d'en haut, est intrinsèquement inadaptée pour ordonner le tumulte terrestre des poleis, Machiavel trouve dans l'exemple historique de Rome le modèle possible à imiter pour construire un État meilleur. Considérer l'Urbs comme la réalisation historique d'un équilibre durable, mais non éternel, stabilisant provisoirement des conflits sociaux qui l'ont animée, peut être le contrepoids pragmatique de cette idéalisation politique contradictoire en soi.

Le deuxième chapitre se concentre sur l'impact que l'histoire de Rome a eu sur le penseur de la Renaissance. La conception du droit et de la citoyenneté de la culture romaine, filtrée par la pensée philosophique d'Augustin, constitue cette racine conceptuelle latine qui innerve la métaphysique de la praxis de Machiavel et que l'on retrouve également in nuce dans les analyses contemporaines de la pensée italienne. L'auteur accompagne le lecteur dans un extraordinaire itinéraire conceptuel qui, sautant entre des arguments historiques et philosophiques, a pour leitmotiv la référence constante au paradigme du conflit. Le conflit est le moteur nécessaire à la construction de tout cadre politique.

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Le lecteur attentif, non étranger à l'histoire de la philosophie, appréciera les nombreuses citations, souvent en grec ancien, et la richesse des références qui ponctuent la structure du texte au fil des pages. Parmi les nombreuses suggestions, la charge symbolique attribuée au fratricide dans l'horizon politique italien est très intéressante. En Italie, reprenant une réflexion passionnante de Saba, une révolution n'a jamais eu lieu car le mythe fondateur par excellence du politique repose sur un fratricide : Romulus tuant son frère et fondant la civitas. La révolution, par contre, est toujours un parricide, le meurtre de l'ancien par le nouveau. Le fratricide devient donc l'horizon destiné du Politique, l'archétype par excellence de ce conflit qui constitue l'essence de la structure politique italienne.

Giulio D'Alessandro.

mercredi, 28 juillet 2021

L'importance cardinale de la philosophie politique de Giovanni Gentile

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L'importance cardinale de la philosophie politique de Giovanni Gentile

"Genèse et structure de la société", ouvrage majeur de Gentile, est réédité par l'éditeur Oaks sous les auspices de Gennaro Sangiuliano

par Giovanni Sessa

Ex: https://www.barbadillo.it/99510-la-centralita-della-filosofia-politica-di-giovanni-gentile/

Giovanni Gentile a fourni, d'un point de vue théorique, une contribution essentielle à la philosophie italienne et européenne du vingtième siècle. Malgré des jugements préconçus, motivés par des raisons purement politiques et dictés par les directives de l'"intellectuellement correct", de nombreux critiques, libérés de ce conditionnement, reconnaissent aujourd'hui l'importance du penseur de Castelvetrano.

Gentile était non seulement un philosophe distingué, mais aussi un homme d'une noblesse d'esprit et d'un courage intellectuel hors du commun. La maison d'édition OAKS a récemment publié l'ouvrage que l'on peut franchement considérer comme son héritage spirituel, Genèse et structure de la société. Saggio di filosofia pratica (Genesi e struttura di società. Saggio di filosofia pratica), précédé d'un essai introductif qui contextualise la figure et l'action culturelle mise en œuvre par le philosophe, signé par l'éditeur, Gennaro Sangiuliano (pour les commandes : info@oakseditrice.it, pp. 194, euro 20.00).

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L'œuvre, qu'Ugo Spirito décrit comme la plus importante du penseur qui se définissait comme "actualiste", fut publiée à titre posthume en 1946; elle a été écrite à un moment dramatique de l'histoire italienne, entre septembre et août 1943, lorsque tout était perdu pour le régime fasciste: "soulager l'âme dans les jours d'angoisse" et "accomplir un devoir civique" (Gennaro Sangiuliano, éd.). "Pour accomplir un devoir civique" (p. 5), en vue de la future Italie. Il est donc possible de parler de la Genèse comme d'un témoignage, prononcé avant sa mort imminente, qui explique, dans le chef de Gentile en tant qu'homme et en tant que philosophe, quelle fut réforme morale et civile qu'il avait théorisée tout au long de sa vie. Le livre, issu d'un cours universitaire, montre une reprise des thèmes que Gentile avait déjà abordés en 1899 dans La filosofia di Marx, un auteur chez qui il avait perçu des critiques évidentes, mais aussi la résolution positive de la pensée dans la praxis. Dans ces pages, le philosophe actualiste part du concept de "Discipline", entendu comme la capacité de régir, en permanence et sans discontinuité, la coutume qui, dans sa répétition, se transforme en ce que les Romains appelaient les mœurs: "éléments de la singularité de l'esprit" (p. XXIX). 

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En particulier, le philosophe s'arrête pour analyser le rapport entre l'individu et la société, adoptant la définition d'Aristote de l'homme comme "animal politique", dont la vie "par excellence" se déroule dans la "société transcendantale" ou la "communauté". C'est seulement en elle que "l'altérité immanente du Moi est exaltée" (p. XXX). En tout cas, l'État, la dimension politique, vivent en l'intériorité de l'homme, ils ne naissent pas d'un contrat social, stipulé pour laisser derrière soi l'état de nature, l'état sauvage. Il existe donc: "une vox populi qui est ratio cognoscendi de la vérité [...] et c'est le consensus gentium cicéronien " (p. XXX). Cette voix, sans être sollicitée, s'exprime, sua sponte, spontanément et à sa propre façon, en chaque individu, en tant qu'enfant d'une histoire et appartenant, avec ses pairs, à un destin commun. De là découle la notion d'état éthique de Gentile, porteur, comme le savait bien Campanella, d'une "valeur absolue", dans la mesure où il y a en lui "une volonté commune et universelle du sujet " (p. XXXI). L'État authentique naît du mouvement d'une communauté, il ne se limite pas, comme le voudraient les théoriciens post-modernes, à être une organisation fonctionnelle et administrative. Elle est l'expression d'un peuple, enraciné dans un paysage, le résultat de son action dans l'espace.

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S'il existe un humanisme de la culture, l'humanisme du travail est tout aussi important pour les adeptes de la pensée actualiste de Gentile. Le travail, en effet, "n'est pas seulement une question de salaire, mais l'une des plus hautes expressions de l'esprit humain" (p. XXXII). Dans le travail, l'homme déploie la même capacité de réflexion, que celle qui s'exprime dans la créativité intellectuelle. C'est pourquoi le travail doit être protégé, en termes d'entreprise, contre toute action "atomisante" qui peut potentiellement être menée, en fonction des diverses contingences, par les entrepreneurs ou les employés. Défendre la dignité du travail implique de défendre le bien de la communauté. Gentile, à partir de Marx, postule l'identité absolue de la théorie et de la praxis et en vient, platoniquement, à identifier la fonction du philosophe à celle de l'homme politique. Les "politiques-philosophes" sont, comme le soulignera Eric Voegelin des années plus tard, des hommes à l'âme "ordonnée" et, par conséquent, des hommes qui savent et agissent avec vertu. Il est facile de comprendre comment, dans l'état actuel des choses, caractérisé par un désordre existentiel et politique, ces thèses gentiliennes sont d'une grande actualité.

Comment le penseur actualiste en est-il venu à développer de telles positions ? L'essai introductif de Gennaro Sangiuliano répond pleinement à cette question, en reconstruisant l'ensemble de l'itinéraire biographique, politique et spéculatif de Gentile. La reconstruction biographique contredit ce qui a été affirmé, entre autres, par Mimmo Franzinelli (dans Il filosofo in camicia nera. G. Gentile e gli intellettuali di Mussolini, 2021), dont l'analyse révèle qu'il n'est qu'une figure de penseur lié au pouvoir, à sa gestion, un dispensateur de faveurs "politiques". En réalité, le parcours du philosophe actualiste se caractérise dès le départ par une extrême cohérence. Après avoir obtenu son diplôme de l'Université Normale, il s'est proposé sur la scène intellectuelle nationale comme un penseur capable de donner une cohérence théorique aux "intuitions" de l'avant-garde du début du vingtième siècle. Au moment de sa collaboration avec Croce, il est l'auteur d'une critique organique des insuffisances de la culture positiviste et du socialisme tandis que, à travers l'exégèse du Risorgimento, compris comme Révolution-Restauration, présentée dans les écrits de Rosmini et Gioberti, il devient le porteur d'une réforme morale et civile radicale, à réaliser politiquement, de la nation italienne. Cela impliquait naturellement une metanoia, un "changement de cœur" des Italiens, dont le philosophe a été le témoin concret.

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Genèse et structure de la société de Giovanni Gentile

Dans l'interventionnisme, puis dans le fascisme, il a identifié la possibilité que cette réforme souhaitable devienne réalité dans le processus historique. L'éducation devra y jouer un rôle important: d'où son engagement en tant que pédagogue, ministre et directeur scientifique de l'Enciclopedia Italiana. Après le Concordat, il a quitté la fonction publique et, dans une certaine mesure, le régime lui-même. Il revient faire entendre sa voix dans le Discorso agli Italiani du 24 juin 1943. Voici le commentaire de Sergio Romano: "Il s'était tu au moment de la déclaration de guerre; il ne pensait pas se taire quand le sort de la guerre tournait au pire" (p. XXIV). Autant pour être un homme de pouvoir. Ce choix lui a coûté cher, il l'a payé de sa vie. Il est assassiné le 15 avril 1944 par un commando gappiste dirigé par Bruno Fanciullacci. En 2004, Jader Jacobelli, dans un article publié dans le Corriere della Sera, a ouvertement déclaré que le meurtre avait été perpétré avec la complicité de la direction du PCI.

L'harmonie sociale, la pacification nationale, dont parlait le philosophe dans son Adresse aux Italiens, sont encore loin d'être advenues. Nous devons encore compter avec les idées de Giovanni Gentile, c'est une urgence qui ne peut être reportée.     

Giovanni Sessa

 

mardi, 27 juillet 2021

Alexandre Douguine: "Le progrès n'existe pas. C'est une illusion"

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Le progrès n'existe pas. C'est une illusion

Alexandre Douguine

Ex: https://www.geopolitica.ru/article/progressa-ne-sushchestvuet-eto-zabluzhdenie

Tôt ou tard, quelqu'un devait le dire. L'idée de progrès est une pure illusion. Tant que nous n'abandonnerons pas ce préjugé, tous nos projets et plans, toutes nos analyses et reconstructions historiques, toutes nos idées scientifiques reposeront sur une fausse base. Il est temps de mettre un terme au progrès. Il n'y a pas de progression linéaire des sociétés humaines.

Une fois que nous aurons accepté cela, tout se mettra immédiatement en place.
L'idée de progrès a été formulée pour la première fois par les Encyclopédistes au XVIIIe siècle, et trouve son origine dans la théorie hérétique de Joachim de Flore sur les trois règnes - le Père, le Fils et le Saint-Esprit. La tradition chrétienne orthodoxe reconnaît l'âge de l'Ancien et du Nouveau Testament, c'est-à-dire l'âge du Père et du Fils, mais la fin de la civilisation chrétienne est suivie d'une brève période d'apostasie, de l'arrivée de l'Antéchrist, puis de la fin du monde. Et aucune renaissance spirituelle particulière, aucune amélioration du christianisme n'est attendue. Au contraire. Lorsque l'ère du Fils prend fin, il y a une chute de l'humanité - dégénérescence, effondrement et dégradation.

Joachim de Flore et ses disciples franciscains, majoritairement catholiques, voyaient au contraire l'avenir comme beau, et après la chute de la civilisation chrétienne médiévale, ils ont prophétisé la venue de quelque chose d'encore plus sublime et sacré.

Les Encyclopédistes ne croyaient plus à l'époque du Saint-Esprit, mais non plus ni à l'Église ni à Dieu lui-même. Mais la conviction de la fin de la culture chrétienne était partagée et ils proclamaient joyeusement la fin de la religion comme le début d'une nouvelle société - plus juste, plus parfaite, plus rationnelle et plus démocratique. Plus développée.

C'est ainsi que les athées et les matérialistes - Turgot, Condorcet, Diderot, Mercier - développent la théorie du progrès humain universel, assez rapidement élevée au rang de dogme absolu. Les personnalités annonciatrices du Nouvel Âge ont été encouragées à douter de tout - de Dieu, de l'homme, de l'esprit, de la matière, de la société,  de la hiérarchie, de la philosophie, mais non pas à douter du progrès... Non, car c'eut été trop.

D'où vient cette axiomatique ? Pourquoi l'opinion d'un certain nombre de penseurs - qui ne sont pas les plus brillants et les plus impressionnants - a-t-elle soudainement acquis le statut de dogme ? Et pourquoi ne peut-on pas permettre qu'elle soit critiquée, discutée rationnellement, remise en question ?

Il y a là quelque chose de mystérieux. Le progrès ne peut être catégoriquement réfuté dans le Nouvel Âge. Ceci est commun à toutes les idéologies politiques - libéralisme, communisme et nationalisme, à toutes les écoles scientifiques - idéalistes ou matérialistes. La croyance au progrès est devenue une sorte de religion. Et la religion ne requiert aucune preuve. Plus c'est absurde, plus c'est crédible.

Ainsi, avec la référence au progrès, le Nouvel Âge a écarté l'Antiquité, le Moyen Âge, la théologie, les traditions de Platon et d'Aristote, la hiérarchie, l'empire, la monarchie, les anciens fondements du travail paysan sacré.

Bien sûr, une critique du progrès existait - tant de la part des traditionalistes, que de certains penseurs qui adhéraient à une vision cyclique de la logique de l'histoire, et dans l'école des structuralistes européens, et dans les théories des nouveaux anthropologues.
Le mythe du progrès a été démoli de manière convaincante par l'éminent sociologue russo-américain Pitirim Sorokin.

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Mais dans la conscience publique - et même dans l'inconscient collectif - l'illusion du progrès a conservé sa position dominante. Quoi qu'il en soit, ni une série de catastrophes politiques à grande échelle, ni la dégénérescence évidente de la culture contemporaine, ni l'effondrement des systèmes sociaux, ni les découvertes inquiétantes de la psychanalyse, ni la critique ironique du postmodernisme, n'ont empêché l'humanité de toujours croire aveuglément au progrès. Et l'humanité continue à aggraver les choses en agissant ainsi.

Mais il suffit d'admettre qu'il s'agissait d'une hérésie, d'une hypothèse sans fondement, complètement réfutée par le cours de l'histoire elle-même, pour que l'image de la réalité qui nous entoure redevienne claire.

La civilisation moderne est plutôt dans un état de profond déclin. C'est un constat amer, mais poser un tel constat, plein d'amertume, ce n'est pas la même chose que de sombrer dans le désespoir. Si les choses ont mal tourné - et c'est vraiment le cas - revenons à la plénitude et à la santé, rétablissons les choses comme elles étaient. Tant qu'elles ne sont pas périmées.

Par ailleurs, le refus du progrès n'empêche nullement de reconnaître une amélioration de tel ou tel aspect de la vie. Mais cela n'en fait pas une loi contraignante. Certaines choses s'améliorent. Certaines choses s'aggravent. En outre, une phase peut succéder à l'autre. Et dans différentes sociétés, ces cycles - s'ils ont un quelconque algorithme universel - peuvent ne pas coïncider. Quelque part, il y a du progrès et quelque part, il y a de la régression. En Russie, c'est l'été, en Argentine, c'est l'hiver.

Sans l'illusion délétère du progrès, nous retrouverons à la fois notre santé mentale, tissé de sobriété, et notre liberté. Nous pouvons rendre le monde meilleur, mais nous pouvons aussi le rendre pire. Chaque fois, nous devons réfléchir à nouveau. Comparer, analyser, nous tourner vers l'histoire, repenser l'héritage du passé - sans arrogance ni préjugé.

Rendons notre existence digne. Certainement mieux que maintenant. Mais pour faire ne serait-ce qu'un petit pas dans cette direction, nous devons impitoyablement nous débarrasser de l'idée fallacieuse d'un progrès inéluctable, cette hérésie dangereuse et corruptrice.

Le monde de la modernité liquide

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Le monde de la modernité liquide

Markku Siira

La crainte d'un bouleversement social engendre la méfiance, Alastair Crooke le dit très clairement.

Cette peur, cette incertitude et cette anxiété peuvent donner lieu à un état mental, que le sociologue Émile Durkheim a appelé anomie.

C'est un sentiment paralysant d'être coupé de la société, d'un monde qui vous entoure et qui est corrompu jusqu'à la moelle. La personne ordinaire n'est qu'un "numéro", un objet impuissant d'oppression et d'asservissement par le "système", qui estime que personne ou rien n'est digne de confiance.

Les gens vivent aujourd'hui dans un monde de "modernité liquide", comme le disait le regretté sociologue Zygmunt Bauman. Toutes les caractéristiques spécifiques qu'une communauté attribuait à ses membres ont presque disparu ou ont été redéfinies par des expressions de libéralisme extrême.

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Même les lois de la nature biologique sont remises en question : il y a plus de deux sexes, selon l'interprétation actuelle, et le corps dans lequel l'homme naît n'est pas celui que l'on croyait : comme notre société moderne, il est lui aussi "fluide" et peut être modifié. Même au niveau mental, nous pouvons aujourd'hui nous "identifier" comme n'importe quelle "trans-personne".

L'histoire, la culture et la tradition sont également hostiles. En conséquence, les "progressistes" qui se sont "éveillés" à l'existence de griefs culturels discriminatoires - les "woke people" d'origine américaine - appellent non seulement au renversement des statues, mais aussi au démantèlement de l'ancien système de l'ère du "pré-éveil".

Selon l'idéologie woke, les "Blancs privilégiés" sont "implicitement racistes", héritiers de l'héritage colonial qui n'ont pas droit à la liberté d'expression ni même à une existence physique. Le "wokeisme" agressif croit qu'il a raison et qu'il ne peut plus y avoir de débat, mais que tout le monde doit se repentir et tomber à genoux.

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Le plus amusant dans ce nouveau radicalisme est qu'il est soutenu et financé par les grandes entreprises et le club capitaliste dépassé des "cosmopolites sans racines" qui dicte les règles à l'ensemble de la population de la planète depuis sept décennies. Les personnes "éveillées" qui sont censées critiquer le capitalisme ignorent ou négligent cette contradiction flagrante.

Pour la classe dirigeante, les mouvements identitaires qui inspirent la jeunesse d'aujourd'hui, de BLM à Antifa et Elokapina (ndt: mouvement woke en Finlande), ne sont pas un problème car eux aussi, à leur manière, poursuivent les objectifs à long terme du capitalisme mondial. Elle est également poursuivie par les Nations unies, dont l'agenda 2030 pour le développement durable a été signé par presque tous les gouvernements.

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Manifestation d'Elokapina en Finlande.

Derrière les agendas mondiaux de l'"égalité", du "climat" et des "vaccins", des réformes économiques, sociales et politiques sont en cours pour réaliser pleinement l'avenir, pas si inconnu, de la gouvernance mondiale. Y a-t-il quelqu'un - à part les particuliers - qui s'oppose à ce développement ? Même la Chine et la Russie, les rivaux de l'Occident sur le terrain de jeu géopolitique, parlent couramment le langage de l'ONU quand elles le veulent.

La confrontation la plus récente qui déstabilise les sociétés a été provoquée par l'alarmisme sur les taux d'intérêt. Les gens sont divisés en bons citoyens "vaccinés" et en citoyens de seconde zone "non vaccinés". Le philosophe italien Giorgio Agamben a affirmé que le "passeport vaccinal" conduirait au biofascisme. Le poids politique de ce fait ne peut être surestimé.

Le projet de mondialisation mené par les puissances d'argent est en cours depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, et la création destructrice des hommes d'affaires, des banquiers et des familles puissantes ne montre aucun signe d'échec, même si le monde tente toujours de faire une certaine distinction entre les "démocraties" et les "autocraties" et de provoquer une nouvelle guerre froide.

Certains citoyens s'imaginent qu'une fois que les gens auront consciencieusement pris leurs vaccins et que la "pandémie" se sera calmée, nous reviendrons à la "normale". Cela ne se produira pas, mais nous continuerons à vivre de "crise en crise", en connaissant de nouvelles urgences, jusqu'à ce que les mondialistes atteignent leurs objectifs ou, par miracle, perdent leur jeu.

Source : https://markkusiira.blogspot.com/ 

lundi, 26 juillet 2021

Serge Latouche a écrit une biographie intellectuelle de Baudrillard

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Serge Latouche a écrit une biographie intellectuelle de Baudrillard

Par Francesco Marotta

Ex: https://www.grece-it.com/2021/07/08/serge-latouche-scrive-la-biografia-intellettuale-di-baudrillard/   

"Toute destinée, aussi longue et compliquée soit-elle, consiste en réalité en un seul moment : celui où l'homme sait pour toujours qui il est."

(Jorge Luis Borges, L'Aleph - 1949 -, Feltrinelli, Milan 1999, p.4).

Serge Latouche, professeur émérite de sciences économiques à l'université Paris-Sud, économiste et philosophe français, et principal théoricien de la décroissance, a écrit une biographie exceptionnelle sur Baudrillard. A partir du 18 mars 2021, son livre Quel che resta di Baudrillard : Un eredità senza eredi a été disponible dans toutes les librairies d'Italie. Une biographie intelligente, comme il y en a peu : Latouche donne largement la parole à ses capacités d'analyse et d'intellectualité, racontant Baudrillard mais sans se priver de mettre en évidence leurs points communs et ceux qui les ont toujours divisés.

Ceci, alors que le philosophe et politologue français, comme l'a rappelé à juste titre Alain Caillé, professeur émérite de sociologie à l'Université de Paris-Ouest Nanterre, n'est malheureusement "plus lu en France par les sociologues ou les philosophes (sans parler des économistes et des anthropologues)". Ce n'est pas vraiment le cas ici en Italie mais, contrairement à ce qui se passe en France, certains de ses vues éclairantes sur l'hyperréalité, sur Le système des objets de l'essai du même nom et sur la séduction du symbolique, etc. sont souvent reproposés, en adoptant un critère d'évaluation de la performance et de la production, inhérent au vaste répertoire bibliographico-intellectualiste. De plus, nous lisons des écrits qui ne vont pas au-delà des examens habituels de Baudrillard, manquant de perspicacité et incapables de tracer de nouvelles voies. Ceux qui tentent de nier ce fait ne font souvent pas de critiques argumentées de ses œuvres : ils ne sont bons qu'à détruire l'ex-marxiste ou le "traître" sorti des rangs de la nouvelle gauche socialiste. Plusieurs années plus tard, on peut dire que peu de choses semblent avoir changé pour les épigones de la gauche caviar. Et cela se double du silence assourdissant d'une droite qui n'a pratiquement jamais lu un livre ni de Latouche ni de Baudrillard, à quelques rares exceptions près, en ces temps difficiles de condamnations et d'évictions pour "collusion" avec l'ennemi.

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Pour ceux qui ne se soumettaient pas aux schématisations surmontées par l'histoire (il est arrivé la même chose à Baudrillard), pour ceux qui avaient un QI juste au-dessus de la moyenne, le couperet tombait inexorablement. Certains auteurs et universitaires, comme Vanni Codeluppi, ont réussi, grâce à leurs recherches, à mettre en lumière les phénomènes communicationnels présents dans l'idéologie de la consommation, les médias et la culture de masse. Ils n'ont pas baissé les bras et ont remis à sa juste place l'une des figures les plus controversées et les plus brillantes de la scène intellectuelle européenne, qui fait l'objet de nouvelles études et d'approfondissements appropriés.

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Et grâce à Latouche, il est désormais possible de lire entre les plis de la vie et de la pensée de Jean, entre les facettes du doppelgänger et du vagabond errant entre les choses du monde. Ils reprennent vie et apparaissent dans toute leur surprenante complexité : le gauchiste militant et bientôt désabusé, le génie qui suit un itinéraire correspondant à la forme et à la maturité de sa pensée, choisissant de poursuivre son chemin non pas de manière linéaire mais avec un "chemin en spirale". Et voilà l'anarchiste conservateur, le situationniste, le germaniste habile et le sociologue, le pataphysicien qui arrive à la "pathosociologie", pour Latouche le métalepsychiste qui se transforme en pataphilosophe, "Baudrillard avant Baudrillard" et le Jean qui viendra après. Certainement pas l'homme qui a répudié son identité, pensant ne plus vouloir la trouver dans les "grands espaces" et les déserts d'Amérique du Nord, traversant le désert de Mojave, le parc d'Anza-Borrego, l'Arizona et le Nevada.

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Sauf à réaliser, lors d'une conférence à Reims, ville historique du nord-est de la France et lieu de sa naissance, des origines de sa famille, qu'"on peut ne pas vouloir être classé ou compris en termes de références (note Ludovic Leonelli, ancien élève de Baudrillard), mais on ne peut pas prétendre être "de nulle part"". Les habitants du "village" le reconnaîtront comme l'un des leurs et Jean, à son tour, les reconnaîtra comme faisant partie de lui-même. L'érudit qui allait écrire sur l'Amérique à cette époque avait un œil pour le "cosmopolitisme total". Mais c'est aussi le même homme qui, dans le lieu où il a vécu toute son enfance, a su renouer les fils rompus avec " la trace d'un arrière-grand-père berger, de son grand-père petit paysan " et n'est certainement pas le déraciné qu'il prétendait être quand il disait que " la dimension locale est impure ". Après tout, il n'a jamais oublié ses amis d'enfance au Lycée de Reims, ceux de son adolescence qui étaient Michel Neyraut, dit le Philosophe, et Jean-Marc Segresta, dit le Baron et surnommé le Chanoine. Un microcosme, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans la région Champagne-Ardenne, où Jean a commencé à enquêter sur ce que d'autres considéraient comme superflu.

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Petit à petit, tout s'est éclairci pour lui : peu après l'arrivée des Américains, une question s'est posée dans son esprit sur la notion de surplus. Le macrocosme de l'envahissement des marchés par les Américains et du système d'actions pour les GIs apparaît bientôt dans toute sa large banalité. La question est évidente, "il n'y a pas de surplus" pour la raison que "tout est surplus", tandis que les ravages de la dévastation laisseront place à une amère constatation, la nouvelle religion de l'Occident : "la guerre est un surplus et même de plus en plus, elle nous submerge, elle se répand, elle est le surplus". Une réflexion qui n'est pas sans rappeler celle de Jünger dans ses Strahlungen, plus précisément dans son deuxième journal parisien de février 1943 à août 1944, approfondissant la déification du "monde comme une maison de fous rationnellement construite".

51VGXG2EdbL._SX210_.jpgLe ressort de la pensée spéculative de Baudrillard est sans aucun doute le double, clairement visible dans Le système des objets et dans presque toutes ses œuvres. Ce qui l'aide grandement, c'est le continuel "échange subtil entre les considérations générales et l'expérience personnelle". L'affirmation chère à Jean, selon laquelle "l'homme n'est jamais identique à lui-même", s'avère d'une telle conventionnalité que Latouche ne manquera pas de la saisir parfaitement. Dans le mythe de "l'étudiant de Prague", que Baudrillard cite souvent dans ses essais (voir L'échange symbolique et la mort), en effet, "son double tue son fiancé" et, à son tour, "le jeune homme se tue en tirant sur le double qui l'a déshonoré". Jean oppose au sens du double et du dédoublement, ce qui pour Latouche s'apparente à un certain engouement pour les peuples "primitifs". En résumé, cela n'a rien à voir avec le sens de la multiplicité de "l'antiquité polythéiste", mais beaucoup à voir avec "le dédoublement tel qu'il est vécu dans les sociétés européennes modernes".

Si pour Latouche le génie de Reims "retraçait l'histoire du double depuis l'antiquité polythéiste jusqu'à l'intériorisation de l'âme par le sujet chrétien", pour Jean il était beaucoup plus important de mettre en valeur un type de sujet "unifié et individualisé" qui fait effectivement partie du double. Un élément important d'une vision double de l'homme, bon ou mauvais, audacieux ou craintif, etc. Bien que l'homme soit beaucoup d'autres choses, beaucoup plus. En tout cas, à la page 56, c'est Baudrillard lui-même qui précise ce qu'il veut dire : "l'être se démolit dans d'innombrables autres, tout aussi vivants que lui, tandis que le sujet unifié, individué, ne peut que se confronter à lui-même dans l'aliénation et la mort". Et comme d'habitude, il recommence, perdant sa trace et reprenant le fil au besoin. La première chose qui vient à l'esprit en lisant cet extrait, c'est le temps qui s'est écoulé entre eux et qui leur a permis de se confronter sur leurs différences. Serge, si différent de Jean. Jean, avec sa maîtrise de l'écriture et du langage, si diamétralement opposé à Serge. Les réunir, c'est sans doute la biographie-dédicace d'un Latouche dans sa vieillesse, qui ne pouvait pas ne pas écrire quelque chose sur Baudrillard. Qui sait, il ne pouvait manifestement plus retenir ces pensées très justes et ces observations aiguës qu'il aurait eu le plaisir d'exposer à Baudrillard de son vivant. Mais les deux n'étaient pas en bons termes...

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Le Breton de Vannes, qui fut l'un des animateurs de la Revue du MAUSS (Revue du Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales), a sûrement tenté de lui donner l'une des épithètes habituelles des milieux de gauche. Jean devient à son tour le "radical chic" du salon, habitué des expositions photographiques, le conférencier impénitent qui écrit, dit tout et le contraire de tout, sans jamais se couler dans la réalité. En tout cas, Latouche, esprit avisé et clairvoyant, a saisi ce que les détracteurs de Baudrillard (en partie les siens) ont ignoré en évitant de se regarder dans le miroir: Baudrillard a réussi à faire tenir ensemble deux polarités bien spécifiques, l'enracinement et le "cosmopolite". Ce dernier, au sens positif du terme. Il a traversé Mai 68 indemne et, surtout, conscient de l'importance qu'il revêtait pour sa génération, il a lu les événements avec des yeux non encombrés par les pièges de la culture pop et de son imagerie : il les a remis en question et les a poussés à l'extrême "dans un monde totalement dominé par le paradoxe". Ceci, alors qu'aujourd'hui encore personne n'assume la responsabilité de critiquer en profondeur les études culturelles avec une "pensée radicale", relative à la "racine", étant donné que "l'enjeu ne consiste plus en une explication mais en un duel, en un défi respectif de la pensée et de l'événement" (Power Inferno, Cortina Raffaello Editore, 2003, p. 20.). Au cours de ces années, il fait la connaissance de ce qui deviendra son ami de toujours, François Séguret, de George Perec et d'Edgar Morin, qui se souvient de lui au Centre d'études des communications de masse (C.E.C.M.A.S.). Mais bientôt, malgré son amitié avec Félix Guattari et la création en 1962 de l'Association franco-chinoise, qui produit une revue de style maoïste, il choisit d'entreprendre une "traversée" vers des domaines et des champs qui lui convenaient mieux. Avant tout, l'élaboration d'une critique respectueuse de Foucault qui déboucherait sur une véritable réflexion théorique sur l'importance de devoir oublier Foucault, à l'image du titre du livre du même nom. Comme nous le disions, une critique respectueuse que l'homme irritable a attachée à son doigt en l'ignorant, alors que le but était justement d'en discuter.

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Mais Jean n'a jamais vécu selon les cotes d'approbation des grandes figures culturelles de l'époque. Il a suivi sa propre voie, se livrant à des analyses peu audacieuses de l'"immondializzazione", terme qu'il a inventé pour mettre en évidence les distorsions de la mondialisation, de l'omniprésence d'un anti-utilitarisme par trop utilitaire, des aspirations ultra-consuméristes des classes moyennes et populaires liées à la logique sociale de l'abondance et de la "jouissance indexée sur la culpabilité" (jouissance honteuse) qui s'ajoutent, en aggravant la situation, à la "réintégration du manque de jouissance dans la jouissance". Il a également réussi à esquisser à l'avance les teintes plombées du paradoxe structurel de la croissance et de la perte de destruction de notre oikos. Ses réflexions continuent d'agacer, et plus d'un lui reproche d'avoir une écriture arty, tendant à l'autosatisfaction, révélant une déloyauté cachée à ses coups de gueule sur l'exhibitionnisme dans la société de masse.

Un énième j'accuse, une autre façon de tenter de cacher l'addiction à l'artificialisation même du monde et des choses. Pour reprendre les termes de Latouche, qui ne lésine certainement pas sur ce travail, l'ensemble fait partie du complexe de démonstrations plastiques de la manière dont le simulacre doit "ne plus être compris comme ce qui cache la vérité, mais comme ce qui cache l'absence de vérité". Une virtualisation et une altération des choses qui vivent aussi des opinions d'un vague "opinionnisme", "dominé par des modèles qui se suivent compulsivement : cela vaut pour la mode, la communication politique, etc.". Le même discours qui suit servilement la naissance continue de sagas commémoratives et de processus d'intentions pour recycler "à titre posthume ou artificiel", des événements du passé qui "témoignent d'une histoire encore vivante". Bien sûr, raconté pour ce qu'il n'a jamais été. Un festival plutôt qu'une saga de l'indifférence qui alimente la fascination pour les effets détériorants de l'excès, étendu à toutes les sphères et tous les domaines. L'auteur de Ce qu'il reste de Baudrillard : un héritage sans héritiers nous éclaire sur la question, allant jusqu'à évoquer une hypothétique complicité de Baudrillard avec le "Système", complicité ou duplicité qui le verrait se dérober aux tics de la gauche face aux critiques de cette même gauche : illustrant les risques de la "tentation du nihilisme" dont Jean n'était pas exempt. Ce soupçon est totalement infondé, voire contradictoire, puisque les suppositions de Latouche s'articulent sur la base d'une "juxtaposition entre les propos de Baudrillard et d'autres positions nominalistes", comme celles de Bruno Latour, de Jean-Loup Amselle, partisan de la non-existence des groupes ethniques, et de bien d'autres. Une erreur que l'auteur ne prolonge pas longtemps, évitant de gravir plus haut une crête pleine d'incertitudes et hérissée de conjectures: Baudrillard aborde le nihilisme de "différents côtés et avec différentes thèses sur la réalité". En particulier, écrit Latouche, il est aussi un "grand nihiliste devant l'éternel et le cadavre de l'éternel, ou, dans son cas, le cadavre du réel...". Du point de vue de Serge Latouche, la réponse est implicite. Il enrichit le contenu d'une lecture inédite de Baudrillard, où il y a le moindre doute à dissiper sur la bonté de l'œuvre de l'économiste et philosophe français. Une biographie et un travail intellectuel que seul un esprit libre comme Baudrillard pouvait encourager.

Serge Latouche

Quel che resta di Baudrillard. Un'eredità senza eredi, Bollati Boringhieri, 2021,

360 pages, euro 27.00

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12:21 Publié dans Livre, Livre, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : philosophie, jean baudrillard, serge latouche, livre | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Pierre Le Vigan: Plotin : trois hypostases ne font pas une trinité

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Pierre Le Vigan:

Plotin : trois hypostases ne font pas une trinité

A Nicolas Bonnal

Né en 205 de notre ère en Egypte, alors dans l’Empire romain, Plotin est d’abord élève d’Ammonios dit Sakkas à Alexandrie. Il voyage en Orient à la suite d’une expédition militaire (malheureuse) de l’empereur Gordien III contre les Perses en Bactriane. Il découvre des pensées, notamment gnostiques, qui, sans le séduire, lui permettent de cheminer et de trouver son lieu  dans un paysage intellectuel riche. Puis, il enseigne en grec et d’abord oralement. Ce n’est que dans un second temps qu’il écrit. Ses écrits sont publiés vers 300 par Porphyre de Tyr (actuel Liban), un de ses disciples. Les Ennéades sont une reconstruction a posteriori. La première regroupe ce qui concerne la morale et la nature de l’homme, la deuxième est une cosmologie (et donc une théorie de la connaissance), la troisième concerne le destin (et est donc une forme de sotériologie). Les trois dernières énnéades concernent les 3 principes ou « hypostases », soit, dans le sens ascendant, l’âme, l’intelligence, l’Un.

176581.1623161184.jpgPlotin est un stoïcien. « Ce n’est tout de même pas à Dieu de prendre les armes pour les pacifiques ». C’est un aspect que l’on oublie souvent car on voit en lui un néo-platonicien. C’est aussi le cas. Mais le moraliste qu’il est nous dit d’apprendre que la vie est dure et qu’il ne faut pas se plaindre, en quoi il est stoïcien. C’est aussi pourquoi Plotin est un réaliste : « Les méchants régnent par la lâcheté de leurs sujets, c’est cela qui est juste, et non le contraire ». Ce qui est juste, c’est ce qui est réel, ce n’est pas ce qui « devrait être », c’est ce qui est. Si la morale de Plotin est une théorie, elle l’est au sens étymologique : ce qui se donne à voir, la vision. C’est pourquoi les Ennéades (ce qui veut dire des groupes de neuf traités. Plotin en a produit six) se situent dans le prolongement de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote. Mais avec une contradiction : il faut adhérer au monde, mais en même temps, il n’y a pas de régles de l’action dans ce monde. Il faut même que les hommes supérieurs s’abstiennent de chercher à dominer les autres. Ici, Plotin recoupe le Phédon de Platon : il faut se retirer des agitations du monde, et se débarrasser des empéchements du monde, comme Socrate devant la mort. L’important, c’est d’être, et être, c’est d’abord voir. Le monde a toujours été et sera toujours. Disciple d’Ammonius, connu lui-même surtout par son disciple Porphyre, Plotin identifie trois principes majeurs : l’Un, l’Intellect, l’âme (ou les âmes). Porphyre voit de son côté plusieurs parties dans l’œuvre de Plotin, l’éthique, le monde comme matière, le monde comme destin, l’âme, l’intellect, l’Un, en remontant ainsi vers la source (l’Un). C’est comme cela qu’il reconstruit à sa façon les traités de Plotin, en leur donnant la structure des Ennéades.  En tout état de cause, quel que soit le point de départ, on peut remonter ou descendre vers différents niveaux de réalités.  Le salut consiste en une ascension vers le Bien, le Beau, l’Un ou encore Dieu. « Notre patrie, c'est la région d'où nous sommes descendus ici-bas ; c'est là qu'habite notre Père. » (Ennéades, VI, 8). L’âme, remontant vers l’Un, est ainsi purifiée. Il faut revenir à notre patrie, qui est l’Un. Tout autre que défenseur d’une mystique, Plotin veut ramener l’âme à la « lumière véritable ». C’est le sens de l’opposition de Plotin aux gnostiques tout comme aux platoniciens chrétiens. S’opposant par exemple aux gnostiques séthiens (se référant au troisième fils d’Adam et Eve), Plotin réfute la séparation radicale entre monde sensible et monde intelligible. Que l’Un soit difficile à définir chez Plotin  n’est pas contestable. On ne peut jamais en parler « comme on le veut ». Il faut « le voir en soi-même ». Sa définition sans doute la plus claire est celle-ci : « Il est à la fois objet d’amour et lui-même amour, c’est-à-dire qu’il est amour de soi ». (Ennéades, VI, 8). L’Un est en soi et pour soi. Il n’est pas séparé du monde. Il est pour le monde. La grande particularité, et on peut dire la grande force de Plotin, c’est de ne pas opposer le mythe à la philosophie. De ne pas opposer le mythos au logos, la mythe à la raison. Le mythe aide à comprendre le temps, et le temps c’est la durée, c’est ce qui permet aux choses d’être elles-mêmes, et donc de revenir à ce qu’elles sont, de remonter à leur origine.   

9782081231368.jpgInfluencé par des disciples d’Aristote (comme Alexandre d’Aphrodise), tout comme par des disciplles de Platon (Numénios d’Apamée), Plotin est surtout un grand commentateur de Platon, qu’il réinterpréte et réagence. C’est pourquoi on retrouve chez Plotin des thèmes platoniciens comme l’amour, les genres de l’être, la question parménidienne de l’Un, du Bien et du Beau qui se confondent. En effet, comme Platon le disait dans le Philèbe (sur le plaisir) : « La puissance du Bien s’est réfugiée dans la nature du Beau » (64 e). Le thème de la connaissance de soi, dans lequel on voit souvent l’influence de la philosophie hindoue, n’est pas le soi de Descartes, qui sort du doute par son fameux « je pense donc je suis» de son Discours de la méthode. Le thème de Plotin, c’est plutôt la connaissance de soi comme ouverture à l’absolu, à l’infini, à l’indifférencié, celui-ci, qui pourrait avoir une connotation négative, étant la non dualité, la non contradiction, ou, si on préfère, l’accord des contraires.  Le monde de Plotin est constitué de différents lieux de séjour possible pour l’âme,  le plus élevé est le monde intelligible, celui de l’Un, le plus bas étant le monde sensible. Car beaucoup d’âmes s’éloignent du Bien et du vrai : « (…) par la faute des cochers, beaucoup d’âmes deviennent boiteuses, beaucoup perdent une grande partie de leurs ailes » (Platon, Phèdre). Le monde sensible est celui de la matière, Le monde de l’Un est celui de l’éveil. C’est aussi celui de la contemplation où les autres, où la domination sont des enjeux qui n’ont plus de sens. L’être, la beauté et Dieu ne font qu’Un, c’est « l’être dont tout dépend, vers qui tout regarde, par qui est l’être, la vie et la pensée ». (Ennéades, I, 6). 

Penser et être sont ainsi, comme chez Platon, confondus. Il y a trois principes, ou trois « existants » (appelé hypostases) qui sont l’Un, l’Intellect, l’Ame. L’un est à lui-même sa propre cause, il est le Bien, il n’est pas divisible, ni multipliable. L’Intellect est le pensable, il est le réel et le vrai, mais il dérive de l’Un et non de lui-même. L’Intellect contient la multiplicité des Formes (grand thème platonicien), formes qui déterminent les propriétés des choses. Enfin, il y a l’Ame. Elle est éternelle, et est à la frontière entre l’intelligible et le sensible, entre l’Intellect et la matière. Elle est produite par l’Intellect (lui même produit par l’Un). Mais l’âme n’est pas unique, elle va de l’âme du monde, la plus proche de la perfection et de l’Unique, aux âmes des hommes, diverses, dispersées, et qui sont les plus imparfaites. Il y a donc trois existants (hypostases), mais aussi il y a un mouvement de l’Un au monde. La procession est le monde en tant qu’il émane de l’Un. Mais le monde n’est pas un démembrement de l’Un. Selon une formule forte de Jean-Louis Chrétien, l’Un, c’est-à-dire le Bien « donne ce qu’il n’a pas ». Il donne le monde en tant qu’il n’a rien de mondain.  L’Un donne le monde et l’Intellect, et donc les Formes. L’Intellect donne les Ames, et celles-ci donnent le monde sensible (qui lui ne donne rien). L’Un n’a pas de volonté, et rien ne relève de sa volonté mais tout relève d’émanations de l’Un, ou encore de dérivations de l’Un.  L’Un n’est pas créateur, il est le réel en tant qu‘il se déploie. Il n’y a pas de création du monde, il n’y a pas de temps, il n’y a pas de sucessions d’événements (le « moment » où l’Un donnerait l’intellect, etc). Il n’y a donc pas de commencement du monde, pas plus qu’il n’y a un « début » de l’Un.  Tout relève de l’Un, mais ce « tout » n’a pas été créé par l’Un.  Il en émane, ou il en bénéficie, comme nous bénéficions des rayons du soleil sans avoir pris quoi que ce soit au soleil. De même que nous émanons de l’Un, nous y retournons, par la conversion. C’est « une fuite de l’âme vers Dieu qu’elle voit [l’âme] seul à seul » (Ennéades, VI, 9). Après la procession se produit la conversion, par laquelle le monde et les choses du monde remontent vers l’Un.

9782081450813.jpgLe monde sensible est le plus éloigné du Bien, il est le mal, il est dépourvu d’intelligibilité. Le mal n’est pas un principe, et encore moins un principe opposé au Bien et à l’Un, qui ne font qu’un. Le mal est un éloignement du Bien, un lieu mal éclairé par la lumière du bien et de l’Un.  C’est un manque de Bien. La matière sensible est le mal si elle ne retrourne pas au Bien, c’est-à-dire qi elle ne retourne pas se rapprocher du Bien par la conversion. Mais y-a-t-il une matière de l’Intellect ? Oui, mais elle est indéfinie. C’est pourquoi elle va avec la diversité des Formes. Indéfinie, la matière est sans forme. Mais comment, du sans forme, peut-il émaner de l’Un, qui est la Forme même, puisque c’est le Bien ? Plotin est ici en difficulté. Il envisage une matière intelligible et une matière sensible, cete dernière étant l’image de la première. Puis, Plotin fait de la matière un produit de l’âme, mais pas une image de l’âme. C’est en tout cas la matière qui introduit de la multiplicité dans l’unité. Dans le monde, les matières sont produites des Formes finies et imparfaites, à la différence de la forme infinie et parfait de l’Un, qui, au sens où elle est infinie, est au-delà de toute forme. Enfin, la forme des choses sensibles n’est pas éternelle, tandis que l’Un est éternel. Mais ce mouvement est naturel, si les choses du monde sensible ne peuvent être suffisantes, elles ne sont pas mauvaises pour autant. Ecartons d’abord les douleurs inutiles (épicurisme), regardons la vertu pour nous efforcer d’être vertueux (stoïcisme), laissons-nous aspirer par le divin en le contemplant. N’oublions que les individus, par leur âme personnelle, participent à l’Un, la notion de participation étant employé au sens de Platon, mais aussi au sens de la « sympathie universelle » des stoïciens (le monde entier est affecté par un même feu, et un même logos).

Par la conversion, toute âme, « fille du père » peut se rapprocher de Dieu, voire se confondre avec lui, l’Un, le Beau. Contre le dualisme des gnostiques, Plotin soutient que tout est tenu ensemble par l’Un. La remontée vers l’Un unit le monde sublunaire au monde supralunaire. Pas de manichéisme avec Plotin. Mieux, la distinction sublunaire/supralunaire perd tout sens. Il ne faut donc pas mépriser le monde. Pourquoi mépriser un escalier qui remonte vers Dieu ? Il faut par contre nous purfier de ce qui nous aménerait à tout voir à travers le corps. La recherche du bonheur est une bonne chose, mais le bonheur, c’est la vie conforme à l’Intellect. Pour passer de heureux en puissance à heureux en acte, il nous faut nous identifier à l’Intellect.  En dessous de l’âme, il y a la conscience. Celle-ci se compose de l’intuition , qui peut nous amener à l’Intellect, de la réflexion, qui est la conscience dédoublée (je me vois en train de voir), et de la mémoire. La conscience est entre la vie de Dieu et la vie du corps. Il tient à elle de s’élever vers Dieu par la conversion. L’âme a un attrait naturel pour le Beau, le Bien, l’Un. « L’âme reçoit l’effluve du Bien », résume Jean-Marc Narbonne. La conversion se termine par une sortie de soi, une extase, par laquelle nous rejoignons l’Un.

Influent chez les chrétiens d’Occident (Boèce, Denys l’aréopagite), comme chez ceux de Byzance, mais aussi chez les non chrétiens (Proclus), Plotin fut traduit en latin par Marsile Ficin (1492). Il influence les « platoniciens de Cambridge » (Henry More, John Smith…) au XVIIe siècle, puis est lu avec attention par des auteurs aussi peu négligeables que Leibniz, Hegel, Schelling, Bergson. Bien que souvent appelé néo-platonicien, Plotin est à bien des égards inspiré par Aristote. Pour lui, l’intelligible, c’est ce que saisit l’intelligence, c’est l’intelligence au repos. On pourrait dire que c’est l’intelligence en puissance (dunamis). Par contre, l’intelligence en acte (energeia), c’est l’intelligence qui saisit l’intelligible. En ce sens, « l’être est antérieur à l’intelligence », c’est-à-dire que le réel, l’intellligible, précède l’intelligence, ce qui contemple et comprends le réel. Mais l’intelligence ne prend pas conscience d’elle-même (par la réflexivité) parce qu’elle connait l’intelligible.  C’est parce qu’elle se connait elle-même qu’elle peut comprendre l’intelligible (thèse opposée à celle du gnostque Valentinius-Valentin pour qui il y a deux formes d’intelligence, celle qui se comprend elle-même et celle qui comprend le monde).  La connaissance ne vient pas de Dieu, premier moteur immobile (Aristote) , mais de l‘intelligence elle-même. Elle vient même de l’intelligible. « Toute contemplation suppose un objet », est-il écrit dans les Ennéades. Ce qui évoque Husserl : toute conscience est intentionnelle. Les Idées ne sont, ainsi, pas « au dessus » de l’intelligence. Elles appartiennent à l’intelligence même. L’intelligible se comprend lui-même. Il inclut l’idée de lui-même. Entre intelligible et intelligence, il y a à la fois identité et différence.

9782080712288.jpgL’âme, troisième principe de vie (ou hypostase) est illuminée par l’intelligence. Elle éclaire en même temps les choses, la matière, le sensible. Ce sensible matériel est produit par Dieu, il n’est pas une déchéance du divin. La matière n’est ni créatrice du mal, ni destinée à tomber dans le mal.  Le mal est pour Plotin un déficit de Bien, et non un principe opposé au Bien. Il est un éloignement du Bien. C’est inévitable : plus on s’éloigne de Dieu, plus on s’éloigne de l’être, plus on va vers le non-être, et la matière, c’est le non-être. Ce n’est pas un principe contraire à l’être, c’est simplement un être évaporé.  La matière est une « éclipse de l’être », dit encore Plotin. La matière est l’être sans qualités, et, pour cela même, elle est le non-être. Elle peut être tout et n’importe quoi. Elle n’est pas infinie (apeiron), comme l’être, comme l’Un, elle est indéfinie. Chacun a une âme particulière et ces âmes particulières ne sont pas toutes en sympathie entre elles. Mais, par la conversion, les âmes peuvent reconnaitre leur origine divine. La contemplation de Dieu précède toute description des Formes que prennent les choses. La procession de Plotin, avec ses trois principes, l’Un, l’Intelligence, l’âme, évoque la trinité chrétienne, mais ce qui est égalitaire dans le christianisme est descendant dans Plotin. Enfin, il n’y a pas de péché avec Plotin, différence considérable avec le christianisme.  Il n’y a pas de mépris de la vie. « A mépriser l’être etla vie, on témoigne contre soi-même et contre tous ses sentiments » (Ennéades, VI, 7, 29 trad. Emile Bréhier)). « (…) Celui qui prétend mépriser l'existence et la vie reçoit un démenti de lui-même et de toutes affections qu'il éprouve. Si quelqu'un se dégoûte de la vie, c'est qu'il ne considère que celle à laquelle la mort est mêlée et non la vie véritable. » (Ennéades, trad. Marie-Nicolas Bouillet, wikisource). L’âme chez Plotin est irraisonnée (colère, appétit) ou raisonnable, guidée par la raison. L’Intelligence est au dessus de tous discours, elle nous appartient (Descartes) et/ou nous lui appartenons (Malebranche), comme le remarque pertinemment Michel Piclin.  L’Un est condition de tout ce qui est.

TEXTES

Ennéades V, 1 (trad. Marie-Nicolas Bouillet, 1861).

  1. L'Intelligence et l'Être

« Veut-on arriver par une autre voie à reconnaître la dignité de l'Intelligence ? Après avoir admiré le monde sensible en considérant sa grandeur et sa beauté, la régularité éternelle de son mouvement, les dieux visibles ou cachés, les animaux et les plantes qu'il renferme, [c’est ainsi] qu'on s'élève à l'archétype de ce monde, à un monde plus vrai ; qu'on y contemple tous les intelligibles qui sont éternels comme lui et qui y subsistent au sein de la science et de la vie parfaite. Là préside l'Intelligence pure, la Sagesse ineffable ; là se trouve le vrai royaume de Saturne [Cronos], qui n'est autre chose que l'Intelligence pure. Celle-ci embrasse en effet toute essence immortelle, toute intelligence, toute divinité, toute âme ; et tout y est éternel et immuable. Pourquoi l'Intelligence changerait-elle, puisque son état est heureux ? À quoi aspirerait-elle, puisqu'elle a tout en elle-même ? Pourquoi voudrait-elle se développer, puisqu'elle est souverainement parfaite ? Sa perfection est d'autant plus complète qu'elle ne renferme que des choses qui sont parfaites et qu'elle les pense ; et elle les pense, non parce qu'elle cherche à les connaître, mais parce qu'elle les possède. Sa félicité n'a rien de contingent : l'Intelligence possède tout dès l'éternité ; elle est elle-même l'Éternité véritable, dont le Temps offre la mobile image dans la sphère de l'âme. En effet, l'âme a une action successive, divisée par les objets divers qui attirent son attention : elle se représente tantôt Socrate, tantôt un cheval ; elle ne saisit jamais qu'une partie de la réalité, tandis que l'Intelligence embrasse toujours toutes choses simultanément. L'Intelligence possède donc toutes choses immobiles dans l'identité. Elle est : il n'y a jamais pour elle que le présent ; point de futur : car elle est déjà ce qu'elle peut être plus tard ; point de passé : car nulle des choses intelligibles ne passe ; toutes subsistent dans un éternel présent, toutes restent identiques, satisfaites de leur état actuel. Chacune est intelligence et être ; toutes ensemble, elles sont l'Intelligence universelle, l'Être universel.

unnamENNPL.gifL'Intelligence existe [comme intelligence] parce qu'elle pense l'Être. L'Être existe [comme Être] parce que, étant pensé, il fait exister et penser l'Intelligence. Il y a donc une autre chose qui fait penser l'Intelligence et exister l'Être, et qui est par conséquent principe commun de tous deux : car ils sont contemporains dans l'existence, ils sont consubstantiels et ne peuvent se manquer l'un à l'autre. Comme l'Intelligence et l'Être constituent une dualité, leur principe commun est cette unité consubstantielle qu'ils forment et qui est simultanément l'Être et l'Intelligence, le sujet pensant et l'objet pensé : l'Intelligence, comme sujet pensant ; l'Être, comme objet pensé : car la pensée implique à la fois différence et identité. Les premiers principes sont donc l'Être, l'Intelligence, l'Identité et la Différence ; il faut y joindre le Mouvement et le Repos. Le repos est la condition de l'identité ; le mouvement est la condition de la pensée, puisque celle-ci suppose la différence du sujet pensant et de l'objet pensé, et qu'elle est muette si on la réduit à l'unité. Les éléments de la pensée [le sujet et l'objet] doivent ainsi être dans un rapport de différence, mais aussi dans un rapport d'identité, parce qu'ils forment une unité consubstantielle, et qu'il y a quelque chose de commun dans tout ce qui dérive d'eux. La différence d'ailleurs n'est pas ici autre chose que la distinction. La pluralité que forment les éléments de la pensée constitue la Quantité et le Nombre ; et le caractère propre à chaque élément, la Qualité. De ces premiers principes [qui sont les genres de l'être] dérivent toutes choses.

  1. L'Un, la Dyade et le Nombre [2]

Ainsi, l'âme humaine est pleine de cette Divinité [de l'Intelligence] ; elle y est rattachée par ces essences, si elle ne s'éloigne pas d'elle. Elle approche d'elle, et, ramenée à l'unité, elle se demande : Qui a engendré cette Divinité ? — C'est Celui qui est simple, qui est antérieur à toute multiplicité, qui donne à l'Intelligence son existence et sa multiplicité, qui produit le Nombre par conséquent : car le Nombre n'est pas une chose primitive ; l'Un est antérieur à la Dyade. Celle-ci ne tient que le second rang : elle est engendrée et définie par l'Un, indéterminée qu'elle est par elle-même. Une fois définie, elle est nombre en tant qu'elle est essence. Car [à ce titre] l'Âme aussi est un nombre.

D'ailleurs, toute chose qui est une masse ou une grandeur ne saurait occuper le premier rang dans la nature ; il faut regarder comme inférieurs ces objets grossiers que la sensation prend pour des êtres. Dans les semences, ce n'est pas l'élément humide qu'il faut estimer, mais le principe invisible, le nombre et la raison [séminale]. Nous nommons ici nombre et dyade les raisons [idées] et l'Intelligence. La dyade est indéterminée en tant qu'elle joue le rôle de substratum [par rapport à l'Un]. Le nombre qui dérive de la dyade et de l'Un constitue toute espèce d'idée, en sorte que l'Intelligence a une forme qui est déterminée par les idées engendrées dans son sein. Elle tient sa forme, en une façon de l'Un, et en une autre façon, d'elle-même, semblable à la vue qui est en acte. La pensée, c'est la vue en acte, et ces deux choses [la faculté et l'acte] n'en font qu'une.

  1. L'Un immobile génère l'Intelligence qui génère l'Âme [3]

Comment l'Intelligence voit-elle et qui voit-elle ? Comment est-elle sortie et née de l'Un, de manière qu'elle puisse le voir ? Car maintenant l'âme comprend qu'il est nécessaire que ces principes existent. Elle désire résoudre ce problème souvent posé chez les anciens sages : Si l'Un a la nature que nous lui avons assignée, comment tout tient-il de lui sa substance, la multitude, la dyade, le nombre ? Pourquoi n'est-il pas resté en lui-même, et a-t-il laissé ainsi découler de lui la multiplicité qu'on voit dans les êtres et que nous voulons ramener à lui ? Nous allons le dire. Invoquons d'abord Dieu même, non en prononçant des paroles, mais en élevant notre âme jusqu'à lui par la prière ; or, la seule manière de le prier, c'est de nous avancer solitairement vers l'Un, qui est solitaire. Pour contempler l'Un, il faut se recueillir dans son for intérieur, comme dans un temple, et y demeurer tranquille, en extase, puis considérer les statues qui sont pour ainsi dire placées dehors [l'Âme et l'Intelligence], et avant tout la statue qui brille au premier rang [l'Un], en la contemplant de la manière que sa nature exige.

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Il est nécessaire que tout être qui est mû ait un but vers lequel il soit mû ; nous devons donc admettre que ce qui n'a pas de but vers lequel il soit mû reste immobile, et que ce qui naît de ce principe doit en naître sans que jamais ce principe cesse d'être tourné vers lui-même. Éloignons de notre esprit l'idée d'une génération opérée dans le temps : il s'agit ici de choses éternelles ; en leur appliquant le terme de génération, nous voulons seulement établir entre elles un rapport d'ordre et de causalité. Ce qui est engendré par l'Un doit être engendré par lui sans que l'Un soit mû ; s'il était mû, ce qui est engendré par lui tiendrait, par suite de ce mouvement, le troisième rang au lieu du second [serait l'Âme au lieu d'être l'Intelligence]. Donc, puisque l'Un est immobile, c'est sans consentement, sans volonté, sans aucune espèce de mouvement qu'il produit l'hypostase qui tient le second rang. Comment donc faut-il concevoir la génération de l'Intelligence par cette cause immobile ? C'est le rayonnement d'une lumière qui s'en échappe sans troubler sa quiétude, semblable à la splendeur qui émane perpétuellement du soleil sans qu'il sorte de son repos, et qui l'environne sans le quitter. Ainsi toutes les choses, tant qu'elles persévèrent dans l'être, tirent nécessairement de leur propre essence et produisent au dehors une certaine nature qui dépend de leur puissance et qui est l'image de l'archétype dont elle provient. Ainsi le feu répand la chaleur hors de lui ; la neige répand le froid. Les parfums donnent un exemple frappant de ce fait : tant qu'ils durent, ils émettent des exhalaisons auxquelles participe tout ce qui les entoure. Tout ce qui est arrivé à son point de perfection engendre quelque chose. Ce qui est éternellement parfait engendre éternellement, et ce qu'il engendre est éternel, mais inférieur au principe générateur. Que faut-il donc penser de Celui qui est souverainement parfait ? N'engendre-t-il pas ? Tout au contraire, il engendre ce qu'il y a de plus grand après lui. Or, ce qu'il y a de plus parfait après lui, c'est le principe qui tient le second rang, l'Intelligence. L'Intelligence contemple l'Un, et n'a besoin que de lui ; mais l'Un n'a pas besoin de l'Intelligence. Ce qui est engendré par le Principe supérieur à l'Intelligence ne peut être que l'Intelligence : car elle est ce qu'il y a de meilleur après l'Un, puisqu'elle est supérieure à tous les autres êtres. L'Âme est en effet le verbe et l'acte de l'Intelligence, comme l'Intelligence est le verbe et l'acte de l'Un. Mais l'Âme est un verbe obscur. Étant l'image de l'Intelligence, elle doit contempler l'Intelligence, comme celle-ci doit, pour subsister, contempler l'Un. Si l'Intelligence contemple l'Un, ce n'est pas qu'elle s'en trouve séparée, c'est seulement parce qu'elle est après lui. Il n'y a nul intermédiaire entre l'Un et l'Intelligence, non plus qu'entre l'Intelligence et l'Âme. Tout être engendré désire s'unir au principe qui l'engendre, et il l'aime, surtout quand Celui qui engendre et Celui qui est engendré sont seuls. Or, quand Celui qui engendre est souverainement parfait, Celui qui est engendré doit lui être si étroitement uni qu'il n'en soit séparé que sous ce rapport qu'il en est distinct. »

Bibliographie

Plotin, Traités, Garnier Flammarion, plusieurs volumes, trad. Luc Brisson, notes de Jean-François Pradeau, 2003-2010.

Ennéades, trad. Marie-Nicolas Bouillet, 1861, wikisource.

***

Lucien Jerphagnon, Portraits de l’Antiquité. Platon, Plotin, Saint Augustin et les autres, Champs Flammarion, 2015.

Edouard Krakowski, Plotin et le paganisme religieux, Denoel et Steele,  1933 ; Une philosophie de l’amour et de la beauté. L’esthétique de Plotin et son influence, Boccard, 1929.

imageshadplot.jpgPierre Hadot, Plotin ou la simplicité du regard, Folio Gallimard, 1997.

Agnès Pigler, Plotin, une métaphysique de l’amour. L’amour comme structure du monde intelligible, Vrin, 2003.

 

PLV

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dimanche, 25 juillet 2021

Natella Speranskaya: L'impossible est toujours possible

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Natella Speranskaya:

L'impossible est toujours possible

Il existe une histoire très inspirante qui remonte à 1958. Le gouvernement japonais a confié à la Japan Railways Company la tâche colossale de relier Tokyo et Osaka de la manière la plus rapide et la plus efficace possible. Les ingénieurs ont travaillé pendant plusieurs mois et ont ainsi conçu un train capable de rouler à 100 kilomètres par heure, ce qui était en soi quelque chose de fantastique (à l'époque). Cependant, la réaction des dirigeants de la société a été totalement inattendue: ils ont demandé aux ingénieurs d'augmenter la vitesse du train à 200 km/h. Les ingénieurs ont été déconcertés et ont dit que c'était impossible. Les dirigeants ont répondu en disant qu'ils étaient prêts à allouer n'importe quel budget. Quelques mois de plus ont passé et... qu'en pensez-vous ? Les ingénieurs ont réussi. Mais comment ont-ils fait ? Pensez-vous qu'ils ont un peu modifié le design original, qu'ils ont fait un lifting, pour ainsi dire ? Pas du tout !

La forme, la largeur et la hauteur des voies ont dû être complètement modifiées, le design habituel du train a dû être radicalement changé, de nouveaux tunnels ont dû être construits pour que le train puisse se déplacer à une vitesse de 200 km/h, et la zone problématique - un terrain vallonné autour du Mont Fuji - a dû être surélevée. En d'autres termes, pour réaliser la tâche "impossible", il fallait TOUT CHANGER ! Les Japonais appellent cette approche "l'effet Shinkansen" (le nom lui-même se traduit du japonais par "nouvelle autoroute"). En pratiquant cette approche, les Japonais ont créé le premier train à très grande vitesse au monde.

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L'effet Shinkansen est également pratiqué dans les affaires et dans d'autres sphères. Par exemple, j'ai développé une telle approche pour résoudre le problème de la crise de l'éducation moderne. Pas de réparations cosmétiques, pas de demi-mesures ni de compromis, mais un changement complet et radical du paradigme éducatif. C'est la même chose : si l'on veut éradiquer le problème de la pauvreté dans le monde entier, il ne suffit pas de le régler à l'échelle locale en faisant bénéficier la population d'un des pays les plus pauvres - il faut changer l'ensemble du système financier.

La célèbre General Electric Company (fondée il y a un siècle et qui n'a toujours pas perdu sa position de leader) a longtemps pratiqué le mode de pensée du Shinkansen. Si vous vous fixez comme objectif d'écrire un livre en deux ans, trouvez un moyen de l'écrire en deux mois. Voilà ce qu'est le Shinkansen. La tâche devrait vous sembler presque impossible. C'est la condition préalable de base.

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Natella Speranskaya: Sur la résolution des problèmes

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Natella Speranskaya:

Sur la résolution des problèmes

Lorsque nous sommes confrontés à des problèmes qui semblent (ou sont réellement) insolubles, il est important que nous nous donnions la possibilité de prendre une distance décente, de nous arrêter un instant et d'essayer de voir dans ces problèmes non seulement des obstacles mais aussi des opportunités. Si nous ne les voyons pas, cela signifie que la pause a été trop courte.

Le mot chinois pour "crise" se compose de deux caractères : l'un signifie "danger" et l'autre "opportunité". Souvent, lorsque nous vivons une crise, nous ne voyons que le danger.

危机


Lorsque nous essayons de résoudre un problème, nous avons tendance à en chercher la cause. Notre erreur est de chercher une cause unique, alors que le problème peut être le résultat d'une combinaison de causes.

Tous les problèmes ne nous sont pas donnés à résoudre. Certains doivent être traités comme les restes d'une jambe après une amputation. Il existe des problèmes sans solution, et nous ne ferons que perdre du temps à courir après quelque chose qui ne nous fuira pas. Il y a des problèmes qui semblent être des obstacles au début, mais après un certain temps, nous nous rendons compte qu'ils sont un tremplin et que tout ce que nous avons à faire est de nous retourner et de sauter.

Pour sauter, il faut être dans un état de débrouillardise. C'est pour l'acquérir que la pause est nécessaire. Les gestes impulsifs conduisent à des décisions hâtives et erronées. Il est préférable de s'en abstenir.

Mais il ne suffit pas de voir un problème non seulement comme un obstacle, mais aussi comme une opportunité. Il faut saisir l'occasion. Si cela ne se produit pas, l'ampleur du problème ne fera qu'augmenter.

La première chose qu'une personne fait lorsqu'elle est confrontée à un gros problème est de demander de l'aide aux autres. Vous devez être prêt à accepter le fait que les autres ne s'intéressent qu'à leurs propres problèmes et que si vos problèmes rendent les leurs encore plus divers et plus difficiles, non seulement vous vous retrouverez avec votre problème non résolu, mais vous vous sentirez déçu et anéanti. Il est donc préférable de commencer par l'attitude suivante : je ne peux compter que sur moi-même. Bien sûr, il y a des exceptions, mais dans une société atomisée et dominée par l'égoïsme et l'étroitesse d'esprit, il vaut mieux ne pas se fier aux exceptions.

La pause que vous prenez pour considérer le problème comme une opportunité ne doit pas être empreinte d'auto-mutilation débilitante. Vous devez soustraire toutes les réactions émotionnelles, vous assurer que le fait de penser au problème ne provoque aucun mouvement intérieur. Chacun atteint cet état à sa manière. Pendant que vos émotions font rage en vous, concentrez-vous uniquement sur les conséquences destructrices du problème. L'expérience montre qu'il est préférable de réduire vos contacts avec les gens pendant cette période, en particulier ceux qui vous ont directement ou indirectement mis dans cet état. Vous ne devez pas les avoir dans votre espace extérieur ou intérieur.

Quelle que soit la décision que vous prenez, elle doit être testée par la question suivante: vous rapproche-t-elle d'une nouvelle opportunité ?

Source : https://vk.com/id41891375 

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vendredi, 23 juillet 2021

Entre affirmations souveraines et négations radicales, une critique du libéralisme (Donoso Cortés)

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Entre affirmations souveraines et négations radicales, une critique du libéralisme (Donoso Cortés)

 
Dans cette nouvelle vidéo, nous nous pencherons sur la figure méconnue de Juan Donoso Cortés, l'un des trois grands penseurs de la fameuse triade contre-révolutionnaire, avec Joseph de Maistre et Louis de Bonald. Précurseur de la pensée de Carl Schmitt, Donoso Cortés a offert un aperçu original de la philosophie libérale en montrant que cette dernière ne vit que par et pour la discussion sans fin. Or, la nature "discutante" du libéralisme l'empêche justement, selon Donoso, d'apporter un fondement solide à la société et fait qu'elle empêche toute décision politique au sens propre.
 
 
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Musiques utilisées dans la vidéo :
- Isaac Albeniz : Asturias (New Philharmonia Orchestra, Rafael Frühbeck de Burgos)
- Agustín Barrios : La Catedral (par Ana Vidovic)
- Fernando Sor : Study No. 5 in B Minor (par Taso Comanescu)
- Hans Pfitzner : Palestrina, Prélude à l’acte I (Berliner Philharmoniker, Ferdinand Leitner)
 

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mardi, 13 juillet 2021

Dix réflexions sur la terre et la mer

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Dix réflexions sur la terre et la mer

Adriano Scianca

Ex: https://www.centrostudilaruna.it/terraemare.html

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"L'histoire du monde est l'histoire de la lutte des puissances maritimes contre les puissances terrestres et des puissances terrestres contre les puissances maritimes". Ainsi Carl Schmitt, dans son petit chef-d'œuvre Terre et Mer (Adelphi, Milan 2002). Le Schmitt que nous rencontrons ici n'est pas le penseur scientifique et rigoureux que connaissent tous ceux qui ont lu ses textes juridiques, mais plutôt le lecteur de Guénon et le connaisseur expert du symbolisme ésotérique, engagé de manière quasi obsessionnelle dans la recherche de la clé symbolique de l'histoire de l'humanité. Or, cette clé symbolique, pour Schmitt, c'est le conflit des éléments. Sillonnant le globe "avec la roue et la rame" - pour reprendre une expression de Carlo Terracciano - l'homme a toujours perçu son propre être au monde à travers l'expérience du choc séculaire entre la Terre et la Mer.

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Que représentent la Terre et la Mer sur le plan géophilosophique ? La Mer est d'abord la négation de la différence, elle ne connaît que l'uniformité, alors que dans la Terre il y a toujours variation, dissemblance. La mer n'a pas de frontières, à l'exception des masses continentales à ses extrémités, c'est quelque chose qui lui est antithétique, l'anti-mer. La Terre est toujours sillonnée par des frontières tracées par l'homme, au-delà de celles qu'elle donne elle-même comme barrières naturelles. La mer, c'est la mobilité permanente, le flux sans centre stable, le "progrès". C'est le chaos et la dissolution. La Terre est la constance, la stabilité, la gravité. C'est la hiérarchie et l'ordre. La mer est le capital, la terre est le travail. Le travail est tellurique dans la mesure où il est fixe, c'est la production concrète ; le Capital est au contraire liquide, c'est l'exploitation et l'aliénation. Le travail crée, le capital détruit. La Terre-Travail est donc incarnée par l'Est métaphysique, la terre de ce qui naît (sol orient, soleil levant ; " orient " en vieux russe est vostok, " se lever ", tandis qu'en allemand c'est Morgenland, terre du matin), tandis que le Capital-Mer est l'Ouest métaphysique, ce qui meurt (sol occidens, soleil déclinant ; " Ouest " est zapad, " tomber ", en russe et en allemand Abendland, la terre du soir, du déclin). Concrètement et historiquement, la Mer est incarnée par les thalassocraties anglo-saxonnes, la Terre par la tellurocratie continentale eurasienne.

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Le conflit entre la terre et la mer acquiert ainsi un caractère concret, historique et politique. Oswald Spengler (Prussianisme et socialisme, Edizioni di Ar, Padoue 1994) a illustré ce choc par l'opposition entre l'esprit communautaire prussien et l'individualisme anglais. Pour l'auteur du Crépuscule de l'Occident, les âmes anglaise et prussienne s'opposent comme deux instincts, deux "on ne peut pas faire autrement" : d'une part, l'esprit authentiquement socialiste, l'essence de l'État, la subordination à la totalité communautaire ; d'autre part, l'esprit individualiste, la négation de l'État, la révolte de l'individu contre toute autorité. Le type anglais et le type prussien "révèlent la différence entre un peuple dont l'âme s'est formée dans la conscience d'une existence insulaire, et un peuple gardien d'une marque, dépourvu de frontières naturelles et par conséquent exposé à l'ennemi de tous côtés. En Angleterre, l'île a remplacé l'État organisé." D'où aussi la perception différente de ce que doit être l'économie et de ses finalités : " de la manière de percevoir la réalité qui distingue le véritable colon de la marque frontière et l'Ordre chargé de la colonisation, découle nécessairement le principe de l'autorité économique de l'Etat. [...] Le but n'est pas l'enrichissement de quelques individus ou de chaque individu, mais le renforcement maximal de la Totalité. [...] L'instinct de maraudeur sur les mers qui caractérise le peuple insulaire comprend la vie économique d'une manière entièrement différente. Ici, c'est une question de lutte et de butin".

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L'existence insulaire - donc non-historique et non-politique - typique de l'Angleterre se retrouve multipliée à la puissance n dans la théologie occidentaliste américaine. L'Amérique - l'éternelle Carthage, l'anti-Eurasie par excellence - est à tous égards l'héritière géopolitique et géophilosophique de l'Angleterre. L'esprit mercantile, l'instinct de prédation et l'individualisme bourgeois y atteignent des niveaux délirants. La conscience de l'insularité conduira les Américains à se considérer comme les habitants d'une forteresse inattaquable, ce qui renforcera également leur certitude de représenter les élus du Seigneur. L'Amérique se conçoit comme la terre promise séparée des nations corrompues (Thomas Jefferson : "heureusement pour nous [nous sommes] séparés par la nature et un vaste océan des ravages exterminateurs d'un quart du globe") et comme l'île imprenable. Cette illusion de sécurité prend fin le 11 septembre 2001. Ce jour-là, l'Amérique rencontre son propre jumeau : le terrorisme. L'action des pirates de l'air rappelle inévitablement le caractère fluide, mobile, indéfinissable de l'essence de l'Amérique. Le terrorisme, en effet, est quelque chose d'insaisissable, d'introuvable : il n'a pas d'uniformes, pas de règles, pas de limites ; il n'a pas d'État, pas de centre fixe, pas de Terre. Le terrorisme est le miroir de l'Amérique.

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Le titanisme prédateur, pirate et mercantile typique des thalassocraties est animé par une soif de domination inextinguible qui ne peut être limitée par aucune règle. La règle, en effet, distingue, discrimine, sépare ; la mer, au contraire, ne connaît pas de distinctions ni de différences, pas même entre la guerre et la paix, les combattants et les civils. La guerre devient une continuation du marché par d'autres moyens, elle n'est plus ontologiquement différente de la paix. Dans la guerre terrestre, observe Schmitt dans l'ouvrage cité ci-dessus, "les armées s'affrontent dans des batailles ouvertes et rangées ; en tant qu'ennemis, seules les troupes engagées dans l'affrontement se font face, tandis que la population civile non combattante reste en dehors des hostilités. Tant qu'ils ne prennent pas part aux combats, ils ne sont pas des ennemis et ne sont pas traités comme tels. La guerre maritime, quant à elle, repose sur l'idée que le commerce et l'économie de l'ennemi doivent être affectés. Dans une telle guerre, l'"ennemi" n'est pas seulement l'adversaire qui se bat, mais tout citoyen ennemi, et enfin aussi le neutre qui commerce et entretient des relations économiques avec l'ennemi." La guerre terrestre est une guerre de guerriers. La guerre maritime est une guerre de maraude.

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Sur l'île, donc, le capitaliste remplace le politicien et le corsaire prend la place du soldat ; ce n'est que sur la Terre que l'existence de l'homme est immédiatement politique : en elle, l'homme trace des frontières, répétant l'acte archétypal de Romulus. N'étant pas protégé par des barrières naturelles, l'homme est obligé de devenir authentiquement lui-même, de sortir d'une existence purement biologique, animale, naturaliste. Il doit créer son propre monde. L'existence politique, en effet, a un caractère purement tellurique ; le droit existe parce qu'il y a la Terre. La mer, en revanche, échappe à toute tentative de codification. Elle est an-œcuménique, comme le disait le grand géopoliticien Friedrich Ratzel. Dans L'origine dell'opera d'arte (in Sentieri interrotti, La Nuova Italia, Milan 2000), Heidegger a montré avec une profondeur extraordinaire cette caractéristique de la Terre comme condition de possibilité du monde humain. La Terre et le Monde, pour Heidegger, prennent une signification qui peut être ramenée, respectivement, à la nature et à la culture, ou à la sphère de l'enracinement dans le sol natal et à la sphère de la décision pour un projet. La Terre est le fond abyssal qui donne un sens à tout ce qui s'en détache comme produit de l'activité humaine ; "sur elle et en elle l'homme historique fonde sa vie dans le monde". Entre les deux aspects, il existe une tension dialectique dans laquelle "le Monde est fondé sur la Terre et la Terre surgit à travers le Monde". Le Monde, sphère de ce qui dérive de la libre activité humaine, "ne peut se détacher de la Terre s'il doit, comme région et voie de tout destin essentiel, être fondé sur quelque chose de certain". Sinon, si le Monde prévaut sur la Terre, nous avons la rationalité technologique qui détruit et viole la nature dans son projet de domination totale. Si, par contre, la Terre l'emporte sur le Monde, alors nous avons l'œuvre de l'homme qui se résorbe dans les profondeurs obscures de la nature, comme l'herbe qui pousse sur les ruines des maisons abandonnées. Il est bon, au contraire, que la Terre et le Monde soient toujours dans une confrontation/affrontement continu qui les exalte tous les deux sans les annuler. L'homme a toujours tendance à aller au-delà de la nature, mais il doit toujours se souvenir du caractère dévastateur d'une culture livrée à elle-même. On ne peut jamais s'échapper de la Terre sans douleur.

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Le "surhumanisme horizontal" (Gabriele Adinolfi) qui caractérise la prévalence du monde humain sur la Terre conduit à la réduction à zéro de la diversité. Or, l'absence de variété et de différence caractérise précisément l'essence de la Mer. Géophilosophiquement, c'est le jumeau du désert. Le désert est l'élément par excellence de la désolation, de l'absence de changement, de l'uniformité. Ce n'est pas un hasard si le monothéisme religieux est l'enfant du désert. Et ce n'est pas un hasard si le monothéisme économique est l'enfant de la mer. Dans le désert, il n'y a pas de dieu qui puisse se manifester à travers la nature, il n'y a pas de cosmos destiné à être le corps vivant des dieux ; il n'y a qu'une plate monotonie qui engendre par réflexion un Dieu qui est le Totalement Autre par rapport au monde. La désolation du désert renvoie à la solitude métaphysique d'un Dieu qui est avant tout et au-delà de tout, qui ne peut être saisi conceptuellement ni représenté figurativement, dont le nom ne peut même pas être prononcé. Un Dieu bien trop semblable au Néant. De même, l'uniformité maritime fluide génère la monnaie divine, celle par laquelle toute marchandise peut être échangée mais qui n'est pas elle-même une marchandise, l'équivalent universel de toute entité, qui doit donc nécessairement être rien. Si l'argent était quelque chose, il serait incarné dans une marchandise particulière et ne pourrait pas remplir sa fonction. L'argent est la catégorie abstraite qui égalise tous les biens concrets, tout comme le Dieu unique est l'abstrait par rapport auquel les hommes concrets sont rendus égaux. Nivellement, égalité, uniformité : c'est le paysage physique et spirituel déterminé par l'élément mer/désert.

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Le monothéisme du marché découle donc de la mer. Après tout, la nature particulière de l'économie actuelle va particulièrement bien avec l'élément liquide. L'ère moderne est en effet l'ère des flux : flux d'informations, flux de capitaux, flux de marchandises, flux d'individus. Même le pouvoir devient un flux, il se dématérialise, il devient une réalité subtile, qui traverse les corps et les esprits sans être "solidifié" dans un Palais d'Hiver. L'homme lui-même perd sa solidité, il devient flexible, il doit sans cesse se réajuster au flux du marché, abandonnant pour toujours tout enracinement, toute identité stable, tout fondement sûr. C'est le monde de la nouvelle économie, fondé - observe Alexandre Douguine - sur l'"évaporation" des concepts fondamentaux de l'économie, sur une dématérialisation de la réalité. Le montant des capitaux employés dans les secteurs classiques de l'économie, ceux de la production "réelle", est effroyablement inférieur à celui des marchés boursiers et de la finance virtuelle. La masse monétaire dans le monde d'aujourd'hui est égale à près de quinze fois la valeur de la production. En fait, le capitalisme s'affranchit aujourd'hui des marchandises pour se concentrer directement sur l'autoproduction tourbillonnante de l'argent, dans un système totalement autoréférentiel où l'argent ne sert qu'à générer plus d'argent. La valeur d'usage des biens tend vers zéro, tandis que leur valeur d'échange tend vers l'infini. L'économie perd toute référence physique, l'internet dépasse les limites de l'espace et du temps, le fondamentalisme libéral brise les règles et ainsi le marché mondial devient une marée inarrêtable qui efface tout résidu d'humanité sur son passage. La Mer/Marché déborde, la Terre est totalement submergée.

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En effet, l'assaut de la Mer sur la Terre entraîne la disparition de cette dernière. C'est la mise à mort des territoires. Face à la marée montante, il n'y a plus de terre émergée, c'est-à-dire qu'il ne reste rien de la Terre telle qu'elle est parce qu'elle a été historiquement habitée par l'homme. Les territoires deviennent de simples zones, des espaces déshumanisés dont l'essence est purement mercantile. Les frontières entre les zones sont comme les frontières dessinées sur l'eau : ce sont de pures conventions valables sur le papier à des fins commerciales, et non des limites de division d'un espace humain. "Entre les zones, cependant, des liens doivent passer : passages d'argent, de marchandises, de signes. Ces liens sont indispensables et marquent le passage de la géographie au réseau" (Simone Paliaga, L'uomo senza meraviglia, Edizioni di Ar, Padoue 2002). Le réseau "exonère" le territoire de son essence physique, le dématérialise, le rend fluide. Le réseau égalise et remet à zéro la différence des lieux qui sont en eux-mêmes différents, incomparables et irréductibles les uns aux autres. L'opacité du différent s'efface au profit de la transparence du réseau, dans lequel chaque lieu est égal à l'autre. Comme en pleine mer, où personne ne peut établir sans autres indications où l'on se trouve sur la planète.

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Si la Mer déborde et fait son dernier assaut sur la Terre, les gardiens de la Terre doivent faire face au danger avec une fermeté qui ne peut cependant pas se transformer en immobilisme. Si tout est Mer, alors, à la manière de D'Annunzio, navigare necesse est. Dans le monde des flux, des réseaux, de la mobilité inépuisable, nous ne pouvons pas rester dans l'attente d'un choc frontal que nous ne gagnerons jamais, parce que l'ennemi nous surpasse en force et en organisation et surtout parce qu'il n'est pas seulement "devant" mais aussi à côté de nous, au-dessus, au-dessous et à l'intérieur de nous. " Pour chevaucher le tigre, c'est-à-dire pour ne pas se noyer dans la crue du fleuve, il faut [...] ne jamais essayer, de la manière la plus absolue, d'aller à contre-courant mais il faut exploiter les vents, suivre les dynamiques, émergeant soudain sur la crête de la vague pour offrir des interprétations actualisées, correctes, en ordre et non en conformité " (Gabriele Adinolfi, Nuovo Ordine Mondiale, S.E.B. Milan 2002). L'avenir sera fait de réseaux agiles et solidaires, et non de paroisses monolithiques et divisées. Il faut assumer l'attitude "liquide" de l'époque tout en restant ancré à la Terre et enraciné dans une Communauté de destin qui incarne encore des valeurs en net contraste avec l'éthos contemporain. Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons nous placer de manière constructive au cœur de l'affrontement qui nous voit - pour toujours et à jamais - face à l'Aeterna Carthago.

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Tiré d'Orion 235 (2004).

Carl Schmitt, Terre et Mer, Adelphi, Milan 2002.