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30.06.2008
La leçon de Lépante

La leçon de Lépante: qui l'a retenue?
Le 7 octobre 1571, l'Europe impériale coalisée infligeait une sévère défaite sur mer à l'Empire ottoman
430 années ont passé depuis l'un des plus grands événements militaires de l'histoire mondiale. Ce jour-là, 7 octobre 1571, une large fraction de l'Europe chrétienne avait laissé de côté les vieilles haines et les divisions fratricides pour se lancer dans une bataille décisive contre l'ennemi mortel qui l'avait continuellement agressée et qui cherchait à l'annihiler. L'héroïsme et le sacrifice de nos ancêtres a permis à notre civilisation de vivre et de poursuivre sa route dans l'histoire —pour le meilleur et pour le pire. Ce jour-là, l'Europe a pu compter sur certains de ses fils (la plupart!), ceux qui ont répondu à l'appel du destin, ceux qui ont eu le courage de se jeter dans la bataille, et ceux qui se sont retirés du jeu, qui se sont contentés de regarder le combat de loin, en laissant aux autres la tâche de défendre l'héritage commun. Et il y a eu ceux qui ont pactisé avec l'ennemi (que la honte les étouffe pour les siècles des siècles!). Ce jour-là, 7 octobre 1571, on a vu à quels hommes on avait affaire, on a vu les justes et on a vu les traîtres. Parlons d'abord de la composition de la flotte impériale européenne: sur 208 bateaux, 110 étaient vénitiens, 22 génois, 3 piémontais, 12 appartenaient à l'ordre de chevalerie toscan de Saint Etienne, 9 appartenaient aux Chevaliers de Malte, 8 relevaient de la Papauté et 44 du Saint Empire. Les équipages des bateaux arborant le pavillon de Saint Marc venaient de Vénétie (60), de Crète (30), des Iles Ioniennes (7), de Dalmatie (8) et des villes de la terre ferme (5). Les troupes de fantassins embarquées étaient en majorité impériales et composées de soldats venus de Castille, de Catalogne, du Pays Basque, de Hollande, de Lombardie, d'Allemagne et du Pays de Naples. L'infanterie de Venise était composée de Vénétiens, de Lombards, de Frioulans et de “Slavons” (Croates de Dalmatie et Serbes de la Krajina).
Presque toute l'Europe catholique était présente. Parmi les absents, certains étaient parfaitement excusables, comme les Autrichiens, les Polonais, les Allemands et les Hongrois, car ils luttaient pied à pied contre les Turcs sur le front continental. Le premier assaut turc contre Vienne avait été brisé en 1529 et les affrontements n'avaient plus cessé depuis en Slovénie, en Hongrie et en Valachie. Deux absences me semblent toutefois injustifiables. Les Portugais étaient entrés en rivalité avec les Espagnols et n'avaient pas accepté de se soumettre au commandement d'un chef espagnol. L'opposition entre les deux puissances ibériques n'était pas d'ordre idéologique mais politique: en réalité, les Portugais menaient une longue guerre contre les Musulmans sur les côtes atlantiques du Maroc et lançaient d'audacieuses incursions en territoire islamique en Orient, parmi lesquelles une tentative malheureuse, l'expédition en Mer Rouge de 1517.
Une pure trahison à l'endroit des intérêts vitaux de l'Europe
Les Français, eux, n'avaient aucune raison valable pour ne pas être présent à Lépante. Dans le passé, les Francs avaient toujours été aux avant-postes dans la lutte pour la défense des frontières de l'Europe, depuis Poitiers jusqu'aux Croisades. Leur absence s'explique sans doute par la rivalité qui les opposait à l'Espagne. Mais surtout par leur politique de rapprochement avec les Ottomans, concrétisée par des traités de coopération et d'amitié. Cette politique est devenue au fil du temps une pure trahison à l'endroit des intérêts vitaux de l'Europe. La politique française ne peut pas davantage se justifier pour des motifs économiques: Venise, Gênes et les autres puissances européennes avaient passé des accords commerciaux avec les Musulmans mais n'avaient jamais eu l'idée, en les signant, de trahir l'esprit de défense de la civilisation européenne. Les seuls Français et Occitans présents à Lépante pour défendre l'honneur de leurs terres dans la défense commune de l'Europe se trouvaient dans les rangs des héroïques chevaliers de Malte et sur les bateaux niçois du Comte de Savoie.
Le christianisme avait provoqué en Europe une division, celle du schisme entre l'Occident et l'Orient, entre Rome et Byzance; il venait d'en provoquer une nouvelle par la Réforme. Les positions des diverses fractions de la chrétienté européenne devant l'agression ottomane étaient différentes. Le monde orthodoxe, depuis la chute de Constantinople, fruit amer de la division entre peuples christianisés, languissait largement sous l'oppression turque mais résistait vaillamment dans des zones non pacifiées, notamment en Transylvanie et dans les montagnes serbes du Kosovo et de la Métohie. La Russie, la plus grande nation orthodoxe, avait recueilli l'héritage symbolique et politique de Byzance. Elle avait engagé une bataille terrible contre les potentats islamiques d'Asie centrale. En 1571, l'année de Lépante, les Tatars de Crimée, alliés des Ottomans, avaient lancé des attaques cruelles contre la terre russe, poussant jusqu'à Moscou qu'ils avaient incendiée. Les Orthodoxes ont donc participé, ces années-là, à la lutte commune de l'Europe contre son ennemi mortel. De plus, les équipages de 37 navires vénitiens venaient de Candie et des Iles Ioniennes, sans compter les “Slavons” de la Krajina, derrière les côtes dalmates.
La “Prière contre les Turcs” de Luther
Les Protestants ont été les grands absents, d'abord pour des raisons géographiques, l'Europe nord-occidentale étant très éloignée du danger islamique et ne le percevant pas correctement. Mais ils avaient également des raisons “idéologiques”: dans une de ses thèses, Luther avait dit: «C'est un péché de résister aux Turcs, car la Providence se sert de cette nation infidèle pour punir les iniquités de son peuple». Luther avait toutefois modifié son attitude première dans deux ouvrages ultérieurs: «Prière contre les Turcs» et «De la guerre contre les Turcs». Toutefois sa thèse de non résistance a servi d'alibi au non engagement des Protestants dans la lutte commune. Le ressentiment anti-catholique a sans doute permis à certaines franges puritaines de sympathiser avec l'islamisme, plus virulent dans son zèle religieux.
Aujourd'hui l'Europe vit des expériences qui ressemblent dramatiquement à celles de ce 16ième siècle tragique. La pression islamique se fait sentir de plus en plus durement non plus sur les frontières de l'Europe ou sur les côtes méditerranéennes, mais à l'intérieur même des villes du cœur de l'Europe. Dans un tel contexte, notre Padanie a un rôle d'avant-garde à jouer dans cette nouvelle lutte, parce qu'elle doit se souvenir qu'elle a livré les deux tiers des navires de combat de la bataille de Lépante, qu'elle a donné au Saint Empire de grands commandeurs militaires et un Pape piémontais, Saint Pie V, qui, [ndlr: à rebours des discours "multicultureux" de l'Eglise d'aujourd'hui], avait appelé les Européens à s'unir en une grande armée paneuropéenne pour battre l'ennemi turc. Aujourd'hui, la Padanie est toujours en première ligne car les infiltrés islamiques s'installent sur son territoire. C'est donc chez nous que devra renaître l'esprit de résistance européen. Comme à Lépante, on pourra compter les présents et les absents.
Gilberto ONETO.
(article paru dans La Padania, 4 février 2000, http://www.lapadania.com ).
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29.06.2008
Les "Oies Sauvages": soldats irlandais au service du Saint-Empire

Les “Oies Sauvages”: les soldats irlandais au service du Saint-Empire pendant la Guerre de Trente Ans
Il y a plus de 380 ans commençait l'une des plus grandes catastrophes de l'histoire européenne, dont nous subissons encore aujourd'hui les séquelles: la Guerre de Trente Ans.
Je vais raconter ici l'histoire d'une armée de sans-patrie, dont les soldats ont combattu sur tous les champs de bataille de la Guerre de Trente Ans en Europe centrale. On les appelait les “Oies Sauvages” (Wild Geese) et on les comparait à ces oiseaux migrateurs qui quittent à intervalles réguliers leur verte patrie insulaire. Mais à la différence des oies sauvages, les Catholiques irlandais, chassés de leur patrie au 17ième siècle, ne connaissaient qu'un départ sans retour vers le continent. Presque jamais ils ne revenaient en Irlande.
Des marins français les introduisaient clandestinement sur le continent via la Flandre ou la Normandie. Débarqués, ils étaient confrontés au néant. Mais ils étaient libres. Un flot ininterrompu de mercenaires irlandais sont ainsi arrivés en Europe continentale. Ils étaient des hommes jeunes ou des adolescents, à peine sorti de l'enfance: la plupart d'entre eux n'avaient que quinze ou seize ans, les plus âgés en avaient dix-neuf. Ils voulaient faire quelque chose de leur vie ou du moins voulaient être libres.
Après 1600, l'histoire irlandaise s'était interrompue. Le pays était devenu une colonie anglaise, où les Tudors, pour la première fois, avaient appliqué la tactique de la terre brûlée. Les autochtones irlandais ont été dépossédés de leurs terres. Leur sol leur a été arraché. On y a implanté des colons protestants anglais ou écossais.
Systématiquement, la colonisation de modèle normand démontrait son efficacité. Déjà, dans la foulée de leurs campagnes contre les Anglo-Saxons à partir de 1066, les Normands vainqueurs perpétraient des destructions sans nom pour confisquer définitivement leur histoire aux vaincus. On brûlait leurs villages, on rasait leurs églises et leurs bâtiments, de façon à ne plus laisser la moindre pierre qui soit un souvenir de leur culture. Ravage, pillage et violence, oppression systématique, famine organisée contre la population: toutes les tactiques utilisées plus tard par les Anglais en Amérique, puis par les Américains ailleurs, ont été mises au point en Irlande.
Une force militaire inutilisée
Pourtant, sur cette île ruinée par la colonisation anglaise, il y avait une force militaire inutilisée. Les Irlandais étaient des soldats farouches qui ne craignaient pas la mort. Ils se feront rapidement une solide renommée dans les batailles. Ils étaient commandés par des officiers compétents, d'excellente réputation, qui feront l'admiration de tous sur le continent.
Dans le Saint-Empire Romain de la Nation Germanique, dirigé par un Empereur catholique, beaucoup d'Irlandais devenus apatrides ont vu un allié puissant voire une puissance protectrice au passé glorieux. Par milliers, ils sont venus s'engager au service de cet Empereur de la lignée des Habsbourgs. Beaucoup sont parvenus en Autriche à la suite de périples fort aventureux.
La première vague d'immigrants irlandais est arrivée en 1619 en Autriche. Ces jeunes hommes combatifs ont débarqué sur le continent de deux manières totalement différentes. Les uns sont arrivés par des voies clandestines, opération osée dans la mesure où les fugitifs de ce type risquaient la peine de mort. Les autres ont été recrutés de forces par les Anglais en Irlande et, contre leur volonté, ont dû servir dans l'armée anglaise protestante. Sur base de traité qui unissait l'Angleterre aux princes d'Allemagne du Nord, ils se sont retrouvés sur le continent dans des unités auxiliaires anglaises au début de la Guerre de Trente Ans. Par une ironie du destin, comme souvent dans les guerres anciennes, il n'y avait quasiment pas d'Anglais ethnique dans ces troupes, mis à part quelques officiers supérieurs. La plupart de ces soldats étaient donc “déportés” hors des Iles Britanniques et ces Irlandais encombrants s'en allaient ainsi mourir sur le Continent comme chaire à canons. Les Anglais s'en débarrassaient à bon compte.
Une infanterie montée
Ces Irlandais avaient été incorporés dans des Régiments de Dragons, où les pertes étaient généralement très élevées. Mais au début du 17ième siècle, ces Irlandais profitent de la première occasion pour se rendre sans combattre aux troupes impériales catholiques. Très vite, ils enfilent l'uniforme autrichien. L'Empire aligne ainsi ses premiers régiments irlandais. La plupart de ces Irlandais choisissent de servir dans les dragons. A l'époque, cette cavalerie était très appréciée et on la surnommait “l'infanterie montée”. Les hommes se déplaçaient à cheval mais combattaient à pied. Ils étaient très rapides et très mobiles et ne dépendaient pas vraiment du cheval comme la cavalerie proprement dite. Dans une certaine mesure, ces dragons constituaient une troupe d'élite, crainte et admirée, dont le cri de guerre est devenu vite célèbre: “Den Weg frei!” (La voie libre!). Rapières au clair, ils fonçaient dans les rangs ennemis.
Les Anglais eux-mêmes, comme tous les autres officiers protestants, respectaient ces mercenaires irlandais au service de l'Empereur et les traitaient mieux qu'ils ne les avaient jamais traité en Irlande, alors qu'ils étaient devenus leurs ennemis. Ainsi, les Roi de Suède Gustave Adolphe fit soigner les soldats catholiques irlandais après la bataille de Francfort-sur-l'Oder au printemps de 1631, lors de la prise de cette ville par les armées protestantes. Le Roi suédois admirait le courage des Irlandais au service de l'Autriche. L'officier irlandais Richard Walter Butler, au départ recruté de force par les Anglais, était passé aux Impériaux lors de la fameuse bataille de la Montagne Blanche en 1620. Il avait quitté le corps auxiliaire anglais. A Francfort-sur-l'Oder, il était parmi les blessés, sérieusement atteint. Un coup l'avait frappé au bras et sa hanche était percée d'un coup d'estoc. Le Roi de Suède fit soigner ce blessé. Après quelques mois de captivité, il fut libéré.
Les Britanniques respectaient cet ennemi qu'ils avaient asservi et humilié jadis. Ces Irlandais jouaient souvent le rôle d'émissaires de l'Empereur, car ils maîtrisaient la langue anglaise. Les nobles anglais les appréciaient et reconnaissaient pleinement leurs qualités d'émissaires ou d'interprètes. En 1635, quand la France catholique se joint à la coalition protestante et trahit le Saint Empire Romain de la Nation Germanique, la situation devient tragique pour les Irlandais catholiques qui combattent désormais dans les deux camps. Soldats d'élite, on les excite les uns contre les autres.
Certains volontaires servaient dans des armées protestantes. La France du Cardinal Richelieu avait besoin de bons soldats. Officiellement, elle était catholique et, par conséquent, incitait bon nombre d'Irlandais à la servir. Les Irlandais qui traversaient le pays étaient sollicités à rejoindre ses armées. Leur confiance a été trahie par Richelieu qui, souvent, a envoyé ces hommes se battre contre leurs frères de sang, fidèles à la légitimité du Saint Empire.
Dévouement et respect pour l'Empereur
Ces soldats irlandais avaient un dévouement et un respect pour l'Empereur. Ils étaient les mercenaires les plus fidèles de la cause impériale et autrichienne. En Irlande même, l'amour du Saint Empire ne cessait de grandir, de même que le culte de la légitimité impériale. Les mercenaires affluaient sans cesse et s'engageaient dans l'armée autrichienne. Souvent des familles entières débarquaient et parfois tous les fils mouraient sur les champs de batailles, pour le salut du Saint-Empire.
Le Comte irlandais Richard Wallis, persécuté par les Anglais, arrive en 1622 avec ses deux fils pour se mettre au service de l'Empereur Ferdinand II. Nommé colonel, il se bat à la tête de son régiment irlandais à Lützen en novembre 1632, une bataille au sort indécis mais qui a exigé un lourd tribut de sang. Wallis y est grièvement blessé. Il meurt de ses blessures à Magdebourg. Son plus jeune fils, Oliver Wallis, reçoit de l'Empereur Ferdinand III un régiment d'infanterie. Il fera en Autriche une brillante carrière militaire. Dans les rangs de l'armée impériale, plusieurs régiments irlandais sont mis sur pied entre 1620 et 1643. Chaque régiment comptait de 1000 à 1200 hommes. Le nombre des pertes a été très élevé. L'ennemi a parfois annihilé des régiments entiers d'Irlandais. Mais, rapidement, de nouveaux volontaires permettent de les reconstituer. Avant d'être une nouvelle fois annihilés… Malgré ces pertes dramatiques, l'Autriche aligne plus de soldats irlandais à la fin de la Guerre de Trente Ans qu'au début.
L'intégration des immigrés de la Verte Eirinn
Les officiers (chaque régiment appartient à un colonel) étaient allemands ou irlandais. Mais tous étaient acceptés. Parfois on mélangeait les recrues allemandes et irlandaises. Les survivants se sont presque tous installés en Autriche, devenue leur nouvelle patrie. Jamais on ne les a considérés comme des étrangers. Ils étaient des Européens (chrétiens), qui apprenaient très vite la langue du pays. Ils étaient fidèles à l'Empereur, leurs mœurs et leur aspect physique ne déconcertaient pas. Dans tous les pays appartenant à la monarchie des Habsbourgs, ces immigrés venus de la Verte Eirinn se sont immédiatement intégrés.
Pendant cette Guerre de Trente Ans, de vastes territoires de l'Empire ont été complètement dépeuplés à causes des opérations de guerre qui y ont fait rage. Il a fallu attendre la fin du 18ième siècle pour ramener le chiffre de la population centre-européenne à celui du 16ième siècle. Les pays du Nord du Danube, où les batailles ont été livrées, de même que les territoires catholiques de la Bavière, de la Souabe et de la Forêt Noire (ndt: et de la Franche-Comté impériale) ont dû être partiellement repeuplés.
Bon nombre d'Irlandais au service de l'Autriche sont ainsi devenus colons, des fermiers qui ont reçu des chambres impériales le droit de mettre en valeur des biens fonciers abandonnés, dévastés ou négligés; il fallait recultiver des terres auparavant fertiles. Les Irlandais sont restés et ont participé à la reconstruction du Saint-Empire. Leurs descendants, élevés en Autriche, vivent encore parmi nous.
Alexander ERETH.
(article tiré de "Zur Zeit", n°21/1998; trad. franç.: Robert Steuckers).
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28.06.2008
L'hallucination du monde d'après Antonin Artaud

L'hallucination du monde d'après Antonin Artaud
Si notre fin de siècle est si avide de commémorations d'événements de toutes natures, c'est bien la preuve que, gavée de progrès technologique, incapable de la moindre innovation politique et sociale, la société moderne s'enfonce dans un marasme irrémédiable qu'elle aura beau jeu de travestir en une improbable incarnation de la Fin de l'histoire. Pourtant, c'est presque en vain que l'on cherchera parmi ces innombrables remémorations un éventuel hommage rendu à l'occasion du centième anniversaire de la naissance ou du cinquantenaire de la mort d'Antonin Artaud (1896-1948). Mais il faut croire que l'œuvre atypique et inclassable du poète-acteur-dramaturge ne peut faire les frais de cette insidieuse tendance largement répandue dans le marigot gouvernemental qui consiste à ne regarder le monde qu'au travers des œillères manichéennes à bipolarité droite/gauche, alpha et oméga de toute pensée moderne; preuve s'il en était que nous avons depuis longtemps atteint les grandes profondeurs abyssales de l'inculture et de la démagogie politicienne. Cette impossibilité du recyclage de l'œuvre du «crucifié de la modernité » (cf. Xavier Rihoit, in Le Choc, n°11) tient pour beaucoup dans le fait qu'il est un des rares auteurs à véritablement répondre à la volonté nietzschéenne de «briser les fenêtres et sauter au dehors» des institutions de la société «où le long suicide de tous s'appelle la vie».
Antonin Artaud, né à Marseille en 1896 était de cette génération conçue pour le grand sacrifice de la première guerre, période charnière entre un 19ème siècle qui s'était clos sur le constat de «la mort de Dieu » et un 20ème siècle, né dans la violence et le sang d'une civilisation européenne à l'agonie. Mais s'il fut rapidement démobilisé pour raisons médicales (les premiers troubles nerveux, issus d'une méningite contractée à l'âge de cinq ans ou d'une syphilis héréditaire, coïncident avec le début de la guerre), il n'échappa pas pour autant, par le biais de la maladie, au lot de souffrances physiques et morales dévolu à ceux de sa classe d'âge, à ceci près que, dans son cas, le combat dura toute sa vie, avec pour seule trêve le refuge dans l'opium.
Des simulacres sans force que l'Europe prend pour des pensées…
De son état de maladie permanente, de l'irrépressible décadence de son corps naît une extrême sensibilité aux manifestations de la Puissance vitale de l'esprit exprimée par la culture ainsi qu'une révolte radicale contre ses caricatures car «jamais, quand c'est la vie elle-même qui s'en va, on n'a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d'une culture qui n'a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie». C'est tout le simulacre de la fausse culture européenne qui est en cause et qu'il faut reformer, conformément aux aspirations profondes d'une volonté de retour aux sources de la vie: «Une tête d'Européen d'aujourd'hui est une cave où bougent des simulacres sans forces que l'Europe prend pour ses pensées».
Pour retrouver sa nature profonde, pour se sentir vivre dans ses pensées, la vie repousse l'esprit d'analyse où l'Europe s'est égarée. Comme cette tâche incombera à une jeunesse plus idéale que réelle, il écrit aux recteurs des académies de l'Education Nationale, vrais faux prophètes de la nouvelle idole jadis dénoncée par Nietzsche: «Assez de jeu de langue, d'artifice, de syntaxe, de jongleries, de formules, il y a à trouver maintenant la grande Loi du cœur, la Loi qui ne soit pas une loi, une prison mais un guide pour l'Esprit perdu dans son propre labyrinthe. A travers le crible de vos diplômes, passe une jeunesse efflanquée, perdue. Vous êtes la plaie d'un monde, Messieurs, et c'est tant mieux pour ce monde mais qu'il se pense un peu moins la tête de l'humanité». Dans les filigranes de la pensée d'Artaud, c'est bien sûr encore Nietzsche que l'on retrouve dans son rejet de la piètre érudition des pharisiens de la pensée. Car la réalité du monde est que «toute vraie culture s'appuie sur la race et sur le sang. Le sang [...] garde un antique secret de race, et avant que la race se perde, je pense qu'il faut lui demander la force de cet antique secret».
Le “Théâtre de la Cruauté”
C'est par le théâtre qu'Artaud expérimentera sa vision d'une culture vraie. Il est engagé dans la troupe de Charles Dullin, avant de fonder avec Roger Vitrac et Robert Aron le Théâtre Alfred Jarry en 1927. Dans le même temps, il mènera une carrière cinématographique qui lui fera privilégier les rôles d'illuminés fanatiques comme celui de Marat dans Napoléon et de Savonarole dans Lucrèce Borgia d'Abel Gance et surtout celui du moine Frère Massieu dans La passion de Jeanne d'Arc de Carl Theodor Dreyer. Mais le théâtre est encore l'occasion pour un Artaud influencé par le théâtre oriental et le théâtre antique, de redéfinir et de perfectionner un art véritable, débarrassé de tout esthétisme gratuit, du psychologisme creux de la réalité quotidienne, de la suprématie de la parole pour redevenir la pure manifestation de la vie elle-même dans sa dimension la plus sacrée, où la parole, les cris, les sons sont recherchés d'abord pour leur qualité vibratoire et retrouvent le pouvoir de l'incantation, où les personnages ne sont plus considérés comme des hommes mais comme «des êtres qui sont chacun comme des grandes forces qui s'incarnent». Ce théâtre sera baptisé “Théâtre de la Cruauté”, la cruauté signifiant, ici, «rigueur, application et décision implacable, détermination irréversible, absolue».
Une révolution personnelle
En des temps historiquement troublés, la référence révolutionnaire devient obligatoire pour tous ceux qui penchent du côté de la vie intense mais elle prendra tout son sens dans la volonté vitale d'Artaud. Un temps rallié au premier mouvement surréaliste et à ses tentatives spiritualistes, il opposera rapidement sa révolution personnelle, conçue comme un véritable retour sur soi-même au ralliement des André Breton et Louis Aragon au bolchevisme et à la révolution matérialiste qu'il accusera plus tard de donner naissance à une idolâtrie de nature religieuse «parce qu'elle introduit une mystique de l'esprit». Mais la liberté inconditionnelle d'Artaud ne s'embarrasse d'aucun préjugé idéologique et c'est dans le même état d'esprit qu'il rejettera avec le matérialisme, la république, la démocratie, le socialisme, le communisme, le marxisme, etc. ... et toutes les formules creuses gravées au fronton des palais institutionnels mais sans pour autant s'exclure du monde car: «Il y a une manière d'entrer dans le temps, sans se vendre aux puissances du temps, sans prostituer ses forces d'action aux mots d'ordre de propagande... Il y a des idoles d'abêtissement qui servent au jargon de propagande. La propagande est la prostitution de l'action, et [...] les intellectuels qui font de la littérature de propagande sont des cadavres perdus pour la force de leur propre action ».
A la recherche de sa propre révolution, Artaud, qui connaissait déjà l'œuvre du métaphysicien «traditionaliste» René Guénon va se plonger de plus en plus dans l'étude des textes sacrés des cultures orientales et aryennes et s'embarquera pour le Mexique, à la recherche d'une civilisation authentique, constatant à la suite d'Oswald Spengler, l'irrémédiable décadence de l'Occident. Cet aspect de la décadence, il l'avait déjà mis en scène par la figure historique de l'empereur d'une Rome déliquescente, Héliogabale, dans ses débordements chaotiques de prostitution du Rite et de sacralisation de l'obscène. Mais il n'y a «rien de gratuit dans la magnificence d'Héliogabale, ni dans cette merveilleuse ardeur au désordre qui n'est que l'apparition d'une idée métaphysique et supérieure de l'ordre, c'est à dire de l'unité».
L'anarchiste couronné
A Jean Paulhan, son éditeur qui s'inquiétait de la véracité historique des faits décrits par Artaud, il répondit «vrai ou non, le personnage d'Héliogabale vit, je crois, jusque dans ses profondeurs, que ce soient celles d'Héliogabale personnage historique ou celles d'un personnage qui est moi». C'est donc Artaud qui est le véritable «anarchiste couronné», contempteur de la décadence et de l'unité perdue du monde et qui vient annoncer sa définition de l'anarchiste: «C'est celui qui aime tellement l'ordre qu'il n'en accepte pas de parodie».
Automythographie
En fait, si le théâtre doit être pour Artaud la représentation de la réalité, la réalité est également un théâtre où Artaud va toute sa vie durant s'efforcer de mettre en scène Artaud, ce qui lui vaudra d'être qualifié d'homme-théâtre par Jean-Louis Barrault. La totalité de son œuvre est d'essence autobiographique —Camille Dumoulié dans son essai intitulé simplement Antonin Artaud parle d'automythographie— et est ainsi résumée par l'auteur: «Entre le réel et moi, il y a moi, et ma déformation personnelle des fantômes de la réalité».
Antonin Artaud, littéralement possédé par son état de fureur permanente est celui qui aura poussé au plus haut point la logique de la subjectivité, liberté d'esprit totale garante d'une vision du monde entièrement débarrassée des conformismes, conventions et idéologies qui réduisent l'homme à être un simple rouage de l'Etat, pour retrouver l'Intuition de sa Puissance vitale. Maître de son propre monde et dieu de sa propre foi, cette âme écorchée vive plutôt que simplement désincarnée payera pourtant le prix fort de sa quête par neuf années d'internement en maison psychiatrique. En 1948, deux années après sa libération —mais en ces temps on libérait les Antonin Artaud des asiles d'aliénés seulement pour y enfermer les Ezra Pound et les Knut Hamsun— il allait s'éteindre, juste après une ultime vocifération contre l'homme civilisé, justement symbolisé par l'Amérique qui a cru vaincre la nature mais s'est entièrement soumis et enchaîné à la technologie. Ce qui reste aujourd'hui de «l'étendard calciné de la jeunesse » (selon Breton) est l'essentiel; ainsi pour Roger Blin, un des compagnons de ses derniers instants «je ne connais Artaud que par sa trajectoire en moi, qui n'aura pas de fin » et pour le biographe Dumoulié «le legs d'Artaud n'est ni un savoir, ni une méthode, mais une puissance de contagion qui voue le corps et l'esprit au travail d'une perpétuelle genèse».
Frédéric SCHRAMME.
Bibliographie :
Antonin Artaud :
◊ Le théâtre et son double, folio, essais, n°14.
◊ Messages révolutionnaires, folio, essais, n°20.
◊ Pour en finir avec le jugement de Dieu, document sonore.
◊ Œuvres complètes, Gallimard.
◊ Camille Dumoulié: Antonin Artaud, coll. “Les contemporains”, Seuil.00:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lettres, art dramatique, théâtre
27.06.2008
Arménie: nation martyr de l'orthodoxie

Arménie: nation martyr de l'orthodoxie
Notes d'un voyage au pays détruit par les invasions turques
Plus d'un touriste s'émerveillait jadis, en 1988, à Erivan, capitale de l'Arménie, de pouvoir aller se promener dans les montagnes du Nagorno Karabagh, une région dont le nom signifie “jardin noir” en langue turque. Aujourd'hui, ce pays merveilleux est l'endroit, sur la planète, le plus couvert de mines anti-personnel. Le Nagorno Karabagh, que les Arméniens appellent “Artzhak”, est un nouvel Etat, né de la résistance et de la guerre des partisans menée par la population arménienne contre l'invasion islamique turque venue d'Azerbaïdjan. Les Azéris, effectivement, se sont rendus maîtres du pays au moment de l'effondrement de l'Union Soviétique. Si on s'y rend en voiture en venant de la cité de Berdzor, il faut traverser un no man's land encore infesté de bandes azéries et passer entre deux colonnes frappée d'un symbole identique au “Soleil des Alpes” placé sur une épée marquée d'une croix. On se trouve alors dans le district de Shushi, une ville accrochée à une montagne escarpée, où Sergey Tsaturian reçoit les visiteurs. Il est le commandant de la Garde Nationale. Il est l'un des sept frères de la première famille qui, guidée par le patriarche Grigory Shendyan, âgé de 98 ans, a pris les armes contre les envahisseurs. Avec grande fierté, il nous montre une église dont on achève la construction: les Azéris d'ethnie turque l'avaient incendiée puis faite sauter à la dynamite, il y a trois ans.
Aujourd'hui, un jeune prêtre orthodoxe à longue barbe enseigne le catéchisme à de jeunes garçons, à l'air libre, alors qu'il pleut. Il me dit: «Nous ne sommes pas encore en mesure de reconstruire l'école primaire et l'école moyenne qui ont été détruites à coups de canon, sous prétexte qu'elles n'étaient pas des “écoles coraniques”». D'une autre petite chapelle de Shushi, il ne reste plus rien d'autre que les fondements; des destructions similaires ont frappé Berdadzor, Kanatckala, Zarisli, Kanintak; avant de se retirer les Azéris d'ethnie turque ont systématiquement détruit les églises, les écoles et les fours à pain. A Stephanakert, capitale de la nouvelle république d'Artzhak, de nombreuses églises ont également été frappées et fortement endommagées par des missiles ou des obus, mais le Musée de la Tradition tient encore debout, malgré les attaques au missile, au beau milieu de maisons disloquées.
La directrice de ce musée, Mme Mélanie Balayan, me raconte que les familles et les enseignants y emmenaient les enfants et les élèves pour visiter cet écrin de la mémoire arménienne, même sous une pluie d'obus. Les Arméniens de cette région n'ont plus connu la liberté depuis longtemps: domination turque, 70 années de communisme après l'arrivée des bolcheviques, puis, récemment, l'arrivée des Azéris d'ethnie turque. Pire: l'ONU, sous la double pression de la Turquie et de l'Azerbaïdjan, n'a pas reconnu le nouvel Etat, alors que des élections démocratiques y ont été tenues, qui ont porté au pouvoir des gouvernements sociaux-démocrates ou libéraux.
Dans le district d'Askeran, seul un monastère isolé dans la montagne a échappé à la furie destructrice. La plupart des villages ou des hameaux n'ont plus que des églises ou des écoles de fortune, installées dans des maisons d'habitation ou dans des vestiges d'anciennes forteresses russes. La ville morte d'Aghdam, dans le no man's land situé entre la frontière incertaine de l'Artzhak et l'Etat islamique d'Azerbaïdjan, est le véritable monument funéraire de l'“heureuse coexistence” entre orthodoxes et musulmans. Là-bas, tout est miné et les grenades en chapelets de couleur jaune, très semblables à celles que l'OTAN a utilisé contre les Serbes, maculent le vert des champs qui furent jadis fertiles. Les carcasses calcinées des chars de combat émergent des cratères creusés par les obus. Quelqu'un a apporté des fleurs pour les placer sous une petite croix blanche dessinée sur le flanc d'un T-34 détruit. Un calcul approximatif nous permet de dire qu'environ 300 églises et écoles orthodoxes arméniennes ont été détruites par les Turco-Azéris entre 1989 et 1997 au Nagorno Karabagh et dans le Nakhitchevan.
Les invasions successives des Turco-Azeris
Epilogue: dans la vallée du fleuve Araxe, sur la frontière turco-iranienne, en 1999, je rencontre un colonel, qui ressemble à l'un de ces Immortels de Cyrus II le Grand. Il me fait visiter l'ancien monastère de la Kelissa Darré Sham, c'est-à-dire l'église de Saint-Bartolomée, arrivé dans la région en l'an 62. Elle a été détruite à plusieurs reprises par les invasions successives des Turco-Azéris, depuis le 16ième siècle jusque dans les années 70. Aujourd'hui, le complexe monastique est sous la protection de l'UNESCO et le ministère des monuments iranien est en train de le restaurer. Mais le panorama sur la vallée qui s'étend au-delà de la frontière azérie et du chemin de fer me rappelle le passé, aux blessures toujours béantes: des milliers et des milliers de katchar arméniennes, c'est-à-dire de croix rustiques taillées dans la pierre, révèlent des tombes chrétiennes orthodoxes, les tombes de ceux qui ont dû sans cesse fuir les persécutions déchaînées par le Sultan rouge, le génocide scientifiquement planifié par le gouvernement des Jeunes Turcs et, très récemment, les incursions des Azéris. Une seule chose a changé, ce ne sont plus des cimeterres ou des fusils que manient génocideurs ou envahisseurs, mais des chars d'assaut et des lance-roquettes munis de viseurs laser. La civilisation moderne…
Archimede BONTEMPI.
(article paru dans La Padania, le 26 octobre 2000; http://www.lapadania.com ).
00:10 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géopolitique, arménie, génocide, turquie, caucase
26.06.2008
Entretien avec Jean Dutourd

Entretien avec Jean Dutourd,
Membre de l'Académie française
Membre de l'Académie française, Officier de la Légion d'honneur, Commandeur de l'ordre national du mérite, Officier des Arts et Lettres, Jean Dutourd est redouté pour ses propos anticonformistes, et, généralement, admiré pour sa liberté de ton. Il a bien voulu nous accorder un entretien dans lequel il se livre en partie, cela à l'occasion de la parution de ses mémoires.
Q.: Aujourd'hui, quelle est la situation de la culture française ?
JD: Comme toujours en péril. Un peu moins qu'il y a cent ans, quand même.
Q.: Quels sont les principaux périls que rencontre notre culture ?
JD: Les mêmes que rencontre toute culture: la paresse intellectuelle, laquelle marche du même pas que l'indifférence pour la patrie.
Q.: Et l'américanisation, dans tout cela ?
JD: L'Europe se renie depuis trente ou quarante ans. On a le sentiment que toute son ambition est de devenir une colonie américaine, avec ce que cela signifie de docilité politique, d'adoration idiote, de mimétisme. Le comble du chic en Europe est de copier servilement la métropole, c'est-à-dire New York. Lorsque la France cessera de se conduire comme une colonie, jusqu'à parler petit-nègre, elle redeviendra ce qu'elle était naguère.
Q.: C'est-à-dire ?
JD: Le contraire de ce qu'elle est aujourd'hui. Qu'elle rêve d'imaginer qu'elle sera de nouveau gaie et insouciante, comme en 1860 ou 1913!
Q.: Avec l'Europe que l'on nous prépare, pensez-vous que la France puisse disparaître ?
JD: Je crois que la France a été, au cours de son histoire exposée à des périls ou des tentations pires. Ce n'est pas "croire au miracle" que de croire à la persévérance du génie français, lequel, en mille ans, a démontré plusieurs fois qu'il était insubmersible.
Q.: Avez-vous l'impression que les Français veulent le rester ?
JD: Pour le moment, non, mais, il faut se garder de confondre la France et les Français. Ceux-ci sont une peuplade changeante, tantôt sublime, tantôt abjecte... La France est une œuvre d'art dont l'accomplissement a pris mille ans. Les Français changent de génération en génération, mais Notre-Dame ne bouge pas, ni le Louvre, ni même la Tour Eiffel.
Q.: On a pourtant l'impression que certains politiques veulent que la France disparaisse au sein de l'Europe...
JD: On a surtout l'impression que les hommes politiques sont épouvantés par l'idée de prendre des responsabilités, de s'engager dans des voies irréversibles, de regarder le destin en face, et, lorsqu'il le faut, s'opposer a lui. L'Europe est un excellent alibi pour ces gens-là. Elle leur donne le pouvoir sans les obligations du pouvoir. Comme disait Péguy des politiciens de son temps :"lls ne veulent pas se salir les mains, mais ils n'ont pas de mains".
Q.: A quand remonte le fait que nos dirigeants politiques refusent les responsabilités, qui pourtant leur incombent ?
JD: Je crois que cela remonte à l'entre-deux guerres? La France était fatiguée de la guerre de 14 —et il y avait lieu de l'être. Elle en était sortie exsangue. A ce moment-là nos politiques ont étés atteints d'une espèce de crise de volonté. Toutefois, à cette époque, les vieilles armatures existaient encore et on ne voyait pas les âmes nues (ou le manque d'âmes). Tout s'est effondré en 1940.
Q.: Pensez-vous que les imbéciles soient nuisibles ?
JD: La terre est peuplée d'une infinité d'imbéciles, lesquels choisissent dans leur sein quelques-uns d'entre eux pour les conduire, ce qui explique la plupart des tragédies ou "drames nationaux" dont l'histoire des démocraties est jalonnée. Au principe de ces drames, on trouve à peu près infailliblement la bêtise, c'est-à-dire les vues courtes des dirigeants, leur absence d'imagination et de prévoyance, leur défaut d'audace allant jusqu'à la pusillanimité, leurs chimères puériles, toute chose qui ne déplaise pas au peuple souverain...
Q.: C'est plutôt tragique, ce que vous nous dites là...
JD: Lorsque la tragédie s'abat sur la nation, elle n'apporte pas avec elle que de la désolation et des souffrances, mais aussi une espèce de contentement mystérieux. La tragédie est la justification de la bêtise, sa sublimation; elle la sanctifie, elle la transforme en légende...
Q.: Etes-vous d'accord avec Maurras, lorsqu'il affirme que "vivre, c'est réagir" ?
JD: Bien sûr, mais cette pensée n'est pas une des plus originales de Maurras...
Q.: Vous gardez donc espoir ?
JD: Forcément, je ne peux pas faire autrement, je suis homme de lettres. Alors, j'ai besoin qu'il existe toujours des Français afin qu'on lise mes livres après que je sois mort.
Q.: N'avez-vous pas l'impression que votre discours soit "ringard" ?
JD: Léautaud avait une phrase magnifique, que je me suis empressé d'adopter dès que je l'ai découverte: "On dit que je suis un homme d'un autre âge, tant mieux, c'est plus chic". Dans la France actuelle, qui mange du pain industriel et du poulet à la dioxine, qui baragouine un sabir vaguement américain, qui ne connaît plus rien de son passé et de ses grands écrivains, qui est pleine de voleurs et d'assassins, je crois qu'il est essentiel d'être ringard, attardé, vieille lune, bref, disciple de Mallarmé et de Flaubert.
Q.: Quel est le message que vous souhaitez donner aux jeunes ?
JD: J'attendrai qu'ils aient un peu vieilli et lu quelques bouquins avant de le leur transmettre.
Q.: Vous étes toujours monarchiste ?
JD: Plus que jamais. C'est le seul régime commode que les hommes aient jamais trouvé.
(propos recueillis par © Xavier Cheneseau).
L'invité en quelques dates:
1944-1947 - Il est administrateur adjoint de Libération.
1947-1950 - Jean Dutourd est directeur de deux programmes de la BBC à Londres.
1957-1959 - Il est Président du syndicat des écrivains français.
1950-1966 - Il est conseiller littéraire aux Editions Gallimard.
1963-1970 - Jean Dutourd est critique dramatique de France-soir.
1978 - Jean Dutourd est élu à l'Académie française.
L'invité en quelques livres:
1946 - Le complexe de César (Prix Stendhal)
1948 - Le déjeuner du Lundi
1949 - L'Arbre, Une tête de chien (Prix Courteline)
1950 - Le petit Don Juan
1952 - Au bon beurre (Prix Interallié)
1955 - Doucin
1956 - Les taxis de la Marne
1958 - Le fond et la forme
1959 - Les dupes, L'Ame sensible
1961 - Le fond et la forme (tome II), Rivarol
1963 - Les horreurs de l'amour
1964 - Le demi-Solde, La fin des peaux-rouges
1965 - Le fond et la forme (tome lll)
1967 - Pluche ou l'Amour de l'art, Petit journal
1971 - Le paradoxe du critique, Le crépuscule des loups
1972 - Le printemps de la vie
1973 - Carnet d'un émigré
1975 - 2024
1977 - Cinq ans chez les sauvages
1977 - Mascareigne
1978 - Les matinées de Chaillot
1978 - Les choses comme elles sont
1980 - Le bonheur et autres idées, Mémoire de Mary Watson
1982 - De la France considérée comme une maladie
1983 - Henri ou l'éducation nationale
1983 - Le socialisme à tête de linotte
1984 - Le septennat des vaches maigres
1985 - La gauche la plus bête du monde
1986 - Contre les dégoûts de la vie, Le spectre de la rose
1987 - Le séminaire de Bordeaux
1989 - Ça bouge dans le prêt à porter
1990 - Conversation avec le Général, Les Pensées, Loin d'Edimbourg
1991 - Portraits de femmes
1992 - Vers de circonstance
1993 - L'assassin
1996 - Le feld-maréchal von Bonaparte
1999 - Que vive le Peuple Serbe (ouvrage collectif)00:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lettres, entretiens, académie française, france
25.06.2008
Définir et dénoncer l'ethnocide

Le texte de José Javier Esparza, issu de la revue madrilène Punto y coma, traduit dans la revue Vouloir n°35-36 (janv. 1987) par R. Pete, entend ouvrir le débat en nous invitant à refuser l’intériosation de cette négation des cultures comme matrice des différences.
Définir et dénoncer l'ethnocide
Tout le monde sait ce qu'est un génocide. Personne, ou presque, ne parle d'ethnocide, mécanisme de déracinement culturel qui s'abat, de nos jours, sur la majeure partie du monde. Ses victimes : les peuples, les cultures, les spécificités ethniques. Au profit d'un monde artificiel et homogénéisé. S'engager pour la cause des peuples exige, comme acte préalable, de désigner l'ennemi. Et l'ennemi, dans cette dynamique, c'est l'ethnocide.
L'homme est être de culture. Tout autant que l’espèce humaine est une notion biologique. Sur ce plan, zoologique, tous les hommes sont égaux. Mais les hommes ne se définissent pas seulement par leur constitution biologique mais plutôt par leur appartenance d une culture. L'Homme, dépourvu d’instincts pré-programmés, comme le souligne l'éthologie d'un Konrad Lorenz ou l’anthropologie d'un Arnold Gehlen, doit construire son comportement face au milieu. Cette construction est d'ordre "culturel". De sorte que, selon Gehlen, l'homme est "un être culturel par nature".
Le monde humain : une polyphonie
La même règle prévaut pour les sociétés humaines. Les hommes se regroupent en communautés de culture. Il n'y a pas de culture universelle ni d'homme universel. Il y a des peuples avec des cultures et des hommes. Le monde humain est essentiellement polyphonique. Les cultures se constituent ainsi, pour les hommes, en moyens destinés à la création de leur environnement. Cette culture ne peut être réduite à de la "production culturelle". La culture est la configuration que prennent les coutumes, les rites, les visions-du-monde, les conceptions de la société, les notions de sacré, les manières particulières de chaque entité à comprendre la relation qu'il y a entre l'homme et le monde. Toute tentative d'homogénéiser les cultures, de les réduire à un modèle universel constitue une atteinte contre ce qui est spécifiquement humain : la diversité culturelle. L'ethnocide s'inscrit dans cette dynamique homogénéisante. En provoquant l'extinction de la diversité culturelle, l'ethnocide implique la lente disparition de la spécificité des hommes et des peuples. Il implique la mort de l'humain.
Nous assistons à l'heure actuelle à une nouvelle configuration idéologique dans le monde qui se base sur un système de valeurs uniciste. Le vieux processus de colonisation "brutal et violent" a fait place à un néo-colonialisme pacifique et mercantile qui prétend imposer partout sa vision-du-monde. Ce qui est primordial pour ce néo-colonialisme, c'est la domination psychique et culturelle des peuples vivant dans les aires de son expansion potentielle, plutôt que leur simple domination physique/politique. L'agent privilégié de ce néo-colonialisme est précisément l'ethnocide, phénomène que nous pourrions définir, en un premier stade, comme un génocide culturel, génocide de "bonne conscience", exercé "pour le bien du sauvage". Ses résultats sont tout aussi négatifs et abominables que ceux d'une extermination physique.
Ethnocentrisme et prosélytisme
Approfondir le phénomène exige que nous remontions à l'incontestable et radicale réalité du fait ethnique ainsi qu'à un fait qui lui est fréquemment inhérent: l’ethnocentrisme. Ce terme, synonyme d'auto-centrisme culturel, fut défini en 1906 par W.G. Summer comme la conception du monde lui veut que le groupe humain auquel on appartient est le centre du monde : les autres groupes étant pensés par référence à lui, Il se manifeste (principalement aux niveaux inférieurs d'une communauté) par l'éloge de ce qui lui est propre et par un mépris de ce qui lui est étranger. Ce phénomène n'est pas intrinsèquement négatif ; nous le trouvons, dans la pratique, chez tous les peuples : les Esquimaux s'appellent eux-mêmes "Inuit", c’est-à-dire les "hommes" ; les Indiens Guaranis se donnent le nom d' "Ava", signifiant également les "hommes" ; les Guayquis, celui d' "Aché", les "personnes". Il en est de même chez presque tous les peuples de souche indo-européenne. Claude Lévi-Strauss a écrit que l'ethnocentrisme est un phénomène naturel, résultat des relations directes ou indirectes entre les sociétés (1). Tous les peuples sont ethnocentristes. Ceci dit, seule la "civilisation occidentale" est ethnocidaire parce qu'elle tend au prosélytisme, variante "pacifique" de "l'hétérophobie", manifestation de la "haine de l'autre".
L'hétérophobie
Tous les peuples subissent la tentation de l'ethnocentrisme et l'on doit admettre qu'une certaine dose d'ethnocentrage est nécessaire a l'équilibre d'une communauté, car elle renforce son "auto-perception", c’est-à-dire qu'elle dignifie l'image que la communauté se fait d’elle-même. Mais lorsque cet ethnocentrage dégénère, surgissent alors des manifestations d'hétérophobie, de haine de l'autre, de haine à l'égard de tout ce qui est différent. En règle générale, se cache derrière l'hétérophobie non un complexe de supériorité mais bien plutôt un complexe d'infériorité, une insatisfaction d'ordre culturel, provoquée par la perte de cette auto-perception qu'éprouve une communauté ethnique donnée, ce qui équivaut à une déviation ou une insuffisance d'ethnocentrage. Les manifestations d'hétérophobie sont, au fond, au nombre de 2 : la répudiation et l'assimilation.
L'ethnocide par répudiation
La répudiation consiste en ceci : la relation entre 2 groupes ethniques s’interprète selon le schéma dualiste nature/culture. La "société civilisée" juge la "société sauvage" comme inférieure, comme infra-humaine, et la perçoit comme un mode d'organisation quasi animal. Dans cette logique, les cultures dites "sauvages" sont destinées à être "bonifiées", "valorisées" par le truchement de la domination. Celle-ci, bien sûr, n'exclue pas la violence physique voire l'annihilation d'une race entière (génocide) ; elle n'exclut pas non plus l'ethnocide mais, ici, celui-ci se produit comme conséquence directe de l'exercice de la domination violente, ce qui la différencie de l'autre manifestation d'hétérophobie : l'assimilation.
L'ethnocide par assimilation
L'assimilation est une manifestation altérophobique plus subtile, moins polémique et conflictuelle. Elle consiste en la négation de la différence moyennant l'assimilation à la culture même qui pratique cette stratégie. L'autre devient identique, ce qui évite de poser le problème, pourtant bien tangible, de la différence des cultures. La distance est "censurée". Il s'agit d'un ethnocide pratiqué avec "bonne conscience" et qui correspond au phénomène néo-colonialiste actuel. L'ethnocide se pratique en 2 mouvements consécutifs : a) la déculturation qui génère une hétéroculture ; b) l'assimilation effective, l'ethnocide proprement dit.
Par déculturation, nous entendons l'ensemble des contacts et interactions réciproques entre les cultures. Le terme fut lancé à la fin du XIXe siècle par divers anthropologues nord-américains et plus particulièrement par l'ethnologue J.W. Powells en 1880 dans le but de désigner "l'interpénétration des civilisations". Comme l’a expliqué Pierre Bérard (2), le phénomène survient en plusieurs étapes. En 1er lieu, la culture autochtone s'oppose à la conquérante. Ensuite, avec la prolongation du contact, l'on commence à accepter certains éléments tout en en rejetant d'autres mais le germe d'une culture syncrétique est semé. C'est lors de la 3ème phase que l'on peut parler d'hétéroculture ; ce concept, cerné par J. Poirier (3), peut s'appliquer lorsque l'ethnotype ou mentalité collective, qui constitue avec l'idiome l'un des substrats de la culture, est affecté définitivement par des interventions extérieures. Les individus, coupés de leur mémoire, leur système social "chamboulé" deviennent les agents opérationnels de l'ethnocide (finalement un auto-ethnocide). Il se produit alors une assimilation complète, la disparition définitive de la culture originelle est chose faite et l'acceptation des valeurs de l'autre est acquise. Les courroies de transmission principales de ce processus sont au nombre de 3 : la religion, l'école et l'entreprise. La déculturation consommée et l'hétéroculture installée, l’on peut parler d'ethnocide par assimilation,
L'ethnocide : mort des différences
Le concept d'ethnocide fut suggéré pour la 1ère fois en 1968 par Jean Malaurie qui avait lu le livre de G, Condominar, L’exotique est quotidien. L'ethnocide partage avec le génocide une certaine vision de l'autre mais il n'adopte pas une attitude violente ; au contraire, il adopterait plutôt une attitude "optimiste". La propension ethnocidaire raisonnerait en fait comme suit : "Les autres, d'accord, ils sont 'mauvais' mais l'on peut les 'améliorer' en les obligeant a se transformer au point de devenir identiques au modèle que nous imposons". L'ethnocide s'exécute donc "pour le bien du sauvage". Une telle, attitude s'inscrit bien dans le cadre de l'axiome de l'unité de l'humanité, dans l'idée qu'il existerait un homme universel et abstrait, dans cet hypothétique archétype d'un homme générique. Archétype qui tenterait de fonder l'unité de l’espèce sur une donnée zoologique qui réduirait la culture à un "fait naturel" : cet archétype de l’universalisme militant constitue de ce fait une régression anti-culturelle. L'ethnologie a souvent succombé à cette erreur : dans le cadre de cette discipline, on a estimé, par ex., que l'indianité n'est pas quelque chose de consubstantiel à l'indien (qui est perçu comme un "être humain de couleur") ; dépouillé de son identité (l'indianité), l’indien accédera à la "dignité d'homme" : il s’occidentalisera.
Les 3 phases de l'ethnocide
Dans le cadre socio-économique, ce processus se manifeste en 3 phases fondamentales :
- a) celle du spectacle : les peuples entrent en contact avec le modèle à imposer, ils contemplent les élites occidentales qui agissent comme vitrines, reflets du "progrès". Ces élites fonctionnent comme 1er instrument de l'ethnocide.
- b) Celle de la normalisation : on élimine les scories culturelles indigènes, en les reléguant dans des zones dites "arriérées" ou "sous-développées" que l'on a, auparavant, contribué à créer ; l'instrument de pénétration est ici l'idéologie humanitaire qui prétend lutter contre la pauvreté.
- c) la consolidation : issue des pays industrialisés, la culture dominante s'incruste totalement dans le pan-économisme ; les instruments de cet enkystement : modes de masse, idéologie du bien-être, etc.
Les conséquences de ce processus ont été mises en relief par G. Faye (4) : en même temps que les individus se dépersonnalisent pour végéter dans une existence narcissique et hyper-pragmatique, les traditions des peuples deviennent des secteurs d'un système économicisé et technicisé. Il y a souvenance mais pas de mémoire. Le passé est visité (comme un vieux musée poussiéreux) mais il n'est déjà plus habité. Un vrai peuple intériorise son passé et le transforme en modernité. Le système le transforme en ornement médiatisé et aseptique.
Matrices philosophiques de l'ethnocide
Tant l'esprit du processus d'assimilation que la légitimation de l'ethnocide reposent sur une série de préjugés bien ancrés dans l’idéologie moderne : ils s'inscrivent dans le cadre de la conception linéaire de l'histoire. En 1er lieu, nous rencontrons l'idéologème de la nature convergente de toutes les civilisations vers un système occidental. Dans cette optique, il serait possible de transférer n'importe où le développement culturel d'une population et de l'offrir à une autre parce que les cultures sont jugées simples accidents transitoires ou degrés inférieurs au encore marches d'escalier vers la civilisation unique, celle qui correspond à l'humanité abstraite, représentée aujourd'hui par le système occidental.
Cette vision téléologique est en rapport direct avec le 2nd idéologème, celui de l'unité de l'histoire, celui du sens unique de l'histoire : la civilisation serait alors un processus qui, avec l'aboutissement du développement, se muerait en état de fait ; le temps serait cumulatif et commun à tous les peuples. Bref, on enferme ainsi les peuples dans un processus abstrait et continu, dans un temps unique qui évoluerait vers le point omega du monde marchand et du bien-être de masse. Ces idéologèmes (unicité de l'histoire et convergence naturelle des civilisations) alimentent l'idéologie de l'unité de l'humanité. C'est, comme le souligne Pierre Bérard, "l'ogre philanthropique des ethnies". Résultat : l'homme occidental, prototype achevé de l'humanité unique, devient modèle planétaire.
Quand l'ethnocide engendre de graves pathologies
Ce type d'idées, que l'on tente d'inculquer aux peuples, n'est pas inoffensif. Au contraire, pareilles idées engendrent des pathologies dans l'orbite des psychologies sociale et individuelle, pathologies qui provoquent des déséquilibres sociaux. L'homme en l'intérieur duquel 2 cultures se combattent est un marginal qui ne peut plus se retrouver lui-même, qui ne sent plus les liens qui l’unissent à sa communauté d'origine, mais qui, en plus, ne sent pas se créer en lui d'autres liens qui l'uniraient au modèle culturel qu'on prétend lui imposer. Et ces liens qui, ensembles, donnent naissance à un véritable sentiment d'enracinement et d'appartenance collective, sont indispensables au bon équilibre social. Par la manipulation de ces idéologèmes déréalisants, les idéologies dominantes ont créé une authentique pathologie de la déculturation dont les symptômes ont été chiffrés par Rivers dés 1922 : érosion de la joie de vivre et thanatomanie. En 1941, Keesing observa les terribles effets déstabilisateurs de la dualité des codes axiologiques (l'original et l'imposé) chez des sujets appartenant à des ethnies soumises à un processus de déculturation. Le comportement imposé par l'idéologie occidentale est fréquemment perçu par la culture indigène comme délictueux et vice-versa. Cela donne lieu à des états d'anxiété où le patient déprécie généralement sa propre personne. Le processus de déculturation est-il irréversible ? Les peuples victimes de l'ethnocide, ou ceux qui sont en situation d'hétéroculture, ont-ils une quelconque possibilité de survivre en tant que peuples, c'est-à-dire en tant que matrices de systèmes de valeurs uniques et originales ?
La bouée de sauvetage : amorcer la contre-déculturation
Lorsque nous faisons allusion aux phases de déculturation (opposition initiale, culture syncrétique, hétéroculture et assimilation), nous avons délibérément laissé de côté une dernière et unique phase potentielle, signalée par Pierre Bérard : la contre-déculturation. Dans ce cas, la culture menacée de disparition, de façon inespérée, prétend restaurer les valeurs fondamentales qu'elle a sécrété du temps de sa pleine indépendance. Un tel phénomène, bien que difficile et complexe, peut se produire. Les mouvements des Indiens d'Amérique du sud l'illustrent parfaitement. Les phénomènes régionalistes en Europe aujourd'hui, qui ont une souche historique bien discernable comme ceux des Bretons, Flamands, Basques, etc., s'inscrivent également dans cette dynamique de contre-déculturation. Idem pour les revendications de beaucoup de pays du Tiers-Monde.
De nos jours, seule une réaction allant dans le sens d'une contre-déculturation peut freiner et corriger la dégénérescence des cultures populaires dans le monde entier et empêcher ainsi leur disparition. Le 1er obstacle à cette réaction, signe de santé, est l'idéologie universaliste et mercantile implantée à partir des structures internationales de domination techno-économique dont le pouvoir s'étend à tous les niveaux de la vie quotidienne. Il reste un espoir : que les peuples s'aperçoivent que ce système techno-économique est en réalité un géant aux pieds d'argile. Ils sauront alors que la réaction que nous souhaitons est possible et qu'elle sera efficace.
NOTES :
- 1) Anthropologie structurale (1973).
- 2) Ces cultures qu’on assassine in La cause des peuples, éd. Labyrinthe, 1982.
- 3) Identités collectives et relations interculturelles, éd. Complexe, 1978.
- 4) Les systèmes contre les peuples in La cause… (op. cit.).
00:10 Publié dans Définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ethnocide, racisme, génocide, extermination, amérindiens, anthropologie, ethnologie
24.06.2008
La partecipazione italiana alla guerra di Spagna
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