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samedi, 12 février 2022

Günter Maschke est mort - Nécrologie pour mon ami !

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2003: Günter Maschke à Francfort lors d'un colloque sur le philosohe Adorno.

Günter Maschke est mort - Nécrologie pour mon ami !

par Werner Olles

Source: https://wir-selbst.com/2022/02/12/gunter-maschke-ist-tot-nachruf-auf-einen-freund/

Il y a quelques personnes dont l'existence même donne réconfort. C'est le cas de mon cher ami Günter Maschke, qui est décédé de manière inattendue le 7 février, trois semaines seulement après son 79e anniversaire. Une semaine plus tôt, nous nous étions encore parlés au téléphone, il était de bonne humeur, travaillait à son petit livre d'anecdotes sur Carl Schmitt et se réjouissait de l'arrivée du printemps, car nous pourrions alors à nouveau manger ensemble au restaurant italien. Et puis mercredi, j'ai vu sa photo sur le blog "acta diurna" de Michael Klonovsky et j'ai lu la nouvelle de sa mort, je n'ai d'abord pas voulu y croire et je n'arrive toujours pas à y croire aujourd'hui.

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Nous nous sommes rencontrés au milieu des années 1980, alors qu'Alain de Benoist devait parler de la "Nouvelle Droite" dans une maison privée quelque part dans le Taunus. Lorsque nous sommes arrivés, il y avait là quatre ou cinq personnages que j'ai reconnus comme étant des membres du Kommunistischer Bund (KB) - avec lequel j'avais encore sympathisé dix ans auparavant -, ce qui a conduit l'organisateur, un avocat de Francfort, à annuler la rencontre. Maschke a écumé de rage et a écrit à ce monsieur une lettre amère dont la teneur était la suivante : "Si nous nous dégonflons déjà devant une telle bande d'hirsutes du KB, comment allons-nous arriver un jour au pouvoir ?". En tant qu'ancien radical de gauche, cela m'a touché au cœur, et lorsque nous nous sommes découverts de nombreux points communs, il avait par exemple appris le métier d'assureur comme moi, avait été membre du SDS, puis du SPD, mais avait renoncé au communisme après son asile sur l'île de Cuba, tandis que chez moi, quelques années plus tard, la triste réalité de la gauche, dans le propre cadre des mes fréquentations, a suffi à détruire mes utopies socialistes.

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Deux productions du plus haut intérêt de la maison "Edition Maschke".

Nous nous sommes ensuite rencontrés plus souvent, nous sommes allés manger ensemble ou allés siroter quelques breuvages au café, et il était toujours présent lors des réunions mensuelles à la "Nibelungenschänke", auxquelles participaient également Martin Mosebach, Lorenz Jäger, l'artiste de cabaret Matthias Beltz, Gerd Koenen, Claus Wolfschlag, "notre" député de l'époque au Römer (le parlement de la ville de Francfort, ndt) Wolfgang Hübner, Eckhard Henscheid, Götz Kubitschek et Ellen Kositza. Cela s'est encore intensifié après le décès de sa chère Sigrid il y a six ans, dont il s'est occupé avec dévouement jusqu'à la fin. C'est alors que s'est révélée une facette que beaucoup ne soupçonnaient pas chez un homme qui, en tant que professeur invité à l'Académie de la marine de guerre de La Punta au Pérou, enseignait à ses élèves officiers la théorie de la lutte contre les partisans de son propre maître Carl Schmitt et qui avait lui-même participé à deux campagnes contre les terroristes du Sentier lumineux ("Sendero Luminoso"). De ces campagnes, il nous est parvenu une anecdote savoureuse qui mérite d'être retenue : Lors d'une fusillade à Ayacucho, l'armée fut bombardée de grenades de mortier par le Sendero, et alors que la place du marché de la petite ville était jonchée de débris et de cadavres, Maschke découvrit dans la vitrine d'une librairie, curieusement restée à peu près intacte - le libraire s'était sagement éclipsé - un livre de son ennemi préféré Jürgen Habermas "Théorie de la communication sans domination". Ses camarades ne furent pas étonnés de le voir ensuite éclater de rire malgré le carnage qui l'entourait. Dans son magnifique livre "La parole armée", il décrit d'ailleurs dans un essai du même nom l'ascension du "Sendero", une lecture qui coupe le souffle.

Günter Maschke est né le 15 janvier 1943 à Erfurt. Son père biologique étant mort pendant les dernières années de la guerre, il a été adopté par un monsieur Maschke, un fabricant de tricots de la classe moyenne. Son père adoptif, un Stresemannien politique qu'il aimait beaucoup, déménagea avec sa famille et son entreprise à Trèves à la fin de la guerre. C'est là que le jeune Günter grandit dans une Allemagne d'après-guerre marquée par la France, obtint son certificat d'études secondaires (Mittlere Reife), puis son baccalauréat (Begabtenabit) des années plus tard dans le Bade-Wurtemberg, et adhéra aussitôt à l'Union allemande pour la paix (Deutsche Friedensunion, DFU), une organisation de façade du KPD interdit, financée par la RDA, ce qui fit sensation dans la ville catholique de Trèves et provoqua des tumultes et lui valu des insultes, ce qui lui plut beaucoup. Il était logique qu'il rejoigne également le KPD illégal peu de temps après.

Avec Rudi Dutschke, Frank Böckelmann, Herbert Nagel et Dieter Kunzelmann, il était actif dans la "Subversive Aktion", puis plus tard dans le SDS. Il a déserté l'armée allemande, mais pas pour des raisons pacifistes, s'est réfugié en Autriche où il fut connu sous le nom de "Dutschke de Vienne". Lorsque la police a voulu l'expulser vers l'Allemagne, l'ambassadeur cubain lui a offert l'asile. Pendant les deux années qu'il passa sur l'île à sucre, Maschke découvrit le côté obscur du communisme, une économie moribonde, la faim et une répression excessive, le système des mouchards, la mentalité habituelle de l'Amérique latine qui consiste à ne rien faire, et le "petit protégé" de Castro devint avec le temps un opposant grâce à son amitié avec le dissident et poète Heberto Padilla. Lorsque le régime l'accusa de "conspiration", même le Lider Maximo - qu'il vénérait malgré tout parce que Castro avait tenu tête au principal ennemi de l'Amérique latine, les États-Unis - ne put plus le protéger : la police militaire cubaine est venue le chercher, a glissé un bon cigare dans la poche de sa chemise à l'aéroport et l'a mis dans l'avion. En Allemagne, un an de prison l'attendait à Landsberg. Pendant cette période, qu'il ne regretta jamais, il mit sur pied la bibliothèque de la prison et fit ce qu'il aimait le plus : lire.

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En haut, Maschke à son retour de Cuba. En bas, Maschke attend son procès qui le conduira à purger treize mois de prison à Landsberg en Bavière.

Il serait trop long d'énumérer toutes les étapes de sa vie aventureuse. Jusqu'à la mort de Carl Schmitt en 1985, il a travaillé comme pigiste permanent pour la FAZ. Sa nécrologie de Schmitt, qui venait de mourir, incita Dolf Sternberger à écrire un contre-article et Maschke à démissionner de son poste à la FAZ. Maschke fonda sa propre maison d'édition, "Edition Maschke", donna des conférences, surtout à l'étranger, en Espagne, en France, en Colombie, écrivit de magnifiques essais, commenta et traduisit les œuvres de Juan Donoso Cortés - il suffit de lire son essai "La dictature légale du général Narváez et Donoso Cortés (1847/51)" - et devint à Francfort-sur-le-Main le point focal où convergeaient de jeunes intellectuels de droite, surtout des admirateurs étrangers de Schmitt, auxquels il offrait en quelque sorte des cours privés. Il donna d'innombrables interviews sur Carl Schmitt, le droit international, la constitution de la République fédérale d'Allemagne qui n'existe toujours pas - sa première interview dans le JF "Die Verfassung ist unser Gefängnis" (la constitution est notre prison) est légendaire - et cultiva son existence d'érudit privé, traité avec un soin relatif, même par la très controversée plateforme Wikipedia.

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En principe, tout ce qu'il a couché sur le papier mérite d'être lu, mais surtout Das bewaffnete Wort (La parole armée) avec les essais "Sterbender Konservativismus und Wiedergeburt der Nation" (Conservatisme mourant et renaissance de la nation), dans lequel il recommandait aux conservateurs de s'abolir en tant que tels pour renaître en tant que nationaux-révolutionnaires, "Die Verschwörung der Flakhelfer" (La conspiration des aides de camp), qu'il faut avoir lu pour comprendre un tant soit peu le rôle étrange et l'image de soi de la République fédérale et "Die schöne Geste des Untergangs" sur l'écrivain fasciste et décadent Pierre Drieu la Rochelle, un essai que - on a peine à le croire - la FAZ osait encore publier en 1980. Si vous souhaitez également connaître des informations personnelles sur lui ou ce qu'il pense de la soi-disant "nouvelle droite", vous pouvez vous reporter au livre d'entretiens de 200 pages intitulé Verräter schlafen nicht (Les traîtres ne dorment pas). Celui qui veut savoir pourquoi il a mis fin à sa carrière à la FAZ cinq ans plus tard, malgré l'intercession de Joachim Fest, lira Der Tod des Carl Schmitt et la partie qu'il contient "Sankt Jürgen und der triumphierende Drache - Anläßlich Habermas' neueste Angriff auf Carl Schmitt". Il comprendra alors pourquoi - comme aimait à le dire Maschkino - cela ne vaut pas la peine de se pencher sur les théories de Habermas qui, selon les mots de Maschke, "sont réfutées tous les soirs aux informations". Et ce, bien que ce dernier l'ait tout de même qualifié de "seul véritable renégat du mouvement soixante-huitard". C'est pourquoi Maschke réitère : "Que sont cent pages de Habermas face à une page de Hobbes ou de Gehlen ?"

"Pour Werner Olles -in hoffnungsschwacher, doch heiterer Verbundenheit", c'est en ces termes qu'il m'a dédicacé le dernier livre cité, "Das bewaffnete Wort", avec la dédicace "Die Garde stirbt, aber sie ergibt sich nicht! " Maintenant, il est parti, notre esprit le plus brillant, le plus intelligent et en même temps le plus attachant, mais nous ne nous rendrons pas tant que nous serons en vie. Mais en même temps, sa mort marque la fin d'une époque, non seulement pour moi et tous ses amis personnels, mais aussi pour toute la Nouvelle Droite intellectuelle, dont il a toujours accompagné l'action avec un intérêt vigilant et une solidarité critique.

Maschkino, mon cher et fidèle ami, tu me manques, tu nous manques à tous, et tu me manques déjà, ton humour si merveilleusement particulier, ton rire tonitruant, ta noblesse et ta jovialité, l'absence totale de prétention - même pour le mendiant assis avec son gobelet en carton devant Rewe, tu avais quelques mots aimables et surtout toujours quelques euros sous la main - ah, je ne sais pas par où commencer ni par où m'arrêter. Si tu ne te sentais pas très bien, ce qui était dû au "Général Zucker" (= le diabète, ndt), il t'arrivait d'être un peu rude et de me crier que mes articles n'étaient pas non plus "si géniaux" et que je devais "modérer" mes "accès de colère" et de "haine" dans mon "discernement", pour me serrer dans tes bras quelques minutes plus tard. Il reste les souvenirs de nos repas communs chez Pino et chez Apulia, de nos discussions et de nos promenades à Rödelheim, où tu rencontrais une connaissance tous les dix mètres, de l'admiration dont tu jouissais en tant que "le Professore" chez nos deux Italiens préférés, alors que j'étais "le Teemann" (Monsieur-le-thé), car je ne buvais jamais que du thé vert.

À la question "Croyez-vous en Dieu ?", tu as répondu un jour dans une interview : "Pas toujours, mais souvent !" Pour un agnostique confirmé, qui était protestant dans sa jeunesse, qui a qualifié le Vatican II de l'Église catholique de "suicide", c'est beaucoup. Lors d'une conversation sur Dieu que nous avons eue un jour après un bon repas méditerranéen, tu as insisté sur le fait que tu irais plutôt en enfer. Je n'étais pas d'accord et finalement, je n'ai rien trouvé d'autre à dire que "d'accord, mais alors je viendrai te voir de temps en temps". Tu as eu une crise de rire et tu as immédiatement parlé de mon projet à tous les invités avec enthousiasme. Ce genre d'expérience reste à jamais gravé dans ma mémoire.

Mon bon Mashkino, je te remercie pour ta fidèle amitié et pour les moments uniques que nous avons passés ensemble et que je n'oublierai jamais. Un jour viendra où nous nous reverrons, peu importe où, mais je pense que ce sera plutôt là-haut. D'ici là, je suis avec toi en pensée !

Ton ami Werner Olles.

19:44 Publié dans Hommages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : günter maschke, hommage, werner olles, allemagne, carl schmitt | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 11 février 2022

Günter Maschke (1943 - 2022): hommages de ses amis !

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Sur cette photo, voir note.

Günter Maschke (1943 - 2022): hommages de ses amis !

Témoignages de Peter Weiss, Michael Klonovsky, Martin Mosebach, Thor von Waldstein, Frank Böckelmann

Günter Maschke, né en 1943 à Erfurt, a grandi à Trèves. Il a été l'un des protagonistes de la révolte étudiante allemande des années 1960, principalement à Vienne, où il a organisé l'opposition extraparlementaire à partir de 1967. En 1967-69, il a obtenu l'asile politique à Cuba, puis a été arrêté et expulsé pour activité contre-révolutionnaire en raison de son parti pris pour Heberto Padilla.

Depuis, cet érudit sans chaire a travaillé pendant de longues années pour la rubrique "Feuilleton" du Frankfurter Allgemeine Zeitung, en tant qu'écrivain indépendant, essayiste et traducteur. Maschke, qui a "détourné sa libido de Fidel Castro vers Carl Schmitt", le "seul renégat de la génération 68" (Jürgen Habermas), est un écrivain brillant et est toujours resté attaché à la relation entre le mot et l'acte révolutionnaire ou contre-révolutionnaire. Outre Carl Schmitt, il s'intéressait particulièrement à Leo Kofler, Ernst Bloch, Donoso Cortés et Joseph de Maistre et a largement contribué au programme de la maison d'édition Karolinger.

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Peter Weiss, à droite, avec le spécialiste suisse des questions militaires, Jean-Jacques Langendorf.

Peter Weiß, KAROLINGER Verlag

Nous nous étions rencontrés en 1982. Le contact avec Jean-Jacques et Cornelia Langendorf à la Foire du livre de Francfort a été rapidement suivi d'une visite à Vienne, en compagnie de son épouse Sigrid, où nous avons jeté les bases d'une longue amitié en discutant et en buvant abondamment. Il fut bientôt très impliqué dans la maison d'édition, dont il devint un associé au sens immatériel du terme. Avec Langendorf, il fonda la "Bibliothèque de la réaction", où il édita entre autres de Maistre, Donoso Cortés, Romieu, Constantin Frantz, Lasaulx, traduisit avec le soutien de Martin Mosebach les Escolios Sucesivos de Gómez Dávila et publia ses propres livres Der Tod des Carl Schmitt et Das bewaffnete Wort. Il nous convenait et convenait à la maison d'édition, dans laquelle l'intérêt personnel a toujours prévalu sur les perspectives du marché, ce qui se reflète également dans notre développement économique.

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La fierté de Maschke venait aussi de sa sensibilité, qui lui faisait parfois monter les larmes aux yeux : "On utilise volontiers mes travaux, mais on ne les cite jamais". Il a sacrifié deux fois sa carrière économique à Carl Schmitt : lorsqu'il a publié l'essai de Schmitt sur le Léviathan dans sa propre maison, Edition Maschke, et lorsqu'il rédigea sa nécrologie de Schmitt dans le F.A.Z., où il était un collaborateur libre mais permanent. Quelque temps plus tard, sur notre stand à la foire du livre, l'éditeur Joachim Fest lui avait demandé de collaborer à nouveau au journal. Maschke lui a répondu sèchement : "Je n'y pense pas". Il pouvait aussi être assez drôle. Il avait parfois des relations un peu tendues avec Marcel Reich-Ranicky. Lorsque celui-ci lui reprocha un jour de dire du mal de lui, Maschke répliqua : "Oui, mais seulement dans votre dos !"

Un éminent savant, un caractère difficile et noble, mon bon ami. Fiducit !

Si, moi !

Michael Klonovsky

Günter Maschke a dit un jour de son père adoptif et nourricier, qu'il vénérait beaucoup, qu'il faisait preuve d'un désintérêt quasi monstrueux pour les opinions des autres. Quelle merveilleuse et rare qualité. Elle s'est transmise à son fils, qui était un solitaire, un esprit libre, génial, brillant, d'une méchanceté parfois divine - "Pourquoi ne pas livrer des armes dans des régions en crise ? C'est là qu'on en a besoin !" - et toujours divertissant. A l'époque de la soi-disant décision à prendre popur savoir quelle allait être la capitale (de la RFA réunifiée, ndt), Maschke s'est retrouvé dans un sondage de rue organisé par quelque chaîne de télévision, et les reporters lui ont demandé s'il souhaitait Berlin ou Bonn comme capitale allemande.
"Je suis pour Vienne !", déclara Maschke.
Personne ne parle de Vienne, lui répondit-on.
"Si, moi !"

Ce "Si, moi !" est devenu pour moi une tournure répétée en permanence, un runnig gag, une confession en deux mots.

Je me la rappellerai toute ma vie.

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MASCHKINO

Martin Mosebach

Cet ennemi juré de la démocratie était l'homme le plus démocratique que j'aie jamais vu - cela impliquait de considérer tous ceux qu'il rencontrait comme des égaux dont la conscience devait absolument être guidée vers la vérité - la vestibulaire serbe de la bibliothèque universitaire , avec laquelle il réorganisait les Balkans, ou le chauffeur de taxi afghan qu'il informait sur le "Great game" des années 1900, la femme de ménage indienne à qui il baisait la main. Lorsque l'on se promenait avec lui dans la ville ou que l'on s'asseyait dans un café, on pouvait imaginer l'action de Socrate : comme le philosophe, il abordait simplement toutes sortes de personnes et les engageait dans une conversation. Lui qui avait appris très précisément, en théorie et en pratique, ce qu'est la "tolérance répressive", croyait profondément à la liberté de la discussion générale et ne comprenait jamais qu'il en soit exclu. En même temps, son tempérament impétueux pouvait aussi conquérir des ennemis - ennemi était d'ailleurs un titre honorifique à ses yeux - mon beau-frère danois, social-démocrate fidèle à la ligne, a déclaré après une soirée avec Maschke : "Je n'ai jamais vu un homme avec des opinions aussi terribles qui m'ait été aussi exceptionnellement sympathique".

Il a été un stimulateur et un rassembleur ; je lui dois le lien avec la maison d'édition Karolinger qui m'a conduit à découvrir Gómez Dávila et a encouragé la publication de mes essais liturgiques - les deux impulsions maschkiennes ont eu la plus grande influence sur ma vie. J'ai vu le bohémien effréné se transformer, après son mariage, en un travailleur universitaire acharné, creusant des dizaines de milliers de pages - ses éditions de Donoso Cortès et de Carl Schmitt, abondamment annotées, lui auraient ouvert la voie de l'université, lui l'érudit sans chaire se tenant à une large distance de sécurité du monde académique, ce qui n'était évidemment pas envisageable : "J'aurais dû prêter serment à la Constitution !". Face à la figure paternelle de Carl Schmitt, il préservait une totale liberté : "Il n'était pas à la hauteur de son génie" et "Après avoir lu chaque ligne de Schmitt, je ne pourrais plus dire, avec la meilleure volonté du monde, ce que cet homme pensait", tel était son résumé dans les dernières années. Vers la fin de sa vie, il est devenu d'une douceur et d'une souplesse suspectes et s'est réconcilié avec de nombreux ennemis - c'était façon d'exprimer de la piété. Je ne reverrai plus jamais quelqu'un comme lui.

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GÜNTER MASCHKE

Thor von Waldstein

Günter Maschke était un esprit libre. Il se distinguait par tout ce qui manque le plus à l'intellectualisme réellement existant et au climat "spirituel" que cet intellectualisme a préparé durant la deuxième République allemande : l'indépendance intérieure, la sagesse, le sens de la réalité, le courage et la capacité de penser jusqu'au bout des choses, même lorsque le juste milieu dominant se sent obligé s'affaisser les zygomatiques ou même lorsque des "applaudissements du mauvais côté (du spectre politique, ndt)" menacent. Il n'a pas seulement méprisé les beati possidentes du status quo, qui aiment prendre un bain tiède d'atlantisme et qui adorent les rapports de force déterminés par l'étranger dans la Grande Allemagne de l'Ouest, il les a sincèrement détestés. Oui, il pouvait haïr comme seul est capable de le faire celui qui n'a pas encore éteint dans son cœur l'amour d'une autre Allemagne, une Allemagne de Hölderlin couronnée de fleurs, avec des enfants qui rient et sans les ravages de la rééducation. Derrière la façade de son grandiose esprit de publiciste, le connaisseur de la nature humaine pouvait découvrir le visage d'un homme qui souffrait comme un chien des tristes conditions de sa patrie, mais aussi, plus globalement, de la "machine à broyer et à émietter le monde moderne" (Maschke dixit).

Si les poètes sont, comme l'a dit Gottfried Benn, admiré par Maschke, dans son éloge funèbre de Klabund, "les larmes de la nation", alors Günter Maschke était un écrivain qui a su, comme peu d'autres, mettre le doigt sur la confusion politique déplorable qui règne chez les Allemands. Si les Allemands devaient tout de même trouver la force de mettre fin à leurs vacances hors de l'histoire pour réapparaître en tant que pion indépendant sur l'échiquier de la politique, ils ne pourront pas se passer du bagage intellectuel marqué par la personnalité de Maschke.

Pour ma part, je perds avec Günter Maschke un ami attachant, au charme duquel il était difficile de résister lors de ses conversations au long cours à travers l'histoire intellectuelle européenne. Pas un seul nuage n'est venu assombrir notre amitié de plus de 36 ans, marquée par une confiance mutuelle. Marcel Proust dit que tous les paradis sont des paradis perdus, et pourtant la mort de Günter Maschke ne m'ôtera pas le souvenir des rayons de soleil de son amitié. Je n'oublierai pas la finesse de son caractère et la noblesse de son attitude. Continuer à travailler dans son esprit pour l'avenir de notre patrie européenne meurtrie reste pour moi un devoir.

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À LA MORT DE GÜNTER MASCHKE

Frank Böckelmann, TUMULT

Lorsque j'ai appris il y a quelques heures que l'ami Maschke était décédé, j'en ai été abasourdi - au sens littéral du terme. Car Maschkino - c'est le nom qu'il signait dans ses lettres - avait l'habitude d'annoncer depuis longtemps son effondrement prochain et souvent aussi la fin de sa vie, régulièrement dans des conversations et des messages après la mort de sa femme Sigrid en 2014. J'étais donc habitué à ce qu'il ne meure pas finalement. Ces derniers temps, il y avait même de plus en plus d'appels à l'aide ("Sinon, je vais TRÈS mal - sur plusieurs fronts, et tu devrais être un peu plus gentil avec moi"), ainsi que des expressions de confiance lors de la rédaction de son livre sur Carl Schmitt. Et maintenant, il serait vraiment mort ?

Il n'y a aucun doute à ce sujet, même si cela me semble irréel. Günter Maschke a passé sa vie dans l'enthousiasme et le désespoir créatifs et intellectuels. Il n'avait aucune distance par rapport à ceux qui croisaient son chemin et aux objets de sa passion - Carl Schmitt, le droit international, le droit de la guerre comme droit de l'homme, la "Constitution que nous n'avons pas", la misère allemande universelle, le monde hispano-américain. C'est pourquoi il était aimé, même par ses adversaires, du moins, je le suppose. Il partageait avec enthousiasme mon point de vue selon lequel le terme "conservateur" était devenu sans objet, donc insignifiant. Pour caractériser la situation, il ne reculait devant aucune condamnation, pour mettre en avant ses propres mérites dans la querelle des thèses, devant aucune auto-humiliation et auto-glorification. C'est pourquoi c'était une torture - pardon, Maschkino! - d'être exposé à tes monologues. Et pourtant, tu les évoquais sans cesse. Malheur à celui qui, en ta présence, laissait briller une lueur d'espoir stratégique dans l'évaluation des rapports de force politiques ! Il était impitoyablement taxé d'inconscience et de soumission.

C'est ainsi que le cercle de Maschke à Francfort accueillait de préférence les oiseaux de mauvais augure. Dans son appartement de Rödelheim, on assistait régulièrement - par exemple les jours où se déroulait la foire du livre - à un concours de surenchère de la part de ceux qui étaient, avec ardeur, des désespérés. Ce penchant pour la rigueur a toujours eu une note existentielle chez Maschke. J'ai fait sa connaissance en 1964 lors d'un méfait de notre action subversive à l'occasion du congrès catholique allemand à Stuttgart (et par son intermédiaire, j'ai connu la famille Ensslin). La nuit, en marchant à côté de moi sur le lieu du délit, il ne discutait pas du tout de méthodes, mais me demandait des titres de livres - si je connaissais tel ou tel auteur et ce que je pensais de ses théories. La suite est connue et sera désormais racontée à nouveau chez les amis et les ennemis : Tübingen, Ernst Bloch, sa désertion de l'armée, Vienne, Cuba, Heberto Padilla, la prison, l'abandon de la gauche, Carl Schmitt, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, "Die Verschwörung der Flakhelfer" et autres farces grandioses où il expulsait les esprits du temps (toutes ont été publiées chez KAROLINGER), les retraites éditoriales, les histoires de femmes tragiques, l'activité de professeur à l'école navale péruvienne (avec le pistolet à la ceinture), alliance avec d'autres grands dans l'Olympe de Carl Schmitt et combat final contre les caprices du diabète ("Général Zucker").

Ce que je voulais dire : Machkino, tu es toujours resté un enfant qui a fait preuve d'intrépidité intellectuelle et politique pour conquérir l'affection qui te revenait. Tu ne connaissais que deux sujets : la grande situation et toi-même. Tu étais insupportable dans tout ce que tu faisais. Pour résister au désespoir, il n'y avait pour toi que la voie de la connaissance sans compromis. Je t'aime.     

MASCHKE

Lorenz Jäger, FAZ

Que n'a-t-il pas été : déserteur et théoricien de la guerre, d'abord à gauche puis à droite, le tout avec des élans assez violents ; athlétique (il avait joué au football) et en même temps intellectuel d'une subtilité extrême. Pour un homme de droite, ses diatribes contre les "chers Allemands" étaient difficilement supportables, pour un homme de gauche, son sarcasme envers toutes les utopies.  Peut-être que ce qui frappait d'abord chez lui, même les étrangers, c'était sa stature. Dans les deux sens du terme : de grande taille ; quand il le voulait, sa voix pouvait être tonitruante. Impressionnante aussi sa stature intellectuelle et, finalement, personnelle : celle d'un homme de lettres qui, dans les années 1970, a lancé des réimpressions de classiques oubliés de la gauche non communiste, qui, à l'époque, a développé dans ce journal (= FAZ) l'histoire des idées politiques au plus haut niveau et à qui l'on doit plus tard d'excellentes éditions de penseurs réactionnaires : Carl Schmitt et Donoso Cortés. Sa nécrologie de Carl Schmitt, à laquelle Dolf Sternberger s'était violemment opposé, a brisé sa carrière dans notre journal.

Günter Maschke est né le 15 janvier 1943, le mois de Stalingrad. Adopté, il grandit à Trèves, dans la zone d'occupation française. Toute sa vie, la littérature française et la pensée politique française sont pour lui la référence. Les extrêmes le touchent. Il devient membre de l'"Union allemande pour la paix", une organisation pacifiste (en réalité infiltrée par les communistes), puis se tourne avec un instinct sûr vers l'original et adhère au KPD illégal. Il écrit des poèmes, le recueil Sorgen um Kaspar est annoncé aux éditions de Gudrun Ensslin (dont il épouse la sœur) et de Bernward Vesper.  Il est ironique que Maschke, qui commentera plus tard le classique de Clausewitz Vom Kriege, se soustraie au service militaire. Après son activité au sein du groupe Subversive Aktion, auquel appartenait également son ami de toujours Frank Böckelmann, il a déserté, mais pas par pacifisme de principe. Son sens des rapports de force était déjà si prononcé à l'époque que Rudi Dutschke l'avait surnommé "Maschkiavelli". Sa fuite l'a conduit à Vienne, où il avait un cercle de soutien intellectuel de gauche, dont faisait partie le philosophe Günther Anders. Lorsque le gouvernement autrichien a voulu l'extrader, les Cubains lui ont accordé l'asile. Il vécut un certain temps sur l'île socialiste et se maria une seconde fois, avec une Afro-Cubaine dont la vision pragmatique des choses l'aida à se désillusionner face aux absurdités du stalinisme tropical. Il fit la connaissance du poète et dissident Heberto Padilla, dont il traduisit plus tard l'œuvre en allemand.  Cette amitié ne passa pas inaperçue aux yeux du régime castriste, qui le fit rapidement arrêter et expulser. De retour en Allemagne, il dut purger une peine de prison prononcée pour désertion.

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Ce sont des écrits sur la guerre qu'il a publiés et commentés : On lui doit une excellente édition, malheureusement épuisée, de L'art de la guerre de Sun Tsu. En tant que professeur invité, il a enseigné à l'école de la marine péruvienne à La Punta dans le cadre de ce que l'on appelle la "contre-insurrection", la stratégie antipartisane. L'un de ses meilleurs essais remonte à cette époque.  Maschke a magistralement analysé la guérilla maoïste du "Sentier lumineux", le groupe terroriste le plus cruel et le plus efficace en dehors de l'espace islamique. Son histoire se révèle être celle d'une expansion du système éducatif (péruvien) qui fut ratée car imposée de manière technocratique et centralisée dans l'une des régions les plus sous-développées du pays, qui a dérapé et a débouché sur la superstition du pouvoir presque magique qu'aurait une doctrine (cf. Das bewaffnete Wort).

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Parmi les réalisations scientifiques de Maschke figurent les éditions de deux éminents penseurs de la droite: Juan Donoso Cortés, dont il a publié les "Essais sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme", et Carl Schmitt, dont il a dirigé les essais sur le droit international - "Paix ou pacifisme" (Berlin 2005). Mais Maschke, devenu ultra-réactionnaire, a lui aussi mis en mouvement des écrits qui semblaient figés. Non pas qu'il s'agisse principalement de problèmes de différentes versions et de réécritures. Dans le cas de Maschke, le mouvement s'est plutôt produit dans le commentaire. Le processus par lequel les pensées de Donoso et de Schmitt se sont formées et ont été reprises ou contestées par les contemporains est alors devenu clair. L'éditeur Mashke ne laissait aucune thèse de ses dieux domestiques passer la barrière sans être vérifiée. Et soudain, ce n'était pas seulement tel ou tel texte qui devenait plausible (parfois, à la fin, il perdait aussi de sa plausibilité dans le processus de commentaire), mais un massif de pensées collectives apparaissait, avec tous les sommets, les fissures et les abîmes imaginables ; d'une simple surface de texte, quelque chose de tridimensionnel et de plastique apparaissait.

Aujourd'hui encore, on lit un travail de Maschke qui s'était attaqué au récit central et identitaire de l'intelligentsia de la République fédérale. L'essai "Verschwörung der Flakhelfer" (= Conspiration des auxiliaires de la défense anti-aérienne) commençait en 1985 par un coup de tonnerre : "La République fédérale, mi-cour industrielle ordonnée, mi-zone de loisirs avec corbeille à papier régulièrement vidée, cette terre résiduelle large comme une serviette de toilette, dont les habitants sont avides d'inoffensivité, est en même temps le pays dans lequel chacun peut devenir l'ennemi constitutionnel de l'autre". Là où Jürgen Habermas ou encore Heinz Bude veulent reconnaître dans la génération née vers 1928 la première cohorte stable de démocrates, Maschke parle désormais d'un "homoncule antifasciste": le prétendu "citoyen responsable" vit dans un "entrelacement de recherche de plaisir et de contrition". La distanciation fondamentale avec le système politique de sa patrie, qui le motivait lorsqu'il était jeune (et gauchiste musclé, ndt), est donc demeurée quasi intacte.

On s'incline devant un intellectuel authentique. Certes : de la droite. Mais pas un droitier. Même la cause à laquelle il s'est consacré (il y en a eu plusieurs au cours de sa vie), il pouvait parfois la considérer avec distance et avec un esprit abyssal. Il renonça avec résignation à l'achèvement d'un grand traité de droit international lorsqu'il sentit ses forces décliner. Son dernier projet devrait consister en une petite collection de malentendus qui se sont formés autour de Carl Schmitt, que ce dernier les ait provoqués lui-même ou que d'autres les lui aient attribués par manque de discernement. Il faudrait espérer qu'une partie du matériel soit publiable. Günter Maschke est décédé au début de cette semaine à Francfort.

Note:

Cette extraordinaire photo, que nous devons à Michael Klonovsky, a été prise dans le bureau de Maschke. Elle m'interpelle tout particulièrement car, lorsque je me rendais chez lui, à l'occasion des foires du livre de Francfort, c'est exactement là, à l'emplacement où nous voyons une vieille et archaïque machine à écrire, que Sigrid, son épouse, me dressait un lit de camp. J'ai donc dormi moults nuits dans le saint des saints de l'univers maschkien ! (Robert Steuckers). 

jeudi, 10 février 2022

Entretien réalisé en 2020 avec Günter Maschke

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Entretien réalisé en 2020 avec Günter Maschke
La politique s'appelle : conspirations

Propos recueillis par Michael Klonovsky

Source: https://ef-magazin.de/2022/02/09/17429-interview-mit-guenter-maschke-das-politische-heisst-verschwoerungen

Rediffusion en ligne de la revue eigentümlich frei (ef 205) à l'occasion du triste décès de Günter Maschke

Günter Masche est décédé en début de semaine à Francfort-sur-le-Main. Dans ef 205, Maschke faisait la une et était le sujet principal. L'interview suivante pour eigentümlich frei a été réalisée par l'écrivain Michael Klonovsky.

Le néo-droitier de la vieille gauche Günter Maschke est passé de Karl Marx à Carl Schmitt. L'écrivain Michael Klonovsky s'est entretenu pour eigentümlich frei avec Maschke autour d'un verre de vin et a parlé de Weib und Gesang. Maschke nous explique pourquoi il trouve le mouvement "Black Lives Matter" ridicule, pourquoi il considère les Etats-Unis comme un ennemi - et ce qu'est un "Petrolero".

ef : Monsieur Maschke, que dirait Carl Schmitt du mouvement "Black Lives Matter" ?

Maschke : Je pense qu'il ferait quelques blagues plus ou moins bonnes à ce sujet. 

ef : Il ne considérerait pas ce mouvement comme une menace ?

Maschke : Tout au plus dans le sens de la constatation de Gehlen : Tout ce qui est encore debout se fait "souffler la moelle des os". Et "Black Lives Matter" sert bien sûr à cela.

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ef : Et que pensez-vous de cette affaire ?

Maschke : Je trouve ridicule de manifester ici en Allemagne à cause d'incidents survenus dans les rues américaines. Je suis un extrémiste de la non-intervention ; si le cannibalisme faisait rage en France, mais qu'aucun Allemand n'était dévoré, cela ne nous concernerait pas. 

ef : Mais en face, on trouve des cannibales de l'ingérence, qui ne se sentent pas à tort comme un collectif agissant à l'échelle mondiale.

Maschke : Le mondialisme ou la globalisation sont des faits, certes, mais ces incidents ne m'intéressent que par rapport à notre relation avec les Etats-Unis. On vous incite constamment à vous forger une opinion sur des choses dont vous ne savez rien ou très peu. La base d'information doit alors sérieusement être ce qui est écrit dans les journaux. Je n'ai pas d'opinion à ce sujet. 

ef : C'est une position d'érudit privé. 

Maschke : Oui, bien sûr. Soit je ne comprends rien, soit je ne comprends que trop bien. Je n'ai aucun intérêt à mener les mêmes débats pendant des décennies, avec les mêmes personnes de surcroît. Quel est l'intérêt ?

ef : Cela vous importe-t-il aussi que Trump soit réélu ? Ou si les démocrates se dépêchent de nommer Michelle Obama ?

Maschke : Les Etats-Unis resteront toujours nos ennemis, mais on ne le reconnaît pas ici. Je suis d'avis que nous devons trouver un arrangement avec la Russie. Les anglo-saxons ont toujours redouté une alliance germano-russe. C'est donc ce qu'il faudrait faire. 

ef : La Russie ne parvient pas à mettre sur pied une économie nationale solide. Une fois les ressources naturelles épuisées, elle deviendra un pays émergent insignifiant avec une armée importante. 

Maschke : Nous entrons en décadence avec encore plus de certitude. Vous pouvez oublier l'Europe. L'UE continuera certes d'exister sous une forme ou une autre en tant que corps économique administratif, mais elle ne pourra pas exister en tant que facteur de puissance mondiale. On voit régulièrement, lors de discussions, quelqu'un s'exclamer: "Ce n'est tout de même pas le déclin de l'Occident !". J'ai alors toujours envie de répondre: "Monsieur, l'Occident a disparu le 4 août 1914, cela n'est-il pas encore parvenu jusqu'à vous ?". L'Europe va s'abaisser jusqu'à devenir un simple rassemblement de puissances de troisième ou de quatrième ordre. C'est inévitable, car il n'y a pas de "nous" européen, comme l'a montré la soi-disant crise des réfugiés. De plus, une puissance nucléaire quitte l'UE confédérale. Et ensuite, Madame von der Leyen dit que l'UE doit apprendre le langage de la puissance. Et personne ne rit dans l'hémicycle ! Enfin, la stupidité aussi devrait avoir ses limites. Nous n'avons pas d'armée commune, ce n'est d'ailleurs pas possible, nous n'avons pas de "nous", nous ne sommes même pas d'accord sur qui est notre ennemi, nous accueillons tous les malades des pieds, sans parler de ce qui se passe sur le plan démographique. L'homogénéité de la Confédération européenne, où est-elle ? Il n'y a pas d'idée d'Europe. Qu'est-ce qui rapproche un Finlandais d'un Sicilien ? 

ef : Un progressiste dirait : l'idée des droits de l'homme.

Maschke : C'est la plus grande absurdité. L'homme a autant de droits qu'un tatou, disait Vacher de Lapouge. En tant qu'être humain, je n'ai absolument aucun droit. J'ai des droits en tant qu'Allemand ou en tant que Français ou en tant qu'Anglais, et ainsi de suite. Les droits de l'homme sont une chose fatale. On devient incapable d'agir à cause d'eux. Ces exigences droit-de-l'hommiennes ne connaissent pas de frontières. C'est comme l'émancipation des femmes : elle n'a pas de limites non plus. Si vous répondez à une exigence, la suivante suit, et ainsi de suite.

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ef : Avec la Russie, nous serions dans le système Poutine. En quoi cela serait-il mieux ? Qu'est-ce que cela nous apporterait ?

Maschke : Ils ont les matières premières, nous l'économie. Ils ont en outre une merveilleuse technologie d'armement qu'ils conservent malgré les difficultés économiques. Nous aurions un espace résistant au blocus. Nous devons en effet nous attendre à une guerre un jour ou l'autre.

ef : Contre qui ?

Maschke : Regardez en mer de Chine méridionale. Une connaissance m'a raconté que dans le journal de l'armée chinoise, il est écrit : "Nous sommes là pour faire la guerre, pas pour assurer la paix ou seulement la défense". La guerre est clairement affirmée. On ne trouve pas cela dans les pays occidentaux. Le problème des Chinois, c'est qu'ils n'ont pas de culture à vendre, qu'ils sont impopulaires dans tout leur environnement, qu'ils ont l'Inde comme ennemi. Mais les cartes, dans le monde, sont toujours redistribuées. On croit seulement que ce serait différent aujourd'hui. 

ef : Vous parlez de guerre. La probabilité d'une guerre civile n'est-elle pas plus élevée ? Rien qu'en voyant ce qui se prépare aux Etats-Unis. 

Maschke : Je ne peux que hausser les épaules. Une guerre civile, c'est autre chose que quelques manifestations violentes. La guerre civile implique la division de l'armée et de la police.

ef : Vous dites que les Européens ne sont pas d'accord sur l'identité de l'ennemi. Qui est-ce donc ? L'Allemagne a-t-elle des ennemis ?

Maschke : Oui, même au sein de l'UE. Nous assisterons à une véritable explosion d'hostilité lorsque l'Allemagne ne pourra plus payer. Nous serons alors à nouveau les nazis.

ef : Et pourquoi les États-Unis sont-ils notre ennemi ?

Maschke : Parce qu'ils discriminent la guerre en étant incapables de conclure la paix. Les Américains ne pourraient répondre que de guerres justes, dans lesquelles tout leur est permis, parce qu'ils font la guerre à des criminels. Mais on ne fait pas la paix avec les criminels, on les détruit, on transforme leurs pays selon les idées américaines et on y laisse des bases militaires. Ce tournant vers un concept de guerre discriminatoire a détruit l'ancien droit international.

ef : Est-ce que cela vaut aussi sous Trump ?

Maschke : Aussi. Après tout, il n'a pas envie de faire des interventions militaires. Je ne sais pas comment est composé l'appareil qui l'entoure, s'il doit constamment mettre des gens à la porte parce qu'ils lui tapent sur les nerfs. Mais je le trouve parfois très clownesque et bizarre.

ef : La plupart des gens de droite disent que l'islam est l'ennemi.

Maschke : Si l'on ne parvient pas à discipliner la religion, quelle qu'elle soit, elle est toujours dangereuse. La question est de savoir si l'islam, qui n'a pas d'unité, se brisera contre le monde moderne ou si celui-ci se brisera contre lui. En soi, je vois les choses plus calmement que beaucoup d'amis. Ici, devant ma porte, les musulmans pullulent. Ils sont pratiquement athées, ils n'ont aucun intérêt pour la religion, sauf pour les saucisses de porc, où là, la plaisanterie s'arrête. Pour une partie considérable d'entre eux, la religion se réduit à des prescriptions alimentaires. 

ef : Et les femmes, qui sont défendues comme des biens.

Maschke : J'ai connu cela aussi d'une autre manière. Je vois comment les femmes dans la rue tuent littéralement leurs maris.

ef : Ce sont alors celles qui vivent ici depuis longtemps.

Maschke : Probablement.

ef : L'Allemagne est-elle une démocratie ?

Maschke : On confond toujours les choses, on dit que la démocratie, ce sont les droits de l'homme, les droits de l'opposition, la liberté d'expression, la liberté de la presse et tout le tralala, mais ce sont des idées libérales, non des idées démocratiques. La France était aussi une démocratie en 1793. Si l'on dit que les roux doivent tous être pendus et que la majorité le veut, c'est un acte démocratique. La démocratie n'est qu'une méthode - elle n'a aucun contenu.

ef : Si, le démos. 

Maschke : Alors c'est quand même le demos d'un peuple. Même la loi fondamentale est la loi fondamentale d'un peuple, elle est valable pour le peuple allemand, pour personne d'autre, c'est bien écrit dans le texte.

ef : Si ceux qui sont entrés illégalement en Allemagne depuis 2015 sont tout simplement naturalisés, ils font alors partie du peuple allemand. 

Maschke : Justement. Nous avons alors la salade variée. 

ef : La notion de "peuple allemand" devient ainsi assez floue.

Maschke : Elle l'est déjà. C'est une "population". 

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ef : Qui tôt ou tard sera tellement éclatée qu'elle ne pourra plus former de volonté commune.

Maschke : C'est l'objectif. Cela nous amène à ces fameuses théories du complot, qui seraient des mensonges en bloc. Je parlerais plutôt d'élucidation. Les conspirations ne doivent pas nécessairement avoir lieu à minuit dans les cimetières de Prague, il y en a dans chaque club de gymnastique, peu importe le nom qu'on leur donne, par exemple "intrigue". Monsieur Kohl a parlé du "réseau de la côte Est". Je ne peux pas penser la politique sans conspiration. Il suffit de "dé-pathétiser" le terme. En tant que politicien, je discute de ceci et de cela avec mon équipe, puis je réfléchis à la manière de le vendre à la population stupide. Je dois d'abord promettre beaucoup - si je dis à la population de se taire, de travailler et de se contenter de moins, j'aimerais bien voir le nombre d'électeurs qu'il restera... - et ensuite, après les élections, je ne tiens pas la plupart de mes promesses. Parce qu'il n'y a pas d'autre solution, vu l'état des caisses ! Je dois d'abord me rouler par terre devant le "souverain suprême", comme le maître du langage Kohl appelait le peuple, et ensuite je dois lui faire la peau. C'est le mécanisme du système. Schumpeter dit que la démocratie est la domination par le mensonge. C'est probablement aussi une théorie du complot ? Dans la démocratie allemande, un homme politique n'a de pouvoir que s'il travaille sur l'impuissance allemande.

ef : Si vous deviez choisir entre les options de la Chine, c'est-à-dire un capitalisme d'État entièrement surveillé avec des promesses de technologie et de sécurité, du califat et de l'Occident libéral, que choisiriez-vous ?

Maschke : Qui gouverne ? Vous comprenez, je suis tout à fait nihiliste sur cette question. Je suis souvent consulté, y compris par des jeunes qui veulent savoir comment cela va se passer, et mon glamour a fortement diminué parce que je ne leur ouvre aucune perspective. La plupart du temps, ils s'efforcent de protester contre ceci ou cela, et ils sont ensuite furieux de ne pas pouvoir devenir fonctionnaires parce que les services de protection de la Constitution les ont déjà notés. Je ne me bats pas pour qu'ils puissent devenir fonctionnaires. Et puis il y a des gens qui veulent un jour être invités par Anne Will. Si elle le faisait, ils seraient déjà à bout de souffle. Si j'étais à la place d'Anne Will, je le ferais immédiatement.

ef : Ce n'est pas possible. Il faut un diable. Il faut que quelqu'un joue ce rôle pour que les bons aient quelqu'un contre qui se liguer.

Maschke : Oui, bien sûr. Il y a une personne intéressante, Klaus Kunze, un jeune avocat dont le mantra était : nous sommes la droite fidèle à la Constitution. D'une certaine manière, cela n'est pas arrivé. La satanisation de ces personnages majoritairement inoffensifs va désormais très loin. Le citoyen lambda se laisse vite embrigader et répète ce que les journalistes lui servent. C'est en partie de l'incitation pure et simple, et ensuite ils se plaignent toujours de l'incitation. Au final, c'est une énorme machine à projeter : on reproche au petit ennemi faible ce que l'on fait soi-même avec les grands moyens dont dispose le pouvoir. Il suffit que vous trouviez cette politique des réfugiés fatale pour que vous soyez déjà le "détracteur" ou le "xénophobe". Mais l'étranger est - souvent - l'ennemi. C'est déjà ce que dit la philologie, quand on monte dans toutes les langues possibles. 

ef : Au moins, il est étranger.

Maschke : Contre ce fait, il y a la phrase : "Nous sommes tous des hommes". En fait, il n'y a pas d'êtres humains. L'homme en tant que tel relève de la zoologie. De Maistre a dit: "Je n'ai jamais vu d'hommes, toujours des Allemands, des Italiens, des Français, des Russes". Montesquieu a certes affirmé qu'il y avait des hommes en Perse - voyez les Lettres persanes -, je n'en sais rien, je n'y étais pas, je ne peux rien en dire. C'est ce que je veux dire. "Homme" n'est pas un terme politique. "Humanité" n'est pas un terme politique.

ef : Le grand espoir de la gauche est que les peuples s'unifient un jour pour former l'humanité.

Maschke : Ils pensent qu'il n'y a qu'une seule interprétation pour indiquer la direction à prendre. Par exemple Monsieur Westerwelle, qui a écrit une thèse débile sur les organisations de jeunesse des partis, parue chez Nomos, qui prêchait : "L'éducation, l'éducation avant tout". Il voulait dire que l'éducation devait conduire partout aux mêmes résultats, que l'éducation faisait de chacun un occidental libéral. Pourtant, nous savons que ce n'est pas vrai. Dans mon essai La parole armée, j'ai montré comment le Sendero Luminoso ("Sentier lumineux") au Pérou a profité de l'explosion de l'éducation. Cette guérilla et organisation terroriste était beaucoup plus éduquée que la moyenne.

ef : L'éducation peut déboucher sur n'importe quelle vision politique. 

Maschke : Oui, bien sûr. Mais nous devons encore parler de la qualité de l'éducation. Les bacheliers au chômage vont bientôt pulluler ici. Cela est lié aux notes du baccalauréat, qui ont été revues à la hausse de manière totalement frauduleuse. Cette population est censée devenir de plus en plus intelligente ! En 1960, j'ai encore passé un Begabtenabitur après mon apprentissage, auparavant j'étais dans une école secondaire près de Trèves, cette école a été fondée en 1940, et en 20 ans, on a obtenu un A en allemand - pour moi. Aujourd'hui, n'importe quel crétin obtient un A. Quand je vois les devoirs de classe des jeunes élèves, ils sont notés avec un A moins, ce qui nous aurait valu un C. Toute une génération a grandi dans cette fraude. A douze ans, ils sont déjà des tricheurs. Ils sont corrompus moralement, et Mesdames et Messieurs les pédagogues y participent. 

ef : L'objectif est d'aplanir toutes les différences.

Maschke : Oui. Car "nous sommes tous des êtres humains", comme le dit la formule mentionnée. L'un des mots les plus dénués de sens dans ce contexte est : "sous-privilégié". Pourquoi "sous" ? Tout le monde doit-il avoir des privilèges ? Que veut dire privilège ?

ef : Quand on est privilégié, on fait bien de se plaindre d'être sous-privilégié. C'est ce que les aristocrates français auraient dû faire à temps. Les riches qui soutiennent aujourd'hui les revendications de la gauche veulent peut-être seulement sauver leur peau ?

Maschke : La plupart du temps, les gens ne sont pas logiques avec eux-mêmes. Ils ne remarquent pas non plus quand ils vont à l'encontre de leurs maximes. Je ne sais pas qui a formulé cela pour la première fois, mais je trouve la formulation enviable : les gens ne mentent pas, ils sont menteurs. Si l'on prétend aujourd'hui que "les hommes politiques mentent tous" : ils ne pourraient pas le faire, les hommes ne peuvent pas mentir sans cesse, ils doivent être menteurs. C'est différent.

ef : La dissonance cognitive, c'est-à-dire la capacité à affirmer des choses qui s'excluent mutuellement, fait partie de la dissimulation. Par exemple qu'il n'y a pas de race, mais que les émeutes raciales et le racisme existent bel et bien. Une dirigeante canadienne noire du BLM vient de déclarer que les Blancs sont des sous-hommes, que la blancheur est due à des défauts génétiques.

Maschke : Bien sûr que cela existe. L'autre jour, un intellectuel noir a écrit dans le "FAZ" que les Noirs devaient maintenant se battre, qu'il n'y avait aucune possibilité de collaboration avec les Blancs. Pourtant, la coopération entre races fonctionne en partie très bien, comme je l'ai notamment constaté à Cuba. Certes, il y avait un racisme évident dans certaines provinces, mais pas à La Havane et dans l'est de Cuba. Et il ne faut pas oublier que des luttes inter-raciales ont également lieu au sein de la communauté noire. Les peuples sont également dotés de talents différents. Mais, voilà, désormais, il ne doit pas y avoir de différences de talent. Outre le fait qu'une société juste serait ennuyeuse, terriblement ennuyeuse, l'aplanissement de toutes les différences est impossible. Ils viennent avec leur mètre-étalon de l'égalité et mesurent, et, bigre, voilà qu'il y a encore quelque chose d'inégal. Comme avec ces quotas de femmes : les femmes représentent 25 ou 26 pour cent des membres des partis, mais elles doivent maintenant avoir les mêmes chances que les hommes.

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ef : Les quotas de femmes sont une sorte de taxe punitive sur les hommes, dit le blogueur Hadmut Danisch.

Maschke : L'attrait de ces exigences réside bien sûr dans le fait qu'elles sont irréalisables. Nous le savons bien : l'envie ne diminue pas quand l'égalité augmente. Je n'envie pas le multimillionnaire, j'envie le voisin qui n'est pas plus intelligent que moi, mais qui conduit une meilleure voiture et a un appartement de trois mètres carrés plus grand. Plus les différences sont abolies, plus l'envie grandit - et les différences demeurent.

ef : Ce qui nous ramène au racisme.

Maschke : Oui, mais c'est le plus mort des poncifs, je trouve. L'étranger est un fait. On sait que les cultures sont différentes - et cela suffit. La cohabitation est plus difficile qu'on ne le pense. Il y a des gens qui font un procès pendant des années parce qu'une branche de mon poirier a franchi le mur mitoyen et a poussé au-dessus de leur jardin, et ces mêmes personnes disent : ces immigrés, ce sont tous des êtres humains, il n'y a aucun problème avec eux. Mais ils mènent une guérilla sans fin contre leur voisin de pure souche allemande.

ef : La tolérance augmente avec la distance par rapport au problème.

Maschke : C'est très important. Regardez les maisons des propagandistes de la politique d'accueil, ils pourraient bien accueillir des migrants dans leurs pénates ! On n'a pas entendu parler d'un tel accueil. Mais ils recommandent à leurs compatriotes de quitter le pays si l'immigration leur déplaît. L'agressivité se nourrit de cette prétendue philanthropie. A cela s'ajoute - je ne dis rien de nouveau non plus, mais il y a des vérités banales qu'il faut toujours répéter - le fait que la plupart des gens ne veulent pas penser, le phénomène habituel de Pareto, l'être humain donne des raisons rationnelles pour chaque bêtise. Cela fonctionne tout seul, nous n'avons même pas besoin d'un Goebbels pour cela aujourd'hui. Le matin, il devait encore décider par télex : ce mot ne doit pas être utilisé, ce mot signifie ceci ou cela. Aujourd'hui, cela se fait tout seul. Goebbels serait au chômage aujourd'hui. (rires)

ef : Êtes-vous raciste ?

Maschke : Ce n'est pas moi qui décide (rires). Je ne pense pas. Parmi les castristes à Cuba, j'étais considéré comme un "Petrolero". C'est ainsi qu'on appelle là-bas un Blanc qui aime coucher avec des femmes noires.

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ef : C'est peut-être une forme particulièrement subtile de racisme.

Maschke : Il est tout de même vrai que chaque homme au monde capable de procréer peut avoir un enfant avec chaque femme du monde capable de procréer. Ce n'est pas inintéressant.

ef : Vous êtes ou étiez au moins considéré comme un révolutionnaire national. Correct ?

Maschke : Je passais plutôt pour un Français. 

ef : Que signifie ce mot mystère ?

Maschke : C'est ce que Hans-Dietrich Sander m'a reproché ; pour lui, on était déjà suspect si on parlait français. J'ai un certain affect anti-germanique. Cela est lié à la faible capacité de spontanéité des Allemands. Comme l'a fait remarquer Bismarck, "il manque aux Allemands un peu de champagne dans le sang". Ils restent trop longtemps aux toilettes, ces Allemands. Ou comme le disait Heine : "Ils ont avalé le bâton avec lequel on les battait autrefois". Les Français sont les champions du monde de la chicane, nous sommes les champions du monde de la délation. Mais j'ai décidé de ne plus me laisser monter la tête contre aucun peuple - ce qui est toutefois autre chose que la "culture de l'accueil".

ef : Un peuple qui vote Merkel et majoritairement noir et vert - faut-il encore s'engouffrer dans la brèche pour cela ?

Maschke : Il ne sait évidemment pas ce qu'il veut. Il peut dire : "Nous allons encore bien". Voyez-vous, Max Weber est souvent présenté comme l'ancêtre de la démocratie parlementaire, mais nous savons qu'il était un partisan acharné du pouvoir. Sa critique du wilhelminisme ne portait justement pas sur le prétendu autoritarisme, mais sur l'incapacité d'un véritable impérialisme. Il a critiqué le wilhelminisme parce qu'il ne pratiquait pas la politique de puissance. Weber voulait une démocratisation pour renforcer l'impérialisme et faire entrer les meilleurs au Parlement. Le Comte Harry Kessler décrit comment Bismarck, après avoir été viré, ne cessait de répéter comme un mantra dans ses conférences: "nous sommes désormais saturés". Et Kessler décrit la déception des jeunes gens dans le public, généralement des étudiants. Ah, c'est donc ça? Weber voulait plus de démocratie, mais pour augmenter le pouvoir de la nation, une démocratie de dirigeants. Les 36 petits États étaient probablement ce qui nous convenait le mieux. En 1871, nous pouvions à peine avancer à cause de notre puissance, et ensuite nous ne pouvions rien en faire. En 1939, nous étions déjà plus faibles qu'en 1914, même si le niveau des généraux du Troisième Reich était plus élevé qu'en 1914-18, si l'on excepte un génie comme von der Goltz. Dans les années 50, nous avions encore un "take off", sur le plan économique; il y avait aussi beaucoup de choses intéressantes dans les sciences humaines. Mais aujourd'hui, ce pays est également fini sur le plan intellectuel.

ef : Y a-t-il des contemporains que vous considérez comme dignes d'être lus ?

Maschke : J'ai une très haute opinion d'Enzensberger, malgré certaines bêtises qu'il a écrites, par exemple sur le pauvre Saddam Hussein, qui aurait été une réincarnation d'Hitler. Cet homme est un grand poète, je l'affirme, et s'il n'avait rien fait d'autre que de traduire César Vallejo et William Carlos Williams, il serait plus important que la plupart des autres. Le jour de son anniversaire, le FAZ a publié une page entière sur lui, mais ni le poète ni le traducteur ne figuraient dans cet article. Il est capable de beaucoup de choses. J'ai fait sa connaissance, il possédait ou possède, malgré tout son travail, une absence de transpiration qui me fait vraiment peur. Il sait même gérer l'argent. Enzensberger pourrait faire un cours : "Comment faire le tour du monde pendant trois ans avec un sac en plastique, tout en gagnant de l'argent et en organisant une anthologie de poésie en dix volumes en toungouse". Il est d'une éloquence extrême, il vient en effet de Kaufbeuren, qui est en fait une région très isolée, cela me semble presque une sorte de surcompensation. Mais sinon ? Tout le monde est mort.

ef : Vous sentez-vous isolée intellectuellement ?

Maschke : J'ai un problème avec le fait qu'ils soient tous morts. J'ai toujours eu un grand talent pour les amis plus âgés, tout à fait paternels à mon égard. Cela a commencé avec mon père adoptif, que j'admire énormément, Walter Maschke, né en 1892, entrepreneur, producteur de tricots. Je ne connais pas mon père biologique, il est mort en 1944. Quand j'étais jeune, j'étais communiste. À 16 ans, j'étais encore apprenti à la Nürnberger Lebensversicherung à Trèves, j'ai organisé la marche de Pâques, on nous crachait dessus dans la rue, cela m'a bien sûr donné un énorme élan. Le journal catholique Trierische Landeszeitung écrivait à l'époque: "Günter Maschke, bien connu dans la ville, voulait atteler les personnes présentes à la charrette de l'Est". Mais mon père n'en avait cure.

ef : Vous avez dit de lui, dans une belle tournure de phrase, qu'il faisait preuve d'un désintérêt monstrueux pour les opinions des autres.

Maschke : Et cela en tant qu'entrepreneur ! Pensez à la manière dont se comportent la plupart des entrepreneurs aujourd'hui. Il m'a simplement dit : "Tu verras bien". Et quand je suis revenu de Cuba, il m'a dit : "Tu as vu ? C'est juste que ça craint avec le communisme". Il ne m'a pas éduqué, il était pour moi le héros, l'exemple. J'ai toujours eu des amis plus âgés, Schmitt, Julien Freund, Günter Anders, j'étais très proche de lui - Anders pouvait d'ailleurs vous taper sur les nerfs, parce qu'il avait cette pulsion invincible pour le bon mot, ça finissait par devenir fade, cinq heures de bons mots d'affilée, personne ne peut le supporter. Et aujourd'hui, ils sont tous morts. Ils sont tous morts, le Julien Freund, le Roman Schnur, le Gehlen, que je considère peut-être comme plus important que Schmitt du point de vue intellectuel et de l'importance réelle. Je le trouve déjà énorme, même en termes de désinvolture. Mon ami Mohler est lui aussi parti depuis longtemps. Mohler avait d'ailleurs réuni trois grandes bibliothèques, une sur la Révolution conservatrice, qu'il a vendue aux Japonais, une sur la droite française, que l'université de Potsdam a achetée, et puis il avait encore des milliers de volumes sur l'art, dont il n'a rien vendu. Mohler a dit : "J'ai gâché une partie de ma vie à faire de la politique, j'aurais dû m'occuper beaucoup plus de l'art".

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ef : Etes-vous en fait catholique ?

Maschke : Non. Dans ma jeunesse, j'étais protestant. Après la guerre, nous avons été relogés à Saarburg, près de Trèves, et il y avait alors tout à coup quelques centaines de protestants dans cette région catholique. Les catholiques et leurs superbes processions - il y avait aussi un lieu de pèlerinage là-bas - m'ont impressionné. Je suis également allé au cours de religion catholique et je voulais devenir catholique. Mon père m'a juste dit : "Eh bien, attends un peu". En tant que jeune communiste, j'ai naturellement estimé qu'il était de mon devoir de quitter l'Église. Lorsque je me suis dangereusement rapproché du catholicisme pour la deuxième fois - j'ai travaillé pendant cinq ans à la traduction et au commentaire de Donoso Cortés - est arrivé Vatican II, et je me suis alors dit : "C'est le suicide". Entre-temps, je penche pour l'athéisme. J'ai un ami, philosophe, qui est toujours aussi athée qu'on l'était en 1888 dans l'association pour la Libre Pensée et qui ne recule pas devant les arguments les plus grossiers. Nous ne pouvons bien sûr pas déterminer si Dieu existe ou non, c'est une question d'enfant, mais ce qui est vraiment intéressant, c'est le besoin religieux. Je suis devenu tout à fait nihiliste. Il y a justement la nullité cosmologique de l'homme, comme l'a appelé Blumenberg, et un jour se produira ce qu'Arno Schmidt a résumé par ces mots : "L'expérience humaine, celle qui pue, a cessé". Alors, il n'y aura pas non plus d'œuvres collectées ni d'historiens, mais rien. Nous allons en quelque sorte nous consumer. C'est peut-être aussi ce qui se passera quand il y aura dix milliards d'êtres humains. L'homme cessera un jour d'exister.

ef : Vous êtes le paria allemand le plus ancien ou celui qui a servi le plus longtemps - peut-on dire cela ?

Maschke : Un paria ?

ef : Vous êtes isolé, ostracisé, vous n'êtes pas invité ...

Maschke : Mon Dieu, oui, je suis déjà mis à l'écart. Je me suis tiré une balle dans le genou, dans la "FAZ" et dans la maison d'édition, j'ai perdu deux fois mon existence économique complète à cause de Carl Schmitt. L'argent pour mon Edition Maschke venait des éditions médicales allemandes, qui nageaient dans l'argent. C'est à eux que j'ai refilé le Léviathan de Schmitt. Je voulais absolument publier ce livre, ce que Schmitt n'a jamais eu le courage de faire. Il voulait lui-même annuler le contrat, mais j'ai refusé. Le livre a été publié, et il y a eu immédiatement une édition espagnole et française. L'année suivante, la maison d'édition médicale m'a coupé les vivres. Et puis il y a eu ma rupture avec le "FAZ" à cause de ma nécrologie de Schmitt. Ensuite, Dolf Sternberger s'est mobilisé contre moi - et non pas Habermas, comme on le prétend toujours - et j'ai fini par dire stop. Joachim Fest a encore essayé de me faire changer d'avis, mais je ne voulais plus. Je n'aurais d'ailleurs pas pu maintenir ma position antérieure. En tout cas, je suis tombé deux fois dans le panneau. C'est ma femme qui m'a sauvé financièrement. Ensuite, j'ai été très actif en Italie, j'ai fait du prosélytisme en Amérique latine, on peut dire ça comme ça, au Pérou surtout. J'aurais voulu rester au Pérou comme professeur à l'École supérieure de l'armée, mais il n'a pas été possible de convaincre ma femme de s'installer ailleurs. La mort de ma femme m'a gravement heurté, j'ai passé 33 ans avec elle et je n'ai pas passé 33 ans à me chamailler avec elle. Les sept dernières années, je l'ai soignée, c'était l'enfer, je n'ai rien écrit pendant cette période - je n'ai tenu que parce que j'étais amoureux d'elle jusqu'au bout.

ef : Avez-vous déjà eu une option de carrière, je veux dire : intérieurement ?

Maschke : Je savais déjà comment j'aurais dû me comporter, mais ce n'était tout simplement pas possible. Je ne peux pas faire ça.

ef : Vous auriez pu participer, avec vos talents vous auriez quand même été supérieur à tous les autres, et à la fin vous leur auriez dit ce que vous pensiez d'eux.

Maschke : Oui, mais l'homme ne fait pas cela. L'homme est reconnaissant. Mon ami Helmut Quaritsch a dit une fois de ses élèves : "Quand les gars sont stagiaires et peuvent être mis à la porte d'un jour à l'autre, ils disent les choses les plus incroyables et sont prêts à l'amok intellectuel. Quand ils sont professeurs et qu'il ne peut plus rien leur arriver, ils deviennent tout à coup doux comme des agneaux. Je lui ai répondu : Monsieur Quaritsch, vous voyez par là que la thèse de l'ingratitude humaine est une bêtise. Quaritsch appartenait à la génération de ce que j'appelais les "élèves de Forsthoff", qui pensaient pouvoir construire un État sur ces sables mouvants une fois le nazisme enfin terminé. Pas du tout ! 

ef : Si on vous posait en conclusion la question idiote : Que voulez-vous au juste ?

Maschke : J'aimerais que l'on retrouve l'idée que l'on se faisait autrefois de l'université. Que l'université soit à nouveau conçue comme un lieu où je vais pour penser, dans la solitude et la liberté, oui, pour parler librement. Où l'on dit : nous sommes assis ensemble, nous essayons de comprendre quelque chose, c'est pourquoi nous nous apprécions, nous n'avons pas peur de dire ceci ou cela - un peu comme Monsieur Humboldt l'avait peut-être imaginé. J'ai encore ressenti un peu de cela dans le soleil couchant des sciences humaines à l'université de Tübingen, où je n'ai certes pas étudié, mais où j'ai tout de même été rédacteur du journal des étudiants, j'ai même fait des exposés, chez Dahrendorf par exemple. Je souhaite que cela se reproduise. On se rencontre parce qu'on a le désir commun de penser, il s'agit de choses très intéressantes, et on apprécie tous ceux qui veulent participer à la réflexion, même si tout à coup ils disent quelque chose que l'on trouve complètement faux. Nous savons comment c'était autrefois à l'université wilhelminienne - mais c'était mieux qu'aujourd'hui! En Italie, j'ai encore connu un début de cela dans les années 1970 - mais l'Italie aussi est aujourd'hui dévorée par le politiquement correct -, j'ai assisté à des congrès où la gauche et la droite débattaient, c'était très agréable : "Ah bon, vous aussi vous essayez de penser, alors entrez, prenez place, voulez-vous un verre de vin ?" A l'époque, il y avait encore ici et là quelque chose comme une fraternité des hommes d'esprit. Aujourd'hui en revanche, il existe une hostilité envers l'homme spirituel qui va jusqu'à la haine et le désir d'infliger la mort - et qui en même temps jargonne sur la "formation".

Vous trouverez cet article imprimé, ainsi que de nombreux articles publiés en exclusivité, dans le numéro de septembre d'eigentümlich frei n° 205.

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Günter Maschke (1943-2022), un souvenir

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Portrait de Günter Maschke, qui ornait son salon à Francfort, choisi pour une couverture de l'excellente revue espagnole Empresas politicas.

Günter Maschke (1943-2022), un souvenir

Prof. Carlo Gambescia

Source: http://carlogambesciametapolitics2puntozero.blogspot.com/... & https://cargambesciametapolitics.altervista.org/gunter.../

Le souvenir le plus vif, que j'ai de Günter Maschke, décédé lundi dernier, le 7 février, remonte probablement à un Julien Freund, bien vieilli, comme tout bon vin, d'il y a de nombreuses années. Lisez comment il le dépeint dans L'aventure du politique, livre paru en l'an de grâce 1991:

"Il y a quelques années, en 1986, une conférence internationale sur Carl Schmitt s'est tenue à Speyer (Spire). Là aussi, la principale obsession des universitaires présents était de savoir si Carl Schmitt avait été un homme de droite, de gauche ou du centre. Cela n'avait aucun intérêt. Mais soudain, un homme s'est levé et a pris la parole de manière spontanée, en parlant d'autorité. Ses paroles m'ont frappé et m'ont consolé intellectuellement. Je voulais dîner avec lui au restaurant Feuerbach. L'itinéraire de cet homme, Günter Maschke, est fascinant. Maschke faisait partie du groupe d'étudiants qui a provoqué des émeutes à Berlin entre 1967 et 1968. Il était un compagnon de Rudi Dutschke, Baader Meinhof et quelques autres. Arrêté et libéré à deux reprises, il s'installe dans la patrie de ses rêves, Cuba. Mais à Cuba, il a été arrêté et libéré grâce à l'intervention d'un ambassadeur étranger. C'est alors qu'il a fait connaissance avec l'œuvre de Carl Schmitt et qu'il en est devenu un spécialiste. Il a déclaré : "Je me suis parfaitement rendu compte qu'il y avait un ennemi au centre de notre action, mais nous ne savions pas lequel, et nous n'avions pas le concept d'ennemi. Et quand j'ai lu Schmitt, tout est devenu clair pour moi. On sort transformé d'une expérience comme celle de Maschke et, surtout, capable de donner le juste poids aux mots'' (*).

Homme indocile et curieux, désabusé de la politique, polyglotte érudit, il est venu au réalisme schmittien. Attentif, comme le prouve sa façon d'être, aux aspects concrets d'une œuvre, celle de Carl Schmitt, elle l'escorté comme au-delà de la droite et de la gauche. Mais pas dans un sens crypto-fasciste, comme le comprennent encore certains interprètes italiens superficiels, pour le meilleur et pour le pire. Mais plutôt comme un levier - je parle du travail schmittien - pour étudier la politique à travers les régularités du politique.

C'est-à-dire se concentrer sur l'analyse de ce qui reste réellement, au-delà de la rhétorique trop facile sur les valeurs et les intérêts. L'étude, en somme, de ce qui précède et dépasse la politique. Et qui ne se complaît donc pas dans l'esthétique impuissante de la noblesse de la défaite, ni ne caresse des paradis totalitaires inexistants, tout comme elle dédaigne le trafic apparemment inoffensif des petits intérêts.

"C'est ainsi que sont les politiciens" est une de ses expressions récurrentes. Ce n'était pas de la résignation, mais une autodiscipline imposée par le réalisme. Une approche de la réalité telle qu'elle est, et non telle qu'elle devrait être selon tel ou tel code moral ou religieux. La politique, comme une acceptation, je le répète, des régularités de la politique. Tout d'abord, comme on le lit dans le portrait de Freund, celui de l'ami-ennemi.

La figure de l'érudit schmittien était flanquée du "personnage" Maschke. De grande taille, il portait des chapeaux à larges bords qui le rendaient encore plus imposant. D'apparence grincheuse, mais avec les yeux vifs d'un enfant, peut-être impénitent, avec un regard qui parfois, dans les moments de calme, entre un élan intellectuel et un autre, se perdait à la poursuite d'on ne sait quelles aventures et exploits mystérieux du Puer Aeternus.

Cependant, il était implacable avec les opportunistes, auxquels, comme un vrai Maschkiavelli, qui avait tant vu, il réservait des plaisanteries acerbes. Oubliez alors le Puer Aeternus...

Des blagues, souvent si subtiles qu'elles n'étaient pas remarquées par le malheureux concerné, qui en souriait même. Mais pas par certaines des personnes présentes, les plus rusées, presque complices, intellectuellement complices. Un scénario que Maschke pouvait moralement se permettre, car, comme le souligne son ami Jerónimo Molina, très proche de Maschke, dans le sillage d'Álvaro D'Ors, il "détient l'auctoritas" (**).

Le professeur Molina est l'auteur d'un important "Liber Amicorum ofrecido a Günter Maschke" (***), qui contient tous les éléments critiques, biographiques et bibliographiques nécessaires à une étude plus approfondie de Maschke, auquel nous renvoyons les lecteurs.

Je l'ai rencontré en personne. Comment oublier un déjeuner animé à Rome ? Mais aussi son feu de plaisanterie en d'autres occasions, "récité" de manière olympienne et imperturbable ? Cependant, je ne pense pas qu'il soit juste d'évoquer une sorte d'amitié profonde, comme cela arrive à de nombreux autopromoteurs qui savent profiter de toutes les circonstances. Disons qu'il y avait une estime mutuelle.

J'ai soumis à Maschke, que j'avais rencontré au milieu des années 90, un certain nombre de projets d'édition, qui n'ont malheureusement pas été réalisés, sans que ce soit de sa faute ou de la mienne.

Qu'il repose en paix, à la droite de Carl Schmitt.

Attention, droite non pas dans un sens idéologique, mais dans un sens méta-politique. Qu'il soit assis, pour employer un terme noble, comme un juge politique, au-dessus de la misère et de la noblesse des affaires humaines.

Sans perdants, sans gagnants. "Voilà à quoi ressemble le politique".

Carlo Gambescia.

(*) Julien Freund, L'aventure du politique. Conversations avec Charles Blanchet, édition italienne sous la direction de Carlo Gambescia et Jerónimo Molina, Edizioni Il Foglio, 2021, p. 49 (https://www.ibs.it/avventura-del-politico-conversazioni-con-libro-julien-freund/e/9788876068928 )

(**) Jerónimo Molina, Gaston Bouthoul, inventeur de la polémologie, Centro de Estudios Políticos y Constitucionales, 2019, p. 23.

(***) Numéro spécial édité par Jerónimo Molina de la revue Empresas Políticas, VII, n° 10-11, 1er et 2ème semestre 2008.

mercredi, 09 février 2022

Günter Maschke est mort

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Günter Maschke est mort

Benedikt Kaiser

Source: https://podcast.jungeuropa.de/guenter-maschke-ist-tot/

Avec Günter Maschke, c'est un autre "renégat" de jadis qui s'éteint, après Hans-Dietrich Sander (2017). Formé à la gauche radicale, désillusionné par elle - et s'en détournant avec un certain cynisme qu'il a conservé toute sa vie -, il est devenu un solitaire de droite. "Comme plus personne ne veut brûler, le monde s'assombrit", écrivait Maschke dans le recueil Das bewaffnete Wort publié en 1997. Lui-même ne brûlait cependant plus depuis des décennies, mais s'était depuis longtemps résigné à une impasse - à mon avis exagérée - de la politique pratique de droite. 

Ceux qui s'intéressent de plus près aux dates et aux césures de la vie de Maschke trouveront leur bonheur dans le Staatspolitisches Handbuch ou ici, mais surtout dans un recueil d'entretiens publié en 2011 (voir plus loin).

En lieu et place, voici un petit guide bibliographique pour les jeunes lecteurs. Car Maschke n'est plus connu de tous. Bien sûr, cela n'est pas seulement dû à la paresse de lecture supposée ou réelle d'une partie des générations montantes. C'est aussi tout simplement parce que l'auteur et publiciste Maschke, qui maîtrisait plusieurs langues et trouvait surtout ses admirateurs dans le monde roman, s'est fait rare ces dernières années. Les éditions méticuleuses de Donoso Cortés et de Carl Schmitt étaient pour lui une priorité absolue - il ne devait et ne voulait pas présenter régulièrement des recensions, des articles ou des essais dans divers périodiques. 

Néanmoins, la plume de Maschke a produit des écrits durables qui, pour la plupart, ne sont plus disponibles que chez les bouquinistes. Ceux qui s'y intéressent trouveront leur bonheur sur le net. 

Trois titres sont à mentionner en guise d'introduction. (Je les présente selon ma propre subjectivité, et non selon des critères chronologiques ou autres).

    Das bewaffnete Wort. Aufsätze von 1973–1993, Wien 1997. 

    Si cela ne sonnait pas comme une hérésie, je dirais : Tout ce que Maschke avait à dire se trouve entre les deux couvertures de ce volume. Des textes clés comme "Die Verschwörung der Flakhelfer" (1985) et "Sterbender Konservatismus" (1987) y figurent, tout comme son éloge de Pierre Drieu la Rochelle ("Die schöne Geste des Untergangs", 1980). Maschke a retravaillé cet hommage à Drieu en été 2010 pour mon propre premier ouvrage, Eurofaschismus und bürgerliche Dekadenz (Kiel 2011), et m'a autorisé à le reproduire en tant que préface. Cela m'a rempli de gratitude à l'époque et encore aujourd'hui. Cela a sans doute permis à certains lecteurs des textes de l'"Eurofascisme" d'avoir une sorte de "confiance anticipée" : "Si Maschke s'en charge, c'est que ça doit être bon", m'a effectivement dit un ou deux ans plus tard un lecteur un peu âgé lors d'une rencontre dans le nord de l'Allemagne. 

     Verräter schlafen nicht, Kiel 2011.

    200 pages de Maschke, 200 pages de suspense. Maschke répond à des questions sur son époque au sein du KPD illégal, sa désertion, l'activisme à Vienne, l'exil à Cuba. Dans le style qui lui est propre, il décrit son éloignement de la gauche et son cheminement vers la droite, parle de sa maison d'édition ("Edition Maschke"), dans laquelle il a réalisé des projets de passionné avant de trouver les thèmes de sa vie - Carl Schmitt et la guerre, Donoso Cortés et le catholicisme. Pour finir, Maschke parle librement de la "nouvelle droite" et de ce qu'il en pense. Il ne se fait pas d'illusions, ses chances sont extrêmement faibles. Mais : "Être pessimiste et se battre, c'est la tâche, il est vrai, la plus difficile".

    Kritik des Guerillero. Zur Theorie des Volkskriegs, Frankfurt/Main 1973.

    Entièrement imprégné de l'esprit de l'époque, Maschke, dans cette "Critique du guérillero" est marque par la "lutte de libération" des révolutionnaires internationaux, surtout d'Amérique latine. Par "guérilla", Maschke saisissait le "peuple combattant irrégulier" qui résiste à une armée régulière. Clausewitz, Schmitt et Mao se retrouvent dans une synthèse lorsque Maschke, en tant qu'"homme de terrain", analyse la révolution cubaine et les aspirations qui y sont liées. Pour Maschke, il était déjà clair à l'époque que "Sorel l'emportait sur Marx", car pour les Cubains aussi, les mythes, notamment nationaux, étaient plus importants que les catégories marxistes dans leur lutte anti-américaine pour la liberté.

On pourrait certes mettre en avant d'autres livres de ce natif d'Erfurt et Francfortois d'adoption, comme le recueil de textes Der Tod des Carl Schmitt (Vienne 1987/2012). Mais l'essence de l'œuvre de Maschke est contenue dans ces trois ouvrages. Ceux qui souhaitent découvrir cet auteur, que le philosophe de cour de la maison RFA, Jürgen Habermas, a qualifié de "seul renégat du mouvement soixante-huitard" (et qui n'a pas seulement donné tort à Bernd Rabehl), devraient trouver dans ces volumes leur juste entrée en matière. 

Günter Maschke, Repose en paix. 

(Auteur : Benedikt Kaiser)

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Günter Maschke nous a quittés...

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Valerio Benedetti:

Günter Maschke nous a quittés...

J'ai appris avec une grande tristesse que Günter Maschke nous a quittés. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Maschke était l'un des principaux intellectuels de la nouvelle droite allemande, ainsi que l'un des plus grands connaisseurs de la pensée de Carl Schmitt. Il y a environ un an, j'ai eu le plaisir de l'interviewer pour Il Primato Nazionale (dans le numéro d'avril 2021), un magazine qui s'est toujours distingué par son dialogue avec les meilleurs esprits de la culture non-conformiste en Europe.

Comme je n'avais pas d'adresse électronique, nos conversations se déroulaient principalement par téléphone (des conversations qui duraient en moyenne une heure et demie, qui me prenaient littéralement la vie, mais c'était toujours un plaisir de l'écouter). Maschke m'avait dit qu'il était malade depuis un certain temps et, apparemment, sa santé s'était détériorée. J'avais espéré lui rendre visite à Francfort mais, en partie à cause de la pandémie, cela n'a pas été possible. Afin d'honorer sa mémoire, je reproduis ici la fiche biographique que j'ai rédigée pour le présenter aux lecteurs d'Il Primato Nazionale :

Au fil des ans, la bibliographie sur Carl Schmitt est devenue interminable. Mais en tout état de cause, quiconque souhaite s'aventurer dans les profondeurs de la pensée de Schmitt ne peut manquer de rencontrer le nom de Günter Maschke. Sa connaissance du grand juriste et philosophe allemand est presque encyclopédique. Des qualités que même ses plus ardents détracteurs (et ils sont nombreux) sont obligés de reconnaître. Avec son intellect brillant et sa langue acérée, Maschke est un polémiste né. Et sans lui, peut-être, notre connaissance de Schmitt n'aurait pas été sauvée des interprétations abusives que de nombreux interprètes libéraux et marxistes en ont fait.

Et dire que Maschke a fait ses premiers pas en politique au sein du parti communiste allemand, qui avait été interdit en Allemagne de l'Ouest en 1956. C'est dans ces milieux qu'il a rencontré la charismatique Gudrun Ensslin, qui a fondé avec d'autres la Rote Armee Fraktion (Raf), un groupe terroriste d'extrême gauche redouté. Mais ce n'est pas Gudrun qui a conquis le cœur de Günter, mais sa sœur Johanna, avec laquelle il devait se marier en 1965. Lorsque sa femme et lui s'installent à Tübingen, Maschke a l'occasion d'étudier la philosophie à l'université locale et d'assister aux conférences d'Ernst Bloch. Insoumis, il s'enfuit en Autriche, où il rejoint la Commune de Vienne et est arrêté pour avoir participé à une manifestation contre la guerre au Viêt Nam. Grâce à des protestations médiatiques efficaces, ses compagnons de lutte ont réussi à empêcher son extradition vers la République de Bonn, ce qui lui a permis d'atterrir à Cuba, où il a trouvé l'asile politique.

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C'est toutefois pendant son séjour sur l'île des Caraïbes (1968-1969) que Maschke rompt avec l'idéologie marxiste : il exprime à plusieurs reprises des critiques à l'égard du gouvernement castriste et refuse de nombreux postes proposés par le régime, au point d'être finalement expulsé du pays pour "activité contre-révolutionnaire". À son retour, il a finalement dû purger un an de prison pour désertion. Entre-temps, ses reportages sur le Cuba de Castro ont eu beaucoup de succès et lui ont ouvert les portes de la prestigieuse maison d'édition Suhrkamp et du Frankfurter Allgemeine Zeitung, le principal quotidien allemand. En 1985, il a écrit une notice nécrologique à la mémoire de Carl Schmitt qui a déclenché un nid de frelons avides de controverses. Sa lecture des œuvres de Schmitt avait en effet été décisive pour sa "conversion" politique (ce qui restera pour ses anciens camarades une trahison douloureuse), à tel point que Maschke noua une solide amitié avec Schmitt, lui rendant souvent visite dans son "exil" à Plettenberg. Cependant, sa nécrologie en l'honneur de Schmitt a déclenché une dispute amère avec Jürgen Habermas, qui s'est terminée par le renvoi de Maschke de la Faz [comme il me l'a fait remarquer après la publication de l'interview, c'est en fait Dolf Sternberger et non Habermas qui était responsable de son expulsion].

Son excommunication publique, qui lui a causé des problèmes évidents, n'a pas empêché Maschke de poursuivre ses études sur Donoso Cortès et Carl Schmitt et de s'imposer comme le plus grand spécialiste de Schmitt et de sa pensée. Et, ajouterions-nous, comme l'un des interprètes les plus lucides des catégories idéologiques dominantes aujourd'hui.

A relire: http://www.archiveseroe.eu/cortes-a48274023

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Günter Maschke est décédé

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Günter Maschke est décédé

Nous avons appris le décès de Günter Maschke en début de semaine à Francfort-sur-le-Main.

Maschke, renégat de 68 et spécialiste de Schmitt, était lié au travail de la revue Sezession, en tant que lecteur et interlocuteur régulier. A l'occasion de son décès, nous publions l'article que Karlheinz Weißmann a rédigé sur Günter Maschke pour le troisième volume du Staatspolitisches Handbuch ("Vordenker").

Günter Maschke est né en 1943 à Erfurt et est arrivé avec sa famille à Trèves en 1949 en tant qu'enfant adopté. Il quitta l'école avec le certificat d'études secondaires et fit un apprentissage d'agent d'assurance. Il adhéra d'abord à l'organisation communiste maquillée "Deutsche Friedensunion", puis au KPD illégal, et suivit des cours à l'école supérieure technique de Stuttgart.

Maschke entra ainsi en contact avec les milieux estudiantins de gauche (il fit notamment la connaissance de Gudrun Ensslin, dont il épousa la sœur Johanna en premières noces), passa à Tübingen et étudia la philosophie avec Ernst Bloch. Parallèlement, il travailla comme rédacteur d'un journal étudiant marxiste et participa à la "Subversiven Aktion", un précurseur de la légendaire "Kommune 1", puis au travail du Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS).

En 1965, Maschke déserte l'armée allemande et s'enfuit à Paris, mais ne parvient pas à y trouver refuge et arrive à Vienne via Zurich, où il devient rapidement l'une des figures centrales de la Nouvelle Gauche. Il a été arrêté en 1967 après une manifestation anti-Vietnam. Un sit-in devant la prison de la police empêcha l'extradition prévue vers la République fédérale, et les autorités autrichiennes permirent à Maschke de partir pour Cuba, le seul État prêt à lui accorder l'asile.

Mais la pauvreté et le caractère totalitaire du système local lui déplaisaient autant que le système capitaliste de l'Allemagne de l'Ouest. Emprisonné à nouveau pour "conspiration contre-révolutionnaire", le gouvernement cubain l'a expulsé vers Madrid. Finalement, Maschke retourna en République fédérale d'Allemagne, où il purgea la peine de prison qui lui restait à purger et travailla comme journaliste après sa libération.

Nombre de ses travaux ont servi à l'autocritique de son milieu initial, d'abord à partir d'une position de gauche peu orthodoxe, puis d'une position libérale, et enfin d'une position conservatrice. Son point de repère est devenu Carl Schmitt, dont il connaissait les écrits depuis longtemps, mais qu'il percevait comme des déclarations propres à l'ennemi conservateur. Cela a changé de manière spectaculaire à partir de la fin des années 1970. En tout cas, de nombreux textes qu'il publiait en tant que rédacteur de la Frankfurter Allgemeine montraient un ton de plus en plus acerbe.

Maschke utilisait une terminologie inspirée de Schmitt et une envie d'irriter l'adversaire qui n'était tolérée que tant qu'il avait la réputation d'être un étrange gauchiste, mais un gauchiste tout de même. Cela a changé après une attaque générale contre Jürgen Habermas, qui a forcé Maschke à quitter la FAZ.

Depuis lors, Maschke a accompli un travail extraordinaire en tant que "droitier sans domicile fixe", exégète et continuateur de Schmitt, et a contribué à sortir les grands contre-révolutionnaires - Donoso Cortés en tête - de l'oubli. Son influence marquante sur le programme de la maison d'édition viennoise Karolinger ou la revue Etappe qu'il a codirigée parlent d'elles-mêmes. Il fait sans aucun doute partie des intellectuels de droite les plus importants de l'après-guerre, même s'il a depuis longtemps enterré tout espoir d'efficacité pratique.

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Les écrits de Günter Maschke :

Kritik des Guerillero. Zur Theorie des Volkskriegs, Frankfurt a.M. 1973
Der Tod des Carl Schmitt. Apologie und Polemik, Wien 1987
Das bewaffnete Wort. Aufsätze aus den Jahren 1973 – 93, Wien/ Leipzig 1997

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Parmi les ouvrages majeurs dont il fut l'éditeur:

Carl Schmitt. Staat – Großraum – Nomos, Arbeiten aus den Jahren 1916 – 1969, Berlin 1995
Carl Schmitt. Frieden oder Pazifismus? Arbeiten zum Völkerrecht und zur internationalen Politik 1924 – 1978, Berlin 2005.
Staatsgefüge und Zusammenbruch des zweiten Reiches, Berlin 2011

ik des Guerillero. Zur Theorie des Volkskriegs, Frankfurt a.M. 1973
Der Tod des Carl Schmitt. Apologie und Polemik, Wien 1987
Das bewaffnete Wort. Aufsätze aus den Jahren 1973 – 93, Wien/ Leipzig 1997

Als Herausgeber unter anderen:

Carl Schmitt. Staat – Großraum – Nomos, Arbeiten aus den Jahren 1916 – 1969, Berlin 1995
Carl Schmitt. Frieden oder Pazifismus? Arbeiten zum Völkerrecht und zur internationalen Politik 1924 – 1978, Berlin 2005.
Staatsgefüge und Zusammenbruch des zweiten Reiches, Berlin 2011

Kritik des Guerillero. Zur Theorie des Volkskriegs, Frankfurt a.M. 1973
Der Tod des Carl Schmitt. Apologie und Polemik, Wien 1987
Das bewaffnete Wort. Aufsätze aus den Jahren 1973 – 93, Wien/ Leipzig 1997

Als Herausgeber unter anderen:

Carl Schmitt. Staat – Großraum – Nomos, Arbeiten aus den Jahren 1916 – 1969, Berlin 1995
Carl Schmitt. Frieden oder Pazifismus? Arbeiten zum Völkerrecht und zur internationalen Politik 1924 – 1978, Berlin 2005.
Staatsgefüge und Zusammenbruch des zweiten Reiches, Berlin 2011

Kritik des Guerillero. Zur Theorie des Volkskriegs, Frankfurt a.M. 1973
Der Tod des Carl Schmitt. Apologie und Polemik, Wien 1987
Das bewaffnete Wort. Aufsätze aus den Jahren 1973 – 93, Wien/ Leipzig 1997

Als Herausgeber unter anderen:

Carl Schmitt. Staat – Großraum – Nomos, Arbeiten aus den Jahren 1916 – 1969, Berlin 1995
Carl Schmitt. Frieden oder Pazifismus? Arbeiten zum Völkerrecht und zur internationalen Politik 1924 – 1978, Berlin 2005.
Staatsgefüge und Zusammenbruch des zweiten Reiches, Berlin 2011

Kritik des Guerillero. Zur Theorie des Volkskriegs, Frankfurt a.M. 1973
Der Tod des Carl Schmitt. Apologie und Polemik, Wien 1987
Das bewaffnete Wort. Aufsätze aus den Jahren 1973 – 93, Wien/ Leipzig 1997

Als Herausgeber unter anderen:

Carl Schmitt. Staat – Großraum – Nomos, Arbeiten aus den Jahren 1916 – 1969, Berlin 1995
Carl Schmitt. Frieden oder Pazifismus? Arbeiten zum Völkerrecht und zur internationalen Politik 1924 – 1978, Berlin 2005.
Staatsgefüge und Zusammenbruch des zweiten Reiches, Berlin 2011

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La nation, socle d'éternité à travers les générations (J. G. Fichte)

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La nation, socle d'éternité à travers les générations (J. G. Fichte)

 
Dans cette vidéo, nous aborderons la figure de Fichte et ses fameux « Discours à la nation allemande », œuvre capitale dans la tradition politique allemande. Au nom de la défense du peuple allemand, de sa langue, de sa culture et de son caractère, il dénonce l’invasion étrangère et en appelle à un véritable sursaut national et moral. Si ce texte s’adresse à l’origine aux Allemands du XIXe siècle, il n’en conserve pas moins une force et une ferveur qui peuvent illuminer tout combat de libération nationale. C’est pourquoi il est temps à présent de le considérer non plus seulement comme une curiosité historique, mais comme une injonction présente à défendre notre peuple et notre culture.
 
 

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Musique utilisée :
- Beethoven : Beethoven Symphony No. 5 in C minor
- Schubert : quartet No 14 Death and the Maiden , 2 mvt
- Quatuor Arod - Schubert : Impromptu No. 3 in G-flat Major, D. 899 (Op. 90)
- Bruckner : Symphony No. 4 in E flat major - 4 Finale - Celibidache
 

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mardi, 08 février 2022

Otto Braun, écrivain soldatique: "Je vais m'accrocher, quoi qu'il arrive"

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Otto Braun, écrivain soldatique: "Je vais m'accrocher, quoi qu'il arrive"

Giovanni Sessa

Source: https://www.paginefilosofali.it/io-terro-duro-qualunque-cosa-accada-otto-braun-giovanni-sessa/

Cop.-BRAUN.jpgNous avons souvent noté que le destin des livres est insondable. Des volumes précieux, porteurs d'une nouvelle vision du monde, se sont révélés tels quelques décennies seulement après leur publication. D'autres, au contraire, moins significatives, mais imprégnées du bon sens de la conjoncture historique dans laquelle elles étaient appelées à voir le jour, ont obtenu un écho immédiat. Le livre que le lecteur s'apprête à lire, Io terrò duro, qualunque cosa accada. Il s'agit du Journal et de lettres d'un jeune volontaire de guerre, Otto Braun, et de son témoignage paradigmatique. La première édition italienne, publiée en 1923, a été éditée par le philosophe politique Enrico Ruta sous le titre Journal et lettres, et a attiré l'attention d'un petit groupe d'intellectuels dont, comme on le verra, les philosophes Benedetto Croce et Julius Evola. L'un des premiers à avoir saisi le caractère exceptionnel de ce recueil a été l'idéaliste magique, qui a identifié le jeune auteur comme un porte-flambeau ante litteram de ses propres positions spéculatives.

  [...] La publication de ce texte est également liée à un souvenir de l'écrivain. Il fait également référence au "destin" du livre que nous présentons. En 2008, j'ai contacté le philosophe Franco Volpi par téléphone, bien que je ne le connaisse pas personnellement. Quelques années auparavant, il avait écrit la préface des Essais sur l'idéalisme magique d'Evola : je lui ai demandé s'il accepterait de répondre à mes questions concernant son parcours intellectuel, l'état d'avancement de la traduction des œuvres de Heidegger dans laquelle il était engagé, la Révolution conservatrice et Evola. L'interview devait être publiée par un petit éditeur romain. Il a été très gentil, mais a décliné l'invitation. Au cours de la conversation, qui a duré plus d'une heure, nous avons longuement discuté de l'idéalisme magique. À la fin, il m'a dit, en tenant compte de mes intérêts : "Je vous conseille vivement de vous intéresser à Otto Braun. C'est un auteur vraiment extraordinaire, dont on sait peu de choses. J'ai demandé à mes étudiants de faire des recherches sur lui en Allemagne, mais la partie la plus importante de son œuvre est essentiellement son journal et ses lettres. Veuillez faire de votre mieux, si possible, pour réaliser une nouvelle édition afin que nous puissions enfin en discuter à nouveau. J'ai accepté son invitation. Je dédie ces brèves notes à la mémoire de Volpi, un intellectuel courageux et profond qui est toujours allé au-delà des barrières de l'"académiquement correct".

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Otto Braun est né à Berlin le 27 juin 1897. Il était le fils du Dr Heinrich Braun et de Lily von Kretschmann, auteur de Memorien einer Sozialistin (1910-1911) inspiré du Memorien einer Idealistin de Malwida von Meysenburg, connu dans les milieux socialistes allemands pour avoir pris une part active à la controverse théorique et politique entre l'orthodoxie de Bebel et le révisionnisme de Bernstein. Dans cette diatribe, le jeune Otto et samère se sont rangés du côté de ces derniers. Le jeune homme est influencé intellectuellement par ses parents bien-aimés, mais il est aussi sensible à l'amour de son pays, qu'il vit avec enthousiasme, sans jamais atteindre le piètre niveau du nationalisme chauvin. Lorsque la guerre éclate, il tente de s'engager comme volontaire, mais sans succès. Il demanda de l'aide à un général connu et ami de la famille et put ainsi reprendre le mousquet. Il fut blessé à plusieurs reprises et tomba héroïquement au front en 1918, alors qu'il avait une vingtaine d'années.

Pour comprendre la valeur théorique et existentielle de l'expérience de cet enfant prodige, il faut tenir compte du fait suivant : son époque a vu la condensation de tensions inexplicables, qui ont agi avec force tant au niveau individuel que collectif en Europe, plus précisément en Europe centrale, qui, après la Grande Guerre, a vu la dissolution de deux structures impériales, l'empire des Habsbourg et le Second Reich.

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D'un point de vue général, il est donc nécessaire de placer les pages de Io terrò duro, qualunque cosa accada (Je tiendrai bon, quoi qu'il arrive) à côté des expériences de vie et de pensée contemporaines d'Otto Weininger et de Carlo Michelstaedter, profondément marquées par la réémergence du tragique. Les trois auteurs appartiennent à ce vaste mouvement intellectuel qui a transcrit dans ses productions à la fois les signes tangibles de la fin d'un monde, le monde bourgeois-chrétien selon l'expression de Hegel, et la possibilité de la réalisation d'un Nouveau Départ de l'histoire européenne.

Nous faisons référence, ici, à ce corps de pensée que Massimo Cacciari a défini comme la "métaphysique de la jeunesse" et qui englobe la génération née "autour" du 20 novembre 1889, jour où Gustav Mahler a dirigé sa première symphonie à la Philharmonie de Budapest : "C'est le temps de la mémoire. Tous ceux qui sont nés "autour" de la première symphonie de Mahler y participent : leur "jeunesse" n'est qu'un élément de composition, un mouvement dans le contexte de la symphonie, fuyant vers leur propre Trauermarsch (marche funèbre)".

Une expérience spéculative marquée par le négatif et le refus de toute référence transcendante qui, traversant Stirner et Nietzsche, partageait aussi le platonisme inversé de Lukács: "L'absolu, ce qui n'admet pas de médiation, l'univoque, n'est que le concret, le phénomène individuel ".  Nos auteurs ont été amenés à vivre socratiquement, en privilégiant la dimension éthique, la décision et le choix qui, chez eux, à la différence de Kierkegaard, ne visait plus le religieux au sens propre, mais le Werk, l'œuvre qui, de ce point de vue, aurait dû réaliser la réunification de la vie et de la pensée, du fini et de l'infini.

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Weininger, Michelstaedter et Braun présupposent le fondement spéculatif non avoué de la philosophie weiningerienne du als-ob, du comme si. Selon Cacciari, l'"héroïsme" théorico-pratique auquel ils se consacrent "consiste [...] à nous préserver de toute illusion et, dans cet état d'âme, à viser à donner forme à notre in-dividuel, comme si nous vivions dans une Culture, comme si cet in-dividuel était réellement un symbole". [...]

Les pages de ce livre marquent les étapes de l'éducation d'Otto, visant à conquérir la dimension proprement humaine que les Grecs bien-aimés avaient attribuée au seul aner, et jamais au simple anthropos, l'homme "dimidié", centré sur la dimension biologique-existentielle. Dans la philosophie classique, l'homme était considéré comme "incapable de se posséder lui-même", en proie aux corrélations de la conscience induites par le rapport toujours changeant entre le moi et le monde, typique de l'homme "rhétorique", proie facile du dieu de la philopsuchía.

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Michelstaedter (portrait, ci-dessus) dit de cet "animal humain": "Sa fin n'est pas sa fin, il ne sait pas ce qu'il fait ni pourquoi il le fait : son action est un être passif parce qu'il n'est pas lui-même tant que la faim de vie vit en lui, irréductible, obscure". Eh bien, le jeune Otto Braun, comme en témoignent les pages passionnées de ce volume, visait à réaliser en lui l'hégémonikon, le centre intérieur capable de donner une direction hyperbolique à notre parcours existentiel, à travers l'élan déterminé par l'acquisition de la qualité d'andreia, de "force d'âme". [...] Seuls des hommes puissants et vertueux auraient pu relever la fortune de l'Allemagne (pour le jeune homme, l'Allemagne, en raison de son intime relation de fraternité avec la Grèce antique, était synonyme d'Europe), la crise dans laquelle tombait la Kultur était trop grande : "a-t-on jamais vu chez les hommes une telle prostitution de tout sentiment, une désertion aussi maligne de tout ce qui est fort et sévère, une destruction aussi méthodique de toute idée de noblesse ?".  

Il était certain que l'incipit vita nova porterait les stigmates de la civilisation hellénique, car : "l'homme futur portera inconsciemment en lui un esprit qui sera en partie conséquent à l'esprit grec". Il ne prône pas un retour au passé, rien à voir avec des perspectives régressives. Dans la nouvelle civilisation, les réalisations de la modernité et celles des Anciens palpitent ensemble. Le Nouveau Départ verrait la formation d'un monde ancien-moderne.

Ainsi, la prophétie de Gémiste Pléthon se serait réalisée : "Une religion s'élèvera, à laquelle tous les hommes se soumettront ; seulement elle ne sera ni chrétienne ni païenne, mais très semblable au paganisme". En Grèce, il a apprécié la superbe synthèse du dionysiaque et de l'apollinien dans toutes ses créations. Chez ce peuple, la forme conquise dans les arts, la poésie et la philosophie faisait pourtant allusion à l'origine chaotique du monde. La religion grecque, en outre, était "civile", politique, dans la mesure où elle avait son ubi consistam in : "un consentement du peuple". Cela a conduit ces hommes à ne pas se livrer à la contemplation de sur-mondes, ni à dissoudre leur individualité dans le Tout, à la recherche d'un nirvana annulateur. Au contraire, ils n'ont jamais fait de distinction entre nature et super-nature, corps et esprit. Otto a été confirmé dans cette conviction par sa lecture passionnée de Sappho et d'Alceus. Il s'est également attardé sur Protagoras et, réfléchissant à sa pensée, a compris la nécessité de laisser les Grecs parler enfin de leur propre voix, alors que nous, les modernes, "traduisons tout dans une terminologie chrétienne".

[...] D'où la déclaration explicite de lui-même comme "polythéiste", "païen", "fidèle à la vie". Cette profession de foi se manifeste le plus souvent par l'exaltation de la nature et de sa beauté. [...] L'intérêt d'Evola pour Braun, nous l'avons mentionné déjà dans ses lignes. A l'époque où le philosophe romain se proposait, après l'expérience Dada, de tracer les coordonnées théoriques sur lesquelles construire l'idéalisme magique, il regardait avec admiration Braun, dont il avait lu l'œuvre dans l'édition allemande de 1921. Le penseur traditionaliste place Braun aux côtés d'autres "esprits de la veille", tels que Weininger, Michelstaedter, Gentile, Hamelin et Keyserling [...] .

Dans Braun, selon Evola, "ce qui est mis en évidence [...], c'est essentiellement l'aspect de la puissance efficace, de la transformation de la valeur en force absolue opérant au sein même de l'antithèse de la réalité brute". Chez lui, il ne s'agirait pas de philosophie au sens scolastique, de l'élaboration d'un système, car ce qui intéresse vraiment le jeune Allemand, c'est : "le spectacle grandiose de l'autocréation d'une volonté titanesque, d'une foi inébranlable, d'un pouvoir démiurgique pour que la valeur devienne vie, réalité absolue". Le dieu auquel Braun fait référence veut devenir un "corps", l'homme. Par conséquent, à la lumière de "l'évangile de la volonté", noyau vital de la vision du monde d'Otto Braun, il est nécessaire de transformer ce que la vie nous offre, en le conformant à notre but. C'est en cela que réside la liberté de la volonté.

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Evola ne peut manquer d'apprécier, chez le jeune homme, la "fidélité à la vie", le débarcadère grec impliquant la récupération de la physis et l'attribution à l'art d'un rôle essentiel sur le chemin de l'épanouissement. Il reconnaît également le trait carlylien de l'héroïsme politique de Braun, de son appréciation de l'homme d'État : "au religieux, au poète et au sage, il opposait le héros, et pour lui, de nos jours, héros signifiait homme d'État". Il était conscient que la véritable "domination" sur soi et sur la réalité ne devenait un fait réel que pour ceux qui avaient résolu la corporéité en liberté, comme cela se produit le long des chemins initiatiques, mais ce n'était qu'une intuition le long de ce chemin. La limite de la proposition de Braun se trouve, pour Evola, dans le fait qu'il a vécu la volonté de l'homme comme subordonnée : "à une obéissance supérieure, il a humilié le Moi en le soumettant à une tâche, à une mission qui semblait procéder presque d'un démon, d'une puissance supérieure". Le fait de " se mettre au service d'un dieu " aurait détourné Braun de la réalisation de l'immanence pure : le daimon, dans cette perspective, représentant une réalité transcendante. Michelstaedter s'était reconnu dans la centralité originelle de l'ego, la Persuasion, Braun, selon Evola, ancrait cette centralité au devoir. Il est donc inévitable, pour mettre véritablement en œuvre une vie de liberté et de puissance, qui sera pour Evola celle de l'individu absolu, d'intégrer les perspectives des deux jeunes "divins" en une seule.

 En effet, il nous semble que, malgré une certaine ambiguïté théorique, liée au traitement du devoir à poursuivre résolument, qui pourrait lier l'ego, ne le rendant pas absolu, libre, Braun reste, en ce qui concerne le daimon, dans la perspective hellénique de la transcendance immanente, également typique de la vision évolienne. Selon la leçon de Gian Franco Lami, vivre "au service d'un dieu", n'implique pas l'abandon mystique au Principe, mais est un moment essentiel du parcours vertueux, anagogique, du philosophe qui, reconnaissant ses limites, n'a pas la prétention : "d'atteindre et de posséder définitivement la "vraie sagesse"". Dans l'acceptation du résultat aporétique du philosopher, dans la reconnaissance du "savoir socratique du non-savoir", l'homme prend conscience que le processus d'ordonnancement, en lui-même et dans la communauté, est toujours in fieri, comme la vie.

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En outre, Lami lui-même a précisé comment le daimon pythagoricien-socratique "est qualifié au niveau terrestre, comme une fonction naturellement humaine, qui s'exprime dans l'accompagnement de l'individu, en tant qu'agent pensant, le long de son parcours existentiel spécifique". Dans ces mots nous pouvons voir le sens du destin personnel de Braun, fidèle au daimon, à la voie réalisable de la transcendance immanente toujours in fieri, pleinement en ligne avec l'idéalisme magique évolien. Le philosophe romain sait que le Moi, comme l'a précisé Massimo Donà "dans la mesure où il est inconditionné, ne peut être identifié à aucune forme", il doit nier toute norme irréfutable, se soustraire à tout impératif, même lorsqu'il est lié par "la liberté inconditionnelle elle-même". L'individu absolu, incapable de trouver la paix dans un positum, bien que non limité, ne manque pas le non-moi, n'exclut pas la limite. Cette situation l'incite à refaire, à refonder, à la lumière de l'infondabilité du principe, la liberté, lui-même et le monde. Raison de plus pour y retourner et lire, Je m'accrocherai, quoi qu'il arrive.

(extrait de la préface de Giovanni Sessa, Destinée et Postérité. Le Printemps Sacré d'Otto Braun, au livre d'Otto Braun, Io terrò duro, qualunque cosa accada. Journal et lettres d'un jeune volontaire de guerre, en librairie aux éditions OAKS à partir du 19 janvier - pp. 255, euro 20.00).

 

dimanche, 06 février 2022

Un entretien entre Carlos X. Blanco et Max Otte

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Un entretien entre Carlos X. Blanco et Max Otte

Le philosophe asturien Carlos X.Blanco, connu pour ses études sur Karl Marx, Oswald Spengler et Diego Fusaro, s'entretient avec le célèbre économiste allemand Dr Max Otte, l'un des critiques les plus virulents de l'euro et candidat à la présidence sous les recommandations de l'Alternative für Deutschland.


"Nous devons trouver un moyen de revenir aux traditions qui ont fait notre grandeur".

Merci beaucoup, Dr. Otte, d'avoir accepté de répondre à nos questions. Vous êtes connu dans le monde entier, en particulier dans le domaine de la finance. Vous avez écrit de nombreux livres dans ce domaine, dont vous êtes un spécialiste ; certains de vos livres ont été traduits en espagnol.

Avec toutes vos expériences, tant dans l'économie académique que dans le domaine du conseil financier public et privé, qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans la politique ?

Je suis financièrement indépendant et je suis très préoccupé par l'évolution de l'Europe. C'est là que j'ai voulu faire quelque chose. Toutefois, je suis toujours resté dans le domaine pré-politique ou proche de la politique - d'abord en tant que président du conseil d'administration de la fondation Desiderius-Erasmus, puis en tant que président de la Werteunion. Aujourd'hui, je suis candidat au poste de président fédéral. Cette fonction se place au-dessus de la politique des partis.

Les lecteurs hispanophones ne savent peut-être pas que vous étiez jusqu'à présent lié à la CDU, bien que vous ayez beaucoup critiqué sa présidente, Angela Merkel. Comment en êtes-vous arrivé à accepter récemment la candidature à la présidence d'un autre parti politique, Alternative für Deutschland ?

Je me présente en tant que personne privée, en tant que Max Otte, à une fonction non partisane, et pas "pour" un parti, mais sur proposition d'un parti. Seuls le caractère, les valeurs et les qualifications devraient compter. J'espère bien sûr que cela sera un signe pour une politique conservatrice en Allemagne.

Comment vos relations avec ces formations politiques ont-elles évolué lorsque vous avez accepté la candidature d'un autre parti, Alternative für Deutschland ? Y a-t-il eu des exclusions ?

Mon parti, la CDU, n'était pas content, car il existe une "décision d'incompatibilité" qui exclut toute collaboration avec l'AfD. Mais je ne considère pas comme une collaboration le fait d'être candidat à un poste non partisan sur proposition d'un parti. On peut accepter ou refuser une proposition.

Qu'est-ce que l'Alternative für Deutschland apporte à votre pays et à l'Union européenne? Que pouvez-vous apporter personnellement?

Vous comprendrez que je ne commente pas la politique des différents partis pendant ma candidature. Je m'engage pour les valeurs de l'Occident chrétien, l'éducation, l'État de droit, une économie performante avec une composante sociale - bref, pour ce qui constitue l'Europe à mes yeux.

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Vous avez toujours été très critique à l'égard de l'euro. Devrions-nous supprimer cette monnaie commune? Devrions-nous changer son utilisation ou peut-être la rendre compatible avec les monnaies nationales? Est-elle mauvaise pour l'Allemagne?

Je pense que l'euro est une grande erreur. Il a d'abord déclenché une conjoncture spéciale malsaine en Espagne et dans d'autres pays du Sud dans les années 2000, notamment dans le secteur de la construction, et a ensuite conduit à une grande crise. Depuis de nombreuses années, le chômage est élevé dans le Sud et les jeunes sont contraints de partir vers le Nord. Ce n'est pas ainsi que nous voulions construire notre Europe unie.

En tant que l'un des principaux promoteurs de la Société internationale Oswald-Spengler, avec le professeur David Engels, un auteur très lu dans notre journal et avec lequel il collabore, je me sens obligé de vous demander: est-il vrai que l'Europe est en déclin, exactement comme le philosophe l'a décrit et prédit il y a un siècle ? Allons-nous vers une ère de "césarisme" ?

Certains signes de déclin social et économique ainsi que de brutalité politique ne peuvent être ignorés.

Comment pouvons-nous combiner le renforcement de l'autorité, de la tradition et des "bonnes mœurs" avec la tradition économique et politique libérale des Européens? Croyez-vous à un conservatisme libéral pour l'Europe?

Ce n'est pas une question de foi. Nous devons trouver le moyen de retrouver nos racines et les traditions qui ont fait notre grandeur. En ce moment, c'est comme si un grand aimant exerçait une attraction sur le disque dur de notre culture et qu'il effaçait tout. Cela ne doit pas se produire - nous avons un riche trésor culturel dans lequel nous pouvons puiser.

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Quel avenir voyez-vous pour l'Union européenne à court terme ?

On assiste à une course entre des distorsions économiques toujours plus grandes et une intervention toujours plus forte de l'État dans l'économie ainsi qu'une répression politique accrue. Nous sommes à la croisée des chemins: soit une nouvelle décentralisation pour tenir compte des multiples atouts et traditions de l'Europe, soit un centralisme bruxellois de plus en plus autoritaire.

L'interdépendance entre l'économie espagnole et l'économie allemande est très grande. Quel sera l'impact sur l'Allemagne et l'Union européenne de la grave crise de la société et des institutions en Espagne, associée à son économie en difficulté ?

Presque toute l'Europe est confrontée à une crise grave d'une manière ou d'une autre. Nous avons besoin de toute urgence de nouvelles solutions ; nous devons nous éloigner du centralisme de Bruxelles et de la Banque centrale européenne.

Merci beaucoup pour vos réponses.

Source: https://latribunadelpaisvasco.com/art/16246/max-otte-tenemos-que-encontrar-la-manera-de-volver-a-nuestras-raices-y-a-las-tradiciones-que-nos-hicieron-grandes

 

dimanche, 30 janvier 2022

Conflit ukrainien: une répartition des rôles peu claire - Le point de vue du journal Junge Freiheit (Berlin)

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Conflit ukrainien: une répartition des rôles peu claire

Le point de vue du journal Junge Freiheit (Berlin)

Thorsten Hinz

Ex: https://jungefreiheit.de/debatte/kommentar/2022/ukraine-konflikt/
    
Les murs entre la Russie et l'Occident n'ont jamais été aussi froids qu'aujourd'hui depuis que le secrétaire général soviétique Mikhaïl Gorbatchev a parlé en 1986 de la "maison commune européenne" et a appelé de toutes parts au désarmement matériel et verbal. Ce n'est qu'en apparence que les rôles sont clairement répartis dans le conflit ukrainien : ici, dit-on, il y a l'Ukraine démocratique éprise de liberté, qui insiste sur son droit souverain à rejoindre l'OTAN et qui reçoit pour cela le soutien de l'Occident, qui porte ainsi haut ses valeurs et idéaux universels. Là-bas, la Russie despotique, qui parle d'encerclement et de menace pour justifier ses réflexes impériaux et qui se prépare à envahir son voisin.

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne livrent des armes à l'Ukraine. En Allemagne, des voix s'élèvent pour demander que l'on s'aligne également derrière la grande puissance américaine et que l'on fasse preuve de fermeté tous ensemble. Un appel lancé dans le journal Die Zeit par quelque 70 experts plus ou moins compétents ès-questions de l'Europe de l'Est exhorte à mettre fin à la "voie particulière de l'Allemagne en matière de politique orientale" et à prendre des "mesures plus efficaces" contre Moscou. Déjà "l'attaque de Poutine contre l'Ukraine en 2014" - il s'agit de l'occupation de la Crimée - serait directement liée à "la passivité de la politique allemande pendant 20 ans face au néo-impérialisme russe" qui l'a précédée.

Dans de tels discours, une conception hypermorale de la politique s'élève jusqu'à l'absurde. Lorsque le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov parle devant les caméras à la novice allemande, qui fait désormais fonction de ministresse des affaires étrangères, de son souhait d'améliorer les "relations russo-américaines" - et non russo-allemandes -, le lapsus linguistique dissimule à peine l'évidente réalité politique, à savoir qui détient véritablement la puissance dans le camp occidental.

Solidarité avec l'Ukraine

Le Berlin officiel exprime sa solidarité avec Kiev pour s'exercer à la realpolitik. L'avertissement de Bismarck, confirmé par les catastrophes historiques, de ne jamais couper les ponts avec la Russie, est toujours d'actualité. En outre, les sociaux-démocrates restent sous l'influence de l'Ostpolitik de Willy Brandt. Le chef de la CSU, Markus Söder, fait preuve d'un grand sens de l'État : la Russie est une grande puissance et, certes, elle est un partenaire difficile, mais non un ennemi. Il refuse son exclusion du système financier Swift et l'abandon du gazoduc Nord Stream 2 en mer Baltique. Même les apparitions d'Annalena Baerbock n'ont plus rien désormais du dogmatisme et de la doxa des Verts.

Egon Bahr (1922-2015), membre de la SPD, jadis en charge de la politique étrangère et bismarckien, a déclaré devant des collégiens : "En politique internationale, il n'est jamais question de démocratie ou de droits de l'homme. Il s'agit des intérêts des Etats. Retenez bien cela, quoi qu'on vous dise en cours d'histoire".

La déclaration de Poutine, jugée scandaleuse en Occident, selon laquelle l'effondrement de l'Union soviétique est "la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle" est, du point de vue russe, un constat lucide : la Russie a largement perdu l'accès hors glace à la mer Baltique. La sécession de l'Ukraine a affaibli de manière décisive la position russe en mer Noire ; Odessa, la porte d'entrée du commerce avec la Méditerranée et au-delà, a été perdue. L'occupation de la Crimée a donc constitué un "frein d'urgence" pour la politique mondiale.

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La Russie et ses conflits épuisants

La constatation de Zbigniew Brzezinski selon laquelle la Russie n'a plus "géographiquement d'accès facile au monde extérieur" et qu'elle est menacée sur ses flancs ouest, sud et est par des conflits épuisants avec les républiques islamiques voisines reste valable. "Seules les régions septentrionales de permafrost, inhabitables et inaccessibles, semblent encore sûres sur le plan géopolitique".

L'étranglement stratégique de l'ancienne superpuissance nous est ainsi révélé. Avec l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, l'étau se resserrerait encore davantage. Il est démagogique que le ministre américain des Affaires étrangères Antony Blinken demande, lors de sa visite à Berlin : "Quelles troupes encerclent qui ici? Quel pays a revendiqué par la force le territoire d'un autre pays" ? Depuis 1991, les Etats-Unis ont investi des milliards de dollars pour rallier l'Ukraine à leur cause sur le plan intellectuel et économique. Les forces et les financiers occidentaux ont également eu les mains dans le cambouis lors des soulèvements de Maïdan. L'adhésion de Kiev à l'OTAN scellerait militairement la capitulation géostratégique de Moscou.

Le ministre britannique de la Défense Ben Wallace a rejeté l'idée d'un encerclement de la Russie comme une hallucination. Après tout, seuls cinq des 30 alliés ont une frontière commune avec la Russie et seulement un seizième de ses frontières avec l'OTAN. Mais ce rapport changerait brusquement avec l'adhésion de l'Ukraine à l'Alliance Atlantique. Sans le vouloir, Wallace fournit un contre-argument sur le site web de son ministère en rappelant l'ancienne fraternité d'armes russo-britannique qui a vaincu Napoléon et Hitler. Ces victoires étaient essentiellement dues à la profondeur stratégique de la Russie, qui offrait à la Grande Armée et à la Wehrmacht des lignes de ravitaillement démesurées et ingérables. Une avancée de l'OTAN vers la frontière orientale de l'Ukraine réduirait encore cette profondeur de manière dramatique.

L'Allemagne comme facteur de risque

Pour les penseurs anglo-saxons de la géopolitique, Halford Mackinder et Nicholas J. Spykman, la tâche d'une véritable puissance mondiale consistait à s'assurer la domination de la masse continentale eurasienne qui, avec l'Afrique, formait l'"île mondiale". "Celui qui domine l'Europe de l'Est, domine le Heartland ; celui qui domine le Heartland, domine l'île mondiale ; celui qui domine l'île mondiale, domine le monde".

Le "territoire-coeur" comprend la partie européenne de la Russie et la Sibérie occidentale. Mackinder voyait un facteur de risque dans l'Allemagne, très compétente à l'époque sur le plan technique et organisationnel, parce que son lien avec le Heartland russe était en mesure de remettre en question la domination anglo-saxonne.

Aujourd'hui, l'Europe est considérée par les Etats-Unis comme un "tremplin utile" (Brzezinski) pour leurs ambitions géopolitiques. L'ambassadeur ukrainien à Berlin se sent leur porte-parole attitré et se permet d'adopter un ton insolent à l'encontre de son pays d'accueil. Les drapeaux s'entrechoquent également dans le froid entre les partenaires de l'OTAN.

samedi, 29 janvier 2022

Cauchemars germaniques

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Cauchemars germaniques

par Georges FELTIN-TRACOL

L’attirance des écrivains français pour la germanité est ancienne et tenace. Voltaire discute avec Frédéric II de Prusse. Ernest Renan admire la culture allemande avant les déboires de 1870. Au XXe siècle, Alphonse de Châteaubriant y place tous ses espoirs. Pendant la Guerre froide, les communistes célèbrent la RDA. Quant aux conservateurs chrétiens, ils saluent dans l’Autriche-Hongrie un modèle d’organisation socio-politique exemplaire. Certains vont même jusqu’à s’extasier devant les dernières assemblées de citoyens des cantons alpins en Suisse.

Cet attrait compréhensible laisse maintenant la place à un effroi certain. En Autriche, le «petit prodige» du conservatisme libéral, Sebastian Kurz, chancelier fédéral à 31 ans, a démissionné de ses fonctions et quitté la vie politique, suite à des révélations tonitruantes de détournement de sondages aux frais des contribuables. Qu’on se rassure, Kurz travaille pour le libertarien transhumaniste Peter Thiel et préside un cénacle mémoriel subventionné. N’oublions pas que ce bébé chancelier a souhaité combattre le mouvement identitaire. D’ailleurs, les symboles du réveil albo-européen en Autriche sont prohibés ! Son successeur, Alexander Schallenberg (photo), ne reste que deux mois à ce poste prestigieux avant de regagner le ministère des Affaires étrangères. Ces péripéties n’empêchent pas le maintien de l’entente conclue en 2019 entre les conservateurs et les Verts.

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Connu pour son multiculturalisme et son atlantisme, Schallenberg fait hisser au-dessus de son ministère en mai 2021 le drapeau israélien ! Devenu chancelier, Schallenberg considère probablement les non-vaccinés comme des Palestiniens de langue allemande. Il impose à ses compatriotes un strict reconfinement ainsi que l’obligation vaccinale. Les nouveaux pestiférés (ou « covidés » sociologiques) ne peuvent plus par exemple se faire coiffer ou aller acheter un livre. Si attentifs aux droits de l’homme, de la femme et du non-binaire, les Verts autrichiens approuvent cet apartheid sanitaire. Très vite impopulaire, Alexander Schallenberg vient de céder sa place à Karl Nehammer (photo) dont la ligne serait plus conservatrice. Le nouveau chancelier a en effet exprimé une timide intention d’abroger quelques limitations hygiénistes qui pèsent sur les néo-exclus covidiens.

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La voisine allemande poursuit sa route vers le despotisme sanitaire. Le 8 décembre 2021 s’achevait enfin seize années de gouvernement d’Angela Merkel. Son vice-chancelier et ministre des Finances, le social-démocrate Olaf Scholz, lui succède et anime pour la première fois une « coalition du feu tricolore » inédite ("Ampel-Koalition"), l’alliance entre la sociale-démocratie rouge, les Verts et le FDP (Parti libéral-démocrate) de couleur jaune.

La « coalition tricolore » coche toutes les cases du politiquement correct. Mieux encore que le macronisme hexagonal, on se trouve en présence d’un gouvernement à la fois multiculturaliste, cosmopolite, gendériste, libéral-libertaire et bankstériste. Bref, c’est un Angela Merkel V en pire. La vice-chancellerie revient au Vert Robert Habeck, par ailleurs ministre de l’Économie et du Climat. À quand un ministère de l’Intérieur et de la Digestion? Les Finances reviennent au chef du FDP, Christian Lindner, qui prône le retour dès l’an prochain à une stricte austérité budgétaire. Le secrétaire d’État à la chancellerie pour les Affaires économiques et européennes, Jörg Kukies (photo), est un ancien coprésident du directoire de Goldman Sachs. Ce gars conseille Scholz en toute indépendance bien évidemment. Le nouveau gouvernement fédéral s’accorde sur la légalisation de la consommation récréative du cannabis, la ratification du traité sur l’interdiction des armes nucléaires, l’achat de drones de combat de nouvelle génération et l’arrêt définitif immédiat des dernières centrales nucléaires.

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L’atlantisme se réaffirme avec la Verte Annalena Baerbeck au ministère des Affaires étrangères. Elle met tout en œuvre pour fermer North Stream 2. La portée russophobe de cette entente hétéroclite s’exprime à travers la sociale-démocrate Christine Lambrecht (photo). Le 18 décembre 2021, la nouvelle ministresse de la Défense (un ministère secondaire dans un pays châtré depuis si longtemps !) déclare que « l’Allemagne et ses alliés doivent avoir dans le viseur le président russe Poutine et son entourage ». Des propos quasi-terroristes ! Que n’aurait-on pas protesté si un responsable iranien ou russe avait annoncé avoir dans sa ligne de mire Emmanuel Macron ou Boris Johnson !

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Ce bellicisme incantatoire accroît l’instabilité grandissante des marches orientales de l’Europe. Il entre en résonance avec l’autoritarisme intérieur en vigueur. La vaccination obligatoire pour le plus grand bonheur de Big Pharma est prévue dans les prochains mois. Les vaccinés doivent montrer en plus un test négatif pour manger au restaurant. Avec le trio Scholz – Habeck – Lindner, il ne fait pas bon d’être vaccinosceptique. Les élus du FDP restent néanmoins les plus réticents à l’égard de ces contraintes. La répression s’intensifie aussi à l’encontre de la dissidence intellectuelle et civique. Le 15 décembre dernier, lors d’une de ses premières déclarations officielles, Scholz a estimé que « l’extrémisme de droite est la plus grande menace pour la démocratie en Allemagne. Le gouvernement luttera donc de toutes ses forces contre l’extrémisme de droite ». Cette obsession quasi-psychiatrique se traduit dans les faits par un harcèlement quotidien.

Dans Libération du 27 décembre 2021, le journaliste Christophe Bourdoiseau se rend à Freiberg où « en Saxe, les identitaires font main basse sur les antivax ». Les opposants aux vaccins et/ou au passeport vaccinal manifestent avec l’appui résolu des militants issus de l’AfD, de Troisième Voie ou des « Saxons libres ». L’envoyé spécial du quotidien gaucho-bancaire cite un certain Hans Vorländer, politologue à l’université de Dresde – respect ! -, auteur d’un rapport sur « Coronavirus et populisme d’extrême droite ». On attend toujours une enquête sérieuse sur « Sida et gauchisme »...

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Diverses régions allemandes interdisent les manifestations de plus de dix personnes. Pour contourner ce viol légal, les opposants traversent sur les passages piétons dans les deux sens, entrent et sortent des supermarchés, se baladent dans les parcs publics. Bref, explique sur un ton sentencieux, l’universitaire bien-pensant, « la force publique est incapable d’imposer une quelconque autorité. L’État est tourné en ridicule. C’est l’expression de leur mépris pour la démocratie ». Ah ! Si c’étaient des migrants…

Deuxième parti d’opposition derrière la CDU et devant Die Linke, l’AfD subit des vexations permanentes de la part des autres groupes. Ainsi des députés de l’AfD devaient-ils présider trois commissions au Bundestag, dont celle de l’Intérieur. Au mépris des habitudes parlementaires, leur désignation se fait à bulletins secrets et les candidats de l’AfD ne sont pas élus. Les présidences restent pour l’heure vacantes. En région, les Offices régionaux de protection de la Constitution, soit la police politique allemande qui cherche à dissoudre tout mouvement patriotique et identitaire, surveillent les sections locales du principal mouvement d’opposition nationale.

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En juin 2021, l’Office fédéral de protection de la Constitution a même placé comme « cas suspect » les éditions Antaios. Fondée et animée par Götz Kubitschek et son épouse Ellen Kositza (photo), cette honorable maison d’édition ose publier des penseurs de la Révolution conservatrice et traduire des livres de Jean Raspail, de Renaud Camus, de Richard Millet, d’Alain de Benoist. Père de sept enfants, Götz Kubitschek est une figure importante de la Neue Rechte. Rédacteur au journal Junge Freiheit, il inaugure en compagnie de Karlheinz Weißmann en 2000 l’Institut für Staatspolitik (« Institut pour la politique d’État »), un laboratoire d’idées nationales-conservatrices. En 2003, il lance l’excellente revue Sezession. Toutes ces activités indisposent les autorités régionales et fédérales. Si Götz Kubitschek s’était agité en faveur du bien-être des immigrés clandestins ou pour le rendement optimal du chanvre, le Système l’aurait encouragé. Il préfère plutôt lutter pour l’avenir des siens.

Une vraie guerre culturelle se déroule outre-Rhin. Ce conflit est total. Ses auteurs rêvent de notre extinction en tant qu’Albo-Européens sur notre propre sol ancestral. Il faut réagir et riposter. Établissons dès à présent des liaisons solides avec tous les opposants convaincus au « Vieux Désordre cosmopolite ».

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 17, mise en ligne le 25 janvier 2022 sur Radio Méridien Zéro.

vendredi, 28 janvier 2022

L'armée allemande est-elle pro-russe ? La position étrange de Berlin

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L'armée allemande est-elle pro-russe ? La position étrange de Berlin

Francesca Salvatore

Ex: https://it.insideover.com/guerra/il-mondo-militare-tedesco-e-filorusso-la-strana-posizione-di-berlino.html

À la veille de la nouvelle drôle de guerre aux frontières de l'Europe, la position étrange de l'Allemagne vis-à-vis de la Russie continue de susciter embarras et mécontentement. Si jusqu'à présent on pouvait reprocher à Berlin une éventuelle circonlocution entre sa vocation pro-européenne et le controversé gazoduc germano-russe Nord Stream 2, ce sont désormais les hautes sphères militaires qui mettent l'Allemagne dans une situation inconfortable.

L'affaire

Dans la soirée du 22 janvier, le vice-amiral Kay-Achim Schönbach a démissionné avec effet immédiat : lui qui avait notamment qualifié d'idiote l'idée que la Russie voulait envahir l'Ukraine, a soutenu lors d'une conférence à New Delhi, dans le cadre d'un échange de vues organisé par un groupe de réflexion, que "l'Ukraine ne parviendra jamais à récupérer la Crimée" et que "le respect qu'il mérite doit être accordé" au président russe Vladimir Poutine.

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Comme si cela ne suffisait pas, Schoenbach s'est décrit comme un "radical chrétien" et a souligné les racines religieuses communes entre l'Allemagne et la Russie, avec lesquelles elles devraient coopérer pour lutter contre Pékin. Une vidéo capturant les déclarations délicates s'est retrouvée sur Twitter et a commencé à faire le tour du net, provoquant un tollé chez nous. Ainsi, après les vives protestations à Kiev et après une conversation entre Schönbach lui-même et l'inspecteur général de la Bundeswehr, la plus haute instance militaire qui coordonne les forces armées et les services de renseignement, la démission a été officialisée pour "éviter tout dommage supplémentaire".

Les incohérences de ces derniers jours

De l'extérieur, l'affaire Schönbach pourrait être attribuée à l'un des nombreux dérapages auxquels les personnalités publiques nous ont habitués à l'ère du village global : elle trahit cependant un sentiment répandu dans les hautes sphères allemandes, y compris les forces armées, ainsi que dans l'appareil gouvernemental, contraint entre raisons d'État et opportunisme. Il y a quelques jours seulement, la ministre allemande des affaires étrangères, Annalena Baerbock, a déclaré que le gazoduc russo-allemand Nord Stream 2 ne serait pas encore "entièrement conforme" aux réglementations de l'UE, avertissant Moscou que Berlin prendrait des "mesures appropriées" en cas d'escalade en Ukraine. M. Baerbock a exhorté la Fédération de Russie à cesser son attitude provocatrice à l'égard de l'Ukraine, affirmant que le pays, ainsi que ses partenaires européens, est "prêt à prendre les mesures conjointes appropriées" en réponse à une escalade.

Et puis, à nouveau, dessinant presque un manège schizophrénique, le refus de l'Allemagne de se joindre aux autres membres de l'OTAN pour fournir des armes à l'Ukraine. La question est apparue le week-end dernier, à la suite d'une information selon laquelle Berlin serait allé jusqu'à empêcher l'Estonie de fournir à Kiev de vieux obusiers allemands pour se défendre contre les troupes russes massées près de la frontière ukrainienne.

"La position de l'Allemagne sur les livraisons d'armes ne correspond pas au niveau de nos relations et à la situation sécuritaire actuelle", a déclaré sur Twitter le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba. S'adressant aux journalistes lundi à Berlin, le chancelier allemand Olaf Scholz a nié qu'une décision ait été prise concernant les obusiers et a insisté sur le fait que son pays se tient aux côtés de ses alliés de l'OTAN et de l'UE pour s'opposer à toute incursion russe en Ukraine. "Si cette situation se produit, nous agirons ensemble", a-t-il déclaré aux journalistes. "Il y aurait un prix élevé. Cependant, alors que l'Allemagne continuerait à fournir une aide à l'Ukraine, il y aurait une exception : nous ne fournirions pas d'armes létales."

Les sociaux-démocrates, les Verts et les fantômes du passé

Au-delà des intérêts pragmatiques liés au gaz et autres, il apparaît que, face à une escalade militaire, l'Allemagne est toujours confrontée à ses propres fantômes : "l'héritage de la militarisation de l'Allemagne en Europe pendant les deux guerres mondiales a conduit de nombreux dirigeants allemands à considérer toute réponse militaire comme un dernier recours", explique Rachel Ellehuus, directrice adjointe du programme Europe, Russie et Eurasie du Center for Strategic and International Studies. Et si, par le passé, l'Allemagne a souligné sa position restrictive sur les exportations d'armes vers les zones de conflit, les analystes affirment que la règle n'a pas été appliquée de manière cohérente : il y a toujours eu des cas limites, comme la guerre du Kosovo ou le soutien aux Kurdes contre l'ISIS en Syrie.

Pour l'heure, le pays semble donc être pris en tenaille entre les sociaux-démocrates de Scholz, imprégnés de l'héritage de Willy Brandt, et les Verts, ancrés dans une tradition de pacifisme anti-russe : le ministre Baerbock adopte toutefois un ton de plus en plus pragmatique. À l'occasion de sa rencontre aux États-Unis avec Anthony Blinken, elle a répété à plusieurs reprises que l'Allemagne est favorable au dialogue et se considère comme un instrument de l'Occident dans ses relations avec Moscou : elle est bien plus Merkel que les Verts de fer.

La fête de Scholz

Entre-temps, les principaux médias allemands ont fait la promotion agressive du contraste avec la Russie pendant des jours. Alors que Scholz et Baerbock ont jusqu'à présent officiellement exclu la livraison d'armes allemandes à l'Ukraine, d'autres représentants de partis gouvernementaux appellent à cette livraison. "La livraison d'armes défensives pourrait être un moyen de soutenir l'Ukraine", a déclaré Marie-Agnes Strack-Zimmermann (Démocrates libres, FDP), présidente de la commission parlementaire de la défense, dans une interview accordée à t-online.de. Dans une interview accordée au Tagesspiegel, l'ancien ministre des affaires étrangères Sigmar Gabriel (SPD) a adopté un ton similaire et a appelé à une réponse plus agressive du gouvernement fédéral et de l'Union européenne contre la Russie. Par ailleurs, le parti de M. Scholz, partenaire principal de la coalition, possède une aile gauche puissante qui soutient le rapprochement avec Moscou et son chef de file parlementaire, Rolf Mützenich (photo, ci-dessous), a plaidé en faveur d'un nouvel "ordre de paix européen incluant la Russie". Même les ténors modérés du SPD hésitent à mener une politique anti-russe dure, faisant au contraire appel à la détente et au dialogue.

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Cependant, même les appels à une médiation stricte ne parviennent pas à calmer la fureur des Ukrainiens. Kiev estime que les remarques de l'amiral Schönbach reflètent la pensée d'une grande partie de l'establishment allemand et demande maintenant à Berlin de modifier rapidement sa position sur le conflit.

vendredi, 14 janvier 2022

Échec de la visite aux États-Unis : la ministre des Affaires étrangères des Verts Baerbock mine la nouvelle coalition

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Échec de la visite aux États-Unis: la ministre des Affaires étrangères des Verts Baerbock mine la nouvelle coalition gouvernementale

Ex: https://www.unzensuriert.at/content/140953-gescheiterter-besuch-annalena-baerbock-unterminiert-die-koalition-in-deutschland/?utm_source=Unzensuriert-Infobrief&utm_medium=E-Mail&utm_campaign=Infobrief&pk_campaign=Unzensuriert-Infobrief

Le 5 janvier, Annalena Baerbock a effectué sa première visite à Washington. Lors d'une conférence de presse tenue par la ministre allemande des Affaires étrangères et son collègue américain Antony Blinken, la discussion a d'abord porté sur la confrontation entre l'Occident, d'une part, la Russie et la Chine, d'autre part, ainsi que de la protection de toutes les démocraties dans le monde.

La ministre des Affaires étrangères des Verts sape la souveraineté allemande

Le secrétaire d'État Blinken a joué le rôle de chef de file, tandis que Baerbock a approuvé tout ce que l'Américain disait et le répétait, y compris quant au sort de Nord Stream 2. Blinken a menacé de faire abandonner le projet "si la Russie renouvelle son agression contre l'Ukraine", ce à quoi Baerbock s'est engagée. Le point essentiel est que ce sont les Etats-Unis - et non l'Allemagne ou l'UE - qui décident de la mise en oeuvre de cet important gazoduc. En fait, cela signifie la capitulation de la souveraineté allemande.

La visite de Baerbock à Washington a été déprimante, car elle a démontré la faiblesse de la ministre allemande des Affaires étrangères aux États-Unis. C'est un secret de polichinelle que les entreprises américaines financent des projets "verts" en Europe, y compris les partis politiques.

Des difficultés pour la coalition gouvernementale

La chef du ministère allemand des Affaires étrangères jette du sable dans les rouages de la coopération avec la Russie et avec la Chine, ce qui profite directement aux Etats-Unis. Des industriels allemands comme Roland Busch, le patron de Siemens, et Klaus-Dieter Maubach, membre du conseil d'administration d'Uniper, ont souligné combien cette orientation était dangereuse pour l'économie allemande.

La contradiction entre l'orientation manifestement pro-américaine de la politique étrangère et les intérêts nationaux déchire la coalition au pouvoir. Par exemple, le secrétaire général du SPD, Kevin Kühnert, a récemment fait remarquer que la mise en service de Nord Stream 2 ne devait pas échouer en raison de la politique étrangère et des différends sur les droits de l'homme avec la Russie. Selon Kühnert, il ne faut pas torpiller le projet mené par le groupe énergétique russe Gazprom en réaction aux différends territoriaux entre l'Ukraine et la Russie. Une déclaration qui est en contradiction évidente avec la position défendue par Baerbock lors de sa rencontre avec Blinken.

La SPD et les Verts en désaccord

Les libéraux-démocrates du FDP, favorables à l'économie, se sont également pris le bec avec les Verts au sujet du gaz naturel. Le ministre des Finances Christian Lindner a accueilli favorablement la proposition de la Commission européenne de reconnaître le gaz naturel comme carburant de transition vers la neutralité climatique, alors que les ministres des Verts ont critiqué cette décision en la qualifiant de "greenwashing".

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Alors que le chancelier Olaf Scholz qualifie Nord Stream 2 de projet "d'économie privée", Baerbock a répété dans une interview à la dpa qu'elle considérait Nord Stream 2 comme plus qu'un simple projet d'économie privée :

Les dernières années ont clairement montré le rôle géostratégique que joue Nord Stream 2, notamment au regard des différentes perceptions que l'on a de ce gazoduc en Europe.

En ce qui concerne Nord Stream 2, la SPD est politiquement beaucoup plus proche du parti d'opposition le plus fort, les conservateurs de la CDU/CSU, que des Verts. Alexander Dobrindt, président du groupe parlementaire CSU au Bundestag, s'est engagé à ce que le gazoduc soit mis en service le plus rapidement possible. Il a déclaré à la dpa que "la remise en question permanente de Nord Stream 2 est une politique fondamentalement erronée".

Des désaccords qui pourraient tout de même - en théorie - conduire à une scission de la coalition gouvernementale allemande.

Les Verts, une force antinationale

Les positions des Verts ne sont manifestement pas déterminées par les intérêts nationaux de l'Allemagne. Toutes les autres forces politiques allemandes sont prêtes à adopter une vision pragmatique de la coopération avec la Russie et la Chine, notamment en ce qui concerne les besoins en gaz, sans la satisfaction desquels l'économie allemande ne peut s'en sortir, et la participation aux projets chinois. Seuls les Verts se concentrent sur les questions des droits de l'homme et du climat, sans tenir compte des intérêts nationaux, obligeant ainsi les Allemands à sacrifier leur propre bien-être économique sur l'autel de valeurs humanitaires abstraites et de projets douteux qui devraient conduire à un soi-disant "tournant énergétique".

Baerbock : les Verts allemands ne sont pas loin de l'administration Biden

Dès le début de l'année 2021, lorsque Joe Biden est arrivé au pouvoir, les Verts allemands ont défendu une action commune avec les Etats-Unis pour adopter une position plus ferme vis-à-vis de la Chine.  En tant que candidate verte à la chancellerie, Baerbock n'a pas caché son admiration pour le gouvernement de Biden. Elle a annoncé que "nous, les Verts allemands, ne sommes pas très éloignés politiquement de l'administration américaine actuelle" et que les États-Unis et l'Allemagne devraient conclure d'urgence un "Green Deal translantique".

Alors que les Etats-Unis en profitent : Pour les Allemands, ce sera encore plus cher

Bien sûr, les actions de Baerbock contre Nord Stream 2 n'ont jusqu'à présent pas abouti à un tel "deal", mais seulement à une forte hausse des prix du gaz sur les marchés, dont seuls les spéculateurs ont profité et qui ont autorisé les pétroliers américains à livrer du gaz liquide en Europe en raison de la hausse des prix. Les Américains se sont enrichis, les Allemands sont confrontés à des problèmes de livraison de gaz - et à la perspective de devoir payer encore plus qu'auparavant.

Jusqu'à présent, le mandat de Baerbock en tant que ministre allemande des Affaires étrangères n'a profité qu'aux Etats-Unis. Il existe un consensus au sein du paysage politique allemand concernant l'énergie et l'économie, qui exclut le point de vue des Verts. Environ 60 pour cent des Allemands ont soutenu la mise en service du gazoduc Nord Stream 2. C'est ce qu'a confirmé un sondage Infratest ditmap réalisé pour la chaîne de télévision ARD le 6 janvier.

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samedi, 08 janvier 2022

Les prix du gaz liquéfié américain s'envolent en Europe 

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Les prix du gaz de schiste américain s'envolent en Europe 

Par Eduardo Vior

Source: https://dossiersul.com.br/precos-do-gas-liquefeito-dos-eua-disparam-na-europa-eduardo-vior/

Après que la ministre allemande des affaires étrangères, Annalena Baerbock, a déclaré dimanche (12 décembre 2021) dans un reportage sur la chaîne de télévision publique (ZDF) que le gazoduc Nord Stream 2 "ne peut pas encore être homologué", les prix du gaz en Europe ont à nouveau fortement augmenté, ce qui a profité aux importateurs de gaz naturel liquéfié (GNL) des États-Unis.

Le prix du gaz a atteint un nouveau record le lundi 13 décembre. Les contrats pour le 14 décembre ont atteint un niveau record de 118 euros par mégawattheure (MWh) dans l'après-midi. C'est une bonne dizaine de pour cent de plus que le vendredi. Les observateurs du secteur ont cité les déclarations du ministre des affaires étrangères comme raison de cette augmentation.

Interviewée par le journal Heute de la ZDF, elle a souligné que le gazoduc "ne répond pas aux exigences de la législation européenne en matière d'énergie et que, de toute façon, les questions de sécurité ne sont pas résolues".

Dans leur accord de coalition, le Parti social-démocrate (SPD), les Verts et le Parti libéral-démocrate (FDP) ont déterminé que les projets énergétiques sont soumis à la législation européenne, "et cela signifie que dans la situation actuelle, ce gazoduc ne peut pas être approuvé parce qu'il ne répond pas aux exigences de la législation européenne sur l'énergie et que, de toute façon, les questions de sécurité ne sont pas résolues", a déclaré l'élue des Verts. L'argument est que le consortium Nord Stream AG est enregistré en tant que société suisse et non dans un pays de l'UE, mais ce n'est pas nouveau : on le sait depuis que l'État allemand a accepté d'établir la connexion.

Qu'en est-il du principe de continuité juridique et de l'obligation des États de respecter leurs engagements ?

M. Baerbock a ajouté que les États-Unis et l'ancien gouvernement allemand avaient discuté "du fait qu'en cas de nouvelle escalade de la tension en Europe de l'Est, ce pipeline ne pourrait pas être connecté au réseau". Elle faisait référence à la situation tendue à la frontière russo-ukrainienne.

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Le pipeline reliant la Russie à l'Allemagne a été achevé il y a quelques semaines. L'Agence fédérale des réseaux a jusqu'à début janvier pour se prononcer sur la licence d'exploitation du gazoduc, par lequel jusqu'à 55 milliards de mètres cubes de gaz naturel seront fournis annuellement de la Russie à l'Allemagne.

L'actuelle ministre s'était déjà prononcée contre Nord Stream 2 pendant la campagne électorale précédant les élections pour le Bundestag. Cependant, le nouveau chancelier Olaf Scholz n'a pas encore pris de position claire sur la question.

Le scénario le plus probable est que la confirmation réglementaire finale pourrait être prolongée jusqu'à la fin du troisième trimestre, voire du quatrième trimestre de 2022, mais si le conflit entre la Russie et l'OTAN au sujet de l'Ukraine s'intensifie, la pression exercée par les États-Unis et les États d'Europe de l'Est sur le gouvernement allemand pour geler le projet augmentera probablement.

Pour les Verts et Annalena Baerbock, ce serait un grand succès de politique étrangère. La décision du gouvernement reste toutefois indécise, car il existe encore quelques partisans de premier plan du gazoduc au sein de la SPD, comme la ministre-présidente de la région de Mecklembourg-Poméranie occidentale, Manuela Schwesig (photo).

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On peut se demander quelles sont les alternatives au gaz russe. Malgré l'expansion des énergies renouvelables, l'Allemagne et les autres pays de l'UE resteront dépendants des importations de gaz et de pétrole dans un avenir prévisible, d'autant plus que, selon l'accord fondateur du nouveau gouvernement de coalition, la République fédérale entend avancer l'abandon progressif de la production d'électricité à partir du charbon ainsi que la fin de l'énergie nucléaire. "Idéalement, cet objectif devrait être atteint d'ici 2030", indique l'accord.

Si l'autorisation est retardée et que l'hiver est d'un froid glacial, les importations de gaz liquéfié en provenance des États-Unis, qui est principalement produit à l'aide de la méthode de fracturation hydraulique, nuisible à l'environnement, augmenteront.

En sa qualité de ministre de l'économie de la grande coalition, l'actuel chancelier Olaf Scholz a offert, à l'automne dernier, son soutien aux États-Unis pour l'importation de gaz naturel américain via la mer du Nord, parallèlement à la construction de Nord Stream 2.

L'opposition des écologistes et de l'ensemble de la presse atlantiste au gazoduc profite non seulement aux importations de gaz américain et renforce le bloc anti-russe en Europe, mais contribue également à justifier les opérations militaires de l'UE en Afrique.
Dans une récente étude, Greenpeace accuse l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne d'avoir dépensé plus de 4 milliards d'euros depuis 2018 pour sécuriser militairement les importations de pétrole et de gaz. Selon l'enquête, cinq des huit missions militaires de l'UE ont cet objectif. La mission "Irini" le long des côtes libyennes en est un exemple. Alors qu'elle est censée surveiller le respect de l'embargo sur les armes imposé par les Nations unies à la Libye, elle contrôle et réglemente également les exportations illégales de pétrole volé en provenance du pays d'Afrique du Nord.

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De même, l'opération Atalante dans la Corne de l'Afrique protège les nombreux transports de pétrole et de gaz du Golfe vers l'Europe via la mer Rouge. L'Allemagne a maintenant un ministre des affaires étrangères qui, en tant que membre de l'opposition au Bundestag, avait approuvé la participation de l'Allemagne à "Atalanta".

M. Baerbock était alors en minorité dans son groupe parlementaire, mais on peut s'attendre à ce que les Verts, en tant que partenaires gouvernementaux de la SPD et de la FDP, acceptent à nouveau rapidement les missions militaires que le gouvernement fédéral jugera nécessaires. D'autant plus qu'ils sont commandés par l'UE, dont la trajectoire est décrite par Baerbock comme une "success story".

Dans le contexte européen, l'industrie allemande est aujourd'hui à l'avant-garde de la transition vers l'utilisation intégrale des sources d'énergie renouvelables, mais le financement de cette transition dépend des bonnes relations de l'Allemagne avec la Russie et de son accès continu au marché chinois, son principal partenaire commercial et économique.

En outre, le Bundestag a décidé en 2012 de fermer toutes les centrales nucléaires d'ici 2022 et le contrat de coalition actuel a accepté d'avancer à 2030 la limite de l'utilisation du charbon comme combustible. Parallèlement, à mesure que les sources d'énergie alternatives (vent, eau, hydrogène, etc.) se développent et que l'ensemble de la société s'adapte pour les utiliser, l'industrie augmentera sa consommation de gaz.

Le second gazoduc traversant la mer Baltique a pour fonction de sécuriser l'approvisionnement en gaz pendant la transition. Les partisans de l'alliance atlantique affirment qu'elle créera une dépendance de la stratégie européenne vis-à-vis de la Russie. Ils renforcent cet argument en faisant référence à la crise de l'Ukraine, arguant que si Poutine envahit ce pays voisin, il est impossible d'autoriser un gazoduc qui donnerait à la grande puissance continentale le pouvoir principal sur l'approvisionnement en énergie de l'Europe centrale et occidentale.

L'erreur de cet argument est que la Russie n'a pas l'intention d'envahir l'Ukraine en raison du coût d'une telle opétation, que c'est l'Allemagne qui souffrira le plus si le pipeline déjà terminé n'est pas mis en service (outre les amendes qu'elle devra payer) et que les États-Unis seront les seuls bénéficiaires de toute l'affaire. La République fédérale pourrait payer très cher l'environnementalisme atlantiste de son ministre des affaires étrangères et de l'UE.

***

Eduardo Vior est un politologue argentin.

Originellement dans telam.com.ar

jeudi, 30 décembre 2021

Friedrich List et l'économie politique de l'État-nation

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Friedrich List et l'économie politique de l'État-nation

Par David Levi-Faur

Ex : https://blog.ignaciocarreraediciones.cl/friedrich-list-y-la-economia-politica-del-estado-nacion-por-david-levi-faur/

(Traduction espagnole de Gonzalo Soaje, gonzalosoaje@ignaciocarreraediciones.cl)

Note de l'éditeur : Cet ouvrage synthétise les principales thèses de l'économiste allemand Friedrich List et notamment les idées de son ouvrage Das nationale System der politischen Ökonomie (Le système national d'économie politique, 1841). Certaines des considérations de David Levi-Faur sur le nationalisme "éclairé", la nature "imaginaire" de l'identité communautaire, le libre-échange et la mondialisation sont ses propres interprétations et ne sont pas nécessairement la seule conclusion que l'on peut tirer des idées de List - ni celle que nous en tirerions - ce qui n'enlève rien à la pertinence de son analyse minutieuse de l'économie politique du penseur allemand. C'est pourquoi nous avons décidé de traduire ce texte et d'en faire le premier d'une série de billets de blog sur la doctrine économique nationale, le protectionnisme, l'autarcie et les modèles de développement économique centrés sur l'État-nation. - G.S.

Et la patrie et l'humanité.

(Friedrich List)

À l'ère du changement mondial, le sort de l'État-nation revêt une importance cruciale pour tous les spécialistes de l'économie politique. Cela se reflète en effet dans la grande attention et le vaste débat sur l'État-nation et le processus de mondialisation. Malheureusement, la vision de l'économie politique du nationalisme reste largement inexplorée dans cette discussion (1). Le nationalisme est rarement reconnu comme une source de légitimité et d'orientation pour la gestion de l'économie de l'État-nation. Peu de choses ont changé depuis que l'économiste britannique Joan Robinson a affirmé qu'"au milieu de toute cette confusion, il existe une masse solide et immuable d'idéologie que nous tenons tellement pour acquise qu'on la remarque rarement, à savoir le nationalisme". La nature même de l'économie est enracinée dans le nationalisme" (Robinson, 1962 : 124). Au-delà de l'importance de la déclaration de Robinson, aucune théorie "positive" du nationalisme économique n'a émergé depuis lors. Nos étudiants peuvent en savoir beaucoup sur le libéralisme économique et le socialisme économique, mais ils en savent généralement très peu, voire rien, sur le nationalisme économique (2). Bien sûr, ce n'est pas la faute des étudiants ; très peu de choses ont été écrites sur le sujet de l'économie politique du nationalisme et, à cet égard, les enseignants sont confrontés à un problème similaire à celui de leurs étudiants.

Pour une économie politique plus fertile et productive, il convient d'explorer l'interaction entre l'économie et le nationalisme. En effet, il s'agit d'un problème des plus urgents. À une époque d'"interdépendance en cascade" (lire mondialisation), le fait de négliger le nationalisme - son interaction avec l'économie et ses effets sur l'élaboration des politiques - nuit à notre capacité de comprendre l'importance de la notion d'État-nation et d'analyser les changements actuels dans ses fonctions économiques. Les principales revendications de cet article sont que pour discuter du destin de l'État-nation, nous devons être en mesure de clarifier ses fonctions économiques et que cela peut être fait en discutant l'économie politique de Friedrich List. Cela pourrait nous amener à conclure que les affirmations actuelles sur le "déclin de l'autonomie de l'État" et sur "l'impératif de mondialisation" ont été surestimées dans le cadre des conceptions de l'économie politique fondées sur le laissez-faire. Les rôles économiques de l'État-nation doivent être clarifiés non seulement d'un point de vue marxiste et de laissez-faire (comme il apparaît couramment dans tous les manuels d'économie politique). Après tout, en termes d'influences idéologiques, l'État-nation est initialement plus un produit du nationalisme que de ses rivaux paradigmatiques et idéologiques, que ce soit le socialisme ou le libéralisme.

Cet article porte donc sur les travaux de Friedrich List, l'un des premiers hérauts de l'économie politique du nationalisme et l'une des figures les plus influentes parmi ses partisans en Allemagne et en Europe (3). La vie de Friedrich List est un sujet fascinant. Son activité politique et son expérience de vie ouvrent une fenêtre non seulement sur la nation allemande libérale mais aussi sur l'histoire économique américaine de la première moitié du XIXe siècle. Cependant, il faut souligner que la discussion de cet article ne doit pas conduire le lecteur à une adhésion non critique au nationalisme ou nous empêcher de procéder à un examen critique de l'activité politique de Friedrich List et surtout de sa position morale sur les questions de guerre et de paix et de son pangermanisme (4). Une image complète de List et une discussion des opinions politiques de List dépassent malheureusement le cadre de cet article, qui se limite aux implications de ses écrits pour l'économie politique de l'État-nation. Toutefois, une excellente présentation des idées et des activités politiques de Friedrich List en faveur d'une Allemagne unifiée et libérale est à la disposition des lecteurs dans Friedrich List ; Economist and Visionary (Henderson, 1983).

Friedrich List (1789-1846) est né à Reutlingen, dans le sud de l'Allemagne, et a été fonctionnaire dans son État natal, le Wurtemberg. En 1817, il est nommé professeur d'administration à l'université de Tübingen. List a participé activement au mouvement pour l'abolition de la fiscalité interne en Allemagne et a été élu à la chambre basse de la Diète du Wurtemberg. Ses opinions politiques dissidentes lui valent d'être renvoyé de l'université, expulsé de la Diète et accusé de trahison. List est condamné à dix mois de travaux forcés, mais après avoir purgé six mois, il est libéré à condition d'émigrer en Amérique. Sa période américaine (1825-1830) culmine avec sa nomination au poste de consul américain à Leipzig, où il continue à œuvrer pour l'unification économique et politique de l'Allemagne. Les difficultés économiques, les désillusions politiques et la tristesse ont provoqué une profonde dépression qui l'a conduit au suicide. L'influence de List sur les décideurs politiques ainsi que sur la théorie du développement est considérable (Wendler, 1989). (5)

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Il existe de nombreuses formes de nationalisme et encore plus d'interprétations du nationalisme ; il est donc très regrettable que les versions nazies, fascistes et conservatrices du nationalisme soient largement perçues aujourd'hui (principalement dans le monde anglo-saxon) comme représentant le type idéal. Historiquement, analytiquement et académiquement, le nationalisme a toujours été plus que ces dangereuses idéologies, et si nous nous efforçons de comprendre correctement le nationalisme, ce fait doit être pris en compte. Des versions rationnelles et bienveillantes du nationalisme ont toujours fait partie de l'histoire de l'humanité, et cela est tellement évident qu'il semble superflu de fournir des exemples. De plus, le fait qu'un tel nationalisme puisse être fondé sur une philosophie éclairée a été soutenu de manière convaincante par de nombreuses personnes (par exemple, Tamir, 1993). De plus, si nous refusons le nationalisme, nous devons également refuser le droit à l'autodétermination, qu'il soit palestinien ou juif, tchétchène ou russe. Si, comme moi, on considère le nationalisme comme une sorte d'identité communautaire "imaginaire" mais importante, le multiculturalisme et le nationalisme se renforcent plutôt que de se contredire.

En affirmant l'existence d'un nationalisme "positif" et éclairé, sans nier l'existence de versions malignes (ou même d'aspects malins) du nationalisme, cet article suggère que l'idéologie du nationalisme a ses propres impératifs économiques ; reconnaître l'existence de ces impératifs devrait nous permettre de faire la lumière sur la manière dont les rôles économiques de l'État ont été façonnés dans le passé et peuvent continuer à l'être à l'avenir. La première partie du document abordera donc la notion de pouvoirs productifs nationaux et leur relation avec le concept de mondialisation. Deux visions de la mondialisation seront proposées. La première met l'accent sur les aspects matériels de l'activité économique et découle de la notion de développement d'Adam Smith, tandis que la seconde met l'accent sur les aspects politiques et le capital humain de l'activité économique et se rapporte au concept de développement de List. La deuxième partie de l'article se concentrera sur quatre caractéristiques des "économies développées". La troisième partie s'appuiera sur ces caractéristiques pour discuter du rôle de l'État dans l'économie politique de List. Dans la dernière partie, nous dirons que le rôle de l'État n'a pas changé de manière substantielle dans notre "ère de la mondialisation". Ainsi, il soutiendra que de nombreuses affirmations actuelles sur le soi-disant "déclin de l'autonomie de l'État" ainsi que sur "l'impératif de mondialisation" ont été surestimées sous l'influence de conceptions de l'économie politique fondées sur le laissez-faire.

I. LES POUVOIRS PRODUCTIFS ET LE PROCESSUS DE MONDIALISATION

List est reconnu comme l'un des pères de la théorie des "industries naissantes". Toutefois, cette reconnaissance peut difficilement témoigner de toute l'étendue de son importance et de sa contribution à l'étude de l'économie politique. On peut se faire une idée plus complète de son économie politique en se référant à l'utilisation et à l'élaboration du concept de puissance productive nationale (6). L'expression "pouvoirs productifs" a été utilisée pour la première fois par List dans ses Outlines of American political economy (1827) (7). Le terme a été approfondi dans Le système naturel de l'économie politique (1838) (8), ainsi que dans son magnum opus Das nationale System der politischen Ökonomie (Le système national de l'économie politique, 1841). Le concept de puissance productive de List est d'abord fondé sur une distinction entre les causes de la richesse et la richesse elle-même (9). Selon List,

une personne peut posséder des richesses, c'est-à-dire une valeur d'échange ; si, toutefois, elle ne possède pas le pouvoir de produire des objets d'une valeur supérieure à celle qu'elle consomme, elle s'appauvrit. Une personne peut être pauvre ; si, toutefois, elle possède le pouvoir de produire une plus grande quantité d'articles de valeur qu'elle n'en consomme, elle devient riche.

(List, 1841 : 133)

Les pouvoirs productifs sont constitués de trois types de capitaux : le capital de la nature (ou capital naturel), le capital de la matière (ou capital matériel) et le capital de l'esprit (ou capital mental). Le capital nature comprend la terre, la mer, les rivières et les ressources minérales. Le capital matériel comprend tous les objets, tels que les machines, les outils et les matières premières, qui sont utilisés directement ou indirectement dans le processus de production. Enfin, le capital mental comprend les compétences, la formation, l'industrie, l'entreprise, l'entreprise, les armées, la puissance navale et le gouvernement (List, 1827 : 193-4) (10). La création de richesses est le résultat de l'interaction entre les compétences, l'industrie et l'initiative humaines, d'une part, et le monde naturel et matériel, d'autre part.

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Selon List, ces trois types de capital se distinguent en fonction de leur importance relative pour la création de richesse : le capital naturel et matériel est inférieur au capital mental. Toutes choses étant égales par ailleurs, la formulation de politiques économiques visant à développer le capital mental donnera de meilleurs résultats que les politiques économiques visant à développer le capital naturel et matériel. Pour clarifier ce point, List a donné l'exemple de deux familles, chacune ayant une ferme et cinq enfants. Le père de la première famille dépose ses économies à la banque et fait travailler ses enfants à la main. En revanche, le père de la deuxième famille utilise ses économies pour l'éducation de ses enfants et leur donne à la fois du temps et du soutien pour leur culture personnelle. Deux de ses fils sont formés pour devenir des propriétaires terriens compétents, tandis que les autres apprennent des métiers et d'autres professions. Après la mort des parents, selon List, l'avenir de ces deux familles sera différent en raison des politiques différentes des deux pères. Le déclin de la fortune de la première famille semble être une perspective inévitable, car leur patrimoine devra être divisé en cinq parties et géré comme auparavant. La zone agricole qui répondait autrefois aux besoins d'une famille devra désormais répondre aux besoins de cinq familles. Le destin de la première famille sera donc celui de la pauvreté et de l'ignorance. En revanche, après la mort du second père, son patrimoine sera divisé en deux seulement, et grâce à la bonne éducation de ces héritiers capables, chaque moitié pourra rapporter autant que l'ensemble cédé auparavant. Les trois autres frères et sœurs auront déjà gagné un revenu sûr dans la profession qu'ils exercent. Grâce à l'éducation des fils (List n'a pas mentionné de membres féminins de la famille), la diversité de leurs forces et talents mentaux aura été cultivée et augmentera probablement au fil du temps et des générations.

Bien que dans les deux cas, les parents aient eu à l'esprit le bien-être de la famille, ils avaient des conceptions différentes de la richesse qui ont donné des résultats différents. Le premier parent a identifié la richesse au capital matériel et a donc négligé la culture des capacités mentales de ses enfants. Le second a identifié la richesse au capital mental et a donc investi dans l'éducation de ses enfants. Cette histoire illustre la forte conviction de List selon laquelle les différents types de capital ont un ordre hiérarchique, et que le capital mental est le plus important. Cette distinction lui permet également d'affirmer que le premier père a agi selon les conceptions matérialistes des disciples d'Adam Smith, tandis que le second père a agi selon une théorie de l'élaboration des politiques axée sur le capital humain. Cet exemple nous donne l'occasion d'examiner de manière critique la notion de capital humain dans l'économie classique et sa distinction entre la richesse et les causes de la richesse. Je soutiens qu'en suivant la théorie économique classique d'Adam Smith, on ne parvient pas à identifier correctement les causes de la richesse.

En fait, Adam Smith a fait de la distinction entre la richesse et les causes de la richesse un élément central de sa critique des perceptions mercantilistes du rôle de l'argent et de l'or comme sources de richesse. Comme alternatives à l'or et à l'argent, Smith proposait la division du travail et l'accumulation du capital comme cause première du développement. Cela a toutefois conduit la théorie économique néoclassique à adopter une notion matérialiste du changement social et du développement économique. En fait, c'est la division du travail qui a retenu le plus l'attention d'Adam Smith. C'est cette notion qui ouvre La richesse des nations : "Le progrès le plus important dans les pouvoirs productifs du travail, et une grande partie de l'aptitude, de l'habileté et de la sagesse avec lesquelles il est partout appliqué ou dirigé, semblent être la conséquence de la division du travail" (Smith, 1776 : 3). La division du travail est une réalisation d'une économie développée et n'existe pas dans les économies sous-développées où chaque homme s'efforce de subvenir à ses besoins de ses propres mains : "Quand il a faim, il va dans les bois pour chasser ; quand son vêtement est usé, il s'habille de la peau du premier gros animal qu'il tue" (Smith, 1776 : 259). Cependant, il conçoit la division du travail comme dépendant de l'accumulation du capital, et donc "l'accumulation du capital doit, dans la nature des choses, être antérieure à la division du travail" (Smith, 1776 : 260). Ainsi, c'est l'accumulation du capital qui renforce la division du travail et c'est la division du travail qui, à son tour, rend possible une nouvelle augmentation de l'accumulation du capital. Selon les propres termes de Smith, "Comme l'accumulation de capital est préalablement nécessaire pour apporter cette grande amélioration des pouvoirs productifs du travail, l'accumulation conduit naturellement à cette amélioration" (Smith, 1776 : 260). Le processus d'accumulation, qui favorise par contiguïté la division du travail, est donc le processus de développement économique" (11).

Le concept de développement économique de Smith a été critiqué par List. Ce n'est pas que List rejette l'importance de la notion de division du travail de Smith, ni l'importance du commerce et de l'épargne en tant qu'instrument de développement économique, mais à ses yeux, ils sont inférieurs à l'augmentation du capital mental. Dans la terminologie moderne, nous pouvons dire que List a souligné l'importance du capital humain dans le développement économique (12). L'importance du capital humain avait été négligée dans la théorie économique dominante. C'est ce qu'a déjà fait valoir Mark Blaug : "[les économistes classiques] n'ont tout simplement pas exploré les implications d'une vision de l'offre de travail fondée sur le capital humain. Adam Smith a commencé ; John Stuart Mill l'a poussé un peu plus loin" (Blaug, 1975 : 574). (13) List a fait le même constat il y a plus de cent ans en soulignant l'importance du capital humain pour le développement économique. List doit être considéré comme l'un des fondateurs de la théorie du capital humain et mérite à cet égard plus de reconnaissance qu'il n'en a reçu (voir, par exemple, Kiker, 1966).

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Ce n'est que dans les années 1960, grâce aux travaux de Gary S. Becker, que le concept de capital humain a été introduit dans la théorie économique officielle. Cependant, même lorsqu'il a finalement été introduit, il a fait l'objet d'une interprétation individualiste qui ne rendait guère justice au rôle important de l'État et des mouvements nationalistes dans la mise en place d'un système d'éducation de masse - non pas comme une réponse aux individus ou à une demande d'éducation dictée par le marché, mais comme un effort de l'élite pour éduquer (et mobiliser) les masses (14). En se basant sur le concept de pouvoirs productifs, List a pu proposer une analyse qui reliait les politiques éducatives gouvernementales et la notion de capital humain au résultat souhaité du développement économique. List a pu faire la distinction entre les caractérisations ou les résultats du développement et les causes du développement. Le passage d'un stade de développement à un autre est caractérisé par la division du travail et la quantité de capital qui s'y manifeste. Cependant, le capital matériel et la division du travail ne doivent pas être identifiés comme les causes du développement économique. Le capital mental est plus important et doit donc être considéré comme la cause la plus importante du développement, et c'est le gouvernement qui est responsable de l'éducation de ses citoyens et donc de l'augmentation du capital humain. C'est l'étendue et la quantité du capital humain qui distingue les économies développées des économies sous-développées. Aux stades les plus primitifs d'une économie, le capital mental est très limité, tandis qu'aux stades ultérieurs du développement, les contraintes qui pèsent sur l'augmentation du capital mental sont levées. Cela rend à son tour possible la division du travail et l'accumulation du capital.

Il est donc possible d'identifier deux concepts de développement économique : celui qui met l'accent sur les facteurs matériels et celui qui met l'accent sur la politique et le capital humain. Ces deux concepts sont intégrés dans la notion populaire actuelle de mondialisation. La mondialisation, bien que rarement définie correctement, implique que certains processus économiques, souvent compris comme des impératifs inéluctables, poussent la société humaine vers une réorganisation politique et économique à l'échelle mondiale. Cette interprétation de la mondialisation est matérialiste : elle néglige le capital humain et le rôle du gouvernement dans le développement économique. Il s'agit d'une conception smithienne ou de laissez-faire de la mondialisation, car elle associe la mondialisation aux processus économiques d'accumulation et de division du travail. Selon ce point de vue, nous sommes actuellement dans une nouvelle phase de développement économique, où le mouvement vers une accumulation du capital et une division du travail plus efficaces (c'est-à-dire mondiales) créera des conditions favorables à l'établissement d'un nouvel ordre politique mondial. Ce nouvel ordre diminuera alors (ou du moins minimisera) les rôles économiques de l'État et renforcera également les conceptions de laissez-faire du rôle économique du gouvernement.

Une deuxième notion de la mondialisation, listienne ou nationaliste économique, peut également être introduite. Cette notion souligne que les forces de la mondialisation sont les produits de la croissance du capital mental, un processus d'apprentissage qui inclut la création de nouvelles formes de connaissances ainsi que les produits de nouvelles formes d'organisation politique. Dans cette interprétation, l'État-nation joue un rôle crucial dans la promotion, l'orientation et la régulation du processus de mondialisation. L'État-nation est crucial pour le processus de mondialisation, car il le nourrit, le protège et lui donne un sens. En effet, il est possible d'affirmer que pour List, le protectionnisme en tant que politique d'État est une politique transitoire sur un chemin qui mènera finalement au libre-échange. Mais sa définition du rôle de l'État se fonde principalement sur le concept de puissance productive et non sur la théorie du commerce (comme le démontre la partie suivante de l'article), et il est donc possible d'opposer un argument en faveur du caractère indispensable de l'État pour le processus de développement économique sur la base des arguments de List. L'État-nation et l'économie nationale en tant qu'institutions intermédiaires entre l'individu et l'humanité ont, dans cette interprétation de la mondialisation, un rôle crucial qui n'est pas transitoire mais éternel.

II. CARACTÉRISTIQUES DU DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE : LE POINT DE VUE DE LIST

Quatre caractéristiques du processus de développement économique rendent le rôle de l'État indispensable pour l'économie politique de List. Ces quatre éléments, qui seront examinés dans cette partie de l'article, comprennent la nature collective de l'activité économique, la fragmentation des intérêts et des identités dans une économie développée, la nécessité d'un investissement à long terme et la nature culturelle des pouvoirs productifs (15).

La nature collective (16) de l'activité économique dans une économie développée

Adam Smith a utilisé le concept de division du travail pour établir l'affirmation selon laquelle les interactions économiques interdépendantes créent une base solide pour des relations sociales et politiques harmonieuses. Cependant, en suggérant qu'une distinction devrait être faite entre les divisions objectives et subjectives du travail, List met en lumière une image plus complexe :

C'est une division du travail si, en un seul jour, un sauvage va à la chasse ou à la pêche, coupe du bois de chauffage, répare son wigwam et prépare des flèches, des filets et des vêtements ; mais c'est aussi une division du travail si (comme Adam Smith le mentionne sous forme d'exemple) dix personnes différentes se partagent les différentes occupations liées à la fabrication d'une épingle : la première est une division objective et la seconde une division subjective du travail ; la première entrave la production, la seconde l'encourage.

(List, 1841 : 149)

La différence essentielle entre les deux types de division du travail est que, tandis que dans le premier, une seule personne divise sa propre force de travail de manière à obtenir plusieurs produits, dans le second, plusieurs personnes participent à la production d'un seul produit. L'importance de cette distinction entre les formes objectives et subjectives de la division du travail provient du fait que le type le plus significatif - c'est-à-dire le subjectif - implique un plus grand besoin de coopération ou, comme le dit List, "une confédération ou une union de diverses énergies, intelligences et puissances au nom d'une production commune". La cause de la productivité de ces opérations n'est pas seulement la division, mais essentiellement l'union" (List, 1841 : 149-50). Ainsi, List propose une interprétation collectiviste du processus productif, qui est l'union des efforts humains vers un objectif commun de développement.

La spécialisation croissante du processus de production rend la communication efficace de plus en plus cruciale pour le succès des efforts de production, car "celui qui fabrique les têtes d'épingle doit être sûr de la coopération de celui qui fabrique les pointes s'il ne veut pas courir le risque de produire des têtes d'épingle en vain" (List, 1841 : 150). Sans une mesure adéquate de coopération, le coût du produit augmentera, et par conséquent les avantages de la division du travail diminueront et pourront même éventuellement devenir une source de conflit. Ainsi, la fragilité du processus de production moderne est renforcée par le fait que le refus de tout individu de coopérer peut suffire à "mettre tout le monde au chômage". La division du travail implique non seulement une augmentation du nombre de participants au processus de production de tout produit, mais aussi une diffusion de son champ d'application géographique, ce qui renforcera sa dépendance à l'égard d'une meilleure communication et coopération. L'histoire de la tour de Babel peut illustrer notre propos. La réussite de cet ambitieux projet dépendait à la fois de la coopération et de la communication entre les bâtisseurs. Dans l'histoire biblique, il est apparu que la mauvaise communication entre les bâtisseurs a entravé leur coopération. Dans une économie développée, où chaque produit est une tour de Babel en termes de complexité, nous devons trouver des moyens de fournir des moyens de communication et de coopération. La menace implicite de tout manque potentiel de coopération devrait être notre première préoccupation dans la structuration d'un système efficace d'économie politique.

Les conflits sociaux dans une économie développée

Bien que la division du travail accroisse considérablement la nécessité et la justification de la coopération, le fait qu'elle crée également de nouveaux intérêts, de nouvelles identités sociales et personnelles et de nouvelles professions - chacune avec sa propre logique, sa perspective, ses préoccupations, son expérience et sa vision - n'a guère été pris en compte (17). Plus la spécialisation s'accentue, plus la fragmentation des intérêts et des identités s'accentue. Ainsi, la division du travail renforce non seulement la raison d'être de la coopération, mais élargit également la sphère potentielle de conflit. Dans la sphère sociale, la division du travail rendra de plus en plus claires les distinctions entre les différents intérêts sociaux (par exemple, les intérêts commerciaux, industriels et agricoles). Contrairement à David Hume, Adam Smith et David Ricardo, qui soulignaient les avantages mutuels du commerce entre les pays agricoles (comme le Portugal) et les pays industriels (comme la Grande-Bretagne), et contrairement à la théorie économique classique, List était sensible aux implications de la spécialisation économique pour la société, la politique, la culture et la puissance militaire d'un pays (18). La nécessité de coordonner les intérêts du commerce, de l'agriculture et de la fabrication était le conflit social qui préoccupait principalement List. Étant donné l'implication active de List dans la politique allemande et américaine, ainsi que son étude de l'histoire et de la politique britanniques, ses préoccupations sont tout à fait compréhensibles. Le point commun de ces scénarios historiques est que le secteur manufacturier a dû surmonter la résistance politique de groupes sociaux opposés avant de pouvoir s'épanouir et prospérer.

Dans le cas de la Grande-Bretagne, le débat public au cours de la première moitié du 19e siècle s'est largement concentré sur les Corn Laws, le tarif douanier sur les importations de céréales. Dans ce débat, ce sont les propriétaires fonciers qui résistent à la concurrence étrangère, s'opposant aux représentants des intérêts manufacturiers qui protestent contre les tarifs élevés. Selon les fabricants, des droits de douane plus élevés signifient des prix alimentaires plus élevés et, par conséquent, des coûts de main-d'œuvre plus élevés (ce qui réduit leur capacité à être compétitifs à l'étranger). Un conflit d'intérêts similaire, qui résulte de la fragmentation nationale croissante, a été vécu par List lorsqu'il vivait aux États-Unis. Il s'agissait du conflit entre le nord industriel et le sud agricole. Une fois de plus, l'avenir du progrès économique et social en Amérique du Nord, qui dépendait de la victoire des fabricants, était en jeu. Mais c'est surtout dans le contexte de l'Allemagne de la première moitié du XIXe siècle que les idées de List ont pris forme. List est très actif dans le débat politique sur l'union douanière allemande, qui aboutit finalement à la formation du Zollverein (1834, *).

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Au cours de la promotion de l'idée de l'union douanière allemande, List s'est rendu compte que les intérêts de l'industrie manufacturière n'étaient pas les seuls intérêts sociaux en jeu et que, malgré leur importance pour le développement économique et futur de la nation allemande, ils n'étaient pas nécessairement les plus puissants. Une économie développée implique donc de nouvelles formes de conflits sociaux, ce qui doit être pris en compte dans la formation des institutions politiques nationales. En outre, ces institutions doivent structurer l'économie nationale afin de promouvoir les intérêts nationaux et de surmonter les obstacles et les limitations au fonctionnement des secteurs les plus bénéfiques aux intérêts nationaux. List démontre ici qu'il est conscient de l'importance de l'État dans le processus de développement économique en surmontant l'opposition sociale selon les mêmes principes que ceux présentés un siècle plus tard par le classique de Karl Polanyi, The Great Transformation (1944). Dans cette approche, les marchés et l'industrialisation sont des institutions largement créées par l'État plutôt qu'une sphère autonome de l'action humaine.

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Les préférences temporelles dans une économie développée

Les acteurs économiques peuvent adopter une vision à court ou à long terme dans leurs attentes de récolter les fruits de leur travail. Or, pour qu'une économie se développe, il est nécessaire que les acteurs économiques adoptent une vision à long terme. Dans une société de chasse, contrairement à une société agraire, le produit d'une journée de travail prendra la forme d'une bête chassée suspendue au-dessus du feu de camp du chasseur. Les mauvais jours, lorsque le chasseur rentre bredouille à son campement, il ne peut que dormir l'estomac vide et espérer que le lendemain sera meilleur. Les jours de chance comme les jours de malchance, les résultats du travail du chasseur sont immédiatement visibles. Dans ce type de société, il n'est pas nécessaire de faire la distinction entre le long et le court terme, car la capacité de stockage de la viande est très limitée et rien ne justifie les efforts à long terme. Dans les sociétés agraires, cependant, au moins un cycle de plantation doit s'écouler, du labourage à la récolte, avant qu'une personne puisse jouir des fruits de son travail. Cette période d'attente prolonge nécessairement l'horizon temporel de l'agriculteur et nécessite donc un calcul à long terme. Dans une économie manufacturière, une vision encore plus longue est nécessaire. Ici, les produits d'une seule journée de travail ne seront prêts à être consommés qu'après une longue période d'investissement. Par exemple, le travail des inventeurs, qui exige un investissement continu de capital matériel et mental, produira, après des années d'efforts, les connaissances et les compétences nécessaires à l'invention. Nous pouvons donc caractériser une économie développée par ses horizons temporels plus longs et affirmer que plus l'économie est développée, plus les acteurs économiques devront adopter une vision à long terme.

Dans la mesure où les économies développées nécessitent des périodes de réalisation plus longues, nous en arrivons à la question cruciale suivante : "Comment déterminer les préférences temporelles ?" Ce dont nous avons besoin, c'est d'une théorie qui rende compte de la motivation à investir dans l'avenir ; une telle théorie devra systématiquement rendre compte de la volonté de sacrifier certaines quantités de biens présents pour obtenir une plus grande quantité de biens futurs (19). Partant de la question "Qu'est-ce qui pousse les hommes à faire quelque chose ?", List propose la réponse suivante : "Nous trouvons toujours qu'il y a une impulsion interne qui met le corps humain en mouvement" (List, 1841 : 185). Comme nous le verrons plus loin, cette "impulsion intérieure" peut être influencée par quatre conditions sociales différentes, chacune d'entre elles étant susceptible de stimuler la propension à investir dans l'avenir.

Culture et pouvoirs productifs dans une économie développée

Les pouvoirs productifs sont basés à la fois sur la culture et sur le pays. Elles sont fondées sur la culture, car elles prospèrent dans un contexte culturel donné et dépérissent avec son déclin. Ainsi, il existe un lien de causalité entre la prospérité des arts, des sciences et de l'éthique sociale et personnelle, d'une part, et les pouvoirs productifs de cette culture et de cette nation, d'autre part. Les agents des pouvoirs productifs dans la théorie de List comprennent les enseignants, les clercs et les artistes, ainsi que les travailleurs manuels. Les institutions politiques et culturelles de la société influencent grandement l'état de ses pouvoirs productifs :

La publicité de l'administration de la justice, le jugement par jury, la législation parlementaire, le contrôle public de l'administration de l'État, l'auto-administration des communes et des municipalités, la liberté de la presse, la liberté d'association à des fins utiles... On peut difficilement concevoir une loi ou une décision judiciaire qui n'exerce pas une influence plus ou moins grande sur l'augmentation ou la diminution de la puissance productive de la nation.

(List, 1841 : 139)

Parmi les autres sources potentielles de pouvoir productif, citons l'abolition de l'esclavage, l'invention de l'imprimerie et la liberté de la presse. En particulier, c'est le capital mental qui dépend des institutions culturelles et politiques, tandis que le capital matériel est relativement libre de ces influences. C'est cette propension culturelle des puissances productives qui donne un sens à la notion d'économie nationale (20).

Les pouvoirs productifs sont limités au niveau national parce qu'ils sont codifiés dans des lois, des normes et des morales et ne sont donc pas aussi facilement transférables que les théories du laissez-faire ont tendance à le supposer. De plus, c'est la composante la moins importante des pouvoirs productifs, le capital matériel, qui est abordée dans les théories du laissez-faire en matière de croissance et de commerce. En effet, le capital et la technologie peuvent se déplacer d'un bout à l'autre du monde, mais ce n'est pas le cas du capital mental, qui est porté par des êtres humains et qui est soumis à des règles d'immigration restreintes (elles-mêmes légitimées par des valeurs nationales). Puisque les pouvoirs productifs sont basés sur la nation et la culture, la notion d'économie nationale de List n'est pas minée par les frontières physiques entre les États ou par les barrières douanières ou par tout autre type de mécanisme politique. Au contraire, List considère l'économie nationale comme le résultat d'idées nationales, d'institutions nationales et du désir des gens d'appartenir à une nation. C'est l'origine historique sur laquelle les barrières douanières et les institutions étatiques ont été construites. Les caractéristiques culturelles et nationales de l'économie développée, ainsi que les trois autres caractéristiques décrites ci-dessus, guident notre analyse du rôle de l'État dans l'économie politique de List.

III. LE RÔLE DE L'ÉTAT : NOURRIR LES FORCES PRODUCTIVES DE LA NATION

Ce sont les quatre caractéristiques des économies développées discutées ci-dessus qui expliquent finalement le rôle de l'État dans l'économie politique de List (21). Le rôle de l'Etat dans la théorie commerciale de List est celui de protecteur des pouvoirs productifs nationaux. L'analyse de List des implications du commerce de la laine et du coton entre les États-Unis et la Grande-Bretagne exprime de manière adéquate ses vues sur les pouvoirs de production (List, 1827 : 187-202). Dans la première moitié du XIXe siècle, le commerce bilatéral entre ces pays consistait en l'exportation de coton et de laine des États-Unis en échange de produits manufacturés britanniques. Selon List, ce type de commerce ne pouvait pas permettre des profits égaux pour les deux parties (bien que, suivant la théorie du commerce de Ricardo, les libre-échangistes affirmaient que c'est précisément une telle politique qui entraînerait des profits égaux pour les deux parties). Sur la base de son concept de pouvoirs productifs, List a présenté un argument intéressant et important aux partisans des politiques de libre-échange non réglementées. Selon List, l'échange entre les États-Unis et la Grande-Bretagne impliquait deux formes de capital : matériel et mental. Alors que les théoriciens du libre-échange se limitaient à discuter de l'échange de matière contre matière (c'est-à-dire le capital matériel), List affirmait qu'il fallait en fait tenir compte de l'autre forme d'échange, plus importante, entre les États-Unis et la Grande-Bretagne : l'échange de capital mental.

Bien que la division du travail entre les Américains et les Britanniques soit ostensiblement égale, elle a en fait permis aux Britanniques de maximiser leurs pouvoirs productifs nationaux tout en imposant des contraintes aux pouvoirs productifs américains. Dans ces conditions, les échanges entre les deux pays confinaient les Américains à la production de produits agricoles, ce qui empêchait l'accroissement intensif de leur capital mental. Cet état de fait renforce l'infériorité économique et militaire de l'Amérique et la supériorité de la Grande-Bretagne. Par conséquent, la protection, dans certains cas, est recommandée et justifiée comme une taxe sur l'éducation qui permettrait éventuellement aux Américains de s'engager dans un échange égal avec les Britanniques, c'est-à-dire l'échange non seulement de la matière pour la matière, mais aussi du capital mental pour le capital mental. La fabrication fait intervenir de nombreux domaines de la connaissance et de la science, et suppose beaucoup d'expérience, de compétences et de pratique. L'emploi massif des Britanniques dans l'industrie manufacturière leur a donné l'occasion de développer leurs pouvoirs productifs et de restreindre les possibilités des États-Unis agricoles. Selon List, le rôle de l'État dans un tel cas est de créer les conditions favorables au développement du capital mental américain. Toutefois, ces conditions ne peuvent être assurées que si une politique de commerce administré est mise en œuvre.

En outre, les décideurs doivent également tenir compte des considérations à long terme, et List recommande de sacrifier le capital matériel d'aujourd'hui pour des rendements futurs :

Une nation dont l'économie est agraire et qui dépend des pays étrangers (pour ses produits manufacturés) peut ... encourager l'établissement d'industries par un tarif protecteur. Un tel pays peut très bien sacrifier beaucoup de "valeur d'échange" [c'est-à-dire de capital matériel] pour le moment, si ses nouveaux ateliers produisent des biens chers et de mauvaise qualité. Mais elle augmentera considérablement sa puissance productive à l'avenir... Tel est notre principal argument en faveur d'un tarif protecteur et en opposition à la doctrine du libre-échange.

(List, 1838 : 35-6)

Processus de libéralisation

La politique commerciale visant à soutenir l'augmentation des pouvoirs productifs nationaux doit être élaborée avec beaucoup de soin, car la construction de frontières économiques implique des pertes potentielles de capital matériel. List a ainsi fait valoir que "toute exagération ou précipitation dans la protection se punit elle-même en diminuant la prospérité nationale" (22). Le principe de l'accroissement des forces productives de la nation doit guider la politique économique nationale. Par conséquent, une nation ne doit pas être évaluée par son autosuffisance ni par sa balance commerciale, mais, selon List, par le degré auquel "son industrie est indépendante et ses pouvoirs productifs sont développés" (List, 1827 : 189).

Une autre question qui peut éclairer le rôle de l'État dans l'économie politique de List est le rôle de l'État dans la sphère de l'éducation. La conviction de List quant à l'importance économique de l'éducation se reflète dans sa notion de capital mental et le statut supérieur qu'il lui attribue. Son étude des industries du lin en France, en Allemagne et en Angleterre le démontre. List a affirmé que les tentatives britanniques de monopoliser la production de lin dans toute l'Europe étaient assez similaires à la manière dont ils avaient réussi à monopoliser le marché du coton au cours du demi-siècle précédent. En effet, l'avenir des industries du lin est un sujet de grande inquiétude en France, car les machinistes et les fabricants français, qui bénéficiaient auparavant d'avantages considérables dans ce commerce, courent le réel danger de perdre leur marché au profit des Britanniques. La source de la supériorité commerciale britannique, selon List, était le système éducatif britannique :

Avant l'époque d'Edouard III, les Anglais étaient les plus grandes brutes et les personnages les plus inutiles de l'Europe ; certes, il ne leur est jamais venu à l'esprit de se comparer aux Italiens et aux Belges ou aux Allemands en matière de talent mécanique ou d'habileté industrielle ; mais depuis lors, leur gouvernement s'est chargé de leur éducation, et ainsi, graduellement, ils ont fait de tels progrès qu'ils peuvent disputer la palme de l'habileté industrielle à leurs instructeurs".

(List, 1841 : 386-7)

L'éducation est autochtone plutôt qu'exogène à l'économie politique de List. Dans la notion de pouvoirs productifs, l'éducation est un facteur important de la performance économique nationale. Une nation doit développer son système éducatif en fonction de son progrès économique :

Au fur et à mesure qu'une nation s'industrialise, il devient de plus en plus nécessaire de s'assurer les services de personnes adéquates et qualifiées dans les usines et les ateliers. Ces personnes peuvent désormais obtenir des salaires plus élevés que ce qui était possible auparavant. Il leur sera plus facile de se consacrer entièrement à une branche particulière du savoir, à condition qu'ils aient les aptitudes naturelles nécessaires et une bonne formation préalable. Les connaissances se spécialisent de plus en plus.

(List, 1838 : 67) (23)

Si nous revenons maintenant sur la première caractéristique des pouvoirs productifs, à savoir leur nature coopérative et communicative dans les économies développées, nous pouvons voir pourquoi le rôle de coordination de l'État est indispensable. À mesure que la division du travail s'approfondit et que de plus en plus de personnes sont impliquées dans la production d'un seul produit, et à mesure que de plus en plus de produits sont fabriqués, la coordination devient de plus en plus cruciale. C'est en correspondance avec ce processus que la gestion et la coordination de la composition sociale deviennent de plus en plus complexes. L'intérêt du public pour la socialisation et l'éducation de chaque citoyen augmente et, avec lui, son intérêt pour l'amélioration de la capacité de chaque citoyen à coopérer. Le destin économique de chaque membre de la nation devient de plus en plus dépendant de celui des autres ; après tout, la défaillance d'un maillon de la longue chaîne de production finira par affecter tous les autres.

Les caractéristiques culturelles des puissances productives constituent le deuxième facteur qui façonne le rôle de l'État dans l'économie politique de List. Selon List, il existe une différence significative entre les sociétés agraires et industrielles. Alors qu'il perçoit l'activité industrielle comme la "mère et le père" de la science, ainsi que des arts et des lumières en général, les sociétés agraires sont perçues par lui comme ignorantes, intolérantes et fermées d'esprit :

Les forces intellectuelles d'un tel peuple [dans les sociétés agraires] sont à peine éveillées et on en fait peu usage. Il n'existe aucune possibilité de développer des talents latents. L'effort physique seul assure la récompense et ils sont assez pauvres car les propriétaires monopolisent le travail des ouvriers sur leurs terres... La force morale ne s'impose jamais et ne triomphe jamais de la force brute.

(List, 1838 : 54)

Le développement industriel est donc perçu comme un impératif culturel et national. La culture de la vigne, aussi rentable soit-elle en termes de capital matériel, ne peut satisfaire le désir de prospérité culturelle d'une nation. C'est un argument comme celui-ci qui nous permet de comprendre correctement la déclaration de List : "Une nation ne devrait pas considérer le progrès des industries d'un point de vue purement économique. La fabrication devient une partie très importante de l'héritage politique et culturel de la nation" (List, 1838 : 39).

Une économie développée se caractérise également par la création de nouvelles identités et de nouveaux intérêts sociaux. Dans ce contexte, List mentionne deux conflits distincts qui sont le produit de l'économie développée : de nouveaux types de conflits entre les intérêts de l'individu et de la société, et la segmentation de la société en différents secteurs économiques, tels que le commerce, l'agriculture et la fabrication. En ce qui concerne le conflit entre l'individu et la société, List affirme que si la production de nombreux biens augmente le capital matériel de l'individu et de la nation, elle peut également affaiblir le capital mental de la nation. La production de boissons alcoolisées, par exemple, peut augmenter les revenus de l'individu et la richesse matérielle de la société, mais diminuer son capital mental. Dans ces cas de conflit entre les intérêts de l'individu et ceux de la société, le principe de l'entretien des forces productives de la nation devrait guider l'État dans la limitation de la production ou de la distribution d'alcool (List, 1838 : 35). L'action de l'État est cruciale non seulement en cas de conflit d'intérêts entre l'individu et la collectivité, mais aussi en cas de conflit entre divers groupes sociaux et économiques. Par exemple, parce que l'intérêt national exige l'industrialisation, c'est l'État qui est censé soutenir les intérêts de l'industrie contre les intérêts agraires et commerciaux. Dans son activité politique en Allemagne, List a fait de grands efforts pour présenter les avantages de la collaboration entre tous les segments de la société. Cependant, en tant qu'analyste politique expérimenté, il savait qu'un État autonome est crucial pour la promotion des réformes qui ouvriront la voie à une structure économique plus développée, et List soutient que ce rôle est fonctionnel pour l'épanouissement des pouvoirs productifs.

Une économie développée a besoin d'un long horizon temporel, et l'État peut jouer un rôle important à la fois dans la poursuite d'objectifs à long terme et dans l'élargissement de l'horizon temporel des gens et la facilitation de leur volonté d'investir dans l'avenir. Premièrement, l'État peut réduire l'insécurité et les incertitudes auxquelles les gens sont confrontés. Les guerres, la criminalité et les autres menaces contre la propriété privée ralentissent la capacité et la propension de l'individu à planifier et à investir dans l'avenir. Deuxièmement, selon List, c'est la société ouverte qui encourage les gens à investir dans l'avenir. La mobilité sociale, une société ouverte et les récompenses sociales sont cruciales pour la tendance à investir dans l'avenir :

Là où il n'est pas possible de s'élever par des efforts honnêtes et par la prospérité d'une classe de la société à une autre, du plus bas au plus haut... là où les personnes engagées dans le commerce sont exclues de l'honneur public, de la participation à l'administration, à la législation et aux jurys ; là où les réalisations distinguées dans l'agriculture, l'industrie et le commerce ne conduisent pas également à l'estime publique et à la distinction sociale et civile, les motifs les plus importants de consommation et de production font défaut.

(List, 1841 : 306-7)

L'État communal

Une autre forme de récompense sociale sur laquelle List met l'accent est l'attribution de prix aux inventeurs : "Cela fait honneur à l'esprit inventif dans la société et déracine les préjugés à l'égard des anciennes coutumes et des anciens modes de fonctionnement, si préjudiciables chez les nations non éduquées" (List, 1841 : 307). Outre les honneurs accordés aux inventeurs, les récompenses matérielles devraient également être garanties. Il s'agit d'une troisième façon pour l'État d'étendre les préférences temporelles des individus. List a été très actif dans la promotion d'une législation qui garantirait aux inventeurs allemands les fruits de leurs inventions. Il a donc demandé une loi sur les brevets qui "fournirait à l'homme qui possède simplement les facultés mentales pour de nouvelles inventions les moyens matériels dont il a besoin, dans la mesure où les capitalistes sont encouragés à soutenir l'inventeur, en lui assurant une part des bénéfices anticipés" (List, 1841 : 307). Le quatrième facteur qui peut motiver l'investissement à long terme concerne les aspirations communes et le sentiment de solidarité nationale des populations. Pour List, un individu n'est pas simplement un producteur ou un consommateur ; il est membre d'une communauté nationale et ce fait a une signification cruciale pour sa volonté d'investir dans l'avenir. Les personnes qui ne sont pas membres de ces communautés sont plus enclines à prendre des décisions à court terme, car

les simples individus ne se soucient pas de la prospérité des générations futures ; ils considèrent qu'il est insensé... de faire des sacrifices certains et présents afin de s'efforcer d'obtenir un bénéfice qui est encore incertain et qui se trouve dans le vaste champ de l'avenir (si les événements ont une quelconque valeur) ; ils se soucient peu de la pérennité de la nation.

(List, 1841 : 173)

Ainsi, pour List, les identités nationales ont un rôle fonctionnel et positif dans l'élargissement des horizons temporels des individus.

Se pourrait-il que les attentes de List à l'égard de l'État soient naïves ? Se pourrait-il qu'il ait négligé les problèmes potentiels d'abus de pouvoir par les politiciens, ainsi que l'inefficacité des bureaucraties publiques ? Je pense que la réponse à ces questions doit être négative. En tant que bureaucrate et professeur d'administration publique, List était bien conscient de ces problèmes potentiels (voir également Backhaus, 1992). Il a pris soin d'éviter de tels abus et a soutenu que "c'est une mauvaise politique de tout réglementer afin de tout promouvoir par l'emploi de pouvoirs sociaux, là où les choses peuvent être mieux réglementées et mieux promues par des exercices privés" (List, 1827 : 213). De plus, List savait très bien que "toute loi, toute réglementation publique, a un effet de renforcement ou d'affaiblissement sur la production ou sur la consommation ou sur les forces productives" (List, 1841 : 307). Bien que conscient des possibles implications négatives de l'intervention du gouvernement, il n'a pas hésité à recommander, et même à exiger, un esprit d'entreprise politique et économique de la part du gouvernement.

IV. REMARQUES FINALES

1317540045.jpgPlus de 150 ans se sont écoulés depuis que Friedrich List a publié son Système national d'économie politique. Pourtant, sa capacité à analyser et à prévoir les pratiques du rôle économique de l'État reste remarquablement pertinente pour notre analyse politique et économique aujourd'hui. Une grande partie de ce qui est aujourd'hui perçu dans le monde comme une conception "pragmatique" du rôle économique de l'État avait déjà été prédite, analysée et justifiée par List. Le système de commerce réglementé sous la forme de l'Accord général sur le commerce et les tarifs douaniers (GATT, **), l'investissement dans les infrastructures et l'accent mis sur l'éducation ont été suggérés par List comme des objectifs politiques clés pour toute formulation de politique économique nationale et sont désormais visibles dans le système économique international. Les concepts clés de l'économie politique actuelle, tels que le produit national, le produit national par habitant, les comptes nationaux et la balance commerciale nationale, reflètent également le fait que notre terminologie économique et notre perspective sur les questions économiques d'aujourd'hui sont toujours liées à des termes nationaux. Ce sont toutes des raisons importantes et suffisantes pour susciter un intérêt pour l'économie politique du nationalisme. Ceci, à son tour, peut conduire à un discours plus fructueux sur les rôles économiques de l'État-nation et les significations de l'économie nationale.

Sur la base de cette discussion, il est possible d'offrir deux perspectives sur les rôles économiques futurs de l'État-nation et du nationalisme économique. Premièrement, le discours actuel ne tient pas compte de la relation entre l'idéologie du nationalisme et les rôles, pratiques et fonctions actuels de l'État. Tant les libéraux que les marxistes traitent souvent le nationalisme comme un type généralisé d'"anomalie politique". Cela ne contribue pas à susciter l'intérêt pour l'étude de l'économie politique du nationalisme (24). Les théories du laissez-faire, qui ont toujours considéré l'État comme un facteur de dysfonctionnement dans la conduite des affaires économiques, se réaffirment aujourd'hui dans la terminologie actuelle de la mondialisation (25). Le fait est, cependant, que les États-nations ont toujours été confrontés à des défis économiques et les ont généralement surmontés (bien sûr, avec des degrés de réussite variables selon les pays et les périodes). Il est raisonnable de douter de l'affirmation selon laquelle la mondialisation entraîne un déclin de l'État-nation. Il n'y a aucune raison de croire que l'économie peut être mieux régulée au niveau international qu'au niveau national. Le développement économique à l'échelle mondiale ne fera que rendre plus urgente et plus claire la nécessité d'une meilleure coordination et coopération, de nouvelles formes de conflits apparaîtront et la nécessité de créer des conditions sociales adéquates pour les investissements à long terme sera plus évidente que jamais. (26) En effet, la mondialisation élimine de plus en plus de contraintes sur le commerce et le capital, mais se concentrer sur ces aspects de l'activité économique revient à répéter l'erreur des conceptions matérialistes du développement économique en négligeant l'importance du capital humain. Le capital humain est moins susceptible d'être soumis à la mondialisation et est lui-même limité au niveau national, car les marchés du travail du monde entier sont de plus en plus fermés à l'immigration. S'il est raisonnablement possible de parler de capital et de commerce mondiaux, il est insensé de parler de marchés du travail mondiaux. Comme l'importance du capital humain augmente plutôt que de diminuer, on peut même souligner l'importance croissante de l'État-nation dans la promotion des pouvoirs productifs nationaux. Les barrières commerciales peuvent s'effondrer et le capital matériel peut se disperser dans toutes les directions, mais la perception de l'État-nation en tant que protecteur et soutien des pouvoirs productifs nationaux reste valable.

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Cela nous amène à une deuxième question, qui a trait à l'aspect pratique du nationalisme dans le développement économique. En ce sens, Friedrich List est l'un des fondateurs de la tradition politique qui perçoit le nationalisme comme une force rationnelle et universelle. Il convient de rappeler que le nationalisme économique a joué un rôle important dans l'élimination des économies politiques particulières de l'Europe pré-moderne. Le nationalisme était alors étroitement lié à l'impératif d'industrialisation (Gellner, 1983), et pour les nations périphériques d'Afrique, d'Amérique latine, d'Europe de l'Est et du Moyen-Orient, il était étroitement lié à l'idée de progrès. Comme cela est vrai pour le passé dans les sociétés industrielles, ainsi que pour le présent et l'avenir dans les sociétés en développement, il n'y a aucune raison de supposer qu'il n'en sera pas de même à l'avenir. Comme James Mayall l'a fait remarquer à juste titre, le nationalisme et la mondialisation sont davantage liés que contradictoires, car ils sont toujours apparus "ensemble dans le monde" et se sont renforcés mutuellement depuis lors. La montée du nationalisme a été une réponse à un processus de mondialisation, tout comme la mondialisation elle-même, ou plutôt ce qui a soutenu le processus, a été largement une conséquence de la concurrence nationaliste" (Mayall, 1997). Le nationalisme et la mondialisation, "comme un vieux couple marié qui se dispute", prédit Mayall, resteront mutuellement dépendants. Si le nationalisme doit survivre, que ce soit dans sa version gandhienne ou nazie, il aura des conséquences importantes sur la manière dont les structures économiques sont façonnées et les politiques économiques mises en œuvre. Si tel est le cas, nous ne pouvons plus éviter le nationalisme et ses implications ; en effet, nous devons accorder l'attention nécessaire à l'économie politique du nationalisme.

Notes

(*) Union douanière des États allemands au cours du XIXe siècle. (*) Union douanière des États allemands au cours du XIXe siècle.

(**) Accord commercial international qui a conduit à la création de l'Organisation mondiale du commerce en 1995. Les traités internationaux décrits par List étaient toutefois très différents des accords de libre-échange actuels, avec leurs conditions asymétriques, leur atteinte à la souveraineté nationale et la perpétuation de la dépendance économique structurelle de certaines nations. (N. du T.).

(1) Le nationalisme économique était un sujet d'étude populaire dans l'entre-deux-guerres et faisait donc partie intégrante de la plupart des livres sur les relations internationales. Cependant, en raison de l'importance de la guerre froide et de la domination corrélative du débat libéral-marxiste, cette situation a changé et le nationalisme économique a depuis été repoussé à la périphérie de l'attention académique. Il a acquis une tonalité péjorative, ce qui explique qu'aujourd'hui on ne trouve guère de chercheurs, de politiciens ou de régimes qui avouent ouvertement et directement être des nationalistes économiques. Le nationalisme économique est généralement décrit comme une vision politique agressive et étroite d'esprit. Bertrand Russell, quant à lui, la décrit comme l'une des idées les plus néfastes pour l'humanité, la plaçant aux côtés des pulsions sadiques, de la religion, de la superstition, de l'envie, de l'orgueil, du racisme et de la supériorité sexuelle (Russell, 1946). Ainsi, même lorsque le nationalisme économique attire l'attention, il est souvent teinté d'une approche idéologiquement hostile.

(2) Prenons, par exemple, l'ouvrage de Robert Gilpin, The Political Economy of International Relations (Princeton, New Jersey : Princeton University Press, 1987). C'est l'un des rares cas (surtout aux États-Unis) où le nationalisme économique est présenté, avec le marxisme et le libéralisme économique, comme une théorie de l'économie politique. Cependant, la caractérisation du nationalisme économique par Gilpin s'appuie largement sur des sources secondaires, et même celles-ci n'étaient pas initialement ou spécifiquement conçues pour l'étude du nationalisme économique. En outre, il est surprenant de constater que même les travaux des figures les plus marquantes du développement du nationalisme économique, comme Friedrich List, sont absents de la bibliographie du livre de Gilpin.

(3) Les malentendus et les mauvaises interprétations de la théorie de List ne sont pas rares. Il semble que le nationalisme allemand de List puisse expliquer l'évaluation biaisée de l'homme et de sa théorie. Une autre raison possible est ses attaques débridées contre l'économie classique, auxquelles les libéraux économiques ont répondu plus tard sur le même ton et avec la même approche. Malgré les contributions récentes de Szporluk (1988) et de Backhaus (1992) à l'étude de la politique de List, certaines questions importantes nécessitent encore des discussions et des explorations plus approfondies, susceptibles d'éclairer davantage l'économie politique de l'État-nation. En outre, la négligence de Friedrich List doit être considérée dans le contexte du peu d'attention que le camérisme reçoit dans le monde anglo-saxon. Le camérisme est la version allemande et autrichienne du mercantilisme. Le terme est dérivé du latin chamber désignant le trésor. La pensée caméraliste s'est développée dans le contexte des routines administratives et des problèmes rencontrés par les bureaucraties des États allemands. Voir Bell (1953 : 106-20) et Riha (1985). La discussion la plus complète disponible en anglais est probablement encore celle de Small (1909).

(4) Ce sujet est très intéressant car sa théorie politique a fourni les bases économiques de l'unification de l'Allemagne. La littérature actuelle présente diverses interprétations et évaluations du point de vue de List. D'une part, il existe des études telles que celle de Earle (qui a été publiée pendant la Seconde Guerre mondiale) où List est présenté comme un défenseur pangermanique (Earle, 1941). D'autre part, il y a les études où il est présenté comme le précurseur de l'Union européenne (Roussakis, 1968).

(5) La compréhension du contexte dans lequel List a travaillé nécessite une certaine familiarité avec l'histoire allemande et l'école historique allemande. Le chapitre 11 de Oser et Blanchfield (1975) est très utile à cet égard. Pour en savoir plus sur l'unification économique de l'Allemagne, voir Price (1949). Voir aussi les deux biographies anglaises de List (Hirst, 1909 ; Henderson, 1983).

(6) Sur les origines du concept de puissance productive, voir Henderson (1982). L'un des évaluateurs académiques de cet article suggère que l'important représentant du nationalisme économique, Heinrich Luden (1778-1847), a exprimé le concept de pouvoirs productifs d'une manière similaire à List dans son Handbuch der Staatsweisheit oder der Politik (Manuel de sagesse ou de politique d'État, Jena : Frommann, 1811). Malheureusement, je n'ai pas trouvé d'exemplaire de ce livre.

(7) "Outlines of American Political Economy" est un ensemble de lettres publiées à l'origine sous forme d'articles dans le Philadelphia National Journal. Les lettres ont été écrites à Charles Ingersoll, vice-président de la Pennsylvania Society for the Promotion of Manufactures and Mechanic Arts, pendant l'exil de List aux États-Unis. De plus amples informations sur la période américaine de List peuvent être trouvées dans ses biographies (Hirst, 1909 ; Henderson, 1983) ainsi que dans Notz (1925).

(8) Le Système naturel d'économie politique a été rédigé au cours de l'automne 1837 pour un concours de l'Académie française des sciences morales et politiques. Le manuscrit est finalement envoyé à l'Académie française dans la première semaine de 1838. L'Académie a décidé qu'aucun des vingt-sept manuscrits soumis n'était digne de son prix, bien qu'elle ait mentionné trois manuscrits comme "ouvrages remarquables" ; l'un de ces trois manuscrits était celui de List. Le manuscrit a été découvert dans les archives de l'Institut de France seulement en 1925 et a été traduit en anglais par le professeur Henderson en 1983.

(9) Marx, à mon avis, a tenté sans succès d'invalider cette distinction en insistant :

Mais si l'effet est différent de la cause, la nature de l'effet ne doit-elle pas déjà être contenue dans la cause ? La cause doit déjà porter en elle le trait déterminant qui se manifeste ensuite dans l'effet... La cause n'est en aucun cas supérieure à l'effet. L'effet est simplement la cause ouvertement manifestée. List prétend s'intéresser partout aux seules forces productives, en dehors de la mauvaise valeur d'échange.

(Marx, 1845 : 285-6)

(10) Mes références sont au texte qui est plus accessible et qui était inclus dans la biographie de List par Hirst. Cependant, le texte de Hirst (1909) comporte une erreur de révision : il a imprimé " capital de la matière " au lieu de " capital de l'esprit " (voir p. 197 dans le texte de Hirst, septième ligne à partir du bas) ; comparez-le avec le texte original de List (p. 21) qui se trouve à la British Library.

(11) Le processus d'accumulation du capital et le processus de division du travail sont limités par la taille du marché. Un marché libre et ouvert est crucial pour tout développement économique et, par conséquent, le commerce n'est pas une cause du développement économique : "Le commerce est l'effet naturel et le symptôme d'une grande richesse nationale ; mais il ne semble pas en être la cause naturelle" (Smith, 1776 : 354).

(12) Voir l'accent mis par List sur l'importance du capital humain et sa critique d'Adam Smith et de ses disciples :

l'école populaire est tombée en faisant de la richesse matérielle ou de la valeur d'échange le seul objet de ses investigations, et en considérant le simple travail corporel comme la seule puissance productive. L'homme qui élève des porcs est, selon l'école, un membre productif de la communauté, mais celui qui éduque des hommes est un simple improductif... Le médecin qui sauve la vie de ses patients n'appartient pas à la classe productive, mais, au contraire, le fils du chimiste.

(List, 1841 : 142)

(13) Comparez : "Ni [Smith] ni les auteurs classiques ultérieurs n'ont suivi cette voie dans une certaine mesure ou n'ont examiné la variété de phénomènes connexes considérés par l'économie moderne sous le titre de théorie du capital humain" (Bowman, 1990 : 239). L'économiste politique canadien d'origine écossaise John Rae (1834) a également soulevé une critique intéressante dans le même sens.

(14) Sur l'interaction entre le nationalisme, l'éducation et la société industrielle, voir Gellner (1983).

(15) J'ai choisi de ne pas traiter du rôle économique de l'État dans le contexte des problèmes de sécurité car les libéraux économiques et les nationalistes économiques ont des positions assez similaires à cet égard. Voir Earle (1943).

(16) Collectiviste n'implique pas ici de valeurs socialistes. Au contraire, à l'instar du communautarisme moderne, List met en avant la fécondité de la coopération nationale et la convergence des intérêts entre les différents membres de la nation.

(17) Sur la perception néo-pluraliste de Smith de la politique britannique de son époque, voir Reisman (1976 : 198-211). Pour une critique similaire de l'analyse d'Adam Smith sur les implications sociales de la division du travail, voir Arrow :

Smith touche à un point très profond. L'histoire est plus complexe que ce qu'il a dit, et la division du travail crée plus de problèmes qu'il ne l'a indiqué pour le fonctionnement de l'économie et de la société. La division du travail augmente la valeur de la coopération, mais elle augmente aussi les coûts de la coopération et peut conduire à des conflits... Chaque individu a donc une vision différente du monde, une évaluation différente de la façon dont les choses sont, ses expériences ont été uniques.

(Arrow, 1979 : 160)

(18) La théorie économique classique, ainsi que la discipline de l'économie, ignorent largement le pouvoir. Sur l'ignorance du pouvoir dans la discipline de l'économie, voir K. W. Rothschild (ed.) Power In Economics (Londres, 1971). Tullock, par exemple, a soutenu que : "L'économie a traditionnellement été essentiellement une étude du comportement coopératif, et non des conflits interpersonnels". Voir G. Tullock, 'The economics of conflict', in G. Radnitzky and A. Weinberg (eds) Universal Economics : Assessing the Achievements of the Economic Approach (New York, 1992), p. 301. Voir également S. Strange, 'What is economic power and who has it?', International Journal 30 (1975) : 222-3.

(19) Le problème étant loin d'être résolu de manière adéquate, même aujourd'hui, il serait injuste d'attendre de List qu'il nous fournisse une réponse définitive. Comparez :

Parmi les nombreuses questions concernant l'accumulation du capital, on a dit que la suivante était la plus importante : selon quelles règles doit-on déterminer les choix entre les processus de production directs et indirects, c'est-à-dire quand peut-on dire qu'il est efficace d'épargner aujourd'hui pour augmenter la consommation future ?

(Malinvaud, 1953 : 233).

La théorie économique fournit des critères pratiques pour les décisions d'investissement, par exemple le taux de rendement du capital, mais il existe encore de grandes lacunes dans la compréhension des processus d'investissement et des choix moraux qu'ils impliquent. Les solutions économiques actuelles sont maintenant largement exprimées dans la "règle d'or de l'accumulation du capital" selon laquelle chaque génération devrait investir, au nom des générations futures, la part de son revenu qu'elle aurait souhaité que les générations passées investissent pour son propre compte (Niehans, 1990 : 460-5). Cette "règle" rend bien compte du point de vue individualiste de la théorie économique contemporaine.

(20) L'idéal d'une économie nationale naît avec l'idée de nations. Une nation est le médium entre les individus et l'humanité, une société séparée d'individus qui, possédant un gouvernement commun, des lois, des droits, des institutions, des intérêts, une histoire et une gloire communes, une défense et une sécurité communes de leurs droits, de leurs richesses et de leurs vies, constituent un corps, libre et indépendant, ne suivant que les dictats de leurs intérêts, dans la mesure où d'autres corps indépendants sont concernés, et ayant le pouvoir de réglementer les intérêts des individus constituant ce corps, afin de créer la plus grande quantité de bien-être commun à l'intérieur et la plus grande quantité de sécurité par rapport aux autres nations. L'objet de l'économie de ce corps n'est pas seulement la richesse et l'économie individuelle et cosmopolitique, mais le pouvoir et la richesse, car la richesse nationale est augmentée et assurée par le pouvoir national. Par conséquent, ses principes directeurs ne sont pas seulement économiques, mais aussi politiques.

(List, 1827 : 162)

(21) Les conceptions de List sur le rôle de l'État dans la sphère des infrastructures de transport - la construction de routes et de chemins de fer - est un autre sujet qui peut également révéler ses vues sur les fonctions économiques de l'État. Voir Henderson (1983), Kitchen (1978 : 48-56) et Earle (1943).

(22) Pour l'introduction de List au National System of Political Economy ; voir Hirst (1909: 313). En effet, il affirme que la Hongrie, dont les hommes politiques légitiment leurs actions par leurs théories, a adopté une politique commerciale trop protectionniste qui peut nuire à ses intérêts économiques (Hirst, 1909 : 95-6). Manoilescu (1931 : 240-51) a sévèrement critiqué son approche modérée de la protection.

(23) En mettant l'accent sur l'importance du capital humain, List aurait probablement pu bénéficier des caméralistes et les soutenir.

(24) Dans le contexte de la négligence généralisée de l'étude du nationalisme économique, les études de Burnell (1986) et de Seers (1983) se distinguent particulièrement.

(25) Cet argument a été développé dans mon article intitulé "The European Union and economic nationalism - from antithesis to synthesis", présenté lors de la quatrième conférence internationale biennale de la European Community Studies Association, du 11 au 14 mai 1995, à Charleston, en Caroline du Sud.

(26) Un argument similaire, mais du point de vue du développement régional, a été avancé par Amin et Thrift : "Nous soutenons que la mondialisation ne représente pas la fin des distinctions et des spécificités territoriales, mais un ensemble supplémentaire d'influences sur les identités économiques locales et les capacités de développement" (Amin et Thrift, 1994 : 2).

RÉFÉRENCES

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vendredi, 03 décembre 2021

Vers un renouveau du conservatisme ? (Armin Mohler)

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Vers un renouveau du conservatisme ? (Armin Mohler)

 
Dans cette vidéo, nous nous pencherons sur une figure intellectuelle majeure de la « Neue Rechte », la nouvelle droite allemande, à savoir Armin Mohler. Ancien secrétaire de Ernst Jünger et auteur de la première étude sur la « Révolution conservatrice » allemande, Armin Mohler a réfléchi, dès le début de son parcours intellectuel, sur la notion de conservatisme et sur l’usage qu’on peut encore en faire ou non, dans le but d’aider la droite allemande à se renouveler. A partir d’une critique honnête et radicale de la situation des conservateurs modernes, Mohler a ainsi ouvert de nombreuses pistes fécondes à la pensée européenne de droite pour se montrer à la hauteur de son temps.
 
 
Pour en savoir plus sur Armin Mohler : http://www.archiveseroe.eu/mohler-a48...
Numéro 33 (Nominalisme) de Nouvelle École : https://www.revue-elements.com/produi...
Numéro 42 (Archéologie) de Nouvelle École : https://www.revue-elements.com/produi...
 
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Alfred Herrhausen: assassiné par les ennemis de l'Europe?

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Alfred Herrhausen: assassiné par les ennemis de l'Europe?

Le banquier allemand, directeur de la Deutsche Bank, a été tué le 30 novembre 1989.

Un "crime géopolitique" pour empêcher la révolution européenne ?

par Salvatore Recupero

Ex: https://www.centrostudipolaris.eu/2021/11/30/alfred-herrahausen-fermato-dai-nemici-delleuropa/

Le matin du 30 novembre 1989, une forte explosion a secoué Bad Homburg, une banlieue aisée de Francfort. Une bombe télécommandée explose au passage de la voiture d'Alfred Herrhausen, banquier allemand et directeur de la Deutsche Bank, le tuant sur le coup. Pourquoi est-il si important de se souvenir de cet homme ? Tout simplement, il a essayé de révolutionner l'Europe, mais quelqu'un l'a empêché de le faire. Ce n'est pas une mince affaire.

Qui était Herrhausen?

Alfred Herrhausen est né à Essen en 1930. À l'âge de 26 ans, il a rejoint la VEW (l'une des principales entreprises allemandes dans le domaine de l'électricité et de l'énergie). Il avait déjà obtenu un doctorat en finance de l'université de Cologne l'année précédente, alors qu'il travaillait chez Ruhrgas. À l'âge de 40 ans, il rejoint la Deutsche Bank en tant que membre adjoint du conseil d'administration. Mais avant de devenir banquier, il a démontré ses talents de gestionnaire. Comme le rappelle Giacomo Gabellini (1), il a géré "la restructuration de Daimler-Benz, à laquelle il avait imposé un processus de diversification aboutissant à la transformation de l'entreprise en un groupe technologique intégré, doté du savoir-faire nécessaire pour opérer dans les secteurs stratégiques de l'aérospatiale, de la défense, de l'électronique et de la technologie ferroviaire". Ainsi, "la division Mercedes a été progressivement rejointe par les trois autres divisions fondamentales, à savoir DASA, axée sur l'aérospatiale et la défense, AEG, axée sur l'électronique, et DEBIS, axée sur le secteur financier". Il s'est également fait remarquer à la Deutsche Bank, en devenant le conseiller économique du chancelier Kohl.

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Remettre en question le bloc anglo-américain

Comme le rappelle Salvatore Santangelo dans son essai "Gerussia", Herrhausen était "un banquier, mais avec une formation de gestionnaire industriel, il avait une vision ouverte et innovante des relations internationales, et surtout poursuivait une stratégie financière visant à redessiner le rôle d'une Allemagne réunifiée, en lui donnant une nouvelle centralité" (2). C'est dans ce contexte qu'il faut replacer l'absorption (par la DB) de la Banca d'America e d'Italia, des banques d'affaires MDM (portugaise), Albert de Bary (espagnole) et Morgan Grenfell (une prestigieuse banque d'investissement londonienne).

416cBsd7IbL._SX354_BO1,204,203,200_.jpgC'est à ce moment-là qu'apparaît la stratégie de Herrhausen, qui cherche à créer un contrepoids économique et financier aux géants anglo-américains. Cela n'est pas passé inaperçu. Pour la CIA, "les marchés financiers et monétaires mondialisés sont une question de sécurité nationale pour les États-Unis". Le banquier allemand commençait à être agaçant. Bien que le mur ne soit pas encore tombé, le chef de la DB avait déjà un plan pour relancer l'Europe de l'Est. Quelque chose de révolutionnaire, comme mentionné au début.

Le plan de Herrhausen

Herrhausen avait un plan très clair en tête, qu'il a expliqué dans une interview accordée au Wall Street Journal : "En dix ans, l'Allemagne de l'Est doit devenir le complexe technologique le plus avancé d'Europe et le tremplin économique vers l'Est. Dans ce cadre, la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie et même la Bulgarie joueront un rôle essentiel dans le développement européen". 

Il s'est également élevé (dans les colonnes du journal économique allemand Handelsblatt) (3) contre la politique d'endettement des banques américaines envers les nations en difficulté. Il est nécessaire de réduire la dette des pays les plus pauvres jusqu'à 70 % et d'allonger en même temps le délai de remboursement. C'était le seul moyen de "permettre à ces nations de réaffecter à la relance économique les ressources qui avaient été jusqu'ici allouées au service de la dette".

Mais n'est-ce pas les Allemands qui ont toujours fait une fixation sur la dette ? De toute évidence, il s'agit au moins d'un exemple. Retour au banquier d'Essen.

Herrhausen souhaite créer une banque qui, à l'instar de la KFW allemande, financerait "la reconstruction et l'intégration de l'Europe de l'Est au reste de l'Europe". L'Europe de l'Est a besoin d'investissements et doit se libérer de l'étau de la dette "intra-entreprise", un chiffre comptable qui pèse sur les anciennes industries communistes (estimé à 200 milliards de marks). Comme le rappelle Santangelo, cette dette était "considérée comme un atout par les institutions financières internationales, qui s'opposaient catégoriquement à la réorganisation du secteur industriel hérité par l'Allemagne après la réunification, préférant une privatisation massive". 

 Le 4 décembre 1989, Herrhausen aurait dû être à New York pour défendre son projet auprès de l'establishment financier anglo-saxon. Mais ce jour n'est jamais venu pour lui. C'est une dose d'explosifs qui lui a barré la route.  

Coupable comme accusé

Les auteurs de ce crime sont restés impunis. Sur le banc des accusés se trouvait la Rote Armee Fraktion (le plus important groupe terroriste de l'extrême gauche allemande). Mais l'enquête a abouti à une impasse. À vrai dire, peu de gens ont pris cette piste au sérieux, car la plupart des membres de cette association étaient soit en prison, soit morts. Le groupe terroriste allemand se désintégrait depuis des années. Comment une telle attaque a-t-elle pu être menée ? Difficile à croire. Pourtant, le RAF est accusé du meurtre d'un homme clé de la politique allemande: l'économiste Detlev Karsten Rohwedder (photo, ci-dessous). Il était à la tête de la Treuhandanstalt, la holding qui contrôlait les fonds, les industries et les sociétés commerciales de l'ancienne Allemagne de l'Est. Ce dernier était une sorte d'IRI de la RDA.

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Rohwedder - comme Herrhausen - n'était pas aligné sur la pensée dominante et avait été clair: "le libéralisme de marché doctrinaire ne fonctionne pas, nous devons privilégier une politique de réorganisation plutôt que de privatisation". En pratique, tout ce qu'il voulait, c'était soustraire les industries de l'ancienne RDA à la spéculation. Ces derniers devaient rester entre les mains du secteur public jusqu'à ce qu'ils soient "réhabilités" au point de pouvoir voler de leurs propres ailes. De cette façon, "la population est-allemande pourrait surmonter son infériorité matérielle le plus rapidement possible". Mais là encore, la "RAF" s'en mêle: Rohwedder meurt à la fenêtre de son bureau, dans sa maison à Düsseldorf, abattu de trois balles. Un coup de maître. Un crime parfait.

Un "crime géopolitique" ?

Pour en revenir à Herrhausen, son objectif ne se limite pas au moratoire sur la dette. D'un point de vue géo-économique mais aussi géopolitique, il souhaitait renforcer l'axe Berlin-Moscou et plus généralement la relation entre l'Europe et la Russie. Cependant, cela aurait créé un bloc géopolitique qui aurait érodé le pouvoir de l'OTAN sur le Vieux Continent. Comme l'a dit Kissinger : "si les deux puissances (l'Allemagne et la Russie) devaient s'intégrer économiquement, en nouant des relations plus étroites, le danger de leur hégémonie serait créé" (4) . Malheureusement, l'attaque de la RAF est arrivée. C'est étrange (pour ceux qui ne connaissent pas l'histoire), mais les terroristes communistes et les États-Unis ont souvent la même cible. Quelqu'un, en Italie, se souvient-il d'Aldo Moro ?

Notes:

    1. Le meurtre géopolitique d'Alfred Herrhausen par Giacomo Gabellini Arianna Editrice 19 septembre 2021

(version française sur ce site: http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2021/09/21/le-meurtre-geopolitique-d-alfred-herrhausen-6338973.html 

    2. "Die Zeit ist reif. Schuldenkrise am Wendepunkt", par Alfred Herrhausen Handelsblatt, 30 juin 1989

    3. Alfred Herrhausen, Un altro Rathenau ? La Gérusse. L'orizzonte infranto della geopolitica europea di Salvatore Santangelo, Editrice Castelvecchi, Roma, 2016

    4. Voir Kissinger : "Der western muß sich an das neue Selbstbewußtsein der Deutschen gewöhnen", Welt am Sonntag, 3 mai 1992.

 

samedi, 20 novembre 2021

La philosophie de l'histoire de Spengler

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La philosophie de l'histoire de Spengler

Rudolf Jičín

Ex: https://deliandiver.org/2007/10/spenglerova-filosofie-dejin.html

La conception spenglérienne de l'histoire en tant que développement de cultures humaines individuelles est basée sur Kant. Le monde n'est pas une chose en soi, c'est un phénomène. Si quelque chose, n'importe quoi, doit exister pour nous, il doit entrer dans notre conscience et ainsi prendre ses formes. Ce qu'elle est sur et pour elle-même est indétectable pour nous. Notre monde, ou le monde, n'est donc rien en soi, mais c'est la totalité de ce qui nous apparaît et de ce que nous apportons à ces phénomènes de l'intérieur, c'est notre connaissance. Le monde et la connaissance, si nous comprenons le terme "connaissance" de manière assez large, sont la même chose.

La connaissance se produit dans certaines formes de sensibilité et de raison a priori qui nous sont données et auxquelles nous ne pouvons échapper. Notre monde prend donc nécessairement, du point de vue de la sensibilité, la forme de l'espace et du temps en particulier, et du point de vue de la raison, la forme de la compréhension causale des phénomènes. Pour le Kant à la pensée anhistorique, ces formes sont identiques pour tous les sujets humains de tous les temps et de tous les types. Ce n'est pas le cas du philosophe de l'histoire Spengler. Les formes sensibles et rationnelles sont identiques à certains égards, mais elles diffèrent aussi toujours à certains égards. Spengler suit ici Nietzsche et Chamberlain, mais nous trouvons l'idée dans sa forme fondamentale chez Leibniz. Il n'y a pas d'identité dans la nature, seulement de la similitude. Aucun sujet (monade) ne peut être absolument identique à un autre et, par conséquent, leurs formes cognitives doivent différer. Il n'y a pas un seul type de sujet humain qui évolue vers le haut quelque part et qui est constamment "perfectionné", peut-être comme le design d'une voiture ou d'un avion, mais différents sujets de différents types de personnes qui ont émergé historiquement, créant leur monde spécifique de formes, leur cognition et leur culture. Il n'y a donc pas un seul "monde", un "monde entièrement humain", mais de nombreux mondes, c'est-à-dire des mondes bien spécifiques et différents les uns des autres, bien que toujours similaires à certains égards, des mondes de sujets différents. La connaissance n'est pas une évolution de la raison "humaine". Cette raison prétendument universelle, la raison en tant que telle, n'est qu'une projection de notre raison spécifique dans l'histoire de la connaissance.

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La division de la connaissance entre sensible et rationnel est en grande partie un schéma artificiel. Nous savons déjà, depuis Berkeley, que toute perception sensorielle s'accompagne d'une activité de la raison. Par exemple, l'identification d'un objet présuppose la participation de la mémoire et la capacité de généraliser. Goethe, auquel Spengler se réfère souvent comme source principale pour sa philosophie de l'histoire, divise différemment le monde du sujet, à savoir en "ce qui arrive" et "ce qui est arrivé". La vie est un flux d'événements. La raison interprète cet événement en le traduisant en formes généralisées de concepts et d'idées. "Ce qui s'est passé" peut alors être compris comme une connaissance dans un sens plus étroit.

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Ce qui est vrai du sujet individuel l'est aussi des sujets collectifs. Leur vie passée, leur histoire, est également un flux, ou plutôt un ensemble de nombreux flux, quelque chose qui se passe, en cours, un "happening" - mais avant, pas aujourd'hui. D'autre part, l'historiographie, la description et l'interprétation de cet événement, ne peut que témoigner de "ce qui s'est passé", c'est-à-dire qu'elle pétrifie cet "événement" antérieur, le transforme sous la forme de concepts et d'énoncés périmés, "sans événement". La présence du "happening", la présence passée, ne peut être saisie que sous forme de pensée, c'est-à-dire sous forme de "devenir". L'histoire telle qu'elle s'est passée, l'histoire "réelle", est donc différente de l'historiographie, un traité sur l'histoire. L'historiographie est toujours le point de vue d'un sujet particulier ou d'un ensemble de sujets, c'est-à-dire de personnes pensantes d'un type culturel particulier et d'une époque particulière. Elle est déterminée à la fois par la gnoséologie, car le "se produire" est toujours différent du "devenir", et par la diversité des sujets, de leurs formes cognitives et de leurs mondes. "Chaque époque a sa propre histoire du passé... Chaque époque imagine le passé selon elle-même", dit Feuerbach.

Dans le "happening", dans l'histoire, le facteur déterminant n'est donc pas la raison, mais quelque chose qui la dépasse, ce qu'on peut appeler l'essence, la nature, le caractère, l'âme d'un certain type d'homme, ou dans la manifestation de l'homme sa volonté. Ici, Schopenhauer a eu un effet sur Spengler. Dans l'histoire, comme dans la vie de l'individu, la raison joue un rôle servile ; elle n'exécute que ce qui lui est donné par l'âme, ce que la volonté veut, et cherche divers moyens de le réaliser. C'est pourquoi nous ne trouvons pas dans l'histoire un seul courant d'art, de science, de religion, de philosophie, mais leurs différents styles selon les types respectifs d'âmes humaines. Si la raison était déterminante, tous les hommes seraient essentiellement les mêmes, seraient des "rationalistes" et agiraient pour des raisons "rationnelles". Mais il y a toujours autre chose derrière la rationalité, à savoir ce qui est poursuivi rationnellement, et cela est inexplicable par la seule rationalité. Les anciens Égyptiens ont construit les pyramides de manière rationnelle, mais la raison pour laquelle ils les ont construites ne peut être comprise à partir de la seule rationalité. La chose primordiale est la volonté, le fait qu'ils aient voulu quelque chose, et cette volonté est l'expression de leur caractère spécifique, de leur nature, de leur âme.

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Si l'histoire avait été gouvernée par la raison, c'est-à-dire, en fait, la raison telle que nous l'imaginons aujourd'hui, car nous sommes incapables de comprendre par ce terme autre chose que ce que nous donne notre conception de la vie et notre nature, à savoir la raison utilitaire, alors les hommes qui nous ont précédés ont dû être les mêmes "rationalistes" que nous, mais avec moins de connaissances et peut-être une pensée moins développée. Mais alors il leur serait impossible, par exemple, de construire des maisons gothiques ou baroques avec des décorations irrationnelles et des formes complexes complètement inutiles, dysfonctionnelles et inutiles, mais ils devraient consacrer tous leurs efforts, comme nous, à des questions d'hygiène, de confort et de "goût".

L'histoire ne confirme pas notre rationalisme. Ils ne confirment pas une quelconque "évolution de l'homme", d'une sorte de singe à l'homme préhistorique, puis de l'antiquité à nous en passant par le Moyen Âge. L'homme d'un âge plus récent ne peut pas être dérivé de manière causale de l'homme d'un âge plus ancien. Si l'évolution de l'homme, de sa raison et donc aussi de sa création devait se faire, disons, à partir des anciens Égyptiens comme l'imaginent les "rationalistes" d'aujourd'hui, les Grecs auraient dû construire des pyramides encore plus hautes que les Égyptiens, et aujourd'hui nous devrions les construire à au moins 5 km de hauteur. Ce serait un développement "logique". Il ne serait pas non plus difficile de nous insérer à l'endroit approprié dans la série d'images panoptiques des anthropologues, en commençant par une sorte d'"homme-singe", qui est censé être un enfant de la fin du Tertiaire, mais qui est en fait tout à fait contemporain, un orang-outan cosmétiquement modifié, et se terminant par l'apparence tout aussi humoristique d'un "intellectuel" du trentième siècle, doté d'un énorme front super haut, d'une petite bouche, d'un minuscule menton et peut-être d'une couleur de visage universelle, apparemment un mélange de blanc, de jaune et de noir. Mais, par exemple, les types d'hommes anciens et germaniques, sans parler des Chinois et autres, ne présentent pas de différences qui permettraient de les placer dans une telle série, et les Grecs ont commencé à construire des temples antiques au lieu de pyramides, et les Allemands des cathédrales gothiques. L'art grec n'est pas une continuation de l'art des civilisations antérieures, et encore moins de la préhistoire. Et comment expliquer, par exemple, l'extinction de la pensée grecque et la montée du christianisme ? Peut-être le "progrès de la raison" ou peut-être un "changement dans les relations de production"?

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Expliquer l'histoire de l'humanité comme un enchaînement logique de causes et d'effets est inutile, car nous la soumettons toujours à un expédient, non pas objectif, car nous n'en connaissons pas, mais taillé à la mesure de nos idées présentes. De même que les images des anthropologues mentionnées ci-dessus découlent de leur idée subjective que l'homme devient de plus en plus intelligent par l'évolution, c'est-à-dire de l'idée que l'histoire de l'homme et peut-être même de l'univers poursuit comme but la création d'êtres toujours plus "intelligents", de même les idées des optimistes de la science et de la technologie découlent d'une conception subjective de la finalité du monde comme un quantum toujours croissant de découvertes, de vérités et de produits matériels. Ainsi, nous ne pourrons jamais expliquer d'où viennent les nouvelles races, les nouveaux peuples dotés d'aptitudes bien spécifiques, d'aptitudes bien particulières, jusqu'alors inédites. Peut-on les déduire de la précédente "histoire de l'humanité" comme étant les résultats de certaines causes ? D'où venaient ces Hellènes, par exemple ? Comment pouvons-nous les déduire ? D'où ? Ou, d'un autre côté, imaginons que seuls les Chinois vivent sur cette planète. Une culture et une civilisation de notre type actuel naîtraient-elles jamais dans le monde ? Y aurait-il une musique, une peinture, une technologie européennes ? Est-il concevable que les Chinois seraient parvenus à ces formes s'ils avaient eu 5000 ans de plus ? Et pourquoi, en fait, n'y sont-ils pas parvenus depuis longtemps ? Seul Spengler peut répondre à cette question : la volonté chinoise était dirigée dans une autre direction, poursuivait d'autres objectifs, posait d'autres questions. Son âme était différente.

imoswwages.jpgL'homme n'est pas un produit de son environnement, il n'est pas créé par des influences extérieures. Par conséquent, il ne peut être expliqué de manière causale. Däniken suggère que les tours des temples gothiques ressemblent à des fusées et sont donc le souvenir d'une visite d'"extraterrestres". Ce qui est intéressant, ce n'est pas tant la comparaison elle-même que la manière dont Däniken y est parvenu. Cette approche typiquement mécaniste et complètement erronée de l'explication des événements historiques n'est malheureusement pas l'apanage du "peu sérieux" Däniken d'aujourd'hui. La culture ne naît pas du fait que quelqu'un entend ou voit quelque chose quelque part, puis l'imite ou s'en souvient. La culture ne vient pas à l'homme de l'extérieur, mais découle de lui comme une expression de son moi intérieur, de son âme. Däniken a raison de dire qu'il existe une similitude de forme entre un clocher d'église et une fusée. Mais s'il y a une raison à cela, nous ne pouvons pas la chercher causalement dans une certaine continuité des idées sensorielles, mais dans la similitude des âmes et de leurs désirs. Selon Spengler, la caractéristique essentielle de l'homme d'Europe occidentale est l'aspiration à la distance, l'élan vers l'avant et vers le haut, le désir de l'infini. Et c'est ce désir qui s'exprime à la fois dans la tour gothique et dans la fusée. Dans le premier cas, il s'agit de l'expression de la nostalgie de Dieu dans les cieux, dans le second de la pénétration des espaces infinis de l'univers. Les deux sont des expressions du même type d'homme, de la même âme, seulement à des périodes différentes de son développement : dans le premier cas, au début de la culture, à l'âge du mythe et de la vraie religion ; dans le second, à la fin, dans sa période de civilisation, caractérisée par le rationalisme, la science et la technologie.

L'histoire n'est pas un mystère technique, mais un mystère métaphysique. Rien de substantiel ne peut être expliqué en répondant à la question de l'artisan qui a posé des pierres les unes sur les autres. En effet, à l'origine, il n'y avait pas ces pierres et l'idée rationaliste qu'elles pouvaient être posées les unes sur les autres jusqu'à former une pyramide, mais - de façon tout à fait platonicienne - l'idée de la pyramide, le produit mystérieux d'une âme humaine spécifique et de ses étranges désirs, et ce n'est qu'ensuite que cette idée a cherché les moyens et les méthodes pour sa réalisation. Le développement de la pensée technique ne nous apprend pas grand-chose sur l'histoire de l'homme, car cette pensée n'est pas primaire et essentielle, mais secondaire, déjà une manifestation, une réalisation de quelque chose d'autre. Il faut avant tout s'intéresser aux sentiments de l'homme qui a réalisé certaines créations techniques, et ensuite seulement aux moyens et méthodes par lesquels il les a réalisées. Ce sentiment, la vision de la vie et du monde au sens large, est le véritable mystère primaire à résoudre, et non pas quelques problèmes de leviers et de poulies, de moyens de production, de forces et de relations. L'interprétation matérialiste, quelle qu'elle soit, entre toujours en conflit avec les faits fondamentaux de l'histoire et n'explique jamais rien, car elle pose des questions de manière mécaniste. L'homme tel que nous le connaissons dans l'histoire n'est pas un simple "améliorateur". S'il l'était, l'histoire devrait être un peu différente.

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Tout comme des peuples et des cultures spécifiques émergent soudainement dans l'histoire, les personnalités font de même. Les explications causales ne peuvent pas non plus être appliquées ici. Il n'est jamais arrivé auparavant que le génie engendre le génie. Les enfants de génies sont médiocres. Il s'ensuit que les génies sont nés de médiocrités, et donc que leur émergence est inexplicable par le raisonnement génétique. Un génie n'est pas le résultat de l'empilement des gènes de ses parents. La causalité, l'enchaînement des causes et des effets matériels, n'est d'aucune utilité ici, et même si nous supposons qu'elle existe "objectivement", elle ne nous dit rien dans ce cas car elle est indétectable. Cependant, la causalité n'a rien d'objectif. Nous savons, grâce à Kant, qu'il ne s'agit que de notre façon de penser, rien qui soit extérieur à nous, quelque part dans le monde "objectif". C'est juste la méthode de notre raison pour expliquer les événements tels qu'ils nous sont donnés par nos sens.

Et toute autre explication de tout développement, en particulier de l'histoire humaine, est aussi absurde que les explications génétiques causales des caractéristiques individuelles. Il y a aussi des génies : des nations, des tribus géniales. Et leur existence, avec leurs caractéristiques spécifiques, leurs capacités, et aussi toujours avec des limitations très spécifiques, ne peut être comprise par une quelconque compilation de connexions causales. Ainsi, la causalité et toutes les sciences fondées sur elle ne conviennent qu'aux cas ordinaires, et non aux cas exceptionnels. Plus un phénomène est courant, plus il est causal ; plus il est exceptionnel, plus il défie la causalité et la logique. Mais ce sont les cas exceptionnels qui sont importants et décisifs pour l'histoire de l'humanité. Ce qui est commun, ordinaire, médiocre est en dehors de l'histoire, car le développement historique ne peut naître de rien de tel. S'il n'y avait pas d'exceptions, alors, bien sûr, l'histoire serait effectivement ce que les matérialistes obsédés par les explications causales "scientifiques" pensent qu'elle est : la simple accrétion de l'ordinaire, le développement constant des "forces de production". Mais nous savons que l'histoire n'est pas comme ça. L'histoire des individus, des nations, des cultures, de l'humanité ne peut être calculée.

indkpkkkex.jpgSi tout, ou du moins l'essentiel de l'histoire, se déroulait selon un lien de causalité, il n'y aurait pas de problème particulier à prédire scientifiquement l'avenir. Et en effet, une telle prédiction existe ! Il s'agit même d'une discipline scientifique particulière ! La superficialité et la banalité de la futurologie ne sont qu'une preuve supplémentaire de la folie des idées évolutionnistes matérialistes.

Puisqu'il n'y a pas de développement quantitatif continu de la raison ou de quoi que ce soit d'autre dans l'histoire, mais le développement de types humains individuels, et non pas un développement dirigé vers l'infini, mais - comme l'expérience biologique et historique élémentaire nous le dit - l'émergence, la montée, le développement, le déclin et l'extinction des types, il est impossible de parler du développement de l'humanité dans son ensemble. Nous entendons ici Nietzsche et d'autres prédécesseurs de Spengler : Chamberlain, Danilevsky. Toutes les hypothèses d'un tel développement ne sont que des spéculations de personnes qui font passer leurs idées sur les buts et les objectifs du développement historique pour des "lois objectives". Mais "l'humanité", ce n'est pas seulement eux. Il fut un temps où les gens poursuivaient des intérêts bien différents de l'utilité fonctionnelle de chaque chose, telle que nous y avons succombé, se préoccupaient de problèmes autres que l'élévation du "niveau de vie", et créaient à partir de leurs âmes spécifiques leurs mondes de phénomènes, leurs cultures et leurs civilisations. Mais ces personnes, comme tous les êtres vivants, ont fini par s'éteindre, et il n'y a aucune raison de penser que nous, avec nos images de vie, notre âme, notre culture et notre civilisation, ferons exception.

Spengler distingue, outre la Russie, qui est un cas particulier, huit cultures dites élevées dans l'histoire, à savoir la culture chinoise, indienne, babylonienne, égyptienne, antique, arabe, mexicaine et la culture actuelle de l'Europe occidentale, qu'il qualifie également de faustienne. Ces cultures sont des formes distinctes, causalement inséparables l'une de l'autre, qui ne se développent pas l'une de l'autre. Chaque culture, dans toutes ses manifestations de vie, possède ses propres caractéristiques, qui sont l'expression du type de personne qui la crée. Les cultures ne poussent pas les unes des autres comme les branches d'un arbre, mais chacune représente un arbre particulier, individuel, avec sa naissance, sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse, son déclin et sa mort. Cela correspond également à l'expérience historique. Il est impossible de prédire ou de déduire de manière causale quand une nouvelle culture apparaîtra et quelles seront ses formes, tout comme il est impossible de calculer la naissance d'un génie. On ne peut parler d'eux que lorsqu'ils sont là.

La méthode de compréhension du monde mort, selon Spengler, est la loi mathématique ; la méthode de compréhension des formes vivantes est l'analogie. Par conséquent, la compréhension de l'histoire humaine ne peut être abordée en recherchant des continuités causales de formes, mais seulement en les comparant les unes aux autres. Les formes individuelles ont été pour nous depuis le troisième millénaire avant J.-C. les grandes cultures. Si nous voulons lever un tant soit peu le voile du mystère, nous devons les comparer et rechercher leurs caractéristiques communes et générales. En effet, nous constatons que leur développement du début à la fin est similaire à bien des égards. La culture prend naissance lorsque le château, avec sa noblesse guerrière au pouvoir, et l'église, avec son clergé, s'élèvent au-dessus du paysage agricole. Dans la phase suivante, la ville apparaît comme l'antithèse du village et continue à prendre de l'importance. C'est là que se développent les arts et, plus tard, les sciences. Le citadin triomphe sur le noble, le marchand sur le guerrier, l'argent sur le sang. Avec la croissance des villes, la culture passe au stade de la civilisation. La dernière classe est mise en avant : le peuple. Avec elle, ses idéologies, notamment le matérialisme et le socialisme, s'installent. La victoire des masses signifie un nouveau déclin des valeurs, tout est déjà en voie d'extinction. Les petites villes deviennent les périphéries insignifiantes des villes géantes, les petits États les périphéries des grands États. Le monde est dominé par de moins en moins de grandes puissances. La démocratie dégénère en tyrannie, l'art s'éteint, toutes ses formes sont épuisées, et il ne reste que des efforts civilisateurs et matérialistes. La science et la technologie sont encore florissantes pendant un certain temps. Alors il n'y a plus rien à poursuivre, les idées qui animaient l'âme meurent. C'est la mort de la culture. Sur leurs ruines, au lieu des nations qui aspiraient à quelque chose, il reste une simple population qui veut vivre en privé, rien de plus, rien d'autre. Le sens du "nous" et le désir commun de faire quelque chose n'existent plus. C'est l'ère finale du féodalisme sans héritage et du césarisme. C'est un moment à Pékin, qui dure mille ans.

Dans Le Déclin de l'Occident, Spengler retrace en détail les analogies du développement de chaque culture séparément dans tous les aspects de la vie, en comparant leur art, leur science, leur économie, leur politique, leur état, leur philosophie, leur religion, leur droit. Notre culture, la culture de l'Europe occidentale, dit-il, se caractérise avant tout par l'aspiration aux distances, à l'infini, comme cela se manifeste au début dans sa religion, qui est une religion différente du christianisme originel du chaos des peuples du pourtour méditerranéen, et plus tard dans l'art, surtout dans la peinture de paysage avec ses horizons infinis, dans le portrait avec son regard sur les profondeurs incommensurables de l'âme humaine, et dans la musique comme un art à part entière, exprimant le plus complètement le sentiment de la vie de cet homme. Sa science et sa technique dynamiques, basées sur la catégorie de la puissance, de l'énergie, découlent également de ce sentiment. Notre culture commence aux alentours de l'an 1000, atteint son apogée artistique à l'époque baroque, passe au stade de la civilisation au début du 19ème siècle, et s'approche maintenant de sa fin. Par analogie avec d'autres cultures, Spengler estime la durée de cette culture à environ mille ans.

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Selon Spengler, toutes les visions optimistes, qu'elles soient marxistes à propos d'un paradis communiste, professorales à propos d'une humanité toujours cultivée qui se dirige en progrès constant vers les normes de justice et de liberté, ou technocratiques à propos de la transformation de l'homme dans la société "post-industrielle" de surabondance qui s'approche, doivent être incluses parmi les anecdotes, car elles méconnaissent l'homme et créent encore des illusions sur lui et sur l'histoire. Le monde humain et le monde de chaque communauté humaine, tout comme le monde de chaque individu, ne sont pas régis par la raison, la morale ou l'économie, mais par la volonté, qui est immuable et aveugle. L'homme ne peut pas changer ses désirs, ses passions et ses instincts. C'est donc en fonction de ces passions que sont gouvernées sa raison, sa moralité et les tendances de l'économie. Si l'âme d'une culture change en son sein, c'est parce que d'autres personnes, des membres d'autres classes, des personnes à la pensée et aux sentiments quelque peu différents, accèdent au pouvoir effectif. Mais à la fin d'une culture, il n'y a pas d'autres possibilités de transformation interne. C'est, selon Spengler, notre cas.

La prédiction de Spengler était fausse à bien des égards, et à bien des égards, elle se réalise. La science et la technologie sont loin d'être épuisées. La complexité non seulement de la pensée mais aussi de la vie se poursuit, même à un rythme toujours plus rapide. Cette tendance doit-elle vraiment se terminer un jour par un effondrement ? C'est la question qui préoccupe les intellectuels. La pensée scientifique et technique ne se pose pas la question et travaille, réfutant par l'action le pronostic pessimiste de Spengler.

Si, au contraire, nous voulons accorder à Spengler le bénéfice du doute, nous pouvons tout d'abord affirmer que le progrès matériel amène la planète entière au bord de la destruction. L'air devient irrespirable, l'eau imbuvable. Pourtant, on croit généralement que la science sauvera ce qu'elle a causé. Tout "le peuple" court frénétiquement après la prospérité matérielle ; la société ne connaît plus de problèmes sérieux autres qu'économiques. La culture vit du passé, les nouveaux arts ne sont que des expositions ou de la médiocrité, le goût prime sur le style. Le grand art ne sert qu'à donner à la foule une apparence occasionnelle de solennité et de "culture". Mais son cœur est attiré par le kitsch, il l'aime et le vit profondément. Et en musique, on ne doit même plus l'appeler ainsi ! La musique pop, ce crachat sur toutes les grandes valeurs du passé, n'est plus kitsch, mais une sorte d'art. Les passions de la foule s'affirment avec une insouciance absolue. L'automobilisme dans les grandes villes pollue l'air au point que la population est en danger d'empoisonnement lent, mais personne ne doit s'opposer à cette passion populaire la plus massive et la plus destructrice. Plus les horreurs à l'horizon sont grandes, plus les préoccupations qui occupent le peuple sont triviales. L'importance de la mode, qui change à des intervalles de plus en plus courts, a énormément augmenté. Tout le monde veut voyager constamment, tout voir, tout absorber. Une grande importance est accordée au sport, comme si le résultat d'un match était un événement historique dont dépendait le sort du monde. Pourtant, en quelques jours, tout est oublié, il y a à nouveau de nouvelles sensations. La foule est toujours informée des nouvelles. Cette néophilie annule toute notion de valeur, il n'y a plus rien de durable. Les valeurs éthiques ont disparu. Des concepts comme l'amour, l'amitié, l'honneur, la fierté, la bravoure, la loyauté ont perdu leur sens profond. Il y a une surenchère pour l'avantage personnel et le "succès". Dans une société atomisée d'individus "auto-réalisateurs", personne n'est prêt à sacrifier quoi que ce soit pour l'ensemble. Et au-dessus de tout cela plane le spectre inquiétant de la mort atomique.

La vie devient de plus en plus artificielle et organisée. Mais alors qu'auparavant, il n'y avait que des tentatives d'organiser les masses d'en haut, aujourd'hui la foule s'organise d'ailleurs elle-même. Il a besoin d'organisation autant que d'artificialité. Il joue parfois les amoureux de la nature, mais au quotidien, il observe les vitrines des magasins pour voir les nouveautés et admirer leur "beauté". L'homme ne peut être organisé et manipulé de manière arbitraire, mais uniquement dans le sens qui convient à sa nature. Il peut y avoir des manipulateurs qui pétrissent le peuple dans leurs griffes, mais ces manipulateurs ne s'accrochent au pouvoir qu'en se pliant aux passions des masses.

Si nous pensons en termes juridiques, c'est-à-dire si nous comprenons l'homme comme capable de libre choix et responsable de ses actes, nous conclurons que la responsabilité de toutes ces tendances négatives incombe à la foule et à ses représentants qui attisent ses passions matérialistes. Ces gens, organisateurs de la foule et de ses idoles, professent eux-mêmes les passions de la foule et appartiennent donc pleinement à la foule. Il y a non seulement une foule d'ouvriers, de paysans, de commerçants et d'employés, mais aussi une foule de politiciens, d'artistes et de scientifiques, et même une foule de philosophes. Quiconque professe les passions de la foule appartient à la foule, quelle que soit sa profession ou son éducation. La foule est une question d'opinion de vie. Spengler soutient que la soif d'amusement, de félicité et d'indulgence "n'est pas le goût des grands explorateurs eux-mêmes... ni des experts en problèmes techniques." C'était peut-être encore le cas au début du XXe siècle, mais aujourd'hui, il ne fait aucun doute que la grande majorité de ces personnes sont du même acabit que la foule, professant les mêmes passions et la même conception de la vie.

imaosppppges.jpgD'un côté, nous trouvons des signes de déclin, de l'autre, des progrès sans précédent dans l'histoire. Cette incohérence peut être observée dans presque tous les domaines de la vie moderne. Partout, on peut trouver des raisons d'être optimiste et, en même temps, les pronostics les plus sombres.

Il n'y a pas de "progrès" en tant que tel, mais toujours un progrès dans quelque chose, ce qui signifie en même temps une régression dans autre chose. C'est la nature même du fait que certains trouvent un avenir glorieux pour l'humanité, d'autres une catastrophe imminente. Cela dépend du point de vue de chacun.

Spengler est parfois décrit comme "l'un des précurseurs théoriques du nazisme". C'est une évaluation très simpliste. Bien que Spengler reprenne certaines idées de base de Chamberlain, sa conception de l'histoire dans Le Déclin de l'Occident n'est pas raciste. Spengler, ne considère pas les hautes cultures individuelles comme "inférieures" et "supérieures", et encore moins comme l'œuvre d'une seule race exceptionnelle. Ils sont pour lui des expressions de la vie intérieure - des images de certains types de personnes. C'est tout. Dans L'homme et la technique, il surestime apparemment l'influence des Normands dans les débuts de la culture de l'Europe occidentale. Les Russes, par contre, il les inclut comme un élément non créatif parmi les "gens de couleur", bien que son analyse de l'âme russe, déchirée depuis Pierre le Grand entre l'Europe et ses propres sentiments, soit l'une des meilleures parties du deuxième volume du Déclin de l'Occident. Dans L'homme et la technique, cependant, Spengler part du principe qu'il connaît Le déclin de l'Occident.

Spengler est un fataliste historique. Il ne croit pas que l'effondrement de la culture occidentale européenne actuelle puisse être évité ou retardé de manière significative. Cela était inacceptable pour l'idéologie nationale-socialiste. Rosenberg l'accuse de révéler, comme beaucoup d'autres avant lui, quelques "régularités" historiques. Nous ne connaissons pas de telles lois, juge Rosenberg, et nous ne prétendons pas agir en accord avec elles et avoir une quelconque "vérité", encore moins une vérité scientifique. Mais nous sommes convaincus que nous avons la volonté et l'énergie nécessaires pour réaliser une idée à laquelle nous croyons profondément. D'où le "mythe du 20e siècle".

Mais l'idéologie démocratique est également en contraste frappant avec la philosophie de l'histoire de Spengler. Selon Spengler, un monde démocratique n'est à nouveau que le monde d'un certain type de personnes d'un certain temps, tout comme, par exemple, un monde monarchiste. La démocratie, surtout de type anglo-américain, ne représente certainement pas pour lui une "référence" à laquelle "l'humanité" est arrivée à travers des milliers d'années de développement ou de "progrès", de sorte qu'elle ne l'abandonnera pas à l'avenir et que désormais, au motif qu'elle est "le meilleur système parmi les mauvais", elle se concentrera sur son amélioration continue. Une telle conception est, selon lui, à nouveau un mythe, non pas de n'importe quel "homme", mais précisément de l'homme moderne et intelligent des grandes villes de la civilisation européenne occidentale et de ses contemporains.

Comme Le déclin de l'Occident, L'homme et la technique a suscité une tempête de réactions négatives et positives. Aujourd'hui, alors que la recherche historique a mis en doute certaines des généralisations spéculatives de Spengler, mais qu'elle a en revanche accepté presque universellement son affirmation de base selon laquelle la culture de l'Europe occidentale en tant qu'entité historique spécifique émerge au dixième siècle, nous devons reconnaître que son œuvre reste un sujet de réflexion opportun. Nous ne sommes pas obligés d'être d'accord avec Spengler. Mais cela ne change rien au fait que son œuvre fournit une quantité considérable d'idées originales et stimulantes qui le placent à juste titre parmi les grands penseurs.

***

Oswald Spengler, philosophe allemand de l'histoire, né le 29 mai 1880 à Blankenburg (Harz), mort le 8 mai 1936 à Munich. Jusqu'en 1911, professeur au Gymnasium de Hambourg, puis écrivain à Munich.

Travaux :

Der Untergang des Abendlandes (1918-1922)

Preussentum und Sozialismus (1920)

Politischen Pflichten der deutschen Jugend (1924)

Neubau des deutschen Reiches (1924)

Der Mensch und die Technik (1931)

Jahre der Entscheidung (1933)

Reden und Aufsätze (1937)

Postface de Rudolf Jičín à l'édition tchèque de L'homme et la technique, Neklan Publishing House, Prague 1997, ISBN 80-901987-6-7. Dans une version éditée (complétée par une sélection de pensées d'O. Spengler), la postface est publiée sous le titre Thoughts Worth Remembering : Spengler dans le magazine Marathon n° 2/2004.

mercredi, 17 novembre 2021

De nouveaux retards pour North Stream 2 et le prix du gaz s'envole

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De nouveaux retards pour North Stream 2 et le prix du gaz s'envole

Marco Valle

Ex: https://it.insideover.com/energia/altri-ritardi-per-il-north-stream-2-e-il-prezzo-del-gas-schizza-alle-stelle.html?fbclid=IwAR0cWUXKR0DoC2NxALhfx2v2fGJ0BIfUUY-eLhvFZ7gcYakIKvRMnjNDrk4

Un jeu subtil mais mortel se joue entre Moscou, Berlin et Washington (avec Bruxelles dans l'embrasure de la porte). Le nœud du litige est le super gazoduc North Stream 2, un serpent de 1290 kilomètres de long qui s'étend sous la Baltique et relie la Russie (Ust-Luga) à l'Allemagne (Greifswald). Une méga-usine a été construite, qui est capable d'acheminer chaque année vers l'Europe 55 milliards de mètres cubes du précieux gaz sibérien. Achevé, après d'innombrables vicissitudes, le 10 septembre dernier, il est partiellement opérationnel depuis le 18 octobre. Gazprom a annoncé que la première ligne a été remplie de 177 millions de mètres cubes de gaz, et que d'ici le 1er novembre, les installations de stockage russes seront remplies. Tout est bien qui finit bien? Pas tout à fait.

Le bras de fer avec les États-Unis

Allons-y dans l'ordre. Pour Washington, d'abord avec Trump et maintenant avec Biden, l'objectif a été de contenir la " mainmise " énergétique de Poutine sur l'Europe, comme l'a confirmé cet hiver le porte-parole du département d'État américain Ned Price: "Nord Stream 2 et la deuxième ligne de TurkStream (le gazoduc russo-turc) sont conçus pour accroître l'influence de la Russie sur nos alliés et partenaires et miner la sécurité transatlantique". D'où, au fil des ans, les lourdes sanctions contre les entreprises occidentales impliquées dans la construction de la centrale géante, la pression continue sur le Parlement européen et le soutien total à l'allié ukrainien, pays de transit traditionnel du gaz russe. En effet, Kiev craint non seulement d'être contourné par la nouvelle ligne balte, perdant ainsi un revenu annuel de 7 milliards d'euros en taxes de transit, mais risque surtout de se retrouver dangereusement exposé à une augmentation des interruptions énergétiques par Moscou.

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Menaces et intrigues n'ont cependant pas effrayé Frau Merkel, qui a su rassurer les investisseurs sur ce projet extrêmement coûteux (environ neuf milliards d'euros) et jongler avec habileté entre la Maison Blanche et le Kremlin. Un exercice de grande politique. Pour l'ancienne chancelière (comme pour ses alliés sociaux-démocrates), le NS2 était et reste la pierre angulaire du très ambitieux plan énergétique allemand visant à surmonter la dépendance au charbon et à l'énergie nucléaire. Un plan qui prévoit (autre déception pour Washington) une étroite collaboration russo-allemande, grâce au Nord Stream 2, dans le domaine de l'énergie hydrogène.

D'où les efforts diplomatiques persistants et obstinés de la dame, qui se sont soldés par une victoire partielle mais significative. De manière surprenante, le 16 juin, Biden a dû annoncer qu'il voulait dégeler les sanctions trumpiennes contre le pipeline. "Je m'y suis opposé dès le début", a fait valoir le locataire de la Maison Blanche, "mais quand j'ai pris mes fonctions, c'était presque terminé". Aller de l'avant serait contre-productif pour notre relation avec les Européens. J'espère pouvoir travailler avec eux sur la manière de gérer la situation à partir de maintenant". En contrepartie, les États-Unis ont exigé que Berlin investisse en Ukraine et se sont réservé le droit de sanctionner les Russes et les Allemands si Moscou utilise le doublement du pipeline comme levier contre le continent européen.

L'obstacle bureaucratique

C'est maintenant au tour de l'Allemagne, toujours sans gouvernement, et les choses se compliquent à nouveau: l'agence fédérale des réseaux, la Bundesnetzagentur, a détecté un problème de forme juridique. Les directives européennes exigeant la séparation de la gestion du réseau et de la distribution du gaz, l'affaire restera au point mort jusqu'à ce que la filiale créée pour gérer le segment allemand du gazoduc achève le transfert des principaux actifs et des ressources humaines de la société propriétaire du projet, Nord Stream 2 AG (filiale de la société russe Gazprom). Mais ce n'est pas fini. Une fois terminée, la procédure sera transmise à la Commission européenne pour la dernière étape juridique. Cela prendra quatre mois (sauf surprise). Après cela, tout retournera à la Bundesnetzagentur, qui s'est donné deux mois supplémentaires pour la certification finale (?).

Le résultat? Cet énième retard a fortement agité les marchés: le prix de référence pour l'Europe, fixé par le contrat du hub néerlandais TTF, a bondi de 11 % et se dirige vers 90 euros/MWh, le plus haut des trois dernières semaines. Le feuilleton du gaz continue, et à Washington (et à Kiev), certains se frottent les mains.

mercredi, 10 novembre 2021

L'État est plus que la démocratie

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L'État, c'est plus que la démocratie

par Vojtěch Belling

Ex: https://deliandiver.org/2009/12/stat-je-vic-nez-demokracie.html

Dans les études politiques et juridiques modernes, il serait difficile de trouver un penseur plus controversé que Carl Schmitt. D'une part, il fut un brillant philosophe du droit et un théoricien de la politique, doté d'un sens extraordinairement développé du raisonnement juridique logique ; d'autre part, il fut un savant qui a baigné jusqu'au cou dans le national-socialisme et que l'on appelle encore "l'avocat de la couronne" (Kronjurist) du Troisième Reich. Nous parlons bien sûr de l'homme d'État allemand Carl Schmitt (1888-1985). Ses livres comptent toujours parmi les textes les plus traduits et les plus cités de la littérature juridique et, ces dernières années, ils ont également fait leur apparition dans les bibliorhèques tchèques - la Théorie du partisan de Schmitt vient d'être publiée dans notre pays.

Il est difficile de ne pas aborder Schmitt

Le paradoxe est que l'œuvre de Schmitt a autant inspiré les marxistes italiens ou les maoïstes français que les conservateurs libéraux ou la pensée de la nouvelle droite européenne des années 1990. Ses idées se retrouvent dans les textes des philosophes contemporains les plus célèbres du monde, mais aussi dans les arrêts de la Cour constitutionnelle allemande, dont certains des anciens membres étaient des élèves de Schmitt. Dans la société policée par le politiquement correct, cependant, le nom de Schmitt n'est prononcé qu'avec la plus grande prudence, voire pas du tout. Pourtant, aucun philosophe du droit ou théoricien du parlementarisme sérieux dans ses recherches ne peut éviter de l'aborder.

Le plus grand problème, cependant, est que l'œuvre de Schmitt ne peut pas être simplement rejetée du revers de la main en référence aux activités politiques de son auteur. En fait, elles sont scientifiquement extrêmement raffinées, toujours pertinentes et nous obligent à réfléchir plus profondément aux questions existentielles des États modernes. Le différend sur Schmitt touche toutefois au problème de savoir dans quelle mesure une œuvre, même excellente, peut être dissociée de la personne particulière de l'auteur et de son comportement politique, ou dans quelle mesure les parties stimulantes de l'ensemble de l'œuvre peuvent être extraites et séparées des parties que d'aucuns jugent inacceptables.

Quand un collègue est abattu devant vous

Carl Schmitt est né le 11 juillet 1888 dans la ville de Plettenberg, en Westphalie. Il est resté étroitement lié à sa ville natale, située dans l'enclave catholique autour de Münster, il est resté attaché à ce site pendant toute sa vie, et y a vécu pendant de nombreuses années après la Seconde Guerre mondiale et y est décédé. Il étudia le droit à Berlin, Munich et Strasbourg, où il soutint sa thèse en 1915 et où il y fut habilité un an plus tard. Il s'est essayé à la littérature et a entretenu de nombreux contacts avec des représentants de l'avant-garde artistique. En 1916, il a épousé une femme serbe, Pavla Dorotić, mais ils ont divorcé en 1924. Lorsqu'il épouse une autre Serbe, Duška Todorović, deux ans plus tard, il est excommunié par l'Église catholique. Le juriste et philosophe, qui fut toute sa vie un admirateur enthousiaste du catholicisme en tant que "forme politique" et précurseur de l'idée de représentation politique, qui chercha des liens entre la théorie politique et la théologie, et qui était considéré comme un auteur typiquement catholique, resta donc excommunié et ne put recevoir les sacrements jusqu'à la mort de sa première femme en 1950. Un fait un peu piquant, mais qui est plus que caractéristique de Schmitt, avec son double visage de Janus.

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Le jeune professeur a passé une grande partie de la Première Guerre mondiale au ministère bavarois de la Guerre à Munich, où il a été affecté à la lutte contre la propagande ennemie. Il est resté dans la capitale bavaroise même pendant les jours troublés qui ont suivi la révolution de novembre 1918, et peu après, il a été le témoin direct d'une tentative de coup d'État communiste. Lorsqu'un révolutionnaire communiste a abattu un collègue devant lui au ministère, Schmitt est devenu un partisan déterminé d'un État fort capable de se défendre contre des groupes sociaux révoltés qui défendent leurs intérêts. Cette attitude est devenue l'un des contenus centraux de son œuvre.

Résolu : la science juridique gagne

Après avoir quitté le ministère, Schmitt a été professeur de droit public dans différentes universités allemandes, de Greifswald à Cologne, jusqu'en 1933. À cette époque, il a renoncé à ses ambitions artistiques et se consacre entièrement à la science juridique, tout en mettant l'accent sur la théorie politique, la philosophie et la sociologie. Il qualifie lui-même la science moderne de l'État de "théologie politique" et nomme l'un de ses livres comme tel. Dans ses écrits, il se lance dans une lutte déterminée contre la faible démocratie parlementaire, qu'il accuse d'être incapable de faire valoir vigoureusement l'intérêt politique de la nation dans son ensemble contre les pressions des partis politiques, des syndicats d'intérêts et d'autres groupes qui opposent leurs intérêts particuliers à l'ensemble. Dans son livre Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus, il formule une critique sévère du système parlementaire, qui, selon lui, est directement construit sur le principe de la concurrence des intérêts privés. De plus, de par le profil social de ses membres, le Parlement ne représente qu'un certain groupe social, la bourgeoisie, et non la nation dans son ensemble.

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La solution, selon Schmitt, devrait être une démocratie basée sur un système de votes populaires, qui remplacerait le règne des partis politiques et permettrait en même temps de prendre des décisions. Schmitt considère l'incapacité à prendre une décision claire comme l'une des faiblesses de la démocratie parlementaire, qui, selon lui, n'est encline qu'à des compromis boiteux. En même temps, cependant, il dit qu'il faut un gouvernement autoritaire qui prépare les questions pour le référendum et en même temps, soutenu par la confiance du peuple, qui décide de toutes les autres questions.

Quel est l'intérêt avant tout

Dans ses textes, Schmitt n'évite pas la question de savoir quelles compétences l'État fort qu'il proclame doit réellement avoir. Comme d'autres écrivains conservateurs, il critique un État qui s'immisce dans toutes les sphères de la vie, de l'économie à la culture, qu'il considère comme un "État total quantitatif". L'Allemagne de Weimar devait être à son image. L'idéal de Schmitt, en revanche, était un "État total qualitatif" limité à la sphère purement politique du gouvernement et laissant tous les autres domaines, y compris l'économie, à l'autogestion sociale ou au marché - une idée proche de nombreux libéraux. Un tel État se concentre sur la véritable nature de la sphère politique, que Schmitt voit, dans son célèbre ouvrage "Le concept du politique" (2007), comme un conflit intense et existentiel qui ne peut exister qu'au niveau supranational, mais pas au sein de l'État, qui repose sur l'unité nationale. En d'autres termes, la politique étrangère et la garantie de la sécurité intérieure de l'État font partie de la sphère des compétences inhérentes à l'État. L'élément "total" doit se manifester dans le fait que l'État agit ici de manière autoritaire, en excluant l'influence des groupes sociaux, en premier lieu les partis politiques, qui tendent à s'emparer de l'État pour promouvoir des objectifs dans la sphère de la société, mais avec lesquels l'État ne devrait à juste titre rien avoir à faire.

La conception de Schmitt du totalitarisme n'a pas grand-chose en commun avec les conceptions du totalitarisme célèbres plus tard, bien que leurs auteurs, comme Hannah Arendt et Carl Joachim Friedrich, aient fait de nombreuses références à Schmitt. Schmitt ne se concentre pas sur des caractéristiques externes telles que l'idéologie ou la terreur, mais sur la structure même du système social et sur l'interrelation entre l'État et la société. Selon Schmitt, l'État démocratique est aussi quantitativement total, c'est-à-dire omniprésent, dans la mesure où il ne laisse aucune place à la liberté humaine et régit tout d'en haut. Cette idée a été développée après la guerre, notamment par le sociologue Helmut Schelsky et le philosophe Arnold Gehlen.

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Un expert en plein essor

Dans la phase finale de la période de Weimar, Schmitt a rejoint un groupe d'intellectuels appelant au remplacement de la forme d'État existante par un régime autoritaire qui mettrait fin aux efforts des radicaux des deux côtés du spectre politique pour s'emparer des institutions de l'État et contrôler le parlement. Dans son essai Légitimité et légalité, il remet en cause la théorie juridique positiviste selon laquelle tout ce qui est conforme aux lois écrites est légitime et, à l'inverse, tout ce que les lois ne permettent pas est en même temps illégitime. Ce sont les nazis qui ont utilisé ce raisonnement positiviste pour défendre leur "révolution légale", dans laquelle une force totalitaire s'est emparée de l'État par des moyens légaux autorisés par la constitution. Ici aussi, l'argumentation de Schmitt est paradoxalement à l'origine du principe d'après-guerre de la démocratie dite défendable, qui est capable de se défendre contre les abus, ne permet pas de modifier les fondements de l'ordre constitutionnel même en recourant aux mécanismes démocratiques, et est capable d'éliminer les groupes politiques qui cherchent à le faire. Un tel principe est désormais inscrit dans la constitution allemande. Ses racines remontent à Schmitt, bien que lui-même n'ait certainement pas eu l'intention de protéger ainsi la démocratie parlementaire, mais un État autoritaire démocratique plébiscitaire contre une société hétérogène.

À la fin de l'ère Weimar, Schmitt est l'un des juristes les plus connus d'Allemagne. Le cabinet de Franz von Papen l'a même engagé comme conseiller juridique dans un procès contre l'État de Prusse, dont le gouvernement socialiste a été démis par le gouvernement du Reich en raison de la menace de déstabilisation du pouvoir. Il a défendu, bien sûr - dans l'esprit de ses convictions - le droit de l'État à intervenir dans une situation d'urgence. Avec la même véhémence, il préconise le renforcement des pouvoirs du Président à cette époque et rejette l'idée que le Président soit lié par un vote parlementaire de défiance envers un gouvernement qui n'en installe pas automatiquement un nouveau, provoquant ainsi une crise politique. Ce raisonnement est à l'origine du concept allemand actuel de vote de défiance constructif, selon lequel lorsqu'un chancelier est renversé, un nouveau chancelier doit être approuvé en même temps.

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L'ivresse du nazisme

Schmitt a rejoint les nazis immédiatement après la prise de pouvoir d'Hitler en 1933. Il attendait du nouveau régime ce qu'il n'avait pas réussi à obtenir sous les chanceliers conservateurs Papen et Schleicher, à savoir l'établissement d'un État autoritaire, qualitativement totalitaire, concentré sur ses compétences et séparé de la société. Selon Schmitt, l'État nazi devait empêcher un véritable totalitarisme consistant soit dans la "socialisation de l'État" par la domination des partis et des groupes, soit dans la "nationalisation de la société" dans sa domination par l'État.

En 1933, Schmitt est nommé professeur à l'université de Berlin à l'instigation de Hermann Göring. Dans le même temps, il devient président de l'association des avocats nationaux-socialistes et occupe un certain nombre d'autres fonctions. Dans la hiérarchie des juristes nazis, il se hisse aux plus hauts rangs, et ses éditoriaux paraissent aux côtés de ceux des ministres du Reich dans des revues prestigieuses. Schmitt a rapidement commencé à adapter ses vues à l'idéologie dominante. Dans son essai sulfureux Le Führer protège la loi, il va même jusqu'à défendre juridiquement la Nuit des longs couteaux (au cours de laquelle Hitler a fait assassiner l'opposition interne du parti autour d'Ernst Röhm et de Gregor Strasser) comme un acte de "justice administrative". Il a ainsi remis en cause le principe de la séparation des pouvoirs judiciaire et politique. Avec la même véhémence, il a prôné la "purification" de la science juridique de l'influence juive. Ce faisant, il a également perdu de nombreux anciens amis. Ernst Forsthoff, l'un de ses plus proches élèves, a rompu avec lui après que Schmitt l'ait invité à une conférence sur l'influence juive sur la recherche juridique, ce que Forsthoff a refusé.

Cependant, même son opportunisme proclamé haut et fort n'a pas protégé Schmitt des attaques des partisans purs et durs du nouveau régime. En effet, même pendant la dictature, il a défendu sa position fondamentale consistant à séparer la gestion de l'État de la sphère de la société. Dans son livre Staat, Bewegung und Volk il défend l'idée que le mouvement nazi, en tant que force sociale et seul parti politique, doit se concentrer dans la sphère de la culture et de la société, tandis que la véritable politique doit être réservée à l'État, séparé de ce mouvement. Un tel concept allait clairement à l'encontre de l'objectif nazi de mettre les institutions étatiques sur la touche et de remplacer leur rôle par les organes du parti. Le disciple de Schmitt mentionné plus haut, Ernst Forsthoff, est allé encore plus loin en affirmant que l'ensemble du système de politique sociale avec lequel le système nazi travaillait devait être politiquement neutralisé - et retiré des mains du NSDAP. Cette idée était complémentaire de l'étatisme fort de Schmitt. S'il avait précédemment critiqué la domination de l'État par une ou plusieurs forces sociales comme une forme malsaine de totalitarisme, il ne pouvait manquer de voir que le système émergent était l'exemple le plus dur d'un tel processus.

Le contraste entre l'étatisme et le mépris des nazis pour l'État était évident pour les autres théoriciens nazis, qui ont rapidement commencé à critiquer Schmitt comme un libéral hégélien qui niait la supériorité de la nation et des idées nazies sur l'État. À partir de 1936, il est confronté aux attaques du magazine officiel SS Das Schwarze Korps", qui le considère comme un opportuniste et l'accuse même de collaborer avec les Juifs. À la suite de cette affaire, il a progressivement perdu tous ses postes. Jusqu'à la fin de la guerre, il reste cependant professeur à Berlin.

Des années de réclusion et un retour au premier plan

Après la Seconde Guerre mondiale, Schmitt a été arrêté mais non inculpé. Le procureur général du tribunal de Nuremberg, Robert Kempner, s'en est défendu plus tard en disant qu'il n'y avait pas d'acte spécifique pour lequel le condamner: "Il n'avait pas commis de crime contre l'humanité, il n'avait pas tué de prisonniers de guerre, il n'avait pas préparé une guerre offensive". En tant que scientifique, il ne pouvait tout simplement pas être reconnu coupable d'un crime. Pourtant, il a été exclu de la fonction publique sans pension. Il n'a plus postulé pour regagner l'opportunité d'enseigner, sachant qu'avec son passé, il n'aurait aucune chance. Il s'est retiré dans la solitude, une sorte d'exil intérieur, et a vécu le reste de sa vie dans sa ville natale de Plettenberg. Il y a écrit un certain nombre d'autres textes importants, en se concentrant notamment sur les questions de politique et de droit internationaux, qu'il avait commencé à aborder à la fin des années 1930. Il n'est pas revenu pour réfléchir à sa période nazie. Bien qu'il ait admis avoir honte de certains de ses écrits avec le recul, il ne s'est jamais distancié de son travail à l'époque. Son objectif était de se postuler rétrospectivement dans le rôle d'un érudit impartial qui se trouvait par hasard au mauvais endroit au mauvais moment.

Bien qu'il n'ait pas été en mesure d'enseigner, il a conservé une influence extraordinaire sur le développement des sciences sociales et juridiques. Des philosophes, écrivains, juristes et politologues de toute l'Europe lui ont rendu visite à Plettenberg. Son cercle de fidèles était vraiment bizarre autant que varié: l'écrivain Ernst Jünger, le philosophe du droit et socialiste Ernst-Wolfgang Böckenförde, qui est d'ailleurs devenu plus tard juge à la Cour constitutionnelle, le philosophe Alexander Kojéve et l'historien de gauche Reinhart Koselleck, le politologue de la droite radicale Armin Mohler, le sociologue Hanno Kestings, Ernst Forsthoff (que nous venons de mentionner), qui s'est rapproché de Schmitt après la guerre, et de nombreux autres intellectuels européens de premier plan issus de divers camps politiques.

Schmitt était estimé comme un expert de premier plan en droit constitutionnel par Hannah Arendt, par exemple, et nombre de ses idées ont même été reprises par le célèbre religieux juif Jacob Taubes lorsqu'il a rédigé des textes programmatiques pour l'aile d'extrême-gauche des leaders étudiants allemands en 1968. Un certain groupe de gauchistes italiens d'après-guerre, admirateurs de Schmitt, ont même été appelés "schmittiens marxistes" par leurs adversaires. Après la publication de La théorie du partisan (1963), son apologie de la résistance de principe à toute domination étrangère, comprise toutefois dans un sens social, lui a valu des adhérents de la gauche maoïste comme de la nouvelle droite.

La question de la réception de la théorie politique de Schmitt dans le milieu conservateur américain est très débattue. Son cas le plus célèbre est le philosophe politique Leo Strauss, l'une des figures centrales de la pensée néo-conservatrice. Dans l'un de ses livres, il a accepté le célèbre concept de Schmitt selon lequel la "politique" est le conflit le plus intensément ressenti le long du fossé entre amis et ennemis. Il accepte son concept, mais rejette en même temps l'antilibéralisme schmittien. Selon Strauss, le réalisme politique de Schmitt devait être combiné avec la pensée du droit naturel, qui était cependant étrangère au penseur allemand. En combinant ces deux éléments, Strauss a réussi à obtenir une base idéologique qui constitue encore aujourd'hui le substrat théorique des théories politiques néo-conservatrices. En effet, même le célèbre "Choc des civilisations" de Samuel Huntington ne nie pas l'influence de la théorie des "grands espaces" de Schmitt.

Et le célèbre enfant de Plettenberg ?

Schmitt lui-même, dans la solitude de Plettenberg jusqu'à sa mort en 1985, a regardé avec satisfaction son influence se répandre dans le monde entier, et a reçu de nombreuses visites de ses adeptes et de ses anciens et nouveaux disciples sans être gêné par leurs différentes orientations politiques. Lorsqu'un ami lui demande, dans une lettre, si, parmi ses élèves, figure le comte Christian von Krockow, le célèbre écrivain et historien allemand, Schmitt répond avec humour, en faisant référence au nom de Krockow : "J'ai parmi mes élèves tout le monde, des communistes et des fascistes, mais pas encore de crocodiles". Bien qu'il soit lui-même resté jusqu'à la fin de sa vie un étatiste conservateur, désireux d'empêcher l'État d'être submergé par les forces sociales, il a souvent toléré chez ses élèves des conclusions exactement opposées à celles auxquelles il était lui-même parvenu.

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Il n'a jamais repris l'enseignement, mais il a néanmoins effectué des tournées de conférences à l'étranger pendant longtemps. En tant que philosophe et homme d'État catholique, il a été accueilli avec enthousiasme, notamment dans l'Espagne de Franco, qu'il considérait comme son refuge intellectuel, et où ses livres étaient présentés simultanément avec l'édition allemande. Mais il est ensuite retourné dans sa campagne de Westphalie. Dans les dernières années avant sa mort, il souffrait d'anxiété et était affecté par des délires de persécution, et était en outre hanté par de nombreuses visions, et, selon des témoins, il essayait encore de modifier certaines de ses théories en fonction de celles-ci.

Il est enterré dans le cimetière de Plettenberg. La ville où il a vécu plus de la moitié de sa vie ne veut toujours pas savoir grand-chose de lui, bien qu'il ait été son plus célèbre habitant. Une observation similaire s'applique à la position de Schmitt dans la recherche juridique et politique aujourd'hui : tout le monde le lit, mais si vous voulez vous référer à lui, c'est déjà risqué. La pensée de Schmitt est considérée comme précise, presque brillante, mais en même temps, comme le note Jan-Werner Müller dans le titre du livre qu'il lui a consacré, également très "dangereuse". Pourtant, la question demeure de savoir si ses textes étaient dangereux ou si c'était plutôt ses positions politiques spécifiques qui l'étaient, tout en étant souvent plutôt en contradiction avec le sens de ses livres. Le fait que Schmitt n'ait jamais été loin de telles contradictions a été démontré très tôt dans sa vie personnelle lorsque, en tant qu'auteur catholique ayant laborieusement obtenu une "permission" ecclésiastique pour ses textes, ce qui constituait à l'époque un ajout esthétique plutôt superflu au titre, il a divorcé puis a été excommunié.

Que Schmitt ait été un homme dangereux ou que ses textes soient dangereux, peut importe, car il ne perdra pas facilement sa popularité. Ces dernières années, en effet, il a fait un retour en force, comme en témoigne l'exclamation du célèbre philosophe Jacques Derrida, en 2000, selon laquelle il est nécessaire de "relire Schmitt".

Tiré du site web tchèque de l'Institut civique. 

mardi, 09 novembre 2021

Carl Schmitt - Avocat de la Couronne au 20ème siècle

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Carl Schmitt - Avocat de la Couronne au 20ème siècle

par Franz Chocholatý Gröger

Ex: https://deliandiver.org/2010/06/carl-schmitt-korunni-pravnik-20-stoleti.html

Le concept de révolution conservatrice apparaît pour la première fois en 1921 dans l'essai L'Anthologie russe de Thomas Mann, un représentant du conservatisme de la République de Weimar, et a été exploré pour la première fois par Armin Mohler dans son ouvrage de 1950 Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Il faut souligner que la Révolution conservatrice n'est pas un mouvement explicitement politique, mais plutôt un mouvement idéologique d'intellectuels conservateurs.

Mohler a divisé le spectre conservateur en cinq groupes de base, auxquels il a attribué des auteurs ou des groupes d'auteurs. Ces groupements sont : le groupe nationaliste (die Völkischen), les jeunes conservateurs (les cerlces de Berlin avec A. Moeller van den Bruck), le groupement hambourgeois des amis de Wilhelm Stapel, le groupement munichois des amis d'Edgar J. Jung, dont j'ai déjà parlé dans les colonnes de Delian Diver), le magazine Die Tat et son rédacteur Hans Zehrer, les révolutionnaires nationaux (le soi-disant nationalisme soldatique représenté par Ernst Jünger et les représentants de tous les groupes paramilitaires) et les groupes moins importants, à savoir la mouvance dite "Bündnisch" (avec Hans Blüher) et le Landvolkbewegung. Un groupe spécifique est constitué de ce que l'on appelle les personnalités, qui, du point de vue de Mohler, brisent les catégories (Oswald Spengler, Thomas Mann, Carl Schmitt, et en partie Hans Blüher et Ernst Jünger) (1).

Laissons de côté les deux groupes, celui de la mouvance Bündisch et la Landvolkbewegung, et les nationaux-socialistes, et prêtons attention à ceux qui sont les porteurs des processus de pensée dominants, soit en tant qu'individu, comme Ernst Jünger, soit dans le duo formé par Othmar Spann et Edgar J. Jung.

Carl Schmitt, l'un des penseurs juridiques et politiques les plus influents du 20ème siècle, est une personne qui traverse ce spectre. Qui était Carl Schmitt ? D'abord critique du positivisme étatique (1910-1916), il devient décisionniste et théoricien de l'État souverain moderne (1919-1932), national-socialiste et professeur de "Pensée d'ordre concret" (Konkrete Ordnungsdenken) (1933-1936) et, convaincu de la fin de l'État souverain, il ébauche une "théorie de l'espace des grandes puissances" (1937-1950) ainsi que la politique du monde techno-industriel (1950-1978). Un poste ou plusieurs postes ? Dans tous les cas, un miroir de ce siècle. Et lorsque ce siècle y voit aussi ce qu'il n'aime pas voir, ce n'est pas seulement la faute du théoricien (2).

Dans ses écrits, Schmitt a exposé une théorie du décisionnisme juridique, a théorisé la primauté des décisions politiques dans l'intérêt de l'État sur l'ordre constitutionnel. L'hostilité à la démocratie libérale a fait entrer Schmitt, d'orientation catholique, dans les milieux de la République de Weimar; il était lui-même généralement hostile à l'establishment républicain, se situant dans les rangs et le cercle des théoriciens de la "révolution conservatrice."

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Il est né le 11 juillet 1888 dans une famille de petits commerçants de la ville de Plettenberg, en Westphalie. Il est resté étroitement lié à sa ville natale, située dans l'enclave catholique autour de Münster, jusqu'à la fin de sa vie ; il y a même passé de nombreuses années après la Seconde Guerre mondiale. Il a étudié le droit et les sciences politiques à Berlin, Munich et Strasbourg, où il a obtenu son diplôme en 1910 avec sa thèse Über Schuld und Schuldarten (Sur la culpabilité et les types de culpabilité, sous la direction de Fritz von Calker) dans le domaine du droit pénal, où il a également soutenu sa thèse en 1915 et a été habilité un an plus tard (3). La même année, en tant que volontaire de guerre, il est transféré à la représentation du commandement général à Munich, et en 1919 au commandement de la ville. C'est également à Munich qu'il occupe son premier poste de professeur à la Handelshochschule München, et c'est cette année-là, ou peu avant, qu'il fait la connaissance des poètes Franz Blei, Konrad Weiß, Theodor Däubler. Schmitt, comme le poète Däubler, a compris la modernité comme une époque de perte de la transcendance, comme la lutte de l'esprit contre l'avancée du monde du matérialisme et du capital, de la technologie et de l'économie.

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En 1921, il devient professeur à l'université de Greifswald et écrit Die Diktatur. Von den Anfängen des modernen Souveränitätsgedankens bis zum proletarischen Klassenkampf (4). Il y discute des fondements de la République de Weimar nouvellement établie et souligne la fonction du président du Reich. Décider sans discuter, c'est incarner la dictature. Une dictature peut mieux exercer la volonté du peuple qu'une législature car, juge Schmitt, elle peut prendre des décisions sans être contrainte, alors que les parlements doivent débattre et faire des compromis sur leurs actions: "Si l'État est démocratique, alors tout rejet des principes démocratiques, tout exercice du pouvoir de l'État indépendamment du consentement de la majorité, peut être qualifié de dictatorial". Selon Schmitt, tous les gouvernements qui veulent prendre des mesures décisives doivent recourir à un comportement dictatorial. Cet "état d'exception" dispense l'exécutif d'appliquer toute contrainte légale sur son pouvoir qu'il appliquerait dans des circonstances normales. Il distingue deux types de dictatures : la dictature du "commissariat", que l'on trouve chez les Romains, chez Bodin, dans les commissariats des princes absolutistes, ou dans les commissariats populaires de la Révolution française, où elle était commandée par le pouvoir constitutionnel; son but était de préserver la constitution par la suspension temporaire de ses articles. Contre cela, la "dictature souveraine", commandée par le pouvoir constituant, avait pour but, comme la "dictature du prolétariat" ou la dictature de l'Assemblée nationale révolutionnaire de France, de créer une nouvelle constitution à la place de l'ancienne; puisque la dictature "souveraine" dépend formellement de la volonté du commanditaire, elle ne peut être limitée dans son contenu - le phénomène de l'indépendance dépendante (5). En examinant la constitution de Weimar, Schmitt pourrait qualifier son assemblée constituante de "souveraine" et désigner la dictature du président du Reich, en vertu de l'article 48 de la constitution du Reich, comme la dictature de l'"intendance" (6).

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Il serait problématique de savoir ce que ces différents termes sont censés signifier dans le cas d'un consensus constitutionnel qui s'effrite. L'année suivante, il s'installe à l'université de Bonn et publie son livre Politische Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität (Théologie politique) avec la célèbre première phrase du livre, "Seul celui qui décide de l'état d'urgence est souverain". La souveraineté est ici associée à l'extrême urgence, et le souverain, selon elle, est celui qui décide dans un cas extrême pour la sécurité et le bien-être public. La compétence souveraine devient ainsi sans ambiguïté indivisible et illimitée, le souverain est un ou personne, et la souveraineté est un monopole de la décision, et celui qui décide souverainement le fait sur la base d'une pure déférence, non révisable par la loi et la norme, puisqu'il décide dans le "néant" normatif (7). Dans ses analyses du "monopole de la décision", il invoque Jean Bodin, le père du concept moderne de souveraineté, comme exemple classique de cette prise de décision "décisionniste" du souverain, où la décision est prise à partir d'un rien normatif, non pas dérivé d'une vérité supérieure, mais de l'autorité du souverain lui-même.

Auctoritas, non veritas facit legem - les lois ne s'appliquent pas sur la base d'un rapport à la vérité, mais sur la base de la reconnaissance - c'est le principe du désaccordisme, ici justifié théologiquement en fin de compte. L'association du décionnisme et de l'état d'exception était cohérente. L'État devient alors, en quelque sorte, le créateur du droit. La "théologie politique" avait sa propre signification chez Schmitt, et une signification qui était interprétée de plusieurs manières. Elle devait être (a) une histoire des concepts, (b) une critique des religions terrestres sécularistes et (c) une théologie de la polis. "Tous les concepts prégnants de la politique moderne sont des concepts théologiques sécularisés" (8). Schmitt voyait encore la théologie et la métaphysique derrière la politique et luttait non seulement contre l'anarchisme et le socialisme athée mais aussi, et avec plus de vigueur, contre le libéralisme en tant qu'adversaire tout aussi politique et métaphysique.

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En 1923, il a publié Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus (L'état spirituel-historique du parlementarisme aujourd'hui), dans lequel il critiquait les pratiques institutionnelles de la politique libérale et soutenait qu'elles étaient justifiées par la croyance en la discussion rationnelle et en l'ouverture. Cependant, ils sont en contradiction avec la politique de parti parlementaire réelle, puisque cette dernière est généralement le résultat d'accords conclus par les chefs de parti lors de réunions à huis clos. Le parlementarisme de l'État civil avait son principe spirituel, son "idée" en public et dans la "discussion" publique (9). Tous deux ont été privés de leur sens dans la démocratie de masse moderne ; au lieu de la libre concurrence des opinions, c'est la propagande qui a pris la place, orientée vers la conquête et le maintien du pouvoir. Le débat politique public est remplacé par la politique secrète des négociations à huis clos. La réalité du parlementarisme ne correspond plus à son "idée". Dans l'histoire, la démocratie n'a pas toujours été associée au seul parlementarisme. Cette alliance a été forgée par une lutte commune contre le monarchisme, dont l'objectif était la social-démocratie. Le césarisme du 19ème siècle a démontré la combinaison de la démocratie plébiscitaire et de la dictature connue depuis l'époque de l'union de la plèbe et de César. "La démocratie est l'identité des gouvernés et des gouvernants" ainsi que "l'homogénéité" et l'union de la démocratie plébiscitaire produite par le consentement tacite des gouvernés ou "acclamation". Cette critique donnait l'impression que le parlementarisme avait été dépassé et n'avait plus qu'un rôle décoratif, "comme si quelqu'un avait peint le radiateur du chauffage central avec des flammes rouges" (10). La Verfassungslehre de 1928 était plus modérée sur cette question.

Schmitt a consacré vingt ansde sa vie à une théorie de la souveraineté étatique, position qu'il renverse avec Der Begriff des Politischen (Le concept du politique) de 1927 (11). " Le concept de l'État présuppose le concept du politique. "Cette première phrase de l'écrit contredit l'identification traditionnelle de la politique et de l'État. L'État a renversé son monopole sur la politique. Le politique se retrouve dans tous les domaines d'action, que ce soit l'économie, la culture, la religion ou la science. Le critère est "la distinction entre ami et ennemi" (12). L'amitié et l'inimitié doivent être considérées comme des concepts politiques ; l'ennemi était un ennemi "public" et non un adversaire personnel. Hostis (polemicus) pas inimicus (echthros). L'ennemi politique ne doit pas être aimé, mais il ne doit pas non plus être haï. On ne peut pas échapper à la politique. C'est un plurivers, pas un univers. Un État mondial établissant la paix pour toujours et éliminant la politique est une contradiction dans les termes. Cependant, même un État mondial n'éliminerait pas la possibilité de guerre civile, et si la guerre civile pouvait être éliminée une fois pour toutes, l'"État mondial" ne serait pas un État, mais une "société de consommation et de production" (13). "Toutes les vraies théories politiques" présupposent "l'homme comme étant mauvais", "mauvais" signifiant théologiquement "pécheur", politiquement "dangereux". La notion de politique a tacitement contourné l'ami. Mais Schmitt parle ailleurs de la cohérence des unités politiques, de l'identité et de l'homogénéité. Le "noyau du politique" n'était pas du tout "l'inimitié", mais la distinction entre ami et ennemi, et présuppose les deux: l'ami et l'"ennemi". Dans le domaine de la politique, les gens ne se situent pas les uns par rapport aux autres dans l'abstrait en tant qu'êtres humains, mais en tant que personnes politiquement intéressées et politiquement déterminées, en tant que gouvernants et gouvernés, alliés ou adversaires politiques, dans chaque cas dans des catégories politiques. Dans la sphère du politique, on ne peut s'abstraire du politique, ne laissant que l'égalité humaine générale ; de même que dans la sphère de l'économique, les gens sont compris comme des producteurs, des consommateurs, donc seulement dans des catégories économiques spécifiques.

En 1926, Schmitt se marie en secondes noces avec la Serbe Duška Todorović; auparavant, il avait été marié à la Serbe Pavla Dorotić de 1916 à 1924. Pour cette raison, il serait excommunié de l'Église catholique. Le juriste et philosophe, qui a été toute sa vie un admirateur enthousiaste du catholicisme en tant que "forme politique" et un précurseur de l'idée de représentation politique, qui a cherché des liens entre la théorie politique et la théologie et qui était considéré comme un auteur typiquement catholique, est donc resté excommunié de la réception des sacrements jusqu'à la mort de sa première femme en 1950. De 1928 à 1933, il travaille à la Handelshochschule de Berlin. En 1930, il rencontre Ernst Jünger et leur amitié dure jusqu'à la mort de Schmitt.

Proche du catholicisme politique et du parti du centre (Zentrumpartei), Schmitt a été conseiller des chanceliers Franz von Papen et Kurt von Schleicher en 1932/1933 et ne s'implique dans leur politique qu'après l'élaboration de plans d'urgence conspiratoires préparés par des officiers de la Reichswehr en septembre et décembre 1932 et en janvier 1933. Le 20 juin 1932, le chancelier Franz von Papen organise un coup d'État dans l'État libre de Prusse, qui a toujours été la république allemande modèle des gouvernements stables du social-démocrate Otto Braun depuis 1920 (dernier 4 avril 1925-20 juillet 1932), et s'est lui-même nommé par le président du Reich commissaire du Reich pour la Prusse en vertu de l'article 48 de la Constitution. Le gouvernement prussien a intenté un recours contre cette décision devant la Cour de justice du Reich. Le 20 juillet 1932, la "mission de la nouvelle Prusse pour assurer et approfondir la démocratie en Allemagne" prend fin, comme le déclare Otto Braun dans sa dernière interview avec von Schleicher. La Prusse cesse de facto d'exister (14).

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Le dernier écrit important de la période de Weimar est Legalität und Legitimität (Légitimité et légalité) de 1932. L'ouvrage est, d'une part, une attaque contre la légalité même de la constitution et, d'autre part, un appel à prévenir l'abus éventuel de la légalité à des fins contraires à la constitution. Il discute ouvertement de l'interdiction éventuelle du KPD et du NSDAP et plaide en faveur de cette interdiction. Son analyse mettait en garde, à juste titre en principe, contre le risque d'autodestruction d'une constitution censée être neutre même envers elle-même. Il met en garde la République de Weimar contre la possibilité d'une "révolution légale", c'est-à-dire la possibilité que des partis hostiles au système constitutionnel accèdent au pouvoir par des moyens légaux, excluent les opposants politiques et claquent la "porte de la légalité" derrière eux (15). Il a exhorté le président du Reich Paul von Hindenburg à abolir le NSDAP et à emprisonner ses dirigeants, et il s'est élevé contre ceux qui, au sein du Parti catholique du Centre, pensaient que les nazis pouvaient être contenus s'ils devaient former un gouvernement de coalition.

Participation à la commission Vierer pour la rédaction de la loi du gouverneur du Reich (Reichsstatthalter-Gesetz du 7 avril 1933). Puis, le 1er mai 1933, il adhère au NSDAP (numéro de membre 2.098.860). Dans la période 1933-1936, ses articles paraissent, comme Der Führer schützt das Recht (Le Führer protège le droit, 1934), qui peut être lu comme une tentative de justifier le meurtre d'E. Röhm, ou Die deutsche Rechtswissenschaft im Kampf gegen den jüdischen Geist (La science juridique allemande dans la lutte contre l'esprit juif, 1936), un titre qui parle de lui-même, ont atteint une triste notoriété.

À cette époque, il abandonne la notion de décisionisme, qui fait place à "une pensée concrète de l'ordre et de la formation". A la place de l'antithétique décisionniste, la pensée du trinitarisme est entrée. L'ordre politique était (statiquement) "l'État", (dynamiquement) "le mouvement", (non politiquement) "la nation", et Schmitt, qui jusqu'en 1932 avait été un étatiste, attribuait maintenant le rôle principal au "mouvement". La pensée juridique, qui jusqu'alors était confrontée à l'alternative du "normativisme" ou du "décisionnisme", s'est divisée de manière triadique : "normativisme", "décisionnisme", "pensée concrète de l'ordre et de la formation". "Formation" n'était rien d'autre que ce qui avait été précédemment défini. Le politique est devenu, en référence à la doctrine des institutions d'Hauriou, l'institutionnel (16). La décision jusqu'alors sans restriction s'est révélée être un "épanchement d'un ordre déjà présupposé", et le décisionisme jusqu'alors autosatisfait s'est trouvé en danger de "... par la ponctuation du moment, l'être immobile qui est contenu dans tout grand mouvement politique..." (17).

En 1936, Schmitt est dénoncé dans la revue SS Das Schwarze Korps et dans les Mitteilungen du bureau de Rosenberg : comme catholique, comme ami des Juifs, comme opposant au NSDAP en matière de légitimité et de légalité. Il perd la plupart de ses fonctions politiques universitaires nationales-socialistes, mais reste professeur et conseiller d'État prussien jusqu'en 1945. Ce qu'il a écrit pendant les années du Troisième Reich était ambivalent, oscillant entre l'accommodation et la subversion (18).

31eZxt5drLL._SX333_BO1,204,203,200_.jpgAprès 1936, Schmitt s'est présenté comme l'"ami" et le "frère" du grand Thomas Hobbes, et tout comme Hobbes était le géniteur de l'État souverain, Schmitt voulait être le diagnosticien de sa fin. Der Leviathan in der Staatslehre der Thomas Hobbes (1938) de Schmitt a démontré l'"échec" de ce grand symbole. Avec le "Léviathan", que Schmitt interprète de quatre manières : comme un dieu mortel, comme un grand homme, comme une non-créature et comme une machine, Hobbes a tenté d'utiliser la "totalité mythique" du symbole pour restaurer l'unité politico-théologique de l'État qui avait été détruite par la guerre civile religieuse. En faisant de la foi une affaire privée, en séparant la croyance intérieure (fides) et le credo extérieur (confessio), Hobbes a greffé le "germe de la mort" qui a "détruit le puissant Léviathan de l'intérieur et vaincu le dieu mortel" (19).

À partir de 1939, Schmitt abandonne la catégorie juridique internationale de l'État-nation souverain et la remplace par une doctrine de l'"empire" et de l'"espace des grandes puissances", qui est ambiguë et proche de la politique de l'époque. L'"espace des grandes puissances" est une catégorie de "légitimité historique" qui reflète la fin de la vieille Europe et l'émergence d'un nouvel ordre mondial. Dans Land und Meer (Terre et mer, 1942), Schmitt a étendu la théorie du conflit des puissances mondiales à une théorie de l'ordre moderne des grandes puissances en général. Selon lui, cet ordre des grandes puissances était fondé sur la distinction entre les puissances terrestres et les puissances maritimes et trouvait sa forme concrète dans l'équilibre entre les puissances continentales et la puissance maritime qu'était l'Angleterre. Cet arrangement avait perdu son équilibre ; l'arrangement à venir était incertain, car la technologie et l'industrie ont révolutionné les idées de l'espace, et l'espace organisé selon la distinction entre la terre et la mer est devenu "un champ de force de l'énergie humaine, de l'activité et de la performance humaine".

En 1945, il est arrêté, interrogé et interné à Nuremberg. Il s'est retiré dans la solitude, une sorte d'exil intérieur, et a vécu le reste de sa vie dans sa ville natale de Plettenberg. Il y a écrit un certain nombre d'autres textes importants, dans lesquels il s'est principalement concentré sur les questions de politique et de droit internationaux. La conclusion systématique de la théorie de l'espace des grandes puissances est Der Nomos der Erde (Le Nomos de la Terre), publié en 1950. Schmitt y choisit le terme nomos dans son sens archaïque comme concept de base pour la définition de l'espace, pour le lien entre le droit et l'espace, et pour l'organisation et la localisation de tout le droit. Selon cette théorie, l'histoire de l'ordonnancement existant du monde était l'histoire de l'ordonnancement des espaces ; le droit et la politique pouvaient être déterminés par les pratiques de "prendre", "partager" et "jouir". À l'époque pré-moderne, ces pratiques ont conduit à une organisation pré-globale de l'espace, à l'époque moderne à une organisation globale. L'ordonnancement global de l'espace était initialement eurocentrique en tant que première grande ligne de démarcation entre l'Ancien et le Nouveau Monde (raya, ligne d'amitié). Ces lignes ont été abandonnées au 20ème siècle avec la création des hémisphères, opposant l'Est et l'Ouest. Comme pour la Terre et la Mer, le Nomos de la Terre laissait dans le flou la disposition future de l'espace. Pour Schmitt, qui dès 1929 avait placé la technique comme centre de gravité du 20ème siècle, au terme d'une série de "neutralisations" antérieures de la modernité, s'affirme de plus en plus l'idée que "la technification et l'industrialisation... sont désormais devenues le destin de notre pays". Avec la technologie et l'industrie sont apparus des pouvoirs qui transcendent l'organisation spatiale elle-même et se délocalisent radicalement, des pouvoirs dont la démarcation politique de l'espace n'était pas encore visible"(20).

Il a essayé de montrer ce que signifiait la fin de l'ancien État à l'époque de la technologie en 1963 dans Die Theorie des Partisanen (La théorie du partisan). Pour Schmitt, le partisan est une figure symbolique du 20ème siècle, tout comme Lénine et Mao, Giap ou Che Guevara étaient des symboles ayant un pouvoir de construction du monde. Avec en toile de fond les questions d'espace politique, de relations internationales et les questions de naturel et de contre-nature, Schmitt décrit le développement du mouvement de guérilla depuis ses origines dans la guérilla espagnole contre Napoléon jusqu'à l'époque moderne, analyse les pensées de Clausewitz sur la guérilla et examine l'influence que Lénine, Mao, Staline, Che Guevara et Castro ont eu sur le développement du mouvement de guérilla, soulignant que l'une des caractéristiques fondamentales du guérillero est son engagement politique. Le point de départ ici est la phrase "la guerre, en tant que moyen politique le plus extrême, démontre la possibilité que cette distinction entre ami et ennemi constitue la base de toute idée politique et n'a donc de sens que dans la mesure où cette distinction existe réellement dans l'humanité, ou est au moins réalistement possible". Qu'est-ce qui a prouvé la fin de la guerre-combat et la fin du justus hostis plus que le guerrier qui est devenu un combattant politique luttant contre l'oppression coloniale pour la libération nationale ou la révolution mondiale prolétarienne? Schmitt lui attribue une "légitimité tellurique". Il avait sa légitimité en tant que personne qui se battait encore pour un morceau de terre, qui était "l'un des derniers gardiens du pays" (21). Le Partisan ressemble à bien des égards au partisan spirituel-politique de l'essai Waldgang de Jünger en 1957. "Ennemi" dans cet essai est devenu un concept interprétable d'au moins trois façons. Il fallait distinguer l'"ennemi absolu" de l'hostilité raciale et de classe de l'ennemi "relatif" ou "conventionnel" du partisan, contre lequel on doit légitimement se battre comme un envahisseur en terre étrangère.

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La dernière œuvre majeure de Schmitt est Politische Theologie II. Die Legende von der Erledigung jeder Politischen Theologie (Le concept de la théologie politique II). La théologie politique est pour Schmitt la clé pour comprendre la période moderne. Pour lui, l'époque moderne est "légale" (juridique) mais n'est plus "justifiée" (légitime). Elle se caractérise par une métaphysique des auto-empowerments hybrides, pour lesquels il n'y a pas d'origine, mais seulement une émancipation, plus d'"ovum", plus de "novum".

Bien qu'il ne pouvait plus enseigner, il a conservé une influence extraordinaire sur le développement des sciences sociales et juridiques. Des philosophes, des écrivains, des juristes et des politologues de diverses régions d'Europe se sont déplacés pour lui rendre visite à Plettenberg. Le cercle de ses fidèles était vraiment bizarre : nous y trouvons son ami l'écrivain Ernst Jünger, le philosophe juridique et socialiste Ernst-Wolfgang Böckenförde, plus tard juge à la Cour constitutionnelle, le philosophe Alexander Kojéve, l'historien de gauche Reinhart Kosellek, le politologue de droite radicale Armin Mohler, le sociologue Hanno Kestings et une foule d'autres intellectuels européens de premier plan issus de différents camps politiques. Il a publié pendant 68 ans, de 1910 à 1978. Il est décédé le dimanche de Pâques 1985.

Pouvons-nous l'interpréter uniquement dans la perspective des trois années où il a fait l'apologie de l'injustice ? Ses théories n'étaient souvent pas meilleures que le siècle auquel elles appartenaient. Ne lisons-nous pas Hobbes, Machiavel ou Bodin indépendamment de ce en quoi consistait leur engagement politique réel ? L'histoire du fonctionnement de ses idées n'a pas encore été écrite, et leur interprétation est aussi contestée que son œuvre elle-même. Schmitt lui-même, dans la solitude de Plettenberg jusqu'à sa mort en 1985, a vu avec satisfaction son influence se répandre dans le monde entier, recevant de nombreuses visites de ses admirateurs et de ses disciples anciens et nouveaux, sans se soucier de leurs différentes orientations politiques.

Notes :

(1) Urválek Aleš a kol., Dějiny německého a rakouského konzervativního myšlení, Nakladatelství Olomouc. 2009, s.243-244

(2) Ottmann Hennig , Carl Scmitt, in: Ballestren Graf Karl, Ottmann Hennig, Politische Philosophie des 20. Jahrhunderts,. Oldenbourg Wissenschaftsverlag München 1990, s.62

(3) Schmitt, C., Über die Schuld und Schuldarten. Breslau 1910.

(4) Die Diktatur. Von dem Anfängen des modernen Souveränitätsgedan­kens bis zum proletarischen Klassenkampf, München /Leipzig 1921

(5) Die Diktatur. Von dem Anfängen des modernen Souveränitätsgedan­kens bis zum proletarischen Klassenkampf, Auflage 1978. S.144

(6) Die Diktatur. Von dem Anfängen des modernen Souveränitätsgedan­kens bis zum proletarischen Klassenkampf, Auflage 1978. S.240

(7) Politische Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, ,2. Auflage 1934, S. 20, S.42

(8) Politische Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, ,2. Auflage 1934, S.49

(9) Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus, Auflage, Berlin 1979 S.43

Pozice dnešního parlamentarismu s hlediska dějin ducha, in.: Urválek Aleš a kol., Dějiny německého a rakouského konzervativního myšlení, Nakladatelství Olomouc. 2009, česky překlad str.8-11,34- 38,62-63,81-84.88-90 vydání Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus z r.1996 (1923)

(10) Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus, Auflage, Berlin 1979 S. 35, S. 14, S:22. S.10

(11) Der Begriff des Politischen, v: Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik 58 (1927), S. 1-33, Berlin 1928.

Česky: Pojem politična, OIKOYMENH, CDK Praha Brno 2007 ISBN 978-80-7298-127-42007

(12) Der Begriff des Politischen, München / Leipzig 1932,S.26

(13) Der Begriff des Politischen, München / Leipzig 1932,S.50

(14) Ballestren Graf Karl, Ottmann Hennig, Politische Philosophie des 20. Jahrhunderts,. Oldenbourg Wissenschaftsverlag München 1990 S. 72, S.86

Schoeps Hans-Joachim, Dějiny Pruska, Garamond 2004, ISBN:80-86379-59-0 S.245

Moravcová Dagmar, Výmarská republika,Karolinum Praha 2006 S.195

(15) Legalität und Legitimität, Berlin 1968. S.50 n

(16) Staat, Bewegung, VOlk. Die Dreigliederung der politischen Einheit, 2. Auflage 1934 S.12, S. 55 n

(17) Ober die drei Arten des rechtswissenschaftlichen Denkens, Hamburg 1934. S. 35 , S. 8

(18) Ballestren Graf Karl, Ottmann Hennig, Politische Philosophie des 20. Jahrhunderts,. Oldenbourg Wissenschaftsverlag München 1990, S.73-74

(19) Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes. Sinn und Fehlschlag eines politischen Symbols, Ko1n 1982. S. 31, S. 86

(20) Ballestren Graf Karl, Ottmann Hennig, Politische Philosophie des 20. Jahrhunderts,. Oldenbourg Wissenschaftsverlag München 1990, S.76

(21) Theorie des Partisanen. Zwischenbemerkung zum Begriff des Politi­schen,; 2. Auflage 1975 s.74

Převzato ze stránek Náš směr.

Le voyage atlantique de l'impubliable Jünger

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Le voyage atlantique de l'impubliable Jünger

Andrea Scarabelli

Ex: https://blog.ilgiornale.it/scarabelli/2017/08/07/il-viaggio-atlantico-dellimpubblicabile-junger/

Ernst Jünger, Voyage atlantique, Londres, 1947. Deux ans après la fin de la guerre mondiale, un petit livre inhabituel a été publié dans une série destinée aux prisonniers de guerre allemands en Angleterre. Ernst Jünger est donc l'auteur de Atlantische Fahrt, récemment publié en italien chez Guanda sous le titre Traversata atlantica, dans une traduction d'Alessandra Iadicicco et avec un éditeur enfin digne de ce nom. En plus du texte, le volume contient un riche appareil de correspondance, des annexes bio-bibliographiques, un grand nombre de notes et une critique d'Erhart Kästner de 1948. Reconstituée à travers ces riches apports, l'histoire éditoriale de Atlantische Fahrt est comique dans un certain sens. Le premier livre d'après-guerre de Jünger n'a pas été publié en Allemagne, en raison de la répression "démocratique" qui l'a interdit de publication et de parole, en même temps que d'autres dieux de la philosophie du 20ème siècle, dont Martin Heidegger et Carl Schmitt. L'épuration culturelle et anthropologique de la nouvelle Allemagne finit par le toucher lui aussi, abandonné à lui-même, incapable d'écrire et de publier et pourtant imprimé et réimprimé à l'étranger (surtout en Suisse, dans ces années-là), alors qu'une longue lignée d'intellectuels était intervenue en sa faveur. Le veto des autorités alliées durera jusqu'en 1949. Jusque-là, rien ne pouvait être fait. "Faut-il être un prisonnier allemand pour pouvoir lire un certain auteur interdit en Allemagne?" a amèrement remarqué l'écrivain Stefan Andres en critiquant Jünger en 1949.

À la fin des années 1940, le futur lauréat du prix Goethe est donc enchaîné : mais Jünger, le paria, s'est métamorphosé, a changé de peau, assumant la tâche de "phare aristocratique de la douleur", comme il le dira quelques années plus tard. C'est la chair des vaincus qui réclame l'attention dans ces pages lumineuses, que la sagesse européenne ne pourra pas ignorer longtemps. Un cri qui sera certainement malvenu pour certaines belles âmes, mais qui fait de ses paroles l'un des chants les plus intenses du 20ème siècle.

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En tout cas, le livre a été publié en 1947, mais il s'agit du récit d'un voyage au Brésil onze ans plus tôt : de Hambourg à Belém, Recife, São Paulo, Rio de Janeiro et Bahia. Avec une escale préliminaire aux Açores, occasion idéale pour faire le point sur la situation de l'Allemagne qu'il vient de quitter: "Leur archipel me semblait un symbole de notre situation: comme une chaîne de volcans qui, à l'extrême frontière de l'Europe, s'élève au milieu de solitudes infinies". Il décide de faire une pause dans une civilisation dont il commence à entrevoir les ombres, changeant d'hémisphère, sous un soleil et des constellations différents. Ce voyage allait marquer un profond changement dans sa vision du monde, en déplaçant l'accent de la situation en Allemagne vers celle du monde dans son ensemble, comme le note Detlev Schöttker dans son essai à la fin du livre. Mais Jünger ne le sait pas encore, et dans le Nouveau Monde, dans sa surabondance protéiforme, il cherche les images, les phénomènes originaux dont parlait Goethe dans ses écrits sur la métamorphose des plantes. Chacune de ces images réveille des réminiscences anciennes, faisant de chaque homme un artiste et un artifice. L'Atlantique comme un miroir, dans lequel le poète d'Orages d'acier se reconnaît et se retrouve. Ici, chaque découverte est une (auto)révélation, un retour à la maison. Il s'en rend compte lorsqu'il aperçoit un poisson de forme bizarre, inconnu des classifications occidentales. Quelque chose de dormant se réveille en lui :

"A la vue de ces créatures fabuleuses, ce qui nous frappe, c'est avant tout l'accord entre l'apparition et l'imagination. Nous ne les percevons pas comme si nous les découvrions, mais comme si nous les inventions. Elles nous surprennent et en même temps nous nous sentons intimement familiers avec elles, comme si elles étaient des parties de nous-mêmes réalisées en images. Parfois, dans certains rêves et, très probablement, à l'heure de la mort, cette imagination acquiert en nous une force extraordinaire. Les mythes naissent là où les réalités supérieures et suprêmes s'accordent avec le pouvoir de l'imagination".

Mais l'Amérique du Sud n'est pas seulement une nature non contaminée. Au milieu des dédales de végétation et des humbles rives de rivières sans fin se dressent d'imposantes mégalopoles, encore inconnues des Européens de l'époque. C'est en présence de ces agglomérations vertigineuses que s'opère la révolution copernicienne de l'écrivain : la technologie, vue à l'œuvre dans la Première Guerre mondiale puis dans l'industrie, est devenue un phénomène mondial. Les acolytes du Travailleur ont envahi le globe, le transfigurant et redessinant ses frontières. Rio de Janeiro le consterne: "La ville a une forte impression sur moi. C'est une résidence pour l'esprit du monde". Et c'est précisément dans ces pages qu'apparaît le nom d'Oswald Spengler, qui dans Le Déclin de l'Occident avait indiqué dans les métropoles inorganiques et amorphes l'un des symptômes des phases terminales d'une civilisation. Des prophéties aussi amères que d'actualité, même un siècle après la publication de son monumental traité sur la morphologie des civilisations.

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Et pourtant, comme l'écrivait Hölderlin, là où le danger grandit, surgit aussi ce qui sauve, et au cours de ce voyage au bout de l'Occident, une fois encore, la nature sauvage et intacte agit comme un buen retiro, comme un contrepoids à la technicisation planétaire effrénée. Une lettre à son frère Friedrich Georg, écrite le 20 novembre 1936 à Santos, en témoigne: "Dans ces contrées, il y a un proverbe que j'aime beaucoup ; il dit: la forêt est grande, et cela signifie que quiconque se trouve en difficulté ou est victime de persécutions peut toujours espérer trouver refuge et accueil dans cet élément". Il est probable que certains de ses compagnons de voyage pensent la même chose, et lorsqu'ils arrivent au Brésil, ils décident de quitter le navire et de ne pas retourner en Allemagne. Au contraire, il l'a fait, vivant la tragédie européenne jusqu'à son dernier acte, mais emportant avec lui cette image de la forêt, développée quelques années plus tard dans Le traité du rebelle. Dans la forêt, il verra l'authentique patrie spirituelle de l'homme, par opposition au navire, domaine de la vitesse et du progrès, et le rebelle sera celui qui se tournera vers la forêt, en se donnant à la brousse - en quittant le navire, en fait.

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Mais il n'y a aucune trace de cela dans sa biographie. Pour l'instant, il n'y a que la haute mer et les îles, l'immensité de l'Atlantique et l'abri des atolls et des archipels, pour réitérer l'irréductible dualité qui constitue la quintessence littéraire - mais pas seulement - d'Ernst Jünger. L'océan, sous le charme duquel "notre être s'écoule et se dissout ; tout ce qui est rythmique en nous s'anime, résonances, battements, mélodies, le chant originel de la vie qui berce les âges". Son charme nous fait revenir vides, mais heureux comme après une nuit passée à danser". Les îles, en revanche, contiennent la promesse d'une joie "plus profonde que le calme, que la paix dans cet élément orageux déplacé des profondeurs". Même les étoiles sont des îles dans la mer de lumière de l'éther".

Les îles, la mer... Il est tard. Notre voyageur note ces mots en retournant dans son Europe, martelée par l'urgence de l'histoire, secouée par des vents qui vont bientôt révéler leur forme monstrueuse et titanesque. Les derniers mots du journal brésilien sont datés du 15 décembre 1936 :

"Je suis satisfait de ce voyage. Éole et tous les autres dieux ont été propices. Plus intense encore est le plaisir que j'y ai ressenti par rapport aux temps menaçants qui s'annoncent de plus en plus clairement, dont les flammes vacillent déjà à l'horizon".

Ces flammes qui finiront par embraser une civilisation entière, une civilisation dont Jünger choisira d'être le témoin, payant à la première personne, comme beaucoup d'autres, sa propre inactualité.

jeudi, 04 novembre 2021

Le nouvel axe géopolitique Russie/Chine/Allemagne/Iran pourrait reléguer la domination mondiale des États-Unis aux oubliettes de l'histoire

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Le nouvel axe géopolitique Russie/Chine/Allemagne/Iran pourrait reléguer la domination mondiale des États-Unis aux oubliettes de l'histoire

Par Alfredo Jalife Rahme

Ex: https://kontrainfo.com/nuevo-eje-geopolitico-entre-rusia-china-alemania-iran-podria-enviar-el-dominio-global-estadunidense-al-basurero-de-la-historia-por-alfredo-jalife-rahme/

Le géopoliticien brésilien Pepe Escobar - l'un des meilleurs au monde pour la région eurasienne et bien supérieur à l'israélo-américain Robert Kaplan, devenu un vulgaire propagandiste du Pentagone - lance une théorie prospective téméraire sur le nouvel axe Russie/Chine/Allemagne/Iran (cf. https://bit.ly/2Vl1BXV).

Après 117 ans, la thèse du géographe Sir Halford John Mackinder (https://amzn. to/3yqgPsV) - énoncée en soutien à la thalassocratie britannique - sur l'Eurasie comme "heartland" - alors qu'il imaginait au départ que les États-Unis risquaient fort de se confiner sur une "île" marginalisée - est de retour avec vigueur, ayant rempli sa mission téléologique de domination universelle par l'Anglosphère depuis la Première Guerre mondiale jusqu'à la grave crise financière de 2008 - pour d'autres, depuis la mise en scène hollywoodienne du 11 septembre - or ce scénario mackindérien revient maintenant en "sens inverse" : lorsque les Eurasiens, posés comme "isolés" selon les héritiers de cette perspective mackindérienne, reprendront le flambeau géostratégique, ce sera au détriment du déclin indéniable des États-Unis.

Dans son style très sympathique d'optimisation des "hard data" au rythme de la samba, Escobar déclare: "Aujourd'hui, ce n'est pas l'axe Allemagne-Japon, mais le spectre d'une entente Russie-Chine-Allemagne qui terrifie [sic] l'hégémon en tant que trio eurasien capable d'envoyer la domination mondiale des États-Unis dans les poubelles [sic] de l'histoire".

Il explique que la Russie et la Chine ont cessé de faire preuve de leur "infinie patience taoïste (note : philosophie chinoise de l'harmonie et de la "voie spirituelle")" dès que les "acteurs majeurs" du cœur de l'Eurasie (Mackinder dixit) "ont clairement vu à travers le brouillard de la propagande impériale".

En effet, l'empire américain désormais décadent, étendu à l'anglosphère thalassocratique et financiariste, détient encore un leadership inégalé avec sa puissante machine de "propagande noire", à l'unisson avec le dollaro-centrisme, lequel est cependant ébranlé par le projet du yuan numérique et le retour triomphal des métaux précieux (or et argent).

Escobar ne cache pas que la route sera "longue et sinueuse, mais l'horizon [sic] finira par dévoiler une alliance Allemagne/Russie/Chine/Iran [sic] qui remaniera l'échiquier mondial"; il énonce cette thèse en référence au livre de feu le russophobe obsessionnel et compulsif Zbigniew Brzezinski (https://amzn.to/3xt1C9q). Alors que les États-Unis - qu'il décrit comme un "empire du chaos (https://amzn.to/3rR6jII)" - sont "progressivement et inexorablement expulsés (sic) du cœur de l'Eurasie, la Russie et la Chine gèrent conjointement les affaires de l'Asie centrale", comme en témoigne la récente conférence de Tachkent (Ouzbékistan), pays d'Asie centrale.

Escobar expose la collision de la Route de la Soie contre la QUAD -USA/Inde/Japon/Australie-, et le leadership régional de la Russie, qui pousse au "grand partenariat eurasien", et qui, par ailleurs, a renouvelé avec la Chine pour cinq années supplémentaires le Traité de bon voisinage, d'amitié et de coopération, signé en 2001 (https://bit.ly/37g7B6P).

Il est clair qu'au cours des six premiers mois de Biden, peut-être dans le but de séduire Berlin pour créer une sainte alliance européenne contre la Chine, les États-Unis ont renié les affects antirusses de l'Ukraine, de la Pologne et des États baltes ("Le gazoduc Nord Stream 2 : l'Allemagne et la Russie gagnent ; l'Ukraine et les États-Unis perdent ; cf. https://bit.ly/3AamvaO), tandis qu'ils se retirent d'Afghanistan et d'Irak.

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Pepe Escobar décrit l'affrontement à Tianjin entre les États-Unis et la Chine comme un "séisme géopolitique", comme je l'ai déjà signalé à propos des "trois commandements" avec lesquels le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi a damé le pion à la sous-secrétaire d'État américano-israélienne Wendy Sherman (https://bit.ly/3ymLRBT).

Escobar se moque du niveau avilissant des think tanks américains, lorsque le Carnegie Endowment, avec 11 auteurs - dont le conseiller à la sécurité nationale (https://bit.ly/3jh4DEB), l'israélo-américain Jake Sullivan - soutient comment "la politique étrangère américaine fonctionnera mieux pour la classe moyenne". Sans commentaire !

Escobar conclut que "c'est maintenant le début d'un nouveau monde géopolitique et le préquel" - le contexte qui mène aux événements - "d'un requiem impérial" où "de nombreuses suites suivront".

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mercredi, 03 novembre 2021

"Une vague migratoire totale" - le professeur Rupert Scholz, expert en droit constitutionnel et ancien ministre de la défense, répond aux questions de ZUERST !

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"Une vague migratoire totale" - le professeur Rupert Scholz, expert en droit constitutionnel et ancien ministre de la défense, répond aux questions de ZUERST !

Ex : https://zuerst.de/2021/11/02/totale-migrationswelle-ex-verteidigungsminister-prof-rupert-scholz-im-zuerst-interview/

Le juriste constitutionnel et ancien ministre fédéral de la Défense, le Prof. Rupert Scholz, a donné à la revue Zuerst une interview sur le désastre de l'Afghanistan et l'état de la nation.

Professeur Scholz, la situation sécuritaire en Afghanistan est fragile. Le retrait précipité a révélé de manière flagrante les défauts de conception de l'ensemble de la mission militaire. Mais le fait que le gouvernement allemand tente apparemment de rattraper son échec politique en rouvrant la frontière aux migrants afghans n'a-t-il pas un poids plus lourd encore ?

Scholz : Le retrait précipité d'Afghanistan est une véritable catastrophe dont l'Allemagne est également responsable. Il est évident que l'Afghanistan a été géré avec des attentes ou des espoirs complètement faux pour l'avenir. Le résultat est un désastre total, pour lequel 59 soldats allemands ont même dû perdre la vie. Tout cela ne peut être réparé en ouvrant les frontières au profit des Afghans. Bien sûr, il faut s'occuper des Afghans qui ont travaillé pour la Bundeswehr ou les magazines d'information des administrations allemandes en Afghanistan. Car ils sont menacés par les talibans. Mais tout cela ne peut être garanti que par le droit d'asile et son contrôle strict. L'ouverture des frontières aux Afghans sur le modèle de 2015 ne peut être envisagée à nouveau.

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Dans une interview de 2018 à Die Welt, vous déploriez déjà "que le droit d'asile soit depuis longtemps dépassé par une vague d'immigration de plusieurs centaines de milliers d'individus". Outre l'Afghanistan, la pression migratoire augmente également via la Méditerranée, les Balkans et l'Europe de l'Est. Cette "vague d'immigration" nous menace-t-elle à nouveau ?

Scholz : La vague totale de migration initiée par le gouvernement fédéral en 2015 nous a  apporté quelque deux millions de migrants, mais, en plus, elle a aussi établi des violations substantielles du droit. Cela ne doit pas se répéter. L'Allemagne est déjà le pays qui compte le plus grand nombre de migrants après les États-Unis, bien que l'Allemagne soit un pays relativement petit et en aucun cas omnipotent sur le plan économique.

L'interview accordée à Die Welt à l'époque portait également sur votre proposition de modifier l'article 16a de la Loi fondamentale sur le droit d'asile. Dans quel but ?

Scholz : L'article 16a de la Loi fondamentale, qui garantit le droit d'asile, est généralement défini à tort comme un pur droit de liberté, c'est-à-dire que l'on croit que toute personne dans le monde a le droit de se voir accorder l'asile en Allemagne. Cependant, ce n'est pas correct. Le droit d'asile est en vérité et avant tout un droit aux subsides sociaux; et les droits à ces subsides comportent également des limites de recevabilité bien définies - à commencer par la capacité à les recevoir, en passant par les problèmes d'intégration jusqu'aux conséquences financières économiques et sociales. Ceci devrait également être clarifié dans le texte actuel de l'article 16a de la Loi fondamentale.

Vous avez, par le passé, averti à plusieurs reprises que les coûts de l'immigration massive mettraient à l'épreuve la "résilience de l'État-providence". Faut-il une limite supérieure ?

Scholz : Dans le sens susmentionné, la "résilience de l'État-providence" est définitivement mise à l'épreuve. Par conséquent, il est juste de fixer une limite supérieure correspondante pour l'admission des migrants. Cela devrait aussi et surtout se faire dans le cadre européen, d'autant plus que la quasi-totalité des États membres de l'UE ne sont pas du tout d'accord avec la politique migratoire de l'Allemagne jusqu'à présent.

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Début 2020, vous avez déclaré : "La décision migratoire de l'automne 2015 était inconstitutionnelle et contraire au droit européen." De quelle manière ?

Scholz : La décision migratoire de 2015 était inconstitutionnelle car elle a été prise sans tenir compte des exigences du droit d'asile selon l'article 16a de la Loi fondamentale. Elle était également inconstitutionnelle au regard du droit européen, car les règlements de Schengen et de Dublin prévus par le droit européen n'ont pas été respectés. Surtout, les règles du protocole de Dublin ont été totalement ignorées. Bien que ce protocole stipule explicitement qu'un demandeur d'asile doit mener sa procédure d'asile dans l'État de l'UE dans lequel il arrive en premier. Tout cela a été tout simplement ignoré par le gouvernement allemand de l'époque et a été critiqué à juste titre par d'autres gouvernements européens, par exemple par le chancelier autrichien Sebastian Kurz.

Cependant, l'Afghanistan ne préoccupe pas seulement le public en ce qui concerne la politique d'immigration. Les récents événements autour de l'aéroport de Kaboul ont également montré l'importance pour l'Allemagne d'un commandement des opérations spéciales prêt au combat et expérimenté. En tant qu'ancien ministre de la défense, comment évaluez-vous la gestion actuelle du KSK (ndt: commandos spéciaux de garde-frontières/Bundesgrenzschutz) ?

Scholz : Les problèmes de l'aéroport de Kaboul ne sont qu'une illustration du désastre global de la politique afghane décrite précédemment. Ce sont précisément des situations de ce genre qui posent des défis que seules des formations de la Bundeswehr compétentes en la matière, comme le KSK, peuvent relever. Il est d'autant plus regrettable et tragique que cet aspect soit lui aussi négligé depuis des années dans la politique militaire du gouvernement allemand. Le KSK n'a pas été entraîné, soutenu et développé avec l'attention et la cohérence nécessaires. C'est plutôt le contraire qui s'est généralement produit - au point de discréditer les membres du KSK qui n'ont fait que professer un patriotisme légitime.

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Dans la Bundeswehr, le mécontentement à l'égard de la direction politique est également important. Les investissements dans les équipements, les véhicules et le personnel stagnent, l'armée vit dans l'ombre et les avions et les navires sont souvent inaptes au combat. Dans le même temps, cependant, les tâches dans les missions internationales, comme sur le flanc oriental de l'OTAN dans la Baltique ou dans la région de crise de l'Afrique de l'Ouest, augmentent. Pouvez-vous comprendre cette contradiction ?

Scholz : Il est vrai qu'il y a beaucoup de ressentiment dans la Bundeswehr à l'égard de la direction politique. Malheureusement, il est également vrai que les investissements en équipements, en formation et en personnel sont absolument nécessaires. Depuis des décennies, notre État ne s'est pas suffisamment occupé de la Bundeswehr - jusqu'à la suspension du service militaire obligatoire, qui reste difficile à justifier. Il est possible de franchir le pas vers une armée professionnelle et de renoncer au service militaire obligatoire. Cela présuppose toutefois que les réglementations transitoires nécessaires soient créées en matière de politique du personnel. Mais c'est précisément ce qui a été ignoré dès le départ lors de la suppression du service militaire obligatoire. Les missions internationales confiées à la Bundeswehr sont essentiellement justifiées, surtout sur la base de la politique d'alliance, par exemple dans les États baltes et dans la zone du Sahel. Mais dans tout cela, il manque en fait un concept stratégique de base véritablement fondamental et de plus grande portée. Pendant des décennies, l'Allemagne n'a même pas pensé à la stratégie militaire et donc à la première condition préalable à une véritable capacité de défense.

31hBkCetpfL._SX313_BO1,204,203,200_.jpgSur un autre sujet : en tant que spécialiste du droit constitutionnel, comment évaluez-vous l'arrêt très discuté de la Cour constitutionnelle fédérale sur la loi sur la protection du climat ?

Scholz : Je ne considère pas que la décision susmentionnée de la Cour constitutionnelle fédérale soit correcte dans son résultat. Aussi importante que soit la protection du climat, et aussi évidente que soit l'application de l'article 20a de la Loi fondamentale, la Cour constitutionnelle fédérale a surinterprété ou exagéré la question en ce domaine. Par conséquent, cet arrêt équivaut à une protection des droits fondamentaux déjà pour les générations futures - même avec la conséquence d'une applicabilité subjective pour les associations de protection de l'environnement d'aujourd'hui et ainsi de suite. L'article 20a de la Loi fondamentale, que j'ai formulé à l'époque en tant que président de la Commission constitutionnelle mixte du Bundestag et du Bundesrat, n'est absolument pas une disposition de droit subjectif, mais une disposition exclusivement objective de droit étatique. La Cour constitutionnelle fédérale n'en a pas suffisamment tenu compte dans cette décision. Il en va de même pour la vision de l'avenir qui est ici chargée de droits fondamentaux. La Cour constitutionnelle fédérale souligne dans toute sa jurisprudence jusqu'à présent que les décisions sur l'avenir des infrastructures en particulier, ce qui inclut la protection du climat, s'accompagnent d'un haut degré de discrétion politique de la part des organes étatiques agissant dans chaque cas et ne sont formulées normativement que dans leur ensemble. La Cour constitutionnelle fédérale n'a cessé de souligner ces principes au cours de plusieurs décennies - et à juste titre. Or, dans la décision actuelle, c'est littéralement le contraire qui se produit, ce qui - je le crains - aura un effet contre-productif au lieu de le justifier dans la politique de protection du climat de demain.

La polarisation de la politique climatique et environnementale est menée avec des mots éthiquement nobles. Y a-t-il un risque que la morale l'emporte sur le droit ?

Scholz : Ce danger existe encore et encore, et il a été intensifié par la décision susmentionnée de la Cour constitutionnelle fédérale. Dans l'ensemble de notre politique, la distinction entre la morale et le droit est toujours trop faible, et surtout lorsque nous croyons devoir soutenir une certaine exigence morale, nous l'exagérons au point qu'elle est supposée être même normativement contraignante. Cependant, il faut toujours faire la distinction entre la morale et le droit. L'État de droit démocratique exige le droit démocratique pour le droit et non pour le bénéfice des exigences morales parfois très singulières des parties intéressées individuelles.

9783428068470.jpgLa remise en cause du droit applicable dans la question de l'asile, les restrictions des droits fondamentaux dans le cadre de la pandémie Corona, les décisions de la Cour constitutionnelle fédérale à caractère politique ou moral, la perte de confiance dans la politique : l'État de droit est-il en crise ?

Scholz : L'État de droit constitutionnel est encore essentiellement intact dans notre pays. Mais les symptômes critiques s'accumulent de plus en plus ; et c'est là que des contre-mesures prudentes doivent être prises. Aucun État constitutionnel ne tombe littéralement du ciel. Tout État de droit qui fonctionne doit être entretenu, soigné et développé face aux menaces respectives. Malheureusement, cette prise de conscience fait de plus en plus défaut dans notre pays. Le résultat est une perte de confiance dans la politique. Les décisions relatives à la pandémie du coronavirus sont également problématiques à bien des égards du point de vue de l'État de droit. Ici, une primauté réglementaire de l'exécutif s'est développée, qui, à bien des égards, est également entrée et continue d'entrer en conflit avec les droits fondamentaux qui ont la priorité en vertu de l'État de droit. Cela aussi a conduit à une perte substantielle de substance de l'État constitutionnel libéral et de sa stabilité.

En particulier, les partis populaires autrefois tout-puissants, la CDU et le SPD, représentent aujourd'hui à peine 50 % de l'électorat, le nombre d'adhérents diminue et les jeunes qualifiés font défaut dans les rangs de ces partis. La notion classique de "parti du peuple"  (ndt: attribuée aux chrétiens-démocrates et aux sociaux-démocrates) est-elle un modèle abandonné ?

Scholz : Pendant des décennies, la stabilité de notre démocratie constitutionnelle a reposé sur la primauté des deux grands partis populaires, la CDU/CSU et la SPD. Leur concurrence et leur orientation vers la population dans son ensemble les ont transformés en partis populaires correspondants, la CDU/CSU dès le début et le SPD au plus tard après le programme de Godesberg. Cela a contribué de manière décisive à la stabilité et à la vitalité de notre démocratie. La compétition entre ces deux grands partis populaires était vraiment bénéfique. Toutefois, la situation a considérablement évolué entre-temps. Le nombre de partis s'est accru, des partis dissidents se sont joints à eux, ainsi que des partis situés aux confins de la droite et de la gauche.

Vous êtes vous-même membre de la CDU depuis 1983, vous avez été ministre fédéral de la défense et vous avez participé à de nombreuses fonctions et mandats pour l'Union. Ressentez-vous une douleur face à l'éviscération (Entkernung) de votre parti en termes de contenu ?

Scholz : Je suis en effet peiné par le fait que la CDU/CSU soit vidée de son contenu. J'ai dû observer ce processus pendant des années et j'ai souvent exprimé mes critiques à son égard. Mais cela a toujours été sans succès.

Avec l'accent mis sur le centre de la classe moyenne et après des années de grande coalition, une démarcation nette avec l'AfD allait de soi. Néanmoins, il existe bel et bien des accords et une coopération au niveau municipal et informel, notamment dans les nouveaux États fédéraux. L'exclusion de l'AfD est-elle viable à long terme ?

Scholz : Il y a donc, parfaitement observable, la considérable éviscération programmatique de la CDU, qui ne cesse de s'amplifier encore. Dans un tel contexte, les électeurs doivent être respectés et ne peuvent être diabolisés ou simplement déclarés extrémistes. Une telle attaque contre les électeurs est absolument antidémocratique et très dangereuse pour l'existence de notre démocratie. En ce sens, je suppose qu'une exclusion de l'AfD sera difficilement tenable sur le long terme. Du moins si l'AfD ne risque pas de se désintégrer elle-même. Certains aspects pourraient bien annoncer qu'un tel développement est possible.

Professeur Scholz, merci beaucoup pour cette interview.