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mercredi, 23 décembre 2020

Evola et l'espace germanophone

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Evola et l'espace germanophone

Alberto Lombardo

Ex : http://www.centrostudilaruna.it/

L'Allemagne et, en général, le monde de la culture allemande ont eu une importance centrale pour Evola. Dès son plus jeune âge, il apprend l'allemand afin d'aborder les œuvres de la philosophie idéaliste ; sa doctrine philosophique doit beaucoup à l'idéalisme, mais plus encore à Nietzsche, Weininger et Spengler. En 1933, il fait son premier voyage en Autriche ; tout au long des années 1930 et 1940, il continue à se tenir au courant des productions littéraires et philosophiques allemandes en lisant des essais scientifiques sur les différents sujets qu'il traite lui-même : de la Rome antique (Altheim) à la préhistoire (Wirth, Günther), de l'alchimie (Böhme) à la raciologie (Clauß, Günther encore), de la théorie politique (Spann, Heinrich) à l'économie (Sombart), etc. En général, compte tenu de l'appareil de notes, des références culturelles, et dans un équilibre qui tient compte de toutes les contributions, je ne pense pas du tout exagérer en affirmant que le poids des études publiées en allemand est au moins égal à celui des études italiennes dans l'ensemble de l'œuvre d'Evola.

41Dk9HPOYoL._SY445_QL70_ML2_.jpgTout cela est très révélateur de l'influence de la culture allemande sur l'œuvre d'Evola. Mais il faut ajouter d'autres données : en rappelant ici ce qui a été mentionné dans la biographie d’Evola, au premier chapitre, je me souviens de l’évocation des longs séjours d'Evola en Autriche et en Allemagne, des nombreuses conférences qui s'y sont tenues, de ses relations avec les représentants de la tradition aristocratique et conservatrice d'Europe centrale et de la révolution conservatrice, etc. En outre, dans les pays germanophones, Evola jouissait, au moins jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, d'une notoriété différente de celle qu'il avait en Italie, car il y fut reçu comme l'exposant d'un courant particulier de la pensée italienne, et cela depuis 1933, année de la publication de Heidnischer Imperialismus. Voici l'opinion d'Adriano Romualdi sur le sujet : "L'action d'Evola en Allemagne n'était pas politique, même si elle a contribué à dissiper de nombreux malentendus et à préparer une entente entre le fascisme et le national-socialisme. Elle a investi le sens de ces traditions qui, en Italie et en Allemagne, ont été évoquées par les régimes, comme le symbole romain et le mythe nordique, le sens du classicisme et du romantisme, ou des oppositions artificielles, comme celle entre la romanité et le germanisme".

À partir de 1934, Evola tient des conférences en Allemagne : dans une université de Berlin, à la deuxième Nordisches Thing de Brême, et au Herrenklub de Heinrich von Gleichen, représentant de l'aristocratie allemande (il était baron) avec lequel il noue une "amitié cordiale et fructueuse". Evola a rappelé cette expérience importante en 1970 : « Chaque semaine, une personnalité allemande ou internationale était invitée à ce club de Junkers. Je dois dire, cependant, que si nous nous étions attendus à voir des géants blonds aux yeux bleus, la déception aurait été grande, car pour la plupart, ils étaient petits et ventrus. Après le dîner et le rituel des toasts, l'invité devait donner une conférence. Pendant que ces messieurs fumaient leurs cigares et sirotaient leurs verres de bière, j'ai parlé. C'est alors qu'Himmler a entendu parler de moi ».

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Il est en effet très probable que l'attention des milieux officiels pour Evola soit née après ses premières conférences en Allemagne. Ses relations avec le national-socialisme étaient ceux d’une collaboration externe, et surtout avec divers secteurs de la SS, dont l'Ahnenerbe ; Evola a exprimé des paroles très positives à l'égard de "l'ordre" dirigé par Himmler, même dans l'après-guerre, ce qui lui a valu, d'une part, la critique prévisible de ses détracteurs et, d'autre part a conduit à une réinterprétation - dans l'historiographie et le même "sentiment mondial" de la droite radicale d'après-guerre - du national-socialisme en tant que mouvement populaire dirigé par une élite guerrière-ascétique. Des nombreuses données d'archives publiées aujourd'hui, il ressort une image d'Evola qui a été prise en considération mais toujours soigneusement observée par les milieux officiels allemands.

Après la guerre mondiale, la renommée d'Evola dans les pays germanophones a diminué; son immobilité physique semble l'avoir empêché, entre autres, de poursuivre ses voyages à l'étranger. Ce n'est qu’au cours de ces dernières décennies qu'Evola a fait l'objet d'une sorte de redécouverte, grâce surtout à Hans Thomas Hansen, qui a traduit (et retraduit) une bonne partie de ses œuvres, avec le consentement d'Evola lorsqu'il était encore en vie, et qui est considéré à juste titre comme l'un des plus grands connaisseurs de la pensée et de la vie d'Evola. Outre la revue fondée et animée par Evola, Gnostika (qui, comme son titre l'indique, a des intérêts essentiellement ésotériques), ces dernières années, diverses activités sont nées qui s'inspirent de diverses manières de l'œuvre d'Evola, parmi lesquelles méritent d'être mentionnées les revues allemandes Elemente et Renovatio Imperii et surtout la revue autrichienne Kshatriya, dirigée par Martin Schwarz (auteur de la bibliographie la plus complète d'Evola à ce jour), avec une empreinte "d’orthodoxie évolienne" plus marquée. En outre, des conférences sur le penseur et des traductions de ses autres œuvres commencent s’organiser.

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En outre, le centenaire de la naissance d'Evola, en 1998, a été l'occasion pour diverses publications allemandes de se souvenir de lui avec de nombreux articles, parmi lesquels ceux qui ont été publiés dans la revue Nation & Europa (qui a été publié pendant un demi-siècle, et auquel Evola lui-même a collaboré au début des années 50), Criticon et la prestigieuse Zeitschrift für Ganzheitforschung, autre revue à laquelle Evola a contribué (au début des années 60) et qui a été fondée et dirigée pendant longtemps par Walter Heinrich (jusqu'à sa mort en 1984), qui était un grand ami d'Evola. Par curiosité, nous tenons à signaler que pour l'occasion, de nombreux groupes et ensembles musicaux allemands et autrichiens ont consacré un disque à l'écrivain traditionaliste, intitulé Riding the Tiger.

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Bien que certains éléments politiques de l'histoire de l'Italie et de l'Allemagne semblent similaires (le processus d'unification nationale dans la seconde moitié du XIXe siècle, la participation commune à la Triple Alliance, l'Axe Rome-Berlin), Evola identifie dans la "tradition germanique" des traits qui différencient clairement - dans un sens positif - les pays germanophones de l'Italie. Ainsi, tout d'abord, "on peut dire qu'en Allemagne, le nationalisme démocratique de masse de type moderne n'a fait qu'une apparition fugace. […]. Le nationalisme en ce sens, sur fond démocratique, n'a pas dépassé le phénomène éphémère du parlement de Francfort de 1848, en liaison avec les soulèvements révolutionnaires qui, à cette époque, faisaient rage dans toute l'Europe (il est significatif que le roi de Prusse Frédéric Guillaume IV ait refusé l'offre, qui lui avait été faite par ce parlement, de devenir le chef de toute l'Allemagne car en l'acceptant, il aurait également accepté le principe démocratique - le pouvoir conféré par une représentation populaire – l’obligeant à renoncer à son droit légitime, même s'il était limité à la seule Prusse). Et Bismarck, en créant le second Reich, ne lui a pas du tout donné une base "nationale", voyant dans l'idéologie correspondante le principe de désordres dangereux pour l'ordre européen, tandis que les conservateurs du Kreuzzeitung accusaient le nationalisme d'être un phénomène "naturaliste" et régressif, étranger à une tradition et à une conception supérieures de l'État". En marge de cette forme "naturaliste" de nationalisme, les pays germanophones ont cultivé un esprit différent, celui du Volk, qui a animé l'esprit pangermanique. Le courant Völkisch, qui a également joué un rôle considérable dans la genèse du national-socialisme, trouve ses racines dans les discours de Fichte à la nation allemande, dans Arndt, Jahn et Lange et surtout dans le Deutschbund et la Deutsche Bewegung . C'est dans cette diversité d'origines que nous avons le premier écart entre l'Italie et l'Allemagne.

unnamedjessd.jpgMais les différences, du point de vue de l’environnement, sont beaucoup plus marquées. Dans son essai sur le Troisième Reich, qui décrit les courants culturels complexes et souvent irréductibles qui ont coopéré à sa genèse, Evola écrit : "Après la Première Guerre mondiale, la situation en Allemagne était nettement différente de celle de l'Italie. [...] Mussolini a dû créer presque tout à partir de rien, en ce sens qu'au moment de combattre la subversion rouge et de remettre l'État sur pied, il ne pouvait pas se référer à une tradition au sens le plus élevé du terme. Tout bien considéré, ce qui était menacé n'était que l'extension de l'Italie démocratique du XIXe siècle, avec un héritage du Risorgimento influencé par les idéologies de la Révolution française, avec une monarchie qui régnait mais ne gouvernait pas et n’avait pas d’articulations sociales solides. En Allemagne, les choses étaient différentes. Même après l'effondrement militaire et la révolution de 1918, et malgré le marasme social, il y avait encore des vestiges profondément enracinés dans ce monde hiérarchique, parfois encore féodal, centré sur les valeurs de l'État et de son autorité, faisant partie de la tradition précédente, en particulier du prussianisme. […]. En fait, en Europe centrale, les idées de la Révolution française n'ont jamais pris autant d'ampleur que dans les autres pays européens" .

A une occasion bien précise, Evola mentionne la théorie juridique du droit international de Carl Schmitt. Le philosophe politique allemand avait exprimé l'idée de l'effondrement du droit international coutumier européen (ius publicum europaeum), qui s'est produit, approximativement, après 1890, et l'affirmation conséquente d'un droit international plus ou moins formalisé. Ici, cependant, nous ne sommes pas entièrement de l'avis de Schmitt", écrit Evola, expliquant que "contrairement à l'opinion de beaucoup, en ce qui concerne l'action menée par Bismarck, tant en Allemagne qu'en Europe, tout n'est pas "en ordre". […]. Plus que Bismarck, il nous semble que Metternich a été le dernier "Européen", c'est-à-dire le dernier homme politique qui ait su ressentir le besoin d'une solidarité entre toutes les nations européennes qui ne soit pas abstraite, ou dictée uniquement par des raisons de politique "réaliste" et d'intérêts matériels, mais qui fasse également référence aux idées et à la volonté de maintenir le meilleur héritage traditionnel de l'Europe". Contrairement à Baillet, Evola était donc plutôt critique à l'égard de Bismarck, qui n'avait pas, selon la vision traditionnelle des évoliens, le courage de s'opposer de manière systématique et rigoureuse au monde moderne et à la subversion (sous sa forme économico-capitaliste), mais devait dans certains cas s'y résoudre.

411o7TsazkL.jpgLa même Allemagne de Frédéric II puis de Guillaume II, tout en conservant les structures et l'ordre d'un État traditionnel (Obrigkeitsstaat), dans lequel la même bureaucratie et le même appareil d'État apparaissaient presque comme les organes d'un ordre, contenait les germes de la dissolution, due aux idées des Lumières qui avaient commencé à filtrer - de façon plus subtile qu'ailleurs - dans les différentes instances. Si le jugement d'Evola sur le code de Frédéric, préservant l'ordre divisé en Stände est positif, c'est parce que, pour l'époque où il a été créé, ce code a mieux préservé que tout autre les structures féodales et hiérarchiques précédentes. Celles-ci, à travers la tradition prussienne, s'enracinent dans l'Ordre des Chevaliers Teutoniques et leur reconquête des terres baltes : un ordre ascético-chevaleresque formé par la discipline et une organisation hiérarchique stricte. Ainsi, dès son plus jeune âge, Evola pressent l'absurdité de la "guerre civile européenne" qu'il va devoir néanmoins mener, en tant que très jeune officier, à la frontière austro-italienne, celle du Karst : l'Italie prend parti contre ce qui reste de la meilleure tradition européenne. "En 1914, les Empires centraux représentaient encore un vestige de l'Europe féodale et aristocratique dans le monde occidental, malgré des aspects indéniables d'hégémonie militariste et quelques alliances suspectes avec le capitalisme présent surtout dans l'Allemagne wilhelminienne. La coalition contre eux était ouvertement une coalition du Troisième pouvoir contre les forces résiduelles du Deuxième pouvoir [...]. Comme peu d'autres dans l'histoire, la guerre de 1914-1918 présente toutes les caractéristiques d'un conflit non pas entre États et nations, mais entre les idéologies de différentes castes. Les résultats directs et attendus ont été la destruction de l'Allemagne monarchique et de l'Autriche catholique, les résultats indirects l'effondrement de l'empire du tsar, la révolution communiste et la création, en Europe, d'une situation politico-sociale si chaotique et contradictoire qu'elle contenait toutes les prémisses d'un nouvel embrasement. Et ce fut la Seconde Guerre mondiale" .

Comme mentionné ci-dessus, Evola a exprimé une opinion nettement positive sur la tradition autrichienne. La ligne dynastique continue des Habsbourg a joué un rôle important dans cette évaluation (Evola s'était exprimé en termes très positifs envers Maximilien Ier) ; dans la période où il vivait à Vienne, Evola a respiré ce qui restait de l'ancienne atmosphère de la Felix Austria (de « l’Autriche heureuse », et il est entré en contact avec ce climat culturel et spirituel et surtout avec des hommes chez qui, pour reprendre les mots d'Ernst Jünger, "la catastrophe avait certes quitté ses ombres [...], mais elle s'était limitée à en effacer la sérénité innée sans la détruire. On pouvait parfois voir [...] une patine de cette souffrance que l'on pourrait appeler autrichienne et qui est commune à tant de vieux sujets de la dernière vraie monarchie. Avec elle, on a détruit une forme de plaisir de vivre qui était inimaginable dans d'autres pays européens depuis des générations, et les traces de cette destruction se font encore sentir chez les individus. […]. Ici, dans le Reich, si l'on ne tient pas compte de l'épuisement général des forces, on commence tout au plus à constater la disparité des couches sociales ; ici, en revanche, les différences entre les différentes ethnies s'ouvrent comme des gouffres".

fotografia(6)95.jpgDans cet humus historique des années de l'entre-deux-guerres, dans lequel les liens sentimentaux et éthiques de beaucoup avec la tradition impériale précédente étaient encore forts - la monarchie des Habsbourg d'Autriche avait au moins formellement conservé, jusqu'au Congrès de Vienne, la propriété du Saint Empire romain - Evola a également eu l'occasion de percevoir directement l'attachement populaire généralisé à la monarchie, et de l'expliquer en ces termes : "Sans exhumer des formes anachroniques, au lieu d'une propagande qui "humanise" le souverain pour captiver les masses, presque sur le modèle de la propagande américaine pour les élections présidentielles, il faut voir dans quelle mesure les traits d'une figure caractérisée par une certaine supériorité et dignité innées peuvent avoir une action profonde, dans un cadre approprié. Une sorte d'ascétisme et de liturgie du pouvoir pourrait jouer un rôle ici. Précisément ces traits, s'ils renforceront le prestige de celui qui incarne un symbole, devraient pouvoir exercer sur l'homme grossier une force d'attraction, voire une fierté à l'égard du sujet. En outre, même à une époque assez récente, nous avons eu l'exemple de l'empereur François-Joseph qui, tout en plaçant entre lui et ses sujets le vieux cérémonial sévère, sans pour autant imiter du tout les rois "démocratiques" des petits États du Nord, jouissait d'une popularité particulière, non vulgaire". Dans la même veine, en 1935, écrivant sur la possibilité d'une restauration impériale en Autriche, Evola rapporte ce que les représentants de la pensée conservatrice et monarchique dans ce pays préconisaient : "Le postulat, quant à lui, est celui auquel tout esprit non encombré de préjugés peut également adhérer, à savoir que le régime monarchique, en général, est celui qui peut le mieux garantir un ordre, un équilibre et une pacification intérieure, sans avoir à recourir au remède extrême de la dictature et de l'État centralisé, à condition qu'il subsiste chez les individus la sensibilité spirituelle requise par tout loyalisme. Cette condition, selon ces personnalités, serait présente dans la majeure partie de la population autrichienne, ne serait-ce que pour la force d'une tradition et d'un mode de vie pluriséculaire".

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Le problème de l'Anschluss, de l'annexion de l'Autriche à l'Allemagne nationale-socialiste, a été, dans les années qui l'ont précédé, au centre d'un vaste débat international. Les juristes et les hommes politiques l'ont abordée sous des angles différents ; Evola n'était pas d'accord sur ce point avec son ami Othmar Spann, qui, écrit Evola, n'était apprécié ni en Autriche ni en Allemagne pour la courageuse cohérence de ses idées. En parlant du sociologue viennois, Evola a déclaré : "Les Autrichiens ne lui pardonnent pas ses sympathies pour l'Allemagne, tandis que les Allemands ne lui pardonnent pas les critiques qu'il a formulées à l'encontre du matérialisme raciste". Elargissant son regard à l'école organiciste viennoise et au monde culturel autrichien, Evola a exposé ses vues en ces termes : "On ne peut pas se résigner à abaisser une nation, qui a la tradition que l'Autriche a eue, au niveau d'un petit Etat balkanique. Ce n'est pas une simple question d'autonomie politique, c'est essentiellement une question de culture et de tradition. Historiquement, la civilisation autrichienne est inséparable de la civilisation germanique. Il n'est pas possible aujourd'hui pour l'Autriche de s'émanciper à cet égard et de commencer à suivre sa propre voie. C'est précisément parce qu'elle est paralysée, réduite à l'ombre de son ancien moi, qu'elle est obligée de se lier le plus étroitement possible à l'Allemagne, de s'appuyer sur elle, d'en tirer les éléments qui peuvent garantir l'intégrité de son patrimoine allemand". Evola a poursuivi en affirmant que, du côté positif, l'Autriche aurait à son tour beaucoup à transmettre à l'Allemagne en termes de tradition culturelle. Mais au-delà du niveau purement intellectuel, "Dans le domaine des traditions politiques, l'antithèse est encore plus visible. Il faut demander à ces intellectuels germanophiles ce qu'ils entendent par tradition germano-autrichienne. La tradition autrichienne était une tradition impériale. Héritier du Saint-Empire romain, le Reich autrichien, du moins formellement, ne pouvait pas se dire allemand. En droit, elle était supranationale, et en fait elle négligeait un groupe de peuples dont la race, les coutumes et les traditions étaient très différentes, un groupe dont l'élément allemand ne constituait qu'une partie. Il n'est pas non plus nécessaire de dire que la direction de l'Empire autrichien avait néanmoins un caractère allemand et était dirigée par une dynastie germanique. Du point de vue des principes, cela compte aussi peu que le fait que les représentants du principe supranational de l'Église romaine étaient en grande partie italiens. Si l'on doit parler d'une tradition autrichienne, conclut Evola, c'est à une tradition impériale qu'il faut se référer. Maintenant, qu'est-ce qu'une telle tradition peut avoir à faire avec l'Allemagne, si l'Allemagne signifie aujourd'hui le national-socialisme" . Francesco Germinario a écrit à ce propos que pour Evola "une Autriche liée à ses racines catholiques, et dans laquelle, surtout, la mémoire des Habsbourg est restée vivante, était beaucoup plus proche des valeurs de la Tradition qu'une Allemagne submergée par la nouvelle vague de modernisation promue par le nazisme".

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Les positions critiques d'Evola à l'égard du nazisme s'exprimaient déjà en ces termes en 1935, dont le philosophe traditionaliste accusait les excès populistes, sociaux et gauchistes. Le ton est particulièrement critique dans ce cas, car la comparaison est avec l'Autriche, en laquelle Evola a vu précisément l'héritière spirituelle de la plus haute tradition européenne. D'autre part, c'est une ligne d'interprétation et d'historiographie appréciable, et qu'Evola a maintenue même dans l'après-guerre, tendant à séparer les différents éléments et les divers courants qui opéraient dans le national-socialisme pour les juger séparément. Il a conclu sa lecture politique de la situation internationale en déclarant : "Si l'on ne veut pas se résigner à la perte de l'ancienne tradition supranationale d'Europe centrale, l'Autriche devrait tourner son regard non pas tant vers l'Allemagne que vers les États qui lui succéderont, en ce sens qu'elle devrait voir dans quelle mesure il est possible de reconstruire une conscience commune d'Europe centrale comme base non seulement pour la solution de problèmes économiques et commerciaux très importants mais éventuellement [...] aussi pour la formulation d'un nouveau principe politique unitaire de type traditionnel".

En ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, dont l'issue est sans doute considérée par Evola comme la dernière phase de l'effondrement de la civilisation européenne, l'écrivain traditionaliste dénonce les fautes morales des puissances occidentales : "Himmler a été responsable d'une tentative de sauvetage in extremis (considérée par Hitler comme une trahison). Par l'intermédiaire du comte Bernadotte, il a transmis une proposition de paix séparée aux Alliés occidentaux afin de pouvoir poursuivre la guerre uniquement contre l'Union soviétique et le communisme. On sait que cette proposition, qui, si elle avait été acceptée, aurait peut-être pu assurer un destin différent à l'Europe, en évitant la "guerre froide" qui a suivi et la communisation de l'Europe au-delà du "rideau de fer", a été clairement rejetée sur la base d'un radicalisme idéologique aveugle, tout comme l'offre de paix faite par Hitler, de sa propre initiative, à l'Angleterre en des termes raisonnables dans un célèbre discours de l'été 1940, lorsque les Allemands étaient le camp vainqueur.

71g63lXeJ6L.__BG0,0,0,0_FMpng_AC_UL320_SR218,320_.pngMême après la Seconde Guerre mondiale, Evola a gardé un œil sur les pays germanophones. Sa vision était celle d'une admiration pour la nouvelle résurrection économique opérée par les Allemands après être sortie du champs de ruines qu’elle était dans la seconde période de l'après-guerre ("cette nation a pu se relever complètement d'une destruction sans nom. Même sous l'occupation, elle a surpassé les nations victorieuses elles-mêmes sur le plan industriel et économique et a repris sa place de grande puissance productrice"). et pour le courage avec lequel la République fédérale avait banni le danger communiste de sa politique ("Les Allemands font toujours les choses avec cohérence. Donc aussi dans le jeu de la conformité démocratique. Ils ont mis en place une démocratie modèle comme un système "neutre" - nous dirions presque administratif, plutôt que politique - à la fois équilibré et énergique. Contrairement à l'Italie, l'Allemagne, précisément du point de vue d'une démocratie cohérente, a proscrit le communisme. La Cour constitutionnelle allemande a statué ce qui correspond à l'évidence même des choses, à savoir qu'un parti qui, comme le parti communiste, ne suit les règles démocratiques que dans une fonction purement tactique et de couverture, ayant pour objectif final déclaré la suppression de tout courant politique opposé et l’avènement de la dictature absolue du prolétariat, ne peut être toléré par un État démocratique qui ne veut pas creuser sa propre tombe") . Mais, malgré cela, la guerre avait alors produit un vide, un vide spirituel qui n'était plus comblé : "Contre tout cela, il est surprenant, en République fédérale, l'absence de toute idée, de tout "mythe", de toute vision supérieure du monde, de toute continuité avec l'Allemagne précédente". Toujours dans le domaine de la culture, Evola constate un glissement général, une sorte d'"échec" général aux positions courageuses et avant-gardistes des intellectuels allemands dans les années - selon Evola, très prospères et rentables sous le profil culturel - du Reich national-socialiste. Dans son jugement négatif, Evola prend comme exemple de cet effondrement Gottfried Benn et Ernst Jünger (tombant avec cela dans des erreurs de vue assez grossières).

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Extrait de Via della Tradizione 125 (2002), pp. 37-50.

Cet article a été republié sans les notes de bas de page.

mardi, 22 décembre 2020

Les amoureux de la fin du monde : le mouvement chrétien sioniste

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Les amoureux de la fin du monde : le mouvement chrétien sioniste

Introduction au livre « Les amoureux de la fin du monde ». Sur le mouvement chrétien sioniste

par Francisco José Fernàndez-Cruz Sequera

"Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et en toi seront bénies toutes les familles de la terre ».

Genèse 12:3.

Une croyance, c’est un modèle mentalement produit au départ d'un fait, réel ou imaginaire, qui cherche simultanément à satisfaire un désir, parfois perçu comme un besoin par l'individu, modèle pour lequel une explication rationnelle est inconnue ou inacceptable. Les individus qui partagent une croyance ou un modèle idéal, rendent bien compte de cette définition. Cela donne lieu à la naissance de dogmes, posés comme s'il s'agissait de faits réels. Ces dogmes élaborent des normes morales conséquentes, nécessaires pour les maintenir dans la durée.

Cette croyance irrationnelle donne lieu à l'apparition de formes de pensée que nous appelons « pensée magique » et « pensée religieuse », qui se situent au même niveau en ce qui concerne leur vérification empirique. La magie [1] et la religion [2] sont des modi operandi d’une pensée, qui se connecte à un type de connaissance sans fondement rationnel, en prétendant que la pensée religieuse a son origine dans une connaissance révélée par une divinité. Par conséquent, ce type de pensée place son origine dans un mystère, compris comme englobant toute réalité qui dépasse les possibilités humaines de leur compréhension. Julio Caro Baroja[3] a déclaré que la religion et la magie dans le monde ancien faisaient partie d'un seul et même système, dans lequel les rites religieux étaient souvent liés à des actes magiques, et que chaque groupe de croyances religieuses avait sa propre magie particulière. Cela étant, on peut affirmer que la pensée magique consiste en un mode de pensée et de raisonnement qui conduit à tirer des conclusions ou des idées basées sur des hypothèses non justifiées empiriquement, souvent de nature surnaturelle, en attribuant une relation de cause à effet, soit un lien logique de cause à effet, entre elles, pour expliquer un phénomène extérieur à la personne elle-même.

La pensée magique est une forme de raisonnement, dans laquelle la logique déductive rationnelle est utilisée pour expliquer une réalité extérieure, pour expliquer le fonctionnement de celle-ci, sans aucun support empirique. Comme on dirait vulgairement, c'est "tricher dans la solitude"... pour toujours gagner. Ainsi, la pensée magique projette les propriétés de son expérience psychologique sur une réalité biologique ou inerte, avec un but ou une intention prédéterminée. Elle consiste à croire que les pensées personnelles en soi peuvent avoir des effets sur la réalité en dehors de la personne ou du groupe, ou que penser à quelque chose équivaut à le faire. Il s'agit donc d'un type de raisonnement causal qui cherche des coïncidences entre des actes et des événements, ce qui génère la croyance erronée que ses propres pensées, paroles ou actions vont causer ou éviter un fait concret, d'une manière qui défie les lois naturelles de cause à effet communément acceptées par la logique et la science. S'inscrit également dans la pensée magique, le transfert de concepts issus de l'observation biologique, sur la manière dont fonctionnerait la nature inanimée. La conséquence de ce qui précède est que le sujet ou le groupe social dans lequel il est intégré, attribue des relations causales entre des actions et des événements qui ne sont pas rationnellement liés entre eux, ou dont le lien de causalité logique n'est pas empiriquement démontrable, et que le consensus scientifique n'accepte pas comme valables.

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Cette façon de penser est prédominante en matière de religion, de religiosité populaire et de superstition, car dans ces formes de pensée, on part d'un présupposé qui met en relation les rituels religieux, les prières, les sacrifices ou l'observance d'un tabou ou les croyances non critiques dans les dogmes, avec certaines attentes de sanction, de bénéfice et de récompense dans la réalité matérielle actuelle, ou dans une hypothétique réalité future ou parallèle de caractère surnaturel. En psychologie clinique, elle peut amener un patient à éprouver la peur d'accomplir ou de s'abstenir d'accomplir certains actes, ou d'héberger certaines pensées, en raison de sa croyance dans la corrélation entre ce comportement et son résultat souvent désastreux pour lui-même.

A tout moment et en tout lieu, la pensée magique a pris une forme religieuse pour tenter d'expliquer, par son eschatologie, l'origine et la fin du monde. Il y a toujours eu des groupes religieux qui, à partir d'une croyance irrationnelle, ont fixé la date, le jour et l'heure de la fin du monde ou de la « fin des temps » ; mais, au moins jusqu'au moment d'écrire ces lignes, celle qui annonçait la fin des temps ou du monde, n'est pas arrivée.

Les chrétiens n'ont pas été étrangers à cette vision magique de l'existence, héritée dans leur cas des juifs dont sont issues leurs croyances. Dans le judaïsme, les différentes écoles rabbiniques associées à des traditions différentes, associent l'arrivée d'un "sauveur" du peuple "choisi" par leur Dieu, le Messie, comme un signe eschatologique, qu'elles attendent depuis des milliers d'années comme un événement historique, variant notamment de l'une à l'autre, sans préjudice du fait que toutes partagent leur origine dans les prophéties du Tanakh, ou canon hébreu de la Bible, et fondent leur croyance sur des interprétations consolidées dans la littérature rabbinique. Il en va de même pour l'idée de la restauration du Temple de Jérusalem, ou pour celle du retour du peuple d'Israël sur la "Terre promise", qui sont également comprises et interprétées comme des prophéties eschatologiques ou des événements historiques futurs d'occurrence inexorable. Et cette diversité de croyances et d'interprétations ayant le même fondement, s'étend à des questions telles que la résurrection des morts, le jugement final, la création ou le gouvernement divin. Il n'est donc pas surprenant que l'eschatologie chrétienne soit si proche de celle du judaïsme, puisqu'elle se fonde sur les évangiles du premier siècle qui reflètent la tradition juive et sur les enseignements des théologiens ultérieurs basés sur cette tradition.

Les premiers chrétiens attendaient avec impatience la seconde venue du Christ[4], et cette croyance avait sa raison d'être dans les revendications mêmes de Jésus, le rabbin à l'origine du mouvement chrétien. Selon les textes de ses propres disciples, il a annoncé son retour après sa propre mort : "En vérité, je vous le dis, il y en a ici qui ne mourront pas avant d'avoir vu le Fils de l'homme venir dans son royaume" (Mt. 16, 28).

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Mais les chrétiens de l'Église primitive, après les premières décennies sans le retour de celui qu'ils reconnaissaient comme le fils de Dieu, ont réalisé que l'histoire pouvait durer beaucoup plus longtemps qu'ils ne le pensaient initialement, ce qui a amené certains à s'interroger sur l'accomplissement de la prophétie du Nouveau Testament, en disant

"Qu'est-il advenu de la promesse que le Christ viendrait, car depuis la mort de nos ancêtres, tout est resté le même depuis que le monde a été fait ?" (2 Pet. 3:4) [5]

Et l'apôtre Pierre leur répondit : "Frères, n'oubliez pas que pour le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour. (2 Pet. 3:8).

À partir du cinquième siècle, le christianisme a dû faire face à la concurrence d'autres religions ou d'initiatives philosophiques comme le mithraïsme, qui a donné lieu à des pratiques de sortilèges et d'incantations, en plus de l'astrologie ; ou à des doctrines d'un niveau spirituel excentrique comme le néoplatonisme, contre lequel le christianisme, par le biais de la controverse philosophique, s'est battu. L'aspect le plus important de ce débat est peut-être la différenciation ultérieure entre la theurgia, magie cérémonielle, propre à une vision du monde donnée ; et la goeteia, qui en vient à être la "magie inférieure", peut-être associée par la suite à la "magie noire".

Une fois le monde antique détruit par le christianisme, et établi comme seule religion pouvant être professée, déjà au cours du Moyen Age et de la Réforme protestante, la théologie chrétienne a traité des quatre derniers états de l'être humain : la mort, le jugement, l'enfer et la gloire ; qui s'expliquent à partir de l'eschatologie chrétienne, en partant de la prophétie des événements qui sont censés se produire, de la Grande Tribulation, dans laquelle le rôle de l'Antéchrist deviendra prépondérant, à la Parousie, "glorieuse venue" ou seconde venue de Jésus-Christ, puisque la première se serait produite entre l’an 6 av. J.C. et la fin de l'existence de Jésus, coïncidant avec la "fin des temps".

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Sur la base de ces éléments, les croyances chrétiennes divergent dans l'interprétation des textes et des prophéties évangéliques, forgeant leurs propres multiples versions de ce qui doit arriver. Mais ce sur quoi ils s'accordent, c'est qu'il y aura des signes qui précéderont la "fin des temps", bien qu'ils ne soient pas d'accord non plus sur ce que sont exactement ces signes. Mais, en général, prenons comme point de référence ceux annoncés par l'apôtre Paul, qui soulignait qu'après un temps d'attente, et avant la venue du Christ, trois choses devraient se produire :

1) La proclamation de l'Evangile doit atteindre toutes les nations : "Et ce message du Royaume sera prêché dans le monde entier, afin que toutes les nations le connaissent ; et alors viendra la fin" (Mt. 24:14).

2) A la fin de l'histoire, Israël sera réconcilié avec le Christ et sera sauvé : "Une partie d'Israël tiendra  jusqu'à ce que tous les païens soient entrés, alors tout Israël sera sauvé" (Rom. 11:25).

3) Et enfin, "l'apostasie générale", une crise religieuse mondiale dans laquelle l'Antéchrist régnera :

"Ne craignez aucun message spirituel comme si c'était le jour du Seigneur qui est déjà venu. Avant ce jour, la rébellion contre Dieu doit venir en premier, quand l'homme du péché qui sera assis dans le temple de Dieu et sera adoré apparaîtra, il viendra avec une grande puissance et avec des signes mensongers et des miracles. Il utilisera toutes sortes de maux pour tromper" (2 Thess. 2:1-12).

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La seule chose qu'un observateur objectif et impartial sait bien, c'est que si l’adepte d’une religion messianique de ce type n'aime pas une série d'événements ou de prévisions sur ce qui va se passer, il a tellement de possibilités de choisir qu'il trouvera difficilement une "heure de fin" à son goût et à sa mesure. Les avantages de la pensée magique.

Et la vérité est qu'il n'y a pas de mal à croire en ce que l'on veut, ni à se donner, seul ou en groupe, les explications de l'origine et de la fin de ce qui existe. Notre but n'est pas de nier l'existence d'une réalité surnaturelle, qui ne peut être démontrée empiriquement, puisque l'acceptation ou non d'une proposition religieuse ou d’une autre relève de la sphère très personnelle de chaque individu et de chaque communauté humaine. Il s'agit de mettre en évidence la volonté des juifs, des sionistes et des chrétiens sionistes de déduire de leurs croyances particulières un destin politique pour la planète entière, qui serait d'application générale, forcée et violente, imposée au reste de l'espèce humaine et à la planète entière en général. Et c'est ce qui s'est déjà produit avec différentes religions en différents lieux et à différents moments, c'est ce qui se produit aujourd'hui avec le mouvement sioniste chrétien évangélique comme bélier du sionisme et du judaïsme, qui tente de nous conduire à une guerre finale dans laquelle se réalisent les prophéties de son eschatologie biblique millénariste, née bien avant l'arrivée du premier juif en Europe et la contamination de la culture occidentale par la vision juive de l'existence. Un fait qui s'est produit grâce à l'influence de la communauté juive elle-même insérée en Europe, des hérésies chrétiennes du judaïsme et, enfin, du sionisme.

Pour commander l'ouvrage: https://editorialeas.com/producto/los-amantes-del-fin-del-mundo/

Notes :

1] L'art ou la science cachée qu'il est censé produire, par certains actes ou paroles, ou avec l'intervention d'êtres imaginaires, donne des résultats contraires aux lois naturelles.

2] Le culte de l'être humain envers les entités auxquelles sont attribués des pouvoirs surnaturels, à travers lesquels on recherche une connexion avec le divin et le surnaturel, ainsi qu'un certain degré de satisfaction spirituelle par la foi ou la dévotion, afin de surmonter la souffrance et d'atteindre le bonheur.

3] Caro Baroja, Julio. Les sorcières et leur monde. Madrid. Alianza Editorial. 1961. Pages 38 à 49.

4] "Bientôt, très bientôt, viendra celui qui doit venir et ne tardera pas" (Hebr. 10, 37). "Dieu, qui est le juge, est déjà à la porte. "La fin de toutes choses est proche" (1 P. 4, 7). "Oui, venez vite, amen. Viens, Seigneur Jésus" (Apoc. 22:20).

5] La Reina Valera est l'une des traductions espagnoles de la Bible les plus fréquemment utilisées par les protestants hispanophones. L'actuelle Reina Valera est le résultat d'une série de révisions effectuées par les Sociétés bibliques unies sur l'une des premières traductions de la Bible en espagnol: la Bible de l'ours de 1569. Dans un sens plus large, elle inclut les révisions faites par d'autres entités qui se basent sur les textes de la Reina Valera. La traduction du moine espagnol con-verti au protestantisme, Casiodoro de Reina, connue sous le nom de Bible de l'Ours de 1569, a la particularité d'être la première traduction de la Bible à être faite à partir des textes en langue originale ; utilisant le Texte Masorétique pour l'Ancien Testament, et le Textus Receptus pour le Nouveau Testament. Avant la publication de l'œuvre complète de Casiodoro de Reina, les Bibles existantes (ou une partie d'entre elles) en langue espagnole étaient des traductions faites à partir de la Vulgate de Saint Jérôme de Stridon. La Bible de l'ours a été publiée à Bâle, en Suisse, le 28 septembre 1569, et son traducteur était Casiodoro de Reina, un religieux espagnol converti au protestantisme. Elle a été surnommée Reina Valera parce que Cipriano de Valera en a fait la première révision en 1602. La Reina Valera a été largement répandue pendant la Réforme protestante du XVIe siècle. Pendant plus de quatre siècles, elle a été la seule Bible en usage au sein de l'église protestante hispanophone. Aujourd'hui, la Reine Valera, avec plusieurs révisions au fil des ans (1862, 1909, 1960, 1995, 2011), est l'une des Bibles en langue espagnole les plus utilisées par de nombreuses églises chrétiennes issues de la Réforme protestante, y compris les églises évangéliques, ainsi que par d'autres groupes confessionnels chrétiens, tels que l'Église adventiste du septième jour, l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, l'Église de Dieu Ministère de Jésus-Christ International, le Gideons International et d'autres chrétiens protestants non confessionnels. Avant la Réforme protestante, la traduction des Saintes Écritures dans les langues vernaculaires était interdite par le décret du Concile de Trente, et les quelques traductions qui existaient devaient prendre comme base textuelle la Vulgate latine, qui était le texte officiel de l'Église catholique. Le travail de Casiodoro de Reina a la particularité d'être la première traduction complète de la Bible en espagnol faite à partir des langues originales, en utilisant, comme mentionné ci-dessus, le texte dit Masorétique pour l'Ancien Testament, et le texte dit Textus Receptus, pour le Nouveau Testament. La Bible préalpine et la Bible alphonsine (premières versions de la Bible complète en espagnol) sont des traductions faites à partir du latin. Avant la publication de la Bible de l'Ours, il n'existait que des versions partielles de la Bible des langues hébraïque et grecque en espagnol, telles que la Bible d'Albe et la Bible de Ferrare (contenant l'Ancien Testament) et les textes de Juan Pérez de Pineda et Francisco de Enzinas (Nouveau Testament). La Bible de Casiodoro de Reina reflète la beauté littéraire de ce qu'on appelle l'âge d'or de la littérature espagnole. Dans Historia de los heterodoxos españoles, le savant catholique Marcelino Menéndez Pelayo fait l'éloge de La Biblia del Oso d'un point de vue littéraire, qu'il considère comme mieux écrite que les versions catholiques de Felipe Scío de San Miguel (1793) et Félix Torres Amat (1825).

lundi, 21 décembre 2020

Boris Nad : préface à son livre The Reawakening of Myth

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Boris Nad : préface à son livre The Reawakening of Myth

(Éditions PRAV, 2020)

https://pravpublishing.com/the-reawakening-of-myth/

indexbnreaw.jpgLe livre qui vous est présenté, The Reawakening of Myth, est la suite de deux ouvrages : The Return of Myth et The Awakening of Myth. Le premier, The Return of Myth, a été publié en Serbie en 2010. Le livre initialement intitulé The Awakening of Myth a été, pour diverses raisons, intitulé par l'éditeur Towards the Post-History of the World et publié à Belgrade en 2013. The Return of Myth était un ouvrage assez volumineux, comptant plus de trois cents pages, composé de plusieurs livres de différents genres littéraires, comprenant aussi un recueil de poésie. Le deuxième livre était une sélection d'essais explorant et abordant divers topoi mythiques. Au risque de se donner un satisfecit, on pourrait dire que, dans ces derniers livres, l'auteur a exploré des domaines très divers : de la géographie et de l'histoire sacrée à l'histoire de l'art, de la géopolitique à la mythologie, de la "théorie hyperboréenne" à la technocratie, de "l'idée du centre" et de la notion que ce centre représente réellement quelque chose qui est maintenant perdu, à l'opposition moderne entre l'Orient et l'Occident. Towards the Post-History of the World se termine par un survol de l'Apocalypse chrétienne.

L'idée fondamentale Boris Nad à travers ces travaux, c’est qu'aujourd'hui (contrairement à la préhistoire ou à la post-histoire) nous vivons dans un monde historique, un monde dont les forces mythiques se sont retirées - mais jamais entièrement. D'une manière mystérieuse, le mythe se répète dans l'histoire, que nous en soyons conscients ou non. Max Weber a discerné que nous vivons dans un "monde désenchanté" et que nous sommes condamnés à vivre dans une "cage de fer". Ce "mode de vie", qui est un signe d'éloignement du sacré et de négation de l'existence même du sacré, dont le mythe lui-même est une expression, est ce qui constitue le fondement même de l'ère moderne. Pourtant, ce constat n'est que partiellement vrai : les forces mythiques se retirent et se sont effectivement retirées, mais elles reviennent aussi et reviennent dans le monde historique, et toujours de manière inattendue. La "démythologisation" et la "re-mythologisation" sont des processus qui se produisent constamment, parfois en même temps : certains mythes disparaissent pour être remplacés par de "nouveaux" (parfois sous la forme des "anti-mythes" de l'ère moderne). Ceux-ci peuvent être "nouveaux" dans leur forme mais pas dans leur contenu, qui appartient toujours au monde des archétypes profondément enracinés. Un exemple en est le début de l'ère chrétienne, lorsque les anciens mythes ont été remplacés par de "nouveaux" mythes sur le Sauveur, dans lesquels les théologiens et les Pères de l'Église ne voyaient pas le mythe mais l'histoire littérale et véritable et, en fait, l'événement central de l'histoire (tel qu'il est enregistré et décrit dans les Evangiles).

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Une nouvelle vague de démythologisation a commencé avec le siècle des Lumières, mais ce "nouvel âge de la raison", dans lequel l'homme, pour le moins, revendique et semble avoir assumé pour lui-même l'autorité et le statut divins, n'était lui-même "qu'un mythe" - le mythe de "l'homme éclairé", peut-être celui de Prométhée, "celui qui pense vite", ou plus sinistrement, le mythe des Titans qui assaillent l'Olympe (le Ciel), le monde des dieux, et même le "père des dieux et des hommes" (Zeus).

Dans tous les cas de figure, parler de "retour du mythe" à l'époque moderne peut sembler anachronique. En effet, à l'"âge de la raison", le mythe est relégué à une place très modeste : il peut être l'objet d'études (marginales), un objet de ridicule, de mépris ou de moquerie comme s’il relevait de la "superstition" des "sauvages", comme s’il était une tentative simpliste d'"explication du monde", ou simplement une histoire amusante des temps passés qui, bien que non dépourvue d'imagination et de poésie, n'est au fond que du "délire de primitifs". La raison est censée éclairer le mythe de sa lumière froide. L'essence du mythe, cependant, échappe à la raison. Le mythe n'est ni l'histoire ni une superstition, mais une réalité intemporelle, une réalité qui n'est peut-être "jamais arrivée du tout ou nulle part", mais qui se répète constamment dans l'histoire et, de plus, est une réalité qui détermine et définit l'histoire. Un mythe n'a pas besoin d'avoir eu lieu de la manière dont il est décrit, et il n'a en fait jamais eu lieu de cette manière, mais il aurait pu avoir lieu et il a eu lieu dans une certaine mesure. Comme l'a fait remarquer Novalis dans son oeuvre : "Seul ce qui n'est jamais arrivé nulle part est vrai."

55613299._SY475_.jpgLe XXe siècle n'a pas manqué d'érudits lucides et pénétrants du mythe. Il suffit de mentionner ici deux d'entre eux : le penseur et écrivain roumain Mircea Eliade, qui a surmonté le faux dualisme du sacré opposé au profane, car "il n'y a pas d'existence profane", et l'écrivain allemand Ernst Jünger, qui réfléchissait constamment au rapport entre les mondes mythique et historique. Rappelons quelques points de référence importants d’Eliade. Selon Eliade, les images, les symboles et les mythes qui ont été oubliés ou supprimés en Occident depuis le XIXe siècle nous révèlent les modalités les plus cachées de l'être humain. Le rôle spirituel des œuvres littéraires à l'époque moderne ? Elles ont préservé et transmis de nombreux mythes, bien que parfois sous une forme dégradée. Eliade a également souligné le fait que le regain d'intérêt pour le symbolisme et le mythe en Europe occidentale a coïncidé temporellement avec l'entrée des peuples asiatiques sur la scène historique, à commencer par la révolution de Sun Yat-sen. Par ailleurs, nous devons également au XXe siècle la découverte que toute connaissance "objective", "scientifique" n'est, en réalité, pour citer Alexandre Douguine, qu'"une variation particulière de la mythologie", et que "le développement et le progrès ont un caractère cyclique". En d'autres termes, le progrès - cette invention des modernes - n'est qu'illusoire. L'humanité, malgré tous les changements qu'elle a subis, reste essentiellement "telle qu'elle a toujours été". L'ère du positivisme et du matérialisme optimistes est terminée pour l’essentiel : "À sa place est venue une nouvelle compréhension des constructions mythologiques" et "la réhabilitation de ces diverses disciplines et sciences qui ont été trop hâtivement classées comme dépassées et primitives". Cette prise de conscience fait également s'effondrer le sentiment de suprématie ou de scepticisme à l'égard del’antique héritage de l'humanité et des civilisations du passé lointain (la soi-disant préhistoire). Notre époque n'est pas privilégiée par rapport aux autres époques de l'histoire humaine qui l'ont précédée. Ce serait plutôt l'inverse : nous sommes en présence d'une involution et d'un déclin spirituel patent.

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Après tout, nous ne connaissons pas le passé ancien de l'humanité, ou nous ne le connaissons pas suffisamment, car "l'histoire officielle", comme l'a noté René Guénon, ne va nulle part au-delà des six mille dernières années, une période qui est négligeable par rapport à la durée totale de l'existence de l'homme sur Terre. Une obscurité dense s'abat sur tout le reste. Devant toutes nos tentatives de connaître le passé lointain, un mur mystérieux et impénétrable émerge. Il n'est pas accessible à la "raison" (à la connaissance scientifique), car la portée de la "raison" (les connaissance et recherche rationnelles) est tout à fait modeste ; la raison a ses limites évidentes. Cela ne signifie pas pour autant que la "raison" doive être bannie, tout comme l'ère positiviste a tenté de se débarrasser de toutes ces forces qu'elle qualifiait d'"irrationnelles" et de "choses relevant du passé mort". L'écrivain allemand Jünger a proposé une approche différente et probablement beaucoup plus difficile et exigeante : l'utilisation simultanée des deux optiques, de deux angles d'observation, des méthodes de connaissance "rationnelles" et "irrationnelles". La lune, par exemple, est à la fois un corps physique et cosmique qui fait l'objet d'observations et de mesures scientifiques, ainsi qu'un fait mythologique ou même une entité métaphysique ; la lune n'est pas simplement un objet mort pour la connaissance scientifique, "objective", qu'un scientifique peut aborder "froidement" et sans préjugés.

Boris Nad n'est pas un scientifique ou un érudit, mais seulement un écrivain. Cela lui donne une plus grande liberté, une plus grande accessibilité, tout en le libérant de l'obligation de suivre la méticulosité scientifique. Le mythe, cependant, est un topos auquel, en tant qu'écrivain, il est souvent revenu. Sa première œuvre littéraire, publiée dans son pays natal, a été un court roman "épique-fantastique" intitulé The Feast of the Victor (2005). En gros, cette histoire mythique se déroule à un moment où différentes perspectives temporelles et spatiales se croisent. En fait, cette histoire, bien que suscitée par des événements immédiats (la guerre dans le pays qui s’appelait la Yougoslavie), se déroule dans un lieu intemporel ou "uchronie". Cette approche présente des similitudes avec celle employée par Jünger dans sa nouvelle Sur les falaises de marbre (1939). Cette comparaison ne concerne bien sûr que l'approche, et non la valeur de l'œuvre littéraire. Son livre The Silent Gods (2008), qui est un recueil de nouvelles, de notes et de prose, et le recueil de récits fantastiques intitulé The Invisible Kingdom (2016) étaient centrés sur des thèmes mythiques et sur mes propres variations d'intrigues mythiques bien connues.

51q4qC48j5L._SX342_BO1,204,203,200_.jpgLe livre qui s’offre maintenant aux lecteurs est une sorte de sélection d'écrits par le biais de laquelle Boris Nad se présente au public anglophone de manière plus complète que jamais. En fait, ce livre se compose de trois ouvrages, dont le premier est l'édition anglaise abrégée de The Return of Myth, publié à l'origine en 2016 à Melbourne, en Australie, par Manticore Press. Ce texte a été réédité et partiellement retraduit pour l'occasion et annexé à un texte non traduit auparavant, The Golden Fleece. La deuxième partie est un court roman, A Tale of Agartha, c'est-à-dire un récit du royaume souterrain qui a, pendant des milliers d'années, influencé de manière invisible et mystérieuse les événements à la surface de la Terre, l'histoire et le monde des nations. C'est l'un des grands mythes de l'Orient que l'auteur aborde de la  manière caractéristique d'un écrivain : sous la forme d'un conte fantastique. La troisième partie de ce livre, Sacred History and the End of the World, complète les deux premières, comprenant des textes qui ont été laissés de côté dans l'édition anglaise précédente de Return of Myth ainsi que d'autres textes, non traduits et non publiés auparavant, dans lesquels il aborde des sujets connexes d'une manière extrêmement libre, à la façon d’un essayiste. Ces sujets comprennent, entre autres, la notion d'histoire sacrée, l'apparition de l'Antéchrist et la seconde venue du Christ (qui est d'une importance particulière pour le christianisme oriental), et les relations entre l'Orient et l'Occident. Cette dernière partie ne concerne pas seulement la crise de l'Occident, mais aussi la crise dans laquelle les sociétés (et civilisations) orientales sont de plus en plus impliquée dans une phase descendante - des crises qui, sans aucun doute, ont essentiellement la même racine spirituelle. Aujourd'hui plus que jamais, il est nécessaire que l'Est et l'Ouest se rapprochent plutôt que, comme cela a été le cas au cours de l'ère moderne (contrairement à certaines périodes historiques antérieures), de s'éloigner davantage l'un de l'autre et de se diviser. La première et nécessaire condition pour cela est que l'Est et l'Ouest se connaissent mieux et engagent enfin le dialogue (sinon, ils ne cesseront d’être en guerre).

Pourtant, ici, dans les pages de ce livre, ce n'est pas l'Est et l'Ouest qui se rencontrent, mais surtout le lecteur et l'écrivain. L'ambition de l'écrivain n'est pas d'expliquer ou d'interpréter quoi que ce soit ; il ne cherche pas à persuader, mais plutôt à poser des questions, à parler simplement de ce qui est important pour lui avec sa propre voix et en suivant le flux de ses propres pensées. Il n'est pas nécessaire que le lecteur et l'écrivain soient toujours d'accord sur tout, mais il est nécessaire qu'il y ait une certaine affinité entre eux. Ce sont les désaccords et les disputes qui rendent le dialogue souhaitable et possible. Le rôle du lecteur n'est pas moins exigeant que celui de l'écrivain, car c'est au lecteur de faire revivre l'œuvre de l'écrivain. Si ce livre facilite cela, ne serait-ce qu'au niveau symbolique, alors il aura atteint son but. Après tout, tout ce qui est important se passe d'abord au niveau des symboles, dans le domaine où l'esprit règne souverainement, et ne provoque qu'ensuite des conséquences dans le monde que nous appelons si maladroitement "matériel".

Boris Nad,

Serbie, août 2020.

00:29 Publié dans Livre, Livre, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : boris nad, tradition, traditionalisme, mythe, livre | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

jeudi, 17 décembre 2020

Noël, fête immémoriale en Europe

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Noël, fête immémoriale en Europe

Par Robert Steuckers

Article rédigé pour la revue Cultura Identità (Naples)

La sédentarisation des tribus en Europe, et ailleurs dans le monde indo-européen, implique l’émergence définitive de l’agriculture et donc l’obligation pratique de tenir compte des saisons et d’observer le rythme de l’astre solaire. Les hommes vivront dans notre continent septentrional au rythme d’une liturgie. La liturgie est de fait le fondement le plus solide de la religion : nul autre livre ne l’explique mieux que celui de David Herbert Lawrence, intitulé Apocalypse. L’année est de fait un cycle où l’on trouve un point le plus bas (et le plus froid) et un point le plus haut (le plus chaud). Ce sont les solstices : l’un, estival, annonce pourtant le déclin du soleil ; l’autre, hivernal, annonce son retour, le triomphe de la vie sur la mort de la nature, qui avait commencé avec les premiers frimas de l’automne. Le solstice d’été est une fête triste pour nos ancêtres, qui s’affairaient à rentrer les récoltes, à faire des conserves pour la saison froide. Le solstice d’hiver, en revanche, est une fête joyeuse, où l’on consomme dans la joie, où l’on offre des mets et des cadeaux, où l’on promet, à ses proches, gentillesse et affabilité.

567488175f41676bbdc9762d9f0f229a.jpgLes festivités solsticiales de l’hiver ont été célébrées depuis des temps immémoriaux : ce furent les premiers rites romains des Saturnales, qui finirent par avoir mauvaise réputation mais qui, au départ, avaient le sens de la mesure et de la tenue. Dans le Nord de l’Europe, on célèbre notamment Iduna, déesse de la jeunesse et de la fertilité, des fruits et des pommiers, qui pourra à nouveau s’épanouir grâce au retour du Soleil. Parallèlement à ces cultes d’Europe du Nord et du Sud, la période de l’Empire romain a également connu l’existence d’une fête solsticiale mithraïque, apportée sous nos latitudes par les cavaliers sarmates engagés dans les légions romaines.

Le christianisme primitif, issu de traditions sémitiques où de tels cultes avaient disparu, entendait mettre un terme aux Saturnales et, plus tard, aux rites liés au retour certain de la fertilité en Europe du Nord. La Bible ne parle jamais de « solstice », terme signifiant étymologiquement l’ « arrêt du soleil », sauf dans Josué, 10, v. 12 à 14. Yahvé arrête la course du soleil pour que les Hébreux puissent massacrer leurs ennemis les Amorites. La règle générale est donc une hostilité rabique à l’encontre des traditions païennes européennes, à l’instar de ce que manifestent aujourd’hui les témoins de Jéhovah ou les salafistes radicaux, qui aiment à perturber les festivités de Noël dans nos villes, en adoptant un comportement agressif, contraire à la mansuétude que nos traditions veulent que nous manifestons. 

L’impossibilité d’éradiquer les festivités solsticiales ou leurs rituels transposés dans la pratique des masses christianisées contraint les premiers théologiens chrétiens à la souplesse, surtout parce que le culte de Mithra, véhiculé par les légions de Rome, risquait bel et bien de les supplanter. C’est la raison pour laquelle les conciles finissent par fixer la date de la naissance du Christ au 25 décembre, date de la principale fête mithraïque. La même tolérance vaut alors pour tous les symboles utilisés par la coutume, telles les garnitures faites de feuilles de houx, de branches de sapin, etc. autant d’éléments végétaux vus comme impérissables et, par conséquent, liés à la pérennité de la vie.

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Les princes et les rois, eux aussi, n’ont jamais renoncé aux rites traditionnels immémoriaux des peuples européens, même quand ils utilisaient la puissance de l’Eglise pour consolider leur pouvoir. Le jour de Noël, ils offrent des banquets ; dansent, distribuent des aliments aux miséreux et choisissent le 25 décembre pour se faire couronner et commencer leur règne, en le plaquant sur le début d’un nouveau cycle solaire. Ainsi, Charlemagne se fait couronner Empereur le jour de Noël de l’an 800. Ces banquets, jeux, danses et saynètes seront vus d’un mauvais œil par les théologiens sourcilleux mais rien n’y fera : ils seront maintenus. Quand les saynètes étaient dans le collimateur des théologiens les plus fanatiques, elles ont été remplacées par des mises en scènes figées, faites de figurines sommaires qui donneront à terme les santons de nos crèches.

Noël est donc une christianisation des Saturnales, des rites agraires de toute l’Europe et du culte de Mithra. L’Eglise, ne pouvant éradiquer ces cultes, va plaquer sur les journées qui suivent les solstices deux fêtes de sa propre liturgie : celle de Saint Jean Baptiste (le 24 juin) et celle de Saint Jean l’Evangéliste (le 27 décembre). Le 24 juin donnait lieu, dans les campagnes, à des brèves festivités solaires, consistant souvent à lancer du haut de monticules des roues enflammées, lesquelles amorçaient donc un mouvement descendant comme le soleil qui commençait à perdre de sa vigueur. Le 27 décembre, la fête de Saint Jean d’hiver annonce la Bonne Nouvelle, comme le sont les Evangiles, dont celui du disciple préféré du Christ. L’annonce de la Bonne Nouvelle par le plus jeune des disciples du Christ est assimilée au retour victorieux du Soleil, astre invaincu, comme disaient les Romains.

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En France, récemment, le philosophe en vogue Michel Onfray, qui se pose comme non chrétien et anticlérical, a produit une excellente vidéo montrant que la religiosité populaire a toujours fait l’équation entre le Christ (plus pantocrator que souffrant) et les cultes solaires immémoriaux : les chœurs des églises reçoivent les rayons du soleil sur le maître autel le jour du solstice d’été, les coqs de métal surmontent les clochers parce que le coq est l’animal qui annonce chaque matin le lever du soleil.

Dans les pays catholiques, cette fusion des cultes agraires et christiques n’a que rarement fait problème mais, avec l’avènement de filons fanatiques lors de la Réforme, surtout dans les territoires soumis au calvinisme et aux presbytériens, les fêtes de Noël sont interdites ; ce fut le cas en Ecosse en 1583 et en Angleterre en 1642, quand les puritains de Cromwell tinrent provisoirement le haut du pavé. Sous Cromwell, les Anglais avaient l’obligation de travailler le 25 décembre. Les sectes protestantes, qui animent encore et toujours le deep state des Etats anglo-saxons, ont tout de même vaincu d’une certaine manière car les festivités de Noël se sont, depuis lors, repliées sur la sphère privée et familiale, n’ont plus eu vraiment droit de cité sur les places publiques. L’offensive généralisée des milieux protestants et salafistes, sionistes chrétiens et sectaires, contre la fête de Noël prend aujourd’hui une tournure inattendue : l’expression de leur radicalisme iconoclaste est désormais la pratique économique du néolibéralisme, qui tente de garder ouverts les supermarchés jusqu’à la dernière minute avant la veillée de Noël, tente de supprimer les fêtes du calendrier liturgique (immémorial ou chrétien). Un bel exemple de ces efforts pour détruire définitivement nos traditions les plus belles et les plus innocentes est bien, de nos jours, la France de Macron, créature des Young Leaders néolibéraux qui prennent leurs modèles et leurs ordres dans les officines du deep state aux Etats-Unis. Ce néolibéralisme macronien est couplé au voltairianisme persifleur du filon laïque et révolutionnaire à la française, qui est un avatar particulièrement pervers des volontés éradicatrices toujours à leur œuvre de destruction dans l’histoire : Notre-Dame a brûlé, pas une semaine ne se passe sans qu’une église ou une statue mariale ne soit détruite par le feu ou à coups de maillet, les crèches sont interdites par une flicaille particulièrement brutale : le travail des théologiens du Bas-Empire, des presbytériens, des puritains de Cromwell, des sans-culottes fanatiques et des djihadistes salafistes (alliés objectif du pouvoir en place) est bel et bien parachevé dans les anciennes provinces gauloises de l’Imperium Romanum.

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mercredi, 16 décembre 2020

Rome : Temples et cultes du Soleil

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TEMPLUM SOLIS INDIGETIS (9 décembre)

Rome : Temples et cultes du Soleil

Le Temple du Soleil a été inauguré à Rome par l'empereur Aurélien (214 - 275) et consacré au Sol Invictus en 275, suite à un vœu prononcé lors de sa conquête de Palmyre en 272. Pour ce culte a été créé un collège de pontifices (Dei) Solis et aussi des Ludi ou jeux annuels avec des courses au cirque, en plus des jeux quadriennaux (Agon Solis) qui se tiennent à la fin des Saturnales, des fêtes autour du temple de Saturne et évoquant le mythique âge d'or. À l'époque impériale, elles se déroulaient du 17 au 23 décembre, comme l'avait fixé Domitien (51 - 96).

D'après les sources, nous savons que le temple était situé dans la regio VII "Via Lata", dans le Campus Agrippae, et qu'il était décoré avec le butin de guerre pris à Palmyre. Le bâtiment était entouré de portiques, où se trouvait le magasin de vina fiscalia, le vin vendu à prix réduit à la plèbe de Rome au temps d'Aurélien. L'emplacement coïncide avec l'actuelle Piazza di San Silvestro, près de l'église de San Silvestro in Capite.

DESCRIPTION

On ne connaît pas exactement l'orientation du Temple par rapport à la Via Lata, aujourd'hui Via del Corso. Nous savons cependant qu'elle avait deux entrées, dont l'une était l'Arche du Portugal, démolie en 1662. Elle avait deux cours, la première de 55 m x 75 m avec deux hémicycles sur les petits côtés, dont les murs étaient décorés de deux colonnades qui encadraient des niches ; tandis que les entrées voûtées étaient encadrées par des colonnes géantes sur toute la hauteur.

Une petite pièce carrée de 15 m x 15 m donnait accès à une deuxième cour, plus grande dont les dimensions étaient de 130 m x 90 m, placée sur le même axe, avec trois niches rectangulaires sur les longs côtés. Parmi celles-ci, les deux latérales, plus larges, avaient deux colonnes et une petite abside, tandis qu'il y avait trois autres niches sur le petit côté à l'arrière, celle centrale semi-circulaire et les latérales également rectangulaires, toutes avec une entrée à deux colonnes.

Au centre du deuxième portique, Palladio a conçu un temple circulaire, mais sans mesures contrairement aux autres structures et probablement inventé par l'architecte sur le modèle du temple d'Hercule à Tivoli.

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SANCTUAIRE DE TORVAIANICA

"Le jour dit du Soleil, tous les habitants des villes ou des campagnes se réunissent en un seul lieu, disent les mémoires des apôtres ou les écritures des prophètes, dans la mesure où le temps le permet ; puis, lorsque le lecteur a terminé, le président instruit en paroles et exhorte à l'imitation de ces bons exemples. Ensuite, nous nous levons tous pour prier et, comme nous l'avons dit juste avant, lorsque les prières sont terminées, on apporte du pain, du vin et de l'eau, et le président offre des prières et des remerciements, selon ses capacités, et le peuple donne son consentement, en disant Amen ».

Viennent ensuite la distribution et la participation à ce qui a été donné par des actions de grâce, et à ceux qui sont absents une portion est apportée par les diacres. Ceux qui peuvent, et veulent, donnent autant qu'ils pensent le pouvoir : l’ensemble des dons est déposé auprès du président, qui l'utilise pour les orphelins et les veuves et pour ceux qui, malades ou empêchés, sont dans le besoin, pour ceux qui sont enchaînés et pour les étrangers qui vivent avec nous, bref pour tous ceux qui en ont besoin".

(Justin, 2e siècle après J.-C.)

TEMPLUM SOLIS INDIGETIS

C'est une fête qui a eu lieu le 9 décembre, la deuxième fête de l'année en l'honneur du Sol Indiges, le soleil originel de toutes choses.

Le temple de Torvaianica

À Torvaianica, près de Rome, on a découvert les restes du sanctuaire de Sol Indiges et ceux de deux autels où Énée a fait le premier sacrifice pour remercier les dieux du débarquement sur une terre riche en eau et en nourriture. La zone située entre l'aéroport militaire de Pratica di Mare et la côte de Torvaianica était autrefois occupée par une grande lagune qui n'a été asséchée qu'au XVIe siècle.

Ici, les recherches archéologiques de l'Université de Rome "La Sapienza", ont mis au jour les restes d'un sanctuaire qui se trouvait près du port d'escale de la ville et où les auteurs antiques ont fixé le légendaire débarquement d'Enée. Les fondations en blocs de tuf appartenant à un temple rectangulaire sur un podium bas sont visibles.

La cellule était adossée au fond et il est possible de reconstruire la façade du temple, qui était entourée de colonnes de tous les côtés sauf celui du bas. Le bâtiment était délimité par une grande enceinte quadrangulaire composée de blocs de tuf de différentes variétés et complétée par une porte d'accès et deux tours défensives (ce qui n'est pas trop étrange étant donné l'existence du port et de la piraterie).

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RECONSTRUCTION DU TEMPLE DE SOL INDIGES SUR LE QUIRINAL

Le temple du Quirinal

Ce jour-là tombait l'anniversaire de la dédicace du temple du Sol Indiges, où en réalité on célébrait le Sol Invictus, Hélios, El-Gabal et Mithra, qui ont fini par être assimilés à l'époque de la dynastie Sévère.

Contrairement au précédent culte rural du Sol Indiges ("Soleil indigène" ou "Soleil invoqué" ou "Soleil progéniteur" ; l'étymologie et la signification du terme indiges sont incertaines), le titre Deus Sol Invictus a été formé par analogie avec le titre impérial Pius, Felix, Invictus (Pie, Fortuné, Invaincu).

En fait, le Sol Indiges était l'équivalent du Sol Pater, une sorte de monothéisme qui admettait beaucoup d'autres Dieux mais de rang inférieur, un peu comme la Fortuna Primigenia ou plus généralement la Grande Mère Méditerranéenne.

Ici, en bas, l'empereur Marc-Aurèle Probo (vers 280), avec la couronne rayonnante due à Sol et, à l'arrière, le Sol Invictus conduisant un quadrige.

C'est l'empereur Héliogabale qui a introduit le culte à Rome en érigeant un temple dédié à la nouvelle divinité sur la colline du Palatin. Avec la mort violente de l'empereur en 222 après J.-C., le culte a cessé à Rome, bien que de nombreux empereurs aient continué à être représentés sur des pièces de monnaie avec l'iconographie de la couronne de soleil rayonnant pendant près d'un siècle ; mais il n'a pas cessé en province ou même dans les régions italiennes, la seule différence c’est que le culte de public est devenu privé.

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CULTE PAGANO-CHRÉTIEN

Ce culte a ses origines en Orient. Par exemple, les célébrations du rite de la naissance du Soleil en Syrie et en Égypte étaient d'une grande solennité et prévoyaient que les célébrants qui se retiraient dans des sanctuaires spéciaux partaient à minuit, annonçant que la Vierge avait donné naissance au Soleil, représenté comme un nourrisson.

Selon toute probabilité, la date a été fixée (en 440 après J.-C.) au 25 décembre pour remplacer la fête de Natalis Solis Invicti par la célébration de la naissance du Christ, indiquée dans le livre de Malachie comme le nouveau "soleil de la justice" (cf. Malachie III, 20). Ainsi, Noël constituerait la christianisation d'une fête païenne préexistante.

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LES RESTES DES COLONNES DU TEMPLE DANS LA COUR DE L’ÉGLISE DE ST. SYLVESTRE

En fait, la date coïncide avec les anciennes célébrations du solstice d'hiver et les festivités des saturnales romaines (du 17 au 23 décembre). Sans noter que le terme Natalis était déjà utilisé pour le Natalis Romae (21 avril), qui commémorait la naissance de la ville et le Dies Natalis Solis Invicti, la fête dédiée à la naissance du Soleil (Mithra), introduite à Rome par Héliogabale (empereur de 218 à 222) et officialisée pour la première fois par Aurélien en 274 après J.-C. avec la date du 25 décembre.

Le dieu grec Dionysos était considéré comme l'enfant divin né miraculeusement d'une vierge céleste. Dionysos avait été latinisé sous le nom de Mithra, dont la fête était célébrée en Orient le soir du 24 décembre. Il était le Dieu iranien des mystères, de l'amitié et de l'ordre cosmique, né de la pierre et porteur de la nouvelle lumière "Genitor luminis".

L'empereur Constantin (280-337) a ainsi unifié le culte du soleil, dont il était un grand adepte, avec le culte du dieu Mithra et avec le christianisme, et c'est précisément sous son règne qu'apparaît la fête de Noël. De Rome, Noël s'est répandu en Afrique, en Espagne et en Italie du Nord, mais ce n'est que sous l'empereur Justinien (527-565 après J.-C.) que Noël a été reconnu comme un jour férié légal en Occident.

Le Sol Invictus est né dans une grotte comme l'enfant Jésus, mais Mithra aussi est né dans une grotte mais d'une pierre très semblable à l'omphalos, c'est-à-dire une pierre conique et convexe traversée par des lignes transversales pour imiter la peau du serpent, en référence à la Terre Mère, au python qui lui est sacré et aux divinatres Pitié ou Pizie sur les trépieds sacrés.

En fait, nous sommes devant une fête très ancienne, où le 25 décembre a été célébré la renaissance du Père Solaire, le Grand Dieu qui après le solstice (Sol stat) en hiver vainc les ténèbres, parce que le soleil se lève plus haut à l'horizon et les jours redeviennent plus longs, et la lumière gagne sur les ténèbres. Selon les informations fournies par Marcus Terentius Varron et ensuite soutenues par Dionysos d'Halicarnasse, le culte de Sol Indiges a été introduit à Rome déjà par le roi Titus Tatius, donc un culte qui est aussi sabin.

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LA FÊTE

"...beaucoup croient que le Dieu chrétien est le Soleil car il est bien connu que nous prions le Soleil source et que le jour du Soleil nous nous donnons à la joie".

(Tertullien, Ad nationes, apologeticum, de testimonio animae)

Lors des Saturnales qui se déroulaient du 17 au 21 décembre et lors de la fête du Sol Invictus le 25, mais aussi pour la fête du Templum Sol Indigetis, les mêmes symboles de la jeunesse éternelle de Dionysos ont été utilisés : myrte, laurier, lierre. C'est pourquoi les temples et les processions abondaient de branches de myrte, de couronnes de laurier et de lierre.

Selon certains, la fête de Sol Indiges a eu lieu le 11 décembre avec le début de l'agonalia, qui a en fait commencé le 10 décembre. A Sol Indiges, qui avait un sanctuaire sur le Quirinal, des sacrifices ont été offerts à l'occasion du 9 août, il semble qu'une chèvre lui ait été sacrifiée qui faisait référence aux sacrifices de Dionysos-Bacchus et de la Terre Mère.

La procession partait du Quirinal où se trouvait le temple et traversait le forum en suivant la Via Sacra jusqu'au Capitole, retraçant la Via dei Trionfi suivie par les généraux romains victorieux, car le Soleil était à son tour Invictus, victorieux des ténèbres.

Pendant la fête, les prêtres offraient au peuple les "Vini fiscalia", c'est-à-dire des coupes de vin pour libérer les Dieux. Il semble qu'au début, le vin était offert à bas prix, mais comme les gens étaient réticents à dépenser, même des sommes modestes, les libations n'avaient pas lieu et les dieux pouvaient être offensés. C'est pourquoi, afin de remonter le moral, l'Invincibilité du Soleil offrait le vin gratuitement et le peuple romain se libérait ainsi généreusement, peut-être même trop.

Pour l'occasion, les gens festoyaient dans les maisons ou à travers les nombreux étals proposant des pizzas aux olives et au fromage, des lupins, de la viande séchée et du poisson salé, le tout accompagné de "Vini fiscalia" offerts par l'État. Les musiciens et les danses ne manquaient pas, mais surtout les courses de chevaux au Circus maximus.

BIBLIOGRAPHIE:

- Jacqueline Calzini Gysens & Filippo Coarelli  - "Sol, templum" - in Eva Margareta Steinby (a cura di) - Lexicon Topographicum Urbis Romae - IV - Roma - 1999 -

- George Dumezil - La religione romana arcaica (La religion romaine archaïque, avec un'appendice sur la religion des Étrusques - Parigi - Payot - 1964) - Milano - Rizzoli - 1977

- George Dumezil - Mithra -Varuna, essai sur deux représentations indo-européennes de la Souveraineté - Paris - Presses Universitaires de France - 1940 -

- Nino Burrascano - I misteri di Mithra - Genova - Il Basilisco - 1979

-- George Dumezil - Mithra-Varuna, essai sur deux représentations indo-européennes de la Souveraineté - Paris - Presses Universitaires de France - 1940 -

 

 

Rome antique: les Saturnales (17-23 décembre)

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Rome antique: les Saturnales (17-23 décembre)

Ex : https://www.romanoimpero.com

SATURNALIA ET OPALIA

Les Saturnales constituaient un cycle de festivités célébrées du 17 au 23 décembre, période fixée à l'époque impériale par Domitien, en l'honneur de Saturne (Chronos) et de la déesse de l'abondance des fruits de la terre, Ops, son épouse. Dans la religion catholique, les Saturnales ont été remplacées par le cycle de festivités qui vont de la Noël au Nouvel An. Lors de ces festivités païennes, il y avait également des décorations dans les villes, des guirlandes, des torches, des braseros allumés devant les temples, des rubans, des branches et des fleurs d'hiver.

Les Saturnales ont été consacrées à l'installation dans le temple du Dieu Saturne, au mythique âge d'or. Selon le mythe, Saturne a été chassé du ciel par Jupiter et accueilli par Janus sur le sol italique, qui a dès lors pris le nom de Saturnia, où il a régné pendant l’âge d'or, enseignant aux hommes à cultiver la terre et établissant les premières lois.

9782842054069-475x500-1.jpgSelon Hésiode, c'était le premier âge mythique, où "une lignée de mortels ‘en or’ a créé dans les premiers temps les immortels qui habitaient l'Olympe". Ils vivaient au temps de Kronos, lorsqu'il régnait au ciel ; comme des dieux, ils passaient leur vie, l’âme sans angoisse, loin du labeur et de la misère ; et leur misérable vieillesse ne leur pesait pas... (Hésiode - Les travaux et les jours).

Que ce soient les hommes qui créent les Dieux et non l'inverse est une hypothèse également soutenue par Plutarque dans ses Dialogues Delphiques, comme pour dire que les religions sont inventées par les hommes, ce qui ne nie pas les puissances supérieures du cosmos, mais montre que l'homme les a senties, représentées et finalement polluées par ses désirs et ses projections, les déformant totalement.

En l'honneur de Saturne, pendant sept jours, les temps de son règne heureux sont commémorés par des divertissements, des échanges de cadeaux et des banquets, auxquels les esclaves étaient invités parce qu'il n'y avait pas de différences de classe sous la règle de ce dieu. En fait, pendant l'âge d'or, les hommes vivaient sans avoir besoin de lois, sans cultiver de haine ni se faire la guerre entre eux, et ne cultivaient pas la terre parce que les plantes y poussaient spontanément. C'était toujours le printemps, il n'était donc pas nécessaire de construire des maisons ou de s'abriter dans des grottes. Avec l'avènement de Jupiter, l'âge d'or s'est terminé et l'âge d'argent a commencé.

Hésiode dit que l'âge d'argent avait plusieurs défauts, car les enfants restaient longtemps chez leur mère (au lieu d'aller à la gymnastique pour apprendre la guerre) et les adultes étaient querelleurs (mais il n'y avait pas de guerres). Jupiter les a punis pour cela en les exterminant. L'âge d'or a dû être la période primitive et instinctive, où l'homme n'avait pas conscience de sa propre mort.

L'âge d'argent est celui du matriarcat (l'argent, la lune et l'eau sont tous des éléments du féminin), où aucune guerre n'a été faite, Jupiter (le nouveau patriarcat) les a exterminés en mettant fin à l'âge d'argent et en commençant l'âge de fer (toujours selon Hésiode) où les guerres ont été menées.

La fin de l'âge d'or se produisit à cause d'une femme, (mais là on oublie que le ‘bon’ Saturne a dévoré ses enfants et que pour cette raison il a été détrôné), parce que Prométhée, ayant eu pitié des hommes qui n'avaient pas de feu pour cuisiner, le vole aux dieux pour le donner aux humains. Jupiter, qui n'aime manifestement pas les humains, punit Prométhée et comme il y a aussi des hommes, coupables à ses yeux, il les punit aussi en envoyant Pandore, la femme curieuse. C'est elle qui ouvre la boîte interdite, donc fatale pour les humains. Étrange, car le principe de toute science et de tout progrès est la curiosité.

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Les Saturnales commençaient par de grandes processions, des sacrifices, de riches banquets avec de la nourriture et du vin en abondance, pour lesquels, comme il n'y avait pas de condamnation du sexe, même les relations plutôt licencieuses étaient autorisées. L'Eglise catholique a classé ces festivités de décembre dans la catégorie condamnable des orgies, parce que les Romains les aimaient trop. Catulle a appelé ces fêtes l’ "Optimo dierum" (le meilleur des jours).

Les invités de la fête échangeaient alors le souhait "Je suis les Saturnales" (ego Saturnalia), qui selon les auteurs était l'abréviation du souhait de passer des Saturnales heureuses (ego tibi optimis Saturnalia auspico). "Je suis les Saturnales" ne semble pas avoir beaucoup de sens, d'autant plus que c'était une fête très conviviale.

La première interprétation semble donc la plus valable, d'autant plus que le souhait était accompagné de petits cadeaux symboliques, appelés strenne (de la déesse Strenua, la déesse du solstice d'hiver), à base de bougies, de noix, de dattes et de miel.

En fait, les esclaves pendant la fête devenaient des hommes libres, ils n'avaient pas à servir leurs maîtres mais parfois c'étaient les maîtres eux-mêmes qui les servaient, ou du moins qui organisaient un banquet pour eux ; en souvenir du fait que, pendant le règne de Saturne, il n'y avait ni serviteurs ni esclaves. En outre, un "princeps", caricature de la classe noble, était élu par tirage au sort, à qui était attribué tout le pouvoir sur la fête elle-même, vêtu d'un drôle de masque et de couleurs vives parmi lesquelles le rouge, couleur des dieux et des empereurs, prédominait (Sénèque, Apocol., 8).

Le princeps, qui organisait la fête, en assurant son bon déroulement, représentait une divinité inférieure, Saturne ou Pluton, gardiens des morts, mais aussi protecteur des campagnes et des cultures. Dans les Saturnales, les jeux d'argent étaient également autorisés, interdits le reste de l'année, y compris les jeux de dés.

Les Saturnales étaient également célébrées dans l'armée ; la fête était appelée "Saturnalicium castrense", où de simples soldats s'asseyaient à côté des généraux en égaux et portaient un toast en même temps que la fête qui détendait des fatigues et des tensions du combat.

À l'époque romaine, on croyait que ces dieux (Saturne, Pluton, Proserpine), sortis du sous-sol, erraient en procession pendant toute la période hivernale, lorsque la terre se reposait sans être cultivée en raison du gel hivernal. Ils devaient ensuite être apaisés par l'offrande de cadeaux et de fêtes en leur honneur pour les rendre bienveillants, puis retourner dans l'en-deçà, où, en tant que dieux des profondeurs infernales, ils protégeraient les graines, les faisaient germer au printemps et favorisaient les récoltes de la saison estivale.

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Pendant les Saturnales, il n'y avait pas de jours tristes et le deuil était aboli. En effet, Suétone, pour faire comprendre combien Germanicus était aimé des Romains et combien ils pleuraient sa mort, rapporte le fait exceptionnel que le deuil de la population se poursuivait exceptionnellement aussi pendant ces fêtes. "Ainsi, à l'époque des saturnales, Suétone dit que le deuil de Germanicus était tel qu'il dura même en ces temps"

LE MYTHE DE SATURNE

Le dieu Saturne, ou plutôt son correspondant grec Kronos, ou Chronos, qui était aussi la divinité de l'époque, fut exilé par Zeus et ses fils olympiens à la fin de la Titanomachie. Il avait, selon certaines sources, déplacé son royaume vers un endroit que, d'abord les Grecs et ensuite les Romains, appelèrent les "îles bénies" qu’à partir de Claude Ptolémée (100 - 175 après J.C.) on a toujours prétendu qu'elles coïncidaient avec les îles Canaries.

Un autre mythe, purement italien, raconte que Saturne a été lié et enterré par Jupiter dans un endroit secret du Latium. Le nom de cette région remonte à "latere" (se cacher) et le Latium fait allusion au lieu caché du tombeau du dieu. Qui aurait pu découvrir le tombeau aurait pu obtenir la "graine d'or" que Saturne gardait dans sa tombe, graine qui aurait rendu heureux et immortel celui qui l'aurait possédée.

Pendant les Saturnales, les tribunaux et les écoles étaient fermés : il était interdit de commencer ou de participer à des guerres, d'établir des peines de mort, de porter le deuil et, en tout cas, dese livrer à toute autre activité que la célébration. Les Saturnales ont lieu dans la période précédant le solstice d'hiver, à la veille de la veille du Noël du Soleil : le nouveau Soleil renaît après sa mort symbolique.

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C'était la fête la plus prisée des Romains car elle était suivie par tout le peuple, une fête qui se déroulait dans tout l'empire surtout dans les rues, avec des foires, des spectacles et des marchés, d'où nos marchés de Noël. C'est pourquoi il n'a pas été bien vu par certains moralisateurs qui n'aimaient pas les mélanges entre les différentes classes sociales et surtout entre les hommes et les femmes.

La partie officielle de la fête consistait en un sacrifice solennel dans le temple où la tête du dieu était découverte et au cours duquel les bandages de laine qui enveloppaient les pieds du simulacre de Saturne fondaient. Un banquet public suivait, au cours duquel tous les participants échangeaient des toasts et des bons vœux.

Jusqu'à la fin de l'année, Saturne est resté détaché pour remplir ses fonctions de fondateur d'une ère nouvelle. Saturne est mort au solstice d'hiver pour renaître en tant qu'enfant de Dieu au début de l'année.

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Les SATURNALIA CASTRENSIS

Les Saturnales étaient également célébrées dans l'armée ; la fête était appelée "Saturnalicium castrense" ; dans les castra, les soldats décoraient les salles où étaient organisés les banquets et les toasts, et les rangs inférieurs s'asseyaient, pour une seule fois dans l’année, à côté des rangs supérieurs de l'armée romaine. C'était aussi l'occasion pour les supérieurs de faire connaissance avec certains de leurs légionnaires et peut-être, s'ils étaient impressionnés par leurs allures ou leurs propos, de leur confier des tâches plus importantes afin de se démarquer et peut-être de monter en grade.

LES JOURS DE FÊTE

- 17 décembre - ante diem sextum decimum Kalendas Ianuarias - Saturnalia -

- Les Saturnales commençaient par le rite du "lectisternium" : les statues de Jupiter et des douze dieux étaient disposées sur les lits dans une attitude commensale, évidemment les Romains avaient des statues ad hoc pour ce rite ; on leur parlait, et avec beaucoup de respect, on leur demandait leur protection pour Rome et ses citoyens, en leur expliquant les problèmes actuels ; puis on leur offrait de la nourriture qui était ensuite consommée publiquement par les participants, dans certains cas, quand il y avait un danger imminent, la nourriture était plutôt brûlée en offrande aux Dieux.

- Puis il y avait la célébration religieuse avec une procession au temple de Saturne placé au pied du Capitole et des sacrifices d'animaux étaient faits.

- Les bougies étaient allumées et un grand banquet était organisé dans le quartier, avec des focaccias, du fromage, des olives et du vin dilué, auquel tout le monde était invité ; des toasts et des vœux étaient également portés. Tout cela aux frais de l'État.

- À partir du 17, les festivités commençaient sans qu'aucun travail ne soit effectué, des cadeaux et des cartes de vœux s’échangeaient, souvent des épigrammes, ainsi que les trois symboles des saturnales : le myrte, le laurier et le lierre (sacré pour Vénus, Apollon et Bacchus).

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- De grands banquets étaient organisés et le "Princeps Saturnalicius" était élu pour diriger la fête. Même les robes portées changeaient : la toge étaient abandonnée et la synthesis était portée (une robe de maison très décontractée), et le pileus (un chapeau en forme de capuchon) s’utilisait comme coiffe.

"Dans le culte de sa personne et dans son habillement, il était si négligé que ses cheveux étaient toujours coupés en escabeau et, après le voyage en Grèce, lui tombaient même sur la nuque ; de plus, il sortait en public presque toujours sans ceinture et pieds nus, en robe de chambre (synthesis) et avec un mouchoir autour du cou" (Suetonius, La vie de Néron)

Selon une autre tradition, les Saturnales ont été établies par les compagnons d'Hercule qui sont restés en Italie.

Varro faisait remonter plutôt les Saturnales aux Pélasgiens qui s’étaient installés en Italie après en avoir chassé les Siculiens. En tout cas, les fêtes de Saturne sont bien antérieures à la fondation de Rome.

La fête, dont le règlement fut fixé en 217 av. J.-C., durait deux jours au temps de César, quatre jours au temps de Caligula et sept jours au temps de Domitien, car les Romains aimaient prendre des vacances.

Les esclaves erraient dans la ville déguisés et portant le chapeau phrygien (le chapeau de la libération, lorsqu'ils cessaient d'être esclaves et devenaient citoyens romains), s'abandonnant aux réjouissances les plus folles, mais les citoyens romains n'étaient pas moins nombreux dans les rues. Il est clair que pendant la semaine des Saturnales, Rome était en proie au chaos, au bruit et à la confusion, comme le rapportent Sénèque et Pline le Jeune : ce dernier nous raconte que pendant les festivités, il s'est réfugié dans une maison de banlieue, loin du bruit et de la fête.

- 18 décembre - ante diem quintum decimum Kalendas Ianuarias - Saturnalia -

Deuxième jour des festivités de Saturne. Toujours des banquets publics et privés, tout le monde invitait tout le monde, Rome était remplie d’échoppes, de jongleurs, de danseurs et de musiciens, les édicules dédiés aux Dieux étaient ornés de rubans et de fleurs. Ils furent rejoints par la fête d'Éponie, dédiée à Épona et particulièrement chère aux cavaliers, car Epona était la déesse celtique des chevaux, conservatrice et dispensatrice d'abondance et de fertilité. De plus, les 18, 19 et 20 ont été les jours de Mercatus, équivalents des foires et marchés d'aujourd'hui.

- 19 décembre - ante diem quartum decimum Kalendas Ianuarias - Opalia -

Troisième jour des Saturnales, en l'honneur de la déesse Ops ou Opis, ancienne déesse de l'Abondance, protectrice d'une riche récolte, considérée comme l'épouse de Saturne. C’est aussi l’anniversaire de la dédicace du temple du Capitole. La déesse était d'origine sabine, le culte a été introduit à Rome à l'époque de Titus Tatius. On lui demandait des grâces et des vœux se prononçaient.

- 20 décembre - ante diem tertium decimum Kalendas Ianuarias - Sigillaria -

Dans les Saturnales, il y avait aussi la fête des statuettes en terre cuite, appelées sigillaria, cire, pâtes ou figurines en terre cuite, comme offrandes votives et bons vœux. qui s’échangeaient pendant les Saturnales et étaient offertes aux dieux lares ; mais elles étaient aussi offertes au dieu Saturne, car il était le dieu du temps et donc aussi de la mort, rite effectué comme pour détourner celle-ci des siens : l'offrant donnait au dieu le sigillum à la place de sa propre personne.

- 21 décembre - ante diem duodecimum Kalendas Ianuarias - Saturnalia -

- Cinquième jour des festivités de Saturne. Rome était remplie de gens issus de tout l'empire et d'ailleurs, qui venaient voir la merveille de la fête romaine, où l'Urbs donnait le meilleur d'elle-même dans des spectacles sur les places. De la nourriture, des souvenirs, des sealaria, des vêtements, des ornements et des bijoux étaient vendus dans les rues. Des artisans de tous horizons proposaient des articles en cuir, en bois, en terre cuite, en bronze, en laiton, en argent et en succin (ambre jaune de la Baltique).

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- 22 décembre - ante diem undecimum Kalendas Ianuarias - Saturnalia -

Sixième jour des fêtes en l'honneur de Saturne. Comme la fête concernait tout l'empire, les compagnies de danseurs et de mimes qui se produisaient sur les places se rendaient à Rome depuis d'autres villes. En 84, Martial publie les Xenia (cadeaux pour les invités), ses écrits sur les cadeaux que les Romains s’échangeaient à l'occasion des Saturnales.

- 23 décembre - ante diem decimum Kalendas Ianuarias - Saturnalia -

Septième et dernier jour des festivités en l'honneur de Saturne. Les dieux sont remerciés par une nouvelle procession, les rues grouillent de torches et de braseros, et la journée se passe entre les banquets et les bains décorés de rubans et de guirlandes pour l'occasion. Les festivités s’achèvent au coucher du soleil.

BIBLIOGRAPHIE :

- Aulo Gellio - Noctes Atticae - libro II -
- Macrobio - I Saturnali - a cura di Nino Marinone - Unione Tipografico-Editrice Torinese - Torino - 1967 -
- Ambrogio Teodosio Macrobio - I Saturnali - a cura di Nino Marinone - classici latini - UTET - 1987 -

- G. Frazer - The golden bough - Il ramo d'oro - III - Londra - 1911 -
- G. Dumézil - La religione romana arcaica - Milano - 2001 -

- John F. Donahue - "Towards a Typology of Roman Public Feasting" in Roman Dining: A Special Issue of American Journal of Philology  - University Press - 2005 -

 

 

samedi, 12 décembre 2020

Distanciation sociale et fraternité spirituelle

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Distanciation sociale et fraternité spirituelle

Un message du Groupe "Heliodromos" (Italie)

A méditer pendant le confinement et l'obligation à la distanciation sociale

Ex: https://www.azionetradizionale.com

Ce qui s'assemble aujourd'hui, artificiellement, jour après jour, sous nos yeux, prend de plus en plus le caractère sans équivoque d'une civilisation mécanique et anti-humaine, fondée sur une forme de barbarie sociale et politique dans laquelle, s'inspirant d'Ortega y Gasset, l'homme d’excellence ("celui qui exige beaucoup de lui-même"), est supplanté par l'homme vulgaire ("celui qui n'exige rien, mais se contente de ce qu'il est, et reste admiré de lui-même"), prêt à sacrifier toute liberté, dont il ne sait que faire, pour prolonger d'un jour seulement sa propre misérable et inutile survie terrestre. Le remplacement radical du paradigme sur lequel reposait l'existence de tout un chacun, il y a seulement quelques mois, est le signe d'un véritable tournant d'époque, qui laisse entrevoir une étape supplémentaire et définitive de l'action anti-traditionnelle, dont René Guénon nous a magistralement fait prendre conscience.

unnamedhdcouv.pngPour rester dans l'ère moderne, il s'est passé quelque chose de semblable, et tout aussi extrême et définitif, avec l'Humanisme, introduit suite à la Peste noire qui a clos le Moyen-Âge, entraînant la dissolution politique qui a vaincu l'Empire en le remplaçant par les Nations ; la dissolution religieuse et spirituelle marquée par la Réforme protestante ; la dissolution anthropologique, artistique et culturelle représentée par la Renaissance : après cette période, rien n'était plus vraiment comme avant. Jusqu'à ce que, par le truchement des Lumières, la Révolution française achève le travail de sape des siècles précédents et forme la matrice de toutes les tendances subversives et anti-humaines ultérieures.

La qualification négative croissante (qu'il serait plus correct d'appeler "disqualification") des agents humains est désormais bien visible : ces agents sont devenus les instruments et les porteurs de germes dissolvants, et ont obtenu l'accès au sommet des organes de l'État et des institutions publiques, lesquels sont de plus en plus "défectueux", voués aux vices, à la dépravation et à des perversions plus ou moins cachées. Ce processus involutif avait encore naguère pour vecteurs-accélérateurs l'inadéquation et le manque de qualité croissants de ceux qui étaient censés contrer ces processus, les réduisant à la seule vague concrétisation et à l'organisation de simples actes réactifs. On a donc recours à une attitude passive et perdante, car ceux qui réagissent partent d'une position de faiblesse, ayant déjà pris "gifles et coups", et se retrouvent à se battre sur le terrain choisi par l'adversaire.

Le fait est que les civilisations fondées sur des principes traditionnels, comme l'ont été les civilisations romaine et médiévale dans nos régions du monde, dans lesquelles l'homme a encore joué un rôle actif, devenant en même temps à la fois le récepteur et l’émetteur des influences spirituelles que ces réalités animaient, ont été suivies d'expressions de plus en plus partielles et incomplètes telles que, pour en rester aux étapes subversives mentionnées ci-dessus, la Contre-Réforme de l'Église catholique, le Légitimisme contre-révolutionnaire du XIXe siècle, jusqu'aux Fascismes européens du siècle dernier : les derniers émetteurs du témoin et le flambeau d'un feu toujours moins pur et moins vivant.

En arrivant à l'époque contemporaine et en regardant la farce sanitaire actuelle, tous ceux qui tentent, avec mérite, d'échapper   (- avec des nuances et des points de vue différents, pas toujours conciliables les uns avec les autres -)   au chœur bêlant du troupeau terrifié par le virus, ne font finalement que "répondre" et "réagir" à la narration officielle du pouvoir pharmaceutique et de ses infâmes serviteurs, en acceptant leurs arguments et leur champ de bataille, à commencer par la bataille de l'information. Peut-être quelqu'un se sentira-t-il encore libre et en pleine possession de ses facultés intellectuelles, simplement parce que le Pouvoir lui permet (pour peu de temps encore, vous verrez !) de se livrer au sarcasme et à l'ironie - comme toujours amplifiés dans les moments de crise et de difficulté - en se moquant des éléments marginaux et périphériques de toute l'orchestration. Se réduisant ainsi à utiliser les mêmes thèmes avec lesquels cette énorme fiction a été construite, en essayant seulement d'en inverser le sens, et d'en expliquer les données et le contenu d'un point de vue partiel ; manquant la vue d'ensemble, qui ne peut venir que de la connaissance des lois cycliques traditionnelles. Avec la circonstance aggravante de tomber dans le syndrome démocratique, qui prétend communiquer la vérité à quiconque, en raison du besoin sentimental de partage unanime et collectif. Alors qu'il devrait être établi depuis longtemps qu'il ne vaut la peine de se dire des choses que parmi ceux qui parlent la même langue.

heliodromos-20_21.jpgLe désir de sauver tout le monde (même ceux qui n'ont aucun désir d'être sauvés ! ) et le prosélytisme qui en découle, naissent, après tout, du fait que l'on se sent lié à tout le monde, sans distinction ; ignorant par culpabilité - du moins ceux qui ont une formation traditionnelle et anti-moderne - ce qu'Evola affirmait en son temps, dont l'enseignement est très précieux et décisif dans des moments comme le présent qui voit la prévalence de la confusion et de la désorientation, dans une de ses phrases les plus citées : "A partir d'un point donné, plus de sang, plus d'affection, plus de pays, plus de destin humain, on ne peut encore se sentir uni à quelqu'un. Unis, vous ne pouvez vous sentir unis qu'avec ceux qui sont sur le même chemin que vous".

Comme les données traditionnelles nous le montrent, à la fin du cycle actuel de l'humanité, le renversement parodique de tout principe et de toute institution, politique ou religieuse, devra nécessairement se produire, à partir des mêmes castes, sous réserve d'une inévitable "régression" dans leur rôle et leur signification d'origine, qui les conduira à un renversement total, au point qu'ils se retrouveront aux plus hautes fonctions, non seulement ceux qui étaient autrefois les Çûdra, mais aussi les parias et les intouchables, avec lesquels tout contact était interdit dans la civilisation hindoue. Et quel meilleur signe qu'une telle interdiction, que l'introduction parodique et ridicule de la distanciation sanitaire comme nouvelle condition de toute future coexistence humaine et sociale ?

Revenir donc à la phrase d'Evola qui vient d'être mentionnée : "partir d'un point donné" était déjà quelque chose qui, historiquement, avait sa validité objective par rapport aux tournants d'époque qui se sont produits au cours des siècles passés, mais qui prend une actualité définitive avec les événements que nous vivons aujourd'hui. D'autant plus si ce changement s'opère au sein des consciences, où les événements extérieurs ne représentent qu'un reflet de révolutions bien plus profondes que la misérable chronique quotidienne. Parmi les effets involontairement favorables de la mise en place des soins de santé, il faut cependant noter la clarification de la discrimination entre esclaves et opposants, entre les adeptes non critiques et obtus du récit officiel et ceux qui ont une ouverture d'esprit éclairée par la réflexion de la raison, toujours capables de poser des questions. Avec ceux qui portent le masque partout, convaincus qu'ils sauvent leur peau, avec ceux qui se saluent de la façon la plus étrange, en évitant soigneusement les étreintes et les poignées de main (gestes qui sont devenus, qui l'aurait cru, révolutionnaires !), avec ceux qui aseptisent même les pensées, nous ne pouvons rien avoir à partager. Et cela vaut en particulier pour les soi-disant partis, mouvements, cercles et initiatives de la "droite", non moins alignés que d'autres : par commodité, par peur et par manque évident de foi et de cohérence avec ce qui est dit en paroles. Au moins, ils auraient le courage de se saluer romantiquement, plutôt que de se barrer comme des ivrognes !  

Ainsi, "plus que par le sang" on peut se sentir uni (face aux décrets ministériels !), compte tenu de la désintégration et des attaques subies contre les liens familiaux et contre tous les descendants généalogiques, privant la société de son unité de base et de l'une de ses plus grandes forces et de sa stabilité. Il en résulte que des liens plus forts avec des personnes extérieures à la famille qu'avec les frères et sœurs naturels eux-mêmes peuvent être établis, lorsqu'une union horizontale et naturaliste est remplacée par une union verticale et spirituelle, en vue de projets communs et d'intérêts supérieurs qui transcendent le profit économique et héréditaire. Et, surtout, "plus que par les affects", étant donné la vacuité actuelle des liens sentimentaux, où l'intérêt personnel et l'égoïsme prévalent, au détriment du dévouement amoureux et de l'altruisme désintéressé, parce que l'amour authentique n'est pas quelque chose de froid, d'abstrait, d'indifférencié, de calculé et visant un rendement matériel. Il est vivant, chaleureux, intense et fortifiant. Par conséquent, pas même "plus que par la patrie", dégradée au rang de « comité de la nation et des entreprises », puisque le rôle du Père, dont elle a tiré son nom et sa signification, avec l'imposition de ses limites (au consumérisme en général et aux "droits" également marqués par les idéologèmes consuméristes) et de ses règles, a disparu, n'est plus fonctionnelle dans la société capitaliste, avec une prédisposition naturelle à l'audace, au risque et au danger, à la virilité et à la valeur, considérée comme un gaspillage inutile par la société dans laquelle les trois Mères (Suspiriorum, Tenebrarum et Lacrimarum) dominent ; ainsi que "plus que par un destin humain", surtout si cela a réduit la grande majorité des individus à des poulets d'élevage grossiers et gênants.

heliodromos-solstizio-20131.jpg"Unis, vous ne pouvez vous sentir qu'avec ceux qui sont sur le même chemin que vous", alors vous devenez la bannière et la devise qui doivent distinguer le militant du Front de la Tradition, à qui est confiée la tâche de témoigner avec courage et loyauté à l'Esprit (en tant que Réalité suprême, transcendante, absolue et illimitée), et de rester fidèle aux devoirs et responsabilités qui en découlent, de manière impersonnelle et sans en regarder les fruits. Pour quitter le troupeau destiné à l'abattoir inévitable et devenir un Groupe actif, conscient, formé et préparé, sans tergiversations ni références croisées, avant que "le temps n'arrive", prêt à faire sa part et à prendre la place de chacun, il est indispensable de prendre et de parcourir le Chemin amer ("pour la longueur du voyage et la fatigue de la route", selon l'ésotérisme islamique) qui conduit individuellement à la reconstruction intérieure, et en accord avec l'application d'une stratégie communautaire visant à la constitution, également physique, d'une forteresse et d'une république d'amis du sacré et d'hommes de bonne volonté, construite sous la bannière de la paix, de la sérénité et de la justice, dans la tempête déchainée du choc final.

Pour ce faire et pour donner une perspective large et globale à l'action à entreprendre, il faut examiner attentivement les possibilités concrètes d'intervention dans le monde extérieur, en supprimant tout romantisme et toute physiologie du beau geste (vieilles maladies de notre mouvance !), en visant exclusivement ce qui peut réellement servir, surtout "pour plus tard". Cela signifie que nous devons continuer à faire avec cohérence ce qui a été fait jusqu'à présent, en partant d'une analyse de la réalité effectuée, en son temps, à la lumière de la doctrine traditionnelle ; en silence, avec le détachement nécessaire et le renoncement indispensable pour ne pas être ébloui par les miroirs aux alouettes que le monde moderne nous présente, avec ses superstitions technologiques et informatiques, fantasmagoriques et déviées.

Au début de notre activité extérieure en tant que groupe Heliodromos, en imprimant les premiers numéros du magazine avec la ronéo, après un engagement minutieux et méticuleux avec la machine à écrire, il est venu à l'esprit des plus jeunes et des plus "novateurs" d'entre nous d'acheter une machine à écrire électrique, pour faciliter et accélérer le travail de composition ; nous nous sommes heurtés à une résistance inexplicable de la part de Gaetano, qui n'était pas du tout satisfait de toute cette dépendance technologique. Ce refus s'est ensuite traduit par l'utilisation immodérée des téléphones portables, qui commençaient discrètement à s'imposer, et des premières possibilités offertes par l'internet. La méfiance de Gaetano est née, d'une part, de raisons spirituelles bien fondées (les conforts ne sont pas toujours conciliables avec le travail intérieur et l'ascèse, bien au contraire !), et d'autre part, d'un souci prescient de devenir les victimes d'un contrôle de plus en plus intrusif, dont nous ne pouvons comprendre l'ampleur qu'aujourd'hui (avec nos échanges continus de messages sur les médias sociaux et nos rencontres très confortables sur le zoom !) Et la découverte que les mafiosi fugitifs évitaient soigneusement l'utilisation du téléphone, recourant à des "pizzini" apparemment anachroniques, a considérablement renforcé sa position.

indirizzi-per-l-azione-tradizionale.jpgAujourd'hui, que le dégoût pour les virologistes, les journalistes et les dirigeants qui pontifient quotidiennement en direct à la télévision (répugnants serviteurs, à qui l'on confie le sale boulot pour l'instauration de la dictature de la santé), vous donne envie de leur taper dessus et de rentrer chez vous un par un - en infligeant une "saine punition" à ceux qui contribuent à violer les lois divines et naturelles -, les paroles d'Evola, adressées en son temps à l'anarchiste de droite, reviennent plus utiles que jamais : "Bien sûr, si l'on pouvait aujourd'hui organiser une sorte de Sainte Vehme opérationnelle, de manière à maintenir les principaux auteurs de la subversion contemporaine dans un état constant d'insécurité physique, ce serait une très bonne chose. Mais ce n'est pas quelque chose qu'un jeune (et dans le monde d'aujourd'hui, pas même un État, ndlr) peut organiser, et d'autre part le système de défense de la société actuelle est trop bien construit pour que de telles initiatives ne soient pas étouffées dans l'œuf et ne soient pas payées trop cher". Il s'agirait, en fait, d'une explosion sentimentale infantile et stérile (passivement réactive, comme expliqué ci-dessus) qui, comme nous l'a appris l’ère du terrorisme intérieur du siècle dernier et du terrorisme international d'aujourd'hui, ne ferait que renforcer le pouvoir de l'adversaire, lui fournissant l'alibi pour de nouvelles restrictions répressives. Même si la constitution d'une unité opérationnelle "Barbalbero", qui se consacrerait à abattre, par exemple, dix antennes 5G pour chaque arbre déraciné, ne serait pas une mauvaise idée !

Mais cela ne fera pas obstacle au nouvel ordre mondial. Si le système actuel s'effondre, comme il est juste et naturel de l’imaginer, c'est plutôt en raison de son extrême fragilité et de son interdépendance informatique. Probablement, au moment où l'extension de son pouvoir de contrôle et de domination sera sur le point de devenir absolue et étendue à l'échelle planétaire, un petit échec ou une incursion souhaitable des pirates du web héroïques suffira à bloquer l'engrenage et à précipiter ce semblant de domination. Un peu comme ce qui arrive à Sauron dans la finale du Seigneur des Anneaux, qui est sur le point de prendre le dessus et qui est vu comme annulant à tout moment son "réseau" de contrôle et de domination, avec la simple destruction d'un objet insignifiant comme peut être un anneau. Un grain de sable qui bloque tout le mécanisme, ou, si vous préférez, le triomphe des fabricants de "couvercles" contre l'Illusion éternelle, des fabricants de "pots".

Heliodromos, n. 25-26, Equinoxe d'automne - Solstice d'hiver 2014

(pour plus d'informations : libreria@raido.it)

vendredi, 11 décembre 2020

Julius Evola | The Sufi Of Rome

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Julius Evola | The Sufi Of Rome

Julius Evola: The Sufi of Rome
 
 

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jeudi, 10 décembre 2020

La fin d'un monde : quand Evola a anticipé Orwell et Huxley

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La fin d'un monde : quand Evola a anticipé Orwell et Huxley

Andrea Scarabelli

Ex : https://blog.ilgiornale.it/scarabelli

La-Torre_1-213x300.jpegLa nouvelle édition de La Torre, la revue mythique dirigée par Julius Evola en 1930, vient d'être publiée par la maison d’édition Mediterranee ; c’est une version critique, remise à jour, comprenant des notes, des bibliographies et des analyses approfondies. En plus d'être un document historique comme il y en a peu d'autres, cette réédition témoigne d'une approche "métapolitique" et "spirituelle", qui a tenté d'orienter la politique de l'époque dans un sens différent de celui pris dans les années ultérieures. À l'occasion de cette nouvelle édition, nous rapportons, avec l'aimable autorisation de l'éditeur, une note signée par Evola dans le quatrième numéro de la revue, le 16 mars 1930, dans la rubrique qu'il a dirigée, la rubrique L'Arco e la Clava. Ici, le philosophe répond clairement à tous ces périodiques (La Volontà d'Italia, Roma Fascista, L'Italia Letteraria, L'Ora, etc.) qui l'accusent de "catastrophisme", car, comme on le sait, il s’était penché sur le thème de la fin des civilisations. Dans cette réponse, Evola anticipe non seulement des analyses plus connues aujourd’hui de par le monde, contenues par exemple dans des textes tels que Le meilleur des mondes de Huxley (1932), La dialectique des Lumières d’Adorno de Horkheimer (1947), le 1984 d’Orwell (1949) et L'homme unidimensionnel de Marcuse (1964).De surcroît, iloffre un portrait impitoyable, une analyse quasi chirurgicale, de notre monde. Dans cette singulière variation sur le thème de la "fin du monde" (dont le spectre erre encore dans le débat public actuel), Evola imagine néanmoins une calamité bien différente de celles, littéraires et dystopiques, auxquelles nous nous sommes habitués, pour finir par décrire en fait... notre contemporanéité, avec ses tics et ses tabous, avec tous ses masques et ses acteurs que le lecteur - nous en sommes sûrs - n'aura pas de mal à reconnaître. C'est aussi parce qu'il n'y a souvent pas besoin de catastrophes naturelles - ou de pandémies, pourrait-on ajouter, pour basculer dans la dystopie. Une civilisation peut aussi mourir d'une mort naturelle. C'est peut-être le cas de la nôtre.

Andrea Scarabelli.

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Texte de Julius Evola

Le monde occidental se dirige vers sa "fin". Mais c'est précisément ce que signifie "fin" qui doit être compris ! Nos points de référence ne sont pas du tout ceux qui ont cours actuellement. Nous ne prophétisons pas, nous démontrons - par l'observation de personnages et de processus précis de l'histoire et de la culture - le déclin d'une civilisation, et ce même fait, aux yeux de la plupart des gens, pourrait prendre un aspect très différent et pas du tout alarmant.

Expliquons cela à l'aide d'un exemple. Nous ne pensons pas du tout que la fin du monde occidental devrait nécessairement avoir cet aspect chorégraphique et catastrophique auquel la plupart des gens pensent immédiatement. Il ne s'agira pas nécessairement de cataclysmes, ni même de ces nouvelles guerres mondiales, sur les horreurs desquelles on a déjà maintes fois disserté et sur les résultats d’une éventuelle extermination de la race humaine ; non, plus simplement, de nombreuses personnes bien vivantes nous montrent déjà ce déclin, de manière lugubre. Au contraire, une guerre... un autre bon mais radical écrasement définitif - que peuvent espérer de plus ceux qui espèrent encore?

On voit encore plus noir. Voici, par exemple, l'une des formes sous lesquelles, entre autres, nous pourrions aussi dépeindre la "fin du monde".

Plus de guerres. La fraternité universelle. Nivellement total. Le seul mot d'ordre : obéir - incapacité, de devenir « organique » vu la contre-éducation des générations successives, alors qu’il faudrait faire tout sauf obéir. Pas de dirigeants. La toute-puissance de la "société". Les hommes, des moyens d'action sur les choses. L'organisation, l'industrialisation, le mécanisme, le pouvoir et le bien-être physique et matériel atteindront des sommets inconcevables et vertigineux. Soigneusement libérés scientifiquement de l'ego et de l'esprit, les hommes deviendront très sains, sportifs, travailleurs. Parties impersonnelles de l'immense agglomération sociale, rien, après tout, ne les distinguera les uns des autres. Leur pensée, leur façon de ressentir et de juger seront absolument collectives.

Avec les autres, même la différence morale entre les sexes disparaîtra, et il se peut aussi que le végétarisme fasse partie des habitudes rationnellement acquises de ce monde, se justifiant sur la similitude évidente des nouvelles générations avec les animaux domestiques (les animaux sauvages n'étant alors plus autorisés à exister que dans quelques jardins zoologiques). Les dernières prisons enfermeront dans l'isolement le plus terrifiant les derniers agresseurs de l'humanité : les penseurs, les témoins de la spiritualité, les dangereux maniaques de l'héroïsme et de l'orgueil guerrier. Les derniers ascètes vont s'éteindre un à un sur les sommets ou au milieu des déserts. Et la messe se célébrera par la bouche de poètes officiels et autorisés, qui parleront des valeurs civiles et chanteront la religion du service social. À ce moment-là, une grande aube se lèvera. L'humanité sera véritablement régénérée, et elle ne conservera même plus le souvenir des temps passés jugés désormais « barbares ».

Maintenant : qui vous permettrait d'appeler "fin" cette fin ? Pour voir, avec nous, l'effondrement total, la chute finale ? Seriez-vous capable de concevoir un mythe plus splendide, un avenir plus radieux pour l'"évolution" ?

mardi, 08 décembre 2020

La tradition indo-européenne parmi nous

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La tradition indo-européenne parmi nous

Entretien avec Jean Haudry

Il n'est sans doute pas inutile de rappeler, à une époque où tout un dispositif idéologique cherche à nous convaincre que l'Européen, détaché de toute appartenance, pourrait se construire à partir de rien ; il n'est pas inutile de rappeler, disais-je, qu'il ne peut y avoir de peuple ni de civilisation sans "transmission", c'est-à-dire - au sens premier du terme - de "tradition".

Endormie, telle la princesse de la légende, la tradition de nos plus lointains ancêtres attend son chevalier. Jean Haudry est assurément un de ces chevaliers. Tel le prince escaladant la tour du château, il s'est donné pour mission de réveiller la princesse éteinte en apparence, en apparence seulement.

Y est-il parvenu ? A-t-il pu déjouer l'attention des sentinelles de l'anti-tradition ? C'est en tout cas ce type de questions (métaphore du chevalier en moins !) que nous avons eu l'outrecuidance de lui poser.

- Professeur Haudry, en premier lieu, pourriez-vous nous dire en quoi la "tradition indo-européenne" se distingue de la "tradition primordiale" bien connue des lecteurs de Julius Evola ou René Guénon ?

La tradition primordiale se veut universelle. Le terme de "tradition indo-européenne" s’applique uniquement aux peuples de langue et de culture indo-européennes. La tradition primordiale est un postulat qui ne s’appuie pas sur des données scientifiques. La tradition indo-européenne est une réalité démontrable.

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- En dépit de la greffe chrétienne, en dépit de la saisie marxiste et de la liquidité capitaliste, la tradition irrigue-t-elle toujours, selon vous, les peuples de langues indo-européennes ?

La tradition indo-européenne est depuis longtemps en recul dans l’espace géographique européen. Elle l’était déjà dans l’empire romain. Un premier coup lui a été porté par le christianisme. Un deuxième, en occident, par le protestantisme, persécuteur des restes de paganisme maintenues par le catholicisme. Un troisième lui a été porté par la révolution française. Capitalisme et marxisme, deux formes liées de l’universalisme, lui ont porté un dernier coup. Curieusement, la découverte de l’indo-européen et des Indo-Européens à la fin du XVIIIe siècle en a fait une réalité démontrable, mais qui ne l’est que pour un petit nombre de spécialistes. La haine portée à certains d’entre eux est rassurante : peut-être représentent-ils en effet un danger pour les mondialistes, mais je ne vois pas lequel.

Si la tradition indo-européenne est morte en Occident, elle est vivante en Inde, où elle s’est combinée aux traditions locales du sud, et où ont été accueillis des mazdéens persécutés par les musulmans d’Iran. Elle a affronté victorieusement le christianisme et l’a éliminé sans même avoir à en persécuter les propagateurs et les quelques sectateurs, qui se limitent aux basses castes.

- Certains auteurs considèrent que la Trinité chrétienne (Père, Fils et Saint-Esprit) serait un calque d'une très ancienne conception ternaire ? Que pouvez-vous nous dire de cette conception ternaire ?

La trinité, qui déplaît tant aux monothéistes de stricte obédience, me semble avoir été inspirée par le mazdéisme iranien. Le Père reflète Ahura Mazdā, le Fils son fils Ātar «Feu», le Saint Esprit Spənta Manyu «esprit saint». Mais j’ignore dans quelles conditions s’est effectué le transfert.

- Les Indo-Européens déclinent non pas un ciel mais trois ; leur société est constituée de trois castes. Par ailleurs, ils mettent en exergue trois dieux principaux. Bref, la conception des "trois fonctions" (telles que mises en lumière par Dumézil) est-elle la clé de compréhension de leur monde ?  

Les trois cieux et les trois fonctions n’ont en commun que leur nombre. Mais ils sont totalement indépendant : les trois cieux sont une réalité cosmique de la première période de la tradition, les trois fonctions une réalité sociale de la deuxième. Les trois couleurs (le blanc, le rouge et le noir) sont initialement celles des trois cieux, mais elles ont été appliquées secondairement aux trois fonctions. Ceux qui, comme Dumézil et bien d’autres n’opèrent pas avec une chronologie de la tradition mettent le tout sur le même plan.

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- Votre conception d'Indo-Européens nordiques ne fait pas l'unanimité parmi les spécialistes. Quel faisceau d'indices vous a conduit à étayer cette hypothèse ?

La question est double. Elle porte à la fois sur la race et sur l’habitat primitif.

En ce qui concerne la race, les témoignages textuels et archéologiques en faveur du type physique nordique sont concordants et indubitables pour les périodes anciennes, antérieures aux métissages.

En ce qui concerne l’habitat originel, de très nombreux témoignages montrent que les Indo-Européens ont vécu dans des régions circumpolaires. Quelques exemples suffiront ici : pour l’Inde, Taittirīy a saṃhitā 1,5,7,5 "Jadis les brahmanes craignaient que l’aurore ne revînt pas" ; pour l’Iran, Yašt 6,3 «Si le Soleil ne se lève pas, les démons détruisent tout ce qui existe sur les sept continents» ; pour le monde gréco-romain, Stace, La Thébaïde 4,275 et suiv. «Les antiques Arcadiens, antérieurs aux astres et à la lune, voyaient avec stupeur le passage de la lumière aux ténèbres de la nuit et, poursuivant Titan qui se couchait au loin, désespéraient de revoir le jour». L’année de deux saisons du monde celtique et du monde germanique en est également un souvenir.

Alfred Rosenberg en a réuni quelques-uns dans Le Mythe du XXe siècle, traduit de l’allemand par Adler von Scholle, Paris, Avallon1986, p. 26 et suiv.

On en trouvera bien d’autres témoignages dans mon livre en préparation, La tradition indo-européenne.

- Enfin, quel est votre sentiment sur l'avenir de l'Europe ? Diriez-vous, comme feu Dominique Venner que "la traditiion n'est pas derrière nous, mais devant nous" ?

L’Europe n’a jamais constitué une entité politique unitaire. Elle aurait pu le faire si la guerre de 1939 / 1945 avait tourné autrement, mais la défaite du Reich l’en a empêchée et y a créé deux blocs hostiles. L’effondrement de l’Union soviétique n’y a rien changé, et le récent départ de l’Angleterre a encore réduit l’espace européen.

A mon sens, l’euro-mondialisme n’a pas d’avenir. Mais certains peuples d’Europe peuvent en avoir un s’ils réussissent à sortir de ce carcan.

Propos recueillis par Frédéric Andreu.

contact : fredericandreu@yahoo.fr

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The Reawakening of Myth - Selected Works by Boris Nad

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The Reawakening of Myth

Selected Works by Boris Nad

COMING SOON – 10 DECEMBER 2020

Translated and Edited by Jafe Arnold and Zinka Brkić

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In the common parlance of the modern world, “myth” is often taken to refer to something false, a foolish misconception, or the superstitions of primitive societies and archaic worldviews that have been discredited and overcome by secular, empirical reason. In The Reawakening of Myth, Boris Nad contends that nothing could be further from the truth. Sacred Myth, Nad sketches, is concerned with timeless realities which express fundamental principles, and the world’s mythologies are rich repositories of wisdom and experience touching the existential nerves of the human condition. Mythical forces, beings, and realities can and might very well have “withdrawn” from our line of sight, but they have not disappeared. Myth continues to express itself in history, whether we are conscious of it or not, and just as myths might seem to “withdraw”, so can they “return.”

The Reawakening of Myth gathers an unprecedented selection of Boris Nad’s meditations on Myth in different genres – from essays and commentaries to short stories, novels, and accounts of visionary experiences. Nad not only retells, investigates, and compares ancient myths across North, South, East and West, but goes further to envision how the conflicts and crises of the present might be deciphered in mythical terms. From the epics of ancient Greece and India to Christian visions of the End Times, from the mysterious lands of Hyperborea, Atlantis, and Agartha to modern geopolitics, from visions of prehistoric paradises to Postmodern dystopias, Boris Nad’s The Reawakening of Myth is an immersion into how Myth and the processes of “de-mythologization” and “re-mythologization” constantly affect our world, our history, and ourselves.

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Table of Contents

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Excerpt I – The Return of Myth

Excerpt II – The Crisis of the West

Excerpt III – Traveling to Agartha

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Boris Nad (b. 1966) is a Serbian Traditionalist philosopher and the author of more than a dozen books of diverse genres. Born in Vinkovci, Slavonia and graduated from the University of Belgrade, since 1994 Nad has authored extensively on matters spiritual and geopolitical. Nad hosts the blog Arktogeja and writes regularly for the Serbian publications Pečat and Novi Standard as well as various international media. In addition, Nad is a member of the Eurasian Artists Association and a contributor to the conceptual-music project T.S.I.D.M.Z. He lives outside of Belgrade, Serbia.

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samedi, 05 décembre 2020

Fêtes romaines : les FAUNALIA RUSTICA (du 5 au 8 décembre)

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Fêtes romaines : les FAUNALIA RUSTICA (du 5 au 8 décembre)

Ex: https://www.romanoimpero.com

Le dieu Faune

Le faune est représenté sous forme humaine et farouche simultanément, en référence donc à l'origine naturelle de l'homme, en tant que fils de la Déesse nature. Faune est aimé mais aussi craint parce qu'il aime la forêt dense et les loups qui s'y promènent. Marcus Terentius Varron, transmis par Saint Augustin, raconte un rituel nocturne que les Romains accomplissaient pour empêcher le démon Faune, à l'occasion de la naissance d'un enfant, de faire du mal à la femme qui venait d’accoucher.

Trois hommes se sont fait passer pour les gardiens du seuil, ils ont franchi les limites de la maison et se sont rendus à la porte principale ; le premier, représentant Picumnus, démon du mortier et de la hache, a frappé le seuil avec une hache, le second, représentant Pilumnus, démon de la lance et du pilon, a frappé le seuil avec une arme de jet, et le troisième, imitant Stercutius, démon des ordures et pour faire contraste avec la purification, il nettoyait le seuil des éclats, commis par les deux autres ; avec un balai (dans les cultures anciennes, certains outils quotidiens avaient valeur magique) en invoquant la Deverra, divinité insérée dans la liste des "Indigitamenta" (invocations aux divinités).

Ces actes rituels auraient exorcisé l'intrusion du Faune ou plus traditionnellement du Silvanus. Varro affirme en effet que trois dieux sont assignés comme gardiens à la femme qui a accouché, afin que le dieu Silvanus n'entre pas la nuit et utilise la violence. Et pour symboliser les trois gardiens, trois hommes doivent faire le tour de la maison la nuit, frapper la limite d'abord avec la hache, puis avec le mortier et enfin la nettoyer avec le balai : avec ces signes d'adoration, le Dieu Silvanus ne peut pas entrer.

Le dieu Faune est plus tard identifié à Pan et, à l'époque classique, les faunes deviennent nombreux, les créatures rurales équivalentes aux satyres grecs. Comme ceux-ci, ils ont le corps moitié homme et moitié bouc, des cornes et des sabots. Selon la tradition, le culte du Faune a été introduit à Rome par Numa Pompilius (754 - 674 av. J.-C.) qui était d'origine sabine, on suppose donc que ce Dieu était aussi sabin : "Et (Numa) divisa l'année en douze mois, en suivant tout d'abord le cycle de la Lune ; ... Il divisa ensuite les jours en jours fastes et en jours mauvais, de sorte que certains jours aucune décision publique ne devait être prise".

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Les faunes rustiques

Dans le calendrier romain, le 5 décembre était le premier jour de la fête des Faunalia Rustica, il était indiqué comme dies faustus, un jour de bon augure, et était particulièrement adapté aux activités commerciales.

En fait, les Faunales étaient célébrées en l'honneur du Dieu Faune. Faune était, au départ, une divinité italique d'origine pastorale, protectrice du bétail et de la fertilité, dont le culte avait pour but de promouvoir la fécondité et la santé du bétail. En ce sens, le Faune était opposé au dieu des bois Silvanus, protecteur des lieux sauvages.

De la faune et de la flore

Lors des Faunalia Rustica, dont les célébrations se déroulaient en plein air et dans les champs, étaient allumés des feux et brûlés des parfums propitiatoires, et la fête durait pendant les heures nocturnes, lorsque des danses étaient organisées, également utilisées par les prêtres saliens pour invoquer la protection du Faune sur la récolte et sur le bétail. En son honneur, un chevreau ou un mouton était sacrifié, dont la chair était distribuée aux personnes présentes, ainsi que de grandes jarres de vin.

Caractéristique surtout des zones rurales, la célébration a lieu en hiver et au printemps : les Faunalia d'hiver, également appelées Faunalia Rustica, ont lieu du 5 au 8 décembre et clôt l'année des travaux à la campagne, tandis que les Faunalia de printemps, mieux connue sous le nom de Lupercalia, précède le réveil printanier de la nature en invoquant la protection des troupeaux, et a lieu le 15 février. L

En fin de compte, il s'agissait de deux Faunales d'hiver, également connues sous les noms de Faunalia Rustica et Faunalia Primaverili, pour célébrer le début du printemps et le renouveau de la nature et invoquer leur protection sur les troupeaux, ce qui se passait le 15 février, d'abord de manière isolée, puis souvent associée aux Lupercales. La nuit, il était d'usage de donner lieu à une danse spéciale, qui était également exécutée par les prêtres saliens, par laquelle la protection des cultures et du bétail par le Faune était invoquée.

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C'étaient des jours où les bœufs n'étaient pas soumis au joug, car même les animaux avaient le droit de se reposer et de participer à la joie, en effet pour l'occasion ils étaient couronnés de guirlandes et de rubans enroulés autour de leurs cornes. C'est pourquoi on célébrait les animaux et le côté animal de l'homme. En effet, dans les temps anciens, les Lupercales étaient l'accouplement des prêtresses avec les bergers, puis transformé en flagellation des femmes par les prêtres et la peur qu'un Dieu mystérieux ne viole la femme qui accouche. En bref, une réédition très élaborée du sexe libre pré-romain.

Les temples

À Rome, le seul temple dédié au Dieu Faune se trouvait sur l'île du Tibre et un autre hors les murs, près d'un bois situé près de la fontaine de l'Albunea, où se trouvait un célèbre oracle dédié au dieu, mais la fontaine portait le nom de la Sibylle appelée Albunea ou Tiburtina, d’après un ancien divinateur alors divinisé, protecteur de la ville de Tivoli et créateur des légendaires livres sibyllins.

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La Sibilla Tiburtina était également une favorite de la déesse Vénus, on soupçonne aussi qu'à des époques plus archaïques, les Faunalia Rustica, outre les banquets et le vin, incluait également les rapports sexuels. Horace ne considère pas le dieu avec grande tendresse et, dans son ode, invoque le Faune lui demandant de montrer son sexe, tout en ménageant surtout les créatures errantes dans la forêt, en particulier les loups, le plus grand danger pour les troupeaux.

BIBLIOGRAPHIE :

- Marco Terenzio Varrone - De lingua Latina -
- Ovidio - Fasti - IV -
- Renato Del Ponte - Dei e miti italici. Archetipi e forme della sacralità romano-italica - ECIG - Genova - 1985 -
- Robert Maxwell Ogilvie - The Romans and their gods in the age of Augustus - 1970 -
- William Warde Fowler - The Roman Festivals of the Period of the Republic - London - 1908 -
- Massimo Izzi - "Faunus/fauni" - in "Dizionario dei mostri" - Roma - L'Airone - 1997 -

 

Fêtes romaines : les FAUNALIA RUSTICA (du 5 au 8 décembre)

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Fêtes romaines : les FAUNALIA RUSTICA (du 5 au 8 décembre)

Ex: https://www.romanoimpero.com

Le dieu Faune

Le faune est représenté sous forme humaine et farouche simultanément, en référence donc à l'origine naturelle de l'homme, en tant que fils de la Déesse nature. Faune est aimé mais aussi craint parce qu'il aime la forêt dense et les loups qui s'y promènent. Marcus Terentius Varron, transmis par Saint Augustin, raconte un rituel nocturne que les Romains accomplissaient pour empêcher le démon Faune, à l'occasion de la naissance d'un enfant, de faire du mal à la femme qui venait d’accoucher.

Trois hommes se sont fait passer pour les gardiens du seuil, ils ont franchi les limites de la maison et se sont rendus à la porte principale ; le premier, représentant Picumnus, démon du mortier et de la hache, a frappé le seuil avec une hache, le second, représentant Pilumnus, démon de la lance et du pilon, a frappé le seuil avec une arme de jet, et le troisième, imitant Stercutius, démon des ordures et pour faire contraste avec la purification, il nettoyait le seuil des éclats, commis par les deux autres ; avec un balai (dans les cultures anciennes, certains outils quotidiens avaient valeur magique) en invoquant la Deverra, divinité insérée dans la liste des "Indigitamenta" (invocations aux divinités).

Ces actes rituels auraient exorcisé l'intrusion du Faune ou plus traditionnellement du Silvanus. Varro affirme en effet que trois dieux sont assignés comme gardiens à la femme qui a accouché, afin que le dieu Silvanus n'entre pas la nuit et utilise la violence. Et pour symboliser les trois gardiens, trois hommes doivent faire le tour de la maison la nuit, frapper la limite d'abord avec la hache, puis avec le mortier et enfin la nettoyer avec le balai : avec ces signes d'adoration, le Dieu Silvanus ne peut pas entrer.

Le dieu Faune est plus tard identifié à Pan et, à l'époque classique, les faunes deviennent nombreux, les créatures rurales équivalentes aux satyres grecs. Comme ceux-ci, ils ont le corps moitié homme et moitié bouc, des cornes et des sabots. Selon la tradition, le culte du Faune a été introduit à Rome par Numa Pompilius (754 - 674 av. J.-C.) qui était d'origine sabine, on suppose donc que ce Dieu était aussi sabin : "Et (Numa) divisa l'année en douze mois, en suivant tout d'abord le cycle de la Lune ; ... Il divisa ensuite les jours en jours fastes et en jours mauvais, de sorte que certains jours aucune décision publique ne devait être prise".

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Les faunes rustiques

Dans le calendrier romain, le 5 décembre était le premier jour de la fête des Faunalia Rustica, il était indiqué comme dies faustus, un jour de bon augure, et était particulièrement adapté aux activités commerciales.

En fait, les Faunales étaient célébrées en l'honneur du Dieu Faune. Faune était, au départ, une divinité italique d'origine pastorale, protectrice du bétail et de la fertilité, dont le culte avait pour but de promouvoir la fécondité et la santé du bétail. En ce sens, le Faune était opposé au dieu des bois Silvanus, protecteur des lieux sauvages.

De la faune et de la flore

Lors des Faunalia Rustica, dont les célébrations se déroulaient en plein air et dans les champs, étaient allumés des feux et brûlés des parfums propitiatoires, et la fête durait pendant les heures nocturnes, lorsque des danses étaient organisées, également utilisées par les prêtres saliens pour invoquer la protection du Faune sur la récolte et sur le bétail. En son honneur, un chevreau ou un mouton était sacrifié, dont la chair était distribuée aux personnes présentes, ainsi que de grandes jarres de vin.

Caractéristique surtout des zones rurales, la célébration a lieu en hiver et au printemps : les Faunalia d'hiver, également appelées Faunalia Rustica, ont lieu du 5 au 8 décembre et clôt l'année des travaux à la campagne, tandis que les Faunalia de printemps, mieux connue sous le nom de Lupercalia, précède le réveil printanier de la nature en invoquant la protection des troupeaux, et a lieu le 15 février. L

En fin de compte, il s'agissait de deux Faunales d'hiver, également connues sous les noms de Faunalia Rustica et Faunalia Primaverili, pour célébrer le début du printemps et le renouveau de la nature et invoquer leur protection sur les troupeaux, ce qui se passait le 15 février, d'abord de manière isolée, puis souvent associée aux Lupercales. La nuit, il était d'usage de donner lieu à une danse spéciale, qui était également exécutée par les prêtres saliens, par laquelle la protection des cultures et du bétail par le Faune était invoquée.

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C'étaient des jours où les bœufs n'étaient pas soumis au joug, car même les animaux avaient le droit de se reposer et de participer à la joie, en effet pour l'occasion ils étaient couronnés de guirlandes et de rubans enroulés autour de leurs cornes. C'est pourquoi on célébrait les animaux et le côté animal de l'homme. En effet, dans les temps anciens, les Lupercales étaient l'accouplement des prêtresses avec les bergers, puis transformé en flagellation des femmes par les prêtres et la peur qu'un Dieu mystérieux ne viole la femme qui accouche. En bref, une réédition très élaborée du sexe libre pré-romain.

Les temples

À Rome, le seul temple dédié au Dieu Faune se trouvait sur l'île du Tibre et un autre hors les murs, près d'un bois situé près de la fontaine de l'Albunea, où se trouvait un célèbre oracle dédié au dieu, mais la fontaine portait le nom de la Sibylle appelée Albunea ou Tiburtina, d’après un ancien divinateur alors divinisé, protecteur de la ville de Tivoli et créateur des légendaires livres sibyllins.

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La Sibilla Tiburtina était également une favorite de la déesse Vénus, on soupçonne aussi qu'à des époques plus archaïques, les Faunalia Rustica, outre les banquets et le vin, incluait également les rapports sexuels. Horace ne considère pas le dieu avec grande tendresse et, dans son ode, invoque le Faune lui demandant de montrer son sexe, tout en ménageant surtout les créatures errantes dans la forêt, en particulier les loups, le plus grand danger pour les troupeaux.

BIBLIOGRAPHIE :

- Marco Terenzio Varrone - De lingua Latina -
- Ovidio - Fasti - IV -
- Renato Del Ponte - Dei e miti italici. Archetipi e forme della sacralità romano-italica - ECIG - Genova - 1985 -
- Robert Maxwell Ogilvie - The Romans and their gods in the age of Augustus - 1970 -
- William Warde Fowler - The Roman Festivals of the Period of the Republic - London - 1908 -
- Massimo Izzi - "Faunus/fauni" - in "Dizionario dei mostri" - Roma - L'Airone - 1997 -

 

jeudi, 03 décembre 2020

Le Symbolisme du Langage des Oiseaux

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Le Symbolisme du Langage des Oiseaux

par Tibet Dikmen

Le symbolisme a toujours été un attribut inséparable de l’être humain. Qu’ils soient conscients ou inconscients, explicites ou implicites, les symboles ont toujours pris leur place dans les différentes castes sociales des sociétés traditionnelles. Le mode de vie profane et post-moderne a fortement diminué notre capacité à appréhender les différents symboles qui persistent autour de nous, ils sont devenus presque complètement inintelligibles. Seulement la partie qualitative et exotérique persiste or la coquille ne signifie rien sans l’essence du noyau. Manifestement, le symbole le plus significatif qui persiste aujourd'hui est le langage lui-même, car le langage est l'un des symbolismes les plus complexes et les plus répandus, que ce soit le langage profane ou le langage ‘sacré’.

Cependant, même si, à première vue, les arts et les sciences traditionnelles sont devenus profanes et ont été dépouillés de toute signification d’ordre supérieur, différents penseurs traditionalistes et métaphysiciens ont oeuvré pour reconstituer, ne fusse que d’une manière générale, certains liens ésotériques que l’on pourrait considérer comme universels. Le plus frappant d’entre eux serait le symbolisme omniprésent dans différentes traditions dites du ‘Langage des Oiseaux’.

L’allusion à ce symbole peut être observée à la fois dans les traditions occidentales et orientales.

Dans la mythologie européenne, cette qualité de ‘parler la langue des oiseaux’ est souvent attribuée aux héros mythiques, vainqueurs du dragon. Notamment dans la légende nordique de Siegfried, où le héros comprend aussitôt le langage des oiseaux. En partant de ce point, nous pouvons facilement déduire que ce langage est un attribut des initiés menant le combat contre le dragon, qui est également le symbole de la contre-initiation, de l’antéchrist, de forces du bas-monde, et bien d’autres caractéristiques d’ordre négatif. Cette victoire signifie également la conquête de l’immortalité, c’est-à-dire le retour à l’état principiel de l’homme, en relation directe avec le supérieur. Cette image que nous venons de dessiner s’applique également de manière parfaite à l’Archange Saint-Michel qui combat le dragon, symboles et sculptures duquel nous pouvons fréquemment observer en Europe occidentale. Un phénomène identique peut être observé dans la tradition hindoue dans l’épopée du combat de Garuda contre le Nâga. Garuda étant symbolisé par l’aigle (et ailleurs remplacé par l’ibis, la cigogne ou le héron) et le Nâga prenant la forme d’un reptile (dragon ou serpent).

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Le combat de Garuda contre Naga.

Cependant, le fort rapprochement de cette symbolique, entre l’Orient et l’Occident, se manifeste de manière évidente dans les traditions abrahamiques. Nous pouvons citer la parabole évangélique décrivant des « oiseaux du ciel » venant se poser sur les branches de l’arbre représentant l’axe passant par le centre de chaque état d’être et les reliant tous entre eux. Ceci s’est notamment manifesté sous la forme du symbole médiéval du Peridexion. Une image analogue existe dans la tradition islamique, plus précisément dans l’œuvre du grand-maître soufi Ibn’ Arabi dont la pensée et les œuvres ont été répandues dans la sphère intellectuelle européenne grâce aux efforts de Titus Burckhardt et autres penseurs traditionalistes. Dans son œuvre intitulé ‘L’arbre essentiel et les quatre oiseaux’, par l’allégorie de l'arbre universel, représentant l'être humain complet, et des quatre oiseaux posées sur celui-ci, représentant les quatre aspects essentiels de l'existence, Ibn 'Arabi explique son enseignement sur la nature et la signification de l'union avec Dieu. Ce qui laisse déduire que la compréhension concrète des aspects essentiels de l’existence serait possible si une communication avec ces oiseaux s’effectue avec succès, qualifiant le ‘langage des oiseaux’ en tant que clé pour la compréhension des vérités métaphysiques.

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Illustration du Peridexion (Bodleian Library, MS. Bodley 764 )                

Le symbolisme de ce langage se manifeste semblablement chez l’un des contemporains d’Ibn Arabi en Perse. En faisant allusion au verset coranique attribuant au Roi Salomon d’Israël la capacité de communiquer avec les oiseaux, le maître soufi Farid’uddin Attar de Neyshabur (qui exerça une grande influence sur Rumi) écrit un recueil de poèmes médiévaux d’environ 4500 distiques, intitulé ‘La Conférence des Oiseaux’. Dans ce poème colossal, Attar lie la quête pour le fabuleux oiseau Simorgh de la mythologie perse pré-islamique avec l’enseignement initiatique et mystique du Soufisme.

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Illustration Safavide du « Conférence des Oiseaux » d’Attar

En conclusion, nous pouvons dire que si, avec un peu d’effort, nous parvenions à contourner l’acte délibéré et continu de profanation de nos arts et des sciences traditionnelles, un trésor caché s’ouvrira à nous. Comme René Guénon a insisté maintes fois : Vincit Omnia Veritas.

51Ot+ag29iL._SX210_.jpgSources :

- Symboles de la Science sacrée, René Guénon (Gallimard, 1962)

- Le Langage des Oiseaux, Farid-ud’Din Attar (trad. Garcin de Tassy, Albin Michel, 1996)

- La Sagesse des Prophètes, Ibn’ Arabi (trad. Titus Burckhardt, Albin Michel, 2008)

-The Symbolism of Letters and Language in the Work of Ibn ‘Arabī, Pierre Lory (The Ibn’ Arabi Society Vol. XXIII, 1998)

 

 

mercredi, 02 décembre 2020

Rome: le rite et le mythe

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Rome: le mythe et le rite

par Mario Perniola

Ex: http://www.archiveseroe.eu

Le rite ne se réduit pas à une simple réactualisation du mythe comme la tradition spiritualiste de la Grèce relayée par le christianisme tendrait à le faire penser. La ritualité ne se fonde pas dans tous les cas sur un mythe d'origine. Le geste n'est pas toujours subordonné au mot, ni la pratique à la croyance, ni l'extériorité à l'intériorité. Mario Perniola, en un texte très documenté d'histoire et de linguistique latine, montre de manière convaincante que la caerimonia n'est pas carimonia. Il faut éviter de penser la cérémonie comme formalisme ou pure extériorité : « extériorité et cérémonie, rite sans mythe et sans foi, ne se trouvent pas au terme du processus historique [mais] se trouvent à l'origine de la romanité »

Le sociologue Claude Rivière remarque à propos de ce texte : « Comme des dieux nul ne sait rien que ce que les mythes leur attribuent, c'est-à-dire que le sacré n'a que le sens qu'on lui suppose à partir de son extériorité, leur véritable existence n'est pour nous que ce qui se manifeste dans l'objectivité de la caerimonia, dans la hiérophanie des liturgies. Les enseignes militaires des armées de César réunies en faisceau objectivent le serment d'alliance, et le symbole détient un pouvoir sacré. L'extériorité du rite correspond à l'extériorité du sacré, non pas actualisation d'un système mais existence objective d'une force immanente à l'histoire.

Certes la référence étymologique n'efface en rien la conception chrétienne, mais au moins montre-t-elle qu'un sens peut être donné à l'extériorité du rite, que les rites et symboles ont le sens que leur attribuent les hommes, fabricants de mythes et d'idéologies, qu'il n'y a pas de précession nécessaire d'un signifié, mais une possibilité de création simultanée du signifié et du signifiant, que l'extériorité du répétitif dans la vie sociale, doublant l'intériorité d'un vécu, énonce en langage gestuel, postural ou verbal la même chose que le mythe comme récit à décrypter, ou que l'idéologie en termes abstraits » (Les liturgies politiques, Puf, 1988).

[Ci-dessus : Equirria, cérémonie en l'honneur du dieu Mars où des chevaux étaient purifiés et sacralisés avant de partir en guerre]

***

Le rite et le mythe

Si le mythe a constitué l’un des plus importants paradigmes culturels de la civilisation moderne, il semblerait que le modèle de l’organisation de la culture dans la société post-moderne soit plutôt le rite : le récit mythique — avec son idéalisation, ses implications émotives, sa référence à une dimension archétypique de l’existence — fait place à la performance, à une action qui réunit en elle-même les caractères de l’exécution et de l’exhibition, qui est désenchantée et répétitive, technique et stratégique, qui présente donc des similitudes substantielles avec le rite.

“Caerimonia” comme “carimonia”

Or, tandis que la société post-moderne perçoit la différence entre monde mythique et monde rituel comme étant le conflit entre une conception dorée et passionnée de la vie et une conception froidement opérante et effective de l’action, l’anthropologie, la sociologie et la philosophie contemporaines ignorent le plus souvent cette opposition ; considérant le rite comme une simple actualisation du mythe, ces disciplines nient à la répétition rituelle toute signification et tout intérêt qui lui soient spécifiques. Dans cette méconnaissance de la spécificité de la ritualité, on retrouve à l’oeuvre le préjugé spiritualiste de la tradition hellénico-chrétienne : on est prêt à reconnaître à l’action un sens et une valeur, mais à l’unique condition qu’elle soit subordonnée à la parole et à la foi. Une action répétitive qui ne trouve pas son fondement et sa justification dans un récit généalogique et dans une croyance individuelle ou collective, religieuse ou sociale, n’est pas considérée (des néo-platoniciens à Diderot, de saint Augustin à Lévi-Strauss) comme un véritable rituel, mais comme une simple cérémonie, c’est-à-dire comme un comportement que l’on jugera systématiquement vide de sens, stéréotypé, inutile, idolâtre, pathologique, désespéré ; au mieux, il fera l’objet d’une appréciation esthétique. Pas plus que les autres sciences humaines, la psychanalyse n’a soustrait la cérémonie à cette condamnation millénaire : en la mettant en relation avec le comportement des sujets atteints de névroses obsessionnelles, elle a même renforcé ce jugement.

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Le véritable scandale de la pensée occidentale, ce n’est pas le mythe, c’est la cérémonie : en premier lieu, en effet, les concepts de muthos et de logos ne sont pas dans la culture grecque aussi opposés que le laisse supposer la formulation sophistico-platonicienne du problème, puisqu’ils sont parfois utilisés comme synonymes ; en second lieu, l’étude scientifique des mythes se développe aujourd’hui en même temps que le mythe de la science, si bien que mythe et science, pensée sauvage et pensée rationnelle, s’avèrent beaucoup plus proches que l’irrationalisme romantique ou le rationalisme positiviste ne veulent bien l’admettre ; enfin, même sur le plan socio-politique, la formation du consensus par le biais d’un appel aux convictions rationnelles des individus, apparaît dans la civilisation politique ouverte par le Siècle des Lumières et par la Révolution française, inséparable de la diffusion de mythes politiques de masse. Tous ces éléments nous incitent à considérer la prétendue pensée rationnelle comme étant davantage la continuation et le travestissement de la pensée mythique que son alternative radicale. Du reste, l’une et l’autre se fondent sur la subordination des gestes aux mots, des pratiques aux croyances, cette subordination étant elle-même fondée sur le primat de l’intériorité.

Le déclin de la civilisation des XVIIIe et XIXe siècles, qui a été essentiellement mytho-logique, se manifeste dans le triomphe du spectacle et de l’apparence, dans l’exhibition obscène de tout ce qui était caché, voilé, secret, dans l’épanouissement de la simulation idéologique et culturelle qui, insensible aux contradictions et aux incompatibilités, rend interchangeables toutes les théories. Cependant, à considérer la société contemporaine comme une simple société du spectacle et de la simulation hyperréelle — et peu importe que ce soit de façon critique ou apologétique —, on ne voit pas l’ampleur et la profondeur du saut historique devant lequel nous nous trouvons ; en effet, ces caractères sont encore étroitement dépendants de la tradition spiritualiste occidentale, qui pense l’extériorité et la cérémonie comme formalisme, surface et sclérose, et qui ne voit en l’une et en l’autre qu’un manque de profondeur, de substance intérieure et de vie. Ainsi, on réduit la caerimonia à une carimonia (de careo, être privé de, sentir le manque de), suivant une étymologie erronée qui date de l’Antiquité, et qui faisait référence à l’offrande sacrificielle faite aux dieux par les hommes : en réalité, le manque que la métaphysique occidentale reproche à la cérémonie, ce manque concerne le mythe et la foi. Une offrande sacrificielle qui n’est pas motivée par une dévotion intime et spirituelle, et qui, en outre, est adressée à des divinités dont on ne sait rien, cela constitue une folie incompréhensible.

La cérémonie des dieux

Pourtant, cette folie constitue la base même de la religion et de la mentalité des anciens Romains. Le plus surprenant, c’est que dans la Rome antique, extériorité et cérémonie, rite sans mythe et sans foi, ne se trouvent pas au terme du processus historique, ne sont pas l’expression de la décadence et de l’essoufflement d’une religion qui aurait perdu tout rapport avec l’expérience vécue dont elle est née ; bien au contraire, ces caractéristiques se trouvent à l’origine de la romanité, elles constituent l’intuition centrale sur laquelle se fonde la conception romaine du divin, de l’humain et du temps.

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En partant de quelques textes d’écrivains de l’Antiquité, Karl-Heinz Roloff, l’auteur de l’étude la plus vaste et la plus exhaustive sur le mot et sur le concept latin de caerimonia (1), montre que parallèlement et antérieurement au sens d’action et de comportement rituels, le terme désigne l’être même du divin, l’objet de la religion, c’est-à-dire ce qu’on peut traduire très approximativement par le mot “Sacralité” (Heiligkeit). Que cérémonie veuille dire beaucoup plus que sainteté, cela paraît prouvé par un texte de Suétone, qui oppose la sanctitas des rois à la caerimonia des dieux, ce terme indiquant que le mode d’existence des dieux est infiniment supérieur à celui des souverains. Ce n’est donc pas à un manque que le mot fait référence, mais, bien au contraire, à la dimension ontologique du sacré ; cela explique que le terme ne soit utilisé dans cette acception qu’au singulier et que, plus tard, des grammairiens l’aient pris pour un nom pluriel. Quand Cicéron parle d’une caerimonia legationis, quand Tacite parle d’une caerimonia loci, ils pensent davantage à l’être de la chose elle-même qu’à l’attitude ou au sentiment humain envers celle-ci. Enfin, lorsque César raconte le complot ourdi contre lui par les Carnutes et par d’autres peuples de la Gaule (dans le De Bello Gallica, VII, 2), il nous dit qu’ils renoncèrent à échanger des otages, afin de ne pas dévoiler leur alliance, mais qu’ils demandèrent que toutes les enseignes militaires soient réunies en faisceau, et que tous fassent le serment de ne pas se séparer des autres lorsque la guerre aurait commencé : un tel acte est défini par César comme une gravissima caerimonia, car les enseignes ainsi réunies acquièrent un pouvoir sacro-saint, objectif, indépendant de la croyance des hommes, et qui remplace très efficacement l’échange d’otages.

S’il convient donc de parler d’une cérémonialité de l’être, celle-ci ne peut être entendue au sens de festivité (Feierlichkeit), de cette contemplation joyeuse que Kerényi attribuait à la religion grecque (2), envisagée dans son rapport direct à la vision, à la manifestation, à la splendide apparition du phénomène. Dans le texte de César, on ne trouve aucune allusion à une manifestation du divin : toute l’attention des Carnutes est concentrée sur l’action qu’ils s’apprêtent à entreprendre et sur la nécessité de fonder cette action historique, pleine de. risques et d’inconnues, sur l’obéissance à la gravissima caerimonia des enseignes réunies en faisceau ; cette cérémonie n’est pas une fête organisée à l’occasion de l’alliance, elle est la garantie objective, extrêmement sérieuse et astreignante, de cette même alliance.

La cérémonialité de l’être ne peut pas davantage être comprise comme spectacularité du divin. Les ludi scaenici sont étrangers à la religion romaine archaïque, à laquelle renvoie le mot utilisé par César (3). La caractéristique essentielle de la religion romaine, c’est l’extraordinaire imprécision de l’aspect des divinités, dont on ignore parfois jusqu’au sexe : les dieux romains sont si abstraits et désincarnés qu’ils se réduisent très souvent à un simple nom. Le Panthéon romain a été très justement comparé par Dumézil à un monde d’ombres presque immobiles, à une foule crépusculaire à l’intérieur de laquelle il est difficile de repérer un contour précis (4). Bien qu’il parle des Gaulois, il va de soi que César leur attribue en cette occasion une façon de penser typiquement romaine.

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Enfin, dans son acception la plus profonde, caerimonia deorum ne désigne ni le culte qui appartient aux dieux, ni le culte qui leur est dû, mais plutôt l’extériorité du mode d’existence du divin. Ici, la réflexion sur la religion romaine rencontre la théorie moderne du sacré conçu comme complètement autre, comme différence, comme refus radical de toute conception anthropomorphique du divin. Cette convergence d’une théorie du sacré qui plonge ses racines dans le monothéisme juif, et du paganisme romain (tenu par Hegel pour une des formes les plus blâmables de la superstition), une telle convergence ne laisse pas de surprendre. Pourtant, malgré la distance qui sépare Yahvé de la cérémonie romaine du divin, la convergence objective de l’iconoclastie hébraïque et de l’aniconisme de la religion romaine des origines (selon la tradition, celle-ci ne connut pas d’images sacrées pendant les premiers cent soixante-dix ans de son histoire), cette convergence nous laisse perplexe. Quoi qu’il en soit, l’essentiel est de comprendre que l’extériorité de l’être est tout le contraire d’un mode d’existence purement spectaculaire.

La cérémonie des hommes

La signification subjective de la cérémonie (entendue comme opération et comportement rituels) est tout aussi importante que la signification objective attribuée aux “choses elles-mêmes”. Cette seconde acception du terme, qui est la plus répandue et la plus usuelle, est toutefois étroitement liée à la première : par exemple, dans la cérémonie racontée par César, il n’y aurait eu aucune sacralité objective si l’action de réunir toutes les enseignes militaires (action orientée vers un but bien précis) n’avait pas été accomplie. « À cet égard, l’action est elle-même sacralité : sans elle, il n’y aurait pas de sacré, mais d’autre part, le sacré ne tient qu’à l’assemblage des signa » (5).

Ainsi, l’extériorité n’est pas seulement l’aspect fondamental de l’être divin, mais aussi — et au même titre — le caractère essentiel du rite religieux, lequel n’a nullement besoin de fonder sa validité sur une croyance, une foi, une expérience intérieure. Ici apparaît clairement la distance qui sépare la religion romaine et la théologie de la différence, d’origine judaïque ou chrétienne : dans la première, l’extériorité du rite correspond à l’extériorité du sacré ; dans la seconde, au contraire, l’intériorité du culte fait pendant à l’extériorité de Dieu (6). Cela ne signifie pas que la cérémonie romaine brise — comme dit Hegel — le cœur du monde, rompe l’individualité de tous les esprits, étouffe toute vitalité (7), c’est-à-dire qu’elle soit liée à une totale insensibilité émotionnelle et spirituelle. Dans la cérémonie romaine, le rapport entre extérieur et intérieur est inversé : ce n’est pas l’intériorité qui fonde et justifie le culte, comme dans le judaïsme et dans le christianisme, c’est la cérémonie — c’est-à-dire la répétition extrêmement précise et scrupuleuse d’actes rituels — qui ouvre la voie à un type de sensibilité non sentimentale, mais pas moins articulée et complexe pour autant. Dans le récit de César, la cérémonie fait naître chez les conjurés une solidarité plus sûre que celle qui eût été garantie par l’échange d’otages. Le caractère de cette solidarité n’est pas exclusivement religieux, il est également juridique et politique.

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On ne peut pleinement saisir la signification romaine du mot cérémonie si l’on fait abstraction de cette dimension juridico-politique ; cependant, celle-ci ne doit pas être entendue au sens de lex, c’est-à-dire d’acte volontairement contraignant, mais au sens de jus, c’est-à-dire de rite à caractère rigoureusement technique, de procédure dans laquelle le magistrat et les parties ont des rôles rigoureusement déterminés par la tradition. Cela signifie que le caractère obligatoire de la cérémonie ne dépendait pas de l’adhésion des participants à ses contenus, mais de la capacité des magistrats à rattacher le cas particulier à la forme générale et abstraite du rite.

Le jus est précisément un ars, un ars qui in sola prudentium interpretatione consistit : si on garde à l’esprit que ars et ritus dérivent de la même racine ar- qui désigne l’ordre (8), la répétition cérémonielle s’impose comme un des points cardinaux de la pensée romaine.

Le comportement cérémoniel se détermine donc par rapport à deux termes qui sont l’un et l’autre objectifs et extérieurs : la situation spécifique et la forme rituelle. La prudentia, c’est, précisément, la capacité de les harmoniser. D’un côté, l’obéissance à l’occasion, à la donnée particulière, à l’opportunité, ne se réduit pas à un pur opportunisme, car elle s’accomplit en référence à un cadre, à un schéma général hérité du passé ; de l’autre, l’obéissance à la tradition n’est pas pure sclérose, car elle vise à la solution d’un problème, d’un problème concret.

Cette harmonie entre opportunité et forme constitue l’un des principaux thèmes de l’important ouvrage que Jhering, au siècle dernier, consacra à l’esprit du droit romain (9), qu’il définit comme étant « le système de l’égoïsme discipliné ». L’instinct pratique des Romains, observe Jehring, avait permis l’établissement de règles et d’institutions si élastiques qu’elles s’adaptaient toujours aux besoins du moment, bien qu’elles fussent scrupuleusement observées.

1497262099.jpgAppliqué au monde romain, le concept d’extériorité ne veut pas dire, comme dans l’optique judéo-chrétienne, transcendance d’une loi qui s’impose inconditionnellement à l’intériorité humaine ; la cérémonie n’est pas l’exécution d’un devoir-être éternel et immuable, ni l’actualisation d’un mystère méta-historique : les termes sur lesquels elle se fonde sont tous objectifs, mais immanents à l’histoire. Chez les Romains, le sacré ne présente aucun caractère panthéiste ou mystique : il existe essentiellement, nous dit Roloff, dans le cas particulier, dans l’évènement particulier, ce qui est parfaitement conforme au caractère “casuistique” du mode de penser romain (10).

Cérémonie du temps

La cérémonie est aux antipodes du spectacle, de la mise en scène : elle apparaît comme étant la condition de toute production, de toute action, de toute histoire. C’est particulièrement évident dans la conception romaine du temps, qui diffère autant de l’éternel retour des sociétés primitives, avec son cycle de morts et de renaissances rituelles, que de l’histoire linéaire du judaïsme, avec son espérance messianique d’un rachat final. À Rome, la cérémonialité du temps, c’est le calendrier, une structure formelle de jours, de mois, de fêtes, qui revient toujours mais qui n’entrave pas l’activité historique des hommes ; bien au contraire, le calendrier fournit l’indispensable point de référence qui permet de situer chronologiquement toute action particulière.

Le temps cyclique des sociétés primitives, qui n’attribue d’importance qu’à la réactualisation de l’archétype mythique originel, et le temps linéaire du judaïsme, qui considère les entreprises d’Israël comme étant celles de Dieu lui-même, sont tous deux, sous des aspects bien différents, des temps mythologiques, c’est-à-dire des temps dans lesquels il existe un lien indestructible entre la dimension chronologique et son contenu : c’est ce lien, précisément, qui fonde la sacralité de ces expériences du temps. Le calendrier romain, au contraire, fonde un temps démythifié, mais non pour autant désacralisé ou insignifiant : il fournit un cadre, une grille de référence, un tissu dont les éléments sont sacrés, mais il ne dit pas a priori ce que ces éléments doivent contenir, et il ne transforme pas a posteriori leur contenu en histoire sacrée. La structure cérémonielle du calendrier romain se pose comme condition d’histoire : elle commence par laisser indéterminé le caractère concret de l’événement ; puis, quand celui-ci s’est produit, elle n’annule pas sa spécificité en l’insérant dans un processus dont la signification ultime est la rédemption finale, mais elle se soucie de la conserver en en faisant un précédent.

Selon une hypothèse suggestive, les douze mois de l’année doivent être mis en relation avec les douze boucliers réalisés par le forgeron Mamurius Veturius (le premier artisan qui soit mentionné dans l’histoire de Rome), pour le compte de Numa Pompilius. Qui plus est, Mamurius aurait été la représentation symbolique de l’année écoulée (11) ; en effet, le 14 ou le 15 mars (dans le calendrier romain, l’année se terminait à la fin du mois de février), les Romains accomplissaient un rituel connu sous le nom de Mamuralia : la foule portait en procession un homme couvert de peaux de bêtes, puis elle le frappait avec de longues baguettes blanches en l’appelant Mamurius. Ce rituel aurait également inspiré une expression populaire : suivant des sources grecques, lorsqu’on voulait faire allusion à quelqu’un qui avait reçu une bonne volée, on disait qu’il avait “joué les Mamurius” (tàn Mamourion paizein).

La figure de Mamurius serait donc liée à la fois à l’abolition de l’année écoulée (à travers les Mamuralia) et à la fondation de l’année nouvelle (suivant le récit qui le représente comme forgeron au service de Numa). En arguant du lien existant dans l’histoire des religions entre les initiations et les forgerons, en rappelant que les Mamuralia précédaient immédiatement les Liberalia (ces fêtes du 17 mars où les jeunes Romains revêtaient la toge virile), une interprétation particulièrement ingénieuse voit dans le dossier fort complexe de Mamurius rien de moins que ce rite d’initiation à l’âge d’homme, typique des sociétés primitives, que l’on tenait jusqu’à aujourd’hui pour étranger à la religion romaine archaïque (12).

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Si l’on nous demande à quels contenus, à quels idéaux, à quels modèles de vie, Mamurius initiait, la réponse est simple : Mamurius initiait à la cérémonialité du temps, au calendrier, au rite démythifié. Cela signifie que dans le monde romain, la mort simulée n’est pas suivie d’une vraie renaissance, d’une vraie vie (comme dans les rites de passage des sociétés primitives), mais d’une vie artificielle, juridique, cérémonielle, rythmée par le calendrier, qui fait abstraction de tout prototype et de tout temps intérieur, qui est depuis toujours répétitive et extériorisée, et dans laquelle mort et renaissance rituelles coïncident (13).

C’est maintenant qu’on peut comprendre, peut-être, le sens le plus profond du mot ludus, qui n’est pas seulement synonyme de rite, qui ne veut pas dire seulement simulation, qui n’est pas utilisé uniquement par rapport au jeu sexuel et à la séduction, mais qui signifie également école, apprentissage, instruction. Désormais, en effet, on n’a rien à enseigner, on n’a rien à apprendre, sinon les procédures, les cérémonies, les mouvements rotatoires à l’intérieur desquels l’occasion, la particularité la plus empirique, la situation la plus spécifique, doivent être “jouées”. Il est inutile de se dérober au “jeu de Mamurius” : l’essentiel est de vaincre en dépit des coups de bâton. L’enseignement du forgeron Mamurius apparaît donc opposé à celui des autres “maîtres du feu” de l’aire indo-européenne : pas le wut, la fureur religieuse, la colère qui terrorise les ennemis, mais, tout au contraire, le calme, l’indifférence, le mimétisme, en un mot : la cérémonie.

► Mario Perniola, Traverses n°21-22, 1981. [Traduit de l’italien par Thierry Séchan]

Notes :

91dBX7kQy4L.jpg1. K.-H. Roloff, « Caerimonia », in : Glotta, Zeitschrift für griechische und lateinische Sprache, Band XXXII, 1953, p. 101-138.
2. C. Kerényi, La Religion antique, 1957.
3. G. Piccaluga, Elementi spettacolari nei rituali festivi romani, Roma, 1965, p. 64.
4. G. Dumézil, La Religion romaine archaïque, Paris, 1974, p. 50.
5. K.-H. Roloff, op. cit., p. 111.
6. À ce sujet, cf. les thèses d’Emmanuel Levinas, in : Totalité et infini, Essai sur l’extériorité, La Haye, 1961, en ce qui concerne le judaïsme. Pour le christianisme, cf. les considérations de R. Otto, in : Le Sacré, 1929.
7. GWF Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, III.
8. E. Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, 1968, t. II.
9. R. von Jehring, Geist des romischen Rechts auf den verschieden Stufen seiner Entwicklung, Leipzig, 1854-1865.
10. K.-H. Roloff, op. cit., p. 121.
11. J. Loicq, « Mamurius Veturius et l’ancienne représentation de l’année », in : Hommages à Jean Bayet, Paris, 1964, pp. 401- 425.
12. A. Illuminati, « Mamurius Veterius », in : Studi e materiali di storia delle religioni, a. XXXII, 1961, pp. 41-80.
13. M. Perniola, « Mort et naissance dans la pensée rituelle », in : Archivio di Filosofia, 1981.

♦ nota bene : dans un entretien postérieur à cet article, l'auteur précisait : « (...) j’ai orienté mes lectures vers l’étude de l’Empire romain, en particulier les techniques juridiques et administratives qui ont permis aux Romains de surmonter les guerres intestines. La notion-clé sur laquelle a porté mon attention a été celle de rituel sans mythe, qui est aux origines de la religion et de la jurisprudence romaine. L’issue de cet effort a été le volume Ritual Thinking. Sexuality, Death, World (2000). Mon travail a rencontré les tendances les plus récentes de l’anthropologie américaine, qui excluent l’existence des mythes fondateurs des rituels. Dans ce cas, le lien social est garanti uniquement par l’exécution d’une série de schèmes de comportement prédéterminés qui sont tout à fait indépendants de l’adhésion subjective à des croyances, doctrines, fois ou à l’émergence d’affects, d’émotions ou de sentiments. Cela se réalise à travers une épochè : cette expérience d’origine cynique-stoïque a ensuite été reprise par la phénoménologie de Husserl, qui en a fait la condition de toute connaissance rigoureuse. » (Rue Descartes n°4/2015).

 

lundi, 30 novembre 2020

Entretien avec Claudio Mutti : A propos de Julius Evola

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Entretien avec Claudio Mutti : A propos de Julius Evola

Propos recueillis par Sergio Fritz Roa (2004)

Ex : https://legio-victrix.blogspot.com

Comment avez-vous entendu parler de Julius Evola ?

J'ai lu Révolte contre le monde moderne quand j'avais dix-huit ans. J'étais un des responsables de la section italienne de Jeune Europe, une organisation dont j'étais membre à l'époque. Les animateurs de cette organisation m’ont donné un exemplaire du livre. Le pragmatisme de Jean Thiriart et sa conception machiavélique de la politique ne nous ont pas complètement satisfaits, de sorte qu'en nous, jeunes "euro-nationaux" d'il y a quarante ans, la double exigence d'une vision intégrale du monde et d'une véritable sacralisation de l'action politique est demeurée vivante. L'œuvre d'Evola représentait donc, pour moi et pour d'autres, la porte d'entrée d'une Weltanschauung fondée sur la spiritualité.

Quelle est l'importance de Julius Evola pour le monde occidental ?

Tout d'abord, il faut dissiper le malentendu que suppose inévitablement un tel syntagme ("monde occidental"). S'il est vrai que dans les siècles passés il y avait bien une "civilisation occidentale", aujourd'hui le même nom sert à désigner une Zivilisation spenglerienne qui, en plus de s'étendre sur une zone géographique beaucoup plus large, ayant son propre épicentre et son propre paradigme aux États-Unis d'Amérique, se configure comme une véritable pseudo-religion idolâtre, dont les principaux dogmes sont le Marché, les Droits de l'Homme et la Démocratie. Ainsi, l'Occident, cet Occident qui a acquis des dimensions quasi planétaires, est la manifestation la plus monstrueuse de ce que nous pouvons appeler, sur le plan de l'évolution, l'Anti-Tradition. Tant l'Europe que l'Amérique latine peuvent tirer de l'œuvre d'Evola, et de son appel à la valeur fondamentale de la Tradition, les points de référence essentiels pour leur éveil et pour une lutte cohérente contre cette "civilisation occidentale" contre-nature et anti-humaine.

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Vous avez défendu le combat controversé mené par l'auteur de La désintégration du système, Giorgio Freda, qui, pour son radicalisme révolutionnaire, a purgé une longue peine de prison. Pouvez-vous nous expliquer la raison de cette défense ?

En 1969, lorsque le phénomène de la révolte étudiante a fait croire à beaucoup que la mobilisation pour la destruction du système bourgeois avait commencé, Freda a considéré qu'il était de son devoir de s'adresser aux jeunes révolutionnaires nationaux pour qu'ils repensent les principes du véritable État. Jusqu'alors, dans l'Italie de l'après-guerre, les défenseurs de la doctrine "traditionnelle" de l'État n'avaient pas quitté le verbalisme académique et nostalgique, ni ne s'étaient lancés dans l'arène politique pour se mettre au service des arrière-gardes bourgeoises, utilisant l'évolutionnisme comme alibi pour leurs choix réactionnaires. Avec La désintégration du système, en revanche, la doctrine traditionnelle de l'État s'est présentée comme une opposition intégrale et irréductible au monde bourgeois. L'organisation même du communisme de "l'Etat populaire", théorisé par Freda, était considérée comme une thérapie d'urgence indispensable pour l'élimination de l'homo oeconomicus : un remède homéopathique pour la "restauration de l'humain" dans une Rangordnung virile (= une hiérarchisation virile). La longue persécution à laquelle Freda a été soumis, au-delà des prétextes judiciaires formels, s'explique précisément par son engagement radical en tant que soldat politique. J'ai donc estimé qu'il était de mon devoir de prendre des mesures de solidarité militante.

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Vasile Lovinescu.

Le rapprochement entre des écrivains purement traditionalistes (Guénon, Lovinescu, Valsan, etc.) et quelques personnalités plutôt politiques ou "métapolitiques" (Evola, Codreanu, Wirth) a été une constante dans son œuvre. Cependant, alors que les premiers proposent une lutte interne, c'est-à-dire le Grand Jihad, les seconds semblent perdus dans l'éventualité d'une bataille externe... Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Dans le contexte de l'évolution, la doctrine de la "Petite et Grande Guerre Sainte" occupe une place très importante. En affirmant une telle doctrine, qui est désignée par une expression extraite de la terminologie islamique (Al-jihad al-akbar, Al-jihad al-asghar), Evola reprend le concept d'action qui caractérise toute vision traditionnelle : l'action se trouve "selon l'ordre" lorsqu'elle est consacrée rituellement et devient un chemin d'accomplissement spirituel. L'approche dont vous parlez correspond donc à une complémentarité : ceux que vous définissez comme des "écrivains purement traditionalistes" nous fournissent les indications nécessaires pour comprendre, tandis que les personnalités politiques ou métapolitiques représentent une action politique ou culturelle à un niveau qui n'est nullement celui de la pure contingence.

Vous êtes éditeur et dirigez la maison d’édition "All'insegna del Veltro", qui a publié des documents d'une grande valeur spirituelle et métapolitique. Quels sont les nouveaux ouvrages que vous avez l'intention de publier ? Quels sont vos projets à cet égard ?

La maison d’édition "All'insegna del Veltro" a publié cent livres depuis 1978. Cette année, une nouvelle collection éditoriale a été inaugurée, dans laquelle des œuvres géopolitiques d'auteurs "classiques" et contemporains seront accueillies. Les deux premiers textes, de Haushofer, seront suivis d'une conférence d'Omar Amin von Leers, d'un volume avec des écrits de différents auteurs sur la Turquie, de divers écrits de Jean Thiriart, etc. Un autre livre de Bèla Hamvas (1897-1968), un écrivain hongrois qui, bien que largement lu et apprécié dans sa patrie, était complètement inconnu en Italie jusqu'à il y a quelques années, lorsque notre maison d’édition "All'insegna del Veltro" a publié Scientia Sacra, une de ses œuvres qui peut être dignement incluse parmi les chefs-d'œuvre du "traditionalisme intégral".

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Bela Hamvas.

Vous avez publié le livre de Vasile Lovinescu, qui correspondait avec Guénon et était un disciple de Schuon, intitulé La Dacia Iperborea. Il a également abordé le thème de l'influence d'Evola sur le "front de l'Est" (Roumanie, Hongrie, etc.) et a écrit un livre sur les auteurs traditionalistes roumains (Vâlsan, Lovinescu, etc.). Pourquoi vous intéressez-vous tant à la Roumanie ?

Cet intérêt est né, il y a de nombreuses années, lorsque j'ai découvert la merveilleuse figure de Corneliu Codreanu. Qu'est-ce qui a rendu possible un phénomène comme celui du « légionnaire » dans l'Europe du XXe siècle ? A partir de ce questionnement, des recherches ont été lancées qui m'ont amené à découvrir la réalité d'un pays qui, pour reprendre une expression circulant en Roumanie, est "le plus guénonien du monde". Vasile Lovinescu, en particulier, représente précisément cette complémentarité de contemplation et d'action dont il vient de parler : il était muqqadim d'un ordre initiatique du soufisme, il était le maire légionnaire de sa ville. D'un autre auteur roumain, Mihai Marinescu, j’ai traduit le texte d'une conférence sur "Dracula dans la tradition roumaine" qu'il a donnée à Santiago du Chili et qui a été organisée par l'éditeur "Bajo los Hielos". Il n'est donc pas nécessaire que je m'étende en vous expliquant le riche patrimoine traditionnel qui a été conservé en Roumanie jusqu'à ce jour.

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jeudi, 26 novembre 2020

Guénon, les virus et la civilisation hallucinatoire

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Guénon, les virus et la civilisation hallucinatoire

par Nicolas Bonnal

Le caractère hallucinatoire du virus est une évidence. Une modeste épidémie surexploitée médiatiquement sert à happer nos libertés restantes, nos vies et nos ressources. Mais il ne faut pas s’en étonner, dans un monde où le populo passe dix heures par jour le nez dans le smartphone ou le tronc planté devant la télé. L’opération virus est le couronnement de la crasse stupidité  des occidentaux et du caractère hallucinatoire de leur civilisation. Je dirais d’ailleurs comme un ami guénonien (Jean Robin) qu’il ne faut pas trop s’inquiéter de la situation actuelle : elle gonfle comme Oz.

Il est évident que nous vivons sous hypnose : abrutissement médiatique/pédagogique, journaux, actus en bandeaux, « tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire. » Mais cette hypnose est ancienne et explique aussi bien l’ère d’un Cromwell que celle d’un Robespierre ou d’un Luther-Calvin. L’occident est malade depuis plus longtemps que la télé…O Gutenberg…

41C75SSJ77L._SX295_BO1,204,203,200_.jpgJe redécouvre des pages extraordinaires de Guénon en relisant Orient et Occident. Il y dénonce le caractère fictif de la notion de civilisation ; puis son caractère hallucinatoire à notre civilisation ; enfin son racisme et son intolérance permanentes (sus aux jaunes ou aux musulmans, dont les pays – voyez le classement des pays par meurtre sur Wikipédia – sont les moins violents au monde). Problème : cette anti-civilisation dont les conservateurs se repaissent, est la fois destructrice et suicidaire. Exemple : on détruit des dizaines de pays ou des styles de vie pour se faire plus vite remplacer physiquement (puisque métaphysiquement nous sommes déjà zombis)…

Voyons Guénon :

« La vie des mots n’est pas indépendante de la vie des idées. Le mot de civilisation, dont nos ancêtres se passaient fort bien, peut-être parce qu’ils avaient la chose, s’est répandu au XIXe siècle sous l’influence d’idées nouvelles…Ainsi, ces deux idées de « civilisation » et de « progrès », qui sont fort étroitement associées, ne datent l’une et l’autre que de la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est-à-dire de l’époque qui, entre autres choses, vit naître aussi le matérialisme; et elles furent surtout propagées et popularisées par les rêveurs socialistes du début du XIXe siècle.»

Guénon pense comme le Valéry de Regards (1) que l’histoire est une science truquée servant des agendas :

« L’histoire vraie peut être dangereuse pour certains intérêts politiques ; et on est en droit de se demander si ce n’est pas pour cette raison que certaines méthodes, en ce domaine, sont imposées officiellement à l’exclusion de toutes les autres : consciemment ou non, on écarte a priori tout ce qui permettrait de voir clair en bien des choses, et c’est ainsi que se forme l’« opinion publique ».

Puis il  fait le procès de nos grands mots (comme disait Céline : le latin, le latinisant en particulier est conifié par les mots), les mots à majuscule du monde moderne :

« …si l’on veut prendre les mêmes mots dans un sens absolu, ils ne correspondent plus à aucune réalité, et c’est justement alors qu’ils représentent ces idées nouvelles qui n’ont cours que moins de deux siècles, et dans le seul Occident. Certes, « le Progrès » et « la Civilisation », avec des majuscules, cela peut faire un excellent effet dans certaines phrases aussi creuses que déclamatoires, très propres à impressionner la foule pour qui la parole sert moins à exprimer la pensée qu’à suppléer à son absence ; à ce titre, cela joue un rôle des plus importants dans l’arsenal de formules dont les « dirigeants » contemporains se servent pour accomplir la singulière œuvre de suggestion collective sans laquelle la mentalité spécifiquement moderne ne saurait subsister bien longtemps. »

Il a évoqué la suggestion comme Gustave Le Bon. Il va même parler d’hypnose, René Guénon :

«  À cet égard, nous ne croyons pas qu’on ait jamais remarqué suffisamment l’analogie, pourtant frappante, que l’action de l’orateur, notamment, présente avec celle de l’hypnotiseur (et celle du dompteur est également du même ordre) ; nous signalons en passant ce sujet d’études à l’attention des psychologues. Sans doute, le pouvoir des mots s’est déjà exercé plus ou moins en d’autres temps que le nôtre ; mais ce dont on n’a pas d’exemple, c’est cette gigantesque hallucination collective par laquelle toute une partie de l’humanité en est arrivée à prendre les plus vaines chimères pour d’incontestables réalités ; et, parmi ces idoles de l’esprit moderne, celles que nous dénonçons présentement sont peut-être les plus pernicieuses de toutes. »

413GK247A7L.jpgLa science ne nous sauve en rien, bien au contraire. Autre nom à majuscule, elle sert aussi notre mise en hypnose :

« La civilisation occidentale moderne a, entre autres prétentions, celle d’être éminemment « scientifique » ; il serait bon de préciser un peu comment on entend ce mot, mais c’est ce qu’on ne fait pas d’ordinaire, car il est du nombre de ceux auxquels nos contemporains semblent attacher une sorte de pouvoir mystérieux, indépendamment de leur sens. La « Science », avec une majuscule, comme le « Progrès » et la « Civilisation », comme le « Droit », la « Justice » et la « Liberté », est encore une de ces entités qu’il faut mieux ne pas chercher à définir, et qui risquent de perdre tout leur prestige dès qu’on les examine d’un peu trop près. »

Le mot est une suggestion :

« Toutes les soi-disant « conquêtes » dont le monde moderne est si fier se réduisent ainsi à de grands mots derrière lesquels il n’y a rien ou pas grand-chose : suggestion collective, avons-nous dit, illusion qui, pour être partagée par tant d’individus et pour se maintenir comme elle le fait, ne saurait être spontanée ; peut-être essaierons-nous quelque jour d’éclaircir un peu ce côté de la question. »

Et le vocable reste imprécis, s’il est idolâtré :

« …nous constatons seulement que l’Occident actuel croit aux idées que nous venons de dire, si tant est que l’on puisse appeler cela des idées, de quelque façon que cette croyance lui soit venue. Ce ne sont pas vraiment des idées, car beaucoup de ceux qui prononcent ces mots avec le plus de conviction n’ont dans la pensée rien de bien net qui y corresponde ; au fond, il n’y a là, dans la plupart des cas, que l’expression, on pourrait même dire la personnification, d’aspirations sentimentales plus ou moins vagues. Ce sont de véritables idoles, les divinités d’une sorte de « religion laïque » qui n’est pas nettement définie, sans doute, et qui ne peut pas l’être, mais qui n’en a pas moins une existence très réelle : ce n’est pas de la religion au sens propre du mot, mais c’est ce qui prétend s’y substituer, et qui mériterait mieux d’être appelé « contre-religion ».

51cTNdoKygL._SX343_BO1,204,203,200_.jpgL’hystérie occidentale, européenne ou américaine, est violente et permanente (en ce moment russophobie, Afghanistan, Syrie, Irak, Venezuela, Libye, etc.). Elle repose sur le sentimentalisme ou sur l’humanitarisme :

« De toutes les superstitions prêchées par ceux-là mêmes qui font profession de déclamer à tout propos contre la « superstition », celle de la « science » et de la « raison » est la seule qui ne semble pas, à première vue, reposer sur une base sentimentale ; mais il y a parfois un rationalisme qui n’est que du sentimentalisme déguisé, comme ne le prouve que trop la passion qu’y apportent ses partisans, la haine dont ils témoignent contre tout ce qui contrarie leurs tendances ou dépasse leur compréhension. »

 Le mot haine est important ici, qui reflète cette instabilité ontologique, et qui au nom de l’humanisme justifie toutes les sanctions et toutes les violences guerrières.  Guénon ajoute sur l’islamophobie :

« …ceux qui sont incapables de distinguer entre les différent domaines croiraient faussement à une concurrence sur le terrain religieux ; et il y a certainement, dans la masse occidentale (où nous comprenons la plupart des pseudo-intellectuels), beaucoup plus de haine à l’égard de tout ce qui est islamique qu’en ce qui concerne le reste de l’Orient. »

Et déjà sur la haine antichinoise :

« Ceux mêmes d’entre les Orientaux qui passent pour être le plus fermés à tout ce qui est étranger, les Chinois, par exemple, verraient sans répugnance des Européens venir individuellement s’établir chez eux pour y faire du commerce, s’ils ne savaient trop bien, pour en avoir fait la triste expérience, à quoi ils s’exposent en les laissant faire, et quels empiétements sont bientôt la conséquence de ce qui, au début, semblait le plus inoffensif. Les Chinois sont le peuple le plus profondément pacifique qui existe… »

Sur le péril jaune alors mis à la mode par Guillaume II :

« …rien ne saurait être plus ridicule que la chimérique terreur du « péril jaune », inventé jadis par Guillaume II, qui le symbolisa même dans un de ces tableaux à prétentions mystiques qu’il se plaisait à peindre pour occuper ses loisirs ; il faut toute l’ignorance de la plupart des Occidentaux, et leur incapacité à concevoir combien les autres hommes sont différents d’eux, pour en arriver à s’imaginer le peuple chinois se levant en armes pour marcher à la conquête de l’Europe… »

Guénon annonce même dans la deuxième partie de son livre le « grand remplacement » de la population occidentale ignoré par les hypnotisés et plastronné par les terrorisés :

« …les peuples européens, sans doute parce qu’ils sont formés d’éléments hétérogènes et ne constituent pas une race à proprement parler, sont ceux dont les caractères ethniques sont les moins stables et disparaissent le plus rapidement en se mêlant à d’autres races ; partout où il se produit de tels mélanges, c’est toujours l’Occidental qui est absorbé, bien loin de pouvoir absorber les autres. »

Concluons : notre bel et increvable occident est toujours aussi belliqueux, destructeur et autoritaire ; mais il est en même temps humanitaire, pleurnichard, écolo, mal dans sa peau, torturé, suicidaire, niant histoire, racines, polarité sexuelle… De ce point de vue on est bien dans une répugnante continuité de puissance hallucinée fonctionnant sous hypnose (relisez dans ce sens la Galaxie Gutenberg qui explique comment l’imprimerie nous aura altérés), et Guénon l’aura rappelé avec une sévère maîtrise…

Note 

(1) Valéry : « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines… L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. »

Sources 

René Guénon, Orient et occident, classiques.uqac.ca, pp.20-35

Paul Valéry : Regards sur le monde actuel

Nicolas Bonnal : Si quelques résistants…Coronavirus et servitude volontaire (Amazon.fr)

vendredi, 20 novembre 2020

Ce Printemps d’Aquitaine

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Luc-Olivier d’Algange:

Ce Printemps d’Aquitaine

L’œuvre de Henry Montaigu est une œuvre de combat,- sitôt l’on ôte au mot combat ses connotations idéologiques, au sens moderne, ou « engagées », au sens aphasique. Mais s’il s’agit de combattre pour sauver la pure joie de l’être, de lutter, jusqu’au bout, pour sauvegarder la légende de l’âme et le pressentiment d’un monde délivré du ressentiment, s’il faut croiser le fer avec l’ineptie et la goujaterie collective, avec la témérité de Don Quichotte et la générosité de Falstaff tel qu’Orson Welles en sut révéler la véritable figure dans Les Carillons de Minuit, s’il faut œuvrer avec héroïsme pour l’Idée Royale (qui est tout autre chose, et nous y reviendrons, que la royauté idéalisée), s’il faut combattre l’oubli, et l’oubli de l’oubli qui ne laisse plus même dans l’âme humaine le souvenir d’une déhiscence, l’œuvre de Henry Montaigu est présente, d’une présence réelle.

indexhmcf.jpgL’esprit humain, lorsqu’il ne se vénère pas à l’excès lui-même possède certaines dispositions heureuses à recueillir en lui les éclats d’un autre monde, voire à prolonger la création divine. La superstition moderne nous veut séparés du monde, reclus dans nos subjectivités outrées, vengeresses ou désespérées alors que le moindre silence, dans le calme revenu, suffit à nous révéler ce qui demeure, notre âme éprise de l’âme du monde, notre pensée adoubée par le Verbe : «  Miser sur l’éternité. La part d’Eternité qui en toutes choses demeure. Plutôt que la grande Rupture au-delà des temps corrompus, ce printemps d’Aquitaine, ces collines fleuries, comme un premier matin. »

Il y a dans l’œuvre de Henry Montaigu, ce qui la distingue des travaux cuistres, grincheux ou fanatiques, un élan qui dénoue, une inclination vers la légèreté, une rapidité heureuse, printanière, qui l’apparente à Joseph Joubert. Sa pensée n’est pas « contre-révolutionnaire », ni même « contre-utopique » mais un assentiment à ce qui demeure ; plus mozartienne que wagnérienne, dépourvue de pathos et d’hystérie, virile, accordée à des temps plus affinés mais moins corrompus, moins barbares que les nôtres, sa musique déploie en corolle des pays qui n’ont jamais cessés d’exister que dans nos entendements obscurcis, des pays qui attendent à l’orée du temps, non dans un lointain fantastique mais dans une proximité extrême : «  Quand le visible devient irréel, tout recomposer de l’intérieur – par où toute action commence ».

71eD8U8NLsL.jpgIl y a donc, pour commencer, le Pays, celui du Cavalier bleu, ici et maintenant, qui n’est hors de portée de nos mains, de nos souffles, que par un sortilège obscur. Ce Pays n’est pas seulement un Etat, ou une Nation, il n’est pas seulement les hommes rassemblés en une communauté de destin, il est une invitation moins soustraite à la totalité du visible et de l’invisible que ne la conçoit d’emblée ce que l’on nomme, sans savoir trop ce que l’on nomme, la « démocratie ». La réalité d’un Pays est plus vaste que toute loi ou jurisprudence ; elle enclôt les hommes, dans leurs diversités et leurs ressemblances, l’histoire et la géographie, dans leurs palimpsestes et leurs arcanes, les faunes et les flores naturelles et imaginaires, et cette sorte de clarté transversale qui frappe à la vitre, au matin ou au soir, et qui semble accordée à une salutation angélique. (Le Roi est alors Roi de cet ensemble, de ce Cosmos miroitant ; et c’est bien pourquoi il convient de le nommer, selon la tradition, Roi de France, et non point, comme par adultération bourgeoise, « Roi des Français ». )

Le Pays, qui n’appartient que pour une part moindre à ce que l’on nomme de nos jours la politique est une réalité poétique et métaphysique, c’est-à-dire une espérance d’universalité. Les abstracteurs modernes veulent nous précipiter dans l’Universel à partir de rien. Cette universalité déclarative leur paraît si parfaite qu’ils s’en prévalent pour renier tout héritage et conspuer toute fidélité. Mais de cet universalisme du vide versé dans le vide, nous voyons surtout les conséquences : clans et tribus fabriquées dans l’urgence, selon une logique publicitaire, et à chaque seconde sur le point de s’étriper. Ce ne sont plus des hommes qui parlent, mais d’absurdes « communautés », figées dans la représentation, dans le spectacle, et défendant leurs fonds de commerce en jouant de l’accusation et du remord. Toutefois, la belle idée d’universalité ne mérite point cette déchéance, dès que le Pays, en un poème ingénu et savant, redonne vie à cette puissance ramifiée, arborescente, qui est le propre de toute pensée vivante, de toute pensée inscrite dans la réalité. Du Pays d’Aquitaine, du pays nervalien, de la Provence ou de la Bretagne comment ne pas voir, que l’Orient vient à nous, en chevaleries amoureuses, mais aussi l’Allemagne romantique ; et suivre le pas du Cavalier bleu, c’est aussi suivre, selon la logique de Yi-King, la voie du Tao, et entrer dans la Chine profonde.

51bi9jIrEML._SX366_BO1,204,203,200_.jpgLe plus lointain s’irise dans la proximité extrême. L’universalité métaphysique se conquiert de proche en proche autant qu’elle s’hérite. «  Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres » disait Nerval. Et les pierres parlent, quelquefois, à la faveur de l’air. A cet entretien de la pierre et de l’air, qui n’est autre que le secret limpide de l’architecture sacrée, Henry Montaigu consacra quelques ouvrages décisifs : Reims, Paray-le Monial, Rocamadour, sans oublier Les Châteaux de la Loire,- qui laissent entrer dans l’entretien le miroitement du cours de l’eau. Le propre de la pensée traditionnelle, ce qui la distingue de la modernité, avant même de parler de métaphysique, est cette présence qu’elle accorde au cosmos, ce site qu’elle éclaire, celui de notre conscience, de notre entendement, entre l’air, l’eau, la terre et le feu. Il n’est point d’édifice traditionnel qui ne soit orienté, qui ne reconnaisse l’ordre de ce qui l’environne, où il doit prendre place, la sienne précisément, en toute beauté, en gloire même, mais sans outrecuider. Il en va de même de la pensée et du chant, orientés toujours, tendus vers l’aurora consurgens, autrement dit vers le Sens, vers l’or du temps, vers cette sagesse matutinale où tout recommence.

L’œuvre est orientation, elle est ce mouvement vers le Matin dont le secret fastueux est contenu dans le couchant : «  Terre d’empire, espace extrême, terre étrange, royaume d’Hélicon au centre du débat, quand je veille au couchant de la ville immobile dont le temple doré décalque l’autre temps. » L’œuvre se distingue radicalement du travail ; et que font-ils d’autre, ces écrivains, ces artistes contemporains lorsqu’ils refusent l’œuvre et parlent de leur « travail », que de se dévouer corps et âme aux « jargons démagogiques », au plus vil utilitarisme ? L’œuvre est cheminement, pérégrination vers le Soi. Ce mouvement qui l’anime, cette émotion, la délivre des systèmes qui prétendent à l’administration de la vérité. Ambassadrice, médiatrice, diplomatique, chemin vers l’intérieur qui est, selon le mot de Novalis, le véritable « extérieur » (de même que l’herméneutique sauve la lettre en la restituant à la luminosité première), l’œuvre est recouvrance du monde vrai que le mensonge obnubile. «  Tout a été disposé en images et en nombres, en symboles et en figures : le royaume de l’extérieur est la figure du royaume de l’Intérieur. Le centre visible n’est pas né des dogmes et des lois mais de l’architecture première, de l’universelle disposition. Il est la maison du Soi, la Demeure, le Chemin, l’Echéance. Il est le Jardin et la Ville : le commencement et la fin. »

9782855651538-fr.jpgL’œuvre d’Henry Montaigu n’est pas un amas de textes, mais la relation d’un voyage, la réponse à un appel, une vocation. D’où son étrangeté dans ces temps sinistres, d’où son exil, à la fois réel et métaphorique. Tels sont les temps que nous vivons que notre plus profonde appartenance est la condition de notre exil. « Etrangers en notre pays lui-même », comme l’écrivait Aragon, mais retrouvant dans cet exil, le sens de la beauté d’être là où nous sommes, dans le paradoxe d’une fidélité qui nous arrache aux faux-semblants. «  J’ai entendu l’appel de l’image visible, signe manifeste de la présence de Dieu. Et j’ai suivi l’interminable voyage à travers les dispositions du Maître d’œuvre, roi de rigueur, messager d’amour primordial ». Ce voyage qui débute avant la phrase écrite, et s’achève après elle, ce voyage irrigué de prières donne accès à une Sapience à la fois sensible et intelligible (et échappant ainsi doublement au jargons démagogique) : «  Pourtant, je n’ignore rien de la nef silencieuse ni de la sainte solitude de la bénédiction du Retour, ni le voyage inouï dans le centre des choses où l’avenir se joue, ni la magie supérieure de l’ordre donné, ni aucune des tendres perfections du recommencement. »

Nous partons d’où, par erreur, nous ne croyons pas être, pour revenir là où nous sommes en vérité, nous partons de l’illusion, de la démesure, pour retrouver l’humilité intransigeante d’une terre ordonnée au ciel… Du Pays que nous aimons, car c’est dans sa lumière propre que nous pensons, que nos phrases à ses paysages s’accordent, qu’enfin nous nous promenons, battant le pavé, ou nous égarant aux orées, disant bonjour aux arbres de notre connaissance, (et quelles écritures sur ces écorces, quelles philosophies dans ces nuages qui apparaissent entre les feuillages !), c’est bien à force de le parcourir, ce Pays, d’y songer, de s’en approprier l’essence, non par le travail ou l’action, mais par l’œuvre et la contemplation, que peu à peu nous nous rapprochons de son centre, de son cœur, qui est véritablement le cœur des mondes, la véritable universalité, dont nous espérons être les hôtes, au double sens du mot, recevoir et être reçu, en mesurant la fragilité de tout cela, sa délicatesse extrême, sa nuance qui échappent aux doctrinaires. «  Car tout centre est une espérance ».

91ZpylAsB9L.jpgEt ce Pays hélas, est paradoxalement loin. Cet « ici-même » est séparé de nous par mille épreuves, à commencer par celle qui doit rétablir en nous le juste sens de la hiérarchie, - celle des « états de l’être », et celle des importances. L’espérance n’exclut pas la lucidité, et « quêteur de la Graal » autant que « chercheur de noises », Henry Montaigu ne s’est pas privé de voir la France contemporaine devenue «  cette hagarde gaupe lectrice du littéral exclusif, avorteuse tout ce qui dépasse le degré primaire et ne peut être traduit en jargon démagogique ». Triste constat que viennent confirmer ces légions de textes écrits, non plus en français mais en traduidu, au point que quiconque s’aventure à écrire en toute liberté, en suivant le mouvement de sa pensée et le génie de sa langue apparaît « suspect ». Plus grave encore, ce refus de tout herméneutique, de tout art de l’interprétation, ce littéralisme qui détruit la lettre qu’il prétend servir. Quant à la démagogie, elle s’est tant et si bien répandue, elle est si bien devenue la norme que tout ce qui lui échappe est inaudible, comme recueilli dans le silence, dans l’éternité même. Et c’est bien par ce recueillement que le triste constat que fait Henry Montaigu ne contredit pas l’espérance. Dans le vacarme silencieux comme la mort, sauve est la voix juste, la voix vivante. «  Tout désespoir traversé engendre une vie nouvelle. Une liberté inaliénable. Aussi, ce règne obscur se défend-il de l’harmonie par le chaos, du chant par la surdité, de la connaissance par l’angoisse. » Mais sauve de l’angoisse est la parole recueillie, la parole saluée de l’autre rive, reçue comme « une rémanence du Royaume », dans ce Songe qui est le maître des songes. «  Pour travailler à la victoire du Maître d’œuvre, je ne puis rien faire mieux que de parler de l’autre rive, depuis cet espace inouï qui est l’Enfance du monde, le royaume médian d’Hélicon. »

Le propre de la Tradition primordiale est de transcender le temps et de pouvoir être toute perdue ou toute retrouvée par la grâce, à chaque instant : « Déployée à l’écart dans sa royauté médiane, mon pays d’Auberhaudes n’est pas un espace imaginaire, c’est une Aquitaine préservée du saccage temporel qui la défigure. » Nulle lamentation, ni même d’excessifs regrets à celui qui combat la tristesse, n’est de mise ; son cœur se brise, mais l’éclat de la brisure éclaire le monde, le reconquiert :  « Le plus souvent passer outre. Le monde serait-il pire qu’il n’est, les contradictions plus flagrantes, l’incohérence plus achevées, le mal plus redoutable – en toi et en dehors – l’Absolu n’en serait pas moins l’Absolu, et l’Absolu est ta demeure. » 

51HhFhFVhqL._SX314_BO1,204,203,200_.jpgLe sinistre labeur du temps est sans pouvoir à qui ne reconnaît pas le pouvoir du temps. Etre catholique et français comme le fut Henry Montaigu, c’est à dire, être, et non pas parler « en tant que » à la manière des idéologues, c’est comprendre qu’il y a beaucoup moins d’incompatibilités en ce monde qu’il n’y paraît (ou que le Diable, le diviseur, ne voudrait nous le laisser croire). Pour sauvegarder le Pays d’Auberhaudes, il faut encore savoir réconcilier les contraires, «  les rétablir par rapport à ce Milieu dont ils sont les expressions complémentaires. Ne les isoler que provisoirement. Ne pas les opposer ». C’est d’opposer ce qui naturellement et surnaturellement œuvre de concert que nous perdons ou défigurons tout. Le poète est celui qui réconcilie l’inspir et l’expir, l’âme et la peau, l’apollinien et le dionysiaque ; et comme un exemple vaut mieux qu’une abstraction, il me souvient que Philippe Barthelet me faisait observer à quel point la France classique était encore vive des chasses sauvages, de ces merveilleux entrelacs de mystères, qui survivront jusqu’aux œuvres poétiques et cinématographiques de Jean Cocteau.

Voici donc tombée une autre opposition scolaire, entre le merveilleux et la raison, entre l’autre monde peuplé d’Anges ou de licornes et ce monde où nous sommes, et que nous demeurons libres de laisser fleurir. Il n’y a point à sacrifier le mystère à l’entendement ni le grand et beau retentissement du cosmos, prenant figure dans les légendes et les épopées, à quelque raison jugée plus « civilisée ». La France classique n’exige point de nous cette répartition supplétive, ce renoncement, ce désenchantement. Le discord entre l’exactitude des formes et les grandes puissances déferlantes de l’image n’est qu’une sophistique maligne. Toute idéologie procustéenne, autrement dit moderne, s’évertue à nous priver de la moitié de nous-même,  de notre part d’ombre et de feu : «  Malheur à la ville qui laisse inemployée cette forge des songes où habite l’extrême lucidité. » L’illusion est de choisir. En toutes circonstances nous gagnons ou nous perdons tout, la raison et le merveilleux, la lucidité et l’ivresse, le pouvoir et le droit, la liberté et l’autorité, le sensible et l’intelligible, la nature et la surnature, l’Eternité et l’instant. Henry Montaigu évoque ainsi «  la condition du Poète, là au milieu ». Etre au milieu, c’est d’abord ne pas déserter. Le poète, que les gens rassis réputent divagant, perdu dans ses nuées « est cet œil ouvert sur la conscience la plus intérieure, centre des choses et du monde ». Le monde moderne quant à lui est périphérique, cantonné dans les marges, les surfaces, les écorces mortes, il est ce monde de déserteurs ontologiques, qui quittent l’être et s’empressent de juger le monde inférieur à l’idée qu’ils s’en font. 

« Déserteurs : ceux qui feignent de tout comprendre pour n’avoir rien à faire – et ceux qui feignent d’avoir tant à faire pour ne rien comprendre ». Or, la poésie, poïein, est à la fois le comprendre et le faire, la gnosis et l’action. Elle est pensée, juste pesée analogique, et elle est chant, musique éolienne, charme orphique renouvelant le pacte immémorial qui nous unit à la création du monde, et laisse en nous, antérieur à l’ontogenèse, le scintillement de la lumière une, de la lumière nue. A cet égard, l’espace de la poésie est en même temps l’espace de la politique, du cosmos, et non point, comme feignent de le croire nos individualistes massifiés, l’expression de quelque chose de privé, ou de subjectif. La poésie ordonne le monde, elle adoube la création, elle fait de la réalité le récipiendaire d’un ordre, d’une harmonie qui nous outrepasse, elle nous initie à la solennité légère du tradere et de la voix du cœur : «  La poésie est de si haute essence qu’elle survit aux dieux, aux formes, aux images ». Heidegger nommait le langage « demeure de l’être », mais encore faut-il que l’être ne soit pas rigoureusement « absenté ».

md30628200939.jpgLes modernes, réduits au travail et à la consommation, radicalement expropriés de tout ce qui importe, sans cesse reconduits à la frontière de l’être, chassés de la relation fondatrice avec le Bien, le Beau et le Vrai, livrés à un relativisme moral qui conduit directement aux camps de concentration, ne seront sauvés que par la nostalgie et le Songe. «  Nostalgie : à travers ce qui demeure – afin de saisir ce qui Est. Songe : une réalité en survivance ». La poésie, ni subjective, ni privée, mais ressource de l’être, splendeur du cosmos, bien commun, exige à la fois d’être récitée et prédite. Toute nostalgie est pressentiment, toute récitation, dès lors que l’on sait par le cœur, est prophétie : «  L’avenir est à une chevalerie inconnue. Attendre tout bonnement le retour du Roi Arthur. Etoiles ensevelie, quel vent vous délivrera ? » Voir, sans se laisser illusionner par le « fanal noir du progrès » dont parlait Baudelaire, la terrible défaite de l’espèce humaine, ce retour à l’animalité, à travers les dérisoires féeries technologiques, reconnaître l’immonde, ce n’est point s’en remettre à demain («  Remettre à demain, c’est s’en remettre aux forces obscures du monde. Plus tard, signifie Jamais »), mais disposer le monde à l’immédiateté prophétique, à ce « tout de suite » qui est le vibrato de la poésie réelle, de l’alliance retrouvée : «  Faire claquer au vent, sur l’étendard, l’immobile signe d’alliance ».

Ainsi, se délivrer du travail, pour reconquérir l’œuvre, s’affranchir du divertissement, pour retrouver la liberté de la contemplation, c’est aussi « réconcilier, comme dans les romans de la Table Ronde, l’Aventure avec le Silence. » Oeuvre décisive, providentielle, dans un monde planifié, réglementé à l’extrême, contrôlé, et soumis à une incessante pollution sonore. Lorsque le monde redevient Aventure et Silence, tout est possible, tout est vrai, à commencer par ce qui échappe au temps profane :  « Le chant des femmes à la fontaine témoigne de cet insaisissable bonheur  dont l’Histoire ne tient nul compte, et qui fait qu’elle n’est qu’une duperie. ». L’Aventure et le Silence sont au creux de l’être, dans l’orbe du jour, dans le sans-fond de la saison qui délivre en pluies, en clartés, en feuilles et en fleurs, un aspect de la beauté qui tournoie dans son immobilité centrale.  Loin de vouloir retourner à quelques moments antérieurs de notre déclin, comme le veulent les réactionnaires, la poésie, telle que l’exerce Henry Montaigu est annonciation de ce qui jamais ne cessa d’être, sinon dans ce monde spectral dont on devrait s’impatienter de voir la fin : «  A présent, nous avons hâte de finir, le devoir une fois fait, car comment penser que la statue de sel peut survivre au déluge… N’est-il pas temps de chanter les splendeur de la mort, l’ouverture des portes et l’essentielle voie du grand Retour ». Mais alors, il ne s’agit plus de la mort de la vie, mais bien, au sens le plus strictement initiatique, de la mort de la mort, autrement dit de la renaissance immortalisante. La crainte n’est plus à l’ordre du jour, la fin de ce monde est déjà derrière nous, ce mal qui n’est que l’absence du Bien, n’a plus d’autre empire que celui du rien qu’il confine à disparaître : «  Les trônes pourris s’effondrent, et les fallacieux pouvoirs de la conjuration nocturne sont voués à la dissolution. L’Empire du Matin se prépare dans la lumière inaperçue, et les nouveaux rois sont déjà parmi nous. »

imageshmroc.jpgTout se joue à partir de la lumière inaperçue. La lumière est présente, elle est dans l’être-là, elle est l’existence pure, l’acte d’être de toute chose, ce n’est que l’absence qui nous en tient éloignée, ce n’est que notre regard qui défaille. Rien ne manque, tout est magnifiquement présent, chaque seconde est d’une beauté stellaire, chaque regard échangé nous reconduit à l’amitié divine, tout est déjà sauvé, il nous suffit de la reconnaître, d’opérer à la silencieuse révolution de la reconnaissance. Mais quelle force alors est exigée de nous ? Quelle force étrange, sans égards pour les volontés qui nous étouffent, pour les convenances, les attributions sociales, les mœurs grégaires ? Quelle force légère pour nous libérer du « Gros animal », des fausses responsabilités et des fausses hiérarchies ? «  C’est que la littérature certifiée a fait son temps. Il faut sauver la poésie d’un naufrage culturel sans exemple. Que l’ambition du poète soit démesurée – et sa désobéissance absolue. Nous sommes tous responsables de ce que le système survit au désenchantement général. Nous répétons inlassablement les lourds mots d’ordre de l’héritage bourgeois dont la substance est depuis longtemps dilapidée. Refuser ce faux service. Refuser l’embarquement. Substituer à la révolution du bruit, la révolution du silence. »

La gnose, non le gnosticisme des sectes qui vitupèrent contre le monde, qui haïssent le sensible, mais la gnose nervalienne, qui se dit dans le pur idiome français, et non en jargons puritains, la gnose qui n’est pas volonté de pouvoirs, mais puissance du silence, la gnose qui approfondit la croyance et diffracte la croyance, s’y accorde, comme la voûte romane s’accorde au chœur, la gnose profonde comme l’attente, profonde et haute, à la fois crypte et flèche lancée vers le ciel, surgit alors d’une immédiateté retrouvée, d’un acte d’être, que rien ne peut nous arracher, sinon l’inadvertance, l’oubli ou le dédain. Mais ne méconnaissons pas, dans l’esprit moderne, cette persistance du dédain. Ces faramineux démocrates, si soucieux d’égalité, si constant dans l’exécration de toute « supériorité » héroïque ou sacerdotale, vivent dans l’aura d’un prodigieux dédain, celui de leurs semblables, certes (et ces dédains réciproques nous font une société torve et méchante) mais aussi dans celui du monde, de la nature même. Plus encore qu’accusateur, effondré, dépressif ou hargneux, plus encore que vain, futile ou fondamentaliste, le moderne est dédaigneux. Que lui font les œuvres de la nature ou de l’homme ? Que lui vaut ce qu’il ne peut acheter ? Quelle importance pour lui ces cathédrales, ces poèmes, ces forêts, ces mers qui ne lui parlent pas de lui-même ? Son dédain des physiques et métaphysiques anciennes est à la mesure de son enthousiasme pour les « thérapies » qui flattent sa subjectivité. Ce dédain est la condition même de ce que Hannah Arendt nommait la « banalité du bal ». Ne rien savoir, ne rien voir, vivre sans nostalgies ni fidélités, se persuader que « rien n’ est vrai » puisque « tout est relatif », c’est bien à cette forme d’agnosticisme que s’oppose la gnose du Prince d’Aquitaine, la gnose poétique, qui loin de détenir le Vrai et le Beau s’achemine vers eux, faisant de son cheminement un chemin de beauté et de vérité. «  El Desdichado, le prince d’Aquitaine : les quatorze vers du sonnet de Nerval font le centre d’une littérature où domine la perspective gnostique. De Chrestien de Troyes à Maurice Scève, de Rabelais à Béroalde de Verville, de Ronsard, à Cyrano de Bergerac. »

imageshmport.jpgLe poète est là « au milieu », au centre de tous les espaces-temps pour en sauvegarder la respiration, et le poète est aussi au milieu de nous qui ne le voyons pas. Le poète est au milieu de la France, alors que, dans la société (mais la société n’est le Pays, loin s’en faut !) les affairistes en tout genre occupent la première place, en marge de l’être. Là au milieu est la pure existence, la simple extase d’être, de recevoir. Ce « déjà là », cette éminente sagesse innocente d’être Soi, cette immédiateté, cet « éclair dans l’éclair » dont parlait Angélus Silésius, n’est autre que « la foudre iconographique de l’Intellect divin » qui nous prescrit d’écrire l’éclair et non la durée.

Par un paradoxe admirable, le propre de la condition humaine, sa déchéance essentielle, est de devoir infiniment aller à la recherche de ce qui est. Ce qui est, non seulement le plus proche, mais le plus intime est au plus loin : ce sont pérégrinations et tribulations infinies pour y atteindre. L’ésotérisme bien compris ne dit rien d’autre ; la sagesse ultime, celle qui advient au terme de l’initiation , après maintes épreuves, voyages, bouleversements de la conscience et de l’âme, la sagesse qui récompense l’ odyssée est à l’intérieur, non seulement ici-même, d’où nous partons pour le retrouver, mais au cœur le plus secret de l’ici-même, en son abîme lumineux, torrentueux, d’où s’élèvent les figures, les archétypes, les Symboles, oiseaux de vent et d’écume, volant à contre-force des cascades !

 L’œuvre de Henry Montaigu est un graduel. Mais qu’est-ce qu’un « graduel » ? François Cheng nous le dit en parlant des paysages chinois, de la montagne vide, de l’apesanteur de la neige et de la flamme, de la Foudre et du Vent : la nature est le graduel de la surnature, l’intelligible est la fine pointe du sensible.  Telles sont les métaphores du passage de la doxa à la gnosis, de l’exotérique à l’ésotérique. Nous retrouvons ce graduel « taoïste » dans le poème du Roi Dormant d’Henry Montaigu. La Royauté n’est pas une idéologie, une représentation, ni une administration du réel, elle périclite dès lors qu’elle s’extériorise, sitôt que l’Autorité dont elle témoigne s’absorbe et s’étiole dans le pouvoir qui la manifeste. L’auctoritas, telle que la conçoit Henry Montaigu est bien, comme le rappelle Philippe Barthelet, la vertu qui accroît, autrement du l’art du jardinier. Le déclin de l’Autorité juste, de l’Autorité légitime coïncide avec ce que Jean Tourniac nommait l’exotérisme dominateur, le triomphe de la lettre morte, fondamentaliste, qui n’est rien d’autre qu’une forme vindicative de la superficialité, un ressentiment moderne. Ce déclin, ce durcissement, cette « solidification », selon la terminologie guénonienne, n’est pas d’aujourd’hui. On pourrait dire qu’elle est une tentation permanente, une superstition immémoriale. Lao-Tzeu, déjà en décrivait le processus : « Après la perte du Tao, vint la vertu. Après la perte de la vertu vinrent les bons sentiments. Après la perte des bons sentiments vint la justice. Après la perte de la justice restèrent les rites. »

A rebours de ce déclin, le Cavalier bleu va à la rencontre d’un autre monde qui est identique à notre monde, sauf la pesanteur. C’est le cœur léger, de voltes en révoltes heureuses, qu’il faut  recevoir l’œuvre de Henry Montaigu, mais avec une révérence particulière pour celui qui tint plus haute que sa vie la vérité vivante, - c’est ainsi qu’il faut lire ces « fragments d’une longue marche, pages arrachées aux tumultes d’une épopée intérieure, aux batailles avec les fantômes et les témoins, les ombres et les lumières. Course précipitée avec très peu de temps de halte, dans une vie qui ne tient qu’à un fil et dont le harassement est la tentation. »

Luc-Olivier d’Algange

jeudi, 19 novembre 2020

Quelques réflexions sur le Ragnarök

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Robert Steuckers :

Quelques réflexions sur le Ragnarök

Le Ragnarök est un récit récurrent de la mythologie scandinave dont les sources se trouvent dans la Völuspa (littéralement, la « prophétie de la voyante ») et dans l’Edda de Snorri Sturluson (1179-1241). Le Ragnarök évoque une fin du monde catastrophique que l’on retrouve certes dans l’Apocalypse de la Bible mais aussi dans bon nombre de traditions indo-européennes, zoroastriennes et bouddhistes. La Völuspa a été rédigée vers l’an 1000 de l’ère chrétienne, à l’époque où l’humanité européenne s’attendait à une fin de monde. On a parlé de la « terreur de l’an 1000 », où l’on pensait que le monde allait s’effondrer en 1033, soit mille ans après la crucifixion du Christ. Cette vision eschatologique a été exprimée par Raoul le Glabre, moine né en Bourgogne vers 985. Georges Duby utilisera ses écrits pour prouver qu’il existait, vers l’an 1000, une crainte généralisée de voir disparaître le monde dans un scénario proche de l’Apocalypse. Comme dans la Völuspa, Raoul le Glabre imaginait que cet effondrement serait précédé d’un bouleversement calamiteux de l’ordre des saisons. L’interprétation de Duby est remise en cause aujourd’hui : nos ancêtres, en l’an 1000, n’auraient pas été aussi tourmentés par l’idée d’une fin du monde.

indexeddda.jpgSnorri Sturluson, poète et homme politique islandais, né à la fin du 12ème siècle, a étudié le latin, la théologie, la géographie et le droit islandais. Son Edda est un livre destiné à la formation des scaldes et des poètes, véritable institution dans l’Islande de son époque qui exportait des chansons de geste et des poésies à la gloire de hauts seigneurs, principalement norvégiens et anglais.

Avant la rédaction de la Völuspa, qui fait directement référence au panthéon scandinave préchrétien, le monde littéraire germanique a produit le Muspilli, fragment de 103 vers, dont le manuscrit a été retrouvé en Bavière et date de la seconde moitié du 9ème siècle, copié vraisemblablement d’une version originale venue des Iles Britanniques. Elle est une christianisation des thèmes eschatologiques païens voire mithraïques, où l’Ange et le Démon s’affrontent pour le salut des âmes des hommes, lors d’un Jugement dernier. Finalement, une armée arrive depuis les étoiles du ciel pour en affronter une autre, issue du feu de l’enfer. Jusqu’ici l’inspiration est biblique-mithraïque voire zoroastrienne. Elias (Odin) affronte l’Antéchrist (Fenrir). Mais, dans la suite du récit, les thématiques cosmiques du paganisme se révèlent clairement : quand le sang d’Elie (Odin) coule sur le sol de la Terre, « les montagnes se mettent à trembler, plus aucun arbre ne demeure debout sur la Terre, les eaux s’assèchent, les marais s’engloutissent eux-mêmes, le ciel se consume dans les flammes et la lune tombe, l’espace de la Terre brûle ». Les 103 vers du Muspilli, et l’antériorité du manuscrit par rapport à la Völuspa et à l’Edda de Snorri Sturluson, attestent d’une pérennité de thématiques eschatologiques que le christianisme n’a pas pu éradiquer.

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La caractéristique de ces récits est d’exagérer considérablement les catastrophes qui surviennent, à intervalles réguliers, dans l’histoire de l’humanité : bouleversements climatiques, éruptions volcaniques, déluges, etc. Dans l’histoire européenne qui a immédiatement précédé l’apparition du Muspilli et de la Völupsa (l’Edda de Snorri est plus récente, de même que le Chant des Nibelungen), des catastrophes ont marqué les esprits. Ainsi, la crainte de voir s’installer un hiver interminable a-t-elle été renforcée par les événements de l’année 536, où, inexplicablement pour les contemporains en nos régions du Nord-Ouest de l’Europe, le soleil se brouille, le ciel s’obscurcit, les étoiles ne sont plus visibles la nuit et les choses n’ont plus d’ombre. L’astre apollinien n’est plus un disque rayonnant mais une tache informe et jaunâtre qui marque vaguement le ciel. Les quartiers de lune ne sont plus visibles et les hommes ne peuvent donc plus mesurer le temps. L’archéologue anglais David Keys a pu démontrer qu’un volcan avait fait irruption quelque part en Indonésie, probablement le Krakatoa, en cette année 536, lâchant dans l’atmosphère d’épais nuages de cendres et de cristaux de glace sulfureux, provoquant une catastrophe climatique sans précédent et sans suite, à part les éruptions du Tambora en 1815 (expliquant le climat exécrable lors de la bataille de Waterloo et l’année sans hiver de 1816, où il a neigé en juin sur la côte Est des Etats-Unis) et du Krakatoa en 1883. L’éruption de 536 aurait été bien plus considérable et conséquente que les deux autres, observées au 19ème siècle. L’angoisse générée par cet « hiver » permanent aurait incité Médard, évêque franc-mérovingien de Tournai, à envoyer une expédition vers l’Est pour « aller chercher le soleil  absent », expédition qui aurait également entraîné la soumission au pouvoir franc des tribus installées entre Rhin et Thuringe. Les années sans soleil de 535-536 marquent donc les esprits au point de s’ancrer immanquablement dans l’imaginaire mythologique.

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De même, l’idée d’une grande bataille finale, certes présente dans de nombreux récits mythologiques indo-européens, a dû apparaître plausible en Europe centrale et occidentale suite à l’invasion hunnique. Le fameux manuscrit frison « Oera-Linda », souvent jugé faux mais décrypté par le professeur Frans J. Los, évoquerait des faits historiques des 4ème et 5ème siècles. Des invasions hunniques et finno-ougriennes ravagent l’Europe orientale, l’Est de l’Allemagne actuelle, le territoire aujourd’hui polonais mais aussi la Scandinavie, plus exactement la Scanie (le Sud de la Suède actuelle). La « mère du peuple », la « Volksmutter » des Frisons, dont le système était matrilinéaire, est tuée. Un combat oppose les Danois et les Huns sur mer. La Frise est menacée car les Huns et les Finno-Ougriens s’installent à l’est de la Weser. L’anarchie règne. Aucune nouvelle Volksmutter ne peut être nommée. Les raids ennemis se succèdent, où les familles des Volksmütter sont décimées. Finalement, en 450-451, le pays frison est inondé par un raz-de-marée. Seul demeure intact, le fortin de l’île de Texel. La mer détruit les forêts (dans le Muspilli et la Völuspa : plus aucun arbre ne reste debout sur la Terre). Le souvenir de ce raz-de-marée dans un pays assiégé par des ennemis assimilés à des démons (parce que foncièrement étrangers) et la destruction des forêts servent à renforcer concrètement les images déjà véhiculées par les récits mythologiques.

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Les trois récits évoquent aussi une destruction du monde par le feu. Dans l’espace grec-égéen, on a le souvenir de l’éruption antique du Santorin. Pour les spécialistes de la mythologie scandinave Hilda Ellis Davidson et Bertha Phillpotts, l’idée d’une destruction par le feu est tributaire d’une observation par les Islandais, récemment arrivés sur leur île de l’Atlantique Nord, des activités sismiques et volcaniques qui y ont cours en permanence. La figure de Surtr, dirigeant des colonnes infernales qui prennent l’Asgard d’assaut, est celui qui, à la fin du récit mythologique de la Völuspa, détruit le monde par le feu. Pour Bertha Phillpotts, Surtr est un démon volcanique car la scène qui le décrit en train de bouter le feu au monde évoque des fumées et des flammes qui atteignent les étoiles. En 1783, un volcan islandais entre en éruption, le Skaptar Yökul. La description qu’en firent les contemporains correspond aux images léguées par la Völuspa : d’abord des secousses sismiques qui ébranlent les montagnes puis l’obscursissement du soleil par les nuages de cendres, puis les flammes qui jaillissent, la fonte des glaces et un raz-de-marée.

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La fin du monde est donc une convergence de catastrophes naturelles et sociales car, rappelle Klaus Bemmann, en décrivant les linéaments de la vision de la fin du monde chez les Germains : « D’inquiétants signes avant-coureurs laissaient deviner le mal. Durant trois longs hivers successifs, de grandes batailles furent livrées dans le monde entier. Les hommes s’ensauvageaient, les mœurs entraient en déliquescence, les liens dans les clans n’étaient plus respectés. Les frères s’entretuaient, les fils levaient leurs épées sur leurs pères et les pères assassinaient leurs fils. Personne ne craignaient plus l’adultère et le vice ».

Nous avons donc un mixage entre des éléments mythologiques locaux, scandinaves et germaniques, des éléments mythologiques indo-européens très anciens (comme nous allons le voir) et des éléments de l’Apocalypse et de l’eschatologie chrétienne, surtout dans le Muspilli, rédigé forcément par des clercs. Au 13ème siècle, Snorri Sturluson lui-même est un clerc : il a donc été formaté par la religion du pouvoir à son époque. Il n’empêche que les traditions populaires prennent malgré tout le dessus : Hilda Ellis Davidson rappelle qu’Axel Olrik (1864-1917), spécialiste des traditions populaires danoises, pionnier dans l’étude des sources orales, a signalé, dans ses recherches, que les narrations populaires au Danemark contenaient des récits similaires à ceux de la Völuspa et de l’Edda : un monstre qui dévore le soleil, la Terre qui finit par sombrer dans la mer, un géant entravé qui se libère pour déchainer le chaos. Ce qu’Olrik découvre dans les campagnes du Jutland ou de la Scanie suédoise au 19ème siècle devait encore être plus prégnant dans les siècles où le christianisme venait à peine de s’imposer. L’héritage mythologique est inamovible sauf peut-être à notre époque où il n’est pas défié par une religion concurrente mais par un consumérisme omnidévorant, dont les effets pervers correspondent à la description de Bemmann.

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Ces thèmes mythologiques ne sont pas le propre des peuples scandinaves : on les retrouve dans d’autres traditions indo-européennes. Pour Mircea Eliade ou Rudolf Simek, le récit de la Völuspa et de l’Edda relève du temps cyclique. Dans le récit du Ragnarök, les figures régénérantes qui président au renouveau cosmique après l’effondrement total du monde et son incendie sont Lîf et Lîfthrasir, soit la vie et le principe vital. Nous avons là ce que les mythologues appellent une « anthropogénie dupliquée », la genèse du monde et des hommes se répète une seconde fois et le cycle recommence. Lîf et Lîfthrasir émergent de troncs d’arbre : là encore, le folklore populaire rappelle que ce mythe d’une (re)naissance post-catastrophique est indestructible. En effet, une légende bavaroise évoque un berger qui vit dans un tronc d’arbre et dont les descendants repeuplent la Terre après une peste dévastatrice.

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L’idée d’un hiver cosmique interminable ou de trois hivers consécutifs aux effets calamiteux, telle celle du Fimbulwinter scandinave se retrouve dans la mythologie iranienne. Les récits du Bundahishn et de Yima en attestent, y compris dans leurs transpositions zoroastriennes où les forces bénéfiques d’Ahura Mazda affrontent celles d’Angra Mainyu, qui se soumet et sombre dans l’inertie pendant trois mille ans. Ahura Mazda profite de l’inertie d’Angra Mainyu pour créer Ewagdad, la vache primordiale, et Gayomard, l’homme primordial, et pour organiser le monde selon les critères de l’Ard, de la Vérité, laquelle doit faire barrage contre les manigances d’Angra Mainyu qui cherche à détruire le monde. Le mythe de Yima, quatrième roi de la dynastie perse des Pishdadian, nous campe un roi lumineux qui, selon Henry Corbin, crée le château, le Var, où se rassemblent les élus parmi tous les êtres, les plus nobles et les plus gracieux, pour qu'ils soient préservés de l’hiver mortel que provoquent les puissances démoniaques qui ravageront la Terre. Après l’oeuvre de destruction de ces forces maléfiques, les vertueux du Var repeupleront la Terre et transfigureront le monde. Persépolis, dans l’empire perse, devait être à l’image du Var de la mythologie.

Dans le bouddhisme, l’ère du « bon savoir », du dharma, va prendre fin cinq mille ans après la mort du Bouddha. Une ère nouvelle commencera après, avec un nouveau Bouddha, le Bouddha Maitreya, dont le règne adviendra après une période de dégénérescence complète de l’humanité, marquée par la violence, l’impiété, la dépravation sexuelle, l’effondrement social.

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Cette vision bouddhique doit nous faire réfléchir, aujourd’hui, où notre monde part totalement en quenouille. Les manifestations du déclin, bien visibles, surtout depuis deux décennies, où elles ont pris des proportions démesurées par rapport à ce que nous connaissions déjà comme affres du déclin, sont justement les manifestations évoquées par nos mythologies, correspondent à la convergence des catastrophes dont elles craignaient la survenance. Au bout de cet effondrement dramatique, nous périrons tous mais Lîf et Lîfthrasir reviendront. Et l’herbe reverdira, percera la cendre des feux volcanique déchaînés par Surtr.

Bibliographie :

  • Klaus BEMMANN, Der Glaube der Ahnen – Die Religion der Deutschen bevor sie Christen wurden, Phaidon, Essen, 1990.
  • R. Ellis DAVIDSON, Gods and Myths of Northern Europe, Penguin, Harmondsworth, 1963-1971.
  • Hans Jürgen KOCH, Die deutsche Literatur in Text und Darstellung – Mittelalter I, Reclam, Stuttgart, 1976 (pour le texte du Muspilli).
  • Frans J. LOS, Die Ura Linda Handschriften als Geschichtsquelle, J. Pieters, Oostburg (NL), s. d.
  • Reinhard SCHMOECKEL, Deutschlands unbekannte Jahrhunderte – Geheimnisse aus dem Frühmittelalter, Lindenbaum Verlag, Schnellbach, 2013.
  • Rudolf SIMEK /Hermann PALSSON, Lexikon der Altnordischen Literatur,Kröner, Stuttgart, 1987.

lundi, 09 novembre 2020

Les Castes et la Loi de régression des Castes

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Les Castes et la Loi de régression des Castes

 
Je reposte notre première discussion avec Ralf enregistrée en mars 2019, concernant le concept de caste : Comprendre le principe universel des castes et la loi de régression des castes, discussion entre Pierre-Yves Lenoble et Ralf.
 
Rapide bibliographie sur ce thème :
-G. Dumézil, L'idéologie tripartite des Indo-Européens, Latomus, 1958
-R. Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Trédaniel, 2000
-F. Schuon, Castes et races, Archè, 1979
-A. K. Coomaraswamy, Autorité spirituelle et pouvoir temporel dans la perspective indienne, Archè, 1985
-J. Evola, Révolte contre le monde moderne, Ed. de L'Homme, 1972
-J. Evola, L'avènement du "cinquième état", dans Explorations, Pardès, 1989
-C. Levallois, Les temps de confusion, Trédaniel, 1991
 
 
27281faccf3841573dfa14296938b497.jpgLa chaîne Quixote, notamment au sujet de la tripartition au Rwanda : https://www.youtube.com/user/QQUUIIXX... Beaucoup d'autres références sont disponibles dans la vidéo.
 
► Les livres de Pierre-Yves Lenoble sont disponibles sur : https://www.decitre.fr/rechercher/res...
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dimanche, 01 novembre 2020

The Importance of Samhain in the Celtic Calendar

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The Importance of Samhain in the Celtic Calendar

By Charles Squire
From Celtic Myth and Legend [1905]

Whatever may have been the exact meaning of the Celtic state worship, there seems to be no doubt that it centred around the four great days in the year which chronicle the rise, progress, and decline of the sun, and, therefore, of the fruits of the earth. These were: Beltaine, which fell at the beginning of May; Midsummer Day, marking the triumph of sunshine and vegetation; the Feast of Lugh, when, in August, the turning-point of the sun’s course had been reached; and the sad Samhain, when he bade farewell to power, and fell again for half a year under the sway of the evil forces of winter and darkness.

Of these great solar periods, the first and the last were, naturally, the most important. The whole Celtic mythology seems to revolve upon them, as upon pivots. It was on the day of Beltaine that Partholon and his people, the discoverers, and, indeed, the makers of Ireland, arrived there from the other world, and it was on the same day, three hundred years later, that they returned whence they came. It was on Beltaine-day that the Gaelic gods, the Tuatha Dé Danann, and, after them, the Gaelic men, first set foot on Irish soil. It was on the day of Samhain that the Fomors oppressed the people of Nemed with their terrible tax; and it was again at Samhain that a later race of gods of light and life finally conquered those demons at the Battle of Moytura. Only one important mythological incident–and that was one added at a later time!–happened upon any other than one of those two days; it was upon Midsummer Day, one of the lesser solar points, that the people of the goddess Danu took Ireland from its inhabitants, the Fir Bolgs.

The mythology of Britain preserves the same root-idea as that of Ireland. If anything uncanny took place, it was sure to be on May-day. It was on “the night of the first of May” that Rhiannon lost, and Teirnyon Twryf Vliant found, the infant Pryderi, as told in the first of the Mabinogion. It was “on every May-eve” that the two dragons fought and shrieked in the reign of “King” Lludd. It is on “every first of May” till the day of doom that Gwyn son of Nudd, fights with Gwyrthur son of Greidawl, for Lludd’s fair daughter, Creudylad. And it was when she was “a-maying” in the woods and fields near Westminster that the same Gwyn, or Melwas, under his romance-name of Sir Meliagraunce, captured Arthur’s queen, Guinevere.

The nature of the rites performed upon these days can be surmised from their pale survivals. They are still celebrated by the descendants of the Celts, though it is probable that few of them know–or would even care to know–why May Day, St. John’s Day, Lammas, and Hallowe’en are times of ceremony. The first–called “Beltaine” in Ireland, “Bealtiunn” in Scotland, “Shenn da Boaldyn” in the Isle of Man, and “Galan-Mai” (the Calends of May) in Wales–celebrates the waking of the earth from her winter sleep, and the renewal of warmth, life, and vegetation. This is the meaning of the May-pole, now rarely seen in our streets, though Shakespeare tells us that in his time the festival was so eagerly anticipated that no one could sleep upon its eve. At midnight the people rose, and, going to the nearest woods, tore down branches of trees, with which the sun, when he rose, would find doors and windows decked for him. They spent the day in dancing round the May-pole, with rude, rustic mirth, man joining with nature to celebrate the coming of summer. The opposite to it was the day called “Samhain” in Ireland and Scotland, “Sauin” in Man, and “Nos Galan-gaeof” (the Night of the Winter Calends) in Wales. This festival was a sad one: summer was over, and winter, with its short, sunless days and long, dreary nights, was at hand. It was the beginning, too, of the ancient Celtic year, and omens for the future might be extorted from dark powers by uncanny rites. It was the holiday of the dead and of all the more evil supernatural beings. “On November-eve”, says a North Cardiganshire proverb, “there is a bogy on every stile.” The Scotch have even invented a special bogy–the Samhanach or goblin which comes out at Samhain.

The sun-god himself is said to have instituted the August festival called “Lugnassad” (Lugh’s commemoration) in Ireland, “Lla Lluanys” in Man, and “Gwyl Awst” (August Feast) in Wales; and it was once of hardly less importance than Beltaine or Samhain. It is noteworthy, too, that the first of August was a great day at Lyons–formerly called Lugudunum, the dún (town) of Lugus. The mid-summer festival, on the other hand, has largely merged its mythological significance in the Christian Feast of St. John.

The characteristic features of these festivals give certain proof of the original nature of the great pagan ceremonials of which they are the survivals and travesties. In all of them, bonfires are lighted on the highest hills, and the hearth fires solemnly rekindled. They form the excuse for much sport and jollity. But there is yet something sinister in the air; the “fairies” are active and abroad, and one must be careful to omit no prescribed rite, if one would avoid kindling their anger or falling into their power. To some of these still-half-believed-in nature-gods offerings were made down to a comparatively late period. When Pennant wrote, in the eighteenth century, it was the custom on Beltaine-day in many Highland villages to offer libations and cakes not only to the “spirits” who were believed to be beneficial to the flocks and herds, but also to creatures like the fox, the eagle, and the hoodie-crow which so often molested them. At Hallowe’en (the Celtic Samhain) the natives of the Hebrides used to pour libations of ale to a marine god called Shony, imploring him to send sea-weed to the shore. In honour, also, of such beings, curious rites were performed. Maidens washed their faces in morning dew, with prayers for beauty. They carried sprigs of the rowan, that mystic tree whose scarlet berries were the ambrosial food of the Tuatha Dé Danann.

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EL REY PERDIDO, UN MITO EUROPEO

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EL REY PERDIDO, UN MITO EUROPEO

Ernesto Mila

Ex: https://info-krisis.blogspot.com

Todos los países de Europa sin excepción, tienen un tema común relacionado con sus monarquías: el mito del Rey Perdido. Un rey justo, legítimo y amado por sus súbditos, desaparece misteriosamente; todos se niegan a creer que haya muerto, se ha retirado a un lugar oculto y volverá cuando la hora sea propicia para ponerse al frente de la legión de los elegidos en la batalla final contra las fuerzas del mal.

ORIGEN DE LA FUNCION REAL

La etimología de la palabra “rey” es importante a la hora de determinar el concepto que el mundo antiguo se hacía de la función y del símbolo real. Se admite unánimemente que se trata de un término indo–europeo cuya huella se encuentra desde el área extrema de expansión celta (Europa Occidental) hasta la india védica.

Tatius.jpgEn ese ámbito geo-étnico siempre se encuentra la raíz reg– que da lugar a las variaciones rex (latino), el raj (hindú) y el rix (galo), presentes en palabras y nombres como dirigere, Mahararajh, o Vercingetorix. En general, la raíz reg– indica a “aquel que traza el camino”, es decir, define la jefatura y el mando.

De esta misma raíz deriva la palabra y el concepto de derecho (trazar el camino implica, en definitiva, enunciar un derecho, promulgar una ley): right (en inglés), recht (irlandés antiguo), recht (alemán), y encontramos la misma simetría en la lengua latina entre rex y lex.

Al establecer que la función real era “trazar el camino”, los pueblos indo–europeos hacían algo más que calificar al jefe político–militar. De hecho, la historia nos enseña que no fue sino en un período tardío cuando los monarcas asumieron la conducción militar de su pueblo, mientras que la política estaba delegada a la nobleza. El “dux” –palabra próxima a rex– indicaba a los caudillos militares que asumían el mando en momentos de crisis y en los que el rex delegaba la función guerrera. Luego, cuando se superaba la crisis, desaparecía el cargo de “dux bellorum”, caudillo de las batallas, literalmente. “Trazar el camino”, guiar a su pueblo por las seis rutas del espacio definidas por la cruz tridimensional que marca las direcciones del espacio. El rex tenía el poder de guiar a su pueblo en todas estas direcciones.

La función real primitiva se justificaba en que reyes y dioses no eran sino una misma persona. En el Apocalipsis de Juan se encuentra un eco de este orden de ideas: “Aquel que se sienta sobre el trono” declara “Yo soy el Alfa y el Omega, el Principio y el Fin”.

El rey era concebido como un punto de irradiación, no humano, encarnación directa de poderes trascendentes y, en tanto que tal, digno de ser obedecido; el mando, no era obtenido ni mediante elección, ni por aclamación, sino que procedía de un contacto tangible con entidades superiores, condición imprescindible para que los súbditos aceptaran la sumisión a su voluntad.

LA IDEA DE ORDEN

La prosperidad del reino, la victoria en las batallas y la justeza de sus decisiones, es decir, el Orden, eran muestra del origen divino y legítimo del poder. Si se producía un descalabro militar, una mala cosecha, si la injusticia se enseñoreaba, todo ello mostraba el debilitamiento del vínculo que unía al rey con el supramundo y con los poderes trascendentes. Entonces, sus súbditos podían destronarlo.

La vieja leyenda itálica del Rey de los Bosques de Nemi, cuenta que el rey de aquellos dominios está siempre en guardia bajo un árbol sagrado, y seguirá siendo rey hasta que un esclavo fugitivo consiga sorprenderlo y arrancar una rama del árbol que custodia. Por “esclavo fugitivo” hay que entender un hombre emancipado de los lazos de la materia y que ha logrado establecer un vínculo con la trascendencia.

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El mismo símbolo del árbol es reiterativo, indica la fuente de un poder y se relaciona habitualmente en el universo simbólico indo–europeo con la montaña, el centro, la isla, el jardín bienaventurado, etc. Todos estos símbolos suponen lugares inaccesibles, en los que reina el Orden, mientras que, a su alrededor, todo fluye, es caos y dinamismo contingente. Residir o tener acceso a uno de estos símbolos supone conquistar la función real. La montaña del Grial, el castillo de Camelot, la isla de Avalon, el Roble del Destino, el Jardín de las Rosas, el Omphalos de Delfos, etc. pueden ser relacionados fácilmente con lo que decimos y constituyen el centro de un período dorado para la humanidad.

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Ahora bien, el hecho de que todo en el mundo tradicional indo–europeo esté sometido a ciclos –ciclo de las estaciones, ciclos lunares, rotación sideral, vida humana– hace que la Edad Dorada no se prolongue hasta el infinito. El tiempo la va desgastando hasta que se produce una caída de nivel que registran todas las tradiciones. Sin embargo, el centro, la montaña, el jardín, o la misma función real no desaparecen, sino que entran en un estado de latencia; se vuelven inalcanzables para los hombres comunes y dejan de influir en los destinos contingentes del mundo. El Jardín del Edén, no desaparece tras la caída de Adán, simplemente se hace inaccesible; otro tanto ocurre con el castillo del Grial, solo visible para las almas puras; en el caso del Jardín de las Rosas del Rey Laurin –que todavía puede visitarse en Bolzano– un hilo de seda lo convierte en impenetrable. La idea es siempre la misma: algo visible, pasa a otra dimensión, no muere, sin embargo, se oculta temporalmente, “hasta que los tiempos estén prestos”, es decir, hasta que una nueva renovación del cosmos, haga posible la manifestación del centro supremo. Y lo mismo ocurre con los monarcas.

EL REY PERDIDO, NO–MUERTO, AGUARDA SU HORA

En este contexto los pueblos indo–europeos han tenido siempre muy arraigado en su estructura mental, el mito del Rey Perdido: un rey querido por todos, justo, amado por su pueblo, deseado, en un momento dado, desaparece; su pueblo se niega a creer en su muerte; no es posible que los dioses hayan abandonado a un ser tan noble y justo, se dicen, “no ha muerto, está vivo en algún lugar, y un día regresará para ponerse al frente de sus fieles”. Esta estructura se repite una y otra vez en las viejas tradiciones de las distintas ramas del tronco común indo–europeo.

Podemos establecer que los últimos reflejos en estado puro de tal mito terminan con Federico I Barbarroja y, ya en una dimensión esotérica, con la marcha de los Rosacruces de Europa al inicio de la Guerra de los Treinta Años. Pero el mito, ha reaparecido insistentemente en la edad moderna e incluso contemporánea, mostrando la fuerza de su arraigo en la mentalidad indo–europea.

EL "GRAN MONARCA" Y "EL REY DEL MUNDO"

Dos autores de singular personalidad han recuperado tradiciones relativas a este mito. De una parte, Nostradamus en sus célebres “centurias” alude al “gran monarca”, mientras que René Guénon, consagra uno de sus ensayos más esmerados al tema del “rey del mundo”.

indexgrandmo.jpgNostradamus en una cuarteta de sus famosas Centurias se hace eco de tradiciones más antiguas sobre el “gran monarca” y las incorpora a sus profecías. Su advenimiento se producirá después de una guerra de 27 años, que empezará en 1999, único año que se menciona con todos sus números y de forma explícita en las profecías de Nostradamus.

Esta leyenda tiene su origen en las décadas inmediatamente anteriores al año 1000, se trata pues, de un mito milenarista, una promesa de renovación. Los primeros rastros de tal tema se encuentran en los escritos del abad Adson de Montier–en–Der (muerto en el 992). Pero Adson bebe de fuentes anteriores, una de ellas el testimonio de San Isidoro de Sevilla (siglo VII) y otra, incluso anterior, de Cesario de Arles (siglo VI).

Es evidente que profecías de este tipo ganan fuerza justo en momentos de crisis y devastación. En el período posterior a las invasiones bárbaras, cuando los movimientos migratorios remiten, cobra fuerza la añoranza y el recuerdo del Imperio Romano, incluso entre los mismos pueblos germánicos invasores, la idea de que Roma representaba el Orden gana fuerza y se produce un sincretismo entre los mitos nórdico–germánicos, con fuerza en esas razas, y los temas propios de la romanidad.

Esa añoranza de la grandeza de Roma se traduce en la aspiración a renovar el Imperio. Cuando Clovis (Clodoveo) es entronizado rey de los francos en el 496, recibe del Emperador de Oriente, la dignidad de Patricio y de César y, por este acto se considera renovado y regenerado el antiguo Imperio Romano. En siglos siguientes, a partir de Carlomagno y de los Hohenstaufen, la fórmula de consagración será calcada de la entronización de los Césares de Roma.

Pero la baja edad media supone una sucesión trepidante de convulsiones que crean en las poblaciones la sensación de que un ciclo está a punto de terminar. Los grandes príncipes son pocos y sus reinados breves, su recuerdo histórico se va diluyendo y entran vertiginosamente en el campo de la leyenda. En esa situación se suceden las profecías, todas interpretando el mismo deseo subconsciente: un gran príncipe –el gran monarca– reunirá a todos los pueblos de Occidente para librar la última batalla contra las fuerzas del anticristo. Aquí podemos ver cristianizado el tema de la “horda salvaje” de Odín y de sus guerreros que esperan en el Walhalla la hora de la batalla contra las fuerzas del mal.

Ahora bien, en el tema del “gran monarca” existe un ápice de nacionalismo galo. El “gran monarca” nace en Francia, en Blois concretamente, y queda ligado indisolublemente a la corona de ese país; contrariamente, el tema del “rey del mundo” tiene un carácter más universal.

LA UNIVERSALIDAD DEL MITO

En los siglos XIX y XX dos relatos traen a Occidente el recuerdo aún vivo del “rey del mundo”. Saint Yves d'Alveydre en su Misión de la India y Ferdinand Osendowsky en Bestias, Hombres y Dioses hablan, respectivamente de un reino subterráneo, Agartha o Agarthi, al que se refieren tradiciones vivas de Mongolia y la India, transmitidas por monjes budistas, en el que moraría el “rey del mundo”, el “chakravarti”.

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En la tradición budista el “chakravarti” es el “señor de la rueda”, o si se quiere “el que hace girar la rueda”. Guénon nos dice al respecto: “es quien, instalado en el centro de todas las cosas, dirige su movimiento sin él mismo participar, o sea quien es –según la expresión de Aristóteles– el ‘motor inmóvil’”. Esa rueda está habitualmente representada con la forma de una svástica, símbolo que, ante todo, indica movimiento en torno a un centro inmóvil.

El “rey del mundo” no es un tema exclusivamente budista. La Biblia registra la misteriosa figura de Melkisedec, rey y sacerdote de Salem, señor de Paz y Justicia. Salem, es equivalente al Agartha y Melkisedec el “chakravarti” judeo–cristiano.

2a19ff28896591071510b37becd52144.jpgEl lugar de acceso a ese centro del mundo aparece en distintas tradiciones: son muchas las leyendas de cavernas que dan acceso al centro del mundo, también montañas que tienen la misma función, islas, lugares marcados con monumentos megalíticos (menhires frecuentemente), lugares “Omphalos” (ombligos del mundo como el santuario de Delfos), todos estos puntos tienen como denominador común el constituir “centros espirituales”, es decir, lugares en los que se favorece el tránsito entre el mundo físico y el metafísico, entre lo contingente y lo trascendente. Todos estos símbolos facilitan la entrada a otro nivel de la realidad, aquel que se ha hecho invisible para los hombres dada su impiedad o simplemente a causa de la involución cíclica del mundo. Entrado éste en la Edad Oscura (Kali Yuga, Edad del Hierro o Edad del Lobo), lo que antes era visible y accesible se convierte en secreto y oculto. No puede llegarse hasta él sino a través de pruebas iniciáticas y de una ascesis interior: tal es la temática de la conquista del Grial, de las grandes rutas de peregrinación, de temas masónicos como el de la “búsqueda de la palabra perdida”, etc.

En esos lugares mora un rey supremo, indiscutible, acaparador del poder espiritual y del temporal, oculto e inaccesible, señor de paz y justicia: el rey del mundo, el rey perdido.

LA RENOVACION DEL MUNDO A TRAVES DEL REY PERDIDO

Existe una interferencia entre los temas del Rey del Mundo y el Gran Monarca de un lado y los del Rey Perdido de otro. Este último, es un gran monarca que ha desaparecido misteriosamente y cuyos súbditos se niegan a creer que haya muerto. Las tradiciones indo–europeas, hablan de reyes que se ocultan en cavernas, o simplemente que desaparecen pero que no han muerto. Pues bien, este es el punto de interferencia entre una y otra tradición.

El tema del “rey perdido” alude a reyes históricos que la crónica ha revestido de contenidos míticos; por el contrario, el tema del “rey del mundo” pertenece exclusivamente al universo mítico. Cuando un rey histórico no muere, sino que desaparece, oculto en una cueva, en una montaña o en una isla, es que ha pasado al dominio del Rey del Mundo, ha establecido contacto con él y ha tenido acceso a ese reino latente que está oculto por culpa de la degeneración del mundo. En todas las tradiciones el “rey perdido”, al desaparecer y entrar en contacto con el “rey del mundo”, legitima su poder y alcanza un rango divino.

Ahora bien, esa situación no durará siempre. Finalizado el ciclo, la espada vengadora del “rey perdido” se manifestará de nuevo y, gracias al poder de su brazo, el mundo quedará renovado, habitualmente tras una gran batalla.

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En el Tíbet solo los monjes budistas que han alcanzado un más alto grado de perfección, tienen acceso al reino oculto de Shambala, del cual el Dalai Lama es su delegado y embajador. Allí reside Gesar de Ling, rey histórico que vivió aproximadamente en el siglo XI y gobernó el Tíbet. Las leyendas locales afirman que Gesar no ha muerto, sino que retornará de Shambala al mando de un ejército, para someter a las fuerzas del mal y renovar el mundo agotado y caduco.

ARTURO Y FEDERICO BARBARROJA EN LAS LEYENDAS MEDIEVALES

En la Edad Media europea, mientras tanto, aparece una leyenda que fue considerada como verdad histórica, la del Preste Juan, el Rey Pescador. En Oriente, en un lugar impreciso entre Abisinia e India, existía un reino inmenso gobernado por un avatar de Malkisedec, el Rey Pescador. En su castillo se alojó Perceval en el curso de su conquista del Grial y fue allí donde vio la preciada copa y donde le fueron formuladas las preguntas fatídicas que Perceval en ese momento no supo contestar. Robert de Boron llega a calificar a Perceval de sobrino del Rey Pescador.

En el terreno de la historia se sabe que el Emperador Federico I recibió tres regalos del Preste Juan, (un abrigo de piel de salamandra, que le permitía atravesar las llamas, un anillo de oro y un frasco de agua viva) que suponían un reconocimiento de la dignidad imperial de Federico I por parte del “Rey del Mundo”. Así pues, el Rey del Mundo es aquel rey superior a los demás reyes y que los legitima para su misión.

En diversas ocasiones, monarcas europeos organizaron expediciones para establecer el contacto con el mítico reino del Preste Juan, que invariablemente se perdieron y jamás regresaron. Pero el tema subsistió en las leyendas del Grial.

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Arturo, después de la batalla contra las fuerzas del mal representadas por Mordred, se retira a la isla de Avalon. De Carlomagno se dirá lo mismo: que no está muerto, sino que, aguarda el tiempo en que sus súbditos vuelvan a necesitarlo. Federico I y su hijo Federico II, alcanzarán el mismo rasgo legendario, morando en el interior de montañas como el Odenberg o el Kyffhäuser, volverán cuando se produzca la irrupción de los pueblos de Gog y Magog, aquellos que Alejandro Magno –otro rey perdido– encerró con una muralla de hierro.

Es también en el período medieval en el que se establece la festividad de los Reyes Magos, personajes misteriosos que siguen a la estrella que marca el lugar de nacimiento de Cristo. Su triple imagen es un desdoblamiento de la figura de Melquisedec. Si en el rey de Salem está concentrado la triple función de “Señor de Justicia”, “Sacerdote de justicia” y “Rey de Justicia”, en los Reyes Magos, esta función está separada e individualizada en cada uno de ellos.

EL MITO DEL REY PERDIDO EN LA PENINSULA IBERICA

Sobre el suelo de la península ibérica florecieron también leyendas del mismo estilo. Jamás se encontró el cadáver de Roderic o Don Rodrigo, último rey godo; su recuerdo y el de la monarquía legítima animó a su portaespadas, Don Pelayo a iniciar la reconquista en su nombre.

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Más tarde, floreció el mito de Otger Khatalon, héroe epónimo de Cataluña; oriundo de Baviera, empuñaba como el Hércules mítico una pesada maza; liberó el valle de Arán y el valle de Aneu del dominio musulmán; una vez cumplida su obra desapareció, no está muerto, solo oculto, y solo volverá cuando se produzca una nueva crisis desintegradora.

Alfonso el Batallador y Don Sebastián de Portugal, desaparecido tras la batalla de Alcazarquivir, dejaron tras de sí un halito de misterio; años después todavía se creía que seguían vivos e incluso algunos impostores pretendieron usurpar su personalidad.

LAS ULTIMAS MANIFESTACIONES DEL MITO

A mediados del siglo XIX aun debía manifestarse el tema del rey perdido en Francia. La historiografía oficial no ha logrado desenmarañar el destino del Delfín de Francia, Luis XVII, desaparecido en la Torre del Temple de París tras el asesinato de sus padres por los revolucionarios. Algunos todavía hoy sostienen que el relojero holandés Naundorff, que llegó un día a París demostrando conocer con una precisión absoluta la infancia del Delfín, era el hijo de Luis XVI.

Setenta años después, algunos rusos blancos exiliados tras la Revolución Rusa, quisieron creer que la Gran Duquesa Anastasia jamás había muerto, sobrevivió a la masacre de Ekhaterinemburgo y daría continuidad a los Romanov.

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Finalmente hubo muchos que se negaron a creer en la muerte de Hitler y durante años estuvo extendida la idea que había logrado sobrevivir al cerco ruso de Berlín y huir al Polo en donde prepararía el retorno y la venganza.

La fuerza de la leyenda tuvo aun un postrero coletazo en el “affaire” de Rennes le Chateau, cuyo tema central era la supervivencia de la dinastía merovingia y el hallazgo del “rey perdido” en la figura de un astrólogo y documentalista que decía ser gran maestre de un “Priorato de Sión”. Se trata de un eco postrero en el que la credulidad de las masas arraiga en un sustrato de la psicología profunda de los europeos. Y es que, en el fondo, el “rey perdido” no es sino el arquetipo simbólico de una calidad espiritual próxima a la trascendencia, latente en todos los hombres, olvidada, más no perdida.

A MODO DE CONCLUSION

Caudillo derrotado en ocasiones (Dagoberto, Arturo), en otras muerto, pero cuyo cadáver jamás se encuentra (Barbarroja, Rodrigo), o simplemente líder victorioso de un período áureo (Guesar de Ling), consciente de que los ciclos históricos han decaído y que decide pasar a un estado de latencia hasta que se produzca la renovación del tiempo (de la que él mismo será vehículo), este mito es transversal en el espacio y en el tiempo, reiterándose en todo el ciclo indo–ario.

Siempre la morada de este rey perdido es un símbolo polar: una montaña inaccesible (Barbarroja), una isla dorada (el Avalon de Arturo), el “centro” de la tierra (Cheng Rezing, el “rey del mundo” extremo–oriental), un castillo dorado (Otger Khatalon). El presentimiento de su existencia anima a otros a emprender gestas y hazañas imposibles (la reconquista de Don Pelayo en relación a Rodrigo, los atentados del “Wehrwolf” en relación a Adolfo Hitler, la conquista del Grial por los caballeros del Arturo muerto en Avalon) o estar a la espera de la llamada del monarca para acudir a la última batalla (el tema del Räkna–rok y de la morada del Walhalla, el tema del último avatar de Buda y de Shambala).

Lo que se pretende en otros casos es tomar el mito del rey perdido de una forma utilitarista: sería él y sus presuntos descendientes los que garantizarían la legitimidad dinástica (los descendientes de Dagoberto II en el affaire de Rennes le Chateau, los partidarios de Naundorf en la cuestión del Delfín, los de Juan Orth en la dinastía austro–húngara, incluso los de la gran duquesa Anastasia en el caso de la herencia de los Romanov, etc.).

El mito del Rey del Mundo, las leyendas de los reyes perdidos y de los monarcas que aguardan la batalla final rodeados de sus fieles guerreros, pertenece a nuestro pasado ancestral. Es una parte de nosotros mismos, algo que debemos conocer y encuadrar en un universo simbólico y mítico, hoy perdido, pero del cual no podemos prescindir si queremos conocer nuestro origen y nuestro destino.

 

mercredi, 28 octobre 2020

Frithjof Schuon: The Contradiction Of Relativism

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Frithjof Schuon: The Contradiction Of Relativism

 
'The Contradiction Of Relativism' from Logic And Transcendence by Frithjof Schuon
 
To listen to: https://www.youtube.com/watch?v=3v5zNMtMtiM
 

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lundi, 26 octobre 2020

Hommage à Henry Corbin - Clavis hermeneutica

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Hommage à Henry Corbin

Clavis hermeneutica  

par Luc-Olivier d'Algange 

La philosophie est cheminement, ou plus exactement, comme le disait Heidegger, « acheminement vers la parole ». Ce qui est dit porte en soi un long parcours, une pérégrination, à la fois historique et spirituelle. Avant de parvenir à l'oreille de celui à qui elle s'adresse, la parole humaine accomplit un voyage qui la conduit des sources du Logos jusqu'à l'entendement humain. Ce voyage, à maints égards, ressemble à une Odyssée. Dans l'éclaircie de la présence de la chose dite frémissent des clartés immémoriales, des songes et des visions. Toute spéculation philosophique témoigne, en son miroitement étymologique, d'une vision qui n'appartient ni entièrement au monde sensible, ni entièrement au monde intelligible, mais participe de l'un et de l'autre en les unissant, selon la formule de Platon, « par des gradations infinies ». L’idée est à la fois la « chose vue », l’Idea au sens grec, la forme, et la « cause » qui nous donne à voir. De même que la parole ne se situe ni exactement dans la bouche de celui qui parle ni exactement dans l'oreille de celui qui entend, mais entre eux,  le monde imaginal, qui sera au principe de l'herméneutique corbinienne, se situe entre l'Intelligible et le sensible, donnant ainsi accès à la fois à l'un et à l'autre et favorisant ainsi l'étude historique la mieux étayée non moins que l'interprétation spirituelle la plus précise.

         unnamedHCisl.jpgOn pourrait, par analogie, transposer ce qu'à propos de Mallarmé, Charles Mauron nomma le « symbolisme du drame solaire ». De l'Occident extrême, crépusculaire, de Sein und Zeit, de la méditation allemande du déclin de l'Occident, une pérégrination débute, qui conduit, à travers l'œuvre-au-noir et la mise-en-demeure de « l’être pour la mort » à l'aurora consurgens de la « renaissance immortalisante ». Point de rupture, ni de renversement, ici, mais un patient approfondissement de la question. Le crépuscule inquiétant des poèmes de Trakl, la « lumière noire » de la foudre d'Apollon des poèmes d'Hölderlin, ne contredisent point mais annoncent l'âme d'azur, « dis-cédée », et la terre céleste dans le resplendissement du Logos. Le crépuscule détient le secret de l'aurore, l'extrême Occident tient, dans son déclin, le secret de la sagesse orientale. Au philosophe, pour qui, je cite, « les variations linguistiques ne sont que des incidents de parcours, ne signalent que des variantes topographiques d'importance secondaires », l'art de l'interprétation sera une attention matutinale. A l'orée des signes, entre le jour et la nuit, sur la lisière impondérable, il n'est pas impossible que le secret de l'aube et le secret du crépuscule, le secret de l'Occident et le secret de l'Orient soient un seul un même secret. L'attention herméneutique guette cet instant où le Sens s'empourpre comme l'Archange dont parle le Traité de Sohravardî.

         Cet Archange  empourpré, dont une aile est blanche et l'autre noire, dont l'envol repose à la fois sur le jour et sur la nuit, est le Sens lui-même qui se refuse à l'exclusive ou à la division. Opposer l'Orient et l'Occident, ce serait ainsi refuser le drame solaire du Logos lui-même, découronner le Logos, le réduire à n'être qu'une monnaie d'échange, un or irradié, dont la valeur est attribuée, utilitaire au lieu d'être un or irradiant, donateur et philosophal, forgé dans l'œuvre-au-rouge de l'herméneutique. Tout homme habitué au patient compagnonnage avec des textes lointains ou difficiles connaît ce moment de l'éclaircie, où le Sens s'exhausse de sa gangue, où les signes s'irisent, où l'exil devient la fine pointe des retrouvailles. Après avoir affronté les tempêtes et le silence des vents, l'excès du mouvement comme l'excès de l'immobilité, la houle et la désespérance du navire encalminé, après avoir déjoué les ruses de Calypso, les asiles fallacieux, et la nuit et le jour également aveuglants, l'odyssée herméneutique entrevoit le retour à la question d'origine, enfin déployée comme une voile heureuse. L'acheminement se distingue du simple cheminement. L'herméneute s'achemine vers: il ne vagabonde point, il pèlerine vers le secret de la question qu'il se pose au commencement. Il ne fuit point, ne s'éloigne point, mais s'approche au plus près du Dire dans la chose dite, de l'essence même du Logos qui parle à travers lui.

         imagesHCisliran.jpgToute herméneutique est donc odysséenne, par provenance et destination. Elle l'est par provenance, comme en témoigne le catalogue des œuvres détruites par le feu de la bibliothèque d'Alexandrie dont une grande part fut consacrée à la méditation du « logos intérieur » (selon la formule du Philon d'Alexandrie) de l'Odyssée, et dont quelques fragments nous demeurent, tel que L'Antre des Nymphes de Porphyre. L'Orient, comme l'Occident demeure spolié de cet héritage de l'herméneutique alexandrine où s'opéra la fécondation mutuelle du Logos grec et de la sagesse hébraïque. L'herméneutique est odysséenne par destination en ce qu'elle ne cesse de vouloir retrouver dans l'oméga, le sens de l'alpha initial. Pour l'herméneute, l'horizon du voyage est le retour. La ligne ultime, celle de l'horizon, comme « l'heure treizième » du sonnet de Gérard de Nerval, est aussi et toujours la première ligne de ce livre originel que figurent les rouleaux de la mer. L'herméneute, pour s'avancer sur les abysses, dont les couleurs assombries sont elles-mêmes l'interprétation de la lumière du ciel, pour s'orienter dans les étendues qui lui paraissent infinies, ne dispose que du sextant de son entendement qu'il sait faillible, dont il sait qu'il n'est qu'un instrument,- ce qui lui épargnera l'hybris de la raison qui omet de s'interroger sur elle-même et les errances du discours subjectif qui perd de vue l'alpha et l'oméga et restreint le sens dans l'aléatoire, l'éphémère et l'accidentel.

         Ainsi devons-nous à Henry Corbin, non seulement la lumière faite sur des pans méconnus des cultures orientales et occidentales mais aussi le recouvrance de l'Art herméneutique à sa fine pointe, qui au-delà de l'exposition et de l'explication, serait une nouvelle implication du lecteur dans l'écrit qui se déroule sous ses yeux. Loin de considérer les œuvres de Mollâ Sadrâ ou de Ruzbéhan de Shîraz comme des objets culturels, délimités par l'histoire et la géographie, et dont nous séparerait à jamais la doxa de notre temps, Henry Corbin nous restitue à elles, à notre possibilité de les comprendre (dont dépend la possibilité de nous comprendre nous-mêmes), à cette implication, plus pointue que toute explication, à cette gnosis qui, je cite « convertit en jour cette nuit qui pourtant est toujours là, mais qui est une nuit de lumière ». «  Ainsi donc, écrit Henry Corbin, lorsqu'il nous arrive de mettre en épigraphe les mots Ex oriente lux, nous nous tromperions du tout au tout en croyant dire la même chose que les Spirituels dont il sera question ici, si, pour guetter cette lumière de l'Orient, nous nous contentions de nous tourner vers l'orient géographique. Car, lorsque nous parlons du Soleil se levant à l'orient, cela réfère à la lumière du jour qui succède à la nuit. Le jour alterne avec la nuit, comme alternent deux contrastes qui, par essence, ne peuvent coexister. Lumière se levant à l'orient, et lumière déclinant à l'occident: deux prémonitions d'une option existentielle entre le monde du Jour et ses normes et le monde de la nuit, avec sa passion profonde et inassouvissable. Tout au plus, à leur limite, un double crépuscule: crepusculum vesperinum qui n'est plus le jour et qui n'est pas encore la nuit; crepusculum matutinum qui n'est plus la nuit et n'est pas encore le jour. C'est par cette image saisissante, on le sait, que Luther définissait l'être de l'homme ».

         couv-corbin-jung.jpgDans ce crépuscule matutinal, auquel Baudelaire consacra un poème,  dans cette lumière transversale, rasante, où le ciel semble plus proche de la terre, tout signe devient sacramentum, c'est-à-dire signe d'une chose cachée. L'oméga du crépuscule vespéral ouvre la mémoire à l'anamnésis du crépuscule matutinal. Par l'interprétation du « signe caché », du sacramentum, l'herméneute récitera, mais en sens inverse, le voyage de l'incarnation de l'esprit dans la matière, semblable, je cite « à la Columna gloriae constituée de toutes les parcelles de Lumière remontant de l'infernum à la terre de lumière, la Terra lucida ».

         Matutinale est la pensée de l'implication dont l'interprétation est semblable à une procession liturgique, à une trans-ascendance vers la nuit lumineuse des Symboles. Voir les signes du monde et le monde des signes à la lumière de l'Ange suppose cette conquête du « suprasensible concret » qui n'appartient ni au monde matériel ni au monde de l'abstraction, mais à la présence même, qui selon la formule Héraclite, traduite par Battistini, « ne voile point, ne dévoile point, mais fait signe ». Or, si tout signe est signe d'éternité, la chance prodigieuse nous est offerte de lire les œuvres non plus au passé, comme s'y emploient les historiographies profanes et les fondamentalismes, mais bien au présent, à la lumière matutinale de l'Ange de la présence, témoin céleste de l'avènement herméneutique qui, souligne Henry Corbin, « implique justement la rupture avec le collectif, le rejonction avec la dimension transcendante qui prémunit individuellement la personne contre les sollicitations du collectif, c'est-à-dire contre toute socialisation du spirituel ».

         L'implication de l'herméneute dans le déchiffrement des signes, le monde lui-même apparaissant, selon l'expression de Hugues de Saint-Victor, comme « la grammaire de Dieu », dévoile ainsi la vérité matutinale de l'Orient, en tant que « pôle de l'être », centre métaphysique, d'où l'Archange Logos nous invite à la transfiguration de l'entendement, à la conquête d'une surconscience délivrée des logiques grégaires, des infantilismes et des bestialités de ce que Simone Weil, après Platon, nomma « le Gros Animal », autrement dit, le monde social réduit à lui-même. « Le jour de la conscience, écrit Henry Corbin, forme un entre-deux entre la nuit lumineuse de la surconscience et la nuit ténébreuse de l'inconscience ». La psychologie transcendantale, dont Novalis, dans son Encyclopédie, déplorait l'inexistence ou la disparition, Henry Corbin en retrouvera non seulement les traces, mais la connaissance admirablement déployée dans la « Science de la Balance » et les théories chromatiques des soufis qui décrivent exactement l'espace versicolore entre la nuit ténébreuse et la nuit lumineuse, entre l'inconscience et la surconscience. L'intérêt de l'étude de cette psychologie transcendantale dépasse, et de fort loin, l'histoire des idées; elle se laisse si peu lire au passé, elle devance si largement nos actuels savoirs psychologiques que l'on doit imputer sans doute à une déplorable imperméabilité des disciplines qu'elle n'eût point encore renouvelé de fond en comble ces « sciences humaines » qui se revendiquent aujourd'hui de la psychologie ou de la psychanalyse, et semblent encore tributaires, à maint égards, du positivisme du dix-neuvième siècle.

         51Z4ITUBStL._SX195_.jpgSans doute le moment est-il venu de ressaisir aussi l'œuvre de Henry Corbin dans cette vertu transdisciplinaire, qui fut d'ailleurs de tous temps le propre de toutes les grandes œuvres philosophiques, à commencer par celle de Sohravardî qui, dans son traité de la Sagesse orientale, résume toutes les sciences de son temps, à l'intersection des sagesses grecques, abrahamiques, zoroastriennes et védantiques.

         De l'herméneutique heideggérienne, dont il fut un des premiers traducteur, jusqu'à cette phénoménologie de l'Esprit gnostique, que sont les magistrales études sur l'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn’Arabî,  Henry Corbin renoue avec la lignée des philosophes qui ne limitent point leur dessein à méditer sur l'essence ou la légitimité de la philosophie, mais œuvrent, à l'exemple de Leibniz ou de Pascal, à partir d'un savoir, d'un corpus de connaissances, qu'ils portent au jour et qui, sans eux fût demeuré voilé, méconnu ou hors d'atteinte. L'acheminement, à travers les disciplines diverses qu'il éclaire, rétablit l'usage d'une gnose polyglotte et transdisciplinaire qui s'affranchit des assignations ordinaires du spécialiste. Au voyage extérieur, historique et géographique, correspond un voyage intérieur vers la Jérusalem Céleste, pour autant que ces deux personnage: le Chevalier de la célèbre gravure de Dürer, chère à Gilbert Durand, qui s'achemine vers le Jérusalem Céleste, entre la Mort et le Diable, et Ulysse sont les deux versants, l'un grec et l'autre abrahamique, de l'aventure herméneutique.

         Mais revenons, faisons retour sur le principe même de l'acheminement, à partir d'une phrase lumineuse d'Eugenio d'Ors qui écrivait, je cite «  Tout ce qui n'est pas tradition est plagiat ».  L'herméneute participe de la tradition en ce qu'il suppose possible la traduction, en ce qu'il ne croit point en la nature arbitraire, immanente et close des langues humaines. Traduire, suppose à l'évidence, que l'on ne récuse point l'existence du Sens. Hamann, dans sa Rhapsodie en prose Kabbalistique, éclaire le processus herméneutique même de la traduction: « Parler, c'est traduire d'une langue angélique en une langue humaine, c'est-à-dire des pensées en des mots, des choses en des noms, des images en des signes ».  Ce qui, dans les œuvres se donne à traduire est déjà, à l'origine, la traduction d'une langue angélique. L'office du traducteur-herméneute consistera alors à faire, selon la formule phénoménologique, « acte de présence » à ce dont le texte qu'il se propose de traduire est lui-même la traduction. Les théologiens médiévaux nommaient cette « présence » en amont, la vox cordis, la voix du cœur.

         imageshcgb.jpgLoin de délaisser l'herméneutique heideggérienne et la phénoménologie occidentale, Henry Corbin en accomplit ainsi les possibles en de nouvelles palingénésies. A lire « au présent » les œuvres du passé, l'herméneute révèle le futur voilé inaccompli dans « l'Ayant-été ». « L'être-là, le dasein, écrit Henry Corbin, c'est essentiellement faire acte de présence, acte de cette présence par laquelle et pour laquelle se dévoile le sens au présent, cette présence sans laquelle quelque chose comme un sens au présent ne serait jamais dévoilé. La modalité de cette présence est bien alors d'être révélante, mais de telle sorte qu'en révélant le sens, c'est elle-même qui se révèle, elle-même qui est révélée ». L'implication essentielle de cette lecture au présent, qui révèle ce que le passé recèle d'avenir, fonde, nous dit Corbin, « le lien indissoluble, entre modi intellegendi et modi essendi, entre modes de comprendre et modes d'être ». Le dévoilement de ce qui est caché, c'est-à-dire de la vérité du Sens n'est possible que par cet acte de présence herméneutique qui, selon la formule soufie « reconduit la chose à sa source, à son archétype ». « Cet acte de présence, nous dit Henry Corbin, consiste à ouvrir, à faire éclore l'avenir que recèle le soi-disant passé dépassé. C'est le voir en avant de soi. ». A cet égard l'œuvre de Henry Corbin, bien plus que celle de Sartre ou de Derrida, qui usèrent à leur façon des approches de Sein und Zeit, semble véritablement répondre à la mise-en-demeure de la question heideggérienne, voire à la dépasser dans l'élan de son mouvement même.

         Ainsi de la notion fondamentale d'historialité (qu'Heidegger distingue de l'historicité en laquelle nous nous laissons insérer, nous interdisant par là même l'acte de présence phénoménologique) que Henry Corbin couronnera de la notion de hiéro-histoire: « histoire sacrale, laquelle ne vise nullement les fait extérieurs d'une "histoire sainte", d'une histoire du salut mais quelque chose de plus originel, à savoir l'ésotérique caché sous le phénomène de l'apparence littérale, celle des récits des Livres saints. » Si l'historialité permet de se déprendre des sommaires logiques déterministes, « en nous arrachant à l'historicité de l'Histoire », aux logiques purement discursives et chronologiques qui enferment les pensées dans leurs « contextes » sociologiques, la hiéro-histoire, elle, « nous apprend qu'il y a des filiations plus essentielles et plus vraies que les filiations historiques. » Non seulement les disparités linguistiques ou sociologiques ne nous interdisent pas de comprendre les œuvres du passé, mais, nous détachant des contingences de la chose dite, des écorces mortes, elles révèlent la vox cordis, la présence en acte, la vérité des filiations essentielles. L'empreinte visible détient le secret du sceau invisible et « la vieille image héraldique qui parlait en figures » dont parle Ernst Jünger dans La Visite à Godenholm, se révèle sous l'acception acquise des mots à celui interroge leur étymologie. Hamann, dans sa lumineuse « Rhapsodie » ne dit rien d'autre: « La poésie est la langue maternelle de l'humanité », de même que les alchimistes et des théosophes de l'Occident, les philosophes de la nature, les paracelsiens qui s'acheminent vers le déchiffrement des « signatures » de l'Invisible dans le visible et perçoivent la lumière révélante dans les éclats de la lumière révélée. 

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Le propre de cette langue, « qui parle en image », de cette langue prophétique et poétique sera, en dévoilant ce qui est caché, en laissant éclore et fleurir la lumière révélante, en élevant l'œcuménisme des branches et des racines jusqu'à la temporalité subtile de l'œcuménisme des essences et des parfums, de nous délivrer de la causalité historique,  de transfigurer notre entendement, de l'ouvrir en corolle aux « Lumières seigneuriales » dont les lumières visibles et sensibles ne sont que les épiphénomènes ou les ombres. Lux umbra dei, disent les théologiens médiévaux: « La lumière est l'ombre de Dieu ». L'histoire n'est que l'ombre projetée dans les apparences de la hiéro-histoire. D'où, chez le gnostique, comme chez l'herméneute-phénoménologue, le nécessaire renversement de la métaphore.

         Ce ne sont point l'Idée ou le Symbole qui sont métaphores de la nature ou de l'histoire, mais la nature et l'histoire qui sont une métaphore de l'Idée ou du Symbole. Ainsi, les interprétations allégoriques ou evhéméristes tombent d'elles-mêmes. Ce ne sont point les Symboles qui empruntent à la nature, ni les Mythes qui empruntent à l'histoire mais la nature et l'histoire qui en sont les reflets ou les réverbérations. Etre présent aux êtres et aux choses, c'est percevoir en eux l'éclat de la souveraineté divine dont ils procèdent. Le renversement de la métaphore dépasse la connaissance formelle, qui présume une représentation, pour atteindre à ce que les Ishrâqîyûns, les platoniciens de Perse, nomment une « connaissance présentielle ». Dès lors, les êtres et les choses ne sont plus des objets mais des présences. A « l'être pour la mort », qui fut pour un certain existentialisme, l'horizon indépassable de la pensée heideggérienne, et à la « laïcisation du Verbe » qui lui correspond (avec toutes les abusives et monstrueuses sacralisations de l'immanence qui s'ensuivirent), Henry Corbin répond par « l'être par-delà la mort » que dévoile « l'ek-stasis herméneutique » vers, je cite  « ces autres mondes invisibles qui donnent son sens vrai au nôtre, à notre phénomène du monde. »  Loin de débuter avec Sein und Zeit, comme sembleraient presque le croire quelques fondamentalistes heideggériens, la distinction classique entre l'Etre et l'étant (fut-il « Etant Suprême ») est précisément à l'origine de la méditation sur le tawhîd, sur « l'Attestation de l'Unique », qui est au cœur de la pensée d'Ibn’Arabî et de Sohravardî. Tout l'effort de ces gnostiques consiste à nous donner penser la distinction entre l'Unité théologique, exotérique, en tant que Ens supremum et l'Unificence ésotérique qui témoigne d'une ontologie de l'unité transcendantale de l'Etre. Nulle trace, ici, d'un « quiproquo onto-théologique », nul syncrétisme ou mélange malvenu. Pour reprendre la distinction platonicienne, la « doxa » ne confond pas avec la « gnosis ». Si la croyance s'adresse à un Dieu personnel ou à un Etant suprême, la gnose s'ordonne à la phrase ultime et oblative de Hallâj: « Le bon compte de l'Unique est que l'Unique le fasse unique », autrement dit, en langage eckhartien: « Le regard par lequel je vois Dieu et le regard par lequel Dieu me voit sont un seul et même regard. »

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La Tradition, au sens d'art herméneutique de la traduction, Sapience de la « réelle présence », comme eût dit Georges Steiner, implication du « comprendre » dans l'être, est donc bien comme le suggère Eugenio d'Ors, recommencement, c'est-à-dire le contraire du plagiat ou du psittacisme. Ce qui est traduit recouvre son sens dans la traduction. Lorsque la traduction se prolonge en herméneutique, cette recouvrance est révélation. De même que les textes grecs nous sont parvenus par l'ambassade de la langue arabe, la traduction en français des textes persans et arabe de Sohravardî s'offre à nous comme un recommencement, une recouvrance, de la pensée grecque, aristotélicienne et platonicienne. L'œuvre de Henry Corbin s'inscrit ainsi dans une tradition et son art diplomatique, sinon par des circonstances contingentes, ne diffère pas essentiellement, des commentaires de ses prédécesseurs iraniens. Dans son mouvement odysséen, l'herméneutique, fut-elle le « commentaire d'un commentaire », ne s'éloigne point de la source du sens, mais s'en rapproche. Ainsi qu'Heidegger le disait à propos d'Hölderlin, certaines œuvres demeurent « en réserve »; et c'est bien à partir de cette « réserve », qui est le fret du navigateur, que s'accomplissent les renaissances, y compris artistiques. Point de Renaissance florentine, par exemple, sans le retour au texte, sans la volte néoplatonicienne de Pic de la Mirandole, de Marsile Ficin, ou celle kabbalistique et hébraïsante, du Cardinal Egide de Viterbe. La cause est entendue, ou devrait l'être depuis Saint-Bernard: « Nous sommes des nains assis sur les épaules des géants ». Non seulement les textes anciens ne nous sont pas devenus étrangers, incompréhensibles, inutiles, comme nous le veulent faire croire ces plagiaires qui s'intitulent parfois « progressistes », mais nos ombres qui nous devancent ne bougent que par la clarté antérieure qu'ils jettent sur nous. Traducteur, homme de Tradition, au sens étymologique, l'herméneute, ravive un lignage spirituel dont l'ultime manifestation, aussi obscurcie et profanée qu'elle soit, récapitule, pour qui sait se rendre attentif, l'entière lignée dont elle est l'aboutissement mais non la fin.

        51zAarfF8zL._SX311_BO1,204,203,200_.jpg Les ultimes sections d'En Islam iranien portent ainsi sur la notion de chevalerie spirituelle et de lignage spirituel. Ce lignage toutefois n'implique nulle archéolâtrie, nulle vénération fallacieuse des « origines ». Il n'est point tourné vers le passé, et sa redite, il n'est récapitulation morne ou cortège funèbre, mais renouvellement du Sens, fine pointe phénoménologique obéissant à l'impératif grec: sôzeïn ta phaïmomenon, sauver les phénomènes. « Ce qu'une philosophie comparée doit atteindre, écrit Henry Corbin, dans les différents secteurs d'un champ de comparaison défini, c'est avant tout ce que l'on appelle en allemand Wesenschau, la perception intuitive d'une essence ». Or cette perception intuitive dépend, non plus d'une nostalgie mais d'une attente eschatologique qui, nous dit Corbin « est enracinée au plus profond de nos consciences ». L'archéon de l'archéologie, ne suffit pas à la reconquête de l'eschaton de l'eschatologie. La transmutation du temps du ressouvenir en temps du pressentiment suppose que nous surmontions « la grande infirmité de la pensée moderne » qui est l'emprisonnement dans l'Histoire et que nous retrouvions l'accès à notre temps propre. « Un philosophe, écrit Henry Corbin, est d'abord lui-même son temps propre car s'il est vraiment un philosophe, il domine ce qu'il est abusivement convenu d'appeler son temps, alors que ce temps n'est pas du tout le sien, puisqu'il est le temps anonyme de tout le monde. »

          A se délivrer du temps anonyme, autrement dit de la temporalité grégaire, propre au « Gros Animal », l'herméneute, je cite, « s'insurge contre la prétention de réduire la notion d'événement aux événements de ce monde, perceptibles par la voie empirique, constatables par tout un chacun, enregistrés dans les archives. » A cette conception de l'homme à l'intérieur de l'histoire, s'opposera, écrit Henry Corbin « une conception fondamentale, sans laquelle celle de l'histoire extérieure est privée de tout fondement. Elle considère que c'est l'histoire qui est dans l'homme ». Ces événements intérieurs, supra historiques, sans lesquels il n'y aurait point d'événements extérieurs, ces visions, intuitions ou extases qui nous font passer du monde des phénomènes à celui des noumènes sont à la fois le fruit de la grâce et d'une décision résolue. Dans sa temporalité propre reconquise Ruzbéhân de Shîraz écrit: « Il m'arriva quelque chose de semblable aux lueurs du ressouvenir et aux brusques aperçus qui s'ouvrent à la méditation. »

         Ce quelque chose qui arrive, ou, plus exactement qui advient, qui n'appartient ni à la subjectivité ni à la perception empirique, n'arrive toutefois pas à n'importe qui et ne peut être jugée, ou contredit par n'importe qui. Ce que voient les yeux de feu ne saurait être contesté par les yeux de chair. « Que valent en effet, écrit Henry Corbin, les critiques adressées à ceux qui ont vus eux-mêmes, donc aux témoins oculaires, par ceux qui n'ont jamais vu et ne verront jamais rien ? La position est intrépide, je le sais, mais je crois que la situation de nos jours est telle que le philosophe, conscient de sa responsabilité, doit faire sienne cette intrépidité sohravardienne. » L'événement intérieur porte en lui le principe de la recouvrance d'une temporalité délivrée des normes profanes et de ces formes de socialisation extrême où se fourvoient les fondamentalismes religieux ou profanes. Ces événements hiérologiques dévoilent à l'intrépide, c'est-à-dire au chevalier spirituel,  ce qui caché dans ce qui se révèle en frappant d'inconsistance le hiatus chronologique qui nous en sépare. Ce caché-révélé, qui réconcilie Héraclite et Platon, nous indique que l'Idée est à la fois immanente et transcendante. Elle est immanente, par les formes perceptibles qu'elle donne aux choses mais transcendante car, selon la belle formule platonisante d'André Fraigneau, « sans jeunesse antérieure et sans vieillesse possible ».

         41C92PF457L._SX210_.jpgCe paradoxe, que la philosophe platonicienne résout sous le terme de methexis, c'est-à-dire de « participation », précède un autre paradoxe. Les Platoniciens de Perse parlent en effet des Idées comme de natures ou de substances « missionnées » ou « envoyées ». Cet impérissable que sont les Idées n'est point figé dans un ciel immuable, mais nous est envoyé dans une perspective eschatologique, dans la profondeur du temps qui doit advenir. Dans le creuset de la pensée des Platoniciens de Perse, la fusion des Idées platoniciennes, des archanges zoroastriens, des Puissances divines (Dynameis) de Philon d'Alexandrie s'accomplit bien dans et par un feu prophétique. Les Lumières des Idées archétypes, comparables aux séphiroth de la kabbale hébraïque, ne demeurent point dans leur lointain: elles ont pour mission de nous faire advenir au saisissement de leur splendeur, elles nous sont « envoyées » pour que nous puissions établir un pont entre l'archéon et l'eschaton, entre ce que nous dévoile l'anamnésis et ce qui demeure caché dans les fins dernières. La Tradition à laquelle se réfère la chevalerie spirituelle n'a d'autre sens: elle est cette tension, dans la présence même de l'expérience intérieure, d'une relation entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore. Cette Tradition n'est point commémorative ou muséologique mais éveil du plus lointain dans la présence, fraîcheur castalienne, élévation verdoyante du Sens, semblable à l'Arbre qui, dans l'Ile Verte domine le temple de l'Imâm Caché.

         L'intrépidité sohravardienne qu'évoque Henry Corbin et qu'il fit sienne, cette vertu d'areté, qui est à la fois homérique et évangélique, donne seule accès à ce qu’il nomme, à partir de l'œuvre de Mollâ Sadrâ, « la métaphysique existentielle » des palingénésies et des métamorphoses que supposent le processus initiatique et la tension eschatologique: « L'acte d'exister, écrit Henry Corbin est en effet capable d'une multitude de degrés d'intensification ou de dégradation. Pour la métaphysique des essences, le  statut de l'homme, par exemple, ou le statut du corps sont constant. Pour la métaphysique existentielle de Mollâ Sadrâ, être homme comporte une multitude de degrés, depuis celui des démons à face humaine jusqu'à l'état sublime de l'Homme Parfait. Ce qu'on appelle le corps passe par une multitude d'états, depuis celui du corps périssable de ce monde jusqu'à l'état du corps subtil, voire du corps divin. Chaque fois ces exaltations dépendent de l'intensification ou de l'atténuation, de la dégradation de l'existence, de l'acte d'exister ». Ce champ de variation, cette « latitude des formes » est au principe même de l'expérience intérieure, des événements du monde imaginal. Leur histoire est l'histoire sacrée de la temporalité propre du chevalier spirituel, le signe de son intrépidité à reconnaître dans les apparences la figure héraldique dont elles procèdent par la précision des lignes et l'intensité des couleurs. L'herméneutique tient ainsi à une métaphysique de l'attention et de l'intensité. La tension de l'attente eschatologique favorise l'intensité de l'attention. A l'opposé de cette tension, l'inattention à autrui, au monde et à soi-même est atténuation et dégradation de l'acte d'exister, par le mépris, l'indifférence, l'insensibilité, la complaisance dans l'illusion ou l'erreur, la vénération du confus ou de l'informe, qui engendrent les pires conformismes.

         L-ame-de-l-Iran.jpgL'areté de l'herméneute, l'intrépidité chevaleresque précisent ainsi une éthique, c'est-à-dire une notion du Bien, indissociable du Vrai et du Beau qui s'exerce par l'attente et l'attention, en nous faisant hôtes, au double sens du mot: recevoir et être reçu. Si le voyage chevaleresque entre l'Orient et l'Occident définit une géographie sacrée avec ses épicentres, ses sites de haute intensité spirituelle, ses « cités emblématiques » où la Vision advint, où s'opéra la jonction entre le sensible et l'Intelligible, c'est bien parce qu'il se situe dans l'attente et dans l'attention, dans l'accroissement de la latitude des formes, et non dans la soumission aux opinions, aux jugements collectifs, fussent-ils de prétention religieuse. Que des temples eussent été édifiés à l'endroit où des errants, des déracinés, ont vu la terre et le Ciel s'accorder, que, de la sorte, l'espace et la géographie sacrée fussent déterminés par les révélations, les extases des « Nobles Voyageurs », cela suffirait à montrer que le mouvement, le tradere, la pérégrination précède les certitudes établies. D'où l'importance de la distinction, maintes fois réaffirmée par Henry Corbin et les auteurs dont il traite, entre la vérité ésotérique, intérieure, et l'exotérisme dominateur, qui veut emprisonner la spéculation et la vision dans l'immobilité d'une légalité outrecuidante et ratiocinante.

         Ainsi, la notion de chevalerie spirituelle, que Henry Corbin définit comme un compagnonnage avec l'Ange, se donne à comprendre comme l'acheminement de la philosophie vers la métaphysique, c'est-à-dire vers son origine, sa source désempierrée. Loin d'être une philosophie plus abstraite que la philosophie, la métaphysique de la « latitude des formes » se distingue, comme le souligne Jean Brun par une relation concrète à des hommes concrets: « L'homme qui prétend atteindre une connaissance directe de Dieu par la nature ou par l'histoire se divinise et ne rend, en effet, témoignage que de lui-même. » Si la philosophie forge la clavis herméneutica, la métaphysique ouvre la porte qui nous porte au-delà du seuil. « Un mot simple comme l'être, écrit Jünger, a des profondeurs plus grandes qu'on ne saurait l'exprimer, ni même le penser. Par un mot comme sésame, l'un entend une poignée de graines oléagineuses, alors que l'autre, en le prononçant, ouvre d'un coup la porte d'une caverne aux trésors. Celui-ci possède la clef. Il a dérobé au pivert le secret de faire s'ouvrir la balsamine. » La clef n'est point la porte et la porte n'est point l'espace inconnu qu'elle ouvre à celui qui la franchit. Toutefois, ainsi que le souligne Jünger, « ce sont les grandes transitions que l'on remarque le moins. » 

         On ne saurait ainsi nier, que, par la vertu de l'art odysséen de l'herméneutique, une sorte de translation essentielle soit possible entre la philosophie et la métaphysique. Si la vérité ne se réduit pas à la cohérence des propositions logiques, si elle est bien aléthéia, dévoilement et ressouvenir, c'est-à-dire expérience intérieure où l'homme en tant qu'être du lointain s'éveille à la « coprésence », la conversion du regard qui change la philosophie en métaphysique, les yeux de chair en yeux de feu, échappe à toute contrôle, à toute vérification, voire à toute législation. De ce voyage intérieur, le grand soufi Djalal-ûd-din Rûmi put dire: «  Ceci n'est pas l'ascension de l'homme jusqu'à la lune mais l'ascension de la canne à sucre jusqu'au sucre. » Le savoir ne devient Sapience, la philosophie ne devient métaphysique que par l'épreuve de la saveur, de l'essentielle intimité du voyage intérieur. S'adressant à nous, c'est-à-dire à ces êtres du lointain que nous étions pour lui, dans la coprésence du ressouvenir et de l'attente, Sohravardî nous dit « Toi-même tu es l'un des bruissements des ailes de Gabriel ». L'embarcation herméneutique est la clef de la mer et du ciel, le vaisseau subtil alchimique de l'interprétation infinie nous invite au dialogue où la lumière matérielle, sensible, devient la lux perpétua de la philosophie illuminative, autrement dit de la métaphysique. Ce que le ciel et la mer ont à se dire, en assombrissements et en splendeurs, nous invite à nous retrouver nous- mêmes. « Nous sommes un dialogue, écrit Heidegger, dans ses Approches de Hölderlin, l'unité du dialogue consiste en ce que chaque fois, dans la parole essentielle soit révélé l'Un et même sur lequel nous nous unissons, en raison duquel nous sommes Un et ainsi authentiquement nous -mêmes. » Loin de ramener le religieux au social, ou la philosophie à une religiosité grégaire, la conversion de la philosophie en métaphysique, telle qu'elle s'illustre dans l'œuvre de Henry Corbin, en ce voyage vers l'Ile Verte en la mer blanche nous conduit à une science de la vérité cachée, non détenue, et, par voie de conséquence, rétive à toute instrumentalisation.

         41M912F8HJL._SX210_.jpgCes dernières décennies nous ont montré, si nécessaire, que l'instrumentalisation du religieux en farces sanglantes appartenait bien à notre temps, qu'elle était, selon la formule de René Guénon, avec la haine du secret, un des « Signes des Temps » qui sont les nôtres.  Si elle n'est pas cortège funèbre, fixation sur la lettre morte, idolâtrie des écorces de cendre, la Tradition est renaissance, recueillement dans la présence du voyage intérieur où l'Un dans son unificence devient principe d'universalité. « Il ne s'agit plus, écrit Jean Brun, de permettre à l'historicisme d'accomplir son travail dissolvant en laissant croire que la recherche des sources se situe dans le cadre d'une histoire comparée de la philosophie des religions ou de la mythologie. Toutes ces spécialités analysent des combustibles ou des cendres au lieu de se laisser illuminer par le feu de la Tradition. » Il ne s'agit pas davantage, de se soumettre, par fidélité aveugle, à des coutumes ou des dénomination confessionnelles, d'emprisonner la parole dans la catastrophe de répétition mais bien de comprendre la vertu paraclétique de la Tradition, qui n'est point un « mythe » au sens de mensonge, moins encore une réalité historique mais, selon la formule de Henry Corbin « un synchronisme réglant un champs de conscience dont les lignes de force nous montrent à l'œuvre les mêmes réalités métaphysiques. » Le Paraclet est la présence même dont l'advenue confirme en nous la pertinence de l'idée augustinienne selon laquelle le passé et le présent, par le souvenir et l'attente, sont présents dans la présence.  « Tout se passe, écrit Henry Corbin, comme si une voix se faisait entendre à la façon dont se ferait entendre au grand orgue le thème d'une fugue, et qu'une autre voix lui donnât la réponse par l'inversion du thème. A celui qui peut percevoir les résonances, la première voix fera peut-être entendre le contrepoint qu'appelle la seconde, et d'épisode en épisode l'exposé de la fugue sera complet. Mais cet achèvement c'est le Mystère de la Pentecôte, et seul le Paraclet a mission de le dévoiler. »

         Loin de se réduire à un comparatisme profane, l'art de percevoir des résonances relève lui-même sinon du Mystère du moins d'une approche du Mystère. Husserl, qui définissait la phénoménologie comme une « communauté gnostique » disait que, pour mille étudiants capables de restituer ses cours de façon satisfaisante et même brillante, il ne devait s'en trouver que deux ou trois pour avoir vraiment réalisé en eux-mêmes l'expérience phénoménologique du « Nous transcendantal ». Sans doute en est-il de même des symboles religieux, qui peuvent être de banales représentations d'une appartenance collective ou pure présence d'un retour paraclétique à soi-même, c'est à dire au principe d'un au-delà de l'individualisme, d'une universalité métaphysique dont l'uniformisation moderne n'est que l'abominable parodie. « J'ai réfléchi, dit Hallâj, sur les dénominations confessionnelles, faisant effort pour les comprendre, et je les considère comme un Principe unique à ramification nombreuses. Ne demande donc pas à un homme d'adopter telle dénomination confessionnelle, car cela l'écarterait du Principe fondamental, et certes, c'est ce Principe Lui-même qui doit venir le chercher, Lui en qui s'élucident toutes les grandeurs et toutes les significations: et l'homme alors comprendra. »

         656980_medium.jpgQue le Principe dût nous venir chercher, car il est de l'ordre du ressouvenir et de l'attente, de la nostalgie et du pressentiment, que nous ne puissions-nous saisir de Lui, nous l'approprier, le soumettre à l'hybris de nos ambitions trop humaines, il suffit pour s'en persuader de comprendre ce qu'Heidegger disait du langage: « Le langage n'est pas un instrument disponible, il est tout au contraire, cet historial qui lui-même dispose de la suprême possibilité de l'être de l'homme. » L'apparition vespérale-matutinale de l'Archange Logos, dont nous ne sommes qu'un bruissement, ce dévoilement de la vérité hors d'atteinte, à la fois anamnésis et désir, n'est autre, selon la formule de Rûmi que « la recherche de la chose déjà trouvée » qui, entre la nuit et le jour, réinvente le dialogue de l'Unique avec l'unique: « Si tu te rapproches de moi, c'est parce que je me suis rapproché de toi. Je suis plus près de toi que toi-même, que ton âme, que ton souffle ».

         Loin d'être cet Etant suprême de la théologie exotérique, qui nous tient en exil de la vérité de l'être, séparé de l'éclaircie essentielle, Dieu est alors celui qui se voit lui-même à travers nous-mêmes, de même que nous ne parlons pas le langage mais que le langage se parle à travers nous, nous disant, par exemple, par la bouche d'Ibn’Arabî, à ce titre prédécesseur de la Mystique rhénane,: « C'est par mon œil que tu me vois , ce n'est pas par ton œil que tu peux me concevoir ». Croire que Dieu n'est qu'un Etant suprême, c'est confondre la forme avec ce qu'elle manifeste, c'est être idolâtre, c'est demeurer sourd à l'Appel, c'est renoncer à la vision du cœur et à l'attestation de l'Unique. A la tristesse, la morosité, l'ennui, la jalousie, le ressentiment qui envahissent l'âme emprisonnée dans l'exil occidental, dans le ressassement du déclin, dans l'oubli de l'oubli comme dans « la volonté de la volonté », la vertu paraclétique oppose la ferveur, la légèreté dansante, le tournoiement des possibles, l'intensification des actes d'exister. « Comment, écrit Rûmi, le soufi pourrait-il ne pas se mettre à danser, tournoyant sur lui-même comme l'atome au soleil de l'éternité afin qu'il le délivre de ce monde périssable ? » S'unissant en un même mouvement, dans un même tournoiement des possibles, la nostalgie et le pressentiment, le passé et le futur se délivrent d'eux-mêmes pour éclore dans la présence pure en corolle, qui est la réponse même, le répons, à « la question qui ne vient ni du monde, ni de l'homme ».

         La clef herméneutique heideggérienne, trouvant son usage pertinent dans la métaphysique, qui n'est plus la métaphysique dualiste, et pour tout dire caricaturale, du platonisme scolaire, ni la théologie de l'Etant suprême, ni la soumission aveugle à la forme en tant que telle, -  en nous ouvrant à la perspective de la « gradation infinie » des états de l'être et de la conscience, du plus atténué au plus intense, en graduant la connaissance selon les principes initiatiques, nous délivre ainsi, du même geste, de toute forme de socialisation extrême, de tout fondamentalisme, fût-il « démocratique ». L'Imâm caché sous le grand Arbre cosmogonique d'où jaillit la source la vie, l'eau castalienne de la mémoire retrouvée, interdit toute socialisation du religieux, toute réduction du Symbole à la part visible et immanente, à une beauté qui ne serait que purement terrestre, donc relative et variable selon les us et coutumes. La laideur qui s'empare des Symboles profanés, des coutumes instrumentalisées, est un signe de la fausseté qui en abuse. La Beauté prouve le Vrai, comme l'humilité et courtoisie prouvent le Bien. Si le monde sensible est la métaphore de l'intelligible, si la forme perçue est le miroir de la forme idéale, ce monde-ci, avec ses Normes profanes, ses communautés vindicatives, ne peut en aucune façon prétendre au Beau et au Vrai. «  Dès que les hommes se rassemblent, écrit Henry de Montherlant, ils travaillent pour quelque erreur. Seule l'âme solitaire dialogue avec l'esprit de vérité. » Cette solitude cependant, par un paradoxe admirable, n'est point esseulement mais communion car elle suppose l'oubli de soi-même, l'extinction du moi devant l'Ange de la Face, le consentement à la pérégrination infinie loin de soi-même, dans les écumes de la mer blanche et le pressentiment de l'Ile Verte. Au relativisme absolu des Modernes, qui emprisonnent chaque chose dans une abstraction profane, pour lesquels « le corps n'est que le corps », la danse des soufis oppose l'absolu des relations tournoyantes dans l'approche d'une Beauté dont toutes les beautés relatives ne sont que l'émanation ou le reflet. A la philosophie, comme instrument de pouvoir (ce qu'elle fut, dans la continuité hégélienne, avec fureur) la métaphysique reconquise, par l'humilité et l'abandon à la grandeur divine, opposera ce décisif retournement de la métaphore qui laisse à la beauté de la vérité son resplendissement, comme le reflet du soleil sur la mer, comme la solitude de l'Unique pour un unique.

Luc-Olivier d'Algange.

 

vendredi, 16 octobre 2020

EL HOMBRE DE LA TRADICIÓN - Eduard Alcántara

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EL HOMBRE DE LA TRADICIÓN - Eduard Alcántara

 
 
En un mundo que ha llegado a las más altas cotas de disolución imaginables se hace imprescindible que el hombre que quiera sobrevivir en medio de tantas ruinas sepa qué actitudes existenciales debería seguir por tal de intentar no sucumbir en medio del marasmo envilecedor, desarraigante y desgarrador al que la modernidad y la postmodenidad lo quieren arrastrar. Sin duda son las actitudes propias del Hombre de la Tradición las que suponen el antídoto idóneo ante las dinámicas disolventes de los tiempos presentes.