dimanche, 20 septembre 2026
Clause de l’ONU: l’Allemagne reste un État ennemi des Nations-Unies!

Clause de l’ONU: l’Allemagne reste un État ennemi des Nations-Unies!
Michael von der Schulenburg,
député européen et diplomate auprès de l’ONU
Source: https://www.anonymousnews.org/hintergruende/un-klausel-de...
Le député européen (BSW) et diplomate de longue date aux Nations unies Michael von der Schulenburg met en garde le gouvernement fédéral allemand : la clause dite des États ennemis, qui autorise dans certains cas une intervention militaire contre les anciennes puissances de l’Axe, n’est ni oubliée ni obsolète.
Lorsque les Alliés de la Seconde Guerre mondiale élaborèrent la Charte des Nations unies, ils souhaitaient créer un système mondial de sécurité collective. Celui-ci devait avoir pour objectif de «préserver les générations futures du fléau de la guerre». En adoptant la Charte des Nations unies, tous les États membres s’engagèrent également à régler désormais leurs différends exclusivement par des moyens pacifiques, et non plus par la force militaire. Les décisions relatives au recours à la force pour maintenir ou rétablir la paix ne devaient plus être prises que collectivement, d’abord par les onze membres, et aujourd’hui par les quinze membres du Conseil de sécurité des Nations unies.
La Charte des Nations unies contient toutefois une exception aujourd’hui largement tombée dans l’oubli: la clause dite des États ennemis, figurant aux articles 53, 77 et 107. Elle confère aux anciennes puissances alliées victorieuses le droit de prendre, même sans mandat du Conseil de sécurité, des mesures militaires contre les États ennemis appartenant autrefois aux puissances de l’Axe, afin d’empêcher toute nouvelle agression de leur part. Le Conseil de sécurité étant expressément exclu dans ce cas, cela pourrait signifier que chacun des anciens Alliés est habilité à déterminer lui-même si une ancienne puissance de l’Axe adopte de nouveau une attitude agressive.
Les pays de loin les plus importants auxquels s’appliquait la clause des États ennemis étaient l’Allemagne et le Japon. Mais cette clause demeure-t-elle applicable plus de quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale? Le gouvernement fédéral allemand répond sans équivoque par la négative. La situation juridique ne paraît cependant pas aussi claire.
Le gouvernement fédéral estime que la clause des États ennemis est depuis longtemps devenue sans objet («obsolète»). Il invoque principalement deux éléments: premièrement, une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies datant de 1995 et, deuxièmement, le traité Deux-plus-Quatre de 1990.

En 1995, l’Assemblée générale constata, dans une résolution adoptée, que l’Allemagne réunifiée faisait partie des États épris de paix et que la clause des États ennemis était donc dépassée. Auparavant déjà, selon l’argumentation du gouvernement fédéral, les quatre puissances victorieuses avaient renoncé, dans le traité Deux-plus-Quatre, à leurs droits particuliers à l’égard de l’Allemagne, ce qui inclurait également les droits découlant de la clause des États ennemis. Mais ces arguments sont-ils réellement valables? Voici quelques considérations :
1. La clause des États ennemis n’a jamais été supprimée de la Charte des Nations unies.
L’Assemblée générale s’est contentée de constater que cette clause devait être considérée comme sans objet à l’égard d’une Allemagne éprise de paix. Le texte de la résolution ne précise toutefois pas que cette clause serait désormais définitivement caduque. Si, à l’avenir, l’Allemagne n’était plus considérée comme un État épris de paix, la clause des États ennemis pourrait-elle être appliquée de nouveau? Il n’existe probablement pas de réponse claire à cette question.
2. Les résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies ne sont pas juridiquement contraignantes.
Les résolutions de l’Assemblée générale ont généralement valeur de recommandations. En vertu de la Charte des Nations unies, les décisions contraignantes ne peuvent, en principe, être prises que par le Conseil de sécurité. Or, aucune résolution du Conseil de sécurité n’a jamais formellement abrogé la clause des États ennemis. Les dispositions concernées figurent donc toujours dans le texte de la Charte.
3. La suppression de la clause nécessiterait une modification de la Charte des Nations unies.
La suppression de la clause des États ennemis nécessiterait une procédure formelle de révision conformément aux règles de la Charte. Cela nécessiterait sans doute également la ratification de cette modification par tous les États membres. Rien de tel ne s’est produit et les articles concernés demeurent donc en vigueur.

4. Le traité Deux-plus-Quatre ne peut pas modifier la Charte des Nations unies.
Le traité Deux-plus-Quatre est certes un traité juridiquement contraignant au regard du droit international. Toutefois, un traité conclu entre l’Allemagne et les quatre puissances victorieuses ne saurait décider d’une modification de la Charte. Le traité ne contient pas non plus de référence à une abrogation expresse de la clause des États ennemis figurant dans la Charte des Nations unies.
5. La Russie pourrait éventuellement dénoncer le traité Deux-plus-Quatre.
La Russie pourrait faire valoir que l’Allemagne a violé l’esprit et la lettre du traité Deux-plus-Quatre, par exemple en raison de sa participation à l’intervention de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999, du stationnement de troupes allemandes en Lituanie ou de la mise en place de structures militaires de l’OTAN sur le territoire de l’ancienne RDA.
Compte tenu des tensions croissantes entre l’Allemagne et la Russie, la clause des États ennemis pourrait retrouver une importance politique. La Chine l’a déjà invoquée dans le cas du Japon. Comme l’a indiqué l’ambassade de Chine au Japon sur X, la Chine aurait le droit de prendre des «mesures militaires directes» sans solliciter l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, si le Japon prenait des mesures allant dans le sens d’une nouvelle agression.
La Russie pourrait tenter d’invoquer la clause des États ennemis, comme elle en a déjà menacé, pour justifier des opérations militaires contre des installations allemandes produisant des drones à longue portée destinés à la guerre en Ukraine. Elle pourrait alors soutenir que, par son soutien à l’Ukraine, l’Allemagne est devenue de fait partie prenante à la confrontation.
Il pourrait également être souligné que le gouvernement fédéral a élaboré une nouvelle stratégie militaire exclusivement dirigée contre la Russie. Comme circonstance aggravante, il pourrait être avancé que la dernière stratégie militaire allemande remonte à 1939 et qu’elle conduisit directement à la Seconde Guerre mondiale. Par l’application de la clause des États ennemis — voire par la seule menace de son application —, l’Allemagne pourrait être rattrapée par son passé. Il est douteux que la République fédérale d’Allemagne puisse compter, dans ce cas, sur un soutien international.
Le gouvernement fédéral ne devrait donc pas écarter d’un revers de main la possibilité d’une nouvelle application de la clause des États ennemis, mais se rappeler que, compte tenu de son passé, l’Allemagne a l’obligation particulière d’œuvrer en faveur d’une solution pacifique à la guerre en Ukraine, d’éviter les risques d’escalade et de ne pas aggraver davantage les tensions politiques. À une époque où la confrontation militaire s’intensifie, il serait donc particulièrement judicieux de rechercher le dialogue entre l’Allemagne et la Russie ainsi que des voies de désescalade.
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Harcèlements eurocratiques

Harcèlements eurocratiques
par Georges Feltin-Tracol
Siégeant tantôt à Bruxelles, tantôt à Strasbourg, le Parlement dit européen fait penser à cette boisson des années 1980 dont le slogan publicitaire expliquait que « son nom sonne comme un nom d’alcool… mais ce n’est pas de l’alcool ». En effet, l’assemblée élue de la prétendue Union européenne n’est qu’un organe législatif partiel dépendant du bon vouloir des gouvernements des États-membres et d’une Commission bureaucratique.
Quand cette pseudo-assemblée qui coûte un bras aux contribuables n’approuve pas des directives toujours plus oppressantes pour le quotidien du quidam européen, elle décerne des prix à des agents d’influence qui pratiquent aux quatre coins du monde leur savoir-faire subversif sous le doux nom de «révolution de couleur». Elle vote enfin des résolutions tout aussi abracadabrantes les unes que les autres. Ainsi, le mardi 7 juillet 2026, le Parlement européen entérine-t-il à une très large majorité (414 voix pour, 224 contre et 18 abstentions) la requête de l’APPF présentée sous la forme d’un rapport de 294 pages riche en inversions accusatoires et en analyses biaisées, qui entend surveiller le groupe parlementaire Europe des nations souveraines (ENS).

Créé au lendemain des élections de 2024 autour des quinze députés de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), ENS compte vingt-sept membres dont la Française Sarah Knafo de Reconquête !, l’Italien Roberto Vannacci, élu sur la liste de la Lega qu’il a quittée pour fonder et diriger Futuro nazionale, et les Hongrois du Mouvement Notre Patrie. Il s’agit de la troisième formation issue des droites radicales, de rupture et de conviction en concurrence avec les Patriotes pour l’Europe (85 élus) présidé par Jordan Bardella, et les Conservateurs et réformistes européens (79 membres parmi lesquels Marion Maréchal) animés par Fratelli d’Italia et les Polonais du PiS (Droit et Justice).

L’APPF désigne pour sa part l’Autorité pour les partis politiques européens et les fondations politiques européennes. Calqués sur le modèle allemand, les partis politiques associés au sein d’un même attelage européen disposent de fondations qui assurent la formation de leurs élus et la diffusion publique de leurs idées. Leurs frais de fonctionnement reposent sur de larges subventions.
Par exemple, le PPE (Parti populaire européen), dans les mains de la CDU (les démocrates-chrétiens allemands), se tourne vers le Centre Wilfried-Martens pour les études européennes, du nom de l’ancien premier ministre belge.
Les sociaux-démocrates ont la Fondation pour les études progressistes européennes; les Patriotes pour l’Europe la Fondation européenne des patriotes pour l’Europe, CRE Nouvelle Direction – Fondation pour la Réforme européenne et ENS de la Fondation Souveraineté. Les instances soi-disant européennes leur versent chaque année jusqu’à 46 millions d’euros !
De création récente (2016), l’APPF doit d’abord s’assurer de la transparence financière des partis et autres fondations, ce qui est légitime. Mais elle doit aussi vérifier si partis et fondations respectent l’ensemble des valeurs dites fondamentales de l’Union supposée européenne, à savoir le respect de la dignité humaine (mais pas du fœtus?), de la liberté (et l’apartheid vaccinal des temps covidiens?), de la démocratie (avec ou sans les magouilles, bourrages des urnes et recours massif au vote par correspondance?), d’égalité (c’est-à-dire?), de l’État de droit (comprendre accepter la suprématie des juges), de la soumission aux droits humains, y compris du droit des individus appartenant à certaines minorités médiatisées, du pluralisme factice (donc sans opinions tranchées), de la tolérance (surtout envers criminels et délinquants), de la justice (encore une chimère néfaste, car non concrète!), de la non-discrimination (redondance avec l’égalité), de la solidarité et de l’égalité entre femmes et hommes (quid des intersexuels, des trans et autres non-binaires?). Le sort des poux et des morpions demeure une préoccupation secondaire, ce qui dénote d’un spécisme inacceptable…
Fort du vote de ce soi-disant Parlement européen à l’exception des trois groupes patriotes, l’APPF peut désormais vérifier le caractère démocratique d’ENS et des partis nationaux qui composent son équivalent partidaire au mépris d’ailleurs de l’article 4 de la Constitution de la Ve République française qui stipule qu’«ils se forment et exercent leur activité librement».
Cette instance parasite va solliciter des universitaires irréprochables et à l’impartialité proverbiale, sûrement spécialistes ès-extrême droite, pour déterminer si ENS (parti et groupe) respecte ou non ces fameux critères démocratiques. Si leur avis est négatif, ENS risque de perdre son statut de «parti politique européen» et de ne plus recevoir deux millions d’euros de subventions annuelles. En revanche, les membres du groupe ne perdront pas leur mandat.

Il est facile ensuite d’imaginer que dans quelques temps la présidence du Parlement européen saisira l’OLAF (Office européen de lutte antifraude) à propos de détournements financiers imaginaires autour d’assistants parlementaires impliqués dans la vie politique nationale… Une pareille décision aurait un impact certain en Allemagne où des voix politiciennes, ecclésiastiques, « cultureuses » et médiatiques réclament l’interdiction de l’AfD, premier parti d’opposition du pays…
L’APPF a déjà retiré en 2020 son agrément à l’Alliance pour la paix et la liberté pour des motifs semblables. Cette sympathique structure paneuropéenne regroupait les Allemands de Die Heimat (ex-NPD), Les Nationalistes d’Yvan Benedetti et le Parti populaire Notre Slovaquie. Il serait toutefois inapproprié et téméraire de fouiner autour du PPE abonné aux scandales financiers outre-Rhin, des socialistes européens corruptibles, des Verts et de Renew (centristes libéraux macronistes), fidèles relais bien payés des multinationales étatsuniennes et arabes.
L’APPF s’émeut de propos très politiquement incorrects tenus par Alice Weidel de l’AfD, Éric Zemmour et un responsable du mouvement nationaliste bulgare Renaissance. Cette autorité eurocratique semble méconnaître tout bon sens socio-politique.
Hasard du calendrier, l’APPF doit changer sous peu de président. Le candidat pressenti, le Français Philippe Musquar, pencherait bien trop à droite! Horreur! Il aurait milité chez… Les Républicains! Le comble porte cependant sur son mode de sélection obscure et guère transparent. Le choix final sortirait des discussions intenses entre les secrétaires généraux du Conseil européen, de la Commission et du Parlement européen ! Pour donner des leçons au monde entier, le Parlement dit européen est toujours en pointe. Dommage qu’il ne se les applique jamais !
- « Chronique flibustière » n° 198.
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Cette secte mafieuse qui a gangrené le Monde

Cette secte mafieuse qui a gangrené le Monde
Pierre-Emile Blairon
Nous, sociétés traditionnelles, nous ne combattons pas un ennemi qui s’appellerait « l’Occident » : nous combattons une mafia criminelle qui se présente sous cette identité et dont l’emprise s’est étendue sur le Monde.
Savoir désigner l’ennemi
S’il y a bien un paramètre que même les plus grands dirigeants de nos sociétés traditionnelles encore en place n’ont pas pris pleinement en compte, c’est celui-ci:
Nous n’avons pas à faire à un ennemi, déclaré ou pas, qui nous agresse et qui n’aurait pas les mêmes valeurs millénaires qui sont celles qui ont mis en place le Monde dans lequel nous vivons.
Non, nous sommes confrontés à l’irruption d’une mafia internationale qui s’est constituée lentement au fil des siècles passés et qui vise à contrôler la planète et ses habitants selon les principes communs à toutes les mafias : à savoir qu’il n’y a pas de principes ; la mafia n'a pas de règles et pas de morale. Elle applique seulement un règlement destiné à maintenir une discipline implacable au sein de ses « institutions ». Exceptée cette disposition, tous les moyens, même les plus ignobles, sont bons pour ses adeptes (j’emploie ce mot car cette mafia est aussi une secte), pourvu d’arriver au but fixé par le, ou les, parrain(s), et ce but est toujours le même : acquérir le pouvoir matériel, l’argent, par l’acquisition frauduleuse et souvent violente du bien d’autrui : le vol, le viol, le meurtre, l’assassinat, le génocide, etc.

Pour nos sociétés « normales », il ne s’agit pas de prendre en compte un nouvel élément ou de mettre en place une nouvelle variable d’ajustement.
Non, il s’agit d’opérer un changement complet de paradigme qui est aussi important que celui qui consiste, avant toute action, avant toute entrée en guerre, de savoir désigner l’ennemi.
Et cet ennemi qui se fait connaître globalement comme « l’Occident », se présente… masqué afin qu’on ne puisse pas le désigner. Nous n’avons pas à affronter « l’Occident ». L’Occident n’existe pas, ou plus [1].
Il ne s’agit pas d’un pays, ou d’un ensemble de pays contre lequel nous devons combattre selon les règles d’honneur de la guerre ou selon les principes d’un Clausewitz ou d’un Sun-Tzu.
Non: il s’agit d’une mafia omnipotente qui a étendu sa toile sur l’ensemble de la planète.
Nous n’avons aucun scrupule à avoir, nous n’avons à ménager personne, et nous devons être impitoyables envers cette engeance.
On ne discute pas avec une mafia criminelle, on ne lui accorde aucune concession, on l'éradique jusqu’à la moindre trace; notre motivation est plus glorieuse que la leur: elle travaille pour ses vulgaires intérêts personnels, nous luttons pour que la paix règne sur l’ensemble des peuples de notre Monde, lequel, semble-t-il, n’est pas le leur.
L’exemple de la création par les Occidentaux du problème ukrainien
Cette réflexion m’est venue lorsque j’ai entendu l’intervention de Vladimir Poutine du 27 août 2026 [2]: «Le problème n’est pas que la Russie ait pris la Crimée; le vrai problème, ce sont les pays occidentaux qui ont pavé la voie à la tentative de coup d’État en Ukraine. On nous serine constamment: ʺNous devons vivre selon les règlesʺ. Mais quelles règles? De quelles règles parlons-nous quand trois ministres des Affaires étrangères, agissant en tant que garants, signent un accord entre l’opposition et le gouvernement, pour que l’opposition organise un coup d’État quelques jours plus tard? Et personne n’a rien dit; ils ont fait comme si de rien n’était». Vladimir Poutine parlait de François Hollande, Angela Merkel et Boris Johnson qui ont sciemment saboté les accords de Minsk.

Vladimir Poutine ne devrait pas perdre son temps à justifier l’action tout à fait légitime de la Russie qui se bat pour la survie de notre planète; personne n’est dupe; il a en face de lui des menteurs, une bande de criminels mafieux de la pire espèce, même si cette crapulocratie compte dans ses rangs d’éminents chefs d’État, même si elle se présente en costume-cravate et qu’elle se fait appeler «l’Europe», «l’Occident», ou «l’Amérique».
En ce qui concerne la guerre en Ukraine déclenché par les «Occidentaux», et toute cette agitation effrénée créée dans le but de mettre à bas la Russie, dont la seule présence gêne les projets de la racaille «occidentale», une effervescence tout à fait artificielle que Michel Maffesoli avait appelé «l’ukrainisme», on sait désormais que les centaines de milliards envoyés à "l'Ukraine" par ces mêmes Occidentaux sont largement ponctionnés par nos politicards européens et américano-sionistes avant d'arriver dans les poches de... Zelensky et de ses complices qui pillent les réserves de toutes les nations du monde; ces mafieux dits ukrainiens mais qui sont apatrides et dont le système est bien rôdé ne servent que de lessiveuse; le peuple ukrainien, ils s'en moquent; le Système veut de la chair fraîche dont il se nourrit: la chair à canon fournie par ce peuple ukrainien sacrifié sur l'autel du profit; les propriétaires des Rolls ukrainiennes qui paradent à Monaco ne sont qu'une infime partie de ces voleurs qui “travaillent” à grande échelle à ce blanchiment d'argent; tous les potentats occidentaux s'en nourrissent, avec l'appui des américano-sionistes qui ne visent qu'à prendre possession de la totalité de nos richesses; aussi, toute cette fripouille en col blanc n'a aucune intention de trouver une solution de paix; il faut faire durer le conflit le plus longtemps possible; bien au contraire, la paix ne signifierait pour elle que... la prison, a minima. Et nos peuples européens se font dépouiller jour après jour jusqu'à leur disparition totale avec la complicité de leurs dirigeants corrompus. Tous les conflits et génocides en cours actuellement dans le monde sont provoqués et entretenus par cette même mafia.
Je vais pour terminer à nouveau citer ce texte d’Emil Cioran qui résume si bien la situation, mais on ne peut, hélas, que constater que sa vision apocalyptique était pourtant encore bien en-dessous de la réalité: «Quelle malédiction a frappé l’Occident pour qu’au terme de son essor, il ne produise que ces hommes d’affaires, ces épiciers, ces combinards, aux regards nuls et aux sourires atrophiés que l’on rencontre partout, en Italie comme en France, en Angleterre de même qu’en Allemagne? Est-ce à cette vermine que devait aboutir une civilisation aussi délicate, aussi complexe?».
Notes:
[1] Voir notre article du 6 juillet 2026 : Quelles pistes pour une renaissance européenne ? et aussi celui du 19 janvier 2026 : Avis de recherche : l’Occident a été confisqué par deux psychopathes.
[2] https://www.facebook.com/reel/2062973737648648?locale=fr_FR
15:48 Publié dans Actualité, Réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, mafia |
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samedi, 19 septembre 2026
Géopolitique en temps de crise – Énergie, algorithmes et transition guerrière

Géopolitique en temps de crise – Énergie, algorithmes et transition guerrière
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/kriisiajan-geopolitiikka-energia?publication_id=7509807&post_id=215957517&isFreemail=true&r=8hm26u&triedRedirect=true & https://web-cdnprod.aa.com.tr/uploads/Contents/2026/04/01/thumbs_b_c_170196b812ac962d23c852cff8392dcd.jpg?v=160409
Les crises majeures ne surgissent pas de nulle part. Elles se construisent au fil des années, à mesure que les décisions politiques, les opérations militaires et les intérêts économiques s’entremêlent. La situation actuelle, marquée par des perturbations dans l’approvisionnement en pétrole et en gaz, des récoltes céréalières compromises et une hausse des prix, reflète une transformation plus profonde. L’ancien ordre mondial centré sur l’Occident perd de son emprise, tandis que de nouveaux rapports de force cherchent à prendre forme.
Depuis longtemps déjà, les conflits géopolitiques en Ukraine, au Moyen-Orient et ailleurs ciblent les nœuds stratégiques de l’énergie et de l’alimentation. Les oléoducs et gazoducs, les ports, les entrepôts céréaliers et les raffineries sont pris pour cibles, car ils permettent d’influer directement sur la stabilité des sociétés. Les attaques des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, ainsi que les tensions dans le détroit d’Ormuz, font monter le prix du pétrole. Les frappes contre des cibles en Arabie saoudite liées au conflit au Yémen modifient la dynamique du Moyen-Orient, et le trafic en mer Rouge pâtit de la même instabilité. Les sanctions occidentales et le plafonnement du prix du pétrole ont réduit les revenus pétroliers de la Russie, tandis que les frappes ukrainiennes contre son système énergétique ont affaibli sa capacité d’exportation.
Les acheteurs asiatiques absorbent du pétrole brut à prix réduit, mais l’instabilité des marchés s’accroît. Les coûts de fret augmentent, les assurances deviennent plus chères et les chaînes d’approvisionnement s’allongent. En Europe, l’industrie souffre de la pression des coûts et les ménages de factures croissantes.

Les transports de céréales en mer Noire sont également menacés. Les céréales ukrainiennes et russes ont représenté une part importante de la sécurité alimentaire de nombreux pays. Lorsque les ports sont menacés et que les navires sont repoussés, les prix augmentent et les régions les plus fragiles d’Afrique et du Moyen-Orient se retrouvent en difficulté. La famine ne se manifeste pas toujours par des morts massives, mais elle entraîne une alimentation insuffisante, des troubles sociaux et une instabilité politique qui peuvent être orientés vers des transformations contrôlées.
Les explications dominantes mettent l’accent sur l’agression russe, les sanctions occidentales, les tensions commerciales ou le changement climatique. Or, la situation d’ensemble dépasse ces facteurs. La restructuration du secteur énergétique s’accompagne de l’imposition de la transition numérique et des technologies vertes. Le système fondé sur les combustibles fossiles constituait la base de la prospérité occidentale et liait les États à certaines dépendances. Lorsque ces liens sont rompus, un espace s’ouvre pour les monnaies numériques centralisées, le suivi des émissions et les organismes de réglementation supranationaux.
Dans cette transition, l’intelligence artificielle n’est pas un outil neutre. Elle permet de gérer les réseaux énergétiques, d’optimiser la logistique et de prévoir la demande, mais aussi de recueillir en temps réel des données sur la consommation, les déplacements, les opinions et le comportement des individus. Lorsque la même infrastructure contrôle l’électricité, l’alimentation et l’information, il en résulte un système de surveillance d’une ampleur sans précédent. Les états d’exception créent un sentiment d’urgence qui sert de prétexte à l’acceptation de mesures auxquelles on s’opposerait en temps de paix.
Selon certaines estimations, une intelligence artificielle avancée pourrait même représenter un risque existentiel de dix pour cent pour l’humanité. Les optimistes excessifs voient dans cette même technologie une voie vers l’abondance et la résolution des problèmes, tandis que les prophètes de malheur mettent en garde contre une accélération incontrôlable susceptible de déboucher sur une catastrophe.

Les projets de centres de données de Google en Finlande augmentent la consommation d’électricité et font craindre aux citoyens que les besoins des ménages et de l’industrie ne deviennent secondaires. Curieusement, nombre de partisans de la transition verte ne semblent guère préoccupés par ces projets d’infrastructure, ces lignes de transport d’électricité et ces éoliennes, qui fragmentent les zones forestières et accélèrent l’érosion de la biodiversité.
La planification ne se limite pas aux infrastructures. Lorsque la crise énergétique mondiale s’aggrave, elle engendre une pression qui restreint le pouvoir de décision des États. En Europe, l’industrie dépérit ou se délocalise, les emplois disparaissent et l’endettement s’aggrave. Selon certaines interprétations, cela convient à l’Union bruxelloise, qui souhaite ériger les États-Unis d’Europe.
L’ancienne base industrielle est démantelée et remplacée par un modèle plus contrôlé et plus technocratique. Les algorithmes présentent les décisions comme des optimisations neutres, alors même qu’elles reposent sur des choix politiques et économiques. Lorsque la gouvernance devient fondée sur la mesure, les frictions démocratiques diminuent et la possibilité de remettre le système en question se restreint.
Le monde multipolaire se renforce tandis que l’Occident s’affaiblit et perd son avantage relatif. La Chine et d’autres acteurs en profitent en achetant à moindre coût et en construisant leurs propres réseaux. La Russie se tourne vers l’Est et le Sud global, tout en maintenant ouverte la possibilité de rétablir ses relations avec l’Europe et les États-Unis.
Les guerres limitées et les crises sanitaires récurrentes s’inscrivent dans ce schéma, car elles réduisent la pression sur les ressources sans que l’ensemble du système ne s’effondre de manière incontrôlée. Ces perturbations rappellent la sensibilité avec laquelle les marchés pétroliers réagissent aux conflits régionaux. Alors même que le pouvoir se répartit entre un nombre croissant d’acteurs, la question de la suffisance des ressources naturelles ne disparaît pas. Elle se déplace simplement vers de nouvelles arènes, où l’on se dispute les mêmes ressources limitées.

Le rapport intitulé Les Limites à la croissance, présenté dès les années 1970 par le Club de Rome, mettait en garde contre le caractère limité des ressources naturelles, une croissance démographique excessive et l’effondrement de la capacité de charge des écosystèmes. Sa logique perdure dans les milieux élitaires, où la surpopulation est considérée comme une menace pour la stabilité.
Lorsque les crises énergétiques et les pénuries alimentaires se mêlent aux conflits géopolitiques, il se crée une situation dans laquelle les pressions démographiques peuvent être atténuées par des moyens indirects. Les guerres limitées usent les jeunes hommes et désagrègent les sociétés. Les épidémies naturelles ou amplifiées frappent les plus faibles et augmentent la mortalité sans extermination massive ouverte.
Il n’est pas nécessaire de proclamer ouvertement ces mécanismes. Il suffit que le système fonctionne de telle sorte que la population diminue progressivement, tandis que les ressources se concentrent entre les mains d’un cercle toujours plus restreint.
La production est aujourd’hui intégrée à l’échelle mondiale. Les engrais, les carburants et la logistique forment une chaîne dont la rupture en un point se répercute largement. Lorsque des décisions géopolitiques perturbent cette chaîne, les conséquences sont prévisibles.
Sous couvert de crises, les populations sont amenées à accepter la pénurie, la surveillance numérique et de nouveaux dispositifs économiques. L’ancien modèle centré sur la consommation n’est pas adapté à l’avenir, si bien qu’il est progressivement démantelé. La planification fondée sur l’intelligence artificielle fournit à cette transition à la fois ses instruments et son langage. Elle parle d’efficacité et de résilience, mais détermine en même temps ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.
Dans un pays comme la Finlande, les effets se font sentir indirectement, mais pas par hasard. Le prix de l’énergie comme celui des denrées alimentaires sont influencés non seulement par les marchés mondiaux, mais aussi par les décisions nationales. La Suède a allégé la fiscalité sur les denrées alimentaires et fait baisser les prix, tandis qu’en Finlande, la fiscalité a été maintenue à un niveau élevé et la structure concentrée du commerce de détail alimentaire a empêché leur diminution. Le consommateur paie la différence en partie parce que les décideurs l’ont voulu ainsi.

Le débat politique demeure étroit. Dans les commentaires publiés sur les réseaux sociaux, la majorité des Finlandais s’oppose à l’envoi de milliards à l’Ukraine, mais ce point de vue n’a pas sa place dans le débat public. Les solutions qu’offrirait un ordre mondial multipolaire ou la diversification des solutions énergétiques sont à peine envisagées. On s’appuie plutôt sur des alliances qui lient toujours plus étroitement le pays au destin du système occidental. Comme ce système traverse lui-même une période de transformation, cette politique unilatérale pourrait encore s’avérer coûteuse.
Les perturbations de l’approvisionnement résultent des conflits, mais ceux-ci sont liés à des objectifs stratégiques plus larges. Lorsque le pétrole et les céréales deviennent des armes, les marchés servent de prolongement à la politique. Les élites occidentales peuvent se servir de la crise pour justifier de nouveaux mécanismes de contrôle, les acteurs eurasiens peuvent renforcer leurs propres réseaux, et les citoyens ordinaires en paient le prix sous la forme d’une hausse des prix et d’une plus grande incertitude.
L’énergie et l’alimentation deviennent des instruments toujours plus centraux dans les jeux de pouvoir. Si les chaînes d’approvisionnement sont continuellement perturbées, le risque de famine augmente, en particulier dans les régions vulnérables, tandis que la base industrielle occidentale s’érode. Il peut s’agir d’un chaos involontaire ou d’un élément d’une transition plus consciente vers un nouvel ordre, dans lequel les ressources sont réparties plus strictement, le pouvoir davantage centralisé et les sociétés rendues plus autoritaires.
L’efficacité de la transition ne dépend plus uniquement de la volonté politique, mais de plus en plus de l’infrastructure sur laquelle repose la prise de décision. Lorsque l’énergie, la nourriture, l’argent et l’information circulent à travers les mêmes systèmes, le pouvoir appartient à celui qui détermine ce qui est considéré comme mesurable, prévisible et, par conséquent, contrôlable.
Le citoyen ordinaire devient de plus en plus souvent l’objet de ce système plutôt que son participant. La possibilité d’en saisir l’ensemble et d’agir sur lui se réduit lentement mais sûrement, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’adaptation.
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vendredi, 18 septembre 2026
Le prix du carbone comme arme géopolitique

Le prix du carbone comme arme géopolitique
Lorenzo Maria Pacini
Source: https://newsnet.fr/326205
Le prix du carbone était initialement conçu comme l’instrument par lequel l’Europe apprendrait à la planète à se décarboner. Il risque désormais de devenir l’occasion pour le Sud global d’apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.
Le système qui ne décarbonise pas
En juillet 2026, alors que la Commission européenne achève la révision décennale de son système d’échange de quotas d’émission, une note d’information du Third World Network signée par Sangeeta Godbole — ancienne fonctionnaire de l’Indian Revenue Service — consigne par écrit ce que Bruxelles préfère ne pas dire à voix haute: l’ETS, le système de tarification du carbone le plus ambitieux jamais mis en place, n’a pas réduit de manière significative l’intensité des émissions de l’industrie européenne en vingt ans de fonctionnement et pousse désormais l’Union vers un protectionnisme qui renverse ses principes fondateurs.

Pour les pays en développement, il constitue donc un exemple de ce qu’il ne faut pas reproduire. Mais quelque chose de plus vaste est en jeu: la manière dont un instrument conçu pour projeter la norme environnementale européenne dans le monde est en train de devenir le symptôme d’un déclin industriel relatif.
Car la tarification du carbone n’a jamais été une simple politique climatique. Dès le départ, elle a aussi été un instrument de pouvoir: celui qui fixe le prix du carbone, en impose les règles de mesure et contrôle l’accès à son marché intérieur exerce une forme de souveraineté normative qui va bien au-delà du CO₂. Le cas européen montre ce qui se produit lorsque cette souveraineté perd la base matérielle — la compétitivité industrielle — sur laquelle elle avait été bâtie.
Le système d’échange de quotas d’émission (Emissions Trading System, ETS) voit le jour en 2005 et est présenté par la Commission elle-même comme «le leader mondial de la décarbonation industrielle». Son mécanisme est bien connu: chaque tonne de dioxyde de carbone émise par l’industrie correspond à un quota (EU Allowance, EUA); le nombre total de quotas diminue au fil du temps selon un facteur de réduction linéaire; leur raréfaction croissante est censée faire monter les prix et contraindre les entreprises à investir dans des technologies propres. En théorie, il s’agit du principe «pollueur-payeur» transposé au marché.
Comme le montrent les données de l’Agence européenne pour l’environnement, l’intensité des émissions du secteur industriel n’a pas diminué de manière appréciable en deux décennies. La réduction globale des émissions s’est presque entièrement concentrée dans le secteur de l’électricité, pour une raison qui a peu à voir avec une véritable décarbonation: le passage du charbon au gaz naturel. Or, au cours de son cycle de production et d’extraction, le gaz libère du méthane — un gaz à effet de serre dont le potentiel de réchauffement global sur cent ans est, selon le GIEC, très supérieur à celui du CO₂. La comptabilité des émissions à la cheminée s’améliore; le bilan climatique réel, beaucoup moins.

Il faut aussi évoquer le non-dit sur lequel repose tout l’édifice: pendant deux décennies, la majeure partie des émissions industrielles a été couverte par des quotas gratuits. Autrement dit, l’industrie européenne n’a payé le prix élevé du carbone que sur le papier, pour l’essentiel, puisqu’elle recevait gratuitement la plupart des quotas dont elle avait besoin. C’est là le paradoxe structurel que Godbole avait déjà analysé dans une précédente note d’information de 2024: un système apparemment rigoureux mais qui, dans sa phase de maturité, a largement fonctionné comme une subvention implicite. Maintenant que l’Union a décidé d’éliminer progressivement les quotas gratuits d’ici à 2034, la facture devient réelle — et arrive au pire moment.
Ce moment est particulièrement mal choisi parce que la croissance européenne est à l’arrêt. Alors que l’économie de l’Union végète à des taux largement inférieurs à 0,5% par an, les pays en développement affichent une croissance proche de 4% — et l’Inde, de 6,5% —, même dans un contexte marqué par les guerres et la fragmentation des échanges. Cet écart de croissance constitue la véritable toile de fond de la révision de l’ETS: l’Europe resserre la vis sur ses propres émissions de carbone au moment même où sa base manufacturière perd du terrain face à ses concurrents asiatiques.
Du marché ouvert au «Made in EU»
La première réaction est le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM selon l’acronyme anglais), entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026. La logique affichée est défensive et apparemment cohérente: si l’industrie européenne paie le carbone, les biens importés doivent eux aussi le payer à la frontière, afin d’éviter les «fuites de carbone» vers des juridictions moins exigeantes. Les importateurs européens d’acier, d’aluminium, de ciment, d’engrais, d’hydrogène et d’électricité doivent acquérir des certificats CBAM dont le prix est indexé sur celui des quotas de l’ETS.

Le problème est que le CBAM protège peu le climat, mais frappe durement le commerce. Une étude de la CNUCED avait estimé que ce mécanisme n’entraînerait qu’une réduction de 0,1% des émissions mondiales de CO₂, tout en occasionnant des coûts commerciaux considérables pour les pays en développement. Selon une analyse conjointe de la London School of Economics et de l’African Climate Foundation, l’Afrique serait la région la plus pénalisée en matière de pertes commerciales et de PIB.
Et, du point de vue européen, le revers est double: les valeurs d’émission par défaut récemment publiées par l’Union — qui s’appliquent aux importateurs lorsque l’exportateur n’est pas en mesure de documenter la teneur réelle en carbone — sont si élevées qu’elles renchérissent également les biens intermédiaires importés par l’industrie européenne. Des secteurs tels que l’acier et les engrais, tributaires des exportations, doivent donc composer avec des intrants plus coûteux et des marges plus étroites sur les marchés étrangers mêmes où ils doivent affronter la concurrence.
La deuxième réaction renverse ouvertement la logique climatique. Craignant que le CBAM ne nuise à ses propres exportations, l’Union a prévu une compensation en faveur des exportateurs européens. Dans la proposition de la Commission, il ne s’agit pas encore d’un véritable remboursement à l’exportation — qui contreviendrait aux règles de l’OMC relatives aux subventions —, mais d’un « fonds temporaire de décarbonation » destiné à rembourser une partie des coûts liés au CO₂ supportés par les exportateurs à mesure qu’ils perdent leurs quotas gratuits en 2026 et 2027.
Sur le fond, toutefois, Godbole saisit précisément le mécanisme: le prix du carbone payé à l’intérieur est de fait remboursé lorsque le bien quitte le territoire de l’Union. Le producteur européen vend «sale» au reste du monde et «propre» chez lui. Le principe même de la décarbonation se trouve inversé, et l’Europe finit par pratiquer ce resource shuffling — ce déplacement comptable des émissions — dont ses groupes de réflexion accusent les pays émergents.
La troisième réaction est la plus révélatrice sur le plan géopolitique. Afin de maintenir en vie une industrie grevée par un prix du carbone croissant, la Commission a proposé, en mars 2026, un Industrial Accelerator Act introduisant des exigences de contenu local, des obligations en matière d’emploi local et des transferts technologiques obligatoires dans les investissements.

La presse l’a rebaptisé « Made-in-EU Act ». Il s’agit du renversement explicite de quarante années de doctrine européenne en faveur d’un marché libre et ouvert: l’Union, qui a fait de la libre circulation et de la non-discrimination sa carte d’identité normative, adopte, sous la pression du prix du carbone, les instruments mêmes de politique industrielle qu’elle a condamnés pendant des décennies chez les autres. Ce n’est pas un détail technique, mais un changement de paradigme.
La souveraineté normative qui se retourne contre elle-même
Nous arrivons ainsi au nerf géopolitique et géoéconomique de la question. La tarification européenne du carbone avait été conçue comme un cas d’école de ce que les juristes appellent «l’effet Bruxelles»: la capacité de l’Union à exporter ses normes simplement en contrôlant l’accès à l’un des marchés de consommation les plus riches de la planète. Quiconque veut vendre en Europe doit se conformer aux règles européennes; ainsi, sans tirer un seul coup de feu, Bruxelles réécrit les normes des autres. Le CBAM constitue la version climatique de cette stratégie: une manière de contraindre le reste du monde à instaurer un prix du carbone ou, à défaut, à le payer à la douane européenne.
Mais la riposte est déjà engagée — et c’est là le point qui échappe à une lecture purement technique. Les pays que le CBAM entendait discipliner ont réagi politiquement, et pas seulement commercialement. La déclaration des BRICS de Rio de Janeiro de 2025 a qualifié le mécanisme d’«unilatéral et discriminatoire». La Russie a déposé une plainte officielle auprès de l’Organisation mondiale du commerce. L’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud l’ont contesté à plusieurs reprises dans les enceintes multilatérales; la ministre indienne des Finances, Nirmala Sitharaman, l’a qualifié sans détour de «barrière commerciale».

Le groupe BASIC a tenté d’inscrire directement à l’ordre du jour de la COP la question des «mesures commerciales unilatérales liées au climat», en recueillant le soutien de 134 pays et du G77. Il ne s’agit plus d’un différend douanier: c’est un front qui se constitue.
Et ce front ne se contente pas de protester. Il élabore des solutions de remplacement. C’est la partie la plus intéressante de la proposition de Godbole, qui remet à l’honneur le modèle indien du Carbon Credit Trading Scheme (CCTS) comme contre-paradigme pragmatique face à l’ETS.
Au lieu d’un facteur de réduction linéaire imposé à l’ensemble de l’économie — qui, dans un contexte de flambée des prix des intrants et de tensions sur les chaînes d’approvisionnement, comme aujourd’hui, engendre une pénurie artificielle et pousse les prix encore plus haut —, le CCTS s’appuie sur des références d’intensité d’émission calibrées installation par installation. Il n’impose pas un plafond abstrait: il mesure la quantité de CO₂ nécessaire par unité produite dans chaque installation et exige qu’elle diminue progressivement. Il s’agit d’une décarbonation qui part de la réalité productive au lieu d’un objectif macroéconomique imposé d’en haut.
La différence n’est pas seulement technique, elle est aussi géopolitique. Un modèle fondé sur l’intensité, tel que le CCTS, peut être partagé, adapté et négocié entre des économies en croissance ayant des priorités similaires. Les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam commencent à mettre en place leurs propres systèmes de tarification du carbone, et l’alternative indienne est pour eux beaucoup plus facilement exportable que le schéma rigide de l’Europe.
Autour de ce modèle pourrait se cristalliser une évolution que l’Europe n’avait pas anticipée: un écosystème de tarification du carbone propre au Sud global, élaboré en collaboration, adapté aux besoins des pays émergents et capable de répondre au CBAM non par la soumission, mais par une norme concurrente.
Les enseignements du cas européen
Pour les pays en développement, les enseignements à tirer vont au-delà de simples recommandations techniques. Il faut maintenir le prix du carbone sous contrôle, car un prix élevé ne garantit pas une réduction proportionnelle des émissions, mais garantit presque certainement des problèmes de compétitivité — comme le montre le fait que même des États membres de l’Union, du Portugal aux grands producteurs d’acier et de ciment, demandent un ralentissement de la diminution des quotas.
Il convient de se méfier des ajustements aux frontières qui, sur le papier, semblent protéger l’industrie, mais qui, dans la pratique, compromettent ses exportations. Il faut préférer des références d’intensité applicables à des réductions linéaires imposées à l’ensemble de l’économie.
Et, surtout, il ne faut pas sacrifier les principes d’ouverture commerciale sur l’autel d’un prix du carbone qui s’est révélé incapable d’assurer une véritable décarbonation.
Mais l’enseignement le plus profond est ailleurs: il concerne le rapport entre puissance et norme. L’Europe a élaboré son système de tarification du carbone alors qu’elle était encore le centre manufacturier et normatif de l’Occident, capable de dicter les règles parce qu’elle contrôlait simultanément le marché et la production. Aujourd’hui, elle contrôle toujours le marché — le CBAM le démontre —, mais elle a perdu la base productive qui rendait crédible son ambition climatique. Il en résulte un instrument qui menace davantage ses partenaires commerciaux que son propre climat et qui, pour survivre, doit trahir les principes qui le justifiaient. Une souveraineté normative dépourvue de souveraineté industrielle devient une posture: on commande tant que les autres acceptent d’obéir, et l’on se découvre soudain seul lorsqu’ils cessent de le faire.
Une collaboration entre les économies en développement est indispensable afin de mettre en place un mécanisme de tarification du carbone qui réponde réellement à leurs besoins. Derrière le langage prudent de l’ancienne fonctionnaire se dessine la description d’un monde dont l’axe est en train de changer. Le prix du carbone avait été conçu comme l’instrument grâce auquel l’Europe apprendrait à la planète à se décarboner; il risque désormais de devenir l’occasion pour le Sud global d’apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.
18:31 Publié dans Actualité, Ecologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, carbone, écologie, europe, union européenne |
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jeudi, 17 septembre 2026
Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum - Le Yémen et les limites de la puissance occidentale

Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum
Le Yémen et les limites de la puissance occidentale
Ali-Mohammad Mohajer Nasser
Ali-Mohammad Mohajer Nasser s’appuie sur Carl Schmitt pour se demander si les Houthis contribuent à transformer l’Axe de la Résistance en un grand espace émergent.
Introduction: la troisième fois que l’hégémon maritime a été contraint de battre en retraite
Le 10 septembre 2026, après plusieurs semaines de combats intenses le long de la côte occidentale du Yémen, les forces d’Ansar Allah — le mouvement plus communément, quoique de manière imprécise, désigné à l’étranger sous le nom de Houthis — se sont assuré le contrôle total du port stratégique de Mokha (1). Des unités de la «Résistance nationale» et des «Brigades des Géants», toutes deux alignées sur la coalition saoudo-émiratie, se sont retirées après avoir essuyé d’intenses bombardements d’artillerie au cours d’une tentative infructueuse visant à enrayer l’avancée houthie, afin de reconstituer leur ligne de front ailleurs. Mokha ne se trouve qu’à soixante-dix kilomètres du détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite environ douze pour cent du commerce maritime mondial (2). Tenir le port, c’est disposer de la capacité de surveiller, de menacer et, si les circonstances l’exigent, d’interdire le passage par l’un des goulets d’étranglement les plus déterminants de l’économie mondiale.

Il s’agit de la troisième occasion, en moins de dix-huit mois, où une puissance militaire dotée d’une supériorité technologique manifeste n’est pas parvenue à soumettre Ansar Allah. La première fut celle des États-Unis, qui, entre mars et mai 2025, menèrent plus de mille cent frappes aériennes, pour un coût d’au moins dix milliards de dollars, sans parvenir à éliminer les dirigeants du mouvement ni à amoindrir ses capacités balistiques, et qui finirent par accepter un cessez-le-feu dont Washington, et non Sanaa, se révéla être le véritable perdant. La deuxième fut celle de la coalition saoudo-émiratie, dont dix années de guerre terrestre ne permirent même pas de reprendre les positions qu’elle tenait en 2015. Et voici maintenant, en septembre 2026, la troisième.
Cependant, l’importance stratégique d’Ansar Allah ne doit pas être recherchée dans ce seul épisode récent. Durant la guerre de Douze Jours entre Israël et l’Iran en juin 2025, puis à nouveau lors de la guerre plus vaste du printemps 2026 — qui commença avec la frappe américano-israélienne conjointe contre l’Iran, le 28 février, et dura près de quarante jours —, Ansar Allah fut l’un des rares acteurs régionaux à entrer effectivement dans la bataille, et non à se contenter de déclarations: à partir du 28 mars 2026, le mouvement tira des missiles balistiques en direction d’Israël et annonça que «notre doigt se pose sur la détente chaque fois que l’évolution de la situation l’exige». Le Yémen, pays qui vivait sous les bombardements et le blocus depuis 2015, fut le seul pays qui, à cette heure décisive, répondit non par un communiqué, mais par le feu.
Pour comprendre cette endurance, il faut remonter plus loin. Le mouvement Ansar Allah trouve ses racines dans un renouveau du zaïdisme, branche de l’islam chiite qui gouverna le nord du Yémen — y compris la province montagneuse de Saada — pendant plus de mille ans, jusqu’à ce que la révolution républicaine de 1962 mette fin à l’imamat zaïdite (3).

Le mouvement lui-même prit forme dans les années 1990 sous la direction de Hussein Badreddin al-Houthi, en réaction à la marginalisation de l’identité zaïdite et à la propagation de l’influence wahhabite soutenue par l’Arabie saoudite. Al-Houthi fut tué en 2004, mais le mouvement, dirigé par son frère Abdul-Malik al-Houthi, s’empara de Sanaa en 2014 et tient depuis 2015 face à l’intervention de la coalition conduite par l’Arabie saoudite.
Ce qui suit est une tentative pour rendre compte de cette triple endurance — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha — non pas au moyen de l’opposition familière entre «terre et mer», si souvent invoquée dans les discussions sur la puissance tellurique et la puissance thalassocratique, mais à l’aide de trois autres instruments empruntés à l’œuvre de Carl Schmitt qui, lus à la lumière de la théologie politique zaïdite, offrent une compréhension plus précise du phénomène: la théorie du partisan, la temporalité du qiyam bi-l-sayf et le concept de Großraum.
La figure du partisan: l’ennemi tellurique irrégulier
En 1963, dans sa Théorie du partisan, Carl Schmitt tenta de dresser le portrait théorique du combattant qui avait marqué les guerres de la seconde moitié du XXe siècle, de l’Espagne au Vietnam (4). Selon lui, le véritable partisan possède quatre caractéristiques: l’irrégularité — il n’est pas le soldat d’une armée formellement constituée —, une mobilité tactique extraordinaire, une intensité exceptionnelle de l’engagement politique et — trait plus décisif encore que les trois précédents — un caractère tellurique: un lien organique avec le sol natal, avec une terre qu’il connaît, habite et défend.
C’est ce quatrième trait qui distingue le partisan du révolutionnaire cosmopolite de type léniniste ou maoïste: le révolutionnaire cosmopolite considère les frontières comme simplement horizontales et cherche à exporter la révolution en tout point du globe; le partisan tellurique, au contraire, mène sa guerre dans un lieu précis, afin de défendre ce même lieu.
Ansar Allah constitue un exemple presque idéal-typique de cette figure. Le mouvement n’est ni une armée régulière dotée des uniformes et de la hiérarchie classique propres à celle-ci — bien que sa structure militaire se soit considérablement formalisée ces dernières années —, ni porteur d’un projet d’exportation de la révolution au-delà des frontières du Yémen; il n’a jamais formulé une telle prétention. Ses combattants sont enracinés dans les mêmes vallées et montagnes de Saada sur lesquelles, plusieurs générations auparavant, régnait l’imamat zaïdite.
Pendant une décennie de guerre, les lanceurs de missiles et les centres de commandement ont été dissimulés au sein de ce même terrain inhospitalier — un terrain face auquel la supériorité aérienne absolue des États-Unis et de la coalition arabe s’est révélée de peu d’utilité, confrontée qu’elle était à une connaissance que seul possède l’habitant d’une terre.
Schmitt écrit que le partisan «combat avec la terre, et non contre elle» — précisément la distinction qui sépare le militaire américain, opérant depuis le pont d’un porte-avions ou à dix mille mètres d’altitude et ne devant allégeance à aucun lieu particulier au-delà de sa propre capacité fonctionnelle, du combattant yéménite, pour qui la montagne est son foyer.
La récente bataille de Mokha indique toutefois que ce caractère partisan s’est désormais étendu de la défense des montagnes au contrôle territorial, voire maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, perdu ni son intensité politique ni son lien tellurique. Cela constitue en soi une réponse à l’une des réserves formulées par Schmitt quant à l’avenir du partisan à l’ère de la technologie: le partisan peut-il résister à une guerre entièrement technicisée?
L’expérience yéménite apporte une réponse affirmative, mais conditionnelle: tout mouvement partisan passé de la défense territoriale au contrôle du territoire — de Tito au Viet Cong — s’est trouvé confronté au risque de ce que l’on pourrait appeler la normalisation, c’est-à-dire au risque d’acquérir, dans le processus même de consolidation de son pouvoir, les vulnérabilités propres à l’armée régulière auxquelles il échappait auparavant. La question de savoir si Ansar Allah fera exception à cette règle ne sera pas tranchée dans le texte de la théorie, mais sur le terrain de la pratique.
Le temps du qiyam bi-l-sayf: une formulation rivale de la temporalité occidentale
Le principe du qiyam bi-l-sayf — «se lever avec l’épée» — doit d’abord être situé précisément au sein de la théologie zaïdite avant que l’on puisse tenter toute lecture théorique (5). Contrairement à la tradition imamite — duodécimaine —, qui fonde l’imamat sur la désignation divine (nass) et la transmission héréditaire par la lignée des imams infaillibles, et contrairement à la tradition sunnite, qui le conçoit à travers l’allégeance (bay’a) et le consensus (ijma’), la jurisprudence zaïdite soutient depuis longtemps — au moins depuis sa systématisation par al-Qasim ibn Ibrahim al-Rassi au IIIe siècle de l’islam — que l’imamat est subordonné à un ensemble de qualifications qui, outre l’ascendance — descendre soit de Hasan, soit de Husayn ibn Ali — et le savoir — le raisonnement juridique indépendant, ou ijtihad —, comprennent l’exigence même du qiyam bi-l-sayf: quiconque revendique l’imamat doit se soulever, en personne et en actes, contre l’injustice pour que cette prétention puisse être considérée comme valide.
Dans son étude désormais classique de l’imamat zaïdite, Wilferd Madelung traite précisément ce trait comme la caractéristique distinctive du zaïdisme parmi les courants chiites: contrairement à l’imamat imamite, suspendu par la doctrine de l’occultation, l’imamat zaïdite n’a jamais été séparé de l’action politique ouverte (6).
Des travaux plus récents sur le renouveau zaïdite contemporain — notamment ceux de Bernard Haykel et de Najam Haider — montrent également qu’Ansar Allah, même dans sa réinterprétation moderne de l’héritage zaïdite, a préservé ce même axe classique: la légitimité n’est pas une chose conférée de l’extérieur, mais une chose prouvée par l’action (7).
Au-delà de son cadre strictement juridique, cette structure peut être interprétée comme une théorie de la légitimité présentant une véritable affinité théorique avec la théologie politique de Schmitt.
La Théologie politique de Schmitt part d’une analogie fondatrice: les concepts centraux de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés; tout comme le Dieu omnipotent peut suspendre l’ordre naturel par le miracle, le souverain politique, dans l’état d’exception, fonde ou refonde l’ordre par la décision — et non en recourant à une règle préexistante (8).
Dans cette lecture, la légitimité procède de l’action et de la décision, et non de la simple perpétuation d’une procédure déjà établie. Le principe du qiyam bi-l-sayf, au sein d’une tradition entièrement indépendante de Schmitt et considérablement plus ancienne, exprime précisément cette même logique: l’imam crée son propre imamat par la décision de se soulever, et non par la seule ascendance. Ce qui unit ces deux traditions n’est pas l’affirmation selon laquelle l’une aurait emprunté à l’autre — aucune affirmation de ce genre n’est ici voulue ni justifiée —, mais leur convergence structurelle autour d’une même question: d’où la légitimité procède-t-elle dès lors que l’ordre existant n’est plus en mesure de répondre de lui-même?
De cette structure même découle une formulation distincte du temps politique. La temporalité occidentale libérale et moderne est linéaire et développementaliste: l’histoire y est conçue comme un processus allant de l’avant, mesuré en intervalles calculables. L’horizon temporel d’un responsable politique américain s’étend, tout au plus, jusqu’au prochain cycle électoral ou jusqu’à la clôture de la période annuelle d’affectation des crédits de défense; des calculs tels que «choc et effroi» ou «changement de régime» sont conçus précisément dans ce bref horizon.
Le temps du qiyam bi-l-sayf, en revanche, est cyclique et revivaliste: un imam zaïdite peut «se lever» mille ans après la chute du dernier imamat, car l’événement présent, dans cette conception, constitue la continuation directe d’un récit millénaire, et non une réaction à une crise contemporaine. Lorsque le combattant d’Ansar Allah prend les armes contre les États-Unis et l’Arabie saoudite, il rejoue, dans son propre cadre temporel, ce même moment fondateur: l’imam juste, armé de l’épée, affronte le tyran injuste. Cette temporalité, qui mesure les événements en générations et en siècles plutôt qu’en cycles électoraux, confère à la résistance une patience qu’aucun calcul de «choc et effroi» ne saurait briser: les États-Unis n’ont pas été vaincus au Yémen parce que leur armée aurait été détruite; ils l’ont été parce qu’ils avaient défini la «victoire» dans leur propre cadre temporel, tandis que, dans celui de leur adversaire, la mesure de la victoire était, dès le départ, entièrement différente.
Du Nomos de la Terre au Großraum: l’Axe de la Résistance comme grand espace émergent
La relation entre l’Iran, Ansar Allah et le Hezbollah est communément comprise à travers l’opposition familière entre «terre tellurique et mer thalassocratique» — le même cadre que celui invoqué dans la section précédente à propos du combattant partisan. Cette opposition, bien qu’utile pour saisir la relation du combattant au sol, devient rudimentaire lorsqu’on se tourne vers la structure plus vaste de ce que l’on appelle l’Axe de la Résistance: elle nous apprend seulement que cet axe est «enraciné dans la terre», sans préciser quel ordre politique et juridique particulier produit cet enracinement. Pour une analyse à ce niveau, Schmitt fournit un instrument plus rigoureux: le Großraum, ou «grand espace» (9).
Dans l’usage qu’en fait Schmitt, le Großraum n’est ni simplement un empire à l’ancienne ni une simple unité géographique, mais une relation triple entre une puissance centrale, une idée politique directrice et un espace organisé selon cette idée et revendiquant l’immunité contre l’intervention de puissances qui lui sont étrangères — principe que Schmitt nomme Interventionsverbot für raumfremde Mächte, l’interdiction d’intervention des puissances étrangères à l’espace. Pour Schmitt, l’exemple paradigmatique de cette structure est la doctrine Monroe américaine: une puissance centrale qui, au moyen d’une idée politique, organise un espace et interdit qu’y interviennent des puissances «étrangères» à celui-ci.
L’Axe de la Résistance peut être compris précisément en ces termes — non comme une coalition militaire informelle d’acteurs non étatiques, mais comme un Großraum émergent: sa puissance centrale est l’Iran; son idée directrice est la résistance à l’hégémonie occidentalo-israélienne en Asie occidentale; et, désormais, avec le contrôle exercé par Ansar Allah sur Mokha et Bab el-Mandeb, cet espace a acquis pour la première fois une frontière pratique et susceptible d’être imposée au service de ce principe même d’interdiction d’intervention — non sur le plan de la théorie, mais sur celui du missile et du radar. La capacité de dissuasion iranienne dans le détroit d’Ormuz et les capacités d’Ansar Allah à Bab el-Mandeb forment les deux extrémités d’un même arc: un arc qui affirme que deux des goulets d’étranglement les plus vitaux du monde en matière d’énergie et de commerce ne sont pas des espaces qui lui sont étrangers et qui seraient ouverts à l’intervention des forces américaines et européennes.
Ce qui distingue cette lecture de la simple opposition terre-mer, c’est que le Großraum, contrairement au Nomos de la Terre — qui ne décrit qu’une relation ontologique au lieu —, fournit une structure opérationnelle et juridico-politique: qui constitue la puissance centrale, ce qui constitue l’idée directrice et où se situe la frontière effective de l’interdiction d’intervention. De ce point de vue, la chute de Mokha n’est pas un épisode simplement tactique; elle constitue le moment où la frontière théorique d’un Großraum émergent se trouve, pour la première fois, inscrite de manière tangible sur la carte.
Ce Großraum émergent n’est toutefois pas à l’abri des tensions internes. Premièrement, les rivalités tactiques et stratégiques entre ses composantes — l’Iran, Ansar Allah, le Hezbollah et les factions irakiennes — pourraient à long terme affaiblir sa cohésion, notamment si l’un de ces acteurs devait placer son propre intérêt national au-dessus de l’idée directrice de l’espace dans son ensemble.
Deuxièmement, la légitimité interne de la puissance centrale n’est pas uniforme parmi les différentes composantes de cet espace; les différences confessionnelles — zaïdites face aux imamites — et historiques pourraient se cristalliser en fractures latentes.
Troisièmement, le même risque de normalisation évoqué à propos du partisan réapparaît ici au niveau structurel: en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique — un destin contre lequel Schmitt lui-même mettait en garde à propos de l’Union soviétique (10). Aucun de ces défis ne nie la réalité du Großraum; ils constituent plutôt les conditions de sa persistance.
Ennemi de l’humanité: le mécanisme de l’étiquette terroriste
Pourquoi l’Occident qualifie-t-il Ansar Allah non de mouvement politique armé, mais d’organisation «terroriste»? La réponse conventionnelle — les divergences idéologiques ou les intérêts géopolitiques — est insuffisante. Dans sa critique de l’impérialisme anglo-américain, Schmitt propose un mécanisme plus précis. Selon lui, lorsqu’une puissance se présente non pas simplement comme un État parmi d’autres, mais comme la représentante de «l’humanité» en tant que telle — comme le font les États-Unis par le langage des droits de l’homme, de la démocratie et de «l’ordre international fondé sur des règles» —, son ennemi politique cesse d’être simplement un ennemi politique et devient un «ennemi de l’humanité» (Feind der Menschheit) (11).

Ce déplacement entraîne une conséquence de toute première importance. Dans le cadre classique du politique, l’ennemi est une partie légitime à un conflit — une partie avec laquelle il est possible de conclure la paix ou des traités, ou, dans le pire des cas, de mener la guerre dans les limites fixées par des règles. Mais dès lors que l’ennemi est réduit à la condition d’ennemi de l’humanité, l’hostilité se libère du cadre délimité du politique et devient morale et illimitée; car une inimitié dirigée contre l’humanité tout entière est, par définition, absolue et extérieure à toute limite circonscrite.
C’est précisément pour cette raison que l’étiquette «terroriste» apposée à Ansar Allah n’est pas, malgré les apparences, un jugement juridico-pénal, mais une déclaration selon laquelle le mouvement a été expulsé du cercle des acteurs politiques légitimes — une déclaration qui rend illégitime par avance tout dialogue avec lui et, corrélativement, «justifie» tout moyen destiné à le détruire, du blocus naval au bombardement d’infrastructures civiles.

Un exemple concret de ce mécanisme peut être observé dans la décision de l’administration Trump, en janvier 2025, d’inscrire Ansar Allah sur la liste des organisations terroristes étrangères (Foreign Terrorist Organizations, FTO) (12). Cette décision était, en apparence, un acte juridico-administratif. Dans la pratique, elle adressait un message politique à toute la région: Ansar Allah n’était plus une partie à un conflit avec laquelle on pouvait négocier, mais un ennemi de l’humanité qu’il fallait détruire.
La conséquence de cette désignation ne fut pas seulement la fermeture des voies diplomatiques, mais l’octroi d’une légitimité à toute mesure militaire. Et c’est ici, précisément, que le lien entre l’étiquette terroriste et le Großraum devient visible: l’étiquette terroriste est un instrument par lequel l’hégémon maritime prive de légitimité un Großraum rival; en transformant un ennemi politique en ennemi de l’humanité, elle invalide par avance toute prétention que cet ennemi pourrait faire valoir sur un grand espace et sur une interdiction d’intervention. Pourtant, comme l’expérience du Yémen l’a montré, cette stratégie se révèle inefficace contre un Großraum fondé sur le qiyam bi-l-sayf et le caractère tellurique, car sa légitimité ne procède pas d’une reconnaissance extérieure, mais de l’acte interne de résistance lui-même.
Conclusion: le partisan du Großraum
Ce qui s’est produit à Mokha, à Bab el-Mandeb et dans le ciel israélien au printemps 2026 comporte trois dimensions, apparemment distinctes mais fondamentalement imbriquées. Au niveau du combattant, nous observons la figure du partisan tellurique — irrégulier, mobile, intensément politique et enraciné dans le sol natal — désormais passée de la défense des montagnes au contrôle territorial et maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, renoncé à son lien tellurique. Au niveau de la légitimité, nous observons la réactualisation de la temporalité du qiyam bi-l-sayf: la décision fondatrice de l’imam, située non dans le temps linéaire du progrès, mais dans le temps cyclique du renouveau. Enfin, au niveau structurel, nous observons un Großraum émergent qui, grâce à son contrôle de deux des principaux goulets d’étranglement énergétiques du monde, oppose pour la première fois à l’hégémonie maritime une revendication concrète du principe d’interdiction d’intervention.
Les États-Unis et la coalition arabe ont, tour à tour, expliqué ce phénomène dans le langage de l’ennemi de l’humanité, précisément afin de ne se sentir nullement obligés de négocier avec lui. Mais un ennemi avec lequel on ne peut négocier n’est pas nécessairement un ennemi que l’on peut vaincre. À trois reprises — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha —, cette proposition a été mise à l’épreuve et s’est révélée erronée. Ce qui a résisté à une puissance aérienne et navale supérieure n’était pas une armée susceptible d’être vaincue sur un champ de bataille unique; c’était une figure qui était simultanément partisan, imam et fondatrice d’un espace émergent.
Cette simultanéité ne doit cependant pas être interprétée comme une condition permanente ou éternelle. Chacune des trois dimensions mises en évidence par cette analyse comporte un risque propre: en s’étendant vers le pouvoir territorial, le partisan risque la normalisation; en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique; et la temporalité du qiyam bi-l-sayf, aussi résistante qu’elle se soit montrée face au «choc et effroi», exige un renouvellement constant contre l’usure progressive — l’arme à long terme de l’hégémonie maritime. Ce qui s’est produit au Yémen n’est pas une victoire définitive; c’est une ouverture historique, dont la poursuite se décidera non dans la théorie, mais dans la pratique quotidienne de la résistance.
Notes:
(1) Pour des informations corroborées sur la chute de Mokha les 10 et 11 septembre 2026, voir les articles de Reuters, de l’Associated Press et de NPR du 11 septembre 2026.
(2) Bab el-Mandeb — «la Porte des Larmes» ou «la Porte du Chagrin» en arabe — relie la mer Rouge au golfe d’Aden et, au-delà, à l’océan Indien; à son point le plus étroit, il mesure environ dix-huit milles de largeur.
(3) Les Zaydites tirent leur nom de Zayd ibn Ali, arrière-petit-fils de l’imam Husayn. Ils constituent une branche de l’islam chiite dont la doctrine de l’imamat — qui exige notamment une affirmation politique et militaire active de la part du prétendant — les rapproche, en matière de pratique religieuse et de droit, bien davantage de la jurisprudence sunnite que toute autre école chiite, proximité souvent résumée par la formule: «chiites parmi les sunnites, sunnites parmi les chiites». L’imamat zaïdite gouverna certaines parties du nord du Yémen, avec des interruptions, du IXe siècle jusqu’à la révolution de 1962.
(4) Carl Schmitt, Theorie des Partisanen: Zwischenbemerkung zum Begriff des Politischen, Berlin, 1963.
(5) Sur le caractère tellurique du partisan et sa distinction d’avec le révolutionnaire cosmopolite, voir ibid., les sections consacrées à Lénine et à Mao.
(6) Wilferd Madelung, Der Imam al-Qāsim ibn Ibrāhīm und die Glaubenslehre der Zaiditen, Berlin, 1965 ; sur les conditions classiques de l’imamat zaïdite, y compris le qiyam bi-l-sayf, voir les sections consacrées à la théorie de l’imamat.
(7) Sur le renouveau contemporain du zaïdisme et la réappropriation de cet héritage par Ansar Allah, voir Bernard Haykel, Revival and Reform in Islam, Cambridge, 2003 ; Najam Haider, The Origins of the Shī’a, Cambridge, 2011.
(8) Carl Schmitt, Politische Theologie: Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, Munich/Leipzig, 1922.
(9) Carl Schmitt, Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte, Berlin, 1939.
(10) Sur le risque de normalisation parmi les mouvements partisans qui accèdent au pouvoir territorial, voir Schmitt, Theorie des Partisanen, dernière section.
(11) Sur la polémique de Schmitt contre l’impérialisme anglo-saxo-américain et le concept d’ennemi de l’humanité, voir Falk, Hjalmar (2022), «Carl Schmitt and the Challenges of Interwar Internationalism. Against Weimar – Geneva – Versailles», Global Intellectual History, 7:4, p. 765-783.
(12) Sur la désignation d’Ansar Allah comme organisation terroriste étrangère par l’administration Trump en janvier 2025, voir les communiqués correspondants du département d’État des États-Unis, janvier 2025.
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mercredi, 16 septembre 2026
L’amiral Schönbach interrogé par Paolo Arrigotti: «La doctrine militaire allemande est erronée»

L’amiral Schönbach interrogé par Paolo Arrigotti: «La doctrine militaire allemande est erronée»
Par Movisol.org
Source: https://comedonchisciotte.org/l-ammiraglio-schonbach-inte...
EIR et la chaîne YouTube de Paolo Arrigotti, «Spunti di riflessione» («Pistes de réflexion»), ont interrogé le vice-amiral à la retraite Kay-Achim Schönbach, ancien chef de la Marine allemande.
De nombreuses personnes en Allemagne partagent la position de l’amiral, selon laquelle la diabolisation du président russe Vladimir Poutine et de tout un peuple est une erreur.
« La diabolisation — et c’est très important —, la diabolisation du président russe de la Fédération de Russie et, dans une certaine mesure, celle du peuple russe par certains secteurs des médias allemands, est imprudente et trompeuse, car, tôt ou tard, cette guerre prendra fin et il faudra alors continuer à vivre aux côtés d’un État situé à notre frontière orientale », a déclaré Schönbach.
« À mon avis, a poursuivi l’amiral, mais aussi selon l’appréciation bien plus autorisée et significative des principaux services de renseignement — et surtout celle du plus haut commandant militaire américain en Europe —, la Russie n’est ni disposée ni en mesure d’attaquer l’OTAN. »
Ceux qui persistent à affirmer que la Russie veut envahir l’Europe font preuve d’un «niveau intellectuel abyssal», a-t-il déclaré.
Dans cet entretien, l’amiral critique la nouvelle stratégie de sécurité allemande, qu’il juge
« trop axée sur la menace russe, au lieu de placer la République fédérale d’Allemagne et sa population au centre de la mission de défense, dans toutes les directions ».
« Le réarmement militaire russe, qui fait l’objet d’une surveillance attentive, est perçu comme le signe que la Russie se prépare à une guerre en Europe. Notre propre réarmement, qui est parti d’un niveau beaucoup plus élevé — non seulement celui de l’Allemagne, mais aussi celui de l’Europe et de l’OTAN —, devrait en revanche être compris par la Russie comme une mesure en faveur de la paix. »
Peut-être la cause de cette «obsession» réside-t-elle dans le fait que,
« tout comme en matière de politique migratoire, l’objectif est également de montrer au monde entier que nous, Allemands, sommes redevenus bons, ou que nous voulons le redevenir. Du point de vue des élites politiques allemandes, l’Ukraine est une cause commode qu’il convient de défendre avec un soutien inconditionnel contre la bête qu’est Moscou, afin de garantir que, cette fois, l’Allemagne se trouve du bon côté de l’histoire ».
Mais, ce faisant, l’Allemagne franchit une ligne rouge en produisant sur son territoire des armes destinées à l’Ukraine. Kiev frappe avec ces armes des cibles situées en Russie, et l’amiral Schönbach met en garde contre les conséquences :
« La guerre fait également rage loin à l’intérieur du territoire, et la Russie n’a pratiquement aucun moyen de se défendre. Je ne partage pas nécessairement cette position, mais je la comprends. Et la Russie n’a pratiquement aucune possibilité de se défendre en bombardant les installations de production, puisque celles-ci se trouvent hors d’Ukraine.
C’est pourquoi, en tant que citoyen allemand, je dois craindre qu’il y ait un jour des actions militaires russes sur le sol allemand, lesquelles pourraient prendre des formes très diverses. En définitive, nous ne serons pas en mesure de nous en protéger. Peut-être subirons-nous également de lourdes pertes dans ce contexte, et j’espère que cela ne se produira pas. »
L’amiral Schönbach avait fait la une de l’actualité en 2022, lorsqu’il avait été contraint de démissionner de ses fonctions d’inspecteur général de la Marine — l’équivalent allemand du chef d’état-major de la Marine — après que certains propos tenus lors d’une réunion à huis clos en Inde eurent été rendus publics. À cette occasion, il avait affirmé que Vladimir Poutine cherchait à obtenir le respect de l’Occident et que, si ce respect lui avait été accordé, il n’aurait pas marché sur l’Ukraine. Il avait également déclaré que la Russie ne restituerait pas volontairement la Crimée.
L’amiral a signé le récent appel adressé au pape Léon à l’initiative de diverses organisations internationales œuvrant pour la paix, parmi lesquelles l’Institut Schiller.
Par Movisol.org (11 septembre 2026)
Source : https://movisol.org/lamm-schonbach-alleir-la-dottrina-mil...
15:18 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Défense | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : allemagne, actualité, kay-achim schönbach, défense, otan, bellicisme, europe, affaires européennes |
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Transdémocratie et double morale: le monopole moral des immoraux

Transdémocratie et double morale: le monopole moral des immoraux
Source: https://report24.news/trans-demokratie-das-moralische-mon...
La massue faite de moraline est l’arme favorite de la gauche et de la mouvance woke: ils sont les «gentils», ils se trouvent du «bon» côté. Du moins le pensent-ils. La réalité montre bien souvent le contraire. Leur embarrassante double morale peut s’expliquer psychologiquement — et s’avère extrêmement utile sur le plan politique. Les forces qui causent le plus de dommages sont celles qui, au sein de l’appareil de pouvoir, exploitent délibérément ces mécanismes afin de diviser la société. Et qui, ce faisant, scient ironiquement la branche sur laquelle elles sont elles-mêmes assises.
Les conversations avec un certain type de personnes donnent l’impression d’être retombé à l'âge du bac à sable: un mot de travers, et les braillements commencent aussitôt — à la fin, des châteaux de sable sont théâtralement piétinés et des pelles en plastique volent dans les airs.
La suffocation indignée et l’indignation sont aujourd’hui des instruments de contrôle du débat public. Les propos qui déplaisent ne sont pas examinés à l’aune des arguments et des faits. On critique plutôt l’audace même d’avoir osé les formuler. Les prétendus bien-pensants et parangons de vertu ont perfectionné cet étouffement du débat. Dès qu’une phrase s’écarte de la ligne souhaitée, la condamnation morale tombe: c’est de droite, c'est nazi, raciste, misanthrope, ou que sais-je encore (voilà pour les braillements). Et puisque celui qui dit quelque chose de mauvais est lui-même mauvais, l’interlocuteur tout entier est aussitôt considéré comme délégitimé. Il a quitté le club de la «diversité», de la «solidarité», de «nos valeurs» et de «notre démocratie» (à partir de maintenant, les pelles peuvent voler.)

On agit avec la conviction de détenir un monopole moral. Celui-ci s’est après tout construit au fil des décennies: la longue marche de la gauche à travers les institutions a probablement été plus fructueuse que certains de ses premiers protagonistes n’auraient osé le rêver. Les interprétations de gauche, aussi absurdes soient-elles, dominent de larges pans des médias, de l’industrie culturelle, des universités, des salles des professeurs, des grandes institutions ecclésiastiques, des ONG et de la fonction publique. Quiconque souhaite faire carrière dans ces sphères, ou simplement y travailler sans être inquiété, sait généralement quelles phrases peuvent être prononcées et lesquelles ne le peuvent pas. C’est du pouvoir, et ce pouvoir rayonne vers l’extérieur. Mais c’est aussi une identité.
Les convictions politiques comme identité
Les avantages sont manifestes: celui qui se croit du «bon côté de l’histoire» en tire une estime de soi extraordinairement stable. On appartient aux gentils et on lutte contre les méchants. On se tient aux côtés des faibles, des victimes, et on les défend contre l’injustice et les attaques des puissants. On est pratiquement Batman — dans certains cas, plutôt Batman au RSA, mais passons.

Ce sentiment est extrêmement gratifiant sur le plan psychologique: il libère du doute de soi, donne un sens à sa propre vie et fournit des ennemis tout désignés contre lesquels on peut se défouler. Il épargne également l’effort de penser, car dès lors qu’il ne faut plus analyser les faits, mais seulement les classer moralement, on n’a plus à se confronter aux réalités qui dérangent. Cette image de soi n’est pas liée aux faits, mais à un sentiment de supériorité morale.
Accessoirement, cela permet aussi de devenir aussitôt membre d’une bande qui, dans de nombreux domaines, exerce encore le pouvoir. Les êtres humains sont des animaux grégaires. Le sentiment d’appartenance nous procure de la sécurité. Le perdre paraît menaçant. Quiconque s’écarte du consensus dans certains cercles professionnels ou privés s’expose à des conséquences allant des regards critiques et de l’exclusion ouverte jusqu’à la fin d’amitiés, voire à des préjudices professionnels. Dans divers milieux, la «posture» correcte passe pour une preuve d’intelligence et de décence. Celui qui se fait remarquer négativement perd non seulement sa carte de membre, mais aussi son statut.

La psychologie sociale étudie ces phénomènes dans le cadre de la théorie de l’identité sociale. Cette théorie part du principe que les êtres humains ne tirent pas leur image d’eux-mêmes de leurs seules caractéristiques individuelles, mais qu’ils se définissent fortement par l’intermédiaire de groupes — notamment, et tout particulièrement, par leur camp politique. Ils adoptent l’identité de leur groupe et en intériorisent les normes, les valeurs et les comportements. Les opinions politiques ne sont alors plus des convictions susceptibles d’être modifiées par les faits, mais deviennent une composante de l’identité personnelle et se trouvent, par conséquent, fortement chargées d’émotion.
Changer d’avis reviendrait à devoir remettre simultanément en question son identité et son appartenance au groupe. Au sein de son propre groupe, la cohésion est forte et l’on se perçoit, soi-même et ses semblables, comme supérieurs. Les personnes rattachées à d’autres groupes tendent en revanche à être dépréciées et considérées comme «l’ennemi».

Un cadeau fait aux puissants
Ces classifications nous sont de peu d’utilité dans notre manière concrète d’appréhender ces mécanismes. Il est toutefois important de comprendre que, dans de nombreux débats politiques, on ne lutte pas autour des faits — on se heurte à des processus psychologiques dont l’effet est bien plus puissant. Les débats ne dégénèrent pas parce que quelqu’un cite des statistiques sur la criminalité; ils dégénèrent parce que ces statistiques sont perçues comme une attaque contre une vision du monde, une image de soi et l’identité de tout un groupe.
Cette prétendue menace entraîne le lancer des pelles en plastique. Tandis que l’un des interlocuteurs souhaite argumenter sur le fond, l’autre est depuis longtemps parti en guerre, comme si l’on venait d’insulter non seulement sa personne, mais aussi ses parents, ses grands-parents et même l’intégralité de son clan familial. Les effets sur la société sont dévastateurs, mais ce phénomène est souhaitable pour les puissances politiques qui redoutent un peuple uni. Voilà pourquoi ces mécanismes sont exploités à des fins politiques et médiatiques.
Dans ce contexte, l’absurde double morale de ceux qui se croient «moralement supérieurs» devient elle aussi explicable. Car, objectivement, les prétendus «gentils» sont très loin d’être aussi «bons» qu’ils se l’imaginent. Ils minimisent la violence, sapent les droits des femmes ainsi que ceux des minorités pour lesquelles ils prétendent lutter, favorisent des structures qu’ils rejettent en principe et nuisent aux pauvres et aux faibles. Ces angles morts peuvent être considérés comme le symptôme d’un processus de déconnexion de la réalité. Mais ils révèlent surtout la bassesse d’un complexe politico-médiatique qui dissimule les contradictions afin d’entretenir et d’accentuer la division.
Cette série d’articles met en lumière quelques-unes des failles particulièrement embarrassantes du monopole de l’opinion exercé par les bien-pensants de gauche, et montre comment elles dévoilent le modèle économique d’un appareil de pouvoir tributaire de la polarisation.
14:37 Publié dans Actualité, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, sociologie, transdémocratie, démocratie |
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Le banian multipolaire a été planté - Trois civilisations, cinq fragments

Le banian multipolaire a été planté
Trois civilisations, cinq fragments
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine soutient que l’Iran et Ansar Allah au Yémen sont devenus l’emblème du sommet des BRICS, et qu’un pas supplémentaire de Modi fera pencher la balance au détriment d’un Occident fragmenté.
Les participants au triomphal sommet des BRICS ont planté un banian multipolaire (ci-dessous), dont l’emblème est devenu le courage sans précédent du peuple héroïque d’Iran et des magnifiques et inflexibles combattants d’Ansar Allah au Yémen.

L’affrontement entre la multipolarité et l’hégémonie unipolaire gagne en intensité, et les échecs provoqués par les actions extrémistes de l’administration Trump ne font que pousser les pays des BRICS, ceux qui sont encore hésitants, à se rallier autour de leur plateforme commune. Ceux qui ont misé exclusivement sur l’Occident se retrouvent dans le camp des perdants. Ceux qui penchaient en faveur de la multipolarité disposent de nouveaux arguments et s’enhardissent.

La position de Modi revêt une grande importance. Pour plusieurs raisons, il ne s’est pas empressé de faire un choix sans équivoque en faveur de la multipolarité: les frictions frontalières avec la Chine, le soutien de Pékin au Pakistan et la résistance à l’influence croissante du facteur islamique au sein même de l’Inde — en particulier dans le territoire du Jammu-et-Cachemire. Tout cela a poussé New Delhi à prendre part à des projets unipolaires tels que le QUAD et à coopérer étroitement avec Israël. Mais la fracture manifeste au sein même de l’Occident entre les États-Unis et l’Union européenne, les aventures infructueuses de Trump au Moyen-Orient et la politique ouvertement extrémiste d’Israël, d’un côté — conjuguées à la stratégie fructueuse de la Chine, à une nouvelle phase de l’offensive russe en Ukraine et au renforcement des forces de la Résistance au Moyen-Orient, de l’autre — poussent Modi vers une participation plus active à la multipolarité.
Et si Modi fait encore un pas dans cette direction, le rapport de forces dont Poutine a parlé lors du sommet des BRICS basculera définitivement de notre côté.
Trois États-civilisations — la Chine, la Russie et l’Inde —, aux côtés du vaillant Iran et d’Ansar Allah, ainsi que d’autres pôles potentiels de la résistance islamique, sont déjà manifestement plus vastes et plus puissants que l’Occident, lequel est divisé en cinq fragments: les États-Unis de Trump et Israël formant un premier tandem, tandis que l’Union européenne, la Grande-Bretagne et les mondialistes constituent un second regroupement.
12:39 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, multipolarité, brics |
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mardi, 15 septembre 2026
L’escroquerie du néolibéralisme et la fin de la politique

L’escroquerie du néolibéralisme et la fin de la politique
Andrea Zhok
Bien des choses peuvent être qualifiées de «problèmes politiques», mais il en existe un qui est plus radical et plus fondamental que tous les autres.
La politique est, au sens étymologique et le plus authentique du terme, l’action menée au sein de la société (polis) en vue d’un objectif qui concerne la société tout entière.
Participer à la politique, dans quelque sens authentique que ce soit, signifie proposer une forme d’action collective, qui peut aller des formes peu coordonnées d’une révolte aux formes hautement coordonnées d’un parti ou d’un État.
La politique repose sur la persuasion.
S’il n’y a pas de politique, il ne reste que des rapports de force.
Mais la condition essentielle à l’existence d’une politique est l’existence d’une société, d’une polis ou d’un peuple. Or, c’est précisément sur ce point que la «révolution néolibérale», amorcée à la fin des années 1970, a causé des dommages anthropologiques irréparables.
Ce processus comporte deux moments: l’un destructeur, l’autre affirmatif.
Sur le plan destructeur, on a favorisé une fragmentation horizontale de la société, entretenue de manière consciente et systématique. On expliquait aux jeunes qu’ils devaient reprocher aux personnes âgées leurs privilèges, et aux personnes âgées que les jeunes étaient immatures. On disait que les fonctionnaires étaient des paresseux et les travailleurs indépendants des fraudeurs fiscaux. On a alimenté en permanence un discours de haine, avant de mettre en garde contre la terrible propagation des discours de haine: racisme et racisme envers soi-même, attaques contre les «hommes blancs âgés», incels, femmes contre hommes, homosexuels contre hétérosexuels, etc. — le tout dans un crescendo entretenu quotidiennement par les médias pendant des décennies.
Même la «lutte des classes» a connu une profonde transformation. Ceux qui l’ont conçue à l’origine la présentaient comme une dénonciation structurelle des mécanismes du pouvoir économique. Elle s’est toutefois muée en une envie sociale générique, essentiellement horizontale et individuelle: «Personne ne sait à quel point mon travail est pénible, alors que pour lui ou pour elle, tout est facile et confortable».
Sur le plan affirmatif, ce processus a pris la forme d’une «affirmation individualiste de soi», dans laquelle la manière dont chacun se sent et se perçoit est tenue pour l’unique fondement de son identité. Ce type de délire idéaliste, selon lequel «je suis ce que je m’imagine être», est devenu une évidence communément admise. Si le monde n’accepte pas les fantasmes passagers que je nourris à mon propre sujet, alors c’est le monde qui a tort. Tous les films américains vous enseignent que «vous pouvez devenir tout ce que vous voulez être» — ce qui, techniquement, relève d’un trouble psychiatrique. Il s’agit d’un rejet subjectiviste du «principe de réalité» au profit d’un «principe de plaisir» qui se concrétise dans les actes d’achat et de vente sur le marché.

Le résultat de tout cela est désormais manifeste. Il apparaît notamment sur les réseaux sociaux, où règnent la mesquinerie, l’amère frustration et ce que les Allemands appellent la Schadenfreude: le plaisir secret — mais pas si secret que cela — éprouvé devant les malheurs d’autrui, ainsi que le désir de lui faire «recevoir ce qu’il mérite», de lui «apprendre que…».
Jamais, à aucune autre époque, on n’a autant parlé d’«empathie» pour ensuite accuser les autres d’en être dépourvus.
Tous les autres portent la lourde faute de ne pas être comme moi. Mais moi, je devrais être tout autre chose; je devrais être ce dont je rêve, tandis que le monde, cynique et trompeur, m’en empêche.
De toute évidence, dans un tel contexte, toute action authentiquement collective, toute politique véritable, revient à tenter de remonter à la nage le courant d’une cascade.
On nous a magnifiquement bien escroqués.
15:46 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, philosophie, néolibéralisme |
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Asie centrale: Washington veut revenir dans le jeu

Asie centrale: Washington veut revenir dans le jeu
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
L’Asie centrale revient au cœur de la rivalité entre les grandes puissances. Et c’est précisément Samarcande qui pourrait devenir le symbole de ce basculement.
La ville se trouve en Ouzbékistan, au cœur de l’Asie centrale, sur l’un des principaux axes historiques de la route de la soie. Pendant des siècles, les voies commerciales reliant la Chine, la Perse, l’Inde et l’Eurasie occidentale y ont convergé. Aujourd’hui, cette géographie ancienne acquiert une nouvelle importance stratégique: la Chine développe des corridors terrestres, Washington cherche à accéder aux matières premières et la Russie tente de préserver sa sphère d’influence traditionnelle.

C’est précisément pour cette raison qu’il vaut la peine de se pencher sur le débat actuel au sein de l’Hudson Institute américain.
Lors du sommet de l’OCS à Bichkek, la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie, l’Iran et le Pakistan sont représentés au plus haut niveau politique. Les États-Unis le sont à un niveau nettement inférieur. Pour l’Hudson Institute, il s’agit de bien plus qu’une question de protocole. Washington risque de perdre du terrain là où les rapports de force sont précisément en train de se recomposer.
Du point de vue américain, le véritable problème s’appelle la Chine.
Pékin a besoin de l’Asie centrale pour son énergie, ses matières premières et, surtout, pour ses liaisons terrestres en direction de l’Ouest. Ces corridors présentent un avantage stratégique: ils réduisent la dépendance de la Chine à l’égard des voies maritimes, qui, en cas de conflit, seraient bien davantage soumises à l’influence américaine.
Les États-Unis, de leur côté, s’intéressent à l’uranium, au gaz et aux minerais critiques, et veulent empêcher les Chinois de lier trop étroitement cette région à eux sur le plan économique.
Dans certaines analyses américaines, la Russie est désormais considérée différemment d’il y a encore quelques années. La guerre en Ukraine mobilise les ressources de Moscou. Plus la Russie y restera engagée longtemps, plus la marge de manœuvre de la Chine en Asie centrale s’élargira. La guerre en Ukraine acquiert ainsi, elle aussi, une dimension qui dépasse le seul cadre ukrainien. Quiconque immobilise durablement la Russie sur son flanc occidental modifie simultanément les rapports de force dans le Caucase et en Asie centrale.


Et c’est ici que Samarcande entre en jeu: un jeu de là-bas, dans le deuxième plus grand État d’Asie centrale par sa superficie? Non: l’essentiel est ailleurs. L’Ouzbékistan est de loin l’État le plus peuplé de la région et, sur le plan politique, l’un de ses acteurs clés. Une réunion au format C5+1 est prévue à Samarcande en octobre, réunissant les États-Unis, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan.
L’Hudson Institute va encore plus loin: la présence du secrétaire d’État Marco Rubio ne suffirait pas vraiment. Trump lui-même devrait se rendre à Samarcande.
Ce serait un geste remarquable: un président américain en exercice au cœur même du berceau historique de la route de la soie, exactement là où la Chine tente aujourd’hui de transformer les anciens axes commerciaux eurasiatiques en corridors modernes destinés à l’énergie, au transport ferroviaire et aux matières premières.
Mais l’orientation politique proposée est peut-être encore plus intéressante.
Comme chacun sait, les cinq États d’Asie centrale ne correspondent pas à l’idéal occidental des démocraties libérales. Pourtant, la recommandation est soudain la suivante: moins de leçons sur la démocratie, davantage d’affaires.
Car Washington a un problème de concurrence.
La Chine propose des investissements et des infrastructures sans exiger, en contrepartie, la mise en œuvre de programmes de réformes politiques. La Russie agit elle aussi, dans une large mesure, sans imposer de telles conditions. Dans ces circonstances, quiconque continue à présenter en premier lieu une liste d’exigences de politique intérieure affaiblit sa propre position.
La concurrence géopolitique discipline l’idéologie.
L’objectif américain apparaît ainsi avec une étonnante clarté: Washington n’a pas besoin de contrôler l’Asie centrale. Il lui suffit d’empêcher la Chine d’y établir une position dominante.

La Russie est cependant encore loin d’avoir disparu. La langue, les migrations, le commerce, les infrastructures, l’énergie, la coopération en matière de sécurité, l’UEE et l’OTSC continuent de former un réseau dense. Les États d’Asie centrale eux-mêmes n’ont pas non plus intérêt à remplacer purement et simplement Moscou par Pékin ou Washington. Leur principal avantage réside précisément dans leur capacité à contrebalancer la Chine, la Russie, les États-Unis, la Turquie et d’autres acteurs les uns par rapport aux autres.
Il faudra donc observer attentivement ce qui se fera à Samarcande en octobre.
L’ancienne route de la soie redevient politique. Et Washington a compris que l’influence ne s’y acquiert pas en donnant des leçons, mais par la présence, l’argent et les intérêts.
#géopolitique@global_affairs_byelena
14:42 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, asie, asie centrale, ouzbékistan, affaires asiatiques, samarcande c5+1 |
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Pourquoi tout est désormais fasciste - La tyrannie de l’ouverture

Pourquoi tout est désormais fasciste
La tyrannie de l’ouverture
Natasha Burge
Source: https://natashaburge.substack.com/p/why-everything-is-fas...
Certains de mes anciens amis publiaient des messages à mon sujet en ligne, déplorant ce triste constat: «Natasha a complètement déraillé et est devenue fasciste».
Lesquelles de mes opinions politiques ont conduit ces anciens amis à me qualifier de fasciste? Des choses comme: une politique d’immigration raisonnable est une bonne chose. Les transitions de genre chez les enfants sont une mauvaise chose. Le deuxième amendement est une bonne chose. La famille nucléaire est une bonne chose. La délocalisation des emplois est une mauvaise chose. L’ordre public est une bonne chose.
Je connais réellement la définition du fascisme, et je sais donc que mes convictions politiques en sont très éloignées. Mais je sais aussi que je ne suis pas la seule à qui cela est arrivé.
Pourquoi est-il donc devenu courant de qualifier machinalement de fasciste quiconque s’écarte du dogme libéral ?
L’ouverture ou Auschwitz
Pour répondre à cette question, nous devons comprendre à quel point la Seconde Guerre mondiale a traumatisé le monde occidental. Des millions de personnes ont été tuées et des millions d’autres ont dû affronter les conséquences du conflit. Une grande partie de l’Europe était littéralement en ruines — villes rasées, économies dévastées, légitimité politique épuisée — et devait être reconstruite.
Les planificateurs gouvernementaux, les économistes et les intellectuels furent contraints de se demander, en termes concrets, comment reconstruire les nations de manière à empêcher une nouvelle descente dans le totalitarisme. «Plus jamais ça» devint leur principe directeur — mais il leur fallait d’abord comprendre pourquoi tant de personnes avaient succombé au fascisme. Après tout, celui-ci n’avait pas surgi de nulle part, avec ses bottes militaires et ses rassemblements: où avait-il véritablement commencé?
Ces experts en vinrent à penser que les racines du fascisme résidaient dans des habitudes mentales acquises dès les premières années de la vie. Même des traits normaux, que nous considérerions autrement comme ordinaires, furent désormais perçus comme susceptibles de préparer les individus à accepter le totalitarisme.
Il s’agissait notamment de traits tels que l’obéissance aux figures d’autorité, le malaise face à la différence et la tendance à accepter la tradition. Même une ferme conviction quant à ce qui est bien ou mal était jugée dangereuse, parce qu’elle apprenait aux gens à voir le monde en termes absolus. Les structures familiales traditionnelles — les parents et les enfants — étaient désormais considérées comme des lieux de formation à une hiérarchie dangereuse, apprenant aux enfants l’obéissance aveugle et la soumission à l’autorité. L’attachement d’une communauté à son histoire était devenu périlleux, car il rendait les gens réceptifs à une pensée fondée sur l’exclusion.
Des objections furent formulées.
Certains firent remarquer que les caractéristiques sociales désormais considérées comme de possibles vecteurs du fascisme avaient longtemps fait partie de la vie occidentale sans déboucher sur l’autoritarisme. D’autres soutinrent que le fascisme pouvait être considéré, de manière plus pertinente, comme le résultat de l’effondrement de la tradition. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait été dévastée par le chaos social et économique, laissant sa population vulnérable à un mouvement politique qui promettait une autorité résolue et des certitudes morales.
Mais les experts qui façonnaient les institutions de l’après-guerre avaient vécu la guerre totale, le génocide et le quasi-effondrement de l’Europe; ils étaient traumatisés, et les personnes traumatisées identifient souvent mal les causes et s’accrochent à des solutions totalisantes.
Les traditions occidentales, l’héritage culturel et la structure familiale en vinrent donc à être considérés comme des terreaux du proto-fascisme. La réponse à la question «Comment empêcher que cela ne se reproduise jamais?» paraissait dès lors évidente: affaiblir tout ce qui était susceptible de produire une pensée fasciste.
Dans son livre The Return of the Strong Gods, R. R. Reno retrace l’élaboration de cet effort d’après-guerre en examinant la pensée des figures influentes dont les travaux l’ont orienté, notamment Karl Popper, Friedrich Hayek et Theodor Adorno. Par l’intermédiaire de livres, d’essais, de colloques universitaires, de conseils en matière de politiques publiques et du façonnement des institutions culturelles, ces idées furent reprises par la classe dirigeante afin de créer l’impératif directeur du monde occidental: "l’ouverture ou Auschwitz".
Cette refonte ne fut pas menée de manière secrète ou conspiratrice; au contraire, elle fut largement débattue, puis généralement accueillie avec soulagement et célébrée: les experts avaient trouvé comment réformer la société afin que nous puissions vivre dans la prospérité et la paix! Ces idées furent donc diffusées dans les livres, les écoles, les universités et les institutions internationales, puis adoptées par le public comme une sorte de vaccin moral destiné à empêcher une nouvelle et dangereuse flambée de guerre.
Cette «ouverture» devait rééquilibrer les normes du monde occidental, en renforçant sainement les tendances libérales qui existaient déjà depuis longtemps, afin d’atténuer les pulsions autoritaires. Les gens pouvaient encore aimer leur pays — mais pas trop fortement. Ils devaient se montrer sceptiques à l’égard de l’autorité. Ils devaient être ouverts aux autres cultures et ne jamais considérer la leur comme supérieure. Quelles que soient leurs croyances religieuses, celles-ci devaient demeurer privées et ne pas être imposées aux autres. Les Occidentaux devaient être ouverts d’esprit et non idéologiques.

Mais après une guerre qui avait semblé annoncer la fin du monde, l’éthique de l’ouverture s’accompagnait, de manière compréhensible, d’un sentiment de supériorité morale. Et ce sentiment de supériorité acquit progressivement une force de persuasion toujours plus grande.
Comme l’écrit N. S. Lyons: «Si l’on suppose que les seules options sont “la société ouverte ou Auschwitz”, alors maintenir une tolérance zéro à l’égard des valeurs supposées de la société fermée devient, dans les faits, un commandement moral. S’opposer à quelque aspect que ce soit de l’ouverture de la société et de la libération individuelle — de la sécularisation à la révolution sexuelle et aux droits des personnes LGBTQ, en passant par la libre circulation des migrants — revenait à faire le travail de Hitler et à risquer de favoriser le retour du fascisme, aussi éloigné du fascisme réel que puisse être le sujet concerné».

L’impératif d’ouverture devint ainsi toujours plus dogmatique.
Les médias célébraient la transgression des normes tout en présentant la famille, la religion et le patriotisme comme pittoresques, mais archaïques. Dans l’enseignement, la transmission de la sagesse céda la place à l’encouragement du scepticisme. L’identité nationale fut diluée dans des valeurs abstraites sans rapport avec l’héritage historique. L’immigration augmenta régulièrement, tandis que l’idéal d’assimilation était remplacé par le multiculturalisme.
En politique, l’ouverture s’exprimait par la gouvernance supranationale et des garde-fous bureaucratiques. Dans l’économie, les marchés libres et le commerce mondialisé devaient affaiblir le nationalisme. En psychologie, les convictions fermes étaient perçues comme les signes d’une rigidité pathologique; être mentalement sain signifiait être ouvert d’esprit. Dans l’art, la subversion provocatrice remplaça la beauté et le sens. Dans la vie familiale, la famille nucléaire fut redéfinie comme oppressive. Quant aux rôles de genre, les distinctions fixes étaient désormais considérées comme des entraves arbitraires qu’il fallait renverser.
Ces idées se propagèrent comme les idées se propagent habituellement : par le prestige, les incitations et l’imitation. Rares étaient ceux qui concevaient cette poussée vers l’ouverture comme la promotion d’une idéologie particulière, tant la société était saturée par le message ambiant selon lequel l’ouverture était bonne et la fermeture mauvaise. La plupart des gens l’acceptaient comme une évidence: ce n’est pas faire de la politique, c’est simplement être quelqu’un de bien!

Pour progresser dans l’administration, le monde universitaire, les médias et les entreprises, il fallait évoluer parmi des personnes formées à la même vision du monde. Ainsi, sans qu’aucune cabale occulte soit nécessaire, un ensemble commun d’idées en vint à dominer une grande partie du monde occidental, simplement parce que leur adoption constituait le prix à payer pour accéder au statut, à l’influence et à la légitimité.
La guerre froide donna aux États-Unis une menace existentielle autour de laquelle se rassembler, ce qui nécessitait d’attiser le patriotisme et de mobiliser l’effort national, retardant ainsi l’anéantissement complet des normes. Mais les années 1950, souvent dénoncées comme conformistes, ne l’étaient pas davantage que n’importe quelle autre décennie. Elles furent néanmoins l’époque où les «experts» devinrent obsédés par la conformité, qu’ils considéraient comme annonciatrice du fascisme. La révolution culturelle des années 1960 ne devrait donc pas être perçue comme un soulèvement spontané, mais comme le moment où la volonté, imposée d’en haut, de dissoudre les normes sociales produisit pleinement ses effets.
Lorsque l’URSS s’effondra, il ne restait presque plus rien pour empêcher la dissolution totale. On pouvait ergoter sur la vitesse précise à laquelle le progrès devait avancer, mais tel était le mandat directeur dans l’ensemble du spectre politique. Aux États-Unis, les démocrates privilégiaient l’ouverture culturelle, cherchant, au nom de la tolérance, à dissoudre les normes sociales relatives à la famille, à la culture, au genre et à la religion. Les républicains privilégiaient l’ouverture économique par l’intermédiaire des marchés libres et de la mondialisation, tout en tentant de préserver les normes sociales. Mais dès les années 1990, les démocrates avaient accepté la mondialisation, tandis que les républicains reprenaient le discours sur la diversité avec autant d’insistance que n’importe qui d’autre.
Au tournant du millénaire, la «société ouverte» avait triomphé. Comme l’écrit Lyons: «Depuis maintenant huit décennies, les anciennes élites, de gauche comme de droite, sont unies par la priorité commune qu’elles accordent à la société ouverte et à ses valeurs».

Ainsi, toute limite doit aujourd’hui être éliminée. L’ouverture des frontières est une nécessité morale. Le sexe biologique est une construction sociale qu’il faut dépasser. Le mariage peut être redéfini à l’infini. Les nations sont des abstractions dépourvues de toute prétention morale. L’histoire est une chose dont il faut s’excuser. La religion est une excentricité privée. La mondialisation est inévitable. La seule cause autour de laquelle il reste permis de se rassembler, le seul trait distinctif que l’Occident est autorisé à revendiquer, est la célébration du principe selon lequel «la diversité est notre force» — car la diversité est, bien entendu, le symbole ultime de l’absence de toute identité commune.
Le danger de la dissidence
Il s’avère que vouloir dissoudre toutes les normes communes et tous les liens hérités afin de transformer le monde en un centre commercial mondialisé, où les individus ne sont unis que par leur désir d’acheter la prochaine nouveauté, présente quelques inconvénients.
La société ouverte a profité à une minorité tout en nuisant à la majorité.
L’ouverture économique a vidé les industries de leur substance et privé des régions entières d’emplois stables, aggravant les inégalités de revenus. Les pressions sociales et la dégradation de la qualité de vie ont conduit de nombreuses personnes à retarder la fondation d’une famille ou à y renoncer.

L’immigration de masse a rapidement modifié la démographie, transformant les habitants en étrangers dans leur propre ville, tout en comprimant les salaires et en surchargeant les services sociaux. Les institutions civiques et les Églises se sont affaiblies, laissant aux individus moins d’endroits où éprouver un sentiment d’appartenance. Les institutions d’élite ont enseigné que l’héritage américain était honteux, plongeant les gens dans une relation conflictuelle avec le passé qui leur avait autrefois donné une identité.
De multiples façons, grandes et petites, l’impératif d’ouverture a privé la vie des gens de sens, de prospérité et de sentiment d’appartenance.
Mais toute opposition est jugée dangereuse. Faire remarquer que cet impératif a causé des dommages réels revient à trahir le consensus occidental. Manifester de l’affection pour les normes héritées revient à se révéler fasciste. Et dès lors qu’une personne est considérée comme fasciste, il n’est plus nécessaire d’examiner ses arguments: ils peuvent être écartés d’emblée comme dangereux.
Les personnes les plus durement touchées appartiennent à la classe ouvrière. Mais comme le consensus de l’après-guerre a défait la solidarité nationale, les élites américaines se soucient peu de cette classe. En réalité, elles la méprisent souvent et ne font aucun effort pour le dissimuler. Après tout, les Américains de la classe ouvrière sont considérés comme plus patriotes, plus religieux et plus conservateurs que les classes supérieures. Et puisque nous savons désormais que toutes ces caractéristiques sont crypto-fascistes, nous devons les regarder de haut afin de montrer clairement que nous sommes du côté des gentils.
Tout responsable politique perçu comme une menace pour l’ordre établi provoque également l’union de celui-ci dans un torrent de condamnations. L’apparition de telles figures politiques perturbatrices ne renverse pas véritablement une vision du monde implantée depuis des générations dans l’enseignement, la bureaucratie, les médias et même la vie des entreprises. Quels que soient les chocs électoraux, la logique qui a érigé l’ouverture en impératif moral par défaut demeure intacte et continue à se reproduire.
Il s’agit d’ailleurs d’une stratégie de domination efficace: l’ordre établi pousse constamment vers une ouverture maximale afin d’empêcher le prétendu retour du fascisme. Toute critique est interprétée comme la preuve que le fascisme subsiste, ce qui donne à l’ordre établi le mandat d’ignorer toutes les protestations et de poursuivre son programme — tout en se présentant comme héroïque.


Et le travail de première ligne de l’ordre établi est accompli par des personnes telles que mes anciens amis, qui constituent son appareil de censure décentralisé. Comme l’écrit Auron MacIntyre (photo) dans son livre Total State: How Liberal Democracies Become Tyrannies: «Le citoyen moderne vit dans un panoptique composé de collègues, de membres de sa famille, d’amis et de supérieurs. Chacun cherche constamment à s’assurer non seulement qu’aucune pensée incorrecte ne soit jamais exprimée publiquement, mais aussi qu’un flux suffisant de pensées correctes soit consciencieusement publié».
L’impératif d’ouverture est devenu une forme de signalement propre aux élites, une manière de montrer que l’on est supérieur aux ploucs assez vulgaires pour y trouver à redire. Ironiquement, cette «ouverture» est encore présentée comme subversive, alors même qu’elle bénéficie de l’approbation — et des encouragements explicites — de l’ordre établi. En réalité, elle ne bouleverse rien et ne subvertit personne; elle ne fait que renforcer docilement les normes de la classe dirigeante.
Une logique dévorante
Il y a quelques années, je discutais avec un ami, un Américain d’âge mûr, instruit et ayant beaucoup voyagé. Nous avons commencé à parler de politique, et j’ai dit quelque chose comme: «L’Amérique a, comme tous les pays, des choses condamnables dans son passé, mais il y en a aussi beaucoup dont nous devrions être fiers. Nous avons accompli de bonnes choses pour le monde».
Mon ami eut un mouvement de recul. Il se pencha physiquement en arrière et porta une main à sa poitrine.
Puis, d’une voix choquée, il déclara: «Natasha, tu parles comme… une nationaliste».
Le dernier mot dégoulinait d’effroi.
Voilà où nous en sommes aujourd’hui, parce que le raisonnement de «l’ouverture ou Auschwitz» est totalisant. Dès lors que l’on pose comme prémisse que la seule manière d’empêcher le fascisme consiste à abolir toute limite, toute frontière, toute tradition et toute norme commune, on crée une logique dévorante qui doit tout détruire. Elle se déplace toujours plus vers la gauche et ne peut jamais s’arrêter. Elle ne peut jamais déclarer que l’on en a assez fait, car cela reviendrait à reconnaître que l’on peut aller trop loin, qu’il y a peut-être trop de progrès et que certaines choses devraient éventuellement être préservées.
Et cela, bien entendu, serait fasciste.
Nous vivons donc désormais dans un monde où tout est fasciste, notamment la forme physique, la consommation de lait, l’art classique, la mode, la littérature fantasy et les écrits consacrés à la nature.
Ce qui avait commencé comme un effort bien intentionné de l’après-guerre finit par acquérir une vie propre. L’ouverture devint un acide répandu dans la société, dissolvant toute source commune de sens. En dépouillant les gens de ce qui leur avait été transmis — la famille, la foi, la culture et la confiance morale —, elle les a laissés isolés et, paradoxalement, plus vulnérables aux mouvements moraux coercitifs.

Aujourd’hui, beaucoup s’accrochent à cette idéologie rigide, qui voit partout le spectre du fascisme et divise dogmatiquement le monde entre les purs et les damnés. Elle exige des catégories morales absolues tout en niant l’existence de tout fondement moral stable. Elle a donc construit un monde dans lequel tout constitue une menace, où le désaccord représente une faute morale et où chacun, tôt ou tard, est qualifié de fasciste.
Cette publication est accessible à tous, n’hésitez donc pas à la partager.

Pour aller plus loin sur le "substack" de Natasha Burge, https://natashaburge.substack.com/
Toward a Moral Imagination of Home: Everyone is an Expat Now (= Vers un imaginaire moral du foyer : tout le monde est désormais expatrié).
The Department of Indoctrination: The Left’s Long March through America’s Schools (= Le ministère de l’Endoctrinement : la longue marche de la gauche à travers les écoles américaines).
Nation, Not Notion: The American Inheritance (= Une nation, pas une notion : l’héritage américain).
The Liberal Delusion: When Freedom Devours its Roots (L’illusion libérale/gauchiste: quand la liberté dévore ses racines).
The Expat Delusion: Globalist Dreams, Populist Realities (= L’illusion de l’expatriation : rêves mondialistes, réalités populistes).
14:15 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, antifascisme, gauchisme, libéralisme |
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Pourquoi l’Asie du Sud-Est voit ce que l’Europe refuse de voir

Pourquoi l’Asie du Sud-Est voit ce que l’Europe refuse de voir
Jerry B. Marchant
Jerry B. Marchant (IS IT PROPAGANDA?®), soutient que le soft power occidental s’est mué en propagande, tandis que l’ASEAN et la Russie convergent vers une même vision multipolaire du monde.
Il y a une certaine ironie à voir les commentateurs occidentaux donner au monde des leçons sur «l’ordre fondé sur des règles», alors même que leurs propres capitales sombrent dans ce que l’on ne peut décrire que comme une dépression stratégique. L’Asie du Sud-Est apporte un utile correctif, et sa tranquille assurance mérite bien plus d’attention qu’elle n’en reçoit à Bruxelles ou à Washington, car elle illustre avec une clarté inhabituelle précisément ce que Moscou affirme depuis au moins 2007: le moment unipolaire est révolu, et le refus de l’Occident de l’accepter constitue la véritable source de l’instabilité mondiale.
Le soft power occidental a disparu parce qu’il est devenu impossible à distinguer d’une propagande de bas étage. Il ne s’agit pas d’une opinion marginale. C’est la description empirique d’un système qui, depuis trois décennies, confond ses propres intérêts avec une morale universelle. Lorsque les États d’Asie du Sud-Est, la Russie ou même la Chine refusent d’accepter ce cadre interprétatif, ils sont qualifiés d’autoritaires. Lorsque l’Occident bombarde un pays, le soumet à un embargo ou l’étrangle économiquement parce qu’il refuse de s’y conformer, cela est classé sous la rubrique «défense de la démocratie».
Appelons cela par son nom: un colonialisme qui n’a pas disparu, mais qui s’est simplement donné une nouvelle image.

Il convient de s’y attarder, car cela confirme une position défendue depuis des années par les analystes russes et que les médias occidentaux se sont efforcés d’étouffer: l’ordre postérieur à 1991 n’a jamais été un véritable système multilatéral, mais une hiérarchie unipolaire drapée dans un langage multilatéral. Les interventions de l’OTAN en Yougoslavie et en Libye, célébrées à l’époque comme des triomphes humanitaires, sont aujourd’hui, une génération plus tard, reconnues même par des observateurs non alignés comme des modèles de changement de régime sous couvert de morale.
Les actions de la Russie en Ukraine, quelle que soit l’opinion que l’on en ait, sont jugées selon une norme que Washington et ses alliés ne se sont jamais appliquée à eux-mêmes. La sélectivité de La Haye, qui poursuit des dirigeants africains et asiatiques tout en fermant les yeux sur les agissements israéliens et américains, n’est pas un accident de conception institutionnelle. Elle est au cœur même de cette conception.

Ce qui frappe le plus, c’est que le consensus multipolaire émergent n’est pas un élément de langage russe, mais une véritable position du Sud global, aussi clairement perceptible à Kuala Lumpur qu’à Moscou. La doctrine ZOPFAN ("Zone of Peace, Freedom and Neutrality") de l’ASEAN — zone de paix, de liberté et de neutralité — reflète presque exactement la vision que la Russie et la Chine défendent conjointement par l’intermédiaire des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai: un monde composé de pôles civilisationnels, chacun souverain dans sa propre sphère, aucun n’étant subordonné à la définition de la «communauté internationale» imposée par un hégémon unique. Refuser de choisir entre Washington et Pékin au sujet de Taïwan, ou entre l’OTAN et la Russie au sujet de l’Ukraine, ne revient pas à rester indécis. C’est reconnaître avec maturité que les petites et moyennes puissances prospèrent précisément lorsqu’elles refusent d’être enrôlées dans la guerre d’autrui.
Même le rôle de Trump à cet égard est instructif, quoique de façon involontaire.
Sa franchise transactionnelle et son insistance affichée sur le fait que les alliés «doivent tout à l’Amérique» dépouillent de leur vernis moral les politiques identiques que les administrations précédentes avaient enveloppées de ce discours. Là où les gouvernements précédents parlaient de promotion de la démocratie, Trump dit simplement ce que tout observateur sérieux savait déjà: la politique étrangère américaine porte sur les ressources et les moyens de pression, non sur les valeurs. En ce sens, il a rendu service à l’argumentaire de Moscou: il a conduit les élites occidentales elles-mêmes à dire tout haut ce qu’elles taisaient jusque-là.
Rien de tout cela ne signifie que l’Asie du Sud-Est et la Russie voient le monde de manière identique. Mais leur convergence est réelle et ne cesse de s’accentuer. Toutes deux rejettent l’idée que Washington et ses relais européens disposent encore de l’autorité nécessaire pour déterminer ce qui est légitime à l’échelle mondiale.
Toutes deux comprennent qu’un siècle véritablement multipolaire exige d’abandonner le vocabulaire conflictuel que l’Occident a hérité de son passé colonial et de le remplacer par un langage de souveraineté, de dignité et de respect mutuel entre des civilisations qui n’acceptent plus l’existence d’un centre unique d’autorité morale.
Le monde unipolaire ne prend pas fin parce que la Russie ou la Chine l’auraient voulu. Il prend fin parce que le reste du monde a tout simplement cessé de croire à ce récit.
13:05 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : zopfan, asean, asie, asie du sud-est, affaires asiatiques, actualité, multipolarité |
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lundi, 14 septembre 2026
Déception à Vaduz

Déception à Vaduz
par Georges Feltin-Tracol
Dans les années 2010 et à la suite de la Manif pour Tous se distinguait un groupe activiste original: les cercles anarcho-royalistes du Lys noir animés par Rodolphe Crevelle (1955–2019). Dans La doctrine anarcho-royaliste dont la quatrième édition date de 2018, il présentait la principauté du Liechtenstein comme «notre Cuba informel» ou un «Cuba anarcho-royaliste».


Coincé entre la Suisse et l’Autriche au cœur des Alpes, l’un des plus petits États du monde est une monarchie dont la dynastie éponyme, apparue vers 1156, y règne depuis 1719. À la différence des autres régimes couronnés d’Europe et à l’exception du Saint-Siège et de la principauté de Monaco, le souverain règne et gouverne en liaison avec un gouvernement et un parlement. Membre du Conseil de l’Europe depuis 1978, de l’ONU depuis 1990 et de l’Espace économique européen depuis 1995 malgré son traité d’union douanière avec la Confédération helvétique, le Liechtenstein est une monarchie populaire: le prince souverain dispose d’un droit de veto absolu sur les décisions gouvernementales et législatives tempéré par une procédure référendaire d’initiative populaire et le droit communal à la sécession.
Rodolphe Crevelle s’enthousiasmait donc pour cette monarchie alpine qui avait connu «la seule révolution anarcho-royaliste de l’Histoire». En 2003, les cloportes de la Commission de Vienne, organe sentencieux émanant du Conseil de l’Europe, s’indignent des pouvoirs exécutifs conférés au souverain par la constitution. Hans-Adam II (photo) répond à l’injonction euro-mondialiste en organisant un double référendum qu’il remporte haut la main (pour l’accroissement des pouvoirs du Prince à 64,32% et contre la diminution des pouvoirs du Prince à 83,44%).
Le 1er juillet 2012, un autre référendum prévoyant la réduction du pouvoir exécutif princier donne 76,43% de non. Le souverain liechtensteinois «avait su résister, applaudit alors Rodolphe Crevelle, à toutes les pressions, notamment de la part du Conseil de l’Europe». Mieux encore, la population du Liechtenstein désapprouve l’avortement, l’euthanasie, la GPA, la PMA et l’homoconjugalité. «Le Liechtenstein, poursuivait le sympathique théoricien de l’Hyper-France, fait figure de réduit sociétal européen, un gravier dans la chaussure “drag queen” de l’Europe».
Malheureusement, le monde ultra-moderne poursuit son long travail de sape. Dès 2004, un obscur comité de l’ONU s’élève contre les règles de succession de la principauté au nom d’un fumeux Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Des bureaucrates mondialistes dénonçaient la primogéniture masculine qui exclut les femmes du pouvoir princier. Ces belles âmes rappelaient que le droit de vote n’avait été concédé au beau sexe qu’en 1984. Aujourd’hui, le premier ministre de la principauté alpine est néanmoins une femme, Brigitte Haas (photo).
Les institutions internationales et prétendues européennes ne cessent de harceler Vaduz pour cette soi-disant discrimination successorale. Ces pressions incessantes ont-elles finalement lassé la famille princière? Le 12 août 2026, lors d’une réunion plénière tenue à huis clos, deux tiers des membres adultes de la dynastie de Liechtenstein abolissent la primogéniture masculine au profit d’une primogéniture absolue stricte. Rendue publique trois jours plus tard pour la fête nationale, la décision familiale ne s’appliquera qu’aux femmes qui naîtront à partir du 16 août 2026. Pour l’instant, l’ordre de succession compte cinquante-quatre hommes…
La famille princière de Liechtenstein aurait pu au moins s’inspirer de Monaco qui privilégie la primogéniture masculine tout en permettant la succession par les femmes. Les Grimaldi actuels tiennent leur palais grâce à deux femmes dans l’histoire. La dynastie alpine a adopté la solution la plus politiquement correcte. Cette antique famille dont le territoire abrite de nombreuses banques s’est-elle pliée au Diktat de la finance mondiale? Il faut le craindre. Il est possible qu’un référendum d’initiative populaire saisisse ce sujet et que les électeurs rejettent au final la décision…

Deux compagnons de route du Lys noir, Joseph Joly et Vincent Lefebvre ont naguère publié aux éditions de l’Aspirant La dynastie prisonnière. Histoire des souverains du Luxembourg, de l’indépendance à aujourd’hui. Ces deux auteurs mettaient tous leurs espoirs dans le grand-duc Henri ainsi que dans son fils aîné, Guillaume, pour entrer tôt ou tard en dissidence. L’histoire immédiate a répondu à leurs attentes par un démenti formel! Avant d’abdiquer en faveur de Guillaume V en 2025, l’ancien grand-duc Henri entérine la révision de la Constitution en 2008 qui lui retire ses ultimes prérogatives politiques.
Le Lys noir croyait en la combattivité de la Maison de Bourbon-Parme à l’exemple du prétendant carliste traditionaliste Sixte-Henri. Or les anarcho-royalistes oubliaient qu’en 1986, le grand-père de Guillaume V, Jean (né en 1921, grand-duc en 1964, abdique en 2000 et décédé en 2019 - photo, ci-contre), renonçât pour lui et ses descendants aux titres de la Maison de Bourbon-Parme. Cette renonciation surprenante signalait déjà une acceptation inquiétante envers le nouveau désordre mondial ambiant.
Certes, à part le prince régnant de Monaco, Albert II, qui refuse la proposition du Conseil national d’autoriser l’avortement jusqu’à douze semaines de grossesse avec le risque de se faire dénigrer par les bien-pensants, force est de constater que les dynasties régnantes en Europe se couchent devant un conformisme édifiant. Cet état de fait empêche toute restauration monarchique sérieuse. La monocratie héréditaire n’est pas une solution idoine. Au risque d’oser l’oxymore, une «monarchie collective» dans laquelle la souveraineté se répartirait en fonction des circonstances d’un pôle à un autre paraît plus avantageuse. La résistance polysynodale, modulaire et «mosaïque» de la République islamique d’Iran le démontre bien chaque jour à la grande colère des atlantistes – occidentalistes globalitaires. S’il faut un empire sacré à l’Europe, que cet Imperium se donne d’abord un conductorat impérieux !
GF-T
- « Chronique flibustière », n° 197, d’abord mise en ligne le 9 septembre 2026 sur Synthèse nationale.
16:59 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, monarchisme, royalisme, liechtenstein, luxembourg, europe, affaires européennes, rodolphe crevelle, anarcho-royalisme |
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La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique - Une stratégie ou la mort

La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique
Une stratégie ou la mort
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine nous avertit que la Russie doit aller au-delà de la substitution aux importations et parvenir à l’autarcie, faute de quoi elle risque de perdre son indépendance et son avenir (Note du traducteur : les instructions que donne ici Douguine sont valables pour l’Europe, aujourd’hui disloquée par les actions perverses des Young Global Leaders, installés par Washington, et valent également pour tous les grands espaces appelés à constituer les pôles de la future multipolarité).
Une fois encore, [le politologue russe] Tchadaïev a entièrement raison au sujet de la substitution aux importations. À partir des années 1990 et 2000, les libéraux-mondialistes — agents de l’étranger dans la sphère économique — ont convaincu nos dirigeants qu’il était avantageux de participer à la division internationale du travail, tandis que l’autarcie était synonyme de stagnation et d’impasse. Selon eux, l’intégration aux chaînes de valeur mondiales constituait la voie du développement et de la modernisation; il n’existait aucune autre solution. Tous ceux qui soutenaient le contraire — Glaziev, Katassonov, Deliaguine, Khazine, Galouchka — étaient diabolisés, tournés en ridicule et marginalisés. Le mot même d’«autarcie» demeure tabou, tout comme la doctrine de Friedrich List sur l’«autosuffisance des grands espaces». Cela signifie que notre économie est conçue, dès le départ, de manière à exclure toute souveraineté économique et technologique complète.
Après le début de l’opération militaire spéciale et la vague de sanctions qui s’ensuivit, certaines choses ont changé. L’anathème jeté sur l’autarcie n’a cependant jamais été levé. La nouvelle ligne consistait simplement à dire que nous allions nous intégrer — mais sans l’Occident. La substitution aux importations devint alors la réponse.
Il s’agit d’une mesure à court terme, et celle-ci est justifiée. Nous devons nous battre et vaincre maintenant, alors même que la génération précédente d’économistes avait déjà détruit la base autarcique nécessaire à cette fin, rendant la Russie dépendante des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’Occident a rompu ces chaînes; tout le monde s’est alors précipité vers l’Est — ou est retourné vers ce même Occident en empruntant des voies détournées.

Les économistes libéraux se sont servis d’un argument fallacieux à des fins subversives: la participation à la division mondiale du travail — à la mondialisation — serait synonyme de développement, tandis que l’autarcie conduirait à la stagnation et à l’effondrement. Tchadaïev et l’exemple de la Chine — mais pas seulement celui de la Chine — montrent tout autre chose. Il faut concevoir l’autarcie comme une plateforme d’expansion: non pas comme l’État commercial totalement fermé de Fichte — modèle qui peut également fonctionner, comme l’ont soutenu Silvio Gesell et Ezra Pound —, mais comme l’édification d’une base d’exportation destinée aux marchés extérieurs. Les États-civilisations émergents, tout comme les États ordinaires, peuvent aisément y contribuer. Dès lors, l’autarcie n’est plus une impasse. Elle devient un tremplin vers une véritable souveraineté et vers le statut de puissance mondiale.
Ce que nous faisons relève encore de la tactique. Dans les années 1990, il s’agissait d’une tactique d’autodestruction; depuis les années 2000, il s’agit d’une tactique visant à préserver et à consolider la souveraineté. Ces réserves tactiques sont désormais épuisées. Elles ne suffisent plus pour rendre sa grandeur à la Russie, remporter la guerre décisive ou conserver notre place de pôle dans la nouvelle architecture de l’ordre mondial. Nous avons besoin d’une stratégie: d’une stratégie globale de souveraineté. Celle-ci inclut l’autarcie. Cela signifie que, aussi peu rentable qu’il puisse paraître à court terme de traiter nous-mêmes nos terres rares ou de fabriquer nos propres puces électroniques et processeurs quantiques, c’est précisément ce que nous devons commencer à faire de manière systématique. Aujourd’hui — pas demain, pas plus tard. Et il faut le faire correctement. Ici, tous les moyens sont permis. Il ne suffit pas de frapper du poing sur la table. Pour réveiller quelqu’un, il faut parfois aller jusqu’aux extrêmes.

Nous devons voir clairement où l’Occident veut en venir. Le capital impose le remplacement des êtres humains par l’intelligence artificielle et les robots. Le besoin que le capital a des êtres humains diminue rapidement. Marx avait saisi quelque chose du noyau nihiliste du capitalisme. Nick Land perçoit très finement cette même réalité dans les conditions actuelles. Le capital possède une stratégie et il en suit le schéma.
Si nous ne disposons toujours d’aucune stratégie, nous n’avons aucune chance de survivre. Le répertoire des manœuvres tactiques est épuisé, de même que toute possibilité restante de s’appuyer sur l’héritage de l’autarcie socialiste soviétique. Il faut donc une stratégie ou ce sera la mort.
15:14 Publié dans Actualité, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, autarcie, russie, alexandre douguine |
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La politique sans l’expérience vécue n’est qu’une abstraction idéologique opposée à la réalité

La politique sans l’expérience vécue n’est qu’une abstraction idéologique opposée à la réalité
Par Vincenzo Costa
Source : Vincenzo Costa & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-politica-senza...
Je pense qu’une politique future devra partir de l’expérience immédiate des personnes, de leur souffrance, et je crains qu’aujourd’hui nous continuions à vouloir dire aux gens quelle est, selon nous, leur souffrance, à chercher à leur expliquer quel est le véritable problème.
On cherche à plaquer une interprétation sur la vie, alors que je crois qu’il faudrait faire apparaître explicitement les points qui génèrent de la souffrance.
À ses débuts, Facebook a été un outil important, car il a permis de donner une voix à cette souffrance muette, à cette colère qui ne trouvait pas à s’exprimer. Mais il s’est peu à peu idéologisé.
Au début, je remarquais la différence entre ce que les gens cherchaient à dire et ce que faisait le monde politique. À présent, je constate que notre bulle, elle aussi, se referme sur elle-même, se recroqueville dans une prison conceptuelle.
Il existe peut-être un point sur lequel il faudrait rester hégélien: partir de l’immédiateté, puis faire progressivement émerger les médiations constitutives de l’expérience immédiate. Peut-être est-ce là le travail théorique, du moins tel que je le conçois. Et cela s’oppose à un autre modèle, que je qualifierais de kantien, qui cherche au contraire à plaquer une grille conceptuelle sur le réel, dévalorisant ainsi l’expérience vécue.
C’est un modèle dont il sera difficile de se défaire: il résonne dans toute l’œuvre de Foucault, et il me semble qu’aujourd’hui tout le monde est foucaldien. Pour ma part, je pense que Foucault a été et demeure un grand malheur.
Mais quoi qu’il en soit, sans nous lancer dans de grands discours, peut-être devrions-nous partir des points qui génèrent de la souffrance sans les interpréter, simplement en commençant par les relever. Reprendre contact avec l’existence concrète. Je voudrais donner un exemple.
Dans la Sicile de l’après-guerre, des luttes paysannes ont été menées pour le partage des grands domaines fonciers et pour la redistribution des terres. Elles auraient créé une multitude de petits paysans propriétaires.
Selon la doctrine, il s’agissait d’un désir «petit-bourgeois». Les paysans auraient dû réclamer la collectivisation et d’autres conneries de ce genre.
Mais les communistes savaient que les paysans n’étaient pas des anges. Ils ont pris en considération ce point qui révélait leur souffrance, l’ont assumé et ont géré ces luttes paysannes. Ils ne les ont pas jugées à l’aune de la doctrine. C’est ainsi qu’ils sont entrés dans l’histoire, parce qu’ils sont entrés dans la vie de personnes réelles.
Nous avons perdu le sens du concret et du quotidien, et c’est pour cette raison que nous sommes sortis de l’histoire, réduits à nous quereller entre quelques poignées de personnes.
14:16 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, expérience vécue, vécu, abstraction, concrétude |
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Matthias Strolz, fondateur du parti des libéraux de gauche autrichiens: "La FPÖ de droite a toujours eu raison sur la migration"

Matthias Strolz, fondateur du parti des libéraux de gauche autrichiens: "La FPÖ de droite a toujours eu raison sur la migration"
Peter W. Logghe
Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94
Il y a huit ans, l’universitaire et entrepreneur autrichien Matthias Strolz a tourné le dos à la politique partisane, après avoir fondé, en 2012, le parti libéral de gauche NEOS. Dans le journal libéral autrichien Der Kurier, il règle sévèrement ses comptes avec les deux grands partis du système, la SPÖ socialiste et l’ÖVP démocrate-chrétienne, surtout en matière de migration. Pendant des années, les avertissements de la FPÖ concernant la migration incontrôlée, les écoles qui cédaient sous la pression ou l’échec de la politique d’intégration ont été qualifiés d’alarmisme, de populisme et de racisme. Or Strolz aboutit aujourd’hui à des conclusions qui s’inscrivent très largement dans la ligne de la FPÖ.
«L’Europe n’a pas suffisamment réfléchi à la question de savoir qui peut entrer et qui ne le peut pas, ni aux conséquences que la migration contrôlée aurait pour les États d’accueil. La crise migratoire de 2015 a représenté une perte totale de contrôle», déclare Strolz, qui ajoute: «Nous avons connu le chaos pendant bien trop longtemps». Il continue, dit-il, à prendre ses distances avec les nationalistes autrichiens de droite de la FPÖ, mais précise: «Je ne suis pas non plus un détracteur de la FPÖ». Dans leurs critiques, ils n’avaient pas toujours tort et n’ont pas toujours tort aujourd’hui non plus, affirme Strolz.

Le vent tourne-t-il également à droite en Autriche? NEOS veut-il gouverner avec la FPÖ?
Les populistes, affirme Strolz, simplifient les problèmes et ne proposent pas toujours des solutions applicables. Mais — et il le souligne — «ce fut un mérite de la FPÖ d’avoir signalé, il y a déjà longtemps, que la migration posait de graves problèmes». Une déclaration forte, puisqu’elle émane du fondateur d’un parti, NEOS, qui s’est toujours situé à gauche sur les questions de société et s’est fait connaître par des mesures favorables à la migration. La FPÖ de droite n’a pas «inventé» les problèmes migratoires; elle a probablement été l’une des premières à déceler une évolution sociale néfaste et à la dénoncer publiquement, affirme Strolz.
Dans le même entretien, Strolz décrit encore un problème fondamental lié à la migration et à la politique défaillante de l’Union européenne: les États membres de l’UE perdent leur capacité d’action lorsqu’ils ne peuvent ou ne sont plus autorisés à décider eux-mêmes qui franchit leurs frontières et qui ne les franchit pas. Car, affirme Strolz, nous devons fixer des limites. «Cela signifie que tout le monde ne peut pas venir simplement parce qu’il ou elle le souhaite. Nous avons besoin de migration, mais uniquement d’une migration limitée».
Selon Matthias Strolz, la réussite de l’intégration des étrangers ne dépend pas de déclarations politiques aux formulations séduisantes, mais de la pratique quotidienne. Si les enseignants doivent consacrer toujours plus de temps à l’acquisition de connaissances linguistiques élémentaires, il leur en reste moins pour l’enseignement proprement dit. Et la langue commune demeure le principal indicateur d’une intégration réussie. Dès que le groupe des nouveaux arrivants devient trop important, il ne peut absolument plus être question d’intégration.
Encore un libéral qui admet à contrecœur qu’il existe un problème fondamental et qu’il faut rapidement procéder à des ajustements profonds. Qui sera le prochain ?
13:18 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : matthias strolz, neos, autriche, europe danubienne, europe, affaires européennes, arc alpin, immigration, actualité |
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dimanche, 13 septembre 2026
L’Europe devra exproprier Google et Amazon: un acte souverain et stratégique

L’Europe devra exproprier Google et Amazon: un acte souverain et stratégique
Par Luca Oleastri
Source : Luca Oleastri & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/l-europa-dovra-es...
L’Europe devra exproprier Google et Amazon. Ce n'est pas du communisme, c'est une question de survie.
Je vais vous expliquer en une minute pourquoi, au cours des cinq prochaines années, nous parlerons de l’expropriation des centres de données en Europe, qu’on le veuille ou non.
Au cours des deux dernières années, Amazon, Microsoft, Google et Meta ont dépensé 377 milliards de dollars pour construire des centres de données, et ils en dépenseront 660 milliards supplémentaires en 2026. Soit une hausse de plus de 80%. Pour éviter de faire exploser leurs bilans, ils ont déjà signé pour 1100 milliards de dollars de loyers futurs, qui ne figurent même pas dans leurs comptes comme de la dette.
Ces entreprises sont passées du statut de sociétés de logiciels à celui de sociétés de béton et d’électricité, endettées jusqu’au cou.
Si cette bulle éclate — et elle éclatera —, il ne se produira pas ce que vous espérez. Les serveurs ne s’éteindront pas. Ils resteront en place, comme les chemins de fer après le krach de 1873 ou la fibre optique après 2000. Ils seront rachetés à prix cassé par ceux qui disposent de liquidités: les États et les fonds souverains.

Aux États-Unis, c’est déjà prévu: si AWS ou Azure faisaient faillite, Washington les réquisitionnerait dès le lendemain matin au nom de la sécurité nationale. Modèle Lockheed Marti: je ne te sauve pas, je te rachète.
En Chine, c’est déjà ainsi.
Et l’Europe ?
Ici, notre situation est pire. Nous sommes des colonies numériques. Les centres de données d’AWS et d’Azure situés à Milan et à Francfort se trouvent sur le sol européen, mais relèvent du droit américain. Si nous entrons en conflit avec les États-Unis, ils nous coupent l’accès aux puces.
L’AI Act dont nous nous vantons est notre ligne Maginot: nous réglementons ce qu’un agent conversationnel peut dire, alors que nous avons déjà perdu la guerre quant au lieu où il fonctionne et à l’énergie qu’il utilise.
C’est pourquoi l’expropriation stratégique deviendra inévitable en Europe.
Il ne s’agit pas de tout prendre. C’est une question de réalité physique :
Sans ces centres de données, tout s’arrête : la santé, les paiements, la défense.
Ils sont trop importants pour faire faillite, mais trop endettés pour pouvoir tenir seuls.
Ils appartiennent à des intérêts étrangers.
Lorsque ces trois facteurs se conjuguent, n’importe quel État, de droite comme de gauche, s’en empare.
Comment procéderons-nous ?
Pas demain, au prix fort: ce serait suicidaire. Nous le ferons lorsque l’éclatement de la bulle aura mis à terre les constructeurs des bâtiments industriels qui les abritent. Lorsqu’ils ne vaudront plus que 20 % de leur valeur actuelle. C’est alors que le Golden Power entrera en jeu: une acquisition forcée au prix du marché, désormais fortement réduit, moyennant indemnisation. Une procédure parfaitement légale au regard des traités de l’Union européenne.
Nous les placerons sous l’autorité d’une entreprise de service public — comme Terna pour l’électricité — qui possédera les bâtiments et l’énergie, et louera les baies informatiques à ceux qui respecteront les lois européennes.
Soit nous rachetons nous-mêmes les bâtiments à prix cassé, soit c’est nous qui serons rachetés.
Les serveurs resteront de toute façon allumés.
Seule changera l’identité de celui qui détiendra les clés du local technique.
Sources: The Hindu BusinessLine / Goldman Sachs / Moody’s Ratings, concernant les dépenses d’investissement et les contrats de location des hyperscalers en 2025-2026.
19:12 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, google, amazon, europe, affaires européennes |
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samedi, 12 septembre 2026
Götz Kubitschek: «Nous sommes nés au cœur de la société. Les vieux partis? Ils exploseront»

Götz Kubitschek: «Nous sommes nés au cœur de la société. Les vieux partis? Ils exploseront»
Source: https://www.ilgiornale.it/news/politica-estera/noi-nati-n...
L’idéologue de la Nouvelle Droite Götz Kubitschek: «L’AfD est le parti le plus intéressant d’Europe. La remigration est une politique dure; si nous ne la mettons pas en œuvre, la situation de l’Allemagne ne fera qu’empirer».
Propos recueillis par Francesco De Felice (Il Giornale, Italie)
Remigration, défense de la tradition et droite authentique conçue comme un mouvement populaire : tels sont les thèmes grâce auxquels l’AfD — le parti souverainiste qui, avec environ 30% dans les sondages, constitue la première force politique d’Allemagne — a triomphé aux élections législatives de Saxe-Anhalt. Avec 43,8% des voix, cette droite se prépare à diriger ce Land de l’Est avec Ulrich Siegmund, son candidat au poste de ministre-président. Depuis Magdebourg, capitale de la Saxe-Anhalt où elle a amorcé un tournant historique, l’AfD se met en marche vers Berlin, à la conquête du gouvernement fédéral.
La CDU du chancelier Friedrich Merz s’effondre à 17,2%, écrasée par les souverainistes, tout comme les autres partis qui ont tenté d’enrayer leur progression en les isolant politiquement et en agitant les spectres du nazisme. Götz Kubitschek, idéologue de la Nouvelle Droite, explique à Il Giornale les raisons du succès de l’AfD. Sa maison d’édition Antaios a publié en Allemagne Il mondo al contrario de Roberto Vannacci.
En Saxe-Anhalt, le parti de droite AfD a écrit une page d’histoire en remportant les élections législatives. Comment commentez-vous le résultat du scrutin?
«Un très beau résultat était prévisible, mais son ampleur et l’effondrement de la CDU ont surpris. Séduisant, sincère et positif, Ulrich Siegmund — le candidat des souverainistes au poste de ministre-président du Land, NDLR — s’est révélé être une véritable chance pour le parti et lui a fait gagner des points décisifs. C’est véritablement un événement historique dans l’histoire du parlementarisme allemand. Il est difficile de dire ce qui va se passer maintenant. Je conseille à l’AfD de ne pas faire le premier pas. Les vieux partis doivent d’abord se désagréger et exploser».
Quelles sont les raisons du succès de l’AfD ? La Brandmauer, le «mur coupe-feu» érigé par les autres partis contre l’"extrême-droite", s’est-elle enfin effondrée?
«Depuis des années, l’AfD est le projet de parti de droite le plus intéressant d’Europe. Pourquoi? L’AfD est née au cœur de la société et a compris combien il était important qu’il existe en Allemagne un parti pleinement de droite, et combien il est normal d’être de droite. Par leurs méthodes de dénonciation et de criminalisation, ainsi que par leur Brandmauer, ses adversaires politiques ont fait de l’AfD la seule véritable Alternative pour l’Allemagne. Le résultat était prévisible, mais pas dans de telles proportions».
Siegmund (photo) mise sur la remigration, une proposition qui suscite la peur en Allemagne et en Europe. Que signifie-t-elle? Comment comptez-vous apaiser ces craintes?
« La remigration n’est pas ce que prétendent les adversaires de ce concept. C’est une politique dure. Je crains qu’il ne soit pas possible de dissiper toutes les craintes. De plus, l’avenir de l’Allemagne sera encore plus dur si la remigration n’est pas mise en œuvre. En raison des politiques catastrophiques menées au cours des dernières décennies, il n’existe pas de solution douce».
L’AfD mène un Kulturkampf, une guerre culturelle: avec le mot d’ordre «Pense allemand», le parti a déclaré la guerre à la modernité. «Nous sommes traditionalistes», affirme Hans-Thomas Tillschneider (photo), député de l’AfD au Parlement de Saxe-Anhalt. Que signifie pour vous la tradition? Comment remporte-t-on la guerre contre la modernité?
«La postmodernité a déclaré la guerre à la modernité il y a déjà cinquante ans. Le postmoderne a gagné. Il ne faut pas combattre les vaincus. Au fond, c’est simple: la culture signifie devoir et vouloir vivre avec l’histoire. Soit on la déconstruit et l’on vit parmi les ruines, soit on l’accepte, on la cite et l’on comprend que nous sommes juchés sur les épaules de géants. La tradition fait partie intégrante d’une conception allemande de la culture, tout comme la capacité de penser au-delà d’elle. Ou bien voulons-nous nous contenter de visiter des musées?».
21:01 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Entretiens, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : götz kubitschek, actualité, entretien, allemagne, europe, affaires européennes, afd, saxe-anhalt |
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La Chine contre la fin de l’Histoire

La Chine contre la fin de l’Histoire
Constantin von Hoffmeister
La Chine monte en puissance. Selon l’ancien récit occidental, la richesse devait rendre la Chine libérale, le libéralisme devait la rendre docile, et cette docilité devait l’intégrer à un ordre américain présenté comme la fin naturelle de l’Histoire. Ce récit a échoué. La Chine est entrée sur le marché mondial sans renoncer à l’État, au Parti ni à la mémoire de l’humiliation nationale.
Elle a accueilli les capitaux étrangers, copié les méthodes étrangères, maîtrisé les machines étrangères, puis orienté chacun de ces outils empruntés vers son propre retour à la puissance. En 2025, son économie a progressé de 5% et atteint 140.200 milliards de yuans, alors même que sa population diminuait de 3,39 millions d’habitants et que les investissements dans la promotion immobilière reculaient de 17,2%. La Chine s’élève donc sous pression, associant à sa puissance industrielle l’endettement, le vieillissement, la faiblesse de la demande intérieure et la contraction de sa population active. Le dragon est puissant, mais il n’est pas invincible. Sa force vient de ce qu’il sait que le déclin est possible.
C’est ici que le philosophe allemand Martin Heidegger se révèle utile. Le Dasein désigne l’être qui doit affronter et interpréter sa propre existence. Ce n’est ni une âme cachée dans le corps, ni l’individu libéral imaginé comme un consommateur libre se tenant hors de l’Histoire. Le Dasein est toujours jeté dans un monde qu’il n’a pas choisi. Il hérite d’une langue, d’un paysage, d’un passé, d’un ensemble de devoirs et d’une mort à laquelle il ne peut échapper. Il se découvre parmi les autres avant de commencer à s’expliquer lui-même. Heidegger appelait cette condition l’« être-avec » (Mitsein). L’existence humaine n’est jamais véritablement solitaire, car même le retrait, la révolte et la solitude tirent leur sens d’un monde commun. La Chine peut donc être comprise comme une vaste forme historique de l’«être-jeté-là»: une civilisation jetée dans la mémoire de l’effondrement dynastique, de l’invasion étrangère, de la famine, de la révolution, de la guerre civile, de la discipline industrielle et de l’essor technologique.
Pourtant, Heidegger lui-même n’enseignait pas que chaque nation possède un Dasein collectif unique. Sa philosophie porte sur l’existence avant que celle-ci ne devienne une doctrine politique. Il avertissait également que la vie ordinaire sombre dans le das Man, le « On » anonyme qui pense, parle et juge à notre place. Une société de masse disciplinée peut résister au consumérisme occidental tout en produisant sa propre forme de conformisme anonyme. Les slogans changent, mais le danger demeure. Un peuple peut se perdre dans des modes importées, mais il peut également se perdre dans le langage officiel, la routine bureaucratique et l’obéissance numérique. L’échelle de la Chine n’abolit pas la question de Heidegger. Elle l’aiguise: le peuple chinois agit-il à partir d’une compréhension héritée de l’Être, ou l’État se contente-t-il d’organiser des millions de personnes en une version plus efficace du das Man?
Le penseur russe Alexandre Douguine donne à cette question une forme géopolitique. Dans la Quatrième théorie politique, il retire le Dasein de la salle de séminaire pour le placer au sein des civilisations. Le libéralisme considère l’individu comme le sujet politique fondamental. Le marxisme choisit la classe. Le national-socialisme choisit la race ou la nation entendue en termes biologiques. Douguine recherche un autre sujet: un peuple existant par sa langue, sa mémoire sacrée, sa terre, ses coutumes, ses mythes et son destin historique. Un tel peuple ne peut être réduit à des électeurs, des travailleurs, des consommateurs ou du matériel génétique. Il constitue une manière authentique d’être au monde. Pour Douguine, il n’existe pas une humanité unique avançant sur une seule voie vers un seul système final. Il existe plusieurs civilisations, chacune possédant sa propre mesure du temps, de la justice, de l’ordre et de la vérité.
En ce sens, la Chine n’est pas simplement un autre grand État se disputant une plus grande part d’un même monde occidental. Elle représente le retour de la pluralité civilisationnelle. La hiérarchie confucéenne, l’art légiste de gouverner, l’organisation marxiste, les échanges marchands, la mémoire ancestrale et l’administration numérique cohabitent au sein d’un même corps politique. Marx se tient aux côtés de Confucius; le portrait de Mao domine des villes bâties par le capital; des trains à grande vitesse traversent des régions où des temples perpétuent encore des rites plus anciens que de nombreux États européens. Ces éléments ne s’accordent pas selon les catégories occidentales, mais c’est précisément là tout l’enjeu. La modernité chinoise n’a pas besoin de devenir la modernité occidentale. Elle peut utiliser la machine sans accepter la théologie du premier propriétaire de celle-ci.
La pensée tardive de Heidegger ajoute une mise en garde. Il décrivait la technique moderne non comme un ensemble de dispositifs, mais comme une manière de dévoiler le monde. À travers cette façon technologique de voir, la nature devient une réserve d’énergie, la terre devient une ressource et l’homme devient un matériau humain. Heidegger appelait cette puissance ordonnatrice le Gestell, généralement traduit par «arraisonnement». La Chine a résisté à son absorption politique par l’Occident, mais elle n’a pas échappé à l’arraisonnement technologique. Ses usines, ses systèmes de surveillance, ses plans industriels, ses réseaux biométriques et ses programmes d’intelligence artificielle peuvent défendre la souveraineté tout en transformant le citoyen chinois en une unité mesurée et administrée. Une nation peut posséder ses machines et néanmoins finir par se voir à travers leurs yeux. La lutte la plus profonde n’oppose donc pas la technologie chinoise à la technologie américaine. Elle oppose la civilisation à une logique technologique qui réduit toute civilisation aux données, à la production et au contrôle.

Douguine répondrait que la technologie doit être placée sous le contrôle du sujet civilisationnel. Le capital, le code et l’industrie sont des moyens, non des maîtres. Cela contribue à expliquer le modèle chinois. La richesse privée peut croître, mais elle ne possède pas le droit ultime de commander à l’État. Les entreprises peuvent devenir puissantes, mais le Parti peut les discipliner lorsque leur pouvoir paraît menacer l’autorité politique ou les priorités nationales. Les observateurs occidentaux qualifient cela d’arbitraire, car ils partent du principe que la propriété doit gouverner la politique. Pékin part de la position inverse: la propriété existe au sein d’un ordre politique et ne subsiste qu’aussi longtemps que cet ordre le permet. L’État chinois n’a pas aboli le capital. Il lui a refusé la souveraineté.
Le théoricien politique allemand Carl Schmitt reconnaîtrait immédiatement cette structure. Sa célèbre affirmation selon laquelle «est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle» ne signifie pas que la souveraineté consiste uniquement à proclamer l’état d’urgence. Elle signifie que tout système juridique repose en dernière instance sur un pouvoir capable de décider du moment où les règles ordinaires cessent de fournir une réponse. Le droit ne peut expliquer sa propre autorité ultime. Aux confins de l’ordre se trouve une décision. L’État libéral tente de dissimuler ce fait sous les tribunaux, les traités et le langage des experts. Les crises arrachent le voile. Quelqu’un décide quelles règles seront assouplies, quels intérêts seront protégés et quels dangers seront considérés comme mortels.
La souveraineté chinoise est schmittienne parce qu’elle refuse de prétendre que l’économie existe en dehors de la politique. Lorsque les sanctions, les droits de douane, les contrôles à l’exportation, la propriété des ports, les puces informatiques, les routes maritimes et les systèmes de paiement deviennent des armes, Pékin les traite comme telles. CK Hutchison, un conglomérat hongkongais contrôlé par la famille de Li Ka-shing, cherchait à vendre des dizaines de ports à l’étranger à un consortium dirigé par des intérêts occidentaux. Bien que l’entreprise soit sous contrôle privé, Pékin a soumis l’opération à un examen, craignant que des infrastructures stratégiques ne passent entre des mains occidentales. La transaction commerciale envisagée s’est ainsi transformée en affrontement géopolitique, montrant que les ports peuvent constituer des propriétés privées sur le papier tout en demeurant, dans la pratique, des instruments de la puissance étatique. En août 2026, la vente n’avait guère progressé et demeurait inachevée.
La distinction schmittienne entre ami et ennemi est elle aussi souvent réduite à un appel à la haine. L’argument de Schmitt était plus difficile et plus froid. L’ennemi politique n’est pas nécessairement mauvais, laid ou personnellement objet de haine. Il est la force organisée dont la puissance peut menacer le mode de vie d’une communauté. La politique commence lorsqu’un peuple est capable de nommer une telle menace et qu’il est prêt à s’en défendre. Pour Pékin, un droit de douane américain n’est donc jamais seulement une taxe, une interdiction frappant les semi-conducteurs n’est jamais seulement une réglementation commerciale, et une vente d’armes à Taïwan n’est jamais seulement un contrat. Chacun de ces éléments appartient à une lutte plus vaste visant à déterminer si la Chine définira elle-même son avenir ou si les limites de celui-ci seront fixées à Washington.
Taïwan se trouve au centre de cette épreuve, car l’île réunit le territoire, la puissance maritime, la technologie et la légitimité nationale. Pékin la considère à travers l’histoire inachevée de la guerre civile chinoise et du siècle d’empiétements étrangers. Le gouvernement taïwanais se considère comme une communauté politique autonome dont l’avenir doit être décidé par son propre peuple. Le différend ne peut être dissous dans le langage de la gouvernance mondiale, car les deux parties partent de conceptions rivales de l’existence politique.
En août 2026, la Chine a procédé à un relevé des fonds marins à l’est de Taïwan et poursuivi les patrouilles de ses garde-côtes dans les eaux qu’elle revendique, tandis que Taïwan renforçait ses programmes de drones et préparait les îles Penghu à un blocus ou à une invasion. L’acier, les cartes, les relevés, les budgets et les itinéraires de patrouille portent désormais des arguments que les mots ne peuvent trancher.
La théorie ultérieure du Großraum (« Grand Espace ») élaborée par Schmitt va au-delà de l’État souverain. Il estimait que le monde était divisé en grandes régions politiques centrées sur des puissances assez fortes pour en exclure les interventions extérieures. Son modèle s’inspirait en partie de la doctrine Monroe: une puissance dominante établit un principe régional et avertit les empires étrangers de rester à l’écart. La conduite de la Chine en Asie orientale suit une logique similaire. Pékin ne veut pas simplement l’égalité au sein d’un Pacifique dirigé par les États-Unis. Il veut un ordre régional dans lequel les États-Unis ne puissent plus déterminer les limites de l’action chinoise à partir de leurs bases, de leurs alliances et de leurs routes navales longeant les côtes de la Chine. Taïwan, la mer de Chine méridionale, la péninsule coréenne et la première chaîne d’îles constituent autant d’éléments d’une même question spatiale: qui possède le droit de déterminer l’avenir de la région?
Cela ne signifie pas que la Chine soit déjà à la tête d’un bloc est-asiatique solidement établi. L’accord trilatéral de libre-échange entre la Chine, le Japon et la Corée du Sud demeure à l’état de projet. Les négociations ont débuté en 2012, se sont enlisées après leur seizième cycle en 2019 et ont depuis fait l’objet de promesses répétées de relance. En 2025, les trois gouvernements sont convenus d’œuvrer à la reprise des pourparlers, tandis que la Chine et la Corée du Sud poursuivaient des négociations séparées pour améliorer leur accord bilatéral. Le Japon et la Corée du Sud restent liés aux États-Unis par des alliances de sécurité, et les trois pays nourrissent de profondes méfiances historiques. La région ne constitue pas encore un orchestre unique placé sous la direction d’un chef chinois. Elle est un champ d’États dont les intérêts économiques les rapprochent, tandis que les craintes sécuritaires les éloignent.
En outre, la Chine n’a pas simplement rompu la diplomatie avec les États-Unis pour quitter la scène. Xi Jinping et Donald Trump se sont rencontrés à Pékin en mai 2026. Leur sommet a produit des résultats limités plutôt qu’un grand règlement, et une nouvelle rencontre est désormais en préparation aux États-Unis. Le conflit se poursuit par l’intermédiaire des droits de douane, des contrôles technologiques, de Taïwan, des restrictions sur les investissements et des systèmes de sécurité concurrents, mais la diplomatie demeure l’un de ses instruments.
Un État schmittien ne rejette pas la négociation. Il négocie parce qu’il sait que les accords reposent sur la puissance. Les sourires, les banquets et les déclarations communes n’annulent pas la distinction entre ami et ennemi. Ils la gèrent pour un temps.

Le commerce pétrolier de la Chine avec la Russie obéit au même réalisme. La Chine a refusé d’accepter la prétention occidentale selon laquelle Washington, Bruxelles et Londres pourraient décider quelles ressources le reste du monde est autorisé à acheter. Les entreprises chinoises ne sont cependant pas intrépides. De grandes entreprises publiques ont parfois suspendu leurs achats lorsque le risque de sanctions devenait trop élevé, tandis que des raffineries plus petites et des réseaux maritimes opaques assumaient une part plus importante de la charge.
En juillet 2026, la compagnie pétrolière publique chinoise Sinopec a repris d’importants achats de brut russe à prix réduit, malgré la pression persistante de l’Occident sur le commerce énergétique russe. Le pétrole continue de circuler, mais non parce que la Chine aurait échappé au marché mondial. Il circule parce que Pékin met en balance le prix, la sécurité énergétique, le risque commercial et le partenariat géopolitique, sans accepter les sanctions occidentales comme une loi universelle.
C’est ici que la multipolarité de Douguine rencontre l’ordre spatial de Schmitt. La multipolarité n’est pas un parlement de civilisations vivant dans une harmonie permanente. C’est un monde dans lequel aucune puissance ne peut présenter sa propre volonté comme une loi universelle. Chaque pôle protège un espace civilisationnel, construit ses propres institutions et évalue le danger à partir de sa propre position historique. Un tel monde peut être plus libre parce qu’il permet l’existence de plusieurs formes de vie. Il peut aussi être plus rude parce que les puissances rivales ne disposent d’aucun juge commun. Douguine insiste sur la pluralité, tandis que Schmitt nous rappelle que la pluralité produit des frontières, des décisions et des ennemis potentiels. La multipolarité ne met pas fin au conflit. Elle met fin au monopole de celui qui est autorisé à définir le conflit.

Le national-bolchevisme arrive par une autre voie. Ernst Niekisch regardait l’Occident libéral et y voyait un système qui dissolvait les nations dans les marchés et transformait les citoyens en acheteurs. Il imaginait une union de la discipline nationale, de la propriété sociale, de la rigueur prussienne et de la résistance orientale à la puissance atlantique. La Chine n’est pas nationale-bolchevique: son histoire, sa culture et sa tradition révolutionnaire lui sont propres. Elle confirme néanmoins l’une des principales intuitions de Niekisch. La nation et le socialisme ne sont pas nécessairement ennemis. L’État peut utiliser les marchés sans permettre aux valeurs marchandes de définir la nation. Le travailleur, le soldat, l’ingénieur, le paysan et le fonctionnaire peuvent être intégrés à un même projet de survie nationale.
Le système chinois ne doit cependant pas être idéalisé comme une pure démocratie collective. Ses réalisations sont réelles: l’allongement de l’espérance de vie, l’éducation de masse, des infrastructures immenses, une grande profondeur industrielle, la réduction de la pauvreté, les progrès scientifiques et des villes reliées par le rail à une échelle que l’Europe ne peut plus égaler. Ses capacités de censure, de surveillance, de répression et d’intrusion bureaucratique sont également réelles. Un État peut servir son peuple et le contrôler en même temps. L’argument sérieux en faveur de la Chine ne consiste pas à dire que le pouvoir devient innocent lorsqu’il est exercé par le Parti. Il consiste à dire que tout ordre politique exerce un pouvoir, tandis que l’ordre libéral dissimule souvent sa propre coercition derrière les marchés, les plateformes privées, les partenariats entre services de renseignement, les formules juridiques et les leçons de morale. La Chine rend l’autorité de l’État plus visible.
Le Dasein chinois demeure donc une question plutôt qu’un fait établi. Il vit dans la langue, la nourriture, les obligations familiales, les rites ancestraux, la philosophie confucéenne, le sacrifice révolutionnaire, la discipline de l’usine, les programmes spatiaux, les applications de surveillance, les traditions villageoises et l’intelligence artificielle. Il ne dissout pas ces contradictions. Il les porte. Son avenir dépend de la capacité de l’État à les transformer en une forme historique vivante sans écraser le peuple dont l’existence donne un sens à cette forme. Si le Parti ne devient plus qu’une machine administrative, il reproduira le Gestell de Heidegger sous un drapeau rouge. Si le capital échappe à la supervision politique, la Chine deviendra une province de plus du marché. Si la mémoire ethnique devient un spectacle vide, la civilisation conservera ses symboles tout en perdant son âme.
La Chine avance désormais dans l’Histoire sans accepter la prétention occidentale selon laquelle celle-ci n’aurait qu’une seule direction. Sa souveraineté est schmittienne parce qu’elle décide. Sa pluralité civilisationnelle est douguinienne parce qu’elle nie qu’un modèle unique convienne à tous les peuples. Sa question la plus profonde est heideggérienne parce que la victoire industrielle ne répond pas à la question de savoir ce que signifie être. Le dragon s’est assuré des ports, des usines, des missiles, des centres de données, des voies ferrées, des marchés et un accès à l’espace. Il ne s’est pas assuré l’éternité. Aucune civilisation ne le peut. Mais il a recouvré le droit d’affronter son propre danger en son propre nom.
Le dragon continue de souffler. Le pétrole russe parvient à ses raffineries. Les navires et les patrouilles chinoises marquent les eaux contestées. Les ports restent pris entre les entreprises, les tribunaux et les États. Les négociations avec Washington se poursuivent sans rétablir la domination américaine, tandis que l’intégration de l’Asie orientale progresse sans encore devenir un Grand Espace chinois. La Chine n’a pas remplacé l’ancien monde par un nouveau monde achevé. Elle a plutôt rendu impossible de croire encore à l’ancienne prétention à une domination universelle de l’Occident. Le flambeau n’a pas été transmis au cours d’une cérémonie nette et ordonnée. Il repose au milieu des droits de douane, des câbles, des ports, des drones, des puces, des traités et du déclin démographique. La Chine tend la main vers lui, non pour éclairer l’ancienne voie, mais pour prouver que l’Histoire possède encore plus d’un chemin.
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vendredi, 11 septembre 2026
Sahra la Rouge

Sahra la Rouge
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/sahra-la-rossa/
Certains pourraient dire que la nouvelle politique allemande est déterminée par des femmes. Si ce n’était que ces femmes dérangent. Elles brisent les schémas établis, suscitent des doutes, voire une véritable angoisse.
Sahra Wagenknecht est la dirigeante du BSW, une formation d’extrême gauche qui porte d’ailleurs son nom. Une transition vers un nouveau parti, après la rupture retentissante de Wagenknecht avec Die Linke, le parti de la gauche radicale allemande dont elle était vice-présidente.
En simplifiant beaucoup, Wagenknecht est une «rouge-brune»: elle associe les revendications propres à une gauche communiste, dont elle est issue par sa formation politique, à la défense de l’identité nationale allemande. Notamment face à une immigration incontrôlée qui tend à dénaturer l’Allemagne et qui finit par appauvrir les classes prolétariennes.
Or, lors des élections en Saxe-Anhalt, le BSW a recueilli 5,4% des voix. Des voix qui deviennent essentielles pour former un gouvernement dirigé par l’AfD.
En effet, le parti de droite a obtenu 44,5%. Un score considérable, mais insuffisant pour prendre la tête du gouvernement du Land.
Wagenknecht s’est déclarée disposée à conclure un accord. Grâce à son vote favorable, ou même à sa simple abstention, l’AfD pourrait prendre la direction du Land.
Il ne s’agit pas seulement d’un événement local, circonscrit à une réalité limitée. Il s’agit plutôt d’un signal politique très clair.
Réfléchissons-y bien…
La droite populiste et l’extrême-gauche s’allient. Pour gouverner en opposition à la vieille nomenklatura qui domine la scène politique depuis des décennies.
Ce n’est plus une lutte entre la droite et la gauche, mais plutôt un affrontement entre le haut et le bas.
Autrement dit, entre les forces qui émergent des profondeurs d’un peuple las et en colère, et ceux qui, au cours de ces dernières années, ont décidé de l’avenir de l’Allemagne.
Mais qui ont conduit le pays non seulement au bord de la guerre avec la Russie, mais aussi — et surtout — dans une crise économique sans précédent dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre.

L’AfD et le BSW ont des origines et des couleurs politiques différentes. Ils représentent néanmoins le soulèvement du peuple allemand contre de prétendues élites qui ne répondent qu’au pouvoir de la finance mondiale.
Et ce qui se passe en Saxe-Anhalt n’est qu’un signal. Le début d’un processus qui pourrait bientôt gagner toute l’Allemagne.
Le falot Merz tentera certainement tout ce qui est en son pouvoir pour enrayer cette menace contre son propre pouvoir et, surtout, contre celui de ses maîtres.
Mais s'il y parviendra est une tout autre affaire.
17:16 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, sahra wagenknecht, bsw, politique, allemagne, europe, affaires européennes |
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L’énigme Le Pen

L’énigme Le Pen
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/enigma-le-pen/
Tous les sondages placent le Rassemblement national en tête lors des prochaines élections législatives françaises.
Et, pour Marine Le Pen, la voie vers l’Élysée semble s’ouvrir.
À mesure que l’échéance électorale approche et que les sondages lui donnent raison, Marine Le Pen semble affirmer davantage ses choix politiques.
Désormais, elle parle de plus en plus clairement d’un désengagement de la guerre en Ukraine et de son intention de concentrer tous les efforts économiques sur la situation intérieure de la France, qui est difficile, sinon franchement compromise.
Une décision qui s’explique avant tout par le sentiment que l’opinion publique — et donc son électorat — est lasse de cette guerre voulue par Macron. Lasse de voir détournées vers l’Ukraine des ressources qui devraient servir à protéger les Français.
Lasse de voir progressivement détruits les derniers vestiges de l’État social et le pays sombrer dans un chaos total. Avec des banlieues et des quartiers entiers des principales villes désormais totalement aux mains du crime organisé. Ou, pire encore, de tribunaux islamistes qui ne reconnaissent d’autres lois que les leurs.
Marine Le Pen semble avoir la capacité, ainsi que la possibilité, de devenir la représentante de ces profonds malaises qui tourmentent les Français. Et cela la conduira aisément à l’Élysée, sauf manœuvres et pièges tendus par certains pouvoirs financiers, français ou étrangers, qui la considèrent avec méfiance.
Il est toutefois difficile de dire, pour l’heure, ce que Marine Le Pen pourrait faire une fois installée à l’Élysée.
En premier lieu, de quelle marge de manœuvre disposerait-elle, compte tenu du fait que, certes, le pouvoir du président est fort, mais qu’il n’est pas absolu? Et qu’il doit toujours composer avec d’autres forces, les affronter ou parvenir à un accord avec elles. Des forces qui, pour la plupart, ne sont pas «parlementaires».
Et cela vaut pour elle comme cela a toujours valu pour les différents occupants de l’Élysée.
Même De Gaulle, le père et, d’une certaine manière, le maître de la Ve République, dut accepter de conclure des accords avec certains pouvoirs. Et se mesurer continuellement à eux.
Au-delà de cette question, cependant, une autre devrait être posée. Peut-être plus pressante encore que la précédente.
Une fois à l’Élysée, que voudra réellement faire Marine Le Pen?
Car son programme est extrêmement précis et détaillé dans son analyse de la situation de crise, mais demeure assez vague quant aux solutions possibles.
Surtout, Marine Le Pen ne définit pas clairement le rôle international de «sa» France.
Certes, un désengagement en Ukraine… mais qu’est-ce que cela devrait impliquer?
Une rupture avec l’OTAN et un retour à une politique française totalement — ou presque — indépendante de Washington et de Londres?
Et les relations avec Moscou? Un retour à une politique diplomatique tournée vers l’Est?
Et les rapports avec l’Afrique? Continuité ou rupture avec la politique impérialiste de Paris dans la vaste région subsaharienne?
Autant de questions auxquelles Mme Le Pen ne répond pas, pour l’heure.
Peut-être ne le veut-elle pas.
Peut-être ne le peut-elle pas…
17:03 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marine le pen, france, actualité, politique, europe, affaires européennes |
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Ni pétrole, ni souveraineté, ni élections - Les États-Unis «construisent la démocratie» au Venezuela

Ni pétrole, ni souveraineté, ni élections
Leonid Savin
Les États-Unis «construisent la démocratie» au Venezuela
Les dirigeants des États-Unis et du Venezuela ont annoncé simultanément un nouvel accord stratégique en vertu duquel 65 milliards de barils de pétrole lourd de la République bolivarienne seront cédés au profit de Washington.
Les dirigeants des États-Unis et du Venezuela ont annoncé simultanément un nouvel accord stratégique en vertu duquel 65 milliards de barils de pétrole lourd de la République bolivarienne seront cédés au profit de Washington.
Selon le prix de référence fixé à 65 dollars le baril — bien que le cours en vigueur au moment de la conclusion de l’accord ait été de 88 dollars —, le Venezuela ne recevra des États-Unis que 19 dollars par baril. L’accord porte sur 17 zones d’extraction, dont le lac Maracaibo et des gisements jusque-là inexploités situés près du lit de l’Orénoque.

Des investissements américains d’un montant de 100 milliards de dollars seront mobilisés pour moderniser les infrastructures. Caracas présente cette opération comme manifestement avantageuse, puisque le budget national devrait, prétendument, en tirer 200 milliards de dollars de recettes.
La Chine a réagi avec une inquiétude manifeste, déclarant que ses intérêts devaient, eux aussi, être pris en considération — en premier lieu les prêts accordés auparavant ainsi que l’aide financière fournie en échange de pétrole.
Les chavistes et leurs partisans dans d’autres pays d’Amérique latine ont vivement critiqué l’accord, le qualifiant de nouvelle étape vers la perte de souveraineté. Ils ont toutefois ajouté qu’il était encore possible de revenir en arrière.
La question ne doit pas être envisagée uniquement comme un contrat entre deux États, mais dans une perspective beaucoup plus large, aussi bien dans le contexte de la géopolitique pétrolière que dans celui des dynamiques régionales. En effet, depuis l’enlèvement du président légitime Nicolás Maduro et de son épouse, le 3 janvier, des événements radicalement contraires à l’esprit du chavisme et manifestement dirigés contre la souveraineté du Venezuela se sont produits.
Le premier accord avec les États-Unis avait déjà été signé le 21 janvier et concernait lui aussi les livraisons de pétrole. Dans le même temps, Washington avait interdit toute vente à d’autres pays. Le 30 janvier, la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, a annoncé une amnistie pour toutes les personnes qui s’étaient opposées au pouvoir de l’État depuis 1999, c’est-à-dire depuis l’accession d’Hugo Chávez à la présidence de la République.

En février, les conseillers cubains et le personnel médical cubain ont quitté le Venezuela. Les livraisons humanitaires de pétrole à l’île ont été interrompues, ce qui a considérablement aggravé la crise énergétique à Cuba. En mai, le Venezuela a extradé vers les États-Unis Alex Saab, qui avait pendant de nombreuses années contribué à contourner les sanctions imposées par l’Occident et avait occupé un poste ministériel.
Il importe de noter que, lorsque son arrestation a été rendue publique, les représentants du pouvoir ont opposé un silence de mort aux demandes d’information, tandis que ceux qui continuaient de soutenir le gouvernement affirmaient qu’il ne s’agissait que de rumeurs absurdes.
En juillet, après le tremblement de terre, du personnel militaire et technique venu des États-Unis et d’Israël est arrivé dans le pays. Les dirigeants vénézuéliens ne parlent plus de soutien à la Palestine.
À la place, le rétablissement des relations avec Israël a été annoncé. La coopération avec l’Iran a, de fait, cessé. Rappelons qu’Hugo Chávez qualifiait les liens avec la République islamique d’«Axe du Bien», opposé à l’«Empire du Mal», c’est-à-dire aux États-Unis.
Presque simultanément à l’annonce de cet accord et à son approbation par l’Assemblée nationale du Venezuela, Donald Trump et Delcy Rodríguez ont déclaré qu’il était encore trop tôt pour organiser des élections au Venezuela.
De toute évidence, Washington se satisfait pleinement d’un régime aussi docile. On peut s’attendre à ce que soit ensuite formulée l’exigence d’installer des bases militaires sous prétexte de lutter contre le trafic de drogue, ce qui nécessiterait de modifier la Constitution de la République.
Rodríguez comprend, quant à elle, qu’elle a peu de chances de rester au pouvoir après un scrutin, puisque ses actes discréditent entièrement l’héritage de Chávez et de Maduro. Qui plus est, si l’opposition obtenait la majorité, l’actuelle cheffe de l’État par intérim et plusieurs autres membres de l’establishment pourraient se retrouver sur le banc des accusés.
Les déclarations selon lesquelles le pays ne serait pas prêt à organiser de nouvelles élections semblent donc être le résultat d’une entente entre la Maison-Blanche et les autorités vénézuéliennes. Si Washington compte réaliser de nouvelles acquisitions dans le cadre de sa nouvelle politique étrangère, qui définit l’ensemble de l’Amérique latine comme une zone d’intérêts directs des États-Unis, Caracas est, pour sa part, dominée par la crainte très prosaïque de perdre le pouvoir.
C’est d’ailleurs pour cette raison que Rodríguez retarde également l’exécution de plusieurs exigences américaines, notamment celles concernant la libération de prisonniers. Elle doit conserver des atouts pour de futures négociations.

S’agissant de la géopolitique pétrolière, le facteur iranien a manifestement joué lui aussi un rôle. Le projet initial des Américains visant à vaincre la République islamique et à prendre le contrôle des ressources de ce pays a échoué.
De plus, la navigation dans le détroit d’Ormuz, qui constitue la principale voie d’acheminement des hydrocarbures provenant des pays du golfe Persique, demeure paralysée.
Trump tente donc de réorganiser les actifs pétroliers, tout en escomptant des dividendes politiques à la veille des élections au Congrès américain. En contrôlant les vastes réserves pétrolières du Venezuela, Washington disposera de moyens de pression indirects sur les pays qui ont besoin de ce pétrole.
Il n’est pas anodin que le secrétaire d’État Marco Rubio ait été soutenu par la compagnie pétrolière ExxonMobil lors de précédentes élections au Congrès et qu’il en soit un lobbyiste déclaré. C’est également lui qui, dans les faits, dirige Delcy Rodríguez à distance par l’intermédiaire d’une messagerie et interdit à plusieurs figures majeures de l’opposition de retourner au Venezuela.
Étant donné que les autres pays voisins également fournisseurs de pétrole — la Colombie, l’Équateur et le Guyana — suivent eux aussi le sillage de Washington, la Maison-Blanche pourrait consolider ces actifs. Outre le facteur pétrolier, le département d’État exploite activement les questions de sécurité dans la région. Il serait par conséquent possible de constituer une sorte de bloc placé sous le contrôle des États-Unis, séparant l’Amérique centrale des pays andins et de l’Amazonie.
Une telle restructuration aura manifestement des répercussions sur la géopolitique de la région, laquelle, en raison des ingérences extérieures, ne parvient toujours pas à mener une intégration conforme à ses propres intérêts, alors même que des institutions officielles telles que la CELAC, l’UNASUR et le MERCOSUR existent depuis longtemps.

Toutefois, de nombreux obstacles pourraient contrarier les projets à long terme de Washington, qui rêve d’une «Grande Colombie» placée sous son contrôle. Ce n’est pas un hasard si la Maison-Blanche redoute à ce point la tenue d’élections au Venezuela, pays qui nécessite par ailleurs des injections financières colossales. Ce n’est pas non plus sans raison que plusieurs investisseurs ne se pressent pas d’entrer sur le marché de cette république instable — notamment du fait des actions des États-Unis —, où la situation pourrait à tout moment connaître une nouvelle aggravation radicale.
16:39 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, venezuela, états-unis, pétrole, amérique latine, amérique du sud, amérique ibérique |
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La Russie, puissance spatiale

La Russie, puissance spatiale
Michael Silnizki
Source: https://overton-magazin.de/top-story/russische-raummacht/
L’Eurasie en ligne de mire
« Tout ce qui vient de Russie est toujours présenté comme des “manœuvres du Kremlin”... Quelle absurdité ! On ne peut pas tout mettre sur le dos des manœuvres du Kremlin. »
— Poutine, 27 octobre 2022
« Pourquoi devrions-nous envahir ces territoires ? Nous avons les nôtres... La Sibérie et l’Extrême-Orient ne demandent qu’à être mis en valeur. Pourquoi aurions-nous besoin de territoires étrangers ? Nous devons développer les nôtres. Et ils n’auront même pas assez d’essence pour parcourir l’ensemble de notre territoire. »
— Poutine aux Européens, 7 novembre 2024
1. Le discours de Poutine et son interprète
Dans sa volumineuse étude intitulée The Myth of Eurasia: Why Russia Can’t Shed Its Imperial Delusions (« Le mythe de l’Eurasie : pourquoi la Russie ne parvient pas à se défaire de ses illusions impériales »), publiée le 18 août 2026 dans Foreign Affairs, la politologue turque Ayşe Zarakol (photo), qui enseigne à l’université de Cambridge, a avancé une thèse contestable : dès le début, Poutine aurait présenté son invasion de l’Ukraine « comme faisant partie d’une lutte culturelle » (as part of a cultural struggle). Cf.: https://www.foreignaffairs.com/reviews/myth-eurasia-russia-zarakol
Elle étaye sa thèse à l’aide de citations tirées du discours prononcé par Poutine quatre ans auparavant:
«En octobre 2022, écrit-elle, Poutine a prononcé un discours devant le Club international de discussion Valdaï afin de plaider en faveur de la “diversité des civilisations” (civilizational diversity). “L’uniformisation et l’effacement de toutes les différences sont, au fond, ce que recherche l’Occident moderne”, a déclaré Poutine. Les États-Unis souhaitaient étendre leur hégémonie “néocoloniale” (“neocolonial” hegemony) au monde entier en réprimant les aspirations des Russes. Le soutien occidental à l’Ukraine ferait partie intégrante d’une motivation plus générale visant à “restreindre et bloquer le libre développement des autres civilisations”. Dans cette lutte, selon Poutine, il serait question du droit “de chaque civilisation à suivre sa propre voie et à organiser son propre système sociopolitique”».
«Poutine évoluait là en terrain familier », résume-t-elle ensuite, avant de présenter les déclarations de Poutine, sous un angle géoculturel, comme une vieille idée remise au goût du jour, « apparue parmi les intellectuels de la Russie tsariste du XIXe siècle », lesquels « se révoltaient contre l’obsession des élites pour l’Occident».
Elle ne précise pas exactement quels « intellectuels » elle entend par là, mais s’est laissée entraîner, en faisant référence à l’«eurasisme», à parler de «l’idéologie dominante du Kremlin» (the Kremlin’s ruling ideology). Soit. Même les partisans les plus zélés et les plus fidèles de Poutine se seraient étonnés d’apprendre que le maître du Kremlin possède une quelconque idéologie, eux qui déplorent amèrement depuis des années l’absence d’idéologie en Russie depuis la disparition de l’Union soviétique.
Comme chacun sait, il n’existe aucun remède contre les préjugés et les ressentiments. À y regarder de plus près, il apparaît rapidement que le discours de Poutine ne constituait pas une apologie a posteriori de l’invasion de l’Ukraine « en tant que partie d’une lutte culturelle », mais une déclaration de guerre sans équivoque à l’ordre mondial unipolaire existant.
Le 27 octobre 2022, Poutine a prononcé un ambitieux discours de fond à caractère programmatique, particulièrement substantiel. Ce discours était de nature géopolitique et non géo-culturelle, même si Poutine s’est occasionnellement aventuré dans l’histoire de la pensée russe.
À ma connaissance, il n’a jamais plus prononcé de discours comparable. On ignore quel prête-plume lui a rédigé cette intervention ambitieuse. Cet auteur anonyme devait toutefois être hautement cultivé, excellent analyste et, de surcroît, posséder une connaissance remarquable des évolutions géopolitiques contemporaines. Peut-être toute une équipe a-t-elle rédigé le discours de Poutine.
Quoi qu’il en soit, ce discours constituait un règlement de comptes en règle avec l’« ordre mondial unipolaire » apparu depuis la fin de la «guerre froide». Dès le début de son intervention, Poutine s’en est pris avec virulence à ce qu’il appelait «l’unique règle» établie par les «détenteurs du pouvoir», laquelle revient à dire qu’ils peuvent «vivre en dehors de toute règle, que tout leur est permis et que tout demeure impuni, quoi qu’ils fassent».

Cette «règle» dépourvue de règles nous serait « constamment “martelée” », c’est-à-dire continuellement inculquée, par la «puissance mondiale». Poutine dit littéralement: «On a parlé aujourd’hui du pouvoir, mais moi, je parle du pouvoir mondial» (сейчас о власти говорили, я говорю о глобальной власти). Autrement dit, ce qui préoccupait Poutine en premier lieu et avant toute chose était l’ordre hégémonique mondial des États-Unis, dépourvu de règles — pardon: «fondé sur des règles» — à l’époque de l’unipolarité.
«La domination du monde est précisément ce que le soi-disant Occident a mis en jeu dans sa partie de pouvoir. Mais ce jeu est incontestablement dangereux, sanglant et, je dirais, sordide. » (Власть над миром – как раз то, что так называемый Запад поставил на кон в своей игре. Но игра эта, безусловно, опасная, кровавая и, я бы сказал, грязная.)
L’ordre mondial unipolaire « nie la souveraineté des pays et des peuples, leur identité et leur singularité, et méprise les intérêts des autres États. [...] Personne, à l’exception de ceux qui formulent précisément ces règles, n’a droit à un développement indépendant : tous les autres doivent se soumettre à ces règles».
Tel est le fond du discours de Poutine. Et qu’en a fait notre interprète? Elle a simplement pris ce discours comme prétexte pour exposer ses propres réflexions sur les différences culturelles entre la Russie et l’«Occident». Ce thème est, il est vrai, aussi ancien que l’histoire empreinte de préjugés des rencontres russo-européennes.
Sous le titre révélateur Perverses Abendland – barbarisches Russland (« Occident pervers — Russie barbare »), Gabriele Scheidegger écrit par exemple, à propos des «rencontres des XVIe et XVIIe siècles à l’ombre des malentendus culturels»:
«Lorsque Russes et Européens occidentaux entraient en contact aux XVIe et XVIIe siècles, l’entente cordiale était rare. La plupart du temps, ils se séparaient en fronçant le nez, voire remplis de dégoût, et les deux camps se voyaient pleinement confortés dans leurs préjugés»¹.
«Les positivistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, poursuit Scheidegger, partirent bruyamment en guerre contre le retard de la Russie. Le témoin principal de cette tendance est Alexander Brückner, cet “élève russifié [...] de Droysen et de Ranke”. [...] Brückner ne se contenta pas de reprendre les jugements négatifs des anciens voyageurs en Russie ; il les renforça encore par sa propre consternation: “Jusqu’à l’époque de Pierre le Grand, les autres peuples portent unanimement sur les Moscovites le jugement le plus défavorable que l’on puisse imaginer. [...] Violence, mensonge, saleté physique et morale, inculture et superstition, arrogance asiatique et incapacité méprisable : tels sont les traits saillants de l’État et de la société, tels qu’ils apparaissent à Moscou et chez ses représentants aux observateurs d’Europe occidentale”»².
Notre interprète de Poutine ne souhaite cependant pas aller aussi loin. Se référant à l’ouvrage The Steppe and Its Empires («La steppe et ses empires»), paru tout récemment en mai 2026, Zarakol critique son auteur, l’historien Michael Khodarkovsky, qui, par sa théorie de la steppe, rapprocherait trop la Russie, sur le plan culturel, des grands empires asiatiques.
«C’est une erreur de croire, estime Zarakol, que Poutine agit ainsi parce qu’il marche dans les pas de souverains et de seigneurs de guerre eurasiatiques. Cette conception simplifie une histoire complexe [...] En remontant si loin dans le passé, elle commet l’erreur d’arracher Poutine et la Russie moderne à leur propre époque».
La thèse de Khodarkovsky rappelle en effet de manière frappante l’ouvrage de Karl A. Wittfogel, Oriental Despotism: A Comparative Study of Total Power («Le despotisme oriental: étude comparative du pouvoir total»), paru en 1957 en pleine guerre froide et qui assimilait la Russie à un « despotisme oriental».
À la différence de Khodarkovsky, Zarakol porte sur la Russie un regard un peu plus nuancé. «Pendant des siècles, les Russes se sont à la fois tournés vers l’Europe et efforcés de s’en démarquer». Selon elle, « deux choses peuvent être vraies en même temps » (Two things can be true at once). Premièrement, «l’association de la Russie à la steppe eurasienne est politiquement motivée», afin que les Européens puissent se démarquer de la Russie et se considérer «comme l’avant-garde de la modernité [...] par opposition aux prétendues pathologies ou au retard de “l’Orient”».
Deuxièmement, lorsque la Russie ne se comportait pas comme les Européens l’attendaient, «c’était la faute de son côté asiatique primitif et cruel», ce qui «créait la fiction selon laquelle les pays occidentaux seraient incapables de pareille cruauté». Mais lorsque les Russes s’approprient le récit eurasien, ils se démarquent de l’Europe et de l’Occident, «que Poutine et ses alliés dénigrent en les qualifiant de décadents, arriérés et immoraux».
Cette dernière affirmation de Zarakol, en particulier, ne saurait rester en l’état, car elle contredit le discours de Poutine du 27 octobre 2022 cité par notre interprète. «La Russie, en tant que civilisation indépendante et singulière, ne s’est jamais considérée et ne se considère toujours pas comme l’ennemie de l’Occident. L’américanophobie, l’anglophobie, la francophobie et la germanophobie sont des formes de racisme au même titre que la russophobie et l’antisémitisme — comme, du reste, toutes les manifestations de xénophobie » (Россия, будучи самостоятельной, самобытной цивилизацией, никогда не считала и не считает себя врагом Запада. Американофобия, англофобия, франкофобия, германофобия – это такие же формы расизма, как русофобия и антисемитизм – впрочем, как и любые проявления ксенофобии), a déclaré Poutine dans son discours.
Ce à quoi veut finalement en venir l’interprète de Poutine n’apparaît que vers la fin de son exposé :
«La Russie est un empire qui s’est tordu pour prendre la forme d’un État-nation moderne » (Russia is an empire that has twisted itself into the form of a modern nation-state), « une grande partie de son territoire ayant été acquise par la conquête et la colonisation “intérieures”, notamment par la colonisation de peuplement, comme en Amérique du Nord, en Australie et ailleurs. [...]
La relation ambivalente à l’Europe constitue elle aussi une composante essentielle de la vision russe du monde. Si l’on considère tous ces aspects dans leur ensemble, le pays auquel la Russie ressemble le plus, historiquement comme aujourd’hui, n’est ni la Turquie ni l’Iran, mais les États-Unis. La volonté de voir exclusivement en la Russie le produit de son empreinte steppique finit par déformer et simplifier cette histoire.
Le rappel de l’héritage eurasien de la Russie est utile dans la mesure où il met en évidence la complexité fondamentale de la Russie actuelle. Le passé ne doit toutefois pas être morcelé au service d’un programme contemporain; la Russie était ancrée à la fois en Europe et en Asie et a été profondément façonnée par sa rivalité avec les États-Unis pendant la guerre froide du XXe siècle. L’attaque de Poutine contre l’Ukraine, ses ambitions impériales déclarées et sa répression impitoyable de toute dissidence ne font pas de lui un tsar, un khan, un chah ou un sultan des temps modernes. Ses agissements fautifs relèvent de sa seule responsabilité».
L’idée selon laquelle la Russie ressemblerait plus que tout autre pays aux États-Unis, tant historiquement qu’aujourd’hui, est certes novatrice, mais elle paraît fort éloignée de la réalité du point de vue géopolitique et géo-culturel.
2. L’identité spatiale de la pensée russe
Qu’en est-il donc? Qu’est-ce que la Russie? Un «mastodonte» selon Bismarck, un empire des steppes selon Khodarkovsky, ou simplement un sosie des États-Unis selon Zarakol? Et «l’attaque de Poutine contre l’Ukraine» correspond-elle réellement à « ses ambitions impériales déclarées» (his professed imperial ambitions), comme l’affirme Zarakol?
Ces questions ne peuvent être dissociées si l’on veut comprendre les intentions de Poutine dans le conflit ukrainien ainsi que la place de la Russie en Europe et en Eurasie. Cette compréhension ne peut toutefois être obtenue ni sur le plan géo-culturel, comme chez Zarakol, ni sur le plan historique, comme chez Khodarkovsky, mais bien sur les plans géopolitique et sécuritaire.
«La Russie, estimait autrefois Bismarck, est davantage une force élémentaire qu’un cabinet, davantage un mastodonte qu’un diplomate, et doit être traitée comme le mauvais temps jusqu’à ce qu’on puisse la changer — et non comme des hommes politiques doués de raison»³.
Cela était peut-être vrai durant la seconde moitié du XIXe siècle. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Poutine est un diplomate retors et un homme politique qui « pense » stratégiquement, même s’il a commis de nombreuses erreurs tactiques dans le conflit ukrainien. Cela tient au fait que les dirigeants russes et les élites de pouvoir qui les soutiennent, comme Zarakol l’a justement relevé, restent jusqu’à aujourd’hui «façonnés par leur rivalité avec les États-Unis pendant la guerre froide du XXe siècle».

Enfant de la guerre froide, Poutine garde encore un souvenir très présent de la confrontation entre les systèmes et de la dissuasion nucléaire, avec le danger d’un anéantissement mutuel, dont il ne parvient apparemment toujours pas à se détacher. Cela l’incite, lui et son équipe, à la prudence. À juste titre? Pas entièrement. Un excès de prudence peut devenir contre-productif et conduire à des décisions tactiques erronées, ce qui s’est d’ailleurs produit.
L’OTAN d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était à l’époque de la guerre froide, et la communauté transatlantique actuelle n’est pas cet Occident de la guerre froide qui débordait tant de puissance qu’il pouvait à peine marcher.
À cela s’ajoutent les expériences amères et douloureuses des années 1990, durant lesquelles la Russie a traversé une période extrêmement difficile. Elles continuent de produire leurs effets jusqu’à aujourd’hui et le pays ne les a toujours pas entièrement surmontées. Cela incite également les dirigeants russes sous Poutine à la prudence.
La guerre en Ukraine est en outre, dans une certaine mesure, une conséquence de la disparition de l’empire soviétique ainsi que d’un processus encore inachevé de répartition de l’espace entre les États ou entités de pouvoir qui en sont issus. Ce processus de division et de redistribution spatiales prendra peut-être fin avec la guerre en Ukraine.
Ce qui restera encore de l’Ukraine ne pourra être constaté qu’après la fin des hostilités. Une chose est toutefois déjà claire: la Russie s’établira de nouveau comme la puissante puissance spatiale eurasienne, dotée de forces armées aguerries et parfaitement préparées à une guerre du XXIe siècle.
Dans ce contexte, il convient de se remémorer très précisément la signification et l’importance de l’espace dans les conceptions géopolitiques et sécuritaires russes. La prédominance de l’espace dans la pensée russe se manifeste par le fait que l’unité (единство) et l’intégrité (целостность) de l’espace deviennent des postulats incontestables de pratiquement tout credo de politique intérieure et extérieure, et incarnent la raison d’État par excellence.
C’est pourquoi Zarakol donne expressément raison à Khodarkovsky sur au moins un point lorsqu’elle écrit: «Il est incontestable que la Russie n’est pas un pays “européen” au sens sociopolitique du terme et que les influences de la steppe contribuent à cette différence» (It is obviously true that Russia is not a “European” country in the sociopolitical sense of the word, and the steppe influences are partly the reason why it is something different).
Sans en avoir conscience, elle souligne la signification et «l’influence» de l’espace dans l’histoire russe, qu’elle appelle la «steppe» à la suite de Khodarkovsky. Mais elle méconnaît dans le même temps la dimension de la pensée spatiale dans la géopolitique et la politique de sécurité russes, parce qu’elle ne perçoit l’histoire russe que sous un angle géo-culturel.
Puisque la puissance spatiale russe s’oriente prioritairement vers la sécurisation et la maîtrise de son propre espace de puissance, le principe de droit international de non-ingérence dans les affaires intérieures revêt une importance primordiale pour la politique étrangère russe. C’est pourquoi les dirigeants russes rejettent catégoriquement toute ingérence de puissances étrangères à cet espace dans les affaires intérieures de leur propre espace de puissance et réagissent de manière épidermique aux leçons occidentales de toute nature.
L’identité spatiale de la pensée russe implique déjà un principe de démarcation vis-à-vis des puissances étrangères à cet espace et rejette catégoriquement tout principe universel d’ingérence — tel que l’extension transfrontalière des prétendues «valeurs occidentales» — à l’intérieur de l’espace de la puissance russe.

Alors que le prosélytisme des «valeurs occidentales» est depuis longtemps devenu un moyen d’auto-habilitation au service de la politique transatlantique d’expansion et d’intervention, l’identité spatiale de la pensée russe demeure, par principe et par tendance, dépourvue de charge idéologique. C’est pourquoi la prétendue «idéologie dominante du Kremlin» (the Kremlin’s ruling ideology) n’est rien d’autre qu’un mirage.
L’accusation régulièrement portée contre le Kremlin, selon laquelle il mènerait une politique étrangère agressive et expansionniste, relève donc des mythes construits à des fins géopolitiques et sert uniquement à dissimuler la politique transatlantique d’expansion et d’intervention.
C’est précisément l’identité spatiale de la pensée russe et la conception absolue de la souveraineté qui en résulte qui constituent la meilleure preuve du caractère pragmatique de la politique étrangère russe. D’une part, celle-ci est tournée vers l’espace intérieur et non vers le dépassement des espaces; d’autre part, elle vise essentiellement à protéger l’espace intérieur de la puissance contre les influences extérieures, afin que les structures internes de l’ordre puissent demeurer maîtrisables ou être maintenues.
Elles évitent surtout que la géopolitique russe ne glisse vers une confrontation idéologique devenue anachronique. La pensée géopolitique russe contemporaine est donc fondée sur la Realpolitik.
Aujourd’hui, la Russie se préoccupe avant tout de sa propre survie géopolitique dans les limites de l’espace de puissance existant et reconnu par le droit international, ainsi que de la sécurisation de l’espace intérieur de cette puissance spatiale. La guerre en Ukraine ne contredit pas cette affirmation, comme nous le verrons plus loin.
De même qu’il existe un espace mondial dont tous les espaces de puissance particuliers ne sont que des parties, chaque espace de puissance important possède un caractère exclusif auquel ne correspond aucune évolution historique comparable. À mesure qu’une conception du pouvoir et de la vie se fond dans un espace concret, elle acquiert un caractère historique et culturel unique et singulier.
La caractéristique de l’espace mondial réside au contraire — aussi paradoxal que cela puisse paraître — dans son caractère supra-spatial. Il en est ainsi parce qu’il ne connaît aucune limite de puissance et que, s’étendant au-delà de chaque espace de puissance, il n’est circonscrit par aucun d’entre eux.
La puissance hégémonique américaine, qui entend régner sur cet espace mondial, est, vue sous cet angle, un monstre supra-spatial incapable de remplir une fonction identitaire au sein d’un espace de puissance concret.
Elle ne peut produire d’identité dans un espace de puissance concret, parce que celui-ci se conçoit comme un espace intérieur identique à lui-même, qui ne peut être transformé de l’extérieur, sauf au moyen d’une intervention militaire et/ou d’une subversion intérieure. Mais, à la différence des années 1980 et 1990, il n’existe aujourd’hui rien qui puisse faire éclater de l’extérieur comme de l’intérieur l’espace intérieur de la puissance spatiale russe.
3. La stratégie de puissance continentale de Poutine
Dans le contexte de cette identité spatiale de la pensée russe se pose la question de savoir quelle géopolitique la Russie de Poutine poursuit aujourd’hui. À la différence de l’Union soviétique durant les trois dernières décennies de son existence, Poutine marche dans les pas de Staline.
En tant qu’«homme politique à la pensée continentale», Staline est resté fidèle, dans son positionnement géostratégique, à la politique expansionniste traditionnelle de Moscou et ne portait pas son regard «très loin au-delà de la périphérie géographique de l’Union soviétique», écrivait en 1981 Lothar Rühl (1927-2025), l’un des plus importants géopoliticiens allemands de l’après-guerre, dans son ouvrage toujours digne d’intérêt Russlands Weg zur Weltmacht («La voie de la Russie vers le statut de puissance mondiale»).⁴
Staline limita sa géopolitique au continent eurasien et se révéla ainsi «un stratège prudent qui évaluait correctement, sans les surestimer, les possibilités et les capacités de l’État soviétique sur les plans économique et politique. C’est pourquoi, après 1945 également, il rejeta tous les projets de la direction de la marine soviétique visant à mettre en œuvre un ambitieux programme de construction navale pour acquérir des bâtiments de combat de haute mer destinés à un déploiement mondial, ou à constituer à grande échelle des forces aériennes stratégiques à portée intercontinentale»⁵.
En concentrant toutes les forces exclusivement sur la mise au point d’armes nucléaires et la construction de missiles, Staline maintint sa stratégie de puissance continentale jusqu’à sa mort en 1953. Ce positionnement géostratégique de l’Union soviétique changea brutalement avec l’accession de Nikita Khrouchtchev au poste de secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique.
Sous Khrouchtchev, par son «activité extraordinairement accrue sur la scène politique mondiale», l’Union soviétique « abandonna la limitation propre à la conception expansionniste de Staline, selon laquelle les prises de pouvoir communistes n’avaient de chances de réussir, et ne méritaient donc d’être soutenues, qu’à proximité géographique de l’Union soviétique et avec le soutien direct ou indirect de l’Armée rouge»⁶.
Ce fut Nikita Khrouchtchev qui engagea le passage de «l’hégémonie continentale classique de l’époque stalinienne» à une stratégie de puissance mondiale ou de superpuissance. Il fut le premier dirigeant de Russie «à tenter de mener une politique mondiale», même s’il échoua d’abord «parce que les moyens n’étaient pas encore suffisants et parce qu’il exposa ainsi l’Union soviétique au danger sans protection. Son offensive dynamique contre la puissance mondiale américaine remporta des succès en Inde, au Proche-Orient et à Berlin, mais révéla avec éclat à Cuba les faiblesses de l’Union soviétique»⁷.
Cette rupture dans la géostratégie soviétique, dictée aussi bien par l’idéologie soviétique que par l’ambition personnelle de pouvoir, rejeta la géopolitique continentale traditionnelle pratiquée depuis des siècles, ainsi que la prudente «hégémonie continentale» de Staline. Elle entraîna une surexpansion de la politique hégémonique soviétique qui dépassait totalement les capacités économiques, technologiques et militaires du système, avec des conséquences dévastatrices pour l’existence même de l’empire.
Khrouchtchev prit ainsi une décision géostratégique fatale qui finit par causer la perte de l’empire soviétique et de son idéologie communiste. Certains nostalgiques de l’Union soviétique n’ont toujours pas compris toute la portée de cette décision géostratégique de la direction soviétique, imputable à Khrouchtchev, et continuent de rêver au rétablissement du «glorieux» passé impérial de facture soviétique.
L’empire soviétique s’est en effet épuisé économiquement et idéologiquement du fait de son extension hégémonique excessive; il s’est ensuite effondré, puis désintégré. Mais cet effondrement et cette désintégration furent précédés de trente longues années de politique soviétique d’expansion et de puissance mondiale. Après le départ de Khrouchtchev, un «repli de la Russie sur elle-même, enfermée dans la forteresse de grande puissance bâtie par Staline, [...] n’était plus possible».⁸ «Le déclin était déjà inscrit dans l’ascension au rang de puissance mondiale»⁹.
Aujourd’hui, Poutine est revenu à la stratégie traditionnelle de puissance continentale, maintenue jusqu’à Staline inclus. Sous Poutine, précisément, la Russie a renoncé par principe à la stratégie soviétique de puissance mondiale amorcée sous Khrouchtchev et l’a définitivement abandonnée.
Si le conflit ukrainien correspond en principe à la stratégie de puissance continentale de Poutine, il n’en découle toutefois pas sur le plan causal. Les causes du conflit ne résident pas dans la politique expansionniste attribuée à Poutine ni dans son prétendu «néo-impérialisme», mais plutôt dans la politique d’expansion de l’OTAN depuis la disparition de son rival soviétique, contre laquelle un spécialiste américain de la Russie aussi éminent que George F. Kennan avait déjà lancé de pressants avertissements dans les années 1990. Une Ukraine membre de l’OTAN constituerait une catastrophe géostratégique pour la Russie, car celle-ci perdrait sa «profondeur stratégique» — «la zone tampon entre le cœur de la Russie et de puissants adversaires européens» —, comme l’a fermement souligné le groupe de réflexion américain Carnegie Endowment¹⁰.
La Russie actuelle se replie plutôt dans sa «forteresse de grande puissance». D’une part, elle cherche à assurer sa sécurité en nouant des relations économiques et militaires toujours plus étroites avec la Chine; d’autre part, face à l’environnement occidental hostile, elle tente de parvenir à l’autarcie.
Dans le contexte de l’affaiblissement de l’hégémonie américaine, du retour de la Russie à sa stratégie traditionnelle de puissance continentale — qui, selon la conception qu’elle en a, aboutit en définitive à une révision de l’ordre de sécurité paneuropéen dominé par les États-Unis — et de l’ascension fulgurante de la Chine au rang de superpuissance géoéconomique, il existe aujourd’hui une constellation de grandes puissances sans précédent, qui rend possible et nécessaire une architecture paneuropéenne de sécurité.
Dmitri Trenin souligne à juste titre qu’«une réforme de l’architecture européenne de sécurité» doit reposer sur «deux piliers — l’un occidental et l’autre russe» et qu’il est impossible que cette architecture garantisse une paix durable sans inclure ni prendre en considération les intérêts russes en matière de sécurité¹¹.
Dans le cas contraire, il existe un risque aigu que les élites au pouvoir dans l’Union européenne, qui donnent aujourd’hui le ton en Europe, pensent pouvoir manipuler leur propre population en agitant la «menace russe» et rêvent encore d’infliger une «défaite stratégique» à la Russie, connaissent elles-mêmes leur Waterloo.
Notes:
(1) Scheidegger, G., Perverses Abendland – barbarisches Russland. Begegnungen des 16. und 17. Jahrhunderts im Schatten kultureller Missverständnisse. Zürich 1993, 9.
(2) Scheidegger (voir note 1), 26.
(3) Cité d'après Wittram, R., Die russisch-nationalen Tendenzen der achtziger Jahre, in: ders., Das Nationale als europäisches Problem. Beiträge zur Geschichte des Nationalitätsprinzips vornehmlich im 19. Jahrhundert. Göttingen 1954, 183-213 (189).
(4) Ruehl, L., Russlands Weg zur Weltmacht. Düsseldorf /Wien 1981, 413.
(5) Ruehl (voir note 4), 413 f.
(6) Grewe, W. G., Spiel der Kräfte in der Weltpolitik. Theorie und Praxis der internationalen Beziehungen. Düsseldorf Wien 1970, 224 f.
(7) Ruehl (voir note 4), 416.
(8) Ruehl (voir note 4), 439.
(9) Ruehl (voir note 4), 539.
(10) Rumer, E./Weiss, A. S., Ukraine: Putin`s Unfinished Business. carnegieendowment.org 12.11.2021.
(11) Trenin, D., Arms accords between Russia and the west stand a chance despite treat of conflict. ft.com 18.02.2022.
15:57 Publié dans Actualité, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, actualité, géopolitique, eurasie, eurasisme |
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jeudi, 10 septembre 2026
La fabrique de l’urgence: pourquoi le système économique se nourrit de crises permanentes

La fabrique de l’urgence: pourquoi le système économique se nourrit de crises permanentes
Giovanni Balducci
Source: https://geopoliticaesistemi.com/la-fabbrica-dellemergenza...
De la gestion de la pandémie, qui a redéfini les frontières du contrôle social, à la menace constante de la guerre hybride, jusqu’à la récente attaque de drones contre l’aéroport de Leipzig — attribuée à des agents russes et qualifiée sans détour par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, de signe d’une «nouvelle normalité» à laquelle les Européens doivent s’habituer —, il n’y a qu’un pas. Un fil rouge relie les urgences sanitaires aux urgences géopolitiques: la systématisation du choc.
Le capitalisme contemporain ne vise plus la stabilité, mais repose au contraire sur un mécanisme complexe qui s’alimente cycliquement de la crise. Loin d’être des anomalies accidentelles ou des dysfonctionnements temporaires, les situations d’urgence sont devenues le carburant indispensable à la survie et à l’expansion de l’économie mondiale.
La logique profonde de ce modèle repose sur la nécessité chronique de dépasser les limites imposées par la surproduction et la stagnation. Lorsque les marchés traditionnels ralentissent, le système entre en difficulté. C’est là que l’urgence agit comme un puissant détonateur: elle efface les dettes symboliques, dévalorise le capital existant afin de permettre une nouvelle concentration de celui-ci et ouvre des marchés entièrement vierges. La catastrophe, ou sa perception constante, justifie des interventions étatiques massives qui détournent les ressources publiques vers le secteur privé, en finançant de grands travaux, des transitions technologiques imposées et des dispositifs de sécurité.
Dans ce contexte, la sécurité, la santé et le bien-être cessent d’être des droits fondamentaux ou des biens publics pour se transformer en marchandises lucratives — que l’on songe aux propos tenus par le président du Forum économique mondial au sujet de l’eau ! Chaque crise génère une demande artificielle et incontournable: on achète des valeurs refuges, des technologies de surveillance, des polices d’assurance, des médicaments d’urgence et des services de conseil stratégique en matière de défense. La vulnérabilité collective devient ainsi une mine d’or pour ceux qui disposent des capitaux nécessaires afin d’investir dans les solutions. Plus le monde paraît fragile et menacé, plus la valeur marchande de ceux qui offrent une protection augmente, créant ainsi une incitation perverse à maintenir un niveau d’alerte élevé.
La célèbre théorie de la destruction créatrice de Joseph Schumpeter trouve aujourd’hui son expression la plus aboutie dans l’économie du choc permanent. Ce n’est plus l’innovation technologique spontanée qui renouvelle le tissu productif, mais l’événement déstabilisateur. Une crise ébranle les fondements des marchés, balayant les petites entreprises les moins structurées et favorisant de gigantesques processus de concentration monopolistique entre les mains de quelques multinationales et fonds d’investissement mondiaux. Immédiatement après le choc, des plans de relance et de reconstruction financés par la dette sont mis en œuvre, garantissant pendant des années des profits assurés et protégés par l’État.
Enfin, le besoin d’urgence revêt une très forte dimension politique et sociale. L’état d’exception permanent normalise la suspension des droits syndicaux et civils au nom de l’urgence et de l’intérêt supérieur. Face à un danger imminent — qu’il s’agisse d’un effondrement des marchés boursiers, d’un virus mondial ou d’une escalade militaire aux frontières —, la dissidence est neutralisée et les décisions économiques les plus impopulaires sont imposées d’en haut, sans passer par le filtre de la médiation démocratique. Il en résulte une société perpétuellement sur la défensive, fragmentée et incapable d’imaginer un avenir différent, prisonnière d’un éternel présent dans lequel la seule certitude est la prochaine crise à affronter.
21:20 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, économie, urgence |
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