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dimanche, 11 octobre 2026

La dangereuse logique qui consiste à ne pas accepter sa défaite

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La dangereuse logique qui consiste à ne pas accepter sa défaite

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio avertit que la guerre en Ukraine pourrait dégénérer en une guerre européenne beaucoup plus vaste. Son inquiétude repose sur une considération stratégique étonnamment peu évoquée dans le débat public: pour Moscou et une partie des élites dirigeantes européennes, l’issue de cette guerre est depuis longtemps devenue une question existentielle. Pour Washington, elle ne l’est pas dans la même mesure.

La Russie considère ce conflit comme une lutte portant sur son futur statut de grande puissance, sa sécurité militaire et les rapports de force dans l’espace post-soviétique. Du point de vue des dirigeants russes, un échec ne signifierait pas seulement une défaite militaire, mais remettrait en cause l’ensemble de la stratégie sécuritaire du Kremlin.

Il est remarquable que le Conseil européen qualifie désormais lui aussi officiellement la guerre de «défi existentiel pour l’Union européenne».

Il faut toutefois distinguer l’Europe de l’UE. De même qu’il convient de distinguer les intérêts de sécurité des États européens des intérêts politiques de leurs élites dirigeantes.

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Pour la Pologne et les États baltes, la menace militaire immédiate que représente la Russie est au premier plan. Pour les centres de pouvoir politique de Berlin, Paris et Bruxelles, il s’agit en revanche aussi de l’avenir d’un ordre européen fondé sur l’intégration économique et institutionnelle de l’Europe de l’Est.

À cet égard, l’Ukraine représente bien plus qu’un marché potentiel. Son intégration dans l’espace économique de l’UE ouvrirait des possibilités d’influence sur les routes commerciales, les marchés agricoles, l’accès aux matières premières, les infrastructures et les flux d’investissement. À elle seule, la facilité européenne pour l’Ukraine prévoit jusqu’à 50 milliards d’euros d’ici à 2027. La reconstruction et le processus d’adhésion à l’UE sont explicitement liés.

Un succès russe, empêchant durablement l’intégration occidentale de l’Ukraine, limiterait donc aussi considérablement les perspectives d’expansion économique et géopolitique de l’UE vers l’Est.

À cela s’ajouterait une Russie dont les forces armées disposent, malgré des pertes considérables, de plusieurs années d’expérience du combat et dont l’industrie de l’armement a été réorientée vers une production de guerre. La présence d’une telle puissance directement à la frontière orientale de l’espace de l’UE et de l’OTAN déterminerait la planification européenne en matière de sécurité pour de longues années.

Plus problématique encore serait toutefois le bilan de politique intérieure pour les élites européennes qui ont fondé toute leur stratégie sur l’affaiblissement de la Russie: elles devraient expliquer pourquoi des sommes énormes ont été dépensées, des relations économiques rompues, d’anciennes chaînes d’approvisionnement énergétique abandonnées et des engagements politiques de grande portée contractés, sans que les résultats stratégiques recherchés aient été atteints.

C’est la Russie elle-même qui a déclenché sa guerre d’agression contraire au droit international. Cela ne dispense toutefois pas les gouvernements européens d’assumer la responsabilité de l’efficacité et du coût de leurs propres décisions.

Pour une partie des dirigeants de l’UE, la réalisation par la Russie d’objectifs de guerre essentiels pourrait donc représenter non seulement une défaite géopolitique, mais aussi une véritable crise de légitimité.

Washington se trouve dans une situation différente. Les États-Unis ont des intérêts considérables dans la sécurité de l’Europe et la crédibilité de l’OTAN. Toutefois, la survie de leur propre État ne dépend pas directement de l’ordre territorial où pourrait s'ancrer l’Ukraine.

Du point de vue américain, un affaiblissement militaire et économique prolongé de la Russie peut déjà constituer un avantage stratégique, même si Moscou conserve finalement des gains territoriaux. Un tel calcul serait compatible avec l’intérêt supérieur consistant à éviter une confrontation militaire directe entre les deux plus grandes puissances nucléaires et à libérer des ressources pour d’autres théâtres stratégiques, notamment face à la Chine.

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Une récente enquête de Reuters sur de supposées prises de contact exploratoires, entre Américains et Russes, concernant Nord Stream, montre que les intérêts économiques jouent désormais à nouveau un rôle. Ces informations sont en partie controversées, mais l’opposition d’intérêts qui les sous-tend est révélatrice: ce qui, pour les dirigeants de l’UE, est considéré comme un découplage nécessaire du point de vue de la sécurité pourrait, dans des circonstances différentes, redevenir une opportunité commerciale pour les investisseurs américains.

C’est là que réside le dangereux mécanisme: si Washington juge acceptable un compromis avec Moscou, tandis que les principaux gouvernements européens y voient une défaite stratégique, les intérêts au sein de l’alliance occidentale commencent à diverger.

Cela ne signifie pas nécessairement que les gouvernements européens cherchent l’escalade. Leur contre-argument est qu’un succès russe pourrait favoriser de nouvelles agressions militaires. La dissuasion et le soutien à l’Ukraine visent précisément à empêcher cela.

Mais le risque d’escalade augmente lorsque les acteurs politiques ne font plus la distinction entre une garantie de sécurité nécessaire et la défense de leurs propres décisions antérieures.

La dimension nucléaire est particulièrement explosive à cet égard. La doctrine nucléaire russe de novembre 2024 prend explicitement en compte, sous certaines conditions, les attaques conventionnelles ainsi que le soutien apporté par une puissance nucléaire à un agresseur non nucléaire. Cela ne signifie pas qu’une réaction nucléaire serait automatique, mais montre à quel point Moscou associe étroitement la dissuasion conventionnelle et la dissuasion nucléaire.

Une confrontation directe entre la Russie et certains États membres de l’OTAN ne constituerait donc pas une simple extension de la guerre actuelle, mais un conflit régi par une logique d’escalade fondamentalement différente.

Le véritable danger apparaît lorsque Moscou ne veut pas reculer sur le plan militaire, que les dirigeants de l’UE ne peuvent pas reculer sur le plan politique et que Washington est de moins en moins disposé à assumer lui-même les risques qui en découlent.

La question de savoir si ces intérêts finiront effectivement par se dissocier se tranchera à l’aune de décisions concrètes: d’éventuels accords américano-russes, des engagements européens à déployer des troupes en Ukraine et la manière de gérer de nouveaux incidents militaires.

Peut-être le plus grand risque stratégique réside-t-il précisément dans le fait qu’un compromis pourrait à un moment donné devenir possible pour les États-Unis, tandis que, pour une partie des élites européennes, une telle entente semblerait politiquement plus dangereuse que la poursuite de leur stratégie actuelle.

Lorsque la peur de perdre son propre pouvoir devient plus grande que celle d’une escalade militaire, l’ordre de sécurité européen se trouve confronté à un problème fondamental.

#géopolitique@global_affairs_byelena

Quand l’ordre se brise: les cycles du pouvoir et des générations

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Quand l’ordre se brise: les cycles du pouvoir et des générations

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/kun-jarjestys-murtuu-v...

L’idée selon laquelle l’histoire ne suit pas un cours linéaire, mais évolue par cycles, est plus ancienne que la plupart des sciences sociales contemporaines. Dans la Grèce antique déjà, Polybe soutenait que les formes de gouvernement se succèdent selon un cycle régulier: la monarchie dégénère en tyrannie, la tyrannie est remplacée par l’aristocratie, l’aristocratie par l’oligarchie, l’oligarchie par la démocratie et, finalement, la démocratie par une nouvelle tyrannie. Selon lui, ce processus n’était pas le fruit du hasard, mais résultait de la dynamique de la répartition du pouvoir.

Discours-sur-l-histoire-universelle.jpgAu XIVe siècle, Ibn Khaldoun développa davantage cette idée. Selon lui, les dynasties naissent grâce à la force de cohésion du groupe, l’asabiyya, connaissent plusieurs générations de prospérité, puis déclinent lorsque la cohésion originelle cède la place au luxe et aux rivalités internes. Il distinguait trois phases: la génération des fondateurs, qui préserve la cohésion; celle des successeurs, qui commence déjà à s’orienter vers le luxe; et les générations suivantes, au cours desquelles la solidité originelle finit par se briser. À ses yeux, le cycle de vie d’une dynastie durait généralement de trois à quatre générations.

Au XVIIIe siècle, Giambattista Vico avança que les nations traversent trois âges — l’âge des dieux, celui des héros et celui des hommes — avant de revenir à leur point de départ (corsi e ricorsi). Pour lui, ce retour n’était pas une simple répétition, mais un retour idéalisé à un niveau supérieur : l’humanité revient à un état semblable à son état originel, mais jamais tout à fait identique.

Au début du XXe siècle, Oswald Spengler affirma que les cultures sont des organismes vivants qui naissent, s’épanouissent et meurent. Son œuvre majeure, Le Déclin de l’Occident (1918-1922), divisait le cycle de vie d’une culture en phases rappelant la croissance d’une plante: naissance, jeunesse, maturation et, enfin, pétrification.

Selon lui, la distinction décisive était celle qui séparait la culture de la civilisation. La culture est créatrice, génératrice de formes et vivante; la civilisation, au contraire, constitue la dernière phase de la culture, celle où la créativité est épuisée et où ne subsistent plus que la pétrification des formes, l’expansion et la maîtrise technique.

Spengler prédit que la culture occidentale était entrée dans la phase de civilisation et que sa fin était inévitable. Selon lui, les cultures n’apprennent pas les unes des autres, mais suivent le même schéma indépendamment de ce qui se passe à l’extérieur d’elles-mêmes.

front-medium-2741241632.jpgArnold Toynbee poursuivit dans la même voie avec son ouvrage en douze volumes, A Study of History (1934-1961), dans lequel il expliquait l’essor et la disparition des civilisations par le mécanisme du défi et de la réponse. Selon lui, une civilisation naît lorsqu’une communauté est confrontée à un défi — par exemple une sécheresse, une inondation, une guerre ou un nouveau mouvement religieux — et y répond d’une manière exigeant créativité et sacrifices.

Une «minorité créatrice», capable de relever le défi et d’entraîner les autres avec elle, joue un rôle déterminant. Lorsque cette minorité perd sa créativité, elle devient une minorité dominante qui recourt à la contrainte et à l’imitation.

La civilisation commence alors à se disloquer: le prolétariat intérieur se détache d’elle, le prolétariat extérieur exerce une pression à ses frontières et, finalement, une nouvelle grande culture ou religion apparaît et remplace l’ancienne. Toynbee soulignait que les civilisations ne meurent pas de chocs extérieurs, mais se suicident: elles perdent leur capacité à répondre aux défis qu’elles ont elles-mêmes engendrés.

10675423482461_grande.jpgDans les années 1990, William Strauss et Neil Howe rapprochèrent cette idée de l’époque contemporaine. Selon leur théorie générationnelle, l’histoire des États-Unis se divise en cycles d’environ quatre-vingts ans, dont chacun s’achève par un quatrième tournant — une crise qui transforme en profondeur la structure de la société.

Peter Turchin a modélisé quantitativement les cycles séculaires et relié l’instabilité politique à la surproduction des élites ainsi qu’à l’appauvrissement de la population.

Ray Dalio, pour sa part, a avancé que les grands cycles d’endettement et de puissance se répètent environ tous les soixante-quinze ans et s’achèvent par une refonte de l’ordre établi.

Ces penseurs ont en commun une même observation fondamentale: la stabilité n’est pas permanente. Un ordre établi accumule en son sein des tensions qu’il est incapable de résorber. La richesse se concentre, les institutions se rigidifient afin de défendre ceux qui bénéficient de la situation existante, et une nouvelle génération — dépourvue de tout souvenir personnel de la crise précédente — considère l’ordre en vigueur comme allant de soi. Lorsque le système subit un choc suffisamment puissant, il ne plie pas: il se brise.

71-WJgHWC1L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLes différences entre ces théories restent néanmoins considérables. Polybe et Vico parlaient d’un cycle revenant au point de départ. Spengler et Toynbee décrivaient la mort et la renaissance. Strauss et Howe s’appuient sur des archétypes générationnels, Turchin sur des cycles statistiques et Dalio sur les marchés de la dette. Les méthodes varient fortement, mais l’observation essentielle demeure la même: aucun ordre ne reste inchangé.

D’un point de vue critique, on peut objecter qu’il est facile de discerner des cycles après coup. Lorsque l’on regarde en arrière, on finit toujours par trouver une forme de schéma. Cela ne suffit toutefois pas à en faire une loi prédictive. Les théories cycliques n’indiquent ni le moment exact ni le résultat final. Elles montrent que certaines tensions structurelles produisent certains types de conséquences et, en ce sens, elles servent davantage de cadres d’interprétation que de prévisions.

La situation actuelle s’inscrit dans ce schéma. La polarisation politique s’est accrue, la légitimité des institutions s’est affaiblie et les inégalités économiques ont retrouvé des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis les années 1920. La rupture technologique transforme les structures du travail, du savoir et du pouvoir, tandis que les tensions entre les grandes puissances s’accentuent.

Les théories cycliques montrent que le même schéma s’est déjà répété : l’ordre dominant finit par s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions et, après une période de transition instable, un nouvel ordre prend sa place.

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À quoi ce nouvel ordre pourrait-il ressembler? Après les crises, le rôle de l’État s’est généralement accru. À la suite de la guerre de Sécession, le pouvoir fédéral américain s’est considérablement étendu. Après la Seconde Guerre mondiale sont apparus l’État-providence, les Nations unies et le système économique de Bretton Woods. Si ce schéma se répète, il faut probablement s’attendre à un pouvoir central plus fort, à une réglementation plus stricte ainsi qu’à un nouveau type d’ordre économique et sécuritaire. Au début, cet ordre sera rigoureux, parce qu’il naîtra d’une rupture; il s’assouplira ensuite à mesure qu’une nouvelle génération grandira en son sein.

Il ne s’agit pas d’une prévision précise, mais d’une possibilité découlant de ce que nous savons du passé. Personne ne sait quand la transition se produira ni quelle forme le nouvel ordre prendra finalement. Nous savons toutefois que les générations actuelles devront vivre dans l’entre-deux instable séparant l’ancien ordre du nouveau. La question n’est pas seulement de savoir quand le nouvel ordre verra le jour, mais aussi où il émergera.

imagsgyes.jpgIl convient de noter que la conception cyclique de l’histoire n’est pas exclusivement occidentale. La phrase d’ouverture du récit chinois des Trois Royaumes (Sanguo yanyi) est la suivante: «La grande tendance du monde veut qu’après une longue division vienne l’unification, et qu’après une longue unification vienne la division».

Cette formule fait écho au cycle des formes de gouvernement de Polybe et au déclin des dynasties décrit par Ibn Khaldoun, mais elle s’en distingue sur un point: dans la tradition chinoise, l’unité n’est pas seulement une phase du cycle, mais l’état normal de l’ordre, vers lequel le cours de l’histoire revient. Alors que l’ordre dirigé par l’Occident perd sa capacité à préserver l’unité, le renforcement de la position de la Chine et, plus largement, de l’Eurasie laisse penser que le centre du prochain cycle ne se trouvera peut-être plus de l’autre côté de l’Atlantique.

samedi, 10 octobre 2026

Le but de l’organisation, c’est son échec! - Interventions réactionnaires depuis le labyrinthe du politique

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Le but de l’organisation, c’est son échec!

Interventions réactionnaires depuis le labyrinthe du politique

Werner Olles

Bien qu’elle mérite assurément un examen plus approfondi, le réactionnaire considère la «Nouvelle Droite intellectuelle» de ce pseudo-État qu’est la RFA comme une entreprise relativement dépourvue de perspectives, si on la compare à des groupements similaires en Italie, en France, en Espagne ou en Amérique latine. Fait intéressant, cela correspond exactement à la faible légitimité d’un non-État — ou anti-État — sans courage ni honneur, dont le personnel politique souffre d’un incroyable déficit d’intelligence qui ne l’empêche toutefois pas de cultiver une mentalité de petit malin.

Il en va de même des établissements d’enseignement supérieur et des universités allemandes, aujourd’hui détruits, avec leurs étudiants dépourvus de la capacité d’enthousiasme, qui devrait pourtant être le propre de la jeunesse, et du goût de penser et de prendre plaisir à la pensée.

Pour donner quelques repères généraux: cela résulte, du moins en partie, de la victoire illusoire et de la pseudo-émancipation produites par la prétendue révolution culturelle de 1968. Son raisonnement fallacieux — selon lequel la révolution aurait pour fonction de réaliser, ou tout au moins de favoriser, l’émancipation des êtres humains, alors qu’elle est en réalité une lutte pour le pouvoir — a largement contribué à la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la droite. À l’époque, cependant, on ne voyait pas là un échec inévitable, mais des erreurs théoriques et des trahisons qui auraient pu être évitées: une erreur fatale. Désormais, même les très jeunes savent déjà ce que «l’opinion publique» attend d’eux.

Les soixante-huitards ont en réalité déployé des efforts et des ambitions intellectuels absolument extraordinaires et redécouvert de façon remarquable des continents entiers de littérature théorique oubliée, de Georg Lukács, Karl Korsch et Wilhelm Reich jusqu’à la Dialectique de la raison de Horkheimer et Adorno. Cependant, avec la disparition du SDS et l’ascension de ceux que l’on a appelés les «soixante-douzards» — voir Joschka Fischer —, il ne s’agissait plus de transformer la structure profonde de la société, ni de modifier la formule constitutive de l’économie nationale, ni de poser la question du pouvoir, mais d’adopter un autre mode de vie, recherchant au sein de l’ordre existant un hédonisme flottant, presque semblable à des particules en suspension. Alors que les anciens marxistes se trahissent jusque dans leur langage, puisqu’ils emploient sans hésiter des termes tels que «plus-value», «lutte des classes», «loi de la valeur», «accumulation primitive» et «paupérisation», la gauche woke ignore absolument tout du marxisme. L’intelligence considérable des anciens soixante-huitards, gravitant autour de Frank Böckelmann et Günter Maschke, s’est précipitée à une vitesse vertigineuse dans les profondeurs les plus extrêmes après la victoire des « soixante-douzards ».

Alors que, dans la RFA, la droite intellectuelle constitue, sur les plans théorique et métapolitique, un ensemble assez hétérogène de nominalistes et d’universalistes, qui avait déjà fortement perdu en qualité et en mordant polémique dans les années 1990 et demeure jusqu’à aujourd’hui incapable d’expliquer, historiquement et du point de vue de la théorie de l’État, le totalitarisme de l’État dit "le plus libre ayant jamais existé sur le sol allemand", les sceptiques et les réactionnaires comprennent bien mieux la tyrannie de l’opinion publique, malgré le vacarme humanitariste aussi stupide qu’éhonté. Son principal défaut tient manifestement au fait que cette droite intellectuelle ne lit et ne médite plus que ce qui pourrait éventuellement lui être vite utile.

Pourtant, quiconque veut comprendre, ne serait-ce qu’approximativement, toute l’incommensurabilité de l’imperfection humaine et politique doit au moins lire Kierkegaard — «Dans l’ensemble, il est presque incroyable de voir à quel point les hommes sont habiles et ingénieux lorsqu’il s’agit d’éviter les décisions!» —, Tocqueville et Donoso Cortés: «Il s’agit finalement de choisir entre la dictature du poignard et la dictature du sabre. Je choisis la dictature du sabre, parce qu’elle est la plus noble!».

Les horreurs de la démocratie moderne de masse, de la termitisation, de l’accélération technologique, de l’uniformisation du monde, de l’absence de Dieu et de l’arrachement à tout lieu, ainsi que les guerres des États-Unis — l’État voyou numéro un —, qui ont fait, rien qu’en Irak, 300.000 morts et un demi-million d’enfants morts de faim, la tromperie de l’Union européenne, de l’OTAN et de l’ONU, et le capitalisme boursier mondialisé donnent finalement raison à la célèbre formule de Moeller van den Bruck: «C’est par le libéralisme que meurent les peuples!».

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Alors que le socialisme est mort de l’économie et les différentes formes de fascisme de la guerre civile, le libéralisme déracine les êtres humains, tandis que la stratégie corrompue de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international désorganise les pays les plus faibles au moyen du libre-échange.

La Révolution conservatrice a certes perçu ces dangers, mais elle n’est pas parvenue à édifier un césarisme audacieux, encore moins à suivre la célèbre maxime de Donoso: «Si la légalité suffit à sauver la société, alors la légalité; si elle ne suffit pas, alors la dictature!». Donoso savait au moins que «c’est précisément la pseudo-religion de l’humanité absolue qui ouvre la voie à une terreur inhumaine!».

Nous voyons que la démocratie ne peut jamais être que celle d’un peuple, uniquement le kratos d’un demos. Il ne saurait donc exister de démocratie européenne, et encore moins de démocratie englobant le monde entier. Les anticipations d’un «droit cosmopolitique» et d’un ordre juridique cosmopolite ne sont rien d’autre qu’un paninterventionnisme mensongèrement travesti sous des euphémismes — «mandat robuste», «mesures de maintien de la paix», etc. — et attestent que la «démocratie» porte toujours en elle la démocratie totalitaire, y compris la haute trahison, l’incitation à la guerre et la guerre civile.

Le bavardage sur la «démocratie» sert donc les appareils de partis et les carriéristes opportunistes, ainsi que des «groupes de pression» anonymes au sein de parlements infiltrés. En réalité, le politique est tout simplement inconcevable sans théories du complot; tout le reste relève du néo-dada de tous ces vulgarisateurs impudents et des paroles de combat habituelles de la gauche, destinés à tromper les masses manipulables.

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Hans Freyer et Herbert Marcuse.

«Les mouvements vers la grandeur sont toujours contraints; les mouvements vers la décadence sont toujours naturels», écrit Georges Sorel, que la droite refuse elle aussi obstinément de lire. Il en va de même d’Herbert Marcuse, dont le livre L’Homme unidimensionnel constitue une mine de tout premier ordre, y compris pour les esprits de droite, du moins s'ils sont vraiment intelligents. Le texte de Marcuse s’inspire en effet en grande partie du penseur de droite Hans Freyer et de son ouvrage Théorie de l’époque contemporaine (1955). Le terme même d’«unidimensionnalité» vient de Freyer. Une hostilité commune à l’ordre existant et des diagnostics similaires devraient pourtant suffire à susciter un intérêt pour la pensée, la lecture et la discussion, car c’est surtout cette dernière qui constitue la véritable solution de remplacement à la démocratie libérale et parlementaire.

Ainsi, Marx critiquait sans la moindre gêne le capitalisme industriel naissant en s’appuyant sur des auteurs conservateurs. Il pourrait donc servir d’exemple à une droite sans œillères, car le véritable partisan prend ses armes là où il peut les trouver. Malheureusement, la Nouvelle Droite se montre souvent incapable d’examiner sans ressentiment les arguments d’autrui, en quoi elle ne diffère guère de l’ancienne droite.

Quant à la gauche woke, qui n’a pas un seul argument intelligent à offrir, mieux vaut ne pas en parler. En réalité, nous — la droite — ne disposons toujours pas d’une analyse satisfaisante des sociétés occidentales de consommation et d’un pouvoir étatique qui s’appuie sur la technique moderne et sur l’art d’influencer les masses — contrairement à certains intellectuels marxistes qui ne craignent pas les contacts avec la droite, tels que Diego Fusaro.

Nous demeurons dans l’«immobilité frénétique» qu'évoquait Günter Maschke. Nous ne savons même pas exactement qui sont les dominants ni sur quoi repose leur domination. La complicité funeste avec le système néolibéral et mondialiste se retrouve aujourd’hui dans presque toutes les couches de la société: même l’ouvrier prétendument «éclairé», le petit artisan ou l’employé de bureau suivent désormais avec anxiété les cours de la Bourse, quand bien même la virgule de leur compte courant se situerait nettement à gauche.

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Assécher les territoires de la rectitude politique, infestés par la fièvre des marais, devrait être la tâche d’un État fort. Mais la RFA est tout ce que l’on voudra, sauf un État fort: c’est une république bananière animée par la ruse, l’hypertrophie morale, la complaisance fangeuse dans tout travail effectué sur le passé et l’hédonisme vulgaire. Imperturbable et sans même sourciller, elle assiste chaque année au meurtre de masse de plus de 100.000 enfants à naître, innocents, tandis que ses « élites » favorisent politiquement cet acte monstrueux sans éprouver la moindre honte.

La RFA est ainsi une société mourante qui va jusqu’à saluer expressément sa propre mort. Toute personne à peu près honnête ne peut que désespérer de ce pays et de son insupportable «esprit démocratique». Les chances de changement sont malheureusement très très faibles; «mais le combat perd-il donc tout son sens uniquement parce que les perspectives de succès sont mauvaises?» (Günter Maschke). Et n’oublions pas: «Il sera toujours temps de mourir», disait Clausewitz.

Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens

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Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens

La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.

par Giorgio Livas

Source: https://www.cese-m.eu/2026/09/russia-germania-oltre-la-cr...

La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.

Pourtant, derrière la dureté des déclarations publiques, le dialogue n’a pas entièrement disparu : les ambassades restent opérationnelles et Berlin n’exclut pas, à terme, un retour à des relations constructives avec Moscou. Il n’y a là aucune contradiction. Être adversaires ne signifie pas cesser de se parler, surtout dans une relation marquée par une longue histoire d’équilibre et de conflit entre l’Allemagne, l’Europe et la Russie.

Avant l’unification de 1871, l’Allemagne était une mosaïque d’États. La Prusse fut le principal moteur de l’unification, mais, même après la naissance de l’Empire, de profondes différences subsistèrent entre ses diverses composantes territoriales et politiques.

Dans cette histoire, on peut discerner une tension récurrente : d’un côté, l’orientation occidentale, principalement liée à la France et aux puissances maritimes ; de l’autre, une tradition centre-orientale dans laquelle la Prusse a longtemps accordé à la Russie une importance particulière.

Il ne s’agit pas d’une division géographique rigide, et il n’existe pas de ligne continue reliant toutes les phases de l’histoire allemande. Mais cette grille de lecture peut être utile.

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La Prusse et la Russie combattirent ensemble contre Napoléon, et l’armée prussienne de Blücher joua un rôle décisif à Waterloo. Quelques décennies plus tard, ce fut Bismarck qui transforma la relation avec Saint-Pétersbourg en un élément structurel de la politique étrangère allemande.

Le chancelier savait que l’Allemagne ne pouvait se permettre de combattre simultanément la France et la Russie. D’où le système complexe d’alliances mis en place après l’unification et, en 1887, le traité de réassurance conclu avec l’Empire russe. Il n’existait aucune communauté idéologique, mais une convergence d’intérêts. Berlin voulait éviter l’encerclement et maintenir un équilibre continental favorable.

Cette distinction reviendra à plusieurs reprises dans l’histoire européenne: coopérer avec la Russie ne signifie pas nécessairement partager son système politique.

La Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique changèrent tout, mais elles n’éliminèrent pas la possibilité de relations pragmatiques entre l’Allemagne et la Russie.

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Sous la République de Weimar, certains milieux militaires, nationaux-conservateurs et nationaux-bolcheviques voyaient dans l’Union soviétique un interlocuteur potentiel. Dans les années 1920, la Reichswehr et l’Armée rouge développèrent même certaines formes de coopération militaire secrète.

Cela permet également d’interpréter avec davantage de précision le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939. Celui-ci ne fut pas le produit d’une prétendue affinité idéologique entre le nazisme et le stalinisme. L’accord résultait avant tout d’une convergence temporaire d’intérêts: non-agression, calcul stratégique et partage de l’Europe orientale en sphères d’influence par l’intermédiaire des protocoles secrets.

L’idéologie ne suffit pas à expliquer pourquoi Berlin et Moscou décidèrent de s’entendre en 1939.

L’année 1945 provoqua une rupture encore plus profonde. L’Allemagne de l’Ouest entra dans le système américain et dans l’OTAN, tout en construisant avec la France le noyau politique de l’intégration européenne. L’Allemagne de l’Est fut, quant à elle, intégrée au système soviétique.

La République fédérale trouva ainsi une formule particulière: limiter sa puissance nationale par l’intégration européenne, sans renoncer à son poids économique et politique.

La réunification de 1990 rouvrit inévitablement la question de la puissance allemande. Plusieurs capitales européennes redoutaient une Allemagne redevenue trop forte. Margaret Thatcher et François Mitterrand envisagèrent la réunification avec inquiétude, tandis qu’Helmut Kohl et George H. W. Bush œuvrèrent pour ancrer définitivement l’Allemagne dans le camp occidental.

La création de l’euro peut, elle aussi, être interprétée, du moins en partie, dans le cadre de ce processus. Il serait toutefois simpliste d’affirmer que la monnaie unique a été créée uniquement pour «contenir» l’Allemagne. Elle fut le résultat de multiples facteurs, mais elle contribua assurément à inscrire la puissance économique allemande dans un projet européen plus vaste.

L’Allemagne réussit à transformer cette contrainte en source de puissance. Le passage du mark à l’euro n’effaça pas son poids économique. Berlin apprit plutôt à l’exercer au sein des institutions européennes.

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Parallèlement se développait l’autre pilier de la politique allemande: l’Ostpolitik. À partir de la fin des années 1960, Bonn chercha à réduire les tensions avec l’Est par le dialogue et les échanges économiques. Après la fin de la guerre froide, cette approche fut étendue à la Russie. L’énergie russe, l’industrie allemande et le commerce international formèrent un modèle qui semblait offrir à Berlin croissance économique et stabilité stratégique.

Ce système commença à se fissurer en 2014, puis s’effondra avec l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. L’Allemagne a progressivement renoncé à sa dépendance au gaz russe. Le sabotage des gazoducs Nord Stream, en septembre 2022, a constitué le symbole le plus manifeste de cette rupture. Les enquêtes allemandes ont ensuite conduit à l’inculpation de ressortissants ukrainiens accusés d’avoir joué un rôle dans l’opération, mais la question des responsabilités politiques reste controversée.

Avec la Chine également, l’ancien modèle est devenu plus difficile à maintenir. Pékin reste un partenaire économique, mais constitue en même temps un concurrent industriel et stratégique.

La guerre a donc ébranlé deux piliers de la stratégie allemande antérieure: l’énergie russe et la conviction qu’une forte interdépendance économique — y compris avec la Chine — pouvait réduire les risques politiques.

La réponse est le réarmement.

Il ne s’agit plus d’un projet abstrait. Les dépenses militaires européennes ont rapidement augmenté, et l’Allemagne figure parmi les pays qui accélèrent le plus fortement. Friedrich Merz a annoncé l’objectif de porter les dépenses de défense à 3,5% du PIB d’ici à 2029.

L’élément le plus intéressant n’est pas seulement quantitatif. Berlin débat du rôle que doit jouer une Allemagne de nouveau capable d’exercer une puissance militaire considérable.

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C’est ici qu’intervient Karl Kaiser (photo), figure historique de l’euro-atlantisme allemand qui a dirigé pendant une trentaine d’années la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP).

Kaiser affirme que l’Allemagne deviendra «pour la troisième fois de son histoire la puissance militaire dominante en Europe occidentale». Mais c’est précisément pour cette raison qu’il pose trois conditions. La nouvelle puissance allemande "ne doit jamais tomber entre les mains de l’AfD". La direction exercée par Berlin doit être «intégrée aux structures européennes». Enfin, malgré la nécessité d’une plus grande autonomie européenne, le «grand projet de l’Occident» et la solidarité des démocraties doivent demeurer les références fondamentales de la politique allemande.

La formule la plus significative est peut-être celle concernant le «dangereux déni de la réalité de la puissance», qui, selon Kaiser, serait en recul en Allemagne.

La question n’est donc plus de savoir si l’Allemagne doit redevenir une puissance militaire. Le débat porte principalement sur la manière d’utiliser cette puissance et sur le système d’alliances dans lequel elle doit s’inscrire.

C’est précisément sur ce point que les analyses venues de Russie deviennent intéressantes.

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Ivan Timofeïev (photo), directeur général du Conseil russe des affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), invite à ne pas décrire la situation actuelle comme une guerre mondiale déjà en cours. Il parle plutôt d’«une série de crises et de conflits d’intensité variable», tout en avertissant qu’un affrontement entre deux grandes puissances, même accidentel, pourrait avoir des conséquences mondiales.

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Dmitri Trenin (photo), président du RIAC et ancien directeur du Centre Carnegie de Moscou, insiste sur la nécessité, pour Moscou, de maintenir une politique étrangère capable d’exploiter les divisions entre les États-Unis et l’Europe, en soutenant ses partenaires et ses alliés, tout en «préservant sa liberté d’action».

C’est la logique d’une politique «multivectorielle»: la Russie ne veut pas être simplement la composante subordonnée d’un bloc dirigé par Pékin ou par quelque autre puissance.

Trenin va jusqu’à affirmer qu’en cas d’escalade entre Washington et la Chine, Moscou devrait soutenir Pékin sur les plans politique et économique, mais «n’a aucune raison de participer directement au conflit».

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Timofeï Bordachev (photo), directeur de programmes au Club Valdaï, rejette lui aussi une interprétation purement bipolaire. Sergueï Poletaïev, cofondateur du projet Vatfor, observe que «la Russie doit elle aussi contenir la Chine». Tout ne se réduit donc pas à un schéma opposant la Russie et la Chine à l’Occident.

Cela vaut tout particulièrement pour l’Europe.

Timofeïev affirme que la «fenêtre sur l’Europe» ouverte par Pierre le Grand n’est pas nécessairement refermée à jamais. La Russie a encore besoin de modernisation et ses relations avec l’Asie, aussi fondamentales soient-elles, n’effacent pas l’importance du continent européen.

Trenin évoque la possibilité d’un futur «établissement de relations pragmatiques avec au moins certains États, fondées sur les principes du bon voisinage». Il rappelle en outre une réalité élémentaire: «contrairement à la politique, la géographie ne peut être modifiée».

Dans ce contexte, l’Allemagne revêt une importance particulière.

Bordachev l’a désignée comme le pivot potentiel d’une future transformation des relations européennes. L’ancien partenariat énergétique avec Moscou avait contribué au modèle économique allemand et, selon l’analyste russe, un éventuel rapprochement pourrait également modifier les rapports de force entre Berlin et l’Europe orientale.

Cela ne signifie pas que Moscou s’attende à une réconciliation imminente. Cela signifie quelque chose de plus simple: l’Allemagne continue d’être considérée comme l’un des États par lesquels pourrait passer une future redéfinition de l’ordre européen.

Sergueï Lavrov a lui aussi évoqué la nécessité d’une «architecture de sécurité continentale ouverte à tous les États eurasiatiques et reflétant la réalité multipolaire actuelle», laissant ouverte la perspective d’une participation européenne future.

Cette perspective est très éloignée de celle de Kaiser. Pour l’analyste allemand, la puissance de Berlin doit s’inscrire dans les structures européennes et rester ancrée dans le camp occidental. Pour une partie de la pensée stratégique russe, en revanche, une Allemagne plus forte et plus autonome pourrait devenir un facteur capable de modifier les équilibres du continent.

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Dans ce contexte, l’AfD ne constitue pas simplement une parenthèse de la politique intérieure allemande.

Au sein de l’AfD se dessine une ligne politique qui remet en question la dépendance stratégique à l’égard de Washington — même si cette orientation est pour l’instant gelée par le moindre intérêt des États-Unis à intensifier la confrontation avec la Russie — ainsi que les contraintes imposées par les partenaires européens, qui suscitent un mécontentement croissant. Le fait que l’AfD n’ait pas remis en cause le réarmement allemand constitue, de ce point de vue, un élément significatif.

Cette fracture a des précédents dans l’histoire allemande. À différentes époques, des groupes politiques et stratégiques ont envisagé les relations avec la Russie sous l’angle de l’intérêt national, sans qu’une communauté idéologique soit nécessaire.

C’est précisément là que réside la clé. Il ne s’agit pas de déterminer si la Russie et l’Allemagne «se ressemblent». Elles ne se ressemblent pas. Il s’agit de comprendre si elles peuvent, dans certaines conditions, trouver des intérêts convergents.

Kaiser voit dans une éventuelle accession de l’AfD au pouvoir un risque pour l’ordre européen et occidental. Moscou, en revanche, considère avec intérêt la disposition du parti au dialogue.

Deux lectures opposées d’une même transformation: le retour de l’Allemagne comme puissance.

Une perspective qui, indépendamment de l’identité de ceux qui gouvernent à Berlin, inquiète les principales chancelleries européennes: de Varsovie à Paris, en passant par La Haye, on craint qu’une Allemagne redevenue plus affirmée ne bouleverse les équilibres du continent.

La Russie est devenue un «ennemi nécessaire» pour Berlin: la confrontation avec Moscou justifie le retour de la puissance militaire allemande. Mais lorsque le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, affirme qu’en cas d’attaque, Varsovie et ses alliés pourraient rapidement vaincre la Russie, le message s’adresse également à Berlin: l’Allemagne ne sera pas une puissance solitaire au sein de l’Union. Moscou connaît ces fractures et peut tenter de les exploiter.

L’histoire permet de comprendre pourquoi. Bismarck avait recherché une entente avec la Russie afin d’éviter l’encerclement de l’Allemagne. La République de Weimar avait maintenu des relations pragmatiques avec l’Union soviétique. L’Ostpolitik avait fait du dialogue économique un instrument de stabilisation. L’Allemagne réunifiée avait ensuite bâti une part importante de sa puissance économique précisément sur l’interdépendance avec l’Est.

Ce modèle a pris fin. Le problème géopolitique demeure toutefois: comment intégrer dans l’équilibre européen une Allemagne redevenue puissante ?

Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe

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Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe

Dans l’Arctique, Washington et Bruxelles rivalisent pour le contrôle du Groenland, des voies commerciales et des ressources — bien qu’ils restent alliés au sein de l’OTAN. Lors du sommet sur l’Arctique à Rovaniemi, il est apparu clairement que les stratégies européennes ne fonctionnaient pas : les États-Unis ont accaparé l’ordre du jour.

par Xenia Smertina

Source: https://www.anonymousnews.org/international/arktis-jetzt-...

En septembre de cette année, l’Arctique a discrètement creusé le fossé entre les prétendus alliés transatlantiques. Les tentatives de Bruxelles pour contenir l’influence croissante des États-Unis dans la région ont jusqu’à présent été certes peu systématiques, mais intenses. Le sommet sur l’Arctique organisé en Laponie finlandaise et les discussions qui ont suivi entre l’Union européenne et le Canada, au cours desquelles la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé d’accorder à Ottawa le statut de membre associé, doivent être considérés dans le contexte du nouvel accord conclu entre les États-Unis et le Groenland.

Dans la course aux régions polaires, l’Union européenne applique ses méthodes habituelles de concurrence et entre ainsi de facto en confrontation avec les États-Unis. Une autre solution aurait pu consister à tenter de se ménager une place légitime parmi les principaux acteurs; toutefois, la fenêtre d’opportunité pour ce genre d’initiatives s’est refermée. Il ne reste donc plus d’autre perspective que celle d’une guerre hybride dans laquelle Bruxelles et Washington apparaîtraient comme des rivaux.

Les schémas bien connus de l’Union européenne au-delà du cercle polaire

Douze pays de l’Union européenne ainsi que les dirigeants du bloc ont participé ce mois-ci au sommet sur l’Arctique en Laponie. Ils y sont convenus de réorienter radicalement la politique arctique vers les questions de sécurité et ont officiellement reconnu la région comme un «foyer géopolitique».

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Pour comprendre les particularités des ambitions arctiques de l’Union, il faut garder à l’esprit que ses États membres ne disposent d’aucune infrastructure propre d’importance dans l’Arctique. Depuis le Brexit, l’Union européenne ne possède plus de frontières territoriales propres dans l’Arctique donnant directement sur l’océan Arctique. La Norvège et l’Islande ne font toujours pas partie de l’Union, le Groenland demeure un territoire danois autonome d’outre-mer, tandis que la Finlande et la Suède sont géographiquement coupées de l’océan. En outre, l’Union européenne, en tant que bloc unifié, ne dispose d’aucune flotte de brise-glaces arctiques qui lui soit propre: les quelques navires nationaux des pays scandinaves ne sont pas en mesure de lui assurer une véritable prééminence stratégique.

Comme Bruxelles ne possède ni droits territoriaux ni équipements militaires, elle a limité sa stratégie arctique aux seules questions environnementales, à la surveillance du climat et à la protection des peuples autochtones. En 2008, l’Union européenne a officiellement désigné l’Arctique comme une zone d’intérêt stratégique, et d’importantes stratégies arctiques de l’Union ont été adoptées en 2016 et en 2021.

Cette approche a commencé à évoluer entre 2022 et 2025 lorsque, dans un contexte géopolitique mondial en rapide mutation, les revendications américaines sur le Groenland ont déclenché le débarquement symbolique de troupes européennes sur l’île. Le sommet informel sur l’Arctique tenu ce mois-ci à Rovaniemi a confirmé le déplacement du centre de gravité des intérêts de l’Union européenne.

L’accord final a consacré le passage d’un programme environnemental à une stratégie de «puissance dure»: les parties se sont engagées à augmenter radicalement les investissements dans la mobilité militaire, la surveillance satellitaire et les infrastructures transfrontalières dans le Nord, ainsi qu’à coordonner, sous couvert de protection de l’environnement, le blocus de la «flotte fantôme» russe. Ces décisions, étayées par la visite démonstrative des chefs d’État et de gouvernement sur la base militaire de l’escadre de l’armée de l’air finlandaise, ont constitué le fondement de la nouvelle stratégie arctique de l’Union européenne, dont la haute représentante Kaja Kallas avait promis la présentation pour octobre 2026.

Après le sommet, sur fond de différends commerciaux et douaniers entre Ottawa et Washington, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a invité le Canada à devenir membre associé de l’Union européenne. La seule proposition d’une telle alliance a poussé à son paroxysme la politisation du dossier arctique, rendant son issue extrêmement imprévisible.

imjmnpages.jpgIl convient de noter que les aspirations de Bruxelles à exercer un rôle dirigeant prennent toujours une forme concrète. Il suffit de songer au concept de «puissance civile» de François Duchêne et à l’idée de «puissance normative» de Jan Manners, selon lesquels Bruxelles exerce son influence sur la scène internationale au moyen de son modèle économique, de sa diplomatie et de l’exportation de normes juridiques et éthiques. Cette approche a été approfondie par Mark Leonard, qui a décrit l’Union européenne comme un «empire invisible» en expansion et soutenu que l’influence de l’Union repose sur un mécanisme consistant à attirer et à intégrer ses voisins. Elle l’a également été par Anu Bradford, qui a décrit le phénomène de «l’effet Bruxelles»: un mécanisme par lequel l’immense marché intérieur de l’Union lui permet d’imposer unilatéralement des règles aux entreprises transnationales et aux gouvernements du monde entier.

C’est précisément dans ce contexte que doivent être compris les événements actuels. Bruxelles applique ses méthodes éprouvées de contrôle supranational, vieilles de plusieurs décennies. Incapable de rivaliser dans les domaines des véritables technologies de brise-glaces et de la logistique innovante, l’Union européenne tente d’orienter la compétition vers ses terrains habituels: règlements bureaucratiques, quotas climatiques et allocations virtuelles de fonds — le tout sous couvert d’une rhétorique défensive aussi antirusse que possible.

Sa proposition, présentée comme urgente, de rechercher une alliance «unique» avec le Canada constitue une tentative classique d’accaparer dans une large mesure la souveraineté d’un autre pays. Bruxelles cherche à agir en tant que «promoteur écologique et technologique» et à obtenir ainsi l’accès aux ressources canadiennes, légitimant sa présence dans le Grand Nord en tirant parti de la géographie d’autrui.

C’est pour cette raison que des pays apparemment sans lien les uns avec les autres, parmi lesquels certains des adversaires les plus déterminés de Moscou, ont été conviés au sommet en Laponie: il fallait rassembler un vaste groupe afin de donner davantage de portée au récit. Parmi eux figuraient la Grèce, située sur la Méditerranée, la Roumanie, riveraine de la mer Noire, ainsi que les États baltes, qui espéraient simplement obtenir leur part des nouveaux financements «polaires» de l’Union européenne.

Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas?

Jusqu’à récemment, les activités européennes ne servaient que de toile de fond à la politique américaine dans l’Arctique. Depuis des décennies, Washington y construit un empire fait d’acier, d’installations radar et de bases militaires, en s’appuyant sur une stratégie de dissuasion rigoureuse. En Alaska, les États-Unis ont établi une puissante base aérienne dotée d’avions de combat de cinquième génération F-35 et F-22, tandis que les sous-marins nucléaires américains ont appris à manœuvrer sous la glace. En septembre 2026, la Maison-Blanche et Ottawa ont entamé la phase opérationnelle du déploiement de systèmes radar transhorizon dans l’Arctique (Arctic Over-the-Horizon Radar, A-OTHR), dans le cadre de la modernisation du NORAD (North American Aerospace Defense Command), ce qui permet au commandement américain de surveiller en temps réel l’espace aérien jusqu’au cercle polaire.

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Parallèlement, Washington s’efforce de remédier à sa principale faiblesse: son retard en matière de brise-glaces. Les chantiers navals Bollinger construisent actuellement le premier navire polaire lourd américain depuis un demi-siècle, l’USCGC Polar Sentinel. Les projets de Washington à l’horizon 2030 comprennent la mise à l’eau de deux autres brise-glaces lourds ainsi que la construction du port militaire en eaux profondes de Nome, à proximité du détroit de Béring. Un lobbying actif est en outre mené pour promouvoir le concept de «liberté de navigation», qui permettrait un passage sans entrave par le passage du Nord-Ouest et raccourcirait ainsi considérablement la route maritime reliant l’Atlantique au Pacifique.

Le plus grand succès géopolitique des États-Unis a cependant été la signature, en septembre, d’un accord trilatéral avec le Danemark et le Groenland. Dans le cadre de cet accord, le Pentagone assume durablement le contrôle militaire de la sécurité du Groenland, remet immédiatement en service les bases de Narsarsuaq et de Mestersvig, et agrandit et modernise la base aérienne de Pituffik, dans le nord. Ce document a instauré un veto direct contre les investissements importants provenant de pays n’appartenant ni à l’OTAN ni à l’Union européenne, transformant ainsi l’île en un bastion américain isolé et interdisant aux entreprises européennes l’accès aux terres rares qui s’y trouvent.

Dans la presse européenne, les réactions à l’accord trilatéral de défense vont de l’ironie au soulagement prudent, mais le leitmotiv central reste la thèse de la «défaite» de Donald Trump et des concessions qu’il aurait consenties. Une analyse des avantages obtenus de part et d’autre révèle pourtant une tout autre réalité. Après avoir étendu leurs droits de défense sur l’île et pris le contrôle total de ses ressources économiques, les États-Unis ont habilement évité d’inclure dans l’accord des obligations sociales.

Les stratèges américains ont généreusement laissé au budget de l’État l’obligation de fournir des prestations sociales, des subventions et des garanties sociales à la population groenlandaise locale, qui compte moins de 60.000 habitants, au motif qu’il s’agirait du «droit souverain» de Copenhague. Washington s’est assuré la totalité des avantages géostratégiques et des bénéfices liés aux ressources naturelles, tout en faisant peser la charge de l’entretien de ce territoire économiquement faible sur des contribuables européens affaiblis. Il s’est avéré que les alliés européens de Trump étaient disposés à signer tout ce qu’il souhaitait, tout en affirmant publiquement qu’ils avaient gagné.

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Cet épisode illustre parfaitement la nature de la confrontation croissante entre les alliés, dans laquelle l’agressivité des États-Unis pousse les Européens sur la défensive et les rend incapables de conserver leurs positions. La singularité de cette confrontation réside dans l’absence d’affrontement militaire direct entre les États-Unis et l’Union européenne dans l’Arctique : en apparence, ils restent des alliés de l’OTAN faisant face à la Russie et à la Chine. Pourtant, la région est devenue de facto le théâtre d’un intense espionnage géoéconomique, de guerres commerciales, d’une concurrence pour les ports et de la monopolisation des ressources polaires. Les États-Unis s’assurent le contrôle militaire du Groenland, tandis que l’Union européenne tente de maintenir sa position économique par l’intermédiaire du Canada et des pays scandinaves. La lutte pour le passage du Nord-Ouest devrait donner lieu à des évolutions intéressantes.

Dans cette impasse, l’Union européenne se trouve dans une situation extrêmement précaire. Celle-ci tient à son isolement géographique, à l’absence totale d’instruments de « puissance dure » et à sa dépendance critique, en matière de défense, à l’égard de son principal concurrent. La tentative des « faucons » européens d’utiliser l’article 42, paragraphe 7, du traité de Lisbonne comme bouclier politique et d’envoyer en janvier des contingents symboliques au Groenland s’est révélée être un bluff que Trump a tout simplement ignoré, préférant soumettre les pays à un chantage en les menaçant de droits de douane de 25 %. Dans le contexte du néomercantilisme américain agressif et sous la pression de la concurrence chinoise, le très vanté « effet Bruxelles » de Bradford s’est effondré : en fixant des normes « vertes » strictes lors du sommet en Laponie, l’Europe espérait pouvoir réglementer le marché polaire. Mais les États-Unis, qui agissent selon le principe « que cela vous plaise ou non », ont accaparé l’ordre du jour, démontrant ainsi que les anciens modèles de Bruxelles ne fonctionneront tout simplement pas dans cette course aux régions polaires.

Perspectives et solutions de remplacement: conséquences pour la Russie et la Chine

Comme le fait justement remarquer le politologue et directeur de programme du Club Valdaï, Timofeï Bordachev, l’expérience historique montre que les conflits entre les élites occidentales ont généralement conduit à une restructuration complète de l’ordre international, maintenant ainsi le système mondial sous le contrôle d’un petit groupe d’États. Aujourd’hui, cependant, dans un contexte historique transformé, les conséquences de la confrontation polaire entre Washington et Bruxelles sont totalement imprévisibles. Le nombre d’acteurs souverains sur la scène mondiale a considérablement augmenté, tandis que l’influence exercée sur eux par l’Occident est soit totalement inexistante, soit négligeable.

Le fossé transatlantique grandissant procure aux principaux acteurs de l’Arctique — Moscou et Pékin — des avantages stratégiques décisifs. La Russie transforme méthodiquement la route maritime du Nord (Northern Sea Route, NSR) en une grande voie de transport mondiale, protégée et navigable toute l’année. Alors que Washington cherche encore à achever son premier brise-glace lourd depuis un demi-siècle, la Russie dispose de la seule flotte de brise-glaces à propulsion nucléaire au monde, une flotte absolument sans équivalent.

Pour la Chine, l’impasse polaire dans laquelle se trouve Bruxelles constitue un appel direct à l’action. Sous la pression des États-Unis, Pékin poursuit sa doctrine de la « route de la soie polaire ». Les entreprises chinoises réorientent sans entrave leurs investissements vers les mégaprojets russes de gaz naturel liquéfié dans l’Arctique, contournant ainsi les vulnérables routes méridionales. Les États membres de l’Union européenne, qui ont certes tenté d’échapper aux pièges américains mais n’y sont pas parvenus, quittent la région les mains vides, consolidant ainsi la prééminence géopolitique absolue de Moscou et de Pékin dans les glaces.

Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne

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Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne

Stefano Vernole 

Source: https://telegra.ph/Gli-Stati-Uniti-hanno-messo-le-mani-su...

En considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique également les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.

- « Afin de garantir un fonctionnement sûr et efficace des Zones de défense, les États-Unis d’Amérique jouissent, pour leurs navires et aéronefs d’État, ainsi que pour leurs forces armées et leurs véhicules, du droit de libre accès et de transit entre les Zones de défense à travers le Groenland — y compris ses eaux territoriales — par voie terrestre, aérienne et maritime. Ce droit peut également s’appliquer à des installations militaires sans personnel, sous réserve d’un accord entre les Parties sur les modalités correspondantes au moment de leur mise en place ;

- les aéronefs des États-Unis peuvent survoler toute partie du territoire du Groenland et y atterrir, y compris dans les eaux territoriales, et les navires d’État des États-Unis peuvent accéder aux eaux territoriales et y naviguer en immersion sans restriction, sauf disposition convenue d’un commun accord entre les Parties ;

- les navires d’État des États-Unis bénéficieront d’un accès supplémentaire et d’une liberté de mouvement dans les eaux territoriales, selon ce qui sera convenu au cas par cas entre les Parties en fonction des exigences de la situation militaire, aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain, ou à toute autre fin convenue entre les Parties. »

Tel est le libellé du paragraphe 6 de l’ACCORD ENTRE LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE ET LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DE DANEMARK, CONJOINTEMENT AVEC LE GOUVERNEMENT DU GROENLAND, en date du 22 septembre 2026.

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Certes, il ne s’agit ni de l’annexion ou de l’achat du Groenland par les États-Unis, ni d’une renonciation formelle du Danemark à sa souveraineté ou du Groenland à son droit à l’autodétermination. Toutefois, il s’agit de quelque chose qui, dans les faits, sera tout aussi fondamental, et probablement pire: la cession du pouvoir de décision danois et groenlandais, accompagnée d’une réduction significative de la liberté d’action des deux parties en matière de sécurité et de politique étrangère.

Il est évident que rien ne pourra être entrepris dans ces domaines sans le consentement des États-Unis, en cas de relation asymétrique ou de situation conflictuelle. C’est précisément dans le cadre d’une telle relation que les États-Unis acquièrent de facto un droit de veto. Si le Danemark et/ou le Groenland souhaitaient, aujourd’hui ou à l’avenir, coopérer avec un autre pays sur les ressources, les bases ou d’autres questions de sécurité auxquelles les États-Unis seraient hostiles dans la région, cela se révélerait tout simplement impossible.

À l’inverse, il est difficile d’imaginer comment les deux parties pourraient empêcher les États-Unis d’agir à leur guise: établir davantage que les deux nouvelles bases mentionnées dans l’accord, contrôler et utiliser les eaux environnantes comme ils l’entendent et — comme indiqué précédemment — ne faire aucune mention des armes nucléaires. Aucune protection n’est par ailleurs prévue pour les conditions environnementales particulières du Groenland ; par le passé, les États-Unis ont abandonné des zones utilisées comme bases en les laissant encombrées de déchets.

Et il n’y a pas que les États-Unis: il y a aussi l’OTAN. Certes, l’OTAN opérait déjà de facto dans la région, mais l’Alliance atlantique pourra à l’avenir y jouer un rôle beaucoup plus marqué. Voilà pourquoi toutes les parties adoptent le même langage de propagande. Ce seul fait devrait suffire à faire naître le soupçon que quelque chose est dissimulé en dehors du texte de l’accord. Un alignement parfait des intérêts au sein de relations asymétriques est le fruit de la tromperie ou de l’auto-illusion.

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Par ailleurs, l’accord est perpétuel. Cela signifie qu’aucune clause de renouvellement, de prorogation ou de retrait n’est prévue. Il est contraignant pour une durée indéterminée et, dans la pratique, cette contrainte pèse sur les deux parties les plus faibles. Les États-Unis pourront imposer toute décision à leur convenance, tandis que les deux autres parties ne pourront même pas menacer — si les circonstances l’exigeaient — de se retirer de l’accord. Il s’agit d’une condition extrêmement inhabituelle dans les accords internationaux.

Il est tout aussi incompréhensible que le Danemark et le Groenland aient accepté non seulement le caractère permanent de l’accord, mais aussi l’adhésion définitive du Groenland à l’OTAN. Cette disposition demeurerait valide même si le Groenland devenait un jour un État indépendant. Dans ce cas, les futurs dirigeants et citoyens d’un Groenland indépendant seraient contraints d’accepter et de mettre en œuvre l’adhésion à l’Alliance atlantique. Dans un tel cadre, il serait difficile de qualifier un Groenland indépendant d’État souverain, même s’il conservait son propre territoire. Ce seul aspect soulève déjà des interrogations quant à la substance réelle du concept d’autodétermination.

Le choix de se brader, fait par le Danemark et le Groenland, est légitimé par l’affirmation selon laquelle ils obtiendraient une protection accrue — voire peut-être une certaine influence sur la politique américaine — et que, après les déclarations extrêmement agressives de Trump sur la nécessité absolue d’acquérir le Groenland, y compris par des moyens militaires si cela était « nécessaire », cet accord constituerait un brillant exemple de diplomatie de la part de petits États.

Il est donc surprenant, mais aussi dangereusement imprudent, qu’aucun mécanisme de règlement des différends ne soit prévu dans cet accord à durée indéterminée. Qui, sinon les États-Unis, serait en mesure d’imposer sa volonté en cas de désaccord entre les parties ?

Trump a écrit que les États-Unis avaient obtenu cet « accord fantastique » sans débourser un centime. Cela pourrait bien être vrai, puisque le texte ne précise pas qui paiera pour toutes les nouvelles activités ni pour l’accès que les États-Unis acquièrent au Groenland.

Le journaliste et historien Eric Zuesse a demandé à ChatGPT s’il était possible, sur la base d’accords analogues, d’estimer approximativement la valeur des droits acquis par les États-Unis en vertu de cet accord. La réponse a été : environ 45 milliards de dollars. Drew Horn, ancien responsable de l’administration Trump, a affirmé qu’il développait au Groenland un projet consacré aux terres rares ainsi qu’un centre de données destiné à l’intelligence artificielle et alimenté par l’énergie hydroélectrique. Il s’agit d’un territoire riche en éléments essentiels à la transition écologique, à la transition numérique et technologique ainsi qu’au secteur de la défense. Critical Metals, société américaine cotée en Bourse, a obtenu du gouvernement de Nuuk le contrôle du gisement de Tanbreez, qui comprend 4,7 milliards de tonnes de terres rares, dont plus d’un quart (27 %) sont des terres rares « lourdes », c’est-à-dire essentielles au secteur de la défense.

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Un aspect encore plus significatif, et problématique, réside dans le fait que l’accord publié ne dit rien sur la manière dont l’extraction des ressources et les bénéfices escomptés doivent être répartis. Cet accord perpétuel ne dit absolument rien sur la façon dont les trois parties doivent se partager les recettes, ni sur la part qui doit revenir au Groenland. En d’autres termes, il n’y a pas un seul mot sur la manière dont le Danemark et le Groenland entendent éviter une situation où « le gagnant rafle tout ».

Trump a déclaré que les États-Unis — tout comme l’OTAN — avaient besoin du Groenland pour des raisons de sécurité, sans toutefois expliquer précisément de quelle manière l’accès aux ressources groenlandaises renforcerait la sécurité américaine, ni contre qui ou contre quoi. En termes de Realpolitik, il lui suffira, ainsi qu’aux futurs présidents, de dire simplement : « C’est nécessaire à notre sécurité. » À ce moment-là, Copenhague et Nuuk seront contraintes de s’aligner. L’accord est perpétuel par sa durée et global par sa portée. Pourtant, il ne dit rien de la répartition des coûts et des recettes entre les trois parties, et ne prévoit pas davantage que ces « détails » devront faire l’objet de négociations ultérieures.

C’est aussi pour cette raison que tant d’efforts diplomatiques et de communication sont déployés afin de répéter que le Danemark conserve sa souveraineté et le Groenland son droit à l’autodétermination : Trump a obtenu exactement ce qu’il voulait, dès maintenant et pour toute éventualité future.

Des commentateurs des médias européens, peu ou pas compétents en matière de sécurité, diffusent cette thèse sans procéder à la moindre analyse substantielle du contenu de l’accord. Celui-ci devrait plutôt être qualifié de bradage de la part du Danemark et du Groenland. Bien qu’il préserve formellement le droit du Groenland à l’autodétermination et la souveraineté du Danemark, l’accord implique une renonciation décisive à la liberté d’action, tant dans l’immédiat que dans un avenir incertain.[1]

Cela a été rendu possible par des décennies de soumission du Danemark aux États-Unis — une soumission de plus en plus totale, au point qu’il n’est plus possible de parler d’une politique étrangère et de sécurité indépendante et souveraine de la part de Copenhague.

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Seule la version officielle de l’accord sera publiée, truffée de belles paroles mais sans entrer dans les détails ; ceux-ci portent en effet sur des questions de sécurité qui ne peuvent être divulguées. Certains analystes considèrent cet accord comme une sorte de prolongement naturel de celui de 1951 et de l’accord d’Igaliku. Si tel était le cas, il suffirait de les proroger juridiquement. En réalité, il est évident que ce nouveau traité confère aux États-Unis quelque chose qu’ils ne possèdent pas actuellement. Les prétendus « rivaux » des États-Unis seront exclus du Groenland : ils ne pourront ni y investir ni y construire de bases. Cela implique de facto l’absence de coopération avec des pays tels que la Russie et la Chine — ainsi qu’avec d’autres — qui ont dans la région des intérêts économiques et sécuritaires tout aussi légitimes (« aucun État non membre de l’OTAN ne sera autorisé à établir au Groenland ses propres installations militaires, avec ou sans personnel, et aucune présence permanente de forces militaires ne sera autorisée au Groenland, sauf accord contraire entre les Parties »).

Cela revient à adopter une attitude conflictuelle. Toute forme de coopération rationnelle, profitable à tous, ainsi que toute sécurité partagée sont exclues d’emblée. La région passera d’un contexte de faibles tensions et de faible militarisation à une zone de haute tension : après tout, partout où les États-Unis sont présents, des tensions et des dynamiques de « dissuasion » se développent à l’égard d’autres acteurs qui se sentent menacés.

Enfin, le paragraphe 7 précise :

- « Les Parties conviennent que le territoire adjacent à une Zone de défense ne doit être utilisé d’aucune manière susceptible de compromettre la sécurité de cette Zone. Afin de mettre en œuvre cette disposition, les Parties entendent coopérer pour garantir la sécurité des Zones de défense. Les États-Unis auront le droit de soulever des objections concernant la construction, ou le changement d’affectation — lorsque celui-ci constitue une menace pour une Zone de défense — de tout bâtiment, ouvrage ou installation situé à proximité de ladite Zone. À la suite de cette notification, les Parties détermineront d’un commun accord les mesures nécessaires pour faire face à toute menace. Les Parties collaboreront pour lutter contre l’espionnage au Groenland. Les autorités compétentes du Royaume de Danemark entretiendront des contacts étroits avec les autorités américaines compétentes et avec d’autres partenaires, dans la mesure nécessaire à la mise en œuvre du présent article. »

Pour l’Union européenne, l’accord économique constitue un coup très dur, car les gisements de terres rares dont l’UE a besoin pour mettre en œuvre ses programmes — le Pacte vert, le Livre blanc sur la défense et la stratégie de compétitivité — lui ont été subtilisés sous le nez.

Pourtant, au début de l’année 2026, à propos du dossier groenlandais, von der Leyen avait expliqué que l’Union avait agi en suivant « quatre principes fondamentaux : fermeté, ouverture, préparation et unité, et cette approche s’est révélée efficace ». Dans les jours précédant le sommet, la position européenne s’était déjà dessinée à travers une série de prises de position unanimes des dirigeants, placées sous le signe « du calme et du dialogue » avec l’administration américaine, sans exclure toutefois le recours, si nécessaire, aux instruments commerciaux, le fameux « bazooka ».

Finalement, rien de tout cela ne s’est produit car, en considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique aussi les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.

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Au Groenland, il ne pouvait en être autrement.

[1] Les Parties feront le meilleur usage possible des procédures établies dans les Accords de défense, notamment l’Accord de défense de 1951 et l’Accord d’Igaliku de 2004, tels que modifiés et complétés par le présent accord, afin de permettre ce qui suit :

i. Les États-Unis seront autorisés à moderniser et à étendre leurs activités à la base spatiale de Pituffik ;

ii. Les États-Unis seront autorisés à établir une Zone de défense supplémentaire à Narsarsuaq et à Mestersvig, selon des modalités et des détails techniques qui devront être convenus d’un commun accord entre les Parties ;

iii. Les États-Unis pourront établir des Zones de défense supplémentaires au Groenland et renforcer leurs opérations ou leurs infrastructures militaires. Chacune des Parties pourra constater la nécessité d’une nouvelle Zone de défense aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain. Cette Partie présentera une proposition décrivant l’emplacement, la finalité, les dimensions et les types d’activités de la Zone de défense proposée, ainsi que d’autres modalités, telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du Protocole d’accord de 1991 et de la Déclaration conjointe de 2004. Les Parties se réuniront immédiatement afin d’engager des consultations par l’intermédiaire du Comité permanent, dans le but de définir les détails de la mise en œuvre sur la base d’un accord mutuel. Si aucun accord n’est trouvé au sein du Comité permanent dans un délai de 90 jours, les consultations seront portées au niveau des vice-ministres, puis à celui des ministres 

iv. Les États-Unis attribueront à des entreprises groenlandaises, dans toute la mesure du possible, tous les contrats de biens et de services liés à l’établissement, à l’entretien et au soutien — y compris, sans toutefois s’y limiter, les projets de construction et de démantèlement — des Zones de défense au Groenland, en tenant compte des capacités de ces fournisseurs et de la faisabilité de leur recours dans l’exécution des contrats. Afin de garantir l’attribution des contrats à des fournisseurs groenlandais, les Parties conviennent de mettre à jour en conséquence les notes diplomatiques de 2020.

 

Article original: Strategic Culture Foundation

vendredi, 09 octobre 2026

Souverainisation et institutions communes 

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Souverainisation et institutions communes 

Danielius Edvardas Karkozas

Le sommet 2026 des BRICS, réunissant la majorité mondiale dans la capitale indienne, s’est achevé. Fait surprenant, les évolutions les plus importantes et les plus lourdes de conséquences se sont produites cette fois-ci bien avant même le début du sommet. Le sommet lui-même a débouché sur un constat simple: une part croissante des participants commence à ressentir toujours plus fortement les turbulences et les coûts qui les accompagnent, induits par leur attachement à la multipolarité et à la transformation de l’ordre économique et politique mondial. Il est néanmoins réjouissant que la pression attendue de l’Occident n’ait pas ébranlé leur détermination. Lentement, péniblement, mais résolument, ils continuent d’avancer vers un système de relations internationales radicalement nouveau, équitable et plus inclusif. Mais qu’a-t-on réellement accompli cette année, et que devons-nous finalement obtenir à l’avenir?

Principaux résultats de l’année

Sans l’ombre d’un doute et de manière incontestable, la principale réussite actuelle de la majorité mondiale, de ses amis et de ses alliés réside dans l’éviction méthodique et résolue de la domination économique et militaire occidentale du détroit d’Ormuz et du détroit de Bab-el-Mandeb. La guerre du printemps, déclenchée par Israël et les États-Unis, a constitué, depuis le lancement par la Russie de son opération militaire spéciale en Ukraine en 2022, l’épreuve morale et physique la plus lourde et la plus manifeste pour les participants des BRICS+ comme pour ceux de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai). Une conséquence moins évidente de la guerre toujours en cours autour de ces deux artères vitales du commerce maritime a été de prouver l’attachement indéfectible des principaux pays du Moyen-Orient à une politique de coexistence pacifique dans la région. Le point le plus déterminant est que ces pays ont refusé de participer à la guerre contre l’Iran, alors même que celui-ci avait frappé des cibles militaires américaines et occidentales sur leur territoire. Bien plus encore: un mois avant le sommet des BRICS, le pacte de La Mecque a été établi et signé sous l’égide de l’Arabie saoudite, formant avec la Turquie et le Pakistan une alliance militaire destinée à assurer une défense collective sur le modèle de l’article 5 de l’OTAN. Le point essentiel à souligner ici est que l’Iran a lui aussi été invité à adhérer à ce pacte.

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Il est évident que l’écrasante majorité de nos amis du Moyen-Orient possède à la fois le désir et une détermination croissante à devenir véritablement indépendante et à assumer la responsabilité de son propre avenir. Il ne faut toutefois pas oublier que les États qui sont parties au pacte de La Mecque restent, tant dans le domaine civil que militaire, dépendants de manière inacceptable des technologies occidentales.

À l’heure actuelle, leurs infrastructures numériques sont également loin d’être «BRICS»; un changement immédiat de mentalité et de système revêt donc une importance vitale. Les domaines numérique, économique, culturel, humanitaire et militaire — autrement dit leur souverainisation et leur affranchissement des outils, plateformes, conceptions de la vie et discours occidentaux sur le développement humain et étatique, certes pratiques, mais stratégiquement destructeurs — détermineront si un monde multipolaire prendra véritablement corps ou s’il restera au stade des simples déclarations.

Nous avons déjà vu au Venezuela où mènent l’ajournement et l’absence de telles décisions: un pays souverain, riche de ses ressources naturelles et, par conséquent, humaines, a été perdu sans même livrer une seule bataille et est passé entièrement sous le contrôle du principal hégémon occidental.

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Une autre évolution importante et décisive tient aux accords conclus en vue de l’achat, par des compagnies aériennes indiennes, du tout dernier avion régional russe, l’Il-114-300: les commandes portent au total sur une centaine d’appareils. Plus important encore, il ne s’agit pas d’un simple achat, mais de l’expression d’une hausse extrêmement significative de la confiance placée dans la Russie et de la réputation de celle-ci en tant que pays capable de concevoir, de fabriquer et de livrer des produits de haute technologie, même sous la forte pression de l’Occident.

L’Inde et l’Iran envisagent en outre d’accroître leurs commandes d’autres nouveaux avions de ligne russes, tels que le SJ-100 (photo) et le MC-21. Si le processus est correctement conduit, il pourrait s’agir de la plus importante commande étrangère d’avions civils de fabrication nationale de toute l’histoire de l’aviation russe et soviétique. Mais l’essentiel réside dans la confiance croissante et dans le prestige considérablement renforcé de la Russie en tant que chef de file de la majorité mondiale. C’est toujours là le point crucial dans tout ce que nous faisons, et il est désormais temps que nous l’admettions tous.

Les prochaines étapes vers l’avenir

Comme l’a proposé Narendra Modi, il convient de cybernétiser — de numériser — l’ensemble des initiatives, des décisions et des étapes de mise en œuvre. Il s’agit d’une excellente mesure, quelque peu tardive, mais absolument indispensable. Elle vise à réduire radicalement le nombre d’actes de sabotage interne perpétrés par des agents pro-occidentaux au sein des bureaucraties des États membres des BRICS. On pourrait soutenir que cette décision aurait pu être prise il y a environ sept ans, mais, dans la pratique, cela était presque impossible en raison du manque de détermination et des priorités différentes qui étaient alors celles du Sud global et de la Russie.

La cybernétisation des décisions et des décrets relatifs à la mise en œuvre de projets et d’initiatives spécifiques doit également être indissociablement liée à la création progressive, mais rapide et compétente, d’institutions destinées à assurer le fonctionnement, le développement et la protection harmonieux et dynamiques des États membres. Des organismes de régulation doivent également impérativement être créés.

Puisqu’il est question d’une institutionnalisation conçue pour faciliter un passage concret à la souveraineté, tant pour l’union que pour chacun de ses membres, voici les principaux domaines sur lesquels il convient de se concentrer:

Domaine financier: des compagnies d’assurance nationales et, surtout, des systèmes de paiement et de compensation. Des instruments tels que Mir, le SBP (Système de paiements rapides) et UnionPay doivent devenir les principaux moyens utilisés dans tous les pays des BRICS, des BRICS+ et de l’OCS.

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Domaine numérique: il s’agit peut-être du secteur le plus sensible, car la plupart des pays du monde — et, dans une certaine mesure, les BRICS eux-mêmes — dépendent actuellement beaucoup plus des outils occidentaux que des outils et plateformes « BRICS » dans des domaines comme l’économie, le secteur civil et la cybersécurité. Dans ce domaine, le comportement des géants technologiques occidentaux est, comme on pouvait s’y attendre, agressif: ils recourent dans une large mesure à une stratégie de prix cassés et financent littéralement de leur propre poche des coopérations à long terme, car, à leurs yeux, la fin justifie les moyens. Nous devons toujours garder cette approche à l’esprit.

Transports: une organisation comparable ou identique à l’OACI occidentale doit être créée dans les plus brefs délais. Son objectif devra être d’élaborer et de fixer ses propres normes pour la certification et l’exploitation de tous les types d’aéronefs. La situation actuelle est absolument inacceptable, puisque les règles et les normes dans ce domaine sont dictées par l’Occident. De telles organisations et normes doivent bien entendu être créées et développées non seulement dans l’aviation, mais aussi, par exemple, dans les transports terrestres.

Domaine humanitaire: nous devons commencer à nous parler entre nous, ainsi qu’au reste du monde, dans le langage des images. Nous devons montrer et mettre en avant notre rêve commun, assurer la continuité des idées et développer des mécanismes de défense psychologique. La garantie de la sécurité mentale deviendra le facteur le plus déterminant de la réussite dans tous les autres domaines de coopération mutuelle. Ne parler que le langage des chiffres, des statistiques et des déclarations revient à adopter un mode d’existence passif, réactif et, en définitive, mortel. Nous n’en avons pas encore pris toute la mesure.

Domaines militaire et paramilitaire: ils constituent le fondement de la sécurité physique, de la résilience et d’un développement durable garanti. Il faut des forces armées communes pour assurer la défense des États membres et des sociétés militaires privées pour garantir la sécurité et la protection des investissements. Les exemples de la République centrafricaine et du Niger sont à cet égard presque parfaits: la Russie aide ses alliés à dissuader l’agression occidentale tout en garantissant la sécurité des projets d’investissement dans le pays contre les attaques hybrides. Il s’agit d’un bénéfice mutuel et d’un parfait alignement des intérêts des deux parties.

Pour poursuivre le développement, le plus important est de reconnaître une réalité qu’il n’est désormais plus possible d’ignorer: un nombre croissant d’acteurs de la majorité mondiale expriment ouvertement et courageusement leur volonté d’investir dans l’édification de la multipolarité. Ils se préparent véritablement et consciemment à accepter des privations temporaires dans la lutte pour la liberté, le développement et une plus grande justice — et, de fait, ils les acceptent déjà.

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jeudi, 08 octobre 2026

Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie

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Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie

par Paolo Deganutti

Source: https://www.cese-m.eu/2026/10/il-governo-magyar-e-leuropa...

Le terminal hongrois du port de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest financée par la Chine sont remis en question.

L’Union européenne a salué la victoire de Péter Magyar comme le retour de la Hongrie dans le giron de la démocratie libérale. Mais l’examen des premières mesures prises par le nouveau gouvernement en matière d’infrastructures fait apparaître un tableau moins rassurant. Le gouvernement qui a le plus les faveurs de l’Union remet en question, l’un après l’autre, les deux projets qui faisaient de la Hongrie un nœud de liaison entre l’Europe centrale, la Méditerranée et les routes eurasiatiques. Le terminal situé dans le port franc de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest sont les deux facettes d’un même choix.

APLogo2.jpgLe 22 septembre, le ministère des Transports et des Investissements, dirigé par Dávid Vitézy, a confirmé avoir lancé un examen de la «solidité financière, technique et commerciale» du terminal Adria Port, dans la zone de l’ancienne raffinerie Aquila. Le projet remonte à 2018, lorsque le gouvernement Orbán avait préféré le port de Trieste à celui de Koper afin d’offrir au pays son propre débouché maritime. En 2019, l’entreprise publique Adria Port Zrt a acquis pour 31 millions d’euros les 32 hectares situés derrière le quai, avec une concession domaniale courant jusqu’en 2074. Le projet définitif prévoit environ 650 mètres de quai, un raccordement ferroviaire à Aquilinia ainsi qu’une plateforme logistique destinée aux matériels roulants, aux marchandises diverses et aux cargaisons de projet.

Officiellement, rien n’a été suspendu, et Budapest assure que la coopération avec Rome se poursuit. Mais l’asymétrie est manifeste. Du côté de l’Autorité portuaire de Trieste, les travaux maritimes sont à un stade avancé: elle a affecté 45 millions d’euros du Fonds complémentaire au PNRR à la construction du premier quai de 245 mètres et aux opérations de dragage.

Dix millions supplémentaires ont été alloués à l’approfondissement du chenal, et une deuxième phase d’un montant de 83 millions d’euros est à l’étude. Du côté hongrois, pas une seule pierre n’a été posée sur les terre-pleins. L’appel d’offres pour la conception du terminal est resté gelé en raison des élections, et l’engagement d’environ 200 millions d’euros pour la dépollution du site et le terminal ferroviaire n’a pas été pris. Il existe donc un risque concret que le port de Trieste se retrouve avec un quai financé par des fonds publics et une arrière-zone vide.

Adria Port, l’entreprise publique hongroise chargée de construire et de gérer le terminal de Trieste, a clôturé chaque exercice depuis 2019 par une perte, et l’étude de faisabilité de PwC n’a été commandée qu’après l’acquisition du site. Lorsqu’elle a finalement été remise à la presse, 167 de ses 192 pages étaient occultées. Mais corriger un projet mal conçu est une chose; se servir de ses défauts pour remettre en question son orientation stratégique en est une autre: celle d’un accès direct de l’Europe centrale à la Méditerranée orientale, au canal de Suez et aux routes menant au Golfe et à l’Asie.

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Le second dossier montre qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question de comptabilité. Longue d’environ 350 kilomètres, la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest constitue le dernier tronçon du corridor terrestre et maritime qui, depuis le port du Pirée exploité par Cosco, achemine les marchandises de la Méditerranée vers le cœur de l’Europe. Le tronçon hongrois a coûté environ mille milliards de forints, financés en grande partie par un prêt de la China Exim Bank, et il est ouvert au trafic de marchandises depuis février 2026.

Mais le service voyageurs, annoncé à plusieurs reprises, n’a jamais été mis en service, et l’une des premières mesures du nouveau gouvernement a été d’annoncer le réexamen de l’ensemble du projet. Devant le Parlement, Vitézy l’a qualifié d’investissement «truffé d’erreurs à tous les niveaux». Là encore, les arguments relatifs à la transparence sont légitimes. Ils frappent toutefois précisément la principale infrastructure chinoise de liaison dans les Balkans, qui est utile non seulement à Pékin, mais aussi à la Serbie, à la Hongrie et aux exportateurs européens.

Lorsque l’on rapproche les deux affaires, la logique d’ensemble apparaît cohérente. Avec toutes ses limites, le gouvernement Orbán avait élaboré une politique fondée sur la multiplicité des corridors: vers le sud, en direction du Pirée via la Serbie; vers l’ouest, en direction de Trieste via la Slovénie; et, dans les deux cas, vers les nouvelles routes de la soie. La Hongrie devenait ainsi une plateforme de redistribution entre l’Europe et l’Eurasie. Le nouveau gouvernement semble vouloir refermer ces deux portes et replacer le pays dans une seule sphère d’attraction: celle du système industriel allemand et des ports du Nord, Hambourg et Rotterdam, conformément à la doctrine européenne de réduction des risques à l’égard de la Chine.

C’est ici que le paradoxe apparaît. L’Union européenne se présente comme la championne de la libre circulation des marchandises, mais elle accueille favorablement un gouvernement qui remet précisément en cause les infrastructures permettant de multiplier les voies d’accès au marché européen. Les risques de blocage sont dénoncés avec zèle lorsqu’ils concernent la Chine, mais ignorés lorsqu’ils résultent de décisions politiques prises par des gouvernements occidentaux. Une ligne ferroviaire construite avec des capitaux chinois devient un problème de sécurité; un corridor interrompu sur décision de Budapest devient un exemple de bonne administration. Il en résulte une Europe qui, au nom de la réduction de ses dépendances, réduit non seulement ses sources d’énergie, mais également ses connexions. Elle risque ainsi de transformer la réduction des risques en auto-isolement au moment même où le centre de gravité des échanges mondiaux se déplace vers l’Asie, le Golfe et l’océan Indien.

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Pour Trieste, l’enjeu est considérable. Le port franc international n’a de sens que s’il demeure une porte ouverte: vers l’Europe centrale, mais aussi vers la Méditerranée orientale et les routes passant par Suez. Un terminal hongrois conçu pour les exportateurs du bassin danubien et relié au réseau ferroviaire de l’Europe centrale constituait l’un des éléments de cette fonction. Le réduire à un quai dépourvu de trafic reviendrait à gaspiller des fonds publics et à affaiblir le rôle du port en tant que trait d’union entre les continents.

Rome devrait demander à Budapest un calendrier précis et une réponse claire, sans permettre que l’examen technique se transforme en report indéfini. Quant à Bruxelles, elle devrait s’interroger sur une contradiction qu’elle ne pourra ignorer longtemps: on ne peut proclamer la libre circulation des marchandises tout en applaudissant ceux qui ferment les corridors qui la rendent possible.

Installés, revendicatifs et enracinés: trois armées en guerre

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Installés, revendicatifs et enracinés: trois armées en guerre

Par Roberto Pecchioli

Source: https://telegra.ph/Installati-rivendicativi-e-radicati-tr...

Les résultats des récentes élections en Allemagne et en Suède, conjugués au succès de l’islamo-socialiste Zohran Mamdani à New York et aux bouleversements de l’opinion publique en Grande-Bretagne, en France et en Espagne, préparent un scénario de profonde polarisation.

L’axe droite-gauche cède la place à une recomposition de la société occidentale en trois parties toujours plus éloignées les unes des autres et incapables de communiquer entre elles. À New York et à Berlin, où l’électorat métropolitain, composé de populations de toutes origines dépourvues de traits communs — monades individualistes déracinées —, a depuis longtemps tourné le dos aux forces identitaires comme aux modérés de toute tendance, nous assistons aux prémices d’une dangereuse jonction entre la gauche radicale et les masses immigrées.

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À Berlin comme dans les banlieues françaises et les agglomérations urbaines britanniques progresse l’alliance apparemment la plus contre nature: celle de l’islamisme, des immigrés ayant acquis la citoyenneté et d’une partie de la gauche. Leur terrain commun réside dans les politiques de logement des immenses périphéries urbaines et dans la revendication de l’assistance publique. Dans le sillage de Mamdani, Die Linke à Berlin, dirigée par une jeune femme d’ascendance turque qui a également tenu des meetings dans la langue de ses origines, a remporté les élections en faisant du logement son thème central et en promettant d’exproprier les sociétés immobilières qui possèdent pas moins de deux cent mille logements. La quasi-totalité des communautés immigrées extra-européennes ayant la nationalité allemande ont voté pour Die Linke.

Dans les régions de l’ancienne RDA — l’Allemagne encore allemande —, l’Alternative für Deutschland (AfD) triomphe, tandis que les partis du système s’effondrent: chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates et libéraux, ainsi que, dans une certaine mesure, les Verts. En Suède, le résultat électoral qui a donné la victoire, avec une marge infime, à l’archipel disparate des gauches — dans l’attente des enquêtes sur de probables fraudes — a été déterminé par la mobilisation massive des « nouveaux Suédois », majoritairement musulmans. Là encore, avec l’emploi des langues d’origine, ainsi qu’avec la propagande des chefs religieux. Il est facile de prévoir le même destin en France, où La France insoumise est devenue le parti de rassemblement des importantes communautés d’origine nord-africaine. Le Rassemblement national de Marine Le Pen arrive en tête parmi les ouvriers, dans les zones rurales et périurbaines ainsi qu’au sein de la population de souche française.

Entre les deux, en France comme en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, subsiste une couche centrale aisée, encore puissante mais en déclin. En Italie, les signes avant-coureurs de cette nouvelle polarisation sont apparus lors des élections municipales de Venise, avec les listes bengalies, ainsi que dans la jonction entre la gauche radicale et l’immigration musulmane à Bologne, à l’occasion de la mort d’un Marocain de nationalité italienne arrêté par la police. À la division droite-gauche — dépassée par le conflit entre le haut et le bas, le centre et la périphérie, les autochtones et les immigrés, les élites et le peuple — se superpose désormais le phénomène nouveau de la scission de la société en trois blocs. Élection après élection, en France, en Allemagne, en Suède et au Royaume-Uni, les urnes dessinent le paysage d’une Europe dont la population se divise en trois blocs sociaux antagonistes.

Nous pouvons définir le premier groupe comme les «installés» ou les «établis»: les nantis, l’establishment, les fonctionnaires, les retraités aisés, les professions liées à la machine publique et les catégories protégées qui n’ont à affronter ni la concurrence libérale ni la pression directe de l’immigration. Ils votent très majoritairement pour les partis du système, de droite, du centre ou de gauche, qu’il s’agisse de Macron, de Merz ou de tout autre produit du bloc social-démocrate, démocrate-chrétien et libéral jusqu’ici hégémonique.

Le deuxième groupe est celui des «revendicatifs»: les citoyens d’origine étrangère et ceux qui vivent du vaste univers de l’aide sociale. Ils constituent la force motrice de la nouvelle gauche.

La troisième catégorie est celle des «enracinés», ou des «dépossédés»: les autochtones issus des classes moyennes et populaires appauvries, dont le vote s’oriente massivement vers les mouvements souverainistes et patriotiques.

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Les contours de chaque groupe et leur proportion varient selon le pays, son histoire et ses particularités socioculturelles, mais la fracture devient partout manifeste. Le nombre des «dépossédés» augmente: ce sont les perdants de la mondialisation et des nouvelles technologies, déconcertés par la transformation fulgurante du paysage humain, culturel et axiologique, privés de leur ancienne nation, de leur identité et de l’espoir d’une amélioration. Ils donnent des ailes aux partis qui prônent le retour des États-nations. Les dominants les qualifient avec mépris de populistes et, de plus en plus souvent, d’extrémistes: le monopole des mots.

En France, Marine Le Pen et les forces apparentées frôlent les 40% des intentions de vote. En Allemagne, le cas de l’AfD est emblématique: malgré les virulentes tentatives de criminalisation et un nombre non négligeable de restrictions légales, le parti est le premier du pays. Même sort pour le Reform Party de Nigel Farage au Royaume-Uni. Pendant ce temps, le nombre des «installés» diminue: cette couche sociale aisée et protégée qui regrette les décennies prospères et tranquilles de la seconde moitié du XXe siècle. Une nostalgie sans perspectives à l’époque de la dette publique, du retour de l’inflation, de la crise énergétique, du risque de guerre, de la précarité et de l’effondrement des dépenses sociales. Les options sociales-démocrates, libérales et démocrates-chrétiennes perdent de leur élan, en concentrant le soutien de leurs catégories de référence sur des responsables politiques à la Macron: des figures qui transmettent un sentiment illusoire de sécurité à ceux qui ne demandent rien d’autre.

La vague des revendicatifs, mécontents et pleins de ressentiment progresse avec l’islamisation de nombreuses villes européennes, offrant à la vieille gauche l’occasion de reconquérir le pouvoir. Les trois groupes sont pratiquement imperméables les uns aux autres. Il est peu probable qu’un membre de la catégorie des revendicatifs mécontents soutienne un candidat des installés, et encore moins un candidat appuyé par les enracinés. Ces derniers, à leur tour, ne peuvent voter pour ceux qu’ils considèrent, à juste titre, comme des ennemis existentiels. En Allemagne et en Suède, seuls 4% des citoyens de souche non autochtone ont voté pour des candidats identitaires. Avec des nuances locales distinctes, le phénomène est appelé à se répéter.

En Italie et en Espagne, le poids de la gauche diffuse est maximal parmi les retraités, les bureaucraties, les enseignants et les citoyens « de souche » qui vivent de subventions et de prestations publiques. En Italie, Forza Italia, le centre résiduel et une partie du Parti démocrate se rejoignent dans la défense des intérêts des «installés». Une société fragmentée est, dans certaines limites, un phénomène physiologique. Toutefois, dans les conditions actuelles, les aspirations profondes de chacun des trois groupes exigent la défaite, voire la disparition des autres. Les objectifs des «revendicatifs» pleins de ressentiment ne peuvent être imposés qu’au moyen de la destruction de l’ancienne communauté nationale, bastion des «enracinés», dont la survie exige à son tour la neutralisation du camp adverse. Les «installés» comptent encore beaucoup, mais leur nombre diminue et ils ne représentent rien d’autre que la tentative de maintenir des rapports de force et des structures en voie d’effondrement.

Il existe donc une possibilité réelle qu’une forme de guerre civile — ou, plus exactement, de guerre intestine, puisque les factions opposées n’ont rien en commun — devienne inévitable. Le compromis ou la conciliation entre ceux qui souhaitent préserver le pays tel qu’il était et ceux qui sont résolus à le transformer en quelque chose de totalement différent paraît difficile. La question migratoire est cruciale.

La grande ligne de fracture des prochaines années pourrait opposer immigration et remigration. Si la première l’emporte, les « revendicatifs » auront atteint leur objectif et édifieront un nouveau pouvoir, y compris leur propre caste d’« installés ». Si la remigration l’emporte, les enracinés s’imposeront. Dans les deux cas, le processus sera traumatisant.

imagbces.jpgLa réflexion de celui qui se dissimule derrière le pseudonyme proustien de Boni Castellane est similaire. Les arguments économiques — bien qu’importants pour construire le consentement — cèdent le pas à la structure immigrationniste, clé de voûte des «revendicatifs». La gauche radicale semble avoir retrouvé la carte conceptuelle perdue après la catastrophe de 1989. Outre la représentation des minorités ethniques et sexuelles, elle tente de s’allier à l’islamisme. Celui-ci, en attendant de fonder des partis religieux ou ethnoreligieux, colonise habilement des mouvements comme La France insoumise, le Labour britannique ou Podemos en Espagne, en leur fournissant des voix et des cadres dirigeants. Cette alliance paraît fructueuse, mais elle finira par diviser la gauche traditionnelle, au sein de laquelle l’apport des installés est très important en raison de leurs revenus, de leurs intérêts et de leur modérantisme réformiste. Cela est déjà manifeste dans la dynamique du Parti démocrate américain.

L’autre déflagration concerne la scission culturelle entre les métropoles et les zones périurbaines, périphériques et rurales. Castellane observe que la métropole est le «lieu de naissance de la post-société, entendue comme un agglomérat de communautés ethniques, le consumérisme comme structure de vie, et des dynamiques culturelles ainsi que des services distincts pour chaque niche culturelle métropolitaine».

Entre des lieux devenus des espaces inhumains, dépourvus de destin commun, et le reste des territoires, le conflit est inévitable. Reste à voir si la révolution technologique et la marginalisation politique, culturelle et économique croissante des zones non métropolitaines susciteront la réaction des enracinés soumis à cette offensive, et quelle sera la position des «installés».

Le monde se réorganise — et nous le constatons à la pompe

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Le monde se réorganise — et nous le constatons à la pompe

Jeanne Delahaye

Source: https://www.facebook.com/jeanne.delahaye.7 

Il suffit de mettre côte à côte quelques informations de ces derniers jours pour comprendre ce qui est en train de se produire.

Le 2 octobre, les pays du G7 se sont réunis en session de crise en raison des tensions sur les marchés de l’énergie. Après la décision, déjà prise en mars, de débloquer 400 millions de barils provenant des réserves d’urgence — dont environ 325 millions ont désormais été mis sur le marché, selon l’Agence internationale de l’énergie —, 100 millions de barils supplémentaires de pétrole et de diesel doivent maintenant être mobilisés. Le marché du diesel est particulièrement sous pression (AIE).

Un détail est à cet égard particulièrement remarquable: outre la crise dans le détroit d’Ormuz, l’AIE cite explicitement les attaques ukrainiennes contre des raffineries russes comme l’un des facteurs aggravant la pénurie de diesel. Dans le même temps, les pays du G7 déclarent vouloir maintenir les sanctions contre la Russie (AIE).

C’est de la géopolitique — mais ses conséquences nous touchent directement.

La Commission européenne le confirme désormais elle-même: l’approvisionnement de l’Europe est certes assuré pour le moment, mais le diesel demeure cher. La Banque centrale européenne souligne que, en tant que grand importateur net d’énergie, la zone euro perd du revenu réel au profit du reste du monde lors de tels chocs de prix. Une étude de la Commission européenne montre en outre que les ménages à faibles revenus sont beaucoup plus durement touchés par les chocs sur les prix de l’énergie que les ménages aisés (Energy).

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Parallèlement, le paysage politique se transforme hors d’Europe.

Lors du dernier sommet des BRICS à New Delhi, les pays membres — dont le groupe s’est désormais considérablement élargi — ont appelé à la retenue au Moyen-Orient et au maintien du commerce international. Quelques jours plus tard, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, il était également impossible de ne pas entendre les nombreux États qui réclament une réforme de l’ordre international. L’Afrique, en particulier, exige enfin une représentation appropriée au Conseil de sécurité (Al Jazeera).

Voilà, selon moi, le point décisif: l’ordre mondial est en train de se déplacer.

Un nombre croissant d’États ne veulent plus se contenter d’appliquer des règles définies ailleurs. Ils réclament davantage de voix au sein des institutions internationales tout en nouant de nouveaux partenariats politiques et économiques.

Cela ne doit nullement être une catastrophe pour l’Europe.

Mais l’Europe doit se demander quelle place elle souhaite occuper dans ce nouveau monde.

L’Union européenne parle elle-même d’«autonomie stratégique». Dans le même temps, elle demeure fortement dépendante dans des domaines essentiels: des importations d’énergie, des chaînes mondiales d’approvisionnement en matières premières et en marchandises et, sur le plan de la sécurité, toujours largement des États-Unis. Le Conseil européen considère désormais lui-même l’accès à une énergie abordable, la compétitivité industrielle et la réduction de ces dépendances comme des tâches urgentes (consilium.europa.eu).

C’est peut-être précisément là que réside l’impasse européenne :

Nous continuons d’essayer de façonner un monde en mutation à l’aide des instruments de l’ancien ordre — sanctions, pressions économiques et formation de blocs —, tandis qu’une grande partie du reste du monde diversifie de plus en plus ses relations.

Or, la question décisive devrait être la suivante :

Comment l’Europe peut-elle préserver ses propres intérêts sans se couper des nouveaux centres de pouvoir?

Une plus grande autonomie stratégique ne signifierait pas «rejoindre» la Russie, la Chine, l’Inde ou les BRICS.

Elle signifierait être capable de dialoguer et de commercer avec différents centres de pouvoir, de désamorcer autant que possible les conflits par la diplomatie et d’évaluer davantage les décisions européennes en fonction de leurs conséquences pour la population européenne.

Car la politique mondiale ne se déroule plus depuis longtemps dans quelque lointain ailleurs.

Nous la rencontrons à la pompe, sur notre facture de chauffage, au supermarché, dans les coûts de production de nos entreprises et, en définitive, dans notre pouvoir d’achat.

La multipolarité n’est donc pas une théorie géopolitique abstraite.

Elle fait depuis longtemps partie de notre quotidien.

mercredi, 07 octobre 2026

Pays-Bas: le député du FVD Van Houwelingen démontre que seul le discours prescrit compte encore

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Pays-Bas: le député du FVD Van Houwelingen démontre que seul le discours prescrit compte encore

Source: https://deanderekrant.nl/kabinet-jetten-zet-kritiek-oorlogsexperts-weg/

Le ministre des Affaires étrangères Tom Berendsen (CDA) refuse de répondre sur le fond aux questions parlementaires de Pepijn van Houwelingen, dans lesquelles celui-ci soumet au gouvernement les critiques d’éminents spécialistes de la guerre, critiques selon lesquelles la guerre en Ukraine est une guerre par procuration opposant l’OTAN et l’UE à la Russie.

Selon le gouvernement, ces critiques constituent «de la désinformation prorusse provenant du Kremlin» et on a «délibérément évité d’entrer dans de tels cadres interprétatifs». Van Houwelingen a réagi avec fureur: «C’est véritablement inconcevable, quelle stupidité insensée. Voilà donc comment on entraîne sa population dans une guerre contre la Russie».

Le député du FVD avait demandé au gouvernement de «répondre sur le fond (!)» aux analyses de critiques connus, parmi lesquels Glenn Diesen, Jeffrey Sachs et John Mearsheimer. Ces universitaires mettent depuis des années en garde contre la politique occidentale qui, selon eux, a conduit à une guerre par procuration extrêmement dangereuse entre l’OTAN et l’UE, d’une part, et la Russie, d’autre part, menée aux dépens de la population ukrainienne.

La semaine dernière, Van Houwelingen a publié la réponse du ministère des Affaires étrangères, qui a fait savoir, par la voix de Tom Berendsen, membre du CDA, qu’il ne répondrait pas sur le fond aux questions parlementaires — alors qu’il y est constitutionnellement tenu en vertu de l’article 68. Le ministre des Affaires étrangères refuse d’examiner les analyses des experts, car il est «absolument évident que la Russie mène contre l’Ukraine une guerre d’agression illégale qui ne saurait être justifiée d’aucune manière». En ignorant les questions de Van Houwelingen, il a été «délibérément évité d’entrer dans de tels cadres interprétatifs», selon Berendsen.

Van Houwelingen a déclaré sur X être abasourdi: «Incroyable. En d’autres termes, ce gouvernement qualifie d’avance — je dis bien d’avance ! — toute forme de critique, y compris les critiques très solidement étayées d’éminents experts indépendants, de “désinformation provenant du Kremlin”. C’est exactement ce qui figure dans la note décisionnelle: lisez-la vous-même ! Il refuse ensuite — eh oui, il refuse ! — de réfuter ces critiques sur le fond et de répondre aux questions parlementaires à ce sujet».

Dans ses questions parlementaires, le député du FVD avait précisément demandé que celles-ci ne soient pas rejetées d’avance comme relevant du «complotisme», de la «propagande du Kremlin» ou de la «désinformation». La réponse du ministre fut: «Voir la réponse à la question 2». Il y avait répété le discours gouvernemental selon lequel la Russie était l’agresseur.

La semaine dernière, Van Houwelingen a déclaré au journal De Andere Krant qu’il avait conscience que le dépôt de questions et de motions parlementaires ne changerait pas grand-chose en politique. «Mais nous voulons montrer ainsi qu’ils n’ont aucun argument. Et l’on espère malgré tout qu’un processus de réflexion s’engagera chez les gens. Il s’agit de les démasquer. Leur véritable nature se révèle».

Dans ce cas, Van Houwelingen a démontré que le gouvernement Jetten détermine quelles questions sont légitimes et lesquelles ne le sont pas. Les questions jugées illégitimes — relevant de la «désinformation» — ne doivent alors apparemment pas recevoir de réponse sur le fond. Un passage du roman 1984 de George Orwell se rapproche ainsi dangereusement de la réalité: «Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime et le plus essentiel».

Cela a suscité des réactions indignées sur X. Un certain Nestor a écrit: «Cette réaction est vraiment choquante. Depuis près de sept ans, on se dit que cela ne peut pas devenir plus insensé. Mais ces nullités réussissent tout de même à le faire». Selon Gert Jan Smit, «la Seconde Chambre, en particulier, n’est plus qu’une vaste mascarade, simple prolongement du FEM, frappé d’incapacité, et exécutant docile des décisions de l’UE et de l’Agenda 2030».

Moyen-Orient: les États-Unis ont retiré leurs troupes d’Irak

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Moyen-Orient: les États-Unis ont retiré leurs troupes d’Irak

Mais la souveraineté réelle de Bagdad reste limitée

Leonid Savine

À la fin du mois de septembre, les dirigeants américains ont officiellement annoncé la fin de l’opération «Détermination absolue» et le retrait des troupes américaines du pays. Ainsi s’est achevée une occupation de l’Irak longue de vingt-trois ans, bien que les troupes aient déjà été retirées en 2011 avant de revenir en 2014, sous prétexte de lutter contre le groupe terroriste État islamique* (lequel est interdit en Russie).

Le retrait des troupes a été effectué conformément à l’accord conclu entre Washington et Bagdad en 2024. Les adversaires de Washington, au premier rang desquels l’Iran, ont considéré cette décision comme une nouvelle défaite et une fuite, tandis qu’en Irak elle a donné lieu à des célébrations de grande ampleur. Le 1er octobre a été proclamé «Journée de la souveraineté de l’Irak» par les dirigeants du pays.

Le Premier ministre irakien, Ali al-Zaïdi, a qualifié le retrait des troupes de début d’une «nouvelle étape», placée sous le signe de la souveraineté de l’Irak, du renforcement des institutions de l’État et de «relations de partenariat équilibrées avec ses amis». Le conseiller irakien à la sécurité nationale, Qassem al-Araji, a qualifié la fin de la mission de la coalition dirigée par les États-Unis de «jalon important», affirmant qu’elle «renforcerait la souveraineté» et servirait les intérêts nationaux de l’Irak ainsi que les aspirations de son peuple.

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Le président de la région autonome du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, a pour sa part déclaré le 1er octobre qu’Erbil soutiendrait Bagdad dans ses efforts pour renforcer la souveraineté et la stabilité de l’Irak. Il a ajouté que le moment était venu de régler les différends de longue date entre les deux gouvernements ainsi que les autres questions non résolues dans l’ensemble du pays. «Au Kurdistan, nous coopérerons toujours et soutiendrons toute mesure qui renforce la souveraineté, la sécurité et la stabilité de l’Irak», a-t-il déclaré lors d’un discours prononcé à Bagdad à l’occasion de la Journée de la souveraineté. Il a fait observer à juste titre que «la souveraineté ne se résume pas au retrait des forces armées étrangères; elle constitue une responsabilité nationale globale», évoquant le respect de la Constitution, le problème des nombreux groupes armés — allusion manifeste aux forces soutenues par l’Iran — et la nécessité de lutter conjointement contre les foyers de terrorisme qui subsistent encore.

Il ne fait aucun doute que les querelles et les contradictions internes à l’Irak, notamment celles de nature ethnique et religieuse, demeurent un problème grave et urgent. Barzani n’a toutefois pas mentionné un élément essentiel de la souveraineté: sa dimension économique, à savoir les revenus pétroliers, qui avaient déjà fait l’objet de différends entre Erbil et Bagdad. Mais il est ici question du contrôle extérieur exercé sur la perception des revenus tirés de l’extraction du pétrole, principal pilier de l’économie irakienne.

En effet, après l’invasion de l’Irak par les forces américaines en 2003, lancée sous un prétexte fallacieux — la prétendue détention d’armes chimiques par Saddam Hussein —, l’Autorité provisoire de la coalition, dirigée par les États-Unis, a créé le Fonds de développement pour l’Irak (FDI). Celui-ci se trouvait de facto au sein de la Réserve fédérale de New York et avait pour fonction de recueillir les recettes provenant des ventes de pétrole, lesquelles devaient servir à la reconstruction et au développement. Le Fonds était également censé protéger les revenus pétroliers de l’Irak contre les actions en justice et les revendications liées au régime de Saddam Hussein. Le décret du président George W. Bush instituant ce mécanisme a été renouvelé par chacun de ses successeurs à la présidence des États-Unis.

En définitive, le Fonds est devenu un compte de la Banque centrale d’Irak auprès de la Réserve fédérale de New York, ce qu’il demeure à ce jour. Cela confirme une fois de plus les accusations formulées dès le départ par les critiques de l’occupation américaine de l’Irak, selon lesquelles la véritable raison de l’invasion était la nécessité de prendre le contrôle du pétrole irakien.

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Or, le pétrole représente environ 90 % du budget de l’État irakien, ce qui confère à Washington une influence considérable sur la stabilité économique et politique du pays. Par exemple, lorsque le gouvernement irakien a demandé le départ des troupes américaines en 2020, Washington a menacé de restreindre l’accès de l’Irak aux fonds détenus auprès de la Réserve fédérale de New York. Bien qu’un accord sur le retrait des troupes ait ensuite pu être trouvé, les moyens permettant d’exercer un nouveau chantage subsistent encore aujourd’hui. La seule existence d’un compte auprès d’une banque étrangère, sur lequel les transactions sont effectuées en dollars américains — le maintien du statut du pétrodollar servant les intérêts de Washington — témoigne des limites de la souveraineté nationale de l’Irak.

Autre exemple de l’influence exercée par les États-Unis au moyen du système bancaire: leur intervention directe dans les opérations d’achat et de vente de devises. Historiquement, la Banque centrale d’Irak utilisait les enchères de dollars, officiellement connues sous le nom de «guichet des devises», comme principal mécanisme de mise à disposition de dollars. Les banques privées et les bureaux de change pouvaient participer quotidiennement à des enchères afin d’acheter des dollars américains contre des dinars irakiens. L’Irak a officiellement cessé d’utiliser ce système au début de 2025, après avoir subi de fortes pressions de la part des États-Unis, Washington soupçonnant que des transferts en dollars puissent être effectués au profit d’entités visées par des sanctions, en particulier l’Iran.

Enfin, pour revenir à la présence militaire américaine, même si les opérations officielles de grande ampleur prennent fin, le Pentagone conservera, selon les déclarations officielles de représentants de ce ministère, ses capacités régionales en matière de renseignement, de surveillance et de reconnaissance, lesquelles pourront être employées dans ce pays arabe. Cela implique à la fois le maintien d’une certaine influence et l’accès à des informations sensibles.

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Par ailleurs, les États-Unis ne sont pas les seuls à avoir porté atteinte à la souveraineté irakienne par le recours à la force militaire: la Turquie l’a également fait. Ankara avait initialement établi la base de Bachiqa-Zilkan, près de Mossoul, dans le nord de l’Irak, en 2015, afin d’entraîner les forces locales à combattre l’État islamique, ce qui avait provoqué des tensions diplomatiques avec Bagdad. Cette décision avait entraîné le déploiement dans la région d’environ 600 militaires des forces armées turques. Toutefois, à l’issue d’une récente rencontre avec le Premier ministre irakien en marge de la dernière session de l’Assemblée générale des Nations unies, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a accepté que la base soit progressivement transférée sous le contrôle de Bagdad. Les mesures prévues engagent également les deux pays à éliminer les «éléments armés étrangers interdits» présents dans le nord de l’Irak et à rétablir la pleine autorité de l’État à Sinjar.

«Parallèlement aux progrès accomplis par la République d’Irak dans la mise en œuvre de ces mesures de sécurité, le gouvernement de la République de Turquie réaffirme son engagement à procéder au transfert progressif du camp de Bachiqa-Zilkan, conformément aux mécanismes et au calendrier convenus », indique le communiqué conjoint des deux gouvernements.

Compte tenu du retrait des troupes américaines, on a l’impression que les actions de la Turquie sont, d’une certaine manière, synchronisées et coordonnées avec Washington. Certes, l’influence de la Turquie sur l’Irak n’était pas aussi forte que celle des Américains, même si Ankara a exploité toutes les possibilités que lui offrait sa position de pays voisin.

En définitive, on peut conclure que, même si la présence américaine en Irak devient moins visible, les États-Unis conservent néanmoins le contrôle réel des processus politiques et économiques du pays. La prochaine étape logique pour les dirigeants irakiens, dans leur démarche de restauration de la souveraineté nationale, devrait donc consister à rechercher une solution de remplacement réelle et opérationnelle pour effectuer les règlements liés à la vente de leur pétrole aux acheteurs étrangers.

mardi, 06 octobre 2026

Readiness 2030: peut-être ne s'agit-il pas du tout de l'autonomie de l'Europe? 

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Readiness 2030: peut-être ne s'agit-il pas du tout de l'autonomie de l'Europe? 

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena 

Le nouveau rapport de l’Agence européenne de défense met en évidence un problème: l’Europe se réarme, mais pas assez rapidement. D’importantes lacunes subsistent en matière de défense aérienne et antimissile, de munitions, de drones, de forces terrestres et navales. L’objectif reste néanmoins inchangé: atteindre la préparation en matière de défense d’ici à 2030.

C’est peut-être précisément là que réside une erreur de raisonnement.

Nous supposons souvent qu’à long terme, Bruxelles souhaite bâtir une puissance militaire européenne stratégiquement autonome, moins dépendante des États-Unis et dotée de sa propre industrie ainsi que de ses propres capacités.

Mais si, à court terme, ce n’était tout simplement pas la priorité?

Et s’il s’agissait d’abord, d’ici à 2030, de constituer aussi rapidement que possible une masse militaire aussi importante que possible — au besoin en recourant au crédit, au besoin avec des systèmes d’armes américains, et toujours dans le cadre des structures de l’OTAN?

Readiness 2030 correspond en tout cas à cette logique. Jusqu’à 800 milliards d’euros doivent être mobilisés, dont 150 milliards au moyen de prêts SAFE. D’autres marges de manœuvre considérables seront créées grâce à l’assouplissement des règles budgétaires applicables aux dépenses de défense. Parallèlement, l’OTAN s’engage sur une trajectoire à long terme pouvant atteindre 5% du PIB des pays membres d’ici à 2035.

Dans le même temps, le Conseil européen qualifie désormais explicitement la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine de «défi existentiel pour l’Union européenne» et demande que la préparation en matière de défense soit renforcée d’ici à 2030 «à un rythme soutenu et à grande échelle».

Il s’agit d’une formulation politique remarquablement forte.

Et elle change la logique.

Si les dirigeants politiques européens considèrent réellement la confrontation avec la Russie comme existentielle, l’enjeu principal n’est plus de concevoir l’architecture de défense européenne la plus adéquate pour les vingt prochaines années. Ce qui compte avant tout, c’est le temps.

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Des armes maintenant. Des munitions maintenant. Une défense aérienne maintenant. Des capacités de production maintenant.

La provenance du matériel devient alors secondaire.

L’achat de systèmes américains ne contredit donc nullement une telle stratégie. L’autonomie stratégique constituerait un objectif à long terme. La préparation à la guerre d’ici à 2030 est une mission à moyen terme.

Et c’est ici que l’Ukraine acquiert également une seconde fonction.

Officiellement, il s’agit de défendre l’Ukraine. Dans le même temps, l’Union européenne affirme elle-même que l’expérience militaire et les innovations ukrainiennes en matière d’armement doivent être mises en relation avec l’industrie européenne de la défense. Ursula von der Leyen a déjà déclaré que l’Ukraine disposait de l’innovation et que l’Europe pouvait assurer le changement d’échelle — tout en renforçant ainsi sa propre défense.

On peut en déduire une hypothèse plus large:

L’Ukraine maintient la Russie engagée militairement, tandis que l’Europe gagne du temps pour reconstruire sa propre base militaire.

Il ne s’agit pas d’une stratégie secrète avérée. Mais cette fonction stratégique est difficile à ignorer.

Fait intéressant, Moscou décrit désormais cette évolution exactement de cette manière, mais en termes beaucoup plus tranchés. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko, a déclaré en juin que la Russie partait du principe que l’Union européenne et l’OTAN se préparaient à une confrontation militaire «aux alentours de 2030». Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a, quant à lui, soutenu que l’Europe souhaitait plutôt «geler» le conflit ukrainien, gagner du temps et parvenir à sa propre aptitude au combat d’ici à 2030. Il s’agit d’interprétations russes, non de constatations factuelles indépendantes. Elles montrent toutefois comment le réarmement européen est perçu à Moscou.

Et c’est précisément là qu’apparaît un dangereux effet miroir.

La Russie considère elle aussi l’issue de la guerre en Ukraine comme une question stratégique existentielle. Du point de vue de Moscou, un cessez-le-feu dépourvu d’un nouvel ordre de sécurité ne serait peut-être qu’une pause durant laquelle l’Ukraine serait réarmée et intégrée plus étroitement aux structures militaires occidentales. De son côté, l’Union européenne déclare officiellement que, même après un cessez-le-feu, des garanties de sécurité à long terme et une capacité ukrainienne durable à dissuader la Russie resteraient nécessaires.

Les deux parties ne considèrent donc pas nécessairement la période suivant un éventuel cessez-le-feu comme une période de paix.

Elles pourraient la voir comme une phase de préparation en vue du prochain affrontement.

Dès lors, le réarmement européen prend lui aussi une autre signification.

Non pas :

Guerre en Ukraine → cessez-le-feu → nouvel ordre de sécurité européen.

Mais peut-être :

Guerre en Ukraine → gain de temps → réarmement européen → confrontation militaire durable avec la Russie.

Pour les institutions politiques européennes, cette évolution crée en outre un mécanisme classique de coûts irrécupérables.

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Plus les budgets, l’industrie, les infrastructures et les discours politiques seront orientés vers l’hypothèse d’une menace russe durable, plus il sera difficile de procéder ultérieurement à un changement de cap fondamental.

Car si une détente politique stable devait réellement s’instaurer, une question finirait inévitablement par se poser:

Pourquoi 5%? Pourquoi 800 milliards? Pourquoi cette mobilisation permanente?

Cela ne signifie pas pour autant que les responsables politiques européens «veulent» la guerre.

Mais cela signifie que les institutions, les budgets et la légitimation politique sont de plus en plus liés à une certaine perception de la menace. Et, comme on le sait, de telles structures développent leur propre inertie.

Peut-être faudrait-il donc considérer Readiness 2030 moins comme un projet de souveraineté stratégique européenne.

Peut-être s’agit-il avant tout d’une course contre la montre: l’Europe veut être militairement en mesure d’agir avant que l’Ukraine ne cesse de jouer son rôle de zone tampon militaire avancée.

Si cette hypothèse est juste, elle permet également d’expliquer la contradiction entre la grande rhétorique européenne sur l’autonomie et la dépendance persistante à l’égard des capacités américaines.

L’autonomie peut attendre.

2030, apparemment, ne le peut pas.

#géopolitique @global_affairs_byelena

La France des révoltes et l’illusion d’une convergence entre travailleurs et périphéries ethniques

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La France des révoltes et l’illusion d’une convergence entre travailleurs et périphéries ethniques

par Sergio Filacchioni 

Source: https://www.ilprimatonazionale.it/approfondimenti/francia...

Rome, 3 octobre — Après le refrain selon lequel «en France, au moins, ils savent manifester», il en est un second qui accompagne désormais presque automatiquement chaque nouvelle flambée de contestation de l’autre côté des Alpes: la convergence. Le mot a refait surface ces derniers jours, tandis que le mouvement parti des lycées français s’étendait rapidement, passant d’une protestation contre le manque d’enseignants, la surpopulation et la dégradation des établissements à une mobilisation nationale qui, au 3 octobre, avait touché plus de 1200 écoles et entraîné plus de cinq mille arrestations. Syndicats, enseignants et organisations politiques ont progressivement rejoint un mouvement né avant eux, tandis qu’aux revendications scolaires se sont ajoutés incendies, affrontements et formes de violence urbaine que le gouvernement français a présentés comme un changement de nature de la contestation.

De là découle une image presque inévitable: les élèves commencent, les professeurs les rejoignent, les travailleurs se mettent en grève, les périphéries ethniques se mobilisent, et ce qui était un conflit particulier devient une opposition générale. Le verbe choisi par Ilaria Salis pour commenter les protestations françaises a d’ailleurs précisément été «élargir». C’est une image politiquement séduisante, comme toute utopie, car elle promet de résoudre par la quantité ce que la politique ne parvient plus à construire par l’organisation: si suffisamment de colères finissent par se retrouver dans la même rue, tôt ou tard naîtra aussi le sujet capable de les représenter. Seulement, l’histoire française des trente dernières années suggère exactement le contraire. Une révolte peut s’étendre sans converger, car occuper simultanément le même espace ne signifie pas partager la même conception du conflit, de l’État, du travail ou de l’ordre qui devrait lui succéder.

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Toutes les révoltes françaises ne sont pas une seule et même révolte

Depuis des décennies, la France connaît une récurrence du conflit social qui a peu d’équivalents en Europe. En 1995, les grèves contre le plan Juppé paralysèrent pendant plusieurs semaines une partie décisive du pays et contraignirent le gouvernement à retirer certaines des mesures prévues concernant les régimes de retraite des travailleurs des transports. Huit ans plus tard, ce furent les intermittents du spectacle qui paralysèrent festivals et institutions culturelles pour protester contre la réforme de leur régime de protection sociale, jusqu’à entraîner l’annulation du Festival d’Avignon de 2003. Vinrent ensuite les émeutes des banlieues de 2005, les grandes mobilisations contre les réformes des retraites et la loi Travail, les Gilets jaunes de 2018, la nouvelle bataille sur les retraites et, en 2023, les émeutes consécutives à la mort de Nahel Merzouk, qui se propagèrent en l’espace d’une semaine à près de neuf cents communes françaises. Lue comme une séquence continue, cette histoire peut donner l’impression d’un mouvement unique qui referait périodiquement surface. En réalité, derrière la continuité des barricades se trouvent des mondes très différents.

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Le mouvement de 1995 appartenait encore pleinement à une culture du conflit organisé: cheminots, transports publics et autres secteurs de l’État disposaient de structures syndicales, d’assemblées, de représentants, d’objectifs définis et d’une mémoire des mobilisations antérieures. La radicalité ne consistait pas simplement à élever le niveau de l’affrontement, mais à parvenir à le maintenir assez longtemps pour le transformer en rapport de force. La protestation des intermittents de 2003, elle aussi, tout en donnant naissance à des coordinations capables d’agir en dehors des structures syndicales traditionnelles, conservait une composition identifiable et, surtout, un objet précis de conflit : le régime d’assurance-chômage d’une catégorie professionnelle qui connaissait parfaitement l’institution contre laquelle elle luttait.

Avec les émeutes des banlieues apparaît une autre forme. Le conflit devient plus territorial, générationnel et discontinu ; il peut se propager à une vitesse considérable, mais ne dispose pas nécessairement d’une organisation capable de transformer l’incendie en continuité. Les émeutes de 2023 en ont constitué une manifestation évidente : des centaines de communes touchées, des milliers de voitures incendiées, des mairies, des commissariats et d’autres bâtiments publics attaqués, mais aucune structure nationale issue de cette explosion et capable d’en préserver la force pour la transformer en programme. La différence ne réside donc pas entre une protestation policée et une protestation violente. Elle se situe entre un conflit qui possède une forme et un autre qui consume sa propre force au moment même où il la manifeste.

Quand la radicalité n’est plus qu’intensité

Telle est la limite de la forme-émeute, qui s’est progressivement imposée dans l’imaginaire de la contestation contemporaine. Sa force est évidente : elle ne nécessite pas d’appareils lourds, se diffuse rapidement, rend difficile toute prévision du lieu où l’affrontement éclatera et, grâce aux réseaux sociaux, peut déplacer en quelques heures des groupes de jeunes d’un établissement à l’autre ou d’un quartier à l’autre. La note des services de renseignement parisiens consacrée aux mobilisations actuelles décrit précisément TikTok et Snapchat comme des outils au moyen desquels les lycéens établissent des contacts et se prêtent mutuellement assistance lors des blocages. Dans le même document, le mouvement apparaît toutefois extrêmement fragmenté et difficile à contrôler, à tel point que la reconstitution proposée par Le Monde relativise la thèse gouvernementale d’une direction centrale de La France insoumise et évoque plutôt la tentative de la gauche radicale de se greffer sur une contestation qui avait déjà éclaté spontanément.

Le problème vient ensuite. La spontanéité peut déclencher un conflit, mais elle ne lui indique pas où aller. Un mouvement organisé cherche à préserver ses forces, à choisir ses objectifs, à empêcher que chaque provocation ne détermine l’orientation de la journée, à limiter les arrestations et les blessés qui ne produisent aucun avantage et, surtout, à maintenir un rapport entre les moyens employés et le but poursuivi. Le service d’ordre des anciennes mobilisations n’était pas seulement un vestige militariste de la politique du XXe siècle ; il indiquait que quelqu’un maîtrisait suffisamment le mouvement pour assumer la responsabilité de le discipliner. L’émeute renverse cette logique. La capacité à produire du désordre augmente tandis que celle de déterminer la signification politique de ce désordre s’affaiblit. Une nuit peut être beaucoup plus violente et, le lendemain matin, il peut y avoir beaucoup moins de choses à négocier.

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Le mouvement français de ces derniers jours rend cette contradiction particulièrement visible, puisqu’il est né de revendications scolaires élémentaires. Selon la reconstitution du Monde, le blocage initial de Créteil est parti sans partis ni syndicats, à l’initiative d’élèves exaspérés par les emplois du temps, le manque de professeurs, l’inadaptation des locaux et l’incertitude entourant leur avenir. Quelques jours plus tard, le gouvernement parlait d’un basculement vers les « violences urbaines », avec des établissements incendiés, des membres du personnel blessés et des groupes se déplaçant d’une école à l’autre.

Le paradoxe est difficile à ignorer : une protestation réclamant davantage d’enseignants peut finir par offrir sa scène à ceux qui agressent le personnel scolaire ou incendient une école. Non parce que ces deux phénomènes seraient nécessairement l’expression d’un même mouvement, mais précisément parce que, lorsqu’une direction reconnue fait défaut, l’espace ouvert par la protestation devient également accessible à ceux qui n’en partagent pas les revendications. Appeler tout cela « convergence », c’est résoudre par les mots une contradiction qui, politiquement, demeure intacte.

Les Gilets jaunes ont réussi là où la convergence devient difficile

Les Gilets jaunes constituent à cet égard un précédent beaucoup plus intéressant que les émeutes des banlieues, car ils ont, pendant un certain temps, construit un espace politique dans lequel des personnes issues de milieux différents pouvaient se reconnaître sans qu’un parti ait défini à l’avance la signification de leur présence. Le mouvement est né en 2018, en dehors des grandes structures syndicales et partisanes, autour du prix du carburant et de la situation économique de la France périphérique, avant d’élargir rapidement son champ aux inégalités, aux salaires, aux services publics, à la fiscalité, à l’immigration et à la représentation politique. Les revendications circulant au sein du mouvement étaient elles aussi difficiles à enfermer dans l’axe traditionnel droite-gauche. Les 42 revendications publiées en novembre 2018 comprenaient une hausse du salaire minimum, une plus grande progressivité fiscale, la défense des retraites, l’opposition aux délocalisations et à l’austérité, la protection des petites entreprises, le contrôle des élus et des mesures relatives à la question migratoire.

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La difficulté est apparue lorsqu’il a fallu passer de la présence à la représentation. Les tentatives de certains protagonistes de se présenter aux élections ou de parler au nom des Gilets jaunes se sont heurtées à une très forte résistance, tandis que des groupes comme celui de Commercy défendaient le principe d’assemblées populaires contre l’idée même que quelqu’un puisse facilement devenir le porte-parole du mouvement. C’est précisément ce passage qui montre à quel point la convergence est une construction politique et non une simple photographie sociale. Les Gilets jaunes sont parvenus à rassembler des intérêts différents précisément parce qu’ils ont suspendu, pendant un certain temps, la question de savoir qui devait les représenter ; lorsque cette question est devenue inévitable, toute la difficulté de transformer leur force en sujet stable est apparue. La véritable convergence a donc un coût. Elle exige de renoncer à une partie de ses propres catégories, d’accepter des éléments étrangers à son propre lexique et de trouver un intérêt commun suffisamment puissant pour unir ce qui demeure différent.

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La « maranza » révolutionnaire existe surtout dans l’esprit de ceux qui le cherchent

C’est ici que le débat français rejoint directement une tentation qui, ces dernières années, a également trouvé sa place en Italie: transformer la marginalité urbaine en sujet politique du simple fait qu’elle est marginale. La version la plus aboutie en a été élaborée par Houria Bouteldja dans Beaufs et barbares, publié en Italie sous un titre qui ne laisse aucune place à l’équivoque: Maranza di tutto il mondo, unitevi ! — « Maranzas de tous les pays, unissez-vous ! ». Le projet déclaré consiste à construire une alliance entre les « barbares » des périphéries postcoloniales et les « ploucs » issus du monde du travail pauvre européen, en réunissant les jeunes des deuxième et troisième générations, les travailleurs appauvris et d’autres laissés-pour-compte au sein d’un bloc capable d’affronter à la fois l’ordre économique et le « contrat racial ». Cette intuition contient une vérité matérielle et une erreur politique. La vérité est que la précarisation, la désindustrialisation, la crise du logement et la marginalité urbaine peuvent toucher des personnes qui n’ont pas les mêmes origines et les placer du même côté de certaines fractures économiques. L’erreur consiste à croire que cette position produit à elle seule le « nous » nécessaire pour les transformer en une force unique.

La conscience de classe n’est d’ailleurs pas la conséquence mécanique du solde d’un compte bancaire. Si tel était le cas, chaque crise économique aurait automatiquement provoqué une révolution et chaque périphérie aurait engendré la même politique. L’ancien mouvement ouvrier européen est devenu ce qu’il fut parce qu’il a construit tout un monde autour d’une condition économique : syndicats, coopératives, partis, sections, journaux, maisons du peuple, rites, symboles, disciplines et mémoires familiales. Il ne s’est pas contenté de constater que des millions de personnes étaient exploitées ; il leur a appris à interpréter cette exploitation de la même manière. Lorsque cette transmission se brise, la marginalité reste disponible pour des interprétations différentes, voire incompatibles. C’est précisément ce qui fragilise l’idée du « maranza » comme nouveau prolétaire. Le jeune qui vit aux marges de la ville, déteste la police, consomme des symboles de statut social et participe à une émeute ne franchit pas la première étape d’un parcours politique simplement parce qu’un intellectuel parvient à le faire entrer dans une catégorie marxiste. Il peut avoir des intérêts matériels communs avec un travailleur, mais aussi se faire une représentation complètement différente de l’autorité, de la propriété, de la communauté et même de ce qu’il considère comme une vie réussie.

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La même erreur était déjà perceptible dans l’interprétation des banlieues françaises. Entre la génération de la Marche pour l’égalité de 1983 et celle des émeutes de 2005, ce ne sont pas seulement les conditions matérielles qui ont changé, mais aussi les structures par lesquelles ces conditions se transformaient en action collective. La sociologie française a précisément insisté sur la rupture générationnelle des formes associatives et politiques dans les périphéries. Ce qui demeure constant, c’est la marginalité ; ce qui change radicalement, c’est la manière dont elle se transforme en comportement public. C’est pourquoi deux groupes peuvent avoir des raisons différentes de haïr le même ordre sans avoir aucune raison d’en construire ensemble un nouveau.

La convergence est le problème, non la solution

La France insoumise semble aujourd’hui consciente d’au moins la première moitié du problème. Elle n’a pas besoin d’avoir organisé les blocages des lycées pour en comprendre le potentiel ; elle doit devenir la force capable de leur donner un sens avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. Le gouvernement Lecornu a accusé LFI et les milieux d’ultragauche d’être à l’origine des protestations. Toutefois, la note des services de renseignement parisiens utilisée pour étayer cette interprétation ne concerne que la Seine-Saint-Denis et, comme l’a fait observer Le Monde, elle documente surtout la présence d’organisations désireuses de tirer parti d’une mobilisation fragmentée et déjà en cours. Cette stratégie est politiquement compréhensible, mais elle demeure un pari. Une protestation scolaire peut être reliée aux coupes budgétaires ; celles-ci, aux conditions de travail dans la fonction publique ; le travail public, à la politique économique du gouvernement ; et, à partir de là, on peut tenter de construire un front général. Mais plus ce front s’élargit, moins il est possible de tenir pour acquis que tous ceux qui le rejoignent partagent la même interprétation du conflit.

C’est précisément ici que le rêve de la « convergence » devient un raccourci lexical servant à appeler « unité » ce qui n’est encore que proximité, «conscience» ce qui peut n’être qu’un simple ressentiment, et «politique» ce qui ne demeure parfois qu’une pure et simple disposition à l’affrontement. Au cours des trente dernières années, la France a connu des grèves capables de faire plier les gouvernements, des révoltes urbaines sans représentation, des coordinations professionnelles, des mouvements transversaux et des émeutes capables de se propager dans des centaines de villes. Il n’existe aucune ligne ascendante conduisant naturellement d’une forme à l’autre. Au contraire, cette succession montre combien il est rare que l’intensité, l’étendue et la forme politique parviennent réellement à coïncider.

Le problème de ceux qui rêvent d’une convergence entre travailleurs, étudiants et populations marginalisées des métropoles réside alors dans l’ordre des opérations : ils imaginent d’abord l’utopie, puis cherchent à plier la réalité à cette image. C’est l’acte typique de la superstition marxiste, qui consiste à croire en l’existence d’une « conscience naturelle » des exploités, des marginaux et des plus démunis, qu’il suffirait de faire émerger.

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L’histoire n’est pas mue uniquement par des intérêts matériels

Il est inutile de répéter qu’une communauté politique, aussi large soit-elle, ne naît pas seulement parce qu’un nombre suffisant de personnes sont en colère au même moment. Elle naît lorsque cette colère acquiert une mémoire, une discipline, un langage et une mesure commune de ce qu’il vaut la peine de défendre et de construire. L’ancienne politique le savait bien; la culture de l’émeute, au contraire, tend à confondre l’absence de forme avec la liberté à l’égard de toute forme. Et c’est ici que la rhétorique de la gauche se heurte à sa limite la plus profonde: l’histoire n’est pas mue uniquement par des intérêts matériels. Les appartenances, les identités ethniques et communautaires, la religion, les fidélités, les hostilités et les pulsions continuent d’agir sans se laisser ordonner selon la simple opposition entre le haut et le bas.

Dans les révoltes françaises de ces derniers jours, la contradiction atteint le paradoxe d’écoles incendiées et de membres du personnel agressés au sein d’une mobilisation née avant tout pour réclamer davantage d’enseignants et de meilleures conditions scolaires. En somme, nous avons là la démonstration qu’un élargissement peut se produire sans parvenir à engendrer la convergence tant rêvée. Et tant que l’on continuera de confondre la capacité d’incendier le même espace avec la volonté d’habiter le même monde, ce mot servira surtout à dissimuler le problème qu’il prétend avoir résolu.

La société anesthésiée: distraction, fragmentation et contrôle social

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La société anesthésiée: distraction, fragmentation et contrôle social

Par Marcelo Ramírez

Source: https://noticiasholisticas.com.ar/la-sociedad-anestesiada...

Le problème de notre époque ne peut se résumer à une prétendue diminution de l’intelligence. La société contemporaine conserve d’immenses capacités cognitives, techniques et professionnelles. Des millions de personnes maîtrisent des procédures complexes, utilisent des technologies sophistiquées, administrent des ressources et résolvent les difficultés du quotidien. Pourtant, ces mêmes personnes mobilisent de moins en moins ces capacités pour comprendre le monde dans lequel elles vivent, établir des liens de causalité, hiérarchiser l’information et agir en fonction des conséquences à long terme. La dégradation actuelle est fonctionnelle, car elle affecte l’attention, la mémoire, le jugement et la volonté politique sans empêcher la machine économique de continuer à fonctionner.

Cette transformation produit un individu efficace dans l’accomplissement de tâches délimitées, mais vulnérable face aux processus qui déterminent sa vie. Il peut travailler, consommer, s’endetter, voter et donner son avis, mais éprouve de plus en plus de difficultés à reconstituer le lien entre une décision économique, une structure de propriété, une politique publique et leurs effets sociaux. L’abondance de données ne corrige pas cette faiblesse ; au contraire, elle l’accentue souvent, car l’information parvient sous une forme fragmentée, décontextualisée et soumise à une concurrence permanente pour capter l’attention.

Pendant des siècles, une part importante de la culture populaire a conservé une aspiration symbolique à l’élévation. Lire, apprendre un métier, connaître l’histoire, s’exprimer avec précision, écouter quelqu’un qui en savait davantage et comprendre la politique étaient des comportements associés au progrès personnel, même si cet idéal n’a jamais été universel et a toujours coexisté avec l’ignorance, la frivolité et les divertissements futiles. La différence actuelle réside dans l’échelle et dans la fonction. La banalité a cessé d’occuper les marges du temps libre pour devenir l’un des principes organisateurs de la vie quotidienne.

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Une personne peut passer quatre, cinq ou six heures devant un écran, recevoir des centaines d’images, entendre des centaines de phrases et terminer sa journée sans avoir assimilé une seule idée structurée. Jamais autant d’informations n’ont été disponibles, et rarement elles ont été consommées de façon aussi superficielle. La culture numérique a multiplié les possibilités d’accès à la connaissance, mais elle a également perfectionné une économie qui tire profit de l’interruption de la concentration, de la stimulation de l’anxiété et de la transformation de chaque seconde d’attention en marchandise.

La première dégradation touche la capacité de concentration. TikTok, les Reels, les Shorts, les notifications, les titres, les mèmes, les vidéos accélérées et les extraits d’entretiens entraînent l’esprit à changer d’objet toutes les quelques secondes. Le cerveau apprend alors le comportement qu’il pratique et, après des années de consommation fragmentaire, le maintien d’une activité continue commence à provoquer de l’inconfort : lire vingt pages, écouter une conférence, suivre un raisonnement complexe, regarder un film sous-titré ou accorder dix minutes à un argument avant de le juger.

Cet inconfort est souvent confondu avec une incapacité, alors que, dans de nombreux cas, il traduit une perte d’entraînement cognitif. L’attention fonctionne comme une discipline et s’affaiblit lorsque l’ensemble de l’expérience culturelle récompense le passage immédiat au stimulus suivant. Le résultat politique est profond : celui qui perd la capacité de suivre une explication complexe a besoin que le monde soit réduit à des slogans simples tels que « bon ou mauvais », « héros ou traître », « victime ou oppresseur », « démocrate ou fasciste », « Occident ou dictature ». Le slogan remplace l’argument et la politique devient une gestion émotionnelle des masses.

Le divertissement participe à cette transformation. Les contenus triviaux ont toujours existé, et le repos fait partie d’une vie saine. Le problème apparaît lorsque, comme nous l’avons vu, la majeure partie de l’expérience culturelle s’organise autour du futile et lorsque le divertissement cesse d’offrir une pause face à la réalité pour prendre sa place. Scandales de célébrités, défis absurdes, plaisanteries humiliantes, étalages de consommation et comportements dangereux rivalisent pour obtenir quelques secondes de visibilité. Leur objectif commun est de capter l’attention.

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La reconnaissance sociale, qui pouvait autrefois s’obtenir par le savoir, le prestige professionnel, le courage, le service rendu à la collectivité ou la création artistique, peut désormais être acquise par une brève irruption dans le flux collectif. Cette logique provoque une inflation des comportements extrêmes : si une imprudence filmée génère davantage de vues qu’une explication rigoureuse, le système d’incitation est établi. La plateforme n’a pas besoin d’ordonner des comportements dégradants ; il lui suffit de les récompenser.

C’est ainsi que se forme la stupidité fonctionnelle. Une personne peut conserver ses aptitudes professionnelles tout en renonçant à la pensée autonome, en adoptant des opinions préfabriquées, en répétant des phrases, en défendant des positions qu’elle n’a jamais examinées, en s’indignant du sujet que l’algorithme lui a présenté ce matin-là et qu’elle oubliera dès l’arrivée de la polémique suivante. L’économie a besoin d’individus capables de produire et de consommer. Le pouvoir tire profit du fait que ces mêmes individus manquent d’intérêt, de temps ou d’habitudes pour comprendre.

L’identité politique a progressivement été remplacée par une identité de consommateur. La question de la société que l’on souhaite construire a cédé du terrain à une autre question, plus immédiate et plus pressante : que puis-je acheter ? Une maison, une automobile, un téléphone dernier cri, un voyage, des vêtements, un corps, des expériences, des restaurants, des abonnés. Toute la vie commence à se mesurer à l’aune de signes extérieurs de réussite, et l’horizon existentiel se réduit à l’accumulation privée.

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Cette réduction affaiblit ainsi l’idée d’un destin collectif. La détérioration de l’hôpital public paraît lointaine tant que l’on dispose d’une médecine privée ; la dégradation de l’enseignement perd de son urgence pour celui qui peut payer une école privée ; l’insécurité devient le problème des autres tant que l’on vit dans un quartier protégé ; la précarisation du travail émeut peu tant qu’elle touche autrui. Une privatisation psychologique de l’existence s’installe : ma maison, mon argent, mon corps, mes vacances, ma famille, mes problèmes. Le reste devient un décor, un film que nous regardons depuis notre confort individuel.

Le narcissisme parachève ce déplacement. Les réseaux sociaux ont approfondi une transformation culturelle antérieure en convertissant la vie personnelle en produit. La personne se photographie, s’exhibe, se compare et se mesure. Elle compte ses abonnés, ses voyages, ses biens, ses muscles, ses expériences et ses adhésions. Chaque élément de l’identité peut être transformé en signe public, et chaque signe doit être validé. L’appartenance à une communauté cède du terrain devant la gestion permanente de soi.

Il en résulte une société à la fois connectée et atomisée, où des milliers de contacts coexistent avec peu de relations solides, des milliers d’opinions avec peu de convictions et des milliers d’images avec peu d’expériences partagées. La connexion technique facilite les contacts, mais ne crée pas à elle seule une communauté, car une communauté exige de la continuité, des obligations mutuelles, une mémoire, de la confiance et une capacité de sacrifice. Ces dispositions entrent en tension avec une culture centrée sur la satisfaction immédiate et l’optimisation individuelle.

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L’empathie est un autre facteur qui se détériore lorsque l’individu devient un spectateur permanent. Une guerre, un meurtre, une catastrophe, un enfant blessé ou une personne humiliée apparaissent dans le même flux qu’une publicité, une danse ou un animal amusant ; cette succession élimine ainsi le contexte moral. La tragédie devient un stimulus parmi d’autres, et le geste consistant à faire glisser le doigt ou la souris remplace le temps nécessaire à la compréhension. L’accoutumance à l’horreur ne rend pas automatiquement les individus cruels ; elle produit un phénomène plus répandu : une sensibilité saturée, qui reconnaît la souffrance puis passe immédiatement à autre chose.

La dispersion de l’attention se conjugue à la division horizontale de la société. Générations, identités, modes de vie, tribus culturelles et communautés numériques dialoguent principalement avec elles-mêmes. Chaque groupe reçoit un langage, un répertoire de griefs et un ensemble d’ennemis. La société peut parler de politique toute la journée sans jamais discuter du pouvoir réel : qui possède les ressources, qui décide des investissements et des orientations, qui s’approprie les gains de productivité, qui contrôle les infrastructures et qui fixe les règles.

L’identitarisme contemporain en fournit un exemple central. La lutte contre des discriminations concrètes fait partie de toute société qui aspire à la justice. Le problème apparaît lorsque ces revendications se transforment en une taxonomie morale capable d’ordonner l’ensemble de la vie sociale en catégories rigides de victimes et de bourreaux. Le sexe, le genre, la race, l’origine, l’orientation et l’identité culturelle en viennent à fonctionner comme des positions prédéterminées à partir desquelles sont attribuées la légitimité, la culpabilité et l’autorité.

Cette logique peut opposer des groupes qui partagent objectivement les mêmes conditions matérielles. Deux travailleurs dont les salaires se sont dégradés finissent par se considérer comme des adversaires culturels ; des hommes et des femmes soumis à la même précarisation sont incités à interpréter leur relation comme une guerre structurelle. L’énergie politique se déplace vers le langage, les pronoms, la représentation symbolique, l’identité d’un acteur ou la composition démographique d’une campagne publicitaire. Pendant ce temps, la propriété, la concentration économique et la répartition des richesses demeurent intactes et toujours plus éloignées de l’examen public.

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Le capitalisme d’entreprise a rapidement compris qu’il pouvait absorber cette révolution symbolique. Une entreprise peut afficher une diversité irréprochable tout en maintenant des conditions de travail abusives. Elle peut orner son logo des couleurs d’une cause, se soustraire à l’impôt et accroître la concentration du marché ; elle peut intégrer toutes les identités imaginables à une publicité sans modifier l’identité des propriétaires de l’entreprise. La représentation modifie les images et les possibilités individuelles ; la transformation matérielle modifie les rapports de pouvoir. Confondre ces deux échelles permet de présenter une adaptation culturelle comme un changement structurel.

La fragmentation identitaire intègre en outre une forme de surveillance sociale, car le contrôle circule entre les citoyens par l’intermédiaire de sanctions réputationnelles, de l’opprobre public, de l’isolement professionnel et de l’exclusion de certains espaces. Une étiquette peut se substituer à l’argument. Des termes tels que « raciste », « misogyne », « transphobe », « fasciste » ou « négationniste », employés pour clore automatiquement le débat, interrompent des discussions qui devraient être tranchées par l’examen des faits et des raisonnements. La peur de la sanction engendre l’autocensure et appauvrit la capacité collective à formuler des questions difficiles.

Les universités, les jeunes, les intellectuels, les artistes, les journalistes et les mouvements sociaux — secteurs historiquement associés à la production de la dissidence — peuvent consacrer une quantité considérable d’énergie à surveiller leur propre pureté idéologique. Les querelles internes occupent le devant de la scène tandis que progressent l’automatisation, la financiarisation, la concentration économique et la précarisation du travail. Le pouvoir est moins exposé lorsque ceux qui pourraient le critiquer sont accaparés par des combats latéraux et que le vocabulaire radical se substitue à la capacité d’organisation.

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La conséquence politique de ce processus est une population fatiguée, distraite et résignée, peuplée de citoyens apathiques qui peuvent se méfier du système, haïr leurs dirigeants et savoir qu’ils vivent moins bien. Mais l’apathie n’exige pas le consentement ; elle exige l’inaction. C’est pourquoi ses formules caractéristiques expriment une impuissance acquise : ils sont tous pareils, rien ne change, cela a toujours été ainsi, moi, je m’occupe de mes affaires.

Cette dernière formule représente une victoire totale de la dépolitisation. Une société peut connaître vingt années de détérioration économique et y répondre par des stratégies privées d’adaptation : un second emploi, l’émigration, l’achat de dollars, les cryptomonnaies, les plateformes, les livraisons ou l’entrepreneuriat. Chacune de ces réponses peut être rationnelle d’un point de vue individuel, mais leur généralisation révèle la disparition de la question collective. L’interrogation sur les causes de l’appauvrissement est remplacée par la recherche d’une issue personnelle.

Les réseaux sociaux offrent un mécanisme efficace de défoulement. Les gens se plaignent, insultent les responsables politiques, partagent des dénonciations, publient des mèmes et participent à des discussions interminables. L’individu a le sentiment d’avoir réagi parce qu’il a exprimé son indignation, tandis que la structure demeure intacte. Une catharsis sans action se produit et peut remplir une fonction stabilisatrice : le mécontentement se libère symboliquement avant de se transformer en organisation, en discipline, en stratégie ou en construction institutionnelle.

Même la consommation intensive de contenus politiques peut devenir un divertissement idéologique. Une personne écoute pendant des heures des commentateurs qui confirment exactement ce qu’elle pense déjà. Elle s’indigne, partage et discute ; elle éprouve le sentiment de participer chaque jour à une bataille historique tout en demeurant immobile devant un écran. L’information politique perd sa fonction lorsqu’elle ne modifie ni les critères de jugement, ni les liens, ni les priorités, ni les capacités. Elle alimente une identité et une émotion, mais ne produit aucun pouvoir social.

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La manipulation contemporaine exploite cette faiblesse. Il n’est pas nécessaire de convaincre profondément toute la population ; il suffit d’administrer son attention. Un scandale chasse le précédent, une guerre en efface une autre, une polémique culturelle domine l’espace public pendant quarante-huit heures et une provocation délibérée contrôle la conversation durant plusieurs jours. La saturation produit de l’amnésie, et chaque événement semble repartir de zéro, faute d’une mémoire suffisante pour le relier à une séquence.

Le contrôle social adopte alors une forme sophistiquée de brouillage. Les transformations structurelles se produisent au vu et au su de tous, entourées de milliers de stimuli secondaires. Une célébrité éclipse une crise économique, et une querelle verbale occupe des semaines tandis que se prennent des décisions qui auront des conséquences pendant des décennies. Il n’est plus indispensable de dissimuler les faits ; il suffit de les présenter comme ennuyeux, trop complexes, lointains ou inévitables, et de veiller à ce qu’il y ait toujours quelque chose de plus attrayant à regarder.

L’anesthésie s’approfondit avec la disparition des projets historiques. L’industrialisation, le développement national, l’État-providence, l’intégration continentale, la conquête spatiale, le socialisme, la modernisation et la libération nationale ont offert des horizons capables de mobiliser des générations entières. Ces projets pouvaient être contradictoires et engendrer des conflits, mais ils situaient la politique sur le terrain de l’avenir, obligeant à débattre du pays et de la société qui devraient exister vingt ou trente ans plus tard.

Une grande partie de la politique contemporaine se contente, en réalité, d’administrer le présent. L’urgence économique enferme des millions de personnes dans la question de savoir comment finir le mois. Cette préoccupation est parfaitement compréhensible et absorbe l’énergie disponible. Sa généralisation produit cependant un effet dévastateur : une société incapable d’imaginer l’avenir finit par administrer son propre déclin. L’absence d’horizon transforme chaque renoncement en adaptation réaliste et chaque recul en fatalité.

La culture adulte accompagne ce processus par une infantilisation croissante : langage simplifié, conflits réduits à des personnages bons ou mauvais, besoin permanent de divertissement, faible tolérance à l’ennui et à la frustration, gratification immédiate, recherche constante d’approbation et difficulté à différer les récompenses. Ces dispositions alimentent d’immenses industries, car elles correspondent au consommateur idéal : impulsif, anxieux, porté à la comparaison, insatisfait et facile à stimuler.

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L’intelligence artificielle met en évidence la gravité du problème. Cette technologie peut transformer le marché du travail, l’éducation, l’administration, la production intellectuelle, la culture, la guerre et la structure économique. Une société politiquement éveillée devrait débattre de ceux qui posséderont ces systèmes, de ceux qui s’approprieront les gains de productivité, de la manière dont les revenus seront répartis et de ce qui se produira lorsqu’une entreprise qui avait besoin de mille salariés pourra fonctionner avec cent.

Il s’agit de questions d’ordre civilisationnel, mais elles sont reçues par une culture qui reste fragmentée en circuits de distraction. Un groupe regarde de courtes vidéos, un autre consomme des séries ou du football, ou se concentre sur les paris. Certains participent aux guerres culturelles ou s’immergent pendant des heures dans des contenus politiques partisans. La distraction varie selon l’âge, la classe sociale et l’appartenance culturelle. Le mécanisme demeure constant, et chaque groupe reçoit sa propre dose d’anesthésie.

Ceux qui tentent d’échapper à cette dynamique se heurtent à l’isolement. S’ils perçoivent des processus inquiétants et essaient de les expliquer, ils obtiennent des réponses prévisibles : cela a toujours été ainsi, n’exagère pas, on ne peut rien y faire, arrête de trop réfléchir. Une personne isolée peut parfaitement comprendre un problème tout en se sentant incapable de le modifier. Mais la répétition de cette expérience engendre le découragement, puis la résignation et, finalement, le silence.

La phrase « cela ne sert à rien » peut se révéler plus efficace qu’une interdiction : elle est mortelle. Une personne convaincue qu’elle peut changer quelque chose constitue un sujet politique potentiel. En revanche, une personne persuadée que rien ne peut changer s’immobilise d’elle-même. Elle conserve des libertés formelles, peut écrire, voter, manifester et insulter le gouvernement, mais elle a perdu l’espoir d’une efficacité collective. Or cette perte détruit le lien entre la conscience et l’action.

L’architecture d’ensemble combine plusieurs processus qui se renforcent mutuellement. Une attention moindre entraîne moins de lecture, moins de connaissances et une dépendance accrue aux slogans. Un narcissisme plus prononcé engendre moins de solidarité, moins d’organisation et une moindre capacité politique. Une précarité accrue provoque fatigue, repli individuel et résignation. La banalisation détruit les hiérarchies intellectuelles ; le consumérisme remplace le citoyen par le consommateur ; la guerre culturelle détourne l’indignation ; la surveillance morale engendre l’autocensure ; la saturation empêche la construction d’une mémoire ; l’isolement démoralise ceux qui tentent encore de comprendre.

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Il en résulte une population cognitivement fragmentée, culturellement appauvrie, socialement atomisée, émotionnellement stimulée, économiquement anxieuse et politiquement résignée. Elle peut être profondément insatisfaite tout en demeurant immobile ; constater qu’elle perd des droits, du pouvoir d’achat, de la stabilité et sa capacité de décision, sans transformer ce malaise en explication cohérente, cette explication en conscience commune, et cette conscience en organisation.

La forme contemporaine de domination peut coexister avec les élections, Internet, la liberté d’expression, des millions de médias et une quantité pratiquement illimitée d’informations. La liberté politique exige davantage que l’absence de censure : elle requiert la capacité de comprendre, d’établir des priorités, de s’associer, d’entretenir des liens et d’agir. Lorsque ces capacités se dégradent, les institutions formelles subsistent tandis que diminue le pouvoir effectif de la société de décider de son avenir.

Telle est la dernière contradiction. L’humanité dispose de la plus vaste infrastructure de connaissances de son histoire et l’utilise, dans une large mesure, pour consommer des stimuli de quelques secondes. Elle prend connaissance d’une injustice survenue à dix mille kilomètres et l’oublie avant de l’avoir comprise ; elle se connecte à des continents entiers, mais s’enferme dans une identité soigneusement mise en scène.

En définitive, elle peut être libre de s’informer tout en perdant le désir, l’habitude et le temps nécessaires pour le faire.

La domination la plus efficace construit une société dans laquelle penser paraît ennuyeux, inutile ou trop difficile. Le pouvoir n’a pas besoin d’être aimé ni de convaincre tout le monde que les choses fonctionnent. Il lui suffit d’une population distraite, individualisée, épuisée et persuadée que rien d’important ne dépend d’elle. Il suffit que ceux qui pourraient remettre en cause la structure se combattent entre eux, que ceux qui perçoivent le problème se sentent seuls et que l’indignation soit intense mais fragmentaire.

La société peut alors discuter en permanence pendant que d’autres décident. Une personne peut se sentir rebelle tout en restant politiquement inoffensive et contempler sa propre spoliation, en comprenant vaguement ce qui est en train de se produire, puis, quelques secondes plus tard, recommencer à faire défiler l’écran vers le stimulus suivant.

12:31 Publié dans Actualité, Philosophie, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, philosophie, sociologie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

lundi, 05 octobre 2026

Cascades de crises mondiales - Escalade au Moyen-Orient, pénuries d’énergie et pressions politiques

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Cascades de crises mondiales

Escalade au Moyen-Orient, pénuries d’énergie et pressions politiques

(Situation au 2 octobre 2026)

Jens Kröger

Source: https://jensk250895.substack.com/p/globale-krisenkaskaden... 

1. Le réseau imbriqué des crises internationales

Les conflits géopolitiques surviennent rarement de manière isolée. Les affrontements militaires, les perturbations des marchés mondiaux et les luttes de pouvoir intérieures s’influencent mutuellement.

Le conflit larvé entre les États-Unis et l’Iran provoque de profondes secousses sur les marchés internationaux de l’énergie. Cela accroît considérablement la pression économique exercée sur des États européens comme l’Allemagne et la France.

Dans le même temps, les gouvernements de Washington et de Berlin se retrouvent soumis à une forte pression politique intérieure les obligeant à agir. La baisse des taux d’approbation et le risque d’éclatement des coalitions influencent les décisions stratégiques et militaires prises à l’étranger.

Pour comprendre le contexte, il est nécessaire d’examiner le système dans son ensemble: outre la politique quotidienne et les mouvements de troupes, des intérêts financiers profondément enracinés jouent un rôle déterminant.

Depuis des décennies, des réseaux bancaires et des groupes de réflexion occidentaux cherchent à placer sous leur contrôle les ressources mondiales en matières premières. Les orientations politiques prises aux États-Unis ou en Allemagne ont ainsi des répercussions directes sur le prix de l’essence dans les stations-service nationales, la stabilité des réserves d’urgence des différents pays et la sécurité mondiale.

Message essentiel:

« Les escalades militaires au Moyen-Orient, les pénuries mondiales de carburant et les crises politiques intérieures aux États-Unis comme en Allemagne sont étroitement liées. Elles sont alimentées par les luttes de pouvoir actuelles et par des structures financières géopolitiques profondément enracinées. »

2. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran: escalade militaire et crise énergétique mondiale

2.1 Déploiement militaire et calendrier stratégique

Les forces armées américaines ont considérablement renforcé leur présence militaire au Moyen-Orient. Pour la première fois depuis avril et pour la deuxième fois depuis 2003, trois porte-avions américains se trouvent simultanément dans la région.

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Parmi les forces et unités déployées figurent :

Porte-avions : l’USS Theodore Roosevelt, dont l’arrivée est prévue pour la fin du mois d’octobre, l’USS George Washington et l’USS George W. Bush.

Forces amphibies : le groupe opérationnel du Makin Island, accompagné de la 13e unité expéditionnaire des Marines.

Effectifs : plus de 2 000 à 4 000 Marines américains, ainsi qu’environ 10 000 soldats supplémentaires au total.

Capacités aériennes et défensives : plus d’une douzaine d’avions de combat F-35B, des véhicules blindés et deux batteries supplémentaires de missiles Patriot, déployées en Arabie saoudite et au Qatar afin de protéger les installations pétrolières et gazières locales.

L’un des principaux déclencheurs de la récente spirale d’escalade rhétorique et militaire est un incident survenu à bord d’un avion de ligne de FlyDubai à destination de Tel-Aviv. Le copilote y aurait poignardé le commandant de bord. Malgré des informations contradictoires — allant de deux pilotes à la retraite à un plombier sans expérience aéronautique qui aurait fait atterrir l’appareil —, le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ont immédiatement attribué l’incident au Corps des gardiens de la révolution islamique iranien (IRGC).

Cet incident sert désormais de possible prétexte — de catalyseur pour une opération sous faux drapeau — à des frappes militaires de représailles immédiates.

Sur le plan stratégique, l’armée américaine est confrontée à un problème technique: les principales installations nucléaires iraniennes se trouvent jusqu’à 600 mètres de profondeur sous une épaisse masse rocheuse, comme le complexe de bunkers «Spitzhackenberg». Les bombes conventionnelles antibunkers ne peuvent pénétrer à une telle profondeur. C’est pourquoi l’option d’une invasion terrestre passe au premier plan: des unités spéciales des Marines devraient alors placer des charges explosives au cœur même des forteresses souterraines.

Le calendrier de ces opérations est étroitement lié aux élections de mi-mandat américaines de novembre. Du côté américain, il est envisagé de reporter les vagues d’attaques de grande ampleur après le jour du scrutin, afin de réduire au minimum les risques politiques avant les élections.

Du côté iranien, en revanche, la crainte d’une attaque américaine massive et inévitable s’accroît, ce qui pourrait conduire les dirigeants iraniens à lancer eux-mêmes une frappe préventive avant novembre.

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2.2 Le différend relatif aux réserves stratégiques d’urgence et les accusations de chantage

Les tensions militaires pèsent lourdement sur les marchés énergétiques. Les prix connaissent des hausses spectaculaires à la pompe: l’essence a augmenté de 48%, tandis que le diesel a bondi de 70%.

La vulnérabilité européenne à ce choc des prix résulte d’une chaîne directe de causes et d’effets: pour des raisons politiques, l’Europe a volontairement interdit l’importation de diesel russe et a transféré sa dépendance en matière d’approvisionnement vers les raffineries américaines. Les États-Unis utilisent désormais cette dépendance volontaire comme moyen de pression.

Outre la modification de la structure commerciale, d’autres facteurs aggravants entrent en jeu :

- La persistance de l’incertitude et des attaques contre des pétroliers dans le détroit d’Ormuz.

- L’explosion des coûts du transport et de l’assurance maritimes.

- De nouvelles attaques des Houthis contre les installations de traitement du groupe pétrolier Aramco en Arabie saoudite.

- Les interdictions russes d’exporter des carburants et les restrictions chinoises à l’exportation.

Afin de faire baisser les prix aux États-Unis avant les élections de mi-mandat, Washington adresse un ultimatum à ses partenaires européens (Panneau n°1).

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Exigence des États-Unis

Libération de réserves de diesel: l’Allemagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Irlande devraient débloquer au total 120 millions de barils de diesel issus de leurs réserves stratégiques sur une période de six mois.

Menace d’interruption des exportations: en cas de refus européen, les États-Unis menacent de suspendre totalement leurs exportations de diesel vers l’Europe.

Conséquences possibles pour l’Europe

Épuisement du dispositif d’urgence: les réserves nationales destinées à amortir les graves perturbations de l’approvisionnement tomberaient presque à 0%.

Effondrement de la logistique: puisque l’Europe tire la moitié de son diesel des raffineries américaines, une interruption des exportations américaines provoquerait l’arrêt du transport routier de marchandises, de l’agriculture et de l’artisanat.

* * *

2.3 Informations générales: comment fonctionnent les réserves stratégiques de pétrole?

Les réserves stratégiques d’urgence ne sont pas stockées dans de grands réservoirs en surface. Leur stockage et leur extraction sont techniquement complexes.

Stockage dans des cavernes salines : les cavernes salines sont d’immenses cavités artificiellement creusées par dissolution au cœur de profondes formations salifères. Le pétrole brut y flotte physiquement sur une couche d’eau salée.

Mécanisme d’extraction : pour extraire le pétrole, de l’eau douce est pompée au fond de la caverne. L’eau injectée repousse le pétrole, plus léger, vers le haut et jusqu’à la surface. La cavité doit toujours rester remplie afin d’éviter l’effondrement de la roche.

Risques techniques liés à une utilisation répétée : lorsque de l’eau douce est injectée trop souvent, elle dissout davantage de sel sur les parois. Des morceaux de roche se détachent alors, le pétrole brut est contaminé et la cavité souterraine perd durablement sa stabilité.

3. Politique intérieure américaine : élections de mi-mandat, chute dans les sondages et déclarations de Trump

3.1 Des sondages catastrophiques et la tournée électorale de Trump

À l’approche des élections de mi-mandat, l’administration américaine de Donald Trump subit une pression considérable. Le Wall Street Journal a relevé des niveaux historiquement bas :

- Taux d’approbation global: 37 %. À titre de comparaison, avant de précédentes élections de mi-mandat, George W. Bush se situait à 39 % en 2006 et Barack Obama à 46 % en 2010.

- Effondrement parmi les électeurs latino-américains : chute de 62 points, pour atteindre seulement 15 % d’opinions favorables, contre 77 % d’opinions défavorables.

- Effondrement parmi les électeurs noirs : recul de 49 points du taux d’approbation.

- Chute selon le niveau d’études : électeurs titulaires d’un diplôme de fin d’études secondaires : −37 % ; diplômés de l’enseignement supérieur : −15 % ; titulaires d’un master ou d’un doctorat : +10 %.

- Renversement sur la question migratoire : l’avantage électoral en matière de compétence perçue sur l’immigration est passé de 12 points en faveur des républicains en 2024 à 6 points en faveur des démocrates en septembre 2026.

En raison de ses dérapages verbaux et de ses absences cognitives, de grandes chaînes de télévision conservatrices comme Fox News et Newsmax ont cessé de diffuser en direct les interventions électorales improvisées de Trump. Le président américain est désormais largement relégué sur des chaînes locales marginales, comme Fox 2.

Pour enrayer cette chute, Trump parcourt des États traditionnellement très républicains, les Deep Red States, comme l’Oklahoma, le Texas, l’Ohio, l’Alabama et le Nebraska. Les projections relatives aux sièges du Sénat font toutefois apparaître des pertes considérables, même dans ces bastions conservateurs:

Michigan: 80% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Maine: 74% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Texas: 70% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Ohio: 70% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Iowa: 59% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Alaska: 51% de probabilité de victoire pour les démocrates.

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3.2 Citations et controverses tirées de l’entretien accordé à Time Magazine

Dans un entretien de plusieurs heures accordé à Time Magazine, ainsi que sur Truth Social, Trump s’est exprimé sur la liberté de la presse et le conflit avec l’Iran.

À propos de la liberté de la presse et du traitement médiatique de son action gouvernementale, Trump a déclaré :

« Même si j’accomplissais quelque chose de vraiment extraordinaire […], ils diraient: pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus rapidement? Ce sont tout simplement des gens affreux […] Je crois en une presse libre […], mais je ne crois pas aux fausses informations. »

Concernant la situation militaire en Iran et la manière dont il se définit lui-même en tant que chef du gouvernement, Trump a déclaré:

« J’avais dit qu’il faudrait entre quatre et six semaines pour éliminer la menace nucléaire iranienne. Je l’ai fait en une seule nuit. »

Lorsque le journaliste lui a demandé comment ses déclarations relatives à la destruction totale de l’Iran pouvaient être conciliées avec sa prétention à être un président de la paix, Trump a répondu:

« Parce qu’en détruisant l’Iran, nous instaurons la paix dans le monde. Avec l’Iran, je crois qu’il ne pourrait jamais y avoir de paix. »

Mise en perspective analytique: ces citations témoignent d’une attitude de plus en plus défensive à l’égard de la presse et d’une radicalisation de la politique étrangère. L’affirmation selon laquelle le problème nucléaire aurait été résolu « en une seule nuit » est en contradiction directe avec les mouvements de troupes réels et les difficultés non résolues dans le détroit d’Ormuz.

4. La crise politique en Allemagne: fin de la coalition, scandale de l’OTAN et blocage des réformes

4.1 Le scandale du prix de la paix décerné à l’OTAN et les manifestations citoyennes

En Allemagne, l’attribution du Prix westphalien de la paix à l’alliance militaire de l’OTAN, à l’hôtel de ville de Münster, a suscité une vive controverse. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a reçu le prix, tandis que le chancelier fédéral Friedrich Merz a prononcé l’éloge officiel.

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Des médias critiques comme la Berliner Zeitung ont souligné le renversement orwellien résumé par la formule «la guerre, c’est la paix», consistant à décerner un prix de la paix à une alliance militaire. Ils ont rappelé des interventions historiques de l’OTAN, telles que la guerre de Yougoslavie en 1999.

À l’époque, le bombardement ciblé de sites chimiques comme Pančevo — où l’OTAN avait frappé, malgré un avertissement préalable, un réservoir contenant 450 tonnes de chlorure de vinyle cancérigène — ainsi que celui de la raffinerie de Novi Sad avaient causé des dommages environnementaux et sanitaires durables. Devant l’hôtel de ville, de bruyantes manifestations citoyennes ponctuées de cris tels «Assassins!» ont accompagné la cérémonie.

Les organisateurs ont tenté en vain de couvrir ces invectives en faisant jouer une fanfare militaire.

4.2 Niveaux historiquement bas et ultime conflit au sein de la coalition gouvernementale

Les alliances gouvernementales à Berlin se trouvent au bord d’une paralysie totale :

Niveaux historiquement bas dans le baromètre ARD-Deutschlandtrend: 88% des personnes interrogées se déclarent mécontentes du travail du chancelier Friedrich Merz, contre seulement 10% d’opinions favorables. Par ailleurs, 89% sont insatisfaites du gouvernement fédéral dans son ensemble.

Situation financière critique: avec plus de mille milliards d’euros de dette, les caisses de protection sociale sont menacées de faillite. Après avoir reçu 3,2 milliards d’euros, l’assurance dépendance a encore besoin de 700 millions d’euros de prêts sans intérêt; sans apport supplémentaire, elle risque de se retrouver en cessation de paiement en novembre.

Le conflit autour de la taxe sur le sucre: le ministre des Finances Lars Klingbeil prévoyait une taxe sur les boissons sucrées, susceptible de rapporter entre 450 millions et 1,2 milliard d’euros, ainsi que la création de 223 nouveaux postes administratifs. Le projet a échoué en raison du veto de deux ministres compétents et de l’opposition du groupe parlementaire CDU-CSU.

Ultimatum de la CDU-CSU: le groupe parlementaire bloque la réforme de l’impôt sur le revenu de Klingbeil et exige de la ministre du Travail Bärbel Bas d’importantes concessions concernant les réformes du marché du travail.

Les appels téléphoniques secrets de Steinmeier  le président fédéral Frank-Walter Steinmeier est intervenu lors d’entretiens téléphoniques confidentiels avec Lars Klingbeil et Alexander Dobrindt, avertissant du risque de déclenchement d’une crise d’État incontrôlable.

Le jugement de Gauck et la crainte d’élections anticipées: l’ancien président fédéral Joachim Gauck a commenté les spéculations concernant une démission du chancelier Merz en affirmant que celui-ci serait, dans ce cas, un «parfait imbécile politique». Le véritable moteur du blocage berlinois réside dans la peur profondément ancrée des élites politiques face à des élections anticipées rapides, qui entraîneraient, selon les sondages actuels, une progression massive de l’AfD.

5. Analyse géopolitique approfondie : intérêts financiers, oligarques et «empire mort-vivant»

5.1 Le pillage de la Russie dans les années 1990 et la rupture opérée sous Poutine

Un examen des fondements économiques des relations entre l’Occident et la Russie permet de mettre en lumière les racines des conflits actuels.

Les années 1990 et le pillage de la Russie: après l’effondrement de l’Union soviétique, des conseillers occidentaux appartenant à l’entourage de Boris Eltsine ont pris en charge la rédaction de décrets étatiques. Des matières premières et des installations industrielles russes d’une valeur de plusieurs milliers de milliards de dollars ont ainsi été privatisées et transférées à l’étranger. La Semibankirchtchina, ou « règne des sept banquiers », s’est alors mise en place.

Des acteurs financiers occidentaux comme George Soros, Edmond Safra et Jacob Rothschild ont utilisé des intermédiaires tels que Bill Browder, de Hermitage Capital, ainsi que des oligarques locaux, comme Mikhaïl Khodorkovski, afin de prendre le contrôle de ressources stratégiques. L’objectif était d’utiliser les matières premières russes comme garanties de crédit.

Explication: les garanties de crédit servent de sûreté aux banques. Lorsqu’une banque prend le contrôle des réserves pétrolières ou aurifères d’un pays, elle peut s’appuyer sur celles-ci pour accorder des crédits internationaux et percevoir des intérêts. Le pays concerné perd alors la maîtrise de ses propres richesses.

La réorganisation opérée par Poutine à partir de 2000: après son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine mit fin à cet accès direct. Lors d’une réunion autour d’une table ronde, il lança un ultimatum aux oligarques : ils pouvaient conserver leurs biens, mais devaient payer leurs impôts, préserver les emplois et se retirer de la politique.

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Lorsque Mikhaïl Khodorkovski, fondateur de l’organisation Russie ouverte, enfreignit ces règles, il fut arrêté en 2003 pour fraude fiscale. L’objectif des intérêts financiers occidentaux — s’emparer des ressources naturelles russes, estimées entre 75.000 et 90.000 milliards de dollars, afin de les utiliser comme garanties financières — se trouva ainsi bloqué.

5.2 Le concept de l’« Empire britannique mort-vivant » et la dynamique Master-Blaster

L’analyste financier Alex Krainer décrit les structures d’influence dissimulées des réseaux financiers et de renseignement britanniques sur la politique mondiale (Panneau n°2).

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(NdT: Denktanks = Groupes de réflexion, Boîtes à penser, think tanks).

Ce modèle explique la répartition des rôles entre les groupes de réflexion londoniens et la puissance militaire américaine:

Opérations clandestines: les tentatives d’influence se manifestent dans des affaires telles que le Russiagate, le scandale de blanchiment d’argent de HSBC ou des documents stratégiques comme l’étude Britain and Iran War, publiée par Policy Exchange en juillet 2023, qui esquissait à l’avance le déroulement de la crise au Moyen-Orient.

Retour historique sur 1863: pendant la guerre de Sécession, le tsar russe Alexandre II soutint le président américain Abraham Lincoln. Il envoya les flottes russes de l’Atlantique et du Pacifique à New York et à San Francisco. Cette mesure empêcha une intervention militaire planifiée par la Grande-Bretagne et la France en vue de partager les États-Unis.

Le principe « du plomb ou de l’argent » — Plomo o Plata: Krainer décrit ainsi le mécanisme de domination exercé par le système financier impérial sur les États souverains. Les gouvernements se voient proposer soit « l’argent » — l’intégration à l’élite mondiale et le maintien de leurs privilèges en échange de l’ouverture de leurs ressources nationales —, soit « le plomb » : frappes militaires, changements de régime et appauvrissement en cas de résistance, comme en Libye, en Syrie, au Venezuela ou en Russie.

6. Synthèse et principaux enseignements

Les crises mondiales forment un système cohérent. La politique de puissance militaire, la lutte pour des réserves de carburant devenues critiques, les mécanismes de chantage politique intérieur et les intérêts financiers profondément enracinés s’imbriquent les uns dans les autres (Panneau n°3).

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Conflit entre les États-Unis et l’Iran

Problème principal: Renforcement militaire massif — trois groupes aéronavals et 10 000 soldats — avant les élections américaines de mi-mandat ; instrumentalisation d’incidents comme celui de FlyDubai.

Répercussions mondiales: Forte hausse des prix de l’énergie — essence : +48 %, diesel : +70 % — et risque élevé de frappe préventive en raison des installations souterraines situées à 600 mètres de profondeur.

Réserves d’urgence américaines et Europe

Problème principal: Dépendance européenne envers le diesel américain, provoquée par l’embargo contre la Russie; exigence américaine portant sur 120 millions de barils de diesel issus des réserves d’urgence.

Répercussions mondiales: Épuisement des réserves de sécurité européennes jusqu’à un niveau proche de 0%; risque d’effondrement de la logistique européenne des marchandises en cas d’arrêt des exportations américaines.

Crise politique en Allemagne

Problème principal: Niveaux historiquement bas du gouvernement — 88 à 89% d’insatisfaction —, menace de faillite de l’assurance dépendance et blocages réciproques concernant la taxe sur le sucre et les réformes du travail.

Répercussions mondiales: Perte de la capacité d’action politique; avertissements du président fédéral concernant une crise d’État; crainte des élites face aux gains de l’AfD en cas d’élections anticipées.

Intérêts financiers géopolitiques

Problème principal: Lutte pour le contrôle des ressources mondiales — estimées entre 75.000 et 90.000 milliards de dollars en Russie — au moyen du principe «Master-Blaster» et du modèle «du plomb ou de l’argent».

Répercussions mondiales: Persistance des tensions géostratégiques et des guerres par procuration destinées à imposer les structures financières et de crédit occidentales.

Le monde à la croisée de trois voies: perspectives de la multipolarité et processus occultes de redistribution de l’influence

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Le monde à la croisée de trois voies: perspectives de la multipolarité et processus occultes de redistribution de l’influence

Vivien Yor

1. Introduction: la crise des modèles linéaires et la métaphore des trois trains

Le système mondial contemporain connaît une transformation fondamentale dont l’ampleur exclut toute possibilité de la décrire dans le cadre des paradigmes traditionnels de la science politique. Les modèles linéaires qui dominaient le discours des experts au tournant des XXe et XXIe siècles ont définitivement perdu leur valeur prédictive. Les tentatives visant à faire entrer les processus actuels dans le schéma d’un affrontement bipolaire rigide ou, à l’inverse, à les décrire à travers le prisme d’une Pax Americana unipolaire en déclin se heurtent au phénomène de diffusion de la puissance.

Le pouvoir mondial et le potentiel économique ne sont plus concentrés dans un seul centre géographique ou idéologique. Le monde est entré dans une phase de multipolarité dynamique, dans laquelle le facteur déterminant n’est plus la conservation statique des positions, mais la vitesse et la trajectoire de déplacement des grands systèmes géopolitiques.

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Pour comprendre adéquatement cette réalité, il convient de recourir à la métaphore de trois locomotives indépendantes suivant des trajectoires qui se croisent. Chacun de ces vecteurs possède sa propre vitesse souveraine, une réserve particulière d’inertie historique et une vision spécifique du développement civilisationnel. Il s’agit du système atlantique placé sous l’égide des États-Unis, du vaste projet productif et politique de la Chine, et du conglomérat du Sud global, qui acquiert rapidement une capacité d’action autonome et dont l’Inde constitue le noyau. Ces systèmes ne suivent plus la même voie de mondialisation tracée selon les modèles occidentaux. Au contraire, ils façonnent leurs propres circuits technologiques, financiers et logistiques, ce qui entraîne inévitablement des frictions aux points où ils se rencontrent.

La Russie se trouve à l’épicentre de ce bouleversement tectonique, à l’intersection des principaux axes transeurasiatiques. Sa position géopolitique est singulière: elle ne constitue la périphérie d’aucun des trois vecteurs mentionnés et ne cherche pas à s’intégrer à leurs structures en qualité d’élément subordonné. Située à la croisée de ces macro-systèmes, la Fédération de Russie doit résoudre une tâche historique d’une extrême complexité: transformer sa position géographique et civilisationnelle médiane, de facteur de vulnérabilité qu’elle était, en avantage stratégique, en assumant le rôle de pont souverain et de force d’équilibre au sein de l’architecture internationale.

2. Le vecteur atlantique : inertie de l’hégémonie et obstacles liés au ralentissement institutionnel

Le premier vecteur de la politique mondiale, qui est historiquement le plus profondément enraciné, est représenté par le macro-système atlantique, dont les États-Unis d’Amérique et leurs alliés d’Europe occidentale constituent le noyau. Cet ensemble dispose d’une formidable inertie de leadership, née à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et consolidée après la dissolution de l’Union soviétique. Cette inertie repose sur un réseau complexe et ramifié d’institutions de régulation mondiale qui, pendant des décennies, ont été considérées par la communauté internationale comme des composantes universelles et irremplaçables de l’infrastructure internationale.

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Le principal instrument permettant au vecteur atlantique de maintenir sa domination demeure l’architecture financière fondée sur le statut du dollar américain en tant que principale monnaie de réserve mondiale. La maîtrise des systèmes de règlement, des mécanismes de compensation et de la répartition des liquidités permet à Washington de prélever une rente technologique et financière à l’échelle mondiale.

La domination financière est renforcée par la supériorité technologique: les multinationales occidentales conservent des positions clés dans le domaine des brevets, de la conception de composants microélectroniques avancés, de la gestion des services mondiaux d’informatique en nuage (cloud) et de la mise au point d’algorithmes d’intelligence artificielle. Un système rigide d’alliances politico-militaires constitue un autre facteur de stabilité: ces dernières années, il a non seulement été réactivé en Europe, mais s’étend aussi activement dans la région Asie-Pacifique par l’intermédiaire de dispositifs tels que l’AUKUS.

Néanmoins, la progression de la locomotive atlantique se heurte de plus en plus nettement à des processus de ralentissement intérieur et extérieur. Le principal paradoxe de l’étape actuelle réside dans le fait que les instruments destinés à préserver l’hégémonie sont devenus des facteurs de son affaiblissement. L’instrumentalisation agressive des mécanismes financiers — recours à des trains de sanctions, gel puis tentative de confiscation des réserves souveraines d’or et de devises — a détruit le mythe fondamental de la neutralité et de la sécurité du système financier occidental. Cela a déclenché un processus irréversible de dédollarisation et de recherche de circuits de paiement alternatifs par les acteurs non occidentaux.

L’architecture interne du vecteur atlantique présente elle aussi des signes d’usure systémique. La société américaine connaît une profonde polarisation politique qui complique l’élaboration d’une stratégie étatique à long terme. Pour sa part, le sous-ensemble européen du système atlantique traverse une crise majeure, provoquée par la rupture des anciennes relations énergétiques avec la Russie et par la désindustrialisation des principales économies du Vieux Continent. Le système occidental a atteint les limites de son expansion extensive et n’est plus en mesure d’imposer ses règles du jeu sans se heurter à une ferme résistance de la part des autres centres de puissance.

3. Le vecteur chinois : la conception d’un espace mondial souverain

Le deuxième puissant vecteur qui détermine les contours de la nouvelle multipolarité est la République populaire de Chine. La trajectoire de développement de Pékin a connu une transformation qualitative: la Chine a définitivement achevé la phase durant laquelle elle fonctionnait comme «l’usine du monde», fournissant aux multinationales occidentales une main-d’œuvre bon marché et des capacités d’assemblage. Elle constitue aujourd’hui une superpuissance souveraine dans les domaines productif, financier et, surtout, géopolitique, qui est passée d’une stratégie d’intégration à l’ordre mondial existant à la conception de son propre espace global.

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La stratégie chinoise repose sur le principe de la création de corridors de développement alternatifs et indépendants de l’Occident. La manifestation la plus éclatante de cette approche est la méga-initiative «Une ceinture, une route», qui ne constitue pas un simple projet logistique, mais un programme global visant à façonner une nouvelle réalité géoéconomique eurasienne et afro-eurasienne. En construisant des ports au Pakistan, des voies ferrées en Asie centrale et des pôles d’infrastructure en Afrique, Pékin organise autour de lui les chaînes de valeur ajoutée et forme ainsi un ensemble d’États dont la sécurité économique dépend directement de la stabilité de leurs relations avec la Chine.

Parallèlement, l’influence chinoise se politise rapidement. Pékin transforme activement son poids économique en instruments diplomatiques, en jouant le rôle de médiateur dans des conflits régionaux autrefois jugés insolubles et en créant de nouveaux cadres de coopération multilatérale. Dans ce contexte, des institutions telles que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai prennent la forme de forums alternatifs au sein desquels sont définies des règles du jeu affranchies des diktats occidentaux et de l’occidentalo-centrisme.

Dans le domaine technologique, la Chine met en œuvre une doctrine de substitution complète aux importations et de souverainisation des secteurs critiques. Confronté aux sanctions et au blocus technologique imposés par les États-Unis, Pékin a accéléré les travaux portant sur la lithographie nationale, l’informatique quantique, la robotique et les énergies vertes, domaines dans lesquels la Chine occupe déjà des positions dominantes à l’échelle mondiale.

Le mouvement du vecteur chinois n’est toutefois ni isolé ni dépourvu d’obstacles. Il se heurte à l’opposition coordonnée du bloc atlantique, qui cherche à mettre en œuvre une stratégie de «réduction des risques» (de-risking) et à créer des barrières militaires autour des frontières chinoises. En outre, la trajectoire à long terme de la Chine est grevée par des défis structurels internes, dont les plus aigus sont le déclin démographique, le vieillissement de la population et la nécessité de réorienter le modèle de croissance économique — jusqu’ici fondé sur l’investissement et les exportations — vers la consommation intérieure.

4. Le vecteur du Sud global: décentralisation, démographie et stratégie du pragmatisme

Le troisième vecteur de la transformation mondiale se distingue par sa très grande hétérogénéité, mais possède en même temps la dynamique de croissance la plus forte. Cet ensemble englobe un vaste conglomérat d’États du Sud et de l’Est globaux, parmi lesquels l’Inde s’affirme de plus en plus clairement comme la principale locomotive et la cheffe de file conceptuelle.

Ce vecteur se distingue fondamentalement des vecteurs atlantique et chinois: il ne possède aucun centre de direction idéologique ou administratif unique et rigide. Sa consolidation ne s’effectue pas autour des directives d’une seule superpuissance, mais sur le fondement d’une aspiration commune à la souverainisation des économies nationales et à la révision de l’héritage colonial au sein de la division internationale du travail.

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Le principal moteur de ce vecteur est un bouleversement démographique fondamental. Alors que les économies développées de l’Occident et les centres industriels d’Asie orientale sont confrontés à des processus irréversibles de vieillissement de la population et de contraction de la main-d’œuvre, l’Inde, les pays du Moyen-Orient et le continent africain connaissent une formidable explosion démographique. L’afflux d’une population jeune, urbanisée et de plus en plus qualifiée transforme ces régions, autrefois marchés d’écoulement passifs, en puissants centres autonomes de développement industriel et technologique.

La deuxième assise majeure du Sud global réside dans la souveraineté sur les ressources. Le nouveau paradigme technologique, fondé sur les énergies vertes, la numérisation et l’intelligence artificielle, dépend de manière critique de l’approvisionnement en terres rares, en lithium, en cobalt, en cuivre et en hydrocarbures traditionnels. Les pays du Sud, qui détiennent l’essentiel des réserves mondiales de ces éléments, abandonnent progressivement le modèle de la simple vente de matières premières au profit de la création de pôles nationaux de transformation. En échange de l’accès aux ressources, ils contraignent les acteurs mondiaux à investir dans les infrastructures locales et à partager leurs technologies.

La stratégie politique des pays appartenant à cet ensemble repose sur les principes d’un pragmatisme strict et sur le rejet de la logique des blocs. L’Inde et ses partenaires régionaux ne souhaitent plus être des éléments subordonnés dans les jeux géopolitiques d’autrui et rejettent catégoriquement la nécessité de choisir entre Washington et Pékin. Leur doctrine consiste à maximiser l’intérêt national en entretenant simultanément des relations avec tous les centres de puissance.

Sur la scène internationale, cette approche se cristallise dans la revendication d’une réforme profonde des institutions de l’ONU, du FMI et de la Banque mondiale, afin d’adapter leur structure au poids réel des nouvelles puissances économiques. En maintenant un équilibre entre sa participation à des formats occidentaux — tels que le Quad — et l’approfondissement de son intégration au sein des BRICS, l’Inde montre clairement comment la politique multi-vectorielle devient le principal instrument de protection de la souveraineté au XXIe siècle.

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5. La Russie comme carrefour eurasien: le concept de pont stratégique et de capacité d’action multivectorielle

La position de la Fédération de Russie à l’épicentre des interactions entre les trois macro-systèmes décrits détermine le caractère unique de sa stratégie géopolitique et géoéconomique contemporaine. La Russie ne peut se permettre de se fondre dans aucun des vecteurs existants, car cela entraînerait la perte de son identité civilisationnelle et de sa souveraineté. La position médiane u pays dans l’espace eurasien impose la mise en œuvre de la doctrine du « Carrefour»: transformer sa situation géographique en instrument actif de formation de nouveaux équilibres macro-régionaux.

La réalisation concrète de cette stratégie est liée au développement d’une infrastructure transcontinentale continue, capable de relier les ensembles isolés des trois trains mondiaux. La Route maritime du Nord constitue le premier élément essentiel. Elle passe du statut d’artère nationale de transport à celui de corridor maritime mondial le plus court entre une Asie en plein essor et les marchés européens. Le développement de la flotte de brise-glaces et des infrastructures portuaires de cette route permet à la Russie de proposer une solution de remplacement aux voies méridionales traditionnelles, vulnérables à l’instabilité géopolitique et à la piraterie.

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Le corridor international de transport Nord-Sud représente le deuxième axe majeur de cette manœuvre infrastructurelle. Ce projet relie directement les pôles russes de la Baltique et de la Volga, en passant par la région caspienne et l’Iran, au port indien de Mumbai ainsi qu’aux marchés du golfe Persique.

La création de cet axe permet à la Russie non seulement de diversifier ses flux d’exportation face aux sanctions occidentales, mais aussi d’organiser autour d’elle les besoins logistiques du vecteur du Sud global, en pleine croissance. Les ressources industrielles et les matières premières de Sibérie et de l’Oural sont réorientées de l’axe atlantique vers les marchés d’Asie et d’Afrique, ce qui transforme radicalement toute la configuration des équilibres commerciaux eurasiens.

Le concept de neutralité technologique et commerciale devient un aspect essentiel de la nouvelle capacité d’action autonome de la Russie. Le principe stratégique consiste à ne pas se lier par des engagements exclusifs envers une norme technologique particulière ou un marché monopolistique. La Russie cherche à adopter les meilleures solutions disponibles à l’échelle mondiale tout en mettant en place des circuits financiers et de règlement indépendants.

L’utilisation des monnaies nationales dans le commerce avec la Chine, l’Inde et les pays du Moyen-Orient, la création de systèmes de paiement souverains et d’actifs financiers numériques: autant de mesures visant à établir une architecture de sécurité invulnérable aux pressions extérieures et aux diktats des sanctions émanant de l’un ou l’autre des trois vecteurs. À ce carrefour, la Russie n’agit pas comme un tampon passif absorbant les coups portés par d’autres, mais comme un modérateur actif et un garant de la stabilité politico-militaire, empêchant le système international de glisser vers une confrontation bipolaire destructrice.

6. Conclusion : l’architecture de l’avenir à la fin du premier tiers du XXIe siècle

Au terme de cette analyse des processus occultes de redistribution de l’influence, on peut affirmer que le système mondial a irrémédiablement perdu son ancien caractère mono-centrique. Les trajectoires des trois grands vecteurs mondiaux — atlantique, chinois et méridional — déterminent le caractère complexe et fluctuant de la géopolitique contemporaine. L’époque de l’imposition unilatérale des règles du jeu est révolue; s’ouvre désormais une ère d’équilibres complexes, dans laquelle la stabilité de tout État dépend de sa capacité à s’adapter rapidement à l’évolution des rapports de force et à préserver sa liberté de manœuvre.

À la fin du premier tiers du XXIe siècle, les contours de l’architecture internationale seront moins définis par les frontières rigides des blocs militaires que par la souplesse et la ramification des alliances transfrontalières, la fiabilité des corridors logistiques et l’indépendance des plateformes technologiques. Les tentatives visant à isoler certains éléments majeurs de ce système ou à freiner la marche des locomotives de l’histoire au moyen de barrières artificielles ne font qu’accroître la tension générale et accélérer la fragmentation de l’espace mondial.

Dans cette nouvelle réalité, les acteurs qui réussiront seront ceux qui sauront valoriser efficacement leurs avantages géographiques et civilisationnels sans céder à la tentation de l’isolement en blocs. La stratégie de la Russie, qui vise à s’affirmer comme un carrefour eurasien souverain et comme un pont infrastructurel fiable entre l’Est, l’Ouest et le Sud, constitue une réponse viable et profondément pragmatique aux défis de l’ère de la grande transition. L’avenir n’appartient pas à ceux qui cherchent à ériger des murs autour d’anciens privilèges, mais à ceux qui ouvrent de nouvelles voies aux carrefours du monde multipolaire.

dimanche, 04 octobre 2026

Pourquoi Berlin cherche de nouveau à dialoguer avec Moscou

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Pourquoi Berlin cherche de nouveau à dialoguer avec Moscou

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Qu’est-ce qui a poussé le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, à chercher le dialogue avec son homologue russe, Sergueï Lavrov?

L’initiative allemande s’explique par des considérations relevant aussi bien de la politique étrangère que de la politique intérieure. Sur le plan extérieur, c’est surtout l’escalade croissante de la guerre visant les infrastructures en Ukraine qui se trouve au premier plan. Dans ce contexte, la partie ukrainienne subit une pression de plus en plus forte.

Le blocus des ports d’Odessa ainsi que les attaques régulières contre les installations industrielles, les voies de transport et les infrastructures de communication aggravent la situation économique et sociale du pays. Dans ce contexte, l’intérêt pour une suspension des hostilités, au moins temporaire, s’accroît en Europe, notamment à l’approche de l’hiver, durant lequel les attaques russes pourraient se concentrer davantage sur les infrastructures énergétiques.

Il est remarquable que les principaux soutiens européens de l’Ukraine — la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni — aient eux-mêmes largement insisté, durant l’été de cette année, sur l’intensification des attaques ukrainiennes au moyen de systèmes d’armes à longue portée. Les orientations politiques correspondantes avaient déjà été arrêtées en janvier, lors des entretiens de Volodymyr Zelensky avec Emmanuel Macron, Friedrich Merz et Keir Starmer.

Le revers de cette logique d’escalade apparaît désormais: Moscou est appelé à limiter ses attaques sur le territoire ukrainien, à assouplir le blocus maritime et, en particulier pendant les mois d’hiver, à renoncer aux attaques contre l’approvisionnement énergétique.

Si la Russie acceptait ces demandes, elle renoncerait toutefois à une part considérable du potentiel de pression militaire qu’elle a désormais constitué.

L’initiative de dialogue de Wadephul comporte cependant aussi une dimension de politique intérieure. En Allemagne, l’inquiétude grandit face à une nouvelle escalade du conflit. La perspective d’une confrontation militaire de plus en plus directe entre l’Allemagne — ou l’OTAN — et la Russie suscite un scepticisme manifeste au sein d’une partie de la population, d’autant plus que le gouvernement fédéral dirigé par Friedrich Merz suit une ligne toujours plus conflictuelle en matière de politique étrangère et de sécurité.

Cette évolution fait également partie du contexte politique dans lequel l’AfD gagne du terrain, tandis que l’Union chrétienne-démocrate et chrétienne-sociale se retrouve sous pression.

Dans ce contexte, la rencontre entre Wadephul et Lavrov, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, remplissait également une fonction de politique intérieure: Berlin montre que les canaux de communication avec Moscou ne sont pas entièrement fermés.

Pour l’instant, il s’agit toutefois principalement de déconflictualisation diplomatique, c’est-à-dire d’afficher ostensiblement la volonté même de se parler. Rien ne permet encore de savoir si cette démarche débouchera sur un véritable dialogue politique de fond.

#géopolitique @global_affairs_byelena

Mouvements de foule

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Mouvements de foule

par Pierre-Emile Blairon

Les Français ne sont certainement ni ochlophobes (peur des foules tumultueuses), ni agoraphobes (peur des foules dont on ne peut se dégager facilement), ni claustrophobes (peur des espaces confinés) ; ces phobies sont susceptibles de générer des malaises (vertiges, tremblements, sueurs).

Je suis donc très heureux de savoir mes compatriotes en bonne santé, tout au moins prémunis de certaines légères affections psychiatriques comme celles que je viens de citer.

Du pain et des jeux

On peut déplacer les Français par milliers, par dizaines de milliers, par centaine de milliers, et même par millions pour des événements de types très variés et pour des raisons très diverses ; ces raisons peuvent être :

-festives : ils n’hésitent pas à se déplacer pour admirer et ovationner des personnalités plus ou moins charismatiques précédées d’une aura « vues à la télé », comme des acteurs, des sportifs, des écrivains ou des politiciens connus, faire la queue pour écouter des chanteurs à la mode dans des salles immenses ou attendre des heures sur un trottoir pour la dédicace d’un livre (écrit par un « nègre » bien souvent, quand la personnalité qui s’y emploie est politique), participer dans la liesse à des spectacles de rue (J.O., spectacles de Toulouse [1]), à des rassemblements traditionnels souvent couplés à des fêtes religieuses locales où l’on chante et où l’on boit plus que de raison, comme les fêtes de Bayonne qui réunissent en juillet plus d’un million de personnes en blanc et rouge pendant 5 jours (et 5 nuits).

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Ces démarches sont souvent liées à des pulsions primaires fabriquées par les médias qui peuvent se transformer rapidement en idolâtrie, quelquefois hystérique et incontrôlable dans sa manifestation. Pour les Français, le moindre prétexte est bon pour faire la fête, pour « communier » en foule dans une même ferveur quelle qu’elle soit ; leur idéal de vie en même temps que leur devise pourrait être: panem et circenses, du pain et des jeux. En vérité, étant donné la situation économique catastrophique de la France, les Français se nourrissent actuellement plus de jeux et de fêtes que de pain.

- politiques : les Français sont passionnés de politique politicienne dont ils connaissent tous les artifices et rouages, phénomène qui se constate plus couramment dans les communautés rurales que dans les villes ; la haute politique, le politique, ne les intéresse guère, ils n’ont pas envie de réfléchir, mais ils participent volontiers aux meetings et aux défilés (dans les villes) et, dans les campagnes, aux cocktails clientélistes offerts par leur candidat (ou son adversaire) où ils rencontreront le notaire, le pharmacien, leur médecin référent et le curé et pourront ainsi créer et alimenter les potins qui combleront leurs journées et les discussions de fins de repas.

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- religieuses : visite d’un prélat, voire du pape, processions votives, messes, fêtes traditionnelles catholiques fréquentes dans notre pays comme dans tout le sud, l’ouest et l’est de l’Europe.

- revendicatives : les Français défilent presque toutes les semaines (hors vacances) pour des revendications diverses, la « rentrée » étant une période favorable à ce genre de manifestations :  pompiers, paysans, artisans, lycéens, syndicalistes, Gilets jaunes, Bonnets rouges…

- culturelles : se rendre à une exposition de peinture, aller au cinéma, voir une pièce de théâtre, pour avoir, et surtout pour donner, l’impression d’être actif, « dans le coup ».

- sportives : matches de football et courses à pied, par exemple, déplacent spectateurs et participants en grand nombre dans d’immenses stades et sur les routes.

Certains ne manqueraient pour rien au monde une manifestation où ils doivent être parce qu’il sera de bon ton d’y être ; il ne faut surtout pas louper un événement dont leur voisin les a assurés de sa participation. C’est un phénomène de mimétisme social dûment identifié.

La masse a les mêmes comportements que la foule à la différence près que la foule se réunit en un même lieu pour pouvoir accomplir une célébration – on peut ajouter une dimension pseudo-religieuse à la plupart de ces événements qu’on appellera alors « grandes messes » - alors que la masse est diluée dans un espace non défini et n’a nul besoin de se déplacer pour exister.

Au Moyen-Âge, les comportements étaient encore plus superstitieux et irraisonnés : ce sont des reliques qui déplaçaient les foules qui faisaient parfois à pied des centaines de kilomètres, pour voir des présumés restes d’un saint ou d’une sainte comme une épine de la couronne du Christ, un tibia ou un lambeau d’étoffe, les « fidèles » espérant tirer un bénéfice personnel du seul fait de les approcher ou mieux, de les toucher.

Picture_of_Le_Bon.jpgGustave Le Bon

Dans le n° 48 de la revue Cahiers de Psychologie Politique (janvier 2026), Matthijs Gardenier commente le point de vue de Gustave Le Bon, auteur du célèbre ouvrage Psychologie des foules paru en 1895 : « Les participants à une foule se retrouveraient dans un état d’esprit particulier, de quasi-hypnose qui déterminerait le déclenchement de l’action collective. En effet, la participation à une foule occasionnerait une forte suggestibilité. Dans un état proche de l’hypnose, les individus seraient prêts à accepter n’importe quelle information comme étant exacte, sans la passer au crible de la raison. Le Bon prend comme exemple les récits contradictoires des témoins oculaires au cours de la bataille de Waterloo. À celle-ci, se joint un autre élément, la contagion ou l’imitation. »

Je n’ai pas résisté au plaisir de vous faire découvrir cet extrait qui suit de l’œuvre de Gustave Le Bon où il dévoile un aspect de son talent qui ressemble fort à un pouvoir visionnaire car il parle ici de la « chute de la tour Eiffel » (qui m’a fait penser à une autre chute : celle des twin towers de New-York) et du naufrage d’un transatlantique (ce qui arrivera quelques années après la parution de son ouvrage avec le naufrage du Titanic) :

« Tout ce qui frappe l'imagination des foules se présente sous forme d'une image saisissante et bien nette, dégagée de toute interprétation accessoire, ou n'ayant d'autre accompagnement que quelques faits merveilleux ou mystérieux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir. Il faut présenter les choses en bloc, et ne jamais en indiquer la genèse. Cent petits crimes ou cent petits accidents ne frapperont pas du tout l'imagination des foules ; tandis qu'un seul grand crime, un seul grand accident les frapperont profondément, même avec des résultats infiniment moins meurtriers que les cent petits accidents réunis... Un accident qui, au lieu de 5 000 personnes, en eût seulement fait périr 500, mais le même jour, sur une place publique, par un accident bien visible, la chute de la tour Eiffel, par exemple, eût au contraire produit sur l'imagination une impression immense. La perte probable d'un transatlantique qu'on supposait, faute de nouvelles, coulé en pleine mer, frappa profondément pendant huit jours l'imagination des foules. Or, les statistiques officielles montrent que dans la même année un millier de grands bâtiments se sont perdus. Mais, de ces pertes successives, bien autrement importantes comme destruction de vies et de marchandises qu'eût pu l'être celle du transatlantique eu question, les foules ne se sont pas préoccupées un seul instant. » (Le Bon 1895).

Je vais donner trois exemples très différents d’événements qui ont motivé le déplacement des foules ou leur engagement, récents et même actuels, puisqu’ils se sont déroulés en ce mois de septembre 2026, et se déroule encore pour l’un d’entre eux. Ces trois manifestations sont représentatives de ce besoin des Français de participer à un événement afin de pouvoir ensuite dire : « j’y étais », mais aussi de l’inconséquence de ces personnes car, la fête finie, on ne peut que constater l’apathie, l’irresponsabilité ou l’indifférence des Français concernant leur propre destin et celui de leurs enfants.

Ces trois événements sont : les concerts donnés par la chanteuse Céline Dion à Paris, la venue du pape en France, le blocus des lycées.

Trois événements qui ont déplacé les foules et défrayé la chronique : Céline Dion, le pape, la mobilisation des lycéens

- La séquence satanique: les concerts de Céline Dion à Paris

Après six ans d’absence en raison d’une maladie très rare appelée curieusement le « syndrome de la personne raide[2] », Céline Dion est réapparue en pleine forme pour entamer un marathon de 26 concerts étalés entre l’automne 2026 et mai 2027 en France ; qui ont réuni ou réuniront chaque soir plus de 30.000 spectateurs pour un total qui dépassera les 800.000 personnes.

Les concerts de Céline Dion sont marqués visuellement par des références à Satan qui, selon certaines analyses, laissent supposer qu’elle aurait conclu « un pacte avec le diable », comme c’est le cas de beaucoup d’artistes dans le monde qui ne cessent de manifester leur obéissance à ce personnage qu’on croit imaginaire (en France, une chanteuse comme Mylène Farmer semble tout autant possédée comme l’indiqueraient ses constantes références à Lucifer dans ses spectacles).

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En outre, la collection de vêtements pour enfants en bas âge que Céline Dion a créée est incontestablement d’inspiration démoniaque (malgré les dénégations de ses défenseurs) et vient appuyer l’hypothèse de sa soumission. (voir photos)

- La séquence christique: la visite en France du pape Léon XIV

Hasard du calendrier ? Il n’a pas fallu attendre longtemps la réponse de la communauté chrétienne à cette provocation satanique. Le pape Léon XIV a en effet séjourné en France du 25 au 28 septembre 2026 ; sa visite a rassemblé plus d’un million de fidèles venus le saluer.

Cette immense foule qui s’est rassemblée dans le calme et la bonne humeur, mais aussi dans le recueillement, pour accueillir dans la paix et la joie le chef de sa communauté a surpris les analystes et les « experts » en tout et en rien des médias de grand chemin qui n’ont trouvé pour la plupart qu’une seule parade à ce qu’ils considèrent comme un camouflet pour leur logique profondément « progressiste » : le silence[3].

Car leurs ressorts profondément manichéens ne peuvent déduire de cette incontestable preuve de la survivance d’une foi portée par ces vilains « traditionalistes conservateurs » que le signe de leur propre échec ; c’est le grain de sable qui vient enrayer leur machine dans sa course aux lendemains qui ne cessent de chanter.

Mon esprit toujours aussi critique apportera cependant un bémol à ce qui constitue pour les fidèles chrétiens la preuve que leur foi peut être revivifiée, que rien n’est perdu alors que l’on pensait que les Français s’étaient enfoncés dans une torpeur qui confinait à la neurasthénie, que ce peuple n’avait plus de vitalité et qu’il se laissait doucement aller dans la facilité d’une décadence qui avait marqué de la même façon la fin de l’empire romain ; et l’on revient au début de cet article : panem et circenses.

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Car il est fort possible que beaucoup de spectateurs venus assister au show de Céline Dion se sont retrouvés également présents dans cette assemblée de fidèle chrétiens.

Ont-ils été soudainement touchés par la grâce ? Retrouvent-ils miraculeusement le chemin de la foi ?

Certains sans doute ; mais je crois plutôt que le portrait du Français hédoniste décadent que j’ai tracé au début de cet article n’est en rien démenti ; le Français, à l’image de son cher président, pratique le « en même temps ».

Ce sont les mêmes qui, toujours aussi irresponsables, se retrouvent à dénoncer la violence avec laquelle leurs chers petits ont été dissuadés par la police de saccager ce qui reste de notre beau pays et, notamment, leurs propres lycées dont ils se plaignent de la vétusté pour certains ; le raisonnement de ces petits blancs est simple : puisque notre établissement n’est pas suffisamment confortable, autant le détruire entièrement ; mais nous verrons que d’autres facteurs interviennent qui compliquent les choses.

En clair, les Français n’ont aucun mal à faire cohabiter le diable et le Bon Dieu et à passer de l’un à l’autre selon leurs besoins ou leur humeur du jour.

Sionisme, antisionisme, antisémitisme

Une dernière remarque sur le rassemblement chrétien : il a eu un précédent qui a suscité aussi à l’époque une grande vague d’espoir, il s’agit de La Manif pour Tous qui s’est dressée contre Le Mariage pour Tous (entre personnes de même sexe) en 2013.

La Manif pour Tous avait, elle aussi, réuni 1 million d’individus, et sa pétition avait été signée par 700 000 personnes, pétition rejetée par le Conseil d’État, en-dehors de toute règle juridique, notamment celle imposée alors par le Tribunal administratif.

Et que s’est-il passé ensuite ? Rien.

Et que se passera-t-il après ce formidable accueil du pape ? à mon avis, mais j’espère me tromper : rien.

Et pourquoi ?

Toujours pour la même raison : la plupart sont venus pour la fête, pas par conviction religieuse ou humaniste, ils sont venus pour faire comme les autres, par mimétisme.

Les « cathos-tradis », en général, mais il y a des exceptions louables, ne sont pas des militants, ce sont des bourgeois conformistes. On n’est plus à l’époque de Degueldre ou de Bastien-Thiry qui connaissaient la nécessité et le prix du sacrifice.

Un exemple ? Les structures existent pour aider les Chrétiens d’Orient actuellement persécutés par Tsahal. Qui leur vient en aide ? Personne.

Un horrible génocide est en train de se perpétrer à Gaza, en Cisjordanie, au Liban et encore ailleurs si rien ni personne ne vient arrêter les sionistes qui ne vivent que pour l’expansion du Grand Israël ; ce génocide ne fait pas de différence entre musulmans et chrétiens, ces derniers étant très nombreux dans cette région puisque le christianisme est précisément né dans cette région. Ne serait-ce pas en accord avec les principes fondamentaux chrétiens de dénoncer, pour le moins, le massacre des hommes et de la terre qui se pratique quotidiennement dans ces pays?

Qui le fait ? Personne.

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Il n’y a pas de solidarité chrétienne « occidentale », voire universelle (c’est le sens même du mot : catholique), envers ceux des leurs qui sont martyrisés dans d’autres régions du monde, comme il n’y a pas de point de vue chrétien occidental sur les massacres et les tortures perpétrés par Tsahal avec l’accord tacite des Américains. Tous les fidèles des autres religions dans le monde sont solidaires de leurs coreligionnaires, pas les chrétiens occidentaux. Pourquoi ?

Parce que les chrétiens occidentaux sont sionistes à l’image du RN et de la plupart des structures dirigeantes de notre pays, c’est-à-dire exactement : américano-sionistes. Donc mondialistes parce que l’Occident n’est rien d’autre que l’alliance de trois entités visant à s’approprier le monde : cette pseudo-Europe (qui nous maltraite, nous, Européens), l’État sioniste d’Israël et l’Amérique du Nord.

D’autant qu’on sait maintenant que l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme n’a aucun sens puisque les Israéliens sionistes qui tiennent le pouvoir en Israël ne sont pas juifs d’origine mais ashkénazes, issus du peuple khazar, juifs convertis au VIIIe siècle et que les vrais juifs ne les reconnaissent pas comme tels [4].

La séquence chaotique: les « lycéens en colère »

Le mouvement a été déclenché à l’origine par les représentants syndicaux du lycée de Créteil, invoquant un manque de moyens comme la nécessité de mettre à disposition du lycée une seconde infirmière ; il est difficile de croire qu’il s’est propagé aussi vite sans être encadré, et sans doute préparé, par des professionnels de la mise en place du désordre, comme le sont les membres de LFI, voire des individus non identifiés payés pour accomplir cette besogne ; la racaille des banlieues n’a pas été convoquée pour l’occasion, elle était sur place.

On a vu des représentants de l’autorité, comme le maire de Saint-Denis, ou d’autres élus LFI portant l’écharpe, participer à la mise en place du chaos qui a ensuite gagné toute la France.

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Les forces de l’ordre ont réagi assez rapidement, mais n’ont pas été à même de tenir le terrain par manque d’effectifs et aussi par l’impossibilité de prévoir les cibles auxquelles cette racaille bien formée allait s’attaquer car les pseudo-lycéens s’en sont pris immédiatement à des structures qui n’ont aucun lien avec l’école, comme une église à Strasbourg [5], un bus à Marseille [6], dans cette vidéo, une surveillante est tabassée à Annecy par une bande de sauvages [7], dans cette autre, les pseudo-lycéens affichent clairement leur appartenance à un pays étranger.

Il n’est pas impossible que ce chaos soit piloté par le gouvernement lui-même, ce qui lui donnerait la possibilité, au plus fort de l’embrasement de ce mouvement, qui n’est peut-être pas encore arrivé, de décréter une situation d’urgence afin de prendre les pleins pouvoirs.

Conclusion : je n’ai pas choisi ces trois séquences au hasard ; et, même, je ne les ai pas choisies du tout, elles m’ont été imposées par l’actualité : la France, fille aînée de l’Église a été, en ce mois de septembre et est encore, en ce mois d’octobre, au centre d’un conflit qui voit s’affronter les deux grands blocs qui composent le monde actuel : d’une part, le bloc des sociétés traditionnelles respectant les lois naturelles, humaines et cosmiques qui ont toujours régi le monde dans lequel nous vivons depuis des millions d’années qui ont su bâtir, au fil du temps, une société où les hommes ont vécu tant bien que mal, avec les aléas et les vicissitudes intrinsèques à notre condition, avec des règles morales et religieuses qui se sont efforcées de canaliser les pulsions négatives de nos semblables essayant de cohabiter plus ou moins harmonieusement sur cette Terre qui nous porte et, d’autre part, une engeance issue des reliquats morbides d’anciennes civilisations disparues qui vénèrent un démon, Satan, et qui tentent d’asservir notre Humanité ou de la remplacer par des robots et une intelligence artificielle qu’elle met en place d’une manière systématique sous nos yeux incrédules.

Nous avons du mal à croire que la génération qui va nous succéder et qui devra affronter ce terrible ennemi est constituée par ce groupe de sauvages qui s’exprime par des cris ou des onomatopées, se comporte comme des zombies dont le cerveau aurait été gravement détérioré et ne songe qu’à se dégager de toute contrainte pour vivre une existence illusoire, faite de jouissance sans entraves, fabriquée sur la base d’utopies qui leur ont été inculquées dès leur prime enfance par des invertis qui se sont peu à peu emparés des rênes de l’Éducation nationale (voir photo).

photo 2(1).jpgLa photo de cette jeune fille brandissant un carton résume assez bien la faillite de son éducation, dont la responsabilité incombe à la fois à ses parents démissionnaires de leur fonction de parents, qui n’ont pas su la préserver des dangers de la vie, mais aussi à l’Éducation nationale qui s’est immiscée dans un domaine qui ne lui appartient pas, celui de l’éducation sexuelle, en banalisant et même en encourageant les comportements à risque et les comportements déviants, une incompétence, si ce n’est une malveillance, dont cette jeune fille, jetée en pâture sur les réseaux sociaux, va désormais faire cruellement les frais.

Ces parents, dont j’ai dénoncé, au début de cet article, l’hédonisme, la passivité et l’insouciance, sont responsables de n’avoir rien fait pour préparer cette génération à la vie réelle qui peut être belle quelquefois mais exigeante plus souvent. Ces parents, en prenant le parti de ces jeunes gens, leurs enfants, ne font rien d’autre que d’essayer de s’absoudre de leur propre irresponsabilité et de leur propre incompétence à vivre en se fixant des règles, une morale, et en s’obligeant à des devoirs.

Notes: 

[1] Voir mes articles à ce sujet, sur le présent site, et aussi rassemblés dans l’ouvrage La Satanisation du Monde, Amazon 2025.

[2] Gérard Fauré, l’ancien fournisseur en cocaïne de l’oligarchie française et internationale qui en est très dépendante, pense plutôt que Céline Dion souffrirait d’un manque ou, au contraire, d’une overdose permanente, d’adrénochrome, cette substance qui serait prélevée dans le sang des jeunes enfants que les pédosatanistes du cercle d’Epstein auraient préalablement volés, effrayés puis torturés afin d’en obtenir la meilleure production, le but recherché par les oligarques « invités » ou plutôt « piégés » d’Epstein étant d’espérer vivre plus longtemps grâce à la régénération de leur sang. (« J’avais raison ! Céline Dion et La polémique du sosie », https://www.youtube.com/watch?v=tLkbwd1tymo)

[3] Voir les articles de Georges Gourdin sur le sujet : Génération Léon, prenez le Pouvoir ! du 1er octobre 2026 et Léon XIV au Stade de France : la Vérité contre le règne du mensonge du 26 septembre 2026.

[4] Voir mon article : L’Occident et la droite nationale française face à l’anéantissement de Gaza, article également inclus dans l’ouvrage Haute Trahison, Amazon 2026, p.101.

[5] Une église incendiée par les « lycéens » : https://www.facebook.com/reel/1412906561032222?locale=fr_FR

[6] Témoignage de Jean Mizrahi, professeur : Les transports en commun ont été à l'arrêt aujourd'hui à Marseille où je vis. Des élèves du lycée professionnel la Floride, où j'ai enseigné pendant une année il y a deux ans, ont mis le feu à un bus avec son chauffeur à l'intérieur, qui en a réchappé par miracle, mais semble-t-il quand même avec des brûlures. Je ne suis pas étonné, je me souviens de la population de ce lycée, j'y ai passé des moments peu sympathiques avec des gamins dont certains franchement déjantés. Devant un autre lycée marseillais, un camion de pompiers a été incendié.

[7] Une surveillante tabassée à Annecy par des sauvages hurlant dans une langue inconnue : https://www.facebook.com/reel/1636111814571232?locale=fr_FR

samedi, 03 octobre 2026

Assez de «transition énergétique»: la Norvège met un frein aux exportations d’électricité

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Assez de «transition énergétique»: la Norvège met un frein aux exportations d’électricité

Oslo/Berlin. Un nouveau mensonge énergétique vole en éclats: celui de la grande solidarité européenne à l’ère «post-fossile». Il n’en est rien: la Norvège entend désormais consacrer davantage son énergie hydraulique à son propre approvisionnement. Aucun nouveau câble électrique vers l’Europe ne devrait être planifié au moins jusqu’en 2029. Le ministre de l’Énergie, Terje Aasland, a qualifié d’«idée erronée» la conception jusque-là répandue selon laquelle l’hydroélectricité norvégienne pourrait compenser les fluctuations de la production éolienne et solaire en Europe.

Jusqu’à présent, la Norvège jouait un rôle important dans la compensation des fluctuations de l’offre sur le marché européen de l’électricité. L’hydroélectricité du pays pouvait fournir de l’énergie supplémentaire lorsque la production éolienne et solaire était faible. Mais Oslo justifie désormais son changement de cap par les conséquences sur son propre marché de l’électricité: l’utilisation des réservoirs pour répondre aux besoins européens peut réduire les réserves norvégiennes, tandis que les fluctuations de prix du marché européen pourraient «contaminer» la Norvège. C’est ce que le pays veut éviter.

La suspension de la construction de nouveaux câbles sous-marins devrait, dans un premier temps, rester en vigueur jusqu’en 2029. Il y aura donc moins de capacités de transport supplémentaires entre la Norvège et le reste de l’Europe. Pour les pays qui recourent à l’hydroélectricité norvégienne lorsque la production éolienne et solaire est faible, cela modifie les possibilités d’importation existantes.

Parallèlement — et là encore, contrairement à la plupart des pays de l’Union européenne — Oslo continue de miser sur l’exploitation des énergies fossiles. De nouveaux gisements de pétrole et de gaz sont mis en exploitation dans la mer de Barents. Le gouvernement norvégien souligne l’importance de la sécurité énergétique et de la fiabilité de l’approvisionnement.

L’Allemagne est directement touchée par cette réorientation de la politique norvégienne. Jusqu’à présent, les importations d’électricité en provenance de Norvège et d’autres pays européens permettent de compenser les pénuries lorsque l’énergie éolienne et solaire ne produit pas suffisamment d’électricité en Allemagne. À l’avenir, ce ne sera plus possible si la Norvège privilégie son autosuffisance et ne veut plus subir le chaos des prix européens de l’électricité.

Bien entendu, la diminution des exportations norvégiennes influencera le marché européen de l’électricité. En période de production insuffisante, d’autres centrales devront prendre le relais — mais plus les centrales norvégiennes. Pour l’Allemagne, cela devrait accroître le besoin en capacités de réserve nationales, notamment en centrales à gaz. Or, celles-ci sont encore loin d’être disponibles. Il ne reste donc que cette conclusion décevante: l’Allemagne subit de plus en plus les conséquences de sa « transition énergétique » (se).

Source: Zu erst, octobre 2026. 

 

vendredi, 02 octobre 2026

L’Occident des valeurs commet un suicide collectif – De l’essor au déclin

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L’Occident des valeurs commet un suicide collectif – De l’essor au déclin

par Franz Ferdinand

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/207164

Nous prenons de plus en plus conscience que nous vivons un changement d’époque. L’Occident des valeurs est sur le point de céder à d’autres acteurs son rôle dirigeant sur cette planète. Bien entendu, il ne le fait pas volontairement. Les deux guerres actuelles, en Ukraine et au Moyen-Orient, sont les conflits apparemment inévitables qui marquent le début de la fin d’une époque.

La question est de savoir si la fin de la domination occidentale est inévitable, si elle aurait pu être empêchée ou s’il est encore possible de l’éviter.

Décadence, bureaucratie et élites: l’anatomie du déclin

Les principaux adversaires dans cette lutte visant à évincer l’Occident des valeurs sont précisément des pays qui, au cours de leur histoire, ont déjà atteint un apogée avant de s’effondrer pour diverses raisons: la Chine, l’Inde, la Perse et la Russie.

La fin des grands empires et des grandes civilisations est suffisamment bien connue grâce à l’histoire. La question se pose donc: qu’est-ce qui provoque la chute d’un grand empire ou d’une civilisation? Les causes sont-elles différentes à chaque fois, ou existe-t-il des schémas fondamentaux récurrents qui conduisent au déclin?

D’autres penseurs se sont déjà penchés sur ces questions:

Glubb, Spengler, Tainter et Turchin : ce qu’ils disent de notre déclin

1. Sir John Bagot Glubb

Sir John Bagot Glubb passa la majeure partie de sa vie comme soldat dans les déserts du Moyen-Orient. Il publia un essai intitulé The Fate of Empires and Search for Survival.

Il distingua six âges que traverse un empire :

- D’abord un âge des pionniers: des hommes pauvres, endurcis et intrépides qui surgissent de nulle part.

- Ensuite, un âge des conquêtes.

- Puis un âge du commerce, au cours duquel les épées se transforment en livres de comptes.

- Vient ensuite un âge de l’abondance, où les livres de comptes conduisent au confort.

- Puis un âge de l’intellect, au cours duquel des personnes vivant dans l’aisance commencent à se disputer sur tout.

- Et enfin un âge de la décadence. [Remarque: c’est là que nous nous trouvons actuellement!]

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Glubb remarqua qu’aucune civilisation n’avait jamais eu le sentiment de se trouver en déclin. Les personnes qui vivaient durant le dernier âge ne le percevaient pas comme une fin. Elles le considéraient comme un raffinement et un progrès, comme le moment le plus avancé et le plus intelligent jamais atteint par leur culture. L’automne donne l’impression d’être le sommet. Voilà le piège.

2. Oswald Spengler

Un professeur allemand nommé Oswald Spengler avait déjà compris la même chose soixante ans avant Glubb. Il le vit encore plus clairement – et devint ainsi l’un des hommes les plus détestés de la vie intellectuelle européenne.

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En 1918, dans une Allemagne qui venait de perdre une guerre, il écrivit un livre intitulé Le Déclin de l’Occident. Il y affirma quelque chose auquel personne n’était préparé: ce n’était pas seulement l’Allemagne qui arrivait à son terme, mais l’Occident tout entier – et cela depuis déjà un certain temps. L’argument de Spengler reposait sur une distinction que presque personne ne fait encore aujourd’hui. Une culture, disait-il, est quelque chose de vivant. Elle croît et possède une âme. Elle produit des cathédrales, des mathématiques et de la musique en vertu d’une nécessité intérieure qu’elle-même ne saurait même nommer.

Une civilisation, en revanche, est ce que devient une culture lorsqu’elle cesse de croître. Elle est la coquille durcie d’une formation qui a achevé son devenir et ne peut désormais plus qu’administrer, gouverner et dépérir.

La culture est le printemps et l’été. La civilisation est l’hiver qui leur succède.

Selon les calculs de Spengler, l’Occident entra dans son hiver aux alentours de 1800. Nous nous y trouvons depuis deux siècles. Nous l’appelons simplement "modernité".

La première folie: résoudre chaque problème jusqu’à ce que les solutions tuent la société

3. Joseph Tainter

L’anthropologue américain Joseph Tainter publia en 1988 un ouvrage intitulé L’Effondrement des sociétés complexes. Sa réponse à la question de la chute des civilisations était si sobre qu’elle ne ressemblait guère à de l’histoire.

Les civilisations, soutenait-il, ne meurent pas de décadence. Elles ne meurent pas non plus à cause des barbares. Elles meurent parce qu'elles résolvent des problèmes.

Cela fonctionne de la manière suivante: une société se trouve confrontée à un problème – une sécheresse, une guerre frontalière ou une pénurie. Elle le résout en créant davantage de complexité: un nouveau service administratif, un nouvel impôt, une nouvelle classe de spécialistes ou une armée plus nombreuse. La solution fonctionne, tout le monde en est reconnaissant, et la société est désormais un peu plus complexe qu’auparavant.

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Puis survient le problème suivant, et la réponse est la même: davantage de structures, davantage d’administration, davantage de niveaux entre la personne munie d’une pelle et celle qui prend les décisions concernant les pelles. Pendant longtemps, cela est rentable. Chaque unité supplémentaire de complexité créée rapporte plus qu’elle ne coûte. C’est ainsi que la croissance est ressentie de l’intérieur.

Mais, à un certain moment, la courbe s’infléchit. Chaque nouvelle solution coûte un peu plus et rapporte un peu moins. La bureaucratie nécessaire au fonctionnement de la bureaucratie s’accroît. Les problèmes simples ont été résolus depuis longtemps, et seuls les problèmes coûteux demeurent.

Finalement, la société atteint un point que Tainter qualifia de rendement marginal décroissant de la complexité. À partir de ce moment, elle doit dépenser toujours davantage simplement pour rester là où elle se trouve déjà – non pour progresser, mais seulement pour maintenir l’état existant.

Rome en est le cas d’école, et les détails sont de nature à mettre mal à l’aise. Au IIIe siècle, l’Empire n’était plus maintenu que par des mesures d’urgence. En une seule génération, Dioclétien doubla approximativement la taille de l’armée et de la bureaucratie afin d’empêcher l’effondrement des frontières.

Il fallait bien que quelqu’un paie. La charge fiscale pesant sur les paysans augmenta donc à tel point qu’il devint finalement moins coûteux d’abandonner ses propres terres que de continuer à les cultiver. Tant de personnes le firent que les Romains avaient un terme juridique spécifique pour désigner les champs vides: Agri Deserti – terres abandonnées.

[Remarque: de nos jours, des entreprises fuient l’Union européenne vers l’Amérique, Dubaï ou la Chine afin d’échapper à l’horreur bureaucratique de l’UE!]

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La teneur en argent des pièces romaines passa d’environ 90% sous Néron à moins de 5% dans les années 260, parce que l’État payait ses soldats avec une monnaie dont il diminuait toujours davantage et en toute discrétion la teneur en métal précieux.

Et voici le détail par lequel Tainter conclut ce cas:

[Remarque: dans l’Occident des valeurs, le prix de l’or a été multiplié par cent au cours des cinquante dernières années.]

Vers l’an 440, un prêtre de Gaule, nommé Salvien, écrivit un pamphlet furieux sur ce qu’il observait autour de lui. Les Romains ordinaires, rapportait-il, fuyaient chez les barbares – non pas parce qu’ils étaient faits prisonniers, mais de leur plein gré. Ils préféraient vivre sous les Goths et les Francs plutôt que sous leur propre gouvernement. Car quoi que les barbares leur prissent, c’était moins que ce que Rome leur prenait.

Salvien comprit qu’ils préféraient vivre libres sous l’apparence de la captivité plutôt que captifs sous l’apparence de la liberté. Lorsque les barbares finirent par envahir l’Empire, qu’envahirent-ils donc? Une entité dont la préservation était devenue si coûteuse que ses propres citoyens n’en voulaient plus.

Le terme employé par Tainter pour désigner ce qui se produisit ensuite est celui d’«économisation». De son point de vue, l’effondrement n’est pas un échec. Il s’agit d’une décision rationnelle prise simultanément par des millions de personnes: celle de ne plus payer pour un niveau de complexité qui ne produit plus aucun rendement. La folie ne résidait jamais dans une décision isolée. Chaque nouveau service administratif avait un sens. Chaque nouvel impôt était nécessaire. Chaque niveau supplémentaire constituait une solution à un problème réel.

[Remarque: de nos jours, c’est pire, car nous résolvons principalement des problèmes fictifs.]

C’est précisément ce qui rend le processus si semblable à chaque fois. Personne ne décide consciemment de construire une machine qui deviendra un jour trop lourde pour être encore gérable. On ne décide tout simplement jamais de cesser de la construire. Et, de l’intérieur, ce poids n’est jamais perçu comme un poids. Il apparaît comme un raffinement.

La deuxième folie: produire davantage de princes qu’il n’existe de trônes

4. Peter Turchin

Mais la complexité ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la violence. Rome ne devenait pas seulement de plus en plus coûteuse. Elle se déchirait déjà de l’intérieur depuis un siècle avant que les Goths ne franchissent le Danube en grand nombre. L’homme qui tenta de comprendre pourquoi cela se produit était l’écologue des populations Peter Turchin. Il passa la première moitié de sa carrière à modéliser l’essor et l’effondrement de populations animales – scarabées, campagnols, êtres vivants dépourvus d’idéologie.

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Puis il appliqua les mêmes mathématiques aux sociétés humaines. En 2016, il publia Ages of Discord, une étude dans laquelle il examinait en quelque sorte les États-Unis comme un biologiste examine une boîte de Petri. Son idée centrale concernait un mécanisme qu’il appela la «surproduction des élites».

Toute société produit, durant ses phases de croissance, davantage de personnes riches et instruites qu’elle n’en a besoin: davantage d’avocats que de tribunaux, davantage de candidats aux fonctions publiques que de postes disponibles, davantage de fils d’hommes importants qu’il n’existe de positions éminentes dont ils pourraient hériter.

Durant les décennies prospères, cela demeure invisible, car le gâteau croît suffisamment vite pour faire une place à chacun. Puis la croissance ralentit. Le nombre de postes disponibles cesse d’augmenter, tandis que le nombre de personnes élevées dans l’attente d’obtenir un tel poste continue à croître.

Considérons la République romaine au cours de son dernier siècle: en 81 av. J.-C., Sylla doubla le Sénat, le faisant passer de 300 à 600 membres. Quarante ans plus tard, César l’agrandit jusqu’à 900 membres. [Remarque: en Autriche, l'actuel gouvernement des partis perdants est lui aussi actuellement le plus important en nombre et le plus coûteux qu’ait connu la Deuxième République. Le personnel excédentaire est également recasé comme autant des prétendus consultants externes].

Les guerres civiles qui détruisirent la République ne furent pas menées par des paysans. Elles furent menées par les élites – autour de la question de savoir quelles élites pourraient continuer à appartenir aux élites [Remarque: pour cette raison, une «division de la société» a lieu en Allemagne; on veut même interdire le parti émergent qui, selon les sondages, serait le plus puissant].

La situation était semblable en France dans les années 1780. Il existait une génération de jeunes hommes ambitieux, instruits et pourvus de titres, le plus souvent des avocats de province, qui avaient fait tout ce que le système exigeait d’eux, mais trouvaient néanmoins tous les postes déjà occupés.

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La Révolution ne fut pas déclenchée par les affamés, mais par les surqualifiés. Les affamés constituaient l’arme. C’est la seconde moitié du mécanisme de Turchin – et celle qui le rend mortel. La surproduction des élites ne produit à elle seule qu’un grand nombre de personnes amères et frustrées. Mais elle ne se manifeste jamais seule.

Les mêmes forces qui bloquent l’ascension des élites sont désignées par Turchin comme une «pompe à richesse»: les richesses affluent constamment vers le sommet, tandis que les salaires stagnent. Parallèlement, la population située en dessous s’appauvrit. [Remarque: la «transition énergétique», la pandémie de coronavirus et, à présent, le réarmement massif ont servi et servent à transférer l’argent du bas vers le haut].

Il se crée ainsi, à la base, une masse de personnes en colère et, au sommet, un excédent de personnes ambitieuses privées des postes auxquels elles s’attendaient. Ces élites «sans siège» finissent alors par faire quelque chose de prévisible: elles cessent de rivaliser au sein du système pour les sièges existants et commencent plutôt à rivaliser pour prendre la tête de ceux qui veulent brûler ces sièges. Turchin les appelle des contre-élites. Tout effondrement en produit. Ce ne sont pas des personnes extérieures au système.

Rome en fournit un exemple particulièrement clair. En 63 av. J.-C., un patricien nommé Lucius Sergius Catilina – issu d’une ancienne famille, doté d’une généalogie irréprochable et ayant échoué à deux reprises dans sa tentative de devenir consul – cessa de lutter pour obtenir cette fonction. Il entreprit plutôt d’organiser les hommes qui avaient tout perdu à cause des dettes de Rome: des aristocrates ruinés, des vétérans démobilisés auxquels on avait promis des terres qu’ils ne reçurent jamais, et des paysans dont les champs avaient été absorbés par les domaines des sénateurs. Il leur promit l’annulation de toutes les dettes, et la ville faillit être incendiée. Catilina n’était pas un révolutionnaire. C’était un initié rejeté qui découvrit que la foule placée en dessous de lui constituait une arme – et qui ramassa cette arme. Dans son hiver, chaque civilisation fait croître une moisson de Catilina. La seule question est de savoir combien de personnes appauvries ils peuvent atteindre.

En 2010, avant même la publication d'Ages of Discord et avant que de telles réflexions ne deviennent à la mode, Turchin publia une courte lettre dans la revue Nature. Sur la base de ses modèles, il prédit que les États-Unis et l’Europe occidentale atteindraient vers 2020 un pic d’instabilité politique [Coronavirus!!!]. Il ne lisait pas alors les nouvelles. Ces nouvelles n’existaient pas encore. Il examinait plutôt des rapports numériques: le nombre de diplômés en droit par rapport au nombre de postes juridiques, la concentration de la richesse au sommet par rapport à la stagnation des salaires à la base.

Le rythme cinquantenaire des troubles aux Etats-Unis devait se manifester à nouveau en 2020, après les années 1870, 1920 et 1970.

5. Arnold Toynbee

Dans son étude historique en douze volumes, parue entre 1934 et 1961, Arnold Toynbee soutenait que les civilisations s’élèvent en répondant à des défis et déclinent lorsqu’elles cessent de le faire. Une minorité créatrice répond à chaque crise par quelque chose de nouveau. Les masses l’imitent. La société s’élève.

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Le déclin commence au moment où la minorité créatrice devient une simple minorité dominante: une classe dirigeante qui a cessé de créer du nouveau et se contente désormais de gouverner; qui maintient sa position par la violence et l’habitude plutôt qu’en apportant encore une quelconque réponse aux défis de son époque.

La formule de Toynbee, encore citée aujourd’hui, signifie en substance: les civilisations ne sont pas assassinées. Elles se suicident. À sa manière, il s’agit d’une théorie porteuse d’espoir. Le suicide suppose une décision. Et une décision suppose qu’il aurait été possible de décider autrement.

La troisième folie : échanger l’action contre l’argumentation

Voici la description que Glubb donne du dernier âge:

Les héros de la culture ne sont plus les soldats, les bâtisseurs ou les hommes d’État. Ce sont les athlètes, les chanteurs et les acteurs. La population de la capitale est obsédée par le divertissement et la sexualité. Les étrangers affluent, attirés par la richesse, tandis que les habitants du pays – vivant dans le confort, querelleurs et discutant sans fin – cessent d’avoir des enfants. Un immense appareil d’État assume les tâches autrefois accomplies par la famille et la tribu [Remarque: un État-providence hypertrophié!!!].

Il règne un pessimisme profondément enraciné, le sentiment que les meilleurs jours sont déjà passés. Mais surtout, il existe une obsession de l’intellect au détriment de l’action. Tout le monde débat. Personne n’agit.

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Tel a été Bagdad à l’apogée du califat abbasside, décrit à travers les lamentations d’historiens arabes qui observaient le phénomène en train de se produire.

Glubb passe en revue ces caractéristiques, propres au déclin de la Bagdad des Abbassides, presque point par point. Dans les décennies précédant la chute de l’ensemble, d’abord tombé aux mains des Turcs, puis aux mains des Mongols, les érudits de Bagdad écrivaient sur la popularité des chanteurs d’une manière semblable à celle dont les gens écrivent aujourd’hui à ce sujet: comme un symptôme, comme un scandale, comme la preuve que quelque chose s’était amolli.

Mais l’absence d’enfants est la caractéristique qui frappe le plus profondément, car c’est elle qui revient toujours.

f2d939b87b232df6caf1020e8307eae2.jpg6. Polybe

Au IIe siècle av. J.-C., Polybe décrivit une Grèce si fortement dépeuplée que les villes se vidaient – non pas à cause d’épidémies ou de la guerre. Les hommes, écrivait-il, s’étaient tournés vers le luxe et l’apparat et n’arrivaient plus à se résoudre à se marier. Quant à ceux qui le faisaient malgré tout, ils n’élevaient qu’un enfant, ou deux tout au plus, afin que la fortune reste indivise et que les parents puissent continuer à vivre confortablement. Une civilisation qui avait produit Platon et Alexandre décida silencieusement qu’elle préférait ne pas poursuivre sa trajectoire.

Spengler avait un nom pour les hommes de cette époque. Il les appelait les habitants de la ville mondiale: déracinés, intelligents, stériles – des personnes pour lesquelles l’argent avait remplacé le sang comme force organisatrice de la vie.

L’âge de l’intellect constitue, selon tout critère que cet âge lui-même reconnaîtrait, l’apogée: davantage d’éducation, davantage de débats, davantage de tolérance et davantage de confort qu’à tout autre moment antérieur de l’histoire de la civilisation. Tous les critères qu’une personne cultivée appliquerait semblent indiquer que la situation n’a jamais été meilleure.

Et, selon les calculs de Glubb, ceux de Spengler et selon les autres exemples cités, c’est précisément le signe fiable que la fin n’est plus éloignée que d’une ou deux générations.

L’homme intelligent ne peut pas le reconnaître, car pour le reconnaître, il faudrait un critère que l’homme intelligent lui-même considère comme primitif.

[Fin des développements tirés de la source susmentionnée.]

L’Occident des valeurs aujourd’hui

Tous les symptômes d’une société en déclin mentionnés dans ce texte s’appliquent très exactement à l’Occident des valeurs:

1. Inflation des lois et des réglementations

L’inflation absurde des lois et des réglementations dans l’Union européenne et les États nationaux constitue le chemin le plus sûr vers la chute et la désintégration. Il s’agit de moins en moins de résoudre des problèmes réels et de plus en plus de résoudre des problèmes fictifs, tels que l’imposture climatique et bien d’autres absurdités sur lesquelles on pourrait écrire pendant des soirées entières.

Ce n’est qu’une question de temps avant que l’armée de bureaucrates nécessaire à la mise en œuvre de toutes ces stupidités ne puisse plus être entretenue par la production économique réelle. Cette bureaucratisation conduit inévitablement à la destruction ou à la fuite de secteurs économiques entiers, comme actuellement l’industrie automobile, l’industrie chimique ou le secteur de l’énergie. Cela sape en même temps la base économique dont vivent, en définitive, les bureaucrates superflus eux-mêmes.

2. Surproduction d’«élites»

À cela s’ajoute la surproduction d’«élites» – ou, plus exactement, d’acteurs qui se considèrent eux-mêmes comme appartenant aux élites.

De nos jours, il s’agit d’innombrables diplômés de diverses disciplines universitaires «exotiques», telles que la sociologie, la psychologie, la science politique, les sciences du climat et les études de genre, qui n’ont pratiquement aucune perspective de carrière convenable et sont donc principalement recrutés par les ONG les plus diverses, lesquelles veulent remodeler le monde entier selon les conceptions de certains individus immensément riches. Ces «pseudo-élites» espèrent parvenir ainsi, après une quelconque «révolution», aux mangeoires des élites actuelles.

Ce sont précisément les ONG qui favorisent l’inflation des lois et des réglementations destinées à résoudre des problèmes fictifs tels que l’imposture climatique, accélérant ainsi la chute de l’Occident des valeurs.

3. Absence d’enfants

L’absence d’enfants est une conséquence de la désorientation générale, laquelle est à son tour également une conséquence de l’avalanche de problèmes fictifs. Car pourquoi mettre des enfants au monde si l’on croit sérieusement que la Terre va bientôt cuire?

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Retour au système des traités de Westphalie? Pas tout à fait! - L’étrange retour de la souveraineté dans un monde qui a dépassé le cadre de l’État territorial

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Retour au système des traités de Westphalie? Pas tout à fait!

L’étrange retour de la souveraineté dans un monde qui a dépassé le cadre de l’État territorial

Jerry B. Marchant

Jerry B. Marchant, d’IS IT PROPAGANDA?® (https://substack.com/@isitpropaganda), soutient que la multipolarité fait renaître la souveraineté westphalienne tout en transformant le système international.

La paix de Westphalie, conclue en 1648 par les traités de Münster et d’Osnabrück, est traditionnellement considérée comme l’acte fondateur du système international moderne. On lui attribue l’établissement de l’État territorial souverain, l’affirmation du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures et le remplacement des prétentions universalistes du Saint-Empire romain germanique et de la papauté par un ordre composé d’États formellement égaux.

Près de quatre siècles plus tard, alors que le moment unipolaire de l’après-guerre froide cède la place à un paysage multipolaire contesté, façonné par la Chine, la Russie, l’Inde et un Sud global plus affirmé, l’héritage westphalien a acquis une pertinence nouvelle. La multipolarité représente-t-elle un retour aux principes westphaliens après l’interventionnisme de l’ère unipolaire, ou marque-t-elle une rupture fondamentale avec l’ordre fondé sur la souveraineté associé à 1648?

Cet essai ne défend ni la thèse d’un simple retour ni celle d’une rupture nette. Il est plus juste de comprendre la multipolarité contemporaine comme une réaffirmation sélective et asymétrique des normes westphaliennes. Les puissances émergentes ou renaissantes invoquent la souveraineté et la non-ingérence pour s’opposer aux pratiques interventionnistes de l’ère unipolaire, tout en évoluant dans des structures économiques, technologiques et informationnelles que la logique territoriale de 1648 ne peut pleinement régir.

Il en résulte un système hybride: westphalien dans son vocabulaire normatif, mais de plus en plus post-westphalien dans sa structure matérielle.

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Le mythe et la réalité de 1648

Avant d’établir un lien entre le système des traités de Westphalie et la multipolarité, il convient de nuancer la signification historique du premier. Les règlements de 1648 n’ont pas instauré l’égalité souveraine au sens moderne du terme. Comme l’a démontré Andreas Osiander, les traités ont principalement mis fin à la guerre de Trente Ans, redistribué des territoires au sein du Saint-Empire romain germanique et établi des droits religieux limités pour les princes allemands. L’Empire lui-même a subsisté pendant encore un siècle et demi.¹

Ce qui allait être désigné sous le nom de «souveraineté westphalienne» était en grande partie une construction rétrospective. Les positivistes juridiques du XIXe siècle, puis les théoriciens des relations internationales, ont fait de ce règlement le récit fondateur de l’ordre international centré sur l’État. L’influent essai publié par Leo Gross en 1948 a encore consolidé cette interprétation.²

616TwId4LeL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLa description que Stephen Krasner donne de la souveraineté comme une «hypocrisie organisée» permet de saisir le paradoxe qui en résulte: la non-ingérence était proclamée comme principe tout en étant violée de manière répétée par les États puissants. Les faits historiques montrent donc que la souveraineté n’a jamais constitué une règle absolue ni appliquée de manière cohérente.³

Cette distinction importe aujourd’hui. La question n’est pas de savoir si la multipolarité constitue littéralement un «retour à 1648», mais quels acteurs invoquent les principes westphaliens, contre qui et dans quel but.

L’intermède unipolaire

Les décennies qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique ont représenté un éloignement significatif du principe traditionnel de non-ingérence. Au cours des années 1990 et 2000, l’internationalisme libéral a de plus en plus considéré la souveraineté comme étant subordonnée à d’autres principes, notamment les droits de l'homme, la gouvernance démocratique et la protection humanitaire.

L’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999, menée sans l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, a été justifiée en partie par l’argument selon lequel le principe de souveraineté ne pouvait protéger un État se livrant à de graves exactions. L’approbation par les Nations unies, en 2005, de la "doctrine de la responsabilité de protéger" a pareillement établi que la souveraineté s’accompagnait de responsabilités dont la violation pouvait justifier une action internationale.

L’invasion de l’Irak en 2003 et l’intervention en Libye en 2011 ont encore illustré la tension entre la souveraineté territoriale et les doctrines interventionnistes.

713RuliT6yL._SY466_.jpgDans L’Ordre du monde (World Order, 2014), Henry Kissinger a formulé une critique réaliste des tentatives visant à ériger un modèle libéral-démocratique particulier en principe universel d’organisation. Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur cet argument, l’essor ultérieur de la multipolarité montre que la souveraineté conditionnelle n’est pas restée sans réponse.⁴

Multipolarité et redéploiement stratégique de la souveraineté

La multipolarité contemporaine a donc replacé la souveraineté au cœur du vocabulaire diplomatique.

Les diplomaties russe et chinoise mettent régulièrement l’accent sur l’intégrité territoriale, l’égalité souveraine et la non-ingérence. Ces principes apparaissent également dans de nombreuses déclarations des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai. L’accent mis par l’Inde sur l’autonomie stratégique et le non-alignement s’inscrit dans une tradition apparentée, enracinée dans la conférence de Bandung de 1955.

imamachages.jpgCes États ne partagent toutefois pas nécessairement un projet politique commun. Le concept de «monde multiplexe» d’Amitav Acharya est utile parce qu’il évite de réduire la multipolarité à une simple «montée en puissance du reste du monde». Différentes puissances peuvent convenir qu’il faut limiter l’universalisme occidental et la souveraineté conditionnelle, tout en étant en désaccord sur ce qui devrait les remplacer.⁵

Il en résulte une contradiction importante.

L’invocation de la souveraineté par la Russie cadre difficilement avec son invasion de l’Ukraine en 2022, qui a violé l’intégrité territoriale ukrainienne. Cette contradiction illustre l’argument plus général de Krasner: la souveraineté peut fonctionner simultanément comme un principe, comme un bouclier diplomatique et comme un instrument de pouvoir appliqué de manière sélective.

Il faut donc appliquer aux puissances multipolaires les mêmes critères d’analyse qu’aux puissances occidentales. La rhétorique de la souveraineté est significative, mais elle ne suffit pas à établir l’existence d’une pratique cohérente.

Là où le système des traités de Westphalie atteint ses limites

Le problème de fond est que le système international contemporain a évolué bien au-delà des conditions territoriales de 1648.

L’interdépendance économique a engendré des chaînes d’approvisionnement, des réseaux financiers, des systèmes réglementaires, des régimes de sanctions et des dépendances monétaires qui estompent la distinction entre affaires intérieures et internationales. Les États peuvent exercer une influence considérable au sein de l’espace économique d’un autre État sans en franchir physiquement les frontières.

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Le cyberespace représente un défi encore plus manifeste. Les flux de données, les cyberattaques, les infrastructures numériques et les opérations d’information franchissent couramment les frontières territoriales. La Russie et la Chine ont réagi en formulant des concepts tels que la «cybersouveraineté» et la «souveraineté informationnelle», dans le but d’étendre l’autorité territoriale au domaine numérique. Cette démarche même témoigne de la pression qui s’exerce sur la souveraineté traditionnelle.

Les acteurs non étatiques compliquent davantage encore le modèle westphalien. Les multinationales, les plateformes technologiques, les réseaux terroristes et les communautés transnationales peuvent exercer une influence qui ne s’inscrit pas clairement dans le cadre des frontières territoriales.

Le changement climatique en offre peut-être l’exemple le plus évident. Ses causes et ses conséquences ignorent les frontières nationales, ce qui rend insuffisante la compétence exclusivement nationale pour traiter le problème.

Le paradoxe est donc clair: la multipolarité peut renforcer l’importance politique de la souveraineté au moment même où la mondialisation rend plus difficile son exercice en termes territoriaux absolus.

La rewestphalisation comme pratique sélective

L’essor de la multipolarité doit par conséquent être compris comme un processus de rewestphalisation sélective, plutôt que comme une restauration de l’ordre de 1648 ou comme son rejet complet.

Pour les puissances émergentes ou renaissantes, l’égalité souveraine et la non-ingérence fournissent un langage permettant de contester les pratiques interventionnistes de l’ère unipolaire. Cela a modifié les débats sur l’intervention et donné au Sud global davantage de poids au sein d’institutions dans lesquelles les justifications universalistes jouissaient autrefois d’une plus grande autorité.

Cette réaffirmation est toutefois principalement normative et rhétorique, plutôt que structurelle. Les déclarations diplomatiques ne peuvent rétablir l’État territorialement délimité en tant que siège exclusif de l’autorité, car les interdépendances économiques, technologiques et environnementales qui se sont développées au fil des siècles ne peuvent être simplement inversées.

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L’ordre qui en résulte est donc westphalien dans sa forme et post-westphalien dans son fonctionnement. Les États continuent de parler le langage de l’égalité souveraine, de l’intégrité territoriale et de la non-ingérence, tout en évoluant au sein d’un système qui rend de plus en plus difficile l’autonomie territoriale absolue.

C’est ici que le lien entre le système des traités de Westphalie et la multipolarité revêt toute son importance. La multipolarité ne représente pas nécessairement un retour au monde de 1648. Elle traduit plutôt une lutte renouvelée pour déterminer qui est en droit de définir la souveraineté et les limites de l’intervention dans un monde qui n’est plus dominé par un centre de pouvoir unique.

Comprendre la multipolarité exige donc de tenir simultanément compte de deux idées.

Premièrement, le vocabulaire de la souveraineté associé au système des traités de Westphalie conserve une grande puissance politique. Il fournit aux puissances émergentes un langage permettant de contester la souveraineté conditionnelle et les doctrines interventionnistes associées à l’ère unipolaire.

Deuxièmement, ce vocabulaire ne décrit plus pleinement la réalité matérielle des relations internationales. L’interdépendance économique, les réseaux numériques, les défis environnementaux et les acteurs transnationaux ont créé des formes de pouvoir qui ne peuvent être contenues à l’intérieur des frontières territoriales.

Le système contemporain ne constitue donc ni un simple retour à la Westphalie ni une rupture nette avec celle-ci. Il représente une nouvelle étape dans la longue histoire de la souveraineté en tant que principe que les États invoquent, défendent, réinterprètent et parfois violent en fonction de l’évolution de la répartition du pouvoir.

La question centrale de l’ère multipolaire n’est donc peut-être pas de savoir si le système des traités de Westphalie fait son retour.

Elle est peut-être de savoir qui définira désormais ce que signifie la souveraineté.

Notes: 

(1) Osiander, Andreas. “Sovereignty, International Relations, and the Westphalian Myth.” International Organization 55, no. 2 (2001): 251–287.

(2) Gross, Leo. “The Peace of Westphalia, 1648–1948.” American Journal of International Law 42, no. 1 (1948).

(3) Krasner, Stephen D. Sovereignty: Organized Hypocrisy. Princeton University Press, 1999.

(4) Kissinger, Henry. World Order. Penguin Press, 2014.

(5) Acharya, Amitav. The End of American World Order. Polity Press, 2014.

jeudi, 01 octobre 2026

La ploutocratie internationale et le déclin politique de Macron et de Merz

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La ploutocratie internationale et le déclin politique de Macron et de Merz

Source: https://geopoliticarugiente.com/2026/09/25/la-plutocracia...

La dure réalité se révèle désormais dans toute son ampleur et indique sans détour que les familles Rothschild et BlackRock éprouvent des difficultés à trouver de meilleurs représentants capables de gérer confortablement leurs intérêts depuis les sphères du pouvoir politique français et allemand.

Car lorsque les Français et les Allemands — ainsi que l’opinion publique internationale — soulignent l’impopularité de Macron et de Merz, qui font l’objet de taux de rejet social considérables, rarement observés chez les plus hauts dirigeants de ces deux États, et lorsqu’il est dit que les camps politiques respectifs auxquels appartiennent ces deux dirigeants traversent eux aussi des difficultés non négligeables, nous constatons que la ploutocratie internationale a des problèmes à résoudre.

On constate également que les entités supranationales sont récusées par une part importante des citoyens français et allemands et que, tôt ou tard, ceux-ci refuseront de continuer à suivre docilement les programmes dangereux, qui plus est, destructeurs de la souveraineté nationale, défendus par les Rothschild et BlackRock.

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Ils pourront conserver le contrôle de nombreux leviers du pouvoir, mais ils finiront incontestablement par perdre leur emprise sur la majorité de ces peuples. Une fois ce tournant historique atteint, un changement radical pourrait — ou non — se produire.

Il semble que Macron et Merz ne soient pas très efficaces dans l’exercice de leurs fonctions étatiques, car, lorsqu’ils auront tous deux achevé leur mandat, leurs peuples, et le système même qu’ils servent, seront confrontés à un nombre encore plus élevé de problèmes. Il ne faut pas croire, de manière linéaire, que seuls les Français et les Allemands d’en bas subissent toutes les difficultés découlant des insuffisances de Macron et de Merz dans l’art de gouverner, car les maîtres du système sont eux aussi confrontés à des difficultés encore plus graves.

Des sensibilités particulières se sont déjà mobilisées contre l’oligarchie mondialiste et partagent la conviction que le jeu démocratique n’existe pas pour les sommets du pouvoir financier. Elles considèrent au contraire que ceux-ci sont toujours disposés à interrompre le libre jeu de la démocratie populaire dès que le peuple commence à se penser et à agir comme un substantif, comme un sujet, et non plus comme un adjectif ni comme l’objet des dirigeants d’élites criminelles et hostiles à la souveraineté nationale.

Relier le nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie

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Relier le nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie

Source: https://www.estica.ro/news/conectarea-nord-estului-chinei...

Le président du Conseil maritime de Russie, Nikolaï Patrouchev, a donné le coup d’envoi de la construction du terminal de fret en eau profonde de Naïba, dans le port de Tiksi, situé dans l’Arctique russe.

Lors de la cérémonie de lancement du projet, Patrouchev a déclaré que «l’un des itinéraires fondamentaux du Corridor de transport transarctique (TTC) sera la route internationale de transport Mohe–Naïba. L’élément clé de cet itinéraire sera le terminal de fret en eau profonde de Naïba, dans le port maritime de Tiksi. Le nouveau complexe portuaire comprendra des zones destinées au transbordement de marchandises liquides et sèches, des réservoirs de carburant ainsi que les équipements nécessaires. D’ici à 2035, la capacité du port devrait dépasser trois millions de tonnes».

Il a indiqué que la mise en service du port en eau profonde de Naïba ouvrirait de nouvelles perspectives en matière de logistique et constituerait une infrastructure d’appui pour le développement de la base de matières premières. Il a ajouté que «cet itinéraire reliera les provinces du nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie. La réalisation du projet permettra d’accélérer le développement économique, d’améliorer la connectivité des territoires de l’Arctique et de l’Extrême-Orient, et de stimuler le développement des industries extractives, notamment celui du pôle industriel de Koutchous, ainsi que la mise en service de nouvelles capacités de production et l’élargissement de la base de fret».

La création du TTC, qui englobe la Route maritime du Nord ainsi que les voies navigables intérieures (ndt: Ob, Iénisséi, Lena) et les infrastructures de transport qui leur sont associées, contribuera à ce que Patrouchev a qualifié de «développement global des territoires de la zone arctique et de l’Extrême-Orient, de la base de fret, ainsi que du transport intérieur, international et de transit des marchandises et des passagers le long du littoral russe».

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La route internationale de transport Mohe–Naïba (Tiksi) est un vaste projet multinational d’infrastructures reliant directement les provinces du nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie. Ce corridor multimodal transarctique est conçu pour relier la ville de Mohe — la ville la plus septentrionale de Chine, située dans la province du Heilongjiang — au nouveau terminal portuaire en eau profonde de Naïba, aménagé à proximité de Tiksi, sur la côte de la mer des Laptev, dans la République de Sakha.

En intégrant des lignes ferroviaires, des autoroutes, le transport fluvial par barges — sur la Léna, la Iana et la Kolyma — ainsi que des routes maritimes arctiques, le corridor crée une voie de transit directe entre les centres industriels chinois et la Route maritime du Nord (NSR). Long d’environ 4000 kilomètres, ce corridor réduit presque de moitié la distance de transport traditionnelle entre la Chine et l’Occident, par rapport à l’itinéraire passant par le canal de Suez.

Le corridor est largement utilisé pour acheminer des ressources minérales vers le sud — notamment les marchandises provenant du pôle aurifère de Koutchous — ainsi que pour transporter vers le nord des produits manufacturés et des biens essentiels à l’approvisionnement des régions septentrionales. Le coût de développement du projet est estimé à environ 1130 milliards de roubles, soit 14 milliards de dollars américains.

Source première: https://chinabeyondthewall.org/connecting-chinas-northeast-with-russias-arctic-coast/

Le postmodernisme au pouvoir: de la philosophie à la politique

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Le postmodernisme au pouvoir: de la philosophie à la politique

Alexandre Douguine 

Présentateur: Pour poursuivre dans la direction que vous indiquez: que s’est-il exactement passé en Allemagne en cinq ans? Je précise qu’il s’agit d’élections régionales et municipales, lors desquelles le parti au pouvoir n’atteint même pas, par endroits, le seuil minimal requis. Pendant longtemps, le pays a semblé aspirer à la stabilité. Tous ces sigles — CDU, CSU — sont restés plus ou moins ce qu’ils étaient dans les années 1980. Un seuil critique a-t-il été franchi? Les gens se sont-ils lassés qu’on leur impose des idées obscures et malsaines? De nouvelles technologies sont-elles apparues ? Ou bien une certaine prise de conscience s’est-elle produite?

Alexandre Douguine : Je ne pense pas que les Allemands soient devenus tellement plus avisés. Beaucoup, tout simplement, n’y croyaient pas — ils ne croyaient pas au postmodernisme et considéraient comme des outrances les théories d’un passage de l’être humain à une existence rhizomatique, les idées de la «mort de l’homme», le posthumanisme ou encore la «liberté de choisir son genre» conçue comme une affaire de choix personnel. Au départ, il s’agissait d’une provocation philosophique. À partir des années 1960 et 1970, et plus particulièrement dans les années 1970 et 1980, des gens se réunissaient lors de colloques, discutaient de choses exotiques voire farfelues, puis ont commencé à exercer une influence sur des pans toujours plus vastes de l’enseignement; enfin, les étudiants formés au postmodernisme se sont retrouvés à la tête de l’État.

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Même si cela demeurait cantonné à la philosophie, aux études culturelles et à l’histoire de l’art, la perversion devenait discrètement la norme. Deleuze (photo), le principal théoricien du postmodernisme, proposait un tournant vers les «masses schizo»: selon lui, la schizophrénie était une bonne chose, tandis que la mauvaise chose, c'était la paranoïa — c’est-à-dire la rationalité rigoureuse. Ce qui était bon, au contraire, c’était l’individu fragmenté, éclaté en états multiples et même en organes qui ne s’accordent pas les uns avec les autres; il estimait que cette forme de schizophrénie était propre aux masses. Peu à peu, ces principes ont pénétré la haute politique. Beaucoup ont écarté la question d’un revers de main: ce n’est qu’un exposé d'intello, un vidéoclip, une métaphore; cela n’abolit pas la normalité. Or, tout l’enjeu réside précisément dans l’abolition de la normalité. Une personne est soit normale, soit elle ne l’est pas. Au départ, l’idée était qu’il fallait traiter les personnes anormales avec respect et ne pas les humilier — et cela est juste, bien évidemment. Les traiter avec la bienveillance du thérapeute ou de la personne charitable est une chose. Inverser la norme et promouvoir la pathologie, puis remettre le pouvoir à cette pathologie, en est une autre.

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Tel est le sens de la philosophie postmoderniste aujourd’hui incarnée par la CDU et la CSU, par les responsables politiques britanniques et par les dirigeants de l’Union européenne: tout le pouvoir doit être donné au vice, à la folie, à l’idiotie, à la dysgénie et à la dégénérescence — le triomphe est esthétiquement mis en scène par des dégénérés, le tout étant présenté comme une nouvelle démocratie. Tout le monde affirme pourtant que ce n’est pas sérieux. Puis survient un Merz, un Starmer ou un Boris Johnson — amas de matière négligée, toujours débraillé, chemise hors du pantalon et lacets défaits, qui cahote à travers le monde tel un colis froissé, influe sur le cours d’une guerre et distribue des promesses aux nazebroques ukrainiens. Tout cela serait comique et absurde si ce n’était pas imprégné d'un appel à la guerre et si cela ne se transformait pas en crimes sanglants.

Durant toutes ces années, l’Occident a montré de plus en plus ouvertement cette facette de lui-même, conçue et mise en place depuis longtemps — et ce n’est que maintenant que le citoyen ordinaire commence à comprendre que quelque chose ne va pas. Il est peut-être trop tard. Les dissidents seront privés d’accès à la Bundeswehr, et les élections en Mecklembourg seront déclarées irrégulières sous prétexte d’«ingérence russe». Il suffira de produire une photographie: un homme marchant sur les rives de la Baltique et qui a l’air russe — qui est en bonne santé, blanc, accompagné de sa femme, de son enfant et de son chien. Qu’il soit russe ou non, en bonne santé ou non, et même qu’il ait réellement existé ou non, importe peu. Les journaux publieront la photographie sous la légende «les Russes arrivent», et, pour le dégénéré, cet argument suffira à annuler l’élection. C’est ainsi que le système est organisé, et ils ont eu recours à cette méthode plus d’une fois.

Ainsi, si l’on demande dans l’abstrait laquelle de ces deux formes de démocratie l’emportera, je pense que ce sera la nouvelle. Tel est l’avenir qu’ils ont planifié. L’ancienne démocratie n’a pas encore pleinement compris que la dysgénie, la dégénérescence et les valeurs non traditionnelles sont tout ce qu’il reste à la nouvelle démocratie à avaler et à annihiler. Et ce n’est pas une question. C’est un ordre, et un ordre ne se discute pas: c’est ainsi que cette société est construite. Nous connaissons mal l’Occident contemporain, raison pour laquelle nous sommes surpris que quiconque puisse voter pour un tel programme. En réalité, ceux qui ne voteront pas pour la nouvelle démocratie seront privés du droit de vote et envoyés en «rééducation» — dans des colonies spéciales où le changement de sexe sera obligatoire. Voilà comment tout cela finira.

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Ce qui se passe est grave. Cela ne touche pas seulement la culture de l’Occident, mais aussi sa politique et son économie. L’Europe détruit sa propre économie de ses propres mains — et elle s’en réjouit. Les gazoducs qui ont explosé ne représentaient pas seulement notre argent; ils représentaient aussi l’argent des Allemands. Après avoir ruiné leur secteur énergétique et leur économie, ils décident que c’est ainsi que les choses doivent être. Il ne peut en aller autrement lorsqu’on a affaire à une Furie. Et, dans l’est de l’Allemagne, beaucoup refusent de dire « miaou » et « ouaf » sur l’ordre de Merz — cette demi-caricature d’homme, moitié cabaret des minorités, moitié Tarantino. Certains ont déjà cédé; d’autres non. Et il faut se préparer à la probabilité que, dans l’Occident, la nouvelle démocratie l’emporte. C’est à elle que nous devrons avoir affaire.

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Le mouvement LGBT et toutes les perversions, y compris celles montrées sur des photographies de responsables politiques de gauche de la République fédérale d’Allemagne, sont catégoriquement interdits dans la Fédération de Russie.