dimanche, 09 août 2026
Pacte de La Mecque: un nouvel axe de puissance voit le jour

Pacte de La Mecque: un nouvel axe de puissance voit le jour
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Le 7 août, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont conclu à La Mecque un pacte de défense qui pourrait profondément bouleverser l’ordre sécuritaire du Moyen-Orient. La formule est la suivante: une attaque armée contre l’un des trois États est considérée comme une attaque contre tous. La logique politique rappelle l’article 5 de l’OTAN – même si, pour l’instant, aucune obligation concrète d’assistance militaire n’a été rendue publique.
Ce qui importe, ce n’est d’ailleurs pas tant le texte du traité que la combinaison de ces trois États.
L’Arabie saoudite apporte le capital, l’énergie et une profondeur stratégique sur le Golfe. La Turquie dispose de la deuxième armée de l’OTAN, de l’expérience du combat et d’une industrie de défense en forte croissance – drones, missiles, guerre électronique, défense aérienne et construction navale. Le Pakistan, quant à lui, possède une grande armée et, en tant que seul État musulman, l’arme nucléaire.
C’est pourquoi le terme de « pacte nucléaire » serait trop exagéré d’un point de vue formel. Riyad nie expressément toute dimension nucléaire, et Islamabad a lui aussi jusqu’à présent refusé d’étendre son parapluie atomique. Mais l’ombre nucléaire du Pakistan est bel et bien présente à la table géopolitique. La dissuasion ne dépend pas seulement de ce qui est explicitement formulé dans un traité, mais aussi des capacités qui le soutiennent.


Le changement le plus immédiat concerne l’Iran. Depuis les attaques américano-israéliennes contre l’Iran fin février, l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe sont eux-mêmes touchés par des attaques iraniennes et par l’escalade autour des voies maritimes régionales. Riyad recherche donc une garantie supplémentaire. La logique d’escalade iranienne envers les monarchies du Golfe devient nettement plus complexe dès lors que derrière l’Arabie saoudite se tiennent Ankara et Islamabad.
Israël aussi doit revoir ses calculs. Le Pakistan n’entretient aucune relation diplomatique avec Israël, les relations entre Ankara et Israël sont fortement dégradées, et l’Arabie saoudite cherche manifestement à élargir sa marge de manœuvre sécuritaire. Le pacte ne vise officiellement aucun État en particulier. C’est précisément cette ouverture qui le rend stratégiquement intéressant: il produit une dissuasion vis-à-vis de l’Iran et limite en même temps la marge de manœuvre de la puissance militaire israélienne.
Pour l’Inde, le conflit traditionnel avec le Pakistan prend une dimension supplémentaire. Le capital saoudien et la technologie militaire turque pourraient accélérer de manière significative la modernisation de la défense antiaérienne pakistanaise, des drones, missiles et systèmes électroniques. Il n’y a même pas besoin de situation de guerre pour cela.
Moscou, lui aussi, observera de près. La Russie entretient des relations avec ces trois pays. Parallèlement, le capital saoudien pourrait accélérer l’expansion militaro-industrielle de la Turquie – et ainsi accroître le poids d’Ankara partout où les intérêts russes et turcs se croisent déjà: dans le Caucase, en Asie centrale et au-delà.
L’enjeu historique est donc plus profond. Ici se dessine la silhouette d’une architecture sécuritaire musulmane autonome: l’argent de Riyad, l’industrie de défense et la portée militaire d’Ankara, les forces armées et la capacité de dissuasion nucléaire d’Islamabad.
Et ce message s’adresse aussi à Washington. Les puissances régionales commencent à organiser davantage leur propre sécurité et à réduire leur dépendance aux garanties américaines.
La Mecque montre la direction que prend le monde: vers des centres de pouvoir concurrents, qui organisent de plus en plus eux-mêmes leurs intérêts, leur armement et leur dissuasion.
#geopolitique@global_affairs_byelena
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Ormuz: la bataille du détroit se joue désormais en dollars et en polices d’assurance

Ormuz: la bataille du détroit se joue désormais en dollars et en polices d’assurance
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
L’affrontement décisif autour du détroit d’Ormuz se déplace. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui peut contrôler militairement le détroit. Il s’agit désormais de savoir qui peut encore autoriser, financer et assurer le commerce qui y transite. C’est précisément ici que la puissance de l'Iran sur la voie maritime et la puissance anglo-américaine sur le système financier s’affrontent directement.
Téhéran exige, selon les modèles actuellement discutés, des droits de passage allant de cinq à sept pour cent de la valeur des marchandises; Oman envisage environ trois pour cent. Parallèlement, un projet de loi est à l’étude au Parlement iranien, qui interdirait le passage aux navires américains, israéliens et autres jugés « hostiles », et sanctionnerait les infractions par des amendes pouvant aller jusqu’à 20% de la valeur de la cargaison. Cette loi n’a pas encore été adoptée, et le régime définitif pour le détroit d’Ormuz n’est pas encore fixé.
Mais même un accord politique sur le passage ne résout pas le problème de fond. Un armateur qui paie une autorité iranienne peut se retrouver en conflit avec les sanctions américaines. En même temps, la Lloyd’s Market Association a créé une nouvelle clause-type, selon laquelle la couverture d’assurance peut être annulée en cas de droits de transit, si cette clause figure dans la police. Le capitaine pourrait donc être autorisé à passer, tandis que la banque, l’assureur et la législation sur les sanctions pourraient immobiliser le navire sur le plan économique.
Cela débouche sur une épreuve de force remarquable: l’Iran contrôle la géographie. Washington contrôle l’accès à l’infrastructure du dollar. Londres dispose d’un levier central sur le marché mondial de l’assurance maritime. Pour l’armateur, cela crée un triangle absurde. Il peut refuser les conditions iraniennes et prendre un risque de sécurité considérable. Ou il paie, et risque des sanctions, le gel de ses avoirs ou la perte de son assurabilité.

La réalité de ce risque se reflète déjà dans les mouvements des navires. Le 5 août, selon Kpler, seuls deux navires ont franchi le détroit d’Ormuz; la veille, ils étaient huit. Avant le début de la guerre, le 28 février, ce chiffre était habituellement de 130 à 140 par jour. Au Bab el-Mandeb, le trafic est passé le même jour de vingt navires à un seul. Les Houthis ont également revendiqué des attaques contre deux pétroliers saoudiens près de Yanbu et dans le golfe d’Aden; l’Arabie saoudite n’a pas confirmé ces frappes. Pour le marché, la simple possibilité crédible d’une attaque suffit désormais. Les armateurs n’ont pas besoin d’attendre qu’un pétrolier soit coulé pour modifier leurs routes.
C’est stratégiquement beaucoup plus dangereux qu’un simple blocus. Ormuz et Bab el-Mandeb sont deux charnières de l’approvisionnement énergétique entre le golfe Persique, l’océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée. Si les deux ne fonctionnent plus qu’avec un risque accru, une guerre régionale se mue en problème de transport mondial. Le Brent est repassé au-dessus de 83 dollars le 7 août. Et c’est là que commence la phase vraiment intéressante.
Un règlement durable pour Ormuz nécessite soit un système de paiement compatible avec les sanctions, soit une architecture d’assurance couvrant de tels passages, soit un renoncement iranien aux droits de passage. À défaut, une forte incitation apparaît qui vise à créer des structures alternatives de paiement, d’assurance et de commerce en dehors du système occidental existant.
C’est précisément là que réside le risque à long terme pour Washington et Londres. Les sanctions fonctionnent tant que presque tout le monde a besoin d’accéder au même espace financier et assurantiel. Mais si elles deviennent si étendues que même des voies négociées politiquement deviennent quasi inutilisables sur le plan économique, l’incitation à mettre en place des systèmes parallèles ne cesse de croître.
Pour l’Allemagne, cela signifie à son tour: coûts énergétiques, de fret et d’assurance plus élevés pourraient se répercuter ici, alors que Berlin ne contrôle ni Ormuz, ni la politique de sanctions de Washington, ni le marché de l’assurance à Londres. Les coûts et risques sont internationalisés, mais les leviers décisifs demeurent ailleurs.
Ormuz est donc plus qu’un simple détroit. C’est ici que se décide si, dans le commerce mondial à venir, le contrôle de la voie maritime s'avèrera le plus puissant – ou bien le contrôle de l’argent avec lequel son passage est payé et assuré.
Et si ces deux ordres de puissance n’admettent plus aucun compromis, il n’en résultera pas le retour à un ancien ordre, mais l’émergence d’un second.
#geopolitique@global_affairs_byelena
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dimanche, 02 août 2026
John Dee, Mackinder et l’imaginaire géopolitique

John Dee, Mackinder et l’imaginaire géopolitique
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/john-dee-mackinder-ja-...
L’histoire est pleine de continuités intellectuelles surprenantes qui s’étendent sur des siècles et relient les penseurs, leurs ambitions et leurs utopies de domination mondiale à travers différentes époques. Il s’agit aussi d’imaginaire géopolitique – de la manière dont le pouvoir a été imaginé, cartographié et légitimé.

La politique, la géographie et une pensée plus ésotérique s’entrelacent de façon particulièrement nette dans l’histoire britannique. Au musée d’histoire des sciences d’Oxford, on conserve une copie en marbre de la tablette de John Dee, sur laquelle est gravé l’alphabet énochien qu’il a créé – vestige concret d’une époque où les sciences occultes et la politique du pouvoir allaient de pair.
Mathématicien, astrologue, occultiste et conseiller de la reine Élisabeth Ière, Dee n’était pas seulement le sage de la cour, mais un réaliste magique qui comprenait que de grands objectifs nécessitaient un grand pouvoir. Il visait à atteindre des « vérités pures », une compréhension transcendante des formes divines – et le pouvoir sur le destin de l’humanité que pouvait conférer ce savoir occulte. Sa bibliothèque était la plus vaste d’Angleterre et il évoluait aisément dans les cercles intellectuels et politiques européens.
L’ouvrage le plus connu de Dee, la Monas Hieroglyphica (La Monade hiéroglyphique), publiée en 1564, est à la fois un livre ésotérique et un symbole – une tentative de condenser les principes fondamentaux de l’univers en une seule image. Avec cette clé symbolique, Dee construisit sa propre métaphysique politique, dont le cœur était l’unification des peuples et des cultures sous la couronne britannique. On attribue à Dee l’invention du concept « d’Empire britannique », et il croyait que la concentration du pouvoir apporterait ordre et paix à l’ensemble du monde connu.
L’héritage de Dee s’est perpétué dans la pensée géopolitique anglo-saxonne. Il fut le premier à esquisser pour la Grande-Bretagne une stratégie globale centrée sur le contrôle du pôle Nord. Qui contrôle le pôle contrôle le monde – non seulement physiquement, mais aussi métaphysiquement, comme partie d’un plus grand système symbolique. Dee associait des légendes arthuriennes médiévales et les mythes du mont Meru, de l’Arctogaïa et d’Ultima Thulé aux objectifs politiques de son époque.
La vision de Dee s’est incarnée de la façon la plus concrète dans un plaidoyer de forme juridique qu’il adressa à la reine Élisabeth en 1578, intitulé Brytanici Imperii Limites. Il y affirmait qu’Élisabeth disposait d’un «droit royal» (title royall) sur toutes les côtes de l’Amérique du Nord et les îles du nord jusqu’aux frontières russes – sur la base des conquêtes du roi Arthur, dont Dee croyait qu’elles s’étendaient jusqu’au Groenland et même jusqu’au pôle Nord. Pour Dee, le récit mythique d’Arthur était la clé de la légitimation de la puissance mondiale britannique.
Le plan ne fut cependant pas réalisé. Sir Francis Drake (portrait) proposa à la reine une option plus séduisante, passant par les routes maritimes méridionales et les eaux orientales. Ainsi naquirent les compagnies des Indes orientales et occidentales, qui étendirent le pouvoir britannique par le commerce et par les armes. La Grande-Bretagne se détourna du nord vers le sud, tandis que la Russie saisit l’opportunité d’entamer sa propre expansion à travers la Sibérie, atteignant l’Alaska au XVIIIe siècle.
C’est ainsi qu’est née la longue confrontation anglo-russe, le «Grand Jeu» géopolitique, qui n’a jamais vraiment pris fin. Même si, après la Seconde Guerre mondiale, le leadership du monde anglo-saxon passe aux États-Unis, l’héritage culturel et juridique britannique – notamment la tradition de la common law – conserve son influence dans les anciennes possessions de l’Empire. Comme les Romains le savaient déjà, un pouvoir durable ne peut reposer uniquement sur les armes, mais sur des lois et des coutumes ancrées dans la vie quotidienne.
C’est à ce moment qu’apparaît Halford John Mackinder (photo), d’origine écossaise, souvent considéré comme le père de la géopolitique occidentale. Défenseur passionné de l’Empire, il craignait que la Grande-Bretagne ne soit éclipsée par l’Allemagne et la Russie. Sa théorie du «Heartland» stratégique de l’Eurasie inspira des générations de stratèges militaires, jusqu’aux opérations américaines en Afghanistan et en Irak.
La pensée de Mackinder a été qualifiée d’«impérialisme libéral» – une vision qui justifiait l’Empire à la fois par l’intérêt national et par la diffusion de la civilisation et de l’ordre. Il tenta activement d’entrer en politique, mais ses campagnes électorales comme candidat unioniste furent difficiles et son message n’eut guère d’écho auprès des électeurs. Il ne fut élu au Parlement qu’en 1910, à Glasgow, mais resta marginal et cultiva une évidente amertume envers la démocratie et le parlementarisme.
Cette déception forgea sa conviction que l’ordre du monde était trop important pour être laissé à la politique partisane ou à l’opinion publique. Selon Mackinder, les réalités géographiques exigeaient un système dirigé par des experts et stratégiquement construit, capable de résister à la myopie des démocraties comme aux déséquilibres provoqués par les alliances des puissances continentales.
Chez ces deux penseurs se retrouve la même configuration fondamentale: la croyance en des centres géographiques ou métaphysiques dont la maîtrise conférerait la suprématie. Pour Dee, c’était le pôle Nord; pour Mackinder, le «Heartland» eurasien. Aucun des deux ne se contentait de la théorie: tous deux voulaient influencer la politique concrète et furent déçus par les réalités humaines – les plans de Dee échouèrent sur les intrigues de la cour, la carrière de Mackinder sur des défaites électorales.
Pourtant, leur héritage survit dans la politique mondiale, les institutions et les récits des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de leurs alliés. Cela ne rend pas leurs théories justes ou moralement défendables, mais montre qu’elles font partie d’un héritage profond qui a souvent façonné le monde de façon invisible.
Des critiques contemporains, comme les Russes Mikhaïl Deliaguine et Andreï Foursov (photo), ont vu dans la théorie de Mackinder une manœuvre de diversion britannique. Selon Deliaguine, cette théorie a poussé des États concurrents comme l’Allemagne à se concentrer sur l’intérieur de l’Eurasie, tandis que la Grande-Bretagne consolidait sa puissance maritime et ses marchés financiers. Foursov, quant à lui, souligne que Mackinder plaça la Russie à tort sur le même plan que les autres puissances continentales européennes, ignorant son immense taille, sa population et ses ressources naturelles. La même erreur s’est répétée des guerres napoléoniennes à l’attaque hitlérienne, jusqu’au conflit ukrainien actuel.
La révolution numérique remet fondamentalement en cause les anciens modèles géopolitiques. Au lieu de territoires physiques, le pouvoir s’exerce aujourd’hui à travers les flux de données, les algorithmes et les plateformes médiatiques; les géants de la technologie n’ont pas besoin de soldats pour contrôler la vie, mais d’analyse de données. Pourtant, la géopolitique plus traditionnelle continue d’exister en parallèle: l’initiative chinoise dite des "Nouvelles routes de la soie" construit des routes terrestres à travers l’Eurasie, et la technologie des drones révolutionne le renseignement et les frappes de précision dans la guerre conventionnelle.
Au final, du rêve impérial de Dee et du «Heartland» de Mackinder, nous sommes passés à un monde où les anciennes catégories géographiques ne suffisent plus: la localisation physique perd de son importance et le pouvoir repose de plus en plus sur des réseaux invisibles. Il reste à voir quelles puissances s’imposeront au centre du nouvel ordre digitalisé et qui construira le prochain empire.
16:14 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : john dee, halford john mackinder |
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dimanche, 12 juillet 2026
La Russie, l’Asie centrale et les enjeux de la politique infrastructurelle

La Russie, l’Asie centrale et les enjeux de la politique infrastructurelle
Leonid Savin
Nous nous trouvons actuellement dans une situation de turbulence géopolitique. D’un côté, pour beaucoup, cela signifie incertitude et instabilité politique. Pour d’autres, c’est un bon moment sur le plan géoéconomique, en particulier pour les acteurs qui restent en dehors des principaux conflits. Les politologues évoquent également l’essor des puissances moyennes, qui saisissent les opportunités existantes pour améliorer leur position en politique, économie, diplomatie et relations internationales.
Dans le même temps, il existe l’opinion selon laquelle, alors que le système mondial passe de l’unipolarité à la multipolarité, nous vivrions un moment « techno-polaire ».
Même les pays technologiquement avancés ou les groupes d’États tels que l’UE et les États-Unis s’inquiètent fortement de leur souveraineté en matière de technologies critiques, notamment la microélectronique et les industries de haute technologie. La raison en est la même: la désindustrialisation des dernières décennies et la tentative d’utiliser la mondialisation pour exploiter d’autres pays vers lesquels la production avait été délocalisée. Mais avec la défragmentation mondiale actuelle, le leadership technologique devient la clé non seulement des avantages économiques, mais aussi de la stabilité géopolitique.
L’instabilité globale nous amène également à réfléchir à la fiabilité des partenaires – les États fragiles pourront-ils, si leur situation politique ou économique se détériore, honorer leurs engagements ?
L’élément de liaison entre tous les acteurs est l’infrastructure. Récemment, un terme spécifique est apparu: l’infra-politique, qui reflète la manière dont les décisions politiques influent sur la situation des systèmes infrastructurels. Tous les États sont des maillons de la chaîne complexe d’interdépendance de l’économie mondiale.
D’autres risques peuvent s’y ajouter. Ainsi, les sanctions peuvent avoir des effets à long terme sur des pays tiers, car en général, elles visent des secteurs de l’économie qui impactent directement la concurrence économique et la capacité de défense du pays. Certains estiment que même le changement climatique peut également constituer une menace pour l’accès aux produits essentiels et aux innovations technologiques.
L’UE, par exemple, en est arrivée aux conclusions suivantes concernant la géopolitique des chaînes d’approvisionnement :
– il existe des risques significatifs liés à la diversification commerciale en raison de la fragilité des États, de la coercition économique et de la vulnérabilité climatique ;
– une stratégie de diversification sera probablement appliquée aux matières premières ou aux composants, plutôt qu’aux secteurs de haute technologie tels que les processeurs de données, les télécommunications ou les superordinateurs, qui nécessitent de lourds investissements pour être viables ;
– les partenariats commerciaux existants de l’UE constituent une bonne base pour la diversification.
En parallèle, l’UE a tenté d’introduire des droits de douane et des mesures restrictives spéciales, espérant ainsi obtenir un avantage concurrentiel. Et la nouvelle politique tarifaire de Donald Trump montre que cela n’apporte qu’une grande incertitude dans les relations transatlantiques (et au-delà), recréant effectivement un régime de grandes puissances plus caractéristique du XIXᵉ siècle que du XXᵉ siècle avec ses guerres mondiales et son système bipolaire de la seconde moitié du siècle. Reste à savoir si les principaux acteurs joueront la même partition ou si chacun aura la sienne.

Il semble que la seconde option soit plus probable et, dans le contexte de la géostratégie, nous devrions porter plus d’attention à l’Eurasie. Géopolitiquement, elle a toujours été le prix convoité par les acteurs extérieurs comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis. Il existe une sorte d’idée fixe sur le contrôle de l’Eurasie, que l’on retrouve dans les ouvrages de H. Mackinder, N. Spykman et Z. Brzezinski.
Pour cette raison, la pression sur la Russie – le Heartland de l’Eurasie – se poursuit. Pour la même raison, les pays occidentaux tentent activement de pénétrer en Asie centrale, l’arrière-pays, qui est un lien organique entre le Nord et le Sud, ainsi qu’entre l’Ouest et l’Est de l’Eurasie.
En tant qu’ex-républiques soviétiques, ces pays disposent déjà d’une certaine infrastructure, mais en tant qu’États indépendants, ils ont leurs propres intérêts, souvent en contradiction avec ceux de leurs voisins. Tout d’abord, il existe des disputes constantes sur le contrôle des ressources en eau, rares dans la région, ce qui soulève automatiquement la question de l’hydro-hégémonie. L’énergie est un autre facteur important. Outre les réseaux électriques existants, la possibilité de construire de nouvelles centrales nucléaires est envisagée.
L’entreprise russe Rosatom a déjà des contrats avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, où la construction d’unités de production d’électricité est prévue. Des négociations sont en cours avec le Kirghizistan pour la construction de centrales nucléaires de faible puissance. L’accroissement de l’indépendance énergétique grâce à de tels projets aidera considérablement ces pays et réduira les tensions liées à la faim énergétique. Il faut considérer tout cela dans le contexte des défis mondiaux actuels, liés aussi au changement climatique, à l’utilisation de nouvelles technologies comme les centres de données, ainsi qu’à l’extraction continue de minerais, du pétrole et du gaz aux terres rares.
En même temps, il est impossible de ne pas prêter attention aux mythes de la soi-disant économie verte, dont les éléments actifs pourraient avoir un effet indésirable à l’avenir. Par exemple, les panneaux solaires et les éoliennes. En plus du fait que leur fabrication nécessite des composants associés à une production polluante, il n’existe pas de technologie véritablement écologique pour l’élimination des panneaux usagés ou des pales d’éoliennes. Par conséquent, ils ne peuvent pas être considérés comme 100 % respectueux de l’environnement. De plus, il faut tenir compte des rapports de prix des producteurs – la Chine domine actuellement dans ce secteur, où la surproduction de ces produits, ainsi que des véhicules électriques, est manifeste. Dans le cadre de la stratégie « Belt and Road », la Chine procède également à des interventions commerciales dans la vente de systèmes de production d’énergie alternative.

Ainsi, nous observons un type particulier de concurrence, où la Chine possède un avantage évident, puisque ce segment reste demandé par les consommateurs extérieurs.
Si nous continuons à parler de la concurrence dans la région, la Turquie est un autre acteur actif, mais elle tente d’agir par des stratégies culturelles et politiques – à travers l’Organisation des États turciques, en construisant une idéologie artificielle d’identité commune. Parallèlement à la stratégie culturelle et politique, une voie économique est également développée, comprenant la vente de marchandises et l’intérêt des entreprises de construction. Ces entreprises sont théoriquement intéressées par le développement des infrastructures des pays d’Asie centrale, car cela leur permet d’obtenir des contrats de construction.
Cependant, il reste deux acteurs majeurs – l’Iran et l’Afghanistan. Les deux pays ont montré une résilience remarquable face à la pression extérieure, y compris l’usage de la force militaire. Les deux nécessitent une reconstruction et un développement à long terme, notamment par le biais de projets d’importance internationale comme le corridor Nord-Sud, le gazoduc TAPI et bien d’autres initiatives.
Nous avons maintenant dressé un tableau des faits. Cependant, des solutions concrètes sont nécessaires pour mettre en œuvre des stratégies à grande échelle. Cela dépend désormais des dirigeants politiques des pays de la région. Pour sa part, la Russie est intéressée par le renforcement de la stabilité de ce « ventre mou » de l’Eurasie, de sorte que l’élargissement des partenariats en matière de projets d’infrastructures serait dans l’intérêt de Moscou.
18:26 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, russie, asie centrale |
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mercredi, 08 juillet 2026
Yves Lacoste, le géographe qui a rendu le monde à la réalité

Yves Lacoste, le géographe qui a rendu le monde à la réalité
Giuseppe Gagliano
Source: https://www.lafionda.org/2026/06/22/yves-lacoste-il-geogr...
Les cartes comme instruments de pouvoir
La mort d’Yves Lacoste, survenue à Bourg-la-Reine le 20 juin 2026 à l’âge de 96 ans, clôt une époque de la culture stratégique française. Ce n’est pas seulement un géographe qui disparaît. C’est l’homme qui a contraint la France académique, diplomatique et militaire à regarder à nouveau les cartes, non plus comme de simples objets scolaires, mais comme des instruments de pouvoir. Lacoste a rendu à la géographie sa fonction originelle: expliquer pourquoi les hommes se battent pour des territoires, pourquoi les États tracent des frontières, pourquoi les empires cherchent des ports, des détroits, des montagnes, des fleuves, des déserts, des ressources et des voies de communication.
Pendant des décennies, le mot géopolitique était resté suspect, contaminé par le souvenir de la géopolitique allemande et par l’usage idéologique qu’en avait fait le nazisme. Lacoste a eu le courage de la libérer de cette prison. Non pas pour la purifier artificiellement, mais pour lui rendre son sens le plus concret: la rivalité de pouvoir sur un espace. En ce sens, son œuvre a constitué une rébellion contre l’illusion d’un monde gouverné uniquement par le droit, les marchés et les institutions internationales. Le monde, disait en substance Lacoste, demeure fait de terres, de peuples, de frontières, d’accès, de ressources et de mémoires.
La Méditerranée comme école du réel
Né à Fès en 1929, ayant grandi entre le Maroc, l’Algérie et la France, Lacoste a très tôt compris que l’espace n’est jamais neutre. Son père géologue lui a offert son premier contact avec les cartes, les reliefs, les gisements, les pistes et les déserts. La géographie, dans son enfance, n’a jamais été une matière abstraite. Elle fut tout de suite le moyen par lequel le pouvoir cherchait des ressources et organisait les territoires.
L’expérience algérienne fut décisive. En 1952, premier à l’agrégation de géographie, il choisit d’enseigner à Alger, en plein cœur des tensions coloniales. Là, il a vu la distance entre le discours officiel de la France et la réalité de la domination. Il a vu des quartiers séparés, des populations séparées, des droits séparés. Il a compris que la colonisation n’était pas seulement un fait politique ou militaire, mais une construction spatiale: celui qui occupe, organise; celui qui organise, domine; celui qui domine, dessine les cartes.
De cette matrice naîtra sa réflexion sur le sous-développement. Dans ses travaux des années cinquante et soixante, Lacoste a pressenti que la pauvreté des pays du Sud ne pouvait pas s’expliquer uniquement par l’économie. Elle dépendait aussi de la situation géographique, de l’accès aux routes, de la disponibilité des ressources, de la dépendance vis-à-vis des puissances industrielles, de la subordination des économies locales à des centres de décision lointains. C’était déjà une lecture géoéconomique du monde, avant même que le terme ne devienne courant.

La géographie sert d’abord à faire la guerre
En 1976, Lacoste publie l’ouvrage qui allait marquer son époque: La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. Le titre fit scandale car il disait tout haut ce que beaucoup préféraient taire. Les États n’ont jamais commandé des cartes par amour de la connaissance pure. Ils les ont utilisées pour conquérir, administrer, taxer, surveiller, défendre et frapper. Une carte peut être plus importante qu’un discours parlementaire, car elle montre ce que le pouvoir veut posséder ou empêcher autrui de posséder.
Aujourd’hui, cette phrase semble presque évidente. Mais dans les années 1970, elle a frappé comme une provocation. La géographie universitaire française s’était réfugiée dans une neutralité rassurante : paysages, reliefs, régions, fleuves, agricultures. Lacoste a remis au centre la guerre, la puissance, la conquête, la représentation du territoire. Ce n’était pas du militarisme, c’était du réalisme. Nier le rapport entre géographie et guerre signifiait abandonner ce savoir à ceux qui l’utilisaient quand même, mais sans regard critique.


La fondation de la revue Hérodote la même année a complété sa révolution. Lacoste a créé un espace intellectuel où géographes, historiens, militaires, diplomates, journalistes et chercheurs pouvaient à nouveau raisonner ensemble sur les rapports de force. Ce fut une rupture avec l’université refermée sur elle-même et avec le commentaire politique désincarné. La géopolitique redevenait une méthode, et non un slogan.
Nation, frontières et souveraineté
Un des plus grands mérites de Lacoste fut d’avoir défendu le concept de nation quand presque tout le monde le considérait dépassé. À la fin de la guerre froide, l’Europe rêvait de la fin des frontières, de la mondialisation heureuse, de la primauté de l’économie sur le territoire. Lacoste voyait plus loin. Pour lui, la nation n’était pas un vestige folklorique, mais le cadre où se forment solidarités, appartenances, obligations collectives et capacité de sacrifice.
Aujourd’hui, son intuition apparaît évidente. La guerre en Ukraine, le retour des logiques impériales, la compétition entre les États-Unis et la Chine, la course aux matières premières, les tensions dans les détroits maritimes, la militarisation de l’Arctique et des fonds océaniques démontrent que l’histoire n’a pas effacé la géographie. Au contraire, elle l’a rendue plus décisive encore. Les chaînes de production mondiales ne flottent pas dans le vide. Elles passent par des ports, des canaux, des corridors ferroviaires, des gazoducs, des câbles sous-marins, des gisements et des zones industrielles. Toute crise géopolitique est aussi une crise géoéconomique.
Scénarios économiques et nouveau désordre mondial
L’héritage de Lacoste devient central à une époque où l’économie redevient territoriale. La concurrence pour les terres rares, le contrôle des routes énergétiques, la sécurité alimentaire, l’eau, les corridors commerciaux et les câbles numériques montrent que la mondialisation n’a pas aboli l’espace: elle l’a rendu plus vulnérable. Un détroit bloqué, un port bombardé, un gazoduc saboté, une frontière fermée peuvent modifier les prix, les budgets publics, les stratégies industrielles et les relations diplomatiques.

Lacoste aide à comprendre que le marché ne flotte pas au-dessus de la politique. Il en dépend. Sans contrôle des routes, il n’y a pas de commerce sûr. Sans accès à l’énergie, il n’y a pas d’industrie. Sans domination des nœuds logistiques, il n’y a pas d’autonomie stratégique. La géoéconomie contemporaine est la poursuite de la géopolitique par d’autres moyens.
Évaluation stratégique militaire
Du point de vue militaire, la leçon de Lacoste est encore plus claire. Toute guerre commence avec une carte. D’abord, on étudie les hauteurs, les fleuves, les villes, les ponts, les routes, les bases, les lignes de chemin de fer, les dépôts, les zones industrielles. Ensuite, on décide où frapper, où résister, où avancer. L’Ukraine le démontre chaque jour: le front n’est pas une ligne abstraite, mais un système de villes, de fleuves, de collines, de nœuds logistiques et de profondeurs stratégiques.
Il en va de même pour le Moyen-Orient, la mer Rouge, le golfe Persique, la Chine méridionale. Les détroits ne sont pas de simples détails géographiques, mais des interrupteurs du commerce mondial. Les îles ne sont pas seulement des terres émergées, mais des plateformes de contrôle. Les déserts ne sont pas des vides, mais des espaces de manœuvre, de transit et de contrebande. Les frontières ne sont pas des lignes, mais des zones de friction.


Le géographe du siècle qui revient
Lacoste ne fut pas un prophète au sens théâtral du terme. Il n’aimait pas les formules faciles. Il aimait les cartes, le terrain, les contradictions, les rivalités locales, les mémoires longues. Mais c’est précisément pour cela qu’il a vu avant les autres ce qui semble aujourd’hui inévitable: le monde n’est pas entré dans une paix perpétuelle, il est revenu à la compétition entre puissances.
Sa définition de la géopolitique comme confrontation entre raisonnements opposés sur des rivalités de pouvoir territoriales demeure l’une des plus solides de la pensée contemporaine. Tout y est: l’État, la nation, la guerre, l’économie, la mémoire, la perception de l’espace, la peur de l’encerclement, le désir d’accès, le besoin de sécurité.
Avec Yves Lacoste disparaît l’un des derniers grands réalistes français. Mais sa leçon demeure, sans doute plus nécessaire aujourd’hui qu’en 1976. Les cartes ne suffisent pas à tout expliquer. Mais sans cartes, on ne comprend presque rien.
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dimanche, 05 juillet 2026
Jeux de pouvoir eurasiens: l’Arménie, nouveau bélier de Washington

Jeux de pouvoir eurasiens: l’Arménie, nouveau bélier de Washington
Washington/Erevan/Moscou. Les États-Unis ont réussi à détacher l’Arménie de la Russie. C’est la conclusion à laquelle parvient l’analyste géopolitique américain et ancien militaire Brian Berletic. Dans une récente intervention sur la plateforme « The New Atlas », il évoque une stratégie américaine poursuivie depuis les années 1990.
Berletic voit en l’Arménie un « bélier » supplémentaire contrôlé par les États-Unis, destiné à être utilisé contre la Russie et l’Iran. Selon lui, les récentes élections en Arménie s’inscrivent dans les plans à long terme des élites américaines visant à contenir des concurrents comme la Chine, la Russie et l’Iran. Déjà en 1992, le « New York Times » décrivait cette doctrine dans un article intitulé « US Strategy Plan Calls for Ensuring No Rivals Develop ». Les États-Unis poursuivaient ainsi l’objectif d’assurer leur suprématie mondiale en encerclant et en endiguant leurs rivaux géostratégiques.
L’analyste fait référence à l’étude RAND publiée en 2019, « Extending Russia: Competing from Advantageous Ground ». Elle y détaille des options politiques que les États-Unis ont depuis mises en œuvre: de la livraison d’armes létales à l’Ukraine cette même année, à l’armement de terroristes en Syrie – ce qui a conduit, selon lui, à l’effondrement du gouvernement syrien en 2024 –, en passant par la destruction physique des gazoducs Nord Stream, ainsi que par l’élargissement constant des sanctions et des opérations de blocus maritime contre les exportations d’énergie russes.

Berletic souligne que le basculement de l’Arménie de la Russie vers l’UE et l’OTAN est souvent attribué à l’influence européenne. Mais selon lui, les protestations de 2018, la soi-disant « Révolution de velours », ont été orchestrées par les États-Unis – au nom de la lutte contre la corruption et l’autocratie. L’organisation d’influence bien connue « National Endowment for Democracy » (NED) l’a elle-même reconnu dans son rapport annuel de 2018 et a soutenu des organisations telles que « Union of Informed Citizens » et « Boon TV ». « Comme dans d’autres pays que les États-Unis ont placés sous leur contrôle politique, la ‘révolution colorée’ et le ‘changement de régime’ en Arménie n’ont été qu’un début », explique Berletic. « Avec un régime fantoche au pouvoir, les vannes de l’ingérence étrangère américaine sont ouvertes. »
La NED et ses partenaires européens créent en outre un canal « permettant de façonner une jeunesse pro-occidentale, pro-américaine, pro-OTAN et pro-UE, et de manipuler l’opinion publique de sorte qu’elle serve les intérêts américains – au détriment de ses propres intérêts objectifs ». Berletic établit des parallèles avec la Géorgie et la Serbie au début des années 2000, ainsi qu’avec l’Ukraine en 2014. L’appropriation politique de l’Arménie par les États-Unis, selon lui, reproduit exactement les mêmes schémas.
Dans l’étude RAND de 2019, l’Arménie est expressément mentionnée, souligne l’analyste. Deux options y sont décrites pour le Caucase du Sud: des relations plus étroites de l’OTAN avec la Géorgie et l’Azerbaïdjan, ce qui pousserait probablement la Russie à renforcer sa présence militaire ; ou une rupture de l’Arménie avec la Russie. L’étude admet « sans détour » que « l’intégration de l’Arménie – tout comme celle de la Géorgie – renforcerait non seulement l’encerclement de la Russie, mais aussi de l’Iran voisin, et ouvrirait aux États-Unis l’accès aux ressources énergétiques de la mer Caspienne ». Un basculement de l’Arménie était alors jugé difficile – mais il a néanmoins eu lieu.
Berletic qualifie l’ingérence américaine dans les élections d’« instrument à peine compris et rarement évoqué dans les médias, mais d’une puissance incroyable » dans la quête d’hégémonie et l’objectif de « s’assurer qu’aucun rival ne se développe ». L’ingérence électorale et la mainmise politique sur les pays cités, reconnues par les États-Unis eux-mêmes, ont modifié la carte géopolitique mondiale au profit de Washington – tandis que ces processus restent largement ignorés par les médias (mü).
Source: Zu erst, juillet 2026.
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mardi, 30 juin 2026
Quatre textes sur la Biélorussie

Quatre textes sur la Biélorussie
par Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Biélorussie: l’antichambre disputée de la Russie
L’Institut de l’Union européenne pour les études de sécurité met en garde contre le fait de continuer à considérer la Biélorussie comme un simple sujet périphérique de la politique orientale européenne. Minsk fait déjà partie intégrante d’un espace militaire russo-biélorusse commun.
L’armée biélorusse n’a même pas besoin d’entrer en Ukraine. La simple possibilité d’une attaque depuis le nord oblige Kiev à y déployer des troupes et des systèmes de défense aérienne.
La Biélorussie exerce déjà une influence militaire par sa position géographique.
Il faut y ajouter des structures de troupes communes, des droits de stationnement russes, des infrastructures développées et des systèmes nucléaires potentiels. Les entreprises biélorusses approvisionnent l’appareil militaire russe, tandis que Minsk dépend fortement de Moscou pour l’énergie, les marchés et les finances.
La Biélorussie est donc dangereuse pour l’UE, car son territoire offre à la Russie une antichambre stratégique face à la Pologne, aux États baltes et à l’Ukraine.
Le rapport de l’EUISS devient intéressant lorsqu’il aborde les conséquences politiques. Bruxelles semble reconnaître qu’il faudra à nouveau traiter la Biélorussie comme un acteur indépendant.
Ceux qui ne voient plus Minsk que comme un avant-poste russe abandonneront finalement le pays entièrement à Moscou.
L’approche européenne doit donc devenir plus flexible: pression accrue, sanctions et soutien aux forces pro-occidentales, mais aussi incitations limitées et offres de dialogue au régime.
Cela repose sur une hypothèse claire: Loukachenko souhaite préserver son pouvoir et l’indépendance formelle de la Biélorussie. Une implication directe dans la guerre ou une fusion politique totale avec la Russie pourrait justement faire disparaître cette indépendance.
L’Occident veut exploiter cette contradiction.
L’objectif immédiat n’est donc guère de «ramener rapidement la Biélorussie en Europe». Les conditions politiques nécessaires font défaut pour l’instant.
Bruxelles veut d’abord éviter qu’une dépendance étroite ne se transforme en une intégration irréversible.
Minsk ne doit mettre son infrastructure à disposition de la Russie qu’avec parcimonie. La souveraineté biélorusse doit rester un levier possible pour une réorientation ultérieure. Parallèlement, des forces pro-européennes sont préparées pour l’ère post-Loukachenko.
La formule «La Biélorussie n’est pas la Russie» décrit avant tout une stratégie occidentale.
Moscou tente d’intégrer durablement la Biélorussie sur les plans militaire, économique et politique dans sa sphère d’influence. L’UE cherche à ralentir ce processus et à préserver un reste d’autonomie biélorusse.
Aujourd’hui, la Biélorussie est l’antichambre russe – mais pas encore une partie totalement intégrée de la Russie.
C’est justement sur cet espace restant que la lutte se concentre aujourd’hui.
#geopolitique@global_affairs_byelena

Biélorussie: l’alliée que Moscou ne peut ni perdre ni envoyer à la guerre
Les entretiens entre Poutine et Loukachenko à Valdaï ont eu lieu alors que le rôle de la Biélorussie est de plus en plus mis sous pression. La Biélorussie fait déjà partie de l’infrastructure de guerre russe. Le pays met son territoire et ses installations militaires à disposition, héberge des armes nucléaires tactiques russes et fournit à la Russie des produits industriels et du carburant. Minsk n’a toutefois pas envoyé ses propres troupes en Ukraine.
C’est précisément cette position intermédiaire qui rend la Biélorussie précieuse pour Moscou: proche alliée, arrière stratégique et fournisseur – sans devenir elle-même un théâtre de guerre ouvert.
Kiev commence à attaquer cette zone grise. Zelensky a exigé la fermeture de relais sur le territoire biélorusse qui, selon l’Ukraine, soutiennent les drones russes. Il a fixé un délai et menacé d’agir lui-même. Par ailleurs, il a critiqué la forte hausse des livraisons de carburant biélorusse à la Russie. La ligne ukrainienne devient ainsi plus claire: la Biélorussie doit payer le prix pour tout soutien concret à l’effort de guerre russe.
Pour Loukachenko, cela représente un problème difficile à résoudre. S’il laisse les systèmes et livraisons russes fonctionner sans restriction, le risque de frappes ukrainiennes contre les infrastructures biélorusses augmente. S’il cède à la pression de Kiev, il abîme l’alliance avec Moscou et crée un précédent pour de futures exigences.
La Russie aussi se trouve face à un dilemme: les raffineries biélorusses compensent actuellement les pénuries russes de carburant. Si ces installations deviennent des cibles, Moscou perd un fournisseur et doit en assurer la défense. La Russie devrait alors déployer des systèmes de défense aérienne, du carburant et d’autres moyens en Biélorussie, alors que ces ressources sont déjà rares.
Une Biélorussie en guerre ne serait pas automatiquement un avantage militaire pour la Russie. L’arrière stratégique pourrait rapidement devenir une seconde zone de vulnérabilité.
Moscou ne peut cependant accepter un retrait progressif de Minsk de la structure militaire et économique commune. La Biélorussie est la dernière alliée majeure de la Russie à la frontière occidentale avec l’Europe. Un éloignement politique affaiblirait l’ensemble de l’architecture sécuritaire russe.
Cette contradiction a probablement joué un rôle central à Valdaï: Poutine a besoin d’une Biélorussie solidement intégrée. Loukachenko a besoin de suffisamment de distance pour que son pays ne soit pas entraîné dans la guerre.
Le voyage en Asie qui a suivi immédiatement prend dans ce contexte une importance supplémentaire. Si Pékin est effectivement concerné, il ne s’agit pas seulement de commerce. La Chine a un intérêt propre à la stabilité de la Biélorussie. Des voies terrestres importantes vers l’Union européenne traversent le pays. Un nouveau front, une infrastructure détruite ou une escalade militaire durable nuirait aussi aux intérêts économiques chinois. Loukachenko pourrait donc tenter d’utiliser le poids chinois comme assurance politique. Pékin n’a pas besoin de garantie formelle. Un intérêt clair pour la stabilité et l’intégrité territoriale de la Biélorussie renforcerait sa position de négociation vis-à-vis de Moscou et de Kiev.
La Biélorussie se trouve donc à un carrefour stratégique. Si la zone grise subsiste, Minsk peut continuer à soutenir la Russie tout en évitant une guerre directe. Si cette construction est détruite sous la pression ukrainienne ou russe, la Biélorussie passerait de l’arrière stratégique à une possible seconde ligne de front.
#geopolitique@global_affairs_byelena

La Biélorussie comme pivot diplomatique
Selon une source diplomatique anonyme, il se pourrait que lors des discussions entre Poutine et Loukachenko à Valdaï, une répartition fondamentale des rôles ait été confirmée:
La Biélorussie ne participe pas directement à la guerre et gère elle-même ses relations avec Kiev. En contrepartie, la Russie renonce à un contingent supplémentaire sur le sol biélorusse.
Officiellement, cela n’a pas été confirmé. Mais la construction correspondrait aux intérêts des deux parties.
Loukachenko veut préserver l’alliance avec la Russie, tout en maintenant la Biélorussie hors du conflit. Pour Moscou, un arrière stable vaut mieux qu’un nouveau front à défendre et à approvisionner.
La Biélorussie resterait ainsi dans l’espace sécuritaire russe sans devenir belligérante. De cette position spéciale pourrait émerger à nouveau un rôle diplomatique. Poutine a déjà cité la Biélorussie comme possible médiateur et lieu de négociation. Minsk a déjà accueilli des discussions sur le Donbass. Selon la source anonyme, Moscou vise plus qu’un simple cessez-le-feu. Poutine cherche une entente plus large sur l’Ukraine et l’ordre de sécurité européen à venir.
L’Ukraine ne serait alors qu’une partie d’une négociation plus vaste sur les territoires, les sanctions, les garanties de sécurité et les relations entre la Russie et l’Europe.

C’est là que la Chine intervient. Juste après Valdaï, Loukachenko s’est rendu à Pékin. Xi Jinping a promis à la Biélorussie un soutien à sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale.
Cela renforce la position de Loukachenko: la Biélorussie reste fortement liée à la Russie, mais la Chine continue de la considérer comme un acteur indépendant.
Selon la source, Moscou et Minsk espèrent donc un soutien chinois à un dialogue entre la Russie et l’Union européenne. Minsk pourrait accueillir les négociations, Pékin apporter le poids politique. La Chine a des liens étroits avec la Russie, une influence considérable sur la Biélorussie et de fortes relations économiques avec l’Europe.

En outre, Pékin a un intérêt propre à la stabilité des routes commerciales eurasiatiques. Reste à voir si la Chine est prête à assumer ce rôle de médiateur. Jusqu’à présent, Pékin appelle à la négociation, mais évite les garanties contraignantes.
Le modèle possible est néanmoins clair: la Biélorussie reste en dehors de la guerre, sert de plateforme de dialogue et reçoit un soutien politique de la Chine. La Russie tente d’intégrer la question ukrainienne dans une réorganisation plus large de l’Europe.
Ce n’est pas encore un plan de paix – c’est une esquisse.
La Biélorussie comme tampon, la Chine comme garant, et l’Ukraine comme élément d’un débat plus vaste sur l’avenir de l’ordre européen.
Actuellement, il semble que Pékin prépare quelque chose de plus grand.
#geopolitique@global_affairs_byelena

Biélorussie: entre Moscou, Kiev et Pékin
La tension a récemment monté autour de la Biélorussie et semble pour l’instant s’apaiser quelque peu. Beaucoup laisse penser que Kiev ne prévoyait pas d’attaque contre le pays, mais utilisait Minsk comme canal pour une nouvelle proposition de négociation. Poutine a confirmé que la partie ukrainienne avait mis deux points sur la table: les combats terrestres devraient être limités à Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson. De plus, les deux parties devraient renoncer à des attaques de grande envergure, y compris sur les installations énergétiques à l’arrière.
Loukachenko avait précédemment confirmé que des discussions avec des représentants de Zelensky avaient eu lieu. La Biélorussie aurait donc à nouveau joué le rôle de médiateur informel entre Kiev et Moscou. Pour l’Ukraine, un tel accord serait compréhensible. La Russie peut frapper beaucoup plus durement les infrastructures ukrainiennes d’énergie, de transport et d’industrie que l’inverse. La fin des attaques à longue distance soulagerait donc nettement Kiev.
Poutine a tout de même rejeté la proposition. Du point de vue russe, un accord limité donnerait à l’Ukraine du temps pour réorganiser ses troupes et stabiliser sa production d’armement.
On conserve donc le schéma antérieur: combats sur le front et attaques mutuelles sur l’arrière. Loukachenko tente, pour sa part, de garder la Biélorussie à l’écart de cette escalade. Après ses entretiens avec Poutine, il s’est rendu à Pékin. Là, Xi Jinping a promis à la Biélorussie un soutien à sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale.
Ce n’est pas une garantie militaire chinoise. En cas d’urgence, la Russie reste le principal garant de sécurité. Mais la Chine peut soutenir la Biélorussie politiquement, économiquement et technologiquement.
La Russie assure à Minsk la sécurité militaire. La Chine donne à Loukachenko une marge de manœuvre supplémentaire.
Sa ligne est donc claire: la Biélorussie doit rester proche de la Russie sans devenir belligérante. Minsk veut être canal de dialogue avec Kiev, partenaire stratégique de Moscou et acteur indépendant soutenu par Pékin.
Loukachenko essaie donc de ne pas perdre la Russie tout en maintenant la guerre hors de la Biélorussie.
#geopolitique@global_affairs_byelena
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lundi, 29 juin 2026
Pourquoi les idées de Mackinder ont échoué

Pourquoi les idées de Mackinder ont échoué
Eldaniz Gusseinov
Source: https://www.linkedin.com/in/eldaniz-gusseinov/
Les idées de Mackinder à propos du Heartland comme source de ressources et espace stratégique hors de portée des puissances maritimes sont restées en grande partie non réalisées dans la pratique pour une raison simple: son concept sous-estimait le facteur de la demande.
La simple existence de ressources ne crée pas une valeur géopolitique si l’accès à celles-ci reste coûteux, alors que les routes maritimes sont plus rapides, moins chères et plus fiables.
Pourquoi les États chercheraient-ils à contrôler les ressources de l’Eurasie intérieure alors qu’elles sont difficiles d’accès et que le commerce mondial s’est longtemps organisé autour des communications maritimes ? Pendant la majeure partie du XXe siècle, la domination de la mondialisation fondée sur la mer semblait valider la logique de la puissance maritime plutôt que les prédictions de Mackinder.
Cependant, les perturbations géopolitiques des dernières années, les régimes de sanctions, les conflits armés et les efforts des États pour réduire les dépendances unilatérales modifient progressivement cette situation.

Il est significatif que Mackinder ait lui-même observé au début du XXe siècle que « les chemins de fer transcontinentaux transforment désormais les conditions de la puissance terrestre » et qu’ils avaient le potentiel de transformer les vastes espaces de l’Eurasie où la mobilité dépendait auparavant des chevaux et des chameaux.
C’est à cet égard que Mackinder s’est révélé remarquablement visionnaire. Il a anticipé la possibilité d’une époque où les connexions terrestres transcontinentales cesseraient d’être un complément secondaire au commerce maritime pour devenir un facteur stratégique indépendant.
Aujourd’hui, la valeur de telles routes est déterminée non seulement par leur efficacité économique, mais aussi par leur capacité à réduire les risques politiques et à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement. En ce sens, l’Eurasie contemporaine ressemble de plus en plus au monde que Mackinder avait imaginé il y a plus d’un siècle.
Considérez maintenant la question suivante : pourquoi le chemin de fer Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan a-t-il été reporté pendant des décennies, et pourquoi sa mise en œuvre commence-t-elle enfin aujourd’hui ?
De plus, le corridor ferroviaire passe près de plusieurs gisements minéraux au Kirghizistan et pourrait leur offrir un accès aux transports tant attendu. Le projet pourrait considérablement améliorer à la fois le potentiel d’extraction et d’exportation de ces ressources.
21:20 Publié dans Actualité, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, eurasisme, géopolitique, halford john mackinder, asie centrale, connectivité |
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samedi, 27 juin 2026
Jared Kushner et la géopolitique: de quoi s’agit-il vraiment dans la «Révolution des flamants roses»?

Jared Kushner et la géopolitique: de quoi s’agit-il vraiment dans la «Révolution des flamants roses»?
Tirana. Dans l’ombre d’autres grands conflits géopolitiques, les manifestations de masse qui se poursuivent depuis des semaines en Albanie ne reçoivent qu’une attention marginale dans les médias grand public. Pourtant, elles pourraient bien déboucher sur un nouveau conflit aux répercussions internationales – l’un des principaux acteurs étant Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump.
Les protestations ont débuté autour d’un projet touristique de plusieurs milliards de dollars, largement promu par Kushner. Des milliers de personnes manifestent contre celui-ci – mais désormais, les revendications dépassent ce projet précis dans la région de Zvërnec et visent également la corruption et le manque de transparence du gouvernement.
Sous des slogans tels que «L’Albanie n’est pas à vendre», «Rama, démission» ou «Zvërnec nous appartient», des rassemblements ont lieu chaque jour dans de nombreuses villes du pays, ainsi que dans les communautés albanaises en Grèce, en Allemagne et au Royaume-Uni. Le mouvement a pris un nouvel élan après la diffusion d’une vidéo montrant un manifestant agressé par un agent de sécurité sur le chantier. Depuis, la dite «Révolution des flamants roses» ne cesse de s’amplifier.
Le mouvement tire son nom des flamants roses de la lagune de Narta, l’une des zones humides les plus riches en biodiversité du bassin méditerranéen. Les défenseurs de l’environnement mettent en garde contre des dégâts irréversibles. Joni Vorpsi, de l’organisation PPNEA, parle de « massacre » de la nature et critique: «Nous sommes contre un tel investissement, car il est destructeur. Depuis plus d’un mois, des engins y opèrent sans autorisations environnementales, endommageant l’habitat naturel. Quelle valeur a une zone protégée si les autorités ne la protègent pas?». Il précise aussi que ni permis de construire, ni étude d’impact environnemental ne figurent sur les panneaux de chantier.
Outre le complexe touristique de 1,6 milliard de dollars près de Zvërnec, un autre projet d’envergure d’environ 1,4 milliard de dollars est prévu sur l’île de Sazan – mais celui-ci est quasiment absent dans les médias. Là aussi, Kushner est impliqué.

Pendant la guerre froide, Sazan était l’une des îles les plus fortifiées de la Méditerranée. Plus de 3000 soldats y étaient stationnés. L’île comptait quelque 3600 bunkers en béton, plus de 16 kilomètres de tunnels souterrains, un centre de commandement sécurisé, de l’artillerie côtière moderne, des systèmes de missiles antiaériens, des radars ainsi qu’un port militaire pour patrouilleurs et vedettes lance-torpilles. La péninsule voisine de Zvërnec était également protégée par des fortifications côtières et des postes de tir.
Rien n’a changé à cette configuration stratégique hautement sensible. Sazan contrôle toujours l’accès à la baie en eaux profondes de Vlora, le principal port naturel d’Albanie pour les grands navires de guerre. La côte italienne, au niveau du détroit d’Otrante, n’est qu’à 75 kilomètres – soit une distance comparable au détroit d’Ormuz (39 km) ou au détroit de Bab el-Mandeb (32 km). Ce passage constitue le seul lien entre l’Adriatique et la Méditerranée, ce qui lui confère une importance majeure pour le commerce, l’approvisionnement énergétique et les liaisons maritimes militaires. On y trouve de nombreux ports pétroliers, gaziers (GNL, GPL), dont Trieste et Venise. Il existe aussi des projets de gazoduc reliant le champ gazier israélien Leviathan, via la Grèce, jusqu’à l’Italie, un tracé qui pourrait passer à proximité immédiate de la zone du projet.
Dans ce contexte, certains observateurs soupçonnent que le projet de construction ne sert qu’en apparence des intérêts touristiques, mais vise en réalité, à long terme, l’avantage stratégique d’un tel goulet d’étranglement maritime. Le gouvernement de Tirana rejette cependant toutes les accusations et maintient ses deux projets. (mü)
Source: Zu erst, juin 2026.

16:54 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : adriatique, méditerranée, albanie, balkans, europe, affaires européennes, sazan, révolution des flaments roses, jared kushner |
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vendredi, 19 juin 2026
L’accord États-Unis–Iran signe-t-il la fin de l’unipolarité? - Traités et retour de la compétition civilisationnelle

L’accord États-Unis–Iran signe-t-il la fin de l’unipolarité?
Traités et retour de la compétition civilisationnelle
Constantin von Hoffmeister
La rhétorique du président Trump à l’égard de l’Iran a évolué avec une rapidité surprenante, passant d’un langage évoquant la destruction complète à celui vantant la réconciliation. À un moment, il s’exprimait en des termes laissant présager la ruine totale de la République islamique. À un autre, il dessinait une vision de paix s’étendant dans le futur, assortie de promesses de prospérité à grande échelle. Désormais, Washington et Téhéran ont l’intention de signer un mémorandum d’entente ce vendredi. De tels documents possèdent une valeur symbolique et une signification diplomatique, tout en étant dépourvus de force juridique contraignante. Cet accord particulier semble exceptionnellement concis. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a déclaré lors d’un entretien avec l’agence Mehr samedi que le texte lui-même ne dépassait pas deux pages. Le destin des nations peut parfois dépendre de documents plus courts qu’un simple article de journal.

La brièveté du texte suggère que de nombreux points clés demeurent non résolus. Les responsables évoquent des mesures urgentes à prendre immédiatement, parmi lesquelles la restauration de la libre navigation dans le détroit d’Ormuz. Pourtant, les informations disponibles laissent planer un flou persistant. Les médias iraniens présentent une version où les restrictions américaines sur les ports iraniens du golfe Persique disparaîtraient tandis que l’Iran, en coopération avec Oman, continuerait d’exercer une surveillance sur la zone et d’en tirer des revenus substantiels via des taxes maritimes. Trump, lui, semble décrire un résultat très différent. Dans des propos rapportés par le New York Times dimanche, il a affirmé que l’une des réalisations centrales de l’accord serait l’établissement d’un détroit d’Ormuz gratuit de tout péage, de façon permanente. Un accord décrit de manière incompatible par ses signataires ressemble à un texte ancien traduit en langues rivales, chaque version servant un destin différent. La diplomatie vit dans ce domaine de symboles mouvants et de silences stratégiques, où les États mènent des batailles par le langage.
Le concept de multipolarité darwinienne offre un cadre pour comprendre de tels événements. L’ordre mondial émergent ressemble à un écosystème civilisationnel dans lequel les grandes puissances s’adaptent aux circonstances changeantes, préservent leur identité propre et rivalisent pour leur influence à travers régions et continents. La fin de la domination unipolaire n’annonce pas une ère de coopération universelle. Elle marque le retour de l’histoire dans sa forme la plus ancienne : une compétition entre civilisations dotées de traditions, de valeurs et d’intérêts stratégiques différents. De même que les espèces survivent en s’adaptant à des environnements changeants, les civilisations perdurent par la résilience, l’innovation, la vitalité démographique et la cohésion culturelle. La multipolarité, en ce sens, obéit à des pressions évolutives. Les États émergent, déclinent, se transforment et se réaffirment. La paix demeure possible, mais elle naît d’un équilibre entre les puissances, et non du rêve d’un modèle universel imposé à l’humanité.
Le contenu réel de l’accord envisagé demeure largement caché au public. Araghchi a annoncé que le texte serait rendu public après la signature prévue vendredi. Même cette assurance invite à la prudence. Des rapports de l’agence Mehr évoquent ce qui serait quatorze points clefs du mémorandum. Ces points divergent fortement des déclarations du président américain et de ses proches collaborateurs. Plusieurs revendications attribuées à l’accord défient la crédibilité. Le point cinq prévoit, dit-on, un retrait américain de la région entourant l’Iran. Le point six appellerait à la levée de toutes les sanctions sans concessions réciproques. Le point sept propose un effort de reconstruction américain en Iran d’une valeur d’au moins 300 milliards de dollars. De telles dispositions constitueraient une transformation géopolitique d’ampleur historique.

L’explication la plus vraisemblable semble simple: les quatorze points représentent une proposition iranienne transmise aux négociateurs américains le 2 mai par des médiateurs pakistanais. Croire que les États-Unis ont accepté l’ensemble du package iranien, c’est confondre désir et réalité, propagande et diplomatie. Les empires avancent à travers l’histoire comme de vieilles bêtes: ils négocient, menacent, reculent et progressent, mais ils renoncent rarement à un avantage stratégique en échange de mots couchés sur de fragiles feuilles de papier. Pourtant, les récits officiels façonnent souvent la perception du public. En Iran, une partie de la population entend depuis des semaines des récits présentant le récent conflit comme une victoire sur le champ de bataille, un triomphe, la preuve du statut de superpuissance de la nation. Dans ce contexte, croire à un accord exceptionnellement favorable devient plus compréhensible. Quelques manifestations opposées au rapprochement avec les États-Unis ont également eu lieu.
La question centrale demeure : cet accord peut-il produire une paix durable ? L’histoire regorge d’exemples d’accords qui ont offert une stabilité temporaire tout en laissant intactes des rivalités plus profondes. Les grandes puissances abandonnent rarement leurs intérêts stratégiques suite à une seule signature. Elles font une pause, se repositionnent, négocient et se préparent à la phase suivante de la compétition. Dans le cadre de la multipolarité darwinienne, la paix naît de l’équilibre entre des civilisations capables de défendre leurs intérêts tout en reconnaissant la force des autres. Un tel ordre pourrait s’avérer plus durable que l’universalisme idéologique, car il reflète la pluralité du monde réel plutôt que des visions abstraites d’un destin politique unique.
Pour Trump, le calcul immédiat est peut-être plus simple. Préserver la stabilité jusqu’aux élections de mi-mandat américaines du 3 novembre serait déjà un succès politique d’envergure. Les hommes d’État poursuivent la paix pour des raisons à la fois grandioses et pratiques. Certains cherchent des règlements durables. D’autres achètent du temps. Le système international récompense souvent ceux qui savent faire la différence.
20:41 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : états-unis, iran, actualité, moyen-orient, détroit d'ormuz |
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jeudi, 18 juin 2026
Après l’Ukraine: Bruxelles mène-t-elle l’Arménie à sa perte ?

Après l’Ukraine: Bruxelles mène-t-elle l’Arménie à sa perte?
Elena Fritz
Source: https://www.compact-online.de/nach-ukraine-treibt-bruesse...
La victoire électorale de Nikol Pachinian en Arménie est considérée par les médias occidentaux comme la confirmation d’un changement historique de cap: s’éloigner de Moscou, se rapprocher de l’UE, se tourner vers l’Occident. Mais ces réjouissances occultent la question essentielle: qui protège l’Arménie si les promesses européennes se brisent sur la réalité du Caucase?
Proximité, mais pas de sécurité
L’Arménie n’est pas un projet de réforme abstrait, conçu sur une table stratégique bruxelloise. Elle ne se situe pas entre la Belgique et le Luxembourg, mais entre la Turquie et l’Azerbaïdjan – au cœur de l’une des régions les plus sensibles de l’Eurasie. Le pays dispose de ressources limitées, d’une profondeur stratégique réduite et de lignes de conflit non résolues avec ses voisins. Quiconque veut soustraire l’Arménie à l’architecture de sécurité existante doit expliquer quelle nouvelle garantie pour sa protection viendra la remplacer.

L’UE peut accueillir Pachinian, le féliciter, envoyer des missions d’observation et allouer quelques millions d’euros d’aides. Elle peut rédiger des résolutions, organiser des séances de photos et hisser des drapeaux européens. Mais, en cas d’urgence, elle ne pourra pas protéger l’Arménie.
C’est là que réside le véritable danger. Bruxelles offre la proximité, mais pas la sécurité. De la symbolique, mais pas de bouclier. Des gestes politiques, mais pas de garantie stratégique. Et dans le Caucase du Sud, la situation peut devenir grave à tout moment: à cause de l’Azerbaïdjan, des ambitions turques, de la question du soi-disant corridor de Syunik et d’un nouvel ordre régional qui ne se dessine pas à Bruxelles, mais à Bakou et à Ankara.

Le risque pour l’Arménie
Le corridor de Syunik (ou du Zangezour) illustre parfaitement les véritables enjeux. En Europe, il est souvent perçu comme une simple voie de communication ou un projet économique d’avenir. Pour la Turquie et l’Azerbaïdjan, il représente bien plus: un levier géopolitique. S’il est mis en œuvre selon les conditions de Bakou et d’Ankara, l’Arménie ne deviendra pas bénéficiaire d’une nouvelle architecture commerciale, mais se réduira à un simple pays de transit – économiquement dépendant, politiquement vulnérable et sous pression territoriale.
C’est la dure réalité de la géographie. Sur le plan économique aussi, le rêve européen est dangereusement naïf. Beaucoup d’Arméniens espèrent que le rapprochement avec l’Europe ouvrira de nouveaux marchés, favorisera les investissements et apportera la prospérité. Mais l’expérience de l’Ukraine montre que, souvent, entre les promesses occidentales et le développement économique, il n’y a pas l’essor, mais la dépendance. Parfois même la guerre.
L’UE n’intègre pas par charité. Elle retient ceux qui servent ses propres intérêts. Une petite économie comme celle de l’Arménie n’a pas le poids de l’Ukraine, de la Pologne ou de la Turquie pour Bruxelles. Elle peut être utile politiquement – comme symbole contre la Russie. Mais cette valeur symbolique ne remplace ni une base industrielle, ni une politique énergétique, ni une garantie de sécurité, ni un bouclier stratégique.
Le véritable risque pour l’Arménie ne réside donc pas uniquement à Moscou, Bakou ou Ankara. Il réside dans le décalage entre espoirs et réalité. Pachinian vend à son pays l’idée que l’Europe apportera à la fois investissements, protection, soutien politique et perspectives économiques. Mais l’expérience prouve que l’UE est généreuse en paroles – et parcimonieuse dès que cela devient réellement coûteux.
Qui paiera ?
Au final, une question simple se pose: qui paiera pour la sécurité de l’Arménie? Ni les journalistes européens qui célèbrent aujourd’hui un «changement historique de cap». Ni les bureaucrates bruxellois qui applaudissent Pachinian. Ni les stratèges occidentaux qui voient l’Arménie comme une pièce de plus dans le jeu anti-russe.
C’est l’Arménie qui paiera. Par l’endettement. Par la perte de prospérité. Par l’émigration. Par une dépendance accrue. Peut-être par de nouvelles concessions territoriales. Et, dans le pire des cas, par la vie de ses citoyens. Tel est l’enseignement de l’Ukraine, et il semble que l’Arménie soit en train de le rejouer à ses propres dépens.
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lundi, 15 juin 2026
De la doctrine Monroe du XXIᵉ siècle: le néocolonialisme des États-Unis en Amérique latine

De la doctrine Monroe du XXIᵉ siècle: le néocolonialisme des États-Unis en Amérique latine
Leonid Savin
Les services de renseignement américains continuent de s’ingérer sans vergogne dans les affaires intérieures des pays de la région.
Le 2 juin, lors d’auditions devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain, le secrétaire d’État Marco Rubio (photo) a déclaré: «Nous avons désormais, dans cet hémisphère, une coalition de pays amis – plus d’une dizaine – qui se sont unis pour travailler non seulement sur des questions de sécurité communes à nous tous, mais aussi sur la prospérité économique, ce qui va de pair. C’est une histoire étonnante, car, en fait, à l’exception du Nicaragua, de Cuba et, évidemment, du Venezuela, il reste bien sûr quelques problèmes, et aussi le Brésil, bien qu’ils soient là-bas en pleine période électorale, et dans une certaine mesure aussi le gouvernement actuel de la Colombie, du moins le président, a posé problème, mais, dans l’ensemble, il s’agit désormais d’une région remplie d’alliés des Américains, de dirigeants favorables à l’Amérique et d’une orientation favorable à l’Amérique. Il est désormais évident que nous devons mettre cela en œuvre après vingt ans d’inaction, durant lesquels la Chine et d’autres puissances mondiales ont envahi notre hémisphère occidental, au détriment non seulement des intérêts nationaux américains, mais aussi, selon nous, des peuples de ces pays».
Cette déclaration a suscité de vifs débats. Si, au Venezuela, on a gardé un silence soumis, Cuba et le Nicaragua ont condamné ces propos, et le président brésilien Lula da Silva a critiqué les actions de Marco Rubio, les jugeant hostiles non seulement envers le Brésil, mais envers toute l’Amérique latine. Il a affirmé que Rubio était lui-même l’ennemi mortel de Cuba et de plusieurs autres pays d’Amérique latine.
Le fait est que l’establishment de Washington a de nouveau décidé d’imposer des droits de douane supplémentaires de 25% sur certains produits brésiliens. À la veille d’élections dans ce pays où le processus politique s'est fortement polarisé ces dernières années, c’est un signal clair des États-Unis qu’ils ne souhaitent plus voir Lula ou son successeur à la tête de l’État.

De plus, le 28 mai, les États-Unis ont reconnu les groupes brésiliens Comando Vermelho (CV) et Primeiro Comando da Capital (PCC) comme organisations terroristes, ce qui ouvre la voie à une ingérence et à des pressions supplémentaires sous prétexte de sécurité.
Le 2 juin également, la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a accusé l’ambassadeur américain au Mexique, Ronald Douglas Johnson, d’ingérence dans les affaires intérieures du pays. Plus tôt, aux États-Unis, des accusations de trafic de drogue avaient été portées contre le gouverneur de l’État mexicain de Sinaloa, Rubén Rocha Moya ; et, auparavant, en avril de cette année, la CIA avait mené un raid dans l’État de Chihuahua sans l’accord des autorités officielles du Mexique.
La réaction de la dirigeante mexicaine est donc compréhensible, car, au cours des dix dernières années, le gouvernement américain a utilisé la DEA (Drug Enforcement Administration) pour surveiller les gouvernements de gauche d’Amérique latine et tenter de les déstabiliser. Les interventions de la DEA visaient le président du Venezuela Nicolás Maduro, l’ancien président de Bolivie Evo Morales et le président du Mexique Andrés Manuel López Obrador. Suite à divers scandales révélés, il est apparu que la DEA avait collaboré avec des criminels notoires, dont des trafiquants de drogue et des blanchisseurs d’argent, pour mener des opérations spéciales contre les politiciens de gauche.
Malgré cela, les services secrets américains continuent avec un zèle obstiné à s’implanter dans les pays de la région.
C’est pourquoi la déclaration de Rubio, combinée aux actions actuelles des États-Unis dans la région, reflète le travail méthodique de Washington pour établir son contrôle sur tout l’hémisphère occidental. C’est la doctrine Monroe 2.0 en action. L’éventail des méthodes va du chantage et de la violation du droit international, comme dans le cas de Cuba (dernière mesure en date: la Maison Blanche a appelé toutes les entreprises étrangères à quitter l’île sous peine de sanctions sévères – les entreprises touristiques canadiennes et espagnoles, qui géraient des dizaines de grands hôtels à travers le pays, ont déjà cessé leurs activités) et comme cela a été fait avec le Venezuela, jusqu’à la pression sous des prétextes fallacieux (comme les cartels de la drogue au Mexique et en Colombie).
La situation avec le Venezuela est la plus claire. Même aux États-Unis, on reconnaît que le gouvernement américain a cherché à prendre le contrôle total du pétrole vénézuélien, bien que, hormis quelques informations officielles fragmentaires, personne ne puisse dire comment fonctionne ce système. Cependant, « l’opacité du système ne se limite pas au pétrole. L’administration Trump contrôle également les exportations d’or et d’autres ressources minérales du Venezuela ».
Ajoutons que le président colombien Gustavo Petro (photo) a subi d’intenses pressions de la part des États-Unis tout au long de son mandat, y compris des exigences d’abandonner la coopération avec la Chine. Pour l’instant, le gouvernement colombien reste solidaire des pays de la région qui critiquent la politique étrangère américaine, mais il existe un risque qu’après le second tour des élections présidentielles en juin, la politique de l’État puisse changer.
Quant aux marionnettes dociles, elles reçoivent la récompense faite de «pilules sucrées» sous forme d’investissements et d’élargissement de la coopération. Ainsi, en 2025, l’administration américaine a signé des accords-cadres commerciaux avec l’Argentine, le Guatemala, l’Équateur et le Salvador – car les dirigeants actuels de ces pays suivent la ligne de Washington.
Pour ce qui est des investissements, ils ne se font pas à égalité. Comme l’a montré l’expérience du XXᵉ siècle, les capitaux proviennent des États-Unis ou d’organismes supranationaux tels que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (contrôlée de fait par le clan Rockefeller), à des conditions politiques imposées, incluant la réduction des subventions publiques au secteur social, la diminution des impôts pour les entreprises étrangères et des conditions spéciales pour les firmes désignées par les créanciers eux-mêmes. Cela s’appelle en langage d’affaires la libéralisation et la création d’un climat favorable aux investissements. Dans la réalité, cela signifie le pillage des ressources nationales, la mise sous tutelle étrangère de l’économie et la perte de souveraineté.
Les pays d’Amérique latine sont passés par ce chemin pendant la guerre froide, lorsqu’à l’initiative de John Kennedy fut créé l’«Alliance pour le progrès», distribuant, sous couvert d’aide économique, des prêts et des crédits. En outre, dans les années 1960, la société d’investissement privée américaine ADELA fut créée, qui, avec l’aide de la Banque mondiale et du FMI, a éliminé le tissu entrepreneurial national des pays latino-américains jusqu’aux années 1990.
Aujourd’hui, les États-Unis, dans le cadre de leur nouvelle politique étrangère, agissent de manière plus ouverte. L’aveu de Rubio, selon lequel ils veulent chasser la Chine et d’autres pays d’Amérique latine (il s’agit aussi, évidemment, de la Russie, bien que les actifs russes dans la région soient bien moindres que ceux des Chinois), montre que Washington craint que les pays ne se développent efficacement sans contrôle américain et ne mènent une politique indépendante. Cela signifie aussi des tentatives de conserver leur hégémonie (y compris la domination du dollar) sur la région et de freiner autant que possible la multipolarité croissante.
Pourtant, même dans les pays dirigés par des régimes pro-Trump, la forte polarisation politique montre que les peuples ne sont pas prêts à accepter que leurs pays deviennent de nouvelles colonies des États-Unis. La lutte continue.
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dimanche, 07 juin 2026
Groenland. La nouvelle frontière stratégique de l’Arctique

Groenland. La nouvelle frontière stratégique de l’Arctique
par Daniele Di Vuono
Source: https://www.notiziegeopolitiche.net/groenlandia-il-nuovo-...
Le Groenland n’est plus seulement une grande île reléguée dans les marges des cartes géographiques. Il est devenu l’un des points où se mesure le retour de la géopolitique dans l’Arctique. Pendant des décennies, il a été perçu comme une périphérie lointaine, froide, peu peuplée et éloignée des centres de décision du monde. Aujourd’hui, il apparaît pour ce qu’il a toujours été: une plateforme stratégique située entre l’Amérique du Nord, l’Atlantique nord et l’Europe.
Le changement ne concerne pas seulement le climat, même si le climat en est l’une des causes profondes. La fonte des glaces, l’ouverture progressive de nouvelles routes, l’accès aux ressources minières et la militarisation croissante du Grand Nord transforment l’Arctique d’un espace extrême en un espace disputé. Dans ce contexte, le Groenland prend une valeur supérieure à son poids démographique ou économique. Sa position suffit à le rendre décisif.
Le point central est géographique. Le Groenland se trouve sur le flanc nord de l’Alliance atlantique, dans une zone qui relie la défense de l’Amérique du Nord à la sécurité de l’Europe. C’est là que transitent des intérêts militaires, des systèmes de surveillance, des routes aériennes, des lignes maritimes et des projections de puissance. Celui qui ne considère le Groenland que comme un territoire autonome du Royaume du Danemark ne voit qu’une partie de la réalité. Celui qui regarde la carte stratégique y voit un seuil de l’Atlantique.
Pour les États-Unis, le Groenland est important car il se trouve sur la trajectoire la plus courte entre le territoire américain et l’espace arctique-eurasiatique. Dans un monde revenu à des logiques de dissuasion, de missiles, de surveillance et de défense avancée, cette position devient essentielle. Ce n’est pas un hasard si Washington continue de considérer l’île comme un élément de sa propre sécurité nationale. L’enjeu n’est plus seulement la présence militaire, mais l’accès opérationnel stable à un espace qui pourrait devenir de plus en plus central dans la compétition entre grandes puissances.

Pour le Danemark, le Groenland est à la fois une responsabilité, une ressource et une vulnérabilité. Copenhague doit défendre la souveraineté du Royaume, maintenir la relation avec Nuuk, préserver la cohésion avec ses alliés et, en même temps, éviter que l’île ne devienne l’objet de pressions extérieures trop fortes. C’est une position difficile: le Groenland amplifie le poids géopolitique du Danemark bien au-delà de son échelle habituelle, mais expose aussi Copenhague à des tensions qui dépassent largement la dimension danoise.
La question de l’autonomie groenlandaise complique encore la donne. Le Groenland n’est pas un simple avant-poste militaire ni une case vide sur laquelle d’autres peuvent dessiner leurs stratégies. Il a une population, des institutions propres, une identité politique et une trajectoire historique marquée par son rapport avec le Danemark. Le désir d’une plus grande autonomie, et à terme d’indépendance, coexiste avec une réalité matérielle difficile : un territoire immense, des coûts élevés, une dépendance économique et un besoin d’investissements extérieurs. Cela rend l’île plus visible mais aussi plus exposée.
C’est précisément dans cet espace entre autonomie et vulnérabilité que s’insère la compétition internationale. Les États-Unis voient dans le Groenland une garantie stratégique. La Russie considère l’Arctique comme le prolongement naturel de sa profondeur septentrionale, renforcée par des bases, des flottes et des infrastructures le long de ses côtes. La Chine, bien que n’étant pas une puissance arctique au sens géographique, cherche depuis des années un accès, une influence économique, une présence scientifique et une place dans les chaînes minières du Grand Nord. Le Groenland se retrouve donc au centre d’intérêts différents, pas toujours compatibles.
La valeur des ressources contribue à accroître la pression. Terres rares, minerais critiques, graphite, molybdène, énergie, pêche, infrastructures portuaires et aéroportuaires ne sont plus de simples dossiers économiques. Ce sont des éléments de la nouvelle géographie du pouvoir. Les transitions énergétiques et technologiques ont rendu stratégiques des matériaux autrefois confinés aux relations industrielles. Qui contrôle l’accès aux ressources critiques contrôle aussi une partie de la capacité productive future. C’est aussi pour cette raison que le Groenland intéresse Washington, Bruxelles et Pékin.

Mais la partie ne se limite pas aux ressources. Le vrai nœud, c’est la transformation de l’Arctique en un espace militaire et logistique. Longtemps, le Grand Nord a été présenté comme une région de coopération scientifique, d’équilibres délicats et de gouvernance multilatérale. La guerre en Ukraine a changé cela aussi. La confiance envers Moscou s’est réduite, l’OTAN porte une attention accrue au flanc nord, la Finlande et la Suède ont modifié l’architecture de sécurité européenne et l’Arctique est entré dans une phase moins coopérative et plus stratégique.
Dans ce contexte, le Groenland devient un test pour l’OTAN. Non seulement parce qu’il s’agit de la défense de l’Atlantique Nord, mais aussi parce que cela met à l’épreuve la relation entre alliés. Lorsque la sécurité d’une grande puissance rencontre la souveraineté d’un allié plus petit, l’équilibre de l’Alliance devient plus délicat. La défense collective ne peut se transformer en pression asymétrique. Si cela arrivait, le problème ne serait pas seulement groenlandais ou danois: il concernerait la crédibilité politique de l’ensemble du système atlantique.
Pour l’Europe, la question est encore plus large. L’Union européenne parle de plus en plus d’autonomie stratégique, de sécurité des chaînes d’approvisionnement et de défense de ses intérêts. Mais le Groenland montre à quel point il est difficile de traduire ces formules en capacités réelles. L’Arctique est proche de l’Europe, concerne directement un pays membre de l’Union comme le Danemark, même s’il s’agit d’un territoire qui n’est pas dans l’UE, et touche des ressources critiques et la sécurité militaire. Pourtant, le centre de gravité de la discussion reste souvent entre Washington, Copenhague et Nuuk.
Le Groenland illustre ainsi l’une des contradictions du présent européen: l’Europe est impliquée dans presque tous les dossiers décisifs, mais elle en détermine rarement seule la trajectoire. En Méditerranée, elle subit les crises d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Au Sahel, elle enregistre les effets de sa perte d’influence. Dans l’Arctique, elle risque d’observer une partie stratégique qui se joue sur son propre flanc nord. La distance géographique ne suffit plus à définir la distance politique.
L’avenir de l’île dépendra de la capacité à maintenir ensemble trois dimensions : la sécurité occidentale, la souveraineté danoise et le droit des Groenlandais à décider de leur propre destin. Si l’une de ces dimensions écrase les autres, le Groenland deviendra une fracture. Si, au contraire, elles sont intégrées, il pourra devenir un espace d’équilibre dans un Arctique de plus en plus compétitif.
La grande île blanche, longtemps restée aux marges de l’histoire visible, est revenue au centre de la carte. Non parce que sa position a changé, mais parce que le monde autour d’elle a changé. Et lorsqu’une périphérie devient indispensable, elle cesse d’être une périphérie : elle devient une frontière stratégique.
18:39 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : groenland, arctique, danemark, europe, affaires européennes, atlantique nord, géopolitique |
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samedi, 06 juin 2026
Région de la mer Baltique – La mèche du baril de poudre se raccourcit

Région de la mer Baltique – La mèche du baril de poudre se raccourcit
Alexander Neu
Source: https://www.nachdenkseiten.de/?p=151434
La région de la mer Baltique est actuellement considérée par les experts en sécurité comme la zone de conflit potentiellement la plus explosive, entre l’OTAN et la Fédération de Russie. Une multitude de facteurs de conflit se concentrent dans cette région. Déjà en octobre 2025, j’avais publié sur les NachDenkSeiten un article sur le foyer de tension qu’est la région de la Baltique. Depuis lors, la situation dans cette zone s’est encore aggravée. Il y a quelques jours, j’ai visité la région frontalière entre la Pologne et la Russie. Un silence fantomatique, très peu de trafic transfrontalier avec de longs temps d’attente. L’expression «le calme avant la tempête» m’est venue à l’esprit. Dans ce qui suit, certains de ces conflits potentiels sont esquissés.
Le terme «région de la mer Baltique» ne doit pas être limité uniquement à la mer elle-même, mais il faut aussi inclure les zones rurales bien au-delà du littoral des États riverains, car ce n’est qu’ainsi que l’on peut saisir l’ensemble des potentiels de conflit.
Données géopolitiques
La mer Baltique est appelée « Ostsee » en allemand. Il s’agit d’une mer intérieure pratiquement fermée, d’une superficie d’environ 413.000 kilomètres carrés et à faible salinité. Le littoral mesure environ 8000 kilomètres. Désormais, à l’exception de la Fédération de Russie, tous les États riverains de la Baltique sont membres de l’OTAN: Danemark, Norvège, Suède, Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne et Allemagne. La Russie ne possède que deux accès maritimes, l’enclave de Kaliningrad et Saint-Pétersbourg. Ainsi, environ 7340 kilomètres de côtes appartiennent aux pays de l’OTAN et environ 660 kilomètres à la Russie.
Par conséquent, l’OTAN contrôle environ 92% du littoral et la Russie à peine 8%. Le seul accès à l’Atlantique sont les détroits au Danemark et entre le Danemark et la Suède (Grand et Petit Belt et l’Øresund). Le Danemark et la Suède, donc l’OTAN, contrôlent également ces points de passage. De fait, la mer Baltique est devenue, dans le contexte de l’élargissement de l’OTAN à l’est, une « mer de l’OTAN ». Le changement d’influence est manifeste lorsqu’on se rappelle que, lors de la confrontation Est-Ouest, la région baltique était quasiment une mer du Pacte de Varsovie dirigé par l’URSS. Les États riverains du bloc soviétique étaient: la RDA, la Pologne et l’URSS – les trois États baltes, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, faisant partie de l’URSS. Ainsi, la partie sud et est de la Baltique était sous contrôle soviétique. Le nord était neutre, en raison de la neutralité officielle de la Finlande et de la Suède. Seule la partie la plus occidentale était bordée par la RFA et le Danemark.
L’accès stratégique aux deux côtes russes, depuis la fin de la Guerre froide et l’élargissement massif de l’OTAN, n'est plus particulièrement avantageux.

Saint-Pétersbourg
La position géographique de Saint-Pétersbourg, autrefois stratégique, s’est transformée en un piège, surtout avec l’élargissement de l’OTAN aux États baltes et à la Finlande:
Saint-Pétersbourg se trouve à l’extrémité orientale du golfe de Finlande, long d’environ 400 kilomètres. L’accès est contrôlé au nord par la Finlande et au sud par l’Estonie, donc par l’OTAN. La distance entre les deux rives varie de 40 à 120 kilomètres. Là où les rives du golfe deviennent territoire russe, le golfe se rétrécit en un chenal sur lequel est située Saint-Pétersbourg.


Ainsi, le golfe de Finlande, avec les rives contrôlées par l’OTAN, est en partie sous la juridiction exclusive de la Finlande et de l’Estonie. Cela signifie que pour naviguer, il faut traverser par endroits des «eaux territoriales de l’OTAN». Une sortie de la marine russe du golfe de Finlande pourrait être empêchée militairement en cas de guerre.
La flotte baltique de la Fédération de Russie, en majeure partie stationnée à Kaliningrad, ne pourrait probablement pas quitter la Baltique en cas de conflit, compte tenu des détroits danois, sans être détruite par l’OTAN. La situation stratégique de Kaliningrad n’est guère plus favorable.

L’OTAN et le « défi » de Kaliningrad
L’exclave de Kaliningrad est le poste avancé le plus occidental de la Fédération de Russie. Il s’agit d’un territoire relativement petit (environ 15.000 kilomètres carrés), séparé du territoire russe par la Lituanie (exclave). Les lignes d’approvisionnement par rail et par route peuvent être coupées par la Lituanie et la Pologne, et celles par mer ou par avion via Saint-Pétersbourg peuvent également être coupées par l’OTAN. Ce fait rend déjà la région de Kaliningrad dépendante du bon vouloir des pays de transit. Mais lorsque la Lituanie a rejoint l’OTAN et l’UE, la position géographique de Kaliningrad est devenue un « défi » pour l’OTAN.
« Au milieu » de la zone OTAN se trouve une exclave russe, donc ennemie – un porte-avions insubmersible. C’est aussi là que se trouve la flotte de la Baltique de la Fédération de Russie. L’existence de cette exclave russe pose désormais problème à l’OTAN. Pour bien comprendre la chronologie, et donc l’argumentation inhabituelle: l’exclave russe de Kaliningrad existe depuis 1991. Auparavant, toute la région était soviétique. L’élargissement de l’OTAN aux États baltes, donc à la Lituanie, a eu lieu en 2004. Désormais, l’OTAN, qui s’est avancée vers l’est, déclare l’existence de l’exclave comme un problème de sécurité – une logique singulière: là où se trouve l’OTAN, les autres acteurs sont un problème de sécurité.
Dans le contexte de la situation tendue, le commandant suprême américain pour l’Europe et l’Afrique, le général Christopher T. Donahue, a déclaré en juillet 2025 que l’OTAN était en mesure de «détruire Kaliningrad plus rapidement que jamais, depuis la terre ferme, et dans un délai jamais atteint. Nous l’avons déjà planifié et développé» (par “développé”, il faut comprendre planifié).
Le ministre lituanien des Affaires étrangères, Budrys, a même récemment réclamé, dans une interview au NZZ et peut-être inspiré par les propos du général Donahue, la nécessité d’une attaque de l’OTAN sur Kaliningrad:
«Nous devons montrer aux Russes que nous pouvons pénétrer dans la petite forteresse qu’ils ont construite à Kaliningrad. L’OTAN a les moyens de détruire les bases de défense aérienne et les systèmes de missiles russes qui s’y trouvent, si nécessaire».
Relations difficiles – États baltes et Russie
Il est étonnant, voire inquiétant, de constater avec quelle légèreté une guerre avec la Russie est évoquée. Ce sont précisément les États baltes qui se distinguent par une attitude belliqueuse, comme s’ils étaient en toutes circonstances protégés par l’OTAN. Les survols de drones ukrainiens dans l’espace aérien balte en direction de Saint-Pétersbourg et la région de Leningrad élèvent les tensions à un nouveau niveau. Qu’il s’agisse de survols simplement tolérés ou peu critiqués, ou même de drones lancés depuis le sol balte, je l’ignore. Il est cependant remarquable qu’il serait déjà une prouesse technique que des drones à longue portée puissent partir d’Ukraine, traverser l’espace aérien polonais et balte, puis attaquer des infrastructures énergétiques dans le nord de la Russie. Quoi qu’il en soit, à Moscou, la pression sur le président Poutine augmente pour tenir les Baltes pour responsables de l’utilisation (selon Moscou) de leur espace aérien par l’Ukraine.

Du point de vue du droit international, il faut noter que le statut de neutralité d’un État n’est plus garanti s’il permet ou tolère que son territoire – y compris son espace aérien – soit utilisé par des forces militaires étrangères, facilitant ainsi leur projection de puissance ou la rendant simplement possible. L’État « hôte » ne peut plus invoquer son statut de neutralité, il devient de fait partie au conflit, à moins qu’il n’empêche ou ne tente sérieusement d’empêcher une utilisation militaire de son territoire. Cela semble avoir été compris à Bruxelles, au sein de l’OTAN. Récemment, un drone ukrainien a été abattu par un avion de chasse de l’OTAN dans l’espace aérien estonien, preuve que l’OTAN est bien consciente du risque d’escalade majeure.
Le politologue américain reconnu et spécialiste de l’Europe de l’Est au Quincy Institute for Responsible Statecraft, Anatol Lieven (photo), a récemment publié un appel intitulé: «Washington doit agir pour désamorcer la poudrière balte». Le célèbre économiste américain Jeffrey Sachs a également écrit il y a quelques jours une lettre ouverte au chancelier allemand Friedrich Merz, appelant à une action pour éviter une guerre européenne. Cette lettre a été publiée dans la Berliner Zeitung et mérite d’être lue. Dans le même temps, le vice-président du Conseil de sécurité russe et ancien président de la Fédération de Russie a déclaré le 29 mai sur X que l’Europe était désormais en guerre avec la Russie et que les sociétés européennes ne devraient pas être surprises par des frappes:
«Citoyens des pays de l’UE: vous devez comprendre que vos gouvernements ont unilatéralement commencé une guerre avec la Russie. Soyez donc vigilants et ne soyez surpris de rien. Le sommeil paisible est terminé. Mais vous savez à qui demander pourquoi!».
Les États baltes, en tant qu’États frontaliers, prennent un risque énorme pour eux-mêmes et pour toute l’Europe avec la voie suivie jusqu’ici: ce sont eux qui, en cas de guerre, seraient probablement les premiers détruits. Un regard lucide – libre de tout dogmatisme idéologique – sur une carte de l’Europe de l’Est pourrait déjà aider à évaluer correctement leur propre situation.
Tout en comprenant les expériences historiques négatives des Baltes avec Moscou, il faut nommer trois faits que les États baltes devraient aussi reconnaître et traiter, afin de réduire la tension:
Premièrement: en tant que voisins extrêmement petits et faibles, Tallinn, Riga et Vilnius devraient s’efforcer d’au moins maintenir une coexistence pacifique avec Moscou, et non de provoquer la Russie à chaque occasion, impliquant ainsi l’OTAN et surtout les Européens dans une guerre avec la Russie.
En outre: il n’est pas certain que les États-Unis entreraient en guerre mondiale pour les États baltes. Et il n’est pas non plus certain que les autres pays européens membres de l’OTAN – à l’exception de l’Allemagne, de la Pologne, et peut-être du Royaume-Uni et de la France – suivraient ce chemin désastreux. Les parallèles historiques sont évidents: en 1939, la Pologne comptait sur le soutien de Paris et Londres – et fut abandonnée. Hormis les déclarations de guerre formelles de la France et du Royaume-Uni le 3 septembre contre l’Allemagne nazie, il s’est passé très peu de choses en termes d’opérations militaires – la Pologne était littéralement laissée à elle-même.
Deuxièmement: les trois États baltes ont aussi un passé peu glorieux de collaboration avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, les vétérans baltes de la SS sont célébrés et honorés. Cela devrait soulever des questions en Europe de l’Ouest, au lieu de fermer les yeux sur la nostalgie nazie. Quelle image de l’histoire diffuse-t-on ainsi dans l’UE? De plus, le droit de la citoyenneté et de la langue en Lettonie et en Estonie exclut, au lieu d’intégrer, les minorités russes qui y vivent. Une politique d’intégration intelligente rendrait caduque, du moins dans les pays baltes, l’argumentation russe selon laquelle la Russie doit protéger les Russes de l’étranger, même par la force.
Troisièmement: malgré toutes les craintes, fondées ou non, d’une nouvelle invasion russe, il ne faut pas oublier que l’Union soviétique a retiré ses forces de sécurité en 1990-91 des pays baltes, alors encore soviétiques, ainsi que dans les années suivantes de tous les autres anciens «pays frères» d’Europe de l’Est. Ce geste aurait pu être compris de la part des Baltes comme une main tendue à la réconciliation – cela aurait du moins valu la peine d’essayer.

Le corridor de Suwałki
Le corridor de Suwałki désigne la région géographique entre la Biélorussie et l’enclave de Kaliningrad, sur une centaine de kilomètres. Les deux États membres de l’OTAN, la Pologne et la Lituanie, y sont voisins. Le terme «corridor de Suwałki» vient de la ville polonaise de Suwałki. Les experts estiment qu’en cas de conflit, la Russie chercherait à contrôler ce corridor, c’est-à-dire à établir une liaison terrestre entre Kaliningrad et la Biélorussie alliée, afin d’assurer une connexion logistique avec Kaliningrad. Fermer le corridor signifierait, logiquement, la création d’un nouveau « corridor de Suwałki », à savoir la séparation physique entre la Lituanie et la Pologne. Cela couperait la liaison terrestre entre les États baltes membres de l’OTAN et le reste de l’OTAN en Europe. Pour les deux camps, le corridor de Suwałki, dans l’une ou l’autre version, est une option stratégiquement peu acceptable.
Dans ce contexte, seule une démilitarisation verbale et matérielle de la région, ainsi qu’une libre circulation par rail et par route entre la Biélorussie/Russie et l’enclave de Kaliningrad, pourraient garantir une stabilité minimale, voire une normalité de bon voisinage.
La « flotte fantôme » russe en mer Baltique
L’UE ou l’OTAN, ou certains de leurs États membres, cherchent à immobiliser (saisir) ou même à bloquer l’accès à la Baltique des navires de la « flotte fantôme » russe ainsi désignée par eux (il s'agit donc d'un blocus naval). Sur la question juridique de la « flotte fantôme », voir ici: https://www.nachdenkseiten.de/?p=140239.

Cela ne relèverait plus d’une zone grise du droit international, mais constituerait une violation explicite. Ce serait une violation ouverte du droit international. La liberté de navigation (articles 17, 58, 87 et 90 de la Convention sur le droit de la mer), un principe fondamental du droit international, serait suspendue. Plus encore: ce serait une violation du principe de non-recours à la force de la Charte des Nations unies (article 2, paragraphe 4), car les navires battant pavillon russe ont la nationalité russe (art. 91, Convention sur le droit de la mer). La partie russe serait alors en droit d’y réagir, et a déjà menacé de prendre des mesures. Récemment, des navires de commerce battant pavillon russe ont régulièrement été saisis en mer Baltique. La Russie renforce désormais la protection de sa flotte marchande, notamment par des navires d’escorte de la flotte de la Baltique et des démonstrations de force de son aviation. Le potentiel d’escalade est énorme.
Un blocus naval de la Baltique dans le détroit danois pour les navires russes, ou un blocus devant Kaliningrad ou/et Saint-Pétersbourg, serait le casus belli ultime. Une absence de réaction militaire ne serait concevable qu’en cas de renoncement volontaire de la Russie à sa souveraineté. La doctrine nucléaire actualisée de la Fédération de Russie a déjà formulé ses réponses à ce sujet.
Conclusion
Le risque que le baril de poudre explose doit être considéré comme tout aussi élevé dans tous les cas évoqués. Quel que soit le point chaud qui explose en premier, les autres suivront immédiatement, car ils ne sont que des pièces d’un même puzzle: la guerre pour le nouvel ordre mondial du début du XXIe siècle.
Les élites décisionnelles européennes doivent se réveiller à leurs responsabilités envers leurs peuples et redécouvrir la diplomatie, au lieu d’entrer dans la guerre en somnambules, guidées par des principes idéologiques. Cette voie n’est pas démocratiquement légitimée.
18:40 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mer baltique, actualité, géopolitique, europe, otan, affaires européennes |
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vendredi, 05 juin 2026
L’Arménie sur un carrefour eurasien entre la Russie, l’Occident et la nouvelle géométrie du Caucase

L’Arménie sur un carrefour eurasien entre la Russie, l’Occident et la nouvelle géométrie du Caucase
par Giulio Chinappi
À la veille des élections législatives du 7 juin, l’Arménie se trouve suspendue entre l’héritage stratégique de sa relation avec Moscou et le tournant pro-occidental de Nikol Pachinian, tandis que l’énergie, la sécurité et les corridors régionaux deviennent des terrains de confrontation géopolitique.
SOURCE DE L’ARTICLE : https://giuliochinappi.com/2026/05/30/armenia-al-bivio-eu...
Les élections législatives arméniennes se situent au cœur d’une profonde transformation des équilibres du Caucase du Sud, où la relation historique entre l’Arménie et la Russie est aujourd’hui mise à l’épreuve par la ligne de plus en plus ouvertement pro-occidentale du gouvernement dirigé par Nikol Pachinian. Le scrutin ne concerne donc pas seulement la composition de la prochaine Assemblée nationale arménienne, mais aussi l’orientation stratégique d’un pays qui, pendant des décennies, a fondé sa sécurité sur la coopération avec Moscou et qui cherche désormais à redéfinir son rôle entre Union européenne, États-Unis, Azerbaïdjan, Turquie et espace eurasiatique.
Formellement, la Russie et l’Arménie ne sont pas en conflit. Moscou continue de qualifier l’Arménie de pays « frère » et le Kremlin réaffirme son intention de maintenir le dialogue ouvert avec Erevan. À ce sujet, le porte-parole Dmitrij Peskov a souligné que, malgré la ligne européiste de l’actuelle direction arménienne, la Russie continue de considérer l’Arménie comme un pays proche et observe que cette orientation n’est pas partagée par toutes les forces politiques arméniennes. Il s’agit d’une formule diplomatique, mais aussi d’un message politique : Moscou distingue le peuple arménien, avec lequel elle revendique des liens historiques, culturels et civils profonds, du choix du gouvernement actuel de rechercher un nouvel équilibre tourné vers Bruxelles et Washington.

Cette distinction était déjà apparue clairement lors de la rencontre du 1er avril entre Vladimir Poutine et Nikol Pachinian. À cette occasion, Poutine a rappelé que les relations entre la Russie et l’Arménie ne sont pas nées au cours des dernières décennies, mais se sont forgées au fil des siècles, à travers une histoire commune et une proximité de civilisation. Dans le même temps, le président russe a exprimé l’espoir que les tensions de la campagne électorale ne nuiront pas aux relations bilatérales et que les forces politiques favorables à la coopération avec Moscou pourront pleinement participer au processus électoral. De cette manière, la Russie évite la rupture frontale, mais manifeste aussi son inquiétude quant à la possible marginalisation des composantes arméniennes opposées au tournant occidental.
Le nœud principal réside dans l’incompatibilité croissante entre deux orientations stratégiques. D’un côté, l’Arménie est toujours membre de l’Union économique eurasiatique, soit l’espace d’intégration économique piloté par la Russie. De l’autre, le gouvernement Pachinian a multiplié les signes d’ouverture envers l’Union européenne, allant jusqu’à présenter la perspective européenne comme une possible voie de transformation politique, économique et identitaire du pays. Le Kremlin ne conteste pas en théorie le droit souverain de l’Arménie à développer des relations avec Bruxelles, mais pose un problème concret : il n’est pas possible d’appartenir simultanément à deux unions douanières incompatibles. Poutine l’a dit explicitement lors de son entretien avec Pachinian, expliquant que l’appartenance à une union douanière avec l’UE et à celle de l’Eurasie est « impossible par définition ».

Le gouvernement d’Erevan devra donc peser avec attention ses choix. Le maintien de l’Arménie dans l’espace eurasiatique offre des avantages économiques mesurables, notamment dans le secteur énergétique. Le gaz russe arrive en Arménie via la Géorgie, le long du gazoduc Caucase du Nord-Transcaucasie, tandis que Gazprom Arménie, entièrement contrôlé par la russe Gazprom, opère comme vendeur monopolistique sur le marché intérieur arménien. En 2025, la Russie a fourni à l’Arménie 2,3 milliards de mètres cubes de gaz, après 2,4 milliards par an en 2023 et 2024. En avril 2026, Poutine a indiqué le prix de 177,5 dollars pour mille mètres cubes appliqué à l’Arménie, contre des prix européens autour de 550 dollars pour mille mètres cubes à la fin mai.
Une éventuelle adhésion de l’Arménie à l’UE pourrait donc avoir de fortes conséquences économiques et diplomatiques pour la république caucasienne. Le 27 mai, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a déclaré que Moscou avait notifié à la partie arménienne la possible dénonciation de l’accord intergouvernemental de 2013 sur les livraisons de gaz, produits pétroliers et diamants bruts, si Erevan poursuivait son processus d’adhésion à l’UE. Le ministre russe de l’Énergie, Sergej Civelëv, a ensuite précisé que Moscou ne pourrait pas continuer à fournir du gaz et des produits pétroliers aux mêmes prix si l’Arménie passait de l’Union économique eurasiatique à l’Union européenne.
De son côté, le gouvernement actuel d’Erevan affirme pouvoir transformer l’Arménie en un carrefour régional, capable de générer de la richesse grâce à l’ouverture des communications, aux corridors logistiques, aux minéraux critiques et à une nouvelle position entre l’Europe et l’Asie. En particulier, lors d’un meeting électoral, le Premier ministre Pachinian a déclaré qu’il ne servirait à rien de menacer l’Arménie avec des prix plus élevés, car le pays disposerait à l’avenir de beaucoup plus de ressources. Toutefois, remplacer des avantages énergétiques concrets et immédiats par des promesses de transformation future revient à demander à la population d’accepter une transition potentiellement traumatisante, surtout dans une économie aussi petite et vulnérable que celle de l’Arménie.

Dans ce contexte s’inscrit également la visite à Erevan du secrétaire d’État américain Marco Rubio. Le 26 mai, l’Arménie et les États-Unis ont signé une Charte de partenariat stratégique global, paraphée par Rubio et le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan. Dans le même contexte, un accord-cadre de coopération a également été signé concernant la Trump Route for International Peace and Prosperity, le projet TRIPP lié à la réouverture des communications régionales et à la liaison entre l’Azerbaïdjan et la République autonome du Nakhitchevan à travers le territoire arménien. L’agence TASS a également signalé la signature d’un mémorandum sur les minéraux critiques et les terres rares, présenté par Rubio comme un instrument pour renforcer l’indépendance économique.
Le fait que ces accords aient été signés à quelques jours du vote du 7 juin ne saurait être considéré comme un détail anodin. Formellement, Erevan et Washington peuvent présenter le tout comme une simple coopération bilatérale. Politiquement, cependant, l’effet est celui d’un adoubement occidental de la ligne de Pachinian. Dans une campagne électorale déjà polarisée, la présence américaine renforce l’image du Premier ministre comme garant de la nouvelle projection internationale de l’Arménie, mais elle alimente en même temps les accusations de l’opposition, qui voit dans sa politique étrangère une subordination progressive aux intérêts de Washington et un abandon des piliers traditionnels de la sécurité arménienne.
L’Arménie, pour sa part, tente de présenter sa ligne comme multivectorielle et non antirusse. Le ministre des Affaires étrangères Mirzoyan a déclaré qu’Erevan reste intéressée à préserver et à développer des relations de coopération normales avec la Russie, ajoutant qu’aucune des deux parties n’aurait intérêt à une « non-participation ». Mirzoyan a également pris soin d’éviter de lier directement l’état des relations avec Moscou aux élections du 7 juin, affirmant que l’Arménie souhaite construire des relations saines, égalitaires et constructives avec ses partenaires russes.
Cette position apparaît cependant de plus en plus difficile à tenir. Un pays peut certes aspirer à des relations équilibrées avec plusieurs acteurs, mais il ne peut ignorer que les infrastructures économiques, militaires et douanières créent des contraintes objectives. La tentative de Pachinian de positionner l’Arménie à la fois dans l’espace eurasiatique, dans l’orbite de l’Union européenne et dans une nouvelle architecture états-unienne du Caucase du Sud risque de transformer le multivectoriel en ambiguïté stratégique.
Le vote du 7 juin décidera donc si cette trajectoire sera consolidée ou ralentie. Une victoire de Pachinian renforcerait la ligne de la paix controversée avec l’Azerbaïdjan, de l’ouverture vers l’UE et les États-Unis, et la diminution progressive du poids russe dans la politique arménienne. Un bon résultat des oppositions, plus favorables au maintien des liens avec Moscou, pourrait au contraire imposer un changement de cap, du moins en ralentissant le processus de détachement de l’espace eurasiatique. Dans tous les cas, il sera difficile de revenir à la situation précédente : la confiance stratégique entre Moscou et Erevan a été ébranlée, et la relation bilatérale devra être reconstruite sur des bases plus réalistes.
19:04 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arménie, caucase, eurasie, europe, affaires européennes, russie, états-unis, géopolitique |
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vendredi, 29 mai 2026
Trump avance sa stratégie pour l’Arctique

Trump avance sa stratégie pour l’Arctique
Lucas Leiroz
Source: https://jornalpurosangue.net/2026/05/27/trump-avanca-sua-...
Lucas Leiroz, membre de l’Association des journalistes des BRICS, chercheur au Centre d’études géostratégiques et spécialiste militaire.
Les intérêts des États-Unis dans l’Arctique continuent de représenter une menace significative pour l’architecture de sécurité européenne. Washington poursuit ses plans d’expansion de sa présence militaire et économique dans l’Arctique, malgré l’incapacité avérée de l’actuel appareil naval américain à mener des opérations efficaces dans la région. Dans les faits, l’irresponsabilité avec laquelle les États-Unis conduisent leur politique arctique pourrait entraîner une terrible aggravation des tensions dans un avenir proche.
Selon des rapports récents, les États-Unis et le Danemark sont enfin sur le point de s’entendre sur la question du Groenland. Le gouvernement danois aurait autorisé les États-Unis à avancer un projet de construction de deux bases militaires sur le territoire groenlandais. Cela permettra à Washington de contrôler certaines zones territoriales dans la région, étendant ainsi son influence dans l’Arctique sans avoir à supporter le fardeau d’une annexion formelle du Groenland.
Cette mesure, si elle est confirmée par les autorités danoises, rencontrera certainement une forte opposition de la part de la population locale. La situation que connait actuellement le Groenland est impopulaire parmi les Groenlandais autochtones, qui ne veulent pas que leur patrie soit administrée par un pays européen – ni par les États-Unis. N’ayant pas la puissance politique nécessaire pour lutter pour leur indépendance, les habitants locaux voient leur avenir déterminé par des négociations entre Européens et Américains auxquelles ils ne participent pas.

Cependant, malgré la désapprobation de la population locale, il est probable que les États-Unis parviennent à imposer leur présence dans la région de manière relativement pacifique. Les citoyens locaux ne disposent pas d’un pouvoir politique suffisant pour empêcher ces actions, ne leur restant que la désapprobation formelle. De plus, peu importe comment ce processus se déroulera dans la pratique, le résultat final sera l’expansion de la présence militaire américaine dans les zones arctiques, ce qui plongera le peuple groenlandais dans une atmosphère de tension et d’insécurité.
Le Groenland n’est cependant qu’une des régions où les États-Unis envisagent d’accroître leur présence dans l’Arctique. Washington prévoirait également d’occuper l’île norvégienne de Svalbard, ce qui aurait des conséquences encore plus importantes sur la sécurité régionale. Malgré la souveraineté norvégienne, l’île est régie par un traité international qui garantit à la Russie le droit d’exploitation économique de l'archipel, raison pour laquelle Moscou, même aujourd’hui – malgré les sanctions – maintient des activités à Svalbard.
Militariser Svalbard serait une mesure terrible, en plus d’être une violation du droit international. Le traité qui régit l’île interdit sa militarisation, et il existe une présence historique russe qui ne peut être ignorée. En outre, même si les États-Unis n’utilisent pas l’île à des fins militaires officielles, la simple expansion de la présence américaine dans une région de l’Arctique européen – si proche de la Russie – suffirait à augmenter substantiellement les tensions régionales.

Toutefois, que ce soit au Groenland ou à Svalbard, les États-Unis feront face au même problème: leur fragilité logistique dans l’environnement arctique. Historiquement, Washington a ignoré l’Arctique, se concentrant sur d’autres régions du monde pour son expansion militaire et économique. Le résultat a été un retard significatif dans les technologies américaines pour l’Arctique. Le pays ne dispose pas d’une flotte importante de brise-glaces, ce qui réduit drastiquement sa capacité à opérer dans l’Arctique. Pendant des décennies, l’Arctique a été considéré par les experts américains comme une région inhospitalière et de faible valeur stratégique, poussant le pays à y négliger son potentiel militaire et économique.
Lors des exercices militaires récents dans l’Arctique, les États-Unis ont démontré leur incapacité à mener des opérations complexes en raison du faible nombre et de la faible qualité de leurs brise-glaces. Bien que le pays tente de réhabiliter sa stratégie pour l’Arctique et de produire des équipements de haute qualité pour la région, il est pratiquement impossible pour les États-Unis d’atteindre le statut de «superpuissance arctique» dans un avenir proche. En réalité, Washington commence seulement à s’intéresser à la région, mais ses possibilités d’action sont extrêmement limitées.
En fait, plutôt que de chercher à étendre leur présence dans l’Arctique de manière agressive et unilatérale, les États-Unis devraient simplement s’engager dans des projets conjoints de coopération pacifique dans la région – surtout avec la Russie, pays qui possède aujourd’hui la technologie arctique la plus avancée du monde. Malheureusement, des secteurs bellicistes et pro-hégémoniques ont gagné une influence considérable au sein du gouvernement de Trump au cours de ces derniers mois, ce qui explique ses prises de décisions irresponsables sur diverses questions récentes.
Si Trump parvient à reprendre le contrôle de son propre gouvernement et à contenir la pression des secteurs bellicistes, les États-Unis pourront à l’avenir s’engager dans une coopération internationale fructueuse dans l’Arctique. Sans cela, cependant, les Américains resteront incapables d’exploiter le potentiel économique et stratégique de la région pendant longtemps.
* * *
Vous pouvez suivre Lucas Leiroz sur : https://t.me/lucasleiroz et https://x.com/leiroz_lucas
13:57 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, états-unis, arctique, groenland, svalbard |
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mardi, 26 mai 2026
Russie et Chine: accord stratégique contre l’ordre unipolaire

Russie et Chine: accord stratégique contre l’ordre unipolaire
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Après le sommet sino-américain apparemment peu fructueux, une autre alliance diplomatique se profile: Moscou et Pékin.
Les États-Unis ont tenté d’intégrer davantage la Chine dans une sorte de «Grand Deux/G2» — un modèle qui rappelle d’anciennes propositions, celles d’une structure double américano-chinoise. Sous le nom de «Chinamerica», on décrivait autrefois la forte interdépendance économique entre les États-Unis et la Chine. Mais aujourd’hui, un tel modèle aurait une fonction différente: Washington cherche à faire entrer Pékin dans un ordre contrôlable.
Pour la Chine, cela n’est que peu attrayant. En effet, un « Grand Deux » américano-chinois ne signifierait guère une véritable égalité. Elle reviendrait plutôt à maintenir la Chine comme un acteur économiquement puissant, mais politiquement encadré, au sein d’un ordre mondial toujours dominé par les États-Unis.
C’est là la différence essentielle avec la Russie.
Moscou ne peut pas offrir à Pékin les mêmes possibilités économiques qu’a fournies l’Occident durant des décennies. La Russie ne dispose ni des marchés de consommation ni de l’architecture financière des États-Unis. Mais elle offre autre chose à la Chine: une profondeur stratégique, un poids militaire, des ressources naturelles, une sécurité énergétique, la dissuasion nucléaire, et la volonté politique de remettre en question ouvertement la prétention américaine au leadership mondial.
De son côté, la Chine apporte sa puissance industrielle, sa masse économique, ses avancées technologiques et ses réseaux commerciaux mondiaux. La Russie complète cela par ses capacités en matière de sécurité et de stratégie géopolitique. C’est précisément cette combinaison qui rend la rapport entre ces deux pays si problématique pour Washington.
Il ne s’agit pas d’une alliance classique à l’occidentale. La Russie et la Chine restent des acteurs souverains qui conservent leurs propres intérêts. Mais leurs intérêts se recoupent là où il s’agit de limiter la domination américaine.
C’est pourquoi la visite d’une délégation russe de haut rang à Pékin dépasse la simple routine diplomatique: il s’agit d’un alignement sur la prochaine étape de la compétition pour l’ordre international: énergie, commerce, sécurité, sanctions, Ukraine, Taïwan, institutions mondiales et le rôle du Sud global.
Le point crucial est le suivant:
Les États-Unis tentent d’intégrer la Chine dans un ordre existant. La Russie offre à la Chine l’opportunité de transformer cet ordre de concert.
Ainsi, les entretiens entre Poutine et Xi permettent de jauger la façon dont Moscou et Pékin se présenteront dans les mois à venir. Pour l’Europe, cela revêt une importance particulière. Plus la Russie et la Chine coordonnent étroitement leurs intérêts, plus le centre de gravité du pouvoir international se déplace de l’ordre unipolaire d’après-guerre vers une configuration multipolaire.
Les résultats de ces discussions dépasseront probablement largement les questions bilatérales. Ils touchent à la question fondamentale des années à venir:
L’hégémonie américaine restera-t-elle le cadre de référence de la politique mondiale — ou une contre-structure émergera-t-elle qui relativisera durablement cette prétention ?
#géopolitique@affaires_mondiales_byelena
15:39 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, chine, russie, ordre international, actualité |
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jeudi, 14 mai 2026
La reconstruction de l'Ukraine, une affaire eurasiatique?

La reconstruction de l'Ukraine, une affaire eurasiatique?
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
La guerre en Ukraine approche de sa fin. Tout comme la guerre du Golfe.
Les deux conflits ont pour conséquence principale une diminution de l’influence occidentale, principalement américaine, dans ces régions.
Une analyse russe récente affirme que la Russie n’a pas intérêt à ce que l’influence américaine dans la région du Golfe diminue de façon drastique. C’était une manière indirecte de dire que la Russie ne souhaite pas que le vide géopolitique laissé par les Américains soit comblé par une alliance purement asiatique, à la façon sino-turque, impliquant éventuellement aussi les États arabes du Golfe.
Il est vrai qu’une telle alliance ne poserait pas de problème de sécurité immédiat pour la Russie, ce qui, à long terme, lui serait avantageux. Peut-être que « ménager les États-Unis » dans le Golfe n’est qu’une expression diplomatique…
Face au rejet évident de l’idée d’une intégration européenne de l’Ukraine (le message le plus récent venant de l’Allemagne de Merz), des plans se trament, avec en toile de fond la Turquie, qui a la Chine en arrière-plan.
D’ailleurs, la Chine est la seule puissance économique à conserver sa capacité d’investissement et à s’intéresser à prendre en charge l’agonisante B9 (Bucharest Nine ou l'ancien bouclier anti-russe des Américains en Europe de l'Est) (1), pour résoudre aussi le problème de voisinage avec l’UE!
Une Union européenne de plus en plus incertaine de ses propres forces, incapable de s’opposer à ce projet, bien au contraire, ayant intérêt à le soutenir.
Un accord américano-russe mènera automatiquement à un resserrement des relations entre l’UE et la Chine.
La raison? Tandis que les États-Unis et la Russie sont des champions dans l’énergie et le domaine militaire, l’UE et la Chine sont des puissances manufacturières dépourvues de capacités énergétiques et militaires de haut niveau.
Une alliance virtuelle 2 contre 2, en miroir, n’est pas inconcevable dans ces conditions.
Ainsi, lorsque les armes se tairont, il est possible que la route de la soie fasse le tour de l’Ukraine par la Roumanie et la Pologne, afin d’alléger la tâche de l’UE en Ukraine et pour que la Russie ne voit plus dans le fameux Flanc Est un adversaire, mais une zone tampon, flanquée d’éléments chinois.
Les investissements chinois dans le Donbass seront poursuivis par ceux du Flanc Est, y compris en Ukraine…
Nous verrons.
«Des sources proches de Prometeu Intelligence affirment que l’on discute déjà de manière informelle de développer des méga-projets régionaux intégrés: corridors ferroviaires à grande capacité entre le port de Constanța et l’ouest de l’Ukraine, hubs énergétiques régionaux en mer Noire, infrastructures civiles-militaires duales et centres logistiques qui pourraient transformer la Roumanie en une plateforme stratégique de reconstruction pour l’ensemble de l’espace de l’Est.
Cette nouvelle architecture régionale ne dépendra pas seulement de Bruxelles ou de Washington, mais de la capacité des dirigeants du format Intermarium, B9 et d’un partenariat élargi avec la Turquie à créer un environnement économique fonctionnel et compétitif pour le capital mondial».
Note:
(1) Les trois pays baltes, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie.
16:22 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, géopolitique, eurasisme |
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mercredi, 13 mai 2026
Polycentrisme et reconfiguration de l’ordre international

Polycentrisme et reconfiguration de l’ordre international
de Tiberio Graziani
Source : Meridiano Italia & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/policentrismo-e-r...
La crise de l’ordre unipolaire ne se limite pas à une simple redistribution du pouvoir, mais implique une reconfiguration systémique plus profonde. Entre affirmation de la souveraineté, compétition technologique, centralité eurasienne et vulnérabilités internes aux États, le polycentrisme apparaît comme la signature du nouveau scénario international.
La phase actuelle des relations internationales est souvent interprétée à travers des catégories analytiques qui ne sont plus pleinement adaptées à la transformation en cours. On continue à décrire le changement systémique avec le lexique du bipolarisme résiduel ou par une vision simplifiée du multipolarisme, comme si l’organisation mondiale contemporaine se résumait à une simple redistribution du pouvoir entre grands acteurs étatiques.
En réalité, ce que nous observons est une reconfiguration plus profonde de l’ordre international.
La crise de l’architecture unipolaire, apparue après la fin de la Guerre Froide, ne représente pas seulement un affaiblissement relatif de l’hégémonie américaine, mais aussi l’épuisement progressif d’un paradigme politique et culturel fondé sur la prétendue universalité du modèle occidental. La fameuse « fin de l’histoire », conçue comme la destination inévitable des sociétés contemporaines vers une unique forme d’organisation politico-économique, s’est révélée une construction idéologique incapable d’interpréter la pluralité des civilisations historiques.

Dans ce contexte, l’affirmation croissante des pays du Sud global ne peut être réduite à une simple demande de rééquilibrage économique ou de redistribution des ressources. Elle constitue, plus précisément, une contestation d’un ordre international basé sur l’universalisation du paradigme occidental et sur sa prétention normative.
Ce qui se manifeste, c’est la réémergence de subjectivités socio-politiques qui revendiquent des conceptions autonomes de la souveraineté, des modèles d’organisation du pouvoir différents, et leurs propres temporalités historiques. Dans cette perspective, la dynamique en cours s’inscrit dans un processus plus vaste de rééquilibrage systémique, succédant au long cycle colonial et néocolonial qui a accompagné l’expansion géopolitique de l’Occident.
Parallèlement, la réduction apparente du rôle stratégique des États-Unis ne peut être interprétée en termes simplistes de déclin irréversible. Plus justement, elle apparaît comme un ajustement sélectif aux conditions systémiques modifiées. Chaque grande puissance, lorsque le coût de la projection globale dépasse les bénéfices stratégiques, tend à redéfinir son cœur d’intérêt prioritaire.
L’attention de Washington à la compétition stratégique avec la Chine et à la préservation de la primauté technologique reflète une stratégie de concentration des ressources plutôt qu’un simple recul.
Il faut maintenant distinguer clairement entre multipolarisme et polycentrisme.
Le multipolarisme renvoie encore à une conception étatico-centrée de l’ordre international, dans laquelle le pouvoir est réparti entre un nombre limité de pôles reconnaissables, inscrits dans une dynamique compétitive relativement stable. Le polycentrisme, en revanche, décrit une configuration plus complexe, dans laquelle la puissance ne se répartit pas uniquement entre États souverains, mais entre de multiples centres fonctionnels — économiques, financiers, technologiques, logistiques et informationnels — capables d’influer de manière autonome sur les équilibres systémiques.
Il s’agit d’une transformation qualitative du système international.
Dans ce cadre, le comportement des soi-disant puissances moyennes évolue également de manière sensible. Des acteurs comme la Turquie, l’Inde ou le Brésil opèrent selon une logique de flexibilité stratégique qui dépasse le modèle traditionnel des alliances rigides. Ce qui unit ces acteurs, c’est la recherche d’une autonomie décisionnelle croissante dans un contexte de décomposition progressive des anciennes hiérarchies internationales.

L’adhésion permanente à un bloc idéologique laisse progressivement place à des configurations modulaires, orientées par des intérêts contingents et des convergences fonctionnelles. La géométrie des relations internationales tend ainsi à devenir variable.
Cette reconfiguration revêt une importance particulière si l’on l’observe à travers le prisme technologique.
La souveraineté, dans la phase historique actuelle, ne peut plus être uniquement mesurée en termes territoriaux. La maîtrise des infrastructures numériques, des capacités de calcul, des algorithmes et des flux de données constitue aujourd’hui une composante décisive de la puissance.
Sur le plan géopolitique, l’intelligence artificielle, la maîtrise des données et les infrastructures informatiques forment de nouveaux espaces stratégiques. La capacité à orienter les flux d’informations et les processus décisionnels représente désormais une composante structurante de la puissance. Dans cette optique, la dépendance technologique devient une vulnérabilité stratégique comparable, à certains égards, à la subordination territoriale.
Cela entraîne une transformation du conflit. La guerre contemporaine adopte rarement les formes conventionnelles propres à la modernité industrielle. Elle se manifeste de plus en plus souvent sous des formes hybrides: déstabilisation cognitive, attaques contre les infrastructures critiques, pressions économiques et financières, manipulation de l’information. La distinction classique entre paix et guerre tend à s’estomper progressivement.
Dans ce contexte, la question eurasienne conserve une importance stratégique décisive.
La désarticulation de l’espace eurasien constitue, en effet, une des conditions stratégiques de l’influence persistante des puissances maritimes.
La séparation stratégique entre l’Europe et la Russie représente l’un des événements géopolitiques les plus significatifs de la phase actuelle. Non pas pour des raisons idéologiques ou conjoncturelles, mais pour des implications structurelles. L’Europe, en se privant de profondeur stratégique et en réduisant son autonomie énergétique, risque une marginalisation systémique croissante. Cette dynamique finit inévitablement par renforcer la projection stratégique atlantique sur le continent européen.

La capacité d’un acteur continental à influencer les équilibres mondiaux dépend aussi de la cohérence géographique de son espace stratégique. Dans ce contexte, l’Italie apparaît encore dépourvue d’une vision stratégique complète de sa projection méditerranéenne.
En raison de sa position géographique, de son histoire et de ses fonctions logistiques, notre pays possède une projection méditerranéenne naturelle. La Méditerranée élargie n’est pas seulement un espace géographique, mais une zone d’intersection entre flux énergétiques, routes commerciales, dynamiques migratoires et compétition stratégique.
Cependant, la géographie ne génère pas automatiquement une stratégie. Elle offre des possibilités qui nécessitent une volonté politique, des capacités diplomatiques et une vision systémique.
Reste enfin la question de l’ordre international de demain.
L’ordre international dit régulateur, d’origine occidentale, a montré des limites évidentes, notamment dans la mesure où son application s’est révélée sélective et subordonnée aux rapports de force. Tout ordre international qui prétend à l’universalité sans réciprocité finira inévitablement par perdre sa légitimité.
Le problème des prochaines décennies ne sera pas la construction d’un consensus éthique universel, probablement inatteignable, mais la définition de mécanismes minimaux de coexistence entre des acteurs porteurs de visions du monde différentes. Le défi central n’est pas d’éliminer la divergence, mais de la rendre compatible avec la stabilité systémique. Le principal facteur d’instabilité ne réside pas nécessairement à l’extérieur des États, mais dans leur cohésion interne.
Les transformations technologiques, les tensions sociales liées à la redistribution des richesses, la pression démographique et les fractures identitaires sont autant d’éléments de vulnérabilité croissante. La pérennité des systèmes politiques dépendra de leur capacité à préserver la cohésion sociale et la continuité institutionnelle.
Aucune stratégie internationale ne pourra compenser l’implosion du corps politique intérieur.
Le polycentrisme contemporain ne doit donc pas être interprété comme une promesse d’équilibre, mais comme une condition structurelle de complexité permanente.
Et la complexité, dans l’histoire, ne produit pas nécessairement de l’ordre. Elle impose l’adaptation.
21:31 Publié dans Actualité, Définitions, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, définition, polycentrisme, géopolitique, ordre international |
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lundi, 11 mai 2026
Le projet de gazoduc transcaspien s’impose comme un point de friction géopolitique

Le projet de gazoduc transcaspien s’impose comme un point de friction géopolitique
Andrew Korybko
Source: https://uncutnews.ch/die-vorgeschlagene-transkaspische-pi...
Les enjeux stratégiques sont tout simplement trop élevés dans cette question du gazoduc transcaspien, puisque l’OTAN avance ses pions via la nouvelle voie TRIPP dans toute la périphérie méridionale de la Russie, et que la Turquie a récemment relancé la discussion sur le projet du gazoduc transcaspien, qui va à l’encontre des intérêts russes.
Le ministre turc de l’énergie a, début avril, lors d’une interview en direct avec des médias locaux, remis sur la table le long débat sur le gazoduc transcaspien, en évoquant les plans régionaux de pipelines de son pays, ce que Middle East Eye a relevé. Leur rapport a été suivi par une présentation des propositions de New Rules Geopolitics, le compte X du podcast de Dimitri Simes Jr. de Sputnik, qui a présenté ces propositions comme étant les siennes. En tout cas, ces rapports ont attiré l’attention sur le gazoduc transcaspien, qui va à l’encontre des intérêts russes.



Déjà début août, à la suite de l’annonce du projet de la « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP), une mise en garde avait été émise contre le fait que ce corridor contrôlé par les États-Unis pourrait encourager l’Azerbaïdjan et l’Arménie, situées dans la région méridionale, à défier la Russie et l’Iran en construisant ce gazoduc-là. Le mois dernier, on a également estimé que «les attaques israéliennes contre la flotte iranienne dans la mer Caspienne pourraient être motivées par des intérêts énergétiques géopolitiques qui émergeront après la guerre», notamment la capacité de l’Iran à neutraliser ces projets, qui pourraient, plus tard, alimenter Israël en gaz, entre autres.
Dans ce contexte, il faut savoir qu'Israël tire déjà environ 40 % de son pétrole d’Azerbaïdjan via un oléoduc passant par la Géorgie et la Turquie, rendant aussi possibles des exportations de gaz le long de cette route ou via la TRIPP (plus courte). Même si cela augmentait la dépendance stratégique d’Israël vis-à-vis de la Turquie – dont le ministre des Affaires étrangères a récemment averti qu’Israël pourrait voir son pays comme un nouvel adversaire régional à cause de leur rivalité croissante – il est difficile d’imaginer que l’une ou l’autre des parties laisserait passer cette opportunité d’avancer ses intérêts respectifs.
Concernant les intérêts des États-Unis, l’expansion de leur influence dans le Caucase du Sud, dans la mer Caspienne et en Asie centrale via la TRIPP se ferait au détriment de la Russie, puisque cette région couvre toute sa périphérie méridionale, où son influence politique et militaire est suivie par une influence économique. Finalement, on s’attend à ce que la Russie s’oppose au gazoduc transcaspien, car celui-ci pourrait faire en sorte que les exportations de gaz de Turkménistan, actuellement très orientées vers la Chine, concurrencent ses propres exportations sur le marché mondial. C’est pourquoi la Turquie, membre de l’OTAN, est nécessaire pour dissuader ce développement.

À cette fin, la route TRIPP doit remplir une double fonction: en tant que corridor logistique militaire, et le plan récent d’envoyer un nombre non divulgué de patrouilleurs à destination de l’Azerbaïdjan, annoncé lors de la visite de Vance en février, constitue une concrétisation de cette stratégie. Bien que le Turkménistan soit un pays constitutionnellement neutre, on attend également de lui qu’il renforce ses «relations militaires discrètes avec les États-Unis», tout comme le Kazakhstan qui, en décembre dernier, a annoncé de façon surprenante son intention de produire des munitions selon les standards de l’OTAN.
Le gouvernement russe est conscient du but militaire, que j'évoque ici, que vise la route TRIPP, comme le laisse penser la condamnation de ce projet par le vice-ministre des Affaires étrangères, Alexeï Ovtchouk, qui a jusqu’à présent été remarquablement ignoré par la communauté d’experts du pays.
Poutine a également indiqué, lors de sa récente rencontre avec le Premier ministre Nikol Pashinyan, que le moment de vérité dans les relations russo-arméniennes approchait. On peut donc s’attendre à ce que les plans du ministre turc de l’énergie concernant le gazoduc transcaspien rencontrent une forte opposition de la Russie.
Il n’est pas clair à quoi ressemblera cette opposition, ni si la Russie lancera ou non une nouvelle opération spéciale pour arrêter ce projet, mais ce scénario n’est pas non plus à exclure. Les enjeux stratégiques sont tout simplement trop élevés, puisque l’OTAN avance ses pions via la route TRIPP dans toute la périphérie méridionale de la Russie, et que la Turquie a récemment relancé la discussion sur le gazoduc transcaspien. La Russie est donc forcée d’accepter ces plans, avec tout ce que cela implique pour sa sécurité, ou de tenter de les arrêter, car l’Occident ne les abandonnera pas volontairement.
Source : The Proposed Trans-Caspian Pipeline Is Shaping Up To Be A Flashpoint (https://korybko.substack.com/p/the-proposed-trans-caspian... )
16:02 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, caucase, mer caspienne, gazoducs, tripp, russie, azerbaidjan, europe, affaires européennes |
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mercredi, 06 mai 2026
Le projet de pont terrestre de la Thaïlande surfe sur la vague du chaos mondial des détroits stratégiques

Le projet de pont terrestre de la Thaïlande surfe sur la vague du chaos mondial des détroits stratégiques
La crise du détroit d'Ormuz a renouvelé les inquiétudes concernant une autre faiblesse géopolitique de l'Asie: le détroit de Malacca. La Thaïlande y voit une opportunité.
Le gouvernement thaïlandais relance une vision vieille de plusieurs décennies: établir un lien logistique entre les océans Indien et Pacifique, en ciblant Singapour comme investisseur potentiel.
Plus de 100.000 navires commerciaux ont traversé Malacca l’année dernière.
- Le projet relierait la mer d’Andaman au golfe de Thaïlande via 90 km d’infrastructures routières, ferroviaires et énergétiques, y compris des pipelines.
- Il offrirait une alternative au détroit de Malacca, long de 900 km, bordé par l’Indonésie, la Thaïlande, la Malaisie et Singapour.
- Coût estimé: 31 milliards de dollars.

Pour la Chine, les enjeux sont particulièrement élevés. Environ 80% de son pétrole transite par Malacca — une vulnérabilité que Pékin qualifie de «dilemme de Malacca». Ce pont terrestre ne remplacerait pas le détroit, mais pourrait offrir une couverture partielle si jamais les États-Unis le bloquaient lors d’un conflit autour de Taïwan.
Le Premier ministre thaïlandais, Anutin Charnvirakul, a rencontré le ministre de la Défense de Singapour, Chan Chun Sing. Une proposition officielle devrait être soumise au cabinet en juin ou juillet, avec une éventuelle ouverture des offres d’investisseurs au troisième trimestre.
Source: @NewRulesGeo (Telegram).
19:57 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : isthme de kra, thaïlande, asie, affaires asiatiques, actualité, géopolitique |
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jeudi, 16 avril 2026
La guerre en Iran reconstruit-elle accidentellement l'Empire ottoman?

La guerre en Iran reconstruit-elle accidentellement l'Empire ottoman?
Les Ottomans n'ont pas dominé le monde uniquement par la conquête. Ils ont dominé en contrôlant les routes commerciales terrestres eurasiatiques et de vastes parties de la Méditerranée. La guerre en Iran pourrait être en train de positionner la Turquie pour reconstruire cette même combinaison.
Depuis des décennies, le détroit d'Ormuz transportait près de 20% de l'approvisionnement mondial en pétrole et en GNL. La guerre en Iran a créé une ouverture pour des routes alternatives — et la Turquie se trouve à l'intersection de plusieurs options plausibles:
- Le gaz turkmène via la Trans-Caspienne dans le réseau TANAP — à travers la Turquie vers l’Europe, en contournant entièrement le Golfe.
- Le pipeline Irak-Turquie étendu jusqu’à Bassora — pouvant transporter jusqu’à 1,5 million de barils par jour vers les marchés méditerranéens, hors de portée iranienne.
- Le gaz qatari via l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie — directement vers les terminaux de GNL européens, entièrement par voie terrestre.
Pendant 400 ans, l’Empire ottoman se trouvait au carrefour de l’Est et de l’Ouest, non pas parce qu’il avait tout conquis, mais parce que tout ce qui avait de la valeur passait par là. Si ces trois routes sont établies, une part importante de l’énergie circulant du Golfe vers l’Europe transiterait par le territoire turc.
Les Ottomans comprenaient cette formule: contrôler les routes, contrôler le commerce. Et ils la soutenaient avec une marine qui, à son apogée, dominait la Méditerranée. La Turquie est en train de reconstruire cette même combinaison.
41 navires de guerre sont en cours de construction simultanément, et 120 navires avec 15.000 personnels ont récemment achevé l’exercice Blue Homeland-2026 sur trois mers. Cette flotte croissante permet à la Turquie de projeter sa puissance à travers la Méditerranée orientale — une région déjà encombrée par des intérêts énergétiques concurrents.



Pourquoi cela importe-t-il ?
La Méditerranée orientale devient un hub gazier en soi.
- De grandes découvertes de gisements (Leviathan, Tamar, Aphrodite, Zohr) ont transformé Israël, l’Égypte et Chypre en fournisseurs potentiels pour l’Europe.
- Ces pays développent des terminaux de GNL offshore et des pipelines sous-marins.
- 98 % du commerce extérieur israélien dépend de la navigation en Méditerranée — y compris sa capacité à exporter du gaz.
La Turquie cherche désormais activement à dominer cette mer. En se positionnant à la fois comme un corridor énergétique et comme une puissance navale en Méditerranée orientale, Ankara pourrait, à terme, influencer qui expédie quoi, où et selon quelles conditions.
Source:
@NewRulesGeo - Suivez-nous sur X (https://x.com/NewRulesGeo?t=6cJ2ZyQr-1f_lBvKPNggKw&s=09 )
20:21 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, turquie, méditerranée, méditerranée orientale, erurope, affaires européennes, gaz, gaz naturel, hydrocarbures |
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Le super-continent n’est pas euro-atlantique!

Le super-continent n’est pas euro-atlantique!
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
Nous sommes en 2019, sous le premier mandat de Trump. À mi-chemin d’un demi-siècle depuis la « pivotation » des États-Unis vers l’Asie (Obama), qui sent que quelque chose se passe et doit freiner la montée de la puissance asiatique.
En février 2012, le futur président chinois, Xi Jinping, revient des États-Unis et retourne en Chine, en faisant deux escales: en Irlande et en Turquie…
Recep Tayyip Erdogan, suite à la dernière escale de Xi, se rend en Chine, d’abord dans la province d’Urumqi, sans suivre l’exemple de Charles de Gaulle au Québec: il parle d’« une seule Chine », et non d’une région ouïgoure libre… bien qu’auparavant il ait eu des positions en faveur de ce séparatisme-là.
Les contacts entre la Turquie et la Chine s’intensifient énormément d’un point de vue économique.
Pour la Chine, l’Asie ne se limite pas à l’Asie du Sud-Est. L’Asie s’étend jusqu’à la Méditerranée. Ainsi, le Moyen-Orient fait partie de l’Asie. Ce Moyen-Orient produit exactement la quantité de pétrole dont ont besoin les géants économiques asiatiques (Chine, Inde, Japon, etc.), et seul l’Asie centrale et le Moyen-Orient peuvent la fournir.
La Chine, qui dans les années 80 était autosuffisante en matière de consommation de pétrole, est aujourd’hui le plus grand importateur mondial de cet hydrocarbure. Parce qu’elle connaît une croissance soutenue.
La Chine a dépassé les États-Unis tant en importations qu’en exportations de la zone du Golfe depuis 2006-2009. Il ne s’agit pas seulement de pétrole, mais de tous types de biens.
La croissance est si forte que les Américains ne savent plus comment penser stratégiquement cette nouvelle réalité.
Habitués aux jeux à somme nulle, ils pensent que ce que la Chine gagne, ils le perdent.
Même un Iranien-américain comme Vali Nasr partage cette opinion. Et il croit aussi que les alliés asiatiques des États-Unis demanderont aux Américains d’intervenir pour empêcher la Chine de couper leurs sources d’approvisionnement en pétrole du Moyen-Orient !
Voici une grave défaillance de perception. Les alliés des États-Unis, dont parlait Nasr il y a moins d’un dixième de siècle (dans son livre The Dispensable Nation, 2013), sont désormais irrémédiablement attirés, comme des satellites, par la force gravitationnelle de la Chine. Ils vont naturellement se détacher des États-Unis et s’aligner sur d’autres orbites. Rien n’est éternel sous le Soleil.
La puissance du Super-Continent peut résider dans le potentiel démographique énorme de toute cette zone et, implicitement, dans sa tendance au «traditionalisme».
Une synergie eurasiatique n’est pas seulement une «intégration économique». La plupart des représentations parlent uniquement d’investissements et de chiffres. Il s’agit plutôt d’un potentiel qui se trouve justement «de l’autre côté» de la modernité.
Une Europe « pré-moderne » aurait eu pratiquement un potentiel de croissance infini. La modernité typiquement occidentale l’a démographiquement et civilisationnelement bloquée.
Il y aurait encore beaucoup à dire…
La guerre actuelle au Moyen-Orient concerne aussi le blocage des relations entre l’Occident et l’Orient du Super-Continent, où la Chine et l’Europe sont des piliers. Les Américains en sont conscients et le disent ouvertement, comme à leur habitude:
«L’Europe et la Chine se trouvent à mi-chemin l’une de l’autre: elles sont situées aux antipodes de l’Eurasie. A elle deux, elle représentent les noyaux de civilisations contrastées; leur relation est marquée par un héritage complexe ou se juxtaposent distance culturelle et passé impérial.
Cependant, elles partagent le même continent et une histoire de contacts importants, même s'ils ont été intermittents, avec peu de barrières géophysiques entre elles. En tant que deux des plus grandes zones de production et de technologie dans le monde en dehors des États-Unis, elles partagent également de fortes attractions économiques mutuelles. Pour qu’un supercontinent eurasiatique à portée mondiale naisse, l’Europe et la Chine devraient en être les piliers de soutien » (Nasr, p. 178).
13:22 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, affaires européennes, affaires asiatiques, europe, asie, eurasie, géopolitique |
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mercredi, 15 avril 2026
Géopolitique du chaos contrôlé: théorie des jeux, empires en déclin et longue marche vers un monde multipolaire

Géopolitique du chaos contrôlé: théorie des jeux, empires en déclin et longue marche vers un monde multipolaire
par Mario Pietri
Source: https://www.sinistrainrete.info/articoli-brevi/32736-mari...
Il existe un fil rouge – subtil mais implacable – qui relie le langage apparemment erratique de la politique étrangère américaine contemporaine, la posture stratégique de la Russie dans la guerre d’usure en Ukraine et la tension systémique croissante qui traverse les voies énergétiques mondiales: ce fil, c’est la théorie des jeux appliquée à la géopolitique de l’effondrement.

La leçon du professeur chinois Jiang Xueqin (photo), expert en stratégies prédictives – ou, pour employer une définition plus fidèle à sa pensée, selon une sorte de « psycho-historien » contemporain mêlant théorie des jeux, cycles historiques et intuitions systémiques – ne part pas de slogans mais d’un postulat structurel: ce qui apparaît comme du chaos est souvent une forme sophistiquée de rationalité non linéaire, une séquence de mouvements qui, observés à court terme, semblent incohérents, mais qui, sur le long terme, dessinent une tentative délibérée de repositionnement systémique. Dans cette optique, la politique de Donald Trump envers l’Iran – depuis les menaces explicites de ramener le pays « à l’âge de pierre » jusqu’à la possibilité, évoquée à plusieurs reprises, d’une invasion terrestre malgré les limites opérationnelles évidentes (environ 50.000 hommes sur le théâtre d’opérations du Moyen-Orient, dans un contexte géographique extrêmement favorable à la guérilla) – ne serait pas le fruit d’une impulsivité, mais d’une stratégie disruptive: briser les chaînes d’approvisionnement mondiales pour les reconstruire autour du périmètre nord-américain, notamment par un recours délibéré à la déstabilisation comme levier systémique.
Le point névralgique, dans ce schéma, est le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial: sa déstabilisation n’affecte pas seulement le Moyen-Orient, mais génère un choc systémique qui touche le Japon (dépendant à plus de 75% des importations énergétiques du Moyen-Orient), l’Inde, l’Europe et même la Chine elle-même.
Ce n’est pas un hasard si des institutions financières telles que J.P. Morgan ont envisagé des scénarios d’épuisement des stocks mondiaux en l’espace de quelques semaines en cas d’escalade. À cela s’ajoute une crise moins visible mais tout aussi stratégique: celle des engrais (phosphates, urée, soufre), sans lesquels la production agricole mondiale subit des contractions immédiates, et celle de l’hélium et du soufre industriel, éléments clés pour les semi-conducteurs et les infrastructures d’IA, dont les besoins croissent de manière exponentielle alors même que les conditions matérielles pour les satisfaire commencent à se détériorer.
Dans ce contexte, la logique devient claire: détruire l’interdépendance mondiale pour reconstruire une dépendance sélective. Si le Moyen-Orient cesse d’être une plaque tournante stable, le monde est contraint de se tourner vers ceux qui possèdent des ressources alternatives et des capacités logistiques: l’Amérique du Nord et la Russie. C'est là qu'intervient le paradoxe stratégique américain: un pays dont la dette publique a dépassé les 39.000 milliards de dollars ne peut survivre que si le reste du monde continue à financer cette dette en achetant des bons du Trésor. Mais pourquoi le faire? La réponse, selon le professeur, est brutale: parce qu'il n'y a pas d'alternative, si l'accès aux ressources fondamentales passe par Washington, même si cela implique une subordination économique croissante pour les alliés et les partenaires.

C'est la transition d'un ordre fondé sur la finance vers un ordre fondé sur les ressources, l'industrie manufacturière et le contrôle des chaînes logistiques. Le « Nouvel Ordre Mondial » post-1991 – celui de George H.W. Bush, de la mondialisation financière, du multiculturalisme et de la sécurité garantie par les États-Unis – est progressivement remplacé par une vision néo-souverainiste, ancrée dans l’identité, l’autosuffisance et la préparation à un conflit prolongé. Le paradigme MAGA, dans cette lecture, n’est pas seulement un slogan électoral, mais un projet de reconfiguration impériale.
Parallèlement, la Russie évolue sur un axe convergent mais autonome. La guerre en Ukraine n’est pas conçue comme un conflit rapide, mais comme une guerre d’usure destinée à durer 10 ou 20 ans, un laps de temps suffisant pour transformer l’économie russe en un système pleinement militarisé et résilient. Moscou a déjà démontré une remarquable capacité d’adaptation: d’importateur de drones iraniens à exportateur vers Téhéran, dans un cycle de production qui alimente le conflit lui-même.
Cette stratégie trouve ses racines dans la pensée géopolitique d’Alexandre Douguine et dans la doctrine de la «Troisième Rome»: une idée de civilisation alternative à l’Occident libéral, fondée sur la cohésion, la religion et l’identité.
Alors que l’Occident est perçu comme pris au piège de crises internes – sociales, politiques et culturelles –, la Russie se présente comme le noyau d’un bloc autosuffisant, capable d’intégrer des ressources énergétiques, agricoles (l’Ukraine représente environ un tiers de la production mondiale de blé selon certaines estimations agrégées) et industrielles, en construisant une plateforme de résilience tournée davantage vers l’Orient que vers l’Occident.
Voilà pour la thèse du professeur: deux empires qui, conscients de la fin de l’ordre mondial actuel, se préparent à survivre en construisant des « forteresses » autosuffisantes, avec la possibilité – et c’est là le point le plus controversé – d’une convergence tactique entre les États-Unis et la Russie pour contenir l’ascension de la Chine.
Mais c’est précisément sur ce point que s’impose une lecture dialectique.
L’idée d’un réalignement russo-américain se heurte à une réalité qui apparaît de plus en plus évidente : l’irréversibilité du déclin systémique des États-Unis. Il ne s’agit pas d’une évaluation idéologique, mais d’une succession de données structurelles. Sur le plan international, Washington a progressivement érodé sa crédibilité: de l’expansion de l’OTAN malgré des engagements informels contraires, aux guerres fondées sur des hypothèses qui se sont révélées infondées (Irak 2003), jusqu’à l’utilisation sélective des sanctions comme arme géopolitique. Dans ce contexte, tout accord avec les États-Unis est perçu par Moscou comme intrinsèquement instable.

Sur le plan militaire, le discours sur l’invincibilité a été ébranlé par une série d’événements: la vulnérabilité des bases stratégiques, les difficultés des systèmes antimissiles face à des attaques ciblées, et une exposition logistique croissante dans des scénarios complexes. L'hypothèse d'une invasion terrestre de l'Iran, avec un territoire vaste et montagneux et une population hautement mobilisable, ne constituerait pas une démonstration de force, mais le risque concret d'un désastre stratégique, avec des effets internes potentiellement dévastateurs pour une société déjà traversée par des tensions latentes.
Les fragilités internes sont encore plus importantes. L’autosuffisance énergétique américaine, souvent proclamée, est remise en question par l’épuisement progressif des gisements de pétrole de schiste, dont la durabilité est estimée à quelques années seulement pour de nombreux bassins.
Sur le plan agricole, les données indiquent des niveaux de semis à leur plus bas niveau historique depuis 1912, un signe inquiétant pour un pays qui a également fondé sa sécurité sur les exportations alimentaires.
À cela s’ajoutent une tension sociale croissante, qui pourrait être exacerbée par un conflit extérieur prolongé, et une pression financière qui limite les investissements dans des secteurs critiques tels que l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques, alors même que les capitaux étrangers – notamment en provenance du Golfe – commencent à se réduire, notamment en raison de dynamiques internes telles que le ralentissement du marché immobilier à Dubaï et une prudence croissante dans les investissements à forte intensité énergétique comme les centres de données.

Dans le même temps, la Chine a consolidé une supériorité industrielle difficilement rattrapable à court terme, tandis que le système BRICS s’apprête à offrir une alternative structurée à la domination du dollar, fondée sur des ressources réelles et sur une intégration financière progressive qui pourrait réduire drastiquement la demande mondiale de dette américaine, ouvrant des scénarios de redimensionnement pour les États-Unis, non plus en tant que puissance hégémonique mondiale, mais en tant que puissance régionale forte mais contenue.
Dans ce scénario, la conclusion apparaît clairement: la Russie n’a aucun intérêt stratégique à s’allier à un empire perçu comme en déclin et structurellement instable. Au contraire, la convergence avec la Chine – déjà évidente dans les flux énergétiques, les infrastructures et la coopération technologique – représente une option bien plus solide.
C'est là que se dessine le véritable horizon systémique: un monde multipolaire tiré par les BRICS, dans lequel la domination du dollar est progressivement érodée par un nouveau système financier, potentiellement ancré dans des ressources réelles (l'or en premier lieu) et soutenu par la centralité de la monnaie chinoise. Une sorte de «nouveau Bretton Woods», qui ne repose plus sur la confiance dans l'hégémonie américaine, mais sur la convergence des intérêts entre les économies émergentes.

Dans ce rééquilibrage, l’Europe apparaît comme le maillon faible: dépourvue d’autonomie énergétique, dépendante sur le plan militaire, et surtout liée à une posture idéologique anti-russe qui a produit des effets contraires aux intérêts économiques du continent. L'abandon du gaz russe à bas prix a accéléré la perte de compétitivité industrielle, tandis que la conviction – quasi aveugle – d'une possible défaite russe et d'un accès à ses ressources semble de plus en plus éloignée de la réalité.
Dans un contexte de crise des chaînes d'approvisionnement, l'Europe risque d'être parmi les premières régions à subir des chocs systémiques, aux côtés de l'Asie du Sud-Est, fortement dépendante des importations énergétiques, de l'Afrique du Nord, exposée à des crises alimentaires et hydriques, et de vastes régions d'Afrique subsaharienne qui se trouvent déjà aujourd'hui dans une situation de fragilité structurelle. L'Amérique latine se retrouvera elle aussi divisée entre les pays exportateurs de ressources – potentiellement avantagés – et les pays importateurs, qui subiront de graves répercussions.
Les conséquences ne se limiteront pas aux secteurs traditionnels: la crise affectera également en profondeur l'économie immatérielle. L'intelligence artificielle, qui nécessite une énergie abondante, des matières premières critiques et des infrastructures sophistiquées, pourrait ralentir considérablement; la logistique mondiale, déjà mise à rude épreuve, subira de nouvelles perturbations; le tourisme – secteur vital pour de nombreuses économies européennes, y compris l'économie italienne – sera parmi les premiers à se contracter en cas d'instabilité généralisée. Des secteurs industriels européens entiers, de la chimie à la fabrication de pointe, sont aujourd’hui particulièrement exposés.

Dans ce contexte, attribuer à Trump une génialité stratégique totale semble problématique: ses comportements présentent des traits évidents de narcissisme et d’irrégularité dans la prise de décision. Il serait toutefois réducteur d’interpréter ce phénomène comme un pur hasard. Il est plus plausible de penser qu’il existe derrière son action une mise en scène systémique, expression d’intérêts profonds qui utilisent son imprévisibilité comme un instrument de déstabilisation contrôlée, fonctionnant à la redéfinition des équilibres mondiaux.
Le Moyen-Orient, dans ce scénario, reste le point le plus instable. Israël est confronté à un possible changement de paradigme: une réduction de la présence américaine pourrait se traduire par une perte de supériorité stratégique, rendant nécessaire une remise en question de sa posture, peut-être vers des formes d’équilibre régional plus pragmatiques.
Les pays du Golfe, quant à eux, traversent une phase de transition silencieuse, entre des signes de tension sur les marchés immobiliers et un repositionnement des investissements, avec des répercussions directes possibles sur la capacité américaine à financer sa dette et à soutenir son infrastructure technologique.
Pour l’Italie, tout cela se traduit par une nécessité qui ne peut plus être reportée: un changement radical d’approche. Pays manufacturier, dépendant des exportations, fragile sur le plan énergétique et fortement exposé au tourisme, elle ne peut se permettre de rester ancrée dans des schémas idéologiques ou des stratégies non alignées sur ses intérêts matériels. Il faut un retour à la réalité, une révision en profondeur des élites et des priorités stratégiques, et surtout l’abandon de l’illusion selon laquelle l’avenir passe par la défaite de la Russie plutôt que par une redéfinition pragmatique des relations eurasiennes.
Il reste toutefois une variable qui pèse sur toute analyse rationnelle: le risque existentiel lié à des décisions irrationnelles. Un empire en déclin peut, historiquement, choisir la voie de la destruction plutôt que celle de l’adaptation. L’hypothèse d’une opération terrestre en Iran, déjà discutée au plus haut niveau, ou le recours à des doctrines extrêmes telles que la soi-disant «option Samson» au Moyen-Orient, représentent des scénarios qui échappent à la logique linéaire de la théorie des jeux et ouvrent la porte à des issues catastrophiques.
Voici donc le paradoxe final: alors que les grandes puissances agissent comme des acteurs rationnels dans une partie à long terme, la possibilité d’un coup irrationnel – une erreur, un excès d’orgueil, une décision prise sous pression – reste le seul facteur capable de réduire à néant la partie elle-même.
En d’autres termes, le monde ne change pas simplement d’ordre: il entre dans une phase où la rationalité stratégique et le risque d’effondrement coexistent dans un même espace, comme les deux faces d’une même pièce géopolitique instable.
12:48 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, géopolitique du chaos |
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jeudi, 09 avril 2026
Israël frappe la géométrie eurasienne de la Chine

Israël frappe la géométrie eurasienne de la Chine
À Kashan, Israël n'a pas seulement frappé l'Iran, il a touché une artère vitale de son continent. L'attaque du pont ferroviaire de Yahya Abad, un maillon essentiel du corridor de fret Xinjiang-Téhéran, a directement impacté la stratégie terrestre des Nouvelles Routes de la Soie que la Chine développe comme alternative au détroit d'Ormuz.
La ligne ferroviaire de 10.400 km vers le port sec d'Aprin, conçue pour acheminer des marchandises de l'ouest de la Chine vers le pôle industriel iranien, puis vers Qom, Kashan, Ispahan et Bandar Abbas, était censée devenir la future voie de contournement du pétrole brut et des industries de Pékin, à l'abri des sanctions.

En coupant Kashan, Israël a envoyé un signal beaucoup plus clair: toute infrastructure contribuant à stabiliser l'économie de guerre iranienne ou offrant à la Chine une voie terrestre sécurisée vers le Golfe est désormais une cible.
Stratégiquement, il s'agit du premier message militaire adressé au-delà de Téhéran et à la géométrie eurasienne de Pékin, rappelant que les nouvelles guerres ne se mènent pas seulement contre les armées, mais aussi contre les corridors, les ponts, les ports secs et les chaînes d'approvisionnement qui garantissent la résilience des grandes puissances.
La réponse chinoise probable ne sera pas une escalade militaire, mais une accélération de la redondance : un investissement accru dans l'axe de Gwadar, le corridor moyen caspien et le réseau ferroviaire russe.
Israël a démontré sa capacité à faire pression sur l'Iran en agissant sur les points névralgiques de la Route de la Soie, obligeant la Chine à repenser la sécurité de son architecture énergétique continentale
En savoir plus - Lien: https://multimedia.scmp.com/news/china/article/One-Belt-O...
Post: https://www.linkedin.com/posts/roberto-lafforgue-7a356347...
Source: https://t.me/dynamiquesdeconflit
19:28 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, actualité, iran, chine, routes de la soie |
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