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vendredi, 20 mars 2026

Glaziev et le nouveau désordre mondial – La guerre contre l’Iran décidera du sort de l’Ukraine

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Glaziev et le nouveau désordre mondial – La guerre contre l’Iran décidera du sort de l’Ukraine

Markku Siira

Source: https://substack.com/home/post/p-191254494

L’académicien et théoricien russe de l’économie Sergueï Glaziev analyse la politique mondiale à la lumière des lois économiques de long terme. Sa thèse centrale est que le monde est en train de passer d’un ordre dirigé par les États-Unis à une nouvelle structure intégrale dont le centre se forme en Asie de l’Est et du Sud.

Glaziev rappelle qu’il avait prédit, il y a plus de dix ans, que les États-Unis déclencheraient un conflit mondial pour maintenir leur hégémonie, mais qu’ils finiraient par le perdre. Selon lui, cette prédiction est en train de se réaliser.

Washington a affaibli ses alliés européens tout en renforçant la Chine, devenue la puissance dominante aussi bien sur le plan productif que scientifique et technologique. Dans son analyse, la politique de sanctions et les guerres commerciales menées par les États-Unis ont détruit le système international du commerce et des devises et affaibli le dollar en tant que monnaie dominante mondiale.

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L’agression actuelle des États-Unis et d’Israël contre l’Iran s’inscrit, selon Glaziev, dans une trajectoire historique plus large. Il affirme que les États-Unis suivent toujours le plan en cinq étapes élaboré par Zbigniew Brzezinski après la chute de l’URSS, dont le but était la domination globale américaine.

Le plan a commencé avec la prise de pouvoir des nationalistes ukrainiens et l’isolement de la Russie par rapport à l’Europe. Ensuite, il s’agissait de renverser le gouvernement de Moscou, de détruire l’Iran et, finalement, d’isoler la Chine par un blocus commercial. Selon Glaziev, « les services secrets américains ont réussi à insuffler ce plan insensé à leurs gouvernements marionnettes européens », ce qui a plongé l’UE dans une crise socio-économique irréversible.

Cependant, le plan ne s’est pas déroulé comme prévu. En Russie, la menace extérieure a renforcé l’unité intérieure, tandis que la Chine a profité au maximum du pivot de la Russie vers l’Asie.

Aujourd’hui, Washington est passé à la quatrième étape du plan, la destruction de l’Iran, bien que la troisième n’ait pas été réalisée. Cette fois, l’avant-garde idéologique est constituée par les sionistes israéliens, tout comme auparavant par les nationalistes ukrainiens et les revanchards allemands.

L’administration américaine mène une guerre hybride par procuration et n’hésite pas à sacrifier ses alliés, craignant pour sa propre popularité intérieure. Cette stratégie inclut aussi diverses provocations, comme l’attaque contre une base britannique à Chypre ou des frappes sur le territoire de l’Azerbaïdjan. L’objectif est d’étendre le conflit et de fragmenter l’Iran entre ses différents groupes ethniques.

Selon Glaziev, la direction iranienne est consciente de la menace existentielle et prête à se battre jusqu’au bout. En réponse à l’attaque, elle a fermé le détroit d’Ormuz, ce qui risque de déclencher une crise énergétique mondiale. Plusieurs analyses de marché ont averti qu’une fermeture du détroit provoquerait un choc pétrolier majeur.

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Cela accélérerait l’inflation, plongerait l’Europe dans la récession et déclencherait une vague de faillites qui se répercuterait sur les marchés de produits dérivés américains et pourrait faire s’effondrer tout le mécanisme d’endettement du pays. Selon des agences de presse, l’Iran envisage un plan permettant à certains pétroliers de franchir le détroit à condition que les transactions se fassent en renminbi chinois.

Déjà, la hausse du prix du gaz a approfondi la crise économique en Europe. Si la Russie interrompait ses livraisons, les gouvernements pro-américains pourraient perdre leur emprise sur l’UE. L’OTAN pourrait se disloquer si le secrétaire général Mark Rutte mettait à exécution sa menace d’une défense collective contre l’Iran – ce que, selon Glaziev, les services de renseignement israéliens cherchent à provoquer par une attaque contre Chypre.

Glaziev envisage plusieurs scénarios pour l’évolution du conflit. Le premier, consistant en un coup d’État et un éclatement de l’Iran, paraît désormais improbable, mais même cela ne sauverait pas les États-Unis de l’effondrement du système du dollar, de l’éclatement des bulles financières et de l’éloignement de leurs alliés.

Le deuxième scénario, et le plus probable, est celui d’un état intermédiaire prolongé, où les combats se poursuivent de façon limitée et où les prix de l’énergie continuent d’augmenter.

Dans le troisième scénario, le plus sombre, les États-Unis et Israël auraient recours à l’arme nucléaire pour détruire l’Iran. Tout le Moyen-Orient deviendrait alors une zone de catastrophe – la peur et l’exode augmenteraient, et « la moitié de la population pourrait fuir », certains se dirigeant peut-être vers l’Ukraine. Glaziev considère toutefois une guerre nucléaire généralisée comme irréaliste et trop destructrice.

Dans le quatrième scénario, l’Iran inflige à Israël des pertes insoutenables, forçant ce dernier à se retirer de la guerre. Cela déclencherait une nouvelle vague d’antisionisme dans la région et remettrait en question l’existence même d’Israël. Dans ce contexte, Glaziev avance la théorie selon laquelle un transfert de population israélienne vers l’Ukraine serait déjà en préparation.

Selon lui, sur la rive droite du Dniepr, en Ukraine, il se déroule actuellement un «génocide des Russes», le «régime nazi de Kiev» libérant la zone pour des réfugiés israéliens en tuant et en déportant les hommes de Dnipropetrovsk, Mykolaïv, Kherson et Odessa.

Le cinquième scénario concerne une implication plus large de l’OTAN et une réponse de la Chine. Si la Chine bloquait Taïwan, les pays de l’OTAN perdraient la plupart de leurs microprocesseurs. Cela ferait éclater les bulles spéculatives autour de l’IA et plongerait tant l’Europe que les États-Unis dans une catastrophe sociale.

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Dans tous les scénarios examinés, Glaziev prévoit un approfondissement de la crise économique en Occident. Cela atténuerait la pression contre la Russie et renforcerait la position russe, accélérant la réalisation des objectifs de « l’opération spéciale ».

Mais ici se pose une question incontournable sur le rôle de la Russie elle-même: si l’affirmation de Glaziev sur le transfert de population israélienne en Ukraine est exacte, le gouvernement Poutine participe-t-il alors activement à ce jeu géopolitique cynique, dans lequel des territoires ukrainiens sont «nettoyés» de leur population d’origine pour laisser place à de nouveaux arrivants?

Glaziev entrevoit deux alternatives pour l’avenir de l’Ukraine: soit les Ukrainiens «se soumettent à l’esclavage de leurs nouveaux maîtres et répètent le sort des Palestiniens», soit ils reconnaissent leur origine russe et reviennent vers la Russie. Cette dernière option paraît peut-être plus attrayante, mais dans la pratique, elle signifierait la fin de l’indépendance ukrainienne et le déplacement forcé de millions de personnes vers l’empire russe.

Cela dévoile la dure réalité de la situation: la vie humaine n’est finalement qu’un carburant pour la machine géopolitique. Les États-Unis et Israël utilisent leurs propres citoyens comme des pions tout en détruisant les peuples de la région, les gouvernements européens se vendent à bas prix, et les Ukrainiens et Russes ordinaires paient le prix fort dans le récit des deux camps. Le bouleversement de l’ordre mondial balaie des masses humaines sur son passage, alors que l’ancien pouvoir s’effrite et que le nouveau cherche sa place.

Les États-Unis commencent-ils à perdre? 

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Les États-Unis commencent-ils à perdre? 

Alexandre Douguine

Animateur: Le sujet principal de cette émission reste sans aucun doute inchangé et, à l’évidence, il nous accompagnera encore longtemps. Il s’agit de la guerre dans le golfe Persique, de la guerre au Moyen-Orient. On ne peut plus appeler cela autrement: ce n’est plus juste un conflit, ni un dérapage temporaire — c’est une véritable guerre. Puisque nous avons l’intention de l’analyser en détail, permettez-moi de vous demander: à votre avis, tout ce qui se passe actuellement dans la région, cela doit-il être pris au sérieux et pour longtemps ?

Alexandre Douguine : À mon sens, dans notre monde volatil, où tout est sur le fil et ne tient qu’à un cheveu, nous pouvons être confrontés aux retournements les plus incroyables. C’est pourquoi je ne crois à aucune analyse qui affirme: «cela va durer, nous le savons avec certitude» ou «cela va se terminer bientôt, nous en sommes sûrs». Je ne prends pas une telle responsabilité. Je pense qu’il faut suivre les événements, essayer d’en comprendre le sens et voir comment ils se déploient. Les prévisions selon lesquelles tout se terminera dans six mois ou durera éternellement tombent constamment à l’eau. Il me semble irresponsable de faire de telles prédictions. La guerre continue, tout simplement, elle n’est pas terminée.

Comparons: Trump avait l’intention de la finir en quelques heures, puis en quelques jours, mais elle dure déjà depuis deux semaines et se déroule de façon tout à fait différente de la guerre des 12 jours entre Israël et l’Iran qui avait eu lieu il y a moins d’un an, avec la participation des États-Unis. C’est une autre guerre sous tous les aspects, incomparablement différente de la précédente. C’est une guerre radicale qui a déjà causé à l’Iran des pertes colossales: presque toute la direction religieuse, politique et militaire du pays a été éliminée, des gens sont morts, les villes et infrastructures économiques iraniennes subissent des bombardements massifs. À cela, l’Iran répond par une résistance sans précédent: il ne se rend pas et, surtout, il ne se met pas à négocier avec l’agresseur. L’Iran bombarde régulièrement et massivement Israël. Cette information est censurée, car la majorité de la presse américaine est du côté des États-Unis — ils sont partie prenante du conflit — et donc l’Amérique cache la réalité de la situation en Israël. Israël se transforme progressivement en Gaza, c’est-à-dire que de plus en plus d’objectifs économiques, militaires et civils y sont détruits.

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Une véritable insurrection couve donc, et je n’exclus pas qu’on assiste à un changement de régime non pas en Iran, mais en Israël — justement parce que Netanyahou a disparu et qu’on tente d’expliquer son absence. Parfois, il s’agit manifestement de fake news, parfois c’est difficile à dire, mais quoi qu’il en soit, il se passe quelque chose en Israël: avec Ben-Gvir, Netanyahou, la société, la stratégie militaire et simplement la population — dont on ne sait encore rien. Selon les informations fragmentaires, fortement censurées en Occident, Israël se transforme peu à peu en Gaza. Les missiles iraniens arrivent, traversent le « Dôme de fer » et atteignent leurs cibles. Lesquelles exactement? À quelle échelle? Il est impossible de le dire précisément. Les Iraniens avancent leur point de vue, l’Occident le sien. Il semble que les dégâts subis par Israël sont bien supérieurs à ce qu’on estimait ou annonçait en Occident, même s’ils restent moindres que selon les sources iraniennes. La vérité se situe quelque part entre les deux, mais ce sont déjà des pertes très sérieuses, qu’Israël n’avait certainement pas prévues lors de la première guerre de 12 jours contre l’Iran. Quant à la profondeur de ces pertes, il est encore difficile de se prononcer, mais il est évident que l’Iran a appliqué une tactique très efficace: il a fermé le détroit d’Ormuz, frappé les principaux pôles économiques et de communication dans les pays arabes, touchant des ambassades américaines, des centres de renseignement et des infrastructures énergétiques.

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C’est-à-dire que l’Iran, n’ayant pas les moyens d’atteindre ses principaux adversaires — les États-Unis — faute de puissance suffisante, a porté des coups très efficaces sur des bases et objectifs militaires locaux d’où partaient les attaques contre lui, modifiant ainsi profondément l’équilibre des forces dans la région. Cela ne s’est pas produit seulement sur le plan militaire, mais aussi économique. Le blocage du détroit d’Ormuz, ainsi que la possible fermeture par les Houthis du détroit de Bab el-Mandeb — l’accès à la mer Rouge — met en péril tout le système énergétique mondial.

Les deux gazoducs russes Nord Stream ont été sabotés par les Américains, via leurs satellites ukrainiens, le monde était déjà privé du pétrole russe par de lourdes sanctions, et voilà qu’il perd une deuxième source d’hydrocarbures — le Moyen-Orient, désormais bloqué. C’est un coup colossal pour l’économie mondiale, qui commence déjà à se faire sentir. En d’autres termes, l’Iran a choisi une méthode de guerre qui oblige réellement l’adversaire à réfléchir à ses actes.

No-US-iran-war-on-Israel-495x660-1127781697.jpgEt là, on voit des signes de panique à la Maison Blanche, car Trump change d’avis plusieurs fois par jour. Un coup il fanfaronne qu’il va résoudre seul le problème iranien, un autre il appelle tout le monde à l’aide: «venez, aidez-nous à patrouiller pour protéger les pétroliers dans le détroit d’Ormuz», et il invite — tenez-vous bien — la Chine. Donc, pas seulement les pays européens, qu’il a récemment insultés, mais aussi la Chine, qui devrait réparer les conséquences de son agression totalement injustifiée contre l’Iran. Et que voit-on? Tout le monde refuse. Certains hésitent: Starmer, Macron, Merz — tantôt ils envoient des navires, tantôt non. Maintenant, même Meloni refuse de participer, alors qu’elle était pourtant une alliée de Trump. On a l’impression que Trump ne sait plus ce qu’il fait.

De plus en plus de messages circulent sur les réseaux sociaux américains: «Nous sommes gouvernés par un fou, un maniaque sénile, un paranoïaque». Et si l’on se souvient de l’affaire Epstein, le tableau devient franchement terrifiant — à la tête d’une puissance nucléaire se tient un maniaque imprévisible, dont les propos et les actes échappent à toute logique, même élémentaire. Il décide une chose le matin, une autre l’après-midi, une troisième le soir, et le lendemain tout recommence. Cela vaut aussi pour sa politique des droits de douane et des sanctions. On a l’impression qu’à la tête de la plus grande puissance mondiale s’est retrouvé un homme gravement malade, mentalement instable, traînant derrière lui un «passif» criminel effrayant.

Comment alors prévoir la suite? Tout a commencé avec un calcul: que l’Iran finirait vite par négocier aux conditions américaines, reconnaîtrait sa défaite et accepterait les exigences des États-Unis. Mais il s’est passé tout le contraire. Des forces bien plus radicales sont arrivées au pouvoir. C’est aujourd’hui le Corps des Gardiens de la Révolution islamique qui mène la guerre — des gens sans pitié, ayant perdu leurs guides spirituels, politiques, leurs enfants.

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Et l’Iran, à mon avis, tiendra jusqu’au bout. Mais qu’est-ce que cela signifie, «jusqu’au bout»? Personne ne le sait: frappes nucléaires? Opération terrestre? Aura-t-elle un effet? Impossible à dire. Israël survivra-t-il, existera-t-il encore un certain temps ou disparaîtra-t-il simplement dans un futur proche? Car si l’on compare Israël à l’Iran, a fortiori au monde islamique, on comprend que ce n’est qu’une petite base militaire américaine — très active, très agressive — mais ce n’est ni un pays, ni un État, ni une civilisation. C’est une sorte de réseau qui survit en manipulant d’autres pays: l’Amérique via ses lobbys, l’Europe, et le monde arabe.

Si ce conflit devient de plus en plus "civilisationnel" et finit par le devenir totalement, le facteur religieux montant de part et d’autre, je pense qu’on peut supposer avec une certaine probabilité qu’Israël sera rayé de la carte. Cet État, dans son format actuel, n’existe pas depuis si longtemps. C’est en grande partie une construction artificielle, un proxy de l’Occident au Moyen-Orient.

Jusqu’où sera-t-il défendu et que restera-t-il à défendre? Peut-être quelque chose, mais tout prend un tour de plus en plus sinistre, et à mon avis, on s’approche du point où l’une des parties — Israël ou les États-Unis — pourrait lancer une frappe nucléaire tactique sur le territoire iranien. Si l’Iran continue à agir aussi efficacement, il subira bien sûr de lourdes pertes, et ses villes seront aussi frappées, mais regardez une carte: la taille de l’Iran par rapport à Israël, c’est bien moins que Gaza par rapport à Israël. On voit ce qu’Israël a fait de Gaza: des ruines. Théoriquement, transformer Israël en une nouvelle Gaza, c’est possible. D’autant que tous les autres commencent à être entraînés dans cette guerre, directement ou indirectement. Certains affirment qu’ils ne soutiendront pas Trump. D’ailleurs, le Japon a refusé d’envoyer sa flotte en patrouille pour escorter les navires dans le détroit d’Ormuz, et Trump déclare: «ce n’est pas notre problème, nous avons assez de pétrole, si vous en voulez, allez patrouiller vous-mêmes».

C’est lui qui a tout déclenché, qui a frappé l’Iran. Il a provoqué ces représailles qui frappent désormais ses propres alliés — les Émirats arabes, le Qatar, Bahreïn, le Koweït — et maintenant il dit: «je m’en lave les mains, j’ai assez de pétrole, si vous avez des problèmes, défendez vos pétroliers vous-mêmes dans le détroit d’Ormuz». C’est à peine croyable. Nous avons vu divers dirigeants aux États-Unis, en Europe, et même chez nous — certains étaient à la limite de l’équilibre mental, cela arrive. Mais ce que nous voyons aujourd’hui, cet individu à la tête de l’Amérique, c’est vraiment très inquiétant, car il n’y a aucune logique dans ses actions. Il dit une chose aujourd’hui, une autre demain, une troisième le jour suivant. Pour l’instant, il ne s’est pas retourné contre nous, il ne nous a pas encore visés avec sa folie agressive — d’ailleurs, il garde ce thème sous la main. Il estime manifestement qu’il faut agir par étapes.

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Déjà deux fronts actifs: l’Amérique latine avec le Venezuela, avec Cuba qu’il prépare à envahir, avec les sanctions et le blocus. Il est plongé dans la guerre du Moyen-Orient, qui n’est pas près de finir, et ensuite il s’attaquera à la Chine sous prétexte de protéger Taïwan. Le dossier ukrainien n’est plus sa priorité. Mais si ses actions agressives réussissaient, tout se rapprocherait à nouveau de nous. Il faut bien comprendre: l’Iran, aujourd’hui, c’est un bouclier pour nous et pour la Chine, car, s'il tombe, après, ce sera notre tour.

Et même pour Trump, lancer une agression sur tous les fronts, même dans son état, ce serait trop. Mais il faut comprendre à qui on a affaire. Toute idée selon laquelle on pourrait s’entendre avec ce système, trouver un terrain d’entente — tout cela s’est effondré. Nous avons essayé, nous avons agi correctement. Lorsque Trump est arrivé, il avait un discours plutôt sensé, il était entouré de gens sérieux et cohérents. Aujourd’hui, il les a tous chassés — les derniers ont été limogés hier. Il dit : « il ne me reste que mon ami Mark Levin, Laura Loomer et Lindsey Graham, et tous ceux qui ne les aiment pas sont détestés par toute l’Amérique, y compris par les conservateurs, de droite comme de gauche». D’abord, ce trio est repoussant physiquement, ensuite ils sont absolument antipathiques, sans aucun charisme. Tous les gens respectables de l’entourage de Trump sont partis ou se taisent: J. D. Vance, Tucker Carlson, Megyn Kelly — tous ont pris leurs distances.

Voilà ce que je veux dire : Trump est dans une impasse. Il faut bien le comprendre. C’est pourquoi sa manière de se comporter, en guerre comme en politique internationale, est extrêmement dangereuse. Nous devons être extrêmement prudents dans une telle situation.

Animateur : Essayons d’en discuter un peu plus en détail, car vos propos soulèvent de nombreux aspects importants. Commençons par l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran et les représailles iraniennes contre les monarchies du Golfe. Selon les dernières informations, le PIB du Koweït et du Qatar a déjà chuté de 14% et continue de baisser: les raffineries ferment, tout le secteur pétrolier régional est en stagnation. Il est évident que l’Iran agit délibérément. Même selon les propos que vous avez cités de Donald Trump, il est d’accord pour dire que les monarchies du golfe Persique, en tant que source de pétrole, ne l’intéressent plus.

Ma question suivante : à qui profite ce conflit, selon vous ? Car les raisons officielles étaient fallacieuses — tout le monde comprend que la question de l’arme nucléaire iranienne n’est plus mentionnée. Comment définiriez-vous l’idée initiale de cet embrasement? Qui devait gagner, qui veut gagner, et comment?

Alexandre Douguine : Il me semble que nous vivons les événements à plusieurs niveaux: géopolitique, économique et idéologique-religieux. On considère souvent que l’idéologie religieuse n’est qu’une lubie, sans importance, car seuls les intérêts matériels comptent. Mais c’est une erreur. Les trois participants de ce conflit sont largement motivés par leur vision de la fin des temps, chacune radicalement opposée.

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D’un côté, il y a l’idée du «Grand Israël» que soutient Netanyahou: c’est la guerre des derniers jours, qu’il mène contre l’Amalek — l’Iran. Cette lutte doit mener à la venue du Messie, et des rituels sont préparés pour cela. Le Sanhédrin a été reconstitué, on a importé des vaches rousses qu’il faut sacrifier, on prépare la construction du Troisième Temple. Un grand prêtre est formé, qui ne touche pas terre et qu’on porte sur un palanquin. On prépare la destruction de la mosquée Al-Aqsa, et, il y a deux jours, pour la première fois dans l’histoire d’Israël, les offices religieux ont été interdits pendant le Ramadan. C’est la réalité de la politique israélienne, qui utilise tous les moyens pour avancer son projet messianique.

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Le sionisme chrétien dans l’entourage de Trump est aussi devenu une force dominante. Paula White (photo), à la tête des evangelicals dispensationalistes, officie à la Maison Blanche et proclame que la prophétie s’accomplit, que la fin du monde approche, que c’est pourquoi Israël est si important: "prions pour lui et tuons tous ses ennemis", a-t-elle lancé. Il ne faut pas sous-estimer le degré de fanatisme religieux en Israël et aux États-Unis. Autrefois, cela semblait marginal, aujourd’hui c’est un facteur majeur de la grande politique. L’Iran répond de la même façon, voyant en Trump et Netanyahou le Dajjal — l’Antéchrist. Ici, la géopolitique passe au second plan.

Néanmoins, elle a son importance. Si Trump veut imposer l’hégémonie américaine, il souhaite couper les liens économiques entre la Russie et le reste du monde. Il poursuit la politique de Biden: sanctions, interdiction d’acheter notre pétrole, attaques contre nos pétroliers. D’un autre côté, il s’agit de neutraliser le deuxième pôle mondial de production d’énergie: le Moyen-Orient. Les États-Unis ont leur pétrole et leur gaz, qu’ils sont prêts à vendre très cher. Plus le Venezuela, que Trump considère comme acquis avec toutes ses réserves. Voilà une source alternative d’énergie pour le monde — un modèle de domination unipolaire dur.

La façon dont tout cela se déroule rappelle un show postmoderne paranoïaque ou une série sur un tueur sanguinaire. L’association d’une eschatologie radicale, qui anime Israël, d’un affrontement géopolitique et d’un changement d’équilibre énergétique dessine un tableau sombre: la Russie isolée, une deuxième source de ressources neutralisée, tout cela pour permettre à l’Amérique de s’ériger en hégémon mondial dans une ère «messianique».

Animateur : Continuons notre entretien sous un autre angle. Trump doit se rendre en Chine dans moins de trois semaines. D’une part, Pékin est officiellement le principal rival géopolitique des États-Unis. D’autre part, Washington ne peut s’en passer: la Chine est la source des ressources clés et des terres rares. Sans elles, l’industrie américaine — de l’aviation au high-tech — ne peut fonctionner.

À votre avis, comment pourraient-ils résoudre ce dilemme à Washington et à Pékin? Que peut changer cette visite? On dit même que la Chine pourrait forcer les États-Unis à revoir leur politique au Moyen-Orient, en utilisant sa base de ressources comme levier. Qu’en pensez-vous?

Alexandre Douguine : D’abord, Trump a déclaré aujourd’hui qu’il n’ira pas en Chine: son agenda change. Ce qui était prévu dans trois semaines est repoussé, car les événements évoluent à la minute près. Tout récemment, sur les réseaux sociaux occidentaux, il a dit qu’il n’ira pas tant que les Chinois n’enverront pas leurs navires d’abord.

Il y a une part de rationalité: la Chine est un énorme pôle du monde multipolaire, qu’il faut considérer, comme la Russie, pour des raisons économiques, politiques, militaires, nucléaires. Mais de toute évidence, Trump ne veut pas le faire. Il ne veut tenir compte de rien ni de personne — ni des puissances de second plan, ni de celles de premier plan. Mais il ne se risque pas encore à un conflit direct avec la Chine: quelque chose le retient — peut-être un reste de raison. Il n’est pas prêt à s’aventurer sur cette glace.

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Dans sa vision, le monde est égocentrique: il n’y a qu’un seul centre de décision — lui-même. C’est une forme sévère de paranoïa: il se croit tout-puissant et le reste du monde doit obéir. Si quelqu’un ne s’y plie pas, cela le met en rage, il veut se venger et briser l’opposant. Avec les plus faibles, il y parvient: il a réussi avec Maduro, à éliminer tout le leadership iranien, à soutenir Israël dans la destruction de Gaza, à mettre la main sur Cuba, à humilier ses partenaires européens. Là où il peut exercer un pouvoir absolu, il le fait.

Il voit l’Inde et le Japon comme des Etats esclaves. L’expérience de l’île d’Epstein — la règle de la domination absolue sur des victimes — a forgé chez lui ce comportement monstrueux et criminel. Trump agit comme s’il était entouré de victimes d’Epstein: dociles, sans droits, qui ne se défendront pas. Epstein, pour éviter que ses victimes ne mordent, leur faisait arracher les dents ! Trump a participé à ces orgies pédophiles. Qu’a-t-il dans la tête? Avec qui avons-nous affaire? L’Amérique est désormais terrifiée par cela.

C’est à cette psychologie que nous avons affaire. Comment voit-il la Russie et l’Iran? Il nous voit, nous et la Chine, comme des concurrents très dangereux, témoins de ses crimes, capables de réagir. Je pense qu’il nous déteste vraiment. Mais quelque chose l’empêche d’attaquer frontalement: trop de choses dépendent, dans l’économie, le militaire et la politique, de la Chine et de la Russie. Il a aussi un autre front de travail. Ou peut-être plus d’ailleurs, je pense à l’Europe.

Animateur : Vous avez déjà abordé la question de l’Europe, qui se retrouve à nouveau dans une position très étrange. D’abord Trump demandait l’aide des Européens, puis il s’est offusqué que Starmer ait proposé de l’aide «au mauvais moment», etc.

À votre avis, l’Europe a-t-elle aujourd’hui la moindre qualité de sujet politique — non seulement dans ses relations avec Trump, mais aussi dans le contexte de la guerre dans le Golfe, dont elle est la première victime? A-t-elle encore la capacité d’influencer les vicissitudes politiques actuelles?

Alexandre Douguine : L’Europe, si l’on poursuit la métaphore de l’île d’Epstein, fait figure de complice, de garde ou d’homme à tout faire dans ces crimes monstrueux. Elle dispose d’une liberté très limitée, mais en réalité, elle n’est qu’un employé de cette île. Elle n’est pas le principal criminel, mais pas non plus une victime complète. Au fond, elle aimerait faire partie de la «première ligue», mais sait qu’à tout moment elle peut être rejetée et devenir une victime. Le Premier ministre belge parlait de différence entre vassal et esclave, mais en réalité, elle n’existe pas: on traite le vassal avec respect en exigeant une soumission totale, l’esclave, lui, on le traite sans aucun respect. Voilà la situation de l’Europe. Si Trump voulait la féliciter, il l’appellerait «fidèle vassale», ce qu’il fait parfois quand il est de bonne humeur. S’il se fâche, il traite ses employés comme des esclaves — il ne tape pas sur la joue, il mord, il frappe, il leur jette un cendrier à la tête.

La position de vassal-esclave est telle: le maître a changé, c’est un fou, mais que faire? Attendre qu’on l’interne, saboter peu à peu, refuser d’exécuter des ordres criminels. Mais alors on est licencié ou on devient victime. Les marges de manœuvre de l’Union européenne sont faibles: ils rêvent que cet enfer se termine, que le maniaque parte, qu’ils redeviennent de fiers vassaux. Pour l’heure, Trump les traite comme des esclaves rebelles, ils essaient de résister, d’échapper à la traque sur l’île d’Epstein, devenant eux-mêmes les victimes des forces avec lesquelles Trump fait ce qu’il veut.

On assiste à la perte de statut de sujet politique chez tous ceux avec qui Trump traite: il est le seul sujet, tous les autres sont des objets. Ceux qu’il peut transformer en choses, humilier, tuer ou violer — il le fait. Mais l’Europe occupe une position intermédiaire: ce sont aussi des «invités» de l’île, qui peuvent à tout moment devenir victimes, passant de bourreaux à victimes. Nous, la Chine et le grand Iran, qui fait la preuve de sa dignité et de son refus d’être transformé en objet, refusons cette ablation de notre statut de sujet — nous nous opposons à ce maniaque déchaîné. Notre potentiel, notre arsenal nucléaire stratégique, notre économie, notre volonté, notre président, notre peuple attaché aux valeurs traditionnelles et non à celles d’Epstein, font barrage. Nous affirmons notre souveraineté, refusons le rôle de vassaux, même choyés. Nous avons déjà essayé ce rôle dans les années 1990 et savons comment cela se termine.

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Toute négociation avec nous ou avec la Chine est pour Trump une épreuve psychologique, car il y rencontre des sujets. Nous désubjectiver n’est pas si simple, et c’est là son problème. Nous devons donc, en soutenant au maximum l’Iran, élaborer une contre-stratégie, car un tel ordre mondial doit être empêché: il faut réfléchir à comment neutraliser ce forcené et le mettre en sécurité. Beaucoup ont discuté de la clairvoyance de notre président quand il disait que Kamala Harris serait mieux. On croyait à l’ironie, pensant que Trump tiendrait ses promesses. Or, notre président avait vu juste. Il est remarquablement lucide et visionnaire. Ce que nous vivons aujourd’hui est une catastrophe mondiale: on est au bord de la guerre nucléaire parce qu’à la tête d’une grande puissance se trouve un individu manifestement dérangé, avec des idées folles, une psyché délabrée, une démence évidente. C’est dangereux pour tous, il faut penser à s’en protéger. D’ailleurs, l’Europe devrait se tourner vers nous, car nous sommes prévisibles.

Animateur : Permettez-moi de poursuivre sur cette note. Si l’on laisse de côté la personnalité de Trump, on constate que ce qui se passe au Moyen-Orient — la crise énergétique et économique — conduit inévitablement l’Europe à une catastrophe totale. Tous les experts l’écrivent. Les Européens vont à l’abattoir comme des agneaux.

J’aimerais savoir pourquoi ils agissent ainsi: est-ce le résultat de l’incompétence et de la dégradation des élites, qui ne voient pas que cette crise ne leur apportera que misère et effondrement, ou bien s’agit-il d’une trahison consciente des instances de l’UE, comme von der Leyen et consorts, qui savent très bien où cela mène mais continuent? À votre avis, qu’est-ce qui motive réellement la position suicidaire de l’Europe?

Alexandre Douguine : Ils n’ont tout simplement pas le choix. En ont-ils un? Ils ne sont qu’une partie de ce système, de simples employés.

Animateur : Mais ne pourraient-ils pas se révolter contre Trump, soutenir l’Iran, la Russie, la Chine, etc.? L’imaginez-vous?

Alexandre Douguine : Non, bien sûr que non. Voyez-vous Macron — ce politicien dont on ne connaît même pas l’orientation — ou le collaborateur de «BlackRock», ce Merz, qui ressemble à Himmler dans un mauvais rêve posthume, ou l’ahuri Starmer — pensez-vous qu’ils défendront la souveraineté européenne? Tous ceux qui auraient pu aller dans ce sens — Schröder en Allemagne, Mitterrand ou Chirac en France — ont disparu. Ceux-là étaient souverains: certes, ils jouaient selon les règles occidentales, atlantiques, mais ils avaient une vraie autonomie.

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Depuis, il y a eu une rotation des élites européennes, qui sont devenues totalement subalternes. Ce sont peut-être des personnalités vaniteuses, mais elles ne reflètent ni les intérêts des sociétés européennes, ni la géopolitique européenne. Elles sont en fait parties intégrantes du système américano-centré, sans aucune liberté. Les leaders globalistes américains présentaient cette dépendance des élites européennes sous une forme polie: on parlait de multilatéralisme, de l’importance de l’avis des partenaires. C’est comme un répondeur: «votre avis nous intéresse», mais en réalité, gardez-le pour vous.

Animateur : Alors, est-ce de la bêtise ou de la trahison ?

Alexandre Douguine : C’est le résultat d’un long travail : cela ne s’est pas fait en un jour. Ce n’est pas seulement de la bêtise ou de la trahison — l’Europe a en fait perdu sa souveraineté après 1945. Dès que les États-Unis sont devenus superpuissance, ils ont pris en charge les principaux problèmes politico-militaires, puis économiques de l’Europe, et les prérogatives de l’Ancien Monde n’ont cessé de diminuer. Bien sûr, les dirigeants européens ont souvent tenté de s’émanciper de cette hégémonie américaine pour faire de l’Europe un acteur souverain avec ses propres intérêts, objectifs et valeurs — souvenez-vous de De Gaulle, qui était sorti de la structure de l’OTAN. Mais cela n’a jamais marché, car Washington disait: «Pourquoi vous séparer? Nous partageons les mêmes valeurs, vous êtes nos partenaires». On les appelait partenaires, mais en réalité, ils restaient des vassaux, traités «gentiment». «Pas besoin d’affirmer votre identité, c’est notre affaire, nous pensons pour vous». Comme on disait en Allemagne: «laissez tomber la conscience, le Führer pense pour vous» — aujourd’hui, c’est pareil: «dirigeants européens, Washington pense pour vous».

Ils en sont arrivés à ce qu’un maniaque prenne la tête du système. Bien sûr, ils ne s’attendaient pas à se retrouver sous la coupe d’un dirigeant totalement fou, qui se met à les humilier publiquement. Il leur enlève l’énergie, et quand on lui demande pourquoi, il répond: «parce que j’en ai envie, il n’y a plus de droit international, seulement moi et ma morale». Si vous voulez du pétrole, allez vous battre dans le détroit d’Ormuz contre les Iraniens, ce n’est pas mon affaire. Il peut très bien déclarer bientôt: «j’ai gagné, l’Amérique a infligé un coup décisif, l’Iran n’existe plus, je m’en lave les mains». Et tout continuera: bombardements sur Israël, explosions de nouvelles bases, mais Trump affirmera que tout cela, ce sont des fake news. Il dit déjà que tous les dégâts subis par Israël, c’est de l’intelligence artificielle, qu’aucune roquette n’a percé le «Dôme de fer», que tout va bien. Dans ce monde halluciné et solipsiste, il peut proclamer la victoire, et l’Europe aura à en gérer les conséquences.

0c9a4631ff57a5d51c8ee4c1f7145956-2521328347.jpgOù irait-elle? Son degré de liberté est nul. Ces dirigeants n’aiment pas Trump, et qui pourrait l’aimer? À voir Melania Trump, on se demande: que se passe-t-il dans sa tête, avec qui a-t-elle partagé sa vie? C’est terrifiant. Comment aimer un tel homme? On peut le supporter, si l’on est en esclavage, mais pas plus. Son air sévère témoigne qu’elle sait que la situation est très mauvaise, qu’elle est une victime. Peut-être essaie-t-elle même de lancer des signes quand elle dit «je suis médium, visionnaire» — en réalité, elle crie «sauvez-moi».

Animateur: Alors elle en sait beaucoup plus que nous…

Alexandre Douguine : Elle en sait assurément plus, et ce savoir lui gâche la vie. Mais laissons-la. Quant à l’Europe, elle se retrouve dans la position non d’une épouse aimée, mais de quelqu’un de bien plus malheureux sur cette île d’Epstein qu’est devenu l’Occident. Les dirigeants européens sont «coincés»: ils ne voulaient pas cela, rêvaient d’un autre statut, voulaient fixer les règles, mais n’y sont pas arrivés. Je n’ai aucune pitié pour eux — ils méritent ce qui leur arrive, et même pire. Nous, nous devons ne compter que sur nos propres forces, gagner cette guerre, nous rapprocher de nos alliés — Iran, Corée du Nord, Chine — et chercher d’autres partenaires pour un monde multipolaire. Il faut convaincre tous ceux qui ont encore un minimum de souveraineté de ce qui les attend s’ils laissent perdurer cette hégémonie, et bâtir notre monde multipolaire.

Si des révolutions surviennent en Europe et que les élites libérales et mondialistes sont renversées, tant mieux, je pense que nous leur tendrons la main, y compris un «pipeline» de secours, voire plusieurs. Mais pour cela, ils doivent d’abord se sortir eux-mêmes de la dépendance où ils se trouvent. Les peuples d’Europe souffrent deux fois: ils sont gouvernés par des maniaques qui eux-mêmes obéissent à un maniaque encore pire. Imaginez leur sort! Le pire, c’est qu’on ne les nourrit même plus. Autrefois, les vassaux et esclaves étaient au moins nourris, maintenant le maître a cessé de le faire, et les autres ne veulent pas s’en charger. Epstein et Bill Gates discutaient jadis de ce qu’il fallait faire des pauvres, et sont arrivés à la conclusion qu’il fallait s’en débarrasser. Peut-être est-ce ainsi que ce plan est mis en œuvre.

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vendredi, 13 mars 2026

La sagesse de la République populaire de Chine face à l’instabilité mondiale

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La sagesse de la République populaire de Chine face à l’instabilité mondiale

Luca Bagatin

Source: https://amoreeliberta.blogspot.com/2026/03/la-saggezza-de...

En marge de la quatrième session de la 14ème Assemblée nationale populaire, qui s’est tenue à Pékin, le ministre chinois des Affaires étrangères a répondu, lors d’une conférence de presse, aux questions relatives à la position de la République populaire de Chine en cette période de grande turbulence internationale.

Concernant les relations entre la Chine et les États-Unis, le ministre Wang a expliqué qu’aucune des deux parties ne peut remodeler l’autre, mais que les deux doivent s’efforcer d’interagir de manière constructive, en éliminant les interruptions inutiles dans leurs rapports.

Tout en critiquant fermement les actions militaires américaines au Moyen-Orient, le ministre Wang souhaite stabiliser les relations avec Washington.

Il a affirmé que la Chine ne partage pas la logique de la « co-gouvernance des grandes puissances », mais qu’il faut tenir compte du fait qu’il y a plus de 190 pays sur la planète et que l’Histoire mondiale doit être écrite collectivement par toutes les nations. L’avenir de l’humanité – selon le ministre Wang – doit donc être créé conjointement par les peuples de tous les pays.

La position chinoise se fonde sur la « diversité et la coexistence », qui sont les fondements mêmes de la nature de la communauté humaine, et il a affirmé que la coexistence multipolaire est la forme la plus appropriée pour le paysage international.

Le ministre a rappelé que l’Histoire nous enseigne que la rivalité entre grandes puissances et l’affrontement entre blocs ne mènent qu’à la souffrance et aux désastres pour l’humanité.

C’est pour cette raison que la Chine ne souhaite pas suivre le principe selon lequel «une nation forte est destinée à rechercher l’hégémonie».

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Les lignes directrices de la politique étrangère chinoise resteront fondées sur la construction d’un monde «multipolaire, équitable et ordonné». «Équitable», a expliqué le ministre Wang, signifie que les pays, quelle que soit leur taille ou leur puissance, doivent être considérés comme des membres égaux de la communauté internationale. «Ordonné» signifie que tous les pays doivent respecter les règles internationales reconnues, c’est-à-dire les buts et principes de la Charte des Nations unies et les normes qui régissent les relations internationales.

Selon le ministre Wang, pour construire un ordre multipolaire, les grandes puissances, dotées de plus de ressources, doivent assumer davantage de responsabilités afin d’atteindre ces objectifs d’équité et d’ordre.

Concernant l’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, le ministre a souligné, citant un ancien proverbe chinois, que «les armes sont des instruments menaçants et ne devraient pas être utilisées à la légère».

Il a affirmé que «c’est une guerre qui n’aurait pas dû avoir lieu, une guerre qui n’apporte de bénéfice à personne», expliquant que l’Histoire du Moyen-Orient enseigne que la force n’a jamais apporté de solution et que les conflits armés n’ont fait qu’attiser la haine et engendrer de nouvelles crises.

Le ministre Wang a également souligné que la Chine entend poursuivre son soutien et sa coopération avec les pays du Sud global; qu’elle souhaite sauvegarder et renforcer le rôle de l’ONU et s’oppose à toute forme d’hégémonie, tout en promouvant l’indépendance, la paix et le développement mondiaux.

Concernant les tensions avec un Japon de plus en plus belliciste et militariste, gouverné par l’extrême droite, le ministre Wang a déclaré que la Chine ne permettra plus à quiconque de justifier le colonialisme et que «l’avenir des relations entre la Chine et le Japon dépend du choix du Japon».

Luca Bagatin

www.amoreeliberta.blogspot.it

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lundi, 02 mars 2026

Aggression contre l’Iran par les États-Unis et Israël - La première réaction officielle de la Chine

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Aggression contre l’Iran par les États-Unis et Israël

La première réaction officielle de la Chine

Source: https://www.sinistrainrete.info/articoli-brevi/32440-reda...

Pékin demande la fin immédiate des hostilités et le retour au dialogue, en soulignant que «la souveraineté nationale, la sécurité et l’intégrité territoriale de l’Iran doivent être respectées».

Le ministère chinois des Affaires étrangères a exprimé aujourd’hui sa profonde inquiétude face aux attaques militaires menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran.

Dans une note officielle, le porte-parole du ministère a déclaré que «la Chine est très préoccupée par l’attaque militaire des États-Unis et d’Israël contre l’Iran», réaffirmant un principe clé de la politique étrangère chinoise: «La souveraineté nationale, la sécurité et l’intégrité territoriale de l’Iran doivent être respectées».

Un appel à la désescalade et au dialogue 

Dans son communiqué, Pékin a lancé un appel à la communauté internationale, demandant «la cessation immédiate des actions militaires» afin d’«éviter une intensification supplémentaire des tensions». Le porte-parole a également souligné l’urgence de «reprendre le dialogue et les négociations» comme seule voie pour «maintenir la paix et la stabilité au Moyen-Orient».

Les déclarations de Pékin interviennent à un moment de crise grave. Dans les premières heures de samedi, le ministère israélien de la Défense avait annoncé le lancement d’une attaque «préventive» contre la République islamique, avec pour objectif déclaré «d’éliminer les menaces contre l’État d’Israël». Par la suite, le président américain Donald Trump a confirmé l’implication des forces armées américaines dans l’opération.

Suite à cette offensive conjointe, l’Iran a rapidement riposté en lançant des attaques de missiles non seulement contre Israël, mais aussi contre plusieurs bases américaines au Moyen-Orient. Des explosions et des alarmes ont été signalées à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, en Jordanie, au Koweït, au Qatar et en Arabie saoudite, pays qui abritent des installations militaires américaines.

Téhéran avait précédemment averti que toute action militaire contre lui «serait considérée comme le début d’une guerre», réaffirmant la pleine préparation de ses forces armées à répondre «immédiatement et résolument à toute agression».

samedi, 28 février 2026

La confrontation permanente avec la Russie devient la nouvelle norme en Europe

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La confrontation permanente avec la Russie devient la nouvelle norme en Europe

Elena Fritz

Source: https://pi-news.net/2026/02/dauerkonfrontation-mit-russla...

Un cessez-le-feu en Ukraine, selon Foreign Affairs (cf. https://www.foreignaffairs.com/russia/europes-next-war-ch... ), ne rétablirait pas l’équilibre, mais marquerait la transition vers une phase de confrontation structurelle à long terme entre la Russie et l’Occident.

COVER PNG.png.jpgUne analyse du journal américain de géopolitique Foreign Affairs formule une constatation remarquablement pertinente: un cessez-le-feu en Ukraine ne rétablirait pas l’équilibre, mais marquerait le passage à une phase de confrontation structurelle durable entre la Russie et l’Occident. Ce diagnostic constitue une auto-positionnement stratégique.

Premièrement, les auteurs partent du principe que l’architecture de sécurité d'avant 2022 est irréversiblement détruite. Le Conseil OTAN-Russie est considéré comme pratiquement mort, l’OSCE comme largement démantelé, l’interconnexion économique entre l’UE et la Russie comme détruite. Les canaux de communication sont réduits, la confiance réduite à néant. Ainsi, un tel état de choses n’est plus défini comme une crise, mais comme la nouvelle normalité.

Aucun effondrement interne de la Russie

Deuxièmement, il est admis ouvertement que la Russie ne s’effondrera pas politiquement ou économiquement, même en cas de défaite. L’attente d’un effondrement interne, sur laquelle beaucoup de stratégies occidentales comptaient implicitement, est qualifiée d’irréaliste. Cela signifie: l’Occident se prépare à une concurrence durable, et non à une transformation de la Russie.

Troisièmement, l’analyse décrit un développement parallèle: l’UE se remilitarise systématiquement, la Russie réorganise ses ressources militaires et économiques. La question centrale n’est plus de savoir si un conflit futur est possible, mais quand et dans quelles conditions il pourra être contrôlé.

Risque d’attaque russe contre l’OTAN: peu probable

Il est remarquable que l’on estime qu’une attaque directe de la Russie contre l’OTAN est peu probable. Le vrai risque réside dans la «zone grise»: opérations hybrides, cyberattaques, incidents, exercices militaires, crises politiques aux frontières de l’alliance. Les zones d’escalade possibles incluent la Biélorussie, la Géorgie et la Moldavie. La menace réside moins dans la planification que dans la dynamique.

Par ailleurs, la crainte fondamentale est clairement identifiée: un effondrement du pacte transatlantique. La priorité centrale est donc de maintenir durablement les États-Unis en Europe. La stratégie proposée combine la militarisation de l’Europe, la limitation des canaux de communication avec Moscou, et une intégration progressive des États post-soviétiques dans les structures de l’UE. L’objectif n’est pas la détente, mais une confrontation contrôlée en dessous du seuil nucléaire.

Tous les acteurs ont des intérêts légitimes — même la Russie !

Mais voici le paradoxe: l’«irréversibilité» supposée de la rupture est présentée comme une réalité objective, alors qu’elle résulte de décisions politiques prises entre 2022 et 2025. Les institutions ne se désintègrent pas d’elles-mêmes. Elles sont démantelées. Et ce qui a été détruit politiquement peut aussi être politiquement reconstruit.

Plus grave encore, la prémisse normative: la Russie ne doit pas avoir de voix légitime dans sa proximité immédiate. Cela supprime l’espace pour des compromis, car toute reconnaissance d’intérêts serait interprétée comme une capitulation. Reste une logique pure d’équilibre des forces sans modèle viable pour un ordre européen stable.

Une approche réaliste supposerait que tous les acteurs ont des intérêts légitimes et que la stabilité ne naît que de leur équilibre. Tant que ce niveau n’est pas atteint, le conflit est reproduit structurellement.

Pour l’Europe et l’Allemagne, ce débat marque une rupture. Le continent évolue vers une économie de sécurité à long terme, où la militarisation, la mobilisation industrielle et la formation de blocs géopolitiques deviennent la nouvelle base de la légitimité politique. La question n’est plus de savoir si cette orientation coûte, mais dans quelle mesure elle transformera l’économie, la société et les systèmes politiques. Une confrontation permanente n’est pas un destin inévitable. C’est une décision stratégique. Et chaque décision comporte des alternatives. Mais celles-ci sont actuellement peu discutées.

mardi, 17 février 2026

L’Arménie, le corridor du Zangezour et les équilibres dans le Caucase

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L’Arménie, le corridor du Zangezour et les équilibres dans le Caucase

Ce territoire est aujourd’hui un carrefour entre les intérêts russes, turcs, iraniens, européens et américains, où Erevan n’a pas la force de s’imposer mais peut faire preuve d’intelligence en s’insérant dans le contexte.

par Giorgio Arconte

Source: https://www.barbadillo.it/128093-globalia-larmenia-il-cor...  

2026 pourrait être une année déterminante pour l’avenir de l’Arménie, et ce n’est pas une figure de style mais la réalité d’un pays qui, après la perte définitive de l’Artsakh et la purification ethnique qui s'est achevée dans cette région historiquement arménienne, se trouve aujourd’hui à négocier non pas la paix, mais son espace d’existence dans le Caucase.

Erevan évolue dans un environnement stratégique radicalement changé. La Russie n’est plus le garant absolu de la sécurité qu’elle avait été dans les décennies précédentes; l’Occident offre un soutien politique mais pas de garanties militaires automatiques; l’Azerbaïdjan, fort de ses victoires et de ses revenus énergétiques, dicte le rythme des négociations; la Turquie observe et influence. Entre-temps, nous avons un petit État de trois millions d’habitants, avec une diaspora puissante mais distante, et une société traversée par de profondes fractures.

yd8PaLQENZpzYs5KjzCJOLMk1ll0p9NTAqphiXhG-2678298346.jpgLe gouvernement de Nikol Pashinyan (photo) a choisi une voie claire: mettre fin à la longue phase de conflit permanent. L’Artsakh a été officiellement mis de côté. On ne parle plus de statut, on ne revendique plus de droits collectifs internationalisés, on n’évoque plus d’options militaires. C’est une décision logique: éviter un nouveau choc que l’Arménie, aujourd’hui, ne pourrait pas se permettre. Mais la paix n’est jamais une action unilatérale, et l’Azerbaïdjan continue de parler du “corridor du Zangezour” avec un vocabulaire qui frôle la revendication d’extraterritorialité. La frontière est en cours de délimitation, mais la pression reste constante.

Le Premier ministre arménien Pashinyan insiste sur un concept: pleine souveraineté sur les passages, intégrité territoriale mutuelle, réouverture des communications sur une base équitable. C’est une ligne cohérente mais fragile, car le déséquilibre des force entre Erevan et Bakou demeure évident. La question centrale est le fameux corridor de Zangezour. Pour Bakou et Ankara, c’est la pièce qui relie l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan, consolidant ainsi la continuité turco-azerbaïdjanaise dans l’espace turcophone. Pour l’Arménie, c’est une question existentielle: permettre le transit, oui, mais sans perdre le contrôle et la juridiction. Là se joue bien plus qu’une ligne de chemin de fer: c’est l’équilibre futur du Caucase méridional. Si le corridor devenait extraterritorial, l’Arménie perdrait en profondeur stratégique; s’il restait sous souveraineté arménienne, il pourrait transformer sa vulnérabilité en opportunité, en reliant l’Iran, la Russie et potentiellement l’Europe dans une nouvelle alliance commerciale. La question n’est pas seulement technique, c’est une question géopolitique pure.

L’Arménie tente un repositionnement international difficile. L’Union européenne a accru sa présence politique par le biais de la mission civile de surveillance à la frontière avec l’Azerbaïdjan. Les sommets européens prévus à Erevan en 2026 ont une forte valeur symbolique: pour la première fois, l’Arménie essaie de se présenter comme une plateforme européenne dans le Caucase. Mais Erevan reste membre de l’Union économique eurasiatique, n’a pas présenté de candidature officielle à l’UE, et continue de maintenir des canaux ouverts avec Moscou.

La Russie, bien qu'affaiblie par la guerre en Ukraine, conserve des leviers importants: la base militaire de Gyumri, le contrôle de segments d’infrastructures, l’influence économique. Moscou n’est plus le seul garant, mais ce n’est pas un acteur marginal non plus. Pendant ce temps, les États-Unis augmentent leur engagement. La visite récente du vice-président américain et le début d’une coopération dans le domaine de la défense — y compris la fourniture de drones V-BAT — marquent un changement de cap. Ce n’est pas une alliance formelle, mais un signal politique.

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L’Arménie ne peut pas se permettre de choisir un camp de façon claire et nette; elle doit rester équilibrée. Le problème, c’est que l’équilibre dans le Caucase est toujours précaire. La vraie fragilité arménienne, cependant, est intérieure. Les élections parlementaires du 7 juin 2026 se tiendront dans un climat de polarisation profonde. Pashinyan se présente comme l’homme de la paix et de la stabilisation économique, tandis que ses opposants l’accusent d’avoir normalisé la défaite et d’avoir minimisé l’identité nationale. En fait, la question de l’Artsakh n’est pas effacée de la mémoire collective; pour beaucoup d’Arméniens, ce n’est pas une question territoriale, mais une blessure identitaire. De plus, la suppression de symboles historiques, comme l’iconographie de l’Ararat dans les timbres officiels, a été perçue comme une forme d’autolimitation symbolique. À cela s’ajoute le conflit avec l’Église apostolique arménienne, pilier historique de la continuité nationale. Les tensions entre le gouvernement et la direction ecclésiastique ont creusé la fracture, aussi dans la diaspora, et le risque n’est pas seulement politique: il est identitaire.

L’Arménie se trouve à un carrefour étroit: d’un côté, la normalisation avec l’Azerbaïdjan et la Turquie pourrait ouvrir des routes commerciales, réduire l’isolement, créer de la croissance; de l’autre, sans un système solide de garanties multilatérales, la paix pourrait rester réversible. Le Caucase du Sud est aujourd’hui un carrefour entre les intérêts russes, turcs, iraniens, européens et américains, où l’Arménie n’a pas la force de s’imposer, mais peut faire preuve d’intelligence en s’insérant dans le jeu comme un nœud d’équilibre. Pour y parvenir, elle doit éviter deux erreurs: croire que l’Occident remplacera automatiquement la Russie comme garant de la sécurité, ou penser que le retour exclusif sous l’aile russe est encore possible comme dans le passé.

La survie de l’Arménie, aujourd’hui, passe par une diplomatie fine, une stabilisation intérieure et une utilisation intelligente de sa position géographique. 2026 ne sera pas seulement une année électorale, mais un test de maturité géopolitique.

jeudi, 12 février 2026

La Russie et le Pakistan: renforcement des relations de partenariat

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La Russie et le Pakistan: renforcement des relations de partenariat

Milana Gunba

Les relations entre la Russie et le Pakistan ont connu un parcours difficile, passant de l'antagonisme de la guerre froide à un partenariat pragmatique au 21ème siècle. Historiquement, le Pakistan était un allié clé des États-Unis en Asie du Sud, tandis que l'URSS soutenait l'Inde. Cependant, les changements dans l'architecture géopolitique mondiale, en particulier la formation d'un monde multipolaire, le déplacement du centre de gravité économique mondial vers l'Asie, ainsi que les défis communs en matière de sécurité, tels que le terrorisme et l'instabilité régionale (notamment la situation en Afghanistan), ont créé un terrain favorable au rapprochement entre les deux pays.

Au cours de la dernière décennie, on observe une tendance constante à l'approfondissement de la coopération russo-pakistanaise, qui dépasse le cadre des contacts diplomatiques traditionnels. Ce processus couvre un large éventail de domaines, allant des exercices militaires conjoints périodiques à la discussion et à la mise en œuvre de projets d'investissement à grande échelle dans les secteurs de l'énergie et des infrastructures.

Évolution des relations et contexte géopolitique

Après l'effondrement de l'URSS, la Russie a hérité de relations complexes avec le Pakistan. Les premières années de la période post-soviétique ont été marquées par une faible activité, mais dès le début des années 2000, des signes de rapprochement progressif ont commencé à apparaître. Les catalyseurs de ce processus ont été les suivants:

Le changement des priorités de la politique étrangère de la Russie: dans un contexte de confrontation avec l'Occident et de « tournant vers l'Est » actif, la Russie cherche à diversifier ses relations étrangères et économiques en trouvant de nouveaux partenaires en Asie.

La diversification des relations extérieures du Pakistan: confronté à l'instabilité et parfois à la pression de ses alliés occidentaux traditionnels (principalement les États-Unis), Islamabad cherche à mener une politique étrangère multivectorielle, réduisant ainsi sa dépendance à l'égard d'un seul centre de pouvoir. Le renforcement des relations avec la Russie est perçu comme faisant partie de cette stratégie, en particulier dans le contexte de l'influence croissante de la Chine (à travers l'initiative « Belt and Road » et le Corridor économique Chine-Pakistan, CPEC).

Défis communs en matière de sécurité: le Pakistan et la Russie ont tous deux intérêt à assurer la stabilité régionale et à lutter contre le terrorisme international, le trafic de drogue et l'extrémisme. La situation en Afghanistan est l'un des principaux dénominateurs communs.

Intérêts économiques: le Pakistan, avec sa population croissante et son économie en développement, est un marché potentiellement important pour les biens et services russes, en particulier dans les domaines de l'énergie et de la construction mécanique. La Russie, quant à elle, voit dans le Pakistan de nouvelles opportunités d'investissement et d'exportation d'hydrocarbures.

L'adhésion du Pakistan à l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2017, dont la Russie est l'un des membres clés, a constitué une étape importante, offrant une plateforme pour la coopération multilatérale et donnant un élan supplémentaire aux relations bilatérales.

Coopération militaire et de défense

La coopération dans le domaine militaire, autrefois inimaginable, est devenue l'un des signes les plus visibles du changement dans les relations entre les deux pays. Alors qu'auparavant, la Russie vendait principalement du matériel militaire à l'Inde, le Pakistan est désormais également considéré comme un marché potentiel.

Exercices militaires conjoints:

« Druzhba »: Lancés en 2016, ces exercices conjoints entre les forces spéciales russes et pakistanaises ont lieu chaque année (avec quelques interruptions). Ils sont axés sur les opérations antiterroristes, l'entraînement en montagne et l'échange d'expériences dans des conditions de terrain difficiles. Les exercices « Druzhba » symbolisent non seulement l'approfondissement de la coopération militaire, mais aussi la démonstration publique d'un changement de paradigme dans les relations.

« Arabian Monsoon »: Des exercices navals conjoints sont également organisés périodiquement, démontrant la capacité des flottes des deux pays à coopérer.

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Exercices multilatéraux: l'armée pakistanaise participe également à des exercices multilatéraux organisés sous l'égide de l'OCS, ce qui contribue à renforcer la compatibilité opérationnelle et la coordination.

Fournitures d'armes et coopération militaro-technique:

Hélicoptères Mi-35M: L'un des accords les plus importants a été l'acquisition par le Pakistan d'hélicoptères d'attaque polyvalents Mi-35M « Super Crocodile ». Cette transaction a constitué un précédent important, ouvrant la voie à une coopération future.

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Discussion sur de nouveaux achats: Des négociations sont régulièrement menées sur d'éventuelles livraisons de systèmes de défense aérienne russes (y compris le S-400, bien que cela reste spéculatif en raison du caractère sensible du sujet pour l'Inde), de véhicules blindés, ainsi que sur la modernisation des systèmes existants et la création de productions conjointes.

Équipements et formation antiterroristes: la Russie aide le Pakistan à former du personnel et à fournir des équipements pour lutter contre le terrorisme, ce qui constitue une priorité commune.

Importance stratégique: pour le Pakistan, la coopération militaire avec la Russie signifie une diversification des sources d'armement, une réduction de la dépendance vis-à-vis des États-Unis et de la Chine, ainsi qu'un accès aux technologies russes de pointe. Pour la Russie, il s'agit d'un nouveau marché pour la vente d'armes, d'un renforcement de ses positions en Asie du Sud et d'une influence accrue dans la région, ce qui correspond à sa stratégie de « pivot vers l'Est ».

Partenariat énergétique

Le secteur énergétique est sans doute le domaine le plus prometteur et le plus capitalistique de la coopération bilatérale, susceptible de générer des investissements de plusieurs milliards. Le Pakistan est confronté à une grave pénurie énergétique, tandis que la Russie est l'un des plus grands exportateurs mondiaux d'hydrocarbures et de technologies.

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Gazoduc « Pakistan Stream »

Historique du projet: Initialement connu sous le nom de « Nord-Sud », ce projet prévoit la construction d'un gazoduc d'environ 1100 km entre le port de Karachi (où sera réceptionné le GNL regazéifié) et Lahore, afin d'assurer le transport du gaz vers les zones densément peuplées du pays.

Participants et statut: un protocole d'accord a été signé dès 2015, mais le projet a connu des retards en raison de lenteurs bureaucratiques, de problèmes de financement et de sanctions internationales contre la Russie. En 2021, les gouvernements des deux pays ont signé un accord intergouvernemental prévoyant une participation de 26 % pour le Pakistan et de 74 % pour la Russie. L'opérateur du projet devrait être la partie russe. Le projet est estimé à plusieurs milliards de dollars.

Pour le Pakistan, ce gazoduc est essentiel pour garantir la sécurité énergétique, développer l'industrie et réduire les coûts énergétiques. Pour la Russie, c'est l'occasion de s'implanter sur un nouveau marché gazier prometteur et de démontrer sa capacité à réaliser de grands projets d'infrastructure dans des conditions difficiles.

Livraisons de GNL et de pétrole brut: Le Pakistan est intéressé par des contrats à long terme pour la fourniture de gaz naturel liquéfié (GNL) et de pétrole brut russes. Dans le contexte de la crise énergétique mondiale et de la volonté du Pakistan de diversifier ses sources d'énergie, les livraisons russes pourraient devenir un élément important de la stratégie énergétique du pays.

Raffinage du pétrole: Des projets de modernisation et de construction de nouvelles raffineries de pétrole au Pakistan avec la participation d'entreprises russes sont également à l'étude.

Exploration et production d'hydrocarbures: Les entreprises russes, qui disposent de technologies de pointe dans le domaine de l'exploration et de la production, manifestent leur intérêt pour la participation à des projets sur le plateau continental et sur terre au Pakistan.

Énergie électrique: Il existe des perspectives de coopération dans la construction et la modernisation de centrales électriques utilisant différentes sources d'énergie, notamment l'énergie hydraulique et les centrales thermiques.

Coopération commerciale, économique et en matière d'investissements

Outre les grands projets d'infrastructure, la Russie et le Pakistan cherchent à accroître le volume des échanges commerciaux bilatéraux et des investissements dans d'autres secteurs.

Dynamique des échanges commerciaux: Bien que le volume des échanges bilatéraux ait été historiquement modeste (environ 700 à 900 millions de dollars par an), on observe une croissance soutenue. Les deux pays se sont fixé pour objectif de le porter à 5 milliards de dollars dans un avenir proche.

Exportations de la Russie: principalement des céréales (blé), des machines et des équipements, des engrais minéraux.

Exportations du Pakistan: textiles, produits agricoles (mangues, riz), articles en cuir, articles de sport.

Coopération bancaire et financière: les possibilités d'utiliser les monnaies nationales dans les règlements mutuels, de créer des canaux bancaires directs et des systèmes de paiement pour contourner les sanctions internationales et renforcer l'autonomie économique sont en cours de discussion.

Opportunités d'investissement

Industrie: le Pakistan est intéressé par les investissements russes dans l'industrie lourde, la construction mécanique et l'industrie chimique.

Agriculture: la Russie peut fournir des machines et des technologies agricoles, tandis que le Pakistan peut augmenter ses exportations de denrées alimentaires.

Pharmacie: il existe un potentiel de coopération dans le secteur pharmaceutique.

Coopération douanière: l'optimisation des procédures douanières et la création de conditions favorables au commerce font également l'objet de discussions.

Coopération humanitaire, éducative et culturelle

Bien que moins importante, la coopération humanitaire joue également un rôle important dans le rapprochement des peuples.

Programmes éducatifs: la Russie accorde au Pakistan des quotas pour étudier dans les universités russes, en particulier dans les domaines techniques et scientifiques. Cela contribue à la formation d'une élite pro-russe et au renforcement des liens interculturels.

Échanges culturels: l'organisation de festivals culturels, de projections de films et d'expositions favorise une meilleure compréhension mutuelle et permet de dépasser les stéréotypes.

Tourisme: malgré les difficultés existantes, il existe un potentiel de développement du tourisme entre les deux pays, en particulier dans le domaine du tourisme écologique et culturel.

Défis et obstacles à la coopération

Malgré des progrès évidents, le partenariat russo-pakistanais est confronté à un certain nombre de défis majeurs :

Le facteur indien: les relations traditionnellement étroites entre la Russie et l'Inde constituent un point sensible. Delhi suit de près le développement du partenariat russo-pakistanais, craignant qu'il ne perturbe l'équilibre régional des pouvoirs ou ne porte atteinte à ses intérêts. La Russie est contrainte de trouver un équilibre entre les deux puissances sud-asiatiques.

Pression des États-Unis et de l'Occident: malgré sa volonté de diversification, le Pakistan entretient toujours des liens économiques et stratégiques importants avec l'Occident. Les sanctions américaines contre la Russie pourraient compliquer la mise en œuvre de projets communs, en particulier dans le domaine financier. Le Pakistan craint d'être soumis à des sanctions secondaires.

Contraintes financières: les grands projets d'investissement nécessitent des ressources financières importantes. Le Pakistan rencontre souvent des difficultés pour financer ses projets en interne et obtenir des crédits extérieurs. Les entreprises russes sont également confrontées à des restrictions sur le marché financier international.

Bureaucratie et instabilité politique: au Pakistan, les changements fréquents de gouvernement et le niveau élevé de bureaucratisation peuvent ralentir la mise en œuvre des projets et affecter leur viabilité à long terme.

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Concurrence avec la Chine: la Chine est le principal partenaire stratégique du Pakistan et l'investisseur le plus important via le CPEC. Les projets russes doivent rivaliser avec les initiatives chinoises pour attirer l'attention et les ressources d'Islamabad, même s'ils peuvent souvent être complémentaires.

Logistique et infrastructure: le développement des routes commerciales et de l'infrastructure logistique pour augmenter les échanges commerciaux nécessite des investissements et du temps considérables.

Perspectives et importance stratégique

Malgré les défis, les relations russo-pakistanaises ont un potentiel considérable pour se développer davantage.

Renforcement d'un monde multipolaire: L'approfondissement du partenariat entre la Russie et le Pakistan contribue à la formation d'un ordre mondial plus équilibré et multipolaire, réduisant la domination d'un seul centre de pouvoir.

Stabilité régionale: La coopération en matière de sécurité, en particulier en ce qui concerne l'Afghanistan et la lutte contre le terrorisme, est essentielle pour la stabilité et la sécurité régionales en Asie centrale et en Asie du Sud.

Sécurité énergétique du Pakistan: les investissements et les livraisons russes peuvent améliorer considérablement la situation énergétique du Pakistan, ce qui est une condition essentielle à sa croissance économique.

Diversification pour la Russie: le Pakistan devient un élément important de la stratégie russe de « pivot vers l'Est », offrant de nouvelles opportunités économiques et politiques.

Rôle de l'OCS: l'Organisation de coopération de Shanghai sert de plateforme importante pour le développement de relations multilatérales et bilatérales, fournissant un cadre institutionnel pour la coopération.

Les projets communs de la Russie et du Pakistan – des exercices militaires périodiques aux discussions sur les investissements majeurs dans l'énergie et les infrastructures – reflètent les profonds changements géopolitiques et l'approche pragmatique des deux pays dans l'élaboration de leurs stratégies de politique étrangère. Ce partenariat, qui était autrefois pratiquement inexistant, prend désormais de l'ampleur, motivé par des intérêts communs dans les domaines de la sécurité, de l'économie et de la recherche d'un monde multipolaire.

Bien que des obstacles importants, tels que la sensibilité du facteur indien, la pression occidentale, les contraintes financières et l'instabilité interne du Pakistan, entravent l'approfondissement de la coopération, l'intérêt stratégique de cette interaction est évident. Elle ouvre de nouveaux marchés à la Russie et renforce son influence en Asie du Sud, tandis qu'elle permet au Pakistan de diversifier ses relations étrangères, de renforcer sa sécurité énergétique et d'accéder à des technologies et à des investissements.

À long terme, avec la volonté politique et la capacité de surmonter les difficultés qui se présenteront, le partenariat russo-pakistanais a toutes les chances de devenir l'un des éléments clés de la géopolitique régionale, contribuant à la stabilité et au développement économique en Asie du Sud et en Asie centrale.

Outre les domaines déjà évoqués, la coopération entre la Russie et le Pakistan pourrait être élargie à d'autres domaines tels que:

Santé et pharmacie: développement des systèmes de santé, tourisme médical (attirer des patients pakistanais dans les cliniques russes), localisation de la production de médicaments et de vaccins, échange de spécialistes et de technologies.

Gestion des catastrophes naturelles: compte tenu de la vulnérabilité des deux pays aux catastrophes naturelles, il est possible d'approfondir la coopération dans le domaine de la prévention et de la gestion des conséquences des situations d'urgence, de l'échange d'expériences, des exercices conjoints et de la fourniture d'équipements spécialisés.

Urbanisme et « villes intelligentes »: la Russie peut offrir son expérience et ses technologies en matière de planification des infrastructures urbaines, de mise en œuvre de solutions numériques pour les transports, le logement et la sécurité dans les villes à croissance rapide du Pakistan.

Développement du tourisme et de l'hôtellerie: Projets communs de construction de complexes hôteliers, extension des itinéraires touristiques, simplification des procédures de visa pour augmenter les flux touristiques réciproques.

Innovation et start-ups: création de parcs technologiques communs, d'incubateurs, soutien aux projets innovants des jeunes et au financement par capital-risque dans les secteurs prometteurs.

Développement des échanges éducatifs et entre jeunes: augmentation des quotas pour les étudiants, recherches scientifiques conjointes, échanges entre étudiants et jeunes afin de renforcer les liens entre les générations futures.

Médias et échanges culturels: projets communs dans les domaines du cinéma, de la télévision, de la musique et des arts afin d'améliorer la compréhension mutuelle entre les cultures et de lutter contre la désinformation.

Dialogue interparlementaire et inter-partis: approfondissement des relations politiques non seulement au niveau des gouvernements, mais aussi entre les parlements et les partis politiques des deux pays.

La synergie entre les technologies, les ressources et l'expérience russes et les besoins du Pakistan en matière de développement, sa population jeune et sa position géographique stratégique peut donner un élan puissant à la coopération bilatérale, contribuant à la prospérité mutuelle et au renforcement des positions des deux pays dans un monde multipolaire en formation.

mercredi, 11 février 2026

L’éveil du Japon à la multipolarité - L'archipel se soustrait à l’ombre américaine

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L’éveil du Japon à la multipolarité

L'archipel se soustrait à l’ombre américaine

Constantin von Hoffmeister

Les élections pour la Chambre des représentants du Japon ont rendu un verdict d’une clarté sans pareille. Le centre-gauche s’est effondré, ses rangs se sont réduits à de simples fragments. Plus des deux tiers de ses sièges ont disparu, un événement de portée historique. Le Parti libéral-démocrate nationaliste (PLD), dirigé par la Première ministre Sanae Takaichi, est sorti de la compétition électorale pour devenir une force dominante après s'être conquis une part record des votes. Le public a choisi la fermeté politique plutôt que la dérive, la souveraineté plutôt que la tutelle, et la continuité identitaire plutôt que les abstractions alambiquées, prônées par les idéologues atlantistes.

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Dans les derniers jours avant le scrutin, des commentateurs libéraux ont lancé les alarmes habituelles. Des colonnes, dans les journaux, évoquaient le spectre de l'autoritarisme et utilisaient un langage rituel autrefois employé dans toute la sphère occidentale chaque fois qu’un pays sortait du cadre convenu. Mais ces avertissements se sont dissous au contact de la réalité. Le PLD est passé de 198 à 316 sièges. Avec son allié, le Parti de l’innovation du Japon, la majorité gouvernementale a obtenu 352 mandats et une super majorité des deux tiers dans la chambre de 465 sièges. De tels chiffres confèrent une autorité sur la législation, le budget et le rythme de la vie nationale. La procédure parlementaire reflète désormais la volonté d’une population prête à agir en tant qu’État-civilisation plutôt qu’en tant que province administrative au sein d’une structure de sécurité américaine.

Ce résultat revêt une signification bien au-delà de l’arithmétique partisane. Une ère multipolaire avance à grands pas dès que les cultures anciennes retrouvent une capacité stratégique. Le Japon prend sa place parmi les pôles de grande profondeur historique et se prépare à l’émergence d’un concert de puissances souveraines. Washington a longtemps considéré le Pacifique comme un lac géré par ses soins, par ses alliances structurées autour de la dépendance, par ses bases disposées comme des rappels permanents de 1945. L’électorat japonais a signalé sa fatigue face à cet arrangement. Une nation avec des millénaires de mémoire cherche un partenariat entre égaux, que ce soit à travers l’Eurasie ou dans l’ensemble de l’Indo-Pacifique, plutôt que la subordination à un ordre occidental unipolaire en déclin.

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La constitution japonaise de 1947.

La nouvelle majorité détient les voix nécessaires pour ouvrir le débat sur une révision de la Constitution de paix de 1947. Cette charte est née durant l’occupation, façonnée par les impératifs américains, et a enfermé le Japon dans un cadre de retenue stratégique. Une révision marquerait un tournant psychologique : le passage du pacifisme supervisé vers une souveraineté mature. La théorie multipolaire considère de telles transitions comme essentielles. Chaque pôle doit disposer d’une défense crédible, d’une autonomie industrielle, d’une confiance culturelle et de la capacité à dissuader la coercition. La réarmement, dans cette optique, devient moins un geste d’agression qu’une déclaration qui affirme que l’histoire a repris son rythme pluriel.

L’énergie politique s’est concentrée autour de Takaichi elle-même. Elle a convoqué les élections en avance sur le calendrier, demandé au peuple son jugement, et l’a reçu en plénitude. Sa présence — directe, vive et indiscutablement distincte du ton gestionnaire de ses nombreux prédécesseurs — a captivé l’imaginaire public. Les foules ont répondu avec l’ardeur autrefois vue lors de la montée insurgée de Junichiro Koizumi (photo, ci-dessous) deux décennies plus tôt. Le leadership, en période de recalibrage civilisationnel, se condense souvent en une figure. L’électorat reconnaît dans une seule personne la possibilité d’un réveil national.

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Les critiques qualifient cette personnalisation de dangereuse. Leur anxiété révèle un attachement plus profond à la neutralité procédurale, une doctrine exportée dans le monde entier durant l’ère libérale. Pourtant, la politique, dans chaque culture durable, puise sa force dans les mythes, les symboles et les émotions collectives. Le réalisme multipolaire soutient que les nations prospèrent lorsque leur classe dirigeante parle dans l’idiome de leur propre tradition plutôt que dans le dialecte standardisé d’une technocratie mondiale. Une idée du nation émotionnellement résonante renforce la cohésion à une époque marquée par des blocs continentaux et la compétition entre grandes puissances.

Les débats sur la sécurité tournent de plus en plus autour de la Chine, présentée dans les commentaires occidentaux comme la menace du siècle, la mieux organisée. Le Japon aborde cette question d’un point de vue plus complexe. La géographie garantit la proximité ; l’histoire encourage la prudence ; la stratégie exige un équilibre. Un Tokyo souverain peut poursuivre la fermeté parallèlement à la diplomatie, cultivant l’équilibre à travers l’Asie plutôt que servant d’instrument avancé pour l'endiguement voulu par les Américains. La multipolarité prospère par des relations calibrées entre puissances voisines, conscientes que la stabilité se manifeste par la reconnaissance mutuelle plutôt que par la pression hégémonique.

L’expansion fiscale, la volatilité monétaire et la hausse des rendements obligataires font partie du paysage économique. De telles pressions accompagnent tout État qui choisit l’autonomie stratégique, car les marchés financiers reflètent souvent les préférences du noyau atlantiste. Pourtant, le Japon dispose de ressources internes redoutables: maîtrise technologique, discipline sociale, culture de l’épargne, rares dans les économies avancées. Une politique économique axée sur le développement national, le renouvellement des infrastructures et la résilience industrielle peut transformer la turbulence à court terme en force à long terme.

L’élection a également porté au pouvoir le Parti de la participation politique, dont la présence parlementaire est passée de deux à quinze sièges, tandis que l’Alliance réformatrice centriste a connu une chute spectaculaire, passant de 167 à 49 sièges. Le Parti communiste a perdu la moitié de ses représentants. Ce schéma suggère une consolidation plus large autour des questions de souveraineté, d’identité et d’orientation stratégique. Les systèmes de partis dans le monde entier montrent des réalignements similaires à mesure que les électeurs s’adaptent à la fin de l’uniformité idéologique imposée durant les décennies de la prépondérance unipolaire.

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Les observateurs qui craignent pour la démocratie assimilent souvent le pluralisme à une conformité aux normes libérales occidentales. La pensée multipolaire propose une définition plus riche: une démocratie authentique est l’expression authentique d’un peuple façonné par sa propre dynamique civilisatrice. La poussée du Japon s’inspire de la continuité impériale, du devoir communautaire, de la retenue esthétique et d’une éthique guerrière raffinée au fil des siècles. Ces éléments coexistent avec des institutions modernes et donnent naissance à une forme politique distincte des modèles américains.

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Le poète samouraï Yukio Mishima évoquait la beauté associée à la discipline, d’une nation dont la vitalité émane de l’unité de la culture et de la défense. Son acte final, dramatique, présenté comme un appel à la restauration de l’honneur, résonne encore comme un avertissement contre une prospérité purement matérielle. Il imaginait un Japon conscient de son âme, prêt à la protéger. À l’ère multipolaire, sa vision acquiert une actualité renouvelée. La souveraineté culturelle, en plus de l’indépendance militaire et économique, constitue l’un des piliers du pouvoir durable.

Derrière le langage mesuré des comités et de la stratégie, vit un autre Japon, où le soleil brille clairement et où l’épée reflète sa lumière. La force apparaît comme une beauté disciplinée dans la forme ; la souveraineté comme une posture de l’esprit avant qu’elle ne devienne un instrument de l’État. Pendant des décennies, l'archipel nippon s'est reposé sous un parapluie nucléaire étranger, la prospérité s’est étendue alors que l’instinct guerrier dormait d'un sommeil léger et ne s'éteignait pas. Maintenant, l’histoire le remue à nouveau. La nation sent que la dignité exige plus que le confort ; elle appelle à la préparation, à l’autodiscipline et à la volonté de durer. Comme une lame doucement dégainée de son fourreau, le pouvoir acquiert du sens par la retenue, la mémoire et la résolution silencieuse de rester debout plutôt que de s’agenouiller sous son propre ciel.

À travers l’Eurasie et au-delà, le schéma se répète. Les États-civilisations émergent, chacun ancré dans la mémoire, la langue et l’ethnie. Le siècle américain recule devant l’histoire qui se remet en marche; un ordre polycentrique prend forme. Le Japon, longtemps limité par l’architecture de la dépendance d’après-guerre, signale désormais sa volonté de s’affirmer comme un pôle pleinement réalisé: autodirigé, enraciné culturellement et engagé avec le monde par la réciprocité plutôt que par la soumission.

lundi, 09 février 2026

Que veulent les États-Unis à Cuba?

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Que veulent les États-Unis à Cuba?

Leonid Savin

Outre la composante idéologique qui justifie les actions de l’administration Trump, il existe également, en elles, un fondement économique. Après la déclaration du président américain Donald Trump concernant la nécessité d’organiser un coup d’État à Cuba d’ici la fin 2026, et l’introduction de nouvelles mesures restrictives, y compris l’annulation de tous les vols entre les États-Unis et Cuba, La Havane a réagi en qualifiant cela d’ingérence grossière dans les affaires souveraines d’un autre État et d’une nouvelle infâmie du néo-impérialisme de Washington. Bien que l’histoire des relations entre les États-Unis et Cuba depuis la révolution de 1959 ait été marquée par une hostilité constante des Yankees, la phase actuelle — dans le contexte de l’opération de janvier dernier, visant à kidnapper le président vénézuélien Nicolás Maduro et sa femme Cilia Flores, et dans celui des menaces d’attaques aériennes contre l’Iran — est profondément préoccupante.

Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, nourrit également une rancune personnelle contre le gouvernement révolutionnaire de Cuba, qui présente depuis des décennies un modèle politique alternatif au monde. La défaite des États-Unis sur la Playa Chiron en 1961 a été un coup dur pour la réputation de Washington et, en fait, la première victoire sur les Yankees dans l’hémisphère occidental. L’insensibilité de Washington à l’égard de Cuba s’ajoute aux demandes de compensation pour les oligarques fugitifs dont la propriété a été nationalisée après la révolution. Cela est aussi lié aux sanctions américaines contre les navires, y compris ceux qui servent aux croisières touristiques.

Mais Cuba possède également des actifs que des hommes d’affaires comme Trump aimeraient contrôler. Il ne s’agit pas seulement du secteur du tourisme, qui génère une part importante des recettes pour le trésor d’État, mais aussi de l’industrie minière, de la chimie et des industries connexes. Bien que la production de pétrole brut, de chaux, de ciment, d’acide sulfurique, etc., ait diminué au cours de ces dernières années, certains segments méritent toutefois d’être soulignés.

L'Empresa Siderúrgica José Martí (Antillana de‑Acero), dans le cadre de la coopération entre Cuba et la Russie, a lancé en mai 2023 la première phase de production à l'aide d’un four électrique russe. La capacité de production de cette aciérie électrique est de 220.000 à 230.000 tonnes d’acier liquide par an. La modernisation de l’usine métallurgique de La Havane a commencé grâce à un prêt russe. De toute évidence, ce secteur est lié aux intérêts russes.

En 2023, la production de zinc à Cuba a augmenté de 12%, atteignant 58.000 tonnes contre 52.000 tonnes en 2022, grâce à une augmentation de la production à la mine Castellanos, propriété de l’Empresa Minera del Caribe Santa Lucía S.A. Emincar, le seul producteur de plomb et de zinc à Cuba. Le zinc et le plomb sont également nécessaires dans divers secteurs industriels.

Cependant, ce qui est le plus rentable pour Cuba, c’est l’extraction du nickel et du cobalt, qui sont aujourd’hui très demandés. L’organisme principal, responsable de l’extraction, du traitement et de la vente de nickel, est Cubaniquel, qui regroupe 14 entreprises, dont deux producteurs de ce minéral: l’usine Comandante Pedro Soto Alba et l’usine Comandante Ernesto Che Guevara. La première a été fondée à la fin des années 1950 et a commencé la production en 1959. En avril 1960, l’entreprise américaine qui l’exploitait a refusé de payer des taxes conformément aux privilèges accordés par le dictateur Fulgencio Batista, puis a quitté le pays, emportant toute la documentation technique. Mais en avril 1961, les révolutionnaires cubains ont pu commencer la production eux-mêmes. En décembre 1994, une joint-venture a été créée avec la société canadienne Sherritt International, spécialisée dans la production et la commercialisation de sulfures de nickel et de cobalt, ainsi que dans la fabrication, la vente et la livraison d’acide sulfurique aux entreprises nationales. La deuxième usine appartient entièrement à Cuba. Elle a été construite en coopération avec l’URSS et a commencé sa production en 1984.

Il convient de noter qu’en dépit des difficultés d’approvisionnement en énergie et du blocus économique, commercial et financier en cours, orchestré par les États-Unis, les mines cubaines ont été modernisées et leur efficacité améliorée, ce qui a permis en 2024 d’atteindre une production totale de 32.000 tonnes, dépassant les chiffres de 2022 et 2023. En 2025, Sherritt International a produit 25.240 tonnes de nickel et 2729 tonnes de cobalt dans l’usine combinée Moa Nickel S.A., située dans la province de Holguín. Les Canadiens eux-mêmes reconnaissent que l’incertitude géopolitique dans la région influence la situation dans cette industrie.

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Il convient également de citer un facteur lié à la détérioration actuelle des relations entre les États-Unis et le Canada. Dès mars 2025, le Premier ministre de la province canadienne de l’Ontario, Doug Ford, a averti que si les États-Unis imposaient de nouveaux tarifs, la province réduirait ses exportations d’électricité vers les États frontaliers des États-Unis et cesserait d’approvisionner en nickel. Selon la douane américaine et l’Agence de protection des frontières du Canada, au cours des trois dernières années, près de la moitié des importations américaines de nickel provenaient du Canada, tandis que 40 à 50% des exportations de nickel canadien étaient destinés aux États-Unis.

Alors que le Canada commence à coopérer plus activement avec la Chine, il ne faut pas exclure que ses exportations de nickel soient redirigées vers là-bas. Le 24 janvier 2026, Trump a déjà menacé d’imposer des tarifs douaniers de 100% si le Canada signait un nouvel accord commercial avec la Chine.

Ajoutons à cela qu’à la fin de 2025, la Monnaie américaine (US Mint) et l’un de ses fournisseurs, Artazn, ont commencé à explorer des moyens de réduire le coût de la production de nickel à moins de 5 cents, puisque les pièces de cinq cents aux États-Unis sont composées à 75% de cuivre et à 25% de nickel, et que, au cours des dix dernières années, le prix de ces métaux a presque doublé.

En seulement un an, le prix du nickel a augmenté de plus de 15%. Et celui du cobalt de plus de 160%. En janvier 2026, le prix du nickel s’élevait à 18.500 dollars la tonne.

Et si les réserves naturelles du Groenland doivent encore être exploitées, après une étude géologique approfondie, à Cuba, toutes les réserves actuelles et potentielles sont déjà connues. Selon un rapport de la Direction générale de l’industrie minière cubaine, à leur taux de production actuel, le nickel pourrait être extrait et exporté en 17 à 20 ans, et Cuba se classe au cinquième rang mondial pour ses réserves de nickel et au troisième pour ses réserves de cobalt.

Par conséquent, la rhétorique politique des États-Unis sur la « menace communiste » venant de Cuba cache des intérêts économiques plutôt matériels.

samedi, 07 février 2026

Devises, pouvoir et détermination politique

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Devises, pouvoir et détermination politique

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Dans le débat géopolitique, on parle actuellement beaucoup des monnaies. De la perte progressive de l’importance du dollar, de la montée du yuan, de nouveaux systèmes de paiement et de mécanismes commerciaux alternatifs. Tout cela est pertinent, mais cela reste incomplet si l’on oublie la question du pouvoir.

Car, historiquement, une règle simple prévaut : aucune monnaie mondiale n'est solide sans soutien militaire.

Ce n’est pas parce que le dollar est « pratique » ou parce que les marchés financiers américains sont si attractifs qu’il domine. Il est dominant parce que les États-Unis ont, pendant des décennies, été prêts à défendre politiquement, et en dernier recours militairement, leurs intérêts économiques, le long des voies maritimes, dans les régions de production de biens ou de ressources, aux points stratégiques.

C’est précisément ici que se trouve le point névralgique de la stratégie chinoise.

Aujourd’hui, la Chine est une grande puissance économique. Le volume des échanges, les capacités industrielles, l’étendue technologique — tout cela est indiscutable. Mais la force économique ne remplace pas la détermination stratégique. Et jusqu’à présent, la question reste ouverte de savoir si Pékin est prêt à défendre ses intérêts également là où les instruments économiques ne suffisent plus.

Le Venezuela et l'Iran ne sont donc pas des sujets marginaux

Ce sont des cas-tests :

– Le Venezuela a montré à quel point il est facile de neutraliser les intérêts énergétiques chinois sous pression américaine.

– L’Iran est le véritable marqueur: c’est un nœud pour l’énergie, le transport et l’ensemble de la connexion eurasienne de la Chine.

Si l’Iran tombe, c’est plus qu’un acteur régional qui vacille.

Alors aussi, les éléments clés de la stratégie eurasienne chinoise — la fameuse Route de la Soie — risquent de s’effondrer. Des projets d’infrastructure sans sécurité politique sont vulnérables. Et la vulnérabilité est exploitée dans la lutte pour le pouvoir.

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La stratégie américaine est remarquablement claire:

Ce n’est pas la grande guerre qui est menée, mais le découpage progressif des options. Isoler les partenaires, perturber les chaînes d’approvisionnement, couper les flux d’énergie, augmenter les risques politiques. Pas d’attaque frontale — mais une pression permanente qui réduit l’espace stratégique.

Jusqu’à présent, la Chine y répond par esquives et gain de temps. C’est rationnel — mais risqué. Car le temps ne travaille pas automatiquement pour celui qui attend. Souvent, il travaille pour celui qui agit.

Dans cette configuration, un autre point devient crucial: la Chine, seule, est vulnérable stratégiquement. Pas économiquement, mais en termes de sécurité. Une autre situation ne naît qu’avec l’axe russo-chinois, qui changerait fondamentalement le calcul du risque de Washington. C’est précisément pour cela que la politique américaine tente de maintenir ces deux acteurs séparés et de les engager bilatéralement.

La conclusion peut donc être bien plus désagréable: nous vivons une période de transition, particulièrement dangereuse.

– L’ancien hegemon n’est plus tout-puissant, mais il reste suffisamment fort pour détruire,

– les challengers sont capables de riposter, mais hésitent à montrer cette capacité ouvertement.

Tant que cela perdure, peu de choses changeront dans la stratégie américaine. Il n’existe pas encore de « frontière militaire » à laquelle on pourrait se heurter. Et sans cette frontière, les tests, les pressions et les décalages continueront.

La question centrale n’est donc pas: quelle monnaie domine?

Mais: qui est prêt à défendre son ordre, si nécessaire — et qui espère que l’adversaire trébuche un jour tout seul ?

Il reste incertain si cet espoir sera fondé. L’histoire semble plutôt aller dans le sens contraire.

#géopolitique@affaires_mondiales_par_elena

samedi, 24 janvier 2026

La scission interne et irréversible au sein de l’Occident - Une transformation fondamentale de toute l’architecture mondiale

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La scission interne et irréversible au sein de l’Occident

Une transformation fondamentale de toute l’architecture mondiale

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine sur la fracture irréversible de l’Occident, les gambades impériales de Trump, et l’émergence de cinq pôles occidentaux concurrents.

Entretien avec Alexander Dugin pour l’émission « Escalation » de Sputnik TV.

Animateur: Les fêtes de début 2026 ont apporté une nouvelle qui évoque inévitablement les grands bouleversements du passé. La presse discute activement de l’initiative de Donald Trump concernant le Groenland, en la comparant à l’achat de l’Alaska. On dit que si Trump parvient à acquérir l’île, son nom sera associé à celui des plus grands présidents américains. Selon vous, l’acquisition du Groenland est-elle l’un des principaux objectifs de Trump pour les États-Unis, une manière pour lui d’entrer dans l’histoire ?

Alexandre Douguine: Je pense que Trump a certainement un tel objectif, mais ce n’est pas le principal. Devant nos yeux se déroule une transformation fondamentale de toute l’architecture mondiale. Dans l’histoire des États-Unis, aux côtés de l’achat de l’Alaska, il y a également l’achat de la Louisiane, qui appartenait à un régime totalement différent, ainsi que la guerre avec le Mexique, après laquelle les États-Unis ont annexé deux tiers de son territoire. L’expansion d’une sphère d’influence est une constante de la politique américaine.

Aujourd’hui, Trump a proclamé une «Doctrine Monroe» avec son propre «corollaire», c’est-à-dire l’affirmation des États-Unis comme le seul hégémon de l’Hémisphère occidental. Nous l’avons vu dans le cas du Venezuela: l’enlèvement de Maduro et la mise du pays à genoux, pratiquement sans un seul coup de feu. Désormais, les politiciens américains gouvernent là-bas comme si c’était leur propre arrière-pays, et Trump n’écrit pas par hasard sur les réseaux sociaux qu’il est le «président par intérim de l’Argentine». Dans cette logique, le Groenland est une extension géographique naturelle du continent nord-américain.

Cependant, Trump ne s’arrêtera pas là. Le Premier ministre actuel du Canada se prépare déjà, en fait, à une guerre contre les États-Unis — le Canada doit se préparer comme s'il allait être le toute prochaine cible. Je pense que Trump obtiendra gain de cause tant pour le Groenland que pour le Canada. Bien que des problèmes puissent encore apparaître avec l’Amérique du Sud, l’absorption du Canada sera simplement «avalée» par tout le monde. Certains diront que nous avons été malchanceux d’avoir eu un tel président; d’autres diront qu’il a vraiment rendu l’Amérique grande à nouveau.

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La situation autour du Groenland révèle un fait crucial: il y a désormais une scission complète au sein de l’Occident. L’Occident uni n’existe plus. Il peut nous combattre, combattre l’Iran ou le Venezuela, mais il est désormais prêt à se livrer des combats aussi à l'intérieur de son propre camp. Nous avons vu les tentatives pitoyables de l’Union européenne d’envoyer quelques troupes au Groenland pour «le protéger» d’une menace fictive de la Russie et de la Chine. Mais dès que Trump a lancé un ultimatum sur les tarifs douaniers, Friedrich Merz a immédiatement retiré son petits groupe de soldats.

Trump dit ouvertement aux Européens: «Vous êtes mes vassaux, faites ce que je vous ordonne». Lorsqu’il leur dit de faire la paix avec les Russes — ils doivent faire la paix. Lorsqu’il leur dit de céder le Groenland — ils doivent le céder. Lorsqu’il leur dit de soutenir Netanyahu — ils doivent le soutenir. Pendant des décennies, la direction mondialiste des États-Unis a créé l’illusion que l’Europe était un partenaire avec une voix au chapitre. Maintenant, ces illusions se sont brisées. Trump leur dit sans détours: «Vous n’êtes personne, juste des bras armés, des livreurs de pizzas ou des travailleurs migrants. Si je prends le Groenland, vous devez répondre: ‘Oh, cher Papa Trump, prends-le vite, sauve-nous des méchants Russes et Chinois avec leurs sous-marins». Voilà le monde dans lequel nous vivons: Trump frappe du poing sur la table, et l’Europe — ayant brièvement tenté de prétendre qu’elle défendrait le Groenland contre l’Amérique — capitule rapidement.

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Trump est prêt à démanteler l’OTAN, puisque l’alliance se compose déjà de 95% de ressources américaines. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas seulement une humiliation colossale pour l’Europe (les émotions passeront), c’est la fin de l’ancien Occident collectif. L’épisode du Groenland est devenu un test de référence, révélant une image unique: un monolithe autrefois uni, avec lequel nous nous battions encore il y a un an, s’est brisé en cinq pôles différents.

Le premier Occident, c’est Trump lui-même. Il déclare: «Je suis l’Occident, et tous les autres ne sont que des décors». Il se comporte comme un cow-boy prêt à «bombarder» tout le monde — ennemis et alliés — sans reconnaître personne comme un sujet souverain. Pour lui, seul le président américain existe; tous les autres ne sont personne.

Le second Occident, c’est l’Union européenne. Elle a soudain découvert qu’elle n’est même plus un «partenaire mineur». L’UE a été dépouillée de toute subjectivité solide, politiquement, elle est effectivement castrée. Pour les élites européennes habituées à une admission formelle dans le «club des hommes», cela a été un choc absolu. On leur a dit franchement: votre opinion sur l’Ukraine ou le Groenland n’intéresse personne.

Le troisième, c’est l’Angleterre. Elle se trouve dans une position étrange: apparemment proche des États-Unis, mais frappée par les tarifs de Trump à cause de ses critiques sur l’accord du Groenland. La Grande-Bretagne n’est plus le chef d’orchestre de l’UE (forcément, après le Brexit), mais ce n’est pas non plus une marionnette américaine. C’est un acteur autonome, à part entière.

Le quatrième groupe rassemble les restes du mondialisme. Il s’agit du «deep state» aux États-Unis, des démocrates, qui regardent Trump avec horreur, réalisant qu’ils sont les prochains sur la liste pour une purge. Leurs représentants restent puissants dans les structures européennes et britanniques, et ils continuent de parler de domination mondiale, même si le sol se dérobe sous leurs pieds. Même Macron parle déjà de quitter l’OTAN, et Merz envisage un rapprochement avec la Russie, ayant saisi l’ampleur des pertes.

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Enfin, le cinquième Occident, c’est Israël: un petit pays qui se comporte comme s’il était le centre du monde. Avec une frénésie toute messianique, Netanyahu construit un «Grand Israël», utilisant des méthodes extrêmement brutales et forçant tout le monde à l’aider. Il s’avère qu’Israël n’est pas une avant-garde occidentale, mais une force qui, à bien des égards, contrôle l’Amérique elle-même à travers des réseaux pro-israéliens.

Au final, au lieu d’un seul ennemi, nous faisons face à cinq pôles occidentaux différents. Nos regards se tournent dans tous les sens: avec qui devrions-nous conclure des accords? Qui ici est réellement souverain, et qui ne fait que faire semblant? La stratification de l’Occident en ces cinq parties est la principale conséquence de la crise actuelle.

Animateur : Une question d’un auditeur : « Alexandre Geliévitch [Douguine], quelle est la raison pour laquelle Trump a si violemment changé de tactique après le Nouvel An? Venezuela, Groenland, saisies de pétroliers — pourquoi voyons-nous une telle accélération des actions du président américain ? »

Alexandre Douguine: Tout d’abord, je pense que Trump a rencontré une opposition intérieure extrêmement puissante aux États-Unis même, et il a besoin de consolider sa position par des succès sur la scène internationale. Il a été élu pour restaurer l’ordre chez lui, mais cela s’est avéré extraordinairement difficile. Il s’est avéré que pratiquement tout le système judiciaire américain est sous le contrôle de Soros: les soi-disant «juges militants», qui, au lieu d'être guidés par le sens de la loi et de la justice, le sont par une idéologie libérale et prononcent toujours des verdicts contre Trump.

Cette "justice" a commencé par bloquer tous les processus internes. Des protestations contre les agences fédérales chargées de faire respecter la frontière ont éclaté, aboutissant à des affrontements avec des victimes. De nombreux gouverneurs sabotent effectivement ses directives. Trump commence à s’enliser à l’intérieur du pays: la liste Epstein n’a toujours pas été publiée, et de nombreux griefs légitimes s’accumulent contre lui. Il a compris qu’il pourrait passer trois ans à lutter contre ces libéraux corrompus sans rien obtenir, alors que les élections de mi-mandat de 2026 approchent — élections qu’il a toutes les chances de perdre.

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Je pense que les sondages et les conseillers en communication lui ont clairement dit: les ressources internes sont épuisées, il faut un nouvel argument. Il faut annexer quelque chose, kidnapper quelqu’un, le vaincre, l’effrayer ou l’humilier. Ensuite, il pourra obtenir un levier pour la politique intérieure. Trump comprend que le temps s’écoule rapidement — à la fois le temps biologique et le temps de sa présidence. Il a décidé que 2026 est la limite au-delà de laquelle le retard n’est plus possible.

L’annexion du Groenland, le début effectif d’une guerre avec le Canada, la dissolution de l’OTAN, et le démantèlement de l’ONU — tout cela fait partie d’un agenda de redéfinition mondiale. Sur ce fond, les ennemis intérieurs de Trump s’effacent: il est beaucoup plus difficile de démettre un président qui a acquis d’immenses territoires pour les États-Unis et qui a restauré leur statut de puissance redoutable. Après Biden, l’Amérique a commencé à être moquée par tous, mais Trump a rappelé au monde qu’il est un «despote enragé», capable de frapper n’importe où à tout moment.

L’humanité a frissonné. Nous, bien sûr, ne sommes pas des sots non plus et sommes prêts à relever des défis, mais il est important de comprendre: ce n’est plus, face à nous, Russes, l’ancien système mondialiste moribond; c’est autre chose. Trump utilise tous les moyens: des moyens totalement immoraux et illégaux. Il déclare ouvertement que le droit international n’existe plus, et qu’il décidera lui-même de ce qui est moral ou non.

montagne-magique-ldp-1274808167.jpgLe cow-boy l’a dit — le cow-boy l’a fait. Il a envahi la scène politique mondiale comme un caïd envahissait un saloon du Far West, tiré sur ses adversaires, et s’est autoproclamé shérif. Trump incarne ce «Far West», avec toutes ses traits répugnants et, pour certains, charmants. Si l’Europe aujourd’hui est une vieille «maison de retraite», rappelant La montagne magique de Thomas Mann, où des dégénérés vivent leurs jours au détriment de la main-d’œuvre migrante, alors Trump est une force jeune, agressive, prédatrice. Son passage à une politique étrangère active est tout à fait rationnel.

Animateur: Des prévisions importantes sont déjà évoquées officiellement. Le représentant spécial du président, Kirill Dmitriev, a souligné qu’au vu des actions plus dures de Trump, l’Europe pourrait commencer à pivoter vers un dialogue avec la Russie. Dans quelle mesure un tel scénario est-il réaliste sous les gouvernements actuels de cette «cinquième partie de l’Occident» dont vous parliez? Après tout, pour des raisons géopolitiques et géographiques, il est objectivement plus avantageux pour l’Europe d’entamer un tel tournant aujourd’hui.

Alexandre Douguine: Vous savez, il y a un an, un an et demi — voire quelques mois —, si nous avions commencé à parler sérieusement de la question que les États-Unis soulevaient au sujet de l’annexion du Groenland, cela aurait semblé si irréaliste que même les penseurs géopolitiques les plus avant-gardistes auraient qualifié cela d’impossible.

Imaginer que l’Europe se prépare d’abord à se battre contre l’Amérique pour le Groenland, puis que cette détermination ne durerait pas plus d’une semaine, se soldant par un recul — cela aurait été inconcevable l’automne dernier. Nous rêvions encore que l’Europe disposait d’au moins une certaine souveraineté.

Aujourd’hui, les Européens se trouvent dans des conditions totalement nouvelles, qui, à bien des égards, sont choquantes. Avant, ils pouvaient se disputer avec Trump sur des détails, comme l’ampleur du soutien à Kiev. Pour Trump lui-même, ce n’est pas particulièrement important: son image de «pacificateur» n’était qu’un écran de fumée, un brouillard. Il n’est pas un hasard s’il a effectivement rétabli le statut du Pentagone en tant que «ministère de la Guerre» — cela en dit long. Il ne se soucie pas d'une vraie paix, ni d’un cessez-le-feu en Ukraine. Il résout ses propres tâches, lesquelles sont purement américaines.

Trump leur a dit franchement: «Concluez rapidement un cessez-le-feu avec les Russes selon les termes que j’ai moi-même acceptés à Anchorage». L’Europe a d’abord répondu avec arrogance: «Nous sommes une coalition des volontaires, nous soutiendrons l’Ukraine et nous nous débrouillerons sans vous». Trump a répliqué: «Alors, gérez, mettez le Groenland sur la table et survivez comme vous pouvez». L’Europe s’est retrouvée dans cette situation soudainement, sans préparation. La panique y règne désormais.

Le fait que Macron ait commencé, dans la chaleur du moment, à parler de quitter l’OTAN, et que Friedrich Merz oscille entre la reconnaissance de l’effondrement de l’économie allemande dû à la rupture avec la Russie et des tentatives de se rapprocher de Washington — c’est de l'hystérie classique. L’Union européenne est en panique. Les dirigeants européens actuels sont des reliques de l’ancien système: des gens à Soros, au Forum de Davos, des adeptes du modèle de Fukuyama, qui a finalement sombré.

Dans cette agonie, ils peuvent proposer n’importe quel scénario, même les plus fantastiques. Y compris: «Pourquoi ne pas s’appuyer sur la Russie? Pourquoi ne pas reconsidérer les relations avec Poutine?». La gravité de ce qu’ils proposent reste une grande question. Pour l’instant, un tel tournant semble improbable, mais dans le contexte de la redéfinition mondiale que Trump a mise en marche, rien n’est à exclure.

Animateur: Restons au sujet que constitue Donald Trump. Cette fois, parlons de son initiative de créer un Conseil de la Paix pour gouverner la Bande de Gaza. Une nouvelle vient de tomber: le porte-parole du président russe a confirmé que Donald Trump aurait invité Vladimir Poutine à rejoindre ce conseil. Que va faire exactement cet organisme, et quelle en sera l’efficacité dans le contexte actuel?

Alexandre Douguine: Je pense que Trump, après s’être retroussé les manches, s’est lancé dans une refonte radicale de la carte politique mondiale. Le droit international, incarné par l’ONU, reflétait un équilibre des puissances vieux de près d’un siècle — un monde bipolaire dans lequel deux superpuissances dialoguaient, tandis que tous les autres pays ne servaient que de figurants. Lorsque l'URSS a commis un suicide géopolitique, ce système a effectivement dépassé sa date de validité. Les Américains ont à plusieurs reprises évoqué la dissolution de l’ONU et son remplacement par une sorte de «Ligue des démocraties», où au lieu du dialogue, il y aurait un monologue américain accompagné du silence approbateur de l’audience.

Aujourd’hui, l’Occident collectif s’est divisé en ces cinq blocs que nous venons d'évoquer. Chacun a son propre programme, mais le tandem Trump–Netanyahu se démarque en particulier. Ce dernier proclame de plus en plus ouvertement être le «roi des Juifs», mettant en œuvre le projet messianique d’un «Grand Israël». Les idées d’exterminer les Palestiniens et d’étendre les frontières d’une mer à l’autre, exposées dans des textes radicaux comme La Torah du roi, ne sont plus de simples théories du complot — elles se reflètent dans le symbolisme même de l’IDF.

Trump, en tant que chrétien sioniste particulier, est encombré par de vieilles institutions. Il a besoin de quelque chose de nouveau, et il commence à façonner des structures alternatives — comme le «Conseil de la paix» — autour de la région centrale de sa géopolitique eschatologique. Cette région, c’est Israël et Gaza. Trump veut créer une institution sans activistes mondialistes comme Greta Thunberg et ses flotilles, composée uniquement de ceux qui ne contrediront pas son ami Netanyahu. C’est aussi un modèle unipolaire, mais dans une nouvelle configuration « mystique ».

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Quant à l’invitation à Vladimir Poutine pour rejoindre ce conseil : l’information doit encore être vérifiée. Si Trump a réellement fait un tel geste, alors il suppose à tort que notre position sur Israël est plus douce que celle des mondialistes occidentaux. En réalité, nous condamnons catégoriquement le génocide à Gaza et considérons les méthodes de Netanyahu comme absolument inacceptables. Trump espère s’entourer de ceux en qui il a confiance, mais sur la tragédie palestinienne, nos vues ne coïncident probablement pas avec sa vision d’un «nouvel ordre».

Animateur : Cela vient d’être confirmé par Dmitri Peskov, le secrétaire de presse du président. C’est une information officielle, confirmée par le Kremlin: l’invitation à Vladimir Poutine a bien été faite.

Alexandre Douguine: Alors, il est évident que Trump a confiance en nous, et qu’il pense que nous soutiendrons son initiative. Il est également convaincu que ceux qu’il n’a pas invités délibérément à ce «Conseil de la paix» s’y opposeront. Cet événement — l’invitation à Vladimir Poutine — s’inscrit dans la même veine que l’affaire du Groenland. Nous ne sommes pas ravis par le traité d’achat de l’île, mais, en fin de compte, le Groenland nous préoccupe bien moins que le Venezuela, l’Iran, et surtout l’Ukraine. Les Européens eux-mêmes comprennent parfaitement: si Trump absorbe le Groenland, l’Ukraine sera instantanément oubliée — il n’y aura tout simplement plus de temps pour elle.

L’image de Trump comme opposant aux interventions s’est révélée n’être qu’un brouillard politique. Il a promis d’être un «président de la paix», mais en pratique, il intervient calmement où il veut, menace tout le monde de guerre, et transforme efficacement le département de la Défense en un «ministère de l’Offense» ou un ministère de la Guerre. La paix pour lui n’est qu’une façade. Il n’y croit pas vraiment. Son vrai but est de renforcer l’hégémonie américaine aux dépens de tous — de nous, de la Chine, et, comme on le voit, de l’Europe.

Trump considère l’Europe comme un malentendu agaçant, comme une branche rebelle de sa propre chaîne de distribution qui décide de pousser ses propres marchandises dans sa boutique. Leur désobéissance l’irrite bien plus que notre position calme, souveraine et distanciée. Nous ne provoquons pas; nous agissons avec cohérence: tout ce que nous déclarons, nous le mettons en œuvre, et tout ce que nous faisons, nous l'articulons dans un langage qu’il comprend. Cela ne fait pas de Trump notre ami — il est un ami uniquement pour lui-même. Je ne suis même pas sûr qu’il soit un ami du peuple américain, puisque sa politique pourrait finir en catastrophe. Il risque tout, comme un hussard qui a hypothéqué ses domaines, sa famille, et son avenir en jouant aux cartes. Certains joueurs ont parfois de la chance, mais le plus souvent, ils perdent tout d’un seul coup.

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Trump est une brute audacieuse qui a tout misé. Les enjeux dans ce Grand Jeu sont portés à leur paroxysme. Ses mouvements sont imprévisibles: l’invitation de la Russie au Conseil de la paix pour Gaza a probablement été faite pour narguer l’Union européenne, pour leur dire: «Regardez ce que je peux faire». Pour les mondialistes qui, lors du premier mandat de Trump, l’ont qualifié d’«agent du Kremlin», cette invitation ressemble à un cauchemar devenu réalité. L'«ami de Poutine» a invité son « ami » — pour eux, c’est la fin du monde connu.

Cependant, il est difficile d’attendre une paix véritable en Palestine: le destin du peuple longuement souffrant repose entre les mains de ceux qu’on peut appeler des bourreaux et des maniaques. La Russie n’a actuellement pas la capacité d’imposer ses conditions dans cette région sans risquer de provoquer la colère de Trump comme il a énervé l’Europe. Cette invitation est une offre que notre président examinera avec la plus grande responsabilité. Nous n’avons pas besoin de dons. Nous verrons si la Chine et d’autres pays des BRICS rejoignent ce conseil — c’est précisément notre conception multipolaire de l’ordre: une alternative, ni basée sur l’ONU, ni mondialiste.

Le monde d’aujourd’hui n’est pas une image en noir et blanc, mais une «philosophie de la complexité» dont le président a parlé lors du sommet de Valdai. Nous sommes dans une situation de mécanique quantique en politique internationale. La mécanique classique, avec son inertie et ses trajectoires calculables de têtes nucléaires en chute, appartient au passé. Ce sont désormais les lois des ondes qui s’appliquent. Des processus extrêmement complexes de superposition sont en cours, qui «s’effondrent» soudainement dans un État-nation particulier: pendant un instant, le premier ministre parle au nom du pays, l’instant d’après, tout redevient un réseau d’ondes où il est difficile de distinguer le début et la fin.

J’étudie quotidiennement les briefings des principaux centres analytiques mondiaux, et j’ai l’impression que personne n’a une compréhension claire de ce qui se passe. Chacun décrit son propre univers avec ses constantes gravitationnelles. Nous avons besoin d’une pensée totalement nouvelle en politique internationale.

Une invitation à un «Conseil de la paix» d’un pays avec lequel nous sommes effectivement en guerre en Ukraine, tout en condamnant l’agression de son allié, Israël, est un paradoxe qu’il faut replacer dans le contexte approprié.

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Les anciennes cartes avec des lignes rouges ne fonctionnent plus. Comme le note Sergueï Karaganov, même les armes nucléaires cessent d’être dissuasives dans le sens habituel — la question de leur utilisation directe se pose désormais. Nous sommes dans un état de transition vers une phase nouvelle: l’eau dans la casserole a déjà bouilli ou est sur le point de bouillir. Cette transition stochastique, décrite par les équations de Navier–Stokes et la théorie fractale, se transfère désormais pleinement dans la politique mondiale. Nos analystes doivent abandonner les anciens modèles humanitaires et se tourner vers la nouvelle physique et la théorie des superstructures.

Animateur : Vous avez évoqué la thématique ukrainienne, et sa place dans le contexte actuel est extrêmement intrigante. Selon les publications occidentales, les politiciens européens réécrivent littéralement leurs plans pour l’Ukraine en temps réel: les thèses qu’ils comptaient porter au forum de Davos sont jetées à la poubelle, et toute l’attention se porte désormais sur le Groenland. Pensez-vous qu’il est possible que, désormais, non seulement les États-Unis, mais aussi l’Europe, commencent à s’éloigner progressivement des événements en Ukraine, nous permettant en quelque sorte de mettre fin à ce conflit en tête-à-tête avec Kiev?

Alexandre Douguine: Ce serait l’option optimale, mais je crains que personne ne nous accordera un tel luxe. Bien que je sois convaincu que les jours de Zelensky sont comptés. Il sera certainement «annulé». Il n’est pas certain que Zaloujny le remplacera — quelqu’un d’autre pourrait être installé à sa place. Cependant, nous ne devons pas nous faire d’illusions: Trump lui-même n’est pas prêt à remettre l’Ukraine entre nos mains. De plus, l’existence d’un tel point chaud, terriblement conflictuel, sur notre propre territoire lui profite: c’est un levier classique, un outil pour nous gérer.

Trump ne cédera pas volontairement l’Ukraine. Le plan qu’il propose, prétendument selon nos termes, n’est qu’une tentative de geler le conflit. Ils comptent se regrouper et créer un centre de dissuasion contre nous «au cas où». Je ne pense pas que Trump considère que nous sommes des ennemis existentiels, mais il ne veut certainement pas notre renforcement. Il comprend que la Russie ne peut pas être vaincue, mais aider notre croissance ne fait pas partie de ses plans. Au contraire, son objectif est de nous affaiblir. Par conséquent, nous ne devons pas compter sur sa bonté.

Au contraire, Trump continuera à exercer une pression par des sanctions, et cela pourrait même conduire à des provocations militaires. Trump n’est pas notre ami. Et même si ses opposants le surnomment «ami de Poutine», en réalité, ce n’est pas le cas. Il agit seul, pour ses propres intérêts. Dans sa stratégie — même dans ses versions les plus audacieuses — il n’y a pas l’idée de transférer l’Ukraine à la Russie. Une victoire russe décisive ne fait pas partie de ses plans, ce qui signifie qu’il s’opposera à nous.

Malheureusement, nous devons compter uniquement sur nos propres forces. Nous devons utiliser tout moment favorable: les fluctuations accompagnant un changement de président aux États-Unis, les désaccords en Europe, les scandales de corruption secouant l’Ukraine, et le recentrage de l’Occident sur le Groenland. Tous ces facteurs doivent être pris en compte. Nous n’avons d’autre choix que d’agir en souverains, dans notre propre intérêt et selon notre propre stratégie.

Nous avons besoin d’une stratégie beaucoup plus audacieuse que celle que nous avons actuellement: souveraine, active, rapide et efficace. Si vous voulez, une stratégie à la russe «folle», car en ce moment, nous sommes trop rationnels et trop gentils.

mercredi, 21 janvier 2026

Protéger l’Ukraine pour protéger le Groenland? Sur la logique du document de la DGAP allemande sur la «Doctrine Donroe»

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Protéger l’Ukraine pour protéger le Groenland?

Sur la logique du document de la DGAP allemande sur la «Doctrine Donroe»

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

La Société allemande pour la politique étrangère (DGAP) a publié début 2026 un mémo (https://dgap.org/en/research/publications/donroe-doctrine-requires-firm-calm-response-europe), qui, sous le mot-clé de «Doctrine Donroe», étudie la politique extérieure de la deuxième présidence de Donald Trump.

Ce document mérite l’attention – non pas parce qu’il convainc nécessairement, mais parce qu’il montre de manière exemplaire comment la politique étrangère allemande est actuellement pensée, encadrée et priorisée.

Tout d’abord, voyons l'argumentation du mémo.

L’autrice décrit la politique extérieure de Trump comme une rechute dans une pensée typique du 19ème siècle: nationaliste, imprégnée de christianisme, ouvertement orientée vers la puissance. Le terme «Doctrine Donroe» doit illustrer que Trump réinterprète la doctrine classique de Monroe – qui consiste à protéger l’hémisphère occidental – de façon renouvelée, plus débridée et plus explicite que les gouvernements américains précédents. Trois éléments la caractérisent: d’abord, un mépris ostentatoire pour les normes internationales; ensuite, un «mercantilisme musclé», où les gains économiques sont garantis et sécurisés par la puissance militaire; et enfin, une approche politique reposant expressément sur le court terme, qui relègue la stabilité, les alliances et les effets secondaires au second plan.

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De cette analyse découle une mise en garde sur le plan de la sécurité pour l’Europe – notamment en ce qui concerne le Groenland. Même si une annexion est considérée comme peu probable, la région est interprétée comme un cas-test de la projection de puissance américaine. L’Europe doit donc agir de manière unie, souligner son autonomie et tenter de « faire comprendre » ses intérêts en matière de sécurité aux Américains.

Jusqu’ici, le document reste dans le cadre d’une analyse classique des risques. L'étape décisive intervient cependant ensuite – et c’est précisément là que commence le problème.

En effet, la DGAP conclut que l’Europe – et implicitement l’Allemagne – doit poursuivre résolument et approfondir son soutien à l’Ukraine pour contrer d’éventuelles ambitions expansionnistes américaines. La politique envers l’Ukraine devient ainsi une clé stratégique: preuve de la capacité d’action européenne, signal de fermeté face à Washington, et expression d’un réel sujet politique.

Ce lien stratégique constitue le point névralgique du mémo.

Car c’est ici que différents espaces conflictuels, intérêts et logiques de pouvoir sont connectés de manière fonctionnelle, sans qu’une causalité sécuritaire solide soit établie. Pourquoi des livraisons d’armes et un soutien financier durable à Kiev doivent-ils, en particulier, permettre d’atténuer les ambitions américaines dans l’Atlantique Nord, reste inexpliqué. L'Ukraine n’est pas traitée comme un problème de sécurité autonome, mais comme un instrument symbolique universel de la puissance européenne.

Cela nous amène à la question des intérêts.

Contrairement à certaines critiques, le mémo de la DGAP définit clairement les intérêts européens – et donc aussi les intérêts allemands. Selon lui, ils résident dans le maintien de l’ordre basé sur des règles, dans la cohésion européenne et dans une continuité politique crédible, incarnée principalement par la politique envers l’Ukraine. C’est cohérent – mais extrêmement réducteur.

Car les intérêts allemands ne sont pas formulés comme le résultat d’une priorisation ouverte, mais comme une déduction d’un postulat d’ordre. Divers champs politiques – Arctique, Europe de l’Est, relations transatlantiques – ne sont pas évalués séparément, mais regroupés normativement. Les coûts, risques et alternatives pour l’Allemagne elle-même restent peu analysés : c'est-à-dire les coûts politiques, énergétiques, économiques, fiscaux, sécuritaires.

La politique extérieure apparaît ainsi moins comme un instrument de défense des intérêts de l’État que comme une épreuve de fidélité à l’ordre. Toute déviation ne met pas en danger une position concrète mais toute la crédibilité européenne.

C’est précisément là que réside le danger de telles logiques issues de think tanks. Elles remplacent l’évaluation stratégique par des chaînes d’arguments moralement connotés. Elles relient les conflits, plutôt que de les désolidariser. Et elles définissent la capacité d’agir politique non pas par la réalisation d’objectifs, mais par la continuité d'une attitude.

Conclusion :

Le document de la DGAP est moins une analyse de la politique extérieure américaine qu’un miroir de l’auto-affirmation européenne. Il montre comment les intérêts allemands sont actuellement pensés: fortement liés à l’ordre en place, faiblement priorisés, très symboliques. Mais si l’on veut réellement orienter la politique extérieure allemande selon des intérêts nationaux, il faut précisément commencer ici – et reposer la question à laquelle le mémo répond trop vite :

Qu’est-ce qui sert concrètement l’Allemagne – et qu’est-ce qui sert surtout une certaine vision du monde en matière de politique extérieure ?

lundi, 19 janvier 2026

Toutes les manœuvres sont possibles en attendant les «midterm elections»

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Toutes les manœuvres sont possibles en attendant les «midterm elections»

Nos politiciens et opinion-makers ont vécu une semaine mouvementée. Des rumeurs selon lesquelles le Groenland serait annexé à tout moment par les troupes américaines font haleter de nombreux analystes politiques.

Joachim Van Wing

Source: https://joachimvanwing.substack.com/p/alle-registers-open...

Pas seulement mouvementée, la semaine qui vient de s'écouler... Elle a aussi été éprouvante. «Après le Venezuela, voilà encore ça?!». Nos politiciens européens semblent encore ne pas avoir compris comment le président Trump négocie. La méthode Trump est pourtant très simple:

Le président Trump appelle ses partenaires à la table de négociation. Lorsqu’ils sont tous réunis, il se dirige vers la porte, jette une grenade dans la salle juste avant de la claquer derrière lui. Après le bruit, il revient dans la salle de réunion, ouvre une fenêtre et dit :

«Nous devons parler» (Pippa Malgren, 7 janvier 2026).

Une légère panique règne sur le continent européen. Et cela est d’autant plus surprenant compte tenu des traités et accords limpides conclus au cours des dernières décennies entre le Danemark et les États-Unis. D’où viennent alors toute cette hystérie, cette agitation et cette indignation? Peut-être que nos politiciens et journalistes ne sont guère conscients des traités internationaux qui définissent si précisément le statut du Groenland?

Oui, les troupes américaines sont présentes sur le Groenland. Et ce depuis 1951, lorsque la Guerre froide créait encore un état de bipolarité paralysante. Car, même à cette époque, le Danemark n’était pas une puissance maritime mondiale équipée de sous-marins, de cuirassés et de porte-avions pour fermer les mers du monde, ni de sous-marins soviétiques bloquant l’accès du passage GIUK (Greenland-Iceland-United Kingdom). Seul Washington pouvait assumer ce rôle.

« L’accord entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le gouvernement du Royaume du Danemark, en vertu de la Charte de l’Atlantique Nord, concernant la défense du Groenland. »

— Copenhague, 27 avril 1951, Bibliothèque des traités de l’ONU

Après la dislocation de l’Union soviétique, il a fallu attendre jusqu’en 2007 pour que le Groenland ressurgisse de manière significative dans l’agenda géopolitique. À cette époque, le président Poutine expliquait au monde, lors du sommet de Munich, comment la Russie allait progressivement étendre sa présence dans l’Arctique.

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Depuis 1951, des troupes américaines patrouillent le Groenland depuis une base aérienne à Thulé, surveillant la façade arctique de l’Atlantique Nord. En 2020, la base aérienne de Thulé a été officiellement transférée à la United States Space Force, et le 6 avril 2023, la base de Thulé a été rebaptisée: elle s'appelle désormais Pituffik. La base abrite une détection avancée de missiles pour le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD).

Washington a tenté à plusieurs reprises d’incorporer le Groenland par achat, échange ou annexion militaire.

1867-1868 : l’achat de l’Alaska

Après l’achat de l’Alaska à la Russie en 1867, le gouvernement américain montrait déjà de l’intérêt pour une expansion vers le nord. Le Groenland (ainsi que l’Islande) était considéré comme un territoire potentiellement annexable en raison de sa position stratégique. Les ressources groenlandaises ont été cartographiées, mais aucune offre officielle n’a été faite au Danemark.

1910 : proposition d’échange territorial

Au lieu d’un achat direct, des diplomates américains ont voulu organiser un échange complexe. En échange du Groenland, le Danemark aurait acquis le Schleswig allemand. L’Allemagne aurait été indemnisée par de nouveaux territoires aux Philippines. Ce deal n’a pas abouti.

1946 : offre formelle pendant la Guerre froide

Lorsque la Seconde Guerre mondiale s’est progressivement transformée en Guerre froide, l’administration Truman a proposé au Danemark 100 millions de dollars en lingots d’or pour acheter le Groenland. Le Danemark a refusé de vendre. Les États-Unis ont cependant conservé un droit d’usage militaire pour un ensemble de bases militaires.

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1958 : tensions accrues

1958 fut une année particulièrement importante. Le Spoutnik a été lancé. Le Pentagone a rapidement installé le BMEWS (Ballistic Missile Early Warning System) au Groenland, en Alaska et en Écosse. Alarmé par les avancées technologiques démontrées par l’URSS, le Pentagone a élaboré des scénarios concrets où il invoquait le «droit d’urgence de l’OTAN» et où le Groenland aurait été annexé de façon permanente et immédiate. Mais ce scénario a également disparu dans les plis de l’histoire.

2026 : toutes les manœuvres sont possibles avant les «midterm elections»

L’intérêt accru et soudain des États-Unis pour le Groenland peut s’expliquer par quatre bonnes raisons :

- Les ressources: pour ceux qui en doutaient encore… une course mondiale a été lancée pour acquérir tous les minerais, roches et ressources qu'offre notre croûte terrestre. Le Groenland possède un potentiel formidable pour l’extraction d’argent, de cuivre, d'or, de zinc, de plomb, de nickel, de niobium, de tantale et d'uranium. Au cours des 25 dernières années, la Chine a quasiment pris le contrôle mondial de l’extraction minière, du raffinage, de la transformation et de la commercialisation des minerais, métaux et minerais. Washington prend conscience de cette vulnérabilité et des dangers qu’elle comporte. L’administration Trump intervient en fin de course en mobilisant tous les moyens possibles.

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- Les routes maritimes arctiques: les brise-glaces nucléaires sud-coréens, chinois et russes maintiennent la route de l’Arctique libre de glace en permanence, évitant ainsi aux navires militaires et commerciaux de parcourir des milliers de miles en contournant le canal de Suez ou le cap. Avec des bases aériennes et navales en Norvège, en Finlande — et oui, aussi au Groenland —, Washington peut couper les lignes d’approvisionnement chinoises et russes vers l’Europe et l’Atlantique. Sans un point d’appui au Groenland, il ne peut imposer d’embargos ni de blocus.

- La course spatiale: le «space race» est notre première vraie «guerre spatiale». Sans les satellites de communication d’Elon Musk, les forces ukrainiennes devraient arrêter immédiatement leur combat. Starlink est l’unique infrastructure restante permettant aux forces ukrainiennes de communiquer entre elles et de cibler les objectifs russes. La valeur stratégique et opérationnelle de Starlink dans ce conflit ne peut être sous-estimée. Par conséquent, Pékin va très bientôt lancer sa propre alternative à «Starlink» qui aura la même capacité civile et militaire. Les bases de lancement dans la région polaire seront donc essentielles.

- Les midterm elections: le président Trump sait parfaitement ce qui l’attend si lui et les républicains perdent les élections de novembre 2026. Alors, tout son programme législatif sera bloqué, et Donald Trump n’obtiendra rien de validé. Pire encore, comme il le dit lui-même :

    « Si nous ne gagnons pas les midterms, parce que si nous ne gagnons pas… ils trouveront une raison de m’infliger un Impeach. Je serai mis en accusation. »

    — président Donald Trump, retraite du House GOP, 6 janvier 2026

Cette fois, Trump ne fait pas d’excès. Lui et son cabinet ont en un an éliminé tant de barrières, contourné tant de règles, violé tant de lois, qu’ils n’auront probablement jamais connu le repos. Si l’administration Trump perd sa majorité en novembre, elle sera la cible d’un combat judiciaire sans pitié, qui l’empêchera de fonctionner normalement. Si Trump remporte les midterms, cette chasse sera reportée après la fin de son mandat. Mais une chose est sûre: Trump continuera à être poursuivi sans relâche pour le reste de ses jours.

En conclusion

Il est tout à fait probable que cette administration utilise tous les moyens pour augmenter sa «cote de popularité». Mais les signaux sont sombres. Son intervention unilatérale au Venezuela semble n’avoir pas modifié l’opinion publique. La saisie de navires sous pavillon russe en eaux internationales n’est pas sans danger, et constitue une nouvelle violation. Pour les électeurs réclamant une politique migratoire beaucoup plus stricte, exécuter une jeune femme blanche a été considéré comme "un pont trop loin".

Et tout comme aujourd’hui en Iran, la classe moyenne américaine s’épuise quand les produits de base deviennent inabordables. La dévaluation incessante de la monnaie entraîne une érosion inévitable du pouvoir d’achat et frappe durement les ménages moyens. Beaucoup d’entre eux avaient imaginé cette seconde année de mandat très différemment, et se préparent à ce que les 10 prochains mois leur réservent.

Et pendant ce temps…

Alors que nous, Européens, regardons anxieusement vers le Venezuela, l’Iran ou le Groenland, la Commission européenne continue en toute discrétion à rédiger des textes pour un orwellien «Chat Control » et à signer sans entraves les accords du Mercosur avec l’Amérique du Sud.

mardi, 06 janvier 2026

Et après le Venezuela?

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Et après le Venezuela?

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/dopo-il-venezuela/

Ce qui s’est passé au Venezuela, ce qui s’est réellement passé – au-delà de tout le bavardage qu’on nous sert – reste encore enveloppé dans un épais brouillard.

Maduro est entre les mains des Américains. Et il sera jugé aux États-Unis pour trafic de drogue. Une accusation risible, étant donné que le Venezuela est absolument marginal dans la production de cocaïne. Et il faut tenir compte du fait que Trump a récemment gracié et libéré Noriega. Un homme formidable, qui avait transformé le Nicaragua en un centre de production et de distribution de cocaïne. En résumé, un État producteur et exportateur de drogue à l’échelle industrielle.

En outre, Trump n’a pas du tout eu honte de dire clairement que l’opération Maduro, son arrestation et sa déportation, avaient un seul objectif fondamental: le contrôle du pétrole, dont le Venezuela est probablement le plus grand producteur potentiel au monde.

La question de la drogue n’est qu’un prétexte dont le président américain n’a nul besoin. Le Venezuela fait partie de ce « jardin privé », cette arrière-cour, que Washington refuse d’abandonner.

L’opération, selon Trump, s’est déroulée essentiellement sans douleur. Parce que l’armée vénézuélienne a laissé faire, se retirant complètement du terrain et se bornant à regarder.

Sans douleur, au sens où cela ne s’est pas traduit par des pertes humaines, bien qu’au moins quatre-vingts Venezueliens aient été tués. Tous dans l'entourage de Maduro.

Il reste cependant de nombreux aspects obscurs, difficiles à déchiffrer.

Probablement, Trump envisage une transition avec une junte militaire, subordonnée à l’autorité américaine. Ce qui expliquerait la neutralité des militaires et leur attente pendant l’intervention américaine et la capture de Maduro.

Ce dernier ne vient pas des rangs de l’armée comme Chavez, mais des syndicats. Et il a toujours eu des relations difficiles avec les forces armées et leurs dirigeants.

En réalité, ce que s’est passé au Venezuela peut être considéré comme le baromètre d’une scène, et d’un scénario, bien plus vaste.

Et, par ailleurs, comme la seule nouveauté véritable dans un contexte international que l’on peut qualifier de stagnation.

Trump a marqué le territoire, semant inquiétude, voire terreur, dans toute l’Amérique latine.

Lula, le président brésilien, a condamné l’action américaine avec des mots très durs, en invoquant les droits et les conventions internationales. La Colombie et l’Équateur tremblent, se sentant sur la liste des prochaines cibles.

Washington n’est pas disposé à dévier de sa ligne en Amérique latine. Même le Mexique, pour l’instant silencieux, semble très préoccupé.

L’Argentine et le Chili se réjouissent, parfaitement alignés sur le Grand Frère américain.

La Russie a réagi de manière très, peut-être trop, mesurée, laissant entendre que Poutine compte exploiter un accord avec Trump pour prendre le contrôle de vastes zones de l’Ukraine, et annexer le Donbass et Odessa.

La Chine paraît extrêmement irritée. Le Venezuela de Maduro représentait un grand fournisseur potentiel de pétrole, dont l’économie chinoise a un besoin urgent.

Les déclarations de Pékin ont été très dures. Mais ce ne sont que des déclarations. Il faudra attendre pour voir quels accords commerciaux Trump pourra établir avec Pékin, accords sur lesquels il travaille probablement déjà.

Le Venezuela reste, en tout cas, la première véritable nouveauté dans un paysage, qui est, comme je viens de le dire, stagnant.

Un signal que quelque chose bouge au niveau des équilibres internationaux.

Nous en verrons probablement les développements dans les prochains mois.

lundi, 05 janvier 2026

Indignation sélective: tempête pour un refus de visa, silence gêné face à l’usage de la force

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Indignation sélective: tempête pour un refus de visa, silence gêné face à l’usage de la force

Gastel Etzwane

Source: https://www.facebook.com/Son.Altesse.Emmanuel

Il arrive que la hiérarchie des réactions politiques dise plus que les discours eux-mêmes. À observer les prises de position françaises récentes, une constante apparaît : l’indignation ne semble pas proportionnelle à la gravité des faits, mais à la nature des intérêts touchés.

D’un côté, un responsable européen se voit refuser l’entrée sur le territoire des États-Unis.

De l’autre, ces mêmes États-Unis conduisent une intervention militaire unilatérale au Venezuela, impliquant l’usage de la force armée sur le territoire d’un État souverain.

Dans le premier cas, la réaction française est immédiate, ferme, indignée. Dans le second, elle est étonnamment mesurée, voire accommodante.

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Fin décembre 2025, Washington décide d’imposer des restrictions de visa à Thierry Breton (photo), ancien commissaire européen, en lien avec son action en faveur de la régulation des grandes plateformes numériques.

L’affaire est traitée comme un affront politique majeur.

Le président Emmanuel Macron dénonce une mesure relevant de « l’intimidation et de la coercition » à l’encontre de la souveraineté européenne. Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, condamne « avec la plus grande fermeté » une décision jugée inacceptable entre alliés. À droite comme à gauche, les qualificatifs pleuvent: «scandale», «atteinte au droit», «geste inamical».

Le vocabulaire est fort, l’émotion assumée, la mobilisation quasi unanime. Le symbole est jugé grave, presque existentiel.

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Quelques jours plus tard, début janvier 2026, les États-Unis mènent une opération militaire au Venezuela, sans mandat multilatéral, visant le régime de Nicolás Maduro.

Plusieurs États, hors du bloc occidental, dénoncent une violation du principe de non-recours à la force et de la souveraineté d’un État, fondements pourtant proclamés du droit international contemporain.

La réaction française tranche nettement avec l’épisode précédent. Emmanuel Macron déclare alors:

«Le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s’en réjouir»,

appelant à une « transition démocratique ».

La phrase est lourde de sens.

Elle valide le résultat politique, sans jamais interroger la méthode. Aucun mot sur la légalité de l’intervention, aucune référence explicite au droit international, aucune mise en garde sur le précédent qu’un tel usage unilatéral de la force peut créer. La fin justifie les moyens, pourvu que la fin soit jugée conforme aux attentes politiques occidentales.

Le contraste est difficilement contestable.

Un refus de visa, acte administratif sans conséquence humaine directe, provoque une tempête politique et morale.

Une intervention armée, aux effets potentiellement durables et déstabilisateurs, est accueillie par une forme d’approbation implicite, ou à tout le moins par un silence soigneusement calibré.

Ce décalage n’est pas anecdotique.

Vu de l’extérieur, il confirme un reproche ancien et désormais largement partagé: le droit international est invoqué avec emphase lorsqu’il protège les intérêts occidentaux, mais relativisé dès qu’il devient contraignant pour leurs alliés les plus puissants.

Le problème n’est pas l’existence des principes, mais leur application à géométrie variable.

À force de s’enflammer pour l’accessoire et de se montrer conciliant sur l’essentiel, les responsables occidentaux affaiblissent leur propre discours.

Dans un monde multipolaire, cette incohérence n’est plus seulement perçue: elle est analysée, comparée, et de moins en moins acceptée.

Et c’est peut-être là le paradoxe ultime: ce ne sont pas les adversaires de l’ordre international qui le fragilisent le plus, mais ceux qui prétendent en être les gardiens, tout en en modulant l’usage selon les circonstances.

dimanche, 04 janvier 2026

Les Américains regrettent d’avoir attaqué la Russie. Les Européens, non. Pourquoi?

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Les Américains regrettent d’avoir attaqué la Russie. Les Européens, non. Pourquoi?

Cristi Pantelimon

Source: https://www.estica.ro/article/americanii-regreta-atacarea...

J’ai lu un long article bien informé de Jeffrey Sachs (lien ci-dessous) sur les erreurs stratégiques de l’Occident vis-à-vis de la Russie, depuis la période après les guerres napoléoniennes jusqu’aux accords de Minsk en 2015. Deux siècles durant lesquels l’Occident, selon le professeur américain, a ignoré les demandes fondamentales de sécurité de la Russie, s’est mêlé des affaires russes (notamment entre 1917 et 1920), a pratiqué la double norme (voir le mémorandum de l’historien Pogodin adressé au tsar Nicolas Ier en 1853), a préféré flirter avec Hitler plutôt que d’écouter la volonté de Litvinov d’isoler l'Allemagne nazie, n’a pas tenu ses promesses, ni écrites (Potsdam), ni non écrites (Malte), etc., etc. Tout cela a culminé avec l’idée d’étendre l’OTAN jusqu’à Kiev, ce qui a conduit à la situation que nous avons aujourd’hui.

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Je m’attendais à ce que Jeffrey Sachs soit subjectif et « oublie » que les États-Unis sont au moins aussi responsables de l’Ukraine d’aujourd’hui que les Européens l’étaient au 19èmee siècle (on peut aussi mieux comprendre le panslavisme comme une réaction à l’européanisme anti-russe, mais c’est un autre sujet) ; le professeur américain ne fait pas cette omission. Il affirme ouvertement qu’après la Seconde Guerre mondiale, la vision impérialiste américaine a conduit à ignorer la Russie; la note de 1952 de Staline, qui souhaitait une Allemagne réunifiée mais neutre, a été rejetée par Adenauer, homme politique « occidental », et représentant d’une élite qui préférait la tutelle américaine à une russification de l’Europe, c’est-à-dire une entente à long terme avec la Russie. La vision de Brzezinski n’a fait que renforcer cette image de l’impérialisme américain visant à soumettre l’Eurasie par la soumission de la Russie, ce qui impliquait nécessairement la rupture entre l’Ukraine et Moscou, etc.

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Toute la construction intellectuelle de Sachs voit la Russie comme une victime de l’Occident des deux derniers siècles (il convient de noter que J. Sachs s’appuie sur une bibliographie historiographique occidentale substantielle, qui mériterait d’être étudiée plus attentivement pour comprendre si elle est en accord avec la vision actuelle de Sachs ou non. Personnellement, je pense que ce n’est pas tout à fait le cas, mais je ne veux pas insister).

En résumé, aujourd'hui, ce sont les Américains qui « déposent les armes », ou du moins c’est ce qui semble. Ils sont prêts à réécrire l’histoire des deux derniers siècles pour affirmer la primauté morale de la Russie par rapport à l’Occident. Ce changement est d’une importance epochale.

En Europe, ce processus n’est pas visible. Du moins, pas au niveau de l’élite dirigeante. Il y a suffisamment d’historiens, de théoriciens sociaux (philosophes, sociologues) ou de géopoliticiens qui pensent comme J. Sachs en Europe, mais le message n’a pas encore passé du domaine des professionnels de la pensée à la sphère politique. Les masses sont divisées, mais ce ne sont pas elles qui font l’histoire.

Nous devons nous demander, à la lumière de cette grande reconsidération historique (un véritable révisionnisme historique – voilà à quel point il est important de pouvoir débattre sans entraves du passé, précisément pour nous libérer vraiment de ses erreurs et être plus libres à l’avenir…), pourquoi n’avons-nous pas les mêmes échos en Europe ?

Politiquement, l’Europe reste suspecte de garder le silence en ce moment. À l’exception de la position vague d’E. Macron, l’Europe occidentale semble ignorer le présent et, surtout, ce changement fondamental de vision stratégique qui se passe aux États-Unis.

Il y a deux explications possibles :

- L’Europe se tait parce qu’au moins au cours du dernier siècle, elle a été obligée de faire de la politique américaine en habits européens (de Wilson à Trump…). Aujourd’hui, elle ne sait pas si Trump ira jusqu’au bout ou sera « renversé » par un nouveau Brzezinski, qui attaquera… la Chine aussi via l’Ukraine ! Mais est-ce totalement exclu? Zelenski sanctionne déjà des entreprises chinoises en Ukraine ou menace de le faire. La question est: qui sanctionne en réalité, de sa propre main?

- L’Europe se tait parce qu’elle a elle-même été complice ces dernières décennies de l’expansion de l’OTAN et, surtout après 1989, a voulu compromettre l’OTAN et les États-Unis en adoptant de manière mimétique l’idée d’une expansion illimitée de l’OTAN (au passage, la Russie a tenté deux fois d’entrer dans l’OTAN, en 1954 et en 2000, lors des moments clés de ses relations avec l’Occident – toutes deux ont échoué).

Mais cette complicité de l’Europe pourrait très bien signifier, en pesant le pour et le contre de ce qui s’est passé hier et aujourd’hui, que les Européens ont utilisé les États-Unis pour attaquer la Russie, afin de compromettre les États-Unis et de les affaiblir à l’échelle mondiale.

Les Européens savaient que la Russie réagirait, et leur riposte entraînerait la désintégration de facto de l’OTAN. Et, en effet, les Américains veulent maintenant la paix et souhaitent que l’Europe prenne en charge sa propre sécurité. Les Européens ont obtenu ce qu’ils voulaient: affaiblir les États-Unis en Europe en provoquant la guerre entre l’OTAN (les États-Unis) et la Russie en Ukraine.

Pourquoi prennent-ils autant de temps, les Européens ? Justement pour que ce processus soit finalisé. Plus les Américains restent longtemps dans le conflit en Ukraine, plus ils seront faibles sur tous les autres fronts, du Venezuela au Moyen-Orient en passant par Taïwan. Sans parler de la guerre économique, où la Chine avance en fanfare, ni de l’occasion de se réarmer/ré-industrialiser dans le domaine de la défense sur la base de la menace russe ; une menace qui pourrait être reconfigurée en menace américaine (voir les accents anti-européens aux États-Unis et anti-américains en Europe, qui flirtent avec la diplomatie…).

En résumé, la politique européenne vise à éliminer les États-Unis du continent avec l’aide de la Russie, non directement, mais symboliquement et par épuisement stratégique. Peut-être que, quelque part, en coulisses, la Chine soutient cette entreprise, et que la Russie n’est pas trop triste. Après tout, tout le monde sait que ce qui s’est passé au cours du dernier siècle porte la marque stratégique américaine, peu importe la « tenue » que les acteurs ont portée.

Le silence de l’Europe est suspect.

Après la grande réorientation stratégique américaine, une surprise pourrait suivre : une nouvelle orientation de l’Europe, qui semble pour l’instant être une puissance désemparée ou dont la boussole est restée bloquée… ?

Nous verrons.

Lien: 

https://scheerpost.com/2025/12/23/european-russophobia-an...

lundi, 22 décembre 2025

Les 90 milliards qui n’existent pas – le financement de l’Ukraine par l’Europe comme placebo politique

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Les 90 milliards qui n’existent pas – le financement de l’Ukraine par l’Europe comme placebo politique

Elena Fritz

Bron: https://pi-news.net/2025/12/90-milliarden-die-es-nicht-gi... 

"Merci, cher Friedrich !": L’Ukraine, le pays le plus corrompu du monde, reçoit de l’UE un prêt sans intérêt de 90 milliards d’euros.

Les décisions nocturnes du Conseil européen nous laissent surtout une impression: celle d’un théâtre politique destiné à donner une illusion d’action, là où il ne reste pratiquement plus d’espace de manœuvre. Beaucoup de problèmes semblent résolus, beaucoup de déclarations paraissent grandes – mais en y regardant de plus près, il reste étonnamment peu de substance.

Commençons par le supposé rassurant: les avoirs d’État russes gelés en Europe restent intacts. Malgré des mois de débats, de charges morales et de menaces politiques, Bruxelles n’a finalement pas osé franchir cette ligne juridique. Cela n’est pas tant l'expression de principes propres à l’État de droit, mais plutôt la reconnaissance que la confiscation formelle d’actifs étrangers serait un précédent dangereux – pour le marché financier européen, la confiance des investisseurs internationaux et la crédibilité fragile des garanties de propriété occidentales.

Au lieu de cela, on a présenté un chiffre qui capte mieux l’attention dans les médias: 90 milliards d’euros pour 2026 et 2027, "provenant du budget de l’UE". C’est là que commence le problème.

Car ce budget de l’UE existe déjà – et il est largement planifié. Le cadre financier pluriannuel 2021-2027 comprend au total 1074 milliards d’euros, soit environ 153 milliards par an. Pour l’Ukraine, aucune ligne budgétaire spécifique n’est prévue. Si l’on mobilisait effectivement 90 milliards d’euros en deux ans, cela représenterait jusqu’à 30% du budget annuel – une ampleur qui bouleverserait fondamentalement la structure financière actuelle de l’UE.

Le budget de l’UE n’est pas un simple coffre-fort, mais le résultat de compromis politiques. Il est principalement alimenté par les contributions de quelques payeurs nets – notamment l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne – et finance des politiques classiques de l’UE: subventions agricoles, projets de transport et d’infrastructure, développement régional. De grands bénéficiaires comme la Pologne en profitent tout particulièrement en chiffres absolus, tandis que des pays comme l’Estonie en profitent en proportion de leur PIB.

Un déplacement massif en faveur de l’Ukraine entraînerait donc inévitablement des perdants au sein de l’UE. Ce que ce vote nocturne ne dit pas. Reste à voir si les programmes existants seront coupés, si de nouvelles dettes seront contractées ou si les règles du budget seront simplement assouplies. Jusqu’à présent, le budget de l’UE est officiellement en équilibre; un déficit structurel serait politiquement délicat et, du moins juridiquement, nécessiterait des explications.

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Il n’est donc pas exclu qu’un troisième scénario se dessine: que la référence au "budget de l’UE" soit avant tout rhétorique – un signal politique sans financement assuré. Un simple marqueur pour gagner du temps.

Dans ce contexte, le mécanisme de remboursement choisi est particulièrement révélateur. L’Ukraine remboursera les fonds lorsque la Russie versera des réparations. Cela semble juridiquement net, politiquement élégant – mais c'est économiquement une fiction. En réalité, il s’agit de subventions assorties d’une promesse morale de remboursement. Personne à Bruxelles ne compte sérieusement sur un tel paiement.

Il ne reste donc du grand vote qu’une seule chose: un report. La question fondamentale – qui doit financer à long terme le budget de l’État ukrainien et ses besoins militaires – n’a pas reçu de réponse, mais à été reportée à l’avenir. Chaque euro devra être négocié durement, avec une opposition intérieure croissante dans les États payeurs nets.

L’UE voulait montrer sa détermination, mais a plutôt révélé son épuisement financier. Le problème central n’est pas le manque d’argent, mais le manque de sincérité quant aux limites du possible.

mercredi, 17 décembre 2025

Retour aux idées du mouvement MAGA, contre l’UE - La nouvelle « stratégie nationale » de la Révolution conservatrice américaine

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Retour aux idées du mouvement MAGA, contre l’UE

La nouvelle « stratégie nationale » de la Révolution conservatrice américaine

Alexandre Douguine

Dans l’émission Escalation de Radio Sputnik, Alexandre Douguine accueille la nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale des États-Unis comme un retour à MAGA et à un « ordre des grandes puissances », promettant un retrait de l’interventionnisme mondialiste et déclenchant un tsunami destiné à faire s’effondrer la dernière tentative de croisade libérale de l’UE.

Animateur de Radio Sputnik, Escalation: Commençons par le document qui fait actuellement l’objet d’un débat enflammé en Russie, en Europe, et même en Chine. Je parle de la nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale des États-Unis. En particulier, les médias suisses déclarent carrément que ce texte fait en grande partie écho au discours de Munich de notre président Vladimir Vladimirovitch Poutine. Alexandre Gelyevitch, selon vous, est-ce vraiment le cas ?

Alexandre Douguine: Vous savez, avec la publication de cette Stratégie de Sécurité Nationale américaine, nous assistons une fois de plus à l’oscillation emblématique de Trump entre le camp MAGA et les néoconservateurs — oscillation dont nous parlons constamment dans nos programmes et que nous suivons de près. Et on peut dire sans détour : la doctrine actuelle a été rédigée spécifiquement au nom de MAGA. C’est la véritable doctrine « Make America Great Again », la voix des opposants résolus au mondialisme et des critiques sévères des thèses néoconservatrices, le noyau même qui a permis à Trump de remporter l’élection.

En substance, cette stratégie est très proche de ce que j’appelais dans mon livre l’«ordre des grandes puissances».

De nos jours, ce terme se fait de plus en plus entendre dans l’espace public — l'«ordre des grandes puissances». Cela signifie que l’Occident ne se considère plus comme le garant de la démocratie, ne s’engage pas dans la diffusion des valeurs libérales, ne se sent pas responsable de toute l’humanité, et ne se voit pas comme faisant partie d’un espace unique avec l’Europe. L’Amérique est désormais seule. Elle aspire toujours à la grandeur, au développement et à la domination, mais elle définit clairement le territoire de cette domination — principalement l’hémisphère occidental, les deux Amériques. C’est de là que vient l’expression «corollaire à la doctrine Monroe». Un corollaire est une addition, un développement d’un certain projet géopolitique, et ce corollaire de Trump est, en essence, l’ordre des grandes puissances.

Que disent Trump et ses soutiens dans ce document ? L’Amérique se préoccupe principalement de deux continents: l’Amérique du Nord (y compris, si vous voulez, le Groenland comme une extension naturelle de l’Alaska) et toute l’Amérique du Sud. C’est leur zone, et ils se la réservent sans condition. Quant au reste du monde, la principale thèse mondialiste selon laquelle la Russie et la Chine sont les principaux adversaires stratégiques a disparu. De telles formulations n’existent plus. La Russie est évoquée de manière plutôt neutre, voire amicale — comme un partenaire potentiel. La Chine est considérée comme une concurrente économique sérieuse et une menace relative, mais plus comme un ennemi au sens traditionnel. L’intervention dans les affaires du Moyen-Orient et dans d’autres zones eurasiennes sera quasiment nulle. L’Afrique a été déclarée zone indifférente, et l’Inde n’est pas du tout mentionnée — c’est-à-dire qu’elle n’est plus considérée comme un partenaire stratégique.

Le résultat est un monde véritablement multipolaire. Trump déclare ouvertement: oui, nous restons la plus grande puissance, nous maintiendrons et affirmerons notre hégémonie, mais nous allons la réduire considérablement. Le rejet de l’agenda mondialiste ouvre objectivement la voie à d’autres pôles — la Russie, la Chine, l’Inde — pour s’affirmer pleinement. Quant au reste, Trump dit simplement : je m’en fiche, créez vos propres pôles ou pas, comme vous le souhaitez. Bien sûr, l’hégémonie américaine reste extrêmement méfiante envers les BRICS et envers toute consolidation d’autres civilisations. Ce corollaire de la doctrine Monroe constitue un défi direct à toute l’Amérique latine, qui sera contrainte de chercher une stratégie commune pour éviter la domination totale des Etats-Unis sur son continent. La même logique s’applique à l’Afrique.

En réalité, il s’agit d’une stratégie profondément anti-européenne. La solidarité atlantique n’est évoquée qu’avec sarcasme et mépris. Elle propose de «partager le fardeau» des dépenses militaires de l’OTAN: l’Amérique renonce à sa responsabilité première en Europe, en laissant seulement quelques positions clés. C’est, en essence, la fin de l’atlantisme en tant que tel. L’Europe doit désormais penser par elle-même et créer son propre pôle civilisateur.

Cette doctrine reflète l’approche même du mouvement MAGA grâce à laquelle Trump est arrivé au pouvoir. Ensuite, il s’en est très fort éloigné: il ne s’est pas vraiment impliqué dans le conflit ukrainien, l’a couvert d’un faux-fuyant plutôt que de proposer une solution réelle, a bombardé l’Iran, a soutenu de façon radicale Netanyahu — il s’est considérablement éloigné de son programme initial. Et dans cette stratégie nouvelle, il revient à ses racines : un retour aux principes du mouvement MAGA.

Il n’est pas surprenant que le document ait provoqué une véritable panique chez les mondialistes — aussi bien en Europe qu’aux États-Unis eux-mêmes. Ils hurlent sur un ton hystérique: qui a écrit ça ? Si la première doctrine de Trump a été rédigée par des néoconservateurs et des mondialistes — Pompeo, Bolton, Pence — maintenant, elle est en train d’être écrite par de véritables supporters de MAGA: Hicks, Vance, Miller. Le paradigme a complètement changé. C’est un réalisme émergent — agressif, hégémonique, mais néanmoins réaliste. L’idée de promouvoir les valeurs libérales a été rejetée une fois pour toutes.

L’Amérique devient une puissance militaire et politique concrète, clairement délimitée, avec des intérêts évidents qu’elle défendra bec et ongles dans son hémisphère. Quiconque se retrouve à mettre des bâtons dans les roues aura des ennuis. Mais il n’est plus question de libéralisme, de démocratie ou de droits de l’homme. America First — point final. Objectivement, le monde multipolaire dont notre président parlait dans son discours de Munich, rejetant les prétentions occidentales à l’universalité et au mondialisme, est désormais en grande partie déclaré par Trump lui-même. Reste à savoir si le successeur de Trump, par exemple Vance, pourra maintenir cette ligne après  Trump qui aura alors plus de 80 ans. Ou si, après tout, les néoconservateurs reviendront à l'avant-poste. Pour l’instant, c’est une déclaration de guerre — pas contre nous, mais contre l’élite libérale-globale mondiale.

Animateur: En parlant de l’Ukraine, on entend actuellement dire que Trump n’est pas content du fait que Zelensky ne semble pas accepter son plan de paix. Le fils de Trump suggère même qu’au milieu de toutes ces histoires de corruption, l’Amérique pourrait cesser complètement son implication dans le conflit ukrainien dans les mois à venir. Quelle est la crédibilité de cette hypothèse?

Alexandre Douguine : Le plan que Trump promeut actuellement est précisément celui qui nous convient. Nous lui avons expliqué très clairement: ce qui est acceptable pour nous et avec quoi nous ne pouvons en aucun cas avoir de rapport. Cependant, ce que nous lui avons expliqué et qu’il a apparemment accepté ne sera pas une victoire totale pour nous. Malheureusement, c’est encore un compromis. Ce n’est pas une défaite — en aucun cas — mais ce n’est pas non plus une victoire dans le sens profond du terme. On peut l’appeler une certaine réussite, on peut l’appeler une humiliation de l’Occident idéologique, et c’est indubitablement une défaite personnelle et finale pour Zelensky — mais ce n’est en aucun cas la fin de l’Ukraine en tant que projet, ni la fin de l’Occident en tant que force civilisatrice.

Trump a parfaitement compris cela. Il a compris l’essentiel: s’il veut vraiment sauver l’Ukraine — c’est-à-dire sauver la tête-de-pont de l’anti-Russie, la tête-de-pont russophobe qui s’est construite contre nous depuis tant d’années — il doit immédiatement accepter nos propositions. Pour les mondialistes, pour les Européens, et bien sûr pour Zelensky lui-même, cela représentera une défaite sérieuse et douloureuse. Mais pour l’Ukraine elle-même, cela ne sera pas le cas. L’Ukraine sera sauvée. Et elle sera sauvée dans la but même pour lequel elle a été créée: en tant qu’anti-Russie. Et c’est Trump qui la sauve, en sacrifiant Zelensky et toute une cohorte d’idiots européens qui ne peuvent toujours pas croire à ce qui se passe.

Si Trump, ayant fait tout ce qui était en son pouvoir, se retire simplement du conflit et le laisse à l’Europe et à l’Ukraine — ce qu’il a d’ailleurs laissé entendre à plusieurs reprises, voire dit très ouvertement — ce serait la véritable option idéale pour nous. Oui, nous devrions encore lutter — peut-être longtemps et avec beaucoup de difficulté — mais alors, nous aurions la vraie perspective d’une victoire authentique, complète et irréversible. Toute trêve que nous pourrions conclure maintenant n’est qu’un répit provisoire, et très court. Ni l’Ukraine, ni l’Union européenne, ni même les États-Unis ne continueront à respecter cette trêve une fois qu’ils sentiront qu’ils ont même la moindre possibilité de la violer à nouveau.

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Animateur: Si Trump décide de s’attaquer au Venezuela, et que nous développons une alliance avec le Venezuela, comment la Russie doit-elle réagir?

Alexandre Douguine: C’est une question difficile. D’un côté, nous avons une alliance avec le Venezuela, et si nous étions plus forts, nous devrions nous engager pleinement dans ce conflit du côté de Maduro contre l’agression américaine. Mais, malheureusement, nous ne sommes pas dans cette position : toutes nos forces sont complètement mobilisées dans la guerre en Ukraine — comme en Syrie et en Iran. Après la victoire, nous nous engagerons sûrement. Mais pour l’instant, hélas, nous sommes entravés.

Animateur: Commençons cette partie du programme par une déclaration du représentant spécial du président russe, Kirill Dmitriev. Il a dit que les meilleurs diplomates de l’Union européenne sont maintenant en panique. C’était son commentaire sur un rapport de la Pologne selon lequel Dmitriev lui-même et l’homme d’affaires américain Elon Musk auraient décidé de diviser l’Europe. Quelle est la raison de ce genre de discussions sur la division de l’Europe ? Pourquoi Musk est-il redevenu plus actif ? Il a pratiquement disparu de la scène publique pendant un certain temps, et maintenant il a repris sa polémique avec l’Union européenne au sujet de la liberté d’expression et des lois européennes. À quoi cela mène-t-il?

Alexandre Douguine : En réalité, ici, comme dans l’adoption de la nouvelle doctrine de sécurité nationale et dans les négociations sur l’Ukraine, nous voyons la même tendance générale — un puissant mouvement vers un retour au projet original du mouvement MAGA. Parce que lorsque Trump est arrivé au pouvoir, il a essentiellement proclamé une refonte complète de toute l’architecture mondiale, et les projets MAGA ont effectivement été lancés. Puis il s’en est éloigné de façon sérieuse et significative. Pendant presque un an — huit, neuf mois — il s’est consacré à des choses complètement différentes: dissimuler les listes d’Epstein, se dérober à la pression énorme exercée par le lobby israélien sur la politique américaine, trahir ses fidèles camarades. En un sens, il a cessé d’être MAGA. Il s’est éloigné de MAGA, à une distance critique. Mais tout cela a commencé exactement comme cela commence maintenant. Et maintenant, il revient — Trump revient, et, par conséquent, Musk revient aussi.

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Parce que Musk a clairement reçu le feu vert pour commencer à démanteler l’Union européenne. Les « meilleurs diplomates » dont nous parlons, qui détiennent le pouvoir dans l’Union, sont des ultra-globalistes, des ennemis absolus et irréconciliables de Trump, les adversaires les plus acharnés de sa ligne, de ses idées, de sa vision du monde et de la société. L’hiver dernier, en janvier de l’année dernière, il y a presque un an, Musk a lancé ces campagnes contre Starmer, en soutien à l’AfD, contre Macron. Et en réalité, Twitter — son réseau, interdit en Fédération de Russie — est devenu une plateforme qui a consolidé l’opposition populiste dans chaque pays européen, la portant de la même manière que Soros a jadis soutenu les mondialistes, mais en miroir, dans la direction opposée. Maintenant, Musk a simplement repris les mêmes tactiques, mais à l’envers. Et il a commencé à faire cela il y a un an: en soutenant l’AfD, en soutenant les opposants à Starmer en Grande-Bretagne, Marine Le Pen, Meloni — tous ceux qui s’opposent à l’Union européenne, à l’establishment européen, et soutiennent le populisme européen, si vous voulez.

Et puis, Musk lui-même a été écarté de son poste chez DOGE, l’agence pour l’efficacité gouvernementale. En résumé, il a rompu avec Trump, et en même temps, Trump lui-même s’est lancé dans des stratégies complètement différentes, que Musk a seulement critiquées. Mais Musk s’est retenu. D’abord, il a commencé à critiquer Trump, puis il a fait une pause. Et il a attendu que les fluctuations du trumpisme entrent à nouveau dans la phase MAGA. C’est-à-dire qu’on revient à MAGA. Nous avons commencé cette émission avec cela: en Amérique, on voit que Trump revient à son plan initial, au Plan A, au plan MAGA. Et, bien sûr, Musk s’est immédiatement impliqué activement dans ce processus et continue de s’attaquer à l’Union européenne.

Cette fois, c’est beaucoup plus sérieux. Je pense que la deuxième tentative de MAGA pour démanteler l’Union européenne sera bien plus décisive et cohérente. Cela est confirmé par la nouvelle stratégie de sécurité nationale et par le comportement de l’Union dans la crise ukrainienne, qui contrecarrent constamment les plans de Trump pour sauver l’Ukraine. En ce moment, toutes les conditions sont réunies pour simplement détruire l’Union européenne. Plus personne ne cache rien. Musk dit ouvertement: plus d’UE, détruisons l’Union européenne. Il a toutes les raisons de le faire: il soutient un projet conservateur-populiste high-tech, que les libéraux au pouvoir veulent empêcher simplement de vivre et de respirer.

Je pense que l’Amérique elle-même, Trump, et son équipe de trumpistes, où MAGA commence à sortir de son coma et à jouer un rôle de plus en plus important, ont effectivement commencé à démanteler l’Union européenne. Il ne faut que l’applaudir et, si possible, pousser ce qui tombe déjà. Si nous avions le pouvoir et l’influence pour agir sur l’Union européenne, je suis sûr que nous pourrions envoyer ces «meilleurs diplomates européens» dans l’oubli, des deux côtés. Parce qu’il est impossible d’imaginer quelque chose de plus répugnant, détestable, agressif, cynique, trompeur, toxique, pourri de l’intérieur et répandant cette pourriture au reste de l’humanité, que l’actuelle Union européenne.

Animateur: Et cette amende que la société X a reçue en vertu de la nouvelle législation européenne n’était qu’un prétexte pour Musk pour relancer sa campagne contre l’Europe. Tout cela s’est en réalité produit à la demande de Trump, puisque cela coïncidait avec la publication de la nouvelle stratégie.

Alexandre Douguine : C’est juste un prétexte, mais cela s’inscrit parfaitement dans la fluctuation générale du cap de navigation choisi par l'actuel pouvoir américain — du MAGA aux néoconservateurs et retour au MAGA. Il y a un an, lorsque notre programme Escalation s’est fixé pour objectif de suivre de près ces fluctuations de la politique américaine, nous avons décrit avec précision la logique de formation du nouveau régime trumpiste, comme il s’avère maintenant: il oscillera constamment entre MAGA, en s'approchant du projet MAGA — c'est-à-dire en préconisant l’ordre des grandes puissances — et en s’en éloignant. Évidemment, je ne m’attendais pas à ce qu’il aille si loin, si honteusement et si longtemps, en repoussant tous ses soutiens les plus proches. Mais Trump est une personnalité vraiment imprévisible. Avec la même facilité qu’il les a repoussés, il les a rassemblés à nouveau. Tout comme il a naguère chassé tout le monde, maintenant il a autorisé tout le monde à revenir. L’amplitude de ces fluctuations s’est révélée complètement différente de ce que nous avions prévu lorsque nous avons formulé nos hypothèses, mais l’essence du processus est exactement celle-ci.

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Et maintenant, je suis convaincu que Musk a simplement utilisé cette amende comme excuse pour se remettre au travail. Trump lui a donné sa bénédiction silencieuse, et leur relation est progressivement en train de se rétablir. Il a été condamné à plus d’une centaine de millions de dollars, mais dans les premières heures qui ont suivi, X — son réseau, interdit en Fédération de Russie — est devenu la plateforme la plus téléchargée dans tous les pays de l’Union européenne. En d’autres termes, il a déjà gagné. Il a réussi à mettre en exergue la véritable attitude des braves Européens envers leurs détestables gouvernements — c’est, en fait, un vote tacite pour ou contre l’Union européenne. Personne ne défend l’Union européenne aujourd’hui sauf les Eurocrates eux-mêmes, sauf cette clique euro-bruxelloise — un ramassis international de maniaques mondialistes et Starmer, qui les a rejoints, qui est également un maniaque absolu. Ces maniaques tentent maintenant fébrilement de supprimer toute dissidence en Europe. Il circule en ce moment un meme : une photo de Starmer avec la légende « Nous avons une liberté d’expression totale. Quiconque remet cela en question sera immédiatement arrêté». C’est à peu près l’état général des Européens aujourd’hui. Et puisque X n’est pas censuré par lui-même, ils essaient de supprimer ce domaine de liberté. Mais derrière Musk et son réseau se trouve le pouvoir des États-Unis d’Amérique, et Trump a maintenant ouvertement soutenu Musk. Hicks l’a soutenu, Vance aussi. Ils ont dit que censurer la liberté d’expression est sans précédent. En fait, c’est un casus belli, une raison de guerre, un conflit diplomatique et politique direct entre les États-Unis et l’Union européenne. Je pense que cette fois, c’est vraiment très sérieux. Bien sûr, on ne peut pas exclure que Trump se retire encore une fois de sa stratégie MAGA.

russia-ambassador-mcfaul-2080130745.jpgPourtant, pour l’instant du moins, nous assistons à une nouvelle et puissante vague de retour à MAGA. Tout se déroule strictement selon le plan. L’Union européenne et les États-Unis — en particulier les États-Unis dans leur ensemble — avancent dans cette direction. Bien sûr, les démocrates, les libéraux et les mondialistes ont un point de vue totalement différent. Ils sont en état de panique, ressentent une véritable terreur. J’ai lu les commentaires de McFaul (photo), l’un des mondialistes et architectes de la politique sur la Russie et l’Ukraine: ce sont simplement des appels terroristes, extrémistes, pour renverser le gouvernement en Russie, pour un changement de régime, etc. Il est un ancien ambassadeur, démocrate, mondialiste — et il est tout simplement devenu hystérique: «ce qui se passe, au lieu de combattre la Russie et la Chine, nous sommes en guerre contre nos principaux alliés en Europe!». Il y a une panique totale — en Europe et chez les mondialistes américains.

C’est sur cette vague que nous surfons actuellement. Et nous pourrions nous réjouir de tout ce qui se passe, sans regard en arrière, s'il n'y avait pas un moment extrêmement problématique pour nous — le plan de paix pour l’Ukraine que Trump promeut. Il ne le fait pas par malveillance; il a simplement son propre agenda, sa propre vision du monde. Il a effectivement exclu la Russie de la liste des principaux ennemis et cibles des campagnes de haine. Nous ne sommes pas fondamentalement importants pour lui; il a d’autres priorités. Et c’est là une différence fondamentale avec l’Union européenne, qui, au contraire, se prépare ouvertement à la guerre contre nous. Il y a eu une vraie scission dans le camp de nos adversaires — et, disons, chez nos ennemis. Si nous avions les outils et la force suffisants pour participer activement à ce processus, je suis convaincu que l’effondrement de l’Union européenne, et la contribution à celui-ci, devraient devenir notre principale tâche étrangère en Europe. Parce que l’humiliation que nous avons subie de la part de l’Union européenne — pas du peuple européen, mais de cette construction euro-bruxelloise — est impossible à pardonner. Ils sont en guerre contre nous; ils financent, arment, soutiennent moralement et politiquement nos ennemis. Ils sont tout simplement l’ennemi. Nous devons appeler un chat un chat: l’Union européenne est un ennemi. A ce titre, elle doit être détruite.

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Et nous voyons que les États-Unis aujourd’hui — en particulier la mouvance MAGA de Trump — ont effectivement commencé à la démanteler. Tout le monde s’est aussitôt écrié: regardez, ils sont avec Poutine ! Je pense qu’ils ont une meilleure opinion de nous que ce que nous sommes réellement. Si nous avions de telles opportunités — des représentants officieux dans toutes les capitales européennes, distribuant des biscuits, soutenant tous ceux qui sont prêts à détruire cette structure — nous pourrions établir d’excellentes relations avec une nouvelle Europe : une Europe des nations, une Europe des traditions, une véritable démocratie européenne, avec sa culture et ses intérêts. Il n’est pas certain qu’elle devienne immédiatement notre alliée automatique — j’en doute beaucoup — mais il faut détruire la pathologie que véhicule l’actuelle Union européenne. L’Union européenne, dans son état actuel, doit être détruite.

mardi, 16 décembre 2025

États-Unis, Russie et Chine redessinent leurs zones d’influence. L’Europe est ignorée

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États-Unis, Russie et Chine redessinent leurs zones d’influence. L’Europe est ignorée

Enrico Toselli

Source: https://electomagazine.it/usa-russia-e-cina-ridisegnano-l...

L’Europe, à juste titre, s’est préoccupée des pages consacrées au Vieux Continent dans le nouveau document de sécurité américain. Leur sécurité, non la nôtre. Et le mépris envers la classe dirigeante européenne y est apparu évident. Mais les obtus du Bruxelles des eurocrates et les laquais des différents gouvernements étaient trop occupés à se contempler le nombril, tout en pleurnichant, pour se rendre compte que le document de Trump traite aussi d’autres choses.

Ce qui devrait intéresser l’Italie, si elle avait encore une réelle politique étrangère.

Car, en fait, Trump a annoncé qu’il renonçait à un rôle stratégique en Afrique où, de toute façon, les États-Unis resteront pour garantir des affaires pour les entreprises américaines. Question d’argent, mais sans déclencher des guerres.

En même temps, de Moscou, arrivaient des signaux d’abandon du Moyen-Orient. Un choix obligé pour l'essentiel. Trop de chaos y règne, trop de protagonistes sont en lice, trop de favoritisme en faveur d’Israël. Qu’Erdogan se débrouille, qu’il gère la situation. Et avec lui, il y aura aussi des Chinois, des Indiens, des Saoudiens, des Émiratis.

Il vaut mieux s’occuper de l’Afrique, toujours en collaboration ou en concurrence avec les Chinois, les Turcs, les Indiens, les Saoudiens, les Émiratis. Sans Israël, il est même possible de conclure un accord.

Et qui manque? L’Europe, bien sûr. Parce que seuls les proches de notre Giorgia (Meloni) nationale croient encore à la mascarade du plan Mattei. Certes, les Africains prennent de l’argent qui, pour les contribuables italiens, représente beaucoup, mais par rapport aux investissements chinois et indiens, c’est une misère, et ils concèdent quelques affaires économiques. Mais la non pertinence des Européens est totale.

La non pertinence de l’Europe, la non pertinence de l’Italie. Tant dans les pays d’Afrique subsaharienne qu'en Afrique du Nord.

Non pertinents d’un point de vue économique, ce qui est compréhensible. Non pertinents aussi d’un point de vue culturel et, pour l’Italie, c’est encore plus grave.

lundi, 15 décembre 2025

Un détritus du passé: la vieillerie OTAN

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Un détritus du passé: la vieillerie OTAN

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/detriti-del-passato-la-vecchia-...

Notre monde, celui de la politique internationale, est envahi de débris. Des restes du passé, laissés sur la plage après un naufrage.

Et ces débris, de vieilles babioles désormais inutiles, encombrent le rivage. Rendant, en substance, difficile la compréhension de la réalité.

L'OTAN, c’est un tel déchet. Ce qui reste d’un naufrage. Et pourtant, très peu semblent en prendre conscience. Au moins ici, dans “l’Occident”. Dans cette Europe encore prisonnière des représentations du passé.

Trump, et plus généralement les Américains, ont été extrêmement clairs. L'OTAN, telle qu’elle est, est un vieux bidule. Et, à certains égards, une simple charge inutile que l'on paie encore. En fait, elle est nuisible.

Il ne faut pas croire que cette position provienne uniquement du magnat Trump et de son entourage. Qui, en tout cas, représentent en ce moment le ventre profond de l’Amérique. La majorité avec laquelle il faut compter, malgré la bonne volonté de nos savants de pacotille.

En réalité, cette insatisfaction américaine remonte à longtemps. Et concerne des personnages qui n’ont rien à voir avec Trump et son univers.

Je me souviens que déjà Dick Cheney, l’ombre omniprésente qui se profilait derrière Bush Jr., parlait avec mépris de la “vieille OTAN”. Vieille et inutile, voire un fardeau pour Washington.

Et la guerre en Irak a été menée par une “coalition de volontaires”. Une “coalition de volontaires” qui, selon l’intention de l’administration Bush, devait prendre la place de la vieille OTAN désormais obsolète.

Remplacée par un nouveau système d’alliances “variables”. Plus dynamique, et mieux adapté à la réalité des choses.

En fait, l’Alliance atlantique est un vieil instrument, devenu inutile avec le temps et l’évolution des scénarios internationaux. Un reliquat de la longue période que fut jadis la Guerre froide.

En substance, un vieux jouet à laisser dans le grenier, dans le meilleur des cas.

Et le comportement de Washington devrait nous en faire prendre conscience clairement.

Les accès de psychose fébrile des représentants de l'OTAN, comme cette incroyable caricature de secrétaire général qu'est Mark Rutte, sont à peine tolérés par la Maison Blanche. Qui, désormais, dialogue directement avec les puissances réelles. Moscou, Pékin. Des adversaires, certes, mais avec qui il faut traiter, et, en gros, partager le monde. Chercher de nouveaux équilibres.

Dans ce monde, beaucoup plus compliqué que celui de la Guerre froide, l'OTAN n’a plus aucune raison d’être. Et ce n’est qu’un encombrant et inutile carrosse maintenu en vie par ceux qui en tirent des avantages personnels. Rôle à jouer et argent à palper, pour être clair.

Un résidu d’une guerre (froide) désormais lointaine.

Un déchet inutile de l’histoire.

samedi, 13 décembre 2025

Le C5, modèle MAGA de la multipolarité - Une alternative à la domination mondiale de l’ordre unipolaire

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Le C5, modèle MAGA de la multipolarité

Une alternative à la domination mondiale de l’ordre unipolaire

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine commente la tentative de l’Amérique de construire un ordre multipolaire de grandes puissances en marge du G7 et du mondialisme.

L’idée du C5, ou « Core Five » (le Noyau des 5), en tant qu’alternative au G7, est un projet qui découle directement de l’approche politique et géopolitique du mouvement MAGA dans la politique mondiale. C’est du réalisme politique; c’est un rejet de la mondialisation; c’est la construction d’une nouvelle architecture internationale basée sur les véritables centres de souveraineté dans le monde contemporain.

780bfbab-654e-4e29-8d68-0e0bca2dc0aa_828x1280-1577884017.jpegLorsque, il y a un peu moins d’un an, j’ai publié mon livre La Révolution Trump (qui a déjà été traduit dans de nombreuses langues), je lui ai donné le sous-titre suivant: «Un nouvel ordre de grandes puissances». Mais qu’est-ce que «l’Ordre des Grandes Puissances»? C’est précisément la construction d’un système international dans lequel la souveraineté authentique n’appartiendra qu’aux civilisations-États qui possèdent leur propre idéologie, leur propre économie et leur propre géopolitique—des entités véritablement souveraines qui ont déjà prouvé leur viabilité.

C’est, si vous voulez, la version MAGA d’un monde multipolaire. C’est exactement ce dont parlait autrefois le secrétaire d’État américain Marco Rubio. Cela faisait partie des plans énoncés par plusieurs idéologues du mouvement MAGA comme, par exemple, Steve Bannon. C’était soutenu et étayé—de façon assez critique à l’égard de Trump lui-même—par John Mearsheimer, un excellent représentant du réalisme politique américain. Il s’agit d’une approche froide et dure du concept de souveraineté. La souveraineté ne devrait appartenir qu’aux grandes puissances: «Un nouvel ordre des grandes puissances». En d’autres termes, c’est la version américaine, trumpiste, d’un monde multipolaire, qui diffère assez nettement du modèle BRICS.

Première différence: le groupe BRICS n’inclut pas les États-Unis ni l’Occident; il est construit comme une alternative à eux. Cela est tout à fait logique, car jusqu’à Trump, l’Amérique fonctionnait comme le bastion de l’ordre mondialiste unipolaire. J’ai déjà dit qu’une place pour l’Amérique au sein de BRICS reste ouverte—en fait, en quelque sorte réservée—mais seulement pour une Amérique qui rompe avec la mondialisation.

Deuxième différence: Le groupe BRICS accepte des civilisations qui ne sont pas encore complètement formées. Le monde islamique, qui n’a pas encore atteint l’unité dans le développement d’une stratégie civilisationnelle commune; l’Amérique latine, qui stagne également sur le chemin de l’intégration; et le continent africain. Toutes ces civilisations sont représentées dans le groupe BRICS. En d’autres termes, le groupe BRICS est une multipolarité bienveillante « avec de la place pour croître ». Il inclut à la fois des civilisations-États déjà formées et celles qui doivent encore s’unir. C’est, pour ainsi dire, un «projet d’avenir».

Par conséquent, la différence entre «l’Ordre des Grandes Puissances» et le projet BRICS est que seules les civilisations-États existantes sont reconnues comme souveraines: les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde. Le Japon y est aussi inclus—je pense que c'est pour équilibrer l'ensemble face à la Chine. Le Japon est en effet un pays puissant. S’il pouvait obtenir son indépendance vis-à-vis de l’Amérique, il pourrait très bien devenir un pôle souverain à part entière. Le C5 représente la version américaine de la multipolarité. Dans la dernière version publiée de la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, cette idée est clairement et directement exposée.

L’idée de créer le C5, le « Core Five » (le Noyau des 5), selon la vision des stratèges américains du mouvement MAGA (je souligne: il ne s'agit pas des néoconservateurs, pas des globalistes), signifie donner à cet «Ordre des Grandes Puissances» une sorte de statut de club. Pas encore les bases du droit international, mais un club—cette fois construit de manière totalement différente du G7, qui était rempli de divers nains occidentaux qui ne représentaient rien, comme le Canada.

Tant le G7 que le G20 étaient des clubs mondialistes dominés par l’agenda mondialiste. C’est pourquoi ils sont aujourd’hui complètement insignifiants. Et c’est précisément pour cela que la création d’un club multipolaire véritablement pertinent—le C5—est désormais à l’étude.

Mais comment la stratégie du mouvement MAGA l’envisage-t-elle? Très probablement, les États-Unis voient la création du C5 comme une alternative au groupe BRICS. Cependant, cela peut également être considéré comme un complément au groupe BRICS. Car qu’est-ce qui est fondamentalement important ici? L’absence de l’Europe, de la Grande-Bretagne, du Canada et de l’Australie.

C’est-à-dire l’absence de ces régimes qui, dans leurs derniers spasmes, s’attachent désespérément au projet mondialiste. C’est une géopolitique MAGA authentique, qui—à sa manière—reconnaît la multipolarité.

C’est pourquoi le C5 est une proposition très sérieuse. Bien sûr, elle peut être critiquée; on peut dire que le projet BRICS est meilleur. C’est ce que je pense aussi: le projet BRICS est meilleur à tous égards, sauf un: les États-Unis n’y sont pas. Et tant que les États-Unis et l’Occident n’y seront pas, personne à l’intérieur du groupe BRICS n’ose vraiment défier l'hégémonie mondiale de front. Mais ici, Trump et le mouvement MAGA font un pas en avant qui est intéressant: «Au lieu de se consolider contre nous, rejoignez-nous pour construire ensemble la multipolarité». C’est une question de grande importance et qui exige la plus haute attention. Voyons ce qui peut en sortir.

Nous vivons maintenant à un moment où Trump commence à revenir à sa stratégie MAGA d’origine, dont il s’était éloigné ces derniers mois, à une distance sidérale. Mais le moment du retour est venu. Il n’est pas fortuit qu’à ce moment précis, une proposition ait émergé pour envisager la création du club C5 (Core Five)—un développement extrêmement important, révélateur et extraordinairement intéressant.

L’essentiel est que cette proposition n'englobe pas l’Union européenne, les globalistes, ces Messieurs Soros et Schwab, le forum de Davos, l'inénarrable Macron… Ils sont tous jetés à la poubelle, avec Zelensky et le nazisme ukrainien. C’est vraiment un moment fascinant, où l’Amérique est contrainte de reconnaître la multipolarité, même si elle propose sa propre version de celle-ci.

vendredi, 12 décembre 2025

Russie et Inde: partenariat stratégique malgré la pression de l’Occident

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Russie et Inde: partenariat stratégique malgré la pression de l’Occident

Milana Gumba 

Du 4 au 5 décembre, le président russe Vladimir Poutine s’est rendu en Inde pour une visite officielle. La dernière visite d’un chef d’État en Inde remonte à une période précédant le début de l’opération spéciale, ce qui donne à cette visite actuelle une dimension historique. Des diplomates des pays de l’OTAN ont accusé la Russie de violation du droit international et ont formulé de nombreuses critiques à l’encontre du Kremlin. La visite du président russe Vladimir Poutine en Inde a secoué certains pays occidentaux — cela leur a envoyé un signal sur la fin de l’ère du monde unipolaire. L’éminent homme politique indien Ram Madhav a, quant à lui, décrit Vladimir Poutine par la phrase suivante: «on peut l’aimer ou le détester, mais on ne peut l’ignorer». Il l’a également qualifié de «chef d’État inébranlable». 

Les relations russo-indiennes sont traditionnellement caractérisées comme un partenariat stratégique privilégié, et les visites de haut niveau, notamment celle du président russe en Inde, revêtent toujours une grande importance pour les deux pays. 

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Aperçu des axes de coopération et des projets prospectifs: 

Coopération militaire:

L’Inde demeure le plus grand acheteur d’armements et de matériel militaire russes. La coopération inclut la livraison, la production conjointe (par exemple, les missiles Brahmos - photo), le transfert de technologies, ainsi que la formation des militaires indiens. De nouveaux contrats pour la fourniture et la production sous licence sont en discussion.

L’approfondissement de la localisation de la production en Inde dans le cadre du programme « Made in India », le développement de nouveaux systèmes d’armement, et l’expansion de la coopération militaro-technique dans la maintenance et la modernisation du matériel existant. 

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Énergie :

La Russie est l’un des plus importants fournisseurs de pétrole et de produits pétroliers pour l’Inde. Le secteur nucléaire connaît un développement actif — la technologie russe et la participation à la construction de la centrale de Kudankulam (photo) en sont un exemple marquant.

Perspectives : augmentation des volumes d’exportation de pétrole et de gaz, développement de la coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire civile (construction de nouvelles unités), développement de projets dans les énergies renouvelables, ainsi qu’un approfondissement de la collaboration dans l’exploration d’hydrocarbures. 

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Commerce et économie :

Le volume des échanges bilatéraux ne cesse de croître, bien qu’un déséquilibre persiste. On travaille activement à la transition vers des monnaies nationales (roupie et rouble) dans les règlements pour réduire la dépendance au dollar.

Diversification de la gamme des produits, augmentation des investissements mutuels, création d’entreprises communes dans des secteurs clés, développement du commerce électronique, simplification des procédures douanières. 

Transport et logistique :

Promotion active du corridor de transport international « Nord-Sud » (ICT Nord-Sud), qui réduira considérablement le temps et le coût de livraison des marchandises entre la Russie, l’Inde, l’Iran et d’autres pays de la région.

Achèvement et modernisation des infrastructures du corridor, développement de lignes maritimes directes, optimisation des chaînes logistiques. 

Coopération dans les formats multilatéraux :

La Russie et l’Inde collaborent activement dans des organisations telles que BRICS, SCO, G20, ce qui favorise la coordination de leurs positions sur les questions internationales actuelles.

Perspectives : renforcer le rôle de ces organisations, coopérer pour façonner un ordre mondial multipolaire, collaborer sur la sécurité et la stabilité régionales. 

Comme l’a conclu Madhav, le voyage de Poutine à New Delhi restera dans les mémoires comme un message puissant au monde sur la fin de l’ère mono-hégémonique. Une telle démarche du président russe montre que l’ère de la multipolarité authentique commence. De plus, cette visite en Inde a été un signe de l’intolérance de Poutine et de la Russie envers les doubles standards dans les relations internationales. 

Les visites du leader russe en Inde visent toujours à renforcer davantage le partenariat stratégique, à diversifier la coopération et à parvenir à des accords concrets. Malgré les défis mondiaux, les deux pays montrent leur engagement à approfondir leurs liens, ce qui se traduit par une stabilité dans les contacts au plus haut niveau et par le développement dynamique de projets dans de nombreux secteurs clés. Les perspectives de coopération restent vastes, et ses résultats contribuent au développement des économies des deux pays ainsi qu’au renforcement de leur position sur la scène internationale. 

Contexte général de la critique occidentale: 

La coopération russo-indienne se déroule dans un contexte de critique accrue de la part des pays occidentaux, en particulier les États-Unis et l’UE, surtout depuis le début du conflit en Ukraine. 

Position de l’Occident:

Accusations de soutien à la Russie: les pays occidentaux considèrent la poursuite de la coopération économique et militaro-technique de l’Inde avec la Russie comme un soutien indirect à l’économie russe, et par conséquent à ses actions militaires.

Régime de sanctions: on invite l’Inde à rejoindre les sanctions occidentales contre la Russie et à réduire ses échanges commerciaux, notamment dans les secteurs de l’énergie et de la défense. On mentionne le risque de «sanctions secondaires» pour les entreprises travaillant avec des structures russes sous sanctions. 

Arguments éthiques et de valeurs: l’Occident fait aussi appel aux «valeurs démocratiques» et au droit international, en exhortant l’Inde à adopter une position plus ferme envers la Russie. 

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Position de l’Inde:

L’Inde maintient une politique de non-alignement et d’autonomie stratégique. Sa politique étrangère repose sur la défense des intérêts nationaux.

Pour l’Inde, en tant que grande économie en développement, assurer la sécurité énergétique est une priorité. Le pétrole russe est proposé à des prix compétitifs, ce qui est crucial pour les consommateurs et l’industrie indiens. 

L’Inde a d’importants besoins en défense, notamment face à la tension avec le Pakistan et la Chine. La Russie est un fournisseur éprouvé et fiable d’armements, ainsi qu’un partenaire dans le développement de nouveaux systèmes, ce qui est essentiel pour la sécurité indienne. Passer à de nouveaux fournisseurs serait extrêmement difficile, coûteux et long. 

L’Inde partage avec la Russie la vision d’un ordre mondial multipolaire, sans domination d’une ou plusieurs puissances. 

L’Inde cherche à maintenir le dialogue avec toutes les parties, y compris l’Occident. Elle participe à des initiatives occidentales telles que le Quad (dialogue quadripartite sur la sécurité), tout en approfondissant ses liens avec la Russie. 

Position de la Russie:

«Le pivot vers l’Est»: dans un contexte de sanctions occidentales et de confrontation, la Russie réoriente activement sa politique extérieure et ses relations économiques vers les pays asiatiques, en premier lieu la Chine et l’Inde.

L’Inde est considérée comme un partenaire clé dans la construction d’un nouvel ordre mondial plus multipolaire, moins soumis à la dictature de l’Occident. 

En somme, malgré la pression occidentale, la Russie et l’Inde continuent de renforcer leurs liens, en se fondant sur leurs intérêts stratégiques mutuels et la perspective à long terme de la création d’un nouvel ordre mondial. L’Inde jongle habilement entre ses liens traditionnels avec la Russie et ses relations en développement avec l’Occident.

Une “Nouvelle” Doctrine de Sécurité Nationale des États-Unis

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Une “Nouvelle” Doctrine de Sécurité Nationale des États-Unis

Raphael Machado

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100069794930562

Début décembre 2025, la Maison Blanche a publié une nouvelle « Stratégie de Sécurité Nationale », un document dans lequel le gouvernement américain présente ses orientations concernant la sécurité nationale. Dans d’autres contextes, nous avons déjà souligné que la conception américaine de la « sécurité nationale » est unique au monde, étant la seule à englober des événements et des situations qui se déroulent à des milliers de kilomètres de distance.

En général, les conceptions de la sécurité nationale concernent essentiellement les potentiels internes et les risques représentés par l’environnement de chaque pays, incluant au maximum l’accès aux ressources importées considérées comme vitales pour l’économie et la défense.

Traditionnellement, ce n’est pas ainsi que la « sécurité nationale » des États-Unis se définit. Celle-ci est vue comme ayant une portée planétaire, de sorte que des événements dans les recoins de l’Afrique, de l’Asie du Sud-Est ou de l’Asie centrale ont toujours pu être réinterprétés comme affectant la « sécurité nationale » des États-Unis – du moins depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à récemment.

Cette nouvelle doctrine de sécurité nationale apporte une différence significative: l’ampleur de la sécurité nationale des États-Unis est «réduite» à l'«hémisphère occidental», en particulier aux Amériques — même si certains intérêts sont maintenus dans des régions du monde où il y a des ressources stratégiques.

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Bonne nouvelle pour la majorité du reste du monde, mauvaise nouvelle pour les pays ibéro-américains.

Ici, on pourrait dire que le document fait une allusion indirecte ou métaphorique à la Doctrine Monroe. Non. Le document a la vertu d’annoncer honnêtement et ouvertement la reprise de la Doctrine Monroe, avec l’ajout d’un corollaire de Trump. Si la version originale de la Doctrine Monroe était principalement dirigée contre la présence espagnole dans les Amériques, et dans une moindre mesure contre la présence d’autres pays européens, sa mise à jour est clairement orientée contre les alliances et investissements russo-chinois dans la région.

Le document admet l’impossibilité de forcer la rupture de toutes ces connexions, en particulier dans le cas de pays qui ont déjà établi des relations profondes et sont hostiles aux États-Unis, mais Washington pense qu’il est possible de convaincre tous les autres pays des Amériques que les accords avec ces partenaires, même s’ils sont moins coûteux, impliqueraient des «coûts cachés» tels que l’espionnage, la dette, etc.

Le problème avec ce genre de narration est que beaucoup de pays de la région sont conscients que les «coûts cachés», lors de relations avec les États-Unis, sont, au mieux, les mêmes. Les scandales d’«écoutes» dirigées contre des cabinets présidentiels ibéro-américains restent encore frais dans la mémoire régionale, tout comme l’historique d’endettement des pays de la région avec le FMI, majoritairement dominé et influencé par les États-Unis.

Il est maintenant clair que les États-Unis utiliseront un ensemble de narrations à la légitimité douteuse pour faire pression en faveur d’une «contribution» à la «lutte contre le narcoterrorisme», par exemple, mais leur véritable objectif sera de garantir l’alignement géopolitique et la reconnaissance de l’hégémonie hémisphérique des États-Unis.

Tout cela n’est pas une nouveauté, puisque dans de nombreux autres articles précédents, j’ai déjà abordé ce sujet.

Dans un article de novembre 2024, où je commente l’initiative Belt & Road en Amérique du Sud, je notais ce qui suit:

« La Doctrine Monroe, qui a fêté ses 200 ans en 2023, était cette directive idéologique qui poussait les États-Unis à éloigner l’Europe de l’Amérique ibérique, afin d’être la seule grande puissance à monopoliser et exercer une influence sur la région. Mais aujourd’hui, la “menace” ressentie par Washington ne provient pas forcément de Paris, Berlin ou Madrid, ou même de Londres, mais de Moscou et Pékin.

C’est autant en raison du renforcement des relations russo-chinoises sur le continent qu’en raison de l’affaiblissement de l’hégémonie unipolaire des États-Unis — plus ressentie en Eurasie, au Moyen-Orient et en Afrique — que les États-Unis entendent se déployer dans une nouvelle impulsion à la Monroe en Amérique centrale et du Sud. Il s’agit d’essayer d’expulser l’«influence» russo-chinoise tout en s’assurant que la seule puissance américaine sera les États-Unis eux-mêmes — pas de puissances extraterritoriales, ni l’ascension d’un quelconque pays américain en tant que puissance. »

En réalité, cela était déjà évident avant le début du nouveau mandat de Donald Trump. Celui-ci, notamment à travers ce document de la Stratégie de Sécurité Nationale, se contente d’expliciter ce qui était implicite depuis 10 ans, puisque depuis le mandat de Barack Obama, on peut identifier une reprise d’un intérêt plus attentif de Washington à l’égard de l’Amérique ibérique. C’est à partir du gouvernement Obama que se multiplient rapidement les cas d’ingérence des États-Unis dans la région (alors que, en contrepartie, le gouvernement Bush se caractérisait par sa focalisation sur le Moyen-Orient et l’expansion rapide de l’OTAN).

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Maintenant, j’ai mentionné plus tôt dans ce texte que tout cela était une «bonne nouvelle pour le reste du monde», même si ce ne l’était pas pour les pays ibéro-américains. «Bonne nouvelle», car le texte de la Maison Blanche indique une reconnaissance de l’inévitabilité de la multipolarité. La nouvelle doctrine américaine critique le caractère géographiquement illimité et indéterminé des intérêts extérieurs dits «stratégiques» des États-Unis. Elle met en évidence un gaspillage de ressources et un manque de concentration, qui ne feraient que nuire à l’atteinte d’objectifs réalistes pour Washington.

En ce sens, implicitement, même si les États-Unis insistent sur une prétention à «aider l’Europe», à «garantir l’accès au pétrole au Moyen-Orient» et à stabiliser la «question taïwanaise», ils reconnaissent, au moins de façon liminaire, l’existence de « zones d’influence » d’autres puissances — mais pas dans les Amériques.

Une répartition du monde selon des lignes multipolaires — un nouveau Yalta — dirigée par les États-Unis ne représenterait qu’une multipolarité incomplète — plus une «tripolarité» sino-russe-américaine qu’autre chose. Le texte est explicite en situant les Amériques dans leur globalité comme subordonnées aux États-Unis, l’Europe comme un «partenaire junior» de fiabilité douteuse, le Moyen-Orient décentralisé au maximum pour le bénéfice d’Israël, et l’Afrique subsaharienne comme un espace de compétition pour les investissements.

Il ne s’agit pas seulement de la Chine et de la Russie en Amérique ibérique, mais aussi d’une interdiction de l’émergence d’une puissance rivale des États-Unis «au sud du Río Grande». D’où aussi l’insistance à garantir l’alignement du Brésil, principal candidat ibéro-américain à devenir un pôle géopolitique autonome.

jeudi, 11 décembre 2025

Macron, le Don Quichotte du commerce mondial

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Macron, le Don Quichotte du commerce mondial

Par @BPartisans

Emmanuel Macron repart en croisade. Après avoir sauvé — selon lui — l’Europe, l’Ukraine, le climat, la démocratie, la culture, la planète, les dauphins et la dignité humaine, voilà qu’il prétend désormais sauver… le commerce mondial. Comment ? En menaçant la Chine de droits de douane « dans les tout prochains mois ». Une réplique miniature des sanctions américaines, mais servie avec le panache fané de la diplomatie macronienne.

La mise en scène est parfaite : visage grave, ton solennel, posture de chef d’État debout contre les éléments. Mais derrière, c’est le vide. Un vide qu’il faut combler par des annonces tonitruantes. Macron parle non pour agir, mais pour exister. Encore. Toujours.

Le président jure qu’il veut « corriger les déséquilibres massifs » du commerce mondial. Pourtant, il y a quelques mois encore, il qualifiait les droits de douane imposés par les États-Unis de « méthode de chantage des plus forts » qui détruit le libre-échange. (Déclaration officielle, juin 2025.) On appréciera la cohérence : hier, c’était du chantage ; aujourd’hui, c’est du courage.

Même refrain lorsqu’il implore Pékin de « rééquilibrer les échanges et investir durablement » — formulation reprise par plusieurs sources diplomatiques — comme si le simple fait d’appuyer sur la table pouvait redessiner l’économie chinoise. La Chine, rappelons-le, détient plus de 55 % du déficit commercial français hors énergie. Depuis dix ans, la France ne cesse d’importer, tandis que son industrie se délite. Les menaces douanières ressemblent donc moins à une stratégie qu’à une incantation.

Le Financial Times, dans une analyse récente, souligne qu’aucune des démarches européennes n’a fait fléchir Pékin sur sa politique industrielle, massive et assumée. Autrement dit: l’Europe parle, la Chine produit. L’Europe se plaint, la Chine exporte. L’Europe promet des taxes, la Chine hausse un sourcil — et continue.

Mais Macron, lui, a besoin d’exister dans ce théâtre géopolitique où tout le monde l’a dépassé. Washington se concentre sur l’Asie, Londres joue les équilibristes, Berlin tente de sauver son économie… et Paris, faute de leviers réels, menace de sanctions qu’elle n’a même pas les moyens d’appliquer sans se tirer une balle dans le pied industriel.

Car c’est là que sonne le glas : la France dépend massivement des importations chinoises, notamment dans l’électronique, l’automobile électrique, les composants industriels. Chaque droit de douane se traduirait par une hausse des prix, une perte de compétitivité et un coup de massue pour les consommateurs. Derrière la posture martiale, ce sont les entreprises françaises qui paieraient l’addition.

Mais Macron ne calcule plus vraiment : il performe. Tout est devenu spectacle. Diplomatie Twitter, économie PowerPoint, souveraineté TikTok. Il brandit la menace comme un rideau de fumée, espérant masquer le fait que la France n’a plus les moyens de son ambition, ni économique, ni industrielle, ni diplomatique.

Et à force de vouloir exister par l’éclat, Macron pourrait bien provoquer l’inverse : rendre la France inaudible, isolée, et surtout… économiquement vulnérable. Le pire paradoxe d’un président qui confond toujours la scène internationale avec un plateau de théâtre.

Source : https://www.bfmtv.com/economie/international/prenant-l-ex...

@BPARTISANS

mercredi, 10 décembre 2025

La communauté de valeurs occidentale se désintègre – l'Europe perd son ancrage stratégique

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La communauté de valeurs occidentale se désintègre – l'Europe perd son ancrage stratégique

par Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

La décision du Département d'État américain de ne plus accorder l'accès aux États-Unis aux personnes impliquées dans des activités telles que la vérification des faits ou la modération algorithmique de contenus peut, à première vue, sembler un détail de politique intérieure. En réalité, elle signale une rupture structurelle au sein de cet ordre que l'on qualifiait depuis des décennies de «communauté occidentale des valeurs».

Une communauté de valeurs qui n'en est plus une

Depuis la présidence de Trump, les États-Unis se sont nettement éloignés de la ligne de l'UE sur les questions normatives clés. Aujourd'hui, deux modèles politiques coexistent au sein de cette même communauté de valeurs:

- Le modèle européen, marqué par la régulation, les structures supranationales et une conception normative de la politique visant à organiser la communication sociétale de manière de plus en plus administrative.

- Le modèle américain, qui – du moins sous la direction républicaine – cherche un retour radical à la souveraineté nationale, à la liberté d'expression et à la déréglementation.

La nouvelle directive sur les visas est un symptôme de cette divergence. Elle montre que Washington évalue de manière critique les instruments soutenus par l'État et la société civile en Europe – et n'est plus disposé à les accepter comme expressions de « valeurs occidentales » communes.

Un Occident élargi en distance

Les États de la zone de sécurité indo-pacifique, traditionnellement considérés comme faisant partie de l'alliance occidentale – le Japon, la Corée du Sud, l'Australie, la Nouvelle-Zélande – s'éloignent également de la logique européenne. Ils s'orientent désormais principalement vers la rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Chine, évitant délibérément de se laisser entraîner dans les conflits européens sur la liberté d'expression, la régulation numérique ou l'identité normative. Ainsi, pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, un Occident pluraliste apparaît, dont la cohésion n'est plus évidente.

L'Europe entre les axes – sans centre de pouvoir propre

Le constat géopolitique plus profond est le suivant:

L'Europe perd son orientation car elle n'est plus un centre stratégique de pouvoir.

- Les États-Unis redéfinissent leurs priorités, devenant plus nationaux et moins multilatéraux.

- L'UE tente de stabiliser son identité politique à travers des projets de régulation et des concepts de sécurité.

- Les partenaires indo-pacifiques privilégient la sécurité régionale plutôt que les normes transatlantiques.

L'Europe, entre ces axes, n'y est pas en tant que créateur, mais en tant qu'espace traversé par des intérêts divergents.

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Le point crucial

Ce qu'on appelle la communauté de valeurs occidentale ne fonctionne plus comme un projet stratégique homogène.

Elle est devenue un champ complexe où se juxtaposent différentes visions d'ordre – des visions économiques, politiques et normatives.

Cela a des conséquences:

- Sur le rôle de l'Europe dans la politique mondiale.

- Sur la capacité de l'UE à définir ses intérêts de manière indépendante.

- Et sur chaque débat concernant la souveraineté, la sécurité et la légitimité démocratique.

#géopolitique@global_affairs_byelena