lundi, 31 août 2026
Ratcliffe à Moscou: le signal le plus intéressant

Ratcliffe à Moscou: le signal le plus intéressant
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Une nouvelle visite de Steve Witkoff à Moscou ne constituerait désormais guère une information. Que John Ratcliffe s’y rende en personne est une tout autre affaire.
Le directeur de la CIA compte, sans ambigüité, au sein de l’administration Trump, parmi les voix les plus fermes à l’égard de la Russie. Selon The Atlantic, il insiste pour que le soutien américain à Kiev en matière de renseignement soit maintenu et met régulièrement en avant, auprès de Trump, les pertes russes ainsi que la capacité d’action de l’Ukraine.
La logique sous-jacente est très américaine et très trumpienne: celui qui apparaît comme le perdant voit son pouvoir de négociation diminuer.
Il est donc d’autant plus intéressant que ce soit précisément Ratcliffe qui se trouve aujourd’hui à Moscou. Un tel déplacement n’est en effet pas nécessaire pour un échange de routine. Des canaux directs existent entre la CIA et les services russes. Lorsque le chef du renseignement extérieur américain se rend personnellement à Moscou, il s’agit soit d’une question présentant un risque considérable d’escalade, soit de quelque chose qui dépasse déjà les positions exprimées publiquement. Le sens du déplacement n’est pas non plus dénué de signification.
Bien entendu, il n’existe en diplomatie aucune règle simpliste selon laquelle ce serait toujours le plus faible qui se rendrait chez le plus fort. Mais les mouvements politiques obéissent à une certaine hiérarchie. Celui qui fait lui-même le déplacement a quelque chose à transmettre, à empêcher ou à négocier qui lui importe suffisamment pour renoncer à la distance qui avait, jusque-là, été maintenue.
Je vois donc essentiellement deux possibilités.
Ratcliffe apporte un avertissement. Il serait alors question d’un seuil d’escalade que Washington juge suffisamment dangereux pour vouloir le communiquer directement, sans détours ni nuances diplomatiques.
Ou bien nous assistons déjà à la partie la plus intéressante: le passage de l’affrontement public à la négociation des conditions. Ce ne serait pas une «phase de paix». Bien au contraire. C’est précisément avant l’ouverture de négociations sérieuses que les États tentent généralement, une dernière fois, d’améliorer leur position. La pression militaire ne devient alors pas superflue: elle se transforme en argument à la table des négociations.
Le précédent historique doit donc retenir l’attention: en novembre 2021, le directeur de la CIA William Burns s’était rendu à Moscou afin de transmettre personnellement aux dirigeants russes la mise en garde de Washington contre une guerre.
Cela nous apprend peu de choses sur le contenu concret de la mission actuelle de Ratcliffe, mais beaucoup sur son importance. Witkoff se déplace lorsqu’il s’agit d’explorer les possibilités d’un accord. Lorsque Ratcliffe se déplace, il est plutôt question des conditions dans lesquelles un accord devient possible — ou une escalade inévitable.
#géopolitique@global_affairs_byelena
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Le destin cosmique de la Russie: le manifeste énergétique de Bouchouïev et Klepatch

Le destin cosmique de la Russie: le manifeste énergétique de Bouchouïev et Klepatch
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/venajan-kosminen-kohta...
Le cosmisme russe est un courant philosophique et culturel qui associe science, religion et technologie à la foi en un destin cosmique de l’humanité. C’est un mouvement vieux de plus d’un siècle, dont les racines remontent au XIXe siècle. Parmi ses premiers penseurs, on compte le bibliothécaire-futuriste Nikolaï Fiodorov, le biogéochimiste Vladimir Vernadski et le pionnier de l’astronautique Konstantin Tsiolkovski, qui commencèrent à envisager la place de l’humanité dans l’univers sous un jour nouveau.

Fiodorov (portrait) rêvait de ressusciter les morts par la science. Vernadski adopta et développa le concept de noosphère, inventé par des penseurs français: une couche d’intelligence et de conscience où l’homme commence à diriger le développement de la biosphère de façon consciente. Tsiolkovski croyait pour sa part que l’humanité s’étendrait dans l’espace. Ces penseurs voyaient l’être humain comme une partie organique du cosmos, dont la mission était d’emporter la vie et la conscience au-delà de la planète. Cet héritage est toujours vivant dans la culture intellectuelle et politique russe.
Une expression contemporaine du cosmisme se trouve dans l’article «Энерго‐информационный космизм России» (Cosmisme énergie-information de la Russie, 2022), publié dans la revue Ekonomicheskie Strategii (Экономические стратегии, «Stratégies économiques»). La version anglaise de cet article, «Energy-information Cosmism of Russia», a été publiée en 2023 dans les actes de conférence de l’American Institute of Physics.
Les auteurs, Vitali V. Bouchouïev et Andreï N. Klepatch, appartiennent tous deux à l’élite académique et étatique russe. Bouchouïev est docteur en ingénierie, ancien vice-ministre de l’énergie, et a contribué à l’élaboration des stratégies énergétiques de la Russie jusqu’en 2030. Il est aussi connu comme fondateur de la science synthétique appelée «ergodynamique» (russe : эргодинамика), qui étudie la nature, l’homme et la société (ndt: nous reviendrons très bientôt sur cette problématique).

Klepatch (photo) est un économiste réputé, ancien vice-ministre des finances, chef économiste et directeur scientifique de la banque russe de développement VEB.RF. Tous deux sont caractérisés par l’excellence académique, une influence stratégique au niveau de l’État, ainsi qu’un intérêt pour le cosmisme et les thèmes ésotériques.
Les technocrates possèdent néanmoins une dimension ésotérique forte. Leurs théories cosmistes – notamment les idées sur l’origine des races humaines à partir de différents systèmes stellaires – ont suscité l’étonnement et la critique dans les milieux universitaires.
En août 2026, Klepatch a été démis de ses fonctions de chef économiste de la VEB.RF. La raison n’était pas ses vues ésotériques, mais sa déclaration pessimiste selon laquelle la Russie ne «gagnerait pas la guerre d’usure et perdrait la compétition technologique et économique non seulement face à la Chine et aux États-Unis, mais aussi parfois face à l’Ukraine».
Dans l’article lui-même, les auteurs partent de prémisses tout à fait différentes. L’idée centrale est résumée dans une phrase de Pythagore et du livre de l’Ecclésiaste: «Ce qui est en haut est aussi en bas; ce qui a été sera». Ce principe hermétique sert de fondement philosophique à l’ensemble du texte. Selon les auteurs, la planète Terre et le cosmos sont des partenaires fractals, qui se ressemblent par leurs propriétés. Ils obéissent aux mêmes lois, cycles et principes de transformation de la matière, de l’énergie et de l’information.

Dans cette vision du monde, l’univers tout entier est un ensemble fractal composé de superstructures, d’ondes et de résonances. Cette idée reflète directement la philosophie du cosmisme. Selon les auteurs, la civilisation est formée précisément par ce cycle: les ressources naturelles deviennent énergie, de laquelle naît un produit culturel, informationnel et spirituel qui permet la poursuite de l’activité de tous les systèmes vivants.
Les auteurs présentent une conception radicale de l’origine de l’homme. L’humanité n’est pas le résultat de mutations chimiques aléatoires, mais une forme logique et nécessaire selon laquelle «la vie intelligente cosmoplanétaire» s’organise sur Terre. La Terre n’est pas un objet mort mais un sujet vivant, et la vie est une propriété originelle et permanente du cosmos, non un hasard tardif. À ce stade, les auteurs se réfèrent directement à Tsiolkovski, qui affirmait: «Nous venons tous du cosmos, et à l’avenir l’humanité deviendra énergie rayonnante», afin de retourner sous forme d’énergie pure conquérir de nouveaux territoires cosmiques.

L’une des parties les plus singulières de l’article est la description de l’origine cosmique des races humaines. Les auteurs soutiennent que la Terre fut peuplée par des arrivants de différents systèmes stellaires. La race jaune en Lémurie (Asie) serait venue de la constellation du Lion, la race noire en Afrique de Sirius et la race blanche des zones polaires hyperboréennes (Europe du Nord et Russie) de la Grande Ourse. Ces arrivants ne sont pas venus dans des vaisseaux spatiaux physiques, mais comme «anges holographiques semblables au plasma» qui ont fécondé la surface terrestre et généré une «génération d’Aryens intelligents». Les auteurs soulignent que les différentes races possèdent toujours leurs gènes cosmiques, ce qui explique leurs différences persistantes.
À ce stade, les auteurs rejoignent la tradition ésotérique russe, où le terme «Aryens» désigne un peuple ancestral mythique originaire d’Hyperborée. Ce terme ne vient pas de l’idéologie nazie, mais fut transmis au cosmisme russe au XIXe siècle par la théosophie, notamment par la Russe Helena Blavatsky et sa Société Théosophique. Plus tard, l’Allemagne nazie reprit et adapta ces idées pour ses propres théories raciales.
La conception des auteurs sur les races et l’«aryanité» est politiquement incorrecte aujourd’hui, et bien que teintée d’ésotérisme, elle semble reposer sur des classifications raciales des XIXe et XXe siècles, qui ne sont plus reconnues par la génétique et l’anthropologie contemporaines.

Ils ne fournissent pas de fondements scientifiques à leurs affirmations, mais se réfèrent à la littérature ésotérique russe, notamment à leur ouvrage antérieur Энергокосмизм России (Cosmisme énergétique de la Russie, 2003) ainsi qu’au livre d’Alexandre Touloupov Род Севера. Русские гиперборейцы (Le clan du Nord. Les Hyperboréens russes, 2013), qui tente de prouver que les Russes descendent des Hyperboréens. Les auteurs s’appuient sur des «connaissances anciennes» et leur propre autorité plutôt que sur la recherche scientifique.
Selon ce schéma cosmique, les auteurs en déduisent l’histoire des migrations humaines. Sous l’effet des changements géoclimatiques, les peuples aryens se déplacèrent des zones polaires vers le sud par trois routes. À l’ouest, la route le long du méridien zéro à travers l’Europe mena à la naissance de la civilisation atlantique. À l’est, le flux migratoire le long du fleuve Lena fusionna avec les Lémuriens et forma la civilisation des «grands mogols», que les auteurs demandent à ne pas confondre avec les conquérants mongols. La route centrale passa par les montagnes de l’Oural (les mythiques montagnes Ripeus de l'antiquité) vers l’Asie centrale et jusqu’en Inde, laissant des traces aryennes encore visibles dans la culture indienne.
Les auteurs répartissent les civilisations eurasiatiques en trois groupes principaux. La civilisation nord-atlantique représente une base de valeurs individualistes, catholiques et protestantes. La civilisation russo-eurasienne est fondée sur le collectivisme, la sobornost (unité spirituelle) et le christianisme orthodoxe. La civilisation est-asiatique repose sur un modèle impérial centralisé. En outre, le monde islamique constitue son propre bloc avec la charia.
Les auteurs soulignent que les frontières de la civilisation russe sont bien définies: le Dniepr à l’ouest (la situation en Ukraine montre qu’au-delà, c’est un autre monde), la Grande Muraille de Chine à l’est et le Caucase au sud. Ils constatent que les tentatives de la Russie et de l’Union soviétique d’exporter leur modèle civilisateur au-delà de ces frontières ont toujours échoué.

Selon les auteurs, dans toutes les civilisations subsiste un «culte du ciel», souvenir de la planète natale et du foyer des ancêtres. L’homme ne doit pas être considéré comme un être ayant perdu son histoire et son identité, ni comme un robot sans âme dans le monde numérique. En l’homme, la vie et l’existence n’effacent pas la mémoire, et la raison et l’intelligence ne tuent pas l’âme.
Les auteurs mettent en avant comme spécificité de la civilisation russe le fait que le culte du ciel s’est concrétisé dans l’activité sociale et économique. Ils voient une continuité de l’époque tsariste à l’Union soviétique: bien que les slogans aient changé, le modèle administratif centralisé et la quête d’un développement harmonieux demeuraient l’expression du même principe d’unité céleste et terrestre.
L’Union soviétique donna au cosmisme une dimension pratique grâce au programme spatial. Contrairement à l’Occident, où l’espace est vu comme un objet de colonisation, pour la Russie il fait partie du «principe cosmoplanétaire».
Les auteurs esquissent des idées exceptionnelles qui, selon eux, devraient alimenter la discussion. Ils présentent une vision géopolitique selon laquelle la Russie n’est pas un carrefour entre l’est et l’ouest mais un pont entre la Terre et le cosmos: une connexion psychophysique dans le continuum énergie-matière-information-noosphère. Ils parlent d’un «univers pulsant où le temps ne progresse pas de façon linéaire mais vibre». Ils avancent que «l’application des phénomènes d’intrication quantique observés au niveau quantique à l’échelle macroscopique permettrait un déplacement dans le temps et l’espace par l’information, non par le mouvement physique». La vision de Tsiolkovski d’une humanité transformée en «énergie rayonnante» reçoit leur approbation, tout comme la rythmo-dynamique qui « permettrait un mouvement sans forces de réaction en réglant la fréquence propre d’un corps».
Les auteurs abordent aussi l’unité des processus électromagnétiques et de la gravité avec les flux d’énergie subtils. Ils citent des chercheurs russes controversés tels que Nikolaï Alexandrovitch Kozyrev et Vladimir P. Kaznatcheïev, selon lesquels le temps et l’énergie sont convertibles entre eux et les latitudes nord de la Russie constituent une zone particulière de transparence de l’information. Ils mentionnent le biophysicien Alexandre Tchijevski, selon qui les tempêtes cosmiques ont des effets sur les phénomènes terrestres. Enfin, ils esquissent l’intégration des processus économiques, écologiques, techniques et cognitifs en un ensemble écosocial et la vision d’un «foyer planétaire commun».
Les auteurs, planant dans les sphères cosmiques, redescendent toutefois sur terre en admettant que leurs propositions sont «partiellement spéculatives». Ils soulignent cependant que la Russie peut et doit accomplir sa mission historique: devenir une civilisation cosmoplanétaire centrée sur l’énergie et l’information, et un État leader dans l’exploration spatiale.
Comment cette vision s’accorde-t-elle avec la politique du jour ? La Russie est un pays où l’analyse sérieuse et réaliste – stratégies énergétiques et économiques, calculs géopolitiques, plans ministériels – coexiste avec ce type de contenu ouvertement spéculatif.
Le même Bouchouïev, qui a élaboré les stratégies énergétiques officielles du pays, écrit ailleurs sur l’origine hyperboréenne et les visiteurs angéliques/holographiques. Le même Klepatch, qui a fait des prévisions économiques à long terme pour la VEB.RF, publie aussi des textes néospirituels sur l’influence de l’activité solaire sur les cycles économiques et sociaux.
Cette amplitude de pensée est caractéristique de la culture intellectuelle russe, où la doctrine d’État pragmatique et la spéculation métaphysique peuvent coexister. Il est dans la tradition russe de réfléchir au destin du pays à la fois selon des perspectives réalistes et selon des récits de dimension cosmique. Le cosmisme y vit, à côté de la culture orthodoxe-technocratique officielle, comme un héritage spirituel spéculatif. Bouchouïev et Klepatch incarnent ce phénomène russe unique où le rang académique et la vision du monde ésotérique se rencontrent.
La frontière demeure cependant nette: une pensée excentrique est tolérée tant qu’elle reste distincte du processus décisionnel. Le renvoi de Klepatch de la banque de développement en août 2026, après qu’il ait publiquement exprimé une évaluation exceptionnellement sombre de l’économie russe et de la guerre en cours, est un exemple concret du tracé de cette limite. Les théories imaginatives sont acceptées, mais il n’est pas permis de remettre en cause la ligne en politique étrangère et en politique de sécurité.
Malgré les critiques et les revers, Bouchouïev et Klepatch représentent un phénomène qui ne disparaît pas. Le cosmisme russe n’est pas seulement une curiosité philosophique du passé, mais une façon de penser vivante qui offre des réponses alternatives à l’origine et à l’avenir de l’humanité. Son mélange unique de science, de politique et de spiritualité restera une part du paysage intellectuel russe, marqué par les bouleversements de l’ordre mondial et la montée des technologies d’intelligence artificielle.
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samedi, 29 août 2026
Il n’y a pas que «Starlink»: la Russie développe son propre réseau «Rassvet»

Il n’y a pas que «Starlink»: la Russie développe son propre réseau «Rassvet»
Moscou. Une course aux armements, dont la plupart des gens n’ont pas conscience, fait rage en orbite terrestre basse: la Russie accélère le déploiement de son propre réseau satellitaire, baptisé « Rassvet ». Ce système est destiné à offrir une solution russe de substitution au réseau de satellites «Starlink» d’Elon Musk et devrait prochainement servir à la transmission rapide de données, aux communications militaires ainsi qu’aux opérations de drones. Le dirigeant du Kremlin, Vladimir Poutine, a déclaré à plusieurs reprises que «Rassvet» pouvait rivaliser avec «Starlink». «Cela demande un certain temps, mais le système a été créé et il fonctionne», a affirmé Poutine à la mi-juin.
L’entreprise chargée du développement, appelée «Bureau 1440», travaille sur «Rassvet» depuis environ cinq ans. Son nom fait référence à Spoutnik 1, qui effectua au total 1440 révolutions autour de la Terre en 1957. L’entreprise est née en 2020 d’un projet de l’opérateur de téléphonie mobile MegaFon et portait initialement le nom de «MegaFon 1440». Trois satellites d’essai ont été lancés en juin 2023, suivis de trois autres en 2024 afin de tester les communications par laser.

En mars 2026, les seize premiers satellites opérationnels ont été placés dans l’espace. À la fin du mois de juillet, le Bureau 1440 a annoncé le lancement d’un deuxième groupe. Une fois les essais terminés, les satellites devraient atteindre en octobre ou en novembre leur orbite définitive, à environ 800 kilomètres d’altitude. Selon le conseiller ukrainien Serhiy Beskrestnov, connu sous le pseudonyme de «Flash», jusqu’à quarante satellites «Rassvet» se trouveraient déjà en orbite.
Environ douze satellites de la première série ont atteint l’orbite prévue. Au-dessus de l’Ukraine, ils offrent jusqu’à présent une à deux fenêtres d’observation quotidiennes. Selon les circonstances, celles-ci durent de dix minutes à une heure et demie. Le deuxième groupe est toujours en route vers son orbite définitive.
Le déploiement doit se poursuivre rapidement. Selon les services de renseignement ukrainiens, Moscou prévoit de disposer de 292 satellites d’ici à 2027. Bureau 1440 en annonce environ 730 pour 2030 et plus de 900 pour 2035. Les experts estiment que 200 à 250 satellites seraient nécessaires pour assurer une couverture continue de la Russie et de l’Ukraine. Dans le même temps, certains doutent que la Russie puisse lancer l’ensemble de la flotte prévue à l’aide de ses propres lanceurs.
Les services de renseignement militaire ukrainiens affirment avoir constaté une accélération du programme. Le général de division Vadym Skibitsky a déclaré: «Les satellites sont lancés beaucoup plus rapidement que ne le prévoyaient les plans initiaux». Si ce rythme se maintient, «Rassvet» pourrait, selon les experts, permettre une surveillance continue de l’Ukraine d’ici au milieu de l’année 2027.
Dans la guerre en Ukraine, les communications satellitaires jouent un rôle important. «Rassvet» doit également garantir le maintien des liaisons lorsque les réseaux terrestres sont hors service. Ces systèmes peuvent en outre soutenir les opérations de drones grâce à la transmission d’images en direct.
À titre de comparaison, «Starlink» compte déjà plus de 10.800 satellites dans l’espace. En moyenne, SpaceX lance tous les trois jours une fusée Falcon 9 emportant environ deux douzaines de satellites supplémentaires. Le 23 juillet, l’Union européenne a inscrit «Rassvet» dans son 21ᵉ train de sanctions, qui vise le secteur militaro-industriel ainsi que les domaines de l’électronique et des communications. Il est peu probable que cette mesure entrave de manière significative la solution russe de substitution à «Starlink» (mü).
Source: Zu erst, août 2026.
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jeudi, 27 août 2026
Civilisation Matriochka: les différents visages de la Russie La Russie sera-t-elle le nouveau porteur de culture?

Civilisation Matriochka: les différents visages de la Russie
La Russie sera-t-elle le nouveau porteur de culture?
par Naif Al Bidh
Naif Al Bidh explore les différentes facettes de la Russie en nous présentant la notion de civilisation Matriochka — la polychotomie illimitée de l’idée et de la culture russes. La polychotomie inhérente à la Russie lui permet de transformer ses télos à travers l’histoire mondiale, produisant différents moules idéologiques à chaque phase de son développement historique. La série commence par une exploration de la métaphysique des horizons géographiques de différentes cultures et leur pertinence dans l’histoire de la Russie.
Introduction
Chaque fois que les forces de l’histoire ouvrent une nouvelle brèche, l’énergie résultante amène de nouvelles terres et de nouvelles mers dans le champ de la conscience humaine, et les espaces d’existence historique changent en conséquence. De nouveaux critères émergent, avec de nouvelles dimensions de l’activité politique et historique, de nouvelles sciences et de nouveaux systèmes sociaux. Les nations naissent ou renaissent.
— Carl Schmitt (Terre et Mer, 1954)
Un nouveau peuple russe
Oswald Spengler affirmait autrefois qu’un «nouveau peuple russe» est en train de se former, confronté à un destin effrayant qui le pousse à une «résistance intérieure», conduisant finalement à l’épanouissement de sa culture supérieure. Cette nouvelle Russie, selon Spengler, sera caractérisée par une religiosité passionnée d’une manière que les Européens occidentaux n’ont jamais connue. Une fois cette force religieuse dirigée vers un objectif précis, «elle possède un immense potentiel expansif» qui est unique à cette culture. Un tel esprit, s’il est éveillé, donnera naissance à de nouveaux types culturels qui mèneraient à «de nouvelles croisades et conquêtes légendaires».
Pour Spengler, la plage d’intersection de l’histoire mondiale est épuisée par des cultures anciennes pétrifiées, des cultures non-nées, des cultures déformées et des sociétés décadentes — elle n’est plus assez fertile pour donner naissance à de nouveaux élans religieux. Ainsi, cette nouvelle Russie doit être combattue sur tous les fronts par toutes les cultures, consciemment ou inconsciemment. La notion des «différents visages de la Russie» n’est pas nouvelle; Spengler a décrit la Russie comme une culture aux multiples visages, d’où le titre de son essai le plus important sur la Russie, à savoir «Les deux visages de la Russie» (1922).
Selon lui, la culture russe souffrait d’une pseudomorphose culturelle de tropisme occidental, qui en a déformé la forme réelle. Résultat? L’émergence de multiples formes culturelles russes en peu de temps: la Russie semi-nomade pré-culturelle, la Russie orthodoxe traditionaliste sous le règne du tsar Ivan le Terrible, la Russie pétrinienne culturellement déformée suite aux réformes occidentalisantes de Pierre le Grand, et la Russie bolchevique comme continuation de cette ère déformée. Parmi tous ces visages, Spengler pensait que la Russie orthodoxe orientée vers le sud, qui s’était tournée autrefois vers Constantinople et Jérusalem, était la forme la plus authentique:
Byzance est et demeure la sublime porte de la politique future russe, tandis que, de l’autre côté, l’Asie centrale n’est plus une région conquise mais fait partie de la terre sacrée du peuple russe.
— Oswald Spengler, «Les deux visages de la Russie», 1922
Pourtant, même alors, il ne pouvait s’empêcher de ressentir qu’il y avait quelque chose d’autre sous cette Russie à vernis orthodoxe, une autre Russie qui « sommeille » encore et n’a pas donné naissance à une «nouvelle religion non encore née» d’une jeune culture qui fait tout juste son entrée dans l’histoire mondiale.
C’est là un point que Berdiaev a également abordé en explorant l’âme culturelle russe, qu’il croyait affligée d’une polarité sévère du fait d’appartenir ni à l’Est, ni à l’Ouest, mais à un Est-Ouest unique. Le télescopage dialectique éternel entre l’Est et l’Ouest, selon nombre de slavophiles et de penseurs russes, pourrait être résolu par l’émergence d’une "culture supérieure russe". Le concept de la Troisième Rome est intrinsèquement lié à cette synthèse Est-Ouest, mais Berdiaev perdit espoir en une telle notion après avoir constaté que la Troisième Rome s’était matérialisée d’une façon inversée grâce à l’avènement du bolchevisme.
Au lieu de la Troisième Rome, la déformation occidentale de la culture russe a mené à l’émergence de la «Troisième Internationale». Néanmoins, la polarité extrême de la Russie pour Berdiaev était connue de la plupart des Russes, qui, tout en reconnaissant leur lien orthodoxe — le principe apollinien — savaient implicitement qu'existait un paganisme élémentaire et inné à l’âme russe — le principe dionysiaque. Ce qu’on appelle en Russie la «double foi», à savoir la coexistence d’éléments chrétiens et païens de manière syncrétique, est une parfaite expression de cette polarité et contradiction qui afflige la Russie.
Aujourd’hui, cependant, nous bénéficions d’un point de vue unique sur le développement historique de la Russie. Malgré la défaite de la Guerre froide, la Russie s’est vue accorder un espace et un temps pour se reconnecter à ses racines primordiales. Avec le recul, nous réalisons que l’ordre post-Guerre froide n’a pas terminé l’histoire, comme Fukuyama l’a soutenu, mais l’a plutôt mise en pause et a plongé le monde entier dans une brève phase de sommeil amnésique — un purgatoire historique, induit par l’ordre unipolaire de la Pax Americana. Ce que j’appelle la «pause de l’histoire» et le limbes historique s’est généralement exprimé dans les tendances dominantes du cinéma des années 1990, où tous les protagonistes semblaient piégés dans une boucle socio-économique perpétuelle — un reflet fidèle du Zeitgeist.
Pourtant, au-delà de l’Occident, la pause de l’histoire fonctionnait clairement comme un prélude ou une pause publicitaire, au sens littéral du terme, avant l’émergence de la réalité multipolaire anticipée par Huntington dans Le Choc des Civilisations. Les idées inconscientes qui dominent nos réalités conscientes semblent se manifester puissamment pendant de telles phases brèves de limbes historiques. Il n’est donc pas étonnant que Fukuyama, Huntington et Douguine aient tous produit des œuvres exprimant leur philosophie de l’histoire à cette période précise: le développement linéaire de l’histoire par Fukuyama et son aboutissement dans des régimes démocratiques libéraux, l’avenir multipolaire de Huntington où les civilisations produisent une multiplicité de télos, et l’adaptation multipolaire de Huntington par Douguine mais dans une perspective russe.
Notre préoccupation dans cette série n’est pas seulement de révéler ces futurs possibles pour la Russie, et leurs implications sur ses cultures voisines, mais d’explorer l’histoire des différents visages de la Russie et leur portée sur l’avenir russe.
La métaphysique des horizons géographiques
Il est donc essentiel de toucher brièvement aux implications métaphysiques de la géographie dans cette introduction à la série. Spengler et les slavophiles ont tous soutenu que la dichotomie Est-Ouest a une pertinence métaphysique profonde dans le développement des cultures à travers le temps, puisque ces réalités géographiques dépassent les conceptions géographiques euro- ou occidentalo-centriques comme celle du continent européen. À ce propos, Spengler disait :
« Est » et « Ouest » sont des notions qui contiennent une histoire réelle, alors que « Europe » n’est qu’un bruit vide.
Spengler présentait cet argument afin d’établir une distinction claire entre l’Occident et la Russie, qui selon lui, bien que leurs destins soient liés, étaient des cultures distinctes. Pour Spengler, cela s’exprimait clairement dans la culture russe par une division instinctive entre l’Europe et la «Mère Russie». De plus, pour Spengler, chaque culture possède un horizon géographique unique, enraciné métaphysiquement et déterminant la manifestation spatiale de cette culture. Bien que l’Occident, avec sa soif d’espace illimité, ait déjà étendu les horizons géographiques de la Terre sans limite, toutes les cultures supérieures qui achèvent leur développement sans interruption manifestent leur propre horizon géographique unique.

Il existe aussi des cas où des cultures épuisées ou des "civilisations arrêtées", comme Toynbee les appelait, étaient dominées par des limites géographiques extrêmes et des conditions écologiques telles qu’elles subissaient une atrophie culturelle extrême. Cela dit, ces cultures connaissaient tout de même un horizon géographique unique dans l’espace et le temps; pensez à l’expérience polynésienne et austronésienne à travers les océans Pacifique et Indien — une culture d’origine purement océanique. Pourtant, leur fondation océanique, sans terre ni sol, a paradoxalement mené à l’épuisement de leur énergie créatrice. Toynbee décrivait les Polynésiens comme une "civilisation arrêtée" qui n’a pu exprimer pleinement son développement morphologique à cause des extrêmes écologiques de l’existence océanique.
Carl Schmitt décrivait la mer comme un espace purement fluide dépourvu du caractère solide et ordonné de la terre. Contrairement à l’Occident, qui a équilibré son pouvoir océanique avec ses origines terrestres, les cultures purement maritimes se sont épuisées naturellement avant d’atteindre leur plein développement morphologique.

Pour Toynbee, c’était aussi le cas des nomades, absorbés par la rigueur du désert, et des Inuits dans l’Arctique, où une culture est obligée de confronter les forces naturelles plutôt que culturelles, et ne peut donc dépasser le stade pré-culturel, condition préalable au stade culturel supérieur.
Par la théorie spatiale de Schmitt, on distingue deux formes d’atrophie culturelle: la première perdue par la fluidité maritime, l’autre coincée dans la rigidité tellurique. On peut aussi étendre les idées de Schmitt et affirmer que les déserts constituent un troisième élément caché, au-delà de la dichotomie terre-mer, et ajouter l’Arctique et d’autres régions extrêmes comme zones écologiques uniques, chacune avec ses caractéristiques propres.
Explorer l’intersection entre géographie, écologie, climat et culture est crucial pour comprendre pourquoi les réalités culturelles supérieures émergent dans la «zone tempérée», laquelle est idéale, et permet aux cultures de dépasser l’état liminaire — entre nature et culture — où certaines cultures se trouvent.
Quoi qu’il en soit, toutes les cultures, qu’elles soient supérieures, inférieures ou pré-culturelles, manifestent leur propre horizon géographique unique, malgré leur incapacité à transcender la nature. Les Inuits et les Samis sont parmi les rares peuples à avoir développé un horizon géographique circumpolaire.

Les Touaregs du Sahara, ou « hommes bleus », expriment leur âme à travers leur existence nomade, traversant le Sahara et transcendant les frontières internationales de nombreux États modernes.
En m’appuyant sur la philosophie de l’histoire de Hegel, notamment son insistance sur la base géographique de l’histoire mondiale, et sur l’accent mis par Spengler sur les origines écologiques de toutes cultures, j’en viens à la réalité profonde de la plupart des nations nomades pré-culturelles: leur état liminaire éternel — entre nature et histoire (culture). Cet état liminaire entre nature et histoire, considéré comme un défaut par Hegel, est en fait une arme à double tranchant pour ces nations nomades (nations turciques, Touaregs, Arabie préislamique). Si la réalité écologique ne permet pas à ces cultures d’exprimer leur esprit dans les stades culturels supérieurs (d’où le rôle crucial de la yourte comme forme d’expression culturelle), elles bénéficient d’une mobilité et d’une expansivité qui leur permettent de s’imprégner dans l’ontologie d’autres cultures supérieures. Cela s’est manifesté dans l’histoire par les invasions nomades touraniennes et leur absorption par plusieurs cultures supérieures telles que la Chine, l’Inde, le monde islamique, l’Occident et la Russie.
On peut donc dire que chaque culture est imprégnée d’un lien distinct à la terre et à la géographie, menant à un horizon géographique unique. Les origines écologiques et géographiques d’une culture définissent aussi ses limites géographiques. Les nomades des steppes eurasiennes sont plus expansifs que les cultures insulaires, mais même dans ces dernières, on observe une forme différente d’expansion. Un autre phénomène curieux concernant les cultures insulaires est leur capacité à conserver différents formes culturelles au contact d’autres, menant à une hybridation de cultures souvent contradictoires.
Cela se voit dans la fusion d’éléments islamiques, indiens, africains et gothiques à Zanzibar, et dans le cas fascinant de la Sicile, où les mondes gréco-romain, islamique et occidental se rencontrent, donnant l’une des plus belles formes de syncrétisme culturel. En effet, les îles sont peut-être les seuls cas où la notion de pseudomorphose culturelle de Spengler, qu’il considérait comme tragique, devient presque une nécessité du fait de l’isolement naturel.

Mais pourquoi tout cela est-il important pour la culture russe? Principalement parce que disséquer l’âme d’une culture est une tâche sérieuse, et prétendre qu’une culture possède plusieurs visages du fait d’une bipolarité intrinsèque de son âme l’est encore plus. Ce n’est bien sûr pas une idée originale. Berdiaev, Leontiev, Spengler, Douguine et d’autres penseurs ont déjà exploré ce phénomène en Russie. Beaucoup de Russes l’ont reconnu, sans pouvoir l’expliquer. Ce n’est pas surprenant, car le phénomène est complexe. Ma thèse est que, en suivant la bipolarité de la Russie, on trouve son expression dans son interaction unique avec ses cultures voisines et sa désorientation spatiale. Cette bipolarité conduit à une désorientation géographique problématique pour son développement morphologique, puisqu’elle a permis l’adoption de formes culturelles étrangères ou fausses, paradoxalement nécessaires à son destin de culture.

En termes simples, le point de vue unique de la Russie dans l’histoire mondiale, en tant que «retardataire» (et je ne veux pas dire cela dans le sens péjoratif qu'Isaiah Berlin a attribué à ce terme, mais dans le sens spenglerien, herderien et hégélien), et sa position géographique à la frontière entre l’Est et l’Ouest, l’a obligée à interagir avec une multitude de cultures dans toutes les directions cardinales. Ce défi géospatial s’est exprimé dans les différentes orientations historiques de la Russie: d’abord vers le nord (régions nordiques et arctiques), puis vers le sud (Byzance et Constantinople pour centraliser sa forme politico-religieuse), ensuite vers l’ouest (face à l’incertitude), et enfin vers l’est pour une courte période au début du XXe siècle.
Certaines de ces orientations se sont produites simultanément ou se sont chevauchées à des périodes spécifiques. Par exemple, quand la Russie s’est tournée vers l’Est, au niveau de son État, lors de la guerre russo-japonaise de 1905 (ce fut un incident historique non calculé, et non un destin au sens spenglerien), elle faisait toujours face à l’Ouest en absorbant des formes politiques et économiques occidentales avec la révolution bolchevique.
Encore une fois, cela reflète la réalité paradoxale de l’âme russe, qui pour Berdiaev et Spengler souffrait de contradictions internes profondes. Berdiaev évoque ce point en parlant de la tragédie russe comme une terre prise entre l’Ouest et l’Est, obligée de faire face à l’affrontement dialectique entre l’Est et l’Ouest comme pôles civilisationnels mondiaux, plus que ses propres contradictions nationales. Pour Soloviev, bien que la résolution de ce dilemme soit tragique, elle pourrait mener à une théocratie universelle, la véritable forme organique de l’universalisme remplaçant la forme libérale occidentale. Soloviev avertissait ironiquement l’Europe d’une période future fragmentée où des forces extérieures pourraient la détruire, et soutenait que seule une réconciliation des Églises (une alliance entre l’Europe et la Russie) pouvait sauver l’Europe de ce sort.
La Russie comme katechon civilisationnel
La Russie possède un futur et une vision potentiels pouvant remplacer la vision futuriste, post-humaniste et destructrice émanant de l’Occident, et permettant la continuation de «l’humain» dans l’histoire mondiale. Ainsi, la Russie pourrait jouer le rôle de katechon mondial — une force de retenue contre l’Antéchrist et les forces qui cherchent à accélérer la marche du monde vers l’apocalypse.
Mais Spengler, Leontiev et Berdiaev soutiennent que cette possibilité dépend de l’émancipation de la Russie de l’hégémonie culturelle occidentale, qui non seulement déforme les formes russes et freine leur développement, mais propage aussi les forces anticulturelles de la modernité sur le territoire russe, épuisant peu à peu ses possibilités créatrices. En discutant des chemins empruntés par la Russie et des conséquences catastrophiques de son échec de croissance, Leontiev peint un avenir sombre. D’un côté, la Chine et l’Inde s’éveillent d’un «sommeil millénaire» et redeviennent des acteurs de l’histoire universelle.
Pour Leontiev, la forme pétrifiée de ces géants asiatiques et leur retour dans l’histoire n’est pas nécessairement positif si la Russie ne participe pas à l’histoire universelle. La Chine est un «géant férocement étatique», l’Inde un «monstre profondément mystique», et l’Occident une «hydre de révolte communiste en croissance perpétuelle», un hydre mourante et contagieuse.
La Russie est entre eux tous, dans un état d'«ivresse et d’absence de caractère». Le Russe, selon Leontiev (photo), manque de croyance et de peur mentale nécessaires à l’intégration de la culture dans l’histoire universelle. Il imite l’Européen, possède des «idéaux imitants», ce qui inquiète Leontiev, car les conséquences de l’échec russe sont d’importance universelle. Pour Leontiev, la Russie se retrouvera inévitablement à une croisée des chemins où elle décidera soit de remplir sa mission universelle unique en évoluant en culture supérieure, entre les deux géants asiatiques — Inde et Chine — et l’Occident, soit d’échouer. Sur les conséquences de cette dernière, Leontiev disait:
Terminer l’histoire, avoir détruit l’humanité; en répandant l’égalité universelle et en diffusant la liberté universelle pour rendre la vie humaine sur le globe totalement impossible! Car, dans ce cas, il n’y aurait plus de nouvelles tribus sauvages, plus de mondes culturels endormis sur la terre.
Leontiev pensait que la continuité de la culture humaine exigeait la naissance d’une nouvelle culture reprenant les idées et vérités des anciennes et les reproduisant sous des formes plus stables. Pour lui, la fin logique de l’histoire mondiale pointait vers la Russie comme la prochaine culture à accomplir cette mission. Mais comme Spengler après lui, il craignait que la Russie ne soit trop corrompue pour y parvenir.
Selon Leontiev, la plupart des sociétés émanent de forces impersonnelles qui transcendent l’individu, et dans beaucoup de sociétés ces forces sont «inévitables, irréversibles, vraiment immortelles». À la manière hégélienne, il pensait que des forces spécifiques s’affrontent à travers l’histoire, menant à différentes combinaisons selon le temps et le lieu. Les éléments de la culture demeurent, mais «réapparaissent dans des combinaisons différentes de forces et de prépondérance». Cependant, contrairement à Hegel, Leontiev ne voyait pas de logique claire dans l’histoire et dans ces affrontements dialectiques, et pensait que certaines combinaisons sont favorables, d’autres non. À ce sujet, Leontiev disait:
Ainsi, la forme la plus profondément différenciée et contenant le plus de groupes — celle qui est en même temps suffisamment concentrée en quelque chose de général et de supérieur — est la plus stable et la plus productive spirituellement; tandis que la forme mixte, égalisée, non concentrée, est la plus instable et la plus stérile spirituellement.
Comme tous les pessimistes, le pessimisme de Leontiev s’aggrava avec l’âge, contaminant sa philosophie de l’histoire. Spengler avait le même trait. Tous deux, autrefois optimistes quant à une culture russe future au-delà de l’Occident, en vinrent à douter de cette possibilité.
Leontiev finit par penser que les Russes, presque sans s’en rendre compte, se transformeront de «peuple craignant Dieu» en «peuple combattant Dieu». Par la polarité extrême de l’âme russe, cela lui paraissait possible. Cela conduirait, éventuellement et de façon inattendue, «dans cent ans — des profondeurs de notre État, d’abord sans classe, puis sans Église ou avec une Église faible — à cet Antéchrist dont l’évêque Théophane et d’autres écrivains spirituels ont parlé».

De même, bien que Spengler ait prédit une culture supérieure émerger «entre la Vistule et l’Amour», il finit par penser qu’à la vitesse où la modernité occidentale a transformé et déformé la Terre, la planète ne peut plus faire naître une nouvelle culture. Le prochain pas logique est un cataclysme cosmique — l’apocalypse.
On ne peut s’empêcher de se demander si les indicateurs sains que Spengler pensait autrefois exister en Russie existent encore aujourd’hui? La Russie possède-t-elle toujours une religiosité naïve comme toutes les jeunes cultures? Ou le rationalisme domine-t-il l’esprit russe? Les Russes sont-ils encore attachés à leur campagne, à leur origine écologique, source de leurs idées et vérités russes? Ou ont-ils rompu leur lien avec la nature comme l’Occident? Les femmes russes sont-elles toujours les «femmes de race» dont parlait Spengler? Ou se sont-elles transformées en «femmes d’Ibsen», démantelant lentement et inconsciemment la cellule familiale? Beaucoup, dont moi-même, ne peuvent s’empêcher de ressentir que le système immunitaire culturel russe pourrait être compromis au-delà de toute réparation pour se débarrasser de la pseudomorphose culturelle occidentale, à moins qu’un véritable événement cataclysmique n’impose une rupture avec l’Occident. Mais plus important dans cette série: si la Russie se guérit miraculeusement de la force corrosive de la modernité, lequel des nombreux visages de la Russie se matérialisera et la guidera vers son destin historique mondial?
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dimanche, 23 août 2026
Le Heartland russe reconfigure ses liens avec le sud pour fonder un nouvel axe de gravité eurasiatique

Le Heartland russe reconfigure ses liens avec le sud pour fonder un nouvel axe de gravité eurasiatique
José Luis Preciado
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46643/geoestrategia/el-h...
Kamil Askerkhanov écrit, dans un texte lucide publié le 11 août 2026 dans le média d’opinion qui accueille sa voix d'analyste, qu’il existe des processus difficiles à percevoir à travers l’information quotidienne: aujourd’hui on décide la construction d’une voie ferrée, demain on discute des tarifs, après-demain on construit un port, un terminal ou un gazoduc, mais si l’on superpose tout cela sur une carte, il devient évident que la géométrie même de l’Eurasie est en train de changer progressivement, et que, derrière le bruit des conjonctures, le continent le plus vaste de la planète est en train de réécrire silencieusement les coordonnées de sa puissance.

Après l’effondrement de l’URSS, le Heartland (ou "Pivot Area") — cette masse continentale intérieure que Halford Mackinder érigea en axe de l’histoire mondiale — s’est réduit systématiquement pendant trois décennies, car la Russie a perdu une partie significative de son territoire, de ses infrastructures et de ses connexions, tandis que l’économie eurasiatique s’est de plus en plus orientée selon l’axe Est-Ouest, où la Chine produisait, l’Europe consommait, et entre les deux on construisait des chemins de fer, des ports et des centres logistiques, tandis que le pétrole et le gaz russes étaient également principalement dirigés vers l’Occident, et même l’Asie centrale s’intégrait progressivement dans cette structure horizontale qui semblait dictée par la géographie du capitalisme global.
Aujourd’hui, cependant, la direction commence à changer, et ce que suggère finement Askerkhanov, c’est qu’il ne faut plus considérer le corridor « Nord-Sud » uniquement comme une voie de transport, mais plutôt comme l’embryon d’un nouveau axe d’organisation de l’Eurasie, une colonne vertébrale qui recompose les maillons brisés de l’empire intérieur et ouvre de nouvelles brèches vers les mers chaudes du globe.

La preuve de cette mutation tectonique se déploie dans trois directions convergentes qui, loin d’être des alternatives exclusives, fonctionnent comme un faisceau de fibres renforçant la même tension longitudinale: à l’ouest, la ligne Resht-Astara, qui doit relier le système ferroviaire russe, via l’Azerbaïdjan, à l’Iran et à ses ports du sud, est en voie d’achèvement ; plus à l’est, se développe la route Russie-Kazakhstan-Turkménistan-Iran, qui répète le schéma de pénétration méridienne mais par une voie plus continentale ; et plus à l’est encore, une troisième direction émerge progressivement à travers l’Asie centrale, l’Afghanistan et le Pakistan, où le chemin de fer transafghan doit offrir à l’Asie centrale un accès direct aux ports pakistanais de la mer d’Arabie, et où la Russie et le Pakistan préparent un transport ferroviaire test tandis qu’à Moscou, on discute simultanément d’un projet bien plus ambitieux: un accès ferroviaire terrestre direct de la Russie à l’océan Indien.

Cet ensemble ne forme pas un seul corridor, mais un véritable éventail de routes du nord au sud : une via le Caucase et l’Iran, une via le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Iran, et une troisième via l’Asie centrale, l’Afghanistan et le Pakistan, de sorte que l’infrastructure de transport se complète progressivement avec l’énergétique et le commerce: l’UEEA dispose déjà d’une zone de libre-échange avec l’Iran et négocie avec l’Inde, tandis que la Russie et l’Iran discutent d’une connexion gazière via l’Azerbaïdjan d’une capacité potentielle allant jusqu’à 55 milliards de mètres cubes, et au nord, comme contrepoint arctique, on trouve également la Route maritime du Nord, qui referme l’arc polaire de cette ambitieuse verticalité.
Ce qui émerge à l’horizon des prochaines décennies, c’est donc une structure verticale assez claire : Arctique, Russie, Asie centrale, océan Indien, une ligne de force qui inverse la logique horizontale qui dominait l’intégration eurasienne depuis la chute du mur, et qui oblige à revenir à Mackinder pour comprendre la profondeur historique de ce virage, car la faiblesse séculaire du Heartland était précisément sa continentalité, cette malédiction géographique qui combinait un vaste territoire, des ressources et de la profondeur stratégique avec un accès limité à l’océan mondial, d’où la lutte séculaire de la Russie pour la mer Baltique, la mer Noire, le Caucase et les détroits, une pression constante vers les bords du continent qui s’est encore accentuée après 1991 avec la perte de ports et de bases navales clés, mais qui aujourd’hui, selon la lecture perspicace d’Askerkhanov, peut se résoudre de façon totalement différente, non plus par un mouvement vers l’Ouest et la tentative de briser le « Rimland » qui entoure le Heartland, mais par un pivotement vers le Sud qui ne cherche pas à percer l’anneau côtier mais à construire ses propres débouchés méridionaux depuis le cœur même du continent.
Cet axe assume en outre une autre fonction capitale qui va au-delà de la logistique pour s’inscrire au cœur de la géopolitique contemporaine : car si l’on observe ce qui se passe à l’ouest de cette ligne verticale, on constate un paysage de désolation croissante : l’Ukraine et la mer Noire sont devenues une zone de guerre, la Méditerranée orientale se militarise rapidement, le Moyen-Orient traverse une période d’instabilité majeure, les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb, artères commerciales vitales, deviennent en même temps les principaux risques pour la logistique mondiale, et plus loin encore se trouve l’Europe, qui ressent de plus en plus les conséquences de ce qui se passe à travers l’énergie, les assurances, la logistique et le coût des importations, de sorte que le corridor « Nord-Sud » devient progressivement aussi une sorte de frontière entre deux espaces radicalement différents : à l’est de cette ligne, on tente de construire une nouvelle architecture eurasienne basée sur l’intégration profonde et la connectivité intérieure, tandis qu’à l’ouest s’étend une ceinture d’instabilité croissante, de l’Ukraine et de la mer Noire à la Méditerranée orientale et au golfe Persique, une fracture civilisationnelle qui sépare la zone de construction de la zone de conflit.

La situation de l’Iran, dans ce nouveau jeu, est particulièrement intéressante, car d’un côté il est directement impliqué dans la crise du Moyen-Orient, exposé à toutes les tensions sectaires et géopolitiques de la région, mais de l’autre, il est traversé par les routes les plus importantes qui relient l’Eurasie intérieure aux mers du Sud, ce qui fait de Téhéran une charnière inconfortable mais indispensable, même si l’émergence de la route afghano-pakistanaise rend l’ensemble beaucoup plus stable en offrant une alternative qui réduit la vulnérabilité liée à un point de passage unique, de sorte que l’Iran cesse d’être la seule porte d’accès au Sud et que le système gagne en résilience et en redondance, alors que l’Occident et la Turquie promeuvent leur propre structure horizontale — le Corridor médian à travers l’Asie centrale, la mer Caspienne, le Caucase du Sud et la Turquie vers l’Europe — qui concurrence directement la vision russe et aboutit à deux géométries eurasiennes opposées: l’axe Est-Ouest vers l’Europe, qui reproduit la logique de l’intégration atlantique et de la dépendance aux marchés occidentaux, et l’axe Nord-Sud vers l’océan Indien, qui mise sur une réorientation radicale des flux commerciaux et énergétiques vers le Sud global.
La question n’est donc plus de savoir quelle est la route la plus rapide pour livrer un conteneur, car le débat s’est déplacé vers un terrain bien plus décisif: dans quelle direction l’Eurasie intérieure sera-t-elle orientée économiquement dans les prochaines décennies, vers l’Occident, comme cela semblait évident après l’effondrement de l’URSS, ou vers le Sud et l’Est, comme cela commence à se dessiner de façon de plus en plus claire, car le Heartland, après trente ans de contraction et de repli, commence peu à peu à rétablir ses connexions internes et, chose plus importante encore, à ouvrir de multiples débouchés vers les mers du Sud, rompant ainsi son isolement océanique historique.

La thèse centrale qui traverse l’analyse d’Askerkhanov, c’est que si ce processus continue, la Russie, de la périphérie orientale de l’économie européenne, deviendra progressivement le nœud septentrional d’un système méridional reliant l’Arctique, l’Asie centrale et l’océan Indien ; et c’est cela, et non les volumes actuels de fret passant par le corridor « Nord-Sud », qui importe vraiment, car l’enjeu n’est pas l’efficacité logistique du présent mais l’orientation stratégique du futur, la capacité d’un pays continental à redéfinir sa propre géographie par l’infrastructure, à transformer son isolement historique en avantage comparatif qui lui permet d’articuler l’espace eurasiatique autour d’un nouveau méridien de puissance.
Ce pivot vers le sud n’est donc pas un simple ajustement des routes commerciales, mais une refondation de la place de la Russie dans le monde, un pari pour se découpler de la dynamique atlantique et construire son propre axe de gravité, en tirant parti des nouvelles technologies de transport, de la demande croissante des marchés asiatiques et de l’instabilité systémique des routes maritimes traditionnelles, qui ont fait de la mer Rouge et du golfe Persique des zones à haut risque pour le commerce mondial.
Le corridor « Nord-Sud » apparaît ainsi comme le symbole d’une nouvelle étape de l’histoire eurasienne, une étape où le continent intérieur cesse d’être un espace passif traversé par des routes horizontales reliant les côtes pour devenir un acteur actif tissant son propre réseau de connexions verticales, qui ne cherche pas à accéder à l’océan pour s’intégrer au système mondial existant, mais pour créer un système alternatif dont la force réside dans son intériorité continentale, et non dans sa faiblesse.
La géopolitique de Mackinder, qui a servi pendant un siècle à expliquer la lutte pour la domination du monde, doit être réévaluée à la lumière de ces évolutions, car si le Heartland n’est plus prisonnier du Rimland, s’il peut générer ses propres sorties vers la mer par des corridors terrestres traversant des pays alliés ou neutres, alors l’équation classique du pouvoir maritime face au pouvoir terrestre se déstabilise et ouvre un champ de possibles inédits, où la connectivité intérieure devient un atout stratégique de premier ordre et où les chaînes d’approvisionnement mondiales ne dépendent plus exclusivement des détroits et canaux contrôlés par les puissances navales occidentales.

Le pari russe sur le corridor « Nord-Sud » est, en ce sens, un pari sur l’autonomie stratégique, sur la capacité à générer des routes alternatives échappant au contrôle des goulets d’étranglement maritimes qui ont traditionnellement assuré l’hégémonie des puissances anglo-saxonnes sur le commerce mondial, et c’est aussi un pari sur l’intégration avec l’Asie centrale, le Caucase et l’Asie du Sud, régions historiquement périphériques qui deviennent désormais le cœur opérationnel de ce nouvel axe vertical.
La complexité du projet ne doit cependant pas être sous-estimée, car elle implique non seulement des investissements massifs en infrastructures et une coordination politique de haut niveau entre des pays dont les intérêts ne coïncident pas toujours, mais aussi la capacité à gérer les risques géopolitiques qui traversent chacune des routes proposées, de l’instabilité en Afghanistan aux tensions entre l’Iran et l’Occident, en passant par les différends dans le Caucase et la concurrence avec le Corridor médian promu par la Turquie. Mais c’est précisément cette complexité qui rend le projet si fascinant, car il ne s’agit pas d’une œuvre linéaire, mais d’un système de routes interconnectées qui se renforcent mutuellement, de sorte que si une direction rencontre des obstacles, les autres peuvent absorber le trafic et maintenir la fluidité de l’ensemble, créant un réseau redondant et résilient, meilleure garantie contre l’interruption et le conflit.
L’article d’Askerkhanov, publié le 11 août 2026, paraît à un moment crucial où les décisions en matière d’infrastructures et de connectivité prennent une dimension existentielle pour les États eurasiatiques, et sa lecture nous invite à aller au-delà des statistiques de fret et des calendriers de construction pour creuser le sens profond de ce réaménagement spatial, car l’enjeu ultime, c’est l’orientation civilisationnelle d’un continent qui fut le théâtre des grandes confrontations du XXe siècle et qui cherche désormais à se reconfigurer autour de nouvelles logiques d’intégration.
Le Heartland, ce vaste territoire que Mackinder considérait comme le pivot de l’histoire, s’éveille de sa léthargie postsoviétique et soigne ses os brisés pour en faire une nouvelle colonne vertébrale tournée vers le sud, cherchant la chaleur de l’océan Indien et promettant de transformer non seulement la géographie du commerce, mais aussi l’architecture du pouvoir mondial, car lorsqu’une puissance continentale comme la Russie décide d’orienter son infrastructure vers le sud, elle transforme sa propre identité géopolitique, elle tourne le dos à la tentation européiste qui l’a longtemps poussée à regarder vers la Baltique et la Méditerranée, et elle embrasse un destin asiatique et méridional qui la relie aux marchés les plus dynamiques et aux routes les plus prometteuses du XXIe siècle.

Le corridor « Nord-Sud » est, à cet égard, bien plus qu’un projet de transport: il est la manifestation physique d’une nouvelle conscience stratégique, la matérialisation d’un tournant copernicien dans la géopolitique russe, et la promesse d’un avenir où la continentalité, autrefois perçue comme une malédiction, deviendra le socle d’une nouvelle forme de puissance qui n’a pas besoin de côtes pour être globale, car elle a appris à construire ses propres océans sur la terre ferme.
Source consultée:
Kamil Askerkhanov. Nord – Sud. La renaissance du Heartland. Opinion. 11 août 2026.
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jeudi, 20 août 2026
La solution de la Russie contre le chantage maritime de l’Occident – Un pont terrestre vers l’océan Indien

La solution de la Russie contre le chantage maritime de l’Occident – Un pont terrestre vers l’océan Indien
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/203881
La Russie envisage désormais des liaisons ferroviaires vers l’océan Indien via l’Iran, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan.
L’objectif est de maintenir le commerce, au cas où un goulet d’étranglement viendrait à être fermé ou si les services maritimes contrôlés par l’Occident venaient à être retirés.
Accès alternatif à l’Inde
Le vice-premier ministre Marat Khousnoulline a déclaré que les risques au Bosphore et dans le détroit d’Ormuz signifient que Moscou a besoin d’un accès alternatif à l’Inde.
La puissance maritime occidentale ne repose pas seulement sur des navires de guerre. Les services d’assurance, financiers, de courtage et portuaires peuvent déterminer si le fret circule ou non. Le plafonnement du prix du pétrole a révélé ce mécanisme. Le Royaume-Uni a interdit le transport maritime et les services connexes pour le pétrole russe vendu au-dessus d’un prix fixé par la coalition du G7, tandis que l’UE a refusé l’accès à ses ports et services à des centaines de pétroliers. L’Occident a ainsi tenté non seulement d’imposer où la Russie pouvait commercer, mais aussi de fixer le prix que les acheteurs de pays tiers étaient « autorisés » à payer.
L’alternative la plus avancée est donc le Corridor International de Transport Nord-Sud via l’Azerbaïdjan et l’Iran. En 2024, environ 20 millions de tonnes y ont déjà été transportées. Le maillon manquant essentiel est toutefois la ligne ferroviaire Rasht–Astara, longue de 162 km, qui permettra ainsi de créer une infrastructure ferroviaire continue le long de la route occidentale de la Caspienne. La Russie la soutient avec un prêt d’État de 1,3 milliard d’euros, tandis que l’Iran a naturellement accordé à une entreprise russe l’accès aux terrains de construction. Moscou s’attend à ce que la branche ouest achevée puisse transporter au moins 15 millions de tonnes par an.
Une deuxième axe également en projet
Un deuxième axe devrait traverser l’Asie centrale et l’Afghanistan jusqu’à Karachi et Gwadar sur la mer d’Arabie, contournant ainsi « habilement » Ormuz. L’Ouzbékistan, l’Afghanistan et le Pakistan ont signé en 2025 le cadre d’une étude de faisabilité. Des responsables russes estiment que l’itinéraire pourrait à terme transporter chaque année de 8 à 15 millions de tonnes de marchandises russes.
Le chemin de fer ne peut bien sûr pas remplacer les pétroliers et les vraquiers. Sa valeur réside cependant dans la redondance stratégique. Il permet de maintenir le commerce important lorsque Suez, Ormuz, le Bosphore ou les services maritimes occidentaux ne sont pas disponibles. Une route de secours n’a pas besoin d’être moins chère que la mer pour devenir inestimable lorsque la mer est fermée.
Ces corridors transformeraient l’intégration eurasienne en une infrastructure physique. Des voies ferrées communes exigent des tarifs communs, des règles douanières communes, des terminaux et aussi des mesures de sécurité partagées. L’Iran devient ainsi un pont important entre la Russie et l’Inde, l’Afghanistan gagne également une part de stabilité de transit, et le Pakistan devient ainsi une porte océanique pour l’intérieur de l’Eurasie.
L’Occident a transformé l’infrastructure maritime en une arme pour appuyer ses sanctions. La réponse une fois de plus « astucieuse » de la Russie est une assurance de transport à l’échelle du continent, destinée à garantir qu’aucun blocus maritime, aucune autorité portuaire ni aucun assureur ne puisse décider seul qui peut participer au commerce eurasiatique.
14:07 Publié dans Actualité, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, eurasisme, eurasie, russie, iran, inde, géopolitique, connectivité |
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Pour la Russie, son identité orthodoxe et la tradition éternelle

Pour la Russie, son identité orthodoxe et la tradition éternelle
Werner Olles
À la mémoire de Darya Douguina, assassinée le 20 août 2022 par les services secrets du régime terroriste ukrainien.
Dacha, comme l’appelaient ses parents et ses amis, a été tuée il y a quatre ans dans un lâche attentat à la bombe, perpétré, sous les yeux de son père horrifié, après avoir assisté à un festival en périphérie de Moscou, par une agente des services secrets ukrainiens SBU. L’attentat perfide visait à la fois son père, Alexandre Douguine, le célèbre philosophe russe et penseur du néo-eurasisme, et sa fille de 29 ans, qui auraient normalement dû voyager ensemble dans la même voiture. Mais son père avait rencontré des connaissances avec lesquelles il voulait discuter, et ainsi Dacha est devenue la seule victime de cet acte abominable.
Sa mort tragique a laissé une profonde blessure à tous ceux qui la connaissaient et l’aimaient, et qui étaient inspirés par son courage et son énergie, surtout bien entendu ses parents, que l’on cherchait à briser, eux qui sont sans cesse menacés par ceux qui s’opposent aux intérêts de la Russie et du monde russe, à savoir l’OTAN, l’UE, tout l’Occident collectif, et l’Ukraine en tant qu’instrument servile et sordide. Le résultat du mépris de la Russie par l’OTAN, qui s’est étendue toujours plus vers l’est – contre ses propres promesses et accords – c’est la guerre qui fait rage aujourd’hui dans l’est et le sud de l’Ukraine, l’Ukraine étant désormais passée à des actions terroristes contre la population civile et l’infrastructure russes.

Après que les républiques populaires indépendantes de Lougansk et de Donetsk, qui se considèrent comme parties intégrantes de la "Nouvelle Russie" et qui, après le coup d’État du Maïdan organisé par l’OTAN, ont été bombardées et terrorisées pendant huit longues années par le régime putschiste et criminel de Kiev avec ses bandes de nazillons écervelés et de mercenaires souvent issus des cartels colombiens de la drogue, la nouvelle frontière géopolitique se situe maintenant dans le Donbass, où deux civilisations s’affrontent. D’un côté, l’Occident, l’OTAN, l’UE, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, massivement soutenus par des armes offensives et des milliards de dollars, visent à étendre leur hégémonie mondiale, malgré qu'ils soient des "États faillis", politiquement, moralement, et désormais militairement ruinés, jusque sur la Russie, pour la démembrer et piller ses immenses ressources. De l’autre côté, la Russie, qui lutte pour son âme orthodoxe, pour la construction d’un monde multipolaire et la liberté des peuples opprimés et exploités par le global-libéralisme totalitaire.
Dacha savait cela mieux que beaucoup d’autres, même dans l’administration russe. Elle avait suivi de près les événements ayant suivi le coup d’État de l’OTAN en Ukraine, les guerres illégales et destructrices de l’Occident et de l’OTAN en Yougoslavie, en Irak et en Libye, et elle avait longuement enquêté sur les crimes des services secrets occidentaux, les soi-disant ONG – qui ne sont rien d’autre que des relais pour des services comme la CIA, le MI6, le Mossad, etc. – sur les manœuvres de la Fondation Open Society du grand spéculateur Soros, les fondations de Bill Gates, les services d’information médiatiques, les soi-disant "organisations de défense des droits humains" et les agences massivement financées par le Congrès américain, la Commission européenne et le ministère britannique des Affaires étrangères, responsables du financement des révolutions de couleur contre-révolutionnaires et des fraudes électorales.

Malgré les innombrables sanctions, toutes absurdes, l’isolement de la Russie n’a pas fonctionné ; au contraire, la société russe s’est resserrée, tandis qu’en Europe occidentale, on observe une fragmentation politique. Cependant, en février 2014, un nouveau chapitre de l’histoire européenne s’est écrit. Le coup d’État brutal à Kiev et à Odessa, pudiquement appelé "Euro-Maïdan", qui a mené à la chute du gouvernement légalement élu et pro-russe, a amorcé la lente désintégration de l’État ukrainien, la Crimée s’est détachée après un référendum sans équivoque en faveur de la Russie, suivi de l’opération militaire spéciale des forces russes.
Pour Dacha, il était dès le départ évident que l’hostilité entre la civilisation atlantique du nihilisme et la Russie de Poutine était un combat culturel, qui ne se limitait pas à des aspects géopolitiques, mais donnait à la Russie le rôle de forteresse de la résistance contre la mondialisation atlantiste, la dictature du relativisme, la civilisation euro-atlantique du néant hédoniste et du capitalisme global, et pour le principe du multipolarisme et la résistance à l’impérialisme (culturel) meurtrier de l’Occident. La tendance tellurique de la Russie orthodoxe, la guerre spirituelle contre le monde moderne, contre l’hégémonie du mal et pour la vérité de la tradition éternelle, lui donnait la force de lutter et de trouver, au cœur du combat, une source inépuisable de connaissances qui lui permettaient de s’opposer à la guerre de l’élite globale des maîtres de l’argent de Davos contre le mouvement eurasien et la vision multipolaire par quelque chose que les oligarques de Davos et leurs valets politiques ignorent totalement: l’union dans la tradition en communautés organiques de destin et une déprogrammation du tsunami multimédia et transhumaniste qui tue nos âmes.
La correction politique, la pensée unique et le transhumanisme changent le front du combat. Dacha voyait là une lutte spirituelle entre tradition et anti-tradition, entre le Katechon et l’Antéchrist. Cette prise de conscience signifiait pour elle bien plus qu’un choix métapolitique, mais une guerre spirituelle urgente et nécessaire. Elle comprenait l’éveil russe comme incarnation de la richesse des cultures humaines, des traditions, des religions et de nombreux empires que l’impérialisme occidental cherche à détruire de manière cruelle. Avec lucidité, Dacha voyait venir la fin du libéralisme et de la dictature mondialiste. Malgré la diabolisation de la Russie et le soutien continu à l’État voyou ukrainien, elle a su préserver et cultiver – malgré la perverse société du spectacle, la propagande et la nature totalitaire des systèmes occidentaux – son optimisme ontologique, pour opposer à cet enfer et cette démonie satanique la force de la tradition éternelle.

La rupture vitale entre l’État-nation impérial russe et l’impérialisme globaliste, entre la Troisième Rome et le marécage mondial de la subversion cosmopolite, est désormais irréversible. Pour cela, nous devons à Dacha, combattante métapolitique d’un courage exemplaire et philosophe d’élite, une gratitude éternelle. Nous n’oublierons jamais non plus sa merveilleuse féminité naturelle, sa fraîcheur intellectuelle, sa quête de connaissance philosophique héritée de ses parents. Tout cela a suscité la haine diabolique du camp du mal, et elle a finalement donné sa vie pour l’idée et la vision du monde qui l’animaient, et qui s’opposaient à la saleté, à la boue et au mensonge de notre temps. Outre l’assassinat odieux de cette jeune femme, à qui il n’a pas été donné de fonder une famille, il s’agissait aussi d’une tentative de briser ses parents courageux par le deuil et de détruire sa personnalité unique. Cela ses ennemis et les nôtres n'ont pas réussi à le faire. Dans nos cœurs, Dacha vit comme une fille aimante et une véritable combattante métapolitique. Elle fut une proie facile et sans défense pour les hyènes et les chacals, les bêtes de la boue qui ont détruit son corps physique mais non son âme, qui est immortelle et indestructible, et brille comme une étoile d’or au firmament jusqu’au jour glorieux de la résurrection, où nous nous reverrons.
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lundi, 17 août 2026
L’Arctique, enjeu entre la militarisation occidentale et le développement sino-russe

L’Arctique, enjeu entre la militarisation occidentale et le développement sino-russe
par Giulio Chinappi
Source: https://www.cese-m.eu/2026/08/lartico-conteso-tra-la-mili...
Routes, ressources, dissuasion nucléaire et droits des peuples autochtones font du Grand Nord un carrefour décisif de l’ordre mondial. Tandis que l’Occident en accentue la militarisation et l’exploitation corporative, la Russie et la Chine construisent un corridor eurasiatique fondé sur la souveraineté, les infrastructures et la coopération.
Le recul progressif des glaces est en train de transformer l’Arctique, de périphérie extrême du système international, en l’un des principaux espaces de la compétition géopolitique contemporaine. La région concentre en effet quatre dimensions stratégiques difficilement séparables: l’ouverture de nouvelles routes maritimes, l’accès à d’immenses ressources énergétiques et minières, la centralité en matière de dissuasion nucléaire et la possibilité d’influencer la future gouvernance des communications entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord.
L’enjeu ne concerne donc pas seulement le contrôle de territoires reculés ou de gisements jusqu’à récemment inaccessibles. L’Arctique représente l’un des lieux où se mesure concrètement la crise de l’ordre maritime construit par les États-Unis et leurs alliés après la Seconde Guerre mondiale. La Route maritime du Nord, développée le long des côtes russes, peut relier l’Asie orientale à l’Europe par un itinéraire bien plus court que les routes passant par les détroits de Malacca et de Suez. Elle réduit également la dépendance à l’égard de passages obligés sur lesquels les puissances anglo-saxonnes conservent une capacité de surveillance, de pression et un potentiel d’interdiction navale. Pour ces raisons, la Route de la soie polaire et la convergence stratégique entre la Russie et la Chine peuvent reconfigurer la logistique et les flux énergétiques au profit des puissances eurasiennes, limitant la suprématie occidentale traditionnelle sur les grandes lignes de communication maritimes.

Pour la Chine, la route arctique constitue avant tout une réponse structurelle au fameux « dilemme de Malacca ». Une part déterminante des importations énergétiques et du commerce chinois continue de transiter par des détroits qui, en cas de grave crise internationale, pourraient être contrôlés ou bloqués par les forces navales américaines et alliées. Un corridor septentrional, protégé par les capacités russes, offre à Pékin une diversification qui n’est pas seulement commerciale, mais aussi stratégique.
Pour la Russie, la Route maritime du Nord est à la fois une voie navigable nationale, un projet de développement des régions du nord et un outil de projection internationale. Moscou dispose de la géographie, des infrastructures côtières, des ressources et surtout de la plus grande flotte de brise-glaces au monde, y compris des unités à propulsion nucléaire nécessaires pour garantir la navigation dans des conditions extrêmes. Des terminaux comme Sabetta, les installations de gaz naturel liquéfié de la péninsule de Yamal, les ports de Mourmansk et Arkhangelsk ainsi que les réseaux de recherche et de secours transforment progressivement le littoral nord russe en un système logistique intégré.

Notre analyse est confirmée par les chiffres. Selon Rosatom, en 2024, le volume total des marchandises transportées le long de la Route maritime du Nord a atteint le record de près de 37,9 millions de tonnes. En 2025, les cargaisons à destination de l’est sont montées à 8,3 millions de tonnes, soit une augmentation de 15 % par rapport à l’année précédente. Il s’agit encore de volumes limités par rapport aux grands corridors maritimes du sud, mais suffisants pour démontrer que l’Arctique n’est plus une simple hypothèse cartographique.
Ces éléments rendent également évidente la complémentarité sino-russe. La Russie offre l’accès territorial, l’expérience opérationnelle, les ressources énergétiques et les brise-glaces ; la Chine met à disposition des capitaux, des chantiers navals, des capacités technologiques, la demande commerciale et une immense base industrielle. Le résultat est la formation d’un corridor eurasiatique dans lequel la souveraineté russe sur la route se combine avec l’intérêt chinois pour des liaisons plus sûres et diversifiées.
Ce n’est pas un hasard si le Livre blanc chinois sur l’Arctique de 2018 place explicitement la Route de la soie polaire dans le cadre de la Belt and Road Initiative. Le document affirme que la participation chinoise doit être fondée sur le respect, la coopération, l’avantage mutuel et la durabilité, en reconnaissant la souveraineté et la juridiction des États arctiques, le droit international de la mer et les intérêts des populations locales. Pékin entend contribuer à la construction d’infrastructures, à la sécurité de la navigation, à la recherche scientifique et à l’utilisation rationnelle des ressources, en subordonnant formellement les activités économiques à la protection de l’environnement et au respect des cultures indigènes.

Cette approche montre clairement que la Russie et la Chine tendent à considérer le développement de la région arctique comme faisant partie d’un projet d’intégration territoriale et économique à long terme, dans lequel infrastructures, établissements humains, production énergétique et routes commerciales doivent être coordonnées. À l’inverse, les États-Unis et leurs alliés l’interprètent de plus en plus ouvertement comme un espace à intégrer dans le dispositif militaire de l’OTAN et à ouvrir aux intérêts des grandes entreprises énergétiques, minières et technologiques occidentales.
La stratégie arctique du Département de la Défense américain de 2024 est révélatrice de cette approche. Le document décrit l’Arctique comme essentiel à la défense du territoire des États-Unis, accorde une place centrale à la compétition avec la Russie et la Chine, et prévoit le renforcement des capacités de renseignement, de surveillance, de communication, de mobilité militaire et d’entraînement dans les régions du nord. Le Pentagone a explicitement indiqué l’augmentation de la présence et des opérations militaires comme l’un des moyens de protéger les intérêts américains.

Cette orientation s’est encore renforcée avec l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN. Sept des huit États membres du Conseil de l’Arctique appartiennent désormais à l’Alliance atlantique. En 2026, l’OTAN a mis en place de nouvelles forces terrestres multinationales en Finlande et en Suède, organisé l’exercice Cold Response 26 et lancé la Task Force X-Arctic, destinée à accroître la connaissance opérationnelle et la présence de l’Alliance dans le Grand Nord. Ainsi, l’Arctique est progressivement intégré au front militaire qui, de l’Europe orientale, s’étend jusqu’à la mer de Barents et à l’Atlantique Nord.
Le Groenland constitue le point le plus évident de cette conception. La base américaine de Pituffik, anciennement appelée Thulé, joue un rôle fondamental dans les systèmes d’alerte antimissile, de surveillance spatiale et de défense aérospatiale des États-Unis et du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord. Comme on le sait, et comme l’ont réaffirmé à de nombreuses reprises Donald Trump et d’autres membres de son administration, Washington considère ouvertement l’île comme étant «d’une grande valeur stratégique» pour les États-Unis et l’OTAN.
L’héritage de la présence militaire américaine démontre cependant l’écart existant entre la rhétorique occidentale sur la protection de l’environnement et la réalité de ses politiques arctiques. À Camp Century, base construite sous la calotte glaciaire du Groenland et abandonnée en 1967, on a laissé des déchets physiques, des eaux contaminées, du carburant, des polychlorobiphényles et des matériaux radioactifs. Des études scientifiques ont estimé la présence d’environ 200.000 litres de diesel et 24 millions de litres d’eaux usées. La fonte des glaces risque à long terme de remettre ces substances en circulation.

En janvier 1968, de plus, un bombardier américain B-52 engagé dans une mission d’alerte nucléaire s’écrasa près de la base de Thulé alors qu’il transportait des armes thermonucléaires, provoquant la dispersion de matières radioactives. Ces épisodes montrent comment la militarisation occidentale a laissé dans le Grand Nord un héritage environnemental et politique qui continue de peser sur la population groenlandaise.
Pour ce qui est d’un épisode plus récent, en 2023, l’administration américaine de Joe Biden a approuvé le projet pétrolier Willow dans la National Petroleum Reserve-Alaska. Cette décision a confirmé la primauté du développement pétrolier dans une zone essentielle à la faune et aux activités de subsistance des communautés autochtones. En janvier 2025, la nouvelle administration américaine menée par Donald Trump a ordonné d’accélérer l’exploitation des ressources énergétiques, minières et forestières de l’Alaska, présentant la mesure comme une question de sécurité nationale.
La Russie, pour sa part, adopte une approche différente, fondée sur la reconnaissance de l’Arctique comme partie intégrante de son territoire national et sur la nécessité de maintenir la population, les activités économiques et les services publics dans les régions du nord. Sa stratégie jusqu’en 2035 fixe parmi ses objectifs officiels l’amélioration de la qualité de vie, la protection de l’environnement, le soutien aux communautés autochtones, le développement économique et la défense de la souveraineté nationale.
Le budget fédéral pour la période 2025-2027 a prévu environ 405 millions de roubles par an pour le soutien direct aux petits peuples autochtones de l’Arctique russe. Des programmes sont également en cours pour intégrer les activités traditionnelles dans l’économie régionale, soutenir l’élevage de rennes, la pêche, l’artisanat, les langues minoritaires et l’accès aux outils technologiques et logistiques. Une nouvelle conception du développement durable des peuples autochtones du Nord, de la Sibérie et de l’Extrême-Orient a été mise en place pour la période allant jusqu’en 2036.
La différence entre les deux approches apparaît enfin sur le terrain de la gouvernance. Après 2022, la suspension des réunions diplomatiques du Conseil de l’Arctique a montré l’impossibilité d’administrer la région sans la Russie, qui possède environ la moitié du littoral arctique. Depuis 2024, les huit États ont progressivement repris les réunions virtuelles des groupes de travail et, en mai 2025, toutes les délégations ont participé au passage de la présidence de la Norvège au Royaume du Danemark. En 2026, toutefois, les réunions diplomatiques officielles restent suspendues, tandis que la coopération scientifique et technique se poursuit.
L’avenir du Grand Nord dépendra donc du choix entre deux trajectoires. La première est celle d’un Arctique militarisé, divisé en blocs et soumis à la combinaison de la présence de l’OTAN, des intérêts des multinationales de l’énergie et à l’utilisation sélective de l’écologie. La seconde est celle d’un corridor eurasiatique construit grâce à des investissements infrastructurels, à la coopération entre États souverains et à la participation des économies asiatiques au développement de la Route maritime du Nord.
La coopération sino-russe n’élimine pas automatiquement les risques écologiques ni ne garantit à elle seule les droits des peuples autochtones. Elle offre toutefois une perspective alternative à la prétention occidentale de contrôler tant les routes traditionnelles qu’émergentes. La bataille pour l’Arctique concerne, en dernière analyse, la question de savoir qui pourra établir les règles du commerce, de l’accès aux ressources, de la sécurité et du développement dans le nouvel ordre multipolaire. Pour cette raison, le Grand Nord ne représente plus la marge glacée de la politique mondiale: il en est devenu un des centres décisifs.
15:05 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arctique, actualité, géopolitique, europe, affaires européennes, chine, russie, étants-unis, otan |
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vendredi, 14 août 2026
L’Axe Eurasiatique

L’Axe Eurasiatique
Alexandre Douguine
Animateur : Le premier sujet, et sans doute le plus important et le plus discuté actuellement, c’est la reprise de l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran, dont la phase active, pour parler en ternes relatifs, dure déjà depuis 7 à 8 jours. Le cessez-le-feu temporaire qui avait été signé n’est plus en vigueur. Et à l’heure actuelle, nous observons le tableau suivant : les deux pays échangent des frappes, mais de manière assez retenue, me semble-t-il — mais je me trompe peut-être. Nous aimerions savoir à quoi nous attendre par la suite, car il y a maintenant plusieurs hypothèses: soit ils échangent quelques tirs puis rétablissent un cessez-le-feu, soit, au contraire, tout cela conduit à une escalade encore plus grande, et pour l’instant les parties ne font qu’attendre. Le Washington Post rapporte également que, en ce moment même, après les pertes que les États-Unis ont subies dans cet affrontement avec l’Iran, ils préparent une opération de grande envergure et essaient d’assurer la sécurité du détroit d’Ormuz pour que les navires puissent y passer sans encombre. Que faut-il attendre ?
Alexandre Douguine : Je pense qu’à présent, nous sommes arrivés à un point où toute la campagne de communication — ces posts marketing de Trump visant à réguler le marché (en l’occurrence, la bourse, l’indice Dow Jones et d’autres instances) —, où la spéculation, y compris économique, autour de la guerre, a atteint sa limite.
Autrement dit, la guerre entre l’Amérique et l’Iran est passée du domaine des déclarations à celui de la réalité. C’est seulement maintenant, et en vérité, que cela se passe. Et l’Iran en fait l’expérience depuis longtemps: ils ont subi d’énormes pertes au sein de leur direction. Pour l’Iran, tout cela est depuis longtemps chose sérieuse, alors que pour les États-Unis, cela restait encore un jeu, tout n’était que simulacre. Et voici qu’à présent, ils annoncent dix-sept soldats américains tués — je pense qu’en réalité, ils ont dépassé la centaine au fil du temps, mais c’est seulement maintenant qu’ils commencent à l’admettre. Ce n’est pas qu’ils viennent de mourir — ils étaient déjà morts plus tôt, et les soldats américains meurent régulièrement dans ces affrontements avec les Iraniens, mais ils sont beaucoup plus nombreux que ce que l’on reconnaît officiellement.
Mais le simple fait de commencer à les reconnaître indique que l’on a dépassé un certain interdit implicite. Car au début, tout se passait comme dans un jeu vidéo : on appuie sur des boutons, et aussitôt, la direction change en Iran, il n’y a plus d’armes nucléaires, ils viennent embrasser la chaussure de Ben-Gvir et d’autres extrémistes racistes d’Israël, et tout rentre dans l’ordre, le terrain est ouvert à une croissance folle de l’économie américaine et mondiale, et Trump devient le « roi du monde ». Jusqu’à un certain moment, l’Amérique essayait de donner cette impression. Ce n’est plus possible.
Quand les Iraniens ont montré qu’ils étaient coriaces, qu’ils sont un « État-civilisation », qu’ils sont un sujet de la politique mondiale et non un objet, qu’ils sont un pôle du monde multipolaire — sans offenser tous les autres États et sociétés islamiques qui aiment s’enorgueillir, s’emporter, se frapper la poitrine, crier « Allah Akbar », et qui, en pratique, ne sont que de pitoyables marionnettes de l'Occident et d’Israël. Malgré tout leur grandiloquence et leur brutalité, ils se révèlent en réalité être des suiveurs dociles. Mais sur fond de ces « suiveurs » islamiques, l’Iran, le véritable Iran chiite, prouve ce que c’est d’être musulman, d’être croyant, d’être indépendant, d’être libre, de mener une vraie guerre sainte — un djihad. Non pas en attaquant des pauvres, des faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre, mais en défiant le véritable mal absolu mondial incarné par les États-Unis et Israël.
C’est ainsi que l’Iran a démontré ce que c’est que d’être indépendant, souverain, véritablement croyant. Et ce réveil de l’Iran lui-même, qui, sans guerre ni changements politiques directs ces dernières décennies, commençait aussi à s’endormir. Là aussi, on commençait à dire: « Eh bien, nous attendons la bataille finale, nous en parlons tout le temps, mais elle n’arrive jamais ». Comme dans le film « Le Désert des Tartares » : on attend la bataille finale, la venue de Gog et Magog, mais ils ne viennent jamais, et les gens commencent à désespérer de leur propre foi. Et soudain, cette foi a été totalement ravivée par l’agression américano-israélienne — et maintenant, l’Iran est à nouveau authentique. Et cette guerre sera authentique, car l’Iran a déjà tout perdu de ce qu’il pouvait perdre, désormais il ne peut que gagner, en défendant jusqu’au dernier Iranien sa souveraineté, son indépendance, sa dignité et sa véritable foi.
Voilà, dans le cadre de l’islam, un exemple de résistance incroyable et réelle, sur lequel les Américains ne comptaient pas. Ils pensaient que tout serait décoratif, qu’ils achèteraient le sommet de l'Etat iranien, qu’ils élimineraient les mécontents, et que des gens dociles prendraient leur place, et tout le pathos de la préparation à la bataille finale en Iran, qui dure depuis un demi-siècle, depuis la révolution de l’ayatollah Khomeini, s’effondrerait. Mais il ne s’est pas effondré, en réalité. Et maintenant, c’est au tour du système, de la force qui se proclamait absolument invincible, de s’effondrer. Et c’est maintenant que tout commence.
On commence à l’admettre : des pertes chez les Forces armées, d’ailleurs, un des dirigeants de la Marine américaine — ils disent qu’il est mort lors d’un incident, pas vraiment militaire, écrasé dans un hélicoptère, mais il est mort, c’est le « brouillard de la guerre », personne ne sait vraiment… En d’autres termes, les Américains commencent à reconnaître qu’ils subissent des pertes. Les frappes sur les bases américaines au Koweït, à Bahreïn, en Jordanie, les attaques constantes contre Israël et la destruction de la base économique et technologique des alliés des États-Unis au Moyen-Orient (y compris les complexes de dessalement, que l’Iran a frappés) — cela signifie que les Iraniens comprennent parfaitement : soit ils gagnent, soit ils cessent d’exister. Aucun compromis possible.
Animateur : Peut-on discuter un peu ici de la question du compromis et de l’accord ? Il y a une déclaration du chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araqchi (photo), qui estime que son pays pourrait mettre fin à l’affrontement militaire avec les États-Unis et passer à une résolution négociée du conflit, s’il obtient un avantage sur le champ de bataille. Il envisage donc deux scénarios : une fin de la guerre sous forme de capitulation ou l’obtention d’un avantage, puis un éventuel nouvel accord. S’ils s’expriment ainsi, cela signifie que cette situation s’est déjà produite auparavant, mais non pas grâce à des succès militaires, mais grâce à leur bonne tactique économique, en fermant le détroit d’Ormuz, ce qui a provoqué un mécontentement mondial et obligé les États-Unis à chercher un compromis, pour obtenir une trêve et alimenter un peu le marché pétrolier. Pourquoi, par exemple, l’Iran, outre la fermeture du détroit d’Ormuz, ne fermerait-il pas aussi le détroit de Bab-el-Mandeb pour obtenir le même avantage économique, voire l’accentuer ? Ou demanderait-il aux Yéménites de le faire ?
Alexandre Douguine : Je pense que cela ne va pas tarder — la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb. Les Iraniens iront jusqu’au bout, ils sont très cohérents. Et même lorsqu’ils ont accepté de négocier avec les États-Unis l’ouverture du détroit d’Ormuz, ils ont posé des conditions très strictes. Et Trump pensait qu’il pouvait tromper tout le monde — mais c’est un tricheur, un escroc en réalité. Trump, c’est tout simplement un assassin agressif et un escroc qui ne tient pas ses promesses. Et les Iraniens le comprennent mieux que quiconque.
Animateur : Mais il n’agit ainsi qu’envers l’Iran ? Ou bien agit-il de la même manière envers tout le monde ?
Alexandre Douguine : S’il agit ainsi envers certains, il agit de la même façon envers les autres. Il ne faut pas se faire d’illusions : nous avons affaire à un maniaque déchaîné, qui ne tient jamais parole, qui change constamment de position sur n’importe quel sujet en fonction de la conjoncture du moment — qu’elle soit boursière ou politique. C’est un véritable escroc.

Aujourd’hui, toute l’Amérique le maudit, même ses propres électeurs se détournent de lui. Tout est clair avec lui : il est arrivé avec de nobles slogans de lutte contre le « deep state », mais il a trahi tous ceux qu’il pouvait. C’est un homme sans aucune autorité, dans aucun domaine : les démocrates le détestaient et le détestent toujours, et désormais sa propre base électorale le méprise profondément. Quant à la façon dont le reste du monde voit l’Amérique, inutile d’en parler — c’est la fin.
Mais ce n’est pas aussi important que sa motivation intérieure. Il est arrivé avec certains principes idéologiques qui étaient très attractifs: valeurs traditionnelles, retour à la religion, concentration sur les problèmes internes, publication des dossiers Epstein, arrestation de tous ceux impliqués dans la pédophilie, le cannibalisme et autres atrocités commises par des représentants des élites américaines et européennes. Il avait promis tout cela. Il avait promis d’arrêter les guerres, de mettre fin à la guerre en Ukraine.
En sociologie américaine, il existe la notion de «quatrième tournant» (fourth turning): les partisans de Trump associaient la quatrième phase du cycle à l’époque de Biden et des mondialistes, et après l’élection de Trump, beaucoup ont sincèrement cru que «l’âge d’or» allait commencer. Ils croyaient qu’il se battrait pour que «l’Amérique soit d’abord », pour qu’il n’y ait plus de deep state.
Il a tout trahi et tout le monde. Et pourquoi a-t-il fait cela ? Beaucoup disent, comme vous l’avez justement noté, qu’il est sous l’influence d’Israël, qu’il a été pris en otage, qu’on le fait chanter avec des dossiers compromettants, notamment sa participation à ces orgies sataniques chez Epstein, ou d'une autre manière. Mais cela n’a pas d’importance. Il a complètement perdu la face — partout: auprès de ses partenaires européens, de la population américaine elle-même, de ses propres partisans et dans le monde entier. C’est pourquoi les Iraniens étaient prêts à parvenir à un accord raisonnable même avec ce maniaque, mais c’est impossible, car il est impossible de s’entendre avec de tels individus. Aujourd’hui, les Iraniens parlent de leur volonté de revenir à la table des négociations, mais c’est purement pour la forme — ils ne sont en réalité prêts à rien. Ils comprennent parfaitement à qui ils ont affaire. C’est pourquoi un prochain round de négociations n’est possible que si les Iraniens améliorent encore leur position à la table des négociations.
Des centaines de milliers, voire des dizaines de milliers de cadavres américains renvoyés chez eux; la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthis; une lutte acharnée pour la zone côtière; la coupure des câbles à fibres optiques au fond du détroit d’Ormuz; des frappes sur les infrastructures économiques critiques des alliés arabes des États-Unis se trouvant à portée des missiles iraniens. Et nous verrons bien ce que la prochaine étape nous apportera.
Animateur : Vous avez mentionné des dizaines, voire des centaines de milliers de cadavres américains renvoyés aux États-Unis. Est-ce que cela signifie que l’on s’attend désormais à une véritable opération terrestre ?
Alexandre Douguine : Ils en parlent tous les jours.
Animateur : Parler, c’est une chose. Mais quelles actions concrètes sont à attendre ?
Alexandre Douguine : Bien sûr, nous ne pouvons pas savoir avec certitude ce qui va se passer. Je ne dis pas que je le vois, je parle de la manière dont les Iraniens voient leur propre vision du monde: si l’escalade continue, ils combattront jusqu’à la mort. Ils défendront chaque parcelle de terre iranienne.

Trente millions de personnes se sont portées volontaires — soit un Iranien sur trois — pour défendre leur patrie. Il s’agit à la fois des partisans du régime du Velayat-e-Faqih et, d’ailleurs, de l’opposition politique qui, face à l’agression américano-israélienne, est aujourd’hui unie dans la défense de la patrie. La société iranienne est absolument unie et déterminée à défendre son pays.
Et là, ni les drones ni la simple économie… Regardez la géographie de l’Iran, les montagnes du Zagros — elles sont pratiquement infranchissables. Et si une opération terrestre commence, elle pourrait durer des décennies, et ce serait fatal pour les États-Unis. Les Iraniens tiendront jusqu’au bout. Bien sûr, il y aura d’énormes pertes du côté iranien, mais aujourd’hui, personne n’est en mesure d’arrêter cette guerre.
Trump ne peut pas l’arrêter à ses conditions, car les Iraniens lui imposent des positions de négociation très strictes. Il tergiverse, il ment, il menace, il insulte les gens. Il se comporte — il n’y a pas de mots — comme un terroriste, comme Zelensky. Où que l’on regarde, c’est comme si on avait un « Quartier 95 » sanglant : que ce soit aux États-Unis, ou en Ukraine — c’est le même modèle. Mensonge, tromperie, cruauté, sadisme. Aucun accord, aucune réalité — une politique totalement irrationnelle de maniaques globaux. Et il est impossible de dire qui a appris de qui : les Américains des Ukrainiens ou l’inverse, mais aujourd’hui ils agissent très semblablement sur la scène internationale. Et les Iraniens l’ont parfaitement compris à leurs dépens : leurs dirigeants politiques, religieux, spirituels, militaires ont été lâchement assassinés sans aucune raison, sous de faux prétextes — tout comme les Américains ont occupé l’Irak, puis renversé Kadhafi en Libye. C’est du mensonge pur et l’application de plans hégémoniques d’une brutalité extrême.
Voilà pourquoi, à mon avis, il faut tirer la conclusion qu’aucune négociation avec ce pouvoir occidental déchaîné n’est plus possible. De telles négociations sont sans valeur, nous en avons fait l’expérience. On peut dire ce qu’on veut, mais tout continue: le soutien de Washington à Kiev se poursuit, tout continue comme avant.

Je pense que les Iraniens nous donnent l’exemple — à nous et à toute l’humanité. Et à la Chine, bien sûr, qui est la prochaine cible. Et la Corée du Nord — qui est fière et forte, mais ne pourra sans doute pas résister seule. Nous devons construire cet axe eurasien, dont Trump a d’ailleurs récemment parlé. Trump, semble-t-il, reçoit actuellement ses premières leçons de géopolitique de ses maîtres venus du camp néoconservateur: il a soudain découvert l’existence de l’Axe eurasien, qui inclut la Russie, l’Iran, la Chine et la Corée du Nord, que des agents sionistes l’auraient trompé, et que nous sommes bons et refuserons de le soutenir — on peut le dire ainsi, mais cela ne mène nulle part. Il serait beaucoup plus réaliste, réfléchi et responsable pour la Russie de se préparer à défendre cet axe eurasien. Oui, il existe, car tout prétendant à une politique souveraine, à un monde multipolaire, à l’indépendance vis-à-vis de l’Hégémon, est un ennemi de l’Hégémon. Trump est arrivé au pouvoir sous la bannière de la fin de cette hégémonie globale. Non seulement il ne l’a pas arrêtée, il l’a amplifiée. Il a mené une politique unipolaire agressive par des méthodes et à une échelle que ses prédécesseurs mondialistes n’auraient jamais osé employer. Autrement dit, il est arrivé au pouvoir sur la vague de l’anti-mondialisme, et il est devenu un mondialiste encore plus agressif et plus sanglant.
Animateur : C’est un avis important sur ce que signifie en réalité cette préparation. Vous avez dit que la Russie doit se préparer à cette confrontation. Mais comment exactement ? Que faut-il faire ?
Alexandre Douguine : Dans notre conscience stratégique actuelle, il y a deux aspects. Le premier — la croyance que nous pourrons parvenir à un accord avec Trump et au moins, sous certaines conditions, geler ce conflit, ne serait-ce que temporairement, pour obtenir un répit. Mais nous n’utilisons jamais vraiment ces pauses pacifiques à bon escient : ce n’est qu’en temps de guerre, dans des conditions extrêmes, que nous sommes vraiment capables de nous renouveler d’une quelconque manière. Ce temps que nous essayons désespérément de gagner lors des négociations, en fait, ne nous est même pas bénéfique.
La deuxième position — plus responsable, plus réaliste et, à mon avis, la seule adéquate: l’escalade avec l’Occident, avec l’Amérique et l’Union européenne, ne fera que s’intensifier. Nous devons nous attendre à l’entrée de nouveaux acteurs dans la guerre contre nous — par exemple, des attaques contre Kaliningrad, un blocus complet de la navigation dans la mer Baltique et de nombreux autres coups, y compris les plus efficaces, les plus lourds missiles, contre le territoire russe, auxquels il est difficile de se protéger. Cela se produit déjà, et ces frappes deviennent de plus en plus fréquentes et douloureuses, sous différentes formes.

Il faut se préparer à l’escalade qu’on nous impose et oublier ce sujet que seraient d'éventuelles négociations. Alors il ne nous restera plus qu’un seul plan, et non plus un « plan A » et un « plan B ». Le premier plan: on négocie; le deuxième plan: on agit si la négociation échoue. Mais la négociation échouera non pas parce que nous ou l’Occident agissons mal, mais précisément parce qu’en voyant en nous ce « plan A » (cette orientation vers la négociation), l’Occident interprète cela comme une faiblesse. Et c’est tout.
D’ailleurs, on ne pourra négocier que lorsque nous nous serons véritablement mobilisés et que nous commencerons à nous comporter autrement. Actuellement, nous disons: «Ça, c’est pour ceci, ça, c’est pour cela». Tant que nous disons « pour ceci », nous annulons d’emblée nos propres actions. Désormais, nous devons dire: « Et ça, c’est en avance, et ça aussi, c’est en avance — et pas seulement pour l’Ukraine, mais pour tous ceux qui soutiennent la guerre autour, — et tout cela, c’est en avance».
Autrement dit, ce n’est pas « pour ceci » ou « pour cela », c’est simplement à titre d’avance — « prenez, s’il vous plaît ». Et dès que nous commencerons à agir selon le « plan B » et que nous oublierons le « plan A », alors, à mon avis, ils voudront négocier avec nous. Voilà le problème: dès qu’ils voient notre volonté de parvenir à un règlement pacifique, ils ne font qu’aggraver la situation. Et ce n’est qu’en voyant la montée en puissance de notre côté qu’ils commenceront à envisager de discuter.
Animateur : Donc il est clair qu’il ne faut pas chercher à s’entendre avec les Américains et l’Occident en général. Mais qu’en est-il alors de la coopération interne entre les pays de cet axe eurasien ? Pourquoi n’approfondissons-nous pas notre coopération militaire, alors que nous savons tous — Russie, Chine, Corée du Nord, Iran — que nous nous opposons à l’Occident ?
Alexandre Douguine : Pour deux raisons. La première, c’est que chacun d’entre nous — peut-être à l’exception de la Corée du Nord, plus perspicace en géopolitique — estime qu’il est bien plus simple de négocier individuellement avec l’Occident. C’est-à-dire: nous allons négocier, et les Iraniens avec les Chinois se débrouilleront de leur côté. La Chine pense: que les Iraniens et les Russes fassent la guerre, nous verrons plus tard. Et jusqu’à un certain temps, les Iraniens aussi disaient qu’ils avaient leur propre voie, leurs propres relations avec l’Occident, et que les Russes menaient leur «opération militaire spéciale» en Ukraine. Oui, nous nous aidons les uns les autres — eux nous aident, nous les aidons, la Chine aussi — mais: chacun pour soi. C’est la logique d’un «nationalisme étroit», si l’on veut: les gens ignorent la géopolitique et les lois de l’histoire, ne se concentrant que sur les intérêts nationaux immédiats dans un esprit de réalisme pragmatique, quitte à trahir parfois leurs alliés pour leur propre intérêt. C’est la politique dite machiavélienne, caractéristique à divers degrés de tout pays. C’est précisément cela qui fait obstacle à l’affirmation réelle de l’axe eurasien, lequel découle de la logique géopolitique appliquée à la situation actuelle et de la nécessité de l’opposition du monde multipolaire au monde unipolaire.
Deuxième point : l’Occident dispose de vastes et très influents réseaux d’agents au sein des élites dirigeantes de tous ces pays, sauf peut-être la Corée du Nord. En Chine et en Iran — jusqu’à tout récemment. Et chez nous, bien sûr, il y a la «sixième colonne»: elle existe officiellement, sans même se cacher, depuis les années 90, et aujourd’hui on l’appelle «le parti de l’armistice», etc. Ces réseaux disent: «Mais quel est notre intérêt là-dedans? Nous faisons partie de l’Occident, nous pouvons parfaitement nous entendre avec l’Occident, et nous souffrons uniquement à cause de nos propres radicaux et des autres membres radicaux de cet axe eurasien». Chez nous, on dit: «Sacrifions la Chine au profit de l’Occident, sans parler de l’Iran et de son radicalisme. Rapprochons-nous de l’Occident». Les Iraniens disent la même chose: «Sacrifions les Russes, ils ne nous aident pas vraiment, ils ne font que promettre. Pourquoi avons-nous besoin d’eux? Réglons la question avec l’Occident». Et les Chinois disent: « Regardez, nous n'avons pas encore de guerre avec Taiwan, certes, nous nous y préparons, nous apprenons des fautes des autres, nous étudions les expériences de la belligérance de type nouveau en Ukraine et au Moyen-Orient, mais quand il s'agit de nous, nous verrons bien. Mais, pour l'instant, nous ne romperons pas définitivement avec l'Occident".

Il en résulte donc que souverainistes — une sorte de réalistes limités — et simples agents d’influence occidentaux agissent ici de concert. Ils essaient de relativiser, de minimiser la nécessité de créer ce bloc géopolitique multipolaire — l’axe eurasien. Ils freinent ce processus de l’intérieur. Et bien sûr, l’Occident fait tout pour empêcher l’émergence de cet axe. Or, il est indispensable de le créer. Il se forme de fait, mais non parce que nous avançons activement. Cet axe eurasien se forme en réaction, comme une réponse aux attaques des mondialistes. Les vraies leçons de géopolitique, nos élites semblent incapables de les comprendre d’elles-mêmes. J’ai eu cette impression après quarante ans de diffusion de la géopolitique dans notre société: oui, on en prend note, mais comme «nul n’est prophète en son pays», tout cela est considéré comme une lecture facultative — on lit, c’est intéressant, c'est étrange. Mais les vraies leçons de géopolitique, c’est l’Occident qui nous les donne.
Animateur : Voici la question suivante. Peut-il se produire que Russie, Chine, Iran et Corée du Nord commencent à s’unir plus rapidement et rejettent les raisons que vous avez évoquées, en essayant de les éradiquer ? Sous quelles conditions ? Que faudrait-il ? Est-ce qu’un événement vraiment grave — par exemple, une frappe nucléaire sur l’Iran — pourrait en être le catalyseur ? Nous avons déjà évoqué que les États-Unis pourraient se retrouver dans une position où il ne leur resterait plus que l’option nucléaire. D’ailleurs, la possible apparition de l’arme nucléaire en Arabie saoudite est aussi un sujet très intéressant à évoquer ici, car cela pourrait toucher toute la région. Selon vous, l’axe eurasien ne se mettra en place que dans de tels scénarios catastrophiques, ou bien le catalyseur pourrait-il être moins critique ?
Alexandre Douguine : Honnêtement, j’ai du mal à répondre. Je ne vois qu’une chose : nous n’apprenons ni de nos erreurs, ni en entamant une réflexion, mais par réaction. Il est difficile de dire à quel moment nous passerons des rêveries irresponsables sur une entente possible avec l’Occident à l’action directe. Mais nous ne nous réveillons que quand il devient impossible de continuer à dormir. Tant que nous pouvons ignorer la réalité, tant que nous pouvons nous bercer d’illusions sur notre appartenance à la civilisation occidentale, sur l’idée que l’Occident n’est «pas si mauvais» et que nous avons des racines communes, cela durera indéfiniment. Toute démarche basée sur la science, la logique, l’histoire, la géopolitique ou la stratégie, initiée de l’intérieur, n’a aucun effet.
Ces discours s’accompagnent de processus matériels et économiques très sérieux, mais volontairement, activement, de façon proactive, nous ne sommes pas capables d’agir dans une logique eurasienne. Nous commençons à bâtir cet axe, à agir en État souverain — cela concerne aussi bien l’Iran que nous et la Chine — uniquement quand nous sommes frappés de plein fouet. Que ce soit une frappe nucléaire, un missile qui tue tout le commandement iranien, ou des complots: souvenez-vous de la Chine, où sur sept chefs militaires, six ont été exécutés. Ce n’est pas arrivé par hasard. La Chine n’aime pas les mesures radicales, elle n’est pas prête, donc la situation de recrutement par les Américains des chefs militaires chinois a atteint un point critique où il a fallu les éliminer.
Nous réagissons seulement quand il n’est plus possible de ne pas réagir — mais qu’est-ce qui doit se passer pour que nous comprenions la nécessité de créer activement, immédiatement, et de façon offensive cet axe eurasien, avec des manœuvres militaires communes et une entraide réciproque ? Il nous faut bâtir un bloc militaire.
L’Occident veut à tout prix nous en détourner : ils disent qu’ils négocieront avec les Russes à Anchorage, avec les Chinois à Pékin, avec les Iraniens en Suisse — avec chacun séparément, pourvu qu’il n’y ait pas de bloc militaire. Cela signifie qu’ils en ont peur, donc nous devons absolument le créer. Un simple bloc militaire Russie, Iran, Chine: «vos ennemis sont nos ennemis», et nous commençons à nous entraider. L’Iran aurait un accès à l’Arctique via la Caspienne, et nous, un accès aux mers chaudes. Nous pourrions résoudre de nombreux problèmes stratégiques. Qu’est-ce qui nous en empêche ? Ceux pour qui cela est mortellement dangereux — sont nos ennemis. Mais nous, nous ne les considérons souvent pas comme des ennemis, pensant: «Bon, c’est important pour la Chine de s’opposer à l’Amérique, parce qu’ils se font concurrence en PIB et en technologies», ou «C’est nécessaire pour l’Iran radical, mais pourquoi aurions-nous besoin d’une telle confrontation?».
Néanmoins, tous ceux d’entre nous qui veulent préserver leur souveraineté, leur dignité, leur culture, leur fierté, leur indépendance et leur liberté seront obligés de rejoindre cet axe eurasien agressif, voire offensif, je dirais. Car, si nous n’attaquons pas, c’est nous qui sommes attaqués. L’ennemi ne comprend pas d’autre langage.
Animateur : Dans le même temps, l’Occident agit de manière sournoise et perfide. Les États-Unis donnent maintenant à l’Arabie saoudite la possibilité d’enrichir de l’uranium – c’est un nouveau projet dirigé contre l’Iran. D’autre part, au Japon, on évoque la possibilité d’acquérir et de stocker des armes nucléaires, et le « principe des trois non-nucléaires » ne devrait plus s’appliquer. D’ailleurs, à l’origine, notre confrontation avec l’Ukraine s’est aussi largement aggravée lorsque des discussions ont commencé sur la possibilité pour Kiev d’obtenir des armes nucléaires — cela a été l’un des problèmes clés. Il en résulte que tout notre environnement est d’une façon ou d’une autre concerné par ces processus (à l’exception de la Corée du Nord). Et la question se pose: pourquoi ne pouvons-nous pas agir de manière similaire? Si les États-Unis créent indirectement une menace nucléaire autour de nous, pourquoi ne pourrions-nous pas leur créer la même menace en retour, ou bien n’en avons-nous pas la capacité?
Alexandre Douguine : Nous en avons la capacité, mais nous n’avons ni la détermination, ni la compréhension de la profondeur des processus qui se déroulent dans le monde. À un moment, nous avons glissé vers une explication banale, triviale, grossière, presque ignorante et mythologique de tous les processus historiques par l’économie, l’intérêt et le commerce. Par exemple: les indicateurs économiques montent, donc tout le monde y trouve son compte. Mais c’est une naïveté impensable, c’est de l’idiotie — une idiotie stratégique — que de mesurer les processus historiques et stratégiques avec des modèles économiques. L’économie est importante, mais elle ne détermine rien dans le monde. Elle s’adapte aux idéologies et aux intérêts. Croire que l’économie «résoudra tout», que le marché et sa «main invisible» mèneront à l’harmonie — il n’y a rien de plus dangereux que cette idéologie. C’est une construction fausse, créée exprès pour les colonies, afin qu’elles aident tranquillement l’hégémon et la métropole à croître à leurs dépens.
Cette idée globaliste s’est tellement enracinée chez nous que toute analyse géopolitique rigoureuse et froide — fondée sur les mêmes principes que ceux sur lesquels l’Occident bâtit ses stratégies — est perçue comme secondaire. Pourtant, la géopolitique n’a pas été inventée par nous, mais par les Anglo-Saxons. Mackinder en a créé les systèmes et le vocabulaire. Et quel est le sens de cette géopolitique? C’est que la civilisation de la Mer — anglo-saxonne, libérale-démocratique, capitaliste — lutte contre la civilisation de la Terre, fondée sur des principes héroïques, sur des valeurs traditionnelles et une culture spirituelle particulière. Cette guerre est inévitable. Elle ne peut pas cesser tant que l’un des participants existe dans l’indépendance et la liberté. D’où découle directement l’idée de nous infliger une «défaite stratégique». C’est la géopolitique en action. L’Occident ne cache pas ces principes, ils sont enseignés dans toutes les académies. Pourquoi ne pas les transposer à notre réalité, apprendre ce qui se passe, au lieu de simplement réagir ?
On frappe « Wildberries » — nous frappons Kiev, on attaque une résidence — nous faisons une frappe de riposte. Mais cela donne l’impression que nous sommes terrés et que nous faisons juste de la résistance. Nous devons faire exactement le contraire de ce qu’ils font. Ils veulent nous infliger une défaite stratégique, pour qu’il n’y ait plus de principe Terre. Nous, nous voulons exister — donc nous devons gagner cette guerre contre la civilisation de la Mer. Et cela inclut l’Occident collectif, y compris Trump. Si, comme il l’avait promis au départ, il avait reconnu la multipolarité et accepté que l’Occident n'en soit qu’un des pôles, cela aurait été une autre histoire, et il aurait fallu lui donner sa chance. Nous avons investi là-dedans, nous y avons cru. Mais quand tout a volé en éclats, il n’était plus possible de ne pas le voir: il n’y a plus ce Trump qui arrivait au pouvoir, il n’y a plus de «MAGA», plus de publications des listes d’Epstein, ni de combattants contre le «deep state». Tous ceux qui partageaient cette idéologie sont aujourd’hui dans l’opposition à Trump. Il s’est avéré être un rouage — soit c’est sa tragédie personnelle, soit il a toujours été un vaurien et un clown. Peu importe, à ce stade.
Aujourd’hui, nous avons affaire à la géopolitique classique: c’est eux ou nous. L’axe eurasien est un élément fondamental de cette prospective qui est au cœur de leur vision. Leur lutte contre un bloc eurasien potentiel a commencé dès les années 1980. Paul Wolfowitz (photo) a inscrit dans la doctrine de sécurité nationale, déjà sous Clinton dans les années 90, le principe majeur: empêcher la création sur le territoire de l’Eurasie d’un bloc politico-militaire et économique qui pourrait limiter l’influence de l’Occident global dans cette région. Et ce principe n’a pas disparu, il passe d’une administration à l’autre.
Animateur : Je voudrais poser une autre question: quel rôle joue dans ce contexte l’intelligence artificielle et ce qui s’est passé à la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ? Si la Chine parle de créer une sorte d’alliance dans le domaine de l’IA, est-ce une étape vers l’unification de l’axe eurasien, ou est-ce autre chose ?
Alexandre Douguine : Je pense que c’est, en partie, un pas vers l’unification. Les principes de la géopolitique, contre lesquels tant de nos compatriotes — des gens bons, intelligents — se sont élevés, c’est une sorte d’aveuglement collectif. Ne pas voir l’évidence, ne pas reconnaître les lois de la géopolitique, leur force, ou tout au moins le fait que l’Occident ne fonctionne que sur cette base — il faut l’admettre. Si nous l’avions fait, nous aurions appliqué ces principes de géopolitique, les principes de la civilisation de la Terre et la nécessité de l’intégration de l’axe eurasien à tout: à l’alliance militaire dont nous parlions, à la prolifération nucléaire — car la civilisation de la Mer permet à ses clients (Israël, Arabie saoudite, peut-être le Japon et même l’Ukraine) de posséder l’arme nucléaire, mais pas à nous. Donc, il faut dire: ils prolifèrent, ils répandent l’arme nucléaire parmi «les leurs», nous devons la répandre aussi parmi «les nôtres». Ils attaquent et mentent — nous ne devons pas croire leurs mensonges, nous devons nous défendre, et parfois mener des actions préventives et adopter une politique offensive. Pareil pour l’économie: ils la créent dans leur intérêt, nous devons la développer dans le nôtre, collectivement, avec les autres pays de l’axe eurasien, en y attirant les pays neutres (c’est pour cela que BRICS est une excellente initiative).

Il en va de même pour l’intelligence artificielle. L’IA est un outil extrêmement puissant des nouvelles technologies, et soit elle appartiendra à la civilisation de la Mer, comme aujourd’hui, soit nous essaierons de construire la nôtre, continentale, terrestre — russo-chino-irano-coréenne — qui soit technologiquement indépendante. Il faut aujourd’hui disposer des serveurs, des systèmes de refroidissement adéquats, ce à quoi la Chine travaille activement, et de certains algorithmes.
Les modèles développés par la Chine sont retravaillés, ils deviennent souverains, et si on leur coupe Grok, ChatGPT, Gemini ou Claude, les Chinois ont leurs propres équivalents. Ils font de même avec toutes les innovations technologiques, obtenant d’énormes succès et renforçant la souveraineté de leur État. Nous devons nous impliquer dans ce processus. Nous avons signé la charte lors de la conférence sur l’IA, mais il nous faut justement une IA eurasienne. Essayez de dire cela lors d’un événement sérieux — tout le monde rira, baissera les yeux ou pensera que c’est de la propagande du Kremlin, que c’est impossible. Qu’il n’y a qu’un seul progrès, une seule société, une seule démocratie, un seul système politique, un seul modèle économique — le capitalisme libéral occidental, et rien d’autre!
En réalité, le problème n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’intelligence naturelle de nos élites. Elle est rongée par la moisissure toxique de l’occidentalisme. On aura beau tourner autour d’accords sur le travail commun avec les Chinois sur l’IA, rien ne bougera tant que, dans la tête de nos gens d’influence, la vision occidentalo-centrée du monde, de l’histoire, de la société, de l’économie et de la technologie dominera. Tant que l’Occident sera pour eux «l’alpha et l’oméga» de l’univers, tout sera bloqué. Nous ne construirons pas les bonnes relations avec la Chine, et il y aura toujours quelque chose qui entravera les processus positifs. Nous n’aiderons pas l’Iran et attendrons — Dieu nous en garde — qu’il échoue, et alors tout ce qui s’est abattu sur eux s’abattra sur nous.
Si nous ne nous réveillons pas dès maintenant dans tous ces domaines, il faudra au pays — disons-le ainsi — un «réveil géopolitique». Il s’agit précisément de l’eurasisme politique, de la conscience de la civilisation de la Terre, de notre destin particulier et de la nécessité de défendre le monde multipolaire, non seulement par des réponses réactives aux défis, mais aussi par des actions proactives. Nous devons nous-mêmes fixer l’agenda, créer nous-mêmes les processus et les événements, et que le camp occidental, que nos ennemis, cherchent comment y répondre, au lieu de toujours être à la traîne et d’agir dans la réaction.
Cette leçon de géopolitique que nous donne aujourd’hui l’Occident collectif, nous aurions pu l’apprendre par nous-mêmes, de notre propre volonté, si nous avions fait l’effort. J’espère que nous approchons de ce point de bascule où nous allons enfin vraiment nous consacrer à la géopolitique, au niveau qu’elle exige, et avec le sérieux nécessaire.
17:37 Publié dans Actualité, Entretiens, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, géopolitique, entretien, russie, eurasisme |
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jeudi, 13 août 2026
La crise de Gibraltar

La crise de Gibraltar
Kazuhiro Hayashida
Lire la crise de Ceuta simplement comme un « afflux spontané de migrants depuis le Maroc » ne permet pas d’expliquer la structure politique qui entoure l’événement. L’accord trilatéral de 2020 entre les États-Unis, Israël et le Maroc a lié les revendications territoriales du Maroc, la normalisation avec Israël et le soutien diplomatique des États-Unis dans une même relation d’échange. Par la suite, les relations israélo-marocaines sont passées de la diplomatie à la coopération en matière de renseignement militaire et de défense, suivie par la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. En 2026, les forces armées des deux pays en étaient arrivées à opérer selon un plan de travail conjoint. À peu près au même moment, des arguments ont commencé à apparaître ouvertement du côté israélien selon lesquels Israël devrait soutenir le Maroc dans la «récupération de son Nord», c’est-à-dire de Ceuta et de Melilla, par la diplomatie, des opérations informationnelles et une influence politique à Washington.

Ce qui importe ici, c’est que la coopération entre États n’a pas besoin de prendre la forme « du gouvernement israélien ordonnant au gouvernement marocain de franchir une frontière à une date précise ». Dès lors qu’une alliance est déjà formée et que les intérêts et l’orientation des actions des acteurs convergent, le Maroc peut utiliser ses propres instruments pour faire pression sur l’Espagne, Israël peut amplifier cette pression dans les sphères informationnelle et diplomatique, et les États-Unis peuvent soutenir politiquement et militairement les revendications territoriales du Maroc et ses capacités sécuritaires. Cela suffit à créer un environnement opérationnel. Plutôt qu’une chaîne de commandement verticale nécessitant un ordre écrit, il s’agit d’une coordination stratégique horizontale où des acteurs, partageant le même objectif, utilisent leurs instruments respectifs pour exercer une pression dans la même direction.
Dans cette structure, la crise actuelle de Ceuta sert ainsi plusieurs intérêts simultanément.
- Pour le Maroc, les flux migratoires peuvent être utilisés pour faire pression sur l’Espagne et ramener les questions de Ceuta et Melilla à l’agenda politique.
- Pour Israël, affaiblir un gouvernement espagnol avec lequel il est en conflit sur la Palestine et l’Iran renforce également le Maroc, favorable à Israël, au niveau du détroit de Gibraltar.
- Pour les États-Unis, le renforcement du Maroc en tant qu’allié sécuritaire permet aussi de faire pression sur l’Espagne, dont les relations avec Washington et Israël sont de plus en plus tendues.
- Pour l’extrême droite européenne, la migration de masse peut être présentée comme une « invasion » et exploitée dans la politique intérieure. Un seul événement produit ainsi quasi simultanément des bénéfices politiques pour quatre acteurs différents.

Ce qui rend la situation encore plus artificielle, c’est que ces intérêts convergents n’ont pas émergé par hasard après l’événement. Ils avaient déjà été préparés, aussi bien institutionnellement que rhétoriquement, avant la crise. La pression marocaine sur Ceuta et Melilla avait des précédents. Des personnalités liées à l’establishment sécuritaire américain avaient publiquement proposé à l’avance la méthode concrète de mobilisation civile de masse. Des voix israéliennes avaient avancé des arguments stratégiques en faveur de l’aide au Maroc pour la « récupération de son Nord ». La coopération militaire et de renseignement entre le Maroc et Israël était déjà institutionnalisée.
Dans ce contexte, des informations selon lesquelles « la frontière est ouverte » ont été largement diffusées via des comptes anonymes. Les forces de sécurité marocaines ont permis le passage de personnes pendant une longue période. Des dizaines de milliers de personnes se sont massées à la frontière. Immédiatement après, les États-Unis, Israël et l’extrême droite européenne ont exploité politiquement l’événement en utilisant le même vocabulaire d’« invasion ». Cette continuité temporelle est en soi significative.
L’hypothèse la plus réaliste est donc que, dans le cadre des accords stratégiques et de la coopération sécuritaire déjà établis entre les États-Unis, Israël et le Maroc, le Maroc a utilisé la migration comme instrument de pression contre l’Espagne, tandis que les réseaux politiques et informationnels israéliens et américains amplifiaient les résultats et les transformaient en gains stratégiques. Plutôt qu’une « crise migratoire » isolée, l’événement s’explique mieux comme une opération de zone grise contre l’Espagne, combinant mouvements de population, différends territoriaux, opérations informationnelles, structures d’alliances et politique intérieure d’extrême droite, dans un seul système de pression.
La conséquence la plus importante est que, si cette stratégie réussit, le statut même de Ceuta et Melilla commence à changer. Ces villes, auparavant traitées comme des territoires espagnols fixes, sont progressivement redéfinies sur la scène internationale comme des « territoires pouvant être déstabilisés en permanence par la migration de masse », des « territoires que l’Espagne ne peut contrôler seule », et des « territoires dont le statut futur doit être négocié ». L’effet stratégique des passages massifs de frontières n’est donc pas simplement de créer des difficultés au gouvernement espagnol, mais de remettre en cause la capacité effective de l’Espagne à gouverner les enclaves et de ramener les revendications marocaines à l’ordre du jour politique international.
Un autre point, plus discret, est que cela peut être compris comme une «stratégie Trump-Netanyahu contre l’Italie et la Russie». Pour la Russie comme pour l’Italie, le détroit de Gibraltar revêt une importance stratégique cruciale, bien que ni l’un ni l’autre ne puisse y agir directement.

Pour la Russie, Gibraltar représente la sortie maritime finale de la mer Noire et de la Méditerranée orientale vers l’Atlantique. Pour l’Italie, en tant que puissance méditerranéenne centrale, c’est aussi un point de jonction clé entre la Méditerranée occidentale et l’Atlantique, et donc d’une très grande valeur stratégique. Or, aucun des deux pays ne peut intervenir directement à Gibraltar: la Grande-Bretagne contrôle Gibraltar, l’Espagne occupe la rive nord, et le Maroc se trouve sur la rive sud.
Dès lors que Ceuta et Melilla sont intégrées dans cette équation, la signification change. Si l’influence marocaine s’étend vers Ceuta et que la position de l’Espagne sur la rive africaine du détroit s’affaiblit, l’équilibre des forces qui régit les deux rives de Gibraltar commence à basculer. Les efforts américano-israéliens pour renforcer le Maroc vont donc au-delà d’une simple pression sur l’Espagne: ils constituent une intervention indirecte dans la structure de contrôle du détroit de Gibraltar.
C’est aussi le sens de la « stratégie contre l’Italie » : l’Italie, critique envers Israël, ne peut pas atteindre Gibraltar par ses propres moyens. Mais si elle participe à une restructuration menée par les États-Unis, Israël et le Maroc, elle devra profondément modifier la nature de son engagement politique avec Israël. Quant à la Russie, elle verrait la valeur stratégique de toute prise d’Odessa réduite par l’expansion de l’influence américaine sur le détroit.
Ce qui se joue en toile de fond de la crise de Ceuta n’est donc pas simplement une question de politique migratoire intérieure espagnole : c’est aussi la perspective de voir le détroit de Gibraltar devenir une sphère d’influence américaine. Le Maroc est mis en avant, les États-Unis et Israël le soutiennent en arrière-plan, la capacité d’action politique indépendante de l’Italie est contrainte, et l’intérêt stratégique de la Russie à prendre Odessa est diminué. Ainsi comprise, la signification d’une « stratégie contre l’Italie et la Russie » devient beaucoup plus claire.
Une lecture croisée des documents publics disponibles montre que l’objectif américain est plus large que le simple « retour de Ceuta au Maroc ». Le but profond est d’utiliser le Maroc comme acteur avancé afin d’asseoir une influence dominante sur l’accès sud du détroit de Gibraltar.

Une analyse publiée sur Ynet le 26 avril décrivait explicitement le Maroc comme « un partenaire stratégique des États-Unis, capable d’ancrer la Méditerranée occidentale et de contrôler les accès sud du détroit de Gibraltar ». Elle exposait aussi une structure dans laquelle Israël ferait la promotion des revendications marocaines sur Ceuta et Melilla à Washington. Même le titre : « Les Accords d’Abraham atteignent le détroit », met l’accent non pas sur le territoire espagnol, mais bien sur le détroit lui-même.
En mars, l’ancien responsable du Pentagone, Michael Rubin, avait déjà ouvertement proposé une « nouvelle Marche Verte » du Maroc vers Ceuta et Melilla, soit un plan concret pour faire avancer les revendications marocaines par la mobilisation massive de civils. Ramené à la séquence plus large des événements, la structure devient claire.
L’Espagne et Gibraltar, qui est sous contrôle britannique, occupent la rive nord, tandis que le Maroc s’enfonce de plus en plus dans le camp américano-israélien sur la rive sud. Les États-Unis n’ont pas besoin d’exercer eux-mêmes la souveraineté sur le détroit : en combinant leur alliance militaire avec la Grande-Bretagne et leur soutien sécuritaire et diplomatique pour le Maroc, Washington peut exercer une influence puissante sur les deux rives du détroit.
Le transfert de Ceuta et Melilla signifierait donc plus qu’un simple gain territorial pour le Maroc : il couperait les positions espagnoles en Afrique et ferait de la rive sud du détroit une sphère de sécurité américano-israélo-marocaine.
Pour la Russie, Gibraltar est la sortie de la Méditerranée vers l’Atlantique. Pour l’Italie, c’est également une ligne de vie reliant la Méditerranée centrale à la Méditerranée occidentale et à l’Atlantique. Cependant, aucun des deux pays ne peut contrôler directement le détroit. Si les Etats-Unis consolident la partie nord via la Grande-Bretagne et la partie sud via le Maroc, ils pourront limiter l'accès des Russes à l'Océan Atlantique et, en même temps, ramener sous contrôle américain l'autonomie dont dispose l'Italie dans le bassin occidental de la Méditerranée.
Si l'on interprète la crise de Ceuta comme un instrument pour réagencer ces structures qui confèrent de la puissance, tous les faits mentionnés convergent vers une ligne unique.
13:32 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, ceuta, gibraltar, espagne, maroc, israël, états-unis, italie, russie, méditerranée, géopolitique |
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lundi, 10 août 2026
Ukraine/Russie: la pause comme arme

Ukraine/Russie: la pause comme arme
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Lorsque les diplomates commencent soudain à refaire leurs valises, la paix est généralement encore bien loin. Souvent, cela indique tout simplement que l’un des camps belligérants est sous une telle pression qu’il doit gagner du temps. Ce schéma se répète désormais avec une régularité lassante dans la guerre en Ukraine.
Selon un rapport TASS non confirmé à ce jour, Steve Witkoff et Jared Kushner pourraient se rendre à Kiev et à Moscou dans les prochains jours. Dans le même temps, le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan réclame un moratoire sur les attaques contre les navires en mer Noire. Les détroits turcs restent néanmoins ouverts; le trafic civil continue.
Le timing est toutefois remarquable. La Russie accentue la pression sur les ports ukrainiens, les infrastructures énergétiques et les lignes d’approvisionnement militaire. Odessa devient de plus en plus le centre des opérations. L’Ukraine attaque de son côté des navires russes, des sites pétroliers et des infrastructures. S’y ajoutent les failles visibles dans la défense aérienne ukrainienne.
Il ne s’agit pas d’un effondrement de l’Ukraine. Mais Kiev a besoin de temps – pour des réparations, de nouveaux missiles d’interception, des regroupements et de nouvelles livraisons d’armes. Et c’est précisément dans ces moments-là que commencent les tentatives d’apaisement.
Le schéma est bien connu: Moscou doit réduire la pression militaire, tandis que les contreparties qui lui sont suggérées demeurent vagues. S’ensuivent des discussions, des moratoires ou des accords informels. L’Ukraine profite de la pause pour stabiliser son front et reconstruire ses capacités. Quelques mois plus tard, la prochaine escalade commence. Ainsi, aucune paix ne se crée. Ainsi, la guerre est gérée.
Washington joue un double rôle. Les États-Unis interviennent comme médiateurs, tout en restant fournisseur d’armes, partenaire de renseignement et protecteur politique de Kiev. Ankara défend ses routes commerciales en mer Noire. Bruxelles et Berlin supportent une part importante des coûts financiers et des risques d’escalade, mais déterminent à peine la ligne stratégique. On attend de Moscou qu’il abandonne son levier le plus efficace – contre des promesses dont le contrôle et la mise en œuvre restent incertains. Du point de vue russe, une telle pause ne relèverait guère de la politique de paix: ce serait une phase de récupération pour l’adversaire.
Quiconque veut amener la Russie à accepter un moratoire doit donc offrir des contreparties crédibles: des restrictions sur les flux d’armes occidentales, la suspension des données de ciblage et de reconnaissance, ainsi que des règles claires pour l’utilisation de l’infrastructure américaine lors d’attaques contre le territoire russe. Sinon, seul le prochain compte à rebours commence.
Mais l’UE aussi ne doit pas se résigner à ce cycle sans fin.
Cette guerre doit enfin être terminée, durablement et politiquement, et non par de nouvelles pauses entre deux escalades. Les États européens supportent les dommages économiques, les risques sécuritaires et le danger d’une confrontation directe entre l’OTAN et la Russie. Ils ont donc un intérêt vital à ce qu'un ordre de paix viable s'instaure.
Un tel ordre ne sera pas possible sans la Russie. Une grande puissance dotée du poids militaire, nucléaire et géographique de la Russie ne peut être écartée de l’architecture de sécurité européenne, ni durablement organisée contre ses intérêts sécuritaires déclarés.
Cela ne signifie pas accepter toutes les demandes de Moscou. Mais des questions comme le statut militaire de l’Ukraine, le déploiement de systèmes stratégiques, l’infrastructure de l’OTAN aux frontières russes, le contrôle des armements et des garanties de sécurité réciproques doivent enfin être négociés sérieusement.
La sécurité reste indivisible: aucun État, aucune alliance ne peut durablement fonder sa propre sécurité sur l’insécurité de tous les autres.
La prochaine tentative de paix ne doit donc pas s’arrêter à une simple trêve. Elle doit s’attaquer aux causes de la guerre et instaurer un ordre de sécurité où les intérêts russes légitimes ont aussi leur place.
Un cessez-le-feu ne fait que stopper l’horloge. La paix s’assure qu’elle ne recommence pas à tourner.
#geopolitique@global_affairs_byelena
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samedi, 08 août 2026
Douguine, Mamleev, le dard métaphysique et la prison atlantique

Douguine, Mamleev, le dard métaphysique et la prison atlantique
Diego Cinquegrana
Source: https://www.facebook.com/CantiereMultipolare
Le quotidien iranien Hamshahri a publié treize portraits de « déments occidentaux » désignés comme responsables de la mort d’Ali Khamenei. Trump et Netanyahou arborent une cible sur le front; Giorgia Meloni et les autres apparaissent en combinaison orange de détenus. C’est une propagande menaçante, mais parfois la propagande trébuche sur des vérités transversales: l’Italie porte vraiment l’uniforme carcéral, car elle est enfermée dans le bloc atlantique.
Ce n’est pas la caricature iranienne qui a placé Meloni aux côtés de Trump. C’est la préfecture atlantique installée à Rome qui a choisi cette place: en félicitant Washington pour le mémorandum avec Téhéran, en répétant la formule selon laquelle l’Iran ne doit pas posséder l’arme nucléaire et selon laquelle la navigation dans le détroit d’Ormuz doit être garantie, puis en déclarant être prête à « faire sa part » dans le cadre atlantique. Pas un mot sur la nécessité pour l’Italie de définir elle-même ce que doit être cette part, quel intérêt national elle défend, quel prix elle est prête à payer et quelle limite elle n’autorisera pas à être franchie.
L’image de la détenue est insultante. Mais la condition qu’elle photographie l’est encore plus.


Pour la comprendre, toutefois, il faut traverser la surface, atteindre le point où la caricature coïncide involontairement avec la vérité politique d’une nation réduite au rang de servante de la périphérie. C’est précisément ce geste que Douguine reconnaissait dans les écrits du premier Mamleev : non pas commenter le réel, mais le percer jusqu’à en faire s’effondrer l’armature.
« Le premier Mamleev était armé d’un dard métaphysique : il pénétrait le cœur de l’homme, en atteignait l’essence et y renversait tout. »
Son toucher, poursuit Douguine, était inimitable: le monde entier s’effondrait. Mamleev arrachait au lecteur la faculté de retourner innocemment au mensonge tout juste reconnu. Après cette piqûre, la normalité ne pouvait plus se reconstituer: elle restait visible comme construction, anesthésie et tromperie.
C’est précisément ce dard qui manque à l’Europe d’aujourd’hui. Tout lui arrive sous les yeux, mais rien ne parvient plus à la blesser.
Au sommet d’Ankara, l’OTAN a engagé des milliards d’euros dans l’équipement, l’assistance et la formation militaire pour l’Ukraine et plus de cinquante milliards de nouveaux achats militaires, des investissements dans la capacité de frappe en profondeur, les systèmes sans équipage et la chaîne logistique de l’Alliance ont été annoncés. Nous assistons à la constitution d’une économie européenne de guerre durable: budgets, industrie, énergie, infrastructures et recherche sont progressivement subordonnés à la longue mobilisation atlantique.
Le Léviathan ploutocratique n’exige plus seulement l’obéissance politique. Il exige la totalité de la physiologie des nations: l’argent, les ports, l’industrie, les données, la perception de l’ennemi. D’abord il construit la machine ; puis il convainc les peuples que la machine les protège. Enfin, il présente toute tentative de s’y soustraire comme folie, extrémisme ou trahison.
Mais la folie est déjà au cœur du système.

Dans le Golfe, les États-Unis ont frappé environ cent quarante cibles iraniennes après l’attaque contre un navire commercial dans le détroit d’Ormuz. Téhéran a riposté contre des installations et territoires de pays hébergeant des forces américaines. La dissémination des infrastructures militaires américaines transforme chaque pays de la région en cible et chaque crise locale en guerre internationale.
Washington revendique le droit de frapper à des milliers de kilomètres de ses frontières et nomme ce droit « liberté de navigation ». Lorsqu’une puissance adverse répond, la même structure linguistique la définit comme irrationnelle. L’ordre unipolaire est une schizophrénie dotée de porte-avions : il proclame universelle sa propre force et criminelle toute force qu’il ne contrôle pas.
Pendant ce temps, au Liban, le cessez-le-feu continue d’être violé par les drones. Le 8 juillet, une attaque israélienne près d’un hôpital à Nabatieh al-Fawqa a tué deux personnes. La trêve survit dans les communiqués tandis que les corps continuent de tomber.
« Le monde n’a pas de fondement rationnel ; le monde est pure folie », écrivait Ghejdar Džemal’ (photo) après une rencontre avec Mamleev. Mais la contemporanéité y ajoute une précision: la folie est organisée. Elle possède des agences de notation et des conférences de presse.
Elle bombarde méthodiquement et appauvrit selon le budget.
Palantir est l’un des serpents les plus venimeux dans la chevelure de la Méduse ploutocratique. Le 9 juillet, la Commission santé de la Chambre des communes britannique a demandé au gouvernement de se préparer à abandonner la plateforme fédérée construite par l’entreprise pour le service national de santé, en activant la clause de résiliation prévue pour février 2027. La Commission a souligné la défiance du public, les doutes sur la sécurité des données et l’impossibilité d’attribuer avec certitude à la plateforme les améliorations revendiquées. Le contrat n’a pas encore été annulé : pour l’instant, on n’a fait qu’indiquer la porte de sortie.

Palantir est le modèle : la vie sociale est traduite en flux de données ; les données sont concentrées dans des infrastructures propriétaires ; l’infrastructure devient capacité de prévision et de commandement. Le patient est une particule d’information dans un appareil qui n’appartient pas à la communauté qui l’alimente. La privatisation atteint ainsi son stade terminal : elle ne vend plus seulement les services publics, mais elle exproprie le savoir produit par l’existence collective.
Douguine écrit que le second Mamleev, revenu d’Occident, lui est apparu différent : plus accessible, plus doux, désormais privé de son ancienne toxicité.
« Mamleev avait cessé d’être métaphysiquement toxique. »
C’est ce que l’Occident fait aux civilisations : il les désarme intérieurement. Il en conserve les noms, les monuments et les drapeaux, mais en arrache le dard. Il laisse l’Italie célébrer Rome tant qu’elle ne prétend plus être un sujet politique. Il lui concède la mémoire de l’Empire, à condition qu’elle accepte la fonction d’arrière-garde. Il lui permet de prononcer le mot « Patrie », à condition que la Patrie ne décide de rien.
L’Italie d’aujourd’hui est la décharge de l’Occident. Elle est gouvernée par des figurants stériles et impuissants, qui pillent l’histoire pour travestir en grandeur leur misère politique irrémédiable. Une droite qui ne rompt pas la subordination atlantique n’est que du libéralisme en uniforme. Une gauche technocratique qui qualifie de « progrès » la cession des données, des infrastructures et de la capacité décisionnelle de l’État aux oligarques numériques n’est pas de l’émancipation : c’est de la ploutocratie informatisée, consacrée par le lexique des droits.
La combinaison orange attribuée à Meloni est donc un miroir involontaire. Le problème n’est pas que l’Iran nous ait représentés comme des prisonniers. Le problème est que notre classe dirigeante œuvre chaque jour à rendre cette représentation plausible.
« Mamleev est l’exemple de la possibilité de l’impossible. »
Si l’impossible peut advenir, l’impossible politique de l’Italie doit être ceci: cesser de se comporter en province et recommencer à se penser comme un État. Subordonner toute alliance à l’intérêt national ; refuser l’implication dans les guerres d’expansion du Léviathan ploutocratique ; soustraire les données stratégiques et sanitaires aux plateformes étrangères, hostiles et indésirables ; rouvrir des canaux autonomes avec tous les pôles du monde ; reconstruire une politique méditerranéenne qui ne soit pas dictée par Washington, Londres, Bruxelles ou Tel-Aviv.
Il faut trancher l’appareil économique, culturel et technologique. Les grands gestionnaires de patrimoine étrangers — BlackRock et consorts — doivent être expulsés des secteurs stratégiques et privés de toute capacité d’influencer le crédit, l’énergie, les infrastructures, l’information et l’épargne nationale. Banques, assurances, grandes entreprises et concessionnaires doivent être soumis à une enquête permanente sur leur utilité publique : quiconque accumule du profit en détruisant le travail, le territoire et la communauté doit perdre licences, concessions et accès aux biens de la nation.
Les positions monopolistiques des multinationales étrangères doivent être démantelées ; les services essentiels, les données et les réseaux rendus à l’État ; les plateformes qui transforment le travail en servitude algorithmique doivent être expulsées ou subordonnées sans exception à la loi nationale.
L’école doit cesser d’être le dortoir idéologique de la décadence : enseignants incapables, propagandistes et bureaucrates doivent être écartés selon des critères rigoureux de compétence et de responsabilité, tandis que les jeunes doivent être ramenés à la discipline, à l’étude, au travail, à la formation physique et au service de la communauté.
La presse financée, dirigée ou protégée par des intérêts étrangers doit être privée de ses privilèges et obligée de déclarer publiquement sa propriété, ses financements et ses dépendances.
L’industrie pornographique, la marchandisation des corps et les machines numériques de l’assuétude doivent être interdites et démantelées en tant que formes de dévastation sociale.
Tabula rasa contre tout pouvoir criminel qui a prospéré sur la faiblesse du peuple.
- La première révolution consiste à refuser l’uniforme du détenu.
- La seconde à reconstruire l’État capable de nous l’arracher.
Diego Cinquegrana
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Fiodor Loukianov et l’interrègne de la politique mondiale

Fiodor Loukianov et l’interrègne de la politique mondiale
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/fjodor-lukjanov-ja-maa...
Федор Лукьянов: «Западу надо думать, как не отдать Путину и Си глобальный Юг»
Fiodor Loukianov est l’un des analystes de politique étrangère les plus influents de Russie. Il est rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs et directeur de recherche du club Valdaï – des postes qui le placent au plus près du noyau qui prend les décisions.
Pourtant, il se distingue de nombre de ses collègues: il se prononce rarement sur des orientations politiques concrètes et ne propose pas de scénarios menaçants. Il explique le monde sur un ton modéré, tel qu’il le perçoit; c’est à la fois sa force et sa faiblesse. Ses analyses sont souvent précises et prémonitoires, mais son rôle d’expliquant reste finalement passif: il décrit la situation avec tant de précision que le lecteur en oublie de se demander qui en est responsable et que faire pour y remédier.
Lorsque Loukianov parle d’interrègne – un concept popularisé par Antonio Gramsci – il n’en fait pas une thèse, mais le constate comme s’il s’agissait d’un phénomène météorologique. L’ancien ordre mondial a cessé d’exister, un nouveau n’est pas encore né, et dans cet entre-deux, rien n’est évident. Comme il l’écrit lui-même: «À mesure que l’humanité s’enfonce plus profondément dans le deuxième quart du XXIe siècle, il devient de plus en plus difficile de nier que l’ordre mondial précédent a de facto cessé d’exister».
C’est là un diagnostic pertinent, mais il comporte aussi un angle mort. Gramsci entendait par "interrègne" une crise politique – le moment où l’ancien monde meurt et où le nouveau monde n’est pas encore né, ce qui exige justement de l’action, pas seulement de l’analyse. Loukianov décrit l’état des lieux, mais laisse ouverte la question de savoir qui en profite et qui tente de combler le vide. Il parle comme si l’effondrement de l’ordre mondial était un phénomène naturel, et non le résultat de choix politiques. Cela rend son analyse, d’une certaine manière, apolitique – ou du moins anhistorique.
Un autre problème tient à son rapport aux échelles de temps. Loukianov a tendance à parler en générations, voire en siècles. Quand il affirme que «la formation d’un nouvel ordre international est un processus long et chaotique», il reporte ainsi la responsabilité sur l’avenir: rien de ce qui est fait aujourd’hui n’est décisif, puisque le processus est lent et inévitable. C’est une façon de penser profondément qui est conservatrice, qui justifie la passivité et empêche de se demander s’il serait possible d’agir autrement.
Cependant, la pensée de Loukianov comporte aussi des nuances qui viennent contredire ce fatalisme. Surtout lorsqu’il parle de l’Europe, son analyse devient plus personnelle. Dans une de ses chroniques, il a décrit comment les Verts allemands ont profondément modifié la politique étrangère de leur pays: l’Allemagne est devenue «l’adversaire principal» et est passée d’une «position traditionnellement ouest-européenne» à une hostilité envers la Russie, «typique de l’Europe de l’Est». Cela s’est produit rapidement. La politique étrangère et économique allemande, selon Loukianov, a fait un «virage à 180 degrés» – ou, comme l’a elle-même formulé l’ancienne ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock, un virage à 360 degrés.
Il ne le dit pas explicitement, mais on peut lire entre les lignes qu’il considère la rupture de l’Europe avec la Russie comme une perte culturelle, et pas seulement politique. Il est philologue, et cela se ressent dans son rapport à la langue, aux textes et à la culture. L’Europe n’est pas seulement un adversaire, mais une possibilité de connexion qui est désormais perdue – elle est à la fois un adversaire stratégique et l'autre moitié de la civilisation, dont la séparation s’apparente à une amputation. Cette contradiction – hostilité politique et nostalgie culturelle – est la tension qui rend Loukianov plus intéressant que nombre de ses collègues, pour qui les choses sont vues sous un angle plus manichéen.
Un autre thème récurrent dans les chroniques de Loukianov est le besoin, qu'éprouvent l’atlantisme et l’Occident, d’une «menace russe». Il a écrit comment l’élargissement de l’OTAN est devenu «une sorte de processus automatisé» qui a repoussé la Russie toujours plus à l’est. En même temps, il a noté que l’alliance militaire n’aurait jamais pu accueillir la Russie comme membre, car cela aurait transformé la nature même de l’organisation – «les principes de l’atlantisme» en auraient souffert. Il y a là une idée sous-jacente: l’OTAN a besoin de la Russie comme menace extérieure pour préserver son identité. La confrontation est structurelle, et non un simple hasard historique.
Parallèlement, Loukianov est bien conscient des problèmes internes de la Russie, et il s’exprime sur ce point bien plus franchement qu’en matière de politique étrangère. Il a répété à plusieurs reprises que la société russe est fatiguée, divisée et sans vision d’avenir commune. Ce n’est pas un discours d’opposition, mais une honnêteté que peu de personnes à sa place osent afficher. Il exprime tout haut ce que de nombreux membres de l’élite savent mais taisent – cependant, il s’arrête juste avant que cette honnêteté ne devienne politique. Il ne propose pas de solution, car il n’en voit pas, mais il maintient la question de savoir combien de temps la Russie pourra tenir sur la voie actuelle.
Loukianov n’est pas seulement un analyste qui observe de loin, mais aussi un commentateur très concret sur les questions d’actualité. En début d’année, il estimait encore que la Russie avait fait preuve d’une très grande patience dans ses réponses aux provocations, car Moscou visait une solution durable et stable. Depuis, la situation a cependant changé de manière significative. Loukianov a reconnu qu’il ne voyait actuellement aucune voie réaliste pour une fin rapide du conflit. Les tentatives de paix esquissées après le sommet d’Alaska ont été dépassées par les événements sur le terrain, et les anciens accords diplomatiques ont perdu leur sens à mesure que la situation militaire et politique évoluait.
En même temps, l’escalade s’aggrave: l’Ukraine et ses soutiens frappent le territoire russe, la Russie intensifie à son tour ses efforts militaires. Au sein de la société russe et de l’élite politique, la demande d’une stratégie plus énergique pour mettre fin au conflit augmente – y compris l’utilisation d’armes plus lourdes et des frappes contre les pays européens qui livrent des armes à l’Ukraine. C’est bien plus concret que de simples réflexions théoriques sur l’ordre mondial – Loukianov observe en temps réel comment les tables de négociation se vident et la parole revient aux armes.
L’analyse de Loukianov comporte encore une dimension originale: il souligne qu’il existe un paradoxe dans le monde. La fragmentation politique, culturelle et sociale augmente, mais l’interdépendance économique non seulement subsiste, mais s’approfondit même. Cela rend le monde à la fois plus fragmenté et plus interconnecté. Ce n’est pas seulement un paradoxe – c’est un nouvel état, sans histoire, dans lequel les anciens outils (guerre, sanctions, diplomatie) ne fonctionnent plus comme attendu. Il a également déclaré qu’il ne s’attendait pas à voir apparaître un nouvel ordre mondial au cours de sa carrière active en politique internationale – «ordre» étant un mot trop fort, trop structurant pour décrire ce qui se profile.
Finalement, la pensée de Loukianov se cristallise autour de la question de ce que signifie l’analyse à une époque où rien n’est certain. Sa réponse semble être que l’explication a une valeur en soi – que décrire le monde tel qu’il est constitue déjà une tâche suffisante. Il y a là quelque chose de suranné, presque une foi dans la culture du XIXe siècle, mais aussi quelque chose de profondément insatisfaisant. Si c’est tout ce que l’on peut faire, il ne reste qu’un commentaire sans action.
Loukianov ne se voit sans doute pas ainsi, mais ses textes donnent cette impression. Ce sont des cartes où les reliefs du paysage sont notés avec une précision étonnante – mais il n’y a pas d’itinéraire, car tracer un chemin serait déjà faire de la politique. C’est peut-être intentionnel. Peut-être qu’il n’y a tout simplement pas d’itinéraire, et que la seule chose à faire est de décrire le paysage le plus précisément possible, jusqu’à ce que quelqu’un d’autre trouve la direction à prendre.
19:03 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, russie, fiodor loukianov |
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vendredi, 07 août 2026
L’Esprit Chevaleresque

L’Esprit Chevaleresque
par Ivan Ilyine (1933)
Source: https://legio-victrix.blogspot.com/2026/06/ivan-ilyin-o-e...
« Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, et renouvelle en moi un esprit droit. » Psaume 51:10
À travers toutes les grandes discordes de notre époque, au milieu de la catastrophe, de la tragédie et des pertes, dans les conflits et les tentations, nous devons nous souvenir d’une chose et vivre en elle : le maintien et la propagation d’un esprit de service chevaleresque. D’abord et avant tout en nous-mêmes, puis chez nos enfants, nos amis et nos proches. Nous devons protéger cet esprit comme quelque chose de sacré ; nous devons le fortifier chez ceux en qui nous avons confiance, chez ceux qui nous font confiance, et chez ceux qui cherchent notre direction. C’est ce que nous devons défendre chez nos chefs et nos pasteurs, en insistant, voire en l’exigeant. Cet esprit est comme l’air et l’oxygène du salut national de la Russie, et là où il s’arrête, s’installe aussitôt une atmosphère de pourriture et de décomposition, ouverte ou cachée sous le bolchevisme.

Les décennies que nous avons traversées sont telles que les hommes habitués à l’indifférence affichée, aux positions tièdes, ne peuvent ou ne veulent pas se fortifier eux-mêmes et prendre une décision, et leur sentence a déjà été signée à l’avance. Ils sont condamnés à l’humiliation et à la boue, et leurs forces vitales seront utilisées par les tentateurs de ce monde. Partout où il n’y a pas de volonté, la volonté des enfants de perdition occupera le terrain. Partout où la conscience se tait et où la convoitise divise l’âme en deux, le bolchevisme triomphe, et partout où la soif brute de pouvoir de certains irrite l’ambition insatiable d’autres, se prépare la séduction, la désintégration et le triomphe de l’ennemi. Là où l’esprit chevaleresque s’affaiblit ou disparaît, le désastre nous attend. C’est ce qui se passe aujourd’hui et ce qui arrivera désormais.
Quel que soit le poste qu’un homme puisse occuper, ce devoir (si la cause elle-même n’est pas honteuse) doit donner un sens à sa tâche, en la consacrant non comme une simple profession, mais comme un service, le service de la Cause unifiée de Dieu sur terre. Contrairement au sujet lui-même, qui possède ses intérêts personnels, ses sympathies et ses désirs, la cause de Dieu possède sa propre trajectoire transcendante de nécessité et d’exigence. Ainsi, les intérêts personnels de l’homme et l’intérêt transcendant de sa Cause peuvent à tout moment diverger et mettre l’homme à l’épreuve de sa propre tentation. À tout moment, un homme peut se retrouver dans la position d’un mercenaire, ne sachant quel chemin suivre, ou dans la position d’un traître, qui préfère son intérêt propre à la transcendance. L’esprit de la chevalerie consiste en la fidélité ferme à la trajectoire transcendante.
Il y a des hommes qui ne voient pas la Cause du tout et ne comprennent pas les exigences du transcendant. Ils ne connaissent que leur propre affaire, leur réussite personnelle, et tout le reste n’est pour eux qu’un moyen d’y parvenir. Toute leur activité finit par être du servilisme et de la trahison, et par les œuvres de ces arrivistes, flatteurs, corrupteurs et opportunistes, périssent et périront toutes les organisations et institutions humaines. La vénalité est leur credo – peu importe pour quoi ils vendent la Cause, que ce soit pour de l’argent, des honneurs ou du pouvoir, et peu importe ce qui était caché dans leur âme derrière la trahison : nihilisme ouvert (comme chez les Bolcheviks) ou absence de caractère sentimentale et justification sophistique (caractéristique des philistins pré-bolcheviques).

Il y a d’autres hommes qui connaissent les exigences de la Cause et de la Transcendance, mais les traitent avec une indifférence formelle, comme si elles étaient un devoir lourd et désagréable inévitable – sans amour, sans inspiration, sans créativité. Leur activité est un « service », mais leur service consiste simplement à exécuter le prochain « ordre » ou « élément » ; ils travaillent comme des salariés, et au mieux, ils ne maudissent pas leur travail, comme des esclaves accablés par tous leurs efforts. Le destin de la Cause leur est indifférent. Les exigences de la Transcendance, quels que soient leurs noms – l’Église, la Patrie, l’Orthodoxie, l’Armée, la Science, l’Art – ne sont que des fardeaux et des charges. Ils ne sont pas dévoués à la Cause de Dieu sur terre. Et par l’œuvre de ces machines insensibles, de ces hommes indifférents et « serviteurs du temps », toutes les organisations humaines commencent à se vider intérieurement et à dépérir, provoquant la déception et l’irritation de tous ceux qui entrent en contact avec elles, suscitant la critique et la tension d’une atmosphère de protestation destructrice.
Aujourd’hui plus que jamais, la Russie a besoin d’hommes capables, non de servilité, mais de service. Des hommes qui non seulement voient la Cause et comprennent les exigences de la Transcendance, mais qui se consacrent à la Cause de Dieu sur terre. Des hommes qui ne sont pas seulement non-indifférents et sensibles, mais qui sont inspirés et inspirent les autres – des hommes qui ne cèdent pas les intérêts de la Cause ni pour l’argent, ni pour les honneurs, ni pour le pouvoir, ni pour aucune demande ou faveur – incorruptibles au sens le plus large et le plus élevé de ce mot. Ce sont des hommes pour qui le devoir n’est pas un travail pénible et une obligation rebutante, parce que dans leur âme, l’obligation est couverte par le dévouement personnel, et le devoir a été submergé par un intérêt passionné pour la cause. Ce sont des hommes qui, certes, se réjouissent de tout succès personnel, mais pour qui leur propre réussite demeure toujours un moyen de servir la victoire de la Cause de Dieu. Ce sont des hommes qui n’ont pas peur de la responsabilité précisément parce qu’ils sont totalement immergés dans la Cause, et qui ne recherchent en rien la fortune personnelle, ni le progrès à n’importe quel prix. Ce sont des hommes de caractère et de valeur civique, des hommes de la volonté, des volontaires pour la Cause Nationale russe. Les hommes appelés à organiser la Russie.

L’esprit chevaleresque consiste, avant tout, en l’acceptation volontaire et première de la difficulté et du danger au nom de la Cause de Dieu sur terre. Et il faut admettre que si la vie a toujours attendu cela de nous – et même au moment le plus heureux nous propose les fardeaux, les responsabilités et les dangers liés à chaque pas – alors, après l’effondrement militaire de la Russie lors de la Grande Guerre et sa défaite dans la Révolution, toute sa renaissance et sa restauration dépendront de la tâche de trouver dans notre pays un groupe d’hommes d’esprit et de capacité de service. Un corps incorruptible, qui donc ne vend rien ni aux étrangers ni aux ennemis intérieurs de la Russie ; loyal dans l’amour et la conscience, et donc capable de rassembler autour de lui la confiance et le dévouement de tous les cœurs fidèles à la Patrie ; chevaleresque, et donc appelé au service et à l’organisation du salut public.
L’essence chevaleresque nécessaire à la Russie n’est pas d’abord l’infraction, mais l’abnégation. Aucun des partis politiques contemporains n’est chevaleresque, car tous recherchent le pouvoir et les avantages qui en découlent. Ce dont la Russie a besoin, c’est d’un groupe d’hommes animés d’une motivation politique renouvelée et anoblie dans leurs âmes. Seuls des hommes nouveaux peuvent créer un nouveau régime ; « nouveau » non au sens de l’âge, du nom ou de la toujours corruptrice « position révolutionnaire », mais au sens de direction de la volonté et de force de volonté ; de direction transcendante et de force inébranlable. Celui qui, à travers ces années de désastres, tragédies et pertes, n’a pas su trouver en son âme de nouvelles sources de raison politique et d’activité politique – des sources religieuses, patriotiques et héroïques – concevant autrefois la Russie (qu’ils soient de gauche ou de droite) comme un terrain d’avancement de leur carrière privée – est un ennemi de la Russie qui porte le poison et la mort dans son cœur, quels que soient les programmes et mots d’ordre utilisés comme couverture. Hors de l’esprit chevaleresque du service national, tout est sans direction, nuisible et vain ; sans lui, personne ne libérera ni ne restaurera rien, on ne fera que créer de nouvelles discordes, un nouveau chaos et une nouvelle guerre civile pour la ruine de la Russie et la joie de ses adversaires immémoriaux du monde entier.

C’est pourquoi ceux qui s’écartent de toute « politique » étrangère et soviétique, de toutes les interminables « initiatives » (à l’étranger) et des « compromis » traîtres (dans la clandestinité), de tous les mélanges et conflits des partis politiques, sont sur la bonne voie. Cependant, ce retrait ne signifie guère la négation de la souveraineté ; tout ne coïncide pas avec l’absence de sens politique et de volonté. Au contraire, tout son sens consiste à accumuler du sens politique et de la volonté politique et à la purification transcendante de l’âme, à la concentration de la capacité de compréhension de l’âme et des forces les plus nobles. Cette abstinence de ce qui est frivole et prématuré, de la vanité et des intrigues de la politique partisane, est impérative précisément pour fixer le début d’une nouvelle approche idéationnelle et volontaire de la souveraineté en général et de l’État russe en particulier – la voie chevaleresque.
Pour cela, il faut commencer par établir un principe incontestable : la ruine de la Russie a été provoquée et conditionnée par l’insuffisance de la chevalerie chez les hommes russes, et à partir de là ont découlé toutes les erreurs et tous les crimes qui ont frappé la Russie, tous ces courants d’impuissance, de faiblesse de cœur, de convoitise, de lâcheté, de vénalité, de trahison et de sauvagerie. Et ces erreurs et ces crimes se répéteront ; et ces courants de lâcheté et de faiblesse de cœur déferleront – jusqu’à ce que la Russie prépare une voie de renouveau spirituel et religieux ; jusqu’à ce que des hommes d’esprit et de caractère chevaleresques se lèvent et fassent front commun. Et lorsque cela arrivera, alors sera retrouvée et fortifiée la nouvelle tradition souveraine, aujourd’hui dispersée et perdue, mais qui fut conçue plusieurs siècles auparavant dans l’esprit de l’orthodoxie russe, une tradition qui a perduré à travers les étapes de la construction de la grandeur nationale russe. C’est la tradition du volontarisme étatique religieusement enraciné qui a été ranimée en terre russe il y a dix ans.
Ceci est l’essentiel et le plus important. S’il n’existe pas, alors il n’y aura pas non plus de Russie, ce sera la discorde et le chaos, la honte et la désintégration. Maintenant est venu le moment où nous devons prendre ce chemin et commencer notre renouveau, aujourd’hui, sans hésitation ni retard.
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samedi, 18 juillet 2026
DVD: Le Mage du Kremlin - Un thriller politique et ses arrière-plans de realpolitik

DVD: Le Mage du Kremlin - Un thriller politique et ses arrière-plans de realpolitik
Werner Olles
En 2019, le journaliste américain et spécialiste de la Russie Lawrence Rowland (Jeffrey Wright) se rend à Moscou pour y rencontrer l’ancien conseiller de Poutine, Vadim Baranov (Paul Dano), qui s’est retiré de la vie politique officielle. Dans sa datcha, Baranov raconte à Rowland son histoire, qui commence au début des années 1990, après l’effondrement du communisme soviétique. Fils d’un bureaucrate loyal au parti, il se jette dans la vie bohème en tant que metteur en scène de théâtre d’avant-garde et profite des nouvelles libertés. Lors d’une fête, il fait la connaissance de l’artiste Ksenia (Alicia Vikander), avec qui il entame une relation. Ensemble, ils montent des pièces de théâtre et fréquentent les cercles des oligarques nouvellement enrichis, parmi lesquels Dmitri Sidorov (Tom Sturridge), l’ami extraverti et adepte du luxe de Baranov. Sidorov séduit Ksenia, qui quitte alors Baranov.
Mais Baranov s’adapte lui aussi à la nouvelle époque. Alors que le président Boris Eltsine, marqué par l'alcoolisme, devient de plus en plus incapable de gouverner, les oligarques, sous la direction de Boris Berezovski (Will Keen), prévoient de s’emparer du pouvoir. Ils soutiennent la réélection d’Eltsine en échange de la privatisation de la télévision d’État. Baranov commence alors à produire des émissions de téléréalité vulgaires et finit par être nommé directeur de la télévision par Berezovski.
Lorsque Eltsine, après plusieurs crises cardiaques et des défaillances totales en public, ne peut plus rester en place, Berezovski propose le chef du KGB, Vladimir Poutine (Jude Law), comme successeur. Mais, au lieu d’être la marionnette qu’attendaient les oligarques, Poutine leur arrache froidement le pouvoir, pousse la plupart d'entre eux à l’exil ou les fait arrêter. Sidorov est lui aussi arrêté, tandis que Baranov devient le conseiller de Poutine, chef de la propagande et organisateur impitoyable, au service du maintien au pouvoir du nouveau « tsar ». Lorsqu’il revoit Ksenia à Moscou, qui s’était séparée de Sidorov après seulement quelques mois, ils se remettent ensemble.
Au début du conflit ukraino-russe en 2024, les États-Unis et l’Union européenne interdisent l’entrée sur leur territoire à Baranov. Peu avant l’entrée en vigueur de cette sanction, il s’envole avec Ksenia pour un week-end à Stockholm. Il lui avoue s’être opposé à toutes les interventions militaires, mais les avoir tout de même organisées au final. Ksenia lui confie qu’elle attend un enfant de lui. Peu après, la carrière de Baranov décline et il se retire de la politique. Berezovski, qui a souffert de son exil, est retrouvé mort dans sa maison à Ascot.
Dans sa datcha, Baranov confie à Rowland que sa petite fille est son plus grand bonheur, après avoir sacrifié tant d’années à la politique. Il fait ses adieux à Rowland et le regarde partir en voiture. Soudain, quelqu’un lui tire une balle dans la tête par derrière.

Le thriller politique Le Mage du Kremlin (en anglais: The Wizard of The Kremlin) est tiré du roman éponyme de Giovanni da Empoli, que le réalisateur Olivier Assayas adapte à un rythme effréné, retraçant le parcours de la Russie, de la fin de la guerre froide à la montée en puissance d’un agent du KGB jusque-là méconnu puis jusqu’au poutinisme des années 2010. On insiste sur le caractère fictif de l’œuvre, mais la reconnaissance des faits et surtout l’immersion dans la machinerie du pouvoir poutiniste sont impressionnantes. Jude Law, connu plutôt pour des comédies romantiques, incarne Poutine avec une froideur glaçante. Cependant, le film ne tourne pas autour de lui: il n’apparaît qu’au bout d’une heure, car le personnage principal est Vadim Baranov, inspiré de l’ancien conseiller de Poutine et « magicien du Kremlin » Vladislav Sourkov, génie de la manipulation et du jeu politique. Paul Dano interprète ce personnage avec beaucoup de retenue, presque effacé, parlant dangereusement bas, philosophant sur l’inutilité de convertir l’ennemi à son propre récit, et l’efficacité supérieure de le déstabiliser par des jeux de confusion, des informations et opinions contradictoires.
Sourkov, né en 1964 en Tchétchénie – son père est tchétchène –, a reçu le nom de famille de sa mère russe et, après son service militaire, a étudié l’économie à la nouvelle université internationale de Moscou, avant de devenir l’un des plus importants et mystérieux stratèges du Kremlin. Il fut chef de l’administration présidentielle, vice-premier ministre et conseiller d’État de première classe entre 2011 et 2013. Dans ses dernières fonctions, il conseillait le président sur les zones de conflit: Ukraine, Abkhazie et Ossétie du Sud. Début 2020, le «Poutinator», stratège aussi puissant que dangereux, fut relevé de ses fonctions, mais cela ne constitua pas une rupture selon lui. Simultanément, parut dans la Nesavissimaya Gazeta son essai très discuté, L’État durable de Poutine, où il présente la gouvernance de Poutine comme une «nécessité fatale».

Dès 2009, sous le pseudonyme Nathan Doubovitski, il avait publié le roman Près de zéro, qui dressait un tableau sombre de la Russie postcommuniste et dénonçait impitoyablement les dysfonctionnements. Dans une interview à la Literatournaya Gazeta, le célèbre écrivain russe Viktor Erofeïev a révélé que Sourkov en était l’auteur; l’ouvrage, salué pour ses qualités littéraires, a été dédicacé par Sourkov à Erofeïev.
En Occident, Sourkov est toujours considéré comme le chef idéologue du Kremlin, le «troisième homme de l’État», l’«éminence grise» et le véritable fondateur du poutinisme. Il est encore sur la liste des sanctions des États-Unis et de l’UE, mais il a néanmoins participé au sommet du format Normandie à Berlin en 2016, accompagnant Poutine, démonstration claire de force et de mépris envers l’Occident et l’UE. Il perçoit l’UE comme un «ensemble gonflé et sans capacité de décision, qui finira sans doute par se désagréger», tandis qu’il décrit le cœur géopolitique de la Russie ainsi: le pays «s’étend aussi loin que Dieu le permet !».
Pour lui, le monde russe s’étend là où l’influence russe agit. Sourkov souhaite «morceler l’Ukraine en ses parties naturelles», et estime que Trump, aux États-Unis, est plus proche de Poutine que des dirigeants européens.
Dans ce contexte, il esquisse un «Grand Monde Nordique», fondé sur un code méta-culturel commun entre la Russie, l’Europe et les États-Unis, ce qui n’est pas sans rappeler le concept «Eurosibérie» de Guillaume Faye, tandis que la ligne officielle russe privilégie de bonnes relations avec le Sud global, ce qui correspond davantage à ses origines multiethniques.
Dans une interview au Financial Times, il comparait Poutine en 2021 à l’empereur romain Auguste et affirmait que la Russie avait besoin d’un tsar: «Une surdose de liberté est fatale à l’État!». La mission d’un État fort est de limiter «l’entropie sociale». Ainsi, le système politique russe est pour lui un «réacteur social bien fonctionnel», dont la surpression, due à des expériences libérales, serait dangereuse.
Pour Sourkov, les années 2000 en Russie étaient un âge d’or, lors duquel le pays s’est remis du chaos des années 1990 et du traumatisme de la perestroïka. Le dollar serait le «virus du chaos» et l’Ukraine «un quasi-État artificiel qu’il faut démanteler en ses parties naturelles!». Sourkov, qui avait des contacts avec les « Loups de la nuit », les « national-bolcheviks » de Limonov et Douguine (finalement interdits), et avec Prigojine, le chef du groupe Wagner mort dans le crash de son hélicoptère, estime que le libéralisme occidental est devenu un théâtre libertaire qui crée sans cesse de nouveaux «opprimés» à libérer. Ainsi, selon lui, le libéralisme déplace les vrais problèmes – immigration massive, criminalité et pauvreté – vers des questions fictives telles que la diversité de genre et la libération sexuelle. Mais la Russie, dit-il, a vaincu le libéralisme dès le début des années 2000.
Sourkov n’affirme pas que le modèle russe soit meilleur, mais seulement que c’est le plus pratique dans les circonstances actuelles. Les rumeurs sur sa personne sont nombreuses, et il est si fascinant et complexe que l’Occident ne veut pas entendre ou ne peut pas comprendre ce qu’il dit ouvertement.
Au début du conflit ukraino-russe, il a été dit qu’il était assigné à résidence pour détournement présumé de fonds dans le Donbass. Plus tard, des chaînes Telegram ont annoncé qu’il avait fui la Russie. Réponse de Sourkov: «Je n’ai pas connaissance de mon départ!». Le Kremlin n’a confirmé ni l’assignation à résidence, ni la fuite. Selon ses propres dires, il vit toujours à Moscou – malgré toutes les rumeurs –, menant une vie d’intellectuel privé à l’occidentale, avec champagne et poésie beat. La fin du film est donc bel et bien fictive, mais elle reflète tout ce que l’Occident préfère refouler dans son propre système.
DVD : Le Mage du Kremlin. Constantin Film/Leonine 2026. Durée: 140 minutes.
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mercredi, 15 juillet 2026
On ne négocie pas avec Dadjdjal - L’escalade doit être mutuelle

On ne négocie pas avec Dadjdjal
L’escalade doit être mutuelle
Alexander Douguine
Alexander Douguine explique pourquoi l’escalade doit être mutuelle, sinon les négociations avec l’Occident deviennent un piège.
Comme on pouvait s’y attendre, aucune paix entre l’Iran et les États-Unis n’a jamais vu le jour. Les États-Unis ont repris leurs bombardements sur le territoire iranien. Téhéran a frappé les bases militaires américaines à Bahreïn et a de nouveau fermé le détroit d’Ormuz. Cela n’a pas fonctionné, et cela n’aurait jamais pu fonctionner. On ne forge pas d’accords avec Dadjdjal¹. C’est un principe fondamental de la métaphysique chiite.
Retarder la guerre et maintenir la simple apparence de négociations joue toujours et dans toutes les circonstances en faveur de l’Occident.
En Iran, tout comme dans notre propre guerre russe contre l’Occident, il existe une règle inébranlable: l’escalade doit être réciproque. L’ennemi intensifie, nous intensifions. Ce n’est qu’alors que nous pouvons influencer le processus. Sinon, l’ennemi intensifie unilatéralement, entièrement dans son propre intérêt, tandis que nous nous contentons de réagir de manière passive, en mode « suiveur ». En réalité, ce type d’escalade unilatérale en temps de guerre crée un système de contrôle externe.
Au fait, pourquoi ne brûle-t-on pas de statues de Baal en Russie ? Pourquoi ne soulevons-nous pas une tempête contre les réseaux criminels liés à Epstein ? Pourquoi ne répondons-nous en aucune manière significative à la participation directe des pays occidentaux — les États baltes, la Grande-Bretagne et l’Allemagne — à la guerre contre nous, même si nous en faisons nous-mêmes le rapport ?
L’Iran va à la table des négociations et n’en retire rien. Pour les observateurs extérieurs, cela est évident. Parfois, on voit les choses plus clairement depuis l’extérieur.
D’ailleurs, juste après les premières frappes américaines et israéliennes contre la direction iranienne, les Gardiens de la Révolution (IRGC) ont éliminé une part significative de la sixième colonne. Apparemment, certains subsistent encore.
Des négociations peuvent avoir lieu, mais on ne doit les mener uniquement dans son propre intérêt et jamais publiquement. Dès qu’elles deviennent ouvertes et publiques, elles se transforment instantanément en une arme d’information que seul l’Occident utilise, et exclusivement à ses propres fins.
C’est pourquoi toute mention de Witkoff, Kushner, ou même Kirill Dmitriev, à un certain moment, devient un coup porté au moral des soldats au front et à l’état d’esprit patriotique du pays. Une seule mention suffit. C’est la même chose avec la diffusion apparemment innocente d’un ancien programme de Vladimir Pozner sur Channel One².
La même chose se produit avec les Iraniens. Lors des funérailles de l’Imam Khamenei et de sa famille, des malédictions furieuses ont été lancées contre ceux qui négocient avec Dadjdjal : Pezeshkian et Araghchi. Je ne pense pas qu’ils soient personnellement coupables. C’est simplement ainsi que fonctionnent les lois de la guerre de l’information. L’Occident fixe ces règles, et il est le seul à les utiliser de manière unilatérale.
(Traduit du russe)
Notes:
(1) Note du traducteur (NT) : Dadjdjal est le faux messie borgne et l’ultime trompeur dans l’eschatologie islamique. Dans la tradition chiite en particulier, il incarne le mal absolu et la tromperie, rendant toute forme de compromis avec lui impossible.
(2) NT : Douguine fait référence à la rediffusion d’anciens programmes de Vladimir Pozner, journaliste russe bien connu pour ses opinions libérales et pro-occidentales. Même des émissions apparemment inoffensives de ce genre sont vues par de nombreux patriotes comme des instruments subtils de la guerre de l’information, qui minent le moral public et la volonté de résister.
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dimanche, 12 juillet 2026
La Russie, l’Asie centrale et les enjeux de la politique infrastructurelle

La Russie, l’Asie centrale et les enjeux de la politique infrastructurelle
Leonid Savin
Nous nous trouvons actuellement dans une situation de turbulence géopolitique. D’un côté, pour beaucoup, cela signifie incertitude et instabilité politique. Pour d’autres, c’est un bon moment sur le plan géoéconomique, en particulier pour les acteurs qui restent en dehors des principaux conflits. Les politologues évoquent également l’essor des puissances moyennes, qui saisissent les opportunités existantes pour améliorer leur position en politique, économie, diplomatie et relations internationales.
Dans le même temps, il existe l’opinion selon laquelle, alors que le système mondial passe de l’unipolarité à la multipolarité, nous vivrions un moment « techno-polaire ».
Même les pays technologiquement avancés ou les groupes d’États tels que l’UE et les États-Unis s’inquiètent fortement de leur souveraineté en matière de technologies critiques, notamment la microélectronique et les industries de haute technologie. La raison en est la même: la désindustrialisation des dernières décennies et la tentative d’utiliser la mondialisation pour exploiter d’autres pays vers lesquels la production avait été délocalisée. Mais avec la défragmentation mondiale actuelle, le leadership technologique devient la clé non seulement des avantages économiques, mais aussi de la stabilité géopolitique.
L’instabilité globale nous amène également à réfléchir à la fiabilité des partenaires – les États fragiles pourront-ils, si leur situation politique ou économique se détériore, honorer leurs engagements ?
L’élément de liaison entre tous les acteurs est l’infrastructure. Récemment, un terme spécifique est apparu: l’infra-politique, qui reflète la manière dont les décisions politiques influent sur la situation des systèmes infrastructurels. Tous les États sont des maillons de la chaîne complexe d’interdépendance de l’économie mondiale.
D’autres risques peuvent s’y ajouter. Ainsi, les sanctions peuvent avoir des effets à long terme sur des pays tiers, car en général, elles visent des secteurs de l’économie qui impactent directement la concurrence économique et la capacité de défense du pays. Certains estiment que même le changement climatique peut également constituer une menace pour l’accès aux produits essentiels et aux innovations technologiques.
L’UE, par exemple, en est arrivée aux conclusions suivantes concernant la géopolitique des chaînes d’approvisionnement :
– il existe des risques significatifs liés à la diversification commerciale en raison de la fragilité des États, de la coercition économique et de la vulnérabilité climatique ;
– une stratégie de diversification sera probablement appliquée aux matières premières ou aux composants, plutôt qu’aux secteurs de haute technologie tels que les processeurs de données, les télécommunications ou les superordinateurs, qui nécessitent de lourds investissements pour être viables ;
– les partenariats commerciaux existants de l’UE constituent une bonne base pour la diversification.
En parallèle, l’UE a tenté d’introduire des droits de douane et des mesures restrictives spéciales, espérant ainsi obtenir un avantage concurrentiel. Et la nouvelle politique tarifaire de Donald Trump montre que cela n’apporte qu’une grande incertitude dans les relations transatlantiques (et au-delà), recréant effectivement un régime de grandes puissances plus caractéristique du XIXᵉ siècle que du XXᵉ siècle avec ses guerres mondiales et son système bipolaire de la seconde moitié du siècle. Reste à savoir si les principaux acteurs joueront la même partition ou si chacun aura la sienne.

Il semble que la seconde option soit plus probable et, dans le contexte de la géostratégie, nous devrions porter plus d’attention à l’Eurasie. Géopolitiquement, elle a toujours été le prix convoité par les acteurs extérieurs comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis. Il existe une sorte d’idée fixe sur le contrôle de l’Eurasie, que l’on retrouve dans les ouvrages de H. Mackinder, N. Spykman et Z. Brzezinski.
Pour cette raison, la pression sur la Russie – le Heartland de l’Eurasie – se poursuit. Pour la même raison, les pays occidentaux tentent activement de pénétrer en Asie centrale, l’arrière-pays, qui est un lien organique entre le Nord et le Sud, ainsi qu’entre l’Ouest et l’Est de l’Eurasie.
En tant qu’ex-républiques soviétiques, ces pays disposent déjà d’une certaine infrastructure, mais en tant qu’États indépendants, ils ont leurs propres intérêts, souvent en contradiction avec ceux de leurs voisins. Tout d’abord, il existe des disputes constantes sur le contrôle des ressources en eau, rares dans la région, ce qui soulève automatiquement la question de l’hydro-hégémonie. L’énergie est un autre facteur important. Outre les réseaux électriques existants, la possibilité de construire de nouvelles centrales nucléaires est envisagée.
L’entreprise russe Rosatom a déjà des contrats avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, où la construction d’unités de production d’électricité est prévue. Des négociations sont en cours avec le Kirghizistan pour la construction de centrales nucléaires de faible puissance. L’accroissement de l’indépendance énergétique grâce à de tels projets aidera considérablement ces pays et réduira les tensions liées à la faim énergétique. Il faut considérer tout cela dans le contexte des défis mondiaux actuels, liés aussi au changement climatique, à l’utilisation de nouvelles technologies comme les centres de données, ainsi qu’à l’extraction continue de minerais, du pétrole et du gaz aux terres rares.
En même temps, il est impossible de ne pas prêter attention aux mythes de la soi-disant économie verte, dont les éléments actifs pourraient avoir un effet indésirable à l’avenir. Par exemple, les panneaux solaires et les éoliennes. En plus du fait que leur fabrication nécessite des composants associés à une production polluante, il n’existe pas de technologie véritablement écologique pour l’élimination des panneaux usagés ou des pales d’éoliennes. Par conséquent, ils ne peuvent pas être considérés comme 100 % respectueux de l’environnement. De plus, il faut tenir compte des rapports de prix des producteurs – la Chine domine actuellement dans ce secteur, où la surproduction de ces produits, ainsi que des véhicules électriques, est manifeste. Dans le cadre de la stratégie « Belt and Road », la Chine procède également à des interventions commerciales dans la vente de systèmes de production d’énergie alternative.

Ainsi, nous observons un type particulier de concurrence, où la Chine possède un avantage évident, puisque ce segment reste demandé par les consommateurs extérieurs.
Si nous continuons à parler de la concurrence dans la région, la Turquie est un autre acteur actif, mais elle tente d’agir par des stratégies culturelles et politiques – à travers l’Organisation des États turciques, en construisant une idéologie artificielle d’identité commune. Parallèlement à la stratégie culturelle et politique, une voie économique est également développée, comprenant la vente de marchandises et l’intérêt des entreprises de construction. Ces entreprises sont théoriquement intéressées par le développement des infrastructures des pays d’Asie centrale, car cela leur permet d’obtenir des contrats de construction.
Cependant, il reste deux acteurs majeurs – l’Iran et l’Afghanistan. Les deux pays ont montré une résilience remarquable face à la pression extérieure, y compris l’usage de la force militaire. Les deux nécessitent une reconstruction et un développement à long terme, notamment par le biais de projets d’importance internationale comme le corridor Nord-Sud, le gazoduc TAPI et bien d’autres initiatives.
Nous avons maintenant dressé un tableau des faits. Cependant, des solutions concrètes sont nécessaires pour mettre en œuvre des stratégies à grande échelle. Cela dépend désormais des dirigeants politiques des pays de la région. Pour sa part, la Russie est intéressée par le renforcement de la stabilité de ce « ventre mou » de l’Eurasie, de sorte que l’élargissement des partenariats en matière de projets d’infrastructures serait dans l’intérêt de Moscou.
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samedi, 11 juillet 2026
La City contre la Russie? Derrière la crise européenne, le retour de l’antique guerre entre la mer et la terre

La City contre la Russie? Derrière la crise européenne, le retour de l’antique guerre entre la mer et la terre
par Nicola Bielli
Source : Come Don Chisciotte & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-city-contro-la...
Alors que l’Europe assiste à une nouvelle escalade de la confrontation entre l’OTAN et la Russie, une question demeure en marge du débat public: pourquoi le Royaume-Uni semble-t-il souvent plus déterminé que d’autres pays européens à adopter une ligne de plus en plus dure envers Moscou?
Les explications officielles sont bien connues : défense de l’Ukraine, protection du droit international, sécurité européenne, endiguement des ambitions géopolitiques du Kremlin. Ce sont assurément des arguments pertinents, mais ils ne suffisent peut-être pas à expliquer l’ensemble du tableau.
Pour comprendre les racines profondes de la posture britannique, il faut peut-être regarder ailleurs. Non pas vers Westminster, mais vers le cœur financier de Londres. Non pas vers les récits quotidiens de la guerre en Ukraine, mais vers les structures de pouvoir qui traversent l’histoire britannique depuis des siècles.
C’est ici que la réflexion de l’économiste Richard Murphy offre une perspective originale et provocatrice.
Selon Murphy, l’un des spécialistes les plus connus des dynamiques fiscales et des paradis offshore, la City de Londres n’est pas simplement un quartier financier. Il s’agit d’une structure de pouvoir dotée de caractéristiques exceptionnelles à l’intérieur de l’État britannique.

« Britannia rules the waves » de Nicholas Habbe : Britannia – armée d’une lance, d’un casque et d’un bouclier orné des armes royales britanniques – est assise sur un quadrige aux côtés de Neptune, armée de son trident.
La City of London Corporation, qui gouverne le fameux Square Mile, constitue en effet une anomalie presque unique dans le monde occidental. Les entreprises peuvent y voter lors des élections. Elle dispose de ses propres institutions, de sa propre police et d’un accès privilégié aux centres de décision du pouvoir britannique. Formellement, il s’agit d’une administration locale. En substance, affirme Murphy, elle représente le centre politique d’un réseau financier mondial.
Ce n’est pas un simple héritage médiéval subsistant par inertie. Selon cette interprétation, la Corporation continue d’exercer une fonction précise : défendre les intérêts du capital financier contre toute forme de contrôle démocratique susceptible de limiter sa liberté de mouvement.
C’est une thèse radicale. Mais c’est justement à partir de cette thèse qu’il devient possible de lire sous un autre angle certaines des grandes dynamiques géopolitiques contemporaines.
Au cours des quarante dernières années, le Royaume-Uni a connu une transformation économique profonde. Le pays qui avait porté la révolution industrielle a progressivement réduit le poids de l’industrie manufacturière. Des districts entiers de production sont entrés en crise. Mines, aciéries et chantiers navals ont laissé place à une économie de plus en plus dominée par la finance, les services et la gestion internationale des capitaux.
La City est devenue le cœur battant de ce nouveau modèle.
Londres n’exporte plus principalement des biens industriels. Elle exporte des services financiers, des assurances, des conseils juridiques, des instruments d’investissement et d’intermédiation mondiale.
En d’autres termes, la prospérité d’une partie significative de l’establishment britannique dépend aujourd’hui de la survie d’un ordre international fondé sur la libre circulation des capitaux et sur la centralité des institutions économiques occidentales.
C’est à ce stade que le raisonnement économique se transforme inévitablement en raisonnement géopolitique.
Car chaque système économique développe sa propre vision du monde et sa propre conception de la sécurité.
Historiquement, la puissance britannique fut celle de la mer. L’Empire britannique a bâti sa grandeur en contrôlant les routes commerciales, les échanges maritimes, les assurances et la finance internationale. Il ne dominait pas par la continuité territoriale, mais par les réseaux.


Russie: plaine fertile et steppe.
La Russie a représenté pendant des siècles son opposé.
Une immense puissance continentale, fondée sur le contrôle de l’espace terrestre, des ressources naturelles et de la profondeur stratégique. Une civilisation géopolitique construite autour de la terre, non de la mer.
L’histoire européenne a largement été l’histoire de cette confrontation.
Du Grand Jeu en Asie centrale à la guerre de Crimée, de l’époque tsariste à la Guerre froide, Londres a constamment considéré la Russie comme son principal rival continental.
La fin de l’Union soviétique semblait refermer ce chapitre, mais aujourd’hui, le conflit est revenu.
Et ce n’est peut-être pas une simple coïncidence.
Selon la lecture proposée par Murphy, la City représente l’évolution moderne de la puissance maritime traditionnelle britannique. Non plus une thalassocratie fondée sur les flottes militaires et les colonies, mais une thalassocratie financière reposant sur les flux de capitaux, les marchés mondiaux et le réseau offshore reliant Londres aux anciennes structures de l’Empire.
Dans cette perspective, la Russie n’apparaît pas simplement comme un adversaire géopolitique ; elle incarne quelque chose de plus profond : la persistance d’une logique alternative à celle de la mondialisation financière. Une logique fondée sur la souveraineté de l’État, le contrôle des ressources stratégiques et la capacité de s’affranchir – au moins en partie – de l’influence des grands centres financiers occidentaux.
C’est de là qu’émerge une question inévitable.
Si la centralité de la City dépend de l’existence d’un certain ordre mondial, que se passe-t-il lorsque cet ordre entre en crise ?
La montée en puissance de la Chine, le renforcement des BRICS, la recherche de systèmes de paiement alternatifs au dollar et l’émergence de nouvelles alliances eurasiatiques érodent progressivement les équilibres qui ont caractérisé le monde depuis 1991.
Pour les élites financières occidentales, il s’agit d’une transformation potentiellement historique, et c’est dans ce contexte que certains observateurs interprètent l’activisme croissant du Royaume-Uni dans la crise ukrainienne.Londres s’est souvent retrouvée en première ligne dans le soutien militaire à Kiev. Elle a appuyé des sanctions de plus en plus sévères contre Moscou. Elle a encouragé une posture stratégique particulièrement affirmée dans la Baltique, la mer du Nord et dans les zones de contact entre l’OTAN et la Russie.
Selon la lecture critique proposée par Murphy, ces choix ne peuvent être compris uniquement à travers le prisme de la sécurité militaire.
Ils refléteraient aussi la nécessité de défendre un système économique et financier qui considère toute réduction de sa centralité mondiale comme une menace.
Naturellement, cette interprétation reste sujette à débat. Il n’existe aucune preuve démontrant une direction directe de la City sur les décisions stratégiques britanniques. Il ne serait pas non plus correct de réduire toute la politique étrangère du Royaume-Uni aux seuls intérêts financiers, mais il serait tout aussi naïf d’ignorer le poids que les structures économiques exercent sur les choix géopolitiques des États.
La véritable question concerne alors l’avenir de l’Europe.Si la confrontation avec la Russie continue de s’intensifier, le continent risque de se retrouver à nouveau piégé dans la logique des blocs opposés. Une logique que l’histoire du XXe siècle a déjà montré capable de transformer des rivalités économiques et stratégiques en conflits dévastateurs.
C’est précisément ici que le raisonnement de Murphy prend une dimension inquiétante.
Lorsqu’une structure de pouvoir perçoit la possibilité de perdre sa position dominante, la tentation de répondre par l’escalade peut devenir très forte. Pas nécessairement par choix délibéré, mais comme conséquence d’une logique systémique qui identifie sa propre survie à celle de l’ordre existant.
La question finale demeure donc ouverte.La tension croissante entre l’Occident et la Russie n’est-elle vraiment qu’une bataille pour la sécurité européenne? Ou bien assistons-nous aussi à la réaction d’un système financier mondial qui voit son hégémonie menacée?
Au cœur de Londres, dans ce mile carré qui continue d’exercer une influence disproportionnée sur les affaires du monde, se trouve peut-être une partie de la réponse.
La City de Londres n’est pas simplement un centre financier. C’est le cœur d’un modèle politique, économique et social spécifique, que l’on pourrait qualifier de financiarisme oligarchique transnational. Selon Murphy, le problème n’est pas la finance en soi, mais le fait que la finance soit devenue le principe organisateur de toute la société. Dans ce modèle, le pouvoir ne découle pas principalement du vote, du travail ou de la production industrielle, mais de la mobilité du capital. Celui qui contrôle le capital financier dispose d’un levier de pouvoir supérieur à celui des gouvernements démocratiquement élus. La conséquence en est une transformation profonde de la démocratie. Formellement, les institutions démocratiques continuent d’exister: on vote, on élit des parlements, on forme des gouvernements. Pourtant, soutient Murphy, le champ des décisions réellement possibles est restreint par la nécessité de ne pas perturber les marchés financiers. Les gouvernements peuvent changer, mais à l’intérieur de limites définies par la réaction des investisseurs, des banques, des fonds et de la City.
Il naît ainsi une sorte de démocratie conditionnée. Les élections déterminent qui gouverne, mais ne décident pas pleinement de ce qui peut être fait. La souveraineté populaire est subordonnée à la confiance des marchés.
Dans cette perspective, le système fiscal joue un rôle central. Murphy interprète le réseau offshore britannique non comme une dérive du capitalisme, mais comme l’un de ses instruments fondamentaux. Les paradis fiscaux liés au Royaume-Uni – des Îles Caïmans aux Îles Vierges britanniques, en passant par Jersey et Guernesey – permettent aux grandes fortunes d’échapper à la fiscalité, à la régulation et, surtout, au contrôle démocratique.
C’est de là qu’émerge un second élément du modèle: la séparation entre la richesse et la responsabilité sociale.
Dans la tradition de l’État social européen, ceux qui bénéficient le plus de l’économie contribuent aussi le plus au financement de la collectivité. Dans le modèle dénoncé par Murphy, au contraire, le capital acquiert la possibilité de se soustraire à ce pacte. Les élites économiques deviennent de moins en moins dépendantes du territoire national, tandis que les citoyens ordinaires restent liés à l’État, aux services publics et à la fiscalité ordinaire.
Il se crée ainsi une double citoyenneté implicite: d’un côté, les citoyens ordinaires, soumis aux lois, aux impôts et aux décisions publiques ; de l’autre, le capital mobile, qui peut se déplacer à sa guise, choisir la juridiction la plus avantageuse et menacer constamment de s’exiler.
Selon Murphy, cela produit une forme de chantage permanent. Toute tentative d’augmenter la fiscalité sur les grandes fortunes, de renforcer les droits des travailleurs ou d’accroître les dépenses publiques se heurte immédiatement à l’objection selon laquelle «les capitaux vont partir».
Le résultat est un État progressivement affaibli.
C’est ici qu’émerge le troisième pilier du modèle: la suprématie de la rente sur la production.
Murphy soutient que la centralité de la City a poussé le Royaume-Uni à abandonner progressivement l’industrie manufacturière et les investissements productifs. Au lieu de créer de la nouvelle richesse par l’industrie, la recherche et l’innovation, l’économie est orientée vers la gestion d’actifs financiers, la spéculation immobilière et la valorisation du patrimoine existant. Dans ce contexte, le logement cesse d’être un bien social et devient un investissement.
Les villes cessent d’être des lieux de vie et deviennent des portefeuilles immobiliers. Les entreprises sont évaluées davantage pour leur valeur boursière que pour ce qu’elles produisent. Le capital recherche des rendements financiers immédiats plutôt qu’un développement productif à long terme. La société qui en découle se caractérise par des inégalités croissantes. Une minorité liée aux circuits financiers mondiaux accumule de plus en plus de richesses, tandis que les salaires, les services publics et les investissements territoriaux stagnent. D’un point de vue sociologique, Murphy décrit une société divisée entre :
- une étroite élite financière globale ;
- une classe professionnelle au service de la finance ;
- une majorité de travailleurs et de citoyens qui subissent les conséquences de décisions prises ailleurs.
De là découle aussi une crise de la légitimité démocratique. Si les citoyens ont le sentiment que tout gouvernement doit de toute façon obéir aux mêmes intérêts financiers, la défiance envers les institutions et la politique s’accroît. En effet, pour Murphy, le populisme contemporain ne naît pas seulement de facteurs culturels ou identitaires, mais aussi de la perception qu’il existe deux systèmes de règles: un pour la population et un pour le capital global.
En toile de fond, on devine une conception presque néo-impériale du pouvoir britannique. Murphy suggère que la fin formelle de l’Empire n’a pas éliminé les structures de domination bâties durant l’ère coloniale. Celles-ci se seraient transformées en un réseau financier mondial centré sur la City, capable d’exercer son influence sans contrôle territorial direct.
L’Empire des canonnières aurait été remplacé par l’Empire des flux financiers.
Au final, c’est un modèle de société très précis qui se dessine, ni une démocratie sociale fondée sur le travail, ni un État-nation gouvernant l’économie, ni même un capitalisme productif tourné vers l’industrie, mais un système où le capital financier global occupe le sommet de la hiérarchie, où l’État devient le garant de sa liberté de mouvement et où la démocratie s’adapte progressivement aux besoins de la finance.
Pour Murphy, la City n’est donc pas seulement un lieu géographique au cœur de Londres. Elle est l’expression institutionnelle d’un ordre politique dans lequel la liberté du capital est considérée comme plus importante que la souveraineté démocratique, l’égalité sociale ou le développement productif. C’est la raison pour laquelle il parle non d’une simple réforme, mais d’une véritable transformation constitutionnelle du rapport entre la finance, l’État et la démocratie.
La Grande-Bretagne, et avec elle la vieille Europe, seront-elles sacrifiées par ces élites pour éviter d’avoir à accepter le tournant “telluro-eurasiatique” de l’Histoire?
Sources:
- Richard Murphy, The Joy of Tax (2015) et articles sur le rôle de la "City of London Corporation" et des paradis fiscaux britanniques.
- Susan Strange, Casino Capitalism (1986) et Mad Money (1998).
- Halford J. Mackinder, Democratic Ideals and Reality (1919).
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lundi, 06 juillet 2026
Assez de sanctions: la guerre économique, ça suffit!

Italie: un appel contre les sanctions
Assez de sanctions: la guerre économique, ça suffit!
Source: https://www.lafionda.org/2025/05/28/basta-sanzioni-basta-...
Pour une campagne en faveur de la fin des sanctions contre la Russie et contre les autres pays
Depuis février 2022, les États-Unis et l’Union européenne ont imposé à la Russie le régime de sanctions le plus dur de l’histoire contemporaine, aggravant encore celui déjà mis en place en 2014. L’objectif déclaré était de « mettre l’économie russe à genoux », d’isoler le pays du système économique mondial, d’en miner la capacité à soutenir l’effort de guerre et, à terme, de favoriser un changement de régime en Russie. Plus de trois ans après, c’est désormais évident: ce plan a spectaculairement échoué.
Non seulement la Russie ne s’est pas effondrée, mais elle a réorienté son commerce vers l’Asie et la sphère BRICS+, maintenant son économie active et allant même jusqu’à augmenter son excédent commercial. Selon les données publiées par la Commission européenne elle-même, les exportations russes de matières premières ont continué à générer des profits records, tandis que l’industrie intérieure a reconverti sa production. La récession tant attendue ne s’est pas matérialisée: l’économie russe n’a subi qu’un léger recul, puis a recommencé à croître. Ceux qui ont échoué, en revanche, sont les pays qui ont appliqué les sanctions.
Italie : victime d’un effet boomerang économique
Le cas italien est emblématique. En 2022, alors qu’on affirmait que les sanctions toucheraient Moscou, l’Italie voyait son déficit commercial exploser, sa balance énergétique s’effondrer et l’inflation grimper à des niveaux inédits depuis des décennies. Le déficit de la balance énergétique est passé de -48 milliards à -110 milliards en une seule année. Les deux tiers de notre déficit commercial total de 2022 ont été causés précisément par les échanges avec la Russie, avec un trou record de -21,3 milliards d’euros. Et tout cela alors que les exportations vers Moscou s’effondraient.
Le résultat ? Une énergie plus chère pour les entreprises et les familles, une baisse de la production, une perte de compétitivité, une stagnation économique et un appauvrissement généralisé. La pauvreté absolue est repartie à la hausse, atteignant près de 10% de la population. Les salaires réels se sont effondrés, en particulier pour les travailleurs à bas revenus. L’inflation a érodé l’épargne des familles et la politique restrictive de la BCE a fait le reste, ralentissant encore la croissance et aggravant le poids de la dette publique.

Auto-sanctions : un suicide économique programmé
Face à ces chiffres, on ne peut que parler d’« auto-sanctions ». Le gouvernement italien et l’Union européenne ont appliqué des mesures qui leur ont causé plus de tort qu’au pays qu’ils voulaient frapper. Le récit d’une Union européenne unie et résolue à défendre les valeurs et la démocratie s’est effondré face à la dure réalité : les sanctions ont servi à plier les économies nationales à la volonté de Washington et des élites de l’Europe occidentale.
Mais il y a plus: les sanctions s’inscrivent dans une stratégie plus vaste des classes dirigeantes européennes, une guerre menée d’en haut contre les travailleurs, les retraités, les familles. Sous prétexte d’urgence guerrière, on justifie l’austérité, les coupes dans les dépenses, l’inflation, la hausse des taux et la précarisation du travail. Le résultat est un transfert supplémentaire de richesse du bas vers le haut, l’érosion de l’État-providence, l’augmentation des inégalités. Les sanctions ne sont pas seulement un outil géopolitique, mais aussi un dispositif de discipline des sociétés européennes.
Pourquoi continuer malgré l’échec ?
Si l’échec des sanctions est si évident, pourquoi persiste-t-on? Pourquoi, en janvier 2025, la Commission européenne a-t-elle adopté le seizième paquet? La réponse est simple: les sanctions ne servent pas seulement – en théorie – à frapper un ennemi extérieur, mais aussi à remodeler l’ordre interne. Elles servent à renforcer la subordination de l’Union européenne aux États-Unis. Elles servent à réduire les marges d’autonomie politique, sociale et économique des États nationaux et à légitimer un modèle toujours plus autoritaire.
Les sanctions : un instrument de guerre
N’oublions pas: les sanctions sont, à tous égards, un instrument de guerre. Une arme dont les effets peuvent être aussi dévastateurs que ceux des bombardements. Les exemples de Cuba, du Venezuela, de l’Iran le montrent: ce sont des pays où des décennies d’embargos ont détruit l’économie et frappé durement les populations civiles. Dans le cas de la Russie, la puissance et la taille de l’économie ont empêché l’effondrement, malgré les intentions initiales. Ce n’est pas un hasard si la Russie a posé le retrait des sanctions comme condition préalable à un accord de paix durable.
En ce sens, l’Italie ne participe pas seulement militairement à la guerre par procuration contre la Russie. Elle y est également impliquée économiquement, appliquant depuis des années des sanctions qui servent de complément à la stratégie de guerre de l’OTAN, avec pour seul résultat de s’auto-pénaliser. Au nom d’une politique qui ne défend pas nos intérêts, mais les sacrifie.
Une issue : le retrait des sanctions, la recherche de la paix
À la lumière de ce qui précède, il est temps de changer de cap. L’Italie doit sortir de la logique de guerre permanente, tant militaire qu’économique. Elle doit reprendre en main sa souveraineté, défendre son intérêt national, protéger le bien-être de ses citoyens. C’est pourquoi nous demandons le retrait immédiat des sanctions contre la Russie et contre tous les autres pays qui en sont victimes, l’arrêt de la participation italienne à la guerre économique et le lancement d’une initiative diplomatique pour la paix.
Ce n’est qu’ainsi que l’Italie pourra recommencer à croître, à investir, à garantir dignité et sécurité aux familles et aux travailleurs. Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra sortir de la marginalité suicidaire dans laquelle l’a confinée une classe politique soumise aux intérêts d’autrui. Et ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra contribuer de manière constructive à la sécurité et à la stabilité de l’Europe.
Arrêtons l’automutilation économique ! Assez de sanctions !
Pour la paix, pour l’avenir, pour l’Italie !
Pour adhérer à l’appel, remplissez le formulaire : https://forms.gle/LXBJ8ZkC8wzntmno9
Pour plus d’informations, écrivez à : bastasanzioni@gmail.com
Infos sur la revue en ligne "La Fionda"
La Fionda est une revue de combat politico-culturel qui n’a derrière elle aucun financeur, de quelque nature que ce soit. Les idées exprimées dans les pages du magazine, sur le blog en ligne et sur nos réseaux sociaux sont le fruit d’un débat interne ouvert, libre et autonome. En ouvrant le site de La Fionda, vous ne serez jamais envahi de publicités et de pop-ups intrusifs, tout au bénéfice de nos lecteurs. Si vous appréciez notre travail et souhaitez nous aider à grandir et à nous améliorer, tant en termes de contenu que d’initiatives, vous avez la possibilité de cliquer ci-dessous et de nous offrir une contribution. Un immense merci de toute la rédaction !
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dimanche, 05 juillet 2026
Scission du temps et fin des accords d’Anchorage

Scission du temps et fin des accords d’Anchorage
Alexandre Douguine
Animateur: La semaine dernière s’est tenue la conférence « Philosophie du futur. Idées et significations ». Dans une lettre de bienvenue, le président du pays, Vladimir Poutine, a souligné ce qui suit, je cite: « Le besoin d’une analyse philosophique profonde et responsable des événements en cours et des défis contemporains grandit». Je propose donc de commencer notre conversation par le rôle de l’Europe dans ces défis contemporains. Vous avez émis de nombreuses remarques sur le comportement de l’Occident lors de cette conférence, c’est pourquoi je vous pose la question suivante: l’analyse philosophique existe-t-elle aujourd’hui chez ceux qui siègent à Bruxelles? Pourquoi les politiciens actuels choisissent-ils consciemment la voie de l’abîme, si vous me permettez cette expression?
Alexandre Douguine : Le fait est que tout cela est un peu plus complexe, à moins de considérer simplement qu’il s’agit d’idiots agissant de façon spontanée, sans comprendre les conséquences de leurs actes. En réalité, nous comprenons mal la métaphysique de l’Occident contemporain. Pourtant, elle existe. Mais elle est pour nous inattendue, car au cours des 30, 40 dernières années, la pensée philosophique occidentale, dans son ensemble, a rompu avec la tradition des Lumières, avec l’humanisme, avec la primauté de l’homme — ce dont elle se targuait et qui faisait en partie sa force à l’époque précédente.
Bien sûr, on peut débattre du degré de sincérité de cette attitude, même à l’époque. Les doubles standards sont très caractéristiques de l’Occident: ils parlaient de progrès tout en instaurant l’esclavage, ils parlaient d’égalité tout en colonisant d’autres peuples, ils parlaient de justice tout en organisant le génocide de pays et de sociétés entières. Les doubles standards, c’est une chose.

Mais ce qui est intéressant, c’est que ces 30 à 40 dernières années (et cela a été largement évoqué lors de notre conférence, dans le cluster « Lomonossov » à l’Université d’État de Moscou, au sein de différentes sections et sous divers angles), la philosophie occidentale contemporaine est devenue ouvertement antihumaine. Elle est ouvertement nihiliste, elle ne propose absolument aucune image séduisante du futur, elle fait, en fait, commerce de l’horreur. C’est une philosophie qui a rompu complètement et définitivement avec l’humanisme, avec les valeurs sacrées, avec la tradition. Elle s’est plongée dans ce temps technique, libéré, libre, qui s’écoule vers nulle part, et elle a totalement réinterprété toutes les notions avec lesquelles elle opérait auparavant.
C’est pourquoi il était si important de réfléchir au temps et à l’avenir lors de cette conférence. Parce que nous n’avons pas affaire à un simple « bug » dans le programme, mais à une tendance fondamentale, incarnée, par exemple, dans la philosophie de l’accélération — l’accélération du temps. Mais vers où? Accélérer vers quoi? Lorsque l’on pose ces questions, lorsqu’on les place dans un contexte intellectuel, lorsqu’on analyse les auteurs occidentaux, leurs théories, l’ontologie orientée objet, leurs conceptions du temps, de la temporalité, de l’histoire — alors, on ressent véritablement de l’effroi.
En fait, de nombreux philosophes occidentaux contemporains envisagent consciemment la perspective proche de la destruction de la vie sur Terre, des mutations, des explosions nucléaires, des catastrophes technologiques, non pas comme une possibilité qu’il faudrait éviter, mais comme une issue souhaitable. Cela est très difficile à imaginer, difficile à croire que de telles théories existent. Dans notre section, comme dans d’autres, il y avait des exposés, voire des témoignages des philosophes anglais eux-mêmes.



Richard Sakwa (photo), philosophe britannique, parlait de l’effondrement du progrès. Il disait que plus personne en Occident ne croit au progrès. Son idée était un peu naïve: «Essayons de réinventer le progrès, revenons-y». Mais en réalité, il faut s’interroger sur le progrès lui-même: quelle était donc cette idéologie qui vient de s’achever? Elle était fondée sur l’anti-christianisme, sur le rejet de Dieu, de la religion, de l’éternité.
Et aujourd’hui, face à la philosophie de Washington, de Bruxelles, de la Silicon Valley et des centres intellectuels occidentaux qui promeuvent et développent cela consciemment, nous devons mettre l’accent sur la pensée souveraine, sur une temporalité souveraine, sur notre histoire russe, sur notre propre conception de l’avenir. De l’avenir du temps. Tout simplement, notre temps et celui de l’Occident coulent dans des directions différentes. Nous n’avons certainement pas à aller dans la direction où ils ne font pas que nous appeler, mais où ils nous poussent.
Voilà pourquoi, selon moi, notre président Vladimir Vladimirovitch Poutine a adressé un message aussi important au congrès des philosophes venus discuter de ces questions du monde entier.


Les Chinois, d’ailleurs, ont parlé de leur propre temporalité, de façon très intéressante. On pourrait croire qu’ils sont performants dans le présent, qu’ils sont très modernes, mais leur conception du temps est tout à fait différente. Et les meilleurs représentants de la Chine — Zhang Weiwei (photo, en haut), le célèbre professeur Jiang (photo, en bas), qui a tout prédit : la victoire de Trump, la guerre en Iran — ont participé à nos travaux. Ce groupe d’intellectuels chinois, extrêmement important, disait : « Nous aussi, notre temps chinois coule dans sa propre direction, ne croyez pas que nous cédons à l’Occident, nous connaissons leur valeur. »
Les professeurs indiens de l’Institut Jawaharlal Nehru — d’ailleurs, d’excellents penseurs — affirment que le temps indien ne coule pas non plus dans ce sens. Les auteurs musulmans et les chercheurs africains (le professeur Nyamsi disait que le mot même de « temps » a un sens différent dans les langues africaines) insistent sur le fait que l’Occident tente de nous inclure dans son propre temps, tente de coloniser notre conscience du temps et de l’histoire.
Évidemment, dans toutes les sections, la question du temps russe, de l’avenir russe, de la direction à prendre, a été abordée. Il est absolument évident que ce n’est pas vers la direction où l’Occident nous pousse. Tel était l’avis unanime de centaines de personnes — plus d’un millier ont participé à ce congrès. Il nous faut aller dans l’autre sens : il faut immédiatement changer de voie, descendre de ce train, sous peine de catastrophe. Le congrès était très sérieux. C’est un cas rare où deux jours ont été remplis de discussions, de débats et d’échanges aussi intenses.
Mais déjà aujourd’hui, vous savez, il ne reste presque plus de libéraux et de pro-occidentaux, ce sont des cas isolés. La plupart comprennent qu’il faut agir, qu’il faut fonder sa propre souveraineté philosophique, sa souveraineté intellectuelle. Il faut construire une histoire russe, un éclairage russe (il existe d’ailleurs un décret présidentiel sur l’éducation historique), il faut s’appuyer sur des valeurs traditionnelles, il faut chercher non seulement une tactique, mais aussi une stratégie. Il est nécessaire de déterminer cette voie : où allons-nous, quelle est la finalité que nous, Russes, considérons comme le but de notre histoire, alors qu’elle s’éloigne de plus en plus manifestement de celle de l’Occident.
Il est très important que nous ayons eu parmi nous des représentants de nos militaires venant de la zone de l’opération militaire spéciale. Dans la zone de contact, il y a aussi des philosophes russes qui participent aux combats. C’est étonnant, et ils étaient parmi nous. Ils ont parlé de la façon dont des centaines de milliers de nos combattants comprennent et interprètent cette guerre que nous menons contre l’Occident. Et cette compréhension est bien plus profonde qu’on ne le pense. On imagine qu’ils sont des héros mais qu’ils combattent purement techniquement, exécutant ce qui leur est demandé, alors qu’en réalité ils réfléchissent aussi très profondément, comme il s’avère patent. Ces centaines de milliers de personnes sont peut-être les représentants les plus éveillés, les plus actifs, les plus aigus de notre peuple. Ils sont simples ou non — il y a là des philosophes professionnels, des scientifiques, des humanistes, des physiciens qui aujourd’hui se battent pour nous au front. En se battant, ils pensent, et ils ont partagé leurs réflexions au congrès. Cela a été inestimable, tout simplement inestimable.

C’est un cas rare où l’événement a reçu un soutien colossal de la part des autorités, mais le plus important, sans doute, est que les autorités en ont réellement besoin. Ce n’est pas seulement nécessaire aux philosophes eux-mêmes ou aux spécialistes. Le président en a besoin, son administration en a besoin, le gouvernement en a besoin (le vice-premier ministre Tchernychenko est intervenu), le Conseil de la Fédération en a besoin (le vice-président du Conseil de la Fédération a pris la parole). De fait, le pouvoir d’État commence à prendre conscience de ce qu’il aurait dû comprendre depuis longtemps. Dieu merci, le temps est venu : sans une analyse philosophique profonde des processus auxquels nous sommes confrontés, dans un monde complexe et multipolaire, et dans notre propre pays, il est tout simplement impossible d’aller plus loin.
Animateur: J’ai personnellement rencontré de nombreux jeunes gens dans la zone de l’opération militaire spéciale, de tous âges et de tous milieux, et, sans aucun doute, leur clarté d’esprit est vraiment surprenante. À votre avis, Alexandre Guélievitch, à quel point est-il important pour un philosophe russe de ressentir physiquement ce qui se passe, comme on dit, « sur le terrain » ? Bien sûr, vous avez dit que c’est d’abord important pour l’État, mais tout de même, si nous parlons des philosophes…
En fait, on pense souvent que l’histoire concerne le passé. Mais l’histoire concerne le passé, le présent et l’avenir. Et toutes ensemble, ces trois temporalités (chez nous, le passé, le présent et le futur) constituent la carte du chemin d’un peuple, le destin d’un peuple dans l’histoire. L’histoire, c’est les trois temps, et, en conséquence, si un philosophe vit en dehors de l’histoire, alors bien sûr, il se fiche probablement de tout ; mais de tels philosophes n’ont jamais existé. Tous les philosophes ont vécu, à travers eux-mêmes, les destins de leurs civilisations, de leurs sociétés, les faisant passer par leur esprit et leur cœur, par leur âme.

Ainsi, évidemment, la guerre que nous menons aujourd’hui doit sans aucun doute toucher chaque personne qui pense. Certains aident le front, d’autres combattent, d’autres perdent des proches, certains meurent, d’autres mènent le combat sur le plan spirituel. Mais il s’agit de la même guerre, à l’arrière comme au front, dans les professions civiles, dans l’économie, dans la gestion, et directement dans les combats.
Nous avions aussi parmi nous Alexeï Tchadaïev. Il est à la fois penseur, philosophe, et en même temps développeur d’un système très puissant de drones. Il est véritablement en première ligne. Et il y a beaucoup de personnes comme lui. En temps de guerre, tous doivent s’impliquer. C’est le destin, c’est sérieux, ce n’est pas un simple incident technique. Nous la menons depuis plus de quatre ans. C’est en fait un défi lancé à toute notre civilisation, à tout notre peuple. Nous ne vaincrons que si nous intégrons cette victoire à notre existence, si nous commençons à vivre et à respirer avec elle. C’est cette victoire, et cela, bien sûr, change notre rapport à la pensée.
Et d’ailleurs, cela existe. Il y a dans notre société, y compris dans la communauté philosophique, des enclaves qui considèrent que la guerre ne les concerne pas, que cela concerne quelqu’un d’autre. Soit le pouvoir, soit, je ne sais pas, les masses populaires aliénées, telles qu’ils se l’imaginent. Il existe même une expression: « singes philosophiques ». Un philosophe disait qu’il y a des singes philosophes qui ressemblent extérieurement à de vrais philosophes. Et ces gens qui ne laissent pas passer à travers eux la guerre, le destin de leur peuple, de leur État, leurs souffrances, leurs perspectives, leurs efforts, ne peuvent pas être appelés philosophes. Ce sont des singes philosophes. Ou, à plus forte raison, s’ils sont du côté de l’ennemi.
Mais chaque penseur russe, chaque intellectuel russe, chaque homme honnête, tout simplement chaque personne qui réfléchit, avec une âme, un cœur, un esprit, doit, d’une manière ou d’une autre, traverser cette guerre, l’intégrer, en faire un événement de sa vie intérieure. Nous comprendrons alors où l’histoire se dirige, nous verrons avec quelle difficulté elle avance vers son propre but. Nous verrons ce but, nous verrons l’image de la victoire devant nous. Sans cela, il n’y aura rien.
C’est pourquoi je pense que cela n’est pas seulement nécessaire pour l’État, mais pour toute personne pensante, dotée d’intelligence, de conscience et d’âme. Pour tout Russe normal, pour tout citoyen russe normal. Et ce n’est pas de l’agressivité, ce n’est pas du militarisme, ce n’est pas de l’amour du sang. C’est la compréhension, plutôt, de la dimension tragique de l’histoire de l’existence humaine en tant que telle. Et aujourd’hui nous sommes au centre de cela, nous ne pouvons pas l’ignorer.
C’est pourquoi, à mon avis, l’un des grands thèmes de ce congrès a été la réflexion et la traversée de la guerre, et la mise au premier plan d’une image de la Victoire, éprouvée, profonde, mobilisatrice, attirante : la pensée de la Victoire et la philosophie de la Victoire. Voilà ce dont nous avons besoin.
Animateur : Bien sûr, la majeure partie de notre temps aujourd’hui sera consacrée à discuter de notre propre chemin, mais permettez-moi de poser une autre question, à propos de l’Occident. Honnêtement, il est intéressant d’observer la chose suivante. À votre avis, le globalisme, dont l’Europe unifiée a tant rêvé pendant longtemps, implique-t-il la destruction de la philosophie de l’identité au niveau des États-nations ? J’aimerais suivre ce moment de chute, duquel il semble aujourd’hui très difficile de sortir.
Alexandre Douguine : Le globalisme implique la destruction même des États-nations, des civilisations souveraines elles-mêmes, et l’imposition à l’humanité d’un certain modèle — un modèle qui est apparu dans l’Occident postmoderne. Là, il s’agit déjà de la décomposition de l’homme. L’individualisme atteint un point tel que l’individu commence à se dissoudre. Le temps se transforme en une masse rhizomatique, comme le disent les postmodernistes. Et en fait, cette nouvelle philosophie postmoderne, et l’ontologie orientée objet, qui propose d’en finir avec l’homme en général, deviennent le substitut nécessaire à toutes les formes de pensée souveraine nationale.
C’est-à-dire qu’on assiste à la destruction de notre philosophie, mais aussi de la philosophie occidentale traditionnelle, qui était réellement très intéressante — jusqu’à un passé récent, elle était diverse, libre, dialectique. Mais tout cela est soumis, dans la culture de l’annulation, à la globalisation, à la destruction totale : même la pensée traditionnelle occidentale est révisée et remodelée.
Et que dire des autres pays, qui doivent être conquis dans ce processus de globalisation ? Eh bien, il ne leur reste que l’exotisme. On les montrera, on nous laissera la balalaïka, l’ours, la matriochka, le kokoshnik, et l’on dira : « Voilà tout ce que la culture russe peut offrir. » Et tout le reste sera tout simplement détruit, effacé de la surface de la Terre, y compris l’Église, l’État, la société.
Et c’est un plan. Ce n’est pas un hasard. Ils en rêvent, et ils le mettent en œuvre. Infliger une défaite stratégique à la Russie en Ukraine, c’est la voie directe vers la globalisation. Nous sommes pour eux un obstacle sur ce chemin, nous créons les conditions d’un monde tout à fait différent, multipolaire, et non unipolaire, et c’est pourquoi nous sommes des ennemis, nous sommes voués à la destruction. Après nous, tous les autres suivront : ni la Chine ni l’Inde, ni le monde islamique ne résisteront. Ce sera la fin. Et tout le monde le comprend. C’est pourquoi l’effort principal, l’effort négatif des globalistes, se concentre contre la Russie.
Mais il est intéressant de noter que les collègues qui sont intervenus au congrès disent aussi que le globalisme s’est légèrement déplacé — il s’agit maintenant d’une hégémonie directe de l’Occident. Plus personne ne cache l’idée de conquérir et de soumettre toute l’humanité. Cet Occident trumpiste, néoconservateur, ne prend même plus la peine d’enrober sa volonté de domination brutale dans des formes pseudo-humanitaires. Et cela est tout aussi effrayant.
Il en résulte que l’Occident globaliste, et l’Occident direct, hégémonique, centré sur l’Amérique, ne laissent aucune chance à l’humanité. Nous devons donc, bon gré mal gré, nous unir et défendre notre droit à l’existence, c’est-à-dire leur infliger une défaite stratégique. Peut-être pas rayer l’Occident de la carte (nous n’avons pas de tels plans), mais réduire leur volonté de domination mondiale, leur expansion globaliste — cela, nous devons absolument le faire.
L’Occident s’arrête en Ukraine. À ses frontières occidentales, là, l’Occident doit s’arrêter, ou mieux encore, plus loin encore. C’est ce qui se joue aujourd’hui. C’est ce qui est en train de se décider : les peuples (pas seulement le nôtre, mais les peuples du monde) ont-ils le droit à leur propre philosophie, ou bien l’Occident parviendra-t-il à imposer la sienne, déjà pervertie. Car c’est aussi une philosophie. Ce n’est pas seulement de la technique — c’est la philosophie du post-humanisme, la philosophie du remplacement de l’homme par l’intelligence artificielle. Une philosophie antihumaniste, nihiliste, dans l’esprit de l’ontologie orientée objet, qu’ils veulent faire advenir comme la seule et l'unique dans le contexte mondial.
Et c’est pour cela qu’on se bat. Voilà les significations philosophiques de la guerre qui passent aujourd’hui au premier plan. Et l’Occident, de ce point de vue, dès qu’on étudie véritablement ses recherches (sa façon de penser, ce qu’il écrit, ce qu’il dit, quels sont leurs congrès philosophiques, ce qui y est discuté), on est saisi d’horreur. Nous ne le savons tout simplement pas. Si nous le savions, je pense que nous agirions beaucoup plus résolument dans cette guerre.
Animateur : L’antihumanisme, la tentative de dissoudre l’individualité, de détruire l’État-nation — tout cela crée un gouffre d’un point de vue diplomatique, au moins en raison de la divergence d’interprétation des concepts, comme on le voit avec « l’esprit d’Anchorage ».
Alexandre Douguine : Bien sûr, « l’esprit d’Anchorage » n’est finalement qu’une figure de style, comme l’a dit récemment le président lui-même. Lors de cet entretien en Alaska, il n’y a eu aucun accord. On s’est simplement dit qu’il serait bon de désamorcer la situation autour de l’Ukraine, pour qu’elle ne dégénère pas en guerre nucléaire. Et sur ce point, il y a eu consensus. Autrement dit, nous avons exprimé de part et d’autre la volonté de ne pas lancer de frappes nucléaires stratégiques l’un contre l’autre, et de ne pas utiliser pour l’instant d’armes nucléaires tactiques. Mais ce « pour l’instant » est important. Nous voyons bien ce que valent les promesses occidentales dans le cas de l’Iran.
Donc l’esprit d’Anchorage, c’est un euphémisme. En réalité, rien n’a été obtenu, et il ne faut rien en attendre. Qui plus est, si on regarde les choses en face, cet euphémisme n’était pas nécessaire. L’Occident comprend parfaitement notre position réelle, mais il interprète notre volonté de désescalade comme une manifestation de faiblesse de notre part. Voilà tout. Autrement dit, « l’esprit d’Anchorage » a affaibli la détermination de notre société à se battre jusqu’au bout, jusqu’à la victoire. Et c’est mauvais. En fin de compte, il s’avère qu’il n’y avait rien de substantiel dans ces discussions.
Je pense que c’était une erreur. Il faut parler, il faut rechercher la désescalade, bien sûr. Il faut se rencontrer au plus haut niveau, établir des contacts, mais il ne faut pas s’en vanter. Cela sème la confusion. Je pense qu’aujourd’hui, tout est clair.
Animateur : En poursuivant nos discussions sur Anchorage et les dernières déclarations de Vladimir Poutine lors de son entretien avec le journaliste Pavel Zaroubine, j’aimerais comprendre : comment instaurer la confiance au niveau diplomatique, si l’Europe prévoit de faire la guerre à la Russie à des dates précises, alors que les accords précédents se sont soldés par des trahisons ?
Alexandre Douguine : Je pense qu’en maintenant les canaux de communication, la Russie n’a aujourd’hui tout simplement pas d’autre choix. Nous avons déjà utilisé toutes les options, à mon avis, sauf une: nous impliquer véritablement dans cette guerre.
Notre président a dit à plusieurs reprises que « nous n’avons pas encore commencé ». Il envoie des signaux. Cela signifie que nous ne voulons pas d’escalade. Ce n’est pas que nous n’avons pas commencé — bien sûr, nous faisons la guerre, et nous avons aussi des succès et des difficultés dans cette guerre. Mais aujourd’hui, toute déclaration disant que nous n’avons pas commencé, que nous sommes prêts à négocier, que nous restons ouverts — tout cela est perçu comme une provocation en vue d’une frappe ultérieure.
C’est-à-dire qu’ils commencent à comprendre (du moins, si on se met à la place de l’Occident, ils interprètent la situation ainsi) que seuls eux jouent l’escalade. Ils ont ce levier, ce régulateur, qui leur permet de fixer leur niveau d’escalade. Nous, nous répondons ou pas, mais dans tous les cas, c’est eux qui jouent à ce jeu appelé « escalade ». Ils peuvent nous promettre quelque chose, envoyer des négociateurs douteux, mais au fond (c’est ce qu’a dit le président, et avant lui Ouchakov aussi), il s’avère qu’ils ne nous considèrent pas du tout, ils ne nous respectent pas, ils nous traitent comme des objets, comme des choses. Ils nous épuisent, guident eux-mêmes leurs missiles sur nos cibles, appuient eux-mêmes sur les boutons, et mènent contre nous — indirectement, par les mains des Ukrainiens — une guerre directe. Et à nous, ils disent : « Non, tout va bien, nous attendons, nous ouvrirons Nord Stream ou autre chose, nous trouverons un accord pour un tunnel. »
Il ne faut plus se faire d’illusions, nous ne pouvons plus être dupes. Continuer à dire : « Vous nous frappez, mais ça ne nous fait pas mal, nous sommes toujours gentils » — cela ne fonctionne pas.
Le plus important, c’est que la population commence à murmurer. Notre société veut de la détermination, de la clarté, une image de la victoire, de l’univocité — il faudrait tout simplement interdire l’expression « esprit d’Anchorage ». Je ne dis pas qu’il ne faut pas négocier avec eux. J’en ai déjà parlé. Il faut négocier, mais il ne faut pas l’annoncer à la population. On s’en occupe, tout simplement. Où est parti Kirill Dmitriev ? Qui est venu chez nous ? Très bien, quelqu’un est venu ou il est parti ailleurs. C’est toujours comme ça, en temps de guerre. C’est normal.

Mais la population n’a pas à le savoir, car cela démobilise, cela crée une impression complètement fausse d’indécision de la part de nos autorités à nos propres yeux. Et cela, c’est impossible, c’est inadmissible en temps de guerre. Nous devons avoir confiance dans nos autorités, nous devons être solidaires, unis autour du président, de l’État, de notre armée. Il ne doit pas y avoir de doutes. Et tout discours selon lequel nous allons bientôt nous entendre avec eux, que la guerre va bientôt finir, qu’une trêve va être signée — tout cela a un effet extrêmement négatif sur nous.
Mais nous n’avons pas besoin de le savoir, car cela démobilise, cela crée une impression totalement erronée d’indécision de notre pouvoir à nos propres yeux. Et cela est impossible, cela est inadmissible en temps de guerre. Nous devons être sûrs de notre autorité, nous devons être solidaires, unis autour du président, de l’État, de notre armée. Aucun doute ne doit s’insinuer en nous. Et toute discussion du type « nous allons bientôt trouver un accord avec eux », « la guerre va bientôt se terminer », « une trêve va être conclue » — tout cela a un effet extrêmement négatif sur nous.
Mais ce n’est qu’une partie du problème : nous sommes des nôtres, nous comprendrons, nous pourrons peut-être analyser la situation et en prendre conscience. Mais sur l’Occident, cela produit un effet tout à fait différent. Ils comprennent qu’ils contrôlent le processus d’escalade. Nous leur faisons ainsi comprendre qu’ils sont aux commandes, et ils le sont effectivement. Ils augmentent l’escalade exactement dans la mesure et selon les degrés qui leur sont commodes et sûrs. Aujourd’hui ils attaquent des pétroliers, demain ils lanceront leurs missiles, après-demain ils livreront tel ou tel équipement, et nous, en réponse, nous faisons quelque chose.
Cette stratégie de réponse, de réaction, de jeu d’escalade uniquement réactif, il faut y mettre un terme. Il faut entrer pleinement dans le processus d’escalade. Cela signifie que nous devons (en agissant, à mon avis, à peu près comme l’Iran) infliger dès maintenant au moins quelques actions ciblées extrêmement douloureuses pour l’ensemble de l’Occident — voire pour les États-Unis — qui viendront briser ce modèle par lequel ils contrôlent tout.
J’ai dit à de nombreuses reprises dans diverses émissions que, lors de ma rencontre avec Brzezinski (le géostratégiste aujourd’hui décédé), je lui ai demandé: « Les échecs géopolitiques, est-ce un jeu pour deux ? » Il m’a répondu: « Non, pour un seul ». Aujourd’hui, l’Occident joue avec nous aux échecs pour un seul : ils augmentent un peu l’escalade, nous répondons. Ils ajustent, vérifient, déplacent — et nous nous déplaçons également derrière eux. Autrement dit, nous ne faisons que répondre. Voilà ce que sont les échecs pour un seul.
Nous devons jouer aux échecs à deux. Même l’Iran montre comment faire. Alors allons-y — si nous ne parvenons pas à atteindre certains centres de prise de décision, frappons par l’intermédiaire d’un proxy. Et il n’est pas forcément nécessaire de frapper brutalement, mais intelligemment : on peut utiliser de nombreux moyens pour infliger des dommages incroyables à l’ennemi sur son territoire, dans ses eaux territoriales, dans son espace aérien, dans ses systèmes sociaux. Nous, nous nous contentons de fuir le feu. Nous n’avons pas d’opérations en réseau pour faire exploser la situation sociale en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre. Et nous n’aurions pas d’outils, entend-on dire? Nous avons ces outils. Mais nous disons que nous ne sommes pas comme ça. Mais comment ça, nous ne sommes pas comme ça? Dans ce cas, tout finira très tristement.
Que font-ils, eux? Lorsqu’ils contrôlent totalement le processus d’escalade, ils font en sorte de ne subir eux-mêmes aucun dommage, de n’endurer aucune perte, mais de nous en infliger. Et cela sous les formes les plus douloureuses et les plus significatives, puis ils amplifient tout cela médiatiquement, ils en font tout un battage. C’est exactement ce que nous devons faire aussi.
Je ne parle même pas comme Sergueï Alexandrovitch Karaganov : prenons les armes nucléaires stratégiques, les armes nucléaires tactiques et commençons à les utiliser. Peut-être. Là-dessus, je ne suis justement pas compétent — que les spécialistes donnent leurs recommandations dans ce domaine. Mais le fait qu’il existe encore de nombreux moyens, de nombreuses directions dans le domaine de la guerre de l’information, de l’ingénierie sociale, ainsi que de la guerre symbolique (du point de vue de la philosophie de la guerre), que nous n’avons pas utilisés — c’est évident. Savez-vous pourquoi ? Parce que l’Occident, comprenant que ce sont là des domaines sensibles, ne nous attaque pas dans cette direction. Ils font tout pour que nous répondions strictement de manière symétrique. Ils mènent cette guerre de manière très réfléchie pour nous épuiser.
Et, bien sûr, ils prévoient de faire la guerre. Si l’on passe aux recommandations positives : il nous faut nous préparer et montrer à l’Occident que nous sommes prêts à une guerre frontale avec lui. Que la société est prête, l’économie est prête, le système d’information est prêt, notre industrie est prête, notre peuple est prêt, nos partis politiques sont prêts.

Voici justement les élections. Pourquoi ne pas renommer le parti ? Pas simplement renommer le parti « Russie unie », mais le proclamer « Parti de la Victoire ». Non pas le parti de la guerre, mais précisément le parti de la victoire. Et conclure un pacte consensuel entre tous les partis politiques, afin qu’ils s’engagent sous cette stratégie de victoire.
La société doit être réorganisée sur un mode militaire, le système d’information doit être déplacé de la dominante du divertissement vers la mobilisation. Il faut arrêter, tout simplement interdire l’utilisation des mots « trêve », « fin de la guerre », « accord », « partenaires occidentaux ». Notre président et les services concernés doivent bien sûr faire leur travail. Mais la société n’a pas à être informée de cela, alors qu’ils surveillent très attentivement notre société. Il nous faut lancer une véritable campagne de masse anti-occidentale dans nos universités, dans notre système éducatif — tout cela existe déjà. Vous savez, si je disais quelque chose de complètement impensable… Oui, l’idée nationale, nos propres manuels scolaires, une éducation souveraine, une histoire souveraine, des valeurs traditionnelles — tout cela est proclamé, mais ce n’est pas concentré. Cela se fait en seconde intention, cela n’est pas érigé en priorité.
Et c’est justement cela qui dilue les efforts entrepris par le président lui-même, car il donne absolument toutes les directives dans la bonne direction. Mais il se crée l’impression que tout cela se perd ensuite quelque part : certains ont leur propre point de vue, d’autres peut-être de l’argent à l’Ouest ou leur famille à l’Ouest. Et ainsi, peu à peu, l’image d’une société prête à l’affrontement final — mobilisée, éveillée, consciente de sa place, de son destin de pays, de peuple et d’État — s’efface. À la place, on obtient une image de quelque chose d’indéterminé: aux « Patriki » (quartier central de Moscou) on voit se dérouler un type de vie, et au LBS (sur la ligne de front) un tout autre. Et d’une certaine façon, ces secteurs sont séparés. À Koursk, à Briansk et à Belgorod, les gens se sentent d’une manière (ou même désormais à Rostov, en Crimée, et dans de nombreux autres territoires), et ailleurs on continue à avoir une ambiance complètement estivale.
Mais quel congé, par exemple, en 1941? En 1942, en 1943? Quel congé? Quels barbecues? Quelle planification de voyages à la mer? Je comprends que les gens ont besoin de se reposer, mais… après la victoire nous nous reposerons. Et s’il n’y a pas de victoire, alors il n’y aura pas non plus de repos, car alors il n’y aura plus besoin de rien du tout.
Vous comprenez, c’est seulement en voyant une telle détermination dans notre société que l’Occident reculera. Voilà comment éviter une véritable confrontation, car on ne s’attaque pas aux forts — surtout pas aux très forts, aux déterminés. Et, bien sûr, derrière le président, à mon avis, il doit y avoir un groupe de personnes… Pas seulement comme c’est le cas actuellement — il a déjà toute la société derrière lui, mais il faut montrer des symboles. Il faut montrer, si l’on veut, des « faucons », qui, tout comme une équipe de football, se tiennent derrière le président, et où que l’on regarde, il n’y a aucun point faible, aucun.

Animateur : Peut-être, dans ce cas, devrions-nous apprendre de l’Iran ? Vous savez, il était très frappant d’observer comment ils agissaient sur le plan externe, médiatique, ainsi qu’en interne, surtout après l’attentat contre l’école. Vous voyez, à l’intérieur, le discours était tellement concentré que même les opposants estimaient qu’en période difficile pour le pays, il fallait s’unir autour de l’Ayatollah, qu'on le soutenait ou non. Et en même temps, sur le plan externe, sur ces mêmes réseaux sociaux américains, où l’immense majorité des Américains perçoivent la guerre ou tout autre conflit comme une activité du soir devant la télévision, juste comme un divertissement, là-bas, franchement, vous voyez des vidéos de trolling, montrant comment l’Iran pourchasse les porte-avions américains, et, en fin de compte, crée vraiment l’image d’un État fort, sûr de lui, positionné, qui, en réalité, ne craint ni les porte-avions ni aucune autre menace extérieure.
Alexandre Douguine : Absolument exact. Bien sûr, il faut apprendre de l’Iran, il faut apprendre de la Corée du Nord, il faut apprendre de la Chine… Et ici, l’équilibre est important. Je pense que la situation intérieure chez nous est différente : en Iran, il y a un problème politique, une opposition politique, tandis que chez nous, il n’y en a pas. Par conséquent, il n’est pas nécessaire ici de mobiliser davantage, il faut simplement, disons, isoler cette sixième colonne occidentalisée, et c’est tout. Mais c’est une mesure ciblée, et elle n’est pas représentée dans notre société comme un phénomène de masse: il s’agit juste d’écarter certains individus, qui sont franchement prêts à remettre les clés de la ville à l’ennemi. Ils existent, et ils viennent d’être identifiés. Si la cinquième colonne, anti-présidentielle, a déjà été éliminée, la sixième colonne reste: ces gens vivent vraiment « dans l’esprit d’Anchorage » et attendent que tout ce cauchemar finisse et que nous revenions à nos places d’avant.
D’ailleurs, Kirienko, lors de son intervention au congrès philosophique, a déclaré : « Non, rien ne s’arrêtera. Jamais nous ne reviendrons en arrière. Le désir psychologique de surmonter le traumatisme et de revenir à la situation antérieure est compréhensible, mais cela n’arrivera pas, ce serait irresponsable. Rien ne reviendra, le monde sera différent. »

Et donc, à mon avis, vous avez tout à fait raison : l’Iran démontre très activement à l’extérieur sa volonté de défendre ses intérêts de manière extrêmement ferme. De notre côté, nous faisons même plus, nous défendons nos intérêts de façon plus dure que l’Iran, je tiens à le dire. Mais c’est l’image, l’image seule — c’est uniquement de cela que je parle. Or, notre image est quelque peu inachevée, il existe certaines limitations internes face à notre propre élan, à notre poussée contre l’Occident. Pourtant, nous pourrions faire beaucoup plus, et de manière plus efficace.
Bien sûr, nous devons utiliser la plus large gamme de moyens de l’ingénierie sociale moderne pour infliger à notre adversaire des dommages très sérieux. Cet effort doit être mis en place à grande échelle, il ne faut pas agir ponctuellement, mais de façon massive. À cet égard, l’Iran, pour démontrer son image, son courage et sa détermination à ne jamais faire de compromis en aucune circonstance, adopte une position absolument efficace, tout à fait convaincante et active. Il ne faut pas qu’il y ait le moindre sentiment qu’il suffirait d’écarter quelques « faucons » pour que l’Occident puisse facilement vaincre tout un peuple. Même si l’on détruisait ce peuple de 100 millions ou 90 millions d’habitants — là-bas, 30 millions se sont déjà inscrits dans l’armée, un tiers de la population : et ce sont autant des femmes que des opposants au régime, que des partisans. Là-dessus, vous avez absolument raison, en réalité.
D’ailleurs, j’ai récemment rencontré l’ambassadeur d’Iran, et il m’a dit que la chanson la plus populaire en Iran en ce moment dit ceci : « Je suis en hidjab, je suis sans hidjab, j’aime mon pays et je détruirai les sionistes et les Américains, quoi qu’il m’en coûte. » En hidjab ou sans hidjab — pour eux cela a du sens. Et là-dessus, ils ont parfaitement raison d’agir ainsi.
Nous n’avons pas de tels problèmes. Notre société est unie, tant sur le plan ethnique que social et politique — c’est un cas unique. Actuellement, il n’y a plus de cinquième colonne, seulement la sixième. La cinquième colonne dans la société a tout simplement été éliminée : elle s’est dispersée, a repensé ses positions. Il n’y a pas d’opposition directe ni à Poutine, ni à la guerre, ni à l’État. Mais ici, il me semble que la question est la suivante : bien sûr, ces masses patriotes attendent de la détermination de la part de notre direction.
Et je pense qu’en grande partie, les succès de l’Iran, tant dans la guerre que dans les négociations avec l’Occident (et ce sont de véritables succès, car ils ne tombent pas dans les pièges de l’Occident) tiennent justement à cela. Trump menace : « Tu ne rentreras pas, négociateur, je ferai abattre ton avion. » Et eux quittent la table des négociations, ils font preuve de courage, de dignité et d’honneur.
Je pense qu’autour du président doit se dresser justement cette forêt de personnes connues, de personnes avec des positions affirmées. Et je pense que ce n’est pas un hasard si, lors du congrès de « Russie unie », des figures comme Maria Lvova-Belova, Strouna, notre héros Poddubny, Lavrov, ont été incluses dans les cinq premiers noms de la liste fédérale. C’est très important, car tout le monde fait pleinement confiance à ces personnes: à l’homme-héros, au correspondant de guerre, au héros-combattant. À la femme qui se bat pour qu’il n’y ait pas d’enfants sans abri, sans soutien, d’enfants abandonnés, pour que tous les enfants aient une famille — elle se bat avec courage, comme des gens sur le front. Elle a d’ailleurs souffert de cela, tout comme le président : la fausse accusation de la Cour pénale internationale, prétendant qu’il s’agit d’un enlèvement d’enfants ukrainiens, alors que nous les sauvions. Eh bien, ils agissent toujours ainsi : ils tuent eux-mêmes, puis accusent les victimes d’avoir commis le crime.
Et donc, ces figures irréprochables à la tête, c’est un signe très important. Cela signifie que nous sommes résolus à unir la société. Je pense qu’en réalité, il n’y a pas de traîtres autour du président. Il n’y a pas de traîtres autour du président, mais nos ennemis croient qu’il y en a, et ils misent sur eux. Et c’est justement à eux qu’ils attribuent l’indécision, à leur influence. Voilà, à mon avis, ce qu’il faut clarifier.
Cela signifie que non seulement les personnes qui ont déjà souligné, qui ont apposé le sceau de leur détermination, de leur patriotisme, de leur courage, de leur disponibilité (comme ces personnes qui conduisent actuellement la liste de « Russie unie »), mais aussi l’entourage du président doit s’exprimer. « Je suis pour la victoire », dit Peskov. « Je suis contre l’Occident », dit Alexeï Alekseïevitch Gromov. « Je me battrai pour mon peuple jusqu’au bout », dit Sergueï Vladimirovitch Kirienko. C’est effectivement ce qu’ils disent. Ils sont comme ça, ce sont des gens formidables. Mais comme ils restent dans l’ombre du président, cela crée une fausse impression : peut-être, pensent nos ennemis, qu’ils ne sont pas comme ça ? Peut-être qu’en portant un coup ciblé, on pourra briser la volonté de résistance de notre pays ? Il faut montrer que jamais la volonté de résistance, la volonté de victoire dans notre société, dans notre État, ne sera brisée. Il faut le démontrer.
On ne peut pas doser le patriotisme, comme on le fait actuellement, à mon avis, dans la politique de l’information : un pas dans un sens, un pas dans l’autre. Les nouvelles sont excellentes, puis l’émission suivante désavoue complètement le sérieux de ce que les gens viennent d’entendre, par son ton relâché, ses paillettes. Aujourd’hui, les chansons militaires ou des valeurs vraiment morales, spirituelles, voire religieuses, traditionnelles, doivent être présentes partout. Cela a déjà été dit cent fois.
Animateur : Mais idéalement, il faudrait, je suppose, que de tels candidats dynamiques, brillants, connus du peuple, soient présents non seulement au niveau de la Douma d’État ou de l’appareil présidentiel, mais aussi au niveau régional. Cela revient donc à une véritable refonte complète du système.
Alexandre Douguine : C’est ce qu’a dit le président : nous avons besoin d’une nouvelle élite, l’ancienne élite des années 1990 s’en va. Premièrement, elle a déjà vieilli : en trente ans, l’âge ne passe pas sans laisser de traces, les gens perdent certaines qualités. Deuxièmement, ils ont accumulé une énorme quantité d’expériences négatives, qui leur ont personnellement apporté l’enrichissement, et se sont forgé de fausses associations psychologiques. Cette élite des années 90 ne vaut plus rien aujourd’hui. Elle doit céder la place à des gens qui sont de véritables patriotes, de véritables héros partout, y compris au niveau régional, comme vous l’avez justement fait remarquer.
Mais l’essentiel aujourd’hui est autre chose : à mon avis, ce nouveau cycle de rotation des élites doit être symbolisé autour du président. Son entourage doit soit prêter serment ouvertement pour la victoire (et alors il n’y aura plus aucun doute, ni dans le peuple ni en Occident), soit tout simplement céder la place à la génération suivante — des personnes comme Lvova-Belova (photo), Strouna, nos gens.
Nous comprenons tous que le peuple et l’Occident croient qu’il y a encore autour du président des gens qui ne sont pas des nôtres, mais des leurs. C’est ce qu’ils pensent. En réalité, ce n’est pas le cas, je le répète : ce n’est pas le cas. Mais ils le croient, le peuple le croit, et l’Occident le croit, et cela est très dangereux. C’est cette illusion qu’il faut dissiper, il faut effectuer la rotation des élites. Et, bien sûr, en nous rassemblant autour du président, autour de notre État, tous ensemble, nous viendrons à bout de l’ennemi et nous obtiendrons la victoire, quoi qu’il en coûte.
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vendredi, 26 juin 2026
Géostratégie de la guerre sacrée : l’expérience de la Russie et de l’Iran Evgueni Vertlib

Géostratégie de la guerre sacrée : l’expérience de la Russie et de l’Iran
Evgueni Vertlib
Le concept de guerre juste repose sur la justification éthico-religieuse de l’usage de la force. Dans la tradition spirituelle russe, cette réflexion ne passe pas par la voie du formalisme juridique, mais plutôt par un modèle de priorité absolue de la Vérité sur la force. Cette idée est exprimée dans « Le Discours sur la Loi et la Grâce » du métropolite Hilarion de Kiev. Dans ce traité du XIe siècle, la « Loi » de l’Ancien Testament, considérée comme une règle extérieure, coercitive et formelle, est strictement distinguée de la « Grâce » du Nouveau Testament, conçue comme une loi intérieure de vérité, de liberté et d’esprit. Appliqué aux questions de défense de l’État et de la foi, cela signifiait que toute action militaire en Russie était légitimée non par le droit formel du plus fort, mais par la conformité à la justice divine suprême. Plus tard, cette idée s’est cristallisée dans la formule bien connue attribuée au prince Alexandre Nevski : « Dieu n’est pas dans la force, mais dans la vérité ». Ce postulat a défini pendant des siècles l’ontologie russe du conflit : la victoire et la légitimité du combat dépendent non de la supériorité numérique ou technologique, mais de la justesse métaphysique de la cause défendue. Dans une telle conception, la guerre cesse d’être un simple métier ou un moyen d’expansion ; elle acquiert un statut sacré de défense des fondements vitaux et spirituels, devenant une guerre populaire et un devoir sacré du citoyen.
Dans la tradition d’Europe occidentale, en revanche, c’est une approche rationnelle et juridique de la systématisation de la guerre qui a prévalu, posée par les penseurs antiques et développée par la scolastique médiévale. Cicéron, dans son traité « De la République », affirme que seule est juste la guerre menée pour venger un tort ou chasser des ennemis, et seulement après déclaration officielle. En Russie, cet ultimatum juridique trouve un écho historique dans l’avertissement succinct du prince Sviatoslav dans les chroniques : « J’arrive contre vous ». Au Moyen Âge, saint Augustin intègre les idées antiques dans la dogmatique chrétienne, soulignant qu’une guerre ne peut être juste que si elle vise à restaurer la paix troublée et à punir le mal, et que ceux qui la mènent ne doivent pas agir par vengeance ou cruauté. Thomas d’Aquin donnera à cet enseignement sa forme classique dans la « Somme théologique », en définissant trois critères stricts de la guerre juste (jus ad bellum) : la sanction de l’autorité légitime (auctoritas principis), une cause juste (causa justa), c’est-à-dire une faute manifeste de l’adversaire, et une intention droite (intentio recta), qui consiste à promouvoir le bien et éviter le mal.
La pensée religieuse et politique islamique aussi a formé sa propre métaphysique de la résistance défensive, qui a posé les bases de la doctrine moderne iranienne. Les origines de cette approche se trouvent dans les prescriptions coraniques et les travaux des premiers juristes musulmans, où la défense de la foi, de la souveraineté de la communauté et la lutte contre l’oppression (zulm) sont considérées comme un devoir sacré. Cette conception s’est particulièrement développée dans la branche chiite de l’islam, où l’archétype du martyre et de la résistance intransigeante à la tyrannie, issu des événements de Karbala, occupe une place centrale. Dans ce système, la justice est vue comme un ordre cosmique absolu, et la guerre contre l’hégémonie et l’injustice devient un acte métaphysique de maintien de la vérité. Ainsi, tant dans l’expérience spirituelle russe qu’iranienne, la notion de guerre juste ou sacrée a été placée d’emblée hors du champ de la politique utilitaire, formant le socle de la perception contemporaine des crises géopolitiques mondiales comme affrontement existentiel.
Dans le droit international contemporain, la notion de guerre juste s’est transformée d’une catégorie éthique en un instrument de justification normative de l’usage de la force. L’Article 51 de la Charte de l’ONU consacre le droit inaliénable des États à l’autodéfense individuelle ou collective en cas d’agression armée. Cette norme juridique constitue le fondement ontologique de la distinction entre agression et défense légitime de la souveraineté. Dans la Doctrine militaire de la Fédération de Russie, les missions stratégiques de l’État sont strictement liées à la protection des intérêts nationaux. Le document précise explicitement que le pays se réserve le droit d’utiliser les forces armées pour repousser une agression contre lui ou ses alliés, ainsi que pour maintenir ou rétablir la paix sur décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Cela souligne la légitimation défensive du recours à la force dans le cadre classique de la juste défense.
Quant à la position iranienne, l’article 152 de la Constitution de la République islamique d’Iran stipule que la politique étrangère du pays repose sur le refus de toute forme d’hégémonie, la défense des droits de tous les musulmans et le non-alignement sur les puissances hégémoniques. Ainsi, pour les deux systèmes souverains, le conflit avec les institutions globales de domination est perçu non comme une lutte pour la suprématie économique, mais comme une défense juridique et existentielle de leur propre indépendance.
L’aspect gnoséologique des conflits modernes met en évidence le passage de l’affrontement classique des armées à des opérations réseaux-centrées et hybrides, où les critères et méthodes de la « guerre juste » changent radicalement. Ce phénomène est décrit dans la Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie, qui mentionne l’utilisation d’un large éventail de moyens et méthodes hybrides, effaçant la frontière entre guerre et paix et transformant la défense même de la justice en une confrontation à plusieurs niveaux.

Dans la doctrine militaire américaine, cette approche est formalisée sous le nom d’opérations multi-domaines (Multi-Domain Operations, MDO). Elle prévoit l’intégration des actions de groupes interarmes dans cinq milieux opérationnels: terrestre, aérien, maritime, spatial et cybernétique. Dans ce cadre, l’espace informationnel est considéré comme un théâtre d’opérations militaires à part entière, où la conquête de la supériorité informationnelle et la guerre mentale remplacent la diplomatie classique, et où le monopole de l’interprétation de la « justice » devient le principal enjeu stratégique. Dans le même temps, mener des opérations par des formations irrégulières ou des forces proxy permet d’atteindre des objectifs géostratégiques tout en minimisant le risque d’affrontement militaire direct entre puissances nucléaires et en évitant l’escalade incontrôlée vers un conflit global.
La pensée géostratégique iranienne répond à cela par une doctrine de guerre asymétrique (Jang-e Namotevazen). Le Corps des Gardiens de la révolution islamique mise officiellement sur la création d’un réseau régional de dissuasion, connu sous le nom d’« Axe de la résistance », ce qui permet de compenser la supériorité technologique de l’adversaire en matière d’armements conventionnels.
Dans ce contexte, comme le notait Carl Schmitt dans sa « Théorie du partisan », le sujet asymétrique acquiert une véritable légitimité par son « attachement à la terre » et sa connexion existentielle à l’espace défendu, opposant à la domination technique le motif de la défense sacrée.
Sur le plan historico-géostratégique, le caractère prolongé des conflits actuels est conditionné par le facteur nucléaire. « Les Fondements de la politique d’État de la Fédération de Russie dans le domaine de la dissuasion nucléaire » définissent l’arme nucléaire strictement comme un « moyen de dissuasion, dont l’emploi serait une mesure ultime et forcée ». Cela exclut les concepts de frappe préventive nucléaire du champ de la planification réelle, maintenant le conflit dans des limites conventionnelles et positionnelles.
Les doctrines stratégiques américaines, y compris la Stratégie de défense nationale (National Defence Strategy), postulent en miroir le passage à la « dissuasion intégrée » (Integrated Deterrence), qui combine pression par les sanctions, alliances militaires et blocus technologique. La superposition de ces doctrines conduit, pour reprendre la formule classique de la géopolitique de Clausewitz, à une « guerre caractérisée par une tension extrême », où les parties n’ont pas la possibilité de se détruire rapidement l’une l’autre. Cette impasse stratégique est également reconnue dans des rapports d’analyse confidentiels du centre américain RAND Corporation, où il est constaté que « dans les conditions de parité nucléaire, les guerres conventionnelles se transforment inévitablement en affrontements industriels prolongés d’usure, dont l’issue dépend non d’un bond technologique, mais de la résilience de l’arrière ». Les différences de résultats obtenus par la Russie et l’Iran dans l’application de ces approches sont liées à la différence de leur architecture géostratégique, à l’ampleur des théâtres d’opération et à la nature de l’implication des acteurs mondiaux.

Dans le contexte moyen-oriental, la stratégie iranienne repose sur le concept d’asymétrie profonde : Téhéran agit à travers un vaste réseau d’acteurs non étatiques dans toute la région. Cela permet de disperser la supériorité conventionnelle des États-Unis et d’Israël, d’éviter un affrontement direct sur le sol iranien et de rendre le coût d’une agression potentielle contre l’Iran stratégiquement inacceptable pour l’Occident.
À l’inverse, le conflit autour de l’Ukraine représente un affrontement direct et à haute intensité entre de grandes machines étatiques sur un immense théâtre terrestre, mobilisant tout le spectre des armements conventionnels modernes, tandis que les pays occidentaux apportent un soutien financier, de renseignement et technique sans précédent à l’une des parties. Les analystes du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) aux États-Unis soulignent l’impasse asymétrique de ce modèle: la focalisation occidentale sur la supériorité technologique à court terme cède devant la stratégie non occidentale de patience stratégique, pensée pour l’épuisement à long terme des ressources de l’adversaire.
La parité nucléaire bloque la possibilité d’un écrasement militaire radical de l’adversaire, en raison des risques de catastrophe globale. Cela conduit inévitablement à une guerre d’usure positionnelle prolongée, où la victoire dépend non de manœuvres rapides, mais de la résilience économique, démographique et mentale à long terme des systèmes en présence. À ce stade, la géostratégie rejoint l’ontologie originelle de la «guerre juste»: l’issue du combat se déplace du plan de la domination matérielle pure à celui de la robustesse de la structure civilisationnelle et de la capacité de la société à conserver les sens pour lesquels elle est prête à supporter des charges systémiques de longue durée.
L’achèvement logique et métaphysique de cet affrontement global devient la victoire du Katechon russe — principe conservateur de la justice mondiale, dont la mission s’étend des origines anciennes de la foi aux réalités technologiques de l’époque moderne. Les deux porteurs souverains de l’idée de Guerre sacrée ont démontré la viabilité de leurs doctrines face à la pression globale.
L’Iran a réussi à défendre sa position géopolitique au Moyen-Orient, prouvant l’efficacité de la dissuasion asymétrique. La Russie, de son côté, brisant l’inertie de l’impasse positionnelle, a en fait remporté la victoire sur le théâtre d’opérations du Sud, consacrant un basculement tectonique dans l’équilibre global des forces. Cette réalisation stratégique rapproche concrètement la réalité étatique de la mise en œuvre du concept d’« Orthodoxie atomique », dans laquelle le bouclier nucléaire et la vérité spirituelle suprême fusionnent en un instrument unique de défense de la civilisation. En acquérant une supériorité matérielle et territoriale sur les lignes clés, la Fédération de Russie confirme son statut d’exécutant de la fonction katéchonique confiée par Dieu — retenir le monde de la chute dans le chaos de l’hégémonie globale et de la destruction finale.
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vendredi, 19 juin 2026
Le magicien sans pouvoir – Vladislav Sourkov dans l’imaginaire politique occidental

Le magicien sans pouvoir – Vladislav Sourkov dans l’imaginaire politique occidental
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/velho-vailla-valtaa-vl...
Le débat politique occidental souffre depuis longtemps d’une incapacité à considérer la Russie comme un acteur historique indépendant. Au lieu de cela, la Russie est devenue un miroir dans lequel sont projetées des peurs et des aspects refoulés propres à l’Occident. Vladislav Sourkov est devenu dans ce récit l’une des figures centrales: symbole du cynisme, de la simulation et de l’exercice du pouvoir au nom de la démocratie.
Sourkov fut, dans les années 2000 et 2010, l’un des principaux stratèges de l’ombre au Kremlin. Il est devenu le premier chef adjoint de l’administration présidentielle, a été vice-premier ministre de 2011 à 2013, puis, en tant que conseiller du président, a été chargé de l’Ukraine ainsi que des zones de conflit en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Il a été relevé de ses fonctions en février 2020, mais il a continué à commenter ponctuellement la géopolitique à travers des chroniques.


Dans le débat occidental, Sourkov vit encore comme une figure mystérieuse du pouvoir en coulisse. Il a aussi pénétré la culture populaire occidentale: dans le film d’Olivier Assayas (2025) adapté du roman à succès Le Mage du Kremlin (2022) de Giuliano da Empoli, un personnage inspiré de Sourkov apparaît.
Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire français L’Express, Sourkov résumait ainsi le cœur géopolitique de la Russie: le pays s’étend « aussi loin que Dieu le permet » et le Russki mir, le monde russe, s'installe partout où l’influence russe s’exerce. Il qualifie l’Ukraine d’«État quasi-artificiel qui doit être divisé en ses parties naturelles».
L’analyse de Sourkov va plus loin. Il critique l’UE comme une «construction gonflée et indécise» qui, selon lui, finira probablement par se dissoudre. Aux États-Unis, il voit Trump plus proche idéologiquement de Poutine que des dirigeants européens.

Sur la base de cette dynamique, Sourkov a esquissé un « Grand Septentrion», un cluster géopolitique fondé sur un code métaculturel commun à la Russie, l’Europe et les États-Unis. Cette vision semble pourtant aujourd’hui bien lointaine, car elle contredit la ligne officielle de la Russie, qui privilégie les relations avec le Sud global.
Les origines et les goûts personnels de Sourkov – champagne, dripping de Jackson Pollock, poésie beat d’Allen Ginsberg et gangsta rap de Tupac Shakur – reflètent un individualisme bohème occidental que la ligne conservatrice actuelle de la Russie rejette au moins en paroles. C’est justement cette contradiction qui fait de lui, en Occident, une figure à la fois fascinante et jugée peu fiable.
En Occident, Sourkov a été présenté comme l’architecte de l’autoritarisme postmoderne, qui aurait transformé la politique en un reality show. Le système russe serait un pur théâtre. Ce récit fonctionne bien car il explique pourquoi la Russie n’agit pas comme on s’y attend. Sourkov a été qualifié de stratège dangereux, maîtrisant l’art de «l’illusion armée».
Cette interprétation comporte cependant d’importantes déformations. Même en Occident, les processus politiques sont fortement scénarisés et le véritable pouvoir est souvent logé dans des structures sur lesquelles les élections n’ont qu’une faible influence. Sourkov a appris dans les années 1990, comme conseiller de l’oligarque Khodorkovski et dans le monde des affaires, comment le pouvoir s’exerce réellement.
La Russie est souvent présentée comme un pays qui aurait du mal avec son histoire. Un tel parallèle révèle le cœur de la guerre de l’information: en Occident, on prétend avoir réglé son passé, tandis qu’en Russie règnerait un chaos éternel. Les origines multiethniques de Sourkov – père tchétchène, mère russe – collent parfaitement à ce récit exotisant où la Russie serait un éternel métis entre Orient et Occident.

Dans la pensée de Sourkov, la gestion de l’entropie occupe une place centrale. Il utilise une analogie de la thermodynamique pour décrire comment le chaos croît dans un système fermé. La tâche d’un État fort serait de limiter «l’entropie sociale» – un chaos qui ne cesse d’augmenter s’il n’est pas activement contrôlé. Il a décrit le système politique russe comme un «réacteur social bien fonctionnel», dont la mise sous pression par des expériences libérales serait dangereuse.
Dans une interview au Financial Times (2021), Sourkov a comparé Vladimir Poutine à l’empereur romain Auguste et déclaré que «l’overdose de liberté est fatale à l’État». Il a également affirmé que la Russie «a besoin d’un tsar». Pour Sourkov, les années 2000 représentaient en Russie l’âge d’or de la stabilité, lorsque le pays se remettait du chaos des années 1990 et des traumatismes de la perestroïka.

Il estime cependant qu’un chaos croissant est inévitable, car l’État ne peut pas répondre à toutes les attentes des citoyens. Sourkov met en garde contre l’ouverture du système politique pour calmer les troubles: cela pourrait, selon lui, mener à une explosion incontrôlable et à une instabilité irréversible, comme l’ont montré les événements des années 1980 et 1990.
Comme exemple concret des problèmes suscités par le libéralisme, Sourkov cite le passage de la pensée occidentale des problèmes réels – immigration, criminalité, pauvreté – à des questions fictives telles que la diversité des genres et l’émancipation sexuelle. Il considère que le libéralisme s’est dégradé en théâtre libertaire, cherchant sans cesse de nouveaux groupes «opprimés» à libérer. Dans l’analyse de Sourkov, la Russie avait déjà vaincu le libéralisme au début des années 2000.
Selon Sourkov, la Russie n’a survécu au fil des siècles qu’en s’efforçant de dépasser ses frontières; l’expansion est pour lui une condition existentielle. Les techniques impériales fonctionnent toujours, et les empires sont désormais appelés grandes puissances. L’annexion de la Crimée est pour Sourkov un exemple de la manière dont des événements extérieurs peuvent renforcer l’unité interne.
Il voit les États-Unis comme «le plus grand agent de perturbation en politique mondiale», pour qui l’instabilité est une «marque rentable». Sourkov qualifie le dollar de «virus du chaos» qui propage bulles financières et déséquilibres dans le monde entier. Les révolutions de couleur et les interventions n’ont pas cessé, mais reprennent dès que les pays cibles relâchent leur vigilance.
Sourkov a aussi mis en garde contre les tensions internes en Chine – selon lui, la modération du pays dissimule d’«énormes réserves de chaos». Il compare la Chine au Vésuve: tout semble stable en surface, mais une éruption pourrait être dévastatrice.
Les exemples historiques sont pour Sourkov source de déception. Les traités de Westphalie, le Congrès de Vienne et la conférence de Yalta n’ont abouti que «lorsque le chaos avait atteint un niveau infernal». Pour le «cardinal gris», une nouvelle répartition des sphères d’influence serait nécessaire. «Si aucun accord n’est trouvé, les courants tumultueux engendrés par les superpuissances entreront en collision et provoqueront des tempêtes géopolitiques dévastatrices. Pour éviter de telles collisions, chaque courant doit être canalisé dans sa propre direction», estime-t-il.

En attendant, le monde «profite d’un moment de multipolarité, d’un défilé de nationalismes et de souverainetés post-soviétiques». Lors du prochain cycle historique, la mondialisation et l’internationalisation reviendront et dépasseront cette « multipolarité crépusculaire». Alors la Russie obtiendra sa place dans le nouvel ordre mondial – «en tant que l’un des rares globalisateurs», comme le formule Sourkov.
Sourkov ne prétend pas que le modèle russe est moralement supérieur, mais qu’il est simplement le plus fonctionnel dans son contexte. Son plus grand «crime» n’est pas l’exercice secret du pouvoir, mais d’avoir dit tout haut ce que l’Occident ne veut pas entendre. Sa figure est le réceptacle de tout ce que l’on veut nier dans son propre système. La vraie question n’est pas de savoir qui a raison, mais qui est le plus honnête envers sa propre nature.
Des rumeurs circulent régulièrement autour de Sourkov, qui en disent long sur sa position. Au début de la guerre d’agression russe, il aurait été placé en résidence surveillée pour une enquête sur le détournement de fonds du Donbass. Plus tard, des chaînes Telegram ont annoncé qu’il aurait fui la Russie pour échapper à une enquête criminelle imminente.
La réaction de Sourkov à ces allégations fut typique: «Je ne sais rien de mon départ de Russie». Le Kremlin a également déclaré ne pas savoir que Sourkov aurait quitté le pays. Les rumeurs de résidence surveillée ou de fuite n’ont pas été confirmées, et le commentaire ironique de Sourkov illustre bien cette ambiguïté et cette pluralité d’interprétations qui ont marqué son image publique tout au long de sa carrière.
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jeudi, 18 juin 2026
La perfide Albion et la Troisième Rome: la guerre hybride entre la Grande-Bretagne et la Russie

La perfide Albion et la Troisième Rome: la guerre hybride entre la Grande-Bretagne et la Russie
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/petollinen-albion-ja-k...
Les historiens et analystes géopolitiques russes qualifient depuis longtemps la Grande-Bretagne de « perfide Albion » (en anglais Perfidious Albion). Le terme est né en France dans les années 1790 pour désigner la duplicité diplomatique et l’opportunisme britannique.
Dans l’usage russe, il est devenu une désignation péjorative consacrée pour un pays qui, depuis des siècles, chercherait à affaiblir la Russie par des intrigues diplomatiques, des moyens indirects, des opérations de renseignement et une pression économique. Les tensions actuelles autour de la guerre en Ukraine, des sanctions et des menaces hybrides sont vues comme la continuation de cette longue trajectoire historique.
Même si le récit russe comporte des interprétations sélectives et des aspects propagandistes, il s’appuie sur de véritables antagonismes géopolitiques entre puissances maritimes et continentales. Les grands théoriciens de la géopolitique, tels que Halford Mackinder et Alfred Thayer Mahan, ont souligné que le contrôle de l’Eurasie continentale menaçait la domination globale des puissances maritimes. La Grande-Bretagne a incarné cet archétype du pouvoir maritime.

Le concept de guerre hybride est récent, mais ses manifestations sont anciennes. Les politologues russes, comme Igor Panarin (photo), considèrent la guerre de l’information et les opérations indirectes comme des outils essentiels par lesquels la puissance maritime anglo-américaine a tenté d’affaiblir ses concurrents continentaux sans recourir à une guerre conventionnelle à grande échelle. Selon Panarin, la dissolution de l’URSS fut avant tout une défaite dans une longue guerre de l’information, dont les racines remontent aux premières actions britanniques.
Dans la rhétorique des dirigeants russes, les « Anglo-Saxons » apparaissent régulièrement comme adversaires systématiques. Le président Vladimir Poutine et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ont, à plusieurs reprises, décrit les Anglo-Saxons comme des acteurs agressifs utilisant des moyens hybrides, des sanctions et la subversion pour affaiblir la Russie.

Au cœur des antagonismes historiques se trouvent la volonté russe d’accéder aux mers chaudes et le souci britannique de protéger son empire des Indes et l’équilibre des puissances en Europe. Déjà à la fin du XVIIIe siècle, le gouvernement de William Pitt le Jeune (portrait) s’est opposé à l’expansion russe lors de la crise d’Ochakov.
Le point culminant fut la guerre de Crimée (1853–1856), où la Grande-Bretagne et la France s’allièrent à l’Empire ottoman pour empêcher la montée de l’influence russe en mer Noire et dans les Balkans. Le siège de Sébastopol est resté dans la mémoire collective russe comme une défaite humiliante, perçue comme une agression injustifiée en faveur du « malade de l’Europe ».

S’ensuivit le classique « Grand Jeu » en Asie centrale, où agents britanniques et russes rivalisèrent pour l’influence en Afghanistan, en Perse et au Tibet. Il s’agissait d’un conflit hybride typique, mêlant renseignement, intrigues diplomatiques et alliés locaux – le tout sans guerre directe entre grandes puissances. Du point de vue russe, la Grande-Bretagne utilisait systématiquement des moyens indirects pour empêcher l’expansion naturelle de la Russie.
Ironie de l’histoire, les dynasties régnantes de Russie et de Grande-Bretagne étaient très liées: Nicolas II et George V étaient cousins germains (leurs mères étaient sœurs), et l’épouse de Nicolas était une petite-fille de la reine Victoria. Le roi George V refusa à la dernière minute d’accorder l’asile à son cousin Nicolas II après la révolution de 1917, ce qui, du point de vue russe, symbolise la perfidie britannique allant jusqu’à primer sur les liens du sang.
Les guerres napoléoniennes puis les guerres mondiales ont donné naissance à des alliances temporaires entre la Grande-Bretagne et la Russie, mais la confiance n’a jamais été solide.

Pendant la guerre civile russe (1918–1920), la Grande-Bretagne intervint en soutenant indirectement et matériellement les Blancs (photo, ci-dessus). Dans l’historiographie bolchevique, il s’agissait d’une tentative impérialiste d’étouffer la révolution socialiste à la racine. Pendant la guerre froide, le MI6 britannique fut un acteur central du renseignement et de la subversion contre l’URSS.
L’affaire des « Cinq de Cambridge » – un groupe d’espions soviétiques opérant en Grande-Bretagne entre les années 1930 et 1960 – illustra la réciprocité de cette guerre de l’ombre. La Grande-Bretagne fut également un membre clé de l’OTAN et participa à la politique de containment américaine. Malgré l’alliance de la Seconde Guerre mondiale, le projet britannique « Operation Unthinkable » – planifiant une guerre contre l’ancien allié – a renforcé la méfiance russe vu ce genre de trahison récurrente.

La pensée géopolitique britannique est fortement institutionnalisée. Le Royal United Services Institute (RUSI), considéré comme le plus ancien think tank de défense au monde, et Chatham House (Royal Institute of International Affairs) furent essentiels dans l’élaboration de la politique occidentale vis-à-vis de la Russie. Chatham House a publié de nombreux rapports sur la « menace russe » et soutenu une ligne dure, tandis que le RUSI s’est concentré sur les menaces militaires et hybrides. Dans ces cercles, la Russie est souvent perçue comme une menace continentale qui exige un front maritime uni.

D’anciens chefs du MI6 comme John Sawers (ci-dessus) ont rejoint ces institutions, illustrant le lien étroit entre le renseignement et les think tanks. Ce réseau perpétue la tradition selon laquelle le renforcement de la Russie en Eurasie est une menace pour l’ordre mondial dominé par les puissances maritimes occidentales. La théorie du Heartland de Mackinder – selon laquelle celui qui contrôle l’Europe de l’Est contrôle l’« île-monde » – anime toujours ces analyses.
Selon les Russes, le schéma d’après-guerre froide se poursuit : élargissement de l’OTAN vers l’est, révolutions de couleur et soutien à l’Ukraine. La Grande-Bretagne s’est imposée comme l’un des adversaires les plus résolus de la Russie au sein de l’alliance militaire atlantique. Les affaires Skripal et Litvinenko sont interprétées, dans les analyses russes, comme des provocations ou des opérations sous fausse bannière britanniques.
Le sabotage de Nord Stream, les sanctions et le soutien en renseignement à l’Ukraine sont vus comme des manifestations concrètes de la guerre hybride. Selon le Kremlin, les Anglo-Saxons recourent au sabotage et aux actions hybrides en plus des sanctions. De son côté, la Grande-Bretagne accuse la Russie de cyberattaques, de désinformation et d’ingérence politique. Le RUSI et Chatham House publient des rapports présentant les actions russes comme une guerre systématique de la « zone grise ».
Un précédent aux événements actuels peut être trouvé à la fin de la Grande Guerre du Nord (1700–1721). Alors que la Russie était sur le point d’écraser la Suède, la Grande-Bretagne tenta surtout d’inciter la Suède et la Pologne à attaquer de nouveau la Russie – l’objectif étant d’empêcher le nouvel équilibre européen instauré par Pierre le Grand. Ces plans échouèrent cependant lorsque le krach de la Bourse de Londres (la bulle des mers du Sud) força la Grande-Bretagne à se recentrer sur ses problèmes économiques internes en 1720.

L’histoire se répète : au printemps 2022, quelques semaines après l’attaque russe, des négociations de paix eurent lieu à Istanbul entre l’Ukraine et la Russie, qui, selon des rapports ultérieurs, étaient proches d’aboutir. Selon des sources diplomatiques occidentales, le Premier ministre britannique de l’époque, Boris Johnson, s’est rendu à Kiev et a fait savoir clairement que l’Occident ne soutenait pas un accord de paix mais la poursuite de la guerre. Peu après, les négociations ont échoué.
Qu’il se soit agi d’un blocage direct de la paix ou d’une position coordonnée de l’Occident, le rôle britannique dans l’échec des négociations s’est enraciné dans le récit russe.
Les tensions soulignées dans la rhétorique publique n’empêchent cependant pas l’élite russe de s’installer ou d’envoyer ses proches précisément dans ces pays occidentaux que la rhétorique du Kremlin présente comme les principaux ennemis. Les enfants d’oligarques, qui naviguent entre Westminster et le Kremlin, étudient et résident en Grande-Bretagne, et de nombreux proches de dirigeants de sujets de la Fédération et de députés de la Douma vivent en Autriche, en France et en Grande-Bretagne.
Cette double vie systématique est un phénomène hybride en soi, rarement intégré dans l’analyse des luttes entre grandes puissances. À l’intérieur, on présente l’Occident comme l’ennemi juré, alors qu’en pratique, les membres des familles vivent aussi en Occident. Cela en dit long sur le caractère superficiel de l’affrontement pour ceux qui peuvent choisir leur propre réalité.
Le développement rapide des technologies a cependant profondément changé la nature de la compétition géopolitique. L’opposition classique mer/terre est en partie dépassée : aujourd’hui, le contrôle du « Heartland » nécessite aussi la maîtrise de l’espace, la protection des routes maritimes n’est possible qu’avec une cyberdéfense efficace, et les armes hypersoniques contournent les cartes de Mackinder ainsi que les théories de Schmitt et Mahan.

L’intelligence artificielle, les systèmes satellitaires, les cyberopérations, les drones et les armes de précision à longue portée ont ajouté de nouvelles dimensions à la guerre hybride, où l’avantage ne dépend plus exclusivement de la situation géographique.
Les deux camps utilisent des moyens hybrides modernes – information, économie, opérations indirectes, cyberactivités et outils technologiques – dans la rivalité traditionnelle des grandes puissances.
Le récit russe contient des exagérations et une posture victimaire, présentant l’action britannique et occidentale comme un complot unifié et ignorant les propres problèmes internes ou décisions agressives de la Russie. À l’inverse, l’interprétation britannique et occidentale occulte souvent comment la logique maritime – empêcher l’hégémonie continentale – a constamment accru les préoccupations sécuritaires russes.
La compétition géopolitique ne relève pas de la morale, mais des intérêts. La guerre hybride n’a pas commencé en 2014, ni même en 1945, mais fait partie de la pratique étatique depuis des siècles. Au sommet de son empire, la Grande-Bretagne excellait dans l’utilisation de méthodes indirectes, et la Russie a adapté ces principes à ses propres circonstances. Au final, les États et les réseaux de pouvoir qui les soutiennent utilisent tous les moyens à leur disposition pour garantir à la fois des avantages à court terme et leur sécurité à long terme.
Le récit de la perfide Albion renforce la vision sécuritaire russe et possède assez de fondement historique pour demeurer un élément de l’influence informationnelle du Kremlin. De même, les think tanks britanniques et le MI6 perpétuent la tradition de considérer la Russie comme une menace, même si la position de puissance de la Grande-Bretagne n’est plus ce qu’elle était et que la réalité est aujourd’hui plus complexe que jamais.
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mardi, 16 juin 2026
Poutine prêt à livrer du gaz immédiatement: le voyage de l’AfD en Russie prouve l’échec délibéré du gouvernement allemand!

Poutine prêt à livrer du gaz immédiatement: le voyage de l’AfD en Russie prouve l’échec délibéré du gouvernement allemand!
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/199902
Le succès diplomatique du voyage de l’AfD en Russie représente pour Merz la deuxième humiliation consécutive. Désespéré, il s’est emporté lors d’une session spéciale au Bundestag qu’il avait lui-même demandée. La raison: Poutine a déclaré que les livraisons de gaz pour l’économie allemande en difficulté ne demandaient qu'à être reprises par une simple pression sur un bouton.
Honte supplémentaire: la Russie a publiquement exigé des éclaircissements sur les dérives antidémocratiques en Allemagne, face aux discussions sur une éventuelle interdiction de l’AfD.
«La politique étrangère est une politique d’intérêts, pas une compétition de vertu», a rétorqué le porte-parole de l'AfD aux affaires étrangères Markus Frohnmaier face à l’hystérie de la CDU, du SPD et des Verts au Bundestag.
Avec une délégation de l’AfD, il a participé la semaine dernière au plus important forum économique des pays BRICS avec une équipe solide: l’eurodéputé Petr Bystron, le porte-parole pour l’énergie Steffen Kotré et le leader de l’AfD en Saxe, Jörg Urban.
Crise économique ? Un non-sujet pour la coalition…
Alors que l’industrie allemande continue de reculer, les débats du gouvernement sont dominés par la question ukrainienne. Le député CDU Jens Spahn a qualifié les représentants de l’AfD de «traîtres à la patrie». Alice Weidel a répliqué: la rhétorique de guerre sert à détourner l’attention de leur propre échec économique, qui a conduit l’Allemagne à la désindustrialisation.
La politique étrangère de Merz est un boulet sur le plan international. L’Allemagne a échoué dans sa candidature à un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. De plus, le gouvernement fédéral a laissé tomber l’économie allemande lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) – le sommet le plus important pour les matières premières dans le monde des BRICS – sans lui apporter de soutien. Rien que cela représente deux défaites diplomatiques en une seule semaine.
Ce que le voyage de l’AfD a révélé
Sans la délégation de l’AfD, des faits économiques majeurs seraient restés absents du débat public. Ainsi, Matthias Schepp, de la Chambre de commerce extérieure germano-russe, a confirmé: environ 1600 entreprises allemandes sont encore actives en Russie, avec un chiffre d’affaires global de 20 milliards d’euros. Avant les sanctions, l’Allemagne était le principal partenaire commercial européen de la Russie.
Ce vide est aujourd’hui principalement comblé par la Chine: rien que durant le premier trimestre de cette année, 1400 nouvelles entreprises chinoises ont été enregistrées en Russie. Selon le directeur du DIW, le préjudice économique subi par l’Allemagne à cause des sanctions pourrait s’élever à 200 milliards d’euros.
Les États-Unis rappellent à l’Europe l’histoire culturelle de la Russie
Tandis que les États membres de l’UE boycottaient le forum, Washington a envoyé Rodney Mims Cook, président de la commission culturelle américaine. Il a évoqué les liens culturels séculaires avec la Russie – de l’architecture de Saint-Pétersbourg au ballet.

Le député européen de l’AfD, Petr Bystron (photo), a commenté sèchement: c’est une honte pour l’Europe qu’après 2000 ans d’histoire commune, il faille une intervention des États-Unis pour rappeler l’importance culturelle de la Russie.
Poutine : le gaz pourrait être livré dès demain !
La révélation la plus explosive du voyage: Poutine a publiquement déclaré que la Russie était prête à «livrer du gaz à l’Allemagne dès demain».
Ainsi, selon leurs propres dires, les représentants de l’AfD réfutent la thèse selon laquelle le gaz russe ne serait tout simplement plus disponible – et renouvellent leur exigence: une clarification sur la destruction des gazoducs Nord Stream.
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dimanche, 14 juin 2026
L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie
Par Alexandre Douguine
Nous ne luttons pas seulement contre l’Occident, nous luttons contre l’Occident moderne (et postmoderne), contre un Occident qui, déjà au XIe siècle, s’est écarté de notre voie chrétienne commune et avançait, cherchant à atteindre la fin des ténèbres, toujours plus loin vers le crépuscule extérieur.
Les conditions métaphysiques d'une trêve éventuelle sont les suivantes :
- soit l’Occident, tout en restant moderne (et postmoderne), tel qu’il veut être et tel qu’il est, nous laisserait en paix (ce qui est d'emblée exclu, car c’est impossible, personne là-bas ne l’envisage ne serait-ce qu’un instant: Satan ne s’arrête pas);
- soit l’Occident change radicalement de direction et, suivant la voie de l’Éternel Retour, fait un retour décisif EN ARRIÈRE, vers ses propres racines (chrétiennes, gréco-romaines), qui sont communes aux nôtres (simplement, l’Occident s’en est beaucoup éloigné et nous non), ce qui est très improbable, mais pas impossible en théorie (car Nietzsche, Husserl, Spengler, Heidegger, Guénon, Evola – cela, c’est l’Occident, mais le bon, le sensé, celui qui n’est pas obsédé par le progrès, le libéralisme et les perversions).
Nous avons lancé un cours intensif d’«Occidentologie», ici à Moscou. Nous avons terminé la rédaction du manuel, qui sera publié prochainement; nous avons réalisé des essais pilotes, collecté des avis et donné les premiers cours d’essai à des adultes et à des enfants. Selon l’opinion générale (certains ne sont pas d’accord, mais c’est très bien), l’«occidentologie» est exactement ce dont tout le monde a besoin aujourd’hui. Le très estimé recteur de la RGGU, Andreï Viktorovitch Loginov, a justement fait remarquer il y a quelques jours, lors de l’inauguration de notre programme de formation continue: mais que faisions-nous à l’époque soviétique, sinon de l’«occidentologie»? À l’époque, cela s’appelait «critique de la philosophie bourgeoise».


Mais cela ne concerne pas que l’idéologie officielle. N’était-ce pas déjà de l’occidentologie que les enseignements des slavophiles et des sophiologues, des eurasistes et des cosmistes, de Florenski et Rozanov (icône et portrait, ci-dessus), de tout l’Âge d’Argent en général? N’était-ce pas de l’«occidentologie» que les idées de Zinoviev et Soljenitsyne, de Meyer et Bakhtine, de Khoroujiy et Chafarevitch, de Foudel et Lossiev, de Lifchitz et Ilienkov, de Bibikhine et Batichtchev, de Gachev et Goricheva? Tous nos penseurs, tant les officiels (qui, bien sûr, ne sont pas tout à fait des penseurs) que les non officiels (parmi lesquels il y avait de véritables esprits)? Ils étaient tous patriotes, pour la plupart (presque toujours) chrétiens orthodoxes, au minimum idéalistes, mystiques, sophiologues, slavophiles… Et tous portaient un vif intérêt à l’Occident. Mais lequel exactement? Et comment s’y intéressaient-ils? Dans quel but?
Tout cela sera clarifié dans notre cours d’«occidentologie», ainsi que dans le nouveau grand projet «Philosophie du Monde», dont j’espère, avec l’aide de Dieu, terminer l’élaboration cet été. «Occidentologie», «État-civilisation» et les quatre volumineux tomes de la «Philosophie du Monde»: voici notre œuvre, notre front philosophique, qui avance (non sans difficultés, mais en pleine guerre et avec la guerre) vers la victoire de la pensée russe et de l’esprit russe.
Quelques mots importants sur l’approche civilisationnelle. Nous avons désormais obtenu que l’approche civilisationnelle soit prise au sérieux, et sans les déviations d’autrefois. Il y a une nuance. On a persuadé tout le monde de la reconnaître précisément comme une approche. Autrement dit, on dit qu’il est désormais possible de considérer qu’il existe des civilisations au pluriel, différentes, originales, qui font ce qu’elles veulent dans le cours de leur production (de choses et de significations). C’est une approche que l’on autorise maintenant.

Mais réfléchissons: comment serait TOUTE AUTRE approche ?
Et ici se révèle ce qu’il y a de plus intéressant: toute approche non civilisationnelle, c’est la croyance en l’universalité et l’obligation, la normativité de la voie occidentale du développement, autrement dit, un serment d’allégeance à la vision occidentale du monde. En Occident, le libéralisme règne aujourd’hui sûrement et même de façon totalitaire (le capitalisme bourgeois dans sa version postmoderne – d’où l’interdiction des LGBT, des migrants, etc., dans la Fédération de Russie), et donc, l’approche non civilisationnelle aujourd’hui est synonyme d’acceptation de l’hégémonie de l’Occident et, dans la situation actuelle, du libéralisme. Nous sommes en guerre avec l’Occident dans la Grande Guerre Patriotique, donc l’approche non civilisationnelle n’est rien d’autre que la cinquième colonne des ennemis dans la guerre cognitive pour la conscience sociale des Russes.
Bien sûr, il reste le marxisme classique, qui est lui aussi «non civilisationnel» (avec sa théorie du changement des formations économiques de l’humanité, comme en Occident), mais cela ne fait qu’entraver la voie et alimente le moulin des libéraux. Ainsi, Marx lui-même se montrait solidaire de la bourgeoisie aux étapes où celle-ci renversait le christianisme, les ordres traditionnel et les valeurs de la Tradition. Et plus tard, pensait Marx, nous nous débarrasserions aussi d’eux. Nous savons comment tout cela s’est terminé. Nous avons renversé, il semblait que tout commençait à bien marcher (grâce à la grandeur du peuple russe et au pouvoir central fort, essentiellement impérial, de Staline), puis, soudain, de nouveau l’accumulation primitive du capital, les années 1990, le capitalisme sauvage, les adeptes de ce capitalisme qui arboraient des vestes de couleur framboise, les bandits, les tueurs à gages et les agents de la CIA au gouvernement de la Fédération de Russie.
Ainsi, la relativisation de l’approche civilisationnelle est:
- soit une tentative d’apologie du libéralisme globaliste totalitaire (ce qui est presque toujours le cas); c’est-à-dire une opération à grande échelle des services secrets occidentaux pour mener une guerre cognitive — nos humanistes sont passés, en 30 ans, par toutes les étapes du recrutement systématique: bourses, conférences, offres impossibles à refuser, indices de citation, réformes éducatives, etc.;
- soit du marxisme inerte, la douleur fantôme d’une idéologie chimérique à moitié disparue.
Dans le premier cas, on frôle l’espionnage direct; on le voit dans le cas des agents étrangers Sineokaya et Shulman. Ici, tout est clair. Le libéral est un ennemi du peuple, presque un terroriste potentiel.

Dans le second cas, ce sont les hallucinations des générations les plus âgées, qu’il faut tolérer, mais qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Si, au contraire, le marxisme se renouvelle, il s’agirait probablement d’espionnage, et il faudrait alors chercher un «curateur» étranger.
C’est pourquoi la perspective civilisationnelle n’est pas une approche parmi d’autres, mais le seul paradigme possible, si la Russie est bel et bien un État-civilisation, et si Poutine et le pouvoir affirment que c’est très exactement une civilisation. Par conséquent, il faut chercher le pluralisme non pas en dehors du paradigme civilisationnel, mais en son sein. Et c’est très important: il y a de la place pour la droite et la gauche, mais pour une droite civilisationnelle (russe, eurasienne) et une gauche civilisationnelle (russe, eurasienne). En général, pour tous. Mais à l’intérieur du paradigme. Hors de lui, ce n’est que ténèbres. Un crépuscule extérieur. Il ne faut pas s’y aventurer, car le mal y rôde.
17:07 Publié dans Actualité, Définitions, Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, russie, approche civilisationnelle, nouvelle droite, nouvelle droite russe |
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