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dimanche, 22 mai 2022

La revue de presse de CD - 22 mai 2022

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La revue de presse de CD

22 mai 2022

EN VEDETTE

Ukraine : Ne vous fiez pas aux « experts » de l’industrie de la défense

Les chaînes d’information câblées font appel à d’anciens responsables militaires bellicistes pour analyser la guerre en Ukraine. Pourtant, elles omettent de mentionner les liens de ces experts avec les entreprises de défense – et leur intérêt financier à pousser à l’intervention militaire américaine.

Les-crises.fr

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AFRIQUE

Paul Kagame, les ombres du président rwandais

Dans cette “Suisse de l’Afrique”, il n’y a pas de presse libre, et Internet est sous surveillance. Aucune opposition n’est tolérée. C’est que le président Paul Kagame compte parmi les dirigeants africains les plus malins. Et les plus impitoyables.

Son peuple se garde bien de le contredire. Pour éliminer des opposants, Kagame est soupçonné d’avoir envoyé des escadrons de la mort à Londres, à Johannesburg et à Nairobi. En 2011, la police du Grand Londres avait fait parvenir à trois Rwandais installés en Grande-Bretagne des mises en garde officielles leur signalant que leur vie était en danger, sous la menace d’un assassinat imminent. Le gouvernement britannique n’avait guère protesté.

Courrierinternational.com

https://www.courrierinternational.com/article/portrait-pa...

DÉSINFORMATION/CORRUPTION/DICTATURE

« Plus blanc que blanc » : comment les médias occidentaux ont dénazifié l’Ukraine

Récemment, le New York Times, comme beaucoup d’autres médias occidentaux, a changé de langage pour parler du bataillon fasciste ukrainien Azov.

Ce qui était autrefois « une organisation paramilitaire néonazie ukrainienne », dont le FBI a dit qu’elle était connue pour son « association avec l’idéologie néonazie », a d’abord été qualifié d’« extrême droite » avant de devenir « une unité normale de l’armée ukrainienne », comme le prouvent ces extraits de quatre articles du New York Times

Lecridespeuples.fr

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La trop discrète tentative de justice punitive du militant no-border Cédric Herrou

Cédric Herrou est un militant en faveur de l’abolition des frontières très populaire parmi les médias de grand chemin. Il est fréquemment invité sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio pour exposer ses généreuses convictions sur la grande communauté humaine. Ces mêmes médias ont par contre été très discrets sur les dernières frasques du militant no border, qui a récemment essayé de mener une expédition punitive à l’encontre d’un clandestin suspecté de viol. Dommage, car c’est du lourd !

ojim.fr

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Les correspondants de presse en Europe centrale : Hongrie, Tchéquie, Slovaquie (I)

Le profil du correspondant local dans un pays influe grandement sur la qualité et l’orientation des articles publiés sur le même pays dans les médias de grand chemin. Nous publions le début d’une série sur une partie des pays d’Europe Centrale. Première partie.

ojim.fr

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ÉCONOMIE

La Monnaie Unique Mondiale en vue

Le 31 décembre 1998 l’euro nouvellement introduit à la bourse cotait 1,16675 dollar. Ce taux était indicatif diffusé le 30 décembre 1998 par la Banque Centrale Européenne. 23 ans plus tard, le même euro vaut actuellement 1,03 dollar. De 1,03 à 1.00, il n’y a qu’une différence infime… Ce résultat était déjà prédictible depuis de nombreuses années. Il suffisait pour cela d’analyser les mécanismes de globalisation (passablement boudés d’ailleurs par les économistes)..

Le blog de Liliane Held Khawan

https://lilianeheldkhawam.com/2022/05/15/la-monnaie-uniqu...

Le retour de l’inflation ou le jour du jugement pour nos équilibres sociopolitiques

L’inflation est de retour. L’Europe prévoit une hausse des prix de 6 % cette année – à relever en cas d’embargo complet sur pétrole et gaz russes. Seuls les plus de 50 ans ont encore le souvenir de ce qu’a été l’inflation dans les années 1970 et début 1980, qui n’a été arrêtée que par une hausse violente des taux d’intérêt. Quelles leçons en tirer ?

laselectiondujour.com

https://www.laselectiondujour.com/le-retour-de-linflation...

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ÉNERGIES

L’EnergieWende allemande : un échec total !

La Commission européenne a publié ce 18 mai 2022 une mise à jour de son plan REPowerEU afin de répondre à la crise énergétique en cours depuis octobre 2021. Se retrancher derrière la guerre en Ukraine pour expliquer l’envolée des prix de l’énergie n’est pas élégant. Les causes sont bien plus profondes et étaient attendues depuis des années. 

Contrepoints.org

https://www.contrepoints.org/2022/05/19/427814-l-energiew...

ÉTATS-UNIS

La persécution contre Julian Assange était concertée, selon Nils Melzer

Selon le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, le Royaume-Uni et les États-Unis se sont concertés pour détruire publiquement le fondateur de WikiLeaks – et dissuader les autres de dénoncer leurs crimes.

Les-crises.fr

https://www.les-crises.fr/la-persecution-contre-julian-as...

FRANCE

Notes de frais. Plus d’un cadre sur trois a déjà été en difficulté financière personnelle à cause d’une avance de frais professionnel

En dressant un portrait-robot de la « France des notes de frais », une étude souligne à quel point les avances de frais professionnels peuvent impacter les finances personnelles des cadres de l’Hexagone. Un phénomène amplifié dans un contexte où les prix de l’énergie s’envolent. Focus sur une source d’inquiétude professionnelle assez méconnue…

Breizh-info.com

https://www.breizh-info.com/2022/05/17/186585/notes-de-fr...

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GAFAM

Capitalisme de surveillance : Cambridge Analytica renaît-elle ? Une agence d’espionnage privée arme à nouveau Facebook

Malgré les scandales, les enquêtes, les sanctions financières, les excuses et les réglementations, Facebook demeure à ce jour le principal outil de surveillance de masse mondial. Le texte qui suit est une traduction en français d’un article du journaliste d’investigation britannique Kit Klarenberg paru dans MintPress le 11 mai 2022, dans lequel il développe les liens entre Facebook et des sociétés dont vous n’avez sans doute jamais entendu parler. Si nous ne partageons pas certaines de ses vues, l’ensemble constitue une base documentaire plus qu’intéressante en ces temps de guerre de l’information et de surveillance de masse croissantes.

Ojim.fr

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Google autoriserait 4700 entreprises à accéder aux données qu'il collecte sur les internautes

Le Conseil irlandais pour les libertés civiles (ICCL) a publié aujourd'hui un nouveau rapport sur la portée de l'utilisation des informations personnelles des internautes à des fins de suivi et de ciblage publicitaire. L'ICCL suggère que Google et plusieurs autres acteurs clefs de la publicité en ligne traitent et transmettent les données des internautes des milliards de fois par jour. Selon le rapport, ce marché constitue la plus grande violation de données de tous les temps, car il suit et partage ce que les gens font en ligne et leur localisation dans le monde réel 294 milliards de fois aux États-Unis et 197 milliards de fois en Europe chaque jour.

developpez.com

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GÉOPOLITIQUE

Moldavie : entre accueil humanitaire et risque de déstabilisation

Petit pays de 2.5 millions d’habitants, la Moldavie a reçu en quelques jours près de 500.000 réfugiés ukrainiens, soit près de 20% de sa population. L’effort financier, sanitaire et humanitaire à fournir pour accueillir décemment ces populations est immense, surtout pour un pays qui est le plus pauvre d’Europe. Reportage à la frontière ukrainienne pour comprendre comment la Moldavie affronte cette crise sans précédent.

Revueconflits.com

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L’Europe et l’Ukraine : du syndrome de Stockholm au complexe de l’autruche

« L’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’est » avait dit James Baker à Mikhail Gorbatchev en février 1990, pour obtenir son accord à la réunification de l’Allemagne et à l’intégration de sa partie orientale dans l’Alliance atlantique. Désormais, c’est la Finlande et la Suède qui expriment ardemment leur volonté de rejoindre l’Otan… pour se protéger de la Russie naturellement ! Un raisonnement sidérant d’aveuglement voire de mauvaise foi, puisque c’est précisément l’avancée géographique ininterrompue de l’OTAN vers les frontières russes au cours de 5 phases d’élargissement, et les encouragements et soutien militaire actifs donnés à l’Ukraine comme à la Géorgie pour rejoindre l’Alliance qui ont, depuis plus de 20 ans, nourri le complexe obsidional russe et finalement conduit le président Poutine à lancer son intervention armée en Ukraine.

geopragma.fr

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Quel avenir pour l'Irlande du Nord ?

Lors des élections du 5 mai, le Sinn Fein (SF) nationaliste (actif dans les deux parties de l’île) est devenu le plus grand parti de l’Irlande du Nord pour la première fois, menant certains à évoquer la possibilité d’une Irlande unifiée dans un avenir relativement proche. Selon les accords de 1998, la position du premier ministre à Stormont revient à Michelle O’Neill du SF, avec un vice-premier ministre nommé par le DUP, mais le parti unioniste a immédiatement refusé de participer aux votes de l’Assemblée, paralysant ainsi son fonctionnement.

laselectiondujour.com

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La Finlande, la Suède et le jeu à somme nulle de l'Occident

Depuis la fin de la guerre froide, la politique des États-Unis et de l'OTAN envers la Russie est un sinistre jeu à somme nulle. Washington a pris l'initiative et les pays européens ont suivi. La Finlande rejoint maintenant cet "entourage boiteux et titubant".

Euro-synergies.hautetfort.com

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IMMIGRATION

Les contrôles aux frontières de la France bientôt supprimés ?

Le 10 mai, quatre associations ont saisi le Conseil d’Etat afin d’obtenir la fin des contrôles aux frontières intérieures de la France. Si elles obtiennent satisfaction, les entrées clandestines dans le territoire français, déjà nombreuses, pourraient augmenter de façon considérable. Après la démission du patron de Frontex suite à des accusations de refoulements de clandestins pratiqués par certains de ses agents, les militants pour l’abolition des frontières vont-ils gagner une nouvelle bataille ?

Breizh-info.com

https://www.breizh-info.com/2022/05/17/186665/controles-f...

Fatiha Agag-Boudjahlat sur l’affaire Taha Bouhafs : « Si vous êtes racisé, on va sommer les femmes de se taire, de ne pas porter plainte, pour ne pas apporter de l’eau au moulin de l’extrême-droite »

Fatiha AgagBoudjahlat revient sur l'affaire Taha Bouhafs, et son traitement par La France insoumise. Bien vu.

https://www.fdesouche.com/2022/05/19/fatiha-agag-boudjahl...

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LECTURE

Titre :

Conflits. Revue de géopolitique bimestrielle. N° 39.

Auteur :

Le créateur est Pascal Gauchon qui a passé le flambeau depuis quelques numéros à Jean-Baptiste Noé. Il est entouré d’une équipe très compétente qui sait allier leur expertise et une remarquable pédagogie qui fait que Conflits est destiné aussi bien au grand public qu’aux passionnés de géopolitique.

MONDIALISME

Allez donc faire un tour du côté de chez Schwab

Nous venons de vivre durant plusieurs mois une campagne électorale sans qu’aucun des douze candidats à l’élection présidentielle n’ait abordé ou simplement évoqué la grande « réinitialisation » décrite par Klaus Schwab et Thierry Mailleret dans leur livre. A leur décharge (relative) aucune question non plus ne leur a été posée dessus, comme si une sorte de « gentlemen agreement » avait été tacitement conclue entre eux et les médias.

Breizh-info.com

https://www.breizh-info.com/2022/05/17/186597/tour-schwab...

RÉFLEXIONS

Les philosophes de cour de l'Alliance belliciste

Qu'est-ce qui a inspiré l'OTAN à agir de la sorte ? Qui étaient les penseurs derrière les stratégies de l'alliance militaire occidentale qui ont ouvert la voie à un conflit qui a tué des milliers de personnes, déplacé des millions d'autres et fait planer la perspective d'une guerre nucléaire, tout comme dans l'ancienne guerre froide ?

Euro-synergies.hautetfort.com

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UNION EUROPÉENNE

Le « Great Resist » en Italie : vers une plateforme commune anti-passe, UE et Otan

« Nous voulons que l'Italie se batte pour l'Italie. » Que ce soit en musique, en mathématiques, en architecture, en physique ou même et surtout en poétique, la majorité des acquis de ce que l’on appelle la civilisation « européenne » découle de découvertes faites en Italie, depuis le 12e ou 13e siècle. Or, l’Italie n’a depuis 1945 de souveraine que le nom. Ce pays d’artistes et de génies scientifiques, de facto occupée par les États-Unis, est désormais une simple plateforme militarisée de l’OTAN, modèle de ce que l’Europe est censée devenir.

Francesoir.fr

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Les ennemis de l'Europe sont à Bruxelles et à Strasbourg

Mais qui est le principal ennemi de l'Europe ? Ne le cherchez pas en dehors de l'Europe ou même en son sein profond, parmi les nationalismes et les populismes. L'anti-européanisme est à Bruxelles, à Strasbourg, au cœur de l'Union européenne, dans ses bâtiments et ses institutions. Il est temps de lancer un processus politique qui part de la réalité et non de l'idéologie, et qui n'a pas peur de toucher aux pouvoirs de l'Eurocratie.

Euro-synergies.hautetfort.com

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L'UE veut s'endetter pour l'Ukraine

Pour se maintenir à flot économiquement, l'Ukraine a besoin d'environ 15 milliards d'euros au cours des trois prochains mois, soit cinq milliards d'euros par mois. Cette somme doit par exemple permettre de payer les retraites, d'assurer l'approvisionnement des personnes déplacées à l'intérieur du pays ou de régler d'autres coûts liés à la guerre. Les Etats-Unis se sont engagés à couvrir un tiers des besoins financiers de l'Ukraine au cours des trois prochains mois, et les deux tiers restants seront pris en charge par l'Union européenne, selon un rapport du magazine "Politico".

Euro-synergies.hautetfort.com

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Le concept d'éternel chez Hegel

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Le concept d'éternel chez Hegel

par Giandomenico Casalino

Source: https://www.ideeazione.com/impero-e-prassi/

Dans un passage de la Préface aux Lineamenti di filosofia del diritto (Bari, 2004 p. 14), Hegel a formulé cette double affirmation célèbre, pour ne pas dire tristement célèbre: "ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel", sur laquelle, depuis presque deux cents ans, non seulement tout a été dit, mais elle a été interprétée de manière tellement déformée et mystifiante que l'intention authentique de ceux qui l'ont formulée a été éliminée et, avec le temps, effacée. Il est de plus en plus vrai que les grands esprits ne sont jamais compris dans et par leur temps, pour la simple raison, ou arcane du destin, qu'ils sont hors (et donc contre...) leur temps ! De toutes les sottises dites à propos de cet énoncé, la plus triviale, et donc la plus éloignée de la vision hégélienne, est l'interprétation, entièrement temporelle, selon laquelle cet énoncé n'est rien d'autre que la légitimation et donc l'acceptation de l'existant (le réel) dans la mesure où il serait, en tout état de cause, et donc toujours, rationnel (et, par conséquent, juste.... ) ; d'où tout le brouhaha de non-sens et les réquisitoires "scandalisés" contre la vision politico-historique "réactionnaire" de Hegel, qui aurait équivalu à un acquiescement obtus et docile à ce qui existe, le même étant légitimé et donc juste par le simple fait qu'il s'agit, précisément, d'une donnée objective.

Or, une "vision" aussi pauvre et, au fond, aussi vulgaire, peut-elle jamais appartenir à une pensée comme celle de Hegel, qui non seulement n'est absolument pas fondée sur une acceptation agnostique et non critique de ce qui existe (sous toutes ses formes...), mais exige, laisse entendre et proclame la nécessité indéniable, de la part de l'homme, de la connaissance de l'Absolu dans l'identification laborieuse (les travaux du concept) de la Pensée avec l'Être ? Certainement pas !

Et donc, que diable le sage Svevo a-t-il voulu dire par cette affirmation contenue dans la préface des Lineamenti et qui semble étrangère au contenu de l'œuvre elle-même ? Il aurait suffi que, des contemporains de Hegel à nos jours, les exégètes, les commentateurs et les érudits du corpus hégélien et de l'ensemble de celui-ci, prennent la peine d'étudier l'ensemble du lexique hégélien, en essayant de comprendre son sémanthème ; Ils auraient ainsi acquis la connaissance incontestablement éclairante que le mot "rationnel" chez Hegel a, essentiellement et exclusivement, le sens de Raison et de Logique, au sens cosmique, et que, à son tour, Das logische (comme Hegel l'appelle), c'est-à-dire "le Logique", n'est autre que la Raison, l'Éternel, l'Être, l'Absolu toujours et exclusivement au sens cosmique et non subjectif ; et ils auraient, en effet, compris que le mot "réel", toujours chez Hegel, ne signifie absolument pas la présence puérile et vulgaire du donné matériel quel qu'il soit, mais, sémantiquement, renvoie au vraiment réel, donc à ce qui l'est de manière puissante et évidente et qui est le Concept adéquat qu'est l'Idée (on connaît bien, à cet égard, l'exemple hégélien d'un État qui..., tout en ne réalisant pas totalement l'Idée de la même mais en en possédant, néanmoins, une certaine connotation, de manière à faire penser à une forme, bien que déficiente, de la même Idée) et, disons dès maintenant, que l'Idée n'est réelle, dans la mesure où elle est vraie, que dans la Nature (qui est l'aliénation de l'Idée) et à travers et au-delà d'elle (la Nature) pour être, par conséquent, Esprit !

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Nous sommes certains de n'avoir anticipé aucune conclusion, pour la simple raison que Hegel lui-même, venant à nous et précisant davantage sa pensée, affirme dans le même passage que la "question" est, en substance, ".... de connaître l'Éternel qui est présent..."!

Par conséquent, il ne se contente pas d'expliciter aux savants et aux hommes illustres, et au même endroit, que le "rationnel" équivaut, en effet, à l'Éternel (dans la surdité et la cécité totales des badauds..... ) mais affirme quelque chose de si explosif, comme une efficacité révolutionnaire contre la domination culturelle millénaire du dualisme chrétien, qu'il met en évidence son inconsistance philosophique, c'est-à-dire conceptuelle, et par conséquent enjoint l'homme lui-même, pour qu'il se libère de l'ignorance de la foi et du sentiment, à "connaître l'Éternel qui est présent". Et attention ! Hegel ne dit pas que "l'Éternel sera présent" mais "qu'il est présent" et il dit encore qu'à côté de cet "Éternel qui est présent", il y a un autre Éternel qui deviendra présent lorsque ce présent sera terminé. Par conséquent, platoniquement et donc de manière classique gréco-romaine, Hegel affirme quelque chose de radicalement alternatif à toute la culture moderne, à partir du christianisme ou de Descartes, à savoir que le présent ne contredit pas le concept d'éternité mais plutôt, et au contraire, que quelque chose de rationnel et donc de logique et donc d'éternel qui ne serait pas réel ou non présent serait simple flatus vocis ou une pure abstraction dépourvue de réalité. Il s'ensuit que l'Éternel est réel, et qu'il l'est dans un seul et même acte, en entrant dans le phénoménal, dans le devenir, dans ce qu'on appelle l'histoire, c'est-à-dire dans les événements humains et non pas comme une réalité séparée et donc à côté ou parallèle à ces événements mais, de manière exclusive et intégrale, uniquement dans la phénoménologie de ces événements et à travers eux, qui ne sont ni éternels ni rationnels puisqu'ils sont subordonnés au temps et à l'espace et sont donc dépourvus de conceptualité, même s'ils sont riches de l'"abondance" d'attributs historiques ostentatoires, malgré cela et en conjonction avec cela, Hegel nous enseigne que c'est précisément dans cette "richesse" sans conceptualité et seulement en elle et par elle que l'éternel est présent et le rationnel est réel: en termes évangéliques: "...personne ne peut connaître le Père si ce n'est par moi" (Jean, 14 : 1-6).

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Un tel Logos, selon la sagesse indo-européenne de la Tradition helléno-romaine et dans son "salut" effectif des phénomènes, aimant le Monde, signifie que le Divin est dans le microcosme (l'homme) comme il est dans le macrocosme (l'univers), mais il signifie aussi , plus encore, que le Divin n'est que dans le phénoménal et ne peut être connu qu'en devenant le connu, et chez Hegel que le "devenir", étant donné le caractère initiatique de son concept de Connaissance, signifie vivre et donc se souvenir (anamnèse platonicienne.... ) d'avoir toujours été. En cela consiste, selon Hegel, le Savoir absolu qui, loin d'être possédé, rétablissant ainsi le dualisme, coïncide avec l'Etre le Savoir absolu, réalisant ainsi l'unité du connaissant et du connu dans la mesure où il s'agit de l'identification initiatique: "Tu es Cela ! (Upanischad, Svetaketu, 8.7) ; et il est salutaire, pour l'esprit, de faire remarquer que même dans un tel enseignement de la sagesse hindoue, le "temps" est au présent : "vous êtes" et non pas "vous serez" ou "vous étiez" ; tout comme dans la Tradition hermétique, où rien d'autre n'est dit, si ce n'est que l'Or scintille et s'occulte maintenant, au présent, et n'est, de tout temps, que dans le Plomb lépreux et qu'il faut libérer le Plomb de la lèpre pour que l'on puisse avoir (et, c'est-à-dire, être... ! ) Or et que, par conséquent, ce n'est que dans le Corps-Sel de Plomb qu'il y a de l'Or, mais personne ne le sait et, par conséquent, c'est comme s'il n'était pas là, puisque le Plomb (homme vulgaire) dans son ignorance, est convaincu qu'il n'est qu'un élément lépreux et non un Corps de Lumière, de l'Or brillant, du Saturne d'Or, comme il l'a toujours été dans l'Instant qui est l'Éternel et qui équivaut à la Connaissance d'être l'Absolu.

19 mai 2022

12:26 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hegel, philosophie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

L'Europe et/ou l'Occident - L'Europe contre l'Occident

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L'Europe et/ou l'Occident - L'Europe contre l'Occident

Par Franco Cardini

Source: https://domus-europa.eu/2022/03/03/europa-e-o-occidente-europa-versus-occidente-di-franco-cardini/

La crise russo-ukrainienne, que nous vivons actuellement, a eu parmi ses effets les plus délétères sur le plan conceptuel - outre le caractère tragique des destructions et des victimes - celui de pousser de nombreux Européens vers des choix opposés et polarisants: pour certains, l'Atlantique semble s'être réduit à un filet d'eau, tandis que la ligne séparant la Fédération de Russie des pays anciennement membres de l'URSS ou liés au Pacte de Varsovie, mais qui ont rejoint l'UE et donc automatiquement l'alliance de l'OTAN, s'est transformée en un mur infranchissable, immense et très haut. Certains Européens, qui se revendiquent "atlantistes", semblent même avoir mis de côté des auto-qualifications telles que celles de "souverainistes" ou de "patriotes" (termes impropres de toute façon, étant donné leur asservissement à l'OTAN, qui les subordonne à la volonté du haut commandement américain et à celle de Washington) et se qualifient fièrement et résolument d'"Occidentaux".

A cette idéologie, que l'on pourrait définir très grossièrement comme "atlantiste" et "occidentaliste", s'oppose une autre, très minoritaire mais plus solidement structurée d'un point de vue géo-historique et géo-anthropologique, qui se définit sciemment depuis quelque temps comme "eurasiste" et qui vise à la valorisation culturelle et politique - mais pas, ou pas encore, institutionnelle - de l'unité du macro-continent compris entre la péninsule ibérique et les îles britanniques à l'ouest et la Chine à l'est.

De notre point de vue de pro-européens, qui réclamons depuis longtemps une redéfinition politique et institutionnelle unitaire décisive de notre "Grande Patrie" commune - pour laquelle un modèle institutionnel confédératif serait peut-être préférable, étant donné les nombreuses différences nationales et régionales qui existent dans notre pays et leur nécessaire défense - nous considérons que la position eurasiste est plausible et compatible avec la nôtre, même si nous considérons que sa configuration concrète est un objectif encore lointain, tandis que nous rejetons fermement, ou plutôt considérons qu'elle est hostile à toute option "atlantiste-occidentaliste". Ceci est principalement dû à une raison politique: la lourde hégémonie américaine sur ce front avec une soumission presque totale de la liberté et des intérêts du continent européen à la volonté et aux intérêts des USA. Il est en effet clair à présent, malgré le ton arrogant et triomphaliste de nombreux médias qui fonctionnent selon le "pays légal" et selon les partis discrédités qui se partagent les sièges de notre parlement, que les sanctions "anti-russes" voulues par les Américains se traduisent par des mesures et des situations qui mettent la Russie, mais surtout l'Europe, à genoux en termes de production, d'économie et de finances.

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En réalité, le fait est que, de manière générale, dans les années 1960, De Gaulle et, dans les années 1980, Gorbatchev avaient de très bonnes raisons d'affirmer que l'Europe et la Russie vivent (habitent) dans une "maison commune", alors qu'on ne peut pas en dire autant des relations entre les États-Unis, le Canada et l'Australie d'une part (l'Occident proprement dit) et au moins l'Europe continentale d'autre part: avec peut-être une certaine possibilité d'exception pour les îles britanniques, auxquelles il serait peut-être raisonnable de laisser la liberté de choix pour des raisons socio-historiques et linguistico-culturelles.

En d'autres termes, malgré l'enthousiasme nonchalant avec lequel certains dirigeants politiques italiens se sont qualifiés d'"Occidentaux", les deux concepts et les deux zones historico-culturelles, l'occidentale et l'européenne, ne sont pas les mêmes, restent distantes l'une de l'autre et différentes entre elles. En particulier, alors que l'Occident moderne se qualifie désormais pour un choix de société de plus en plus libéral sur le plan économique et un choix culturel inspiré par la "pensée unique" homologuée de manière conformiste (et on ne comprend pas comment des Européens qui se disent conservateurs peuvent être d'accord avec des choix tels que l'avortement et l'euthanasie, qui, au moins sur le plan éthique, sont loin de leur horizon, tout comme le phénomène de la répartition injuste et inégale des richesses, leur concentration entre quelques mains et la disparition consécutive des classes moyennes). Au contraire, les traditions européennes sont orientées vers une politique plus décisive de collaboration et de solidarité interclasse, que l'Occident hyper-libéral indigné rejette.

En bref, l'Occident n'est plus la pars Occidentis de l'empire romain ou de la "chrétienté occidentale", mais un espace dominé par l'arbitraire pratiquement illimité des grands lobbies multinationaux et en nette régression en termes de justice sociale et de progrès: et les Européens qui se sentent occidentalistes doivent fermement reconsidérer leurs positions.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque Oswald Spengler a écrit et publié son ouvrage Der Untergang des Abendlandes, il n'y avait encore aucun doute (ou du moins le doute n'était pas encore profondément ancré ou répandu) que - sur la voie de ce qui avait été une définition célèbre de Hegel, "l'Occident comme le grand soir du jour de l'Esprit" - entre les dimensions occidentale et européenne, il existait un sentiment et une conscience d'identité absolue.

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Longtemps identifié tout court à l'Europe, l'Occident est aussi autre chose. Emanuele Severino (photo) a soutenu que son âme profonde est techne : un mot ambigu, difficile à esquiver. En ce sens, il a semblé à beaucoup que le monde auquel l'Occident peut s'identifier est la Modernité: le monde du faire, du construire, du dominer, de l'avoir.

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Le héros fondateur de l'Occident moderne - un grand historien, David S. Landes (photo), l'a bien compris - est Prométhée. Dans un splendide tableau de Gustave Moreau, conservé dans son musée parisien, le héros qui se sacrifie pour l'humanité a les traits inimitables du Christ: et son supplice, enchaîné sur un pic caucasien, rappelle la crucifixion avec une force passionnante. C'est l'héroïsme humain déifié, le Christ immanentisé dans l'humanité (l'immanentisation, qui est bien différente de l'Incarnation), la représentation parfaite du mythe romantique et progressiste de l'Occident qui brise toutes les contraintes et tous les obstacles, qui désobéit aux dieux et se fait dieu de lui-même, qui prétend ne faire que le Bien pour le simple fait, tautologique, qu'il considère toujours ce qu'il fait comme bon : comme le vieil optimisme historiciste, selon lequel tout ce qui est arrivé est bon parce que c'est arrivé et est arrivé parce que c'est bon.

Se croyant le créateur du meilleur des mondes possibles et le découvreur-inventeur de la formule constitutive d'un tout inséparable de liberté, de vérité, de justice, de raison, de tolérance et de poursuite du bonheur, l'Occident moderne ne veut pratiquement pas tolérer l'"Autre que lui", de quelque manière que ce soit ; il ne peut accepter aucune forme de civilisation différente de la sienne mais d'égale dignité, croire qu'il est possible que des alternatives existent (et encore moins qu'elles soient fausses). Les apologistes de l'Occident, en confondant le relativisme éthique avec le relativisme anthropologique, montrent qu'ils ignorent la grande leçon de Levi-Strauss, selon laquelle chaque civilisation doit être jugée dans son ensemble et il n'y a rien de plus impraticable que d'isoler ses composantes individuelles pour les examiner à la lumière de principes qui ne sont pas les siens.

Il s'ensuit que l'Occident moderne est atteint de l'infection totalitaire exprimée par sa "pensée unique" qui le conduit à concevoir un modèle unique de développement pour toute l'humanité. Elle est, en outre, victime d'une schizophrénie irrémissible entre la tolérance et les droits de l'homme, valeurs qu'elle considère comme fondamentales pour son identité, qu'elle révère en paroles et qu'elle prétend défendre, et le noyau dur et profond de sa réalité fondée sur l'avoir et le faire au lieu de l'être: la volonté de puissance. 

La néo-idéologie de "l'exportation de la démocratie" proposée il y a des années par le groupe néo-conservateur qui a inspiré au moins une partie de la politique du président George W. Bush Jr, le groupe Wolfowitz, Perle et Kagan - certains de ses épigones réapparaissent aujourd'hui avec Biden - repose sur le vertige de cette persuasion d'excellence et de supériorité, sur la conviction d'une "destinée manifeste" capable et habilitée à étendre au monde entier cette "arrière-cour" qui, dans la thèse isolationniste de Monroe formulée en 1823, s'étendait à l'ensemble du continent américain. Que cette volonté illimitée de puissance, cette recherche inusable du bien-être, de la sécurité du bonheur, finisse par rendre ceux qui tombent dans ce tourbillon éternellement insécurisés, malheureux et insatisfaits, est une autre affaire: mais c'est précisément de là que découle le risque de la "guerre sans fin" dans laquelle les chantres du nouvel Occident risquent de nous entraîner.

Mais, au niveau des définitions, nous sommes dans le champ d'un malentendu infini. Aujourd'hui, l'Occident semble être une véritable "chose", un terme clair indiquant un sujet précis : cette "civilisation occidentale" qui, selon un livre de Samuel P. Huntington écrit il y a quelques années et faisant l'objet d'un succès alors injustifié et non accidentel, courrait le risque d'être assaillie par d'autres civilisations, compactes et bien délimitées comme la sienne mais qui lui sont hostiles. Dommage que ce ne soit, au contraire, qu'une nomination nue.  "L'Occident" n'est pas une chose, une réalité géo-historique ou géo-culturelle: c'est un mot équivoque, qui a subi une série de glissements sémantiques au fil du temps et dont le sens actuel est aussi récent qu'équivoque et perversement différent de la façon dont de nombreux Européens le comprennent, convaincus que cet Occident et l'Europe sont presque synonymes.

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Ce qui, rappelons-le, est également vrai d'un point de vue étymologique. Giovanni Semerano a montré que le mot "Europe" provient d'une racine akkadienne qui est ensuite passée au grec "erebos", indiquant l'endroit de l'horizon où le soleil se couche, alors que le mot "Asie", au contraire, dérive d'un autre terme akkadien indiquant le lever du soleil. Si nous pouvions nous limiter à de simples valeurs étymologiques, l'identité entre l'Europe et l'Occident (et entre l'Asie et l'Orient) serait parfaite. Mais ce n'est malheureusement pas un luxe que l'on peut se permettre lorsqu'on veut éviter de tomber dans des pièges grossiers.

Au-delà de l'opposition ancienne entre l'Asie et l'Europe, célébrée dans un passage immortel des Perses d'Eschyle, l'attraction et la fusion des valeurs "orientales" (asiatiques) et "occidentales" (helléniques puis romaines) passent par la grande synthèse hellénistique, initiée par Alexandre le Grand et perfectionnée par César - héritier de la grande pensée mûrie dans le "cercle des Scipions" - et la christianisation de l'empire. Les termes "Orient" et "Occident" étaient certes utilisés dans le monde de l'Antiquité tardive et du Moyen Âge : mais dans la perspective de la relation entre la pars Orientis et la pars Occidentis de l'empire romain qui émergeait de la partition imposée par la volonté de Théodose à la fin du IVe siècle. Au début du XIIe siècle, un chroniqueur de la première croisade, Foulcher de Chartres, célébrant le fait que des "Francs" et des "Italiques", après la conquête de la Terre Sainte, s'étaient installés en Palestine, affirmait que des "Occidentaux", ils étaient devenus des "Orientaux". Mais cela ne va même pas au-delà de la distinction théodosienne de l'origine.

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Malgré ce que l'on croit aujourd'hui, l'utilisation actuelle de l'identification de "notre nous" à la "civilisation occidentale" est récente. Même au début du 20e siècle, on parlait encore d'"Europe", bien qu'il soit peut-être possible de discerner l'"invention de l'Occident" dans cette projection de l'Europe au-delà de ses frontières qui a eu lieu à partir de la fin du 15e siècle et a coïncidé avec le début de l'ère des grandes découvertes et des conquêtes géographiques. L'émergence de l'orientalisme en tant que courant esthético-littéraire, certes, envisageait une sorte de distinction Est-Ouest ; mais ce dernier terme restait synonyme d'Europe. Oswald Spengler, en parlant d'un "crépuscule de l'Occident", pensait surtout à l'Europe. Même les historiens qui ont utilisé avec assurance les termes "Occident" et "civilisation occidentale", comme Christopher Dawson et Elijahu Ashtor, ne sont pas allés au-delà d'une distinction qui implique la diversité mais n'apparaît pas comme une opposition. On pourrait cependant, entre le 16ème et le 20ème siècle, suivre l'itinéraire d'une connexion constante entre l'idée de développement, de domination technologique, de rationalité-raison, de progrès, à l'Ouest compris comme l'Europe, en contraste croissant avec un 'Est' (ou plusieurs 'Est') lieu(x) de tradition, de calme, de rêve, de magie, de fabuleux-irrationnel. La civilisation européenne ressentie par Hegel comme "le grand soir" de la journée de la civilisation humaine est peut-être le point culminant de la maturation de cette conception.

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Le changement important qui concerne nos jours, cependant, a ses racines dans la publicité américaine.  Comme le démontre Romolo Gobbi dans son ouvrage L'Amérique contre l'Europe, c'est au XIXe siècle que les écrivains et les hommes politiques américains ont considéré leur continent et les États-Unis comme cet Occident de la liberté auquel s'oppose un "Orient" auquel les Européens ne s'attendent pas: cet Orient, c'est l'Europe précisément (et d'ailleurs elle se trouve, sans exception et objectivement, à l'est de l'Amérique); cette Europe-Orient est décrite comme une terre de l'autoritarisme, de la tradition et des infinies contraintes théologiques et juridiques qui brident la liberté.

Il est symptomatique qu'au moment même où Spengler écrivait en Europe son livre sur le "crépuscule", une chaire de culture occidentale était fondée à l'université Columbia de New York, dont la conception montre clairement que l'Occident - le lieu du progrès et de la liberté - est le lieu de tous les malheurs. dont les États étaient le cœur - n'était nullement contrée par l'Orient de Rudyard Kipling et son péremptoire "Oh, East is East, and West is West, and never the twain shall meet", mais par l'Europe, lieu de l'autoritarisme et du culte stérile et poussiéreux du passé.

Cette identité américaine de l'Ouest et de la liberté est revenue, après Yalta, pour étayer la nouvelle dichotomie du pouvoir sur l'écoumène, désormais distinguée entre un "monde libre" et un "monde socialiste": deux mondes qui se rencontraient précisément et qui bordaient le rideau de fer qui coupait l'Europe en deux ; et qui ont convergé pour faire disparaître le concept même d'Europe, selon le dessein convergent du président Roosevelt et du maréchal Staline, sous les yeux sensiblement impuissants mais somme toute pas du tout mécontents de Winston Churchill, qui - pour le dire en termes schmittiens - de la défaite finale du Béhémoth territorial attendait sinon le triomphe, du moins une survie plus ou moins longue du Léviathan impérial britannique, seigneur d'un système complexe de terres et de mers.

Mais, après le Finis Europae, la fin du temps de l'équilibre entre les deux superpuissances (guerre froide oui, mais aussi partition et, à bien des égards, complicité) avait également semblé conduire à une nouvelle situation, définie précisément par Samuel P. Huntington : l'Occident comme culture unitaire et compacte, mais caractérisée par le leadership de la volonté politique et des valeurs élaborées par les États-Unis, auxquelles la "vieille Europe" était appelée à bien des égards à se conformer et à laquelle on reprochait de ne pas le faire suffisamment. Le temps de cette proposition, lié à l'ère de l'unilatéralisme américain explicite, semble désormais irréversiblement révolu. Aujourd'hui, face à un nouvel "Occident" qui propose d'accepter la subalternité et la marginalisation, l'Europe - en accord d'ailleurs avec la réalité géographique du globe - peut peut-être répondre en retraçant sa vocation de civilisation née et élevée en contact étroit avec la Méditerranée, l'Asie et l'Afrique, et en revendiquant à la lumière de cela un rôle charnière avec l'"Orient". Être occidental et être européen ne sont plus synonymes.

Les événements des vingt premières années du XXIe siècle, qui se sont tragiquement ouverts sur le scénario apocalyptique du 9/11, ont néanmoins eu le mérite de nous inciter tous à repenser en profondeur des catégories qui auraient pu sembler claires et consolidées, et qu'au contraire, tant les événements que la corrosion d'une critique stimulée et accélérée par leur rythme pressant ont fini par fragmenter, voire pulvériser. Dans un beau livre paru il y a quelques années, L'Europe et le mythe de l'Occident. La construction d'une histoire, Georges Corm (photo) a retracé d'une main ferme et élégante les étapes d'un processus tortueux par lequel la notion géographique d'"Occident" est devenue l'axiome organisateur d'une vision du monde. Nous sortons lentement mais laborieusement de la toile des malentendus, de la mer des stéréotypes, du marais des mystifications.

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Il est donc sérieusement nécessaire de partir d'un point fixe, qui devra rester l'axe d'une conscience ayant enfin acquis une base claire et ferme : "la catégorie de l'Occident est une invention idéologique".  Il n'y a pas non plus de scrupules politiquement corrects à utiliser des auteurs que la pruderie de professeurs également préparés et intelligents, mais disons pas exactement audacieux, les incite parfois à reléguer timidement à quelques notes de bas de page ou même à ne pas citer : de Serge Latouche Augusto Del Noce à Emanuele Severino à Massimo Fini à Guillaume Faye.

On peut légitimement conclure que la civilisation "occidentale" est celle qui s'est formée dans l'espace de l'Occident à l'époque moderne et à partir de la "modernité", elle-même une notion comprise comme l'émancipation de la subjectivité des contraintes immobilisantes de la tradition, de la transcendance et du sacré, auto-présentée comme l'émancipation d'un mode de vie qui autorise le libre usage de la raison, sans avoir à la soumettre à un pouvoir extérieur, et la libre planification de l'avenir, sans l'obligation de tenir compte du passé. La modernité comme primauté de l'individualisme et de la dimension économico-financière, par rapport à laquelle la dimension proprement politique est reléguée au second plan tandis que disparaît la glorieuse dimension aristotélicienne et thomiste du bien public.

Il est d'autant plus urgent de s'en rendre compte à une époque comme la nôtre où les attaques continues contre la vérité, la justice et même le bon sens sont déchaînées par une partie de la politique et des médias précisément "occidentalistes" (pensez par exemple à la culture de l'annulation) dans le but de justifier les agressions, les occupations et les répressions en prétendant traiter comme des objets historiques concrets et réels ceux qui sont au contraire le résultat d'une manipulation idéologique: comme le concept de "civilisation occidentale". Cette conscience doit être tenue fermement comme un vade-mecum précieux dans notre combat pour le désenchantement et, par conséquent, la libération de la mystification et des mensonges.

Franco Cardini

Les tensions du vingtième siècle derrière le conflit Russie-Ukraine

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Les tensions du vingtième siècle derrière le conflit Russie-Ukraine

Le rôle des États-Unis, le choc entre l'Ours et la Baleine tandis que l'Europe reste une "belle endormie"

par Giuseppe Del Ninno

Source: https://www.barbadillo.it/104453-le-tensioni-novecentesche-dietro-il-conflitto-russia-ucraina/      

Le différend dans la mer d'Azov

La guerre en Ukraine a fait remonter à la surface des mouvements souterrains ataviques, mais elle a aussi confirmé des tendances récentes; de plus, elle a fait exploser des contradictions qui couvaient déjà dans nos sociétés, par exemple en remaniant les distinctions entre la droite et la gauche, au point que les lecteurs de "Avvenire" et de "La Verità" se sont retrouvés sur des positions opposées à l'envoi d'armes en Ukraine, et donc dans le camp opposé à celui occupé par les lecteurs de "Il Giornale", "Corriere" et "Repubblica". Parmi les motions ataviques, il faut surtout compter l'opposition dynamique entre Terre et Mer, déjà théorisée par Carl Schmitt, qui  l'a identifiée dans le conflit entre Rome et Carthage, sa première manifestation dans l'histoire ; or, les événements guerriers qui se déroulent à deux heures de vol de chez nous en représentent une variante typique.

Ce n'est qu'avec l'avènement de l'arme nucléaire et l'extension à la planète entière du scénario sur lequel s'affrontent les nouveaux sujets en lutte pour le Pouvoir que s'est imposée la notion de "guerre par procuration", où les véritables protagonistes - l'un, les Etats-Unis, la baleine symbolique dans la métaphore de Carl Schmitt, l'autre le binôme russo-chinois, souvent dépeint comme un ours - choisissent des représentants théâtraux et tragiques de leurs intérêts respectifs, pour déclencher des conflits qui les impliquent le moins possible.

C'est un scénario que nous avons vu mis en scène depuis la guerre de Corée, avec les États-Unis directement engagés contre cette puissance régionale, mais en réalité contre la République populaire de Chine, comme ce fut également le cas au Vietnam. Dans la suite de l'histoire de ce vingtième siècle que l'on croyait "court", mais qui a étiré ses excroissances malignes jusqu'au vingt-et-unième, la superpuissance américaine a toujours été présente, soit à la première personne, soit comme leader de coalitions, sous le signe de cette "alliance atlantique" qui, par son nom même, souligne son appartenance à la catégorie "mer" : avant l'Ukraine, nous en avons eu un avant-goût en Syrie.

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Dès lors, l'opposition réactivée entre cet ours et cette baleine, qui une fois de plus - après Belgrade et le Kosovo, autres exemples récents - a choisi l'Europe comme lieu de cette conflictualité représentative, atavique et tragique, ne doit pas surprendre. À nos yeux, ce sont donc moins les causes occasionnelles du conflit - que l'on veut de manière simpliste faire remonter et réduire à l'invasion russe de l'Ukraine - qui comptent que ces funestes tendances souterraines que nous avons mentionnées. Avec un minimum de prévoyance et de mémoire historique, le conflit, avec son cortège sanglant de mort et de dévastation, aurait pu être évité.

Quant au rôle évanescent de l'Europe, dans son pâle avatar qu'est l"Union européenne", nous sommes toujours dans le déjà vu: le chimérique "empire de 400 millions d'hommes" rêvé par des légions de politiciens et de penseurs d'orientations les plus diverses, de De Gaulle à Schumann en passant par Jean Thiriart, a ressemblé dès son origine à l'empire byzantin en déclin, destiné à être avalé par la jeune puissance islamique, dans ses diverses configurations impériales. Il n'est pas nécessaire d'en dire trop sur son asservissement à l'OTAN, le bras militaire de l'Hégémonie atlantique: même dans notre propre pays en lambeaux, après l'unanimité initiale pour défendre le pays envahi, des réserves et des distinctions sont émises, presque de tous les côtés de l'échiquier politique, et des questions sont posées sur les intérêts réels des acteurs en jeu. En effet, les Etats-Unis ne cachent pas leur intention fondamentale, qui ne consiste pas tant en un changement de régime qu'en l'usure de la puissance russe jusqu'à son déclassement économique, militaire et politique, jeu, qui plus est, qui se jouerait sur un théâtre éloigné de leur territoire; tandis qu'en Europe - notamment dans certaines de ses composantes comme l'Allemagne et l'Italie, qui dépendent de l'ours russe sur le plan de l'énergie - l'idée d'un éventuel élargissement et prolongement du conflit ne répond à aucune stratégie géopolitique cohérente et rationnelle.

Et à propos de l'Italie, il est à peine utile de noter l'inversion accessoire du rapport Gouvernement-Parlement, ce dernier étant appelé uniquement et de plus en plus rarement à ratifier les choix de l'Exécutif. Ce n'est que lorsqu'il s'est agi d'éviter la dissolution des Chambres - et le résultat défavorable probable d'élections anticipées pour les détenteurs du pouvoir depuis des décennies - que la nature de notre pays en tant que république parlementaire a été invoquée, avec l'assentiment "alimentaire" de nombreux députés et sénateurs, craignant de perdre prématurément leurs salaires et indemnités.

Il y a ensuite un aspect de cette guerre qui, s'il ne s'agissait pas d'un événement tragique, prêterait à sourire, à savoir la connotation "légaliste" de chaque initiative: la Russie de Poutine - et non le peuple russe, s'empresse-t-on de préciser - doit être punie pour avoir violé le droit international avec son "opération spéciale". D'ailleurs, l'une des conséquences de ce conflit se répercute sur l'utilisation des mots: ce n'est pas la guerre, mais précisément une "opération spéciale", et ce n'est pas la reddition du bataillon Azov, mais l'évacuation; ou bien on utilise des périphrases, pour ne pas définir comme "co-belligérants" ou "alliés" ceux qui fournissent des armes à l'une des parties en conflit. Mais quand la politique du pouvoir a-t-elle jamais adhéré aux règles du droit international? La diplomatie du XIXe siècle appelait déjà les traités "chiffon de papier"...

La guerre entre la Russie et l'Ukraine

Et maintenant, il suffirait de rappeler qu'aucune des guerres après 45 n'a été déclarée selon ces règles; sans parler de l'action de l'"intelligence" adverse et de l'organisation des différents "coups d'État": ces arguments suffiraient à démasquer "avec quelles larmes et avec quel sang" s'écrivent chaque politique impériale, chaque relation conflictuelle entre États. Ne parlons pas de la prétention de qualifier de "génocide" les massacres inévitables de tout conflit et d'invoquer les tribunaux internationaux pour frapper les perdants (mais on se garde bien d'appeler la République populaire de Chine à la barre, ne serait-ce que pour établir une responsabilité, dont les contours commencent à se dessiner, à l'égard de cette pandémie dans laquelle nous nous débattons encore). Malheureusement, nous avons vu des génocides au sens strict du terme, et ils n'avaient rien à voir avec ce qui se passe entre Lviv et Kharkiv, entre Kiev et Odessa : il suffit de penser au massacre des Amérindiens, à la persécution des Arméniens et, surtout, à l'Holocauste, pour comprendre ce que signifie le mot "génocide".

Parmi les dégénérescences de la culture "occidentale", en bref, il y a l'intention louable d'encadrer le conflit récurrent entre Léviathan et Béhémoth dans les catégories du droit, pour tenter de l'exorciser; mais le Mythe et la Technologie, qui donnent corps et âme à la Politique, ne se laissent pas gouverner par l'Économie et l'Éthique (en fait, en ce qui concerne ces dernières, les vainqueurs se posent toujours en gardiens et protecteurs de la Morale Unique).  Et bien sûr, le corollaire du Droit - ou son incontournable contrepartie - est la Démocratie, que l'Hégémonie atlantique voudrait imposer au Globe entier, avec le fracs de ses bombes et l succession des coups d'Etat qu'elle organise ; une catégorie de la Pensée grecque transplantée outre-mer et exquisément européenne, qui s'est affinée au cours des millénaires et qu'elle voudrait maintenant imposer à des portions de la planète comme un corps étranger à ces cultures disparates. Dans le conflit russo-ukrainien, il y a aussi le recouvrement hypocrite des intérêts géopolitiques par des arguments de principe vertueux. Malheureusement, si notre Europe est la Belle au bois dormant du conte de fées, il n'y a pas de prince charmant à l'horizon prêt à la réveiller avec son baiser salvateur.

Giuseppe Del Ninno      

samedi, 21 mai 2022

Préparatifs pour un nouveau monde : à propos de la "transformation structurelle" de l'économie russe

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Préparatifs pour un nouveau monde : à propos de la "transformation structurelle" de l'économie russe

par Alessandro Visalli

Source : https://www.ariannaeditrice.it/articoli/preparativi-di-un-nuovo-mondo-circa-la-trasformazione-strutturale-dell-economia-russa

Giovanni Arrighi décrit le revirement des années 1980, dont les porte-drapeaux étaient Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, qui a re-discipliné les travailleurs occidentaux (dont le revenu réel stagne depuis lors [1]) et a été l'effet d'une longue chaîne de causes et de conséquences dont le point central est la décolonisation, dans le contexte de la lutte hégémonique entre l'Est et l'Ouest. La crise des profits et de la compétitivité des biens occidentaux, déclenchée par la modification des termes de l'échange, notamment de certains produits clés (principalement l'énergie), a ensuite entraîné un déséquilibre fondamental de la balance des paiements et de la fiscalité. Ce déséquilibre a été aggravé par les politiques de compensation, visant à sauver le grand capital tout en essayant de préserver la paix sociale, qui se sont accumulées tout au long des années 1960 et 1970, pour finalement atteindre un point de rupture. Puis, avec la dévaluation du dollar (et de la livre sterling) en 1969-73 et la rupture de la parité avec l'or en 1971, un jeu de passe-droit mutuel entre alliés s'est mis en place. Un jeu pour savoir qui finirait par payer pour la crise. C'était notre tour.

Pour éviter la destruction du capital, ils se sont réfugiés dans leur "quartier général", c'est-à-dire les marchés financiers, en essayant de multiplier leurs profits sans passer par la production. Mais, comme l'écrit Arrighi dans Adam Smith à Pékin, de cette façon, en fin de compte, "les États-Unis sont passés du rôle de principale source de liquidités et d'investissements directs étrangers du monde qu'ils avaient joué pendant les années 1950 et 1960, à celui de principale nation débitrice et de puits de liquidités qu'ils n'ont pas abandonné depuis les années 1980" [2]. Ils ont ainsi obtenu les résultats de la fin du millénaire : la défaite de l'URSS et la disciplination du Sud. Les marges de production ont été recréées par la destruction et l'incorporation subalterne de l'industrie du bloc soviétique, qui était en concurrence sur les marchés du Sud ; puis par la récession et l'élargissement des chaînes de production pour occuper l'espace qui s'était ouvert ; enfin, ces événements ont liquidé l'État providence et reconstitué l'armée de réserve industrielle ; les crises financières et de la dette qui se sont répétées tout au long des années 1980 et 1990 ont créé l'espace pour imposer l'ouverture des marchés au capital spéculatif et industriel [3]. Certains ont appelé ce modèle, qui se creuse constamment sous ses propres fondations, la "Grande Modération" [4].

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Ce qui s'est passé dans ce tournant des années, et qui a finalement produit le bouleversement des années 1980-1990, a révolutionné l'ensemble de la société. La direction et la qualité de la consommation ont changé, passant d'un arrangement qui était tiré par la consommation de masse à un arrangement tiré par la consommation "distinctive". L'hégémonie de la classe sociale "aisée", qui exhibe sa consommation en en faisant un élément de son prestige, de sa légitimité à diriger et de sa propre qualité morale, a pris le relais de la précédente semi-hégémonie "populaire". Le procédé a trouvé ses chantres et ses détracteurs [5], mais il était pratiquement irrésistible. Il s'agissait d'une nouvelle Belle Époque basée sur un mécanisme qui, à la base, était sous-tendu par une anticipation continue de l'avenir, c'est-à-dire par une expansion constante des structures financières et donc de la dette, et qui, selon Arrighi, aurait pu conduire à long terme à un "nouvel effondrement systémique" (et en fait beaucoup plus proche, puisque Adam Smith à Pékin est sorti de presse en 2007). En bref, un modèle a été affirmé dans lequel la réduction de la concurrence dominait grâce à l'extension des relations client-fournisseur "captives", fondées sur l'association de monopoles et de monopoles, et l'interconnexion internationale pour échapper aux régimes réglementaires ou les arbitrer [6]. Il s'agit du modèle Walmart des années 1990, sur la base duquel, généralisé, le modèle de la "gig economy" [7] et d'"Amazon" [8] s'imposera dans le nouveau millénaire. Et un renversement complet de la façon dont la société est régulée.

Tout cela touche à sa fin et reste désormais à l'état de fantôme.

Mais, bien sûr, ce qui se passera dans les mois et surtout les années à venir ne peut être que conjecturé. Pour développer ces conjectures, commençons par une interprétation: l'accumulation de capital, dont dépend très étroitement la stabilité politique (à la fois "en haut", en tant que consentement des classes dirigeantes, et "en bas", en tant qu'accès aux ressources des classes subalternes via le travail) dans notre système, est étroitement liée à l'exploitation des dissemblances que le système cultive. Ou, pour le dire autrement, le mouvement du capitalisme génère toujours une dialectique spatiale qui est liée de manière interne à la lutte des classes. Le jeu consiste à toujours chercher de nouveaux débouchés exploitables pour les surplus de capital et de travail qui sont continuellement générés, sans les redistribuer. Pour que les nouveaux débouchés donnent lieu au processus complet d'exploitation du capital (investissement-production-réalisation), une certaine stabilité et, en même temps, un certain contrôle de la part de l'investisseur doivent être présents au moins jusqu'à l'achèvement du cycle de production-réalisation. Lorsque le capital investi traque les opportunités d'investissement en dehors de sa propre zone de contrôle, il doit d'abord l'étendre d'une manière ou d'une autre. C'est ainsi que sont déterminées les formes de dépendance, même réciproques (en fait, toujours réciproques).

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Si l'on se place du point de vue des processus dits de "développement" (c'est-à-dire de la croissance des dotations matérielles et immatérielles, de leur capacité à travailler ensemble et à générer une plus grande efficacité totale des facteurs de production [9]), il faut reconnaître que ceux-ci ne sont pas auto-équilibrés et qu'ils ne dépendent pas essentiellement du simple fait des investissements ou de la disponibilité des technologies [10]. Au contraire, lorsque les investissements sont déséquilibrés par rapport aux caractéristiques de la situation locale, ils provoquent plus souvent la fragilité et la dépendance, notamment lorsqu'ils sont proportionnés aux marchés étrangers ou contrôlés par des centres de pouvoir étrangers [11]. La dynamique d'investissement entraîne souvent une concentration des ressources dans quelques localités émergentes et des "effets de reflux" (positifs, en termes de revenus, ou négatifs, en termes d'épuisement) depuis celles d'origine. Généralement selon une dynamique causale circulaire et cumulative.

L'instabilité potentielle que ces dynamiques complexes génèrent, déterminée par la fluidité du capital (une caractéristique intrinsèque du capital et historiquement entravée par le pouvoir étatique), est tenue en échec par divers mécanismes d'absorption et d'utilisation des surplus et, surtout, par l'organisation internationale et la hiérarchie des nations. C'est-à-dire par un réseau complexe de relations d'exploitation, également créé par le contrôle du capital excédentaire, de son emploi et de sa rémunération. La création et l'exploitation des écarts sont donc une caractéristique inéluctable du capitalisme [12]. Des écarts qui peuvent certes être lus comme caractéristiques d'une stratification fonctionnelle interne aux différents pays, mais aussi de l'exploitation d'un territoire sur un autre.

Ce qu'il faut faire, par conséquent, pour dominer l'instabilité intrinsèque du capitalisme, c'est, du côté des puissances qui entendent dominer leur propre destin, de projeter leur capital, leur technologie et leurs normes, ainsi que leur main-d'œuvre à tous les niveaux (en particulier au plus haut niveau, c'est-à-dire au niveau des cadres), dans des zones contrôlables, dans lesquelles il existe des lacunes et des ressources à mettre "au travail" afin de créer des formes de développement dépendant. Des formes de développement, c'est-à-dire capables de consolider les économies subalternes qui sont empêchées par la domination politique d'activer des mécanismes causaux cumulatifs qui pourraient un jour revenir en tant que concurrents (lorsque cela échoue, par exemple les États-Unis par rapport à la domination britannique, ou l'Allemagne et le Japon par rapport à la domination américaine, il y a une transition hégémonique ou son risque). Un développement dans lequel les bénéfices, en d'autres termes, sont appropriés et transférés (également grâce à des termes de l'échange appropriés [13], plus ou moins imposés) et empêchés de se transformer en capital local.

C'est la géopolitique du capitalisme.

C'est donc l'enjeu du Grand Jeu Triangulaire qui se joue entre les Etats-Unis (mais aussi sa fidèle vassale l'Europe), la Russie et la Chine. La troisième a longtemps été cultivée comme une zone d'investissement pour les surplus de production occidentaux, principalement américains, et les capitaux à la recherche de rendement. Mais la Russie est également un terrain de chasse depuis les années 1990. Cependant, les choses ne se sont pas passées comme l'Occident l'aurait souhaité, car le circuit de l'exploitation et du contrôle, c'est-à-dire le cercle de la dépendance, ne s'est jamais fermé complètement. Les économies russe et chinoise ne sont pas devenues subalternes, et les quelques agents qui ont transmis le contrôle par le biais de leur propre relation avec l'Occident ("entrepreneurs" ou "oligarques", comme on les appelle habituellement) ont, ces dernières années, été ramenés sous le contrôle de la logique étatique, souvent par des moyens peu glorieux. C'est en cela que réside, à y regarder de plus près, l'accusation de "totalitarisme" portée par les libéraux (un régime qui ne laisse pas les entrepreneurs libres est toujours "totalitaire", pas un régime qui asservit les citoyens mais dans lequel le capital circule librement et fait ce qu'il veut, le "paradoxe de l'Arabie saoudite" trouve ici son sens rationnel). Comme c'est souvent le cas, une formule ne semble irrationnelle ou contradictoire que parce qu'elle laisse ses hypothèses implicites, et la formule libérale a pour hypothèse indéfectible que c'est le capital, et pour lui son propriétaire, qui est "libre".

Face à cette faute inexcusable se déplace toute la machine de destruction de l'Occident. La plus formidable que l'humanité ait jamais vue. Une destruction idéologique, morale, culturelle et, bien sûr, matérielle. L'objectif est simple et nécessaire, il s'agit de forcer l'économie des pays déraisonnablement "fermés" à laisser le contrôle interne des investissements être complètement abandonné, à ce que les termes de l'échange soient choisis "par les marchés" (c'est-à-dire que les matières premières soient vendues au prix choisi par l'acheteur et dans la devise qu'il préfère). C'est tout. Bien sûr aussi que les meilleures ressources intellectuelles continuent d'aller dans les universités occidentales, de travailler pour les entreprises occidentales, et que les plus simples et les plus abondantes émigrent au service. Pour cela, il est également nécessaire de briser l'esprit, de montrer qu'ils doivent être heureux d'apprendre du phare de l'humanité comment être dans le monde. Heureux et admiratif d'apprendre la démocratie, la justice, le bien et la vraie vie auprès des maîtres.

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C'est ce qui se passe aujourd'hui. C'est pourquoi, à maintes reprises, le Kremlin nous avertit qu'un monde sans la Russie ne vaudra pas la peine d'exister et que, s'ils y sont contraints, ils le détruiront. C'est certainement emphatique, mais ce que l'Occident collectif veut, c'est effectivement leur mort. La mort en tant que nation et en tant que civilisation, et l'occupation en tant que zone économique, la servitude pour ses habitants. Il ne peut y avoir de souveraineté sans indépendance économique et, d'autre part, il ne peut y avoir de processus d'accumulation stable sans contrôle des espaces inégaux.

Ce qui se passe aux confins de la Russie est donc le siège nécessaire, du point de vue américain, pour contrôler le grand espace russe : le menacer et le forcer à s'ouvrir, lui imposer le choix des clients et des destinations de ses produits (et donc le prix) ; restreindre et dominer sa monnaie et ses entrepreneurs ; enfin, le plonger dans une crise économique, sociale et politique. L'éliminer en tant que grande puissance.

La même chose arrivera, arrive déjà, à la Chine.

Nous savons comment la Russie a répondu militairement à ce défi existentiel, certainement de manière cynique et peut-être imprudente. La façon dont elle a réagi au niveau de la lutte monétaire (une grande partie du défi), nous l'avons également vu dans l'extension des accords "goods-to-ruble" jusqu'à présent réussis [14]. À long terme, cette contre-offensive a le potentiel d'acculer le dollar et, avec lui, la domination américaine.

Mais à moyen terme, l'économie russe a un problème de rétrécissement des débouchés du commerce extérieur. Cela touche un pays apparemment sain, constamment en excédent commercial (avec 45 milliards d'exportations historiques et 24 milliards d'importations), avec des investissements étrangers positifs (à hauteur de 12 milliards) et très peu de dette extérieure (0,4 milliard), un PIB de 1,4 trillion, un taux d'emploi de 71% et un chômage de 4%. Mais c'est aussi un pays aux différences géographiques énormes, gigantesque et avec des zones très pauvres, un revenu moyen par habitant très bas et une population de 145 millions de personnes, donc fortement dépeuplée dans la partie asiatique, dans laquelle ne vit que 23% de la population bien qu'elle soit la plus grande zone.

Comme nous l'avons vu [15], la Banque centrale russe a déclaré que le pays devra passer par une phase de changements structurels majeurs afin de réduire davantage la dépendance vis-à-vis de l'Occident et de permettre la déconnexion. Dans un article récent d'Anastasia Bashkatova [16], la transformation structurelle que la Banque centrale appelle de ses vœux est décrite comme le passage d'un modèle axé sur les exportations (celui de la "Grande Modération" des trente dernières années) à un modèle dans lequel la demande intérieure stabilise le pays. Il s'agit évidemment d'une tâche énorme pour laquelle il faudra des années. Il faudra : restructurer le marché du travail ; changer les secteurs de pointe ; mettre en œuvre ce que l'on a appelé une "double circulation" en Chine. La Banque centrale a prévenu que cela devra impliquer une forte redistribution entre les industries et les professions, ainsi qu'entre les zones économiques géographiques. De nombreux employés de haut niveau des multinationales étrangères perdront leur emploi et devront se délocaliser, tandis qu'il y aura vraisemblablement plus de travail aux niveaux moins sophistiqués. Malgré cela, pour que l'économie se restructure, la masse salariale totale devra augmenter afin de faire croître la demande intérieure.

Le modèle néo-libéral fonctionne exactement à l'inverse. Elle maintient la demande intérieure comprimée, afin de protéger les profits industriels, et recherche la capacité de dépense nécessaire pour assurer la réalisation des biens d'équipement à l'étranger dans une lutte à somme nulle impitoyable. C'est là que réside sa "liberté".

Le pari russe est donc de pouvoir se rabattre sur le modèle inverse, évidemment avec la Chine et de nombreux partenaires. Un modèle qui stabilise son cycle d'appréciation et de reproduction du capital en s'appuyant essentiellement sur le marché intérieur, des salaires élevés et stables, une classe moyenne en hausse. Évidemment, cela inclut un certain contrôle des flux de capitaux et une réticence à être contrôlé de l'extérieur. C'est là que la tradition du pays vient à la rescousse, à savoir la capacité cultivée à l'époque soviétique d'assurer un "large filtrage des projets, en tenant compte des nouvelles circonstances", afin de garantir en fin de compte une augmentation de la productivité totale des facteurs, l'acquisition de nouvelles connaissances, de nouvelles technologies et le développement du capital humain.

Pour le directeur du Centre de mécanique sociale, Mikhail Churakov, il est donc nécessaire de créer l'infrastructure de base, d'assurer la participation, de combler le fossé entre la métropole et les zones rurales intérieures, de garantir un système de commande et de contrôle efficace et de soutenir l'innovation scientifique.

En bref, retour à la programmation économique, sinon à la planification.

Notes:

[1] - Voir, par exemple, le billet " Lawrence Mishel, 'The mismatch between productivity growth and median incomes' ", Tempofertile, 23 novembre 2013 ; " Conflits distributifs et travail : passé et avenir ", Tempofertile, 21 septembre 2015 ; " Mc Kinsey & Company, 'Poorer than Parents ? Des revenus plats ou en baisse dans les économies avancées", Tempofertile, 20 juillet 2016."

[2] - Giovanni Arrighi, "Adam Smith à Pékin", Feltrinelli, 2007, p. 165.

[3] - Ce résumé se réfère à ce qui est écrit dans Alessandro Visalli, "Dépendance", Meltemi 2020, pp. 394 et s. Un résumé dans ce billet, "Dépendance", Tempofertile, 4 novembre 2020.

[4] - Voir le billet " Les compromis sociaux, la 'Grande Modération' ", Tempofertile, 8 mai 2015.

[5] - L'un des plus importants est Pier Paolo Pasolini, dont il a écrit "Scritti corsari", Garzanti, Milan 1975, et "Lettere luterane", Garzanti, Milan 1976, mais aussi C. Lasch, "La ribellione delle élite", Feltrinelli, Milan 1995.

[6] - Pour une lecture très intéressante qui fait usage de ce concept, voir O. Romano, "La libertà verticale. Come affrontare il declino di un modello sociale", Meltemi, Milan 2019.

[7] - Voir l'article "Gig Economy ou Sharing Economy ? Della generalizzazione del Modello piattaforma ", Tempofertile, 16 février 2016 ; " Benedetto Vecchi, 'Il capitalismo delle piattaforme' ", Tempofertile, 20 janvier 2018.

[8] - Voir ce billet, "Amazon et son monopole", Tempofertile, 22 octobre 2017.

[9] - C'est-à-dire, en paraphrasant la définition succincte de Hirschman, au problème de savoir comment une chose ne conduit pas à une autre (par exemple, un investissement dans une centrale électrique et un port ne conduit pas au développement industriel et donc à une augmentation du niveau de vie général).

[10] - Pour une hypothèse contraire, voir R. Solow, Technical Change and the Aggregate Production Function, dans "Review of Economics and Statistics", vol. 39, no. 3, 1957, pp. 312-320. Selon son analyse initiale, à long terme, la croissance ne dépend pas des machines, mais de la technologie. En calculant la croissance par travailleur aux États-Unis, Solow a estimé que pas moins de sept huitièmes dépendaient de la technologie. L'accent mis sur la productivité du travail, dont on déduit la dotation en biens et services par habitant et que l'on fait coïncider avec la croissance, permet de réaliser que la simple croissance du nombre de machines par travailleur est sujette à des rendements décroissants (je ne peux pas mettre la main sur plus d'une machine à la fois). Il s'ensuit, dans les résultats proposés, que les revenus des usines et des machines constituent une part mineure du PIB (environ un tiers), un fait qui se vérifie à peu près des années 1950 aux années 1980. En raison des rendements décroissants, la simple augmentation des machines n'était pas le chemin de la croissance (c'est la "surprise" de Solow), et donc l'épargne ne soutient pas la croissance. Ce qui l'est, c'est le progrès technique. C'est simplement parce que l'évolution technologique permet d'atteindre un niveau de production plus élevé avec la même quantité de travail. La recherche de directions causales simples, modélisées mathématiquement, l'une des spécialités de Solow, l'a conduit, même dans son influent ouvrage ultérieur, à conclure que le progrès technique avait lieu pour des raisons non économiques, puisqu'il dépendait de l'avancement des connaissances scientifiques (voir R. Solow, Growth Theory : An Exposition, Oxford University Press, 1987).

[11] - Par exemple, selon le point de vue de Myrdal, fondé en partie sur d'importantes recherches de terrain sur la discrimination dans le sud des États-Unis (voir G. Myrdal, Il valore nella teoria sociale, Einaudi, 1966 (éd. or. 1958), contrairement aux modèles optimistes de l'économie (par exemple les conséquences de celui de Solow), le jeu des forces du marché laissé à lui-même conduit à la croissance continue des inégalités. Comme il l'écrit : "Si les choses étaient laissées au libre jeu des forces du marché sans intervention de la politique économique, la production industrielle, le commerce, la banque, l'assurance, le transport maritime, presque toutes ces activités économiques qui, dans une économie en développement, tendent à produire une rémunération supérieure à la moyenne - et en outre la science, l'art, la littérature, l'éducation, la haute culture en général - seraient concentrées dans certaines localités et régions, laissant le reste du pays plus ou moins stagnant. Myrdal, Théorie économique et pays sous-développés, Feltrinelli 1959 (éd. ou. 1957).

[12] - Voir aussi le billet, "Immanuel Wallerstein, 'Après le libéralisme'", Tempofertile 11 mai 2022.

[13] - Les "termes de l'échange" sont définis comme le rapport entre l'indice des prix à l'exportation d'un pays et son indice des prix à l'importation. Du point de vue du pays dans son ensemble, il représente la quantité d'exportations nécessaire pour obtenir une unité d'importations. Ainsi, le prix entre deux biens (ou d'un bien et d'un autre par rapport à une unité de mesure commune, par exemple une monnaie acceptée au niveau international comme le dollar) est relatif aux relations de pouvoir qui sont déterminées sur le "marché" et qui dépendent de nombreux facteurs, pas tous économiques. Par exemple, si un pays a un excédent de vin, s'il s'est spécialisé uniquement dans la production pour l'exportation, par exemple de Porto, et que le seul grand marché "libre" sur lequel il peut vendre son produit est la Grande-Bretagne, il devra accepter le prix déterminé par les grossistes anglo-saxons, qui ont le monopole de l'accès au marché, même s'il est un peu plus élevé que son prix de production, l'alternative étant de remplir ses entrepôts et de ne pas avoir l'argent pour acheter, au prix à nouveau déterminé par les commerçants étrangers, en tant que détenteurs d'un monopsone (soutenu par des traités et, le cas échéant, des canonnières), et à la limite de leur capacité de dépense. L'effet est qu'un pays ayant une souveraineté très limitée (l'ayant perdue sur les champs de bataille) s'appauvrit progressivement. Tout cela disparaît dans des formules simplifiées, dans la puissance des mathématiques, et dans les mots ailés de David Ricardo. L'hypothèse, fondamentale pour la discipline de l'économie internationale, selon laquelle le "libre-échange" est toujours mutuellement bénéfique, est, selon les mots de Keen, "une erreur basée sur un fantasme". Cette théorie ignore directement la réalité, connue de tous, selon laquelle lorsque la concurrence étrangère réduit la rentabilité d'une industrie donnée, le capital qui y est employé ne peut pas être magiquement "transformé" en une quantité égale de capital employé dans une autre industrie. Au lieu de cela, il se met normalement à rouiller. En bref, ce petit apologue moral de Ricardo est comme la plupart des théories économiques conventionnelles : "net, plausible et faux". C'est, comme l'écrit Keane, "le produit de la pensée de salon de personnes qui n'ont jamais mis les pieds dans les usines que leurs théories économiques ont transformées en tas de rouille."

[14] - Voir "Qui a tué le cerf ? A propos de la guerre entre l'argent et les matières premières", Tempofertile 25 avril 2022.

[15] - Voir "A propos du rapport de la Banque de Russie à la Douma : déconnexions et fin du système-monde occidental", Tempofertile, 22 avril 2022.

[16] - Anastasia Bashkatova, " La Russie aura sa propre voie économique, mais avec des rebondissements chinois " (У России будет свой экономический путь, но с китайскими поворотами, Nezavisimaya Gazeta), 12 mai 2022.

Contre-sens irlandais

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Contre-sens irlandais

par Georges FELTIN-TRACOL

Le jeudi 5 mai 2022, en même temps que les élections locales en Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles, les électeurs renouvelaient les 90 sièges de l’Assemblée d’Irlande du Nord. Cette institution constitue un rouage essentiel dans la pacification des esprits après trente ans de conflit (1968 - 1998). Au cours de ces trois décennies d’agitations et d’oppression de la communauté catholique, l’Ulster devint un terrain fertile d’application des stratégies militaires de maintien de l’ordre.

Les troubles cessèrent avec les « Accords du Vendredi Saint » signés le 10 avril 1998 à l’initiative du Premier ministre britannique, le travailliste Anthony Blair. Aidé de son homologue de la République d’Irlande, il força les protestants loyalistes et les républicains catholiques à se partager le pouvoir. L’Assemblée d’Irlande du Nord investit, approuve les actes et contrôle un gouvernement territorial bicéphale. Représentant chacun leur communauté confessionnelle, le Premier ministre et le vice-Premier ministre disposent des mêmes prérogatives. Depuis un quart de siècle, un protestant détient la première fonction et un catholique la seconde. En 2006, l’Accord de Saint-Andrews provoqua une séisme politique : les ennemis jurés du DUP (Parti unioniste démocratique) et du Sinn Féin (« Nous mêmes ») décidèrent de coopérer. Cette parité confessionnelle procède d’abord des accords de 1998, puis ensuite du mode de scrutin qui combine la proportionnelle et le scrutin majoritaire uninominal à un tour. Le « système de Hare » impose le scrutin à vote unique transférable. Les électeurs classent selon leur préférence tous les candidats. Ceux qui recueillent le moins de suffrages sont écartés et leurs votes sont attribués aux autres candidats. Certes, bien plus long, le dépouillement est fastidieux. Il donne cependant une chambre assez représentative.

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Il est probable que le prochain Premier ministre d’Irlande du Nord soit une catholique, à savoir la vice-présidente du Sinn Féin Michelle O’Neill. Une grande première ! En effet, avec 29 %, soit un point de plus, le Sinn Féin obtient 27 sièges. Le DUP n’en remporte que 25, ne fait que 21,4 % et perd 6,7 points. Une partie non négligeable de son électorat a privilégié la TUV (Voix unioniste traditionnelle) qui passe en cinq ans de 20 523 votes à 65 788, soit 7,6 % et un gain de cinq points. La TUV n’a toutefois qu’un seul élu. Les formations modérées, parrains des accords du Vendredi Saint conclus sous l’égide de l’Union pseudo-européenne, reculent encore. Avec neuf sièges, le Parti unioniste d’Ulster obtient 11,1 % et perd près de deux points. Le Parti social-démocrate et travailliste maintient ses 8 sièges malgré une régression de 2,9 points (9 %). Mouvement populiste d’extrême gauche, « Le peuple avant le profit », réunit 1,15 % et garde son unique siège. En revanche, l’Alliance qui rejette le critère structurant conflictuel entre catholiques  et protestants réalise 13,5 %, soit 4,5 points de plus et remporte 17 sièges. Ce succès traduit la lassitude des nouvelles générations qui n’adhèrent plus aux clivages religieux. Il s’explique aussi par l’apparition d’Irlandais d’origine immigrée souvent musulmans. Ces deux données sont à prendre en considération pour les décennies à venir.

Il ne faut pas se réjouir de cette élection. Longtemps vitrine politique de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), le Sinn Féin agit tant au Nord qu’au Sud de l’île. Vainqueur en Ulster, il compte déjà quatre sénateurs et 37 députés dans la République d’Irlande dont il incarne l’opposition officielle à la coalition ministérielle centriste. Né en 1970, à l’occasion de dissensions au sein des groupes paramilitaires républicains, l’actuel Sinn Féin n’est pas l’héritier direct de son homonyme du début du XXe siècle.

Très tôt, ce mouvement s’inscrit dans la gauche radicale. Son seul député européen siège aux côtés des élus grecs de Syriza, espagnols de Podemos et de La France Insoumise dans le groupe de la Gauche unitaire européenne – Gauche nordique verte. Le Sinn Féin a dénoncé les régimes militaires d’Amérique du Sud, critiqué l’apartheid en Afrique du Sud et soutenu la cause palestinienne. Lors de la crise des sans-papiers en 2015 – 2016, ses militants établissaient un parallèle spécieux avec l’exode déclenché par la Grande Famine de 1845 – 1851.

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La présidente eurosceptique du Sinn Féin, Mary Lou McDonald, ne cache pas par ailleurs son progressisme foncier. Elle promeut l’inclusivité, le multiculturalisme, le sociétalisme et le gendérisme sans oublier l’avortement, le féminisme et l’homoconjugalité. Le supposé nationalisme du Sinn Féin relève du nationalisme civique contractualiste, négateur des appartenances identitaires charnelles effectives… Il faut par conséquent le considérer comme l’avant-garde du « national-cosmopolitisme ». De leur côté, par leur proximité historique et symbolique avec la franc-maçonnerie et le biblisme politique vétéro-testamentaire, sous la bannière de Dieu, du Royaume Uni et de la Couronne, les unionistes défendent les Afrikaners et l’État d’Israël. Ils s’enferment dans un passéisme muséal. Leur conservatisme moral et sociétal n’a pas empêché la légalisation du « mariage » homosexuel en Ulster. Force est de constater que ces deux camps rivaux nuisent au destin civilisationnel de l’Europe impériale. 

Sauf coup de théâtre, l’Irlande et l’Ulster ne se réunifieront pas dans les prochaines années. Grâce au Brexit, la Verte Erin forme déjà au quotidien un seul ensemble douanier puisque la frontière « euro-britannique » passe en mer d’Irlande. Cette réalité enrage les unionistes favorables à l’établissement d’une véritable frontière entre les deux territoires irlandais au risque possible de relancer les troubles au Nord. Cette question sera le principal sujet de discussion entre le Sinn Féin et le DUP. Pas sûr que les négociations aboutissent. Un blocage institutionnel se profile donc à l’horizon... 

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 33, mise en ligne le 17 mai 2022 sur Radio Méridien Zéro.

vendredi, 20 mai 2022

Empire et praxis

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Empire et praxis

par Aleksandr Dugin

Source: https://www.ideeazione.com/impero-e-prassi/

Quels sont les facteurs décisifs pour la restauration d'un véritable Empire en Russie ?

Cette question a été posée très sérieusement par le Père Vladimir Tsvetkov, prieur de l'Ermitage de Sofronie près d'Arzamas (ci-dessous), dans une formulation très profonde : pour quoi devons-nous prier ? En fait, la même question a été posée à Konstantin Malofeev lors de la présentation de son livre Empire : Où est l'Empire aujourd'hui ?

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Je viens d'achever un nouveau livre, Genèse et Empire, une sorte d'"Encyclopédie de l'idée impériale", dans lequel j'expose le thème de l'ontologie impériale, de la figure archétypale du Roi de la Paix, des diverses formes de monarchie sacrée, en passant par une vue d'ensemble des empires historiques - y compris la mission de Katechon et la dialectique de la Russie impériale - et les simulacres d'"Empire", tels que l'Empire britannique et l'"Empire" américain moderne.

Il s'agit de thèmes et de théories profonds et fondamentaux, dont on ne peut toutefois pas tirer directement de conclusions pratiques. C'est pourquoi j'ai décidé de traiter la question du Père Vladimir de manière systématique et j'ai proposé une série de thèses. Il s'agit d'une ébauche, je serais reconnaissant pour tous ajouts et commentaires.

- L'empire peut être restauré en Russie à la suite d'un miracle divin. Tout empire a une origine surnaturelle. Si ce n'est pas un miracle de Dieu, alors c'est un "miracle noir" du diable. Les êtres humains ne sont pas capables de créer un empire. C'est toujours quelque chose de sacré. S'il n'y a pas de miracle, il n'y a pas d'empire, mais notre foi est dans le Dieu vivant, dans le Dieu qui fait des merveilles.

- L'Empire vit dans l'Église. L'enseignement religieux et eschatologique sur l'empire et la monarchie orthodoxe, ainsi que sur le rôle du tsar russe en tant que Katechon, a été développé en détail dans l'Église orthodoxe russe hors de Russie. La glorification des martyrs royaux et de tous les nouveaux martyrs de Russie fait partie de cet enseignement. Après la réunion du Patriarcat de Moscou et de l'Eglise orthodoxe russe hors de Russie dans les années 1990, cet enseignement a été généralement accepté par l'Eglise orthodoxe russe dans son ensemble, et aucune autre doctrine normative de la théologie politique de l'orthodoxie n'a été créée dans l'EOR elle-même pendant la période soviétique (et elle ne pouvait l'être après l'échec des rénovateurs). Par conséquent, la monarchie orthodoxe est le seul modèle normatif du christianisme orthodoxe russe. Les "libéraux d'église" bruyants et insistants ne comptent pas, ils ne sont que des "agents étrangers".

- L'empire (comme la monarchie) est une institution. La restauration de l'Empire peut se faire par une réforme politique à grande échelle, en révisant le cadre juridique russe dans l'esprit de l'autocratie. Le travail politico-philosophique et juridique est important ici.

- L'empire peut être fondé par une dynastie. Bien qu'aucune ligne de succession strictement directe du dernier empereur russe n'ait survécu, il y a les Romanov et, au 18e siècle, le trône russe a été occupé par des parents plus éloignés. C'est ici que la ligne Kirillovich, quelle que soit la façon dont elle est traitée en Russie aujourd'hui, a la plus solide base.

- Un empire peut être créé par de véritables succès militaires et l'expansion d'une zone de contrôle. Le pouvoir interne devient alors évident. L'agrégation même des terres russes - avec sa dépendance à la fois de la puissance militaire et de l'économie, de la diplomatie et de la culture - renforce le potentiel impérial.

- L'empire peut vivre selon la volonté du peuple. Dans ce cas, l'empire n'est pas établi du haut vers le bas, mais est exigé par le peuple, depuis la base vers le haut. C'est le scénario Zemsky. Le Zemsky sobor prend la décision historique que l'empire est et restaure la monarchie. Le culte moderne de Staline, répandu dans le peuple, d'un point de vue sociologique, n'est rien d'autre qu'une forme de "monarchisme par le bas", une demande de tsars.

- Un empire peut être déclaré par un dirigeant fort. Dans l'histoire romaine, le passage de la République à l'Empire s'est fait par la dictature de Jules César. Le nom "César" est ensuite devenu synonyme d'empereur, de roi. Bien qu'Auguste soit devenu empereur de plein droit, en réalité Jules César l'était déjà.

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Il est difficile de dire à l'avance quel est le point principal. Actuellement, toutes ces conditions préalables sont présentes sous une forme ou une autre, mais aucune d'entre elles n'est encore clairement dominante. On peut supposer une combinaison de plusieurs points ou la sélection de certains au détriment d'autres ; on ne peut même pas exclure leur complète synergie. Si l'Empire est notre objectif (et s'il ne l'est pas, nous sommes perdus), nous savons maintenant ce pour quoi nous devons prier, ce pour quoi nous devons nous battre et ce que nous devons faire.

Le plus important est de ne jamais perdre de vue l'essentiel : l'Empire est un phénomène d'ordre spirituel, ce qui signifie que sans la volonté divine et sa providence, il ne sera qu'un simulacre. La chose principale dans l'Empire est un miracle. Ce n'est donc qu'au nom d'un miracle, dans l'attente d'un miracle, qu'il est possible de vivre. Sans lui, tout cela n'a pas de sens. Le miracle est le sens de notre vie. Un miracle impérial.

19 mai 2022

La "Patrie sans mer": entretien avec Marco Valle

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La "Patrie sans mer": entretien avec Marco Valle

Propos recueillis par Gianluca Kamal

Source: https://domus-europa.eu/2022/05/19/la-patria-senza-mare-intervista-a-marco-valle-a-cura-di-gianluca-kamal/

Il a traversé de nombreuses mers. Les mers tumultueuses de la lutte politique (à la tête du Fronte della Gioventù de Milan dans les années 80) ; les mers plus douces mais tout aussi vivantes de la recherche et des études historiques menées au fil des ans avec passion et perspicacité ; les mers inconstantes du journalisme et des institutions (il fut porte-parole du ministre de la Défense). Mais surtout, l'esprit typiquement triestin d'un chercheur agité et d'un voyageur curieux, peut-être les seules qualités suffisantes pour faire d'une vie un véritable vécu. La mer comme horizon, comme motif de curiosité, comme motif d'investigation. Voici donc "Patria senza mare", un ouvrage novateur dans lequel Marco Valle, l'auteur et "l'homme mystérieux" décrit jusqu'ici, raconte avec précision et dans un style brillant les succès et les difficultés de l'Italie maritime, indiquant dans la redécouverte de la mer, et de la Méditerranée en particulier, le signe d'un nouveau (et très ancien) destin tout italien.

Entretien

Après Braudel, le temps semble enfin venu de se réoccuper de la mer, et de la Méditerranée en particulier. Si l'œuvre fondamentale de l'historien français a marqué un "tournant" dans la manière de concevoir et de périodiser l'histoire, votre volume (à paraître les 25/26 mai 2022) rompt un long silence incompréhensible de la part des éditeurs italiens à l'égard des écrivains et des choses de la mer. Pourtant, les auteurs et les volumes de valeur n'avaient certainement pas manqué avant vous.....

"La maritimité est (ou, plutôt, devrait être) une priorité de notre récit national. Qu'on le veuille ou non, en Méditerranée, comme le rappelait Braudel, "l'Italie a toujours trouvé le signe de sa propre destinée puisqu'elle en constitue l'axe médian et qu'il lui est donc naturel de rêver et d'avoir la possibilité de dominer cette mer dans toute son extension" et c'est précisément dans le "continent liquide" que résident les principaux éléments politiques, économiques et militaires sur lesquels repose tout le système des nations. Malheureusement, malgré trois mers et 7551 kilomètres de côtes, les Italiens ne sont pas ce "peuple de navigateurs" invoqué par Benito Mussolini dans son célèbre discours du 2 octobre 1935. Ou, du moins, ils l'ont été par le passé, mais toujours de manière intermittente, discontinue et locale. L'eau salée peut amuser (en été...) mais elle n'intéresse pas, elle n'excite pas. Parfois, elle fait peur. La réfractarité paradoxale de la classe politique actuelle et d'une grande partie de la classe entrepreneuriale vis-à-vis de la mer reflète l'esprit terrien et terrestre de la majorité de nos compatriotes. Paradigmatique est l'attitude du monde des sciences humaines qui, aujourd'hui encore, fuit, sous-estime ou même ignore la dimension maritime. Relançant une provocation d'Egidio Ivetic, la recherche historique, à part les brillantes exceptions que j'ai largement utilisées dans ce travail, continue: "Regarder la Méditerranée passivement sans inclure les différentes parties de la Méditerranée dans le récit historique de l'Italie dans une clé comparative. Dans les Annali tematici (Annales thématiques) de la Storia d'Italia d'Einaudi, une série de 27 gros volumes, on trouve tout sauf un volume consacré à la mer. En bref, il y a des études et des universitaires, mais il y a un manque de systématicité historiographique, un manque de visions et d'interprétations". En bref, il persiste un manque d'intérêt marqué et constant de la part de l'industrie éditoriale italienne envers toute suggestion de la mer et envers les écrivains sur les choses de la mer. En raison d'un provincialisme embarrassant, tout semble se terminer dans le "Bréviaire méditerranéen" du peut-être surestimé Predag Matevejevic, de Croatie, ou dans les œuvres de David Abulafia ou John Julius Norwich, tous deux d'Angleterre. Les Italiens ne sont pas ou peu considérés.

Certaines lectures biaisées nous parlent de la Méditerranée comme d'un grand champ de bataille au cours des siècles entre différentes cultures et civilisations. Mais l'histoire semble plutôt nous parler de "rencontres/chocs" (F. Cardini) qui ont fait de cette mer un immense carrefour de riches contaminations. Parlez-nous de ce passage historique particulier.

Les catégories étroites du "choc des civilisations", sans parler des récits vétérano-occidentaux, ne m'ont jamais convaincu. De plus, la Méditerranée, comme nous l'enseigne Franco Cardini, n'est pas simplement un espace étroit entre deux océans et trois continents, mais reste, dans une succession de contaminations et de contrastes, de commerces et de guerres, une forge de civilisations, cette "méditerranéité" polyphonique que nous trouvons encore aujourd'hui sur tous les rivages de la mer intérieure. La relation historique entre Venise et l'Empire ottoman est emblématique à cet égard: économiquement liés, le dogato et La Porta, ils sont devenus, pour citer une fois de plus Braudel, deux "ennemis complémentaires", un couple malheureux mais indissoluble. C'était une relation insaisissable, discontinue mais finalement profitable, bien loin du récit rhétorique de nombreux spectateurs européens, d'Etienne de la Boètie à Montesquieu, qui voyaient dans la République l'incarnation de Judith, la liberté, et dans l'Empire turc celle d'Holopherne, la tyrannie. Malgré les guerres et les pertes territoriales douloureuses au Levant, les relations commerciales vénitiennes avec le système ottoman sont toujours restées avantageuses, à tel point qu'en 1574, l'exécutif du doge accorde aux marchands musulmans l'ouverture de leur propre bureau dans la ville, le Fondaco dei Turchi.

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A l'ère de la grande transformation, ou Chaoslandia comme vous l'appelez dans le livre, quelles devraient être les lignes directrices à travers lesquelles faire avancer la réflexion sur le présent et le futur de l'Italie et de l'Europe au niveau géopolitique ?

"La Méditerranée, débarrassée de la rhétorique pro-européenne - cette "tension lotharingienne" que Camillo Benso di Cavour reprochait à ses collègues du gouvernement très provincial - reste pour l'Italie une opportunité, une perspective forte et, peut-être, la seule viable ; si nous voulons rester une "puissance moyenne à vocation mondiale", ce n'est que sur la mer et par la mer que nous pourrons défendre notre vocation mercantile et relancer une projection d'influence géopolitique autonome. Pour citer Lucio Caracciolo: "Il ne s'agit pas de fuir la Méditerranée, mais d'en assumer la cogestion avec les principaux partenaires européens, nord-africains et levantins, en tant qu'avant-garde géographique et en partant de nos intérêts".

Au moment où le monde s'oriente vers un modèle d'économie "verte" et "bleue", l'Italie, qui a supprimé le ministère de la marine marchande en 1993, semble totalement mal préparée et arriérée pour faire face aux énormes défis qui viennent également de la mer. D'où peuvent venir les lueurs d'espoir d'un renouveau national dans ce sens ?

"Malgré les criticités structurelles et l'absence d'un ministère de la mer, quelque chose commence à bouger. Je pense à l'Université de Gênes, l'une des meilleures universités au monde sur les questions maritimes ; en 2019, elle a créé un "Centre de la mer" spécial qui rassemble les compétences de plus de 400 enseignants et chercheurs, avec cinq cursus de trois ans (design de produits et nautique, économie d'entreprise maritime, logistique du transport, ingénierie nautique et navale, sciences et technologies maritimes) et huit masters (biologie et écologie marines, design naval, nautique et de yachts, économie, océanographie, logistique, environnement). Il s'agit d'un laboratoire de très haut niveau dans lequel on peut étudier et expérimenter la mer sous ses différentes facettes : environnementale, productive, récréative et sociale.  Le centre universitaire a son pendant naturel dans le splendide Galata Museo del Mare, le plus grand musée maritime de la Méditerranée.

En outre, l'année dernière, dans le cadre du fonds de relance, un "projet intégré des ports italiens" a été prévu avec 1,22 milliard d'euros destinés à la durabilité environnementale, principalement pour l'électrification des quais avec le système de "repassage à froid".  Un premier pas vers les nombreux "ports verts" espérés, grâce à l'engagement de l'Autorité du système portuaire de Trieste, dirigée par son dynamique président Zeno D'Agostino. Depuis 2020, l'escale julienne est le chef de file d'un projet environnemental européen, Susport Sustainable Ports. Un plan stratégique impliquant toutes les autorités portuaires de l'Adriatique. En plus de Trieste, Venise, Ravenne, Ancône, Bari, Porto Nogaro et les ports croates de Rijeka, Zadar, Split, Ploce et Dubrovnik y participent. L'objectif est d'améliorer les performances environnementales et l'efficacité énergétique, en transformant les ports de simples lieux de déchargement et de chargement de marchandises en hubs énergétiques, des structures capables de produire de l'énergie propre.

Un autre signal important pour un possible renversement de tendance et l'annonce (nous l'espérons) d'une vision maritime innovante provient des efforts de la revue "Limes" qui, à partir de 2006, a consacré de nombreux numéros au sujet et a organisé en 2020 et 2021 - au plus fort de l'urgence pandémique - "Le giornate del mare" (journées de la mer), une série de rencontres de haut niveau au cours desquelles des professeurs, des opérateurs, des chefs des Forces armées et des politiciens (quelques-uns) ont abordé le problème de la récupération de la dimension maritime "naturelle" de l'Italie avec des clés interprétatives originales.

Le sentimentalisme hypocrite et l'idéologisme aveugle ont conduit à considérer la mer Méditerranée presque exclusivement, en raison des naufrages tragiques de migrants, comme une "mer de larmes". Comment cette vision s'est-elle concrétisée ?

"La Méditerranée doit aujourd'hui être considérée comme l'Océan du Milieu, comme la connexion entre l'Océan Indo-Pacifique (l'espace du contraste sino-américain) et l'Océan Atlantique, l'océan canonique de la projection américaine vers l'Europe, avec en son centre le détroit de Sicile, une réalité stratégique à laquelle nous ne semblons pas nous intéresser particulièrement. Et pourtant, c'est ici que se joue la partie décisive de notre présent et de notre avenir, face à une "pression désintégrative" immédiate à notre frontière, déterminée par l'écart démographique toujours plus grand entre l'Italie et les pays africains, un écart destiné à s'accroître et à conditionner ainsi les relations dans toute la zone. Nous devons donc prendre conscience du défi géopolitique et de la centralité de la Méditerranée. Et il faut sortir du généralisme des politiques-politiciens, des polémiques inutiles, du moralisme facile déguisé en solidarité ou des logiques d'urgence à souffle court, très court".

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La montagne est verticale, avec son sommet pointant vers le ciel, elle semble presque essayer de toucher Dieu. La mer... Vous nous dites l'image de la mer.

"Je suis le fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils de marins d'Istrie-Vénétie. Enfant, mon terrain de jeu était le Vieux Port de Trieste où j'attendais ou saluais les bateaux de mon père. Ce n'est pas un hasard si je me suis retrouvé dans les pages de Giovanni Comisso, dans ses descriptions de l'Adriatique, de la mer d'Istrie et de la Dalmatie. Dans ses livres, les voix des protagonistes, capitaines, maîtres d'équipage et matelots, sont entrecoupées et entremêlées - comme les stases du chœur d'Eschyle - avec les soupirs, les pensées et les cris des épouses et des petites amies qui attendent, parfois pendant des mois, de voir les navires de retour réapparaître à l'horizon. Mais le véritable protagoniste est toujours la mer. Avec ses couleurs, ses reflets, son obscurité inextricable, le reflet de la lune, les vents, les tempêtes et le calme des amarres."

Aux origines de la culture européenne: le chamanisme préhistorique

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Aux origines de la culture européenne: le chamanisme préhistorique

Par Francesco Benozzo

Source: https://domus-europa.eu/2022/03/01/alle-origini-della-cultura-europea-lo-sciamanesimo-preistorico-di-francesco-besozzo/

Puisque, historiquement et géographiquement, le chamanisme - compris comme le dispositif de fonctionnement social et culturel d'une communauté - est attesté et reconnu dans certaines régions, nous sommes amenés à croire, à tort, qu'il est né et s'est développé exclusivement dans ces lieux. D'un point de vue cognitif et évolutif, au contraire, comme le montrent les études les plus récentes, il s'agit d'un phénomène qui est interprété à juste titre comme pertinent pour toute l'histoire de l'Homo Sapiens, c'est-à-dire comme présent dans toutes les civilisations qui se sont développées depuis le Paléolithique supérieur. Le problème est plutôt de reconnaître ses traces de manière systématique, en commençant par l'analyse de phénomènes qui sont souvent négligés dans la recherche anthropologique. Parmi ceux-ci, les preuves linguistiques présentes dans nos langues, et en particulier dans nos dialectes, sont d'une importance extraordinaire.

Au moment où les australopithèques sont descendus des arbres et ont commencé à se déplacer en tant qu'êtres bipèdes, ils se sont mis à développer leur langage. Il y a trois millions d'années, notre langue était nécessairement une langue forestière, rappelant l'époque où nous étions nous-mêmes une forêt. C'était des syllabes-feuillets, des mots-arbres, des phrases-arbres. La langue commune était une forêt. Notre côté sauvage (de silva "forêt") n'était pas encore le côté obscur d'une nature sauvage en dehors des lieux habités. Au lieu de cela, c'est le sauvage, de la racine sel- "lumière" (la même que Séléné, c'est-à-dire la lune, "celle qui brille") qui a apporté la civilisation, la "lumière" du feu, le souvenir de l'époque où nous étions des branches. C'est ce qui a apporté la nourriture, le jeu. Et c'était le lieu où vivaient les Dames Sauvages, les ancêtres des déesses mères, à une époque où - avant le Néolithique, c'est-à-dire avant 9000 ans (lorsque nous avons commencé à le comprendre en observant les animaux d'élevage) - la corrélation entre l'acte sexuel et la procréation n'était pas connue. Aux Dames du Gibier, c'est-à-dire à ces créatures qui, dans la croyance préhistorique, régulaient et garantissaient le renouvellement des stocks de gibier, à la fois protectrices des animaux et dispensatrices de prospérité, nous avons adressé des prières propitiatoires, des sacrifices et des cris depuis des millions d'années, afin d'obtenir une bonne chasse et de pouvoir se déplacer en toute sécurité sur un territoire menaçant. Cet espace inexploré était le lieu, qui deviendrait plus tard sacré, que nous devions explorer, c'est-à-dire, en latin, ex-plorare "pleurer, prier dehors". Nous étions des chasseurs, des explorateurs, les adorateurs de la nature sauvage et de ses émanations oniriques. Les Dames de la Nature, en tant qu'intermédiaires entre des mondes alors coexistants, doivent être comprises comme les premières chamanesses de notre (pré)histoire.

Les traces linguistiques et dialectologiques d'une conception ancienne selon laquelle le chant, la parole poétique, le rêve, la grotte et la guérison faisaient partie d'un système complexe de références - aujourd'hui observable uniquement dans les sociétés chamaniques d'intérêt ethnographique - sont multiples.

On pense à ces verbes qui signifient en même temps, dans nos dialectes, "guérir", "rêver" et "composer de la poésie/du chant" : on peut citer l'occitan endurmìr " dormir " et " composer ", ensongiàr " rêver " et " guérir ", le ladin sugner " rêver " et " guérir ", le breton hun " dormir " et " guérir ", le gallois bredwydd "rêver" de *bredw-, anciennement "guérir", le suédois dialectal söva "dormir" et "guérir", le néerlandais dromen "rêver" et "guérir", le finnois unelma "dormir/rêver" et "guérir".

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Un homme avec un masque d'oiseau attaqué par un bison, Grotte de Lascaux, France, il y a environ 17.500 ans

Une autre catégorie pertinente est représentée par des mots qui signifient à la fois "poète" et "guérisseur" : l'émilien bernardòun "poète" et "guérisseur traditionnel", le mantouan bernardùn "conteur" et "magicien", le gaélique (île de Skye) an choáithe "poète" et an cheáithe "guérisseur", le gallois cerdedd "guérir", collatéral du nom cerdd "poésie", le ladin garìr un ćànt "composer une chanson", sic. (Vittoria) guariri "guérir" et "chanter". Le terme émilien vòtra signifie "guérisseur" et provient de la racine indo-européenne *uat- "être inspiré, être possédé", à l'origine d'équivalents germaniques, tels que les woths gothiques, ags. wōd, norr. oðr, qui signifient tous "possédé, inspiré" (d'où - sans surprise - le nom du dieu-chaman Odhinn, Wotan, c'est-à-dire Odin) et les irlandais fáith et gallois gwawd, tous deux "poète, barde".

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Il existe également des verbes qui signifient à la fois "guérir" et "cacher/rester caché", comme le selà ligure, le slèr émilien, le selàr vénitien, le cillare salentin, le cidàdàari sicilien, tous clairement liés au latin celo, celare "se cacher" et au latin cella "grotte, cellule, caverne" ; il s'agit de la racine indo-européenne *kel- "se cacher", qui, comme en latin, se poursuit d'une part dans la riche famille germanique aboutissant à l'anglais hell "enfer, demeure des morts", et d'autre part en celtique : vieil irlandais celim "je me cache", cuile "grotte" et cuilean "guérison". Au même niveau, nous pouvons mentionner les verbes qui signifient 'guérir' mais dont le sens premier est 'être dans une grotte' : par exemple le piémontais groté, l'émilien grutèr, le vénitien grotàr, l'abruzzais gruttare, le sicilien gruttari, des voix reliées au latin *grupta 'grotte', qui nous permettent facilement de reconstruire une proto-forme du type *grottare 'être dans une grotte'.

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Il est évident que les significations multiples et superposées de ces mots indiquent une origine de ces mots dans laquelle ils faisaient partie d'une conception unique : lorsque la révélation dans un rêve, peut-être en dormant à l'intérieur d'une grotte, ne faisait qu'un avec la guérison et le chant, comme on l'observe encore aujourd'hui dans les communautés où le chamanisme n'a pas été supplanté par d'autres systèmes de croyance. En ce sens, plutôt qu'en relation avec la naissance d'une idée animiste du monde, le chamanisme doit être compris comme contemporain (et peut-être responsable) de la naissance de l'idée de conscience. C'est-à-dire comme une forme, elle-même, de la conscience de soi. Et ce qui, dans nos cultures, semble lié aux formes de chamanisme ethnographiquement connues, n'est pas une trace mais une essence, non pas une persistance mais une présence originelle, bob pas une influence mais une évolution. Nous voyageons, dans les rêves, chaque fois à la manière des chamans.

Les sociétés pré-stratigraphiques, et plus encore les sociétés pré-néolithiques, n'étaient pas des sociétés sans État : cela supposerait que, au cours de leur évolution, elles auraient atteint un point où un État aurait obligatoirement commencé à exister comme le remplissage naturel et nécessaire de ce "sans". De la même manière que les sociétés de communication orale ne sont pas des sociétés sans écriture, mais des sociétés anti-écriture, pré-écriture, alternatives à l'écriture, et finalement non corrompues par l'écriture, les sociétés pré-stratifiées étaient anti-état, pré-état, alternatives à l'état, et finalement non corrompues par l'état.

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Que fait le chaman dans une société anti-étatique ? La fonction sacerdotale n'est-elle pas complémentaire de la fonction royale ? Ne présuppose-t-elle pas elle-même l'existence de stratifications ? N'est-elle pas elle-même l'expression, hiérarchiquement accomplie, de cette cristallisation sociale ? Le chaman est déjà présent au Paléolithique précisément parce qu'il n'est pas un prêtre, pas un homme du sacré, pas le praticien de la communication extatique entre le naturel et le surnaturel. Il l'est devenu plus tard, comme l'affleurement d'une partie du vaste corps qu'il possédait, comme la survie d'un simple doigt, voire d'une phalange, par rapport à l'ensemble de son corps, et comme une métamorphose de lui-même dans le monde dans lequel il a - apparemment - perdu sa centralité. De la même manière que le totémisme n'est pas une forme de religion, mais un système de croyance qui précède toute forme de religion, le chaman est, bien avant l'émergence des fonctions sacerdotales, un praticien de la parole. Il est en ce sens anti-prêtre, pré-prêtre, alternatif au prêtre, et finalement non corrompu par le prêtre.

Non-prêtre et non-étatique, le chaman n'est pas non plus un guérisseur ou un thérapeute. Il est aussi devenu cela, puisqu'il est devenu prêtre. Mais la question fondamentale, pour le chaman, n'est pas de guérir la maladie, de reconnaître ou d'interpréter l'inconscient. Loin de cette conception dictatoriale de l'individu, il pose le problème fondamental, assumant en lui la fonction qui le préside et revendiquant la capacité, de manière élective-mystique, de produire l'inconscient, de créer des désirs, d'étendre l'imaginaire. Le chaman ne guérit pas les maladies. Il les raconte.

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Le chaman n'est donc pas le vestige de systèmes de croyances primitifs. Sa figure en chair et en os ne fait pas référence à un passé perdu, il n'en est pas la transformation. Le chaman est une variante reconnaissable (et dans certains territoires, reconnu comme tel par la communauté dans laquelle il opère) de ce que nous étions il y a des millions d'années. Les bardes celtiques, les troubadours occitans, les poètes traditionnels, les guérisseurs de campagne d'Europe, les pleureuses funéraires de l'Irlande à la Grande-Grèce, les interprètes par écrit de la grande tradition des textes liés au voyage onirique, jusqu'à Dante et au-delà, ne sont pas les "héritiers" des anciens chamans, mais, comme eux, l'essence, la présence originelle, l'évolution de ce que nous étions.

Malgré des efforts scientifiques et ethno-scientifiques mérités, nous avons toujours du mal à saisir la signification du chamanisme. Puisque le sens des choses est discerné, sans exception notable, dès qu'elles ont disparu, c'est une difficulté qui précède le discours scientifique et spéculatif. Cette difficulté confirme que le chaman fait partie de nous-mêmes et n'a pas encore disparu.

Au cours des dix dernières années, j'ai lu plus de quatre cents essais sur le chamanisme. De quoi, même lorsque j'ai vu de vifs arguments contraires, je n'ai tiré que des preuves qu'il ne s'agit pas, trivialement, d'un phénomène limité aux régions où il est encore attesté ethnographiquement. Le chamanisme a fondé notre civilisation, dissolvant progressivement sa forme la plus visible pour devenir un phénomène moléculaire. Et de même qu'il existe des molécules visuelles et sonores qui ne se confondent pas avec les thèmes et les formes picturales ou musicales, mais qui, en fait, constituent le "secret" d'un peintre ou d'un musicien, de même, lorsque nous réfléchissons aux origines de l'Europe, entendues dans son sens géoculturel le plus large, plutôt qu'avec les thèmes et les formes du christianisme, de l'islamisme, de la civilisation carolingienne, de la civilisation hellénistique alexandrine, des divers appareils étatiques et méta-étatiques qui, en tant que machines à subjuguer, ont segmenté et morcelé ses territoires, nous sommes contraints de compter avec une hypothèse différente et plus profondément enracinée, déjà depuis la préhistoire.

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L'hypothèse dont je parle peut être résumée comme suit : peut-être que le poète, le chaman-poète, n'est pas accueilli par le continent, mais accueille en lui chaque continent. D'où un doute positif : c'est peut-être dans le chaman, et non dans les différentes étapes de l'évolution culturelle, technique et sociale de l'Homo sapiens (faber, religiosus, politicus, laborans, oeconomicus, ludens, aestheticus, technologicus) qu'il faut reconnaître le secret de la civilisation européenne et eurasienne.

Francesco Benozzo

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Dominique et Pierre-Guillaume de Roux

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Dominique et Pierre-Guillaume de Roux

Par Davide Bellomo

Source: https://domus-europa.eu/2022/05/09/12150/

Dominique et Pierre Guillaume de Roux, père et fils morts jeunes, privés de ce que le destin aurait souhaité et que le destin a refusé, de sorte qu'il reste d'eux un homme inachevé, pris dans l'embuscade de la mort.

Éditeurs par urgence impraticables, gaullistes à la droite du Général, Dominique païen posthume de tout serment et Pierre Guillaume chrétien par la foi : il a choisi l'Église orthodoxe comme un Byzantin après l'implosion des Croisades, prostitué à un souk d'indulgences, d'honneurs, de manœuvres avec l'Islam.

Des éditeurs prosaïques avec peu à faire mais beaucoup à créer, une prairie d'idées et de courage, pour ne pas épater les bourgeois mais pour ne pas prêter cœur et cervelle à l'amas d'enclaves à la puanteur sartrienne dans le nez des livrets rouges agités du Grand ( ?!) Timonier.

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Robert Levrac-Tournières en aurait fait le meilleur portrait, avant la salle de bal et les délires de Voltaire, car la grandeur doit être recherchée dans l'histoire et dans l'ici et maintenant. Quand la fierté d'être conservateur est une valeur auto- et hétéro-perceptive non négociable, voici les de Roux, qui ont regardé un monde à secouer la tête mais ont tiré droit devant.

N'étaient les termes ad quem, dans l'ordre chronologique, 1977, à 41 ans, et 2021, à 58 ans, ils auraient pu être interchangeables dans leurs rôles. Dominique clôt le spiel à dix-sept ans: il n'y a pas un seul séducteur sur la chaise, tout au plus des commis avec un registre et un crayon rouge et bleu. La vieille et aisée famille languedocienne - son grand-père Marie De Roux avait été l'avocat de Charles Maurras et de l'Action française - sait que le garçon est au crédit de la vie: il paie les droits de banquier de son père à Londres, travaille brièvement dans la City - vu son âge, comme employé de bureau -, puis en Allemagne dans une fabrique de feutre, et à vingt ans, il est déjà cycliste pour l'Herne, qu'il transformera, aidé de sa femme Jacqueline Brusset, en la série des Cahiers de l'Herne, des monographies sur les figures les plus significatives de la littérature du siècle. A vingt-sept ans, il publie son premier roman, Mademoiselle Anicet, et des dizaines d'essais ; il est l'âme des éditions Christian Bourgois, d'Exil, de la collection 10/18 ; ses amis sont ses auteurs : la convenance ne sait pas ce que c'est. Consultant aux Presses de la Cité, défenseur de Céline, de Pound, d'Abellio et de tous les incommodes, les pestiférés et les enlevés, il s'attaque au futur locataire de l'Elysée, Georges Pompidou, qui succédera à De Gaulle, le traitant de véto... et à deux des plus intouchables, Maurice Genevoix et Roland Barthes. Le pouvoir réagit, Elysée ou Académie, toujours, avec l'embargo : collaborations tronquées, silence de la presse sur le Gavroche des pages écrites. Carbonaro sans en être un, posthume volontaire de lui-même, pendu à son propre compte, chaque jour à Nuremberg, mestatore qui ne cache jamais son bras, il a rassemblé, avec les Cahiers, les points de rhumb-line des routes de la culture de front, en dehors du pouvoir qui contrôle la presse, la télévision, l'édition, le cinéma, l'école. Qui a eu une relation aussi profonde avec Witold Gombrowitz, l'écrivain le plus baroque du siècle, avec Emilio Gadda, peut-être, sinon Dominique de Roux ? Qui s'est jamais rendu compte de ce que la littérature lui doit aux dehors des académies, au massacre des prix littéraires, à l'assoupissement de la médiocrité élue comme démiurge? Ce serait un projet de loi inconfortable pour les parvenus de ce "truc" prêt et enclin à la délégitimation. Le départ : les dernières courtes années, 1973-1976, sont toutes dans le roman Le cinquième empire, publié deux semaines après sa mort. Le Portugal et l'Afrique australe, les événements politiques et la fidélité narrative qui vient à être elle-même, l'événement. Comme les aphorismes d'Immédiatement, moins quelques bavures bienvenues. Beaucoup de ceux qui auraient dû les lire ont tourné leur visage vers le mur.

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Pierre-Guillaume, le front haut d'un mathématicien pur et les mains pour un Nocturne de Chopin, a été à la hauteur de son père, pas un segment de vie mais cette vie, sans faille. Le labyrinthe de la rue Richelieu était une tranchée entre les livres rassemblés, lus, publiés et les manuscrits attendus avec confiance, dans un temps suspendu partagé avec Balzac et Nerval et les nombreux inconnus qui avaient réuni deux cents dossiers dans le corps douze. Il n'a pas été facile de passer sous silence la lâcheté de la mémoire de son père ni la critique du catalogue de sa maison d'édition - les logos sont ses initiales - car il fallait le faire, un sacrifice qualitatif pour financer les publications "nécessaires", les sorties, magnifiques !, difficilement compatibles avec une balance excédentaire. Le style est l'homme même, a écrit George-Louis Leclerc de Bouffon. A dix-neuf ans, il travaille pour l'éditeur Christian Bourgois, nervure de la Presse de la Cité et indépendant depuis 1992 ; à vingt et un ans, il est directeur éditorial de Table Ronde, puis de Juillard, Bartillat, Rocher, Criterion, Les Syrtes et enfin PGDR, acronyme de ses initiales. Le présent pour l'avenir, le livre comme un défi, comme un guerrier sinon un vainqueur qui connaît les conventions et s'en moque. Voici, parmi beaucoup d'autres, François Billot de Lochner et son analyse de la double dérive du banlieu au croissant de lune, n'incluant que le désastre social, Tarr de l'incatable peintre-romancier Windham Lewis - une splendide biographie, celle de Stenio Solinas ! et Roger Nimier, le génial scénariste d'Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle et romancier de premier ordre, Ezra Pound, et, pour ne pas être en reste, le déflagrant Éloge littéraire d'Anders Breivik de Richard Millet, sur le meurtrier de soixante-dix-sept personnes, résultat, selon l'auteur, du multiculturalisme, de l'abandon des racines chrétiennes et de l'islamisation. Quatre ans avant le Bataclan, nous ajoutons pour mémoire. Les rares apparitions à la télévision ont démantelé le paradigme d'une intelligence cultivée confinée au rôle de curiosité dangereuse, mais l'ensemble sentait l'excusatio non petita, le bon droit. Le fossé culturel entre l'intervieweur et l'interviewé a été décliné en un verbe défectif et donc honny soit qui mal y pense.

Davide Bellomo.

jeudi, 19 mai 2022

Romano Guardini, le philosophe du silence

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Re-lectures:

Romano Guardini, le philosophe du silence

par Luca Bugada

Source: https://www.destra.it/home/riletture-romano-guardini-il-filosofo-del-silenzio/

Le veerbe a toujours été le thème principal de la réflexion philosophique et théologique, mais il existe une autre expression tout aussi significative, capable d'abriter le sens le plus caché et le plus profond de l'existence, dans toutes ses multiples expressions. C'est le silence, le recueillement intérieur qui précède l'explosion de toute forme et de toute pensée. L'un des plus grands théoriciens de la valeur maïeutique du silence est le philosophe de la religion Romano Guardini (Vérone 1885 - Munich 1968), intellect vif et génie polyvalent, qui a rédigé plus de cinq cents écrits de son vivant, dont les célèbres Lo spirito della liturgia, Il senso della Chiesa et Il testamento di Gesù.  

imszrgages.jpgInfluencé par la pensée existentialiste, les perpectives kierkegaardiennes et les innovations méthodologiques apportées par Husserl et Scheler, il s'est penché sur les raisons profondes des drames humains, sur la fragmentation des connaissances, typique de son époque, ainsi que sur l'angoisse et la solitude imputables au délire de l'homme moderne, devenu incapable de toute transcendance. Les exigences et les idées de Guardini trouveront un terrain fertile lors du Concile Vatican II, influençant les réflexions et les pratiques liturgiques ultérieures. Le motif récurrent de son œuvre toute entière s'avère être le silence, comme le souligne à juste titre Silvano Zucal dans son étude documentée intitulée Romano Guardini, philosophe du silence.

Un intérêt qui a investi des écrits très divers, philosophiques, théologiques, liturgiques et pédagogiques. Elle est également présente dans ses notes épistolaires et privées. Le silence liturgique devient la métaphore d'une manière d'être présent à soi-même, devant une altérité mystérieuse et insondable, occupant les lieux et les temps sous le signe de la détermination, de l'engagement, du sacrifice et de la gratitude.

Le silence ne se réduit pas, pour nous, à un simple acte de volonté ou à un simple désir de tranquillité. Il ne consiste pas en une absence de parole et de bruit. Il n'est pas défini négativement, comme une sorte d'espace vide à remplir, à combler. Le silence, comme la paix, est une spoliation riche et fructueuse. Le silence n'est jamais distrait, mais alerte et prêt, s'identifiant à une ouverture et une disponibilité à la rencontre. L'Église universelle naît du silence, ce n'est qu'ainsi qu'elle devient une communauté d'hommes. Le silence est indiqué comme le présupposé indispensable, et le viatique, de toute action sacrée. La parole ne vient pas dans le monde, ne prend pas chair et sang, si elle n'est pas précédée du silence.

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"La parole n'est essentielle et efficace que lorsqu'elle naît du silence", c'est ainsi que l'exprime le théologien de Vérone dans Le Testament de Jésus, ajoutant aussi comment la parole doit, dans le même temps, échapper à toute tentation prévaricatrice et autoréférentielle, dégénérant en un vainiloquisme incapable de faire germer la vérité. Aujourd'hui, les maux du siècle sont représentés précisément par les tentations de la bêtise, du baratin, de l'usage déformé et factice du langage, d'une parole utilisée pour offenser, lacérer, blesser et mutiler les autres de leur dignité. L'enseignement de Guardini apparaît donc résolument pertinent aujourd'hui, nous fournissant une clé profonde pour comprendre les événements contemporains.  

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Nihilisme généralisé/ La société "pathologique" et l'angoisse face à la vie

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Nihilisme généralisé/ La société "pathologique" et l'angoisse face à la vie

par Claudia Castaldo

Source: https://www.destra.it/home/nihilismo-diffuso-la-societa-patologica-e-ansia-della-vita/

Parmi les processus de déspiritualisation que connaît l'anthropologie contemporaine, celui de la sécularisation des questions de sens est le plus inquiétant. Depuis que le nihilisme de la société technologique post-moderne, courant vétéran issu de la fin du sacré compris en termes religieux autant qu'éthiques, a redimensionné l'espace intérieur de l'homme, les angoisses constitutives de l'être humain ont été adaptées au monde scientifique et clinique dans lequel nous nous trouvons, dans lequel il n'y a de place que pour la "vie nue" (Agamben) dépouillée de la dimension de l'au-delà. Ainsi, le désir ardent de l'inconnu et la tension vers le transcendant ont été remplacés par la peur concrète et réifiée du monde, par l'obsession de la maladie et du corporel, qui se transforment en une attitude de préoccupation angoissée et épuisante de l'existence elle-même.

Le monde médicalisé qui prend l'apparence d'une clinique, soutenu par des poussées technico-scientifiques, prive l'individu de l'effort d'excavation intérieure pour faire remonter à la surface les questions spirituelles, qui méritent au contraire une réflexion approfondie qui doit toujours rester vivante. Les pulsions de la conscience sont progressivement dé-potentialisées pour être remplacées par une anxiété généralisée dirigée sans discernement contre la vie elle-même.

L'approfondissement de la dimension eschatologique, dépassée par la modernité et l'héritage d'un monde mythico-spirituel tombé en ruine, n'est pas permis. Les gens peuvent toutefois déverser cette fonction anthropologique et psychologique fondamentale sur le front émotionnel, puisque les émotions semblent plus faciles à vivre intérieurement. La peur et l'espoir sont intensément perçus, et c'est sur eux que peuvent se fonder des comportements et des attitudes de masse détachés de tout examen attentif effectué par la raison: c'est l'accomplissement parfait de la société pathologique par excellence, dans laquelle les sentiments se déchaînent sans passer par l'examen de la rationalité. Les énergies psychiques et intellectuelles consacrées à la dimension du destin ultime, qui anime l'homme dans sa quête de sens, en ont été détournées pour être tournées vers la création d'un espace privé et irrationnel où règnent la paranoïa, les angoisses et les inquiétudes. L'exploitation de ces instincts intimes par les institutions et les médias permet un contrôle total sur les individus, qui se laisseront manœuvrer de l'extérieur pour mettre fin au sentiment de précarité et d'instabilité dans lequel ils sont contraints de vivre.

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La vie est vécue dans la peur dévorante générée par ce qui échappe au contrôle humain, et c'est sur cette peur anxiogène et omniprésente que les systèmes politiques phobocrates établissent leur consensus, en l'alimentant constamment. Les gens sont stimulés à l'anxiété de sorte qu'ils se réfugient dans leur monde émotionnel personnel à la recherche d'une paix intérieure, perdant le contact avec la réalité factuelle et n'étant plus capables d'analyser lucidement les faits. Ils deviennent des jeunes gens problématiques, anxieux et paranoïaques, ayant toujours besoin d'aide et de consolation, qui, comme des enfants impuissants, n'ont ni la force de supporter le douloureux sentiment d'égarement et de privation qui vide sans cesse leurs existences, ni le courage de rêver les fondations d'un monde nouveau.

L'explication causale et rationnelle des événements est remplacée par une foi aveugle dans les récits dominants et par conséquent dans les solutions bizarres proposées aux problèmes sociaux, qui apaisent momentanément les âmes tourmentées des ineptes perpétuellement effrayés. Pour faire face aux vides laissés par le manque de spiritualité, la société de l'angoisse remplit ses cavités intérieures de récits passionnants, pleins de passions contradictoires, qui semblent, seulement en apparence, restaurer une partie de cette profondeur spirituelle oubliée, que même l'homme moderne continue de rechercher bien qu'il ne se soit pas doté des outils mentaux pour la refonder et la cultiver. Règles et tabous de guerre pour faire face à l'absence de valeurs éthiques ; obsession, peur et espoir en lieu et place de la recherche spirituelle de l'au-delà.

Le vide laissé par la dé-spiritualisation de l'homme se remplit d'anxiété.

George F. Kennan ou Leo Strauss?

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Matteo Luca Andriola:

George F. Kennan ou Leo Strauss?

Source: https://novaresistencia.org/2022/05/16/george-f-kennan-ou-leo-strauss/

Des années 1950 à 1997, les États-Unis ont pratiqué une politique d'endiguement à l'encontre de l'URSS et de son successeur, la Russie. La stratégie consistait à limiter l'influence de l'adversaire sans l'affronter directement. C'était la prescription de George F. Kennan. À partir des années 1990, cependant, l'influence néo-conservatrice au sein du département d'État américain a commencé à croître, lorsque des disciples de Leo Strauss ont accédé à des postes importants, favorisant l'expansion de l'OTAN et un encerclement de plus en plus serré contre la Russie.

    "...l'expansion de l'OTAN serait l'erreur la plus fatale de la politique américaine de toute la période de l'après-guerre froide. On peut s'attendre à ce qu'une telle décision enflamme les tendances nationalistes, anti-occidentales et militaristes de l'opinion publique russe ; à ce qu'elle ait un effet négatif sur le développement de la démocratie russe ; à ce qu'elle ramène l'atmosphère de guerre froide dans les relations Est-Ouest ; et à ce qu'elle pousse la politique étrangère russe dans des directions résolument contraires à notre sensibilité..."

    [Extrait de George F. Kennan, "A Fateful Error", New York Times, 5 février 1997].

La personne qui dit ces choses est George F. Kennan (1904-2005), connu comme "le père de la politique d'endiguement", une figure clé de la période émergente de la guerre froide, dont les écrits ont inspiré la doctrine Truman et la politique étrangère américaine visant à "contenir" l'Union soviétique. En effet, en 1947, c'est lui qui a dit :

    "...l'élément principal de la politique américaine à l'égard de l'Union soviétique doit être un long, patient, mais ferme et vigilant endiguement des tendances expansionnistes russes... La pression soviétique contre les institutions libres du monde occidental est quelque chose qui peut être contenu par l'application habile et vigilante de contre-mesures qui répondent aux manœuvres politiques des Soviétiques." [George F. Kennan, "The Sources of Soviet Conduct", Foreign Affairs, XXV, juillet 1947, pp. 575, 576].

Qu'est-ce qui a changé depuis 1997 ? Pourquoi les propos d'un spécialiste aussi respecté de la géopolitique et de la géostratégie militaire américaines, au même titre que Zbigniew Brzezinski et Henry Kissinger, ont-ils été ignorés ? Car entre-temps, un lobby, celui des "straussiens", a prévalu dans l'establishment américain. Qui sont-ils ?

Le philosophe allemand d'origine juive, Leo Strauss, qui s'est réfugié aux États-Unis à l'arrivée des nazis au pouvoir, est devenu professeur de philosophie à l'université de Chicago et, à partir de réflexions platoniciennes et d'une conception hobbesienne du droit naturel, a donné naissance à une école de pensée qui est encore aujourd'hui hégémonique dans la politique américaine, chez les républicains et les démocrates, qui est l'école néo-con. Un grand groupe de disciples se forme autour de Strauss, d'abord tous de gauche.

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Le groupe politique, une sorte de lobby, a été fondé en 1972, un an avant la mort du philosophe. Ils faisaient tous partie de l'équipe du sénateur démocrate Henry "Scoop" Jackson, en particulier Elliott Abrams, Richard Perle et Paul Wolfowitz. Ils étaient tous liés à un groupe de journalistes trotskystes, également juifs, qui se sont rencontrés au City College de New York et ont publié le magazine Commentary. On les appelait "les intellectuels de New York". Tant les straussiens que les intellectuels new-yorkais étaient étroitement liés à la CIA, mais aussi, grâce au beau-père de Perle, Albert Wohlstetter (un stratège militaire américain), à la Rand Corporation, le think tank du complexe militaro-industriel (celui dénoncé par Manlio Dinucci avant d'être censuré par Il Manifesto). Beaucoup de ces jeunes gens se sont mariés, jusqu'à former un groupe compact d'une centaine de personnes, toutes issues de la classe moyenne supérieure libérale juive américaine.

En plein scandale du Watergate (1974), le clan rédige et adopte l'"amendement Jackson-Vanik", qui oblige l'Union soviétique à autoriser l'émigration de la population juive vers Israël sous la menace de sanctions économiques. C'était son acte fondateur. En 1976, Wolfowitz est l'un des architectes de l'équipe B, chargée par le président Gerald Ford d'évaluer la menace soviétique. Le résultat serait d'accuser l'URSS de vouloir acquérir une "hégémonie mondiale", ce qui conduirait l'establishment américain à mettre en veilleuse la politique élaborée par George F. Kennan sur l'endiguement, mais à affronter Moscou, à l'épuiser et à sauver le "monde libre", comme ils l'ont fait, en l'occurrence, avec la guerre en Afghanistan.

Les "Straussiens" et les intellectuels new-yorkais, tous de gauche, se sont mis au service des présidents de droite Ronald Reagan et Bush père, pour être momentanément évincés du pouvoir pendant le mandat de Bill Clinton, et ont ainsi commencé à envahir les think tanks de Washington, pour consolider progressivement une hégémonie visant à donner aux États-Unis une vision belliciste des relations internationales.

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En effet, c'est en 1992 que William Kristol et Robert Kagan (photo) (le mari de Victoria Nuland) publient un article dans Foreign Affairs dans lequel ils déplorent la politique étrangère timide du président Clinton et appellent à un renouveau de "l'hégémonie désintéressée des Etats-Unis" ; c'est en 1993 que l'American Enterprise Institute, dirigé par les "straussiens" Schmitt, Shulsky et Wolfowitz, avec lesquels Francis Fukuyama sera lié, publie le Project for a New American Century. Ce sera le "straussien" Richard Perle qui servira de conseiller en 1994 au leader islamiste Alija Izetbebovič en Bosnie-Herzégovine pour faciliter l'entrée de militants djihadistes d'Afghanistan liés au réseau Al-Qaeda pour combattre la République fédérale de Yougoslavie du leader du Parti socialiste de Serbie Slobodan Milošević. En 1996, les exposants "straussiens" du Projet pour un nouveau siècle américain, tels que Richard Perle, Douglas Feith et David Wurmser, ont rédigé une étude au sein de l'Institute for Advanced Strategic and Policy Studies pour le compte du nouveau Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu du Likoud, qui recommandait l'élimination du leader palestinien Yasser Arafat, l'annexion des territoires palestiniens et une guerre contre l'Irak pour déplacer ensuite les Palestiniens.

Le groupe s'est également appuyé sur les réflexions de Ze'ev Jabotinsky, fondateur du "sionisme révisionniste", une variante nationaliste du sionisme, dont le père de Netanyahu était le secrétaire spécial et qui a été formé en Italie par l'armée mussolinienne, évidemment dans un but anti-britannique. Le même groupe a dépensé de l'argent pour la candidature de George W. Bush, publiant un célèbre rapport, Rebuilding America's Defences, qui appelait à une catastrophe de type Pearl Harbor, devant servir de prétexte pour pousser les États-Unis dans une guerre pour l'hégémonie mondiale: exactement les termes utilisés le 11 septembre 2001 par le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, lui-même un "straussien" et membre du Project for a New American Century.

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Comme nous le disions, le lobby "straussien" ne cherche que le pouvoir, et s'est tourné vers les démocrates pour favoriser d'abord Barack Obama - avec Hillary Clinton comme principal représentant des faucons - et aujourd'hui Joe Biden. On comprend pourquoi les propos de George F. Kennan, durs dans les années 1940 mais modérés et sensés dans les années 1990, étaient dictés par la Realpolitik: il était logique, dans une perspective atlantiste et libérale, de s'opposer à l'Union soviétique et de la contenir, l'un des objectifs de la géopolitique américaine depuis l'époque de Nicholas J. Spykman, mais quel était l'intérêt d'étendre l'OTAN vers l'est et de provoquer les Russes, au risque d'enflammer leur chauvinisme ? N'ont-ils pas été battus en 1989/1991 ?

Eh bien, on peut constater que le lobby néocon "straussien", qui a aujourd'hui l'hégémonie de l'establishment américain - et je dirais européen - est d'un avis différent. Ce qui prévaut aujourd'hui au sein de l'establishment, ce n'est pas la Realpolitik et le réalisme à la George J. Kennan, mais le projet unipolaire américain, esquissé dans les années 1970, hégémonique dans les années 1990, mais qui est entré en crise avec l'avènement de nouvelles puissances émergentes, de la Russie de Vladimir Poutine à la Chine populaire de Xi Jinping, et qui voudrait s'affirmer à tout prix, même avec une troisième guerre mondiale.

La politique américaine de confiscation

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La politique américaine de confiscation

Ivan Timofeev

Docteur en sciences politiques et directeur de programme au RIAC

Source: https://geopol.pt/2022/05/16/a-politica-de-confiscacao-dos-estados-unidos/

Les expériences de confiscation accentuent l'escalade dans un conflit

Le 28 avril, le président américain Joe Biden a appelé le Congrès à adopter une nouvelle législation sur la confiscation des actifs russes. Les propositions présidentielles ont été préalablement élaborées au niveau des principales agences responsables des sanctions: le Trésor (sanctions financières), le Département d'État (responsable des sanctions en matière de visas et des aspects politiques des mesures restrictives), le Département du commerce (contrôle des exportations) et le Département de la justice (qui poursuit les contrevenants aux régimes de sanctions).

Les propositions de Biden sont les suivantes :

Premièrement, créer un mécanisme efficace pour la confiscation des biens situés aux États-Unis et appartenant à des "oligarques" sanctionnés ou à des personnes impliquées dans des activités illégales. Auparavant, ces avoirs étaient seulement gelés, c'est-à-dire que leur accès était interdit, mais formellement, ils restaient en possession de leurs propriétaires. Elle peut être contestée devant un tribunal fédéral américain. Toutefois, l'expérience montre que les précédentes tentatives des entreprises russes pour obtenir la levée des sanctions n'ont pas été très fructueuses. Il propose également de faire de la réception de fonds provenant directement de transactions corrompues avec le gouvernement russe une infraction pénale. Le concept de ces transactions et leurs paramètres restent encore à décrypter.

Deuxièmement, l'administration Biden fait pression en faveur d'un mécanisme qui permettrait le transfert des actifs saisis auprès des "kleptocrates" pour dédommager l'Ukraine des dommages causés par l'action militaire.

Troisièmement, la confiscation d'actifs qui est mise en oeuvre pour aider à contourner les sanctions américaines, ainsi que l'inclusion de toute tentative d'échapper aux sanctions dans la loi sur la corruption et les organisations influencées par le racket (RICO). L'administration estime également nécessaire d'étendre à 10 ans le délai de prescription pour les infractions en matière de blanchiment d'argent.

Quatrièmement, il est proposé d'approfondir l'interaction avec les alliés et partenaires étrangers. Dans l'UE, en particulier, des biens d'une valeur de plus de 30 milliards de dollars ont déjà été saisis.

Au Congrès, de telles propositions apparaissent depuis longtemps sous la forme d'une série de projets de loi. En mars-avril 2022, deux projets de loi de ce type ont été introduits au Sénat (S. 3936 et S.3838) et cinq à la Chambre des représentants (H. R.7457, H. R. 7187, H. R.7083, H. R.6930 et H. R.7086). La plupart de ces projets de loi sont co-parrainés par des républicains et des démocrates, ce qui signifie qu'ils sont très susceptibles de créer un consensus entre les partis. Il est très probable que la version finale du projet de loi soit beaucoup plus détaillée que les projets de loi déjà introduits et qu'elle tienne compte des propositions de l'administration Biden.

Le nouveau mécanisme juridique donnera aux États-Unis à la fois des avantages et des inconvénients. Parmi les premiers, on peut attribuer l'émergence d'instruments plus efficaces pour la défaite finale du grand capital russe, tant aux États-Unis qu'à l'étranger. Les autorités américaines disposeront de plus de pouvoirs en matière de sanctions secondaires et de mesures d'exécution pour empêcher le contournement des régimes de sanctions. Il est possible que de telles mesures soient également appliquées aux partenaires russes de pays tiers. En outre, ces saisies permettront d'apporter une aide militaire et financière à l'Ukraine en utilisant l'argent russe. Washington envoie déjà des milliards de dollars à Kiev, et la portée de cette aide est susceptible d'être considérablement élargie. Si l'Union européenne suit l'exemple des États-Unis (et il ne fait aucun doute qu'elle le fera), l'Ukraine pourrait à l'avenir s'attendre à recevoir des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars d'aide provenant de fonds russes. Une telle mesure serait bien accueillie par les contribuables américains et européens. Avec toute leur sympathie pour l'Ukraine, ils préfèrent l'aider aux dépens des actifs russes, plutôt que des leurs.

Si les avantages de ces mesures porteront leurs fruits dans un avenir très proche, les inconvénients se feront sentir plus tard. Tout d'abord, la Russie elle-même entreprendrait de confisquer les actifs appartenant à l'Occident sur son territoire. Il est évident que Moscou prendra ces mesures avec grande prudence - il est toujours dans l'intérêt de la Russie de préserver les vestiges des investissements et des liens établis. Cependant, des mesures sélectives et ciblées sont tout à fait possibles. En réponse au transfert des biens russes à Kiev, Moscou peut confisquer certains biens dans les territoires occupés de l'Ukraine, et le territoire lui-même peut être considéré comme un bien confisqué. Il peut être transféré, par exemple, vers la juridiction des républiques populaires de Donetsk. En d'autres termes, les expériences de confiscation accentuent l'escalade dans tout conflit.

Un autre inconvénient pour les États-Unis est la perte significative d'influence sur certains segments de l'élite russe. Les biens et les actifs étaient des "points d'ancrage" pour un nombre considérable d'hommes d'affaires russes. Ils considèrent les États-Unis et d'autres pays occidentaux comme des "havres de paix" et des lieux où règne l'État de droit. Maintenant, la Russie est devenue leur seul refuge. Cet écart peut devenir un avantage pour les autorités russes, qui auront plus d'occasions de consolider l'élite autochtone. La suspicion des agences gouvernementales et des institutions financières à l'égard des Russes en général (y compris les petites et moyennes entreprises et les particuliers) réduit également la motivation pour l'émigration d'une plus grande partie des citoyens russes.

Enfin, la marche victorieuse des autorités américaines, européennes et autres sur les biens russes fragmente les craintes légitimes des investisseurs d'autres pays. Un mauvais signe pour eux est que les motifs criminels de la saisie des biens et les concepts de corruption, de kleptocratie et autres ne sont "soudainement" devenus pertinents qu'après le début du conflit en Ukraine. La question se pose : s'il existait un dossier criminel sur les Russes sous sanctions, alors pourquoi n'a-t-il pas été publié en masse plus tôt ? La réponse est simple. La plupart des Russes qui sont tombés sous le coup des sanctions n'avaient apparemment tout simplement pas de tel dossier. Ou bien cela n'était pas suffisant pour les soupçons et les accusations d'infractions pénales (blanchiment d'argent, etc.). Se soumettre aux sanctions est une conséquence de la politique. Cela signifie que la confiscation d'actifs est motivée par des raisons politiques et n'est pas associée à la violation de la loi.

Par conséquent, les investisseurs d'autres pays peuvent avoir des soupçons explicites ou implicites qu'ils pourraient être les prochains sur la liste.

Les États-Unis entretiennent des relations conflictuelles avec la Chine, l'Arabie saoudite, la Turquie et une foule d'autres pays. Des dizaines de projets de loi sur les sanctions sont introduits au Congrès américain à leur sujet. Il est clair que des événements extraordinaires doivent se produire avant que les Américains puissent commencer à imposer des sanctions sur le modèle russe et contre les pays désignés. Une confiscation massive de leurs biens est peu probable, du moins pour l'instant. Mais la confiance est une catégorie psychologique subtile. Les investisseurs ne comprennent pas toujours les subtilités de la politique. Cela signifie qu'ils peuvent avoir un désir naturel de diversifier leurs actifs. Pour les banques et les fonds d'investissement américains, il est peu probable que ce soit une bonne nouvelle.

mercredi, 18 mai 2022

La russophilie et la russophobie comme facteurs géopolitiques en Europe de l'Est

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La russophilie et la russophobie comme facteurs géopolitiques en Europe de l'Est

par le comité de rédaction de Katehon

Source: https://www.ideeazione.com/russofilia-e-russofobia-come-fattori-geopolitici-nelleuropa-orientale/

Le rôle clé dans la position des pays est joué par la présence ou l'absence d'élites souveraines au pouvoir.

L'opération militaire spéciale (SVO, abréviation russe) menée par la Russie en Ukraine dure depuis trois mois et est loin d'être terminée. Cette longue campagne n'aurait pas été possible sans l'assistance militaire sans précédent de l'OTAN au régime ukrainien. Les pays d'Europe de l'Est limitrophes de l'Ukraine jouent un rôle clé à cet égard. D'une part, c'est par le territoire de ces États que passent les livraisons d'équipements militaires. Ils fournissent également de vieilles armes soviétiques, avec lesquelles l'armée ukrainienne a l'habitude de travailler. D'autre part, ce sont ces pays qui accueillent la plus grande part des réfugiés ukrainiens. Ils supportent les principaux coûts et risques d'une confrontation avec la Russie.

Dans cette optique, le facteur idéologique acquiert une importance particulière. La russophobie ancrée dans la psychologie nationale ou, au contraire, une attitude traditionnellement amicale ou neutre envers la Russie peuvent être des facteurs influençant la stabilité dans un pays donné. À cet égard, les pays d'Europe de l'Est ne sont pas homogènes.

Slovaquie

En avril, les autorités slovaques ont livré à l'Ukraine leur système unique de défense aérienne S-300. La livraison du complexe a eu lieu en secret. L'opposition s'est fortement opposée à ce geste. Elle a accusé les autorités slovaques d'entraîner le pays dans le conflit et de réduire ainsi la capacité de défense du pays. Les États-Unis ont promis d'envoyer des systèmes de défense aérienne Patriot à la Slovaquie. Toutefois, ils seront contrôlés par du personnel militaire non slovaque, ce qui prive la Slovaquie du contrôle de son espace aérien, dé-souverainisant de la sorte ce petit pays.

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L'ancien premier ministre slovaque et leader du parti Smer-SD, Robert Fico (photo), affirme que "le transfert des S-300 pour la défense aérienne à l'Ukraine est un acte de guerre aux conséquences imprévisibles pour la Slovaquie".

Malgré les protestations, le Premier ministre slovaque Eduard Heger est allé plus loin et, le 12 avril, a proposé de fournir des avions MiG-29 slovaques à l'Ukraine. L'armée de l'air slovaque possède une douzaine de ces appareils. Auparavant, même la Pologne n'osait pas prendre une telle mesure, craignant les attaques russes sur son territoire. Dans le même temps, malgré la propagande anti-russe, un tiers des Slovaques soutiennent l'opération militaire spéciale russe en Ukraine.

Le 4 mai, la Slovaquie a également annoncé qu'elle était prête à réparer les équipements militaires ukrainiens endommagés. Ainsi, la république, où les sentiments pro-russes, a-t-on noté, étaient les plus prononcés parmi tous les pays d'Europe centrale avant l'opération militaire spéciale, est la plus intensément impliquée dans les hostilités parmi tous les pays du flanc oriental de l'OTAN. La raison en est que ce pays est le moins "sujet" de sa propre histoire. En 2018, la Slovaquie a connu sa "révolution colorée", les manifestations "anti-corruption" fomentées par l'Occident ont conduit à la démission de Robert Fico, puis à la perte de la majorité parlementaire par le parti Smer-SD. Le gouvernement slovaque peut être contraint de faire ce que même la Pologne n'ose ouvertement pas faire. Cette politique s'accompagne de répressions : ils tentent de priver Robert Fico de son mandat de député et l'arrêtent pour avoir divulgué des informations sur les violations fiscales de ses adversaires (les informations auraient été obtenues illégalement). Auparavant, un autre leader de l'opposition, le chef du parti populiste de droite Notre Slovaquie, Marian Kotleba, a été privé de son mandat parlementaire sur la base d'accusations forgées de toutes pièces.

Pologne

Le 30 mars, le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki a déclaré que la Pologne "établissait des normes d'un certain type" sur ce que l'on appelait auparavant la russophobie. Varsovie se sent comme un nouveau centre de l'Europe qui, sur la vague du sentiment anti-russe, tente de démontrer son leadership. D'une part, cela s'applique à la France et à l'Allemagne. D'autre part, la Hongrie. Le vice-premier ministre du gouvernement polonais et véritable leader du parti au pouvoir Droit et Justice, Jaroslaw Kaczynski, a déclaré que la Pologne "ne peut plus coopérer" avec la Hongrie tant que celle-ci ne change pas de cap.

Nous parlons de la coopération entre la Hongrie et la Russie. Le Premier ministre hongrois Viktor Orban tente de bloquer toute tentative d'imposer des sanctions européennes sur le gaz et le pétrole russes, car elles "tueraient la Hongrie". La Hongrie est également le seul pays européen à réclamer une enquête objective et indépendante sur la tragédie de Bucha. D'autres ont déjà accusé la Russie de tout.

"Lorsque le Premier ministre Orban dit qu'il ne peut pas voir ce qui s'est exactement passé à Bucha, on devrait lui conseiller de consulter un ophtalmologue", a poursuivi le chef du parti Droit et Justice au pouvoir.

Malgré la tentative de la Pologne de jouer les premiers violons dans le concert russophobe des puissances occidentales, cela n'a pas amélioré ses relations avec Bruxelles. Les dirigeants conservateurs de la Pologne sont depuis longtemps en conflit prolongé avec les dirigeants de l'UE. Pour cette raison, l'UE a suspendu l'allocation de fonds à la Pologne.

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Le 4 mai, le président polonais Andrzej Duda (photo) a déclaré dans une interview au Wall Street Journal que pour lui "la présence de troupes américaines dans notre région" est une garantie contre "l'expansion de la politique impériale russe". Il a souligné qu'il serait "très heureux si ces troupes restaient ici de façon permanente".

Hongrie

La décision de Viktor Orban de payer le gaz russe en roubles pourrait entraîner l'isolement de la Hongrie, a menacé le ministre allemand de l'économie Robert Habeck.

Selon lui, les actions du Premier ministre hongrois contredisent la décision du G7 de payer l'énergie russe dans les devises stipulées dans les contrats: dollars et euros. Ainsi, l'UE commence déjà à mettre en œuvre sa politique d'isolement, qui a été clairement évoquée en prévision de la victoire électorale d'Orban.

La position de la Hongrie a été critiquée par d'autres pays de l'OTAN et de l'UE pendant les mois de l'opération militaire spéciale. Les dirigeants ukrainiens ont accusé Budapest de planifier la saisie de territoires ukrainiens (sans noter l'existence de tels plans en Pologne). En conséquence, le Premier ministre hongrois Viktor Orban s'est retrouvé sur le site Myrotvoretz dans la liste des ennemis de l'Ukraine.

Dans l'UE, la Hongrie s'oppose fermement aux plans visant à imposer un embargo pétrolier à la Russie, même avec une prolongation pour la Hongrie et la Slovaquie jusqu'à la fin de 2023. Parmi les pays d'Europe centrale et orientale, la Hongrie adhère à la position la plus indépendante, ce qui complique la construction d'un front commun anti-russe.

Roumanie

En Roumanie, le pompage de la société par la propagande anti-russe a conduit à une attaque terroriste contre l'ambassade de Russie le 6 avril, lorsqu'un citoyen local faisant l'objet d'une enquête pour pédophilie s'est déclaré ukrainien et a foncé sur les grilles de l'ambassade de Russie à Bucarest, après quoi il s'est immolé avec sa voiture.

La Roumanie, en cas d'escalade du conflit en Transnistrie, pourrait prendre le contrôle de la République de Moldavie, selon des sources médiatiques russes. Le sud de la Bessarabie - une partie de la région ukrainienne d'Odessa, séparée du principal territoire ukrainien par une barrière naturelle - l'estuaire du Dnestr - revêt également une importance stratégique pour la Roumanie.

La Roumanie, comme la Pologne, joue un rôle clé dans l'approvisionnement de l'Ukraine en carburant et en armes occidentales. La présence des troupes américaines dans le pays augmente. Dans le même temps, la Roumanie intensifie sa coopération avec l'Ukraine pour envoyer des marchandises via la Moldavie. Par conséquent, la Roumanie devient d'une importance capitale dans la fourniture d'armes au sud de l'Ukraine et à la région d'Odessa et dans l'exportation de produits ukrainiens.

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Bulgarie

En Bulgarie, des manifestations ont eu lieu tout au long du mois d'avril contre les livraisons d'armes à l'Ukraine. Les manifestations étaient organisées par le parti parlementaire "Vazrazhdane" ("Renaissance"). Le président Rumen Radev (photo) s'est opposé à la fourniture d'une assistance militaire à l'Ukraine. La décision de Gazprom de suspendre les ventes de gaz à la Bulgarie a heurté les positions des russophiles bulgares. Cependant, cette situation a été causée par le refus du gouvernement du pays lui-même d'acheter du gaz en roubles.

Le 4 mai, le parlement bulgare (à l'exception des députés de Renaissance) a voté en faveur de la fourniture d'une assistance humanitaire et militaro-technique à l'Ukraine. Kiev souhaiterait réparer ses équipements militaires en Bulgarie et exporter des céréales via le port de Varna (les ports roumains sont déjà pleinement utilisés par l'Ukraine). Le président Radev a critiqué la décision du parlement, déclarant qu'"il y a un danger d'entraîner la Bulgarie dans ce conflit". Selon le chef de l'État, "le conflit ne sera pas court, il s'intensifiera et nécessitera des solutions raisonnables, et le terme même d'"assistance militaro-technique" est plutôt vague et risqué".

Il convient de noter qu'en Bulgarie, le niveau de soutien à la Russie au cours des derniers mois (février à mai) a chuté de 32% à 25%. En même temps, il faut tenir compte du fait que dans le contexte de la propagande hystérique anti-russe et de la réticence de nombreux Bulgares à parler aux sociologues de leur véritable état d'esprit, par peur de la répression et de l'ostracisme, dans le contexte du discours anti-russe dominant dans les médias, 25% est un chiffre substantiel. Dans cette situation, au moins un quart de la population déclare ouvertement son désaccord avec le récit anti-russe.

Grèce

En Grèce, tout comme en Bulgarie, des manifestations contre la fourniture d'armes à l'Ukraine ont eu lieu début avril. Cependant, aujourd'hui, les principaux arguments des manifestants sont la critique de l'augmentation des prix de l'énergie associée à l'adhésion de la Grèce aux sanctions anti-russes.

En général, les facteurs de russophilie ou de russophobie ne jouent pas un rôle particulier en Grèce. Les principales forces anti-guerre du pays sont la gauche. La détérioration de la vie des gens ordinaires est un facteur clé pour contrer l'implication dans le conflit. En général, dans les pays de l'OTAN d'Europe de l'Est, le facteur russophilie et russophobie joue un rôle en Slovaquie et en Bulgarie, où les forces pro-russes étaient auparavant au moins un peu évidentes. C'est dans ces pays que se pose aujourd'hui la question de la stabilité politique et d'éventuelles élections anticipées en raison de problèmes politiques internes, mais un facteur externe agit comme un catalyseur : le conflit en Ukraine et la perspective d'être entraîné dans une guerre avec la Russie.

Dans les États baltes, en Pologne et en Roumanie, la situation est plus stable. Toutefois, d'une manière générale, la pression de Washington, Londres et Bruxelles est si forte que l'opposition des forces pro-russes en Bulgarie et en Slovaquie risque d'être brisée. Le rôle clé dans la position des pays, comme le montre l'exemple de la Hongrie, est joué par la présence ou l'absence d'élites souveraines au pouvoir. Dans le premier cas, même l'expérience historique relativement négative des relations avec la Russie ne fait pas obstacle à une évaluation sobre de la situation. Au contraire, dans les pays totalement dépendants de l'Occident et dotés d'élites faibles, aucune expérience historique positive ne joue un rôle particulier ; de plus, il est possible en peu de temps de "raviver" la conscience de la majorité de la société par une exposition médiatique intense.

16 mai 2022

L'ingérence américaine et la haine historique de la Russie

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L'ingérence américaine et la haine historique de la Russie

Markku Siira

Source: https://markkusiira.com/2022/05/05/amerikkalaismietteita-ja-historiallista-venaja-vihaa/

Le réalisateur Oliver Stone se demande sur Facebook "si les États-Unis préparent le terrain pour une explosion nucléaire de faible puissance quelque part dans le Donbass qui tuerait des milliers d'Ukrainiens".

Une opération sous faux drapeau aussi choquante est possible, car les médias occidentaux, attelés à la guerre de l'information, ont déjà entraîné de nombreuses personnes à n'imaginer que le pire de la Russie. Le bouc émissaire a déjà été choisi à l'avance, Poutine, que l'on a traité de fou, sans tenir compte de qui pourrait réellement mener une attaque aussi tragique.

"Il faudrait probablement quelques jours pour découvrir la vérité, mais la vérité n'a pas d'importance", dit Stone. Les perceptions sont, le cinéaste le sait, et admet que les États-Unis "mènent une guerre des images avec une grande habileté et une force éprouvée", saturant les chaînes CNN et Fox et les pays satellites de Washington en Europe et en Asie d'une manière que même Stone n'a jamais vue auparavant.

Une frappe nucléaire choquante nous rapprocherait un peu plus du désir des États-Unis de renverser le régime russe actuel et de le remplacer par un régime fantoche pro-occidental dirigé par un "nouvel Eltsine". Plus important encore, cela isolerait également la Chine de la Russie.

Comme je l'ai déjà affirmé, la Chine est la prochaine cible de l'Occident si la Russie tombe. C'est le scénario de rêve des fauteurs de guerre néo-conservateurs américains, conçu pour créer ce qu'ils considèrent comme une version améliorée et actualisée de "l'ordre international fondé sur des règles".

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La superpuissance anti-russe en cours nous dit tout ce que nous devons savoir sur les objectifs et les ambitions hégémoniques des néoconservateurs. Les "kaganistes" (du nom du belliciste Robert Kagan) agissant au nom de Biden ont clairement fait savoir qu'ils mènent une guerre contre la Russie, avec la crise ukrainienne comme mandataire, dans le but d'épuiser la Russie et d'éliminer Poutine.

Un événement sous faux drapeau n'est pas le seul moyen de déclencher une guerre majeure. L'expansion de l'OTAN en Finlande et en Suède en est une autre, a observé Paul Craig Roberts. Il affirme que "Washington ne se contente pas de faire pression sur les gouvernements pour qu'ils demandent l'adhésion à l'OTAN, mais qu'il soudoie également des fonctionnaires suédois et finlandais pour qu'ils le fassent."

Considérons un instant cet élargissement de l'OTAN. L'une des raisons de l'intervention de la Russie en Ukraine est le refus obstiné de Washington et de l'OTAN de prendre au sérieux les préoccupations de la Russie en matière de sécurité. L'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN constitue une ligne rouge pour la Russie, alors pourquoi l'a-t-on favorisée? Alors que l'intervention occidentale en Ukraine menace de faire dérailler le conflit, pourquoi verser de l'huile sur le feu en faisant entrer la Finlande et la Suède dans l'OTAN?

Pour l'instant, la Scandinavie et la Baltique sont dénucléarisées. L'adhésion de la Finlande à l'alliance militaire amènerait "plus d'OTAN" à la frontière russe et le Kremlin a déclaré qu'une telle évolution était inacceptable. "En accumulant les provocations, Washington et l'OTAN intensifient un conflit qui est délibérément créé", critique M. Roberts.

L'auteur américain estime qu'il est "irresponsable pour la Finlande et la Suède de déstabiliser davantage la situation en rejoignant l'OTAN". Même l'ancien président russe, Dmitri Medvedev, de l'aile libérale du régime, a clairement indiqué que "l'adhésion à l'OTAN signifierait la fin des États baltes dénucléarisés".

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Le renforcement de la présence de l'OTAN aux frontières de la Russie crée un déséquilibre que la Russie devra corriger d'une manière ou d'une autre. "Comment est-il possible que les gouvernements finlandais et suédois croient que l'adhésion à l'OTAN renforcera la sécurité alors que le résultat est que des armes nucléaires sont dirigées contre eux?" demande Roberts avec étonnement.

La Finlande et la Suède ne risquent pas d'être attaquées par la Russie si elles restent en dehors de l'OTAN. Personne de sensé ne verrait dans l'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN autre chose qu'une démarche imprudente qui accroîtra l'instabilité sécuritaire dans la région.

La Finlande, comme la Suisse, a bénéficié de sa neutralité passée, mais il semble maintenant que les longues années du président Sauli Niinistö à promouvoir les intérêts occidentaux commencent à porter des fruits et des fruits radioactifs. La Finlande officielle semble prête à devenir la ligne de front de l'OTAN-Occident contre la Russie.

Mais revenons aux néo-conservateurs américains qui se déchaînent maintenant dans l'administration Biden. Au cœur des fantasmes de suprématie des néo-conservateurs américains semble se trouver une idéologie extrémiste expansionniste.

L'empire mondial américain s'étend vers la Russie et la Chine, car l'élite dirigeante de l'Occident ne tolère aucun rival et veut dominer seule la planète entière et ses ressources. Pour atteindre cet objectif, le cartel des banques centrales et ses sbires, les "kaganistes" de l'administration Biden, sont prêts à détruire l'Europe en même temps.

Selon une conversation ayant fait l'objet d'une fuite anonyme du département d'État américain, la vétérane de la déstabilisation de l'Ukraine, la sous-secrétaire d'État aux affaires politiques Victoria Nuland, déteste les Russes plus que les Européens.

Il n'y a rien de nouveau en soi. Les Juifs influents d'origine est-européenne vivant en Amérique, qui, dans les années 1960, sont passés de la gauche trotskiste anti-stalinienne aux deux camps, le démocrate et le républicain, ont un profond ressentiment historique à l'égard des Russes et des Européens.

Il est donc plutôt désagréable de voir les mêmes Européens que ces néocons méprisent soutenir avec enthousiasme une guerre hybride contre la Russie qui, en cas de succès, détruirait également l'Europe.

Même la Finlande, qui est territorialement plus grande que ne l'est son poids réel, est impliquée dans ce projet délirant des anciens trotskistes, et le sorcier occidental toujours prêt Petteri Orpo du Parti de la coalition a déjà laissé entendre que "la Finlande, en tant que membre de l'alliance de défense de l'OTAN, ne devrait pas refuser catégoriquement d'accueillir des armes nucléaires sur son territoire".

Malgré ce que les médias du pouvoir local essaient de nous dire, la Russie a très longtemps fait confiance à la raison, à la négociation et à la bonne volonté dans sa politique, même si le Kremlin n'a reçu aucune réponse à sa diplomatie de la part de l'Occident.

Même l'opération militaire limitée en Ukraine n'a pas réussi à convaincre l'Occident d'abandonner sa politique de provocation. "Il semble que Washington poursuivra ses provocations jusqu'à ce que la limite fatale soit franchie", estime également M. Roberts.

Les philosophes de cour de l'Alliance belliciste

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Les philosophes de cour de l'Alliance belliciste

Markku Siira

Source: https://markkusiira.com/2022/05/11/hyokkaysliiton-hovifilosofit/

On a parfois spéculé sur les penseurs qui sont des "philosophes de Poutine" dont les opinions ont contribué à construire la vision géopolitique du président russe et l'ont "inspiré à envahir l'Ukraine" (les noms de Vladislav Surkov, Ivan Ilyin et Aleksandr Douguine ont été évoqués, par exemple).

Mais pourquoi se limiter à examiner les penseurs qui ont pu inspirer Poutine, alors que les causes du conflit ukrainien sont plus complexes que les affirmations unilatérales des médias occidentaux. Après tout, Poutine a déclaré que l'"opération spéciale" qui a débuté en février était due à l'expansion continue de l'"alliance agressive", dite de l'Atlantique Nord, soit l'OTAN, en direction du territoire russe.

Alors, qu'est-ce qui a inspiré l'OTAN à agir de la sorte ? Qui étaient les penseurs derrière les stratégies de l'alliance militaire occidentale qui ont ouvert la voie à un conflit qui a tué des milliers de personnes, déplacé des millions d'autres et fait planer la perspective d'une guerre nucléaire, tout comme dans l'ancienne guerre froide ?

Comme pour les stratégies du Kremlin, il est vraiment impossible de lier toute stratégie de l'Occident de l'OTAN à une philosophie particulière. Il est toutefois possible que les positions théoriques et les arguments idéologiques de certains penseurs aient inspiré, légitimé ou motivé les acteurs de l'alliance militaire dirigée par les États-Unis.

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Pour le professeur Santiago Zabala (photo), au moins quatre philosophes occidentaux peuvent nous permettre de mieux comprendre comment s'est déroulé le conflit actuel en Ukraine. Zabala met dans le même sac Jürgen Habermas, Francis Fukuyama, Michael Walzer et Bernard Henri-Lévy.

La principale notion qui unit ces philosophes de l'Occident collectif est, selon Zabala, "la croyance que le rationalisme est une structure universelle enracinée dans l'âme de toute l'humanité - ils attribuent une universalité à leurs idées, mais en réalité ils ne font que promouvoir des idéaux strictement occidentaux".

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Zabala estime que c'est le philosophe allemand Jürgen Habermas qui peut nous aider à "comprendre les actions et les motivations de l'OTAN à l'approche de la guerre en Ukraine".

Habermas s'est opposé à l'invasion de l'Irak en 2003, mais a soutenu le bombardement de la Yougoslavie par l'OTAN en 1999 sans l'approbation de l'ONU (deux actes barbares tout aussi inacceptables d'un point de vue juridique).

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, il a appelé à un "compromis qui sauverait la face des deux parties" en raison de la menace nucléaire. Ces positions apparemment contradictoires montrent que la philosophie de Harbemas est basée sur "la réserve anti-universaliste et le pragmatisme".

Malgré cela, Zabala considère qu'Habermas "promeut un modèle de démocratie sociale qui transcende les États-nations - la démocratie cosmopolite comme ordre politique mondial".

Au cœur du "pragmatisme et du rationalisme guidé par la réflexion historique" de Habermas demeure "la croyance en l'universalité et la supériorité de la démocratie libérale occidentale et de sa perspective individualiste".

Malgré le relativisme de la pensée de Habermas, il s'appuie sur l'idée d'un universalisme centré sur l'Occident, c'est-à-dire qu'il soutient lui aussi un "ordre international fondé sur des règles" dirigé par les États-Unis, qui doit déterminer "qui est dedans et qui est dehors", qui a raison et qui a tort.

Zabala affirme que cette façon de penser est "à bien des égards la philosophie et la vision du monde de l'Occident et de l'OTAN - une vision du monde qui a historiquement eu tendance à s'imposer par l'usage de la force".

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Un autre penseur qui peut expliquer les motifs et l'état d'esprit qui sous-tendent les stratégies de l'OTAN au cours des dernières décennies est le philosophe, économiste politique et auteur américain Francis Fukuyama.

Selon Fukuyama, le modèle atlantique a prouvé sa supériorité après la guerre froide, lorsque la démocratie libérale occidentale avait vaincu l'Union soviétique. Pour Fukuyama, c'était la "fin de l'histoire" - la fin de l'évolution idéologique de l'humanité.

Pour le penseur américain, la démocratie libérale occidentale est "la dernière et la meilleure forme de gouvernement humain que l'on puisse espérer". Fidèle à ses idées, Fukuyama a soutenu l'invasion brutale de l'Irak par l'administration Bush et la soi-disant "démocratisation" en 2003.

Bien que Fukuyama ait récemment reconnu que les démocraties occidentales peuvent également dégénérer - régresser jusqu'à un certain point - son espoir de voir le libéralisme triompher a été ravivé par l'escalade de la crise ukrainienne. L'administration Biden semble poursuivre les lignes néo-conservatrices de l'ère Bush.

Fukuyama craint que si "les États-Unis et le reste de l'Occident" n'empêchent pas "la Russie, la Chine et d'autres puissances non démocratiques" de dominer le monde, nous pourrions être confrontés à la "fin de l'histoire", à la fin de l'ordre dirigé par l'Occident. C'est pourquoi il a fait l'éloge des "projets de la Finlande et de la Suède de rejoindre l'OTAN en réponse à l'invasion de l'Ukraine par Poutine".

Manifestement, Fukuyama ne considère pas l'expansion de l'OTAN dans les années 1990 et 2000 comme une violation des engagements pris par l'Occident envers la Russie après l'effondrement de l'Union soviétique. Il ne reconnaît pas non plus le fait que la Russie était depuis longtemps convaincue que de telles actions conduiraient à la confrontation actuelle.

Tout cela indique à Zabala que Fukuyama, en tant que philosophe de cour, défenseur de l'éthos libéral de l'Occident, fait "partie de la croisade idéologique pour l'alliance militaire et peut-être même l'un de ses architectes". Sa réflexion peut donc nous aider à comprendre comment cette situation s'est produite.

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Le troisième penseur présenté par Zabala est le philosophe politique américain et expert de la moralité de la guerre, Michael Walzer. Selon Waltzer, la guerre ukrainienne démontre une fois de plus la valeur durable de la théorie de la "guerre juste".

Cette théorie a été utilisée, du moins dans une certaine mesure, pour justifier de nombreuses interventions douteuses de l'OTAN au cours des dernières décennies. Walzer a précédemment soutenu les arguments de "guerre juste" d'Israël contre la Palestine, ce qui a suscité de nombreuses critiques, mais il préconise désormais d'armer l'Ukraine plutôt que de chercher des solutions diplomatiques au conflit.

"Toute issue maintenant passe par une victoire militaire", a récemment déclaré Walzer. Selon M. Zabala, sa vision du conflit ukrainien comme "une guerre juste qui doit être menée" peut nous aider à comprendre comment l'OTAN et ses alliés occidentaux abordent la lutte en cours. Personnellement, je considère que les idées de Walzer découlent de rancunes historiques envers la Russie.

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Les idées de Habermas, Fukuyama et Walzer peuvent bien refléter l'approche et le rôle de l'OTAN dans le conflit en cours, mais les idées du belliciste français Bernard-Henri Lévy (BHL en abrégé, comme il est communément appelé) expliquent peut-être le mieux la position de l'alliance militaire. Lévy s'est également rendu en Ukraine à plusieurs reprises pendant la crise qui a débuté en 2014.

Selon ce Français, "les interventions de l'OTAN contre la Russie en Syrie, en Libye et maintenant en Ukraine" ont été non seulement justifiées mais aussi vitales car le monde occidental "n'a pas d'alternative en tant que porteur de valeurs universelles".

Partisan des guerres de coalition menées par les États-Unis et des opérations de partage du pouvoir, Lévy estime que l'Occident a un rôle clé à jouer dans la "défense de toutes les valeurs qui comptent".

BHL est généralement toujours favorable à une "intervention militaire", car il estime que toute victoire et toute domination exercée par les "autres civilisations" (russes, chinoises ou musulmanes) sur la planète constituent toujours une plus grande menace pour l'Occident que la guerre - aussi coûteuse et destructrice soit-elle.

Le professeur Zabala soutient que la vision du monde de Lévy - et celle de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord - reflète une mentalité américaniste, toujours en noir et blanc, avec l'inévitable lutte du "bien contre le mal". En effet, il est typique des récits occidentaux de déshumaniser les concurrents comme des forces malveillantes, nuisibles au monde entier.

Bien sûr, aucun professeur ou journaliste ne peut affirmer de manière crédible, sans l'ombre d'un doute, que le président russe Vladimir Poutine s'est en fait inspiré des théories d'Ilyin, Surkov ou Douguine avant de lancer l'opération en Ukraine.

De même, nous ne pouvons pas être sûrs que les responsables de l'OTAN se sont réellement tournés vers les idées de Habermas, Fukuyama, Walzer ou BHL lorsqu'ils ont décidé de leurs plans de guerre.

Zabala a toutefois raison de dire que les idées de ces penseurs semblent surtout correspondre à ce que fait l'alliance militaire occidentale - et à la manière dont elle légitime et explique ses manœuvres.

L'Europe dispose encore d'une petite fenêtre d'opportunité pour choisir d'accepter le spectacle sanglant de la "lutte contre la Russie jusqu'au dernier ukrainien", dirigée par les États-Unis et la Grande-Bretagne, ou de rechercher une "solution diplomatique", même si cela implique de céder à certaines des exigences de la Russie.

Washington n'a aucun appétit pour un tel compromis, et les pays européens de l'OTAN (à quelques exceptions près) semblent prêts à détruire leurs propres économies afin de promouvoir les intérêts anglo-américains.

Chercher une solution diplomatique pour mettre fin à la guerre signifierait se réveiller non pas devant l'agitation du drapeau ukrainien et les bons signaux, mais devant la tentative de l'Occident de renforcer sa position affaiblie dans le grand jeu géopolitique dans lequel les Ukrainiens sont prêts à se sacrifier pour déstabiliser la Russie.

La Finlande, la Suède et le jeu à somme nulle de l'Occident

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La Finlande, la Suède et le jeu à somme nulle de l'Occident

Markku Siira

Source: https://markkusiira.com/2022/05/16/suomi-ruotsi-ja-lannen-nollasummapeli/

"Il y a une ironie triste et plutôt pathétique dans l'adhésion attendue de la Finlande et de la Suède à l'OTAN", écrit l'auteur, journaliste et politologue britannique Anatol Lieven.

Pendant la guerre froide, l'Union soviétique était une superpuissance militaire qui occupait une grande partie de l'Europe centrale. Avec les troupes russes stationnées au cœur de l'Allemagne, le communisme soviétique semblait, pour un temps du moins, être une menace et une contre-force pour la démocratie capitaliste occidentale.

Malgré cette époque politiquement difficile, "la Finlande et la Suède sont néanmoins restées officiellement neutres au cours de ces décennies", rappelle Lieven.

Dans le cas de la Finlande, la neutralité était une condition du traité avec Moscou qui a mis fin à la guerre entre les deux pays. La Suède, en revanche, a joué ses cartes pour être "sous le parapluie de la sécurité américaine sans avoir à apporter la moindre contribution ou à prendre le moindre risque pour elle".

Les avantages psychologiques pour l'Ouest étaient également importants. Lieven affirme que "la Suède bénéficiait de la protection des États-Unis et était en même temps libre d'afficher sa prétendue supériorité morale sur l'Amérique impérialiste et raciste lorsque l'occasion se présentait".

Après la fin de la guerre froide, la Russie a reculé de mille kilomètres vers l'est, tandis que l'OTAN et l'Union européenne n'ont fait qu'étendre leur territoire. Au cours de ces années, la Russie ne s'est pas révélée être une menace concrète pour ses voisins du nord.

Pendant et après la guerre froide, Moscou n'a jamais menacé Helsinki. L'Union soviétique a respecté les termes de son traité avec la Finlande. Elle a même décidé de se retirer de la base militaire de Porkkala, qui, selon le traité, aurait pu y rester pendant encore quarante ans.

Il n'y avait aucune raison de penser que la Russie allait changer cette politique et attaquer la Finlande. Dans le cas de l'Ukraine, la situation était complètement différente et les raisons de l'opération de Moscou sont évidentes si l'on est capable d'examiner l'histoire récente de la région et le rôle de l'Occident dans une perspective de realpolitik.

Comme le souligne également Lieven, "depuis le début de l'expansion de l'OTAN dans les années 1990, tant les responsables russes qu'un certain nombre d'experts occidentaux - dont trois anciens ambassadeurs américains à Moscou et l'actuel directeur de la CIA - ont averti que l'entrée de l'Ukraine dans une alliance anti-russe conduirait probablement à la guerre".

Pourquoi les membres européens de l'OTAN sont-ils si désireux d'une nouvelle confrontation avec la Russie ? Selon Lieven, l'une des raisons est que la situation actuelle donne aux pays de l'euro une excuse pour éviter d'envoyer des troupes en dehors de l'Europe (comme en Afrique de l'Ouest), où l'implication dans des conflits locaux "créerait de réelles menaces pour la sécurité intérieure de l'Europe et de la Scandinavie sous la forme d'extrémisme islamiste et d'immigration massive".

La Finlande a immédiatement rejoint les rangs des fournisseurs d'armes dans la nouvelle phase du conflit ukrainien. L'info-guerre dans les médias grand public s'est également intensifiée, et pas un jour ne s'est écoulé sans que Poutine et la Russie ne fassent les gros titres sous un jour extrêmement négatif. La Finlande officielle a choisi sa voie sans consulter le public et les journaux du soir annoncent à grand renfort de publicité "comment la Finlande entre fièrement dans l'OTAN dès sa porte d'entrée". La décision de la Finlande suscite également la suspicion dans le monde entier.

"En rejoignant l'OTAN, la Finlande jette à la poubelle la mince chance qu'elle avait de pouvoir encore agir comme médiateur entre la Russie et l'Occident, non seulement pour mettre fin à la guerre en Ukraine, mais aussi pour promouvoir une réconciliation plus large à un moment donné dans le futur. Au lieu de cela, la Finlande achève la dernière partie d'une nouvelle frontière de la guerre froide qui existera probablement même après l'administration russe actuelle", conclut Lieven.

L'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN peut également être considérée comme "un moment symbolique où les pays d'Europe dans leur ensemble ont abandonné le rêve d'assumer la responsabilité de leur propre continent et se sont soumis à une dépendance totale vis-à-vis de Washington".

Cette dépendance sera couverte par des "pleurnicheries et des grognements européens impuissants" lorsqu'"un nouveau président à la Trump" prendra la tête de la Maison Blanche et rejettera la moindre courtoisie et consultation de ses "partenaires transatlantiques".

Depuis la fin de la guerre froide, la politique des États-Unis et de l'OTAN envers la Russie est un sinistre jeu à somme nulle. Washington a pris l'initiative et les pays européens ont suivi. La Finlande rejoint maintenant cet "entourage boiteux et titubant". Lieven ne croit pas que "les bonnes relations de la Finlande avec la Russie" seront rétablies, quel que soit le régime au pouvoir à Moscou.

D'autre part, l'expulsion complète de la Russie des structures européennes - qui est depuis longtemps un objectif ouvert des États-Unis et de l'OTAN - pourrait, à long terme, rendre la Russie complètement dépendante de la Chine sur le plan stratégique et amener la superpuissance asiatique jusqu'aux frontières orientales de l'Europe.

Un tel résultat serait "une récompense ironique mais méritée pour la stupidité stratégique de l'Europe", déclare Lieven.

Aperçu de la Realpolitik

Markku Siira

Source: https://markkusiira.com/2022/05/13/reaalipoliittinen-tilannekatsaus/

Comme tout le monde le sait déjà, le gouvernement finlandais a décidé de demander l'adhésion à l'OTAN. Le théâtre politique a culminé hier, jour de la Finlande, avec l'annonce par le Président et le Premier ministre de leurs positions prévisibles.

Le passage à l'OTAN est prévu depuis longtemps, pas vraiment en raison d'un quelconque "changement de la situation sécuritaire", mais en raison d'une tentative désespérée des États-Unis de conserver au moins une partie de leur ancienne domination.

Toutefois, le dernier revirement n'est pas aussi spectaculaire que certains l'imaginent. Je ne crois pas non plus que la Russie prendra des contre-mesures très fortes, comme une frappe militaire ou quelque chose de similaire. Bien sûr, tant les fanatiques de l'OTAN que les amis de la Russie s'attendent à une certaine réaction.

Quoi qu'il en soit, le Kremlin est conscient que les politiciens finlandais sont depuis longtemps préparés par des organisations occidentales. En tant que pays, nous faisons déjà partie, non seulement de la malheureuse Union européenne, mais aussi de la sphère d'influence plus large, dirigée par les États-Unis. Cela continuera tant que le groupe d'intérêt anglo-américain existera.

Les professionnels et amateurs de la politique de sécurité occidentalisée de la Finlande n'ont pas de chance avec ce dernier pari. Certains d'entre eux souhaitent que la Finlande rejoigne l'OTAN depuis des décennies. J'ai moi-même une opinion négative de l'alliance militaire, mais ces dernières années, j'ai commencé à me laisser aller à un certain nihilisme politique de temps en temps.

Quelle est l'importance de ces mouvements de politique étrangère et de sécurité, après tout ? Les années de la pandémie ont révélé que, malgré leurs différends, les représentants de la classe possédante (les "mondialistes" des grands cercles capitalistes) et les acteurs clés des différents États semblent avoir une compréhension mutuelle de l'orientation de l'ordre mondial.

La restructuration économique, politique et sociale à grande échelle des sociétés se poursuit et, que le monde devienne "bipolaire" ou "multipolaire", les mêmes mesures technocratiques sont prises dans le monde entier, en Occident comme en Russie, en Chine et ailleurs.

Oui, tout cela semble plutôt déprimant. Il ne fait aucun doute que la classe capitaliste mondiale observe ce spectacle en constante évolution depuis ses bureaux et ses manoirs, en riant. La spirale du profit du complexe militaro-industriel (ainsi que de l'industrie pharmaceutique) se poursuit, sans grande résistance collective. L'Eurovision et le hockey sur glace sont au programme, et l'été est sur le point de commencer.

Une fois le brouillard de la guerre levé, les nouvelles identités numériques seront prêtes à être utilisées, et les vaccinations pour le fameux virus deviendront un rituel annuel. Nous sommes déjà en train de passer d'États-nations largement délabrés à la bruyante "gouvernance mondiale" dont rêvent depuis des décennies certains "philanthropes", investisseurs, membres de la royauté, banquiers centraux et technocrates.

Reste à savoir si ce nouvel ordre mondial se présentera sous la forme de "superpuissances" ou de "blocs" - un triomphe à la Pyrrhus de la démocratie des neiges et du libéralisme anglo-américain, un rêve socialiste en caractères chinois, ou simplement une technocratie mondiale érigée par une classe de milliardaires.

 

Neutralité en échange d'un parapluie de l'OTAN

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Neutralité en échange d'un parapluie de l'OTAN

Yana Zubchuk

Source: https://www.geopolitika.ru/article/neytralitet-v-obmen-na-zontik-nato

L'opération militaire spéciale en Ukraine a entraîné un effet de peur en Europe. Les anciens neutres - Finlande, Suède, Autriche et Suisse - évaluent la pertinence de leur politique traditionnelle de non-alignement.

Le fait que la Finlande et la Suède parlent d'adhérer à l'OTAN, en particulier, a littéralement détruit des années de tradition et de conviction qu'elles favorisaient en assurant au mieux la paix en Europe et en ne rejoignant pas ouvertement l'alliance occidentale.  Les deux pays, s'ils étaient unis, pourraient apporter une puissance de feu considérable pour défendre l'Europe du Nord contre toute invasion - la Finlande avec son infanterie légendaire et la Suède avec son importante marine en mer Baltique.

Avec les membres fondateurs de l'OTAN, la Norvège et le Danemark, et les partenaires relativement récents que sont la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie (2004), ces pays forment, selon les analystes occidentaux, un pilier solide et fiable de l'Europe du Nord. Il n'est pas surprenant que les trois États baltes fassent activement pression pour l'annexion à l'OTAN la plus rapide possible de leurs deux voisins scandinaves, car la peur de la Russie parmi les trois États ne fait que croître de manière exponentielle année après année.

Qualifier l'Autriche et la Suisse de neutres était, du moins depuis la fin de la guerre froide, quelque peu trompeur. Les deux pays sont de solides démocraties occidentales, comme leurs voisins, et comptent sur la protection de l'OTAN ainsi que sur leurs propres forces armées pour leur politique de sécurité.

Les forces armées suisses sont certes plus fortes que celles de l'Autriche, qui a supprimé le militarisme, comme l'Allemagne, après les expériences désastreuses des deux guerres mondiales.  Cependant, l'exemple de l'Ukraine a conduit à la prise de conscience, ou même au coup de pouce, pour croire que les deux républiques alpines avaient des lacunes dans leur force militaire et que si elles espéraient être protégées par l'OTAN, elles devaient jouer du côté occidental des barricades plutôt que d'attendre leur heure dans la politique de neutralité. L'Occident attend désormais de ces républiques qu'elles contribuent davantage à la sécurité européenne.

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L'Autriche, bien sûr, est un État membre de l'UE et devrait participer pleinement aux futurs arrangements en matière de politique de sécurité.  Cependant, dans cette situation, beaucoup ont été surpris par la position de la Suisse, traditionnellement neutre, et son acceptation totale des sanctions de l'UE contre la Fédération de Russie. Le véritable test de la conformité suisse sera le fait que tous les flux de combustibles fossiles de la Russie vers l'Europe feront l'objet de sanctions, étant donné que la majeure partie des négociants concernés résident en Suisse.

C'est ce qu'a déclaré récemment Stefan Holenstein, président de l'une des plus grandes associations de soldats de Suisse, à propos de la relation de la Suisse avec l'OTAN.  Cela peut sembler frivole, mais M. Holenstein était sérieux : son avis, motivé par l'Opération de la Russie en Ukraine, était que la Suisse devait coopérer plus étroitement avec le bloc de l'OTAN, sans pour autant en faire partie.

Il s'agit d'une proposition innovante pour un pays situé au cœur de l'Europe, qui n'est pas membre de l'OTAN ou de l'Union européenne, qui n'a rejoint les Nations unies qu'en 2002 et qui, à part l'envoi de quelques officiers, n'a jamais participé à des exercices militaires complets impliquant les pays de l'OTAN environnants, estimant que la politique stricte de neutralité militaire inscrite dans la constitution suisse l'interdit.  En raison de l'opération militaire spéciale en Ukraine, M. Holenstein souhaite que la Suisse fasse enfin partie de la structure sécuritaire et militaire européenne et qu'elle en assume une certaine responsabilité.

 Soudain, les politiciens et les médias suisses s'enflamment sur la question de la neutralité.  La semaine dernière, Damien Cottier, membre libéral du Parlement suisse, a déclaré que les Suisses ont trop longtemps pensé que le fait d'être entouré de pays de l'OTAN signifie automatiquement qu'ils seront eux aussi protégés.  Ceci, a-t-il écrit dans Le Temps, est "une dangereuse chimère".  Notre pays ne peut pas être un passager clandestin lorsqu'il s'agit de la sécurité européenne".

Le monde a déjà vu la Finlande et la Suède - deux pays de l'UE qui, comme la Suisse, ont une longue tradition de neutralité militaire - commencer à envisager sérieusement de demander leur adhésion à l'OTAN, et pourraient en vérité l'accepter d'un jour à l'autre.  Un changement notable s'opère également au Danemark, un allié de l'OTAN dont le gouvernement espère désormais inverser la politique actuelle du pays qui consiste à rejeter les projets de défense de l'Union européenne dès le référendum de juin prochain.

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Ces pays scandinaves sont soudainement arrivés à la conclusion que "deux polices d'assurance-vie valent mieux qu'une", a déclaré un expert en sécurité sous couvert d'anonymat. La Suisse est géographiquement plus éloignée de la Russie que les pays nordiques. Mais elle aussi ressent le besoin de s'engager plus fermement dans un système occidental de garanties mutuelles de sécurité.

Il s'agit d'un autre exemple de la façon dont l'équilibre stratégique du pouvoir en Europe est en train de changer.  La neutralité militaire héritée de l'Europe du 20ème siècle semble devenir rapidement une chose du passé. Bien que lorsque des guerres ont été menées, par exemple en Afghanistan, ces pays ont été les premiers à crier leur neutralité, alors qu'est-ce qui a changé ?

L'adhésion à l'OTAN reste profondément impopulaire parmi les Suisses ; seuls 33 % d'entre eux approuvent l'adhésion de l'État au bloc militaro-politique.  Mais le soutien de l'opinion publique en faveur d'une coopération plus étroite avec l'Alliance atlantique a augmenté ces dernières semaines, et certains Suisses veulent se rapprocher de l'OTAN autant que la constitution de leur pays le permet.  "La guerre en Ukraine est une onde de choc pour nous", a déclaré Jean-Marc Rickli, responsable des risques mondiaux et émergents au Centre de politique de sécurité de Genève, qui a rédigé sa thèse de doctorat sur les États européens neutres après la guerre froide.

La Suisse n'est pas disposée à aller aussi loin que la Suède et la Finlande, non seulement parce que la neutralité est inscrite dans la constitution suisse, mais aussi parce que la neutralité est un élément important de la perception que la Suisse a d'elle-même, qui ne lui permet pas de conclure une quelconque alliance militaire, mais bien sûr avec une clause de protection mutuelle "au cas où".

Dans des pays comme la France et l'Allemagne, la langue, la religion et une histoire commune ont façonné l'identité nationale. Mais la Suisse compte quatre langues nationales, plusieurs religions et une structure de gouvernance très décentralisée (Ses cantons ont des jours fériés, des forces de l'ordre, des politiques de santé et d'éducation publique différents). Là-bas, l'identité nationale est façonnée par le fédéralisme, la neutralité et la démocratie directe.  "En d'autres termes," dit Rickli, "l'identité suisse est une identité politique. Rejoindre une organisation internationale détruirait cela."

Le plus grand parti du pays, l'Union démocratique du centre (UDC), parti nationaliste qualifié d'extrême droite, a déjà fait connaître sa position selon laquelle toute flexibilité sur le principe de neutralité mettrait en danger la souveraineté nationale. Pour l'UDC, la Suisse a franchi cette ligne lorsqu'elle a décidé de se joindre aux autres pays occidentaux dans les sanctions contre la Russie.

Cependant, plusieurs politiciens de centre-gauche et de centre-droit ont défendu les sanctions, arguant que puisque la Russie avait violé le droit international, en partie énoncé à Genève, la Suisse devait condamner la Russie.  Certains ont également déclaré que la Suisse pourrait et devrait faire beaucoup plus avec l'OTAN qu'elle ne le fait actuellement.

La Suisse a rejoint le programme de Partenariat pour la paix de l'OTAN pour les non-membres en 1996, après la fin de la guerre froide.  Le pays a fourni des formations et même plusieurs hélicoptères pour les missions internationales de maintien de la paix. Elle échange également des données sur la circulation aérienne avec les alliés de l'OTAN afin de prévenir les attaques terroristes depuis les airs et participe au Centre de cyberdéfense de l'OTAN en Estonie.  Mais c'est à peu près tout.  "Jusqu'à présent, l'interopérabilité à ce niveau tactique était la limite de ce que la Suisse pouvait faire", a déclaré Rickli.  "Mais rendre possible l'interopérabilité d'unités entières avec les troupes de l'OTAN n'a jamais été à l'ordre du jour.  Maintenant, on en discute soudainement."

Cette discussion a été lancée par le leader libéral de centre-droit Thierry Burckart dans un article publié dans le Neue Zürcher Zeitung le 7 avril. Selon M. Burckart, l'invasion de l'Ukraine par la Russie prouve que la politique de sécurité de la Suisse est "dans une impasse".  Après tout, la Russie a classé tout l'Occident comme un ennemi ; la Suisse a été la cible de cyberattaques russes, tout comme des pays européens non neutres ; et les missiles russes pourraient facilement toucher la Suisse.

Le budget de la défense de la Suisse, qui représente actuellement un peu moins de 1 % du PIB du pays, sera augmenté, comme ailleurs en Europe.  Berne vient également de commander des avions de combat F-35 de fabrication américaine.  M. Burckart souhaite lier davantage d'achats à des équipements de l'OTAN afin que la Suisse puisse plus facilement effectuer des exercices militaires avec les alliés de l'OTAN et même venir en aide aux pays voisins.  C'est cette incompatibilité opérationnelle que Burckart veut éliminer.  Dans la région alpine, comme l'a déclaré un diplomate au magazine Foreign Policy, "vous ne pouvez pas créer un vide".

À la mi-avril, un sondage complet a montré qu'une majorité de Suisses soutient le plan de rapprochement de Burckart avec l'OTAN, y compris les exercices militaires conjoints : 56 % des Suisses souhaitent collaborer plus étroitement avec l'OTAN sous diverses formes, comme l'ont fait la Suède et la Finlande. 

 "Les relations entre la Suisse et l'OTAN ont oscillé entre convergence et divergence au cours des dernières décennies", a déclaré Henrik Larsen, chercheur principal au Centre d'études de sécurité de l'École polytechnique fédérale de Zurich.  Dans un document de recherche, il a écrit que dans un monde sûr et pacifique - surtout dans les années 1990 - les deux avaient tendance à converger.  Toutefois, lorsque le monde devient de plus en plus complexe, la Suisse et l'OTAN ont moins de raisons de coopérer, comme lorsque l'OTAN s'est recentrée sur la défense collective après la réunification de la Crimée avec la Russie en 2014.

Aujourd'hui, avec l'OTAN qui renforce sa défense territoriale sur son flanc oriental, la Suisse n'a pas grand-chose à offrir, et la divergence en matière de défense et de sécurité ne fait donc que s'accroître.

Dans le passé, lorsque les Suisses pensaient à leur sécurité, ils avaient à l'esprit la sécurité de leur petit pays.  Aujourd'hui, ils la voient de plus en plus dans un contexte européen plus large. Jusqu'à présent, on n'en parle que dans les cercles politiques, diplomatiques et militaires.  La question de savoir si la Suisse commencera effectivement à coopérer avec l'OTAN sur le plan opérationnel sera probablement tranchée par un référendum.  Si elle est approuvée, le processus pourrait prendre deux ans. Néanmoins, le fait que cette discussion ait lieu est déjà révolutionnaire selon les normes suisses.  

Andorre a également oublié sa position de neutralité. Andorre a déjà réussi à imposer des sanctions économiques à des individus et des entreprises de Russie et de Biélorussie. Ces sanctions sont conformes aux mesures de l'Union européenne.

Comme l'a expliqué le ministre des Finances d'Andorre, Eric Jauver, les restrictions viseront à empêcher l'afflux massif de capitaux russes et biélorusses dans le but de contourner l'interdiction de l'UE "de ne pas utiliser Andorre comme plate-forme financière pour le mouvement de leurs actifs ou investissements".

Ainsi, le statut de "neutralité" des pays est depuis longtemps remis en question ; ils maintiennent la neutralité quand cela les arrange, et pourtant ils continuent à coopérer avec l'OTAN, même s'il s'agit d'un bloc militaire. La question se pose alors de savoir comment il est possible d'adhérer à la politique de neutralité et, en même temps, de s'engager de plus en plus dans la coopération avec l'Alliance de l'Atlantique Nord. Il convient de se rappeler que l'on doit examiner les actions et la situation non seulement de jure, mais aussi de facto, et l'on peut alors considérer que tous les pays ne sont pas aussi neutres qu'ils le disent habituellement.

Dissuasion et technologie

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Dissuasion et technologie

Grigory Boudtsov

Source: https://www.geopolitika.ru/article/sderzhivanie-i-tehnologii

En avril 2022, RAND, un groupe de réflexion stratégique à but non lucratif mandaté par le gouvernement américain et son armée, a publié un rapport examinant dans quelle mesure les nouvelles technologies affecteront le concept américain de dissuasion.

L'émergence de nouvelles technologies affectera profondément la façon dont les États-Unis évaluent le concept de dissuasion militaire: comment ils font face à l'agression ennemie et comment ils maintiennent le moral des forces alliées.

Actuellement, les principaux acteurs géopolitiques tels que la Chine, la Russie, l'Inde et d'autres pays parrainent intensivement la recherche sur les technologies émergentes. Le renforcement de cette tendance conduira à repenser les implications qui en découleront pour la sécurité nationale des États-Unis.

Bien que d'éminents scientifiques du monde entier tentent d'analyser la mesure dans laquelle les nouvelles technologies affectent les opérations militaires, le lien entre les nouveaux développements et les capacités de dissuasion militaire reste flou.

L'un de ces nouveaux développements est un système d'aide à la décision (technologie). Ce système part du principe que l'intelligence artificielle assistera les humains ou coopérera avec eux, voire les remplacera dans certains cas. Le principe même de cette technologie dépend du type de traitement de l'information et du rôle de l'homme dans le processus de décision. À mesure que le niveau d'automatisation de la société augmente, le rôle des humains diminuera rapidement.

Il s'agit d'un domaine complexe de technologie de pointe, qui comprend un large éventail d'applications et de procédures. Mais aujourd'hui, on peut identifier un champ plus étroit, à savoir les systèmes automatisés pilotés par l'intelligence artificielle qui effectuent une partie ou la totalité du processus de prise de décision conjointement avec les humains ou en remplacement de ceux-ci.

Bien qu'encore vaste, ce domaine définit un ensemble relativement spécifique de technologies potentielles.

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Une autre technologie importante est en train d'émerger: les armes à énergie dirigée. Ces armes ont pour caractéristique de frapper leur cible en utilisant l'énergie des ondes électromagnétiques ou d'autres particules à grande vitesse.

Une arme à énergie dirigée fonctionne en stockant l'énergie de multiples photons ou particules et en la concentrant dans un faisceau laser. Ces armes présentent plusieurs avantages par rapport aux armes cinétiques, qui sont en service aujourd'hui. L'impact de l'énergie dirigée est ressenti avec un délai minimal, et l'arme elle-même ne nécessite pratiquement aucune munition, ce qui réduit considérablement le coût par tir.

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Outre le développement de nouvelles technologies d'armement, une part importante de l'attention porte sur les technologies de manipulation et de perception de l'information. Ces développements englobent un large éventail d'outils conçus pour déformer les perceptions ou les croyances d'un seul individu ou d'un groupe afin d'obtenir un effet souhaité. La mise en œuvre de ces technologies s'appuie sur l'intelligence artificielle, ainsi que sur certains aspects du cyberespace, et nécessite le traitement de grandes quantités de données.

Dans le cadre de la sécurité internationale, les technologies de manipulation et de perception de l'information permettent aux acteurs géopolitiques de mener des opérations dites "d'influence" visant à peser sur le moral de l'ennemi.

L'un des outils de ces technologies sont les dipfakes - de fausses photos, réalisations audio et vidéos réalistes créés à l'aide de technologies d'intelligence artificielle. Si les faux ont toujours existé, l'intelligence artificielle les rend beaucoup plus sophistiqués et les gens ont plus de mal à les distinguer d'une photo ou d'une vidéo authentique.

Le potentiel croissant des technologies pour manipuler les informations et les perceptions, y compris les dipfakes, contribue à l'échec de la dissuasion. Les agresseurs sont susceptibles d'utiliser de plus en plus les technologies et techniques de manipulation de l'information et de la perception pour créer la confusion, retarder les réponses, diviser les alliances et obtenir d'autres effets susceptibles d'encourager les vœux pieux et donc de miner l'efficacité de la dissuasion.

L'apprentissage automatique est un domaine de recherche important. Elle permet aux ordinateurs d'apprendre à résoudre des problèmes par eux-mêmes, plutôt que de simplement exécuter des commandes écrites par des humains. Cette technologie s'est manifestée avec l'émergence des bots - des programmes informatiques spéciaux conçus pour émuler le comportement humain. Ce développement est activement utilisé dans les interactions en ligne.

L'une des tendances les plus prometteuses est celle des technologies quantiques. Il est utilisé, entre autres, pour craquer des codes de cryptage de données complexes, ainsi que pour créer des codes qui ne peuvent être craqués. En outre, la technologie est utilisée pour contrer les systèmes furtifs, fournir une intelligence artificielle et un apprentissage automatique, créer de nouveaux matériaux et détecter et guérir les maladies.

Mais même avec le développement des nouvelles technologies, nous ne devons pas oublier que la guerre est avant tout un acte politique, et non le résultat de forces technologiques. Les progrès technologiques offrent une fenêtre d'opportunité pour réaliser des capacités militaires à court terme, mais pour cette raison, les États ne prendront pas le risque d'une guerre totale, surtout à l'ère nucléaire.

Le danger réside dans les pays qui combinent de puissantes ambitions géopolitiques et possèdent en même temps une armée très efficace, qui repose sur un concept opérationnel empilé avec des avancées technologiques complémentaires.

La seule situation potentielle d'utilisation des technologies de pointe dans un conflit armé pourrait survenir si la Chine, pour satisfaire ses ambitions régionales (le retour de Taïwan), utilise les outils de la cyberguerre/guerre avec la destruction de systèmes technologiques de pointe.

Les stratégies utilisées par les militaires avec les dernières technologies peuvent modifier considérablement les concepts de dissuasion. Les technologies individuelles n'ont pas un impact décisif sur des résultats militaires spécifiques, mais la manière dont ces technologies sont utilisées peut modifier considérablement l'approche de la guerre en tant que telle.

Aucune technologie ne menace à elle seule l'efficacité de la politique de dissuasion nucléaire de base des États-Unis, et aucune technologie émergente n'est capable de neutraliser les armes nucléaires d'un autre pays.

Mais il convient de noter que l'efficacité de la dissuasion serait fortement diminuée dans la confrontation des États-Unis avec la République populaire de Chine. Il y a plusieurs raisons à cela.

La première raison est que dans le cas des pays européens, les scénarios dans lesquels la dissuasion sera mise en œuvre sont connus à l'avance. Cela s'explique en grande partie par le fait que la volonté de la Chine de recourir à la force dans le cadre de ses revendications sur Taïwan et la mer de Chine méridionale semble plus importante que la volonté actuelle de la Russie de recourir à la force sur la Baltique, par exemple. Les pays européens sont plus modestes dans leurs ambitions géopolitiques.

La deuxième raison est le montant des investissements que la Chine réalise dans le développement de nouvelles technologies. Les pays européens ne sont même pas proches des chiffres de la Chine. Aucun d'entre eux n'a la capacité technologique d'acquérir et d'utiliser largement plus d'une ou deux technologies. À cet égard, la Chine représente un défi industriel technologique unique.

La troisième raison est que la Chine, contrairement à d'autres adversaires géopolitiques, déclare ouvertement qu'elle a l'intention d'utiliser des combinaisons de nouvelles technologies à un effet militaire décisif.

La quatrième raison est le remaniement sérieux des scénarios de dissuasion concernant la Chine en raison des conditions géographiques. Avec des régions comme la Corée du Sud, les pays baltes ou l'Europe, les États-Unis ont beaucoup moins à partager.

Les scénarios de loin les plus probables dans lesquels la technologie constitue une menace réelle pour l'efficacité de la dissuasion américaine sont les deux éventualités impliquant la Chine : Taïwan et la mer de Chine méridionale.

12:16 Publié dans Actualité, Défense | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : technologie, dissuasion, défense | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Des partis, de la corruption et de l'hypermoralisme

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Des partis, de la corruption et de l'hypermoralisme

Andreas Mölzer

Source: https://andreasmoelzer.wordpress.com/2022/05/12/von-parteien-korruption-und-hypermoral/

La démocratie, telle qu'elle s'est développée dans le monde occidental, est essentiellement organisée comme un État de partis. Les partis politiques représentent pour ainsi dire l'ensemble des couches sociales et des attitudes idéologiques de la communauté concernée. Le mot "parti" vient en effet du latin "pars", qui signifie partie.

S'il existait à l'origine trois grands camps dans le paysage politique autrichien - le camp chrétien-conservateur, le camp social-démocrate-austro-marxiste et le camp national-libéral -, les partis correspondants représentaient donc plus ou moins l'ensemble du spectre idéologique et sociologique du pays. Bien entendu, ce spectre a largement changé au cours de l'évolution historique des 100 dernières années. Néanmoins, les partis politiques qui existent actuellement dans le pays ont tous pour mission implicite de représenter une partie de la société. Et lors de chaque scrutin, on vérifie toujours si les partis se voient reconnaître ce droit de représentation.

Concrètement, cela signifie pour le paysage politique autrichien que la question se pose toujours de savoir si le Parti populaire, par exemple, défend des valeurs conservatrices et représente réellement les intérêts de sa clientèle et de l'économie. De même, on peut se demander si la social-démocratie défend réellement et efficacement les droits des travailleurs. Et bien sûr, il faut aussi vérifier si les libéraux représentent toujours les intérêts nationaux et libéraux, c'est-à-dire les intérêts de leur électorat. Il est clair que le caractère de ces intérêts est différent à notre époque de ce qu'il était sous la Première République ou dans les décennies d'après-guerre.

Ainsi, à l'origine, sous l'impulsion de son fondateur Lueger, le parti chrétien-conservateur représentait principalement les intérêts des petits commerçants, puis ceux de la grande bourgeoisie et de l'industrie. Aujourd'hui, le Parti populaire se considère comme le représentant de toutes les couches de la population par le biais de ses fédérations. A cet égard, il n'est plus vraiment crédible. La social-démocratie a également fait son temps en ce qui concerne sa clientèle d'origine. La classe ouvrière en tant que telle n'existe plus qu'à l'état résiduel. La social-démocratie est aujourd'hui devenue une représentation de la petite bourgeoisie, mais aussi des pseudo-intellectuels de gauche.

Quant aux libéraux, la politique nationale n'est évidemment plus aujourd'hui la recherche d'un rattachement politique à l'Allemagne, mais tout simplement la défense de la préservation et du développement de la culture spécifiquement autrichienne et de la langue maternelle allemande. Et si la politique libérale était à l'origine la lutte pour la constitution et l'État de droit, il ne fait aucun doute qu'elle consiste aujourd'hui à s'opposer à l'érosion des droits civils fondamentaux, comme nous l'avons vu par exemple lors de la pandémie du coronavirus.

Si les partis politiques ne sont plus en mesure de résister à ce contrôle de l'accomplissement de leur mission, ils risquent de devenir des partis banals. Ils ne représentent plus une partie de la société, ils ont la prétention de défendre tout et rien. Ils perdent donc inévitablement la confiance de leur électorat potentiel et finissent tôt ou tard par sombrer dans l'insignifiance politique. Ainsi, bien que les partis politiques représentent théoriquement l'idéologie de leur électorat, ils ne sont en aucun cas des associations idéalistes dans leur essence même.

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Conformément à la "loi d'airain de l'oligarchie", telle que nous la connaissons depuis Robert Michels, les partis politiques se livrent plutôt à une lutte permanente pour le pouvoir et les positions, c'est-à-dire pour les mandats. Et cela implique un haut degré d'opportunisme et la volonté de mener des intrigues impitoyables. Les partis politiques, ou plutôt les rouages de ces partis, ne font donc pas ressortir ce qu'il y a de bon, de noble et de beau dans l'homme, mais favorisent plutôt, dans de nombreux cas, la médiocrité, voire l'infamie.

L'adage bien connu "ennemi, ennemi mortel, ami de parti" est tout à fait pertinent. On peut le vérifier dans tous les partis du pays, aussi bien dans la social-démocratie que dans le parti populaire et les libéraux. La lutte pour l'influence, pour les fonctions et les mandats dans les partis et donc dans l'appareil d'État, et donc en même temps la lutte pour les mangeoires, se déroule principalement dans les partis politiques, et pas seulement dans ce pays.

De plus, les partis politiques, sans exception, ont tous tendance à être corrompus lorsqu'ils sont au pouvoir depuis trop longtemps. Comme le dit si bien le proverbe, le pouvoir corrompt et le pouvoir total corrompt totalement ! Aujourd'hui, dans les démocraties occidentales, il existe suffisamment de mécanismes de contrôle pour empêcher les abus de pouvoir. Néanmoins, il est facile pour les partis politiques qui restent trop longtemps aux commandes du pouvoir de contourner ces mécanismes de contrôle. Le Parti populaire autrichien, qui a été au gouvernement fédéral pendant plus de trois décennies sans interruption, en est certainement un exemple, avec de nombreuses affaires de corruption à son actif.

Cependant, la corruption en Autriche n'est pas seulement une spécialité du Parti Populaire, non, les sociaux-démocrates ont également à leur actif une multitude de cas de corruption au cours de l'histoire de la Seconde République. Cela est dû en grande partie au système de la proportionnalité. Grâce à ce système, les partis politiques au pouvoir dans la Deuxième République, à savoir le Parti populaire et la Social-démocratie, ont réussi à placer des membres de leur parti à tous les postes de direction de l'administration, de l'économie, de la culture et même du sport, tant au sein de l'État qu'en dehors de l'État.

Pour être juste, il faut dire que même les libéraux, pour la plupart dans l'opposition, n'étaient pas à l'abri de la tentation de la corruption lorsqu'ils occupaient des fonctions gouvernementales, comme le prouvent les procédures judiciaires engagées contre des membres de la "Buberl-Partie" de Jörg Haider, par exemple contre l'ancien ministre des Finances Karl-Heinz Grasser ou Walter Maischberger.

Dans le cadre de la lutte contre la corruption, qui est sans aucun doute nécessaire, une sorte d'hypermoralisme s'est développée au cours des dernières décennies, qui criminalise d'une part les comportements qui font penser le moins du monde à la corruption, mais qui d'autre part n'affecte guère les processus de fraude et de corruption de grande ampleur. Ainsi, le simple fait d'être invité à un déjeuner est considéré comme une tentative de corruption, alors qu'il est difficile de lutter contre les ententes sur les prix ou les cartels cachés, par exemple dans le secteur du bâtiment. Si les partis politiques avaient autrefois l'habitude de fournir des emplois et des logements à leurs clients, cela est aujourd'hui considéré comme de la corruption absolue.

En résumé, les partis politiques font tout simplement partie de la démocratie et sont sans aucun doute irremplaçables. Il est tout simplement impossible de répondre à la question de savoir ce que l'on pourrait mettre à leur place, quelles alternatives pourraient exister. Mais il faut aussi dire que l'État de partis est très vulnérable à la corruption. Pour lutter contre ce phénomène, il est sans aucun doute nécessaire d'imposer la transparence et d'optimiser les mécanismes de contrôle. Et pour cela, il faut à nouveau éviter le développement de cette hypermorale, de cette certaine morale factice qui, avec une hypocrisie sans précédent, prétend lutter contre la corruption, mais qui ne sert finalement qu'à la dissimuler.

Le fait est justement que l'homme est un être entaché de défauts et de faiblesses, et qu'il est trop facilement tenté par la corruption. Et toute œuvre humaine est elle-même entachée de faiblesses et de défauts. Il appartient au droit pénal et à notre structure constitutionnelle d'en tenir compte.

"Guerre politique: à l'intérieur de l'État culturel"

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"Guerre politique: à l'intérieur de l'État culturel"

par Jorge Sánchez Fuenzalida

Source: https://editorialeas.com/guerra-politica-al-interior-del-estado-cultural-por-jorge-sanchez-fuenzalida/?fbclid=IwAR1_gONQaIcy6ajf-AoLQhXKN2VWESpgPiHgyAVVED0RzsnjBV7ysiQbFRs

Qu'est-ce que la guerre et qu'est-ce que la politique?

Bases conceptuelles de la lutte politique contre la subversion

"Le monde idéal n'existe pas lorsque les volontés des empires ou des hommes créateurs de pouvoir s'affrontent : le moment venu, une seule vision du monde prévaudra".

"L'ordre d'une civilisation est constitué par la guerre".

"La politique institutionnelle établit la poursuite de la guerre par d'autres moyens".

"La guerre idéologique actuelle n'est pas fondée sur des conceptions éthiques et morales : la guerre politique est elle-même une guerre culturelle ; la lutte de ceux qui reconnaissent les ennemis et le pouvoir".

La réflexion doctrinale qui suit est sans doute une création et en même temps un héritage : dans mes lectures et définitions, j'ai réussi à reconnaître deux aspects qui caractérisent ma tranchée politique: en philosophie, je me considère comme un zubirien et en théorie politique, comme un schmitien. Après avoir précisé ce détail important, permettez-moi de commenter une approche générale du concept de guerre politique.

Commentaire général sur l'état culturel et l'état administratif

La distinction entre l'État administratif et l'État culturel n'est pas anodine, elle est nécessaire, stratégique et radicale ; dans l'un on discute des procédures et dans l'autre on définit l'unité et l'identité politique d'une société : l'État administratif est ce système juridique bureaucratique qui applique la loi et l'État culturel est celui qui est fondé sur des principes philosophiques, doctrinaux et pratiques qui ont trait à la maturité politique d'un peuple. L'État culturel n'est pas une structure institutionnelle ; c'est une philosophie, ultra-métaphysique, mais il informe et façonne certainement le symbole institutionnel, le signifie, lui donne un sens.

Cependant, il est récurrent de trouver des jugements sur l'Etat en général, qui semblent germer à partir de biais idéologiques particuliers et non d'une compréhension véritable et radicale de l'être humain et de son être social, qui définit réellement un état actuel : certaines doctrines critiquent l'Etat à partir d'un positivisme philosophique pratique, matérialiste et d'autres à partir d'un prisme idéaliste et romantique.

 Dans ce contexte, il est défini que :

    - L'état culturel est la conjonction réelle et formelle d'une croyance synthétisée avec une organisation sociale complexe. La croyance n'est pas ici une question superficielle: c'est l'enracinement social des principes éthiques et moraux qui nous caractérise en tant qu'êtres humains particuliers, uniques, spéciaux.

    - L'État culturel est l'expression formelle de la dimension politique systémique d'un peuple: il s'agit d'une conscience politique individuelle et sociale, et non idéologique, car elle correspond à l'objectif supérieur de responsabilité que les êtres humains ont envers eux-mêmes et leurs semblables.

    - L'État culturel est une conscience politique intégrale car il n'est pas organisé selon des principes idéologiques de classe, mais selon des principes culturels.

    - L'État culturel, étant une théorie ultra-métaphysique, est antérieur et supérieur à l'État administratif constitutionnel. Cependant, elle fait partie et est l'expression de la loi fondamentale d'un peuple. À cet égard, il ne devrait y avoir aucune contradiction entre l'État culturel et l'État administratif: chaque fois qu'il y en a une, la cohérence sociale est démantelée parce que la contradiction sépare toujours le concept de culture en État-économie-religion-société politique et société civile, alors qu'en fait, tous sont et se fondent - acquièrent un sens - dans le même Être ; l'État culturel et le concept de la politique sont ici en pleine conjonction et cohérence philosophico-pratique.

Cependant, tout comme l'État administratif constitutionnel moderne est fondé sur des bases juridiques qui régulent et modèrent les relations humaines, sa projection historique dépend de sa manifestation institutionnelle : une élite bureaucratique représente sa défense contre les ennemis internes de ce même État. Mais un État culturel est soutenu et projeté en vertu d'un travail de renseignement systématique représenté par une avant-garde intellectuelle: une élite politique vivifie sa défense contre une multiplicité d'ennemis au sein de l'État administratif qui, pour des raisons idéologiques, cherchent la subversion culturelle de cet État; c'est-à-dire sa dissolution philosophique, doctrinale et pratique; sa signification et son sens.

Du point de vue d'une nouvelle doctrine de l'État, cette distinction entre un État bureaucratique et un État culturel doit être prise au sérieux : c'est une obligation intellectuelle et donc stratégique de comprendre que les relations de contre-pouvoir subversif se produisent naturellement de manière inexpugnable au sein des États ou des unités politiques tels que nous les concevons aujourd'hui ; c'est-à-dire qu'en vertu du fait qu'aucun État n'est absolu ou éternel, réellement et naturellement, l'expression de la guerre repose essentiellement sur la définition d'un système d'alliances dans lequel d'une part - selon la démocratie bourgeoise multipartite - 1) il conditionne un pouvoir politique qui a la volonté de décision de défendre l'État bureaucratique constitutionnel et d'autre part, 2) il couvre la prolifération de groupes politiques marginaux qui s'organisent illégalement pour faire la guerre à l'État administratif. La guerre politique est définie dans ce contexte d'alliances entre États amis ou États ennemis comme un rapport de force politique radical, dans lequel la discorde/discordance politique fondamentale historique ou particulière, qui se manifeste évidemment en permanence, est réglée et résolue selon l'urgence, l'intensité et la gravité.

À qui revient donc la responsabilité de défendre l'État culturel ? Qui sont les amis ou les ennemis de cet État culturel ? Tout comme la défense de la constitution (le fondement de l'État) est la responsabilité du président, la défense de l'État social historique, propre et politique culturel est la responsabilité de l'élite intellectuelle. Dans cet aspect théorique, certaines questions se posent : existe-t-il une élite intellectuelle au Chili ? Avons-nous la conscience et la maturité politique nécessaires pour savoir reconnaître notre état culturel?

La nécessité de réfléchir à la Guerre-Politique

Afin de donner une réponse franche à la question posée dans le titre de cet article, considérons ce qui suit :

Lorsque je fais référence au mot "monde", je parle d'un ordre culturel qui caractérise certains groupes d'êtres humains rassemblés sous les fondements d'une vision du monde : une définition de l'être humain, de la famille, de l'État, de la société qui transcende et caractérise une civilisation. Face à une telle définition, je m'interroge :

Notre monde occidental est-il démantelé ? Et si, après une réflexion honnête, nous partons du principe que oui, que devons-nous faire? La guerre face à la décadence? Le retour à une politique "saine"? Quoi?

L'histoire de l'humanité est peut-être l'histoire de la guerre: une guerre historique caractérisée par l'utilisation de la force physique; des armes, de la mort, des ennemis et des empires. Cette guerre traditionnelle est celle qui germe des désirs les plus féroces des êtres humains: que ces désirs soient motivés par l'épopée et la justice, ou par la haine ou le mal, la réalité de la guerre, circonscrite dans un être et un acte politique transcendant, doit être reconnue. Indépendamment des émotions particulières que nous éprouvons tous, il est impératif d'assumer que la guerre est un fait historique qui a marqué, comme une encre indélébile, nos grands projets de développement social. La guerre est une vérité que tout idéaliste (qui idéalise la vie humaine) n'acceptera jamais comme un fait concret, réel et actuel.

Cependant, il est souvent effrayant et exaspérant, comme un véritable parti pris acquis, de ne serait-ce que parler de la guerre - que ce soit dans l'espace du fantasmatique ou du mythique, ou comme une conversation profonde et analytique digne de réflexion - et qu'au lendemain de l'invasion des terres ukrainiennes par la Fédération de Russie, la question de la guerre est devenue, aujourd'hui plus que jamais, la cause de l'inhumain ou des serviteurs de Satan.

Cependant, au-delà des considérations qui révèlent des peurs ataviques et des résistances psychologiques à devoir assumer la radicalité des motivations humaines, dans leurs motivations et conséquences les plus profondes, c'est un devoir et une obligation de prendre au sérieux et véritablement la cause de la guerre. En ce sens, il est correct de définir que la guerre est, par excellence, une action politique radicale qui concerne le pouvoir fondamental des États culturels: en d'autres termes, la guerre fait partie de ce que nous faisons et de notre réalité sociale et politique primaire. La guerre concerne donc l'homme et l'humanité.

Comprenons-nous ce qu'est la guerre ? Nous avons beaucoup appris sur la conception intégrale de la guerre grâce à des auteurs aussi pertinents que le mythique oriental Sun Tzu et d'autres aussi influents dans la philosophie politique que Niccolò Machiavelli. Mais à notre époque, la science militaire s'est imprégnée de théoriciens aussi brillants que le stratège prussien Carl von Clausewitz. Cependant, il n'est pas dans mon intérêt maintenant de citer ces auteurs, ni de parler de la guerre dans les termes qu'ils ont avancés et perpétués dans une bibliographie aussi abondante.

Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est d'aborder une nouvelle vision sincère - et pas seulement consciente - et intelligente de ce qu'est radicalement la guerre dans la vie des êtres humains et de ses conséquences nécessaires et réelles en politique : je me réfère donc au contexte transcendantal dans lequel notre société chilienne doit acquérir une Unité et une Identité politiques culturelles et systémiques, afin d'assumer la guerre politique comme forme (incorporée au système étatique) et moyen (pour résoudre la crise et le conflit politiques actuels) de lutte et d'extermination de tout type de subversion insipide ou organique.

Tout ce qui précède, à propos de la tentative fanatique et psychopathe de la gauche déconstructionniste qui, s'incarnant dans la Convention de destitution, a défini la destruction institutionnelle de la République du Chili sans aucun fondement véritable et historique.

En bref, si la guerre est une action politique systématique et quotidienne intégrée à la vision complexe du monde des êtres humains, alors la politique pratique est le résultat cristallisé de cette action : la politique est croyance, culture et société. Philosophie créatrice de réalité.

Il n'y a pas de politique sans guerre et de guerre sans politique

Lorsque nous parlons de guerre et de politique dans ce commentaire théorique, je ne parle pas de guerre conventionnelle ou de politique partisane. La guerre est ici le développement quotidien, systématique et pratique des relations humaines dans le domaine de la discorde-discordance ; c'est-à-dire le développement complexe des relations de pouvoir dans l'expérience sociale de l'être humain. La politique, en vertu d'un tel concept, est l'incarnation d'une philosophie appliquée à la croyance cultivée qu'est la société.

Si l'on considère la définition étymologique de la guerre - du germanique Werra : désordre, discorde, divergence - on suppose immédiatement qu'un tel flux quotidien de l'expérience humaine naît de notre Être parce qu'il est une condition de notre nature humaine : médiés par nos émotions (de manière viscérale) et notre raison (de manière concrète et intelligente), la discorde et la divergence, en tant que véritable sentiment fondamental dans l'action de l'Être humain, se cristallisent ensuite dans les faits concrets de notre réalité et l'actualisent constamment. Cette actualisation régit les relations humaines parce qu'elle institue - en fonction de l'ampleur politique de la résolution de cette discorde/discordance - des relations de pouvoir : ces relations de pouvoir peuvent être coutumières-symboliques ou institutionnelles. La politique, étant la philosophie appliquée à la croyance, à la culture et à la société, se constitue comme un être et un faire intimement mêlés à la guerre.

Toutes ces considérations doctrinales prennent de la valeur aujourd'hui, alors que notre société chilienne pèse les coûts culturels d'un processus historique de subversion politique qui a confisqué-exproprié l'État administratif chilien à ses fins idéologiques. La convention destituante est la prétention formelle de refonder la République du Chili en cohérence claire avec cette subversion culturelle qui a caractérisé la gauche déconstructionniste chilienne, et qu'en fin de compte, après qu'il lui soit possible de compléter son œuvre, sous la protection du pouvoir politique de l'État, la voie est tracée pour réussir son objectif historique : celui de fonder un nouvel État culturel et de configurer ainsi un nouveau type d'Être humain qui a oublié de force sa culture historique.

Si la guerre est politique et la politique est guerre, ceux qui vivent cette prémisse doctrinale sont appelés à devenir des professionnels qui combattent sans naïveté ni idéalisme abstrait pour la défense de l'état culturel que nous voyons aujourd'hui assiégé par l'ennemi. Ce jalon doit être le premier moment de la création d'une élite intellectuelle qui transcende le temps historique pour défendre l'État culturel.

Jorge Sánchez Fuenzalida

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JORGE SÁNCHEZ FUENZALIDA est l'auteur de GUERRA IDEOLÓGICA: SUBVERSIÓN Y EMANCIPACIÓN EN OCCIDENTE

Il prépare actuellement un intéressant travail de recherche qui vise à approfondir les thèses présentées dans son premier livre, lesquelles sont liées à l'affirmation que le communisme, compris comme un grand processus d'action idéologique, a pour but l'émancipation culturelle, c'est-à-dire l'abolition du système de croyance dominant de la culture chrétienne occidentale.

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Pour commander l'ouvrage: https://editorialeas.com/guerra-politica-al-interior-del-estado-cultural-por-jorge-sanchez-fuenzalida/

mardi, 17 mai 2022

Une majorité d'Américains pense qu'il serait préférable que Biden quitte ses fonctions plutôt que Poutine

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Une majorité d'Américains pense qu'il serait préférable que Biden quitte ses fonctions plutôt que Poutine

Bernhard Tomaschitz

Source: https://zurzeit.at/index.php/mehrheit-der-us-amerikaner-glaubt-es-waere-besser-wenn-biden-aus-amt-scheidet-als-putin/

Le mécontentement à l'égard de Biden menace les démocrates d'une débâcle lors des élections de mi-mandat de cet automne

Les élections de mi-mandat au Congrès en novembre risquent d'être une débâcle pour les démocrates de gauche du président américain Joseph "Joe" Biden. Dans un sondage réalisé par le Democracy Institute et le journal britannique Express, 50% des personnes interrogées ont déclaré vouloir soutenir les républicains de l'opposition. Seuls 42 pour cent ont déclaré vouloir voter pour les démocrates.

Les résultats du sondage indiquent que Biden tire son parti vers le bas, en particulier en ce qui concerne sa politique en Ukraine. 53% des Américains estiment que les sanctions contre Moscou font plus de mal aux États-Unis qu'à la Russie. Et 56% ne sont pas satisfaits de la politique étrangère de Biden en général. En ce qui concerne la gestion de la crise ukrainienne par Biden, seuls 38% des 1.500 citoyens américains interrogés dans le cadre de l'enquête ont exprimé leur accord, tandis que 52% ont exprimé leur désaccord.

Autre détail intéressant : 43% des personnes interrogées estiment qu'il est "acceptable" que les Etats-Unis laissent l'Ukraine perdre contre la Russie, contre 41% qui ne le pensent pas. 16% ont déclaré ne pas avoir d'opinion sur la question. Par ailleurs, seuls 16% des Américains estiment que la Russie est la plus grande menace pour leur pays. En revanche, 42 % considèrent la Chine comme la plus grande menace pour les États-Unis, 20 % l'Iran et 18 % la Corée du Nord.

Même la propagande de l'industrie de l'opinion, qui présente le président russe Vladimir Poutine comme la personnification du mal, n'a qu'un impact limité. En effet, la majorité des Américains pensent qu'il serait préférable que Biden quitte ses fonctions plutôt que Poutine (53% contre 44%).

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L'UE veut s'endetter pour l'Ukraine

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L'UE veut s'endetter pour l'Ukraine

Bernhard Tomaschitz

Source: https://zurzeit.at/index.php/eu-will-schulden-fuer-die-ukraine-aufnehmen/

Pour se maintenir à flot économiquement, l'Ukraine a besoin d'environ 15 milliards d'euros au cours des trois prochains mois, soit cinq milliards d'euros par mois. Cette somme doit par exemple permettre de payer les retraites, d'assurer l'approvisionnement des personnes déplacées à l'intérieur du pays ou de régler d'autres coûts liés à la guerre. Les Etats-Unis se sont engagés à couvrir un tiers des besoins financiers de l'Ukraine au cours des trois prochains mois, et les deux tiers restants seront pris en charge par l'Union européenne, selon un rapport du magazine "Politico".

Comme l'écrit "Politico" en citant des diplomates, la Commission européenne prévoit de trouver l'argent pour Kiev sous la forme d'une dette commune de l'UE. Les États membres devraient ensuite garantir les dettes contractées par la Commission européenne. "Cela ressemble au programme SURE, qui a été utilisé pendant la pandémie pour collecter des fonds pour les chômeurs de courte durée, ont déclaré les diplomates", rapporte "Politico". A l'époque, la Commission avait demandé des garanties à hauteur de 25 milliards d'euros pour lever 100 milliards d'euros.

Le projet de la Commission européenne ne fait pas l'unanimité. En effet, certains pays, dont l'Allemagne, l'Autriche et la Grèce, ont demandé à la Commission de fournir des options de financement alternatives avant la présentation de son plan le 18 mai. Quoi qu'il en soit, la présidence française a l'intention de soumettre le dossier à la discussion fin mai afin que les chefs d'Etat et de gouvernement puissent en débattre.

Extrait du livre En contra del viento de Diego Fusaro: Fichte y la alienación del yo

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Extrait du livre En contra del viento de Diego Fusaro: Fichte y la alienación del yo (Contre le vent : Fichte et l'aliénation du moi)

Diego Fusaro

Source: http://adaraga.com/extracto-del-libro-en-contra-del-viento-de-diego-fusaro-fichte-y-la-alienacion-del-yo/

Dans l'histoire de la pensée, il arrive parfois que les catégories qui avaient distingué, souvent de manière hégémonique, le débat de toute une époque, s'éclipsent soudain, le temps de la succession d'une ou deux générations, et disparaissent de l'horizon de sens de la suivante. À tel point que ceux qui insistent pour s'y référer explicitement, ou même n'y font que timidement allusion, sont pointés du doigt comme nostalgiques, comme s'ils avançaient dans un nouveau territoire conceptuel en utilisant les anciennes cartes de référence désormais inutiles.

Je crois qu'aucune autre catégorie n'a connu plus d'aventures que celle de l'aliénation, dont le destin est lié par une double corde non seulement aux vicissitudes du marxisme, aujourd'hui enterré sous les décombres du mur de Berlin, mais aussi, et même avant, à la saison de l'idéalisme allemand, dont Marx l'a hérité, le transformant en un concept qui, à tort ou à raison, a durablement servi de boussole pour s'orienter au milieu des événements et des luttes qui ont coloré de larmes et de sang un "court siècle", mais plus que tout autre plein d'événements. Qui a encore le courage, dans la situation actuelle, de parler d'aliénation ? Qui ose encore se référer à une catégorie si connotée, même au sens idéologique, et si chargée de pathos anti-adaptatif par rapport à une époque (celle du capitalisme absolu et/ou totalitaire) qui ne demande à ses sujets qu'une acceptation docile et irréfléchie ?

Notre époque, qui dans l'acte même de se déclarer post-idéologique et anti-idéologique se révèle être l'époque la plus idéologique de toute l'aventure historique de l'humanité, se caractérise avant tout par une naturalisation de tout ce qui est historiquement et socialement déterminé : capitalismus sive natura, pourrait-on dire, comme je l'ai proposé ailleurs, avec un stigmate spinozien, indiquant comment, à partir de la date de synecdoque de 1989, le cosmos à morphologie capitaliste parachève le mouvement qui l'avait accompagné depuis son aperçu originel, à savoir la naturalisation de lui-même sous la forme d'une élimination forcée de sa propre détermination historique et sociale. Contrairement à ce qui est déterminé dans un sens historique et social, la nature ne peut être soumise à la critique ou à la transformation : elle existe et demande simplement à être reflétée, enregistrée, contemplée et ainsi sanctifiée dans sa configuration actuelle.

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Dans un tel scénario, où la "raison pratique" passe négligemment à la "raison cynique" et où la naturalisation de la société et l'éclipse de l'historicité forment une constellation unique de sens sous la bannière de la coercition pour "supporter le monde" (Sloterdijk) conçu comme la seule réalité possible parce qu'il a toujours été naturellement donné (d'où la fortune retentissante qui revient aujourd'hui aux anciens et aux nouveaux réalismes), il n'est pas difficile de comprendre en quel sens il n'y a et ne peut y avoir de place pour la catégorie d'aliénation. Avec son refus obstiné de s'accommoder d'un monde programmatiquement conçu comme perverti par rapport à ses propres potentialités et donc comme étranger à lui-même, elle remplit cette double fonction de critique glaciale de l'existant et de recherche synergique d'une ultériorité ennoblissante par rapport à lui que le système de production lui-même décourage dans toutes ses actions idéologiques (l'"industrie de la culture" postmoderne remplit, de ce point de vue, une fonction stratégique d'importance vitale pour la reproduction du monde capillaire imprégné par la forme marchandise).

Ainsi se répète à l'unisson le chœur vertueux de la pensée unique, célébrant ce pluralisme qui ne dit jamais que la même chose au pluriel : comment notre monde "naturel" peut-il être aliéné ? A quoi bon utiliser la vieille catégorie d'aliénation, chargée de passé, en référence à une forme de produire, d'exister et de penser qui reflète et réalise la seule forme possible (la "naturelle", précisément) de produire, d'exister et de penser. Par rapport à l'époque de la Beantwortung de Kant dans Was ist Aufklärung ? (1784), le pouvoir s'est immensément renforcé et, en même temps, a changé sa stratégie de reproduction : "raisonnez autant que vous voulez et sur tout ce que vous voulez, mais obéissez" s'est transformé en la forme inédite de "obéissez, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire". L'échec des tentatives d'évasion du royaume animal de l'esprit capitaliste qui ont émaillé le vingtième siècle est utilisé idéologiquement comme preuve de l'inconséquence du capitalisme transformé en un destin inéluctable, en une "cage d'acier" blindée et inéluctable.

"C'est le principal commandement de la religion capitaliste de la vie quotidienne. Par rapport à elle, la catégorie d'aliénation, lorsqu'elle est encore utilisée, révèle un refus tenace et non dissimulé de se rendre, voire un désir de rouvrir l'avenir que le capital prétend (encore une fois avec une performance hautement idéologique) avoir fermé sous la forme d'un présent éternel qui ne fait que reproduire encore et encore l'être réduit à une quantité échangeable sur le marché".

Personnellement, je ne crois pas qu'il existe en philosophie ces "seuils d'irréversibilité" qui caractérisent l'évolution de la science, avec ses "révolutions scientifiques" (Kuhn) et ses "ruptures épistémologiques" (Bachelard) : si revenir à Ptolémée après Copernic est impossible, revenir à Marx, Hegel et Fichte après Rawls, Arendt et Sloterdijk est non seulement possible, mais même souhaitable. D'autant que (paradoxe des paradoxes) comment la catégorie de l'aliénation, qui décrivait avec une rigueur passionnée et soumettait à une critique impitoyable un monde par rapport auquel le nôtre est en continuité, aurait-elle pu échouer, se configurant comme sa réalisation sous une forme paroxystique ?

Malgré le chœur vertueux de ceux qui célèbrent sa péremption, la catégorie de l'aliénation est coextensive au régime capitaliste : d'où son actualité et, de surcroît, son caractère incontournable pour toute pensée qui aspire à affronter sérieusement l'existant. Répétons donc avec insistance que l'aliénation reste une catégorie pour les nostalgiques. Nous ne le nions pas : au contraire, nous le revendiquons ouvertement. La nostalgie reste un sentiment plus noble que le cynisme, le désenchantement et la résignation, c'est-à-dire les "passions tristes" qui peignent les teintes émotionnelles hégémoniques d'aujourd'hui. Nous avons la nostalgie de l'avenir dont nous avons été dépossédés.

Diego Fusaro : Contre le vent : Essais hérétiques sur la philosophie. Letras Inquietas (mai 2022)

Note : Cet article est un extrait du livre susmentionné.

Pour commander l'ouvrage: http://www.letrasinquietas.com/en-contra-del-viento/