vendredi, 06 novembre 2026
Et maintenant, Vance?

Et maintenant, Vance?
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/e-ora-vance/
Parmi les décombres du Grand Old Party, après les désastreuses élections de mi-mandat, une interrogation de plus en plus lourde de sens commence à se faire jour.
Vance, le vice-président, va-t-il se décider à agir?
Car un fait est désormais évident. La très lourde défaite électorale a ouvert la voie à la succession de Trump.
Et les différentes personnalités, ainsi que les composantes très éloignées les unes des autres qui ont constitué jusqu’à présent la mosaïque de l’administration républicaine, commencent à se repositionner.
La course à la succession, en vue de la prochaine élection présidentielle, a, de fait, déjà commencé. Et elle sera, comme on pouvait s’y attendre, féroce. Tous les coups seront permis, même au-dessous de la ceinture.
Trump avait réussi à rassembler, et surtout à maintenir ensemble, des représentants d’univers extrêmement éloignés les uns des autres. Des républicains, certes, mais des républicains profondément différents par leurs choix et leurs orientations fondamentales.
La personnalité débordante et envahissante du magnat les a maintenus ensemble. Et a fait d’eux une force dominante.
Mais Trump apparaît désormais résolument sur le déclin.

Et la dispersion des rangs est inévitable.
Le moment est donc probablement venu pour Vance, lui aussi, le second par excellence, de se décider à agir. Et de parler clairement, en nous faisant comprendre ce qu’il veut faire quand il sera grand.
Autrement dit, sans la pesante tutelle de « The Donald ».
Car Vance présente des caractéristiques qui le distinguent nettement du magnat. Et qui, surtout, le placent à une distance considérable des autres prétendants républicains à la succession, quand elles ne l’opposent pas à eux.
En particulier, pour parler franchement, de Rubio. Celui-ci est né et a grandi, politiquement, sous l’aile protectrice de la famille Bush.
Avant de se repositionner stratégiquement aux côtés de Trump, lorsque l’astre de George W. et de sa famille semblait s’être éclipsé.
Il a toutefois conservé les positions de fond qui caractérisent les républicains impérialistes. Interventionniste au Moyen-Orient. Et aussi en Europe, contre les Russes, dès qu’une situation favorable se présenterait.
Vance, c’est tout autre chose. Il représente une Amérique de l’intérieur. Fort peu encline aux aventures loin de ses propres côtes.
Non qu’il soit pacifiste, loin de là.
Il semble plutôt voir ressurgir en lui de vieilles aspirations isolationnistes et, surtout, une conception de l’Amérique comme éloignée et profondément différente de la vieille Europe et de ses querelles.
De plus, Vance est croyant. Ce qui, là-bas, aux États-Unis, a un poids politique considérable.
Il est croyant. Et sa foi l’a conduit, au terme d’un parcours long et assez tourmenté, à se convertir au catholicisme.
Une foi, il faut le souligner, très éloignée de celle des protestants pro-sionistes. À tel point qu’Israël, et les lobbies sionistes américains eux-mêmes, l’ont toujours considéré avec une certaine suspicion.
Tout cela sans prétendre dresser une biographie du personnage. Simplement pour tenter de mieux cerner le vice-président.
Et d’expliquer la question initiale.
Que fera Vance, maintenant ?
Une décision fondamentale pour cet homme de quarante-cinq ans originaire de l’Ohio.
Se dissiper dans le brouillard dont il a émergé à grand-peine.
Ou entrer résolument dans l’arène. Pour rassembler et représenter cette Amérique qui, après l’échec et la trahison partielle de Trump, se retrouve aujourd’hui désorientée et dispersée.
Une décision qui doit être prise rapidement.
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Entretien de Dragana Trifković au journal turc Aydınlık: les changements politiques en Serbie et les perspectives du nouveau pouvoir

Entretien de Dragana Trifković au journal turc Aydınlık: les changements politiques en Serbie et les perspectives du nouveau pouvoir
Publié par : Centre d’études géostratégiques
Source: https://geostrategy.rs/dragana-trifkovic-za-turski-ajdinl...
L’hebdomadaire turc Aydınlık Avrupa, dans son numéro 291 du 1er novembre 2026, a annoncé en une un entretien avec Dragana Trifković, directrice du Centre d’études géostratégiques et présidente du Forum eurasiatique des médias. L’entretien a été publié en page sept de l’édition imprimée, ainsi que sur le site Internet du journal.
Sous le titre «Les clés d’une nouvelle ère en Serbie» (Sırbistan’da Yeni Dönemin Şifreleri), la rédaction a analysé les changements politiques survenus en Serbie après les élections législatives, en recueillant les appréciations de plusieurs interlocuteurs.
Lors de son entretien avec le journaliste Yasin Okyay, Dragana Trifković a évoqué les causes de la défaite électorale d’Aleksandar Vučić, le rôle du mouvement étudiant dans les changements politiques, l’organisation et la composition idéologique de la Liste étudiante, ainsi que les défis qui attendent le nouveau pouvoir.
Une attention particulière a été accordée à la nécessité de rétablir les institutions de l’État, d’instaurer l’État de droit, de lutter contre la corruption et de définir la politique future de la Serbie.
Nous reproduisons ci-dessous la version intégrale de l’entretien.
* * *

Pourquoi Vučić a-t-il perdu? C’est lui qui avait convoqué les élections. Qu’est-ce qui a mal tourné?
Les élections législatives ordinaires en Serbie auraient dû se tenir au plus tard au début de 2028. Cependant, Aleksandar Vučić a choisi de convoquer des élections anticipées, cherchant à assurer la continuité de son pouvoir politique et à passer de la fonction de président de la République à celle de Premier ministre. Son deuxième mandat présidentiel devait expirer en mai 2027, et la Constitution serbe n’autorise pas une même personne à être élue une troisième fois à la présidence.
À mon avis, Vučić a mal évalué la situation politique. Il pensait que la durée des manifestations avait épuisé l’énergie des citoyens et que les mécanismes de contrôle politique qui lui avaient permis de se maintenir au pouvoir pendant des années lui assureraient une nouvelle victoire électorale.
Son pouvoir reposait sur la domination de l’espace médiatique, l’ingénierie politique, le contrôle partisan des institutions et des mécanismes clientélistes, tandis que les observateurs nationaux et internationaux signalaient depuis des années des irrégularités électorales. Cependant, les manifestations ont eu des conséquences bien plus profondes que ne le supposait le régime. Elles ont soulevé les questions de la corruption systémique, des liens entre les structures politiques et criminelles, de l’instrumentalisation des institutions et de la responsabilité du pouvoir, tout en libérant les citoyens de la conviction qu’un changement politique était impossible.
Le soutien réel dont Vučić bénéficiait dans la société était nettement plus limité que ne le laissaient entendre ses pourcentages électoraux, car le soutien des électeurs ayant voté ne signifie pas le soutien de la majorité de l’ensemble du corps électoral.
J’estime que deux facteurs ont été décisifs lors de ces élections: la mobilisation massive des citoyens qui souhaitaient un changement et une surveillance bien plus efficace du vote et du processus électoral, qui a réduit les possibilités de manipulation.

Vučić a perdu parce qu’il a sous-estimé la profondeur des changements au sein de la société serbe et surestimé l’efficacité des mécanismes de contrôle politique sur lesquels son pouvoir reposait depuis des années.
Comment faut-il interpréter les résultats électoraux? Que pensez-vous de la Liste étudiante? En quoi la politique du gouvernement formé par la Liste étudiante différera-t-elle de celle menée sous le pouvoir de Vučić? Est-il encore trop tôt pour en parler?
Les résultats électoraux confirment le degré élevé de mobilisation des citoyens qui souhaitaient un changement politique. À travers les manifestations, le mouvement étudiant a gagné la confiance d’une partie importante de l’opinion publique et réussi à mobiliser politiquement de nombreux citoyens qui s’abstenaient de voter depuis des années.

Parallèlement, les partis d’opposition traditionnels, tant de gauche que de droite, ont connu une profonde crise de confiance. Une partie importante de l’opinion publique ne les considérait plus comme une véritable alternative au pouvoir, mais comme une composante du système politique existant. Cela a créé les conditions d’une recomposition en profondeur de la scène politique serbe.
Je considère comme particulièrement important le fait qu’une grande partie des candidats de la Liste étudiante soient issus de la communauté scientifique et universitaire. Selon les données présentées, on compte parmi eux pas moins de 160 titulaires d’un doctorat. Cela représente un changement qualitatif potentiellement important par rapport à la politique de recrutement et de nomination pratiquée jusqu’ici, marquée par des scandales liés à des diplômes douteux, aux recrutements partisans et à la primauté de la loyauté politique sur la compétence.
Toutefois, la différence fondamentale ne réside pas seulement dans le niveau de formation des candidats, mais dans la conception même du pouvoir. Je m’attends à ce que le nouveau gouvernement cherche à établir le principe selon lequel les institutions de l’État servent les citoyens, et non les intérêts de la structure politique au pouvoir. Cela implique l’État de droit, la lutte contre la corruption, la professionnalisation de l’administration publique et l’obligation de répondre des décisions prises.
Bien entendu, il est encore trop tôt pour parler de toutes les mesures politiques concrètes, notamment dans les domaines de l’économie et de la politique étrangère. Le nouveau gouvernement devra définir des priorités claires et montrer qu’il est capable de transformer un large soutien populaire en un système de gouvernement fonctionnel.
Le changement le plus important que j’attends n’est pas simplement le remplacement de personnalités politiques, mais le passage d’un pouvoir personnalisé et contrôlé par un parti à un système institutionnel fondé sur la compétence, la responsabilité et l’État de droit.

Comment la Liste étudiante a-t-elle été constituée ? Quelles forces sociales ou quels partis politiques ont participé à sa formation? Puisqu’il s’agit d’un mouvement sans dirigeant clairement défini, qui sera Premier ministre ?
La Liste étudiante a été constituée au moyen d’un processus de décision au sein des assemblées plénières étudiantes, ce qui représente une forme de démocratie directe. Comme l’académicien Radomir Saičić l’a expliqué publiquement, les candidats ont été choisis par un vote des étudiants, sans hiérarchie partisane classique ni rôle décisif d’un dirigeant unique.
Bien entendu, un mouvement ayant acquis un soutien aussi large dans la société a fait l’objet de tentatives d’influence de la part de diverses structures politiques et institutionnelles. Les partis politiques avaient leurs intérêts, le régime cherchait à exercer une influence par l’intermédiaire de ses hommes, et des acteurs politiques étrangers manifestaient également leur intérêt. Il importe toutefois de distinguer les tentatives d’influence du contrôle réel du processus décisionnel. Il n’existe pas d’éléments suffisants pour conclure que de telles influences ont déterminé de manière décisive la composition de la liste.

En ce qui concerne le futur Premier ministre, la décision définitive n’a pas encore été annoncée. Plusieurs personnalités se distinguent dans le débat public, parmi lesquelles la tête de liste, le professeur Ilija Srđanović (photo), l’académicien Radomir Saičić et le professeur d’économie Dejan Šoškić, ancien gouverneur de la Banque nationale de Serbie.
J’estime que le choix du Premier ministre doit être envisagé avant tout à la lumière des défis auxquels la Serbie est confrontée. Le nouveau gouvernement héritera d’une profonde crise des institutions, de problèmes de fonctionnement de l’administration publique et de graves difficultés économiques. Il faudra donc une personnalité capable de diriger un appareil d’État complexe, de réunir une équipe compétente et de mener des réformes institutionnelles.

Dans ce contexte, l’expérience du professeur Šoškić (photo) à la tête de la Banque nationale de Serbie est particulièrement pertinente pour les questions de stabilisation économique et de rétablissement de la confiance dans les institutions. Srđanović joue un rôle important en tant que tête de liste, tandis que Saičić est issu du milieu universitaire et souligne la nécessité d’instaurer l’État de droit et de protéger les intérêts de l’État et de la nation.
Les critères déterminants pour le choix du Premier ministre doivent être la compétence, l’intégrité, les capacités de gestion et la volonté d’assumer la responsabilité de changements systémiques. La Serbie n’a pas besoin de remplacer un dirigeant incontesté par un autre, mais de construire un système dans lequel les institutions fonctionnent indépendamment des personnalités qui les dirigent.
Il est dit que la Liste étudiante présente une «structure hétérogène». Quels sont les principaux courants politiques et idéologiques représentés en son sein?
La Liste étudiante est idéologiquement hétérogène, ce qui est compréhensible puisqu’elle est issue d’un vaste mouvement social, et non d’un parti politique doté d’une idéologie prédéfinie. Elle rassemble des personnes de différentes sensibilités politiques, des milieux de gauche et attachés aux questions sociales aux représentants conservateurs, nationaux et traditionalistes, en passant par les courants libéraux et citoyens.
Ce qui les unit n’est pas une unité idéologique, mais un accord sur la nécessité de changer le système politique existant, de rétablir les institutions et l’État de droit, et de lutter contre la corruption. Ce sont précisément ces objectifs qui ont permis la coopération entre des personnes qui, dans des circonstances politiques ordinaires, se situeraient à différents endroits du spectre politique.

Cependant, les divergences se manifesteront inévitablement sur les questions de politique étrangère, de relations avec l’Union européenne, la Russie et l’OTAN, ainsi que sur le modèle de développement économique de la Serbie. Parmi les candidats figurent des partisans de l’intégration européenne, mais aussi des personnes qui accordent davantage d’importance à la préservation de la souveraineté, à la neutralité militaire et au développement de la coopération avec la Russie et d’autres États extérieurs au bloc politique occidental.
Pour l’instant, la plateforme commune de la Liste étudiante est plus clairement définie dans le domaine des réformes intérieures que sur les questions de relations internationales. Toutefois, la Serbie se trouve dans une situation géopolitique complexe, et le futur gouvernement devra élaborer une stratégie globale de politique étrangère fondée sur des intérêts nationaux clairement définis.

Une question particulièrement importante sera celle du Kosovo-et-Métochie. La préservation de l’intégrité territoriale de la Serbie et le respect de la Constitution constituent le point de départ, mais la politique concrète à l’égard de Pristina et des acteurs internationaux exigera des décisions claires et un accord politique.
Je ne considère pas que la diversité idéologique constitue en soi une faiblesse. Elle peut permettre un débat argumenté et la recherche de solutions plus largement acceptables, mais une gestion efficace de l’État nécessitera un accord sur les grandes priorités stratégiques.
La question fondamentale n’est pas de savoir si la Liste étudiante est idéologiquement hétérogène, mais si elle parviendra à transformer cette diversité en un modèle fonctionnel de prise de décision politique et en une stratégie de développement à long terme pour la Serbie.
Comment la Liste étudiante est-elle organisée? Qui a choisi les 250 candidats, et de quelle manière?
La Liste étudiante est née d’un processus de démocratie directe dans lequel les assemblées plénières étudiantes ont joué un rôle essentiel. Les candidats n’ont pas été désignés par des dirigeants de partis: ce sont les étudiants qui les ont choisis au moyen d’une procédure de proposition, de débat, de vérification et de vote.
Ce processus prévoyait également la possibilité de contester les candidatures proposées, ce qui a permis de constituer la liste au fil de plusieurs cycles de concertation. La répartition des places tenait aussi compte de la représentation des différents centres universitaires.
Il importe de souligner que les 250 candidats ne sont pas tous issus de la communauté universitaire, même si les chercheurs et les professeurs d’université en constituent une part importante. La liste comprend également des représentants d’autres professions et domaines de la société.
Les étudiants ont ainsi cherché à transposer dans la lutte politique institutionnelle les principes de décision collective sur lesquels reposait leur mouvement de protestation.
Source : Sırbistan’ın yeni yol haritası ne olacak? — « Quelle sera la nouvelle feuille de route de la Serbie ? »
19:34 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Entretiens, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : entretien, actualité, europe, serbie, affaires européennes, balkans, politique |
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Les cinq raisons pour lesquelles la Chine fonctionne

Les cinq raisons pour lesquelles la Chine fonctionne
Zhang Weiwei
Source: https://www.estica.ro/news/cele-cinci-motive-pentru-care-...
Le professeur Zhang Weiwei est directeur du Centre de recherche sur le modèle de développement de la Chine à l’université Fudan et directeur de l’Institut d’études chinoises de l’Académie des sciences sociales de Shanghai. Parmi ses publications récentes figure un ouvrage devenu un best-seller en Chine, La Vague chinoise : l’essor d’un État civilisationnel.
SHANGHAI – L’ascension extraordinaire de la Chine constitue-t-elle un modèle de réforme économique sans réforme politique? Le système politique chinois est-il le talon d’Achille du pays? Le régime de parti unique chinois est-il condamné face aux défis croissants engendrés par une économie plus diversifiée et une société de plus en plus exigeante?
Telles sont les questions que se posent de nombreux Occidentaux chaque fois qu’il est question de la Chine. Mais les prémisses sur lesquelles reposent ces interrogations pourraient être erronées, car notre compréhension de la Chine pourrait être tout autre si nous adoptions une perspective chinoise. Le système de gouvernance politique chinois, qui s’adapte constamment aux nouveaux défis par de nombreuses réformes de petite ampleur, s’est révélé essentiel à la réussite économique du pays. Les cinq aspects suivants de la gouvernance politique chinoise méritent une attention particulière:
Premièrement, le régime de parti unique
En réalité, le régime de parti unique n’a rien de nouveau en Chine: pendant la majeure partie des deux derniers millénaires, depuis la première unification du pays en 221 avant notre ère, la Chine a presque toujours pratiqué une forme de direction par un parti unique ou de gouvernement exercé par une élite confucéenne unifiée, sélectionnée par des concours publics (keju), qui prétendait représenter — ou représentait réellement — la majorité, voire la totalité de la population de l’empire.
Qui plus est, on peut soutenir que, pendant la majeure partie de ces périodes de gouvernement à parti unique, la Chine était mieux administrée et son économie plus prospère que celles de l’Europe à la même époque. La Chine n’a commencé à prendre du retard sur l’Europe que lorsqu’elle a fermé ses portes au monde extérieur et manqué la révolution industrielle du XVIIIe siècle. Aujourd’hui, cependant, le pays rattrape rapidement son retard.

Le Parti communiste chinois (PCC) s’est largement inscrit dans cette tradition et a mis en place un système impressionnant de sélection des dirigeants fondé sur le mérite et les résultats. Par exemple, parmi les principaux décideurs du parti, six des sept membres du Comité permanent du Bureau politique ont auparavant exercé, à au moins deux reprises, les fonctions de secrétaire du parti ou de gouverneur à l’échelon provincial. Cela signifie qu’avant d’être promus aux fonctions qu’ils occupent actuellement à Pékin, ils ont administré, en moyenne, des territoires comptant environ 100 millions d’habitants.
Le PCC d’aujourd’hui, à l’instar de ses prédécesseurs dans la longue histoire de la Chine, prétend représenter la nation tout entière, mais il a pour mission de rendre au pays son statut de première puissance mondiale. De grandes enquêtes indépendantes, notamment celles menées par le Pew Research Center et l’Asian Barometer au cours de la dernière décennie, font apparaître une constante: les autorités centrales chinoises jouissent d’un niveau élevé de respect et de soutien dans le pays, supérieur à 75%. La présentation du système politique chinois comme étant au bord de l’effondrement dans la presse occidentale est, comme souvent, bien éloignée de la réalité chinoise.
Dans ce contexte, le terme « parti » pourrait être impropre pour désigner le PCC, tant celui-ci diffère d’organisations politiques comme le Parti républicain ou le Parti démocrate aux États-Unis, qui représentent ouvertement les intérêts de certains groupes de la société et se font concurrence. Conformément à la tradition politique propre à la Chine, le PCC s’est efforcé de représenter les intérêts de l’écrasante majorité de la population, laquelle semble accepter ce rôle, du moins jusqu’à présent. Cela tient largement au fait que la plupart des gens ont constaté une amélioration considérable de leur niveau de vie au cours des trois dernières décennies.
De ce point de vue, le PCC devrait plutôt être considéré comme un parti-État ou, dans un contexte américain hypothétique, comme une fusion du Parti républicain et du Parti démocrate, au sein de laquelle la concurrence des idées et des compétences serait la norme, tandis que le consensus et le pragmatisme axé sur les résultats seraient valorisés.

La Chine n’est pas une Allemagne de l’Est à l’échelle d’un pays immense, attendant une révolution de couleur, comme l’imaginent de nombreux Occidentaux. Elle est, au contraire, un État civilisationnel, associant la civilisation ininterrompue la plus ancienne du monde à un grand État moderne, lui-même issu de l’unification de centaines d’États au cours de sa longue histoire. Elle ressemble peut-être à un Empire romain qui aurait perduré jusqu’à nos jours, réunissant toutes ses différences régionales et culturelles au sein d’une économie moderne et sous un gouvernement centralisé, avec une population parlant la même langue, comme c’était le cas avec le latin.
Un tel État pourrait effectivement devenir ingouvernable et se désintégrer s’il adoptait le modèle occidental de confrontation politique, comme ce fut le cas de l’Union soviétique — une leçon que les dirigeants chinois semblent avoir parfaitement comprise. Le système méritocratique chinois, conforme à sa propre tradition et à ses diverses adaptations, comme le système de gouvernance largement appliqué reposant sur le principe « sélection plus élections », semble plutôt bien fonctionner pour ce pays. Bien qu’imparfait, ce système peut rivaliser avec d’autres modèles politiques dans le monde.
Deuxièmement, le centralisme démocratique de type nouveau
La réussite de la Chine est indissociable de son processus décisionnel, profondément réformé, que l’on peut qualifier de centralisme démocratique de type nouveau ou de forme moderne de centralisme démocratique.
L’ancien processus décisionnel de type soviétique était effectivement davantage axé sur le centralisme que sur la démocratie. Mais la Chine l’a amélioré et a institutionnalisé, au sein de son propre système de centralisme démocratique, un mécanisme procédural de reddition de comptes.

Dans un tel système, une grande décision typique, comme le plan quinquennal de développement national, suppose plus d’un an de consultations approfondies et interactives, menées à différents niveaux de l’État et de la société chinoise, au fil de plusieurs cycles de consultation fondés sur le principe « du peuple vers le peuple, puis de nouveau vers le peuple ».
Ce processus décisionnel bénéficie des contributions de milliers de centres de recherche et de réflexion, d’organismes gouvernementaux, d’universités, de chercheurs de renom et de spécialistes. Les débats animés sur les réseaux sociaux et sur la plateforme de microblogage Weibo n’ont rien d’inhabituel non plus.
La décision récemment adoptée lors de la troisième session plénière concernant l’approfondissement des réformes en constitue un bon exemple. Le groupe de rédaction, présidé par le président Xi Jinping lui-même, a sollicité l’avis de plus de 100 institutions à travers le pays et reçu 2500 propositions en six mois. Environ 50% d’entre elles ont été retenues. Au cours de ce processus, les sept plus hauts dirigeants se sont rendus dans différentes régions de Chine pour recueillir des informations et mener des enquêtes en vue de préparer les débats sur cette décision.
La décision finale reflète donc un large consensus de la société chinoise sur de nombreuses questions, telles que la réforme du système de santé publique, l’ajustement de la politique de l’enfant unique, le recul de l’âge de départ à la retraite, la réforme du secteur bancaire, la réforme de l’éducation et la suppression du système de « rééducation par le travail ». De nombreuses décisions sont prises à partir des résultats de projets pilotes.
Grâce à la plus grande légitimité du processus décisionnel, l’État n’a généralement pas besoin de « vendre » ses décisions au public, comme cela se fait aux États-Unis. Une fois adoptées à Pékin à l’issue d’un tel processus, les décisions sont généralement prêtes à être «étudiées et mises en œuvre» ou à faire l’objet de nouvelles expérimentations dans le cadre de divers projets pilotes.
Troisièmement, la création de la demande
Les cycles de consultations institutionnalisées et les débats sur les politiques publiques qui accompagnent les grands processus décisionnels tendent à susciter, à intervalles réguliers, de nombreuses attentes au sein du public concernant le développement économique, le plus souvent positives et plus rarement négatives.
Ces attentes génèrent à leur tour de nouvelles formes de demande, souvent à moyen et à long terme. Un plan quinquennal chinois typique retient l’attention d’une grande partie de la société chinoise, des entreprises privées et publiques jusqu’aux actionnaires individuels.

Le fait que la Chine ait réussi à maintenir un taux de croissance annuel du PIB supérieur à 9% pendant plus de trois décennies est indissociable de ces cycles réguliers et prévisibles de formation des attentes et de création de la demande.
Quatrièmement, l’administration axée sur le développement
Il n’est nullement erroné d’affirmer que la Chine a créé son propre modèle de développement, dont une caractéristique importante pourrait être qualifiée d’«administration axée sur le développement», par opposition à l’administration publique traditionnelle.
Les plans quinquennaux nationaux de la Chine et la conférence économique annuelle du PCC font incontestablement partie de cette administration axée sur le développement. Il en va de même des nombreuses stratégies et des nombreux plans de développement locaux.
Les universités chinoises pourraient finir par proposer des cours, voire des diplômes, en administration axée sur le développement, tout comme les cursus d’administration publique sont déjà répandus partout.
Le cas chinois pourrait cependant être unique, car, dans le cadre de l’«économie socialiste de marché», l’État chinois dispose non seulement d’instruments keynésiens, tels que les politiques budgétaire et monétaire, mais aussi d’autres leviers qui ne sont pas nécessairement disponibles dans d’autres pays. Parmi ceux-ci figurent la propriété publique des terres et des ressources stratégiques, ainsi qu’un secteur public qui fonctionne, dans une large mesure, efficacement. Ces instruments confèrent à l’État chinois une plus grande capacité d’intervention et d’influence sur l’économie.
Cinquièmement, minyi et minxin
À la base de tout ce qui précède se trouve la philosophie chinoise de la gouvernance, qui comprend notamment deux concepts distincts : minyi et minxin. Le premier renvoie à l’« opinion publique », tandis que le second désigne « les cœurs et la conscience du peuple » — traduction approximative. Ce dernier concept a été formulé pour la première fois par Mencius (372–289 avant notre ère) (illustration).

Le minyi, ou opinion publique, peut être éphémère et changer d’un jour à l’autre, tandis que le minxin, c’est-à-dire «les cœurs et la conscience du peuple», tend à être stable et durable, reflétant les intérêts généraux et à long terme d’une nation.
Au cours des trois dernières décennies, même sous la pression parfois populiste du minyi, l’État chinois a généralement pratiqué une gouvernance fondée sur le principe du minxin. Cela permet à la Chine de planifier à moyen et à long terme, voire pour la génération suivante, au lieu de limiter son horizon de planification aux cent prochains jours ou aux prochaines élections, comme c’est le cas dans de nombreux pays occidentaux.
La Chine reste confrontée à de nombreux défis difficiles, de la corruption aux disparités régionales de revenus en passant par la dégradation de l’environnement. Elle se trouve néanmoins dans une situation meilleure qu’à tout autre moment de son histoire moderne.
Aujourd’hui, le pays constitue le plus grand laboratoire du monde pour l’expérimentation économique, sociale et politique. Tout porte à croire que la Chine, dotée d’un système politique capable de s’adapter en permanence, atteindra son objectif de devenir la première économie mondiale dans une dizaine d’années, avec toutes les implications que cela aura tant pour elle-même que pour le monde entier.
Source initiale:
https://www.huffpost.com/entry/the-five-reasons-china-wor...
18:58 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, chine, asie, affaires asiatiques |
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Préface à "Contre l’économisme" de Guillaume Faye

Préface à Contre l’économisme de Guillaume Faye
Stefano Vaj
Guillaume Faye, Contre l’économisme: Principes d'économie politique, @MoiraEdizioni, Milan, 2026.
Contre l’économisme. Principes d’économie politique, de Guillaume Faye, paru en français au début des années quatre-vingt aux éditions du Labyrinthe, demeure l’une des critiques les plus incisives et les plus prophétiques de l’idéologie dominante de l’Occident moderne en matière économique.
Dans cet ouvrage puissant, Guillaume Faye, qui fut une figure de premier plan du GRECE et l’un des agitateurs métapolitiques les plus originaux du XXe siècle, lance une double offensive: contre le règne tyrannique de l’économie sur toutes les autres dimensions de la vie humaine et contre la primauté théorique qui lui est accordée — ce que l’on désigne le plus souvent en italien par le terme «economicismo» —; et contre l’échec pratique des doctrines économiques tant libérales que sociales-démocrates, un échec qui, une fois dissipée l’euphorie passagère de l’après-Seconde Guerre mondiale, commençait alors à apparaître comme un problème structurel, et non comme une simple question de mise en œuvre défectueuse.
Loin d’être une étude technique ou un simple pamphlet, ce bref essai constitue ainsi une méditation à la fois philosophique et très concrète sur la place que l’économie doit occuper dans une civilisation pleine de vitalité. Faye y rejoint ceux qui réclament le rétablissement de la souveraineté politique sur les mécanismes économiques et la subordination des préoccupations matérielles à des impératifs culturels, nationaux et communautaires supérieurs.

Certes, le livre est paru à une époque où les promesses de la mondialisation et de la croissance infinie qui lui était associée étaient encore célébrées avec une ferveur quasi religieuse et influençaient même des familles de pensée qui auraient dû y réfléchir à deux fois avant de leur emboîter le pas.
Pour beaucoup, sa lecture a été comme une douche froide de réalisme — dérangeante, mais profondément libératrice. Il montrait que ce que l’on nous avait appris à considérer comme une «science économique» neutre était en réalité une vision du monde totalisante, qui avait silencieusement détrôné la politique, la culture et l’identité. Et il contribuait à diffuser une prise de conscience essentielle à cet égard.
Le mot « économie » en français — comme les termes correspondants en italien, en espagnol et dans d’autres langues romanes — possède trois sens distincts mais interconnectés, particulièrement pertinents pour la critique de l’«economicismo» occidental développée dans ce livre, terme auquel nous avons préféré, dans le titre et la traduction italienne, le calque moins cacophonique «economismo».
Le premier est celui que Guillaume Faye mentionne explicitement: «la gestion des ressources rares et la production matérielle de biens et de services», qui fait écho à l’étymologie du grec οἰκονομία — l’organisation de sa maison ou de ses affaires. Le deuxième renvoie à l’économie en tant que discipline, descriptive et prescriptive. Le troisième désigne le fait d’«épargner» ou d’«économiser» — la «vertu» de la frugalité aussi bien que les vices de l’avarice et de la mesquinerie.

Dans le premier sens, l’économie, au sein du système occidental, a cessé d’être seulement une priorité pour devenir une préoccupation exclusive, presque idolâtre. Pourtant, cette obsession n’a pas empêché le déclin économique, ni arrêté l’appauvrissement relatif de la majorité de ses citoyens. Les choses ont changé — le plus souvent en mal — depuis la parution de l’essai de Faye, mais ses observations caustiques sur ce point sont aujourd’hui plus pertinentes que jamais.
Dans le chapitre d’ouverture, intitulé «L’économisme», Faye retrace le développement de cette tendance jusqu’à ses racines philosophiques et sociales. La civilisation marchande, soutient l’auteur, est avant tout un état d’esprit. Le libéralisme et le socialisme occidental ont tous deux élaboré un projet d’organisation du monde exclusivement centré sur l’économique.
Dans cette perspective, les civilisations n’ont plus pour finalité l’histoire, la culture, l’esthétique ou la gloire guerrière; toutes ces choses sont subordonnées à un projet strictement matériel et quantitatif. Les relations entre individus sont remplacées par des relations entre les individus et les biens. Le marché — ou son équivalent keynésien — devient la norme universelle de comportement.

Faye démontre, avec une lucidité impressionnante, que cet économisme est essentiellement oppressif. Il répand les valeurs marchandes dans toutes les fonctions sociales, détruit les hiérarchies organiques au nom de l’égalitarisme formel et ne laisse subsister comme seules inégalités visibles que les inégalités économiques — qui suscitent, par conséquent, un ressentiment d’autant plus amer. Ce qui frappe à la lecture de ces pages, c’est la précision avec laquelle Faye décrit le vide spirituel que nous observons autour de nous: l’uniformisation des mentalités, la montée du narcissisme social, le déracinement des traditions et le déclin démographique qu’aucune croissance du PIB ne semble pouvoir inverser.
L’esprit marchand, avertit-il, n’est pas fondamentalement productif. Il favorise la spéculation au détriment de l’investissement, l’hédonisme au détriment de l’esprit d’entreprise, et la psychologie de la rente au détriment de celle de la création et du défi. Cette intuition résonne encore douloureusement aujourd’hui.
Pour sa part, la théorie économique classique, en tant qu’élément essentiel de l’arsenal culturel et managérial de l’Occident, porte en elle ses propres problèmes profonds.
Le postulat central selon lequel le comportement des acteurs individuels est déterminé par la recherche rationnelle d’un intérêt personnel strictement monétaire est manifestement faux. Les personnes adoptent fréquemment des comportements désintéressés, capricieux, voire autodestructeurs. Même au sens le plus banal, un Occidental appartenant à la classe moyenne inférieure consacrera une part significative des ressources dont il dispose à des vacances qui ne produisent aucun rendement «économique».

Certes, ce postulat peut être interprété dans un sens plus large, et il peut alors probablement être considéré comme correct: mais la théorie devient dès lors non falsifiable au sens poppérien et largement impuissante comme instrument prédictif. En effet, envisagé de cette manière, l’intérêt économique de n’importe quel acteur consiste simplement, dans l’objectif ou les objectifs qu’il a choisi de poursuivre, pour quelque raison que ce soit, selon les stratégies typiques décrites par la théorie des jeux. Après tout, toute action est, par définition, motivée par l’attente d’un bénéfice net qui, pour l’acteur, vaut davantage que les autres possibilités disponibles.
Ainsi, l’infaillibilité cybernétique et l’optimalité de la «main invisible» passent par la fenêtre. Et même l’éventuelle supériorité des mécanismes de marché sur la planification économique est, en réalité, purement circonstancielle. Elle dépend simplement de l’échelle, du contexte, de la bande passante disponible, de la latence et de la puissance de calcul des outils dont on dispose. Les économies familiales, par exemple, tendent à fonctionner selon des principes communistes — «de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins» — même lorsque leur gestion est concentrée entre les mains d’une seule personne, généralement sans inconvénients catastrophiques.

De même, les économies internes des grandes entreprises capitalistes sont régies par la planification des ressources de l’entreprise plutôt que par un marché interne et par la formation de « prix » régulant les échanges entre départements. Une autre question est celle du fait que, lorsque les capacités organisationnelles et technologiques disponibles sont dépassées, la planification tend à s’effondrer — comme cela s’est produit, selon un parallèle que nous avons déjà étudié ailleurs, chez IBM en Occident et en Union soviétique à l’Est.
Dans ce dernier cas, une fois le PIB multiplié par dix par rapport à l’époque de la révolution, et les fameux plans quinquennaux passés de la gestion de quelques centaines d’actifs à celle de dizaines de millions de produits et d’objectifs différents, l’effort nécessaire pour continuer à gérer l’ensemble au moyen de messages télex, de calculatrices électromécaniques, de cartes perforées et de rapports dactylographiés était devenu impossible à soutenir et prohibitif. Pourtant, le marché lui-même souffre de ses propres aberrations, imperfections et inefficacités, ainsi que de la concurrence, particulièrement aujourd’hui, de systèmes artificiels caractérisés, quant à eux, par une latence plus faible et une bande passante plus élevée.
Les tentatives visant à l’imposer de force dans des contextes inadaptés, comme cela s’est produit dans les deux cas décrits face aux difficultés de la planification, ont d’ailleurs produit le pire des deux mondes plutôt que la solution miraculeuse naïvement attendue.



Sur l’ensemble de ces questions, voir, pour IBM à l’époque d’Akers, Paul Carroll, Big Blues: The Unmaking of IBM, et Robert X. Cringely, The Decline and Fall of IBM ; pour l’Union soviétique à l’époque de Gorbatchev, Roger Keeran et Thomas Kenny, Socialism Betrayed. Behind the Collapse of the Soviet Union.
Le deuxième chapitre, intitulé «L’échec des managers», examine l’anémie croissante de l’appareil productif européen, qui a fini par conduire au désastre actuel. Faye considère les faiblesses internes — le pari sur une mondialisation radicale, le capitalisme bureaucratique et les distorsions de l’État-providence — comme plus décisives que les chocs extérieurs. Il critique le dogme du libre-échange, qui pénalise les économies européennes dans une concurrence asymétrique, ainsi qu’une économie publique subventionnée et parasitaire, qui remplace les dirigeants privés par des dirigeants publics tout aussi peu enclins à l’innovation.
Les nationalisations à l’occidentale, montre-t-il, ont souvent conduit au corporatisme et à la colonisation de l’État par des intérêts sectoriels plutôt qu’à une véritable direction stratégique. Ainsi, ni la gestion libérale ni la gestion sociale-démocrate n’ont anticipé ou maîtrisé les grands défis de notre temps.
Face à ces réalités, le discours occidental contemporain tend de plus en plus à promouvoir le néo-paupérisme, la «durabilité», la «décroissance heureuse», l’antiproductivisme, les illusions d’un État-providence postindustriel généralisé, les actifs immatériels et «qualitatifs», les politiques budgétaires restrictives, le démantèlement des services sociaux et le désinvestissement dans les projets de civilisation à long terme, sans parler des diverses nuances de néo-luddisme et, bien entendu, des Droits de l’Homme — à la sauce libertarienne ou woke, peu importe — comme idéal de substitution à la prospérité partagée.
Des politiques imposées aux États « souverains » par les banques centrales, la BCE, le FMI et les institutions analogues, jusqu’à l’effort culturel visant à donner une nouvelle image à la « nouvelle pauvreté » de couches croissantes de la population, en la présentant comme vertueuse et dans l’air du temps, le modèle est clair. Là encore, Faye a été véritablement visionnaire. Dans NSC. La nouvelle société de consommation, il avait déjà montré combien le consumérisme est parfaitement compatible avec une raréfaction croissante des biens consommables, et peut même s’en trouver intensifié; il décrit ici le fonctionnement économique du phénomène.

Dans la section qui constitue le point culminant de l’ouvrage, «Principes d’économie politique», Faye passe de la critique à la reconstruction. Il préconise une conception organique de la société et de l’économie. Dans cette vision, les sociétés sont des systèmes vivants de fonctions en interaction, et non des agrégats mécanistes.
L’économie doit être dirigée politiquement plutôt qu’administrée bureaucratiquement ou abandonnée à la main invisible. L’État devrait fixer des objectifs stratégiques conformes au destin national, en décentralisant leur mise en œuvre lorsque cela est opportun. Des concepts comme le «surplus global» — qui tient compte des coûts sociaux, culturels et géopolitiques à long terme — et les «espaces économiques autocentrés» sont absolument essentiels dans cette perspective. Ces derniers ne constituent pas un appel à l’isolationnisme, mais à une protection attentive et souple des secteurs vitaux, à la priorité accordée à la demande intérieure et à la promotion d’une véritable efficacité productive.
Faye insiste sur le fait que le profit demeure une incitation légitime s’il est dûment subordonné, mais qu’il ne doit jamais dicter le destin d’un peuple. La véritable justice sociale, selon lui, repose sur la méritocratie et l’égalité des chances plutôt que sur une redistribution égalitaire qui engendre si souvent de nouveaux privilèges et décourage le dynamisme et l’ambition. L’économie qu’il préconise devrait, au contraire, servir une «société de producteurs» orientée vers la création, la puissance et la grandeur de la civilisation, plutôt que vers le confort passif des masses, la spéculation et la promotion, surtout aux extrêmes de l’échelle sociale, d’une mentalité parasitaire.

En effet, si la poursuite d’objectifs purement économiques nuit à la survie et à la réussite de toute communauté — même en termes strictement économiques —, aucun objectif politique, culturel ou civilisationnel, ni même la simple survie, ne peut être atteint si la croissance, la prospérité, la prééminence technologique, l’autarcie là où elle est nécessaire, ainsi que l’exploitation intelligente, la protection et la valorisation des ressources disponibles, ne sont pas activement entretenues et renforcées. Faye l’affirme avec une clarté sans équivoque. À une époque qui insiste sur la décroissance et sur le déclin administré, son message est à la fois sobre et revigorant.
Il est difficile de surestimer la pertinence contemporaine de ces idées. En 2026, nous affrontons précisément l’enchevêtrement des crises que Faye avait prévues: désindustrialisation, dépendance énergétique, effondrement démographique, fragilité financière et dissolution culturelle sous les pressions du consumérisme mondial. Et, face à tout cela, Faye ne se réfugie certainement pas dans un rejet de la modernité ou de la technologie. Au contraire, il célèbre l’esprit faustien de la civilisation européenne et son audace à repousser les frontières du possible. Simplement, l’économie et la technologie peuvent devenir des instruments transhumanistes propres à «réenchanter le monde» si — et seulement si — elles sont placées sous le commandement d’une vision politique renouvelée.
Contre l’économisme n’est donc pas un appel au repli économique, mais à une réorientation civilisationnelle. Il exige que nous abandonnions le faux choix entre l’étatisme de l’État-providence et le fondamentalisme du marché, et que nous retrouvions la primauté du politique. Seul un ordre politique souverain, conscient de son identité, de son destin et de ses intérêts vitaux, peut orienter les formidables forces productives de la modernité vers de grandes fins — le renouveau démographique, la domination technologique du monde, l’épanouissement culturel et la transmission des gènes, des identités et des traditions européennes à travers les générations.

Cette édition italienne, comme la traduction anglaise publiée presque simultanément, paraît à un moment historique décisif. Les illusions de l’ère qui a suivi la guerre froide, celle de la mondialisation et du monde unipolaire, se sont effondrées. L’interdépendance économique se révèle chaque jour être un risque stratégique. Les peuples et les nations prennent à nouveau conscience de la nécessité de la puissance, de l’autonomie et de la réflexion à long terme. Guillaume Faye ne fournit ni recettes dogmatiques ni consolations nostalgiques. Il offre une architecture théorique cohérente et un ensemble de principes directeurs pour une époque post-économiste. Ce faisant, il nous rappelle que ce ne sont pas les économies qui commandent l’histoire, mais les peuples conscients et les volontés politiques déterminées.
La lutte contre l’économisme est, au sens le plus profond, la lutte pour l’âme et l’avenir de l’Europe et de ses peuples. Ce livre aide à se confronter sérieusement aux idées exigeantes mais nécessaires qu’il propose et diffuse. Elles méritent d’être débattues, mises à l’épreuve et — une fois qu’elles se révèlent capables de produire des résultats — mises en pratique. Après une révolution politique, ou même avant.
Stefano Vaj
18:22 Publié dans Economie, Livre, Livre, Nouvelle Droite, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livre, guillaume faye, économisme, économie, nouvelle droite, théorie politique, politologie, sciences politiques |
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jeudi, 05 novembre 2026
Pourquoi la débâcle de Trump n’est pas une bonne nouvelle: avec les démocrates, il y a le spectre d’une guerre contre la Russie

Pourquoi la débâcle de Trump n’est pas une bonne nouvelle: avec les démocrates, il y a le spectre d’une guerre contre la Russie
Giovanni Balducci
Source: https://geopoliticaesistemi.com/perche-la-disfatta-di-tru...
Quand même le Texas, l’un des symboles du conservatisme américain, passe aux démocrates, nous ne sommes plus face à un simple revers électoral. Nous sommes face à une véritable débâcle politique. Donald Trump sort profondément affaibli des élections de mi-mandat du 3 novembre 2026, tandis que les démocrates reprennent le contrôle du Congrès. Pourtant, pour qui observe les événements depuis l’Europe, ce serait une grave erreur de voir automatiquement dans ce résultat le début d’une période plus pacifique.
Les raisons de la défaite républicaine sont nombreuses. Trump avait demandé aux Américains de croire à une rupture radicale avec le passé, promettant prospérité, sécurité, indépendance à l’égard des anciennes élites et, surtout, la fin des désastreuses aventures militaires des États-Unis. À l’épreuve des faits, nombre de ces promesses se sont évanouies. La politique douanière a introduit de nouvelles incertitudes économiques, le coût de la vie a continué de peser sur les familles, la gestion de l’immigration a exacerbé les conflits sociaux et l’affrontement permanent avec les institutions a encore davantage déchiré la société américaine.

Mais c’est surtout sur le terrain international que la contradiction du trumpisme est devenue flagrante. L’homme qui se proclamait opposé aux guerres a contribué à ouvrir un nouveau front militaire contre l’Iran. Le 28 février 2026, les États-Unis ont participé, aux côtés d’Israël, à une offensive qui a déstabilisé davantage encore le Moyen-Orient, alimentant une crise aux conséquences économiques et géopolitiques difficilement maîtrisables.
La défaite de Trump a donc des raisons profondes. Mais l’euphorie suscitée par son affaiblissement ne devrait pas nous empêcher de voir le danger qui pourrait se profiler à l’horizon.
Le problème, en effet, est ce qui pourrait venir ensuite. Ou, plus précisément, ce qui pourrait revenir.
L’éclatante victoire démocrate au Texas fournit déjà quelques indications. James Talarico (photo), le candidat qui a battu le républicain Ken Paxton dans la course au Sénat, est un personnage qui mérite qu’on s’y intéresse. Ancien enseignant, formé dans un séminaire presbytérien, il a construit une communication politique dans laquelle une référence obsessionnelle à la religion occupe une place centrale. Il n’appartient pas à la droite religieuse traditionnelle; il en conteste même ouvertement le nationalisme chrétien. Toutefois, son style de prédicateur politique, capable de mêler foi, moralisme et habileté médiatique, rappelle par moments ces télévangélistes américains qui vendent des certitudes avec la même désinvolture qu’un bonimenteur de téléachat vend des casseroles.
Plus significatif encore: Talarico a reçu le vote déclaré de Neil Bush, frère de l’ancien président George W. Bush. Bien entendu, cela ne démontre pas l’existence d’une alliance structurée entre les démocrates et la famille Bush. Mais cela signale une convergence entre des milieux politiques qui semblaient autrefois inconciliables.
Et c’est précisément cette convergence qui soulève une question: assistons-nous réellement au dépassement de l’ancien système de pouvoir américain, ou sommes-nous témoins de sa réorganisation?
Car, derrière l’alternance des présidents et des majorités parlementaires, il existe une continuité rarement remise en question: celle des intérêts stratégiques de Washington, des appareils de sécurité nationale, de l’industrie militaire et des structures diplomatiques et de renseignement. C’est ce que le débat politique désigne souvent sous le nom de «Deep State», ou «État profond», une expression controversée qui, au-delà des interprétations complotistes, renvoie au poids des institutions permanentes et des centres d’influence capables de survivre aux changements électoraux.
Trump avait promis de démanteler ce système. Il n’y est pas parvenu. Et son propre gouvernement a montré à quel point il est difficile de distinguer la rébellion contre l’establishment de la participation à ses mécanismes de pouvoir.
Mais le problème le plus grave, pour l’Europe, concerne les relations avec la Russie.

La mémoire historique devrait inciter à davantage de prudence ceux qui voient aujourd’hui dans le succès démocrate une garantie de modération internationale. C’est sous la présidence de Barack Obama que la crise ukrainienne de 2014, l’intervention russe en Crimée, les sanctions occidentales et la dégradation progressive des relations entre Moscou et Washington ont inauguré une nouvelle période d’affrontement.
Avec Joe Biden, après l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, cet affrontement a pris une ampleur encore plus grande. L’aide militaire à Kiev, les sanctions économiques et le renforcement de l’OTAN ont été justifiés par la nécessité de soutenir un pays agressé. Mais ils ont également contribué à rendre la confrontation entre Washington et Moscou toujours plus dangereuse.
Il existe, au sein de l’establishment démocrate, une tradition interventionniste qui considère la force militaire, la pression économique et la confrontation géopolitique comme des instruments essentiels au maintien de la suprématie américaine. Tous les démocrates ne partagent pas cette approche, mais il serait naïf d’en ignorer le poids.
Trump, en revanche, représentait une anomalie. Non parce qu’il aurait été un homme de paix, comme le montrent ses décisions au Moyen-Orient, mais parce qu’il avait manifesté à l’égard de la Russie une disposition à négocier que de nombreux responsables de l’appareil politique et militaire américain jugeaient excessive.

Sur cette ambiguïté se sont greffées les accusations d’une possible influence du Kremlin, allant jusqu’à l’hypothèse d’un président susceptible de faire l’objet d’un chantage de la part de Moscou. Il n’existe pas de preuves publiques définitives d’un chantage russe exercé sur Trump, et il serait abusif de transformer un soupçon en certitude. Le paradoxe politique demeure toutefois: cette même proximité avec Poutine, tant critiquée par ses adversaires, pouvait faciliter l’ouverture d’un canal direct de négociation et réduire le risque d’un affrontement frontal.
La situation pourrait désormais changer. Trump restera à la Maison-Blanche, mais il devra composer avec un Congrès contrôlé par les démocrates, disposant de moyens accrus pour entraver son programme, peser sur les dépenses publiques et renforcer la pression politique sur les choix internationaux de l’administration.
Le risque est que la logique de la confrontation permanente finisse par l’emporter définitivement sur celle de la diplomatie, faisant passer tout compromis pour une capitulation et toute tentative de négociation pour une trahison présumée.
C’est ici que l’enthousiasme suscité par la défaite trumpienne devrait céder la place à une réflexion bien plus inquiétante.
Peut-être observons-nous la politique américaine sous le mauvais angle. Nous continuons à discuter des présidents, des partis, des dirigeants charismatiques et des majorités parlementaires, comme si le destin du monde dépendait exclusivement de la personnalité de celui qui occupe la Maison-Blanche. Et si le problème était, au contraire, beaucoup plus profond?
Les États-Unis traversent une crise qui ne concerne pas seulement la politique. C’est une crise économique, sociale, institutionnelle et, surtout, géopolitique. Une puissance habituée à exercer une hégémonie presque incontestée doit faire face à l’essor de la Chine, au retour de la rivalité entre grandes puissances, à l’affaiblissement de son autorité internationale et aux contradictions d’un système économique marqué par de profondes inégalités.
C’est la crise d’un ordre mondial qui ne parvient plus à maîtriser les transformations qu’il a lui-même contribué à produire. Et lorsqu’une grande puissance perçoit le déclin de sa position centrale, le danger est qu’elle cherche à compenser par la force militaire ce qu’elle ne parvient plus à obtenir par le consentement, l’économie et la diplomatie.
Dans cette perspective, Trump et les démocrates pourraient représenter deux réponses différentes à une même crise. Le premier par le nationalisme économique, l’unilatéralisme et une politique étrangère imprévisible. Les seconds par le rétablissement des alliances traditionnelles, la défense de l’ordre international dirigé par Washington et une stratégie plus systématique et plus agressive d’endiguement des puissances rivales.

Les discours changent, les protagonistes changent, mais le problème central demeure: comment une superpuissance peut-elle accepter de ne plus être le seul centre du monde?
C’est cette question qui devrait nous préoccuper davantage que le sort personnel de Trump. Car un système en difficulté peut devenir particulièrement dangereux lorsque ses classes dirigeantes, indépendamment de leur appartenance politique, continuent de considérer la prédominance mondiale comme une condition à laquelle il est impossible de renoncer.
Et l’Europe risque d’être le lieu où cette contradiction produit ses pires effets.
Nous, Européens, avons déjà subi le coût économique et énergétique de l’affrontement avec Moscou. Une nouvelle escalade pourrait transformer notre continent en théâtre principal d’une crise militaire entre puissances nucléaires. Les États-Unis peuvent concevoir la confrontation avec la Russie comme une question d’équilibre stratégique mondial. Pour l’Europe, en revanche, cette confrontation touche directement à sa survie.
C’est pourquoi il ne suffit pas de se réjouir de la défaite d’un président qui a accumulé les erreurs, alimenté les conflits et déçu nombre des attentes qu’il avait suscitées. Il faut se demander quelle direction prend l’ensemble du système politique américain. Certains choix impopulaires pourraient changer ; d’autres pourraient réapparaître sous des dehors plus institutionnels, avec un langage plus rassurant, mais en bénéficiant d’un consensus international plus large.
Et c’est précisément cette respectabilité qui pourrait rendre certains dangers moins visibles. Une politique de puissance ne cesse pas d’en être une simplement parce qu’elle est présentée au nom de la démocratie, de la sécurité collective ou de la défense de l’ordre international, plutôt que comme la lubie d’un Joker de la politique.
La débâcle de Trump peut donc marquer la fin d’une grande illusion. Mais elle n’autorise pas à en nourrir immédiatement une autre.
Giovanni Balducci
18:29 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, donald trump, états-unis, midterms2026 |
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Du Levant à la Méditerranée élargie: une tradition géopolitique italienne

Du Levant à la Méditerranée élargie: une tradition géopolitique italienne
Par Sergio Filacchioni
Source: https://www.ilprimatonazionale.it/approfondimenti/dal-lev...
Rome, 27 octobre — Pourquoi continuons-nous à appeler Moyen-Orient une région qui, du point de vue italien, appartient à l’espace de proximité de la Méditerranée ? La question ne porte pas sur l’exactitude d’une dénomination, mais sur l’histoire des catégories à travers lesquelles nous avons l’habitude de représenter l’espace géographique. Le terme « Moyen-Orient », aujourd’hui dominant dans le langage politique et journalistique, dérive en effet de l’anglais Middle East, qui s’est imposé dans la réflexion stratégique anglo-saxonne à la charnière des XIXe et XXe siècles.
La tradition géographique italienne connaissait, en revanche, une autre distinction: le Proche-Orient comprenait les territoires de la Méditerranée orientale et de l’Asie du Sud-Ouest, tandis que le Moyen-Orient désignait des régions situées plus à l’est. Retracer cette différence permet de comprendre comment l’affirmation internationale d’une catégorie géographique peut accompagner l’expansion de l’influence politique et culturelle des puissances qui l’ont élaborée.
Du Levant au Proche-Orient: la tradition géographique italienne
Avant même que la géographie moderne n’introduise la dénomination de Proche-Orient, les Italiens utilisaient le terme Levant. Cette expression était ancrée dans la culture maritime et commerciale méditerranéenne: Venise, Gênes et les autres centres marchands de la péninsule l’employaient pour désigner les territoires vers lesquels s’orientaient leurs routes maritimes, leurs échanges commerciaux et leurs relations diplomatiques.
Constantinople, Smyrne, Alexandrie et les villes de la côte syro-palestinienne appartenaient à un espace qui n’était pas perçu comme une lointaine périphérie asiatique, mais comme une composante du réseau de liaisons sur lequel reposaient d’importantes activités économiques italiennes.
Dans l’entrée « Levant » publiée dans l’Enciclopedia Italiana en 1934, l’orientaliste Ettore Rossi rappelait que le terme était utilisé dès les XIIIe et XIVe siècles dans le langage maritime et commercial pour désigner principalement la Grèce, la Turquie d’Europe et d’Asie ainsi que l’Égypte.
Rossi (photo) relevait également un changement terminologique déjà en cours: «Levant» tendait à être remplacé par «Proche-Orient», une dénomination géographique de portée plus large, susceptible d’englober également une partie de la péninsule balkanique.
Cette continuité entre Levant et Proche-Orient trouve un témoignage encore plus significatif en 1961, lorsque le géographe Elio Migliorini consacra une entrée au Proche-Orient dans le troisième supplément de l’Enciclopedia Italiana. Migliorini y incluait la Turquie d’Asie, la Perse, la Syrie et le Liban, Chypre, Israël, la Jordanie, l’Irak, la péninsule Arabique et l’Égypte. Dans cette même entrée, il expliquait que la dénomination de Moyen-Orient avait été utilisée pour désigner l’Inde et les pays limitrophes, tandis que, dans l’usage anglo-saxon, Middle East avait progressivement pris le sens d’Asie occidentale et d’Égypte.
Le passage le plus intéressant concerne le mécanisme par lequel cette transformation avait atteint l’Italie. Migliorini (photo) observait que la presse quotidienne avait également diffusé dans notre pays l’usage anglo-saxon de Moyen-Orient, «engendrant souvent de la confusion». Il ne s’agissait donc pas de la simple apparition d’un synonyme, mais de la superposition de deux systèmes de classification géographique attribuant des significations différentes aux mêmes expressions.
Le Middle East et la géographie de l’Empire britannique
Pour comprendre l’origine de cette superposition, il faut revenir à 1902, lorsque le stratège naval américain Alfred Thayer Mahan utilisa l’expression Middle East dans l’article «The Persian Gulf and International Relations», publié dans la revue britannique National Review. Sa réflexion était centrée sur le golfe Persique, considéré comme essentiel à la sécurité des communications maritimes entre l’Empire britannique et l’Inde.
Mahan s’interrogeait sur les conséquences de l’expansion russe en Asie centrale, sur les projets ferroviaires allemands en direction de Bagdad et sur la nécessité, pour les Britanniques, de conserver le contrôle des grands axes commerciaux. Dans cette perspective, le golfe Persique revêtait une valeur stratégique analogue à celle d’autres passages décisifs pour la puissance navale britannique. La dénomination Middle East identifiait donc un espace à travers sa fonction dans le système des communications impériales. L’expression fut ensuite reprise par le journaliste britannique Valentine Chirol (portrait) et se diffusa de plus en plus dans le langage politique.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’organisation militaire britannique contribua encore à en élargir le sens. Le Middle East Command, créé en 1939, couvrait un théâtre d’opérations beaucoup plus vaste que la région initialement envisagée par Mahan, comprenant des territoires d’Afrique du Nord-Est et de Méditerranée. L’hégémonie américaine qui suivit consolida ce processus, jusqu’à faire de "Moyen-Orient" la dénomination prédominante dans la diplomatie, l’information et les études internationales. La géographie du Middle East s’était ainsi progressivement éloignée de sa délimitation initiale, centrée sur le golfe Persique, en intégrant une grande partie des territoires auparavant désignés comme Near East.
La perspective italienne et la Méditerranée élargie
La persistance d’une sensibilité géographique italienne différente ressort également de l’histoire de la pensée stratégique nationale. En 1939, Giorgio Roletto et Ernesto Massi fondèrent la revue Geopolitica, dans une tentative de développer une école italienne de géographie politique où la Méditerranée, l’Adriatique et les voies de communication occupaient une place centrale. Cette réflexion s’inscrivait dans le contexte de la politique impériale fasciste et poursuivait des objectifs profondément différents de ceux de l’Italie républicaine qui lui succéda. Elle demeure néanmoins importante dans l’histoire de la discipline, en raison de sa tentative d’interpréter les équilibres internationaux à partir de la situation géographique de la péninsule.
Après la Seconde Guerre mondiale, la centralité de la Méditerranée réapparut sous différentes formes, de la politique énergétique d’Enrico Mattei aux relations diplomatiques avec les pays arabes. Mais c’est surtout dans les années 1980 que les milieux de la marine militaire italienne élaborèrent une catégorie destinée à s’inscrire durablement dans le vocabulaire stratégique national: la Méditerranée élargie.
L’expression, introduite par le contre-amiral Pier Paolo Ramoino dans le cadre de ses cours de stratégie maritime à l’Institut de guerre maritime de Livourne, répondait à la nécessité de définir un espace opérationnel correspondant aux intérêts italiens, plutôt qu’aux seules limites physiques du bassin méditerranéen.
Les routes énergétiques, Suez, la mer Rouge, le golfe Persique et l’océan Indien occidental étaient considérés comme les composantes d’un réseau de liaisons dont la sécurité influençait directement l’économie nationale.
Le rapport avec la dénomination de Proche-Orient ne relève pas d’une équivalence géographique, mais d’une démarche commune. Dans les deux cas, la représentation de l’espace découle d’une perspective consciente de la position de l’Italie et des relations qui la relient aux régions environnantes.
Il n’est donc pas surprenant qu’en février 2022, un éditorial de la Rivista Marittima, publication de la marine militaire italienne, ait précisément repris cette question terminologique. Présentant un numéro consacré au Moyen-Orient, l’éditorial affirmait: «Nous devrions l’appeler Proche-Orient (PO) ou, mieux encore, Levant». Cette proposition était motivée par la proximité géographique et historique de ces territoires avec l’Italie, rappelée à travers la définition de Migliorini et la distinction traditionnelle entre Proche, Moyen et Extrême-Orient. Soixante ans plus tard, la réflexion de la géographie italienne était donc explicitement reprise dans un milieu institutionnel voué à l’étude des intérêts stratégiques nationaux.
Retrouver son propre point de vue
La dénomination de Proche-Orient n’est pas moins euro-centrée que celle de Moyen-Orient: toutes deux définissent une région par sa distance par rapport à un observateur européen. Mais c’est précisément cette caractéristique qui impose de se demander quelle perspective géographique on adopte et quels événements historiques ont déterminé son affirmation. La tradition italienne du Levant, la classification géographique documentée par Migliorini et l’élaboration ultérieure du concept de Méditerranée élargie relèvent de périodes et de disciplines différentes. Elles ne constituent pas une doctrine unique, mais témoignent de la persistance d’un problème: comment représenter l’espace méditerranéen et les régions orientales adjacentes à partir de la position et des intérêts de l’Italie? La diffusion progressive de Moyen-Orient montre à quel point le langage international a été influencé par les catégories élaborées par les puissances dominantes.
Reprendre la dénomination de Proche-Orient signifie reconnaître cette stratification historique et choisir consciemment une catégorie appartenant à notre tradition géographique. Cela ne modifie pas l’emplacement des territoires sur les cartes, mais change la manière d’envisager leurs relations avec la péninsule italienne. Et c’est précisément dans le rapport entre position géographique, mémoire historique et intérêts concrets qu’une dénomination cesse d’être une simple convention linguistique pour acquérir une signification géopolitique.
17:50 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, méditerranée, italie |
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La gauche brésilienne n’a pas encore compris le phénomène évangélique

La gauche brésilienne n’a pas encore compris le phénomène évangélique
Lucas Leiroz
Source: https://telegra.ph/La-sinistra-brasiliana-non-ha-ancora-c...
Réduire des millions de Brésiliens à une base réactionnaire, celle du bolsonarisme, révèle les limites des analyses progressistes de la société brésilienne.
Depuis le premier tour de l’élection présidentielle, certains secteurs de la gauche brésilienne ont intensifié leurs critiques à l’égard des évangéliques, les décrivant souvent comme une force réactionnaire responsable de l’ascension de la droite dans le pays. Cette interprétation fournit une explication commode aux échecs électoraux des progressistes, mais témoigne d’une compréhension plutôt limitée de la réalité sociale brésilienne. Le phénomène évangélique possède des racines historiques, culturelles et économiques qui ne sauraient être réduites au bolsonarisme.
La première erreur consiste à considérer les évangéliques comme un bloc politique organisé. Le paysage protestant brésilien comprend des dénominations historiques, des Églises pentecôtistes, des organisations néo-pentecôtistes indépendantes et d’innombrables communautés locales, souvent marquées par de profondes différences doctrinales. Il n’existe aucune autorité ecclésiastique centrale capable de coordonner cet ensemble, ni d’orientation politique uniforme partagée par ses membres. Bien que les dirigeants religieux aient joué un rôle important dans la mobilisation des électeurs en faveur de Jair Bolsonaro, leurs positions ne reflètent pas nécessairement les convictions de tous les fidèles.

Par ailleurs, selon de récentes analyses démographiques, l’expansion de l’évangélisme brésilien montre déjà des signes de ralentissement. Cela démontre que ce phénomène possède une dynamique propre et ne dépend pas exclusivement du climat politique. De nombreux Brésiliens trouvent dans les Églises évangéliques des réseaux de solidarité, une orientation morale, une aide au quotidien et des formes d’organisation communautaire.
Certains fidèles conservent des positions conservatrices sur les questions de société, tout en soutenant les politiques sociales, les droits des travailleurs et des causes qui ne correspondent pas au programme bolsonariste. De même, certains groupes évangéliques adoptent des approches plus libérales sur les questions culturelles, comme l’illustre l’Église universelle, où le soutien à l’avortement est autorisé. En définitive, il s’agit d’un phénomène extraordinairement complexe et vaste, qui ne peut être réduit à des étiquettes politiques simplistes.

Une autre erreur consiste à interpréter l’évangélisme brésilien comme un simple produit de l’influence américaine. Les activités des missionnaires étrangers et les financements internationaux ont contribué à l’expansion de certaines dénominations, notamment au cours du XXe siècle. Toutefois, l’expérience brésilienne a développé ses propres caractéristiques distinctives. Les Églises ont adapté leur langage, leurs pratiques et leurs structures organisationnelles aux conditions culturelles du pays, développant une forme de religiosité populaire profondément liée à l’imaginaire religieux national brésilien.
Dans de nombreux contextes, les croyances en l’intervention spirituelle directe, la recherche de la guérison, la délivrance des influences maléfiques et la participation collective à des rituels de transformation personnelle présentent des parallèles avec les pratiques observées dans les traditions religieuses afro-brésiliennes et le catholicisme populaire. Cela ne signifie pas que ces religions soient équivalentes. Cela montre plutôt que la croissance évangélique s’est produite au sein d’une société profondément façonnée par le syncrétisme et la réinterprétation constante de ses traditions religieuses. Dans les faits, l’évangélisme brésilien est une expression authentique de la spiritualité populaire du pays, et non une simple importation des États-Unis.
Il faut également prendre en compte la dimension urbaine de ce processus. Pendant des décennies, la croissance des périphéries urbaines et des grandes villes brésiliennes a engendré des besoins sociaux que les institutions traditionnelles peinaient à satisfaire. Malgré son importance historique, l’Église catholique n’est pas parvenue à maintenir dans chaque territoire une présence pastorale à la mesure du rythme de l’urbanisation. Les Églises évangéliques ont occupé une partie de cet espace, en créant des communautés proches des habitants, en apportant un soutien quotidien et en tissant des liens sociaux durables.

Cette présence est particulièrement importante dans les favelas, les quartiers périphériques et les prisons. Il s’agit de milieux où les Églises peuvent offrir un sentiment d’appartenance, une discipline communautaire, une aide matérielle et des possibilités de reconstruire sa vie. Cette réalité revêt une importance politique considérable, notamment parce que nombre de ces mêmes territoires constituent des bastions électoraux traditionnels de Luiz Inácio Lula da Silva et du Parti des travailleurs (PT).
Cette contradiction apparente révèle les limites des catégories utilisées par certains secteurs de la gauche. Un travailleur peut voter pour Lula en raison de ses politiques économiques tout en fréquentant une Église conservatrice. Un autre peut soutenir des programmes sociaux progressistes tout en rejetant certaines positions culturelles de la gauche. Les identités politiques et religieuses ne doivent pas nécessairement coïncider entièrement.
Le bolsonarisme a réussi à nouer d’importantes alliances avec les dirigeants évangéliques, en mobilisant des symboles religieux et un discours moral dans le cadre de sa stratégie électorale. Cela ne lui confère toutefois aucun droit de propriété sur le phénomène évangélique. Confondre ces deux réalités empêche la gauche de comprendre les besoins, les aspirations et les contradictions de millions de Brésiliens.
Pour construire une alternative politique durable, les progressistes doivent abandonner leur tendance à classer des communautés entières parmi les ennemis idéologiques. L’évangélisme brésilien est pluriel, enraciné dans la société et culturellement autonome. Ignorer cette complexité revient à renoncer à comprendre une composante décisive de la société brésilienne.
Article original : Strategic Culture Foundation
16:52 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, évangélisme, brésil, amérique ibérique, amérique du sud, amérique latine |
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Le crépuscule post-hégémonique: multipolarité, puissance culturelle et reconfiguration de l’ordre mondial

Le crépuscule post-hégémonique: multipolarité, puissance culturelle et reconfiguration de l’ordre mondial
Carlos N. Mancini
Source: https://carlos2.substack.com/p/the-post-hegemonic-twiligh...
Résumé
Cet article examine la transformation structurelle du système international contemporain sous l’angle de la transition post-hégémonique. Se démarquant des théories classiques du remplacement d’une puissance hégémonique par une autre, il soutient que l’érosion de la domination mondiale des États-Unis donne naissance à un ordre fragmenté et multipolaire, caractérisé par des centres de puissance asymétriques.
En évaluant les limites structurelles des États susceptibles de leur succéder, notamment la Chine, l’analyse met en évidence le rôle indispensable des vecteurs civilisationnels: la force militaire, la domination linguistique et la production culturelle au service du soft power, dont Hollywood constitue l’exemple emblématique.
L’article étudie également l’émergence d’entités technocratiques non étatiques — les oligarchies technologiques — et de réseaux médiatiques numériques comme nouveaux foyers de souveraineté et de modulation de la sphère publique. Il se conclut par une évaluation des impératifs stratégiques auxquels le Sud global est confronté dans une période d’instabilité géopolitique accrue.
Mots-clés: déclin hégémonique, multipolarité, géopolitique, hégémonie culturelle, technocratie, Sud global.
* * *
1. Introduction: les mécanismes de la déglutition hégémonique
Le système international contemporain connaît une profonde mutation structurelle. Plusieurs décennies après que l’effondrement de l’Union soviétique a nourri des récits triomphalistes sur la « fin de l’Histoire » et l’avènement d’un « siècle américain » sans rival, les réalités de la politique mondiale dessinent une trajectoire nettement différente. Plutôt qu’un ordre unipolaire unique, le paysage géopolitique actuel donne à voir un processus lent mais persistant de déglutition hégémonique, qui engloutit progressivement la suprématie impériale par attrition.
Historiquement, les structures impériales, de Rome et de l’Empire ottoman à l’Empire britannique, se sont inscrites dans des cycles historiques de durée limitée. Comme Jean-Jacques Rousseau l’a souligné par une célèbre interrogation dans Du contrat social, aucun ordre politique ne saurait raisonnablement prétendre durer indéfiniment. Le déclin des États-Unis en tant que puissance hégémonique mondiale absolue s’inscrit dans ce précédent historique, bien que sa manifestation contemporaine se distingue par des asymétries singulières et des complexités structurelles.
2. La triade inaccomplie et le basculement géopolitique
Durant l’après-guerre froide, des théoriciens critiques de la géopolitique, tels que Zbigniew Brzezinski, avaient anticipé de possibles vulnérabilités structurelles susceptibles de saper la suprématie mondiale américaine. Dans Le Grand Échiquier (1997), Brzezinski recensait trois configurations potentielles d’alignement contre-hégémonique capables de remettre en cause le statu quo unipolaire en Eurasie:
- Une intégration économique et énergétique approfondie entre l’Europe occidentale — notamment l’Allemagne et la France — et la Russie.
- Une alliance entre la Chine et le Japon, conjuguant poids démographique et capacités technologiques avancées.
- Une coalition stratégique réunissant la Russie, la Chine et l’Iran.
Alors que les responsables de la politique occidentale ont longtemps considéré le troisième scénario comme le moins probable, en raison des divergences historiques et idéologiques, c’est précisément cet alignement tripartite qui s’est concrétisé sur la scène contemporaine. Portée par l’interdépendance énergétique, les échanges technologiques et une résistance commune aux régimes de sanctions occidentaux, la convergence stratégique de Moscou, Pékin et Téhéran a profondément modifié l’équilibre des puissances en Asie occidentale et en Eurasie, réduisant l’efficacité des interventions unilatérales occidentales.
3. Pourquoi la Chine ne sera pas le prochain empire: les critères de la puissance impériale intégrale
Une erreur majeure dans l’analyse géopolitique contemporaine consiste à supposer que le déclin des États-Unis conduira directement à l’ascension d’une puissance hégémonique de remplacement, à savoir la République populaire de Chine. Si la Chine a dépassé les États-Unis par la taille de son économie mesurée en parité de pouvoir d’achat (PPA) et constitue le premier partenaire commercial de plus de 150 nations, la capacité économique ne suffit pas, à elle seule, à constituer une hégémonie impériale.
CRITÈRES DE LA PUISSANCE IMPÉRIALE INTÉGRALE
│
├─► Puissance économique et production
│
├─► Puissance militaire et réseau de bases
│
├─► Appareil culturel
│ (Hollywood)
│
└─► Langue universelle
(anglais mondialisé)
- Expansionnisme économique: la Chine excelle en matière de capacités industrielles, de robotique et d’intégration commerciale, mais elle ne dispose pas d’un cadre messianique de type « Destinée manifeste » visant à imposer son modèle social à l’échelle mondiale.
- Projection militaire: contrairement aux États-Unis, qui entretiennent un vaste réseau mondial de plus de 800 bases militaires, la présence militaire chinoise à l’étranger demeure extrêmement circonscrite, comme l’illustre son unique base logistique à Djibouti.
- Hégémonie culturelle (soft power): la projection de puissance exige la capacité de façonner le sens commun et les valeurs culturelles à l’échelle mondiale. Le complexe culturel et industriel américain — principalement Hollywood et les réseaux transnationaux de diffusion médiatique — continue d’exercer une influence sans équivalent sur la conscience mondiale, un domaine dans lequel les exportations culturelles chinoises demeurent structurellement des exceptions plutôt que la norme.
- Domination linguistique: la langue constitue le complément nécessaire de la gouvernance impériale. L’anglais demeure, par défaut, la langue véhiculaire mondiale: un avantage structurel que la Chine n’a ni reproduit ni cherché à supplanter en lui substituant le mandarin.
Par conséquent, la structure mondiale post-américaine n’évolue pas vers un nouvel empire unique, mais vers un système polycentrique caractérisé par des contrepoids mutuels, des équilibres régionaux et une incertitude systémique chronique.
4. L’essor des technoligarques et la sphère publique numérique
L’une des caractéristiques centrales de l’ordre international en mutation est que le pouvoir n’est plus exercé exclusivement par les États souverains. Des conglomérats numériques transnationaux — les « technoligarchies » — sont devenus des acteurs géopolitiques autonomes, capables de moduler l’opinion publique, le discours politique et les résultats électoraux.
L’envergure démographique des plateformes contemporaines de médias sociaux rivalise avec celle des États-nations les plus peuplés du monde, voire la dépasse. Les entités qui gèrent des plateformes telles que Facebook, WhatsApp et Instagram disposent de bases d’utilisateurs actifs dépassant les trois milliards de personnes. Ces plateformes ne se contentent pas de transmettre de l’information; elles construisent des cadres cognitifs et des référentiels normatifs concernant le travail, la gouvernance et l’autonomie individuelle.
Au moyen de récits imposés par les algorithmes, ces plateformes favorisent fréquemment des modèles économiques hyperindividualistes, banalisant une flexibilité extrême du travail et érodant l’organisation politique collective. Ce faisant, les monopoles technologiques agissent aux côtés du pouvoir étatique traditionnel pour façonner le sens commun géopolitique du XXIe siècle.
5. Impératifs stratégiques pour le Sud global
Pour les nations d’Amérique latine et, plus largement, du Sud global, la sortie de l’unipolarité présente à la fois des risques existentiels et des possibilités stratégiques. À mesure que les puissances hégémoniques traditionnelles voient leur influence s’éroder en Asie et en Afrique, leur attention se déplace inévitablement vers la consolidation des dépendances régionales et la sécurisation des ressources primaires au sein de leurs sphères d’influence géographiques immédiates, historiquement désignées comme l’« hémisphère occidental ».
Pour se frayer un chemin dans cet étau géopolitique qui se resserre, les acteurs régionaux ne peuvent s’appuyer sur des paradigmes diplomatiques obsolètes ou sur des stratégies nationales fragmentées. L’autonomie stratégique exige :
- Une intégration régionale: des mécanismes institutionnels permettant de négocier collectivement — tels qu’une participation élargie aux BRICS — afin de résister à la coercition économique unilatérale.
- Une modernisation de la communication: la gauche politique et les mouvements progressistes doivent abandonner les stratégies bureaucratiques fondées sur les médias traditionnels au profit de modèles de communication agiles, donnant la priorité au numérique et capables de s’adresser directement aux jeunes générations sur la place publique algorithmique.
- Une souveraineté sur les ressources: protéger les chaînes d’approvisionnement en énergie, en eau et en minerais critiques contre l’extraction prédatrice, tout en tirant parti de relations commerciales multipolaires pour favoriser le développement technologique national.
6. Conclusion
Le moment historique actuel se définit non par une transmission sans heurts de la direction des affaires mondiales, mais par un interrègne prolongé. À mesure que le modèle unipolaire cède la place à une configuration complexe de puissances régionales, de conglomérats technologiques et de blocs commerciaux multipolaires, l’ordre international restera marqué par la volatilité et les réalignements stratégiques.
Pour le Sud global, la survie et la souveraineté dans ce crépuscule post-hégémonique dépendent de la capacité à comprendre ces mutations structurelles et à élaborer des réponses collectives cohérentes à la nouvelle réalité mondiale.
Synthèse des principaux thèmes
- Cadre théorique: mobilise les cycles historiques des empires et le modèle géopolitique de Brzezinski pour mettre en perspective le déclin des États-Unis.
- Impératifs civilisationnels: distingue la force économique de la véritable puissance impériale, dans ses dimensions culturelle, linguistique, militaire et idéologique.
- Technoligarques: examine le rôle des monopoles de plateformes de la Silicon Valley en tant qu’acteurs politiques transnationaux.
- Stratégie du Sud global: met l’accent sur l’intégration régionale et les méthodes modernes de communication en Amérique latine.
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mercredi, 04 novembre 2026
Le néolibéralisme: ce qu’il est et comment fonctionne le système qui enrichit quelques-uns et appauvrit le plus grand nombre

Le néolibéralisme: ce qu’il est et comment fonctionne le système qui enrichit quelques-uns et appauvrit le plus grand nombre
Giovanni Balducci
Source: https://geopoliticaesistemi.com/il-neoliberismo-cose-e-co...
Depuis des décennies, on nous raconte que privatiser, libéraliser, réduire l’intervention de l’État et rendre le travail toujours plus flexible apporteront richesse et prospérité à tous. Mais la réalité que des millions de citoyens vivent au quotidien est bien différente: les grandes fortunes peuvent continuer à croître tandis que les salaires, les pensions de retraite et le pouvoir d’achat deviennent insuffisants pour garantir une vie digne. Nous sommes face à un système dans lequel travailler ne signifie pas nécessairement sortir de la pauvreté et où la richesse produite collectivement risque de se concentrer entre les mains d’une minorité.
Mais comment fonctionne concrètement le néolibéralisme? Son principe fondamental est que le marché doit jouer un rôle dominant dans l’économie et que l’État doit réduire sa présence dans de nombreux secteurs. Cette orientation s’est imposée surtout à partir des années 1980, avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan, à travers des politiques de privatisation, de déréglementation, de réduction de certains impôts sur les capitaux, de maîtrise des dépenses publiques et de flexibilisation accrue du travail. Selon ses partisans, ces mesures favorisent l’investissement, la concurrence et la croissance économique. Mais le problème fondamental est que l’accroissement de la richesse ne garantit nullement sa répartition équitable. Un pays peut s’enrichir sur le plan économique tandis qu’une part importante de sa population s’appauvrit en termes relatifs.
Le premier mécanisme d’appauvrissement concerne le travail. Pour augmenter leurs marges bénéficiaires et rester compétitives sur les marchés, de nombreuses entreprises cherchent à contenir leurs coûts de personnel. Lorsque les politiques publiques affaiblissent les protections et le pouvoir de négociation des travailleurs, cette pression peut se traduire par des salaires insuffisants, de la précarité, des contrats temporaires et des externalisations. Le travailleur est de plus en plus considéré comme un coût à réduire plutôt que comme une personne à laquelle il faut garantir sécurité et dignité. On aboutit ainsi à l’absurdité d’une société dans laquelle on peut travailler à temps plein et rester pauvre. Si les salaires n’augmentent pas proportionnellement au coût de la vie, tandis que les bénéfices et les rentes continuent de croître, une part grandissante de la richesse peut finir entre les mains de ceux qui possèdent le capital plutôt que de ceux qui contribuent à la produire.

Le deuxième mécanisme est la transformation progressive des droits en marchandises. La santé, l’éducation, les transports, l’énergie et d’autres services essentiels sont de plus en plus souvent soumis à la logique de rentabilité. Les privatisations peuvent, dans certaines conditions, améliorer l’efficacité, mais lorsque le profit devient le critère dominant, le risque est que l’accès aux services dépende des moyens financiers. Ceux qui ont de l’argent peuvent s’offrir de meilleures prestations, tandis que ceux qui n’en ont pas risquent de devoir renoncer à satisfaire même leurs besoins fondamentaux. Ainsi, les familles ne sont pas seulement appauvries par les bas salaires, mais aussi par l’augmentation des dépenses nécessaires pour vivre. S’il faut consacrer une part toujours plus importante de ses revenus à se soigner, étudier, se loger et se déplacer, il en résulte une érosion progressive du bien-être.
Le troisième mécanisme est la concentration de la richesse. Ceux qui possèdent des biens immobiliers, des actions, de vastes patrimoines et des capitaux financiers disposent de possibilités de gains souvent inaccessibles à ceux qui vivent exclusivement de leur salaire. Ceux qui ont déjà beaucoup d’argent peuvent l’investir et en accumuler davantage; ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois ne parviennent même pas à épargner. Lorsque le système fiscal favorise excessivement les patrimoines, lorsque la négociation salariale s’affaiblit et lorsque le pouvoir économique se concentre, l’écart entre ceux qui détiennent la richesse et ceux qui vivent de leur travail tend à se creuser. C’est le mécanisme par lequel l’argent peut produire davantage d’argent, tandis que le travail ne garantit pas nécessairement une amélioration des conditions de vie. Et lorsque le pouvoir économique devient trop concentré, il peut également se transformer en pouvoir politique, en influençant des décisions qui devraient être prises dans l’intérêt général.
Le quatrième mécanisme est l’austérité, c’est-à-dire la réduction des dépenses publiques présentée comme une nécessité inévitable. On nous répète qu’il faut réduire les dépenses, économiser et contenir les coûts. Mais lorsque les coupes touchent la santé, l’éducation, l’aide sociale et les services de proximité, ce sont inévitablement les citoyens qui en paient le prix. Moins de services publics signifie souvent davantage de dépenses privées, davantage d’inégalités et moins de possibilités pour ceux qui partent d’une situation défavorisée. Bien entendu, les finances publiques doivent être soutenables et les gaspillages doivent être combattus, mais on ne peut pas transformer la soutenabilité financière en une justification permanente du sacrifice des droits sociaux. Un État qui cesse d’investir dans les personnes risque également de compromettre la croissance économique future.
Le cinquième mécanisme est l’endettement des ménages. Lorsque les salaires ne suffisent pas et que le coût de la vie augmente, de nombreuses personnes sont poussées à recourir à des prêts et à des crédits. Le crédit peut être utile, mais lorsqu’il sert à couvrir les besoins quotidiens, il devient une source de vulnérabilité. Une part croissante des revenus est absorbée par les échéances et les intérêts, ce qui réduit encore la liberté économique des ménages. Un cercle vicieux se crée ainsi: salaires insuffisants, hausse des dépenses, recours à l’endettement et perte progressive d’autonomie. Une personne économiquement fragile est aussi moins libre de refuser des conditions de travail injustes ou de faire face à des périodes difficiles.
Mais le chef-d’œuvre idéologique du néolibéralisme consiste à convaincre les personnes que leur pauvreté est exclusivement de leur faute. Si tu n’arrives pas à boucler tes fins de mois, on te dit que tu dois faire davantage d’efforts. Si tu ne trouves pas de travail digne, tu dois te réinventer. Si tu n’as pas les moyens de te loger, tu dois revoir tes attentes à la baisse. Si ton salaire ne suffit pas, tu dois devenir plus productif. Dans ce récit disparaissent les responsabilités politiques, les inégalités de départ, les rapports de force entre les entreprises et les travailleurs, ainsi que la répartition profondément déséquilibrée des possibilités offertes à chacun. La pauvreté, de problème social, est transformée en un prétendu échec individuel. C’est une opération idéologique extrêmement efficace, car elle pousse les personnes à avoir honte de leurs difficultés plutôt qu’à s’interroger sur les causes économiques et politiques qui les produisent.
En Italie, ces mécanismes se conjuguent à des problèmes structurels particulièrement graves. La faible progression des salaires réels sur le long terme, la précarité, les inégalités territoriales, les difficultés des jeunes et l’augmentation de certains coûts essentiels contribuent à rendre toujours plus compliquée la construction d’une vie autonome.

Tous ces problèmes ne découlent pas exclusivement du néolibéralisme: la stagnation de la productivité, la fraude fiscale, les retards d’investissement et les faiblesses du système productif pèsent également. Mais il est légitime de dénoncer une orientation politique qui a souvent considéré la modération salariale, la flexibilité et la maîtrise des dépenses publiques comme des solutions prioritaires, sans garantir une amélioration correspondante du bien-être collectif. Quel sens cela a-t-il de parler de croissance économique si des millions de personnes ne parviennent pas à en percevoir les bénéfices? Quelle valeur a la compétitivité si elle se construit en comprimant les salaires et en augmentant l’insécurité?
Le néolibéralisme risque également d’affaiblir la démocratie. Lorsque d’immenses ressources économiques se concentrent entre les mains d’un petit nombre d’acteurs, leur capacité à influencer la politique, l’information et les décisions publiques augmente elle aussi. Formellement, tous les citoyens ont le même droit de vote, mais, dans les faits, tous ne disposent pas des mêmes moyens pour peser sur les choix collectifs. Une démocratie ne peut être considérée comme pleinement saine lorsque le pouvoir économique devient si concentré qu’il remet en cause l’égalité politique effective des citoyens. La liberté économique est importante, mais elle ne peut devenir le prétexte permettant à une minorité d’exercer une influence disproportionnée sur le destin de la majorité.
Il est nécessaire de changer radicalement de cap. Il faut revaloriser les salaires, protéger le travail, lutter contre la précarité, investir dans la santé et l’éducation publiques, garantir une fiscalité réellement progressive et combattre les rentes improductives ainsi que les positions monopolistiques. Il faut soutenir les entreprises qui innovent et créent des emplois dignes, mais empêcher que la compétitivité repose exclusivement sur la réduction des droits. Il faut surtout retrouver un principe fondamental: l’économie doit être au service de l’être humain, et non l’être humain au service de l’économie.
Le plus grand danger est que la pauvreté devienne une condition normale et socialement acceptée. Qu’il devienne normal de travailler sans parvenir à épargner, de renoncer à se soigner — aux États-Unis, pour être clair, c’est déjà le cas —, de vivre dans l’incertitude, de ne pas avoir les moyens de se loger ou de voir ses enfants contraints de chercher un avenir ailleurs. Qu’il devienne normal de demander des sacrifices continuels aux travailleurs tandis que la concentration de la richesse est présentée comme un phénomène inévitable. Nous ne pouvons accepter une société dans laquelle le progrès économique coexiste avec la régression sociale.
Le néolibéralisme n’est pas une loi de la nature et ne représente pas le seul modèle économique possible. Il est le résultat de choix politiques et, à ce titre, peut être débattu, contesté et modifié. Toute économie de marché ne produit pas nécessairement de l’appauvrissement, mais un système qui sacrifie les salaires, les services publics et la justice sociale sur l’autel du profit risque de construire une société toujours plus inégalitaire et fragile.
Le moment est venu de dire: assez. Nous ne sommes pas nés pour servir les marchés: ce sont les marchés qui doivent servir les personnes. La richesse d’une nation ne devrait pas être mesurée uniquement à l’aune des bénéfices des grandes entreprises ou de l’évolution des Bourses, mais aussi de la qualité de vie des citoyens, de la dignité du travail et de la possibilité de construire un avenir sans vivre constamment dans la peur de la précarité.
Car une société qui enrichit toujours davantage quelques privilégiés tandis que des millions de personnes peinent à vivre dignement ne peut être considérée comme un modèle de réussite. C’est un modèle qui doit être profondément transformé.
15:45 Publié dans Actualité, Economie, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : economie, néolibéralisme, actualité, théorie politique |
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Ancienne journaliste, philologue, socialiste, prorusse: Iljana Yotova est la nouvelle présidente de la Bulgarie

Ancienne journaliste, philologue, socialiste, prorusse: Iljana Yotova est la nouvelle présidente de la Bulgarie
Yotova a promis le dialogue avec les jeunes, la paix et la stabilité, mais l’incertitude économique ne sera pas facile à affronter.
Diana Mihaylova
Source: https://it.insideover.com/politica/ex-giornalista-filolog...
Dimanche 1er novembre, la Bulgarie a choisi sa nouvelle présidente: Ilijana Yotova, 62 ans, figure historique du Parti socialiste bulgare, ancienne vice-présidente pendant deux mandats et ancienne députée européenne. Avec 57,58% des voix, elle a battu au second tour son adversaire Andrej Gjurov, qui n’a recueilli que 39,5% des suffrages.
Un résultat inattendu pour beaucoup, du moins à en juger par les polémiques sur les réseaux sociaux ces dernières semaines, qui donnaient plutôt Gjurov, du parti «Nous poursuivons le changement», comme vainqueur possible. Andrej Gjurov était en effet le candidat favori de la plupart des citoyens proeuropéens, des progressistes, des jeunes de la génération Z et surtout des habitants de Sofia, qui rassemble à elle seule plus d’un sixième de la population bulgare.
Cependant, le choix des habitants des autres grandes villes, des villages et surtout de la population âgée de quarante ans et plus a déterminé la victoire de Yotova, qui prendra officiellement ses fonctions le 23 janvier 2027 en tant que septième présidente de la Bulgarie. Après deux mandats comme vice-présidente auprès de son prédécesseur, Rumen Radev, elle deviendra ainsi titulaire élue de la fonction à part entière, ainsi que la première femme à l’occuper dans l’histoire du pays.
La désillusion des électeurs
Le résultat a été annoncé dimanche soir, après le dépouillement de la totalité des bulletins, même si la participation est restée assez faible, autour de 29%. Un signe supplémentaire de la désillusion d’une grande partie des citoyens face à l’instabilité politique de ces dernières années, qui a culminé avec les gigantesques manifestations de novembre 2025. Des centaines de milliers de citoyens étaient alors descendus dans les rues de Sofia pour protester contre la corruption et la mauvaise gestion des fonds publics par le gouvernement, ainsi que contre les difficultés et la hausse de l’inflation depuis l’entrée dans la zone euro en janvier 2026.
«Merci à tous les citoyens qui ont exercé aujourd’hui leur droit de vote (…) Merci du fond du cœur à ceux qui nous ont choisis, mais aussi à ceux qui ne l’ont pas fait et qui sont néanmoins allés voter. Les voix de ceux qui ne nous ont pas choisis comptent elles aussi beaucoup pour nous, et nous écouterons leurs revendications», a déclaré Yotova lors de sa première conférence de presse après les élections. Elle en a également profité pour régler quelques comptes: «En trente ans de carrière politique, personne n’a encore été capable de me dire ce que je dois faire», a-t-elle affirmé fièrement devant les caméras, dans une allusion discrète aux critiques suscitées par ses positions sur la Russie et les questions internationales.
Outre son appartenance au Parti socialiste bulgare, héritier du Parti communiste de la Bulgarie communiste et toujours proche de la Russie, Ilijana Yotova a en effet été qualifiée de «prorusse» en raison de ses positions sur la guerre en cours en Ukraine. Tout en restant toujours très modérée lors de ses apparitions publiques, Yotova a déclaré que la Bulgarie devait rester à l’écart de la coalition des volontaires de l’UE destinée à aider l’Ukraine, appelant plutôt au dialogue avec la Russie de Poutine pour résoudre le conflit. Une position déjà partagée par Rumen Radev, l’actuel Premier ministre, qui avait précisément reçu le même qualificatif après sa victoire aux élections de mai dernier.

La situation est devenue particulièrement tendue ces dernières semaines en raison de la proximité géographique de la Bulgarie avec le conflit, le pays étant situé sur la rive de la mer Noire opposée à celles de la Russie et de l’Ukraine. Au mois d’octobre, deux graves attaques de drones ont frappé des navires marchands au large des côtes bulgares, provoquant le naufrage de deux bâtiments et laissant des dizaines de marins portés disparus. Une escalade inédite à laquelle la Roumanie a répondu en faisant décoller deux avions de chasse pour patrouiller dans l’espace aérien, tandis que les autorités bulgares sont restées nettement plus réservées et évasives, sans prendre de mesures techniques.
Si le Premier ministre Radev a qualifié les attaques d’«inacceptables», ni lui ni Yotova n’ont jamais approfondi la question, l’origine des drones n’ayant jamais été formellement établie — même si certains ont émis l’hypothèse qu’il s’agissait de drones russes. Les adversaires de Yotova et les personnalités les plus proches de l’Ukraine ont donc saisi cette occasion pour l’attaquer, et la situation a débouché sur des milliers d’insultes et de critiques sur les réseaux sociaux.
Une inspiration socialiste
«Félicitations à Mme Yotova et à Kiril Vălčev [nouveau vice-président, NDLR], qui, malgré l’hystérie qui s’est abattue sur eux, ont mené une campagne positive et à la hauteur des enjeux. (…) Aujourd’hui, le peuple bulgare a choisi l’avenir et non le passé. Les Bulgares ont choisi la paix, la stabilité, la normalité et une perspective claire, défendue avec ténacité. Certaines personnes ne jurent que par la démocratie, mais ne la respectent pas. Peut-être ces personnes ont-elles une vision déformée des élections, qu’elles soient législatives ou présidentielles, dans une république parlementaire…», a ainsi déclaré Radev, sur un ton discrètement polémique, aux côtés d’Iljana Yotova après les premiers sondages à la sortie des urnes.
Née à Sofia en 1964, Ilijana Yotova a commencé sa carrière comme journaliste, rédactrice et reporter après des études au lycée français de Sofia, un séjour en France et un cursus en langues et philologie. Elle a notamment occupé des fonctions prestigieuses, comme la présentation du journal télévisé du soir de la BNT, la télévision nationale bulgare.

La politique n’est venue que dans un second temps: elle a rejoint les rangs du Parti socialiste bulgare à partir de 1997, avant d’être élue au Parlement européen, puis d’atteindre le sommet avec les élections de ces derniers jours. Journaliste habituée pendant des années à poser des questions aux responsables politiques, elle se retrouve donc désormais de l’autre côté, à devoir répondre de l’avenir des citoyens du pays le plus pauvre de l’UE. Elle ne parle presque jamais de sa vie privée. Son mari est professeur d’orthopédie et de traumatologie; c’est de lui qu’elle tient son nom de famille, Yotova. Ensemble, ils ont un fils et désormais aussi un petit-enfant.
Pendant sa campagne, elle a constamment promis le dialogue avec les jeunes, la paix et la stabilité. Mais l’incertitude économique qui touche l’ensemble de l’UE depuis quelques mois ne sera pas facile à affronter, d’autant moins dans la position périphérique de la Bulgarie, qui porte le poids de longues années de tensions politiques.
Selon les détracteurs de Yotova, parmi lesquels de nombreux jeunes qui rêvent d’un avenir d’intégration à l’UE, ses origines politiques et sa proximité avec la Russie pourraient ramener la Bulgarie trente ans en arrière. C’est pour ces raisons qu’elle a été qualifiée de «populiste». Iljana Yotova est toutefois d’inspiration socialiste, ce qui, dans un contexte général de progression des droites, y compris extrêmes, dans de nombreux pays européens, pourrait ne pas être une si mauvaise chose, surtout au regard des luttes de milliers de travailleurs moins préoccupés par les questions internationales que par la crise intérieure récurrente. Le chemin reste néanmoins semé d’embûches, et la confiance populaire reste entièrement à conquérir.
13:58 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bulgarie, iljana yotova, politique, europe, balkans, affaires européennes |
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Varsovie: quand l’État de droit arrive en voiture de police

Varsovie: quand l’État de droit arrive en voiture de police
René Fuchslocher Raddatz
Source: https://euro-sinergias.blogspot.com/2026/11/blog-post.html
Dans la nuit du 30 octobre, le bâtiment du Tribunal constitutionnel polonais a été placé sous surveillance policière. Son président, Bogdan Święczkowski, s’est retrouvé sur le trottoir. À l’intérieur, une juge dont le chef de l’État n’avait jamais reçu le serment se proclamait à la tête de l’institution. Karol Nawrocki a dû faire faire demi-tour à son avion en route vers le Sénégal.
En bref, voici les faits. En mars, la majorité parlementaire de Donald Tusk a désigné six juges. Le président de la République, qui doit recevoir leur serment, en a accepté deux et s’est opposé aux autres. Ceux-ci ont alors prêté serment devant le Sejm — la chambre basse du Parlement —, comme si les formes constitutionnelles n’étaient qu’une formalité dont on pouvait se dispenser. Quelques mois plus tard, Anna Korwin-Piotrowska (photo) s’est attribué la qualité de juge ayant le plus d’ancienneté. Pour cela, elle a fait courir son ancienneté depuis le début de sa carrière, en 1995, et non depuis son entrée dans un tribunal qui ne la reconnaît pas. Forte de ce titre, elle a suspendu le président et le vice-président, en s’appuyant par analogie sur des dispositions qui confèrent ce pouvoir à une autre autorité.
En tant qu’avocat, j’ai du mal à en trouver le fondement juridique. En revanche, j’en distingue bien la méthode: on crée d’abord le fait accompli, puis on cherche la règle. Le commissaire européen à la Justice s’est empressé de soutenir le gouvernement de Varsovie. L’ambassadeur de Pologne en Roumanie, en revanche, a préféré démissionner plutôt que de cautionner cette démarche.
La rue n’adhère pas au récit officiel. Interrogés par IBRiS sur ce conflit, les Polonais donnent davantage raison à Nawrocki qu’à Tusk — 32% contre 27,8% —, et l’écart se creuse chez les moins de 49 ans. Un tiers, excédé par les deux, ne donne raison à personne.
Cette désillusion de la jeunesse porte un nom: Konfederacja, dans ses deux composantes. Celle de Mentzen et Bosak, ainsi que la Couronne de Grzegorz Braun et Roman Fritz, constituent le bloc que la presse polonaise appelle déjà tout simplement « les Konfederacje ». Ensemble, elles représentent plus d’un cinquième de l’électorat et dominent largement chez les 18-29 ans. Elles négocient aujourd’hui avec l’entourage du président une liste commune de la droite. La Pologne rejoint ainsi un courant continental qui refuse que la morale familiale, la composition démographique de la nation ou la participation à des guerres qui ne sont pas les siennes se décident dans les bureaux de Bruxelles.
Pour l’Amérique hispanique, la leçon est loin d’être négligeable. Les tribunaux constitutionnels sont le dernier rempart institutionnel d’une république. Lorsqu’on en prend le contrôle par la force en y installant des juges acquis à sa cause, l’enjeu n’est plus une majorité de circonstance, mais les règles elles-mêmes. Et celui qui applaudit aujourd’hui parce que l’occupant lui est sympathique n’aura demain plus aucun argument pour protester lorsque le locataire changera.
Le verdict viendra des urnes en 2027. En attendant, l’Europe offre un paradoxe qui mérite d’être étudié: un État de droit qui, pour être rétabli, a besoin de cadenasser la porte du tribunal.
12:25 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Droit / Constitutions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : droit, droit constitutionnel, pologne, actualité, europe, affaires européennes |
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L’âge d’or qui n’est jamais venu: l’effondrement des républicains de Trump Guerre, trahison et mort d’«America First»

L’âge d’or qui n’est jamais venu: l’effondrement des républicains de Trump
Guerre, trahison et mort d’«America First»
Constantin von Hoffmeister
Source: https://www.eurosiberia.net/p/the-golden-age-that-never-came
Le peuple américain a rendu son verdict, et il est dévastateur. Lors des élections de mi-mandat du 3 novembre, les républicains ont été écrasés, perdant le contrôle de la Chambre des représentants comme du Sénat, tandis que l’âge d’or promis par Donald Trump s’effondrait dans l’humiliation politique. Trump avait pratiquement supplié les électeurs républicains de faire comme si son nom figurait sur les bulletins de vote. Ils ont suivi son conseil et voté en conséquence. Le résultat a été un rejet national d’une administration qui avait promis de rendre sa grandeur à l’Amérique, mais qui a ressuscité l’establishment même qu’elle était censée être venue détruire. Deux ans après son retour triomphal à la Maison-Blanche, Trump a entraîné son parti dans l’abîme. Les démocrates n’ont pas gagné parce qu’ils proposaient une magnifique alternative. Ils ont gagné parce que des millions d’Américains en avaient assez d’être trompés.
Au cœur de cette catastrophe se trouve la guerre inutile de Trump contre l’Iran, un conflit dicté par les intérêts israéliens et soutenu avec ferveur par les interventionnistes sionistes qui ont retrouvé leur influence à Washington. Trump avait promis de tenir l’Amérique à l’écart des guerres à l’étranger. Au lieu de cela, il a laissé les États-Unis s’enliser dans un nouveau désastre au Moyen-Orient, sacrifiant la prospérité américaine aux ambitions géopolitiques de Benjamin Netanyahou.
Les conséquences se sont fait sentir bien au-delà du champ de bataille. Les prix de l’essence et du gazole se sont envolés, les coûts de transport ont augmenté, et les Américains ordinaires se sont retrouvés à payer une guerre dont ils ne voulaient pas et dont ils n’avaient nul besoin. Routiers, agriculteurs, ouvriers de l’industrie et familles ont été contraints de financer une nouvelle aventure de l’establishment de la politique étrangère. Le président qui avait promis de faire passer l’Amérique d’abord avait une fois de plus placé les intérêts étrangers avant ceux de son propre peuple.

Les conséquences économiques ont été particulièrement destructrices parce que Trump avait bâti son retour politique sur une promesse simple: tout deviendrait moins cher. L’essence, les produits alimentaires, le logement, l’électricité et les biens de première nécessité étaient censés redevenir abordables. Au lieu de cela, le consommateur américain s’est retrouvé confronté à la hausse des coûts, à l’incertitude économique et au spectacle d’un président se félicitant de son action pendant que les ménages ordinaires peinaient à joindre les deux bouts.
La guerre contre l’Iran a aggravé la crise énergétique, tandis que les droits de douane et les expérimentations économiques de Washington exerçaient une pression supplémentaire. Les dirigeants républicains s’attendaient à ce que les électeurs applaudissent des slogans patriotiques tout en payant plus cher à la pompe. Mais les slogans ne remplissent pas un réservoir, et les discours sur la grandeur de l’Amérique ne paient pas les courses au supermarché. Les travailleurs américains qui avaient ramené Trump au pouvoir ont découvert que l’âge d’or existait surtout dans les discours présidentiels.

La trahison s’est étendue à l’immigration. Trump avait promis des expulsions massives, le rétablissement de la souveraineté aux frontières et une rupture décisive avec les politiques migratoires de ses prédécesseurs. Pourtant, la vaste campagne d’expulsions qu’attendaient ses partisans ne s’est jamais concrétisée à l’échelle promise. Il y a eu des opérations de contrôle, des affrontements et d’interminables déclarations de «fermeté», mais rien qui ressemblât à la transformation d’ensemble annoncée pendant la campagne. L’administration a préféré les annonces spectaculaires et les démonstrations d’autorité soigneusement mises en scène au difficile travail de restructuration fondamentale du système d’immigration. Une fois de plus, l’écart entre la rhétorique de Trump et ses réalisations est devenu impossible à dissimuler. Des millions de personnes avaient voté pour un redressement national, et non pour une nouvelle production théâtrale dans laquelle les mêmes problèmes subsistaient sous un nouvel assortiment de slogans.
L’Amérique n’a pas davantage assisté à la grande renaissance industrielle et infrastructurelle que Trump avait promise. Où étaient les magnifiques usines nouvelles, les ponts reconstruits, les chemins de fer transformés et les villes industrielles renaissant après des décennies d’abandon ? Où était le programme national de construction qui aurait témoigné d’une véritable rupture avec les politiques économiques à bout de souffle du passé ? Quels que fussent les investissements et les projets ponctuels dont l’administration pouvait se prévaloir, aucune transformation globale des infrastructures n’était à la hauteur de la grandiloquence historique employée par Trump. L’Amérique intérieure restait accablée par le déclin de ses villes et de ses communautés, le délabrement de ses équipements publics et les conséquences durables de la désindustrialisation. Plutôt que d’orienter les ressources nationales vers la reconstruction, Washington est revenu à ses priorités habituelles: la puissance militaire, la confrontation géopolitique et les exigences de puissants intérêts financiers. On avait promis à l’Amérique une renaissance; elle a eu droit à une nouvelle opération de maintien de l’impérialisme.

La plus grande tromperie a peut-être été la prétendue rébellion de Trump contre l’establishment néoconservateur. Pendant des années, les partisans de MAGA avaient dénoncé les architectes des interventions désastreuses de l’Amérique à l’étranger, la bureaucratie permanente de Washington et la classe politique qui traitait la nation américaine comme un instrument de domination mondiale. Trump prétendait incarner la destruction de ce système. Pourtant, sa seconde administration en a de plus en plus adopté les priorités. Le langage a changé, les personnes ont changé et les ornements patriotiques sont devenus plus extravagants, mais le fond est resté douloureusement familier: interventions militaires à l’étranger, soutien inconditionnel à Israël, confrontation avec des puissances souveraines comme la Russie et la Chine, et subordination de la prospérité intérieure aux ambitions stratégiques à l’étranger. La révolution promise a fini dans les mêmes conneries néoconservatrices, désormais vendues sous l’étiquette «America First». Le mouvement qui avait promis de renverser l’establishment est devenu son dernier déguisement.
La défaite républicaine révèle également la faiblesse d’un mouvement politique organisé autour de la personnalité d’un seul homme plutôt que d’un programme cohérent de renouveau national. Trump exigeait la loyauté, balayait les critiques et traitait tout désaccord au sein de son propre mouvement comme une trahison. Mais la loyauté personnelle ne saurait compenser l’échec politique. Ses partisans étaient censés excuser chaque promesse non tenue au motif que l’autre option était prétendument pire. Cet argument a fini par perdre toute efficacité. En votant contre les républicains, les Américains ne se ralliaient pas nécessairement à l’establishment démocrate, dont le bilan en matière de mondialisme, d’interventionnisme et de mauvaise gestion économique reste tout aussi désastreux. Beaucoup refusaient simplement de récompenser un président qui avait trahi les attentes qui l’avaient porté au pouvoir. Les élections de mi-mandat ont montré qu’une révolte populiste ne peut survivre indéfiniment grâce à la nostalgie, au théâtre politique et à la répétition de promesses déjà bafouées.
L’effondrement des républicains marque quelque chose de plus important qu’un nouveau changement de majorité au Congrès. Il représente la destruction d’une illusion politique qui avait captivé des millions d’Américains et inspiré des mouvements nationalistes dans tout le monde occidental.
Trump avait promis la paix et a apporté la guerre. Il avait promis la prospérité et a apporté la hausse des prix. Il avait promis des expulsions massives et n’a pas réalisé la transformation qu’attendaient ses partisans. Il avait promis une renaissance industrielle et n’a proposé aucune grande reconstruction nationale. Surtout, il avait promis de vaincre l’establishment néoconservateur et a finalement adopté son programme.
La tragédie est que les démocrates, bénéficiaires de cet échec spectaculaire, représentent dans une large mesure le même ordre politique en décomposition. L’Amérique est désormais prise au piège entre deux partis qui s’opposent dans leurs discours tout en préservant les structures essentielles de la puissance impérialiste. L’âge d’or n’est jamais venu. On avait proposé au peuple américain une révolution; il a reçu une nouvelle administration semblable à celle de l’ancien régime. La plus grande réussite politique de Trump aura peut-être été, en définitive, de détruire le mouvement qui croyait qu’il le sauverait.
11:30 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, états-unis, maga, donald trump, midterms 2026 |
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mardi, 03 novembre 2026
Coup d’État polonais et autres scories

Coup d’État polonais et autres scories
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/golpe-polacco-ed-altri-cascami/
On en parle, et énormément, sur les réseaux sociaux, mais presque pas dans les grands médias. Ceux qui, désormais, semblent réduits à de simples caisses de résonance de la Voix de leurs maîtres.
L’histoire, à vrai dire, est simple. Et extrêmement claire.
Donald Tusk, Premier ministre polonais, a tenté un coup d’État. En cherchant à imposer, par la force, une nouvelle présidente du Tribunal constitutionnel. En occupant, avec la police à son service, les centres du pouvoir à Varsovie.
Le président polonais, Karol Nawrocki, qui effectuait un voyage diplomatique en Afrique, a brusquement fait demi-tour.

Et, en quelques heures, il a rétabli l’ordre constitutionnel. En chassant la nouvelle présidente du Tribunal, improvisée et imprudente.
Et en rétablissant, de fait, la légalité dans le pays, grâce aussi à la mobilisation populaire contre le coup d’État de Tusk.
Honte et déception pour Bruxelles, l’OTAN et certains gouvernements européens dont Tusk est le favori.
Qui voulaient ce coup d’État, l’appelaient de leurs vœux et l’ont favorisé.
Car même un aveugle verrait que le coup d’État de Tusk était voulu et piloté par des centres de pouvoir bien éloignés de Varsovie.
Or, il est évident que le silence embarrassé de l’Occident a une origine bien précise.
Quelles que soient les contorsions intellectualistes auxquelles on puisse se livrer, les acrobaties intellectuelles et les circonlocutions alambiquées, cette fois, il est tout simplement impossible de rejeter la faute sur le Croquemitaine. Sur Vladimir Poutine.
Car les Polonais n’aiment pas les Russes. Bien au contraire, ils nourrissent depuis toujours un nationalisme farouche essentiellement dirigé contre Moscou.
La nostalgie d’un passé assez lointain où la Pologne dominait, comme le rappelle Tarass Boulba.
Et, surtout, une rancœur mûrie et trempée au fil de nombreuses décennies de sujétion forcée.
Seulement, ne pas aimer la Russie est une chose. Aller inutilement au massacre pour servir les intérêts des centres de spéculation internationaux en est une tout autre.
C’est ce que Tusk aurait voulu faire après le coup d’État.
À présent, naturellement, la situation est bloquée. Le retour résolu et décisif de Nawrocki a fait échouer le coup d’État. Et rétabli, au moins en partie, la légalité.

Cependant, Tusk reste retranché dans son pouvoir. Et bénéficie du soutien de l’UE et de l’OTAN.
Cela pourrait facilement conduire à un affrontement violent, qui ne serait pas seulement institutionnel. À une véritable guerre civile.
Une chose est toutefois certaine.
La Pologne est hors jeu. Et elle le restera un bon moment.
Le Tsar, de loin, en rit probablement.
L’une de ses « prophéties » est en train de se réaliser.
La Russie n’a rien besoin de faire. La coalition « européenne » ne tardera pas à voler en éclats toute seule.
20:00 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, pologne, europe, affaires européennes, karol nawrocki |
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L’aspiration impériale de l’Europe dans l’essai de Vincenzo Pellegrino

L’aspiration impériale de l’Europe dans l’essai de Vincenzo Pellegrino
Le chercheur part du concept de Patrie qui, selon lui, « ne peut être réduite à une entité statique […] Elle est plutôt un projet vivant, dynamique, animé par une tension intrinsèque vers l’expansion, l’universalité ».
Par Giovanni Sessa
Source: https://www.barbadillo.it/134602-laspirazione-imperiale-d...
L’Europe actuelle est un fantôme politique, une institution supranationale au caractère épidémique, pour reprendre les termes par lesquels le philosophe Andrea Emo définissait la démocratie libérale. Ses décisions, absolument insignifiantes sur le plan de la politique internationale, en une période historique comme la nôtre, où la guerre se déroule également à l’intérieur des frontières du Vieux Continent, sont «subies» par les peuples européens.
Dans un contexte géopolitique complexe, dont les issues possibles ne sont pas entièrement claires, il est naturel de s’interroger à nouveau sur l’état présent des choses. C’est ce que fait Vincenzo Pellegrino, chercheur en géopolitique, dans son ouvrage Impero. Una necessità storica (Empire. Une nécessité historique), disponible en librairie grâce aux éditions Aurora. Le livre se compose de six chapitres denses et se termine par une annexe réunissant des essais thématiques parus sur le blog de l’Association Aurora. Le texte est enrichi d’une introduction de Davide Fini et d’une postface de Lorenzo Maria Pacini.
L’auteur part d’une tentative de redéfinition du concept de Patrie qui, selon lui, «ne peut être réduite à une entité statique […] Elle est plutôt un projet vivant, dynamique, animé par une tension intrinsèque vers l’expansion, l’universalité» (p. 17). Les dynamiques géopolitiques, aujourd’hui encore, «obéissent à des logiques impériales» (p. 17), le plus souvent dégradées en logiques simplement «impérialistes».
L’un des principaux objectifs du livre est de préciser la différence entre l’idée d’empire et les impérialismes historiques et contemporains: «L’empire […] n’est pas seulement une institution politique, mais une force culturelle, spirituelle et philosophique qui incarne l’aspiration de l’humanité à un ordre supérieur, un projet […] qui intègre dans le respect des différences» (p. 21).

Pellegrino interprète l’Empire romain comme un paradigme vers lequel se tourner pour sortir de l’impasse contemporaine. Il incarnait une idée de civilisation fondée sur trois piliers essentiels: «le latin comme langue véhiculaire, le droit romain comme cadre juridique […] et une infrastructure administrative et matérielle qui reliait la Méditerranée au sein d’un système unique et cohérent» (p. 21). L’impérialisme, à l’inverse, est «un processus dans lequel l’aspiration à un ordre universel se pervertit en un système de domination oppressive, caractérisé par […] l’exploitation économique et culturelle et la suppression des identités locales» (p. 22). Une réduction au Même.
En ce sens, la conquête espagnole de l’Amérique du Sud fut impérialiste, tout comme l’expansion coloniale anglaise: autant d’exemples historiques qui représentent une véritable trahison de l’idée d’empire.
Le droit romain ne visait pas simplement à créer des sujets, puisqu’il transformait les peuples de l’empire en citoyens.

Les routes romaines furent le symbole d’une unification qui dépassait la simple réduction des distances géographiques; elles furent le symbole d’une unité spirituelle.
L’exégèse de l’empire proposée par Pellegrino est tributaire des thèses de Pagden, qui le conduisent à voir dans la philosophie hégélienne de l’histoire, centrée sur l’«esprit du monde», un moment essentiel de la réactivation de cette idée — ce sur quoi l’auteur de ces lignes nourrit plus que quelques doutes.
Le thème le plus important qui se dégage de ces pages visant à actualiser l’idée impériale nous semble être l’attention que l’auteur porte au rôle possible de l’Italie: «L’Italie, héritière de la tradition romaine […] a vocation à être une force civilisatrice […] surtout dans le bassin méditerranéen», carrefour crucial, dans la conjoncture historique où nous nous trouvons, pour les dynamiques géopolitiques en cours. Ce thème est traité avec force détails dans le chapitre IV.
Jusqu’à présent, les gouvernements italiens ont manqué de la volonté politique nécessaire pour jouer un rôle de premier plan au sein de la communauté internationale.
Les principaux facteurs sur lesquels nos gouvernants devraient miser sont:
1) les stratégies pratiques à tirer de l’exemple romain;
2) la valorisation du patrimoine culturel italien;
3) l’exploitation de notre position géographique, marginalisée par les contraintes européennes.
En un mot, Pellegrino appelle à une souveraineté active «qui redéfinisse les modalités de la participation italienne à l’ordre européen et développe […] des capacités de projection autonomes en Méditerranée» (p. 138).
Précisons-le: il ne s’agit pas d’envisager un retour à l’Antiquité, ni d’une position politique réactionnaire, mais plutôt, comme le précise l’auteur, d’une reprise de la vision de l’histoire propre à Vico. Les «cours et retours» de Vico ne constituent pas une conception déterministe de l’histoire: «ils reconnaissent que les problèmes fondamentaux de la coexistence politique se présentent à nouveau sous des formes différentes» (p. 141). La souveraineté active ne peut s’exercer que dans le cadre d’une conception ouverte de l’histoire, où l’origine peut être reconquise, mais aussi définitivement perdue.
Dans les autres chapitres d’Impero. Una necessità storica, Pellegrino s’attarde d’abord sur la géopolitique des empires — également examinée par Pacini, avec une argumentation pertinente, dans la postface —, puis étudie les puissances impériales présentes sur l’échiquier contemporain, avant de se pencher sur l’empreinte culturelle des empires et sur la nécessité de créer un nouveau langage commun.
Dans ce contexte, les exégèses que Pellegrino propose de certaines œuvres cinématographiques contemporaines présentent un intérêt particulier. Parmi les films qu’il examine figurent Dune et Star Wars.

En conclusion, nous estimons que les thèses de Pellegrino sont d’une actualité pressante, à condition qu’elles soient étayées par les observations du philosophe Andrea Emo (photo) sur le sens profond de l’Europe. Pour le philosophe vénitien, l’Europe est, par vocation, une «terre du couchant», un laboratoire permanent, toujours en chantier, où toute forme politique qui prétend se fixer définitivement est destinée à se dépasser, puisque tout est exposé à l’origine, au baptême du «néant de l’étant», ce principe qui vit en nous, dans la physis et, par conséquent, également dans l’histoire.
* * *
Vincenzo Pellegrino, Impero. Una necessità storica, introduction de D. Fini, postface de L. M. Pacini, Aurora Editrice, 224 pages, 16,00 euros.
19:43 Publié dans Livre, Livre, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livre, europe, idée impériale, empire |
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Musk, Trump, Zelensky et Starlink

Musk, Trump, Zelensky et Starlink
Alexandre Douguine
Présentateur: Nous allons aborder un sujet très proche de nous, d’une grande importance et, si vous voulez, « élevé » — ne serait-ce qu’en termes de distance et d’altitude orbitale.
Le réseau de satellites Starlink se retrouve une fois encore au cœur des débats, des polémiques et des justifications les plus vifs. Elon Musk a fait une série de déclarations retentissantes. Il apparaît que les forces ukrainiennes auraient exploité certaines failles techniques du système — en clair, contourné des restrictions, piraté des fonctionnalités et utilisé le service commercial Starlink à des fins purement offensives pour le ciblage de frappes, ce qui, selon Musk, est catégoriquement inacceptable. Musk a promis de combler toutes les failles et de ramener l’ensemble à des paramètres strictement civils. Zelensky a déjà indiqué que les communications avaient été rétablies, mais, dans le même temps, les déclarations émanant de Kiev montrent clairement que l’on s’attend à tout moment à de nouvelles mauvaises surprises de la part de Musk et de son système.
Parallèlement, Musk lui-même a déclaré sans détour que Starlink était la seule raison pour laquelle la ligne de défense ukrainienne ne s’était pas encore complètement effondrée.

Alexandre Guélievitch [Douguine], que signifie tout cela à l’heure actuelle ? S’agit-il simplement d’un prétexte commode et d’un règlement de comptes tactique au sein de l’establishment américain à l’approche des élections nationales, ou est-ce le signe que toute cette pyramide technologique commence réellement à vaciller et qu’une fracture systémique apparaît dans le dispositif militaro-technique de l’Occident?
Alexandre Douguine : Tout d’abord, Musk — comme Trump au tout début, et comme l’écrasante majorité du mouvement MAGA, à l’exception des néoconservateurs, qui ont malheureusement considérablement renforcé leur influence ces derniers temps — était opposé à cette guerre. Trump lui-même et le noyau du mouvement MAGA étaient initialement opposés au soutien financier et militaire au régime de Zelensky, opposés à l’entraînement des États-Unis dans un conflit avec l’Iran, et insistaient pour que l’Amérique se concentre exclusivement sur son programme de politique intérieure.

Cependant, le puissant lobby sioniste aux États-Unis, allié aux néoconservateurs, a de fait contraint Trump à s’enliser dans la confrontation avec l’Iran. Ils continuent à attiser systématiquement la russophobie systémique — rappelons, par exemple, la célèbre initiative législative de Lindsey Graham (photo). Fait remarquable, ce sont exactement les mêmes personnes. Mark Levin, Ben Shapiro: des néoconservateurs typiques et, en même temps, des sionistes militants. Pour ce groupe de sionistes américains, les orientations pro-israéliennes, anti-iraniennes et antirusses ont toujours coïncidé avec un soutien inconditionnel à Zelensky — en contraste flagrant avec les positions du partisan ordinaire de MAGA.
Et, au sein de cet ensemble, Musk était l’un des représentants les plus marquants de la « première vague » de MAGA. Il a créé l’organisme chargé d’améliorer l’efficacité de l’appareil d’État, le DOGE, et a démantelé progressivement les programmes de l’USAID. Mais lorsque Trump a pris ce tournant sioniste et néoconservateur, Musk a semblé se murer dans le silence. Au moment des événements internationaux les plus importants, des bouleversements tectoniques, il s’est délibérément tenu à l’écart et a commenté des choses parfaitement insignifiantes — par exemple, en se vantant de sa merveilleuse IA Grok et des belles images de style anime qu’elle pouvait générer.

Ce fut une véritable émigration intérieure dans l’espace numérique. Il s’est retiré de la grande politique, s’est cantonné strictement au domaine des affaires et a cessé de livrer des analyses géopolitiques, alors qu’auparavant il s’exprimait à pratiquement chaque occasion.
Et maintenant, on le ramène partiellement au service de l’État — à de grands contrats, assortis de pouvoirs spécifiques — et il a recommencé à s’exprimer. À mon avis, une nouvelle politique « post-trumpiste » prend actuellement forme, dans laquelle Musk est appelé à jouer l’un des rôles clés.
C’est précisément pour cette raison que des thèmes à moitié oubliés reviennent au premier plan : une critique acerbe de l’engagement dans le conflit avec l’Iran, des accusations contre l’Union européenne, les mondialistes et le Parti démocrate, selon lesquelles ce sont eux qui ont déclenché le massacre sanglant entre Russes et Ukrainiens.
Musk a publié un message retentissant, déclarant explicitement: «Maudits soient ceux qui ont appelé à cette guerre, qui a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes!». C’était un coup direct et dévastateur porté aux néoconservateurs au sein du Parti républicain ainsi qu’aux démocrates. Cela concerne à la fois la guerre elle-même et l’aide insensée apportée à Kiev.

Musk s’en est immédiatement pris à Zelensky, affirmant sans détour que cet homme ne veut absolument pas la paix et ne fonctionne que sur la base de la guerre. Ces formulations étaient extrêmement dures.
Quant à la Russie, même Trump essaie de maintenir une position relativement mesurée: il n’est pas un russophobe enragé et primaire comme ses adversaires démocrates ou ses alliés néoconservateurs, et il tente de préserver un certain équilibre. Bien que, comme nous le voyons clairement, il soit loin d’être libre de suivre pleinement sa propre ligne.
Et il est ici extrêmement important que les critiques de Musk visent aussi directement le déclenchement d’une guerre contre l’Iran. Le terme « fauteurs de guerre », dans ses reproches, s’applique avec la même force au théâtre ukrainien et au théâtre moyen-oriental.
Peut-être s’agit-il en partie d’une subtile manœuvre électorale, car les sondages montrent implacablement qu’à un certain stade, Trump a rapidement dilapidé sa réserve d’or qui était le soutien dont il jouissait parmi les partisans fidèles du MAGA des débuts. Il a méthodiquement repoussé le noyau idéologique, estimant pouvoir se passer de lui.

Permettez-moi de rappeler que, dans ses publications sur Truth Social, il s’est emporté contre les dirigeants les plus loyaux et les plus convaincus de ce mouvement — Tucker Carlson, Marjorie Taylor Greene, Megyn Kelly, Alex Jones et Musk lui-même. Pourtant, c’est précisément cette cohorte d’idéologues qui lui a, pour l’essentiel, apporté la victoire, en lui procurant la marge décisive dont les républicains traditionnels étaient dépourvus. D’ailleurs, J.D. Vance est issu du même cercle.
Et maintenant, cette force profonde, extrêmement intéressante à observer, commence à se manifester ouvertement en Amérique. Elle est fondamentalement opposée au soutien militaire à Kiev.

En même temps, Musk est un pragmatique endurci et un homme d’affaires. Il trace une ligne claire: le dispositif militaire Starshield relève directement des prérogatives du Pentagone et de l’État américain, et Musk lui-même n’y prend formellement aucune décision. Bien sûr, auparavant, il fermait les yeux sur la manière dont les Ukrainiens pirataient sans vergogne le système commercial Starlink et l’utilisaient pour des frappes offensives. Mais le simple fait qu’il ait cessé de fermer les yeux et commencé à dresser publiquement des barrières constitue un symptôme de la plus haute importance.
Il ne s’agit pas simplement d’agitation préélectorale ni d’une tentative de reconquérir, pour le bénéfice de Trump, un électorat désillusionné. Tout cela est beaucoup plus profond: nous entrons progressivement dans l’ère post-Trump. Aux États-Unis se cristallise une immense et puissante force conservatrice et isolationniste, opposée au lobby sioniste, à la guerre en Ukraine, aux mondialistes et aux bureaucrates européens. En raison de la politique maladroite de Trump, et, par endroits, elle a tout simplement ratée, cette masse de plusieurs millions de personnes s’est retrouvée politiquement orpheline. Une lutte acharnée se déroule maintenant pour déterminer qui la dirigera et sous quelles bannières elle sera ralliée. Les démocrates se frottent déjà les mains, comptant dresser leurs adversaires les uns contre les autres et organiser une chasse aux figures clés de MAGA.
Mais il faut envisager le problème plus largement. Nous ne devons pas ramener l’analyse à un niveau enfantin: «Musk a coupé Starlink — bravo; il ne l’a pas coupé — mauvais point». Nous devons comprendre clairement ceci: nous sommes en état de guerre directe avec les États-Unis, et Trump ne met pas fin à cette guerre.
L’issue idéale serait peut-être que les dirigeants des trois grandes puissances — Poutine, Trump et Xi Jinping — se rencontrent sans aucun intermédiaire, sans Ukrainiens ni Européens, afin que ces derniers ne viennent tout simplement pas leur mettre des bâtons dans les roues. Aujourd’hui, nous avons un monde tripolaire pleinement constitué. Et les véritables dirigeants de ces trois États-civilisations devraient s’asseoir à la même table et négocier directement entre eux.
Il est révélateur que Trump lui-même laisse périodiquement échapper: «L’Ukraine ne m’intéresse absolument pas, je ne veux pas en discuter; parlons plutôt de stabilité stratégique et d’arsenaux nucléaires». Pour lui, le dossier ukrainien est une question périphérique et secondaire. Mais, sous la pression étouffante de forces internes et externes, il est contraint de poursuivre cette ligne. Alors qu’il est enlisé dans une multitude de conflits, abandonner le soutien à Zelensky serait la mesure la plus rapide et la plus douloureuse pour les démocrates, et une mesure que le pays tout entier accueillerait favorablement. Mais Trump est malheureusement pieds et poings liés et ne dispose pas d’une souveraineté suffisante pour prendre cette décision de sa propre initiative.
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Évocation de Guillaume Faye, partie II: La Convergence des catastrophes

Évocation de Guillaume Faye, partie II:
La Convergence des catastrophes
par Pierre-Emile Blairon
Guillaume Faye a édité en 2004 un livre intitulé La Convergence des catastrophes sous le pseudonyme de Guillaume Corvus aux éditions DIE ; ce livre fut traduit en anglais en 2012 par Christian Kopff et édité par Arktos.
Ce livre constitue l’un des piliers de la pensée de Guillaume Faye, au même titre que « l’archéofuturisme » ou « l’ethnomasochisme », expressions qu’il a inventées et qui sont entrées dans le langage courant.
Guillaume Faye a repris en partie, dans les toutes dernières pages de son essai, un texte que j’avais écrit dans la revue Roquefavour[1] que j’ai créée et animée de 1994 à 2003.
Je n’avais pas lu La Convergence des catastrophes ; Guillaume me faisait envoyer tous ses livres dès leur parution ; pas celui-ci ; l’article en question datait de février 2003, publié dans le n° 17 de la revue Roquefavour, une revue bien modeste, du nom de l’endroit où j’habitais à l'époque ; elle était sous-titrée : revue de spiritualité de tradition européenne ; je crois que Guillaume n’aurait pas aimé reprendre cette dénomination ne serait-ce que de l’écrire en souriant malicieusement ; il y avait au moins un mot qu’il aurait écorché : spiritualité. En vérité, Guillaume n’aimait rien de ce qui avait trait à l’ésotérisme[2].
Il était formé à la rationalité sévère du monde grec et à la robustesse romaine, pas à l’imaginaire celte et à ses univers fantastiques qui ne s’embarrassent pas de logique. D’ailleurs, ce libellé n’avait pas eu beaucoup de succès non plus dans les cercles grécistes attachés, certes, au « paganisme », mais un paganisme trop contenu, à mon sens, dans la sphère terrestre, humaine, trop humaine, le lignage, le sol et le sang, sans lien avec la transcendance du monde des dieux qu’ils préféraient se figurer dans un environnement domestique, plus familiers et moins effrayants que ceux qui évoluaient dans cette maison flamande du roman de Jean Ray, Malpertuis ; pourtant, ce monde fabuleux ou féérique aurait pu constituer déjà une voie vers ces univers inconnus et pourtant parallèles au nôtre.
La Convergence des Catastrophes, un focus tiré de L’Archéofuturisme
La Convergence des catastrophes est un ouvrage postérieur de six ans à L’Archéofuturisme ; il en constitue une sorte de zoom sur ce point précis sur lequel Guillaume Faye a souhaité revenir : toutes les anciennes sociétés traditionnelles savaient que les civilisations sont non seulement mortelles, mais aussi qu’elles vivent sur un mode cyclique, naissance-vie-mort, qui se traduit chez les Indo-Européens par le système des quatre âges[3] pour la perception du temps, et celui de la trifonctionnalité pour la perception de l’organisation de la société[4].
Et elles meurent toutes de la même façon : une conjonction, ou une convergence, de catastrophes, qui sont à la fois, et simultanément, provoquées par l’homme et par la nature ; le prototype de ces événements qui reviennent périodiquement (dans un laps de temps de plusieurs dizaines de milliers d’années quand même) est l’exemple légendaire de l’Atlantide, raconté par Platon, une île immense qui disparaît, engloutie par un fantastique tsunami, suivi d’un déluge, les Dieux ayant voulu punir une société policée qui retournait à la barbarie parce que les hommes dégénérés ont trahi les principes moraux qui l’avaient fondée. C’est Mircea Eliade, l’historien des religions, l’un des fondateurs et l’un des chercheurs les plus renommés de cette discipline, tout comme son collègue et contemporain Georges Dumézil, qui a consacré sa vie à cette étude.



Ce corpus de connaissances a été augmenté, toujours à la même époque, par deux métaphysiciens (la métaphysique, une branche d’origine aristotélicienne de la philosophie, étant celle qui cherche à comprendre ce qui existe au-delà des apparences sensibles), je veux parler de René Guénon et de Julius Evola[5], et il faut ajouter à ces pionniers l’inventeur lui-même du concept de Tradition primordiale, l’Indien Tilak, qui travaillait sur un plan plus concret à rechercher l’emplacement du continent hyperboréen sous les glaces de l’Arctique d’où est partie, sur toute la surface de la Terre, toute cette connaissance primordiale.
Dans L’Archéofuturisme, qui commence par l’évocation de La Convergence des catastrophes, Guillaume Faye définit ce qu’il entend par ce mot archéofuturisme, page 42 : « penser ensemble les avancées de la technoscience et le retour aux solutions traditionnelles de la nuit des temps. Tel est peut-être le vrai nom de la postmodernité, aussi éloignée du passéisme que du culte idiot de l’ ʺactuelʺ. Rassembler selon la logique du ʺetʺ et non point du ʺouʺ la plus ancienne mémoire et l'âme faustienne car elles s'accordent. Le traditionalisme intelligent est le plus puissant des futurismes et inversement. Réconcilier Evola et Marinetti[6]. C'est le concept deʺ modernitéʺ, né de l'idéologie des Lumières, qu'il faut assécher. Il ne faut pas associer les Anciens aux Modernes mais les anciens aux Futuristes. »
J’ai coutume de rappeler un vieux dicton russe à ce sujet qui résume parfaitement ce point de vue : le passé n’est pas un port, c’est un phare.
Refaire le monde en permanence
Guillaume, dont l’énergie était inépuisable, et dont le cerveau fonctionnait à la vitesse d’une I.A. (Intelligence artificielle) voulait, en permanence, refaire le monde en ignorant (volontairement) qu’il n’y a jamais rien de nouveau sous le Soleil, et que tout a déjà été inventé. Admettre cette évidence revenait, pour lui, à se taire.
Guillaume en profitera, lors de la rédaction de La Convergence des Catastrophes pour faire une mise à jour du concept initial : L’archéofuturisme.
La Convergence des Catastrophes nous apprend pour quelles raisons notre brillante civilisation européenne est en train de mourir et donne les remèdes qui permettraient de la faire repartir après l’inévitable chaos qui arrive à une vitesse grand V ; d’ailleurs, Guillaume avait fixé une date fatidique dès le début de son livre avec une acuité digne des plus grands visionnaires puisque, mort quelques mois avant, il ignorait tout du cataclysme qui allait bouleverser toutes les données dont disposait l’Humanité au début de l’année 2020[7] avec cette fausse pandémie et ces faux vaccins inventés par une engeance mondialiste qui a pris le pouvoir à cette époque et qui le conserve encore :
« Une série d’enchaînements dramaturgiques convergent vers un point fatidique, que j’estime au début du XXIe siècle entre 2010 et 2020, pour précipiter dans le chaos le monde que nous connaissons, avec l’ampleur d’un séisme civilisationnel. Les ʺlignes de catastrophesʺ concernent l’écologie, la démographie, l’économie, la religion, l’épidémiologie, et la géopolitique. »
Guillaume Faye, la fureur de vivre
Cet ouvrage est plein du bouillonnement qui était l’habituelle attitude de notre ami, excessif en tout, dans la débauche[8] comme dans l’exaltation du sublime, l’un et l’autre état étant considéré par lui comme inhérent à la vie. Guillaume Faye m’a toujours fait penser au personnage incarné par James Dean, mort à 24 ans dans un accident de voiture, éternel adolescent rebelle dont le film emblématique sorti en 1955 ne s’appelait pas par hasard La Fureur de vivre, un personnage devenu après sa mort une icône intemporelle.
C’est ce qui est en train de se produire avec la stature de Guillaume Faye, 7 ans après sa mort, déconsidéré et rejeté par ceux qui l’entouraient, du temps de son vivant, dans son microcosme parisien, et qui est maintenant adulé par ces jeunes gens issus de ces mêmes milieux, qui n’ont même pas conscience des outrages que leurs aînés lui ont fait subir.
Temps linéaire et temps cyclique
Guillaume ne m’a pas envoyé son livre parce qu’il commence par cette phrase : « Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est menacée par une convergence des catastrophes. »
Désespérant. « Pour la première fois » ? J’ai passé les deux tiers de ma vie à essayer de faire comprendre à mes contemporains, avec un acharnement méthodique qui agaçait mes proches, la nécessité de prendre en compte la relativité du temps, mais aussi de l’espace, qui faisait notre condition humaine, que l’étalon de durée d’une vie humaine (soit, à l’heure actuelle en Europe, 85 ans) est une poussière dans l’immensité du temps, des milliards d’années, et qu’il était vraisemblable que des dizaines de civilisations, voire des centaines, semblables à la nôtre, aient pu se succéder. Que ce processus n’était rien que naturel puisqu’il s’inscrit dans l’histoire du cosmos qui est une histoire cyclique, comme tout processus naturel terrestre : hommes, plantes, animaux, saisons, nuits, jours, etc. vivent et meurent à ce même rythme cyclique. Et voilà que Guillaume m’assène cette phrase comme une bonne gifle d’entrée : « Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est menacée par une convergence des catastrophes. »
Cette dernière phrase va à l’encontre de ce que les anciennes grandes civilisations, y compris les civilisations grecque et latine dont s’est nourri Guillaume, avaient compris : tout ce que nous vivons sur cette planète est de nature cyclique ; le temps n’est pas linéaire[9], comme le croient chacun des trois monothéismes qui adorent tous les trois le même Dieu avec quelques variantes.
Trois sectes qui ont « réussi », et qui ont donc obtenu le label « religion », issues toutes les trois de la même région et qui ont toutes les trois envahi et/ou dominé le monde.
- Pour les hébreux (qui seront ensuite Israélites et juifs) : un dieu jaloux créé par eux-mêmes au seul usage, et au seul bienfait, d’eux-mêmes.
- Pour les musulmans : un dieu guerrier adapté à l’époque où il était urgent de se doter de règles de vie commune (en ce qui concerne l’islam: dans les moindres détails, même les plus scabreux) nécessaires garde-fous pour des populations primitives qui n’en avaient aucune et de contenter ces dernières dont la seule raison de vivre était de s’approprier les biens et les femmes de la tribu voisine. Ces règles n’ont pas changé d’un iota depuis leur création pour les deux communautés sémites : juifs et arabes.
- Pour les chrétiens : chassés de Palestine à la fois par les juifs et les Romains, la secte s’est réfugiée en Europe et a si bien adapté ses dogmes aux populations païennes locales qu’elle a fini par les convertir donnant naissance à un pagano-christianisme à vocation universelle appelé catholicisme (universel : traduction du mot grec katholikós)

Retour vers le futur : uchronie
Je me demande encore pourquoi Guillaume a cru nécessaire d’écrire un deuxième livre sur le même sujet, La Convergences des Catastrophes après L’Archéofuturisme ; je me demande aussi pourquoi commencer un livre avec une affirmation qu’il va entièrement démolir à la fin du même livre.

Je disais en début d’article que la fin de La convergence des catastrophes est consacrée en partie à la reproduction de l’article que j’avais rédigé pour Roquefavour en février 2003 ; vous trouverez en annexe le texte repris par Guillaume[10] ; j’ai rêvé, en découvrant cette étrange conclusion qui vient en opposition à ce qu’il écrivait au début de son ouvrage, que si Guillaume Faye avait consenti à s’intéresser enfin à tout un pan de la connaissance humaine, celle que j’exposais à travers ses textes les plus anciens, rédigés par nos plus anciens géniteurs, cela aurait pu changer sa vision du monde.
Vous verrez que dans ce texte en annexe, Guillaume Faye adopte exactement toutes les conclusions et les prédictions de la Tradition qui s’est forgée au cours des millénaires de l’observation des astres et de la nature par nos anciens, aux antipodes, donc, des premières lignes de cet ouvrage ; je m’étonne qu’il ait eu besoin d’écrire ce livre mais aussi qu’il ait eu besoin de se donner un pseudonyme.
Nous verrons dans la partie III de cet article consacré à Guillaume Faye quelles furent les suites qu’il souhaitait donner à cette découverte, nouvelle pour lui, d’une aussi ancienne humanité, la nôtre, qu’il semblait considérer, de prime abord, détentrice d’une sage connaissance.
Annexe de l’article : Evocation de Guillaume Faye, partie II, La Convergence des Catastrophes, reprise des dernières pages de l’ouvrage : 215 à 218.
« Un des disciples de Daniélou et d'Eliade, Pierre-Émile Blairon (Je précise, je rectifie : je ne suis le disciple de personne, même si je reconnais que je dois ce que je sais, en partie, à des modèles, des exemples d’hommes, de femmes, d’écrivains illustres ou de simples amis, à qui je suis redevable, mais je n’ai pas de « maîtres » P.E.B.), dirigeant de la très sérieuse revue traditionaliste Roquefavour, doute de la vérité de l'histoire officielle et de son archéologie :
ʺAlain Daniélou reprend l'hypothèse de tous les spécialistes honnêtes des civilisations anciennes, à savoir qu'il est peu vraisemblable, depuis que l'homme habite notre planète, que doive être accréditée la thèse linéaire d'une humanité unique dont les archéologues, anthropologues, ethnologues, ne cessent de reculer la naissance sans en tirer les conséquences. À savoir que les thèses officielles, dans leur dogmatisme forcené, se refusent à admettre l'idée même que des dizaines, voire des centaines de civilisations, spirituellement ou techniquement aussi évoluées que la nôtre, aient pu apparaître et disparaître sans laisser de trace ou bien, lorsque ces traces existent, de refuser de les prendre en compteʺ (Roquefavour, février 2003)
Le même auteur estime que ʺla similitude des deux déclins, celui des Assours et le nôtre, est hallucinante. Aussi, pourrions-nous accorder quelques crédits aux prédictions des textes sanskrits qui concernent l'actuelle humanitéʺ.
Analysant le chapitre 42 du lingä pûranä, il pense que cette humanité actuelle périra, dans des temps assez proches, au cours d'une monstrueuse guerre généralisée qui ne sera que le point d'orgue de la convergence de toutes les catastrophes en cours, son leitmotiv final.
Cette catastrophe terminale sera en même temps une purification et le timide début d'une régénérescence, selon la loi des cycles.
Voici, en effet, ce qu'on lit dans ce fameux chapitre 40 (Vous trouverez l’intégralité de ce texte dans le livre de Guillaume, La Convergence des catastrophes, page 212 et suiv. et aussi dans le paragraphe intitulé : ʺLes prédictions des livres sacrés indousʺ de mon livre, La Roue et le sablier, Amazon, page77, NDLA) :
ʺDurant la période de crépuscule qui termine le Kali Yuga, le justicier viendra et tuera les méchants. Il sera né de la dynastie de la Lune. Son nom est ʺguerreʺ (Samiti). Il errera sur toute la Terre avec une vaste armée. Il détruira les Mlécchä [barbares de l'Occident] par milliers.
Il détruira les gens de basse caste qui se sont saisis du pouvoir royal et exterminera les faux philosophes, les criminels et les gens de sang-mêlé.
Ces textes sacrés hindous paraissent évidemment choquants à nos mentalités d'occidentaux. Pourtant, il n'est pas conséquent de les passer sous silence.
[…] Dans toutes les grandes religions qu'il s'agisse de l'islam, du christianisme, du bouddhisme, des cultes celtiques etc., cette idée, cette intuition diffuse de l'humanité allait se diriger vers un basculement global d'où renaîtrait un nouveau cycle pour l'espèce tout entière, ont toujours été présentes et prophétisées.
Ce temps, ce moment depuis si longtemps deviné, nous y sommes peut-être enfin arrivés au XXIe siècle.
À une décadence générale, à une tragédie, celles qui se profilent aujourd'hui et qui avait été annoncées depuis longtemps par ce que l'on pourrait appeler les voix de la ʺtraditionʺ se substituera autre chose qu'il est impossible encore de décrire.
Prévoir la nouvelle civilisation humaine et risquer et aléatoire ; mais ce qui est certain, c'est que la civilisation actuelle est sur la pente de la mort et que cette dernière prendra, avant le milieu du XXIe siècle la forme d'un cataclysme épouvantable.
Mon diagnostiqué est impitoyable. Mais à chaque mort succède une naissance, une réincarnation. »
Notes:
[1] https://fr.metapedia.org/wiki/Roquefavour
[2] Il disait, lors de l’entretien qu’il avait accordé à Christopher Gérard, directeur de la revue Antaios, printemps 2001 : « Je n’ai jamais été attiré par les textes ésotériques, les élans mystiques, les recherches et les discours sur la symbolique. Pour moi, le Paganisme est d’abord poésie, esthétique, exaltation et intuition. En aucun cas théorie, chapelle ou instrumentalisation ».
Et aussi, dans ce même entretien : ʺLa spiritualitéʺ désincarnée m’a toujours semblé très ennuyeuse, tout simplement peut-être parce que je ne la comprends pas. D’Evola, je ne retiens que les passages sociologiques et politiques, mais l’ʺévolianismeʺ m’a toujours paru déplacé et les textes de Guénon (d’ailleurs converti à l’Islam) totalement abscons. »
[3] Âge d’or, d’argent, de bronze et de fer, sur un mode décroissant, de la spiritualité à la matérialité, l’Âge d’Or incorruptible et solaire jusqu’à l’Âge de Fer, métal qui finit en rouille et se dissout, Âge dont nous vivons les derniers instants, pour ne pas dire les derniers soubresauts.
[4] Concept plurimillénaire que j’ai développé dans mon ouvrage La Roue et le Sablier : la roue tourne autour du dieu impassible qui se tient dans le moyeu, immobile. Le Dieu fait tourner le monde autour de lui, les plus proches des humains étant ceux de la première fonction, les conducteurs, prêtres et rois, les gardiens de la spiritualité et des règles du monde. Les plus éloignés sont près du sol, le cercle de fer en contact direct avec la matérialité du sol, ce qui créée quelquefois des étincelles. ; c’est le lieu de la troisième fonction, les producteurs, les travailleurs, ceux qui travaillent aux fonctions de base : nourrir, loger, habiller le peuple, paysans, artisans s’attellent à cette tâche ; la troisième fonction, celle qui réside au centre du sablier, au plus étroit du goulet d’étranglement : la fonction protectrice, la police et l’armée restent toujours dans ce goulet, au service de la fonction qui est au-dessus ; en effet, en fin de cycle, le sablier est retourné, la troisième fonction (matérialité, argent, économie) prend le pouvoir, et la fonction sacerdotale et royale se retrouve en bas, inopérante. Ainsi énoncé et vécu le concept de trifonctionnalité des Indo-Européens, révélé par Georges Dumézil.
[5] Encore que Guénon n’aurait pas accepté d’être considéré comme un philosophe ; Guénon ne se considérait pas comme un chercheur qui "pense" ou qui invente des théories (un philosophe), mais comme un métaphysicien dont le rôle est de transmettre des vérités immuables déjà contenues dans les doctrines traditionnelles sacrées ; selon Guénon, « Il ne faut jamais oublier que la philosophie n’est qu’une connaissance purement humaine ou rationnelle, comme l’est tout "savoir profane". Au contraire, c’est sur la connaissance supra-rationnelle que se fonde essentiellement la "science sacrée", au sens où nous employons cette expression dans nos écrits. »

[6] Marinetti (1876-1944) était le fondateur d’un mouvement artistique qu’il appellera « futurisme ». Il glorifiait la technique, la vitesse, la machine et l'industrie en déclamant qu'une « automobile rugissante est plus belle que la Victoire de Samothrace ». Tout Guillaume ! lui-même subjugué par les trains à grande vitesse : ceci me rappelle l’univers de Blade runner, le chef d’œuvre de la S.F. de Philip. K. Dick, dont Guillaume disait qu’il était « un immense auteur, ouvertement païen » ; tout ceci est du transhumanisme à l’état pur un siècle avant ! Et le jeune baron dandy mais néanmoins rebelle Julius Evola, ne manquera pas de succomber aux charmes de cette sirène « rugissante » métallique, bruyante et polluante ; il se fâchera ensuite avec Marinetti pour rejoindre à l’époque un autre mouvement sulfureux anti-bourgeois, le dadaïsme qui lui-même engendrera le surréalisme. On comprend donc le rapprochement que Faye avait effectué entre l’archéo-, représenté par la Tradition, et le futurisme ; Evola faisait le lien entre les deux.
[7] Voir mon livre : 2020, Le Grand Bouleversement, Amazon, 2026. Guillaume Faye est mort un an avant d’avoir pu vérifier ses prédictions.
[8] Il disait : « Je suis pour les partouzes, les fêtes, les plaisirs dionysiaques, mais subordonnés à l’ordo societatis, articulés par lui. […] Plus l’ordre social est puissant, plus le principe de plaisir, l’orgiasme, peuvent se déployer sous son ombre sans nuire à la cohésion de la société. »
[9] Ce concept artificiel de linéarité (qui n’existe pas dans la nature) est aberrant mais il arrange bien les créateurs des monothéismes puisqu’il a engendré celui de l’évolutionnisme et celui du progressisme, du même acabit, qui ont constitué des paliers importants dans la décadence des nations européennes dont nous en subissons les conséquences de plein fouet.
10:30 Publié dans Livre, Livre, Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : convergence des catastrophes, guillaume faye, archéofuturisme, nouvelle droite |
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dimanche, 01 novembre 2026
Pologne: Bruxelles a-t-elle surestimé ses possibilités?

Pologne: Bruxelles a-t-elle surestimé ses possibilités?
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Les événements du 30 octobre à Varsovie constituent une escalade inattendue du conflit constitutionnel qui couve depuis des années. Après la suspension controversée de la direction du Tribunal constitutionnel, d’importantes forces de police ont été mobilisées, et des manifestations ainsi que des arrestations ont eu lieu. Le président Karol Nawrocki a interrompu son vol vers le Sénégal et est rentré immédiatement. Le Premier ministre Donald Tusk parle de rétablissement de l’État de droit, l’opposition d’un coup d’État.
C’est surtout le contexte politique plus large qui mérite l’attention.
En relativement peu de temps, plusieurs responsables politiques de la mouvance souverainiste, proches à des degrés divers de Donald Trump, ont perdu le pouvoir ou se sont retrouvés soumis à de fortes pressions institutionnelles.
En Roumanie, l’élection présidentielle a été annulée après le succès inattendu de Călin Georgescu. En Hongrie, Viktor Orbán a perdu le pouvoir en avril, après seize années à la tête du gouvernement. En Serbie, Aleksandar Vučić a dû se résoudre à se retirer après des mois de manifestations et une défaite électorale. À présent, en Pologne, le conflit avec le président Nawrocki, proche de Trump, s’envenime.
Bien entendu, ces événements diffèrent considérablement par leurs causes et leurs fondements juridiques. Leur effet politique commun n’en est pas moins frappant: des forces influentes, critiques à l’égard d’une centralisation accrue du pouvoir de décision politique au niveau de l’Union européenne, perdent de leur influence.
Il me paraît tout à fait plausible qu’à Bruxelles, cette évolution soit suivie avec bienveillance. La question va toutefois plus loin: Donald Tusk a-t-il réellement engagé ses dernières mesures sans soutien politique préalable de Bruxelles? Une approbation directe d’Ursula von der Leyen n’a, jusqu’à présent, pas été établie. Compte tenu de la portée de cette intervention, il semble néanmoins naturel de s’interroger, au moins, sur l’existence d’une concertation politique.
C’est précisément en Pologne que cette stratégie pourrait se révéler être une grave erreur de calcul.
En Hongrie, le changement de pouvoir s’est opéré par les élections; en Serbie, après une longue mobilisation de la société. En Pologne, en revanche, le conflit institutionnel s’est aggravé en quelques heures. Tenter d’écarter la direction du Tribunal constitutionnel au moyen d’une suspension juridiquement controversée constitue une voie nettement plus risquée.
À cela s’ajoute la position particulière de Nawrocki. Il dispose d’une légitimité démocratique propre, bénéficie d’un soutien important dans le camp conservateur et entretient des relations étroites avec l’administration Trump.
Sur le plan constitutionnel également, l’affaire est loin d’être aussi claire que Tusk le présente. Le précédent gouvernement PiS a lui-même provoqué d’importants conflits autour de l’indépendance de la justice. Cela ne confère toutefois pas au gouvernement actuel un pouvoir illimité pour remodeler la justice constitutionnelle selon ses propres conceptions politiques. En particulier, l’application au Tribunal constitutionnel de dispositions prévues pour les juridictions ordinaires est juridiquement controversée.
Le parallèle avec la Corée du Sud en décembre 2024 est donc intéressant, du moins en ce qui concerne les risques politiques. Une intervention précipitée dans l’ordre constitutionnel y a finalement conduit à la perte du pouvoir de son auteur. Les différences juridiques et factuelles avec la Pologne sont considérables, mais un revers politique similaire pour les initiateurs n’est pas exclu.
Pour l’Allemagne, cette évolution revêt une importance particulière. La Pologne est un nœud militaire et logistique central du flanc oriental de l’OTAN. Un blocage institutionnel durable à Varsovie compliquerait également la coordination avec l’Allemagne en matière de politique de sécurité ainsi que le soutien à l’Ukraine.
Mon analyse: par son action, Tusk pourrait obtenir exactement l’inverse de ce qu’il cherche à accomplir politiquement. Au lieu d’affaiblir Nawrocki, il pourrait mobiliser le camp conservateur et renforcer encore les relations de celui-ci avec Washington.
Si, de surcroît, une implication politique de la Commission européenne venait à être démontrée, les dommages dépasseraient probablement largement Varsovie. Ursula von der Leyen devrait alors, elle aussi, accepter d’être interrogée sur la conception de l’État de droit qui guide les institutions européennes dans leurs rapports avec les États membres.
La possibilité de circonscrire ce conflit à la Pologne dépendra dans une large mesure de la réaction de Washington et de la capacité de Tusk à donner une assise constitutionnelle solide à son action.
#geopolitik@global_affairs_byelena
20:26 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pologne, europe, actualité, affaires européennes |
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Au seuil de l’avenir

Au seuil de l’avenir
Adnan Demir
Résumé
Cet article analyse la crise structurelle et qualitative que traverse l’hégémonie libérale-capitaliste centrée sur l’espace atlantique, institutionnalisée après la Seconde Guerre mondiale et caractérisée, dans l’après-guerre froide, par ce que l’on a appelé le «moment unipolaire». L’étude soutient que cette crise ne se limite pas à une perte de puissance géopolitique et économique, mais qu’elle s’approfondit avec l’appauvrissement des capacités de leadership, l’érosion de la légitimité institutionnelle, la transformation industrielle de la production intellectuelle et l’atomisation du tissu social. S’appuyant, comme cadre théorique, sur les travaux consacrés aux cycles des civilisations et à la critique de la modernité, elle affirme que l’ordre actuel présente les caractéristiques d’un «cadavre qu’il faut enlever». Le modèle du «retour à la nature originelle de l’être humain», ou fitra, proposé comme antidote, repose sur trois piliers fondamentaux: l’harmonie biologique et psychologique, une production fondée sur le travail et la propriété, et la solidarité sociale. En conclusion, l’article soutient que la rupture ontologique ne peut être réparée qu’au moyen d’un système de référence transcendant et que, dans cette perspective, la conception islamique de l’être et de la vie offre une alternative globale aux crises mondiales.
* * *
Mots-clés : crise de l’hégémonie, monde atlantique, crise civilisationnelle, fitra, aliénation ontologique, réparation théologique.
1. Introduction
Le système mondial a atteint les limites structurelles de l’ordre centré sur l’espace atlantique, instauré après la Seconde Guerre mondiale et caractérisé, dans les années 1990, par la notion de «moment unipolaire» (unipolar moment) (Krauthammer, 1990/1991). Les débats sur la multipolarité, l’essor des puissances eurasiatiques et l’autonomie institutionnelle croissante du Sud global remettent en question la viabilité de cet ordre. Toutefois, la crise actuelle ne peut être interprétée comme un simple déplacement des rapports de force. L’ordre libéral-capitaliste centré sur l’espace atlantique a considérablement perdu tant sa légitimité institutionnelle que sa capacité à offrir à l’être humain du sens et de la stabilité.
Cette étude examine la crise à trois niveaux:
(i) l’appauvrissement politique et institutionnel;
(ii) la transformation de la production intellectuelle et culturelle;
(iii) l’altération du tissu social.
Sur le plan théorique, elle prend appui sur le cycle d’essor et de déclin des civilisations d’Arnold Toynbee, sur la thèse du choc des civilisations de Samuel Huntington, ainsi que sur les critiques de la modernité formulées par Nietzsche et Weber. L’article soutient que la capacité de l’ordre actuel à se renouveler par ses dynamiques internes est limitée et qu’une sortie de crise pourrait passer par une «revitalisation conforme à la fitra».
2. Cadre théorique : hégémonie, crise civilisationnelle et rupture ontologique
Depuis Gramsci, le concept d’hégémonie ne désigne pas uniquement une supériorité matérielle, mais aussi la capacité à produire du consentement culturel et intellectuel. Après la guerre froide, l’ordre atlantique a tenté de maintenir ce mécanisme de production du consentement au moyen du discours libéral-démocratique et de la culture de consommation. Toutefois, ce mécanisme connaît aujourd’hui une grave érosion, tant à l’intérieur — dans les sociétés occidentales — qu’à l’extérieur — à l’échelle mondiale.
L’analyse des civilisations de Toynbee (1934-1961) avance qu’une civilisation entre dans un processus de déclin lorsque se rompt le lien entre sa «minorité créatrice» et son «prolétariat». De même, Huntington (1996) souligne que les prétentions universalistes de l’Occident ont perdu leur légitimité aux yeux des autres civilisations. Le diagnostic nietzschéen du nihilisme après la «mort de Dieu» et la notion wébérienne de «monde désenchanté» mettent quant à eux en évidence le fait que l’absence de référence transcendante dans la modernité conduit à une crise morale et à une crise du sens. Ce cadre montre que la crise atlantique possède une dimension non seulement politique, mais également ontologique.
3. Appauvrissement institutionnel et intellectuel
3.1. La transformation du leadership politique
Les modèles de leadership historiquement capables de faire preuve de profondeur stratégique et de conscience historique dans les moments de crise ont cédé la place à une fonction de «technicien du système», pilotée par les élites financières, les rouages médiatiques et les gestionnaires bureaucratiques. La réduction des processus électoraux, dans une large mesure, à la collecte de fonds et à la gestion des perceptions, la convergence entre institutions et médias observée dans la gestion de la pandémie et des crises économiques, ainsi que l’affaiblissement de l’obligation de rendre des comptes, sont autant de manifestations de cette transformation. Il en résulte une substitution de l’optimisation des intérêts à court terme à la réflexion stratégique de l’État.

3.2. La production intellectuelle et l’art
Dans le domaine philosophique, la pensée fondatrice de systèmes a été remplacée par une micro-spécialisation axée sur les citations et le facteur d’impact. La recherche scientifique tend à devenir une activité technocratique financée par les géants technologiques, les groupes pharmaceutiques et les complexes militaro-industriels, plutôt qu’une quête indépendante de la vérité. Dans l’art, la haute culture a cédé la place à l’économie algorithmique des contenus et au populisme commercial. Ces processus témoignent d’un affaiblissement de la capacité de la civilisation à faire émerger une «minorité créatrice».
4. L’altération du tissu social
La modernisation libérale-capitaliste a atomisé l’individu en le coupant de sa famille, de sa communauté et de ses racines historiques. L’épidémie de solitude, l’augmentation des problèmes de santé mentale, la baisse des taux de fécondité et la multiplication des ménages d’une seule personne figurent parmi les indicateurs quantitatifs de ce processus. Quant aux mouvements d’opposition qui apparaissent dans les espaces numériques, ils restent généralement dépourvus d’ossature philosophique et s’essoufflent rapidement après avoir été marchandisés. Ainsi, le système semble avoir détruit non seulement les institutions, mais aussi le sujet social susceptible d’accomplir la transformation.

5. Le modèle du retour à la fitra: trois piliers fondamentaux
L’article avance que la sortie de la crise actuelle exige, plutôt que des réformes superficielles, une réhabilitation conforme à la nature originelle de l’être humain. Ce modèle peut être construit sur trois piliers :
- L’harmonie biologique et psychologique : revenir aux rythmes naturels en s’éloignant des stimulations artificielles modernes — hyperstimulation, dépendance aux écrans.
- Une production fondée sur le travail et la propriété : limiter la domination de la finance spéculative sur l’économie réelle et élargir l’accès à la propriété à l’ensemble de la population.
- La solidarité sociale : replacer les institutions familiales et communautaires au centre du tissu social.
Ces piliers offrent un cadre alternatif concret face à l’aliénation produite par l’individualisme libéral et le fétichisme de la consommation.
6. Conclusion : réparation ontologique et horizon civilisationnel
À la racine des crises que traverse l’ordre centré sur l’espace atlantique se trouve une aliénation ontologique résultant de la rupture de la relation verticale avec Dieu. Il ne semble pas possible que des systèmes dépourvus de point de référence transcendant produisent durablement de la moralité et de la justice. Dans cette perspective, la conception islamique de l’être et de la vie offre un fondement conforme à la fitra, moral et juridique, en établissant un équilibre dans la relation entre l’être humain et Dieu, entre le dogmatisme scolastique et le nihilisme séculier. La limitation de la propriété par la conscience qu’elle constitue un dépôt confié, la centralité du travail et l’ancrage de la solidarité sociale dans des fondements juridico-moraux sont autant d’éléments qui répondent aux crises actuelles.
En conclusion, un horizon civilisationnel durable dans un monde multipolaire exige, au-delà du paradigme libéral-capitaliste actuel, une réparation ontologique et un rétablissement de la conformité à la fitra. L’ordre de vie intégral proposé par l’islam constitue, dans ce contexte, l’une des principales alternatives à prendre en considération.
Bibliographie — Références fondamentales proposées:
Huntington, S. P. (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Simon & Schuster.
Krauthammer, C. (1990/1991). « The Unipolar Moment ». Foreign Affairs.
Nietzsche, F. (1882/1974). The Gay Science. Vintage.
Toynbee, A. J. (1934-1961). A Study of History. Oxford University Press.
Weber, M. (1905/2002). The Protestant Ethic and the Spirit of Capitalism. Routledge.
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Sommet trilatéral et futur ordre mondial: quelques considérations éparses

Sommet trilatéral et futur ordre mondial: quelques considérations éparses
Alexandre Douguine
Présentateur : Poursuivons nos conversations. Premièrement, vous avez mentionné Lindsey Graham — ce même néoconservateur ardent qui préparait, peu avant sa mort, un projet de loi antirusse dévastateur. Et malgré son décès, cette loi draconienne a tout de même été adoptée et imposée au Congrès.
Et deuxièmement, concernant l’idée même de l’ordre mondial. Vous avez évoqué un éventuel sommet trilatéral — même si «triple alliance» est une expression historiquement chargée et peu harmonieuse, l’essentiel réside dans les grandes lignes du dispositif. Un sommet international se profile, au cours duquel une rencontre directe entre Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Jinping serait hypothétiquement possible. Il s’agit, au fond, d’une esquisse de la future architecture internationale : trois géants majeurs, trois pôles souverains, trois États-civilisations sur lesquels repose l’ensemble du système.
Et voici qu’apparaît, au sein de ce même système, un détail particulièrement curieux : les médias américains rapportent que, pour le poste de secrétaire général de l’ONU — quelle que soit l’opinion que l’on ait aujourd’hui de cette organisation et quelles que soient les critiques qu’on lui adresse, le mandat d’António Guterres expirant à la fin de cette année —, Washington serait prêt à soutenir non pas un bureaucrate mondialiste issu du système, mais Viktor Orbán. Ce même conservateur qui pourrait séduire les milieux de droite et ce fameux «noyau de MAGA».

Alexandre Douguine : Bien entendu, la candidature d’Orbán plaira à tout le monde, sauf aux mondialistes et aux réseaux Soros. Ce sont précisément eux qui disposent d’un pouvoir aussi colossal — y compris au sein des Nations unies. Et il est tout à fait possible que la question de sa nomination fasse l’objet de discussions lors de ce sommet trilatéral.
Cela dit, je ne qualifierais pas une telle rencontre d’ordre mondial à part entière. Pour l’instant, ce ne sont que les contours d’un accord préliminaire entre trois grandes puissances engagées dans un conflit géopolitique extrêmement profond. Si cela débouchait sur quelque chose d’analogue à la conférence de Yalta, où des adversaires idéologiques avaient pu parvenir à un accord, ce serait merveilleux. Mais Trump reste malheureusement prisonnier de son absence de liberté — il s’est avéré qu’il était tout simplement incapable de mener la politique souveraine qu’il avait initialement entrepris de mettre en œuvre.
Néanmoins, Viktor Orbán comme secrétaire général de l’ONU est une excellente idée. Je pense que nous le soutiendrions, tout comme la Chine. Il serait un magnifique secrétaire général, sous lequel les Nations unies seraient profondément transformées. Il est très positif que les États-Unis aient avancé son nom. C’est le point de compromis qui convient à tout le monde et qui se prête idéalement au lancement d’un nouveau dialogue.
Les trois grandes puissances doivent assurément discuter des questions à l’ordre du jour. Nous devons bien sûr, nous aussi, sérieusement rattraper notre retard. Regardez: l’Amérique et la Chine sont les leaders incontestés dans le domaine de l’intelligence artificielle. Si les armes nucléaires sont les armes du passé et du présent, alors l’IA est l’arme de l’avenir. Nous devons nous ressaisir et faire un bond en avant. Les arsenaux nucléaires seuls, un immense territoire et des traditions historiques ne suffiront pas à garantir notre statut de grande puissance si nous ne prenons pas, dès maintenant, les mesures les plus énergiques.
Le temps historique se contracte inexorablement, et le poids relatif du facteur nucléaire diminue progressivement. C’est une tendance très inquiétante. Nous sommes tenus de nous tourner vers les hautes technologies; nous devons transformer notre système, passer de cet ordre libéral-capitaliste rudimentaire et déliquescent des années 1990 et 2000 à une machine étatique bien plus sérieuse, efficace et fonctionnelle. Nous faisons face à une concurrence acharnée — et peut-être à une guerre directe — avec des géants tels que la Chine et les États-Unis. Même si nous parvenons à certains accords, nous devrons constamment confirmer notre statut de membre à part entière de ce club tripolaire.
À plus long terme, ce club s’élargira certainement — avec l’Inde comme prochain candidat. Le monde islamique cherche lui aussi aujourd’hui fébrilement des points d’appui, comprenant parfaitement que, prises séparément, toutes ces civilisations peuvent facilement être éliminées une à une par les nouveaux pôles mondiaux. L’émergence d’un monde multipolaire ne signifie donc nullement que nous pourrons nous détendre. Au contraire, elle exigera de nous une concentration colossale — peut-être même plus grande qu’auparavant.
Nous devons nous préparer aussi bien à la guerre qu’à la défense de notre souveraineté civilisationnelle à tous les niveaux. Que ces discussions trilatérales aient lieu ou non — ce serait bien sûr excellent qu’elles aient lieu —, nous ne devons certainement pas compter sur elles. La seule chose sur laquelle nous pouvons compter, c’est l’accroissement de notre propre capacité de combat, de notre force, de notre capacité à être gouvernés et, surtout, de notre efficacité.
Nous avons encore ici un problème sérieux: les excellentes tâches fixées par le président, les instructions et les ordres absolument justes, passent souvent par deux ou trois échelons — et, au moment de leur mise en œuvre, quelque chose s’est perdu, quelque chose a été oublié ou déformé. Les directives s’estompent progressivement et perdent leur énergie. Le pouvoir devrait fonctionner comme un laser: le président l’a dit au Kremlin, il a donné l’ordre — et ce rayon laser traverse toute la verticale du pouvoir jusqu’au dernier échelon de sa réalisation concrète.
Alors seulement, nous serons au même niveau que ceux avec lesquels nous sommes à la fois en guerre — en la personne des Américains — et amis — en la personne de la Chine. Ni la guerre ni l’amitié ne nous dispensent de la nécessité d’entreprendre des efforts colossaux de mobilisation intérieure. Et je parle moins de mobilisation militaire que de mobilisation de l’esprit, d’une mobilisation administrative, organisationnelle, économique et politique résolue.

Présentateur : Vous avez évoqué le monde islamique comme l’un des pôles possibles de l’avenir, comme l’une des futures forces actives sur la scène mondiale. Et ces dernières années, comme vous l’avez justement souligné, on tente effectivement de le déchirer et de tirer ses morceaux dans différentes directions. Cela se produit déjà, et l’exemple de l’une des principales puissances islamiques — l’Iran — permet d’en tirer les conclusions les plus directes.
Ces derniers jours, la situation autour de ce pays s’est de nouveau fortement aggravée. De Téhéran même parviennent des signaux indiquant que les Iraniens seraient prêts à ouvrir le détroit d’Ormuz si les États-Unis et leurs alliés levaient le blocus des ports iraniens. C’est bien sûr difficile à croire, mais le signal lui-même était retentissant.
Dans le même temps, Trump n’exclut pas la possibilité de nouvelles opérations militaires. Et notre émission est diffusée précisément à la veille des élections en Israël, dont les dirigeants, par l’intermédiaire du Premier ministre, font tout leur possible pour pousser Washington à prendre des mesures extrêmes et à lancer une nouvelle frappe.
En ce moment même, pour ainsi dire, ce nœud se resserre toujours davantage. Alexandre Guélievitch, existe-t-il ici ce fameux fil sur lequel on pourrait tirer pour démêler cet écheveau extrêmement dangereux ?
Alexandre Douguine : Tout d’abord, c’est effectivement d’une importance extrême — peut-être l’événement le plus important non seulement pour Israël lui-même, mais aussi pour l’Amérique et pour le monde entier.
Benjamin Netanyahou est une figure que, je crois, plus de la moitié de l’humanité hait sincèrement, tandis que les autres ne sont tout simplement pas assez au fait du contexte. Une personnalité absolument odieuse que le monde entier qualifie de plus en plus de Hitler de notre époque. Et ce qu’il fait subir à la Palestine, au Liban et à l’Iran, il tente par tous les moyens de le justifier, alors que ce que nous voyons est une véritable agression et un véritable génocide, purs et sans dissimulation.
Dans le même temps, l’opposition qui l’affronte lors de ces élections défend des positions assez similaires. On ne peut pas dire qu’un abîme se soit ouvert entre eux, ni que leurs positions soient aux antipodes les unes des autres. Et pourtant, du point de vue symbolique, la différence est colossale: si Netanyahou est réélu et conserve le pouvoir, cela entraînera inévitablement le risque de nouvelles spirales d’escalade extrêmement violentes au Moyen-Orient et à l’échelle mondiale. S’il part ou si l’opposition parvient à prendre le dessus — ce qui est loin d’être acquis —, des possibilités fondamentalement nouvelles pourraient s’ouvrir. Il est clair que la position de ses adversaires est elle aussi assez dure et fondamentalement sioniste, même si l’on trouve parmi eux différents responsables politiques, dont certains sont plus modérés.

Quoi qu’il en soit, la société israélienne se trouve actuellement dans un état de crise et de fracture extrêmement grave. Les Iraniens ont porté à Israël des coups très douloureux et sensibles, et la situation réelle y est loin d’être aussi brillante que la propagande officielle tente de la présenter. Les Israéliens sont tout simplement las de cette guerre sans fin. Les gens aspirent au changement: la guerre doit soit être enfin gagnée, soit être immédiatement arrêtée. Et cette construction éternelle et sanglante du «Grand Israël», aux résultats hautement douteux, exige continuellement des sacrifices colossaux de la part des gens ordinaires — pour des raisons totalement obscures.
Les prochaines élections revêtent donc une immense importance symbolique. Une victoire de Netanyahou signifiera de nouvelles décisions, qui seront peut-être les plus radicales et les plus catastrophiques.
Mais, dans le même temps, nous observons qu’au pôle opposé commence un rapprochement rapide de forces qui semblaient auparavant irréconciliables. Des rencontres importantes se déroulent à Téhéran — avec la participation de Saoudiens, de Turcs et de Pakistanais. Une configuration entièrement différente et puissante prend forme. Et si les sunnites et les chiites peuvent surmonter des désaccords séculaires et trouver un langage commun, alors Israël, malgré toute son agressivité exacerbée, sera assurément confronté à de graves difficultés.
Nous sommes au seuil de bouleversements immenses. Le monde entier se trouve dans un état d’instabilité et de turbulence extrêmes. Tout menace, à tout moment, de basculer dans l’abîme — dans de nouveaux conflits de grande ampleur et de nouvelles guerres civiles. Et la situation demeure extrêmement inquiétante.
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Génération oxymorique

Génération oxymorique
par Georges Feltin-Tracol
Mardi 13 octobre 2026: entrée du lycée Paul-Éluard à Saint-Denis–Pierrefitte-sur-Seine dans le département désormais exotique de Seine–Saint-Denis: elle est là! Comme la déclaration fiscale annuelle ou la grippe hivernale, elle revient! Du haut de ses 23 ans, la Suédoise Greta Thunberg apporte son soutien médiatique à l’agitation lycéenne.
Depuis plusieurs semaines, l’Hexagone connaît une intense crise que personne n’a vu venir. À l’exaspération des lycéens s’ajoute le mécontentement profond des étudiants, des enseignants et de quelques anciens Gilets jaunes sur le retour. Il en résulte des rassemblements surprises, des manifestations sauvages et des heurts violents avec une police qui, à partir de la répression inouïe de la Manif pour Tous en 2012–2013, n’hésite plus à charger, à gazer, à matraquer. Les débordements, ou plus exactement les émeutes, des 17 et 18 octobre témoignent de l’installation du chaos en France à six mois de l’élection présidentielle.

Ce contexte effervescent sert Emmanuel Macron de plus en plus isolé et critiqué. Ainsi se décuple son pouvoir de nuisance! Certains commentateurs de la vie politique craignent que l’éventuelle entrée en guerre, dans le cadre belligène de l’OTAN, contre la Russie permettrait à l’homme qui a tout dissous, y compris ses plus fervents fidèles, à rester en fonction au lendemain du 14 mai 2027. Il prendrait prétexte du conflit pour reporter le rendez-vous électoral crucial. Or le revirement diplomatique de Donald Trump semble pour l’instant infirmer cette funeste hypothèse. En revanche, une situation intérieure confuse et désordonnée justifierait l’interruption de la campagne électorale pour un temps indéterminé. Le Conseil constitutionnel sous la coupe de l’Élysée validerait sans aucun problème cette suspension.
La jeunesse actuelle déteste Emmanuel Macron, mais par son manque de discipline et son grégarisme foncier, elle lui prépare certainement un second mandat de dix ans obtenu dans des circonstances bien sûr exceptionnelles. Ce terrible scénario serait la première contradiction d’une «génération Z» - ou « Gen Z » (Z pour zéro ou zozo?) - écartelée entre diverses pulsions peu maîtrisables.
Pasionaria de la cause climatique, Greta Thunberg se rend célèbre par l’organisation tous les vendredis dans les années 2018–2019 des manifestations en faveur du climat. Le réchauffement climatique d’origine humaine y est clairement désigné comme le responsable principal de l’augmentation globale des températures sur la planète. Des milliers de jeunes, presque toujours candides, s’absentent de cours peu intéressants par ailleurs pour arpenter les rues au nom d’une «éco-anxiété» stimulée par un système médiatique d’occupation mentale prompt à travailler les esprits.
Les lycéens de 2026 étaient bien trop jeunes pour participer à cette école buissonnière festive, citoyenne et inclusive. Ils en connaissent les images. C’est à se demander s’ils les ont comprises à la vue du déplorable bilan carbone qui ressort des exactions multiples pendant ce mois d’octobre. Casser des vitrines, briser du matériel urbain, incendier des locaux et des poubelles, saccager des magasins et les piller ne favoriseraient-ils pas le dit-réchauffement climatique? La fameuse (et fumeuse!) «Gen Z» se trouve pétrie de contradictions qui disqualifient leurs protestations adolescentes même si les autorités méritent pour leur part un réel mépris.
La lecture des pancartes brandies confirme le panurgisme ambiant. Si certaines font sourire malgré leur vulgarité manifeste («Macron baise ton prof, pas les nôtres» ou «Pas besoin de mec/meuf. L’Éducation nationale nous baise déjà»), d’autres dénotent tantôt une récupération politique avérée («Contre leur guerre, guerre de classe!», «Occupez-vous de notre éducation plutôt que de nos voiles», «Pas de frontière dans nos campus!» ou «Jeunesse fâchée pas facho»), tantôt un hédonisme acnéique individualiste («35°C, 35 par classe, mais le problème c’est le téléphone» ou «Pour une éducation ouverte»).


Certaines revendications lycéennes réclament la fin de l’interdiction de mâcher du chewing-gum en cours. S’il faut écarter certaines images aux slogans volontairement mal orthographiés conçus par l’intelligence artificielle («On veu un avenire» ou «Des moyens pour l’éducasion»), on doit relever l’emploi massif de la novlangue wokiste, féministe et antifa sur ces banderoles: «Gazez les violeurs, pas les mineurs».
Le sordide enfantisme n’y est pas loin non plus à l’instar, écriture inclusive à l’appui, du «Si tu es plus choqué par des poubelles en feu que par des ados frappé.és, il faut revoir tes priorités». Et l’avenir écologique de la planète? La Gen Z renie-t-elle par conséquent le combat initial de Greta Thunberg? Avec de pareils gamins, l’indispensable décroissance économique ne semble plus d’actualité, car ils demeurent des petits-bourgeois consuméristes happés par l’écran de leurs téléphones décérébrants.

Certes, quelques exigences lycéennes présentent une vraie légitimité: vétusté des bâtiments, manque d’hygiène aux toilettes, sureffectifs en classe, absence fréquente des professeurs non remplacés, emploi du temps parsemé d’heures sans cours et un logiciel, Parcoursup, qui affecte (ou pas) les nouveaux bacheliers dans une filière universitaire. Or personne ne condamne la massification de l’enseignement secondaire depuis la sinistre loi Haby en 1975! L’ignorance officielle de toute sélection scolaire explique en partie le vaste délabrement du système éducatif en Occident.
Tous les ministres de l’Éducation nationale depuis la présidence de Georges Pompidou (1969–1974) portent la lourde responsabilité de ce naufrage continu. Élèves, collégiens, lycéens et étudiants contribuent eux aussi à ce délitement. Dès la crèche, les enfants n’apprennent plus le sens du travail, le respect de l’autorité et le goût de l’effort. La nécessaire sélection avec une note sur 20 ou sur 10 se voit remplacée par des points colorés censés cerner au mieux de supposées «compétences».
Des programmes scolaires lourds et aberrants en outre parasités d’interventions extérieures inutiles détruisent le sanctuaire préservé des affres de la cité qu’est l’école. L’institution scolaire inculque pendant les treize années de scolarité obligatoire (de 3 à 16 ans) que les élèves ont surtout des droits et presque aucun devoir. Faut-il ensuite s’étonner que des syndicats étudiants minoritaires aimeraient que la note minimale aux examens soit 10 sur 20 quelque soit le niveau réel de connaissance du candidat ? Gendre de Karl Marx, le Français Paul Lafargue, auteur du Droit à la paresse (1880), applaudit de sa tombe ses lointains épigones.
Fondateur de la cliodynamique, Peter Turchin (photo) analyse le déclin des sociétés humaines par une surproduction de diplômés frustrés de ne pas occuper la fonction qu’ils méritent. Par ailleurs, l’essayiste Emmanuel Todd dénonce régulièrement la chute du niveau scolaire. L’un contredirait-il l’autre? Nullement parce la baisse du niveau enseigné s’accompagne d’un essor considérable de qualifications universitaires dévaluées, notablement dans les sciences humaines.
Il va de soi que toute la jeunesse française n’est pas à honnir. Une partie active et déterminée forme déjà d’éventuelles avant-gardes surgies des milieux nationaliste-révolutionnaire, royaliste et identitaire. On peut même y inclure des éléments dynamiques issus du Rassemblement national de la jeunesse et de Génération Z affiliée à Reconquête!. Leur attitude exemplaire vire parfois au martyre comme Quentin Deranque assassiné par l’ignominie antifa en février 2026. Cette autre jeunesse croît par sa motivation, son enthousiasme et sa combattivité en des principes fondamentaux et obéit à une vision tragique du monde.
La mobilisation des lycéens, l’action des étudiants et la tentative de réveil des franges Gilets jaunes servent enfin de répétition générale à une possible élection à la présidence de la République de Marine Le Pen en mai prochain. Qu’importe son résultat définitif, une faction non négligeable de la population la contestera aussitôt et fera tout pour la chasser au plus vite de l’Élysée si le Conseil constitutionnel n’invalide pas l’élection selon le précédent roumain de 2024. S’ouvrira alors un autre front complémentaire aux autres (médiatique, judiciaire, économique, institutionnel, politique, administratif et diplomatique). Sous une France très américanisée bout encore le Gaulois.
GF-T
- « Chronique flibustière », n° 202, d’abord mise en ligne sur Synthèse nationale le 26 octobre 2026.
14:20 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Ecole/Education | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : génération z, gen z, france, école, éducation, europe, affaires européennes |
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vendredi, 30 octobre 2026
Le Pakistan est désormais la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie. Saura-t-il en exploiter le potentiel?

Le Pakistan est désormais la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie. Saura-t-il en exploiter le potentiel?
Gul.i.Ayesha Bhatti
La guerre déclenchée le 28 février ne s’est pas limitée à frapper l’Iran. Elle a redessiné la carte des corridors eurasiatiques. Avec l’interruption du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et le blocus des ports iraniens, les itinéraires méridionaux traversant l’Iran ont vu leur vulnérabilité mise à nu, et les échanges commerciaux entre l’Asie et l’Europe se sont déplacés vers le Corridor médian, qui contourne à la fois la Russie et l’Iran.
Au bout du compte, il ne reste, en dehors de l’Iran, qu’un seul débouché nord-sud vers les mers chaudes: l’itinéraire passant par l’Afghanistan et le Pakistan. Le Pakistan est devenu, presque par la force des choses, la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie que les puissances se disputent. La Russie a besoin de cet itinéraire, la Chine a besoin de sa stabilité, les États-Unis veulent ses ressources minières et les pays du Golfe veulent ses soldats.

Voilà qui donne la mesure de la valeur du Pakistan. Cela ne donne pas encore celle de sa puissance. La question est de savoir si Islamabad parviendra à transformer sa géographie stratégique en capacité d’action stratégique, ou si son avenir sera déterminé par la compétition entre les autres.
Commençons par Washington. Les discours sur un retrait américain du Moyen-Orient témoignent d’une mauvaise lecture de la situation actuelle. La guerre a mis à nu la vulnérabilité des bases fixes dans le Golfe et, selon les informations rapportées, le Pentagone envisage une présence plus réduite et plus dispersée. Il s’agit d’un changement d’instruments, non d’intérêts.
En Asie centrale, ces instruments sont de nature commerciale: le dialogue C5+1 sur les minerais critiques s’est tenu pour la première fois en présentiel à Astana en juin, et un seul envoyé spécial pour l’Asie du Sud et l’Asie centrale, Sergio Gor, couvre désormais les deux régions. Un envoyé unique pour deux régions en dit long sur la manière dont Washington interprète la situation. Les ressources minérales sont bien réelles.
L’Asie centrale possède au moins 32 des 60 minerais que les États-Unis classent comme critiques, et le projet pakistanais de Reko Diq a attiré des financements américains à l’exportation. Mais les minerais ne deviennent un instrument de puissance que lorsqu’ils sont transformés et transportés, et la Chine domine leur transformation. La compétition pour les minerais est, en définitive, une compétition pour les itinéraires.

Or, c’est précisément sur le terrain des itinéraires que la Russie et la Chine sont les plus exposées. Il manque toujours au Corridor Nord-Sud de Moscou la liaison Rasht-Astara, à l’intérieur de l’Iran, dont la construction n’est pas prévue avant 2027.
D’où le nouvel intérêt de la Russie pour une ligne transafghane et la toute première visite à Islamabad d’un ministre russe de l’Intérieur, effectuée ce mois-ci. Pékin a, pour sa part, accueilli à Ürümqi, au Xinjiang même, une médiation entre le Pakistan et l’Afghanistan: la diplomatie comme moyen d’autodéfense. Aucun mur n’entoure Moscou et Pékin, mais leur itinéraire le plus sûr vers l’océan Indien passe désormais par le Pakistan. Cela accroît la valeur du Pakistan. Mais cela accroît aussi sa vulnérabilité.
La menace suit la valeur stratégique. Le Groupe de surveillance des Nations unies signale la présence de plus de 20 groupes terroristes actifs en Afghanistan, dont Al-Qaïda, l’État islamique dans la province du Khorassan (ISKP) et le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), dont les quelque 6000 combattants jouissent d’une liberté de mouvement. Lorsque, ce mois-ci, le «format de Moscou» a cherché à nommer explicitement le terrorisme en Afghanistan, la délégation talibane s’y est refusée.

Ce n’est pas seulement un problème pakistanais. Le Mouvement islamique du Turkestan oriental menace le Xinjiang; le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Jamaat Ansarullah menacent l’Asie centrale; l’ISKP a frappé la Russie elle-même. Tous les États concernés par ces corridors partagent ce risque.
Sur le front oriental du Pakistan, le partenariat entre l’Inde et Israël passe de l’acquisition à la coproduction de drones, d’armes de précision et de capteurs. Lors du conflit de mai 2025, l’armée pakistanaise a signalé l’utilisation par l’Inde de munitions rôdeuses Harop de fabrication israélienne. Islamabad soutient depuis longtemps que New Delhi appuie le TTP et les militants baloutches depuis le territoire afghan; il en résulte, pour les planificateurs pakistanais, un véritable dilemme sur plusieurs fronts.
Depuis l’année dernière, Islamabad a répondu en élargissant ses alliances. L’Alliance de défense de La Mecque, signée le 7 août, s’appuie sur le pacte saoudo-pakistanais de 2025 et engage l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan à considérer une attaque contre l’un d’eux comme une attaque contre tous. Elle a été invoquée pour la première fois le 5 octobre, avec des déploiements en Arabie saoudite pour contrer les attaques des Houthis.
La portée du pacte dépasse largement le Golfe. La position du Pakistan, qui consiste à défendre le territoire saoudien sans participer à aucune action offensive, lui permet de se tenir aux côtés de Riyad tout en maintenant un canal de communication avec Téhéran. Des systèmes de défense aérienne d’origine chinoise, servis par du personnel pakistanais, font déjà partie du dispositif de défense saoudien. Et, pour l’Inde, la rivalité bilatérale se heurte désormais à un réseau d’alliances pakistanaises avec Riyad, Ankara et Pékin.
Toutefois, cette alliance soulève une question de capacité: un État confronté à une insurrection sur sa frontière occidentale peut-il assumer des engagements dans le Golfe? Le même paradoxe assombrit la présidence pakistanaise de l’Organisation de coopération de Shanghai, centrée sur le thème de la connectivité. Le principal itinéraire transafghan entrerait au Pakistan par le Kurram, dans le Khyber Pakhtunkhwa, le territoire le moins sûr du pays. Cette présidence sera jugée sur sa capacité à faire de la sécurité un préalable aux corridors.

Que devrait faire le Pakistan? Premièrement, considérer la connectivité comme un portefeuille d’options, et non comme un pari unique. Il dispose de quatre voies d’accès potentielles: la ligne ferroviaire Ouzbékistan–Afghanistan–Pakistan, l’itinéraire proposé par le Kazakhstan via Hérat et Kandahar, le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) et les liaisons passant par l’Iran. Mais les vulnérabilités sont plus concentrées que ne le laisse penser la diversité des options disponibles. Les deux itinéraires septentrionaux traversent l’Afghanistan, où les principaux postes-frontières sont fermés au commerce depuis octobre 2025 — une année entière sans aucune date de réouverture; le CPEC dépend de la sécurité au Baloutchistan, où des militants ont pris pour cible des ressortissants chinois; l’itinéraire occidental traverse un pays en guerre. Une porte d’entrée dépendante d’un itinéraire unique est un otage, pas un atout.
Deuxièmement, assortir les corridors de conditions. Les engagements ferroviaires à travers l’Afghanistan devraient être liés à des objectifs de sécurité vérifiables, et la Structure régionale antiterroriste de l’Organisation de coopération de Shanghai devrait accueillir un mécanisme permanent de lutte contre le terrorisme en Afghanistan, fondé sur les conclusions du Groupe de surveillance des Nations unies.
Troisièmement, maintenir le caractère défensif de l’Alliance de La Mecque, tant sur le papier que dans la pratique. Diversifier les partenaires de sécurité, et non se substituer aux États-Unis: telle est la bonne interprétation et la politique à suivre.

Quatrièmement, mener à bien les engagements signés. Des projets tels que le gazoduc Pakistan Stream, longtemps reporté, devraient être soumis à des échéances d’achèvement plutôt que reconduits dans de nouveaux protocoles d’accord. Les engagements relatifs aux corridors devraient être inscrits dans la législation et reposer sur le consensus des provinces, afin de survivre aux gouvernements.
La carte de l’Eurasie passe désormais par le Pakistan. Que le Pakistan en détienne la clé ou se contente de rester sur le seuil dépendra moins des ambitions des grandes puissances que de sa propre capacité à gouverner, à assurer la sécurité et à tenir ses engagements.
19:05 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, asie, affaires asiatiques, pakistan, asie centrale, géopolitique, connectivité |
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L’Europe appelée à payer la facture ukrainienne tandis que Washington se désengage

L’Europe appelée à payer la facture ukrainienne tandis que Washington se désengage
Par Giulio Chinappi
Source : Strategic Culture Foundation & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/l-europa-chiamata...
Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a mis en évidence la nouvelle réalité financière de la guerre : tandis que Washington réduit progressivement son engagement, Kiev fait état auprès de l’Europe d’un besoin supplémentaire d’environ 70 milliards d’euros pour la seule année 2027.
Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a eu le mérite, peut-être involontaire, d’expliciter une question qui planait depuis des mois sur l’avenir du conflit ukrainien : qui continuera à payer la guerre si les États-Unis réduisent encore leur implication ? La réponse qui se dessine à Bruxelles est de plus en plus clairement : « l’Europe ». Mais entre l’affirmation politique selon laquelle l’Union européenne serait prête à prendre la place de Washington et sa capacité effective à le faire, il existe un écart considérable, qui concerne non seulement l’argent, mais aussi la structure même de la puissance européenne.
Intervenant lors du sommet, Volodymyr Zelensky a chiffré à 155 milliards d’euros le coût total de la guerre pour l’Ukraine en 2027, demandant aux partenaires européens de trouver au moins 70 milliards supplémentaires « pour la défense, pour les armes et pour notre résilience ». Ursula von der Leyen a ensuite confirmé l’existence d’un déficit de financement de l’ordre de 70 milliards, précisant qu’en revanche les besoins pour 2026 étaient couverts.

Cette demande intervient alors que l’Union européenne est encore en train de mettre en œuvre le gigantesque prêt de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine pour la période 2026-2027, décidé par le Conseil européen en décembre 2025, puis transposé dans le cadre législatif correspondant. Sur cette somme, 30 milliards sont destinés au soutien macroéconomique et au budget de l’État ukrainien, tandis que pas moins de 60 milliards sont réservés aux besoins militaires ainsi qu’au développement et à l’acquisition de capacités industrielles de défense. Le financement repose sur des émissions de dette de l’Union sur les marchés, garanties par le budget européen, tandis que le remboursement par l’Ukraine ne devrait intervenir qu’une fois obtenues d’éventuelles réparations de la Russie — autrement dit, jamais.
Le problème est qu’une somme qui paraissait énorme à la fin de 2025 s’est révélée insuffisante moins d’un an plus tard. Les conclusions officielles du Conseil européen du 16 octobre se bornent à constater que les ressources nécessaires pour couvrir les besoins budgétaires et de défense de l’Ukraine en 2026 ont été identifiées, et renvoient à une nouvelle évaluation de la Commission européenne et du Fonds monétaire international pour les années suivantes. Mais le langage diplomatique ne dissimule pas le fond du problème : pour poursuivre la guerre, Bruxelles doit trouver une nouvelle somme considérable, et doit le faire rapidement.
Dès la veille du sommet, le commissaire européen à l’Économie et à la Productivité, Valdis Dombrovskis, avait expliqué que l’Union disposait d’environ 45 milliards d’euros déjà prévus pour 2027, mais que cette somme ne suffirait pas. Bruxelles entend couvrir approximativement les deux tiers des besoins ukrainiens, laissant le tiers restant à d’autres partenaires, tels que le Royaume-Uni, la Norvège, le Canada, le Japon et la Suisse. La Commission elle-même envisage de débloquer par anticipation une partie des fonds déjà programmés afin de gagner du temps, en attendant que d’autres gouvernements apportent de nouvelles ressources.
Malgré la contribution éventuelle de partenaires extérieurs à l’UE, le changement par rapport aux premières années du conflit reste considérable. Selon les données de l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel, l’Europe a désormais dépassé les États-Unis en volume total d’aide militaire allouée à l’Ukraine et a sensiblement accru sa contribution en 2025 pour tenter de compenser la réduction drastique des nouvelles allocations américaines. Au premier semestre 2026, les institutions européennes ont en outre encore augmenté les crédits alloués grâce au nouveau prêt de 90 milliards.
Les institutions de l’UE estiment désormais à plus de 220 milliards d’euros le soutien total mobilisé par l’Union et ses États membres depuis le début de la guerre, en incluant les aides financières, économiques, militaires et humanitaires, ainsi que l’aide aux réfugiés. Un chiffre qui montre que l’Europe est déjà devenue, toutes catégories confondues, le principal bailleur de fonds de l’Ukraine.

Dans le même temps, l’analyse des données fait apparaître une contradiction flagrante. Le même Institut de Kiel relève qu’environ 30 % des achats effectués par les pays européens pour soutenir militairement l’Ukraine au premier semestre 2026 provenaient de l’industrie américaine. Dans le cadre du mécanisme PURL de l’OTAN, destiné à répondre aux besoins prioritaires ukrainiens, plus de 90 % des armements prélevés sur les stocks existants étaient d’origine nord-américaine. L’Ukraine Support Tracker a résumé le problème en soulignant que l’Europe continuait de dépendre de l’accès aux systèmes d’armes américains, mettant à nu les vulnérabilités tant économiques que militaires de Bruxelles.
Le problème concerne surtout les capacités qui ne peuvent pas être simplement remplacées par une augmentation des crédits budgétaires : missiles intercepteurs Patriot, renseignement satellitaire, alerte avancée contre les missiles balistiques, communications militaires par satellite, maintenance et munitions destinées aux plateformes d’origine américaine. Même les F-16 fournis par des pays européens restent largement tributaires de composants, d’armements et d’une assistance technique nord-américains.
Parallèlement, le désengagement progressif de l’administration Trump place l’UE face au problème stratégique qui a été repoussé pendant des années. Les États-Unis peuvent en effet réduire leurs transferts financiers et militaires directs vers Kiev tout en sachant qu’ils détiennent certaines des capacités technologiques décisives dont leurs alliés continuent de dépendre; l’UE, en revanche, peut augmenter les sommes engagées sans acquérir automatiquement la capacité de remplacer Washington dans les fonctions les plus sophistiquées de la guerre.
Les évolutions de ces dernières semaines rendent cette vulnérabilité encore plus manifeste. Les relations entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky se sont encore détériorées, tandis que Washington a considérablement réduit ses livraisons directes d’armes et a laissé entendre qu’il souhaitait utiliser certains instruments de soutien — du renseignement aux systèmes satellitaires, en passant par les fournitures militaires — comme leviers dans les négociations avec Kiev et Moscou. Les États-Unis n’ont pas disparu du conflit, mais leur rôle évolue : de moins en moins bailleur de fonds inconditionnel de l’Ukraine, et de plus en plus puissance extérieure conservant les instruments indispensables pour peser sur ses choix.
À Bruxelles, pendant ce temps, il reste surtout une facture salée à payer.
Toutefois, même sur le plan purement financier, le passage de relais est loin d’être simple. Le prêt européen de 90 milliards a été rendu possible par un nouveau recours à l’endettement commun garanti par le budget de l’UE. Le Premier ministre estonien Kristen Michal a déjà indiqué ouvertement qu’un nouveau prêt européen semblait être la solution la plus probable pour couvrir les besoins supplémentaires de 2027. Mais le précédent dispositif avait déjà été approuvé dans le cadre d’une coopération renforcée, avec la participation de 24 États membres et l’exemption de la République tchèque, de la Hongrie et de la Slovaquie des obligations financières correspondantes.
Autrement dit, même le consensus sur le financement de l’Ukraine est moins homogène que ne le laisse entendre le langage des déclarations finales.
À cette division politique s’ajoute une fracture économique. L’Europe doit simultanément faire face à une faible croissance, à un endettement public élevé, à des coûts énergétiques toujours lourds pour les ménages et l’industrie, à une hausse des dépenses de défense et aux pressions liées au vieillissement de la population. Le Fonds monétaire international prévoit une croissance de la zone euro de seulement 1,2 % en 2027 et signale que la dette publique moyenne pourrait passer de 88,7 % du PIB en 2025 à 91,2 % en 2027. Au vu de ces chiffres, le FMI lui-même demande à une grande partie des gouvernements européens de nouveaux efforts d’assainissement budgétaire.

Il en résulte une contradiction politique difficilement soutenable indéfiniment. On demande simultanément aux États membres de respecter les règles budgétaires, d’augmenter considérablement leurs dépenses militaires, de financer la transition énergétique et industrielle, de protéger des systèmes sociaux soumis à une pression croissante et de trouver chaque année des dizaines de milliards supplémentaires pour soutenir l’État ukrainien.
La réponse des institutions européennes est que le coût d’un abandon du soutien à Kiev serait supérieur à celui de l’aide : une victoire russe rendrait l’Europe moins sûre et imposerait des dépenses militaires encore plus importantes à long terme. C’est l’argument fondamental utilisé pour justifier le transfert progressif de la charge financière des États-Unis vers le continent européen. Mais précisément parce que cet engagement est désormais présenté comme structurel et potentiellement pluriannuel, la question de l’adhésion de l’opinion publique devient incontournable.
Les tensions politiques sont déjà visibles : en France, Marine Le Pen a remis en question la possibilité de continuer à augmenter indéfiniment la contribution française aux programmes européens en faveur de l’Ukraine ; en Hongrie et en Slovaquie, l’opposition à de nouveaux engagements est désormais bien ancrée. Et 2027 sera une année électorale particulièrement délicate dans plusieurs pays européens, ce qui explique pourquoi certains gouvernements souhaitent conclure un nouvel accord financier avant que le sujet ne se retrouve au cœur des campagnes électorales.
À la lumière de ces considérations, la question n’est donc plus seulement de savoir qui paiera pour l’Ukraine en 2027. Il s’agit de savoir jusqu’à quand l’Europe et les Européens seront disposés à payer, quelle part de ce coût sera répercutée sur les budgets et les contribuables des États membres, et quel sera le prix politique d’une stratégie dans laquelle Washington conserve une grande partie du pouvoir de décision tandis que Bruxelles assume une part toujours plus importante des charges économiques.
18:37 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, ukraine, europe, affaires européennes |
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La mort d’une justice indépendante - Quand les tribunaux font de la politique

La mort d’une justice indépendante
Quand les tribunaux font de la politique
Source: https://derstatus.at/politik/wenn-gerichte-politik-machen...
Les juges doivent rendre la justice, non faire de la politique. Mais que se passe-t-il lorsque les tribunaux deviennent eux-mêmes des acteurs politiques? Les procédures engagées contre les responsables politiques de l’AfD Wilko Möller et Petr Bystron soulèvent des questions sur la neutralité de la justice allemande. L’avocat Markus Haintz parle d’un jugement politique. L’exemple du Salvador montre jusqu’où peut aller la lutte de pouvoir entre la politique et la justice.


Wilko Möller, en haut; en bas, à gauche, l'affiche de l'Afd; à droite, une affiche très similaire de la CDU des Merkel et Merz !
Une affiche sur le thème de la famille devient une affaire pénale. Deux adultes tiennent leurs bras au-dessus de trois enfants dans un geste protecteur. Le tribunal y voit une représentation ressemblant à un salut hitlérien au point de pouvoir être confondue avec celui-ci. Wilko Möller, député de l’AfD au parlement d’un Land, est condamné à une amende de 11.600 euros. La Cour fédérale de justice rejette son pourvoi en cassation. Möller a désormais un casier judiciaire.
Des motifs similaires ont également été utilisés par la CDU et les Verts, sans conséquences pénales comparables. Le tribunal a toutefois estimé que Möller avait reconnu la ressemblance avec un salut hitlérien et avait malgré tout fait diffuser l’affiche.
Jusqu’où peut aller l’interprétation pénale d’un geste? Et comment garantir que l’appartenance politique ne joue aucun rôle dans de telles décisions?

Qui contrôle les juges?
L’avocat Markus Haintz (photo) a critiqué la décision de la Cour fédérale de justice en termes explicites: «Cela n’a plus rien à voir avec le droit». Il parle d’un «jugement politique, et non juridique».
La justice possède un pouvoir qui s’étend bien au-delà de la salle d’audience. Ses décisions peuvent mettre fin à des carrières politiques, ruiner des personnes et influencer les débats de société.
En Allemagne, les juges sont indépendants. Mais l’indépendance ne signifie pas l’infaillibilité. C’est pourquoi il faut des procédures publiques, des motivations de jugement compréhensibles, des voies de recours et la possibilité de demander la récusation d’un juge pour partialité.
Quand l’accusation devient déjà une peine
L’eurodéputé de l’AfD Petr Bystron a qualifié le jugement contre Möller de «folie». Il accuse la justice allemande de s’en prendre délibérément à l’opposition.
Bystron connaît par expérience les conséquences d’une procédure pénale. Pour un mème satirique montrant l’ancienne chancelière Angela Merkel faisant un signe d’adieu à l’ancien ambassadeur ukrainien Andrij Melnyk, il a d’abord été condamné à une amende de 11.250 euros. En appel, il a été relaxé. Le parquet s’est pourvu en cassation.
Même une relaxe n’efface pas les conséquences d’une procédure. Les frais d’avocat, les soupçons exprimés publiquement et les procès qui durent des années peuvent causer des dommages considérables. L’accusation fait les gros titres; la relaxe reçoit souvent moins d’attention.
L’utilisation délibérée de procédures judiciaires pour affaiblir des adversaires politiques est appelée lawfare. Elle peut mettre les concurrents politiques sous pression sans qu’il soit nécessaire d’interdire un parti.
Le pouvoir des parquets
Contrairement aux juges, les procureurs allemands sont en principe soumis au pouvoir d’instruction des ministres. L’exécutif dispose ainsi de moyens prévus par la loi pour influer sur les poursuites pénales.
Cela rend particulièrement importants des contrôles efficaces et la transparence. Dans les procédures visant des responsables politiques de l’opposition, il faut tout particulièrement exclure que des intérêts politiques influencent les décisions relatives aux enquêtes.

Bukele: quand le pouvoir politique a remplacé les juges
En 2021, le Salvador a montré à quel point les rapports entre la politique et la justice peuvent devenir explosifs.
Le président Nayib Bukele (photo) accusait certains secteurs de l’appareil judiciaire de bloquer des réformes nécessaires. Après la victoire électorale de son parti, le Parlement a destitué les cinq juges de la chambre constitutionnelle de la Cour suprême ainsi que le procureur général.
Bukele a défendu cette mesure comme une décision conforme à la Constitution, prise par une majorité démocratiquement élue. Ses détracteurs y ont vu une attaque contre la séparation des pouvoirs. Les juges nouvellement nommés étaient considérés comme proches du gouvernement.
Ce cas illustre le dilemme: qui doit intervenir lorsque la justice agit politiquement? Et qui empêche un gouvernement de prendre lui-même le contrôle des tribunaux sous prétexte de les dépolitiser?
Le déplacement insidieux du pouvoir
Les évolutions autoritaires ne commencent pas nécessairement par l’abolition des élections. Elles peuvent également apparaître là où les institutions de l’État perdent leur neutralité et où la concurrence politique est restreinte par des mesures juridiques.
La question décisive est de savoir si des situations comparables sont traitées selon les mêmes critères. Une opposition systématiquement désavantagée ne peut plus exercer pleinement sa fonction de contrôle démocratique.
Rendre la justice plutôt que faire de la politique
L’article 3 de la Loi fondamentale allemande garantit l’égalité devant la loi. L’article 97 protège l’indépendance des juges. Ces deux principes sont indissociables.
Un juge ne doit ni rendre ses décisions en fonction des attentes du gouvernement, ni faire de ses convictions politiques personnelles le critère de ses décisions.
Les affaires Möller et Bystron ont déclenché un débat qui ne saurait être clos par la simple référence à des jugements définitifs. Même les décisions des plus hautes juridictions doivent pouvoir résister à la critique publique.
Le véritable danger commence là où les tribunaux ne tranchent plus les conflits politiques de manière indépendante, mais prennent eux-mêmes parti. La justice devient alors une politique de pouvoir. Et la justice, qui est censée protéger le citoyen contre l’arbitraire de l’État, peut devenir l’instrument de ce même arbitraire.
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15:18 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Droit / Constitutions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : afd, allemagne, justice, europe, affaires européennes, wilko möller, juges |
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Considérations sur l'actualité politique du Brésil

Considérations sur l'actualité politique du Brésil
Alexandre Douguine
Présentateur: Tournons-nous vers l’Amérique latine. Que se passe-t-il au Brésil? Le président Lula da Silva — un homme qui a connu la prison, ce qui est déjà révélateur en soi — est non seulement revenu au pouvoir lors du précédent cycle électoral, mais maintient aussi fermement ses positions, façonnant autour de lui une nouvelle réalité politique.
Alexandre Guelievitch [Douguine], que signifie le cas brésilien pour l’Amérique latine elle-même, pour la dynamique des BRICS et pour l’architecture mondiale dans son ensemble?
Alexandre Douguine : En ce qui concerne les BRICS, je pense que c’est globalement une bonne nouvelle pour le groupe. La lettre «B» ne disparaîtra pas de l’acronyme, et le Brésil restera dans notre orbite.
Du point de vue de la gauche latino-américaine, la victoire de Lula est un facteur positif, car nous assistons dans toute la région à une offensive agressive des forces de la droite libérale. Je tiens à le souligner: il ne s’agit pas d’une véritable droite conservatrice ou traditionaliste, mais d’une droite libérale — ce qu’il y a de pire — qui s’oriente non pas simplement vers les États-Unis, mais littéralement vers la «civilisation Epstein» à l’état pur. Lula da Silva n’en fait pas partie.
Cela dit, les Brésiliens sont manifestement très las de lui, ce qui explique l’ampleur du mécontentement contestataire. Au fond, on trouve d’un côté Lula, l’homme de gauche, et de l’autre son principal adversaire, le fils de Jair Bolsonaro — lequel purge lui-même une peine de prison —, le sénateur Flávio Bolsonaro. Et ce dernier est un protestant convaincu. Songez à ce que signifie être protestant dans un Brésil traditionnellement catholique et, plus largement, en Amérique latine. C’est une anomalie; c’est l’introduction d’une culture totalement étrangère, venue de l’extérieur. La tentative d’imposer un changement d’identité religieuse est une catastrophe spirituelle pour la région.

En ce moment même, sous nos yeux, une doctrine Monroe actualisée est mise en œuvre en Amérique latine: le projet de Donald Trump visant à rétablir par la force le contrôle des États-Unis sur des territoires autrefois subordonnés. Dans ces conditions, Lula da Silva au Brésil et Claudia Sheinbaum au Mexique restent, littéralement, les deux derniers bastions et piliers du mouvement souverainiste et anticolonial.
Mais, même ici, rien n’est simple. Tout récemment, Alexander Soros — le fils de ce même George Soros qui dirige les réseaux interdits et bloqués en Russie, organisateurs de « révolutions de couleur » à travers le monde — s’est ouvertement réjoui et a publié à trois reprises sur les réseaux sociaux: «Lula, Lula, Lula! Formidable, bravo, nous avons gagné!».
C’est véritablement inquiétant. Si Soros et ses structures mondialistes estiment avoir gagné, alors nous sommes face à des configurations hybrides totalement inédites. Et cela prouve une fois de plus que nous devons radicalement changer notre manière même d’analyser les processus à l’œuvre dans la politique mondiale.
Je pense que la situation au Brésil est globalement claire: nous savons parfaitement comment Lula s’est comporté pendant toutes ces années, et il est peu probable qu’il se mette à agir d’une manière fondamentalement différente.
Cette confrontation aiguë entre les bolsonaristes et les partisans de Lula pourrait-elle dégénérer en un conflit encore plus violent et de grande ampleur ? C’est tout à fait possible. Les tensions y sont à leur comble. Bolsonaro était sincèrement convaincu d’avoir gagné lorsqu’il avait pris quelques points de pourcentage d’avance au premier tour, avant que Lula ne le dépasse au second.
Comment expliquer cela? Selon toute apparence, les Brésiliens qui étaient opposés à Bolsonaro et qui, dans le même temps, étaient profondément las de Lula ont tout de même fini par aller voter pour Lula — selon le principe: «N’importe qui sauf lui! La dernière chose dont nous avons besoin, c’est que des protestants dirigent le pays!».

Le fait est que le Brésil est fondamentalement un pays catholique. Bien entendu, les deux branches du christianisme occidental — le catholicisme et le protestantisme — sont, pour ainsi dire, tout aussi inacceptables l’une que l’autre de notre point de vue orthodoxe. Et, pour moi, ce basculement religieux en Amérique latine n’est pas une question de sympathie pour les catholiques, mais relève d’un simple diagnostic: il s’agit d’une perte rapide de l’identité traditionnelle.
Quoi qu’il en soit, nous pouvons laisser de côté le dossier brésilien pour le moment. Nous suivrons attentivement l’évolution des événements dans ce pays.
14:38 Publié dans Actualité, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, actualité, brésil, amérique latine, amérique ibérique, amérique du sud, brics |
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jeudi, 29 octobre 2026
1971 — une année cruciale et le véritable «tournant pour les États-Unis»

1971 — une année cruciale et le véritable «tournant pour les États-Unis»
d'après Hua Bin
Source: https://dissident.one/1971-een-cruciaal-jaar-en-het-ware-...
Le choc Nixon et le mémorandum Powell ont façonné le « capitalisme » et la « démocratie » aux États-Unis tels que nous les connaissons aujourd’hui.
1971 a constitué un tournant qui a divisé l’histoire américaine en un avant et un après, écrit Hua Bin.
Cette année-là, deux événements cruciaux se sont produits, se renforçant mutuellement et redéfinissant le capitalisme et la démocratie aux États-Unis.
La plupart des gens ont déjà entendu parler du célèbre «choc Nixon» de 1971, lorsque Richard Nixon a annoncé, le 15 août, que le dollar américain serait «temporairement» découplé de l’or.
Ce découplage «temporaire», qui constituait une violation de l’engagement souverain des États-Unis envers le reste du monde, est devenu permanent et a brisé l’ordre économique mondial de l’après-guerre.
Peu de gens ont conscience d’un événement tout aussi important survenu huit jours plus tard.
Le 23 août, Lewis Powell, avocat de l’industrie du tabac, a remis à la Chambre de commerce des États-Unis son «mémorandum Powell» confidentiel, dans lequel il esquissait un plan de prise de contrôle des institutions américaines par les grandes entreprises.
Cette période de huit jours symbolise le double effondrement de l’ancien système.
Tandis que Nixon transformait fondamentalement la nature du système monétaire mondial, Powell mettait la dernière main à un manifeste politique à long terme destiné à garantir que la classe capitaliste conserverait le contrôle de tout système appelé à le remplacer.
Les deux événements d’août 1971 ont conduit à la financiarisation de l’économie américaine, à une dette publique incontrôlable, à la désindustrialisation et à l’emprise croissante des entreprises sur tous les aspects de la société américaine.
Le choc Nixon
L’accord de Bretton Woods, signé en 1944 avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, a fait du dollar américain la monnaie de référence du commerce international.
Les États-Unis se sont engagés à maintenir la valeur du dollar à un trente-cinquième d’once d’or.
Pour financer la guerre du Vietnam et les programmes de la «Great Society» de Lyndon B. Johnson, les États-Unis ont imprimé beaucoup plus de dollars papier que ne le permettait l’or réellement conservé dans leurs coffres.
En 1971, les États-Unis ont rompu leur promesse d’échanger les dollars contre de l’or.
Le découplage a marqué la fin de l’accord de Bretton Woods et inauguré l’essor de la monnaie fiduciaire sans contrepartie matérielle, uniquement garantie par la planche à billets de l’État.
Le découplage du dollar et de l’or a fondamentalement transformé la politique monétaire, entraînant une augmentation de l’endettement, de l’inflation et de la concentration des patrimoines.
En 1971, une maison neuve coûtait deux fois et demie le revenu annuel d’un ménage américain moyen. Aujourd’hui, elle coûte plus de dix fois le revenu annuel moyen.
En 1971, le loyer représentait environ un sixième du revenu mensuel; aujourd’hui, cette proportion est d’environ 40%.

Dans les années 1970, une voiture coûtait en moyenne 35% du revenu annuel; aujourd’hui, cette proportion est de 60% — pour un revenu moyen de 89.000 dollars et un prix moyen de 49.855 dollars pour une voiture neuve.
Au début des années 1970, lorsque le fait de pouvoir présenter un diplôme universitaire comptait encore réellement aux yeux des employeurs, les frais de scolarité dans une université prestigieuse comme Harvard s’élevaient à 2.600 dollars par an. Aujourd’hui, ils atteignent 63.000 dollars.
Après correction de l’inflation, la productivité du travail a augmenté de 100 à 110% entre 1971 et 2025, tandis que la hausse du salaire réel du travailleur moyen ne s’est située qu’entre 30 et 34%, selon le Bureau of Labor Statistics.
La dette publique américaine est passée de 398 milliards de dollars en 1971 à 40.340 milliards de dollars aujourd’hui, soit une augmentation vertigineuse de plus de 10.000%.

La banque centrale américaine a géré cet endettement en forte croissance en augmentant artificiellement la masse monétaire et en maintenant les taux d’intérêt à un niveau bas. Autrement dit: en imprimant davantage de monnaie papier.
Cette dynamique fonctionne en réalité comme une forme de redistribution des richesses dont les coûts sont socialisés.
La dette publique représente une charge pour l’ensemble de la société, tandis que les paiements d’intérêts reviennent aux créanciers — autrement dit, aux riches.
Comme il est beaucoup plus facile d’imprimer de l’argent que d’en gagner par le travail et l’industrie, la désindustrialisation et l’inflation suivent inévitablement de près.
Les États-Unis peuvent tout simplement imprimer des petits papiers verts pour acheter des biens et des services à l’étranger.
Il en résulte que l’économie s’est détournée de la production de biens et de services pour privilégier la spéculation financière et les actifs fondés sur l’endettement.
Cette financiarisation de l’économie profite à ceux qui possèdent du capital, tandis qu’il devient plus difficile pour le citoyen moyen d’épargner ou d’améliorer sa situation.
Les conséquences sont une hausse du coût de la vie, une baisse systématique de la productivité et une aggravation des inégalités économiques.
Tandis que le choc Nixon engageait les États-Unis sur la voie de la financiarisation, le mémorandum Powell, véritable «manifeste capitaliste», fournissait le plan de la prise de contrôle de la société américaine par les entreprises.
Le mémorandum Powell
Lewis Powell était un avocat spécialisé dans les affaires liées au tabac, travaillant pour Philip Morris. Il a été chargé de rédiger un document confidentiel pour la Chambre de commerce des États-Unis afin de restaurer et d’étendre le pouvoir des entreprises.
Dans les années 1960, les grandes entreprises du pays étaient menacées par la vague progressiste des mouvements favorables aux travailleurs et aux consommateurs.
Le document, intitulé «Attaque contre le système américain de libre entreprise», est devenu connu sous le nom de «mémorandum Powell».
Il a servi de plan d’ensemble au mouvement moderne, hautement organisé, de lobbying et d’action politique des entreprises aux États-Unis.

Powell soutenait que le système américain de libre entreprise était systématiquement attaqué par les universités, les médias, les intellectuels et les défenseurs des consommateurs tels que Ralph Nader (photo).
Il avertissait que les dirigeants d’entreprise laissaient passivement se préparer leur propre perte en ne s’opposant pas à la réglementation et aux sentiments hostiles aux entreprises.
Powell appelait à une mobilisation politique offensive des entreprises, posant ainsi les fondements idéologiques du mouvement juridique conservateur moderne et de la liberté d’expression des entreprises.
Powell préconisait une série de vastes plans d’action pour libérer la puissance des entreprises et leur permettre d’acquérir un contrôle politique sans limites, notamment:
– Action politique collective: Powell exhortait les entreprises à cesser d’agir isolément et à mettre plutôt leurs moyens financiers en commun pour influencer l’opinion publique et les politiques menées.
– Intervention sur les campus: il préconisait d’acheter de l’espace dans les manuels, de financer des professeurs favorables au marché et de construire un discours favorable aux entreprises afin de contrer le parti pris supposément gauchiste des universités.
– Domination médiatique: le mémorandum appelait à utiliser les budgets publicitaires des entreprises pour imposer une couverture favorable aux milieux d’affaires dans la presse écrite et à la télévision.
– Action judiciaire: Powell conseillait également aux grandes entreprises d’utiliser les tribunaux comme une arme et d’engager des poursuites pour faire annuler des réglementations et défendre leurs intérêts.
Powell avançait en outre l’idée de développer un dispositif semblable à la Federalist Society, qui permettrait de contrôler ouvertement le pouvoir judiciaire.
Les recommandations de Powell ont reçu l’adhésion sans réserve des milieux d’affaires. Depuis, cette feuille de route est systématiquement mise en œuvre.
Le mémorandum Powell a définitivement transformé les relations entre les entreprises américaines et la politique. Il a constitué, de fait, un renversement du consensus dominant issu du New Deal de Franklin D. Roosevelt.
À noter au passage: deux mois après le mémorandum, Powell a été nommé par Nixon juge à la Cour suprême. Il y a siégé pendant plus de quinze ans.

Les conséquences à long terme du mémorandum Powell
Le mémorandum a directement inspiré la création et le financement de groupes de réflexion conservateurs influents, notamment la Heritage Foundation et le Cato Institute.
L’influence des entreprises a commencé à pénétrer l’enseignement, les médias et la culture populaire.
Les intérêts des actionnaires ont pris le pas sur ceux des salariés, inversant l’évolution vers une répartition plus égalitaire des revenus engagée depuis le New Deal.
Le mémorandum Powell a entraîné une augmentation considérable du nombre de cabinets de lobbying et la création de groupes tels que la Business Roundtable pour influencer la législation.
Les effets cumulés ont culminé avec l’arrêt Citizens United de 2010, qui a accordé des droits constitutionnels aux entreprises, légalisant de fait l’argent en politique et dépénalisant la corruption.
L’essor des Reaganomics dans les années 1980 a renforcé la tendance favorable aux entreprises annoncée par le mémorandum Powell.
La privatisation, la déréglementation, le fondamentalisme du libre marché et l’érosion des droits des travailleurs ont supplanté la politique économique du New Deal héritée des années 1930.
Lewis Powell serait fier de la prise de contrôle insidieuse du pouvoir politique au fil des ans. L’essor d’un pouvoir incontrôlable des entreprises a conduit, cinquante ans plus tard, à placer les intérêts du capital au-dessus de ceux de l’État et du public.
Comment le choc Nixon et le mémorandum Powell ont façonné le capitalisme et la démocratie aux États-Unis
La conjonction du mémorandum Powell et du choc Nixon en 1971 a constitué le socle structurel de la financiarisation moderne de l’économie américaine, de la désindustrialisation et du démantèlement du New Deal.
En détachant simultanément la monnaie de ses contraintes physiques et en organisant le pouvoir politique des entreprises, ces deux événements ont fondamentalement transformé la manière dont l’économie américaine génère de la richesse.
La monnaie comme marchandise
Avant 1971, la monnaie servait principalement à faciliter le commerce des biens matériels.
Lorsque le dollar a été découplé de l’or et autorisé à fluctuer librement, la monnaie elle-même est devenue un objet hautement spéculatif, entraînant le développement d’immenses marchés mondiaux des devises, des contrats à terme et des produits dérivés.
Karl Marx l’avait déjà anticipé dans Le Capital, à la fin du XIXe siècle, et qualifiait le cycle dans lequel "l’argent produit davantage d’argent" (A–A′) de «capital fictif».
Depuis 1971, l’économie américaine est passée d’une économie de production à une économie financière.

Wall Street au-dessus de Main Street
Sous l’étalon-or, les banques se développaient en accordant des prêts aux entreprises nationales qui fabriquaient des produits matériels.
Après 1971, la croissance s’est déplacée vers les manipulations financières, la création de dettes et la spéculation sur les actifs, rendant le secteur financier considérablement plus rentable que l’industrie manufacturière.
L’essor du secteur financier prédateur a également porté la classe des usuriers au premier plan de la vie économique et politique américaine, avec des dommages qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.
L’explosion de l’endettement
Sans les contraintes imposées par l’or, la Réserve fédérale a obtenu le pouvoir d’accroître rapidement la masse monétaire.
Cela a entraîné une dépendance permanente au crédit bon marché et une croissance explosive de l’endettement des entreprises, de l’État et des consommateurs afin de soutenir la croissance économique.
La dette est devenue le principal instrument par lequel la classe capitaliste prélève les richesses de la classe ouvrière.
Le démantèlement du consensus d’après-guerre issu du New Deal
L’ordre du «New Deal», instauré dans les années 1930 pour contenir les excès du capitalisme débridé, reposait sur un équilibre des pouvoirs entre des syndicats forts, la réglementation publique et les directions d’entreprise.
Dans son mémorandum, Powell a fait du capital des entreprises une arme destinée à saper systématiquement ce consensus tripartite.
Le réseau de lobbyistes d’entreprise organisés conçu par Powell a contribué à populariser les doctrines économiques néolibérales, notamment l’idée de Milton Friedman (photo) selon laquelle le seul devoir d’une entreprise est de maximiser les profits de ses actionnaires plutôt que de soutenir les salariés ou les communautés.
Milton Friedman était un professeur d’économie de l’université de Chicago, défenseur absolu de la suprématie du capital sur toute autre considération. Voir ici ma critique de l’université de Chicago : https://huabinoliver.substack.com/p/has-the-university-of...
Les groupes de réflexion et les groupes de pression soutenus par les entreprises ont réussi à promouvoir des lois antisyndicales et des nominations de juges.
Le déclin des syndicats a fait disparaître le lien historique entre la hausse de la productivité du travail et celle des salaires, conduisant aux inégalités patrimoniales actuelles.
La désindustrialisation est devenue un choix inévitable.
Le système financier nouvellement déréglementé, conjugué aux politiques de libre-échange défendues par les lobbys d’entreprise, a pénalisé les entreprises qui conservaient des emplois manufacturiers américains coûteux.
Wall Street a fait pression sur les entreprises pour qu’elles délocalisent leur production vers des régions où la main-d’œuvre était moins chère et la réglementation moins contraignante, afin de maximiser les bénéfices trimestriels.
Le dollar étant resté la principale monnaie de réserve mondiale malgré son passage à un régime de change flottant, la demande mondiale l’a maintenu artificiellement fort.

Si cela a rendu les biens de consommation importés bon marché pour les Américains, cela a aussi rendu les produits américains exportés inabordables à l’étranger, vidant systématiquement la «Rust Belt» de sa substance.
La financiarisation a modifié le comportement des entreprises. Au lieu de réinvestir leurs bénéfices dans des usines nationales, des équipements ou la formation de leurs salariés, elles ont de plus en plus utilisé leur argent pour racheter leurs propres actions, faisant artificiellement monter les cours afin d’enrichir les dirigeants et les investisseurs de Wall Street.
L’héritage de 1971
Ensemble, le choc Nixon et le mémorandum Powell ont fait passer les États-Unis d’une économie fondée sur la production — axée sur la fabrication de biens, les hausses de salaire et une réglementation stricte — à une économie fondée sur la spéculation financière, axée sur les bulles financières, le marché des capitaux et la déréglementation.
La monnaie n’étant plus liée à l’or, le capital a pu croître de manière exponentielle, sans aucune limite.
Le capital se déplace à travers le monde à la vitesse d’une frappe sur un clavier pour rechercher, partout, le rendement le plus élevé.
Les lobbys d’entreprise organisés dans le sillage du mémorandum Powell ont réussi à rompre le lien entre les salaires et la production.
La richesse générée par la productivité des travailleurs américains n’a plus alimenté les salaires; elle a été directement canalisée vers les bénéfices des entreprises, les bulles de Wall Street et les primes astronomiques des hauts dirigeants.
Les crises actuelles de l’inflation, de la désindustrialisation et de la contraction de la classe moyenne sont la conséquence directe de ce changement de cap de 1971.
Avec le recul, plus d’un demi-siècle plus tard, 1971 a été le véritable tournant pour les États-Unis.
20:58 Publié dans Economie, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : économie, histoire, histoire économique, états-unis, étalon-or, dollar, néolibéralisme |
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