Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 12 janvier 2026

Nietzsche et son temps: pour une contextualisation de son oeuvre 

f520216530e5f72393883930ea6532db.jpg

Nietzsche et son temps: pour une contextualisation de son oeuvre 

Robert Steuckers

516QCPxKlVL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgL’ouvrage d’Ernst Nolte, Nietzsche und der Nietzscheanismus, n’a pas retenu l’attention qu’il méritait dans une mouvance où, pourtant, la référence à Nietzsche semble omniprésente et où une figure de proue comme Dominique Venner vouait une admiration réelle à cet historien allemand des idées et des mouvements politiques du 20ème siècle. L’ouvrage que Nolte consacre à Nietzsche est vaste, explore tous les aspects du 19ème siècle qui ont influé sur la maturation de la pensée de Nietzsche. Partons toutefois, pour ne pas nous disperser, de la notion, cardinale aujourd’hui dans la pensée dominante, d’Aufklärung, des Lumières, principal mouvement d'idées né au 18ème siècle. Nolte souligne à très juste titre que la notion d’Aufklärung repose d’emblée sur un paradoxe de taille: elle induit la vision somme toute poétique, d’une forte luminosité diurne qui chasse les ténèbres de la nuit mais force est de constater qu’une telle luminosité ne s’inscrit que dans la durée d’une seule journée. Aucune luminosité de cette nature ne dure éternellement. Croire qu’elle durera éternellement, dès qu’elle se manifeste à l’aurore, est l’illusion ridicule des adeptes naïfs, véhéments et finalement totalitaires et hystériques des Lumières, tels sont qui sont aujourd’hui, en nos états occidentaux, au pouvoir.

condorcet.jpgLeurs Lumières ont débouché sur un nouvel âge sombre, ce qu’avait d’ailleurs prévu une figure emblématique des Lumières françaises, Condorcet (illustration), dès 1794: les Lumières, pensait-il, vont générer une inégalité pire que celle des âges dits «sombres» et conduire à des crimes bien plus retentissants que ceux commis en ces anciennes périodes dites de «ténèbres» (et Condorcet finira guillotiné…).

Knigge_Freiherr.jpgKant, autre figure emblématique des Lumières en Europe, malgré la précision extrême de son œuvre, véhicule, lui aussi, des contradictions, indices d’une certaine naïveté; Rousseau est le chantre d’un primitivisme qui, sous bon nombre d’aspects, est l’antithèse des Lumières; Adolf von Knigge (ci-contre), lui aussi adepte des Lumières, compile dans ses écrits de nombreuses contradictions qui induisent Nolte à lui poser, à titre posthume, les questions suivantes: l’adepte des Lumières ne doit-il pas craindre par-dessus tout l’ultime conséquence de la philosophie des Lumières: la complète neutralisation de la raison générale par les pulsions de l’individu, lesquelles se posent comme expressions de la «raison» (individualiste) et engendrent ainsi l’anarchie ?

Conclusion de Nolte: les Lumières sont un corpus bourré des contradictions qui a été mis entre parenthèse pendant quelques décennies en Europe mais qui est revenu au grand galop à partir des années 1970 (après les engouements existentialistes des années 1950-1960 et l’effervescence soixante-huitarde.

Ces contradictions, Nietzsche les mettra en exergue de manières différentes, en se passionnant pour la musique de Wagner pour s’en désolidariser ensuite, en explorant l’œuvre des dramaturges grecs de l’antiquité, etc. Nietzsche ne rejette pas toutes les Lumières: il restaure, dans une phase de son œuvre, entre son wagnérisme et sa philosophie finale, une pratique des Lumières, soustraite aux pesanteurs métaphysiques (Nietzsche se veut «physiologue» et «Freigeist», «esprit libre»). Ce pragmatisme activiste entend se débarrasser du «ballast catagogique de la civilisation» (comme nous devrions nous débarrasser aujourd’hui des ballasts de ce qui s’affiche comme adepte ou héritier ou bétonneur des Lumières du 18ème siècle, tout en prétendant détenir les seuls atouts porteurs d’un pouvoir politiques et métapolitique/médiatique parfait et jugé indépassable et inamovible).

Le Nietzsche proche des Lumières semble préconiser une sphère politique rationalisée, équilibrante mais, en dépit de cette apparence, ses positions recèlent un rejet assez radical du message des Lumières (et surtout de ce qu’elles vont devenir au fil du temps pour aboutir au pandémonium qu’elles sont aujourd’hui en Europe occidentale). Nietzsche, en effet, constate, dans cette phase «rationnelle» (en apparence) de son œuvre, que le monde, en son holicité (en sa totalité), n’est nullement rationnel et que la raison elle-même n’est jamais qu’un phénomène surgissant par hasard dans un monde soumis à un hasard général.

Nietzsche emprunte la voie qui le mène à formuler sa philosophie finale. Il démasque ceux qui veulent faire des hommes les porteurs exclusifs de leur rationalité imaginaire (et de pacotille); les vertus, chantées par les «illuministes» (pour parler comme les philosophes italiens) ne sont que des oripeaux camouflant un égoïsme fondamental que les moralistes français avaient déjà, avant les Lumières, bien mis en exergue. Dès lors, Nietzsche voudra léguer aux lucides du futur un «double cerveau »: l’une moitié vouée à la science pratique et philologique; l’autre capable de faire face au «socle fondamental de toutes choses, lequel est dépourvu de toute logique».

Aurore.jpgDans Aurore, Nietzsche brocarde cruellement l’adepte des Lumières qui veut faire de «belles choses» (der schöntuerische Aufklärer). C’est là le moment de basculement dans l’œuvre de Nietzsche, aux répercussions politiques, métapolitiques et philosophiques de grande ampleur, dont les ondes de choc nous ébranlent aujourd’hui encore. Il évoque, dès ces aphorismes d’Aurore, une équivalence entre le christianisme et les Lumières, une équivalence qui apparaît dès le moment où le philosophe perçoit qu’il y a, chez les deux piliers philosophiques de son 19ème siècle, la marotte infertile de la «Schöntuerei» (de vouloir fabriquer du bien et du beau au départ de bonnes intentions, reposant sur une forme de négation du réel tel qu’il est, sur des raisonnements qui ne prennent pas acte de ce que le réel est mais se référant à un réel imaginaire qui est, en fait, un «voudrait-être»: on ne peut pas être plus actuel! ).

D’autres termes témoignent également de ce basculement: les Lumières à la Rousseau, notamment, sont «à moitié folles», «théâtrales», «d’une cruauté bestiale», «sentimentales» et «auto-enivrantes», toutes tares qui donnent sa substance à l’idéologie de la «Révolution française» et, nous empresserons-nous d’ajouter, au fatras comique et hargneux de l’actuelle idéologie républicaine, telle qu’elle se manifeste dans les discours insipides de Macron et dans les vitupérations hystériques de Mélanchon, sans parler des piaillements de la piétaille qui claudique derrière ces deux bonshommes, une piétaille qui serait toute prête à porter à son paroxysme la «cruauté bestiale» (tierisch-grausam) exposée par Nietzsche.

Les Lumières affichées par ce ramassis d’abjects politicards ne sont donc pas les «Lumières libératrices», annoncées avec fracas par la propagande régimiste/néolibérale et par celle d’une fausse opposition, dûment contrôlée, juste bonne à dégoiser des slogans qui ne débouchent sur rien de concret. Nous avons affaire à un «révolutionnisme» dangereux, sous tous ses aspects, qui est solidement en place mais qu’il aurait fallu, dixit Nietzsche à son époque, étouffer dans l’œuf (in der Geburt zu ersticken).

Deux positionnements peuvent se déduire de ce Nietzsche du «moment de basculement»: 1) être un adepte pragmatique des Lumières qui expurge l’espace politique de tout «révolutionnisme bestial»; 2) dénoncer le «jésuitisme» des «Lumières démocratiques» (ou relevant de la «bestialité révolutionnaire») qui s’oppose, par ressentiment ou pas pure et simple bassesse, au «splendide effort» que constitue le fait européen. Les «esprits libres» de ces Lumières-là ne sont plus des Freigeister, dont Nietzsche espérait l’avènement mais des «niveleurs» stupides, véhicules d’un phénomène de dégénérescence, de déclin, de décadence.

Cette morale de l’amélioration constante (Besserungs-Moral) est une sinistre farce. La luminosité diurne la plus aveuglante, la petite rationalité à tout prix, la vie éclairée, froide, prudente, consciente, sans instinct, résistant en permanence contre les instincts, n’est qu’une pathologie, une autre pathologie  (que le christianisme) et, de ce fait, n’est nullement un retour à la «vertu» (de romaine mémoire), à la «santé», au «bonheur». «Vouloir combattre les instincts, telle est la manie qui conduit à la décadence».

fdf9dd7902cdf7843153c56ab781e497.jpg

Nietzsche et la révolution française

Des clivages politiques émergent au fur et à mesure que les événements de Paris bouleversent la France de l’intérieur ou interpellent les observateurs sympathisants ou hostiles à l’extérieur, ailleurs en Europe. En Allemagne, les enthousiastes de la révolution, assez nombreux au départ, surtout suite à la chute de la place de Mayence, feront place à des tenants du scepticisme puis à d’ex-révolutionnaires devenus totalement hostiles à l’entreprise napoléonienne. Les excès des jacobins refroidissent les ardeurs des révolutionnaires allemands; l’exécution de Louis XVI et de la Reine Marie-Antoinette entraîne d’autres désaffections et la prise du pouvoir par Bonaparte, perçu comme un «despote militaire», réduit quasi à néant les rangs déjà éclaircis des adeptes allemands des idées révolutionnaires.

Jacques_Louis_David_-_The_coronation_of_Napoleon_I_by_Pope_Pius_VII_in_the_Cathedral_of_Notre-Dame_de_-_(MeisterDrucke-1543125).jpgL’auto-couronnement de Napoléon en 1804 est vu comme un scandale inacceptable: même Beethoven, auteur de la symphonie Eroica, retire son soutien. Schiller et Klopstock avait tourné le dos aux idéaux de la Révolution dès la Terreur. Goethe avait exprimé son scepticisme dès le départ. Seuls Kant et Hegel gardent des sentiments positifs. Fichte restera fidèle aux idéaux de la Révolution jusqu’en 1813. Les libéraux allemands d’avant 1789, qui envisageaient un glissement progressif vers un Etat idéal selon les critères des Lumières –Brandes, Rehberg, Gentz- sont très rapidement devenus des adversaires résolus du «Synode despotique de Paris» et du régime napoléonien.

Au 19ème siècle, période où ont mûri tous les filons idéologiques de l’histoire européenne contemporaine, un «parti de la réaction» s’est opposé à un «parti du mouvement» (antinomie entre «Beharrung» et «Bewegung»). C’est là une terminologie qui est récurrente et dont les échos sont encore parfaitement audibles de nos jours. Nietzsche, politiquement parlant, nous explique Ernst Nolte (p. 147), n’est pas une figure qui s’inscrit pourtant dans le sillage conservateur traditionnel d’Edmund Burke ou de Joseph de Maistre. Dès La naissance de la tragédie, Nietzsche rejette les idéaux modernes/illuministes comme étant des «platitudes», diamétralement opposées à l’esprit hellénique/germanique.

9782081510852-1.jpgDans Le gai savoir (aphorisme 350), il écrit: «Déjà le protestantisme est une révolte du vulgaire au profit de ce qui est médiocrement bourgeois (bieder), ingénu et superficiel… mais il faudra attendre la révolution française pour donner le sceptre, sans retenue et festivement, aux «hommes bons» (au mouton, à l’âne, à l’oie et à tout ce qui est incurablement plat et braillard et mûr pour la maison des fous, celle où règnent les idéaux modernes».

Nietzsche, le 19ème et le socialisme

Dans le sillage des idées révolutionnaires émerge le mouvement socialiste, lequel, avant d’être largement «marxisé», était franchement utopique : on rêvait de phalanstères égalitaires, telles celles qu’imaginaient Robert Owen en Angleterre ou Charles Fourier en France.

NL02_519122.jpg

Des villages communautaires voient le jour et se nomment Orbiston, New Lanark (illustration) et Queenswood. Hélas pour les utopistes, ces expériences, séduisantes sur le papier, seront de très courte durée: l’impossibilité pratique de les faire fonctionner provenant du fait que la valeur d’une heure de travail de tel artisan n’équivalait pas à l’heure de travail de tel autre métier; ensuite, les assemblées communes, appelées régulièrement à débattre de tous les problèmes du village égalitaire et à prendre des décisions, durent trop longtemps pour pouvoir régler, en des délais raisonnables, toutes les questions qui réclament une solution plus ou moins rapide.

Le démocratisme outrancier de ces expériences utopiques butait contre les différences qualitatives existant de facto dans les œuvres et prestations diverses des hommes, lesquels sont peut-être égaux en droit mais très différents les uns des autres vu les capacités diverses qu’ils peuvent faire valoir. Ce démocratisme caricatural bute enfin sur la nécessité pour toute communauté ou organisation de limiter les débats stériles, trop longs, et de prendre rapidement des décisions d’importance vitale. Ces pierres d’achoppement du démocratisme utopique et caricatural demeurent bien présentes dans nos sociétés actuelles (d’où la nécessité de décider avant de débattre, nécessité perçue au 19ème par Donoso Cortés en Espagne, au 20ème par Carl Schmitt dans l’Allemagne de Weimar).

Le socialisme, ensuite, a besoin de planification: cette planification en elle-même ou le degré de son extension dans la gestion d’une commune ou d’un Etat demeure une question politique ouverte mais le problème politique majeur reste en ce domaine permanent: il faut de la planification (un Bureau du Plan), indubitablement, car l’absence de planification est le propre de l’idéologie libérale, elle aussi issue des Lumières (et avec un droit d’aînesse!) et conduit à l’impasse.

30252686289_2.jpgCependant, l’utopisme et les faillites des phalanstères anglo-saxonnes d’Owen conduisent à une radicalisation théorique chez Etienne Cabet, auteur de Voyage en Icarie. Cabet théorise une utopie très coercitive: le travail y est un devoir auquel personne ne peut se soustraire. Tout y est standardisé, tout est partout pareil. Et on y décèle déjà du wokisme avant la lettre: les langues anciennes ne sont plus enseignées dans les écoles car elles sont inutiles (point de vue partagé aujourd’hui par les néolibéraux, les soixante-huitards, les gauchistes de tous poils et les tenants de la cancel culture). Les mauvais livres, en Icarie, sont brûlés en place publique. On ne parle pas de transhumanisme ou de transgendérisme mais la «race humaine» doit être améliorée par l’étude de la phénologie et en observant les lois de l’eugénisme.

Etiennecabet.jpgMieux et très contemporain: on a, en Icarie, le souci du passé; on y a institué un «tribunal pour les morts», où des «historiens» jugent le passé du point de vue du bonheur (atteint) en ce moment (icarien) de fin de l’histoire. Dans la vision de Cabet (illustration), l’Icarie n’est pas isolée sur elle-même: elle sort de sa coquille pour lancer des croisades au profit des opprimés dans le monde entier… Cet utopisme du début du 19ème est, rappelle Nolte, l’écho laïcisé de visions chrétiennes, exprimées dans certains formes de monachisme (à la différence près que le monachisme, contrairement à l’Icarie de Cabet, se veut retranché du monde et s’organise exclusivement intra muros). On retrouve des visions comparables chez Maître Eckhart, chez les bégards qu’il fréquentait ou chez Joachim de Flore (et son «Troisième Empire») ou encore chez les Taborites, les Anabaptistes et dans les écrits qui ont accompagné les révoltes paysannes anglaises (Wycliff).

duhring.jpgNolte ne pense pas que Nietzsche ait lu Marx, bien qu'il aurait lu son adversaire socialiste Dühring (photo) et s’est, à certains moments, intéressé à la littérature socialiste de son temps. Nolte constate cependant qu’il y a des rapprochements possibles à faire entre l’œuvre de Nietzsche et celle de Marx. Ces rapprochements seraient les suivants: commune hostilité à l’idée figée, mièvre et déconnectée de «civilisation» (au sens que donnent les Lumières à ce terme); même intérêt pour la «résurrection de la nature» (le retour au dionysiaque chez Nietzsche), oblitérée par les ratiocinations éthérées des juristes et par les raisonnements mécaniques, seuls posés comme «rationnels»; commune hostilité au principe de la division du travail et à la politique économique du «laisser faire»; même valorisation de l’homme comme membre de sa propre espèce (Gattungsmensch) contre l’individu détaché et sans plus aucun lien; dans ce sens, Nietzsche écrit: «La fabrique règne; l’homme devient rouage»; comme Engels, Nietzsche déplore amèrement la massification par l’urbanisation, laquelle entraîne l’apathie généralisée et pousse les foules dans une hâte qui ne s’interrompt jamais.

Ces convergences partielles entre Nietzsche et Marx n’autorisent toutefois pas de ne retenir que celles-ci pour fabriquer une idéologie superficielle qui serait «rouge-brune», «social-dionysiaque» ou quelque chose du même genre. Nietzsche reste critique face aux travers possibles de tout socialisme politique et semble percevoir le danger que représente une volonté d’abolir les legs du passé ou de les reléguer au niveau de simples pièces de musée.

Nietzsche ne partage pas la vision hegelo-marxiste d’une « réalisation » finale de l’essence de l’humanité. Les convergences demeurent donc partielles, bien qu’importantes, et partagent la critique du «travail déshumanisant», de «la dépersonalisation du travailleur», de la «monstrueuse machinerie» qui s’impose aux sociétés modernes. La Kulturkritik et le rejet de toute « aliénation » (Entfremdung) ne sont donc pas des apanages des seules écoles marxistes ou post-marxistes.

1-bismarck.jpgFace aux manifestations patentes d’un déclin général de l’Europe et de l’humanité toute entière, Nietzsche exprime une certaine confiance, critique toutefois, dans le Reich bismarckien car il est devenu, après 1871, la principale puissance militaire européenne, qui a mis en place des lois antisocialistes (avant de créer un socialisme solide au sein de l’Obrigkeitsstaat prusso-allemand ce qui ne fut réalisé qu’après que Nietzsche ait sombré dans l’inconscience) et qui pratique une politique hostile aux ingérences vaticanes au sein d’un Reich, pour une bonne part luthérien; Rome souhaitait le faire imploser pour que se constitue une moitié catholique et une autre moitié protestante (le mouvement «Los von Rom»).

Nietzsche n’est toutefois que partiellement satisfait: dans l’avenir, ce Reich bismarckien devrait se donner tous les moyens adéquats de mettre un terme à tous les phénomènes de déclin, bien que ceux-ci relèvent de la «dégénérescence générale de l’humanité». Si Nietzsche se félicite que le Reich bismarckien soit devenu la principale puissance militaire européenne, il déplore toutefois le militarisme caricatural, que Frédéric III, le père de Guillaume II, avait voulu corriger («l’inoubliable Frédéric III» écrit-il). Cet empereur n’eut qu’un règne des plus éphémères.

1024x1024.jpgL’anti-militarisme allemand, anarchisant, satirique, socialiste et conservateur tout à la fois, de l’ère bismarckienne puis wilhelminienne, s’est exprimé dans la riche tradition des cabarets et des revues satiriques. Il n’est pas anti-patriotique ni même pacifiste: il veut une armée plus professionnelle, des officiers mieux formés même au niveau académique (ce à quoi s’emploiera le Général Hans von Seeckt après 1918); ces auteurs de satires et animateurs de cabarets politisés s’opposent plutôt à une armée et à un corps d’officiers (insuffisamment formés) qui est caricaturale. Ils doivent plus à Nietzsche qu’à d’autres auteurs, hostiles par pacifisme ou par impolitisme à la chose militaire.

Les convergences ténues entre l’œuvre de Nietzsche et certains aspects de la pensée de Marx (qui réfute l’utopisme gauchiste comme le fera aussi plus tard Lénine) et la critique du militarisme caricatural de l’ère wilhelminienne font que Nietzsche sera reçu et lu, dès la fin du 19ème siècle, par un public de gauche plutôt que par un public de droite. L’orthodoxie, qui se voulait marxiste (sans l’être en fait) au sein de la social-démocratie allemande, posait, avec un certain Franz Mehring et sous l’impulsion de Bebel, Nietzsche comme un «ennemi du prolétariat». La «correction politique» avant la lettre, veillait comme elle veille toujours en Allemagne, à l’heure où Sahra Wagenknecht et son époux Oskar Lafontaine cherchent à échapper à l’impolitisme de la SPD et de Die Linke.

Cette inquisition, sans dire son nom, impliquait entre 1890 et 1914, que toute pensée un tant soit peu virulente ou inclassable devait être condamnée: il fallait que les ouailles l’ignorent, il fallait l’effacer des horizons. Cependant, cet alignement des sociaux-démocrates allemands, qui se proclamaient marxistes et veillaient à ce qu’un conformisme figé serve de «pensée» aux intellectuels du parti, ne satisfait pas tous les contestataires du statu quo politique, qui votaient peut-être pour les socialistes mais n’avalaient pas toutes les couleuvres que les bonzes (dixit Roberto Michels) voulaient leur faire gober. Certaines tendances socialisantes, syndicalistes ou anarchisantes dans la vaste mouvance socialiste rejetaient les rigidités des bonzes qui craignaient, certainement à juste titre, d’être brocardés et moqués par tous ceux qui, à gauche, et partout en Europe, entendaient se donner des horizons plus vastes, où les orthodoxies étriquées n’avaient pas leur place, où un syndicalisme pugnace plus ancré dans le réel (notamment en Italie) déterminait un activisme plus en prise sur des réalités populaires, régionales ou sectorielles rétives à tout enfermement dogmatique et à toute orthodoxie théorisée par des philosophes abscons ou des avocaillons ergoteurs.

Robert_Michels_1898.jpgLa pensée plastique, mouvante, démasquante de Nietzsche pouvait, pour tous ces contestataires de la bonzification de la social-démocratie en Allemagne, en Italie ou en Belgique (les pays où Michels -photo- a vécu, participant aux initiatives socialistes), être bien plus utile et surtout plus galvanisante que le pilpoul des idéologues sans envergure ou des avocats marrons qui tentaient de compenser leur extrême médiocrité en se posant comme les défenseurs raisonnables (et donc stérilisateurs) d’un peuple qu’ils méprisaient profondément, qu’ils infantilisaient dans leur pâle imaginaire et auquel ils vendaient leurs salades insipides. A cette médiocrité, que constituait la bonzification des cadres socialistes d’avant 1914 (la Verbonzung de Michels), s’ajoutait l’élément utopique qu’était et est resté l’internationalisme (ou l’universalisme ou la panmixie de nos jours): cette lubie idéologique, indéracinable chez les bonzes, idéologues et avocats, conduisait à sacrifier les intérêts directs du peuple concret pour préserver des chimères sans ancrage temporel ou spatial. On ne peut créer un socialisme, qui soit réellement au service du peuple, que si l’on entend le réaliser dans un cadre précis, un cadre national ou régional ou autre, selon les circonstances réelles, en excluant la démesure des projets internationalistes qui ne pourront jamais mobiliser les moyens nécessaires pour établir cette utopie globale.

Bruno Wille

bruno_wille_by_nicola_perscheid_c1900-1444094879.jpgLe clivage au sein de la social-démocratie allemande peut s’expliquer, à nos contemporains des années 2020, en opposant deux figures aux positions diamétralement différentes : Franz Mehring et Bruno Wille (photo). Mehring a lutté dans les années 1890 pour que Nietzsche n’ait plus aucune influence sur les raisonnements des intellectuels socialistes. Bruno Wille dirigeait les jeunes du parti sous l’appellation de «Die Jungen». Ces derniers accusaient le parti d’être «accommodationniste» et de s’embourgeoiser (de s’aligner sur les avocats), de se contenter de faire du parlementarisme, de s’ossifier (la Verknochung de Michels), de tout miser sur le fonctionnement d’une bureaucratie qui s’éloignerait très rapidement des préoccupations des masses, qui, elles, sont toujours au bord de la pire des précarités. Wille et ses amis, dans leurs critiques, se sont toujours explicitement référés à Nietzsche, philosophe permettant, disaient-ils, de déployer en permanence une créativité qu’étouffait la bureaucratie.

L’ouvrier, le prolétaire, avait potentiellement une personnalité, capable de déployer de la créativité. La bureaucratie socialiste condamnait, en imposant ses routines stéréotypées, le prolétaire à s’effacer au sein d’une masse amorphe, sevrée de tout élan révolutionnaire. Mehring et Bebel gagneront néanmoins l’épreuve de force: les militants de «Die Jungen» quitteront alors un à un le parti pour devenir des «socialistes indépendants», qui s’éparpilleront dans d’autres mouvances politiques, anarchistes, syndicalistes ou national-révolutionnaires.

Lily Braun

Lily-Braun-3971001565.jpgParmi les socialistes contestataires et nietzschéens au sein même du parti social-démocrate allemand avant 1914, il convient de citer Lily Braun (photo), qui fut aussi la théoricienne d’un féminisme de bon aloi. Elle avait, en dépit de sa position élevée dans la hiérarchie du parti, réfuté, dans de nombreux écrits, les fondements du socialisme des bonzes encartés (et non le socialisme du peuple), en déclarant, de manière récurrente, que le socialisme n’était pas viable à long terme s’il restait campé sur des bases kantiennes, hégéliennes ou chrétiennes. Il fallait tenir compte des foucades de Nietzsche contre ces débris idéologico-philosophiques vétustes, inféconds, hérités des Lumières. Ensuite, il fallait discipliner ces foucades pour évacuer les dogmes, contourner le contrôle bureaucratique.

Le socialiste vrai, ajoutait Lily Braun, est un révolutionnaire et, à ce titre, il vise l’héroïsme car la praxis du révolutionnaire est de se transcender personnellement dans le combat pour le peuple. Le combat, communautaire par nature, ne doit pas conduire, in fine, à se subordonner aux bureaucrates replets mais doit assurer le libre développement de la personnalité, laquelle est également vectrice d’une dimension esthétique (comportementale) que l’idéologie médiocre des bureaucrates étouffe et évacue hors du champ de tout socialisme bien compris.

43806144z-3034418560.jpgLily Braun, curieusement, théorisera ce qu’elle appelait «l’esprit de négation» (Geist der Verneinung). Aujourd’hui, cette notion est attribuée aux théoriciens de l’Ecole de Francfort, précurseurs des dérives soixante-huitardes et du négativisme absolu et virulent de la «cancel culture» et du wokisme. Pour Lily Braun, toutefois, l’esprit de négation doit conduire à nier ce qui sclérose, ce qui est figé, ce qui ne recèle plus aucune potentialité et qui ne permet plus aucune «re-juvénilisation» du socialisme. Il s’agit donc, pour elle, de nier les dogmes inspirés du kantisme, qui structuraient l’idéologie de la social-démocratie allemande d’avant 1914 et qui structurent toujours, mutatis mutandis, le fatras hétéroclite des idéologies dominantes (et seules tolérées) d’aujourd’hui.

Nietzsche, avec ses démarches démasquantes, avec ses critiques incisives des poncifs de toutes natures, avec son idée cardinale de procéder à une «transvaluation de toutes les valeurs», est le philosophe qui doit nous apprendre à parfaire cette négation de ce qui nous nie (de ce qui nous niait hier et continue de nous nier aujourd’hui).

Lily Braun est même très explicite quand elle dit qu’il faut «dire oui à la Vie», tout en se débarrassant de cet «idéal du plus grand bonheur pour le plus grand nombre», idéal désuet qui nous amène «à ne créer qu’une société de petits bourgeois flegmatiques». L’esprit de négation, à condition qu’il n’ait que des références directement tirées de Nietzsche, sert à dire mieux «oui à la Vie» et à créer les conditions pour que les hommes ne sombrent pas dans un univers de «petits bourgeois flegmatiques».

ottobraun01-390463036.jpgLe fils de Lily Braun, Otto Braun (1897-1918) (photo), frotté avant-guerre aux démarches polémiques de sa mère contre les bonzificateurs du socialisme allemand, rangés derrière Mehring et Bebel, s’engage très tôt dans l’armée impériale pour partir combattre en Russie et en France, où il trouvera la mort au front. Dans les lettres adressées à ses parents et à son amie Julia Vogelstein pendant la guerre, recueil de lettres qui constitue son unique livre d’une extraordinaire densité, eu égard à son jeune âge, Otto Braun résume les positions qu’il avait déjà exprimées entre sa dixième et sa douzième année dans des missives adressées à son père et à sa mère: il chante l’Eros et la liberté; il veut déjà voir la vie telle qu’elle est et non telle qu’elle doit être, passant ainsi, en toute conscience à la fin de son enfance et au tout début de son adolescence, de l’idéalisme (abstrait) au réalisme, laissant très tôt entrevoir un refus du moralisme social-démocrate (et autre), qui ne veut qu’amender et corriger le monde sans l’aimer pour ce qu’il est, sans l’accepter tel qu’il est. «Nous, jeunes d’aujourd’hui, avons besoin de gens qui s’immergent dans la vie pour accomplir quelque chose de nouveau, déjà que quelque chose de nouveau se rapproche de nous, je le sens!».

La mort précoce d’Otto Braun a privé l’Europe (et pas seulement l’Allemagne) d’un philosophe en devenir qui aurait peut-être égalé Ernst Jünger. Les positions de Lily Braun révèlent donc un socialisme aujourd’hui bien révolu, le «mehringisme bébélien» de la Belle Epoque ayant triomphé sur toute la ligne, oblitérant notre présent de ses avatars les plus dégénérés et les plus biscornus.

Impact sur les marxistes russes

5abb93e515e9f94e282a7b5d-3089816099.jpgA la même époque, Nietzsche exerce une influence non négligeable sur les marxistes et les socialistes russes. Ainsi, Maxime Gorki (photo) a été un homme qui fut immergé, par déréliction familiale ou parfois volontairement, dans les misères du petit peuple russe sans partager les illusions des «populistes» sur l’hypothétique bonté intrinsèque du peuple buveur, batailleur, roublard. Son adhésion à la mouvance marxiste prérévolutionnaire puis au bolchévisme l’obligera à mettre en sourdine sa dette envers Nietzsche, qu’il ne reniera pas pour autant, ce qu’attestent clairement certains écrits datant de l’ère stalinienne. Lounatcharski et Bogdanov seront eux aussi les débiteurs de Nietzsche et l’impact du philosophe de Sils-Maria sur leur vision du monde et de la politique, sur leur manière d’interpréter le marxisme mériterait une étude en soi.

L’impact de Nietzsche sur les droites et, ensuite, sur le national-socialisme est plus mitigé, ce qui pourrait être vu comme un paradoxe, si l’on tient benoîtement compte des schématismes idéologico-médiatiques dominants de nos jours. Les droites n’ont pas toujours, loin s’en faut, accepté les critiques acerbes de Nietzsche sur le christianisme ou elles lui ont justement reproché d’avoir trop influencé certains socialistes, les plus turbulents voire les plus mécréants, et d’avoir eu un ascendant trop considérable «sur les artistes déjantés et les femmes hystériques».

VB_007485-4267974366.jpgSous le IIIème Reich, Christoph Steding (photo) lui reproche son a-politisme (bien réel, il faut en convenir) et l’influence qu’il a exercée sur les formes culturelles neutres et anti-impériales de Suisse, des Pays-Bas et des royaumes scandinaves, tandis qu’Alfred Bäumler, de très loin le plus pertinent de ses exégètes à l’époque national-socialiste, tire des conclusions qui méritent encore le détour aujourd’hui, qui sont analysées en profondeur et sans a priori en Italie actuellement. Rien de cela ne transparaît dans l’espace linguistique français.

Le chantier est vaste quand on aborde Nietzsche et le nietzschéisme. Se pencher sur ce philosophe, sur les diverses facettes de son œuvre, sur la fascination que penseurs et écrivains de toute l’Europe ont ressenti en le lisant, est un travail herculéen. Mais il faudra s’y atteler.

Forest-Flotzenberg, juillet 2025.

 

dimanche, 11 janvier 2026

Pierre Le Vigan: Entretien sur Mircea Eliade

182c9241d9e0d08a5df16aed6c261a47.jpg

Pierre Le Vigan: Entretien sur Mircea Eliade

Entretien paru dans la revue Ecrits de Rome n°24, consacré à Mircea Eliade, 2025.

1. Comment Mircea Eliade articule-t-il la notion de « sacré » dans ses travaux, et en quoi cette conception se distingue-t-elle des approches purement sociologiques ou phénoménologiques du religieux?

Aspects-du-mythe.jpgEn tant qu’historien des religions, Eliade utilise la notion de sacré comme fil conducteur de son enquête. Pour lui, le sacré consiste en un lien permanent, au-delà de la mort, entre l’homme et le collectif. Le sacré suppose le « nous ». C’est pourquoi il n’y a que les sociétés individualistes qui peuvent prétendre se passer de sacré. Le lien du sacré consiste à être relié par quelque chose qui dépasse le domaine de l’immédiat. Cet au-delà de l’immédiat n’est pas pour autant le contraire du sensible. C’est un sensible qui passe par des archétypes. C’est un sensible au-delà du naturel – surnaturel – qui dévoile quelque chose. C’est pourquoi le sacré se manifeste par une épiphanie. La conception d’Eliade est avant tout mythologique. «  Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des ‘’commencements’’. » (Aspects du mythe, 1962). Images et mythes donnent sens à l’espace, au temps, et rendent compte de ce qui est originel dans le monde. C’est ce qui est à l’origine qui a le plus de force.

2. Dans quelle mesure la théorie de l’ « éternel retour » chez Eliade peut-elle être interprétée comme une réponse à la désacralisation du temps historique et plus généralement à la crise de la Modernité?

imagmelmetretes.jpgDans sa recherche pour faire apparaitre la morphologie du sacré, Eliade rencontre partout le thème de l’éternel retour.  Le sacré consiste dans la célébration de l’éternel retour des commencements. Un retour qui se fait par la réactivation d’archétypes, c’est-à-dire par la répétition des mythes d’origine, non sans métamorphoses et variantes.  « Un objet ou acte ne devient réel que dans la mesure où il imite ou répète un archétype. L’homme des cultures traditionnelles ne se reconnait comme réel que dans la mesure où il cesse d’être lui-même et se contente d’imiter et de répéter le geste d’un autre. » (Le mythe de l’éternel retour, 1949). Il s’agit ainsi de redevenir périodiquement le contemporain des dieux, en partageant avec eux l’accès à l’Etre qui nous est commun, aux hommes et aux dieux.

L’éternel retour suppose ainsi une conception cyclique du temps. Dans cette conception, il peut y avoir coïncidence des contraires, un thème qui a passionné le jeune Eliade lors de ses études, en 1928, sur Marcile Ficin, Giordano Bruno et la Renaissance italienne. Il y a néanmoins des exceptions à la conception cyclique du temps. Ce sont les monothéismes (judaïsme, christianisme, islam). Ces derniers adoptent une conception linéaire du temps. Toutefois, le caractère cyclique des rites corrige cet aspect. Si le mouvement du temps, cyclique ou linéaire, est ce qui laisse apparaitre le sacré (hiérophanie), c’est dans le registre de l’éternel, du permanent, de ’’ce qui ne passe pas’’, que se situe le sacré. Celui-ci est verticalité, axe du monde et arbre du monde. Ce sens de la verticalité est universel. On retrouve partout les prières au Père céleste. Le ciel tient toujours une place éminente dans le sacré. Le mythe serait que Dieu, après avoir créé la terre et les hommes, aurait, dans tous les sens du terme, pris de la hauteur et serait monté au ciel.

En tout état de cause, le recours au sens de la verticalité (et du Père) est l’antidote à l’horizontalisation qui est le propre du monde moderne.  A une condition toutefois : ne pas nier l’importance du sensible, de l’immédiat, du terrestre, du quotidien. Car si le quotidien n’est pas le sacré, c’est le terreau du sacré. Aussi, l’opposition entre le sacré et le profane est-elle, en fait, plutôt une complémentarité. « Lorsque quelque chose de "sacré" se manifeste (hiérophanie), en même temps, quelque chose "s'occulte", devient cryptique. Là est la vraie dialectique du sacré : par le seul fait de se montrer, le sacré se cache ». (Fragments d’un journal, 1973).  Sachant que, en outre, dans certaines conditions, le profane peut devenir le sacré (avant-propos à Le sacré et la profane, 1965). Sacré et profane sont ainsi deux modes d’être au monde. « En dernière instance, les modes d'être sacré et profane dépendent des différentes positions que l'homme a conquises dans le Cosmos ; ils intéressent aussi bien le philosophe que tout chercheur désireux de connaître les dimensions possibles de l'existence humaine. »

3. Comment Eliade justifie-t-il sa méthode comparatiste dans l'étude des mythes et des symboles ? Cette méthode ne suppose-t-elle pas de postuler l'existence de structures fondamentales du religieux?

Le-sacre-et-le-profane.jpgComparer suppose une échelle de comparaison, donc un étalon universel. Pour Eliade, c’est l’universalité de l’aspiration au sacré. Dans son enquête comparative sur les différentes manifestations du fait religieux, Eliade ne se contente pas de montrer l’influence de l’histoire et la culture. Bien entendu, le fait religieux est historico-culturel. (Exemple : le culte de la Terre-Mère a un lien, souligne Eliade, avec la découverte de l’agriculture). Mais il n’est pas que cela. Il est anthropologique. Il relève d’une exigence universelle de produire des mythes, des symboles, des images. De faire vivre un imaginaire.  Si l’idée du divin est universelle, elle se manifeste sous des formes spécifiques selon les peuples. « Les formes historico-religieuses ne sont que les expressions infiniment variées de quelques expériences religieuses fondamentales. » (Fragments d’un journal).  Le sacré est le passage entre l’Idée et la forme, pour le dire avec les mots de Platon. Mais selon Eliade, l’homme moderne post-religieux s’est débarrassé de l’idée du divin. L’homme moderne ne donne plus sens au monde à partir du divin, c’est à partir de l’idée d’une harmonie cosmique qui englobe les hommes, la nature et transcende le temps historique. Le temps : image mobile de l’immobile éternité. Au contraire, l’homme moderne donne un sens au monde uniquement à partir de sa liberté inconditionnée. L’homme se désacralise lui-même et « ne sera véritablement libre qu’après qu’il aura tué le dernier Dieu » (Le sacré et le profane). Il y a ici une proximité entre ce que dit Eliade et les propos de Nietzsche et d’Heidegger. Or, même le plus acharné des positivistes n’échappe pas à la quête de l’origine et au souci d’élucider  la généalogie de l’homme, souci à la fois scientifique et métaphysique. « La science du côté du jour, la poésie du côté de la nuit », dit Eliade (L’épreuve du labyrinthe, 1978). Même les scientismes sont des mythologies laïcisées. Même les idéologies messianiques se voulant laïques sont des formes de théologie politique. Eliade suit ici Carl Schmitt plutôt que Hans Blumenberg ou Erik Peterson.

Toutefois, ces théologies politiques modernes sont strictement adossées à l’histoire (le Reich pour 1000 ans, la succession inéluctable des modes de production jusqu’à l’étape finale du communisme), ou, pire, à une vision de l’homme post-politique, donc revenant sur les acquis d’Aristote, comme  l’eschatologie libérale d’un homme totalement déconditionné de ses invariants historiques, culturels et même anthropologiques. Avec le transhumanisme comme point d’aboutissement de l’aventure humaine. Ultime grand récit progressiste. Un homme transhistorique et transgenre.  Or, ces théologies politiques modernes (même quand elles se veulent post-politiques, ce qui revient à transférer le politique dans l’économique) ne sont pas de nature à chasser l’angoisse de l’homme, nous dit Eliade. Elles sont trop fragiles. C’est pourquoi l’homme moderne n’échappe pas au sentiment de l’absurde (Albert Camus) et à l’angoisse, voire à la terreur existentielle qui l’accompagne. C’est la rançon, dit Sartre, de la plus totale liberté. Totale liberté ou liberté illusoire ? C’est là la question.

9782750913236_1_75.jpgDans son constat de ce que l’éloignement de la religion provoque une augmentation de l’angoisse de l’homme face à une histoire qui perd son sens et apparait, dès lors, chaotique, Eliade postule l’existence de structures fondamentales du religieux. Elles permettent d’opposer le monde traditionnel, même si les formes religieuses qui l’innervent sont très variées, au monde moderne, qui a laissé dépérir ces formes. On ne s’étonnera donc pas du fait qu’Eliade admirait René Guénon. Toutefois, dans ces structures du religieux, nous savons que les monothéismes occupent une place à part par la conception linéaire du temps. Le christianisme est lui-même très singulier au sein des monothéismes. Il accepte que le sacré entre dans l’histoire. ’’Dieu s’est fait homme’’ est un événement à la fois historique et ontologique. Cela doit permettre à l’homme de sortir de l’angoisse de l’histoire. Mais dans le même temps, Eliade montre que le christianisme est la religion de l’homme qui ne croit plus à l’éternel retour ni aux archétypes primordiaux. C’est en ce sens, dit Eliade, la religion de l’ « homme déchu » (le thème du péché originel y est bien sûr pour quelque chose).   

4. Quelle est la place de l’expérience personnelle et autobiographique dans la construction de la pensée religieuse d’Eliade ?

440056.jpgOn ne peut dissocier les analyses d’Eliade des questions qui le hantent. Celles-ci tournent autour de l’histoire et du cortège de malheurs qu’elle véhicule. D’où son rejet de l’historicisme. Sa conception de l’histoire comme source d’angoisse est proche de celle de Walter Benjamin. Le sacré est re-création du monde. Contre les malheurs de l’histoire. Contre l’histoire comme malheur. Eliade écrit : « Que peut signifier ’’incipit vita nova’’ ? La reprise de la Création. Le combat de l’homme contre l’ ’’histoire’’, contre le passé irréversible. » (Journal, 5 septembre 1943). Eliade est un esprit inquiet. Très marqué par son enfance, il publie tôt un roman autobiographique, « Le roman de l’adolescent myope ». La question de l’identité, personnelle et collective, est très vite son thème principal. Il n’hésite pas à l’explorer en « se quittant lui-même », par des voyages, par le yoga, et aussi par des amours passionnés. Ses divers écrits littéraires témoignent de son intérêt pour une alchimie de l’érotisme. C’est bien entendu en fonction de cet éclairage – la fascination  pour ce qui est initial – qu’il faut comprendre ses sympathies pour la Garde de Fer, aussi appelé le « mouvement légionnaire » de Codreanu (Ce dernier sera assassiné en 1938), des sympathies du reste partagées par nombre de grands intellectuels roumains comme le philosophe Nae Ionescu et le jeune Cioran. Il s’agit pour Eliade de viser à une résurrection de la Roumanie. Ses sympathies, non inconditionnelles, pour ce mouvement nationaliste profondément mystique, sont une manifestation de son rejet de la modernité. Il n’oppose toutefois pas la spiritualité au corporel. C’est le dualisme corps–âme qu’il rejette.   

5. Finalement, peut-on considérer l’œuvre d’Eliade comme une tentative de réenchantement du monde?

Fragments-d-un-Journal.jpgMax Weber a parlé du désenchantement du monde (Entzauberung der Welt) comme conséquence du rationalisme et de la technique. Eliade aspirait à un réenchantement du monde. Mais il pensait qu’il n’y a religion que quand Dieu n’est plus là.  « (...) les mythes et les ’’religions’’, dans toute leur variété, sont le résultat du vide laissé dans le monde par la retraite de Dieu, sa transformation en deus otiosus [un Dieu qui crée le monde mais ne s’occupe pas de son destin, d’où son nom de ‘’dieu oisif’’] et sa disparition de l'actualité religieuse. (...) A-t-on compris que la ’’vraie’’ religion ne commence qu'après que Dieu s'est retiré du monde ? Que sa ’’transcendance’’ se confond et coïncide avec son éclipse ? » (Fragments d’un journal). Eliade espérait moins le renouveau des religions qu’il ne visait le retour du sacré.

20:42 Publié dans Entretiens, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mircea eliade, traditions, entretiens | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

À propos d’un conte animé

pub-noel-intermarche-2025.jpg

À propos d’un conte animé

par Georges Feltin-Tracol

De grandes campagnes publicitaires embrigadent maintenant les fêtes de Noël et du Nouvel An, symptôme d’une effarante frénésie consumériste. Les réclames ingénieuses ne manquent pas de marquer l’opinion publique. La dernière qui vient de susciter un formidable engouement est certainement la publicité conçue pour l’enseigne commerciale Intermarché.

Reconnaissons que cette publicité de deux minutes trente, réalisée en France par Romance Agency et Illogic Studios, est fort bien tournée. Dans un format court, ce dessin animé n’utilise pas l’intelligence artificielle. Pendant plus de six mois, près de soixante-dix personnes ont réalisé ce spot publicitaire vu près d’un milliard de fois depuis sa sortie début décembre ! Tout le monde salue avec raison la qualité et l’esthétique de ce travail. Le savoir-faire français est largement célébré et c’est heureux !

Un soir de réveillon de Noël pendant le repas, un des adultes offre à Lulu, un petit garçon qui s’ennuie beaucoup, une peluche en forme de loup. Or l’enfant a peur de l’animal. L’adulte lui raconte alors une histoire qui se transforme en dessin animé avec, pour fond sonore, la chanson de Claude François, Le Mal Aimé.

HYNVWFY6RFD4PLQKMNPAD6B3DM.jpg

Dans une forêt où tous les animaux se préparent au réveillon arrive un prédateur canin solitaire. Sa venue provoque la fuite de presque tous les participants. Seul reste un hérisson qui lance au loup dépité : « En même temps, si tu ne mangeais pas tout le monde… » Le loup lui répond : « Je suis un loup. Qu’est-ce que tu veux que je mange ? » Le hérisson lui rétorque aussitôt: « Des légumes ! »

Notre loup regagne sa cabane, ouvre un livre de recettes et se met à cuisiner fruits et légumes. Il ramasse des champignons, fait une purée et se régale de tous ces plats. Seule exception notable: il pêche et mange du poisson! À l’occasion d’un nouveau réveillon, le loup prépare une quiche aux légumes et s’invite au banquet de la forêt. Une fois encore, tous les convives se lèvent et partent se cacher! Seuls demeurent le hérisson et un écureuil qui demandent au loup une part de quiche. En voyant ce geste surprenant, les autres animaux reviennent à table et trinquent finalement avec le loup enfin accepté. Une impeccable fable de Noël !

le-loup-mal-aime-d-intermarche-l-histoire-etait-elle-deja-ecrite-694528d9f0dc9858173155.png

Le scénario comporte malheureusement une intention plus que pernicieuse. En effet, ce récit efface la nature et la réalité au profit d’un contractualisme wokiste délétère. On assiste ici à une déclinaison du monde merveilleux des Bisounours où tout le monde, il est gentil !

Porteurs de psychopathologies politiques carabinées (féminisme, anti-ethnisme, antispécisme, antivalidisme, enfantisme, etc.), les wokistes nient le réel. Pis, ils écartent de leurs pauvres réflexions tous les invariants biologiques, génétiques et anatomiques. Dans leur esprit troublé, ils pensent qu’avec un programme sévère d’éducation psychologique, un animal carnivore tel le loup adoptera le mode de vie herbivore. L’animal chasseur abandonne son essence et ses instincts vitaux afin de participer au repas collectif, symbole du vivre-ensemble fallacieux. Le message subliminal est évident: délaissez votre vraie nature, abandonnez vos instincts et vous accéderez à l’Éden terrestre, exempt de toute conflictualité ! Mais les pubards omettent de préciser si les légumes doivent être mangés cuits ou bien crus… Ils ne parlent pas non plus du consentement de la salade ou de la pomme de terre avant leur récolte…

ftzghjk.png

La campagne publicitaire d’Intermarché intervient au moment où les éleveurs subissent l’épizootie de dermatose nodulaire bovine. Une seule bête atteinte et c’est tout le troupeau qu’on extermine. Sur injonction de l’Union pseudo-européenne, le ministère français de l’Agriculture applique un honteux protocole sanitaire zoocidaire. Contre cette horreur administrative et sanitaire s’opère sur le terrain une étonnante et remarquable coopération syndicale entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale. Dans le même temps, l’abject traité de libre-échange avec le Mercosur pourrait être très vite mis en œuvre, ce qui aggraverait l’état très fragile de l’élevage français. Engoncée dans une logique bureaucratique affairiste, la FNSEA agit en supplétive du régime macronien.

Boucherie-Paris.jpg

Enfin, plus que jamais, végans et autres antispécistes souhaitent abolir tout commerce de viande dans l’Hexagone. Sans insister sur leurs propres contradictions, ils font campagne et, parfois, pressions, y compris violentes, pour la fermeture des boucheries traditionnelles, à l’exception bien sûr des établissements d’alimentation carnée religieuse minoritaire.

Inquiétons-nous du jour où le loup, le lion, le tigre et la panthère brouteront quelques herbes aux côtés des chèvres et des moutons ! Ce jour-là, le wokisme atteindra enfin son acmé conceptuel ! En attendant ce tournant historique majeur, on stigmatise en silence et par circonvolutions rhétoriques les amateurs de barbecue et d’autres cuissots.

3SM7FZ3LCRGQDF2VPMTL2EE3CM.jpg

Bel exemple de métapolitique pratique, la fable publicitaire du loup végétarien d’Intermarché se réfère à l’idéologie judiciaire badintérisée. Le loup de l’histoire représente un criminel repenti qui sait se réconcilier avec ses victimes ou avec les proches de ses victimes. C’est l’heure du pardon ! Certes, cette facilité réparatrice ne s’étend pas aux militants identitaires, royalistes, nationalistes-révolutionnaires ou « Gilets jaunes » qui, pour la moindre peccadille, risquent poursuites judiciaires, procès coûteux et emprisonnements injustifiés. Le loup herbivore représenterait donc la disparition du tragique. Vraiment ? Le tragique se tapie toujours dans un coin obscur prêt à bondir à l’instant idoine le plus inattendu…

Une fois encore, le wokisme va à l’encontre du socle bioculturel qui fonde toutes les civilisations humaines. Jusqu’où ira cette involution terrible ? Dans une perspective de transition wokiste assumée, Roland Hélie qui porte désormais avec bonheur une magnifique barbe couleur arc-en-ciel et Synthèse nationale organiseront à l’été 2026 une gigantesque manifestation publique dans le Midi. Avec quel mot d’ordre ? « Qu’une tempête de neige s’abatte le 15 août à Antibes - Juan-les-Pins ! ».

GF-T 

  • « Chronique flibustière » n° 179, mise en ligne le 4 janvier 2026 sur Synthèse nationale.

16:22 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, intermarché, wokisme, france | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Une opération pour décapiter le Venezuela

71de30f40e9180967fcf102164092ddb.jpg

Une opération pour décapiter le Venezuela

Ron Aleo 

L’opération au Venezuela est une opération multi-agences visant un changement de régime, l’établissement d’un gouvernement pro-américain, amical et facilement contrôlable/manipulable, et finalement la prise indirecte des réserves de pétrole du pays afin de maintenir le soutien du dollar américain comme norme mondiale pour les transactions pétrolières internationales. Ces dernières années, la Chine, la Russie et d’autres pays du BRICS ont tenté avec succès de détourner les transactions pétrolières mondiales du dollar américain en utilisant à la place le yuan chinois. Trump voit dans cela une menace à la puissance du dollar américain et à l’hégémonie mondiale des États-Unis. Cette opération contre le Venezuela rend un tel remplacement du dollar par le yuan beaucoup plus difficile.

Cette opération « Absolute Resolve » a été une opération multi-agences menée par les agences de renseignement américaines, les forces armées américaines et, en fin de compte, par les forces de l’ordre américaines et le ministère de la Justice.

Les étapes de l’opération ont probablement été les suivantes:

us_dia.gif

1. Actions secrètes de la CIA et de la DIA.

Les agences de renseignement ont recruté des dizaines de militaires au Venezuela, principalement des généraux et des colonels responsables de la sécurité de Nicolás Maduro et de la défense aérienne de Caracas. De plus, la CIA et la DIA ont fourni, en collaboration avec la NSA, des renseignements en temps réel pour l’opération militaire, comme les localisations des systèmes de défense aérienne, et celles des dirigeants militaires loyaux à Maduro, celles sur les mouvements des garde du corps, des systèmes de sécurité, etc.

image-53.png

AFP3569557837068529766008538875042559162039-correction-usa-venezuela-defense-conflict-energy-oil-gaz-1.jpg

2. Actions militaires.

Les forces armées américaines ont probablement détruit plusieurs cibles, notamment des systèmes de défense aérienne et des centres de commandement et de contrôle, composés d’éléments militaires et politiques loyaux à Maduro. Il s’agissait d’une attaque massive qui a détruit toute la défense aérienne autour du site et neutralisé les unités militaires pouvant venir protéger Nicolás Maduro. Les équipes Delta sont arrivées par hélicoptère sur le lieu, et sans garde du corps ni défense, Nicolás Maduro et sa femme se sont rendus. Maduro et sa femme ont ensuite été transportés par hélicoptère sur le navire de la Marine américaine USS Iwo Jima, un navire de débarquement. À 17h30, heure de l’Est des États-Unis, Maduro est arrivé à New York, escorté par des agents civils du ministère de la Justice (DEA, FBI, Marshals américains). C’est très important pour Trump d’illustrer tout cela simplement comme une opération «policière/de maintien de l’ordre» et «contre le trafic de drogue».

3. Transfert au ministère de la Justice.

Les militaires américains ont remis la détention de Nicolás Maduro aux autorités policières afin de donner l’apparence d’une opération de «maintien de l’ordre» contre un suspect dans un trafic de drogue. Cela est très important car cela donne une base légale à toute l’opération et protège l’administration Trump contre de futurs procès et tentatives de destitution, après les élections de novembre 2026, notamment si le Congrès, contrôlé par les Démocrates, décide d’engager des poursuites. Cette phase est très semblable à celle qui s’était produite avec l’ancien dirigeant panaméen, le général Noriega.

4. Processus de transition en Venezuela.

L’administration Trump négociera probablement avec la vice-présidente, désormais présidente du Venezuela, Delsi Rodriguez, pour achever la transition vers un nouveau gouvernement pro-américain. Bien que Maria Corina Machado soit une candidate potentielle à la présidence, Trump pourrait désigner quelqu’un d’autre, plus largement accepté par l’armée vénézuélienne. Renoncer à nommer Maria Corina Machado pourrait réduire la probabilité d’un contre-coup militaire dans un avenir proche.

Étant donné que le gouvernement de Maduro reste, du moins en apparence, au pouvoir au Venezuela par l’intermédiaire de Delsi Rodriguez, il existe toujours une possibilité d’escalade et de violence. Si Trump parvient à un accord de transition pacifique avec Rodriguez, tout devrait se faire sans violence, mais si Rodriguez s’oppose sous la pression des forces pro-Maduro en place à Caracas, une violence généralisée devient très probable.

Il est possible que Trump soutienne un coup militaire contre Rodriguez, en utilisant des officiers que la CIA paie actuellement et en bénéficiant d’un soutien militaire total des forces armées américaines via des frappes aériennes sur les quartiers généraux de généraux loyaux à Maduro.

Une autre possibilité est que Trump laisse Rodriguez comme présidente nominale du Venezuela, à condition qu’elle accepte de suivre entièrement tous les ordres et directives de l’administration Trump. Le risque de troubles demeure dans tous les scénarios, et une résistance armée de certains segments de la population reste également possible.

petrol-yuan-dollar-297fd3d0.jpeg

La vraie raison de l’opération

La véritable raison est probablement d’essayer de ralentir le défi que la Russie et la Chine mènent pour remplacer le dollar américain en tant que devise universelle pour les transactions pétrolières dans le monde entier. Le commerce mondial du pétrole se fait en dollars américains, ce qui renforce la force du dollar et confirme la domination des États-Unis dans le commerce mondial. Ces dernières années, la Russie et la Chine contestent cela en passant à l’utilisation de leur monnaie, le yuan chinois, pour les transactions pétrolières internationales. Cela est soutenu par l’Inde et d’autres pays du BRICS. Trump voit dans cela une menace à la domination des États-Unis dans le secteur pétrolier et une menace future potentielle pour le dollar américain. En changeant de régime au Venezuela, le gouvernement américain espère installer un gouvernement très amical, facilement manipulable et contrôlable, et obtenir indirectement une grande part des réserves pétrolières du Venezuela, renforçant ainsi la position du dollar dans le commerce mondial du pétrole.

Une autre cible secondaire est la défaite du régime cubain. En coupant tout flux de pétrole vénézuélien et d’argent vers Cuba, le régime cubain devrait s’effondrer en environ un an, voire moins, ce qui pourrait conduire à une transition négociée sur l’île, se terminant probablement par l’installation d’un nouveau régime pro-américain à Cuba.

Il est très important de noter que Tulsi Gabbard et le vice-président J. D. Vance ne semblent pas avoir joué un rôle actif dans cette opération. La principale force motrice était le sénateur Marco Rubio, qui est cubain et a promis depuis des années la chute des gouvernements du Venezuela et de Cuba. Rubio souhaite devenir vice-président en 2028 et utilisera cela comme un triomphe personnel. De plus, il est possible que Rubio se présente à la présidence en novembre 2028, en remplacement de J. D. Vance.

samedi, 10 janvier 2026

Tension politique dans plusieurs Länder de l’ancienne Allemagne de l’Est – Merz sous pression

ddr1949.jpg

Tension politique dans plusieurs Länder de l’ancienne Allemagne de l’Est – Merz sous pression

Peter W. Logghe

Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94

Les négociations gouvernementales interminables aux Pays-Bas, le gouvernement français dirigé par le président Macron qui échoue encore à obtenir une majorité parlementaire viable, et le Premier ministre britannique Sir Keir Starmer qui, l’année prochaine, doit faire face à une défaite écrasante aux élections au Pays de Galles, ce qui met de plus en plus la majorité travailliste dans une situation difficile. Parce que l’Allemagne n’apparaît pas dans nos médias mainstream, il semble que chez nos voisins de l’Est tout soit calme. Rien n’est moins vrai!

Deux ans avant les prochaines élections régionales, le parti d’extrême gauche Die Linke se dit prêt à soutenir de manière constructive un gouvernement minoritaire de la CDU dans le Land de Saxe-Anhalt, dans le but d’écarter l’AfD du pouvoir. «Ce genre d’opposition constructive, que nous appliquons déjà en Thuringe et en Saxe, pourrait aussi être une solution ici», déclare Jan Van Aken, président de Die Linke. La seule condition qu’il pose est «que la CDU ne cherche pas à former des majorités avec l’AfD». En d’autres termes: exclure l’électeur de droite. Selon des sondages récents, l’AfD peut compter sur 40% des électeurs, la CDU sur 26% (en baisse de 8%) et Die Linke sur 11 %. La CDU devrait être totalement folle pour s’allier avec Die Linke — en termes purement politiques.

Y aura-t-il de nouvelles élections dans le Land de Brandebourg?

Une tension politique encore plus forte règne dans un autre Land de l’ancienne Allemagne de l’Est, le Brandebourg. Lors d’un vote au parlement régional, 2 députés sur 14 de la fraction BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht, gauche socio-économique, mais critique de l'immigration) n’ont pas voté avec le reste de la BSW, qui forme le gouvernement régional avec la SPD. Ce qui a conduit 8 collègues à exiger leur exclusion du parti. Ensuite, 2 autres députés de la BSW ont annoncé qu’ils quitteraient également la fraction. Tout cela alors que le gouvernement SPD-BSW dans le Brandenburg ne dispose que d’une majorité de 2 voix.

Un changement de coalition avec la CDU ne changerait rien, car la CDU ne compte que 12 députés. La seule option restante, en dehors de nouvelles élections: une coalition entre le BSW, la SPD et la CDU. Mais 8 députés du BSW ont déjà fait savoir qu’ils ne souhaitent pas continuer à appliquer la politique de la SPD. Selon une source anonyme au sein du BSW, «avec leur vote en faveur du BSW, les électeurs allemands ont clairement voulu signifier qu’ils voulaient une autre politique. Nous n’avons pas été élus pour être la ‘branche politique’ de la SPD». Selon les sondages les plus récents, l’AfD atteint 35%, la SPD chute à seulement 21% (en baisse de 11%). L’AfD pourrait devenir la première force dans ce Land, dépassant la CDU et la SPD réunis.

En attendant, la coalition au Brandenburg a éclaté. Croyez-moi: l’Allemagne est sous haute tension politique.

De la Doctrine de Monroe aujourd'hui et de la Doctrine Brzezinski

Monroe-doctrine-Latin-America-GettyImages-96744464.jpg

De la Doctrine de Monroe aujourd'hui et de la Doctrine Brzezinski

Cristi Pantelimon

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621

On parle beaucoup aujourd’hui de la doctrine Monroe, présentée comme si elle était d’actualité, et qui serait réactivée par le président Trump. L’analyse d’une doctrine datant de 1823 sans considérer ses conséquences pratiques (de deux siècles d’âge) est totalement dénuée de sens. 

La doctrine Monroe de 1823 a été conçue contre la Sainte Alliance et ses intentions de bloquer l’indépendance des colonies de l’Espagne. 

Ainsi, en 1823, les États-Unis étaient la puissance progressiste dirigée contre l’Europe traditionnelle, qu’ils prétendent aujourd’hui défendre. 

imarusamges.jpg

81H61xpL0VL.jpg

Plus précisément, la doctrine Monroe visait la Russie, qui, en 1821, par ordre du Tsar, avait déclaré que les territoires entre le détroit de Béring et les régions de l’Oregon et de la Californie lui appartenaient, ainsi que contre la France, la Prusse et l’Autriche, qui, en 1822, s’étaient réunies à Vérone pour décider comment aider l’Espagne à retrouver ses colonies rebelles, que les Américains reconnaîtront comme indépendantes. 

La doctrine Monroe était donc initialement dirigée contre l’Europe et contre l’organisation politique de l’Europe post-napoléonienne. 

Mais, ce qui est encore plus important, la doctrine Monroe constitue le point de départ d’une série de conquêtes de type «impérialiste» que les États-Unis ont poursuivies jusqu’en 1989, date à laquelle ils deviennent la seule superpuissance mondiale. 

Le début de cette politique remonte à 1823. 

Ainsi, la doctrine Monroe n’a pas été une forteresse américaine contre l’expansion européenne, mais le point de départ de l’expansion américaine contre la forteresse européenne. L’histoire est claire à ce sujet. 

413ZiGVMaqL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLorsque, durant la période entre-deux-guerres, avant la Seconde Guerre mondiale, Carl Schmitt a repris le paradigme de cette doctrine, il a tenté de l’adapter à l’époque, suggérant que la paix pourrait être maintenue si l’on reconnaissait un droit des peuples appartenant à un grand espace (Grossraum), aligné sur un hegemon compatible culturellement et politiquement. 

C’est l’actuelle politique des «sphères d’influence», mais basée sur des affinités culturelles et civilisationnelles, et non sur des «intérêts»! Grande différence! Imaginons aujourd’hui un droit particulier pour ces zones différenciées, ce qui est presque impossible après l’expérience du mondialisme américain... 

Cette adaptation de Carl Schmitt n’a pas été historiquement possible, car les États-Unis ont continué leur avancée en Europe jusqu’au moment où ils ont occupé pratiquement la moitié ouest du continent. Si l’URSS n’avait pas existé, elle aurait occupé toute l’Europe (et si la Russie n’avait pas existé, l’Ukraine aurait été occupée aujourd’hui). La question est : quelle doctrine a conduit à cette continuité impérialiste américaine? Réponse: la doctrine Brzezinski. 

Ainsi, la poursuite de la doctrine Monroe s’appelle la doctrine Brzezinski. Cette dernière prévoit de détacher l’Ukraine de la Russie et de transformer l’Europe de l’Ouest en un vassal à utiliser pour la conquête de l’Eurasie. Cela sonne assez actuel... 

Les États-Unis sont aujourd’hui une puissance mondiale, pas une puissance locale, hégémonique, de type Macro-espace (Grossraum). 

La question à poser est dès lors la suivante: quel est le revers de la doctrine Monroe ? Ou, en d’autres termes: quel est le revers de la doctrine Brzezinski, car ces questions sont une et la même. La réponse, personne ne la connaît. 

Il ne peut pas être possible, en tant que puissance mondiale, de revenir à des alignements de type schmittien. 

Seule l’Union européenne, avec tous ses défauts, est une création approximative de ce qui avait été imaginé par Carl Schmitt. Évidemment, une création qui, sans la Russie, n’a pas sa place dans l’histoire géopolitique réelle. 

Ainsi, le destin «inversé» (de puissance mondiale à puissance non mondiale) des États-Unis est difficile à prévoir. 

Un impérialisme de type global, comme celui annoncé/né de la doctrine Monroe, ne peut être combattu que par un autre impérialisme de même ampleur, aujourd’hui détenu exclusivement par la Chine. 

Puisque la force de cette ampleur est la même, les petits peuples ne subiront que les conséquences culturelles. En effet, le mondialisme américain issu de Monroe (qui se cache maintenant derrière une fausse façade de souverainisme) et affirmé ouvertement par Brzezinski et d’autres, ou, à l’inverse, la nouvelle Sainte Alliance de la Chine, de la Russie, de l’Iran, de l’Inde, du Brésil, de la Turquie, des puissances conservatrices auxquelles nous espérons voir rejoindre l'actuelle pauvre victime européenne... pour rappeler son passé depuis 1815 !

OTAN: tous à table pour oublier le Groenland

tramp-grenlandiya.jpg

OTAN: tous à table pour oublier le Groenland

Enrico Toselli

Source: https://electomagazine.it/nato-tutti-a-tavola-per-dimenti...

Trump a certainement pris peur: les eurotoxico se sont réunis et ont envoyé un avertissement clair à Washington. On ne touche pas au Groenland. Bon, «on ne touche pas» est un peu excessif. On pourrait aussi y toucher, mais il faudrait en discuter un peu avant. Car il faut aussi comprendre les intérêts des Yankees. Qui sont certainement plus importants que ceux des 60.000 pêcheurs de crevettes groenlandais. Et les Danois ne comptent pour rien. On ne peut pas faire la guerre aux maîtres américains pour défendre les petits-enfants de la petite sirène.

Et peu importe que le Groenland ait été découvert par les Vikings. L'histoire ne compte pas face aux intérêts pour les terres rares.

Donc, on parle de défendre le Groenland, mais on est tout aussi prêt à le céder. D'ailleurs, nous sommes tous membres de l'OTAN, mais comme les cochons de la Ferme d'Orwell, certains sont plus égaux que d'autres. Et l'OTAN, en matière de cochons et d'égalité différenciée, n'a pas de rivale. On l'a vu également avec l'accord entre Israël, qui ne fait pas partie de l'OTAN, et la Grèce, qui en fait partie. Ensemble contre la Turquie, membre de l'OTAN. Et Rutte? Muet, bien sûr. Peut-être n'a-t-il pas encore compris le problème. Comme maintenant, avec le conflit entre les États-Unis et le Danemark. Rutte? Absent.

Autant dissoudre l'OTAN. Mais c'est une telle mangeoire que cela décourage toute intervention. Tout le monde se met à table et on se fiche du Groenland.

vendredi, 09 janvier 2026

Le conflit géopolitique concerne trois visions du monde, pas deux

632d4f738fa3cfef7fdd7fe0c7f44f92.jpg

Le conflit géopolitique concerne trois visions du monde, pas deux

Par Riccardo Paccosi

Source : Riccardo Paccosi & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/lo-scontro-geopol...

Tous les éléments qui façonnent actuellement un scénario de guerre ou, du moins, de tensions croissantes entre les États-Unis et l’axe russo-chinois, sont en place.

Cela fait suite à une phase où, après le sommet d’Anchorage, le monde entier avait entrevu et espéré un processus de pacification (à l’exception des dirigeants européens, qui craignaient la paix plus que tout).

Il y a donc eu des erreurs d’évaluation, et je crois qu'elles résident dans la tendance, ancrée depuis plusieurs décennies, à interpréter le monde en termes de polarisation dualiste.

Cette tendance a conduit beaucoup à se convaincre que, face à la guerre lancée par Trump contre le globalisme (et confirmée hier par l’annonce du retrait des États-Unis de 66 organisations intergouvernementales visant à promouvoir l’agenda vert et/ou LGBT), cette présidence américaine incarnait une vision du monde d’un tout autre signe, à savoir une vision souverainiste et multipolaire.

Moi-même, malgré mes précautions et réserves, ai pendant un certain temps accordé un crédit partiel à cette théorie.

Le développement des événements internationaux a malheureusement montré qu’il s’agissait en réalité d’une simplification dualiste. En effet, rejeter simplement le globalisme ne conduit pas automatiquement à défendre une cause multipolaire: un tel automatisme n’a jamais existé ni sur le plan factuel ni sur le plan philosophique.

La vision trumpiste est certes alternative au globalisme, mais cette alternative ne consiste pas en un souverainisme ou en une multipolarité, mais exprime une autre forme de vision que l’on pourrait qualifier de suprématisme nationaliste.

Premièrement, dans la narration trumpiste et dans les actes concrets qui en découlent, aucun principe souverainiste universel n’est identifiable concernant toutes les nations, mais, au contraire, il y a une déclaration nationaliste sur l’exceptionnalité américaine (qui correspond à une narration équivalente de suprématisme national de la part d’Israël).

Deuxièmement, tout comme le globalisme est combattu par Trump parce qu’il est considéré comme un ordre oppressant et étouffant cet exceptionnalisme américain, le projet multipolaire russo-chinois est également frappé militairement dans ses centres vitaux et stratégiques (voir le Venezuela et l'Iran): tout cela dans le but de réduire le rôle de la Chine et de la Russie en tant qu’acteurs mondiaux et de matérialiser un monde qui, contrairement à ce que souhaitent les globalistes, reste encore divisé en nations, mais dans lequel toutes ces dernières seraient soumises à la domination unipolaire des États-Unis.

Tout cela pour dire qu’au niveau géopolitique, mais aussi à tout autre niveau d’analyse, l’habitude d’une lecture polarisante/dualiste peut conduire à faire de grosses erreurs, comme dans ce cas précis, celui de voir deux visions du monde plutôt que trois. Cette habitude doit donc être abandonnée au plus vite.

21:06 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, multipolarité | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

La question du Groenland intensifie les contradictions entre l’Europe et les États-Unis

greenland-6713456_1280-2891730395.jpg

La question du Groenland intensifie les contradictions entre l’Europe et les États-Unis

Source: https://mpr21.info/groenlandia-agudiza-las-contradiccione...

L’Arctique est devenue une voie d'évitement pour la Russie et la Chine, en raison du contrôle impérialiste sur les principales routes maritimes. Groenland, un territoire autonome du Danemark, a toujours été un maillon clé dans les plans de l’OTAN. Aujourd’hui, il occupe une place unique dans un nouveau théâtre d’opérations. C’est une base avancée dans le nord de l’Atlantique et un point d’appui pour la surveillance militaire de l’Arctique.

Bien qu’il ait déjà été l’objet de controverses politiques ces dernières années, l’île revient sur le devant de la scène suite aux déclarations d’un général français, Nicolas Richoux (photo), sur la chaîne de télévision LCI.

photo-1443471524-91541204.jpg

Ce général n'évoque pas seulement la fin de l’OTAN, mais il nous signale aussi que les contradictions entre les États-Unis et l’Europe ont atteint un point de non-retour. Pour la première fois, Richoux place les États-Unis du côté des adversaires. Il affirme que la pression militaire américaine sur l’île constitue une « ligne rouge » que les États-Unis ne peuvent pas franchir, même de manière rhétorique.

Il est possible que l’Europe doive non seulement envoyer des troupes en Ukraine, mais aussi au Groenland, car son rôle dans le théâtre d’opérations de l’Atlantique Nord a changé. Située à la croisée entre l’Europe et l’Amérique, le Groenland n’est pas un territoire neutre dans le paysage militaire. Il abrite des installations stratégiques, principalement américaines, liées à la défense antimissile et à la surveillance aérienne. Cependant, pour les Européens, l’île reste un territoire associé à un État allié, le Danemark, membre de l’OTAN, ce qui lui confère une forte valeur symbolique et politique.

Face à la possibilité d’une action militaire contre un territoire allié, Richoux a soutenu que l’Europe ne pouvait pas se contenter de simples protestations diplomatiques. Les signaux d’alerte d’une attaque devraient entraîner une réponse immédiate, y compris le déploiement de forces européennes. « S’il y a des indices, nous devons envoyer des troupes là-bas [...] Je pense que nous devrions lutter contre les Américains. S’ils nous attaquent sur le territoire d’un allié, ils doivent être considérés comme des félons historiques. »

Le général a affirmé que l’inaction remettrait en cause la crédibilité des engagements collectifs. Il a également souligné que permettre à un allié d’agir sans réagir sur le territoire d’un autre affaiblirait l’ensemble du système de sécurité mis en place depuis la Seconde Guerre mondiale.

Interrogé sur les conséquences pratiques d’une éventuelle annexion du Groenland par les États-Unis, Richoux n’a pas évité le sujet du conflit militaire. Il a déclaré qu’en cas de telle situation, l’Europe devrait accepter l’idée d’un affrontement direct, croyant qu’une attaque contre un territoire allié ne pourrait rester sans réponse.

Derrière cette apparition médiatique se cache une préoccupation de plus en plus profonde et répandue: les alliances occidentales ont disparu et de plus en plus de personnes envisagent la possibilité d’un affrontement militaire avec les États-Unis, et ce, pas seulement sur le plan économique et diplomatique.

„Dans deux mois, nous nous occuperons du Groenland“: Mette Frederiksen prédit «la fin de l’OTAN» en cas d’annexion par les États-Unis

Nation-5-1-3861316256.jpg

„Dans deux mois, nous nous occuperons du Groenland“: Mette Frederiksen prédit «la fin de l’OTAN» en cas d’annexion par les États-Unis

Menaces de Washington, avertissements de Copenhague et rejet clair de Nuuk: le débat récemment ravivé sur le Groenland pourrait mettre à rude épreuve l’alliance transatlantique.

Sophie Barkey

Source: https://www.berliner-zeitung.de/news/trump-in-zwei-monate...

Après les déclarations récentes du président américain Donald Trump concernant le Groenland, l’inquiétude refait surface au Danemark face à une éventuelle annexion américaine de l’île autonome de l’Atlantique Nord. Trump avait précédemment déclaré que les États-Unis «s’occuperaient du Groenland dans environ deux mois».

ttharctic__2__58526a-1.jpg

GIUKGap.jpg

Note de la rédaction: L’intention de s’emparer du Groenland sans craindre de faire voler l’OTAN en éclats dérive bien évidemment d’une volonté bien arrêtée de contrôler les réserves de matières premières de cette grande île mais aussi de rapprocher les Etats-Unis d’un point névralgique de la défense russe, où se concentrent les bases de la péninsule de Kola, déjà menacée par la récente adhésion de la Finlande, jadis neutre, à l’OTAN. Il s’agit aussi de maîtriser totalement la double trouée GIUK (Groenland-Islande-United Kingdom) qui, pendant la seconde guerre mondiale, avait permis aux marines anglo-saxonnes d’approvisionner les armées de Staline. Pendant la guerre froide, l’objectif de l’amiral soviétique Gortchkov était de verrouiller cette trouée pour protéger la presqu’île de Kola et les ports de Mourmansk et d'Arkhangelsk, comme l’amiral allemand Doenitz voulait verrouiller cette même trouée pour empêcher l’approvisionnement des armées soviétiques. Les visées de Trump sur le Groenland semblent être une première étape : après le Groenland viendra l’Islande et les possessions norvégiennes de la zone atlantique/arctique, l’île Jan Mayen et les Spitsbergen. Les Etats-Unis sacrifient délibérément leurs alliés scandinaves (RS).

„Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de le faire“, a déclaré Trump dimanche à bord de son avion présidentiel Air Force One. „Nous parlerons du Groenland dans 20 jours“. Dans un entretien téléphonique avec le magazine américain The Atlantic, il a également souligné: „Nous avons absolument besoin du Groenland. Nous en avons besoin pour la défense.“ 

mette-1365067636.jpgMme Frederiksen réagit avec des mots très durs

La Première ministre danoise Mette Frederiksen (photo) a alors averti qu’une attaque contre un partenaire de l’OTAN signerait la fin de cette alliance militaire. Si les États-Unis décidaient de lancer une telle attaque, „alors tout serait fini“, a déclaré Frederiksen dans une interview avec la chaîne danoise TV2. Cela concerne l’OTAN et aussi l’architecture de sécurité après la Seconde Guerre mondiale. Son gouvernement, a-t-elle ajouté, fait „tout ce qui est en son pouvoir pour que cela ne se produise pas“.

Frederiksen a appelé les États-Unis à cesser leurs „menaces contre un allié historique“. Il est „absolument absurde de dire que les États-Unis devraient prendre le contrôle du Groenland“.

Le chef du gouvernement groenlandais, Jens Frederik Nielsen, a également  rejeté les menaces de Trump avec fermeté. „C’en est fini maintenant“, a déclaré Jens Frederik Nielsen, chef du gouvernement groenlandais. „Plus de pression. Plus d’allusions. Plus de fantasmes d’annexion“, a-t-il écrit sur Facebook. „Nous sommes ouverts au dialogue. Nous sommes ouverts à la discussion“, a-t-il souligné. Cela doit se faire „par les canaux appropriés et dans le respect du droit international“.

Vrouw van Trump-adviseur veroorzaakt relletje met bericht over Amerikaanse annexatie van Groenland.jpgLe débat sur le Groenland est ravivé

Peu avant, la commentatrice de droite Katie Miller avait publié sur la plateforme X une image du Groenland avec le drapeau américain et la brève légende „SOON“ („bientôt“). La provocation venait donc du cercle immédiat de la Maison Blanche, car Miller est l’épouse de Stephen Miller, chef adjoint du personnel pour la politique et conseiller en sécurité intérieure du président Donald Trump. À Copenhague, cette publication a suscité de l’agitation et de nouveaux débats sur le partenariat en matière de sécurité entre le Danemark et les États-Unis.

Depuis son entrée en fonction, Trump a régulièrement évoqué l’idée de prendre le contrôle du Groenland, ce qui a provoqué des tensions diplomatiques entre Washington et l’Europe. Le président américain justifie depuis son intérêt pour cette île danoise en évoquant des enjeux stratégiques pour la sécurité des États-Unis.

Les États-Unis disposent déjà de la base aérienne Pituffik, la présence militaire la plus au nord sur le sol groenlandais – un site stratégique dans la compétition géopolitique entre les États-Unis, la Chine et la Russie pour l’influence dans l’Arctique. Pékin et Moscou ont également, à une date récente, accru leur présence dans les eaux autour du Groenland. (avec AFP)

jeudi, 08 janvier 2026

Amérique latine: la prise de contrôle par les États-Unis et les plans de Trump

America-Latina-EEUU.jpg

Amérique latine: la prise de contrôle par les États-Unis et les plans de Trump

Leonid Savin 

Venezuela – un bon coup pour Washington, mais cela pourrait n’être que le premier pas

Après une opération sans précédent des États-Unis contre le Venezuela et son président, de nouvelles informations ont été révélées. Certaines ont été publiées dans les médias américains, d’autres ont été racontées par le président américain lors d’une conférence de presse et publiées sur les réseaux sociaux.

Il est donc connu qu’au sein de la direction du Venezuela, il y avait un informateur de la CIA, qui collaborait avec une agence infiltrée dans le pays depuis auparavant. En ajoutant à cela le travail du renseignement géospatial américain ainsi qu’un centre unique de traitement des données, auquel étaient connectés les services spéciaux et agences des États-Unis (le développement logiciel étant assuré par la société de capital-risque de la CIA Palantir), cela a permis non seulement de collecter et traiter des informations sur les déplacements du premier responsable, mais aussi de créer un simulateur du lieu de résidence de Nicolás Maduro et de tester en pratique sa capture. Bien que l’US Air Force ait frappé des radars et des systèmes de défense anti-aérienne pour sécuriser l’approche du groupe de commando en hélicoptère, il n’est pas clair pourquoi d’autres types d’armes n’ont pas été mobilisés et pourquoi le périmètre de la résidence du président n’a pas été correctement protégé. Il faut noter qu’à la pleine lune, les hélicoptères militaires, qui génèrent un bruit fort, constituent une cible idéale. Mais, selon Trump, un seul hélicoptère américain a été endommagé, et les forces spéciales n’ont subi aucune perte. Cela suggère que parmi les militaires vénézuéliens, il y avait (et il y a toujours) des personnes travaillant pour les intérêts des États-Unis.

Il est évident que l’accusation portée contre Nicolás Maduro et son épouse Silia Flores d’organiser le trafic de drogue vers les États-Unis et de posséder illégalement des armes est une farce. Les avocats devront encore clarifier cette affaire. Ajoutons que même le journal « The New York Times » a souligné que « l’attaque de Trump contre le Venezuela est illégale et de courte vue », évoquant dans son article que la justification officielle reposait sur des accusations de « narco-terrorisme » et que, en même temps, Trump avait gracié Juan Orlando Hernández, qui gérait le trafic de drogue, alors qu’il était président du Honduras de 2014 à 2022.

Le journal souligne également l’illégalité de cette opération, car le Congrès américain n’a pas été informé de son déroulement. Par conséquent, même la procédure démocratique apparente a été violée. D’un point de vue réaliste, cette aventure ne correspond pas aux intérêts à long terme des États-Unis dans la région et dans le monde. Washington a encore une fois foulé au pied le droit international, montrant que seule la force militaire constitue l’instrument réel de la politique mondiale.

6546556564456564.png

Trump a justifié l’utilisation de la force militaire et du meurtre de Vénézuéliens (le nombre exact de victimes des frappes du 3 janvier reste inconnu) par la nécessité de couvrir les agents chargés d’arrêter Maduro, pour lesquels environ 150 avions et forces spéciales ont été déployés.

Concernant le trafic de drogue, un autre média américain, « The Washington Post », avait déjà averti en 2023 que des super-laboratoires de production de fentanyl au Canada (certains d’entre eux ayant été découverts à quelques dizaines de kilomètres de la frontière avec les États-Unis) représentaient une menace directe pour les États-Unis.

Mais malgré ces faits, le rôle du Canada dans le trafic de drogue a toujours été minimisé, et seul le Mexique ressortait auparavant. Probablement parce que le Canada est membre de l’OTAN et partenaire des États-Unis en matière de défense aérienne (système NORAD).

Dans le discours de Trump, il a également été évoqué Cuba, qui est un allié proche du Venezuela. Le président américain a mentionné la fourniture de pétrole du Venezuela, suggérant que cela ne sera plus le cas. Et que les États-Unis veulent aider le peuple cubain, dont la situation est similaire à celle du Venezuela. Le secrétaire d’État Marco Rubio, qui a des racines cubaines, a ajouté que cela doit être perçu à La Havane comme un avertissement ou une menace. À cela s’ajoute une déclaration manifestement provocatrice selon laquelle Maduro et son épouse arriveraient d’abord à une base américaine à Guantanamo (située sur le territoire cubain), puis seraient transportés par avion spécial à New York. Ce scénario a été entièrement réalisé en quelques heures.

Trump a également déclaré ouvertement que le Venezuela serait désormais soumis à une gestion externe tant qu’un gouvernement approuvé par les États-Unis ne serait pas en place. Donald Trump a même qualifié le pétrole vénézuélien de propriété des États-Unis. Si Caracas n’accepte pas cela, de nouvelles frappes contre le Venezuela peuvent suivre. D’ailleurs, Trump a laissé entendre que la même chose pourrait être faite à d’autres pays et avec leurs dirigeants. Cela rappelle l’ultimatum de George W. Bush lors de l’annonce de la « guerre mondiale contre le terrorisme », après les attentats de septembre 2001 à New York.

1767647536891.jpg

Il a également été question de la doctrine Monroe dans sa version renouvelée, ce qui signifie en pratique que tous les pays de l’hémisphère occidental doivent se soumettre aux ordres de Washington.

La majorité de la communauté internationale a perçu l’agression des États-Unis comme une évidence. Bien que la Russie, la Chine, Cuba, le Mexique, la Colombie, le Brésil et l’Iran aient condamné cette action, la position générale de l’UE se limitait à des formules rituelles sur le respect de la Charte des Nations unies et le passage pacifique. Le Conseil de sécurité de l’ONU ne s’est même pas réuni en séance extraordinaire pour la crise vénézuélienne, bien que les médias aient rapporté qu’une réunion était prévue lundi. Cependant, le Conseil de sécurité de l’ONU a peu de moyens d’agir, car les États-Unis opposeront simplement leur veto à toute décision.

Entre-temps, au Venezuela, la vice-présidente Delsy Rodriguez est devenue de jure la nouvelle chef de l’État. Un autre vice-président, Diosdado Cabello, membre du Parti socialiste unifié du Venezuela, occupe également une position clé. Le ministre de la Défense, Vladimir Padrino Lopez, constitue le troisième élément de ce triumvirat. La principale question concerne la façon dont le régime évaluera la situation et le statut actuel de Nicolás Maduro. S’ils considèrent qu’il n’est plus le chef en fonction, de nouvelles élections devront être organisées dans un délai d’un mois. L’opposition, menée par Edmundo Gonsalves et Maria Machado, s’est déjà préparée à prendre le contrôle des bâtiments officiels. Il est possible que la confrontation entre chavistes et la « cinquième colonne » dégénère en violences de rue, ce qui serait à nouveau exploité par Trump pour justifier de nouvelles frappes afin de punir un « gouvernement non démocratique ». Lors de la conférence de presse, Donald Trump s’est appuyé sur Marco Rubio, qui aurait eu une conversation avec Delsy Rodriguez, et cette dernière aurait accepté d’obéir aux ordres.

Il n’y a pour l’instant aucun signe de la part du Venezuela indiquant une volonté de riposter, ce qui pourrait signifier la destruction progressive du système que Hugo Chávez avait commencé à bâtir dans les années 1990. Les États-Unis, de cette manière, neutraliseront un des acteurs clés du bloc ALBA (l’Équateur ayant été évincé, ainsi que la Bolivie, récemment) et détruiraient un centre réel de promotion du monde multipolaire en Amérique latine. Enfin, les intérêts de la Russie, de la Chine et de l’Iran — partenaires clés du Venezuela jusqu’à présent — sont également mis en danger. Pour les préserver, de simples déclarations diplomatiques, même dans des tonalités très dures, seront manifestement insuffisantes.

J.P. Morgan profite-t-il du changement de régime au Venezuela?

bafkreidp4lbw5qrmhcx2pf4zyt7t5uky7kykhyln2jgpdr2ueba2vgtghe.jpg

J.P. Morgan profite-t-il du changement de régime au Venezuela?

Source: https://opposition24.com/politik/profitiert-j-p-morgan-vo...

Ce n'est certainement qu'une théorie du complot: sur les réseaux sociaux, on spécule sur le fait que, moins de 24 heures après son invasion du Venezuela, le gouvernement américain conclut un méga-contrat pour une fonderie afin de traiter du minerais d'argent vénézuélien d'une valeur d'un milliard de dollars – financé par J.P. Morgan, qui détient d'énormes positions courtes sur l'argent. Le coût de l'installation s'élèverait à 8 milliards de dollars et la véritable raison de l'intervention militaire ne serait pas une «descente anti-drogue», mais une brutale appropriation des ressources.

022978b8d8b345fab77e56907fca3ecf.png

Alors que les médias grand public parlent sans cesse de pétrole, ils ignorent délibérément les véritables trésors: l'«Arco Minero» du Venezuela, avec ses milliards d'or et d'argent non exploités, plus ses réserves officielles d'or de 161 tonnes, qui valent plus de 22 milliards de dollars aux prix actuels – et ce chiffre augmente de plusieurs centaines de millions à chaque hausse des prix. L'armée américaine élimine les dernières résistances, planifie même l'installation avant l'invasion et s'assure ainsi des centaines de milliards de profits. Il ne s'agit pas d'une intervention humanitaire, mais d'une pure économie de pillage de nature impérialiste, dans laquelle les banques et les grandes entreprises tirent les ficelles et laissent le peuple baigné dans son sang. Le monde regarde l'histoire se répéter, mais cette fois-ci avec des stratagèmes de guerre modernes et un poker financier autour des métaux précieux.

18:29 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, venezuela | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Groenland: même la cheffe du gouvernement danois met en garde contre la fin de l'OTAN

Het Groenlandse stadje Tasiilaq.jpg

Groenland: même la cheffe du gouvernement danois met en garde contre la fin de l'OTAN

Source: https://opposition24.com/politik/groenland-selbst-daenema...

Ce que le site web Opposition24 avait déjà mentionné est désormais confirmé par des sources officielles: les menaces du président américain Donald Trump à l'encontre du Groenland ne sont pas du théâtre politique, mais constituent un danger réel pour l'OTAN. Comme le rapporte ntv, même la Première ministre danoise Mette Frederiksen met ouvertement en garde contre le fait qu'une attaque des États-Unis contre le Groenland mettrait de facto fin à l'alliance militaire (source: ntv.de).

Trump a une nouvelle fois déclaré que les États-Unis avaient « absolument » besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale. Il souhaite « s'occuper de cette question » dans les semaines à venir. Des déclarations qui ont depuis longtemps déclenché l'alarme en Europe. La cheffe du gouvernement danois qualifie le débat au sein de l'OTAN d'« absurde » et affirme sans ambiguïté : si les États-Unis attaquaient un membre de l'OTAN, « tout serait fini ». Elle ne fait pas seulement référence à l'OTAN, mais à l'ensemble de l'ordre sécuritaire mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

Vrouw van Trump-adviseur veroorzaakt relletje met bericht over Amerikaanse annexatie van Groenland.jpg

Le chef du gouvernement groenlandais, Jens Frederik Nielsen, rejette également avec véhémence les fantasmes d'annexion américains. Il a déclaré que son pays n'accepterait pas d'autres menaces ou tentatives de pression. Néanmoins, cet incident montre à quel point la situation est grave. Washington parle ouvertement de revendications territoriales sur une île appartenant à un allié, ce qui est sans précédent.

Cela confirme exactement l'analyse d'Opposition24: Trump est prêt à faire éclater l'OTAN si elle entrave ses intérêts stratégiques (cf.: https://opposition24.com/politik/trump-droht-mit-groenlan... ).

Alors qu'à Bruxelles, on parle encore de «dialogue» et de «discussions», la réalité est tout autre. Ceux qui sont prêts à ne pas exclure l'option militaire remettent en question toute la logique de l'alliance.

groenland-ressources.jpg

Le contexte géostratégique est particulièrement explosif. Le Groenland se trouve sur une trajectoire de missile potentielle entre la Russie et les États-Unis, dispose de matières premières précieuses et gagne énormément en importance en raison de la fonte des glaces. Le fait que Trump veuille placer cette région sous contrôle américain s'inscrit dans le cadre d'un nouvel impérialisme américain qui ne se sent plus lié par le droit international ou la loyauté envers l'alliance.

Alors que les responsables politiques allemands et européens réagissent encore de manière apaisante, la cheffe du gouvernement danois exprime ouvertement ce qui est en jeu. L'OTAN ne sera stable que tant que sa puissance la plus forte respectera ses propres règles. Si Washington les dénonce, il ne restera plus grand-chose de l'alliance.

Inquiet et inquiétant mois de janvier

ee334da907008e84e25a80b9509ab79f.jpg

Inquiet et inquiétant mois de janvier

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/inquieto-e-inquietante-gennaio/

En somme, le mois de janvier a commencé. Il y a peu de temps, mais cela a suffi. L’euphorie, pour dire la vérité, assez fausse et un peu forcée, de la veille, a laissé la place aux cendres. À une saveur amère dans la bouche.

C’est un mois froid, même si les jours commencent à rallonger. Froid et inhospitalier. À tel point qu’autrefois, il était le premier des deux mois intercalaires. Même pas indiqué sur le calendrier antique que, par convention, nous appelons le calendrier de Romulus. Qui, cependant, remonte à une époque bien plus ancienne. À une époque où les ancêtres des Latins vivaient bien plus au Nord. Dans des régions subpolaires.

À cette époque, la vie s’arrêtait. Elle stagnait pendant deux mois. Jusqu’à la fin février, mois des fièvres et de la purification.

Et janvier était un mois mort. Un mois d'absence. Cachés dans des huttes, les ancêtres des Latins laissaient le temps s’écouler. Et espéraient le présage de renaissance annoncé par le solstice.

Il n’est pas étonnant que, lorsqu’on lui donna un nom, ce mois fut consacré à Janus. Le dieu Bifrons. Dieu de la fin et Dieu du début.

Un visage vieux, vénérable… et un autre, au contraire, jeune et frais.

Janus représente, entre autres choses, le présent. La pause, qui est bien rare à saisir et qui, en réalité, nous échappe toujours, entre le passé et le futur. Entre regrets et peur.

e4c24ec3833b044815a4-block.jpg

Une simplification, bien sûr. Parce que Janus est un Numen difficile à déchiffrer, toujours mystérieux. Et, de plus, il existe des bustes qui le représentent comme Tetrafrons, c’est-à-dire avec quatre visages différents. Orientés vers les quatre points cardinaux.

Et pourtant, je ne veux pas ici analyser un mythe ou une iconographie. Je veux simplement évoquer, autant que possible, la présence de ce Numen, qui donna son nom au mois que nous vivons actuellement: janvier. Et qui, avec le calendrier de César – un calendrier solaire, basé sur le modèle égyptien – est devenu le premier mois de l’année.

Le grand, long gel qui suit les fêtes du solstice. Et qui enveloppe tout dans un silence soudain.

Tout en laissant vivre l’espoir, dans les rayons du Soleil qui commencent à se faire sentir d’abord à l’aube. Et plus tard jusqu’au crépuscule.

Bien sûr, c’est un Soleil froid. Qui, lorsqu’il apparaît, illumine, mais ne procure aucune chaleur.

Pourtant, c’est le Soleil. Et il maintient vivante la promesse du solstice.

Janus, janvier… Les vitrines illuminées et décorées de Noël disparaissent déjà.

Certains, bien sûr, garderont leurs décorations jusqu’à l’Épiphanie. Mais de moins en moins, car cette fête est archaïque et, en fin de compte, mystérieuse. Qui n’a presque rien, voire rien, à voir avec Noël, cette fête de la consommation effrénée et des décorations scintillantes.

Et puis, l’Épiphanie tombe en janvier. Dans le gel et le silence de ce mois, qui nous paraît long. Très long.

Une attente infinie. Un espoir. Une étincelle de lumière dans l’obscurité.

16:10 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : traditions, hiver, janvier, janus | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mercredi, 07 janvier 2026

Venezuela: Double stratégie entre Midterms et projection de puissance mondiale?

1551052018372-514746119.jpg

Venezuela: Double stratégie entre Midterms et projection de puissance mondiale?

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena   

Qui observe froidement les événements de ces dernières heures, comprend rapidement: cette opération ne suit pas une logique unidimensionnelle.

Elle n’est ni uniquement motivée par des enjeux intérieurs, ni simplement réductible à une politique étrangère. Il s’agit plutôt d’une double stratégie délibérée, où des effets à la fois internes et externes sont générés simultanément.

Commençons par le constat opérationnel. L’action militaire américaine au Venezuela est en réalité achevée.

Elle n’a pas évolué en une vaste campagne militaire, n’a pas connu d'escalade, ni a été pérennisée. Selon tout ce que l'on sait jusqu’à présent, elle n’a duré que quelques heures.

La méthode était remarquablement précise. Des frappes aériennes limitées ont créé un corridor, puis un débarquement ciblé de forces spéciales par hélicoptère a suivi.

L’objectif était exclusivement l’arrestation de Nicolás Maduro et de sa femme, suivie d’une évacuation immédiate vers les États-Unis.

Avec cette étape, la phase active de l’opération a pris fin.

Un détail est important: l’infrastructure pétrolière vénézuélienne est restée intacte.

Seuls quelques objectifs militaires clairement définis ont été touchés. Cela indique un refus de tout scénario de destruction totale et fait plutôt penser à une démonstration de puissance strictement personnalisée. Il ne s’agissait pas de l’État Venezuela, mais d’une figure bien précise.

Sur le plan militaire, il s’agit presque d’un exemple modèle d'opération spéciale moderne: courte durée, moyens limités, objectifs clairs – avec une efficacité politique maximale.

Cette efficacité se déploie simultanément à deux niveaux.

Au niveau intérieur, la logique est évidente. Les États-Unis approchent des élections de mi-mandat en novembre. Avec Maduro en détention aux États-Unis, une procédure pénale commence, qui s’inscrit parfaitement dans le cycle électoral. Donald Trump pourra alors se présenter en tant que président qui ne discute pas, mais agit :

Il a fait arrêter le «plus grand baron de la drogue» et l’a présenté devant un tribunal américain.

C’est un narratif puissant – exploitable juridiquement, médiatiquement et émotionnellement.

Mais cette seule dimension est insuffisante.

Sur le plan international, l’opération ouvre plusieurs leviers simultanément. Le premier concerne le Venezuela lui-même. La question centrale n’est pas de savoir si le pays existe toujours formellement – c’est le cas –, mais si un scénario de «changement de régime light» se dessine: pas d’invasion, pas d’occupation, mais une pression extérieure combinée à des mouvements internes au sein de l’élite.

Le second levier est d’ordre économique-stratégique: il concerne le pétrole.

Le Venezuela détient d’importantes réserves. La perspective d’une ouverture partielle ou d’une réorganisation des flux d’exportation peut influencer le prix mondial du pétrole. Et par conséquent, l’opération touche inévitablement la Russie.

Le prix du pétrole peut exercer une pression fiscale. Un prix bas ou volatile peut réduire la marge de manœuvre de Moscou – et influencer ainsi la position de négociation russe dans le conflit en Ukraine. Reste à voir si ce levier aura réellement un effet, mais il est plausible qu’il soit pris en compte.

china-venezuela-oil-loomer-02-3521279865.png

Une attention particulière doit être portée à la réaction de la Chine dans ce contexte – ou plus précisément: sur sa retenue, jusqu’à présent.

Pékin n’a pas protesté, n’a pas enclenché d'escalade, n’est pas intervenu publiquement. Cette attitude paraît moins neutre qu’une stratégie d’attente délibérée. La Chine signale surtout une chose: elle veille à ses propres intérêts, sans loyauté inconditionnelle envers une alliance. Pour Moscou, c’est une observation pertinente, voire gênante.

Nous voici donc au cœur de l’évaluation de la situation. Cette opération n’est pas une guerre au sens classique.

C’est une démonstration de puissance politique avec des moyens militaires limités, qui se légitimise aussi bien sur le plan intérieur qu’elle met la pression à l’extérieur.

Du « discours haineux » à la Free Speech Union – la liberté d'expression criminalisée au Royaume-Uni

FSU-Logo-2.png

Du « discours haineux » à la Free Speech Union – la liberté d'expression criminalisée au Royaume-Uni

Peter W. Logghe

Quelle: https://www.facebook.com/peter.logghe.94 

«La liberté d'expression est plus menacée au Royaume-Uni qu'elle ne l'a jamais été depuis la Seconde Guerre mondiale», déclare Toby Young (photo), journaliste et fondateur de la Free Speech Union. Depuis 2024, il siège à la Chambre haute britannique en tant que baron Young of Acton. Et il cite dans la foulée un chiffre stupéfiant: chaque année, plus de 12.000 sujets britanniques sont arrêtés par la police britannique pour "des propos haineux". Pour des délits de langage commis en ligne. Soit une moyenne de 30 personnes par jour !

toby_young.jpg

Il s'agit de personnes qui ont publié sur Internet des propos qui auraient blessé des sentiments ou qui seraient fondés sur des «préjugés»: les «incidents de haine non criminels» (Non Criminal Hate Incidents ou NCHI). Une évolution si explosive que le magazine libéral The Economist y a consacré un article à la une. La couverture de l'hebdo montre un visage dont la bouche est fermée par un cadenas. Depuis l'introduction de cette catégorie de NCHI au Royaume-Uni, selon des estimations prudentes, 130.000 enquêtes ont été ouvertes contre des citoyens. La définition du «délit» est très subjective, selon Toby Young, car elle repose sur la perception des victimes présumées, qui se sentent «blessées» par des «préjugés».

imARuddages.jpgSeulement 5% des signalements donnent lieu à des poursuites judiciaires. Il s'agit souvent d'affaires tout à fait ridicules, comme celle d'un homme qui sifflait la chanson de Bob le bricoleur, ou celle de l'ancienne députée conservatrice Amber Rudd (photo), qui avait demandé lors d'une convention du parti en 2016 que les emplois britanniques soient réservés aux travailleurs de nationalité britannique. Seuls 5% des signalements, selon Young, donnent lieu à des poursuites, mais le simple fait que la police se présente à votre porte tôt le matin et ouvre une enquête, avec interrogatoire à la clé, traumatise de nombreux citoyens. Des vidéos montrant des interventions policières choquantes circulent.

La Free Speech Union, créée au Royaume-Uni pour dénoncer ce type de pratiques, a déjà enregistré 55.000 membres depuis sa création il y a cinq ans et a fourni une assistance juridique dans plus de 3000 cas. Entre-temps, des organisations sœurs ont été créées aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Un cas est resté gravé dans la mémoire de Toby Young: un employé de la Lloyds Bank, un homme dyslexique, a maladroitement posé la question de savoir ce qu'il fallait faire lorsque des Noirs utilisaient eux-mêmes le mot «nègre». Il a eu l'imprudence de prononcer lui-même ce mot. Un NCHI, bien sûr! L'homme, qui avait 27 ans d'ancienneté à la banque, a été licencié. La FSU a fait appel en son nom et, après des années, l'homme a gagné le procès.

La criminalisation de la liberté d'expression est une évolution inquiétante, estime Toby Young. La croissance d'une association comme la FSU en est la preuve.

La géosophie de l’eurasisme

537b0bda2292b811fc4287315568c70f.jpg

La géosophie de l’eurasisme

Par Evgueni Vertlib

Personnalité. Vie. Eurasisme. Héritage épistolaire de P. N. Savitski — 1916-1968 (ID «Petropolis», Saint-Pétersbourg, 2025).

Пётр_Николаевич_Савицкий.jpgLes éditions Petropolis de Saint-Pétersbourg viennent de publier l’héritage épistolaire du géopolitologue Piotr Savitski. Grâce à cette édition scientifique d’Igor Kefeli et aux commentaires profonds de Ksenia Ermisina, Savitski nous est présenté sans retouche, non pas comme un thème pour archiviste, mais comme un stratège actif aux connotations actuelles. Nous tenterons de déchiffrer ses écrits sur la géosophie comme une forme particulière, où les plis du relief terrestre du continent se lisent comme les traits d’un visage ou les lignes du destin sur la paume de la main. Pour Savitski, la géographie cesse d’être de la cartographie pour devenir l’écriture secrète de la terre, dans laquelle les chaînes de montagnes, les lits des rivières et les frontières des steppes dictent la logique rigide du développement des États.

À ce stade, Savitski diverge fondamentalement de Rudolf Kjellén. Si le théoricien suédois voyait dans l’État seulement une substance biologique conduite par l’instinct de prédation, l'instinct de la conquête spatiale, Savitski dépasse ce déterminisme matérialiste. Pour lui, l’Eurasie n’est pas une « base d’approvisionnement », mais un lieu de développement où le paysage et l’ethnie fusionnent en une communauté indissoluble. Selon cette logique, le mouvement de la Russie vers l’océan n’est pas une agression, mais un mouvement naturel vers ses frontières naturelles. Contrairement à l’«espace vital» nazi (Lebensraum) ou aux «intérêts de sécurité nationale» mondiaux des États-Unis, qui exigent la conquête des peuples par le feu et le sang, l’expansion eurasienne est une intégration pacifique des espaces. La géographie même du Heartland dicte le rejet de l’égoïsme privé au profit de la rétention volontaire du continent comme un monolithe.

Cette approche transfère l’eurasisme dans le domaine de la biologie opérative de l’esprit, où le nerf central est la passion, la capacité de l’ethnie à réaliser des efforts extraordinaires au service d’objectifs qui se trouvent au-delà de l’horizon du consumérisme. L’idée messianique ici est strictement pragmatique: la nation ne demeure sujet de l’histoire que tant que l’élan de servir prévaut sur l’instinct de cupidité. Le Monde Moyen ne pose pas seulement des conditions, mais façonne un type anthropologique de personne qui exclut la division libérale. Dans les conditions de ce cœur du pays (Heartland), avec ses brusques variations de température et son extension infinie, la survie individuelle est physiquement impossible. Ici, la géographie elle-même agit comme contrôle ultime: les formes politiques qui ne respectent pas le code du paysage sont inévitablement rejetées par le sol, provoquant confusion et désintégration. Dans cela, Savitski hérite de l’intuition politique de Catherine la Grande, qui dans ses «Instructions» affirmait: «L’Empire russe est si vaste que tout autre gouvernement, sauf l’autocratie, lui serait nuisible, car tout autre serait plus lent dans son exécution».

d54777cae553a63b1b038cf71300652a.jpg

L’unité politique de l’Eurasie est consolidée par l’isomorphisme géologique, c’est-à-dire la correspondance structurelle entre la verticalité du pouvoir et la géoplastie du continent. Dans ce cadre s’insère la continuité des systèmes de gestion, où les principes de volonté centralisée et d’auto-organisation propre au paysage steppique agissent comme un algorithme en vigueur générant l’ordre, lequel est alors maintenu par la distribution des charges fonctionnelles: le déploiement géonique de Savitski, la défense mentale selon Trubetskoi et le modèle juridique d’Alekseev. Le territoire cesse d’être un fond passif pour devenir un sujet actif de l’histoire. L’isolement géographique du continent dicte un cycle économique autosuffisant, invulnérable aux blocus maritimes, et la souveraineté n’est plus conçue comme une fiction juridique, mais comme un «droit de la terre» organique. La façade arctique russe devient dans ce système un horizon stratégique impliquant la nécessité de l'autarcie et un baromètre de l’équilibre planétaire: la densité de l’espace et le rideau de glace du Nord deviennent une limite fatale contre laquelle se brise la dynamique des puissances maritimes, transformant leur expansion en entropie historique.

La démarcation de la pensée eurasienne fixe le facteur de la subjectivité comme la ligne de division principale de la doctrine. Si Alekseev se concentrait sur les garanties juridiques de l’État garant, Savitski agit comme un vitaliste qui tire l’énergie du pouvoir des ressources du développement local. L’État n’est pas ici un formalisme juridique, mais un instrument pour maintenir le noyau géopolitique. L’idée culmine quand on la met en relation avec l'oeuvre de Goumilev, où la passion passe de la catégorie de mutation biosphérique à celle de ressource d’État. La technocratie de Savitski est une technologie de sélection volontaire de l’élite en fonction du service. Ce modèle de gestion fonctionne comme un antipode des systèmes occidentaux, introduisant le principe de responsabilité pour l’intégrité de l’anthroposphère.

Le corpus épistolaire de 1916-1968 confirme que l’eurasisme a joué le rôle de passer une revue opérationnelle de la bataille sémantique même dans des conditions d’isolement. Savitski agit comme une station centrale coordonnant le champ intellectuel du continent. La révision actuelle de son héritage fait passer ses textes des salles d'archives au statut d'éléments précieux pour impulser l'essor opérationnel et stratégique de la planification du développement de la Fédération de Russie. L’eurasisme du 21ème siècle se construit comme une stratégie technologique qui exige la sélection d’une nouvelle élite idéocratique dont la légitimité exclut l’intégration dans les contours financiers transnationaux. L’analyse approfondie du livre se réduit à l’identification du potentiel directeur de l’héritage de Savitski. La faiblesse des interprétations contemporaines réside dans le fait qu'elles sont engluées dans un académisme édulcoré: les tentatives de stériliser Savitski transforment l’élan passionnel et la règlementation du combat à mener en une poussière d’archives sans vie, ce qui, dans le contexte actuel de confrontation, est méthodologiquement vulnérable.

Une lacune systémique a été identifiée: l’absence d’un «Tableau des rangs» de type nouveau transforme l’idéal du serviteur public en un rêve désincarné. La pratique nomenclaturante habituelle des «réservistes présidentiels» a dégénéré en une location de personnel, dans laquelle le sujet reste un gestionnaire embauché. Pour se protéger de la corrosion de l’intérêt privé, une technologie de lien anthropologique avec le développement local est nécessaire. Le mécanisme de sélection doit se baser sur le principe de la garantie existentielle: le droit d’accéder aux hautes sphères du pouvoir s’achète par ce qu'il convient d'appeler le «cens de la rigueur», lequel doit être acquis dans les zones de stress infrastructurel. Au lieu de «réserves» qui ne fonctionnent pas, il faut introduire le statut d’ordre idéocratique, l’ordre des serviteurs et la méritocratie méritée, dans lequel l’élite du Heartland n’agit pas comme propriétaire des ressources, mais comme gardien du patrimoine national. L’absence d’une aide semblable au décret de Pierre est un vide immense qui est maintenant comblé par tintamarre aléatoire émis pas des personnes déconnectées, dans un cadre dépourvu de cette hiérarchie stricte du service, où le rang est égal au degré de responsabilité personnelle dans la lutte pour la victoire de la puissance russe.

1200_0_fd0a8100bbe786e944470f25e7438d41.jpgL’avenir ne prend forme qu’à l’intérieur des frontières du continent eurasiatique, du «Monde russe» «mondialement réceptif». L’héritage de Goumilev — «La Russie ne survivra qu’en tant que puissance eurasiatique, et uniquement par l’eurasisme» — constitue la structure fondamentale du nouvel empire en cours de construction. Malgré la résistance métaphysique des forces destructrices, les Russes retournent aux racines de la Sainte Trinité, la racine trinitaire et impériale du peuple russe. Les tentatives de l’Occident de nous séparer de la Petite Russie constituent un défi à l’éternité même, auquel l’eurasisme répond de manière symétrique. La future Russie est un État-forteresse impérial, où le pouvoir est inhérent aux montagnes et aux rivières, et où l’élite est l’honneur du peuple.

Et enfin, l’ensemble des projets qui se développent au-delà des limites strictes de cette synthèse sert de continuation vivante de la pensée eurasiatique, la transférant du plan de la philosophie spéculative à celui de l’action étatique. En premier lieu, il s’agit de combler ce «vide» dans la politique de recrutement du personnel par l’établissement d’une nouvelle hiérarchie de service propre au relief du continent. Contrairement à l’Antiquité formelle, la méritocratie eurasiatique doit reposer sur le principe de la charge existentielle ascendante, dans laquelle le droit de prendre des décisions stratégiques s’acquiert par des années de service de terrain dans les « fissures » de l’espace. La hiérarchie initiale de cette structure nécessite une période obligatoire de cinq ans de gestion dans des zones de stress climatique et infrastructurel, qu’il s’agisse des frontières glacées de l’Arctique, des noyaux de la taïga à l’Est ou des terres renaissantes de la Malorossiya. Sans contact direct avec le corps de la terre, l’accès aux leviers du pouvoir central devra rester fermé, excluant à jamais le type de fonctionnaire de bureau. Il est utile de se rappeler la phrase sévère de Griboïedov: «Vas et sers!», qui dans le système de coordonnées eurasiatique cesse d’être une simple formule de dialogue pour devenir une exigence inflexible: ou tu as prouvé ton affinité avec le relief par des faits, ou tu n’es qu’un élément fortuit dans l’organisme de l’État. De cet «homme superflu» dans les structures de gouvernement, on peut dire, comme le dit le poète: «Je ne lui dois pas une once d’âme», car sa présence dans le monde du pouvoir n’est pas soutenue par une affinité spirituelle avec le sol, mais seulement par un contrat formel de mercenaire.

Au contraire, la prochaine étape de cette pyramide hiérarchique exige de passer au contrôle géonomique, où le statut de gestionnaire est indissolublement lié à l’ascétisme patrimonial. Ici, l’idéal n’est pas le «gestionnaire qui réussit», mais le gardien strict du patrimoine commun, pour qui le pouvoir est une charge et non un privilège d’accumulation; dans cette tradition, le sommet de la générosité reste l’exemple du leader, dont Staline n’a hérité que de quelques bottes. Cet extrême ascétisme devient ici non seulement un fait historique, mais un impératif moral pour toute la verticalité eurasiatique: le sujet dispose de ressources colossales en tant que délégué de l’État, mais il est privé du droit à l’accumulation personnelle. Toute accumulation dans cette position est assimilée à une désertion, et la mesure du succès n’est pas le compte bancaire personnel, mais la viabilité de la zone du Heartland qui lui a été confiée.

Le summum de ce système est le centre idéocratique suprême: le conseil des gardiens du sens, responsable de la préservation de l’Île-Continent au fil des siècles, dont la légitimité repose sur la dissolution totale du moi personnel dans la mission de maintenir l’intégrité eurasiatique.

trajet-tran-2776885131.jpg

transsiberien-2960302965.jpg

Parallèlement à la sélection anthropologique, se développe la doctrine économique de la «taxe sur le froid», qui passe d’un fardeau ennuyeux à un levier d’autarcie forcée. La création de cycles technologiques fermés à l’intérieur du pays rend la Russie invulnérable aux blocus maritimes, en faisant du Transsibérien et de la Route maritime du Nord des artères internes protégées par la géologie elle-même. Les revenus géonomiques ne sont pas destinés à des vides extraterritoriaux, mais à la création de centres de développement ultra-confortables à l’intérieur du continent, ce qui consolide définitivement la subjectivité de la Russie comme un système-monde autosuffisant. Dans cet espace, la «sensibilité universelle» de l’esprit russe trouve sa dernière incarnation impériale: la Russie n’absorbe pas les peuples, mais crée une unité symphonique dans laquelle la Malorossiya revient au sein du peuple trinitaire, non comme une province, mais comme une forteresse vivante de la façade sud de l’Eurasie. Cette réunification interrompt le scénario occidental destructeur, visant la dislocation du continent, et restaure le souffle historique de l’empire, où l’unité du destin et la fidélité aux «droits du sol» sont supérieurs à toute fiction juridique. Ainsi, par une méritocratie stricte et une conquête volontaire de l’espace, l’eurasisme de Savitski et Goumilev s’inscrit définitivement dans la stratégie du Futur Russe: le pas majestueux et inébranlable d’un peuple maître de sa terre.

Le Diable se porte bien, Dieu merci !

c375457a7c6cb86a7aada75d9697610a.jpg

Le Diable se porte bien, Dieu merci!

Claude Bourrinet

Le Diable n'existe pas, mais tout se passe comme s'il existait

Pour ceux qui font les difficiles, et que l'imagerie populaire de Satan gêne, parce qu'elle a été reprise par un christianisme qui, comme le judaïsme, doit sa mythologie à tout un legs païen, oriental, égyptien, iranien, manichéen, voire indien, il n'est pas interdit d'invoquer l'instinct de mort, l'amour du néant, la jouissance dans la souffrance infligée, et parfois subie (et on se demande parfois si la deuxième ne l'emporte pas sur la première). Certes, Satan est le maître du monde (ou Thanatos, si vous voulez, qui se le partage avec Éros, lesquels sont liés comme un couple maudit). L'Histoire est brodée de plus de massacres, de ruines, d'incendies, de cruauté, de férocité, que de bonheurs, de plaisirs, de beautés (à moins qu'on ne trouve ces jouissances dans les lueurs dorés des flammes, dans les concerts de hurlements, ou dans les gigantesques constructions humaines nourries de la sueur et de la peine des hommes).

3fd18a1be8a15752a490ca3e65efac77.jpg

On serait donc aventureux de prétendre que le Mal soit plus présent maintenant que jadis. Répétons-le : la marche de l'humanité s'est effectuée dans une sorte de cauchemar, où les paysages sont comme les images anticipées des Enfers. On a dit que la suprême ruse du Diable est de faire croire qu'il n'existe pas. Le matérialisme, l'athéisme, les théories psychanalytiques, sociologiques, anthropologiques etc. l'ont appelé d'autres noms, mais ses effets n'ont pas changé. Qu'importe au fond quelle réalité on lui donne, ce n'est qu'une question d'interprétation, à échelle humaine. Et, bien que constant, invariable dans son dessein de nuire, il s'adapte très bien aux vicissitudes du progrès.

C'est pourquoi on ne fera pas l'honneur à un temps quelconque de le penser plus touché par son trident que toute autre époque. Les réalités de ce monde étant relatives. Pourtant, ce qui passait pour une apocalypse jadis, par exemple l'extermination complète, par les Mongols, des habitants de Bagdad, et la mise en coupe méthodique de l’empire musulman par les beaux cavaliers féroces venus des steppes, qu'est-ce en regard des génocides contemporains, perpétrés de manière organisée, industrielle, donc rationnelle, avec la méticulosité de peuples raffinés par plusieurs siècles de savoir technique et scientifique ? Mais tout est une question de proportions, et le gâteau satanique est bien plus gros quand la terre porte sept milliards de misérables, que quand elle n'en élève, comme des poux, que quelques centaines de millions.

Bien heureusement, nous avons évolué avec un surcroît de puissance que les primitifs nous envieraient s'ils pouvaient contempler nos écrans, nos machines à laver, nos engins roulant et volant, et notre bombe atomique.

13ae8aaf6fa2065d49b99269215b3eb9.jpg

Vous me direz que ces inventions font beaucoup de bruit. Eh bien voilà, nous y sommes presque ! Car s'il est un symptôme imparable de Mal, c'est bien l'assèchement progressif et irrémédiable du silence, comme un source tarie par la construction voisine d'une immense retenue d'eau. On pourrait ajouter à ce cas clinique l'action frénétique. Notre époque bougiste, et de plus en plus agitée comme diable en boîte, a complètement oublié ce qu'était la quiétude de l'immobilité. Pascal disait juste, quand il avançait que tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il est incapable de se tenir tranquille dans sa chambre. On peut risquer l’hypothèse que, de ce côté, les choses se sont gâtées, quand Aristote a valorisé l'action. Agir est déjà un engrenage sans limites, et qui, bien souvent, tourne à vide, ou aboutit à des catastrophes. Mais, surtout, ce tintamarre volontariste, et ce remue-ménage de bonnes volontés, voilent d'opacité brouillardeuse l'urgente nécessité de penser à soi, à l'âme (ce gros mot), au salut. On s'enivre d'action en croyant « faire quelque chose ». Il ne s'agit pas, bien entendu, de ne rien faire, ce qui est impossible, si l'on veut subsister. Mais l'action, et ses réussites, ont reculé les limites de l'oubli, et l’on se noie maintenant dans un grand vide d'agitation, comme des cosmonautes perdus dans les immensités intersidérales.

aca8f059fdd70f83d5f730dc949c7d63.jpg

d4795b2f667fa990bd5fe0fbf70b8f1f.jpg

Revenons-en au bruit, qui, d'ailleurs, comme la lumière artificielle, a envahi toute notre existence. Et même si toutes choses étant égales dans la nature humaine (l'homme est lourd) par-delà les temps, néanmoins une différence, d'ordre quantitatif, rend notre époque singulière : jamais pouvoir de nuisance, de destruction, n'a été mis dans les mains d'irresponsables, de fous furieux, et de possédés. Et le plus inquiétant en l'affaire est que nous nous y habituons. « L'homme est un animal qui s'habitue à tout », dit Dostoïevski dans Souvenir de la maison des morts, titre génialement inspiré, récit de sa déportation dans un bagne de Sibérie qui, à distance, paraît bien peu féroce en regard d'autres sortes d'enfermements futurs, dans cette même Sibérie, ou dans les mornes plaines de Pologne ou d'Allemagne. C'est comme si, pour ainsi dire, on voulait mettre sur le même plan l'abattage de bovins par des bouchers parisiens du XIXe siècle, et les abattoirs modernes, gigantesques et efficaces, qui égorgent et étripent actuellement des millions de bêtes en un temps record.

Mais le bruit ? Il est omniprésent, omnipuissant, omnipotent, comme Dieu. On le trouve chez soi, dans les bagnoles, dans des boîtes de nuit, dans la rue, dans les magasins, dans les chiottes... Quel malaise existentiel insupportable, lorsqu'il cesse ! Tout à coup, on se trouve seul avec soi-même, avec sa misère, sa médiocrité. « Enivrez-vous ! », clame Baudelaire, ironiquement. Il avait en tête, il faut bien le dire, la poésie, la musique (peut-être celle de Wagner, qui suscite des effets semblables à ceux du haschisch ou de l'opium), d'art, de beauté, de souffrance (laquelle occupe beaucoup, finalement)... Pour oublier que l'on va mourir. Baudelaire le pascalien, le janséniste...

Car ce qui compte par-dessus tout, et c'est là que le Diable intervient, c'est d'oublier. Il n'est rien de plus irritant, pour le Malin, qu'on retourne à soi, et qu'on s'aperçoive que l'on n'est rien. Il veut absolument qu'on ait le sentiment d'être tout. Que notre moi non seulement se satisfasse d'être empli de bruit et de fureur, comme une baudruche d'air, mais qu'on l'étende aux limites illimités de l'univers, si tant est que ce soit possible. Mais la mesure n'est plus de ce monde.

6ea8fea3ae452c5217884d2b7fd92f01.jpg

Tout semble comme si Satan prélevait régulièrement sa portion de vies fraîches, surtout parmi les jeunes gens. Ce sont eux qui s'écrasent en voiture, en fin de semaine, pris de boisson, de drogue et de vitesse. Beaucoup se suicident. Et on court aux concerts ou aux rave-parties vampirisantes, comme des papillons dans la flamme du foyer. Là aussi, il y a progrès : les danses des temps anciens étaient des rituels érotiques imitant l'ordre du cosmos. La ronde en était la fleur. Il faut lire à ce sujet l'un des passages les plus fascinants de Sylvie, de Nerval, intitulé Adrienne. Mais Gérard raconte aussi ses rencontres avec des rondes d'enfants, dans la rue, chantant des chansons de leurs grands-mères. La valse elle-même procède de l'ivresse tournoyante des toupies stellaires. Jusqu'à la polka, jusqu'au tango canaille, on est encore dans l’Éros ritualisé des racines du monde. Et vint le rock, la pop, les boîtes de nuit, qui ont été le roundup de notre culture musicale populaire et de nos traditions festives.

1cbf685c7f0cf6e5f333bec8bd37fb67.jpg

Il est difficile de faire entendre raison dans cet ordre des choses, car le Diable n'usant pas du vinaigre pour appâter, les violents plaisirs des sens les plus grossiers nous invitent à aimer ce qui nous perd. Le jerk (qui signifie « secousse », « saccade ») a été une « dance », ou plutôt une frénésie physiologique, qui a entériné l'isolement des corps et détruit l'harmonie des couples, qui étaient auparavant emportés dans une extase érotique. La violence de l'instinct sexuel s'est donné libre cours. Encore les concerts de plein air donnaient-ils encore quelque illusion d'ouverture au ciel. Mais le confinement dans les bien nommées « boîte de nuit » a précipité les corps et les cœurs dans une sorte de fusion assourdissante, où l'échange verbal (ce qui fait la spécificité de l'homme) et toutes les finesses de la séduction sont interdits [et j'ai été frappé, saisi, quand j'ai appris que le groupe de Metal qui animait le Bataclan, lors de l'irruption de l'horreur, était un groupe de rock sataniste]. Reste l'éructation, l'explosion de la conscience, son annihilation dans le brouhaha totalitaire, accompagnés parfois d'approches animales penchant vers le rut. Mais il y avait pis ! Les rave-parties ne visent ni plus ni moins qu'à l'abolition de toute conscience de soi et du monde, de cette conscience qui fait la dignité de l'homme.

Ainsi la Prairie

À l'oubli livrée,

Grandie, et fleurie

D'encens et d'ivraies,

Au bourdon farouche

De cent sales mouches.

mardi, 06 janvier 2026

Epiphanie, rois et galettes

612496382_1430362219090699_3107104343756032661_n.jpg

Epiphanie, rois et galettes
 
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100063508030909
 
Il faut d’abord rappeler un point fondamental : ni Noël ni l’Épiphanie ne sont datés dans les évangiles.
Les récits de la naissance du Christ et de la visite des mages, tels qu’ils apparaissent dans l’Évangile selon Matthieu, ne proposent aucun repère calendaire.
 
Ils ne mentionnent ni saison, ni jour, ni mois. Le texte n’a pas vocation à fonder une fête annuelle; il expose un message théologique, non un rythme liturgique.
 
Les mages eux-mêmes y sont secondaires: ils ne sont ni nommés, ni comptés, ni définis comme rois, et leur rôle doctrinal est limité. Ils servent avant tout à signifier que l’événement dépasse le cadre strictement juif et concerne le monde dans son ensemble.
 
Cela implique une conséquence décisive: le calendrier chrétien n’est pas issu du texte biblique, mais lui est appliqué ultérieurement.
 
Le christianisme, en se répandant, ne crée pas ex nihilo un calendrier sacré autonome; il s’insère dans des rythmes du temps déjà existants, d’origine cosmique, agricole et rituelle.
 

trois-mages-roi-orient-celebration-epiphanie-trois-sages-illustration-melchior-caspar-balthasar_834602-56170-2421693930.jpg

Le récit chrétien devient alors un habillage symbolique posé sur des moments de l’année déjà porteurs de sens pour les païens.
Dans le monde romain tardif, le cœur de l’hiver est marqué par des fêtes solaires majeures.
 
Le 25 décembre correspond notamment à la célébration du Sol Invictus, fête du soleil invaincu, qui célèbre la reprise de la course solaire après le solstice.
 
Fixer la naissance du Christ à cette date ne répond à aucune donnée évangélique, mais à une convenance symbolique évidente: le Christ peut être présenté comme la lumière nouvelle qui surgit lorsque la nuit commence à reculer.
 
Il ne s’agit pas de supprimer un rite solaire, mais de le requalifier.
 
Le 6 janvier relève d’un processus tout aussi manifeste.
 
C'est une date de renouvellement tardive et concurrente, issue du monde gréco-oriental et reprise ensuite par le christianisme ancien.
 
Dans l’Antiquité tardive, notamment en Égypte et en Orient méditerranéen, cette date marque une manifestation cosmique et divine associée à la lumière, à l’eau et au recommencement du temps.
 
Le christianisme oriental en fait très tôt la grande fête de l’Épiphanie (manifestation du divin), englobant naissance et baptême du Christ, avant même l’institution de Noël. Lorsque Rome fixe la Nativité au 25 décembre (en concurrence avec le Sol), le 6 janvier est conservé comme fête secondaire mais demeure, dans de nombreuses régions de l’Empire puis de l’Europe médiévale, un début d’année symbolique, parfois qualifié de Hochneujahr, correspondant aussi à la clôture des douze nuits.
 

epiphanie-1506705984.png

Il s’agit donc d’un Nouvel An saisonnier et cosmique, non administratif, distinct du 1er janvier romain dédié à Janus, et sans fondement biblique direct.
 
Or cette période est, dans les calendriers nord-alpins et germaniques, un temps hors du temps, hérité d’un calendrier lunisolaire. Ces douze nuits correspondent à l’intervalle instable entre l’ancienne année et la nouvelle : l’ordre cosmique y est suspendu, l’avenir encore incertain, le monde non totalement "recalé".
 
La nouvelle année ne commence pas véritablement au solstice ; elle commence lorsque la lumière a repris suffisamment de force pour garantir la continuité du cycle. Placer l’Épiphanie à ce moment revient à dire que le sens se manifeste lorsque l’ordre du monde redevient lisible.
 
Le terme même d’epiphaneia (manifestation, apparition) correspond parfaitement à cette fonction.
 
Nous sommes face à une superposition fonctionnelle, non à une invention arbitraire.
 
Le récit des mages s’insère alors sans difficulté dans ce cadre.
 
Ces figures renvoient clairement à un arrière-plan oriental ancien : sages, astrologues, interprètes des signes célestes, tels qu’on en trouve dans les traditions assyriennes, babyloniennes ou iraniennes. Dans ces cultures, la naissance ou l’avènement d’un roi est presque toujours accompagné de signes cosmiques lus par des spécialistes.
 
Le christianisme ne crée pas ce langage ; il l’emploie pour exprimer la portée universelle de l’événement.
 
Le fait que les mages deviennent trois est une construction tardive.
 
Le texte ne le dit pas.
 
Le nombre s’impose parce que les dons sont trois : or, encens et myrrhe.
 
Or ce triptyque n’est pas arbitraire.
 
Il couvre l’ensemble du monde :
* l’ordre matériel et social (l’or),
* la relation à l’invisible et au sacré (l’encens),
* la mort, la conservation et la renaissance (la myrrhe).
 
À travers ces dons, ce n’est pas seulement la personne du Christ qui est qualifiée, mais le monde tout entier qui est symboliquement reconnu et ordonné.
 
C’est ici que la résonance avec la tripartition indo-européenne apparaît avec le plus de netteté.
 
Cette structure organise à la fois la société, le panthéon et le cycle de la vie.
 
Dans le monde germanique, elle s’incarne de manière très claire dans la triade Freyr / Thor / Odin.
 
Freyr préside à la renaissance de la vie : il ouvre la terre apparemment morte, trace le sillon, engage la promesse du futur.
 
Thor assure la tenue du monde vivant : pluie, orage, soleil, régularité des éléments, grâce auxquels le grain germe et mûrit.
 
Odin gouverne le temps hivernal, non comme une destruction, mais comme une mise en réserve : le grain récolté contient déjà la vie future, mais doit traverser l’ombre et la latence.
 
Ce schéma correspond exactement au cycle agricole annuel : semailles, croissance, attente hivernale.
 
Il correspond aussi aux trois saisons fonctionnelles et aux trois âges de la vie.
 
Dans un tel contexte mental, voir apparaître trois mages, trois dons, puis une Trinité chrétienne stabilisée en Occident ne provoque aucune rupture.
 
Il ne s’agit pas d’un emprunt conscient, mais d’une compatibilité structurelle profonde.
 

Epiphanie-3-2504104393.png

La galette de l’Épiphanie en fournit une autre image concrète.
 
Elle est totalement étrangère au texte biblique, mais demeure centrale dans la pratique.
 
Sa forme circulaire, dorée, son partage rituel, la fève dissimulée, l’élection d’un roi par le sort relèvent d’une symbolique solaire et calendaire très ancienne.
 
L’élection par la fève n’est pas un simple jeu : elle prolonge l’idée d’un choix rituel du détenteur symbolique de l’ordre pour l’année nouvelle, attestée bien avant le christianisme.
 
Le christianisme n’explique pas la galette ; il la tolère et l’absorbe, parce qu’elle ne contredit pas le récit appliqué.
 
Le rite demeure, l’interprétation change.
 
Le roi de la galette n’est plus un souverain cosmique ; il devient une figure ludique, mais la structure symbolique subsiste.
 

612031349_1430362079090713_2659372510389954267_n.jpg

608904036_1430362119090709_8231634087690125525_n.jpg

Le rite des Sternsinger consiste en une tournée rituelle de maison en maison effectuée par des enfants déguisés en trois rois, qui chantent à l’entrée des foyers, recueillent une offrande et tracent à la craie sur le linteau le signe C + M + B accompagné de l’année nouvelle.
 
Cette inscription, dont l’interprétation demeure discutée (initiales de Caspar, Melchior, Balthazar ou acrostiche tardif de Christus Mansionem Benedicat, c'est-à-dire Christ bénisse cette demeure) fonctionne avant tout comme un marquage apotropaïque destiné à protéger la maison après la période instable des Douze Nuits.
 
La quête repose sur un échange rituel ancien classique (chant et bénédiction contre don matériel).
 
Le choix d’enfants comme acteurs est déterminant : par leur statut, encore non engagés dans les serments, la violence ou les responsabilités sociales, ils peuvent franchir les portes sans danger et refermer symboliquement l’espace domestique pour l’année à venir.
 
Le rite agit ainsi par la combinaison du parcours, du chant, du don et du signe tracé, indépendamment d’une interprétation théologique, et relève d’une logique de protection et de réintégration du foyer dans l’ordre restauré du temps.
 
Au total, le mécanisme est clair : le moment du monde précède le récit.
 
Lorsque le christianisme s’impose, il cherche des points d’ancrage.
 
Dès lors qu’un parallèle symbolique existe, le récit chrétien est appliqué par convenance. Ce n’est ni arbitraire ni cynique : c’est la condition même de la transmission dans le temps long.
 
L’Épiphanie apparaît ainsi comme un syncrétisme pleinement fonctionnel : récit chrétien minimal, héritages orientaux anciens, rites romains de nouvelle année, calendrier lunisolaire germanique, Douze Nuits, renaissance de la lumière, tripartition indo-européenne et cycle agricole annuel.

19:04 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : épiphanie, galette des rois, traditions, rois mages | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Et après le Venezuela?

4c26275edf847f31b413ff59bbe8e7bc.jpg

Et après le Venezuela?

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/dopo-il-venezuela/

Ce qui s’est passé au Venezuela, ce qui s’est réellement passé – au-delà de tout le bavardage qu’on nous sert – reste encore enveloppé dans un épais brouillard.

Maduro est entre les mains des Américains. Et il sera jugé aux États-Unis pour trafic de drogue. Une accusation risible, étant donné que le Venezuela est absolument marginal dans la production de cocaïne. Et il faut tenir compte du fait que Trump a récemment gracié et libéré Noriega. Un homme formidable, qui avait transformé le Nicaragua en un centre de production et de distribution de cocaïne. En résumé, un État producteur et exportateur de drogue à l’échelle industrielle.

En outre, Trump n’a pas du tout eu honte de dire clairement que l’opération Maduro, son arrestation et sa déportation, avaient un seul objectif fondamental: le contrôle du pétrole, dont le Venezuela est probablement le plus grand producteur potentiel au monde.

La question de la drogue n’est qu’un prétexte dont le président américain n’a nul besoin. Le Venezuela fait partie de ce « jardin privé », cette arrière-cour, que Washington refuse d’abandonner.

L’opération, selon Trump, s’est déroulée essentiellement sans douleur. Parce que l’armée vénézuélienne a laissé faire, se retirant complètement du terrain et se bornant à regarder.

Sans douleur, au sens où cela ne s’est pas traduit par des pertes humaines, bien qu’au moins quatre-vingts Venezueliens aient été tués. Tous dans l'entourage de Maduro.

Il reste cependant de nombreux aspects obscurs, difficiles à déchiffrer.

Probablement, Trump envisage une transition avec une junte militaire, subordonnée à l’autorité américaine. Ce qui expliquerait la neutralité des militaires et leur attente pendant l’intervention américaine et la capture de Maduro.

Ce dernier ne vient pas des rangs de l’armée comme Chavez, mais des syndicats. Et il a toujours eu des relations difficiles avec les forces armées et leurs dirigeants.

En réalité, ce que s’est passé au Venezuela peut être considéré comme le baromètre d’une scène, et d’un scénario, bien plus vaste.

Et, par ailleurs, comme la seule nouveauté véritable dans un contexte international que l’on peut qualifier de stagnation.

Trump a marqué le territoire, semant inquiétude, voire terreur, dans toute l’Amérique latine.

Lula, le président brésilien, a condamné l’action américaine avec des mots très durs, en invoquant les droits et les conventions internationales. La Colombie et l’Équateur tremblent, se sentant sur la liste des prochaines cibles.

Washington n’est pas disposé à dévier de sa ligne en Amérique latine. Même le Mexique, pour l’instant silencieux, semble très préoccupé.

L’Argentine et le Chili se réjouissent, parfaitement alignés sur le Grand Frère américain.

La Russie a réagi de manière très, peut-être trop, mesurée, laissant entendre que Poutine compte exploiter un accord avec Trump pour prendre le contrôle de vastes zones de l’Ukraine, et annexer le Donbass et Odessa.

La Chine paraît extrêmement irritée. Le Venezuela de Maduro représentait un grand fournisseur potentiel de pétrole, dont l’économie chinoise a un besoin urgent.

Les déclarations de Pékin ont été très dures. Mais ce ne sont que des déclarations. Il faudra attendre pour voir quels accords commerciaux Trump pourra établir avec Pékin, accords sur lesquels il travaille probablement déjà.

Le Venezuela reste, en tout cas, la première véritable nouveauté dans un paysage, qui est, comme je viens de le dire, stagnant.

Un signal que quelque chose bouge au niveau des équilibres internationaux.

Nous en verrons probablement les développements dans les prochains mois.

Delcy Rodríguez est le cheval de Troie des États-Unis au Venezuela

delcy-rodriguez-4235247429.jpg

Delcy Rodríguez est le cheval de Troie des États-Unis au Venezuela

Source: https://mpr21.info/delcy-rodriguez-es-el-caballo-de-troya... 

Delcy Rodríguez est le cheval de Troie des États-Unis au Venezuela. Selon le Miami Herald, elle aurait négocié avec Trump une «alternative acceptable» au gouvernement de Maduro, en octobre dernier (1). Si cette information est exacte, ce serait une trahison en règle.

Par l’intermédiaire d’intermédiaires qataris, des hauts responsables vénézuéliens, téléguidés par le frère et la soeur Rodríguez, Delcy et Jorge, ont présenté aux États-Unis une proposition pour remplacer Maduro.

Le Qatar entretient des liens étroits avec le gouvernement vénézuélien et a été accusé par les États-Unis de dissimuler des fonds vénézuéliens. Les propositions ont été transmises via leur capitale, Doha, où Delcy Rodríguez maintient une relation importante avec des membres de la famille royale qatarie et cache une partie de ses biens.

Dans le cadre de cette proposition, Maduro devait démissionner, et le Qatar a offert de l’accueillir sur son sol. Un autre élément clé de la négociation était l’éviction de Machado. Le chavisme disposait de ressources en son propre sein.

En avril et septembre de l’année dernière, les États-Unis ont présenté deux offres aux Vénézuéliens par l’intermédiaire de l'envoyé spécial Richard Grenell. Les propositions suggéraient une «transition contrôlée», dans laquelle Delcy Rodríguez jouerait un rôle de la continuité, tandis que l’ancien directeur du renseignement, le général Miguel Rodríguez Torres, qui vit actuellement en exil en Espagne, dirigerait un gouvernement provisoire.

Les détails de cette réunion alimentent les soupçons d’un complot interne visant à renverser Maduro et à installer une figure subalterne du chavisme, capable de gérer la transition sans démanteler complètement l’État ni provoquer de soulèvements.

Il est également curieux, comme le titrait le Miami Herald, que les États-Unis misent sur le chavisme, en mettant de côté leur plus grand pari jusqu’à présent: l’opposition ridicule allant de López à Ledesma et à Guaidó, jusqu’à Machado.

Avec l’opération militaire, les États-Unis ont créé «l’un des rares scénarios capables de gouverner le Venezuela sans déclencher de violence à grande échelle, de collapse institutionnel ou de migration massive», écrit le Miami Herald.

Le reportage cite Francisco Santos Calderón, ancien vice-président colombien, qui est convaincu que Delcy a vendu Maduro aux États-Unis. Santos, qui a été vice-président de la Colombie voisine pendant huit ans, de 2002 à 2010, puis ambassadeur de Colombie aux États-Unis, a déclaré: «Ils ne l’ont pas renversé, ils l’ont livré».

«Je suis absolument certain que Delcy Rodríguez l’a livré. Nous avons commencé à rassembler toutes les informations que nous avions et nous nous sommes dit: Ah ! C’était une opération au cours de laquelle il a été livré» (2).

Le message publié par Delcy Rodríguez semble confirmer ce qui précède: elle a échappé à l’enlèvement parce que sa tâche est de «pacifier» la colère du peuple vénézuélien. L’enlèvement n’entraînera pas une déclaration de guerre et il n’y aura pas de rupture diplomatique.

«Le Venezuela réaffirme son engagement envers la paix et la coexistence pacifique. Notre pays aspire à vivre sans menaces extérieures, dans un environnement de respect et de coopération internationale. Nous croyons que la paix mondiale réside, avant tout, dans la garantie de la paix intérieure de chaque nation».

«Nous privilégions l’établissement de relations internationales équilibrées et respectueuses entre les États-Unis et le Venezuela, ainsi qu’entre le Venezuela et d’autres pays de la région, basées sur l’égalité souveraine et la non-ingérence. Ces principes guident notre diplomatie envers le reste du monde. Nous invitons le gouvernement des États-Unis à collaborer avec nous dans un programme de coopération axé sur le développement partagé, dans le cadre du droit international, pour renforcer la coexistence communautaire durable».

«Notre peuple et notre région méritent la paix et le dialogue, pas la guerre. Tel a toujours été le message du président Nicolás Maduro et c’est celui de tout le Venezuela aujourd’hui. C’est le Venezuela en lequel je crois et auquel j’ai consacré ma vie. Je rêve d’un Venezuela où tous les Vénézuéliens de bonne volonté peuvent se rassembler».

Nous verrons bientôt si c’est vrai que Delcy Rodríguez est le cheval de Troie: dès qu’elle destituera Diosdado Cabello en tant que ministre de l’Intérieur, et dès que les États-Unis lèveront les sanctions économiques.

Notes:

(1) https://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/ameri...

(2) https://www.telegraph.co.uk/world-news/2026/01/04/secret-...

Entre désordre plaisant et tradition chiante... 

7abf029f927d171d0833bfd1a3e27f8d-1908628422.jpg

Entre désordre plaisant et tradition chiante... 

Pierre Robin

Source: https://www.facebook.com/pierre.robin.121

Il nous faut bien revenir à Bardot. Sur un point sociologique, politique, moral même. Cela s'est imposé à moi en revoyant un extrait du film fondateur de sa carrière et de son mythe, Et Dieu... créa la femme de son mari Vadim en 1956, où elle incarne à elle toute seule les nouvelles aspirations juvéniles et féminines. " Libertaires ", individualistes, hédonistes. Loin, très loin de l'éducation classique-catho-bourgeoise qu'elle avait reçue en tant que Brigitte de Passy.

Et Dieu abandonna les catholiques... 

Dans l'extrait en question Juliette/Brigitte, jeune femme de 20 ans à peine, autocentrée et calmement amorale ou post-morale (au sens de morale normative classique), "girly" avant la lettre quoi, tient à Saint-Tropez une boutique de journaux et papeterie familiale pour se faire quelques sous. Elle reçoit la visite de ce qu'on appelait naguère une "dame d'oeuvres" catholique, carrément déléguée de l'évêque local. Qui sous le prétexte d'acheter un journal (bien pensant) lui fait un sermon sur ses mauvaises moeurs et son mauvais esprit, et lui propose en prime un examen médical. S'attirant une réplique assez drôle de Juliette (sans doute due au dialoguiste, soit Vadim lui-même).

C'est très clairement un choc de générations, de mentalités voire de civilisation, en ces années 50 où commence la grande mutation: Juliette est sexy, la coiffure et la vêture provocantes; la dame de l'évêché est plutôt disgraciée physiquement, a une voix désagréable et une élégance étriquée. Vadim a clairement réparti les rôles, avec de nouveaux bons et de nouveaux méchants sociologiques.

zzdeus6-1035164635.png

On sait quelles ont été les conséquences globales de cette révolution sexuelle et culturelle: de bons moments et de belles images, payées aujourd'hui d'un assez complet effondrement, d'un individualisme forcené et d'un relativisme désintégrateur. Jusqu'à arriver au woke.

hair-film-milos-forman-533037698.jpg

Causes vite perdues... 

Et je repense à l'ado de droite que j'étais et à d'autres chocs des cultures. Ainsi, en janvier 1970 la manifestation de l'Armée du Salut devant le théâtre de la Porte-Saint-Matin à Paris où se jouait avec succès l'adaptation française de la comédie musicale américaine Hair, illustration sonore de la nouvelle culture hippie, sexuellement libérée, anti-autoritaire, anti-traditionnelle. Je voyais bien que les Salutistes, avec des gueules échappées à un casting de Jean-Pierre Mocky, leurs uniformes tristes et sans prestige, et leurs slogans gnangnans perdraient la guerre contre la troupe et le public de Hair, et le charme de Julien Clerc. Je me souviens encore d'une photo dans la presse ou deux dames salutistes coiffées de leur pittoresque petit chapeau de secte américaine protestante jetaient des regards éperdues, entourées qu'elles étaient de lecteurs rigolards de Charlie Hebdo ou de Hara Kiri, en train de baisser leurs pantalons devant elles. Ajoutons que j'aimais assez la chanson de référence de Hair, ce Laissons entrer le soleil dont la virilité et la mélodie faisaient oublier la niaiserie hippie.

jean-royer-un-destin-3-la-nouvelle-republique-2504349312.jpg

Re-belote en 1974, plus précisément à l'élection présidentielle de 1974, où la candidature du maire divers droite de Tours Jean Royer, sorte d'anticipation d'Eric Zemmour (le talent journalistique en moins) à physique de grand inquisiteur, finit dans la confusion et le ridicule: opposé à l'avortement, Royer avait - courage ou inconscience communicante - préconisé dans un discours le coitus interruptus, en appelant les hommes au self-control en quelque sorte. Du coup ses meetings devinrent le rendez-vous de toutes les espèces de gauchismes post-68, avec lâchers de préservatifs et slogans ricanants, la grande presse, déjà acquise au grand changement, faisant son miel de cette déconfiture politique traditionaliste.

Bref j'étais, bien que réac (pour faire trop simple), empêché de défendre les salutistes ou Jean Royer du fait de leur désespérante ringardise, tout simplement inadaptée aux nouveaux temps. Nouveaux temps dont j'étais, aimant les jupes courtes et bientôt le rock de ces années 70 (exactement comme un Zemmour ayant exprimé sa nostalgie de ses années de lycée, mises en ondes musicales par les Rolling Stones).

On sait que BB, celle par qui le scandale arriva et se consolida, a rapidement dénoncé cette nouvelle société sans repères ni frontières, dans laquelle malgré tout elle ne se reconnaissait pas. Quel enseignement tirer de tout ce désordre, de toutes ces contradictions ? Eh bien, "vu de droite", il faudrait tenter de concilier une certaine rigueur idéologique "anti-moderne" (ou anti-contemporaine plutôt) avec un certain "fun" culturel. Etre ferme et pop à la fois: Salvador Dali est à peu près arrivé à ça par exemple. En politique c'est sans doute plus malaisé. Je me suis toujours efforcé quant à moi de me tenir sur cette "ligne de crête". Peut-être aurait-il fallu imaginer, je sais pas moi, des salutistes plus sexy, des Stéphane Audran droitistes et des David Bowie bonapartistes...

lundi, 05 janvier 2026

Indignation sélective: tempête pour un refus de visa, silence gêné face à l’usage de la force

e9580940e1cd11768971611029f604f1.jpg

Indignation sélective: tempête pour un refus de visa, silence gêné face à l’usage de la force

Gastel Etzwane

Source: https://www.facebook.com/Son.Altesse.Emmanuel

Il arrive que la hiérarchie des réactions politiques dise plus que les discours eux-mêmes. À observer les prises de position françaises récentes, une constante apparaît : l’indignation ne semble pas proportionnelle à la gravité des faits, mais à la nature des intérêts touchés.

D’un côté, un responsable européen se voit refuser l’entrée sur le territoire des États-Unis.

De l’autre, ces mêmes États-Unis conduisent une intervention militaire unilatérale au Venezuela, impliquant l’usage de la force armée sur le territoire d’un État souverain.

Dans le premier cas, la réaction française est immédiate, ferme, indignée. Dans le second, elle est étonnamment mesurée, voire accommodante.

thierry-breton-1507703811.jpg

Fin décembre 2025, Washington décide d’imposer des restrictions de visa à Thierry Breton (photo), ancien commissaire européen, en lien avec son action en faveur de la régulation des grandes plateformes numériques.

L’affaire est traitée comme un affront politique majeur.

Le président Emmanuel Macron dénonce une mesure relevant de « l’intimidation et de la coercition » à l’encontre de la souveraineté européenne. Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, condamne « avec la plus grande fermeté » une décision jugée inacceptable entre alliés. À droite comme à gauche, les qualificatifs pleuvent: «scandale», «atteinte au droit», «geste inamical».

Le vocabulaire est fort, l’émotion assumée, la mobilisation quasi unanime. Le symbole est jugé grave, presque existentiel.

0_A-picture-appearing-to-show-Nicolas-Maduro-3578823271.jpg

Quelques jours plus tard, début janvier 2026, les États-Unis mènent une opération militaire au Venezuela, sans mandat multilatéral, visant le régime de Nicolás Maduro.

Plusieurs États, hors du bloc occidental, dénoncent une violation du principe de non-recours à la force et de la souveraineté d’un État, fondements pourtant proclamés du droit international contemporain.

La réaction française tranche nettement avec l’épisode précédent. Emmanuel Macron déclare alors:

«Le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s’en réjouir»,

appelant à une « transition démocratique ».

La phrase est lourde de sens.

Elle valide le résultat politique, sans jamais interroger la méthode. Aucun mot sur la légalité de l’intervention, aucune référence explicite au droit international, aucune mise en garde sur le précédent qu’un tel usage unilatéral de la force peut créer. La fin justifie les moyens, pourvu que la fin soit jugée conforme aux attentes politiques occidentales.

Le contraste est difficilement contestable.

Un refus de visa, acte administratif sans conséquence humaine directe, provoque une tempête politique et morale.

Une intervention armée, aux effets potentiellement durables et déstabilisateurs, est accueillie par une forme d’approbation implicite, ou à tout le moins par un silence soigneusement calibré.

Ce décalage n’est pas anecdotique.

Vu de l’extérieur, il confirme un reproche ancien et désormais largement partagé: le droit international est invoqué avec emphase lorsqu’il protège les intérêts occidentaux, mais relativisé dès qu’il devient contraignant pour leurs alliés les plus puissants.

Le problème n’est pas l’existence des principes, mais leur application à géométrie variable.

À force de s’enflammer pour l’accessoire et de se montrer conciliant sur l’essentiel, les responsables occidentaux affaiblissent leur propre discours.

Dans un monde multipolaire, cette incohérence n’est plus seulement perçue: elle est analysée, comparée, et de moins en moins acceptée.

Et c’est peut-être là le paradoxe ultime: ce ne sont pas les adversaires de l’ordre international qui le fragilisent le plus, mais ceux qui prétendent en être les gardiens, tout en en modulant l’usage selon les circonstances.

Intervention militaire au Venezuela, symptôme de l'effondrement de l'Occident

third-world-war--nostradamus-prophesies-for-2026-in-focus-after-venezuela-attack-240820908.jpg

Intervention militaire au Venezuela, symptôme de l'effondrement de l'Occident

Nicolas Maxime

Source: https://www.facebook.com/nico.naf.735

« America First ». Donald Trump a bâti son discours sur la promesse de rompre avec les « guerres sans fin » et l’ingérence extérieure, allant même jusqu'à revendiquer le prix Nobel de la paix. Pourtant, Donald Trump a annoncé aujourd’hui avoir capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse afin de les extrader vers les États-Unis, où ils seront inculpés et jugés pour trafic de drogue et terrorisme.

Alors qu’il fustigeait les interventions de ses prédécesseurs au Moyen-Orient, le président américain n’a eu aucun scrupule à traiter un État souverain comme un simple pion dans sa stratégie de domination régionale. En orchestrant une opération militaire sur le sol vénézuélien, Trump n’a pas agi en isolationniste, mais en héritier direct de la doctrine Monroe.

Trump assure que les États-Unis contrôleront le pays jusqu’à une « transition démocratique » et que les compagnies pétrolières américaines pourront y opérer librement. On a donc compris quel était l’intérêt sous-jacent de cette attaque contre le Venezuela, dans la droite ligne de l’invasion de l’Irak en 2003 : prendre le contrôle des ressources énergétiques d’un pays qui possède les plus grandes réserves de pétrole au monde.

Déjà, Trump menace la Colombie des mêmes représailles. Les conséquences seront néfastes en termes d’insécurité pour l’ensemble de l’Amérique du Sud, avec le risque majeur d’une déstabilisation régionale durable, voire de conflits internes et de guerres civiles.

Trump, derrière son anti-interventionnisme affiché, poursuit en réalité la même fuite en avant néoconservatrice que ses prédécesseurs, sans se soucier des effets dévastateurs sur les peuples concernés. Comme l’a analysé Emmanuel Todd, ce qui se manifeste ici, c’est le nihilisme de notre société en phase terminale, incapable de reconnaître ses propres limites et de proposer un projet politique et moral autre que l’expansion militaire pour imposer ses vues économiques.

L’intervention militaire américaine au Venezuela est un symptôme supplémentaire de l'effondrement de l'Occident, révélant l’incapacité d’un système en décomposition à se réinventer autrement que par la force.

Jongler et faire semblant de gagner - La nouvelle phase de la puissance américaine

cabd9958c83509b06439cf0aa1a995b8.jpg

Jongler et faire semblant de gagner

La nouvelle phase de la puissance américaine

Adnan Demir 

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=61554418813540

Après la période de la Guerre froide, le système mondial s’est largement construit autour d’une architecture de puissance centrée sur les États-Unis. Cette architecture ne reposait pas seulement sur la supériorité militaire; elle dépendait également de la production de consentement à travers la justification du droit, du droit international, des finances mondiales, des institutions multilatérales et du discours sur un «ordre fondé sur des règles». La puissance hégémonique des États-Unis puisait non seulement dans leur capacité à utiliser la force, mais aussi dans un cadre normatif qui permettait de rendre cette utilisation invisible la plupart du temps et de la légitimer. Cependant, ces dernières années, les pratiques de la politique étrangère américaine montrent que ce cadre s’effrite rapidement et que la puissance entre dans une nouvelle phase.

Aujourd’hui, de nombreuses actions présentées comme des « succès » militaires ou politiques indiquent, lorsqu’on les examine de près, plutôt une légitimité en déclin qu’une expansion de la domination. L’hégémonie est un phénomène qui, dans l’histoire, ne se consolide qu’en gagnant le consentement ; quand elle n’est imposée que par la force, elle n’est pas durable. Si une puissance choisit de suspendre le droit, de désactiver des institutions et de normaliser l’usage brut de la force pour atteindre ses objectifs, cela indique plutôt un état d'usure que le sommet de la puissance. Dans ce contexte, les actions actuelles des États-Unis doivent être comprises comme des manifestations d’une défense de l’hégémonie plutôt que d’une expansion hégémonique.

Militairement, il n’est pas surprenant que les États-Unis puissent obtenir des résultats face à des acteurs non équivalents. Mais lorsque ces résultats militaires sont confondus avec le pouvoir politique, une erreur d'analyse apparaît. Le pouvoir politique ne consiste pas seulement à obtenir des résultats, mais aussi à construire un système qui garantisse la pérennité de ces résultats. Les gains actuels des États-Unis visent davantage à retarder l’effondrement du système existant qu’à établir un nouvel ordre. Par conséquent, le concept de «succès» a changé de contenu: gagner ne signifie plus étendre son influence, mais tenter de compenser la perte d’autorité.

La désaffection croissante du droit international est l’un des signes les plus évidents de ce processus. Bien que le droit ait souvent servi les intérêts des puissants, il est aussi le principal outil permettant à ceux-ci de maintenir leur pouvoir à moindre coût. Dans un environnement où le droit est suspendu et où les règles sont fixées arbitrairement, la puissance doit exercer davantage de coercition. Si cela ouvre parfois des marges de manœuvre à court terme, à long terme, cela engendre un système plus incertain, plus coûteux et plus instable pour tous. Les efforts américains pour affaiblir le droit ne font pas seulement peser un doute sur les normes mondiales, mais aussi sur leur propre position hégémonique.

926048a034e399017af7dd38f5b7e14f.jpg

Ce tableau implique que la puissance devient plus coûteuse. La caractéristique commune des puissances en déclin est qu’elles doivent dépenser de plus en plus de ressources pour atteindre le même résultat. Plus de personnel militaire, des budgets de sécurité plus importants, une propagande accrue et des mécanismes de contrôle interne renforcés sont les conséquences naturelles de ce processus. Aujourd’hui, les États-Unis donnent l’impression d’un acteur qui doit exercer plus de coercition pour maintenir sa position actuelle, plutôt que d’étendre son pouvoir. Cela montre que l’agression a un caractère plutôt défensif qu'expansif.

La constatation la plus claire à ce sujet est: l’Amérique n’est plus un acteur qui se renforce en gagnant, mais un acteur qui agit comme un vainqueur pour compenser ses pertes. Les actions présentées comme des succès ne reflètent pas une ascension historique, mais plutôt les symptômes d’une désintégration. Quand le pouvoir doit constamment faire ses preuves, il est déjà remis en question. Les pratiques d’aujourd’hui des États-Unis accélèrent la dégradation de l’ancien système plutôt que de construire un nouvel ordre mondial.

La question n’est donc pas de savoir si l’Amérique gagne ou non une action donnée, mais ce que cela signifie d’être obligé de lancer ces actions. La contrainte n’est pas l’expression de la puissance, mais la déclaration de ses limites. Et cette déclaration est aujourd’hui si évidente qu’elle ne peut plus être cachée.

19:39 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : actualité, hégémonisme, états-unis | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook