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lundi, 01 juin 2026

Gigantomachie à Makerfield

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Gigantomachie à Makerfield

par Georges Feltin-Tracol

Dans les prochaines semaines, les électeurs de la circonscription de Makerfield, dans le Nord de l’Angleterre, auront l’étonnant privilège de désigner peut-être le futur chef du gouvernement de Sa Très Gracieuse Majesté. Une élection législative partielle doit s’y dérouler à la suite de la démission du député travailliste Josh Simons. Il laisse son poste éligible à Andy Burnham dans la perspective audacieuse de virer sous peu l’actuel Premier ministre Keir Starmer.

Ce scrutin à venir n’est qu’une nouvelle réplique de l’effondrement du Labour aux élections locales du début de ce mois. Le 6 mai dernier, lors du renouvellement de l’équivalent anglais des conseils municipaux et intercommunaux ainsi que des parlements régionaux en Écosse et au Pays de Galles, les électeurs infligent une cuisante défaite aux travaillistes au pouvoir à Londres: fin avec 11,08% -25,1%) d’une domination séculaire au Pays de Galles au profit des indépendantistes wokistes gallois (35,41%), échec au parlement d’Édimbourg (17 sièges au lieu de 22!) de ravir la première place aux indépendantistes d’extrême gauche écossais du SNP (Parti «national» écossais), perte de 1496 sièges sur 5000 mandats territoriaux dans 136 collectivités locales en Angleterre. Les conservateurs de Kemi Badenoch connaissent eux aussi un net recul de 563 sièges municipaux. En revanche, en dehors des libéraux-démocrates (Lib-Dem), l’habituelle troisième force politique britannique, qui récoltent 155 mandats supplémentaires pour atteindre un gain notable de 844 élus territoriaux, et sans insister sur le succès des indépendantistes gallois et la reconduction au pouvoir des indépendantistes multiculturalistes écossais, les deux grands vainqueurs sont Reform UK et le Green Party.

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Fondée en 2019, la formation du Brexiter Nigel Farage remporte 1453 sièges, soit 1451 en plus, et devient majoritaire dans quatorze conseils. Il s’agit d’une performance inédite puisque Reform UK triomphe autant dans les bastions travaillistes du Nord que dans les fiefs conservateurs du Sud. En outre, les amis de Nigel Farage arrivent en deuxième position tant au Pays de Galles (29,30%) qu’en Écosse (16,65%).

imagzpes.jpgL’autre surprise de l’élection provient du Green Party. Il n’existe plus de parti écologiste unique en Grande-Bretagne. En 1990, les Verts écossais indépendantistes se séparent à l’amiable de leurs camarades anglo-gallois et gouvernent en coalition avec les SNP entre 2021 et 2024. Le système médiatique a les yeux de Chimène pour son animateur principal, Zack Polansky, grand tenant de l’«écopopulisme». Comme quoi, tous les populismes ne sont donc pas répréhensibles pour la cléricature médiatique…

Naguère appelé David Paulden, Zack Polanski naît en 1982. D’abord militant Lib-Dem, il adhère au Green Party en 2017. Il en devient le responsable en septembre 2025 et suscite aussitôt l’engouement d’une presse plus politiquement correcte que jamais. Issu d’une famille juive originaire de Lettonie, l’ancien acteur amateur critique Israël, soutient la cause palestinienne, met en avant son homosexualité, estime que la justice sociale va de pair avec la cause environnementale, prône l’ouverture maximale des frontières et défend l’accueil inconditionnel des étrangers, clandestins ou non.

Sa forte notoriété médiatique torpille la tentative de l’ancien chef du Labour, Jeremy Corbyn, le Mélanchon britannique, de revenir au premier plan. Exclu des travaillistes, mais resté député indépendant à Westminster, Corbyn a lancé Your Party. Mais le jeune parti de gauche radicale se déchire très vite entre ses fondateurs dont Zarah Sultana et Adnan Hussain à propos de la place à donner à la question trans et leur accès aux toilettes publiques dans le programme si bien que les communautés musulmanes d’origine allochtone préfèrent voter pour les «écologistes» qui, avec 587 sièges, en remportent 441 et prennent cinq mairies.

L’élection du 6 mai 2026 dessine par conséquent un nouveau paysage politique éclaté avec cinq forces principales (travaillistes, conservateurs, Reform UK, Verts et Lib-Dem) auquel il faut ajouter les séparatistes écossais et gallois en dépit de la loi d’airain du scrutin majoritaire uninominal à un tour. Toutefois, le Royaume-Uni n’est pas les États-Unis d’Amérique où tout tiers parti n’a pas de viabilité réelle comme le démontre l’échec à la fin du XIXe siècle du Parti populiste dans l’Ouest étatsunien.

Cette fragmentation électorale fragilise un Keir Starmer toujours aussi inaudible et fort peu charismatique, empêtré en outre dans une politique d’austérité désastreuse et dans le scandale Peter Mandelson lié à Jeffrey Epstein. Au contraire des conservateurs qui n’hésitent pas à chasser leur meneur si l’occasion se présente (Margaret Thatcher en 1990, Theresa May en 2019, Boris Johnson et Liz Truss en 2022), le Labour répugne à démettre son chef de file au pouvoir. Néanmoins les 403 députés travaillistes se préparent au règlement de compte. Plusieurs membres du cabinet Starmer ont déjà démissionné. Le 14 mai, le ministre à la Santé et à la Protection sociale, Wes Streeting, quitte à son tour une équipe gouvernementale en plein naufrage. Toutefois, le démissionnaire, classé à l’aile droite (blairiste) du parti, n’ose pas encore déclencher la procédure de destitution interne. A-t-il en effet la possibilité de recueillir 81 signatures de députés nécessaires ?

Official_portrait_of_Angela_Rayner_MP_crop_2,_2024.jpgL’ancienne vice-première ministresse, Angela Rayner (photo), classée elle aussi à gauche, enfin blanchie d’accusations de fraude fiscale, distille son intention de remplacer Starmer à moins qu’elle prépare l’arrivée d’Andy Burnham par la bonne grâce des électeurs de Makerfield. Ancien ministre de la Santé sous Gordon Brown de 2009 à 2010, l’actuel maire du Grand Manchester n’est plus député depuis 2017. Surnommé le « roi dans le Nord », ce tribun anti-Brexit de confession catholique développe un discours volontiers populiste qui s’approche parfois de l’orbite du Blue Labour (le « conservatisme de gauche »). Il se croit capable de ramener vers lui les classes moyennes et ouvrière attirées par Nigel Farage.

En février 2026, Burnham souhaitait déjà se porter candidat dans la circonscription de Gorton–et-Denton à l’Est du Grand Manchester. Les instances du Labour peuplées de créatures de Starmer avaient alors rejeté sa candidature sous le prétexte qu’élire un nouveau maire serait dispendieux en argent et en militants pour le Labour. Résultat: la circonscription tombe dans les mains de la candidate Verte Hannah Spencer…

Désormais sur la défensive, Keir Starmer ne peut plus poser son veto au parachutage de son concurrent potentiel à Makerfield. Or il n’entend pas faire entrer le loup dans la bergerie. Jouissant du 10, Dowing Street, Starmer va certainement tout faire pour entraver la courte campagne de Burnham d’autant que Makerfield est en passe de tomber du côté de Reform UK. Nigel Farage, pour sa part, vient de promettre la mobilisation générale de son mouvement dans cette partielle cruciale. Il devient ainsi l’allié objectif de Starmer. Le premier ministre peut aussi se tourner vers le candidat Vert dont les propos leukophobes cherchent à séduire un électorat allogène bien implanté. Le résultat électoral final risque donc d’être très serré. Makerfield ou le destin immédiat de la Grande-Bretagne dans quelques bulletins de vote…   

GF-T

  • « Chronique flibustière », n° 193, d’abord mise en ligne sur Synthèse nationale le 26 mai 2026.

Les cycles historiques selon Václav Cílek

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Les cycles historiques selon Václav Cílek

par André Innegold  

En République tchèque vit un théoricien du nom de Vaclav Cilek, qui évoque une succession de cycles historiques. Quel a été son itinéraire, quelle est son oeuvre principale, quelles sont ses oeuvres secondaires et en quoi consiste sa théorie des cycles?

Václav Cílek est une figure intellectuelle assez singulière en Europe centrale. Il n'est pas seulement géologue : il se situe à la croisée de la géologie, de l'histoire des civilisations, de l'écologie, de la philosophie et de la réflexion sur le destin des sociétés. Son œuvre est difficile à classer parce qu'elle mêle constamment sciences de la Terre, mémoire des paysages, anthropologie et prospective historique.

Son itinéraire

Né à Brno en 1955, il passe une partie de sa jeunesse en Tanzanie où son père travaille comme géologue. Cette expérience africaine semble avoir joué un rôle important dans son regard comparatif sur les civilisations. Après des études de géologie à l'Université Charles de Prague, il rejoint l'Institut géologique de l'Académie tchèque des sciences, dont il sera directeur entre 2004 et 2012.

Au fil du temps, il s'éloigne de la géologie pure pour s'intéresser aux relations entre environnement, climat, énergie, paysage et devenir des sociétés humaines. Il devient l'un des vulgarisateurs scientifiques les plus connus de République tchèque, tout en traduisant également des textes taoïstes et zen.

ivcmages.jpgSon œuvre principale

S'il fallait retenir un noyau central de son œuvre, ce serait probablement :

Krajiny vnitřní a vnější (« Paysages intérieurs et extérieurs »)

Makom (« Le Livre des lieux »)

Ces deux ouvrages lui ont valu le prestigieux prix Tom Stoppard et constituent le cœur de sa réflexion sur la mémoire des paysages, l'enracinement humain et les rapports entre nature et civilisation.

On pourrait également considérer que son livre Dýchat s ptáky (« Respirer avec les oiseaux ») représente la synthèse la plus accessible de sa philosophie du paysage et de la relation entre l'homme et la Terre.

Œuvres secondaires importantes

Parmi ses ouvrages les plus souvent cités :

- Tsunami je stále s námi (2006)

- Nejistý plamen (« La flamme incertaine », sur le pétrole et l'énergie)

- Prohlédni si tu zemi (« Regarde ce pays »)

- Krajina z druhé strany

- Orfeus

- Podzemní Praha

- Geodiverzita a hydrodiverzita

Ces livres développent ses thèmes récurrents: énergie, ressources, mémoire géologique, résilience des territoires et vulnérabilité des sociétés modernes.

UJtaxS_345x550_fc6a39b0ce539194.jpgSa théorie des cycles historiques

Il faut préciser un point important: Cílek n'a jamais élaboré une théorie mathématique des cycles comparable à celle de Peter Turchin, ni un système rigide comme celui de Oswald Spengler. Sa pensée est davantage une philosophie historique inspirée de l'observation des paysages et des civilisations.

On peut résumer sa vision en plusieurs idées :

  1. 1. Les civilisations connaissent des phases récurrentes

Selon lui, l'histoire montre fréquemment une succession :

- période d'expansion ;

- période de prospérité ;

- phase de complexification excessive ;

- crise énergétique, climatique ou politique ;

- simplification ;

- recomposition.

Il insiste sur le fait que ces séquences ne sont pas mécaniques mais récurrentes. Les sociétés ne répètent jamais exactement les mêmes événements, mais elles rencontrent souvent les mêmes contraintes. Cette idée apparaît régulièrement dans ses essais sur l'énergie et le déclin des empires.

  1. 2. Les limites écologiques finissent toujours par réapparaître

En tant que géologue, Cílek considère que les sociétés oublient périodiquement leur dépendance envers:

- les ressources énergétiques ;

- les sols ;

- l'eau ;

- le climat.

Lorsque cette dépendance est négligée pendant trop longtemps, une correction survient sous forme de crise. Pour lui, les cycles historiques sont souvent l'expression sociale de contraintes géophysiques.

  1. 3. Les sociétés oscillent entre ouverture et enracinement

Un autre thème central est l'alternance entre:

- périodes d'ouverture, d'expansion et de mondialisation ;

- périodes de recentrage local et de reconstruction des communautés.

Il voit ces oscillations comme une constante de l'histoire européenne.

  1. 4. Les crises sont aussi des périodes créatrices

Contrairement aux théories purement catastrophistes, Cílek considère que les périodes de déclin engendrent souvent :

- des innovations culturelles ;

- de nouvelles formes d'organisation sociale ;

- une redécouverte du territoire et du paysage.

La crise n'est donc pas la fin de l'histoire mais une transition vers un autre équilibre.

534.jpgOù situer Cílek dans l'histoire des idées ?

On peut le rapprocher de plusieurs penseurs :

- Oswald Spengler pour l'idée des civilisations comme organismes historiques;

- Arnold J. Toynbee pour la succession des défis et des réponses;

- Jared Diamond pour le rôle de l'environnement;

- Peter Turchin pour l'intérêt porté aux régularités de longue durée.

Toutefois, Cílek est moins systématique qu'eux. Son approche est davantage celle d'un géologue-philosophe: il cherche des rythmes longs dans la relation entre l'homme, le paysage et la civilisation plutôt qu'une loi scientifique universelle de l'histoire.

En une formule, sa thèse pourrait être résumée ainsi: les sociétés changent plus vite qu'elles ne l'imaginent, mais les contraintes fondamentales de la géographie, du climat, de l'énergie et du paysage reviennent toujours, sous des formes nouvelles, imposant des cycles de prospérité, de crise et de renouveau.

 

Exposé sur la géopolitique de l’Empire britannique - L’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais…

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Exposé sur la géopolitique de l’Empire britannique

L’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais…

Jan Procházka

Source: https://deliandiver.org/referat-o-geopolitice-britskeho-i...

Le rôle géopolitique de la Grande-Bretagne

Grâce à la barrière naturelle que constitue la Manche et qui sépare la Grande-Bretagne du continent, cette dernière occupe une position géopolitique exceptionnelle en Europe, que l’on nomme «splendid isolation». La splendid isolation (parfois traduite par «glorieuse isolation») désigne la politique britannique envers le continent, déterminée par sa situation insulaire. Chaque fois que le continent s’unit (en particulier au départ de l'Allemagne ou de la France), comme sous les Habsbourg, sous Napoléon Bonaparte, le national-socialisme allemand ou par le traité de Maastricht, les Britanniques, craignant l’émergence d’un hégémon, s’y opposent. Pour les mêmes raisons qui poussèrent la reine Élisabeth I à entrer en guerre contre les Habsbourg et à défaire la flotte espagnole dans la Manche en 1588, les Britanniques ont défendu le droit de veto des petits États dans l’Union européenne, dont ils ont finalement choisi de sortir eux-mêmes.

Du point de vue britannique, l’Europe idéale est balkanisée, morcelée en une multitude de petits États concurrents ou en conflit, sur lesquels le «porte-avions insubmersible» ancré aux abords du continent, gardant l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark et la Belgique sous contrôle stratégique, peut exercer son hégémonie.

Ce que le continent voit comme de l’agitation ou de l’ingérence est, du point de vue insulaire britannique et américain, appelé le "maintien de l’équilibre des puissances". Cet équilibre (balance of powers) est fondamental dans la politique étrangère anglo-saxonne, mise en œuvre jadis contre les tribus indiennes en les dressant les unes contre les autres, pour finir par toutes les dominer.

À l’opposé de l’équilibre des puissances se trouve le « système continental » (blocus continental), où une Europe industrielle forte et unifiée cesse de s’épuiser dans des rivalités internes, sécurise par des traités de paix sa frontière continentale avec la Russie et construit des corridors pour l’acheminement des ressources russes. Ses expressions concrètes sont le pacte Ribbentrop-Molotov ou le gazoduc Nord Stream. Rappelons que ce sont les Britanniques qui ont le plus protesté contre Nord Stream, et que c’est l’administration Trump qui a imposé des sanctions contre les entreprises impliquées dans sa construction.

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L’Europe couvre 10 millions de km²; mais, par rapport à des régions de taille comparable (États-Unis, Canada, Chine, Brésil, Australie), un observateur étranger remarquera une différence frappante: l’Europe est, contrairement aux continents du Sud global, issus du supercontinent Gondwana, extrêmement morcelée. Sa géographie est très complexe, composée d’environ cinq mers périphériques et quinze mers intérieures, quatre canaux majeurs, dix détroits importants et deux archipels dans l’Atlantique Nord – les Açores et l’Islande – stratégiquement irremplaçables pour l’hégémonie américaine sur l’Europe, le Proche- et le Moyen-Orient (Les aéroports de Lajes et Keflavík servent de ponts aériens d’approvisionnement). Tous les États de taille comparable ont réussi à s’unifier dans l’histoire, sauf l’Europe depuis la chute de l’Empire romain, malgré de nombreuses tentatives, de l’idéologie de la renovatio imperii des Mérovingiens et des Ottoniens jusqu’aux Communautés européennes. Les États-Unis sont, depuis la guerre américano-mexicaine (1848), la guerre de Sécession (1865) et l’achat de l’Alaska (1867), pratiquement achevés sur le plan territorial.

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Il en va de même pour la Chine, unifiée dès 221 av. J.-C. par l’empereur Qin Shi Huangdi. En 119 av. J.-C., les Han battirent les Xiongnu et contrôlèrent le corridor-clé de la route de la soie, l’actuelle province du Gansu avec la porte de Yumen au sud du désert de Gobi ; la dernière grande acquisition territoriale de la Chine fut la conquête du Khanat Dzoungar au XVIIIe siècle.

L’Australie est achevée en 1901 par la fédération des colonies australiennes.

L’Amérique du Sud a des frontières globalement stables depuis le XVIe siècle et, à part deux guerres au XIXe siècle contre le Paraguay et la Bolivie pour l’accès à la mer, il n’y a pas eu de changements territoriaux majeurs (les conflits sur l’Acre et le Chaco Boreal étaient marginaux).

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Il en va de même pour l’Afrique, dont le découpage interne fut décidé lors du Congrès de Berlin en 1885. Depuis, seules deux modifications géopolitiques majeures ont eu lieu, liées à la création de nouveaux États (Érythrée et Soudan du Sud).

À l’inverse, en Europe, rien que de mon vivant, il y a eu d’importants changements de la géographie politique: 20 États sont apparus (dont 5 non reconnus internationalement), 7 ont disparu, et une région a proclamé sans succès son indépendance. Certains historiens comme Arnold Toynbee, le mathématicien Peter Turchin, le démographe Colin McEvedy, le géographe Tim Marshall ou, côté tchèque, Václav Cílek, parlent d’un cycle européen de guerres tous les 50 ans [1].

La Grande-Bretagne fonctionne comme le «Taïwan de l’Europe», un porte-avions américain insubmersible, base de départ pour des invasions sur le continent, base militaire qui fait de l’Atlantique une sorte de Mare Nostrum, de mer intérieure anglo-saxonne, comme Venise tenait autrefois la Méditerranée ou Lübeck la Baltique.

Heureusement, la puissance continentale n’est pas totalement sans défense face à la puissance maritime: le continent peut encourager l’indépendance de l’Écosse, privant ainsi la Grande-Bretagne de sa frontière naturelle mais aussi du plateau continental de la mer du Nord, riche en pétrole et en gaz. Le continent peut soutenir la réunification de l’Irlande, voire son armement en systèmes anti-aériens et en missiles anti-navires, privant ainsi les Britanniques du contrôle sur le canal St George, le North Channel et la mer d’Irlande. Cela créerait pour la Grande-Bretagne « leur propre Taïwan ». Dublin obtiendrait aussi une frontière naturelle et, en tant que paradis fiscal avec un impôt sur les sociétés de 12,5%, pourrait nuire à Londres encore plus que les Britanniques ne nuisent au continent avec leurs bases mafieuses (Gibraltar, Chypre, îles Anglo-Normandes).

C’est d’autant plus irritant que, parmi tous les macro-régions du monde, seule l’Europe pourrait, par une décision politique, mettre fin à l’hégémonie mondiale américaine et inaugurer une ère de multipolarité. Il suffirait de fermer son espace aérien, de déployer des sous-marins invisibles dans l’Atlantique, et le tour serait joué. Seuls Charles de Gaulle et la Nouvelle Droite française ont su penser ainsi après-guerre.

Colonies britanniques aujourd’hui

Les Britanniques ont créé, en maîtrisant les océans au XIXe siècle, le plus grand empire maritime de tous les temps, surpassant même l’Empire mongol en taille. C’est là, précisément parce qu’il s’agissait d’un empire global, que toutes les horreurs du monde moderne ont été réalisées pour la première fois à l’échelle mondiale.

Ce fut finalement la concurrence sur le continent européen, surtout le blocus maritime de l’île par les sous-marins allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, qui épuisèrent progressivement le potentiel britannique. Les Britanniques perdirent la plupart de leurs colonies formellement après la Seconde Guerre mondiale, mais ils gardent encore aujourd’hui plusieurs territoires d’outre-mer [2].

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Les colonies britanniques ont été renommées en 1981 (British Nationality Act) en «territoires dépendants britanniques», puis en 2001 (British Overseas Territory Act) en «territoires britanniques d’outre-mer», mais ces territoires conservent de facto un statut colonial (dépendant), contrairement par exemple aux départements d’outre-mer français, qui sont partie intégrante de la France et fonctionnent plutôt comme des exclaves.

Union Jack

Le drapeau à la croix de Saint-Georges rouge fut donné à l’Angleterre par les banquiers génois qui finançaient les croisades – une sorte d’OTAN de l’époque. Saint Georges était aussi le patron des chevaliers et des croisades. Le drapeau anglais vient directement de celui de Gênes, tout comme la Banque d’Angleterre a été fondée sur le modèle de la banque génoise San Giorgio, dans le même but: consolider la dette publique.

Lorsque les Britanniques furent forcés d’abandonner leurs colonies, ils tentèrent de conserver le contrôle des bandes côtières, points d’appui, ports, canaux et détroits, afin de garder une maîtrise sur les océans, de maintenir leurs anciennes colonies sous contrôle stratégique, tout en n’ayant pas à financer leur développement. C’est pourquoi ils ont gardé Gibraltar (officiellement territoire espagnol sous administration britannique, contrôlant l’accès de la Méditerranée à l’Atlantique), les zones militaires d’Akrotiri et Dhekelia à Chypre, qui servent de base pour les opérations anglo-saxonnes et d’arrière-plan pour les opérations israéliennes au Proche-Orient.

Lors de leur départ de Birmanie, ils ont tenté de conserver le contrôle de Rangoun et du delta de l’Irrawaddy, mais les Birmans ont réussi à les expulser. Il en fut de même pour les Indonésiens, qui ont résisté en 1946 à une invasion conjointe anglo-néerlandaise à Java et à des tentatives de détacher les régions calvinistes d’Indonésie pour balkaniser l'archipel.

L’Égypte aussi a réussi à nationaliser en 1956 le canal de Suez, construit par les Britanniques en 1869, dont la possession, avec Singapour, l’Australie, le port d’Aden au Yémen et l’Afrique du Sud, faisait de l’océan Indien une mer intérieure britannique, garantissant à la Grande-Bretagne le monopole du commerce avec le Moyen-Orient, l’Inde et la Chine.

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Dans les Caraïbes, les Britanniques possèdent encore aujourd’hui les îles Vierges britanniques (paradis fiscal sans valeur géopolitique particulière), les îles Turks et Caïcos, l’île d’Anguilla, la peu attrayante île de Montserrat dévastée par l’éruption de la Soufrière, les îles Caïmans au sud de la Jamaïque, ancienne base du pirate Morgan. Dans la mer des Sargasses, ils possèdent les Bermudes, point d’appui d’où fut lancée en 1812 une invasion contre les États-Unis, les îles Sainte-Hélène et Ascension dans l’Atlantique, qui hébergent des bases militaires, des aéroports, des mouillages pour porte-avions, stratégiquement importants pour les vols de bombardiers transatlantiques (par exemple pendant la guerre des Malouines en 1982). C’est aussi près d’Ascension que furent testées les bombes atomiques britanniques. L’île Tristan da Cunha, volcan instable du milieu de l’Atlantique, ne compte que 200 habitants, et n’a eu d’importance qu’avant l’ouverture du canal de Suez comme point de ravitaillement en eau douce pour les vapeurs en route vers l’Inde.

Dans l’Atlantique sud, les Britanniques détiennent les îles inhabitées de Géorgie du Sud, les îles Sandwich du Sud dans la mer Scotia, et les Malouines, îles peu peuplées mais stratégiquement importantes car elles contrôlent les détroits patagoniens fermant l’Atlantique au sud-ouest. La possession de ces territoires du Grand Sud fonde également une revendication territoriale sur une portion de l’Antarctique.

Sans grande importance, dans le Pacifique, il y a l’atoll inhabité d’Henderson, sans eau potable, et l’île voisine de Pitcairn, où se cachèrent jadis les mutins du Bounty, mais sans aéroport ni port (seuls de petits bateaux peuvent y accoster à marée haute).

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Les îles Chagos (Territoire britannique de l’océan Indien) avec l’atoll Diego Garcia, où se trouve la base militaire américaine Cape Thunder contrôlant la route maritime principale de l’océan Indien, sont, elles, de première importance. On y trouve un mouillage pour porte-avions, d’où furent lancées les frappes américaines et les invasions au Moyen-Orient (Irak, Afghanistan, Iran). Sur ce territoire, la Cour internationale de justice à La Haye a récemment statué que la Grande-Bretagne l’avait illégalement pris à l’île Maurice et devait le restituer. Il existe aussi des revendications des habitants d’origine, déportés par les Américains vers d’autres îles de l’océan Indien. Les Britanniques seraient prêts à restituer les Chagos à Maurice, mais craignent la réaction de Donald Trump, qui les annexerait probablement immédiatement et en ferait un territoire non incorporé des États-Unis, à l’instar de Porto Rico ou des atolls à guano.

Empire britannique dans l’océan Indien

Au XIXe siècle, l’océan Indien était en fait une mer intérieure britannique.

On peut aussi considérer comme colonies britanniques les « dépendances de la Couronne » (Crown Dependencies), qui relèvent directement de la Couronne et ne sont pas membres du Commonwealth. Il s’agit de l’île de Man, stratégiquement importante pour contrôler la mer d’Irlande, forteresse avancée protégeant les bassins de radoub de Barrow-in-Furness et les mouillages de porte-avions britanniques. Il s’agit aussi des îles Anglo-Normandes au large de la Normandie, dont les habitants sont peu aimés des Britanniques car, pendant la Seconde Guerre mondiale, ils accueillirent les Allemands en libérateurs. Ces territoires jouissent du home rule (autonomie locale, non constitutionnelle, révocable unilatéralement par le Parlement).

Ulster – Irlande du Nord

Les nationalistes irlandais (républicains) ajouteraient sûrement que l’Irlande du Nord est aussi une colonie britannique, l’un des quatre pays constitutifs du Royaume-Uni, appelée Ulster par les Irlandais, du nom d'un ancien royaume irlandais. Après la conquête de l’Irlande par Oliver Cromwell en 1649, les Anglais déclarèrent l’Irlande colonie anglaise et commencèrent un génocide brutal de la population autochtone, exterminant des clans entiers.

En 1801, le royaume d’Irlande fut officiellement rattaché à la Grande-Bretagne, formant le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. L’Irlande devint un dominion en 1922, au moment où les Britanniques divisèrent l’île et séparèrent l’Irlande du Nord. L’indépendance totale fut obtenue par les Irlandais (sans l’Irlande du Nord) en 1949, par la sortie hors du Commonwealth et la proclamation de la République.

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La dernière grande agitation eut lieu en 1969 à Belfast, où les Britanniques durent envoyer l’armée pour préserver l’unité du Royaume-Uni.

Outre l’Irlande du Nord, le Royaume-Uni est composé de l’Angleterre, du pays de Galles et de l’Écosse, annexée en 1606. Les Écossais ont aussi connu le génocide et les déportations forcées. Après la défaite des Jacobites à Culloden en 1745, les clans écossais furent exterminés et des milliers d’Écossais déportés de force en Afrique du Sud (le sort de ces déportés en Afrique du Sud est décrit dans les romans de l’écrivain sud-africain Alan Scholefield).

En 2014, un référendum serré sur l’indépendance de l’Écosse a eu lieu, qui, en cas de sécession, aurait eu de graves conséquences politiques, car l’Écosse aurait obtenu aussi le plateau de la mer du Nord avec ses gisements de pétrole et de gaz. Le Royaume-Uni a failli devenir le « Royaume désuni ».

Le Royaume-Uni n’est pas une fédération, mais un cas particulier de système de dévolution, où le Parlement délègue certaines compétences aux parlements locaux (ainsi l’Écosse a son propre Premier ministre nommé par le monarque). Ces compétences peuvent être retirées unilatéralement par le Parlement britannique, ce qui est politiquement très sensible. Le Parlement a donc été pratiquement contraint d’autoriser le référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

La naissance du Commonwealth britannique

Il est vrai que dans les anciennes colonies allemandes reprises par les Britanniques comme mandats de la Société des Nations après la Première Guerre mondiale, on trouve encore, à la différence des colonies portugaises, espagnoles ou françaises, un « ordre allemand » proverbial, comme si la mentalité des colonisateurs s’était transférée à la population locale. Une autre différence fondamentale entre l’empire britannique d’un côté et les empires français, espagnol, etc. de l’autre, est que les colonies britanniques sont devenues typiquement des terres d’immigration pour les colons anglais et irlando-écossais, ainsi que pour d’autres protestants d’Europe continentale (Bavière, Pays-Bas, Scandinavie), ce qui a permis la création progressive de nations sœurs, unies par une langue commune. D’où le terme colonie, inspiré de l’Antiquité et des colonies grecques en Méditerranée.

En outre, avant même d’être contraints de quitter leurs colonies après la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques en avaient constitué de grandes fédérations (Canada, Australie, Afrique du Sud), qui obtinrent leur indépendance d’en haut, contrairement aux colonies espagnoles, où chaque vice-royauté ou capitainerie dut conquérir son indépendance de force entre 1811 et 1821, puis ces nouveaux États ibéro-américains se lancèrent dans des guerres pour les corridors de transport, les ressources et l’accès à la mer. Un exemple de fédération et d’indépendance accordée d’en haut est aussi la création du Brésil, né en 1807 du transfert de la cour portugaise au-delà de l’océan.

De plus, les peuples romans – Espagnols, Portugais, Français – se sont mêlés aux populations indigènes. Les Portugais, dans leurs colonies, étaient même incités, sous Salazar, à épouser des Africaines pour créer une «race portugaise» homogène. Contrairement à eux, Britanniques et Allemands ont appliqué une logique raciale et tenté d’exterminer les peuples autochtones, ce qui fut souvent le cas: les Tasmaniens ou les Caraïbes furent éradiqués, les Aborigènes d’Australie ou les Indiens à l’est du Mississippi presque totalement. Cette attitude de confrontation a aussi favorisé l’émergence d’États ethniquement proches où les Britanniques ont dépassé ou remplacé la population d’origine.

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La naissance du Commonwealth britannique est datée de 1931, avec le statut de Westminster qui a mis juridiquement les dominions à égalité avec la métropole et donné à leurs parlements le droit de légiférer. Ce fut la première étape vers une indépendance totale, réservée alors aux dominions à majorité britannique: Canada (sauf Terre-Neuve), Australie, Nouvelle-Zélande, Irlande et Afrique du Sud.

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Après la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux États indépendants issus de la décolonisation (Inde, Pakistan – incluant alors le Bangladesh – et Ceylan) rejoignent le Commonwealth, qui devient le Commonwealth of Nations, uni par la langue anglaise et l’union personnelle avec la Couronne britannique. Le lien couronne posait problème dans les pays devenus républiques. En 1950, l’Inde devint la première république du Commonwealth. Beaucoup d’autres pays rompent le lien avec la Couronne: Sri Lanka (jusqu’en 1972 "dominion de Ceylan"), Irlande, Pakistan, Birmanie, Zambie, Zimbabwe, Afrique du Sud (à partir de 1961, une république) ou Malaisie, qui est une monarchie élective.

La fin du Commonwealth britannique

À la création du Commonwealth, les Britanniques exigeaient que l’ensemble fonctionne sur la base de l’union personnelle, la politique étrangère étant dirigée depuis Londres. Cette prééminence prit fin en 1956, avec la défaite franco-britannique lors de la crise de Suez, révélant leur incapacité à faire la guerre sans les États-Unis, et où les membres non-européens du Commonwealth refusèrent d’appuyer l’aventure britannique au Proche-Orient.

Le point final de l’hégémonie britannique fut l’indépendance déclarée par la minorité blanche de Rhodésie du Sud (Zimbabwe actuel) en 1965, par crainte de la fin de l’apartheid et de la perte de leurs privilèges. Les conférences impériales régulières, toujours à Londres, devinrent dans les années 1970 des conférences du Commonwealth, déplacées hors de Grande-Bretagne (comme à Singapour en 1971). Avec la suppression du commerce libre et la fin du bloc sterling (où les devises étaient garanties par des réserves en livres), le commerce au sein du Commonwealth a aussi fortement diminué. Pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud, les principaux partenaires commerciaux sont devenus les puissances industrielles de l’Indo-Pacifique (Corée du Sud, Japon, Chine). Ce processus d’émancipation économique culmine en 2011, quand l’Afrique du Sud devient le cinquième membre du groupe chinois BRIC (BRICS).

Aujourd’hui, la relation entre le Royaume-Uni et ses anciennes colonies s’est presque inversée: après la fermeture de la dernière mine de charbon anglaise à Kellingley et de la sidérurgie de Scunthorpe, nationalisée, le Royaume-Uni dépend désormais du charbon australien et de l’acier indien.

Les membres actuels du Commonwealth se divisent en deux groupes: les fondateurs, qui ont maintenu l’union personnelle avec la métropole au Canada, en Australie, Nouvelle-Zélande, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Salomon, Tuvalu et Maurice, dans les Caraïbes Belize (ex-Honduras britannique), Bahamas, Jamaïque, Antigua-et-Barbuda, Saint-Kitts-et-Nevis, la Barbade, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et la Grenade. Ces monarchies sont appelées « Commonwealth realms » (il n’existe pas d’équivalent officiel français).

Le second groupe inclut les pays ayant un autre chef d’État, la plupart du temps un président: Méditerranée (Malte, Chypre), Indo-Pacifique (Seychelles, Maldives, Pakistan, Inde, Sri Lanka, Bangladesh, Malaisie, Singapour, Brunei, Samoa occidentales, Fidji, Tonga, Kiribati, Nauru), Afrique (Gambie, Sierra Leone, Ghana, Nigeria, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Malawi, Zambie, Zimbabwe, Botswana, Afrique du Sud, Lesotho, Swaziland), Caraïbes (Guyana, Trinité-et-Tobago, Dominique).

L’avenir du Commonwealth

Pourtant, il existe encore aujourd’hui certains liens économiques et culturels entre les pays du Commonwealth. De leur passé anglo-saxon, les États du Commonwealth ont hérité d’institutions politiques, notamment la justice et le système parlementaire. Les membres du Commonwealth appartiennent à la « sphère anglo-saxonne », ce qui oriente en partie leur politique économique et étrangère. Leurs relations extérieures restent largement alignées sur les intérêts anglo-saxons, fournissant aux Britanniques et aux Américains leurs infrastructures pour des exercices militaires, des bases, des ponts aériens ou des invasions. Les points d’appui clés sont surtout Malte, qui contrôle les routes méditerranéennes (détroit de Sicile) et d’où furent lancés des raids aériens sur la Libye (1941–1943 et 2011), Chypre (une base pour toutes attaques et invasions au Moyen-Orient), Singapour (contrôle du principal corridor entre le Pacifique et l'océan Indien – le détroit de Malacca, par où passe la moitié du trafic mondial de conteneurs, long de 800 km mais large de seulement 3 km à Singapour), Trinité-et-Tobago (contrôle du plateau pétrolier du Venezuela) ou l’arc insulaire des Petites Antilles, qui fait de la Caraïbe une mer intérieure anglo-saxonne fermée.

Le processus de décolonisation a été achevé par l’Irlande en 1949 avec la proclamation de la république, la sortie du Commonwealth et les tentatives de restauration de la langue irlandaise (jusqu’ici peu fructueuses). En refusant d’adhérer à l’OTAN, l’Irlande a pu préserver sa neutralité.

Notes :

[1] Vingt nouveaux États sont apparus (Allemagne, République tchèque, Slovaquie, Fédération de Russie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Transnistrie, Ukraine, Biélorussie, Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Kosovo, République populaire de Donetsk, République populaire de Louhansk, République de Macédoine du Nord), dont cinq non reconnus internationalement (ARYM, Transnistrie, Kosovo, DNR, LNR) ; trois guerres ont éclaté en Europe, six États ont disparu (URSS, RDA, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, DNR, LNR) et une région a officiellement proclamé son indépendance (Catalogne).

[2] Lorsque l’on entend des mots comme « déportations forcées », « génocide », « camps de concentration » ou « famine », les lecteurs, sous l’influence de l’enseignement scolaire, associent généralement ces termes à l’URSS ou à l’Allemagne nazie. Ce que les Britanniques ont fait de pire au XIXe et XXe siècle reste ignoré ; la « bonne vieille Angleterre » est souvent perçue ici à travers le prisme de la littérature et d’une certaine image du gentleman. Toutefois, cet exposé n’a pas pour but de détailler d’un côté le progrès industriel dans la course aux armements des tigres capitalistes et, de l’autre, par exemple, les camps d’extermination de Lord Kitchener en Afrique du Sud, les famines provoquées par les Britanniques en Inde, en Afrique et en Chine (qui, rien qu’à l’époque victorienne, ont fait selon les estimations 40 millions de morts), les guerres de l’opium ou la révolte des Taiping, qui fit passer la population chinoise de 400 à 350 millions, l’apartheid racial et géographique mondial avec la bourgeoisie londonienne au sommet, les déportations violentes dans tout l’empire ou l’extermination et le déplacement de populations irlando-écossaises vers l’Afrique du Sud et l’Australie.

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samedi, 30 mai 2026

La stratégie d’Abraham

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La stratégie d’Abraham

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/la-strategia-di-abramo/

Croire que Trump est aveugle, dépourvu d’idées et de stratégie, totalement dominé par son « ami » Netanyahu, peut être une erreur. Une erreur très grave, dans laquelle, d’ailleurs, nos médias tombent, aveuglés par la rancœur idéologique et les préjugés.

En réalité, The Donald a bel et bien des stratégies et des programmes. Même si beaucoup d’entre eux trahissent les attentes de ceux qui, aux États-Unis, l’ont soutenu dans un premier temps.

Et qui n’auraient pas voulu que les États-Unis s’embourbent à nouveau au Moyen-Orient, en soutenant Israël et en entrant directement en conflit avec l’Iran.

Une guerre que Trump a, en fait, perdue. N’ayant pas réussi à atteindre son objectif, initialement clair et déclaré, d’un changement de régime à Téhéran. En imposant un nouveau gouvernement docile – Reza Cyrus ou d’autres – et en éliminant définitivement la domination des ayatollahs.

Cependant, The Donald semble avoir une stratégie différente, qui pourrait (le conditionnel est de rigueur) lui permettre de transformer une défaite momentanée en une victoire finale.

Il s’agit, à bien y regarder, d’un élargissement de la stratégie qui était à l’origine des anciens Accords d’Abraham.

Qui, dans la vision de Trump, devraient s’étendre considérablement. En incluant tous, absolument tous les pays de la région moyen-orientale qui sont, pour une raison ou une autre, hostiles à l’Iran.

Donc les Saoudiens, Oman, les Émirats, le Qatar, Bahreïn, le Koweït.

Mais aussi les Égyptiens, les Syriens d’al-Jolani, les forces libanaises opposées aux chiites du Hezbollah.

Et, surtout, la Turquie d’Erdogan.

Bref, d’une certaine manière, une recomposition du front sunnite. Une réédition de la Fitna, la guerre endémique entre sunnites et chiites, mais, évidemment, sous la direction et le contrôle de Washington.

Et c’est là, pourtant, que le bât blesse.

Car, dans le plan de Trump qui se dessine et se précise, il y a un élément de « perturbation » non négligeable. Israël.

En effet, ce front sunnite, qui devrait combattre et réduire l’influence iranienne dans toute la région, aurait, dans la vision du président américain, pour objectif principal la sécurité d’Israël.

Ou même, d’en constituer la cuirasse.

Et c’est là, évidemment, que le problème surgit. Car Israël est perçu par de nombreux pays sunnites comme une menace. Par la Turquie d’Erdogan, surtout, mais aussi, de façon plus voilée, par l’Égypte d’al-Sissi.

Et les pays mêmes de la péninsule arabique semblent bien conscients que s’engager trop officiellement dans la défense d’Israël serait mal vu et mal supporté par leurs populations. Avec le risque d’émeutes ou même de révoltes internes.

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Et puis, il y a aussi le problème d’Israël lui-même. Ou plutôt du dessein du gouvernement Netanyahu de donner naissance au Grand Israël. En soumettant, ou mieux encore, en chassant les Arabes d’une vaste région.

Un dessein qu’aucun gouvernement arabe ne saurait accepter. Même s’il était soumis à Washington.

The Donald a, quoi qu’il en soit, son projet en tête. Et il fera tout, dans les mois à venir, pour le réaliser. Ou, du moins, pour commencer à le mettre en œuvre.

Ce qui arrivera réellement, il est difficile de le dire pour l’instant.

Il est certain que le patriarche Abraham aurait sans doute quelque chose à redire depuis sa tombe, hypothétique et silencieuse.

Le fantôme de Kadhafi

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Le fantôme de Kadhafi

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/il-fantasma-di-gheddafi/

Il y a un fantôme qui s’agite, et qui hurle, dans ce monde.

Oh, en vérité, des fantômes, de ce genre et d’autres, il y en a vraiment beaucoup… mais celui-ci est particulièrement… vif, si tant est que ce terme convienne à quelqu’un qui est mort depuis longtemps.

Et mort, en plus, de manière atroce. Trahi, torturé, massacré de toutes les façons. Une chose qui, honnêtement, fait frémir rien qu’à y penser. Une honte dont l’Occident, plus précisément l’Europe, porte le poids de la culpabilité.

Car Mouammar Kadhafi, le dictateur libyen, a été capturé par les Français. Et livré à ses ennemis internes, qui l’ont torturé de toutes les manières, avant de le tuer.

Une honte, une tache, qui ne pourra jamais être effacée. Et dont Paris n’est pas seul à porter la responsabilité.

Car, certes, Kadhafi était un excentrique. Avec des attitudes extrêmes, surtout au cours de ses dernières années. Des folies en apparence…

Mais il était aussi un homme politique extrêmement perspicace. Et raffiné.

Un homme d’État qui avait amené sa Libye à un niveau de vie inégalé en Afrique. Et, à bien y réfléchir, même en Europe.

Les Libyens ne payaient pas d’impôts. Ils bénéficiaient de services, d’aides sociales, d’un système hospitalier avancé.

Les recettes des immenses ressources pétrolières étaient utilisées par Kadhafi pour garantir le niveau de vie de son peuple. Et, bien sûr, aussi pour le maintenir sous contrôle.

Par ailleurs, le travail, et surtout la main-d’œuvre issue de l’immigration, principalement d’Afrique, bénéficiait de garanties et d’un traitement économique privilégié.

Bien sûr, tout n’était pas parfait. Kadhafi était un père tout-puissant. Un souverain absolu. Qui contrôlait de près toute forme de dissidence. Pas vraiment un « démocrate », comme les affectionne tant l’Occident.

Il a commis deux erreurs. Fatales.

Il se proclama « Roi des Rois » de l’Afrique noire. Ce qui, dans son langage pittoresque, signifiait en réalité que la Libye contrôlait une grande partie de l’Afrique subsaharienne. Évitant ainsi cet état de conflit permanent qui, aujourd’hui malheureusement, s’offre à nos yeux.

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De plus, il visait à introduire une monnaie commune dans toute l’Afrique du Nord. En fermant la porte au dollar. Et donc aux ingérences américaines et européennes.

Erreur fatale. Car cela ne pouvait être toléré ni par Wall Street ni par la City. Qui s’employèrent à l’éliminer, en utilisant les intérêts particuliers de certaines puissances européennes.

Puis, il y eut l’autre erreur fatale. Kadhafi avait, pendant longtemps, soutenu ou du moins protégé un certain terrorisme palestinien. Ce qui lui valut une attaque américaine contre sa résidence, au cours de laquelle il perdit une fille et d’autres membres de sa famille.

Peut-être aussi pour cette raison, il se convainquit de rechercher une « coexistence civile ». D’accepter de renoncer à son projet d’armes nucléaires. De se rendre disponible à un contrôle par les agences internationales.

Et cela lui coûta cher. Car, une fois privé de telles protections, il se retrouva à la merci de ses ennemis. Les Américains, les Français, les Anglais n’eurent aucune difficulté à le renverser. Et à précipiter la Libye dans le chaos d’une guerre civile sanglante, qui domine encore la scène aujourd’hui.

Et toute l’Afrique subsaharienne continue d’en payer les lourdes conséquences.

Incidemment, nous, Italiens, avions de bons rapports avec le Raïs. Mais, grâce au Président Napolitano et aux ministres Frattini et La Russa, nous nous sommes rangés du côté de la coalition anti-Kadhafi. Berlusconi fut réduit au silence, déjà proche de la fin de sa carrière politique.

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Telle est, en résumé, l’histoire que le fantôme de Kadhafi continue de nous raconter. Entre cris de douleur et grincements de chaînes.

Histoire ancienne, certes. Et pourtant, un avertissement pour d’autres… Peut-être un avertissement pour les ayatollahs iraniens de ne pas se fier aux promesses et aux offres de l’Occident.

Elles cachent toujours un dard empoisonné.

 

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Sergueï Peresleguine et la transition vers un monde fermé

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Sergueï Peresleguine et la transition vers un monde fermé

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/sergei-pereslegin-ja-s...

Le Russe Sergueï Peresleguine, futurologue et historien militaire bien connu, a développé l’une des interprétations les plus cohérentes de la rupture de civilisation actuelle. Selon lui, l’ordre mondial est en train de passer d’un «monde centré sur le binôme Washington–Bruxelles», lequel est ouvert, à un monde fermé, dans lequel l’idéologie, la loi et le contrôle remplacent la commercialité et la libre circulation en tant que principes centraux.

Peresleguine souligne que cette transition n’a pas commencé avec le coronavirus, mais que la pandémie a constitué un tournant majeur et un accélérateur dans un processus déjà en cours. Il caractérise le coronavirus avant tout comme une opération info-psychologique et un catalyseur technologique et politique qui a révélé et accéléré des évolutions dont les racines remontent à la crise financière de 2008 et, en particulier, aux tensions géopolitiques des années 2010.

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Derrière ces tendances se profile le modèle des vagues technologiques utilisé par Peresleguine. Il s’appuie sur la théorie de l’économiste russe Nikolaï Kondratiev qui propose des cycles de 40 à 60 ans, au cours desquels les technologies de base de l’économie et de la production sont profondément renouvelées.

Peresleguine compare le coronavirus à la menace biologique des pandémies précédentes (comme la grippe espagnole ou la grippe de Hong Kong) et considère que le virus lui-même ne représentait qu’une menace relativement mineure pour l’humanité. Ce qui comptait avant tout, c’était la réaction sociale: le confinement global et la quarantaine, à laquelle jamais aucune pandémie antérieure n’avait conduit. Cela a montré que les libertés fondamentales acquises pendant l’ère industrielle pouvaient être annulées d’un seul trait, sans crise immédiate de légitimité.

La pandémie a permis la transition de la cinquième vague technologique – l’économie de la consommation, des services et des finances – à la sixième, où l’intelligence artificielle, les méthodes de fabrication additives et les cycles de production fermés remplacent le commerce mondial ouvert. Elle a également donné un élan à une « gouvernance post-constitutionnelle », où l’état d’exception devient une structure permanente.

Dans ce contexte, Peresleguine parle de «fascisme médical» ou de «solidarisme», entendant par là l’utilisation d’une justification médicale en tant que substitut à la démocratie traditionnelle.

À un niveau plus profond, Peresleguine situe l’ensemble du processus dans le cadre plus large de la «zone d’ombre». Il s’agit d’une «crise de transition» – terme par lequel il décrit une rupture qualitative soudaine, où l’ancien système s’est effondré mais où le nouveau n’est pas encore né. La durée typique d'une mutation de ce type est de 20 à 22 ans, ce qui place l’horizon temporel autour de 2042.

Peresleguine avertit cependant que si aucun nouveau moteur de civilisation – «de grands explorateurs, un nouveau Thomas d’Aquin ou une nouvelle Jeanne d’Arc» – n’émerge, le processus pourrait s’étendre sur huit générations, soit près de 200 ans. Durant cette phase de transition, l’ancien monde de la mondialisation sera enseveli et un système fragmenté, plus fermé, se construira à sa place. Les frontières se ferment, le contrôle s’intensifie et les intérêts des États et des élites se trouvent de plus en plus étroitement liés.

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Parallèlement, Peresleguine reste très sceptique à l’égard de l’intelligence artificielle forte. Il conteste, pour des raisons théoriques et informationnelles, que les machines à architecture von Neumann puissent un jour atteindre l’intelligence humaine, et encore moins la conscience. Il distingue trois niveaux: l’intelligence artificielle capable de tâches intellectuelles simples; l’intelligence artificielle génératrice de savoir nouveau; et l’intelligence artificielle créant une autre forme de connaissance. Selon Peresleguine, seul le premier niveau existe à ce jour.

Il compare l’intelligence artificielle actuelle à un enfant prodige de six ou sept ans, qui se souvient de tout mais a toujours besoin d’un humain pour donner un sens à ses actions. L’humain est capable d’une «pensée quantique», où des significations très éloignées se relient pour former des intuitions – ce que les machines ne peuvent pas faire.

Peresleguine estime que les conflits militaires ne constituent pas le danger le plus grave en temps de crise. Il considère, en revanche, qu’une famine potentielle, qui pourrait coûter la vie à 4 ou 5 milliards de personnes, est une menace tout aussi sérieuse. Les politiques énergétiques vertes ont réduit l’énergie disponible pour la production d’engrais, et la destruction du cheptel a limité la disponibilité des engrais organiques. Cela pourrait entraîner une baisse de la production agricole et déclencher un effet domino où la dégradation des structures sociales approfondirait la famine.

Dans la théorie de Peresleguine, l’essor du monde fermé est une évolution à long terme. La structure de la mondialisation ouverte avait déjà commencé à se resserrer dans les années qui ont suivi la crise financière, et le processus s’est accéléré avec les tensions géopolitiques et les stratégies d’urgence des années 2010.

Le théoricien russe a poursuivi son analyse en intégrant des projets d’élites tels que le « Grand Reset » (l’initiative du Great Reset lancée par le Forum économique mondial) dans cette grande transition vers un ordre mondial plus fermé. Les conflits géopolitiques actuels, les crises des ressources, la compétition technologique et la surveillance numérique croissante approfondissent cette évolution.

La vérité historique n’est souvent pas univoque. Peresleguine avance que la réalité historique obéit à des principes proches de la mécanique quantique – deux interprétations contradictoires peuvent être vraies simultanément. C’est pourquoi il ne cherche pas à prouver ses affirmations, mais à ouvrir des perspectives.

Ses vues s’inscrivent dans la tradition de la futurologie critique. Ce sont plutôt des interprétations provocatrices et herméneutiques que des prévisions empiriques strictes. Son observation centrale demeure néanmoins juste: les crises révèlent les vulnérabilités structurelles et permettent des changements radicaux dans les structures du pouvoir.

La transition décrite par Peresleguine a déjà commencé. L’héritage du monde ouvert est enterré, et un système fermé se construit silencieusement au sein de différentes sociétés – que l’accélérateur soit une pandémie, une crise économique, une mutation technologique ou des tensions géopolitiques.

vendredi, 29 mai 2026

Le retard de l’Europe en IA: un problème structurel annoncé

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Le retard de l’Europe en IA: un problème structurel annoncé

Bernd Müller

Source: https://www.telepolis.de/article/Europas-KI-Rueckstand-Ei...

Le retard de l’Europe en matière d’intelligence artificielle n’est pas un hasard – une nouvelle étude montre pourquoi le continent perd structurellement et ce que cela signifie pour nous tous.

L’écart entre l’Europe et les États-Unis dans la course à l’IA se creuse rapidement. Alors que les entreprises technologiques américaines augmentent massivement leurs investissements, l’Europe reste prudente – en termes de capitaux, de rapidité et de structure.

Ce qui se dessine, ce n’est pas un simple retard temporaire, mais un problème structurel aux conséquences durables pour la compétitivité et la souveraineté économique.

Les chiffres de la dernière étude EY sont révélateurs. Rien qu’en 2025, Alphabet, Apple, Microsoft, Amazon et Meta ont injecté 46 milliards d’euros supplémentaires dans la recherche et le développement – soit une hausse de 21%.

Dans le même temps, les 31 entreprises allemandes du top 500 n’ont ensemble investi que 2,8 milliards d’euros supplémentaires. C’est moins d’un seizième de ce que les cinq groupes américains ont ajouté.

Comme le montre l’étude EY, les entreprises américaines investissent désormais 9,2% de leur chiffre d’affaires dans la R&D, tandis que les entreprises européennes n’y consacrent que 6,7%.

«C’est surtout l’essor de l’IA qui pousse les dépenses de recherche des entreprises technologiques vers de nouveaux sommets», explique Henrik Ahlers, président du directoire d’EY. «Même une conjoncture mondiale faible et des risques géopolitiques élevés freinent à peine cette dynamique pour l’instant».

La destination de ces fonds est claire: en 2026, les géants de la tech investiront jusqu’à 725 milliards de dollars, principalement dans les infrastructures d’IA et les centres de données. Mark Zuckerberg (Meta) préfère miser sur une surcapacité que sur une sous-capacité – Andy Jassy (Amazon) parle d’« une occasion unique ». Pendant ce temps, les dirigeants européens publient des lettres ouvertes.

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L’écart se creuse à tous les niveaux

L’avance des États-Unis en matière d’investissements n’est pas seulement quantitative – elle se traduit également par une domination structurelle. Sur les dix plus grands investisseurs mondiaux en R&D, sept sont américains, seulement deux sont européens: Volkswagen (7e place) et Roche.

Alors qu’en 2024, 132 entreprises européennes figuraient dans le top 500, elles n’étaient plus que 126 en 2025. L’Amérique du Nord est restée stable à 147, et l’Asie est passée de 215 à 220 entreprises dans le classement.

Les raisons pour lesquelles les groupes européens ne suivent pas sont multiples. La guerre en Ukraine, la hausse des prix de l’énergie et un net attentisme des consommateurs comme des entreprises pèsent sur les investissements.

«En ces temps difficiles, de nombreuses entreprises surveillent chaque euro dépensé», explique Ahlers. Mais il pointe aussi un problème plus profond:

«Pour être innovantes, les entreprises doivent également adopter des structures internes favorisant l’innovation et l’agilité. Et là, il faut reconnaître avec honnêteté que ce n’est pas toujours le cas, même chez les grands groupes allemands».

Fuite des talents et fragmentation financière

L’écart se voit aussi au niveau des talents. L’Allemagne est tombée à la 5ème place du classement mondial de l’IA – derrière les États-Unis (plus d’un million de talents en IA), l’Inde (991.788), le Royaume-Uni et désormais aussi le Canada avec 133.280 spécialistes. L’Allemagne en compte 117.336. C’est préoccupant, car sans talents de pointe, il ne peut y avoir de recherche de pointe.

À cela s’ajoute ce que Frank Elderson, membre du directoire de la BCE, a désigné dans son discours du 12 mai comme le véritable problème bancaire de l’Europe: la fragmentation avant tout.

80% des crédits bancaires vont à des entreprises du pays d’origine de la banque concernée. Moins de 2% des dépôts sont conservés au-delà des frontières. Les fusions transfrontalières? À un plus bas niveau historique.

Ainsi, toute personne qui crée une start-up innovante en IA à Munich et qui a besoin de capitaux en provenance d’Amsterdam ou de Vienne se heurte à un patchwork de 27 réglementations nationales différentes.

Ce n’est pas un problème marginal. D’après la BCE, la seule transition verte nécessitera 1200 milliards d’euros par an jusqu’en 2030. À cela s’ajoutent la défense et les infrastructures numériques. Un marché financier fragmenté ne peut tout simplement pas mobiliser de tels volumes d’investissement.

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Bruxelles réagit – mais cela sera-t-il suffisant ?

L’Union européenne tente de réagir. Le 7 mai, le Conseil et le Parlement se sont mis d’accord sur une simplification des règles relatives à l’IA, dans le cadre du paquet législatif «AI Omnibus».

Les prescriptions sur les systèmes d’IA autonomes à haut risque sont reportées au 2 décembre 2027, et pour les systèmes intégrés dans des produits, au 2 août 2028. Les exceptions prévues pour les petites et moyennes entreprises (PME) s’appliquent désormais aussi aux petites entreprises de taille intermédiaire (small mid-caps). Les bacs à sable réglementaires (« sandboxes ») devront être en place d’ici août 2027.

Nouveauté: l’interdiction des contenus sexuels non consentis générés par l’IA et des représentations d’abus sexuel d’enfants. De plus, les fournisseurs devront enregistrer leurs systèmes d’IA dans la base de données européenne, même s’ils estiment que leur système ne relève pas du haut risque.

Le délai de transparence pour les contenus générés par l’IA a été réduit à trois mois, la date butoir étant le 2 décembre 2026.

Le problème: quelques jours auparavant, sept leaders technologiques européens, d’Airbus à SAP, avaient précisément mis en garde contre ce qui a rendu cet accord nécessaire: le risque que l’Europe se perde dans les détails réglementaires, alors que le reste du monde intègre déjà l’IA dans des systèmes physiques. Les dirigeants demandaient des « garde-fous flexibles » plutôt que des exigences rigides.

Pour l’Europe, la vitesse est la dernière chance

Reste à savoir si la simplification sera suffisante. L’évolution des profits en Europe montre à quel point la marge de manœuvre est limitée: en 2025, les cinq plus grandes entreprises technologiques américaines ont généré un bénéfice opérationnel de 261 milliards d’euros, soit 21% de plus que l’an passé.

L’ensemble des 40 sociétés du DAX a atteint 173 milliards, soit 4% de moins qu’en 2024. Or, avec des bénéfices en baisse, il est difficile d’investir dans les technologies d’avenir.

Il y a tout de même des signes encourageants: dans le secteur automobile, l’Europe investit 6,5% de son chiffre d’affaires, nettement plus que l’Amérique du Nord (4,1%) ou l’Asie (4,6%). Le secteur pharmaceutique reste également fort, avec une intensité de R&D de 14,7%.

Le lien entre intensité de recherche et rentabilité est d’ailleurs évident: selon la BCE, les entreprises très innovantes atteignent une marge d’EBIT de 14,1%, contre seulement 9,9% pour les moins innovantes.

Le vice-président de la BCE, Luis de Guindos, l’a souligné dans son discours sur l’intégration financière: le capital suit l’économie réelle.

Pour tirer parti d’un système financier unifié, il faudrait faire avancer ensemble les réformes du marché intérieur et l’union européenne de l’épargne et de l’investissement.

Ce dont l’Europe a besoin, ce n’est pas moins de régulation, mais des règles plus simples et plus harmonisées – et un cadre unique pour les marchés de capitaux.

La question décisive des prochaines années sera de savoir si l’Europe parviendra à résoudre ses problèmes structurels assez rapidement. Les géants américains de la tech, eux, n’attendent pas.

Les États-Unis veulent «acheter» Nord Stream et «dicter» les prix du gaz

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Les États-Unis veulent «acheter» Nord Stream et «dicter» les prix du gaz

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/198013

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, accuse une fois de plus les États-Unis de vouloir contrôler les gazoducs Nord Stream et ainsi, à l’avenir, fixer eux-mêmes les prix du gaz.

«Les prix ne seront alors plus fixés entre la Russie et l’Allemagne», a-t-il déclaré lors d’une interview avec RT-India.

Des prix dictés par les Américains

Lavrov a expliqué que les États-Unis prévoyaient de remettre en service les gazoducs Nord Stream endommagés et de racheter à bas prix les parts des entreprises européennes, comme l’a également rapporté Weltwoche.

«Ils veulent acheter les parts pour environ un dixième de ce que les Européens ont payé», a-t-il affirmé. Si les États-Unis réussissent, cela «obligerait les Allemands à retrouver leur dignité nationale» et à dire: «Très bien, nous allons réutiliser ce gazoduc».

Lavrov a également rappelé d’anciennes déclarations de Washington. Sous la présidence de Joe Biden, les États-Unis avaient déclaré que les gazoducs ne seraient plus jamais remis en service. Désormais, les explosions sont attribuées à des acteurs ukrainiens.

Les gazoducs Nord Stream ont été gravement endommagés par des explosions en mer Baltique en septembre 2022. Trois des quatre conduites ont été détruites. La Russie a alors ouvert une enquête pour terrorisme international. Depuis, Moscou accuse plusieurs pays européens d’entraver l’enquête.

L’audace du sabotage

La situation autour de Nord Stream est d’une audace sans pareil, car ceux qui ont endommagé les gazoducs disposaient non seulement des moyens mais aussi de l’intérêt politique.

C’est précisément pour cette raison que les récits officiels paraissent peu crédibles à beaucoup. On a d’abord accusé Poutine, puis l’Ukraine a été mise en cause. Il paraît cependant beaucoup plus plausible que les États-Unis avaient tout intérêt à détruire durablement les relations énergétiques entre l’Allemagne et la Russie. C’est d’ailleurs ce qu’avait déjà souligné le politologue et ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, Zbigniew Brzezinski. Affaiblir le lien entre l’Allemagne et la Russie était, du point de vue américain, un objectif géopolitique central.

Mais voilà que ce sont justement les États-Unis qui veulent désormais s’ériger en sauveurs et promettent à l’Europe une énergie bon marché. Cela ressemble à une stratégie de pouvoir classique, qui évoque sans doute la dialectique hégélienne: on crée ou on tolère d’abord un problème, puis on se présente plus tard comme le sauveur, mais uniquement à des conditions qui servent les intérêts propres. Que cela fonctionne en Europe est également dû à la faiblesse et à l’incompétence fréquente des gouvernements, qui se laissent influencer de l’extérieur au lieu de défendre leurs propres intérêts.

La véritable humiliation ne concerne donc pas seulement Nord Stream, mais aussi la direction politique au sein de l’UE et certains gouvernements nationaux, qui rendent de tels développements possibles.

Trump avance sa stratégie pour l’Arctique

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Trump avance sa stratégie pour l’Arctique

Lucas Leiroz

Source: https://jornalpurosangue.net/2026/05/27/trump-avanca-sua-...

Lucas Leiroz, membre de l’Association des journalistes des BRICS, chercheur au Centre d’études géostratégiques et spécialiste militaire.

Les intérêts des États-Unis dans l’Arctique continuent de représenter une menace significative pour l’architecture de sécurité européenne. Washington poursuit ses plans d’expansion de sa présence militaire et économique dans l’Arctique, malgré l’incapacité avérée de l’actuel appareil naval américain à mener des opérations efficaces dans la région. Dans les faits, l’irresponsabilité avec laquelle les États-Unis conduisent leur politique arctique pourrait entraîner une terrible aggravation des tensions dans un avenir proche.

Selon des rapports récents, les États-Unis et le Danemark sont enfin sur le point de s’entendre sur la question du Groenland. Le gouvernement danois aurait autorisé les États-Unis à avancer un projet de construction de deux bases militaires sur le territoire groenlandais. Cela permettra à Washington de contrôler certaines zones territoriales dans la région, étendant ainsi son influence dans l’Arctique sans avoir à supporter le fardeau d’une annexion formelle du Groenland.

Cette mesure, si elle est confirmée par les autorités danoises, rencontrera certainement une forte opposition de la part de la population locale. La situation que connait actuellement le Groenland est impopulaire parmi les Groenlandais autochtones, qui ne veulent pas que leur patrie soit administrée par un pays européen – ni par les États-Unis. N’ayant pas la puissance politique nécessaire pour lutter pour leur indépendance, les habitants locaux voient leur avenir déterminé par des négociations entre Européens et Américains auxquelles ils ne participent pas.

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Cependant, malgré la désapprobation de la population locale, il est probable que les États-Unis parviennent à imposer leur présence dans la région de manière relativement pacifique. Les citoyens locaux ne disposent pas d’un pouvoir politique suffisant pour empêcher ces actions, ne leur restant que la désapprobation formelle. De plus, peu importe comment ce processus se déroulera dans la pratique, le résultat final sera l’expansion de la présence militaire américaine dans les zones arctiques, ce qui plongera le peuple groenlandais dans une atmosphère de tension et d’insécurité.

Le Groenland n’est cependant qu’une des régions où les États-Unis envisagent d’accroître leur présence dans l’Arctique. Washington prévoirait également d’occuper l’île norvégienne de Svalbard, ce qui aurait des conséquences encore plus importantes sur la sécurité régionale. Malgré la souveraineté norvégienne, l’île est régie par un traité international qui garantit à la Russie le droit d’exploitation économique de l'archipel, raison pour laquelle Moscou, même aujourd’hui – malgré les sanctions – maintient des activités à Svalbard.

Militariser Svalbard serait une mesure terrible, en plus d’être une violation du droit international. Le traité qui régit l’île interdit sa militarisation, et il existe une présence historique russe qui ne peut être ignorée. En outre, même si les États-Unis n’utilisent pas l’île à des fins militaires officielles, la simple expansion de la présence américaine dans une région de l’Arctique européen – si proche de la Russie – suffirait à augmenter substantiellement les tensions régionales.

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Toutefois, que ce soit au Groenland ou à Svalbard, les États-Unis feront face au même problème: leur fragilité logistique dans l’environnement arctique. Historiquement, Washington a ignoré l’Arctique, se concentrant sur d’autres régions du monde pour son expansion militaire et économique. Le résultat a été un retard significatif dans les technologies américaines pour l’Arctique. Le pays ne dispose pas d’une flotte importante de brise-glaces, ce qui réduit drastiquement sa capacité à opérer dans l’Arctique. Pendant des décennies, l’Arctique a été considéré par les experts américains comme une région inhospitalière et de faible valeur stratégique, poussant le pays à y négliger son potentiel militaire et économique.

Lors des exercices militaires récents dans l’Arctique, les États-Unis ont démontré leur incapacité à mener des opérations complexes en raison du faible nombre et de la faible qualité de leurs brise-glaces. Bien que le pays tente de réhabiliter sa stratégie pour l’Arctique et de produire des équipements de haute qualité pour la région, il est pratiquement impossible pour les États-Unis d’atteindre le statut de «superpuissance arctique» dans un avenir proche. En réalité, Washington commence seulement à s’intéresser à la région, mais ses possibilités d’action sont extrêmement limitées.

En fait, plutôt que de chercher à étendre leur présence dans l’Arctique de manière agressive et unilatérale, les États-Unis devraient simplement s’engager dans des projets conjoints de coopération pacifique dans la région – surtout avec la Russie, pays qui possède aujourd’hui la technologie arctique la plus avancée du monde. Malheureusement, des secteurs bellicistes et pro-hégémoniques ont gagné une influence considérable au sein du gouvernement de Trump au cours de ces derniers mois, ce qui explique ses prises de décisions irresponsables sur diverses questions récentes.

Si Trump parvient à reprendre le contrôle de son propre gouvernement et à contenir la pression des secteurs bellicistes, les États-Unis pourront à l’avenir s’engager dans une coopération internationale fructueuse dans l’Arctique. Sans cela, cependant, les Américains resteront incapables d’exploiter le potentiel économique et stratégique de la région pendant longtemps.

* * *

Vous pouvez suivre Lucas Leiroz sur : https://t.me/lucasleiroz  et https://x.com/leiroz_lucas

jeudi, 28 mai 2026

Il y a quinze ans, l'OTAN détruisait la Grande Rivière Artificielle en Libye

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Il y a quinze ans, l'OTAN détruisait la Grande Rivière Artificielle en Libye

par le Zannekinbond (Flandre)

Source: https://www.facebook.com/zannekinbond

Il y a quinze ans, l’OTAN bombardait la Grande Rivière Artificielle en Libye, un gigantesque mégaprojet aquifère initié par Kadhafi pour reverdir le Sahara et des parties du Sahel, en utilisant l’eau fossile multi-millénaire du sous-sol.

La Grande Rivière Artificielle constituait un réseau de 4000 kilomètres de canalisations souterraines, conçu pour capter l’eau fossile du Sahara et transformer le désert en terres agricoles. L’eau devait être extraite du système aquifère de grès nubien – la plus grande réserve d’eau fossile souterraine au monde, contenant une eau pure accumulée sous terre il y a 40.000 ans.

Ce projet aurait offert la souveraineté non seulement à la Libye, mais à toute la région saharienne et sahélienne. Et c’est justement ce défi de créer de la souveraineté qui dérangeait le camp impérialiste occidental. L’empire préfère que les pays du Sud importent leur denrées alimentaires et leurs matières premières de l’Occident, qu’ils restent de pauvres mendiants dépendants du FMI.

Un dossier de la CIA, désormais déclassifié et datant de 1987, mettait déjà en garde contre le «danger» que représentait ce projet aquifère pour les intérêts impérialistes, et indiquait qu’il «avait le potentiel de garantir l’approvisionnement en eau de la Libye pour une durée indéterminée et de réduire considérablement la dépendance à l’égard des importations alimentaires en provenance de l’Occident».

C’est pourquoi, en 2011, les avions de l’OTAN ont bombardé les sites du projet et même l’usine de tuyaux dans la ville de Brega. On vous dit que l’Afrique est pauvre mais on ne vous dit pas qui la maintient dans la pauvreté, ni qui a intérêt à ce que cela perdure. Raser des pays et les ramener à l’âge de pierre, pour qu’ils soient dépendants des prêts occidentaux et, en échange, cèdent toutes leurs ressources… voilà aussi comment fonctionne le néocolonialisme en 2026.

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Pourquoi y accorder encore de l’attention, en tant que nationaux-révolutionnaires flamands ou européens ?

Kadhafi, avec la Jamahiriya, affirmait l’idée qu’un peuple doit déterminer lui-même sa voie économique et culturelle, sans ingérence étrangère: fermement opposé à l’influence de l’OTAN, à l’hégémonie américaine et à la dépendance financière internationale. Cela reste d’une brûlante actualité. La Libye de Kadhafi se présentait aussi comme une alternative socialiste viable au libéralisme parlementaire bourgeois, via un système de comités populaires et de participation directe, qui tenait compte de l’autonomie locale. L’agression de l’OTAN en 2011 a entraîné un changement de régime qui a plongé la Libye dans un chaos et une violence persistants, une situation dont le crime organisé continue de profiter, avec la trafic de drogue et d'êtres humains vers l’Europe.

Les Houthis, le troisième pilier (oublié) de l’Iran dans la guerre au Moyen-Orient

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Les Houthis, le troisième pilier (oublié) de l’Iran dans la guerre au Moyen-Orient

Peter W. Logghe

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°210, mai 2026

Le mouvement Ansarallah contrôle depuis dix ans une partie importante du Yémen, parvenant à contrer une coalition régionale menée par l’Arabie saoudite et plaçant sous son autorité d’importantes routes maritimes nécessaires au bon fonctionnement de l’économie mondiale. Malgré le fait qu’il s’agisse d’un troisième pilier majeur (géopolitiquement parlant) du régime iranien, il est rarement mentionné dans les médias quand ceux-ci évoquent la guerre d’Iran. Les reportages se limitent généralement au conflit Israël-Hezbollah et à la lutte entre les États-Unis et l’Iran.

Pour comprendre le phénomène des rebelles houthis, il est utile de revenir un instant sur le passé. Au début du 21ème siècle, Hussein Badr al-Din al-Houthi lance dans le nord du Yémen un mouvement visant à raviver l’islam zaïdite. L’islam zaïdite est un courant minoritaire au sein du chiisme, et trouve ses racines dans cette région. D’abord mouvement culturel et religieux, il se radicalise rapidement sous l’effet du sentiment de marginalisation économique et religieuse qui se développait au Yémen et de la répression exercée par le gouvernement de Sanaa (capitale du Yémen).

Lors de la première des six guerres menées par le régime du président yéménite Saleh contre les Houthis (entre 2004 et 2010), Hussein est tué (en 2004) et son frère Abdel-Malik prend la tête du mouvement. Le véritable tournant a lieu en 2011, lorsque le régime de Saleh est déstabilisé par le Printemps arabe. Les Houthis, qui se nomment désormais Ansarallah – «soldats de Dieu» –, profitent du vide politique et, en 2014, s’emparent de la capitale Sanaa. Le président en place, Mansur Hadi, fuit à Aden puis trouve refuge un peu plus tard en Arabie saoudite. Une guerre civile éclate au Yémen, et elle n’est toujours pas terminée.

À l’origine, il s’agissait donc d’un mouvement purement yéménite. L’Iran (également chiite) va progressivement investir, voyant en Ansarallah un maillon clé dans son «Axe de la Résistance». Il investit massivement dans l’armement des Houthis: missiles balistiques, drones de combat, guerre électronique. Des membres des Gardiens de la révolution iraniens forment sur place du personnel militaire. L’Iran ouvre ainsi un second front contre l’Arabie saoudite, cette fois sur sa frontière sud.

En mars 2015, l’Arabie saoudite lance une contre-offensive et démarre, avec une coalition de pays sunnites, l’opération «Tempête décisive». Dix ans plus tard, le bilan est plutôt négatif: malgré des milliers de frappes aériennes, les Houthis ne sont pas vaincus et contrôlent toujours de vastes zones autour de Sanaa, et d'Al-Hodeida (principal port), etc. En 2019, les Houthis prouvent leur puissance en attaquant des installations pétrolières en Arabie saoudite (Abqaiq et Khurais).

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Et voilà qu’un nouvel acteur apparaît sur le champ de bataille yéménite ! Les Émirats arabes unis suivent leur propre logique et concentrent leurs efforts sur le port stratégique d’Aden. Abou Dhabi finance un soi-disant Conseil de transition du Sud, un mouvement séparatiste réclamant l’indépendance du Sud-Yémen. Un État dans l’État en quelque sorte, ce qui crée d’énormes tensions avec l’Arabie saoudite et le régime yéménite en place.

Durant la guerre de Gaza, les Houthis se sont déclarés solidaires des Palestiniens et ont attaqué massivement des navires pétroliers. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont réagi avec l’opération «Prosperity Guardian», frappant des installations militaires d’Ansarallah. Sous la présidence de Donald Trump, les bombardements américains ont été intensifiés, sans résultat décisif toutefois.

Les Houthis ont réussi à se transformer d’une petite tribu rebelle des montagnes du nord du Yémen en un acteur armé menaçant l’équilibre économique régional et mondial. Leur rôle est loin d’être terminé.

* * *

Pour plus d’informations sur le Moyen-Orient et les conflits en cours, ainsi que pour des repères historiques utiles, consultez le dernier numéro de Conflits, Revue de Géopolitique, n°63 (mai-juin 2026). revue.conflits@protonmail.com. Adresse : 32 rue Faubourg Poissonnière, 75010 Paris.

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Guerre contre l’Iran, saison 1: Trump 0 – Iran 1

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Guerre contre l’Iran, saison 1:

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Ralf Van den Haute

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°210, mai 2026.

Le président américain Donald Trump – plus à l’aise sur le green que dans le Golfe Persique – a présenté la guerre contre l’Iran comme si cela se résumerait à une brève excursion. Il voulait des résultats rapides: la chute du régime et la destruction de ses capacités militaires. Quatre semaines plus tard, rien de tout cela ne s’est produit.

L’Iran a pris l’initiative. Il contrôle le détroit d’Ormuz, menace, via ses alliés, de fermer d’autres passages stratégiques et a fait grimper les prix de l’énergie. L’Europe, coupée des hydrocarbures russes, en ressent immédiatement les effets. Parallèlement, la Russie profite de la situation.

Bien qu’ayant été durement touché par les bombardements, l’Iran n’a pas capitulé. Au contraire: le conflit s’est intensifié. Les États-Unis, qui comptaient sur une victoire éclair, se retrouvent empêtrés dans une guerre sans objectif clair ni stratégie de sortie. Le bilan de l’opération « Epic Fury » est tout simplement catastrophique.

La justification de la guerre reste vague. La menace nucléaire ne semble pas, selon diverses sources, être aiguë. Pourtant, sous la pression d’Israël, Trump s’est lancé dans un conflit qui, à ce moment-là, ne présentait pas de motif urgent. Même au sein des structures de sécurité américaines, des critiques se sont fait entendre, affirmant que l’Iran ne représentait pas une menace immédiate.

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La plus grande erreur fut de sous-estimer l’Iran lui-même. Ce n’est pas un État faible, mais un pays de 90 millions d’habitants, avec une longue histoire, une forte identité nationale et des ressources économiques et militaires considérables. L’Iran mène cette guerre comme une lutte existentielle – ce que Washington semble ne pas comprendre.

C’est pourquoi l'Iran refuse de capituler. La stratégie iranienne est asymétrique: il ne s’agit pas d’une confrontation directe avec la puissance américaine, mais de frapper des cibles économiques et énergétiques vulnérables. Le contrôle des points de passage stratégiques et les attaques contre les infrastructures énergétiques se révèlent particulièrement efficaces.

Les États du Golfe, dépendants de la protection américaine, sont entraînés dans le conflit. Leur modèle économique est sous pression, tandis que leur confiance en Washington en tant que garant de leur sécurité diminue.

Parallèlement, le droit international s’efface. L’élimination ciblée de dirigeants d’un État souverain, sans déclaration de guerre et sans approbation parlementaire, crée un précédent. La guerre semble échapper aux règles classiques qui la limitaient autrefois.

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Militairement, le conflit démontre à nouveau les limites de la supériorité technologique. Des systèmes d’armes coûteux sont déployés contre des drones bon marché; les coûts explosent, les stocks diminuent. Les États-Unis disposent de la tactique, mais manquent de stratégie – surtout d’une vision pour l’après-guerre.

Géopolitiquement, la guerre ouvre la voie à une multipolarisation accrue. Elle renforce la formation d’un bloc anti-occidental autour de la Russie et de la Chine, et accroît le risque d’escalade régionale. De plus, les objectifs de Washington et de Tel-Aviv divergent: alors que Trump envisage peut-être encore d'arriver à un accord, Israël, lui, semble déterminé à poursuivre la guerre.

Ce qui reste, c’est un conflit sans issue claire, avec des risques croissants pour toute la région. La stabilité au Moyen-Orient est plus éloignée que jamais.

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Der Fragebogen/Le Questionnaire paraissait il y a 75 ans: comment Ernst von Salomon a disséqué la question de la culpabilité allemande

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Der Fragebogen/Le Questionnaire paraissait il y a 75 ans: comment Ernst von Salomon a disséqué la question de la culpabilité allemande

Bernard Lindekens

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Deltapers, n°210, mai 2026

81n-ui5X4HL._SL1500_-241235038.jpgLe livre Der Fragebogen (1) (Le Questionnaire) d’Ernst von Salomon (1902–1972) fête cette année ses 75 ans et est peut-être l’un des ouvrages les plus fascinants et les plus controversés de l’Allemagne des premières années de l’après-guerre. Ce n’est pas un roman au sens classique, ni une autobiographie pure, ni même un aveu explicite de culpabilité. Il s’agit plutôt d’un auto-interrogatoire littéraire — une tentative de l’écrivain de comprendre sa vie et son époque à travers un document bureaucratique: le questionnaire de dénazification que des millions d’Allemands durent remplir après 1945.

Pour comprendre ce livre, il faut d’abord situer la figure de von Salomon lui-même. Né en 1902 dans un milieu prussien et militaire, il a grandi dans un monde où l’honneur, la discipline et la fierté nationale allaient de soi. La défaite de 1918 et le traité de Versailles ne signifiaient pas pour sa génération une libération, mais une pure humiliation et un déracinement politique.

D’ailleurs, le célèbre économiste britannique John Maynard Keynes (1883–1946) dira à propos du traité de Versailles que «la politique visant à réduire l’Allemagne à la servitude pour une génération, à humilier la vie de millions de personnes… n’apportera pas de paix durable». Jeune homme, von Salomon rejoint les Freikorps, des groupes paramilitaires qui, dans les débuts chaotiques de la République de Weimar, combattaient les soulèvements communistes. En 1922, il est condamné pour complicité dans l’assassinat du ministre des Affaires étrangères Walther Rathenau. Il n’était pas l’exécutant, mais faisait partie du réseau nationaliste qui avait fomenté l’attentat. Sa peine de prison et sa carrière d’écrivain ultérieure firent de lui une voix importante de la « Konservative Revolution».

9783928906166-cover-2022255409.jpgSelon Armin Mohler, la Konservative Revolution n’était pas un parti politique ou un mouvement organisé, mais plutôt un réseau intellectuel et culturel de penseurs, apparu en réaction à trois chocs historiques majeurs: la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, l’effondrement du système politique impérial et l’avènement de la démocratie de masse et du libéralisme. Ce courant ne cherchait pas à revenir à l’ancien passé impérial, mais voulait concevoir un nouvel ordre social où tradition, identité nationale et dynamique moderne seraient combinées différemment, souvent à travers une critique du système parlementaire et de la massification croissante de la société.

Dans son ouvrage de référence (2), Mohler souligne que ce courant était révolutionnaire dans la forme, mais conservateur dans le fond: il voulait un renouvellement social, mais sur la base de valeurs perçues comme pré-libérales ou organiques. Pendant le Troisième Reich, von Salomon occupait une position ambivalente. Il n’était pas un nazi éminent ni un membre du parti, mais sa vision nationaliste du monde était également éloignée des valeurs libérales-démocratiques. Il travaillait comme scénariste et restait intellectuellement indépendant, sans être pour autant un opposant déclaré à Hitler. Cette ambiguïté est essentielle pour Der Fragebogen: von Salomon n’était pas un innocent à l'extérieur de l'orbe nationaliste, mais pas non plus un idéologue ou un adhérent classique du parti nationa-socialiste.

Après la capitulation de 1945, l’Allemagne était en ruines. Les puissances occupantes alliées mirent en œuvre une dénazification à grande échelle. Chaque Allemand adulte devait remplir un questionnaire détaillé sur ses activités politiques, ses adhésions et ses fonctions occupées pendant le régime. Sur cette base, on était classé en catégories, de celle des principaux responsables à celle des simples suiveurs ou des innocents. Ce qui se voulait une épuration morale et juridique fut souvent ressenti dans la pratique comme une tracasserie bureaucratique, simplificatrice et parfois arbitraire.

image_14919_1-855727821.jpgErnst von Salomon prit ce questionnaire comme point de départ de son livre. Der Fragebogen est formellement construit comme une série de réponses aux questions officielles posées par les autorités alliées. Mais au lieu de fournir de brèves réponses administratives, il propose de longues réflexions sous la forme d'essais. Une simple question sur une adhésion devient le point de départ d’une réflexion sur la loyauté. Une question sur les fonctions occupées pendant le régime mène à un retour sur sa jeunesse, sa radicalisation politique et sa relation au pouvoir et à la responsabilité.

Au centre du livre se trouve la question de la mesure de la culpabilité. Ernst von Salomon s’oppose à ce qu’il considère comme une morale mécanique: la réduction de vies complexes à des cases et des catégories. Il reconnaît que l’Allemagne a causé une catastrophe, mais refuse de laisser sa propre biographie être définie uniquement par une classification administrative. Son ton est souvent ironique, parfois satirique. Il décrit l’absurdité de formulaires demandant des numéros de parti alors que le pays est en ruines et que des millions de morts sont à déplorer. Mais derrière cette ironie ne se cache aucune légèreté, mais un profond malaise. Le livre n’est donc ni une confession pure, ni une simple auto-défense. Il navigue constamment entre ces deux pôles. Ernst von Salomon se présente comme quelqu’un qui n’a jamais suivi la masse par opportunisme, qui n’était pas un nazi doctrinaire, mais qui faisait partie d’une culture où un nationalisme exacerbé et une radicalisation politique faisaient partie du quotidien. Il interroge ses propres convictions sans les renier complètement. C’est ce qui rend le livre moralement ambigu et, justement, intéressant sur le plan littéraire.

Lorsque Der Fragebogen paraît en 1951, l’Allemagne de l’Ouest est en pleine reconstruction et connait les débuts de la Guerre froide. Beaucoup veulent reconstruire le pays et surtout regarder vers l’avenir. Pourtant, le livre trouve immédiatement son public, car il touche précisément aux tensions de son époque. Ernst von Salomon exprime de façon aiguë, personnelle et souvent ironique la frustration autour des procédures de dénazification, mais aussi le besoin profondément humain de comprendre et de formuler son propre passé. Pour certains, ce livre était une forme courageuse d’auto-examen, pour d’autres une tentative de ne pas réduire des vies complexes à des étiquettes morales simplistes.

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D’un point de vue littéraire, Der Fragebogen est considéré comme l’un des ego-documents les plus importants de la jeune République fédérale. L’ouvrage offre une fenêtre exceptionnelle sur la pensée d’une génération façonnée par l’expérience de la guerre, de la défaite historique et de la quête de sens après de retentissantes catastrophes politiques et morales. Ernst von Salomon pose des questions qui dépassent sa propre vie: comment une biographie individuelle se rapporte-t-elle à la responsabilité historique? Comment préserver son intégrité personnelle à l’époque de la culpabilité collective?

evs-1955-202x300-1834426679.jpgErnst von Salomon est resté une figure complexe, sans jamais disparaître du débat culturel. Il n’a pas été totalement réhabilité, mais pas oublié non plus. C’est précisément cette position entre reconnaissance et critique qui rend son œuvre pertinente. Der Fragebogen demeure un livre particulier parce qu’il ne propose pas de réponses simples, mais invite le lecteur à réfléchir lui-même sur l’histoire, la responsabilité et la vulnérabilité humaine face aux grands événements historiques.

Notes

(1) Ernst von Salomon, Der Fragebogen. Hamburg : Rowohlt Verlag, 1951, 807 p. ISBN 978-3499104190.

(2) Voir : Mohler, Armin, Die Konservative Revolution in Deutschland 1918–1932 : ein Handbuch. Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1972. ISBN 978-3534039555.

mercredi, 27 mai 2026

L’Empire de la flibuste

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L’Empire de la flibuste

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/limpero-della-filibusta/

Un navire marchand, arborant la drapeau chinois et en route vers l’Iran, est intercepté et bloqué en haute mer par des navires militaires américains. Ceux-ci mènent, en effet, une opération d’embargo autour du Golfe Persique et de toutes les voies d’accès aux ports iraniens.

La réaction chinoise est sèche et formelle. Et c’est justement pour cette raison qu’elle est encore plus inquiétante.

Le ministère des Affaires étrangères de Pékin publie une note dans laquelle il affirme, sèchement, que la flotte américaine n’a aucun droit d’intercepter, en haute mer, des navires destinés à l'Iran ou en provenance d’Iran.

Et il précise, pour enfoncer le clou, que de tels actes portent gravement atteinte aux intérêts chinois. Et qu’ils ne seront plus tolérés.

Dans le style, formel, de la diplomatie de Pékin, c’est un dernier avertissement.

Le comportement américain conduit, directement, au conflit. La Chine ne peut tolérer cette atteinte continue à ses intérêts commerciaux.

Maintenant, il est inconcevable que Washington ignore ces choses. Ni, surtout, qu’il ignore où pourrait mener la persistance dans cette stratégie du blocus naval.

Ils le savent. Ils le savent parfaitement, et pourtant ils persistent dans cette voie.

Il ne s’agit pas simplement d’un conflit avec l’Iran. La question est plutôt la suivante: avoir levé le masque, en révélant la véritable nature de la superpuissance américaine.

Qui est la même, l'identique nature que celle de la Tortuga de l’Olonais. C’est-à-dire un Empire de la flibuste, cherchant à contrôler les mers et les routes maritimes. En ignorant délibérément lois, conventions, traités…

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Naturellement, la Tortuga d'antan exerçait un empire limité.

Washington, lui, prétend plutôt à une domination quasi universelle sur toutes les mers du monde.

Et cela, inévitablement, l’emmène dans un tunnel dont il est extrêmement difficile de voir, au bout,  l’éclat de la lumière.

Un tunnel qui, facilement, pourrait le mener à la guerre avec Pékin.

Guerre, qu’il faut bien le préciser, que la Chine préférerait éviter.

Mais la direction chinoise ne peut tolérer un blocus naval qui mettrait en danger son développement économique.

Et elle est désormais prête au conflit.

Washington, avec Trump, a définitivement levé le masque. C’est une thalassocratie. Elle veut contrôler mers et routes. Empêcher le commerce qui ne lui profite pas.

C’est un empire de la flibuste. De proportions sans précédent. Le royaume des corsaires.

Et cela dure depuis très longtemps.

Trump a simplement le discutable mérite d’avoir rendu cette nature-là de la domination américaine plus évidente.

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Conduite de guerre future sans «régulatif» des «épidémies planifiées» jusqu’aux Kill Chains

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Conduite de guerre future sans «régulatif» des «épidémies planifiées» jusqu’aux Kill Chains

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/198320

Les programmes et plans de guerre de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) du Pentagone offrent un aperçu inquiétant de l’avenir des conflits militaires mondiaux, en grande partie sous contrôle américain. La direction que cela prend est, en tout cas, extrêmement préoccupante.

Esquisses de la guerre future planifiée

Le Pentagone sous la direction de Donald Trump a défini six piliers pour la prochaine génération de la guerre américaine, à savoir:

- Intelligence artificielle appliquée, armes autonomes pilotées par l'IA, et Kill Chains robotiques avec une intervention humaine minimale.

- Bioproduction, sélection, adaptation et frappe, programmes de développement d’organismes synthétiques et de transformation en armes de nouvelles molécules.

- Logistique controversée, réseaux logistiques, alimentés par l’IA, la robotique et la production décentralisée, pour assurer un approvisionnement ininterrompu.

- Domination quantique à garantir, réseaux cryptés quantiques, capteurs prédictifs, prises de décision stratégiques rapides et cyberattaques massives.

- Énergie ciblée à échelle variable, lasers à haute énergie et armes à micro-ondes capables d’éblouir satellites et infrastructures.

- Hypersonics à échelle variable, systèmes de frappe hypersoniques capables de contourner les défenses et de provoquer la destruction avant que les systèmes d’alerte ne puissent réagir, les neutralisant ainsi.

Bien que la plupart de ces systèmes soient encore en développement, le plan de construction laisse entendre que le «ministère de la Guerre» (anciennement le Pentagone) est résolument déterminé à dominer les futurs conflits, quel qu’en soit le prix.

Bien qu’il soit connu que l’objectif est de ne pas faire de mal aux Américains eux-mêmes, le déclin de l’hégémonie mondiale des États-Unis menace depuis un certain temps déjà de se produire, avec des pertes historiquement sans précédent en richesse, influence et pouvoir pour l’élite américaine.

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Un « jeu » sans règles

Les conflits passés et présents ont montré que les États-Unis sont prêts à enfreindre toutes les règles lorsque leur domination stratégique est en jeu. On se souvient par exemple, rétrospectivement :

- des frappes nucléaires sur des civils au Japon (Hiroshima, Nagasaki);

- de l’utilisation d’herbicides toxiques au Vietnam (Agent Orange);

- de l’emploi d’uranium appauvri en Serbie et en Irak;

- des morts civiles, y compris dans des zones de guerre au Moyen-Orient.

Les ambitions de bioproduction de la DARPA, ainsi que les laboratoires étrangers secrets du Pentagone, laissent sans aucun doute craindre une extension possible de la guerre biologique. Des expériences sur l’activité cérébrale et les neuro-implants indiquent un avenir avec des «soldats renforcés» et des attaques directes contre les systèmes neuronaux humains.

Des essaims de drones alimentés par l’IA de Palantir sont déjà utilisés en Ukraine et en Israël; selon certains rapports, certains chargements chimiques auraient pour but d’attaquer des civils et des cultures alimentaires.

Les campagnes américano-israéliennes de ciblage, d’assassinats clandestins, de sabotage et d’attentats politiques deviennent de plus en plus «normalisées», apparemment pour obtenir un certain «effet d’accoutumance».

Tulsi Gabbard et la fin de MAGA

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Tulsi Gabbard et la fin de MAGA

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine soutient que le départ de Tulsi Gabbard marque la fin du projet MAGA originel et l’effondrement des espoirs d’une nouvelle politique américaine envers la Russie et la multipolarité.

Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national américain, a quitté ses fonctions. Elle était la dernière personne dans l’entourage de Trump qui restait fidèle aux idéaux et principes sur lesquels avait commencé le second mandat de Trump. Elle s’était opposée à la guerre en Ukraine et aussi à une guerre avec l’Iran.

Cela avait été prévu depuis longtemps. Et maintenant, c’est arrivé. Après la défaite de Thomas Massie lors des primaires du Kentucky, il ne reste pratiquement plus personne dans le parti républicain qui a fait partie de la fameuse équipe MAGA d’origine.

La victoire de l’État profond et du réseau Epstein sur la politique américaine est devenue totale. La démission de Tulsi Gabbard est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Tous les espoirs placés en Trump ont désormais complètement disparu.

Il semble que Trump se prépare à une nouvelle escalade au Moyen-Orient et à une attaque contre l’Iran.

Les républicains sont assurés de perdre les élections de mi-mandat, mais les démocrates représentent exactement le même État profond et la même élite Epstein. De plus, ils haïssent encore plus la Russie et le monde multipolaire. Cela marque la fin non glorieuse de la tentative du peuple américain d’expulser l’élite satanique.

Avant les élections de mi-mandat, Trump tentera probablement autre chose à grande échelle et de manière agressive — frappes contre l’Iran, invasion de Cuba, ou peut-être quelque chose de totalement imprévu. Après cela, il commencera à faire ses valises et à négocier avec les démocrates pour éviter que lui ou des membres de sa famille finissent derrière les barreaux. Cependant, pour les six prochains mois, on peut s’attendre à d’autres explosions de violence et à une intensification de l’escalade.

Je perçois une insatisfaction silencieuse mais croissante qui se répand discrètement dans notre société russe. Il est évident que tout le monde veut du changement. Mais cette fois, ceux qui souhaitent des changements dictés par les principes libéraux constituent une minorité absolue. Ils veulent que ces changements viennent de l’étranger, et cela ne peut pas compter.

La majorité écrasante souhaite un changement de qualité patriotique et une justice sociale bien plus grande. La question n'est pas de savoir si la direction elle-même est correcte, mais vise plutôt la vitesse et la substance du processus. La voie vers un État-civilisation est tout à fait juste. Mais elle inclut aussi une société basée sur la solidarité et la justice sociale, la fidélité aux valeurs traditionnelles, et une éducation historique authentique. Tout cela a déjà été déclaré par oral et par écrit. Ce qui reste, c’est de le mettre en pratique. Et ici, la vitesse est essentielle. Nous devons commencer à mettre tout cela en œuvre dès maintenant — et avec urgence. Il n’y a tout simplement plus de temps pour l’hésitation. Absolument pas.

Un scénario, qui serait inertiel, deviendrait chaque jour plus dangereux. Il cesserait tout simplement de fonctionner et se déplacerait dans une direction de plus en plus négative. Des vitesses, méthodes, échelles et structures différentes sont dès lors absolument nécessaires.

Dans plusieurs domaines, les problèmes sont devenus particulièrement aigus: la technologie, la corruption et la culture. Étant donné qu’aucune détente ou dés-escalade du conflit avec l’Occident n’est même à distance visible, la seule option restante est de mettre la société en position de mobilisation. Tout cela aurait dû être fait il y a longtemps; certaines mesures ont été prises et continuent à l’être, mais à un rythme beaucoup trop lent, ce qui est alarmant.

La Russie doit être purifiée du libéralisme, totalement et avec fermeté. Car le libéralisme est un état d’esprit colonial imposé par l’Occident dans son propre intérêt et dans le but de détruire notre identité.

Les gens veulent de l’ordre et de la justice. Ils ne le veulent pas seulement, ils en ont un besoin urgent. Les compromis ne fonctionnent plus. Maintenant, il faut agir pour de bon. La limite des simulacres est atteinte.

Poutine et Xi: la Chine refuse l’offre du G-2 des États-Unis

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Poutine et Xi: la Chine refuse l’offre du G-2 des États-Unis

Elena Fritz

Source:  https://t.me/global_affairs_byelena

Les déclarations russo-chinoises signées à Pékin ne relèvent pas de la routine diplomatique. Elles marquent un déplacement que Washington ne manquera pas de noter avec précision: la Chine se rapproche de la Russie dans sa lecture de la crise mondiale — tout en rejetant l’offre américaine d’un nouveau « Grand Deux/G-2 ».

Il s’agit du modèle d’un G-2 informel entre les États-Unis et la Chine. Selon ce modèle, Washington et Pékin devraient partager conjointement la responsabilité de l’ordre mondial. À première vue, cela pourrait sembler renforcer la position de la Chine. Mais en réalité, ce modèle ne ferait que préserver le statu quo actuel des États-Unis: la Chine aurait une place à la table, mais ne déterminerait pas les règles du jeu.

Pour Pékin, cela ne représenterait pas une véritable multipolarité, mais une intégration contrôlée dans un ordre encore dominé par les Américains. Les États-Unis resteraient la puissance dominante, la Chine serait intégrée comme un deuxième pilier — avec des responsabilités accrues, mais sans obtenir un changement de système.

Le fait que Pékin ait désormais signé, conjointement avec Moscou, une déclaration sur l’émergence d’un monde multipolaire doit donc être lu comme une réponse claire. Les Chinois ne souhaitent apparemment pas une division du monde en deux blocs administrés par les Américains et la Chine. Cette dernière ne souhaite pas non plus une nouvelle confrontation bipolaire, où elle jouerait le rôle de l’Union soviétique pendant la Guerre froide.

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C’est rationnel, du point de vue chinois. Une confrontation frontale dure entre les États-Unis et la Chine augmenterait encore la course aux armements, le découplage technologique, la pression par sanctions et les risques militaires. Pékin sait très bien comment l’Union soviétique, durant la Guerre froide, a été épuisée économiquement par une compétition persistante en matières d’armement et de systèmes.

Pour la Chine, la multipolarité n’est donc pas un simple mot, mais un véritable système de protection stratégique. Elle répartit la pression, renforce le lien avec Moscou, maintient des marges de manœuvre vis-à-vis de New Delhi, et évite que le monde ne soit contraint à une logique rigide de blocs.

La formulation concernant l’Ukraine est particulièrement remarquable. Dans les documents, il est question de la nécessité d’éliminer totalement les «causes de la crise ukrainienne». Ce n’est pas une tournure anodine, car parler de causes revient à parler de responsabilités.

L’Occident explique le conflit principalement par les opérations russes de 2022. Moscou, en revanche, fait référence à l’évolution du monde depuis 1991: extension de l’OTAN, influence occidentale en Ukraine, mépris des intérêts sécuritaires russes, et rupture avec le principe de sécurité indivisible.

La Chine ne reprend pas simplement la position russe. Mais elle s’en rapproche sur un plan structurel. Le conflit n’est plus considéré uniquement comme une guerre isolée, mais comme l'un des symptômes d’un ordre de sécurité qui, selon la perspective russe (et de plus en plus la perspective chinoise), ne fonctionne plus.

L’allusion à l’ensemble de la Charte des Nations unies est aussi importante. La diplomatie occidentale insiste souvent sur l’intégrité territoriale et la souveraineté. La Russie évoque également la sécurité en tant que facteur indivisible: aucun État ni aucune alliance ne peut renforcer sa sécurité au détriment de celle des autres.

Pour la Chine, cela ne concerne pas uniquement l’Ukraine. Pékin pense aussi à Taïwan, à la Mer de Chine méridionale, et aux systèmes d’alliance américains en Asie.

Ainsi, la Russie prend une dimension stratégique nouvelle pour la Chine. Il ne s’agit pas seulement de gaz, de pétrole ou de commerce. La Russie représente pour la Chine un arrière-pays eurasiatique: source d’énergie, base de matières premières, corridor terrestre, et protection contre le chantage maritime. Cela devient particulièrement crucial en regard du Moyen-Orient et du détroit d’Ormuz.

Plus les routes maritimes deviennent incertaines, plus la Russie gagne en importance.

La déclaration de Pékin est donc plus claire que ne laisse supposer le ton diplomatique: la Chine ne souhaite pas partager le monde avec les États-Unis. Elle veut empêcher Washington de continuer à fixer seul les règles du jeu.

Le scénario du G-2 est ainsi mis de côté. Pékin ne mise pas sur une double domination américano-chinoise, mais sur la multipolarité — avec la Russie comme pilier central eurasiatique.

Pour Washington, c’est une mauvaise nouvelle. Car cela montre que la Chine ne cherche plus seulement à obtenir de meilleures conditions dans l’ancien ordre. Elle œuvre de plus en plus à en construire un autre.

mardi, 26 mai 2026

Les tribunaux peuvent-ils bloquer la politique migratoire? - La jurisprudence de la CEDH sous la loupe

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Les tribunaux peuvent-ils bloquer la politique migratoire?

La jurisprudence de la CEDH sous la loupe

Peter W. Logghe

Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94

Jusqu’où va la liberté d’interprétation de la Cour européenne des droits de l’homme? Jusqu’où peut aller la marge d’interprétation concernant la politique migratoire? Sur ces questions sensibles et fondamentales, les États membres du Conseil de l’Europe se sont réunis à Chisinau (la capitale de la Moldavie) les 14 et 15 mai 2026. Une réunion importante, qui, on doit le regretter, n’a pas suscité beaucoup d’attention dans les médias mainstream. 

Il était prévu d’adopter une déclaration politique sur le lien entre la politique migratoire et la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Cela peut paraître administratif et froid, mais il s’agit d’une question de portée constitutionnelle: les peuples européens peuvent-ils encore décider souverainement qui a accès à leur territoire, qui peut rester, et qui doit être expulsé? 

Une inflation d’interprétations par la Cour européenne des droits de l’homme 

On se souviendra que neuf gouvernements européens — dont ceux du Danemark, de l’Italie et de certains pays d’Europe centrale — avaient, dans une lettre conjointe de mai 2025, demandé de rouvrir le débat sur l’interprétation de cette convention concernant la politique migratoire par la CEDH. Une démarche exceptionnelle dans l’histoire de cette institution. À l’automne 2025, un débat ministériel avait eu lieu, et finalement, la Cour elle-même avait publié une synthèse de sa jurisprudence dans le domaine de la migration. 

À Chișinău, deux visions du droit européen se sont confrontées: celle d’une jurisprudence qui estime suivre une ligne cohérente de protection, et celle des États membres qui pensent que cette ligne n’est plus compatible avec l’exercice de leurs responsabilités. Le cœur du débat est politique: une démocratie ne peut pas faire des promesses infinies qu’elle ne peut pas tenir. Où doit se situer l’autorité politique? Dans les parlements ou dans un réseau de juridictions supranationales? 

Les procédures d’expulsion entrent de plus en plus souvent en conflit avec la jurisprudence: des personnes à qui le refus d’asile est imposé ou qui doivent quitter le territoire parviennent à échapper à l’expulsion pendant des années. Des délinquants étrangers, condamnés pénalement, peuvent faire annuler leur expulsion avec succès en invoquant leur «vie familiale» campée comme droit humain, une interprétation qui trouve de la compréhension chez certains juges activistes. La souveraineté est-elle plus qu’une cérémonie? La démocratie n’est-elle qu’une procédure? Nous sommes curieux, car nous n’avons encore rien lu des comptes rendus de cette importante réunion…

Russie et Chine: accord stratégique contre l’ordre unipolaire

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Russie et Chine: accord stratégique contre l’ordre unipolaire

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena 

Après le sommet sino-américain apparemment peu fructueux, une autre alliance diplomatique se profile: Moscou et Pékin.

Les États-Unis ont tenté d’intégrer davantage la Chine dans une sorte de «Grand Deux/G2» — un modèle qui rappelle d’anciennes propositions, celles d’une structure double américano-chinoise. Sous le nom de «Chinamerica», on décrivait autrefois la forte interdépendance économique entre les États-Unis et la Chine. Mais aujourd’hui, un tel modèle aurait une fonction différente: Washington cherche à faire entrer Pékin dans un ordre contrôlable.

Pour la Chine, cela n’est que peu attrayant. En effet, un « Grand Deux » américano-chinois ne signifierait guère une véritable égalité. Elle reviendrait plutôt à maintenir la Chine comme un acteur économiquement puissant, mais politiquement encadré, au sein d’un ordre mondial toujours dominé par les États-Unis.

C’est là la différence essentielle avec la Russie.

Moscou ne peut pas offrir à Pékin les mêmes possibilités économiques qu’a fournies l’Occident durant des décennies. La Russie ne dispose ni des marchés de consommation ni de l’architecture financière des États-Unis. Mais elle offre autre chose à la Chine: une profondeur stratégique, un poids militaire, des ressources naturelles, une sécurité énergétique, la dissuasion nucléaire, et la volonté politique de remettre en question ouvertement la prétention américaine au leadership mondial.

De son côté, la Chine apporte sa puissance industrielle, sa masse économique, ses avancées technologiques et ses réseaux commerciaux mondiaux. La Russie complète cela par ses capacités en matière de sécurité et de stratégie géopolitique. C’est précisément cette combinaison qui rend la rapport entre ces deux pays si problématique pour Washington.

Il ne s’agit pas d’une alliance classique à l’occidentale. La Russie et la Chine restent des acteurs souverains qui conservent leurs propres intérêts. Mais leurs intérêts se recoupent là où il s’agit de limiter la domination américaine.

C’est pourquoi la visite d’une délégation russe de haut rang à Pékin dépasse la simple routine diplomatique: il s’agit d’un alignement sur la prochaine étape de la compétition pour l’ordre international: énergie, commerce, sécurité, sanctions, Ukraine, Taïwan, institutions mondiales et le rôle du Sud global.

Le point crucial est le suivant:

Les États-Unis tentent d’intégrer la Chine dans un ordre existant. La Russie offre à la Chine l’opportunité de transformer cet ordre de concert.

Ainsi, les entretiens entre Poutine et Xi permettent de jauger la façon dont Moscou et Pékin se présenteront dans les mois à venir. Pour l’Europe, cela revêt une importance particulière. Plus la Russie et la Chine coordonnent étroitement leurs intérêts, plus le centre de gravité du pouvoir international se déplace de l’ordre unipolaire d’après-guerre vers une configuration multipolaire.

Les résultats de ces discussions dépasseront probablement largement les questions bilatérales. Ils touchent à la question fondamentale des années à venir:

L’hégémonie américaine restera-t-elle le cadre de référence de la politique mondiale — ou une contre-structure émergera-t-elle qui relativisera durablement cette prétention ?

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Schröder comme médiateur? La vraie question est: à quoi sert l’Allemagne? 

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Schröder comme médiateur? La vraie question est: à quoi sert l’Allemagne? 

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Dès que le nom de Gerhard Schröder a été évoqué, le rituel bien connu à Berlin commence: indignation, distanciation, rejet moral. Mais la toute première question à poser pour une politique étrangère allemande cohérente devrait être beaucoup plus sobre: 

Un canal de dialogue avec Moscou est-il utile pour l’Allemagne: oui ou non? 

Car l’Allemagne n’est pas spectatrice dans cette guerre. L’Allemagne est l’un des principaux pays concernés: économiquement, énergétiquement, en matière de sécurité. 

- Notre industrie en paie le prix.

- Nos contribuables financent des paquets de milliards.

- Notre sécurité ne devient pas plus grande avec l’escalade, mais au contraire plus fragile.

Il n’est pas nécessaire d’aimer Schröder. Il n’est pas nécessaire de défendre ses liens avec la Russie. Mais une évidence demeure: il dispose d’un canal de dialogue avec Moscou. Et en diplomatie, les canaux de communication ne sont pas une question de beauté morale. Ce sont des outils. 

C’est précisément cela que Berlin semble avoir oublié.

Aujourd’hui, la politique étrangère est souvent traitée comme si elle était un engagement moral. Ceux qui veulent négocier sont suspects. Ceux qui expriment le désir de défendre les intérêts de l'Allemagne sont considérés comme manquant de solidarité. Ceux qui soulignent le coût de l’escalade sont réprimandés. 

Mais la politique étrangère n’est pas un séminaire où l'on doit chercher affirmation de soi.

C’est l’art d’éviter que le pays ne subisse des dommages.

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La proposition de Schröder révèle donc un vide: ces dernières années, l’Allemagne a presque vidé de leur valeur tous ses canaux diplomatiques avec Moscou. La vieille Ostpolitik n’a pas été poursuivie, mais délibérément mise de côté au nom de critères soi-disant "moraux". Reste, par suite, une politique qui montre beaucoup de postures, mais peu de leviers. 

Et c’est là que se trouve le cœur du problème:

L’Allemagne n’a pas besoin d’une politique symbolique. Elle a besoin de capacité de négociation.

Pour l’intérêt national ! 

L’Allemagne se trouve au centre de l’Europe. Elle a besoin de marchés stables, d’une énergie abordable, d’une substance industrielle et d’un ordre de sécurité qui ne force pas notre pays dans une logique de confrontation permanente.

Celui qui refuse tout canal de dialogue doit expliquer quelles alternatives il possède. 

Qui doit parler avec Moscou ?

Qui y a encore accès ?

Qui possède de l’expérience, du poids et une familiarité politique ? 

La liste est effrayamment courte. Gerhard Schröder n’est pas la solution à cette guerre. Mais la réaction qui se produit quand on évoque son nom montre à quel point l’Allemagne est éloignée d’une politique étrangère souveraine.

L’Allemagne doit redevenir partie négociatrice. 

Car celui qui ne peut même plus examiner si un canal de dialogue pourrait être utile ne mène plus de diplomatie, mais sa propre incapacité à parler. 

#géopolitique @affaires_mondiales_byelena

Infrastructures hydrauliques et la géographie changeante des conflits: le sud de l’Iran dans la compétition géopolitique planétaire

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Infrastructures hydrauliques et la géographie changeante des conflits: le sud de l’Iran dans la compétition géopolitique planétaire

Hanna Saanda 

Plusieurs rapports concernant des dommages aux installations de désalinisation dans le sud de l’Iran, dans un contexte d’attaques croissantes impliquant les États-Unis et l’entité israélienne, ont attiré l’attention sur une transformation plus large de la géographie des conflits modernes: la montée en importance des infrastructures politiques dans la confrontation géopolitique.

L’eau, longtemps considérée uniquement comme une question humanitaire, se retrouve de plus en plus sur une plage intersectionnelle où cohabitent sécurité, stratégie et résilience nationale. Surtout dans les régions arides ou semi-arides, les unités de désalinisation et les réseaux de distribution sont devenus non seulement des infrastructures publiques d’utilité, mais aussi des éléments cruciaux de la stabilité nationale.

Dans le cadre du droit international humanitaire, l’article 54, paragraphe 2, du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1977 interdit expressément la destruction d’objets nécessaires à la survie de la population civile, y compris les systèmes d’approvisionnement en eau. Ce principe reflète un consensus réglementaire de longue date selon lequel les conditions de vie fondamentales doivent rester protégées contre la logique de la guerre.

Cette architecture juridique est renforcée par les Règles de Madrid (1976) sur les ressources en eau en cas de conflit armé, qui considèrent les infrastructures hydrauliques comme faisant partie de la sécurité humaine et non comme des actifs économiques ou stratégiques classiques. Cependant, la persistance des différends portant sur de telles infrastructures indique un écart croissant entre les règles juridiques et les réalités opérationnelles des conflits contemporains.

L’impact mentionné sur les installations de désalinisation dans le sud de l’Iran doit donc être compris dans un cadre structurel plus large: la dissolution progressive des frontières claires entre infrastructures politiques et environnement opérationnel de la stratégie militaire. Dans ce paysage en mutation, les systèmes essentiels acquièrent une visibilité stratégique de plus en plus grande, même lorsque leur fonction première reste politique.

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Le droit international humanitaire repose sur les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution. Ces principes impliquent une séparation entre cibles militaires et systèmes de soutien à la vie civile. Toutefois, la complexité technologique et infrastructurelle croissante des sociétés modernes a rendu difficile la maintenabilité de cette distinction dans la pratique.

Selon l’article 8, paragraphe 2, point b, sous-article ii, du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, les attaques dirigées contre des objectifs civils qui ne sont pas utilisés à des fins militaires sont classées comme crimes de guerre. Mais au-delà de cette catégorisation juridique, une question stratégique plus large se pose: celle de la déstabilisation à long terme des sociétés par la perturbation de services essentiels.

L’expérience historique montre que les infrastructures hydrauliques occupent une position particulièrement sensible à cet égard. Leur perturbation a déclenché à plusieurs reprises des réactions en chaîne — crises sanitaires, déplacements internes et vulnérabilités structurelles prolongées qui dépassent largement le théâtre immédiat du conflit.

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D’un point de vue géopolitique, l’exposition croissante des systèmes hydrauliques à la dynamique militaire reflète un changement dans la façon dont le pouvoir s’exerce dans les zones contestées. Plutôt que de se limiter au contrôle territorial ou à la confrontation directe, l’influence s’exerce de plus en plus par la pression sur les systèmes d’infrastructure soutenant la continuité de la vie sociale.

Cette tendance soulève des questions plus profondes sur l’architecture future de l’ordre international. Le système d’après-guerre, établi après 1945, reposait sur l’hypothèse que la vie des civils et les services fondamentaux pouvaient être protégés contre la logique immédiate de la guerre. La dégradation de cette hypothèse marque une transformation fondamentale dans la nature même de la guerre.

Dans ce contexte, la situation dans le sud de l’Iran n’est pas une exception isolée, mais un reflet d’une réalité géopolitique plus large : un état dans lequel les infrastructures deviennent à la fois le terrain et l’enjeu de la compétition stratégique.

La résilience des règles internationales existantes dépendra finalement de la capacité des systèmes essentiels, tels que l’approvisionnement en eau, à rester en dehors de la logique opérationnelle de la rivalité de puissance — ou à s’y intégrer de plus en plus.

 

L'antilibéralisme d'Armin Mohler

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L'antilibéralisme d'Armin Mohler

Giuseppe Grosso

Source: https://www.academia.edu/136894065/Lantiliberalismo_di_Ar...

Armin Mohler (1920-2003) a été communiste dans sa jeunesse, puis spenglerien et secrétaire d’Ernst Jünger. Son œuvre la plus connue est sa thèse de doctorat sur la révolution conservatrice en Allemagne (1918-1932), publiée en 1950 à Stuttgart et traduite en italien seulement en 1990.

31zEz8eAWML._SY264_BO1,204,203,200_QL40_ML2_-1792055329.jpgMohler a été un critique acharné du libéralisme. Pour lui, le libéral pense pouvoir comprendre comment fonctionne le monde avec toute sa complexité et «ne sait pas que la vie, en réalité, avance en zigzag»; il ne sait même pas que d’abord il fait ce qui est mauvais, puis ce qui est juste, mais à moitié («Contro i liberali», Arona 2015, p. 29). Il n’existe pas d’«individu indépendant»: c’est la pire abstraction possible. La famille, les relations, la géographie, la réalité historique, l’éthique façonnent les individus. Ce qui compte, c’est ce que l’on fait, non ce que l’on dit.

Mais on peut rappeler les mots d’un poète italien: l’être est plus que le dire, mais parfois ne pas dire, c’est aussi ne pas être (et dire, c’est aussi être). Mais n’allons pas plus loin dans la métaphysique: ce qui intéresse Mohler, c’est l’authenticité de l’agir, et dans les expressions de la pensée libérale, comme la Constitution de la République fédérale d’Allemagne, il voit une affirmation de bonnes intentions sans conséquences. «Il suffit qu’on confesse à voix haute sa foi dans le catalogue des désirs, et alors on appartient à la communauté même si, ensuite, l’on fait tout le contraire».

31710341607-1126690050.jpgLa société libérale est théorisée par ceux qui veulent un monde meilleur, mais elle est utilisée par les appareils criminels et les mafias pour réaliser des affaires louches. L’expression politique du libéralisme est le centrisme, qui marginalise les courants «forts» de gauche et de droite en les considérant comme extrêmes et infréquentables. Si les libéraux constituent la « classe discutante » (Donoso Cortés), alors les ennemis des libéraux sont ceux avec qui l’on ne discute plus ou ne peut plus discuter.

Selon Mohler, les libéraux nourrissent «une confiance sceptique dans l’existence», dans le sens où, pour eux, «la douleur, les malheurs, les faiblesses humaines font partie du tout, tout naturellement». Pour les libéraux (comme pour Épictète), rien ne peut être obtenu gratuitement. Le bonheur n’est connu que de ceux qui connaissent aussi la douleur. Il n’y a pas d’illusions, et il y a peu d’intérêt pour les théorisations abstraites.

Les libéraux négligent la seule, vraie et grande question: «Comment puis-je vivre, comment dois-je vivre, si je dois mourir?». Contre l’enracinement, les libéraux soutiennent et pratiquent le principe opposé: celui du déracinement. Si les êtres humains sont «sans racines», alors ils sont tous égaux dans le déracinement et manipulables. Cependant, à cent ans du jugement mordant de Moeller van der Bruck, partagé par Mohler: «Avec le libéralisme, les peuples vont à leur ruine», nous avons compris que les peuples se ruinent sur la base du principe opposé, celui du totalitarisme et de la négation des libertés.

La polémique anti-égalitaire ne fait pas apparaître à Mohler les aspects positifs des principes libéraux: l’affirmation de la liberté, de la tolérance et de la coexistence dans le respect des différences. D’autre part, Mohler s’oppose implicitement, avec ses théories, à la division habituelle du pouvoir: le pouvoir économique à la droite libérale, le pouvoir politique au centre, le pouvoir culturel à gauche. Le « système » a résisté ainsi pendant des décennies.

71GQXqZJEpL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgFace aux bouleversements actuels, et surtout du côté russe, les critiques antilibérales de Mohler méritent une certaine attention. L’utilitarisme, l’individualisme, la réduction des valeurs à des intérêts sont des phénomènes qu’il ne faut pas ignorer ni considérer comme des expressions inévitables du progrès. Le communautarisme antilibéral peut déboucher sur le totalitarisme et les persécutions, mais d’un autre côté, l’individualisme peut provoquer la fin du lien social communautaire, dégénérant en égoïsme antisocial.

La modernité « libérale » dissout-elle nécessairement, ou non, tout lien familial, national et religieux de solidarité? La réponse n’est pas évidente. Le libéralisme «ultra modum» peut sombrer dans l’anarchie individualiste, mais le libéralisme originel est tout sauf anarchique.

lundi, 25 mai 2026

Jünger, l'"américanisation" et la massification

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Jünger, l'"américanisation" et la massification

Claude Bourrinet

Le 5 août 1945, Jünger visite sa ville natale, Hanovre. La ruine dépasse la dimension humanitaire. La destruction radicale de la cité signifie un anéantissement plus radical que celui de vies. Il s'agit de celui de la mémoire. « Les liens qui nous rattachaient au Moyen Âge sont désormais tranchés – je ne veux pas seulement parler du point de vue architectural, mais je songe à la chaîne ininterrompue de générations qui se sont succédé dans les maisons de colombage, aux toits gothiques, dont les poutres portaient des inscriptions en lettres d'or. »

Les édifices en ruine sont changés en « reliques », en acquièrent de ce fait une « puissance supérieure ».

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La guerre moderne réalise parfaitement et intégralement ce que les conflits passés ne parvenaient à faire pour ainsi dire qu'accidentellement. Il y eut bien sûr Carthage, Corinthe, Persépolis, Mexico. Mais la volonté d'effacement du passé des peuples, d'éradication de leur mémoire, était limitée par les moyens réduits de ces âges sans technique véritablement performante. Nous étions vraiment dans les âges obscurs où le progrès manquait cruellement, et où les talents humains étaient ridiculement artisanaux. Dorénavant, il est tout à fait envisageable de supprimer totalement toute mémoire, au moins visuelle, par la destruction de l'habitat ancestral des peuples. On peut le faire pacifiquement, comme à Paris, avec Haussmann, ou dans la Rome médiévale, avec Mussolini, ou ailleurs – c'est ce que Jünger appelle l'américanisation -, mais la guerre moderne est beaucoup plus efficace.

Jünger, le 1er septembre 43, nous relate un témoignage significatif, à cet égard. Le 30 juillet, le docteur Otte, de Hambourg, lui écrit que sa pharmacie avait été détruite, « avec tout le Fischmarkt, ainsi que tous les biens hérités de son arrière-grand-père, de même que les pièces où il avait déposé ses documents sur Kubin ».

La modernité, violemment ou pacifiquement, soit en détruisant, soit en oubliant, s'applique, volontairement ou non, à oblitérer le passé, condamnant la conscience qu'a l'homme contemporain du monde, à coïncider avec le présent, c'est-à-dire un flux incompréhensible, qui file vers des futurs fantasmés, soumis aux caprices du moment.

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La société de masse est la cause et la conséquence de l'amnésie universelle, surtout dans les grandes villes (Jünger nous dépeint des habitants des campagnes encore enracinés, mais l'on sent que ce moment d'hésitation de l'histoire est provisoire). En 1939, juste avant sa mobilisation, il y « est chaque fois surpris par l'aggravation de leur caractère automatique. Chose étrange, leur air de léthargie, d'absence, d'égarement s'accentue en proportion. Cela se lit sur les visages de l'individu, cela se sent à la façon dont les masses circulent et dont les chauffeurs sont assis à leur volant. Il semble que la part de conscience qui se dépose dans les formes, soit du même coup perdue pour les êtres. » […] « Les spectateurs qui sortent du cinéma ressemblent à une foule de dormeurs qui s'éveillent et lorsque nous pénétrons dans une salle baignée de musique mécanique nous croyons entrer dans l'atmosphère d'une fumerie d'opium. »

La réflexion sur l'arrachement des hommes au terroir qui secrétait des siècles de mémoire, et transforme l'homme en ectoplasme, débouche sur une anthropologie. L'humanité s'est transformée beaucoup plus radicalement en un siècle qu'en six mille ans. Il reviendra sur cette idée dans sa nouvelle, parue en 1985 (à l'âge de quatre-vingt-huit ans!), Une dangereuse rencontre, dont la trame se situe à Paris, en fin de siècle « décadent ».

b0f712fbd777e627b4c590299d9b2d08.jpgMétropolis, de Fritz Lang, vient alors à l'esprit, avec ses foules immenses communiant dans des émotions violentes et spasmodiques, et ces colonnes de travailleurs somnambuliques, à la marche cadencée d'automates. Le 18 juin 1940, dans une circonstance certes singulière, car il s'agit des suites tragiques de la défaite française, il voit à Montmirail « une colonne de plus de dix mille prisonniers français » traverser la ville. « En pareilles circonstances on ne peut plus distinguer les individus. Je remarquai aussi l'allure mécanique et irrésistible qui est propre aux catastrophes. Nous étions debout derrière la grille du préau de l'école et nous tendions des boîtes de viande et des biscuits, ou les répandions dans le maquis de mains qui s'allongeaient vers nous à travers les barreaux. La vue de ces mains surtout était troublante. »

La synecdoque est frappante : la foule humaine se réduit à des mains tendues.

La massification, l'anonymat atteignent un tel degré que toute relation, « toute participation à une vie collective », écœurent, et deviennent entachées de défiance, et, pire, de menace. « L'aveuglement d'une populace désormais innombrable passe toute imagination, toute mesure. »

La dépersonnalisation, la mécanisation de l'homme colonise jusqu'au langage. Le 18 juillet 1945, il dénonce « L'un des modernismes déplaisants : « Je le contacte » L'emploi transitif mécanise le verbe ; cette tournure implique un manque de respect. Pourrait-on dire : « Hier, j'ai contacté Goethe », ou même : « J'ai contacté mon supérieur » ? On est sensible à cette petite inconvenance : la preuve, c'est qu'on évite de dire : « Un tel m'a contacté ». Dans ce cas, les esprits économes eux-mêmes n'auront pas peur de la périphrase : « Il a pris contact avec moi ». Cette tournure est au nombre de celles qu'a produites la croissance du monde des automates, et a sans doute été répandue par l'usage du téléphone. »

Combien de régions de l'esprit et des mœurs ces travers déshumanisant ont-ils contaminés depuis !

La sensibilité de l'homme différenciée ne souffre pas d'atteinte à son intégrité humaine. Des réactions épidermiques, portant sur des détails qui, pour le commun des mortels, peuvent paraître absolument dérisoires, comme une musique vulgaire propagée dans la rue, un mot inauthentique désignant un sentiment, « toutes les notions à la mode, les tournures que colore l'époque : vocabulaire qu'enrichissent surtout la politique, la technique et les relations sociales ». « Un esprit se classe en cédant à cet entraînement. »

Louange des doubles structures

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Louange des doubles structures

Par Dimitrios Kisoudis 

Source: https://www.linkedin.com/pulse/lob-der-doppelstruktur-wel...

La pensée européenne est dure ou ferme. Nous pensons en opposés qui se heurtent violemment dans l’espace et qui, même en tant qu’idées, ne campent pas facilement l’un à côté de l’autre. Lorsque nous affirmons quelque chose, la négation suit immédiatement. Et après la négation, la négation de la négation, avant que nous puissions, à un moment donné, nous sentir pleinement réconciliés. 

La pensée asiatique est douce et fluide. Elle pense en contradictions qui surgissent constamment comme de petites vagues. Tout comme la limaille se laisse attirer par la force d’attraction d’un aimant, les petites contradictions trouvent leur chemin dans le courant principal. Ce n’est que lorsqu’une contradiction antagoniste apparaît qu’elle doit être éliminée. 

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La dialectique, tant de l’Europe que de l’Asie, peut entraîner de violentes secousses. Mais l’homme politique européen, peut-on penser, ne comprend pas aussi aisément que le poisson dans l’eau comment se mouvoir dans son milieu. L’homme politique asiatique a le don de l’auto-amélioration, car il part de toute façon du principe qu'il existe des contradictions et saisit mieux celles qui sont pertinentes. 

La multipolarité est un ordre mondial de type asiatique. Nous devons donc penser de façon plus asiatique, plus fluide. Nous ne devons pas percevoir les institutions comme des blocs qu’il faut affirmer ou nier. L'OTAN, l’UE – et oui, même la Loi fondamentale allemande – nous sont des obstacles dans les bouleversements actuels. Ces obstacles se franchissent mieux en les contournant qu’en les renversant. 

Une négation fréquente en politique se manifeste sous la forme d'une volonté sortie. Le Dexit qui veut quitter l'UE, le désir de sortir de l'OTAN, etc. Mais l’Allemagne ne peut pas sortir de l'OTAN. Cette organisation supranationale est là pour maintenir l’Allemagne à terre (down). Comment l’Allemagne pourrait-elle en sortir pour s’élever? L’Allemagne ne peut pas davantage sortir de l’UE. Le Royaume-Uni a pu sortir parce qu’il n’appartient pas à l’Europe. Que les Britanniques soient sortis de l’UE n’est pas un argument pour imiter leur exemple. C’est plutôt un argument pour affirmer l’UE, car on y est largement libéré de l’influence britannique. 

Un espace européen avec des règles communes facilite les accords avec d’autres grands espaces et États-civilisation. Si l’UE disparaissait, on la reconstruirait immédiatement. Probablement avec des intentions moins sublimes qu’auparavant. Depuis 2009, l’UE dispose d’une clause d’assistance mutuelle, ce qui permet de l’étendre aisément en une double structure avec l'OTAN. L’UE n’a pas de constitution ni de cour constitutionnelle, elle est plus ouverte à l’évolution que la structure rigide de la République fédérale avec ses développements juridiques et ses anciennes institutions. 

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L’UE atteint ses limites dans son intégration politique. Là aussi, ces limites peuvent être contournées. L’intégration sous-régionale, c’est-à-dire les regroupements en dessous de la région Europe, est une bonne méthode pour rassembler de plus petits États autour de projets stratégiques, notamment dans le domaine du commerce énergétique et des infrastructures. L’initiative des Trois Mers, l’Union pour la Méditerranée, le Benelux, la Baltique – ceux qui n’ont pas ces idées ne doivent pas rejeter la faute de leur manque d’idées sur l’UE. L’Allemagne aurait déjà pu lancer une initiative pour l’Europe centrale afin de répondre à l’essor stratégique de la Pologne, qui fait écho à travers toute l’Europe. 

Plus il y a de structures, mieux c’est. Cela coûte certes de l’argent, mais une stratégie erronée coûte encore plus cher. Les structures doubles ou triples permettent à des structures figées ou obsolètes de s’éteindre avec dignité et discrétion. Elles facilitent le déplacement des priorités sans offense. En cas de crise, il devient évident lesquelles de ces structures seront viables.

L’échec du libéralisme: domination mondiale mais trahison des principes

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L’échec du libéralisme: domination mondiale mais trahison des principes

Michael Kumpmann

Dans mon dernier article, j’ai décrit l’individualisme libéral comme un poison problématique, à la fois nuisible psychiquement et socialement, qui atomise et corrompt la société. Cela soulève la question de savoir si le libéralisme, avec l’idée d’individualisme, a réellement réussi. D’un côté, on peut dire: oui. L’individualisme est la théorie la plus réussie de la modernité, celle qui a réussi à écraser le fascisme et le communisme, puis à restructurer le monde selon ses propres visions dans le cadre du mondialisme.

Les entités étatiques de gauche sont soit de petits pays comme le Népal, Cuba ou la Corée du Nord, qui ne jouent presque plus aucun rôle sur la scène mondiale, soit des gauches occidentales, woke et Baizuo, qui aiment faire du théâtre mais qui, en pratique, ne menacent pas sérieusement le capitalisme libéral. Au contraire, l’exploitation, la marchandisation, etc., sont désormais considérées par la gauche comme bonnes, à condition que les exploiteurs accrochent simplement le drapeau arc-en-ciel en vitrine.

Même des personnes comme Sarah Wagenknecht ne parviennent pas à empêcher leurs partis d’être infectés par le virus woke, et même des sociaux-démocrates inoffensifs comme Bernie Sanders aux États-Unis sont marginalisés. Seule la Chine est couronnée de succès, mais la question se pose de savoir si ce pays représente une forme socialiste de marché propre à la deuxième théorie politique, ou si, en réalité, il est devenu une technocratie post-communiste basée sur un ultra-capitalisme, qui ne symbolise plus vraiment le socialisme pur selon Marx, Lénine et Staline.

16-augusto-pinochet-2063502923.jpgLa majorité des fascistes en Occident sont également devenus des figures caricaturales, et la plupart des fascistes qui ont politiquement réussi après 1945, comme Park Chung-Hee, Pinochet ou le bataillon Azov en Ukraine, sont de facto des bagarreurs violents et des chiens de combat de l'Occident et des libéraux, qui font le sale boulot pour lesquels les libéraux s'estiment trop raffinés. Pinochet reste un exemple choquant de la manière dont le fascisme est devenu politiquement impotent. Il a été porté au pouvoir par un putsch, avec l’aide de l’Occident et d’agences secrètes comme la CIA, a ensuite pu mener des réformes pro-capitalistes, puis a été jugé par le même Occident.

Cependant, le succès des idéologies politiques ne se mesure pas uniquement en termes de conquête du pouvoir. La domination mondiale devient inutile si l’on ne met pas en pratique ses propres idéaux et principes.

C’est précisément ici que résident des doutes légitimes. On pourrait même dire, en partie, que l’individualisme en tant que sujet politique des libéraux a échoué. Les Lumières visaient une société de philosophes libres autour de cercles de lecture. Qu’ont obtenu les libéraux? une société où une grande partie des gens rabâchent des phrases apprises par cœur comme «Orange Man Bad», et où, dans leur jeunesse, ils portent la même tenue uniforme du style «gangster extrême du ghetto» et, à l’âge adulte, le costume noir taillé sur mesure, semblable à celui d’un homme d’affaires. (Alors que le lieu « Harajuku » au Japon se rapproche beaucoup plus d’une société colorée, que 99% de la jeunesse occidentale d’aujourd’hui.) Une société où l’on préfère critiquer verbalement le gouvernement plutôt que de penser par soi-même. On dit constamment aux gens qu’ils doivent se retenir et faire attention à leur attitude pour plaire aux employeurs potentiels, etc. L’un des slogans les plus populaires dans l’Allemagne libérale et individualiste d’aujourd’hui est ironiquement la phrase « Nous sommes plus » (Wir sind mehr).

Un aspect intéressant est présenté dans la citation suivante de l’article d’Alexander Douguine, «Evola vu de gauche»:

«Dans les ranges de la gauche, surtout dans ceux de l’extrême gauche, on retrouve facilement le même complexe, la même passion, la même exaltation de l’expérience traumatique, et en même temps le même rejet du conformisme, la même haine profonde à l’égard des normes et conventions, la même révolte contre le banal».

the-fountainhead-3287604548.jpgAvec cela, Douguine voulait en réalité décrire la similitude entre Evola et la gauche radicale. Mais de facto, c’est aussi une bonne description des libéraux comme Ayn Rand. Ces conformistes et gens ordinaires dont Douguine parlait, étaient chez Ayn Rand les «Second Handers», qui ne pensent pas par eux-mêmes, mais mènent une «vie de seconde main» et suivent les autres. Dans des récits comme celui de The Fountainhead, ces gens sont pleins d’une haine inconsciente envers les marginaux hors normes, une haine qui conduit à vouloir ruiner leur vie pour que tout le monde reste à un niveau moyen. La meilleure illustration est Elsworth Toohey dans The Fountainhead, qui lance une campagne de dénigrement extrême pour ruiner ses concurrents plus performants et les accuse d’avoir produit quelque chose d’anormal, qui ne correspond pas à la moyenne, alors que ces concurrents connaissent un succès énorme. (Plus que Toohey lui-même dans sa vie). On peut imaginer les Second Handers comme un croisement entre l'homme du "on"' (« Das Man ») selon Heidegger et les porteurs de la morale des esclaves chez Nietzsche.

9780141188935-3358954873.jpgDans Atlas Shrugged, John Galt construit avec quelques élus une nouvelle société, laissant les conformistes littéralement sombrer. Mais, bien que les libéraux aient gagné en Occident, ce n’est pas une société à la Howard Roark, mais une société où ce sont les « Elsworth Tooheys », les conformistes que Ayn Rand méprisait, qui détiennent le pouvoir.

Mais revenons au sujet principal: si l’on réfléchit bien, même les «fascismes homogénéisés» avec Evola, Heidegger, Spengler, Schmitt, d’Annunzio, Savitri Devi, Ernst Jünger, Wirth, Willigut et beaucoup d’autres penseurs avaient en réalité bien plus d’individus libres et d'esprit indépendants dans leurs rangs que le libéralisme d’aujourd’hui. Les rangs communistes, eux aussi, comptaient des personnes comme Posadas, de nombreux anarchistes de gauche, Adorno, Marcuse, Deleuze, McKenna et d’autres, soit un nombre étonnamment élevé de penseurs libres.

(Ce point précis, selon lequel le libéralisme produisait étonnamment peu de personnes libres et individualistes, était aussi un point d’attaque qui caractérisait les freudo-marxistes et, plus tard, la Nouvelle Gauche en Europe. Ils voyaient comme problème que derrière l’individu soi-disant libre se cachaient une multitude de traumatismes, de névroses et d’illusions délirantes).

b4cc014d5572b512f2faaae7bf9c7521.jpgEn dehors de cela, un fonctionnaire libéral qui travaille 40 heures par semaine, doit obéir aux ordres de personnes comme Bezos et se taire poliment, car sa vie privée et ses déclarations sur Facebook sont sciemment surveillées par des employeurs et par d'autres, et qui ne peut même pas décider lui-même quand il peut aller aux toilettes ou doit faire attention depuis son enfance pour plaire à ses employeurs potentiels, n’a probablement pas beaucoup plus de possibilités d’épanouissement individuel qu’un officier de l’armée allemande dans la bataille de Stalingrad ou un paysan en service obligatoire dans un kolkhoze.

Il est aussi intéressant de constater que les libéraux, qui mettent en avant la dignité intrinsèque de l’individu, indépendamment de tous collectifs, portent en même temps le récit du «bon travailleur contre le mauvais parasite social» comme une relique, et ont dégradé les chômeurs de longue durée et autres au statut peu enviable de «bouches inutiles», où la seule valeur de l’être humain ne se manifeste que par son utilité économique pour la société.

Il est aussi frappant de voir que, dans le champ politique (à l’exception des anarchistes), l'individualisme radical et le collectivisme radical ne sont souvent pas opposés, mais se rapprochent souvent, de manière étonnante. Par exemple, chez Léon Trotski, qui exigeait par moments que l’homme ne soit qu’une simple machine à travailler pour l’État, sans même droit au bonheur privé comme le mariage ou la famille. En même temps, Trotski parlait constamment de la promotion des droits individuels pour les femmes, les enfants, et autres. Même de nombreux représentants du libéralisme individualiste (comme Ayn Rand) exigeaient que l’individu se sacrifie dans des guerres pour défendre les «valeurs occidentales». Cela soulève la question de savoir si l’individualisme et le collectivisme sont vraiment des catégories significatives pour distinguer les systèmes politiques.

Francis_Parker_Yockey-577123386.jpgEn dehors de cela, ce que disait Francis Parker Yockey reste valable: la politique commence lorsque un groupe veut éliminer physiquement un autre groupe ou lorsqu’un groupe commence à croire qu’un autre groupe veut l'exterminer. Les décisions individuelles, même pour des crimes, ne créent jamais de politique. La politique ne concerne jamais le criminel en tant que tel, mais toujours, collectivement, les criminels. Aleister Crowley pouvait dire beaucoup de choses qui remettaient en question la foi du peuple et le système. Il n’était pas un acteur politique. Mais lorsque Shoko Asahara a commencé à fabriquer du gaz toxique avec sa secte, à acheter des armes à l’étranger et à planifier un coup d’État, il est devenu un acteur politique. On peut donc dire que la politique, en principe, part toujours d’un collectif, et que l’individu n’y apparaît pas. C’est pourquoi l'individualisme libéral n’est finalement qu’une formule de propagande.

Note: 

[1] Evola vu de gauche | La Quatrième Théorie Politique

13:34 Publié dans Définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : définition, individualisme, libéralisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook