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samedi, 22 août 2026

Entre multipolarité et “fin des temps” apocalyptique

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Entre multipolarité et “fin des temps” apocalyptique

Lorenzo Carrasco

Source: https://jornalpurosangue.net/2026/04/29/entre-a-multipola...

Dans un article opportun intitulé «La fausseté mécaniste – pourquoi l’Occident échoue si souvent en géopolitique», l’ex-diplomate et ancien analyste du MI-6 britannique Alastair Crooke affirme sans détour que la grille de lecture de la rationalité séculière occidentale n’est pas adaptée pour comprendre le conflit israélo-palestinien. Pour lui, il est évident que l’avenir de la région est de plus en plus décidé par des symboles religieux — «[la mosquée] Al-Aqsa contre le Troisième Temple».

Crooke précise: «(…) En Israël, les élections nationales de novembre 2022 ont amené au pouvoir une nouvelle direction qui s'est engagée à parachever la fondation d’Israël sur la “Terre du (Grand) Israël”, en déplaçant la population non juive et en mettant en œuvre la loi halakhique [liée aux coutumes dictées par la Torah et la tradition rabbinique].

«La plateforme du nouveau gouvernement était l’expression d’un dessein eschatologique et messianique, avec une téléologie visant à ouvrir la voie vers la Rédemption messianique. Elle n’était ni séculière, ni formulée dans des termes éclairés.

« Mon argument… est que les modes de pensée occidentaux, séculiers et mécanistes, ne comprennent pas ces changements fondamentaux. L’Occident s’obstine à appliquer ses préceptes conceptuels occidentalisés à quelque chose — le messianisme et la quête de la Rédemption — qui échappe totalement au champ de conscience occidentale postmoderne. Nous comprenons bien la politique de puissance, mais l’eschatologie reste, dans une large mesure, un livre fermé pour la plupart des Occidentaux séculiers ».

61QFqVr2VeL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgD’un autre côté, il affirme que «les États-Unis eux-mêmes sont loin d’être immunisés contre les courants de l’idéalisme messianique, du millénarisme et du manichéisme». Citant l’historien Michael Vlahos, il observe: «Depuis leur fondation, les États-Unis ont recherché, avec une ferveur religieuse ardente, un appel supérieur pour racheter l’humanité, punir les impies et inaugurer un millénaire d’or sur Terre. L’Amérique est restée fidèle à sa vision singulière d’une mission divine en tant que “Nouvel Israël de Dieu”».

Autrement dit, «les États-Unis ne sont pas seulement ‘messianiques’ dans leur nature… mais ils manifestent une vision implicitement biblique, proclamant leur foi dans la nature prédestinée de leur destinée. Une “nation élue”, désignée divinement pour agir au nom de la Providence comme Rédemptrice du monde».

Néanmoins, ce que signale Alastair Crooke, c’est la fin de l’ère dominée par la suprématie de la pensée mécaniste consolidée par les Lumières occidentales, en gros, ces derniers trois siècles et demi. Un système qui s’avère de plus en plus incapable d’expliquer des phénomènes qui relèvent de la métaphysique, y compris la révolution islamique elle-même et la résilience conséquente de l’Iran dans sa confrontation avec deux des plus grandes puissances militaires du monde, la résurgence de la Russie orthodoxe et l’expansion du catholicisme aux États-Unis, en grande partie impulsée par l’immigration hispanique.

En somme, un carrefour entre une multipolarité réelle et la « fin des temps » souhaitée et préparée par des fondamentalistes qui se déguisent en avant-gardistes de la civilisation.

Les BRICS n’ont pas besoin d’une monnaie commune pour affaiblir le dollar

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Les BRICS n’ont pas besoin d’une monnaie commune pour affaiblir le dollar

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/203884

Les BRICS peuvent « tout simplement » réduire leur dépendance au dollar, sans même avoir à essayer de créer une monnaie commune semblable à l’euro.

Les échanges peuvent aussi être réglés en monnaies nationales via un système de compensation multilatéral, permettant ainsi aux membres d’utiliser de façon productive les soldes accumulés.

Les « intermédiaires » deviennent superflus

Même les échanges qui n’impliquent jamais les États-Unis passent souvent par le dollar. Les importateurs reçoivent des dollars, les banques utilisent des canaux libellés en dollars et les gouvernements détiennent des réserves en dollars. Le règlement direct en roubles, roupies, yuans ou autres monnaies des BRICS élimine automatiquement cet intermédiaire, réduit les coûts de conversion et la vulnérabilité face aux sanctions financières.

Des échanges déséquilibrés posent toutefois un autre problème. Si un pays exporte beaucoup plus qu’il n’importe, il accumule la monnaie d’un partenaire, avec peu de possibilités de la dépenser ou de l’investir. Ces soldes inutilisés peuvent finir par pousser les exportateurs à refuser les paiements dans la monnaie locale.

Le système proposé limiterait donc la quantité de chaque devise que les membres pourraient détenir. Une institution de compensation des BRICS gèrerait les flux commerciaux nets entre plusieurs pays, au lieu de régler chaque opération séparément. Les soldes excédentaires pourraient être investis dans des obligations d’État, des fonds pour l’infrastructure et le développement, convertis via des échanges de devises ou, en dernier recours, transformés.

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La stabilité du dollar est remise en cause

Cela vise donc la fonction qui confère au dollar une grande partie de sa stabilité. Les pays acceptent le dollar notamment parce que la profondeur des marchés américains leur permet de réinvestir leurs excédents commerciaux dans des actifs liquides. Les BRICS n’ont cependant pas besoin d’une banque centrale commune ou d’une politique fiscale partagée pour reproduire cette fonction. Il suffit de règles de compensation crédibles et d’actifs utiles pour les détenteurs d’excédents.

Certains éléments existent déjà. Les banques centrales des BRICS ont développé une initiative volontaire de paiements transfrontaliers et discutent de « BRICS Clear », un éventuel réseau indépendant de compensation et de dépôt. Les comptes spéciaux Vostro en roupies de l’Inde permettent déjà aux banques étrangères de détenir des recettes commerciales en roupies et de les investir dans des titres de créance autorisés.

Le risque de change, les contrôles de capitaux, les marchés inégaux et la méfiance politique restent toutefois des obstacles possibles. Une union de compensation doit rendre les devises nationales attractives à détenir en période de déséquilibres commerciaux. Un tel système ne détrônerait évidemment pas le dollar du jour au lendemain. Sa valeur réside dans la possibilité de transférer davantage d’échanges hors du circuit du dollar, de réduire la dépendance aux réserves et de limiter la portée des sanctions financières occidentales.

La puissance du dollar peut donc s’éroder via l’infrastructure de paiement, bien avant que les BRICS ne s’accordent sur une monnaie commune.

11:10 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : brics, finance, monnaie, actualité | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 21 août 2026

Le Prince de Machiavel et les leçons pour les dissidents

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Le Prince de Machiavel et les leçons pour les dissidents

Source: https://erkenbrand.net/de-heerser-van-machiavelli-en-de-l...  

De quoi parle le livre ?

L’essentiel de cet ouvrage peut être résumé afin d'en faire un guide pour acquérir et conserver le pouvoir, vu du point de vue d’un prince. La meilleure façon pour un prince d’y parvenir dépend cependant de toutes sortes de circonstances liées à lui-même, à sa principauté, à ses sujets, etc. Ces différents éléments peuvent être grossièrement répartis en quatre catégories:

1 : Le caractère du souverain en question.

Quelle est l’origine du souverain ? S’agit-il d’un prince de naissance ou a-t-il accédé au pouvoir autrement ? Quel est son caractère ? Est-il généreux ou avare ? Est-il un combattant pour la justice ou un tyran cruel ? Tout cela a son importance, car l’image perçue du prince influencera l’attitude de ses ennemis, de ses alliés et de ses sujets.

2 : Comment le souverain a acquis son pouvoir.

Quels sont les processus qui ont mené le prince au pouvoir ? S’il n’est pas un prince de naissance, plusieurs voies sont possibles pour parvenir à la tête d’un État, chacune avec ses propres variables, comme la nature du soutien dont il a bénéficié lors de son ascension, ou la situation de la principauté avant son règne. La manière dont le pouvoir est acquis est également cruciale: l’a-t-il obtenu grâce à des exploits héroïques au combat ou de façon rusée en éliminant tous ses rivaux ? Combien de son succès est dû à sa propre compétence et quelle fut la part de la fortune ? Les réponses à ces questions influencent sa période de règne, en particulier au début, lorsque sa position doit encore être consolidée.

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3 : À quel type de principauté appartient l’État.

L’auteur décrit divers types de principautés sur lesquelles un prince peut régner, et leur importance réside dans le fait que ces variantes présentent de grandes différences. Chacune nécessite une politique spécifique et pose ses propres défis, lesquels varient considérablement selon les cas. Il va de soi qu’un prince héréditaire héritant d’une principauté dont la famille est aimée des sujets (le fameux « prince de naissance ») aura la tâche plus aisée qu’un nouveau prince à la tête d’un État tout juste conquis. Cela est d’autant plus vrai si ce nouvel État est composé de territoires récemment annexés, peuplé de groupes parlant différentes langues, ayant des lois et coutumes diverses, et parfois habitués à l’autogestion.

Un autre élément important à prendre en compte est la position géographique et sociopolitique de la principauté en question. Des puissances concurrentes convoitent-elles ce territoire ou est-il sans intérêt stratégique ? D’autres facteurs encore déterminent le degré potentiel (d’in)stabilité d’une principauté.

4 : Quel type de population (sujets et noblesse) vit dans la principauté.

Les catégories précédentes en disent long sur la situation d’un État, mais l’analyse est incomplète sans la quatrième: le facteur organique. Le type de population auquel un prince doit faire face se compose de deux groupes: la noblesse et la masse populaire. La noblesse est une force à surveiller, car elle peut conspirer contre le souverain – entre elle ou avec des éléments extérieurs; elle peut aussi tenter de gagner la faveur du peuple au détriment du prince, compromettant ainsi la stabilité du régime. Surtout en période de troubles, il faut être vigilant. Les opportunistes parmi les nobles représentent le plus grand danger et doivent être surveillés de près. La masse, quant à elle, constitue toujours la majorité et forme la structure organique de l’État. Ce groupe est assez flexible, et tant que l’on respecte son honneur, les femmes et la propriété, il est disposé à tolérer beaucoup.

Cependant, si un prince néglige ses devoirs envers le peuple et suscite une haine réelle, la situation change radicalement. Le soutien populaire est généralement une bonne protection contre les attentats fomentés par les rivaux, car les auteurs d’un complot redoutent la colère du peuple. Si ce dernier devient hostile au prince, une tentative de coup d’État pourrait avoir lieu sans grandes conséquences.

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Ce qui précède offre un très bref aperçu des 26 points majeurs abordés dans l’ouvrage. Pour étayer ses analyses théoriques, Machiavel use abondamment d’exemples contemporains ou historiques, mettant en lumière les erreurs et les bonnes tactiques de figures historiques dans le contexte de conquêtes, de révoltes, de guerres, etc.

Quel est le point de vue adopté et quels sont les motifs ?

Le livre est écrit du point de vue d’un diplomate ayant vécu la majeure partie de sa vie dans la Florence des XVe et XVIe siècles, là où il est né et a grandi. L’auteur évoluait socialement dans les milieux de la haute société italienne, et le fait qu’il ait vécu au cœur de la Renaissance lui a permis d’observer de près les évolutions politiques et sociales de cette époque agitée. Le fait qu’il ait travaillé toute sa vie sur cet ouvrage montre qu’il y a intégré quasiment toute son expérience, ce qui lui donne une assise pragmatique solide.

Ce contexte se reflète clairement dans le style de l’ouvrage, que l’on peut qualifier de pragmatique: Machiavel ne se laisse pas détourner par des considérations morales. Il explique lui-même ce choix en affirmant que de nombreux princes se préoccupent trop de «ce que les choses devraient être» et pas assez de «ce qu’elles sont réellement». Ce style a conféré à l’ouvrage une valeur intemporelle, car la nature humaine évolue bien plus lentement que l’environnement social.

La question du véritable motif de l’auteur semble avoir deux réponses. À la lecture du texte, il apparaît qu’il y a un motif pratique direct et un motif idéologique plus indirect. Le premier est évident dans le style du livre: il a été écrit pour informer les princes de son temps, et ceux du futur, des situations auxquelles ils pourraient être confrontés au cours de leur règne, et leur apprendre à éviter les erreurs des souverains du passé afin de rendre leurs États plus stables. C’est donc réellement un «manuel du pouvoir».

L’autre motif n’apparaît que dans la dernière partie du livre. Il s’agit de restaurer la gloire de l’Empire romain, un but qui ne peut être atteint que si la stabilité est assurée. L’auteur se lamente souvent sur l’échec des souverains de son époque. S’ils suivaient ses conseils, ils pourraient viser des objectifs plus élevés que leur simple survie.

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Quels sont les points les plus marquants/intéressants ?

Un des aspects les plus frappants de ce livre est que la majeure partie de son contenu ne semble pas reposer sur des techniques de manipulation sophistiquées. Au contraire, tout paraît assez évident. Mais il est important de retenir que Machiavel fut le premier à réunir toutes ces perspectives logiques éparses en un texte concis. Il ressort aussi du livre que de nombreux souverains du passé connaissaient certains de ces éléments, mais par manque de compétence, ils échouaient souvent – et dans le domaine politique ou militaire, l’échec signifie généralement la fin. La synthèse de ces connaissances permet en théorie d’éviter bon nombre de ces erreurs, et de se concentrer sur des objectifs plus élevés, comme la restauration de la grandeur de Rome.

Un autre aspect intéressant du livre concerne la vision de l’auteur sur la masse et la société. On a déjà mentionné son point de vue très pragmatique, qui se retrouve aussi dans ce domaine. L’auteur décrit l’individu moyen comme « ingrat, imprévisible, faux, lâche et avide », prêt à être loyal envers son prince tant que tout va bien, mais se retournant sans scrupule contre lui dès que la situation l’exige. Il énonce ainsi les jugements les plus négatifs sur l’homme moyen, montrant que la masse n’est en rien sincèrement intéressée par la politique ou des visions supérieures, mais veut simplement vivre sa vie.

Si ce constat est controversé dans le monde post-Lumières, il n’en demeure pas moins vrai en pratique aujourd’hui qu’à l’époque de Machiavel. L’ego du citoyen ordinaire peut être flatté par des termes sacralisés comme "démocratie", "libre choix" et "individualisme"; dans les faits, ils restent manipulés et déplacés comme des sacs de sable métaphoriques, grâce à la manipulation mentale et aux illusions. La grande différence avec l’époque de Machiavel est qu’aujourd’hui, on en sait beaucoup plus sur les possibilités de manipuler l’esprit humain et que les techniques sont devenues bien plus sophistiquées (pensez à la propagande moderne de Bernays combinée à la télévision).

Un autre point notable du livre est sa vision sur les mercenaires face à la vertu de fidélité. Même si ces concepts sont aujourd’hui un peu datés (quoique présents dans certains conflits modernes), leur version abstraite – la qualité contre la quantité – est plus pertinente que jamais. Le monde postmoderne est régi par une mentalité quantitative qui dégrade tout, mais cela fait que la moindre expression de qualité ressort d’autant plus.

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Quelle est la pertinence du livre pour le monde actuel ?

Même si le contexte historique d’origine et nombre de ses caractéristiques – par exemple la structure géopolitique de petits États rivaux – ne sont plus d’actualité, beaucoup des stratégies décrites le sont encore. Le monde change, la situation sociopolitique aussi, mais la nature humaine reste presque immuable, quoi qu’en disent les philosophes à la mode. Machiavel écrit déjà qu’à son époque, l’opinion de l’armée comptait moins qu’à l’époque romaine, tandis que l’opinion de la masse devenait plus importante. Il ne s’agit pas de dire que chaque individu compte, mais que la perception collective du régime compte, par exemple parce qu’elle retire l’immunité du prince contre les attentats lorsque la haine populaire est profonde.

Aujourd’hui, la situation est encore plus complexe. L’avis général de la population reste déterminant, mais les techniques de manipulation de masse sont bien plus avancées qu’à l’époque de Machiavel. L’opinion publique est formulée par une élite d’oligarques internationaux qui financent les propagandistes, lesquels transmettent ensuite ces opinions à la masse par le biais des médias.

Cette construction, qui sert effectivement de « ministère de la Vérité », peut aussi être utilisée comme arme pour ruiner des personae non gratae. Mais aujourd’hui, contrairement à l’époque de Machiavel, les véritables dirigeants peuvent facilement rester dans l’ombre grâce à l’illusion de la démocratie. La masse peut se défouler en « votant » pour renvoyer quelques dirigeants de façade lors de périodes troubles, ce qui permet de maintenir la confiance dans le système. Cette illusion de choix est la principale carte des dirigeants contemporains pour se maintenir au pouvoir – et c’est pour cela qu’elle est devenue sacrée. Le consentement des sujets reste donc essentiel, même si sa forme a changé : il ne concerne plus les véritables dirigeants (dont l’existence et le pouvoir sont souvent ignorés), mais le système qui les maintient en place. Tant que la confiance dans ce système illusoire existe, les dirigeants restent souverains.

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Il existe un autre concept machiavélien qui a partiellement été neutralisé par ce système: la malédiction et la grâce de Fortuna. Cette déesse a toujours joué un rôle dans l’histoire mondiale, car un prince ne peut jamais tout prévoir. Des circonstances imprévues existeront toujours. Fortuna a ruiné beaucoup de dirigeants en se retournant contre eux, tout en en gratifiant d’autres. Même si elle reste présente comme angle mort ou cadeau surprise, ses effets sont aujourd’hui plus facilement contrôlables. Souvent, on peut intercepter ses sabotages avant qu’ils n’atteignent la masse, et dans d’autres cas, manipuler l’opinion pour en imputer la faute à un autre (souvent un ennemi du système).

On pourrait croire que les principes machiavéliens sont dépassés dans le monde moderne. Il n’en est rien. Les élites internationales utilisent toujours les conseils de Machiavel dans leurs luttes internes, souvent sous forme de guerres, comme le montre le conflit Russie/Ukraine. Les nouvelles techniques de propagande permettent simplement de masquer les véritables motifs sous un écran de fumée et d’illusions.

Il faut aussi rappeler que l’essence du machiavélisme décrit une mentalité préexistante à Machiavel. Cette mentalité, une volonté de puissance indifférente à tout principe ou responsabilité, existe chez chaque individu. Elle est universelle et fut la première fois clairement formulée par Machiavel dans le pragmatisme froid de sa philosophie. Même si la complexité du système moderne dissimule beaucoup, il est difficile de nier que la réalité de l’ère mercantile moderne est fondamentalement machiavélienne. Dans un système sans principes supérieurs, seul un pragmatisme froid et utilitaire domine. Cette mentalité a investi toutes les strates du système, notamment dans le monde des affaires. La concurrence entre entreprises (souvent des luttes de cartel contre les petits) en est un exemple et il est très machiavélien. Même à l’intérieur des entreprises, tous les coups sont permis (ou tous les chapitres du livre sont appliqués) pour gravir les échelons.

Il en va de même au sein des partis politiques (qui sont aussi, en fait, des entreprises), qui se révèlent souvent être des champs de bataille de type machiavélien. Un coup d’œil sur n’importe quel réseau social montre que la masse n’a pas échappé à la danse et, grâce à une atomisation systématique, s’est retrouvée plongée dans une lutte machiavélienne de « vertu » de tous contre tous.

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Quelles leçons les dissidents d’aujourd’hui peuvent-ils en tirer ?

Toutes les leçons du livre décrivent une volonté froide de puissance: il ne s’agit pas d’une question morale de bien ou de mal, mais d’un outil amoral que chacun peut utiliser. Le machiavélisme est souvent perçu négativement, mais dans ce cas la théorie est déjà teintée par l’image pratique d’un individu nuisant à autrui pour s’enrichir. Ce machiavélisme purement individuel, tel que décrit plus haut, est effectivement destructeur pour la construction d’une communauté et d’une société. Mais si le machiavélisme est compris comme un fait neutre de l’existence, il peut servir à bien plus que l’enrichissement individuel. Il faut alors considérer les motivations originales de Machiavel lui-même, qui indique que la compréhension de ses théories procure un avantage dans le jeu et permet d’obtenir plus de stabilité pour viser de plus grands objectifs. L’importance de la stabilité pour le développement est une loi éternelle.

Même si les théories de Machiavel sont aujourd’hui bien connues dans les sphères élevées (on peut supposer que tout le monde dans certains milieux a lu ce livre), ceux qui sont en dehors de ces cercles peuvent toujours y trouver un avantage en se familiarisant avec les règles du jeu et en reconnaissant certaines situations plus rapidement. Cet avantage se manifestera surtout dans la défense de son cercle, car il encourage la fidélité et permet de repérer plus facilement les opportunistes machiavéliques qui sont déstabilisateurs.

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Quelle leçon les dissidents peuvent-ils tirer de cet ouvrage ?

Une leçon essentielle pour les dissidents: la préférence claire de Machiavel pour se concentrer sur «ce qui est» plutôt que sur «ce qui devrait être». L’importance de cela ne doit pas être sous-estimée, car l’histoire est un processus organique qui, bien que cyclique, ne se répète jamais exactement. Si un certain idéalisme est absolument nécessaire, et si l’on peut (et doit !) apprendre du passé, il faut aussi se méfier de l’ombre sombre de la nostalgie. La nostalgie d’un monde idyllique qui n’a jamais existé n’est pas seulement illusoire, elle démoralise aussi. Au lieu de fermer les yeux sur la réalité actuelle, il faut regarder les cartes qui nous ont été distribuées, car c’est avec celles-ci que la partie se joue aujourd’hui.

Les escrocs nationaux-bourgeois: Dick Erixon et la droite "Excel" et moderne

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Les escrocs nationaux-bourgeois: Dick Erixon et la droite "Excel" et moderne

Source: https://hardensrost.substack.com/p/de-nationalborgerliga-...

Une forme particulière de tromperie caractérise une grande partie de la droite contemporaine. Des personnalités qui, depuis des décennies, ont défendu exactement le même ordre économique et culturel qui a jadis dissous nos communautés, affaibli nos traditions et rendu l’homme toujours plus déraciné, tentent aujourd’hui de se présenter comme les défenseurs de la civilisation, tout en continuant de défendre la même logique économique qui a contribué à cette dissolution.

Europadagen_2024_på_Kulturhuset_i_Stockholm_08.jpgDick Erixon (photo) est un exemple clair de cette évolution. Issu des milieux néolibéraux du Parti du Centre et pétri de l’idéologie de marché de la boîte à penser Timbro, il s’est progressivement transformé en commentateur conservateur, qui vante notre héritage chrétien, notre identité occidentale et la décadence civilisationnelle actuelle qui, à l’heure où j’écris, ronge la société suédoise.

Mais sous la surface, la vision du monde fondamentale reste la même. Il s’agit toujours de gérer la société libérale de marché, mais avec une rhétorique plus patriotique et une nostalgie d'ordre culturel. Il s’est créé ainsi une sorte de langage nationalisé pour protéger les valeurs du libéralisme de marché.

C’est pourquoi ce nouveau conservatisme bourgeois semble si souvent totalement creux. Il défend les formes extérieures de la civilisation tout en ayant perdu son contenu.

La société comme projet de management

Lorsque Dick Erixon et d’autres chroniqueurs similaires parlent de la crise de la société, l’accent est presque toujours mis sur les institutions, l’économie et l’administration. Il s’agit d’un État plus fort, d’une croissance accrue, de plus de policiers, de budgets de défense plus élevés, d’une politique migratoire plus stricte et d’un positionnement géopolitique. Les problèmes sont traités comme des questions purement techniques. On imagine que si les systèmes fonctionnent simplement un peu mieux, alors la société se guérira aussi.

Mais une civilisation n’est pas avant tout un projet administratif. Elle repose sur une culture vivante, sur des coutumes et des loyautés, des croyances religieuses et un profond sentiment de continuité historique. Lorsque ces racines s’affaiblissent, il ne sert à rien que l’économie fonctionne efficacement ou que l’État soit mieux organisé. Une société peut être parfaitement bien administrée et mourir spirituellement en même temps.

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Le marché, destructeur de la tradition

C’est ici que la droite moderne révèle sa contradiction la plus profonde. Elle prétend vouloir défendre la famille, la nation et les communautés traditionnelles, mais elle s’appuie sur le même ordre économique qui, peu à peu, les a détruites.

La logique du marché dérégulé exige mobilité, flexibilité et transformation permanente. On attend des gens qu’ils déménagent là où il y a du travail, qu’ils adaptent leur vie aux besoins de l’économie et qu’ils se considèrent comme des individus en compétition, plutôt que comme des membres d’un organisme historique et social. Les cultures locales, les structures familiales et les communautés stables sont constamment subordonnées aux exigences d’efficacité du marché. L’homme cesse alors d’être membre d’une culture vivante et devient, à la place, un acteur économique remplaçable ou une unité de production.

Ce n’est pas une nouvelle prise de conscience. Dès l’essor de l’industrialisation, il y a eu des penseurs qui ont vu comment les forces du marché commençaient à défaire les liens des anciennes structures sociales et morales. Déjà au XVIIIe siècle, Justus Möser mettait en garde contre la montée du rationalisme et des intérêts commerciaux centralisés qui menaçaient les coutumes locales uniques et les usages hérités des ancêtres.

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Hilaire Belloc et G.K. Chesterton

Dans le même esprit, Hilaire Belloc et G.K. Chesterton ont montré comment le marché du travail libre fonctionnait en pratique comme une gigantesque machine qui privait les gens de leurs biens et les arrachait à leur milieu naturel. Karl Polanyi l’a formulé mieux que n’importe quel traditionaliste, bien qu’il fût socialiste, en décrivant comment la société s’est trouvée subordonnée à l’économie, au lieu que ce soit l’inverse. Il en va de même pour le socialiste chrétien R.H. Tawney, qui a critiqué un système dans lequel l’intérêt pur du profit est progressivement devenu le principe moral suprême de la société. Cette critique touche la droite moderne de plein fouet encore aujourd’hui, bien que ces penseurs aient vécu il y a près d’un siècle.

Mais pourquoi regarder ailleurs alors que nous pouvons regarder notre propre Suède? Ici aussi nous avions des penseurs radicaux mais conservateurs sur le plan culturel, comme Elin Wägner, qui, à l’instar de ses homologues internationaux, a vu exactement la même chose se produire ici. Elle a décrit comment la société industrielle moderne arrachait l’homme à son environnement naturel et comment le respect de la terre et des relations proches était sacrifié pour le profit à court terme.

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Tout ce qui est solide se volatilise

Que vaut un conservatisme s’il se réduit à n’être que le gardien culturel du marché ?

Il ne suffit pas de parler avec chaleur du christianisme, de la nation et de la tradition, tout en défendant un ordre économique qui rend tout fluide: travail, identité, relations et appartenance. Aucun système n’est sans doute totalement exempt de contradictions, mais elles ne peuvent pas être aussi profondes et aussi fondamentales. C’est un peu comme dire qu’on croit en Dieu tout en le rejetant.

Tôt ou tard, le conflit logique éclate. Une société ne peut pas longtemps s’organiser autour de l’expansion économique et de la croissance, tout en espérant conserver des liens culturels et moraux forts.

Ici aussi, le discours de la droite bourgeoise sur l’Occident devient souvent étrangement superficiel. L’Occident se réduit à des institutions, à l’économie de marché et à la géopolitique, au lieu d’être compris comme une tradition culturelle et spirituelle plus profonde. Le christianisme n’est plus traité comme une vérité qui exige quelque chose de l’homme, mais comme un simple ciment pratique pour assurer l’ordre et la stabilité de la société. La spiritualité devient un contenant vide si elle n’est qu’un marqueur culturel au service des forces économiques.

La faillite de la droite "libéro-réactive"

La politique devient ainsi de plus en plus technocratique. Les problèmes de société sont compris comme de simples questions de gestion, d’incitations et d’administration, plutôt que comme l’expression d’une dissolution culturelle et existentielle profonde. Mais l’homme ne vit pas seulement de consommation, de sécurité et d’efficacité. Tôt ou tard, le vide surgit quand même.

C’est pourquoi la droite moderne apparaît si souvent comme réactive et impuissante, malgré sa grande confiance en elle-même. Elle tente fébrilement de freiner les conséquences d’un développement dont elle continue à défendre les principes de base.

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La réaction traditionnelle vs la réaction libérale

Une critique vraiment traditionaliste ou réactionnaire ne cherche pas seulement à administrer les conséquences de la dissolution libérale par une meilleure gestion et une rhétorique plus dure. Elle pose une question plus profonde: qu’y avait-il dans la logique économique de la modernité libérale qui a rendu nos sociétés si fragiles dès le départ?

La dissolution culturelle n’est pas un accident de l’histoire. Elle naît d’un système qui, pendant longtemps, a subordonné la communauté, la continuité et les loyautés locales aux exigences du marché en termes de mobilité, de croissance et de transformation permanente. Lorsque les gens sont arrachés à leur contexte et que tout devient interchangeable, les liens sur lesquels repose une civilisation s’affaiblissent aussi.

Dick Erixon n’a jamais vraiment affronté cette contradiction. Il a surtout changé de langage, passant du néolibéralisme au national-libéralisme. Le bureau de Stockholm a été remplacé par un bureau à Bruxelles, mais l’analyse de fond reste la même: des institutions plus efficaces, une rhétorique plus dure et une fidélité constante à l’ordre libéral du marché.

C’est pourquoi la nouvelle droite apparaît si souvent comme une forme étrange de réaction libérale. Elle réagit aux conséquences sociales du libéralisme, mais continue de défendre bon nombre de principes économiques qui les ont créées.

On ne peut pas sauver la famille tout en adorant la logique économique qui rend toutes les relations provisoires. On ne peut pas parler de continuité culturelle quand tout dans la société est organisé autour du changement permanent. Et on ne peut pas défendre une civilisation si l’on se réduit à n’être qu’un producteur, consommateur ou unité administrative.

Une droite qui ne comprend pas ce que le marché fait aux gens ne pourra jamais, à terme, défendre ce qu’elle prétend aimer. Il est temps de quitter les constructions de bureau et de revenir au foyer vivant.

Voilà pourquoi l’Europe a une gauche aussi médiocre - Gabriel Rockhill montre comment les États-Unis l’ont pilotée avec de l’argent

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Voilà pourquoi l’Europe a une gauche aussi médiocre

Gabriel Rockhill montre comment les États-Unis l’ont pilotée avec de l’argent

Kajsa Ekis Ekman

Source: https://www.aftonbladet.se/kultur/bokrecensioner/a/Wv69qr...

Hannah Arendt, Bertrand Russell et Albert Camus – trois parmi tant d’autres qui ont été financés par le CCF, le Congress for Cultural Freedom, fondé par la CIA, écrit Gabriel Rockhill dans Who paid the pipers of western marxism.

Lorsque les tours jumelles se sont effondrées le 11 septembre 2001, Gabriel Rockhill, originaire d’une ferme du Kansas, se trouvait très loin de chez lui. Il étudiait alors la philosophie dans l’une des meilleures universités de Paris, sous la direction de Jacques Derrida. Il s’y était rendu car la "théorie française" était considérée comme la plus radicale au monde: elle remettait tout en question, même les mots eux-mêmes ! Mais lorsque Rockhill fut invité à donner une conférence à l’université sur l’attentat du 11 septembre, il eut soudain un blanc – rien de ce qu’il avait appris ne pouvait expliquer ce qui s’était passé ni pourquoi. Il fouilla dans son arsenal théorique: pouvait-il utiliser l’objet petit a, les lois du désir, ou peut-être choisir une confrontation avec l’Autre?

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Choqué, Rockhill comprit que tout ce qu’il avait appris était complètement déconnecté de la réalité. Et si les théories les plus prestigieuses du monde étaient incapables d’expliquer la réalité, comment pouvaient-elles être radicales?

Depuis, Rockhill a tenté de répondre à cette question, et le résultat est l’ouvrage le plus bouleversant et novateur que j’aie lu ces dix dernières années. Who paid the pipers of western marxism m’a permis de comprendre, comme sous un éclairage brutal, pourquoi l’université européenne et les intellectuels de gauche européens sont si mous et édulcorés. Toute ma vie adulte, j’ai essayé de comprendre pourquoi ils caracolent avec des concepts sans jamais rien expliquer, pourquoi ils se disent radicaux sans vouloir rien changer, et pourquoi ils partagent si souvent l’opinion de l’establishment sur les questions de première importance.

J’ai pensé que c’était une question de pression de groupe ou de routine, parfois je me suis dit que ceux qui sont mis en avant étaient ceux qui ne menaçaient pas trop l’ordre établi, mais en même temps, j’ai eu du mal à imaginer comment le processus fonctionnait concrètement.

Rockhill a la réponse: ils sont payés par la CIA ! Pas tous, bien sûr, mais ce qu’il démontre dans cet ouvrage truffé de notes, c’est que la pensée de la gauche ouest-européenne est, dans une large mesure, le résultat d’une vaste opération d’influence des États-Unis. Pendant toute la période d’après-guerre, les États-Unis ont mené d’amples projets pour réorienter la gauche européenne.

Après la victoire de l’Armée rouge sur les nazis, le communisme bénéficiait d’un grand prestige au sein des mouvements radicaux en Europe. Éliminer physiquement la gauche, comme les États-Unis l’ont fait en Asie et en Amérique centrale, aurait été trop difficile et sanglant. Ils ont donc préféré la canaliser autrement, lançant un vaste projet visant à neutraliser la gauche en l'achetant.

Ils ont aussi placé leurs employés dans la plupart des agences de presse européennes, comme Reuters, AP et la danoise Ritzau.

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Le CCF, Congress for Cultural Freedom, a été fondé par la CIA en 1950. Son financement provenait en partie du budget de l’État, en partie des fondations Ford et Rockefeller. L’objectif était de pousser les intellectuels européens à prendre leurs distances avec le socialisme réel, et de créer une division entre l’Est et l’Ouest. Le siège était à Paris, et l’activité consistait à sponsoriser des journaux (plus de vingt magazines entretenus par le CCF), des revues académiques, des maisons d’édition (Routledge et Free Press, notamment), des conférences, etc. On plaçait aussi des employés dans la plupart des agences de presse européennes, comme Reuters, AP et leur homologue danoise Ritzau.

La mission était la suivante: éliminer l’influence communiste; transférer le nationalisme des pays individuels à une dimension paneuropéenne; unifier l’Europe de l’Ouest et les États-Unis et montrer aux non-Européens que la communauté atlantique n’est pas un club d’hommes blancs mais un bastion démocratique du monde libre.

Parmi les auteurs financés par le CCF, on trouve Hannah Arendt, Bertrand Russell, Raymond Aron, Albert Camus, Daniel Bell, André Malraux et Heinrich Böll. Certains ont affirmé par la suite qu’ils ignoraient qui était derrière ces généreuses subventions, mais selon Tom Braden de la CIA, cité par Rockhill, c’est ridicule: «À la fin des années 1960, tout le monde savait qui était derrière le CCF».

La différence était telle entre ces universitaires, qui bénéficiaient de moyens pratiquement illimités, et les autres, que cela ne pouvait pas passer inaperçu – mais il n'y a pas que cela: la CIA, grâce à son large réseau dans la presse, pouvait aussi s’assurer que ses auteurs aient droit à de grands articles et de bonnes critiques.

32296412561.jpgPar exemple, le Times Literary Supplement a inclus le livre de Daniel Bell, The End of Ideology, entièrement financé par la CIA et qui remercie ses agents dans la préface, dans sa liste des livres les plus influents du siècle. Comme par hasard, ce livre soutient que le marxisme est mort et que la gauche n’attire plus la classe ouvrière.

Cela ne signifiait évidemment pas que des agents de la CIA dictaient dans le détail ce que les intellectuels de gauche européens devaient écrire. Cela n’aurait donné guère plus que de la propagande grossière. De plus, on ne peut pas contrôler un intellectuel de cette façon. Non, ils étaient entièrement libres d’écrire ce qu’ils voulaient, et pouvaient être aussi radicaux et provocateurs qu’ils le souhaitaient, sauf sur un point: ils devaient prendre leurs distances avec le socialisme réel. Ils pouvaient critiquer le capitalisme autant qu’ils voulaient, proclamer la mort de la famille ou l’effondrement complet de la société, et même se dire communistes, tant qu’ils étaient d’accord pour ne pas vouloir que ce soit un communisme comme en Union soviétique. Autrement dit, entre capitalisme et socialisme réel, ils devaient toujours choisir le capitalisme.

Tout le monde à gauche en Suède devrait porter un regard attentif sur ses valeurs et examiner d’où elles viennent.

9780394704807-us.jpgLa révélation la plus choquante de Rockhill concerne peut-être l’École de Francfort, source du fameux «marxisme culturel». Cette école a engendré des penseurs comme Herbert Marcuse, Theodor Adorno et Max Horkheimer ; toute la « nouvelle gauche » pourrait en être issue. Quel intellectuel de gauche en Europe n’a pas puisé dans le terreau de l’École de Francfort? Moi-même, j’ai lu Reich et Marcuse à quinze ans – aujourd’hui, je devrais peut-être me réjouir de ne pas avoir tout compris à l’époque.

L’École de Francfort était en réalité totalement infiltrée et sponsorisée par l’État américain. Adorno a réalisé des études pour l’armée américaine, Horkheimer a personnellement veillé à purger les termes « communisme » et « révolution » des publications de l’École de Francfort, et Marcuse était le plus impliqué de tous. Il a travaillé sept ans pour le précurseur de la CIA, l’OSS, et son livre Le marxisme soviétique – une analyse critique a été financé par Rockefeller, tandis que ses brouillons étaient envoyés à l’US Air Force pour approbation.

On ne peut pas passer à côté de ce livre. Toute la gauche suédoise devrait examiner soigneusement ses valeurs et leur origine. Car le postmodernisme même, qui a marginalisé la gauche ouest-européenne (la seule fois qu’un parti de gauche a gagné une élection, c’était en Grèce, lors d’une crise économique profonde, et l’économie en était le seul enjeu) et l’a rendue ridicule, est le produit de l’anticommunisme de l’École de Francfort.

Le résultat, c’est que l’Europe a sans doute la gauche la plus médiocre du monde. Une gauche qui se drape dans la moralité et condamne les mouvements de résistance mais qui n’arrive même pas à faire interdire les oranges israéliennes dans les supermarchés, une gauche qui cultive la mélancolie au lieu de l’action, qui privilégie la culture sur l’économie et qui a une peur bleue de la victoire. Si c’est une gauche qui a été payée pour perdre, alors tout s’explique.

Cet ouvrage est le premier d’une trilogie, dont le dernier volume portera sur les penseurs contemporains. Rockhill annonce déjà qu’il s’attaquera à Judith Butler, Slavoj Žižek et Wendy Brown. J’ai hâte de lire la suite !

Kajsa Ekis Ekman est journaliste et écrivaine.

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Daria Douguina: Art, guerre et responsabilité à la fin de l’horizon libéral

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Daria Douguina: Art, guerre et responsabilité à la fin de l’horizon libéral

Diego Cinquegrana

Source: https://www.facebook.com/search/top?q=cantiere%20multipol...

Il y eut un temps, pas encore lointain et pourtant déjà séparé de nous comme le serait une cité engloutie, où le libéralisme concédait presque tout pourvu que rien n’aspire à devenir contraignant. Chacun pouvait cultiver sa propre religion, sa propre métaphysique, son hérésie, son petit royaume intérieur; il pouvait peindre des icônes ou des urinoirs, invoquer les dieux ou proclamer leur mort, à condition de reconnaître que toutes ces formes avaient le même droit d’exister, et aucune le droit de commander. L’horizon était commun, la verticalité privée. On pouvait regarder le ciel, mais chacun depuis son propre balcon.

Cette disposition produisit une harmonie apparente. Poètes, musiciens, mystiques, matérialistes, traditionalistes et nihilistes pouvaient occuper en même temps le même espace, non parce qu’ils convergeaient vers un Principe, mais parce qu’ils avaient accepté de ne plus poser publiquement la question du Principe. La coexistence dépendait d’une renonciation préalable: la vérité pouvait être recherchée, vécue, peinte, chantée ; elle ne pouvait cependant pas prétendre à une forme politique, à une hiérarchie, à une responsabilité commune. Le libéralisme tolérait la transcendance précisément dans la mesure où elle restait un goût individuel, une excentricité inoffensive, parfois même une agréable voix dans le catalogue.

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Le poison était déjà dans la coupe. L’individualisme s’étendait, l’existence devenait exposition, la culture marché des singularités. Pourtant, il subsistait encore des zones franches où l’artiste pouvait croire échapper à la mécanique. Il pouvait dénoncer la société du spectacle pendant le spectacle, maudire la consommation tout en vendant son propre produit, célébrer l’abîme entre un apéro et une présentation. Le système lui renvoyait même l’image flatteuse de sa propre opposition. Lui était satisfait, le public était satisfait, le marchand était satisfait. Une résistance intérieure, certes. Mais sans effet. Un incendie peint sur le mur d’une pièce climatisée.

La période pandémique constitue le seuil symbolique au-delà duquel ce compromis a cessé de fonctionner. Non parce qu’elle aurait créé de toutes pièces la séparation, la peur ou la délégation, mais parce qu’elle les a rendues visibles et opérantes à une échelle auparavant impensable. L’homme qui se croyait libre découvrit qu’il avait confié à des dispositifs extérieurs non seulement la santé et la sécurité, mais le jugement sur la proximité, la parole, le corps, la mort.

Daria Douguina, réfléchissant sur la figure hégélienne du Serviteur, observait précisément durant cette période combien l’homme moderne avait tendance à déléguer à l’espace médiatique jusqu’à son propre rapport à la finitude: d’autres définiraient le danger, la mort possible, la conduite appropriée. La conscience n’affrontait plus la limite; elle attendait que le Maître la lui représente.

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La distance physique devint alors le sacrement extérieur d’une séparation bien plus ancienne. Familles, amitiés, communautés, générations se sont divisées; mais surtout, la dernière illusion selon laquelle l’horizontalité libérale serait un espace réellement partagé s’est brisée. Il n’y avait plus rien de commun: il y avait des individus asservis, connectés et mutuellement surveillés. Même la verticalité privée commença à céder. Privée de rite, de discipline et de communauté, elle dégénéra en sentiment, pose, nostalgie, décoration spirituelle. Le crucifix au-dessus du canapé. Le livre initiatique à côté de la télécommande. Plotin, puis les notifications.

À partir de ce moment, l’art a manifesté une lassitude différente de la simple décadence stylistique. Il ne manque pas de technique, ni d’œuvres, ni de festivals, d’expositions, de lectures, d’exécutions, de prix, de résidences et de petits cénacles. Ce qui manque, c’est le sujet. L’artiste continue à produire, mais il ignore de plus en plus souvent qui parle à travers lui, à qui il parle et pour quelle nécessité. Il expose son faire parce que le dispositif lui a appris qu’exister, c’est se montrer. L’exposition remplace la manifestation; la présence remplace la parole; la réputation remplace le destin.

Un verre. Un poème. Deux accords. Quelques étoiles. Les embrassades. On rentre chez soi. Rien ne s’est passé.

On ne demande pas à l’art de devenir chronique, manifeste ou légende idéologique. Une œuvre ne doit pas nécessairement représenter une guerre, une épidémie, une révolution ou une ruine pour appartenir à son temps. Mais elle doit répondre du temps où elle apparaît. Elle doit parler, même si elle ne prononce pas un mot. Elle doit confesser sa complicité avec le monde qu’elle prétend dépasser et, par cette confession, la briser. La première dénonciation de l’artiste doit donc être tournée contre l’artiste: contre le désir d’être accueilli, reconnu, invité; contre la faim de public; contre la transformation de la vocation en profil.

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Daria écrivait que la culture est d’autant plus haute que l’homme tente de déchirer le monde pour atteindre la vérité. Un seul geste héroïque, affirmait-elle, peut modifier une culture, à condition de ne pas fuir la dégénérescence mais de travailler durement en son sein. C’est là le point décisif: ne pas se retirer pour conserver intacte sa pureté, ni se plonger dans la boue pour se complaire dans sa propre contamination. Descendre en maintenant l’axe. Entrer dans la caverne sans oublier le Soleil.

L’art redevient alors hiéurgie: une opération par laquelle l’invisible prend forme et juge le visible. Dieu ne parle pas à travers l’artiste parce qu’il possède une sensibilité plus raffinée ou un CV plus fourni. Il parle quand il trouve en l’artiste une faille suffisamment libre de l’ego. Là où le Moi occupe tout l’espace, le Logos se tait. Il reste le talent, peut-être. Il reste le style. Il reste le métier. Mais le feu est éteint.

Une partie de l’antilibéralisme contemporain continue, sous de nouvelles bannières, à reproduire la même maladie. Il se proclame ennemi de l’individualisme tout en dressant de petits autels à sa propre personne; il invoque les hiérarchies, mais les comprend comme une distance sociale entre soi et les autres; il dénonce le marché et compte ensuite les présences, les reconnaissances, les contacts, les photos. Il annonce publiquement des cercles réservés, proclame l’accès pour quelques élus et laisse aussitôt entrouverte la porte du message privé. Le mystère réduit à une réservation. Le Principe transformé en corde de velours.

C’est une petite libido sociale déguisée en aristocratie. Elle ne veut pas quelque chose au-dessus d’elle, mais quelqu’un en dessous. Elle peut se servir de Platon, de la Tradition, de l’Empire, du Sacré; mais le dévoilement n’est pas un sujet pour une soirée. C’est un risque. Qui invoque la vérité doit accepter qu’elle commence par le dénuder. Sinon, il ne reste que la toge et la pose. Et dessous, rien. Un paon métaphysique qui fait la roue sur une bouche d’égout.

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La contradiction de ces libéraux illibéraux n’est pas un accident de caractère: elle montre combien la forme libérale a profondément pénétré même ceux qui en refusent le vocabulaire. Ils n’arrivent pas à concevoir la communauté autrement que comme public, la sélection autrement que comme privilège, l’autorité autrement que comme projection narcissique. Ils confondent le rang avec la visibilité, la verticalité avec la hauteur du piédestal. Voilà pourquoi leurs constructions ne durent pas: elles ne possèdent pas de centre supérieur aux personnes qui les administrent. Au premier affront, au premier silence, à la première chaise restée vide, l’Empire intérieur devient une « chat » rancunière.

ECCE BELLUM.

La philosophie de la guerre d’Alexandre Douguine ne considère pas le conflit comme un accident survenu de l’extérieur dans la politique. La guerre révèle la structure des sujets, car elle force à distinguer ce pour quoi un homme, un peuple ou une civilisation sont prêts à risquer leur existence. En temps de paix, intérêts et valeurs peuvent se confondre, la commodité peut se faire passer pour conviction, la rhétorique peut prendre la place de la foi. Quand le conflit éclate, la hiérarchie cachée devient visible.

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La guerre métaphysique est d’abord rupture de l’inertie, combat contre la passivité, décision de ne pas se laisser entièrement déterminer par le monde donné. La guerre profane détruit l’homme lorsqu’elle le réduit à une quantité, à un automate, à un mercenaire ou à une matière sacrificielle; la vraie guerre, dans sa signification révélatrice, le confronte à la question que la fausse paix avait repoussée: pour quoi vis-tu ?

La guerre ne crée pas les valeurs. Elle les oblige à se montrer.

Dans le deuxième Cahier du Chantier Multipolaire, Daria formule avec une extrême clarté cette fonction: les bouleversements radicaux divisent et font apparaître les contours; ce qui ne correspond pas au vrai est consumé par l’éclair, ce qui y correspond demeure.

La guerre est donc une brèche dans la continuité de l’illusion. Elle pénètre la réalité, la sépare, la juge. Dans sa déchirure peut apparaître une lumière, mais nul n’est obligé d’y entrer. La majorité cherche un abri, un commentaire rassurant, un nouveau Maître à qui déléguer la rencontre avec la limite. Le sujet naît, au contraire, lorsqu’il franchit le seuil.

Ici, conscience et responsabilité doivent être réunies. La conscience sans responsabilité produit l’exposition: elle voit, décrit, commente, souffre même, mais ne répond de rien. La responsabilité sans conscience produit l’obéissance aveugle: elle agit sans savoir quelle puissance elle sert. Leur union engendre le sujet, car connaître signifie désormais être appelé à prendre position, et prendre position signifie accepter que la vérité modifie sa propre forme de vie.

L’ancien dispositif libéral — verticalité privée, horizontalité partagée — doit donc être dépassé.

La verticalité doit cesser d’être une affaire intérieure et redevenir une mesure publique; l’horizontalité doit cesser d’être neutralité et devenir communauté organique, responsabilité réciproque, participation à un destin. La verticale sans l’horizontale engendre un ascétisme stérile ou une tyrannie de l’ego. L’horizontale sans la verticale produit un marécage: tous équivalents, tous interchangeables, tous seuls. Seule leur intersection forme la Croix, et dans la Croix le Principe descend dans le monde tandis que le monde s’élève vers le Principe.

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L’optimisme eschatologique de Daria habite précisément cette intersection. C’est le refus simultané de l’illusion et l’amour de ce qui, dans l’illusion, attend d’être libéré; c’est la reconnaissance de la fin et la décision de vivre; c’est le désespoir privé d’alibi. Il ne promet pas la victoire, n’offre aucune garantie, ne rassure pas.

Il commande d’agir au nom de l’éternité précisément parce que tout ce qui appartient au temps peut être perdu. La fin de ce monde ne coïncide pas nécessairement avec la fin du monde: elle peut être la chute du voile qui empêchait d’en apercevoir un autre.

À l’approche du 20 août, commémorer Daria Douguina ne peut signifier la transformer en image autosuffisante, en sainte laïque, en nom à ajouter au programme. Douguine la décrit comme un Signe: quelque chose qui ne retient pas le regard sur soi, mais indique une direction. L’honorer, c’est recueillir la tâche qui traverse son œuvre: retrouver la révélation dans sa culture, construire l’axe transcendant dans la nuit, retourner dans la caverne, rendre l’âme indisponible à la dissolution.

L’artiste doit donc parler. Le philosophe doit revenir. L’homme doit répondre.

Le monde ne changera pas quand nous aurons trouvé les mots justes, atteint un accord ou complété une énième table ronde. Il changera de toute façon, emportant avec lui institutions, langages, marchés, frontières et masques. La seule question authentique concerne l’homme: changera-t-il aussi, ou s’efforcera-t-il encore de survivre comme le résidu du monde qui meurt?

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Courir vers le coucher du soleil ne signifie pas poursuivre la fin. Cela signifie l’atteindre debout, avec le Principe au-dessus de nous, la communauté à nos côtés et la responsabilité en nous.

Le crépuscule n’est pas la reddition. C’est l’heure où chaque ombre doit déclarer à quelle lumière elle appartient.

Lectures complémentaires: 

- Darya Dugina e AA. VV., Contro l’Italia, per l’Italia, AGA Editrice.
- Cantiere Multipolare, Quaderno n. 2 – "Darya Dugina. Correre verso il tramonto", AGA Editrice.
- Darya Dugina, La mia visione del mondo – Ottimismo escatologico, AGA Editrice.
- Aleksandr Dugin, Il Mondo multipolare. Dall’idea alla realtà, AGA Editrice.
- AA. VV., Abbiamo bisogno di una rivoluzione dello spirito, AGA Editrice.
- Natalia Melentyeva, Gli Altissimi sconosciuti – Evgenij Golovin e Ghejdar Džemal’, AGA Editrice.

 

jeudi, 20 août 2026

Asiatiques optimistes, Européens pessimistes

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Asiatiques optimistes, Européens pessimistes

Les Européens rejettent clairement la politique menée par leurs élites politiques

Bernhard Tomaschitz

Source: https://zurzeit.at/index.php/optimistische-asiaten-pessim...

« Asiatiques optimistes, Européens pessimistes » – c’est ainsi que l’on peut résumer brièvement une enquête de l’institut international d’études de marché Ipsos. Ipsos Global Opinion Polls – 25.709 personnes ont été interrogées dans différents pays – montre que les citoyens des États asiatiques sont majoritairement d’avis que leur pays est sur la bonne voie, alors que c’est l’inverse chez les citoyens des pays européens.

Les citoyens les plus optimistes sont ceux de Singapour: 86 % estiment que leur pays va dans la bonne direction, tandis que seulement 14% pensent le contraire. La Malaisie occupe la deuxième place avec 74% contre 26%, suivie de l’Inde avec 69% contre 31%. Les quatrième à sixième places reviennent à la Thaïlande, l’Indonésie et la Corée du Sud, soit d’autres pays asiatiques, et à la huitième place figure l’Argentine, premier pays non asiatique. 55% des Argentins pensent que leur pays va dans la bonne direction, ce qui semblerait confirmer une adhésion aux réformes lancées par le président de droite Javier Milei.

Parmi les Européens, les Polonais sont les moins mécontents: 43 % pensent que leur pays est sur la bonne voie. Toutefois, la majorité des Polonais – 57% – sont d’un avis contraire. Les citoyens des principaux pays européens, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, sont particulièrement pessimistes. Ainsi, seulement 23% des Allemands estiment que la République fédérale est sur la bonne voie. Chez les Britanniques, ils sont 21%, et chez les Français, à peine 10%. Aucune donnée n’a été recueillie concernant l’Autriche.

L’enquête d’Ipsos montre que les Européens rejettent la politique menée par une élite politique déconnectée, notamment la désindustrialisation, les sanctions contre la Russie qui nuisent à leur propre économie, l’hystérie climatique, la « wokeness », la correction politique et bien plus encore.

La solution de la Russie contre le chantage maritime de l’Occident – Un pont terrestre vers l’océan Indien

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La solution de la Russie contre le chantage maritime de l’Occident – Un pont terrestre vers l’océan Indien

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/203881

La Russie envisage désormais des liaisons ferroviaires vers l’océan Indien via l’Iran, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan.

L’objectif est de maintenir le commerce, au cas où un goulet d’étranglement viendrait à être fermé ou si les services maritimes contrôlés par l’Occident venaient à être retirés.

Accès alternatif à l’Inde

Le vice-premier ministre Marat Khousnoulline a déclaré que les risques au Bosphore et dans le détroit d’Ormuz signifient que Moscou a besoin d’un accès alternatif à l’Inde.

La puissance maritime occidentale ne repose pas seulement sur des navires de guerre. Les services d’assurance, financiers, de courtage et portuaires peuvent déterminer si le fret circule ou non. Le plafonnement du prix du pétrole a révélé ce mécanisme. Le Royaume-Uni a interdit le transport maritime et les services connexes pour le pétrole russe vendu au-dessus d’un prix fixé par la coalition du G7, tandis que l’UE a refusé l’accès à ses ports et services à des centaines de pétroliers. L’Occident a ainsi tenté non seulement d’imposer où la Russie pouvait commercer, mais aussi de fixer le prix que les acheteurs de pays tiers étaient « autorisés » à payer.

L’alternative la plus avancée est donc le Corridor International de Transport Nord-Sud via l’Azerbaïdjan et l’Iran. En 2024, environ 20 millions de tonnes y ont déjà été transportées. Le maillon manquant essentiel est toutefois la ligne ferroviaire Rasht–Astara, longue de 162 km, qui permettra ainsi de créer une infrastructure ferroviaire continue le long de la route occidentale de la Caspienne. La Russie la soutient avec un prêt d’État de 1,3 milliard d’euros, tandis que l’Iran a naturellement accordé à une entreprise russe l’accès aux terrains de construction. Moscou s’attend à ce que la branche ouest achevée puisse transporter au moins 15 millions de tonnes par an.

Une deuxième axe également en projet

Un deuxième axe devrait traverser l’Asie centrale et l’Afghanistan jusqu’à Karachi et Gwadar sur la mer d’Arabie, contournant ainsi « habilement » Ormuz. L’Ouzbékistan, l’Afghanistan et le Pakistan ont signé en 2025 le cadre d’une étude de faisabilité. Des responsables russes estiment que l’itinéraire pourrait à terme transporter chaque année de 8 à 15 millions de tonnes de marchandises russes.

Le chemin de fer ne peut bien sûr pas remplacer les pétroliers et les vraquiers. Sa valeur réside cependant dans la redondance stratégique. Il permet de maintenir le commerce important lorsque Suez, Ormuz, le Bosphore ou les services maritimes occidentaux ne sont pas disponibles. Une route de secours n’a pas besoin d’être moins chère que la mer pour devenir inestimable lorsque la mer est fermée.

Ces corridors transformeraient l’intégration eurasienne en une infrastructure physique. Des voies ferrées communes exigent des tarifs communs, des règles douanières communes, des terminaux et aussi des mesures de sécurité partagées. L’Iran devient ainsi un pont important entre la Russie et l’Inde, l’Afghanistan gagne également une part de stabilité de transit, et le Pakistan devient ainsi une porte océanique pour l’intérieur de l’Eurasie.

L’Occident a transformé l’infrastructure maritime en une arme pour appuyer ses sanctions. La réponse une fois de plus « astucieuse » de la Russie est une assurance de transport à l’échelle du continent, destinée à garantir qu’aucun blocus maritime, aucune autorité portuaire ni aucun assureur ne puisse décider seul qui peut participer au commerce eurasiatique.

UE/Sécurité: Infrastructures vulnérables - Câbles sous-marins et pipelines dans la ligne de mire

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UE/Sécurité: Infrastructures vulnérables

Câbles sous-marins et pipelines dans la ligne de mire

Auteur : R.T. 

Source: https://zurzeit.at/index.php/eu-sicherheit-verwundbare-in...

Des pannes fréquentes, des traces de frottement dus aux ancres de navires et des incidents inexpliqués sur les câbles de données et les lignes énergétiques sous-marines en mer du Nord et en mer Baltique révèlent la vulnérabilité du continent européen. Bruxelles réagit désormais avec des plans d’action, des cartes de risques et sa propre « boîte à outils pour la sécurité des câbles ». Mais la question décisive demeure: ces mesures sont-elles suffisantes pour protéger réellement le système nerveux maritime de l’Europe en cas de crise ?

Le talon d’Achille maritime: 99% du trafic de données sous l’eau

Plus de 99% du trafic international de données passe par des câbles sous-marins. Les transactions financières, l’infrastructure du cloud, les communications gouvernementales et une grande partie de la vie économique moderne dépendent de fibres optiques posées sur le fond marin.

Cette infrastructure est vulnérable. Plus de 200 incidents sur des câbles sont recensés chaque année dans le monde. La plupart ne sont pas dus à un sabotage, mais à des ancres, à la pêche, à des événements naturels ou des causes techniques. Cependant, ces dernières années ont montré que cette vulnérabilité pouvait aussi être exploitée délibérément.

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Des dommages au câble de données C-Lion1 entre la Finlande et l’Allemagne, ainsi que d’autres incidents sur les connexions électriques et télécoms dans la région baltique, ont alerté les autorités de sécurité. Dans l’affaire du pétrolier Eagle S, les enquêteurs finlandais soupçonnaient des membres d’équipage d’avoir traîné une ancre sur le fond marin, endommageant ainsi la connexion électrique Estlink 2 et plusieurs câbles de télécommunication. Les personnes mises en cause nient toute intention malveillante.

C’est précisément là que réside le problème des opérations dites de « zone grise » : un défaut technique, un accident et une attaque ciblée peuvent se ressembler extérieurement. Le temps qu’une intention délibérée et les responsabilités soient clairement établies, le dommage est déjà fait.

Des outils bruxellois face à une menace physique

L’Union européenne a désormais pris conscience du problème. Après un plan d’action en 2025 sont venus des cartographies de risques et des tests de résistance. En février 2026, la Commission a finalement présenté une «boîte à outils pour la sécurité des câbles» et alloué 347 millions d’euros à des projets stratégiques de câbles sous-marins. Sur ce montant, 20 millions sont destinés à améliorer les capacités de réparation.

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Carte des câbles sous-marins d'Europe

C’est plus qu’un simple geste symbolique. Mais compte tenu de l’ampleur de l’infrastructure, la question de la sécurité opérationnelle demeure.

Des milliers de kilomètres de câbles et de conduites ne peuvent pas être surveillés sans faille. Les responsabilités sont partagées entre opérateurs privés, autorités nationales, gardes-côtes, forces armées, institutions européennes, et dans la région baltique, l’OTAN s’y ajoute encore. Parallèlement, le droit maritime international complique toute action préventive contre des navires circulant légalement dans les eaux internationales ou les zones économiques exclusives.

C’est précisément cette « zone grise » qui fait de l’infrastructure maritime une cible attrayante pour des opérations hybrides.

L’illusion d’une connectivité mondiale sans protection propre

La vulnérabilité de l’infrastructure sous-marine révèle un point faible de l’architecture de sécurité européenne. L’Europe a massivement développé son réseau numérique et énergétique sans renforcer au même rythme la protection physique de ces artères vitales.

Des redondances peuvent compenser des pannes isolées. Mais restent particulièrement vulnérables les régions et États dépendant de quelques câbles seulement. De plus, des attaques coordonnées sur plusieurs connexions peuvent avoir des conséquences bien plus graves que la coupure d’une seule ligne.

La leçon essentielle est donc: la numérisation n’existe pas dans le vide.

Le cloud repose à la fin sur des centres de données. Les flux de données internationaux passent par des fibres optiques. Les marchés de l’électricité dépendent de câbles physiques. Et chacune de ces connexions peut être endommagée.

La sécurité nécessite plus que des capacités de réparation

Les incidents dans les eaux européennes sont un signal d’alarme. Les infrastructures critiques ne peuvent être protégées ni par la seule régulation ni uniquement par une présence militaire.

Il faut des connexions redondantes, un meilleur renseignement maritime, des capteurs et une surveillance sous-marine, un nombre suffisant de navires de réparation ainsi que des procédures claires pour gérer les activités suspectes à proximité des infrastructures stratégiques.

Les opérateurs privés ne peuvent pas non plus être déchargés de leur responsabilité. Mais la protection d’infrastructures dont la panne peut affecter la sécurité de pays entiers reste in fine une mission régalienne.

L’Europe a désormais pris la mesure du danger. Il faut maintenant transformer cartes de risques, boîtes à outils et programmes de soutien en résilience opérationnelle.

Car qui ne peut pas protéger ses artères de données, d’électricité et d’approvisionnement reste vulnérable en cas de crise géopolitique.

Pour la Russie, son identité orthodoxe et la tradition éternelle

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Pour la Russie, son identité orthodoxe et la tradition éternelle

Werner Olles

À la mémoire de Darya Douguina, assassinée le 20 août 2022 par les services secrets du régime terroriste ukrainien.

Dacha, comme l’appelaient ses parents et ses amis, a été tuée il y a quatre ans dans un lâche attentat à la bombe, perpétré, sous les yeux de son père horrifié, après avoir assisté à un festival en périphérie de Moscou, par une agente des services secrets ukrainiens SBU. L’attentat perfide visait à la fois son père, Alexandre Douguine, le célèbre philosophe russe et penseur du néo-eurasisme, et sa fille de 29 ans, qui auraient normalement dû voyager ensemble dans la même voiture. Mais son père avait rencontré des connaissances avec lesquelles il voulait discuter, et ainsi Dacha est devenue la seule victime de cet acte abominable.

Sa mort tragique a laissé une profonde blessure à tous ceux qui la connaissaient et l’aimaient, et qui étaient inspirés par son courage et son énergie, surtout bien entendu ses parents, que l’on cherchait à briser, eux qui sont sans cesse menacés par ceux qui s’opposent aux intérêts de la Russie et du monde russe, à savoir l’OTAN, l’UE, tout l’Occident collectif, et l’Ukraine en tant qu’instrument servile et sordide. Le résultat du mépris de la Russie par l’OTAN, qui s’est étendue toujours plus vers l’est – contre ses propres promesses et accords – c’est la guerre qui fait rage aujourd’hui dans l’est et le sud de l’Ukraine, l’Ukraine étant désormais passée à des actions terroristes contre la population civile et l’infrastructure russes.

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Après que les républiques populaires indépendantes de Lougansk et de Donetsk, qui se considèrent comme parties intégrantes de la "Nouvelle Russie" et qui, après le coup d’État du Maïdan organisé par l’OTAN, ont été bombardées et terrorisées pendant huit longues années par le régime putschiste et criminel de Kiev avec ses bandes de nazillons écervelés et de mercenaires souvent issus des cartels colombiens de la drogue, la nouvelle frontière géopolitique se situe maintenant dans le Donbass, où deux civilisations s’affrontent. D’un côté, l’Occident, l’OTAN, l’UE, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, massivement soutenus par des armes offensives et des milliards de dollars, visent à étendre leur hégémonie mondiale, malgré qu'ils soient des "États faillis", politiquement, moralement, et désormais militairement ruinés, jusque sur la Russie, pour la démembrer et piller ses immenses ressources. De l’autre côté, la Russie, qui lutte pour son âme orthodoxe, pour la construction d’un monde multipolaire et la liberté des peuples opprimés et exploités par le global-libéralisme totalitaire.

Dacha savait cela mieux que beaucoup d’autres, même dans l’administration russe. Elle avait suivi de près les événements ayant suivi le coup d’État de l’OTAN en Ukraine, les guerres illégales et destructrices de l’Occident et de l’OTAN en Yougoslavie, en Irak et en Libye, et elle avait longuement enquêté sur les crimes des services secrets occidentaux, les soi-disant ONG – qui ne sont rien d’autre que des relais pour des services comme la CIA, le MI6, le Mossad, etc. – sur les manœuvres de la Fondation Open Society du grand spéculateur Soros, les fondations de Bill Gates, les services d’information médiatiques, les soi-disant "organisations de défense des droits humains" et les agences massivement financées par le Congrès américain, la Commission européenne et le ministère britannique des Affaires étrangères, responsables du financement des révolutions de couleur contre-révolutionnaires et des fraudes électorales.

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Malgré les innombrables sanctions, toutes absurdes, l’isolement de la Russie n’a pas fonctionné ; au contraire, la société russe s’est resserrée, tandis qu’en Europe occidentale, on observe une fragmentation politique. Cependant, en février 2014, un nouveau chapitre de l’histoire européenne s’est écrit. Le coup d’État brutal à Kiev et à Odessa, pudiquement appelé "Euro-Maïdan", qui a mené à la chute du gouvernement légalement élu et pro-russe, a amorcé la lente désintégration de l’État ukrainien, la Crimée s’est détachée après un référendum sans équivoque en faveur de la Russie, suivi de l’opération militaire spéciale des forces russes.

Pour Dacha, il était dès le départ évident que l’hostilité entre la civilisation atlantique du nihilisme et la Russie de Poutine était un combat culturel, qui ne se limitait pas à des aspects géopolitiques, mais donnait à la Russie le rôle de forteresse de la résistance contre la mondialisation atlantiste, la dictature du relativisme, la civilisation euro-atlantique du néant hédoniste et du capitalisme global, et pour le principe du multipolarisme et la résistance à l’impérialisme (culturel) meurtrier de l’Occident. La tendance tellurique de la Russie orthodoxe, la guerre spirituelle contre le monde moderne, contre l’hégémonie du mal et pour la vérité de la tradition éternelle, lui donnait la force de lutter et de trouver, au cœur du combat, une source inépuisable de connaissances qui lui permettaient de s’opposer à la guerre de l’élite globale des maîtres de l’argent de Davos contre le mouvement eurasien et la vision multipolaire par quelque chose que les oligarques de Davos et leurs valets politiques ignorent totalement: l’union dans la tradition en communautés organiques de destin et une déprogrammation du tsunami multimédia et transhumaniste qui tue nos âmes.

La correction politique, la pensée unique et le transhumanisme changent le front du combat. Dacha voyait là une lutte spirituelle entre tradition et anti-tradition, entre le Katechon et l’Antéchrist. Cette prise de conscience signifiait pour elle bien plus qu’un choix métapolitique, mais une guerre spirituelle urgente et nécessaire. Elle comprenait l’éveil russe comme incarnation de la richesse des cultures humaines, des traditions, des religions et de nombreux empires que l’impérialisme occidental cherche à détruire de manière cruelle. Avec lucidité, Dacha voyait venir la fin du libéralisme et de la dictature mondialiste. Malgré la diabolisation de la Russie et le soutien continu à l’État voyou ukrainien, elle a su préserver et cultiver – malgré la perverse société du spectacle, la propagande et la nature totalitaire des systèmes occidentaux – son optimisme ontologique, pour opposer à cet enfer et cette démonie satanique la force de la tradition éternelle.

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La rupture vitale entre l’État-nation impérial russe et l’impérialisme globaliste, entre la Troisième Rome et le marécage mondial de la subversion cosmopolite, est désormais irréversible. Pour cela, nous devons à Dacha, combattante métapolitique d’un courage exemplaire et philosophe d’élite, une gratitude éternelle. Nous n’oublierons jamais non plus sa merveilleuse féminité naturelle, sa fraîcheur intellectuelle, sa quête de connaissance philosophique héritée de ses parents. Tout cela a suscité la haine diabolique du camp du mal, et elle a finalement donné sa vie pour l’idée et la vision du monde qui l’animaient, et qui s’opposaient à la saleté, à la boue et au mensonge de notre temps. Outre l’assassinat odieux de cette jeune femme, à qui il n’a pas été donné de fonder une famille, il s’agissait aussi d’une tentative de briser ses parents courageux par le deuil et de détruire sa personnalité unique. Cela ses ennemis et les nôtres n'ont pas réussi à le faire. Dans nos cœurs, Dacha vit comme une fille aimante et une véritable combattante métapolitique. Elle fut une proie facile et sans défense pour les hyènes et les chacals, les bêtes de la boue qui ont détruit son corps physique mais non son âme, qui est immortelle et indestructible, et brille comme une étoile d’or au firmament jusqu’au jour glorieux de la résurrection, où nous nous reverrons.

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mercredi, 19 août 2026

USA/Chine: le piège des matières premières - La riposte silencieuse de Pékin contre l’Occident

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USA/Chine: le piège des matières premières

La riposte silencieuse de Pékin contre l’Occident

Auteur : R.T. 

Source: https://zurzeit.at/index.php/usa-china-die-rohstoff-falle/

Tandis que Washington et Bruxelles se félicitent dans les médias parce que de nouveaux paquets de sanctions et barrières douanières ont été décrétés, Pékin resserre les vis en coulisses: par des contrôles ciblés à l’exportation et des exigences de licence pour les matières premières critiques, les terres rares et les technologies de transformation, la République populaire révèle le talon d’Achille de l’industrie occidentale. Le dogme de la croyance globaliste en la fiabilité des chaînes d’approvisionnement se retourne désormais contre ses adeptes, avec une rudesse sans appel.

L’étau à la source des matières premières: le régime des licences de Pékin

Pékin a adapté la logique des sanctions occidentales et l’a retournée contre ses inventeurs. Par le biais d’autorisations d’exportation pour des métaux clés – des terres rares comme le samarium, le dysprosium et le terbium, jusqu’au gallium, germanium et graphite – le ministère chinois du commerce (MOFCOM) contrôle de facto les artères vitales de la haute technologie moderne. Des contrôles extraterritoriaux plus avancés ont été annoncés en 2025, puis suspendus pendant un an.

Ceux qui pensaient que le conflit se limiterait aux semi-conducteurs et aux logiciels se trompent. La Chine contrôle environ 60% de l’extraction mondiale des terres rares nécessaires aux aimants, 91% de leur raffinage et près de 94% de la production d’aimants permanents. Si Pékin ralentit même légèrement ces livraisons ou subordonne les exportations à des autorisations officielles, les chaînes de production occidentales peuvent immédiatement être interrompues.

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La transition verte fait de l'Europe un otage géopolitique

La situation est particulièrement critique pour l’Europe et son économie locale. Tandis que la bureaucratie de l’UE impose au continent des diktats de décarbonisation et de transformation, l’Europe dépend fortement des chaînes d’approvisionnement chinoises pour de nombreuses matières premières nécessaires, en particulier pour les aimants à terres rares. Moteurs électriques, éoliennes, robotique ou électronique de défense moderne: sans matériaux magnétiques suffisants et métaux raffinés, des secteurs clés de la production industrielle européenne sont sous forte pression.

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Le projet phare de Bruxelles, le Critical Raw Materials Act (CRMA), doit réduire cette dépendance et renforcer l’extraction, le traitement et le recyclage européens. Mais la création de capacités alternatives avance lentement. Nouvelles mines et installations de raffinage nécessitent des années, tandis que les procédures d’autorisation, les normes environnementales et l’opposition locale ajoutent des obstacles supplémentaires. L’Europe a pris conscience de sa dépendance stratégique – mais est encore loin de l’avoir surmontée.

Du culte du libre-échange à la vulnérabilité stratégique

La crise actuelle des matières premières résulte aussi de décennies de politique économique ayant sous-estimé les risques stratégiques de chaînes d’approvisionnement mondiales très concentrées. L’idée que le marché mondial fournirait des matières premières de manière fiable et sans discrimination, quelles que soient les conditions géopolitiques, s’effondre sous les yeux de la nomenklatura occidentale.

Tandis que les États-Unis essaient au moins d’imposer leurs propres clauses de protection par des accords bilatéraux, l’Union européenne reste particulièrement vulnérable. L’industrie locale – des fournisseurs de l'industrie automobile, en Autriche et en Allemagne du Sud, à la construction mécanique – se retrouve face à des incertitudes d’approvisionnement, à des coûts d’achat parfois fortement augmentés et à des obligations de reporting supplémentaires vis-à-vis des autorités chinoises.

La fin des illusions exige la souveraineté sur les matières premières

La riposte chinoise dans le domaine des matières premières montre clairement que la souveraineté économique ne peut être assurée par des discours ou des directives sur papier, mais seulement par des chaînes d’approvisionnement solides et diversifiées.

Si l’Europe ne veut pas être durablement réduite au rôle de jouet industriel entre Washington et Pékin, il faut un changement de cap: la suppression des blocages réglementaires inutiles pour les projets de matières premières locaux, le développement de capacités européennes de raffinage et une politique commerciale qui prend au sérieux les dépendances stratégiques sont désormais essentiels.

Celui qui perd le contrôle du socle matériel de son économie perd aussi, à terme, sa capacité d’action en politique étrangère.

Contre les sanctions contre la Russie: l’UDC lance l’«Initiative pour la neutralité»

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Suisse

Contre les sanctions contre la Russie: l’UDC lance l’«Initiative pour la neutralité»

Berne. Coup de tonnerre en Suisse: lors d’une conférence de presse commune, Christoph Blocher, figure emblématique de l’UDC, Walter Wobmann et Stephan Rietiker ont lancé la campagne pour la dite « Initiative pour la neutralité ». Selon les initiateurs, il est grand temps: la Confédération doit revenir à sa «neutralité perpétuelle, armée et crédible» et inscrire ce principe durablement dans la Constitution fédérale.

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D’après l’UDC, la neutralité suisse a été de plus en plus érodée ces dernières années. En adoptant les sanctions de l’UE contre la Russie en 2022, la Suisse aurait perdu son rôle traditionnel de médiateur et se serait retrouvée sur la liste de sanctions russes. Blocher s’est également opposé au concept d’une neutralité «flexible» ou «pragmatique».

L’initiative prévoit de maintenir la Suisse durablement neutre et armée. L’adhésion à des alliances militaires serait exclue. Des sanctions propres contre des États en guerre ne seraient à l’avenir autorisées que si elles reposent sur une décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Par ailleurs, la Confédération devrait renforcer à nouveau son rôle de médiateur dans les conflits internationaux.

Selon l’UDC, la majorité du Conseil fédéral et du Parlement suit une autre voie. Elle mise sur des prises de position en politique étrangère et sur des sanctions, ce qui affaiblit l’indépendance nationale. Blocher et ses partisans appellent donc à un retour à la conception traditionnelle de la neutralité. La population suisse se prononcera sur l’initiative le 27 septembre (mü).

Source: Zu erst, Août 2026.

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"Les Suisses voteront pour un retour à la stricte neutralité - Linitiative de l'UDC prévoit l'interdiction des sanctions".

Cendrars et Céline, de Guerre à La main coupée: histoire de vies blessées

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Cendrars et Céline, de Guerre à La main coupée: histoire de vies blessées

Le chef-d’œuvre de l’écrivain franco-suisse revient en librairie : un voyage dans les tranchées de l’âme, à l’image de celles du frère ennemi Louis-Ferdinand.

Roberto Alfatti Appetiti

Source: https://www.ilgiornale.it/news/letteratura/cendras-e-celi...

la_main_coupee.gifLa nouvelle édition italienne de La main coupée (Einaudi), accompagnée de l’introduction dense et éclairante d’Andrea Cortellessa, possède la rare vertu des rééditions nécessaires: ne pas se contenter de ressusciter un chef-d’œuvre injustement négligé, mais remettre en lumière la profonde parenté entre deux géants de la littérature, Frédéric-Louis Sauser et Louis Ferdinand Auguste Destouches, mieux connus sous les noms de Blaise Cendrars et Louis-Ferdinand Céline. Et cela, non seulement pour leur proximité temporelle ou pour la similitude de leurs parcours: en relisant l’œuvre la plus importante de l’écrivain suisse naturalisé français, on ne peut manquer de percevoir l’ombre inquiète de Ferdinand Bardamu, et d’entendre comme bande-son le grondement souterrain de Guerre, avec lequel Cendrars présente la Première Guerre mondiale: non pas une interruption de la civilisation, mais sa vérité ultime. Pourtant, les deux, frères ennemis, se détestaient. En 1932, face au succès retentissant du Voyage, Cendrars revendiqua d’en avoir anticipé, dans son Moravagine — autre chef-d’œuvre insuffisamment reconnu — et «de bien dix ans», tous les thèmes: «guerre, fuite, Amérique, érotisme, périphéries, médecine, etc.».

Moravagine-Blaise-Cendrars-1926-.jpgDe son côté, Céline, de seulement sept ans son cadet, n’hésita pas à évacuer son collègue avec une féroce suffisance: «Je le connais depuis quarante ans et il n’arrivera jamais à faire tenir un livre debout... Il ne compte que sur un étonnement de bric-à-brac, de petite couturière». Une marque typiquement célinienne: brillante, venimeuse, et surtout injuste. Car Cendrars a su construire magistralement l’un des romans les plus puissants et extrêmes sur la dimension inhumaine de la guerre. Sa fragilité narrative apparente n’est pas une faiblesse architecturale: c’est une poétique de la déflagration.

Il ne se contente pas de raconter la guerre, il écrit à partir de la guerre. L’auteur, en réalité, en commença l’ébauche dès 1918, mais ne termina le livre qu’après les ravages du conflit suivant. La mémoire procède par éclairs et distorsions perceptives, saute de tranchée en tranchée, restituant, comme en direct, des détails et des images effrayantes de cette «usine de la mort».

La prose conserve quelque chose de l’ivresse des avant-gardes historiques: le simultanéisme, le montage, le flux continu de marchandises, de trains, de ports, de corps, de langues. Mais cette vitesse n’est plus innocente. Céline ne le comprit pas — ou le comprit trop bien. Entre leurs œuvres, la symétrie est frappante: même urgence de presser l’accélérateur de la narration, mêmes épaves humaines à faire exister dans la grande Histoire. Bien qu’allergique à la rhétorique, Cendrars ne peut s’empêcher d’appeler ses camarades «martyrs, même à rebrousse-poil, pauvres diables, tombés sans savoir ni pourquoi ni comment». «Loufoques» qui n’ont rien de héros et ne combattent pas pour l’honneur, mais affrontent la routine téméraire des soldats comme «une petite guerre d’Indiens dans la grande guerre mécanisée», essayant de sauver leur peau.

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Cendrars, en 1916, après son amputation.

La genèse des deux romans, d’ailleurs, prend naissance dans la même blessure historique et corporelle: la guerre comme mutilation, le corps lacéré devenu grammaire narrative. Tous deux en tirent une lésion invalidante au bras. Céline, blessé en octobre 1914 en Flandre, fera de sa blessure une mythologie personnelle et stylistique. Cendrars, en septembre 1915, la « patte », la main droite et une partie du bras, les vit emportés par une rafale de mitrailleuse allemande sur le front de la Somme, dans la Champagne «pouilleuse», la région des poux où poussent désormais des vignobles rassurants.

Non de simples épisodes biographiques, mais un principe poétique commun. La différence décisive tient à leur manière d’assimiler le chaos. Cendrars conserve encore la trace railleuse de l’aventurier du XIXe siècle, de l’étranger engagé dans la Légion étrangère française, de l’homme traversant le monde comme une succession d’épiphanies brutales. Quand la guerre le mutile, il ne se laisse pas anéantir par l’horreur, il apprend à écrire de la main gauche et se réinvente écrivain. Son irréductible vitalisme continue à chercher énergie, vitesse, métamorphose.

front-medium-1039373556.jpgCéline accomplit au contraire un pas supplémentaire, peut-être irréversible. Chez lui, la guerre n’ouvre pas le monde: elle le ronge. Le front n’est pas une expérience, mais une révélation métaphysique sur la nature humaine. Dans Guerre, tout est putréfaction physiologique, bourdonnement nerveux, paranoïa acoustique. Son génie consiste à avoir transformé la langue elle-même en une blessure suppurante: rythme syncopé, ellipses, oralité hystérique, points de suspension comme des spasmes respiratoires.

Sous ces divergences, cependant, demeure une même intuition: la Première Guerre mondiale a détruit à jamais le roman du XIXe siècle. Après Verdun, la Flandre, la Champagne, il n’est plus possible de raconter le monde avec la continuité narrative d’un Honoré de Balzac ou d’un Léon Tolstoï. Cendrars et Céline appartiennent à la même généalogie de la fracture. Tous deux écrivent sur les décombres. C’est pourquoi la démolition de Céline sonne aujourd’hui presque comme une ironie. S’il est un écrivain qui fait tenir debout un livre par le montage de fragments, c’est bien Céline. Lui aussi construit par accumulation, par rejets, par éclairs soudains. Il existe ensuite une coïncidence symbolique qui rend la comparaison encore plus suggestive: tous deux meurent en 1961, à quelques mois d’intervalle. Cendrars le 21 janvier, Céline le 1er juillet. Deux morts qui semblent clore simultanément une saison de la littérature européenne: celle des écrivains qui avaient traversé la catastrophe originelle du XXe siècle en la transformant en révolution stylistique. Avec eux s’éteint une génération pour qui l’écriture était inséparable du risque physique et de la ruine.

a5b522b31cd85366d244176ae49618461a32a4450af0544b0f754b1053e35426.jpgIl est également significatif d’observer à quel point le destin posthume des deux auteurs a été très différent. Céline, malgré la renommée mondiale acquise, est resté un monument scandaleux, sans cesse revisité à travers le prisme de l’antisémitisme et de la collaboration. Cendrars, au contraire, a souvent été cantonné au rôle d’irrégulier fascinant, d’avant-gardiste intermittent, presque d’auteur latéral. Son influence, toutefois, demeure aussi clandestine qu’énorme: sans Cendrars, il serait difficile d’imaginer une certaine prose traversant les entrailles du XXe siècle, le reportage lyrique, voire certaines formes du montage cinématographique appliqué à la narration.

Darya Douguina - Discipline, esprit et civilisation : l’homme qui n’a pas de prix

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Darya Douguina - Discipline, esprit et civilisation : l’homme qui n’a pas de prix

Diego Cinquegrana

Source: https://www.facebook.com/CantiereMultipolare

Une civilisation ne disparaît pas seulement lorsqu’elle est envahie, morcelée ou privée de sa souveraineté. Elle peut continuer à posséder des frontières, des bâtiments publics, des armées, des universités et des drapeaux, et être déjà morte. Sa fin commence lorsque les hommes qui l’habitent ne distinguent plus le vivre du fonctionner, le désir de la volonté, la liberté de la simple possibilité de choisir entre des marchandises équivalentes.

C’est cette mort intérieure qui prépare toutes les autres.

Tout système politique produit son propre modèle humain. Le libéralisme a engendré un individu qui se considère comme l’origine, la mesure et le propriétaire de soi-même. Un être persuadé que le bonheur consiste à élargir son propre champ de plaisir, à réduire toute contrainte et à transformer le monde en matière disponible.

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Cet individu peut se dire progressiste ou conservateur, pacifiste ou guerrier, cosmopolite ou nationaliste. Ses opinions changent ; la structure profonde demeure. Il continue de mesurer la vérité à l’aune de l’avantage qu’il en retire, l’amitié à la réputation qu’elle confère, la communauté à la protection qu’elle garantit, et même la révolte à la visibilité qu’elle procure.

Darya Douguina représentait une fracture à l’intérieur de cette anthropologie.

Chez elle, la pensée ne demandait pas à être admirée, mais à être vérifiée. Une idée devenait sérieuse lorsqu’elle entrait dans la conduite, altérait les habitudes, imposait un renoncement et rendait impossible de continuer à vivre exactement comme avant.

Comprendre ne suffisait pas : il fallait permettre à la compréhension d’exercer une autorité.

D’où son insistance sur la discipline. Non pas la discipline extérieure de l’obéissance passive, mais celle, plus difficile, qui empêche l’homme de contredire au quotidien ce qu’il affirme reconnaître comme vrai.

La discipline est le pont entre la connaissance et l’existence. Sans elle, même la pensée la plus radicale devient une décoration mentale.

Darya invitait à démasquer la faiblesse lorsqu’elle se déguise en sensibilité, prudence, réalisme ou supériorité morale. La fragilité non affrontée ne reste pas innocente : elle cherche des alliés, produit des chantages, organise le monde afin que rien ne puisse la mettre à l’épreuve.

L’homme contemporain ne manque pas de facultés. Il possède un corps, une raison, des émotions, de la mémoire et une quantité infinie d’outils. Ce qui lui manque, c’est un centre capable d’attribuer à chaque faculté une mesure et une direction. Le corps réclame la satisfaction, l’esprit calcule les intérêts, l’émotion exige l’expression; aucune autorité intérieure ne décide quelle voix doit commander.

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La distinction traditionnelle entre le corps, l’âme et l’esprit ne décrit pas trois parties juxtaposées. Elle indique un ordre. Le corps offre la force et la limite; l’âme recueille passions, images et mémoire; l’esprit oriente l’être entier vers ce qui le dépasse. Lorsque cette hiérarchie se brise, l’homme devient un territoire disputé.

Le marché dirige ce qu’il désire. La réputation surveille ce qu’il ose. L’algorithme anticipe ce qu’il pensera. La peur de l’exclusion corrige ce qu’il s’apprête à dire.

La Bhagavad-gītā permet d’approfondir le diagnostic. La matière n’est pas une hallucination à mépriser: elle est réelle, mais transitoire. Elle apparaît, prend forme et disparaît, comme la saison des pluies qui réveille les semences puis se retire. L’erreur ne consiste donc pas à habiter le monde matériel, à travailler, construire, combattre ou transformer la réalité. Elle consiste à s’identifier entièrement à ce qui passe et à se croire propriétaire de ce qui, en vérité, ne nous est confié que pour un temps.

La conscience contaminée prononce deux formules: je suis le créateur et le maître; je suis le propriétaire et le bénéficiaire.

C’est le faux ego.

Une erreur ontologique qui devient aussitôt économique, politique et sociale. L’individu se considère comme un centre autonome et regarde chaque être comme un instrument de son propre accomplissement. Les amis deviennent un patrimoine relationnel, les maîtres des certificats de noblesse, le savoir un capital culturel, la douleur un crédit moral, la communauté un public et la cause une extension du personnage.

Ici apparaît ce type humain mineur, mais omniprésent, qui transforme l’amitié en intermédiaire. Quand un homme lui apporte du prestige, il le célèbre; quand il a épuisé sa fonction, il le déprécie. Il n’aime ni ne hait: il cote. C’est le courtier des relations, le petit financier de l’humain.

Il peut parler d’autocritique, à condition de garder la mise en scène sous contrôle. Il peut se montrer vulnérable, à condition que la vulnérabilité améliore son image. Il peut se déclarer héritier d’hommes supérieurs, à condition que personne ne lui demande quelle œuvre autonome il a tiré de cet héritage.

Tuer symboliquement le père signifie empêcher que son nom ne remplace à jamais sa propre forme. L’héritage doit être conquis une seconde fois: traversé, jugé, transformé. Celui qui n’accomplit pas ce passage reste gestionnaire d’un capital reçu.

Darya ne resta pas une simple conséquence d’Alexandre Douguine. Elle a assumé la pensée paternelle, Platon, Proclus, la Russie et l’Eurasie comme des matériaux à travailler. Le nom Platonova, qu'elle s'était choisi, exprimait aussi cette décision: ne pas habiter passivement une généalogie, mais s’exposer au risque d’une vocation propre.

Le maître authentique ne produit pas d’imitateurs. Il conduit l’élève jusqu’au point où plus aucune autorité extérieure ne peut remplacer sa responsabilité.

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Dans les prévisions d’Alexandre Douguine pour 2050 reviennent clones, cyborgs, guerres mondiales, catastrophes environnementales, dissolution des États et naissance de grands espaces continentaux. L’apparence est visionnaire, parfois délibérément extrême. Mais le noyau est déjà visible: le globalisme ne cherche pas seulement à gouverner des territoires, mais à produire des êtres dépourvus de profondeur héréditaire, facilement réécrits et interchangeables.

Le cyborg n’a pas besoin d’avoir des bras métalliques. Il peut avoir un visage humain, un emploi, des relations, des opinions politiques. Il est cyborg lorsque sa relation au réel passe presque entièrement par des dispositifs qui sélectionnent ce qu’il voit, mesurent ce qu’il ressent et transforment chaque geste en information.

Son véritable organe est l’interface.

À travers elle, l’amitié devient réseau, la culture positionnement, la révolte identité visuelle. Même le rebelle est intégré: il peut prononcer des mots terribles, exhiber des symboles radicaux, commémorer des morts, pourvu qu’il continue à se comporter comme un usager, un consommateur et un promoteur de lui-même.

Ce n’est pas un ennemi du système. C’est un segment de marché.

La même logique apparaît, agrandie à l’échelle planétaire, dans la finance contemporaine. Ici, le faux ego n’est plus seulement une déformation individuelle: il devient infrastructure. Le monde entier est observé depuis la position de celui qui doit traduire chaque événement en risque, rendement, perte ou opportunité.

BlackRock possède un observatoire qui classe les principaux risques géopolitiques et en estime l’impact possible sur les marchés. Conflits, crises énergétiques ou catastrophes sont intégrés dans des scénarios financiers et transformés en variations anticipées des prix des actifs. C’est le métier déclaré d’un gestionnaire d’investissement; mais cette normalité même révèle la mutation du langage politique.

Le mort devient une donnée. Le bombardement, de la volatilité. La famine, une pression inflationniste. La reconstruction, une catégorie d’investissement.

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En novembre 2022, BlackRock Financial Markets Advisory a signé avec le ministère de l’Économie ukrainien un accord pour concevoir une structure apte à attirer des capitaux publics et privés dans la future reconstruction. En janvier 2026, Larry Fink déclarait publiquement que BlackRock était toujours impliqué dans le fonds pour la reconstruction de l’Ukraine. Nous sommes face à une continuité manifeste entre la catastrophe analysée, la destruction comptabilisée et l’après-guerre préparé pour l’investissement.

Le capital n’a pas besoin de désirer le désastre. Il lui suffit d’être prêt à en administrer l’avant, le pendant et l’après.

Vanguard fonctionne différemment, mais produit une concentration comparable. Il collecte l’argent de plus de cinquante millions d’investisseurs et le répartit à travers des fonds et ETF sur de vastes portions du marché. Au 31 mars 2026, il déclarait 11.900 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Une part décisive de sa puissance provient des fonds indiciels: ils ne sélectionnent pas chaque entreprise, mais répliquent automatiquement la composition d’un indice.

Suivre un indice semble un acte neutre. Mais quand l’automatisme déplace des milliers de milliards, il crée une présence permanente dans une grande partie de l’économie cotée. La propriété économique reste dispersée entre des millions d’épargnants; l’administration des participations et d’une partie des voix se concentre chez le gestionnaire.

Christian Pickel est une des voix de cette machine. Son profil public célèbre les compétences relationnelles, le réseautage, la capacité à évoluer entre différentes cultures et l’idée que chaque personne rencontrée peut constituer une expérience précieuse. La grammaire parfaite de l’époque: la rencontre humaine comprise avant tout comme une valeur acquise et monnayable.

Le communicant rend amical ce que le bilan rend abstrait. Il convertit la concentration financière en opportunité, le réseau d’influence en ouverture, l’adaptabilité en cosmopolitisme, la transformation de chaque relation en ressource dans la rassurante religion des relations.

En mars 2026, par exemple, Vanguard Capital Management déclarait à la SEC gérer 166,9 millions d’actions Palantir, soit 7,28 % de la catégorie indiquée. Les actions étaient détenues via des fonds et comptes gérés dans le cours normal de l’activité et non dans le but de contrôler la société. C’est précisément cette précision qui éclaire le phénomène: il n’est pas nécessaire de contrôler Palantir ni d’en détenir la majorité pour administrer l’une de ses principales participations institutionnelles.

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L’automatisme n’annule pas le pouvoir. Il le rend impersonnel.

Aucun épargnant individuel n’a consciemment choisi tout le réseau d’entreprises du fonds. Personne ne semble être le propriétaire effectif de l’ensemble. Pourtant, le capital vote, se déplace, rémunère, sélectionne et accompagne la croissance des entreprises incluses dans les indices.

La ploutocratie n’est donc pas seulement le gouvernement visible de quelques milliardaires. C’est un ordre où toute chose est rendue convertible. Territoire, travail, savoir, guerre, reconstruction, relation et dissidence doivent pouvoir entrer dans un portefeuille, produire un flux ou augmenter une valeur.

C’est le faux ego transformé en système mondial: je suis le propriétaire; je suis le bénéficiaire; tout ce qui existe doit servir mon expansion.

Darya Douguina introduit une mesure incompatible avec cette logique.

La vocation n’est pas un investissement.

Le devoir ne varie pas selon la rentabilité.

La communauté n’est pas du réseautage.

La Nation n’est pas une marque culturelle.

L’amitié n’est pas du capital social.

La philosophie n’est pas un secteur de la production éditoriale.

Le 20 août 2022, Darya a été tuée par un agent du SBU ukrainien, l’un des tentacules armés de la ploutocratie mondiale.

Mais la mort ne doit pas la transformer en une image de plus à consommer.

On peut utiliser Darya comme certificat de radicalité, ajouter son nom à sa propre généalogie et répéter ses mots sans rien laisser changer. Même la commémoration peut devenir une forme d’appropriation.

Même le martyr peut être transformé en capital symbolique…

Ou bien on peut accepter l’épreuve que sa pensée impose.

La question n’est pas combien de fois nous la citons, mais quelle part de nous ses paroles rendent désormais indéfendable. Quel confort elles dérangent. Quel mensonge elles déconstruisent. Quelle action elles rendent nécessaire.

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La Bhagavad-gītā ne propose pas la fuite hors de l’action. Arjuna reçoit son enseignement au moment même où il voudrait s’écarter de la tâche. La libération ne consiste pas en l’inertie, mais dans la purification du mobile: agir sans se considérer comme le propriétaire exclusif de l’action, sans transformer le résultat en aliment pour le faux ego.

C’est là qu’un type humain différent peut naître.

Non pas le titan qui dilate démesurément son moi, mais l’homme intégral qui le remet à sa place. Non pas l’individu mutilé qui nie le corps, mais celui qui l’éduque. Non pas le sentimental ballotté par chaque émotion, mais celui qui ordonne son âme. Non pas l’intellectuel qui accumule les doctrines, mais celui qui soumet la pensée à un principe supérieur.

Cet homme sait que la matière est réelle, donc il la travaille; il sait qu’elle est transitoire, donc il ne l’adore pas.

Il possède sans être possédé. Il utilise la technique sans en devenir l’appendice. Il entre dans les relations sans les transformer en clientèle. Il reçoit un héritage sans en vivre de rente. Il peut obéir sans être servile ; il peut commander parce qu’il a appris à se commander lui-même.

Il ne cherche pas à échapper au karma en cessant d’agir. Il brise la chaîne en purifiant l’action du besoin de s’y approprier. Le travail n’est plus seulement subsistance ou carrière: il devient service rendu à une forme qui durera au-delà de sa vie. Le sacrifice n’est ni de l’automutilation ni du spectacle: c’est la subordination de l’immédiat à ce qui mérite continuité.

Il ne demande pas sans cesse: «Qu’est-ce que j’obtiendrai?». Il demande: «Qu’est-ce qui doit être fait?».

Il ne confond pas l’impersonnalité avec l’absence de visage. Il a un nom, un caractère, une histoire, une terre et des responsabilités précises. Mais il n’utilise pas ces choses pour bâtir une clôture autour de son ego. Il les inscrit dans un ordre plus vaste.

Il est individu, mais pas individualiste. Il est une partie, mais pas une masse. Il est discipliné, mais pas automatique. Il est spirituel, mais ne fuit pas le monde. Il est révolutionnaire, mais n’a pas besoin d’en avoir l’air.

Son critère n’est pas la pureté de l’image, mais la fécondité de l’action. Il ne se contente pas de dénoncer le désordre: il construit des lieux où un autre ordre peut déjà respirer.

Il travaille, éduque, protège, produit, transmet. Là où le système fabrique des usagers, il forme des hommes. Là où la finance voit des actifs, il reconnaît des êtres, des œuvres et des territoires. Là où le marché dissout les liens, il assume des attaches dont il accepte d’être jugé.

Il ne considère pas la communauté comme un public réuni autour de sa propre personne. Il y occupe une fonction. Il peut être maître, ouvrier, mère, soldat, paysan, artiste, scientifique ou gardien. La valeur ne dépend pas du rang social, mais de l’accord entre la tâche reçue et la forme avec laquelle elle est accomplie.

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Cet homme n’est pas un fantasme biologique futur. C’est une possibilité pérenne à reconquérir à chaque époque. Il est aussi ancien que le guerrier qui domine la peur, le moine qui domine le désir, l’artisan qui domine la matière et le gouvernant qui domine sa propre avidité. Il est nouveau parce qu’il doit réapparaître dans des conditions qui semblent avoir programmé son extinction.

Darya nous montre que la transformation est possible, qu’une jeune femme peut prendre des idées immenses et les obliger à passer par l’étude, l’erreur, la discipline, le courage et la vie concrète.

Sa force ne nous autorise pas à nous sentir forts.

Elle nous empêche de continuer à appeler force notre propre représentation de la force.

L’homme qui vient ne sera pas sans corps, désirs ni contradictions. Il ne sera pas infaillible ni pur. Mais il sera capable de reconnaître ce qui, en lui, appartient à la dispersion, et de le combattre sans indulgence. Il ne se présentera pas comme créateur absolu, propriétaire du monde et bénéficiaire de tout. Il se saura organe conscient d’un corps plus vaste, partie active d’une communauté, responsable devant les vivants, les morts et ceux qui ne sont pas encore nés.

C’est cela, l’homme qui n’a pas de prix.

Non parce qu’il n’a pas de valeur, mais parce qu’aucun marché ne possède l’unité de mesure capable de l’acheter.

Il peut perdre argent, position, public et même la vie.

Mais il ne peut être liquidé.

Parce que ses racines ne plongent pas dans le marché.

Et ce que le marché n’a pas engendré, le marché ne peut le révoquer.

 

mardi, 18 août 2026

Recension: Aux confins du monde de Michael Pye

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Recension: Aux confins du monde de Michael Pye

Source: https://erkenbrand.net/boekbespreking-aan-de-rand-van-de-...

Dans Aux confins du monde, Michael Pye examine comment les cultures médiévales nées autour de la mer du Nord ont joué un rôle clé dans la formation du monde moderne. Le livre propose une alternative rafraîchissante et puissante au récit répété à satiété selon lequel la civilisation européenne ne viendrait que de la gloire de Rome, de la Grèce ou de l’essor intellectuel de la Renaissance. Pye se concentre sur les marges rudes et froides de l’Europe, entre environ 650 et 1550 après J.-C.: la Scandinavie, la Grande-Bretagne et le nord-ouest de l’Europe, avec une attention particulière pour les Pays-Bas. Bien que Pye présente une bonne documentation historique, ses choix révèlent qu’il propose aussi un cadre moral.

En douze chapitres, divers sujets sont abordés, à commencer par l’introduction de l’écriture en Europe du Nord-Ouest et la confrontation entre les clercs chrétiens et les vestiges de la littérature pré-chrétienne de l’Antiquité. Pour nous, la christianisation de l’Europe a toujours été source de division. Fut-ce une bénédiction qui a façonné l’Europe en une civilisation unie, ou l'infiltration d’un ordre moral étranger et hostile? Dans le récit de Michael Pye, la christianisation de l’Europe est surtout présentée comme un processus de fusion entre traditions chrétiennes et pré-chrétiennes. La conversion forcée des Saxons, telle qu’il la décrit, semble avant tout guidée par des motifs politiques et stratégiques.

the-edge-of-the-world-9781681772066_lg.jpgDans le récit de Pye, l’affrontement ultérieur entre les Saxons déjà christianisés et les Vikings païens, ou « Normands » venus du Danemark, n’est pas présenté principalement comme un conflit religieux ou idéologique. Il décrit plutôt ces affrontements comme des raids opportunistes menés par des paysans du Nord désœuvrés, qui profitaient habilement des faiblesses défensives des établissements et monastères dans les régions des Iles britanniques. Ces habitants de l'espace insulaire britannique, eux-mêmes loin d’être innocents ou pacifiques, constituaient une proie facile pour les incursions rapides et souvent impitoyables des Vikings. Pye souligne que ces attaques étaient motivées de façon pragmatique – gain économique, exploitation de faiblesses défensives – plutôt que par une inimitié religieuse ou culturelle profonde. Cette perspective nuance l’image traditionnelle des raids vikings comme de simples actes de barbarie ou d’agression païenne.

Les vastes expéditions d’exploration des Vikings, qui atteignirent des régions lointaines et laissèrent un impact durable, sont également largement traitées. Il décrit notamment la fondation de la Rus’ de Kiev par les Varègues, un groupe de marchands et de guerriers scandinaves qui établirent en Europe de l’Est une entité politique et culturelle influente, jetant les bases des futurs États slaves.

Pye évoque aussi la tentative ambitieuse mais finalement infructueuse des Vikings d’établir une colonie permanente au Vinland, région que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Terre-Neuve. Cette entreprise, bien que de courte durée et vouée à l’échec en raison de conflits avec les populations autochtones et de problèmes logistiques, témoigne de l’extraordinaire compétence maritime et du goût de la découverte des Vikings.

Il aborde ensuite l’évolution de l’habillement et de la mode, qui reflétaient non seulement le statut social et l’identité régionale, mais aussi les réseaux commerciaux qui diffusaient tissus et styles sur de longues distances. Pye accorde aussi une attention particulière à la morale sexuelle de l’époque, analysant les tensions et interactions entre prescriptions chrétiennes et coutumes pré-chrétiennes, et la façon dont elles façonnaient les normes sociales.

55877520.jpgLa centralisation progressive de la législation écrite est également discutée, Pye montrant comment les traditions orales laissèrent place à des systèmes juridiques formels, qui posèrent les bases de sociétés plus structurées. Il décrit aussi le développement de la construction et de la taille des établissements, des petits villages aux centres commerciaux animés, ainsi que les techniques impressionnantes de construction navale des Vikings et d’autres peuples maritimes, qui leur ont permis d’imposer leur domination sur les mers.

Pye traite également de l’impact dévastateur des invasions mongoles. La peste noire reçoit aussi une attention particulière, Pye mettant en lumière les conséquences démographiques, sociales et économiques de cette pandémie, telles que la pénurie de main-d’œuvre et les adaptations ultérieures des lois et des structures de pouvoir.

On en vient alors à la partie la plus importante du livre: l’économie. C’est le fil conducteur de l’ouvrage et, selon l’auteur, le moteur principal de nombreuses évolutions historiques décrites. Le lecteur a nettement l’impression que les différents changements sociaux, culturels et politiques du monde médiéval nordique – tels que l’expansion des réseaux commerciaux, l’essor des villes et les innovations en construction navale – ont inévitablement convergé vers la formation du capitalisme moderne tel que nous le connaissons.

806x1200.jpgDans la dernière partie du livre, Pye se concentre spécifiquement sur la montée de la Bourse d’Anvers, qui a joué un rôle crucial en tant qu’un des premiers marchés financiers organisés d’Europe. Il décrit comment, sous la pression de l’occupation espagnole et des troubles qui s’ensuivirent, cette Bourse a déplacé son centre de gravité vers Amsterdam, qui est ainsi devenue le nouveau cœur financier de l’Europe. Cela marque, selon Pye, le début du monde économique moderne, où de puissants courtiers et spéculateurs dictent les règles. Il décrit une économie qui s’émancipe de la realpolitik [1], où le bien commun, la cohésion sociale ou les intérêts à long terme – tels que la préservation de l’identité culturelle ou la continuité ethnique – sont au centre.

Le livre comporte certes des faiblesses. Il s’agit clairement d’un exemple d’histoire populaire, destinée à enthousiasmer un large public pour le sujet. Cela se manifeste par les nombreuses anecdotes, pas toujours pertinentes, que l’auteur entremêle dans son récit, sans toujours enrichir les grandes tendances historiques qu’il souhaite mettre en lumière. Par ailleurs, certains chapitres manquent de cohérence : il est certes logique que des lois aient été adoptées pour répondre à la pénurie de main-d’œuvre après la peste noire, mais le lien entre l’invasion mongole et la naissance de la science moderne reste flou.

Le style de Pye est celui d’un journaliste-historien : il veut raconter, non pas seulement expliquer. Pourtant, ses choix de perspective reflètent aussi des positions idéologiques claires. Dans son introduction, Pye insiste sur une approche prudente des sujets qu’il considère lui-même comme sensibles, voire dangereux. S’il souhaite inspirer et enthousiasmer ses lecteurs pour l’histoire de la culture du nord-ouest européen, il précise que son ouvrage n’est pas destiné à éveiller des sentiments de supériorité culturelle ou raciale. Surtout dans le dernier chapitre, le ton devient celui d’une leçon de morale.

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Pye (photo) se positionne comme avocat de l’ouverture, de la tolérance et du cosmopolitisme – des valeurs qu’il projette sur un passé qui ne connaissait pas ce langage. Dès lors, la frontière entre histoire et message politique devient floue. Le passé n’est pas seulement expliqué, mais aussi utilisé.

Au final, la force de l’ouvrage de Michael Pye ne réside pas tant dans l’originalité de ses sources que dans sa façon de réorganiser des faits connus, restituant ainsi l’image d’une Europe du Nord-Ouest dynamique et auto-créatrice. Pourtant, l’épilogue du livre trahit la frontière fragile entre l’historiographie et la leçon de morale : dès lors que Pye utilise le passé comme miroir pour l’enseignement des vertus contemporaines, son récit s’éloigne de l’analyse historique pour tendre vers une certaine orientation culturelle. C’est précisément là que le lecteur est invité non seulement à comprendre le passé, mais aussi à réfléchir à la manière dont il est raconté aujourd’hui – et pourquoi.

Note:

[1] Pye n’a pas utilisé ce mot dans ce contexte.

Article : Ganzer Prenadier.

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Félicien Marceau: le génie bourgeois que la France a oublié

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Félicien Marceau: le génie bourgeois que la France a oublié

Son immense talent lui valut un Goncourt mais il a toujours payé sa proximité avec le groupe des «Hussards»

Roberto Alfatti Appetiti

Source: https://www.ilgiornale.it/news/cinema/felicien-marceau-il...

27692.jpgIl y a cinquante ans, sortait dans les salles françaises Le Corps de mon ennemi. Jean-Paul Belmondo était alors l’une des étoiles les plus brillantes d’Europe lorsque Henri Verneuil l’appela à interpréter une histoire de vengeance qui était aussi une radiographie tout aussi impitoyable de la province française et de sa respectabilité apparente, derrière laquelle se cachent hypocrisies et intrigues.

Dans la grande exposition rétrospective «Belmondo le Magnifique», qui se tiendra du 7 octobre 2026 au 31 janvier 2027 à la Cinémathèque française, le film recevra déjà les honneurs qu’il mérite. En revanche, le nom de l’auteur du roman (Le corps de mon ennemi, publié en Italie par Rizzoli en 1976) dont il est tiré, est peu évoqué: Félicien Marceau, nom de plume de Louis Carette.

RO80242277.jpgJournaliste, romancier, dramaturge, essayiste, Marceau fut pendant plus de deux décennies l’un des auteurs les plus lus et représentés sur la scène française. L’humour raffiné et mordant de ses comédies domina les affiches théâtrales et ses romans atteignirent un très large public. Le cinéma, principale fabrique de l’imaginaire collectif, a catapulté ses personnages au-delà des frontières de la littérature, prolongeant leur vie bien au-delà de la saison du succès éditorial.

Mort près de Paris en 2012, à un souffle de ses cent ans, Marceau, tenu à l’écart par la culture dominante de l’interminable second après-guerre, a été effacé du débat d’idées. Sa riche production littéraire a été reléguée à la rubrique «divertissement». Lui-même a été réduit au statut d’écrivain mineur, voire marginal, bien qu’il ait été rapproché de géants tels que Molière ou Balzac, auquel il a d’ailleurs dédié un essai apprécié.

Parmi les intellectuels les plus controversés de l’époque, réfractaire à toute forme d’engagement, il était né sous le nom de Louis Carette en 1913 à Kortenberg, en Belgique. Pendant l’Occupation, imperturbable, il continua à écrire pour Le Soir, rebaptisé Le Soir volé (le soleil volé) parce qu’il était passé sous contrôle pro-allemand. Condamné par contumace pour collaboration après la Libération, il dut se réfugier en France.

41lKL+QEh8L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgC’est seulement alors que naquit Félicien Marceau. Sa seconde vie prit des tournures dignes du scénario d’un film. En quelques années, l’exilé belge parvint à s’imposer comme vedette de la scène culturelle. Sa signature devint gage de théâtre brillant : dialogues rapides, ironie mordante, personnages oscillant entre illusions et désenchantement. Le théâtre était le lieu naturel de Marceau. Toute son œuvre tourne autour d’une même intuition: les hommes jouent sans cesse la comédie, même lorsqu’ils ne croient plus à leur rôle. Dans la vie comme sur la scène, chacun s’en tient au scénario qu’il s’est donné.

En 1969 arriva le Prix Goncourt pour Creezy, roman publié par Ugo Mursia Editore à peu près en même temps que chez Gallimard. En 1975 suivit l’entrée à l’Académie française. Les ombres du passé, cependant, ne cessaient de l’accompagner. Ni le Goncourt, ni la Coupole de l’Académie ne le mirent à l’abri des critiques et des protestations. La biographie comme sentence définitive du tribunal invisible de l’Histoire. Peu importe ce qu’un écrivain a écrit: importe ce qu’on peut lui imputer. À la différence d’autres intellectuels de l’après-guerre, Marceau ne fit pas d’aveu public. Aucun repentir n’a été exhibé. Cette réserve contribua à alimenter les soupçons et à attirer les inimitiés.

imafmcrges.jpgMarceau, qui pourtant s’est toujours tenu à distance respectable de la politique, commit une autre faute impardonnable: il gravitait dans le milieu des Hussards, ce courant littéraire qui, dans les années cinquante, autour de Roger Nimier, opposa au courant sartrien de l’intellectuel engagé le goût du style et la liberté narrative.

Élève de Paul Morand, Marceau partageait avec ce monde la défiance envers la littérature idéologique et le refus de toute forme de moralisme politique. Ses personnages n’incarnent pas des valeurs à défendre ou à combattre: ils poursuivent des désirs, des intérêts, des illusions vouées à se briser. Illusions amoureuses, sociales, politiques, générationnelles.

Marceau, d’ailleurs, appartient à une génération qui a vu s’effondrer nombre des certitudes du premier XXe siècle. Les idéologies, les classes dirigeantes, les hiérarchies sociales, jusqu’à l’idée traditionnelle de l’Europe. De là naît son désenchantement: ni rageur comme celui de Céline, ni provocateur comme celui de Nimier. Il ne dénonce pas, ne juge pas. Il observe et note, avec lucidité.

Creezy, la protagoniste du roman éponyme, est le symbole parfait de la France de ces années-là, animée par une génération inquiète, insoumise aux liens, assaillie par une vitesse sans direction et consumée par le présent. Ce n’est pas une femme fatale, mais un mannequin qui échappe aux conventions bourgeoises et traverse le monde de la mode et de la haute société parisienne, laissant derrière elle une armée de courtisans.

MV5BMTMwMjUzMDI1OV5BMl5BanBnXkFtZTYwNzY3Njk5._V1_.jpgLe co-protagoniste-narrateur est le député quadragénaire de l’Assemblée nationale, interprété dans l’adaptation cinématographique par un Alain Delon mûr et ambigu, mais face à la jeunesse de Creezy il se découvre vulnérable et son pouvoir n’est qu’un décor imposant mais inutile. Derrière le ton léger, on perçoit toujours une note mélancolique. Marceau, d’une plume délicate, dessine une civilisation qui perd confiance en elle-même. La comédie continue, mais le lecteur comprend que le rideau est en train de tomber inexorablement. La fin des illusions est le vrai sujet, bien plus que la mondanité futile.

imaoeufges.jpgL’Italie occupe une place non négligeable dans cet univers littéraire, et pas seulement parce qu’il a épousé l’actrice napolitaine Bianca Della Corte. Marceau avait déjà une forte inclination théâtrale, mais le Belpaese le conforta dans l’idée que la vie est une représentation permanente. Ses œuvres théâtrales, parmi lesquelles L’Œuf et La bonne soupe, lui valurent aussi chez nous une grande popularité. Capri, petite île, roman lui aussi publié chez Mursia, révèle par ailleurs l’irrésistible fascination que la Méditerranée exerçait sur l’écrivain: Capri y apparaît comme un lieu suspendu entre élégance, sensualité et décadence, presque une métaphore de la beauté destinée à s’évanouir.

Aujourd’hui, Marceau est absent des librairies italiennes. Il n’en reste plus trace dans les catalogues. Les anciennes traductions sont de plus en plus difficiles à trouver. Le théâtre bourgeois français n’a plus le prestige d’antan et sa vision élégamment réactionnaire du monde ne semble plus séduire les grandes maisons d’édition.

Les langues vivantes - Sur la mort inventée du latin et du grec

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Les langues vivantes

Sur la mort inventée du latin et du grec, le siècle qui nous a appris à les craindre, et ce que leur renaissance nous révèle de l’atrophie du discours public

Source: https://demospolis.substack.com/p/the-living-dead-languages

Je n’ai jamais compris pourquoi le latin et le grec ancien sont souvent qualifiés de « langues mortes ». Cette expression m’a toujours semblé bien pire qu’inexacte. Elle m’a donné l’impression d’être un ordre subconscient, une consigne: aborde cette langue comme on s’approche d’un cadavre sur la table d’une morgue, avec des instruments, à distance clinique, en t’attendant à n'en rien retirer et en espérant n’en rien retirer.

C’est enseigner pour une autopsie, non pour une rencontre.

Rien, dans le fait d’entrer dans une pièce pour saluer un parent cher, même changé par les années, ne ressemble à entrer dans une morgue. Les deux postures ne pourraient être plus différentes, et il m’a toujours semblé que nous devons au latin et au grec le statut de parents que nous aurions en commun.

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Ce raisonnement n’est pas sentimental. Une langue meurt lorsque la communauté qui la parlait disparaît sans laisser de descendance: aucun héritier, aucune continuité, rien à transmettre. Ce n’est pas ce qui est arrivé au latin ni au grec, et il vaut la peine de préciser pourquoi. Le latin n’a pas disparu. Il s’est transformé, comme toute chose vivante se transforme, en italien, espagnol, français, portugais, catalan, roumain et une vaste constellation de langues régionales encore parlées par des centaines de millions d’hommes qui ont hérité de son système de cas dans leur bouche dès l’enfance, bien avant de le rencontrer comme matière scolaire.

Le grec non plus n’a pas disparu. Le grec moderne n’est pas une reconstruction ou une résurrection savante; c’est la même langue, parlée par le même peuple sur la même terre, évoluant sans interruption depuis au moins trois mille ans.

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Les peuples, en règle générale, ne disparaissent pas simplement, pas plus que la langue dans laquelle ils mènent leur existence. Il s’agit d’une transformation, de l’œuvre ordinaire du temps sur toute langue vivante, y compris le latin et le grec.

Qualifier une langue de morte, c’est autoriser l’autopsie. Dire qu’elle a survécu à travers de nombreux enfants adultes, c’est s’obliger à aller rendre visite à la famille.

Le monde est-il devenu stupide ?

Il y a une seconde chose que je n’ai jamais su expliquer, et elle est étroitement liée à la première.

Si le latin et le grec sont aujourd’hui tant redoutés, abordés par les élèves avec plus de crainte que de curiosité, pourquoi, pendant tant de siècles, des gens ont-ils souhaité les apprendre ?

Les humanistes de la Renaissance rivalisaient du prestige d’une phrase cicéronienne. Pendant un millénaire, les écoles monastiques et les cathédrales considéraient une maîtrise du latin comme un passeport pour toute l’Europe savante. Diplomates, scientifiques et clercs conduisaient le quotidien de leur vie dans cette langue. Ce n’est pas la grammaire de Cicéron ou d’Homère qui est soudainement devenue plus difficile au cours des cent cinquante dernières années, ni les populations qui seraient soudainement devenues moins capables de l’apprendre.

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Les langues ne changent pas de degré de difficulté. Quelque chose d’autre a changé. Et c’est parmi des chercheurs qui partagent ces deux soupçons — sur la fausse métaphore de la mort et sur ce revirement inexplicable du désir à la crainte — que j’ai trouvé quelques-unes des réponses les plus éclairantes qui soient.

Un matin d’octobre 2025, quarante personnes se sont réunies à la Faculté de lettres classiques de l’Université de Cambridge, et quelque deux cent trente autres se sont connectées depuis le monde entier, pour passer une journée à discuter de la façon dont il faudrait enseigner le latin et le grec ancien aux enfants. L’événement était modeste, voire de niche, selon les standards des colloques universitaires. Pourtant, dans les communications issues de cette journée, se trouve un argument qui répond d’un coup à mes deux soupçons et porte des implications bien au-delà de la salle de classe : il touche, en fait, à la santé de la cité elle-même.

Décoder n’est pas lire

Le débat pédagogique en question concerne ce que les linguistes appellent l’Input Compréhensible : l’idée qu’une langue s’acquiert non pas par la mémorisation de ses règles, mais par l’expérience répétée d’une communication signifiante, juste au-dessus du niveau de compétence actuel de l’élève.

Pendant des décennies, c’est la prémisse inverse qui a régi l’enseignement des langues anciennes. Le latin et le grec étaient enseignés comme des codes à déchiffrer : déclinaisons rabâchées, phrases démontées en parties grammaticales, la compréhension n’advenant qu’après la traduction achevée.

Le résultat, comme plusieurs intervenants l’ont noté, fut des générations d’élèves capables d’analyser un subjonctif avec précision sans pouvoir lire un paragraphe de Cicéron pour le plaisir ou le sens. Un chercheur a constaté que les élèves abordant Tacite, après avoir passé leur GCSE, reconnaissaient à peine un dixième du vocabulaire de sa phrase d’ouverture. Ils avaient appris un appareil pour décoder le latin. Ils n’avaient pas appris à le lire.

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Ce qui est diagnostiqué ici, si l’on prend du recul par rapport aux cas particuliers des déclinaisons, c’est une forme bien moderne d’appauvrissement: le traitement de la langue comme une source d'informations à extraire plutôt que comme un moyen de compréhension partagée. Le mouvement de l’input compréhensible affirme explicitement que ce n’est pas seulement inefficace, mais psychologiquement corrosif. Des étudiants anglais, assez courageux et motivés pour apprendre les classiques, peuvent analyser le latin en silence mais ressentent une réticence viscérale, presque physique, à prononcer un seul mot à voix haute, parce que la langue n’a jamais été pour eux qu’une énigme à résoudre.

Le siècle qui a appris à craindre

C’est ici que le second soupçon, celui d’une peur apprise, trouve sa réponse. Cette crainte a été fabriquée, elle n’est pas inhérente aux langues elles-mêmes. Rien, dans le latin ou le grec, n’impose à l’élève de les aborder avec anxiété plutôt qu’avec désir, et, je l’ai déjà noté, pendant l’essentiel de leur histoire, rien ne l’a imposé.

Les langues ne sont pas soudainement devenues plus difficiles au cours du dernier siècle et demi. Ce qui a changé, c’est le dispositif bâti pour les enseigner.

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Les nouveaux systèmes scolaires nationaux du XIXᵉ siècle, et avant tout la tradition du gymnasium allemand de dissection grammaticale poussée, transmise en Flandre par exemple à travers les grammaires très répandues d’Adhemar Geerebaert (photo), ont réorganisé les deux langues autour de l’analyse des formes plus que de la lecture du sens. Les élèves consacraient «de nombreuses heures hebdomadaires» au latin sous ce régime et «finissaient souvent sans pouvoir lire couramment ou composer correctement».

Le réformateur allemand Georg Rosenthal, écrivant de l’intérieur même de cette tradition en 1924, lui donna son épitaphe la plus acérée: Gesehenes Latein ist kein Latein: « Le latin vu n’est pas du latin». Des générations d’écoliers ne furent pas vaincues par Cicéron ou Homère, mais par une méthode conçue pour valoriser l’enseignant et s’interposer entre eux et la langue.

Cette transformation n’eut pas lieu isolément. Elle appartenait à une confiance plus large du XIXᵉ siècle que l’éducation pouvait être rendue scientifique, standardisée et mesurable.

La même époque qui bâtit la bureaucratie moderne a aussi refaçonné la classe à son image. Le savoir devint quelque chose à classifier, examiner, certifier; la langue, un objet à analyser. On produisit des administrateurs, au détriment de citoyens capables de juger.

Nous avons hérité d’écoles remarquablement efficaces pour enseigner aux élèves à identifier les parties d’une phrase, mais de plus en plus incertaines quant à la tâche, bien plus difficile, d’entrer dans une conversation sur le bien commun.

La réduction du grec et du latin à la seule grammaire n’a pas été une simple erreur pédagogique. Elle fut l’expression d’une habitude civilisationnelle plus large: remplacer la participation par la procédure, la compréhension par la technique, la sagesse par l’administration.

Il vaut la peine de s’arrêter sur l’étrange familiarité de cet appauvrissement aujourd’hui hors de la classe. L’instinct qui consiste à traiter la langue comme un simple gisement d’information à extraire (lire le titre, extraire la citation, laisser l’algorithme résumer l’argument pour ne pas avoir à s’y attarder) a migré de la classe de lettres classiques à toute l’architecture du discours public contemporain.

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Nous avons construit une culture civique préoccupée par le décodage de l’utile plutôt que par la lecture et la compréhension. Nous décodons les discours pour y trouver des scandales, survolons les interviews pour en extraire des titres, les débats pour des extraits à publier sur les réseaux sociaux, et les livres pour des citations à partager. Nous ne restons plus assez longtemps dans la langue pour que le sens s’y dépose et puisse nous transformer.

La culture civique actuelle traite le discours politique selon son contenu extrait, tout en restant étrangère à l’acte délibératif que le discours est censé mettre en œuvre. Le parallèle n’est pas fortuit. Il s’agit, je veux le suggérer, de la même réduction, mais sous un autre habit.

Avant que “mot” ne signifie mot

Les Grecs n’avaient pas de terme distinct pour “langue” opposé à “raison”, ou “raison” opposée à “discours public”. Logos remplissait ces trois fonctions. Pour Aristote, l’être humain n’est pas seulement zoon politikon, l’animal politique, mais il l’est précisément parce qu’il est zoon logon echon: l’animal qui possède le logos, capable d’exprimer non seulement le plaisir et la douleur, comme les autres animaux, mais aussi le juste et l’injuste, l’utile et le nuisible, en commun avec les autres.

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La polis, dans cette conception, n’est pas d’abord un ensemble d’institutions. C’est une communauté constituée par l’acte partagé de la parole signifiante sur la manière de vivre. La citoyenneté est inséparable de la capacité à user du logos avec autrui, non simplement à le décoder seul.

C’est pourquoi la redécouverte du “latin vivant” (la méthode directe de Rouse à la Perse School en 1902, le rêve d’entre-deux-guerres d’un latin comme lingua franca européenne neutre et unificatrice, les dialogues dans les écoles jésuites où les élèves se saluaient, débattaient, se taquinaient en latin plutôt que de simplement le traduire) porte un enjeu qui va bien au-delà de la simple curiosité d’antiquaire.

Chacun de ces mouvements, en son siècle, fut une tentative pour restaurer à la langue la condition qu’Aristote supposait: un médium partagé, et non un corpus tenu à distance. La devise de Caton, chère aux partisans de la renaissance du latin, exprime la même intuition en six mots : rem tene, verba sequentur : “Saisis la chose, les mots viendront.”

Le sens précède et engendre la langue; la langue ne précède ni n’engendre le sens. Inverser cet ordre, comme l’a fait la pédagogie grammaticale-traductive, comme le fait aujourd’hui une bonne part de notre discours public, c’est produire un flot verbal qui n’a jamais vraiment été compris par quiconque, pas même par son auteur.

Petites républiques de parole

Ce qui est frappant chez les praticiens de cette nouvelle et vieille approche du grec et du latin, c’est avec quelle délibération ils ont reconstitué les conditions d’une petite polis dans la classe pour résoudre ce problème.

À l’Open University, on donne aux étudiants du latin littéraire “incompréhensible” qu’ils ne peuvent pas encore traduire et on leur demande de lui donner sens, ensemble, à travers la discussion et la traduction parallèle, avant d’y revenir des années plus tard avec une compétence acquise: une pédagogie qui valorise la lutte interprétative collective plus que la certitude prématurée et solitaire.

À Haileybury, les textes sont lus à haute voix, en chœur, de sorte que la compréhension se vérifie non par un test silencieux, mais par la confiance audible d’une salle d’élèves parlant ensemble.

À l’Université d’Oxford, l’argument de Cressida Ryan en faveur d’un design inclusif rend explicite ce que les autres laissent entendre : qu’un environnement “à haute sauvegarde de la face”, où l’acte vulnérable d’essayer la parole à voix haute n’est pas puni par les vingt mille petites humiliations qu’un certain type d’élève a déjà intériorisées à l’adolescence, n’est pas un luxe, mais une condition préalable à tout essai de parole.

Aucune de ces solutions n’est technique. Elles redécrivent la classe comme un lieu où le sens doit être bâti ensemble, à voix haute, au risque de l’erreur, plutôt qu’assemblé en privé puis remis à la correction.

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Il est difficile de ne pas remarquer que c’est précisément cette capacité que la vie politique contemporaine est en train de perdre: la volonté de risquer une opinion inachevée à voix haute, parmi d’autres, dans l’espoir que la compréhension résultera de l’échange, et non d’une possession préalable.

Nous n’avons pas perdu la capacité de transmettre des informations. Mais nous avons perdu, dans une mesure préoccupante, le confort acquis de pratiquer le logos ensemble en public, au rythme et dans la vulnérabilité qu’exige la véritable délibération.

Le vrai cadavre

Le latin n’a jamais été un corps sur la table. Ce que nous avons réellement disséqué, ces deux derniers siècles, c’est notre propre volonté d’user de la langue ensemble, en public, quitte à prendre des risques ; et ce patient-là, contrairement à la langue de Cicéron, n’a peut-être pas de descendants vivants dans les coulisses.

L’ironie, c’est que cette redécouverte arrive précisément au moment où les machines excellent dans les compétences que les écoles ont mis deux siècles à cultiver. L’intelligence artificielle peut désormais traduire, analyser et résumer plus vite et plus précisément que n’importe quel élève. La machine n’a pas tort de le faire, mais la tâche pédagogique s’est déplacée en conséquence: ce qu’il reste à cultiver pour l’apprenant humain, ce n’est plus la restitution, mais le jugement interprétatif, la capacité à s’asseoir devant un texte ou un argument et à se demander ce qu’il signifie, ce qu’il implique, ce qu’il exige du lecteur.

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Cette réflexion vaut tout autant pour la citoyenneté. Un public qui a délégué la tâche de comprendre à une machine à produire du résumé, comme la télévision, sans conserver la capacité acquise d’interpréter, de délibérer et de s’exprimer lui-même, a reproduit dans l’ensemble de la vie civique le même échec que l’Input Compréhensible visait à corriger dans la classe de latin : un flot de paroles apparemment fluide, mais sans compréhension habitée.

C’est la même question que de savoir si un collégien doit rencontrer l’ablatif absolu à travers une histoire graduée sur Ariane ou au détour d’un exercice de grammaire isolé. Le pari sous-jacent, que la langue partagée est soit vécue et parlée vers une compréhension commune, soit simplement décodée et laissée inerte, est le même pari dont dépend finalement la santé de la cité.

Une civilisation qui a oublié — ou réprimé — comment user de sa propre langue ensemble, de façon vulnérable, provisoire, communautaire, ne devrait pas s’étonner de découvrir que son discours politique, aussi abondant soit-il, ne persuade plus, ne lie plus, et n’a plus vraiment de sens.

Rem tene, verba sequentur.

La redécouverte du grec et du latin ne porte pas, au fond, sur le grec ni sur le latin.

Il s’agit de se rappeler à quoi sert la langue. À communiquer.

Avant les institutions, il faut la parole. Avant la politique, il faut le logos.

Une civilisation tient non seulement par ses lois ou ses marchés, mais par sa capacité partagée à chercher le sens à voix haute.

Voilà pourquoi les classiques comptent.

Pas seulement parce qu’ils nous enseignent des mots et des concepts anciens, mais parce qu’ils nous rappellent comment un peuple libre apprend à parler.

Héraclite et le Feu Divin

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Héraclite et le Feu Divin

Circulo Pyr 

Source: https://circulopyr.substack.com/p/heraclito-y-el-fuego-di...

Ce monde, le même pour tous, n’a été créé ni par aucun des Dieux ni par aucun des hommes, mais il a toujours été, est et sera un Feu éternellement vivant, qui s’allume et s’éteint selon une mesure – FR30

Héraclite d’Éphèse est l’un des philosophes les plus complexes qui aient existé. D’emblée, il ne rentre pas dans la catégorie moderne de ce qu’est un philosophe, et d’autre part, ses fragments paraissent à première vue « faciles » à comprendre. Cela a entraîné une grande confusion autour de lui et il n’existe toujours pas de conclusions claires sur ce qu’il a voulu nous dire (ce qui n’est pas forcément négatif).

Cet article vise à rapprocher le penseur de nos lecteurs et à proposer une brève introduction aux éléments principaux de sa théologie. À travers le regard de différents auteurs modernes, nous allons montrer les diverses formes de compréhension qu’il a suscitées. Il serait bien plus facile de présenter Héraclite du point de vue des auteurs anciens, à partir de la manière dont ils l’ont cité et inclus dans leurs propres œuvres (Philosophes Présocratiques – Éditions Gredos). Mais cela nous éloignerait de l’objectif de cet article, qui n’est autre que de montrer que, lorsque quelque chose est caché, il faut le découvrir de façon directe, et non à travers un échafaudage qui ne fait que se chercher lui-même.

Le Sombre d’Éphèse

Dans l’Antiquité, il était connu comme ho Skoteinós, « le Sombre ». Diogène Laërce rapporte qu’il déposa son livre dans le temple d’Artémis et qu’il l’écrivit délibérément de façon obscure, afin que seuls ceux qui étaient préparés s’en approchent et ainsi afin d'éviter le mépris de la foule¹. Cicéron disait la même chose: il aurait caché sa pensée à dessein².

Héraclite – Le Feu comme principe universel

À son style d’écriture s’ajoute le fait que son traité sur la nature ne s’est pas conservé. Il nous reste environ 130 fragments, des citations éparses recueillies par Platon, Aristote, Sextus Empiricus, Clément ou Hippolyte. Cela rend la reconstruction plus difficile, car il faut distinguer le commentateur du commenté et leurs implications. Aristote remarquait :

Fragments.jpg"En général, ce qui est écrit doit être facile à lire et à comprendre, ce qui revient au même, et cela se produit lorsqu’il y a beaucoup de conjonctions ; ce n’est pas le cas lorsqu’il y en a peu, ou lorsqu’il n’est pas facile de ponctuer, comme dans l’œuvre d’Héraclite. En effet, l’œuvre d’Héraclite est difficile à ponctuer, car il n’est pas clair où il faut le faire, avant ou après un mot, comme au début du livre. Là, il dit : « Bien que cette raison existe toujours, les hommes deviennent incapables de la comprendre. » Il n’est donc pas clair si le « toujours » se rapporte à ce qui précède ou à ce qui suit". Aristote, Rhétorique III 5, 1407b

Robinson souligne qu’Héraclite écrit avec une densité linguistique remarquable : une seule phrase porte plusieurs idées à la fois, et ses fragments résonnent ensemble, répétant des images qui s’enrichissent lorsqu’on les lit ensemble³. Il joue avec la position des mots et l’homophonie (bíos [vie] et biós [arc]). Son fragment sur la nature est très connu :

« La nature des choses aime à se cacher » FR1234

Ou encore sur la dissimulation du Dieu de Delphes :

« Le Seigneur dont l’oracle est à Delphes ne révèle ni ne cache: il indique » FR93

Tout cela nous place déjà devant une exégèse compliquée, voire impossible. Nous utilisons le mot impossible car le philosophe moderne ne parvient qu’à effleurer d’un doigt une manière de penser pré-moderne comme celle d’Héraclite. Ses textes doivent être objet de méditation dans le cadre du travail spirituel des jeunes Européens, non une matière à analyser intellectuellement.

61xNv2TjYwL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgCela étant dit, Guido Calogero ("Eraclito", in « Giornale critico della filosofia italiana », 1936) attribue cette difficulté à une structure mentale archaïque, dans laquelle le plan du langage recouvre complètement la logique et l’ontologie: le mot n’agissait pas comme un simple symbole de l’objet, mais comme sa manifestation réelle, faisant des contradictions linguistiques de véritables tensions existentielles. Dans son ouvrage sur Héraclite, Spengler met en avant l’absence d’un lexique scientifique systématique à l’époque et relie la brièveté aphoristique d’Héraclite à son tempérament individuel: une irrévocable fierté aristocratique qui le conduisit à une existence solitaire et à contempler la foule à distance⁵.

Jaeger s’approche un peu plus de la réalité d’Héraclite et souligne qu’il ne parle pas le langage d’un maître ou d’un érudit, mais celui d’un prophète qui veut éveiller les hommes⁶.

Le Feu

Le cosmos est

« Ce monde, le même pour tous, n’a été créé ni par aucun des Dieux ni par aucun des hommes, mais il a toujours été, est et sera un Feu éternellement vivant, qui s’allume et s’éteint selon une mesure » FR30

Cette phrase contient toute la philosophie d’Héraclite, et aussi toute sa problématique, car chaque mot admet des lectures incompatibles.

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Contrairement aux penseurs ioniens précédents, qui plaçaient le principe originel — l’archè — dans des éléments matériels comme l’eau, l’air ou l’indéterminé, Héraclite rompt radicalement avec cette tradition. Spengler souligne qu’il fut le seul philosophe grec à comprendre le cosmos comme un phénomène purement dynamique et énergétique, un processus pur (immatériel) et conforme à la loi⁷. Sous cette perspective, le Feu ne constitue pas une substance première, mais l’incarnation du changement constant et de la métamorphose pure, une tropé qui s’oppose radicalement à la notion statique de l’archè, offrant l’expression esthétique suprême de la mobilité et de la tension⁸. Le choix du Feu répond, selon Spengler, à une motivation quasi religieuse; il affirme que le Feu est la plus terrible et puissante des forces élémentaires, celle qui domine véritablement la nature. C’est pourquoi il l’aimait⁹.

811-J6SEsTL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgHeidegger va encore plus loin et rejette toute lecture physique. Il associe le Feu, le pyr, à l’éclair, le keraunos, qui dirige le tout¹⁰.

« Tout est gouverné par l’éclair » FR64

Il affirme que kósmos et pyr disent la même chose¹¹. Le Feu n’est pas un élément chimique : il est l’embrasement instantané qui ouvre la clairière — la Lichtung — où les choses émergent du caché et apparaissent avec leurs contours. Le Feu est l’alètheia, le dévoilement qui se retire à nouveau vers l’occulté.

Robinson affirme que le Feu fonctionne comme un étalon d’équivalence cosmique:

« Le feu change tout et se change en tout, de même que les marchandises en or et l’or en marchandises. » FR90

Il note également que les mesures du fragment 30 sont les lois inébranlables de la physique¹². Jaeger, pour sa part, doute que ce Feu soit même l’archè, et il lui semble évident que même dans l’Antiquité il n’y eut pas d’affirmations héraclitéennes claires sur une destruction du monde par le Feu¹³.

Face à cela et aux doutes que cela génère, la question est: qu’est-ce que ce Feu? Cependant, pour y répondre, il faut d’abord répondre à d’autres questions.

617PIBsE65L.jpgLa première: est-ce une substance ou un processus? Le débat sur le fait de savoir si le Feu constitue une substance ou un processus divise les spécialistes: d’un côté, les interprètes naturalistes comme John Burnet et Heinrich Gomperz y voient la matière primordiale ou Urstoff du cosmos, Robinson l’identifie à l’éther ou au feu purifié des régions célestes, défendant qu’il agit à la fois comme constituant matériel, principe physique et force directrice rationnelle, rejetant ainsi qu’il ne soit qu’un simple symbole¹⁴. En sens inverse, Spengler nie catégoriquement cette nature substantielle en affirmant qu’Héraclite ne connaît pas la substance, ce qui est pour lui le facteur décisif pour comprendre sa pensée¹⁵.

La deuxième: est-ce un Dieu? Pour Gomperz, le Feu s’unifie avec la raison universelle et représente Zeus, l’intelligence cosmique. Robinson associe le Feu divin (l’éclair) à « la seule chose sage », le to sophon, la divinité suprême qui

« L’Un, la seule chose sage, veut et ne veut pas recevoir le nom de Zeus » FR32

Dans sa lecture, ce principe suprême, l’éther, l’éclair et le « Feu toujours vivant » sont une seule et même chose: le Feu ne symbolise pas seulement, il est cette justice ou sagesse qui gouverne le monde¹⁶. Il y a même un jeu caché dans le grec, car Zeus sonne comme zēn, « vivre », et le principe suprême est justement ce qui maintient l’univers en vie¹⁷ (le jeu Zeus/zēn).

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Spengler indique que le Feu est la totalité unifiée du cosmos, mais non un dieu particulier, ni l’âme, ni le logos. Pour lui, dans la bouche des Grecs Theós est un concept physique ; le Dieu d’Héraclite n’est pas une personne, c’est la nécessité et la puissance absolues du logos¹⁸.

La troisième: le Feu est-il la Loi, le logos? Par influence stoïcienne, on a souvent répété que le Feu et le logos sont identiques. Jaeger nuance cette fusion plus qu’on ne le reconnaît habituellement: pour lui, le divin est la loi unique du cosmos, et le logos selon lequel tout arrive… est la loi divine elle-même, au point qu’avec Héraclite apparaît pour la première fois dans la pensée philosophique l’idée de « loi »¹⁹.

Le Feu s’approche du divin non parce qu’il est la matière première, mais par son pouvoir de gouverner: le fait que le Feu d’Héraclite ait le pouvoir de gouverner ou de piloter le rapproche étroitement de la sagesse suprême, même si ce n’est pas tout à fait la même chose que Dieu²⁰.

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Spengler le nie catégoriquement: entre le Feu, mode d’apparition du devenir, et le logos, loi formelle qui le régit, une identité est impossible en principe, car le logos ne désigne pas une force, et encore moins une intelligence; il désigne une relation, une mesure²¹. Par ailleurs, Heidegger va dans une autre direction: le cosmos et le Feu sont la même chose, et le Feu ne se soumet pas à une mesure extérieure, il est lui-même « donneur de mesure » — de metron —, une mesure qui n’est pas un étalon quantitatif, mais la clairière d’ouverture où les choses viennent à la présence. Dans sa lecture ultime, Alètheia, Physis et Logos « sont la même chose »: l’Un qui réunit et conduit tout²².

Panta rhei et la tension des opposés

« Ceux qui entrent dans les mêmes fleuves sont baignés par des eaux toujours nouvelles » FR12

Ce fragment a été profondément déformé dans la pensée sur Héraclite, la permanence de la structure et la mutation de la substance ne sont pas des termes antagonistes, mais complémentaires²³. Quant à Spengler, il situe le devenir dans une dimension plus radicale ; il précise qu’il ne faut pas concevoir tout dans un flux constant — ce qui impliquerait une catégorie statique de l’être —, mais que l’essence primitive du phénomène doit être entendue comme un pur dynamisme et un réseau de tensions²⁴.

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Pour les opposés, il se passe quelque chose de similaire, tout n’est qu’une question de perspective :

« Le chemin qui monte et le chemin qui descend sont un et le même » FR60

Le chemin ne change pas, seule change la direction de celui qui le parcourt. Spengler combat un malentendu habituel à ce sujet : loin d’être identiques, les opposés partagent une même origine et n’ont de sens qu’en interdépendance ; on ne connaîtrait pas le concept de justice s’il n’existait pas l’injustice²⁵.

« Ils ne comprennent pas comment ce qui diverge converge : harmonie de tensions opposées, comme celles de l’arc et de la lyre. » FR51

Arc et lyre accomplissent leur destin grâce à la tension des forces opposées qu’ils contiennent ; c’est, selon Héraclite, la véritable harmonie. L’unité réside dans la lutte, et cette lutte est la justice souveraine. Le cosmos ne fonde pas son équilibre sur le repos, mais sur une auto-régulation continue de forces en lutte, qui se traduit par une harmonie invisible par nature, parce que :

« L’harmonie invisible est supérieure à l’évidente » FR54

La guerre comme loi du cosmos

« La guerre est le père de tous, le roi de tous ; à certains elle montre qu’ils sont dieux, à d’autres qu’ils sont hommes ; elle fait des uns des esclaves, des autres des libres. » FR53

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La guerre, le pólemos, n’est pour lui ni un conflit destructeur ni une affaire simplement humaine ; Héraclite la voit comme la force créatrice de l’univers. C’est elle qui établit les distinctions et les limites du monde. Et loin d’être une anomalie, elle est la règle :

« Il faut savoir que la lutte est universelle et que la discorde est justice ; tout naît de la discorde et de la nécessité. » FR80

Jaeger souligne qu’Héraclite l’«intronise comme le maître même de l’univers» et qu’elle devient «son expérience philosophique primordiale»²⁶.

Le logos divin est en lui-même la « loi de la guerre » qui unifie les tensions nécessaires. Spengler note que le monde est un terrible et éternel agôn, gouverné par de strictes lois du conflit²⁷. De cette même racine naît son mépris pour l’érudition :

« L’érudition n’instruit pas l’esprit: sans quoi, elle aurait instruit Hésiode et Pythagore, et même Xénophane et Hécatée. » FR40

La guerre entre les hommes reflète la structure de l’univers et justifie les hiérarchies : libres contre esclaves. Il n’existe pas de valeurs éthiques absolues et statiques ; les relations humaines doivent être sans cesse mesurées et refaites à travers la lutte. Et cette position s’étend à son eschatologie :

« Les dieux et les hommes honorent ceux qui sont tombés au combat » FR24

et

« Plus la mort est grande, meilleure est la destinée » FR25

La mort au combat, mort «sèche», de feu, assure à l’âme une destinée divine: les âmes de ces héros ne se dissolvent pas dans l’eau comme dans la mort ordinaire, mais montent comme gardiens immortels et vigilants des vivants et des morts.

Nous devons admettre qu’il existe deux espèces de sacrifices; l’une propre aux hommes complètement purifiés, ce qui, comme le dit Héraclite, n’arrive que rarement à un homme ou à quelques rares personnes (Jamblique, Des mystères, V, 15).

Heidegger évitait de réduire la discorde héraclitéenne, l’éris, à une guerre au sens vulgaire. Pour lui, la discorde est l’aller et retour entre l’occultation et le dévoilement de l’Être, une tension originaire dans laquelle les opposés se tournent l’un vers l’autre dans une appartenance mutuelle, empêchant ainsi que l’Être ne devienne un absolu plat et sans vie²⁸.

« Les contraires s’accordent, et de ce qui diffère naît la plus belle harmonie ; tout procède de la discorde. » FR8

Rester éveillé devant le Feu

« Le caractère de l’homme est son destin » FR119

On ne peut guère ajouter plus à ce fragment pour conclure l’article. Il existe deux approches possibles d’Héraclite: une voie analytique, ardue, complexe et éloignée de la réalité vécue par lui (comme on l’a vu dans les différentes positions des commentateurs), et une autre perspective immédiate, dotée d’une profondeur singulière, qui nous invite à entrer dans sa philosophie depuis notre propre dimension spirituelle.

Nous devons nous éveiller et vivre immergés dans les éléments mentionnés ci-dessus (Feu, guerre, tension, éclair). Se consumer soi-même, brûler ce qui nous entoure, vivre autour de ce feu transformateur.

Notes: 

(1) Diógenes Laercio, ix 5

(2) Cicerón, de finibus II 5, 15, etc

(3) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson, pág 5 (University of Toronto Press)

(4) La traduction de tous les fragments provient de: Heráclito: fragmentos e interpretaciones, José Luis Gallero y Carlos Eugenio López, Ediciones Ardora.

(5) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 99–102 (Tradition Ed)

(6) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág111–112 (Oxford Press)

(7) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 94–95 (Tradition Ed)

(8) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 27–128 (Tradition Ed)

(9) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 28 (Tradition Ed)

(10) The inception of occidental thinking and Logic: Heraclitus’ doctrine of the logos, Martin Heidegger, pág 123, 262 (Bloomsbury)

(11) The inception of occidental thinking and Logic: Heraclitus’ doctrine of the logos, Martin Heidegger, pág 124 (Bloomsbury)

(12) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson, pág 184 (University of Toronto Press)

(13) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág 122–123 (Oxford Press)

(14) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson, pág 96–97, 186 (University of Toronto Press)

(15) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 127 (Tradition Ed)

(16) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson pág 186 (University of Toronto Press)

(17) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson pág 103 (University of Toronto Press)

(18) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 154, 165 (Tradition Ed)

(19) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág 115–116 (Oxford Press)

(20) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág 122, 126 (Oxford Press)

(21) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 53, 165 (Tradition Ed)

(22) The inception of occidental thinking and Logic: Heraclitus’ doctrine of the logos, Martin Heidegger, pág 127–128, 277 (Bloomsbury)

(23) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson pág 185 (University of Toronto Press)

(24) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 98, 123 (Tradition Ed)

(25) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 139–143 (Tradition Ed)

(26) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág 118. (Oxford Press)

(27) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 146 (Tradition Ed)

(28) The inception of occidental thinking and Logic: Heraclitus’ doctrine of the logos, Martin Heidegger, pág 110 (Bloomsbury)

 

lundi, 17 août 2026

Des théories de Brzezinski à Palantir: comment le conflit en Ukraine est devenu le plus grand test militaire des États-Unis

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Des théories de Brzezinski à Palantir: comment le conflit en Ukraine est devenu le plus grand test militaire des États-Unis

par Michele Blanco

Source: https://www.sinistrainrete.info/articoli-brevi/33490-mich...

La thèse avancée par Jeffrey Sachs et Sybil Fares est claire: la guerre en Ukraine n’est pas seulement un affrontement entre Moscou et Kiev, mais le produit d’une stratégie américaine planifiée depuis plus de trente ans. Une stratégie qui a transformé le territoire ukrainien en principal champ de bataille et de test pour la nouvelle guerre technologique contemporaine, alors que Kiev continue d’en payer le prix humain, économique et territorial, prix qui est extrêmement élevé.

Aujourd’hui, la puissance du complexe militaro-industriel ne se limite plus aux seuls généraux et fabricants d’armes. Elle réunit des sociétés informatiques, des fonds d’investissement, des entreprises énergétiques, des services de renseignement et des géants du numérique. Ce système n’influence pas seulement la politique étrangère des États-Unis, il tend à l’hégémoniser, en déterminant totalement ses objectifs et ses instruments.

L’idée ne naît pas avec le conflit actuel. Dans son célèbre essai Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzezinski désignait l’Ukraine comme l’un des principaux pivots géographiques de l’Eurasie. Sans Kiev, affirmait-il, la Russie aurait d’immenses difficultés à conserver son rang de grande puissance.

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Dans cette perspective, l’élargissement de l’OTAN n’a pas été seulement un processus d’intégration politique des pays d’Europe de l’Est à l’alliance occidentale, mais l’avancée progressive de l’infrastructure stratégique jusqu’aux frontières russes.

Bill Clinton a entamé avec force l’expansion; George W. Bush a ouvert la voie à l’adhésion future de l’Ukraine et de la Géorgie; Barack Obama a soutenu les nouveaux équilibres politiques nés à Kiev en 2014 après la destitution du gouvernement pro-russe; Donald Trump a fourni les premières armes antichars; Joe Biden a rejeté les demandes russes pour une nouvelle architecture de sécurité européenne. Différents présidents, avec des langages et des styles variés, ont assuré une continuité stratégique bien perceptible: empêcher Moscou de reconstituer une zone d’influence autonome dans l’espace post-soviétique.

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La véritable transformation concerne cependant le plan militaire. L’Ukraine est devenue un immense laboratoire de guerre où sont expérimentés drones, systèmes de reconnaissance automatique, guerre électronique, liaisons satellitaires et logiciels capables d’identifier des cibles en traitant d’énormes quantités de données.

Dans cet écosystème, Palantir joue un rôle central, entreprise née aussi grâce au soutien financier du renseignement américain et aujourd’hui engagée dans l’analyse du champ de bataille ukrainien. Les données recueillies lors de millions de missions alimentent des algorithmes conçus pour accélérer la sélection des cibles et automatiser la gestion des opérations.

Militairement, l’avantage pour les États-Unis est évident: observer la réaction des armes russes, tester des contre-mesures, perfectionner leurs propres systèmes et entraîner les algorithmes sans engager directement leurs troupes sur le terrain, éliminant ainsi le risque de pertes humaines. Toutefois, plus Washington participe au choix des cibles, à la planification des itinéraires et à la transmission des informations, plus la frontière entre simple soutien militaire et participation directe au conflit devient mince.

Sur le plan économique, l’affrontement a déclenché une nouvelle et immense expansion des dépenses militaires occidentales. Les arsenaux européens doivent être reconstitués, les infrastructures numériques modernisées, les usines de munitions agrandies. Les entreprises d’armement, de satellites, de logiciels et de drones font face à un marché extrêmement lucratif et destiné à durer.

L’Europe finance sur fonds publics une grande partie de cette transformation, mais reste dépendante des technologies, des systèmes d’information et des plateformes américaines. Le résultat géoéconomique est paradoxal : alors qu’elle affirme vouloir atteindre une autonomie politique et stratégique, l’Union européenne augmente sa dépendance industrielle et militaire à l’égard de Washington.

L’Ukraine elle-même est progressivement intégrée dans ce système. Ses ressources minières, ses infrastructures énergétiques, ses compétences informatiques et l’expérience acquise sur le terrain deviennent les éléments d’une nouvelle économie de guerre. Kiev reçoit des armes et des financements, mais accumule des dettes, perd de la population et voit, de façon inexorable, ses marges de souveraineté politique se réduire.

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Le lien avec l’Iran, en outre, n’est pas secondaire. Brzezinski considérait également Téhéran comme un nœud fondamental: contrôler la zone iranienne, c’est influencer le Golfe Persique, la mer Caspienne, les routes énergétiques et les liaisons entre l’Asie centrale, la Russie, la Chine et le Moyen-Orient. Les technologies expérimentées contre la Russie peuvent être transférées vers les pays du Golfe pour contrer la "menace iranienne". L’Ukraine devient ainsi le banc d’essai, tandis que le Moyen-Orient représente le grand marché de débouché et le second front de la compétition géopolitique.

D’un côté, Washington cherche à empêcher la formation d’un bloc continental entre la Russie, la Chine et l’Iran; de l’autre, il entend garder le contrôle sur les routes énergétiques, les technologies stratégiques et les systèmes financiers internationaux.

La contradiction finale concerne l’Ukraine elle-même. Présentée comme bénéficiaire de la protection occidentale, elle se retrouve avec des territoires perdus, des infrastructures détruites, des millions de réfugiés et une vie politique fortement limitée et subordonnée aux exigences de la guerre.

La paix supposerait un compromis basé sur la neutralité de l’Ukraine et de nouvelles garanties pour la sécurité européenne. Un tel accord réduirait toutefois l’utilité stratégique du pays comme avant-poste anti-russe et interromprait un cycle économique extrêmement profitable pour les États-Unis et les grandes multinationales.

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La guerre se poursuit donc non seulement en raison de l’incapacité de Moscou et de Kiev à trouver un accord, mais aussi parce qu’autour du conflit s’est consolidé un système d’intérêts pour lequel la paix apparaît moins avantageuse que la poursuite de l’affrontement. La crainte exprimée par Dwight Eisenhower en 1961—que l’appareil militaire et technologique puisse prendre le pas sur la politique—trouve aujourd’hui dans le drame ukrainien sa confirmation la plus évidente.

L’Arctique, enjeu entre la militarisation occidentale et le développement sino-russe

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L’Arctique, enjeu entre la militarisation occidentale et le développement sino-russe

par Giulio Chinappi

Source: https://www.cese-m.eu/2026/08/lartico-conteso-tra-la-mili...

Routes, ressources, dissuasion nucléaire et droits des peuples autochtones font du Grand Nord un carrefour décisif de l’ordre mondial. Tandis que l’Occident en accentue la militarisation et l’exploitation corporative, la Russie et la Chine construisent un corridor eurasiatique fondé sur la souveraineté, les infrastructures et la coopération.

Le recul progressif des glaces est en train de transformer l’Arctique, de périphérie extrême du système international, en l’un des principaux espaces de la compétition géopolitique contemporaine. La région concentre en effet quatre dimensions stratégiques difficilement séparables: l’ouverture de nouvelles routes maritimes, l’accès à d’immenses ressources énergétiques et minières, la centralité en matière de dissuasion nucléaire et la possibilité d’influencer la future gouvernance des communications entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord.

L’enjeu ne concerne donc pas seulement le contrôle de territoires reculés ou de gisements jusqu’à récemment inaccessibles. L’Arctique représente l’un des lieux où se mesure concrètement la crise de l’ordre maritime construit par les États-Unis et leurs alliés après la Seconde Guerre mondiale. La Route maritime du Nord, développée le long des côtes russes, peut relier l’Asie orientale à l’Europe par un itinéraire bien plus court que les routes passant par les détroits de Malacca et de Suez. Elle réduit également la dépendance à l’égard de passages obligés sur lesquels les puissances anglo-saxonnes conservent une capacité de surveillance, de pression et un potentiel d’interdiction navale. Pour ces raisons, la Route de la soie polaire et la convergence stratégique entre la Russie et la Chine peuvent reconfigurer la logistique et les flux énergétiques au profit des puissances eurasiennes, limitant la suprématie occidentale traditionnelle sur les grandes lignes de communication maritimes.

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Pour la Chine, la route arctique constitue avant tout une réponse structurelle au fameux « dilemme de Malacca ». Une part déterminante des importations énergétiques et du commerce chinois continue de transiter par des détroits qui, en cas de grave crise internationale, pourraient être contrôlés ou bloqués par les forces navales américaines et alliées. Un corridor septentrional, protégé par les capacités russes, offre à Pékin une diversification qui n’est pas seulement commerciale, mais aussi stratégique.

Pour la Russie, la Route maritime du Nord est à la fois une voie navigable nationale, un projet de développement des régions du nord et un outil de projection internationale. Moscou dispose de la géographie, des infrastructures côtières, des ressources et surtout de la plus grande flotte de brise-glaces au monde, y compris des unités à propulsion nucléaire nécessaires pour garantir la navigation dans des conditions extrêmes. Des terminaux comme Sabetta, les installations de gaz naturel liquéfié de la péninsule de Yamal, les ports de Mourmansk et Arkhangelsk ainsi que les réseaux de recherche et de secours transforment progressivement le littoral nord russe en un système logistique intégré.

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Notre analyse est confirmée par les chiffres. Selon Rosatom, en 2024, le volume total des marchandises transportées le long de la Route maritime du Nord a atteint le record de près de 37,9 millions de tonnes. En 2025, les cargaisons à destination de l’est sont montées à 8,3 millions de tonnes, soit une augmentation de 15 % par rapport à l’année précédente. Il s’agit encore de volumes limités par rapport aux grands corridors maritimes du sud, mais suffisants pour démontrer que l’Arctique n’est plus une simple hypothèse cartographique.

Ces éléments rendent également évidente la complémentarité sino-russe. La Russie offre l’accès territorial, l’expérience opérationnelle, les ressources énergétiques et les brise-glaces ; la Chine met à disposition des capitaux, des chantiers navals, des capacités technologiques, la demande commerciale et une immense base industrielle. Le résultat est la formation d’un corridor eurasiatique dans lequel la souveraineté russe sur la route se combine avec l’intérêt chinois pour des liaisons plus sûres et diversifiées.

Ce n’est pas un hasard si le Livre blanc chinois sur l’Arctique de 2018 place explicitement la Route de la soie polaire dans le cadre de la Belt and Road Initiative. Le document affirme que la participation chinoise doit être fondée sur le respect, la coopération, l’avantage mutuel et la durabilité, en reconnaissant la souveraineté et la juridiction des États arctiques, le droit international de la mer et les intérêts des populations locales. Pékin entend contribuer à la construction d’infrastructures, à la sécurité de la navigation, à la recherche scientifique et à l’utilisation rationnelle des ressources, en subordonnant formellement les activités économiques à la protection de l’environnement et au respect des cultures indigènes.

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Cette approche montre clairement que la Russie et la Chine tendent à considérer le développement de la région arctique comme faisant partie d’un projet d’intégration territoriale et économique à long terme, dans lequel infrastructures, établissements humains, production énergétique et routes commerciales doivent être coordonnées. À l’inverse, les États-Unis et leurs alliés l’interprètent de plus en plus ouvertement comme un espace à intégrer dans le dispositif militaire de l’OTAN et à ouvrir aux intérêts des grandes entreprises énergétiques, minières et technologiques occidentales.

La stratégie arctique du Département de la Défense américain de 2024 est révélatrice de cette approche. Le document décrit l’Arctique comme essentiel à la défense du territoire des États-Unis, accorde une place centrale à la compétition avec la Russie et la Chine, et prévoit le renforcement des capacités de renseignement, de surveillance, de communication, de mobilité militaire et d’entraînement dans les régions du nord. Le Pentagone a explicitement indiqué l’augmentation de la présence et des opérations militaires comme l’un des moyens de protéger les intérêts américains.

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Cette orientation s’est encore renforcée avec l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN. Sept des huit États membres du Conseil de l’Arctique appartiennent désormais à l’Alliance atlantique. En 2026, l’OTAN a mis en place de nouvelles forces terrestres multinationales en Finlande et en Suède, organisé l’exercice Cold Response 26 et lancé la Task Force X-Arctic, destinée à accroître la connaissance opérationnelle et la présence de l’Alliance dans le Grand Nord. Ainsi, l’Arctique est progressivement intégré au front militaire qui, de l’Europe orientale, s’étend jusqu’à la mer de Barents et à l’Atlantique Nord.

Le Groenland constitue le point le plus évident de cette conception. La base américaine de Pituffik, anciennement appelée Thulé, joue un rôle fondamental dans les systèmes d’alerte antimissile, de surveillance spatiale et de défense aérospatiale des États-Unis et du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord. Comme on le sait, et comme l’ont réaffirmé à de nombreuses reprises Donald Trump et d’autres membres de son administration, Washington considère ouvertement l’île comme étant «d’une grande valeur stratégique» pour les États-Unis et l’OTAN.

L’héritage de la présence militaire américaine démontre cependant l’écart existant entre la rhétorique occidentale sur la protection de l’environnement et la réalité de ses politiques arctiques. À Camp Century, base construite sous la calotte glaciaire du Groenland et abandonnée en 1967, on a laissé des déchets physiques, des eaux contaminées, du carburant, des polychlorobiphényles et des matériaux radioactifs. Des études scientifiques ont estimé la présence d’environ 200.000 litres de diesel et 24 millions de litres d’eaux usées. La fonte des glaces risque à long terme de remettre ces substances en circulation.

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En janvier 1968, de plus, un bombardier américain B-52 engagé dans une mission d’alerte nucléaire s’écrasa près de la base de Thulé alors qu’il transportait des armes thermonucléaires, provoquant la dispersion de matières radioactives. Ces épisodes montrent comment la militarisation occidentale a laissé dans le Grand Nord un héritage environnemental et politique qui continue de peser sur la population groenlandaise.

Pour ce qui est d’un épisode plus récent, en 2023, l’administration américaine de Joe Biden a approuvé le projet pétrolier Willow dans la National Petroleum Reserve-Alaska. Cette décision a confirmé la primauté du développement pétrolier dans une zone essentielle à la faune et aux activités de subsistance des communautés autochtones. En janvier 2025, la nouvelle administration américaine menée par Donald Trump a ordonné d’accélérer l’exploitation des ressources énergétiques, minières et forestières de l’Alaska, présentant la mesure comme une question de sécurité nationale.

La Russie, pour sa part, adopte une approche différente, fondée sur la reconnaissance de l’Arctique comme partie intégrante de son territoire national et sur la nécessité de maintenir la population, les activités économiques et les services publics dans les régions du nord. Sa stratégie jusqu’en 2035 fixe parmi ses objectifs officiels l’amélioration de la qualité de vie, la protection de l’environnement, le soutien aux communautés autochtones, le développement économique et la défense de la souveraineté nationale.

Le budget fédéral pour la période 2025-2027 a prévu environ 405 millions de roubles par an pour le soutien direct aux petits peuples autochtones de l’Arctique russe. Des programmes sont également en cours pour intégrer les activités traditionnelles dans l’économie régionale, soutenir l’élevage de rennes, la pêche, l’artisanat, les langues minoritaires et l’accès aux outils technologiques et logistiques. Une nouvelle conception du développement durable des peuples autochtones du Nord, de la Sibérie et de l’Extrême-Orient a été mise en place pour la période allant jusqu’en 2036.

La différence entre les deux approches apparaît enfin sur le terrain de la gouvernance. Après 2022, la suspension des réunions diplomatiques du Conseil de l’Arctique a montré l’impossibilité d’administrer la région sans la Russie, qui possède environ la moitié du littoral arctique. Depuis 2024, les huit États ont progressivement repris les réunions virtuelles des groupes de travail et, en mai 2025, toutes les délégations ont participé au passage de la présidence de la Norvège au Royaume du Danemark. En 2026, toutefois, les réunions diplomatiques officielles restent suspendues, tandis que la coopération scientifique et technique se poursuit.

L’avenir du Grand Nord dépendra donc du choix entre deux trajectoires. La première est celle d’un Arctique militarisé, divisé en blocs et soumis à la combinaison de la présence de l’OTAN, des intérêts des multinationales de l’énergie et à l’utilisation sélective de l’écologie. La seconde est celle d’un corridor eurasiatique construit grâce à des investissements infrastructurels, à la coopération entre États souverains et à la participation des économies asiatiques au développement de la Route maritime du Nord.

La coopération sino-russe n’élimine pas automatiquement les risques écologiques ni ne garantit à elle seule les droits des peuples autochtones. Elle offre toutefois une perspective alternative à la prétention occidentale de contrôler tant les routes traditionnelles qu’émergentes. La bataille pour l’Arctique concerne, en dernière analyse, la question de savoir qui pourra établir les règles du commerce, de l’accès aux ressources, de la sécurité et du développement dans le nouvel ordre multipolaire. Pour cette raison, le Grand Nord ne représente plus la marge glacée de la politique mondiale: il en est devenu un des centres décisifs.

Giovanni Gentile, un Italien dans la tourmente

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Giovanni Gentile, un Italien dans la tourmente

par Giovanni Facchini (2014)

Source: https://www.centrostudilaruna.it/giovanni-gentile-un-ital...

Recension d’un essai de Primo Siena

71zDx-gssuL.jpgLors de l’émission « Le temps et l’Histoire » diffusée le 26 mai dernier sur Rai3 et consacrée à la figure de Giovanni Gentile, l’animateur Roberto Fagiolo adressa à l’invitée du jour, la professeure Alessandra Tarquini de l’université « La Sapienza » de Rome, une question selon nous très intéressante. Faisant référence à l’adhésion du philosophe, alors âgé, à la toute nouvelle République Sociale Italienne créée à l’automne 1943, consacrée par son acceptation de la présidence de l’Académie d’Italie reconstituée, avec tous les risques que cela pouvait alors impliquer, l’animateur s’exprima ainsi:

« Mais j’ai envie de dire, excusez-moi, justement pendant que vous parlez, mais qu’est-ce qui le pousse à le faire, je veux dire, si les années précédentes il s’était en quelque sorte mis en retrait, était revenu à se consacrer à ses études, qu’est-ce qui le pousse à se mettre en première ligne, à devenir président de cette Académie d’Italie, pourquoi fait-il ce choix?»

La réponse de la professeure Alessandra Tarquini fut claire et objective:

Je dirais ceci: celui qui choisit un projet politique ne l’abandonne pas lorsque ce projet politique vacille. En somme, Gentile choisit d’adhérer au régime fasciste en 1922 parce qu’il y voit une possibilité, celle d’achever le Risorgimento, et donc de construire réellement une Italie nouvelle et moderne. Cette possibilité ne disparaît pas lorsque Gentile entre en conflit avec divers représentants du fascisme, par exemple en 1937, il y a une confrontation très dure avec Starace, alors secrétaire du PNF. En politique, ces choses peuvent arriver, ce n’est pas pour cela qu’on abandonne la partie, on continue à lutter. Je crois que Gentile continue à lutter pour la cause fasciste et, de ce point de vue, la question me paraît très importante, c’est-à-dire qu’est-ce qui le pousse à le faire: c’est le fait qu’il croit fermement au fascisme et en Benito Mussolini [1].

primosiena.jpgEt, si l’on se réfère à l’auteur de l’essai dont il est ici question, « qu’est-ce qui a poussé » le jeune Primo Siena (photo), alors âgé de seize ans, et des milliers d’autres garçons comme lui, à s’engager volontairement parmi les bersaglieri de la RSI? « Qu’est-ce qui l’a poussé », revenu miraculeusement des goulags de Tito, à entrer aussitôt au sein du MSI et à se jeter sans compter dans le difficile combat politique et culturel de la droite, dont il fut l’un des protagonistes absolus pendant plus de quarante ans?

Cette question provocatrice, si typique de l’esprit de la petite Italie d’aujourd’hui, si incommensurablement éloignée au point de ne pouvoir même imaginer ni comprendre les choix idéaux et les sacrifices d’Hommes tels que ceux de l’époque, unit donc dans la réponse de la brillante professeure Tarquini aussi bien le vieux philosophe que le jeune volontaire d’alors.

i__id425_mw600__1x.jpgC’est peut-être aussi pour cette raison que Primo Siena, aujourd’hui presque nonagénaire (ndt: il a 98 ans aujourd'hui), a voulu consacrer un essai à Giovanni Gentile, en ce soixante-dixième anniversaire de son martyre (= 2013), entièrement centré sur sa « philosophie du combat ». Il vaut la peine de rapporter presque entièrement la première page de l’introduction:

«Toute l’œuvre philosophique de Giovanni Gentile – parfois en des termes explicites, parfois de manière implicite – développe une vigoureuse critique de la démocratie moderne, quantitative, atomistique, égalitaire, mécaniste et fondamentalement irréligieuse, et s’attaque à ses mythes, à commencer par cet hypocrite pacifisme qui contrevient à la vraie paix, dont le siège se trouve avant tout dans le cœur de l’homme, mais comme dépassement de cette guerre intérieure que l’homme livre chaque jour pour lui-même.

Ce n’est pas un hasard si Giovanni Gentile a défini sa pensée comme une “philosophie de la mêlée”, mais en attribuant à ce mot la noble signification de combat ouvert et loyal qui arrache la mêlée à la tentation de la transformer en agitation plébéienne. 

La philosophie comme combat fut, pour Gentile, une norme de vie au sens classique et romain du terme: une vie où la conscience et la fidélité, la virilité, le courage et la force d’âme resplendissaient de la valeur des antiques vertus des Quirites, sapientia, fides, fortitudo, constantia; vertus dans lesquelles la démocratie des Lumières moderne semble avoir presque totalement perdu leur signification» [2].

L’essai de Primo Siena, malheureusement peu promu et injustement négligé en ce 2014 (Giovanni Gentile. Un Italien dans la tourmente, en librairie chez l’éditeur Solfanelli, commandes à: edizionisolfanelli@yahoo.it ; tél.: 335/6499393; 14,00 €, 191 pages), est une œuvre à la fois concise et complète, un texte accessible à tous comme dans la meilleure tradition de l’auteur, toujours actif comme pédagogue et éducateur dans le monde de l’école.

L’essai s’articule en trois parties distinctes mais parfaitement complémentaires: la première section, rédigée directement par Siena, dresse une biographie du philosophe de Castelvetrano et en analyse la pensée philosophique et pédagogique, puis aborde le délicat thème de la « fortune » de Gentile et de son œuvre dans l’après-guerre; la deuxième section est une belle anthologie de textes et d’articles de Giovanni Gentile lui-même, sous le signe d’une philosophie du combat faite de responsabilité et d’engagement civique; la troisième partie rassemble trois essais intéressants d’autant d’auteurs sur la philosophie et la pensée de Gentile, désormais difficiles à trouver et presque introuvables: le premier de Leonardo Castellani, jésuite argentin, intitulé Giovanni Gentile philosophe du fascisme ; le second d’un chercheur d’origine roumaine mais espagnol d’adoption, élève du philosophe à « La Sapienza » de Rome, George Uscatescu, qui propose une comparaison intéressante entre le thème de l’humanisme du travail chez Gentile et la figure de l’Ouvrier (Der Arbeiter) dans le célèbre essai d’Ernst Jünger; le troisième est le texte de la conférence qu’Armando Carlini prononça lors d’un mémorable congrès de 1955 à Florence, intitulée La pensée politique de Giovanni Gentile.

i__id809_mw600__1x.jpgDans la première partie sont abordés les principaux thèmes de l’œuvre et de la pensée de Gentile, qui, comme on le sait, ne fut jamais un intellectuel abstrait de salon, mais ressentit toujours le devoir de l’engagement et de la participation civique, comme en témoignent de manière pérenne sa fameuse réforme scolaire et la réalisation de l’encyclopédie italienne, que nous pouvons brièvement citer à titre d’exemple.

Les Français furent les fondateurs de l’Encyclopédie, avec Diderot et d’Alembert, les Anglais, avec leur vaste empire et leur domination maritime au XIXe siècle, avaient créé la célèbre Encyclopaedia Britannica ; personne n’aurait parié un sou que la pourtant ancienne et prestigieuse, mais désorganisée et querelleuse, culture académique italienne aurait pu produire une œuvre aussi cohérente et claire. Et pourtant, Giovanni Gentile, en coordonnant une équipe (on dirait aujourd’hui un « team ») de plus de trois mille chercheurs de toutes origines politiques et culturelles, réussit en quelques années (1929) ce tour de force, et encore aujourd’hui, les gros volumes de l’Encyclopédie italienne trônent dans toute bibliothèque publique qui se respecte.

La réforme scolaire de 1923 : il semble qu’à l’origine de tant de succès de notre secteur industriel pendant les années du boom économique, il y ait également eu la préparation rigoureuse et complète du lycée, et jusqu’à il y a peu, à l’étranger, on s’étonnait que nos cadres, techniciens, médecins et ingénieurs aient étudié le latin et le grec à l’école publique supérieure et en connaissent les bases.

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Primo Siena aborde ensuite les principaux aspects de la pensée philosophique et politique de Gentile, sans pour autant s’aventurer dans les méandres de la spéculation philosophique la plus poussée, qui rendent souvent les textes sur l’actualisme de Gentile difficiles à comprendre.

618LDqcntoS._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgIl fait particulièrement référence à la dernière œuvre de Gentile, achevée précisément à l’été 1943, Genèse et structure de la société, et à la signification que prennent dans celle-ci des concepts tels que «État éthique» et «humanisme du travail» dans leur rapport avec la liberté et l’individu.

L’accusation de «totalitarisme idolâtre de l’État» souvent portée contre Gentile trouve ici des réfutations nécessaires et argumentées: à travers la synthèse corporative fasciste, Gentile visait à la réalisation d’un État organique hiérarchiquement ordonné, et en ce sens, les considérations de Luca Leonello Rimbotti, exprimées dans un article récent et intéressant, peuvent être utiles:

« Le tout que l’État englobe est en fait la nation, c’est le peuple. L’État n’est pas l’ossature bureaucratique, ni même le pouvoir institutionnel, le monstre froid dont parlait Nietzsche. L’État selon Gentile est plutôt la structure de protection qui rassemble et unit en une multiplicité [nous dirions, en une gerbe de forces], et aussi, sur un plan pratique, la machine qui organise la vie en société. Et surtout, il véhicule la sacralité, la religiosité de l’être ensemble comme nation, ce qui unit dans un destin commun. La force de l’État enfin, qui est l’autre et la plus vraie face de l’État fort, ne réside pas dans l’autorité absolue du pouvoir sur les citoyens, mais dans l’acceptation volontaire de l’autorité reconnue, que ceux-ci signent librement. L’État éthique est l’État du consensus, de l’identification volontaire et consentie de tous dans le tout communautaire. La réalité qui, comme le dit Gentile, est in interiore homine, veut dire qu’elle représente l’unification de la pensée et de l’action des hommes dans un effort commun, ce qui constitue la substance de toute société saine » [3].

Le chapitre consacré à la «fortune» de Giovanni Gentile dans l’après-guerre, souvent oublié par la culture officielle ou, pire encore, comme cela est arrivé récemment dans la tentative du philosophe Emanuele Severino [4], «récupéré» en tout ou en partie comme maître caché de Gramsci et du marxisme et donc «antifasciste» à son insu, est central dans l’essai de Primo Siena.

9788845277535-it.jpgUn destin commun à d’autres grands de la culture et de l’intellectualité du XXe siècle, il suffit de penser au poète américain Ezra Pound, au romancier norvégien (prix Nobel de littérature en 1920) Knut Hamsun, aux écrivains français Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle, Louis Ferdinand Céline, au romancier roumain Vintila Horia et à bien d’autres, coupables d’être «fascistes» et donc à censurer ou, pire, à enfermer—pas seulement au sens figuré !—en asile psychiatrique; ou bien, quand cela arrange la fameuse culture officielle, «réhabilités» en tout ou en partie, présentant leur adhésion aux fascismes comme «particulière», «atypique», «due aux circonstances» et autres pieux euphémismes du vocabulaire politiquement correct.

En réalité, si les thèses de Severino et consorts étaient vraies, même Gentile n’aurait pas évité un séjour en hôpital psychiatrique, puisqu’il aurait été un bel exemple de schizophrénie d’avoir rédigé avec Mussolini, rien de moins, que la voix officielle, l'entrée « Fascisme » de l’Encyclopédie italienne tout en étant en même temps le maître caché de l’antifascisme marxiste et/ou libéral (selon les interprétations qui arrangent…).

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La vérité est que Gentile fut certes un très grand lecteur et interprète de Hegel et de Marx, mais que son analyse le conduit à dépasser les deux par la synthèse corporative fasciste originale et le rattachement à la tradition la plus authentique de la pensée italique, par exemple à travers l’interprétation du concept marxiste de praxis en termes « spiritualistes » reprise par Giuseppe Mazzini (p. 54).

Naturellement, la culture officielle ne peut toujours pas accepter le fait que l’un des philosophes et penseurs les plus originaux et importants du XXe siècle, non seulement est italien, mais aussi européen et mondial, ait été jusqu’au bout de façon convaincue et cohérente « fasciste », raison pour laquelle, tant dans les manuels scolaires que dans les ouvrages spécialisés, on assiste à des silences embarrassés ou à des interprétations des plus arbitraires et «domestiquées».

Heureusement, dès les premières années de l’après-guerre, un petit noyau de jeunes intellectuels de droite, actifs dans des associations culturelles et des revues plus ou moins liées au Mouvement social italien, a maintenu vivante la mémoire de Gentile et de sa doctrine toujours d’actualité, et ici le témoignage de Primo Siena, en rappelant des épisodes désormais oubliés et des publications désormais introuvables, est absolument précieux.

md30758503177.jpgParmi tous, il faut rappeler l’œuvre de Vittorio Vettori qui, dès 1951, publia la revue Études gentiliennes, revue de politique et de culture et, par l’intermédiaire du «Centre national gentilien», promut et organisa un congrès resté célèbre, du 15 au 17 avril 1955, précisément dans le cloître de la basilique Santa Croce à Florence où le philosophe, assassiné par les partisans, avait été enterré 11 ans plus tôt.

Y participèrent tous les protagonistes de la droite de l’époque et d’éminentes personnalités de la culture et de l’intellectualité, que nous énumérons ici pour retrouver le visage d’une époque, les années 1950, où la droite et la culture « nationale » n’étaient pas encore tout à fait marginalisées ou, pire, boutée « dans les égouts », sans pour autant devoir renier leur identité: Gaetano Rasi et Primo Siena de la revue Carattere, Ernesto Massi de Nazione Sociale, Edmondo Cione, Armando Carlini, Gioacchino Volpe, Nino Tripodi, Augusto De Marsanich, Marino Gentile, Ugo Spirito, Giotto Dainelli, Giuseppe Tucci; la communication qui fit le plus d’impression fut toutefois celle d’un outsider, le jeune Gianni M. Pozzo, avec une intervention sur « La vie comme milice dans l’historicisme et la pédagogie de Gentile ».

En réalité, la droite du MSI n’a pas toujours été attentive à la «bataille des idées» et a souvent négligé l’œuvre toujours actuelle de Gentile, jugée «difficile» et «gênante», tandis que parmi les militants les plus engagés et les groupes radicaux, on préférait souvent lire des auteurs comme Julius Evola, peut-être capables de susciter plus de fascination et d’attrait dans le climat particulier de ces années-là.

Au-delà de toute nostalgie et de toute, quoique nécessaire, reconstitution historique, la puissance du magistère gentilien constituera un patrimoine toujours actuel pour la culture italienne, auquel puiser surtout dans ces moments d’extrême difficulté et de désorientation, si bien que l’essai de Primo Siena, avec d’autres contributions récentes [5], tombe sûrement à point nommé.

De Giovanni Gentile, aujourd’hui, nous avons besoin aussi et surtout parce qu’il fut un chercheur qui sut toujours faire suivre l’action à la parole (pensée et action), cohérent et responsable jusqu’au bout; c’est pourquoi il vaut la peine de rapporter quelques extraits de certains de ses articles que Primo Siena a justement insérés dans son anthologie, car ils constituent un exemple de droiture morale et d’esprit de sacrifice qui, aujourd’hui, où toutes les valeurs sont renversées, paraissent presque «scandaleux».

31441564458.jpgDu fameux « Discours aux Italiens », prononcé au Capitole le 24 juin 1943, un appel à resserrer les rangs au-delà des égoïsmes, des commérages, des défaitismes de toute sorte pour le bien non seulement du fascisme, mais de la Patrie:

Chaque peuple a devant lui une victoire qui est son devoir et une victoire qui est son droit. Ce droit ne manque pas à celui qui accomplit son devoir. Et quand il échoue, quand tout serait perdu sauf l’honneur, tôt ou tard, l’histoire nous l’enseigne, la justice s’accomplit, car un peuple qui garde intacte la conscience de sa propre dignité, qui ne perd pas la notion de ce qu’il est et doit être, peut voir un instant s’obscurcir le firmament au-dessus de lui ; mais, tôt ou tard, les étoiles recommenceront à briller dans le ciel ; et dans sa conscience tranquille il saura retrouver sa route. Et les ennemis continueront de s’incliner devant la nation qui, même à travers le malheur, aura démontré sa nature immortelle [6].

Suit l’article « Reconstruire », paru dans le Corriere della Sera le 28 décembre 1943, après l’adhésion à la RSI, où Giovanni Gentile lance un dernier appel désespéré aux Italiens pour qu’ils ne se laissent pas entraîner dans la guerre civile:

Les fascistes ont pris, comme ils en avaient le devoir, l’initiative de la reconquête, et c’est pourquoi ils doivent être les premiers à donner l’exemple en sachant jeter dans le feu tout esprit de vengeance et de faction, et placer constamment la Patrie au-dessus même du parti [...] Frapper donc le moins possible; aller à la rencontre des masses pour en gagner la confiance et les rappeler à la conscience du devoir commun [7].

81Qw14fnuVL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgEt enfin un extrait de ce qui sera le dernier écrit de Gentile, « Le sophisme des prudents », dans « Civilisation fasciste » (avril 1944), où l’auteur s’en prend à l’attentisme, à l’apathie et à la résignation dans lesquels la majeure partie des Italiens étaient malheureusement tombés :

Pourtant, dans les moments où le danger est le plus pressant et où l’incitation à l’action est la plus vive, il y a dans cette prudence quelque chose qui heurte le sentiment moral, tel qu’il agit universellement dans la conscience et exige de chacun, impérieusement, l’accomplissement d’un devoir indéclinable. [...] La société est ce que nous en faisons: toujours acteurs et jamais spectateurs. Même avec la volonté de s’isoler et de se replier dans la vie privée, selon l’éternelle tendance épicurienne de l’esprit humain, qui a historiquement créé tant de formes religieuses de désagrégation de la vie sociale, par le désir naturel d’échapper aux douleurs de la lutte inhérente au dynamisme de la société, celle-ci demeure toujours quelque chose d’interne à l’individu, et elle est ce qu’il en fait... [...] Réalistes, oui, mais d’un réalisme intégral, qui nous inclut aussi ; nous, prêts à faire, à notre petite échelle, notre devoir, à notre place, dans une collaboration disciplinée, avec l’âme ouverte à la confiance dans une issue qui sauve l’honneur dont les peuples, pas moins que les individus, ont besoin pour vivre, et à laquelle les prudents semblent savoir renoncer [8].

Tous ces généreux appels à rester à son poste, à accomplir son devoir, à ne pas se laisser entraîner par le climat de haine et de violence qui régnait désormais dans tout le centre-nord, avec déjà des dizaines et des dizaines de morts tombés sous la main des « gappistes », ne pouvaient que coûter cher à Giovanni Gentile, d’autant plus que ces appels, vu l’autorité et l’exemple direct de leur auteur, produisaient manifestement quelque résultat aussi bien parmi les antifascistes non communistes que dans la population ordinaire.

C’est ainsi qu’eut lieu le lâche attentat du 15 avril 1944: comme beaucoup de membres naïfs de la RSI, Gentile n’avait aucune escorte, peut-être par un malentendu dû au sens de l’honneur, du « mépris du danger », mais aussi pour ne pas alourdir les finances de l’État et détourner des hommes précieux du front ou d’autres tâches jugées plus importantes ; il fut donc facile pour le partisan Bruno Fanciullacci, déguisé en étudiant de philosophie avec des livres en bandoulière, d’approcher le vieux Gentile, alors septuagénaire, toujours aimable et disponible pour tous, et de l’abattre à coups de revolver.

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Aujourd’hui, soixante-dix ans plus tard, l’Italie n’a peut-être jamais été aussi éloignée de celle que Giovanni Gentile avait rêvée et pour laquelle il a tout donné, jusqu’à sa vie, mais c’est bien Primo Siena lui-même, bersagliere de la RSI, jamais repenti, qui nous rappelle avec son essai que les idées ne meurent jamais et qu’il ne faut jamais se rendre ni se résigner. Paroles peut-être rhétoriques, mais dont nous avons un besoin extrême en ces temps très difficiles.

NOTES:

[1] L’épisode intitulé « Les ennemis de Giovanni Gentile » est entièrement et librement visionnable sur le site YouTube à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=hjAC4AIOk8E  ; le dialogue en question a lieu vers la 26ème minute.

[2] P. Siena, Giovanni Gentile. Un Italien dans la tourmente, éd. Solfanelli, Chieti, 2014, p. 5.

[3] Luca Leonello Rimbotti, "Giovanni Gentile : du marxisme à l’humanisme du travail", dans ITALICUM, Périodique de culture, d’actualité et d’information, année XXIX – septembre-octobre 2014 pp. 27-29.

[4] Concernant l’interprétation de E. Severino, il est toujours intéressant d’écouter le dialogue dans la même émission « Il tempo e la Storia » mentionnée plus haut, entre le présentateur et la chercheuse Alessandra Tarquini (http://www.youtube.com/watch?v=hjAC4AIOk8E , autour de la 35ème minute):

Ce jugement de Severino nous suffit-il ? Seul celui qui pense en grand peut aussi se tromper en grand…

Peut-être pas, et personnellement je ressens dans les mots de Severino une difficulté à admettre qu’on puisse être à la fois un très grand philosophe et aussi un grand fasciste, et donc c’est un peu un tour de passe-passe, un raisonnement un peu compliqué de parvenir à concilier ces deux choses… La culture italienne a eu beaucoup de mal à admettre qu’un grand philosophe, comme l’a certainement été Giovanni Gentile, ait aussi été un personnage très important du régime fasciste.

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[5] Voir par exemple Antonio Fede, Giovanni Gentile entre actualité et actualisme, Idées Nouvelles éd., Rome, 2007 ; et l’essai tout juste paru de Valerio Benedetti, Reprendersi Giovanni Gentile, Éditions AGA – La Testa di ferro, Rome 2014.

[6] P. Siena, Giovanni Gentile, op. cit. p. 109.

[7] P. Siena, Giovanni Gentile, op. cit. pp. 130-131.

[8] P. Siena, Giovanni Gentile, op. cit. pp. 135-138.

Éloge de l’homme nord-germanique : introduction à «Rembrandt éducateur» de Julius Langbehn

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Éloge de l’homme nord-germanique: introduction à «Rembrandt éducateur» de Julius Langbehn

par Alexander Jacob

Source: https://www.unz.com/article/in-praise-of-north-germanic-m...

Julius Langbehn est né en 1851 dans le nord du Schleswig. Il étudia les sciences naturelles et la philologie à l’université de Kiel, mais ses études furent interrompues par la guerre franco-prussienne, à laquelle il participa comme volontaire. Après la guerre, en 1873, il voyagea en Italie puis, de retour en Allemagne, poursuivit ses études à l’université de Munich où il obtint un doctorat en histoire de l’art et en archéologie. Sa thèse portait sur les premières statues grecques de Niké, déesse de la victoire. Après de nouveaux voyages et un court séjour à Vienne, il s’installa en 1885 à Dresde. Durant l’hiver 1889, Langbehn rendit visite à Nietzsche, qu’il considérait comme une âme sœur, dans son asile psychiatrique de Iéna, et demanda que le philosophe soit retiré des soins de médecins qu’il jugeait incompétents pour être placé sous sa propre surveillance psychologique. Il n’obtint pas gain de cause et retourna, avec regret, travailler à son ouvrage sur Rembrandt. Le livre fut publié anonymement en 1890, « von einem Deutschen » (par un Allemand), et connut un immense succès. Il fut réimprimé 40 fois en deux ans.

pic1-5.jpgRembrandt as Educator par Julius Langbehn

Édité, traduit et présenté par le Dr Alexander Jacob.

Le titre du livre de Langbehn fut inspiré par l’essai de Nietzsche Schopenhauer als Erzieher (1874). La préférence de Langbehn pour le Nietzsche philo-sémite plutôt que pour le Schopenhauer antisémite peut trahir son propre philo-sémitisme, trait que releva Theodor Fritsch, qui signala que jusqu’à la 7ème édition, l’ouvrage de Langbehn était effectivement assez philo-sémite, et que c’est sa propre correspondance avec Langbehn, insistant sur la nécessité de l’antisémitisme dans une telle vision du monde, qui poussa ce dernier à rendre les éditions ultérieures plus ouvertement antisémites. Parallèlement, l’ouvrage devint plus pro-catholique dans ses dernières éditions et, en 1900, Langbehn se convertit même au catholicisme.

Les succès politiques de la Prusse lors de l’unification allemande en 1871 menaçaient d’engloutir l’Allemagne sous le militarisme, l’industrialisation et les tendances rationalistes en sciences et en art. Les marxistes réagirent à cette menace par des projets essentiellement économiques fondés sur le principe de la « lutte des classes ». Les idéalistes, quant à eux, proposèrent une révolution culturelle par le renouvellement de la culture allemande elle-même. Cet effort aboutit à ce qu’on appelle généralement la « Révolution conservatrice », incarnée dans des œuvres comme Preußentum und Sozialismus (Prussianisme et socialisme) d’Oswald Spengler (1919), Das dritte Reich (Le Troisième Reich) d’Arthur Moeller van den Bruck (1923) et Die Herrschaft der Minderwertigen (La domination des hommes de moindre valeur) d’Edgar Julius Jung (1930).

imagjlbremerzes.jpgL’appel de Langbehn pour une aristocratie sociale trouva un écho dans l’œuvre poétique influente de Stefan George, Das neue Reich (Le Nouveau Reich) (1929), qui esquissa une aristocratie spirituelle comme idéal de la société allemande. Rembrandt als Erzieher (Rembrandt éducateur) de Langbehn peut être considéré comme un précurseur de la Révolution conservatrice, puisqu’il s’efforce de combattre les maux de la culture démocratique du tournant du siècle—instaurée par des élites cosmopolites parvenues, promouvant des modes artistiques étrangères, notamment françaises—par un retour à l’éthos aristocratique naturel de l’élément le plus fort de la population allemande, les Allemands du Nord. Selon Langbehn, seul un retour de l’Allemagne à son caractère nord-allemand pouvait neutraliser efficacement l’esprit scientifique et matérialiste qui avait commencé à désintégrer sa culture à la fin du XIXe siècle.

Dans le même temps, l’ouvrage de Langbehn est aussi une contribution majeure à la série d’œuvres sur l’idéal nordique inaugurée par l'Essai sur l’inégalité des races humaines du comte Arthur de Gobineau (1855) et poursuivie par Les Fondements du XIXe siècle de Houston Stewart Chamberlain (1899), Le Mythe du XXe siècle d’Alfred Rosenberg (1930) et La Piété du caractère nordique de Hans Günther (1934). Ces œuvres formèrent l’arrière-plan intellectuel de l’idéologie raciale nationale-socialiste que Heinrich Himmler et le Rasse- und Siedlungshauptamt (Bureau principal de la race et de l’installation), fondé en 1931, cherchèrent à mettre en œuvre.

Langbehn-scaled.jpgPourtant, l’étude de Langbehn est véritablement psychologique, fondée sur son origine et sa familiarité avec la culture du Schleswig-Holstein, ainsi que sur ses vastes études en histoire de l’art. Son analyse subtile et détaillée du caractère nord-allemand vise à démontrer son aptitude à diriger le jeune Reich allemand, et à servir de modèle pour l’humanité tout entière.

Bien que le travail de Langbehn (portrait, ci-contre) n’ait pas été un précurseur direct du mouvement national-socialiste, ses oeuvres furent réimprimées tout au long du Troisième Reich. En effet, de nombreuses œuvres de la Heimatkunst (art du terroir) exposées à la Grande exposition d’art allemand à Munich en 1937 correspondaient aux exhortations de Langbehn à un style pictural allemand patriotique.

L’insistance de Langbehn sur la préservation et la valorisation du physique allemand comme manifestation extérieure de la personnalité éthique des Allemands trouva aussi une application pratique dans plusieurs mouvements de jeunesse apparus au tournant du siècle, notamment le mouvement Wandervogel (fondé par Hermann Hoffmann-Fölkersamb et Karl Fischer à la fin du XIXe siècle pour promouvoir les activités de plein air et la culture populaire). Beaucoup de ces mouvements furent cependant interdits en 1933 par les nationaux-socialistes, qui créèrent leur propre Hitlerjugend afin d’éviter toute opposition de la part d’autres groupements de jeunesse.

Langbehn commence son ouvrage en identifiant la dévotion croissante visant à enregistrer et classer toute activité, plutôt qu’à développer une vision organique de la réalité, comme la principale menace pour la culture allemande. La spécialisation a mené à une vision du monde microscopique qu’il faut remplacer par une vision artistique, qui, elle, est macroscopique.

19148448297.jpgLa lumière crue de la raison critique en science doit être remplacée par le clair-obscur qui nourrit la créativité artistique. La stérilité croissante de la science moderne ne peut être combattue que par une régénération des sources psychologiques de la créativité dans le caractère allemand. Celles-ci sont principalement le sens de l’individualité et de la personnalité, qui ont été développées par l’Allemand.

Les Allemands modernes devraient apprendre des meilleurs individus et personnalités de leur passé historique, et, pour faciliter cet exercice, Langbehn choisit le peintre bas-allemand Rembrandt comme l’exemple symbolique de l’esprit allemand par excellence. Le caractère germanique est essentiellement fondé sur la loyauté et s’oppose naturellement à toute forme de frivolité. La tranquillité et la profondeur sont les qualités marquantes de ce caractère, toutes deux se reflétant particulièrement dans les effets lumineux du clair-obscur de Rembrandt. Rembrandt n’était en effet pas un classique, mais était mystérieusement lié à la terre et à la paysannerie néerlandaise ainsi qu’à l’éthos aristocratique naturel des Bas-Allemands.

Ces aspects remarquables des Allemands et de leur jeune empire doivent être protégés des influences étrangères, notamment "galliques et romaines". En art, suivre les modes étrangères, surtout françaises, est particulièrement néfaste car la peinture française est soit trop agitée, soit trop académique et rigide. La préférence française pour le réalisme scientifique, symbolisée par les romans naturalistes d’Émile Zola, doit être combattue par un retour aux traditions folkloriques allemandes. L’architecture doit éviter l’ornementation pour exprimer l’esprit du peuple allemand et privilégier le style monumental et viril qui le caractérise.

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Les idéaux artistiques de Langbehn sont toutefois non seulement locaux mais également moraux. Ainsi Rembrandt est considéré comme représentant une vision protestante du monde et ses figures chrétiennes sont souvent issues du peuple modeste. Cette simplicité de caractère se rencontre surtout à la campagne, rarement dans les métropoles, qui ont perdu, par leurs spécialisations scientifiques modernes, le sens de la totalité que l’art devrait exprimer. Ainsi, par exemple, la multiplication des musées à Berlin et dans d’autres villes ne fait que masquer l’absence d’un véritable culte des Muses dans la vie culturelle allemande contemporaine.

En science, la spécialisation a abouti à une préoccupation pour les détails qui ne sont pas éclairés par une appréhension subjective de leur véritable signification. La science doit être imprégnée d’un esprit artistique pour acquérir une vision synthétique et multiple du monde—une vision philosophique. Une telle conception serait nécessairement hiérarchique, car les objets doivent être considérés selon leur degré de valeur humaine intrinsèque, et non comme également significatifs de façon objective.

Johannes_Kepler_1610-746x1024.jpgContre la vision darwinienne du monde, Langbehn propose celle, organique et artistique, de Johannes Kepler (portrait), qui voyait la Nature comme un organisme unifié.

L’historiographie aussi est devenue froide en négligeant les valeurs au profit des détails. C’est le résultat des méthodes romaines d’écriture de l’histoire, que les Allemands feraient bien d’abandonner au profit de méthodes plus germaniques. Naturellement, Langbehn s’oppose aussi au droit romain, système légal étranger inadapté aux Allemands.

La médecine doit elle aussi devenir plus holistique, se concentrant sur l’homme entier plutôt que sur des maladies individuelles. Langbehn recommande même des expériences douteuses de son temps en crâniologie, physiognomonie, hypnotisme et spiritisme, comme exemples d’une psychologie plus intégrale que les approches scientifiques contemporaines de l’étude de l’homme.

die-tafeln-zur-farbenlehre-und-deren-erklaerungen_9783458191407_cover.jpgDe façon générale, le monde extérieur étudié objectivement ne permet pas de comprendre adéquatement l’univers organique de la nature. Seule une science philosophique le peut. Un des modèles de vision scientifique organique de Langbehn est la « Théorie des couleurs » de Goethe, qui, contrairement à celle de Newton, est subjective, et, contrairement à celle d’Emil du Bois-Reymond, physiologiste de renom de son temps, organique. Les correspondances entre macrocosme et microcosme doivent être étudiées méticuleusement pour développer un système « mathématico-tectonique » de la nature. En effet, si ce système était perfectionné, les lois du mouvement planétaire pourraient même s’appliquer à la coloration des ailes d’un insecte.

En politique, la forme de gouvernement la plus populaire est la monarchie. La paysannerie sur sa terre constitue déjà un ordre aristocratique proche de la nature et, comme elle, hiérarchique. Entre les paysans « nobles » et leur roi se trouvent les artistes formateurs, qui représentent l’aspect créatif de la « classe moyenne ». Ces trois ordres forment ensemble la patrie. Maintenant que l’Allemagne a acquis l’unité politique, elle doit rechercher son unité spirituelle et intellectuelle par la consolidation de ces trois ordres.

Si la Prusse a largement contribué à l’unification politique de l’Allemagne, elle demeure trop rigide dans son esprit militaire. Elle doit se germaniser pour devenir un modèle patriotique chaleureux pour tous les Allemands et non rester un simple modèle politique pour le nouvel État. Par ailleurs, la Prusse doit être représentée par ses provinces plutôt que par la capitale figée, Berlin. Langbehn suggère que, là encore, la Prusse ferait bien de s’allier avec la Hollande, car les Hollandais possèdent ce « rythme » qui peut compléter la « symétrie » prussienne. En fait, la Prusse fut initialement peuplée par de nombreux immigrants néerlandais. Une plus grande infusion de sang hollandais lui serait donc salutaire.

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Les Hollandais sont, selon Langbehn, l’incarnation de l’esprit de liberté, exprimé de façon éclatante dans leur guerre d’indépendance contre les Habsbourg d'Espagne à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Langbehn considère qu’une nation vraiment conservatrice, enracinée dans ses traditions, est « libérale », c’est-à-dire dévouée à la liberté, alors qu’un peuple disposé « libéralement » a besoin de la discipline du conservatisme.

D’autres sources bas-allemandes pour un réveil psychologique de l’esprit allemand sont le Danemark/Suède et l’Angleterre. Langbehn prend soin de préciser que sa propre patrie, le Schleswig-Holstein, peut être considérée comme le centre historique des terres bas-allemandes, la famille aristocratique d’Oldenbourg y ayant fourni rois et reines à la moitié du monde. C’est de cette même source que doit s’étendre la domination de l’Allemagne moderne.

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L’esprit colonisateur des Bas-Allemands s’illustre au mieux par l’épanouissement de la république vénitienne durant la Renaissance, car, selon Langbehn, une grande partie de la classe dirigeante était constituée de Bas-Allemands (Lombards) et de Slaves (Croates). Langbehn décrit la vieille culture vénitienne comme fondée sur une saine association entre commerce et art. Elle était aussi plus grecque (byzantine) que romaine dans son style et, selon lui, sa cathédrale Saint-Marc ressemble au temple de Salomon tel que peint par Rembrandt. Langbehn va même jusqu’à déduire de telles affinités artistiques que la route d’Amsterdam à Jérusalem passe par Venise.

D’un autre côté, lorsqu’il compare Venise à l’Amérique du Nord, également peuplée et développée par les Bas-Allemands, il note le contraste marqué entre le caractère aristocratique de la première et le caractère démocratique de la seconde. Le mépris de Langbehn pour la démocratie nord-américaine fait écho à son aversion pour les modes françaises en art et en littérature. Pourtant, il espère que l’aristocratisme naturel des Bas-Allemands finira par imprégner le Nouveau Monde. Il se montre ici, du point de vue sociologique, plutôt naïf, car l’accent mis sur l’économie par les fondateurs puritains d’Amérique, associé à l’infiltration croissante de l’esprit financier juif, rend désormais impossible la fertilisation spirituelle de la culture américaine par l’Europe germanique. De plus, la qualité d’individualisme que Langbehn présente comme la marque distinctive des Bas-Allemands est devenue le vice incontrôlable de la société américaine actuelle.

En tout cas, Langbehn soutient que, comme les Vénitiens, les Allemands modernes doivent développer une aristocratie sociale pour s’opposer au mouvement croissant de la social-démocratie. Les meilleurs éléments de la société doivent toujours gouverner les inférieurs, et une aristocratie sociale ne sera garantie que si les classes moralement et matériellement les mieux dotées de ses habitants agissent sérieusement comme les avocats et les gardiens nés des classes moralement et matériellement moins bien loties, et si cette relation trouve son expression constitutionnelle durable [p. 262].

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On ne doit pas juger les gens seulement selon leur richesse mais aussi selon leurs valeurs morales, intellectuelles, sociales et historiques. Et le peuple doit toujours être protégé par les nobles :

Prendre soin des faibles contre les forts, de la justice contre l’injustice, du peuple contre ses oppresseurs, c’est agir en chevalier: c’est en ce sens actif que la chevalerie doit renaître [p. 263].

En fait, le petit peuple doit être transformé en peuple (politique) en lui accordant des salaires plus élevés et des terres. Le gouvernement aristocratique de l’Allemagne sera essentiellement représenté par l’officier prussien et le prêtre chrétien, particulièrement catholique. Tous deux appartiennent à des ordres naturellement aristocratiques et symbolisent le trône et l’autel. Ces deux ordres reposent sur l’ordre agraire des paysans, dont la société, comme indiqué, est aussi hiérarchisée de manière aristocratique.

La politique allemande doit finalement devenir une sorte de politique artistique (ndt: l'équivalent de l'artecrazia italienne). La Prusse, qui s’est jusque-là concentrée sur le développement scientifique, doit maintenant se tourner vers le développement artistique. L’aspect enfantin du caractère allemand, représenté par les artistes, doit s’unir à l’aspect politique, incarné par les guerriers, à commencer par Siegfried.

L’homme politique-artiste doit faire émerger et développer l’individualité et la spontanéité du peuple. La culture d’une nation ne peut être ranimée par des professeurs et des directeurs de musée. Car, alors que le paysan et l’artiste produisent, le savant spécialiste, comme le commerçant, ne fait que commercialiser des biens intellectuels. De même que tous les arts doivent être considérés ensemble comme un complexe créatif, de même toutes les divisions de la politique doivent être unies dans le but du développement national, qui pourra alors être étendu à la culture internationale—à condition qu’une nation n’absorbe en elle que les éléments nobles d’une autre nation, et non les éléments dégénérés. Comme l’artiste, l’homme politique doit être formé par les anciennes traditions mais capable d’en intégrer de nouvelles dans sa pleine personnalité.

Gotthold-Ephraim-Lessing.jpgEn considérant plus en détail la culture allemande, Langbehn souligne d’abord le défaut du rationalisme chez des auteurs comme Gotthold Lessing (1729–1781) (portrait), qui était détaché du peuple allemand et était devenu plus universaliste dans ses opinions que spécifiquement allemand. Son prussianisme est trop froid, trop cosmopolite.

De même, le philologue et historien Theodor Mommsen (1817–1903) s’intéressait davantage à l’éthos romain qu’à l’éthos grec ou allemand et était donc étranger à l’esprit national allemand. L’aspect excessivement rationnel et mécanique de la culture allemande moderne se manifeste de façon frappante dans son centre culturel actuel: Berlin. Berlin a un aspect juif, que Langbehn décrit comme une dégénérescence de l’ancien judaïsme sain qui habitait les salons de Rahel Varnhagen (1771–1833).

Le regard à courte vue porté sur l’actualité a conduit aux modes éphémères de la littérature romanesque et d’autres productions futiles de salon. L’amour du futile et la haine du génie sont en effet les caractéristiques typiques du philistinisme, que la politique artistique de Langbehn combat vigoureusement. Le remède pour Berlin est d’absorber des influences plus diverses venues de l’extérieur. Berlin ne représente que l’esprit du petit officier prussien, alors que les provinces prussiennes contiennent davantage l’esprit de l’officier aristocratique. Cette Prusse, disciplinée et hiérarchisée, doit être mise au service de la régénération de la culture allemande et, en retour, être enrichie, « civilisée » par l’humanité du reste de la population allemande.

Un autre défaut de la culture allemande actuelle est sa surestimation du monde universitaire. Les professeurs représentent en fait une multiplication démocratique d’opinions qui, par leurs spécialisations étroites, voilent la véritable voix du peuple. Le « sens de l’essentiel » qui est la marque du génie est tout à fait perdu. La tentative de l’écrivain français Émile Zola d’écrire des romans « naturalistes » et scientifiques est un exemple de l’esprit petit-bourgeois de la culture démocratique.

Johann_Joachim_Winckelmann_(Anton_von_Maron_1768).jpgLes historiens de l’art, eux aussi, comme le classiciste Johann Winckelmann (1717–1768) (portrait), ne sont pas assez allemands dans leurs intérêts académiques. Même Goethe a flirté, sans succès, avec le style classique, comme dans son drame Iphigénie. Ce n’est que dans la seconde partie de son Faust qu’il a trouvé un sujet et un style allemands. Ce style fut en effet perfectionné par les remarquables Bas-Allemands, que sont Shakespeare et Rembrandt, le premier par l’ampleur de sa vision, le second par sa profondeur.

La culture doit être subjective, organique et artistique, non rationnelle, objective, mécanique ou matérialiste. L’Allemagne ne doit pas « classiciser » mais créer une culture classique qui lui soit propre. Langbehn relie étymologiquement l’art classique à l’armée et à la marine, et souligne que les vertus classiques de l’esprit militaire prussien doivent désormais être formulées artistiquement afin de créer une nouvelle culture classique allemande.

d604eeac325e495bc82961f35acac6a0.jpgLa culture allemande est avant tout musicale, mais, bien que les œuvres de Richard Wagner aient établi une sorte d’imperium musical allemand, son style est en réalité un style celto-romain bruyant, qui n’a pas la simplicité que la musique allemande doit avoir. La culture allemande doit être héroïque, et Langbehn considère, dans ce contexte, que le Nibelungenlied médiéval constitue une expression plus authentique de l’héroïsme germanique que les sagas nordiques, qui contiennent de nombreuses influences étrangères dans leur composition.

Langbehn évoque la langue bas-allemande elle-même comme un modèle de simplicité et d’héroïsme qui pourrait servir de véhicule à une grande poésie, voire héroïque—si seulement elle trouvait des poètes dignes de ce nom. Par ailleurs, la culture allemande doit être centrée sur l’héroïsme, mais aussi mettre en valeur la qualité de douceur du héros. Cette qualité trouve son accomplissement dans la figure suprêmement douce du Christ.

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Enfin, en ce qui concerne le développement de la culture en Allemagne, Langbehn insiste sur l’importance de la culture corporelle, afin que les corps des Allemands restent purs et sains dans leur forme. Les vêtements doivent être naturels et colorés, plutôt que sombres et ternes comme ils le sont actuellement. L’éducation de la jeunesse doit être assouplie par rapport à la discipline rigide actuelle, afin que les élèves ne soient pas effrayés mais libres dans leur apprentissage. Le programme d’études doit être réorienté des études romaines vers les études grecques et germaniques. L’éducation doit être réservée à une minorité noble qui y est adaptée, et ne pas être généralisée de façon démocratique.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, sur la signification universelle de l’homme allemand, Langbehn fait l’éloge de l’Allemand comme modèle de simplicité noble, possédant un équilibre sain entre passion et raison. Il est particulièrement intéressant de noter sa référence répétée à la « nature enfantine » du Bas-Allemand, qui le hisse au-dessus des autres. Le Christ lui-même possédait une nature enfantine, qu’il alliait à une nature artistique, en faisant de sa vie une œuvre d’art par le don de son sang pour nos âmes. La noblesse artistique et la noblesse politique doivent aller de pair, car elles cherchent à réaliser le même potentiel spirituel supérieur de l’humanité.

Le but suprême du développement humain est la moralité. La culture germanique repose sur le concept d’honneur et doit s’opposer à l’éthique du parvenu cupide actuelle. Elle doit donc mener « une lutte morale contre l’argent ». Comme il le déclare, « le Siegfried moderne—l’Allemand renaissant—devrait tuer ce dragon luisant » (p. 169).

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Des cercles intellectuels aristocratiques tels que ceux qui existaient à Weimar à l’époque de Goethe et Schiller doivent être recréés en Allemagne pour ennoblir sa culture. Le dirigeant politique idéal, le « Kaiser secret » de la tradition allemande, doit également être humble et désintéressé, comme le Christ. Il doit perdre sa personnalité individuelle dans celle de la nation et toujours chercher à défendre les faibles d’esprit, tout comme un vrai Kaiser défend les faibles économiquement.

Pour réformer le Reich, il doit être un chef intellectuellement puissant. En vérité, le peuple attend toujours qu’un génie fort le guide. Les descriptions par Langbehn de son Kaiser idéal annoncent de façon prophétique le principe du Führer qui fut réalisé en Allemagne trente ans après la publication de ce livre.

Comme dans le national-socialisme, Langbehn insiste sur le fait que la culture allemande doit être populaire, c’est-à-dire fondée sur les modes locales et non étrangères, surtout galliques. À l’heure actuelle, disait-il, la littérature et le théâtre sont dominés par des mercantiles qui importent en Allemagne des modes françaises. À ce stade, Langbehn aborde la cruciale question juive, mais il prend soin de distinguer ceux qu’il considère comme de vrais Juifs nobles et les Juifs dégénérés de la Bourse. Il affirme que l’antisémitisme ne doit pas devenir plébéien, mais savoir distinguer les bons Juifs des mauvais, bien que les mauvais doivent être écartés des positions de pouvoir.

La culture allemande doit être à la fois artistique et guerrière, car ce dernier aspect est nécessaire pour défendre le premier. Elle doit aussi être chrétienne, car la tradition allemande est principalement chrétienne. Il est intéressant de noter que, contrairement à Nietzsche qui considérait le christianisme comme l’expression d’une « morale d’esclave », Langbehn voit en lui une religion spirituelle aristocratique née du conflit avec le rationalisme démocratique des pharisiens de son temps. Il souligne l’excellence du catholicisme comme véhicule de culture spirituelle par rapport au protestantisme, car il est indéniablement plus artistique.

Beaucoup fut perdu dans la culture allemande à cause des tendances iconoclastes de nombreux réformateurs protestants. L’esprit créateur du catholicisme doit donc être ravivé à tel point que Luther finira par occuper une place secondaire dans l’histoire des peuples germaniques. C’est en revenant au christianisme originel que les Allemands pourront retrouver l’esprit aristocratique originel qui animait leur culture avant la christianisation.

Ainsi, Langbehn préconise un retour à la vie intellectuelle allemande aristocratique, douce et poétique du Moyen Âge, au profond instinct maternel de la période christiano-germanique primitive, à la vie forte, courageuse, enfantine, imagée et éduquée par l’image de l’Allemand le plus ancien, à la germanité sous sa forme la plus pure [p. 451].

Cette renaissance de la véritable culture germanique, selon Langbehn, est d’une importance vitale non seulement pour l’Allemagne, mais aussi pour l’ensemble de l’humanité, car les Allemands, en tant que peuple le plus enfantin et le plus vigoureux, pourront, grâce à ce réveil, apporter leurs bienfaits aux autres nations, de la même manière que les chrétiens ont autrefois diffusé leur religion.

dimanche, 16 août 2026

Les reportages européens de Drieu La Rochelle : à la découverte de la Hongrie, de l’Italie, de la Tchécoslovaquie

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Les reportages européens de Drieu La Rochelle: à la découverte de la Hongrie, de l’Italie, de la Tchécoslovaquie

Entre 1934 et 1935, l’écrivain français visita trois pays européens et rédigea de longs articles pour l’hebdomadaire parisien Marianne dirigé par Berl.

par Sandro Marano

Source: https://www.barbadillo.it/132700-i-reportage-europei-di-drieu-la-rochelle-alla-scoperta-di-ungheria-italia-cecoslovacchia/

Le philosophe Henri Bergson soutenait que l’attention et l’élasticité sont les deux forces complémentaires que la vie nous offre et dont il faut tenir compte : la première nous permet de discerner les contours des situations, la seconde nous donne la possibilité de nous y adapter au mieux. En y regardant de près, attention et élasticité sont précisément les qualités requises d’un bon journaliste, particulièrement lorsqu’il est appelé à réaliser des reportages. Ces qualités, on les retrouve au plus haut degré dans les reportages européens que Drieu La Rochelle écrivit entre la fin de 1934 et le début de 1935, lors de sa visite en Hongrie, en Italie et en Tchécoslovaquie pour le compte de l’hebdomadaire illustré Marianne dirigé par son ami Emmanuel Berl.

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1934 et l’adhésion au fascisme

Nous devons au chercheur Marco Spada et à sa passion pour l’écrivain français la traduction et l’édition de ces textes, précieux à bien des égards. L’année 1934, rappelle-t-il dans son introduction, est un tournant dans la vie de Drieu. C’est en effet cette année-là, après les mouvements anti-gouvernementaux de février qui virent manifester ensemble des camps politiques rivaux, nationalistes comme communistes, qu’il adhéra définitivement au fascisme. Le fruit le plus mûr de cette expérience fut ce superbe essai qu’est Socialisme fasciste.

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Il s’agissait donc de comprendre à la fois l’apport de la révolution fasciste et son influence sur certains États d’Europe centrale nés de la dissolution de l’Empire austro-hongrois. Spada écrit: «Le choix des destinations n’était nullement fortuit: la Hongrie était gouvernée par Miklós Horthy, allié des Allemands depuis 1933 et révisionniste convaincu du traité de Trianon [traité de 1920 qui avait fixé les frontières de la Hongrie, réduisant son territoire et sa population]; la Tchécoslovaquie traversait la période de transition entre l’anti-bolchévique Masaryk et le gouvernement de Benes; tandis que l’Italie avait déjà lancé tous ces processus sociaux, politiques et environnementaux qui firent d’elle le phare de l’Europe, alors que celle-ci embrassait lentement l’idée fasciste».

51hu5AiXGPL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDrieu journaliste

Drieu, dans son travail de journaliste, se montra scrupuleux, attentif, exempt de préjugés. Dans ses reportages, il décrit tous les aspects des nations visitées en partant de la géographie. En effet, comme il le précisera plus tard dans Socialisme fasciste: « Marx avait oublié, entre autres, qu’au-delà du matérialisme des forces de production existe aussi celui de la géographie (...), le matérialisme du climat qui a forgé les patries et qui n’a pas fini de les forger ». Ainsi, géopolitique, économie, aspects sociaux et historiques s’amalgament dans une prose simple, fluide, parfois brillante, riche en détails.
La Hongrie

En visitant Budapest, l’écrivain français s’exclame: « Voici le double bonheur de Budapest: être traversée par le Danube et, sur la rive droite de ce beau fleuve, être d’abord Buda, avec ses belles collines ». Il écrit aussitôt: « La nuit savourée sur les quais de Pest est le troisième enchantement de Budapest, mais qui se recombine avec les deux premiers (...). Je me promène à midi comme à minuit sur le boulevard. La vraie haute société n’y va pas ; mais, Dieu merci, je ne vis pas parmi la haute société. Il y a la bourgeoisie, qui aujourd’hui dirige ce pays, mêlée désormais aux innombrables restes de la gentry, de la noblesse moyenne ou petite – contrairement à nos préjugés qui nous font imaginer la Hongrie entre les mains de deux cents aristocrates». Et il ne pouvait manquer de remarquer, en « tombeur de femmes » qu’il était, la beauté des Hongroises: « Il y a des femmes. Je regarde les femmes. D’ailleurs, je ne ferai que les regarder. Je quitterai la Hongrie sans avoir connu les Hongroises. D’ailleurs, je suis fatigué des aventures fugaces et le voyage, en général, ne m’incline pas à l’amour (...). Et pourtant, la Hongroise est exactement mon type ».

Le voyage de Drieu en Hongrie ne s’arrête pas à Budapest: il continue dans la vaste plaine magyare et dans d’autres villes: « J’adore arriver dans une de ces villes qui sont aux confins du monde. Le bout du monde n’est pas forcément lointain. Ce sont ces villes, grandes ou petites, dont on n’a jamais entendu parler, même quand on n’est pas complètement ignorant en géographie. Ce sont ces villes où l’on n’aurait jamais pensé venir, et dont on devient à jamais citoyen sentimental, simplement parce qu’on y a traîné ses souliers pendant trois jours ».

Le reportage sur la Hongrie se distingue par le dialogue entre un noble hongrois, propriétaire de vastes domaines et aux tendances libérales, et Drieu lui-même. Ici, l’écrivain français propose l’idée d’une fédération danubienne regroupant les petits peuples vivant le long du fleuve, pour dépasser l’étroitesse des revendications nationalistes: « Vous pouvez redevenir grands en participant à un État danubien plus sain, plus stable et plus fort que l’État autrichien. Non pas un État hiérarchique comme l’ancien, mais fédératif ».

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La Tchécoslovaquie

Quant à la Tchécoslovaquie, Drieu loue surtout sa démocratie parlementaire et autoritaire, qui a su mener une vraie réforme agraire contre les grands domaines, réforme dont il décrit brièvement les points essentiels. Et, tout en reconnaissant que subsiste un problème de minorités allemandes qui conduira bientôt à la crise des Sudètes, ainsi qu’une séparation de fait entre les populations tchèque et slovaque, il ne manque pas d’adresser une critique voilée à la politique hitlérienne: « Ce peuple slave de Tchécoslovaquie a d’un bond atteint la “sagesse” politique de ces peuples d’essence germanique qui, dans les recoins d’Europe, démontrent – contre l’affirmation hitlérienne – que le germanisme peut s’accorder avec le système parlementaire ».

La Bohême et la Moravie lui apparaissent comme des régions riantes, pleines d’eau et de forêts, qui le réjouissent. Et, pour le ravir également, il y a les petites villes: « Voici la première vision de ces petites villes tchèques ou moraves qui, à l’image des villes allemandes, offrent toujours une charmante place centrale. Ces places sont bordées de maisons d’un ou deux étages, étroites, posées sur des arcades modestes et un peu austères (...) qui présentent toujours quelque délicieux ornement de la Renaissance ou de la Contre-Réforme jésuite, deux époques joyeuses qui se font face aux marges du trou noir de la guerre de Trente Ans ».

En comparant ensuite Prague à Budapest, il observe que si à Budapest la nature est plus vaste et généreuse, à Prague, le passé artistique est infiniment plus fort. Ce qui le surprend positivement, c’est « la rencontre, au cœur de l’Europe, entre la vitalité slave, la volonté germanique et l’intelligence latine et juive ».

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L’Italie

À l’Italie fasciste, Drieu consacre trois reportages datés respectivement du 26 décembre 1934, des 2 et 9 janvier 1935. L’écrivain français saisit aussitôt le caractère fondamental de la révolution fasciste, à savoir qu’il s’agit d’une révolution en marche, graduelle, qui «avait devant elle une tâche immense: faire passer un pays qui s’attardait dans les charmes nocifs ou vicieux d’une enfance retrouvée au XVIIᵉ siècle vers la rude discipline d’une nation mûre, s’exprimant dans un État moderne».

Image4784.jpgIl s’attarde alors, avec de nombreux détails, sur la forme sociale du nouvel État qui s’exprimait dans le contrôle exercé sur les banques, la lutte contre la tuberculose et divers instituts sociaux: des assurances contre les accidents à la prévoyance sociale, de l’ONMI (Œuvre Nationale pour la Maternité et l’Enfance) «qui assiste la mère pendant la grossesse, l’accouchement et la période post-natale» à la magistrature du travail et aux conventions collectives de travail qui sont une pièce de la construction corporative prenant racine dans la Charte du Travail de 1926.

Drieu visite l’université de Rome, « à la géométrie vivante, élégante », et assiste au fervent élan constructif de l’Italie fasciste, notamment aux travaux d’assainissement des marais Pontins et à la naissance de Littoria (aujourd’hui Latina), et il informe avec admiration de la valorisation de l’agriculture par le régime: «À la fin de 1933, l’État fasciste travaillait à l’assainissement de plus de quatre millions d’hectares sur seize millions de terres cultivables et y avait dépensé trois milliards et demi de lires. On a asséché et drainé les fonds; creusé des canaux; consolidé et terrassé les collines; reboisé les montagnes. La bataille du blé a été engagée et rapidement gagnée ». Il ne manque pas de noter l’effort du régime pour réduire les grands domaines: «Ainsi avance un régime qui n’attaque le système capitaliste que de façon indirecte et qui doit s’occuper autant de panser les blessures que celui-ci provoque que de le frapper avec prudence».

En appréciant « l’intelligence réaliste » de Mussolini et « la puissance poétique » du nouvel État, Drieu conclut : « Ce qui est beau, c’est que le génie d’une époque et d’un homme élève un peuple au-dessus de lui-même ; ce qui est encore plus beau, d’une beauté fatale, c’est qu’un peuple, au moment où il est au-dessus de lui-même, reste encore lui-même ».

Pierre Drieu La Rochelle, Marianne. I reportage europei (1934-1935), ( = Marianne. Les reportages européens (1934-1935), édité par Marco Spada, Eclettica 2026, 153 pages, 14 euros.        
        

Quand l’espace devient un champ de bataille

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Quand l’espace devient un champ de bataille

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena  

La guerre en Ukraine ne se décide plus seulement sur le front. Celui qui contrôle l’espace informationnel contrôle le champ de bataille. C’est précisément pour cette raison que la constellation de satellites russe «Rasswet» provoque actuellement de fortes inquiétudes à Kiev.

Selon Politico, le système russe se développe beaucoup plus rapidement que prévu initialement. Des experts ukrainiens mettent en garde: Moscou pourrait ainsi acquérir un avantage technologique qui dépasserait largement le cadre de l’Ukraine. La véritable importance de ce développement réside cependant ailleurs.

La guerre en Ukraine a toujours été, dès le départ, une guerre d’asymétrie technologique. Starlink est devenu l’un des instruments militaires les plus importants pour Kiev. La communication par satellite a permis d’assurer des liaisons stables, même lorsque les infrastructures classiques étaient détruites ou perturbées. Renseignement, communication, pilotage de drones et commandement des opérations se sont progressivement fondus en un système numérique global.

Cela a créé une constellation remarquable. Une entreprise privée américaine est devenue l’un des acteurs majeurs sur un théâtre de guerre européen.

L’accès à un réseau de communication s’est soudainement transformé en une ressource stratégique. Dans le même temps, le contrôle de cette ressource n’était ni à Kiev, ni à Bruxelles, mais en dernier ressort entre les mains d’un groupe américain. L’incident lié au blocage de certains terminaux Starlink a montré combien la guerre moderne dépend désormais des plateformes numériques. Celui qui contrôle l’infrastructure contrôle aussi sa disponibilité.

C’est ici que «Rasswet» entre en jeu. La Russie ne dispose pas encore d’une flotte de satellites comparable à Starlink. Pour des usages militaires, ce n’est d’ailleurs pas nécessaire dans l’immédiat.

Ce qui compte n’est pas le nombre absolu de satellites. Ce qui compte, c’est la capacité d’assurer, à un moment donné, une connexion stable sur une zone déterminée. Une couverture limitée pourrait déjà suffire pour piloter des drones en temps réel, transmettre des données de renseignement sans délais importants et connecter plus efficacement les unités militaires entre elles.

Cela changerait les rapports de force.

Jusqu’à présent, une partie du problème pouvait être résolue de façon administrative. Les accès indésirables ou non autorisés pouvaient être bloqués. Un réseau satellitaire national obéit à d’autres règles. Le conflit se déplace alors du contrôle des accès vers une confrontation technique beaucoup plus complexe.

La guerre électronique, les opérations de brouillage, les attaques contre les stations au sol, les cyber-opérations ou même la capacité à détruire des satellites deviendraient soudain beaucoup plus importantes et beaucoup plus coûteuses. Le véritable tournant ne réside donc pas uniquement dans la nouvelle technologie. Il réside dans le fait que la voie à sens unique prend fin.

La guerre en Ukraine apporte donc un enseignement qui dépasse largement l’Europe de l’Est. La puissance militaire du XXIᵉ siècle ne se définit plus exclusivement par les chars, l’artillerie ou les avions de combat. Elle naît à l’intersection de l’espace, de l’intelligence artificielle, des technologies de communication et des systèmes d’armes autonomes.

Qui possède ses propres satellites gagne une indépendance stratégique.

Qui dépend de systèmes étrangers, reste dépendant des décisions étrangères. La prochaine concurrence globale entre grandes puissances ne se jouera donc pas seulement sur terre, en mer ou dans les airs. Elle se décidera en orbite.

#geopolitique@global_affairs_byelena

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«La métapolitique à son plus haut niveau»: les Définitions de Giorgio Locchi

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«La métapolitique à son plus haut niveau»: les Définitions de Giorgio Locchi

par Joakim Andersen

Source: Arktos Journal, 14 août 2026

Giorgio Locchi (1923–1992) fut, aux côtés de figures telles que Dominique Venner et Alain de Beniost, l’un des fondateurs de la Nouvelle Droite française. Guillaume Faye le comptait parmi ses sources d’inspiration les plus importantes, et lorsqu’on lit les références de Faye à Locchi, il apparaît rapidement comme un penseur précieux et original.

Malgré cela, Locchi demeure relativement méconnu dans le monde anglophone, peu de ses textes ayant été accessibles aux non-francophones. C’est pourquoi l’anthologie Définitions (publiée en anglais par Arktos en 2024) rend un grand service à la culture: il s’agit d’une collection de textes traduits offrant une bonne introduction à sa pensée.

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L’hégémonie largement libérale qui domine encore l’Occident fait que de larges pans de la vision du monde dominante sont considérés comme allant de soi, et même restent sans nom. Comme les poissons, nous manquons de mots pour désigner l’eau dans laquelle nous nageons. Locchi est comme un soleil qui éclaire ce qui, sinon, resterait caché. Il nomme des aspects du sens commun concernant l’humanité et l’histoire, à l’aide de termes tels qu’égalitarisme, conception segmentaire de l’histoire et mentalité.

Mais Locchi identifie également une alternative : la tendance surhumaniste, représentée par des figures telles que Wagner et Nietzsche. Cela le rend intéressant d’un point de vue métapolitique, mais aussi précieux pour les universitaires, les artistes et les militants politiques.

Les Définitions de Giorgio Locchi – proposées en anglais par Arktos,  sont également disponibles sur Amazon.

En partant de l’anthropologie d’Arnold Gehlen, Locchi montre que l’homme est un être biologique, mais en même temps « ouvert au monde », perpétuellement libre de choisir:

« Réduire l’homme à une espèce biologique, c’est le dépouiller de son humanité, de son historicité. C’est, bien sûr, le désir inconscient des sociétés épuisées par l’histoire. »

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Ceci s’applique aussi bien aux individus qu’aux sociétés, car « la culture est la nature de l’homme ». Locchi identifie deux types idéaux anthropologiques, tout en restant parfaitement conscient qu’il s’agit de tendances coexistant chez la plupart des gens. D’un côté, il y a l’homme de masse, incapable de faire autre chose que suivre ; de l’autre, le fondateur/héros, qui possède et réalise une idée de sa société.

Dans le modèle de Locchi, il n’y a pas de contradiction nécessaire entre l’individu autonome et sa société: le fondateur/héros conserve et ennoblit à la fois la culture et la société de son peuple. L’alternative est une fausse dichotomie : « En prenant la tête d’une société, le héros occupe de plein droit le sommet de la hiérarchie sociale. »

Il convient également de noter, dans ce contexte, la réflexion de Locchi sur la relation entre société et mythe : « comme lien social, le Mythe organise la société, garantissant sa cohérence dans l’espace et à travers le temps. » Le mythe est central, ce qui signifie qu’une société qui perd ses mythes, ou laisse ses ennemis les remplacer, s’expose à de grands dangers. Une telle société a besoin de nouveaux mythes, et Locchi considérait Bach et Wagner comme des tentatives en ce sens. C’est un projet digne d’intérêt pour les artistes, philosophes et musiciens.

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Locchi développe également l’une des idées centrales de la Nouvelle Droite: la conception sphérique du temps. Il identifie la vision linéaire, ou plus précisément segmentaire, de l’histoire qui caractérise aussi bien la bourgeoisie que la gauche, avec pour objectif « la fin de l’histoire ». Une telle vision de l’histoire est marquée par un élan égalitaire : la fin de l’histoire ne laisse pas de place pour les « grands hommes » ou l’inégalité. En même temps, Locchi montre que la conception égalitaire de l’histoire a connu trois phases : du mythique à l’idéologique puis au scientifique. Toutes procèdent de la même mentalité.

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Une autre intuition précieuse de Locchi est que l’analyse idéologique doit identifier les mentalités et les sentiments sous-jacents. Contrairement au mode de pensée linéaire, une mentalité anti-égalitaire guide Nietzsche, Wagner et les Révolutionnaires Conservateurs des années 1920. Pour Nietzsche, passé, présent et futur coexistent ; leurs significations s’influencent mutuellement, et les événements révolus sont potentiellement toujours présents. Pour Locchi, l’histoire est « la lutte entre les hommes au nom d’images qu’ils créent eux-mêmes et qu’ils cherchent, en les réalisant, à égaler ». Ici aussi, on retrouve un idéal agonistique sans complexe, où la rivalité et la compétition ne sont pas vues comme négatives mais, au contraire, comme le moteur de l’histoire.

L’idéal agonistique est profondément indo-européen, ce dont Locchi était parfaitement conscient. Son essai « Identité indo-européenne et monde moderne » est une application fascinante de la vision indo-européenne du monde à la société, dans laquelle les mythes indo-européens de la guerre entre Ases et Vanes illustrent comment « les ‘dieux-prédateurs’, continuateurs du ‘premier homme’ comme auto-domesticateur, s’imposent à travers la magie liante de leur chef, Odinn-Wotan. »

De même, deux catégories sociales peuvent être identifiées historiquement : « ceux qui ont atteint un niveau supérieur de conscience… se proposaient comme élite » ; « la ‘domestication’ de la masse était assurée par l’élite. » Ici, Locchi s’appuie sur la description par Dumézil des trois fonctions indo-européennes, qu’il réduit et combine en deux. C’est aussi fascinant à lire que son massacre intellectuel du projet de Lévi-Strauss. Pour Locchi, toute société a une élite de magiciens et de guerriers qui, ayant acquis la maîtrise de soi, peuvent aussi revendiquer le droit de la diriger.

Dans l’ensemble, Définitions est un trésor, ou un arsenal, pour la véritable droite. Locchi écrit avec autorité sur Wagner, Nietzsche et Dumézil, ainsi que sur Spengler et la Révolution conservatrice.

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Il aborde la « maladie américaine » qui a frappé l’Europe, décrit l’Empire européen comme un idéal, et identifie le rêve égalitaire de mettre fin à l’histoire – et, avec elle, à l’humanité au sens locchien (« alors l’histoire, dans son ensemble, se termine aussi avec nous »). Il décrit les tentatives de réhabiliter et de neutraliser Nietzsche ; il observe au passage que « les ‘sociétés froides’ devraient en réalité être qualifiées de branches mortes culturelles ».

La vision claire de l’homme et de l’histoire chez Locchi est inspirante, tout comme sa mise en garde contre les tentatives de sortir de l’histoire. Tout aussi inspirantes et impressionnantes sont ses analyses des mythes, d’Œdipe et du mythe indo-européen de la création à L’Anneau du Nibelung et la guerre des dieux.

La mentalité qui guide Locchi ressort en contraste marqué avec la mentalité et les sentiments qui guident les « libéraux » et « gauchistes » d’aujourd’hui ; et pour la plupart des lecteurs, Locchi sera probablement une source d’inspiration.

En résumé, Définitions incarne la métapolitique à son meilleur, et l’époque actuelle semble également mûre pour la tendance surhumaniste et la conception sphérique de l’histoire, d’une manière que les années 1980 ne l’étaient peut-être pas.