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samedi, 19 septembre 2026

Géopolitique en temps de crise – Énergie, algorithmes et transition guerrière

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Géopolitique en temps de crise – Énergie, algorithmes et transition guerrière

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/kriisiajan-geopolitiikka-energia?publication_id=7509807&post_id=215957517&isFreemail=true&r=8hm26u&triedRedirect=true & https://web-cdnprod.aa.com.tr/uploads/Contents/2026/04/01/thumbs_b_c_170196b812ac962d23c852cff8392dcd.jpg?v=160409

Les crises majeures ne surgissent pas de nulle part. Elles se construisent au fil des années, à mesure que les décisions politiques, les opérations militaires et les intérêts économiques s’entremêlent. La situation actuelle, marquée par des perturbations dans l’approvisionnement en pétrole et en gaz, des récoltes céréalières compromises et une hausse des prix, reflète une transformation plus profonde. L’ancien ordre mondial centré sur l’Occident perd de son emprise, tandis que de nouveaux rapports de force cherchent à prendre forme.

Depuis longtemps déjà, les conflits géopolitiques en Ukraine, au Moyen-Orient et ailleurs ciblent les nœuds stratégiques de l’énergie et de l’alimentation. Les oléoducs et gazoducs, les ports, les entrepôts céréaliers et les raffineries sont pris pour cibles, car ils permettent d’influer directement sur la stabilité des sociétés. Les attaques des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, ainsi que les tensions dans le détroit d’Ormuz, font monter le prix du pétrole. Les frappes contre des cibles en Arabie saoudite liées au conflit au Yémen modifient la dynamique du Moyen-Orient, et le trafic en mer Rouge pâtit de la même instabilité. Les sanctions occidentales et le plafonnement du prix du pétrole ont réduit les revenus pétroliers de la Russie, tandis que les frappes ukrainiennes contre son système énergétique ont affaibli sa capacité d’exportation.

Les acheteurs asiatiques absorbent du pétrole brut à prix réduit, mais l’instabilité des marchés s’accroît. Les coûts de fret augmentent, les assurances deviennent plus chères et les chaînes d’approvisionnement s’allongent. En Europe, l’industrie souffre de la pression des coûts et les ménages de factures croissantes.

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Les transports de céréales en mer Noire sont également menacés. Les céréales ukrainiennes et russes ont représenté une part importante de la sécurité alimentaire de nombreux pays. Lorsque les ports sont menacés et que les navires sont repoussés, les prix augmentent et les régions les plus fragiles d’Afrique et du Moyen-Orient se retrouvent en difficulté. La famine ne se manifeste pas toujours par des morts massives, mais elle entraîne une alimentation insuffisante, des troubles sociaux et une instabilité politique qui peuvent être orientés vers des transformations contrôlées.

Les explications dominantes mettent l’accent sur l’agression russe, les sanctions occidentales, les tensions commerciales ou le changement climatique. Or, la situation d’ensemble dépasse ces facteurs. La restructuration du secteur énergétique s’accompagne de l’imposition de la transition numérique et des technologies vertes. Le système fondé sur les combustibles fossiles constituait la base de la prospérité occidentale et liait les États à certaines dépendances. Lorsque ces liens sont rompus, un espace s’ouvre pour les monnaies numériques centralisées, le suivi des émissions et les organismes de réglementation supranationaux.

Dans cette transition, l’intelligence artificielle n’est pas un outil neutre. Elle permet de gérer les réseaux énergétiques, d’optimiser la logistique et de prévoir la demande, mais aussi de recueillir en temps réel des données sur la consommation, les déplacements, les opinions et le comportement des individus. Lorsque la même infrastructure contrôle l’électricité, l’alimentation et l’information, il en résulte un système de surveillance d’une ampleur sans précédent. Les états d’exception créent un sentiment d’urgence qui sert de prétexte à l’acceptation de mesures auxquelles on s’opposerait en temps de paix.

Selon certaines estimations, une intelligence artificielle avancée pourrait même représenter un risque existentiel de dix pour cent pour l’humanité. Les optimistes excessifs voient dans cette même technologie une voie vers l’abondance et la résolution des problèmes, tandis que les prophètes de malheur mettent en garde contre une accélération incontrôlable susceptible de déboucher sur une catastrophe.

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Les projets de centres de données de Google en Finlande augmentent la consommation d’électricité et font craindre aux citoyens que les besoins des ménages et de l’industrie ne deviennent secondaires. Curieusement, nombre de partisans de la transition verte ne semblent guère préoccupés par ces projets d’infrastructure, ces lignes de transport d’électricité et ces éoliennes, qui fragmentent les zones forestières et accélèrent l’érosion de la biodiversité.

La planification ne se limite pas aux infrastructures. Lorsque la crise énergétique mondiale s’aggrave, elle engendre une pression qui restreint le pouvoir de décision des États. En Europe, l’industrie dépérit ou se délocalise, les emplois disparaissent et l’endettement s’aggrave. Selon certaines interprétations, cela convient à l’Union bruxelloise, qui souhaite ériger les États-Unis d’Europe.

L’ancienne base industrielle est démantelée et remplacée par un modèle plus contrôlé et plus technocratique. Les algorithmes présentent les décisions comme des optimisations neutres, alors même qu’elles reposent sur des choix politiques et économiques. Lorsque la gouvernance devient fondée sur la mesure, les frictions démocratiques diminuent et la possibilité de remettre le système en question se restreint.

Le monde multipolaire se renforce tandis que l’Occident s’affaiblit et perd son avantage relatif. La Chine et d’autres acteurs en profitent en achetant à moindre coût et en construisant leurs propres réseaux. La Russie se tourne vers l’Est et le Sud global, tout en maintenant ouverte la possibilité de rétablir ses relations avec l’Europe et les États-Unis.

Les guerres limitées et les crises sanitaires récurrentes s’inscrivent dans ce schéma, car elles réduisent la pression sur les ressources sans que l’ensemble du système ne s’effondre de manière incontrôlée. Ces perturbations rappellent la sensibilité avec laquelle les marchés pétroliers réagissent aux conflits régionaux. Alors même que le pouvoir se répartit entre un nombre croissant d’acteurs, la question de la suffisance des ressources naturelles ne disparaît pas. Elle se déplace simplement vers de nouvelles arènes, où l’on se dispute les mêmes ressources limitées.

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Le rapport intitulé Les Limites à la croissance, présenté dès les années 1970 par le Club de Rome, mettait en garde contre le caractère limité des ressources naturelles, une croissance démographique excessive et l’effondrement de la capacité de charge des écosystèmes. Sa logique perdure dans les milieux élitaires, où la surpopulation est considérée comme une menace pour la stabilité.

Lorsque les crises énergétiques et les pénuries alimentaires se mêlent aux conflits géopolitiques, il se crée une situation dans laquelle les pressions démographiques peuvent être atténuées par des moyens indirects. Les guerres limitées usent les jeunes hommes et désagrègent les sociétés. Les épidémies naturelles ou amplifiées frappent les plus faibles et augmentent la mortalité sans extermination massive ouverte.

Il n’est pas nécessaire de proclamer ouvertement ces mécanismes. Il suffit que le système fonctionne de telle sorte que la population diminue progressivement, tandis que les ressources se concentrent entre les mains d’un cercle toujours plus restreint.

La production est aujourd’hui intégrée à l’échelle mondiale. Les engrais, les carburants et la logistique forment une chaîne dont la rupture en un point se répercute largement. Lorsque des décisions géopolitiques perturbent cette chaîne, les conséquences sont prévisibles.

Sous couvert de crises, les populations sont amenées à accepter la pénurie, la surveillance numérique et de nouveaux dispositifs économiques. L’ancien modèle centré sur la consommation n’est pas adapté à l’avenir, si bien qu’il est progressivement démantelé. La planification fondée sur l’intelligence artificielle fournit à cette transition à la fois ses instruments et son langage. Elle parle d’efficacité et de résilience, mais détermine en même temps ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.

Dans un pays comme la Finlande, les effets se font sentir indirectement, mais pas par hasard. Le prix de l’énergie comme celui des denrées alimentaires sont influencés non seulement par les marchés mondiaux, mais aussi par les décisions nationales. La Suède a allégé la fiscalité sur les denrées alimentaires et fait baisser les prix, tandis qu’en Finlande, la fiscalité a été maintenue à un niveau élevé et la structure concentrée du commerce de détail alimentaire a empêché leur diminution. Le consommateur paie la différence en partie parce que les décideurs l’ont voulu ainsi.

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Le débat politique demeure étroit. Dans les commentaires publiés sur les réseaux sociaux, la majorité des Finlandais s’oppose à l’envoi de milliards à l’Ukraine, mais ce point de vue n’a pas sa place dans le débat public. Les solutions qu’offrirait un ordre mondial multipolaire ou la diversification des solutions énergétiques sont à peine envisagées. On s’appuie plutôt sur des alliances qui lient toujours plus étroitement le pays au destin du système occidental. Comme ce système traverse lui-même une période de transformation, cette politique unilatérale pourrait encore s’avérer coûteuse.

Les perturbations de l’approvisionnement résultent des conflits, mais ceux-ci sont liés à des objectifs stratégiques plus larges. Lorsque le pétrole et les céréales deviennent des armes, les marchés servent de prolongement à la politique. Les élites occidentales peuvent se servir de la crise pour justifier de nouveaux mécanismes de contrôle, les acteurs eurasiens peuvent renforcer leurs propres réseaux, et les citoyens ordinaires en paient le prix sous la forme d’une hausse des prix et d’une plus grande incertitude.

L’énergie et l’alimentation deviennent des instruments toujours plus centraux dans les jeux de pouvoir. Si les chaînes d’approvisionnement sont continuellement perturbées, le risque de famine augmente, en particulier dans les régions vulnérables, tandis que la base industrielle occidentale s’érode. Il peut s’agir d’un chaos involontaire ou d’un élément d’une transition plus consciente vers un nouvel ordre, dans lequel les ressources sont réparties plus strictement, le pouvoir davantage centralisé et les sociétés rendues plus autoritaires.

L’efficacité de la transition ne dépend plus uniquement de la volonté politique, mais de plus en plus de l’infrastructure sur laquelle repose la prise de décision. Lorsque l’énergie, la nourriture, l’argent et l’information circulent à travers les mêmes systèmes, le pouvoir appartient à celui qui détermine ce qui est considéré comme mesurable, prévisible et, par conséquent, contrôlable.

Le citoyen ordinaire devient de plus en plus souvent l’objet de ce système plutôt que son participant. La possibilité d’en saisir l’ensemble et d’agir sur lui se réduit lentement mais sûrement, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’adaptation.

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vendredi, 18 septembre 2026

Le réactionnaire de gauche et la Nouvelle Droite

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Le réactionnaire de gauche et la Nouvelle Droite

Duarte Branquinho

Il importe de redécouvrir Julien Freund, l’un des penseurs essentiels pour mieux comprendre le politique et, par conséquent, la politique. Indispensable parce qu’intemporel.

Source: https://breviario.substack.com/p/o-reaccionario-de-esquer...

Philosophe, sociologue et professeur d’université, Julien Freund (1921-1993) s’inscrivit dans le prolongement de Carl Schmitt et fut l’un des principaux artisans de l’introduction de sa pensée en France, ainsi que le principal promoteur de Max Weber, tant par les traductions françaises qu’il réalisa de son œuvre que par les études qu’il lui consacra. Il fut également un penseur original et prolifique, dont l’influence s’étendit à plusieurs domaines des sciences sociales. Sa proximité avec ce que l’on appelle la Nouvelle Droite d’Alain de Benosit lui valut plusieurs attaques, auxquelles il réagit avec fermeté, clairvoyance et humour.

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Freund se définissait comme «français, gaulliste, européen et régionaliste» ou, parfois, non sans ironie, comme un «réactionnaire de gauche». Mais les traits les plus marquants que relevaient ceux qui le fréquentaient étaient sa bonne humeur et son rire tonitruant.

Au Portugal, deux de ses livres furent traduits et publiés, Qu’est-ce que la politique? et Les Théories des sciences humaines, tous deux en 1977. Son influence s’y fit particulièrement sentir au cours des années 1980, avant qu’il ne tombe dans l’oubli.

À la question «Qu’est-ce que la politique?», Freund répondait dans son essai: «Nous pouvons nous fonder sur les relations et les corrélations entre les différents présupposés: commandement et obéissance, privé et public, ami et ennemi. Il nous semble cependant que la meilleure manière consiste à la caractériser par l’enchaînement des dialectiques qu’orientent ces présupposés. La politique est donc l’activité sociale qui a pour objectif de garantir, par la force, généralement appuyée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière, en sauvegardant l’ordre au milieu des luttes qui trouvent leur origine dans la diversité et la divergence des opinions et des intérêts». On décèle dans cette définition de Freund l’influence manifeste de Schmitt, qui affirmait que «la distinction politique spécifique à laquelle peuvent être ramenés les actes et les mobiles politiques est la distinction entre ami (Freund) et ennemi (Feind)». Il convient de préciser que, dans cette opposition, l’ennemi auquel Schmitt se réfère est l’ennemi public, l’hostis latin, et non l’ennemi privé, l’inimicus.

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Schmitt constitua une référence intellectuelle majeure pour la Nouvelle Droite française, notamment pour Alain de Beonist, qui lui consacra de nombreux écrits. Il n’est donc guère étonnant que Julien Freund ait été un compagnon de route de ce courant de pensée, aussi novateur qu’incompris.

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En 2020 parut Le Politique ou l’art de désigner l’ennemi, ouvrage particulièrement pertinent pour mieux comprendre cette proximité. Le livre se présente comme un triptyque: il éveille d’abord notre curiosité par une conversation entre amis, nous fait ensuite découvrir une partie de la pensée de Freund, puis s’achève sur un échange épistolaire qui nous révèle l’intimité d’une amitié allant en s’approfondissant.

Dans un premier temps, s’appuyant sur ses notes et sur la vivacité de ses souvenirs, Pierre Bérard restitue les nombreuses conversations qu’il eut avec Julien Freund en différents lieux, principalement chez celui-ci, en Alsace. Il reconstitue ainsi un dialogue savoureux, autour d’une table à laquelle nous prenons place dès les premières pages. La discussion intelligente des idées, toujours émaillée d’humour et de références gastronomiques, nous invite à y participer mentalement, en nous remémorant thèses et auteurs, sujets et controverses, en formulant des commentaires et en réexaminant certains concepts. Freund cesse alors d’être un auteur lointain: il se rapproche de nous et, au-delà de l’admiration, nous en venons à éprouver pour lui de l’amitié et à entendre son rire communicatif.

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La collaboration de Julien Freund avec la Nouvelle Droite se traduisit par sa participation à des colloques du GRECE et par la publication d’articles dans des revues telles que Nouvelle École ou Études et Recherches. La deuxième partie du livre rassemble ces contributions, parmi lesquelles figurent un article consacré à une analyse du politique, une défense de l’aristocratie présentée au colloque du GRECE de 1975, un long essai sur la pensée de Carl Schmitt et une étude sur le fascisme, qui constitue un commentaire du livre Entretien sur le fascisme de Renzo De Felice.

La complicité entre Freund et la Nouvelle Droite lui valut les attaques habituelles de la part des «antifascistes», qui allèrent jusqu’à l’accuser d’avoir inspiré un attentat terroriste en Italie! Plutôt que de réfuter de telles accusations, aussi graves qu’extravagantes, rappelons que Julien Freund fit partie de la Résistance française dès 1941. Cependant, contrairement à tant d’autres, il refusa les honneurs et les avantages qui auraient pu en découler, déclarant, dans une perspective schmittienne: «Le résistant est un combattant; dans une situation d’exception, il opère la discrimination entre ami et ennemi et assume tous les risques».

Freund alla plus loin encore, affirmant que ce n’était pas seulement par ignorance historique ou par malhonnêteté intellectuelle que son passé de résistant ne lui fut d’aucun secours face à ceux qui le vilipendaient. Il observa avec perspicacité que «la Résistance appartient pleinement à l’ancien monde, celui des réflexes vitaux qui s’éveillent lorsque le territoire est envahi par l’ennemi». Il en conclut que «c’est cet attachement presque paysan à la terre que l’on prétend aujourd’hui abolir», car «les élites se sont affranchies de ces attaches» et sont devenues transnationales, méprisant «des liens qui ne sont à leurs yeux que des entraves».

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Entre 1973 et 1990, Julien Freund et Alain de Benosit entretinrent une correspondance régulière. Ce dialogue épistolaire est reproduit dans la dernière partie du livre, accompagné de notes soigneusement établies qui aident à comprendre le contexte de certains passages. Le plus intéressant est de constater que les deux hommes se rapprochent progressivement, dans un respect mutuel, jusqu’à devenir amis, comme en témoigne l’évolution de leur formule d’adresse, qui passe de «Cher Monsieur» à «Cher Ami». Dès la première lettre, nous apprenons qu’ils se lisent mutuellement et qu’aux éloges ils joignent l’exigence ainsi que, lorsque cela s’avère nécessaire, l’éclaircissement ou, plus exactement, la précision. Le thème récurrent est celui de la publication d’articles et d’ouvrages, de la préparation de revues, des projets de livres… Bref, un régal pour quiconque s’intéresse à ces deux auteurs.

Freund est un auteur dont l’œuvre semble inépuisable, notamment en raison de sa lumineuse actualité. Sa thèse de doctorat portait sur «l’essence du politique», et la permanence du politique demeure, tout comme la nature humaine. Comme l’écrit Alain de Beonist, Julien Freund fut «un théoricien et un pédagogue du réalisme politique». Il est urgent de le redécouvrir.

Article publié au Portugal dans Sol.

Le prix du carbone comme arme géopolitique

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Le prix du carbone comme arme géopolitique

Lorenzo Maria Pacini

Source: https://newsnet.fr/326205

Le prix du carbone était initialement conçu comme l’instrument par lequel l’Europe apprendrait à la planète à se décarboner. Il risque désormais de devenir l’occasion pour le Sud global d’apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.

Le système qui ne décarbonise pas

En juillet 2026, alors que la Commission européenne achève la révision décennale de son système d’échange de quotas d’émission, une note d’information du Third World Network signée par Sangeeta Godbole — ancienne fonctionnaire de l’Indian Revenue Service — consigne par écrit ce que Bruxelles préfère ne pas dire à voix haute: l’ETS, le système de tarification du carbone le plus ambitieux jamais mis en place, n’a pas réduit de manière significative l’intensité des émissions de l’industrie européenne en vingt ans de fonctionnement et pousse désormais l’Union vers un protectionnisme qui renverse ses principes fondateurs.

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Pour les pays en développement, il constitue donc un exemple de ce qu’il ne faut pas reproduire. Mais quelque chose de plus vaste est en jeu: la manière dont un instrument conçu pour projeter la norme environnementale européenne dans le monde est en train de devenir le symptôme d’un déclin industriel relatif.

Car la tarification du carbone n’a jamais été une simple politique climatique. Dès le départ, elle a aussi été un instrument de pouvoir: celui qui fixe le prix du carbone, en impose les règles de mesure et contrôle l’accès à son marché intérieur exerce une forme de souveraineté normative qui va bien au-delà du CO₂. Le cas européen montre ce qui se produit lorsque cette souveraineté perd la base matérielle — la compétitivité industrielle — sur laquelle elle avait été bâtie.

Le système d’échange de quotas d’émission (Emissions Trading System, ETS) voit le jour en 2005 et est présenté par la Commission elle-même comme «le leader mondial de la décarbonation industrielle». Son mécanisme est bien connu: chaque tonne de dioxyde de carbone émise par l’industrie correspond à un quota (EU Allowance, EUA); le nombre total de quotas diminue au fil du temps selon un facteur de réduction linéaire; leur raréfaction croissante est censée faire monter les prix et contraindre les entreprises à investir dans des technologies propres. En théorie, il s’agit du principe «pollueur-payeur» transposé au marché.

Comme le montrent les données de l’Agence européenne pour l’environnement, l’intensité des émissions du secteur industriel n’a pas diminué de manière appréciable en deux décennies. La réduction globale des émissions s’est presque entièrement concentrée dans le secteur de l’électricité, pour une raison qui a peu à voir avec une véritable décarbonation: le passage du charbon au gaz naturel. Or, au cours de son cycle de production et d’extraction, le gaz libère du méthane — un gaz à effet de serre dont le potentiel de réchauffement global sur cent ans est, selon le GIEC, très supérieur à celui du CO₂. La comptabilité des émissions à la cheminée s’améliore; le bilan climatique réel, beaucoup moins.

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Il faut aussi évoquer le non-dit sur lequel repose tout l’édifice: pendant deux décennies, la majeure partie des émissions industrielles a été couverte par des quotas gratuits. Autrement dit, l’industrie européenne n’a payé le prix élevé du carbone que sur le papier, pour l’essentiel, puisqu’elle recevait gratuitement la plupart des quotas dont elle avait besoin. C’est là le paradoxe structurel que Godbole avait déjà analysé dans une précédente note d’information de 2024: un système apparemment rigoureux mais qui, dans sa phase de maturité, a largement fonctionné comme une subvention implicite. Maintenant que l’Union a décidé d’éliminer progressivement les quotas gratuits d’ici à 2034, la facture devient réelle — et arrive au pire moment.

Ce moment est particulièrement mal choisi parce que la croissance européenne est à l’arrêt. Alors que l’économie de l’Union végète à des taux largement inférieurs à 0,5% par an, les pays en développement affichent une croissance proche de 4% — et l’Inde, de 6,5% —, même dans un contexte marqué par les guerres et la fragmentation des échanges. Cet écart de croissance constitue la véritable toile de fond de la révision de l’ETS: l’Europe resserre la vis sur ses propres émissions de carbone au moment même où sa base manufacturière perd du terrain face à ses concurrents asiatiques.

Du marché ouvert au «Made in EU»

La première réaction est le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM selon l’acronyme anglais), entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026. La logique affichée est défensive et apparemment cohérente: si l’industrie européenne paie le carbone, les biens importés doivent eux aussi le payer à la frontière, afin d’éviter les «fuites de carbone» vers des juridictions moins exigeantes. Les importateurs européens d’acier, d’aluminium, de ciment, d’engrais, d’hydrogène et d’électricité doivent acquérir des certificats CBAM dont le prix est indexé sur celui des quotas de l’ETS.

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Le problème est que le CBAM protège peu le climat, mais frappe durement le commerce. Une étude de la CNUCED avait estimé que ce mécanisme n’entraînerait qu’une réduction de 0,1% des émissions mondiales de CO₂, tout en occasionnant des coûts commerciaux considérables pour les pays en développement. Selon une analyse conjointe de la London School of Economics et de l’African Climate Foundation, l’Afrique serait la région la plus pénalisée en matière de pertes commerciales et de PIB.

Et, du point de vue européen, le revers est double: les valeurs d’émission par défaut récemment publiées par l’Union — qui s’appliquent aux importateurs lorsque l’exportateur n’est pas en mesure de documenter la teneur réelle en carbone — sont si élevées qu’elles renchérissent également les biens intermédiaires importés par l’industrie européenne. Des secteurs tels que l’acier et les engrais, tributaires des exportations, doivent donc composer avec des intrants plus coûteux et des marges plus étroites sur les marchés étrangers mêmes où ils doivent affronter la concurrence.

La deuxième réaction renverse ouvertement la logique climatique. Craignant que le CBAM ne nuise à ses propres exportations, l’Union a prévu une compensation en faveur des exportateurs européens. Dans la proposition de la Commission, il ne s’agit pas encore d’un véritable remboursement à l’exportation — qui contreviendrait aux règles de l’OMC relatives aux subventions —, mais d’un « fonds temporaire de décarbonation » destiné à rembourser une partie des coûts liés au CO₂ supportés par les exportateurs à mesure qu’ils perdent leurs quotas gratuits en 2026 et 2027.

Sur le fond, toutefois, Godbole saisit précisément le mécanisme: le prix du carbone payé à l’intérieur est de fait remboursé lorsque le bien quitte le territoire de l’Union. Le producteur européen vend «sale» au reste du monde et «propre» chez lui. Le principe même de la décarbonation se trouve inversé, et l’Europe finit par pratiquer ce resource shuffling — ce déplacement comptable des émissions — dont ses groupes de réflexion accusent les pays émergents.

La troisième réaction est la plus révélatrice sur le plan géopolitique. Afin de maintenir en vie une industrie grevée par un prix du carbone croissant, la Commission a proposé, en mars 2026, un Industrial Accelerator Act introduisant des exigences de contenu local, des obligations en matière d’emploi local et des transferts technologiques obligatoires dans les investissements.

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La presse l’a rebaptisé « Made-in-EU Act ». Il s’agit du renversement explicite de quarante années de doctrine européenne en faveur d’un marché libre et ouvert: l’Union, qui a fait de la libre circulation et de la non-discrimination sa carte d’identité normative, adopte, sous la pression du prix du carbone, les instruments mêmes de politique industrielle qu’elle a condamnés pendant des décennies chez les autres. Ce n’est pas un détail technique, mais un changement de paradigme.

La souveraineté normative qui se retourne contre elle-même

Nous arrivons ainsi au nerf géopolitique et géoéconomique de la question. La tarification européenne du carbone avait été conçue comme un cas d’école de ce que les juristes appellent «l’effet Bruxelles»: la capacité de l’Union à exporter ses normes simplement en contrôlant l’accès à l’un des marchés de consommation les plus riches de la planète. Quiconque veut vendre en Europe doit se conformer aux règles européennes; ainsi, sans tirer un seul coup de feu, Bruxelles réécrit les normes des autres. Le CBAM constitue la version climatique de cette stratégie: une manière de contraindre le reste du monde à instaurer un prix du carbone ou, à défaut, à le payer à la douane européenne.

Mais la riposte est déjà engagée — et c’est là le point qui échappe à une lecture purement technique. Les pays que le CBAM entendait discipliner ont réagi politiquement, et pas seulement commercialement. La déclaration des BRICS de Rio de Janeiro de 2025 a qualifié le mécanisme d’«unilatéral et discriminatoire». La Russie a déposé une plainte officielle auprès de l’Organisation mondiale du commerce. L’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud l’ont contesté à plusieurs reprises dans les enceintes multilatérales; la ministre indienne des Finances, Nirmala Sitharaman, l’a qualifié sans détour de «barrière commerciale».

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Le groupe BASIC a tenté d’inscrire directement à l’ordre du jour de la COP la question des «mesures commerciales unilatérales liées au climat», en recueillant le soutien de 134 pays et du G77. Il ne s’agit plus d’un différend douanier: c’est un front qui se constitue.

Et ce front ne se contente pas de protester. Il élabore des solutions de remplacement. C’est la partie la plus intéressante de la proposition de Godbole, qui remet à l’honneur le modèle indien du Carbon Credit Trading Scheme (CCTS) comme contre-paradigme pragmatique face à l’ETS.

ChatGPT-Image-Jul-29-2025-06_13_26-PM-200x300.jpgAu lieu d’un facteur de réduction linéaire imposé à l’ensemble de l’économie — qui, dans un contexte de flambée des prix des intrants et de tensions sur les chaînes d’approvisionnement, comme aujourd’hui, engendre une pénurie artificielle et pousse les prix encore plus haut —, le CCTS s’appuie sur des références d’intensité d’émission calibrées installation par installation. Il n’impose pas un plafond abstrait: il mesure la quantité de CO₂ nécessaire par unité produite dans chaque installation et exige qu’elle diminue progressivement. Il s’agit d’une décarbonation qui part de la réalité productive au lieu d’un objectif macroéconomique imposé d’en haut.

La différence n’est pas seulement technique, elle est aussi géopolitique. Un modèle fondé sur l’intensité, tel que le CCTS, peut être partagé, adapté et négocié entre des économies en croissance ayant des priorités similaires. Les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam commencent à mettre en place leurs propres systèmes de tarification du carbone, et l’alternative indienne est pour eux beaucoup plus facilement exportable que le schéma rigide de l’Europe.

Autour de ce modèle pourrait se cristalliser une évolution que l’Europe n’avait pas anticipée: un écosystème de tarification du carbone propre au Sud global, élaboré en collaboration, adapté aux besoins des pays émergents et capable de répondre au CBAM non par la soumission, mais par une norme concurrente.

Les enseignements du cas européen

Pour les pays en développement, les enseignements à tirer vont au-delà de simples recommandations techniques. Il faut maintenir le prix du carbone sous contrôle, car un prix élevé ne garantit pas une réduction proportionnelle des émissions, mais garantit presque certainement des problèmes de compétitivité — comme le montre le fait que même des États membres de l’Union, du Portugal aux grands producteurs d’acier et de ciment, demandent un ralentissement de la diminution des quotas.

Il convient de se méfier des ajustements aux frontières qui, sur le papier, semblent protéger l’industrie, mais qui, dans la pratique, compromettent ses exportations. Il faut préférer des références d’intensité applicables à des réductions linéaires imposées à l’ensemble de l’économie.

Et, surtout, il ne faut pas sacrifier les principes d’ouverture commerciale sur l’autel d’un prix du carbone qui s’est révélé incapable d’assurer une véritable décarbonation.

Mais l’enseignement le plus profond est ailleurs: il concerne le rapport entre puissance et norme. L’Europe a élaboré son système de tarification du carbone alors qu’elle était encore le centre manufacturier et normatif de l’Occident, capable de dicter les règles parce qu’elle contrôlait simultanément le marché et la production. Aujourd’hui, elle contrôle toujours le marché — le CBAM le démontre —, mais elle a perdu la base productive qui rendait crédible son ambition climatique. Il en résulte un instrument qui menace davantage ses partenaires commerciaux que son propre climat et qui, pour survivre, doit trahir les principes qui le justifiaient. Une souveraineté normative dépourvue de souveraineté industrielle devient une posture: on commande tant que les autres acceptent d’obéir, et l’on se découvre soudain seul lorsqu’ils cessent de le faire.

Une collaboration entre les économies en développement est indispensable afin de mettre en place un mécanisme de tarification du carbone qui réponde réellement à leurs besoins. Derrière le langage prudent de l’ancienne fonctionnaire se dessine la description d’un monde dont l’axe est en train de changer. Le prix du carbone avait été conçu comme l’instrument grâce auquel l’Europe apprendrait à la planète à se décarboner; il risque désormais de devenir l’occasion pour le Sud global d’apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.

 

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Érotisme, pouvoir et accélération dans le futurisme littéraire italien La chair comme machine futuriste

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Érotisme, pouvoir et accélération dans le futurisme littéraire italien

La chair comme machine futuriste

Par Ivan Pozzoni

Source: https://www.ilfondo.org/la-carne-come-macchina-futurista-...

Dans le futurisme littéraire italien, l’éros devient énergie, pouvoir et dispositif politique. De Marinetti à Valentine de Saint-Point et Tavolato, le corps cesse d’être un simple thème pour devenir un médium, un champ de conflit et un instrument de transformation de la modernité.

L’érotisme constitue l’un des domaines dans lesquels le futurisme littéraire italien manifeste clairement sa nature de machine esthético-politique: le corps désirant n’est pas simplement représenté, il est soumis à une transformation linguistique capable de le convertir en énergie, vitesse, conflit, production et domination.

La sexualité futuriste doit être envisagée comme un dispositif pragmatique dans lequel le texte ne se limite pas à parler de l’éros, mais tente de produire des effets sur le destinataire, en modifiant ses attentes, ses catégories morales et ses comportements. Ce principe est inscrit dans la rhétorique marinettienne de la provocation: l’écriture entend accomplir ce qu’elle énonce. Le manifeste devient ainsi un acte de langage: il ordonne, agresse, scandalise, prescrit et séduit. L’érotisme s’intègre à cette machine linguistique comme l’une de ses énergies privilégiées.

imagmmfes.jpgLe point de départ est Mafarka le Futuriste, écrit à l’origine en français et publié à Paris en 1909, puis traduit en italien par Decio Cinti en 1910. L’édition milanaise compte 347 pages et situe «Le viol des négresses» à la page 15, «Le discours futuriste» à la page 227 et «La naissance de Gazourmah, le héros sans sommeil» à la page 297. Cette donnée éditoriale est significative: l’œuvre naît en français au sein d’un projet italien d’avant-garde internationale. L’érotisme futuriste naît donc, sur le plan linguistique, dans une zone transnationale avant même de revêtir sa forme idéologique italienne.

Dans le roman, la sexualité est systématiquement subordonnée à la logique de la puissance. Mafarka proclame: «Je veux vaincre la tyrannie de l’amour, l’obsession de la femme unique» (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 227). La phrase possède une structure pragmatique élémentaire et violente: le verbe «je veux» institue un sujet agissant; «vaincre» fait de l’amour un adversaire; «tyrannie» transpose le lexique politique dans la sphère érotique. L’amour romantique devient une forme de pouvoir à abattre. Le futurisme prétend libérer le sujet de la passivité sentimentale, et cette libération est immédiatement recodée dans la grammaire de la force. L’éros est soustrait à la sentimentalité et restitué à la compétition.

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La même logique apparaît dans le corps du roman à travers une rhétorique de la possession, du combat et du contrôle. À la page 55 de la première édition italienne, le sexe masculin est métaphorisé sous la forme d’un animal de guerre: «tenir enchaîné ton sexe puissant comme un molosse que l’on ne lâche que les soirs d’orage» (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 55).

Le dispositif métaphorique n’est pas ornemental. La métaphore produit une reconfiguration cognitive du désir: la sexualité devient une énergie comprimée, disciplinée, puis libérée. En termes neuroscientifiques, sans attribuer au texte une théorie neurobiologique qu’il ne possède évidemment pas, il convient d’observer que cette représentation privilégie l’activation, la saillance, la menace et la récompense: le corps est continuellement placé dans des conditions de forte activation. L’érotique et le guerrier partagent le même vocabulaire de l’excitation.

La sexualité futuriste doit être envisagée comme un dispositif pragmatique dans lequel le texte tente de produire des effets sur le destinataire.

La composante agressive atteint un seuil radical dans les scènes de violence sexuelle que contient l’œuvre. La première page du chapitre «Le viol des négresses» présente des corps féminins capturés et une masse de guerriers se livrant à un acte sexuel collectif; la scène est explicitement construite au moyen d’images de guerre, d’ivresse, de tumulte et de contrainte (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 43-44).

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Ici, la critique ne doit pas se limiter à la catégorie d’«érotisme»: le texte construit une violence érotisée, dans laquelle le corps féminin est inscrit dans la sémantique de la conquête. La sexualité devient une technologie symbolique du pouvoir colonial et militaire. La question est importante, car l’objet érotique coïncide avec le corps conquis: l’éros n’accompagne pas la domination, il constitue l’une de ses formes narratives.

La contradiction interne au futurisme apparaît alors plus clairement. La volonté de libérer le désir de la morale bourgeoise ne conduit pas nécessairement à la liberté du sujet désirant. Elle peut produire une nouvelle normativité: le sujet authentiquement futuriste doit être fort, actif, dominateur, anti-sentimental et capable de transformer l’impulsion en énergie. L’érotisme devient ainsi une performance identitaire. Ce qui importe, ce n’est pas seulement ce que désire le sujet, mais sa capacité à démontrer qu’il possède le bon type de désir. Le corps devient une déclaration politique.

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51M9779JSGL._SX195_.jpgLa position futuriste est radicalement complexifiée par Valentine de Saint-Point. Son Manifeste de la femme futuriste, publié en 1912, répond directement au célèbre «mépris de la femme» formulé dans le premier Manifeste du futurisme. Saint-Point introduit avant la lettre une performativité de genre: «IL EST ABSURDE DE DIVISER L’HUMANITÉ EN FEMMES ET EN HOMMES; elle n’est composée que de FÉMINITÉ et de MASCULINITÉ» (Manifesto della Donna futurista, dans Birolli, Manifesti del futurismo, Abscondita, 2008, p. 47).

La distinction biologique est remplacée par une distribution dynamique de qualités. La féminité et la masculinité deviennent des performances culturelles, des énergies susceptibles de se combiner au sein de l’individu. Cette formulation possède une force anthropologique remarquable. L’être humain futuriste se définit par une composition instable de traits, et non par une simple appartenance sexuelle.

Saint-Point tente de soustraire l’érotisme à la passivité traditionnellement attribuée à la femme et de transformer la femme elle-même en actrice de l’histoire. Sa proposition demeure néanmoins immergée dans la grammaire futuriste de la force: la femme doit être «Érinye», «Amazone», guerrière, amante et destructrice. La libération est donc formulée au moyen du vocabulaire agonistique du mouvement.

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Dans le Manifeste futuriste de la luxure, daté du 11 janvier 1913, cette transformation apparaît de manière plus explicite. La proposition centrale est programmatique: «La Luxure, conçue en dehors de tout concept moral et comme élément essentiel du dynamisme de la vie, est une force» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 1 non numérotée). Le glissement est capital: la luxure est soustraite à la catégorie morale du vice et transférée dans la catégorie énergétique de la force. La mutation lexicale constitue déjà une mutation idéologique.

La volonté de libérer le désir de la morale bourgeoise ne conduit pas nécessairement à la liberté du sujet désirant.

La formule la plus radicale est la suivante: «LA LUXURE EST LA RECHERCHE CHARNELLE DE L’INCONNU, comme la Cérébralité en est la recherche spirituelle» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 2 non numérotée). Le parallélisme syntaxique Luxure/Cérébralité, chair/esprit, charnel/spirituel construit une anthropologie duale dans laquelle le corps acquiert une dignité épistémique. L’éros ne sert plus uniquement à représenter le désir: il devient un mode de connaissance. La formule «recherche charnelle de l’inconnu» transforme le corps en instrument cognitif. C’est ici que le futurisme rejoint, sous une forme extrême et idéologisée, l’une des grandes transformations culturelles du début du XXe siècle: le corps cesse d’être une simple enveloppe et devient un lieu de production de l’expérience.

U1_978-3-596-10440-6.pngLa comparaison avec Sigmund Freud est inévitable, à condition d’être formulée avec prudence. Dans ses Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie de 1905, Freud avait radicalement élargi le concept de sexualité en le dissociant de la seule fonction reproductive et en distinguant «sexual object» et «sexual aim» dans la traduction anglaise d’A. A. Brill (Three Contributions to the Theory of Sex, Nervous and Mental Disease Monograph Series, 1910, p. 7 et suiv.).

La convergence avec le futurisme ne doit pas être recherchée dans une prétendue identité théorique: Freud élabore une théorie clinique de la sexualité; Saint-Point construit une rhétorique esthético-politique de la luxure. Leur point commun réside dans la crise de la conception du XIXe siècle qui envisageait le désir comme un phénomène simple, transparent et subordonné à la reproduction.

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Le futurisme accomplit une opération supplémentaire: il esthétise la libido et l’intègre au projet politique de l’avant-garde. La phrase «La Luxure est le geste de créer, et elle est la Création» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 2 non numérotée) superpose la production artistique et la production charnelle. L’artiste crée; le corps crée; la modernité doit créer. L’éros devient ainsi une figure de la production incessante. Sa valeur n’est pas contemplative: elle est productive.

9788874680597.jpgCette mise en production de l’éros trouve une formulation particulièrement intéressante dans la réponse d’Italo Tavolato, «Glossa sopra il manifesto futurista della Lussuria» («Glose sur le Manifeste futuriste de la luxure»), publiée dans Lacerba (I/6, Florence, 15 mars 1913).

Tavolato résume de manière provocatrice le programme de Saint-Point dans la formule: «Cessons de railler le désir». La glose agit comme un second niveau pragmatique: elle ne répète pas le manifeste, mais en explicite la fonction polémique. Le désir doit être soustrait à la honte linguistique. Le combat érotique devient également un combat métalinguistique: changer ce que l’on peut dire revient à modifier ce qui peut être pensé.

C’est précisément à ce point que l’érotisme futuriste revêt une dimension d’esthétique politique. Le mouvement ne se limite pas à représenter un corps nouveau: il tente de produire un nouveau régime de visibilité du corps. Le manifeste fonctionne comme un dispositif de cadrage: il détermine ce qui doit être perçu comme de l’énergie, ce qui doit être considéré comme de la faiblesse, ce qui mérite le mépris et ce qui doit être désiré. La sexualité devient une grammaire de la modernité.

Le futurisme esthétise la libido et l’intègre au projet politique de l’avant-garde.

Les neurosciences contemporaines permettent de préciser cette dynamique sans tomber dans le réductionnisme biologique. Les textes futuristes insistent continuellement sur la vitesse, le choc, la simultanéité, le bruit, la violence, la surprise et l’intensification sensorielle. Ces dispositifs doivent être interprétés comme des stratégies de saillance: le texte cherche à capter l’attention par une succession de stimuli de haute intensité.

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L’érotisme appartient au même circuit perceptif que la guerre et la vitesse, car tous sont représentés comme des expériences capables d’accroître le niveau d’activation de l’organisme. La page futuriste devient une sorte d’environnement textuel à forte activation. Il ne s’agit pas d’affirmer que Marinetti possédait une conception implicite des neurosciences, mais d’observer que sa poétique construit systématiquement des conditions linguistiques compatibles avec une lecture de l’expérience fondée sur la saillance, l’excitation et la réponse corporelle.

La sociologie de l’art permet également de saisir un niveau supplémentaire. Le futurisme naît dans un système culturel où le scandale, le journal, le manifeste, la soirée publique, le procès et la provocation constituent les différents éléments d’une même économie symbolique. Le corps érotique produit un capital d’attention. La transgression devient une ressource communicationnelle. L’obscénité n’est pas seulement un contenu: elle constitue une stratégie de visibilité.

Le procès pour obscénité suscité par Mafarka en 1910 illustre concrètement le rapport entre provocation littéraire et espace public. Dans cette perspective, la censure n’est pas uniquement un obstacle extérieur: elle devient une composante du circuit performatif de l’avant-garde. L’œuvre scandaleuse acquiert de la visibilité précisément par la réaction de l’institution.

Valentine_de_Saint-Point_by_Alphonse_Mucha_(early_1900s).jpgEnfin, la science politique appliquée à l’art permet de lire l’érotisme futuriste comme une micropolitique du corps. Le corps masculin est associé à la vitesse, à la guerre, à la conquête et à la production; le corps féminin est tour à tour érotisé, méprisé, combattu ou reconfiguré en sujet guerrier. Saint-Point (ci-contre) représente la réponse interne sophistiquée à cette contradiction: elle ne rejette pas le langage de la force, mais se le réapproprie. Son opération demeure ambivalente, car la libération féminine est pensée au moyen de catégories héroïques et guerrières. C’est précisément cette ambivalence qui empêche de réduire son manifeste à une simple émancipation avant la lettre.

L’érotisme futuriste italien apparaît donc comme un laboratoire où se rencontrent trois transformations de la modernité: la transformation du corps en énergie, celle du désir en langage public et celle de l’art en intervention politique. Le corps n’est pas uniquement un thème littéraire; il devient un médium. La sexualité n’est pas seulement une expérience privée; elle devient un discours public. La parole érotique ne se contente pas de décrire le désir; elle cherche à l’autoriser, à le discipliner, à le mettre en spectacle et à l’orienter.

Le futurisme découvre dans l’érotisme une force parfaitement compatible avec son obsession pour la nouveauté: le désir accélère, secoue, rompt avec les habitudes, remet la pudeur en question et transforme le corps en lieu de conflit.

Marinetti tend à subordonner l’éros à la puissance et à la conquête; Saint-Point cherche à transformer cette même énergie en autonomie féminine et en créativité; Tavolato radicalise sa fonction polémique contre la morale conventionnelle. Il en résulte une conception de l’éros qui appartient pleinement à la modernité d’avant-garde: désirer signifie produire de l’énergie, parler signifie intervenir sur le corps et écrire signifie modifier les règles de la perception.

La force et la limite de l’érotisme futuriste résident dans le fait qu’au moment même où il libère le désir de l’ancienne morale, il risque de le soumettre à une nouvelle discipline: celle de la vitesse, de la virilité, de la guerre et de la performance. L’érotisme futuriste n’est pas un simple chapitre de la littérature érotique italienne: il est l’un des lieux où l’avant-garde expérimente la possibilité de transformer le corps en forme politique.

jeudi, 17 septembre 2026

Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum - Le Yémen et les limites de la puissance occidentale

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Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum

Le Yémen et les limites de la puissance occidentale

Ali-Mohammad Mohajer Nasser

Ali-Mohammad Mohajer Nasser s’appuie sur Carl Schmitt pour se demander si les Houthis contribuent à transformer l’Axe de la Résistance en un grand espace émergent.

Introduction: la troisième fois que l’hégémon maritime a été contraint de battre en retraite

Le 10 septembre 2026, après plusieurs semaines de combats intenses le long de la côte occidentale du Yémen, les forces d’Ansar Allah — le mouvement plus communément, quoique de manière imprécise, désigné à l’étranger sous le nom de Houthis — se sont assuré le contrôle total du port stratégique de Mokha (1). Des unités de la «Résistance nationale» et des «Brigades des Géants», toutes deux alignées sur la coalition saoudo-émiratie, se sont retirées après avoir essuyé d’intenses bombardements d’artillerie au cours d’une tentative infructueuse visant à enrayer l’avancée houthie, afin de reconstituer leur ligne de front ailleurs. Mokha ne se trouve qu’à soixante-dix kilomètres du détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite environ douze pour cent du commerce maritime mondial (2). Tenir le port, c’est disposer de la capacité de surveiller, de menacer et, si les circonstances l’exigent, d’interdire le passage par l’un des goulets d’étranglement les plus déterminants de l’économie mondiale.

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Il s’agit de la troisième occasion, en moins de dix-huit mois, où une puissance militaire dotée d’une supériorité technologique manifeste n’est pas parvenue à soumettre Ansar Allah. La première fut celle des États-Unis, qui, entre mars et mai 2025, menèrent plus de mille cent frappes aériennes, pour un coût d’au moins dix milliards de dollars, sans parvenir à éliminer les dirigeants du mouvement ni à amoindrir ses capacités balistiques, et qui finirent par accepter un cessez-le-feu dont Washington, et non Sanaa, se révéla être le véritable perdant. La deuxième fut celle de la coalition saoudo-émiratie, dont dix années de guerre terrestre ne permirent même pas de reprendre les positions qu’elle tenait en 2015. Et voici maintenant, en septembre 2026, la troisième.

Cependant, l’importance stratégique d’Ansar Allah ne doit pas être recherchée dans ce seul épisode récent. Durant la guerre de Douze Jours entre Israël et l’Iran en juin 2025, puis à nouveau lors de la guerre plus vaste du printemps 2026 — qui commença avec la frappe américano-israélienne conjointe contre l’Iran, le 28 février, et dura près de quarante jours —, Ansar Allah fut l’un des rares acteurs régionaux à entrer effectivement dans la bataille, et non à se contenter de déclarations: à partir du 28 mars 2026, le mouvement tira des missiles balistiques en direction d’Israël et annonça que «notre doigt se pose sur la détente chaque fois que l’évolution de la situation l’exige». Le Yémen, pays qui vivait sous les bombardements et le blocus depuis 2015, fut le seul pays qui, à cette heure décisive, répondit non par un communiqué, mais par le feu.

Pour comprendre cette endurance, il faut remonter plus loin. Le mouvement Ansar Allah trouve ses racines dans un renouveau du zaïdisme, branche de l’islam chiite qui gouverna le nord du Yémen — y compris la province montagneuse de Saada — pendant plus de mille ans, jusqu’à ce que la révolution républicaine de 1962 mette fin à l’imamat zaïdite (3).

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Le mouvement lui-même prit forme dans les années 1990 sous la direction de Hussein Badreddin al-Houthi, en réaction à la marginalisation de l’identité zaïdite et à la propagation de l’influence wahhabite soutenue par l’Arabie saoudite. Al-Houthi fut tué en 2004, mais le mouvement, dirigé par son frère Abdul-Malik al-Houthi, s’empara de Sanaa en 2014 et tient depuis 2015 face à l’intervention de la coalition conduite par l’Arabie saoudite.

Ce qui suit est une tentative pour rendre compte de cette triple endurance — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha — non pas au moyen de l’opposition familière entre «terre et mer», si souvent invoquée dans les discussions sur la puissance tellurique et la puissance thalassocratique, mais à l’aide de trois autres instruments empruntés à l’œuvre de Carl Schmitt qui, lus à la lumière de la théologie politique zaïdite, offrent une compréhension plus précise du phénomène: la théorie du partisan, la temporalité du qiyam bi-l-sayf et le concept de Großraum.

La figure du partisan: l’ennemi tellurique irrégulier

la-notion-de-politique-theorie-du-partisan.jpgEn 1963, dans sa Théorie du partisan, Carl Schmitt tenta de dresser le portrait théorique du combattant qui avait marqué les guerres de la seconde moitié du XXe siècle, de l’Espagne au Vietnam (4). Selon lui, le véritable partisan possède quatre caractéristiques: l’irrégularité — il n’est pas le soldat d’une armée formellement constituée —, une mobilité tactique extraordinaire, une intensité exceptionnelle de l’engagement politique et — trait plus décisif encore que les trois précédents — un caractère tellurique: un lien organique avec le sol natal, avec une terre qu’il connaît, habite et défend.

C’est ce quatrième trait qui distingue le partisan du révolutionnaire cosmopolite de type léniniste ou maoïste: le révolutionnaire cosmopolite considère les frontières comme simplement horizontales et cherche à exporter la révolution en tout point du globe; le partisan tellurique, au contraire, mène sa guerre dans un lieu précis, afin de défendre ce même lieu.

Ansar Allah constitue un exemple presque idéal-typique de cette figure. Le mouvement n’est ni une armée régulière dotée des uniformes et de la hiérarchie classique propres à celle-ci — bien que sa structure militaire se soit considérablement formalisée ces dernières années —, ni porteur d’un projet d’exportation de la révolution au-delà des frontières du Yémen; il n’a jamais formulé une telle prétention. Ses combattants sont enracinés dans les mêmes vallées et montagnes de Saada sur lesquelles, plusieurs générations auparavant, régnait l’imamat zaïdite.

Pendant une décennie de guerre, les lanceurs de missiles et les centres de commandement ont été dissimulés au sein de ce même terrain inhospitalier — un terrain face auquel la supériorité aérienne absolue des États-Unis et de la coalition arabe s’est révélée de peu d’utilité, confrontée qu’elle était à une connaissance que seul possède l’habitant d’une terre.

Schmitt écrit que le partisan «combat avec la terre, et non contre elle» — précisément la distinction qui sépare le militaire américain, opérant depuis le pont d’un porte-avions ou à dix mille mètres d’altitude et ne devant allégeance à aucun lieu particulier au-delà de sa propre capacité fonctionnelle, du combattant yéménite, pour qui la montagne est son foyer.

La récente bataille de Mokha indique toutefois que ce caractère partisan s’est désormais étendu de la défense des montagnes au contrôle territorial, voire maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, perdu ni son intensité politique ni son lien tellurique. Cela constitue en soi une réponse à l’une des réserves formulées par Schmitt quant à l’avenir du partisan à l’ère de la technologie: le partisan peut-il résister à une guerre entièrement technicisée?

8f3b2c62c1a484931c37342223d8bbd6.jpgL’expérience yéménite apporte une réponse affirmative, mais conditionnelle: tout mouvement partisan passé de la défense territoriale au contrôle du territoire — de Tito au Viet Cong — s’est trouvé confronté au risque de ce que l’on pourrait appeler la normalisation, c’est-à-dire au risque d’acquérir, dans le processus même de consolidation de son pouvoir, les vulnérabilités propres à l’armée régulière auxquelles il échappait auparavant. La question de savoir si Ansar Allah fera exception à cette règle ne sera pas tranchée dans le texte de la théorie, mais sur le terrain de la pratique.

Le temps du qiyam bi-l-sayf: une formulation rivale de la temporalité occidentale

Le principe du qiyam bi-l-sayf — «se lever avec l’épée» — doit d’abord être situé précisément au sein de la théologie zaïdite avant que l’on puisse tenter toute lecture théorique (5). Contrairement à la tradition imamite — duodécimaine —, qui fonde l’imamat sur la désignation divine (nass) et la transmission héréditaire par la lignée des imams infaillibles, et contrairement à la tradition sunnite, qui le conçoit à travers l’allégeance (bay’a) et le consensus (ijma’), la jurisprudence zaïdite soutient depuis longtemps — au moins depuis sa systématisation par al-Qasim ibn Ibrahim al-Rassi au IIIe siècle de l’islam — que l’imamat est subordonné à un ensemble de qualifications qui, outre l’ascendance — descendre soit de Hasan, soit de Husayn ibn Ali — et le savoir — le raisonnement juridique indépendant, ou ijtihad —, comprennent l’exigence même du qiyam bi-l-sayf: quiconque revendique l’imamat doit se soulever, en personne et en actes, contre l’injustice pour que cette prétention puisse être considérée comme valide.

51uctsrBeJL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDans son étude désormais classique de l’imamat zaïdite, Wilferd Madelung traite précisément ce trait comme la caractéristique distinctive du zaïdisme parmi les courants chiites: contrairement à l’imamat imamite, suspendu par la doctrine de l’occultation, l’imamat zaïdite n’a jamais été séparé de l’action politique ouverte (6).

Des travaux plus récents sur le renouveau zaïdite contemporain — notamment ceux de Bernard Haykel et de Najam Haider — montrent également qu’Ansar Allah, même dans sa réinterprétation moderne de l’héritage zaïdite, a préservé ce même axe classique: la légitimité n’est pas une chose conférée de l’extérieur, mais une chose prouvée par l’action (7).

61wGzRIPD0L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgAu-delà de son cadre strictement juridique, cette structure peut être interprétée comme une théorie de la légitimité présentant une véritable affinité théorique avec la théologie politique de Schmitt.

La Théologie politique de Schmitt part d’une analogie fondatrice: les concepts centraux de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés; tout comme le Dieu omnipotent peut suspendre l’ordre naturel par le miracle, le souverain politique, dans l’état d’exception, fonde ou refonde l’ordre par la décision — et non en recourant à une règle préexistante (8).

Dans cette lecture, la légitimité procède de l’action et de la décision, et non de la simple perpétuation d’une procédure déjà établie. Le principe du qiyam bi-l-sayf, au sein d’une tradition entièrement indépendante de Schmitt et considérablement plus ancienne, exprime précisément cette même logique: l’imam crée son propre imamat par la décision de se soulever, et non par la seule ascendance. Ce qui unit ces deux traditions n’est pas l’affirmation selon laquelle l’une aurait emprunté à l’autre — aucune affirmation de ce genre n’est ici voulue ni justifiée —, mais leur convergence structurelle autour d’une même question: d’où la légitimité procède-t-elle dès lors que l’ordre existant n’est plus en mesure de répondre de lui-même?

Theologie_politique,_Carl_Schmitt,_Louis_Maitrier,_1998.jpgDe cette structure même découle une formulation distincte du temps politique. La temporalité occidentale libérale et moderne est linéaire et développementaliste: l’histoire y est conçue comme un processus allant de l’avant, mesuré en intervalles calculables. L’horizon temporel d’un responsable politique américain s’étend, tout au plus, jusqu’au prochain cycle électoral ou jusqu’à la clôture de la période annuelle d’affectation des crédits de défense; des calculs tels que «choc et effroi» ou «changement de régime» sont conçus précisément dans ce bref horizon.

Le temps du qiyam bi-l-sayf, en revanche, est cyclique et revivaliste: un imam zaïdite peut «se lever» mille ans après la chute du dernier imamat, car l’événement présent, dans cette conception, constitue la continuation directe d’un récit millénaire, et non une réaction à une crise contemporaine. Lorsque le combattant d’Ansar Allah prend les armes contre les États-Unis et l’Arabie saoudite, il rejoue, dans son propre cadre temporel, ce même moment fondateur: l’imam juste, armé de l’épée, affronte le tyran injuste. Cette temporalité, qui mesure les événements en générations et en siècles plutôt qu’en cycles électoraux, confère à la résistance une patience qu’aucun calcul de «choc et effroi» ne saurait briser: les États-Unis n’ont pas été vaincus au Yémen parce que leur armée aurait été détruite; ils l’ont été parce qu’ils avaient défini la «victoire» dans leur propre cadre temporel, tandis que, dans celui de leur adversaire, la mesure de la victoire était, dès le départ, entièrement différente.

voelkerrechtliche-grossraumordnung-taschenbuch-carl-schmitt.jpegDu Nomos de la Terre au Großraum: l’Axe de la Résistance comme grand espace émergent

La relation entre l’Iran, Ansar Allah et le Hezbollah est communément comprise à travers l’opposition familière entre «terre tellurique et mer thalassocratique» — le même cadre que celui invoqué dans la section précédente à propos du combattant partisan. Cette opposition, bien qu’utile pour saisir la relation du combattant au sol, devient rudimentaire lorsqu’on se tourne vers la structure plus vaste de ce que l’on appelle l’Axe de la Résistance: elle nous apprend seulement que cet axe est «enraciné dans la terre», sans préciser quel ordre politique et juridique particulier produit cet enracinement. Pour une analyse à ce niveau, Schmitt fournit un instrument plus rigoureux: le Großraum, ou «grand espace» (9).

Dans l’usage qu’en fait Schmitt, le Großraum n’est ni simplement un empire à l’ancienne ni une simple unité géographique, mais une relation triple entre une puissance centrale, une idée politique directrice et un espace organisé selon cette idée et revendiquant l’immunité contre l’intervention de puissances qui lui sont étrangères — principe que Schmitt nomme Interventionsverbot für raumfremde Mächte, l’interdiction d’intervention des puissances étrangères à l’espace. Pour Schmitt, l’exemple paradigmatique de cette structure est la doctrine Monroe américaine: une puissance centrale qui, au moyen d’une idée politique, organise un espace et interdit qu’y interviennent des puissances «étrangères» à celui-ci.

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L’Axe de la Résistance peut être compris précisément en ces termes — non comme une coalition militaire informelle d’acteurs non étatiques, mais comme un Großraum émergent: sa puissance centrale est l’Iran; son idée directrice est la résistance à l’hégémonie occidentalo-israélienne en Asie occidentale; et, désormais, avec le contrôle exercé par Ansar Allah sur Mokha et Bab el-Mandeb, cet espace a acquis pour la première fois une frontière pratique et susceptible d’être imposée au service de ce principe même d’interdiction d’intervention — non sur le plan de la théorie, mais sur celui du missile et du radar. La capacité de dissuasion iranienne dans le détroit d’Ormuz et les capacités d’Ansar Allah à Bab el-Mandeb forment les deux extrémités d’un même arc: un arc qui affirme que deux des goulets d’étranglement les plus vitaux du monde en matière d’énergie et de commerce ne sont pas des espaces qui lui sont étrangers et qui seraient ouverts à l’intervention des forces américaines et européennes.

Ce qui distingue cette lecture de la simple opposition terre-mer, c’est que le Großraum, contrairement au Nomos de la Terre — qui ne décrit qu’une relation ontologique au lieu —, fournit une structure opérationnelle et juridico-politique: qui constitue la puissance centrale, ce qui constitue l’idée directrice et où se situe la frontière effective de l’interdiction d’intervention. De ce point de vue, la chute de Mokha n’est pas un épisode simplement tactique; elle constitue le moment où la frontière théorique d’un Großraum émergent se trouve, pour la première fois, inscrite de manière tangible sur la carte.

Ce Großraum émergent n’est toutefois pas à l’abri des tensions internes. Premièrement, les rivalités tactiques et stratégiques entre ses composantes — l’Iran, Ansar Allah, le Hezbollah et les factions irakiennes — pourraient à long terme affaiblir sa cohésion, notamment si l’un de ces acteurs devait placer son propre intérêt national au-dessus de l’idée directrice de l’espace dans son ensemble.

Deuxièmement, la légitimité interne de la puissance centrale n’est pas uniforme parmi les différentes composantes de cet espace; les différences confessionnelles — zaïdites face aux imamites — et historiques pourraient se cristalliser en fractures latentes.

Troisièmement, le même risque de normalisation évoqué à propos du partisan réapparaît ici au niveau structurel: en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique — un destin contre lequel Schmitt lui-même mettait en garde à propos de l’Union soviétique (10). Aucun de ces défis ne nie la réalité du Großraum; ils constituent plutôt les conditions de sa persistance.

Ennemi de l’humanité: le mécanisme de l’étiquette terroriste

Pourquoi l’Occident qualifie-t-il Ansar Allah non de mouvement politique armé, mais d’organisation «terroriste»? La réponse conventionnelle — les divergences idéologiques ou les intérêts géopolitiques — est insuffisante. Dans sa critique de l’impérialisme anglo-américain, Schmitt propose un mécanisme plus précis. Selon lui, lorsqu’une puissance se présente non pas simplement comme un État parmi d’autres, mais comme la représentante de «l’humanité» en tant que telle — comme le font les États-Unis par le langage des droits de l’homme, de la démocratie et de «l’ordre international fondé sur des règles» —, son ennemi politique cesse d’être simplement un ennemi politique et devient un «ennemi de l’humanité» (Feind der Menschheit) (11).

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Ce déplacement entraîne une conséquence de toute première importance. Dans le cadre classique du politique, l’ennemi est une partie légitime à un conflit — une partie avec laquelle il est possible de conclure la paix ou des traités, ou, dans le pire des cas, de mener la guerre dans les limites fixées par des règles. Mais dès lors que l’ennemi est réduit à la condition d’ennemi de l’humanité, l’hostilité se libère du cadre délimité du politique et devient morale et illimitée; car une inimitié dirigée contre l’humanité tout entière est, par définition, absolue et extérieure à toute limite circonscrite.

C’est précisément pour cette raison que l’étiquette «terroriste» apposée à Ansar Allah n’est pas, malgré les apparences, un jugement juridico-pénal, mais une déclaration selon laquelle le mouvement a été expulsé du cercle des acteurs politiques légitimes — une déclaration qui rend illégitime par avance tout dialogue avec lui et, corrélativement, «justifie» tout moyen destiné à le détruire, du blocus naval au bombardement d’infrastructures civiles.

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Un exemple concret de ce mécanisme peut être observé dans la décision de l’administration Trump, en janvier 2025, d’inscrire Ansar Allah sur la liste des organisations terroristes étrangères (Foreign Terrorist Organizations, FTO) (12). Cette décision était, en apparence, un acte juridico-administratif. Dans la pratique, elle adressait un message politique à toute la région: Ansar Allah n’était plus une partie à un conflit avec laquelle on pouvait négocier, mais un ennemi de l’humanité qu’il fallait détruire.

La conséquence de cette désignation ne fut pas seulement la fermeture des voies diplomatiques, mais l’octroi d’une légitimité à toute mesure militaire. Et c’est ici, précisément, que le lien entre l’étiquette terroriste et le Großraum devient visible: l’étiquette terroriste est un instrument par lequel l’hégémon maritime prive de légitimité un Großraum rival; en transformant un ennemi politique en ennemi de l’humanité, elle invalide par avance toute prétention que cet ennemi pourrait faire valoir sur un grand espace et sur une interdiction d’intervention. Pourtant, comme l’expérience du Yémen l’a montré, cette stratégie se révèle inefficace contre un Großraum fondé sur le qiyam bi-l-sayf et le caractère tellurique, car sa légitimité ne procède pas d’une reconnaissance extérieure, mais de l’acte interne de résistance lui-même.

Conclusion: le partisan du Großraum

Ce qui s’est produit à Mokha, à Bab el-Mandeb et dans le ciel israélien au printemps 2026 comporte trois dimensions, apparemment distinctes mais fondamentalement imbriquées. Au niveau du combattant, nous observons la figure du partisan tellurique — irrégulier, mobile, intensément politique et enraciné dans le sol natal — désormais passée de la défense des montagnes au contrôle territorial et maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, renoncé à son lien tellurique. Au niveau de la légitimité, nous observons la réactualisation de la temporalité du qiyam bi-l-sayf: la décision fondatrice de l’imam, située non dans le temps linéaire du progrès, mais dans le temps cyclique du renouveau. Enfin, au niveau structurel, nous observons un Großraum émergent qui, grâce à son contrôle de deux des principaux goulets d’étranglement énergétiques du monde, oppose pour la première fois à l’hégémonie maritime une revendication concrète du principe d’interdiction d’intervention.

Les États-Unis et la coalition arabe ont, tour à tour, expliqué ce phénomène dans le langage de l’ennemi de l’humanité, précisément afin de ne se sentir nullement obligés de négocier avec lui. Mais un ennemi avec lequel on ne peut négocier n’est pas nécessairement un ennemi que l’on peut vaincre. À trois reprises — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha —, cette proposition a été mise à l’épreuve et s’est révélée erronée. Ce qui a résisté à une puissance aérienne et navale supérieure n’était pas une armée susceptible d’être vaincue sur un champ de bataille unique; c’était une figure qui était simultanément partisan, imam et fondatrice d’un espace émergent.

Cette simultanéité ne doit cependant pas être interprétée comme une condition permanente ou éternelle. Chacune des trois dimensions mises en évidence par cette analyse comporte un risque propre: en s’étendant vers le pouvoir territorial, le partisan risque la normalisation; en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique; et la temporalité du qiyam bi-l-sayf, aussi résistante qu’elle se soit montrée face au «choc et effroi», exige un renouvellement constant contre l’usure progressive — l’arme à long terme de l’hégémonie maritime. Ce qui s’est produit au Yémen n’est pas une victoire définitive; c’est une ouverture historique, dont la poursuite se décidera non dans la théorie, mais dans la pratique quotidienne de la résistance.

Notes:

(1) Pour des informations corroborées sur la chute de Mokha les 10 et 11 septembre 2026, voir les articles de Reuters, de l’Associated Press et de NPR du 11 septembre 2026.

(2) Bab el-Mandeb — «la Porte des Larmes» ou «la Porte du Chagrin» en arabe — relie la mer Rouge au golfe d’Aden et, au-delà, à l’océan Indien; à son point le plus étroit, il mesure environ dix-huit milles de largeur.

(3) Les Zaydites tirent leur nom de Zayd ibn Ali, arrière-petit-fils de l’imam Husayn. Ils constituent une branche de l’islam chiite dont la doctrine de l’imamat — qui exige notamment une affirmation politique et militaire active de la part du prétendant — les rapproche, en matière de pratique religieuse et de droit, bien davantage de la jurisprudence sunnite que toute autre école chiite, proximité souvent résumée par la formule: «chiites parmi les sunnites, sunnites parmi les chiites». L’imamat zaïdite gouverna certaines parties du nord du Yémen, avec des interruptions, du IXe siècle jusqu’à la révolution de 1962.

(4) Carl Schmitt, Theorie des Partisanen: Zwischenbemerkung zum Begriff des Politischen, Berlin, 1963.

(5) Sur le caractère tellurique du partisan et sa distinction d’avec le révolutionnaire cosmopolite, voir ibid., les sections consacrées à Lénine et à Mao.

(6) Wilferd Madelung, Der Imam al-Qāsim ibn Ibrāhīm und die Glaubenslehre der Zaiditen, Berlin, 1965 ; sur les conditions classiques de l’imamat zaïdite, y compris le qiyam bi-l-sayf, voir les sections consacrées à la théorie de l’imamat.

(7) Sur le renouveau contemporain du zaïdisme et la réappropriation de cet héritage par Ansar Allah, voir Bernard Haykel, Revival and Reform in Islam, Cambridge, 2003 ; Najam Haider, The Origins of the Shī’a, Cambridge, 2011.

(8) Carl Schmitt, Politische Theologie: Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, Munich/Leipzig, 1922.

(9) Carl Schmitt, Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte, Berlin, 1939.

(10) Sur le risque de normalisation parmi les mouvements partisans qui accèdent au pouvoir territorial, voir Schmitt, Theorie des Partisanen, dernière section.

(11) Sur la polémique de Schmitt contre l’impérialisme anglo-saxo-américain et le concept d’ennemi de l’humanité, voir Falk, Hjalmar (2022), «Carl Schmitt and the Challenges of Interwar Internationalism. Against Weimar – Geneva – Versailles», Global Intellectual History, 7:4, p. 765-783.

(12) Sur la désignation d’Ansar Allah comme organisation terroriste étrangère par l’administration Trump en janvier 2025, voir les communiqués correspondants du département d’État des États-Unis, janvier 2025.

Douguine et Marx contre le Capital

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Douguine et Marx contre le Capital

Constantin von Hoffmeister

Alexandre Douguine a raison d’attirer l’attention sur le titre de l’œuvre majeure de Marx: LE CAPITAL. Marx n’a pas commencé par imaginer une société idéale pour ensuite condamner le monde parce qu’il ne lui ressemblait pas. Il est parti de l’ordre existant et s’est demandé comment celui-ci se reproduisait.

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Le Capital est donc moins un manifeste qu’une anatomie du pouvoir. Son objet n’est ni la richesse au sens ordinaire du terme, ni un ensemble d’usines, de banques et de fortunes. Le capital est un rapport social dans lequel la valeur accumulée acquiert une domination sur le travail, la nature, la technologie et le temps, afin de pouvoir revenir augmentée. Marx décrit ce mouvement de la manière suivante: l’argent achète des marchandises, y compris la force de travail, afin qu’au terme du processus puisse apparaître davantage d’argent. Le capitaliste peut être cupide ou généreux, patriote ou cosmopolite, religieux ou athée; le système le contraint malgré tout à se développer, à réduire les coûts, à vaincre ses rivaux et à transformer toute ressource disponible en source de profit.

La concurrence impose cette discipline aux propriétaires, tout comme le salaire l’impose aux travailleurs. Voilà pourquoi remplacer quelques milliardaires ou adopter des lois morales contre la cupidité ne saurait régler le problème. Ceux qui occupent les postes de commandement sont eux-mêmes sélectionnés et contraints par la structure.

Un dirigeant d’entreprise qui refuse une automatisation rentable, une main-d’œuvre moins chère, des fournisseurs étrangers ou l’ingénierie financière finira par être évincé au profit d’un autre qui les accepte.

L’ennemi de Marx est donc impersonnel, même s’il agit par l’intermédiaire d’êtres humains. Il pénètre dans le monde par les contrats, les prix, les dettes, les droits de propriété et les échanges apparemment libres. Son pouvoir paraît naturel parce qu’aucun dirigeant unique n’édicte l’ensemble de ses commandements. Le capital ne se contente pas d’influencer de l’extérieur la vie politique; il détermine ce qui peut survivre, ce qui peut être construit, la manière dont le temps est mesuré et les activités humaines qui sont considérées comme réelles.

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Marx commence Le Capital par la marchandise parce que la domination capitaliste se manifeste d’abord sous la forme inoffensive de choses mises en vente. Un manteau, un téléphone, un missile, un traitement médical et une heure de la vie d’un travailleur entrent sur le marché comme des quantités comparables exprimées en argent. Leurs différences concrètes sont reléguées au second plan, tandis que le travail et les rapports humains qu’ils renferment disparaissent du champ de vision. Marx appelle cela le fétichisme de la marchandise: les rapports entre les personnes prennent la forme de rapports entre les choses. La fermeture d’une usine apparaît comme le verdict du «marché»; une baisse des salaires devient une exigence de la «compétitivité»; la destruction d’une communauté agricole est décrite comme une amélioration de l’efficacité.

Les choix politiques sont traduits en faits économiques, puis présentés comme si personne ne les avait effectués. La marchandise décisive est la force de travail. Les travailleurs sont formellement libres parce que personne ne les possède juridiquement; pourtant, la plupart doivent vendre leur capacité de travailler afin de vivre. L’employeur achète cette capacité pour une durée déterminée et en extrait, pendant cette période, une valeur supérieure à celle qu’il restitue sous forme de salaire. Cette différence constitue la plus-value, source dont sont en définitive tirés le profit, l’intérêt et la rente.

La lutte autour de la journée de travail concerne donc autant le pouvoir politique que la rémunération: à qui appartiennent les heures d’éveil d’une personne, qui bénéficie d’un effort accru et qui a le droit d’en fixer la limite? Cette même lutte se manifeste aujourd’hui dans les quotas imposés dans les entrepôts, les algorithmes de livraison, la surveillance électronique, la disponibilité non rémunérée, les contrats temporaires et le travail via des plateformes. Un chauffeur peut être qualifié de travailleur indépendant et un employé de bureau de partenaire; une application peut néanmoins leur attribuer des tâches, mesurer leur cadence, modifier leurs revenus et les évincer sans négociation. Le langage libéral les déclare autonomes au moment même où les systèmes techniques les soumettent à un contrôle plus étroit.

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Les chapitres consacrés aux machines expliquent pourquoi le progrès technologique ne libère pas automatiquement les êtres humains. Une machine peut réduire le temps de travail nécessaire, diminuer la pénibilité physique et accroître l’abondance. Sous le régime du capital, elle apparaît d’abord comme un moyen d’accroître la plus-value relative: le travailleur produit l’équivalent de son salaire pendant une partie plus courte de la journée, ce qui en laisse une part plus importante au propriétaire.

Les machines affaiblissent également les travailleurs qualifiés en transférant le savoir de l’artisan vers le système de production. Une fois le savoir-faire incorporé à la machine, la direction acquiert davantage de pouvoir pour remplacer, diviser, surveiller et déplacer la main-d’œuvre. Marx décrit les machines comme une arme dans le conflit entre le capital et le travail, et son analyse s’applique désormais aux robots industriels, aux logiciels logistiques, à l’intelligence artificielle générative et à la gestion automatisée.

La question centrale n’est pas de savoir si l’IA est intelligente. Elle est de savoir qui possède les modèles, la puissance de calcul, l’approvisionnement énergétique, les données, les brevets et les canaux de distribution. Si ces éléments restent concentrés, l’augmentation de la productivité accroîtra le pouvoir des propriétaires tout en rendant de nombreux travailleurs plus dépendants. Le résultat ne sera pas nécessairement un chômage de masse permanent. L’«armée industrielle de réserve» de Marx comprend les chômeurs, les travailleurs précaires, ceux qui ne sont employés que par intermittence et les populations susceptibles d’être intégrées à la production lorsque l’expansion l’exige. Leur présence discipline ceux qui ont encore un emploi.

La politique migratoire entre elle aussi dans ce système. Les entreprises réclament une main-d’œuvre mobile lorsqu’elle permet de réduire les coûts, tandis que les partis politiques gèrent les conséquences culturelles et sociales une fois les profits engrangés. Le capital accueille le travailleur comme une unité interchangeable et laisse à la nation le soin d’absorber les pressions exercées sur le logement, les services publics, les salaires et la confiance au sein de la communauté. Le conflit est ensuite redéfini comme une bataille morale entre autochtones et migrants, dissimulant les employeurs et les politiques qui ont organisé le marché du travail. L’analyse de Marx ne tranche pas les questions de nation, de frontières ou d’identité, mais elle révèle pourquoi le capital préfère les êtres humains qui peuvent être détachés de leurs obligations héritées et déplacés partout où les rendements sont les plus élevés.

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L’accumulation modifie ensuite l’échelle du pouvoir politique. Le profit est réinvesti, les grandes entreprises éliminent les plus petites et les capitaux prospères absorbent leurs concurrents défaillants. Le crédit accélère ce processus en rassemblant une épargne dispersée et en plaçant des sommes considérables sous une direction centralisée.

Marx montre comment le système du crédit développe la production tout en aggravant la spéculation, la fraude et les crises. Il permet aux investisseurs de faire valoir des droits sur des revenus futurs bien avant que ceux-ci n’existent. Les États modernes évoluent désormais au sein de cette structure. Les gouvernements dépendent des marchés obligataires, les banques centrales protègent la stabilité financière, les systèmes de retraite détiennent des titres d’entreprises et les politiques publiques sont jugées à l’aune de leur effet sur les prix des actifs.

Les élections peuvent remplacer les ministres, mais le coût de l’emprunt peut sanctionner tout gouvernement qui menace les droits établis sur les recettes futures. On affirme au public que la finance est au service de l’économie productive, bien qu’une grande partie de la vie politique soit organisée autour de la protection de la valeur des actifs donnés en garantie, du maintien du crédit et du sauvetage d’institutions dont l’effondrement mettrait en danger l’ensemble du système.

La concentration du capital sape également la vieille représentation libérale d’une multitude d’entreprises indépendantes se rencontrant sur un marché neutre. Les plateformes numériques contrôlent l’accès aux clients, aux infrastructures infonuagiques, à la publicité, à l’information et aux paiements. Les gestionnaires d’actifs détiennent des participations dans des entreprises concurrentes.

Les fournisseurs du secteur de la défense, les entreprises énergétiques, les banques, les groupes pharmaceutiques et les sociétés technologiques entretiennent des relations permanentes avec l’État. Il ne s’agit pas de la disparition de la concurrence, mais d’une concurrence entre des blocs gigantesques soutenus par l’argent public, le droit, les services de renseignement et la puissance militaire. L’État capitaliste ne se tient pas au-dessus de l’économie en tant que juge impartial. Il construit des routes, forme les travailleurs, protège les brevets, sécurise les routes commerciales, socialise les pertes et recourt à l’impôt afin de préserver les conditions nécessaires à la poursuite de l’accumulation privée.

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À l’échelle du marché mondial, ce même système devient géopolitique. Les États se disputent les chaînes d’approvisionnement, les voies maritimes, les ressources minérales, les normes industrielles, les routes énergétiques, les monnaies et la maîtrise des technologies de pointe. L’analyse que fait Marx de l’accumulation primitive montre que le capitalisme n’est pas né de la seule épargne pacifique.

Les enclosures, le pillage colonial, la dette publique, la fiscalité et la violence étatique ont créé les rapports de propriété qui se sont ensuite présentés sous la forme d’échanges libres. L’ancienne forme coloniale a changé, mais la force continue de se tenir derrière le contrat. Les sanctions restreignent l’accès aux services bancaires, aux assurances, au transport maritime, à la technologie et aux marchés; les monnaies de réserve permettent aux États émetteurs de projeter leur autorité financière intérieure bien au-delà de leurs frontières; les contrôles à l’exportation transforment les équipements et logiciels destinés aux semi-conducteurs en armes stratégiques.

Les sanctions de l’Union européenne contre la Russie ont ouvertement visé l’énergie, les banques, le transport maritime et le commerce, démontrant comment les infrastructures commerciales peuvent être converties en instruments de guerre sans qu’un blocus naval officiel soit instauré. Les droits de douane américains montrent eux aussi que l’État n’a jamais disparu sous l’effet de la mondialisation : Washington peut renchérir les produits étrangers afin de protéger la production nationale, de mettre au pas ses partenaires commerciaux ou de contraindre le capital à se relocaliser.

L’essor industriel de la Chine, la réorientation de la Russie vers l’Asie, la concurrence autour des systèmes de paiement et la recherche d’échanges commerciaux libellés en monnaies nationales constituent des tentatives pour échapper à une hiérarchie structurée autour de la finance et de la technologie occidentales. Pourtant, changer la monnaie de règlement ne suffit pas, en soi, à abolir le capital.

La part du dollar dans les réserves officielles est tombée à 56,77 % à la fin de 2025, mais celui-ci demeurait largement en tête devant toutes les autres monnaies. Un monde multipolaire peut affaiblir un centre de commandement financier tout en faisant apparaître plusieurs centres concurrents qui continuent d’organiser la vie autour de l’accumulation.

C’est ici que Douguine accepte Marx tout en allant au-delà de lui. Marx a mis au jour l’une des faces profondes de l’hégémonie : la domination de la valeur abstraite sur la vie concrète. Le marxisme ultérieur a souvent réduit sa méthode à un catéchisme dans lequel les étiquettes de classe remplaçaient la pensée, l’histoire avançait selon des étapes prédéterminées et chaque nation était censée obéir au même scénario. Il a échoué lorsqu’il a traité la religion, l’ascendance, la culture, la nation et la civilisation comme de simples masques de l’intérêt économique.

Les hommes endurent la pauvreté pour leur patrie, meurent pour des croyances sacrées et rejettent des arrangements profitables qui menacent leur mode de vie. Le capital ne peut expliquer entièrement ces loyautés, bien qu’il s’efforce constamment de les dissoudre, de leur attribuer un prix, de les imiter et de les vendre.

La leçon positive de Douguine est que toute résistance doit commencer par une compréhension véritable de ce à quoi elle résiste. Un mouvement qui parle de tradition tout en dépendant de la finance spéculative, d’une main-d’œuvre importée à bas coût, des plateformes mondiales, de technologies étrangères et du désir consumériste ne sera traditionnel que par son déguisement.

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Un mouvement qui parle de souveraineté tout en permettant au capital privé de vendre ses industries, ses données, ses terres, ses logements et ses médias au plus offrant possédera un drapeau sans posséder le pouvoir.

Marx a rarement fourni des plans détaillés de la société qui devrait succéder au capital. Son modèle positif était contenu dans la négation: si le capital sépare les travailleurs de leurs moyens d’existence, un autre système doit rétablir leur maîtrise de la production; si la valeur abstraite gouverne la communauté, celle-ci doit soumettre l’activité économique à des limites politiques et morales; si l’accumulation transforme chaque héritage en marchandise, certaines choses doivent être déclarées hors commerce.

La tâche ne consiste donc ni à répéter le socialisme du XIXe siècle, ni à défendre le capitalisme à l’aide de slogans patriotiques. Elle consiste à maîtriser l’anatomie marxienne de la machine, à retrouver les finalités humaines que le marxisme a négligées et à bâtir un ordre politique dans lequel le travail, la technologie, la propriété et le commerce servent la vie historique d’un peuple au lieu de la dévorer.

mercredi, 16 septembre 2026

L’amiral Schönbach interrogé par Paolo Arrigotti: «La doctrine militaire allemande est erronée»

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L’amiral Schönbach interrogé par Paolo Arrigotti: «La doctrine militaire allemande est erronée»

Par Movisol.org

Source: https://comedonchisciotte.org/l-ammiraglio-schonbach-inte...

EIR et la chaîne YouTube de Paolo Arrigotti, «Spunti di riflessione» («Pistes de réflexion»), ont interrogé le vice-amiral à la retraite Kay-Achim Schönbach, ancien chef de la Marine allemande.

De nombreuses personnes en Allemagne partagent la position de l’amiral, selon laquelle la diabolisation du président russe Vladimir Poutine et de tout un peuple est une erreur.

    « La diabolisation — et c’est très important —, la diabolisation du président russe de la Fédération de Russie et, dans une certaine mesure, celle du peuple russe par certains secteurs des médias allemands, est imprudente et trompeuse, car, tôt ou tard, cette guerre prendra fin et il faudra alors continuer à vivre aux côtés d’un État situé à notre frontière orientale », a déclaré Schönbach.

    « À mon avis, a poursuivi l’amiral, mais aussi selon l’appréciation bien plus autorisée et significative des principaux services de renseignement — et surtout celle du plus haut commandant militaire américain en Europe —, la Russie n’est ni disposée ni en mesure d’attaquer l’OTAN. »

Ceux qui persistent à affirmer que la Russie veut envahir l’Europe font preuve d’un «niveau intellectuel abyssal», a-t-il déclaré.

Dans cet entretien, l’amiral critique la nouvelle stratégie de sécurité allemande, qu’il juge

    « trop axée sur la menace russe, au lieu de placer la République fédérale d’Allemagne et sa population au centre de la mission de défense, dans toutes les directions ».

    « Le réarmement militaire russe, qui fait l’objet d’une surveillance attentive, est perçu comme le signe que la Russie se prépare à une guerre en Europe. Notre propre réarmement, qui est parti d’un niveau beaucoup plus élevé — non seulement celui de l’Allemagne, mais aussi celui de l’Europe et de l’OTAN —, devrait en revanche être compris par la Russie comme une mesure en faveur de la paix. »

Peut-être la cause de cette «obsession» réside-t-elle dans le fait que,

    « tout comme en matière de politique migratoire, l’objectif est également de montrer au monde entier que nous, Allemands, sommes redevenus bons, ou que nous voulons le redevenir. Du point de vue des élites politiques allemandes, l’Ukraine est une cause commode qu’il convient de défendre avec un soutien inconditionnel contre la bête qu’est Moscou, afin de garantir que, cette fois, l’Allemagne se trouve du bon côté de l’histoire ».

Mais, ce faisant, l’Allemagne franchit une ligne rouge en produisant sur son territoire des armes destinées à l’Ukraine. Kiev frappe avec ces armes des cibles situées en Russie, et l’amiral Schönbach met en garde contre les conséquences :

    « La guerre fait également rage loin à l’intérieur du territoire, et la Russie n’a pratiquement aucun moyen de se défendre. Je ne partage pas nécessairement cette position, mais je la comprends. Et la Russie n’a pratiquement aucune possibilité de se défendre en bombardant les installations de production, puisque celles-ci se trouvent hors d’Ukraine.

    C’est pourquoi, en tant que citoyen allemand, je dois craindre qu’il y ait un jour des actions militaires russes sur le sol allemand, lesquelles pourraient prendre des formes très diverses. En définitive, nous ne serons pas en mesure de nous en protéger. Peut-être subirons-nous également de lourdes pertes dans ce contexte, et j’espère que cela ne se produira pas. »

L’amiral Schönbach avait fait la une de l’actualité en 2022, lorsqu’il avait été contraint de démissionner de ses fonctions d’inspecteur général de la Marine — l’équivalent allemand du chef d’état-major de la Marine — après que certains propos tenus lors d’une réunion à huis clos en Inde eurent été rendus publics. À cette occasion, il avait affirmé que Vladimir Poutine cherchait à obtenir le respect de l’Occident et que, si ce respect lui avait été accordé, il n’aurait pas marché sur l’Ukraine. Il avait également déclaré que la Russie ne restituerait pas volontairement la Crimée.

L’amiral a signé le récent appel adressé au pape Léon à l’initiative de diverses organisations internationales œuvrant pour la paix, parmi lesquelles l’Institut Schiller.

Par Movisol.org (11 septembre 2026)

Source : https://movisol.org/lamm-schonbach-alleir-la-dottrina-mil...

Parution du numéro 498 du Bulletin célinien

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Parution du numéro 498 du Bulletin célinien

2026-09-BC-Cover.jpgSommaire:

Entretien avec Patrick Mathieu

Retour sur une traduction (Voyage au bout de la nuit traduit à Tel-Aviv)

Le “cas Céline” vu par sa traductrice israélienne

 

 

Censure

Lors d’un débat qui s’est tenu en décembre dernier à la BnF, Pierre Assouline est revenu sur la polémique que souleva, il y a près de dix ans, le projet de réédition des pamphlets par les éditions Gallimard¹. À l’instar de la plupart des céliniens, il se dit toujours favorable à cette réédition: « Il n’est pas normal que l’on ne puisse aujourd’hui disposer en librairie des œuvres complètes d’un des plus grands écrivains qui a révolutionné la langue et la forme littéraire. » C’est également le point de vue d’un céliniste éminent hostile à toute censure, et favorable à une réédition dans la Pléiade : « Une édition ne rend pas légitime le contenu du texte. Un éditeur publie ce qu’il veut et n’est pas forcément d’accord avec ce qu’il publie. Il n’y a aucune raison de censurer aucun texte quel qu’il soitJe trouve qu’on entre dans une assez sale période intellectuelle où les interdictions pleuvent de toute part. »²

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Rappel des faits : en décembre 2017, Antoine Gallimard fut convoqué dans les bureaux d’un organisme d’état (la DILCRAH) où un certain Potier lui fit la leçon³. Assouline, qui accompagnait Gallimard, se souvient : « On a vu un blanc-bec énarque qui s’est adressé à Antoine comme si celui-ci n’avait aucune idée  de ce qu’était l’édition:  “Est-ce que vous savez ce que c’est que d’éditer, d’être responsable de ce qu’on publie ?”. Alors j’ai pris la parole et je lui ai dit : “Monsieur, il le sait depuis à peu près un siècle” »  
 
L’allusion à la dynastie d’éditeurs fut mal perçue : « Ça a tourné au vinaigre et ça ne servait à rien parce que de toute façon, il ne peut y avoir de censure préalable. Ce fonctionnaire voulait tout simplement le dissuader d’entreprendre ce projet ». Et d’ajouter : « Ça a été une heure très pénible. »
 

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À l’époque, Antoine Gallimard affirma qu’il n’avait pas renoncé au projet et que celui-ci n’était que suspendu. Aujourd’hui il est tout simplement enterré et dans six ans n’importe qui pourra rééditer en France ce corpus de n’importe quelle façon.
 
Qu’à cela ne tienne, diront certains: il suffit de commander cette réédition à Rémi Ferland qui l’a publiée en 2012 au Québec. Pas si simple: depuis le mois passé, la poste canadienne, victime collatérale de la taxe européenne sur les importations chinoises, a décidé de suspendre l’envoi de colis de faible valeur vers la plupart des pays européens (dont l’Allemagne, la Belgique et la France) en raison de nouvelles exigences douanières de l’U.E.4  Conséquence : l’éditeur doit désormais faire appel à une messagerie privée, d’où un coût postal plus élevé, voire un peu dissuasif. Un comble à l’ère de la mondialisation, de l’abolition des frontières et de l’ouverture des marchés !
 
Notes: 

(1) Débat intitulé “Lectures d’hier, lectures de demain ?” animé par Alban Cerisier avec Régis Debray, Pierre Assouline et Antoine Gallimard. [https://www.youtube.com/watch?v=coE3VhFdp8A]

(2) Propos de Jean-Paul Louis dans le premier volet de l’émission de Christine Lecerf, « Louis-Ferdinand Céline au fond de la nuit », France Culture, 15-19 juillet 2019.

(3) Voir M. Laudelout, « Une réédition censurée » in Céline à hue et à dia, Ed. La Nouvelle Librairie, 2022, pp. 365-377. La DILCRAH est la “Direction interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT”.

(4) Voir : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2272270/canada-taxe-europeenne-petits-colis-postes-fedex-ups

(5) À propos de livre, un auteur déplore sur les réseaux sociaux que le sien (qui traite plus de sa personne que de Céline) ne soit pas signalé par ceux qui, selon lui, devraient naturellement le faire. Peut-être devrait-il s’interroger sur les raisons de ce silence quasi unanime…

Transdémocratie et double morale: le monopole moral des immoraux

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Transdémocratie et double morale: le monopole moral des immoraux

Source: https://report24.news/trans-demokratie-das-moralische-mon...

La massue faite de moraline est l’arme favorite de la gauche et de la mouvance woke: ils sont les «gentils», ils se trouvent du «bon» côté. Du moins le pensent-ils. La réalité montre bien souvent le contraire. Leur embarrassante double morale peut s’expliquer psychologiquement — et s’avère extrêmement utile sur le plan politique. Les forces qui causent le plus de dommages sont celles qui, au sein de l’appareil de pouvoir, exploitent délibérément ces mécanismes afin de diviser la société. Et qui, ce faisant, scient ironiquement la branche sur laquelle elles sont elles-mêmes assises.

Les conversations avec un certain type de personnes donnent l’impression d’être retombé à l'âge du bac à sable: un mot de travers, et les braillements commencent aussitôt — à la fin, des châteaux de sable sont théâtralement piétinés et des pelles en plastique volent dans les airs.

La suffocation indignée et l’indignation sont aujourd’hui des instruments de contrôle du débat public. Les propos qui déplaisent ne sont pas examinés à l’aune des arguments et des faits. On critique plutôt l’audace même d’avoir osé les formuler. Les prétendus bien-pensants et parangons de vertu ont perfectionné cet étouffement du débat. Dès qu’une phrase s’écarte de la ligne souhaitée, la condamnation morale tombe: c’est de droite, c'est nazi, raciste, misanthrope, ou que sais-je encore (voilà pour les braillements). Et puisque celui qui dit quelque chose de mauvais est lui-même mauvais, l’interlocuteur tout entier est aussitôt considéré comme délégitimé. Il a quitté le club de la «diversité», de la «solidarité», de «nos valeurs» et de «notre démocratie» (à partir de maintenant, les pelles peuvent voler.)

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On agit avec la conviction de détenir un monopole moral. Celui-ci s’est après tout construit au fil des décennies: la longue marche de la gauche à travers les institutions a probablement été plus fructueuse que certains de ses premiers protagonistes n’auraient osé le rêver. Les interprétations de gauche, aussi absurdes soient-elles, dominent de larges pans des médias, de l’industrie culturelle, des universités, des salles des professeurs, des grandes institutions ecclésiastiques, des ONG et de la fonction publique. Quiconque souhaite faire carrière dans ces sphères, ou simplement y travailler sans être inquiété, sait généralement quelles phrases peuvent être prononcées et lesquelles ne le peuvent pas. C’est du pouvoir, et ce pouvoir rayonne vers l’extérieur. Mais c’est aussi une identité.

Les convictions politiques comme identité

Les avantages sont manifestes: celui qui se croit du «bon côté de l’histoire» en tire une estime de soi extraordinairement stable. On appartient aux gentils et on lutte contre les méchants. On se tient aux côtés des faibles, des victimes, et on les défend contre l’injustice et les attaques des puissants. On est pratiquement Batman — dans certains cas, plutôt Batman au RSA, mais passons.

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Ce sentiment est extrêmement gratifiant sur le plan psychologique: il libère du doute de soi, donne un sens à sa propre vie et fournit des ennemis tout désignés contre lesquels on peut se défouler. Il épargne également l’effort de penser, car dès lors qu’il ne faut plus analyser les faits, mais seulement les classer moralement, on n’a plus à se confronter aux réalités qui dérangent. Cette image de soi n’est pas liée aux faits, mais à un sentiment de supériorité morale.

Accessoirement, cela permet aussi de devenir aussitôt membre d’une bande qui, dans de nombreux domaines, exerce encore le pouvoir. Les êtres humains sont des animaux grégaires. Le sentiment d’appartenance nous procure de la sécurité. Le perdre paraît menaçant. Quiconque s’écarte du consensus dans certains cercles professionnels ou privés s’expose à des conséquences allant des regards critiques et de l’exclusion ouverte jusqu’à la fin d’amitiés, voire à des préjudices professionnels. Dans divers milieux, la «posture» correcte passe pour une preuve d’intelligence et de décence. Celui qui se fait remarquer négativement perd non seulement sa carte de membre, mais aussi son statut.

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La psychologie sociale étudie ces phénomènes dans le cadre de la théorie de l’identité sociale. Cette théorie part du principe que les êtres humains ne tirent pas leur image d’eux-mêmes de leurs seules caractéristiques individuelles, mais qu’ils se définissent fortement par l’intermédiaire de groupes — notamment, et tout particulièrement, par leur camp politique. Ils adoptent l’identité de leur groupe et en intériorisent les normes, les valeurs et les comportements. Les opinions politiques ne sont alors plus des convictions susceptibles d’être modifiées par les faits, mais deviennent une composante de l’identité personnelle et se trouvent, par conséquent, fortement chargées d’émotion.

Changer d’avis reviendrait à devoir remettre simultanément en question son identité et son appartenance au groupe. Au sein de son propre groupe, la cohésion est forte et l’on se perçoit, soi-même et ses semblables, comme supérieurs. Les personnes rattachées à d’autres groupes tendent en revanche à être dépréciées et considérées comme «l’ennemi».

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Un cadeau fait aux puissants

Ces classifications nous sont de peu d’utilité dans notre manière concrète d’appréhender ces mécanismes. Il est toutefois important de comprendre que, dans de nombreux débats politiques, on ne lutte pas autour des faits — on se heurte à des processus psychologiques dont l’effet est bien plus puissant. Les débats ne dégénèrent pas parce que quelqu’un cite des statistiques sur la criminalité; ils dégénèrent parce que ces statistiques sont perçues comme une attaque contre une vision du monde, une image de soi et l’identité de tout un groupe.

Cette prétendue menace entraîne le lancer des pelles en plastique. Tandis que l’un des interlocuteurs souhaite argumenter sur le fond, l’autre est depuis longtemps parti en guerre, comme si l’on venait d’insulter non seulement sa personne, mais aussi ses parents, ses grands-parents et même l’intégralité de son clan familial. Les effets sur la société sont dévastateurs, mais ce phénomène est souhaitable pour les puissances politiques qui redoutent un peuple uni. Voilà pourquoi ces mécanismes sont exploités à des fins politiques et médiatiques.

Dans ce contexte, l’absurde double morale de ceux qui se croient «moralement supérieurs» devient elle aussi explicable. Car, objectivement, les prétendus «gentils» sont très loin d’être aussi «bons» qu’ils se l’imaginent. Ils minimisent la violence, sapent les droits des femmes ainsi que ceux des minorités pour lesquelles ils prétendent lutter, favorisent des structures qu’ils rejettent en principe et nuisent aux pauvres et aux faibles. Ces angles morts peuvent être considérés comme le symptôme d’un processus de déconnexion de la réalité. Mais ils révèlent surtout la bassesse d’un complexe politico-médiatique qui dissimule les contradictions afin d’entretenir et d’accentuer la division.

Cette série d’articles met en lumière quelques-unes des failles particulièrement embarrassantes du monopole de l’opinion exercé par les bien-pensants de gauche, et montre comment elles dévoilent le modèle économique d’un appareil de pouvoir tributaire de la polarisation.

Le banian multipolaire a été planté - Trois civilisations, cinq fragments

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Le banian multipolaire a été planté

Trois civilisations, cinq fragments

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine soutient que l’Iran et Ansar Allah au Yémen sont devenus l’emblème du sommet des BRICS, et qu’un pas supplémentaire de Modi fera pencher la balance au détriment d’un Occident fragmenté.

Les participants au triomphal sommet des BRICS ont planté un banian multipolaire (ci-dessous), dont l’emblème est devenu le courage sans précédent du peuple héroïque d’Iran et des magnifiques et inflexibles combattants d’Ansar Allah au Yémen.

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L’affrontement entre la multipolarité et l’hégémonie unipolaire gagne en intensité, et les échecs provoqués par les actions extrémistes de l’administration Trump ne font que pousser les pays des BRICS, ceux qui sont encore hésitants, à se rallier autour de leur plateforme commune. Ceux qui ont misé exclusivement sur l’Occident se retrouvent dans le camp des perdants. Ceux qui penchaient en faveur de la multipolarité disposent de nouveaux arguments et s’enhardissent.

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La position de Modi revêt une grande importance. Pour plusieurs raisons, il ne s’est pas empressé de faire un choix sans équivoque en faveur de la multipolarité: les frictions frontalières avec la Chine, le soutien de Pékin au Pakistan et la résistance à l’influence croissante du facteur islamique au sein même de l’Inde — en particulier dans le territoire du Jammu-et-Cachemire. Tout cela a poussé New Delhi à prendre part à des projets unipolaires tels que le QUAD et à coopérer étroitement avec Israël. Mais la fracture manifeste au sein même de l’Occident entre les États-Unis et l’Union européenne, les aventures infructueuses de Trump au Moyen-Orient et la politique ouvertement extrémiste d’Israël, d’un côté — conjuguées à la stratégie fructueuse de la Chine, à une nouvelle phase de l’offensive russe en Ukraine et au renforcement des forces de la Résistance au Moyen-Orient, de l’autre — poussent Modi vers une participation plus active à la multipolarité.

Et si Modi fait encore un pas dans cette direction, le rapport de forces dont Poutine a parlé lors du sommet des BRICS basculera définitivement de notre côté.

Trois États-civilisations — la Chine, la Russie et l’Inde —, aux côtés du vaillant Iran et d’Ansar Allah, ainsi que d’autres pôles potentiels de la résistance islamique, sont déjà manifestement plus vastes et plus puissants que l’Occident, lequel est divisé en cinq fragments: les États-Unis de Trump et Israël formant un premier tandem, tandis que l’Union européenne, la Grande-Bretagne et les mondialistes constituent un second regroupement.

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mardi, 15 septembre 2026

L’escroquerie du néolibéralisme et la fin de la politique

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L’escroquerie du néolibéralisme et la fin de la politique

Andrea Zhok

Bien des choses peuvent être qualifiées de «problèmes politiques», mais il en existe un qui est plus radical et plus fondamental que tous les autres.

La politique est, au sens étymologique et le plus authentique du terme, l’action menée au sein de la société (polis) en vue d’un objectif qui concerne la société tout entière.

Participer à la politique, dans quelque sens authentique que ce soit, signifie proposer une forme d’action collective, qui peut aller des formes peu coordonnées d’une révolte aux formes hautement coordonnées d’un parti ou d’un État.

La politique repose sur la persuasion.

S’il n’y a pas de politique, il ne reste que des rapports de force.

Mais la condition essentielle à l’existence d’une politique est l’existence d’une société, d’une polis ou d’un peuple. Or, c’est précisément sur ce point que la «révolution néolibérale», amorcée à la fin des années 1970, a causé des dommages anthropologiques irréparables.

Ce processus comporte deux moments: l’un destructeur, l’autre affirmatif.

Sur le plan destructeur, on a favorisé une fragmentation horizontale de la société, entretenue de manière consciente et systématique. On expliquait aux jeunes qu’ils devaient reprocher aux personnes âgées leurs privilèges, et aux personnes âgées que les jeunes étaient immatures. On disait que les fonctionnaires étaient des paresseux et les travailleurs indépendants des fraudeurs fiscaux. On a alimenté en permanence un discours de haine, avant de mettre en garde contre la terrible propagation des discours de haine: racisme et racisme envers soi-même, attaques contre les «hommes blancs âgés», incels, femmes contre hommes, homosexuels contre hétérosexuels, etc. — le tout dans un crescendo entretenu quotidiennement par les médias pendant des décennies.

Même la «lutte des classes» a connu une profonde transformation. Ceux qui l’ont conçue à l’origine la présentaient comme une dénonciation structurelle des mécanismes du pouvoir économique. Elle s’est toutefois muée en une envie sociale générique, essentiellement horizontale et individuelle: «Personne ne sait à quel point mon travail est pénible, alors que pour lui ou pour elle, tout est facile et confortable».

Sur le plan affirmatif, ce processus a pris la forme d’une «affirmation individualiste de soi», dans laquelle la manière dont chacun se sent et se perçoit est tenue pour l’unique fondement de son identité. Ce type de délire idéaliste, selon lequel «je suis ce que je m’imagine être», est devenu une évidence communément admise. Si le monde n’accepte pas les fantasmes passagers que je nourris à mon propre sujet, alors c’est le monde qui a tort. Tous les films américains vous enseignent que «vous pouvez devenir tout ce que vous voulez être» — ce qui, techniquement, relève d’un trouble psychiatrique. Il s’agit d’un rejet subjectiviste du «principe de réalité» au profit d’un «principe de plaisir» qui se concrétise dans les actes d’achat et de vente sur le marché.

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Le résultat de tout cela est désormais manifeste. Il apparaît notamment sur les réseaux sociaux, où règnent la mesquinerie, l’amère frustration et ce que les Allemands appellent la Schadenfreude: le plaisir secret — mais pas si secret que cela — éprouvé devant les malheurs d’autrui, ainsi que le désir de lui faire «recevoir ce qu’il mérite», de lui «apprendre que…».

Jamais, à aucune autre époque, on n’a autant parlé d’«empathie» pour ensuite accuser les autres d’en être dépourvus.

Tous les autres portent la lourde faute de ne pas être comme moi. Mais moi, je devrais être tout autre chose; je devrais être ce dont je rêve, tandis que le monde, cynique et trompeur, m’en empêche.

De toute évidence, dans un tel contexte, toute action authentiquement collective, toute politique véritable, revient à tenter de remonter à la nage le courant d’une cascade.

On nous a magnifiquement bien escroqués.

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Asie centrale: Washington veut revenir dans le jeu

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Asie centrale: Washington veut revenir dans le jeu

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena 

L’Asie centrale revient au cœur de la rivalité entre les grandes puissances. Et c’est précisément Samarcande qui pourrait devenir le symbole de ce basculement.

La ville se trouve en Ouzbékistan, au cœur de l’Asie centrale, sur l’un des principaux axes historiques de la route de la soie. Pendant des siècles, les voies commerciales reliant la Chine, la Perse, l’Inde et l’Eurasie occidentale y ont convergé. Aujourd’hui, cette géographie ancienne acquiert une nouvelle importance stratégique: la Chine développe des corridors terrestres, Washington cherche à accéder aux matières premières et la Russie tente de préserver sa sphère d’influence traditionnelle.

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C’est précisément pour cette raison qu’il vaut la peine de se pencher sur le débat actuel au sein de l’Hudson Institute américain.

Lors du sommet de l’OCS à Bichkek, la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie, l’Iran et le Pakistan sont représentés au plus haut niveau politique. Les États-Unis le sont à un niveau nettement inférieur. Pour l’Hudson Institute, il s’agit de bien plus qu’une question de protocole. Washington risque de perdre du terrain là où les rapports de force sont précisément en train de se recomposer.

Du point de vue américain, le véritable problème s’appelle la Chine.

Pékin a besoin de l’Asie centrale pour son énergie, ses matières premières et, surtout, pour ses liaisons terrestres en direction de l’Ouest. Ces corridors présentent un avantage stratégique: ils réduisent la dépendance de la Chine à l’égard des voies maritimes, qui, en cas de conflit, seraient bien davantage soumises à l’influence américaine.

Les États-Unis, de leur côté, s’intéressent à l’uranium, au gaz et aux minerais critiques, et veulent empêcher les Chinois de lier trop étroitement cette région à eux sur le plan économique.

Dans certaines analyses américaines, la Russie est désormais considérée différemment d’il y a encore quelques années. La guerre en Ukraine mobilise les ressources de Moscou. Plus la Russie y restera engagée longtemps, plus la marge de manœuvre de la Chine en Asie centrale s’élargira. La guerre en Ukraine acquiert ainsi, elle aussi, une dimension qui dépasse le seul cadre ukrainien. Quiconque immobilise durablement la Russie sur son flanc occidental modifie simultanément les rapports de force dans le Caucase et en Asie centrale.

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Et c’est ici que Samarcande entre en jeu: un jeu de là-bas, dans le deuxième plus grand État d’Asie centrale par sa superficie? Non: l’essentiel est ailleurs. L’Ouzbékistan est de loin l’État le plus peuplé de la région et, sur le plan politique, l’un de ses acteurs clés. Une réunion au format C5+1 est prévue à Samarcande en octobre, réunissant les États-Unis, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan.

L’Hudson Institute va encore plus loin: la présence du secrétaire d’État Marco Rubio ne suffirait pas vraiment. Trump lui-même devrait se rendre à Samarcande.

Ce serait un geste remarquable: un président américain en exercice au cœur même du berceau historique de la route de la soie, exactement là où la Chine tente aujourd’hui de transformer les anciens axes commerciaux eurasiatiques en corridors modernes destinés à l’énergie, au transport ferroviaire et aux matières premières.

Mais l’orientation politique proposée est peut-être encore plus intéressante.

Comme chacun sait, les cinq États d’Asie centrale ne correspondent pas à l’idéal occidental des démocraties libérales. Pourtant, la recommandation est soudain la suivante: moins de leçons sur la démocratie, davantage d’affaires.

Car Washington a un problème de concurrence.

La Chine propose des investissements et des infrastructures sans exiger, en contrepartie, la mise en œuvre de programmes de réformes politiques. La Russie agit elle aussi, dans une large mesure, sans imposer de telles conditions. Dans ces circonstances, quiconque continue à présenter en premier lieu une liste d’exigences de politique intérieure affaiblit sa propre position.

La concurrence géopolitique discipline l’idéologie.

L’objectif américain apparaît ainsi avec une étonnante clarté: Washington n’a pas besoin de contrôler l’Asie centrale. Il lui suffit d’empêcher la Chine d’y établir une position dominante.

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La Russie est cependant encore loin d’avoir disparu. La langue, les migrations, le commerce, les infrastructures, l’énergie, la coopération en matière de sécurité, l’UEE et l’OTSC continuent de former un réseau dense. Les États d’Asie centrale eux-mêmes n’ont pas non plus intérêt à remplacer purement et simplement Moscou par Pékin ou Washington. Leur principal avantage réside précisément dans leur capacité à contrebalancer la Chine, la Russie, les États-Unis, la Turquie et d’autres acteurs les uns par rapport aux autres.

Il faudra donc observer attentivement ce qui se fera à Samarcande en octobre.

L’ancienne route de la soie redevient politique. Et Washington a compris que l’influence ne s’y acquiert pas en donnant des leçons, mais par la présence, l’argent et les intérêts.

#géopolitique@global_affairs_byelena

Pourquoi tout est désormais fasciste - La tyrannie de l’ouverture

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Pourquoi tout est désormais fasciste

La tyrannie de l’ouverture

Natasha Burge

Source: https://natashaburge.substack.com/p/why-everything-is-fas...

Certains de mes anciens amis publiaient des messages à mon sujet en ligne, déplorant ce triste constat: «Natasha a complètement déraillé et est devenue fasciste».

Lesquelles de mes opinions politiques ont conduit ces anciens amis à me qualifier de fasciste? Des choses comme: une politique d’immigration raisonnable est une bonne chose. Les transitions de genre chez les enfants sont une mauvaise chose. Le deuxième amendement est une bonne chose. La famille nucléaire est une bonne chose. La délocalisation des emplois est une mauvaise chose. L’ordre public est une bonne chose.

Je connais réellement la définition du fascisme, et je sais donc que mes convictions politiques en sont très éloignées. Mais je sais aussi que je ne suis pas la seule à qui cela est arrivé.

Pourquoi est-il donc devenu courant de qualifier machinalement de fasciste quiconque s’écarte du dogme libéral ?

L’ouverture ou Auschwitz

Pour répondre à cette question, nous devons comprendre à quel point la Seconde Guerre mondiale a traumatisé le monde occidental. Des millions de personnes ont été tuées et des millions d’autres ont dû affronter les conséquences du conflit. Une grande partie de l’Europe était littéralement en ruines — villes rasées, économies dévastées, légitimité politique épuisée — et devait être reconstruite.

Les planificateurs gouvernementaux, les économistes et les intellectuels furent contraints de se demander, en termes concrets, comment reconstruire les nations de manière à empêcher une nouvelle descente dans le totalitarisme. «Plus jamais ça» devint leur principe directeur — mais il leur fallait d’abord comprendre pourquoi tant de personnes avaient succombé au fascisme. Après tout, celui-ci n’avait pas surgi de nulle part, avec ses bottes militaires et ses rassemblements: où avait-il véritablement commencé?

imaadauthpersges.jpgCes experts en vinrent à penser que les racines du fascisme résidaient dans des habitudes mentales acquises dès les premières années de la vie. Même des traits normaux, que nous considérerions autrement comme ordinaires, furent désormais perçus comme susceptibles de préparer les individus à accepter le totalitarisme.

Il s’agissait notamment de traits tels que l’obéissance aux figures d’autorité, le malaise face à la différence et la tendance à accepter la tradition. Même une ferme conviction quant à ce qui est bien ou mal était jugée dangereuse, parce qu’elle apprenait aux gens à voir le monde en termes absolus. Les structures familiales traditionnelles — les parents et les enfants — étaient désormais considérées comme des lieux de formation à une hiérarchie dangereuse, apprenant aux enfants l’obéissance aveugle et la soumission à l’autorité. L’attachement d’une communauté à son histoire était devenu périlleux, car il rendait les gens réceptifs à une pensée fondée sur l’exclusion.

Des objections furent formulées.

Certains firent remarquer que les caractéristiques sociales désormais considérées comme de possibles vecteurs du fascisme avaient longtemps fait partie de la vie occidentale sans déboucher sur l’autoritarisme. D’autres soutinrent que le fascisme pouvait être considéré, de manière plus pertinente, comme le résultat de l’effondrement de la tradition. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait été dévastée par le chaos social et économique, laissant sa population vulnérable à un mouvement politique qui promettait une autorité résolue et des certitudes morales.

Mais les experts qui façonnaient les institutions de l’après-guerre avaient vécu la guerre totale, le génocide et le quasi-effondrement de l’Europe; ils étaient traumatisés, et les personnes traumatisées identifient souvent mal les causes et s’accrochent à des solutions totalisantes.

Les traditions occidentales, l’héritage culturel et la structure familiale en vinrent donc à être considérés comme des terreaux du proto-fascisme. La réponse à la question «Comment empêcher que cela ne se reproduise jamais?» paraissait dès lors évidente: affaiblir tout ce qui était susceptible de produire une pensée fasciste.

550xreno836.jpgDans son livre The Return of the Strong Gods, R. R. Reno retrace l’élaboration de cet effort d’après-guerre en examinant la pensée des figures influentes dont les travaux l’ont orienté, notamment Karl Popper, Friedrich Hayek et Theodor Adorno. Par l’intermédiaire de livres, d’essais, de colloques universitaires, de conseils en matière de politiques publiques et du façonnement des institutions culturelles, ces idées furent reprises par la classe dirigeante afin de créer l’impératif directeur du monde occidental: "l’ouverture ou Auschwitz".

Cette refonte ne fut pas menée de manière secrète ou conspiratrice; au contraire, elle fut largement débattue, puis généralement accueillie avec soulagement et célébrée: les experts avaient trouvé comment réformer la société afin que nous puissions vivre dans la prospérité et la paix! Ces idées furent donc diffusées dans les livres, les écoles, les universités et les institutions internationales, puis adoptées par le public comme une sorte de vaccin moral destiné à empêcher une nouvelle et dangereuse flambée de guerre.

Cette «ouverture» devait rééquilibrer les normes du monde occidental, en renforçant sainement les tendances libérales qui existaient déjà depuis longtemps, afin d’atténuer les pulsions autoritaires. Les gens pouvaient encore aimer leur pays — mais pas trop fortement. Ils devaient se montrer sceptiques à l’égard de l’autorité. Ils devaient être ouverts aux autres cultures et ne jamais considérer la leur comme supérieure. Quelles que soient leurs croyances religieuses, celles-ci devaient demeurer privées et ne pas être imposées aux autres. Les Occidentaux devaient être ouverts d’esprit et non idéologiques.

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Mais après une guerre qui avait semblé annoncer la fin du monde, l’éthique de l’ouverture s’accompagnait, de manière compréhensible, d’un sentiment de supériorité morale. Et ce sentiment de supériorité acquit progressivement une force de persuasion toujours plus grande.

Comme l’écrit N. S. Lyons: «Si l’on suppose que les seules options sont “la société ouverte ou Auschwitz”, alors maintenir une tolérance zéro à l’égard des valeurs supposées de la société fermée devient, dans les faits, un commandement moral. S’opposer à quelque aspect que ce soit de l’ouverture de la société et de la libération individuelle — de la sécularisation à la révolution sexuelle et aux droits des personnes LGBTQ, en passant par la libre circulation des migrants — revenait à faire le travail de Hitler et à risquer de favoriser le retour du fascisme, aussi éloigné du fascisme réel que puisse être le sujet concerné».

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L’impératif d’ouverture devint ainsi toujours plus dogmatique.

Les médias célébraient la transgression des normes tout en présentant la famille, la religion et le patriotisme comme pittoresques, mais archaïques. Dans l’enseignement, la transmission de la sagesse céda la place à l’encouragement du scepticisme. L’identité nationale fut diluée dans des valeurs abstraites sans rapport avec l’héritage historique. L’immigration augmenta régulièrement, tandis que l’idéal d’assimilation était remplacé par le multiculturalisme.

En politique, l’ouverture s’exprimait par la gouvernance supranationale et des garde-fous bureaucratiques. Dans l’économie, les marchés libres et le commerce mondialisé devaient affaiblir le nationalisme. En psychologie, les convictions fermes étaient perçues comme les signes d’une rigidité pathologique; être mentalement sain signifiait être ouvert d’esprit. Dans l’art, la subversion provocatrice remplaça la beauté et le sens. Dans la vie familiale, la famille nucléaire fut redéfinie comme oppressive. Quant aux rôles de genre, les distinctions fixes étaient désormais considérées comme des entraves arbitraires qu’il fallait renverser.

Ces idées se propagèrent comme les idées se propagent habituellement : par le prestige, les incitations et l’imitation. Rares étaient ceux qui concevaient cette poussée vers l’ouverture comme la promotion d’une idéologie particulière, tant la société était saturée par le message ambiant selon lequel l’ouverture était bonne et la fermeture mauvaise. La plupart des gens l’acceptaient comme une évidence: ce n’est pas faire de la politique, c’est simplement être quelqu’un de bien!

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Pour progresser dans l’administration, le monde universitaire, les médias et les entreprises, il fallait évoluer parmi des personnes formées à la même vision du monde. Ainsi, sans qu’aucune cabale occulte soit nécessaire, un ensemble commun d’idées en vint à dominer une grande partie du monde occidental, simplement parce que leur adoption constituait le prix à payer pour accéder au statut, à l’influence et à la légitimité.

La guerre froide donna aux États-Unis une menace existentielle autour de laquelle se rassembler, ce qui nécessitait d’attiser le patriotisme et de mobiliser l’effort national, retardant ainsi l’anéantissement complet des normes. Mais les années 1950, souvent dénoncées comme conformistes, ne l’étaient pas davantage que n’importe quelle autre décennie. Elles furent néanmoins l’époque où les «experts» devinrent obsédés par la conformité, qu’ils considéraient comme annonciatrice du fascisme. La révolution culturelle des années 1960 ne devrait donc pas être perçue comme un soulèvement spontané, mais comme le moment où la volonté, imposée d’en haut, de dissoudre les normes sociales produisit pleinement ses effets.

Lorsque l’URSS s’effondra, il ne restait presque plus rien pour empêcher la dissolution totale. On pouvait ergoter sur la vitesse précise à laquelle le progrès devait avancer, mais tel était le mandat directeur dans l’ensemble du spectre politique. Aux États-Unis, les démocrates privilégiaient l’ouverture culturelle, cherchant, au nom de la tolérance, à dissoudre les normes sociales relatives à la famille, à la culture, au genre et à la religion. Les républicains privilégiaient l’ouverture économique par l’intermédiaire des marchés libres et de la mondialisation, tout en tentant de préserver les normes sociales. Mais dès les années 1990, les démocrates avaient accepté la mondialisation, tandis que les républicains reprenaient le discours sur la diversité avec autant d’insistance que n’importe qui d’autre.

Au tournant du millénaire, la «société ouverte» avait triomphé. Comme l’écrit Lyons: «Depuis maintenant huit décennies, les anciennes élites, de gauche comme de droite, sont unies par la priorité commune qu’elles accordent à la société ouverte et à ses valeurs».

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Ainsi, toute limite doit aujourd’hui être éliminée. L’ouverture des frontières est une nécessité morale. Le sexe biologique est une construction sociale qu’il faut dépasser. Le mariage peut être redéfini à l’infini. Les nations sont des abstractions dépourvues de toute prétention morale. L’histoire est une chose dont il faut s’excuser. La religion est une excentricité privée. La mondialisation est inévitable. La seule cause autour de laquelle il reste permis de se rassembler, le seul trait distinctif que l’Occident est autorisé à revendiquer, est la célébration du principe selon lequel «la diversité est notre force» — car la diversité est, bien entendu, le symbole ultime de l’absence de toute identité commune.

Le danger de la dissidence

Il s’avère que vouloir dissoudre toutes les normes communes et tous les liens hérités afin de transformer le monde en un centre commercial mondialisé, où les individus ne sont unis que par leur désir d’acheter la prochaine nouveauté, présente quelques inconvénients.

La société ouverte a profité à une minorité tout en nuisant à la majorité.

L’ouverture économique a vidé les industries de leur substance et privé des régions entières d’emplois stables, aggravant les inégalités de revenus. Les pressions sociales et la dégradation de la qualité de vie ont conduit de nombreuses personnes à retarder la fondation d’une famille ou à y renoncer.

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L’immigration de masse a rapidement modifié la démographie, transformant les habitants en étrangers dans leur propre ville, tout en comprimant les salaires et en surchargeant les services sociaux. Les institutions civiques et les Églises se sont affaiblies, laissant aux individus moins d’endroits où éprouver un sentiment d’appartenance. Les institutions d’élite ont enseigné que l’héritage américain était honteux, plongeant les gens dans une relation conflictuelle avec le passé qui leur avait autrefois donné une identité.

De multiples façons, grandes et petites, l’impératif d’ouverture a privé la vie des gens de sens, de prospérité et de sentiment d’appartenance.

Mais toute opposition est jugée dangereuse. Faire remarquer que cet impératif a causé des dommages réels revient à trahir le consensus occidental. Manifester de l’affection pour les normes héritées revient à se révéler fasciste. Et dès lors qu’une personne est considérée comme fasciste, il n’est plus nécessaire d’examiner ses arguments: ils peuvent être écartés d’emblée comme dangereux.

Les personnes les plus durement touchées appartiennent à la classe ouvrière. Mais comme le consensus de l’après-guerre a défait la solidarité nationale, les élites américaines se soucient peu de cette classe. En réalité, elles la méprisent souvent et ne font aucun effort pour le dissimuler. Après tout, les Américains de la classe ouvrière sont considérés comme plus patriotes, plus religieux et plus conservateurs que les classes supérieures. Et puisque nous savons désormais que toutes ces caractéristiques sont crypto-fascistes, nous devons les regarder de haut afin de montrer clairement que nous sommes du côté des gentils.

Tout responsable politique perçu comme une menace pour l’ordre établi provoque également l’union de celui-ci dans un torrent de condamnations. L’apparition de telles figures politiques perturbatrices ne renverse pas véritablement une vision du monde implantée depuis des générations dans l’enseignement, la bureaucratie, les médias et même la vie des entreprises. Quels que soient les chocs électoraux, la logique qui a érigé l’ouverture en impératif moral par défaut demeure intacte et continue à se reproduire.

Il s’agit d’ailleurs d’une stratégie de domination efficace: l’ordre établi pousse constamment vers une ouverture maximale afin d’empêcher le prétendu retour du fascisme. Toute critique est interprétée comme la preuve que le fascisme subsiste, ce qui donne à l’ordre établi le mandat d’ignorer toutes les protestations et de poursuivre son programme — tout en se présentant comme héroïque.

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Et le travail de première ligne de l’ordre établi est accompli par des personnes telles que mes anciens amis, qui constituent son appareil de censure décentralisé. Comme l’écrit Auron MacIntyre (photo) dans son livre Total State: How Liberal Democracies Become Tyrannies: «Le citoyen moderne vit dans un panoptique composé de collègues, de membres de sa famille, d’amis et de supérieurs. Chacun cherche constamment à s’assurer non seulement qu’aucune pensée incorrecte ne soit jamais exprimée publiquement, mais aussi qu’un flux suffisant de pensées correctes soit consciencieusement publié».

L’impératif d’ouverture est devenu une forme de signalement propre aux élites, une manière de montrer que l’on est supérieur aux ploucs assez vulgaires pour y trouver à redire. Ironiquement, cette «ouverture» est encore présentée comme subversive, alors même qu’elle bénéficie de l’approbation — et des encouragements explicites — de l’ordre établi. En réalité, elle ne bouleverse rien et ne subvertit personne; elle ne fait que renforcer docilement les normes de la classe dirigeante.

Une logique dévorante

Il y a quelques années, je discutais avec un ami, un Américain d’âge mûr, instruit et ayant beaucoup voyagé. Nous avons commencé à parler de politique, et j’ai dit quelque chose comme: «L’Amérique a, comme tous les pays, des choses condamnables dans son passé, mais il y en a aussi beaucoup dont nous devrions être fiers. Nous avons accompli de bonnes choses pour le monde».

Mon ami eut un mouvement de recul. Il se pencha physiquement en arrière et porta une main à sa poitrine.

Puis, d’une voix choquée, il déclara: «Natasha, tu parles comme… une nationaliste».

Le dernier mot dégoulinait d’effroi.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui, parce que le raisonnement de «l’ouverture ou Auschwitz» est totalisant. Dès lors que l’on pose comme prémisse que la seule manière d’empêcher le fascisme consiste à abolir toute limite, toute frontière, toute tradition et toute norme commune, on crée une logique dévorante qui doit tout détruire. Elle se déplace toujours plus vers la gauche et ne peut jamais s’arrêter. Elle ne peut jamais déclarer que l’on en a assez fait, car cela reviendrait à reconnaître que l’on peut aller trop loin, qu’il y a peut-être trop de progrès et que certaines choses devraient éventuellement être préservées.

Et cela, bien entendu, serait fasciste.

Nous vivons donc désormais dans un monde où tout est fasciste, notamment la forme physique, la consommation de lait, l’art classique, la mode, la littérature fantasy et les écrits consacrés à la nature.

Ce qui avait commencé comme un effort bien intentionné de l’après-guerre finit par acquérir une vie propre. L’ouverture devint un acide répandu dans la société, dissolvant toute source commune de sens. En dépouillant les gens de ce qui leur avait été transmis — la famille, la foi, la culture et la confiance morale —, elle les a laissés isolés et, paradoxalement, plus vulnérables aux mouvements moraux coercitifs.

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Aujourd’hui, beaucoup s’accrochent à cette idéologie rigide, qui voit partout le spectre du fascisme et divise dogmatiquement le monde entre les purs et les damnés. Elle exige des catégories morales absolues tout en niant l’existence de tout fondement moral stable. Elle a donc construit un monde dans lequel tout constitue une menace, où le désaccord représente une faute morale et où chacun, tôt ou tard, est qualifié de fasciste.

Cette publication est accessible à tous, n’hésitez donc pas à la partager.

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Pour aller plus loin sur le "substack" de Natasha Burge, https://natashaburge.substack.com/

Toward a Moral Imagination of Home: Everyone is an Expat Now (= Vers un imaginaire moral du foyer : tout le monde est désormais expatrié).

The Department of Indoctrination: The Left’s Long March through America’s Schools (= Le ministère de l’Endoctrinement : la longue marche de la gauche à travers les écoles américaines).

Nation, Not Notion: The American Inheritance (= Une nation, pas une notion : l’héritage américain).

The Liberal Delusion: When Freedom Devours its Roots (L’illusion libérale/gauchiste: quand la liberté dévore ses racines).

The Expat Delusion: Globalist Dreams, Populist Realities (= L’illusion de l’expatriation : rêves mondialistes, réalités populistes). 

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Pourquoi l’Asie du Sud-Est voit ce que l’Europe refuse de voir

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Pourquoi l’Asie du Sud-Est voit ce que l’Europe refuse de voir

Jerry B. Marchant

Jerry B. Marchant (IS IT PROPAGANDA?®), soutient que le soft power occidental s’est mué en propagande, tandis que l’ASEAN et la Russie convergent vers une même vision multipolaire du monde.

Il y a une certaine ironie à voir les commentateurs occidentaux donner au monde des leçons sur «l’ordre fondé sur des règles», alors même que leurs propres capitales sombrent dans ce que l’on ne peut décrire que comme une dépression stratégique. L’Asie du Sud-Est apporte un utile correctif, et sa tranquille assurance mérite bien plus d’attention qu’elle n’en reçoit à Bruxelles ou à Washington, car elle illustre avec une clarté inhabituelle précisément ce que Moscou affirme depuis au moins 2007: le moment unipolaire est révolu, et le refus de l’Occident de l’accepter constitue la véritable source de l’instabilité mondiale.

Le soft power occidental a disparu parce qu’il est devenu impossible à distinguer d’une propagande de bas étage. Il ne s’agit pas d’une opinion marginale. C’est la description empirique d’un système qui, depuis trois décennies, confond ses propres intérêts avec une morale universelle. Lorsque les États d’Asie du Sud-Est, la Russie ou même la Chine refusent d’accepter ce cadre interprétatif, ils sont qualifiés d’autoritaires. Lorsque l’Occident bombarde un pays, le soumet à un embargo ou l’étrangle économiquement parce qu’il refuse de s’y conformer, cela est classé sous la rubrique «défense de la démocratie».

Appelons cela par son nom: un colonialisme qui n’a pas disparu, mais qui s’est simplement donné une nouvelle image.

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Il convient de s’y attarder, car cela confirme une position défendue depuis des années par les analystes russes et que les médias occidentaux se sont efforcés d’étouffer: l’ordre postérieur à 1991 n’a jamais été un véritable système multilatéral, mais une hiérarchie unipolaire drapée dans un langage multilatéral. Les interventions de l’OTAN en Yougoslavie et en Libye, célébrées à l’époque comme des triomphes humanitaires, sont aujourd’hui, une génération plus tard, reconnues même par des observateurs non alignés comme des modèles de changement de régime sous couvert de morale.

Les actions de la Russie en Ukraine, quelle que soit l’opinion que l’on en ait, sont jugées selon une norme que Washington et ses alliés ne se sont jamais appliquée à eux-mêmes. La sélectivité de La Haye, qui poursuit des dirigeants africains et asiatiques tout en fermant les yeux sur les agissements israéliens et américains, n’est pas un accident de conception institutionnelle. Elle est au cœur même de cette conception.

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Ce qui frappe le plus, c’est que le consensus multipolaire émergent n’est pas un élément de langage russe, mais une véritable position du Sud global, aussi clairement perceptible à Kuala Lumpur qu’à Moscou. La doctrine ZOPFAN ("Zone of Peace, Freedom and Neutrality") de l’ASEAN — zone de paix, de liberté et de neutralité — reflète presque exactement la vision que la Russie et la Chine défendent conjointement par l’intermédiaire des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai: un monde composé de pôles civilisationnels, chacun souverain dans sa propre sphère, aucun n’étant subordonné à la définition de la «communauté internationale» imposée par un hégémon unique. Refuser de choisir entre Washington et Pékin au sujet de Taïwan, ou entre l’OTAN et la Russie au sujet de l’Ukraine, ne revient pas à rester indécis. C’est reconnaître avec maturité que les petites et moyennes puissances prospèrent précisément lorsqu’elles refusent d’être enrôlées dans la guerre d’autrui.

Même le rôle de Trump à cet égard est instructif, quoique de façon involontaire.

Sa franchise transactionnelle et son insistance affichée sur le fait que les alliés «doivent tout à l’Amérique» dépouillent de leur vernis moral les politiques identiques que les administrations précédentes avaient enveloppées de ce discours. Là où les gouvernements précédents parlaient de promotion de la démocratie, Trump dit simplement ce que tout observateur sérieux savait déjà: la politique étrangère américaine porte sur les ressources et les moyens de pression, non sur les valeurs. En ce sens, il a rendu service à l’argumentaire de Moscou: il a conduit les élites occidentales elles-mêmes à dire tout haut ce qu’elles taisaient jusque-là.

Rien de tout cela ne signifie que l’Asie du Sud-Est et la Russie voient le monde de manière identique. Mais leur convergence est réelle et ne cesse de s’accentuer. Toutes deux rejettent l’idée que Washington et ses relais européens disposent encore de l’autorité nécessaire pour déterminer ce qui est légitime à l’échelle mondiale.

Toutes deux comprennent qu’un siècle véritablement multipolaire exige d’abandonner le vocabulaire conflictuel que l’Occident a hérité de son passé colonial et de le remplacer par un langage de souveraineté, de dignité et de respect mutuel entre des civilisations qui n’acceptent plus l’existence d’un centre unique d’autorité morale.

Le monde unipolaire ne prend pas fin parce que la Russie ou la Chine l’auraient voulu. Il prend fin parce que le reste du monde a tout simplement cessé de croire à ce récit.

lundi, 14 septembre 2026

Déception à Vaduz

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Déception à Vaduz

par Georges Feltin-Tracol

Dans les années 2010 et à la suite de la Manif pour Tous se distinguait un groupe activiste original: les cercles anarcho-royalistes du Lys noir animés par Rodolphe Crevelle (1955–2019). Dans La doctrine anarcho-royaliste dont la quatrième édition date de 2018, il présentait la principauté du Liechtenstein comme «notre Cuba informel» ou un «Cuba anarcho-royaliste».

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Coincé entre la Suisse et l’Autriche au cœur des Alpes, l’un des plus petits États du monde est une monarchie dont la dynastie éponyme, apparue vers 1156, y règne depuis 1719. À la différence des autres régimes couronnés d’Europe et à l’exception du Saint-Siège et de la principauté de Monaco, le souverain règne et gouverne en liaison avec un gouvernement et un parlement. Membre du Conseil de l’Europe depuis 1978, de l’ONU depuis 1990 et de l’Espace économique européen depuis 1995 malgré son traité d’union douanière avec la Confédération helvétique, le Liechtenstein est une monarchie populaire: le prince souverain dispose d’un droit de veto absolu sur les décisions gouvernementales et législatives tempéré par une procédure référendaire d’initiative populaire et le droit communal à la sécession.

imageteaser_fuerst-1_hans_adam.jpgRodolphe Crevelle s’enthousiasmait donc pour cette monarchie alpine qui avait connu «la seule révolution anarcho-royaliste de l’Histoire». En 2003, les cloportes de la Commission de Vienne, organe sentencieux émanant du Conseil de l’Europe, s’indignent des pouvoirs exécutifs conférés au souverain par la constitution. Hans-Adam II (photo) répond à l’injonction euro-mondialiste en organisant un double référendum qu’il remporte haut la main (pour l’accroissement des pouvoirs du Prince à 64,32% et contre la diminution des pouvoirs du Prince à 83,44%).

Le 1er juillet 2012, un autre référendum prévoyant la réduction du pouvoir exécutif princier donne 76,43% de non. Le souverain liechtensteinois «avait su résister, applaudit alors Rodolphe Crevelle, à toutes les pressions, notamment de la part du Conseil de l’Europe». Mieux encore, la population du Liechtenstein désapprouve l’avortement, l’euthanasie, la GPA, la PMA et l’homoconjugalité. «Le Liechtenstein, poursuivait le sympathique théoricien de l’Hyper-France, fait figure de réduit sociétal européen, un gravier dans la chaussure “drag queen” de l’Europe».

1982493_ajaxbilder_1Amvau_BvCuvv.jpgMalheureusement, le monde ultra-moderne poursuit son long travail de sape. Dès 2004, un obscur comité de l’ONU s’élève contre les règles de succession de la principauté au nom d’un fumeux Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Des bureaucrates mondialistes dénonçaient la primogéniture masculine qui exclut les femmes du pouvoir princier. Ces belles âmes rappelaient que le droit de vote n’avait été concédé au beau sexe qu’en 1984. Aujourd’hui, le premier ministre de la principauté alpine est néanmoins une femme, Brigitte Haas (photo).

Les institutions internationales et prétendues européennes ne cessent de harceler Vaduz pour cette soi-disant discrimination successorale. Ces pressions incessantes ont-elles finalement lassé la famille princière? Le 12 août 2026, lors d’une réunion plénière tenue à huis clos, deux tiers des membres adultes de la dynastie de Liechtenstein abolissent la primogéniture masculine au profit d’une primogéniture absolue stricte. Rendue publique trois jours plus tard pour la fête nationale, la décision familiale ne s’appliquera qu’aux femmes qui naîtront à partir du 16 août 2026. Pour l’instant, l’ordre de succession compte cinquante-quatre hommes…

La famille princière de Liechtenstein aurait pu au moins s’inspirer de Monaco qui privilégie la primogéniture masculine tout en permettant la succession par les femmes. Les Grimaldi actuels tiennent leur palais grâce à deux femmes dans l’histoire. La dynastie alpine a adopté la solution la plus politiquement correcte. Cette antique famille dont le territoire abrite de nombreuses banques s’est-elle pliée au Diktat de la finance mondiale? Il faut le craindre. Il est possible qu’un référendum d’initiative populaire saisisse ce sujet et que les électeurs rejettent au final la décision…

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Deux compagnons de route du Lys noir, Joseph Joly et Vincent Lefebvre ont naguère publié aux éditions de l’Aspirant La dynastie prisonnière. Histoire des souverains du Luxembourg, de l’indépendance à aujourd’hui. Ces deux auteurs mettaient tous leurs espoirs dans le grand-duc Henri ainsi que dans son fils aîné, Guillaume, pour entrer tôt ou tard en dissidence. L’histoire immédiate a répondu à leurs attentes par un démenti formel! Avant d’abdiquer en faveur de Guillaume V en 2025, l’ancien grand-duc Henri entérine la révision de la Constitution en 2008 qui lui retire ses ultimes prérogatives politiques.

S.A.R.-le-Grand-Duc-Jean-727x1024.jpgLe Lys noir croyait en la combattivité de la Maison de Bourbon-Parme à l’exemple du prétendant carliste traditionaliste Sixte-Henri. Or les anarcho-royalistes oubliaient qu’en 1986, le grand-père de Guillaume V, Jean (né en 1921, grand-duc en 1964, abdique en 2000 et décédé en 2019 - photo, ci-contre), renonçât pour lui et ses descendants aux titres de la Maison de Bourbon-Parme. Cette renonciation surprenante signalait déjà une acceptation inquiétante envers le nouveau désordre mondial ambiant.

Certes, à part le prince régnant de Monaco, Albert II, qui refuse la proposition du Conseil national d’autoriser l’avortement jusqu’à douze semaines de grossesse avec le risque de se faire dénigrer par les bien-pensants, force est de constater que les dynasties régnantes en Europe se couchent devant un conformisme édifiant. Cet état de fait empêche toute restauration monarchique sérieuse. La monocratie héréditaire n’est pas une solution idoine. Au risque d’oser l’oxymore, une «monarchie collective» dans laquelle la souveraineté se répartirait en fonction des circonstances d’un pôle à un autre paraît plus avantageuse. La résistance polysynodale, modulaire et «mosaïque» de la République islamique d’Iran le démontre bien chaque jour à la grande colère des atlantistes – occidentalistes globalitaires. S’il faut un empire sacré à l’Europe, que cet Imperium se donne d’abord un conductorat impérieux !

GF-T

  • « Chronique flibustière », n° 197, d’abord mise en ligne le 9 septembre 2026 sur Synthèse nationale.

La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique - Une stratégie ou la mort

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La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique

Une stratégie ou la mort

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine nous avertit que la Russie doit aller au-delà de la substitution aux importations et parvenir à l’autarcie, faute de quoi elle risque de perdre son indépendance et son avenir (Note du traducteur : les instructions que donne ici Douguine sont valables pour l’Europe, aujourd’hui disloquée par les actions perverses des Young Global Leaders, installés par Washington, et valent également pour tous les grands espaces appelés à constituer les pôles de la future multipolarité).

Une fois encore, [le politologue russe] Tchadaïev a entièrement raison au sujet de la substitution aux importations. À partir des années 1990 et 2000, les libéraux-mondialistes — agents de l’étranger dans la sphère économique — ont convaincu nos dirigeants qu’il était avantageux de participer à la division internationale du travail, tandis que l’autarcie était synonyme de stagnation et d’impasse. Selon eux, l’intégration aux chaînes de valeur mondiales constituait la voie du développement et de la modernisation; il n’existait aucune autre solution. Tous ceux qui soutenaient le contraire — Glaziev, Katassonov, Deliaguine, Khazine, Galouchka — étaient diabolisés, tournés en ridicule et marginalisés. Le mot même d’«autarcie» demeure tabou, tout comme la doctrine de Friedrich List sur l’«autosuffisance des grands espaces». Cela signifie que notre économie est conçue, dès le départ, de manière à exclure toute souveraineté économique et technologique complète.

Après le début de l’opération militaire spéciale et la vague de sanctions qui s’ensuivit, certaines choses ont changé. L’anathème jeté sur l’autarcie n’a cependant jamais été levé. La nouvelle ligne consistait simplement à dire que nous allions nous intégrer — mais sans l’Occident. La substitution aux importations devint alors la réponse.

Il s’agit d’une mesure à court terme, et celle-ci est justifiée. Nous devons nous battre et vaincre maintenant, alors même que la génération précédente d’économistes avait déjà détruit la base autarcique nécessaire à cette fin, rendant la Russie dépendante des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’Occident a rompu ces chaînes; tout le monde s’est alors précipité vers l’Est — ou est retourné vers ce même Occident en empruntant des voies détournées.

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Les économistes libéraux se sont servis d’un argument fallacieux à des fins subversives: la participation à la division mondiale du travail — à la mondialisation — serait synonyme de développement, tandis que l’autarcie conduirait à la stagnation et à l’effondrement. Tchadaïev et l’exemple de la Chine — mais pas seulement celui de la Chine — montrent tout autre chose. Il faut concevoir l’autarcie comme une plateforme d’expansion: non pas comme l’État commercial totalement fermé de Fichte — modèle qui peut également fonctionner, comme l’ont soutenu Silvio Gesell et Ezra Pound —, mais comme l’édification d’une base d’exportation destinée aux marchés extérieurs. Les États-civilisations émergents, tout comme les États ordinaires, peuvent aisément y contribuer. Dès lors, l’autarcie n’est plus une impasse. Elle devient un tremplin vers une véritable souveraineté et vers le statut de puissance mondiale.

Ce que nous faisons relève encore de la tactique. Dans les années 1990, il s’agissait d’une tactique d’autodestruction; depuis les années 2000, il s’agit d’une tactique visant à préserver et à consolider la souveraineté. Ces réserves tactiques sont désormais épuisées. Elles ne suffisent plus pour rendre sa grandeur à la Russie, remporter la guerre décisive ou conserver notre place de pôle dans la nouvelle architecture de l’ordre mondial. Nous avons besoin d’une stratégie: d’une stratégie globale de souveraineté. Celle-ci inclut l’autarcie. Cela signifie que, aussi peu rentable qu’il puisse paraître à court terme de traiter nous-mêmes nos terres rares ou de fabriquer nos propres puces électroniques et processeurs quantiques, c’est précisément ce que nous devons commencer à faire de manière systématique. Aujourd’hui — pas demain, pas plus tard. Et il faut le faire correctement. Ici, tous les moyens sont permis. Il ne suffit pas de frapper du poing sur la table. Pour réveiller quelqu’un, il faut parfois aller jusqu’aux extrêmes.

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Nous devons voir clairement où l’Occident veut en venir. Le capital impose le remplacement des êtres humains par l’intelligence artificielle et les robots. Le besoin que le capital a des êtres humains diminue rapidement. Marx avait saisi quelque chose du noyau nihiliste du capitalisme. Nick Land perçoit très finement cette même réalité dans les conditions actuelles. Le capital possède une stratégie et il en suit le schéma.

Si nous ne disposons toujours d’aucune stratégie, nous n’avons aucune chance de survivre. Le répertoire des manœuvres tactiques est épuisé, de même que toute possibilité restante de s’appuyer sur l’héritage de l’autarcie socialiste soviétique. Il faut donc une stratégie ou ce sera la mort.

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La politique sans l’expérience vécue n’est qu’une abstraction idéologique opposée à la réalité

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La politique sans l’expérience vécue n’est qu’une abstraction idéologique opposée à la réalité

Par Vincenzo Costa

Source : Vincenzo Costa & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-politica-senza...

Je pense qu’une politique future devra partir de l’expérience immédiate des personnes, de leur souffrance, et je crains qu’aujourd’hui nous continuions à vouloir dire aux gens quelle est, selon nous, leur souffrance, à chercher à leur expliquer quel est le véritable problème.

On cherche à plaquer une interprétation sur la vie, alors que je crois qu’il faudrait faire apparaître explicitement les points qui génèrent de la souffrance.

À ses débuts, Facebook a été un outil important, car il a permis de donner une voix à cette souffrance muette, à cette colère qui ne trouvait pas à s’exprimer. Mais il s’est peu à peu idéologisé.

Au début, je remarquais la différence entre ce que les gens cherchaient à dire et ce que faisait le monde politique. À présent, je constate que notre bulle, elle aussi, se referme sur elle-même, se recroqueville dans une prison conceptuelle.

Il existe peut-être un point sur lequel il faudrait rester hégélien: partir de l’immédiateté, puis faire progressivement émerger les médiations constitutives de l’expérience immédiate. Peut-être est-ce là le travail théorique, du moins tel que je le conçois. Et cela s’oppose à un autre modèle, que je qualifierais de kantien, qui cherche au contraire à plaquer une grille conceptuelle sur le réel, dévalorisant ainsi l’expérience vécue.

C’est un modèle dont il sera difficile de se défaire: il résonne dans toute l’œuvre de Foucault, et il me semble qu’aujourd’hui tout le monde est foucaldien. Pour ma part, je pense que Foucault a été et demeure un grand malheur.

Mais quoi qu’il en soit, sans nous lancer dans de grands discours, peut-être devrions-nous partir des points qui génèrent de la souffrance sans les interpréter, simplement en commençant par les relever. Reprendre contact avec l’existence concrète. Je voudrais donner un exemple.

og__id6788_w1200__1x.jpgDans la Sicile de l’après-guerre, des luttes paysannes ont été menées pour le partage des grands domaines fonciers et pour la redistribution des terres. Elles auraient créé une multitude de petits paysans propriétaires.

Selon la doctrine, il s’agissait d’un désir «petit-bourgeois». Les paysans auraient dû réclamer la collectivisation et d’autres conneries de ce genre.

Mais les communistes savaient que les paysans n’étaient pas des anges. Ils ont pris en considération ce point qui révélait leur souffrance, l’ont assumé et ont géré ces luttes paysannes. Ils ne les ont pas jugées à l’aune de la doctrine. C’est ainsi qu’ils sont entrés dans l’histoire, parce qu’ils sont entrés dans la vie de personnes réelles.

Nous avons perdu le sens du concret et du quotidien, et c’est pour cette raison que nous sommes sortis de l’histoire, réduits à nous quereller entre quelques poignées de personnes.

 

Matthias Strolz, fondateur du parti des libéraux de gauche autrichiens: "La FPÖ de droite a toujours eu raison sur la migration"

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Matthias Strolz, fondateur du parti des libéraux de gauche autrichiens: "La FPÖ de droite a toujours eu raison sur la migration"

Peter W. Logghe

Source:  https://www.facebook.com/peter.logghe.94 

Il y a huit ans, l’universitaire et entrepreneur autrichien Matthias Strolz a tourné le dos à la politique partisane, après avoir fondé, en 2012, le parti libéral de gauche NEOS. Dans le journal libéral autrichien Der Kurier, il règle sévèrement ses comptes avec les deux grands partis du système, la SPÖ socialiste et l’ÖVP démocrate-chrétienne, surtout en matière de migration. Pendant des années, les avertissements de la FPÖ concernant la migration incontrôlée, les écoles qui cédaient sous la pression ou l’échec de la politique d’intégration ont été qualifiés d’alarmisme, de populisme et de racisme. Or Strolz aboutit aujourd’hui à des conclusions qui s’inscrivent très largement dans la ligne de la FPÖ.

«L’Europe n’a pas suffisamment réfléchi à la question de savoir qui peut entrer et qui ne le peut pas, ni aux conséquences que la migration contrôlée aurait pour les États d’accueil. La crise migratoire de 2015 a représenté une perte totale de contrôle», déclare Strolz, qui ajoute: «Nous avons connu le chaos pendant bien trop longtemps». Il continue, dit-il, à prendre ses distances avec les nationalistes autrichiens de droite de la FPÖ, mais précise: «Je ne suis pas non plus un détracteur de la FPÖ». Dans leurs critiques, ils n’avaient pas toujours tort et n’ont pas toujours tort aujourd’hui non plus, affirme Strolz.

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Le vent tourne-t-il également à droite en Autriche? NEOS veut-il gouverner avec la FPÖ?

Les populistes, affirme Strolz, simplifient les problèmes et ne proposent pas toujours des solutions applicables. Mais — et il le souligne — «ce fut un mérite de la FPÖ d’avoir signalé, il y a déjà longtemps, que la migration posait de graves problèmes». Une déclaration forte, puisqu’elle émane du fondateur d’un parti, NEOS, qui s’est toujours situé à gauche sur les questions de société et s’est fait connaître par des mesures favorables à la migration. La FPÖ de droite n’a pas «inventé» les problèmes migratoires; elle a probablement été l’une des premières à déceler une évolution sociale néfaste et à la dénoncer publiquement, affirme Strolz.

Dans le même entretien, Strolz décrit encore un problème fondamental lié à la migration et à la politique défaillante de l’Union européenne: les États membres de l’UE perdent leur capacité d’action lorsqu’ils ne peuvent ou ne sont plus autorisés à décider eux-mêmes qui franchit leurs frontières et qui ne les franchit pas. Car, affirme Strolz, nous devons fixer des limites. «Cela signifie que tout le monde ne peut pas venir simplement parce qu’il ou elle le souhaite. Nous avons besoin de migration, mais uniquement d’une migration limitée».

Selon Matthias Strolz, la réussite de l’intégration des étrangers ne dépend pas de déclarations politiques aux formulations séduisantes, mais de la pratique quotidienne. Si les enseignants doivent consacrer toujours plus de temps à l’acquisition de connaissances linguistiques élémentaires, il leur en reste moins pour l’enseignement proprement dit. Et la langue commune demeure le principal indicateur d’une intégration réussie. Dès que le groupe des nouveaux arrivants devient trop important, il ne peut absolument plus être question d’intégration.

Encore un libéral qui admet à contrecœur qu’il existe un problème fondamental et qu’il faut rapidement procéder à des ajustements profonds. Qui sera le prochain ?

dimanche, 13 septembre 2026

La signification politique du XXe siècle

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La signification politique du XXe siècle

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine examine la lutte idéologique entre le libéralisme, le communisme et le fascisme au XXe siècle…

front-medium-1421648200.jpgDans cet extrait du livre Politica Aeterna: le platonisme politique et les Lumières obscures, Alexandre Douguine examine la lutte idéologique entre le libéralisme, le communisme et le fascisme au XXe siècle. Il soutient que la victoire ultime du libéralisme a ouvert la voie à la postmodernité, à la mondialisation et à l’érosion des identités collectives, tout en créant les conditions de l’émergence de la Quatrième Théorie politique.

La Quatrième Théorie politique est une matrice conceptuelle qui décrit la possibilité d’une alternative à la tendance politique devenue dominante à l’époque moderne. Elle apparaît lorsque la postmodernité s’établit pleinement sur le terrain de la philosophie politique. C’est alors que se dévoile la vérité de la modernité — c’est-à-dire la nature des Lumières obscures, auxquelles la Quatrième Théorie politique s’intéresse directement. Tant que l’essence du moderne demeurait dissimulée et que sa stratégie ontologique et anthropologique fondamentale se répartissait entre trois branches, la Quatrième Théorie politique ne pouvait exister, car l’issue de la lutte entre les trois théories politiques de la modernité dépendait de l’élucidation de son essence la plus profonde. Or, la Quatrième Théorie politique correspond précisément à cette essence — à cette vérité dans l’abîme (la matière) dont parlait Démocrite. Par conséquent, pour décrire en profondeur la Quatrième Théorie politique, il est nécessaire de se pencher de nouveau sur la modernité et sur la dialectique de l’affrontement entre les trois principales théories politiques qui lui sont inhérentes.

Répétons-le: les trois grandes idéologies politiques de l’époque moderne — le libéralisme, en tant que Première Théorie politique; le communisme, en tant que Deuxième Théorie politique; et le nationalisme, en tant que Troisième Théorie politique — épuisent et incarnent, pour l’essentiel, tous les aspects du paradigme même de la philosophie politique moderne. Comme nous l’avons indiqué précédemment, le sujet philosophique de la modernité est conçu différemment dans chacune des trois théories politiques: comme individu dans le libéralisme, comme classe dans le communisme, et comme État et comme race, respectivement, dans le fascisme et le national-socialisme.

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Ces conceptions politiques se sont affrontées au XXe siècle et ont prédéterminé la structure des guerres mondiales, de la guerre froide, des alliances, des unions et des blocs. Si la Première Guerre mondiale fut un affrontement entre plusieurs grandes puissances nationales européennes, la Seconde Guerre mondiale fut déjà un affrontement entre les trois forces idéologiques: les libéraux, représentés par l’Occident — les États-Unis et l’Angleterre —, les communistes, représentés par l’URSS, et les nazis et fascistes, représentés par l’Italie de Mussolini et l’Allemagne de Hitler, ainsi que par d’autres mouvements qui leur étaient proches.

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Ainsi, après la défaite de la Troisième Théorie politique — le fascisme et le national-socialisme —, il ne resta plus que deux théories politiques, la Première et la Deuxième. Une guerre froide se développa entre elles, jusqu’à ce que la Première Théorie politique — le libéralisme — triomphe de la Deuxième — le communisme — en 1989, puis définitivement en 1991.

Toute l’histoire de la modernité a été marquée par ces trois théories politiques, qui incarnaient la matrice même de la philosophie politique des Temps modernes. Toutes obéissaient à la logique de la philosophie politique de la Mère: elles étaient toutes matérialistes, évolutionnistes et progressistes; elles envisageaient toutes la structure du monde du bas vers le haut, plutôt que du haut vers le bas. Autrement dit, elles avaient été élaborées sur le fondement d’une doctrine matérialiste immanente.

Par conséquent, l’ordre dans lequel elles apparurent et celui dans lequel elles disparurent — ou furent marginalisées — reflétaient eux aussi une certaine logique, car le combat entre les trois idéologies politiques visait à déterminer laquelle d’entre elles correspondait le plus étroitement au paradigme de la modernité, à sa vérité. Le communisme prétendait contenir cette vérité, en se présentant comme la société socialiste et communiste appelée à être édifiée après l’achèvement du cycle historique du capitalisme. Le libéralisme se concevait lui aussi comme une expression de la modernité en tant que telle. Mais — et cela est moins évident — le fascisme se considérait également comme une doctrine révolutionnaire reflétant l’esprit de la modernité, quoique dans un autre contexte, selon d’autres proportions et avec des valeurs différentes de celles du libéralisme et du communisme.

Quoi qu’il en soit, les trois idéologies luttaient pour être celle qui incarnerait l’esprit de la modernité. Chacune se considérait comme étant la modernité. Après la défaite du nazisme, seules deux idéologies — le libéralisme et le communisme — se disputèrent ce droit; après 1989-1991, il apparut que le libéralisme avait remporté cette longue bataille.

Autrement dit, parmi les trois théories politiques du paradigme moderne, une seule s’est révélée véritablement paradigmatique. C’est à cela que se rattachent le processus de mondialisation et l’universalisation de l’idéologie libérale, désormais devenue l’idéologie mondiale et la seule à avoir triomphé au cours du déploiement de l’histoire politique. En d’autres termes, elle a remporté la victoire en Occident et, en raison de l’influence fondamentale exercée par celui-ci, s’est largement diffusée à travers le monde.

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Il existe ici un lien direct avec l’affirmation de Francis Fukuyama relative à «la fin de l’histoire». «La fin de l’histoire» désigne la victoire finale et irréversible du libéralisme sur ses rivaux. Après 1991, le libéralisme ne fut plus l’une des trois idéologies: il devint l’idéologie de la modernité elle-même.

À l’origine, le capitalisme — le libéralisme — se considérait comme l’incarnation de l’esprit de la modernité, mais cela n’avait rien d’évident pour quiconque, hormis pour les représentants du libéralisme eux-mêmes. Cette prétention fut contestée par les communistes et les fascistes et, en principe, le différend entre les trois théories politiques ne fut tranché que quelques siècles plus tard. À chaque étape demeurait la possibilité que les événements politiques prennent une autre tournure — et le communisme revendiqua sérieusement le statut d’incarnation de la modernité et de formule idéologique de la «fin de l’histoire». À un certain moment, les succès de l’Allemagne hitlérienne furent si impressionnants qu’il a fort bien pu sembler que ce serait le nazisme qui déterminerait le fondement idéologique de l’avenir.

Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que la matrice inconditionnelle de l’histoire politique mondiale s’est pleinement réalisée, lorsque l’esprit de la modernité a triomphé sous la forme du libéralisme. Le libéralisme a défendu son droit à être non pas simplement une idéologie, mais l’Idéologie avec un grand "I". Ainsi, la Première Théorie politique de la modernité devint également la dernière, la théorie définitive. C’est de la victoire du libéralisme qu’est née la philosophie politique de la postmodernité. Corrélativement, le triomphe de l’individu en tant qu’atome nous a permis de passer au niveau subatomique.

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Le vainqueur de la rivalité entre les trois versions idéologiques de la modernité fut ainsi désigné. Et pratiquement à la même époque, le libéralisme, devenu dominant et sans rival, commença à révéler rapidement sa nature totalitaire. Dans le même temps, le changement de paradigme en direction de la postmodernité — dont les prémisses philosophiques avaient été élaborées quelques décennies auparavant, mais qui commença à acquérir une dimension pratique dans le domaine politique au cours des années 1990 — s’engagea avec une accélération constante. Simultanément, une vague de politiques du genre et de politiques écologiques se développait également, annonçant l’essor du «libéralisme obscur».

La modernité, victorieuse sous la forme du libéralisme, entra dans la postmodernité au cours d’une nouvelle étape — l'étape postlibérale. Mais cela ne fut possible que parce que toutes les formes d’identité collective — relevant du paradigme de la Tradition — ainsi que les définitions artificielles alternatives du sujet politique proposées par la Deuxième Théorie politique — la classe — et la Troisième Théorie politique — l’État et la race — avaient été abolies.

dc3a7ed0a2579ec567a4d64c24b0f17c.jpgL’individu est affirmé par les libéraux comme la version ultime de l’atome humain le plus authentique et, par conséquent, comme le fondement philosophique et le sujet politique. Ce n’est qu’après la victoire de cette idéologie et le triomphe de l’individu humain — tels qu’ils s’expriment dans l’idéologie de la société civile, l’idéologie des droits de l’homme, l’idéologie de la mondialisation et celle du marché capitaliste libéral mondial, avec le passage de la politique mondiale à l’économie mondiale et l’abolition de l’histoire, comme l’écrivait Fukuyama — que la porte de la postmodernité s’est véritablement ouverte. Ce sont les libéraux qui l’ont ouverte et, par conséquent, dans le paradigme des «Lumières obscures», c’est au «libéralisme obscur» que revient la primauté doctrinale et épistémologique.

Une fois l’atome confirmé comme le moment fondamental de l’être, tout mouvement ultérieur s’est orienté vers le niveau subatomique. C’est à cela qu’est liée la phénoménologie de la postphilosophie politique, autrement dit la philosophie politique de la postmodernité.

Ainsi, sans la victoire du libéralisme, celle de la postmodernité n’aurait pas été possible. Pour être plus précis, la postmodernité aurait théoriquement pu revêtir une autre forme — communiste, plus vraisemblablement, ou fasciste, de manière moins probable. Toutefois, le bilan idéologique du XXe siècle est sans ambiguïté: la postmodernité politique repose sur la domination absolue acquise par l’idéologie libérale, la Première Théorie politique, qui a totalement vaincu la Deuxième et la Troisième.

e8c8b751b05213133520ed83511a52c7.jpgTel est, dans ses grandes lignes, le contexte dans lequel se construit la société globale. La société globale n’est pas encore une réalité: elle constitue un projet. Elle existe néanmoins en tant que «concept» et correspond à un concept analogue, celui de «l’Occident global». Lorsque nous parlons de «l’Occident», nous ne désignons pas seulement l’Occident géographique, mais aussi, par exemple, le Japon et même le littoral pacifique de la Chine, où prédominent les modèles occidentaux dans les domaines de l’économie, de la culture et de la société, ainsi que certains pays de la région Pacifique qui suivent la voie occidentale du développement — Singapour, Taïwan, etc. « L’Occident » est à la fois global et idéologique.

Certes, l’Occident n’a pas encore entièrement pénétré la chair et le sang de toutes les sociétés, de tous les peuples et de toutes les civilisations; néanmoins, cette pénétration progresse à plein régime, par l’intermédiaire des marchés, des technologies, de la culture, de l’information, de l’économie, de la politique, etc. L’Occident n’est pas simplement un ensemble de puissances et de sociétés européennes et nord-américaines. Il est le processus même de mondialisation, de «postmodernisation» et d’extension progressive, à l’ensemble de la planète, des codes — et des stratifications, pour reprendre le terme de Deleuze et Guattari — propres à la culture euro-américaine ou euro-atlantique. Après la victoire décisive du libéralisme dans la guerre froide, le monde entier est devenu, en un certain sens, «l’Occident», c’est-à-dire un espace où s’opère une territorialisation/déterritorialisation correspondant précisément au code libéral de l’«agencement».

2693933abfc1633ba2312bbd800adb22.jpgPar conséquent, le programme qui oriente aujourd’hui les processus globaux de la politique mondiale est celui de la domination du libéralisme et de l’affirmation de sa victoire à l’échelle planétaire, de l’élimination des États-nations — comme nous le constatons en Europe — et de la destruction de toutes les formes d’identité collective — nation, religion, genre, etc.

Au cours de cette phase, la modernité achève la destruction des symétries verticales et des identités collectives organiques qu’elle avait entreprise lorsque commença à se dessiner le passage de la société traditionnelle — platonisme, aristotélisme et religion — à la société moderne — matérialisme, démocratie et sécularisme.

Le sublime et l’esthétique du Grand Dieu Pan

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Le sublime et l’esthétique du Grand Dieu Pan

Par Daria Platonova Douguina 

Source: https://pravpublishing.substack.com/p/the-sublime-and-the-aesthetics-of

Extrait d’Optimisme eschatologique, témoignage philosophique de Daria Platonova Douguina recueilli et publié à titre posthume, ce texte était à l’origine une communication présentée lors du séminaire en ligne «Esthétique: la beauté dans le platonisme et hors de celui-ci », onzième séance du cours sur le platonisme organisé par le professeur Alexandre Douguine et Paideuma.tv à l’été 2020.

* * * 

Je voudrais parler un peu du grand dieu Pan. Par le mot « grand », je fais référence à l’œuvre d’Arthur Machen, Le Grand Dieu Pan (1890).

Arthur Machen était un écrivain anglais, précurseur de Lovecraft, sur lequel il exerça une influence considérable, tout comme sur la littérature décadente dans son ensemble. Arthur Machen était tenu en très haute estime par Jorge Luis Borges, lui-même considéré comme un classique du mouvement du «réalisme magique». Il a également influencé le cinéma contemporain: les films de Guillermo del Toro, par exemple, s’articulent largement autour de motifs et d’influences issus de Machen.

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Arthur Machen [Arthur Llewellyn Jones] (1863-1947)

Le Grand Dieu Pan de Machen aborde la question du contact de l’être humain avec le sublime. Avec le beau, le sublime est l’un des deux éléments majeurs de l’esthétique, bien que cela soit souvent oublié.

Le sublime — le sublime en français et das Erhabene en allemand — n’est pas simplement quelque chose de raffiné, d’exquis ou doté d’une forte charge esthétique. Il s’agit plutôt d’une figure, d’une action, d’une histoire, d’une situation ou d’une expérience qui dépasse largement les normes de l’existence et de l’expérience humaines ordinaires.

Cette notion est donc celle qui se rapproche le plus du « sacré », au sens où l’entendait Rudolf Otto, puis, à sa suite, Carl Jung, Mircea Eliade et d’autres.

Une opération visant à élargir les possibilités

Le sublime et le sacré se manifestent dans Le Grand Dieu Pan dans un contexte très intéressant et inhabituel. Le récit s’inspire du folklore irlandais. Son intrigue est assez classique pour la fin du XIXe et le début du XXe siècle.

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Le personnage principal est un scientifique, un médecin qui, au moyen d’une intervention chirurgicale, est capable d’élargir les possibilités de la perception humaine de la réalité. Il mène une expérience sur une simple jeune villageoise prénommée Mary. L’expérience n’est pas entièrement concluante: la jeune fille sombre dans la folie. La patiente se trouve sans cesse confrontée à quelque chose qui la dépasse radicalement et la submerge. Bien qu’elle accède à une sorte de surréalité, elle est incapable de la maîtriser. Le scientifique comprend que la jeune fille a rencontré le dieu Pan, personnification des forces de la nature dans toute leur diversité et leur puissance.

Le lecteur découvre ensuite le récit de la vie de la fille de Mary, née après sa rencontre avec Pan. Cette fille, Helen Vaughan, recèle en elle quelque chose d’à la fois indiciblement beau et terrifiant, capable de pousser ceux qui l’entourent à la folie, jusqu’au suicide ou au meurtre. Les visages des personnes que Helen Vaughan a conduites à la mort restent figés dans la panique, la peur et l’horreur. Cette peur et cette horreur se transmettent à quiconque voit leurs corps.

Au-delà de l’humain

Cette œuvre illustre remarquablement la problématique du sublime. Nous y voyons pleinement l’expérience de la confrontation au sublime, au numineux qui, selon Rudolf Otto, se caractérise à la fois par l’étonnement, l’admiration et une joie incroyable, mais aussi par une peur sauvage et une horreur profonde. Cette rencontre est presque toujours fatale, ou tout au moins traumatisante, pour une personne qui, autrement, demeure dans sa zone de confort — bien qu’un tel état ne doive pas être considéré comme naturel.

Roman_-_Statue_of_the_god_Pan_2nd_century_-_(MeisterDrucke-1173627).jpgDans ce livre, la beauté est interprétée comme une sorte de frontière séparant, d’une part, ce que nous sommes capables de percevoir sans préparation particulière, ce dont nous pouvons nous délecter et que nous pouvons admirer, et, d’autre part, ce qui dépasse nos possibilités et nos capacités, c’est-à-dire le sublime.

Si l’expérience de la rencontre avec le «beau» implique un charme et une fascination temporaires, l’expérience de la rencontre avec le sublime, telle qu’elle se produit dans le récit de Machen, peut être tout autre : elle peut apporter avec elle l’horreur, la mort et la folie.

Ainsi, dans ce récit, le dieu Pan lui-même apparaît comme une représentation générale du sublime, mais nullement du beau.

Il est intéressant de noter que Socrate était souvent comparé à Pan. Son apparence extérieure, jusque dans les rides de son visage, correspond largement aux représentations grecques de l’apparence que devait avoir ce dieu.

Ainsi, depuis les temps archaïques, la rencontre avec le sublime est associée à l’expérience du traumatisme. Elle peut conduire l’être humain à la mort et à la folie, mais elle recèle également la possibilité de rencontrer ce qui se situe au-delà de l’humain…

L’Europe devra exproprier Google et Amazon: un acte souverain et stratégique

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L’Europe devra exproprier Google et Amazon: un acte souverain et stratégique

Par Luca Oleastri 

Source : Luca Oleastri & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/l-europa-dovra-es...

L’Europe devra exproprier Google et Amazon. Ce n'est pas du communisme, c'est une question de survie. 

Je vais vous expliquer en une minute pourquoi, au cours des cinq prochaines années, nous parlerons de l’expropriation des centres de données en Europe, qu’on le veuille ou non.

Au cours des deux dernières années, Amazon, Microsoft, Google et Meta ont dépensé 377 milliards de dollars pour construire des centres de données, et ils en dépenseront 660 milliards supplémentaires en 2026. Soit une hausse de plus de 80%. Pour éviter de faire exploser leurs bilans, ils ont déjà signé pour 1100 milliards de dollars de loyers futurs, qui ne figurent même pas dans leurs comptes comme de la dette.

Ces entreprises sont passées du statut de sociétés de logiciels à celui de sociétés de béton et d’électricité, endettées jusqu’au cou.

Si cette bulle éclate — et elle éclatera —, il ne se produira pas ce que vous espérez. Les serveurs ne s’éteindront pas. Ils resteront en place, comme les chemins de fer après le krach de 1873 ou la fibre optique après 2000. Ils seront rachetés à prix cassé par ceux qui disposent de liquidités: les États et les fonds souverains.

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Aux États-Unis, c’est déjà prévu: si AWS ou Azure faisaient faillite, Washington les réquisitionnerait dès le lendemain matin au nom de la sécurité nationale. Modèle Lockheed Marti: je ne te sauve pas, je te rachète.

En Chine, c’est déjà ainsi.

Et l’Europe ?

Ici, notre situation est pire. Nous sommes des colonies numériques. Les centres de données d’AWS et d’Azure situés à Milan et à Francfort se trouvent sur le sol européen, mais relèvent du droit américain. Si nous entrons en conflit avec les États-Unis, ils nous coupent l’accès aux puces.

L’AI Act dont nous nous vantons est notre ligne Maginot: nous réglementons ce qu’un agent conversationnel peut dire, alors que nous avons déjà perdu la guerre quant au lieu où il fonctionne et à l’énergie qu’il utilise.

C’est pourquoi l’expropriation stratégique deviendra inévitable en Europe.

Il ne s’agit pas de tout prendre. C’est une question de réalité physique :

Sans ces centres de données, tout s’arrête : la santé, les paiements, la défense.

Ils sont trop importants pour faire faillite, mais trop endettés pour pouvoir tenir seuls.

Ils appartiennent à des intérêts étrangers.

Lorsque ces trois facteurs se conjuguent, n’importe quel État, de droite comme de gauche, s’en empare.

Comment procéderons-nous ?

Pas demain, au prix fort: ce serait suicidaire. Nous le ferons lorsque l’éclatement de la bulle aura mis à terre les constructeurs des bâtiments industriels qui les abritent. Lorsqu’ils ne vaudront plus que 20 % de leur valeur actuelle. C’est alors que le Golden Power entrera en jeu: une acquisition forcée au prix du marché, désormais fortement réduit, moyennant indemnisation. Une procédure parfaitement légale au regard des traités de l’Union européenne.

Nous les placerons sous l’autorité d’une entreprise de service public — comme Terna pour l’électricité — qui possédera les bâtiments et l’énergie, et louera les baies informatiques à ceux qui respecteront les lois européennes.

Soit nous rachetons nous-mêmes les bâtiments à prix cassé, soit c’est nous qui serons rachetés.

Les serveurs resteront de toute façon allumés.

Seule changera l’identité de celui qui détiendra les clés du local technique.

Sources: The Hindu BusinessLine / Goldman Sachs / Moody’s Ratings, concernant les dépenses d’investissement et les contrats de location des hyperscalers en 2025-2026.

Mishima et la tyrannie de la beauté - L’esthétique du destin

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Mishima et la tyrannie de la beauté

L’esthétique du destin

Chōkōdō Shujin

Chōkōdō Shujin nous plonge dans la rencontre intense de 1957 entre Yukio Mishima et Hideo Kobayashi, au cours de laquelle la beauté devient une force terrifiante de forme, de sacrifice et de résistance au monde moderne.

Lorsque l’on contemple l’idée de beauté pure, celle-ci se révèle non pas comme une simple réalité esthétique, mais comme quelque chose de bien plus profond, d’une intensité presque terrifiante. La beauté règne comme une force qui lie le fugitif à l’éternel; elle est l’éclat doré d’un temple saisi par la lumière mourante du soleil, celui de flammes magnifiques consumant un édifice demeuré inviolé durant des siècles. La beauté affirme sa propre existence, alors même qu’elle blesse celui qui la contemple.

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Elle est inséparable de la douleur. Comme l’écrit Mishima dans Le Pavillon d’or: «La beauté — oui, la beauté est comme une dent cariée. Elle frotte contre la langue, elle reste là, douloureuse, affirmant obstinément sa propre existence». Cette même terreur, cette même insistance imprègnent le dialogue de 1957 entre Hideo Kobayashi et Yukio Mishima (photos), que j’ai traduit sous le titre «La forme de la beauté». Bien que désinvolte en apparence, cet échange est chargé de toute la gravité de la véritable critique. Le dialogue porte en grande partie sur le roman de Mishima, dans lequel la beauté est une présence destructrice qui «attaque, subjugue, dépouille et, finalement, détruit».

Kobayashi, l’aîné, ouvre la conversation avec son habituelle manière empreinte de «bon sens». «Je l’ai lu et, eh bien, ce que j’ai ressenti à la lecture, c’est qu’il s’agissait davantage d’un poème lyrique que d’un roman. Autrement dit, si vous voulez en faire un roman, vous devez écrire ce qui se passe après l’incendie. Il n’y a pas de véritables relations interpersonnelles, pas de relations sociales». Ici, la forme elle-même devient l’absolu; la reconstruction du temple incendié du Kinkaku-ji ne fait qu’aviver la blessure créée par la beauté.

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Mishima décrit le pavillon reconstruit sur un ton que l’on pourrait interpréter comme une menace feutrée: «Il est d’un or étincelant. Et lorsque le soleil couchant le frappe, on a l’impression que sa lumière brille directement sur votre peau». Kobayashi, partisan de l’intensité plutôt que de l’ornement, fait remarquer que même Cézanne évitait le mot «beauté», lui préférant «intensité» ou «force», car le terme lui-même était devenu trop mou, trop accommodant pour le regard moderne.

Pourtant, le dialogue ne s’attarde pas sur de tels commentaires informels. Kobayashi avertit très directement son jeune interlocuteur: «S’il y a quelque chose à redouter chez vous, c’est votre talent… Votre talent est si excessif qu’il devient une sorte de magie». Et le protagoniste de Mishima, dans le roman qui inspire cette discussion, se trouve confronté à l’implication ultime, bien plus sinistre: «Lorsque les hommes se concentrent sur l’idée de beauté, ils se trouvent, sans s’en rendre compte, confrontés aux pensées les plus sombres qui existent en ce monde».

Ryunosuke_Akutagawa_photo.jpgCette esthétique de la beauté conçue comme une force qui blesse, subjugue et conduit à l’anéantissement trouve peut-être sa résonance la plus profonde dans les écrits antérieurs de Ryūnosuke Akutagawa (photo). Dans ses derniers textes, et jusque dans la manière même dont il mourut, Akutagawa révéla la beauté non comme une consolation, mais comme le seuil de l’abîme.

La beauté est inséparable de l’ombre de la mort, perfection si absolue qu’elle dissout le moi. Kobayashi, qui avait longtemps nourri des sentiments ambivalents à l’égard de l’héritage d’Akutagawa, et Mishima, héritier de cette tradition de la belle mort précoce, se rencontrent ici à travers les années dans une reconnaissance tacite. La véritable beauté n’est jamais seulement décorative; elle est une discipline qui exige tout, jusqu’à l’incendie du temple d’or, jusqu’au silence amer qui lui succède.

Considérée sous cet angle, la conversation entre ces deux géants de la littérature japonaise apparaît comme bien davantage que de simples commérages littéraires. Elle réaffirme que seule la forme demeure comme absolu au milieu des vulgarités de l’après-guerre. Dans cet entretien, on voit la beauté rétablie à la place qui lui revient. La beauté est hiérarchique, intuitive, sacrée: elle constitue le dernier rempart contre un monde qui chercherait à réduire toute révérence à un sentiment banal.

Le critique, gardien de la beauté classique

Né en 1902, Hideo Kobayashi vint au monde dans une société déjà déchirée entre l’ordre ancien et le nouveau.

Il atteignit l’âge adulte au milieu des transformations rapides, presque violentes, du Japon des ères Meiji et Taishō, période foisonnante de contradictions. Kobayashi entra au département de littérature française de l’Université impériale de Tokyo et obtint son diplôme en 1926; néanmoins, sa véritable formation ne lui vint pas de ses études, mais d’une fusion intuitive, d’une dualité, pour ainsi dire. D’un côté se dressait le symbolisme intense de Baudelaire et de Rimbaud; de l’autre, l’antique et inflexible pureté des textes classiques japonais. Ce double héritage forgea en lui un critique qui ne s’inclina jamais devant l’abstrait ni devant les modes. Pour Kobayashi, la beauté ne fut jamais un concept à disséquer par la raison; elle était une intensité vécue, une forme ne se révélant qu’au regard discipliné capable de s’abandonner à sa terreur et à son ordre.

Kobayashi commença sa carrière comme auteur de fiction; du point de vue stylistique, ses premières œuvres rappellent celles d’Akutagawa ou de Takeo Arishima. Ces textes ne lui ayant guère valu de reconnaissance, il se tourna bientôt, pressé par les nécessités financières, vers la critique littéraire. Au début des années 1930, il était déjà devenu la figure centrale de la critique japonaise moderne.

En 1935, il publia en feuilleton sa Vie de Dostoïevski, œuvre qui présentait le maître russe comme un miroir de la propre condition d’apatridie spirituelle du Japon. À ce sujet, il écrivit: «L’histoire représente à grande échelle l’amertume et le regret de l’humanité». Il approfondit par la suite ce sens historique dans son essai sur Cézanne, affirmant que « l’histoire est une chose étrange. Le temps s’écoule irrévocablement et, pour cette raison, nous ne pouvons qu’essayer de ressaisir le passé à partir du présent».

img_c63efda42a79da92e7bc3976f535d1686223418.jpgLa même année, Kobayashi (photo) lança sa célèbre attaque contre le shishōsetsu, c’est-à-dire le roman du «je», de nature confessionnelle, alors très en vogue. Il fustigea la mollesse complaisante inhérente à ce genre et appela au contraire à une critique enracinée dans la forme, dans les exigences absolues de l’œuvre elle-même. Ces premiers écrits annonçaient son détournement ultérieur des angoisses de la modernité au profit des classiques. Il s’intéressa tout particulièrement aux artistes et aux poètes maudits qui avaient payé le prix ultime pour leur vision. Il écrivit à propos de Van Gogh: «Bientôt, le chant de la folie s’était emparé de lui et ne le lâcha plus jusqu’à la fin de sa vie». Et il observa au sujet d’Akutagawa: «Il errait, poursuivant l’ombre de la grâce, poursuivant l’ombre du destin». À propos de Baudelaire, il se montrait tout aussi implacable: «Il est le captif de la vie, mais la mort ne lui appartient pas non plus». Dans Critique disqualifié, Kobayashi formula la loi d’airain de la véritable perception: «Par l’art, on peut comprendre la vie, mais on ne peut jamais comprendre l’art par la vie».

Après la guerre, ce tournant devint décisif. Tandis que de nombreux intellectuels s’empressaient d’embrasser les libertés démocratiques imposées de l’extérieur, Kobayashi s’opposa à cette marée «niveleuse». Il refusa l’optimisme facile et fallacieux de la reconstruction, pressentant qu’un véritable renouveau ne pouvait advenir que par un retour à la conscience intuitive du Japon ancien. Dans le paysage dévasté du Japon de l’après-guerre, il voyait dans l’art une forme de défi, même si rares étaient ceux qui en avaient conscience. Comme il l’écrivit plus tard: «Bien que tout le monde souhaite comprendre l’art comme une forme de culture, nul n’a conscience que le monde de l’art existe en réalité comme une grande force de résistance à la culture moderne».

Ses essais sur Mozart, Van Gogh et la tradition classique culminèrent dans le labeur de plusieurs décennies: le monumental Motoori Norinaga, achevé et publié en 1977, sa dernière œuvre et peut-être la plus ambitieuse. Il y retrouva la «voie vers les choses» (mono ni yuku michi) du savant du XVIIIe siècle. C’était une voie de perception pure et immédiate, rejetant toute surimposition intellectuelle et rétablissant la beauté à la place qui lui revenait: celle d’une rencontre immédiate, presque divine, avec la réalité.

Dans ce même esprit, Kobayashi défendit la forme comme ultime absolu. Il ne s’agissait pas du formalisme rigide du monde universitaire, mais de la discipline vivante et intuitive qui seule pouvait lier le transitoire à l’éternel. Il voyait clairement comment le roman lui-même était devenu l’ennemi de la forme. «Le monde du roman a toujours été un monde qui détruit la forme, un monde dominé par ce type de puissance perceptive. L’homme moderne s’est habitué à un monde accordé à la méthode scientifique, laquelle nie la forme».

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Dans sa vision, la beauté ne fut jamais démocratique; elle ne fut jamais destinée aux masses. Elle exigeait hiérarchie, révérence et courage face à ses ténèbres. Le mot «beauté» lui-même était devenu perfide: «Le mot beauté est un mot étrange; plus les esthéticiens commencent à l’employer, plus ceux que passionne l’œuvre de la beauté le prennent en aversion». Il avertissait que même l’intuition la plus pure de la forme pouvait être compromise: «Il vaut mieux critiquer un objet que percevoir intuitivement sa forme, mieux vaut dire qu’il est vrai que dire qu’il est beau».

C’est ce Kobayashi vieillissant, alors âgé d’une cinquantaine d’années, qui s’assit en 1957 face au jeune Mishima. Dans le dialogue, il apparaît exactement comme on pouvait s’y attendre. Kobayashi n’y est plus le critique: il est l’arbiter elegantiarum transmettant une tradition ininterrompue d’ordre esthétique à une génération plus jeune, prête à basculer aussi bien dans la grandeur que dans la catastrophe. Dans sa vie comme dans cette conversation, on discerne la même vérité qu’il passa son existence à défendre: la beauté, lorsqu’elle est véritablement appréhendée dans sa forme, est la dernière voie encore ouverte vers la plénitude spirituelle dans une époque qui a oublié son propre foyer.

L’artiste, guerrier de l’esthétique

Yukio Mishima naquit sous le nom de Kimitake Hiraoka durant les dernières années de l’ère Taishō. Il fut élevé dans un foyer traditionaliste strict, dominé par une grand-mère qui lui inculqua à la fois le raffinement aristocratique et une sensibilité morbide à la face sombre de la beauté. Au grand dépit de son père, le garçon pâle et maigre qui allait devenir Mishima découvrit très tôt la littérature, d’abord à travers les récits de la cour de Heian, puis par les romantiques et les classiques japonais. Ces œuvres façonnèrent son dévouement de toute une vie à la forme.

252c62704e79a9b27ca62dae52cf84a8.jpgÀ dix-neuf ans, il avait déjà publié des récits sous son nom de plume — ou peut-être son nom de guerre. Puis, en 1949, alors qu’il avait vingt-quatre ans, Confessions d’un masque le porta au premier plan de la scène littéraire. Il y mit à nu la tension qui allait définir toute son existence: le vernis de la civilisation policée face au moi véritable et violent qui se dissimule en dessous. «Ce que les gens considéraient comme une pose de ma part, écrivit-il, était en réalité l’expression de mon besoin d’affirmer ma véritable nature, tandis que ce qu’ils prenaient précisément pour mon vrai moi n’était qu’une mascarade».

Mishima ne se contenta toutefois jamais de demeurer un simple romancier confessionnel. Son esthétique s’approfondit pour devenir une philosophie finement articulée de la beauté disciplinée, rejetant la veulerie de la démocratie d’après-guerre. Dans Le Pavillon d’or — le roman même qui se trouve au cœur du dialogue de 1957 —, il donna forme à la tyrannie de la beauté. «Voir des êtres humains à l’agonie, les voir couverts de sang et entendre leurs râles rend les hommes humbles. Cela rend leur esprit délicat, lumineux, paisible. Ce n’est jamais dans de tels moments que nous devenons cruels ou assoiffés de sang. Non, c’est par un bel après-midi de printemps comme celui-ci que les hommes deviennent soudain cruels… Tous les cauchemars possibles en ce monde, tous les cauchemars possibles de l’Histoire, ont pris naissance de cette manière». Et, dans ce roman, il avait déjà diagnostiqué le poison au cœur même de la beauté: «En vérité, parmi toutes les formes de décomposition qui existent en ce monde, la pureté décadente est la plus maligne».

Le-soleil-et-l-acier.jpgDans les années 1960, Mishima avait uni son art à l’idéal guerrier. Le Soleil et l’Acier devint son manifeste du corps comme forme sculpturale. Il s’entraîna avec rigueur, pratiqua la musculation ainsi que le kendō. Il fonda ensuite le Tatenokai, une milice privée composée d’étudiants et vouée à la défense de l’Empereur et de l’esprit ancestral du Japon.

Lors d’une conférence prononcée en 1968 à l’université Waseda, Mishima reconnut l’évolution qui l’avait porté au-delà du simple esthétisme: «Au début, j’étais un partisan de la suprématie de l’art. Je croyais qu’il me suffisait de défendre la citadelle de l’art. Mais cela ne suffit pas à un homme pour préserver son esprit». Pour lui, la beauté ne relevait jamais de la contemplation passive; elle constituait une existence impérieuse. «La beauté est aussi une existence invalidante, écrivit-il. Ils doivent servir leur propre beauté jusqu’à la fin de leur vie. Tout, hormis la beauté, doit être sacrifié». Et dans La Voie du samouraï, il en condensa l’essence martiale: «La beauté n’est pas beauté pour être aimée. C’est une beauté de force, destinée aux apparences et à éviter de perdre la face».

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«La voie du samouraï est la mort», écrivit Mishima dans le même texte. Cette fusion de l’absolutisme esthétique et de la rigueur samouraï atteignit son apogée sacrificielle le 25 novembre 1970. Ce jour fatidique, Mishima et quatre membres du Tatenokai prirent le contrôle de la base des Forces d’autodéfense à Ichigaya, haranguèrent les soldats au sujet de la honte de la Constitution d’après-guerre, puis Mishima accomplit le seppuku dans une forme rituelle parfaite. Cet acte ne fut pas un suicide au sens moderne. Il fut l’expression finale et irréprochable de son esthétique: la beauté atteinte par la mort héroïque, la forme préservée dans l’unique et glorieux instant de l’anéantissement.

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Comme il l’avait écrit dans Les Voix des morts héroïques: «Comment notre amour au péril de la mort s’accomplira-t-il? Quelle intensité aura notre joie dans la mort, et combien nos cœurs seront-ils emplis de joie si, en cet instant, une voix d’une grande pureté descend jusqu’à nous et dit seulement: “Mourez”».

C’est ce Mishima, déjà dans la jeune trentaine, à la vision aiguisée et au corps forgé par le soleil et l’acier, qui s’assit en 1957 face à Kobayashi, son aîné. Dans le dialogue, on perçoit la déférence du jeune homme envers le critique qui lui avait d’abord enseigné la valeur absolue de la forme, alors même que les propres paroles de Mishima portaient déjà le feu prophétique du guerrier-esthète qu’il allait devenir. Kobayashi discernait le danger et la gloire dans ce talent excessif incarné par Mishima. Ensemble, ils affirmèrent ce qu’ils savaient tous deux: la véritable beauté constituait le dernier rempart aristocratique contre une époque qui avait échangé la forme contre le confort, l’ordre contre l’égalité. Dans la vie de Mishima et, tout particulièrement, dans sa mort, l’idéal héroïque trouva son accomplissement le plus éclatant et le plus tragique.

La forme de la beauté

La conversation entre Kobayashi et Mishima procède par bonds intuitifs plutôt que par une argumentation systématique. Elle commence par le Pavillon d’or reconstruit, puis dérive vers les thèmes plus profonds du lyrisme, du talent, de la forme et de la résistance de l’art véritable à l’époque d’après-guerre. Il n’y a pas de programme, seulement une révélation. On pourrait dire que la beauté n’y est pas discutée: elle y est affrontée.

Kobayashi, qui vient d’achever la lecture du roman de Mishima, y perçoit immédiatement l’intensité concentrée de la poésie lyrique plutôt que l’architecture développée de la fiction conventionnelle. Mishima reconnaît aussitôt qu’aucun drame ne s’y constitue. L’œuvre reste enfermée dans la subjectivité isolée de son protagoniste. Ses passages lyriques naissent précisément du refus du récit de s’aventurer au-delà de l’incendie du temple, dans quelque domaine d’enchevêtrement social que ce soit. La reconstruction réelle du pavillon ne fait elle-même qu’aviver la blessure: la hâte et le coût de sa restauration, les rumeurs imprécises entourant l’incendie criminel initial et le malaise des jeunes visiteurs de Kyoto apparaissent tous au passage, soulignant à quel point un lieu autrefois sacré a été réduit à un spectacle, tandis que le roman lui restitue sa puissance ancienne.

c6489a012f701d85a54d2913f536f6bd.jpgLa discussion se tourne naturellement vers le mot «beauté» et le malaise qu’il suscite désormais chez ceux qui la servent véritablement. Kobayashi observe que même les plus grands peintres évitaient ce terme, lui préférant un langage plus rude et plus véridique.

Le dialogue gravite autour de la nécessité de l’invention. Un romancier doit tout créer de l’intérieur, sans jamais transiger avec la substance extérieure ni avec le réalisme. En définitive, insiste Kobayashi, ce qu’un tel artiste poursuit véritablement, c’est la forme — la forme comme valeur absolue.

La critique de l’époque moderne se dégage sans amertume, mais avec une clarté inflexible. Le roman, en tant que genre, a toujours eu tendance à dissoudre la forme, en s’alignant sur la vision scientifique qui la nie. La peinture s’est autrefois soulevée au nom de la forme, tandis que la prose a largement capitulé. Le langage lui-même est devenu conventionnel et sans vie. L’impressionnisme, le réalisme, tout l’appareil de la modernité: tout a conspiré à éroder l’absolu.

2e6ec3613b5cf9d319ac0bec495dbeb5.jpgSur tous ces points, Mishima et Kobayashi s’accordent, et le ton se fait parfois pessimiste. Pourtant, la conversation ne sombre jamais dans le désespoir. Elle demeure une transmission vivante entre deux générations, entre le gardien de l’intuition classique et le jeune guerrier qui se prépare déjà à porter cette intuition dans le domaine de l’action. Kobayashi transmet la tradition; Mishima la reçoit. La beauté est forme — absolue, hiérarchique, terrifiante — et, dans une époque qui a oublié son propre foyer, elle demeure l’ultime résistance, la dernière voie vers la plénitude spirituelle. Contempler la véritable beauté, c’est risquer son propre moi; tout ce qui est moindre n’est que sentimentalisme, que dérobade moderne.

Une telle vision s’expose évidemment à l’accusation moderne d’élitisme. Ses détracteurs diront que Kobayashi et Mishima ne parlent qu’au nom d’un petit nombre et que leur révérence hiérarchique pour la beauté exclut les masses. Aucun des deux ne nierait cette accusation; il ne fait guère de doute que l’un comme l’autre l’accueillerait volontiers. Précisément parce que la beauté exige discipline, maîtrise et courage pour affronter ses intensités les plus sombres, elle ne peut être démocratisée sans être détruite. La culture de masse offre le confort, le sentiment et le spectacle ; la véritable esthétique offre la terreur et la transcendance. L’«élitisme» qu’incarnent ces hommes n’est rien de moins que la tutelle nécessaire contre la dégradation esthétique. En défendant l’ordre aristocratique de la forme, ils défendent l’âme même du Japon. Le pavillon d’or peut brûler, le corps peut être livré à la lame, mais la forme demeure.

samedi, 12 septembre 2026

Götz Kubitschek: «Nous sommes nés au cœur de la société. Les vieux partis? Ils exploseront»

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Götz Kubitschek: «Nous sommes nés au cœur de la société. Les vieux partis? Ils exploseront»

Source: https://www.ilgiornale.it/news/politica-estera/noi-nati-n...

L’idéologue de la Nouvelle Droite Götz Kubitschek: «L’AfD est le parti le plus intéressant d’Europe. La remigration est une politique dure; si nous ne la mettons pas en œuvre, la situation de l’Allemagne ne fera qu’empirer».

Propos recueillis par Francesco De Felice (Il Giornale, Italie)

Remigration, défense de la tradition et droite authentique conçue comme un mouvement populaire : tels sont les thèmes grâce auxquels l’AfD — le parti souverainiste qui, avec environ 30% dans les sondages, constitue la première force politique d’Allemagne — a triomphé aux élections législatives de Saxe-Anhalt. Avec 43,8% des voix, cette droite se prépare à diriger ce Land de l’Est avec Ulrich Siegmund, son candidat au poste de ministre-président. Depuis Magdebourg, capitale de la Saxe-Anhalt où elle a amorcé un tournant historique, l’AfD se met en marche vers Berlin, à la conquête du gouvernement fédéral.

M03949041567-source.jpgLa CDU du chancelier Friedrich Merz s’effondre à 17,2%, écrasée par les souverainistes, tout comme les autres partis qui ont tenté d’enrayer leur progression en les isolant politiquement et en agitant les spectres du nazisme. Götz Kubitschek, idéologue de la Nouvelle Droite, explique à Il Giornale les raisons du succès de l’AfD. Sa maison d’édition Antaios a publié en Allemagne Il mondo al contrario de Roberto Vannacci.

En Saxe-Anhalt, le parti de droite AfD a écrit une page d’histoire en remportant les élections législatives. Comment commentez-vous le résultat du scrutin?

«Un très beau résultat était prévisible, mais son ampleur et l’effondrement de la CDU ont surpris. Séduisant, sincère et positif, Ulrich Siegmund — le candidat des souverainistes au poste de ministre-président du Land, NDLR — s’est révélé être une véritable chance pour le parti et lui a fait gagner des points décisifs. C’est véritablement un événement historique dans l’histoire du parlementarisme allemand. Il est difficile de dire ce qui va se passer maintenant. Je conseille à l’AfD de ne pas faire le premier pas. Les vieux partis doivent d’abord se désagréger et exploser».

Quelles sont les raisons du succès de l’AfD ? La Brandmauer, le «mur coupe-feu» érigé par les autres partis contre l’"extrême-droite", s’est-elle enfin effondrée?

«Depuis des années, l’AfD est le projet de parti de droite le plus intéressant d’Europe. Pourquoi? L’AfD est née au cœur de la société et a compris combien il était important qu’il existe en Allemagne un parti pleinement de droite, et combien il est normal d’être de droite. Par leurs méthodes de dénonciation et de criminalisation, ainsi que par leur Brandmauer, ses adversaires politiques ont fait de l’AfD la seule véritable Alternative pour l’Allemagne. Le résultat était prévisible, mais pas dans de telles proportions».

csm_0002c7_b716ab092a.jpgSiegmund (photo) mise sur la remigration, une proposition qui suscite la peur en Allemagne et en Europe. Que signifie-t-elle? Comment comptez-vous apaiser ces craintes?

« La remigration n’est pas ce que prétendent les adversaires de ce concept. C’est une politique dure. Je crains qu’il ne soit pas possible de dissiper toutes les craintes. De plus, l’avenir de l’Allemagne sera encore plus dur si la remigration n’est pas mise en œuvre. En raison des politiques catastrophiques menées au cours des dernières décennies, il n’existe pas de solution douce».

Tillschneider_Hans-Thomas_-WEB.jpgL’AfD mène un Kulturkampf, une guerre culturelle: avec le mot d’ordre «Pense allemand», le parti a déclaré la guerre à la modernité. «Nous sommes traditionalistes», affirme Hans-Thomas Tillschneider (photo), député de l’AfD au Parlement de Saxe-Anhalt. Que signifie pour vous la tradition? Comment remporte-t-on la guerre contre la modernité?

«La postmodernité a déclaré la guerre à la modernité il y a déjà cinquante ans. Le postmoderne a gagné. Il ne faut pas combattre les vaincus. Au fond, c’est simple: la culture signifie devoir et vouloir vivre avec l’histoire. Soit on la déconstruit et l’on vit parmi les ruines, soit on l’accepte, on la cite et l’on comprend que nous sommes juchés sur les épaules de géants. La tradition fait partie intégrante d’une conception allemande de la culture, tout comme la capacité de penser au-delà d’elle. Ou bien voulons-nous nous contenter de visiter des musées?».

La Chine contre la fin de l’Histoire

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La Chine contre la fin de l’Histoire

Constantin von Hoffmeister

La Chine monte en puissance. Selon l’ancien récit occidental, la richesse devait rendre la Chine libérale, le libéralisme devait la rendre docile, et cette docilité devait l’intégrer à un ordre américain présenté comme la fin naturelle de l’Histoire. Ce récit a échoué. La Chine est entrée sur le marché mondial sans renoncer à l’État, au Parti ni à la mémoire de l’humiliation nationale.

Elle a accueilli les capitaux étrangers, copié les méthodes étrangères, maîtrisé les machines étrangères, puis orienté chacun de ces outils empruntés vers son propre retour à la puissance. En 2025, son économie a progressé de 5% et atteint 140.200 milliards de yuans, alors même que sa population diminuait de 3,39 millions d’habitants et que les investissements dans la promotion immobilière reculaient de 17,2%. La Chine s’élève donc sous pression, associant à sa puissance industrielle l’endettement, le vieillissement, la faiblesse de la demande intérieure et la contraction de sa population active. Le dragon est puissant, mais il n’est pas invincible. Sa force vient de ce qu’il sait que le déclin est possible.

c8d99d247987c0dd285bff0768930833.jpgC’est ici que le philosophe allemand Martin Heidegger se révèle utile. Le Dasein désigne l’être qui doit affronter et interpréter sa propre existence. Ce n’est ni une âme cachée dans le corps, ni l’individu libéral imaginé comme un consommateur libre se tenant hors de l’Histoire. Le Dasein est toujours jeté dans un monde qu’il n’a pas choisi. Il hérite d’une langue, d’un paysage, d’un passé, d’un ensemble de devoirs et d’une mort à laquelle il ne peut échapper. Il se découvre parmi les autres avant de commencer à s’expliquer lui-même. Heidegger appelait cette condition l’« être-avec » (Mitsein). L’existence humaine n’est jamais véritablement solitaire, car même le retrait, la révolte et la solitude tirent leur sens d’un monde commun. La Chine peut donc être comprise comme une vaste forme historique de l’«être-jeté-là»: une civilisation jetée dans la mémoire de l’effondrement dynastique, de l’invasion étrangère, de la famine, de la révolution, de la guerre civile, de la discipline industrielle et de l’essor technologique.

Pourtant, Heidegger lui-même n’enseignait pas que chaque nation possède un Dasein collectif unique. Sa philosophie porte sur l’existence avant que celle-ci ne devienne une doctrine politique. Il avertissait également que la vie ordinaire sombre dans le das Man, le « On » anonyme qui pense, parle et juge à notre place. Une société de masse disciplinée peut résister au consumérisme occidental tout en produisant sa propre forme de conformisme anonyme. Les slogans changent, mais le danger demeure. Un peuple peut se perdre dans des modes importées, mais il peut également se perdre dans le langage officiel, la routine bureaucratique et l’obéissance numérique. L’échelle de la Chine n’abolit pas la question de Heidegger. Elle l’aiguise: le peuple chinois agit-il à partir d’une compréhension héritée de l’Être, ou l’État se contente-t-il d’organiser des millions de personnes en une version plus efficace du das Man?

9781593680374.jpgLe penseur russe Alexandre Douguine donne à cette question une forme géopolitique. Dans la Quatrième théorie politique, il retire le Dasein de la salle de séminaire pour le placer au sein des civilisations. Le libéralisme considère l’individu comme le sujet politique fondamental. Le marxisme choisit la classe. Le national-socialisme choisit la race ou la nation entendue en termes biologiques. Douguine recherche un autre sujet: un peuple existant par sa langue, sa mémoire sacrée, sa terre, ses coutumes, ses mythes et son destin historique. Un tel peuple ne peut être réduit à des électeurs, des travailleurs, des consommateurs ou du matériel génétique. Il constitue une manière authentique d’être au monde. Pour Douguine, il n’existe pas une humanité unique avançant sur une seule voie vers un seul système final. Il existe plusieurs civilisations, chacune possédant sa propre mesure du temps, de la justice, de l’ordre et de la vérité.

f521fc8c4ea059cb39b5e59ba97ad3be.jpgEn ce sens, la Chine n’est pas simplement un autre grand État se disputant une plus grande part d’un même monde occidental. Elle représente le retour de la pluralité civilisationnelle. La hiérarchie confucéenne, l’art légiste de gouverner, l’organisation marxiste, les échanges marchands, la mémoire ancestrale et l’administration numérique cohabitent au sein d’un même corps politique. Marx se tient aux côtés de Confucius; le portrait de Mao domine des villes bâties par le capital; des trains à grande vitesse traversent des régions où des temples perpétuent encore des rites plus anciens que de nombreux États européens. Ces éléments ne s’accordent pas selon les catégories occidentales, mais c’est précisément là tout l’enjeu. La modernité chinoise n’a pas besoin de devenir la modernité occidentale. Elle peut utiliser la machine sans accepter la théologie du premier propriétaire de celle-ci.

La pensée tardive de Heidegger ajoute une mise en garde. Il décrivait la technique moderne non comme un ensemble de dispositifs, mais comme une manière de dévoiler le monde. À travers cette façon technologique de voir, la nature devient une réserve d’énergie, la terre devient une ressource et l’homme devient un matériau humain. Heidegger appelait cette puissance ordonnatrice le Gestell, généralement traduit par «arraisonnement». La Chine a résisté à son absorption politique par l’Occident, mais elle n’a pas échappé à l’arraisonnement technologique. Ses usines, ses systèmes de surveillance, ses plans industriels, ses réseaux biométriques et ses programmes d’intelligence artificielle peuvent défendre la souveraineté tout en transformant le citoyen chinois en une unité mesurée et administrée. Une nation peut posséder ses machines et néanmoins finir par se voir à travers leurs yeux. La lutte la plus profonde n’oppose donc pas la technologie chinoise à la technologie américaine. Elle oppose la civilisation à une logique technologique qui réduit toute civilisation aux données, à la production et au contrôle.

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Douguine répondrait que la technologie doit être placée sous le contrôle du sujet civilisationnel. Le capital, le code et l’industrie sont des moyens, non des maîtres. Cela contribue à expliquer le modèle chinois. La richesse privée peut croître, mais elle ne possède pas le droit ultime de commander à l’État. Les entreprises peuvent devenir puissantes, mais le Parti peut les discipliner lorsque leur pouvoir paraît menacer l’autorité politique ou les priorités nationales. Les observateurs occidentaux qualifient cela d’arbitraire, car ils partent du principe que la propriété doit gouverner la politique. Pékin part de la position inverse: la propriété existe au sein d’un ordre politique et ne subsiste qu’aussi longtemps que cet ordre le permet. L’État chinois n’a pas aboli le capital. Il lui a refusé la souveraineté.

c94ac10792a2d700e27413ef9603dd04.jpgLe théoricien politique allemand Carl Schmitt reconnaîtrait immédiatement cette structure. Sa célèbre affirmation selon laquelle «est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle» ne signifie pas que la souveraineté consiste uniquement à proclamer l’état d’urgence. Elle signifie que tout système juridique repose en dernière instance sur un pouvoir capable de décider du moment où les règles ordinaires cessent de fournir une réponse. Le droit ne peut expliquer sa propre autorité ultime. Aux confins de l’ordre se trouve une décision. L’État libéral tente de dissimuler ce fait sous les tribunaux, les traités et le langage des experts. Les crises arrachent le voile. Quelqu’un décide quelles règles seront assouplies, quels intérêts seront protégés et quels dangers seront considérés comme mortels.

La souveraineté chinoise est schmittienne parce qu’elle refuse de prétendre que l’économie existe en dehors de la politique. Lorsque les sanctions, les droits de douane, les contrôles à l’exportation, la propriété des ports, les puces informatiques, les routes maritimes et les systèmes de paiement deviennent des armes, Pékin les traite comme telles. CK Hutchison, un conglomérat hongkongais contrôlé par la famille de Li Ka-shing, cherchait à vendre des dizaines de ports à l’étranger à un consortium dirigé par des intérêts occidentaux. Bien que l’entreprise soit sous contrôle privé, Pékin a soumis l’opération à un examen, craignant que des infrastructures stratégiques ne passent entre des mains occidentales. La transaction commerciale envisagée s’est ainsi transformée en affrontement géopolitique, montrant que les ports peuvent constituer des propriétés privées sur le papier tout en demeurant, dans la pratique, des instruments de la puissance étatique. En août 2026, la vente n’avait guère progressé et demeurait inachevée.

La distinction schmittienne entre ami et ennemi est elle aussi souvent réduite à un appel à la haine. L’argument de Schmitt était plus difficile et plus froid. L’ennemi politique n’est pas nécessairement mauvais, laid ou personnellement objet de haine. Il est la force organisée dont la puissance peut menacer le mode de vie d’une communauté. La politique commence lorsqu’un peuple est capable de nommer une telle menace et qu’il est prêt à s’en défendre. Pour Pékin, un droit de douane américain n’est donc jamais seulement une taxe, une interdiction frappant les semi-conducteurs n’est jamais seulement une réglementation commerciale, et une vente d’armes à Taïwan n’est jamais seulement un contrat. Chacun de ces éléments appartient à une lutte plus vaste visant à déterminer si la Chine définira elle-même son avenir ou si les limites de celui-ci seront fixées à Washington.

1d6acc4ece4d47d62f0acafb0b8a6c15.jpgTaïwan se trouve au centre de cette épreuve, car l’île réunit le territoire, la puissance maritime, la technologie et la légitimité nationale. Pékin la considère à travers l’histoire inachevée de la guerre civile chinoise et du siècle d’empiétements étrangers. Le gouvernement taïwanais se considère comme une communauté politique autonome dont l’avenir doit être décidé par son propre peuple. Le différend ne peut être dissous dans le langage de la gouvernance mondiale, car les deux parties partent de conceptions rivales de l’existence politique.

En août 2026, la Chine a procédé à un relevé des fonds marins à l’est de Taïwan et poursuivi les patrouilles de ses garde-côtes dans les eaux qu’elle revendique, tandis que Taïwan renforçait ses programmes de drones et préparait les îles Penghu à un blocus ou à une invasion. L’acier, les cartes, les relevés, les budgets et les itinéraires de patrouille portent désormais des arguments que les mots ne peuvent trancher.

413ZiGVMaqL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLa théorie ultérieure du Großraum (« Grand Espace ») élaborée par Schmitt va au-delà de l’État souverain. Il estimait que le monde était divisé en grandes régions politiques centrées sur des puissances assez fortes pour en exclure les interventions extérieures. Son modèle s’inspirait en partie de la doctrine Monroe: une puissance dominante établit un principe régional et avertit les empires étrangers de rester à l’écart. La conduite de la Chine en Asie orientale suit une logique similaire. Pékin ne veut pas simplement l’égalité au sein d’un Pacifique dirigé par les États-Unis. Il veut un ordre régional dans lequel les États-Unis ne puissent plus déterminer les limites de l’action chinoise à partir de leurs bases, de leurs alliances et de leurs routes navales longeant les côtes de la Chine. Taïwan, la mer de Chine méridionale, la péninsule coréenne et la première chaîne d’îles constituent autant d’éléments d’une même question spatiale: qui possède le droit de déterminer l’avenir de la région?

Cela ne signifie pas que la Chine soit déjà à la tête d’un bloc est-asiatique solidement établi. L’accord trilatéral de libre-échange entre la Chine, le Japon et la Corée du Sud demeure à l’état de projet. Les négociations ont débuté en 2012, se sont enlisées après leur seizième cycle en 2019 et ont depuis fait l’objet de promesses répétées de relance. En 2025, les trois gouvernements sont convenus d’œuvrer à la reprise des pourparlers, tandis que la Chine et la Corée du Sud poursuivaient des négociations séparées pour améliorer leur accord bilatéral. Le Japon et la Corée du Sud restent liés aux États-Unis par des alliances de sécurité, et les trois pays nourrissent de profondes méfiances historiques. La région ne constitue pas encore un orchestre unique placé sous la direction d’un chef chinois. Elle est un champ d’États dont les intérêts économiques les rapprochent, tandis que les craintes sécuritaires les éloignent.

En outre, la Chine n’a pas simplement rompu la diplomatie avec les États-Unis pour quitter la scène. Xi Jinping et Donald Trump se sont rencontrés à Pékin en mai 2026. Leur sommet a produit des résultats limités plutôt qu’un grand règlement, et une nouvelle rencontre est désormais en préparation aux États-Unis. Le conflit se poursuit par l’intermédiaire des droits de douane, des contrôles technologiques, de Taïwan, des restrictions sur les investissements et des systèmes de sécurité concurrents, mais la diplomatie demeure l’un de ses instruments.

Un État schmittien ne rejette pas la négociation. Il négocie parce qu’il sait que les accords reposent sur la puissance. Les sourires, les banquets et les déclarations communes n’annulent pas la distinction entre ami et ennemi. Ils la gèrent pour un temps.

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Le commerce pétrolier de la Chine avec la Russie obéit au même réalisme. La Chine a refusé d’accepter la prétention occidentale selon laquelle Washington, Bruxelles et Londres pourraient décider quelles ressources le reste du monde est autorisé à acheter. Les entreprises chinoises ne sont cependant pas intrépides. De grandes entreprises publiques ont parfois suspendu leurs achats lorsque le risque de sanctions devenait trop élevé, tandis que des raffineries plus petites et des réseaux maritimes opaques assumaient une part plus importante de la charge.

En juillet 2026, la compagnie pétrolière publique chinoise Sinopec a repris d’importants achats de brut russe à prix réduit, malgré la pression persistante de l’Occident sur le commerce énergétique russe. Le pétrole continue de circuler, mais non parce que la Chine aurait échappé au marché mondial. Il circule parce que Pékin met en balance le prix, la sécurité énergétique, le risque commercial et le partenariat géopolitique, sans accepter les sanctions occidentales comme une loi universelle.

Douguine-Theorie-scaled.jpgC’est ici que la multipolarité de Douguine rencontre l’ordre spatial de Schmitt. La multipolarité n’est pas un parlement de civilisations vivant dans une harmonie permanente. C’est un monde dans lequel aucune puissance ne peut présenter sa propre volonté comme une loi universelle. Chaque pôle protège un espace civilisationnel, construit ses propres institutions et évalue le danger à partir de sa propre position historique. Un tel monde peut être plus libre parce qu’il permet l’existence de plusieurs formes de vie. Il peut aussi être plus rude parce que les puissances rivales ne disposent d’aucun juge commun. Douguine insiste sur la pluralité, tandis que Schmitt nous rappelle que la pluralité produit des frontières, des décisions et des ennemis potentiels. La multipolarité ne met pas fin au conflit. Elle met fin au monopole de celui qui est autorisé à définir le conflit.

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Le national-bolchevisme arrive par une autre voie. Ernst Niekisch regardait l’Occident libéral et y voyait un système qui dissolvait les nations dans les marchés et transformait les citoyens en acheteurs. Il imaginait une union de la discipline nationale, de la propriété sociale, de la rigueur prussienne et de la résistance orientale à la puissance atlantique. La Chine n’est pas nationale-bolchevique: son histoire, sa culture et sa tradition révolutionnaire lui sont propres. Elle confirme néanmoins l’une des principales intuitions de Niekisch. La nation et le socialisme ne sont pas nécessairement ennemis. L’État peut utiliser les marchés sans permettre aux valeurs marchandes de définir la nation. Le travailleur, le soldat, l’ingénieur, le paysan et le fonctionnaire peuvent être intégrés à un même projet de survie nationale.

Le système chinois ne doit cependant pas être idéalisé comme une pure démocratie collective. Ses réalisations sont réelles: l’allongement de l’espérance de vie, l’éducation de masse, des infrastructures immenses, une grande profondeur industrielle, la réduction de la pauvreté, les progrès scientifiques et des villes reliées par le rail à une échelle que l’Europe ne peut plus égaler. Ses capacités de censure, de surveillance, de répression et d’intrusion bureaucratique sont également réelles. Un État peut servir son peuple et le contrôler en même temps. L’argument sérieux en faveur de la Chine ne consiste pas à dire que le pouvoir devient innocent lorsqu’il est exercé par le Parti. Il consiste à dire que tout ordre politique exerce un pouvoir, tandis que l’ordre libéral dissimule souvent sa propre coercition derrière les marchés, les plateformes privées, les partenariats entre services de renseignement, les formules juridiques et les leçons de morale. La Chine rend l’autorité de l’État plus visible.

Le Dasein chinois demeure donc une question plutôt qu’un fait établi. Il vit dans la langue, la nourriture, les obligations familiales, les rites ancestraux, la philosophie confucéenne, le sacrifice révolutionnaire, la discipline de l’usine, les programmes spatiaux, les applications de surveillance, les traditions villageoises et l’intelligence artificielle. Il ne dissout pas ces contradictions. Il les porte. Son avenir dépend de la capacité de l’État à les transformer en une forme historique vivante sans écraser le peuple dont l’existence donne un sens à cette forme. Si le Parti ne devient plus qu’une machine administrative, il reproduira le Gestell de Heidegger sous un drapeau rouge. Si le capital échappe à la supervision politique, la Chine deviendra une province de plus du marché. Si la mémoire ethnique devient un spectacle vide, la civilisation conservera ses symboles tout en perdant son âme.

39931c76796853a74db6b03053f3e946.jpgLa Chine avance désormais dans l’Histoire sans accepter la prétention occidentale selon laquelle celle-ci n’aurait qu’une seule direction. Sa souveraineté est schmittienne parce qu’elle décide. Sa pluralité civilisationnelle est douguinienne parce qu’elle nie qu’un modèle unique convienne à tous les peuples. Sa question la plus profonde est heideggérienne parce que la victoire industrielle ne répond pas à la question de savoir ce que signifie être. Le dragon s’est assuré des ports, des usines, des missiles, des centres de données, des voies ferrées, des marchés et un accès à l’espace. Il ne s’est pas assuré l’éternité. Aucune civilisation ne le peut. Mais il a recouvré le droit d’affronter son propre danger en son propre nom.

Le dragon continue de souffler. Le pétrole russe parvient à ses raffineries. Les navires et les patrouilles chinoises marquent les eaux contestées. Les ports restent pris entre les entreprises, les tribunaux et les États. Les négociations avec Washington se poursuivent sans rétablir la domination américaine, tandis que l’intégration de l’Asie orientale progresse sans encore devenir un Grand Espace chinois. La Chine n’a pas remplacé l’ancien monde par un nouveau monde achevé. Elle a plutôt rendu impossible de croire encore à l’ancienne prétention à une domination universelle de l’Occident. Le flambeau n’a pas été transmis au cours d’une cérémonie nette et ordonnée. Il repose au milieu des droits de douane, des câbles, des ports, des drones, des puces, des traités et du déclin démographique. La Chine tend la main vers lui, non pour éclairer l’ancienne voie, mais pour prouver que l’Histoire possède encore plus d’un chemin.

vendredi, 11 septembre 2026

Sahra la Rouge

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Sahra la Rouge

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/sahra-la-rossa/

Certains pourraient dire que la nouvelle politique allemande est déterminée par des femmes. Si ce n’était que ces femmes dérangent. Elles brisent les schémas établis, suscitent des doutes, voire une véritable angoisse.

Sahra Wagenknecht est la dirigeante du BSW, une formation d’extrême gauche qui porte d’ailleurs son nom. Une transition vers un nouveau parti, après la rupture retentissante de Wagenknecht avec Die Linke, le parti de la gauche radicale allemande dont elle était vice-présidente.

En simplifiant beaucoup, Wagenknecht est une «rouge-brune»: elle associe les revendications propres à une gauche communiste, dont elle est issue par sa formation politique, à la défense de l’identité nationale allemande. Notamment face à une immigration incontrôlée qui tend à dénaturer l’Allemagne et qui finit par appauvrir les classes prolétariennes.

Or, lors des élections en Saxe-Anhalt, le BSW a recueilli 5,4% des voix. Des voix qui deviennent essentielles pour former un gouvernement dirigé par l’AfD.

En effet, le parti de droite a obtenu 44,5%. Un score considérable, mais insuffisant pour prendre la tête du gouvernement du Land.

Wagenknecht s’est déclarée disposée à conclure un accord. Grâce à son vote favorable, ou même à sa simple abstention, l’AfD pourrait prendre la direction du Land.

Il ne s’agit pas seulement d’un événement local, circonscrit à une réalité limitée. Il s’agit plutôt d’un signal politique très clair.

Réfléchissons-y bien…

La droite populiste et l’extrême-gauche s’allient. Pour gouverner en opposition à la vieille nomenklatura qui domine la scène politique depuis des décennies.

Ce n’est plus une lutte entre la droite et la gauche, mais plutôt un affrontement entre le haut et le bas.

Autrement dit, entre les forces qui émergent des profondeurs d’un peuple las et en colère, et ceux qui, au cours de ces dernières années, ont décidé de l’avenir de l’Allemagne.

Mais qui ont conduit le pays non seulement au bord de la guerre avec la Russie, mais aussi — et surtout — dans une crise économique sans précédent dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre.

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L’AfD et le BSW ont des origines et des couleurs politiques différentes. Ils représentent néanmoins le soulèvement du peuple allemand contre de prétendues élites qui ne répondent qu’au pouvoir de la finance mondiale.

Et ce qui se passe en Saxe-Anhalt n’est qu’un signal. Le début d’un processus qui pourrait bientôt gagner toute l’Allemagne.

Le falot Merz tentera certainement tout ce qui est en son pouvoir pour enrayer cette menace contre son propre pouvoir et, surtout, contre celui de ses maîtres.

Mais s'il y parviendra est une tout autre affaire.