mardi, 03 novembre 2026
Coup d’État polonais et autres scories

Coup d’État polonais et autres scories
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/golpe-polacco-ed-altri-cascami/
On en parle, et énormément, sur les réseaux sociaux, mais presque pas dans les grands médias. Ceux qui, désormais, semblent réduits à de simples caisses de résonance de la Voix de leurs maîtres.
L’histoire, à vrai dire, est simple. Et extrêmement claire.
Donald Tusk, Premier ministre polonais, a tenté un coup d’État. En cherchant à imposer, par la force, une nouvelle présidente du Tribunal constitutionnel. En occupant, avec la police à son service, les centres du pouvoir à Varsovie.
Le président polonais, Karol Nawrocki, qui effectuait un voyage diplomatique en Afrique, a brusquement fait demi-tour.

Et, en quelques heures, il a rétabli l’ordre constitutionnel. En chassant la nouvelle présidente du Tribunal, improvisée et imprudente.
Et en rétablissant, de fait, la légalité dans le pays, grâce aussi à la mobilisation populaire contre le coup d’État de Tusk.
Honte et déception pour Bruxelles, l’OTAN et certains gouvernements européens dont Tusk est le favori.
Qui voulaient ce coup d’État, l’appelaient de leurs vœux et l’ont favorisé.
Car même un aveugle verrait que le coup d’État de Tusk était voulu et piloté par des centres de pouvoir bien éloignés de Varsovie.
Or, il est évident que le silence embarrassé de l’Occident a une origine bien précise.
Quelles que soient les contorsions intellectualistes auxquelles on puisse se livrer, les acrobaties intellectuelles et les circonlocutions alambiquées, cette fois, il est tout simplement impossible de rejeter la faute sur le Croquemitaine. Sur Vladimir Poutine.
Car les Polonais n’aiment pas les Russes. Bien au contraire, ils nourrissent depuis toujours un nationalisme farouche essentiellement dirigé contre Moscou.
La nostalgie d’un passé assez lointain où la Pologne dominait, comme le rappelle Tarass Boulba.
Et, surtout, une rancœur mûrie et trempée au fil de nombreuses décennies de sujétion forcée.
Seulement, ne pas aimer la Russie est une chose. Aller inutilement au massacre pour servir les intérêts des centres de spéculation internationaux en est une tout autre.
C’est ce que Tusk aurait voulu faire après le coup d’État.
À présent, naturellement, la situation est bloquée. Le retour résolu et décisif de Nawrocki a fait échouer le coup d’État. Et rétabli, au moins en partie, la légalité.

Cependant, Tusk reste retranché dans son pouvoir. Et bénéficie du soutien de l’UE et de l’OTAN.
Cela pourrait facilement conduire à un affrontement violent, qui ne serait pas seulement institutionnel. À une véritable guerre civile.
Une chose est toutefois certaine.
La Pologne est hors jeu. Et elle le restera un bon moment.
Le Tsar, de loin, en rit probablement.
L’une de ses « prophéties » est en train de se réaliser.
La Russie n’a rien besoin de faire. La coalition « européenne » ne tardera pas à voler en éclats toute seule.
20:00 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, pologne, europe, affaires européennes, karol nawrocki |
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L’aspiration impériale de l’Europe dans l’essai de Vincenzo Pellegrino

L’aspiration impériale de l’Europe dans l’essai de Vincenzo Pellegrino
Le chercheur part du concept de Patrie qui, selon lui, « ne peut être réduite à une entité statique […] Elle est plutôt un projet vivant, dynamique, animé par une tension intrinsèque vers l’expansion, l’universalité ».
Par Giovanni Sessa
Source: https://www.barbadillo.it/134602-laspirazione-imperiale-d...
L’Europe actuelle est un fantôme politique, une institution supranationale au caractère épidémique, pour reprendre les termes par lesquels le philosophe Andrea Emo définissait la démocratie libérale. Ses décisions, absolument insignifiantes sur le plan de la politique internationale, en une période historique comme la nôtre, où la guerre se déroule également à l’intérieur des frontières du Vieux Continent, sont «subies» par les peuples européens.
Dans un contexte géopolitique complexe, dont les issues possibles ne sont pas entièrement claires, il est naturel de s’interroger à nouveau sur l’état présent des choses. C’est ce que fait Vincenzo Pellegrino, chercheur en géopolitique, dans son ouvrage Impero. Una necessità storica (Empire. Une nécessité historique), disponible en librairie grâce aux éditions Aurora. Le livre se compose de six chapitres denses et se termine par une annexe réunissant des essais thématiques parus sur le blog de l’Association Aurora. Le texte est enrichi d’une introduction de Davide Fini et d’une postface de Lorenzo Maria Pacini.
L’auteur part d’une tentative de redéfinition du concept de Patrie qui, selon lui, «ne peut être réduite à une entité statique […] Elle est plutôt un projet vivant, dynamique, animé par une tension intrinsèque vers l’expansion, l’universalité» (p. 17). Les dynamiques géopolitiques, aujourd’hui encore, «obéissent à des logiques impériales» (p. 17), le plus souvent dégradées en logiques simplement «impérialistes».
L’un des principaux objectifs du livre est de préciser la différence entre l’idée d’empire et les impérialismes historiques et contemporains: «L’empire […] n’est pas seulement une institution politique, mais une force culturelle, spirituelle et philosophique qui incarne l’aspiration de l’humanité à un ordre supérieur, un projet […] qui intègre dans le respect des différences» (p. 21).

Pellegrino interprète l’Empire romain comme un paradigme vers lequel se tourner pour sortir de l’impasse contemporaine. Il incarnait une idée de civilisation fondée sur trois piliers essentiels: «le latin comme langue véhiculaire, le droit romain comme cadre juridique […] et une infrastructure administrative et matérielle qui reliait la Méditerranée au sein d’un système unique et cohérent» (p. 21). L’impérialisme, à l’inverse, est «un processus dans lequel l’aspiration à un ordre universel se pervertit en un système de domination oppressive, caractérisé par […] l’exploitation économique et culturelle et la suppression des identités locales» (p. 22). Une réduction au Même.
En ce sens, la conquête espagnole de l’Amérique du Sud fut impérialiste, tout comme l’expansion coloniale anglaise: autant d’exemples historiques qui représentent une véritable trahison de l’idée d’empire.
Le droit romain ne visait pas simplement à créer des sujets, puisqu’il transformait les peuples de l’empire en citoyens.

Les routes romaines furent le symbole d’une unification qui dépassait la simple réduction des distances géographiques; elles furent le symbole d’une unité spirituelle.
L’exégèse de l’empire proposée par Pellegrino est tributaire des thèses de Pagden, qui le conduisent à voir dans la philosophie hégélienne de l’histoire, centrée sur l’«esprit du monde», un moment essentiel de la réactivation de cette idée — ce sur quoi l’auteur de ces lignes nourrit plus que quelques doutes.
Le thème le plus important qui se dégage de ces pages visant à actualiser l’idée impériale nous semble être l’attention que l’auteur porte au rôle possible de l’Italie: «L’Italie, héritière de la tradition romaine […] a vocation à être une force civilisatrice […] surtout dans le bassin méditerranéen», carrefour crucial, dans la conjoncture historique où nous nous trouvons, pour les dynamiques géopolitiques en cours. Ce thème est traité avec force détails dans le chapitre IV.
Jusqu’à présent, les gouvernements italiens ont manqué de la volonté politique nécessaire pour jouer un rôle de premier plan au sein de la communauté internationale.
Les principaux facteurs sur lesquels nos gouvernants devraient miser sont:
1) les stratégies pratiques à tirer de l’exemple romain;
2) la valorisation du patrimoine culturel italien;
3) l’exploitation de notre position géographique, marginalisée par les contraintes européennes.
En un mot, Pellegrino appelle à une souveraineté active «qui redéfinisse les modalités de la participation italienne à l’ordre européen et développe […] des capacités de projection autonomes en Méditerranée» (p. 138).
Précisons-le: il ne s’agit pas d’envisager un retour à l’Antiquité, ni d’une position politique réactionnaire, mais plutôt, comme le précise l’auteur, d’une reprise de la vision de l’histoire propre à Vico. Les «cours et retours» de Vico ne constituent pas une conception déterministe de l’histoire: «ils reconnaissent que les problèmes fondamentaux de la coexistence politique se présentent à nouveau sous des formes différentes» (p. 141). La souveraineté active ne peut s’exercer que dans le cadre d’une conception ouverte de l’histoire, où l’origine peut être reconquise, mais aussi définitivement perdue.
Dans les autres chapitres d’Impero. Una necessità storica, Pellegrino s’attarde d’abord sur la géopolitique des empires — également examinée par Pacini, avec une argumentation pertinente, dans la postface —, puis étudie les puissances impériales présentes sur l’échiquier contemporain, avant de se pencher sur l’empreinte culturelle des empires et sur la nécessité de créer un nouveau langage commun.
Dans ce contexte, les exégèses que Pellegrino propose de certaines œuvres cinématographiques contemporaines présentent un intérêt particulier. Parmi les films qu’il examine figurent Dune et Star Wars.

En conclusion, nous estimons que les thèses de Pellegrino sont d’une actualité pressante, à condition qu’elles soient étayées par les observations du philosophe Andrea Emo (photo) sur le sens profond de l’Europe. Pour le philosophe vénitien, l’Europe est, par vocation, une «terre du couchant», un laboratoire permanent, toujours en chantier, où toute forme politique qui prétend se fixer définitivement est destinée à se dépasser, puisque tout est exposé à l’origine, au baptême du «néant de l’étant», ce principe qui vit en nous, dans la physis et, par conséquent, également dans l’histoire.
* * *
Vincenzo Pellegrino, Impero. Una necessità storica, introduction de D. Fini, postface de L. M. Pacini, Aurora Editrice, 224 pages, 16,00 euros.
19:43 Publié dans Livre, Livre, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livre, europe, idée impériale, empire |
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Musk, Trump, Zelensky et Starlink

Musk, Trump, Zelensky et Starlink
Alexandre Douguine
Présentateur: Nous allons aborder un sujet très proche de nous, d’une grande importance et, si vous voulez, « élevé » — ne serait-ce qu’en termes de distance et d’altitude orbitale.
Le réseau de satellites Starlink se retrouve une fois encore au cœur des débats, des polémiques et des justifications les plus vifs. Elon Musk a fait une série de déclarations retentissantes. Il apparaît que les forces ukrainiennes auraient exploité certaines failles techniques du système — en clair, contourné des restrictions, piraté des fonctionnalités et utilisé le service commercial Starlink à des fins purement offensives pour le ciblage de frappes, ce qui, selon Musk, est catégoriquement inacceptable. Musk a promis de combler toutes les failles et de ramener l’ensemble à des paramètres strictement civils. Zelensky a déjà indiqué que les communications avaient été rétablies, mais, dans le même temps, les déclarations émanant de Kiev montrent clairement que l’on s’attend à tout moment à de nouvelles mauvaises surprises de la part de Musk et de son système.
Parallèlement, Musk lui-même a déclaré sans détour que Starlink était la seule raison pour laquelle la ligne de défense ukrainienne ne s’était pas encore complètement effondrée.

Alexandre Guélievitch [Douguine], que signifie tout cela à l’heure actuelle ? S’agit-il simplement d’un prétexte commode et d’un règlement de comptes tactique au sein de l’establishment américain à l’approche des élections nationales, ou est-ce le signe que toute cette pyramide technologique commence réellement à vaciller et qu’une fracture systémique apparaît dans le dispositif militaro-technique de l’Occident?
Alexandre Douguine : Tout d’abord, Musk — comme Trump au tout début, et comme l’écrasante majorité du mouvement MAGA, à l’exception des néoconservateurs, qui ont malheureusement considérablement renforcé leur influence ces derniers temps — était opposé à cette guerre. Trump lui-même et le noyau du mouvement MAGA étaient initialement opposés au soutien financier et militaire au régime de Zelensky, opposés à l’entraînement des États-Unis dans un conflit avec l’Iran, et insistaient pour que l’Amérique se concentre exclusivement sur son programme de politique intérieure.

Cependant, le puissant lobby sioniste aux États-Unis, allié aux néoconservateurs, a de fait contraint Trump à s’enliser dans la confrontation avec l’Iran. Ils continuent à attiser systématiquement la russophobie systémique — rappelons, par exemple, la célèbre initiative législative de Lindsey Graham (photo). Fait remarquable, ce sont exactement les mêmes personnes. Mark Levin, Ben Shapiro: des néoconservateurs typiques et, en même temps, des sionistes militants. Pour ce groupe de sionistes américains, les orientations pro-israéliennes, anti-iraniennes et antirusses ont toujours coïncidé avec un soutien inconditionnel à Zelensky — en contraste flagrant avec les positions du partisan ordinaire de MAGA.
Et, au sein de cet ensemble, Musk était l’un des représentants les plus marquants de la « première vague » de MAGA. Il a créé l’organisme chargé d’améliorer l’efficacité de l’appareil d’État, le DOGE, et a démantelé progressivement les programmes de l’USAID. Mais lorsque Trump a pris ce tournant sioniste et néoconservateur, Musk a semblé se murer dans le silence. Au moment des événements internationaux les plus importants, des bouleversements tectoniques, il s’est délibérément tenu à l’écart et a commenté des choses parfaitement insignifiantes — par exemple, en se vantant de sa merveilleuse IA Grok et des belles images de style anime qu’elle pouvait générer.

Ce fut une véritable émigration intérieure dans l’espace numérique. Il s’est retiré de la grande politique, s’est cantonné strictement au domaine des affaires et a cessé de livrer des analyses géopolitiques, alors qu’auparavant il s’exprimait à pratiquement chaque occasion.
Et maintenant, on le ramène partiellement au service de l’État — à de grands contrats, assortis de pouvoirs spécifiques — et il a recommencé à s’exprimer. À mon avis, une nouvelle politique « post-trumpiste » prend actuellement forme, dans laquelle Musk est appelé à jouer l’un des rôles clés.
C’est précisément pour cette raison que des thèmes à moitié oubliés reviennent au premier plan : une critique acerbe de l’engagement dans le conflit avec l’Iran, des accusations contre l’Union européenne, les mondialistes et le Parti démocrate, selon lesquelles ce sont eux qui ont déclenché le massacre sanglant entre Russes et Ukrainiens.
Musk a publié un message retentissant, déclarant explicitement: «Maudits soient ceux qui ont appelé à cette guerre, qui a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes!». C’était un coup direct et dévastateur porté aux néoconservateurs au sein du Parti républicain ainsi qu’aux démocrates. Cela concerne à la fois la guerre elle-même et l’aide insensée apportée à Kiev.

Musk s’en est immédiatement pris à Zelensky, affirmant sans détour que cet homme ne veut absolument pas la paix et ne fonctionne que sur la base de la guerre. Ces formulations étaient extrêmement dures.
Quant à la Russie, même Trump essaie de maintenir une position relativement mesurée: il n’est pas un russophobe enragé et primaire comme ses adversaires démocrates ou ses alliés néoconservateurs, et il tente de préserver un certain équilibre. Bien que, comme nous le voyons clairement, il soit loin d’être libre de suivre pleinement sa propre ligne.
Et il est ici extrêmement important que les critiques de Musk visent aussi directement le déclenchement d’une guerre contre l’Iran. Le terme « fauteurs de guerre », dans ses reproches, s’applique avec la même force au théâtre ukrainien et au théâtre moyen-oriental.
Peut-être s’agit-il en partie d’une subtile manœuvre électorale, car les sondages montrent implacablement qu’à un certain stade, Trump a rapidement dilapidé sa réserve d’or qui était le soutien dont il jouissait parmi les partisans fidèles du MAGA des débuts. Il a méthodiquement repoussé le noyau idéologique, estimant pouvoir se passer de lui.

Permettez-moi de rappeler que, dans ses publications sur Truth Social, il s’est emporté contre les dirigeants les plus loyaux et les plus convaincus de ce mouvement — Tucker Carlson, Marjorie Taylor Greene, Megyn Kelly, Alex Jones et Musk lui-même. Pourtant, c’est précisément cette cohorte d’idéologues qui lui a, pour l’essentiel, apporté la victoire, en lui procurant la marge décisive dont les républicains traditionnels étaient dépourvus. D’ailleurs, J.D. Vance est issu du même cercle.
Et maintenant, cette force profonde, extrêmement intéressante à observer, commence à se manifester ouvertement en Amérique. Elle est fondamentalement opposée au soutien militaire à Kiev.

En même temps, Musk est un pragmatique endurci et un homme d’affaires. Il trace une ligne claire: le dispositif militaire Starshield relève directement des prérogatives du Pentagone et de l’État américain, et Musk lui-même n’y prend formellement aucune décision. Bien sûr, auparavant, il fermait les yeux sur la manière dont les Ukrainiens pirataient sans vergogne le système commercial Starlink et l’utilisaient pour des frappes offensives. Mais le simple fait qu’il ait cessé de fermer les yeux et commencé à dresser publiquement des barrières constitue un symptôme de la plus haute importance.
Il ne s’agit pas simplement d’agitation préélectorale ni d’une tentative de reconquérir, pour le bénéfice de Trump, un électorat désillusionné. Tout cela est beaucoup plus profond: nous entrons progressivement dans l’ère post-Trump. Aux États-Unis se cristallise une immense et puissante force conservatrice et isolationniste, opposée au lobby sioniste, à la guerre en Ukraine, aux mondialistes et aux bureaucrates européens. En raison de la politique maladroite de Trump, et, par endroits, elle a tout simplement ratée, cette masse de plusieurs millions de personnes s’est retrouvée politiquement orpheline. Une lutte acharnée se déroule maintenant pour déterminer qui la dirigera et sous quelles bannières elle sera ralliée. Les démocrates se frottent déjà les mains, comptant dresser leurs adversaires les uns contre les autres et organiser une chasse aux figures clés de MAGA.
Mais il faut envisager le problème plus largement. Nous ne devons pas ramener l’analyse à un niveau enfantin: «Musk a coupé Starlink — bravo; il ne l’a pas coupé — mauvais point». Nous devons comprendre clairement ceci: nous sommes en état de guerre directe avec les États-Unis, et Trump ne met pas fin à cette guerre.
L’issue idéale serait peut-être que les dirigeants des trois grandes puissances — Poutine, Trump et Xi Jinping — se rencontrent sans aucun intermédiaire, sans Ukrainiens ni Européens, afin que ces derniers ne viennent tout simplement pas leur mettre des bâtons dans les roues. Aujourd’hui, nous avons un monde tripolaire pleinement constitué. Et les véritables dirigeants de ces trois États-civilisations devraient s’asseoir à la même table et négocier directement entre eux.
Il est révélateur que Trump lui-même laisse périodiquement échapper: «L’Ukraine ne m’intéresse absolument pas, je ne veux pas en discuter; parlons plutôt de stabilité stratégique et d’arsenaux nucléaires». Pour lui, le dossier ukrainien est une question périphérique et secondaire. Mais, sous la pression étouffante de forces internes et externes, il est contraint de poursuivre cette ligne. Alors qu’il est enlisé dans une multitude de conflits, abandonner le soutien à Zelensky serait la mesure la plus rapide et la plus douloureuse pour les démocrates, et une mesure que le pays tout entier accueillerait favorablement. Mais Trump est malheureusement pieds et poings liés et ne dispose pas d’une souveraineté suffisante pour prendre cette décision de sa propre initiative.
11:09 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, donald trump, états-unis, elon musk, starlink, ukraine, volodymyr zelensky |
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Évocation de Guillaume Faye, partie II: La Convergence des catastrophes

Évocation de Guillaume Faye, partie II:
La Convergence des catastrophes
par Pierre-Emile Blairon
Guillaume Faye a édité en 2004 un livre intitulé La Convergence des catastrophes sous le pseudonyme de Guillaume Corvus aux éditions DIE ; ce livre fut traduit en anglais en 2012 par Christian Kopff et édité par Arktos.
Ce livre constitue l’un des piliers de la pensée de Guillaume Faye, au même titre que « l’archéofuturisme » ou « l’ethnomasochisme », expressions qu’il a inventées et qui sont entrées dans le langage courant.
Guillaume Faye a repris en partie, dans les toutes dernières pages de son essai, un texte que j’avais écrit dans la revue Roquefavour[1] que j’ai créée et animée de 1994 à 2003.
Je n’avais pas lu La Convergence des catastrophes ; Guillaume me faisait envoyer tous ses livres dès leur parution ; pas celui-ci ; l’article en question datait de février 2003, publié dans le n° 17 de la revue Roquefavour, une revue bien modeste, du nom de l’endroit où j’habitais à l'époque ; elle était sous-titrée : revue de spiritualité de tradition européenne ; je crois que Guillaume n’aurait pas aimé reprendre cette dénomination ne serait-ce que de l’écrire en souriant malicieusement ; il y avait au moins un mot qu’il aurait écorché : spiritualité. En vérité, Guillaume n’aimait rien de ce qui avait trait à l’ésotérisme[2].
Il était formé à la rationalité sévère du monde grec et à la robustesse romaine, pas à l’imaginaire celte et à ses univers fantastiques qui ne s’embarrassent pas de logique. D’ailleurs, ce libellé n’avait pas eu beaucoup de succès non plus dans les cercles grécistes attachés, certes, au « paganisme », mais un paganisme trop contenu, à mon sens, dans la sphère terrestre, humaine, trop humaine, le lignage, le sol et le sang, sans lien avec la transcendance du monde des dieux qu’ils préféraient se figurer dans un environnement domestique, plus familiers et moins effrayants que ceux qui évoluaient dans cette maison flamande du roman de Jean Ray, Malpertuis ; pourtant, ce monde fabuleux ou féérique aurait pu constituer déjà une voie vers ces univers inconnus et pourtant parallèles au nôtre.
La Convergence des Catastrophes, un focus tiré de L’Archéofuturisme
La Convergence des catastrophes est un ouvrage postérieur de six ans à L’Archéofuturisme ; il en constitue une sorte de zoom sur ce point précis sur lequel Guillaume Faye a souhaité revenir : toutes les anciennes sociétés traditionnelles savaient que les civilisations sont non seulement mortelles, mais aussi qu’elles vivent sur un mode cyclique, naissance-vie-mort, qui se traduit chez les Indo-Européens par le système des quatre âges[3] pour la perception du temps, et celui de la trifonctionnalité pour la perception de l’organisation de la société[4].
Et elles meurent toutes de la même façon : une conjonction, ou une convergence, de catastrophes, qui sont à la fois, et simultanément, provoquées par l’homme et par la nature ; le prototype de ces événements qui reviennent périodiquement (dans un laps de temps de plusieurs dizaines de milliers d’années quand même) est l’exemple légendaire de l’Atlantide, raconté par Platon, une île immense qui disparaît, engloutie par un fantastique tsunami, suivi d’un déluge, les Dieux ayant voulu punir une société policée qui retournait à la barbarie parce que les hommes dégénérés ont trahi les principes moraux qui l’avaient fondée. C’est Mircea Eliade, l’historien des religions, l’un des fondateurs et l’un des chercheurs les plus renommés de cette discipline, tout comme son collègue et contemporain Georges Dumézil, qui a consacré sa vie à cette étude.



Ce corpus de connaissances a été augmenté, toujours à la même époque, par deux métaphysiciens (la métaphysique, une branche d’origine aristotélicienne de la philosophie, étant celle qui cherche à comprendre ce qui existe au-delà des apparences sensibles), je veux parler de René Guénon et de Julius Evola[5], et il faut ajouter à ces pionniers l’inventeur lui-même du concept de Tradition primordiale, l’Indien Tilak, qui travaillait sur un plan plus concret à rechercher l’emplacement du continent hyperboréen sous les glaces de l’Arctique d’où est partie, sur toute la surface de la Terre, toute cette connaissance primordiale.
Dans L’Archéofuturisme, qui commence par l’évocation de La Convergence des catastrophes, Guillaume Faye définit ce qu’il entend par ce mot archéofuturisme, page 42 : « penser ensemble les avancées de la technoscience et le retour aux solutions traditionnelles de la nuit des temps. Tel est peut-être le vrai nom de la postmodernité, aussi éloignée du passéisme que du culte idiot de l’ ʺactuelʺ. Rassembler selon la logique du ʺetʺ et non point du ʺouʺ la plus ancienne mémoire et l'âme faustienne car elles s'accordent. Le traditionalisme intelligent est le plus puissant des futurismes et inversement. Réconcilier Evola et Marinetti[6]. C'est le concept deʺ modernitéʺ, né de l'idéologie des Lumières, qu'il faut assécher. Il ne faut pas associer les Anciens aux Modernes mais les anciens aux Futuristes. »
J’ai coutume de rappeler un vieux dicton russe à ce sujet qui résume parfaitement ce point de vue : le passé n’est pas un port, c’est un phare.
Refaire le monde en permanence
Guillaume, dont l’énergie était inépuisable, et dont le cerveau fonctionnait à la vitesse d’une I.A. (Intelligence artificielle) voulait, en permanence, refaire le monde en ignorant (volontairement) qu’il n’y a jamais rien de nouveau sous le Soleil, et que tout a déjà été inventé. Admettre cette évidence revenait, pour lui, à se taire.
Guillaume en profitera, lors de la rédaction de La Convergence des Catastrophes pour faire une mise à jour du concept initial : L’archéofuturisme.
La Convergence des Catastrophes nous apprend pour quelles raisons notre brillante civilisation européenne est en train de mourir et donne les remèdes qui permettraient de la faire repartir après l’inévitable chaos qui arrive à une vitesse grand V ; d’ailleurs, Guillaume avait fixé une date fatidique dès le début de son livre avec une acuité digne des plus grands visionnaires puisque, mort quelques mois avant, il ignorait tout du cataclysme qui allait bouleverser toutes les données dont disposait l’Humanité au début de l’année 2020[7] avec cette fausse pandémie et ces faux vaccins inventés par une engeance mondialiste qui a pris le pouvoir à cette époque et qui le conserve encore :
« Une série d’enchaînements dramaturgiques convergent vers un point fatidique, que j’estime au début du XXIe siècle entre 2010 et 2020, pour précipiter dans le chaos le monde que nous connaissons, avec l’ampleur d’un séisme civilisationnel. Les ʺlignes de catastrophesʺ concernent l’écologie, la démographie, l’économie, la religion, l’épidémiologie, et la géopolitique. »
Guillaume Faye, la fureur de vivre
Cet ouvrage est plein du bouillonnement qui était l’habituelle attitude de notre ami, excessif en tout, dans la débauche[8] comme dans l’exaltation du sublime, l’un et l’autre état étant considéré par lui comme inhérent à la vie. Guillaume Faye m’a toujours fait penser au personnage incarné par James Dean, mort à 24 ans dans un accident de voiture, éternel adolescent rebelle dont le film emblématique sorti en 1955 ne s’appelait pas par hasard La Fureur de vivre, un personnage devenu après sa mort une icône intemporelle.
C’est ce qui est en train de se produire avec la stature de Guillaume Faye, 7 ans après sa mort, déconsidéré et rejeté par ceux qui l’entouraient, du temps de son vivant, dans son microcosme parisien, et qui est maintenant adulé par ces jeunes gens issus de ces mêmes milieux, qui n’ont même pas conscience des outrages que leurs aînés lui ont fait subir.
Temps linéaire et temps cyclique
Guillaume ne m’a pas envoyé son livre parce qu’il commence par cette phrase : « Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est menacée par une convergence des catastrophes. »
Désespérant. « Pour la première fois » ? J’ai passé les deux tiers de ma vie à essayer de faire comprendre à mes contemporains, avec un acharnement méthodique qui agaçait mes proches, la nécessité de prendre en compte la relativité du temps, mais aussi de l’espace, qui faisait notre condition humaine, que l’étalon de durée d’une vie humaine (soit, à l’heure actuelle en Europe, 85 ans) est une poussière dans l’immensité du temps, des milliards d’années, et qu’il était vraisemblable que des dizaines de civilisations, voire des centaines, semblables à la nôtre, aient pu se succéder. Que ce processus n’était rien que naturel puisqu’il s’inscrit dans l’histoire du cosmos qui est une histoire cyclique, comme tout processus naturel terrestre : hommes, plantes, animaux, saisons, nuits, jours, etc. vivent et meurent à ce même rythme cyclique. Et voilà que Guillaume m’assène cette phrase comme une bonne gifle d’entrée : « Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est menacée par une convergence des catastrophes. »
Cette dernière phrase va à l’encontre de ce que les anciennes grandes civilisations, y compris les civilisations grecque et latine dont s’est nourri Guillaume, avaient compris : tout ce que nous vivons sur cette planète est de nature cyclique ; le temps n’est pas linéaire[9], comme le croient chacun des trois monothéismes qui adorent tous les trois le même Dieu avec quelques variantes.
Trois sectes qui ont « réussi », et qui ont donc obtenu le label « religion », issues toutes les trois de la même région et qui ont toutes les trois envahi et/ou dominé le monde.
- Pour les hébreux (qui seront ensuite Israélites et juifs) : un dieu jaloux créé par eux-mêmes au seul usage, et au seul bienfait, d’eux-mêmes.
- Pour les musulmans : un dieu guerrier adapté à l’époque où il était urgent de se doter de règles de vie commune (en ce qui concerne l’islam: dans les moindres détails, même les plus scabreux) nécessaires garde-fous pour des populations primitives qui n’en avaient aucune et de contenter ces dernières dont la seule raison de vivre était de s’approprier les biens et les femmes de la tribu voisine. Ces règles n’ont pas changé d’un iota depuis leur création pour les deux communautés sémites : juifs et arabes.
- Pour les chrétiens : chassés de Palestine à la fois par les juifs et les Romains, la secte s’est réfugiée en Europe et a si bien adapté ses dogmes aux populations païennes locales qu’elle a fini par les convertir donnant naissance à un pagano-christianisme à vocation universelle appelé catholicisme (universel : traduction du mot grec katholikós)

Retour vers le futur : uchronie
Je me demande encore pourquoi Guillaume a cru nécessaire d’écrire un deuxième livre sur le même sujet, La Convergences des Catastrophes après L’Archéofuturisme ; je me demande aussi pourquoi commencer un livre avec une affirmation qu’il va entièrement démolir à la fin du même livre.

Je disais en début d’article que la fin de La convergence des catastrophes est consacrée en partie à la reproduction de l’article que j’avais rédigé pour Roquefavour en février 2003 ; vous trouverez en annexe le texte repris par Guillaume[10] ; j’ai rêvé, en découvrant cette étrange conclusion qui vient en opposition à ce qu’il écrivait au début de son ouvrage, que si Guillaume Faye avait consenti à s’intéresser enfin à tout un pan de la connaissance humaine, celle que j’exposais à travers ses textes les plus anciens, rédigés par nos plus anciens géniteurs, cela aurait pu changer sa vision du monde.
Vous verrez que dans ce texte en annexe, Guillaume Faye adopte exactement toutes les conclusions et les prédictions de la Tradition qui s’est forgée au cours des millénaires de l’observation des astres et de la nature par nos anciens, aux antipodes, donc, des premières lignes de cet ouvrage ; je m’étonne qu’il ait eu besoin d’écrire ce livre mais aussi qu’il ait eu besoin de se donner un pseudonyme.
Nous verrons dans la partie III de cet article consacré à Guillaume Faye quelles furent les suites qu’il souhaitait donner à cette découverte, nouvelle pour lui, d’une aussi ancienne humanité, la nôtre, qu’il semblait considérer, de prime abord, détentrice d’une sage connaissance.
Annexe de l’article : Evocation de Guillaume Faye, partie II, La Convergence des Catastrophes, reprise des dernières pages de l’ouvrage : 215 à 218.
« Un des disciples de Daniélou et d'Eliade, Pierre-Émile Blairon (Je précise, je rectifie : je ne suis le disciple de personne, même si je reconnais que je dois ce que je sais, en partie, à des modèles, des exemples d’hommes, de femmes, d’écrivains illustres ou de simples amis, à qui je suis redevable, mais je n’ai pas de « maîtres » P.E.B.), dirigeant de la très sérieuse revue traditionaliste Roquefavour, doute de la vérité de l'histoire officielle et de son archéologie :
ʺAlain Daniélou reprend l'hypothèse de tous les spécialistes honnêtes des civilisations anciennes, à savoir qu'il est peu vraisemblable, depuis que l'homme habite notre planète, que doive être accréditée la thèse linéaire d'une humanité unique dont les archéologues, anthropologues, ethnologues, ne cessent de reculer la naissance sans en tirer les conséquences. À savoir que les thèses officielles, dans leur dogmatisme forcené, se refusent à admettre l'idée même que des dizaines, voire des centaines de civilisations, spirituellement ou techniquement aussi évoluées que la nôtre, aient pu apparaître et disparaître sans laisser de trace ou bien, lorsque ces traces existent, de refuser de les prendre en compteʺ (Roquefavour, février 2003)
Le même auteur estime que ʺla similitude des deux déclins, celui des Assours et le nôtre, est hallucinante. Aussi, pourrions-nous accorder quelques crédits aux prédictions des textes sanskrits qui concernent l'actuelle humanitéʺ.
Analysant le chapitre 42 du lingä pûranä, il pense que cette humanité actuelle périra, dans des temps assez proches, au cours d'une monstrueuse guerre généralisée qui ne sera que le point d'orgue de la convergence de toutes les catastrophes en cours, son leitmotiv final.
Cette catastrophe terminale sera en même temps une purification et le timide début d'une régénérescence, selon la loi des cycles.
Voici, en effet, ce qu'on lit dans ce fameux chapitre 40 (Vous trouverez l’intégralité de ce texte dans le livre de Guillaume, La Convergence des catastrophes, page 212 et suiv. et aussi dans le paragraphe intitulé : ʺLes prédictions des livres sacrés indousʺ de mon livre, La Roue et le sablier, Amazon, page77, NDLA) :
ʺDurant la période de crépuscule qui termine le Kali Yuga, le justicier viendra et tuera les méchants. Il sera né de la dynastie de la Lune. Son nom est ʺguerreʺ (Samiti). Il errera sur toute la Terre avec une vaste armée. Il détruira les Mlécchä [barbares de l'Occident] par milliers.
Il détruira les gens de basse caste qui se sont saisis du pouvoir royal et exterminera les faux philosophes, les criminels et les gens de sang-mêlé.
Ces textes sacrés hindous paraissent évidemment choquants à nos mentalités d'occidentaux. Pourtant, il n'est pas conséquent de les passer sous silence.
[…] Dans toutes les grandes religions qu'il s'agisse de l'islam, du christianisme, du bouddhisme, des cultes celtiques etc., cette idée, cette intuition diffuse de l'humanité allait se diriger vers un basculement global d'où renaîtrait un nouveau cycle pour l'espèce tout entière, ont toujours été présentes et prophétisées.
Ce temps, ce moment depuis si longtemps deviné, nous y sommes peut-être enfin arrivés au XXIe siècle.
À une décadence générale, à une tragédie, celles qui se profilent aujourd'hui et qui avait été annoncées depuis longtemps par ce que l'on pourrait appeler les voix de la ʺtraditionʺ se substituera autre chose qu'il est impossible encore de décrire.
Prévoir la nouvelle civilisation humaine et risquer et aléatoire ; mais ce qui est certain, c'est que la civilisation actuelle est sur la pente de la mort et que cette dernière prendra, avant le milieu du XXIe siècle la forme d'un cataclysme épouvantable.
Mon diagnostiqué est impitoyable. Mais à chaque mort succède une naissance, une réincarnation. »
Notes:
[1] https://fr.metapedia.org/wiki/Roquefavour
[2] Il disait, lors de l’entretien qu’il avait accordé à Christopher Gérard, directeur de la revue Antaios, printemps 2001 : « Je n’ai jamais été attiré par les textes ésotériques, les élans mystiques, les recherches et les discours sur la symbolique. Pour moi, le Paganisme est d’abord poésie, esthétique, exaltation et intuition. En aucun cas théorie, chapelle ou instrumentalisation ».
Et aussi, dans ce même entretien : ʺLa spiritualitéʺ désincarnée m’a toujours semblé très ennuyeuse, tout simplement peut-être parce que je ne la comprends pas. D’Evola, je ne retiens que les passages sociologiques et politiques, mais l’ʺévolianismeʺ m’a toujours paru déplacé et les textes de Guénon (d’ailleurs converti à l’Islam) totalement abscons. »
[3] Âge d’or, d’argent, de bronze et de fer, sur un mode décroissant, de la spiritualité à la matérialité, l’Âge d’Or incorruptible et solaire jusqu’à l’Âge de Fer, métal qui finit en rouille et se dissout, Âge dont nous vivons les derniers instants, pour ne pas dire les derniers soubresauts.
[4] Concept plurimillénaire que j’ai développé dans mon ouvrage La Roue et le Sablier : la roue tourne autour du dieu impassible qui se tient dans le moyeu, immobile. Le Dieu fait tourner le monde autour de lui, les plus proches des humains étant ceux de la première fonction, les conducteurs, prêtres et rois, les gardiens de la spiritualité et des règles du monde. Les plus éloignés sont près du sol, le cercle de fer en contact direct avec la matérialité du sol, ce qui créée quelquefois des étincelles. ; c’est le lieu de la troisième fonction, les producteurs, les travailleurs, ceux qui travaillent aux fonctions de base : nourrir, loger, habiller le peuple, paysans, artisans s’attellent à cette tâche ; la troisième fonction, celle qui réside au centre du sablier, au plus étroit du goulet d’étranglement : la fonction protectrice, la police et l’armée restent toujours dans ce goulet, au service de la fonction qui est au-dessus ; en effet, en fin de cycle, le sablier est retourné, la troisième fonction (matérialité, argent, économie) prend le pouvoir, et la fonction sacerdotale et royale se retrouve en bas, inopérante. Ainsi énoncé et vécu le concept de trifonctionnalité des Indo-Européens, révélé par Georges Dumézil.
[5] Encore que Guénon n’aurait pas accepté d’être considéré comme un philosophe ; Guénon ne se considérait pas comme un chercheur qui "pense" ou qui invente des théories (un philosophe), mais comme un métaphysicien dont le rôle est de transmettre des vérités immuables déjà contenues dans les doctrines traditionnelles sacrées ; selon Guénon, « Il ne faut jamais oublier que la philosophie n’est qu’une connaissance purement humaine ou rationnelle, comme l’est tout "savoir profane". Au contraire, c’est sur la connaissance supra-rationnelle que se fonde essentiellement la "science sacrée", au sens où nous employons cette expression dans nos écrits. »

[6] Marinetti (1876-1944) était le fondateur d’un mouvement artistique qu’il appellera « futurisme ». Il glorifiait la technique, la vitesse, la machine et l'industrie en déclamant qu'une « automobile rugissante est plus belle que la Victoire de Samothrace ». Tout Guillaume ! lui-même subjugué par les trains à grande vitesse : ceci me rappelle l’univers de Blade runner, le chef d’œuvre de la S.F. de Philip. K. Dick, dont Guillaume disait qu’il était « un immense auteur, ouvertement païen » ; tout ceci est du transhumanisme à l’état pur un siècle avant ! Et le jeune baron dandy mais néanmoins rebelle Julius Evola, ne manquera pas de succomber aux charmes de cette sirène « rugissante » métallique, bruyante et polluante ; il se fâchera ensuite avec Marinetti pour rejoindre à l’époque un autre mouvement sulfureux anti-bourgeois, le dadaïsme qui lui-même engendrera le surréalisme. On comprend donc le rapprochement que Faye avait effectué entre l’archéo-, représenté par la Tradition, et le futurisme ; Evola faisait le lien entre les deux.
[7] Voir mon livre : 2020, Le Grand Bouleversement, Amazon, 2026. Guillaume Faye est mort un an avant d’avoir pu vérifier ses prédictions.
[8] Il disait : « Je suis pour les partouzes, les fêtes, les plaisirs dionysiaques, mais subordonnés à l’ordo societatis, articulés par lui. […] Plus l’ordre social est puissant, plus le principe de plaisir, l’orgiasme, peuvent se déployer sous son ombre sans nuire à la cohésion de la société. »
[9] Ce concept artificiel de linéarité (qui n’existe pas dans la nature) est aberrant mais il arrange bien les créateurs des monothéismes puisqu’il a engendré celui de l’évolutionnisme et celui du progressisme, du même acabit, qui ont constitué des paliers importants dans la décadence des nations européennes dont nous en subissons les conséquences de plein fouet.
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dimanche, 01 novembre 2026
Pologne: Bruxelles a-t-elle surestimé ses possibilités?

Pologne: Bruxelles a-t-elle surestimé ses possibilités?
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Les événements du 30 octobre à Varsovie constituent une escalade inattendue du conflit constitutionnel qui couve depuis des années. Après la suspension controversée de la direction du Tribunal constitutionnel, d’importantes forces de police ont été mobilisées, et des manifestations ainsi que des arrestations ont eu lieu. Le président Karol Nawrocki a interrompu son vol vers le Sénégal et est rentré immédiatement. Le Premier ministre Donald Tusk parle de rétablissement de l’État de droit, l’opposition d’un coup d’État.
C’est surtout le contexte politique plus large qui mérite l’attention.
En relativement peu de temps, plusieurs responsables politiques de la mouvance souverainiste, proches à des degrés divers de Donald Trump, ont perdu le pouvoir ou se sont retrouvés soumis à de fortes pressions institutionnelles.
En Roumanie, l’élection présidentielle a été annulée après le succès inattendu de Călin Georgescu. En Hongrie, Viktor Orbán a perdu le pouvoir en avril, après seize années à la tête du gouvernement. En Serbie, Aleksandar Vučić a dû se résoudre à se retirer après des mois de manifestations et une défaite électorale. À présent, en Pologne, le conflit avec le président Nawrocki, proche de Trump, s’envenime.
Bien entendu, ces événements diffèrent considérablement par leurs causes et leurs fondements juridiques. Leur effet politique commun n’en est pas moins frappant: des forces influentes, critiques à l’égard d’une centralisation accrue du pouvoir de décision politique au niveau de l’Union européenne, perdent de leur influence.
Il me paraît tout à fait plausible qu’à Bruxelles, cette évolution soit suivie avec bienveillance. La question va toutefois plus loin: Donald Tusk a-t-il réellement engagé ses dernières mesures sans soutien politique préalable de Bruxelles? Une approbation directe d’Ursula von der Leyen n’a, jusqu’à présent, pas été établie. Compte tenu de la portée de cette intervention, il semble néanmoins naturel de s’interroger, au moins, sur l’existence d’une concertation politique.
C’est précisément en Pologne que cette stratégie pourrait se révéler être une grave erreur de calcul.
En Hongrie, le changement de pouvoir s’est opéré par les élections; en Serbie, après une longue mobilisation de la société. En Pologne, en revanche, le conflit institutionnel s’est aggravé en quelques heures. Tenter d’écarter la direction du Tribunal constitutionnel au moyen d’une suspension juridiquement controversée constitue une voie nettement plus risquée.
À cela s’ajoute la position particulière de Nawrocki. Il dispose d’une légitimité démocratique propre, bénéficie d’un soutien important dans le camp conservateur et entretient des relations étroites avec l’administration Trump.
Sur le plan constitutionnel également, l’affaire est loin d’être aussi claire que Tusk le présente. Le précédent gouvernement PiS a lui-même provoqué d’importants conflits autour de l’indépendance de la justice. Cela ne confère toutefois pas au gouvernement actuel un pouvoir illimité pour remodeler la justice constitutionnelle selon ses propres conceptions politiques. En particulier, l’application au Tribunal constitutionnel de dispositions prévues pour les juridictions ordinaires est juridiquement controversée.
Le parallèle avec la Corée du Sud en décembre 2024 est donc intéressant, du moins en ce qui concerne les risques politiques. Une intervention précipitée dans l’ordre constitutionnel y a finalement conduit à la perte du pouvoir de son auteur. Les différences juridiques et factuelles avec la Pologne sont considérables, mais un revers politique similaire pour les initiateurs n’est pas exclu.
Pour l’Allemagne, cette évolution revêt une importance particulière. La Pologne est un nœud militaire et logistique central du flanc oriental de l’OTAN. Un blocage institutionnel durable à Varsovie compliquerait également la coordination avec l’Allemagne en matière de politique de sécurité ainsi que le soutien à l’Ukraine.
Mon analyse: par son action, Tusk pourrait obtenir exactement l’inverse de ce qu’il cherche à accomplir politiquement. Au lieu d’affaiblir Nawrocki, il pourrait mobiliser le camp conservateur et renforcer encore les relations de celui-ci avec Washington.
Si, de surcroît, une implication politique de la Commission européenne venait à être démontrée, les dommages dépasseraient probablement largement Varsovie. Ursula von der Leyen devrait alors, elle aussi, accepter d’être interrogée sur la conception de l’État de droit qui guide les institutions européennes dans leurs rapports avec les États membres.
La possibilité de circonscrire ce conflit à la Pologne dépendra dans une large mesure de la réaction de Washington et de la capacité de Tusk à donner une assise constitutionnelle solide à son action.
#geopolitik@global_affairs_byelena
20:26 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pologne, europe, actualité, affaires européennes |
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Au seuil de l’avenir

Au seuil de l’avenir
Adnan Demir
Résumé
Cet article analyse la crise structurelle et qualitative que traverse l’hégémonie libérale-capitaliste centrée sur l’espace atlantique, institutionnalisée après la Seconde Guerre mondiale et caractérisée, dans l’après-guerre froide, par ce que l’on a appelé le «moment unipolaire». L’étude soutient que cette crise ne se limite pas à une perte de puissance géopolitique et économique, mais qu’elle s’approfondit avec l’appauvrissement des capacités de leadership, l’érosion de la légitimité institutionnelle, la transformation industrielle de la production intellectuelle et l’atomisation du tissu social. S’appuyant, comme cadre théorique, sur les travaux consacrés aux cycles des civilisations et à la critique de la modernité, elle affirme que l’ordre actuel présente les caractéristiques d’un «cadavre qu’il faut enlever». Le modèle du «retour à la nature originelle de l’être humain», ou fitra, proposé comme antidote, repose sur trois piliers fondamentaux: l’harmonie biologique et psychologique, une production fondée sur le travail et la propriété, et la solidarité sociale. En conclusion, l’article soutient que la rupture ontologique ne peut être réparée qu’au moyen d’un système de référence transcendant et que, dans cette perspective, la conception islamique de l’être et de la vie offre une alternative globale aux crises mondiales.
* * *
Mots-clés : crise de l’hégémonie, monde atlantique, crise civilisationnelle, fitra, aliénation ontologique, réparation théologique.
1. Introduction
Le système mondial a atteint les limites structurelles de l’ordre centré sur l’espace atlantique, instauré après la Seconde Guerre mondiale et caractérisé, dans les années 1990, par la notion de «moment unipolaire» (unipolar moment) (Krauthammer, 1990/1991). Les débats sur la multipolarité, l’essor des puissances eurasiatiques et l’autonomie institutionnelle croissante du Sud global remettent en question la viabilité de cet ordre. Toutefois, la crise actuelle ne peut être interprétée comme un simple déplacement des rapports de force. L’ordre libéral-capitaliste centré sur l’espace atlantique a considérablement perdu tant sa légitimité institutionnelle que sa capacité à offrir à l’être humain du sens et de la stabilité.
Cette étude examine la crise à trois niveaux:
(i) l’appauvrissement politique et institutionnel;
(ii) la transformation de la production intellectuelle et culturelle;
(iii) l’altération du tissu social.
Sur le plan théorique, elle prend appui sur le cycle d’essor et de déclin des civilisations d’Arnold Toynbee, sur la thèse du choc des civilisations de Samuel Huntington, ainsi que sur les critiques de la modernité formulées par Nietzsche et Weber. L’article soutient que la capacité de l’ordre actuel à se renouveler par ses dynamiques internes est limitée et qu’une sortie de crise pourrait passer par une «revitalisation conforme à la fitra».
2. Cadre théorique : hégémonie, crise civilisationnelle et rupture ontologique
Depuis Gramsci, le concept d’hégémonie ne désigne pas uniquement une supériorité matérielle, mais aussi la capacité à produire du consentement culturel et intellectuel. Après la guerre froide, l’ordre atlantique a tenté de maintenir ce mécanisme de production du consentement au moyen du discours libéral-démocratique et de la culture de consommation. Toutefois, ce mécanisme connaît aujourd’hui une grave érosion, tant à l’intérieur — dans les sociétés occidentales — qu’à l’extérieur — à l’échelle mondiale.
L’analyse des civilisations de Toynbee (1934-1961) avance qu’une civilisation entre dans un processus de déclin lorsque se rompt le lien entre sa «minorité créatrice» et son «prolétariat». De même, Huntington (1996) souligne que les prétentions universalistes de l’Occident ont perdu leur légitimité aux yeux des autres civilisations. Le diagnostic nietzschéen du nihilisme après la «mort de Dieu» et la notion wébérienne de «monde désenchanté» mettent quant à eux en évidence le fait que l’absence de référence transcendante dans la modernité conduit à une crise morale et à une crise du sens. Ce cadre montre que la crise atlantique possède une dimension non seulement politique, mais également ontologique.
3. Appauvrissement institutionnel et intellectuel
3.1. La transformation du leadership politique
Les modèles de leadership historiquement capables de faire preuve de profondeur stratégique et de conscience historique dans les moments de crise ont cédé la place à une fonction de «technicien du système», pilotée par les élites financières, les rouages médiatiques et les gestionnaires bureaucratiques. La réduction des processus électoraux, dans une large mesure, à la collecte de fonds et à la gestion des perceptions, la convergence entre institutions et médias observée dans la gestion de la pandémie et des crises économiques, ainsi que l’affaiblissement de l’obligation de rendre des comptes, sont autant de manifestations de cette transformation. Il en résulte une substitution de l’optimisation des intérêts à court terme à la réflexion stratégique de l’État.

3.2. La production intellectuelle et l’art
Dans le domaine philosophique, la pensée fondatrice de systèmes a été remplacée par une micro-spécialisation axée sur les citations et le facteur d’impact. La recherche scientifique tend à devenir une activité technocratique financée par les géants technologiques, les groupes pharmaceutiques et les complexes militaro-industriels, plutôt qu’une quête indépendante de la vérité. Dans l’art, la haute culture a cédé la place à l’économie algorithmique des contenus et au populisme commercial. Ces processus témoignent d’un affaiblissement de la capacité de la civilisation à faire émerger une «minorité créatrice».
4. L’altération du tissu social
La modernisation libérale-capitaliste a atomisé l’individu en le coupant de sa famille, de sa communauté et de ses racines historiques. L’épidémie de solitude, l’augmentation des problèmes de santé mentale, la baisse des taux de fécondité et la multiplication des ménages d’une seule personne figurent parmi les indicateurs quantitatifs de ce processus. Quant aux mouvements d’opposition qui apparaissent dans les espaces numériques, ils restent généralement dépourvus d’ossature philosophique et s’essoufflent rapidement après avoir été marchandisés. Ainsi, le système semble avoir détruit non seulement les institutions, mais aussi le sujet social susceptible d’accomplir la transformation.

5. Le modèle du retour à la fitra: trois piliers fondamentaux
L’article avance que la sortie de la crise actuelle exige, plutôt que des réformes superficielles, une réhabilitation conforme à la nature originelle de l’être humain. Ce modèle peut être construit sur trois piliers :
- L’harmonie biologique et psychologique : revenir aux rythmes naturels en s’éloignant des stimulations artificielles modernes — hyperstimulation, dépendance aux écrans.
- Une production fondée sur le travail et la propriété : limiter la domination de la finance spéculative sur l’économie réelle et élargir l’accès à la propriété à l’ensemble de la population.
- La solidarité sociale : replacer les institutions familiales et communautaires au centre du tissu social.
Ces piliers offrent un cadre alternatif concret face à l’aliénation produite par l’individualisme libéral et le fétichisme de la consommation.
6. Conclusion : réparation ontologique et horizon civilisationnel
À la racine des crises que traverse l’ordre centré sur l’espace atlantique se trouve une aliénation ontologique résultant de la rupture de la relation verticale avec Dieu. Il ne semble pas possible que des systèmes dépourvus de point de référence transcendant produisent durablement de la moralité et de la justice. Dans cette perspective, la conception islamique de l’être et de la vie offre un fondement conforme à la fitra, moral et juridique, en établissant un équilibre dans la relation entre l’être humain et Dieu, entre le dogmatisme scolastique et le nihilisme séculier. La limitation de la propriété par la conscience qu’elle constitue un dépôt confié, la centralité du travail et l’ancrage de la solidarité sociale dans des fondements juridico-moraux sont autant d’éléments qui répondent aux crises actuelles.
En conclusion, un horizon civilisationnel durable dans un monde multipolaire exige, au-delà du paradigme libéral-capitaliste actuel, une réparation ontologique et un rétablissement de la conformité à la fitra. L’ordre de vie intégral proposé par l’islam constitue, dans ce contexte, l’une des principales alternatives à prendre en considération.
Bibliographie — Références fondamentales proposées:
Huntington, S. P. (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Simon & Schuster.
Krauthammer, C. (1990/1991). « The Unipolar Moment ». Foreign Affairs.
Nietzsche, F. (1882/1974). The Gay Science. Vintage.
Toynbee, A. J. (1934-1961). A Study of History. Oxford University Press.
Weber, M. (1905/2002). The Protestant Ethic and the Spirit of Capitalism. Routledge.
18:29 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, futur, avenir, fitra, philosophie |
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Sommet trilatéral et futur ordre mondial: quelques considérations éparses

Sommet trilatéral et futur ordre mondial: quelques considérations éparses
Alexandre Douguine
Présentateur : Poursuivons nos conversations. Premièrement, vous avez mentionné Lindsey Graham — ce même néoconservateur ardent qui préparait, peu avant sa mort, un projet de loi antirusse dévastateur. Et malgré son décès, cette loi draconienne a tout de même été adoptée et imposée au Congrès.
Et deuxièmement, concernant l’idée même de l’ordre mondial. Vous avez évoqué un éventuel sommet trilatéral — même si «triple alliance» est une expression historiquement chargée et peu harmonieuse, l’essentiel réside dans les grandes lignes du dispositif. Un sommet international se profile, au cours duquel une rencontre directe entre Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Jinping serait hypothétiquement possible. Il s’agit, au fond, d’une esquisse de la future architecture internationale : trois géants majeurs, trois pôles souverains, trois États-civilisations sur lesquels repose l’ensemble du système.
Et voici qu’apparaît, au sein de ce même système, un détail particulièrement curieux : les médias américains rapportent que, pour le poste de secrétaire général de l’ONU — quelle que soit l’opinion que l’on ait aujourd’hui de cette organisation et quelles que soient les critiques qu’on lui adresse, le mandat d’António Guterres expirant à la fin de cette année —, Washington serait prêt à soutenir non pas un bureaucrate mondialiste issu du système, mais Viktor Orbán. Ce même conservateur qui pourrait séduire les milieux de droite et ce fameux «noyau de MAGA».

Alexandre Douguine : Bien entendu, la candidature d’Orbán plaira à tout le monde, sauf aux mondialistes et aux réseaux Soros. Ce sont précisément eux qui disposent d’un pouvoir aussi colossal — y compris au sein des Nations unies. Et il est tout à fait possible que la question de sa nomination fasse l’objet de discussions lors de ce sommet trilatéral.
Cela dit, je ne qualifierais pas une telle rencontre d’ordre mondial à part entière. Pour l’instant, ce ne sont que les contours d’un accord préliminaire entre trois grandes puissances engagées dans un conflit géopolitique extrêmement profond. Si cela débouchait sur quelque chose d’analogue à la conférence de Yalta, où des adversaires idéologiques avaient pu parvenir à un accord, ce serait merveilleux. Mais Trump reste malheureusement prisonnier de son absence de liberté — il s’est avéré qu’il était tout simplement incapable de mener la politique souveraine qu’il avait initialement entrepris de mettre en œuvre.
Néanmoins, Viktor Orbán comme secrétaire général de l’ONU est une excellente idée. Je pense que nous le soutiendrions, tout comme la Chine. Il serait un magnifique secrétaire général, sous lequel les Nations unies seraient profondément transformées. Il est très positif que les États-Unis aient avancé son nom. C’est le point de compromis qui convient à tout le monde et qui se prête idéalement au lancement d’un nouveau dialogue.
Les trois grandes puissances doivent assurément discuter des questions à l’ordre du jour. Nous devons bien sûr, nous aussi, sérieusement rattraper notre retard. Regardez: l’Amérique et la Chine sont les leaders incontestés dans le domaine de l’intelligence artificielle. Si les armes nucléaires sont les armes du passé et du présent, alors l’IA est l’arme de l’avenir. Nous devons nous ressaisir et faire un bond en avant. Les arsenaux nucléaires seuls, un immense territoire et des traditions historiques ne suffiront pas à garantir notre statut de grande puissance si nous ne prenons pas, dès maintenant, les mesures les plus énergiques.
Le temps historique se contracte inexorablement, et le poids relatif du facteur nucléaire diminue progressivement. C’est une tendance très inquiétante. Nous sommes tenus de nous tourner vers les hautes technologies; nous devons transformer notre système, passer de cet ordre libéral-capitaliste rudimentaire et déliquescent des années 1990 et 2000 à une machine étatique bien plus sérieuse, efficace et fonctionnelle. Nous faisons face à une concurrence acharnée — et peut-être à une guerre directe — avec des géants tels que la Chine et les États-Unis. Même si nous parvenons à certains accords, nous devrons constamment confirmer notre statut de membre à part entière de ce club tripolaire.
À plus long terme, ce club s’élargira certainement — avec l’Inde comme prochain candidat. Le monde islamique cherche lui aussi aujourd’hui fébrilement des points d’appui, comprenant parfaitement que, prises séparément, toutes ces civilisations peuvent facilement être éliminées une à une par les nouveaux pôles mondiaux. L’émergence d’un monde multipolaire ne signifie donc nullement que nous pourrons nous détendre. Au contraire, elle exigera de nous une concentration colossale — peut-être même plus grande qu’auparavant.
Nous devons nous préparer aussi bien à la guerre qu’à la défense de notre souveraineté civilisationnelle à tous les niveaux. Que ces discussions trilatérales aient lieu ou non — ce serait bien sûr excellent qu’elles aient lieu —, nous ne devons certainement pas compter sur elles. La seule chose sur laquelle nous pouvons compter, c’est l’accroissement de notre propre capacité de combat, de notre force, de notre capacité à être gouvernés et, surtout, de notre efficacité.
Nous avons encore ici un problème sérieux: les excellentes tâches fixées par le président, les instructions et les ordres absolument justes, passent souvent par deux ou trois échelons — et, au moment de leur mise en œuvre, quelque chose s’est perdu, quelque chose a été oublié ou déformé. Les directives s’estompent progressivement et perdent leur énergie. Le pouvoir devrait fonctionner comme un laser: le président l’a dit au Kremlin, il a donné l’ordre — et ce rayon laser traverse toute la verticale du pouvoir jusqu’au dernier échelon de sa réalisation concrète.
Alors seulement, nous serons au même niveau que ceux avec lesquels nous sommes à la fois en guerre — en la personne des Américains — et amis — en la personne de la Chine. Ni la guerre ni l’amitié ne nous dispensent de la nécessité d’entreprendre des efforts colossaux de mobilisation intérieure. Et je parle moins de mobilisation militaire que de mobilisation de l’esprit, d’une mobilisation administrative, organisationnelle, économique et politique résolue.

Présentateur : Vous avez évoqué le monde islamique comme l’un des pôles possibles de l’avenir, comme l’une des futures forces actives sur la scène mondiale. Et ces dernières années, comme vous l’avez justement souligné, on tente effectivement de le déchirer et de tirer ses morceaux dans différentes directions. Cela se produit déjà, et l’exemple de l’une des principales puissances islamiques — l’Iran — permet d’en tirer les conclusions les plus directes.
Ces derniers jours, la situation autour de ce pays s’est de nouveau fortement aggravée. De Téhéran même parviennent des signaux indiquant que les Iraniens seraient prêts à ouvrir le détroit d’Ormuz si les États-Unis et leurs alliés levaient le blocus des ports iraniens. C’est bien sûr difficile à croire, mais le signal lui-même était retentissant.
Dans le même temps, Trump n’exclut pas la possibilité de nouvelles opérations militaires. Et notre émission est diffusée précisément à la veille des élections en Israël, dont les dirigeants, par l’intermédiaire du Premier ministre, font tout leur possible pour pousser Washington à prendre des mesures extrêmes et à lancer une nouvelle frappe.
En ce moment même, pour ainsi dire, ce nœud se resserre toujours davantage. Alexandre Guélievitch, existe-t-il ici ce fameux fil sur lequel on pourrait tirer pour démêler cet écheveau extrêmement dangereux ?
Alexandre Douguine : Tout d’abord, c’est effectivement d’une importance extrême — peut-être l’événement le plus important non seulement pour Israël lui-même, mais aussi pour l’Amérique et pour le monde entier.
Benjamin Netanyahou est une figure que, je crois, plus de la moitié de l’humanité hait sincèrement, tandis que les autres ne sont tout simplement pas assez au fait du contexte. Une personnalité absolument odieuse que le monde entier qualifie de plus en plus de Hitler de notre époque. Et ce qu’il fait subir à la Palestine, au Liban et à l’Iran, il tente par tous les moyens de le justifier, alors que ce que nous voyons est une véritable agression et un véritable génocide, purs et sans dissimulation.
Dans le même temps, l’opposition qui l’affronte lors de ces élections défend des positions assez similaires. On ne peut pas dire qu’un abîme se soit ouvert entre eux, ni que leurs positions soient aux antipodes les unes des autres. Et pourtant, du point de vue symbolique, la différence est colossale: si Netanyahou est réélu et conserve le pouvoir, cela entraînera inévitablement le risque de nouvelles spirales d’escalade extrêmement violentes au Moyen-Orient et à l’échelle mondiale. S’il part ou si l’opposition parvient à prendre le dessus — ce qui est loin d’être acquis —, des possibilités fondamentalement nouvelles pourraient s’ouvrir. Il est clair que la position de ses adversaires est elle aussi assez dure et fondamentalement sioniste, même si l’on trouve parmi eux différents responsables politiques, dont certains sont plus modérés.

Quoi qu’il en soit, la société israélienne se trouve actuellement dans un état de crise et de fracture extrêmement grave. Les Iraniens ont porté à Israël des coups très douloureux et sensibles, et la situation réelle y est loin d’être aussi brillante que la propagande officielle tente de la présenter. Les Israéliens sont tout simplement las de cette guerre sans fin. Les gens aspirent au changement: la guerre doit soit être enfin gagnée, soit être immédiatement arrêtée. Et cette construction éternelle et sanglante du «Grand Israël», aux résultats hautement douteux, exige continuellement des sacrifices colossaux de la part des gens ordinaires — pour des raisons totalement obscures.
Les prochaines élections revêtent donc une immense importance symbolique. Une victoire de Netanyahou signifiera de nouvelles décisions, qui seront peut-être les plus radicales et les plus catastrophiques.
Mais, dans le même temps, nous observons qu’au pôle opposé commence un rapprochement rapide de forces qui semblaient auparavant irréconciliables. Des rencontres importantes se déroulent à Téhéran — avec la participation de Saoudiens, de Turcs et de Pakistanais. Une configuration entièrement différente et puissante prend forme. Et si les sunnites et les chiites peuvent surmonter des désaccords séculaires et trouver un langage commun, alors Israël, malgré toute son agressivité exacerbée, sera assurément confronté à de graves difficultés.
Nous sommes au seuil de bouleversements immenses. Le monde entier se trouve dans un état d’instabilité et de turbulence extrêmes. Tout menace, à tout moment, de basculer dans l’abîme — dans de nouveaux conflits de grande ampleur et de nouvelles guerres civiles. Et la situation demeure extrêmement inquiétante.
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Génération oxymorique

Génération oxymorique
par Georges Feltin-Tracol
Mardi 13 octobre 2026: entrée du lycée Paul-Éluard à Saint-Denis–Pierrefitte-sur-Seine dans le département désormais exotique de Seine–Saint-Denis: elle est là! Comme la déclaration fiscale annuelle ou la grippe hivernale, elle revient! Du haut de ses 23 ans, la Suédoise Greta Thunberg apporte son soutien médiatique à l’agitation lycéenne.
Depuis plusieurs semaines, l’Hexagone connaît une intense crise que personne n’a vu venir. À l’exaspération des lycéens s’ajoute le mécontentement profond des étudiants, des enseignants et de quelques anciens Gilets jaunes sur le retour. Il en résulte des rassemblements surprises, des manifestations sauvages et des heurts violents avec une police qui, à partir de la répression inouïe de la Manif pour Tous en 2012–2013, n’hésite plus à charger, à gazer, à matraquer. Les débordements, ou plus exactement les émeutes, des 17 et 18 octobre témoignent de l’installation du chaos en France à six mois de l’élection présidentielle.

Ce contexte effervescent sert Emmanuel Macron de plus en plus isolé et critiqué. Ainsi se décuple son pouvoir de nuisance! Certains commentateurs de la vie politique craignent que l’éventuelle entrée en guerre, dans le cadre belligène de l’OTAN, contre la Russie permettrait à l’homme qui a tout dissous, y compris ses plus fervents fidèles, à rester en fonction au lendemain du 14 mai 2027. Il prendrait prétexte du conflit pour reporter le rendez-vous électoral crucial. Or le revirement diplomatique de Donald Trump semble pour l’instant infirmer cette funeste hypothèse. En revanche, une situation intérieure confuse et désordonnée justifierait l’interruption de la campagne électorale pour un temps indéterminé. Le Conseil constitutionnel sous la coupe de l’Élysée validerait sans aucun problème cette suspension.
La jeunesse actuelle déteste Emmanuel Macron, mais par son manque de discipline et son grégarisme foncier, elle lui prépare certainement un second mandat de dix ans obtenu dans des circonstances bien sûr exceptionnelles. Ce terrible scénario serait la première contradiction d’une «génération Z» - ou « Gen Z » (Z pour zéro ou zozo?) - écartelée entre diverses pulsions peu maîtrisables.
Pasionaria de la cause climatique, Greta Thunberg se rend célèbre par l’organisation tous les vendredis dans les années 2018–2019 des manifestations en faveur du climat. Le réchauffement climatique d’origine humaine y est clairement désigné comme le responsable principal de l’augmentation globale des températures sur la planète. Des milliers de jeunes, presque toujours candides, s’absentent de cours peu intéressants par ailleurs pour arpenter les rues au nom d’une «éco-anxiété» stimulée par un système médiatique d’occupation mentale prompt à travailler les esprits.
Les lycéens de 2026 étaient bien trop jeunes pour participer à cette école buissonnière festive, citoyenne et inclusive. Ils en connaissent les images. C’est à se demander s’ils les ont comprises à la vue du déplorable bilan carbone qui ressort des exactions multiples pendant ce mois d’octobre. Casser des vitrines, briser du matériel urbain, incendier des locaux et des poubelles, saccager des magasins et les piller ne favoriseraient-ils pas le dit-réchauffement climatique? La fameuse (et fumeuse!) «Gen Z» se trouve pétrie de contradictions qui disqualifient leurs protestations adolescentes même si les autorités méritent pour leur part un réel mépris.
La lecture des pancartes brandies confirme le panurgisme ambiant. Si certaines font sourire malgré leur vulgarité manifeste («Macron baise ton prof, pas les nôtres» ou «Pas besoin de mec/meuf. L’Éducation nationale nous baise déjà»), d’autres dénotent tantôt une récupération politique avérée («Contre leur guerre, guerre de classe!», «Occupez-vous de notre éducation plutôt que de nos voiles», «Pas de frontière dans nos campus!» ou «Jeunesse fâchée pas facho»), tantôt un hédonisme acnéique individualiste («35°C, 35 par classe, mais le problème c’est le téléphone» ou «Pour une éducation ouverte»).


Certaines revendications lycéennes réclament la fin de l’interdiction de mâcher du chewing-gum en cours. S’il faut écarter certaines images aux slogans volontairement mal orthographiés conçus par l’intelligence artificielle («On veu un avenire» ou «Des moyens pour l’éducasion»), on doit relever l’emploi massif de la novlangue wokiste, féministe et antifa sur ces banderoles: «Gazez les violeurs, pas les mineurs».
Le sordide enfantisme n’y est pas loin non plus à l’instar, écriture inclusive à l’appui, du «Si tu es plus choqué par des poubelles en feu que par des ados frappé.és, il faut revoir tes priorités». Et l’avenir écologique de la planète? La Gen Z renie-t-elle par conséquent le combat initial de Greta Thunberg? Avec de pareils gamins, l’indispensable décroissance économique ne semble plus d’actualité, car ils demeurent des petits-bourgeois consuméristes happés par l’écran de leurs téléphones décérébrants.

Certes, quelques exigences lycéennes présentent une vraie légitimité: vétusté des bâtiments, manque d’hygiène aux toilettes, sureffectifs en classe, absence fréquente des professeurs non remplacés, emploi du temps parsemé d’heures sans cours et un logiciel, Parcoursup, qui affecte (ou pas) les nouveaux bacheliers dans une filière universitaire. Or personne ne condamne la massification de l’enseignement secondaire depuis la sinistre loi Haby en 1975! L’ignorance officielle de toute sélection scolaire explique en partie le vaste délabrement du système éducatif en Occident.
Tous les ministres de l’Éducation nationale depuis la présidence de Georges Pompidou (1969–1974) portent la lourde responsabilité de ce naufrage continu. Élèves, collégiens, lycéens et étudiants contribuent eux aussi à ce délitement. Dès la crèche, les enfants n’apprennent plus le sens du travail, le respect de l’autorité et le goût de l’effort. La nécessaire sélection avec une note sur 20 ou sur 10 se voit remplacée par des points colorés censés cerner au mieux de supposées «compétences».
Des programmes scolaires lourds et aberrants en outre parasités d’interventions extérieures inutiles détruisent le sanctuaire préservé des affres de la cité qu’est l’école. L’institution scolaire inculque pendant les treize années de scolarité obligatoire (de 3 à 16 ans) que les élèves ont surtout des droits et presque aucun devoir. Faut-il ensuite s’étonner que des syndicats étudiants minoritaires aimeraient que la note minimale aux examens soit 10 sur 20 quelque soit le niveau réel de connaissance du candidat ? Gendre de Karl Marx, le Français Paul Lafargue, auteur du Droit à la paresse (1880), applaudit de sa tombe ses lointains épigones.
Fondateur de la cliodynamique, Peter Turchin (photo) analyse le déclin des sociétés humaines par une surproduction de diplômés frustrés de ne pas occuper la fonction qu’ils méritent. Par ailleurs, l’essayiste Emmanuel Todd dénonce régulièrement la chute du niveau scolaire. L’un contredirait-il l’autre? Nullement parce la baisse du niveau enseigné s’accompagne d’un essor considérable de qualifications universitaires dévaluées, notablement dans les sciences humaines.
Il va de soi que toute la jeunesse française n’est pas à honnir. Une partie active et déterminée forme déjà d’éventuelles avant-gardes surgies des milieux nationaliste-révolutionnaire, royaliste et identitaire. On peut même y inclure des éléments dynamiques issus du Rassemblement national de la jeunesse et de Génération Z affiliée à Reconquête!. Leur attitude exemplaire vire parfois au martyre comme Quentin Deranque assassiné par l’ignominie antifa en février 2026. Cette autre jeunesse croît par sa motivation, son enthousiasme et sa combattivité en des principes fondamentaux et obéit à une vision tragique du monde.
La mobilisation des lycéens, l’action des étudiants et la tentative de réveil des franges Gilets jaunes servent enfin de répétition générale à une possible élection à la présidence de la République de Marine Le Pen en mai prochain. Qu’importe son résultat définitif, une faction non négligeable de la population la contestera aussitôt et fera tout pour la chasser au plus vite de l’Élysée si le Conseil constitutionnel n’invalide pas l’élection selon le précédent roumain de 2024. S’ouvrira alors un autre front complémentaire aux autres (médiatique, judiciaire, économique, institutionnel, politique, administratif et diplomatique). Sous une France très américanisée bout encore le Gaulois.
GF-T
- « Chronique flibustière », n° 202, d’abord mise en ligne sur Synthèse nationale le 26 octobre 2026.
14:20 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Ecole/Education | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : génération z, gen z, france, école, éducation, europe, affaires européennes |
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vendredi, 30 octobre 2026
Le Pakistan est désormais la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie. Saura-t-il en exploiter le potentiel?

Le Pakistan est désormais la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie. Saura-t-il en exploiter le potentiel?
Gul.i.Ayesha Bhatti
La guerre déclenchée le 28 février ne s’est pas limitée à frapper l’Iran. Elle a redessiné la carte des corridors eurasiatiques. Avec l’interruption du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et le blocus des ports iraniens, les itinéraires méridionaux traversant l’Iran ont vu leur vulnérabilité mise à nu, et les échanges commerciaux entre l’Asie et l’Europe se sont déplacés vers le Corridor médian, qui contourne à la fois la Russie et l’Iran.
Au bout du compte, il ne reste, en dehors de l’Iran, qu’un seul débouché nord-sud vers les mers chaudes: l’itinéraire passant par l’Afghanistan et le Pakistan. Le Pakistan est devenu, presque par la force des choses, la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie que les puissances se disputent. La Russie a besoin de cet itinéraire, la Chine a besoin de sa stabilité, les États-Unis veulent ses ressources minières et les pays du Golfe veulent ses soldats.

Voilà qui donne la mesure de la valeur du Pakistan. Cela ne donne pas encore celle de sa puissance. La question est de savoir si Islamabad parviendra à transformer sa géographie stratégique en capacité d’action stratégique, ou si son avenir sera déterminé par la compétition entre les autres.
Commençons par Washington. Les discours sur un retrait américain du Moyen-Orient témoignent d’une mauvaise lecture de la situation actuelle. La guerre a mis à nu la vulnérabilité des bases fixes dans le Golfe et, selon les informations rapportées, le Pentagone envisage une présence plus réduite et plus dispersée. Il s’agit d’un changement d’instruments, non d’intérêts.
En Asie centrale, ces instruments sont de nature commerciale: le dialogue C5+1 sur les minerais critiques s’est tenu pour la première fois en présentiel à Astana en juin, et un seul envoyé spécial pour l’Asie du Sud et l’Asie centrale, Sergio Gor, couvre désormais les deux régions. Un envoyé unique pour deux régions en dit long sur la manière dont Washington interprète la situation. Les ressources minérales sont bien réelles.
L’Asie centrale possède au moins 32 des 60 minerais que les États-Unis classent comme critiques, et le projet pakistanais de Reko Diq a attiré des financements américains à l’exportation. Mais les minerais ne deviennent un instrument de puissance que lorsqu’ils sont transformés et transportés, et la Chine domine leur transformation. La compétition pour les minerais est, en définitive, une compétition pour les itinéraires.

Or, c’est précisément sur le terrain des itinéraires que la Russie et la Chine sont les plus exposées. Il manque toujours au Corridor Nord-Sud de Moscou la liaison Rasht-Astara, à l’intérieur de l’Iran, dont la construction n’est pas prévue avant 2027.
D’où le nouvel intérêt de la Russie pour une ligne transafghane et la toute première visite à Islamabad d’un ministre russe de l’Intérieur, effectuée ce mois-ci. Pékin a, pour sa part, accueilli à Ürümqi, au Xinjiang même, une médiation entre le Pakistan et l’Afghanistan: la diplomatie comme moyen d’autodéfense. Aucun mur n’entoure Moscou et Pékin, mais leur itinéraire le plus sûr vers l’océan Indien passe désormais par le Pakistan. Cela accroît la valeur du Pakistan. Mais cela accroît aussi sa vulnérabilité.
La menace suit la valeur stratégique. Le Groupe de surveillance des Nations unies signale la présence de plus de 20 groupes terroristes actifs en Afghanistan, dont Al-Qaïda, l’État islamique dans la province du Khorassan (ISKP) et le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), dont les quelque 6000 combattants jouissent d’une liberté de mouvement. Lorsque, ce mois-ci, le «format de Moscou» a cherché à nommer explicitement le terrorisme en Afghanistan, la délégation talibane s’y est refusée.

Ce n’est pas seulement un problème pakistanais. Le Mouvement islamique du Turkestan oriental menace le Xinjiang; le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Jamaat Ansarullah menacent l’Asie centrale; l’ISKP a frappé la Russie elle-même. Tous les États concernés par ces corridors partagent ce risque.
Sur le front oriental du Pakistan, le partenariat entre l’Inde et Israël passe de l’acquisition à la coproduction de drones, d’armes de précision et de capteurs. Lors du conflit de mai 2025, l’armée pakistanaise a signalé l’utilisation par l’Inde de munitions rôdeuses Harop de fabrication israélienne. Islamabad soutient depuis longtemps que New Delhi appuie le TTP et les militants baloutches depuis le territoire afghan; il en résulte, pour les planificateurs pakistanais, un véritable dilemme sur plusieurs fronts.
Depuis l’année dernière, Islamabad a répondu en élargissant ses alliances. L’Alliance de défense de La Mecque, signée le 7 août, s’appuie sur le pacte saoudo-pakistanais de 2025 et engage l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan à considérer une attaque contre l’un d’eux comme une attaque contre tous. Elle a été invoquée pour la première fois le 5 octobre, avec des déploiements en Arabie saoudite pour contrer les attaques des Houthis.
La portée du pacte dépasse largement le Golfe. La position du Pakistan, qui consiste à défendre le territoire saoudien sans participer à aucune action offensive, lui permet de se tenir aux côtés de Riyad tout en maintenant un canal de communication avec Téhéran. Des systèmes de défense aérienne d’origine chinoise, servis par du personnel pakistanais, font déjà partie du dispositif de défense saoudien. Et, pour l’Inde, la rivalité bilatérale se heurte désormais à un réseau d’alliances pakistanaises avec Riyad, Ankara et Pékin.
Toutefois, cette alliance soulève une question de capacité: un État confronté à une insurrection sur sa frontière occidentale peut-il assumer des engagements dans le Golfe? Le même paradoxe assombrit la présidence pakistanaise de l’Organisation de coopération de Shanghai, centrée sur le thème de la connectivité. Le principal itinéraire transafghan entrerait au Pakistan par le Kurram, dans le Khyber Pakhtunkhwa, le territoire le moins sûr du pays. Cette présidence sera jugée sur sa capacité à faire de la sécurité un préalable aux corridors.

Que devrait faire le Pakistan? Premièrement, considérer la connectivité comme un portefeuille d’options, et non comme un pari unique. Il dispose de quatre voies d’accès potentielles: la ligne ferroviaire Ouzbékistan–Afghanistan–Pakistan, l’itinéraire proposé par le Kazakhstan via Hérat et Kandahar, le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) et les liaisons passant par l’Iran. Mais les vulnérabilités sont plus concentrées que ne le laisse penser la diversité des options disponibles. Les deux itinéraires septentrionaux traversent l’Afghanistan, où les principaux postes-frontières sont fermés au commerce depuis octobre 2025 — une année entière sans aucune date de réouverture; le CPEC dépend de la sécurité au Baloutchistan, où des militants ont pris pour cible des ressortissants chinois; l’itinéraire occidental traverse un pays en guerre. Une porte d’entrée dépendante d’un itinéraire unique est un otage, pas un atout.
Deuxièmement, assortir les corridors de conditions. Les engagements ferroviaires à travers l’Afghanistan devraient être liés à des objectifs de sécurité vérifiables, et la Structure régionale antiterroriste de l’Organisation de coopération de Shanghai devrait accueillir un mécanisme permanent de lutte contre le terrorisme en Afghanistan, fondé sur les conclusions du Groupe de surveillance des Nations unies.
Troisièmement, maintenir le caractère défensif de l’Alliance de La Mecque, tant sur le papier que dans la pratique. Diversifier les partenaires de sécurité, et non se substituer aux États-Unis: telle est la bonne interprétation et la politique à suivre.

Quatrièmement, mener à bien les engagements signés. Des projets tels que le gazoduc Pakistan Stream, longtemps reporté, devraient être soumis à des échéances d’achèvement plutôt que reconduits dans de nouveaux protocoles d’accord. Les engagements relatifs aux corridors devraient être inscrits dans la législation et reposer sur le consensus des provinces, afin de survivre aux gouvernements.
La carte de l’Eurasie passe désormais par le Pakistan. Que le Pakistan en détienne la clé ou se contente de rester sur le seuil dépendra moins des ambitions des grandes puissances que de sa propre capacité à gouverner, à assurer la sécurité et à tenir ses engagements.
19:05 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, asie, affaires asiatiques, pakistan, asie centrale, géopolitique, connectivité |
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L’Europe appelée à payer la facture ukrainienne tandis que Washington se désengage

L’Europe appelée à payer la facture ukrainienne tandis que Washington se désengage
Par Giulio Chinappi
Source : Strategic Culture Foundation & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/l-europa-chiamata...
Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a mis en évidence la nouvelle réalité financière de la guerre : tandis que Washington réduit progressivement son engagement, Kiev fait état auprès de l’Europe d’un besoin supplémentaire d’environ 70 milliards d’euros pour la seule année 2027.
Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a eu le mérite, peut-être involontaire, d’expliciter une question qui planait depuis des mois sur l’avenir du conflit ukrainien : qui continuera à payer la guerre si les États-Unis réduisent encore leur implication ? La réponse qui se dessine à Bruxelles est de plus en plus clairement : « l’Europe ». Mais entre l’affirmation politique selon laquelle l’Union européenne serait prête à prendre la place de Washington et sa capacité effective à le faire, il existe un écart considérable, qui concerne non seulement l’argent, mais aussi la structure même de la puissance européenne.
Intervenant lors du sommet, Volodymyr Zelensky a chiffré à 155 milliards d’euros le coût total de la guerre pour l’Ukraine en 2027, demandant aux partenaires européens de trouver au moins 70 milliards supplémentaires « pour la défense, pour les armes et pour notre résilience ». Ursula von der Leyen a ensuite confirmé l’existence d’un déficit de financement de l’ordre de 70 milliards, précisant qu’en revanche les besoins pour 2026 étaient couverts.

Cette demande intervient alors que l’Union européenne est encore en train de mettre en œuvre le gigantesque prêt de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine pour la période 2026-2027, décidé par le Conseil européen en décembre 2025, puis transposé dans le cadre législatif correspondant. Sur cette somme, 30 milliards sont destinés au soutien macroéconomique et au budget de l’État ukrainien, tandis que pas moins de 60 milliards sont réservés aux besoins militaires ainsi qu’au développement et à l’acquisition de capacités industrielles de défense. Le financement repose sur des émissions de dette de l’Union sur les marchés, garanties par le budget européen, tandis que le remboursement par l’Ukraine ne devrait intervenir qu’une fois obtenues d’éventuelles réparations de la Russie — autrement dit, jamais.
Le problème est qu’une somme qui paraissait énorme à la fin de 2025 s’est révélée insuffisante moins d’un an plus tard. Les conclusions officielles du Conseil européen du 16 octobre se bornent à constater que les ressources nécessaires pour couvrir les besoins budgétaires et de défense de l’Ukraine en 2026 ont été identifiées, et renvoient à une nouvelle évaluation de la Commission européenne et du Fonds monétaire international pour les années suivantes. Mais le langage diplomatique ne dissimule pas le fond du problème : pour poursuivre la guerre, Bruxelles doit trouver une nouvelle somme considérable, et doit le faire rapidement.
Dès la veille du sommet, le commissaire européen à l’Économie et à la Productivité, Valdis Dombrovskis, avait expliqué que l’Union disposait d’environ 45 milliards d’euros déjà prévus pour 2027, mais que cette somme ne suffirait pas. Bruxelles entend couvrir approximativement les deux tiers des besoins ukrainiens, laissant le tiers restant à d’autres partenaires, tels que le Royaume-Uni, la Norvège, le Canada, le Japon et la Suisse. La Commission elle-même envisage de débloquer par anticipation une partie des fonds déjà programmés afin de gagner du temps, en attendant que d’autres gouvernements apportent de nouvelles ressources.
Malgré la contribution éventuelle de partenaires extérieurs à l’UE, le changement par rapport aux premières années du conflit reste considérable. Selon les données de l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel, l’Europe a désormais dépassé les États-Unis en volume total d’aide militaire allouée à l’Ukraine et a sensiblement accru sa contribution en 2025 pour tenter de compenser la réduction drastique des nouvelles allocations américaines. Au premier semestre 2026, les institutions européennes ont en outre encore augmenté les crédits alloués grâce au nouveau prêt de 90 milliards.
Les institutions de l’UE estiment désormais à plus de 220 milliards d’euros le soutien total mobilisé par l’Union et ses États membres depuis le début de la guerre, en incluant les aides financières, économiques, militaires et humanitaires, ainsi que l’aide aux réfugiés. Un chiffre qui montre que l’Europe est déjà devenue, toutes catégories confondues, le principal bailleur de fonds de l’Ukraine.

Dans le même temps, l’analyse des données fait apparaître une contradiction flagrante. Le même Institut de Kiel relève qu’environ 30 % des achats effectués par les pays européens pour soutenir militairement l’Ukraine au premier semestre 2026 provenaient de l’industrie américaine. Dans le cadre du mécanisme PURL de l’OTAN, destiné à répondre aux besoins prioritaires ukrainiens, plus de 90 % des armements prélevés sur les stocks existants étaient d’origine nord-américaine. L’Ukraine Support Tracker a résumé le problème en soulignant que l’Europe continuait de dépendre de l’accès aux systèmes d’armes américains, mettant à nu les vulnérabilités tant économiques que militaires de Bruxelles.
Le problème concerne surtout les capacités qui ne peuvent pas être simplement remplacées par une augmentation des crédits budgétaires : missiles intercepteurs Patriot, renseignement satellitaire, alerte avancée contre les missiles balistiques, communications militaires par satellite, maintenance et munitions destinées aux plateformes d’origine américaine. Même les F-16 fournis par des pays européens restent largement tributaires de composants, d’armements et d’une assistance technique nord-américains.
Parallèlement, le désengagement progressif de l’administration Trump place l’UE face au problème stratégique qui a été repoussé pendant des années. Les États-Unis peuvent en effet réduire leurs transferts financiers et militaires directs vers Kiev tout en sachant qu’ils détiennent certaines des capacités technologiques décisives dont leurs alliés continuent de dépendre; l’UE, en revanche, peut augmenter les sommes engagées sans acquérir automatiquement la capacité de remplacer Washington dans les fonctions les plus sophistiquées de la guerre.
Les évolutions de ces dernières semaines rendent cette vulnérabilité encore plus manifeste. Les relations entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky se sont encore détériorées, tandis que Washington a considérablement réduit ses livraisons directes d’armes et a laissé entendre qu’il souhaitait utiliser certains instruments de soutien — du renseignement aux systèmes satellitaires, en passant par les fournitures militaires — comme leviers dans les négociations avec Kiev et Moscou. Les États-Unis n’ont pas disparu du conflit, mais leur rôle évolue : de moins en moins bailleur de fonds inconditionnel de l’Ukraine, et de plus en plus puissance extérieure conservant les instruments indispensables pour peser sur ses choix.
À Bruxelles, pendant ce temps, il reste surtout une facture salée à payer.
Toutefois, même sur le plan purement financier, le passage de relais est loin d’être simple. Le prêt européen de 90 milliards a été rendu possible par un nouveau recours à l’endettement commun garanti par le budget de l’UE. Le Premier ministre estonien Kristen Michal a déjà indiqué ouvertement qu’un nouveau prêt européen semblait être la solution la plus probable pour couvrir les besoins supplémentaires de 2027. Mais le précédent dispositif avait déjà été approuvé dans le cadre d’une coopération renforcée, avec la participation de 24 États membres et l’exemption de la République tchèque, de la Hongrie et de la Slovaquie des obligations financières correspondantes.
Autrement dit, même le consensus sur le financement de l’Ukraine est moins homogène que ne le laisse entendre le langage des déclarations finales.
À cette division politique s’ajoute une fracture économique. L’Europe doit simultanément faire face à une faible croissance, à un endettement public élevé, à des coûts énergétiques toujours lourds pour les ménages et l’industrie, à une hausse des dépenses de défense et aux pressions liées au vieillissement de la population. Le Fonds monétaire international prévoit une croissance de la zone euro de seulement 1,2 % en 2027 et signale que la dette publique moyenne pourrait passer de 88,7 % du PIB en 2025 à 91,2 % en 2027. Au vu de ces chiffres, le FMI lui-même demande à une grande partie des gouvernements européens de nouveaux efforts d’assainissement budgétaire.

Il en résulte une contradiction politique difficilement soutenable indéfiniment. On demande simultanément aux États membres de respecter les règles budgétaires, d’augmenter considérablement leurs dépenses militaires, de financer la transition énergétique et industrielle, de protéger des systèmes sociaux soumis à une pression croissante et de trouver chaque année des dizaines de milliards supplémentaires pour soutenir l’État ukrainien.
La réponse des institutions européennes est que le coût d’un abandon du soutien à Kiev serait supérieur à celui de l’aide : une victoire russe rendrait l’Europe moins sûre et imposerait des dépenses militaires encore plus importantes à long terme. C’est l’argument fondamental utilisé pour justifier le transfert progressif de la charge financière des États-Unis vers le continent européen. Mais précisément parce que cet engagement est désormais présenté comme structurel et potentiellement pluriannuel, la question de l’adhésion de l’opinion publique devient incontournable.
Les tensions politiques sont déjà visibles : en France, Marine Le Pen a remis en question la possibilité de continuer à augmenter indéfiniment la contribution française aux programmes européens en faveur de l’Ukraine ; en Hongrie et en Slovaquie, l’opposition à de nouveaux engagements est désormais bien ancrée. Et 2027 sera une année électorale particulièrement délicate dans plusieurs pays européens, ce qui explique pourquoi certains gouvernements souhaitent conclure un nouvel accord financier avant que le sujet ne se retrouve au cœur des campagnes électorales.
À la lumière de ces considérations, la question n’est donc plus seulement de savoir qui paiera pour l’Ukraine en 2027. Il s’agit de savoir jusqu’à quand l’Europe et les Européens seront disposés à payer, quelle part de ce coût sera répercutée sur les budgets et les contribuables des États membres, et quel sera le prix politique d’une stratégie dans laquelle Washington conserve une grande partie du pouvoir de décision tandis que Bruxelles assume une part toujours plus importante des charges économiques.
18:37 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, ukraine, europe, affaires européennes |
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La mort d’une justice indépendante - Quand les tribunaux font de la politique

La mort d’une justice indépendante
Quand les tribunaux font de la politique
Source: https://derstatus.at/politik/wenn-gerichte-politik-machen...
Les juges doivent rendre la justice, non faire de la politique. Mais que se passe-t-il lorsque les tribunaux deviennent eux-mêmes des acteurs politiques? Les procédures engagées contre les responsables politiques de l’AfD Wilko Möller et Petr Bystron soulèvent des questions sur la neutralité de la justice allemande. L’avocat Markus Haintz parle d’un jugement politique. L’exemple du Salvador montre jusqu’où peut aller la lutte de pouvoir entre la politique et la justice.


Wilko Möller, en haut; en bas, à gauche, l'affiche de l'Afd; à droite, une affiche très similaire de la CDU des Merkel et Merz !
Une affiche sur le thème de la famille devient une affaire pénale. Deux adultes tiennent leurs bras au-dessus de trois enfants dans un geste protecteur. Le tribunal y voit une représentation ressemblant à un salut hitlérien au point de pouvoir être confondue avec celui-ci. Wilko Möller, député de l’AfD au parlement d’un Land, est condamné à une amende de 11.600 euros. La Cour fédérale de justice rejette son pourvoi en cassation. Möller a désormais un casier judiciaire.
Des motifs similaires ont également été utilisés par la CDU et les Verts, sans conséquences pénales comparables. Le tribunal a toutefois estimé que Möller avait reconnu la ressemblance avec un salut hitlérien et avait malgré tout fait diffuser l’affiche.
Jusqu’où peut aller l’interprétation pénale d’un geste? Et comment garantir que l’appartenance politique ne joue aucun rôle dans de telles décisions?

Qui contrôle les juges?
L’avocat Markus Haintz (photo) a critiqué la décision de la Cour fédérale de justice en termes explicites: «Cela n’a plus rien à voir avec le droit». Il parle d’un «jugement politique, et non juridique».
La justice possède un pouvoir qui s’étend bien au-delà de la salle d’audience. Ses décisions peuvent mettre fin à des carrières politiques, ruiner des personnes et influencer les débats de société.
En Allemagne, les juges sont indépendants. Mais l’indépendance ne signifie pas l’infaillibilité. C’est pourquoi il faut des procédures publiques, des motivations de jugement compréhensibles, des voies de recours et la possibilité de demander la récusation d’un juge pour partialité.
Quand l’accusation devient déjà une peine
L’eurodéputé de l’AfD Petr Bystron a qualifié le jugement contre Möller de «folie». Il accuse la justice allemande de s’en prendre délibérément à l’opposition.
Bystron connaît par expérience les conséquences d’une procédure pénale. Pour un mème satirique montrant l’ancienne chancelière Angela Merkel faisant un signe d’adieu à l’ancien ambassadeur ukrainien Andrij Melnyk, il a d’abord été condamné à une amende de 11.250 euros. En appel, il a été relaxé. Le parquet s’est pourvu en cassation.
Même une relaxe n’efface pas les conséquences d’une procédure. Les frais d’avocat, les soupçons exprimés publiquement et les procès qui durent des années peuvent causer des dommages considérables. L’accusation fait les gros titres; la relaxe reçoit souvent moins d’attention.
L’utilisation délibérée de procédures judiciaires pour affaiblir des adversaires politiques est appelée lawfare. Elle peut mettre les concurrents politiques sous pression sans qu’il soit nécessaire d’interdire un parti.
Le pouvoir des parquets
Contrairement aux juges, les procureurs allemands sont en principe soumis au pouvoir d’instruction des ministres. L’exécutif dispose ainsi de moyens prévus par la loi pour influer sur les poursuites pénales.
Cela rend particulièrement importants des contrôles efficaces et la transparence. Dans les procédures visant des responsables politiques de l’opposition, il faut tout particulièrement exclure que des intérêts politiques influencent les décisions relatives aux enquêtes.

Bukele: quand le pouvoir politique a remplacé les juges
En 2021, le Salvador a montré à quel point les rapports entre la politique et la justice peuvent devenir explosifs.
Le président Nayib Bukele (photo) accusait certains secteurs de l’appareil judiciaire de bloquer des réformes nécessaires. Après la victoire électorale de son parti, le Parlement a destitué les cinq juges de la chambre constitutionnelle de la Cour suprême ainsi que le procureur général.
Bukele a défendu cette mesure comme une décision conforme à la Constitution, prise par une majorité démocratiquement élue. Ses détracteurs y ont vu une attaque contre la séparation des pouvoirs. Les juges nouvellement nommés étaient considérés comme proches du gouvernement.
Ce cas illustre le dilemme: qui doit intervenir lorsque la justice agit politiquement? Et qui empêche un gouvernement de prendre lui-même le contrôle des tribunaux sous prétexte de les dépolitiser?
Le déplacement insidieux du pouvoir
Les évolutions autoritaires ne commencent pas nécessairement par l’abolition des élections. Elles peuvent également apparaître là où les institutions de l’État perdent leur neutralité et où la concurrence politique est restreinte par des mesures juridiques.
La question décisive est de savoir si des situations comparables sont traitées selon les mêmes critères. Une opposition systématiquement désavantagée ne peut plus exercer pleinement sa fonction de contrôle démocratique.
Rendre la justice plutôt que faire de la politique
L’article 3 de la Loi fondamentale allemande garantit l’égalité devant la loi. L’article 97 protège l’indépendance des juges. Ces deux principes sont indissociables.
Un juge ne doit ni rendre ses décisions en fonction des attentes du gouvernement, ni faire de ses convictions politiques personnelles le critère de ses décisions.
Les affaires Möller et Bystron ont déclenché un débat qui ne saurait être clos par la simple référence à des jugements définitifs. Même les décisions des plus hautes juridictions doivent pouvoir résister à la critique publique.
Le véritable danger commence là où les tribunaux ne tranchent plus les conflits politiques de manière indépendante, mais prennent eux-mêmes parti. La justice devient alors une politique de pouvoir. Et la justice, qui est censée protéger le citoyen contre l’arbitraire de l’État, peut devenir l’instrument de ce même arbitraire.
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15:18 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Droit / Constitutions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : afd, allemagne, justice, europe, affaires européennes, wilko möller, juges |
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Considérations sur l'actualité politique du Brésil

Considérations sur l'actualité politique du Brésil
Alexandre Douguine
Présentateur: Tournons-nous vers l’Amérique latine. Que se passe-t-il au Brésil? Le président Lula da Silva — un homme qui a connu la prison, ce qui est déjà révélateur en soi — est non seulement revenu au pouvoir lors du précédent cycle électoral, mais maintient aussi fermement ses positions, façonnant autour de lui une nouvelle réalité politique.
Alexandre Guelievitch [Douguine], que signifie le cas brésilien pour l’Amérique latine elle-même, pour la dynamique des BRICS et pour l’architecture mondiale dans son ensemble?
Alexandre Douguine : En ce qui concerne les BRICS, je pense que c’est globalement une bonne nouvelle pour le groupe. La lettre «B» ne disparaîtra pas de l’acronyme, et le Brésil restera dans notre orbite.
Du point de vue de la gauche latino-américaine, la victoire de Lula est un facteur positif, car nous assistons dans toute la région à une offensive agressive des forces de la droite libérale. Je tiens à le souligner: il ne s’agit pas d’une véritable droite conservatrice ou traditionaliste, mais d’une droite libérale — ce qu’il y a de pire — qui s’oriente non pas simplement vers les États-Unis, mais littéralement vers la «civilisation Epstein» à l’état pur. Lula da Silva n’en fait pas partie.
Cela dit, les Brésiliens sont manifestement très las de lui, ce qui explique l’ampleur du mécontentement contestataire. Au fond, on trouve d’un côté Lula, l’homme de gauche, et de l’autre son principal adversaire, le fils de Jair Bolsonaro — lequel purge lui-même une peine de prison —, le sénateur Flávio Bolsonaro. Et ce dernier est un protestant convaincu. Songez à ce que signifie être protestant dans un Brésil traditionnellement catholique et, plus largement, en Amérique latine. C’est une anomalie; c’est l’introduction d’une culture totalement étrangère, venue de l’extérieur. La tentative d’imposer un changement d’identité religieuse est une catastrophe spirituelle pour la région.

En ce moment même, sous nos yeux, une doctrine Monroe actualisée est mise en œuvre en Amérique latine: le projet de Donald Trump visant à rétablir par la force le contrôle des États-Unis sur des territoires autrefois subordonnés. Dans ces conditions, Lula da Silva au Brésil et Claudia Sheinbaum au Mexique restent, littéralement, les deux derniers bastions et piliers du mouvement souverainiste et anticolonial.
Mais, même ici, rien n’est simple. Tout récemment, Alexander Soros — le fils de ce même George Soros qui dirige les réseaux interdits et bloqués en Russie, organisateurs de « révolutions de couleur » à travers le monde — s’est ouvertement réjoui et a publié à trois reprises sur les réseaux sociaux: «Lula, Lula, Lula! Formidable, bravo, nous avons gagné!».
C’est véritablement inquiétant. Si Soros et ses structures mondialistes estiment avoir gagné, alors nous sommes face à des configurations hybrides totalement inédites. Et cela prouve une fois de plus que nous devons radicalement changer notre manière même d’analyser les processus à l’œuvre dans la politique mondiale.
Je pense que la situation au Brésil est globalement claire: nous savons parfaitement comment Lula s’est comporté pendant toutes ces années, et il est peu probable qu’il se mette à agir d’une manière fondamentalement différente.
Cette confrontation aiguë entre les bolsonaristes et les partisans de Lula pourrait-elle dégénérer en un conflit encore plus violent et de grande ampleur ? C’est tout à fait possible. Les tensions y sont à leur comble. Bolsonaro était sincèrement convaincu d’avoir gagné lorsqu’il avait pris quelques points de pourcentage d’avance au premier tour, avant que Lula ne le dépasse au second.
Comment expliquer cela? Selon toute apparence, les Brésiliens qui étaient opposés à Bolsonaro et qui, dans le même temps, étaient profondément las de Lula ont tout de même fini par aller voter pour Lula — selon le principe: «N’importe qui sauf lui! La dernière chose dont nous avons besoin, c’est que des protestants dirigent le pays!».

Le fait est que le Brésil est fondamentalement un pays catholique. Bien entendu, les deux branches du christianisme occidental — le catholicisme et le protestantisme — sont, pour ainsi dire, tout aussi inacceptables l’une que l’autre de notre point de vue orthodoxe. Et, pour moi, ce basculement religieux en Amérique latine n’est pas une question de sympathie pour les catholiques, mais relève d’un simple diagnostic: il s’agit d’une perte rapide de l’identité traditionnelle.
Quoi qu’il en soit, nous pouvons laisser de côté le dossier brésilien pour le moment. Nous suivrons attentivement l’évolution des événements dans ce pays.
14:38 Publié dans Actualité, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, actualité, brésil, amérique latine, amérique ibérique, amérique du sud, brics |
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jeudi, 29 octobre 2026
1971 — une année cruciale et le véritable «tournant pour les États-Unis»

1971 — une année cruciale et le véritable «tournant pour les États-Unis»
d'après Hua Bin
Source: https://dissident.one/1971-een-cruciaal-jaar-en-het-ware-...
Le choc Nixon et le mémorandum Powell ont façonné le « capitalisme » et la « démocratie » aux États-Unis tels que nous les connaissons aujourd’hui.
1971 a constitué un tournant qui a divisé l’histoire américaine en un avant et un après, écrit Hua Bin.
Cette année-là, deux événements cruciaux se sont produits, se renforçant mutuellement et redéfinissant le capitalisme et la démocratie aux États-Unis.
La plupart des gens ont déjà entendu parler du célèbre «choc Nixon» de 1971, lorsque Richard Nixon a annoncé, le 15 août, que le dollar américain serait «temporairement» découplé de l’or.
Ce découplage «temporaire», qui constituait une violation de l’engagement souverain des États-Unis envers le reste du monde, est devenu permanent et a brisé l’ordre économique mondial de l’après-guerre.
Peu de gens ont conscience d’un événement tout aussi important survenu huit jours plus tard.
Le 23 août, Lewis Powell, avocat de l’industrie du tabac, a remis à la Chambre de commerce des États-Unis son «mémorandum Powell» confidentiel, dans lequel il esquissait un plan de prise de contrôle des institutions américaines par les grandes entreprises.
Cette période de huit jours symbolise le double effondrement de l’ancien système.
Tandis que Nixon transformait fondamentalement la nature du système monétaire mondial, Powell mettait la dernière main à un manifeste politique à long terme destiné à garantir que la classe capitaliste conserverait le contrôle de tout système appelé à le remplacer.
Les deux événements d’août 1971 ont conduit à la financiarisation de l’économie américaine, à une dette publique incontrôlable, à la désindustrialisation et à l’emprise croissante des entreprises sur tous les aspects de la société américaine.
Le choc Nixon
L’accord de Bretton Woods, signé en 1944 avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, a fait du dollar américain la monnaie de référence du commerce international.
Les États-Unis se sont engagés à maintenir la valeur du dollar à un trente-cinquième d’once d’or.
Pour financer la guerre du Vietnam et les programmes de la «Great Society» de Lyndon B. Johnson, les États-Unis ont imprimé beaucoup plus de dollars papier que ne le permettait l’or réellement conservé dans leurs coffres.
En 1971, les États-Unis ont rompu leur promesse d’échanger les dollars contre de l’or.
Le découplage a marqué la fin de l’accord de Bretton Woods et inauguré l’essor de la monnaie fiduciaire sans contrepartie matérielle, uniquement garantie par la planche à billets de l’État.
Le découplage du dollar et de l’or a fondamentalement transformé la politique monétaire, entraînant une augmentation de l’endettement, de l’inflation et de la concentration des patrimoines.
En 1971, une maison neuve coûtait deux fois et demie le revenu annuel d’un ménage américain moyen. Aujourd’hui, elle coûte plus de dix fois le revenu annuel moyen.
En 1971, le loyer représentait environ un sixième du revenu mensuel; aujourd’hui, cette proportion est d’environ 40%.

Dans les années 1970, une voiture coûtait en moyenne 35% du revenu annuel; aujourd’hui, cette proportion est de 60% — pour un revenu moyen de 89.000 dollars et un prix moyen de 49.855 dollars pour une voiture neuve.
Au début des années 1970, lorsque le fait de pouvoir présenter un diplôme universitaire comptait encore réellement aux yeux des employeurs, les frais de scolarité dans une université prestigieuse comme Harvard s’élevaient à 2.600 dollars par an. Aujourd’hui, ils atteignent 63.000 dollars.
Après correction de l’inflation, la productivité du travail a augmenté de 100 à 110% entre 1971 et 2025, tandis que la hausse du salaire réel du travailleur moyen ne s’est située qu’entre 30 et 34%, selon le Bureau of Labor Statistics.
La dette publique américaine est passée de 398 milliards de dollars en 1971 à 40.340 milliards de dollars aujourd’hui, soit une augmentation vertigineuse de plus de 10.000%.

La banque centrale américaine a géré cet endettement en forte croissance en augmentant artificiellement la masse monétaire et en maintenant les taux d’intérêt à un niveau bas. Autrement dit: en imprimant davantage de monnaie papier.
Cette dynamique fonctionne en réalité comme une forme de redistribution des richesses dont les coûts sont socialisés.
La dette publique représente une charge pour l’ensemble de la société, tandis que les paiements d’intérêts reviennent aux créanciers — autrement dit, aux riches.
Comme il est beaucoup plus facile d’imprimer de l’argent que d’en gagner par le travail et l’industrie, la désindustrialisation et l’inflation suivent inévitablement de près.
Les États-Unis peuvent tout simplement imprimer des petits papiers verts pour acheter des biens et des services à l’étranger.
Il en résulte que l’économie s’est détournée de la production de biens et de services pour privilégier la spéculation financière et les actifs fondés sur l’endettement.
Cette financiarisation de l’économie profite à ceux qui possèdent du capital, tandis qu’il devient plus difficile pour le citoyen moyen d’épargner ou d’améliorer sa situation.
Les conséquences sont une hausse du coût de la vie, une baisse systématique de la productivité et une aggravation des inégalités économiques.
Tandis que le choc Nixon engageait les États-Unis sur la voie de la financiarisation, le mémorandum Powell, véritable «manifeste capitaliste», fournissait le plan de la prise de contrôle de la société américaine par les entreprises.
Le mémorandum Powell
Lewis Powell était un avocat spécialisé dans les affaires liées au tabac, travaillant pour Philip Morris. Il a été chargé de rédiger un document confidentiel pour la Chambre de commerce des États-Unis afin de restaurer et d’étendre le pouvoir des entreprises.
Dans les années 1960, les grandes entreprises du pays étaient menacées par la vague progressiste des mouvements favorables aux travailleurs et aux consommateurs.
Le document, intitulé «Attaque contre le système américain de libre entreprise», est devenu connu sous le nom de «mémorandum Powell».
Il a servi de plan d’ensemble au mouvement moderne, hautement organisé, de lobbying et d’action politique des entreprises aux États-Unis.

Powell soutenait que le système américain de libre entreprise était systématiquement attaqué par les universités, les médias, les intellectuels et les défenseurs des consommateurs tels que Ralph Nader (photo).
Il avertissait que les dirigeants d’entreprise laissaient passivement se préparer leur propre perte en ne s’opposant pas à la réglementation et aux sentiments hostiles aux entreprises.
Powell appelait à une mobilisation politique offensive des entreprises, posant ainsi les fondements idéologiques du mouvement juridique conservateur moderne et de la liberté d’expression des entreprises.
Powell préconisait une série de vastes plans d’action pour libérer la puissance des entreprises et leur permettre d’acquérir un contrôle politique sans limites, notamment:
– Action politique collective: Powell exhortait les entreprises à cesser d’agir isolément et à mettre plutôt leurs moyens financiers en commun pour influencer l’opinion publique et les politiques menées.
– Intervention sur les campus: il préconisait d’acheter de l’espace dans les manuels, de financer des professeurs favorables au marché et de construire un discours favorable aux entreprises afin de contrer le parti pris supposément gauchiste des universités.
– Domination médiatique: le mémorandum appelait à utiliser les budgets publicitaires des entreprises pour imposer une couverture favorable aux milieux d’affaires dans la presse écrite et à la télévision.
– Action judiciaire: Powell conseillait également aux grandes entreprises d’utiliser les tribunaux comme une arme et d’engager des poursuites pour faire annuler des réglementations et défendre leurs intérêts.
Powell avançait en outre l’idée de développer un dispositif semblable à la Federalist Society, qui permettrait de contrôler ouvertement le pouvoir judiciaire.
Les recommandations de Powell ont reçu l’adhésion sans réserve des milieux d’affaires. Depuis, cette feuille de route est systématiquement mise en œuvre.
Le mémorandum Powell a définitivement transformé les relations entre les entreprises américaines et la politique. Il a constitué, de fait, un renversement du consensus dominant issu du New Deal de Franklin D. Roosevelt.
À noter au passage: deux mois après le mémorandum, Powell a été nommé par Nixon juge à la Cour suprême. Il y a siégé pendant plus de quinze ans.

Les conséquences à long terme du mémorandum Powell
Le mémorandum a directement inspiré la création et le financement de groupes de réflexion conservateurs influents, notamment la Heritage Foundation et le Cato Institute.
L’influence des entreprises a commencé à pénétrer l’enseignement, les médias et la culture populaire.
Les intérêts des actionnaires ont pris le pas sur ceux des salariés, inversant l’évolution vers une répartition plus égalitaire des revenus engagée depuis le New Deal.
Le mémorandum Powell a entraîné une augmentation considérable du nombre de cabinets de lobbying et la création de groupes tels que la Business Roundtable pour influencer la législation.
Les effets cumulés ont culminé avec l’arrêt Citizens United de 2010, qui a accordé des droits constitutionnels aux entreprises, légalisant de fait l’argent en politique et dépénalisant la corruption.
L’essor des Reaganomics dans les années 1980 a renforcé la tendance favorable aux entreprises annoncée par le mémorandum Powell.
La privatisation, la déréglementation, le fondamentalisme du libre marché et l’érosion des droits des travailleurs ont supplanté la politique économique du New Deal héritée des années 1930.
Lewis Powell serait fier de la prise de contrôle insidieuse du pouvoir politique au fil des ans. L’essor d’un pouvoir incontrôlable des entreprises a conduit, cinquante ans plus tard, à placer les intérêts du capital au-dessus de ceux de l’État et du public.
Comment le choc Nixon et le mémorandum Powell ont façonné le capitalisme et la démocratie aux États-Unis
La conjonction du mémorandum Powell et du choc Nixon en 1971 a constitué le socle structurel de la financiarisation moderne de l’économie américaine, de la désindustrialisation et du démantèlement du New Deal.
En détachant simultanément la monnaie de ses contraintes physiques et en organisant le pouvoir politique des entreprises, ces deux événements ont fondamentalement transformé la manière dont l’économie américaine génère de la richesse.
La monnaie comme marchandise
Avant 1971, la monnaie servait principalement à faciliter le commerce des biens matériels.
Lorsque le dollar a été découplé de l’or et autorisé à fluctuer librement, la monnaie elle-même est devenue un objet hautement spéculatif, entraînant le développement d’immenses marchés mondiaux des devises, des contrats à terme et des produits dérivés.
Karl Marx l’avait déjà anticipé dans Le Capital, à la fin du XIXe siècle, et qualifiait le cycle dans lequel "l’argent produit davantage d’argent" (A–A′) de «capital fictif».
Depuis 1971, l’économie américaine est passée d’une économie de production à une économie financière.

Wall Street au-dessus de Main Street
Sous l’étalon-or, les banques se développaient en accordant des prêts aux entreprises nationales qui fabriquaient des produits matériels.
Après 1971, la croissance s’est déplacée vers les manipulations financières, la création de dettes et la spéculation sur les actifs, rendant le secteur financier considérablement plus rentable que l’industrie manufacturière.
L’essor du secteur financier prédateur a également porté la classe des usuriers au premier plan de la vie économique et politique américaine, avec des dommages qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.
L’explosion de l’endettement
Sans les contraintes imposées par l’or, la Réserve fédérale a obtenu le pouvoir d’accroître rapidement la masse monétaire.
Cela a entraîné une dépendance permanente au crédit bon marché et une croissance explosive de l’endettement des entreprises, de l’État et des consommateurs afin de soutenir la croissance économique.
La dette est devenue le principal instrument par lequel la classe capitaliste prélève les richesses de la classe ouvrière.
Le démantèlement du consensus d’après-guerre issu du New Deal
L’ordre du «New Deal», instauré dans les années 1930 pour contenir les excès du capitalisme débridé, reposait sur un équilibre des pouvoirs entre des syndicats forts, la réglementation publique et les directions d’entreprise.
Dans son mémorandum, Powell a fait du capital des entreprises une arme destinée à saper systématiquement ce consensus tripartite.
Le réseau de lobbyistes d’entreprise organisés conçu par Powell a contribué à populariser les doctrines économiques néolibérales, notamment l’idée de Milton Friedman (photo) selon laquelle le seul devoir d’une entreprise est de maximiser les profits de ses actionnaires plutôt que de soutenir les salariés ou les communautés.
Milton Friedman était un professeur d’économie de l’université de Chicago, défenseur absolu de la suprématie du capital sur toute autre considération. Voir ici ma critique de l’université de Chicago : https://huabinoliver.substack.com/p/has-the-university-of...
Les groupes de réflexion et les groupes de pression soutenus par les entreprises ont réussi à promouvoir des lois antisyndicales et des nominations de juges.
Le déclin des syndicats a fait disparaître le lien historique entre la hausse de la productivité du travail et celle des salaires, conduisant aux inégalités patrimoniales actuelles.
La désindustrialisation est devenue un choix inévitable.
Le système financier nouvellement déréglementé, conjugué aux politiques de libre-échange défendues par les lobbys d’entreprise, a pénalisé les entreprises qui conservaient des emplois manufacturiers américains coûteux.
Wall Street a fait pression sur les entreprises pour qu’elles délocalisent leur production vers des régions où la main-d’œuvre était moins chère et la réglementation moins contraignante, afin de maximiser les bénéfices trimestriels.
Le dollar étant resté la principale monnaie de réserve mondiale malgré son passage à un régime de change flottant, la demande mondiale l’a maintenu artificiellement fort.

Si cela a rendu les biens de consommation importés bon marché pour les Américains, cela a aussi rendu les produits américains exportés inabordables à l’étranger, vidant systématiquement la «Rust Belt» de sa substance.
La financiarisation a modifié le comportement des entreprises. Au lieu de réinvestir leurs bénéfices dans des usines nationales, des équipements ou la formation de leurs salariés, elles ont de plus en plus utilisé leur argent pour racheter leurs propres actions, faisant artificiellement monter les cours afin d’enrichir les dirigeants et les investisseurs de Wall Street.
L’héritage de 1971
Ensemble, le choc Nixon et le mémorandum Powell ont fait passer les États-Unis d’une économie fondée sur la production — axée sur la fabrication de biens, les hausses de salaire et une réglementation stricte — à une économie fondée sur la spéculation financière, axée sur les bulles financières, le marché des capitaux et la déréglementation.
La monnaie n’étant plus liée à l’or, le capital a pu croître de manière exponentielle, sans aucune limite.
Le capital se déplace à travers le monde à la vitesse d’une frappe sur un clavier pour rechercher, partout, le rendement le plus élevé.
Les lobbys d’entreprise organisés dans le sillage du mémorandum Powell ont réussi à rompre le lien entre les salaires et la production.
La richesse générée par la productivité des travailleurs américains n’a plus alimenté les salaires; elle a été directement canalisée vers les bénéfices des entreprises, les bulles de Wall Street et les primes astronomiques des hauts dirigeants.
Les crises actuelles de l’inflation, de la désindustrialisation et de la contraction de la classe moyenne sont la conséquence directe de ce changement de cap de 1971.
Avec le recul, plus d’un demi-siècle plus tard, 1971 a été le véritable tournant pour les États-Unis.
20:58 Publié dans Economie, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : économie, histoire, histoire économique, états-unis, étalon-or, dollar, néolibéralisme |
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mardi, 27 octobre 2026
Sept organisations, un réseau: les liens avec Open Society autour des manifestations en France

Sept organisations, un réseau: les liens avec Open Society autour des manifestations en France
Source: https://uncutnews.ch/sieben-organisationen-ein-netzwerk-d...
Alors que la France est secouée depuis des semaines par des manifestations étudiantes, des émeutes, des incendies et des pillages, l’attention se porte sur un réseau d’organisations qui soutiennent les manifestations, les accompagnent ou critiquent vivement l’action de la police.
Les recherches du journal espagnol La Gaceta montrent qu’au moins sept de ces organisations entretiennent des liens financiers ou institutionnels avérés avec les Open Society Foundations, fondées par George Soros. Cela ne prouve pas que les troubles actuels sont financés par celles-ci, mais montre à quel point des ONG influentes, des mouvements de protestation et des réseaux internationaux de financement sont étroitement imbriqués.
Le point de départ de cette enquête est un article de La Gaceta du 21 octobre. Le journal a examiné des organisations qui avaient appelé à manifester, soutenu les revendications des étudiants ou publiquement pris position contre l’action de la police française. Il a ainsi identifié sept organisations entretenant différents liens avec les Open Society Foundations.
Ces liens vont des financements directs aux dons importants sur plusieurs années, en passant par le financement de projets particuliers. Un point est essentiel: un financement antérieur par Open Society ne prouve pas automatiquement que Soros ou sa fondation financent ou dirigent les manifestations actuelles. À ce jour, aucun élément probant ne permet précisément de l’établir. Mais les indices parlent d’eux-mêmes.

Ligue des droits de l’Homme : un financement direct documenté
L’un des liens les plus clairement établis concerne la Ligue française des droits de l’Homme (LDH).
La Cour des comptes française avait confirmé dès 2021 que la LDH avait reçu un soutien financier d’Open Society en 2017. La LDH elle-même avait également indiqué dans son rapport annuel que plusieurs projets avaient été rendus possibles grâce à Open Society.
Le lien avec les manifestations actuelles est lui aussi clairement documenté. Le 16 octobre, la section nantaise de la LDH a expressément appelé à rejoindre le mouvement étudiant et lycéen le lendemain. Le lieu et l’heure du rendez-vous étaient même précisés: 14 heures, place Foch.

Human Rights Watch: 100 millions de dollars d’Open Society
Dans le cas de Human Rights Watch, le lien financier est encore plus important.
En 2010, les Open Society Foundations ont annoncé un financement de 100 millions de dollars sur dix ans — ce qui constituait alors le don individuel le plus important jamais reçu par Human Rights Watch. Cet argent devait expressément servir à développer la présence mondiale et l’influence politique de l’organisation. Open Society comme Human Rights Watch ont publiquement fait état de cet accord.
Le 14 octobre, Human Rights Watch a publié un rapport sur les manifestations lycéennes en France et accusé la police de violences disproportionnées contre des mineurs. HRW a écrit que, malgré quelques incidents violents, les manifestations avaient été majoritairement pacifiques et a demandé une meilleure protection des jeunes manifestants.
Human Rights Watch n’est donc pas présentée comme organisatrice des manifestations, mais contribue clairement à leur interprétation dans le débat public et politique.

FIDH et OMCT: Open Society figure officiellement sur la liste des bailleurs de fonds
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) mentionne elle aussi expressément les Open Society Foundations parmi ses bailleurs de fonds privés.
L’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) présente également Open Society comme un bailleur de fonds. Son rapport financier audité pour 2024 fait état d’environ 509.700 francs suisses provenant des Open Society Foundations; l’année précédente, ce montant dépassait même 1,2 million de francs.
Le 9 octobre, les deux organisations ont publié avec la LDH une déclaration sur les manifestations en France, accusant les autorités de réprimer violemment le mouvement lycéen. La FIDH a parlé de «violente répression» et demandé une enquête sur l’intervention policière.

Amnesty International: une subvention d’Open Society dans les comptes annuels
Dans le cas d’Amnesty International, le lien est également documenté.
Les comptes annuels de 2024 indiquent expressément que l’augmentation des financements reçus était principalement due à une subvention des Open Society Foundations.
Pendant les manifestations étudiantes en France, Amnesty a également défendu publiquement le droit de manifester et critiqué la police. Le 5 octobre, l’organisation a demandé aux autorités françaises de désamorcer la situation et de protéger le droit de réunion pacifique. Amnesty a dénoncé un recours disproportionné à la force policière contre des mineurs.
350.org: Open Society mentionnée parmi les soutiens financiers
Dans son rapport annuel de 2021, l’organisation internationale de défense du climat 350.org mentionnait expressément les Open Society Foundations parmi les fondations qui la soutenaient. Au total, 44% de ses recettes provenaient alors de fondations et d’organismes de financement.
L’existence d’un lien financier antérieur est donc, là aussi, clairement établie.
L’intérêt de ce constat ne réside pas tant dans la possibilité d’en déduire un financement direct des manifestations françaises actuelles. L’essentiel est plutôt que les mêmes ONG, reliées entre elles à l’échelle internationale, interviennent régulièrement ensemble au sein de mouvements sociaux, climatiques et sociopolitiques.

Attac: un appel à manifester — un lien par l’intermédiaire d’un projet financé par Open Society
Attac France est allée encore plus loin dans le cadre des manifestations actuelles, en appelant expressément à la mobilisation le 17 octobre. L’organisation a dénoncé une injustice sociale, fiscale et écologique de plus en plus insupportable et appelé à une large participation.
Le lien avec Open Society est toutefois plus ténu ici que pour la LDH, HRW, la FIDH ou l’OMCT.
Est notamment documentée la participation d’Attac à un rapport européen de 2017 sur la politique gazière et énergétique, dont le cadre de réalisation aurait été partiellement financé par l’Open Society Initiative for Europe, selon l’enquête initiale. Cela ne permet toutefois pas de conclure à un financement général d’Attac par Open Society, et encore moins à un financement des manifestations actuelles.
Un réseau est documenté — pas le financement des émeutes
L’enquête met donc en évidence une configuration bien réelle.
Plusieurs organisations qui soutiennent le mouvement de protestation, appellent à manifester ou critiquent l’action de la police entretiennent des relations financières avec les Open Society Foundations ou ont bénéficié de leur soutien par le passé. Cela est documenté.
En revanche, rien ne démontre que George Soros ou les Open Society Foundations financent les émeutes, les incendies ou les pillages actuels.
Cette distinction est essentielle.
La question politique n’en reste pas moins pertinente: lorsque de grandes fondations internationales financent pendant des années des organisations qui jouent ensuite, dans des conflits sociaux, un rôle important en matière de mobilisation, de soutien juridique, de communication médiatique et de formation de l’opinion publique, ce financement fait partie intégrante du récit.
Les ONG, en particulier, se présentent souvent comme des autorités morales indépendantes. Le public devrait donc pouvoir savoir qui finance ces organisations, à quelle hauteur et pour quels projets.
Le véritable lien avec Soros dans les manifestations françaises ne consiste donc pas en un transfert d’argent avéré à des émeutiers. Il réside dans un réseau d’organisations soutenues financièrement, constitué au fil des années, dont plusieurs interviennent aujourd’hui activement dans la confrontation politique et sociale autour des manifestations en France.
18:58 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ong, actualité, france, europe, affaires européennes, mouvements sociaux |
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La Russie commence à envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion: la CASA

La Russie commence à envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion: la CASA
Andrew Korybko
Source: https://korybko.substack.com/p/russia-is-beginning-to-con...
La menace que fait peser l’État islamique au Khorassan (EI-K) sur l’Afghanistan — dont de hauts responsables russes ont laissé entendre qu’elle était liée au Pakistan —, la guerre afghano-pakistanaise et le conflit du Cachemire sont les trois obstacles au plan Kossyguine du XXIe siècle que la Russie entend déployer dans la CASA en s’appuyant sur le PAKAFUZ.
L’ambassadeur de Russie au Pakistan, Albert Khorev, a confirmé : « Pendant que le ministre russe de l’Intérieur se rendait à Islamabad, le chef du renseignement russe était à Kaboul et le secrétaire adjoint de notre Conseil de sécurité se trouvait à New Delhi. Tous ont également discuté [de la guerre afghano-pakistanaise]. La Russie tente donc actuellement de contribuer au règlement de ce problème par ces démarches. » Tout cela s’est déroulé parallèlement à la dernière conférence de l’OTSC, de la CEI et de l’OCS sur la sécurité en Asie centrale et en Afghanistan, organisée à Moscou.
Le sérieux avec lequel la Russie tente de résoudre la guerre afghano-pakistanaise, à travers ses récents échanges de haut niveau sur les questions de sécurité avec ces deux pays et avec l’Inde, son alliée depuis des décennies, laisse fortement penser que le Kremlin commence à considérer la sécurité de l’Asie centrale et celle de l’Asie du Sud comme interdépendantes. Comme expliqué ici, Moscou envisage également de relier à l’Inde le projet de voie ferrée Pakistan-Afghanistan-Ouzbékistan (PAKAFUZ), donnant ainsi à toutes les parties un intérêt économique commun à la sécurité de l’ensemble de la région.

Le PAKAFUZ représente le moyen par lequel la Russie entend remettre au goût du jour, dans les circonstances actuelles, le « plan Kossyguine » de l’époque soviétique. Ce plan avait été proposé en 1969 par le chef du gouvernement soviétique dont il porte le nom, dans l’intention évoquée précédemment : envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion aux intérêts sécuritaires et économiques interdépendants, d’où la proposition de relier tous ces pays par un corridor commercial régional. Par commodité, cette macrorégion peut être appelée CASA.
La menace que fait peser l’EI-K sur l’Afghanistan — dont de hauts responsables russes ont laissé entendre qu’elle était liée au Pakistan, comme cela a été documenté ici —, la guerre afghano-pakistanaise et le conflit du Cachemire sont les trois obstacles au plan Kossyguine du XXIe siècle que la Russie entend déployer dans la CASA en s’appuyant sur le PAKAFUZ. Pour faire face au premier, la Russie pourrait armer les talibans contre l’EI-K, tout en renforçant sa coopération sécuritaire avec les républiques d’Asie centrale : ces deux démarches constituent respectivement une stratégie offensive indirecte et une stratégie défensive.
Concernant le deuxième obstacle, la Russie a proposé sa médiation, mais le Pakistan a récemment exclu des pourparlers sans conditions préalables avec l’Afghanistan. Néanmoins, comme le laissait entrevoir le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en imputant le conflit à l’État islamique, un accord de désescalade conclu sous médiation russe pourrait voir le Pakistan présenter les « talibans pakistanais », supposément soutenus par l’Afghanistan, comme relevant de l’État islamique, renforcer sa clôture frontalière et mettre fin aux hostilités afin de reprendre le travail conjoint sur le PAKAFUZ. Même si celui-ci n’atteignait jamais l’Inde, il renforcerait tout de même l’intégration globale de la majeure partie de la CASA.

Enfin, la Russie a également proposé sa médiation dans le conflit du Cachemire, dont elle pourrait envisager le règlement par un compromis entre les deux parties : la ligne de contrôle deviendrait la frontière internationale, afin de normaliser les relations, d’apaiser les tensions régionales et de prolonger le PAKAFUZ jusqu’en Inde. Les efforts russes pour lever ces trois obstacles à son plan Kossyguine du XXIe siècle permettent de comprendre l’intense activité diplomatique régionale de Moscou ces dernières semaines, caractérisée par des échanges de haut niveau axés sur la sécurité avec l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde.
La Russie comprend les complexités du conflit du Cachemire, tout en soutenant pleinement l’Inde dans ce dossier ; elle n’impute donc à aucune des deux parties la responsabilité de la persistance de l’impasse. En revanche, le rôle du Pakistan, fortement suggéré, dans le problème que représente l’EI-K pour l’Afghanistan, ainsi que la guerre qu’il poursuit contre ce pays, pourraient être perçus négativement par certains. Si la Russie en venait ainsi à considérer le Pakistan comme le principal obstacle à la mise en œuvre, au moins partielle, de son plan Kossyguine du XXIe siècle dans la CASA, fondé sur le PAKAFUZ, les relations pourraient bientôt se refroidir.
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La guerre des centres de données

La guerre des centres de données
Leonid Savin
Les attaques du régime de Kiev contre les centres de données de Yandex dans plusieurs villes russes ont porté la confrontation militaire à un nouveau niveau. Auparavant, des frappes similaires avaient été menées par l’armée russe dans le cadre d’une opération militaire spéciale sur le territoire ukrainien contrôlé par le régime de Kiev. Il s’est ainsi produit un effet mimétique, ou d’imitation, tel que l’a décrit le philosophe français René Girard dans son ouvrage La Violence et le Sacré. Dans un conflit, un camp modifiera toujours son comportement en s’adaptant à l’autre pour éviter la défaite ou, du moins, survivre.
Si l’on tient compte des principes de la guerre asymétrique, dans laquelle des acteurs moins puissants cherchent de nouveaux moyens de vaincre un adversaire plus fort, il convient d’envisager les évolutions possibles de cette situation — qui fait déjà l’objet de discussions au ministère du Développement numérique de la Fédération de Russie, avec une proposition visant à déplacer la construction de nouveaux centres de données vers l’Oural, la Sibérie et l’Extrême-Orient —, mais aussi de prendre en considération d’autres infrastructures que l’ennemi pourrait considérer comme les prochains points de vulnérabilité.
Pourquoi la liste des cibles s’est-elle élargie des deux côtés ? Quelle est l’importance des centres de données ?
Les centres de données sont des installations spécialisées conçues pour héberger des serveurs et des équipements réseau utilisés par les entreprises et les organismes publics pour gérer leurs opérations numériques. En règle générale, ils disposent également de groupes électrogènes de secours afin d’assurer une alimentation électrique ininterrompue des équipements. Les serveurs en nuage, utilisés pour les calculs faisant appel à l’intelligence artificielle, ont récemment acquis une grande importance. Dans les conditions actuelles des opérations militaires, les centres de données servent à analyser une masse considérable d’informations, notamment de renseignement. En Occident, des méthodes de guerre algorithmique sont mises en œuvre, ce qui exige d’immenses capacités de calcul. Bien que tous les centres de données ne puissent pas servir aux besoins de la guerre, ils peuvent constituer des cibles attrayantes pour paralyser le fonctionnement des structures qui utilisent leurs services et affaiblir l’économie dans son ensemble.

Plus de dix mille centres de données sont actuellement en activité dans le monde, et leur nombre devrait augmenter considérablement dans les années à venir. La Russie ne fait pas exception. Toutefois, le précédent ayant suscité cet intérêt accru pour les centres de données dans le contexte de la guerre n’a pas été constitué par les frappes russes ou ukrainiennes, mais par la riposte iranienne aux attaques des États-Unis et d’Israël en février 2026. À l’époque, l’attention se concentrait principalement sur les attaques contre les bases militaires ainsi que sur les perturbations de la production et de l’approvisionnement en ressources énergétiques. Cependant, des missiles et des drones iraniens ont également été dirigés contre trois centres de données d’Amazon Web Services (AWS) aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, entraînant des perturbations des services numériques de banques, de plateformes de paiement et d’autres organisations. Un mois plus tard, une autre attaque a endommagé le centre de données d’Oracle à Dubaï. L’Iran a ensuite déclaré que dix-huit grandes entreprises technologiques constituaient des cibles militaires légitimes. Cette liste comprend nombre des plus grands propriétaires de centres de données au monde, notamment AWS, Microsoft, Meta, Google et Oracle.
Pour l’Iran, les attaques contre les centres de données poursuivaient plusieurs objectifs stratégiques. Elles permettaient de sanctionner des entreprises américaines importantes sur le plan économique, ainsi que les organisations régionales sur les serveurs desquelles sont stockées les données de ces entreprises. Elles constituaient également une menace sans équivoque : si les exigences iraniennes n’étaient pas satisfaites, de nouvelles attaques contre les infrastructures numériques suivraient.

En réalité, ces frappes indiquaient qu’un changement stratégique plus large dans la manière de concevoir les objectifs et les méthodes des opérations militaires avait déjà commencé. C’est ainsi qu’est apparue une nouvelle expression, data center warfare — la guerre des centres de données —, employée en juin 2026 dans un article conjoint de deux professeurs de l’Institut de cybersécurité et de politique de l’innovation du Naval War College américain, Jason Vogt et Nina A. Kollars, cette dernière étant également chercheuse au Commandement des opérations de guerre spéciale. Ils soulignent que « l’expansion rapide des centres de données dédiés à l’IA entraîne des modifications durables de la répartition géographique des infrastructures critiques qui constituent la toile de fond de la compétition mondiale et des guerres futures. Cela comprend la construction de mégacampus numériques, qui deviendront des cibles stratégiques de grande valeur, ainsi que la multiplication de nouveaux pôles de centres de données, susceptible de modifier les scénarios de planification de la défense, particulièrement dans l’Indo-Pacifique».
Il est significatif que, contrairement à d’autres cibles à double usage ou à des infrastructures critiques comme les terminaux pétroliers ou les raffineries, cette nouvelle expression soit spécifiquement associée aux centres de données. Le carburant constitue pourtant un élément économiquement important pour toute guerre, sans parler des besoins civils de l’économie de n’importe quel pays. Cette mise en avant aux États-Unis indique qu’ils accordent une importance particulière aux centres de données, devenus des cibles attrayantes du point de vue politico-militaire. Plus généralement, ces grandes installations fixes, dont la construction est relativement coûteuse et qui dépendent des infrastructures locales pour l’électricité, l’approvisionnement en eau et la transmission des données, peuvent aussi devenir les cibles d’acteurs malveillants de toutes sortes : pirates informatiques ou groupes criminels locaux.
Une attaque contre un centre de données porte préjudice non seulement à son exploitant, mais aussi à toutes les organisations qui l’utilisent pour le stockage de données, les communications en réseau ou les traitements faisant appel à l’intelligence artificielle. Il en résulte un effet cumulatif : plusieurs organisations sont touchées par une seule action. Dans le cadre des intérêts économiques des États-Unis, le fonctionnement ininterrompu des centres de données de certaines entreprises implantés à travers le monde est, bien entendu, dans l’intérêt de Washington, comme le mentionnent les décrets et documents correspondants.

Mais il existe aussi une nuance d’ordre militaro-stratégique. Les entreprises mentionnées — AWS, Microsoft, Meta, Google, Oracle, ainsi qu’un certain nombre d’autres — travaillent au service des intérêts de la CIA, du Pentagone et du complexe militaro-industriel américain. À leurs côtés figurent des prestataires clés comme Palantir. Ensemble, ils peuvent être considérés comme un écosystème hybride au sein duquel la recherche et le traitement des données — notamment par le biais du renseignement — sont effectués à l’aide de ces centres de données répartis dans le monde entier. Ils constituent l’architecture dont l’armée américaine et ses alliés ont besoin pour mener une guerre algorithmique à l’aide de l’intelligence artificielle — récemment rebaptisée « superintelligence » aux États-Unis au gré de Donald Trump — et de programmes spécialisés. Parmi les alliés actuels de Washington figure toujours l’Ukraine, où les centres de données ont été activement utilisés à des fins militaires. En Russie, en revanche, leur activité principale est liée à des usages civils. Cela révèle une autre asymétrie dans les moyens et les fonctions, même si la partie ukrainienne a agi selon le principe « œil pour œil », en choisissant de nouvelles cibles pour ses attaques. Tous ces éléments doivent être pris en compte dans le conflit actuel et gardés à l’esprit dans la perspective de futures guerres.
13:55 Publié dans Actualité, Polémologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : polémologie, centres de données |
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Les États-Unis, la dernière Rome: Peter Thiel et le déclin de l’empire

Les États-Unis, la dernière Rome: Peter Thiel et le déclin de l’empire
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/yhdysvallat-viimeinen-...
La série de conférences de Peter Thiel consacrée à l’Antéchrist s’est achevée à Nashville le 19 octobre par une quatrième rencontre intitulée The New Rome, la nouvelle Rome. Les comptes rendus du journaliste Nathan Worcester, présent sur place, offrent à ce jour le tableau le plus précis de cette conférence à huis clos. Alors que les volets précédents construisaient un cadre théologique autour de la fin des temps et contre la réglementation des technologies, le dernier s’est tourné vers l’héritage impérial et la place qu’y occupent les États-Unis.
Thiel a commencé par des réflexions sur les villes. Il a constaté qu’elles durent davantage que les entreprises et les individus. Elles sont comme des «êtres immortels», que l’on peut rapprocher des anges, des démons, des puissances spirituelles et des pouvoirs évoqués dans l’Épître aux Éphésiens, 6,12. Il estimait erronée l’hypothèse selon laquelle une métropole comme San Francisco finirait par s’autodétruire. Lorsqu’il siégeait au conseil d’administration de Facebook, Thiel avait vu Mark Zuckerberg accepter la mortalité de l’entreprise. Mais débarrasser les rues de San Francisco des excréments humains reviendrait, selon Thiel, à «négocier avec un démon».

Les grandes villes représentent l’empire mondial en miniature. Thiel connaît l’œuvre majeure d’Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident. Selon Spengler, lorsque la culture devient civilisation, apparaît un citadin détaché des traditions et de la religion. Il est intelligent et pragmatique, mais stérile, et vit comme un parasite aux dépens de la société. Thiel néglige toutefois le fait que, dans le schéma de Spengler, les États-Unis appartiennent eux aussi à la phase hivernale de la civilisation occidentale. Le déclin n’est pas un phénomène exclusivement européen. Si les États-Unis sont en décadence, ils ne peuvent agir comme une force de retenue katéchontique : ils font eux-mêmes partie du processus qu’ils devraient retenir.
Thiel est ensuite passé à l’héritage de Rome. Selon lui, les États-Unis sont la nouvelle Rome. En tant que puissance katéchontique, ils empêchent, conformément à la Deuxième Épître aux Thessaloniciens, 2,6–7, l’apparition de l’homme de l’iniquité, tout en risquant de devenir antichristiques. On pourrait demander, dans une perspective critique, si l’Amérique n’a pas été « satanique » dès sa fondation. Les Pères fondateurs étaient pour la plupart des rationalistes des Lumières et des déistes, nombre d’entre eux étaient francs-maçons, et Jefferson composa sa propre version des Évangiles en supprimant les miracles et la résurrection. Si l’Antéchrist est interprété comme une tentative de créer un paradis terrestre sans Dieu, ce projet a commencé dès Philadelphie, où les États-Unis sont nés.

Rome se situe dans une zone grise morale. Elle n’est ni Babylone ni la Nouvelle Jérusalem. La trajectoire passe de Rome à l’Empire romain d’Orient, c’est-à-dire Byzance, puis au Saint-Empire romain germanique. Napoléon, que ses contemporains comparaient à l’Antéchrist, fit tomber ce dernier. La situation se compliqua ensuite. Selon Thiel, la guerre de Succession d’Espagne fut la dernière tentative de bâtir une superpuissance catholique. Elle trancha la lutte pour le pouvoir entre les Bourbons et les Habsbourg ; après elle, l’universalisme catholique ne redevint plus le projet dominant de l’Europe. Thiel illustra ce point par le poème de Robert Southey, The Battle of Blenheim.

Le candidat sérieux suivant était la Grande-Bretagne. En tant que puissance maritime, les Britanniques adoptèrent la conception de l’État exposée par Hobbes dans le Léviathan, tout en restant réservés à l’égard du philosophe. Le poème d’Alfred Lord Tennyson, Locksley Hall, publié en 1842, prédisait une fédération mondiale et unissait les Britanniques à leurs successeurs, les Américains, dans le rêve d’un empire mondial. Harry S. Truman portait ce poème dans sa poche.
Les États-Unis ont consciemment imité Rome. Les pseudonymes latins des auteurs des Federalist Papers et l’effigie de George Washington sur la monnaie, à la manière de l’empereur Auguste, en témoignent. Selon Thiel, les États-Unis sont peut-être le seul pays véritablement souverain. Le président agit comme le maire des États-Unis et le dictateur du reste du monde. L’alliance de renseignement Five Eyes, la surveillance Echelon, le système de paiement SWIFT et le statut du dollar comme monnaie de réserve renforcent cette position.
Thiel a défini trois éléments clés de la nouvelle Rome. Le premier est le statut de superpuissance militaire. Il a fait référence au royaume fort comme le fer mentionné dans le Livre de Daniel, 2,40. Le deuxième est le statut de superpuissance financière contrôlant les flux de paiements. Il a cité à ce propos l’Apocalypse, 13,17, selon laquelle nul ne peut acheter ni vendre sans la marque. Le troisième est le statut de superpuissance idéologique ou religieuse capable de gagner les cœurs et les esprits. L’Évangile selon Matthieu, 24,24, met en garde contre les faux messies et les faux prophètes. Mais, pour Thiel, la Russie ne convient pas comme candidate : il ne considère pas Moscou comme l’héritière de Constantinople. L’évolution qui a suivi la prise du pouvoir par les bolcheviks pose problème. Malgré ses doutes, Thiel ne sait pas dire si Poutine est davantage chrétien ou ancien membre du KGB. La nouvelle Rome devrait, en tout état de cause, être plus puissante que la Russie actuelle.

La Chine constitue le point de comparaison logique suivant. Selon Thiel, elle ne remplit toutefois pas les trois conditions requises pour être la nouvelle Rome. C’est certes une puissance montante, mais elle ne possède pas l’attrait idéologique ou religieux nécessaire pour diriger des alliés, et non simplement acheter des ports et des infrastructures. En ce sens, la Chine ressemble davantage à un géant économique qu’à un centre de civilisation. Il en conclut que, puisque personne d’autre n’est prêt à prendre la place des États-Unis, l’Amérique est une «forteresse qu’il faut défendre» — même par des moyens autoritaires. En effet, un retrait américain n’ouvrirait pas la voie à un nouvel ordre, mais à un chaos multipolaire incontrôlable.
La singularité des États-Unis tient aussi à leur degré relativement élevé de violence, y compris la peine de mort. Ils se distinguent des autres pays développés par le recours à cette peine et exercent sur eux-mêmes un contrôle aussi sévère que sur le reste du monde. Thiel considère que les Américains ne sont pas «complètement castrés» et n’ont pas renoncé à leurs responsabilités katéchontiques. Il a plaisanté en demandant pourquoi les États-Unis sont le seul pays où une révolution est impossible, avant de répondre: parce que c’est le seul pays sans ambassade américaine. Cette boutade dit l’essentiel: Washington n’a pas l’habitude d’organiser des changements de pouvoir sur son propre territoire.

La conférence s’est terminée par un appel à la ville de Nashville (photo, ci-dessus). Thiel la considère comme une sorte de centre mondial du protestantisme — une religion dépourvue de centre — et a encouragé l’élite locale à prendre ses responsabilités sur le plan des idées et des institutions. Ce choix n’était pas fortuit: la rencontre entre le christianisme évangélique et un pôle technologique émergent offrait un public comprenant aussi bien le langage théologique que l’exercice du pouvoir.
La conférence finale résume le cœur de l’eschatologie de Thiel. Le katéchon n’est pas une force statique du bien. Il est dynamique et comporte des risques. L’empire qui retient la fin peut lui-même devenir le catalyseur de cette fin. Les États-Unis accomplissent l’héritage de Rome dans ses dimensions militaire, économique et idéologique. C’est précisément cet accomplissement qui les rend vulnérables. Si la souveraineté, les systèmes de paiement et la supériorité militaire s’orientent vers un gouvernement mondial unique, le katéchon change de nature.
Cette perspective ouvre une question plus vaste sur la nature du pouvoir dans le monde de la modernité tardive. La métaphore de Thiel, qui présente les villes comme des puissances spirituelles immortelles, rappelle que les institutions vivent plus longtemps que les individus et résistent au changement selon une logique différente de celle des entreprises. Le citadin décrit par Spengler, qui vit grâce aux anciennes structures mais est, lui, sans racines ni nouvelle force créatrice, illustre la manière dont une civilisation perd sa vitalité. Le rêve de fédération de Tennyson, la puissance maritime britannique et l’hégémonie du dollar s’inscrivent dans une même trajectoire. L’empire britannique a cédé la place à l’empire américain, mais le rêve d’ordre mondial et d’hégémonie a subsisté.
La conférence finale de Thiel propose un diagnostic traversé de tensions. Les États-Unis sont-ils la dernière Rome? L’immortalité de l’empire ne garantit pas sa vertu. Sa violence ne signifie pas automatiquement qu’il possède une force katéchontique. Comment une puissance qui contrôle les systèmes de paiement, dispose de la supériorité militaire et manipule les esprits à l’échelle mondiale peut-elle continuer à retenir ce qu’elle est censée empêcher, sans le devenir elle-même? Et n’est-ce pas déjà ce qui est arrivé aux États-Unis?
13:43 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, peter thiel, états-unis |
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lundi, 26 octobre 2026
De Sieyès à Schmitt: le pouvoir qui précède la Constitution

De Sieyès à Schmitt: le pouvoir qui précède la Constitution
par Enrico Colonna
Source: https://www.ilprimatonazionale.it/approfondimenti/sieyes-...
Rome, 17 octobre — «Qu’est-ce que le tiers état? Tout!». Cette question rhétorique est bien connue: elle provient de l’incipit emblématique du pamphlet polémique — justement intitulé Qu’est-ce que le tiers état? — par lequel l’abbé Emmanuel-Joseph Sieyès (portrait, ci-dessous) revendiquait, avec une force sans précédent, les droits du tiers état contre la noblesse et le clergé — dont il était lui-même membre — aux États généraux de 1789.

Nous connaissons tous l’histoire: les États généraux de 1789 furent les derniers de l’histoire de France, puisque les représentants du tiers état — autrement dit, les représentants de 98% du peuple français — s’y déclarèrent à juste titre les représentants légitimes de la nation française et se constituèrent en Assemblée nationale, déclarant caducs les États généraux désormais anachroniques.
Mais ce court texte — un peu plus d’une centaine de pages — n’est pas seulement une source historique majeure sur les idées et les moments décisifs qui déterminèrent le déclenchement de la Révolution française: c’est aussi une extraordinaire grammaire politique de la modernité, dans laquelle des mots déjà existants — nation, constitution, peuple, etc. — sont réinvestis d’un sens nouveau et dotés d’une nouvelle charge politique et idéologique.

Outre la nouvelle acception des termes précités, le texte de Sieyès est fondamental pour Schmitt (photo), surtout en raison d’une distinction essentielle : celle entre le pouvoir constituant de la nation et les pouvoirs constitués par la Constitution. Schmitt reprend cette distinction, notamment dans Théorie de la Constitution (1928), en l’intégrant à une théorie dans laquelle la décision politique assume une fonction irréductible à la norme juridique. Cette perspective trouve d’autres éléments d’éclaircissement dans Théologie politique (1922) et La Notion de politique (1932).
La nation chez Sieyès: du sol natal au corps politique souverain
Dans le premier chapitre, l’abbé français lance une première grenade: le tiers état est une nation complète. Et cela signifie une chose très précise: son argumentation part du rôle central du tiers état, qui constitue la partie productive de la société et qui, malgré cela, reste exclu d’une participation effective au pouvoir politique. En inversant la question, nous pourrions donc demander: qu’est-ce qu’une nation? L’ensemble de ses forces qui contribuent, par le travail — manuel ou intellectuel — et par l’impôt, à la vie et au fonctionnement de la chose publique. Donc, le tiers état est la nation — et c’est à partir de ce principe que ses représentants se proclameront Assemblée nationale. La célèbre formule citée au début — «Qu’est-ce que le tiers état? Tout» — exprime ainsi une revendication à la fois sociale et politique: dans la perspective de Sieyès, le tiers état coïncide avec la nation dans sa dimension commune, opposée aux intérêts particuliers des ordres privilégiés, qui ne travaillent pas et ne paient pas d’impôts.
La question décisive ne concerne toutefois pas seulement la représentation, mais le fondement de l’ordre politique. Au chapitre V, Sieyès affirme que «la nation existe avant tout, elle est l’origine de tout» et que sa volonté constitue la source de l’ordre juridique. La nation ne peut donc recevoir son existence politique de la Constitution, puisque c’est cette dernière qui présuppose un sujet capable de l’instituer.
Et c’est là que réside la grande nouveauté politique de la Révolution: non pas un changement dans la conception de la souveraineté, mais un changement de son titulaire, du roi à la nation. Le pouvoir souverain ne cesse pas d’être indivisible, irrésistible et absolu — ou, comme le dira plus tard Schmitt, de détenir la décision sur l’état d’exception. C’est aussi pour cette raison que, comme le relève avec précision Alain de Beniost dans son dernier essai, Souveraineté nationale et souveraineté populaire, on décidera — sur la proposition de Sieyès lui-même — d’appeler le nouveau souverain «Assemblée nationale» plutôt qu’«Assemblée des représentants du peuple», comme le souhaitait le vicomte de Mirabeau: une telle dénomination semblait en effet présupposer une division du pouvoir souverain de la nation, par exemple entre le peuple et le roi.
À cet égard, il n’est pas anodin de rappeler que l’abbé Sieyès est le même homme qui, après avoir amorcé la bombe en 1789 avec son pamphlet, mettra fin à la Révolution dix ans plus tard comme artisan et, dans une certaine mesure, maître d’œuvre du coup d’État du 18 Brumaire, qui consacra l’ascension de Napoléon Bonaparte. Le schéma est identique: la Constitution vole en éclats et le souverain donne forme au nouvel ordre.
Le rapport entre nation et constitution dans la lecture de Schmitt
C’est précisément ce problème du fondement qui fait de Sieyès une référence importante pour l’élaboration de la pensée de Schmitt. Dans sa Théorie de la Constitution, Schmitt distingue la Constitution entendue comme décision politique fondamentale des différentes lois constitutionnelles. L’ordre juridique ne se réduit pas, en effet, à l’ensemble des dispositions normatives qui le composent, puisqu’il présuppose une décision concernant la forme concrète de l’unité politique.
Cette approche trouve une formulation particulièrement incisive dans le célèbre essai Théologie politique. L’ouvrage s’ouvre ainsi: «Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle». La souveraineté se manifeste ici dans la capacité de décider quand la situation ordinaire ne peut plus être gouvernée par l’application des normes existantes. La décision sur l’état d’exception rend visible un élément que le fonctionnement normal de l’ordre juridique tend à dissimuler: la norme présuppose des conditions concrètes d’applicabilité et ne peut déterminer intégralement, à elle seule, les conditions de sa propre validité effective.
C’est à ce niveau théorique qu’il faut situer le lien avec Sieyès. Tous deux refusent de considérer l’ordre juridique comme un système autosuffisant, capable de se fonder entièrement lui-même. Chez Sieyès, le fondement est la volonté de la nation, antérieure à la Constitution; chez Schmitt, la décision souveraine montre que le droit ne peut éliminer la dimension politique dont dépend sa possibilité concrète d’existence.
Et ce lien se manifeste aussi sur le plan historique. En 1789, la nation est souveraine parce que la «constitution» précédente — terme impropre, puisque le royaume de France n’en possédait pas, mais que nous employons pour nous faire comprendre — a volé en éclats, a disparu, et que les États généraux n’existent plus, créant ainsi l’état d’exception. Dans cet état d’exception, la nation souveraine — personnifiée, tel un Léviathan hobbesien, par l’Assemblée — donne forme à la nouvelle Constitution; elle décide, en somme, des nouvelles règles fondamentales.
Unité politique et distinction ami-ennemi : le renversement de la maxime de Clausewitz
La Notion de politique offre un autre élément de comparaison. Dans cet ouvrage, Schmitt situe le critère spécifique du politique dans la distinction entre l’ami (Freund) et l’ennemi (Feind): «La distinction spécifique du politique […] est la distinction entre l’ami et l’ennemi».
Cette distinction ne doit pas être comprise simplement dans un sens moral ou psychologique. L’ennemi politique n’est pas nécessairement une personne malveillante, mais représente une altérité collective à l’égard de laquelle peut surgir, dans une situation extrême, la possibilité du conflit. Le politique se manifeste ainsi dans la capacité de distinguer les appartenances et de reconnaître la possibilité concrète d’une opposition entre groupes.
Chez Sieyès, cela est dit explicitement, jusque dans l’acception spécifique que Schmitt donnera au mot «ennemi». Non pas le concurrent, non pas l’inimicus, mais l’hostis: l’ennemi public. Sieyès emploie exactement ces mots lorsqu’il parle des ordres et des intérêts particuliers qui menacent l’unité du corps politique.
C’est en cela que réside le renversement de la célèbre maxime du général prussien Carl von Clausewitz selon laquelle «la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens». Dans le pamphlet de Sieyès, rien de tel: c’est la politique qui se déploie selon une logique propre à la guerre. Et, comme le dira Schmitt, la guerre est un «moyen politique extrême». Qu’est-ce que le tiers état? est une véritable déclaration de guerre à l’ennemi public.
Au chapitre II, Sieyès va jusqu’à comparer l’aristocratie à une race d’envahisseurs contre laquelle le tiers état doit devenir conquérant à son tour: «Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants et d’avoir succédé à leurs droits? […] le tiers redeviendra noble en devenant conquérant à son tour». Difficile d’imaginer une conception plus guerrière de la politique…
Notre présent : une constitution sans souverain
Le rapport entre Sieyès et Schmitt permet de dégager une question centrale de la théorie constitutionnelle moderne: l’ordre juridique trouve-t-il son fondement exclusivement dans les normes, ou présuppose-t-il un sujet et une décision de nature politique ? Sieyès répond en désignant la nation comme titulaire originaire du pouvoir constituant — le nouveau souverain —, distinct des pouvoirs institués par la Constitution. Schmitt reprend le problème du fondement et le reformule à travers la décision souveraine, montrant que la norme ne peut absorber intégralement la dimension politique de l’ordre juridique.
Le passage de Sieyès à Schmitt n’est donc pas une simple transmission de concepts, mais une transformation théorique. La souveraineté nationale de la pensée révolutionnaire devient, dans la réflexion schmittienne, un élément d’une recherche plus vaste sur la décision, l’exception et l’unité politique. C’est précisément dans cette tension entre norme et décision que réside l’intérêt de la comparaison: la Constitution n’est pas seulement un ensemble de dispositions juridiques; elle pose aussi le problème du sujet politique qui la fonde et des conditions qui rendent son existence possible. C’est sur ce point que, plus de cent ans après l’essai de Schmitt, la science politique doit encore s’interroger. Tout particulièrement dans un pays et sur un continent où, depuis des décennies, on peine ne serait-ce qu’à apercevoir l’ombre d’un souverain.
17:10 Publié dans Droit / Constitutions, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : emmanuel-joseph sieyès, carl schmitt, constitution, philosophie politique, politologie, sciences politiques, théorie politique |
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L’Europe en révolte et les décombres de la prophétie progressiste: où allons-nous?

L’Europe en révolte et les décombres de la prophétie progressiste: où allons-nous?
par Sergio Filacchioni
Source: https://www.ilprimatonazionale.it/primo-piano/europa-rivo...
Rome, 19 octobre — Les flammes que l'on voit ardentes sur les places françaises, les affrontements dans le centre de Milan, les assauts contre les bâtiments publics de Tirana pourraient être classés comme autant d’explosions saisonnières de violence. Les contextes sont différents et il serait arbitraire d’y voir une insurrection unique traversant toute l’Europe. Mais tout ramener à l’ordre public empêche de voir ce que ces épisodes ont en commun: l’écart grandissant entre les promesses des classes dirigeantes européennes et les possibilités concrètes offertes, surtout aux nouvelles générations, qu’elles soient autochtones ou allogènes.
L’Europe et la crise d’un modèle économique
Le premier constat est matériel. L’ouverture des marchés a accentué la concurrence internationale et la pression sur les salaires, les filières de production et les dépenses publiques. Il n’est pas exact d’affirmer que la protection sociale a partout diminué en Europe: elle demeure importante et absorbe, dans plusieurs pays, une part considérable de la richesse nationale. C’est aussi sa répartition qui change, tandis que le poids de la rente, du logement et de l’instabilité professionnelle retombe sur ceux qui doivent encore se construire une existence autonome. Selon Eurostat, en 2025, les jeunes Italiens ont quitté le domicile parental, en moyenne, après trente ans: un indicateur qui ne s’explique pas uniquement par les habitudes familiales.
À cette difficulté s’ajoute l’entrée dans une nouvelle phase. L’automatisation et l’intelligence artificielle promettent des gains de productivité, mais imposent une réorganisation du travail; la concurrence entre les États-Unis et la Chine contraint l’Europe à repenser son industrie, son énergie et ses technologies; le réarmement absorbe des ressources et impose des choix politiques jusqu’alors éludés. Les économies européennes recherchent aussi la compétitivité en maîtrisant le coût du travail, tandis que les politiques migratoires oscillent entre les besoins des entreprises, les obligations juridiques et les capacités d’intégration. Une société qui mesure tout à l’aune de l’efficacité économique finit ainsi par traiter le travail, et parfois les personnes, comme des facteurs interchangeables.

La fracture n’est toutefois pas seulement une question de redistribution. À la génération appelée à affronter cette transformation, on propose avant tout une promesse: davantage de mobilité, de marché et d’innovation finiront par engendrer aussi davantage de liberté et de prospérité. C’est la version contemporaine d’une prophétie progressiste selon laquelle l’histoire avancerait vers l’émancipation de l’individu à l’égard de toute contrainte. Mais le citoyen émancipé sur le papier peut se retrouver sans logement, sans stabilité et sans ces liens qui font de la liberté autre chose que la faculté de choisir entre marchandises et contrats.
L’échec de la prophétie progressiste
Lorsqu’une prophétie se heurte à ses propres échecs, ses partisans peuvent la remettre en question ou réinterpréter chaque démenti comme la preuve qu’elle n’a pas été suffisamment appliquée. C’est ici que la dissonance cognitive devient une clé de lecture politique. À la crise de la cohésion, on répond en exigeant davantage d’adaptation; au déracinement produit par une mobilité sans limites, on propose encore plus de mobilité; à la fragilité des territoires, on oppose de nouveaux impératifs de compétitivité. Toute réforme inspirée par l’ouverture n’est pas une erreur, mais un système qui juge toujours insuffisantes ses propres mises en application risque de se soustraire à toute évaluation de ses résultats.
Dans l’espace ainsi laissé ouvert resurgit également la question nationale, culturelle et démographique. L’appartenance ne se résume pas à la possession d’un document et ne peut pas davantage être réduite à une caractéristique biologique: elle prend forme dans la langue, la mémoire, les institutions, les traditions et la possibilité de les transmettre. La transformation des quartiers, les difficultés d’intégration et les tensions pesant sur les services nourrissent des interrogations que l’on ne fait pas disparaître en accusant de nostalgie ceux qui les soulèvent.

La question sociale et la question nationale s’entremêlent ainsi de nouveau. La gestion de l’immigration ne peut se limiter à la demande de main-d’œuvre des entreprises, pas plus que la défense des communautés ne peut se réduire à la dénonciation de l’étranger alors que restent intacts les mécanismes économiques qui compromettent leur continuité. Séparer ces problèmes revient à continuer de présenter comme inévitables des processus sur lesquels la politique a renoncé à exercer son pouvoir.
Une contestation incapable de dépasser ce qu’elle conteste
Le deuxième constat est l’absence d’alternative. Une partie de la protestation demande simplement que le modèle dominant tienne enfin ses promesses: davantage d’inclusion, de droits et de redistribution, sans aborder le rapport entre souveraineté politique, production et liens collectifs. La radicalité du langage ne se confond pas avec celle de l’analyse. Si le programme consiste uniquement à accélérer ce que l’on considère comme inachevé, la rue demeure dans l’horizon qu’elle conteste, même lorsqu’elle en attaque les symboles.
Le troisième constat est la facilité avec laquelle ce vide est occupé par la violence. S’attaquer à une vitrine ou incendier une mairie ne revient pas à formuler une critique du capitalisme. Le pillage peut même en reproduire la logique la plus élémentaire: s’approprier une marchandise sans en contester la valeur. Il est plausible que des acteurs politiques et des intérêts extérieurs tentent d’exploiter de telles tensions; une chose est certaine: les groupes qui se livrent aux destructions offrent aux appareils politiques la possibilité de substituer au problème social celui de la sécurité, dans une spirale potentiellement infinie.
D’où l’insuffisance des deux réactions en miroir: célébrer chaque émeute comme l’annonce d’une révolution, ou défendre, au nom de l’ordre, cette même normalité qui produit défiance et précarité. La crise européenne n’oppose pas simplement le maintien de l’ordre existant au chaos. Elle rouvre la question de savoir qui décide du travail, du logement, des migrations, des ressources et de la continuité des communautés. Sans une réponse politique articulant ces éléments, la colère restera à la disposition de quiconque saura l’exploiter.

Il existe une question existentielle
Les barricades n’édifient pas spontanément un monde nouveau. Elles montrent plutôt que le monde présent peine à tenir ses promesses. Pour ceux qui aspirent à une transformation radicale, ce n’est pas une victoire déjà acquise: c’est une responsabilité qui reste entièrement à assumer. Ne pas être les gardiens de l’ordre existant, ni les figurants dans la révolte d’autrui. La question qui revient des rues européennes n’est pas seulement de savoir contre qui protester, mais quelle Europe peut encore être construite.
* * *
Qui est Sergio Filacchioni?
Journaliste, graphiste et photographe collaborant avec le journal en ligne Il Primato Nazionale. Romain, né en 1998.
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Philip Pilkington: la révolte en Europe marque le début d’une nouvelle inflation alimentaire et énergétique

Philip Pilkington: la révolte en Europe marque le début d’une nouvelle inflation alimentaire et énergétique
Tous les effets ne se sont pas encore manifestés, tandis qu’en toile de fond apparaissent des tensions démographiques et des contradictions du modèle occidental
Par Osvaldo Bagnoli
Source: https://www.barbadillo.it/134313-philip-pilkington-la-riv...
Les protestations dans plusieurs pays européens annonceraient une crise plus grave, selon l’économiste irlandais Philip Pilkington, auteur de The Reformation in Economics (Palgrave Macmillan, 2016) et collaborateur de l’Institute for New Economic Thinking, dans un entretien accordé le 19 octobre à Mario Nawfal, entrepreneur et commentateur politique très suivi sur la plateforme X.
Les manifestations en France, en Italie et en Albanie sont, pour Pilkington, les signes d’une instabilité croissante, appelée à s’aggraver lorsque les conséquences économiques de la guerre en Iran et des perturbations des marchés de l’énergie se répercuteront pleinement sur les consommateurs européens. L’élément central est l’appauvrissement progressif des ménages.


Pilkington (photo) évoque un chiffre selon lequel, depuis 2022, la consommation alimentaire française aurait diminué de 6,4 % en termes réels, avec des contractions vraisemblablement encore plus importantes pour les catégories les moins aisées. Le pourcentage exact nécessite une vérification de la série statistique de référence, mais la faiblesse de la consommation alimentaire française est corroborée par les statistiques officielles.
En attendant le pire
La signification économique du phénomène est la suivante: des ménages contraints de réduire leurs dépenses essentielles pour compenser la perte de pouvoir d’achat. Et, selon Pilkington, le pire pourrait encore être à venir. L’économiste signale de très fortes tensions sur les marchés des matières premières agricoles, évoquant des hausses des contrats à terme qu’il chiffre à 70% pour le riz et à 40% pour le blé et le sucre. Ces pourcentages doivent être rapportés aux contrats et aux périodes précisément considérés et ne sont pas directement assimilables à l’inflation des prix alimentaires à la consommation. Mais, selon son interprétation, ils signalent le risque d’une nouvelle flambée des prix.
La crise des engrais — due au blocage de la mer Noire et des importations correspondantes en provenance de Russie — contribue à rendre la situation plus préoccupante, leur production dépendant largement de la disponibilité de l’énergie et du gaz naturel. Les perturbations des approvisionnements, conjuguées à l’augmentation des coûts du carburant et des transports, pourraient compromettre la rentabilité des cultures et, dans certaines circonstances, les récoltes de l’année prochaine elles-mêmes.

Des risques entre l’hiver et le printemps
Pilkington identifie un mécanisme de transmission du choc économique dont les effets sont appelés à se manifester avec un décalage. La hausse des coûts énergétiques pèse sur la production agricole, la transformation industrielle et la distribution, puis se répercute sur les prix finaux. C’est pourquoi il considère comme très risquée la période allant de l’hiver prochain au printemps suivant.
L’Europe affronterait cette éventuelle deuxième vague inflationniste sans s’être remise des conséquences de la première, qui a éclaté en 2022. En effet, un ralentissement de l’inflation n’entraîne pas nécessairement une baisse des prix ayant déjà augmenté.
Pilkington y ajoute la dimension politique. Les gouvernements de l’UE sont déjà impopulaires, tandis que le mécontentement lié au coût de la vie se superpose à la défiance envers les institutions.

Les manifestations françaises, italiennes et albanaises ont des motivations différentes. Pilkington propose néanmoins de les interpréter aussi comme les manifestations d’une vulnérabilité sociale commune. La question qu’il pose est la suivante: si les tensions sont déjà aussi visibles, que pourrait-il se passer lorsqu’un nouveau renchérissement des biens essentiels touchera des ménages déjà éprouvés économiquement?
Il prévoit une période de grave instabilité européenne, durant laquelle la pression économique pourrait transformer le mécontentement généralisé en une contestation politique de plus en plus radicale.


Peter Zeihan ajoute que…
À cette interprétation économique s’ajoute la lecture démographique et structurelle proposée par un autre analyste interrogé par Nawfal, Peter Zeihan (photo), spécialiste américain de la géopolitique et des dynamiques démographiques. Selon lui, les protestations parisiennes s’inscriraient dans un processus de transition qui touche la société française: le vieillissement de la population, les contraintes budgétaires et les transformations politiques et sociales rendraient plus difficile le maintien des niveaux actuels de dépenses publiques.
La convergence entre les deux analyses invite à une réflexion supplémentaire. Les sociétés occidentales ont également été transformées par l’arrivée d’importants flux migratoires, destinés à soutenir les économies occidentales par l’emploi dans les postes les moins qualifiés et, par conséquent, généralement absorbés dans les segments les plus fragiles sur les plans économique et social. Un processus censé contribuer, au moins en partie, à la disponibilité de la main-d’œuvre et à la compensation des déséquilibres démographiques, mais dont le bénéfice économique réel pour les sociétés d’accueil est loin d’être acquis.

Une immigration à double tranchant
Une étude publiée par l’Institute of Labor Economics (Ila) en 2024 et mise à jour en 2025, menée par Jan van de Beek, Joop Hartog et d’autres chercheurs à partir de données néerlandaises, a montré que l’augmentation de la population et de la main-d’œuvre due à l’immigration ne se traduit pas automatiquement par un avantage pour la collectivité, notamment si l’on prend en compte les dépenses d’aide sociale, d’éducation, de santé et des autres services publics. Un constat qui rend encore plus contestable la prétention à utiliser l’immigration comme une solution quasi automatique aux déséquilibres démographiques des sociétés occidentales, sans en évaluer préalablement la viabilité économique et sociale réelle.
Le risque est de voir des sociétés artificiellement et à tort reconfigurées selon les exigences du marché, dans lesquelles la concurrence pour le logement, l’emploi, les services et les ressources publiques alimente les frictions entre des groupes sociaux déjà vulnérables. Une tension qui peut toucher particulièrement les jeunes générations, y compris les deuxième et troisième générations issues de l’immigration, qui ont grandi avec des attentes d’intégration et de promotion sociale de plus en plus difficiles à satisfaire. Les conflits qui en découlent ne constituent pas une conséquence inévitable de l’immigration, mais ils peuvent être aggravés par la ségrégation territoriale, la précarité et la perte progressive de cohésion sociale.


Un logement de moins en moins accessible
Ces dynamiques renvoient à des questions allant de la financiarisation du logement, de moins en moins accessible aux jeunes générations, aux analyses de Charles Goodhart (photo) sur les déséquilibres démographiques et les futures tensions liées à la répartition des richesses.
La question s’étend aux États-Unis, où le trumpisme a nourri des attentes de revanche sociale dans les catégories pénalisées par la mondialisation. À la situation géopolitique s’ajoute la transformation à long terme de la manière même de produire la richesse. Les sociétés occidentales semblent prises entre le marteau d’une évolution technologique et financière tendant à réduire la place centrale du travail et, avec elle, le système de droits et de garanties construit durant la phase industrielle de l’histoire économique, et l’enclume de structures sociales, institutionnelles et gouvernementales conçues précisément durant cette phase, aujourd’hui de moins en moins adaptées à la gestion des nouveaux processus de production et de répartition.
Un alignement imposé
Cette contradiction risque de priver de perspectives des catégories de population toujours plus larges, tandis que les instruments traditionnels de représentation, de protection et de redistribution montrent des signes d’épuisement. Dans le même temps, le modèle libéral de marché prend, y compris dans les relations internationales, des formes de plus en plus agressives. À la promesse de prospérité par le libre marché s’ajoute une logique d’alignement imposé: avec nous ou contre nous. Les sanctions, les menaces tarifaires et les pressions financières deviennent des instruments ordinaires de coercition économique.
À ce tableau fait contraste l’enrichissement exponentiel d’une oligarchie économique et financière extrêmement restreinte: des satrapes modernes, bénéficiaires d’une extraordinaire concentration de richesse et d’influence, soutenus par des réseaux politiques, institutionnels et médiatiques qui tirent à leur tour leur force et leurs ressources de cette même relation circulaire de pouvoir.
Les prévisions de Pilkington pourront se révéler excessives ou être démenties. Mais, mises en regard des considérations démographiques de Zeihan, elles soulèvent une question qui dépasse la conjoncture européenne.
Jusqu’à quel point les gouvernements occidentaux pourront-ils défendre un modèle économique qui peine à tenir ses promesses de prospérité largement partagée, tout en favorisant la concentration de la richesse et du pouvoir? Et peuvent-ils encore en corriger les contradictions, ou la relation circulaire avec les satrapes modernes et les réseaux qui les soutiennent réciproquement rend-elle désormais impossible tout changement de cap?
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Les nouveaux symptômes du sida mental

Les nouveaux symptômes du sida mental
par Georges Feltin-Tracol
En décembre 1986, la France traversait un moment de tensions sociales avec la vive protestation du projet de loi sur les conditions d’accès à l’université proposé par le ministre délégué chargé de la Recherche et de l’Enseignement supérieur Alain Devaquet. En ce début de première cohabitation entre le socialiste François Mitterrand et le centriste pseudo-gaulliste Jacques Chirac, l’Élysée instrumentalise l’opposition des étudiants afin d’entraver l’action gouvernementale du maire de Paris. Manifestations et heurts incitèrent alors Louis Pauwels à rédiger pour Le Figaro-Magazine un éditorial cinglant dans lequel il dénonçât «une jeunesse atteinte d’un sida mental [… et qui a] perdu ses immunités naturelles: tous les virus décomposants l’atteignent». Cette franchise inouïe souleva aussitôt un formidable tollé chez les bien-pensants. L’ancien compagnon de route de la «Nouvelle Droite» parisienne venait pourtant de diagnostiquer un mal lancinant qui s’amplifierait au cours des quatre décennies à venir.
À la fin du mois de mai 2026, l’Hexagone s’horrifie du meurtre de Lyhanna âgée de 12 ans. L’auteur présumé, père d’une camarade de classe de la petite victime, est aussi soupçonné de plusieurs viols sur d’autres petites filles les mois précédents. Malgré le dépôt de plusieurs plaintes, le sinistre personnage a poursuivi ses méfaits jusqu’à l’assassinat de Lyhanna. Des associations féministes et de protection des enfants, gavées d’argent public (Fondation des Femmes, NousToutes, La Voix de l’Enfant, etc.), récupèrent dès lors à des fins politiques les dysfonctionnements avérés des services de sécurité et de la justice toujours plus prompts à persécuter les opposants politiques et les honnêtes gens fatigués du laxisme ambiant.

Outre des rassemblements les lundis en début de soirée devant les palais de justice sans que cela ne choque les tenants du sacro-saint «État de droit» et de l’imprescriptibilité absolue d’une magistrature érigée en pouvoir omnipotent, ce drame sordide suscite un projet supposé intégral sur les violences sexistes et sexuelles. Cette proposition législative transpartisane (hors RN, UDR et LFI) instaure une présomption de culpabilité envers le mâle et favorise une atteinte incroyable des droits de la défense. Il est exact qu’il porte sur lui de quoi commettre un viol… Le plus risible est que ces Érinyes de pacotille vouent un culte au funeste Robert Badinter dont les réformes néfastes sont à l’origine de cette impéritie.
L’affreux fait-divers sert de prétexte au développement de nouvelles tares sociopolitiques qui s’inscrivent pleinement dans le sida mental si bien décrit il y a quarante ans. Aujourd’hui, c’est le wokisme ou la «politique des identités fictives, artificielles ou factices» qui contrarie le concept fondamental d’anthropologie bioculturelle.
On sait que les tenants du wokisme chérissent l’intersectionnalité. Les deux matrices initiales, à savoir le féminisme progressiste et l’anti-racisme, fomentent à intervalles réguliers des théories déconstructivistes plus ou moins nauséabondes telles la grossophobie (haine des personnes grosses, voire obèses), le spécisme (idéologie consistant à discriminer les êtres vivants en fonction de leur appartenance à une espèce biologique, en leur accordant une valeur morale et des droits inégaux au point de laisser les poux proliférer dans les cheveux des écoliers) ou la toxicophobie (aversion ou rejet envers les usagers de drogues dont les pratiques quotidiennes favorisent la délinquance et la criminalité). La loi supposée intégrale facilite par ailleurs la reconnaissance publique et, surtout, médiatique de l’infantisme, de l’adultisme et de l’enfantisme. Il s’agit de trois variantes particulières de l’âgisme, soit l’ensemble de stéréotypes discriminants fondés sur l’âge d’une personne.
Pour la circonstance, les non-majeurs, qu’ils soient enfants ou adolescents, sont considérés comme une minorité sociale opprimée et discriminée. Par qui? Par des adultes masculins hétérosexuels blancs, pardi! Dans son éditorial du Nouvel Obs (des 12 au 26 juin 2026) intitulée «La cause des enfants», Cécile Prieur qui ne se fait jamais prier pour corrompre les assises ancestrales de notre civilisation européenne, prétend qu’«il existe un continuum entre les violences sexuelles infligées aux femmes et celles dont sont victimes les enfants. À chaque fois, poursuit-elle encore dans une veine clairement complotiste, c’est la même structure oppressive qui est à l’œuvre, la même domination masculine qui fait des ravages, le même système patriarcal qui légitime ces abus en série». Peut-être ignore-t-elle que le fameux patriarcat demeure si puissant et conserve une telle imprégnation institutionnelle que plus de la moitié des effectifs du corps enseignant et de la magistrature sont maintenant féminisés? Ainsi un patriarcat imaginaire et fantasmé serait-il la cause première de tous les problèmes contemporains, du changement climatique aux désordres affectifs et matériels dans les familles.


L’idéologie déconstructiviste continue donc son travail de corrosion du pater familias en promouvant de nouvelles manifestations wokistes. L’infantisme désigne un ensemble de discriminations et de préjugés systémiques et collectifs à l’encontre des enfants et des adolescents perçus comme inférieurs aux adultes qui disqualifient d’emblée leur discours au nom de leur manque de jugement et d’expérience. Le mioche est de droit l’égal de l’adulte sans en avoir bien sûr les devoirs… L’infantisme recoupe en partie un autre délire psychosocial: l’adultisme. Interrogée par Emmanuelle Anizon et Anna Topaloff dans le même numéro du Nouvel Obs, la danseuse, réalisatrice, comédienne et autrice (ouf!) Andréa Bescond, née en 1979 et mère de deux enfants, définit cette deuxième notion, inventée vers 1978 par le psychologue étatsunien Jack Flasher, comme un «système de domination des adultes sur l’enfant, basé sur l’idée que l’enfant est un être inférieur, dont les droits et la parole n’ont pas la même valeur que ceux des personnes majeures». Quant à l’enfantisme, ce serait un mouvement social, culturel et politique qui recherche l’application réelle de l’égalité en matière de respect des droits, des dignités et d’intégrité entre les adultes et les enfants. Dans la logique enfantiste, le parent qui doit changer les couches souillées de sa fille ou de son fils âgé de deux mois, doit au préalable lui demander son consentement. Par quel moyen? Un formulaire administratif CERFA pré-rempli? Andréa Bescond se déclare «favorable au droit de vote des adolescents à partir de 15 ans». Pourquoi cette limite d’âge ? Pourquoi pas avant? Bien entendu, elle s’oppose en revanche à tout droit de vote familial.

Ces trois métastases wokistes procèdent en ligne droite de l’égalitarisme le plus rance. N’étonnons-nous pas si, lors des blocus devant les lycées en octobre 2026, maints mineurs ont été arrêtés après avoir commis de nombreuses dégradations. Il serait temps d’abroger les ordonnances de 1945 sur la justice des mineurs et l’excuse de minorité pour imposer des circonstances aggravantes automatiques. Les trois aberrations intellectuelles récusent par conséquent toute approche verticale, tout sens hiérarchique, tout ordre concret au profit d’un fatras chaotique inquiétant. On notera enfin que les zélotes dérangés de ces aberrations conceptuelles dénient toute légalité au sort du fœtus avant son élimination pré-natale. Si la cause des enfants reste restrictive, celle du fœtusisme tarde à se manifester.
GF-T
- « Chronique flibustière » n° 201, d’abord mise en ligne le 19 octobre 2026 sur Synthèse nationale.
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dimanche, 25 octobre 2026
Dragana Trifković: l’Ukraine entre la réalité militaire et les illusions diplomatiques de l’Occident

Dragana Trifković: l’Ukraine entre la réalité militaire et les illusions diplomatiques de l’Occident
Par Dragana Trifković, directrice générale du Centre d’études géostratégiques
Source: https://geostrategy.rs/dragana-trifkovic-ukrajina-izmedju...
«Washington tente, par une initiative diplomatique, d’enrayer l’aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu’elle considère comme les causes fondamentales du conflit».
La nouvelle tentative de Washington de relancer les négociations sur le conflit ukrainien doit être envisagée dans le contexte de transformations géopolitiques plus larges et d’une situation internationale de plus en plus complexe pour les États-Unis d’Amérique. Après le conflit avec l’Iran, et alors que les problèmes sociaux et économiques intérieurs restent irrésolus, l’administration américaine s’efforce de renouer le dialogue avec Moscou et de trouver une issue à la crise ukrainienne, qui pèse depuis des années sur les ressources politiques, militaires et économiques de l’Occident.
Les négociations d’Oslo montrent que Washington reprend l’initiative diplomatique, tandis que les États européens se retrouvent de plus en plus dans une position subordonnée. Bien qu’ils participent aux consultations et cherchent à influer sur la formulation de positions communes, leur capacité à déterminer de manière autonome l’orientation du processus de négociation demeure limitée. Le canal de communication décisif se rétablit entre Washington et Moscou, ce qui confirme que les questions essentielles de la sécurité européenne ne peuvent être réglées sans un dialogue russo-américain direct.
L’objectif principal de l’initiative diplomatique occidentale reste d’obtenir un cessez-le-feu le plus rapidement possible. Toutefois, cette demande ne doit pas être considérée uniquement comme une initiative de paix, mais aussi comme une conséquence de l’évolution défavorable de la situation pour l’Ukraine et ses alliés occidentaux. L’armée ukrainienne subit des pertes importantes, fait face à une pénurie d’effectifs et à l’épuisement de ses ressources militaires, tandis que les forces russes poursuivent une progression méthodique, consolidant progressivement leur contrôle sur des positions d’importance stratégique et créant les conditions de nouveaux succès opérationnels. Si cette dynamique se poursuit, elle compliquera davantage encore la situation de la partie ukrainienne, tant sur le plan militaire que dans les négociations.
Dans de telles circonstances, le temps devient l’un des facteurs stratégiques les plus importants. Pour les États occidentaux, la prolongation du conflit signifie des engagements financiers supplémentaires, des risques politiques et une incertitude croissante quant à la capacité de l’Ukraine à tenir durablement ses positions actuelles. Dans cette perspective, un cessez-le-feu pourrait permettre de stabiliser le front et d’empêcher une nouvelle dégradation de la position de négociation ukrainienne.
Pour la Russie, cependant, la logique des négociations est fondamentalement différente. Moscou ne considère pas le cessez-le-feu comme un objectif en soi, mais insiste sur la nécessité de remédier aux causes du conflit et d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés au début de l’Opération militaire spéciale. Au cœur de ces exigences demeurent la démilitarisation de l’Ukraine, son statut neutre et non aligné, ainsi que des règlements territoriaux qui confirmeraient le contrôle russe sur les régions que Moscou considère comme siennes.

C’est précisément là que réside la contradiction fondamentale du processus diplomatique actuel. Alors que la partie occidentale cherche à obtenir d’abord un cessez-le-feu, puis à négocier un règlement politique à long terme, la Russie exige que le futur accord élimine au préalable les menaces sécuritaires qui, selon la justification officielle russe, ont motivé le déclenchement de l’opération militaire.
Les déclarations faites après les entretiens d’Oslo, notamment les positions de Volodymyr Zelensky sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine, ne témoignent pas d’un rapprochement substantiel des positions. Des demandes de garanties d’une portée comparable à celle de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord peuvent difficilement être acceptables pour Moscou, car elles pourraient instaurer une forme de protection occidentale permanente en matière militaire et de sécurité, même sans adhésion formelle de l’Ukraine à l’OTAN.
La question du soutien militaire et du soutien en matière de renseignement apportés par les États-Unis à l’Ukraine revêt également une importance particulière, notamment en ce qui concerne les renseignements satellitaires et les livraisons de missiles destinés aux systèmes de défense antiaérienne Patriot. Le fait que ces sujets soient abordés dans les discussions diplomatiques révèle à quel point les capacités militaires ukrainiennes dépendent des décisions américaines. Washington dispose donc de moyens de pression sur Kiev qui dépassent largement la médiation diplomatique.
La question reste donc ouverte de savoir si Washington peut réellement parvenir, avec Kiev et ses alliés européens, à un consensus sur une proposition qui serait également acceptable pour la partie russe. L’harmonisation formelle des positions occidentales ne signifie pas qu’une base de compromis avec Moscou a été trouvée.
C’est dans ce contexte qu’il faut également considérer la mission de l’émissaire américain Steve Witkoff, qui a présenté à la partie russe des propositions concernant un cessez-le-feu, des arrangements de sécurité, la reconstruction de l’Ukraine après la guerre et une éventuelle reprise des négociations directes. L’examen de mécanismes techniques et de dispositifs d’expertise peut constituer une démarche diplomatique utile, mais ne résout pas, à lui seul, les désaccords politiques fondamentaux.

La possibilité annoncée d’une reprise des négociations trilatérales entre la Russie, les États-Unis et l’Ukraine après le 10 novembre constitue une certaine avancée diplomatique, mais ne doit pas être interprétée comme une disposition de Moscou à renoncer à ses exigences fondamentales. Consentir à la poursuite du dialogue et accepter un plan de paix concret sont deux choses fondamentalement différentes. La Russie maintient ainsi un canal de communication diplomatique, tout en cherchant à préserver sa position de négociation.
Le fait que les discussions abordent de plus en plus les questions économiques, notamment la reconstruction de l’Ukraine, les investissements et les perspectives d’une future coopération russo-américaine, mérite une attention particulière. Cela montre que Washington envisage un cadre plus large pour un éventuel accord, qui pourrait englober non seulement le conflit ukrainien, mais aussi certains aspects des relations futures entre les deux grandes puissances. Toutefois, les incitations économiques peuvent difficilement se substituer au règlement des questions que Moscou considère comme essentielles à sa sécurité nationale.
La profonde crise de confiance entre la Russie et l’Occident constitue un obstacle supplémentaire à l’ensemble du processus. L’expérience des accords de Minsk, ainsi que les interprétations divergentes des processus diplomatiques antérieurs, ont renforcé à Moscou la conviction que les États occidentaux utilisent les négociations et les accords provisoires pour gagner du temps et consolider leurs propres positions. C’est précisément pour cette raison que la Russie insiste sur des garanties concrètes, vérifiables et viables à long terme, plutôt que sur des promesses politiques.
Dans le même temps, les États occidentaux continuent de formuler des exigences qui ne correspondent guère au rapport de forces réel sur le terrain. Ce décalage entre les ambitions politiques et la réalité militaire complique davantage encore la possibilité de parvenir à un accord. Le problème ne réside pas seulement dans les divergences entre les positions de négociation, mais aussi dans le fait que les capitales occidentales, malgré l’évolution défavorable de la situation, cherchent toujours à maintenir des objectifs politiques qui n’ont pas été atteints par la voie militaire.
La question essentielle aujourd’hui n’est pas de savoir si Washington souhaite un cessez-le-feu, mais s’il est prêt à accepter les conséquences politiques et sécuritaires de l’évolution du conflit jusqu’à présent. Si l’administration américaine continue d’insister sur une solution qui viserait avant tout à geler la situation actuelle, sans répondre aux exigences fondamentales de la Russie, il est difficile d’espérer des progrès substantiels.
Les négociations d’Oslo et la poursuite des contacts directs avec Moscou constituent donc davantage une tentative de l’Occident d’enrayer une évolution défavorable des événements que la preuve qu’un accord de paix est proche. Pour Washington, le temps devient un facteur de plus en plus important, tandis que Moscou, estimant que le rapport de forces évolue progressivement en sa faveur, n’a pas les mêmes raisons d’accepter un compromis rapide.
Washington tente, par une initiative diplomatique, d’enrayer l’aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu’elle considère comme les causes fondamentales du conflit.
L’issue finale des négociations ne dépendra pas du nombre de rencontres diplomatiques, mais de la volonté de l’Occident d’adapter ses exigences politiques au rapport de forces réel et d’accepter de discuter des questions essentielles de la sécurité européenne. Sans cela, chaque nouvelle proposition de paix risque de rester une simple tentative de suspendre temporairement le conflit, plutôt que de constituer une base pour son règlement durable.
Source : Centre d’études géostratégiques
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mercredi, 21 octobre 2026
Les héritiers du Prince parmi les ruines de la démocratie

Les héritiers du Prince parmi les ruines de la démocratie
par Marcello Veneziani
Source : Marcello Veneziani & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/gli-eredi-del-pri...
Mais qui était véritablement le Prince de Nicolas Machiavel? Ce n’était pas Laurent de Médicis, qui régnait à son époque, et ce n’était pas non plus César Borgia, le duc Valentino, en lequel le secrétaire florentin avait pourtant placé ses espoirs. C’était, à la surprise générale, son père, le pape Borgia — avec ou sans accent final sur le a (papa, Pape et papà, Père)—, c’est-à-dire Alexandre VI (tableau, ci-contre), qui possédait le cynisme et la ruse, le charisme et la cruauté du Prince; et, bien qu’il fût le Pasteur du Bien, il savait «entrer dans le mal», comme le disait Machiavel, et connaissait le chemin de l’enfer. Comme lui, son successeur Jules II fut machiavélique.
Et quel fut le prototype du Prince moderne, autrement dit celui qui transposa à l’époque moderne le chef machiavélien? Napoléon Bonaparte, fils dégénéré de la Révolution et père involontaire de la Restauration. Il fut le premier César moderne, le premier roi sans dynastie, le premier des autocrates modernes et des «putschistes»; des dirigeants, des chefs et des Führer du XXᵉ siècle s’inspirèrent de lui. Cette double «révélation» se dégage d’un livre, à vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l’un des philosophes vivants les plus connus au monde, publié en Italie par Raffaello Cortina: Le Prince et ses héritiers. Avec un sous-titre aussi séduisant que le titre: Les grands hommes au temps des gens ordinaires. La couverture est elle aussi séduisante, avec Donald Trump dans les habits d’un prince de la Renaissance.
Un véritable prince est celui qui ne croit pas au Hasard, mais se croit lui-même un Destin; et, à la différence du souverain antique, il ne s’appuie ni sur le charisme d’une tradition ni ne se considère comme l’Oint du Seigneur: il se sent lui-même un destin, à l’image du Prince napoléonien, qui constitue la continuation du Prince machiavélien à une époque où l’Histoire prend la place de Dieu. Pour parler comme Hegel.
Sloterdijk ne recherche pas le fondement théologique du pouvoir; il critique Carl Schmitt, qui parlait de théologie politique et estimait que le droit constitutionnel moderne dérivait de la sécularisation des principes religieux. Pour Sloterdijk, en revanche, «la souveraineté n’est pas la version séculière de la toute-puissance divine, mais un prétexte destiné à garantir aux princes l’impunité juridique». Argumentation fragile sur les plans théorique et pratique: même si l’on considère comme fondé le dessein du Prince de se protéger lui-même, cela n’exclut pas la matrice théologique de sa souveraineté.
Mais Sloterdijk n’a ni la finesse ni la perspicacité de Schmitt. D’ailleurs, quelques pages plus tôt, Sloterdijk lui-même avait soutenu que «la pensée politique de l’époque moderne, après Machiavel, a affaire à une transfiguration du péché originel et à son “recouvrement juridique par l’État”». Le péché devient ainsi le fait de désobéir au souverain et à ses lois. En réalité, le même dispositif est à l’œuvre dans ce que l’on appelle le despotisme asiatique, comme en Chine ou en Perse, qui n’ont pourtant rien à voir avec le christianisme ni avec le péché originel.
Au demeurant, le lien surprenant entre saint Augustin et le Prince avait déjà été perçu avec acuité, il y a plus d’un demi-siècle, par Giuseppe Prezzolini dans Christ et/ou Machiavel (éd. Rusconi). Il y soulignait que le Père de l’Église et l’auteur du Prince étaient unis par leur pessimisme à l’égard de la nature humaine: le premier le faisait remonter au péché originel, le second à la méchanceté naturelle de l’homme — comme l’affirmerait plus tard Thomas Hobbes. Il fallait donc l’Auctoritas d’un Prince et la Potestas d’un État, avec ses lois et sa force, pour corriger le mal auquel les sujets sont naturellement enclins.
Les pages de Sloterdijk ne font pas apparaître le lien entre le Prince et ses héritiers contemporains — les autocrates Poutine et Xi Jinping, mais aussi Erdogan et Modi, dont l’auteur révèle qu’il est issu des rangs de l’extrême droite indienne —, pas plus qu’avec Trump ou même Berlusconi.
Ce qui ressort, en revanche, c’est la fragilité de la démocratie, aussi bien intrinsèque que dans son rapport aux régimes autocratiques. La démocratie paraît fatiguée, obsolète, subordonnée aux pouvoirs économiques, technocratiques et militaires, désertée par le peuple souverain, dépourvue de valeurs et de principes communs, inefficace et incapable de prendre des décisions rapides et efficaces. Et trompeuse: Sartre considérait les élections démocratiques comme «un piège à jobards». Plutôt que de chercher le fil de continuité entre le Prince d’hier et les autocrates d’aujourd’hui, il faudrait alors demander une comparaison plus étroite entre les démocraties déclinantes et malades dans lesquelles nous vivons, et les autocraties inacceptables mais vigoureuses qui dominent la société globale et représentent une réponse au désordre mondial. Dans les démocraties comme dans les autocraties, la propagande et la manipulation règnent, tandis qu’il manque un tissu commun de valeurs, d’idées et d’idem sentire.
La démocratie est malade, incapable de se relever par ses propres forces, et elle recourt parfois au remède extrême des raccourcis impraticables, comme le populisme. Le suffrage universel est une offense à l’intelligence, à la qualité et au mérite; il est en outre détourné et trahi en cours de route. La somme arithmétique de volontés individuelles ne produit pas un résultat cohérent et efficace, mais se trouve à la merci de celui qui, dans les faits, l’interprétera ensuite. Autrement dit, le pouvoir utilise l’approbation populaire, mais reste infidèle à son mandat, au demeurant vague et contradictoire. C’est vrai, mais par quoi peut-on remplacer la démocratie? Et revient alors, inévitablement, la citation de Winston Churchill selon laquelle la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. Nous restons ainsi enlacés à un fantoche, tandis que la politique agonise, que le peuple oscille entre mécontentement et désertion, et que la vie se trouve ailleurs — tout comme le pouvoir.
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Ryan Perkins sur le fantôme dans la machine : le Congrès pour la liberté de la culture

Ryan Perkins sur le fantôme dans la machine: le Congrès pour la liberté de la culture
Partie 1b
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/208736
En 1950, la CIA fonda officiellement le Congrès pour la liberté de la culture (CCF), une initiative de grande envergure visant à faire sortir du chapeau, dans tout l’Occident, une élite culturelle libérale, démocratique ou anticommuniste.
Ryan Perkins sur le fantôme dans la machine, avec le « CCF » et l’« École de Francfort » pour instruments – Partie 1b


Michael Josselson et James Jesus Angleton.
Sous la direction d’agents comme Michael Josselson et James Jesus Angleton — chef du contre-espionnage de la CIA et amateur de poésie moderniste —, le Congrès pour la liberté de la culture [CCF – Congress for Cultural Freedom] devint une superpuissance culturelle:
- Le CCF organisait des conférences, soutenait des écrivains et des artistes et subventionnait plus de vingt revues prestigieuses, dont Encounter pour la Grande-Bretagne, Der Monat pour l’Allemagne ou Preuves pour la France.
- Le CCF finançait des traductions de livres, des expositions d’art et des manifestations universitaires.



À la fin des années 1950, le CCF était devenu ce que l’auteure Frances Stonor Saunders, dans son ouvrage novateur Who Paid the Piper?, publié en 1999…
… qualifiait de «principal mécène de la vie intellectuelle en Europe occidentale»!
La mission du Congrès pour la liberté de la culture [CCF] était claire. Il s’agissait pour lui de…
- gagner les cœurs et les esprits d’une [nouvelle] gauche [made by CIA]!
- soutenir une gauche qui rejetait le communisme, la conscience de classe et les conflits de classes!
L’objectif était une [nouvelle] gauche qui…
… ne remettait pas en cause la structure matérielle du capitalisme, tout en conservant l’aura d’un radicalisme intellectuel !
Contrairement à la droite américaine, qui considérait le socialisme comme un monolithe, la CIA distinguait différentes nuances parmi les publics rouges qu’elle ciblait:
Les communistes désillusionnés, les trotskistes, les sociaux-démocrates et les anciens marxistes étaient considérés comme des contrepoids utiles à l’analyse marxiste des classes. La CIA cherchait à créer une gauche bourgeoise et respectable, qui boirait des expressos dans les cafés parisiens, mais pas de vodka dans les salles du Kremlin!
[Note de la rédaction: Dans le discours dominant occidental, les crimes des «trotskistes» — hommes de main par excellence et fantassins mondiaux des atlantistes contre l’URSS depuis «l’heure zéro» [1917] — sont imputés aux «staliniens», les uns étant délibérément confondus avec les autres!].
Derrière la façade de fondations privées, de revues littéraires et de conférences universitaires élitistes…
… la CIA faisait financer cet immense écosystème d’intellectuels de gauche anticommunistes!
Mais ce qui avait commencé comme une entreprise de promotion de la démocratie libérale et d’endiguement du stalinisme engendra un tout autre monstre. En finançant des artistes radicaux, des trotskistes, des postmarxistes et des universitaires mécontents, la CIA contribua à attiser une culture de la critique :
Une culture qui devait finir par se retourner contre le libéralisme lui-même!
[Note de la rédaction: Ce qui ressemble à un «accident de parcours» n’en devient un que pour les élites nationales occidentales et les populations placées au-dessous d’elles, mais pas pour les clans oligarchiques transnationaux situés au-dessus — bien au contraire! Ceux-ci n’apparaissent guère dans les analyses dominantes, ou seulement de manière vague et floue, quand ils n’y sont pas tout simplement inexistants, ce qui aide les milieux transnationaux à se dissimuler parfaitement derrière leurs agents jouant double jeu au sein des élites nationales].
Plus tard, des organisations comme la Fondation Ford et l’Open Society Foundation de George Soros devaient à leur tour reprendre et poursuivre certains éléments de cette mission.
Aujourd’hui, les héritiers idéologiques de ce milieu sont souvent désignés comme la gauche «woke». Pour de nombreux conservateurs, notamment aux États-Unis, ils apparaissent comme des exemples par excellence de décennies de subversion marxiste. Ironie de l’histoire, les origines de ce mouvement ne se trouvent pas dans les couloirs du Kremlin, mais dans les salles des conseils d’administration de Washington, à Langley [siège de la CIA] et à New York :
Le fantôme dans la machine n’est pas une construction communiste: il est issu d’un instrument de la guerre froide!
C’était une arme forgée pour combattre un ennemi, mais qui finirait par diriger ses «énergies critiques» contre ses créateurs [Note de la rédaction: Il faut entendre contre les élites nationales concurrentes, mais pas contre les mondialistes].

Trotskistes, artistes abstraits, musiciens atonaux et étrange nouvelle gauche
Nombre des penseurs que la CIA faisait soutenir par des intermédiaires étaient à l’origine proches du marxisme ou du trotskisme. Ainsi, Irving Kristol (photo), corédacteur en chef d’Encounter et, plus tard, l’une des figures fondatrices du néoconservatisme, avait été trotskiste dans sa jeunesse. Arthur Koestler, auteur du Zéro et l’Infini [Darkness at Noon], était un ancien membre du Komintern devenu polémiste antisoviétique. Eux et leurs semblables devinrent des mercenaires idéologiques sur le champ de bataille des idées de la guerre froide — récompensés non seulement par des salaires, mais aussi par du prestige et des tribunes publiques.
Mais les idées n’étaient pas seules à être financées: l’esthétique l’était aussi. Dans l’un des chapitres les plus surréalistes de la guerre froide, la CIA soutint clandestinement l’expressionnisme abstrait, un mouvement artistique alors considéré comme radical, anticonformiste et farouchement individualiste. Jackson Pollock, Mark Rothko et Willem de Kooning — aujourd’hui tous considérés comme des artistes typiquement américains — bénéficièrent d’une promotion internationale destinée à prouver que les sociétés libérales pouvaient engendrer une créativité d’avant-garde, sans entraves dues à la censure ou au réalisme socialiste. [Lors des ventes aux enchères, la CIA faisait monter les prix des œuvres concernées afin de les rendre tout à fait «tendance» dans la «bonne société»].
La musique fut elle aussi utilisée comme une arme. Les compositions atonales et dodécaphoniques d’Arnold Schönberg et de Pierre Boulez (photo) furent promues dans toute l’Europe comme des métaphores dissonantes de la liberté et de la complexité. Les Soviétiques préféraient Tchaïkovski et les hymnes socialistes symphoniques ; la CIA proposait la dissonance et la spontanéité.

Même si les artistes et les compositeurs pouvaient souvent tout ignorer (!) du soutien apporté à leur carrière depuis Langley, le CCF leur conférait, en tant qu’institution, un prestige culturel — et, plus important encore, il façonnait le terrain intellectuel qui allait se développer au cours des décennies suivantes.
L’École de Francfort et l’élargissement de la critique culturelle
Tandis que la CIA finançait ce qu’elle considérait comme une gauche anticommuniste « sérieuse », un autre courant intellectuel prenait forme dans le monde universitaire américain — parallèlement, mais non indépendamment.
L’École de Francfort, officiellement connue sous le nom d’Institut de recherche sociale [IfS – Institut für Sozialforschung], avait fui dans les années 1930 [par anticipation] l’Allemagne nazie [à venir] et s’était reconstituée à l’université Columbia de New York. Des penseurs comme Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse et, plus tard, Jürgen Habermas rejetaient la politique de classe et tentaient de réinterpréter le marxisme sous l’angle de la culture, de la psychologie et de l’idéologie.
Insatisfaits du modèle soviétique de Staline, mais sceptiques envers la démocratie capitaliste, ils soutenaient que la culture, et non la classe, constituait le nouveau champ de bataille. Ils s’attaquaient aux médias de masse, au consumérisme et à la rationalité technocratique en tant qu’instruments de contrôle social. Leurs travaux posèrent les fondements théoriques de ce qui allait devenir la théorie critique, la politique identitaire et le marécage du discours contemporain sur la «justice sociale».
Certes, la CIA ne finançait pas directement l’École de Francfort — ses rapports avec elle furent même parfois hostiles —, mais son infrastructure culturelle créa une atmosphère dans laquelle les idées de l’École de Francfort purent s’épanouir. Les investissements de la CIA dans la liberté universitaire, les facultés de sciences humaines et les intellectuels anticommunistes ouvrirent la voie au retour de critiques radicales du capitalisme dans le débat public — quoique sous un prisme culturel plutôt que sous celui des classes.
[Note de la rédaction: Un financement de l’École de Francfort par la CIA n’était absolument pas nécessaire après 1945, puisque, à partir de cette date, la RFA-zone d’occupation prit en charge le financement de l’IfS, autrement dit en assuma les frais sous le haut commandement allié. Auparavant — durant la phase fondatrice, importante et décisive, de l’École de Francfort [IfS], largement passée sous silence auprès du public, à savoir de 1923 à 1932 (en Allemagne), puis de 1932 à 1945 (en Occident et à l’international) —, les fonds d’un mécène privé, Hermann Weil, suffisaient largement. Celui-ci avait déjà, à l’époque, « doté » à titre privé son fils (Felix Weil -photo- et ses acolytes) de l’Institut de recherche sociale [IfS] à l’université Johann Wolfgang Goethe de Francfort.
Sur les débuts et la phase fondatrice de l’École de Francfort, de 1923 à 1932 dans la république de Weimar, avant que les «combattants culturels de Francfort» ne partent vers l’Occident en passant par la Suisse, la France et Londres, jusqu’à leur «résurrection» sur place, dans ce qui était alors, à partir de 1945, la RFA, en fait une zone d’occupation, on préfère encore aujourd’hui jeter publiquement, et pour de bonnes raisons, le voile du silence. Car cela perturberait sérieusement les séances de contes de fées atlantistes de l’après-guerre.
Avant 1945, Herbert Marcuse prit des fonctions aux États-Unis au Bureau de l’information de guerre (Office for War Information – OWI), ainsi qu’à l’OSS (Office of Strategic Services — l’organisation qui précéda la CIA), au sein de sa branche R&A, Research & Analysis. Après la guerre, il fut également affecté au département d’État comme chef du bureau « Intelligence Research – Europe centrale ». En 1950, Herbert Marcuse finit par s’installer en Californie, où il enseigna aux universités de Brandeis et de San Diego et résida jusqu’à sa mort en 1979.
Adorno et ses compagnons, en revanche — répondant à l’appel à la rééducation de la future RFA —, revinrent assez rapidement après 1945 en Europe, plus précisément dans ce qui était alors la RFA-zone d’occupation, pour y mener à bien le projet « École de Francfort », mis sur les rails en 1923, dans la république de Weimar, grâce à des dons privés destinés à « l’après » — c’est-à-dire à une époque située plusieurs décennies plus tard.
Dans les années vingt, l’homme de la rue ne disposait même pas d’un horizon temporel d’environ quatorze jours comme aujourd’hui: du fait des crises économiques organisées par les milieux atlantistes afin de permettre enfin la percée des partis radicaux, son horizon, consacré à sa simple survie, ne dépassait pas vingt-quatre heures, voire moins. C’était un contexte idéal pour lancer des projets à long terme à l’insu des masses. Fin de la note de la rédaction].

À la fin des années 1960, Herbert Marcuse (photo) était devenu [depuis les États-Unis] le gourou de la Nouvelle Gauche: dans des ouvrages comme L’Homme unidimensionnel, il dénonçait aussi bien les sociétés capitalistes que communistes comme des systèmes d’oppression. Son idée la plus durable — la «tolérance répressive» — affirmait que la tolérance libérale rendait possible la domination en laissant aux idées réactionnaires l’espace nécessaire pour prospérer. Ce paradoxe devint un principe central du radicalisme universitaire, puis de l’orthodoxie progressiste.
[Note de la rédaction: Cela signifiait également «Des droits inégaux pour tous!», principe resté en vigueur en Occident jusqu’à aujourd’hui.]

La révolution hippie : « Pas dans les usines, mais dans ta tête ! »
Les graines idéologiques semées par le Congrès pour la liberté de la culture [CCF] et ses soutiens connurent leur floraison la plus vivace et la plus inattendue dans le mouvement hippie des années 1960, un phénomène encore amplifié par une puissante force démographique: l’arrivée à l’âge adulte de l’immense génération du baby-boom d’après-guerre. Cette cohorte sans précédent de jeunes gens, concentrée sur les campus universitaires, constituait une bombe à retardement potentielle pour l’ordre capitaliste établi. Si cette génération avait été mobilisée par un mouvement socialiste traditionnel, doté d’une conscience de classe, elle aurait pu représenter une menace matérielle fondamentale pour le système. Au lieu de cela, l’idéologie subjectiviste…
…couvée par la gauche anticommuniste parvint à désamorcer efficacement la bombe à retardement démographique!
Les principes fondamentaux du mouvement hippie — méfiance envers les autorités, rejet de la culture de consommation matérialiste et quête de libération personnelle par les psychédéliques, la libération sexuelle et la spiritualité orientale — reflétaient parfaitement le tournant décisif que la CIA avait financé: celui d’un radicalisme…
…qui avait abandonné la conscience de classe [conformément au livre de recettes de la CIA] au profit de la transformation subjective!

Si les beatniks avaient constitué l’avant-garde intellectuelle, les hippies devinrent l’armée culturelle de masse de cette nouvelle gauche.
[Note de la rédaction: On appelle «beatniks» les membres et les imitateurs d’une sous-culture américaine de la fin des années 1950 et du début des années 1960, qui s’opposaient au matérialisme, à l’injonction à consommer et au conformisme de la société d’après-guerre.
Le terme fut inventé le 2 avril 1958 par le chroniqueur Herb Caen dans le San Francisco Chronicle. Il associa le mot Beat — issu du mouvement littéraire de la Beat Generation — à la terminaison du nom du satellite soviétique Spoutnik, afin de faire dénigrer le mouvement, sur un ton narquois, comme communiste ou antiaméricain.
Ce mouvement fut considéré comme un précurseur direct de la contre-culture de 1968 et du mouvement hippie de la fin des années 1960. Fin de la note de la rédaction].
La CIA avait autrefois financé l’art abstrait et la musique atonale pour démontrer la liberté créatrice de l’Occident. Une décennie plus tard, les héritiers de cette rébellion esthétique créaient des affiches psychédéliques et des hymnes rock dissonants — non pas pour le département d’État, mais contre la guerre du Vietnam et le «système».
Ce passage du matériel au culturel et au spirituel fut la victoire ultime, quoique involontaire, du projet de la CIA. Les baby-boomers ne cherchaient pas à s’emparer des moyens de production, mais à transformer la conscience humaine elle-même. La préférence des hippies pour la transformation personnelle et les gestes symboliques plutôt que pour la solidarité de classe détourna l’énergie révolutionnaire d’une génération entière des structures économiques vers les domaines subjectifs. Cette réorientation remettait certes en cause les normes bourgeoises, mais elle fragmentait l’action collective et…
…laissait intact l’ordre capitaliste fondamental !
La révolution n’avait pas lieu dans les usines, mais dans les esprits — un concept qui servait à neutraliser la menace démographique représentée par les baby-boomers, même si le mouvement hippie donnait l’apparence d’un bouleversement radical.
* * *
- La partie 1a de la série de Ryan Perkins, «Comment des guerres culturelles sont aussi nées pendant la guerre froide!», est disponible - ICI: https://www.unser-mitteleuropa.com/208581
- La série « The Ghost in the Machine – How the CIA created the modern Left and why the Right still thinks it’s a Marxist plot » dans sa version originale anglaise - ICI: https://ryanperkins.substack.com/p/the-ghost-in-the-machine
À propos de l’auteur: Ryan Perkins est analyste principal et rédacteur au Global Economic Indicator. Il vit à Pékin. Ses analyses ont été publiées dans des médias internationaux comme The Atlantic Magazine et utilisées par des entreprises ainsi que par des groupes de réflexion. Son blog Substack a atteint la 49e place dans la catégorie «Actualité mondiale et politique».
19:43 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, métapolitique, nouvelle gauche, cia |
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mardi, 20 octobre 2026
Panajotis Kondylis et les forces qui font une polis

Panajotis Kondylis et les forces qui font une polis
par "Démos & polis"
Source: https://demospolis.substack.com/p/the-foundations-of-the-...
Ce ne sont pas à elles seules la beauté, la loi ou l’entente qui confèrent à une cité son caractère politique. Elle devient une polis lorsqu’une pluralité humaine est en mesure de définir un monde commun, de contenir la violence intérieure, de mobiliser l’action et de défendre une certaine forme de vie. Le philosophe et historien grec Panajotis Kondylis met en évidence les conditions de cette réalisation — ainsi que les limites de tout idéal qui ne s’y conforme pas.
* * *
Élaborer un plan
La plupart des descriptions de la cité idéale commencent par un plan. Elles demandent — et déterminent — qui doit gouverner, comment la propriété doit être répartie, quelle éducation les citoyens doivent obligatoirement recevoir, ou comment les rues, les maisons et les temples doivent être agencés.
Panajotis Kondylis fait commencer sa recherche plus en amont. Il affirme qu’avant la constitution, il doit exister un collectif capable d’en avoir une; qu’avant la vertu civique, il faut qu’ait été établi un champ d’action dans lequel le terme «civique» possède un sens; qu’avant la belle cité, il doit exister un groupe humain capable de distinguer ce qui appartient à son monde commun de ce qui lui est extérieur. Sa première question n’est pas de savoir ce que la polis devrait être, mais comment une polis peut tout simplement devenir possible.
Ce renversement du questionnement est important. Il ne fait pas de Kondylis un ennemi des idéaux et ne réduit pas non plus la politique à la seule force brute. Il nous demande de voir que toute cité idéale présuppose des pouvoirs de formation: la capacité de créer des liens, de décider, de pacifier, de représenter, de répartir et, dans les situations extrêmes, d’exiger — jusqu’au sacrifice. Les idéaux peuvent orienter ces pouvoirs, les dissimuler, les ennoblir ou les contenir, mais ils ne peuvent les abolir. La cité idéale n’est donc pas le contraire du pouvoir. Elle constitue une affirmation quant à la manière dont le pouvoir devrait être organisé et aux fins auxquelles il devrait être consacré.
L’argument en une seule phrase
Kondylis ne conçoit pas la cité bonne; il identifie les énergies sans lesquelles aucune cité — bonne ou mauvaise — ne peut devenir et demeurer un monde politique.
* * *
Un penseur qui refusa d'obtenir une chaire
Kondylis (1943-1998) était un philosophe grec et un historien des idées qui partageait son activité entre Athènes et Heidelberg et qui rédigea en allemand la plupart de ses principaux ouvrages. Il avait reçu une formation en philologie classique, en philosophie, en histoire moderne et en science politique. Il circulait avec une liberté inhabituelle entre l’histoire intellectuelle, l’ontologie sociale, la géopolitique et la théorie de la guerre. La compagnie intellectuelle qu’il fréquentait — Thucydide, Machiavel, Hobbes, Spinoza, Marx, Clausewitz, Nietzsche et Max Weber — nous renseigne déjà sur son tempérament. Il défendait une vision rigoureuse des affaires humaines, dépourvue de la protection qu’offre l’auto-description morale.
Sa méthode est souvent appelée «décisionnisme descriptif», mais cette étiquette peut induire en erreur. Kondylis ne se contentait pas de prescrire des décisions héroïques ni de répéter Carl Schmitt. Dans Macht und Entscheidung (= Pouvoir et décision, 1984), il situe sa théorie à égale distance du décisionnisme militant et de ses adversaires normatifs. L’observateur est invité à examiner des questions telles que celles-ci: comment une vision du monde organise-t-elle l’expérience humaine? Quelle identité garantit-elle? Contre qui se construit-elle? Quelles prétentions à l’autorité rend-elle plausibles?
Cette suspension du jugement est analytique; elle ne constitue pas un programme en faveur d’une société sans valeurs. Kondylis traite à plusieurs reprises les normes et les idéaux comme des nécessités sociales. Une société ne peut vivre dans un état de guerre permanent: elle doit stabiliser les attentes, limiter les conflits et présenter les revendications particulières comme des contributions à un ordre partagé. Les valeurs ne sont pas irréelles parce qu’elles remplissent des fonctions sociales. Elles deviennent précisément des réalités historiques lorsque des personnes et des groupes les portent, les transforment en institutions et luttent pour leur mise en œuvre. Il ne s’agit pas de dire que « tout n’est que pouvoir ». Il s’agit de comprendre que rien d’humain ne peut devenir effectif en dehors des relations de pouvoir, de sens, de reconnaissance, de coopération, de concurrence et de conflit.
Kondylis mourut subitement à Athènes en juillet 1998, peu avant son cinquante-cinquième anniversaire, à la suite de complications liées à ce qui avait été présenté comme une intervention médicale de routine.
* * *
Une société ne peut demeurer en état de guerre permanent sans se désintégrer; pourtant, elle engendre continuellement des conflits.

Le monde homérique: murailles, refuge et mobilisation
Les notes posthumes de Kondylis sur la société comme collectif politique commencent à un seuil révélateur: Homère. Ces notes doivent être maniées avec prudence. Ce sont des fiches de travail destinées aux deuxième et troisième volumes, jamais rédigés, de son projet d’ontologie sociale, et non des chapitres qu’il aurait approuvés en vue de leur publication. Elles révèlent néanmoins avec une clarté inhabituelle l’architecture de sa recherche.
Dans l’une de ces fiches, il revient sur le mot homérique archē. Plutôt que de l’interpréter principalement à travers les significations ultérieures de fonction officielle ou de pouvoir constitutionnel, il met l’accent sur l’initiative: l’archē est le commencement qui met les autres en mouvement. Le basileus est celui qui peut faire marcher le peuple. Le pouvoir apparaît ici moins comme un titre juridique que comme la capacité de susciter une action coordonnée. L’autorité devient visible lorsque des énergies humaines dispersées sont rassemblées et orientées dans une même direction.
La fiche suivante aborde la polis homérique sous ses aspects fortifié, géographique et militaire: le lieu défendu, le refuge commun, le site autour duquel les hommes se rassemblent pour se protéger mutuellement. Selon les contextes, polis peut désigner l’établissement humain, le territoire ou la communauté. Kondylis en isole ici une strate génératrice: le lien entre l’enceinte, la défense et l’appartenance. Ceux qui défendent un refuge commun commencent à acquérir un nom commun.

L’Iliade elle-même établit cette strate. Troie est une enceinte à conquérir, mais elle est aussi faite de foyers, d’anciens, d’enfants, de temples, de souvenirs et d’un avenir menacé. Sur le bouclier d’Achille, Héphaïstos représente deux cités. Dans l’une, des mariages et des danses coexistent avec un différend sur le prix du sang, tranché devant les anciens sur l’agora; l’autre est assiégée. L’ordre civique et la guerre ne constituent pas deux univers distincts. L’image réunit, dans une seule composition cosmique, la célébration, le jugement, le travail, le conflit et la défense. La cité est la fragile réalisation qui empêche la force de devenir l’unique juge tout en demeurant capable d’affronter la force venue de l’extérieur.
Achille éclaire le même problème sous l’angle de l’individu exceptionnel. Son retrait manque de détruire la coalition achéenne ; son retour lui restitue son énergie militaire, mais ne peut rendre la vie aux morts. La plus grande capacité individuelle peut servir l’effort commun, l’abandonner ou le submerger. La question politique n’est pas de savoir comment éteindre le thymos d’Achille. Elle est de savoir comment une communauté peut concilier l’excellence singulière et la survie commune dans le respect de l’une comme de l’autre. Le dirigeant de Kondylis — celui qui prend l’initiative et met les autres en mouvement — se situe à ce carrefour homérique entre prouesse et coordination.
Le pouvoir fondateur de la polis
La formulation la plus concentrée de la pensée de Kondylis apparaît beaucoup plus loin dans ses notes : le politique précède l’État. Kondylis l’appelle un « pouvoir fondateur de la polis ». Un groupe devient politique lorsqu’il cesse d’être simplement constitué d’éléments voisins ou ponctuellement alliés et cherche à prendre son destin collectif en main. Les institutions peuvent préserver, régulariser et transmettre cette réalisation. Elles ne créent pas de toutes pièces son énergie première.
Que fait ce pouvoir fondateur ?
Premièrement, il trace les limites du commun. Kondylis demande en substance : qu’est-ce qui lui appartient, et qu’est-ce qui doit demeurer à l’extérieur ? Toute polis y répond au moyen de la manière dont elle définit le territoire, l’appartenance, la loi, la mémoire, l’obligation et l’accès à la décision. Même dans une cité ouverte, la frontière doit distinguer l’admission de l’appartenance, l’hospitalité de l’exercice d’une fonction, et la préférence privée de l’obligation publique. Une communauté incapable d’établir des distinctions ne peut agir comme communauté.

Deuxièmement, il établit la paix à l’intérieur. Cela ne signifie pas éliminer tout désaccord ni ceux qui l’expriment. Cela signifie empêcher que chaque désaccord ne se transforme en guerre privée. La première prétention du dirigeant à l’obéissance repose sur la protection, et la première discipline du pouvoir exige que le dirigeant obéisse lui aussi à la paix qu’il impose: il ne doit pas transformer l’autorité publique en prédation arbitraire. La royauté mythique représente souvent l’ordre comme descendant d’en haut, parce que la fin de la vendetta apparaît comme un don presque surhumain. Hobbes sécularisera plus tard ce mécanisme. Kondylis s’intéresse à la structure récurrente qui sous-tend les deux récits : protection, obéissance et contention de la violence des représailles.
Troisièmement, le collectif politique s’affirme à l’extérieur. La célèbre distinction entre ami et ennemi n’est donc comprise qu’à moitié si elle est interprétée comme une ivresse guerrière. Pour Kondylis, elle désigne simultanément deux fronts : la pacification intérieure et la capacité d’exercer la force à l’extérieur. Une communauté politique qui ne peut ni contenir la violence civile ni résister aux pressions extérieures demeure politiquement incomplète. La cohésion peut se renforcer par la confrontation avec un adversaire extérieur, mais la guerre n’est pas la finalité du politique ; elle est l’une des épreuves possibles permettant de déterminer si un collectif peut continuer d’exister.
Des volontés multiples à l’acte public
Un peuple n’agit pas simplement parce que de nombreux individus désirent par hasard des choses similaires. Le passage du niveau microscopique des personnes et des groupes au niveau macroscopique d’une communauté politique exige des mécanismes qui relient, sélectionnent, amplifient et représentent. Certains acteurs acquièrent la capacité de parler au nom d’un grand nombre; les institutions permettent à une décision individuelle de compter comme l’acte d’une fonction ou de la collectivité tout entière. Cette conversion n’est ni innocente ni facultative.
Kondylis distingue ici le démos de la foule. Le démos n’est pas seulement une population, un sentiment ou une majorité numérique. C’est une pluralité politiquement organisée, capable de se manifester comme l’auteur d’actes publics. Assemblées, conseils, magistratures, tribunaux, armées, rituels et récits de légitimité constituent différentes réponses historiques au même problème: comment des volontés multiples peuvent-elles devenir une décision qui lie même ceux qui ne l’ont pas individuellement prise?
Qui détient le pouvoir de rendre la distribution possible? C’est là la première question politique, en un sens plus large que le seul domaine économique. Qui distribue la protection, les charges, les honneurs, les terres, la parole, les fonctions, les connaissances et les risques? Qui contrôle les mécanismes par lesquels une revendication particulière devient une volonté générale? Un schéma constitutionnel peut indiquer où se trouve formellement l’autorité tout en laissant dans l’ombre les voies par lesquelles elle s’exerce effectivement. Kondylis nous apprend à diriger notre regard vers ces voies.

La liberté par le pouvoir: le paradoxe démocratique
Les notes de Kondylis sur la liberté antique bousculent les habitudes de pensée modernes. Nous avons tendance à imaginer la liberté comme un espace dont l’exercice du pouvoir se serait retiré. L’expérience politique grecque comprenait souvent la liberté précisément à travers le pouvoir : être libre ne signifiait pas se situer hors de toute domination, mais posséder une puissance collective suffisante pour ne pas être gouverné par un autre et, parfois, pour gouverner les autres. La liberté d’Athènes était inséparable de la puissance d’Athènes; la prééminence du démos dans la cité était décrite comme l’alternative à son assujettissement.
Cela ne revient pas à sanctifier l’empire ou la domination de la majorité. Cela met au jour une ambiguïté que les théories idéales dissimulent souvent. L’autogouvernement collectif est à la fois émancipation et exercice du pouvoir. Le démos se libère en devenant un sujet gouvernant ; ses décisions lient ensuite de manière inégale les citoyens, les minorités, les alliés et les personnes dépendantes. Dès lors qu’il faut prendre des décisions publiques, on ne peut répondre «personne» à la question: «Qui gouverne?». La démocratie tente plutôt d’apporter une réponse plus difficile: ceux qui sont liés par l’ordre commun devraient, dans des conditions d’égalité politique, participer à l’élaboration de l’ordre qui les lie.
Kondylis nous empêche également d’identifier trop rapidement le domaine public à la démocratie. Tout collectif politique possède une dimension publique, car même les décisions prises par un groupe dirigeant restreint concernent la collectivité entière. La démocratie modifie l’identité de ceux qui peuvent participer à l’élaboration publique et les conditions auxquelles ils le peuvent ; elle n’invente pas l’existence de décisions collectivement contraignantes. Cette distinction éclaire à la fois son accomplissement et sa vulnérabilité.
Pourquoi les idéaux sont nécessaires — et pourquoi ils sont dangereux
Si les normes sont liées à l’identité et au pouvoir, pourquoi faut-il les prendre au sérieux ? Parce que l’ordre social ne peut fonctionner au seul moyen de commandements. Une autorité durable a besoin de raisons, de symboles, d’habitudes et d’attentes permettant à l’obéissance d’apparaître comme autre chose qu’une capitulation. Les gouvernants présentent leur pouvoir comme un service rendu au collectif; les citoyens interprètent les charges comme un sacrifice en faveur d’une réalité partagée; les institutions traduisent la coercition en fonctions, procédures et lois. Ces représentations sont parfois cyniques, mais leur fonction sociale ne détermine pas leur vérité.

Kondylis est particulièrement utile lorsqu’il dissipe le mirage de l’innocence publique. Le langage de la justice peut discipliner le pouvoir, mais il peut aussi embellir une prétention au pouvoir. Les principes universels peuvent élargir l’appartenance, mais leurs gardiens peuvent les appliquer de manière sélective. Les appels à l’unité peuvent protéger une communauté menacée ou réduire au silence une opposition légitime. Même l’idéal de la cité ouverte exige des institutions capables de fixer les conditions de l’ouverture. Il ne s’agit pas d’abandonner les idéaux, mais d’examiner les pouvoirs qu’ils autorisent, les identités qu’ils construisent et les exclusions qu’ils rendent invisibles.
Cela est particulièrement pertinent dans un monde qui conçoit de plus en plus la communauté comme un réseau ou une plateforme. Les espaces numériques parlent le langage de la participation, tandis que les pouvoirs qui hiérarchisent la visibilité, contrôlent l’accès et transforment l’attention en autorité demeurent opaques. Kondylis détourne notre regard des déclarations d’ouverture pour le diriger vers les mécanismes de formation du public : qui peut apparaître, qui peut décider, ce qui compte comme commun et quelles infrastructures privées acquièrent silencieusement un pouvoir quasi politique.
Ce que Kondylis apporte à la cité idéale
Kondylis ne fournit aucun plan définitif de la polis idéale. Il n’existe pas de «constitution kondylisienne». Son apport est préparatoire et rigoureux.
Frontière
La cité peut-elle définir ce qui est commun sans transformer toute différence en inimitié?
Pacification
Peut-elle contenir la violence intérieure sans supprimer la différenciation politique, ni même le conflit?
Mobilisation
Peut-elle transformer les capacités privées en action publique sans dévorer l’individu?
Représentation
Ceux qui parlent au nom de la collectivité peuvent-ils rester responsables devant ceux qu’ils soumettent à leurs décisions?
Distribution
Les honneurs, les charges, les risques et la possibilité de s’exprimer peuvent-ils être répartis sans domination?
Défense
Une forme de vie peut-elle se protéger sans faire de la survie son bien suprême?
Une ontologie sociale exempte de jugements de valeur peut expliquer comment la justice devient effective, comment des sacrifices sont exigés ou comment le démos devient un sujet gouvernant. Elle ne peut déterminer quelle justice est juste, quel sacrifice est proportionné et inévitable, ni quel monde commun mérite d’être transmis. Pour cela, le jugement politique doit quitter la galerie de l’observateur et accepter la responsabilité du choix.
Cette limite est féconde. Kondylis sait protéger l’idéalisme de la naïveté sans pour autant le remplacer. Il rappelle à l’imagination morale que tout bien durable nécessite des porteurs, des frontières, des pratiques, des ressources et le courage de résister à l’opposition. Il rappelle également au réalisme que la seule préservation de soi ne peut fournir une mesure de la valeur. Une communauté peut survivre en devenant méconnaissable à ses propres yeux. Est-ce là sa finalité?

Héritage, présent, projet
Chez Kondylis, l’héritage est homérique avant d’être philosophique : murailles et refuge, assemblée et jugement, capacité héroïque et danger commun. Le présent réside dans l’obscure répartition du pouvoir public entre les États, les marchés, les médias et les infrastructures numériques. Le projet n’est ni un retour à la cité fortifiée ni l’abandon à une abstraction sans frontières. Il consiste à bâtir des formes de pouvoir civique capables de demeurer ouvertes sans être impuissantes, investies d’autorité sans être arbitraires, et aptes à se défendre sans valoriser le conflit.
Kondylis se tient devant la cité idéale comme un géomètre qui en étudie le terrain. Il ne dessine pas le temple et ne nomme pas les vertus de ses citoyens. Il demande si le sol peut en supporter le poids, où se trouvent les lignes de faille, qui contrôle les portes et si les bâtisseurs peuvent agir ensemble. Son réalisme n’est pas la destination de la cité. Il est le savoir sans lequel la première belle façade risque de s’effondrer.
Une cité idéale dépourvue de pouvoir demeure le dessin d’un projet.
La polis existe lorsque des êtres humains peuvent défendre un monde commun ; elle ne devient digne d’être défendue que lorsque ce monde contient autre chose que la défense.
Note sur les sources et appareil critique:
Cet essai distingue trois niveaux d’éléments probants : les ouvrages publiés de Kondylis, ses notes de travail éditées à titre posthume et l’interprétation développée ici. Les analyses de l’archē homérique, de la polis fortifiée, de la pacification intérieure, de l’affirmation extérieure, de la représentation publique, de la distribution et de la liberté antique sont tirées des fiches posthumes destinées aux volumes II et III de son projet d’ontologie sociale. Kondylis n’ayant pas préparé ces fiches en vue de leur publication, elles sont utilisées comme traces d’une piste de recherche inachevée, et non comme une doctrine achevée. L’affirmation sémantique concernant Homère est par conséquent présentée comme une strate génératrice de l’argumentation de Kondylis, et non comme l’unique sens du mot polis dans la langue épique.
Références choisies:
Kondylis, Panajotis. Macht und Entscheidung: Die Herausbildung der Weltbilder und die Wertfrage. Stuttgart: Klett-Cotta, 1984.
Kondylis, Panajotis. Theorie des Krieges: Clausewitz—Marx—Engels—Lenin. Stuttgart: Klett-Cotta, 1988.
Kondylis, Panajotis. Der Niedergang der bürgerlichen Denk- und Lebensform: Die liberale Moderne und die massendemokratische Postmoderne. Weinheim: VCH, 1991.
Kondylis, Panajotis. Planetarische Politik nach dem Kalten Krieg. Berlin: Akademie Verlag, 1992.
Kondylis, Panajotis. Das Politische und der Mensch: Grundzüge der Sozialontologie, vol. 1, Soziale Beziehung, Verstehen, Rationalität. Edited from the estate by Falk Horst. Berlin: Akademie Verlag, 1999.
Dimitriou, Fotis. Panajotis Kondylis: Das Politische und der Mensch. Grundzüge der Sozialontologie. Nachgelassene Notate zu den konzipierten Bänden II and III. Doctoral dissertation, Karlsruhe Institute of Technology, 2020; repository edition, 2024.
Homer. Iliad, especially books XVIII (the shield of Achilles), XX, and XXI. Citations checked against standard Greek text and modern translations.
Myres, John L. The Political Ideas of the Greeks. New York: Abingdon Press, 1927, especially pp. 68–72. This is the older study Kondylis cites in his Homeric notes.
Raaflaub, Kurt A. ‘The Polis in Homer: A Definition and Interpretation.’ In The Ancient Greek City-State, edited by Mogens Herman Hansen. Copenhagen: Royal Danish Academy of Sciences and Letters, 1993.
Koselleck, Reinhart. ‘Kondylis’ Contributions to the Historical Basic Concepts.’ Memorial address, Athens, 1998.
Horst, Gisela. Panajotis Kondylis: Leben und Werk—eine Übersicht. Würzburg: Königshausen & Neumann, 2019.
18:21 Publié dans Philosophie, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panajotis kondylis, philosophie, philosophie politique, grèce antique, hellénisme, théorie politique, politologie, sciences politiques |
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