
Parution du numéro 493 du Bulletin célinien
Sommaire:
Entretien avec Jean Monnier
Céline et Cervantès
Le Voyage dans Londres. Cinéma, faux papiers et entrée dans la modernité
Dans la bibliothèque de Céline (Kafka, Kellermann, Kerouac, Kipling)
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Le retour du Japon
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/il-ritorno-del-giappone/
Et même Sanae Takaichi se retire.
Ou plutôt, elle retire le Japon, dont elle est la Première ministre, du conflit avec l’Iran.
Une prise de position ferme. Et importante, surtout après que l’armée japonaise semblait s’être montrée ouverte à une participation à l’offensive américaine dans le golfe Persique.
Madame Takaichi n’est certainement pas une «pacifiste» ni une «neutraliste».
Au contraire, c’est le chef du gouvernement japonais qui a le plus poussé dans le sens du réarmement.
Allant jusqu’à faire monter la barre de la tension avec le grand voisin, la Chine.
Pékin, en effet, voit le réarmement du Japon avec beaucoup d’inquiétude.
Car cela pourrait commencer à constituer un problème concret et obsédant pour les ambitions hégémoniques de la Chine sur l’Extrême-Orient.

Car un Japon qui se réarme et qui met en place une politique autonome d’influence sur toute la région représente une sérieuse brèche dans l’hégémonie, tant désirée, de la Chine.
Le retour en force d’un rival historique.
Avec lequel Pékin devra, forcément, recommencer à compter.
C’est ce qu’espérait Washington.
Qui, ce n’est pas un hasard, a permis le réarmement du Japon, après des décennies durant lesquelles il l’avait maintenu dans une condition de totale subordination.

Subordination contre laquelle le plus grand écrivain japonais du 20ème siècle, Yukio Mishima, protesta de façon spectaculaire. Pratiquant publiquement le seppuku rituel, après avoir harangué les troupes clairsemées et hallucinées de l’armée nippone.
C’était le 25 novembre 1970.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts.
Et aujourd’hui, Washington a besoin d’un Japon armé, pour contrer Pékin.
Surtout en ce moment, alors que les États-Unis ont dû déplacer navires et troupes en direction du golfe Persique, où ils se trouvent empêtrés dans une guerre qu’ils ont voulue, mais qui semble leur échapper.
Cependant, comme on dit chez nous en Italie, le Diable fait les marmites, mais pas les couvercles.
Le Japon se réarme. Pourtant, il n’a aucune intention de rester soumis à Washington.
Madame Sanae Takaichi a déjà dit clairement qu’elle n’a aucune intention d’impliquer son Japon dans le conflit avec l’Iran.
Et elle l’a fait en invoquant précisément la Constitution imposée en son temps par Washington.
Le Japon ne peut pas participer à des guerres plus ou moins lointaines.
Point barre.
Hétérogenèse des fins.
Tokyo, réarmée, commence à nouveau à développer une politique indépendante des États-Unis.
Un tournant décisif, après tant de décennies de subordination forcée.
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Iran: le début d’un conflit que l’Occident ne peut pas gagner
par Sacha Vliegen, pour le groupe de réflexion Feniks (Flandre)
Source: https://www.feniksvlaanderen.be/blog/3070000_iran-het-beg...
Lorsque l’Occident fait la guerre, il le fait rarement avec une conscience historique profonde de sa propre position. Il préfère s’exprimer dans le langage de la technique: intervention, dissuasion, stabilisation, changement de régime, démocratisation, sécurité préventive. Ces mots donnent l’impression que la guerre est un instrument rationnel, une intervention maîtrisable au sein d’une stratégie plus large, une opération temporaire permettant de résoudre un problème régional. Mais cette terminologie cache souvent plus qu’elle n’explique. Derrière ce langage apparemment pragmatique, se cache un schéma plus profond: le refus de l’Occident de reconnaître qu’il n’est plus, de façon évidente, le centre de l’histoire du monde.
La guerre contre l’Iran doit être comprise sous cet angle. Officiellement, il s’agit de menace nucléaire, de sécurité régionale, de défense des alliés et de lutte contre le terrorisme. Dans la communication publique, ces motifs sont mis en avant comme s’ils pouvaient, à eux seuls, expliquer le conflit. Pourtant, il est clair qu’ils ne font qu’effleurer la surface. L’enjeu est bien plus grand. L’Iran n’est pas simplement un régime problématique, ni un État isolé que l’on pourrait mettre à genoux avec suffisamment de sanctions et de frappes aériennes, ni la répétition des conflits auxquels les États-Unis et leurs alliés se sont habitués ces dernières décennies. Ceux qui traitent l’Iran comme s’il s’agissait simplement de « l’intervention suivante » après celles qui ont frappé l’Irak, l’Afghanistan, la Libye ou la Syrie, se trompent fondamentalement sur la nature du pays, sa position dans le monde et la phase historique dans laquelle ce conflit s’inscrit.

C’est pourquoi cette guerre est aussi dangereuse. L’attaque contre l’Iran n’ouvre pas simplement un nouveau front au Moyen-Orient. Elle ouvre potentiellement un conflit qui est à la fois géopolitique, idéologique, religieux et civilisationnel. Pour les États-Unis et Israël, le risque est d'avoir déclenché une guerre qu’ils ne peuvent pas vraiment gagner, mais qu’ils ne peuvent pas non plus quitter sans humiliation grave ou perte stratégique. C’est précisément ce qui fait d’un conflit un enjeu existentiel: il ne s’agit pas, littéralement, de la survie physique immédiate des États, mais d’un résultat qui pourrait ébranler la position fondamentale des acteurs impliqués dans l’ordre mondial. L’Iran, en ce sens, n’est pas une périphérie, mais un cas test. La question n’est pas seulement de savoir ce qu’il adviendra de l’Iran, mais si l’Occident est encore capable d’imposer sa volonté à un adversaire important, profondément enraciné dans son histoire et sa foi, et de prime importance sur le plan géopolitique.
Les causes géopolitiques du conflit
Pour comprendre pourquoi ce conflit est si chargé de sens, il faut d’abord prendre au sérieux la position stratégique de l’Iran. L’Iran n’est pas simplement un État du Moyen-Orient; c’est l’un des carrefours géopolitiques les plus significatifs de l’Eurasie. Une simple observation de la carte le montre immédiatement. L’Iran se trouve au croisement du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, du Caucase, de l’Asie du Sud et de l’océan Indien.

Il est voisin du monde arabe, de la Turquie, de la région caspienne et, par la mer, des routes d’accès à l’énergie mondiale. Il contrôle aussi la rive nord du détroit d’Ormuz, un passage maritime d’une importance exceptionnelle pour les flux de pétrole et de gaz du Golfe. Menacer la route d’Ormuz, c’est non seulement mettre la pression sur des adversaires régionaux, mais aussi secouer les marchés mondiaux et contraindre les grandes puissances à tenir compte de sa position.
Cela fait déjà de l’Iran plus qu’un acteur régional. Mais sa signification dépasse le pétrole. Le pays est aussi un pivot dans la nouvelle infrastructure eurasiatique qui, ces dernières années et décennies, est devenue de plus en plus importante.
Pour la Chine, l’Iran n’est pas seulement un fournisseur d’énergie ou un partenaire diplomatique, mais aussi un corridor possible dans la connexion plus large entre l’Asie de l’Est, l’Asie centrale, le Moyen-Orient et l’Europe.
Pour la Russie, l’Iran est un partenaire naturel dans la ceinture sud de l’Eurasie, justement parce qu’il peut limiter l’influence occidentale dans cette zone et permettre la construction d’axes économiques et géopolitiques alternatifs.
Du point de vue occidental, cela signifie que l’Iran n’est pas simplement un régime difficile, mais un pivot potentiel dans un ordre post-occidental du continent.

C’est là que l’on retrouve une vieille intuition géopolitique. Depuis longtemps, la théorie géopolitique avance que l’Eurasie est la scène centrale du monde, et que la puissance qui parvient à organiser la cohésion continentale de l’Eurasie acquiert un avantage structurel sur les puissances maritimes. Sous différentes formes, ce motif revient: l’idée que le contrôle du centre continental ou de ses zones périphériques est décisif pour le pouvoir mondial. L’Iran ne se trouve pas tout à fait dans le « heartland » classique tel que certains géopoliticiens l’imaginaient, mais il est à la jonction entre le centre et les ceintures périphériques. C’est précisément pourquoi il est si important. Il est à la fois pont, tampon, corridor et frein. Pour une cohésion eurasienne émergente, l’Iran est un lien. Pour une hégémonie maritime, il est un obstacle.
Dans cette perspective, il est logique que l’Occident considère l’Iran non seulement comme un ennemi idéologique, mais aussi comme un problème stratégique structurel. Un Iran autonome, résistant et durable gêne la domination totale de l’Occident sur le Moyen-Orient et empêche les grandes puissances asiatiques d’être isolées. La guerre contre l’Iran n’est donc pas simplement une réaction à une provocation spécifique, mais aussi une tentative de neutraliser un carrefour géopolitique avant qu’il ne soit encore plus intégré dans un réseau de pouvoir et d’infrastructures non occidental.
Israël et le contrôle du Rimland
Pour Israël, cette question est encore plus aiguë. Depuis sa création, la culture stratégique israélienne a toujours pensé en termes de survie dans un environnement hostile, ou du moins instable. L’État d’Israël est petit, entouré par des populations plus nombreuses et dépendant de la supériorité technologique, de la capacité de mobilisation et du soutien diplomatique extérieur. Dans ce contexte, il est compréhensible qu’Israël ait développé une sensibilité particulière face aux hégémons régionaux potentiels. Aucune puissance hostile dans la région ne doit devenir trop forte, aucune ceinture cohérente d’adversaires ne doit se former, aucun acteur ne doit avoir le temps de limiter à long terme la marge de manœuvre militaire, politique et psychologique d’Israël.

L’Iran est précisément un tel acteur. Non seulement par ses propres capacités, mais aussi par le réseau d’alliés, de milices et de sympathisants qu’il a constitué dans la région ces dernières décennies. Ainsi, du point de vue israélien, l’Iran n’est pas seulement un adversaire idéologique lointain, mais une puissance qui peut exercer, directement ou indirectement, une influence sur plusieurs fronts. La lutte contre l’Iran n’est donc pas seulement une question de dissuasion; c’est une tentative de briser une ceinture stratégique avant qu’elle ne se retourne définitivement contre Israël. Plus largement, on peut dire qu’Israël veut empêcher qu’au Moyen-Orient ne se constitue une configuration géopolitique dans laquelle il ne détiendrait plus la supériorité qu’il a pu construire, avec l'aide des États-Unis, au cours de ces dernières décennies.
La modernité et la volonté de contrôle
Mais la géopolitique seule ne suffit pas à comprendre la persévérance de l’Occident dans de tels conflits. Il y a aussi une logique civilisationnelle plus profonde: le rapport moderne de l'Occident au pouvoir, à la technique et à la réalité. Depuis les débuts de la modernité, l’Occident a développé un élan expansionniste unique, porté par la science, la technique, la dynamique capitaliste et la formation de l’État. La nature n’était plus vue comme un ordre dans lequel l’homme devait s’insérer, mais comme un domaine à explorer, mesurer, exploiter et contrôler. Cette vision du monde est aujourd’hui si évidente qu’on ne remarque plus à quel point elle est singulière. L’homme moderne considère spontanément le monde comme quelque chose qui doit être disponible pour la planification et la manipulation.


Pour Heidegger, toutefois, ce développement avait aussi un versant profondément problématique. Lorsque le monde apparaît exclusivement comme quelque chose que l’on peut techniquement gérer et exploiter, l’homme perd, selon lui, progressivement la capacité de vivre la réalité d’autres façons. Tout est réduit à l’utilité, à l’efficacité et au contrôle. La nature devient ressource, la société devient organisation, et finalement l’homme lui-même risque d’être réduit à un élément au sein d’un système technique. Heidegger nous avertissait que cette façon de penser ne fait pas qu’altérer le monde, elle l’appauvrit: elle exclut de plus en plus d’autres formes de signification, de tradition et de lien au réel.
C’est ici que l’analyse de Heidegger est pertinente. Son propos n’était pas simplement de dire qu’il existe de nouvelles machines, mais que la technique moderne est une manière de révéler, une manière dont le réel se présente à nous. Dans cette ontologie technique, le monde apparaît comme un stock, un réservoir, une ressource disponible à tout moment. Les rivières deviennent sources d’énergie, les forêts deviennent moyens de production, la terre devient zone d’exploitation, les communautés humaines deviennent populations à gérer, et les États deviennent des unités stratégiques dans un système plus vaste. Lorsque cette pensée infiltre la géopolitique, il paraît presque naturel de croire que l’on puisse réorganiser des sociétés comme on gère des infrastructures. Un régime devient alors une pièce que l’on remplace si elle ne fonctionne plus dans le système.
C’est précisément là qu’a résidé l’une des plus profondes erreurs de ces dernières décennies. L’Occident a souvent agi comme si l’ordre politique n’était qu’une configuration technique que l’on pourrait réagencer avec assez de pression, de bombardements, de sanctions et d’ingénierie institutionnelle. L’Irak, l’Afghanistan et la Libye ont pourtant montré que les sociétés ne sont pas un substrat neutre sur lequel on peut projeter impunément de nouvelles institutions. Elles sont faites de mémoire, de religion, d’honneur, de pouvoirs locaux, de traumatismes historiques, de loyautés culturelles et d’horizons moraux. Quand on nie cette profondeur, on fait la guerre comme si l’on pouvait remplacer une civilisation par des schémas et des modèles. Ce n’est pas seulement arrogant, c’est aussi stratégiquement aveugle.

Spengler aussi jette sur cette problématique une lumière dure mais éclairante. Dans sa description de la culture occidentale ou «faustienne», il met en avant l’élan sans bornes de l’Occident à franchir l’infini, à aller toujours plus loin, à conquérir de nouveaux espaces et à soumettre le monde par la technique. Qu’on souscrive ou non à l’ensemble de son analyse, il a bien vu que la civilisation occidentale moderne a produit un esprit d’expansion qui supporte mal les limites.
Dans sa phase finale, selon Spengler, la culture devient civilisation: l’ordre symbolique vivant laisse place à l’organisation technique, à la formation de grandes puissances politiques et à des systèmes anonymes de contrôle. Appliquée à la politique mondiale actuelle, cette grille de lecture donne au conflit avec l’Iran une signification plus large et tragique. L’Occident ne répond pas seulement à un défi régional; il se heurte à une limite historique de sa propre logique expansive.
Après la fin de la Guerre froide, il a semblé un moment que cette limite n’existait plus. La démocratie libérale était présentée comme l’aboutissement universel de l’histoire. On partait du principe que toutes les alternatives idéologiques sérieuses avaient disparu et que les États qui n’étaient pas encore intégrés dans l’ordre libéral mondial représentaient un simple retard temporaire. Cet optimisme était non seulement politique, mais aussi anthropologique: on supposait que le développement économique, la modernisation technologique et la réforme institutionnelle mèneraient tôt ou tard partout à des formes politiques comparables. Il n’en reste aujourd’hui que très peu. Le monde n’apparaît pas comme une planète libérale uniforme, mais comme une arène où s'affrontent des blocs de civilisation, des traditions historiques et des modèles de puissance différents.

C’est précisément pour cela que l’Iran est un cas si difficile pour l’Occident. Ce n’est pas simplement un système autoritaire qui n’est pas encore «prêt», mais un État issu d’une rupture révolutionnaire avec la modernité occidentale telle qu’elle a été vécue en Iran. La révolution de 1979 n’a pas été qu’une prise de pouvoir, mais une tentative de formuler un principe politique alternatif, où légitimité religieuse, attitude anti-impérialiste et souveraineté nationale étaient liées. On peut critiquer ce régime pour de nombreuses raisons, mais on ne peut pas le comprendre si on le présente comme un simple produit accidentel ou superficiel de la répression. Il repose sur une synthèse historique propre, aussi problématique ou violente soit-elle.
Les erreurs d’analyse sur l’Iran
Cela nous amène à une erreur cruciale dans de nombreuses analyses occidentales: la sous-estimation de la profondeur religieuse et symbolique de l’État iranien. Le chiisme possède une puissante tradition de souffrance, d’injustice, de témoignage et de martyre.

Le récit de Karbala, la figure de Hussein et le souvenir d'une domination injuste ont une portée spirituelle et politique durable dans le monde chiite. Lors de la révolution iranienne, ce répertoire n’a pas simplement été répété, mais mobilisé comme source de légitimité et de résilience. Cela ne signifie pas que tous les Iraniens sont de pieux révolutionnaires, ni que la légitimité religieuse du régime est inattaquable. Mais une partie de l’idéologie d’État et de la capacité de mobilisation ne relève pas seulement de la politique du pouvoir, mais d’un langage moral et religieux qui donne sens au sacrifice, à la résistance et à la mission historique.
C’est pourquoi il est dangereux que des décideurs occidentaux pensent que le régime s’effondrera simplement dès que la pression adéquate sera appliquée. Cette attente est entretenue par l’image véhiculée par de nombreuses voix de l’opposition iranienne en Occident. Bien sûr, il existe en Iran de profondes tensions. Il y a du mécontentement face à la corruption, la stagnation économique, le népotisme, le contrôle moral, le sous-développement régional et la répression. Il y a eu des protestations de la part de jeunes en milieux urbains, de femmes, d’ouvriers, d’étudiants, de commerçants et de minorités ethniques qui se sentent marginalisées culturellement ou économiquement. Kurdes, Baloutches, Arabes du Khouzistan et d’autres groupes font souvent l’expérience de ne pas bénéficier d’un accès équitable au pouvoir, à la reconnaissance ou au développement. Ces tensions sont réelles et ne doivent pas être minimisées.
Mais l’existence de tensions n’implique pas l’existence d’une opposition cohérente capable de remplacer un État de cette ampleur et de cette complexité par un nouvel ordre stable. C’est précisément l’erreur que commettent de nombreux fantasmes occidentaux qui rêvent d'un changement de régime. On constate qu’un régime est détesté ou contesté en interne par de nombreux groupes, puis on en déduit que ces groupes formeront naturellement une communauté politique dès que le régime tombera. L’histoire montre généralement le contraire. L’opposition interne à un pouvoir établi est rarement homogène. Les manifestants économiques ne veulent pas nécessairement la même chose que les intellectuels laïques; les minorités régionales ne poursuivent pas forcément le même objectif que les monarchistes en exil; les réformateurs libéraux, les milices séparatistes, les intérêts conservateurs des bazars et les groupes radicaux anti-système ne partagent souvent que leur rejet du centre, pas leur vision de l’après.

C’est là un point décisif pour l’Iran. Oui, il y a de nombreuses lignes de faille. Oui, il y a de la frustration économique, du mécontentement face à la corruption, de la résistance à la tutelle morale et politique de l’État, et des tensions vis-à-vis du «gouvernement du juriste-théologien» ou du système des ayatollahs. Mais qui dirigera l’Iran si le régime actuel tombe? Quelle opposition dispose de la légitimité, de l’organisation, du monopole de la violence et de la capacité administrative pour maintenir la cohésion de l’État? Qui peut intégrer à la fois les régions persanes, les provinces minoritaires, les grandes villes, les appareils de sécurité, les intérêts économiques et les réseaux religieux dans un nouvel équilibre? Il n’existe pas de réponse simple à ces questions. Il est même probable que le renversement du régime ne conduise pas à un Iran libre et stable, mais à une lutte prolongée entre élites concurrentes, milices, parrains étrangers et identités régionales. Autrement dit: pas nécessairement la libération, mais la prémisse d’une violence sectaire ou régionale qui pourrait durer des décennies.
Ce scénario est loin d’être imaginaire. Il suffit de regarder l’histoire récente des États où un centre fort, même répressif, a été détruit sans qu’un ordre de succession crédible soit prêt. La chute d’un régime ne signifie pas automatiquement la naissance d’une nation. Parfois, elle entraîne au contraire la dissolution d’une structure encore fonctionnelle, quoique dure, qui maintenait provisoirement ensemble diverses contradictions. Dans une telle situation, d’anciennes lignes de fracture réapparaissent: rivalités ethniques, marginalisation régionale, divisions religieuses, clientélisme et ingérence étrangère. Le résultat peut être un conflit où personne ne gagne vraiment, mais où toute une société est épuisée pendant des années ou des décennies.
Une géographie difficile à contrôler
L’Iran, en outre, est, sur les plans géographique et historique, particulièrement difficile à briser et à occuper. Le pays n’est pas constitué d’une seule plaine ouverte ou d’un centre de pouvoir qui serait aisément contrôlable après une première défaite militaire.

L’espace iranien est un ensemble complexe de chaînes de montagnes, de plateaux, de déserts, de concentrations urbaines et de régions périphériques. Cette géographie a maintes fois prouvé, dans l’histoire, qu’elle ralentit, fragmente et épuise les envahisseurs. Des empires antiques aux puissances modernes, beaucoup ont découvert que la Perse est bien plus facile à secouer qu’à contrôler. Même si un acteur extérieur y remporte un succès militaire, les vraies difficultés commencent après: comment garder le contrôle sur un pays vaste, fier, armé et doté d’une conscience historique profonde?

À cela s’ajoute le fait que l’Iran n’est pas l’Afghanistan, et certainement pas dans le sens où certaines comparaisons sont parfois faites à la légère. L’État iranien dispose de structures institutionnelles, militaires et bureaucratiques bien plus solides que celles que les Talibans possédaient avant leur victoire. Les Gardiens de la Révolution ne sont pas un mouvement d’insurgés lâchement organisé, mais un complexe sécuritaire, idéologique et économique tentaculaire, ancré dans l’État et la société. Si le régime venait à s’effondrer sous une pression intense, cela ne signifierait pas que la résistance disparaîtrait. Il est même probable qu’apparaîtrait alors une forme de résistance armée encore plus dure, fragmentée et difficile à contrôler.
Le danger d’une guerre existentielle
Le conflit prend une autre dimension dangereuse si l’on prend en compte la dimension religieuse du côté des États-Unis et d’Israël. En Europe, le soutien américain à Israël est souvent perçu principalement en termes de stratégie, de lobbying ou de valeurs partagées. Tout cela joue un rôle, mais pour une part importante du monde des evangelicals américains, Israël a aussi une signification religieuse et eschatologique. Dans le sionisme chrétien, le retour du peuple juif sur la terre d’Israël et la survie de l’État juif sont vus comme partie d’un plan divin de salut. Israël n’est pas, dans cette vision, qu’un allié, mais un signe des temps et un maillon nécessaire d’un scénario historico-religieux qui doit aboutir au retour du Christ.

Cela rend le soutien à Israël particulièrement intense dans ces milieux. Ils soutiennent Israël non seulement pour des raisons stratégiques, mais parce qu’ils pensent que l’histoire elle-même a une orientation sacrée et que la protection d’Israël est un devoir religieux. Lorsqu’une telle conviction acquiert une influence politique dans une superpuissance, la nature de la prise de décision change. Le conflit est alors jugé non seulement sur la base des coûts, des risques et des équilibres, mais aussi en termes moraux et même eschatologiques.
Du côté israélien, il existe aussi des courants religieux et nationalistes qui considèrent le pays non seulement comme un État, mais comme un projet historique et sacré. Lorsque ces convictions se rejoignent, il en résulte un mélange particulièrement explosif: la géopolitique acquiert une profondeur religieuse, et la conviction religieuse une puissance stratégique.
Dans un tel contexte, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le conflit avec l’Iran tend à prendre une forme existentielle. Pour les États-Unis, un retrait rapide ou un échec visible signifierait une grave atteinte à leur crédibilité. Non seulement ils auraient échoué à neutraliser un adversaire tenace, mais ils montreraient aussi à leurs alliés et rivaux que la puissance américaine n’est plus automatiquement capable d’imposer un ordre régional.
Pour Israël, l’enjeu est de taille, car un Iran survivant et renforcé prouverait que la dissuasion israélienne a ses limites.
Pour l’Iran, le conflit devient presque inévitablement une lutte pour la survie, la souveraineté et l’honneur historique. Un pays qui survit à une telle attaque n’en conclura pas qu’il doit modérer la confrontation, mais plutôt qu’il doit renforcer sa dissuasion, ses alliances et sa capacité de riposte.

C’est ici que Toynbee devient pertinent. Son idée de « challenge and response » (défi et réponse) offre un cadre utile pour comprendre comment les civilisations et les grandes communautés politiques réagissent aux défis fondamentaux. Selon lui, les civilisations ne croissent pas dans la tranquillité, mais en répondant de manière créative aux pressions, aux crises et aux menaces.
Si l’Occident tente aujourd’hui de préserver un ordre ancien avec des moyens de moins en moins convaincants, il n’est pas impossible que des adversaires comme l’Iran renforcent leur identité précisément en réaction à cette pression. Ce qui, pour l’Occident, vise à la neutralisation, peut être vécu par l’autre comme la confirmation de sa mission historique. En ce sens, la guerre peut parfois renforcer l’adversaire idéologiquement plus que le détruire politiquement.
C’est là l’élément tragique de la géopolitique actuelle. L’Occident utilise les instruments de son ancienne hégémonie pour ralentir l’émergence d’une nouvelle réalité multipolaire, mais ce faisant, il accélère peut-être justement la transition vers cette nouvelle réalité. Chaque intervention ratée, chaque surestimation des capacités militaires, chaque sous-estimation de l’adversaire et chaque nouvelle escalade affaiblit encore plus l’aura d’une domination qui allait de soi. La guerre contre l’Iran risque donc de devenir plus qu’un simple conflit régional. Elle pourrait devenir le moment où il devient visible que l’Occident dispose certes toujours d’un pouvoir immense, mais n’a plus la capacité incontestée d’imposer des résultats politiques.
La limite de l’Occident
La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir si l’Iran peut être militairement endommagé. Cela, nul n’en doute. La vraie question est celle d’une victoire politique durable. Peut-on obliger le pays à se soumettre sans déclencher une guerre qui déstabiliserait la région, le marché de l’énergie et les relations entre grandes puissances? Peut-on renverser le régime sans créer un vide dans lequel milices, conflits ethniques, tensions sectaires et puissances étrangères déchireraient le pays pendant des décennies? Peut-on attaquer un État-civilisation doté d’une forte identité historique, d’une structure interne complexe et d’un poids géopolitique qui attire les grandes puissances, sans que la confrontation ne devienne beaucoup plus ample que prévu?
À toutes ces questions, la réponse honnête est qu’il n’existe aucune certitude positive simple. Au contraire, tout indique que la guerre contre l’Iran n’a pas d’issue stratégique claire. Une victoire rapide est peu probable, une occupation prolongée presque impensable, un changement de régime sans chaos hautement improbable, et un retrait sans perdre la face est politiquement très difficile. C’est précisément ce qui rend ce conflit si dangereux. L’Occident s’est peut-être enfermé dans une guerre trop vaste pour être gagnée et trop importante pour être abandonnée sans dégâts majeurs.

C’est peut-être là le sens le plus profond de cette guerre. Non pas qu’il soit impossible de causer destruction, mais qu’elle révèle une limite. La limite de l’idée que le monde puisse encore être gouverné depuis un seul centre. La limite de la conviction que les sociétés peuvent être redessinées de l’extérieur comme s’il s’agissait de structures techniques. Et, finalement, la limite du pouvoir occidental lui-même. L’Iran n’est pas seulement une cible, mais un miroir. Dans ce miroir, l’Occident voit peut-être, pour la première fois depuis longtemps, non seulement un ennemi, mais aussi la fin de sa propre évidence.
20:55 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, occident |
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La Russie à l’ère de la puissance de l’IA
L’empire du code
Alexander Douguine
Alexander Douguine sur la foi, la souveraineté et la frontière numérique.
Voyez avec quel style l’IA a transposé les principes fondamentaux de La République technologique d’Alex Karp dans le contexte russe :
- La Russie est une puissance civilisationnelle (un État-civilisation), non simplement un État-nation ou une économie périphérique. Son existence historique et son avenir sont déterminés non seulement par les ressources naturelles, le territoire ou même la parité nucléaire, mais par sa capacité à préserver et à développer une identité souveraine à une époque où la lutte principale se joue dans le domaine des logiciels, des algorithmes, de l’intelligence artificielle et du contrôle numérique de la réalité.

- Voici un ensemble symétrique de principes adaptés à la civilisation russe/eurasienne :
- La Russie a toujours été un empire dès son origine. La civilisation russe a remporté la victoire et assuré sa survie non par des procédures démocratiques (qui lui sont étrangères) ni par l’efficacité du marché (qui reste secondaire), mais par la supériorité technologique et spirituelle lors de moments décisifs: des armes à feu et de l’artillerie d’Ivan le Terrible et Pierre le Grand, au projet nucléaire et au programme spatial de l’URSS, jusqu’aux armes hypersoniques et à la guerre électronique actuelles. La victoire dans la Grande Guerre patriotique comme pendant la Guerre froide fut le fruit d’une alliance entre l’État, les ingénieurs, les scientifiques et une foi profonde dans la mission nationale.
- L’élite russe contemporaine (y compris le secteur numérique et des TI) s’est égarée. Après 1991, le talent a soit émigré, soit s’est tourné vers le secteur numérique de consommation: réseaux sociaux copiés, fintech, e-commerce, jeux vidéo, spéculation crypto et «substitution aux importations» sous la forme de copies de plateformes occidentales. Ressources et intelligence sont consacrées à des imitations superficielles, au lieu de s’attaquer à des défis d’ampleur civilisationnelle: défense, IA souveraine, cybersécurité, analyses prédictives pour l’État et identité numérique du monde russe.

- Le modèle actuel est mortellement dangereux pour la survie de la civilisation russe. Au 21ème siècle, la puissance réside dans la maîtrise du logiciel. Qui contrôle le logiciel (algorithmes, données, modèles d’IA, informatique quantique) contrôle la réalité. L’Occident et la Chine sont déjà engagés dans une lutte totale pour la suprématie logicielle. Si la Russie reste en périphérie – dépendante des semi-conducteurs importés, des clouds étrangers, des bibliothèques open source et des réseaux neuronaux occidentaux – elle perdra sa souveraineté plus vite que par n’importe quelle défaite militaire. La Chine et l’Occident n’attendront pas que la Russie «rattrape son retard».
- Une nouvelle alliance entre l’État-civilisation et l’industrie du logiciel/de l’IA est nécessaire. L’État doit se réorganiser radicalement selon des principes d’ingénierie: rapidité, efficacité, audace et rejet du formalisme bureaucratique. L’élite informatique et liée à l'IA doit orienter ses talents vers des tâches civilisationnelles: une IA souveraine (pas une copie de ChatGPT, mais un modèle imprégné d’une vision du monde russe), des systèmes d’analyses prédictives pour les opérations militaires et le monde russe, la cyberdéfense, l’identité numérique sans portes dérobées, et des systèmes d’armes autonomes. Il faut des structures analogues à Palantir Technologies, mais fondées sur une logique russe et libérées des biais atlantistes.

- La puissance dure est impossible sans une foi profonde. La «puissance dure» (missiles, chars, drones, systèmes hypersoniques) repose entièrement sur la «foi» – l'identité civilisationnelle partagée, le sens de la mission civilisationnelle, l'unité collective (sobornost’), le rejet de la «fin de l’histoire» libérale et la volonté de sacrifice pour l’avenir. Sans cela, même la plus puissante IA ou l’arsenal nucléaire restent des instruments morts. L’élite russe contemporaine manque de cette foi. Cynisme, nihilisme consumériste, relativisme et mentalité du «tout est permis si cela rapporte» dominent.
- Ingénieurs, scientifiques et développeurs n’échappent pas à leurs obligations envers leur civilisation. Le talent et le succès ne naissent pas dans le vide. Ils sont rendus possibles par une civilisation russe millénaire, ses sacrifices, sa culture, sa langue, et son État. Ceux qui détiennent le savoir doivent donc faire preuve de loyauté et contribuer à la défense et au développement de cette civilisation – plutôt que de simplement maximiser leurs revenus, d’émigrer ou de travailler pour des multinationales.

Savez-vous pourquoi l’IA a pu faire cela si facilement ? Parce que, depuis des décennies, les partisans de l’Idée russe – que personne ne remarquait jusqu’à récemment, et à peine aujourd’hui – n’ont cessé de travailler sur des livres, articles, textes, posts, matériaux et traductions. À force de travail, ils ont construit une vaste carte de la civilisation russe. Empire, Eurasie, multipolarité, État-civilisation, Monde russe, signification éternelle de l’orthodoxie, identité profonde, État-puissance, ontologie de l’État, géopolitique de la Terre, sacralisation du pouvoir, traditionalisme et valeurs traditionnelles, grande mission de la Russie, grand peuple, critique de l’unipolarité, de l’atlantisme, du libéralisme, de l’Occident, etc. – tout cela n’est pas que slogans, mais théories, systèmes, écoles et courants intellectuels.
Il existe un vaste récit patriotique russe, doté de ses propres théories et concepts, terminologies et systèmes. Lorsqu’on demande à une IA d’accomplir une tâche donnée, elle se tourne automatiquement vers ce corpus d’idées comme une évidence. Cela peut passer inaperçu au premier abord, mais c’est précisément l’IA – encore peu censurée – qui révèle l’ampleur de ce travail gigantesque: non seulement le fruit de nombreuses décennies, mais de siècles entiers, si l’on y inclut les slavophiles, les eurasistes, les nationaux-bolcheviks, les monarchistes, les penseurs orthodoxes, les sophiologues et les patriotes soviétiques.
Pour être complet, je vais présenter ce que l’IA a écrit sur Alex Karp lui-même et son projet.
- Le livre d’Alex Karp (PDG de Palantir Technologies), La République technologique : Puissance dure, foi douce et l’avenir de l’Occident (2025, co-écrit avec Nicholas W. Zamiska), est une critique acerbe de l’Occident moderne – et surtout de la Silicon Valley – ainsi qu’un manifeste sur la manière de restructurer les relations entre technologie, État et identité nationale.
Voici les principales idées du livre, résumées :
- Les États-Unis et l’Occident ont toujours été une « république technologique ».
- L’Amérique a dominé le 20ème siècle non seulement grâce à la démocratie, mais surtout en raison de sa supériorité technologique – particulièrement logicielle. La victoire lors de la Seconde Guerre mondiale, de la Guerre froide et l’essor d’Internet résultent d’une alliance étroite entre l’État et les ingénieurs (projet Manhattan, DARPA, les débuts de la Silicon Valley sous contrats du Pentagone).
La Silicon Valley s’est égarée
- Après la victoire dans la Guerre froide et l’avènement de la Pax Americana, ingénieurs et entrepreneurs sont passés de tâches d’intérêt national à des produits de consommation: réseaux sociaux, applications pour la livraison de repas, publicité et plateformes d’achat. Talents et ressources sont consacrés à des «futilités» au lieu de répondre à de vrais défis comme la défense, la criminalité, la médecine ou l’éducation.
Le modèle actuel est dangereux pour la survie de l’Occident
- Au 21ème siècle, la principale lutte pour le pouvoir est celle de la supériorité logicielle et de l’intelligence artificielle. La Chine et d’autres régimes autoritaires utilisent activement la technologie pour accroître leur puissance militaire et géopolitique. Si l’Occident ne revient pas à des priorités sérieuses, il perdra la nouvelle course aux armements.

Une nouvelle alliance entre l’État et l’industrie logicielle est nécessaire
- Karp appelle explicitement à un partenariat étroit – et non à une séparation – entre l’État et les entreprises technologiques (comme Palantir Technologies). L’État doit adopter une mentalité d’ingénieur (solutions rapides, audace, concentration sur les résultats), tandis que les entreprises technologiques doivent orienter leurs talents vers la défense, la sécurité nationale et de grands objectifs civilisationnels.
La puissance dure requiert la foi douce
- La «puissance dure» (force militaire et technologique) est impossible sans «foi douce» – identité nationale partagée, culture, valeurs, patriotisme et sens du devoir. L’élite moderne, y compris la tech, manque de ces fondements «doux»: il n’y a plus de but commun, plus de fierté civilisationnelle, mais du conformisme, du relativisme et un nihilisme consumériste.
Les ingénieurs ne sont pas exempts de devoirs envers la nation
- Les ingénieurs talentueux et les fondateurs d’entreprise ne créent pas leur succès «à partir de rien» – ils bénéficient des acquis de la civilisation américaine (et occidentale). Ils sont donc censés faire preuve de loyauté et contribuer à la défense et au développement de cette civilisation, plutôt que de simplement maximiser leur profit ou leur confort personnel.
Critique de la décadence et appel à l’ambition
- Ce livre est un réquisitoire contre la fragilité intellectuelle, la lâcheté des dirigeants, la perte d’ambition et le vide spirituel. Karp appelle à une «révolte» contre ce déclin et à un retour à de grands projets transformateurs – même s’ils sont impopulaires ou politiquement controversés.

Globalement, le livre fonctionne à la fois comme :
– un acte d’accusation contre la Silicon Valley contemporaine,
– un appel à la renaissance du « projet national » américain,
– et une justification de la mission de Palantir Technologies (travailler avec l’État, la défense, l’IA pour la sécurité).
[À ce stade, l’IA commence à pencher légèrement vers le « woke », tout en restant mesurée.]
Il s’agit d’un texte fortement « va-t-en-guerre », national-capitaliste et anti-postmoderne, que beaucoup ont interprété comme un manifeste pour une nouvelle ère de militarisme technologique en Occident.
19:51 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, russie, intelligence artificielle, alex karp, palantir |
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Que vise la cyberstratégie de Trump en 2026?
Leonid Savin
La doctrine néoconservatrice «Qui n’est pas avec nous est contre nous» dans le cadre de l’Internet global
En mars, le texte de la nouvelle cyberstratégie nationale des États-Unis a été publié. D’ailleurs, la page de couverture porte le titre: «Cyberstratégie de Donald Trump pour l’Amérique». Il est peu probable que le président des États-Unis possède les compétences nécessaires pour comprendre toute la complexité de l’infrastructure cybernétique critique du monde; et avec l’agression déclenchée contre l’Iran, il a déjà montré ses faiblesses. Ce document n’a fait que révéler, une fois de plus, le complexe de narcissisme pathologique du chef actuel des États-Unis. Ainsi que ses plans expansionnistes, puisqu’il y est affirmé que la domination des États-Unis sera établie dans le cyberespace. Auparavant, cela était désigné comme la dernière frontière à conquérir et à organiser. Il semble que Trump ait décidé d’endosser cette mission.
«Le cyberespace est né en Amérique», indique le début du document, qui ne fait que cinq pages, suggérant que les États-Unis ont pleinement le droit de dominer cette zone virtuelle spécifique et d’y instaurer leurs propres règles.
Il est dit que "contrairement aux autres administrations, l’administration Trump ne se limitera pas à des mesures partielles et des stratégies ambiguës qui ignorent le nombre croissant et la gravité des cybermenaces". "Le président Trump continuera à combattre directement les menaces dans le cyberespace. L’Amérique dispose d’innovations technologiques et économiques inégalées, d’une puissance militaire sans égale et d’une société attachée à la liberté et à l’expression ouverte".

Le texte poursuit en évoquant les cybercriminels qui causent des dommages à l’économie (mais ils ne le font pas qu’aux États-Unis), avec la promesse de les combattre. En réalité, ces criminels fictifs sont manifestement politisés, puisqu’il est immédiatement précisé que les actions des États-Unis visent non seulement à rechercher et à bloquer l’argent volé aux citoyens américains, mais aussi à mener «une opération pour détruire l’infrastructure nucléaire de l’Iran ou à laisser nos adversaires aveugles et désemparés lors d’une opération militaire impeccable comme celle qui a permis de traduire en justice le narcoterroriste international Nicolás Maduro».
L’aveu de l’utilisation d’outils cybernétiques lors de l’opération contre le président démocratiquement élu du Venezuela et dans l’agression contre l’Iran, qui se poursuit encore aujourd’hui, est un signal clair adressé à d’autres États, en particulier à ceux désignés comme adversaires et à ceux qui figurent sur la liste des menaces pour les États-Unis (la Russie y est présente depuis près de 20 ans). D’ailleurs, le commandement cybernétique américain avait déjà reconnu avoir mené à plusieurs reprises des opérations avancées contre la Russie, notamment en aidant l’Ukraine.
Il est ensuite déclaré ce qui s’inscrit dans l’oxymore bien connu depuis l’occupation de l’Irak en 2003: la «défense préventive» – attaquer sous prétexte de se défendre: «Notre détermination est absolue. Nous agirons rapidement, de manière réfléchie et en anticipant, afin de neutraliser les cybermenaces contre l’Amérique. Nous ne limiterons pas nos actions à la sphère “cyber”. Nous déploierons des efforts sans précédent, de façon coordonnée et cohérente au sein du gouvernement américain. En travaillant avec nos alliés à travers le monde, nous défendrons les intérêts et la sécurité des États-Unis. Nous lutterons contre la limitation de la liberté d’expression. Nous vaincrons les adversaires qui vendent une intelligence artificielle “bon marché” et des technologies numériques intégrant la censure, la surveillance et des préjugés idéologiques… Nos adversaires ressentent et ressentiront de plus en plus les conséquences de leurs actes; nous démantèlerons leurs réseaux, traquerons les hackers et espions, et sanctionnerons les entreprises étrangères de hackers illégaux. Nous exposerons et embarrasserons l’espionnage en ligne, la propagande destructrice et les opérations d’influence, ainsi que les activités subversives de nature culturelle. En réprimant les campagnes cybernétiques des adversaires et en rendant nos réseaux plus sûrs et résilients, nous stimulerons l’innovation, accélérerons la croissance économique et assurerons la domination des technologies américaines. Nous abrogerons les réglementations lourdes et inefficaces pour permettre à nos partenaires industriels de mettre rapidement en œuvre de nouvelles technologies. Les partenaires du secteur privé doivent être capables de répondre et de se rétablir rapidement, afin d’assurer la continuité de l’économie américaine. Nous protégerons nos systèmes fédéraux, notre infrastructure vitale et nos chaînes d’approvisionnement, en plaçant la sécurité au cœur de l’innovation. Nous moderniserons nos systèmes d’information pour que l’ancienne infrastructure ne freine pas l’innovation. Nous agirons sur la scène internationale par la diplomatie, le commerce et des opérations, pour que les normes et standards reflètent nos valeurs. Nous mettrons à profit les talents et l’inventivité immenses de notre base de recherche privée. Nous établirons un nouveau niveau de relations entre les secteurs public et privé pour protéger l’Amérique en temps de paix comme en temps de guerre».

Derrière ces phrases pompeuses se cache en réalité le désir banal d’empêcher toute concurrence loyale, car tout produit alternatif dans le domaine des technologies de l’information sera déclaré manœuvre ennemie, contre laquelle on luttera immédiatement par tous les moyens possibles (c’est-à-dire par une guerre hybride, y compris des moyens cinétiques). Et c’est un nouveau mensonge, car c’est justement aux États-Unis que sont développés et continuent d’être développés des mécanismes de censure dans l’espace Internet.
Le plan d’action comprend six points. Quatre d’entre eux concernent le développement de la production de haute précision et des investissements aux États-Unis, visant à développer les infrastructures critiques. Le cinquième concerne la chaîne d’approvisionnement et l’introduction des outils les plus récents, tels que l’intelligence artificielle et la cryptographie post-quantique. Il est également question de l’introduction de l’intelligence artificielle agentielle pour scanner les réseaux et de la cyberdiplomatie, c’est-à-dire de l’imposition, à d’autres pays et d'autres peuples, de logiciels produits aux États-Unis. Bien entendu, au nom de la démocratie mondiale et de la prospérité. Et s’ils refusent, ils seront inscrits sur la liste des adversaires, avec les conséquences correspondantes.

Le sixième point concerne les ressources humaines et le développement des talents, afin de «combiner et utiliser les avantages des capacités existantes dans les milieux universitaires, les établissements professionnels et techniques, les entreprises et les possibilités du capital-risque — pour former et recycler nos employés existants dans le domaine de la cybersécurité dans divers secteurs et professions, ainsi que pour attirer la prochaine génération dans le développement et le déploiement de cybertechnologies et de solutions avancées ». Cela concerne l’industrie, les scientifiques, le gouvernement, les militaires.
En principe, la stratégie ne révèle pas de nouveaux horizons qui seraient fantastiques. Elle ne fait que confirmer le caractère agressif de la politique américaine et son intention d’établir une surveillance totale et un monopole dans le cyberespace.
Voir: https://fondsk.ru/news/2026/03/22/chto-nesyot-kiberstrate...
19:20 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : donald trump, cyberstratégie, états-unis |
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Entretien avec Robert Steuckers sur le recueil intitulé "Contre la Russophobie" dû à la plume de Guillaume Faye
Propos recueillis par Alexander Markovics (Vienne)
Les débats politiques auxquels nous assistons aujourd’hui en Europe sont dominés par le spectre de Poutine, que l’on agite à qui mieux mieux, et par le danger imaginaire d’une entrée des armées russes sur le territoire européen. A la fin de l’année 2025, les éditions anglophones Arktos ont publié le livre intitulé „Against Russophobia“, un recueil de textes sur la Russie, dû à la plume du penseur politique français Guillaume Faye, recueil que vous avez-vous-même coomposé et préfacé. Pourquoi ce livre parait-il six ans après la mort de Guillaume Faye, avec ce titre-là ? Et quel rôle joue la russophobie, qui donne au livre son titre, dans la stratégie générale des Etats-Unis qui ne vise pas que la Russie mais aussi, en ultime instance, l’Europe ?
Ce retard s’explique pour plusieurs raisons: le site où les textes de Guillaume Faye étaient affichés a disparu après son décès, ce qui est très dommage. J‘en avais heureusement repris un grand nombre surtout ceux qui concernaient la Russie et les rapports souhaitables entre celle-ci et l’Europe en général, et la France en particulier, puisque Guillaume Faye s’adressait principalement à un public français. Ensuite, les derniers éditeurs de Guillaume Faye, qui ne tenaient pas compte des ukases contre lui formulés dans les rangs de la „nouvelle droite, canal historique“ (comme il aimait à le dire), ont complètement disparu de la circulation, pour l’un, ou ont opté pour des gesticulations para-azovistes et russophobes, pour un autre, très bruyant et ennuyeux hâbleur, qui pense encore naïvement que Guillaume Faye était un défenseur de l’Occident parce qu’il n’admettait pas les désordres amenés par l’immigration de masse: à croire que ce dernier éditeur, un fanfaron gaulois qui ferait les délices d’un metteur en scène, ne s’était jamais informé sur son réel itinéraire intellectuel.

Pour commander la version anglaise, utilisée par Markovics pour formuler ses questions: https://www.amazon.com/Against-Russophobia-Guillaume-Faye...
Depuis les années 1970, Guillaume Faye plaidait pour une indépendance énergétique de l’Europe; dans les années 1980, il avait bien pris conscience que cette indépendance énergétique, battue en brèche par les mouvements verts naissants, devait être complétée par une indépendance en toutes matières premières et que seul l’élargissement de l’espace stratégique européen à l’Eurosibérie (comme il disait) aurait permis de l’acquérir et de la consolider. Comme ses amis le savent, il a quitté la petite sphère néo-droitiste parisienne entre 1987 et 1998, si bien que quasi aucun texte de sa plume, datant de ces années-là, n’est disponible pour saisir l’éventuel jugement qu’il aurait porté sur l’effondrement de la Russie sous Eltsine.
Revenu à grand bruit dans la sphère néo-droitiste au printemps de 1998, avec son livre remarquable, intitulé „L’archéofuturisme“, on s’aperçoit toutefois qu’il avait parfaitement compris le danger que représentaient l’effondrement post-soviétique de la Russie et l’engouement anti-serbe des milieux de l’OTAN, qui préparaient le désastre de la guerre de 1999. Tout cela transparait dans les addenda qu’il ajoutera à la réédition de son livre de 1985, „Nouveau discours à la nation européenne“.
Dès 2000, il a approuvé les mesures de restauration impériale entreprises par Vladimir Poutine, en joignant sa voix à celle d’Yvan Blot, un ancien du GRECE qui avait quitté ce cénacle d’Alain de Benoist dès 1979 pour fonder, avec d’autres, le „Club de l’Horloge“. Le reproche qu'il adressait à Alain de Benoist était celui d’impolitisme. Les options de Faye, lisibles dès les premiers textes rédigés après son retour à la métapolitique en 1998, n’ont fait que s’affiner au fil des années, jusqu’à la mort de Blot en octobre 2018 et à celle de Faye en mars 2019. Faye a donc pu observer les premières mesures russophobes de l’UE et de l’OTAN mais n’a pas vécu à l’heure de leur crescendo après le déclenchement de l‘“Opération militaire spéciale“ de février 2022.
La politique de Biden et le sabotage de l’artère énergétique euro-russe qu’étaient les gazoducs de la Baltique confirment clairement que l’objectif de la thalassocratie américaine est de saboter tous les liens entre l’Europe et la Russie pour faire s’effondrer l’industrie allemande, affaiblir définitivement notre sous-continent, qui est le principal concurrent économique de Washington, quitte à accepter qu’une Russie se tourne vers la Chine et l’Inde que les Etats-Unis, minés par leurs contradictions internes, ne peuvent absorber. Avec l’Europe, Rimland atlantique, l’autre pays, du rimland sud-asiatique cette fois, qui doit être neutralisé, est l’Iran, lequel ne pouvait déjà plus, depuis la fabrication du golem khomeiniste, commercé sereinement avec l’Europe, ruinant notamment des projets tels l’EURATOM, avec participation allemande et française.

Pour commander l'édition française chez Ars Magna à Nantes: https://www.editions-ars-magna.com/livre/faye-guillaume-c...
Pour bon nombre de « patriotes européens », Donald Trump fut d’abord perçu comme un espoir parce qu’il avait promis de mettre un terme aux opérations américaines de « regime change » et aux guerres menées par Washington. Pourtant, la guerre en Ukraine s'est poursuivie sous son règne et il se montre favorable à une attaque contre les installations nucléaires iraniennes, aux bombardements du Venezuela et a été le responsable de l’enlèvement de Nicolas Maduro. Il n’a pas assèché le « marais », c’est-à-dire le marigot de Jeffrey Epstein. Dans quelle mesure peut-on suivre le raisonnement de Guillaume Faye quand il nous disait que les Etats-Unis étaient l’ennemi géopolitique principal de tous les Européens qui aspirent à l’indépendance de leurs pays ?
Ceux que vous appelez les „patriotes européens“ ont applaudi les discours de Trump et se sont félicités de son élection parce qu’il mettait un terme au fatras idéologique et wokiste véhiculé par les démocrates américains, par Hillary Clinton en particulier. La population américaine, toutes catégories confondues, en avait assez, surtout que cela se doublait du mouvement BLM et de la vague de „Cancel Culture“ qui brisait ou maculait les monuments historiques ou les traces d’un passé que cette gauche américaine, inculte et hystérique, ne voulait plus assumer.

Les guerres étrangères ne sont pas des éléments permettant la mobilisation politique lors des campagnes électorales: d’abord, les Américains, dans leur écrasante majorité, ne savent pas où se situe les pays présentés comme cibles à frapper. Le petit savoir géographique est quasi nul, même parmi les diplômés (et en Europe, quand on sort de la Méditerranée, zone de vacances, on n’est pas mieux loti, même quand il s’agit de la Mer Noire, du Don donc de l’Ukraine!). Ensuite, dans un pays qui n’organise pas un système de sécurité sociale comme le font les Etats européens, les guerres extérieures sont perçues par le bon peuple comme autant de tonneaux des Danaïdes, qui engloutissent des fonds colossaux qui pourraient servir à améliorer les infrastructures routières, ferroviaires et autres sur le territoire américain lui-même, notamment dans les „fly over States“, où Trump a fait un tabac.
Toute la rhétorique belliciste des néoconservateurs républicains et démocrates a donc fini par lasser le public qui a adhéré au fameux mouvement MAGA. Avec le retour d’une rhétorique belliciste chez Trump et Rubio, le mouvement MAGA se disloque et on revient à la case départ. On peut avancer l’hypothèse que les services intérieurs se sont aperçu à temps de la lassitude populaire face aux conflits d’Ukraine et de Méditerranée orientale, ont décidé de faire une pause pendant une grosse année puis de remettre le bellicisme à l’avant-plan.
La géopolitique planétaire des Etats-Unis a été déterminée par l’Amiral Alfred Thayer Mahan, par Halford John MacKinder (qui l’avait élaboré pour l’Empire britannique), par Homer Lea (qui est certes moins connu aujourd’hui mais reste néanmoins une référence déterminante quand il s’agit de décider d’une guerre directe ou indirecte), par Nicholas Spykman (théoricien de la maîtrise des „Rimlands“ pour contenir la „Terre du Milieu“ ou „Heartland“) et, enfin, par Zbigniew Bezezinski. Les diverses applications pratiques de ces théories géopolitiques se repèrent dans les discours et les actions de tous les gouvernements américains, qu’ils soient démocrates ou républicains. Rien ne changera en ce donaine. Il faut être diantrement naïf pour croire (ou avoir cru) le contraire. Cette naïveté navrante était repérable dès le départ chez les nationalistes ou les droitards de tous poils qui entraient en transe en écoutant Trump dès son premier mandat. On pouvait certes se réjouir de voir imploser le wokisme ou d’assister au spectacle de la déconfiture de Madame Clinton, et je m’en suis réjouis, mais cela ne devait pas amener à croire que la géopolitique hégémoniste et unipolaire des Etats-Unis allait fondre comme neige au soleil et disparaître définitivement de nos horizons. Et voilà, la guerre en Ukraine continue, le soutien à Israël contre son environnement arabe se poursuit et la volonté de faire crouler l’Iran chiite est toujours là, bien vivante, parce que l’Iran est la pièce maîtresse des „rimlands“, la „plaque tournante“ du jeu géopolitique eurasien.


Peu d’observateurs ont constaté que la fureur anti-iranienne s’est réactivée à partir de deux innovations infrastructurelles: la mise en oeuvre de la liaison ferroviaire Chine/Iran en direction de l’Océan Indien et le parachèvement du dernier petit tronçon de la ligne de chemin de fer qui relie le littoral iranien à la Caspienne et à l’Azerbaïdjan puis à la Russie, doublant ainsi le transport international qui passe par le canal de Suez.
L’affaire du Venezuela s’explique pour deux motifs: le pétrole et le repli sur l’hémisphère occidental. Le pétrole vénézuélien pourrait servir à d’autres stratégies commerciales que celles imposées par les Etats-Unis et par le principe de la dollarisation généralisée des échanges entre puissances. Il alimente déjà Cuba et alimentait la Chine: il aurait très bien pu alimenter l’Europe en lieu et place du Moyen-Orient ou de la Russie. Mais la lutte contre la Chine et la Russie est risquée et pourrait enclencher un processus de ressac pour les Etats-Unis: alors l’équipe autour de Trump a, apparemment, décidé de jouer une carte différente; à la place du mondialisme et de l’unipolarité hégémonique, souhaitée par Clinton dans les années 1990 avec l’appui théorique de Fukuyama qui imaginait une „fin de l’histoire“ libérale, on joue une carte autre, qui accepte en apparence la multipolarité voulue par les BRICS mais en créant, tant que l’on en a encore la force, un bloc américain englobant toutes les régions de l’hémisphère occidental qui permettraient, vu leurs immenses ressources, de subsister solidement en autarcie.

Ce bloc, déjà imaginé par les technocrates américains au lendemain de la grande crise de 1929, comprenait le Mexique et toutes les petites républiques d’Amérique centrale, Panama, le nord de la Colombie et le Venezuela (pour son pétrole) et, enfin, le Canada et le Groenland (et nous y voilà!). C’est ce bloc que Trump vise à constituer afin de rendre les Etats-Unis autarciques, auto-suffisants et puissants dans le futur jeu conflictuel d’un monde devenu multipolaire.

Faye était conscient de l’inimitié fondamentale que vouaient les Etats-Unis à l’Europe. Un moment, il a espéré l’avènement d’un Septentrion englobant l’Amérique du Nord et l’Euro-Sibérie, comme l’imaginent aussi certains cénacles américains, dont on a entendu à nouveau parler au moment des accords d’Anchorage entre Trump et Poutine, accords qui ne semblent pas avoir eu de lendemain.
Dans les textes de ce recueil, Faye défend l’idée d’une Euro-Russie de l’Ibérie à la Sibérie qui serait l’alternative à l’atlantisme. Il argumente dès lors pour une alliance euro-russe, reposant sur une origine commune, ethnique et culturelle, et sur des intérêts géopolitiques communs, partagés par l’Europe et par la Russie ; de même, cette alliance se justifierait par la nécessité d’une coopération dans la lutte contre les migrations de masse venues du Sud global. Faye se réfère à vos travaux en géopolitique et au concept de « grand hérisson », métaphore d’une alliance militaire défensive entre l’Europe et la Russie. Quelques figures de l’extrême-droite européenne ont considéré, de concert avec les globalistes du Bruxelles eurocratique, que cette position relevait d’une trahison envers l’Europe et agitait le spectre d’une « Russie néostalinienne » et d’un « Poutine bolchevique ». Ce sont notamment des figures de la droite néofasciste qui accusent les Européens, qui entendent faire la paix et amorcer une coopération avec la « Russie asiatique » d’être des « traitres à la race blanche ». Pourriez-vous, s’il vous plait, nous expliquer en quoi consistent le concept d’Euro-Russie et celui de « Grand Hérisson » ? Selon vous, quels sont les arguments en faveur de l’Euro-Russie et qu’avez-vous à dire à ces polémistes d’extrême-droite qui vous accusent de trahison envers l’Europe parce que vous défendez ces idées ?
Faye parlait au départ d’Euro-Sibérie, suite à un débat que nous avions eu, tous deux, un jour, à propos du livre de Juri Semjonow (Youri Semionov) sur la Sibérie, qu’il décrivait comme la „Schatzkammer Europas“ (la "chambre aux trésors de l'Europa"). Faye a pris conscience que l’avenir de l’Europe n’était possible que si l’on reprenait des relations normales avec l’URSS (à une époque antérieure à la glasnost et la perestroïka) car celles-ci auraient donné à notre sous-continent tout ce dont il avait besoin. Le duopole de Yalta, à ses yeux, n’était une anomalie que parce qu’il privait l’Europe de sa seule réserve potentielle de matières premières de haute importance.
Cette position, en porte-à-faux avec celles de la droite conventionnelle, l’amenait à une autre conclusion: toute forme de néo-colonialisme en Afrique, plus exactement en „Françafrique“, s’avérait une impasse. En effet, si l’Afrique francophone recèle évidemment des richesses énormes, utiles aux industries européennes, la gestion d’un empire colonial ou néo-colonial serait trop onéreuse: le territoire de l’URSS offrait déjà toutes les infrastructures nécessaires sans que l’on ait besoin d‘effectuer des transferts de population dans un sens comme dans un autre (colonisation de peuplement dans les zones génératrices de richesses, immigration en direction de l’Europe, omnicitoyenneté trop bigarrée, etc.).
Les mouvements de population au sein d’une „Euro-Sibérie“ auraient été limités à des élites techniciennes et, en règle générale, auraient été temporaires. Ils se seraient aussi déroulés entre des éléments de population plus homogènes.

Réunion en Russie, probablement en 2007: de gauche à droite, Constantin von Hoffmeister, l'anthropologue russe Avdeev, le Dr. Pierre Krebs, une organisatrice, Guillaume Faye, Pavel Toulaev et trois autres personnes.
Plus tard, au début des années 2000, Faye est venu en Flandre pour prononcer quelques conférences: il y a rencontré l’auteur et professeur russe Pavel Toulaev qui lui a précisé que la Sibérie était un concept simplement géographique, encore qu’assez flou, et que le seul sujet de l’histoire dans cette immense région, qui nous mène aux rives du Pacifique, a été la Russie. Faye a donc accepté de parler dorénavant d’Euro-Russie.
La notion de „grand hérisson“ vient des débats houleux qui se sont tenus en Allemagne et dans les pays du Benelux au début des années 1980 lors de l’affaire des missiles américains que l’OTAN entendait déployer sur le territoire de la République fédérale. A cette époque, la notion de neutralité pour l’Europe centrale et danubienne, ainsi que pour les trois petits états du Benelux, est revenue sur le tapis. Pour que cette neutralité puisse être acceptée, il fallait qu’elle soit dépouillée de tout pacifisme bêlant. Les armées des pays qui seraient ainsi revenus à la neutralité devaient dès lors s’organiser selon les modèles helvétique et yougoslave.
En Allemagne, le Général Jochen Löser avait théorisé cette possibilité dans son ouvrage „Neutralität für Mitteleuropa“. En Autriche, un certain Général Spanocchi et, en France, le Général Brossolet avaient élaboré des plans pour créer des „nations armées“ sur le modèle suisse mais qui auraient aussi et surtout été adaptées aux configurations géographiques locales, ce qui n’est pas évident en régions de plaines.
En Flandre, le caricaturiste Korbo avait, lui, dessiné un charmant petit hérisson qui avançait en souriant en disant: „Vreedzaam maar weerbaar“ („Pacifique mais apte à me défendre“). Des auto-collants avec ce dessin, sur fond vert, avaient été imprimés: de là la théorie du „grand hérisson“.
Les russophobes du système ou de l’espace extrême-droitiste, raisonnent encore dans les termes de la seconde guerre mondiale. L’Opération Barbarossa a été déclenchée à la hâte, sans préparation à une éventuelle campagne d’hiver, et, malgré ses foudroyants succès initiaux, elle s’est d’abord enlisée devant Moscou en décembre 1941. La „Vormarsch“ de l’été 1942 pour atteindre le Caucase et son pétrole a été sidérante mais s’est heurtée à l’immensité du territoire: si elle a pu prendre Rostov-sur-le-Don, elle n’a pas atteint les champs pétrolifères du Caucase et n’a pas pu contrôler les rives de la Volga.

Avec l’aide des puissances thalassocratiques anglo-saxonnes, l’Armée Rouge a résisté en étant alimentée depuis Mourmansk et Archangelsk par les flottes qui traversaient l’Atlantique (ce qui explique l’intérêt actuel de Trump pour le Groenland) et par la voie qui partait de l’Océan Indien pour emprunter le chemin de fer transiranien (construit par les Allemands et les Suisses pendant l’entre-deux-guerres!!), la Caspienne et le trafic fluvial de la Volga. L’Axe n’a pas pu couper cette ligne qui partait de l’Arctique pour aboutir au littoral de l’Océan Indien.
Cette ligne est reconstituée aujourd’hui par l’International North-South Transport Corridor, qui échappe au contrôle américain, ce qui explique aussi la rage anti-iranienne actuelle, car la thalassocratie hégémonique n’en contrôle plus les sites-clefs dans le Golfe Persique. L’Opération Barbarossa a été justifiée par les autorités nationales-socialistes de l’époque comme une nécessité pour acquérir le blé ukrainien et le pétrole caucasien qui avaient été préalablement fournis à l’Allemagne hitlérienne par l’URSS et pas seulement en vertu des clauses du pacte germano-soviétique d’août 1939.
Les fournitures soviétiques avaient permis la victoire rapide contre la France en mai-juin 1940: sans elles, aucune victoire de ce type ou aucune défense du territoire gallique conquis ne sont possibles. La seconde guerre mondiale nous enseigne que tous les territoires sur lesquels des combats se sont déroulés, à un prix exorbitant en vies humaines, sont devenus un même espace stratégique où une réédition de ces affrontements n’est plus possible ou, au moins, n’est plus rentable. Pour revenir au blé et au pétrole, il faut se rappeler que, déjà sous la République de Weimar, les liens économiques germano-soviétiques étaient solides.

Après 1991, année de la disparition de l’URSS, les liens économiques entre l’Allemagne et l’Europe occidentale, d’une part, et la Russie d’Eltsine et de Poutine, d’autre part, ont été rétablis à la perfection surtout depuis les contrats gaziers, où Gerhard Schröder a joué un rôle-clef (photo). La restitution de ces liens économiques interdit toute réédition d’une nouvelle Opération Barbarossa, sous quelque forme que ce soit. Ceux qui en rêvent vivent dans le délire: ils ne raisonnent pas sur base de faits réels, attestés par l’histoire récente ou ancienne, mais au départ de catégories morales déconnectées de la réalité et médiatiquement instrumentalisées par les puissances hégémoniques (Carl Schmitt nous avait averti de cette déviance…!). Ou au départ de nostalgies anachroniques.
L’émotion prime dans ce type de discours, exactement comme dans les bandes du mouvement antifa, elles aussi manipulées pour des opérations inavouables, très souvent orchestrées par les mêmes maîtres ès-manipulation. Quant à la soi-disant „trahison de l’Europe“, qui ne serait perpétrée que par de paisibles russophiles, elle ne se situe que chez ceux qui adulent l’hegemon et ses courroies de transmission, un hegemon qui fait tout pour nous perdre ou chez ceux qui, sous des prétextes en apparence autres, finissent par mener une politique qui favorise l’Etat profond américain, le système ou l’un ou l’autre de ses pions placés puis sacrifiés sur l’échiquier international.
Dans les médias du système et dans les hautes sphères de l’UE, on diffame allègrement la Russie en déclarant qu’elle est un « Empire du mal », on colporte que Vladimir Poutine, selon les humeurs du moment, est tantôt posé comme un nouveau Staline tantôt comme un nouvel Hitler. Dans les textes qui composent ce recueil d’articles de Faye, celui-ci évoque déjà les récriminations de l’UE qui fustigeait la Russie conservatrice dirigée par Poutine, lequel, lors de son discours à Munich en 2007, avait plaidé pour un nouvel ordre mondial multipolaire et non plus unipolaire. L’UE percevait déjà le président russe comme un danger idéologique capable d’entraver leur projet globaliste. Dans quelle mesure pensez-vous que le jugement que Faye posait à ce moment-là, est toujours actuel ? Auriez-vous quelque chose à ajouter ?
Beaucoup d’analyses posées jadis par Guillaume Faye restent, mutatis mutandis, valables dans le contexte international. Son ouvrage récent, paru à titre posthume, intitulé „Contre la russophobie“, atteste de ses capacités visionnaires et prédictives. Guillaume Faye a développé sa russophilie rationnelle et bien étayée par des faits concrets comme la nécessité d’harmoniser les échanges d’énergie, de matières premières, de biens manufacturés ou de savoir-faire en haute technologie. Guillaume Faye est un disciple de Clausewitz via la lecture des deux volumes qu’avait consacrés Raymond Aron à ce militaire prussien du début du 19ème siècle. L’accès à Clausewitz s’est fait par l’intermédiaire d’Aron chez les Français de la génération de Faye. Aron oeuvrait pour donner des assises théoriques au système national mis en place par De Gaulle dans les années 1960, immédiatement après les événements tragiques d’Algérie qui avaient mené la France au bord de la guerre civile. Les Allemands, pour comprendre cette époque, devraient relire les textes d’Armin Mohler sur la France de De Gaulle, qu’il voyait comme un modèle pour les autres états européens si, du moins, ceux-ci souhaitaient s’émanciper de la tutelle américaine.
Rappelons aussi que dans un manifeste concis, très court, rédigé en anglais et intitulé „Chicago Papers“, Mohler avait donné toutes les pistes à adopter pour dégager l’Europe de la constriction lente que lui imposait l’anaconda américain. Ces „Chicago Papers“ sont repris dans son recueil d’articles portant le titre de „Von rechts gesehen“. Ceux qui ont intériorisé ces mots d’ordre clairs ne peuvent que rire avec grande commisération et avec force sarcasmes, quand ils entendent les discours du système et de l’extrême-droite russophobe sur le Venezuela, l’Iran, la Chine ou la Russie. Faye a très bien saisi la teneur du discours du Président Poutine en 2007, au même titre que Günter Maschke qui, pour choquer et ébranler les perroquets de tous plumages qui répétaient les discours des médias mainstream, proclamait, de sa voix de stentor qu’il était non seulement un „Putin-Versteher“ mais aussi et surtout un „Putin-Anhänger“ (que non seulement il comprenait Poutine mais en était un partisan).
19:27 Publié dans Entretiens, Livre, Livre, Nouvelle Droite, Synergies européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guillaume faye, robert steuckers, russophobie, russie, livre, nouvelle droite, synergies européennes |
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Pour Umberto Bossi, le dernier “barbare”
Vittorio Macioce
Source: https://www.destra.it/home/vittorio-macioce-per-umberto-bossi-lultimo-barbaro/
Le regard n’a jamais changé, cette façon de voir les choses de travers, un peu de biais, mais seulement pour voir plus loin, de ressentir à fleur de peau ce que les autres ne pouvaient même pas imaginer. Sa capacité n’était pas de croire à l’impossible, trop sceptique pour se laisser aller, mais de faire en sorte que les autres s’enthousiasment pour ce qu’il racontait. Ce regard n’a pas changé même dans ces dernières années, quand il semblait perdu et distant, un chef de meute abandonné par son peuple et difficilement reconnu, trop grand pour être oublié et tellement encombrant qu’il fallait le poser sur un autel alors qu’il était encore vivant. Umberto Bossi n’est plus là maintenant, et le vide se fera sentir, pas seulement au Nord. Il est parti à 84 ans, là où finalement il devait mourir, sans trop de bruit, en province, à l’hôpital de Varèse. Bossi n’était pas un prédateur pesant. Il avait quelque chose du renard, du flair et des dents acérées, et une odeur de sauvage que jamais aucun salon romain n’a su apprivoiser. Cheveux en nid de cigogne, veste verte, cravate dénouée, la puissance d’une voix rauque qui saisissait le micro comme un chanteur de rock, car il l’avait été: chanteur, sous le nom de scène Donato, avec des 45 tours de boogie-woogie.
Avant de devenir le Senatùr, Umberto avait été ouvrier textile, étudiant en médecine sans jamais être diplômé, brièvement inscrit au PCI de Verghera, organisateur d’une manifestation contre Pinochet dont personne à Cassano Magnago n’avait rien à faire. Sa première épouse l’a quitté quand elle a découvert le plus grotesque de ses bluff : chaque matin il sortait de la maison avec sa serviette, embrassait sa femme en disant : « Ciao, chérie, je vais à l’hôpital ». Mais il n'était pas médecin. Il n’était même pas diplômé.

Cet homme sans titre ni emploi, avec la réputation d’être entretenu, avait cependant compris ce qu’aucun professeur ni éditorialiste ne voyait : la fin d’une époque. La tempête approchait et dans l’Italie stagnante de la Première République, avec une Démocratie chrétienne qui semblait immortelle mais déjà en putréfaction, il y avait un troupeau sans berger. Le peuple du “Nort”, avec le t, et du “laoro”, sans le v. Celui qui levait le rideau métallique à l’aube, et dont la rancœur comprimée s’exprimait dans les bars, les autobus, les files d’attente. Il fallait l’atteindre et lui dire six mots : et puis zut, sommes-nous les seuls à travailler ?
L’étincelle fut une affiche sur le fédéralisme et une rencontre fortuite, en janvier 1979, dans un laboratoire de pathologie chirurgicale où il faisait semblant d’étudier, avec un membre de l’Union Valdôtaine. Voilà tout. Ce fut comme une conversion. Il se passionna pour le dialecte, écrivit des poésies, entra dans la minorité autonomiste. Le 12 avril 1984, dans l’étude de la notaire Bellorini à Varèse, il fonda la Ligue Autonomiste Lombarde avec sa seconde épouse Manuela Marrone, d’origine sicilienne, son beau-frère, un représentant de commerce et un dentiste présent juste pour faire le nombre. Frais de notaire : cent deux mille lires. Personne, à Verghera di Samarate, n’aurait cru que cet acte changerait la politique italienne. La parole de Bossi courait d’usine en usine, de bar en bar, d’un indépendant à l’autre. Il n’avait pas besoin des journaux, qui l’ignorèrent longtemps. Le bar était son théâtre. Il arrivait vers deux heures du matin, spaghettis nature et Coca-Cola, puis il jouait au baby-foot jusqu’à l’aube. Mais il y eut aussi de la matière. Gianfranco Miglio, politologue raffiné, comprit que le fédéralisme n’était pas du folklore et se plaça à ses côtés. Leur collaboration dura jusqu’à une violente dispute, après quoi Bossi relégua le professeur illustre à une « petite flatulence dans l’espace ».

Le vrai génie du Senatùr fut autre : inventer à partir de rien une Terre promise. La Padanie, notion inconnue de tout historien ou géographe, naquit avec son drapeau au Soleil des Alpes, son Parlement, sa toponymie, son équipe nationale de football, sa météo, ses cercles d’échecs, ses oursons padans et même le projet d’un cirque. C’était le spectacle de la politique avant que la politique ne devienne un spectacle. La fiole avec l’eau du Pô prélevée au Mont Viso, la chaîne humaine, les serments de Pontida, les chemises vertes qu’on découvrit plus tard « made in China ». Berlusconi, inventeur du centre-droit, l’amena au gouvernement, mais le grand Umberto se sentait plus malin. Il comprit que le Cavalier pouvait lui acheter son parti sous le nez, s’accorda avec D’Alema et Buttiglione et le fit tomber. « Rome la voleuse », « Berluscaz », le doigt d’honneur, « La Lega ce l’a duro ». Drôle, agressif, bonimenteur, artiste du déguisement, impitoyable comme leader, doux comme homme, spectacle en marcel quand il fallait s’opposer à Berlusconi en Sardaigne (mais au fond ils s’aimaient bien). Un peu sincère, un peu dans la pose, un animal politique qui a créé un imaginaire, le leader de la question septentrionale.
Puis vint l’AVC, en 2004, et le Senatùr ne fut plus jamais le même. Le dernier souvenir avant l’ombre est un duo frénétique avec Mino Reitano à l’after-festival de Sanremo : le chanteur entonnait « Italiaaaa » et lui, écarlate, l’enlaçait en répondant « Padaniaaa ». Après, ce fut l’ombre. Le scandale des fonds, la tentative de succession dynastique avec son fils, le « Trota », qui échoua rapidement, et enfin Salvini qui lui prit le parti pour en faire quelque chose que Bossi aurait eu du mal à reconnaître.
Le dernier barbare était déjà devenu une relique, le fondateur exposé à Pontida comme on expose une relique sacrée. L’homme venu de Verghera a laissé une trace indélébile. Il a anticipé des langages et des modes d’expression, sans en avoir conscience, ou sans s’en soucier, qui ont rongé le XXe siècle, changé les mots et les tons de la politique, marquant la fin des partis tels qu’on les connaissait. Belle ou laide, bonne ou mauvaise, la Ligue existait. C’était une idée.
Vittorio Macioce, Il Giornale, 20 mars 2026
19:45 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Hommages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : umberto bossi, padanie, italie, fédéralisme, europe, affaires européennes, hommage |
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Adieu à Umberto Bossi, l’homme qui a bouleversé la politique italienne
par Domenico Bonvegna
Source: https://www.destra.it/home/addii-umberto-bossi-luomo-che-...
Umberto Bossi, fondateur de la Ligue du Nord et figure clé de la Seconde République italienne, est décédé. Bossi a marqué la politique italienne par son fédéralisme padan, son anti-centralisme romain et des slogans comme « Rome la voleuse ». Umberto Bossi a incarné une époque de l’histoire politique italienne, le passage de l’ère des idéologies à la soi-disant postmodernité, que le cardinal Ratzinger a si bien définie comme la « dictature du relativisme ». En effet, la Ligue est aujourd’hui le plus ancien parti présent au Parlement, car c’est le premier à être post-idéologique, alors que tous les précédents, du parti communiste à la Démocratie chrétienne en passant par le parti socialiste, n’existent plus.
« Bossi avait hérité du leader de l’Union Valdôtaine, Bruno Salvadori (1942-1980), la passion pour les mouvements autonomistes de l’arc alpin, qui n’étaient alors que de petits groupes d’intellectuels défendant les dialectes et préservant la mémoire historique des territoires, sans organiser autre chose que de modestes initiatives culturelles locales. Son mérite fut de donner un “habit” politique à cet ensemble, en unissant les Vénitiens de la Liga, qui existait déjà avant celle de Lombardie, à la Ligue lombarde et à celles du Piémont, de la Ligurie et d’Émilie-Romagne. Cette initiative touchait un nerf à vif de l’histoire italienne : son origine centralisatrice par l’unification de 1861, peu respectueuse des traditions locales, qui voulait “faire les Italiens” en leur imposant une idéologie d’État, nationaliste et libérale. » (Marco Invernizzi, Umberto Bossi, 20.3.26, alleanzacattolica.org).
En 2004, un AVC l’a profondément marqué. Ces dernières années, il est resté une voix « sage » et écoutée du Carroccio. Un franc-tireur, comme toujours. « Courage, génie, passion, effort, amour, révolution, racines, liberté. J’avais 17 ans quand je t’ai rencontré et tu as changé ma vie. Aujourd’hui, j’en ai 53 et je te dis adieu, le jour de la fête des pères, avec une larme mais aussi avec la même gratitude, la même fierté et la détermination de ne jamais abandonner, comme tu nous l’as appris. Ton immense peuple te rend hommage et continuera de marcher sur la route que tu as tracée : celle de la liberté. Salut, Chef. Adieu. » Par ces mots, Matteo Salvini, secrétaire de la Ligue, a voulu rendre hommage au senatur. « Umberto Bossi, par sa passion politique, a marqué une étape importante de l’histoire italienne et a apporté une contribution fondamentale à la formation du premier centre-droit. En ce moment de grande douleur, j’adresse tout mon soutien à la famille et à sa communauté politique », a déclaré la Première ministre Giorgia Meloni.

« C’est lui, au début des années quatre-vingt-dix, qui a révélé la crise italienne, pressenti le changement d’époque, le tournant de l’histoire italienne, c’est lui qui a soulevé la question du Nord, provoquant la colère des soi-disant classes cultivées. Le lion du Nord collait des affiches, fumait mille cigarettes, perdait et retrouvait la voix mille fois dans les vallées. » (Mario Sechi, Umberto Bossi et ce dimanche à Pontida il y a 33 ans, 20.3.26, Libero)
« La grande presse dite “sérieuse” le dépeignait comme un clown, une figure folklorique, alors qu’elle avait en face d’elle un grand homme politique, celui qui avait vu et prévu la “rupture” de l’Italie […] Bossi était une force de la nature, il avait l’instinct, le flair de l’animal politique, ses discours parlementaires à l’époque du grand krach de la Première République étaient comme une épée : le portrait d’une nation égarée, avec la question méridionale inversée en question septentrionale […] Il parlait de sécession, mais ne la pratiquait pas du tout, c’était un fleuve rhétorique destiné à secouer l’arbre, à en faire tomber des fruits et de nouvelles graines.

Bossi recueillait les paroles des entrepreneurs, des artisans, du peuple des indépendants, des familles sans rente qui souhaitaient la fin du gaspillage public pour en tirer seulement un gain privé. “Se détacher de Rome” était une idée portée au nom du fédéralisme, de l’autonomie. Bossi se sentait plus italien que bien des Italiens, avec leur bonne éducation en surface et leur corruption cachée, il a essayé de donner à l’Italie une forme de fédéralisme, il n’y est pas parvenu à son âge d’or, mais ce travail n’a pas été vain, le flambeau est passé à ses héritiers et cette idée est aujourd’hui plus proche qu’elle ne l’était il y a trente ans, dans la boue de Pontida. » La longue expérience politique de la Ligue doit être rappelée pour sa tentative d’exprimer un fédéralisme effectif dans notre pays, j’en parlerai dans ma prochaine intervention.
19:31 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Hommages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : umberto bossi, italie, padanie, fédéralisme, europe, hommage, affaires européennes, lega, lega nord |
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La guerre est aux portes de l’Europe
Lorenzo Maria Pacini
Source: https://telegra.ph/La-guerra-%C3%A8-alle-porte-dellEuropa...
Les dirigeants européens étaient prêts à faire la guerre contre la Russie et faisaient tout pour précipiter l'ensemble du continent dans l’abîme. Mais leurs plans ont ensuite été interrompus par la fureur israélienne, et le nouveau conflit au Moyen-Orient a changé la direction du grand plan euroïnomane.


Le conflit contre l’Iran est déjà arrivé en Europe. Le géographe Manlio Dinucci présente les structures militaires américaines et de l’OTAN présentes en Italie. Celles-ci fonctionnent à plein régime pour préparer les raids aériens contre les populations iraniennes. Chaque pays membre de l’OTAN a les mains couvertes de sang, à l’exception de l’Espagne.
Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, les États-Unis ne requièrent ni l’aval du gouvernement, ni celui du Parlement italien pour utiliser leurs installations en Italie, bénéficiant d’une autonomie totale pour les employer à leur guise. En utilisant Sigonella comme quartier général du renseignement dans la lutte contre l’Iran, les États-Unis s’assurent une protection, mais impliquent inévitablement l’Italie dans le conflit, l’exposant au risque d’attaques.


Le ministre de la Défense lui-même, Guido Crosetto, a décrit ainsi le conflit au Moyen-Orient en répondant à la Chambre: «Sans aucun doute, il s’est produit en dehors des normes du droit international. Il s’agit d’un conflit qui a commencé sans que le monde n’en sache rien, et auquel nous devons maintenant faire face. Notre tâche est d’affronter les répercussions d’une crise qui a éclaté et que nous n’avons pas provoquée». La Première ministre Giorgia Meloni, lors d’une émission radio, a reconnu que le conflit présente un «risque d’élargissement aux effets incalculables».
Au sujet des bases américaines en Italie, Giorgia Meloni a affirmé: «Nous respectons les accords bilatéraux de 1954». Et elle a ajouté: «En Italie, nous comptons trois complexes militaires confiés aux États-Unis grâce à des accords signés en 1954, périodiquement renouvelées». Nous demandons donc à la Présidente du Conseil de présenter au Parlement et dans les médias les documents des accords bilatéraux de 1954 entre l’Italie et les États-Unis, ainsi que leurs versions mises à jour. Opération peu aisée: ces accords sont couverts par le secret militaire dans leurs parties essentielles. Concernant l’affirmation de Meloni selon laquelle «en Italie, nous avons trois bases militaires données aux Américains», qu’elle précise ces éléments devant le Parlement et devant les médias.
Selon le rapport officiel du Pentagone, le Base Structure Report, les forces armées américaines disposent en Italie de plus de 1500 bâtiments, pour une surface totale supérieure à 1 million de mètres carrés, auxquels s’ajoutent 800 autres structures en location ou en concession, pour environ 900.000 mètres carrés. Au total, il s’agit de plus de 2300 structures sur environ 2 millions de mètres carrés, réparties dans une cinquantaine de localités. Cela ne représente qu’une fraction de la présence militaire américaine en Italie. À cela s’ajoutent les bases OTAN sous contrôle américain et les bases italiennes réservées aux troupes US/OTAN.

Au total, on estime qu’elles dépassent la centaine. L’ensemble du réseau d’installations militaires en Italie répond, directement ou indirectement, au Pentagone. Il fait partie de la «zone de compétence» du Commandement européen américain, dirigé par un général américain qui est aussi le Commandant suprême allié en Europe. En résumé: les États-Unis n’ont besoin d’aucune autorisation du gouvernement ou du Parlement italien pour cet ensemble d'installations militaires et peuvent l’utiliser librement à tout moment et de toute manière.
Avec la base américaine de Sigonella, l’Italie est impliquée dans le conflit contre l’Iran
C’est ce que prouve l’utilisation de la base de Sigonella en Sicile par les États-Unis. La Naval Air Station (NAS) de Sigonella, qui emploie quelque 7000 militaires et civils, est la principale base navale et aérienne des États-Unis et de l’OTAN en Méditerranée. En plus de soutenir logistiquement la Sixième Flotte américaine, elle sert de plateforme pour des missions secrètes, principalement (mais pas uniquement) au Moyen-Orient et en Afrique. La NAS – comme l’indique la description officielle – «accueille des appareils américains et de l’OTAN de toutes sortes». Parmi eux, des drones de reconnaissance capables de parcourir plus de 16.000 km sans ravitaillement, qui, depuis Sigonella, survolent le Moyen-Orient, l’Afrique, l’est de l’Ukraine, la mer Noire et d’autres régions.
Pour des frappes de précision (toujours secrètes), partent également de là des drones armés de missiles et de bombes guidées par satellite. La NAS Sigonella est intégrée à la base italienne d’Augusta, qui fournit carburant et munitions aux unités US et OTAN, ainsi qu’au port de Catane, capable d’accueillir neuf navires de guerre.

Sigonella est reliée à la station MUOS de Niscemi (Caltanissetta): un réseau de communications satellitaires militaires en bande ultra-haute, avec quatre satellites et quatre terminaux terrestres: deux aux États-Unis (Virginie et Hawaï), un en Australie et un en Sicile, chacun doté de trois antennes paraboliques de 18 mètres.
Ce système permet au Pentagone de relier, dans un seul réseau de commandement, sous-marins et unités navales, avions d’attaque et drones, moyens terrestres et unités d’infanterie, où qu’ils se trouvent sur la planète.

Italmilradar, portail spécialisé dans la surveillance du trafic aérien militaire, indique à partir des données radar: «Récemment, plusieurs drones MQ-4C Triton (photo) de l’US Navy ont été repérés en transit depuis et vers la base aérienne de Sigonella, actifs en Méditerranée orientale et dans des zones proches du golfe Persique. Normalement, les Triton destinés au golfe opèrent depuis des bases des Émirats, en particulier à Abou Dhabi. De là, ils peuvent effectuer des missions ISR (renseignement, surveillance, reconnaissance) sur le détroit d’Ormuz, le golfe d’Oman et le nord de l’océan Indien. L’utilisation depuis Sigonella allonge les distances, mais garantit une plateforme plus protégée et politiquement stable. En gardant les drones en Sicile, l’US Navy minimise les risques pour ses installations ISR.
Sigonella est depuis des années un nœud clé pour le renseignement américain et pour l'OTAN en Méditerranée. Dans la crise actuelle, elle semble jouer un rôle accru, comme base ISR reculée mais efficace, en soutien aux opérations de la Méditerranée orientale au Golfe». Le sens est clair: en utilisant Sigonella comme centre de renseignement pour le conflit contre l’Iran, les États-Unis se protègent, mais exposent l’Italie au conflit avec le risque d'essuyer des représailles.
Et nous y voilà. Avec l’Italie en première ligne, toujours prête à s’assurer la première place, l’Europe s’apprête à commettre une énième erreur historique. Ou pas. Peut-être n’est-ce qu’une anticipation de cet engagement militaire qui verra, à partir de 2027 et depuis la France, le début de la grande guerre continentale eurasiatique.
18:04 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : otan, atlantisme, italie, bases américaines, sicile, europe, affaires européennes, méditerranée, us air force, us navy |
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Du Nord Stream à l’Iran: géopolitique d’un empire en déclin
Irene Calvé, Antonio Turiel et Juan Bordera
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/45928/geoestrategia/del-...
Le pétrole s’épuise et, avec lui, s’épuise aussi la fiction d’un empire soutenu par des rentes énergétiques. Plus précisément, le fracking – la technique qui a permis aux États-Unis de devenir un exportateur net d’hydrocarbures – commence à décliner. Washington le sait et est prêt à tout pour prolonger encore de quelques années sa suprématie énergétique. C’est pourquoi l’attaque contre l’Iran n’est pas un accident, mais un mouvement stratégique: il faut que le prix du pétrole augmente pour que le fracking redevienne rentable, même si cela implique d’embraser tout le Moyen-Orient. Car il ne s’agit pas de gagner, mais d'éviter de sombrer tout de suite.

Depuis que les États-Unis ont atteint leur pic de production conventionnelle en 1972, ils sont devenus dépendants des importations de pétrole. Mais tout a changé avec l’essor du fracking: une technologie agressive qui a permis d’exploiter des gisements non conventionnels, en extrayant des gouttes dispersées dans des roches poreuses à force de les fracturer sous haute pression (d’où le terme « fracking »). Grâce à cette technologie, les États-Unis sont passés du statut de grand importateur d’hydrocarbures à celui de premier producteur mondial de pétrole et de gaz naturel (dépassant l’Arabie Saoudite et la Russie), et de premier exportateur mondial de gaz naturel et d’essence. Il est vrai qu’ils ont pu couvrir plus que leurs besoins en gaz naturel (les États-Unis restent un pays très charbonnier, ils n’utilisent donc pas autant de gaz pour produire de l’électricité), mais ils n’ont jamais cessé d’acheter du pétrole, même si les importations sont passées de plus de 60% à moins de 40% aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, les États-Unis sont devenus trop dépendants du fracking pour garantir la stabilité de leur économie productive. Cependant, les «sweet spots» (meilleurs gisements) du fracking sont épuisés depuis longtemps, et tout indique que le déclin terminal de la production commencera dans les prochaines années.
Pourquoi alors provoquer ce chaos, si le fracking a de toute façon ses jours comptés? Il ne s’agit pas d’une stratégie durable à long terme, mais d’une fuite en avant alimentée par des taux d’intérêt bas, des stimuli financiers et un pétrole cher. Toute une économie reconfigurée pour vendre de l’énergie fossile au reste du monde, surtout dans un contexte de déclin du pétrole conventionnel.
Le fracking, d’un point de vue physique, frise l’absurdité: extraire de l’énergie en en dépensant presque autant, voire plus
Mais, comme nous l’avons dit, ce miracle touche à sa fin. Le fracking a un problème physique: il est intensif en énergie et en matériaux, coûteux économiquement, et s’épuise rapidement (au bout de cinq ans, la plupart des puits ferment). Depuis longtemps, on nous alerte sur le fait que les meilleurs puits ferment, que les projections étaient exagérées et que de nombreux champs sont déjà en déclin.
Depuis 2022, le fracking aux États-Unis est entré dans une phase critique. Un puits sur trois a fermé, et l’activité de forage a chuté à un niveau historiquement bas, avec à peine 442 appareils en activité dans tout le pays. Cette crise est directement liée à la chute du prix du pétrole, qui est récemment passé en dessous du seuil de rentabilité du fracking, estimé (de manière optimiste) entre 60 et 65 dollars le baril. Contrairement à d’autres cycles où l’OPEP – et en particulier l’Arabie Saoudite – réduisait la production pour stabiliser les prix, elle a choisi cette fois de maintenir une production élevée.
Selon certains analystes, la stratégie saoudienne vise à évincer du marché les concurrents aux coûts d’extraction plus élevés, comme le fracking américain, et à regagner les parts de marché perdues. Cette offensive pétrolière, combinée à une demande faible (les droits de douane de Trump ont fait beaucoup de mal), n’a pas seulement fait chuter le prix du brut, mais a aussi replacé l’OPEP au centre du contrôle du marché, mettant les États-Unis à la croisée des chemins: soit ils forcent une hausse du prix mondial – par l’instabilité ou le blocage de l’approvisionnement dans d’autres régions – soit ils acceptent leur perte progressive d’hégémonie énergétique et économique. Dans ce contexte, le fracking américain ne peut survivre que si le prix du baril grimpe fortement. C’est là qu’intervient le Taux de Retour Énergétique (TRE).

La TRE mesure combien d’énergie on obtient pour chaque unité d’énergie investie dans l’extraction. Au début du 20ème siècle, le pétrole conventionnel avait une TRE allant jusqu’à 100:1, c’est-à-dire que pour chaque unité d’énergie investie, on en obtenait 100: une relation qui a permis tout le développement industriel du 20ème siècle. En revanche, le fracking est né avec des rendements bien moindres, de 6:1 à 12:1 à ses débuts, et aujourd’hui il est tombé à 3:1, voire moins, à mesure que les puits vieillissent et s’épuisent rapidement. C’est comme cueillir des pommes: au début, il suffit de tendre le bras pour attraper celles qui pendent aux branches basses (haute TRE), mais quand il ne reste plus que celles tout en haut, qui demandent plus d’efforts et de risques, alors l’on risque de dépenser plus de calories à les cueillir que ce qu’elles rapportent. Même si le fracking reste rentable à condition que le prix du baril monte, d’un point de vue physique il frise l’absurdité: extraire de l’énergie en en dépensant presque autant, voire plus. Mais le capitalisme ne fonctionne pas selon des critères scientifiques. Il fonctionne selon la valeur d’échange: si le prix du baril monte assez haut, n’importe quelle aberration énergétique devient une affaire. D’où le paradoxe: une technique énergétiquement absurde peut survivre si les marchés permettent de la vendre cher (et qu’on la subventionne, ou qu’on puise de l’énergie ailleurs, par exemple en ne maintenant pas les infrastructures). L’économie capitaliste dégrade systématiquement la TRE, car elle n’extrait pas de l’énergie pour soutenir la vie, mais pour alimenter le cycle d’accumulation. Et ce cycle dépend aujourd’hui, littéralement, du déclenchement de guerres.
L’implication est brutale. Les États-Unis ne peuvent pas se permettre de redevenir importateurs nets de pétrole. Non seulement pour des raisons énergétiques, mais parce que toute leur architecture économique récente s’est fondée sur leur transformation en une sorte «d’émirat fossile»: exportateur d’énergie, receveur de rentes internationales, soutien artificiel de leur hégémonie militaire. La croissance économique issue du fracking a soutenu des régions entières, surtout dans des États comme le Texas, le Dakota du Nord ou le Nouveau-Mexique. Et ce, alors que leur industrie manufacturière reste moribonde depuis la crise de 2008, avec une production bien inférieure à celle d’il y a 30 ans et une partie de l’industrie énergivore dépendant de prix bas du pétrole.
Le tourisme international – l’un des moteurs non énergétiques majeurs – s’est effondré depuis la pandémie et ne s’est même pas relevé aux niveaux d’avant-crise, avec une nette aggravation en 2025 due aux tensions politiques et aux mesures migratoires restrictives.
Enfin, l’agriculture reste compétitive à l’export, mais fait face à des problèmes structurels comme la concentration, les sécheresses croissantes et, évidemment, la dépendance au pétrole. Le fracking n’était pas un simple complément pour les États-Unis; c’était leur pari et leur bouée de sauvetage.

Les États-Unis ont fait exploser Nord Stream pour forcer l’Europe à dépendre de leur gaz, même s’il était vendu plus cher
Mais maintenant que les puits s’épuisent, existe-t-il un plan? Évidemment non; il n’y a que la logique électoraliste à court terme propre aux «démocraties libérales»: ne pas se concentrer sur une solution durable, mais repousser les conséquences de l’inévitable jusqu’à la fin du mandat. C’est pourquoi ils ont fait sauter Nord Stream: pour forcer l’Europe à dépendre du gaz américain, même vendu plus cher. C’est aussi pourquoi, lors des négociations commerciales, les États-Unis ont conditionné la levée des droits de douane à l’achat massif d’énergie fossile «made in USA» par l’UE (350 milliards de dollars en tout). Ces gestes ne sont pas anecdotiques: ils font partie d’une guerre commerciale et énergétique planifiée pour soutenir le prix du pétrole et gagner du temps avant d’affronter la réalité matérielle: les États-Unis cesseront d’être un grand exportateur d’hydrocarbures (principalement de gaz naturel et d’essence).
Et maintenant vient l’Iran. Une pièce clé, car si Téhéran répond à l’assassinat de ses militaires en bloquant le détroit d’Ormuz – par où transite près de 20% du pétrole mondial, ce qui représente 40% des exportations mondiales d’or noir – le prix du brut s’envolerait. Exactement ce dont le fracking américain a besoin. Est-ce une solution à long terme? Absolument pas. Et pour ce mandat? Peut-être. Voilà la logique désespérée: si le fracking tient encore quelques années, on gagne du temps, on gagne les élections, on soutient le dollar, on retarde la chute.

L’alternative – ne rien faire – impliquerait le maintien de prix bas pour le pétrole, ce qui rendrait économiquement impossible la poursuite de l’exploitation du fracking dans de nombreux champs clés. Cela signifierait, en termes pratiques, une accélération de la désindustrialisation, notamment dans les États de l’intérieur et du sud, déjà dévastés par des décennies de délocalisation, d’abandon et de déclin de l’investissement public. Perdre le fracking priverait de nombreux territoires de leur dernière source d’emplois directs et indirects. Les tensions sociales s’accentueraient: une population armée, appauvrie, politiquement polarisée et avec une foi déclinante dans les institutions pourrait être le terreau d’explosions violentes, de révoltes locales ou même d’une guerre civile diffuse. Ce n’est pas une hypothèse apocalyptique lancée au hasard: des secteurs du Département de la Défense américain et du secteur énergétique ont averti que la déstabilisation interne causée par le choc énergétique est l’un des principaux risques stratégiques à moyen terme. La fin du fracking n’est pas simplement une question économique : c’est une menace existentielle pour l’architecture politique, territoriale et militaire des États-Unis.
Il se peut que le Moyen-Orient s’embrase. Mais c’est un prix jugé acceptable si cela permet de maintenir la valeur d’échange de l’énergie fossile américaine
La disjonctive est donc claire: ne rien faire, c’est risquer l’effondrement de l’intérieur. Agir, c’est risquer une escalade mondiale, mais au moins on retarde sa propre chute. Peut-être que le Moyen-Orient s’embrasera. Peut-être que la guerre deviendra incontrôlable. Mais c’est un prix considérable mais accepté s’il permet de maintenir artificiellement la valeur d’échange de leur énergie fossile. Pendant ce temps, la TRE continue de chuter. La planète se réchauffe. L’énergie utile s’épuise. Mais le capital, tel un zombie aveugle, ne répond qu’à la rentabilité immédiate, même si cela implique de dynamiter les bases mêmes de la vie.
Face à cette logique suicidaire, il est urgent de rompre : mettre l’énergie au service de la vie et non du marché, comprendre que la transition énergétique ne peut se fonder que sur une réorganisation radicale de notre rapport à l’énergie, à la production, à la planète. Utiliser la valeur d’usage et non la valeur d’échange.
Et dans cette alternative brutale – sombrer seul ou embraser le monde – l’empire, une fois de plus, a fait son choix.
17:30 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, hydrocarbures, pétrole, fracking, gaz de schiste, états-unis |
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Pour l’extrême gauche française, même les écologistes sont désormais des «fascistes»…
Peter W. Logghe
Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94
La France Insoumise (LFI) cogne en tous sens
En avril 2023, l’hebdomadaire français de référence, de tendance libérale-conservatrice, Valeurs Actuelles, avait organisé plusieurs soirées-débats. Cela n’a rien d’exceptionnel, car les hebdomadaires et les mensuels le font régulièrement. Ce qui était toutefois remarquable, c’est que Hugo Clément (photo), journaliste de gauche et militant écologiste de terrain, y a débattu avec Jordan Bardella, président du Rassemblement National. Sur les réseaux sociaux, on a alors pu lire des réactions particulièrement virulentes de l’extrême gauche, notamment le fait qu’il ne fallait pas débattre avec l’extrême droite, mais bien la « combattre ».
Un certain Raphaël Arnault, qui appartenait déjà à ce moment-là au parti politique d’extrême gauche La France Insoumise, a réagi de manière particulièrement tranchante: «Hugo Clément en visite chez Valeurs Actuelles pour discuter avec les élites néofascistes. Nous en prenons bonne note». À ce moment-là, Arnault n’avait pas encore été condamné pour violences. Le 18 février dernier, Hugo Clément a répondu à ces accusations: « Voyez-vous, Raphaël Arnault, discuter, débattre n’est certes pas parfait, mais c’est toujours mieux que la violence et le fait de tuer un homme à terre. Si le débat n’est plus possible, il ne nous reste qu’un déferlement de haine». L’un des auteurs présumés de l’agression contre le militant de droite Quentin est un collaborateur du député Raphaël Arnault.
Le meurtre de Quentin dans le débat politique français
La controverse entre gens de gauche aurait pu s’arrêter là. Action et réaction. Mais c’était sans compter la «brillante» députée LFI Nadège Abomangoli (photo), qui a jugé bon de réagir ainsi au propos de Clément: «Enfin, le pseudo-écolo fasciste se révèle». À quoi Clément a immédiatement répliqué: «À force de vider des mots comme ‘fasciste’ de leur sens, madame, ces termes ne veulent plus rien dire. Ces brutalités et cette méthode qui consiste à coller sans cesse des cibles dans le dos des adversaires ne peuvent que conduire à d’autres drames».
Cela rappelle un incident de septembre 2025 à la fête annuelle du journal communiste français L’Humanité. Un autre écologiste, Paul Watson (photo, ci-dessous), fondateur du groupe d’action Sea Shepherd, a été hué par une partie du public et empêché de prendre la parole. «Paul ne diffusera pas ses idées fascistes lors de cette fête», déclarait un communiqué de Youth For Climate Paris.

Si La France Insoumise continue sur cette voie, il y aura bientôt plus de fascistes en France que d’électeurs. Le meurtre de Quentin suscite beaucoup d’émoi, y compris à gauche, cela ne fait aucun doute.
15:02 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : france, actualité, europe, affaires européennes, la france insoumise, hugo clément, paul watson |
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Iran: le jour de la «Nouvelle Lumière»
Ce qui unit Allemands et Perses
par Jochen Stappenbeck
Source: https://aufgewacht-online.de/iran-der-tag-des-neuen-lichts/
Dans le numéro du magazine AUFGEWACHT intitulé «Combat final au Proche-Orient: une Troisième Guerre mondiale menace-t-elle?», nous mettons le doigt sur la plaie et expliquons clairement d’où provient le danger. L’analyse géopolitique exhaustive d’une région d’où pourrait surgir le prochain embrasement mondial. Vous pouvez commander le magazine ICI: https://aufgewacht-magazin.de/produkt/aufgewacht-6-24-print/
Les Allemands et les Perses présentent dans leur histoire intellectuelle certains traits essentiels communs: dans les deux cas, la tradition spirituelle originelle a été remplacée par une religion étrangère venue du Sud (de Rome ou de La Mecque), mais les deux peuples disposaient d’un substrat propre si puissant et d’une telle volonté de création qu’ils ont fini par développer des cultures mixtes tout à fait originales. Pour les Allemands, cela se manifeste par les courants gothique et romantique, et religieusement par la Réforme; pour les Perses, ce sont le chiisme et l’emprunt à leur haute culture ancestrale.
Protestantisme et Chiisme
Les deux peuples ont une inclination pour la rationalité et la justice. La distinction entre sunnites et chiites ne nous parle guère, mais il n’est pas faux de voir dans l’orientation chiite des similitudes avec le protestantisme. Le chiisme intègre « l’aql » (la raison) comme source indépendante du savoir religieux à côté du Coran et de la Sunna, tout comme Luther et Calvin associaient la « sola scriptura » à une interprétation rationnelle de la Bible. Dans les deux cultures, la lutte entre le Bien et le Mal est très importante. Ce dualisme a été « inventé » par Zoroastre. Originale aussi, la Renaissance safavide, qui a fusionné arabesques islamiques, motifs sassanides préislamiques (roses, jardins) et symboles zoroastriens du feu.



Le trait de rationalité se manifeste de façon particulièrement saisissante dans la tradition perse, qui fait commencer la nouvelle année avec l’équinoxe de printemps, c’est-à-dire la première égalité du jour et de la nuit après la saison sombre. C’est la raison la plus objective pour débuter un nouveau cycle annuel, et il s’agit d’une des plus anciennes fêtes de l’humanité. Elle fut mentionnée pour la première fois par écrit au 7ème siècle avant J.-C.

Jusqu’à aujourd’hui, la tradition du « Nowruz » se perpétue dans les pays voisins de l’Iran et jusqu’en Russie. Environ 300 millions de personnes célèbrent cette fête. Le terme signifie à l’origine « nouvelle lumière » (la première syllabe correspond à « nouveau » dans d’autres langues indo-européennes, et dans la seconde, on retrouve la racine de « lumière » du germanique, en tenant compte du passage fréquent de «l» à «r»). Il y a plusieurs milliers d’années déjà, l’observation du ciel atteignait son apogée en Perse (alors incluant la Mésopotamie). Ce que nous distinguons aujourd’hui entre astrologie et astronomie formait alors (et jusqu’à l’époque moderne chez nous aussi) une unité.
Une configuration extrêmement rare
Cette année, l’équinoxe a lieu le 20 mars à 15h46. En Iran, il est placé sous le signe des bombardements « usraéliens » (le terme « guerre d’agression illégale au regard du droit international » étant réservé à la Russie) et invite à réfléchir aux liens plus profonds. Traditionnellement, c’est le moment où l’on établit des prévisions pour de longs cycles.

L’astrologue le plus célèbre de Russie, Pavel Globa (photo), qui a enseigné et publié dès l’époque soviétique, a des racines perses et pratique l’ancien système avestique. Ses prévisions restent aujourd’hui encore relativement fiables. Ainsi, début 2020, il déclarait: «Nous vivrons l’année de la souris et devons espérer ne pas finir comme des souris de laboratoire». Andreï Boukharine, un de ses élèves, a interprété début 2026 l’entrée de Neptune en Bélier, en conjonction avec Saturne, comme l’aspect le plus important de l’année.
La conjonction des planètes se produit tous les 36 ans, l’entrée de Neptune en Bélier seulement tous les 165 ans. Mi-juin 2025, une première phase avait déjà commencé, marquée par la première attaque contre l’Iran, accompagnée de la première flambée du prix du pétrole depuis 2022. Neptune symbolise la religion, l’illusion et le fanatisme. Le pétrole lui est aussi associé. Il restera treize ans dans le signe guerrier du Bélier. Un astrologue sérieux analyse de façon comptable toutes les données historiques disponibles et compare les cycles similaires.
La conjonction Neptune-Saturne marque souvent la fin des empires, comme celle de l’URSS à partir de 1989. Boukharine rappelle que lors de l’entrée de Neptune en Bélier, en 715-728, cela coïncidait avec les campagnes arabes contre l’Europe, en 1054 avec le schisme de l’Église, et en 1536 avec le calvinisme militant. L’énergie de Saturne fournit ainsi l’armement, la structure pour les bouleversements. Cela est encore renforcé par le carré avec Pluton et Uranus.
Pont entre l’Inde et l’Europe
L’intérêt porté à ces choses obscures ne relève pas tant de la question d’une prédétermination ou d’influences extraterrestres que de la certitude que les puissances de l’ombre, surtout en temps de guerre, s’en inspirent volontiers pour maximiser leurs chances de succès.

Le point vernal progresse le long de l’écliptique et parcourt près d’un quart de la sphère céleste en six millénaires. Ce fut déjà reconnu dans l’Antiquité. Mais cela ne dérange pas les astrologues. Image : par Dbachmann – œuvre personnelle, CC BY-SA 3.0.
En tant que pont entre l’Inde et l’Europe, la Perse a eu une influence féconde, surtout sur les religions du Levant actuel. Le rôle millénaire de l’ennemi (Amalek) dans certains courants messianiques du judaïsme (qui, grâce à Netanyahu, dominent actuellement la politique israélienne) revient aux hostilités relatées dans la Bible envers Israël, mais évoque aussi une sorte de relation pathologique parent-enfant, qui alimente un motif irrationnel de vengeance pour un préjudice réel ou imaginaire lointain. Des phantasmes d’extermination punitive similaires ont aussi concerné l’Allemagne dans les années 1940.
Israël en tant que « superpuissance mondiale »
Il existe une rumeur selon laquelle la pièce de Goethe « La foire de Plundersweilern » (1773), qui présente une parodie de l’histoire biblique d’Esther, à l’origine de la fête de Pourim, aurait été remaniée après la mort de Goethe parce que le poète montrait le rôle d’Haman d’une manière trop clémente. La déclaration de Netanyahou au 13ème jour de la guerre, selon laquelle Israël deviendrait une « superpuissance mondiale », offre une amplitude d’interprétation similaire.
Et il poursuit textuellement: «Nous trouverons le repos et l’héritage. Nous arriverons aux jours du Messie. Alors je vous le dis, il se pourrait que nous arrivions aux jours du Messie. Mais cela n’arrivera pas jeudi prochain. Dans la vie des nations, on rencontre sans cesse de nouveaux jours ou d’anciens jours qui se renouvellent. Et la seule manière d’assurer ta survie, ton avenir, ta sécurité et les alliances que l’on conclut avec toi, c’est d’être très fort». Neptune et Saturne en Bélier symbolisent précisément cette combinaison de dogme religieux et de grande puissance de transformation terrestre.
Accordera-t-on aux Iraniens une sorte de trêve du Nouvel An pour Nawruz ?
* * *
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13:09 Publié dans Actualité, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, nowruz, iran, astrologie |
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La doctrine Kissinger sur la population (1974): alimentation, pouvoir et stratégie globale
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/45906/ultimas-noticias/l...
En 1974, sous l’impulsion du secrétaire d’État Henry Kissinger, le Conseil de sécurité nationale des États-Unis a rédigé un document stratégique classifié connu sous le nom de Mémorandum d’étude sur la sécurité nationale 200 (NSSM 200).
Ce rapport présentait la croissance rapide de la population dans des pays en développement clés comme un défi direct à la sécurité nationale américaine et aux intérêts économiques à long terme des États-Unis.
La logique était stratégique et explicite:
La croissance démographique dans des États en développement riches en ressources pouvait menacer la stabilité politique, restreindre l’accès aux matières premières et affaiblir l’influence économique occidentale (https://t.me/geo_gaganauts/14303).
En 1975, le président Gerald Ford a formellement adopté les recommandations du mémorandum comme politique officielle.
Ce que la stratégie a institutionnalisé:
- L’intégration de la politique démographique dans la politique étrangère américaine.
- L’expansion des programmes internationaux de planification familiale.
- La coordination avec des institutions comme la Banque mondiale, l’USAID et les Nations Unies.
- La reconnaissance du fait que l’approvisionnement alimentaire et l’aide agricole étaient des instruments d’influence géopolitique.
Le document traitait la sécurité alimentaire non seulement comme une question humanitaire, mais aussi comme une variable stratégique dans les calculs de puissance mondiale.
Conséquences
Du milieu des années 1970 jusqu’aux années 1980, de graves crises économiques et alimentaires ont eu lieu dans certaines parties du Sud global, même si les historiens attribuent ces crises à une combinaison de sécheresses, de chocs pétroliers, de crises de la dette, de conflits de pouvoir liés à la Guerre froide et de vulnérabilités économiques structurelles, et non uniquement au NSSM 200.

Famine et faim mondiales
- La crise alimentaire mondiale de 1974, déclenchée par de mauvaises récoltes et des chocs pétroliers, a provoqué une forte hausse des prix alimentaires dans le monde entier.
- À la fin des années 1970 et au début des années 1980, des famines récurrentes ont frappé certaines régions d’Afrique et d’Asie du Sud.
- La famine en Éthiopie entre 1983 et 1985 a, à elle seule, causé entre 400.000 et un million de morts.
- Au cours des années 1970 et 1980, des centaines de millions de personnes dans les pays en développement ont souffert de malnutrition chronique.
Ces crises se sont développées dans un monde de plus en plus dépendant des marchés mondiaux des céréales, dominés par les principaux exportateurs.

Effondrement économique et spirale de la dette
Dans les années 1980:
- L’Amérique latine est entrée dans la «Décennie perdue» après la crise de la dette de 1982.
- De nombreuses économies africaines ont connu une contraction sous l’effet des programmes d’ajustement structurel du FMI.
- La hausse des taux d’intérêt et les chocs pétroliers ont déstabilisé des États en développement déjà vulnérables à la dépendance aux importations alimentaires.
La dépendance aux importations alimentaires a augmenté dans de nombreux pays en développement durant cette période, les rendant plus exposés à la volatilité des marchés mondiaux.

Interprétation géopolitique
Le NSSM 200 n’a pas créé la famine mondiale.
Mais il a formalisé une doctrine: les tendances démographiques, les systèmes alimentaires et les flux de ressources sont des outils stratégiques de la politique internationale.
Le résultat le plus large des années 1970 et 1980 est clair:
- L’alimentation est devenue financiarisée et mondialisée.
- Les pays en développement sont devenus plus dépendants du crédit international et des marchés céréaliers (https://t.me/geo_gaganauts/14696).
- La politique de population a été intégrée dans les cadres de l’aide au développement.
Cette époque a démontré une réalité fondamentale de la géopolitique:
Le contrôle des systèmes alimentaires, des flux de capitaux et de la politique démographique façonne les hiérarchies du pouvoir mondial, que ce soit à travers les marchés, les institutions ou les documents stratégiques.
21:01 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : famine, alimentation, henry kissinger |
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Glaziev et le nouveau désordre mondial – La guerre contre l’Iran décidera du sort de l’Ukraine
Markku Siira
Source: https://substack.com/home/post/p-191254494
L’académicien et théoricien russe de l’économie Sergueï Glaziev analyse la politique mondiale à la lumière des lois économiques de long terme. Sa thèse centrale est que le monde est en train de passer d’un ordre dirigé par les États-Unis à une nouvelle structure intégrale dont le centre se forme en Asie de l’Est et du Sud.
Glaziev rappelle qu’il avait prédit, il y a plus de dix ans, que les États-Unis déclencheraient un conflit mondial pour maintenir leur hégémonie, mais qu’ils finiraient par le perdre. Selon lui, cette prédiction est en train de se réaliser.
Washington a affaibli ses alliés européens tout en renforçant la Chine, devenue la puissance dominante aussi bien sur le plan productif que scientifique et technologique. Dans son analyse, la politique de sanctions et les guerres commerciales menées par les États-Unis ont détruit le système international du commerce et des devises et affaibli le dollar en tant que monnaie dominante mondiale.

L’agression actuelle des États-Unis et d’Israël contre l’Iran s’inscrit, selon Glaziev, dans une trajectoire historique plus large. Il affirme que les États-Unis suivent toujours le plan en cinq étapes élaboré par Zbigniew Brzezinski après la chute de l’URSS, dont le but était la domination globale américaine.
Le plan a commencé avec la prise de pouvoir des nationalistes ukrainiens et l’isolement de la Russie par rapport à l’Europe. Ensuite, il s’agissait de renverser le gouvernement de Moscou, de détruire l’Iran et, finalement, d’isoler la Chine par un blocus commercial. Selon Glaziev, « les services secrets américains ont réussi à insuffler ce plan insensé à leurs gouvernements marionnettes européens », ce qui a plongé l’UE dans une crise socio-économique irréversible.
Cependant, le plan ne s’est pas déroulé comme prévu. En Russie, la menace extérieure a renforcé l’unité intérieure, tandis que la Chine a profité au maximum du pivot de la Russie vers l’Asie.
Aujourd’hui, Washington est passé à la quatrième étape du plan, la destruction de l’Iran, bien que la troisième n’ait pas été réalisée. Cette fois, l’avant-garde idéologique est constituée par les sionistes israéliens, tout comme auparavant par les nationalistes ukrainiens et les revanchards allemands.
L’administration américaine mène une guerre hybride par procuration et n’hésite pas à sacrifier ses alliés, craignant pour sa propre popularité intérieure. Cette stratégie inclut aussi diverses provocations, comme l’attaque contre une base britannique à Chypre ou des frappes sur le territoire de l’Azerbaïdjan. L’objectif est d’étendre le conflit et de fragmenter l’Iran entre ses différents groupes ethniques.
Selon Glaziev, la direction iranienne est consciente de la menace existentielle et prête à se battre jusqu’au bout. En réponse à l’attaque, elle a fermé le détroit d’Ormuz, ce qui risque de déclencher une crise énergétique mondiale. Plusieurs analyses de marché ont averti qu’une fermeture du détroit provoquerait un choc pétrolier majeur.

Cela accélérerait l’inflation, plongerait l’Europe dans la récession et déclencherait une vague de faillites qui se répercuterait sur les marchés de produits dérivés américains et pourrait faire s’effondrer tout le mécanisme d’endettement du pays. Selon des agences de presse, l’Iran envisage un plan permettant à certains pétroliers de franchir le détroit à condition que les transactions se fassent en renminbi chinois.
Déjà, la hausse du prix du gaz a approfondi la crise économique en Europe. Si la Russie interrompait ses livraisons, les gouvernements pro-américains pourraient perdre leur emprise sur l’UE. L’OTAN pourrait se disloquer si le secrétaire général Mark Rutte mettait à exécution sa menace d’une défense collective contre l’Iran – ce que, selon Glaziev, les services de renseignement israéliens cherchent à provoquer par une attaque contre Chypre.
Glaziev envisage plusieurs scénarios pour l’évolution du conflit. Le premier, consistant en un coup d’État et un éclatement de l’Iran, paraît désormais improbable, mais même cela ne sauverait pas les États-Unis de l’effondrement du système du dollar, de l’éclatement des bulles financières et de l’éloignement de leurs alliés.
Le deuxième scénario, et le plus probable, est celui d’un état intermédiaire prolongé, où les combats se poursuivent de façon limitée et où les prix de l’énergie continuent d’augmenter.
Dans le troisième scénario, le plus sombre, les États-Unis et Israël auraient recours à l’arme nucléaire pour détruire l’Iran. Tout le Moyen-Orient deviendrait alors une zone de catastrophe – la peur et l’exode augmenteraient, et « la moitié de la population pourrait fuir », certains se dirigeant peut-être vers l’Ukraine. Glaziev considère toutefois une guerre nucléaire généralisée comme irréaliste et trop destructrice.
Dans le quatrième scénario, l’Iran inflige à Israël des pertes insoutenables, forçant ce dernier à se retirer de la guerre. Cela déclencherait une nouvelle vague d’antisionisme dans la région et remettrait en question l’existence même d’Israël. Dans ce contexte, Glaziev avance la théorie selon laquelle un transfert de population israélienne vers l’Ukraine serait déjà en préparation.
Selon lui, sur la rive droite du Dniepr, en Ukraine, il se déroule actuellement un «génocide des Russes», le «régime nazi de Kiev» libérant la zone pour des réfugiés israéliens en tuant et en déportant les hommes de Dnipropetrovsk, Mykolaïv, Kherson et Odessa.
Le cinquième scénario concerne une implication plus large de l’OTAN et une réponse de la Chine. Si la Chine bloquait Taïwan, les pays de l’OTAN perdraient la plupart de leurs microprocesseurs. Cela ferait éclater les bulles spéculatives autour de l’IA et plongerait tant l’Europe que les États-Unis dans une catastrophe sociale.

Dans tous les scénarios examinés, Glaziev prévoit un approfondissement de la crise économique en Occident. Cela atténuerait la pression contre la Russie et renforcerait la position russe, accélérant la réalisation des objectifs de « l’opération spéciale ».
Mais ici se pose une question incontournable sur le rôle de la Russie elle-même: si l’affirmation de Glaziev sur le transfert de population israélienne en Ukraine est exacte, le gouvernement Poutine participe-t-il alors activement à ce jeu géopolitique cynique, dans lequel des territoires ukrainiens sont «nettoyés» de leur population d’origine pour laisser place à de nouveaux arrivants?
Glaziev entrevoit deux alternatives pour l’avenir de l’Ukraine: soit les Ukrainiens «se soumettent à l’esclavage de leurs nouveaux maîtres et répètent le sort des Palestiniens», soit ils reconnaissent leur origine russe et reviennent vers la Russie. Cette dernière option paraît peut-être plus attrayante, mais dans la pratique, elle signifierait la fin de l’indépendance ukrainienne et le déplacement forcé de millions de personnes vers l’empire russe.
Cela dévoile la dure réalité de la situation: la vie humaine n’est finalement qu’un carburant pour la machine géopolitique. Les États-Unis et Israël utilisent leurs propres citoyens comme des pions tout en détruisant les peuples de la région, les gouvernements européens se vendent à bas prix, et les Ukrainiens et Russes ordinaires paient le prix fort dans le récit des deux camps. Le bouleversement de l’ordre mondial balaie des masses humaines sur son passage, alors que l’ancien pouvoir s’effrite et que le nouveau cherche sa place.
20:34 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, sergueï glaziev, politique internationale, iran |
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Zelenski survivra-t-il politiquement à Trump?
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
Au début du second mandat du président Trump, Volodymyr Zelenski apparaissait comme un paria politique et géopolitique, écrasé entre la volonté des États-Unis de faire la paix avec la Russie et le désir de la Russie d’éliminer celui qui incarnait, symboliquement, la résistance de l’Ukraine face à Moscou.
Aujourd’hui, la situation semble complètement changée.
La guerre contre l’Iran déclenchée par Donald Trump a placé le président américain dans la position de devoir demander humblement l’aide de la Chine et de l’OTAN (?) pour débloquer le détroit d’Ormuz. Un Trump incohérent, qui lançait depuis la porte de son avion des messages sur la faiblesse militaire de l’Iran, mais aussi sur l’incapacité de la marine américaine à faire face à cette faiblesse de l’Iran dans le détroit en question!
Les alliés des États-Unis regardent de loin la puissance militaire américaine s’épuiser face à l’Iran.
L’effet majeur de cette guerre n’a déjà plus de rapport direct avec celui qui a poussé Trump à la déclencher. À court terme, Israël sera moins affecté par cette aventure. Les États-Unis, eux, paieront la véritable addition.
La leçon pour les États-Unis est amère: plus personne ne veut du renouveau de l’empire américain (MAGA), tout le monde souhaite que la puissance américaine voie et accepte ses propres limites !
Mais Volodymyr Zelenski ?
À l’ombre de la guerre en Iran, Zelenski respire.
Si l’Ukraine joue désormais une carte prudente à l’est comme à l’ouest, elle a des chances de sortir de l’affrontement avec la Russie en meilleure posture que prévu.

Quelqu’un, une main invisible, a envoyé Zelenski à Bucarest pour conclure un partenariat avec la Roumanie, un pays européen malléable, qui stockera le gaz de Neptun Deep dans les réservoirs ukrainiens.
Ce gaz est roumain et européen (OMV). Ainsi, l’Ukraine reçoit une aide de l’UE par l’intermédiaire de la Roumanie.
De plus, l’Ukraine peut également devenir utile à l’UE, compte tenu de ses capacités de stockage. Un rôle qui ne peut que profiter à l’Ukraine au sein de la « famille européenne ».
Et la Russie ? A-t-elle encore intérêt à écarter Zelenski de toute urgence ?
Oui et non !
Pour Moscou, le maintien de Zelenski au pouvoir est un motif de renforcement de l’esprit combatif. Une Ukraine soudainement «dénazifiée» et sans Zelenski à sa tête désengagerait l’opinion publique russe à un moment où la guerre globale n’est pas terminée, même si certaines tendances se dessinent.
Il est donc possible que Moscou n’ait pas un intérêt réel à renverser Zelenski, du moins pour l’instant. L’UE non plus. L’Ukraine devra continuer à jouer le rôle de victime !
On peut même imaginer que Moscou n’a rien eu contre cette visite de Zelenski à Bucarest.
Zelenski est la barricade parfaite derrière laquelle Bruxelles et Moscou s’envoient des signaux de menace, mais peuvent tout aussi bien élaborer des plans pour l’avenir…
Pendant ce temps, Donald Trump s’agite seul et devra affronter la vague de mécontentement interne qui suivra la défaite stratégique que la Chine, la Russie et l’UE ont déjà infligée aux États-Unis en Eurasie.
18:16 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, roumanie, mer noire, ukraine |
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Les États-Unis commencent-ils à perdre?
Alexandre Douguine
Animateur: Le sujet principal de cette émission reste sans aucun doute inchangé et, à l’évidence, il nous accompagnera encore longtemps. Il s’agit de la guerre dans le golfe Persique, de la guerre au Moyen-Orient. On ne peut plus appeler cela autrement: ce n’est plus juste un conflit, ni un dérapage temporaire — c’est une véritable guerre. Puisque nous avons l’intention de l’analyser en détail, permettez-moi de vous demander: à votre avis, tout ce qui se passe actuellement dans la région, cela doit-il être pris au sérieux et pour longtemps ?
Alexandre Douguine : À mon sens, dans notre monde volatil, où tout est sur le fil et ne tient qu’à un cheveu, nous pouvons être confrontés aux retournements les plus incroyables. C’est pourquoi je ne crois à aucune analyse qui affirme: «cela va durer, nous le savons avec certitude» ou «cela va se terminer bientôt, nous en sommes sûrs». Je ne prends pas une telle responsabilité. Je pense qu’il faut suivre les événements, essayer d’en comprendre le sens et voir comment ils se déploient. Les prévisions selon lesquelles tout se terminera dans six mois ou durera éternellement tombent constamment à l’eau. Il me semble irresponsable de faire de telles prédictions. La guerre continue, tout simplement, elle n’est pas terminée.
Comparons: Trump avait l’intention de la finir en quelques heures, puis en quelques jours, mais elle dure déjà depuis deux semaines et se déroule de façon tout à fait différente de la guerre des 12 jours entre Israël et l’Iran qui avait eu lieu il y a moins d’un an, avec la participation des États-Unis. C’est une autre guerre sous tous les aspects, incomparablement différente de la précédente. C’est une guerre radicale qui a déjà causé à l’Iran des pertes colossales: presque toute la direction religieuse, politique et militaire du pays a été éliminée, des gens sont morts, les villes et infrastructures économiques iraniennes subissent des bombardements massifs. À cela, l’Iran répond par une résistance sans précédent: il ne se rend pas et, surtout, il ne se met pas à négocier avec l’agresseur. L’Iran bombarde régulièrement et massivement Israël. Cette information est censurée, car la majorité de la presse américaine est du côté des États-Unis — ils sont partie prenante du conflit — et donc l’Amérique cache la réalité de la situation en Israël. Israël se transforme progressivement en Gaza, c’est-à-dire que de plus en plus d’objectifs économiques, militaires et civils y sont détruits.


Une véritable insurrection couve donc, et je n’exclus pas qu’on assiste à un changement de régime non pas en Iran, mais en Israël — justement parce que Netanyahou a disparu et qu’on tente d’expliquer son absence. Parfois, il s’agit manifestement de fake news, parfois c’est difficile à dire, mais quoi qu’il en soit, il se passe quelque chose en Israël: avec Ben-Gvir, Netanyahou, la société, la stratégie militaire et simplement la population — dont on ne sait encore rien. Selon les informations fragmentaires, fortement censurées en Occident, Israël se transforme peu à peu en Gaza. Les missiles iraniens arrivent, traversent le « Dôme de fer » et atteignent leurs cibles. Lesquelles exactement? À quelle échelle? Il est impossible de le dire précisément. Les Iraniens avancent leur point de vue, l’Occident le sien. Il semble que les dégâts subis par Israël sont bien supérieurs à ce qu’on estimait ou annonçait en Occident, même s’ils restent moindres que selon les sources iraniennes. La vérité se situe quelque part entre les deux, mais ce sont déjà des pertes très sérieuses, qu’Israël n’avait certainement pas prévues lors de la première guerre de 12 jours contre l’Iran. Quant à la profondeur de ces pertes, il est encore difficile de se prononcer, mais il est évident que l’Iran a appliqué une tactique très efficace: il a fermé le détroit d’Ormuz, frappé les principaux pôles économiques et de communication dans les pays arabes, touchant des ambassades américaines, des centres de renseignement et des infrastructures énergétiques.

C’est-à-dire que l’Iran, n’ayant pas les moyens d’atteindre ses principaux adversaires — les États-Unis — faute de puissance suffisante, a porté des coups très efficaces sur des bases et objectifs militaires locaux d’où partaient les attaques contre lui, modifiant ainsi profondément l’équilibre des forces dans la région. Cela ne s’est pas produit seulement sur le plan militaire, mais aussi économique. Le blocage du détroit d’Ormuz, ainsi que la possible fermeture par les Houthis du détroit de Bab el-Mandeb — l’accès à la mer Rouge — met en péril tout le système énergétique mondial.
Les deux gazoducs russes Nord Stream ont été sabotés par les Américains, via leurs satellites ukrainiens, le monde était déjà privé du pétrole russe par de lourdes sanctions, et voilà qu’il perd une deuxième source d’hydrocarbures — le Moyen-Orient, désormais bloqué. C’est un coup colossal pour l’économie mondiale, qui commence déjà à se faire sentir. En d’autres termes, l’Iran a choisi une méthode de guerre qui oblige réellement l’adversaire à réfléchir à ses actes.
Et là, on voit des signes de panique à la Maison Blanche, car Trump change d’avis plusieurs fois par jour. Un coup il fanfaronne qu’il va résoudre seul le problème iranien, un autre il appelle tout le monde à l’aide: «venez, aidez-nous à patrouiller pour protéger les pétroliers dans le détroit d’Ormuz», et il invite — tenez-vous bien — la Chine. Donc, pas seulement les pays européens, qu’il a récemment insultés, mais aussi la Chine, qui devrait réparer les conséquences de son agression totalement injustifiée contre l’Iran. Et que voit-on? Tout le monde refuse. Certains hésitent: Starmer, Macron, Merz — tantôt ils envoient des navires, tantôt non. Maintenant, même Meloni refuse de participer, alors qu’elle était pourtant une alliée de Trump. On a l’impression que Trump ne sait plus ce qu’il fait.
De plus en plus de messages circulent sur les réseaux sociaux américains: «Nous sommes gouvernés par un fou, un maniaque sénile, un paranoïaque». Et si l’on se souvient de l’affaire Epstein, le tableau devient franchement terrifiant — à la tête d’une puissance nucléaire se tient un maniaque imprévisible, dont les propos et les actes échappent à toute logique, même élémentaire. Il décide une chose le matin, une autre l’après-midi, une troisième le soir, et le lendemain tout recommence. Cela vaut aussi pour sa politique des droits de douane et des sanctions. On a l’impression qu’à la tête de la plus grande puissance mondiale s’est retrouvé un homme gravement malade, mentalement instable, traînant derrière lui un «passif» criminel effrayant.
Comment alors prévoir la suite? Tout a commencé avec un calcul: que l’Iran finirait vite par négocier aux conditions américaines, reconnaîtrait sa défaite et accepterait les exigences des États-Unis. Mais il s’est passé tout le contraire. Des forces bien plus radicales sont arrivées au pouvoir. C’est aujourd’hui le Corps des Gardiens de la Révolution islamique qui mène la guerre — des gens sans pitié, ayant perdu leurs guides spirituels, politiques, leurs enfants.

Et l’Iran, à mon avis, tiendra jusqu’au bout. Mais qu’est-ce que cela signifie, «jusqu’au bout»? Personne ne le sait: frappes nucléaires? Opération terrestre? Aura-t-elle un effet? Impossible à dire. Israël survivra-t-il, existera-t-il encore un certain temps ou disparaîtra-t-il simplement dans un futur proche? Car si l’on compare Israël à l’Iran, a fortiori au monde islamique, on comprend que ce n’est qu’une petite base militaire américaine — très active, très agressive — mais ce n’est ni un pays, ni un État, ni une civilisation. C’est une sorte de réseau qui survit en manipulant d’autres pays: l’Amérique via ses lobbys, l’Europe, et le monde arabe.
Si ce conflit devient de plus en plus "civilisationnel" et finit par le devenir totalement, le facteur religieux montant de part et d’autre, je pense qu’on peut supposer avec une certaine probabilité qu’Israël sera rayé de la carte. Cet État, dans son format actuel, n’existe pas depuis si longtemps. C’est en grande partie une construction artificielle, un proxy de l’Occident au Moyen-Orient.
Jusqu’où sera-t-il défendu et que restera-t-il à défendre? Peut-être quelque chose, mais tout prend un tour de plus en plus sinistre, et à mon avis, on s’approche du point où l’une des parties — Israël ou les États-Unis — pourrait lancer une frappe nucléaire tactique sur le territoire iranien. Si l’Iran continue à agir aussi efficacement, il subira bien sûr de lourdes pertes, et ses villes seront aussi frappées, mais regardez une carte: la taille de l’Iran par rapport à Israël, c’est bien moins que Gaza par rapport à Israël. On voit ce qu’Israël a fait de Gaza: des ruines. Théoriquement, transformer Israël en une nouvelle Gaza, c’est possible. D’autant que tous les autres commencent à être entraînés dans cette guerre, directement ou indirectement. Certains affirment qu’ils ne soutiendront pas Trump. D’ailleurs, le Japon a refusé d’envoyer sa flotte en patrouille pour escorter les navires dans le détroit d’Ormuz, et Trump déclare: «ce n’est pas notre problème, nous avons assez de pétrole, si vous en voulez, allez patrouiller vous-mêmes».
C’est lui qui a tout déclenché, qui a frappé l’Iran. Il a provoqué ces représailles qui frappent désormais ses propres alliés — les Émirats arabes, le Qatar, Bahreïn, le Koweït — et maintenant il dit: «je m’en lave les mains, j’ai assez de pétrole, si vous avez des problèmes, défendez vos pétroliers vous-mêmes dans le détroit d’Ormuz». C’est à peine croyable. Nous avons vu divers dirigeants aux États-Unis, en Europe, et même chez nous — certains étaient à la limite de l’équilibre mental, cela arrive. Mais ce que nous voyons aujourd’hui, cet individu à la tête de l’Amérique, c’est vraiment très inquiétant, car il n’y a aucune logique dans ses actions. Il dit une chose aujourd’hui, une autre demain, une troisième le jour suivant. Pour l’instant, il ne s’est pas retourné contre nous, il ne nous a pas encore visés avec sa folie agressive — d’ailleurs, il garde ce thème sous la main. Il estime manifestement qu’il faut agir par étapes.

Déjà deux fronts actifs: l’Amérique latine avec le Venezuela, avec Cuba qu’il prépare à envahir, avec les sanctions et le blocus. Il est plongé dans la guerre du Moyen-Orient, qui n’est pas près de finir, et ensuite il s’attaquera à la Chine sous prétexte de protéger Taïwan. Le dossier ukrainien n’est plus sa priorité. Mais si ses actions agressives réussissaient, tout se rapprocherait à nouveau de nous. Il faut bien comprendre: l’Iran, aujourd’hui, c’est un bouclier pour nous et pour la Chine, car, s'il tombe, après, ce sera notre tour.
Et même pour Trump, lancer une agression sur tous les fronts, même dans son état, ce serait trop. Mais il faut comprendre à qui on a affaire. Toute idée selon laquelle on pourrait s’entendre avec ce système, trouver un terrain d’entente — tout cela s’est effondré. Nous avons essayé, nous avons agi correctement. Lorsque Trump est arrivé, il avait un discours plutôt sensé, il était entouré de gens sérieux et cohérents. Aujourd’hui, il les a tous chassés — les derniers ont été limogés hier. Il dit : « il ne me reste que mon ami Mark Levin, Laura Loomer et Lindsey Graham, et tous ceux qui ne les aiment pas sont détestés par toute l’Amérique, y compris par les conservateurs, de droite comme de gauche». D’abord, ce trio est repoussant physiquement, ensuite ils sont absolument antipathiques, sans aucun charisme. Tous les gens respectables de l’entourage de Trump sont partis ou se taisent: J. D. Vance, Tucker Carlson, Megyn Kelly — tous ont pris leurs distances.
Voilà ce que je veux dire : Trump est dans une impasse. Il faut bien le comprendre. C’est pourquoi sa manière de se comporter, en guerre comme en politique internationale, est extrêmement dangereuse. Nous devons être extrêmement prudents dans une telle situation.
Animateur : Essayons d’en discuter un peu plus en détail, car vos propos soulèvent de nombreux aspects importants. Commençons par l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran et les représailles iraniennes contre les monarchies du Golfe. Selon les dernières informations, le PIB du Koweït et du Qatar a déjà chuté de 14% et continue de baisser: les raffineries ferment, tout le secteur pétrolier régional est en stagnation. Il est évident que l’Iran agit délibérément. Même selon les propos que vous avez cités de Donald Trump, il est d’accord pour dire que les monarchies du golfe Persique, en tant que source de pétrole, ne l’intéressent plus.
Ma question suivante : à qui profite ce conflit, selon vous ? Car les raisons officielles étaient fallacieuses — tout le monde comprend que la question de l’arme nucléaire iranienne n’est plus mentionnée. Comment définiriez-vous l’idée initiale de cet embrasement? Qui devait gagner, qui veut gagner, et comment?
Alexandre Douguine : Il me semble que nous vivons les événements à plusieurs niveaux: géopolitique, économique et idéologique-religieux. On considère souvent que l’idéologie religieuse n’est qu’une lubie, sans importance, car seuls les intérêts matériels comptent. Mais c’est une erreur. Les trois participants de ce conflit sont largement motivés par leur vision de la fin des temps, chacune radicalement opposée.

D’un côté, il y a l’idée du «Grand Israël» que soutient Netanyahou: c’est la guerre des derniers jours, qu’il mène contre l’Amalek — l’Iran. Cette lutte doit mener à la venue du Messie, et des rituels sont préparés pour cela. Le Sanhédrin a été reconstitué, on a importé des vaches rousses qu’il faut sacrifier, on prépare la construction du Troisième Temple. Un grand prêtre est formé, qui ne touche pas terre et qu’on porte sur un palanquin. On prépare la destruction de la mosquée Al-Aqsa, et, il y a deux jours, pour la première fois dans l’histoire d’Israël, les offices religieux ont été interdits pendant le Ramadan. C’est la réalité de la politique israélienne, qui utilise tous les moyens pour avancer son projet messianique.

Le sionisme chrétien dans l’entourage de Trump est aussi devenu une force dominante. Paula White (photo), à la tête des evangelicals dispensationalistes, officie à la Maison Blanche et proclame que la prophétie s’accomplit, que la fin du monde approche, que c’est pourquoi Israël est si important: "prions pour lui et tuons tous ses ennemis", a-t-elle lancé. Il ne faut pas sous-estimer le degré de fanatisme religieux en Israël et aux États-Unis. Autrefois, cela semblait marginal, aujourd’hui c’est un facteur majeur de la grande politique. L’Iran répond de la même façon, voyant en Trump et Netanyahou le Dajjal — l’Antéchrist. Ici, la géopolitique passe au second plan.
Néanmoins, elle a son importance. Si Trump veut imposer l’hégémonie américaine, il souhaite couper les liens économiques entre la Russie et le reste du monde. Il poursuit la politique de Biden: sanctions, interdiction d’acheter notre pétrole, attaques contre nos pétroliers. D’un autre côté, il s’agit de neutraliser le deuxième pôle mondial de production d’énergie: le Moyen-Orient. Les États-Unis ont leur pétrole et leur gaz, qu’ils sont prêts à vendre très cher. Plus le Venezuela, que Trump considère comme acquis avec toutes ses réserves. Voilà une source alternative d’énergie pour le monde — un modèle de domination unipolaire dur.
La façon dont tout cela se déroule rappelle un show postmoderne paranoïaque ou une série sur un tueur sanguinaire. L’association d’une eschatologie radicale, qui anime Israël, d’un affrontement géopolitique et d’un changement d’équilibre énergétique dessine un tableau sombre: la Russie isolée, une deuxième source de ressources neutralisée, tout cela pour permettre à l’Amérique de s’ériger en hégémon mondial dans une ère «messianique».
Animateur : Continuons notre entretien sous un autre angle. Trump doit se rendre en Chine dans moins de trois semaines. D’une part, Pékin est officiellement le principal rival géopolitique des États-Unis. D’autre part, Washington ne peut s’en passer: la Chine est la source des ressources clés et des terres rares. Sans elles, l’industrie américaine — de l’aviation au high-tech — ne peut fonctionner.
À votre avis, comment pourraient-ils résoudre ce dilemme à Washington et à Pékin? Que peut changer cette visite? On dit même que la Chine pourrait forcer les États-Unis à revoir leur politique au Moyen-Orient, en utilisant sa base de ressources comme levier. Qu’en pensez-vous?
Alexandre Douguine : D’abord, Trump a déclaré aujourd’hui qu’il n’ira pas en Chine: son agenda change. Ce qui était prévu dans trois semaines est repoussé, car les événements évoluent à la minute près. Tout récemment, sur les réseaux sociaux occidentaux, il a dit qu’il n’ira pas tant que les Chinois n’enverront pas leurs navires d’abord.
Il y a une part de rationalité: la Chine est un énorme pôle du monde multipolaire, qu’il faut considérer, comme la Russie, pour des raisons économiques, politiques, militaires, nucléaires. Mais de toute évidence, Trump ne veut pas le faire. Il ne veut tenir compte de rien ni de personne — ni des puissances de second plan, ni de celles de premier plan. Mais il ne se risque pas encore à un conflit direct avec la Chine: quelque chose le retient — peut-être un reste de raison. Il n’est pas prêt à s’aventurer sur cette glace.

Dans sa vision, le monde est égocentrique: il n’y a qu’un seul centre de décision — lui-même. C’est une forme sévère de paranoïa: il se croit tout-puissant et le reste du monde doit obéir. Si quelqu’un ne s’y plie pas, cela le met en rage, il veut se venger et briser l’opposant. Avec les plus faibles, il y parvient: il a réussi avec Maduro, à éliminer tout le leadership iranien, à soutenir Israël dans la destruction de Gaza, à mettre la main sur Cuba, à humilier ses partenaires européens. Là où il peut exercer un pouvoir absolu, il le fait.
Il voit l’Inde et le Japon comme des Etats esclaves. L’expérience de l’île d’Epstein — la règle de la domination absolue sur des victimes — a forgé chez lui ce comportement monstrueux et criminel. Trump agit comme s’il était entouré de victimes d’Epstein: dociles, sans droits, qui ne se défendront pas. Epstein, pour éviter que ses victimes ne mordent, leur faisait arracher les dents ! Trump a participé à ces orgies pédophiles. Qu’a-t-il dans la tête? Avec qui avons-nous affaire? L’Amérique est désormais terrifiée par cela.
C’est à cette psychologie que nous avons affaire. Comment voit-il la Russie et l’Iran? Il nous voit, nous et la Chine, comme des concurrents très dangereux, témoins de ses crimes, capables de réagir. Je pense qu’il nous déteste vraiment. Mais quelque chose l’empêche d’attaquer frontalement: trop de choses dépendent, dans l’économie, le militaire et la politique, de la Chine et de la Russie. Il a aussi un autre front de travail. Ou peut-être plus d’ailleurs, je pense à l’Europe.
Animateur : Vous avez déjà abordé la question de l’Europe, qui se retrouve à nouveau dans une position très étrange. D’abord Trump demandait l’aide des Européens, puis il s’est offusqué que Starmer ait proposé de l’aide «au mauvais moment», etc.
À votre avis, l’Europe a-t-elle aujourd’hui la moindre qualité de sujet politique — non seulement dans ses relations avec Trump, mais aussi dans le contexte de la guerre dans le Golfe, dont elle est la première victime? A-t-elle encore la capacité d’influencer les vicissitudes politiques actuelles?
Alexandre Douguine : L’Europe, si l’on poursuit la métaphore de l’île d’Epstein, fait figure de complice, de garde ou d’homme à tout faire dans ces crimes monstrueux. Elle dispose d’une liberté très limitée, mais en réalité, elle n’est qu’un employé de cette île. Elle n’est pas le principal criminel, mais pas non plus une victime complète. Au fond, elle aimerait faire partie de la «première ligue», mais sait qu’à tout moment elle peut être rejetée et devenir une victime. Le Premier ministre belge parlait de différence entre vassal et esclave, mais en réalité, elle n’existe pas: on traite le vassal avec respect en exigeant une soumission totale, l’esclave, lui, on le traite sans aucun respect. Voilà la situation de l’Europe. Si Trump voulait la féliciter, il l’appellerait «fidèle vassale», ce qu’il fait parfois quand il est de bonne humeur. S’il se fâche, il traite ses employés comme des esclaves — il ne tape pas sur la joue, il mord, il frappe, il leur jette un cendrier à la tête.
La position de vassal-esclave est telle: le maître a changé, c’est un fou, mais que faire? Attendre qu’on l’interne, saboter peu à peu, refuser d’exécuter des ordres criminels. Mais alors on est licencié ou on devient victime. Les marges de manœuvre de l’Union européenne sont faibles: ils rêvent que cet enfer se termine, que le maniaque parte, qu’ils redeviennent de fiers vassaux. Pour l’heure, Trump les traite comme des esclaves rebelles, ils essaient de résister, d’échapper à la traque sur l’île d’Epstein, devenant eux-mêmes les victimes des forces avec lesquelles Trump fait ce qu’il veut.
On assiste à la perte de statut de sujet politique chez tous ceux avec qui Trump traite: il est le seul sujet, tous les autres sont des objets. Ceux qu’il peut transformer en choses, humilier, tuer ou violer — il le fait. Mais l’Europe occupe une position intermédiaire: ce sont aussi des «invités» de l’île, qui peuvent à tout moment devenir victimes, passant de bourreaux à victimes. Nous, la Chine et le grand Iran, qui fait la preuve de sa dignité et de son refus d’être transformé en objet, refusons cette ablation de notre statut de sujet — nous nous opposons à ce maniaque déchaîné. Notre potentiel, notre arsenal nucléaire stratégique, notre économie, notre volonté, notre président, notre peuple attaché aux valeurs traditionnelles et non à celles d’Epstein, font barrage. Nous affirmons notre souveraineté, refusons le rôle de vassaux, même choyés. Nous avons déjà essayé ce rôle dans les années 1990 et savons comment cela se termine.

Toute négociation avec nous ou avec la Chine est pour Trump une épreuve psychologique, car il y rencontre des sujets. Nous désubjectiver n’est pas si simple, et c’est là son problème. Nous devons donc, en soutenant au maximum l’Iran, élaborer une contre-stratégie, car un tel ordre mondial doit être empêché: il faut réfléchir à comment neutraliser ce forcené et le mettre en sécurité. Beaucoup ont discuté de la clairvoyance de notre président quand il disait que Kamala Harris serait mieux. On croyait à l’ironie, pensant que Trump tiendrait ses promesses. Or, notre président avait vu juste. Il est remarquablement lucide et visionnaire. Ce que nous vivons aujourd’hui est une catastrophe mondiale: on est au bord de la guerre nucléaire parce qu’à la tête d’une grande puissance se trouve un individu manifestement dérangé, avec des idées folles, une psyché délabrée, une démence évidente. C’est dangereux pour tous, il faut penser à s’en protéger. D’ailleurs, l’Europe devrait se tourner vers nous, car nous sommes prévisibles.
Animateur : Permettez-moi de poursuivre sur cette note. Si l’on laisse de côté la personnalité de Trump, on constate que ce qui se passe au Moyen-Orient — la crise énergétique et économique — conduit inévitablement l’Europe à une catastrophe totale. Tous les experts l’écrivent. Les Européens vont à l’abattoir comme des agneaux.
J’aimerais savoir pourquoi ils agissent ainsi: est-ce le résultat de l’incompétence et de la dégradation des élites, qui ne voient pas que cette crise ne leur apportera que misère et effondrement, ou bien s’agit-il d’une trahison consciente des instances de l’UE, comme von der Leyen et consorts, qui savent très bien où cela mène mais continuent? À votre avis, qu’est-ce qui motive réellement la position suicidaire de l’Europe?
Alexandre Douguine : Ils n’ont tout simplement pas le choix. En ont-ils un? Ils ne sont qu’une partie de ce système, de simples employés.
Animateur : Mais ne pourraient-ils pas se révolter contre Trump, soutenir l’Iran, la Russie, la Chine, etc.? L’imaginez-vous?
Alexandre Douguine : Non, bien sûr que non. Voyez-vous Macron — ce politicien dont on ne connaît même pas l’orientation — ou le collaborateur de «BlackRock», ce Merz, qui ressemble à Himmler dans un mauvais rêve posthume, ou l’ahuri Starmer — pensez-vous qu’ils défendront la souveraineté européenne? Tous ceux qui auraient pu aller dans ce sens — Schröder en Allemagne, Mitterrand ou Chirac en France — ont disparu. Ceux-là étaient souverains: certes, ils jouaient selon les règles occidentales, atlantiques, mais ils avaient une vraie autonomie.


Depuis, il y a eu une rotation des élites européennes, qui sont devenues totalement subalternes. Ce sont peut-être des personnalités vaniteuses, mais elles ne reflètent ni les intérêts des sociétés européennes, ni la géopolitique européenne. Elles sont en fait parties intégrantes du système américano-centré, sans aucune liberté. Les leaders globalistes américains présentaient cette dépendance des élites européennes sous une forme polie: on parlait de multilatéralisme, de l’importance de l’avis des partenaires. C’est comme un répondeur: «votre avis nous intéresse», mais en réalité, gardez-le pour vous.
Animateur : Alors, est-ce de la bêtise ou de la trahison ?
Alexandre Douguine : C’est le résultat d’un long travail : cela ne s’est pas fait en un jour. Ce n’est pas seulement de la bêtise ou de la trahison — l’Europe a en fait perdu sa souveraineté après 1945. Dès que les États-Unis sont devenus superpuissance, ils ont pris en charge les principaux problèmes politico-militaires, puis économiques de l’Europe, et les prérogatives de l’Ancien Monde n’ont cessé de diminuer. Bien sûr, les dirigeants européens ont souvent tenté de s’émanciper de cette hégémonie américaine pour faire de l’Europe un acteur souverain avec ses propres intérêts, objectifs et valeurs — souvenez-vous de De Gaulle, qui était sorti de la structure de l’OTAN. Mais cela n’a jamais marché, car Washington disait: «Pourquoi vous séparer? Nous partageons les mêmes valeurs, vous êtes nos partenaires». On les appelait partenaires, mais en réalité, ils restaient des vassaux, traités «gentiment». «Pas besoin d’affirmer votre identité, c’est notre affaire, nous pensons pour vous». Comme on disait en Allemagne: «laissez tomber la conscience, le Führer pense pour vous» — aujourd’hui, c’est pareil: «dirigeants européens, Washington pense pour vous».
Ils en sont arrivés à ce qu’un maniaque prenne la tête du système. Bien sûr, ils ne s’attendaient pas à se retrouver sous la coupe d’un dirigeant totalement fou, qui se met à les humilier publiquement. Il leur enlève l’énergie, et quand on lui demande pourquoi, il répond: «parce que j’en ai envie, il n’y a plus de droit international, seulement moi et ma morale». Si vous voulez du pétrole, allez vous battre dans le détroit d’Ormuz contre les Iraniens, ce n’est pas mon affaire. Il peut très bien déclarer bientôt: «j’ai gagné, l’Amérique a infligé un coup décisif, l’Iran n’existe plus, je m’en lave les mains». Et tout continuera: bombardements sur Israël, explosions de nouvelles bases, mais Trump affirmera que tout cela, ce sont des fake news. Il dit déjà que tous les dégâts subis par Israël, c’est de l’intelligence artificielle, qu’aucune roquette n’a percé le «Dôme de fer», que tout va bien. Dans ce monde halluciné et solipsiste, il peut proclamer la victoire, et l’Europe aura à en gérer les conséquences.
Où irait-elle? Son degré de liberté est nul. Ces dirigeants n’aiment pas Trump, et qui pourrait l’aimer? À voir Melania Trump, on se demande: que se passe-t-il dans sa tête, avec qui a-t-elle partagé sa vie? C’est terrifiant. Comment aimer un tel homme? On peut le supporter, si l’on est en esclavage, mais pas plus. Son air sévère témoigne qu’elle sait que la situation est très mauvaise, qu’elle est une victime. Peut-être essaie-t-elle même de lancer des signes quand elle dit «je suis médium, visionnaire» — en réalité, elle crie «sauvez-moi».
Animateur: Alors elle en sait beaucoup plus que nous…
Alexandre Douguine : Elle en sait assurément plus, et ce savoir lui gâche la vie. Mais laissons-la. Quant à l’Europe, elle se retrouve dans la position non d’une épouse aimée, mais de quelqu’un de bien plus malheureux sur cette île d’Epstein qu’est devenu l’Occident. Les dirigeants européens sont «coincés»: ils ne voulaient pas cela, rêvaient d’un autre statut, voulaient fixer les règles, mais n’y sont pas arrivés. Je n’ai aucune pitié pour eux — ils méritent ce qui leur arrive, et même pire. Nous, nous devons ne compter que sur nos propres forces, gagner cette guerre, nous rapprocher de nos alliés — Iran, Corée du Nord, Chine — et chercher d’autres partenaires pour un monde multipolaire. Il faut convaincre tous ceux qui ont encore un minimum de souveraineté de ce qui les attend s’ils laissent perdurer cette hégémonie, et bâtir notre monde multipolaire.
Si des révolutions surviennent en Europe et que les élites libérales et mondialistes sont renversées, tant mieux, je pense que nous leur tendrons la main, y compris un «pipeline» de secours, voire plusieurs. Mais pour cela, ils doivent d’abord se sortir eux-mêmes de la dépendance où ils se trouvent. Les peuples d’Europe souffrent deux fois: ils sont gouvernés par des maniaques qui eux-mêmes obéissent à un maniaque encore pire. Imaginez leur sort! Le pire, c’est qu’on ne les nourrit même plus. Autrefois, les vassaux et esclaves étaient au moins nourris, maintenant le maître a cessé de le faire, et les autres ne veulent pas s’en charger. Epstein et Bill Gates discutaient jadis de ce qu’il fallait faire des pauvres, et sont arrivés à la conclusion qu’il fallait s’en débarrasser. Peut-être est-ce ainsi que ce plan est mis en œuvre.

17:52 Publié dans Actualité, Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : entretien, actualité, alexandre douguine, politique internationale |
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La haine est le liquide amniotique des idéologies modernes
Par Juan Manuel de Prada
Source: https://noticiasholisticas.com.ar/el-odio-es-el-liquido-a...
Le docteur Sánchez vient de présenter en son Espagne un système de surveillance appelé « Hodio », avec lequel il entend traquer et mesurer de manière systématique l’empreinte et la portée des « discours de haine » sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques. Naturellement, cet « hainomètre », qui se présente comme un outil pour combattre la « polarisation » et exiger une surveillance accrue des grandes entreprises technologiques, n’est rien d’autre qu’un dispositif conçu pour le contrôle social. Comme le pressentait Edward Bernays dans son ouvrage classique Propaganda (1928), «à mesure que la société gagne en complexité et que le besoin d’un gouvernement invisible devient plus évident, on invente et développe les moyens techniques indispensables pour pouvoir discipliner l’opinion publique».

Il s’agit en effet de discipliner non seulement l’opinion publique, mais même les âmes. Tocqueville l’expliquait déjà magistralement dans De la démocratie en Amérique: «Les tyrans avaient matérialisé la violence; mais les républiques démocratiques de notre temps l’ont rendue aussi intellectuelle que la volonté humaine qu’elles veulent réduire. Le despotisme, pour atteindre l’âme, frappait vigoureusement le corps; et l’âme, échappant à ses coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui. Mais dans les républiques démocratiques, la tyrannie laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître ne dit plus: “Pensez comme moi ou mourez”, mais: “Vous êtes libres de ne pas penser comme moi. Votre vie, vos biens, tout vous sera laissé, mais à partir de ce jour vous serez un étranger parmi nous. […] Je vous laisse la vie, mais celle que je vous laisse est pire que la mort”».
En réalité, l’expression «discours de haine» est totalement grotesque; car la haine est le liquide amniotique des idéologies modernes et, par extension, de la démocratie, qui est la forme politique qui les abrite et les exalte. Les idéologies, à l’origine, sont des philosophies politiques vulgarisées et simplifiées; et, dans leur expression actuelle, des répertoires de slogans pour alimenter des masses abruties, des produits mentaux dégénératifs qui suscitent chez leurs adeptes des automatismes les rapprochant progressivement du primate. Et, dans ce rapprochement progressif avec le primate, les idéologies ont besoin de stimuler chez le troupeau qui s’y accroche un instinct d’anéantissement. Tout adepte d’une idéologie a besoin de quelque chose—ou plutôt de quelqu’un, car dans son élémentarité grossière il veut « donner un visage » à l’ennemi—à quoi s’opposer, discréditer, dénigrer, diffamer, détruire.

Les idéologies modernes sont nourries par la méthodologie de la haine. Cela se produit dans les idéologies qualifiées de gauchistes, où la haine de classe du communisme originel s’est transformée, dans ses substituts et ses parodies (nous avons déjà dit que les idéologies sont des produits mentaux dégénératifs), en haine contre les formes les plus extravagantes d’«oppression» (de «l’hétéropatriarcat» à la «cisnormativité») qui trouve son apothéose dans ce que l’on appelle la «cancel culture». Et cela se produit dans les idéologies dites de droite, où les soi-disant «guerres culturelles» (qui n’en sont pas, car toutes les idéologies modernes partagent en fait les mêmes prémisses) font finalement de la haine le moteur de leur foi sombre: haine du «progressiste», du «woke», de l’«arabe» ou de la «feminazi». Ainsi, les sociétés démocratiques, fondées sur la confrontation idéologique, deviennent ce que Castellani appelait une «démocacophonie», un nid de guêpes constamment irrité où il n’existe ni liens communautaires ni forces d’unité ; et où les liens les plus solides se créent entre les personnes qui haïssent les mêmes choses (en réalité les mêmes personnes, car, comme nous le disions, le primate idéologisé veut «mettre un visage» sur l’ennemi).

C’est ainsi que s’explique la haine écumante que l’on trouve sur les réseaux sociaux, un vomitorium où les primates idéologisés peuvent cracher leur rage, propager des calomnies et libérer leurs instincts les plus vils. Mais cette haine, qui est le liquide amniotique des idéologies, n’inquiète pas le tyran démocratique décrit par Tocqueville; et, en tout cas, ses conséquences indésirables sont un prix que ce tyran paye volontiers, car les réseaux sociaux sont l’instrument de contrôle social le plus sophistiqué jamais conçu, une nouvelle bague de Sauron «pour les gouverner tous, pour les trouver tous, pour les attirer tous et les lier dans les ténèbres».
Le tyran démocratique ne veut pas combattre la haine, mais les «discours de haine». Et qu’est-ce qui se cache sous ce syntagme grotesque? Lors de la présentation de son dispositif, le docteur Sánchez a mentionné, parmi les «discours de haine» qu’il veut combattre, ceux qui qualifient un «migrant» de délinquant ou se moquent d’une «personne trans». Mais en réalité, on considère aussi comme «discours de haine» tout argument qui établit un lien entre l’immigration incontrôlée et l’augmentation de la délinquance, ou même toute information journalistique révélant la nationalité ou l’origine d’un délinquant. Et bien sûr, est considéré comme «discours de haine» non seulement la moquerie envers une «personne trans», mais en général toute position qui n’accepte pas le credo «queer» de bout en bout, tout jugement qui ose affirmer—ou même suggérer—que le sexe est une réalité biologique ou qu’une personne ne peut pas «choisir» son sexe, parce que la réalité biologique ne dépend ni de la perception du sujet ni de ce que ce sujet «ressent». Autrement dit, «discours de haine», ce n’est pas l’injure la plus sanglante ou la plus atroce, mais l’exposition raisonnée d’une évidence, si cette évidence s’oppose à l’idéologie gouvernementale ou aux paradigmes culturels dominants, peu importe que l’idéologie soit aberrante ou les paradigmes totalement insensés.

Pour faire en sorte que tout le monde pense comme le tyran le souhaite, il ne suffit pas d’imposer ou d’induire des comportements, il ne suffit même pas de surveiller les paroles et d’imposer une «novlangue»; il faut aussi pénétrer dans les recoins les plus cachés de la subjectivité personnelle, de telle sorte que notre propre cerveau devienne le geôlier craintif de nos pensées. C’est ce que Foucault appelait la «microphysique du pouvoir», une nouvelle forme de domination qui discipline les âmes et homogénéise les consciences, transformant des personnes uniques et irremplaçables en un troupeau grégaire qui accepte et régurgite l’idéologie gouvernementale. Et pour que notre propre cerveau devienne le geôlier craintif de nos pensées, on agite le spectre des «discours de haine».
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Les premières chaînes d’approvisionnement cèdent: l’industrie chimique au bord de l’effondrement?
Berlin. Pour l’industrie chimique allemande, qui souffre déjà de la flambée des coûts depuis le début de la guerre en Ukraine, la situation pourrait, dès à présent, devenir vraiment critique. Elle est soumise à une pression supplémentaire en raison de l’arrêt de l’approvisionnement en matières premières via le détroit d’Ormuz. De plus en plus d’entreprises de taille moyenne ont signalé des problèmes ces derniers jours, indique l’Association de l’Industrie Chimique (VCI).
Le directeur général, Wolfgang Große-Entrup (photo), parle d’une situation «extrêmement tendue». «Les signaux que nous recevons actuellement, notamment des PME, sont dramatiques. Il ne s’agit plus seulement d’une question de prix, mais aussi de disponibilité». On constate déjà des «pénuries extrêmes» et des «ruptures de chaînes d’approvisionnement dans le secteur des matières premières».
La principale raison est la fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transitent de nombreuses matières premières indispensables à la production chimique. L’association considère la situation comme particulièrement critique pour le soufre, dont la moitié du commerce mondial transite par ce détroit. L’approvisionnement en hélium est également sous pression: 40% de la production mondiale provient du Qatar. «Ce sont des secteurs qui sont désormais très préoccupés», explique Große-Entrup. À cela s’ajoutent des restrictions dans le commerce de l’aluminium.
Comme deuxième facteur de pression, la VCI mentionne la réduction des livraisons en provenance de Chine. Les producteurs chinois privilégient de plus en plus leur propre approvisionnement. «Les Chinois savent parfaitement qu’il pourrait y avoir des pénuries à l’avenir», explique Große-Entrup. C’est pourquoi la devise «China first» s’applique de plus en plus.
Les longs trajets de transport depuis la Chine donnent encore un peu de répit à l’industrie locale. « Ce qui est en route est en route. Ce que nous ne pouvons plus commander maintenant fera défaut d’ici six à huit semaines. »
Les entreprises restent discrètes sur les informations concrètes concernant les pénuries – le sujet est trop sensible pour la compétitivité. Un problème concerne cependant l’approvisionnement en résines pour peintures et plastiques.
Le secteur chimique allemand, pilier central de l’industrie du pays, est déjà profondément dans le rouge. «Le bilan annuel de la chimie est catastrophique. Production, chiffre d’affaires et prix sont en baisse», déclare Große-Entrup. En raison de l’incertitude liée à la guerre avec l’Iran, l’association a renoncé à toute prévision pour 2026. Mais même si suffisamment de matières premières étaient disponibles, les fabricants allemands ne pourraient plus proposer leurs produits à des prix compétitifs. (rk)
Source: Zu erst, Mars 2026.
20:26 Publié dans Actualité, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, allemagne, europe, affaires européennes, détroit d'ormuz, industrie chimique |
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La «Troisième Guerre mondiale» comme problème conceptuel
Raphael Machado
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100069794930562
Dès que la guerre Epstein (ou guerre d’Iran) a commencé, beaucoup de gens ont demandé: «Est-ce que cela peut mener à la Troisième Guerre mondiale?» Mentalement, j’ai pensé: «Mener? Que manque-t-il encore pour que tout le monde comprenne où nous en sommes?».
Lucas Leiroz a écrit un bon article analysant le même sujet sous un angle tactique et stratégique, mais je vais aborder la même question en m’intéressant au concept lui-même et aux attentes qui y sont associées.
Quand on parle d’une éventuelle « Troisième Guerre mondiale » à venir, on imagine presque toujours une guerre nucléaire ou une guerre totale, de mobilisation générale permanente, avec des hordes et des hordes de soldats se jetant les uns contre les autres, et les différents États se débarrassant de toutes les limitations et autocensures dans le but de massacrer le plus grand nombre d’ennemis possible.
Mais ici, je ne vais même pas m’attarder sur le caractère historiquement exceptionnel de ces caractéristiques, mais sur le fait même que cette image repose sur un mythe, sur une guerre inexistante, purement conceptuelle: la «Seconde Guerre mondiale».

Pourquoi la «Seconde Guerre mondiale» serait-elle une imposture? Parce qu’elle a été construite dans les cabinets des historiens comme une «grande narration» destinée à lier le «nouvel ordre » occidental d’après-guerre. Que veux-je dire par là? C’est simple. Si l’on avait demandé à des historiens d’autres époques de suivre les différents théâtres et campagnes militaires entre 1936 et 1945, sans leur donner l’étiquette de «Seconde Guerre mondiale», ils auraient identifié une myriade de guerres, et non une seule (avec quatre précampagnes).
La guerre du Pacifique est clairement une autre guerre spécifique, catégoriquement séparée du reste. Cela est plus facile à voir. Mais même la Grande Guerre patriotique fut une guerre isolée et circonscrite, distincte des autres. Même la guerre d’Europe pourrait, selon moi, être divisée en deux guerres: la première gagnée par l’Allemagne, la seconde par les États-Unis. Mais s’il existe une «Seconde Guerre mondiale» comme grande narration, alors évidemment la guerre civile espagnole, la guerre d’Hiver, la guerre d’Éthiopie et la guerre sino-japonaise devraient aussi y être incluses.

On a coutume d’utiliser le «système d’alliances» comme justification pour relier ces différentes guerres en une guerre conceptuelle, mais cela ne signifie pas grand-chose. Si l’on prend, par exemple, la période qui va du début du 18ème siècle au début du 19ème, Français et Britanniques furent pratiquement en guerre ininterrompue sur au moins deux continents différents, sans que tout cela soit considéré comme une seule et même guerre. La guerre d’Indépendance américaine, par exemple, avec le soutien de la France, fut menée en même temps que la guerre de la Ligue de Bourbon, sans qu’on ne les considère comme un seul et même conflit.
C’est pareil pour la période des guerres napoléoniennes. La notion même de «guerres napoléoniennes» est purement artificielle. Plusieurs guerres différentes furent menées durant cette période. Il en va de même pour le chaos des conflits dans lesquels les Habsbourg se sont engagés, chacun étant considéré comme une guerre séparée et autonome.
Ce que je veux dire, c’est que les gens s’attachent tellement aux concepts qu’ils ne perçoivent pas que ces concepts sont des constructions instrumentales servant à la production de récits, élaborés bien plus tard par des historiens qui parlent après coup.

Pour situer un peu mieux: lorsque les Français ont envahi la Gascogne anglaise en 1338, aucun paysan enrôlé dans l’infanterie d’un seigneur n’a pensé: «Ah, voilà, la Guerre de Cent Ans a commencé». Il a fallu 500 ans (!) avant que quelqu’un ne se réfère aux trois guerres anglo-françaises menées aux 14ème et 15ème siècles comme étant la « Guerre de Cent Ans ».
Qu’est-ce que cela signifie ? Que selon l’éclatement de nouveaux conflits régionaux, plus ou moins reliés et plus ou moins durables, il se pourrait que, dans un futur situé entre 100 et 500 ans, des historiens en viennent à désigner la période débutant, peut-être, avec l’opération militaire spéciale ou la guerre du Donbass comme la «Troisième Guerre mondiale». Et nous ne serons même plus là pour le savoir. Les historiens du futur pourraient considérer que les guerres sont menées selon les formes rendues nécessaires par les technologies militaires de leur époque, de sorte qu’une guerre à une époque de prolifération nucléaire, d’avancées balistiques et d’invention des drones ne puisse se faire que de cette manière, alternant entre guerres par procuration et frappes à distance.
Enfin, la vision populaire de ce que « devrait » être cette fameuse Troisième Guerre mondiale relève, comme je l’ai dit, d’une obsession pour la forme des Première et Seconde Guerres mondiales, mais aussi d’une attente eschatologique plus ou moins cachée. Personne n’est satisfait d’une «Troisième Guerre mondiale» qui ne va pas plus loin que le simple récit reliant le conflit russo-ukrainien au conflit israélo-iranien, et qui ne comporte pas un certain degré de massacres de masse et de risque de « fin du monde ».
20:14 Publié dans Actualité, Réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre mondiale, réflexions personnelles, troisième guerre mondiale |
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Non aux guerres américaines! Toutes les bases américaines en Allemagne doivent être fermées
L’AfD a raison – mais elle ne va pas assez loin. Tant que des soldats américains sont stationnés sur le sol allemand, l’Allemagne est partie prenante de la guerre, contre sa propre volonté.
Par Bruno Wolters
Source: https://www.freilich-magazin.com/politik/raus-aus-den-us-...
Les bases militaires américaines sont des centres névralgiques pour la projection de puissance américaine – les critiques y voient le symbole du fait que l’Allemagne, en matière de politique étrangère, n’agit jusqu’à aujourd’hui que de manière limitée et en rien souveraine.
Imaginons le scénario suivant: un Allemand se tient à la pompe à essence. Il regarde l’affichage. Le chiffre tourne. Il paie. Il se demande pourquoi. Il devrait le savoir.
La hausse du prix du carburant n’est ni un échec du marché, ni un phénomène naturel, ni un caprice de la conjoncture mondiale. C’est le résultat concret, quotidien, d’une guerre menée conjointement par Washington et Tel-Aviv, tandis que Berlin se tait. Certes, la forte fiscalité est aussi une raison des prix élevés à la pompe, mais cela n’est qu’un facteur secondaire aujourd’hui.

Pendant ce temps, sur le sol allemand, les réservoirs de l’US Air Force sont remplis et du matériel militaire important est acheminé via les bases américaines en Allemagne vers le Moyen-Orient. Quiconque tolère des bases militaires américaines sur son territoire, qui sont utilisées pour des guerres d’agression au Moyen-Orient, fait de son pays une partie prenante à la guerre. Contre son gré, sans vote, sans débat – mais avec toutes les conséquences.
Il existe une revendication qui devrait depuis longtemps être sur la table, mais qui ne l’est pas. L’AfD, qui est le seul parti à oser encore aborder les tabous de la politique étrangère, devrait la faire sienne: l’Allemagne ne doit pas mettre à disposition des bases militaires pour les guerres d’agression américaines contre l’Iran. Ce serait factuellement juste, politiquement courageux et plus que nécessaire. Mais même cette exigence, aussi nécessaire soit-elle, ne serait qu’une première étape. Celui qui veut interdire uniquement l’utilisation pour cette guerre, raisonne en termes d’exceptions et non de principes. La conséquence logique de cette revendication doit être: toutes les bases militaires américaines en Allemagne doivent être fermées. Pas pendant un seul jour. Mais cela doit être l'objectif politique à énoncer aujourd’hui et à poursuivre dès demain.
La Maison Blanche attise – et Berlin regarde
Ce qui se passe au Moyen-Orient ne relève pas de la défense. L’attaque américano-israélienne contre l’Iran était une guerre d’agression. Aussi clairement que cela a été formulé, cela doit être dit. Mais: l’Occident, l’Allemagne comprise, l’a acceptée sans objection. Netanyahou a atteint son objectif stratégique et entraîné les États-Unis dans une guerre avec l’Iran. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le Premier ministre israélien a besoin d’escalades extérieures: il est sous pression dans son propre pays, visé par des enquêtes pour corruption, et semble chercher son salut dans les conflits armés.

Depuis vingt ans, Israël répète la même affirmation sur les armes nucléaires iraniennes. Les organisations internationales et l’Iran lui-même démentent cela. Selon des informations relayées par Reuters, le Pentagone a confirmé il y a quelques jours: une première frappe iranienne n’était pas à prévoir avant la guerre. Et: il existe de l’uranium enrichi à 60%, mais pour fabriquer des armes nucléaires, il en faut à 90%. Les Iraniens n’y sont pas encore. Mais cette affirmation est utile, alors on la répète.
Israël agit désormais au Moyen-Orient comme Sparte: il n’y a plus que la logique militaire, plus de stratégie à long terme, la victoire est une fin en soi. Netanyahou menace les peuples voisins du sort du Hamas et du Hezbollah. Il a transformé Israël en une machine de guerre permanente – et Washington le suit. Trump, qui s’était présenté comme isolationniste, s’est laissé entraîner par Netanyahou. Son isolationnisme n’est plus crédible. L’axe Washington-Tel Aviv opère selon la loi du plus fort.
Et l’Allemagne? L’Allemagne s’est tue. L’UE s’est tue. On appelle cela la fidélité à l’alliance. Autrefois, on aurait parlé de vassalité. Les États-Unis peuvent, pour 20% des coûts de l’OTAN, prendre 100% des décisions. L’Europe peut être humiliée et achète en échange plus d’armes et de matériel militaire. L’Allemagne est suiveuse dans une guerre par procuration. La soi-disant « hégémonie libérale » des États-Unis n’est rien d’autre qu’une politique de puissance avec un vernis moral.
L’AfD devrait soutenir cette revendication
Dans un système politique où toute objection à la logique atlantiste est diabolisée comme étant du « poutinisme » ou de l'« antiaméricanisme », ne serait-ce que formuler cette revendication serait un acte de clarté politique. L’Allemagne ne doit pas devenir une base arrière pour une guerre d’agression contre l’Iran ou une autre puissance. Aujourd’hui l’Iran, demain la Chine? Ce n’est pas une question de gauche ou de droite, mais une question d’intérêts nationaux et de souveraineté élémentaire. L’AfD, qui se targue de dire ce que les autres n’osent pas dire, devrait être la première à soutenir cette revendication. Qu’elle ne l’ait pas encore fait est une occasion manquée.
Mais même si elle le faisait, l’ambiguïté resterait dans le principe: qui n’exclut que la guerre contre l’Iran, accepte toutes les autres utilisations tacitement. Il accepte la structure. Et c’est justement cette structure qui pose problème. Tant que les troupes américaines sont stationnées sur le sol allemand, que l’Allemagne ne peut ni contrôler ni retirer, l’Allemagne n’est pas un État pleinement souverain. C’est un quasi-protectorat.

Après 1945, l’Allemagne était une puissance économique, mais n’avait pas d’influence politique. Les grandes décisions étaient prises ailleurs. L’ancrage à l’Ouest, aussi nécessaire ait-il paru à Adenauer, s’est révélé à long terme incompatible avec une véritable souveraineté. Qui nie l’incompatibilité entre les objectifs nationaux allemands et les obligations transatlantiques se voile la face – ou n’a pas étudié l’histoire.
Pourquoi toutes les bases doivent disparaître
La souveraineté est indivisible. Qui tolère des troupes étrangères sur son sol qu’il ne peut contrôler, renonce à la souveraineté – qu’il en soit conscient ou non. Les bases américaines en Allemagne ne sont pas une garantie de protection pour le peuple allemand. Ce sont des positions stratégiques de la puissance mondiale américaine. Qui les héberge assume automatiquement la coresponsabilité de ce qui s’y fait.
On objectera : « Sans les États-Unis, nous serions sans défense. » Défense contre qui ? L’Iran n’a pas attaqué l’Allemagne. Il ne le fera pas. Et aucun autre ennemi systémique des Américains ne nous attaquera. Nous n’avons aucun compte à régler à Taïwan. Il n’y a aucune raison à cela. Les États-Unis ne protègent pas l’Allemagne, mais leurs propres positions stratégiques, auxquelles l’Allemagne appartient. C’est une nuance importante.

On dira : « C’est de l’antiaméricanisme. » Pourtant, la France sous de Gaulle n’était pas un pays antiaméricain. C’était un pays souverain. L’Espagne non plus n’est pas un pays antiaméricain. C’est un pays sûr de lui-même. L’antiaméricanisme est une attitude. La souveraineté est une revendication et un droit. L’Autriche est neutre à ce jour, et 80% de la population soutient cette option. Ce que l’Autriche et l’Espagne peuvent faire, l’Allemagne ne doit pas s’en croire à jamais incapable. La question n’est pas de pouvoir, mais de vouloir.
On dira : c’est utopique. Mais l’unité allemande était aussi utopique en 1989. Les revendications politiques qui semblent impossibles aujourd’hui peuvent devenir demain raison d’État si les circonstances changent. Et elles sont justement en train de changer. Les États-Unis eux-mêmes remettent l’alliance en question. Trump démolit l’ordre atlantique de ses propres mains. Dans cette situation, il ne serait pas naïf de réclamer la souveraineté ; il serait naïf de ne pas le faire.
Deux revendications – claires et sans détour
Les revendications sont désormais sur la table.
Premièrement : aucune utilisation des bases militaires allemandes par les États-Unis pour des guerres d’agression contre l’Iran ou tout autre État qui n’attaque pas l’Allemagne ou ses alliés. C’est le minimum.
Deuxièmement – et c’est la véritable revendication qui en découle : toutes les bases militaires américaines en Allemagne doivent être fermées. Non comme un geste, non comme un symbole, mais comme l’objectif stratégique d’une politique étrangère allemande digne de ce nom. Ce n’est pas du pacifisme. Ce n’est pas une capitulation. C’est la conséquence logique de la revendication de souveraineté nationale que toute nation sur Terre revendique pour elle-même – sauf l’Allemagne. Qui accueille sur son sol des troupes étrangères, qui font la guerre sans son accord, a déjà renoncé à sa souveraineté. La seule question est de savoir s’il s’en rend enfin compte.
À propos de l’auteur: Bruno Wolters
Bruno Wolters est né en Allemagne en 1994 et a étudié la philosophie et l’histoire dans le nord de l’Allemagne. Depuis 2022, Wolters est auteur pour la revue Freilich. Ses domaines d’intérêt sont l’histoire des idées et la philosophie politique.
19:51 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, allemagne, otan, europe, affaires européennes |
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Nouveau front dans le conflit?
Quand les géants de la tech deviennent soudain une cible géopolitique
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena#
Le quotidien iranien Shargh Daily rapporte une possible nouvelle dimension dans les tensions actuelles qui bouleversent le Moyen-Orient. Selon le journal, des installations de grands groupes technologiques américains dans la région pourraient bientôt être prises pour cibles par des frappes de missiles iraniennes.
Dans les listes publiées, on retrouve notamment Amazon, Google, NVIDIA, Microsoft, IBM, Palantir et Oracle. Il s’agirait visiblement de centres de données, d’infrastructures cloud, de sites de développement ou de centres de services techniques de ces entreprises dans la région.
Si cette menace devait se concrétiser, cela indiquerait un changement stratégique dans le choix des cibles. Jusqu’à présent, les mesures iraniennes visaient principalement des leviers énergétiques : les attaques contre des infrastructures ou les menaces envers le trafic maritime dans le golfe Persique et le détroit d’Ormuz font traditionnellement grimper le prix du pétrole et augmentent ainsi la pression économique sur les économies occidentales.
Une attaque contre des installations de sociétés technologiques américaines signalerait en revanche une nouvelle logique dans la guerre économique.
En effet, les grands groupes du secteur IT ne sont plus de simples entreprises. Ils constituent le système nerveux digital de l’économie occidentale – depuis les infrastructures cloud, en passant par l’analyse de données militaires, jusqu’au développement de l’intelligence artificielle.
Une attaque ciblée contre cette infrastructure aurait donc potentiellement deux effets parallèles :
Premièrement, elle pourrait continuer à faire monter les prix de l’énergie si les tensions dans la région s’intensifient.
Deuxièmement, elle viserait directement la valorisation boursière des grands groupes technologiques américains – c’est-à-dire ces entreprises qui représentent aujourd’hui une part très importante de la capitalisation des marchés boursiers américains.
En d’autres termes, ce n’est plus seulement le pétrole qui pourrait devenir une arme, mais aussi la stabilité de l’économie numérique.
Cela confirmerait un schéma qui devient de plus en plus visible depuis quelques années :
La compétition géopolitique se déplace de plus en plus des cibles militaires classiques vers les infrastructures économiques critiques.
Énergie, semi-conducteurs, réseaux logistiques – mais aussi infrastructures cloud et de données.
Si de telles attaques devaient effectivement avoir lieu, ce serait une étape de plus vers un type de conflit où marchés financiers, prix de l’énergie et infrastructures numériques deviennent eux-mêmes le champ de bataille.
#global_affairs_byelena
13:35 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : it, actualité, iran, géants de la tech |
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"Bouclier des Amériques", narcocartels et le nouveau bâton de l’Oncle Sam
Leonid Savin
La semaine dernière, deux événements ont eu lieu à Miami, sur la base du Commandement Sud des États-Unis, à la suite desquels la zone d’influence réelle des États-Unis dans l’hémisphère occidental a été étendue, grâce à l’accord des partenaires participants à la nouvelle initiative de Washington.
Le jeudi 5 mars, un sommet de lutte contre les cartels s’est tenu au niveau des ministres de la Défense de plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Et le samedi 7 mars, un sommet intitulé « Bouclier des Amériques » (Shield of the Americas) a réuni, au niveau des chefs d’État, les dirigeants sur les questions de sécurité régionale.
La coalition des « Amériques » contre les narcocartels a été formée et une déclaration commune a été signée le 5 mars. Le secrétaire américain à la Défense, Peter Hegseth, a déclaré lors de la cérémonie que les trafiquants de drogue étaient de plus en plus dissuadés par la campagne américaine d’attaques contre des navires soupçonnés de transporter de la drogue, campagne lancée en septembre dernier. Depuis le début de l’opération, connue sous le nom d’« Opération Southern Spear », les forces armées américaines ont attaqué au moins 44 navires dans les eaux de l’océan Pacifique oriental et des Caraïbes.
Dans les propos tenus, on note une tentative manifeste de légitimer rétroactivement ces frappes, et en même temps, le mot « soupçonnés » indique l’absence de justification nécessaire à la décision de frapper. Après tout, un suspect n’est pas nécessairement coupable. Ainsi, les États-Unis violent ouvertement la présomption d’innocence et comptent bien continuer à le faire, en entraînant d’autres pays dans leurs sales affaires, déplaçant ainsi la responsabilité sur eux.
Le 7 mars, une déclaration de Donald Trump est également apparue sur le site de la Maison Blanche, déclarant que:
« (1) Les cartels criminels et les organisations terroristes étrangères dans l’hémisphère occidental doivent être démantelés dans toute la mesure permise par la loi applicable.
(2) Les États-Unis et leurs alliés doivent se coordonner pour priver ces organisations de tout contrôle territorial et d’accès aux financements ou ressources nécessaires à leurs campagnes de violence.
(3) Les États-Unis formeront et mobiliseront les forces armées des pays partenaires pour constituer la force de frappe la plus efficace possible, afin de démanteler les cartels et leur capacité à exporter la violence et à exercer leur influence par l’intimidation organisée.
(4) Les États-Unis et leurs alliés doivent tenir les menaces extérieures à distance, y compris les influences étrangères néfastes qui sont extérieures à l’hémisphère occidental. »
En résumé, bienvenue dans la mauvaise époque de la seconde moitié du 20ème siècle, lorsque Washington menait les opérations du Plan Condor en Amérique latine et formait le personnel des juntes régionales à la School of the Americas. Sauf que désormais, la liste des « organisations terroristes » sera élargie au gré (et selon les intérêts) de Washington. Outre le Hezbollah libanais et toute organisation liée à l’Iran, elle pourrait bien inclure des entreprises chinoises, que les États-Unis cherchent activement à évincer de l’hémisphère occidental.

Il convient également de noter qu’il n’y avait que 12 pays à la réunion avec Trump, et non 17 comme indiqué sur le site web, ce qui est d’ailleurs visible sur la photo officielle du sommet : il s’agit de l’Argentine, la Bolivie, le Guyana, le Honduras, la République dominicaine, le Costa Rica, le Panama, le Paraguay, le Salvador, Trinité-et-Tobago, le Chili et l’Équateur. La présence des chefs de ces États montre qui applique et appliquera la voie tracée par Washington dans son pays dans un avenir proche.
Il est également significatif que ni le Mexique ni la Colombie, pourtant célèbres pour leurs narcocartels, n’aient participé aux deux sommets. Bien que cela constitue un signal clair de l’indépendance souveraine de ces deux pays, il existe néanmoins un risque qu’un Donald Trump mentalement instable le prenne comme une insulte personnelle et accentue la pression sur les gouvernements mexicain et colombien, d’autant plus qu’ils s’orientent à gauche.
Lors de son discours du 7 mars, Trump a également évoqué Cuba, déclarant une fois de plus que l’île allait « tomber bientôt » parce que son économie y était détruite, et qu’il s’en occuperait après l’Iran. Toutefois, Cuba ne partage pas cet avis et estime que les sommets de Miami devraient être condamnés.
Le président cubain Miguel Diaz-Canel a réagi à cet événement en ces termes: «Le petit sommet réactionnaire et néocolonial en Floride, convoqué par les États-Unis avec l’aide des gouvernements de droite de la région, les oblige à accepter l’usage mortel de la force militaire américaine pour résoudre des problèmes internes et maintenir l’ordre et la tranquillité dans leurs pays. Il s’agit d’une tentative de remettre en cause l’idée de faire de l’Amérique latine et des Caraïbes une zone de paix, une attaque contre les aspirations à l’intégration régionale et une soumission aux intérêts du puissant voisin du nord, conformément aux principes de la doctrine Monroe».
Le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodriguez, a ajouté que le seul résultat public fut la signature d’un document «servile et malhonnête» évoquant l’utilisation de la force militaire américaine comme instrument répressif contre les cartels criminels et pour réprimer les problèmes internes et frontaliers.
Enfin, le mécontentement grandit également au sein des pays eux-mêmes, devenus otages de la politique américaine, à l’égard de leurs propres dirigeants actuels. Voici, par exemple, ce qu’écrit la publication El Periodico du Panama à propos des résultats du sommet: «Le Traité de neutralité permanente entre les États-Unis et le Panama, qui interdit la présence de bases militaires étrangères sur le territoire national, a été annulé… On peut comprendre les États-Unis, leur position et leurs revendications d’hégémonie et de contrôle, mais voir des gouvernements qui ne reculent devant aucune concession, qui font montre d'un vassalisme honteux qui fleure la trahison, provoque un sentiment de douleur, surtout pour nous, Panaméens, qui avons fait preuve d’un nationalisme militant qui les a fait reculer… nous avons chassé les bases gringo de notre territoire, tout comme nous avons fermé la School of the Americas, qui formait tous les putschistes militaires de la droite fasciste, qui ont détruit la démocratie de nos peuples et établi des régimes de terreur sur tout le continent à une autre époque où sévissait déjà ce vassalisme. Dans le passé, la nation panaméenne, toute la population patriotique, est descendue dans la rue et a dit au gouvernement gringo que le canal de Panama appartient au Panama, et que la présence militaire américaine viole la souveraineté, le traité Torrijos-Carter et notre Constitution politique… Nous vivons des temps difficiles sous l’égide d’un régime oligarchique de droite qui n’a aucune honte nationale et considère comme allant de soi un vassalisme qui insulte la mémoire de tous les patriotes de notre histoire… »
On peut supposer que d’autres États vassaux voient aussi grandir leur insatisfaction face à la nouvelle infiltration de la machine militaire américaine sur leurs territoires nationaux.
Source originelle: https://orientalreview.su/2026/03/12/shield-of-the-americas-narcocartels-and-new-stick-of-uncle-sam/
13:30 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, états-unis, amérique latine, caraïbes, amérique ibérique, amérique du sud, amérique centrale, donald trump |
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Exit le semeur de confusions
Karl Richter
Source: https://www.facebook.com/karl.richter.798
De mortuis nihil nisi bene – on ne doit rien dire de mal des morts. Mais dans le cas de Jürgen Habermas, décédé samedi à Starnberg à l’âge de 96 ans, on peut faire une exception. Habermas fut un promoteur déterminant de l’arrimage occidental de l’Allemagne après 1945, en infectant la gauche d'un marxisme modernisé, enrichi d’approches à la sauce américaine, et en l’orientant vers l’Occident. Il devint l’un des propagandistes les plus influents de la fameuse rééducation.
Né à Düsseldorf, il fut, pendant la guerre, chef de section dans les Jeunesses hitlériennes, avant de devenir rapidement, après celle-ci, victime de la «rééducation» et de faire carrière comme moralisateur en chef de la jeune République fédérale. Aucun autre intellectuel n’a autant façonné la conscience politique de la société allemande d’après-guerre que Jürgen Habermas, qui a appris aux Allemands à renier leurs traditions et à placer leur salut dans les « valeurs occidentales ».
En 1999, lors de l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie, il s’en réjouissait et suggérait qu’il ne s’agissait là que d’une «aide d’urgence légitimée par le droit international». Selon lui, le monde serait de toute façon sur la voie qui mènerait du « droit international classique des États vers le droit cosmopolitique d’une société mondiale de citoyens », ainsi fabulait-il. Nous constatons aujourd’hui où cela nous a mené. Il s’est lamenté sur la réunification de 1989, allant jusqu’à halluciner que l’unité nationale des Allemands « entrait en collision avec les règles universalistes de la coexistence égalitaire de formes de vie différentes ». Mais déjà à l’époque, ce sont surtout les élucubrations de Habermas qui entraient en collision avec la réalité.
Après avoir soutenu sa thèse en 1954 auprès de l’ancien activiste nazi Erich Rothacker et avoir publié une précoce critique de Heidegger, il fut recruté par le centre de gravité de la future « École de Francfort », soit par Theodor W. Adorno, pour devenir assistant à l’Institut de recherche sociale de Francfort. Là, Habermas transforma la soi-disant «théorie critique» en une théorie fumeuse de la communication – contribuant ainsi de manière décisive à rendre le marxisme à nouveau fréquentable pour une nouvelle génération d’intellectuels et de gauchistes en Europe de l’Ouest.
Son œuvre principale, la Théorie de l’agir communicationnel en deux volumes, parue en 1981, promet l’émancipation par le discours – un discours prétendument «sans domination». En réalité, le discours selon Habermas est lui-même un instrument de domination. Quiconque ne se soumet pas à ses règles du jeu ne peut pas participer – une théorie de l’exclusion que la gauche a depuis lors intériorisée jusqu’au refus total de la réalité; on le voit à l’exclusion pathologique, quasi religieuse, que subit l’AfD.
Parallèlement, le discours devient un substitut à l’action: le parler remplace l'agir. Toute une génération d’activistes étudiants en fut marquée – devenant des enseignants, des professeurs d’université, des apparatchiks sociaux-démocrates, des entêtés syndicaux, tous imbuvables et improductifs. Le fait qu’on ait laissé ce type humain remodeler la société allemande pendant des décennies a mené le pays là où il en est aujourd’hui. Intellectuellement, c’est un champ de ruines.
La prétendue philosophie de Habermas n’est qu’une pure création de l’esprit. Son langage, alambiqué et abscons jusqu’à l’incompréhensible, n’est qu’un interminable moulin à concepts. Sa « philosophie » n’en est pas une. Elle ne transmet ni connaissance, ni intuition morale. Elle ne fait progresser personne. Qu’elle ait, dans les universités allemandes, remplacé toute la philosophie antérieure de Platon à Heidegger, a signifié, pour le pays des poètes et des penseurs, la mort cérébrale.
Il faut, dans ce contexte, se rappeler la parole toujours actuelle de Confucius: «Si les concepts ne sont pas corrects, les mots ne sont pas adéquats; si les mots ne sont pas adéquats, les œuvres n’aboutissent pas; si les œuvres n’aboutissent pas, la morale et l’art ne prospèrent pas; si la morale et l’art ne prospèrent pas, les sanctions ne sont pas appropriées; si les sanctions ne sont pas appropriées, le peuple ne sait pas où poser la main et le pied. C’est pourquoi l’homme noble veille en toutes circonstances à ce que ses concepts puissent s’exprimer en mots, et que ses mots puissent se traduire en actes. Voilà ce qui compte». C’est ici que se situe Habermas: il s'est posé comme le destructeur de la pensée, comme le perturbateur des esprits et des âmes.
Pendant des décennies, Habermas fut considéré comme une instance morale et intellectuelle de la République fédérale. Lors de la querelle des historiens dans les années 1980, il s’arrogea l’autorité de décider de ce qu’il était encore « possible de dire » en Allemagne.
Toute tentative de considérer l’histoire allemande autrement qu’à travers le prisme de la culpabilité, il la condamnait comme «apologétique». Il inventa le concept de «patriotisme constitutionnel», qui devint un slogan creux prisé par la gauche désireuse d’abolir l’Allemagne. Mais: c’est soit le patriotisme, soit la constitution. Les patriotes constitutionnels ont déjà perdu.
Le bilan de Habermas est, tout compte fait, dévastateur. Il a formé des générations d’universitaires à transformer les conflits sociaux en discours, et par là, à obscurcir la pensée à grande échelle. Même le mouvement étudiant, qui visait encore à changer la société, s’est transformé sous son influence en une pure secte de la communication qui, grâce à l’hégémonie médiatique de la gauche, domine depuis des décennies la vie publique. Finalement, Habermas ne fut qu’une chose: le plus grand embrouilleur des esprits en Allemagne après 1945. Il n’y a pas lieu de le pleurer.
13:25 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : agir communicationnel, jürgen habermas, philosophie, allemagne |
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Les silences de Pete Hegseth
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/i-silenzi-di-hegseth/
Pete Hegseth est le Secrétaire à la Défense de Washington. Un quadragénaire, 45 ans, avec un long parcours militaire, puis un rôle d’animateur télévisé.
L’un des nouveaux hommes amenés à Washington par Donald Trump.
Pete Hegseth a déclaré qu’il n’existait aucune preuve d’un quelconque soutien militaire de la Russie et de la Chine à l’Iran. Une déclaration sèche. Pour mettre fin aux nombreuses spéculations parues dans la presse américaine en ces premiers jours de guerre.
Bien. Mais Pete Hegseth ment. En sachant parfaitement qu’il ment.
La Russie et la Chine soutiennent Téhéran par tous les moyens. Et même pas de façon très dissimulée.
Moscou a même réduit la pression dans le Donbass, où, d’ailleurs, sa victoire semble désormais évidente. Une question de semaines.
Cependant, la Russie a bien conscience que des États-Unis embourbés dans une campagne militaire en Iran, stérile et sans issue, constituent un problème mineur, voire inexistant, pour sa conquête d’une partie de l’Ukraine.
Par conséquent, son renseignement, ainsi que son aide militaire et économique, sont actuellement projetés vers le théâtre moyen-oriental.

Quant à Pékin, nous avons déjà parlé du « navire-espion » qui signale les cibles dans le golfe Persique aux missiles et aux torpilles iraniens.
Ce qui a contraint les navires américains à se retirer de plusieurs centaines de kilomètres.
Mais ceci n’est que l’aide la plus visible offerte par Pékin à Téhéran.
En plus du travail de renseignement, il existe un intense trafic aérien et ferroviaire qui amène du matériel, des armes et autres équipements pour renforcer la résistance iranienne.

Et tout cela se déroule de manière absolument ouverte.
Sans trop de faux-semblants. Sans masques particuliers.
Mais l’excellent Hegseth ne le voit pas.
Pour lui, il n’y a aucune implication de Moscou ni de Pékin dans le conflit.
Il l’exclut, avec la plus grande fermeté.
Point final.
Eh oui… La Russie et la Chine sont de grandes puissances. Industrielles et militaires. Et, de surcroît, des puissances nucléaires.
Il vaut donc mieux, infiniment mieux, faire semblant de ne pas voir leur aide à l’Iran. De commenter leur implication dans cette guerre.
Qui, certes, est déjà une guerre mondiale – la Troisième, la Quatrième, peu importe… – mais c'est une guerre asymétrique.
Donc atypique, où l’on évite la confrontation frontale entre grandes puissances. Parce qu’elle ne pourrait mener qu’à un cataclysme total. Sans vainqueurs ni vaincus.
En somme, une partie d’échecs. Un jeu de masques.
Hegseth prouve qu’il connaît bien le métier, et qu’il sait qu’il existe des limites à ne pas franchir.
Espérons que d’autres partagent sa vision…
13:18 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : navire espion chinois, golfe persique, iran, chine |
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Parution du numéro 493 du Bulletin célinien
Sommaire:
Entretien avec Jean Monnier
Céline et Cervantès
Le Voyage dans Londres. Cinéma, faux papiers et entrée dans la modernité
Dans la bibliothèque de Céline (Kafka, Kellermann, Kerouac, Kipling)
Étonnant Pierre Lazareff ! Ce grand patron de presse (1907-1972) était assurément un homme hors du commun. Le souvenir qu’on garde de lui est surtout lié au quotidien France-Soir qu’il dirigea après la guerre et qui était une véritable puissance, avec plusieurs éditions par jour et un tirage de plus d’un million d’exemplaires. Sa vie, comme l’on dit communément, est un roman ; elle a d’ailleurs été racontée¹. En 1967, il est interviewé à la télévision pour une rubrique qui s’appelle “Les livres de ma vie” ². Ses propos valent la peine d’être reproduits intégralement:
Vous savez, il m’est arrivé une aventure assez extraordinaire. Quand j’avais 24 ans, un agent littéraire de mes amis m’a dit : “J’ai un livre absolument extraordinaire ici, totalement illisible, un manuscrit absolument mal foutu, énorme. Moi, j’adore ça mais je voudrais bien que tu me dises ce que tu en penses.” Je l’ai emporté chez moi. J’ai pas dormi de la nuit, j’étais bouleversé, submergé et j’ai dit à mon ami, en lui rendant le livre : “Je ne sais pas si ce livre paraîtra un jour, s’il aura du succès mais je peux te dire que je n’ai jamais rien lu qui m’ait à ce point à la fois enthousiasmé et marqué.” Le livre s’appelait le Voyage au bout de la nuit ; l’auteur s’appelait Céline. Je relis souvent ce livre. Il y a des tas de livres que j’ai relus ; j’ai souvent changé d’idée [à leur sujet] mais pour celui-là, j’ai jamais changé d’idée. J’ai connu par la suite Céline. J’avais le Voyage au bout de la nuit dédicacé très flatteusement par lui à un moment où il n’était pas encore antisémite, je pense ; en tout cas il ne le disait pas. Un auteur comme Céline, ce qu’il a pu faire dans la vie, ça m’est égal. Trop de génie pour que je m’en occupe. Et il m’a donné ce jour-là une telle joie profonde, m’a fait découvrir tant de choses que j’oublie le reste.


Que ce fils d’un émigré juif russe ait pu tenir de tels propos envers celui qui ne ménagea pas ses coreligionnaires ne manque pas d’impressionner, d’autant qu’il dut s’exiler en Amérique en 1940³. La rancœur est totalement absente de ce témoignage ne faisant place qu’à une vive admiration4. Est-ce la raison pour laquelle Céline lui avait dédicacé en 1952 une réédition de L’Église : “À Pierre Lazareff hommage et salut à sa toujours grande élégance d’esprit à mon égard ” ? Il ne le ménagea pourtant pas ni dans sa correspondance ni dans la trilogie allemande, l’affublant de sobriquets divers. Mais sans doute le confondait-il avec un certain Latzarus, journaliste lui aussi, qui ne l’aimait guère. De la même manière, il confondait souvent Chadourne (Marc) et Chardonne (Jacques).
En 1959, Céline rendit pourtant Lazareff responsable de la censure de son entretien télévisé avec Louis Pauwels. Mais l’activité de Lazareff à la télévision française ne se limitait-elle pas à la production du magazine d’actualités “Cinq colonnes à la une” ? Avait-il le pouvoir d’interdire la diffusion de cet entretien ? Ce qui serait d’ailleurs surprenant, vu l’admiration qu’il professait pour l’auteur de Voyage. Le mystère demeure entier… Autre énigme : il découvre ce roman en 1931 en lisant le tapuscrit et non l’ouvrage imprimé qui paraîtra à la fin de l’année suivante. Dommage qu’on ne lui ait pas posé une question à ce sujet…
Notes:
18:01 Publié dans Littérature, Revue | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : revue, littérature, littérature française, lettres, lettres françaises, louis-ferdinand céline |
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William Luther Pierce: un séparatiste albo-américain
par Georges Feltin-Tracol
Ancien animateur de la revue canadienne-française Le Harfang à laquelle a contribué votre serviteur, l’ami Rémi Tremblay a déjà écrit sur le fasciste canadien Adrien Arcand en 2017 et évoqué dans les Cahiers d’Histoire du Nationalisme la préhistoire de la mouvance identitaire aux États-Unis.
Une nouvelle maison d’édition, Lif, vient de relancer la célèbre collection « Qui suis-je ? ». Dans cette longue série de biographies, Rémi Tremblay aborde la vie, les idées et les combats de William Luther Pierce. Né le 11 septembre 1933 à Atlanta en Géorgie et décédé le 23 juillet 2002, atteint d’un cancer, Pierce représente une figure incontournable du nationalisme blanc en Amérique du Nord.
Physicien de formation, il apporte en effet à ce courant de pensée activiste une énergie et une cohésion intellectuelle qui tranchent avec les égarements souvent loufoques d’un milieu qui se veut dissident et qui se retrouve relégué aux marges sociales, sinon dans les limbes. Méthodique et organisé, il devient, selon ses détracteurs, « l’un des idéologues les plus influents et les plus dangereux du mouvement nationaliste blanc ». Sous le pseudonyme d’Andrew MacDonald, il signe le fameux roman d’anticipation politique Les Carnets de Turner paru en 1978.
À l’instar de la religion mormone et de la pensée libertarienne, le nationalisme blanc répond d’abord à la mentalité étatsunienne. Rémi Tremblay rappelle qu’«aux États-Unis, ce melting pot de diverses cultures, exclusivement européennes à l’origine, on pense en terme de “race”, plutôt que d’“ethnie”. […] Dans ce magma d’identités et de cultures diverses, la race prend le pas sur les autres facettes, secondaires, de l’identité ». Bien que William Pierce ait commencé à militer vers 1964 au Parti nazi américain de George Lincoln Rockwell, sa vision du monde n’est pas suprémaciste; il soutient au contraire des idées plutôt séparatistes à l’instar des franges sécessionnistes chez les Afro-Américains, les Latinos et les Amérindiens. Très hostile aux diverses déclinaisons du conservatisme, il réprouve «l’assimilation [qui] fait croire à l’égalité, voire à l’interchangeabilité, et mène au métissage». Son racialisme radical se renforce d’une désapprobation virulente à l’égard de la communauté juive.
En 1970, William Pierce s’empare d’une association de droite conservatrice, la National Youth Alliance (« Alliance nationale de la jeunesse »), puis lance un périodique intitulé Attack !. Sous son impulsion, en 1974, ce groupe se transforme en Alliance nationale. Quatre ans plus tard, Attack ! prend le titre de National Vanguard (« Avant-garde nationale »). Rémi Tremblay souligne que Pierce et son mouvement sont « des pionniers du cyber-militantisme. Dès 1995, l’Alliance s’était dotée d’un site fonctionnel attractif et très moderne ». Outre une revue qui adopte le format « de magazine sur papier glacé en 1982 », il imagine une radio, American Dissident Voices (« Voix dissidentes américaines »), avec des chroniques régulières chiadées. Ses militants distribuent des tracts, collent des affiches et vendent des brochures. Ils détournent même en toute légalité des panneaux d’affichage publicitaire sur le bord des autoroutes ! Plus tard, William Pierce investit dans des émissions télévisées afin de mieux diffuser son programme ethno-révolutionnaire.
Toutes ces actions confirment que « les élections ne faisaient pas officiellement partie des plans de l’Alliance, bien que certains membres se lancèrent dans des courses locales de leur propre initiative et ce, surtout, pour avoir une tribune supplémentaire pour diffuser le message ». William Pierce estime nécessaire de « réveiller les Blancs ayant le potentiel de réfléchir, et, pour ce faire, il fallait diffuser le message à des publics toujours plus importants ».
Son séparatisme blanc n’est toutefois que momentané et tactique. Rémi Tremblay mentionne que « l’objectif de l’Alliance n’était pas une enclave blanche, mais bien de faire de l’Europe, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Canada et des États-Unis un espace blanc homogène ». Selon lui, Pierce « espérait une grande confrérie de nations blanches englobant l’Europe et le Commonwealth ».
Pourfendeur féroce du libéralisme, William Pierce critique le sionisme et accuse le gouvernement fédéral de lui obéir. Il renvoie en outre dos à dos le communisme et le capitalisme. Ainsi demandait-il « l’imposition de barrières tarifaires et prônait un certain protectionnisme. Il s’opposait au libre-échange, promu par les mêmes qui font la promotion du métissage, car cela finit par rendre les pays blancs dépendants de pays non-blancs pour des produits vitaux et stratégiques ».
Sur un autre sujet, William Pierce s’écarte du christianisme qui « était, à ses yeux, une religion d’esclaves ». Il fonde et organise un nouveau culte: le cosmothéisme. « Pour lui, les cosmothéistes étaient une élite, dernier rempart de l’Occident, allant à contre-courant de “la décadence de l’époque” pour jeter les bases du monde d’après, comme les chrétiens lors de la chute de la Rome antique ». Notons que l’étendard de cette nouvelle religion place en son centre la rune de la vie entourée de deux branches de laurier…
Il va de soi que, malgré le Premier Amendement de la Constitution des États-Unis, les autorités étatsuniennes dont le FBI, la police politique du régime yankee, persécutent William Pierce. Il n’empêche qu’aucun de ses ennemis acharnés ne parvient à trouver des preuves formelles qui auraient pu l’incriminer dans des infractions judiciaires caractérisées. Sa forte discipline intérieure explique en partie cette chance insolente.
Dans un style concis et épuré, Rémi Tremblay éclaire avec brio les différentes facettes de William Pierce, l’une des personnalités les plus controversées de l’histoire politique des États-Unis. Il disparaît au moment où les balbutiements du futur mouvement MAGA n’affectaient que le Parti de la Réforme du milliardaire texan Ross Perot en compétition interne avec le paléoconservateur Patrick Buchanan et un certain Donald Trump. La ténacité de William Pierce au cours de sa vie exprime un engagement militant total. Même si le nationalisme blanc correspond mal aux critères de la Vieille Europe, il n’en demeure pas moins une école de pensée dynamique et intransigeante.
Rémi Tremblay rappelle enfin que depuis le 21 octobre 1999, le ministère français de l’Intérieur a pris une décision arbitraire. Il a interdit la vente des Carnets de Turner dans l’Hexagone. Le livre serait un exemple de «littérature haineuse». Bien plus tard, le rappeur Nick Conrad scandalisa en septembre 2018 avec une chanson intitulée Pendez les Blancs aux paroles non équivoques : « Je rentre dans les crèches, je tue les bébés blancs […]. Pendez leurs parents, écartez-les pour passer le temps. […] Fouettez-les fort, faites-le franchement, que ça pue la mort, que ça pisse le sang. » Quel poète ! Condamné en première instance en mars 2019 à 5000 euros avec sursis, il est finalement relaxé en appel le 23 septembre 2021 grâce à des nullités mises en évidence pendant l’audience. Quant à l’enquête ouverte pour apologie de crime, elle a été classée sans suite. Il est dès lors honteux que le roman de William Pierce reste toujours victime d’une intolérable discrimination ! On doit remarquer que la violence fictionnelle n’est pas propre au seul homme blanc hétéropatriarcal de plus de cinquante ans…
GF-T
17:39 Publié dans Biographie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : biographie, william luther pierce, cosmothéisme |
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