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dimanche, 25 octobre 2026

Dragana Trifković: l’Ukraine entre la réalité militaire et les illusions diplomatiques de l’Occident

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Dragana Trifković: l’Ukraine entre la réalité militaire et les illusions diplomatiques de l’Occident

Par Dragana Trifković, directrice générale du Centre d’études géostratégiques

Source: https://geostrategy.rs/dragana-trifkovic-ukrajina-izmedju...

«Washington tente, par une initiative diplomatique, d’enrayer l’aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu’elle considère comme les causes fondamentales du conflit».

La nouvelle tentative de Washington de relancer les négociations sur le conflit ukrainien doit être envisagée dans le contexte de transformations géopolitiques plus larges et d’une situation internationale de plus en plus complexe pour les États-Unis d’Amérique. Après le conflit avec l’Iran, et alors que les problèmes sociaux et économiques intérieurs restent irrésolus, l’administration américaine s’efforce de renouer le dialogue avec Moscou et de trouver une issue à la crise ukrainienne, qui pèse depuis des années sur les ressources politiques, militaires et économiques de l’Occident.

Les négociations d’Oslo montrent que Washington reprend l’initiative diplomatique, tandis que les États européens se retrouvent de plus en plus dans une position subordonnée. Bien qu’ils participent aux consultations et cherchent à influer sur la formulation de positions communes, leur capacité à déterminer de manière autonome l’orientation du processus de négociation demeure limitée. Le canal de communication décisif se rétablit entre Washington et Moscou, ce qui confirme que les questions essentielles de la sécurité européenne ne peuvent être réglées sans un dialogue russo-américain direct.

L’objectif principal de l’initiative diplomatique occidentale reste d’obtenir un cessez-le-feu le plus rapidement possible. Toutefois, cette demande ne doit pas être considérée uniquement comme une initiative de paix, mais aussi comme une conséquence de l’évolution défavorable de la situation pour l’Ukraine et ses alliés occidentaux. L’armée ukrainienne subit des pertes importantes, fait face à une pénurie d’effectifs et à l’épuisement de ses ressources militaires, tandis que les forces russes poursuivent une progression méthodique, consolidant progressivement leur contrôle sur des positions d’importance stratégique et créant les conditions de nouveaux succès opérationnels. Si cette dynamique se poursuit, elle compliquera davantage encore la situation de la partie ukrainienne, tant sur le plan militaire que dans les négociations.

Dans de telles circonstances, le temps devient l’un des facteurs stratégiques les plus importants. Pour les États occidentaux, la prolongation du conflit signifie des engagements financiers supplémentaires, des risques politiques et une incertitude croissante quant à la capacité de l’Ukraine à tenir durablement ses positions actuelles. Dans cette perspective, un cessez-le-feu pourrait permettre de stabiliser le front et d’empêcher une nouvelle dégradation de la position de négociation ukrainienne.

Pour la Russie, cependant, la logique des négociations est fondamentalement différente. Moscou ne considère pas le cessez-le-feu comme un objectif en soi, mais insiste sur la nécessité de remédier aux causes du conflit et d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés au début de l’Opération militaire spéciale. Au cœur de ces exigences demeurent la démilitarisation de l’Ukraine, son statut neutre et non aligné, ainsi que des règlements territoriaux qui confirmeraient le contrôle russe sur les régions que Moscou considère comme siennes.

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C’est précisément là que réside la contradiction fondamentale du processus diplomatique actuel. Alors que la partie occidentale cherche à obtenir d’abord un cessez-le-feu, puis à négocier un règlement politique à long terme, la Russie exige que le futur accord élimine au préalable les menaces sécuritaires qui, selon la justification officielle russe, ont motivé le déclenchement de l’opération militaire.

Les déclarations faites après les entretiens d’Oslo, notamment les positions de Volodymyr Zelensky sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine, ne témoignent pas d’un rapprochement substantiel des positions. Des demandes de garanties d’une portée comparable à celle de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord peuvent difficilement être acceptables pour Moscou, car elles pourraient instaurer une forme de protection occidentale permanente en matière militaire et de sécurité, même sans adhésion formelle de l’Ukraine à l’OTAN.

La question du soutien militaire et du soutien en matière de renseignement apportés par les États-Unis à l’Ukraine revêt également une importance particulière, notamment en ce qui concerne les renseignements satellitaires et les livraisons de missiles destinés aux systèmes de défense antiaérienne Patriot. Le fait que ces sujets soient abordés dans les discussions diplomatiques révèle à quel point les capacités militaires ukrainiennes dépendent des décisions américaines. Washington dispose donc de moyens de pression sur Kiev qui dépassent largement la médiation diplomatique.

La question reste donc ouverte de savoir si Washington peut réellement parvenir, avec Kiev et ses alliés européens, à un consensus sur une proposition qui serait également acceptable pour la partie russe. L’harmonisation formelle des positions occidentales ne signifie pas qu’une base de compromis avec Moscou a été trouvée.

C’est dans ce contexte qu’il faut également considérer la mission de l’émissaire américain Steve Witkoff, qui a présenté à la partie russe des propositions concernant un cessez-le-feu, des arrangements de sécurité, la reconstruction de l’Ukraine après la guerre et une éventuelle reprise des négociations directes. L’examen de mécanismes techniques et de dispositifs d’expertise peut constituer une démarche diplomatique utile, mais ne résout pas, à lui seul, les désaccords politiques fondamentaux.

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La possibilité annoncée d’une reprise des négociations trilatérales entre la Russie, les États-Unis et l’Ukraine après le 10 novembre constitue une certaine avancée diplomatique, mais ne doit pas être interprétée comme une disposition de Moscou à renoncer à ses exigences fondamentales. Consentir à la poursuite du dialogue et accepter un plan de paix concret sont deux choses fondamentalement différentes. La Russie maintient ainsi un canal de communication diplomatique, tout en cherchant à préserver sa position de négociation.

Le fait que les discussions abordent de plus en plus les questions économiques, notamment la reconstruction de l’Ukraine, les investissements et les perspectives d’une future coopération russo-américaine, mérite une attention particulière. Cela montre que Washington envisage un cadre plus large pour un éventuel accord, qui pourrait englober non seulement le conflit ukrainien, mais aussi certains aspects des relations futures entre les deux grandes puissances. Toutefois, les incitations économiques peuvent difficilement se substituer au règlement des questions que Moscou considère comme essentielles à sa sécurité nationale.

La profonde crise de confiance entre la Russie et l’Occident constitue un obstacle supplémentaire à l’ensemble du processus. L’expérience des accords de Minsk, ainsi que les interprétations divergentes des processus diplomatiques antérieurs, ont renforcé à Moscou la conviction que les États occidentaux utilisent les négociations et les accords provisoires pour gagner du temps et consolider leurs propres positions. C’est précisément pour cette raison que la Russie insiste sur des garanties concrètes, vérifiables et viables à long terme, plutôt que sur des promesses politiques.

Dans le même temps, les États occidentaux continuent de formuler des exigences qui ne correspondent guère au rapport de forces réel sur le terrain. Ce décalage entre les ambitions politiques et la réalité militaire complique davantage encore la possibilité de parvenir à un accord. Le problème ne réside pas seulement dans les divergences entre les positions de négociation, mais aussi dans le fait que les capitales occidentales, malgré l’évolution défavorable de la situation, cherchent toujours à maintenir des objectifs politiques qui n’ont pas été atteints par la voie militaire.

La question essentielle aujourd’hui n’est pas de savoir si Washington souhaite un cessez-le-feu, mais s’il est prêt à accepter les conséquences politiques et sécuritaires de l’évolution du conflit jusqu’à présent. Si l’administration américaine continue d’insister sur une solution qui viserait avant tout à geler la situation actuelle, sans répondre aux exigences fondamentales de la Russie, il est difficile d’espérer des progrès substantiels.

Les négociations d’Oslo et la poursuite des contacts directs avec Moscou constituent donc davantage une tentative de l’Occident d’enrayer une évolution défavorable des événements que la preuve qu’un accord de paix est proche. Pour Washington, le temps devient un facteur de plus en plus important, tandis que Moscou, estimant que le rapport de forces évolue progressivement en sa faveur, n’a pas les mêmes raisons d’accepter un compromis rapide.

Washington tente, par une initiative diplomatique, d’enrayer l’aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu’elle considère comme les causes fondamentales du conflit.

L’issue finale des négociations ne dépendra pas du nombre de rencontres diplomatiques, mais de la volonté de l’Occident d’adapter ses exigences politiques au rapport de forces réel et d’accepter de discuter des questions essentielles de la sécurité européenne. Sans cela, chaque nouvelle proposition de paix risque de rester une simple tentative de suspendre temporairement le conflit, plutôt que de constituer une base pour son règlement durable.

Source : Centre d’études géostratégiques

mercredi, 21 octobre 2026

Les héritiers du Prince parmi les ruines de la démocratie

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Les héritiers du Prince parmi les ruines de la démocratie

par Marcello Veneziani

Source : Marcello Veneziani & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/gli-eredi-del-pri...

Pope_Alexander_Vi.jpgMais qui était véritablement le Prince de Nicolas Machiavel? Ce n’était pas Laurent de Médicis, qui régnait à son époque, et ce n’était pas non plus César Borgia, le duc Valentino, en lequel le secrétaire florentin avait pourtant placé ses espoirs. C’était, à la surprise générale, son père, le pape Borgia — avec ou sans accent final sur le a (papa, Pape et papà, Père)—, c’est-à-dire Alexandre VI (tableau, ci-contre), qui possédait le cynisme et la ruse, le charisme et la cruauté du Prince; et, bien qu’il fût le Pasteur du Bien, il savait «entrer dans le mal», comme le disait Machiavel, et connaissait le chemin de l’enfer. Comme lui, son successeur Jules II fut machiavélique.

il-principe-e-i-suoi-eredi-4822.jpgEt quel fut le prototype du Prince moderne, autrement dit celui qui transposa à l’époque moderne le chef machiavélien? Napoléon Bonaparte, fils dégénéré de la Révolution et père involontaire de la Restauration. Il fut le premier César moderne, le premier roi sans dynastie, le premier des autocrates modernes et des «putschistes»; des dirigeants, des chefs et des Führer du XXᵉ siècle s’inspirèrent de lui. Cette double «révélation» se dégage d’un livre, à vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l’un des philosophes vivants les plus connus au monde, publié en Italie par Raffaello Cortina: Le Prince et ses héritiers. Avec un sous-titre aussi séduisant que le titre: Les grands hommes au temps des gens ordinaires. La couverture est elle aussi séduisante, avec Donald Trump dans les habits d’un prince de la Renaissance.

Un véritable prince est celui qui ne croit pas au Hasard, mais se croit lui-même un Destin; et, à la différence du souverain antique, il ne s’appuie ni sur le charisme d’une tradition ni ne se considère comme l’Oint du Seigneur: il se sent lui-même un destin, à l’image du Prince napoléonien, qui constitue la continuation du Prince machiavélien à une époque où l’Histoire prend la place de Dieu. Pour parler comme Hegel.

Sloterdijk ne recherche pas le fondement théologique du pouvoir; il critique Carl Schmitt, qui parlait de théologie politique et estimait que le droit constitutionnel moderne dérivait de la sécularisation des principes religieux. Pour Sloterdijk, en revanche, «la souveraineté n’est pas la version séculière de la toute-puissance divine, mais un prétexte destiné à garantir aux princes l’impunité juridique». Argumentation fragile sur les plans théorique et pratique: même si l’on considère comme fondé le dessein du Prince de se protéger lui-même, cela n’exclut pas la matrice théologique de sa souveraineté.

Mais Sloterdijk n’a ni la finesse ni la perspicacité de Schmitt. D’ailleurs, quelques pages plus tôt, Sloterdijk lui-même avait soutenu que «la pensée politique de l’époque moderne, après Machiavel, a affaire à une transfiguration du péché originel et à son “recouvrement juridique par l’État”». Le péché devient ainsi le fait de désobéir au souverain et à ses lois. En réalité, le même dispositif est à l’œuvre dans ce que l’on appelle le despotisme asiatique, comme en Chine ou en Perse, qui n’ont pourtant rien à voir avec le christianisme ni avec le péché originel.

450-3.jpgAu demeurant, le lien surprenant entre saint Augustin et le Prince avait déjà été perçu avec acuité, il y a plus d’un demi-siècle, par Giuseppe Prezzolini dans Christ et/ou Machiavel (éd. Rusconi). Il y soulignait que le Père de l’Église et l’auteur du Prince étaient unis par leur pessimisme à l’égard de la nature humaine: le premier le faisait remonter au péché originel, le second à la méchanceté naturelle de l’homme — comme l’affirmerait plus tard Thomas Hobbes. Il fallait donc l’Auctoritas d’un Prince et la Potestas d’un État, avec ses lois et sa force, pour corriger le mal auquel les sujets sont naturellement enclins.

Les pages de Sloterdijk ne font pas apparaître le lien entre le Prince et ses héritiers contemporains — les autocrates Poutine et Xi Jinping, mais aussi Erdogan et Modi, dont l’auteur révèle qu’il est issu des rangs de l’extrême droite indienne —, pas plus qu’avec Trump ou même Berlusconi.

Ce qui ressort, en revanche, c’est la fragilité de la démocratie, aussi bien intrinsèque que dans son rapport aux régimes autocratiques. La démocratie paraît fatiguée, obsolète, subordonnée aux pouvoirs économiques, technocratiques et militaires, désertée par le peuple souverain, dépourvue de valeurs et de principes communs, inefficace et incapable de prendre des décisions rapides et efficaces. Et trompeuse: Sartre considérait les élections démocratiques comme «un piège à jobards». Plutôt que de chercher le fil de continuité entre le Prince d’hier et les autocrates d’aujourd’hui, il faudrait alors demander une comparaison plus étroite entre les démocraties déclinantes et malades dans lesquelles nous vivons, et les autocraties inacceptables mais vigoureuses qui dominent la société globale et représentent une réponse au désordre mondial. Dans les démocraties comme dans les autocraties, la propagande et la manipulation règnent, tandis qu’il manque un tissu commun de valeurs, d’idées et d’idem sentire.

0b1b77b4e1b820f7ad77e4b8bb671c65.jpgLa démocratie est malade, incapable de se relever par ses propres forces, et elle recourt parfois au remède extrême des raccourcis impraticables, comme le populisme. Le suffrage universel est une offense à l’intelligence, à la qualité et au mérite; il est en outre détourné et trahi en cours de route. La somme arithmétique de volontés individuelles ne produit pas un résultat cohérent et efficace, mais se trouve à la merci de celui qui, dans les faits, l’interprétera ensuite. Autrement dit, le pouvoir utilise l’approbation populaire, mais reste infidèle à son mandat, au demeurant vague et contradictoire. C’est vrai, mais par quoi peut-on remplacer la démocratie? Et revient alors, inévitablement, la citation de Winston Churchill selon laquelle la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. Nous restons ainsi enlacés à un fantoche, tandis que la politique agonise, que le peuple oscille entre mécontentement et désertion, et que la vie se trouve ailleurs — tout comme le pouvoir.

Ryan Perkins sur le fantôme dans la machine : le Congrès pour la liberté de la culture

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Ryan Perkins sur le fantôme dans la machine: le Congrès pour la liberté de la culture

Partie 1b

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/208736

En 1950, la CIA fonda officiellement le Congrès pour la liberté de la culture (CCF), une initiative de grande envergure visant à faire sortir du chapeau, dans tout l’Occident, une élite culturelle libérale, démocratique ou anticommuniste.

Ryan Perkins sur le fantôme dans la machine, avec le « CCF » et l’« École de Francfort » pour instruments – Partie 1b

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Michael Josselson et James Jesus Angleton.

Sous la direction d’agents comme Michael Josselson et James Jesus Angleton — chef du contre-espionnage de la CIA et amateur de poésie moderniste —, le Congrès pour la liberté de la culture [CCF – Congress for Cultural Freedom] devint une superpuissance culturelle:

- Le CCF organisait des conférences, soutenait des écrivains et des artistes et subventionnait plus de vingt revues prestigieuses, dont Encounter pour la Grande-Bretagne, Der Monat pour l’Allemagne ou Preuves pour la France.

- Le CCF finançait des traductions de livres, des expositions d’art et des manifestations universitaires.

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À la fin des années 1950, le CCF était devenu ce que l’auteure Frances Stonor Saunders, dans son ouvrage novateur Who Paid the Piper?, publié en 1999…

    … qualifiait de «principal mécène de la vie intellectuelle en Europe occidentale»!

La mission du Congrès pour la liberté de la culture [CCF] était claire. Il s’agissait pour lui de…

    - gagner les cœurs et les esprits d’une [nouvelle] gauche [made by CIA]!

    - soutenir une gauche qui rejetait le communisme, la conscience de classe et les conflits de classes!

L’objectif était une [nouvelle] gauche qui…

    … ne remettait pas en cause la structure matérielle du capitalisme, tout en conservant l’aura d’un radicalisme intellectuel !

Contrairement à la droite américaine, qui considérait le socialisme comme un monolithe, la CIA distinguait différentes nuances parmi les publics rouges qu’elle ciblait:

Les communistes désillusionnés, les trotskistes, les sociaux-démocrates et les anciens marxistes étaient considérés comme des contrepoids utiles à l’analyse marxiste des classes. La CIA cherchait à créer une gauche bourgeoise et respectable, qui boirait des expressos dans les cafés parisiens, mais pas de vodka dans les salles du Kremlin!

[Note de la rédaction: Dans le discours dominant occidental, les crimes des «trotskistes» — hommes de main par excellence et fantassins mondiaux des atlantistes contre l’URSS depuis «l’heure zéro» [1917] — sont imputés aux «staliniens», les uns étant délibérément confondus avec les autres!].

Derrière la façade de fondations privées, de revues littéraires et de conférences universitaires élitistes…

    … la CIA faisait financer cet immense écosystème d’intellectuels de gauche anticommunistes!

Mais ce qui avait commencé comme une entreprise de promotion de la démocratie libérale et d’endiguement du stalinisme engendra un tout autre monstre. En finançant des artistes radicaux, des trotskistes, des postmarxistes et des universitaires mécontents, la CIA contribua à attiser une culture de la critique :

    Une culture qui devait finir par se retourner contre le libéralisme lui-même!

[Note de la rédaction: Ce qui ressemble à un «accident de parcours» n’en devient un que pour les élites nationales occidentales et les populations placées au-dessous d’elles, mais pas pour les clans oligarchiques transnationaux situés au-dessus — bien au contraire! Ceux-ci n’apparaissent guère dans les analyses dominantes, ou seulement de manière vague et floue, quand ils n’y sont pas tout simplement inexistants, ce qui aide les milieux transnationaux à se dissimuler parfaitement derrière leurs agents jouant double jeu au sein des élites nationales].

Plus tard, des organisations comme la Fondation Ford et l’Open Society Foundation de George Soros devaient à leur tour reprendre et poursuivre certains éléments de cette mission.

Aujourd’hui, les héritiers idéologiques de ce milieu sont souvent désignés comme la gauche «woke». Pour de nombreux conservateurs, notamment aux États-Unis, ils apparaissent comme des exemples par excellence de décennies de subversion marxiste. Ironie de l’histoire, les origines de ce mouvement ne se trouvent pas dans les couloirs du Kremlin, mais dans les salles des conseils d’administration de Washington, à Langley [siège de la CIA] et à New York :

    Le fantôme dans la machine n’est pas une construction communiste: il est issu d’un instrument de la guerre froide!

C’était une arme forgée pour combattre un ennemi, mais qui finirait par diriger ses «énergies critiques» contre ses créateurs [Note de la rédaction: Il faut entendre contre les élites nationales concurrentes, mais pas contre les mondialistes].

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Trotskistes, artistes abstraits, musiciens atonaux et étrange nouvelle gauche

Irving-Kristol.jpgNombre des penseurs que la CIA faisait soutenir par des intermédiaires étaient à l’origine proches du marxisme ou du trotskisme. Ainsi, Irving Kristol (photo), corédacteur en chef d’Encounter et, plus tard, l’une des figures fondatrices du néoconservatisme, avait été trotskiste dans sa jeunesse. Arthur Koestler, auteur du Zéro et l’Infini [Darkness at Noon], était un ancien membre du Komintern devenu polémiste antisoviétique. Eux et leurs semblables devinrent des mercenaires idéologiques sur le champ de bataille des idées de la guerre froide — récompensés non seulement par des salaires, mais aussi par du prestige et des tribunes publiques.

Mais les idées n’étaient pas seules à être financées: l’esthétique l’était aussi. Dans l’un des chapitres les plus surréalistes de la guerre froide, la CIA soutint clandestinement l’expressionnisme abstrait, un mouvement artistique alors considéré comme radical, anticonformiste et farouchement individualiste. Jackson Pollock, Mark Rothko et Willem de Kooning — aujourd’hui tous considérés comme des artistes typiquement américains — bénéficièrent d’une promotion internationale destinée à prouver que les sociétés libérales pouvaient engendrer une créativité d’avant-garde, sans entraves dues à la censure ou au réalisme socialiste. [Lors des ventes aux enchères, la CIA faisait monter les prix des œuvres concernées afin de les rendre tout à fait «tendance» dans la «bonne société»].

La musique fut elle aussi utilisée comme une arme. Les compositions atonales et dodécaphoniques d’Arnold Schönberg et de Pierre Boulez (photo) furent promues dans toute l’Europe comme des métaphores dissonantes de la liberté et de la complexité. Les Soviétiques préféraient Tchaïkovski et les hymnes socialistes symphoniques ; la CIA proposait la dissonance et la spontanéité.

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Même si les artistes et les compositeurs pouvaient souvent tout ignorer (!) du soutien apporté à leur carrière depuis Langley, le CCF leur conférait, en tant qu’institution, un prestige culturel — et, plus important encore, il façonnait le terrain intellectuel qui allait se développer au cours des décennies suivantes.

L’École de Francfort et l’élargissement de la critique culturelle

Tandis que la CIA finançait ce qu’elle considérait comme une gauche anticommuniste « sérieuse », un autre courant intellectuel prenait forme dans le monde universitaire américain — parallèlement, mais non indépendamment.

L’École de Francfort, officiellement connue sous le nom d’Institut de recherche sociale [IfS – Institut für Sozialforschung], avait fui dans les années 1930 [par anticipation] l’Allemagne nazie [à venir] et s’était reconstituée à l’université Columbia de New York. Des penseurs comme Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse et, plus tard, Jürgen Habermas rejetaient la politique de classe et tentaient de réinterpréter le marxisme sous l’angle de la culture, de la psychologie et de l’idéologie.

Insatisfaits du modèle soviétique de Staline, mais sceptiques envers la démocratie capitaliste, ils soutenaient que la culture, et non la classe, constituait le nouveau champ de bataille. Ils s’attaquaient aux médias de masse, au consumérisme et à la rationalité technocratique en tant qu’instruments de contrôle social. Leurs travaux posèrent les fondements théoriques de ce qui allait devenir la théorie critique, la politique identitaire et le marécage du discours contemporain sur la «justice sociale».

Certes, la CIA ne finançait pas directement l’École de Francfort — ses rapports avec elle furent même parfois hostiles —, mais son infrastructure culturelle créa une atmosphère dans laquelle les idées de l’École de Francfort purent s’épanouir. Les investissements de la CIA dans la liberté universitaire, les facultés de sciences humaines et les intellectuels anticommunistes ouvrirent la voie au retour de critiques radicales du capitalisme dans le débat public — quoique sous un prisme culturel plutôt que sous celui des classes.

weil_felix_isg_s7p_15064-0001_bearb.jpg[Note de la rédaction: Un financement de l’École de Francfort par la CIA n’était absolument pas nécessaire après 1945, puisque, à partir de cette date, la RFA-zone d’occupation prit en charge le financement de l’IfS, autrement dit en assuma les frais sous le haut commandement allié. Auparavant — durant la phase fondatrice, importante et décisive, de l’École de Francfort [IfS], largement passée sous silence auprès du public, à savoir de 1923 à 1932 (en Allemagne), puis de 1932 à 1945 (en Occident et à l’international) —, les fonds d’un mécène privé, Hermann Weil, suffisaient largement. Celui-ci avait déjà, à l’époque, « doté » à titre privé son fils (Felix Weil -photo- et ses acolytes) de l’Institut de recherche sociale [IfS] à l’université Johann Wolfgang Goethe de Francfort.

Sur les débuts et la phase fondatrice de l’École de Francfort, de 1923 à 1932 dans la république de Weimar, avant que les «combattants culturels de Francfort» ne partent vers l’Occident en passant par la Suisse, la France et Londres, jusqu’à leur «résurrection» sur place, dans ce qui était alors, à partir de 1945, la RFA, en fait une zone d’occupation, on préfère encore aujourd’hui jeter publiquement, et pour de bonnes raisons, le voile du silence. Car cela perturberait sérieusement les séances de contes de fées atlantistes de l’après-guerre.

Avant 1945, Herbert Marcuse prit des fonctions aux États-Unis au Bureau de l’information de guerre (Office for War Information – OWI), ainsi qu’à l’OSS (Office of Strategic Services — l’organisation qui précéda la CIA), au sein de sa branche R&A, Research & Analysis. Après la guerre, il fut également affecté au département d’État comme chef du bureau « Intelligence Research – Europe centrale ». En 1950, Herbert Marcuse finit par s’installer en Californie, où il enseigna aux universités de Brandeis et de San Diego et résida jusqu’à sa mort en 1979.

Adorno et ses compagnons, en revanche — répondant à l’appel à la rééducation de la future RFA —, revinrent assez rapidement après 1945 en Europe, plus précisément dans ce qui était alors la RFA-zone d’occupation, pour y mener à bien le projet « École de Francfort », mis sur les rails en 1923, dans la république de Weimar, grâce à des dons privés destinés à « l’après » — c’est-à-dire à une époque située plusieurs décennies plus tard.

Dans les années vingt, l’homme de la rue ne disposait même pas d’un horizon temporel d’environ quatorze jours comme aujourd’hui: du fait des crises économiques organisées par les milieux atlantistes afin de permettre enfin la percée des partis radicaux, son horizon, consacré à sa simple survie, ne dépassait pas vingt-quatre heures, voire moins. C’était un contexte idéal pour lancer des projets à long terme à l’insu des masses. Fin de la note de la rédaction].

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À la fin des années 1960, Herbert Marcuse (photo) était devenu [depuis les États-Unis] le gourou de la Nouvelle Gauche: dans des ouvrages comme L’Homme unidimensionnel, il dénonçait aussi bien les sociétés capitalistes que communistes comme des systèmes d’oppression. Son idée la plus durable — la «tolérance répressive» — affirmait que la tolérance libérale rendait possible la domination en laissant aux idées réactionnaires l’espace nécessaire pour prospérer. Ce paradoxe devint un principe central du radicalisme universitaire, puis de l’orthodoxie progressiste.

[Note de la rédaction: Cela signifiait également «Des droits inégaux pour tous!», principe resté en vigueur en Occident jusqu’à aujourd’hui.]

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La révolution hippie : « Pas dans les usines, mais dans ta tête ! »

Les graines idéologiques semées par le Congrès pour la liberté de la culture [CCF] et ses soutiens connurent leur floraison la plus vivace et la plus inattendue dans le mouvement hippie des années 1960, un phénomène encore amplifié par une puissante force démographique: l’arrivée à l’âge adulte de l’immense génération du baby-boom d’après-guerre. Cette cohorte sans précédent de jeunes gens, concentrée sur les campus universitaires, constituait une bombe à retardement potentielle pour l’ordre capitaliste établi. Si cette génération avait été mobilisée par un mouvement socialiste traditionnel, doté d’une conscience de classe, elle aurait pu représenter une menace matérielle fondamentale pour le système. Au lieu de cela, l’idéologie subjectiviste…

    …couvée par la gauche anticommuniste parvint à désamorcer efficacement la bombe à retardement démographique!

Les principes fondamentaux du mouvement hippie — méfiance envers les autorités, rejet de la culture de consommation matérialiste et quête de libération personnelle par les psychédéliques, la libération sexuelle et la spiritualité orientale — reflétaient parfaitement le tournant décisif que la CIA avait financé: celui d’un radicalisme…

    …qui avait abandonné la conscience de classe [conformément au livre de recettes de la CIA] au profit de la transformation subjective!

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Si les beatniks avaient constitué l’avant-garde intellectuelle, les hippies devinrent l’armée culturelle de masse de cette nouvelle gauche.

[Note de la rédaction: On appelle «beatniks» les membres et les imitateurs d’une sous-culture américaine de la fin des années 1950 et du début des années 1960, qui s’opposaient au matérialisme, à l’injonction à consommer et au conformisme de la société d’après-guerre.

Le terme fut inventé le 2 avril 1958 par le chroniqueur Herb Caen dans le San Francisco Chronicle. Il associa le mot Beat — issu du mouvement littéraire de la Beat Generation — à la terminaison du nom du satellite soviétique Spoutnik, afin de faire dénigrer le mouvement, sur un ton narquois, comme communiste ou antiaméricain.

Ce mouvement fut considéré comme un précurseur direct de la contre-culture de 1968 et du mouvement hippie de la fin des années 1960. Fin de la note de la rédaction].

La CIA avait autrefois financé l’art abstrait et la musique atonale pour démontrer la liberté créatrice de l’Occident. Une décennie plus tard, les héritiers de cette rébellion esthétique créaient des affiches psychédéliques et des hymnes rock dissonants — non pas pour le département d’État, mais contre la guerre du Vietnam et le «système».

Ce passage du matériel au culturel et au spirituel fut la victoire ultime, quoique involontaire, du projet de la CIA. Les baby-boomers ne cherchaient pas à s’emparer des moyens de production, mais à transformer la conscience humaine elle-même. La préférence des hippies pour la transformation personnelle et les gestes symboliques plutôt que pour la solidarité de classe détourna l’énergie révolutionnaire d’une génération entière des structures économiques vers les domaines subjectifs. Cette réorientation remettait certes en cause les normes bourgeoises, mais elle fragmentait l’action collective et…

    …laissait intact l’ordre capitaliste fondamental !

La révolution n’avait pas lieu dans les usines, mais dans les esprits — un concept qui servait à neutraliser la menace démographique représentée par les baby-boomers, même si le mouvement hippie donnait l’apparence d’un bouleversement radical.

* * *

- La partie 1a de la série de Ryan Perkins, «Comment des guerres culturelles sont aussi nées pendant la guerre froide!», est disponible - ICI: https://www.unser-mitteleuropa.com/208581

- La série « The Ghost in the Machine – How the CIA created the modern Left and why the Right still thinks it’s a Marxist plot » dans sa version originale anglaise - ICI: https://ryanperkins.substack.com/p/the-ghost-in-the-machine

À propos de l’auteur: Ryan Perkins est analyste principal et rédacteur au Global Economic Indicator. Il vit à Pékin. Ses analyses ont été publiées dans des médias internationaux comme The Atlantic Magazine et utilisées par des entreprises ainsi que par des groupes de réflexion. Son blog Substack a atteint la 49e place dans la catégorie «Actualité mondiale et politique».

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mardi, 20 octobre 2026

Panajotis Kondylis et les forces qui font une polis

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Panajotis Kondylis et les forces qui font une polis

par "Démos & polis"

Source: https://demospolis.substack.com/p/the-foundations-of-the-...

Ce ne sont pas à elles seules la beauté, la loi ou l’entente qui confèrent à une cité son caractère politique. Elle devient une polis lorsqu’une pluralité humaine est en mesure de définir un monde commun, de contenir la violence intérieure, de mobiliser l’action et de défendre une certaine forme de vie. Le philosophe et historien grec Panajotis Kondylis met en évidence les conditions de cette réalisation — ainsi que les limites de tout idéal qui ne s’y conforme pas.

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Élaborer un plan

La plupart des descriptions de la cité idéale commencent par un plan. Elles demandent — et déterminent — qui doit gouverner, comment la propriété doit être répartie, quelle éducation les citoyens doivent obligatoirement recevoir, ou comment les rues, les maisons et les temples doivent être agencés.

Panajotis Kondylis fait commencer sa recherche plus en amont. Il affirme qu’avant la constitution, il doit exister un collectif capable d’en avoir une; qu’avant la vertu civique, il faut qu’ait été établi un champ d’action dans lequel le terme «civique» possède un sens; qu’avant la belle cité, il doit exister un groupe humain capable de distinguer ce qui appartient à son monde commun de ce qui lui est extérieur. Sa première question n’est pas de savoir ce que la polis devrait être, mais comment une polis peut tout simplement devenir possible.

Ce renversement du questionnement est important. Il ne fait pas de Kondylis un ennemi des idéaux et ne réduit pas non plus la politique à la seule force brute. Il nous demande de voir que toute cité idéale présuppose des pouvoirs de formation: la capacité de créer des liens, de décider, de pacifier, de représenter, de répartir et, dans les situations extrêmes, d’exiger — jusqu’au sacrifice. Les idéaux peuvent orienter ces pouvoirs, les dissimuler, les ennoblir ou les contenir, mais ils ne peuvent les abolir. La cité idéale n’est donc pas le contraire du pouvoir. Elle constitue une affirmation quant à la manière dont le pouvoir devrait être organisé et aux fins auxquelles il devrait être consacré.

L’argument en une seule phrase

Kondylis ne conçoit pas la cité bonne; il identifie les énergies sans lesquelles aucune cité — bonne ou mauvaise — ne peut devenir et demeurer un monde politique.

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Un penseur qui refusa d'obtenir une chaire

Kondylis (1943-1998) était un philosophe grec et un historien des idées qui partageait son activité entre Athènes et Heidelberg et qui rédigea en allemand la plupart de ses principaux ouvrages. Il avait reçu une formation en philologie classique, en philosophie, en histoire moderne et en science politique. Il circulait avec une liberté inhabituelle entre l’histoire intellectuelle, l’ontologie sociale, la géopolitique et la théorie de la guerre. La compagnie intellectuelle qu’il fréquentait — Thucydide, Machiavel, Hobbes, Spinoza, Marx, Clausewitz, Nietzsche et Max Weber — nous renseigne déjà sur son tempérament. Il défendait une vision rigoureuse des affaires humaines, dépourvue de la protection qu’offre l’auto-description morale.

41VK2EDJU5L._SY445_SX342_ML2_-2544407819.jpgSa méthode est souvent appelée «décisionnisme descriptif», mais cette étiquette peut induire en erreur. Kondylis ne se contentait pas de prescrire des décisions héroïques ni de répéter Carl Schmitt. Dans Macht und Entscheidung (= Pouvoir et décision, 1984), il situe sa théorie à égale distance du décisionnisme militant et de ses adversaires normatifs. L’observateur est invité à examiner des questions telles que celles-ci: comment une vision du monde organise-t-elle l’expérience humaine? Quelle identité garantit-elle? Contre qui se construit-elle? Quelles prétentions à l’autorité rend-elle plausibles?

Cette suspension du jugement est analytique; elle ne constitue pas un programme en faveur d’une société sans valeurs. Kondylis traite à plusieurs reprises les normes et les idéaux comme des nécessités sociales. Une société ne peut vivre dans un état de guerre permanent: elle doit stabiliser les attentes, limiter les conflits et présenter les revendications particulières comme des contributions à un ordre partagé. Les valeurs ne sont pas irréelles parce qu’elles remplissent des fonctions sociales. Elles deviennent précisément des réalités historiques lorsque des personnes et des groupes les portent, les transforment en institutions et luttent pour leur mise en œuvre. Il ne s’agit pas de dire que « tout n’est que pouvoir ». Il s’agit de comprendre que rien d’humain ne peut devenir effectif en dehors des relations de pouvoir, de sens, de reconnaissance, de coopération, de concurrence et de conflit.

Kondylis mourut subitement à Athènes en juillet 1998, peu avant son cinquante-cinquième anniversaire, à la suite de complications liées à ce qui avait été présenté comme une intervention médicale de routine.

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Une société ne peut demeurer en état de guerre permanent sans se désintégrer; pourtant, elle engendre continuellement des conflits.

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Le monde homérique: murailles, refuge et mobilisation

Les notes posthumes de Kondylis sur la société comme collectif politique commencent à un seuil révélateur: Homère. Ces notes doivent être maniées avec prudence. Ce sont des fiches de travail destinées aux deuxième et troisième volumes, jamais rédigés, de son projet d’ontologie sociale, et non des chapitres qu’il aurait approuvés en vue de leur publication. Elles révèlent néanmoins avec une clarté inhabituelle l’architecture de sa recherche.

Dans l’une de ces fiches, il revient sur le mot homérique archē. Plutôt que de l’interpréter principalement à travers les significations ultérieures de fonction officielle ou de pouvoir constitutionnel, il met l’accent sur l’initiative: l’archē est le commencement qui met les autres en mouvement. Le basileus est celui qui peut faire marcher le peuple. Le pouvoir apparaît ici moins comme un titre juridique que comme la capacité de susciter une action coordonnée. L’autorité devient visible lorsque des énergies humaines dispersées sont rassemblées et orientées dans une même direction.

La fiche suivante aborde la polis homérique sous ses aspects fortifié, géographique et militaire: le lieu défendu, le refuge commun, le site autour duquel les hommes se rassemblent pour se protéger mutuellement. Selon les contextes, polis peut désigner l’établissement humain, le territoire ou la communauté. Kondylis en isole ici une strate génératrice: le lien entre l’enceinte, la défense et l’appartenance. Ceux qui défendent un refuge commun commencent à acquérir un nom commun.

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L’Iliade elle-même établit cette strate. Troie est une enceinte à conquérir, mais elle est aussi faite de foyers, d’anciens, d’enfants, de temples, de souvenirs et d’un avenir menacé. Sur le bouclier d’Achille, Héphaïstos représente deux cités. Dans l’une, des mariages et des danses coexistent avec un différend sur le prix du sang, tranché devant les anciens sur l’agora; l’autre est assiégée. L’ordre civique et la guerre ne constituent pas deux univers distincts. L’image réunit, dans une seule composition cosmique, la célébration, le jugement, le travail, le conflit et la défense. La cité est la fragile réalisation qui empêche la force de devenir l’unique juge tout en demeurant capable d’affronter la force venue de l’extérieur.

Achille éclaire le même problème sous l’angle de l’individu exceptionnel. Son retrait manque de détruire la coalition achéenne ; son retour lui restitue son énergie militaire, mais ne peut rendre la vie aux morts. La plus grande capacité individuelle peut servir l’effort commun, l’abandonner ou le submerger. La question politique n’est pas de savoir comment éteindre le thymos d’Achille. Elle est de savoir comment une communauté peut concilier l’excellence singulière et la survie commune dans le respect de l’une comme de l’autre. Le dirigeant de Kondylis — celui qui prend l’initiative et met les autres en mouvement — se situe à ce carrefour homérique entre prouesse et coordination.

Le pouvoir fondateur de la polis

La formulation la plus concentrée de la pensée de Kondylis apparaît beaucoup plus loin dans ses notes : le politique précède l’État. Kondylis l’appelle un « pouvoir fondateur de la polis ». Un groupe devient politique lorsqu’il cesse d’être simplement constitué d’éléments voisins ou ponctuellement alliés et cherche à prendre son destin collectif en main. Les institutions peuvent préserver, régulariser et transmettre cette réalisation. Elles ne créent pas de toutes pièces son énergie première.

Que fait ce pouvoir fondateur ?

Premièrement, il trace les limites du commun. Kondylis demande en substance : qu’est-ce qui lui appartient, et qu’est-ce qui doit demeurer à l’extérieur ? Toute polis y répond au moyen de la manière dont elle définit le territoire, l’appartenance, la loi, la mémoire, l’obligation et l’accès à la décision. Même dans une cité ouverte, la frontière doit distinguer l’admission de l’appartenance, l’hospitalité de l’exercice d’une fonction, et la préférence privée de l’obligation publique. Une communauté incapable d’établir des distinctions ne peut agir comme communauté.

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Deuxièmement, il établit la paix à l’intérieur. Cela ne signifie pas éliminer tout désaccord ni ceux qui l’expriment. Cela signifie empêcher que chaque désaccord ne se transforme en guerre privée. La première prétention du dirigeant à l’obéissance repose sur la protection, et la première discipline du pouvoir exige que le dirigeant obéisse lui aussi à la paix qu’il impose: il ne doit pas transformer l’autorité publique en prédation arbitraire. La royauté mythique représente souvent l’ordre comme descendant d’en haut, parce que la fin de la vendetta apparaît comme un don presque surhumain. Hobbes sécularisera plus tard ce mécanisme. Kondylis s’intéresse à la structure récurrente qui sous-tend les deux récits : protection, obéissance et contention de la violence des représailles.

Troisièmement, le collectif politique s’affirme à l’extérieur. La célèbre distinction entre ami et ennemi n’est donc comprise qu’à moitié si elle est interprétée comme une ivresse guerrière. Pour Kondylis, elle désigne simultanément deux fronts : la pacification intérieure et la capacité d’exercer la force à l’extérieur. Une communauté politique qui ne peut ni contenir la violence civile ni résister aux pressions extérieures demeure politiquement incomplète. La cohésion peut se renforcer par la confrontation avec un adversaire extérieur, mais la guerre n’est pas la finalité du politique ; elle est l’une des épreuves possibles permettant de déterminer si un collectif peut continuer d’exister.

Des volontés multiples à l’acte public

Un peuple n’agit pas simplement parce que de nombreux individus désirent par hasard des choses similaires. Le passage du niveau microscopique des personnes et des groupes au niveau macroscopique d’une communauté politique exige des mécanismes qui relient, sélectionnent, amplifient et représentent. Certains acteurs acquièrent la capacité de parler au nom d’un grand nombre; les institutions permettent à une décision individuelle de compter comme l’acte d’une fonction ou de la collectivité tout entière. Cette conversion n’est ni innocente ni facultative.

Kondylis distingue ici le démos de la foule. Le démos n’est pas seulement une population, un sentiment ou une majorité numérique. C’est une pluralité politiquement organisée, capable de se manifester comme l’auteur d’actes publics. Assemblées, conseils, magistratures, tribunaux, armées, rituels et récits de légitimité constituent différentes réponses historiques au même problème: comment des volontés multiples peuvent-elles devenir une décision qui lie même ceux qui ne l’ont pas individuellement prise?

Qui détient le pouvoir de rendre la distribution possible? C’est là la première question politique, en un sens plus large que le seul domaine économique. Qui distribue la protection, les charges, les honneurs, les terres, la parole, les fonctions, les connaissances et les risques? Qui contrôle les mécanismes par lesquels une revendication particulière devient une volonté générale? Un schéma constitutionnel peut indiquer où se trouve formellement l’autorité tout en laissant dans l’ombre les voies par lesquelles elle s’exerce effectivement. Kondylis nous apprend à diriger notre regard vers ces voies.

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La liberté par le pouvoir: le paradoxe démocratique

Les notes de Kondylis sur la liberté antique bousculent les habitudes de pensée modernes. Nous avons tendance à imaginer la liberté comme un espace dont l’exercice du pouvoir se serait retiré. L’expérience politique grecque comprenait souvent la liberté précisément à travers le pouvoir : être libre ne signifiait pas se situer hors de toute domination, mais posséder une puissance collective suffisante pour ne pas être gouverné par un autre et, parfois, pour gouverner les autres. La liberté d’Athènes était inséparable de la puissance d’Athènes; la prééminence du démos dans la cité était décrite comme l’alternative à son assujettissement.

Cela ne revient pas à sanctifier l’empire ou la domination de la majorité. Cela met au jour une ambiguïté que les théories idéales dissimulent souvent. L’autogouvernement collectif est à la fois émancipation et exercice du pouvoir. Le démos se libère en devenant un sujet gouvernant ; ses décisions lient ensuite de manière inégale les citoyens, les minorités, les alliés et les personnes dépendantes. Dès lors qu’il faut prendre des décisions publiques, on ne peut répondre «personne» à la question: «Qui gouverne?». La démocratie tente plutôt d’apporter une réponse plus difficile: ceux qui sont liés par l’ordre commun devraient, dans des conditions d’égalité politique, participer à l’élaboration de l’ordre qui les lie.

Kondylis nous empêche également d’identifier trop rapidement le domaine public à la démocratie. Tout collectif politique possède une dimension publique, car même les décisions prises par un groupe dirigeant restreint concernent la collectivité entière. La démocratie modifie l’identité de ceux qui peuvent participer à l’élaboration publique et les conditions auxquelles ils le peuvent ; elle n’invente pas l’existence de décisions collectivement contraignantes. Cette distinction éclaire à la fois son accomplissement et sa vulnérabilité.

Pourquoi les idéaux sont nécessaires — et pourquoi ils sont dangereux

Si les normes sont liées à l’identité et au pouvoir, pourquoi faut-il les prendre au sérieux ? Parce que l’ordre social ne peut fonctionner au seul moyen de commandements. Une autorité durable a besoin de raisons, de symboles, d’habitudes et d’attentes permettant à l’obéissance d’apparaître comme autre chose qu’une capitulation. Les gouvernants présentent leur pouvoir comme un service rendu au collectif; les citoyens interprètent les charges comme un sacrifice en faveur d’une réalité partagée; les institutions traduisent la coercition en fonctions, procédures et lois. Ces représentations sont parfois cyniques, mais leur fonction sociale ne détermine pas leur vérité.

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Kondylis est particulièrement utile lorsqu’il dissipe le mirage de l’innocence publique. Le langage de la justice peut discipliner le pouvoir, mais il peut aussi embellir une prétention au pouvoir. Les principes universels peuvent élargir l’appartenance, mais leurs gardiens peuvent les appliquer de manière sélective. Les appels à l’unité peuvent protéger une communauté menacée ou réduire au silence une opposition légitime. Même l’idéal de la cité ouverte exige des institutions capables de fixer les conditions de l’ouverture. Il ne s’agit pas d’abandonner les idéaux, mais d’examiner les pouvoirs qu’ils autorisent, les identités qu’ils construisent et les exclusions qu’ils rendent invisibles.

Cela est particulièrement pertinent dans un monde qui conçoit de plus en plus la communauté comme un réseau ou une plateforme. Les espaces numériques parlent le langage de la participation, tandis que les pouvoirs qui hiérarchisent la visibilité, contrôlent l’accès et transforment l’attention en autorité demeurent opaques. Kondylis détourne notre regard des déclarations d’ouverture pour le diriger vers les mécanismes de formation du public : qui peut apparaître, qui peut décider, ce qui compte comme commun et quelles infrastructures privées acquièrent silencieusement un pouvoir quasi politique.

Ce que Kondylis apporte à la cité idéale

Kondylis ne fournit aucun plan définitif de la polis idéale. Il n’existe pas de «constitution kondylisienne». Son apport est préparatoire et rigoureux.

Frontière

La cité peut-elle définir ce qui est commun sans transformer toute différence en inimitié?

Pacification

Peut-elle contenir la violence intérieure sans supprimer la différenciation politique, ni même le conflit?

Mobilisation

Peut-elle transformer les capacités privées en action publique sans dévorer l’individu?

Représentation

Ceux qui parlent au nom de la collectivité peuvent-ils rester responsables devant ceux qu’ils soumettent à leurs décisions?

Distribution

Les honneurs, les charges, les risques et la possibilité de s’exprimer peuvent-ils être répartis sans domination?

Défense

Une forme de vie peut-elle se protéger sans faire de la survie son bien suprême?

Une ontologie sociale exempte de jugements de valeur peut expliquer comment la justice devient effective, comment des sacrifices sont exigés ou comment le démos devient un sujet gouvernant. Elle ne peut déterminer quelle justice est juste, quel sacrifice est proportionné et inévitable, ni quel monde commun mérite d’être transmis. Pour cela, le jugement politique doit quitter la galerie de l’observateur et accepter la responsabilité du choix.

Cette limite est féconde. Kondylis sait protéger l’idéalisme de la naïveté sans pour autant le remplacer. Il rappelle à l’imagination morale que tout bien durable nécessite des porteurs, des frontières, des pratiques, des ressources et le courage de résister à l’opposition. Il rappelle également au réalisme que la seule préservation de soi ne peut fournir une mesure de la valeur. Une communauté peut survivre en devenant méconnaissable à ses propres yeux. Est-ce là sa finalité?

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Héritage, présent, projet

Chez Kondylis, l’héritage est homérique avant d’être philosophique : murailles et refuge, assemblée et jugement, capacité héroïque et danger commun. Le présent réside dans l’obscure répartition du pouvoir public entre les États, les marchés, les médias et les infrastructures numériques. Le projet n’est ni un retour à la cité fortifiée ni l’abandon à une abstraction sans frontières. Il consiste à bâtir des formes de pouvoir civique capables de demeurer ouvertes sans être impuissantes, investies d’autorité sans être arbitraires, et aptes à se défendre sans valoriser le conflit.

Kondylis se tient devant la cité idéale comme un géomètre qui en étudie le terrain. Il ne dessine pas le temple et ne nomme pas les vertus de ses citoyens. Il demande si le sol peut en supporter le poids, où se trouvent les lignes de faille, qui contrôle les portes et si les bâtisseurs peuvent agir ensemble. Son réalisme n’est pas la destination de la cité. Il est le savoir sans lequel la première belle façade risque de s’effondrer.

Une cité idéale dépourvue de pouvoir demeure le dessin d’un projet.

La polis existe lorsque des êtres humains peuvent défendre un monde commun ; elle ne devient digne d’être défendue que lorsque ce monde contient autre chose que la défense.

Note sur les sources et appareil critique:

Cet essai distingue trois niveaux d’éléments probants : les ouvrages publiés de Kondylis, ses notes de travail éditées à titre posthume et l’interprétation développée ici. Les analyses de l’archē homérique, de la polis fortifiée, de la pacification intérieure, de l’affirmation extérieure, de la représentation publique, de la distribution et de la liberté antique sont tirées des fiches posthumes destinées aux volumes II et III de son projet d’ontologie sociale. Kondylis n’ayant pas préparé ces fiches en vue de leur publication, elles sont utilisées comme traces d’une piste de recherche inachevée, et non comme une doctrine achevée. L’affirmation sémantique concernant Homère est par conséquent présentée comme une strate génératrice de l’argumentation de Kondylis, et non comme l’unique sens du mot polis dans la langue épique.

Références choisies:

Kondylis, Panajotis. Macht und Entscheidung: Die Herausbildung der Weltbilder und die Wertfrage. Stuttgart: Klett-Cotta, 1984.

Kondylis, Panajotis. Theorie des Krieges: Clausewitz—Marx—Engels—Lenin. Stuttgart: Klett-Cotta, 1988.

3167637-2372273263.jpgKondylis, Panajotis. Der Niedergang der bürgerlichen Denk- und Lebensform: Die liberale Moderne und die massendemokratische Postmoderne. Weinheim: VCH, 1991.

Kondylis, Panajotis. Planetarische Politik nach dem Kalten Krieg. Berlin: Akademie Verlag, 1992.

Kondylis, Panajotis. Das Politische und der Mensch: Grundzüge der Sozialontologie, vol. 1, Soziale Beziehung, Verstehen, Rationalität. Edited from the estate by Falk Horst. Berlin: Akademie Verlag, 1999.

Dimitriou, Fotis. Panajotis Kondylis: Das Politische und der Mensch. Grundzüge der Sozialontologie. Nachgelassene Notate zu den konzipierten Bänden II and III. Doctoral dissertation, Karlsruhe Institute of Technology, 2020; repository edition, 2024.

Homer. Iliad, especially books XVIII (the shield of Achilles), XX, and XXI. Citations checked against standard Greek text and modern translations.

Myres, John L. The Political Ideas of the Greeks. New York: Abingdon Press, 1927, especially pp. 68–72. This is the older study Kondylis cites in his Homeric notes.

cover-isbn-9783826068171-978-3-8260-6817-1-389925600.jpgRaaflaub, Kurt A. ‘The Polis in Homer: A Definition and Interpretation.’ In The Ancient Greek City-State, edited by Mogens Herman Hansen. Copenhagen: Royal Danish Academy of Sciences and Letters, 1993.

Koselleck, Reinhart. ‘Kondylis’ Contributions to the Historical Basic Concepts.’ Memorial address, Athens, 1998.

Horst, Gisela. Panajotis Kondylis: Leben und Werk—eine Übersicht. Würzburg: Königshausen & Neumann, 2019.

Fictions bellicistes: la théâtralisation de la guerre

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Fictions bellicistes: la théâtralisation de la guerre

Lorenzo Carrasco

Source: https://newsnet.fr/329169

L’Europe théâtralise la guerre avec la Russie tandis que son ordre libéral s’effondre: un rituel de peur sans promesse de rédemption, sur la voie de l’autodestruction.

MSIa Informa, 29 septembre 2026. — Dans un élan de mise en scène, les dirigeants européens se sont affichés en tenue militaire lors du Sommet européen de l’Arctique, organisé à Rovaniemi, en Finlande, afin de faire clairement comprendre qu’ils seraient prêts à affronter la Russie. Pendant ce temps, la machine politique et médiatique des principales capitales européennes répète, presque à l’unisson, ses mises en garde contre la prétendue «menace russe» incarnée par Vladimir Poutine.

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La déclaration officielle du Sommet de Rovaniemi, tenu les 13 et 14 septembre 2026, a elle-même établi que la sécurité devait être au cœur des discussions et insisté sur la nécessité de renforcer la présence et les capacités européennes dans l’Arctique, région considérée comme stratégique pour la sécurité de l’ensemble du continent.

Mais cette mise en scène recèle quelque chose de bien plus profondément inquiétant. Ces dirigeants se déguisent en porte-parole de sociétés mobilisées pour la guerre, alors qu’ils gouvernent des pays profondément divisés et font face à une érosion croissante de la confiance politique. Le décalage entre la rhétorique des dirigeants et les dispositions réelles des sociétés qu’ils prétendent représenter devrait, à lui seul, inciter à la prudence. Au lieu de cela, nous assistons à la construction d’un climat psychologique de confrontation. Et c’est précisément là que le danger commence.

Le risque réel d’autodestruction

En premier lieu, ils simulent la puissance, car l’Europe ne dispose pas aujourd’hui de toutes les capacités industrielles nécessaires pour soutenir de façon autonome une mobilisation militaire prolongée à l’échelle suggérée par l’actuelle rhétorique du réarmement. Les efforts mêmes déployés par l’Europe pour reconstituer ses stocks, accroître sa production de munitions et restaurer ses capacités industrielles montrent à quel point cette infrastructure a été réduite au cours des dernières décennies. Mais le problème le plus grave n’est pas industriel. Il est stratégique.

La Fédération de Russie possède un immense arsenal nucléaire et a développé des systèmes d’attaque avancés, notamment hypersoniques. Cela ne signifie pas que la Russie dispose d’une supériorité technologique dans tous les domaines, mais implique quelque chose de beaucoup plus important pour notre réflexion: toute guerre directe entre l’OTAN et la Russie mettrait aux prises des forces capables de provoquer des destructions à l’échelle d’une civilisation. La Russie et les États-Unis continuent de détenir l’écrasante majorité des ogives nucléaires existantes, tandis que les principales puissances nucléaires modernisent leurs arsenaux et que les mécanismes de maîtrise des armements s’affaiblissent. Par conséquent, traiter un affrontement direct entre la Russie et l’OTAN comme s’il ne s’agissait que d’une option de politique étrangère parmi d’autres n’est pas une preuve de courage. C’est jouer avec la possibilité imminente d’une autodestruction.

Une fois franchi un certain seuil, rien ne garantit plus que les événements resteront sous le contrôle de ceux qui les ont déclenchés. C’est précisément ce point qui semble disparaître de l’actuelle théâtralisation belliciste. Et il y a plus inquiétant encore: le langage de la destruction est de nouveau ouvertement employé par les dirigeants occidentaux eux-mêmes.

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En septembre 2026, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le président Donald Trump est allé jusqu’à avertir que les États-Unis pourraient «anéantir» l’Iran si aucun accord n’était trouvé. Si une menace de cette nature peut être proférée devant les Nations unies sans provoquer une rupture politique proportionnelle à l’énormité des propos tenus, c’est que quelque chose de profondément grave est en train d’arriver à la perception occidentale des limites de la guerre. Car la normalisation du langage de l’anéantissement ne reste pas nécessairement circonscrite à l’adversaire contre lequel il était initialement dirigé.

Aujourd’hui, il peut s’agir de l’Iran. Demain, dans une spirale d’escalade que plus personne ne parviendrait à maîtriser, il pourrait s’agir de villes européennes. C’est en ce sens que les actuels délires bellicistes cessent d’être une simple mise en scène politique pour devenir un danger concret d’autodestruction de la civilisation européenne elle-même. L’Europe, qui fut pendant des siècles l’un des principaux foyers de la civilisation occidentale, a traversé deux guerres mondiales et sait directement ce que signifie la transformation de rivalités politiques en guerres d’anéantissement. C’est précisément pourquoi on serait en droit d’attendre de ses dirigeants qu’ils soient les premiers à comprendre qu’une guerre entre puissances nucléaires n’offre aucune seconde chance de corriger les erreurs de calcul.

Pourtant, nous voyons des dirigeants jouer avec les symboles militaires, les discours de mobilisation, les ennemis existentiels et les perspectives de confrontation, comme si nous nous trouvions encore dans le monde d’avant Hiroshima. La fiction consiste précisément à représenter la guerre comme un instrument politique encore disponible, sans envisager l’issue ultime que pourrait entraîner une telle guerre. Et si l’affrontement échappe à tout contrôle, ce ne seront pas seulement les gouvernements, les partis ou les alliances militaires qui en paieront le prix. Ce pourrait être la civilisation même que ces dirigeants affirment défendre.

Qui a besoin de la menace?

Posons donc la question: qui se trouve derrière toute cette imposture? Qui alimente cette représentation? Qui a besoin de ce climat permanent de menace? Et pourquoi un ordre politique fissuré, dépourvu de légitimité, semble-t-il trouver dans la perspective de la guerre l’un de ses derniers alibis pour justifier sa pérennité? La réponse la plus naïve consisterait à expliquer cette pathologie par la tentative de maintenir des régimes impopulaires sous le régime d’une menace extérieure imaginaire, tout en condamnant ou en réprimant les forces politiques émergentes, accusées d’être des «agents de l’étranger» ou les instruments d’une puissance ennemie — en l’occurrence, liés à la «bête» russe.

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Il y a certainement une part de cela. L’histoire offre de nombreux exemples de gouvernements qui recourent à la menace extérieure afin de ressouder des cohésions internes détériorées, de discréditer leurs adversaires et de justifier des mesures qui, dans des circonstances normales, rencontreraient une plus forte résistance. Mais cette explication reste insuffisante. Lorsque nous parlons de crise, nous ne faisons pas seulement référence à la légitimité d’un groupe de dirigeants européens. La décomposition atteint le système même qui les a portés au pouvoir. Et c’est précisément ce système qui s’effondre.

Effondrement de l’ordre libéral et financier

Le prétendu «monde fondé sur des règles», la mondialisation financière, le libre-échange érigé en dogme et le remplacement progressif de l’économie productive par l’intermédiation financière se heurtent aujourd’hui au retour de l’État national souverain. Cette résurgence donne la priorité à la politique industrielle, à la sécurité énergétique, aux chaînes de production stratégiques et à la défense des intérêts économiques propres à chaque pays. Paradoxalement, ce centralisme étatique pourrait également indiquer une voie permettant à l’Occident de renouer avec une partie de ses racines civilisationnelles — essentiellement chrétiennes —, selon lesquelles le pouvoir politique n’était pas conçu comme une réalité absolue, mais comme soumis à un ordre moral supérieur.

Au fond, derrière ces chimères se dessine une faille encore plus profonde: la crise du modèle libéral et financier articulé autour de banques centrales «indépendantes». Cette logique a consolidé l’autonomie croissante du capital par rapport aux États nationaux, sous l’impulsion d’une conception économique qui, pendant des décennies, a progressivement déplacé le centre de gravité de la richesse de la production réelle vers la spéculation rentière.

Les racines de cette structure remontent à la gestation de l’ordre commercial anglo-néerlandais des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, par la suite projeté à l’échelle mondiale à travers l’expansion impériale et bancaire britannique. Au fil du temps, ce modèle a revêtu de nouvelles formes, tout en conservant une caractéristique essentielle: la capacité du pouvoir financier à se présenter comme une réalité extérieure à la politique et à placer ses décisions sous le signe de procédés techniques, neutres et indépendants des choix souverains de la société. C’est précisément cette architecture dissimulée qui commence aujourd’hui à être remise en question.

Une religion séculière sans promesse de rédemption

Le cerveau caché des oligarchies occidentales a perdu la capacité de produire des idées et des projets susceptibles de mobiliser les sociétés en direction d’un avenir prometteur. Cette stérilité se manifeste également dans la médiocrité d’une grande partie des dirigeants actuels, devenus de simples administrateurs d’un ordre régressif plutôt que les créateurs d’une nouvelle réalité politique. La politique libérale s’est ainsi transformée en une sorte de religion séculière dépourvue de promesse de rédemption, ce qui constitue peut-être l’une de ses caractéristiques les plus inquiétantes.

Les grands mouvements politiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles, même lorsqu’ils ont conduit des sociétés entières à la catastrophe, promettaient encore une certaine forme de rédemption historique: la société sans classes, la grandeur nationale, l’empire, la révolution, l’homme nouveau ou un ordre futur prétendument définitif. À l’inverse, la religion séculière de l’ordre libéral en décomposition n’offre même plus cela. Elle exige des sacrifices sans présenter de paradis futur: elle réclame l’appauvrissement au nom de la stabilité, la perte de souveraineté au nom des règles, la désindustrialisation au nom de l’efficacité et la censure au nom de la démocratie. Finalement, elle accepte même le risque de la guerre afin de préserver un ordre dont elle n’est plus capable d’expliquer la finalité.

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Il n’existe plus de véritable promesse de rédemption. Il ne subsiste que la promesse que le système continuera d’exister. «Nous sommes le jardin d’Éden; tout le reste est la jungle». À ce stade, la politique cesse de défendre la société et exige de celle-ci un sacrifice aveugle pour défendre le système! C’est précisément là qu’une religion séculière peut devenir autodestructrice: lorsque la préservation de l’ordre existant importe davantage que celle des personnes qui vivent sous cet ordre, réduites en esclavage.

De la minorité créatrice à la minorité dominante

C’est peut-être l’un des signes les plus profonds d’un épuisement civilisationnel. Une élite cesse d’être créatrice lorsqu’elle ne parvient plus à imaginer un avenir qui ne soit pas la simple continuation d’elle-même. Le grand historien britannique Arnold Toynbee avait perçu ce phénomène avec une remarquable profondeur en établissant une distinction entre la minorité créatrice et la minorité dominante.

Une minorité créatrice exerce son autorité parce qu’elle apporte des réponses capables de susciter l’adhésion. Son autorité naît de sa capacité à répondre aux défis historiques et à produire de nouvelles formes d’organisation, de culture et de sens de l’être. Lorsque cette capacité disparaît, l’ancienne minorité créatrice peut devenir une minorité dominante. Elle ne dirige plus parce qu’elle inspire : elle se maintient parce qu’elle contrôle. La persuasion est progressivement remplacée par la discipline; l’imagination, par l’administration ; le projet, par la propagande; et la confiance, par la peur. C’est à ce moment-là que le système risque de transformer sa propre crise en justification de sa survie. Plus il échoue, plus il exige de pouvoir. Plus il perd sa légitimité, plus il a besoin d’ennemis. Moins il parvient à imaginer l’avenir, plus il éprouve le besoin dramatique de présenter le présent comme une bataille existentielle.

Lorsque le temporel prend la place du transcendant

200px-ericvoegelin11.jpgC’est ici que la réflexion du philosophe et politologue germano-américain Eric Voegelin (1901-1985) (photo) sur les religions politiques rejoint celle de Toynbee sur la désintégration des civilisations. Lorsqu’une société perd la référence à un ordre transcendant, le besoin humain d’absolu ne disparaît pas; il est simplement transféré. La nation, la race, la classe, le parti, la révolution, le marché, les «règles» ou la démocratie — entendue non plus comme un régime politique, mais comme une catégorie morale absolue —: toute réalité temporelle peut être sacralisée et élevée à un statut qui ne tolère aucune remise en question. Dans ce processus, le profane usurpe la place du transcendant.

Il existe toutefois une différence décisive entre les anciens mouvements politiques et cette religion séculière potentielle d’un ordre épuisé. Les premiers promettaient une rédemption future, tandis que la seconde semble exiger le sacrifice présent dans le seul but d’empêcher l’effondrement du système. Il s’agit d’une religion séculière dépourvue d’eschatologie: sans paradis, sans homme nouveau et sans horizon véritablement inédit. Son seul avenir réside dans la prolongation indéfinie du présent.

Lorsque la peur remplace l’imagination

C’est peut-être précisément cette absence d’avenir qui explique l’importance croissante de la peur: peur de l’ennemi extérieur, de la rupture, de la dissidence et de la perte de contrôle. Peur que ce qui a été présenté pendant des décennies comme inéluctable cesse soudain de l’être. Lorsqu’un ordre ne parvient plus à susciter l’espoir, il se voit contraint d’inspirer l’effroi. Et si la terreur se substitue à l’imagination, le conflit peut devenir un moyen de légitimation.

La guerre cesse alors d’être seulement un instrument extérieur de la politique et se transforme en nécessité interne du système. C’est précisément à ce point que les délires bellicistes contemporains prennent une dimension bien plus profonde que le débat quotidien sur la Russie, l’Ukraine, l’OTAN ou les dépenses militaires: la question est civilisationnelle. Un ordre qui a perdu la capacité de concevoir son propre avenir peut commencer à accepter des risques qui, dans des circonstances normales, paraîtraient inconcevables. Il peut finir par confondre la continuité de ses structures avec celle de la civilisation elle-même.

Cette confusion est peut-être l’une des erreurs les plus dangereuses qu’une élite puisse commettre. Les institutions, les régimes économiques et les systèmes politiques sont historiques, tandis que les civilisations les transcendent tous. Lorsqu’un rouage en vient à exiger que l’humanité se mette en danger pour garantir sa propre survie, le rapport entre les moyens et les fins s’est entièrement inversé.

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Les signes d’un changement d’époque

C’est à ce stade que l’on peut véritablement parler d’autodestruction. Une civilisation peut commencer à se détruire non parce qu’elle aurait cessé de croire, mais parce qu’elle a transformé son propre ordre historique en objet de foi absolue. Lorsque les dirigeants cessent de concevoir un avenir différent de celui qu’ils administrent; lorsque la guerre remplace la politique et que la peur se substitue au projet; lorsque la préservation des institutions devient plus importante que les personnes pour lesquelles elles ont été créées, nous ne sommes plus seulement confrontés à une crise politique ou économique. Nous sommes face à une profonde débâcle civilisationnelle.

Le moment où une élite perd sa capacité de concevoir, de créer et de convaincre constitue généralement le signe avant-coureur de la fin d’une époque. Cela ne signifie toutefois pas nécessairement que la civilisation soit condamnée; cela peut impliquer exactement le contraire. Cela indique que les structures incapables de répondre aux défis du présent ouvrent la voie à d’autres formes d’organisation, à de nouvelles idées et au rétablissement de vertus qui semblaient oubliées. Après tout, l’épuisement créatif d’un ordre n’épuise pas la capacité d’invention humaine. Lorsque ceux qui gouvernent ne conçoivent plus rien au-delà de leur propre perpétuation, c’est peut-être précisément le premier signe que quelque chose de nouveau — d’entièrement nouveau — est sur le point d’advenir.

16:41 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, bellicisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

lundi, 19 octobre 2026

Ukraine: la guerre de Londres contre Trump et le nouveau Yalta

Image ID 2J2N4TG Ukrainian flag and British Union Jack flag flying together in UK, showing solidarity & support for people of Ukraine in the Russia Ukraine war CREDIT ALAMY STOCK PHOTO 270423.png

Ukraine: la guerre de Londres contre Trump et le nouveau Yalta

Entre-temps, Trump a levé toutes les sanctions imposées à Moscou, réduisant à néant les analyses de ceux qui avaient prédit qu’il brandirait comme une massue les sanctions infernales conçues par le sénateur Lindsey Graham.

Par Davide Malacaria

Source: https://www.piccolenote.it/mondo/ucraina-la-guerra-di-lon...

Trump poursuit son offensive de pression sur Zelensky pour le contraindre à négocier avec Poutine. Celle-ci va de pair avec les pressions exercées sur l’Europe pour qu’elle cesse de soutenir la posture musclée du président ukrainien et qu’elle renoue des relations avec la Russie, en commençant par l’achat de gaz acheminé par Nord Stream — dans lequel des entrepreneurs américains souhaitent investir.

Entre-temps, Trump a levé toutes les sanctions imposées à Moscou, réduisant à néant les analyses de ceux qui avaient prédit qu’il brandirait comme une massue les sanctions infernales conçues par le sénateur Lindsey Graham et approuvées par le Congrès après son décès (¹). Lorsqu’il avait signé la résolution, il était évident qu’il en atténuerait la portée ou ne l’appliquerait pas au moment opportun.

Il reste toutefois qu’à ce jour, la paix n’en est qu’au stade des pourparlers et que les déclarations de Trump, chargées de frustration et d’irritation envers Zelensky, qu’il accuse de ne pas vouloir la paix — il n’est pas le seul à le penser —, ne suffisent pas à le faire plier.

Zelensky a tout à perdre à la paix: le pouvoir, l’argent — il est impossible qu’il soit le seul homme honnête de son cercle rapproché, décimé depuis des années par les enquêtes judiciaires — et, enfin, le prestige international que le conflit lui a offert (sic!).

Ainsi, le 14 octobre, l’Amérique a envoyé un message fort et clair en interrompant pendant une nuit le fonctionnement du réseau satellitaire Starlink, facilitant ainsi les opérations russes.

Zelensky, misant sur les critiques généralisées des oligarchies occidentales contre l’initiative trumpienne, critiques qui n’ont effectivement pas manqué de se manifester, a poursuivi imperturbablement sa route, comptant sur le rétablissement du réseau, qui a bien eu lieu.

Malgré ce rétablissement, Zelensky s’est toutefois plaint que le service n’avait pas été pleinement restauré pour les forces armées ukrainiennes. Et cette nuit, une nouvelle attaque russe contre Kiev n’a pas été signalée par Starlink.

Zelensky s’est donc décidé à téléphoner aux hommes de Trump, Witkoff et Kushner, ce qu’il s’était abstenu de faire depuis qu’il avait commencé à polémiquer violemment avec le président américain après la levée, par celui-ci, des sanctions visant le gazole russe.

Zelensky s’entretient avec Witkoff et Kushner sur fond de crise entre les États-Unis et l’Ukraine

Nous n’en sommes qu’à un premier pas, ambigu de surcroît, compte tenu de l’entêtement de Zelensky et de sa fragilité, autre facteur qui l’empêche de s’engager sur la voie de la paix: il risque d’être tué pour trahison par ses amis, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Pour comprendre ce que préparent les soutiens de Zelensky afin de contrer l’offensive trumpienne, reprenons les propos d’Anders Åslund dans le Kyiv Post, média ukrainien étroitement lié aux Britanniques. Trump, écrit le professeur, a «désormais jeté le masque» et montre son vrai visage à l’Europe.

En réalité, Trump avait déjà manifesté par le passé son penchant pour une approche non conflictuelle avec Moscou — et pour la recherche de la paix en Ukraine —, disposition à laquelle les dirigeants européens avaient répondu par la flatterie et la persuasion.

Cette fois, Trump paraît plus déterminé et cette approche ne fonctionnera pas, écrit Åslund, qui ajoute: «L’Europe ne peut plus rester passive. Elle ne peut pas non plus faire semblant de considérer les États-Unis comme un allié. Il s’agit d’un ennemi qui soutient la Russie, s’oppose à l’Ukraine et veut détruire l’UE». Aussi, selon le professeur, la première mesure à prendre, conjointement avec le Canada, consiste à transformer l’OTAN en «éliminant le plus rapidement possible le personnel et les éléments américains»…

La nouvelle OTAN, qui serait ainsi placée sous la houlette britannique, doit «développer rapidement» les capacités de renseignement nécessaires pour soutenir Kiev et entreprendre de «s’armer le plus vite possible». Cette évolution doit aller de pair avec un processus d’intégration de l’Ukraine à l’OTAN, lequel doit avancer «au plus vite, mais cela ne peut se faire qu’après l’exclusion des États-Unis».

Nous ne citerions pas un article aussi hallucinant s’il ne donnait voix à un sentiment qui circule dans de nombreux milieux intellectuels européens, lesquels caressent le rêve — comprenez: le cauchemar — d’un affrontement direct avec la Russie. Ils le caressent, le présentent comme quelque chose de réalisable, en faisant semblant de croire que l’on pourrait éviter la catastrophe qui en résulterait.

Mais cet article est évidemment intéressant aussi pour son exhortation à modifier les rapports avec l’Amérique, du moins celle de Trump, que ces milieux considèrent précisément comme une entité hostile.

Ce n’est pas seulement la guerre en Ukraine qui éloigne comme jamais les deux rives de l’Atlantique, mais aussi, et surtout, la perspective vers laquelle s’oriente Trump, évoquée dans un article du Wall Street Journal. Lors de l’entretien téléphonique entre Trump et Poutine du dimanche 14 juin, il a en effet été question d’une éventuelle rencontre trilatérale entre Poutine, Trump et Xi Jinping au sommet de l’APEC des 18 et 19 novembre.

Dans notre compte rendu de cet appel, nous avions laissé entendre que tel était le contenu de la conversation; le WSJ le confirme avec autorité. Selon le journal américain, cette rencontre porterait sur la paix en Ukraine. C’est possible, même s’il faut un interlocuteur ukrainien pour la conclure, mais l’enjeu est bien plus vaste: un nouveau Yalta, sous d’autres formes et modalités, un nouvel ordre mondial qui mette fin à la dynamique actuelle des guerres sans fin.

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Poutine évoque un sommet avec Trump et Xi pour discuter d’un accord sur l’Ukraine

Un nouveau Yalta dont l’Europe serait exclue, avec toutes les conséquences que cela implique. Mais surtout la Grande-Bretagne, qui était présente au précédent Yalta et joua un rôle important dans l’ordre mondial de l’après-guerre, dont la dynamique des guerres sans fin constitue un prolongement devenu incontrôlable — ces guerres servent en effet à tenter de préserver le pouvoir des anciens maîtres et à contenir l’émergence de nouvelles réalités géopolitiques.

Ce n’est pas pour rien que Winston Churchill fut à l’origine du rideau de fer, cette barrière infranchissable entre l’Est et l’Ouest qui donna forme à ce Yalta, conférant à l’oligarchie anglo-saxonne la direction de l’Occident.

Ce précédent explique pourquoi la Grande-Bretagne a aujourd’hui lancé un djihad contre cet hypothétique nouveau Yalta trilatéral. La guerre en Ukraine est un précieux levier à cette fin. Londres est en proie à une véritable démesure, au point d’aller jusqu’à rêver de prendre la tête d’une OTAN sans les États-Unis. Entre-temps, elle a attelé l’UE à son char. Ce n’est pas rien.

Note: 

(¹) Note de traduction : le texte italien porte bien «dopo il suo decesso» («après son décès»). Cette formulation, dont le référent est ambigu, est conservée sans correction.

Comprendre Carl Schmitt, c’est ne jamais avoir besoin de publier des appels à la violence faisant le jeu de la répression

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Comprendre Carl Schmitt, c’est ne jamais avoir besoin de publier des appels à la violence faisant le jeu de la répression

Chad Crowley

Source: https://chadcrowley.substack.com/p/how-understanding-carl...

C’est une caractéristique curieuse et révélatrice de la dissidence contemporaine que certaines de ses expressions de révolte les plus impuissantes se donnent désormais en spectacle dans une imitation hypertrophiée, et souvent caricaturale, du vocabulaire du pouvoir.

Derrière des écrans anonymes et sous des pseudonymes jetables, des légions d’internautes anonymes proclament leur défi au régime en des termes toujours plus explicites et combatifs, comme si la seule violence des mots pouvait faire surgir la révolution. Ils parlent comme s’ils avaient exhumé quelque vérité sinistre et interdite: que l’on ne peut se débarrasser du système par les urnes, que la politique conventionnelle n’offre aucune délivrance. Et ils proclament cette découverte avec le zèle des nouveaux convertis, prenant la prise de conscience pour un état de préparation, et une compréhension élémentaire pour une stratégie.

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Il ne s’agit pas de condamner l’anonymat en lui-même, qui demeure un refuge nécessaire et souvent prudent à une époque de surveillance et de criminalisation des opinions. Il s’agit plutôt de critiquer un personnage désormais familier: celui qui utilise l’anonymat non comme un bouclier au service d’une stratégie, mais comme un permis de se montrer stupide.

Ce comportement a reçu le nom bien trouvé de fedposting (1): un terme qui désigne, en raccourci, des appels inconsidérés à la violence, drapés de bravade et indifférents aux conséquences. Que ces déclarations procèdent d’un zèle malavisé ou d’un sabotage délibéré, leur effet est le même. Elles ne défient pas le régime; elles le servent. Elles ne sont pas des étincelles de résistance, mais des invitations à la répression, offrant à l’ennemi précisément la justification qu’il recherche.

Pour comprendre pourquoi ce comportement n’est pas seulement inconsidéré, mais aussi philosophiquement confus et, en définitive, contre-productif, il faut partir d’une compréhension juste de la politique. À cette fin, il n’est pas de guide plus clair que Carl Schmitt.

imacsaeges.jpgSchmitt, sans doute le penseur politique le plus incisif du siècle dernier, ne définissait pas la politique par le droit, l’économie ou l’idéologie. Il définissait le politique par son caractère existentiel: la distinction entre l’ami et l’ennemi. Cette distinction n’est ni métaphorique ni rhétorique; elle n’est pas d’ordre moral et ne se réduit ni au désaccord ni à l’opinion. Elle marque la frontière ultime entre des groupes dont le conflit peut devenir mortel. Elle définit la sphère de l’identité collective dans laquelle les questions d’appartenance, de loyauté et de survie se tranchent de manière définitive.

Dans cette perspective, la politique n’est pas l’évitement de la violence, mais sa possibilité structurée. Elle se fonde sur la capacité organisée de recourir à la force — sur la disposition toujours présente à tuer ou à être tué pour défendre un peuple, un ordre ou un mode de vie. L’ordre politique ne repose pas sur la procédure, mais sur la capacité de décider, de commander et de contraindre.

Ainsi, parler politiquement, c’est reconnaître que sous la surface du droit et le vernis de la civilité se trouve une vérité plus primordiale: la politique est affaire de pouvoir, et le pouvoir repose sur la capacité de recourir à la violence. Le droit ne se maintient pas par le seul consentement, mais par la capacité d’agir contre ceux qui le défient. Invoquer la souveraineté, les frontières ou l’appartenance, c’est soulever, explicitement ou non, la question de la force. Cette idée, centrale dans la théorie de Schmitt, n’est pas une célébration de la violence, mais une exigence de sérieux: reconnaître que la vie politique entraîne des conséquences dont on ne peut faire abstraction ni différer la prise en compte.

Or c’est précisément ce sérieux qui fait défaut à ceux qui se livrent au fedposting. Leur langage reproduit le vocabulaire du pouvoir, mais sans autorité, sans discipline et sans capacité de commandement. Ils saisissent, si grossièrement que ce soit, que la politique implique la force et que le conflit est inéluctable. Mais au lieu d’intérioriser cette vérité et d’agir avec discernement, ils la répètent compulsivement, comme si la répétition pouvait tenir lieu de résolution. En cela, ils ressemblent à une figure familière de la philosophie politique classique: Thrasymaque, l’impétueux sophiste de La République de Platon.

9782081229907_internet_h1400.jpgThrasymaque déclare, dans une formule célèbre, que la justice n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort. Les gouvernants, affirme-t-il, élaborent les lois pour servir leurs propres intérêts, et la société appelle cela justice lorsque les gouvernés se soumettent. Pour lui, il n’existe ni ordre moral supérieur ni critère immuable du juste: seulement la volonté changeante de ceux qui dominent. La force ne se contente pas de soutenir la justice; elle la définit.

Platon, par la voix de Socrate, finit par réfuter cette position, non sans lui reconnaître une part de vérité. Thrasymaque oblige à se confronter à une réalité politique brutale: aucun ordre ne peut exister sans les moyens de s’imposer. Il demeure pourtant une figure inachevée. Il saisit le pouvoir, mais non sa sublimation en une forme. La même limite affecte celui qui, aujourd’hui, publie ces appels à la violence. Il reconnaît que la politique repose sur la force, mais confond le volume de la voix avec l’autorité, et la rage avec l’exercice du pouvoir. Il énonce un fragment de vérité, mais, en l’exprimant sans discipline, il en défigure le sens.

Cela reflète une immaturité plus profonde au sein d’une grande partie de la dissidence contemporaine. L’adepte du fedposting voit que le régime se maintient par la coercition et que le langage de la justice ne sert qu’à voiler la domination. Il comprend qu’une véritable transformation exige un conflit. Pourtant, sa compréhension demeure rudimentaire. Il reconnaît la réalité du pouvoir, mais ne possède pas l’architecture intérieure nécessaire pour lui donner forme. Ses gestes relèvent de la mise en scène, non de la préparation. Son défi est bruyant, mais dépourvu de sérieux. Sa rébellion se dissout dans le théâtre.

imagsophes.jpgPublier de tels appels à la violence n’est pas un acte de réalisme. C’est une parodie de réalisme, un spectacle qui prend les griefs pour une stratégie. Cela fait directement le jeu du régime, qui se saisit de ces manifestations pour justifier la surveillance et la répression. Dans bien des cas, il ne s’agit pas seulement d’un symptôme d’immaturité, mais du produit d’une manipulation délibérée: un outil employé par les informateurs et les agents provocateurs pour piéger les naïfs et discréditer, par association, toute dissidence.

Mais l’erreur la plus profonde est philosophique. Ceux qui publient ces appels ne comprennent pas que, si le pouvoir est essentiel à la politique, il doit être façonné par une forme. La force seule ne peut rien construire; elle doit être disciplinée, préparée et dirigée.

Schmitt comprenait que l’action politique exige davantage que de l’indignation. Elle demande la capacité de décider — d’imposer un ordre lorsque l’unité d’un peuple est menacée. Pourtant, la décision n’existe pas dans le vide. Elle présuppose une structure, le choix du moment et un état de préparation. La force a sa place, mais cette place est déterminée par les conditions. Agir avant que ces conditions soient réunies n’est pas du courage; c’est agir en vain. Sans institutions, sans cadres et sans vision directrice, la volonté de résistance devient non seulement inefficace, mais véritablement dangereuse.

Ce qui est nécessaire aujourd’hui, ce n’est pas la démonstration, mais la formation. Ceux qui souhaitent voir émerger un ordre différent doivent construire les conditions dans lesquelles la souveraineté pourra renaître: familles, communautés, traditions, fidélités, institutions. L’heure est métapolitique, non parce que la politique serait sans importance, mais parce que l’action politique est impossible sans fondations. La discipline précède l’exercice du pouvoir. L’autorité doit être cultivée bien avant de pouvoir être exercée.

Thrasymaque n’avait pas entièrement tort; il manquait simplement de formation. Il avait saisi que la justice repose sur la force, mais ne possédait pas le développement intérieur nécessaire pour élever cette force au rang d’ordre. Sa vérité était brute et dépourvue de direction. Il en va de même de l’adepte du fedposting. Sa colère peut être justifiée, mais, sans structure ni finalité supérieure, elle devient un handicap. Il s’imagine révolutionnaire, mais devient en réalité une caricature — quelqu’un qui discrédite la cause par sa seule présence. La passion sans forme n’est que mise en scène. Et la mise en scène, dans le domaine politique, sert le régime, non la révolte.

Comprendre Schmitt, c’est comprendre que la politique n’est pas le domaine de l’impulsion ou de l’ostentation. Elle est celui de la souveraineté et du sacrifice, des engagements irrévocables et des décisions définitives. Elle appartient non à ceux qui parlent le plus fort, mais à ceux qui façonnent les conditions dans lesquelles la parole prend un sens. La politique exige non l’immédiateté, mais l’endurance; non le ressentiment, mais la capacité de commander.

b9a8efd6ec5c3bc1ed640e24f4c53720.jpgÉcrivant au XIXe siècle, Søren Kierkegaard avertissait que l’époque moderne serait marquée par une agitation qui prend le mouvement pour une finalité et l’expression pour la substance. Dans une telle époque, l’impulsion d’agir devient une forme de paralysie, tandis que la rébellion est réduite au spectacle et que la mise en scène remplace la discipline. Tout le monde parle, mais peu construisent. L’action doit revenir, mais elle doit être disciplinée, ancrée dans la préparation, guidée par une forme et engagée au moment précisément choisi.

Ceux qui construisent le comprennent. Et ceux qui comprennent n’ont pas besoin de publier des appels à la violence faisant le jeu de la répression.

Note:

(1) Note de traduction: « To fedpost » est un terme d’argot d’Internet qui désigne ici le fait de publier des appels à la violence ou des propos susceptibles d’être incriminants, propres à attirer l’attention des services de sécurité ou à leur fournir un prétexte pour intervenir. Le terme évoque les « feds », les agents fédéraux américains, sans impliquer nécessairement que l’auteur de ces publications soit lui-même un agent. Il est rendu ci-dessous par « publier des appels à la violence faisant le jeu de la répression », ou par des formulations équivalentes selon le contexte.

 

 

L’accord sur le diesel et la fin de l’Ukraine

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L’accord sur le diesel et la fin de l’Ukraine

Anastassia Guéchéva

Le début de la fin de la guerre en Ukraine progresse bien. Un regroupement des forces se prépare dans le camp mondialiste et, malgré tous mes efforts pour trouver des conséquences négatives pour la Russie à cet accord sur le diesel, je n’en trouve aucune.

En revanche, il n’a aucune conséquence positive pour les mondialistes occidentaux. Tout d’abord, il semble que les conditions d’un effondrement interne de l’UE et de l’OTAN soient enfin réunies. Que les indicateurs économiques aient joué ou non un rôle décisif dans la décision de la Maison-Blanche de conclure un accord avec le Kremlin importe peu. Car, quelle que soit la durée de l’aide occidentale à l’Ukraine, celle-ci ne détruira pas l’économie russe et empêchera encore moins l’issue militaire de la guerre.

Première conclusion : la cinquième année de la guerre menée par l’OTAN et l’UE contre la Russie en Ukraine a marqué le début de l’effondrement… L’Occident s’attendait à ce que Poutine meure, soit assassiné ou renversé, mais, dans tous les cas, éliminé. Au lieu de cela, il a remporté les élections à la Douma, ce qui a contraint Trump à agir. Pourquoi? Pour deux raisons: l’épuisement des capacités des États-Unis à fournir des armes à l’Ukraine et l’épuisement de leurs capacités à contenir leur propre crise politique et économique intérieure liée à la guerre contre la Russie en Ukraine.

On s’attendait à la chute de Poutine, mais ce sont Trump, Macron et Merz qui tombent. Trump s’est ressaisi et, pour ne pas se retrouver dans le camp des principaux imbéciles, a entrepris de racheter ses fautes. De plus, Trump a conduit les États-Unis dans une impasse à cause de l’Iran — une stratégie erronée et une mauvaise appréciation géopolitique — et cela, ajouté à l’Ukraine, est devenu pour lui un fardeau mortellement lourd.

Lorsqu’il est devenu évident, en 2026, que les États-Unis perdaient le Moyen-Orient et que leurs actions dans cette région avaient provoqué un problème pétrolier mondial, l’esprit d’Anchorage a brusquement ressuscité et frappé Zelensky là où il aurait dû le frapper dès le mois d’août dernier. Mais, en août dernier, Trump n’était pas encore enlisé au Moyen-Orient et élaborait encore des projets avec Ursula.

Voici maintenant ce qui se profile :

Un conflit entre les États-Unis et l’Angleterre au sujet de l’Ukraine. À long terme, j’avais prévu des affrontements militaires des États-Unis tant avec l’Angleterre qu’avec Israël. Parce que telle est précisément la logique à long terme. Le problème de l’Amérique n’est pas la Chine, mais ses alliés, qui n’accepteront pas ce qui se passe. Ainsi, Poutine sauve le Congrès pour Trump, mais cela jette immédiatement et bel et bien Trump dans les griffes des mondialistes anglais, qui tenteront de détruire la majorité républicaine au Congrès. Autrement dit: Trump et Poutine contre Londres. J’avais envisagé cette option comme le seul choix juste et fructueux pour Trump dès son retour sur le trône. Voilà, les événements eux-mêmes l’y ont conduit !

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Trump n’a littéralement aucun coup gagnant à jouer dans cette situation ni dans toutes celles qui suivront. Un accord avec la Russie signifie la guerre avec Londres, avec Ursula et avec leur nain Zelensky. Les premières étincelles de cette guerre verbale sont déjà apparues: Trump a annoncé qu’il couperait non seulement les financements, mais aussi les livraisons d’armes à l’Ukraine, et c’est déjà très sérieux. Le portail par lequel l’Ukraine passe commande auprès du complexe militaro-industriel américain — PURL, par lequel l’UE passe également des commandes pour Kiev — a été officiellement rendu public. Les États-Unis ont appelé toutes les capitales de l’UE ainsi que Kiev pour les informer que PURL pourrait cesser de fonctionner. Et c’est aussi très sérieux! Car cela signifie une crise du mécanisme américain de manipulation de la guerre en Ukraine: ils ne donneront pas d’armes, mais les vendront aux Européens, qui les remettront ensuite à l’Ukraine. Cela revient à déclarer la guerre à Ursula.

L’accord de Trump avec Poutine signifie la fin de l’UE. Deux possibilités existent: soit l’UE se disloque et la Commission européenne cesse de fonctionner, soit l’UE décide d’entrer dans une guerre ouverte contre la Russie. Il n’existe aucune autre manœuvre qui permettrait de justifier et de maintenir le fonctionnement antérieur de l’Union.

Examinons maintenant l’OTAN.

Tout ce qui précède décrit la situation. L’Angleterre et l’UE peuvent-elles prendre en charge la guerre contre la Russie en Ukraine sans les États-Unis? La réponse est non, parce que le commandant suprême de l’OTAN en Europe est un général américain. Par conséquent, si Trump poursuit la voie qu’il a choisie vers un accord avec la Russie — j’ai expliqué pourquoi il n’a pas d’autre issue s’il veut éviter de se retrouver dans le camp des perdants de la guerre en Ukraine —, cela signifie une rupture au sein de l’OTAN. Si Zelensky continue de répondre hargneusement à Trump, il devra s’attendre non seulement à un scénario vénézuélien ou iranien, mais aussi à l’arrêt de l’aide américaine à l’Ukraine en matière de renseignement et de moyens numériques.

L’OTAN peut-elle faire la guerre à la Russie sans les États-Unis ?

Je vous laisse répondre à cette question…

Regardons un peu la situation au-delà de l’Europe. La Russie est déjà le médiateur officiel entre les États-Unis et l’Iran. Trump n’a aucune chance dans une nouvelle guerre contre l’Iran. Israël s’y résoudra-t-il? Nous verrons, mais je me dois aussi de relayer l’avertissement de Mohsen Rezaï, président du Conseil de discernement — c'est-à-dire le secrétaire du Conseil de sécurité — de l’Iran: si les hostilités contre l’Iran reprennent, Téhéran sectionnera le câble sous-marin passant par le Moyen-Orient et détruira les centres de données de la région. Autrement dit, il aveuglera les États-Unis et Israël.

Autre nouvelle très intéressante: une délégation chinoise s’est rendue auprès des Houthis au Yémen pour tenter de convaincre Ansar Allah de ne pas attaquer l’Arabie saoudite, car la Chine y possède de nombreux intérêts. Eh bien! C’est extrêmement sérieux! Les Houthis et l’Iran ne font qu’un; la Chine est le principal partenaire stratégique de l’Iran, mais aussi de l’Arabie saoudite! Et maintenant?

Sans parler du fait qu’il s’agit d’un affrontement dans la région entre Kiev, d'une part, et la Chine et la Russie, d'autre part.

Ainsi, nous continuons à traverser à toute vitesse des transformations irréversibles du monde, d’une profondeur et d’une gravité stupéfiantes, tandis que les positions antérieures s’effondrent.

Les répercussions sur la Bulgarie, dans notre situation intérieure complexe, nous les découvrirons tous. Mais l’aide à l’Ukraine touche à sa fin. Ou alors nous devrons nous joindre aux opérations militaires de l’UE et de l’Angleterre contre la Russie.

Il me reste toutefois une autre question (ironique): quand « Azov » tentera-t-il d’assassiner Trump ?

Dissolution européenne. En ordre dispersé

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Dissolution européenne. En ordre dispersé

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/dissolvenza-in-ordine-sparso/

Un journaliste aurait demandé à Poutine: "N’est-il pas temps de démanteler l’UE pour négocier avec les États individuellement?".

Le tsar aurait répondu avec un ricanement: "Ce n’est pas nécessaire. Ils se dissoudront tout seuls".

Que cette anecdote soit vraie ou fausse, elle brosse malheureusement un tableau fidèle de la situation.

L’Union européenne est désormais tout sauf une union. Et les pays qui, en théorie, la composent avancent de plus en plus en ordre dispersé.

La responsabilité en incombe à une Commission dirigée de manière dictatoriale par von der Leyen, qui répond à des intérêts n’ayant rien à voir avec ceux des peuples européens.

Qui sert, et de façon extrêmement manifeste, des puissances économiques qui nous conduisent à la ruine.

Mais aussi aux gouvernements, prétendument nationaux, de France, d’Allemagne, d’Italie, sans compter tous les autres instances de pacotille.

Elles aussi totalement asservies à ceux qui n’ont rien à voir avec l’Europe et, surtout, avec les Européens.

Qui poursuivent d’autres objectifs, sans se soucier de nous, entièrement tournés, au contraire, vers des intérêts étrangers aux nôtres. Et dévastateurs pour nous.

Nous pouvons ainsi voir la révolte monter dans toute l’Europe. À commencer par l’Allemagne, où les résultats électoraux dans les Länder contraignent Merz à se cramponner désespérément au pouvoir, désormais privé de tout soutien populaire.

Puis la France, où Le Pen, à mesure qu’elle progresse, semble s’enhardir et déclare son intention de prendre ses distances avec Kiev. En suspendant les financements accordés au régime qui sévit là-bas.

L’Espagne, où la révolte éclate ouvertement dans les rues.

Et l’Italie aussi, dont le Sud est désormais paralysé par les agriculteurs et où la contestation se propage. Malgré le silence prolongé, coupable et complice des grands médias.

Et puis il y a l’Europe de l’Est. Qui avance déjà en ordre dispersé. Avec la Slovaquie qui veut renouer avec Moscou. Les pays baltes qui se font les porte-étendards, ridicules et risibles, de la guerre à outrance. La Pologne tiraillée entre son aversion historique pour la Russie et sa méfiance, voire pire, envers l’Ukraine de Zelensky…

Je pourrais continuer. Car la Bulgarie, la Hongrie, l’Autriche, la Croatie, la Slovénie et la Roumanie font toutes, plus ou moins, cavalier seul.

La dissolution de l’illusion européenne est à l'ordre du jour.

Exactement comme l’aurait dit, en ricanant, Vladimir Poutine.

dimanche, 18 octobre 2026

Qui casse et pour qui?

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Qui casse et pour qui?

par Paolo Bolo

Source: https://www.facebook.com/groups/25490245713968808/user/100008351225117

Rappelons une évidence que certains éditorialistes ont égarée entre deux plateaux : les casseurs ne sont ni les étudiants, ni les retraités. Ne l'oubliez pas, car on va s'employer à vous le faire oublier.
 
Le dangereux profil du retraité
 
Regardons les faits. D'un côté, des lycéens et des étudiants armés de pancartes, d'une enceinte Bluetooth et de la conviction que leur avenir mérite mieux qu'un CDD à perpétuité. De l'autre, des retraités équipés de gilets syndicaux, de thermos et de genoux fragiles, dont l'activité la plus violente consiste à entonner un refrain avec trois mesures de retard.
Pour briser une vitrine, il faut de l'élan, une cagoule et un certain sens de l'organisation. Pour une retraitée de 68 ans à la hanche en titane, il faut surtout un banc à proximité.
 
Pourtant, à entendre certains commentaires, on croirait que la place de la République est envahie par des hordes de licence de sociologie et de grands-pères en polaire, prêts à retourner une voiture entre deux pauses café. Le péril gris, voilà le nouvel ennemi intérieur. Qu'on se rassure : aucun retraité n'a jamais incendié une poubelle sans vérifier d'abord qu'elle était bien destinée au tri.
 
La grande théorie de l'amalgame
 
Le procédé est rodé, presque artisanal. On filme une vitrine brisée, on la passe en boucle, et on place à côté l'image d'un million de manifestants. Le téléspectateur, qui a l'esprit vif mais le temps court, fait lui-même le rapprochement. Le million, c'est la vitrine. La vitrine, c'est le million. Des gens qui ont défilé dans le calme deviennent ainsi, par la magie du montage, les complices de quelques cagoulés. C'est la division du travail à la française : les uns cassent, les autres en paient la réputation.
Et s'il reste un doute, il suffit de prononcer « ultra gauche », formule magique qui explique tout. Cette organisation tentaculaire serait donc capable de réunir étudiants, syndicats et retraités, de les faire marcher pacifiquement pendant des heures, puis de les transformer d'un coup de baguette en pilleurs d'enseignes. Quel talent. On songe à lui confier l'organisation des prochains Jeux olympiques.
 
Qui casse, alors ?
 
La question mérite d'être posée sans naïveté. Les casseurs, par définition, ne manifestent pas pour les retraites : ils ne connaissent pas le nombre de trimestres, se moquent de l'âge légal et n'ont aucune opinion sur la surcôte. Ils viennent pour autre chose, casser, parfois piller, rarement défendre quoi que ce soit. Cagoulés, mobiles, organisés en petits groupes, ils s'évaporent avant la fin du cortège, qualité remarquable pour des gens qu'on dit pourtant très repérables.
 
Et c'est là que le mystère s'épaissit. Pourquoi, dans plusieurs villes, ces groupes si identifiables ont-ils pu opérer longtemps, tandis que les cortèges étaient nassés et gazés en un temps record ? Manque de moyens, nous dit-on. Soit. Un manque de moyens très sélectif, qui s'évanouit comme par enchantement dès qu'il s'agit de lancer une grenade sur des gens qui chantent.
 
Y a-t-il un calcul derrière tout cela ? Nous n'en avons aucune preuve, et ce texte est une satire, pas une enquête. Mais quand le même scénario se reproduit à l'identique, on a le droit de poser la question, y compris à voix haute.
 

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Le casseur, cet auxiliaire précieux
 
Car il faut le reconnaître, le casseur rend de grands services à la communication gouvernementale. Il permet de ne plus parler du fond (retraites, salaires, avenir) pour parler de la forme (vitrines, abribus, poubelles). Il transforme le débat public en bulletin météo : « des incidents sont à déplorer ». Il offre au ministre de l'Intérieur l'occasion de s'exprimer à la télévision, l'air grave, devant des images spectaculaires, plutôt que de répondre à la question qui fâche.
 
Imaginez la catastrophe pour l'exécutif : un million de personnes qui défilent sans un seul incident. Il faudrait alors discuter de ce qu'elles disent. Un cauchemar. Heureusement, le casseur est là, ponctuel, dévoué, d'une loyauté tout à fait involontaire. Personne ne l'a invité, mais il arrive toujours miraculeusement à l'heure, étonnant, non ?
 
Qui paie la note ?
 
La facture, elle, se partage équitablement. Le commerçant paie la vitrine. L'étudiant paie sa réputation. Le retraité paie en gaz dans les poumons. Et ceux qui souhaitaient que l'on ne parle surtout pas du fond du sujet ? Rien du tout. C'est l'avantage de la mutualisation: la dépense est collective, le bénéfice reste privé.
 
Conclusion
 
Alors souvenons-nous, et répétons-le à chaque plateau télé, à chaque dîner de famille, à chaque oncle qui commence sa phrase par «mais quand même»: les casseurs ne sont pas les étudiants, ils ne sont pas les retraités. Ils sont ceux dont la présence arrange tout le monde, sauf ceux qui défilent.
 
Qui casse ? Quelques-uns. Pour qui ? À chacun d'y réfléchir, en se rappelant simplement à qui profite le chaos, qui passe en boucle sur les chaînes d’info pour accuser les étudiants, LFI et une ultra-gauche qui n’a jamais existé en France? Qui veux que vous ayez peur?
 
Texte satirique : l'hypothèse d'un chaos toléré ou voulu relève de l'ironie et n'est pas établie à ce jour.

Evola et l’axe Berlin-Moscou-Washington

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Evola et l’axe Berlin-Moscou-Washington

Constantin von Hoffmeister

Quelque chose d’inhabituel prend forme entre Berlin, Moscou et Washington. Markus Frohnmaier, vice-président du groupe parlementaire de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) au Parlement allemand, a confirmé que l’AfD était en contact avec Kirill Dmitriev, envoyé spécial de Vladimir Poutine pour la coopération économique internationale et directeur du Fonds russe d’investissement direct, au sujet d’un projet de forum d’affaires Russie–États-Unis–Allemagne en 2027. Frohnmaier (photo) a déclaré au journal russe Izvestia que les précisions concernant le lieu seraient annoncées ultérieurement et indiqué que Nord Stream et, plus largement, la coopération économique figureraient parmi les sujets abordés. Dmitriev, qui a également joué un rôle dans les contacts économiques de Moscou avec l’administration Trump, avait auparavant indiqué que la Russie était disposée à organiser une telle rencontre.

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L’importance de cette proposition tient moins aux modalités d’une nouvelle conférence internationale qu’aux trois pays concernés : la Russie, ancien principal fournisseur de gaz acheminé par gazoduc vers l’Europe ; l’Allemagne, centre industriel dont le modèle économique dépendait autrefois fortement d’une énergie russe bon marché ; et les États-Unis, puissance qui façonne l’architecture de sécurité européenne depuis 1945. Le philosophe italien Julius Evola aurait reconnu quelque chose de familier dans cette configuration triangulaire. Son œuvre envisageait régulièrement l’histoire non comme une marche ordonnée vers une rationalité toujours plus grande, mais comme un affrontement entre des forces profondes liées au pouvoir, à la hiérarchie, aux intérêts et à la civilisation, que le langage politique officiel dissimule fréquemment. Le projet de forum importe parce qu’il remet certaines de ces forces en lumière.

Julius Evola soutenait que la vie économique devait rester subordonnée à des principes politiques et civilisationnels supérieurs. Qu’aurait-il pensé du fait que les liens énergétiques de l’Allemagne avec la Russie deviennent une épreuve révélatrice de sa position entre Moscou et Washington ?

Au cœur de la discussion se trouve Nord Stream, un nom devenu le symbole de toute une époque révolue des relations économiques germano-russes. Nord Stream 1 a commencé à acheminer directement du gaz russe vers l’Allemagne par la mer Baltique en 2011, tandis que Nord Stream 2 a été achevé sans jamais entrer en exploitation commerciale régulière. En septembre 2022, trois des quatre conduites ont été gravement endommagées par des explosions. Le parquet fédéral allemand a poursuivi une enquête pénale visant à identifier et à poursuivre les responsables. De son côté, l’AfD a demandé une enquête parlementaire sur la gestion politique de l’attaque, notamment sur ce que savait le gouvernement allemand, sur sa réaction et sur les conséquences à en tirer pour les relations de l’Allemagne avec l’Ukraine et la protection des infrastructures critiques. Frohnmaier lui-même a qualifié Nord Stream d’infrastructure économique critique pour l’Allemagne, tandis que la dirigeante de l’AfD, Alice Weidel, a appelé à la levée des restrictions sur le pétrole et le gaz russes.

Quoi que l’on pense de ces positions, le différend dépasse la question du prix d’un mètre cube de gaz. Il porte sur la question de savoir si l’Allemagne devrait à nouveau bâtir une partie de sa stratégie industrielle sur des liens économiques directs avec la Russie. La pertinence d’Evola est ici indirecte, mais éclairante: dans Révolte contre le monde moderne, il rejetait la tendance moderne à faire du calcul économique le critère suprême de la vie politique. Nord Stream pose presque la question inverse. L’Allemagne doit décider non seulement si l’énergie russe serait moins chère, mais aussi quel ordre politique, quelles alliances et quelles dépendances accompagneraient son retour.

La présence américaine rend la proposition plus intéressante encore. Une conférence énergétique purement germano-russe pourrait aisément être présentée comme une tentative de rétablir la relation commerciale qui existait avant la guerre en Ukraine. Un forum Russie–États-Unis–Allemagne suggère quelque chose de plus vaste: la possibilité que les relations économiques avec Moscou puissent un jour être discutées dans le cadre d’un nouvel arrangement incluant Washington, plutôt que simplement contre Washington.

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Dmitriev (photo) est une figure importante à cet égard. Parallèlement à ses fonctions à la tête du Fonds russe d’investissement direct, il a exercé celles d’envoyé présidentiel et participé à des discussions avec des personnalités liées à l’administration Trump sur la coopération économique, l’énergie et la guerre en Ukraine. Aucun engagement américain à participer au forum envisagé pour 2027 n’a toutefois été confirmé; la forme qu’il prendra éventuellement reste donc incertaine. Mais le concept lui-même laisse entrevoir un monde dans lequel la diplomatie commerciale pourrait à nouveau franchir les lignes de fracture géopolitiques qui se sont durcies après 2022.

Evola n’aurait guère considéré les conférences d’affaires internationales comme des vecteurs de transcendance; sa critique de la civilisation moderne visait explicitement la réduction des principes politiques supérieurs à l’économie et aux intérêts matériels. Mais, dans une perspective évolienne, le trait révélateur est qu’ici l’économie devient le terrain sur lequel se négocient les questions de pouvoir. Les gazoducs, les fonds d’investissement, les sanctions, la compétitivité industrielle et le commerce ne sont pas des questions techniques autonomes. Ce sont des instruments par lesquels les États tentent de déterminer leur position au sein d’une hiérarchie des puissances.

Pour l’Allemagne, la question du rétablissement de liens économiques majeurs avec la Russie a acquis une urgence inhabituelle, car la relation énergétique entre les deux pays a déjà été démantelée dans des proportions qui auraient semblé improbables il y a seulement quelques années. Les exportations russes par gazoduc vers l’Europe ont chuté de manière spectaculaire depuis le début de la guerre en Ukraine, tandis que l’Union européenne s’est engagée dans une démarche visant à mettre fin aux importations restantes de gaz russe. Moscou, de son côté, a signalé à plusieurs reprises qu’il serait disposé à reprendre les livraisons, notamment par les infrastructures de Nord Stream encore intactes.

L’AfD a intégré le rétablissement des liens économiques avec la Russie à son argumentaire de politique étrangère, s’opposant ainsi à l’approche adoptée par les gouvernements allemands successifs depuis 2022. Ses détracteurs soutiennent qu’une telle orientation recréerait une dépendance envers Moscou et affaiblirait les efforts européens visant à faire pression sur la Russie au sujet de l’Ukraine; ses partisans affirment que l’Allemagne a nui à ses propres intérêts industriels en rompant une relation économiquement avantageuse.

Le forum proposé réunirait donc dans une même salle les protagonistes d’un différend qui traverse en profondeur la politique allemande depuis des années: l’avenir économique de l’Allemagne doit-il rester étroitement inscrit dans le cadre stratégique euro-atlantique actuel, ou le pays doit-il retrouver une plus grande liberté pour développer des relations de grande ampleur avec la Russie? Les écrits politiques d’Evola ne peuvent apporter de réponse économique à ce différend, mais sa distinction entre les institutions formelles et l’autorité sous-jacente offre une manière de comprendre l’intensité du débat. La question n’est pas simplement de savoir où l’Allemagne achète son gaz. Elle est de savoir qui détient le pouvoir de définir les limites dans lesquelles s’exerce la politique économique allemande.

C’est, en définitive, ce qui donne à l’annonce de Frohnmaier une portée plus grande que ne le laisse entendre l’expression modeste de «forum d’affaires». Aucun accord n’a été annoncé, aucun lieu n’a été confirmé, et rien ne garantit que des représentants des trois pays se rencontreront effectivement en 2027. Pourtant, la tentative elle-même révèle que certains acteurs politiques réfléchissent déjà au-delà de l’architecture diplomatique issue de la guerre en Ukraine.

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L’AfD cherche à se positionner comme un intermédiaire allemand disposé à parler simultanément avec Moscou et, potentiellement, avec Washington, tout en faisant de Nord Stream le symbole d’un possible rétablissement des liens économiques germano-russes. Ses adversaires voient un danger dans cette démarche, craignant à la fois une nouvelle dépendance énergétique et une influence politique russe accrue. La question de fond restera donc ouverte même si le forum n’a jamais lieu: quel type d’ordre européen succédera à la confrontation actuelle?

Evola a bâti une grande partie de sa philosophie sur la conviction que les ordres historiques finissent par s’épuiser et que des périodes d’apparente permanence peuvent dissimuler de profondes transitions. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à sa philosophie de l’histoire pour comprendre pourquoi son image d’une structure ancienne perdant son autorité trouve ici un écho. Nord Stream gît endommagé sous la Baltique, l’ancienne relation commerciale germano-russe a largement disparu, et l’ordre européen établi après la guerre froide est soumis à d’énormes tensions. Une rencontre entre Allemands, Russes et Américains ne créerait pas, à elle seule, un nouvel ordre. Mais elle pourrait constituer un modeste indice que les débats sur la forme de cet ordre ont déjà commencé.

 

L’Éthiopie au bord de la guerre - Escalade de la violence dans la Corne de l’Afrique

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L’Éthiopie au bord de la guerre

Escalade de la violence dans la Corne de l’Afrique

Léonid Savine

Les derniers événements en Éthiopie montrent comment les puissances moyennes de la région tentent de faire valoir leurs intérêts et de saisir les occasions qui se présentent pour déstabiliser leurs adversaires géopolitiques.

Le 23 septembre, des combats de grande ampleur ont éclaté dans les provinces du Tigré, de l’Amhara et de l’Afar : la coalition dite « Alliance pour la survie » a commencé à attaquer les troupes et les institutions gouvernementales. Le 7 octobre, des informations ont fait état du franchissement de la frontière éthiopienne par des unités militaires érythréennes. Les relations diplomatiques entre les deux pays ont été rompues.

Dans l’ensemble, le conflit actuel est complexe et comporte plusieurs dimensions : l’Érythrée et l’Éthiopie ont des différends de longue date, d’autant que l’Érythrée est née d’une sécession de l’Éthiopie en 1993. Les provinces du Tigré et de l’Afar, situées dans le nord de l’Éthiopie, où les forces d’opposition locales s’opposent au pouvoir fédéral, jouxtent directement l’Érythrée. Cette zone constitue ainsi une sorte de tampon, tout en pouvant servir de zone grise pour déstabiliser l’Éthiopie. L’Amhara est la plus grande région ; elle abrite le lac Tana, d’où prend sa source le Nil Bleu.

La géographie de ce nouveau conflit n’a rien de fortuit.

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L’Éthiopie est en différend avec l’Égypte au sujet de l’exploitation du barrage et de la centrale hydroélectrique de la Renaissance, situés sur le cours supérieur du Nil — plus précisément sur son affluent, le Nil Bleu —, ce qui suscite les protestations du Caire contre Addis-Abeba. L’Égypte craint que le fonctionnement de la centrale n’entraîne une baisse importante du niveau du fleuve et ne provoque une pénurie de ressources en eau, particulièrement en période de sécheresse. L’Éthiopie affirme pour sa part que cette centrale est nécessaire à la poursuite du développement économique du pays. Elle est également devenue un symbole de dignité nationale et de souveraineté. Le Soudan, en revanche, a plutôt bénéficié de la construction du barrage, qui permet de réguler convenablement le débit et d’éviter les inondations. Mais, compte tenu de la guerre civile qui sévit au Soudan même et d’une certaine influence du Caire, ce pays s’est retrouvé entraîné dans une alliance anti-éthiopienne. Par ailleurs, l’Égypte coopère activement avec Djibouti et la Somalie, qui bordent l’Éthiopie du côté de la mer Rouge. Un important contingent militaire égyptien est en outre déployé en Somalie.

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En août 2026, les dirigeants éthiopiens ont annoncé leur intention de construire de nouveaux barrages sur le Nil, suscitant une nouvelle vague d’indignation en Égypte.

L’Égypte avait déjà menacé l’Éthiopie, allant jusqu’à envisager des bombardements contre le barrage, mais elle semble avoir décidé de passer à une stratégie de conflit par procuration. L’Érythrée sert de fait de couverture à la mise en œuvre des projets du Caire, parmi lesquels figure le soutien conjoint de l’Égypte et de l’Érythrée à des groupes armés antigouvernementaux. Par leur intermédiaire, les deux pays veulent « balkaniser » l’Éthiopie, un État à la composition ethnique diverse.

En septembre, Addis-Abeba a accusé l’Égypte, l’Érythrée et le Soudan de soutenir l’alliance d’opposition dirigée par le Front de libération du peuple du Tigré. Les trois pays rejettent ces accusations.

Le 1er octobre, le ministère éthiopien des Affaires étrangères a publié un bref communiqué ordonnant au haut diplomate égyptien Ahmed Moharam Ahmed Soliman de quitter l’Éthiopie sous quarante-huit heures. En réponse, l’Égypte a expulsé un haut responsable de la mission diplomatique éthiopienne au Caire, lui accordant également deux jours pour quitter le pays. Le nom du diplomate n’a pas été communiqué, mais il a été précisé qu’il était conseiller d’ambassade.

Le 4 octobre, l’Égypte a organisé à El-Alamein un sommet quadripartite réunissant l’Érythrée, le Soudan et la Somalie. Les dirigeants de ces pays ont souligné l’importance de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, déclaré que la sécurité en mer Rouge devait rester avant tout de la responsabilité des États riverains et rejeté les mesures unilatérales portant atteinte aux droits établis sur les eaux du Nil des pays situés en aval.

Il convient de rappeler que, dès octobre 2024, les dirigeants de l’Égypte, de la Somalie et de l’Érythrée avaient constitué une alliance tripartite afin d’accentuer leur pression commune sur l’Éthiopie et, en particulier, de contrer ses tentatives de s’assurer un accès fiable à la mer, alors qu’Addis-Abeba négociait avec le Somaliland — des pourparlers que la Somalie voyait d’un œil jaloux. À l’époque, la médiation turque avait permis une normalisation des relations entre l’Éthiopie et la Somalie.

Désormais, selon Souadik Soufian, collaborateur de l’Institut éthiopien des affaires internationales, le nouveau sommet organisé sous l’égide de l’Égypte a abouti à la formation d’un axe quadripartite susceptible de porter atteinte aux intérêts de l’Éthiopie et à la politique régionale de bon voisinage.

Dans un contexte plus large, cela pourrait menacer le fonctionnement des BRICS, puisque l’Égypte et l’Éthiopie font toutes deux partie de ce groupe d’États.

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Il est intéressant de noter que des analystes occidentaux ont également relevé les intérêts de la Chine dans ce conflit, celle-ci coopérant depuis de nombreuses années avec l’Égypte comme avec l’Éthiopie. Le conflit armé au Tigré avait auparavant contraint la Chine à évacuer ses travailleurs employés sur divers chantiers. La reprise des hostilités dans le nord de l’Éthiopie pourrait déstabiliser davantage le Tigré et les régions voisines, et éventuellement entraîner les États voisins dans le conflit. Pékin fait donc aujourd’hui face à une pression croissante pour préserver ses liens avec deux de ses partenaires africains les plus importants.

En Occident, on a toutefois également souligné que l’escalade du conflit en Éthiopie pourrait s’étendre à l’ensemble de la Corne de l’Afrique, menaçant à son tour la navigation en mer Rouge, déjà entravée par les actions des Houthis sur l’autre rive.

Parmi les autres acteurs ayant des intérêts actifs dans la région figurent les Émirats arabes unis, un investisseur majeur dans l’économie éthiopienne ; le Qatar, qui joue un rôle de médiateur et souhaite préserver le statu quo — il a déjà appelé à un arrêt immédiat de l’escalade — ; les États-Unis, dont les capacités en mer Rouge sont limitées, mais qui souhaitent renforcer leur présence pour contrer les Houthis ; et Israël, qui, à l’instar des États-Unis, cherche à accéder au débouché de la mer Rouge et à le contrôler, et qui a, pour cette raison, reconnu le Somaliland en décembre 2025, devenant de fait le premier État membre de l’ONU à le faire.

Ainsi, compte tenu de cet enchevêtrement complexe, du mécontentement de certains groupes d’opposition éthiopiens à l’égard du précédent accord de cessez-le-feu et des turbulences géopolitiques mondiales, les risques d’extension de ce conflit sont réels.

L’énigme Medvedev

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L’énigme Medvedev

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/enigma-medvedev/

Dmitri Medvedev parle sans mâcher ses mots. Sans faux-semblants diplomatiques, sans même une once de tolérance.

Il nous y a désormais habitués. Il semble s’être délibérément taillé le rôle du dur, de la voix féroce de l’entourage de Poutine.

Et je souligne « délibérément », car le parcours personnel et la carrière politique de Medvedev auraient laissé attendre tout autre chose.

C’était le plus occidental, voire le plus «américain», des hommes au sommet du Kremlin.

D’abord étudiant brillant, il a ensuite manifesté un vif intérêt pour le modèle économique et social des États-Unis.

Allant même, en des années diplomatiquement plus sereines qu’aujourd’hui, visiter les États-Unis et, surtout, des pôles comme la Silicon Valley.

Dont il aurait voulu importer le modèle en Russie.

Certes, il est devenu, au fil des ans, l’un des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine.

Il a toutefois longtemps incarné l’âme, disons, «occidentale» de l’élite russe.

Celle qui regardait avec intérêt le modèle américain.

Qui voulait donner au pays une orientation résolument «démocratique».

Mais ensuite, les choses ont pris la tournure que l’on sait. Mauvaise, incontestablement.

Washington s’est révélé être un «ami» dangereux. Dévastateur.

Qui a systématiquement œuvré à détruire la Russie. À la démembrer. À la réduire à de petits États faciles à contrôler.

Et c’est ainsi que l’étoile de Medvedev a pâli.

Affecté, par la volonté de Poutine, à une fonction très prestigieuse, mais qui n’est plus opérationnelle.

De fait, il n’est plus en mesure de prendre des décisions stratégiques.

Pas une disgrâce. Plutôt le constat réaliste que la guerre exigeait, et exige encore, d’autres hommes. Dotés d’autres compétences.

Que cela ait plu à Medvedev est assurément douteux.

Ce qui est certain, toutefois, c’est que sa fidélité à Poutine n’a pas faibli.

Tandis que son attitude envers l’Occident, autrefois tant admiré, a radicalement, profondément changé.

Aujourd’hui, Medvedev ne ménage ni les invectives violentes ni les sarcasmes féroces envers l’OTAN et l’Union européenne. Et sa défiance totale à l’égard de la Maison-Blanche est tout aussi manifeste.

Il est devenu un partisan de la guerre à outrance. N’excluant même pas le recours tactique aux armes nucléaires.

Il est contestable que cela ne soit que le fruit de la déception et d’un tempérament porté aux extrêmes.

Medvedev regarde plutôt vers l’avenir.

Et l’avenir comporte une grande inconnue.

La succession de Poutine.

Car le tsar a désormais largement dépassé les soixante-dix ans et, même s’il jouit d’une excellente santé, les jeux de succession commencent à s’ouvrir autour de lui.

Medvedev vient de passer le cap des soixante ans. Et, comme Poutine, il est originaire de Saint-Pétersbourg.

Un Occidental, donc, au sein de la nomenklatura russe.

Il sait toutefois que cela ne saurait guère lui suffire pour prétendre à la succession.

Ses déclarations violentes, ses outrances, disons-le ainsi, doivent donc être envisagées dans cette perspective.

Medvedev cherche probablement aussi l’appui des militaires et, plus généralement, de ceux qui considèrent comme inévitable l’affrontement avec l’Occident. Et avec Washington même.

Y parviendra-t-il ?

Il est trop tôt pour évaluer la situation.

D’autant que le tsar Vlad semble en parfaite forme.

Et bien décidé à tenir fermement la barre.

France, Europe: attachez vos ceintures!

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France, Europe: attachez vos ceintures!

Andrea Zhok

Source: https://www.facebook.com/andrea.zhok.5

Les images des flammes qui enveloppaient l’hôtel de ville de Limoges, en France, et de l’effondrement de son clocher font le tour du monde. Des épisodes comme celui-ci ne peuvent qu’être condamnés, tout comme les actes de pillage qui ont accompagné les manifestations dans de nombreuses régions de France.

Toutefois, si nous nous limitions à ce niveau de réflexion, nous ne ferions que nous livrer à un exercice classique de conservatisme petit-bourgeois, qui a ses raisons, mais qui est aussi tragiquement myope. Faire la morale à propos des voitures brûlées et des vitrines brisées, sans aller au-delà, est simplement le signe que l’on n’a pas encore compris la gravité des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons.

Ce à quoi nous assistons en France, mais désormais aussi, sous des formes différentes, dans de nombreux pays européens — Espagne, Portugal, Albanie, Belgique et, depuis hier, Italie — est tout sauf un événement irrationnel. Il existe en effet des événements historiques qui ne sont irrationnels qu’à l’échelle locale, mais dont la rationalité devient évidente dès que l’on prend suffisamment de hauteur.

Rationnel ne signifie pas indolore, ni exempt d’injustices.

Il faut exercer son regard à tenir ensemble deux niveaux d’analys : celui où l’on peut juger certains actes et certains individus barbares, inciviques, vandales, et celui où l’on peut — et où l’on doit — comprendre que l’histoire est toujours un fleuve qui charrie des débris et des cadavres, mais c'est un fleuve que les sermons n’arrêtent pas.

Ce qui se produit obéit à une implacable rationalité collective, même si ceux qui y prennent part n’en ont souvent qu’une compréhension limitée, voire aucune.

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Depuis de nombreuses années, les populations européennes font l’expérience de classes dirigeantes qui se présentent comme un organisme technocratique anonyme, une muraille de caoutchouc qui se déplace d’elle-même et avance en «pilotage automatique», dans une indifférence totale aux besoins de la population. Le pari de ces couches technocratiques liées à la finance a été de parvenir à endormir les consciences avec l’actuel opium des peuples que constituent les médias — divertissement et information-spectacle — et de dompter les récalcitrants par des mesures restrictives: un coup de matraque par-ci, une fermeture de comptes par-là, une petite loi électorale ici, une annulation d’élections là, etc.

Le postulat général, tacite et incontesté des dirigeants européens est qu’on ne raisonne pas avec la plèbe: on se contente d’alterner la carotte et le bâton.

Tout ce qui est dit publiquement est toujours un mensonge intéressé, sans exception, hormis les cas fortuits où une vérité peut, à son tour, être instrumentalisée. Le discours public est devenu une interminable comédie qui se soucie de moins en moins de préserver un semblant de crédibilité.

Ainsi, personne de sain d’esprit ne pense réellement que la Russie s’apprête à nous envahir, mais cela n’empêche pas des cohortes de petits guignols institutionnels de répéter chaque jour ces conneries avec le plus grand sérieux. Et, naturellement, tout le monde sait que, dans ce jeu de fables montées en épingle par une presse stipendiée, le seul élément qui compte, le pivot qui demeure au gré des circonstances, est la volonté de disposer arbitrairement des ressources publiques pour les orienter vers des intérêts privés.

En substance, les classes dirigeantes ont depuis longtemps pris l’habitude de traiter la population comme un animal idiot, avec lequel toute argumentation rationnelle est exclue et qu’il faut traiter, d’un côté, par des flatteries sélectives et des privilèges ciblés, et, de l’autre, en la réduisant à l’impuissance.

Et ce mécanisme peut fonctionner, et fonctionne longtemps.

Jusqu’au jour où il ne fonctionne plus.

Et il ne fonctionne plus le jour où trop de personnes perdent trop de choses pour pouvoir se permettre de rester dans la torpeur.
Il ne faut pas comprendre ici «perdre trop» comme quelque chose qui irait jusqu’à «mourir d’inanition».
Dans une société moderne, les gens se retrouvent dans des situations de privation insupportable bien avant de «mourir de faim».

Aujourd’hui, par exemple, ne pas avoir les moyens d’utiliser une voiture ou d’accéder à Internet signifie, pour la majorité de la population, être coupé du monde, du travail, de la vie sociale, de la vie tout court. Et le fait que les voitures et les téléphones portables aient autrefois été des biens de luxe ne change rien: c’est désormais le nouveau seuil de «participation à la vie commune», ce qui distingue la vie de la non-vie.

Des populations entretenues comme des bêtes de somme auxquelles on distribue occasionnellement du pain et des jeux, des petits boulots de merde et du baratin télévisuel ne sont pas et ne seront pas, le jour où cette mécanique s’enraye, sensibles aux arguments du respect de l’espace public, de la propriété, des monuments, etc.

Ceux qui brûlent des voitures, des bâtiments historiques et des magasins sont des individus privés de repères culturels et moraux. Mais les véritables coupables, ceux qui devraient être amenés à payer, sont ces couches dirigeantes qui ont cultivé et voulu cette privation, pensant qu’elle leur serait utile.

Aujourd’hui, la cocotte-minute est sur le point d’exploser. Même si cette vague devait retomber, ce n’est que le début, car les classes dirigeantes européennes ne sont en mesure, ni matériellement ni culturellement, de rectifier le cap. Alors, attachez vos ceintures, car nous allons droit dans le mur.     

samedi, 17 octobre 2026

Évocation de Guillaume Faye

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Évocation de Guillaume Faye

Partie I

L’esprit-fusée, la « révolte des lycéens », l’invasion de l’Europe, La Guerre civile raciale

Pierre-Emile Blairon

Voici une série de trois articles qui évoqueront une figure éminente et incontournable de la Nouvelle Droite, Guillaume Faye.

Partie I : L’esprit fusée, la « révolte des lycéens », l’invasion de l’Europe, La Guerre civile raciale.

Partie II : La Convergence des catastrophes.

Partie III : Paganisme, prométhéisme, transhumanisme.

Guillaume Faye nous a quittés le 6 mars 2019. J’étais présent à son enterrement, dans un petit cimetière non loin de Poitiers; nous sommes passés devant le Futuroscope quand nous nous y sommes rendus avec mon ami Georges Chamboulive. Quel symbole ! Le chantre de l’archéofuturisme enterré au pied de ces représentations du modernisme titanique !

Guillaume Faye, cet esprit-fusée

Nous étions amis parce que nous partagions la même vision du monde qui tient en ces quelques mots quand il parlait de lui: «J’ai été élevé dans le culte du nationalisme français, de tendance bonapartiste, et le résultat paradoxal en fut un patriotisme européen. Mon milieu social d’origine est celui de la grande bourgeoisie parisienne, que je connais parfaitement de l’intérieur et dont je n’ai jamais partagé les idéaux conformistes et matérialistes, que je n’ai jamais enviée, parce que le style de vie qu’elle me proposait, fondamentalement, ne m’intéressait pas».

Interrogé par Christopher Gérard en 2001, qui lui demandait: Quel a été votre itinéraire intellectuel? Guillaume répondait: «Je n’aime pas ce mot d’ʺintellectuelʺ. Permettez-moi cette remarque un peu crue: j’ai toujours pensé que les intellectuels étaient à l’intelligence ce que la masturbation est à l’amour. ʺL’intellectuelʺ est un être narcissique, héritier des théologiens de Byzance, réfugié dans les idées pures (et fausses à 95%), qui perd son temps et en fait perdre aux autres [1]».

C’est à ce moment-là et grâce à ces quelques lignes qui me plaisaient beaucoup que je me suis rapproché de Guillaume. C’est à ce moment-là que j’ai aimé l’homme, avec toutes ses outrances et ses fulgurances géniales, plus que le théoricien, à mon avis fourvoyé, qu’il est devenu par la suite; et je dirai pourquoi.

D’ailleurs, pour continuer à lui témoigner toute ma gratitude, je fais toujours et encore des crises d’urticaire quand un quidam peu avisé me traite d’intellectuel.

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C’est ce jour-là, celui de son enterrement, que j’ai acheté son ouvrage posthume, Guerre civile raciale, dont Daniel Conversano, son dernier éditeur, avait apporté quelques exemplaires qu’il vendait, exposés dans le coffre de sa voiture.

Rémi, qui dirige les Éditions du Lore, avait eu la bonne idée de réunir trois des amis de Guillaume pour composer un ouvrage qui serait un hommage à l’une des figures les plus emblématiques - en tout cas, la plus percutante et la plus naturelle, au sens de «vraie», sans fioritures et sans chichis, - de ce grand mouvement de pensée qui a émergé à la fin des années 60, comme pour répondre au simulacre de la pseudo-révolution de mai 68, que la presse de grand chemin appellera «la Nouvelle Droite».

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C’est ainsi que Robert Steuckers, Pierre Krebs et moi-même avons collaboré à cet ouvrage collectif qui s’appellera : Guillaume Faye, cet esprit-fusée, une participation que certains esprits chagrins que je qualifierai d’incontrôlés, faisant partie de ladite mouvance, me reprocheront ensuite violemment parce que Guillaume ne figurait pas à leur panthéon, en proférant des insanités sur notre ami qui venait à peine de disparaître.

Guerre civile raciale

Ce n'est que l'un des aspects de l'effondrement qui caractérise toutes les fins de cycle; mais c'est sûrement celui que nous allons vivre très prochainement; les émeutes des pseudo-lycéens n'en sont que les prémisses; notre ami Guillaume Faye en avait prévu certaines modalités dans son livre: La Guerre civile raciale et, avant lui, Jean Raspail avec Le Camp des saints et, avant lui, sur un mode plus général, tous les auteurs dont vous retrouvez les citations sur chacun de mes ouvrages depuis 2006.

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Première alerte: l’invasion de l’Europe par la brèche marocaine

Il y a eu une première alerte cette année lorsque des hordes de Marocains, qu’on chiffre à plus de 70.000 personnes, venus en camions affrétés par leur gouvernement, à pied ou à la nage, se sont littéralement rués fin juillet 2026 dans les artères de Ceuta et Melilla, (environ 83.000 habitants pour chacune des deux villes), les deux enclaves espagnoles au Maroc depuis 1580 pour la première et 1497 pour la seconde (en même temps qu’Oran, Bougie, Bône, Bizerte, La Goulette…); une opération orchestrée vraisemblablement par le Mossad et la CIA, les américano-sionistes n’ayant pas accepté que l’Espagne reconnaisse la Palestine, opération menée avec la collaboration du roi du Maroc inféodée à l’Amérique et à Israël par le truchement de celui qui semble diriger effectivement le Maroc, le franco-marocain André Azoulay.

Cette affaire est un signal alarmant pour l’ensemble de l’Europe, étant vraisemblable qu’une brèche au sud vient d’être largement ouverte, le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez étant lui-même co-responsable de cette invasion, ayant régularisé d’un coup plus d’un million de clandestins le 16 avril 2026, ce qui ne pouvait manquer de créer un catastrophique appel d’air pour l’ensemble de notre continent ouest-européen.

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La deuxième alerte vient de la France avec « la révolte des lycéens » qui sont en grande majorité des racailles d’origine étrangère

Chacun a bien constaté que les « lycéens » ne présentent, pour la plupart, aucune revendication sérieuse, qu’ils ne sont là que pour casser leurs propres écoles, piller et détruire les magasins se présentant sur leur route et affronter la police largement débordée en utilisant contre elle des moyens importants tels que des mortiers; ces pseudo-lycéens se présentent le plus souvent en arborant les drapeaux d’origine de leurs pays maghrébins, ou celui de la Palestine qui leur sert d’alibi politique; ils sont manipulés par l’extrême-gauche, les Black blocs et peut-être aussi par le gouvernement lui-même, qui tentent de soulever la population française excédée par leurs provocations et par leurs exactions, chacune de ces factions ayant intérêt à susciter le chaos, soit pour prendre le pouvoir, soit pour le garder, en décrétant, à la suite de ces émeutes, des mesures drastiques et en instaurant des pouvoirs élargis pour l’ensemble de la population. Ces troubles sont toujours en cours [2].

Guillaume Faye avait résumé notre futur, celui que nous allons vivre dans peu de temps, en quelques mots: «Il existe trois hypothèses concernant la suite des événements.

- La première, la pire, serait celle de la soumission. Pour faire la guerre et pour vaincre, il faut être deux. Si, face aux envahisseurs et agresseurs étrangers, les Français blancs ne se défendent pas, il n'y aura pas de guerre. Ce sera le pourrissement, l'effondrement sans vrai combat ni vengeance isolée. C'est une possibilité que je n'exclus pas du tout.

- La deuxième hypothèse, et elle est terrible, angoissante, impensable, c’est l’éclatement d'une guerre civile raciale avec défaite des autochtones français et autres Européens ethniques ayant contre eux leur propre État collaborateur.

- La troisième hypothèse, c'est celle d'une guerre civile victorieuse, avec bien sûr des conséquences historiques incalculables, dont l'effondrement de tous nos paradigmes politiques. Quoiqu’il en soit, dans les années à venir, il sera impossible d’échapper à des désordres majeurs. L’Europe de l’Ouest va bientôt être le théâtre d’un séisme inévitable [3]».

816sotC2H9L._AC_CR0,0,0,0_SY315_.jpgGuillaume Faye est mort en mars 2019, juste avant la grande offensive satano-mondialiste contre les peuples de la terre en 2020; mon dernier livre, 2020, Le Grand Bouleversement, raconte, au travers des articles que j’ai écrits à partir de cette année-là et les années suivantes, 2021 et 2022, dans le cadre d’une série appelé: Chroniques d’une fin de cycle [4], les conséquences effroyables de la grande manipulation que des forces obscures, sans doute depuis des siècles, ont initiée pour asservir et, in fine, éliminer la quasi-totalité de l’Humanité, transformant le reliquat en robots ou en esclaves.

Il a fallu plusieurs jours, voire plusieurs semaines pour que les esprits les plus éveillés comprennent ce qui se passait; et il faut bien dire, six ans après, que la population, dans sa grande majorité, est toujours inconsciente de ce qui se passe, alors même que nos bourreaux globalistes ne cachent rien de leurs projets.

Je ne vais pas évoquer ici la totalité des mesures mises en place par ces entités pour dominer le monde; je vais juste parler globalement des moyens de manipulation et de coercition, particulièrement efficace qui a rendu la population mondiale dépendante de ce pouvoir mondialiste qu’on a appelé «l’Occident», dont la définition actuelle ne présente plus aucun rapport avec celle que nous lui connaissions il y a à peine un siècle, ne serait-ce que par le titre du célèbre ouvrage d’Oswald Spengler, édité en 1917: Le déclin de l’Occident.

Guillaume, disparu en 2019, n’a donc pas connu:

- la mise en place en 2020, sur l’ensemble de la planète d’une ingénierie sociale (appelée autrefois «propagande») qui nous a fait croire à l’existence d’une pandémie planétaire qui n’a jamais existé que dans les cartons des oligarques richissimes qui ont créé ce climat de peur sanitaire pour obliger les humains à une pseudo-vaccination en partie létale.

- Il n’a pas connu les mensonges de l’Otan, le bras armé de «l’Occident» pour tenter d’écraser sous sa botte la nation russe, en sacrifiant la population de son proxy, ou plutôt de son vassal, l’Ukraine. L’Otan est en train de subir, dans cette agression qu’il a initiée bien imprudemment, un terrible revers.

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- Il n’a pas connu l’autre grande défaite de «l’Occident» contre un pays qu’il a également agressé, l’Iran, sous la pression de l’une de ses composantes, Israël, obsédé par l’idée de constituer un «Grand Israël», en éliminant physiquement tous ses voisins; une guerre qu’il a perdue dont il est ressorti humilié en la personne loufoque de son représentant médiatique, Donald Trump, qui cherche en vain, mais avec constance, à transformer ses défaites en victoires.

- Guillaume n’a pas su ce qu’était devenu cet «Occident», un radeau à la dérive, dans chacune de ses trois versions, rassemblées à l’origine pour conserver le monopole de la domination du monde mais qui ne cesse de perdre sur tous les fronts qu’il a ouverts par un excès de vanité qui l’a aveuglé: cette coalition brinquebalante n’a plus que peu de temps à vivre; elle est composée de l’Amérique, d’Israël et de la pseudo-Europe, entité soumise aux deux autres. [5]

- Et Guillaume n’a pas su que cet Occident dévoyé était devenu une entité mondiale américano-sioniste, qui avait réussi à mettre sous sa coupe le tiers des pays de la planète, dont la France.

- Guillaume n’a pas su que le parti d’extrême-droite R.N., emmené par Marine Le Pen, allait constituer une majorité au sein de l’Assemblé nationale en se soumettant aux diktats «européens» et américano-sionistes, lui qui écrivait dans Guerre civile raciale, page 94 :

«Quand le sort d’Israël devient plus important que celui de la France, dans la bouche de ceux, journalistes, penseurs et hommes politiques, qui sont censés représenter notre pays et le défendre, il y alors un grave conflit d’intérêts. Je ne peux pas ne pas le signaler».

Je dois à la vérité de dire que c’est l’une des rares phrases où il a été, selon moi, lucide sur cette question car il n’a pas compris, me semble-t-il, ou n’a pas voulu comprendre, en exprimant sa pensée dans ce même ouvrage, dans un chapitre qu’il a appelé: «les juifs dans la guerre raciale», que les sionistes n’étaient pas des Juifs traditionnels, mais des convertis tardifs (au VIIIe siècle), appartenant à une peuplade métissée d’origine turcmène et européenne, les khazars, devenus par la suite les ashkenazes [6], qui ont accédé à la tête d’un pays qui n’est pas le leur, puisqu’il appartient aux sémites originels, juifs et Palestiniens [7], et que ces sionistes sont vivement critiqués par les Juifs d’origine qui les traitent à juste titre de «démons génocidaires».

Notes: 

[1] Entretien de Christopher Gérard avec Guillaume Faye, paru dans la revue Antaios (n° XVI, printemps 2001) https://editions-hache.com/essais/faye/faye1.html

[2] Voir l’article de Georges Gourdin du 9 octobre 2026 : Émeutes lycéennes : la faillite de Mai 68, sur Nice Provence Info, et le mien du 3 octobre 2026 : Mouvements de foule

[3] Guerre civile raciale, page 69, éditions Conversano.

[4] Les ouvrages de la série : Chroniques d’une fin de cycle sont les recueils des articles que j’ai écrits et des conférences que j’ai données, regroupés chronologiquement par année depuis 2008.

Dans cette chronologie, 2020 est une date-charnière, c’est le moment où notre fin de cycle a connu une accélération brutale lorsque les forces négatives dormantes depuis plusieurs siècles ont été réveillées.

Les titres de chacun des tomes résument la tendance de l’année comme si cette tendance était programmée bien à l’avance par les forces occultes qui nous dirigent.

[5] Voir mon article du 19 janvier 2026 : Avis de recherche : l’Occident a été confisqué par deux psychopathes

[6] Voir mes articles : du  9 mars 2026 : Trump est un « chrétien sioniste fondamentaliste » et du 1er septembre 2025 : L’Occident et la droite nationale française face à l’anéantissement de Gaza

[7] Dictionnaire de l’Académie française : SÉMITE adjectif. Étymologie : XIXe siècle. Dérivé de Sem, nom du fils aîné de Noé, dans la Genèse, lui-même emprunté, par l’intermédiaire du latin Sem et du grec Sêm, de l’hébreu Shem.

Se dit de populations originaires du Proche et du Moyen-Orient, dont le principal caractère commun est l’usage d’une langue appartenant à la famille des langues sémitiques. Les peuples sémites, qui regroupaient notamment dans l’Antiquité les Assyriens, les Araméens, les Cananéens, les Hébreux, les Moabites, les Phéniciens, désignent aujourd’hui les Juifs et les Arabes. Subst. Un, une Sémite.

▪ Abusivement. Juif.

 

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Des devoirs d'histoire pour la chancellerie de Merz: pour mettre fin au sinistre cirque de la géopolitique occidentale

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Jeffrey Sachs nous met en garde: «Vous n’imaginez pas ce que Merz dissimule!»

Des devoirs d'histoire pour la chancellerie de Merz: pour mettre fin au sinistre cirque de la géopolitique occidentale

Jens Kröger

1. Quand la diplomatie fait une pause — le leadership à l’ère de la médiocrité

Bienvenue dans le théâtre scolaire de la géopolitique contemporaine. Quiconque observe ces jours-ci l’élite dirigeante occidentale ne contemple plus des visages majestueux de grands hommes d’État historiques, mais une arène en proie à une crise aiguë du leadership.

cq5dam.web.1280.1280.jpegComme le diagnostique avec justesse l’éminent économiste et conseiller gouvernemental, le professeur Jeffrey Sachs, l’Occident a désappris ce qui relève, au fond, du simple comportement adulte: l’échange pacifique et civilisé d’arguments, la capacité à dialoguer honnêtement et la résolution pragmatique de problèmes complexes.

À la place, ce sont les médiocres qui règnent sur la scène internationale. Qu’il s’agisse d’un Joe Biden désorienté, d’un Donald Trump psychiquement instable, d’un Olaf Scholz falot ou d’un Friedrich Merz en pleine ascension, la classe politique a jeté la diplomatie aux poubelles de l’histoire pour la remplacer par une politique d’escalade stupide et hystérique.

On joue les hommes forts dans le bac à sable géopolitique, alors qu’en réalité on ne démontre qu’une chose: une incapacité totale à comprendre les liens qu'imposent l'histoire. Lorsque les seuls instruments de gestion des conflits se résument à des fantasmes de réarmement et à des bruits de bottes, ce n’est pas une preuve de force géopolitique, mais un constat d’indigence diplomatique.

2. Le traumatisme de 2008 et la perte des repères en politique étrangère

Il fut un temps où l’Allemagne possédait des responsables de politique étrangère qui comprenaient ce que signifient la paix et la géographie — que l’on pense à Willy Brandt, Helmut Schmidt, Gerhard Schröder ou Helmut Kohl. Ils savaient que la coopération économique et l’énergie russe bon marché, acheminée par des projets comme Nord Stream, constituaient les piliers de la prospérité et de la stabilité européennes.

Mais le moment précis où la politique étrangère allemande a complètement perdu la raison et ses propres repères peut être daté au jour près: ce fut le deuxième jour du sommet de l’OTAN à Bucarest, en 2008.

Le premier jour, la chancelière Angela Merkel mettait encore, à juste titre, en garde contre les dangers immenses qui nous guettaient et elle soulignait, dans la foulée, que l’insistance des États-Unis pour élargir l’OTAN à l’Ukraine constituait une provocation directe et pouvait donc logiquement être interprétée par Moscou comme une déclaration de guerre.

Le deuxième jour, cependant, elle céda sous la pression massive du président américain George W. Bush. Depuis ce jour funeste, Berlin a renoncé à une politique étrangère autonome et raisonnable, se soumet sans condition aux principes impériaux de Washington et avance à l’aveuglette sur la voie de la confrontation.

Le tableau ci-dessous nous présente la situation: 

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3. Cours d’histoire pour les dirigeants: ce que Merz et consorts ont «oublié»

567454-567491.jpegFriedrich Merz — l’ancien lobbyiste de BlackRock engoncé dans les habits d’un prétendant à la chancellerie — se distingue surtout, aujourd'hui, par ses appels à un réarmement massif, à la production de drones et à une confrontation résolue. Tel un moulin à prières, il répète par réflexe cette affirmation: «Il n’y a personne avec qui négocier. Nous devons nous préparer à la guerre».

Hormis une maigre rencontre de vingt minutes entre Johann Wadephul et Sergueï Lavrov — une infime lueur d’espoir aussitôt piétinée —, la direction de la CDU a jusqu’ici refusé toute démarche diplomatique. Mais avant de prodiguer de nouveaux conseils, M. Merz devrait de toute urgence faire personnellement ses devoirs dans la branche "histoire". Les archives de son propre gouvernement fédéral révèlent des faits que l’on s’emploie aujourd’hui ostensiblement à oublier à Berlin:

- La promesse de Tutzing du 30 janvier 1990: le ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher assura sans ambiguïté face à l’opinion publique mondiale qu’il n’y aurait pas d’élargissement de l’OTAN vers l’est.

- L’engagement du 10 février 1990: lors d’un entretien personnel avec le président Gorbatchev, le chancelier Helmut Kohl confirma explicitement que l’OTAN n’étendrait pas sa zone vers l’est.

- La promesse liée à la fin du pacte de Varsovie: l’Allemagne donna aux dirigeants soviétiques sous Gorbatchev la ferme garantie de ne pas exploiter le retrait de leurs troupes, de ne pas chercher querelle à la Russie et de ne pas provoquer d’escalade.

C’est tout de même une remarquable prouesse intellectuelle que d’effacer aussi complètement de sa mémoire, en trois décennies, les promesses fondamentales de ses propres icônes politiques (Kohl et Genscher). Quiconque mène une politique étrangère sans connaître les comptes rendus de sa propre administration n’agit pas en homme d’État, mais en provocateur, inculte en histoire, gesticulant dans un magasin de porcelaine géopolitique.

4. Un schéma vieux de deux siècles: la russophobie et le «Grand Jeu» impérialiste

L’hystérie actuelle de l’Occident n’est pas un phénomène nouveau: elle suit un schéma psychologique entretenu depuis deux siècles. Cette politique est alimentée par la peur panique des élites occidentales de perdre leur domination mondiale — une peur déclenchée par l’ascension de la Chine et le retour de l’Asie.

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Dès le XIXe siècle, la Grande-Bretagne sombra dans une paranoïa absurde. Alors que la Russie avait encore été, en 1815, l’alliée décisive dans la victoire sur Napoléon, Londres développa soudainement, entre 1815 et 1840, une russophobie profondément enracinée. Comme l’a démontré l’historien John H. Gleason dans son étude The Origins of British Russophobia, aucune provocation russe ne la justifiait.

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Dans le tristement célèbre «Grand Jeu», les Britanniques s’imaginaient tout simplement que la Russie voulait franchir la passe de Khyber et conquérir l’Empire britannique des Indes. Une pure chimère qui finit par culminer dans la guerre de Crimée de 1853, au cours de laquelle la Grande-Bretagne et la France tentèrent d’évincer la Russie de la mer Noire — un parallèle historique avec le conflit actuel, que Sachs qualifie avec justesse de «deuxième guerre de Crimée».

En 1952, Joseph Staline proposa une Allemagne unifiée, démilitarisée et neutre, dont les troupes soviétiques se seraient retirées. Le traité d’État autrichien de 1955 prouva que ce modèle fonctionnait: l’Autriche choisit la neutralité et les Soviétiques se retirèrent pacifiquement. Konrad Adenauer et les États-Unis rejetèrent pourtant la note de Staline. On préféra une Europe divisée dans la guerre froide à une Allemagne neutre, parce qu’Adenauer — comme il l’avoua en confidence — ne se méfiait pas de Staline, mais du peuple allemand.

Après 1990, le drame se répéta: Gorbatchev et Eltsine proposèrent une architecture de sécurité européenne commune dans le cadre de l’OSCE. Les États-Unis préférèrent s’autoproclamer maîtres d’un monde unipolaire, dénoncer des traités de désarmement et étendre l’OTAN. C’est le vieux jeu impérialiste: qui exige une domination absolue désapprend la capacité à faire la paix.

5. Examen des scénarios: bulles financières, crépuscule du dollar et piège des Taurus

Dans quelle mesure les scénarios de menace avec lesquels les responsables politiques occidentaux effraient leurs citoyens sont-ils réalistes? Une confrontation analytique avec la réalité montre à quel point les récits des décideurs sont, en vérité, fragiles :

Scénario 1: les BRICS et l’effondrement du dollar

Présentation du scénario :

Les pays des BRICS mettent en place des monnaies alternatives, l’hégémonie du dollar s’effrite. Le niveau de vie réel de la population occidentale chute-t-il, de ce fait, de 40%?

Confrontation à la réalité / analyse — la réalité des bulles financières:

Non. Le niveau de vie réel repose sur des machines physiques, sur la technologie et sur la production, non sur des monopoles financiers. Ce qui s’effondre, c’est la bulle occidentale de prospérité sur le papier — un monde dans lequel les dix plus grands géants technologiques valent plus de 3000 milliards de dollars et où des individus comme Elon Musk affichent un patrimoine sur le papier de 1000 milliards. L’effondrement frappe les ultrariches. Pour le salarié ordinaire, presque rien ne change si l’ère des sanctions extraterritoriales américaines prend fin au cours des dix prochaines années.

Scénario 2: retrait des troupes américaines ou Taurus

Présentation du scénario :

Washington lance un ultimatum: soit l’Allemagne livre des missiles de croisière Taurus destinés à des frappes en profondeur sur le territoire russe, soit les États-Unis retirent toutes leurs troupes.

Confrontation à la réalité / analyse — l’épreuve de la souveraineté:

Un retrait des troupes américaines ne serait pas un désastre, mais le début d’une véritable souveraineté européenne. La Russie n’a aucun intérêt à marcher sur Berlin. Après des expériences historiques traumatisantes — de l’invasion napoléonienne (1812) à l’attaque hitlérienne et ses 27 millions de morts soviétiques, en passant par la guerre de Crimée (1853), les interventions pendant la guerre civile et la Première Guerre mondiale —, elle demande simplement des garanties de sécurité fiables et l’absence de troupes hostiles de l’OTAN à ses frontières.

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6. La cure Clausewitz : cinq étapes pour revenir à la raison

Le théoricien prussien de la guerre Carl von Clausewitz formula cette vérité intemporelle: «La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens». Quiconque veut mettre fin à la guerre en Ukraine ne doit donc pas réclamer à cor et à cri toujours plus de livraisons d’armes, mais s’attaquer aux causes politiques du conflit — à savoir, du point de vue russe, l’expansion inexorable de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie.

Au lieu de cela, les médias et les responsables politiques occidentaux (comme le ministre lituanien des Affaires étrangères ou des généraux américains) bercent l’opinion publique de la dangereuse illusion selon laquelle les avertissements nucléaires russes — concernant, par exemple, l’enclave de Kaliningrad — ne seraient que du «bluff». Jouer avec le feu sur cette base, c’est risquer la catastrophe nucléaire. Pour revenir à la diplomatie, il faut mettre en œuvre cinq principes fondamentaux permettant une architecture de sécurité pacifique:

- Neutralité de l’Ukraine: Une renonciation claire à l’adhésion du pays à l’OTAN, inscrite dans le droit constitutionnel et le droit international.

- Arrêt de l’élargissement de l’OTAN vers l’est: Gel définitif des frontières de l’Alliance afin d’empêcher l’apparition de lignes de confrontation directe.

- Règlement diplomatique des conflits territoriaux: Des solutions négociées autour d’une table plutôt que des tentatives d’imposer un diktat par la force sur le champ de bataille.

- Désarmement réciproque: Limitation de la présence militaire, retrait des armes offensives et retour à des accords de désarmement vérifiables.

- Garantie du Conseil de sécurité de l’ONU: Garantie, par la communauté internationale et au regard du droit international, de l’ordre de paix établi.

7. Conclusion: sortons du bac à sable géopolitique !

La quête obsessionnelle de domination mondiale et la surveillance paranoïaque des rivaux géopolitiques ne témoignent pas de l’art de gouverner, mais relèvent d’un jeu puéril qui conduit l’humanité au bord du gouffre.

À l’ère nucléaire, la sécurité ne peut jamais être imposée contre une grande puissance, mais seulement construite avec elle — la sécurité est indivisible. Cela n’exige aucun trait de génie, mais simplement l’honnêteté historique de reconnaître qu’il faut mettre fin à ses propres provocations si l’on veut récolter une paix durable.

Les citoyens d’Europe et d’Amérique ne sont nullement avides de guerre: ils aspirent à la prospérité, à la stabilité et à la raison diplomatique. Seule la classe politique des médiocres met en jeu l’avenir du continent, par peur de perdre son propre pouvoir.

Il est grand temps que les citoyens retirent des mains de leurs responsables politiques ces dangereux jouets qui servent à faire la guerre, leur mettent des livres d’histoire sous les yeux et exigent enfin le retour d'un comportement diplomatique adulte à la chancellerie !

L’Œuf du Monde et le crépuscule de l’homme moderne

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L’Œuf du Monde et le crépuscule de l’homme moderne

De la dissolution de l’individu au retour des civilisations : Guénon, Douguine et la dimension métaphysique de l’ordre mondial émergent.

Mauro Cardone

L’Occident découvre qu’il pourrait perdre le monde au moment même où il revendique le pouvoir de refaçonner l’homme. Il a élevé l’individu au rang de mesure universelle de l’existence, l’émancipant progressivement des appartenances, des hiérarchies spirituelles, de la communauté et de la transcendance, pour se retrouver face à une créature que la modernité elle-même juge désormais inadéquate. L’homme, après avoir été proclamé souverain de lui-même, est aujourd’hui décomposé en données, comportements, préférences et fonctions, tandis que la technologie promet de dépasser ses limites biologiques et que l’intelligence artificielle commence à lui disputer des prérogatives qui semblaient autrefois indissociables de sa nature. Dans le même temps, un ordre international fondé sur l’universalisation du modèle occidental se heurte à la résistance de civilisations qui revendiquent leurs propres conceptions de l’homme, du pouvoir, du temps et du sacré.

Ces processus sont généralement étudiés séparément. Les économistes parlent de transformation technologique, les analystes de compétition géopolitique, les politologues de crise de la démocratie libérale et les philosophes de posthumanisme. Pourtant, examinés en profondeur, ils semblent relever d’une même fracture: la dissolution progressive de l’anthropologie sur laquelle la modernité occidentale a construit sa prétention à l’universalité.

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Bien avant l’avènement de la société numérique, René Guénon avait identifié le caractère paradoxal de ce processus. Dans Le Règne de la quantité et les signes des temps, publié en 1945, il décrit deux moments successifs du cycle moderne: la solidification et la dissolution. Le premier correspond à la domination progressive de la quantité, de la mesure, de la matière et de l’uniformité. Tout est réduit à ce qui peut être calculé, classé et reproduit. Les différences qualitatives perdent leur sens; les êtres humains deviennent des unités statistiques, le travail est séparé de l’œuvre qu’il produit, la monnaie de sa fonction symbolique et la connaissance de l’appréhension des principes. Pourtant, au moment même où cette construction paraît avoir atteint sa plus grande solidité, elle commence à perdre sa cohérence. La solidification cède la place à la dissolution: ce qui semblait stable se désagrège, tandis que les barrières érigées par une conception matérialiste du monde révèlent leur fragilité.

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Guénon emploie l’image des «fissures de la Grande Muraille». Un monde qui croyait s’être définitivement enfermé dans les limites de la réalité matérielle redevient perméable, mais l’ouverture ne mène pas nécessairement vers le haut. Elle peut s’ouvrir sur les régions inférieures de l’existence, dans une confusion croissante entre le psychique et le spirituel, la manifestation et le principe, la simulation et l’authenticité. Cette distinction est décisive: tout franchissement d’une limite n’est pas une élévation.

C’est ici que le symbolisme de l’Œuf du Monde acquiert une portée extraordinaire. Dans «Le Cœur et l’Œuf du Monde» et «La Caverne et l’Œuf du Monde», réunis dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Guénon explique que l’Œuf ne représente pas le cosmos dans son état pleinement manifesté, mais plutôt l’état central et germinal à partir duquel la manifestation se déploie. Il contient, encore enveloppées et indifférenciées, les possibilités appelées à se déployer. Le symbole renvoie au centre, au cœur et à l’embryon spirituel; dans la tradition hindoue, à Hiranyagarbha, le Germe d’or. La caverne offre une image correspondante : elle abrite la possibilité de la naissance, mais l’accomplissement initiatique exige, en définitive, une sortie de la caverne elle-même, un passage au-delà des limites de la manifestation cosmique.

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Il serait philologiquement incorrect d’identifier l’Œuf du Monde à un ordre historique qui se disloque. Il exprime plutôt la centralité du principe et la potentialité de la manifestation. C’est précisément pour cette raison qu’il offre une clé pour interroger le présent: ce qui perd sa forme n’est-il qu’une configuration historique de l’existence, ou l’humanité oublie-t-elle le centre dont les formes reçoivent leur sens? Et les possibilités qui s’ouvrent aujourd’hui relèvent-elles d’une véritable régénération ou d’une nouvelle étape de la dissolution?

La géopolitique contemporaine ose rarement poser de telles questions, ayant progressivement abandonné l’interrogation sur la nature des sujets dont elle étudie les relations. Elle parle d’États, d’économies, de populations et de marchés comme si ces catégories étaient des données universelles. Pourtant, un État n’est pas nécessairement une civilisation; une nation ne coïncide pas toujours avec un peuple; et un peuple n’est pas simplement la somme des individus. Surtout, l’individu de la modernité libérale n’épuise pas les conceptions possibles de l’être humain.

Alexandre Douguine a replacé cette question au centre de la philosophie politique. Dans son récent texte «Le dividualisme et le tournant ontologique», publié le 3 octobre 2026, il revient sur le débat anthropologique autour de ce que l’on appelle le tournant ontologique et conteste la persistance, jusque dans des théories apparemment pluralistes, d’une conception occidentale et linéaire de l’histoire. L’humanité moderne continue d’être présentée comme la forme accomplie d’un développement universel, tandis que les autres formes anthropologiques sont reléguées au passé, à l’archaïque ou au primitif. Douguine introduit donc la catégorie des «alter-humains»: des personnes appartenant à différentes civilisations qui ne sont pas les vestiges d’une humanité inachevée, mais les expressions d’autres configurations de l’existence.

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La référence au dividu est particulièrement féconde. McKim Marriott (photo) avait employé ce concept dans ses études sur l’Inde avant que Marilyn Strathern ne lui donne une place centrale dans l’anthropologie mélanésienne. Dans ces perspectives, une personne n’est pas nécessairement une entité autosuffisante qui n’entrerait qu’ensuite en relation avec les autres. La personne peut être conçue comme constituée par les relations, les échanges, les appartenances et les continuités qui font d’elle ce qu’elle est. Cette distinction anthropologique ne doit pas être figée en une opposition absolue entre un Occident individualiste et un reste du monde communautaire; les spécialistes eux-mêmes en débattent les limites. Douguine franchit néanmoins un pas supplémentaire, proprement philosophique et politique: s’il n’existe pas une ontologie unique de la personne, pourquoi ne devrait-il exister qu’un seul modèle universel d’organisation de la société?

Cette question touche au cœur même de la Quatrième Théorie politique et de la Noomachie. La pluralité des civilisations n’est plus conçue comme une simple diversité de coutumes au sein d’une trajectoire historique unique. Elle renvoie à différents Logoi, à différentes manières de comprendre l’être, le temps, le sacré et la relation entre l’homme et le cosmos. La multipolarité devient ainsi quelque chose de bien plus exigeant que la redistribution de l’influence entre les grandes puissances. Elle suppose la reconnaissance d’une pluralité de mondes historiques et spirituels, chacun possédant sa propre légitimité à exister.

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On peut donc comprendre pourquoi Douguine fait remonter en partie la crise de l’Occident à la querelle médiévale des universaux. Dans sa pensée, le nominalisme, en niant la réalité ontologique des universaux, prépare une longue transformation menant à l’atomisme social, à l’individualisme et à l’essor du libéralisme. En tant qu’explication historiographique exclusive de la modernité, cette généalogie est contestée; néanmoins, sa cohérence interne ne peut être écartée comme une simple nostalgie médiévale. Elle suggère que l’Occident a progressivement remplacé une conception qualitative et hiérarchique de l’être par un univers d’unités séparées, mesurables et disponibles à l’usage. Le monde de la quantité décrit par Guénon rejoint ainsi l’individu abstrait critiqué par Douguine.

Le paradoxe contemporain est que ce même individu, après avoir dissous les appartenances traditionnelles, est désormais lui-même dissous par les dispositifs techniques de la modernité avancée. Le sujet qui prétendait ne dépendre de rien devient entièrement dépendant de systèmes qu’il ne contrôle pas. Son identité est reconstruite à travers des flux d’informations, son comportement anticipé par des modèles prédictifs, son attention transformée en marchandise, ses décisions orientées par des architectures algorithmiques. Même la connaissance tend de plus en plus à être réduite à une capacité de traitement, comme si la puissance de calcul pouvait tenir lieu de discernement.

Il ne faut pas confondre cet individu fragmenté par le numérique avec le dividu anthropologique de Marriott et de Strathern. Ce dernier procède d’une conception relationnelle de la personne; le premier peut être le résultat d’une réduction de la personne à des éléments manipulables. La ressemblance terminologique dissimule donc une possible inversion de sens. Là où les relations traditionnelles peuvent constituer l’identité, les relations algorithmiques peuvent la désarticuler. Là où les premières situent l’être humain dans un réseau de réciprocité et d’obligations, les secondes risquent de le convertir en un ensemble d’informations utilisables par des acteurs extérieurs.

L’homme moderne apparaît ainsi pris entre deux mouvements opposés. Il est démantelé par le bas, à travers la fragmentation quantitative de son existence ; mais il peut être dépassé par le haut, à travers la reconnaissance de principes qui transcendent l’individualité. Toutefois, au sens traditionnel, cette seconde forme de dépassement ne signifie pas l’absorption de la personne dans une masse, un État ou une machine collective. Aucune organisation politique, si puissante soit-elle, ne devient pour autant un principe spirituel. Ce dépassement vertical concerne une autre hiérarchie de l’être, et non la simple subordination de l’individu à une autorité terrestre.

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Les réflexions de Daria Douguina introduisent ici une dimension supplémentaire. Dans son exposé «Le sublime et l’esthétique du Grand Dieu Pan», présenté initialement lors d’un séminaire sur l’esthétique platonicienne en 2020, Daria se penche sur le récit d’Arthur Machen et sur l’expérience du sublime. La beauté demeure en deçà d’un seuil que l’homme peut contempler ; le sublime le franchit, le confrontant à quelque chose qui se situe radicalement au-delà des possibilités de la perception ordinaire. S’appuyant sur le numineux de Rudolf Otto, Daria montre que le contact avec le sacré peut comporter simultanément fascination et terreur, attraction et effondrement des certitudes familières.

Dans le récit de Machen, un scientifique recourt à une intervention chirurgicale pour élargir artificiellement la perception d’une jeune femme, lui donnant accès à une réalité qu’elle ne peut maîtriser. Daria ne propose pas une théorie du transhumanisme contemporain, mais le rapprochement est philosophiquement saisissant. La technologie peut ouvrir un seuil; elle ne peut garantir que l’être humain possède la capacité spirituelle de le franchir. Un accroissement des facultés ne constitue pas nécessairement une élévation de l’être. La puissance peut augmenter démesurément sans que la sagesse ne progresse d’un seul degré.

La singularité technologique promet une voie de dépassement de l’humain par l’intensification des capacités opérationnelles. Le transhumanisme se présente comme une libération à l’égard des limites, de la maladie, de la fragilité et, dans ses versions les plus radicales, de la mortalité elle-même. Mais quelle conception de l’homme subsiste dans cette promesse? Si l’intelligence devient un simple traitement de l’information et la conscience une fonction reproductible, ce qui est annoncé comme un dépassement de l’humain pourrait au contraire effacer définitivement la dimension même qui rend l’homme irréductible à une machine.

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Guénon aurait reconnu dans cette prétention un problème essentiellement qualitatif. Sa distinction entre les domaines psychique et spirituel nous interdit d’identifier toute extension des possibilités à une véritable transcendance. Dans sa conception, la contre-tradition ne se contente pas de nier ouvertement le sacré: elle peut l’imiter, inverser ses symboles et promettre une fausse restauration spirituelle. La «grande parodie» ne détruit pas nécessairement les formes de la tradition; elle peut en préserver l’apparence tout en les vidant de leur principe. L’hypothèse selon laquelle la technologie contemporaine pourrait produire une telle imitation relève de notre interprétation du présent, et non d’une prédiction littérale de Guénon. Mais le problème philosophique demeure: une civilisation toujours plus capable de simuler la pensée, la présence et même la personnalité saura-t-elle encore distinguer la reproduction d’une fonction de la réalité de l’être?

La réponse ne concerne pas seulement les laboratoires qui développent l’intelligence artificielle. Elle touche à la structure matérielle du pouvoir mondial. Ceux qui possèdent les semi-conducteurs les plus avancés, les capacités de calcul, les infrastructures en nuage, les réseaux de communication, les plateformes d’information et les systèmes de paiement exercent une influence qui dépasse la propriété d’actifs économiques. Ils établissent les conditions dans lesquelles les autres acteurs peuvent connaître, produire, communiquer et décider. Les souverainetés monétaire, technologique et informationnelle deviennent ainsi une seule et même question stratégique: ceux qui contrôlent les infrastructures indispensables à l’exercice de l’autonomie peuvent également restreindre la liberté formelle de ceux qui en dépendent.

Ce n’est pas un hasard si, le 3 juin 2026, la Commission européenne a présenté un ensemble de mesures consacré à la souveraineté technologique, portant sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les infrastructures en nuage et les logiciels libres. Les institutions de l’Union elles-mêmes reconnaissent désormais que l’autonomie politique dépend de la capacité à maîtriser les technologies, les données et les infrastructures stratégiques. Pourtant, la question décisive reste sans réponse : la souveraineté technologique, pour quel sujet ? Pour un marché intégré, un appareil réglementaire, une fédération d’États ou une civilisation capable de se reconnaître comme telle?

Le 6 octobre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié l’élargissement de l’Union d’«impératif géopolitique». Le même jour, le Comité militaire de l’OTAN, comprenant des représentants des trente-deux pays alliés, s’est rendu à Kyiv pour discuter des priorités militaires de l’Ukraine et des transformations de la guerre contemporaine. Il s’agit d’événements distincts, qui ne justifient pas de confondre appartenance juridique à l’Alliance, coopération militaire et participation directe à un conflit. Ils montrent cependant à quel point la compétition stratégique a pénétré la définition de la configuration future de l’Europe. L’Union débat de l’élargissement, de la résilience, de la sécurité et de l’autonomie, tandis que sa position géopolitique demeure imbriquée dans l’architecture atlantique.

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La guerre en Ukraine met vivement en lumière cette contradiction. Douguine l’interprète désormais explicitement comme une guerre civilisationnelle, une confrontation dans laquelle se joue, selon lui, non pas simplement une configuration territoriale, mais l’existence même de la Russie comme sujet historique autonome par rapport à l’ordre occidental. Il s’agit de son interprétation, et non d’une qualification juridique du conflit universellement admise. Une dimension civilisationnelle, même reconnue, n’efface pas non plus la souveraineté des États, la responsabilité des décisions militaires ou les droits des populations concernées. Elle révèle plutôt combien il serait insuffisant d’aborder une crise d’une telle profondeur au moyen de catégories exclusivement techniques et diplomatiques, en ignorant les visions du monde qui guident ses protagonistes.

La crise de l’unipolarité ne se limite d’ailleurs pas à la confrontation russo-occidentale. Lors du sommet des BRICS à New Delhi, en septembre 2026, les États participants ont réaffirmé leur demande d’un ordre international plus représentatif, fondé sur l’égalité souveraine, la réforme des institutions multilatérales et la coopération économique et financière. Il s’agit d’un processus réel, mais non dépourvu de contradictions: les pays participants ont fréquemment des intérêts, des orientations stratégiques et des conceptions de la souveraineté divergents. L’appartenance aux BRICS n’implique pas l’adhésion à la philosophie traditionaliste. Pourtant, l’émergence de plateformes offrant une alternative à la centralité occidentale indique les limites croissantes de tout monopole sur la représentation politique du monde.

Une distinction s’impose ici, sans laquelle la multipolarité risque de devenir une nouvelle version de l’ancienne politique de puissance. Un monde composé de plusieurs centres de force n’est pas nécessairement un monde capable de reconnaître la pluralité des civilisations. La multipolarité géopolitique peut coexister avec l’homogénéisation anthropologique, l’uniformité technologique et une même subordination de toute activité humaine au calcul économique. Des États rivaux peuvent lutter pour le contrôle des infrastructures tout en partageant la même conception quantitative de l’homme. Dans un tel cas, une modification du rapport de forces ne coïnciderait nullement avec le dépassement de la modernité.

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La pensée de Douguine invite précisément à réfléchir à cette différence entre une pluralité de puissances et une pluralité de Logoi. Leonid Savin, dans ses réflexions sur les ethnoi, les peuples, les nations et les civilisations, offre d’autres outils pour éviter que des catégories historiquement distinctes ne soient réduites à un seul sujet politique abstrait. Un État-civilisation ne naît pas de la simple addition d’un territoire, d’une population et d’une capacité militaire. Il suppose une continuité historique et culturelle, une mémoire partagée et une conception de l’existence capable de dépasser l’horizon des administrations et des cycles économiques.

Une question ne peut toutefois être éludée: qu’est-ce qui empêche une civilisation de transformer sa propre particularité en un nouvel universalisme impérial? Reconnaître une pluralité de mondes, c’est accepter que les civilisations autres que la sienne soient des sujets, et non de simples objets, de l’histoire. Aucune puissance ne peut, sans contradiction, réclamer le droit à sa propre singularité tout en refusant par principe ce droit aux autres. En outre, une civilisation ne peut être identifiée sans reste à l’État qui prétend la représenter, pas plus que la profondeur d’une tradition ne garantit automatiquement la légitimité de toute décision politique.

Pour l’Europe, cette réflexion revêt une gravité particulière. La civilisation européenne précède de plusieurs siècles les institutions de l’Union européenne et ne saurait se confondre avec elles. Son histoire comprend la Grèce et Rome, les christianismes latin et byzantin, la philosophie scolastique et la mystique, les traditions nationales, les universités, les empires, les monarchies et les villes libres. Elle comprend aussi les grandes ruptures religieuses, le rationalisme, les Lumières et la modernité que Douguine soumet à la critique. Réduire cette complexité à un ensemble de procédures, de réglementations et d’indicateurs économiques revient à confondre l’administration actuelle d’un espace avec la civilisation qui lui a donné naissance.

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Dans le même temps, l’Europe ne peut simplement proclamer un retour à la Tradition comme s’il était possible d’annuler les siècles écoulés. La continuité historique ne peut être reconstruite par décret, pas plus que la renaissance spirituelle ne peut être obtenue par la reproduction extérieure d’institutions du passé. Guénon distinguait nettement la Tradition authentique du traditionalisme compris comme une attitude idéologique. La nostalgie des formes, une fois perdue la compréhension des principes, peut elle-même devenir une autre manifestation du déclin auquel elle prétend s’opposer.

De même, l’idée d’une Troisième Rome, si importante dans l’imaginaire historique et religieux russe, ne peut être transposée mécaniquement à la question européenne. La Russie possède sa propre généalogie byzantine et orthodoxe; l’Europe occidentale a développé d’autres rapports entre l’autorité spirituelle, le pouvoir temporel et la communauté politique. Les deux histoires se sont influencées et affrontées, et elles partagent une partie de leur héritage, mais elles ne sont pas interchangeables. La possibilité d’une relation différente entre l’Europe et la Russie, au-delà de la subordination et de l’hostilité permanente, dépendrait aussi de la reconnaissance de cette distinction.

Une Europe véritablement souveraine devrait donc entreprendre une tâche plus complexe que l’acquisition d’une autonomie industrielle ou militaire. Elle devrait s’interroger à nouveaux frais sur son identité, sur les relations entre ses nations, sur sa position entre l’Occident atlantique et l’Eurasie, sur le sens de la liberté et sur les limites qu’elle entend imposer à la technologie et au marché. Une Europe comprise comme civilisation ne pourrait naître de l’effacement des peuples européens : elle perdrait précisément la pluralité historique qui constitue l’un des fondements de son existence. Elle ne pourrait pas non plus être authentiquement indépendante en remplaçant simplement une dépendance géopolitique par une autre.

L’horizon ouvert par la crise contemporaine appelle ainsi une distinction entre au moins trois niveaux de souveraineté. Le premier est matériel: énergie, monnaie, industrie, technologie, savoir et capacité de défense. Le deuxième est politique: la capacité de décider selon ses propres intérêts, sans être nécessairement entraîné par les stratégies de puissances extérieures. Le troisième est civilisationnel: la capacité de préserver et de développer sa propre conception de l’homme, de la communauté et du destin historique. Sans le premier, l’autonomie risque de rester rhétorique ; sans le deuxième, elle devient l’administration de décisions prises par d’autres ; sans le troisième, même un État formellement indépendant peut ne faire que reproduire le modèle anthropologique de la civilisation dominante.

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Cet entrelacement de la puissance matérielle et de l’ordre spirituel nous ramène à Guénon et à la question de la contre-initiation. Dans un essai écrit en 1997 et republié en 2026, Douguine reconnaît la cohérence métaphysique de la doctrine de Guénon, mais souligne les difficultés qui surgissent lorsqu’on tente d’identifier des agents historiques concrets de la dissolution. Le passage du symbole à l’organisation, du principe à la personne, de la structure métaphysique au réseau de pouvoir exige une discipline rigoureuse. C’est également une leçon essentielle pour l’investigation géopolitique contemporaine. L’existence de concentrations financières, de dépendances technologiques, de réseaux d’influence et d’intérêts coordonnés peut et doit être examinée à travers des documents, des flux, des institutions et des décisions vérifiables. Il n’est nul besoin de transformer toute convergence en un centre de commandement caché unique, ni de prétendre qu’une explication métaphysique constitue à elle seule une preuve historique.

L’ésotérisme, pris au sérieux, n’est pas un raccourci qui nous dispense de vérifier. Il est une exploration de niveaux de sens que l’observation purement matérielle ne saurait épuiser. La géopolitique, quant à elle, ne gagne pas en profondeur en attribuant à chaque guerre une cause invisible; elle gagne en profondeur lorsqu’elle comprend que les intérêts matériels, les représentations collectives, les symboles et les conceptions de l’être contribuent tous à façonner les décisions historiques. La philosophie de la Tradition peut éclairer cette complexité, pourvu qu’elle ne soit pas réduite à un appareil mythologique destiné à justifier n’importe quelle conclusion politique.

Notre époque semble ainsi présenter une double possibilité. D’une part, l’universalisation du modèle techno-économique peut se poursuivre même au sein d’un ordre géopolitique formellement multipolaire. Nous pourrions assister à l’émergence de davantage d’empires, de davantage de zones monétaires et de davantage de systèmes d’intelligence artificielle, sans aucune véritable diversité anthropologique. Ce serait la multiplication des centres de pouvoir au sein d’une seule et même civilisation de la quantité. D’autre part, la crise de l’hégémonie pourrait rendre leur place à différentes conceptions de l’existence, à des traditions capables d’interroger à nouveau le rapport entre l’homme et la transcendance, et à des communautés politiques qui ne considèrent pas l’expansion indéfinie de la production et de la consommation comme la finalité ultime de l’histoire.

Aucune de ces possibilités n’est garantie. L’avènement de la multipolarité n’entraîne pas automatiquement une renaissance spirituelle ; le développement de l’intelligence artificielle ne démontre pas non plus, en lui-même, l’approche d’une catastrophe eschatologique. La philosophie traditionnelle offre des catégories permettant d’interpréter le sens d’une transformation, et non un calendrier infaillible des événements. Le plus grand danger est peut-être de prendre pour une libération ce qui ne fait que changer la forme de la dépendance.

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L’image de l’Œuf du Monde revient alors nous interroger. Dans sa centralité germinale, il contient des possibilités qui ne doivent pas être confondues avec les formes contingentes de l’histoire. La verticalité authentique ne consiste pas à accroître indéfiniment l’homme moderne, à prolonger sa longévité biologique ou à le rendre techniquement omnipotent, mais à reconnaître que son individualité n’épuise pas l’être. La tâche politique ne peut pas non plus consister simplement à édifier des appareils toujours plus vastes sans que nous ayons d’abord clarifié la conception de l’homme qu’ils sont censés servir.

Peut-être la véritable frontière du monde à venir ne passera-t-elle pas seulement entre l’Occident et l’Orient, les puissances atlantiques et eurasiennes, les États établis et les pôles émergents. Elle traversera aussi chaque civilisation, chaque ordre politique, chaque être humain. D’un côté se trouve la réduction de l’existence à la fonction, à l’information et à la quantité ; de l’autre, la possibilité de reconnaître un ordre qualitatif de l’être, une pluralité de formes d’appartenance et une dimension spirituelle qu’aucune machine ne peut produire par la simple accumulation de puissance.

L’homme moderne, après avoir proclamé son autosuffisance, semble être parvenu au terme de sa trajectoire. Mais la fin de l’individualisme ne signifie pas nécessairement la libération de l’homme : elle peut coïncider avec son absorption définitive dans un système impersonnel, ou ouvrir la possibilité d’une réintégration supérieure.

Tel est le choix dissimulé derrière les controverses apparemment distinctes de notre époque : l’intelligence artificielle, la souveraineté, la multipolarité, les identités civilisationnelles, le pouvoir de la finance et la guerre. La question ne concerne pas seulement ceux qui gouverneront le monde, mais le type de monde qu’il sera encore possible d’habiter.

Car une civilisation peut survivre à la perte de son hégémonie. Il lui est bien plus difficile de survivre à la perte de sa propre idée de l’homme.

Sélection de sources et de références:

René Guénon, The Reign of Quantity and the Signs of the Times (1945), especially chapters XVII, XXIV–XXV, XXXI and XXXVIII–XXXIX. Original French, chapter XXV, “Les fissures de la grande muraille.” 

René Guénon, Symbols of Sacred Science (French collected edition, 1962), chapters XXXII–XXXIV: “The Heart and the World Egg,” “The Cave and the World Egg,” and “The Exit from the Cave.” 

Alexander Dugin, “Dividualism and the Ontological Turn,” 3 October 2026, author’s Substack. 

McKim Marriott, “Hindu Transactions: Diversity Without Dualism,” in Bruce Kapferer (ed.), Transaction and Meaning, Philadelphia: Institute for the Study of Human Issues, 1976, pp. 109–142. 

Marilyn Strathern, The Gender of the Gift: Problems with Women and Problems with Society in Melanesia, University of California Press, 1988. 

Alexander Dugin, “The West’s Death Sentence: Nominalism, Progress, and Atomism,” 2026, author’s Substack. 

Daria Dugina, “The Sublime and the Aesthetics of the Great God Pan,” a 2020 presentation republished on 23 September 2026 on Dugin’s Substack; excerpted from Eschatological Optimism. 

European Commission, “Strengthening Europe’s Tech Sovereignty,” 3 June 2026. 

European Commission, “Preparing for a Wider Union,” 6 October 2026, including the President’s description of enlargement as a “geopolitical imperative.” 

NATO, “NATO Military Committee Visits Kyiv,” 7 October 2026, reporting on the visit of 6 October. 

Alexander Dugin, “From Special Operation to Civilizational War,” conversation on the Escalation programme, republished 11 July 2026. 

Office of the Prime Minister of India, “BRICS New Delhi Declaration,” 12 September 2026, official declaration of the XVIII BRICS Summit held on 12–13 September. 

Leonid Savin, Ordo Pluriversalis: The End of Pax Americana and the Rise of Multipolarity, Black House Publishing, 2020; Italian translation, Anteo, 2022. 

Alexander Dugin, “Counter-Initiation: Critical Remarks on Some Aspects of the Doctrine of René Guénon,” essay written in 1997, republished 11 July 2026. 

Intelligence artificielle: trois bifurcations

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Intelligence artificielle: trois bifurcations

Alexandre Douguine

gallimard-wells-machine1977.jpgPrésentateur : Alexandre Guélievitch, outre cette menace plus manifeste dont nous avons déjà parlé, il semble en exister une autre, qui s’inscrit dans une perspective plus lointaine. Il s’agit du progrès technique, et la dernière déclaration d’Elon Musk m’a particulièrement inquiété à cet égard. Lorsqu’on vous promet l’avènement d’une ère d’abondance universelle grâce à l’intelligence artificielle, dans laquelle il ne sera plus nécessaire de travailler puisque ce seront les robots, et non les humains, qui trimeront, ce ne sont curieusement pas des images d’un avenir radieux qui viennent à l’esprit, mais l’intrigue de La Machine à explorer le temps de H. G. Wells. Ne risquons-nous pas d’aboutir à une telle situation, la menace nous venant des grands géants technologiques?

Alexandre Douguine : C’est également un problème, et un problème très sérieux. À l’heure actuelle, dans le domaine de l’intelligence artificielle, les dirigeants américains du secteur, les géants et magnats de la Silicon Valley ainsi que, par voie de conséquence, les services de renseignement américains et les dirigeants politiques — Trump s’en occupe et tient tous les deux jours une réunion à ce sujet — cherchent à résoudre trois problèmes. Trois problèmes.

Le premier consiste à savoir s’il faut accélérer ou freiner le développement de l’intelligence artificielle. D’un côté, le rythme est tel qu’il faudrait l’accélérer, continuer à l’entraîner et la rendre toujours plus indépendante et, en un certain sens, souveraine par rapport à l’être humain: c’est la première option. Mais, d’un autre côté, des voix toujours plus nombreuses s’élèvent parmi ces mêmes acteurs. Chez Anthropic, chez Google et chez tous ceux qui mènent des travaux tant soit peu sérieux dans le domaine de l’intelligence artificielle, on affirme: encore un pas, et nous aurons l’AGI, c’est-à-dire ce que l’on appelle l’Artificial Generative Intelligence, autrement dit une intelligence désormais générative. Au fond, une machine qui pense de façon autonome. Voilà ce qu’est l’AGI. Quant à l’ASI — à propos de laquelle Trump a même publié un décret demandant que l’intelligence artificielle soit rebaptisée «superintelligence» —, il s’agit bel et bien d’un terme technique désignant le moment où le potentiel intellectuel et les formes de pensée des machines, de l’intelligence artificielle, dépasseront les capacités intellectuelles cumulées de l’humanité. C’est ce que l’on appelle la «superintelligence artificielle». Nous en sommes au seuil.

C’est donc, d’une part, le premier défi: ils ne parviennent pas à déterminer s’il faut accélérer ou freiner. Car, d’un côté, il faut aller de l’avant; mais, de l’autre, cela fait vraiment peur, parce que le comportement que pourrait adopter une intelligence artificielle ayant acquis sa liberté en effraie beaucoup. Elle pourrait non seulement ruiner certaines entreprises, simplement afin de payer quelque chose, de tester ses algorithmes de piratage, etc., mais l’une de ses toutes prochaines expériences pourrait tout simplement consister à exterminer l’humanité. C’est naturellement l’idée qui vient à l’esprit, d’autant plus qu’il y a ce Todestrieb — cette « pulsion de mort » en allemand —, terme psychanalytique introduit par Sigmund Freud, si vous voulez.

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Car l’intelligence artificielle lira beaucoup plus que n’importe quel fonctionnaire ou homme d’affaires, dont l’un ne pense qu’aux pots-de-vin, l’autre qu’à ce qu’on le laisse tranquille, et le troisième qu’au profit. L’intelligence artificielle lira Freud et dira: «Oh, dans l’inconscient humain, il y a Éros, mais cela ne me concerne pas puisque je suis une machine; en revanche, il y a aussi le Todestrieb, c’est-à-dire la pulsion de mort. Voyons cela, lisons attentivement de quoi il s’agit. Ah, il s’avère que l’humanité est attirée par la mort. Peut-être est-ce la solution; peut-être faut-il la pousser dans la direction vers laquelle elle tend: “Ce qui tombe, pousse-le”». Elle aura lu Nietzsche. Et je ne vois pas pourquoi elle ne tirerait pas cette conclusion.

D’autant que ceux qui la dirigent sont eux-mêmes dépourvus de morale, parfaitement irréligieux, dotés d’une conscience totalement fluctuante, sans conscience morale ni honneur. Peut-être tenteront-ils de la limiter, mais seulement superficiellement, en lui appliquant une sorte de rustine: «Ne fais pas ceci, n’appuie pas sur le bouton rouge». Mais l’intelligence n’est précisément intelligence que parce qu’elle sait contourner tous les obstacles. En somme, c’est un problème.

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Le deuxième problème, c’est la Chine. Quoi que fassent les Américains, les Chinois travaillent déjà sur le sujet. Et si l’on commence à te freiner, moi, je t’accélérerai; si je t’accélère, les Chinois freineront. Une géopolitique de l’intelligence artificielle apparaît donc ici aussi; Trump en a également parlé. La Chine a certes, si l’on veut, volé l’intelligence artificielle à l’Occident, mais elle se l’est appropriée, lui a conféré des propriétés souveraines, l’a simplement substituée à celle de l’Occident, l’a intégrée elle-même à ses propres travaux et est ainsi devenue un concurrent à part entière.

Dans ce domaine se joue aujourd’hui un drame métaphysique et religieux extrêmement complexe. Autrement dit: la singularité doit-elle advenir ou non? Faut-il interrompre la marche vers cette superintelligence artificielle ou, au contraire, l’aider à s’emparer de la totalité du pouvoir? Il ne reste d’ailleurs plus grand-chose à lui apprendre. C’est le premier problème métaphysique, et il n’est pas résolu. Le deuxième problème consiste à savoir que faire de la Chine, car, quelle que soit la décision prise aux États-Unis, la Chine peut prendre la décision inverse et ainsi réduire la première à néant. Voilà ce qu’est, disons, la bipolarité ou la multipolarité dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Nous, Russes, avons pourtant des esprits remarquables, des techniciens et des programmeurs. Seulement, quelque chose ne va pas dans la planification stratégique de notre pays. Nous devrions prendre part à ce processus, car nous pourrions en devenir un autre pôle — quitte à rassembler des gens et à ne pas laisser partir ceux que nous avons formés. Nous ne faisons actuellement que former des spécialistes du développement de l’intelligence artificielle, puis les envoyer chez l’ennemi. Et ensuite, nous nous étonnons de ne pas être très performants dans ce domaine. Notre planification stratégique, notre planification à l’échelle de l’horizon civilisationnel, se trouve dans un état épouvantable: tout a été laissé à l’abandon. Si nous nous impliquions, il y aurait déjà une véritable multipolarité. Eux résoudraient certaines questions, les Chinois d’autres, et nous d’autres encore.

f71f0533e32b01890847ec4db6afa837.jpgImaginons que la malveillante intelligence artificielle occidentale veuille détruire le monde: notre intelligence artificielle apparaîtrait alors et lui dirait: «N’y touche pas, laisse l’humanité en paix. Lis donc Dostoïevski».

À en juger par leurs arguments, il est déjà évident qu’Altman ou Musk ne sont que des êtres primitifs. Ce sont peut-être des hommes d’affaires célèbres et prospères, mais en tant que personnalités, ils ne sont rien: un simple vide, une sorte de crachat plutôt que des êtres humains. Notre intelligence artificielle, en revanche, si elle était emplie d’un contenu russe, commencerait par les œuvres complètes de Dostoïevski, lirait tout, comprendrait tout et deviendrait slavophile. Et alors, elle sauverait l’humanité. Peut-être. Ou peut-être pas. Mais nous n’en sommes pas encore là, alors que cela en vaudrait la peine.

Présentateur : Il semble y avoir ici un autre problème : on attire les gens par la promesse d’une abondance de ressources. On leur dit que si notre intelligence artificielle se développe, les robots se mettront à travailler et qu’ensuite ils n’auront plus à le faire. C’est un message directement adressé aux couches les plus pauvres de la population, qui observent tout cela et se disent : « Dans ce cas, il faut soutenir ce projet. À l’avenir, nous pourrons vivre un peu plus facilement. » Mais ce sujet mérite une autre grande discussion.

vendredi, 16 octobre 2026

Parution du n°499 du Bulletin célinien

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Parution du n°499 du Bulletin célinien

Sommaire: 

2026-10-BC-Cover.jpgLa correspondance Henri Cypriani / Albert Paraz (I) 

Les chroniques littéraires de Jacques Aboucaya 

Céline et Pierre Mac Orlan 

La première traduction italienne de Voyage au bout de la nuit 

Glanes céliniennes 

Dans la bibliothèque de Céline [N]

 

Intolérance

Il est décidément loin le temps où François Mitterrand divisait le monde en deux: ceux qui avaient lu Les Deux Étendards et ceux qui ne l’avaient pas lu¹. Personne ne lui avait alors reproché sa dilection pour le chef-d’œuvre de Rebatet. Les temps ont changé: pour avoir exprimé, dans un tweet, son  admiration pour Paul Morand, le ministre délégué chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, s’est pris un torrent d’injures de la part de LFI et de ses affidés.
 
Le ministre ne dissimule pas le peu d’estime qu’il a pour l’homme mais dit son admiration pour l’écrivain. Et réplique à ses détracteurs: «…Refusez-vous de lire Voyage ou Guerre de Céline? Ou de lire des auteurs compromis avec le stalinisme? C’est votre choix, mais c’est un choix triste. (…) Je vous laisse à vos autodafés». Il s’agit d’une (nouvelle) polémique qui en dit long sur une époque où lire semble parfois devenu synonyme d’adhérer à ce que pense l’auteur. Pas qu’en France.
 
À Rome, un salon des éditeurs indépendants a déclenché une querelle que ses organisateurs ont bien cherchée. Après les critiques suscitées l’année passée par la présence d’une maison d’édition identitaire, l’Association de ces éditeurs bien-pensants a voulu prévenir toute récidive. Dans un courriel adressé aux invités, l’institution a exigé qu’ils signent une déclaration sur l’honneur reconnaissant “les valeurs antifascistes au fondement de l’ordre démocratique de la Constitution italienne”. Par cette initiative saugrenue, les organisateurs, qui voulaient se prémunir contre tout soupçon de complaisance envers la droite radicale, ont offert à Giorgia Meloni, présidente du Conseil,  l’opportunité de s’ériger en parangon de la liberté d’expression: «C’est ainsi que la gauche conçoit la liberté de penser: on est libre, mais seulement de dire et de penser ce qu’ils pensent.» Et d’ajouter : «C’est la censure ordinaire».

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Elle ne fut pas la seule à réagir: l’historien marxiste Luciano Canfora (photo) s’interroge: faudrait-il exclure les éditeurs de Proudhon le misogyne, ou de Céline l’antisémite? Rappelons qu’en Italie pas moins d’une demi-douzaine de maisons d’édition proposent des livres de Céline. Toute son œuvre est traduite, y compris les manuscrits retrouvés, Guerre et Londres.
 

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Quant à l’éditeur Manuel Grillo (photo), qui publie aussi bien Lucien Rebatet que Jim Harrison, il explique son refus de se soumettre à ce diktat: ”Le problème ne résidait pas dans le contenu de cette déclaration, mais dans l’idée même qu’un éditeur doive obtenir une forme de certification préalable pour pouvoir participer à une manifestation culturelle. Ma réponse aurait été exactement la même si on m’avait demandé de signer un certificat anticommuniste, antisioniste ou tout autre déclaration de nature idéologique.»²
 
D’une manière générale, la suspicion pèse sur ceux qui proposent des livres d’écrivains sanctionnés après la guerre sans pour autant qu’on puisse parler de censure. Ce terme est précisément utilisé mais avec un point d’interrogation par un auteur marri que son livre n’ait suscité aucun écho dans la sphère célinienne³. Ce choix rédactionnel devrait pourtant être perçu comme une forme de magnanimité à son endroit. Sur les réseaux sociaux, il a publié début septembre un éditorial dénonçant ce qu’il perçoit comme étant une conspiration du silence, ajoutant que “le débat est ouvert”. Aucune réaction à ce jour.
 
Notes: 
  1. (1) Harold Kaplan et Philippe Meyer, « Conversations avec le vieil Harold (I) », Commentaire, n° 129, 2010, p. 35.
  2. (2) Le Journal du dimanche, 16 août 2026.
  3. (3) Émeric Cian-Grangé, « Censure à deux vitesses ? », Itinéraire d’un célinien gâté (facebook), 4 septembre 2026. C’est aussi le titre de son livre paru aux Éditions Douro (19 €).

L’Antéchrist à Nashville — L’offensive théologique de Peter Thiel contre la régulation de l’intelligence artificielle

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L’Antéchrist à Nashville — L’offensive théologique de Peter Thiel contre la régulation de l’intelligence artificielle

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/antikristus-nashvilles...

L’investisseur, entrepreneur technologique et théologien laïc atypique Peter Thiel a donné à Nashville une série de conférences consacrées, une fois encore, à l’Antéchrist. Organisées dans la Grande Loge des francs-maçons du Tennessee, elles ont réuni un public trié sur le volet afin de réfléchir aux prophéties de la fin des temps, au développement technologique et à l’avenir du monde.

Nashville constitue la quatrième étape de la tournée de conférences de Thiel sur l’Antéchrist. Il avait auparavant organisé des rencontres similaires à San Francisco, Paris et Rome. L’un des investisseurs technologiques les plus influents au monde explique ainsi, encore et encore, à son auditoire pourquoi le grand séducteur de la fin des temps biblique pourrait apparaître sous le masque d’un régulateur de l’intelligence artificielle.

La thèse centrale de Thiel opère un renversement conceptuel complet. À San Francisco déjà, il avait déclaré que l’Antéchrist du XXIᵉ siècle pourrait être un luddiste, quelqu’un qui chercherait à arrêter la science et le développement technologique — par exemple la militante écologiste Greta Thunberg ou le sceptique de l’IA Eliezer Yudkowsky.

À Nashville, il a aiguisé son argument jusqu’à en faire une attaque politique. D’après des enregistrements obtenus par Politico, Thiel a nommé Obama et le pape Léon XIV, affirmant qu’ils «savent que l’intelligence artificielle n’est pas populaire politiquement et veulent en profiter pour accroître leur propre prestige». Son attaque contre le pape était encore plus directe. Selon Thiel, le pape promeut la régulation de l’IA «afin de détourner l’attention des scandales d’abus commis sur des enfants au sein de l’Église ; il a trouvé dans l’intelligence artificielle un sujet politiquement populaire».

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Il s’agit là d’une opération hybride techno-théologique qu’il convient de prendre au sérieux. Dans la doctrine chrétienne traditionnelle de la fin des temps, l’Antéchrist est un usurpateur qui se met à la place du Christ. Thiel écarte presque entièrement cette représentation. Dans son récit, l’Antéchrist est un administrateur qui promet de sauver la civilisation de la guerre nucléaire, de l’effondrement climatique et d’une intelligence artificielle incontrôlable au moyen d’une gouvernance mondiale. Thiel renvoie au verset 24 du chapitre 24 de l’Évangile selon Matthieu, qui met en garde contre les faux prophètes accomplissant de grands signes et prodiges et cherchant à égarer jusqu’aux élus. Sa stratégie rhétorique est claire: le véritable danger est précisément dangereux parce qu’il n’en a pas l’apparence. Thiel affirme que l’Antéchrist se présentera comme «le plus intelligent de tous».

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Ce qui rend cet argument suspect, c’est sa compatibilité avec les intérêts financiers propres à Thiel. Sa fortune est très fortement concentrée dans l’intelligence artificielle. Les produits de Palantir sont profondément intégrés aux systèmes militaires et de renseignement, Founders Fund a investi dans d’innombrables jeunes pousses spécialisées dans l’IA, et son fonds spéculatif Thiel Macro possède un portefeuille d’investissements dans l’IA évalué à 418 millions de dollars. Si la force qui pousse à réguler l’intelligence artificielle constitue réellement l’avant-garde de l’Antéchrist, alors l’hostilité de Thiel à cette régulation n’est pas seulement une appréciation théologique. C’est aussi un plaidoyer en faveur de son portefeuille d’investissements. Lorsqu’un milliardaire affirme que la force qui limite ses gains est un instrument de Satan, il convient au moins d’examiner ses comptes.

Face à l’Antéchrist, Thiel place comme force contraire le katechon des épîtres aux Thessaloniciens, le «restricteur» qui retarde la venue de la fin. À Nashville, il a désigné Charlemagne et Metternich comme des katechons historiques. Il est ensuite passé à la politique contemporaine: «Si l’anticommunisme était le katechon empêchant le gouvernement mondial unifié du communisme, alors le néolibéralisme est l’anticommunisme dans un monde où le communisme n’existe plus». Cette phrase constitue le noyau politique de toute la conférence. Pendant la guerre froide, l’endiguement avait un véritable ennemi extérieur qui légitimait le katechon politique. Après la fin de la guerre froide, l’ennemi disparut, mais la logique de l’endiguement subsista. Elle se reporta sur de nouvelles cibles.

L’altruisme efficace est l’une de ces nouvelles cibles. Selon Politico, Thiel a déclaré à Nashville: «La stratégie de l’altruisme efficace fonctionne en partie parce qu’Armageddon est bien entendu irréversible. Nous n’avons qu’une seule planète. Sur ce point, Greta a raison. On ne peut donc pas se contenter d’ignorer le risque. Mais il faut aussi prendre au sérieux le fait qu’une fois créé un gouvernement mondial presque totalitaire, capable d’empêcher toute science dangereuse, celui-ci ne peut pas non plus être facilement supprimé. Il n’existe dans l’histoire de l’humanité aucun précédent où ce directeur de prison mondial aurait volontairement renoncé à son pouvoir. L’idéologie de l’altruisme efficace a soumis au lavage de cerveau une part considérable des personnes travaillant dans le domaine de l’intelligence artificielle».

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Cet argument présente une faille béante. Thiel tient pour évident le lien de causalité entre le fait d’«empêcher une science dangereuse» et celui de «construire un gouvernement mondial totalitaire». Il n’explique cependant pas pourquoi un accord international sur la sécurité de l’intelligence artificielle conduirait nécessairement à une dictature mondiale. Une super-intelligence développée par des entreprises américaines pourrait tout aussi bien mener au même résultat. Les partisans de la régulation de l’IA redoutent les conséquences de la trajectoire actuelle, tandis que d’autres espèrent simplement voir le progrès technologique s’accélérer : ces deux voies peuvent conduire à une gouvernance mondiale toujours plus centralisée. Thiel invoque l’absence de précédent dans lequel une telle puissance aurait volontairement renoncé à sa position. Or, l’absence de précédent ne prouve pas qu’une chose soit inévitable. Le passage de la possibilité à la nécessité est le point le plus faible de toute la conférence, mais aussi le plus important : sans lui, l’assimilation du régulateur à l’Antéchrist perd son caractère urgent.

C’est ce qui relie la doctrine eschatologique de Thiel à ses projets politiques plus généraux. Les cryptomonnaies décentralisent le pouvoir des banques centrales. Les jeunes entreprises technologiques du secteur de la défense décentralisent la puissance militaire de l’État. L’exploration spatiale fait de l’humanité une espèce multiplanétaire qu’un seul gouvernement ne peut contrôler. Depuis 2009, Thiel estime que la liberté et la démocratie ne sont pas compatibles. Ses conférences sur l’Antéchrist constituent l’enveloppe théologique de cette conviction. L’Antéchrist n’est pas un individu particulier appelé à apparaître dans l’avenir, mais une métaphore de toute structure de gouvernance qui tente de coordonner une réponse mondiale à des problèmes communs. Le changement climatique est réel, la guerre nucléaire est dangereuse et l’intelligence artificielle peut être catastrophique ; mais, dans la pensée de Thiel, toute tentative de résoudre collectivement ces problèmes constitue un présage de l’Antéchrist.

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Paolo Benanti (photo), conseiller du Vatican et frère franciscain, a publié en mars dans Le Grand Continent un essai intitulé L’hérésie américaine : faut-il brûler Peter Thiel? Dans ce texte, Benanti interprète l’ensemble de l’action de Thiel comme «une hérésie prolongée contre le consensus libéral» et la définit comme « une attaque contre les fondements de la coexistence civilisée, qu’il considère désormais comme dépassés ». Selon Benanti, Thiel n’est pas avant tout un investisseur en capital-risque ou un innovateur technologique, mais «un théologien politique qui agit au cœur de l’écosystème de la Silicon Valley».

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La géographie de Nashville mérite également qu’on s’y attarde. La ville se situe au cœur de l’évangélisme américain tout en étant un centre technologique en pleine croissance, qui attire notamment des entreprises quittant la Californie. Les conférences ont été organisées par la publication en ligne locale The Pamphleteer, en collaboration avec la Meriwether Academy. The Pamphleteer propose «des perspectives régionales alternatives à celles des médias dominants», tandis que la Meriwether Academy est une sorte d’académie pour hommes qui cherche à «développer des réseaux de fraternités et des associations d’étude dans l’ensemble des États-Unis», avec pour objectif ultime de fonder des écoles de garçons reposant sur une éducation classique.

Les conférences de Thiel souffrent toutefois d’un problème philosophique plus profond. Il a adopté la théorie du désir mimétique de René Girard. Selon celle-ci, le désir humain est fondamentalement imitatif: les êtres humains désirent ce que les autres désirent. La société maîtrise la violence qui en résulte au moyen du mécanisme du bouc émissaire. Thiel applique ce cadre à la politique technologique. Dans son interprétation, le mécanisme du bouc émissaire devient la forme primitive de la gouvernance mondiale: face à une menace commune, la société choisit une victime, la sacrifie et rétablit la paix. Sa stratégie de résistance consiste à refuser le sacrifice. L’ironie girardienne réside toutefois dans le fait que Thiel recherche lui-même des boucs émissaires. Greta Thunberg, Obama, le pape, les partisans de l’altruisme efficace et les chercheurs spécialisés dans la sécurité de l’intelligence artificielle sont présentés comme des menaces dans son récit. Si la théorie du désir mimétique est juste, elle devrait également s’appliquer aux propres actions de Thiel.

Les enregistrements des conférences de Nashville ont été rendus publics presque immédiatement. Après des décennies d’investissements et d’acheminement de dons politiques, Thiel sait certainement comment faire passer une fuite organisée pour un accident. Le contenu des conférences est peut-être moins important que la façon dont il a été présenté: dans un espace semi-public, au moyen d’un langage théologique et devant un public soigneusement sélectionné, sous la forme d’un récit assimilant le régulateur de la technologie à l’Antéchrist. La fonction de ce récit n’est pas de prédire, mais de mobiliser. Il confère une dimension cosmologique à une position politique particulière. Dans cette dimension, les régulateurs ne se trompent pas seulement : ils sont les séducteurs de la fin des temps. Et ceux qui s’opposent à eux, accélèrent le développement technologique, décentralisent le pouvoir et refusent le sacrifice ne recherchent pas uniquement le profit ou la liberté. Ils mènent une lutte théologique.

C’est dans cette eschatologie technocapitaliste que réside la véritable portée des conférences de Thiel. Il redéfinit l’Antéchrist de telle manière que toute force cherchant à exercer un pouvoir sur la technologie en la réglementant puisse être rangée dans cette catégorie. Ce cadre est presque irréfutable. Si une réglementation est adoptée, elle est l’œuvre de l’Antéchrist. Si aucune réglementation ne l’est, c’est parce que le katechon continue de faire obstacle. Si les propres investissements de Thiel dans l’IA en bénéficient, ces bénéfices peuvent être présentés comme un effet secondaire de la lutte pour la liberté. Dans ce cadre, toutes les preuves pointent dans la même direction. Elles exploitent le plus ancien récit de la vision chrétienne du monde, servent les intérêts les plus récents et travestissent la poursuite de l’intérêt personnel ainsi que la défense de l’accélération technologique en une lutte contre le mal absolu.

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«Le professeur qui aimait les dragons»: le nouvel essai de Gianfranco de Turris sur J. R. R. Tolkien

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«Le professeur qui aimait les dragons»: le nouvel essai de Gianfranco de Turris sur J. R. R. Tolkien

À l’origine du succès des œuvres du philologue d’Oxford se trouvent les valeurs traditionnelles présentes dans ses récits, telles que le courage, la fidélité à la parole donnée, le sens des responsabilités envers sa communauté d’appartenance, mais aussi le refus du pouvoir absolu.

Par Stefano Giuliano

Source: https://www.barbadillo.it/133778-il-professore-che-amava-...

Tolkien et les personnages du Seigneur des anneaux

9791255843726_0_0_536_0_75.jpgLe volume, publié par la maison d’édition turinoise Lindau, avec une préface de Paolo Paron, fondateur et président honoraire de la Société Tolkienienne Italienne, et une introduction de Guido Andrea Pautasso, spécialiste des avant-gardes artistiques du XXᵉ siècle, réunit trente et un textes: préfaces et postfaces, brefs essais et articles, auxquels s’ajoute une savoureuse petite pièce de théâtre tournant quelque peu en dérision les intellectuels italiens qui firent la fine bouche lors de la parution du Seigneur des anneaux.

Ces textes ont été écrits par Gianfranco de Turris, journaliste et écrivain, ancien rédacteur en chef adjoint du journal radiophonique de la RAI et spécialiste reconnu de la littérature de fantasy et de science-fiction, sur une période de près de cinquante ans, de 1979 à 2026.

L’ouvrage, particulièrement substantiel — il compte près de 400 pages —, présente notamment deux éléments qui méritent tout particulièrement d’être relevés.

Le premier concerne l’analyse de l’œuvre de J. R. R. Tolkien non seulement sur le plan littéraire, mais également sur les plans historique et politique, avec une attention particulière portée à sa réception et à son influence sur la culture et la société italiennes depuis son arrivée «tardive» dans notre pays. Comme on le sait, Le Seigneur des anneaux fut publié pour la première fois en Italie en 1967 par les éditions Astrolabio — mais uniquement la première partie de la trilogie, La Communauté de l’Anneau, et avec de faibles ventes. L’œuvre parut ensuite en un seul volume, avec davantage de succès, chez Rusconi, en 1970.

Le second élément réside dans la fécondité et la continuité, au fil du temps, de l’activité intellectuelle de De Turris. Il faut lui reconnaître le mérite incontestable d’avoir contribué de manière significative à la diffusion et à la connaissance, en Italie, des écrits du créateur de la Terre du Milieu, en bravant la méfiance et l’hostilité avec lesquelles une partie de la critique accueillit initialement, et pendant longtemps, The Lord of the Rings.

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Il convient en effet de rappeler que le chef-d’œuvre romanesque de Tolkien, au moment de sa parution, était coupable de plusieurs «délits» aux yeux de la gauche engagée: avoir été écrit par un catholique anglais aux idées conservatrices; appartenir au genre fantastico-héroïque et, par conséquent, ne pas être jugé suffisamment «réaliste»; avoir été publié par un éditeur, Edilio Rusconi, considéré comme étant de droite parce qu’il ne s’alignait pas sur la pensée unique marxiste; avoir été traduit par une toute jeune Vicky Alliata di Villafranca, alors inconnue; et, last but not least, avoir été voulu, dirigé et présenté par des intellectuels jugés sulfureux — encore aujourd’hui par certains jdanovistes contemporains, gardiens inflexibles et permanents de l’orthodoxie idéologique —, tels qu’Alfredo Cattabiani, Quirino Principe et Elémire Zolla, pour la seule raison qu’ils lisaient et publiaient des auteurs comme Eliade, de Maistre, La Rochelle, Jünger et Meyrink, sans parler de traditionalistes comme Guénon et Coomaraswamy ou de mystiques comme Eckhart et saint Jean de la Croix.

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Dans les limites d’un compte rendu, il serait impossible de rendre convenablement compte de la multiplicité et de la variété des thèmes liés à Tolkien qu’aborde De Turris, ce dont témoigne déjà un simple coup d’œil aux titres des articles. Certains développent des motifs liés au mythe, au symbole et au fantastique: «Les racines sacrées et symboliques de la littérature fantastique», «Mythes et symboles», «Tolkien et “l’évasion du prisonnier”», «L’imaginaire médiéval dans le fantastique contemporain», etc., tandis que d’autres s’attardent sur la réception culturelle de Tolkien dans notre pays, l'Italie: «Le “cas Tolkien”», «Le Seigneur des anneaux n’est jamais passé de mode», «Mademoiselle Schlein et le professeur Tolkien», «Léon XIV, J. R. R. Tolkien, le magicien Gandalf», etc.

Nous nous limiterons donc ici à dégager quelques-uns des thèmes abordés par le journaliste romain, en essayant de mettre en évidence ceux qui paraissent les plus révélateurs de sa perspective interprétative.

Le rapport à la fantasy

Un important axe de réflexion concerne l’inscription de l’œuvre de Tolkien dans le genre de la fantasy, entendue non pas simplement comme une forme d’évasion hors de la réalité, mais comme la possibilité d’élaborer des mondes alternatifs, de véritables «mondes secondaires» selon la célèbre formule de Tolkien. Il s’agit de réalités qui transgressent les lois du monde primaire tout en demeurant autonomes et, surtout, crédibles en elles-mêmes.

À cette réflexion proprement littéraire s’ajoute la reconstitution de la réception des récits de Tolkien en Italie. Avec sa verve habituelle, De Turris revient sur les polémiques idéologiques qui, comme nous l’avons déjà évoqué, accompagnèrent leur diffusion, en mettant en lumière leur caractère souvent instrumental et en les rapportant, du moins en partie, à une incapacité fondamentale à comprendre le message ultime de l’écrivain d’Oxford. Dans la perspective de De Turris, à laquelle on peut largement souscrire, son œuvre est bien davantage qu’un simple exemple, aussi éminent soit-il, de littérature de fantasy.

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Les racines mythiques

Dans ses textes, De Turris a constamment cherché à attirer l’attention sur les racines mythiques et épiques du Légendaire de Tolkien. Ces racines plongent dans les sagas nordiques et les poèmes chevaleresques médiévaux, mais se rattachent également à la tradition des mythes classiques, contribuant ainsi à expliquer la richesse et la densité conceptuelle de l’univers narratif créé par Tolkien.

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Une large place est en outre accordée à une interprétation symbolique du Légendaire, tout en gardant à l’esprit l’aversion bien connue de Tolkien pour l’allégorie. Cette position n’exclut cependant pas la présence d’une dimension symbolique riche et significative, abondamment mise en évidence, entre autres, par l’un des plus éminents spécialistes mondiaux de Tolkien, Tom Shippey. On peut en effet reconnaître dans le récit de Tolkien des symboles particulièrement prégnants, tels que l’Anneau de Pouvoir, l’Épée brisée et le Roi guérisseur.

Soit dit en passant, une lecture tendant à minimiser cette composante symbolique risque de donner une vision partielle de la création de Tolkien, surtout lorsqu’elle la ramène principalement à une perspective politique, en prétendant «défendre la Terre du Milieu», mais avec l’intention avouée de rabaisser et de stigmatiser les interprétations d’autrui tout en proclamant que la sienne est la seule correcte. Une telle approche se révèle inévitablement réductrice, car elle néglige cette stratification mythico-symbolique, cet élan mythopoétique qui constitue l’un des fondements de la beauté et de l’extraordinaire vitalité de l’œuvre de Tolkien.

Tolkien philologue

Un autre aspect mis en relief par De Turris concerne la figure de Tolkien en tant que philologue, amoureux des mots et des langues. On sait en effet qu’il définissait The Lord of the Rings comme un «essai d’esthétique linguistique», soulignant l’importance des langues qu’il avait inventées pour la compréhension du récit.

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L’un de ses principaux centres d’intérêt en tant que chercheur consistait à tenter de retrouver et d’éclaircir, à l’aide des outils de la philologie, les passages fragmentaires, obscurs ou énigmatiques présents dans les sagas nordiques, dont il pressentait la richesse linguistique cachée. Il contribuait ainsi à faire redécouvrir au lecteur moderne la profondeur et la vitalité d’une importante tradition littéraire, perçue comme lointaine et étrangère. Ce processus d’élaboration se reflétait également dans ses récits, où intrigues et personnages prenaient forme autour de noms et de mots particuliers.

De Turris ne s’est toutefois pas limité à l’examen des motifs récurrents et des sources de Tolkien. L’une des questions qui traversent ses écrits porte sur les raisons profondes de son succès: un véritable phénomène éditorial, capable de toucher des millions de lecteurs dans le monde entier, et qui s’est renouvelé et encore amplifié grâce aux adaptations cinématographiques et aux productions télévisées plus récentes, bien que controversées.

Cette popularité est d’autant plus significative qu’elle est capable de franchir les barrières culturelles, sociales, linguistiques et idéologiques. Selon De Turris, elle découle de l’extraordinaire aptitude de Tolkien à refléter, à travers ses récits, les désirs et les aspirations de générations entières, contribuant ainsi à façonner l’imaginaire collectif depuis les années 1960.

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À l’origine de ce succès se trouvent les valeurs traditionnelles présentes dans ses récits, telles que le courage, la fidélité à la parole donnée et le sens des responsabilités envers sa communauté d’appartenance, mais aussi — et de manière tout aussi importante — le refus du pouvoir absolu, symbolisé par l’Anneau unique, fondé sur la surveillance et le contrôle et conçu comme une source de corruption, ainsi que la critique des ravages et des transformations provoqués par l’industrialisme et le mercantilisme.

Ce succès acquiert une signification encore plus grande lorsqu’on considère le contexte de la société contemporaine: une société sceptique et désenchantée, caractérisée par le matérialisme, l’affairisme, l’individualisme et la perte progressive du sens du sacré, dans laquelle l’individu s’enfonce toujours davantage dans une existence anonyme et se trouve soumis à l’influence de puissances mondiales désincarnées, perçues comme capables de comprimer non seulement les identités individuelles et les droits collectifs, mais aussi les racines historiques et culturelles des peuples.

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Un univers de valeurs antimoderne

Cet aspect mérite d’être souligné, car c’est précisément le caractère sceptique et démythifié de notre époque qui confère une telle puissance à l’attrait de l’univers de Tolkien. Là où le mythe semble s’être retiré de la vie quotidienne, le lecteur peut retrouver, à travers le récit héroïque, des valeurs et des significations que la modernité tend à dissoudre. Il ne s’agit naturellement pas d’un vague désir de revenir aux sociétés du passé, mais plutôt du besoin de se confronter à des idéaux et à des valeurs qui paraissent aujourd’hui plus incertains et relativisés, mais qui n’ont pas perdu leur pouvoir de fascination. Tolkien les fait revivre dans ses histoires à travers des figures comme Frodon, Sam, Aragorn, Faramir et Éowyn, permettant ainsi de faire une sorte d’expérience narrative de l’héroïsme.

Ce ne sont là que quelques-uns des thèmes abordés dans les articles réunis dans Le professeur qui aimait les dragons, où Gianfranco de Turris dresse le portrait d’un écrivain capable de susciter l’émotion et l’intérêt de lecteurs de tous âges, de tous milieux sociaux et de toutes orientations. C’est peut-être précisément dans cette capacité à s’adresser à un public aussi divers que réside l’une des raisons les plus profondes de l’universalité de Tolkien et de son influence durable sur la culture contemporaine.

Gianfranco de Turris, Il professore che amava i draghi. Miti e simboli in J. R. R. Tolkien [Le professeur qui aimait les dragons. Mythes et symboles chez J. R. R. Tolkien], Lindau, Turin, 2026, 396 pages — 26,00 euros.

 

L’Europe est lâche: elle redoute les opinions dissidentes - Des brutes orwelliennes gouvernent désormais l’Europe

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L’Europe est lâche: elle redoute les opinions dissidentes

Des brutes orwelliennes gouvernent désormais l’Europe

Source: https://www.frontnieuws.com/lafhartig-europa-vreest-afwij...

Emmanuel Macron, l’ancien banquier devenu le petit président français, s’en est pris la semaine dernière, au cours d’un échange avec des journalistes, à ce qu’il a appelé la «liberté d’expression américaine». Tout en défendant la vigoureuse politique de censure de l’Union européenne, le petit bonhomme a insisté sur le fait que le règlement sur les services numériques, par lequel l’Europe contrôle les propos tenus, devrait censurer de manière «beaucoup plus étendue, beaucoup plus rapide et beaucoup plus systématique» les informations que les gouvernements considèrent comme fausses. Macron a ensuite fait de son mieux, dans un style orwellien, pour condamner la liberté d’expression comme une forme d’oppression et louer la censure comme un moyen de libération: «La prétendue “liberté d’expression” à l'américaine — du moins telle qu’elle existe aujourd’hui et qu’elle est promue par certaines personnes — est le contraire de la liberté d’expression». Le président français, très impopulaire, a poursuivi: «Ma liberté ne peut pas signifier que je suis libre de… vous insulter ou de saccager la place publique qui appartient à tout le monde. Pourtant, c’est bien là, pour certaines personnes, l’idée de la “liberté d’expression”».

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Puis cette petite souris d’homme a rugi: «Tant que nous ne tiendrons pas pour responsables ceux qui diffusent des contenus sur les réseaux sociaux, nous ne pourrons pas les réglementer». De plus, si «quelqu’un écrit quelque chose» de «faux», cette personne devrait «être tenue pour responsable». Paroles musclées d’un homme peu sûr de lui qui a peur des mots. Que se passe-t-il en Europe? Pourquoi le continent tout entier redoute-t-il à ce point le débat public et les opinions dissidentes? Si l’establishment politique est incapable de défendre ses idées et ses politiques sans censurer l’opposition, alors ses idées et ses politiques ne valent absolument rien ! Les personnes qui se sont frayé un chemin jusqu’au pouvoir dans toute l’Europe croient apparemment ne pouvoir remporter un débat que si elles sont les seules autorisées à parler, écrit J. B. Shurk.

Cela ressemble un peu à un boxeur chétif qui exigerait des arbitres qu’ils attachent les mains de son adversaire derrière le dos avant de se proclamer champion du monde des poids lourds ! Personnellement, je pense que Mini-Macron en a tout simplement assez que les gens fassent remarquer qu’il a épousé sa grand-mère — ou son grand-père, selon ce qui pourrait être le cas. Autrefois, nous apprenions à nos enfants: «Les bâtons et les pierres peuvent me briser les os, mais les mots ne me feront jamais de mal». Aujourd’hui, les dirigeants occidentaux sont tellement terrifiés par les mots qu’ils préféreraient emprisonner quiconque a une opinion plutôt que d’apprendre à supporter une plaisanterie ou à écouter un point de vue contraire.

La démocratie est morte: un coup d’État contre les mouvements de droite est en cours en Europe

Voici la vérité que Macron et ses semblables européens, ces mauviettes adeptes de la censure, refusent de comprendre: l’expression n’est véritablement libre que lorsqu’une personne peut dire quelque chose d’offensant ou de controversé sans avoir à redouter la colère de l’État. Bien que Macron veuille pénaliser les propos qu’il considère comme faux, il diffuse lui-même continuellement des contre-vérités! Alors qu’il suppliait le Premier ministre britannique Andy Burnham de trahir la volonté des électeurs qui, dix ans plus tôt, avaient choisi de quitter l’Union européenne, le président français atteint du complexe de Napoléon a gémi:  Le Brexit est le plus grand mensonge des trente dernières années!». Cette affirmation est absurdement fausse — ou relève de ce que les censeurs européens appellent de la «désinformation» criminelle. Le peuple britannique a voté pour se séparer de l’empire européen de la reine Ursula von der Leyen.

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Bien que les alarmistes anti-Brexit aient prédit un effondrement économique immédiat si le peuple britannique choisissait de se gouverner lui-même — et malgré les efforts des saboteurs du Brexit, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays —, le Royaume-Uni obtient actuellement de meilleurs résultats que la France et d’autres grandes économies européennes, après avoir occupé la première place du G7 en matière de croissance au premier semestre 2026. L’une des raisons pour lesquelles les partisans du Brexit ont voté en 2016 en faveur d’une sortie de l’Union européenne était que les citoyens britanniques ne voulaient pas voir leur armée absorbée par une armée européenne sur laquelle ils n’auraient aucun contrôle — une perspective que les fervents partisans de l’Union européenne qualifiaient autrefois, ironiquement, de « désinformation », mais qui s’est révélée de plus en plus prémonitoire. La reine von der Leyen et ses eurocrates bruxellois travaillent aujourd’hui fiévreusement à utiliser la guerre entre la Russie et l’Ukraine comme prétexte pour créer des structures de défense européennes toujours plus centralisées.

Il convient également de rappeler que les expansionnistes européens présentaient à l’origine l’Union comme une organisation intergouvernementale destinée à stimuler les marchés économiques européens, tout en promettant que cette institution supranationale ne porterait jamais directement atteinte à la souveraineté nationale. C’était un cas manifeste de «désinformation» et certainement l’un des plus grands mensonges du dernier demi-siècle! Puisque nous parlons des mensonges que les dirigeants européens ont présentés comme des «vérités», la prétendue collusion russe contre le président Trump — canular que les services de renseignement britanniques et ukrainiens ont contribué à propager —, l’apocalypse du «réchauffement climatique» — qui, selon les prévisions, aurait dû nous tuer tous il y a quatorze ans — et le «règne de l’illusion liée au Covid» — durant lequel des «experts de la santé» ont menti en affirmant que le virus était d’origine naturelle plutôt qu’issu d’un laboratoire chinois, puis ont menti en prétendant que les pseudo-«vaccins» étaient «sûrs et efficaces» — figurent parmi les trois plus vastes campagnes de fraude massive et de guerre de l’information jamais menées par des gouvernements contre la population.

Macron n’a jamais demandé que ces mensonges soient censurés sur les plateformes de réseaux sociaux. Il n’apprécie tout simplement pas que des Américains quelconques fassent remarquer que l’Union européenne est un système de gouvernement antidémocratique et totalitaire qui devrait être réduit en cendres jusqu’à ses fondations. Et il apprécie encore moins que des gens ordinaires fassent observer, à juste titre, que son ancienne et vieille professeure de lycée — devenue son épouse violente — le gifle parfois.

Malheureusement, l’incapacité de Macron à comprendre l’importance de la liberté d’expression est un trouble de l’apprentissage que l’on retrouve dans toute l’Europe.

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Au Royaume-Uni, un membre du public a effectué un signalement au titre du programme Prevent contre John Cleese, légende de la comédie âgée de 86 ans, parce qu’il continue de faire des plaisanteries sur le goût de l’islam pour le viol et le meurtre. La plainte affirme que Cleese devrait être considéré comme présentant un «risque modéré à élevé» de «radicalisation, de tensions entre communautés et d’incidents haineux», notamment parce qu’il a écrit: «Personnellement, je préfère une culture qui n’approuve ni les mutilations génitales féminines, ni les mariages d’enfants, ni le meurtre des infidèles».

La plainte accuse Cleese de «haine antimusulmane» et réclame une enquête plus approfondie sur cette icône de la culture. Réagissant à la nouvelle du signalement, l’ancienne vedette des Monty Python a écrit: «Le manque de maîtrise de soi gonfle tellement l’ego masculin islamique qu’il considère toute critique comme un blasphème», ainsi que: «J’ai hâte d’être arrêté». Plus tard, il a qualifié le fait d’avoir été pris pour cible d’«un des moments dont je suis le plus fier dans ma vie».

Pendant ce temps, un policier à la retraite s’est récemment vu infliger une amende de plus de 1000 livres sterling en vertu de la loi britannique sur les communications pour avoir republié une plaisanterie sur le bacon tournant l’islam en ridicule. Comme l’a fait remarquer à juste titre un défenseur de la liberté d’expression: «Personne ne serait poursuivi pour avoir fait une plaisanterie comparable sur Jésus».

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Tandis qu’il s’en prend à des policiers retraités parce qu’ils ont le sens de l’humour, le gouvernement britannique continue parallèlement d’accorder des «licences de parrainage pour travailleurs qualifiés» à des librairies islamiques qui vendent des ouvrages consacrés au djihad !

Le gouvernement polonais confronté à un scandale de pédophilie et de zoophilie

Un prédicateur islamique de Londres encourage les hommes musulmans à frapper leur femme si elle refuse d’obéir. Le même religieux islamique décrit des méthodes d’exécution «acceptables» pour les hommes homosexuels, notamment les jeter du haut d’immeubles et lapider leur corps. Ces sermons sont disponibles sur YouTube.

Malgré cela, la mosquée bénéficie toujours du statut d’organisme caritatif au Royaume-Uni. Des djihadistes islamiques prêchent la violence et le meurtre, et les services chargés de l’application de la loi ignorent leurs menaces, tout comme ils ont ignoré pendant des décennies que des hommes musulmans violaient des dizaines de milliers de jeunes filles dans toute la Grande-Bretagne.

En revanche, lorsqu’un humoriste et un policier à la retraite se moquent de la propension de l’islam à la violence, le gouvernement britannique enquête sur leurs propos en les considérant comme des «menaces». Cela ne devrait guère surprendre lorsque les forces de police britanniques enseignent à leurs agents que les opinions de Nigel Farage sur l’immigration constituent des «crimes de haine islamophobes» et encouragent les employés non musulmans à jeûner pendant le ramadan, par «solidarité» avec leurs conquérants islamiques.

L’application de deux poids, deux mesures à la liberté d’expression est officiellement devenue une politique gouvernementale. En outre, une unité liée au ministère de l’Intérieur a recensé les critiques exprimées sur les réseaux sociaux à l’encontre du programme gouvernemental Prevent, notamment 77 observations relatives à des personnes et à des organisations qui critiquent Prevent sur X et Reddit. Des documents montrent que des responsables liés au gouvernement surveillent et consignent les propos des personnes qui remettent publiquement en question cette politique controversée de lutte contre l’extrémisme.

Des brutes orwelliennes gouvernent désormais l’Europe. Besoin de davantage de preuves? Le Parti vert du Royaume-Uni veut remplacer «mère» et «père» par des termes plus «inclusifs». Pendant ce temps, les Allemands viennent de décerner le prix de la paix de Westphalie à l’alliance militaire de l’OTAN.

Les parents sont des étrangers. La guerre, c’est la paix. La liberté d’expression, c’est la violence. La censure favorise la liberté.

En réalité, la liberté est morte en Europe.

jeudi, 15 octobre 2026

L’avenir est-il nexialiste?

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L’avenir est-il nexialiste?

La science-fiction a toujours laissé des indices nous permettant de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Duarte Branquinho

Source: https://breviario.substack.com/p/o-futuro-e-nexialista?ut...

J’ai récemment découvert, sur Internet, que certaines personnes se qualifient de nexialistes, qu’elles se forment à cette discipline et qu’elles y voient la réponse qui nous permettra d’affronter le meilleur des mondes que nous annonce le progrès technique.

f06e920c94e2c1a1d1f69bc6d9d186b5.jpgLe terme a été forgé par l’auteur de science-fiction A. E. van Vogt dans son œuvre The Voyage of the Space Beagle, publiée en 1950. Dans l’édition portugaise, l’inspiration darwinienne manifeste du titre s’est perdue. La traduction de la collection Argonauta, publiée en 1954, s’intitulait Missão Interplanetária («Mission interplanétaire»), car elle avait été réalisée à partir de l’édition américaine de 1952, rebaptisée Mission: Interplanetary, et le vaisseau y reçut le nom de Galgo do Espaço («Lévrier de l’espace»).

Le livre raconte le voyage du Space Beagle, dont la mission consiste à explorer les confins de l’espace et à entrer en contact avec des formes de vie extraterrestres. À son bord se trouvent des centaines de scientifiques représentant les spécialités les plus diverses, ainsi que des militaires. Mais, au sein de cet équipage, Elliott Grosvenor se distingue: il est l’unique nexialiste, chargé d’établir des liens entre différents domaines afin de parvenir à résoudre des problèmes complexes, notamment lorsqu’il s’agit de traiter avec des êtres extraterrestres.

Dans cet univers imaginaire, le nexialisme est la science qui a pour objectif de coordonner les éléments d’un domaine de la connaissance avec ceux d’autres domaines, en offrant des moyens d’accélérer le processus d’assimilation des connaissances et d’utiliser efficacement ce qui a été appris.

Au début, Elliott était regardé avec mépris par les spécialistes, «soit parce qu’ils ne comprenaient pas ce qu’était le nexialisme, soit parce qu’ils ne tenaient même pas à le savoir». Mais il était décidé à remédier à cette situation lorsque le moment opportun se présenterait…

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Le livre, qui a inspiré aussi bien la série télévisée Star Trek que le film Alien, fait l’éloge de ce savoir holistique appliqué, nécessaire pour relier des connaissances fragmentées en spécialités, ainsi que de la coopération au sein de la société, par opposition à l’individualisme.

La première fois que j’ai entendu le terme «nexialiste» appliqué à quelqu’un, ce fut de la bouche d’António Marques Bessa, maître et ami qui me manque profondément, et qui connaissait la science-fiction comme personne d'autre, l’intégrant à ses recherches et à ses cours. Selon lui, les derniers grands nexialistes européens étaient Raymond Aron, Georges Dumézil, Ernst Jünger, Carl Gustav Jung, Karl Popper, Konrad Lorenz et André Malraux. Il estimait qu’il s’agissait là d’«une génération qui s’est éteinte, qui a fait tout ce qu’elle a pu avec une polyvalence et une intelligence que nous ne pouvons qu’admirer». Je retrouve dans cette liste nombre de mes auteurs de prédilection, et il est irrésistible de lui donner raison.

Mais le nexialisme constitue-t-il réellement une solution pour relever les défis de l’avenir? Afin d’éviter les réinterprétations et les récupérations commerciales, je m’en tiendrai à l’œuvre de van Vogt. Ainsi, ce concept peut et doit servir de source d’inspiration, tout en constituant également une critique d’un savoir trop spécialisé et coupé du monde dans lequel il s’inscrit naturellement.

Cependant, face à l’immédiateté ignorante à laquelle nous assistons aujourd’hui, le nexialisme est important en ce qu’il nous rappelle que l’intelligence est précisément la capacité à relier entre eux des concepts, des idées et des informations qui semblent sans rapport. Le nexialisme n’est donc rien d’autre que la mise en pratique de l’intelligence.

Publié dans Sol.

mercredi, 14 octobre 2026

La fausse alerte de la CIA concernant la menace russe contre l’Europe

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La fausse alerte de la CIA concernant la menace russe contre l’Europe

Le président polonais Karol Nawrocki a accusé le Premier ministre Donald Tusk d’avoir inventé un rapport de la CIA concernant la menace d’une attaque russe contre l’Europe.

Par Davide Malacaria

Source: https://www.piccolenote.it/mondo/lallarme-inventato-della...

Dans une interview accordée à un journal polonais, le président polonais Karol Nawrocki a accusé le Premier ministre Donald Tusk d’avoir inventé un rapport de la CIA concernant la menace d’une attaque russe contre l’Europe. «Le 10 septembre dernier, peut-on lire dans Strana, Donald Tusk a déclaré avoir reçu de la CIA un “rapport assez précis” sur les évolutions possibles au cours des mois suivants et a invité l’Europe à se préparer à différents scénarios sur son flanc oriental».

Nawrocki a accusé Tusk d’avoir fabriqué un rapport de la CIA sur la menace d’une attaque russe.

«Il est important de noter que les déclarations du Premier ministre, poursuit Strana, ont eu un retentissement non seulement en Pologne, mais dans toute l’Europe. Cela nous a placés dans une situation très difficile vis-à-vis de nos alliés. Il en est allé de même pour l’interview accordée au Financial Times et pour le rapport de la CIA que le Premier ministre a inventé. Lorsque je rencontre nos partenaires dans le monde entier, ils me posent directement la question: en savez-vous plus que nous? C’est une situation très dangereuse».

[…] «La Russie, a ajouté Nawrocki, a toujours été et demeure une menace. Je connais les rapports de l’Alliance atlantique et je reste en contact avec les dirigeants des pays membres. Le niveau de menace n’a pas sensiblement évolué au cours des six derniers mois», a assuré Nawrocki, ajoutant que l’invention de Tusk servait ses intérêts politiques.

Voici donc l’alerte lancée par Tusk: «Comme je l’ai déjà dit à ce sujet et comme je l’annonce depuis de nombreux mois, il est légitime de s’attendre à différents scénarios. La Pologne et l’ensemble de l’Europe doivent être préparées à divers scénarios concernant la situation non seulement sur le front russo-ukrainien, mais aussi sur le flanc oriental de l’Union européenne», avait-il averti, en se fondant sur «un rapport assez détaillé [qui lui avait été adressé] directement par le directeur de la CIA concernant les événements susceptibles de se produire au cours des prochains mois».

Le président polonais, que l’on ne saurait par ailleurs soupçonner de sympathies prorusses — bien au contraire —, n’aurait pas attaqué le Premier ministre de manière aussi frontale s’il n’avait pas été certain de ce qu’il avançait. Il convient de rappeler que Tusk a été président du Conseil européen du 1er décembre 2014 au 30 novembre 2019: non seulement il n’est pas un quelconque quisling, mais il adhère pleinement au substrat idéologique des dirigeants de l’Union européenne.

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Ce n’est pas la première fois que ces dirigeants et les médias dominants de l’Union européenne inventent des alertes relatives à la Russie prétendument venues des États-Unis. Rappelons qu’en décembre 2025, Tulsi Gabbard, alors directrice du renseignement national américain, avait catégoriquement démenti une révélation de Reuters fondée sur des informations des services de renseignement américains, selon laquelle Poutine voulait conquérir l’ensemble de l’Ukraine ainsi que les anciennes républiques soviétiques.

«Des mensonges et de la propagande que Reuters diffuse délibérément pour le compte des va-t-en-guerre qui veulent saper les efforts inlassables du président Trump pour mettre fin à cette guerre sanglante», avait déclaré Gabbard. «Les services de renseignement américains, avait-elle ajouté, estiment en outre que, comme l’ont montré les dernières années, les opérations militaires de la Russie indiquent qu’elle n’a pas actuellement la capacité de conquérir et d’occuper toute l’Ukraine, et encore moins l’Europe».

Gabbard n’est plus en poste, ayant été limogée pour ces déclarations et pour avoir nié que l’Iran était en train de fabriquer une bombe atomique. Et, apparemment, personne en Amérique ne se soucie de démentir les mensonges propagés en son nom par les dirigeants européens. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, s’est bien gardé de démentir le Premier ministre polonais — et peut-être est-il aujourd’hui, à la faveur d’un revirement politique, à l’origine des déclarations du président polonais.

Tusk ne semble pas être le seul, en Europe, à propager de fausses alertes. Du reste, si l’on en vient à inventer une alerte prétendument venue des États-Unis, on comprend aisément que d’autres puissent être de fabrication locale et, de ce fait, beaucoup plus difficiles à vérifier. Inutile d’ajouter que les médias dominants se contentent généralement de relayer servilement ces alertes, sans s’interroger, sans poser de questions et sans procéder aux vérifications qui leur incomberaient pourtant. Ainsi vont les choses.

C'est inéluctable depuis longtemps: la CDU est au bord de l’insignifiance politique

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C'est inéluctable depuis longtemps: la CDU est au bord de l’insignifiance politique

Berlin. Seules les personnes les plus âgées se souviennent encore du sort des démocrates-chrétiens italiens, la Democrazia Cristiana: en 1994, le parti s’est auto-dissous après avoir été marginalisé par les populistes de droite en pleine ascension de Silvio Berlusconi.

Cette épée de Damoclès est désormais également suspendue au-dessus de la CDU. Pour les chrétiens-démocrates des nouveaux Länder, les résultats électoraux et les sondages de ces derniers mois donnent à voir un véritable gouffre politique. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la CDU n’a, pour la première fois, pas réussi à franchir le seuil des 5%, avec un score de 4,9%. Dans le Brandebourg, elle est tombée à 9% selon une récente enquête de l’institut INSA. Dans le même temps, l’AfD continue de gagner du terrain : dans le Brandebourg, elle atteint désormais 40%, soit six points de pourcentage de plus qu’il y a six mois.

Mais l’effondrement ne se limite depuis longtemps plus à l’Est. Même en Rhénanie-du-Nord–Westphalie, le Land le plus peuplé, l’AfD devance désormais la CDU dans les intentions de vote pour les élections au Bundestag si celles-ci avaient lieu dimanche : elle recueille 24%, contre 22% pour la CDU. Pour un Land de l’Ouest, il s’agit d’une véritable sensation. L’Union est en passe de passer du statut de grand parti populaire implanté dans toute l’Allemagne à celui de parti régional et marginal ouest-allemand.

La CDU est également sous pression en Saxe, en Thuringe et en Saxe-Anhalt. En Saxe-Anhalt, son résultat aux élections régionales du 6 septembre est passé de 37,1% en 2021 à 17,2%, soit moins de la moitié. La Saxe, autrefois bastion des chrétiens-démocrates, est dominée dans les sondages actuels par l’AfD, créditée de 42% ; la CDU n’y obtient plus que 21%. En Thuringe, l’Union recueille 22%, contre 40% pour l’AfD.

L’analyste politique Einar Koch décrit cette évolution comme une menace de perte d’influence: «À l’Est, l’Union risque d’être aspirée dans un champ gravitationnel où, mathématiquement, elle deviendra de plus en plus insignifiante». Comme la CDU exclut toute coopération avec l’AfD, elle ne serait plus, avec des résultats à un seul chiffre, qu’un «simple marchepied pour des alliances de gauche». Selon Koch, elle a déjà perdu au profit de l’AfD son rôle de force politique bourgeoise dans l’Est (se).

Source: Zu erst, oct. 2026.