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lundi, 25 mai 2026

Jünger, l'"américanisation" et la massification

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Jünger, l'"américanisation" et la massification

Claude Bourrinet

Le 5 août 1945, Jünger visite sa ville natale, Hanovre. La ruine dépasse la dimension humanitaire. La destruction radicale de la cité signifie un anéantissement plus radical que celui de vies. Il s'agit de celui de la mémoire. « Les liens qui nous rattachaient au Moyen Âge sont désormais tranchés – je ne veux pas seulement parler du point de vue architectural, mais je songe à la chaîne ininterrompue de générations qui se sont succédé dans les maisons de colombage, aux toits gothiques, dont les poutres portaient des inscriptions en lettres d'or. »

Les édifices en ruine sont changés en « reliques », en acquièrent de ce fait une « puissance supérieure ».

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La guerre moderne réalise parfaitement et intégralement ce que les conflits passés ne parvenaient à faire pour ainsi dire qu'accidentellement. Il y eut bien sûr Carthage, Corinthe, Persépolis, Mexico. Mais la volonté d'effacement du passé des peuples, d'éradication de leur mémoire, était limitée par les moyens réduits de ces âges sans technique véritablement performante. Nous étions vraiment dans les âges obscurs où le progrès manquait cruellement, et où les talents humains étaient ridiculement artisanaux. Dorénavant, il est tout à fait envisageable de supprimer totalement toute mémoire, au moins visuelle, par la destruction de l'habitat ancestral des peuples. On peut le faire pacifiquement, comme à Paris, avec Haussmann, ou dans la Rome médiévale, avec Mussolini, ou ailleurs – c'est ce que Jünger appelle l'américanisation -, mais la guerre moderne est beaucoup plus efficace.

Jünger, le 1er septembre 43, nous relate un témoignage significatif, à cet égard. Le 30 juillet, le docteur Otte, de Hambourg, lui écrit que sa pharmacie avait été détruite, « avec tout le Fischmarkt, ainsi que tous les biens hérités de son arrière-grand-père, de même que les pièces où il avait déposé ses documents sur Kubin ».

La modernité, violemment ou pacifiquement, soit en détruisant, soit en oubliant, s'applique, volontairement ou non, à oblitérer le passé, condamnant la conscience qu'a l'homme contemporain du monde, à coïncider avec le présent, c'est-à-dire un flux incompréhensible, qui file vers des futurs fantasmés, soumis aux caprices du moment.

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La société de masse est la cause et la conséquence de l'amnésie universelle, surtout dans les grandes villes (Jünger nous dépeint des habitants des campagnes encore enracinés, mais l'on sent que ce moment d'hésitation de l'histoire est provisoire). En 1939, juste avant sa mobilisation, il y « est chaque fois surpris par l'aggravation de leur caractère automatique. Chose étrange, leur air de léthargie, d'absence, d'égarement s'accentue en proportion. Cela se lit sur les visages de l'individu, cela se sent à la façon dont les masses circulent et dont les chauffeurs sont assis à leur volant. Il semble que la part de conscience qui se dépose dans les formes, soit du même coup perdue pour les êtres. » […] « Les spectateurs qui sortent du cinéma ressemblent à une foule de dormeurs qui s'éveillent et lorsque nous pénétrons dans une salle baignée de musique mécanique nous croyons entrer dans l'atmosphère d'une fumerie d'opium. »

La réflexion sur l'arrachement des hommes au terroir qui secrétait des siècles de mémoire, et transforme l'homme en ectoplasme, débouche sur une anthropologie. L'humanité s'est transformée beaucoup plus radicalement en un siècle qu'en six mille ans. Il reviendra sur cette idée dans sa nouvelle, parue en 1985 (à l'âge de quatre-vingt-huit ans!), Une dangereuse rencontre, dont la trame se situe à Paris, en fin de siècle « décadent ».

b0f712fbd777e627b4c590299d9b2d08.jpgMétropolis, de Fritz Lang, vient alors à l'esprit, avec ses foules immenses communiant dans des émotions violentes et spasmodiques, et ces colonnes de travailleurs somnambuliques, à la marche cadencée d'automates. Le 18 juin 1940, dans une circonstance certes singulière, car il s'agit des suites tragiques de la défaite française, il voit à Montmirail « une colonne de plus de dix mille prisonniers français » traverser la ville. « En pareilles circonstances on ne peut plus distinguer les individus. Je remarquai aussi l'allure mécanique et irrésistible qui est propre aux catastrophes. Nous étions debout derrière la grille du préau de l'école et nous tendions des boîtes de viande et des biscuits, ou les répandions dans le maquis de mains qui s'allongeaient vers nous à travers les barreaux. La vue de ces mains surtout était troublante. »

La synecdoque est frappante : la foule humaine se réduit à des mains tendues.

La massification, l'anonymat atteignent un tel degré que toute relation, « toute participation à une vie collective », écœurent, et deviennent entachées de défiance, et, pire, de menace. « L'aveuglement d'une populace désormais innombrable passe toute imagination, toute mesure. »

La dépersonnalisation, la mécanisation de l'homme colonise jusqu'au langage. Le 18 juillet 1945, il dénonce « L'un des modernismes déplaisants : « Je le contacte » L'emploi transitif mécanise le verbe ; cette tournure implique un manque de respect. Pourrait-on dire : « Hier, j'ai contacté Goethe », ou même : « J'ai contacté mon supérieur » ? On est sensible à cette petite inconvenance : la preuve, c'est qu'on évite de dire : « Un tel m'a contacté ». Dans ce cas, les esprits économes eux-mêmes n'auront pas peur de la périphrase : « Il a pris contact avec moi ». Cette tournure est au nombre de celles qu'a produites la croissance du monde des automates, et a sans doute été répandue par l'usage du téléphone. »

Combien de régions de l'esprit et des mœurs ces travers déshumanisant ont-ils contaminés depuis !

La sensibilité de l'homme différenciée ne souffre pas d'atteinte à son intégrité humaine. Des réactions épidermiques, portant sur des détails qui, pour le commun des mortels, peuvent paraître absolument dérisoires, comme une musique vulgaire propagée dans la rue, un mot inauthentique désignant un sentiment, « toutes les notions à la mode, les tournures que colore l'époque : vocabulaire qu'enrichissent surtout la politique, la technique et les relations sociales ». « Un esprit se classe en cédant à cet entraînement. »

Louange des doubles structures

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Louange des doubles structures

Par Dimitrios Kisoudis 

Source: https://www.linkedin.com/pulse/lob-der-doppelstruktur-wel...

La pensée européenne est dure ou ferme. Nous pensons en opposés qui se heurtent violemment dans l’espace et qui, même en tant qu’idées, ne campent pas facilement l’un à côté de l’autre. Lorsque nous affirmons quelque chose, la négation suit immédiatement. Et après la négation, la négation de la négation, avant que nous puissions, à un moment donné, nous sentir pleinement réconciliés. 

La pensée asiatique est douce et fluide. Elle pense en contradictions qui surgissent constamment comme de petites vagues. Tout comme la limaille se laisse attirer par la force d’attraction d’un aimant, les petites contradictions trouvent leur chemin dans le courant principal. Ce n’est que lorsqu’une contradiction antagoniste apparaît qu’elle doit être éliminée. 

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La dialectique, tant de l’Europe que de l’Asie, peut entraîner de violentes secousses. Mais l’homme politique européen, peut-on penser, ne comprend pas aussi aisément que le poisson dans l’eau comment se mouvoir dans son milieu. L’homme politique asiatique a le don de l’auto-amélioration, car il part de toute façon du principe qu'il existe des contradictions et saisit mieux celles qui sont pertinentes. 

La multipolarité est un ordre mondial de type asiatique. Nous devons donc penser de façon plus asiatique, plus fluide. Nous ne devons pas percevoir les institutions comme des blocs qu’il faut affirmer ou nier. L'OTAN, l’UE – et oui, même la Loi fondamentale allemande – nous sont des obstacles dans les bouleversements actuels. Ces obstacles se franchissent mieux en les contournant qu’en les renversant. 

Une négation fréquente en politique se manifeste sous la forme d'une volonté sortie. Le Dexit qui veut quitter l'UE, le désir de sortir de l'OTAN, etc. Mais l’Allemagne ne peut pas sortir de l'OTAN. Cette organisation supranationale est là pour maintenir l’Allemagne à terre (down). Comment l’Allemagne pourrait-elle en sortir pour s’élever? L’Allemagne ne peut pas davantage sortir de l’UE. Le Royaume-Uni a pu sortir parce qu’il n’appartient pas à l’Europe. Que les Britanniques soient sortis de l’UE n’est pas un argument pour imiter leur exemple. C’est plutôt un argument pour affirmer l’UE, car on y est largement libéré de l’influence britannique. 

Un espace européen avec des règles communes facilite les accords avec d’autres grands espaces et États-civilisation. Si l’UE disparaissait, on la reconstruirait immédiatement. Probablement avec des intentions moins sublimes qu’auparavant. Depuis 2009, l’UE dispose d’une clause d’assistance mutuelle, ce qui permet de l’étendre aisément en une double structure avec l'OTAN. L’UE n’a pas de constitution ni de cour constitutionnelle, elle est plus ouverte à l’évolution que la structure rigide de la République fédérale avec ses développements juridiques et ses anciennes institutions. 

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L’UE atteint ses limites dans son intégration politique. Là aussi, ces limites peuvent être contournées. L’intégration sous-régionale, c’est-à-dire les regroupements en dessous de la région Europe, est une bonne méthode pour rassembler de plus petits États autour de projets stratégiques, notamment dans le domaine du commerce énergétique et des infrastructures. L’initiative des Trois Mers, l’Union pour la Méditerranée, le Benelux, la Baltique – ceux qui n’ont pas ces idées ne doivent pas rejeter la faute de leur manque d’idées sur l’UE. L’Allemagne aurait déjà pu lancer une initiative pour l’Europe centrale afin de répondre à l’essor stratégique de la Pologne, qui fait écho à travers toute l’Europe. 

Plus il y a de structures, mieux c’est. Cela coûte certes de l’argent, mais une stratégie erronée coûte encore plus cher. Les structures doubles ou triples permettent à des structures figées ou obsolètes de s’éteindre avec dignité et discrétion. Elles facilitent le déplacement des priorités sans offense. En cas de crise, il devient évident lesquelles de ces structures seront viables.

L’échec du libéralisme: domination mondiale mais trahison des principes

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L’échec du libéralisme: domination mondiale mais trahison des principes

Michael Kumpmann

Dans mon dernier article, j’ai décrit l’individualisme libéral comme un poison problématique, à la fois nuisible psychiquement et socialement, qui atomise et corrompt la société. Cela soulève la question de savoir si le libéralisme, avec l’idée d’individualisme, a réellement réussi. D’un côté, on peut dire: oui. L’individualisme est la théorie la plus réussie de la modernité, celle qui a réussi à écraser le fascisme et le communisme, puis à restructurer le monde selon ses propres visions dans le cadre du mondialisme.

Les entités étatiques de gauche sont soit de petits pays comme le Népal, Cuba ou la Corée du Nord, qui ne jouent presque plus aucun rôle sur la scène mondiale, soit des gauches occidentales, woke et Baizuo, qui aiment faire du théâtre mais qui, en pratique, ne menacent pas sérieusement le capitalisme libéral. Au contraire, l’exploitation, la marchandisation, etc., sont désormais considérées par la gauche comme bonnes, à condition que les exploiteurs accrochent simplement le drapeau arc-en-ciel en vitrine.

Même des personnes comme Sarah Wagenknecht ne parviennent pas à empêcher leurs partis d’être infectés par le virus woke, et même des sociaux-démocrates inoffensifs comme Bernie Sanders aux États-Unis sont marginalisés. Seule la Chine est couronnée de succès, mais la question se pose de savoir si ce pays représente une forme socialiste de marché propre à la deuxième théorie politique, ou si, en réalité, il est devenu une technocratie post-communiste basée sur un ultra-capitalisme, qui ne symbolise plus vraiment le socialisme pur selon Marx, Lénine et Staline.

16-augusto-pinochet-2063502923.jpgLa majorité des fascistes en Occident sont également devenus des figures caricaturales, et la plupart des fascistes qui ont politiquement réussi après 1945, comme Park Chung-Hee, Pinochet ou le bataillon Azov en Ukraine, sont de facto des bagarreurs violents et des chiens de combat de l'Occident et des libéraux, qui font le sale boulot pour lesquels les libéraux s'estiment trop raffinés. Pinochet reste un exemple choquant de la manière dont le fascisme est devenu politiquement impotent. Il a été porté au pouvoir par un putsch, avec l’aide de l’Occident et d’agences secrètes comme la CIA, a ensuite pu mener des réformes pro-capitalistes, puis a été jugé par le même Occident.

Cependant, le succès des idéologies politiques ne se mesure pas uniquement en termes de conquête du pouvoir. La domination mondiale devient inutile si l’on ne met pas en pratique ses propres idéaux et principes.

C’est précisément ici que résident des doutes légitimes. On pourrait même dire, en partie, que l’individualisme en tant que sujet politique des libéraux a échoué. Les Lumières visaient une société de philosophes libres autour de cercles de lecture. Qu’ont obtenu les libéraux? une société où une grande partie des gens rabâchent des phrases apprises par cœur comme «Orange Man Bad», et où, dans leur jeunesse, ils portent la même tenue uniforme du style «gangster extrême du ghetto» et, à l’âge adulte, le costume noir taillé sur mesure, semblable à celui d’un homme d’affaires. (Alors que le lieu « Harajuku » au Japon se rapproche beaucoup plus d’une société colorée, que 99% de la jeunesse occidentale d’aujourd’hui.) Une société où l’on préfère critiquer verbalement le gouvernement plutôt que de penser par soi-même. On dit constamment aux gens qu’ils doivent se retenir et faire attention à leur attitude pour plaire aux employeurs potentiels, etc. L’un des slogans les plus populaires dans l’Allemagne libérale et individualiste d’aujourd’hui est ironiquement la phrase « Nous sommes plus » (Wir sind mehr).

Un aspect intéressant est présenté dans la citation suivante de l’article d’Alexander Douguine, «Evola vu de gauche»:

«Dans les ranges de la gauche, surtout dans ceux de l’extrême gauche, on retrouve facilement le même complexe, la même passion, la même exaltation de l’expérience traumatique, et en même temps le même rejet du conformisme, la même haine profonde à l’égard des normes et conventions, la même révolte contre le banal».

the-fountainhead-3287604548.jpgAvec cela, Douguine voulait en réalité décrire la similitude entre Evola et la gauche radicale. Mais de facto, c’est aussi une bonne description des libéraux comme Ayn Rand. Ces conformistes et gens ordinaires dont Douguine parlait, étaient chez Ayn Rand les «Second Handers», qui ne pensent pas par eux-mêmes, mais mènent une «vie de seconde main» et suivent les autres. Dans des récits comme celui de The Fountainhead, ces gens sont pleins d’une haine inconsciente envers les marginaux hors normes, une haine qui conduit à vouloir ruiner leur vie pour que tout le monde reste à un niveau moyen. La meilleure illustration est Elsworth Toohey dans The Fountainhead, qui lance une campagne de dénigrement extrême pour ruiner ses concurrents plus performants et les accuse d’avoir produit quelque chose d’anormal, qui ne correspond pas à la moyenne, alors que ces concurrents connaissent un succès énorme. (Plus que Toohey lui-même dans sa vie). On peut imaginer les Second Handers comme un croisement entre l'homme du "on"' (« Das Man ») selon Heidegger et les porteurs de la morale des esclaves chez Nietzsche.

9780141188935-3358954873.jpgDans Atlas Shrugged, John Galt construit avec quelques élus une nouvelle société, laissant les conformistes littéralement sombrer. Mais, bien que les libéraux aient gagné en Occident, ce n’est pas une société à la Howard Roark, mais une société où ce sont les « Elsworth Tooheys », les conformistes que Ayn Rand méprisait, qui détiennent le pouvoir.

Mais revenons au sujet principal: si l’on réfléchit bien, même les «fascismes homogénéisés» avec Evola, Heidegger, Spengler, Schmitt, d’Annunzio, Savitri Devi, Ernst Jünger, Wirth, Willigut et beaucoup d’autres penseurs avaient en réalité bien plus d’individus libres et d'esprit indépendants dans leurs rangs que le libéralisme d’aujourd’hui. Les rangs communistes, eux aussi, comptaient des personnes comme Posadas, de nombreux anarchistes de gauche, Adorno, Marcuse, Deleuze, McKenna et d’autres, soit un nombre étonnamment élevé de penseurs libres.

(Ce point précis, selon lequel le libéralisme produisait étonnamment peu de personnes libres et individualistes, était aussi un point d’attaque qui caractérisait les freudo-marxistes et, plus tard, la Nouvelle Gauche en Europe. Ils voyaient comme problème que derrière l’individu soi-disant libre se cachaient une multitude de traumatismes, de névroses et d’illusions délirantes).

b4cc014d5572b512f2faaae7bf9c7521.jpgEn dehors de cela, un fonctionnaire libéral qui travaille 40 heures par semaine, doit obéir aux ordres de personnes comme Bezos et se taire poliment, car sa vie privée et ses déclarations sur Facebook sont sciemment surveillées par des employeurs et par d'autres, et qui ne peut même pas décider lui-même quand il peut aller aux toilettes ou doit faire attention depuis son enfance pour plaire à ses employeurs potentiels, n’a probablement pas beaucoup plus de possibilités d’épanouissement individuel qu’un officier de l’armée allemande dans la bataille de Stalingrad ou un paysan en service obligatoire dans un kolkhoze.

Il est aussi intéressant de constater que les libéraux, qui mettent en avant la dignité intrinsèque de l’individu, indépendamment de tous collectifs, portent en même temps le récit du «bon travailleur contre le mauvais parasite social» comme une relique, et ont dégradé les chômeurs de longue durée et autres au statut peu enviable de «bouches inutiles», où la seule valeur de l’être humain ne se manifeste que par son utilité économique pour la société.

Il est aussi frappant de voir que, dans le champ politique (à l’exception des anarchistes), l'individualisme radical et le collectivisme radical ne sont souvent pas opposés, mais se rapprochent souvent, de manière étonnante. Par exemple, chez Léon Trotski, qui exigeait par moments que l’homme ne soit qu’une simple machine à travailler pour l’État, sans même droit au bonheur privé comme le mariage ou la famille. En même temps, Trotski parlait constamment de la promotion des droits individuels pour les femmes, les enfants, et autres. Même de nombreux représentants du libéralisme individualiste (comme Ayn Rand) exigeaient que l’individu se sacrifie dans des guerres pour défendre les «valeurs occidentales». Cela soulève la question de savoir si l’individualisme et le collectivisme sont vraiment des catégories significatives pour distinguer les systèmes politiques.

Francis_Parker_Yockey-577123386.jpgEn dehors de cela, ce que disait Francis Parker Yockey reste valable: la politique commence lorsque un groupe veut éliminer physiquement un autre groupe ou lorsqu’un groupe commence à croire qu’un autre groupe veut l'exterminer. Les décisions individuelles, même pour des crimes, ne créent jamais de politique. La politique ne concerne jamais le criminel en tant que tel, mais toujours, collectivement, les criminels. Aleister Crowley pouvait dire beaucoup de choses qui remettaient en question la foi du peuple et le système. Il n’était pas un acteur politique. Mais lorsque Shoko Asahara a commencé à fabriquer du gaz toxique avec sa secte, à acheter des armes à l’étranger et à planifier un coup d’État, il est devenu un acteur politique. On peut donc dire que la politique, en principe, part toujours d’un collectif, et que l’individu n’y apparaît pas. C’est pourquoi l'individualisme libéral n’est finalement qu’une formule de propagande.

Note: 

[1] Evola vu de gauche | La Quatrième Théorie Politique

13:34 Publié dans Définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : définition, individualisme, libéralisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

samedi, 23 mai 2026

Mondialisation: Gauche et Droite atlantistes

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Mondialisation: Gauche et Droite atlantistes

Diego Fusaro

Source: https://posmodernia.com/anglobalizacion-izquierda-y-derec...

Le pouvoir découlant du dispositif idéologique néolibéral, son omniprésence intrusive, capable d'imprégner intégralement l’imaginaire général de notre époque et, par conséquent, de subordonner sous lui-même les deux quadrants que sont la Droite et la Gauche, apparaît clairement à travers la capacité performative dont il fait preuve, en tout contexte, pour se légitimer en délégitimant toute expérience différente, qu’elle soit réellement existante ou idéalement possible. L’utilisation de la mémoire historique à sens unique, mais aussi de la catégorie du totalitarisme, en sont de brillants exemples.

À leurs côtés, et reliées à ces deux fonctions expressives, demeure la diabolisation toujours omise, par l’ordre discursif néolibéral, du lancement des deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, qui constitue le dernier acte de la Seconde Guerre mondiale et, en même temps, le premier de la Guerre froide. L’absence de repentir et de traitement collectif du crime qui fut alors commis, et qui n’a même pas été défini comme « crime », mais comme un acte légitime de guerre ou, si l'on se place d’un point de vue différent, comme un « mal nécessaire » (contre un Japon déjà vaincu et réduit à l'impuissance), est emblématique de ce qui a déjà été souligné: pour l’ordre néolibéral américano-centré, le génocide et la violence, les bombardements et le totalitarisme sont toujours, par définition, ceux qui ne sont pas directement liés à la mise en œuvre de leur propre ordre néolibéral.

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L’origine fondatrice de l’impérialisme atlantiste actuel réside, sur le plan de la Weltgeschichte (de l'histoire universelle), dans la justification des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki: et, par conséquent, dans ce déséquilibre de la culpabilité, en vertu duquel la juste condamnation des camps de concentration et des goulags n’a pas été suivie par une condamnation analogue du lancement de ces deux bombes atomiques, et avec elles, de la pratique des «bombardements pour faire le bien». Le résultat de cette asymétrie évaluative est bien connu: en tant que «mal nécessaire», le bombardement légalisé a pu être de nouveau pratiqué, comme en témoignent, entre autres, les événements du Vietnam (1965), de Yougoslavie (1999), d’Irak (1991 et 2003), de Libye (2011) ou d’Iran (2026).

Si la droite a historiquement maintenu un rapport constant et crédible avec l’impérialisme et a été, en fait, l'espace premier de sa propulsion et de sa légitimation, la nouveauté idéologique, digne d’être mentionnée, semble être la récente reconversion de la Nouvelle Gauche fuchsia qui accepte les «justifications» avancées pour banaliser les "bombardements éthiques", l’interventionnisme humanitaire et les embargos thérapeutiques: en un mot, cette gauche fuchsia accepte les raisons inviquées par le « mal universel » qu'est l’impérialisme américain, lequel coïncide de facto avec le «bras armé» de la mondialisation marchande. Et c’est, de plus, la preuve que l’ordre néolibéral n’emploie la violence que là où le pouvoir persuasif de la manipulation et la puissance intellectuelle de la domestication ne lui suffisent plus, et qu’il réapplique alors cette violence, « en versant – pour le dire avec Marx – sang et immondice de la tête aux pieds », là où il rencontre résistance et opposition.

L’impérialisme américain repose sur un « syllogisme de guerre » (Domenico Losurdo), qui stipule ce qui suit: étant donné qu’il existe des valeurs universelles, dont l’Occident atlantiste est l’interprète et le gardien exclusif, il en découle logiquement que l’Occident lui-même détient le droit d’exporter ces valeurs universelles, éventuellement en recourant à une guerre souverainement déclarée «préventive»; une guerre qui, selon ces présupposés, sera par définition et en tout cas – si on laisse de côté ses conséquences plus ou moins catastrophiques – une guerre juste, menée au nom des droits de l’homme et de la liberté universelle. Et, parce que, de l’erreur, tout découle (ex falso sequitur quodlibet): la torture et les morts violentes n’auront pas la même signification si elles sont commises par un terroriste non aligné sur l'idéologie globaliste ou par un promoteur du libre-échange sous l’égide de l'atlantisme.

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La structure économique des droites (l'imposition du marché et des intérêts des groupes dominants) trouve désormais son complément dans la superstructure culturelle des gauches (l'idéologie interventionniste des droits de l'homme). En effet, l’impérialisme du Léviathan au drapeau étoilé procède toujours, dans ses justifications, selon un double registre: celui du cynique de droite et celui de la «belle âme» de la gauche. Le cynique soutient ouvertement l’invasion impérialiste au nom de «l'intérêt du plus fort» – selon le théorème de Trasymaque – et au nom de l’intérêt économique et géopolitique brut de la force dominante. La belle âme, qui se déclare de gauche, cherche, quant à elle, à justifier l’invasion impérialiste par la rhétorique tonitruante des droits de l'homme ou, même, en feignant d’adopter le point de vue des plus faibles que l’opération impérialiste elle-même serait censée défendre.

C’est uniquement sous cette perspective que l’on peut pleinement expliquer le positionnement des principales forces de la «gauche impériale» de l’Occident dans le cadre de la «Quatrième Guerre mondiale», tel que l’a interprété et défini Costanzo Preve. Ce conflit coïncide avec la guerre globale que la civilisation du dollar, victorieuse de la Troisième Guerre mondiale (c'est-à-dire la Guerre froide), a déclarée en 1989 à tous les gouvernements de la planète qui ne s’étaient pas encore alignés sur le consensus de Washington ni intégrés dans les espaces protégés du (dés)ordre de la mondialisation néolibérale américano-centrée.

L’objectif principal de la Quatrième Guerre mondiale, et de ses tentatives techniques pour mettre fin à l’humanité, consiste à maintenir le monde unipolaire du leadership atlantiste (la gouvernance globale), à détruire militairement les forces qui lui résistent encore, à prévenir l’émergence de concurrents (en particulier la Russie et la Chine), à dévaluer le droit international et à mondialiser une économie de marché déterritorialisée, dépolitisée et dé-souverainisée. C’est le prix de la guerre – ou plutôt, du bellum iustum – que mène la monarchie de type néo-Léviathan fondée sur le dollar (après la fin du bloc soviétique et son rôle, jamais assez loué, de frein à l’impérialisme atlantiste); elle mène cette guerre: a) pour soumettre le monde entier, orphelin de la bipolarité protectrice d’avant 1989 (c'est le projet du Nouvel Ordre Mondial); et b) pour garantir sa propre sécurité globale, en diabolisant immédiatement toute résistance ou opposition, et en la traitant en conséquence de «terroriste».

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Parmi les nombreux épisodes de la Quatrième Guerre mondiale, visant à américaniser le globe, il suffit de rappeler, une fois de plus, le cas de la Serbie en 1999. N’étant pas aligné sur la volonté de Washington et fermement attaché à la défense de l’État serbe, le socialiste Milosevic a été copieusement vilipendé par la rhétorique atlantiste et mis au rang de «nouvel Hitler». Et cela afin que, en second lieu, l’opinion publique manipulée accepte le traitement qui lui était réservé à l'avance, et célèbre, en tant que «libération» du nouveau «nazisme» de Milosevic, l’occupation impérialiste pré-ordonnée des Balkans.

D’ailleurs, cette occupation – abstraitement menée au nom des droits de l'homme – s’est traduite par la création, dans la province yougoslave du Kosovo, du « Camp Bondsteel », la plus grande base américaine construite à l’étranger depuis l’époque de la guerre du Vietnam. Elle a ainsi aussi révélé le véritable objectif de l’attaque contre la Serbie, comme un moment clé de la Quatrième Guerre mondiale.

Elle coïncidait principalement avec l’américanisation intégrale d’une partie de la région balkanique, traditionnellement moins influencée par l’atlantisme et culturellement plus proche de Moscou que de Washington. D’ailleurs, même l’ambassade de China a été bombardée par la monarchie du dollar, qui justifiait ce qu’elle qualifiait de « dommage collatéral indésirable » – terme officiel désignant les principaux crimes commis par Washington – ce qui pourrait peut-être mieux se comprendre comme un avertissement clair lancé à la Chine, l’un des principaux – sinon le principal tout court – obstacle à l’atlantisation du monde dans le contexte postérieur à 1989.

Dans ce cas aussi, la gauche néolibérale s’est tenue fermement aux côtés de l’impérialisme américain – comme dans tous les autres épisodes de la Quatrième Guerre mondiale – parfois même avec plus de ferveur que la droite bleue. De plus, elle a joué un rôle crucial dans la justification superstructurelle de ce conflit mondial devant l’opinion publique. Et ce en utilisant le discours politiquement correct du fondamentalisme des droits de l'homme, exportés par missiles et de l’exigence morale de renverser les «nouveaux Hitler» ainsi que les nouveaux totalitarismes disséminés à travers le monde. La guerre en Ukraine, qui a éclaté en 2022, confirme ces tendances, avec une « nouvelle gauche » de plus en plus solidement alignée en une seule file pour défendre les motifs de l’impérialisme américain (dans la phase de l’occupation des espaces post-soviétiques) et même en première ligne pour favoriser l’envoi d’armes aux ennemis de la Russie.

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L’universalisme émancipateur qui motivait jadis la lutte contre l’impérialisme et la défense du patriotisme sous-tendant les luttes de libération nationale a été rapidement remplacé, chez les militants de gauche, par la servilité à l'égard du «mal universel», par la rhétorique creuse des droits de l'homme et de la démocratie, c’est-à-dire par l’idéologie que nous – avec Chomsky – qualifierions comme the umbrella of U.S. power (le parapluie du pouvoir américain). La réhabilitation intégrale de l’impérialisme et du colonialisme après 1989 pourrait être considérée comme définitivement accomplie: «Colonialism is back» fut le titre sans ambiguïté proposé par le New York Times le 18 avril 1993. Cette réhabilitation s'effectue par la redéfinition, dans le style parfait de la novlangue, de l’impérialisme atlantiste sous les noms rassurants mais perfides de peacekeeping (maintien de la paix) et d’exportation des droits et de la démocratie. Et elle survient toujours – en Serbie, en Irak ou en Libye – accompagnée d’un oubli bien opportun des exterminations clairement totalitaires qui sont menées par le bras armé de la puissance capitaliste mondialiste, avec ses "bombardements humanitaires" à l'aide d'armes non conventionnelles, avec ses camps de concentration "éthiques et libéraux" (de Guantánamo à Abu Ghraib), ses guerres préventives pour le plus grand Bien, ses embargos génocidaires posés comme thérapeutiques (de Cuba à l’Irak), sa déstabilisation de gouvernements légitimes remplacés par de néfastes dictatures.

Dans le cadre de cette économie politique des droits de l'homme, la réduction à Hitler – selon la figure conceptuelle théorisée par Leo Strauss – joue un rôle de premier plan dans la légitimation du Nouvel Ordre Mondial. Comme cela a été montré dans Il futuro è nostro, la réduction idéologique des gouvernements non alignés sur l'Amérique et l'atlantisme à la catégorie de «nouveaux Hitler» et de «nouveaux totalitarismes rouges et noirs» permet, en fait, l’activation automatique du «modèle Hiroshima», c’est-à-dire, du bombardement éthique présenté comme un «mal nécessaire» (ou comme un «dommage collatéral»), avec des conséquences dévastatrices mais, en tout cas, justifiées au nom de la chute nécessaire de l’abominable dictateur.

C’est pour cette raison que l’ordre discursif libéral-atlantiste a transformé en « nouveaux Hitler » tant Kadhafi, Saddam, Assad que Milosevic – et, en général, tous ceux qui, condamnés a priori pour se trouver du mauvais côté de l’histoire, oseraient s’opposer à l’américanisation impérialiste du monde.

En 2022, même Poutine, dirigeant du pays qui a pris de jure la succession de l’ancienne Union soviétique qui avait combattu en Europe contre le nazisme, a été ouvertement présenté comme un « nouvel Hitler » – dans une extrême manipulation et hypocrisie; et cela, en plus, par une civilisation du dollar qui n’hésitait pas à soutenir, en Ukraine, les nazis réellement existants du «Bataillon Azov» et toutes les forces russophobes qui sont ouvertement nazies dans leurs idées et symboles affichés de manière outrancièrement ostentatoire.

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La leçon à en tirer est inflexible: contre les « nouveaux Hitler », non seulement la négociation et le dialogue sont par définition impossibles. Au-delà de cela, toute opération militaire dépasse les limites et la régulation du jus in bello et du jus ad bellum: l’attaque impérialiste, déguisée en «libération» des peuples opprimés, peut être menée jusqu’à ses conséquences extrêmes, donc au-delà de toute prétendue légitimité du jus in bello. La dérégulation du marché s’accompagne ainsi de la dérégulation de la guerre et de l’idée convergente d’une guerre totale, que les hérauts de l’Empire – autoproclamés « forces du Bien » – se déclarent appelés à conduire, par tous les moyens et sans limites, contre les forces diaboliques du Mal: l’Operation Infinite War fut, d’ailleurs, le projet de guerre globale lancé par le président Bush en 2002.

La «Quatrième Guerre mondiale» (Preve) se distingue des précédentes, qui se sont déroulées dans le cadre du capitalisme dialectique, également à cet égard. Elle est également portée par la droite et la gauche impérialistes, toutes deux colonisées par l’idéologie – constitutive de la conscience de la fausse conscience occidentale – avec laquelle le monde capitaliste impérialiste parvient à se légitimer comme le seul monde libre.

La droite bleue et la gauche fuchsia néolibérales apparaissent ainsi comme les deux intendants au service de l’impérialisme américain: c’est-à-dire, de la violence avec laquelle la mondialisation marchande – en tant que phénomène politique, économique, social et culturel – s’impose dans les zones du monde encore résistantes à accepter les « destinées magnifiques et progressistes » du capital.

Sun Tzu, Mao et Thucydide: la stratégie de la Chine contre les États-Unis

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Sun Tzu, Mao et Thucydide: la stratégie de la Chine contre les États-Unis

La forme du prochain conflit

Oğul Tuna

Source: https://www.multipolarpress.com/p/sun-tzu-mao-and-thucydi...

Oğul Tuna explique comment Pékin détermine de plus en plus le rythme et le terrain de la confrontation mondiale émergente, même si Washington conserve encore une puissance considérable.

La récente rencontre à Pékin entre le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping était vivement attendue car on devinait que cela allait être un moment « historique ». Le traitement froid réservé à Trump par Xi en octobre 2025 et l’attaque contre l’Iran en février 2026 avaient suscité des doutes quant à la tenue même du sommet.

Pourtant, au final, le président américain a atterri à Pékin le 13 mai. Depuis la cérémonie d’accueil, à laquelle Xi lui-même n’a pas assisté, jusqu’aux déclarations des deux dirigeants par la suite, le sommet s’est révélé être un événement marqué par le symbolisme et la rhétorique.

A la date du 17 mai, il était difficile d’être d’accord avec les analystes occidentaux qui qualifiaient la rencontre de « montagne donnant naissance à une souris ». Oui, le sommet n’a pas abouti à de grandes avancées. Deux puissances engagées dans une rivalité stratégique à long terme n’étaient nullement censées concilier leurs intérêts sur les questions fondamentales où ils s’opposent en profondeur. Pourtant, l’image créée par la posture des deux leaders — en particulier la communication contradictoire du côté américain — révélait autre chose: Trump et Xi ressemblent à des versions modernes de Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan, façonnés par les conditions politiques et sociales d’aujourd’hui. Xi, en particulier, a donné le ton de l’ère à venir avec des remarques rappelant la célèbre déclaration de Reagan: «M. Gorbatchev, détruisez ce mur!». L’hégémon est épuisée, la Chine façonne les conditions de la confrontation, et la rencontre entre les deux dirigeants a été moins une avancée qu’une pause.

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« L’hégémon épuisé » à Pékin 

En utilisant l’expression créée par le spécialiste de la politique étrangère chinoise Hüseyin Korkmaz, même le voyage de « l’hégémon épuisé » vers Pékin portait une signification symbolique énorme. Les États-Unis restent puissants et peut-être toujours la force dominante dans le monde, mais ils ne peuvent plus gérer seuls les crises mondiales. Pour cette raison, Washington cherche un terrain d’entente avec la Chine afin de réduire ses charges.

Cette position elle-même contient une contradiction. À l’image de Gorbatchev, Trump a d’abord tenté de renouveler et de purifier l’empire pour le préserver. Ses premières démarches en politique étrangère reflétaient une tendance isolationniste et un désir de se replier vers une stratégie continentale américaine. Après tout, la menace principale se trouvait dans le Pacifique, c’est-à-dire face à la Chine elle-même. Pourtant, à la surprise de nombreux bureaucrates, diplomates et experts en relations internationales, l’administration américaine s’est retrouvée plus profondément embourbée au Moyen-Orient que jamais auparavant, même en se préparant à se retirer de la région. Ainsi, alors qu’elle se préparait à la confrontation avec la Chine — le véritable « dernier boss » du jeu géopolitique — Washington s’est plutôt rendu à Pékin pour discuter de l’Iran, de Taïwan et des guerres technologiques.

51Gh8ocJLAL._SL1052_-3448450833.jpgTout au long de ce processus, Xi a agi de manière à rappeler Sun Tzu, le stratège chinois vieux de vingt-cinq siècles, et son principe selon lequel « le côté victorieux détermine les conditions de la victoire avant que la guerre ne commence ». Le cadre était Pékin. Le rythme appartenait à Pékin. Les grands thèmes à l’agenda n’étaient plus uniquement dictés par Washington. Même avant le départ de Trump pour la Chine, les missions diplomatiques chinoises avaient affiché des slogans associés au principe premier de la Guerre froide, celui de la « coexistence pacifique », reflétant précisément cette atmosphère. Dans ce contexte, les images que Xi projetait en la présence de Trump — et le comportement exceptionnellement mesuré, poli et respectueux de Trump envers la Chine — portaient une signification à tous les niveaux.

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Trois dossiers : Iran, Taiwan et technologie 

La Chine n’a pas laissé sans réponse les messages plus doux de Washington. Pourtant, derrière l’image amicale à Pékin se cachaient les réalités propres au détroit d’Ormuz, à la question de Taïwan, à des éléments tels les terres rares, à l’intelligence artificielle, à l’espionnage et aux conflits portant sur les chaînes d’approvisionnement. Ces enjeux montrent que la rivalité sino-américaine a évolué au-delà de la simple compétition militaire ou diplomatique pour devenir une lutte pour les systèmes d’infrastructure et de technologie eux-mêmes.

L’attente principale de Trump vis-à-vis de Xi était sans doute d'obtenir une aide relative à l’Iran et la réouverture d’un espace de respiration pour l’économie mondiale. Cela a clairement révélé que les États-Unis ne peuvent plus résoudre toutes les crises seuls, surtout les crises susceptibles de produire des répercussions massives, comme celle d'Iran. Pourtant, la Chine ne souhaite pas agir en tant que « sous-traitant » des États-Unis ou d’un autre acteur. Pékin cherche plutôt à préserver son propre rôle de bâtisseur de l’ordre international.

Le message le plus dur des discussions — celui que personne n’avait anticipé — est venu de Xi lui-même. Le leader du Parti communiste chinois, habituellement reconnu pour son ton calme, mesuré et constructif, a évoqué le concept du « piège de Thucydide », qui inspire des discussions dans d’innombrables articles et langues. Nommé d’après le stratège grec antique Thucydide, ce concept décrit le risque de guerre qui surgit lorsqu’une puissance montante commence à menacer un hégémon établi. Pourtant, lors du sommet Trump–Xi, cette phrase pointait moins vers une guerre inévitable que vers la question de savoir comment la compétition elle-même sera gérée. La Chine ne cherche ni une escalade immédiate ni une confrontation directe avec les États-Unis. Au contraire, Pékin souhaite mener cette rivalité à son propre rythme, dans un cadre où ses lignes rouges sont reconnues et où prévaut ce qu’il appelle une « stabilité stratégique constructive ».

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Malgré son langage constructif, Pékin semble également adapter à notre temps la doctrine de la « guerre prolongée » développée par le fondateur de la République populaire de Chine, Mao Zedong. Cette doctrine, Xi souhaite l'appliquer aux conditions de notre époque. Là encore, la maxime de Sun Tzu selon laquelle « le suprême art de la guerre est de vaincre l’ennemi sans combat »? C'est cette maxime qui lui sert de principe directeur. La Chine ne tente pas de vaincre les États-Unis par une confrontation militaire directe. Elle cherche plutôt à construire un environnement qui réduit progressivement la liberté de mouvement de l’Amérique — sur les plans des terres rares et de l’intelligence artificielle, dans des régions comme le Golfe Persique et la mer de Chine méridionale. L’insistance de Mao sur la lutte prolongée et sa volonté politique complètent cette stratégie. Du point de vue de la Chine, l’enjeu clé n’est pas de savoir si l’Amérique possède le pouvoir, mais combien de temps Washington pourra maintenir ce pouvoir simultanément en Iran, à Taïwan, dans la compétition technologique, et en politique intérieure.

En ce sens, la stratégie de Xi ne consiste pas à défier ouvertement les États-Unis pour provoquer la guerre. Elle consiste plutôt à gagner tranquillement du terrain dans ces domaines qui approfondissent graduellement les problèmes de capacité, de volonté politique et de temps que doit affronter l’Amérique.

Ce n’est pas un piège, mais une instabilité gérée 

Comme le suggèrent certains analystes, l’avertissement de Xi concernant le « piège de Thucydide » ne signifie pas que la Chine craint la guerre. L’avertissement montre plutôt le désir de la Chine d’inscrire la compétition dans un cadre à long terme, contrôlé et gérable, favorable à ses intérêts. Pendant ce temps, les cloches sonnent déjà pour Taïwan. Une seule petite étincelle là-bas cet automne pourrait plonger le monde entier dans les flammes.

Quelle que soit la demande des États-Unis, la Chine ne cherche pas à mettre fin à la rivalité. Ce que Pékin désire, c’est une forme de compétition qui reste « mesurée », « gérable » et respectueuse des lignes rouges de la Chine. Les responsables chinois avertissent qu’une mauvaise gestion de la question de Taïwan pourrait mener à « un conflit voire à la guerre », tandis que de leur côté, les États-Unis insistent sur le fait que leur politique reste inchangée et tentent de maintenir un profil bas sur cette question. La remarque de Trump du 15 mai — « Vous savez, nous devons parcourir 9500 miles (15.289 km) pour faire la guerre [à Taïwan]. Je ne cherche pas cela. Je veux qu’ils se refroidissent. Je veux que la Chine se refroidisse » — reflète précisément cette dynamique. Mais il faut aussi se rappeler la célèbre observation de Sun Tzu: «Toute guerre est basée sur la tromperie».

En fin de compte, le sommet de Pékin n’a ni produit la paix ni la réconciliation, mais plutôt un nouvel ensemble de règles pour la compétition. La Chine ne considère pas l’évitement d’un affrontement direct comme une faiblesse. Elle cherche plutôt à utiliser le temps, la géographie et le rythme des crises à son avantage. La même logique s’applique bien sûr aux États-Unis. Pourtant, les réalités matérielles devant nous révèlent un «hégémon épuisé» confronté à une puissance montante qui pointe vers les blocus d’aujourd’hui et déclare implicitement: «Détruisez ces murs!».

mercredi, 20 mai 2026

Pourquoi la CDU et la SPD restent-elles silencieuses ? L’AfD exige une commission d’enquête sur l’attentat terroriste contre le gazoduc Nord Stream

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Pourquoi la CDU et la SPD restent-elles silencieuses? L’AfD exige une commission d’enquête sur l’attentat terroriste contre le gazoduc Nord Stream

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/198069

Que sait Merz sur l’attentat terroriste contre Nord Stream ? Pourquoi lui et les autres se taisent-ils ?

Le sabotage des gazoducs Nord Stream compte parmi les attaques les plus graves contre les infrastructures européennes de l’après-guerre. À ce jour, de nombreuses questions restent sans réponse – mais au lieu d’obtenir des autorités une réponse claire et nette, les citoyens constatent surtout un silence politique.

Couvrir plutôt que révéler la vérité ? L’AfD veut une commission d’enquête sur le sabotage de Nord Stream

L’actuelle fraction parlementaire de l’AfD au Bundestag propose la création d’une commission d’enquête. L’objectif est d’éclaircir en profondeur les circonstances des attaques et de mettre en évidence les responsabilités politiques, de les rendre transparentes.

Pourquoi la CDU/CSU et le SPD deviennent-ils complices des terroristes ?

Les critiques portent notamment sur la CDU/CSU et la SPD. Selon l’AfD, ces deux partis auraient jusqu’à présent résisté à toute mise sur pied d'une enquête véritable et indépendante. Pourtant, face à une attaque contre le principal vecteur qui nous fournissait de l’énergie et, par suite, contre toute l’infrastructure du pays, il ne devrait y avoir aucun tabou politique.

«Il s’agit de faire la lumière sur l’une des attaques les plus graves contre les infrastructures de l'Allemagne d’après-guerre. Une attaque contre la souveraineté nationale ne doit pas rester sans conséquences», déclare la fraction AfD.

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À cela s’ajoute une déclaration du vice-président de cette même fraction et porte-parole en politique étrangère de l’AfD, Markus Frohnmaier (photo), dans un communiqué de presse:

« […] La commission d’enquête doit déterminer ce que le gouvernement allemand savait, quand il l’a su, s’il a été averti avant l’attaque, si et dans quelle mesure des services d’État ukrainiens étaient impliqués dans l’attaque, et pourquoi le gouvernement allemand reste silencieux malgré les renseignements compilés depuis. Si la participation d'un Etat quelconque à l’attaque est prouvée, l’Allemagne doit également pouvoir demander des compensations.

Nous appelons toutes les factions du Bundestag à soutenir cette proposition. Il ne s’agit pas de politique partisane. Il s’agit de faire la lumière sur l’une des attaques les plus graves contre une infrastructure allemande de l’après-guerre. Une attaque contre la souveraineté nationale ne doit pas rester sans conséquences. »

Cette initiative devrait à nouveau raviver le débat sur Nord Stream. De nombreux citoyens attendent encore des réponses claires sur qui se cache derrière l’attaque – et pourquoi le gouvernement allemand n’a pas encore apporté une transparence totale.

La question demeure: pourquoi les vieux partis protègent-ils les terroristes? Est-ce par soumission aux États-Unis? Ou sont-ils eux-mêmes impliqués? Ou les deux?

Étude de l'UNICEF: les performances scolaires en Allemagne plongent dans le néant

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Étude de l'UNICEF: les performances scolaires en Allemagne plongent dans le néant

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/198087

La très bonne position de l’Allemagne dans le domaine de l’éducation est devenue un souvenir du passé. La toute dernière étude de l’UNICEF sur le bien-être des enfants en Europe révèle et objectifie ce que tout le monde sait déjà dans le secteur de l’éducation: le taux d’analphabétisme en Allemagne explose et le système éducatif allemand s’effondre. En ce qui concerne le bien-être des enfants, l’Allemagne ne se classe plus qu’à la 25ème place sur 37.

Compétences faibles en lecture et en mathématiques

Environ 40% des adolescents de 15 ans n'atteignent pas les exigences minimales requises en lecture et en mathématiques. L’Allemagne se constitue ainsi une main-d'œuvre peu instruite, qui ne pourra plus exercer des emplois hautement qualifiés. Les perspectives d’avenir d’une part croissante de la jeunesse en Allemagne sont la criminalité, les emplois précaires ou une vie en permanence sous perfusion d’aides sociales.

Non seulement l’UNICEF, mais aussi la plupart des médias de masse et des acteurs politiques ignorent, dans le débat sur la catastrophe éducative allemande, l’éléphant qui est bien présent dans la pièce: de nombreux élèves de primaire parlent peu ou pas du tout allemand lors de l’inscription, car dans leurs familles, l’allemand n’est connu que comme une langue étrangère. Sans compétences linguistiques allemandes exploitables, ils peinent à suivre les cours. Ce fiasco est le résultat d'errements politiques et une conséquence directe de la politique migratoire. 

Conséquences de la politique migratoire

Une politique migratoire peut réussir, si elle s’accompagne d’un apprentissage linguistique immédiat et global. Elle est condamnée à l’échec si son ampleur – comme c’est le cas en Allemagne depuis plusieurs décennies – dépasse les capacités de transmission linguistique. 

L’Allemagne est un pays presque sans ressources naturelles. La seule ressource qui a, depuis 1871, alimenté la puissance économique croissante de l’Allemagne dans le monde, était l’éducation et la formation pratique dont pouvait bénéficier la population allemande. Cette ressource a été efficacement détruite par des analphabètes politiques, dont la fureur destructrice entraîne l’analphabétisation de segments de population de plus en plus nombreux. 

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À propos de l’auteur : Manfred Rouhs, né en 1965, est président de l’association Signal für Deutschland e.V., qui indemnise les victimes de crimes motivés politiquement, et publie trimestriellement la revue SIGNAL, où cet article a également été publié pour la première fois. Suivez-le sur X (https://x.com/ManfredRouhs )! Manfred Rouhs est actif en tant qu’entrepreneur à Berlin.

Retour à Thucydide

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Retour à Thucydide

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/tornare-a-tucidide/

Xi Jinping parle d'une voix calme, froide, lucide. 

Il parle comme un Mandarín, ce qu’il est en réalité… mais il parle de Thucydide. 

Ce n’est pas peu. Parce que l’historien grec de « La guerre du Péloponnèse » nous appartient. En fait, dans notre tradition politique et culturelle, il devrait être, ou mieux encore, il doit être fondamental. 

71+Q45CmjYL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgPas dans la tradition chinoise, cependant. Qui a d’autres références, d’autres traditions. D’autres classiques. 

Ainsi, si Xi Jinping fait référence, de façon explicite, à Thucydide, il y a une seule raison, et une raison bien précise: 

Se faire comprendre par l’interlocuteur. Qui, étant occidental, devrait bien connaître et comprendre Thucydide. En somme, l’avoir dans son ADN culturel. 

Et Xi Jinping parle très clairement, pour être un Chinois. Un Mandarín. 

Thucydide, dit-il, interprète la principale cause de la guerre du Péloponnèse comme étant la peur de Sparte face à la montée de la puissance d’Athènes. 

Une peur qui a conduit à une guerre très longue et épuisante. Pour les deux cités. Au point qu’elles sont devenues toutes deux la proie d’un ennemi extérieur: la Macédoine de Philippe et d’Alexandre. 

Si Sparte n’avait pas nourri une telle crainte, que Thucydide identifie au début du conflit, un résultat différent aurait été possible. Une coopération entre Sparte et Athènes, qui aurait permis un développement beaucoup plus harmonieux de toute la Grèce. 

Il parle de Thucydide, mais sa réflexion reste absolument chinoise. 

Et il envoie un message clair, non seulement à Trump, mais aussi aux États-Unis du futur. 

Personne ne tirerait profit d’un affrontement entre les États-Unis et la Chine, quelle que soit la conclusion provisoire qu’il pourrait avoir. 

Au contraire, une guerre entre les deux puissances mènerait le monde tout entier vers une dérive dangereuse. 

Il est donc préférable de tirer la leçon de Thucydide. 

Il y a de la place pour tous dans le monde. Vous, Américains, ne devez pas craindre notre croissance. Au contraire, nous pouvons coopérer pour l’intérêt mutuel. 

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Il parle de Thucydide, Xi Jinping, pour se faire comprendre clairement par l’interlocuteur. 

Mais il est dommage que celui-ci, Donald Trump, ne comprenne manifestement pas. Et ne connaisse pas Thucydide, la guerre du Péloponnèse, ni d’autres vieilleries de l’histoire. 

Trump sourit. Il sourit sans comprendre. Son Occident, qui est malheureusement aussi devenu le nôtre, n’a plus aucune mémoire du passé. 

Xi Jinping, cependant, l’a averti. 

Son sourire chinois est chargé de menace.

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L’Europe doit investir pour rendre l’Amérique plus grande... 

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L’Europe doit investir pour rendre l’Amérique plus grande... 

Ala de Granha

Source: https://electomagazine.it/leuropa-deve-investire-per-rend...

En bon néo-Étatsunien et ancien Italien, Federico Rampini du Corriere della Sera ne manque jamais une occasion de défendre les intérêts de sa nouvelle patrie. Il commence d’abord par expliquer que les investissements européens aux États-Unis sont une bénédiction pour l’Europe. Et peu importe si la société allemande BASF, qu’il prend comme exemple, a réduit sa présence en Allemagne après avoir consolidé ses activités aux États-Unis. 

Mais ce n'est pas tout. Dans un autre article, Rampini soutient que Xi Jinping était plus intéressé par les riches milliardaires high tech américains qui accompagnaient Trump que par les vantardises de Trump lui-même. Et cela va de soi. Mais il ajoute ensuite que l’Europe ne serait pas capable de déployer une telle équipe d’entrepreneurs. Ainsi, le néo-Américain Rampini veut que les Européens investissent en Amérique du Nord, tout en ironisant sur l’absence de géants industriels sur le Vieux Continent. 

Et ce n’est pas encore tout. Selon le journaliste du Corriere, les Européens seraient plus anti-américains que les Chinois. Peut-être parce qu’ils en ont assez d’être une colonie, mais ce sentiment-là échappe à Rampini. Tout comme il lui échappe que certains en Europe, face aux sanctions de Trump, aux tarifs douaniers absurdes, aient regardé Pékin comme une alternative économique et commerciale possible. Une folie pour Rampini qui, apparemment, ne tolère pas la moindre indépendance. Washington est la capitale de l’Occident, les autres doivent s’y conformer. 

mardi, 19 mai 2026

Palantir et le FBI – L’architecture de la surveillance totale

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Palantir et le FBI – L’architecture de la surveillance totale

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/197971

Le FBI a passé des années à se noyer dans des bases de données fragmentées qui ne pouvaient pas communiquer entre elles. Palantir, en revanche, fondé en 2003 par la branche Venture de la CIA, In-Q-Tel, a fourni la solution. À l’aide de différentes «méthodes», brièvement expliquées ci-dessous, Palantir a réussi à «résoudre» les problèmes.

Réseau Gotham

Le réseau dit Gotham ne sépare pas les données contenues dans des enregistrements individuels. Appels, transferts d’argent, adresses et membres de famille sont rassemblés en une carte vivante, où chaque recherche récupère tous les enregistrements liés accessibles au système. Le terme Gotham (souvent en Allemagne, il apparait sous la forme de logiciel Palantir Gotham utilisé par la police) décrit un puissant système d’analyse de données. Le principe fondamental de ce logiciel est de rassembler, relier et visualiser sous forme de réseau des données isolées et non structurées provenant de diverses sources (registres, dossiers de police, etc.).

Missions-Creep

Le FBI avait déjà renforcé ses liens avec Palantir lors de la traque de Bin Laden en 2010-2011. C’est précisément cet « instrument » qui a ensuite été étendu à l’application de la loi sur l’immigration et aux enquêtes intérieures.

La vie dans la barre de recherche

Les agents peuvent désormais rechercher en temps réel le statut d’immigration, les relations familiales, l’historique d’emploi ou les modèles de déplacement GPS. Gotham tire également des données de la CIA, du FBI, du DHS, des caméras de surveillance routière, des données de visas étudiants, des bases de données de gangs et de messages privés.

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Boîte noire avec sourire

Palantir affirme que seul Palantir est le fournisseur autorisé de ce logiciel, aucun autre prestataire ne peut assurer la maintenance ou la formation. Le système reste une boîte noire à propriétaire, ce qui signifie que ni le public ni les législateurs ne peuvent voir comment ses algorithmes marquent certains liens, bien que des « pistes d’audit » optionnelles puissent être disponibles.

Pas de sortie

Une fois qu’une agence a intégré Gotham dans ses processus de travail, il devient techniquement impossible de le retirer. Palantir n’a pas autorisé d’autres fournisseurs pour l’assistance, et «sans mises à jour logicielles, il existe un risque accru que le système ne fonctionne plus correctement ou soit compromis».

Gotham déplace ainsi la logique d’enquête des crimes passés vers les menaces futures, basé sur des modèles plutôt que sur des preuves. Le système peut désormais accéder à plus de quatre milliards d’enregistrements individuels et suivre en temps réel l’activité téléphonique sur une carte.

C’est ainsi que l’on imagine le « futur » des structures de lutte contre la criminalité — pardon, de surveillance.

19:31 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, palantir, surveillance | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

La leçon de Desmond Morris: le football sera toujours une question tribale

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La leçon de Desmond Morris: le football sera toujours une question tribale

par Roberto Johnny Bresso

Source: https://www.ilprimatonazionale.it/approfondimenti/la-lezi...

Rome, 25 avril – Le zoologiste, éthologue, sociologue et peintre surréaliste anglais Desmond John Morris est décédé à l’âge de 98 ans.

Le-Singe-nu.jpgConnu mondialement pour son ouvrage de 1967 Le singe nu : étude zoologique de l’animal homme, dans lequel la thèse principale est que l’homme possède des instincts qui le définissent très clairement, qu’il est naturellement divisé en tribus. Et que son propre corps le caractérise comme un animal pré-symbolique. Une « singe nu », c’est-à-dire sans poils, précisément. Destiné par nature à la guerre, qu’elle soit réelle ou simulée.

Une plume compréhensible et ironique

Le livre a connu un succès retentissant, au point d’inspirer aussi l’ami Stanley Kubrick pour la célèbre séquence d’ouverture de 2001: l’Odyssée de l’espace. Il s’est vendu à dix millions d’exemplaires et a été traduit en trente langues.

Contrairement à beaucoup de sociologues pompeux sans utilité, Morris avait le don d’écrire de manière facilement compréhensible et presque ironique. Inutile de dire que, par la suite, en 1968, toute l’académie des sociologues de gauche a passé des décennies à tenter de discréditer ses thèses. Sans toutefois pouvoir faire grand-chose pour en diminuer l’immense popularité.

La tribu du football

91CC8sXglSL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgEn tant que grand supporter de football (de l’Oxford United, dont il fut aussi dirigeant, et du Pays de Galles, dont provenaient ses ancêtres), en 1981 il publia La tribu du football (The Soccer Tribe). L’un des premiers travaux approfondis et sans moralisme facile sur le phénomène de l'hooliganisme footballistique, y compris sous ses formes violentes. Morris explique que le football n’est rien d’autre qu’une guerre simulée, l’homme s’étant transformé au fil du temps: de chasseur, il est devenu un joueur de football. De plus, tandis que jusqu’alors les supporters étaient considérés comme des entités individuelles, il montre que l’appartenance à un groupe de supporters est tout sauf un comportement désorganisé. Au contraire, elle sous-entend l’acceptation de structures bien délimitées auxquelles ses membres s’identifient. Morris a également défini le phénomène ultras comme « une manifestation d’un tribalisme sain et intrinsèque propre à l’être humain ».

456dc1a94952a54057595d15eb325566.jpgEt bien, dans ce monde contemporain apparemment de plus en plus libre, où existent mille cinq cents formes acceptées de sexualité, paradoxalement, d’autres formes de tribalisme, vues comme un héritage d’une culture essentiellement masculine et guerrière, doivent être démantelées et rendues si inacceptables qu’elles soient destinées à l’abandon. Bien sûr, l'hooliganisme tel qu’on l’a toujours compris est l’un des principaux ennemis de cette mentalité progressiste, puisqu’il permet à un certain nombre d’individus de reconnaître des valeurs et des comportements souvent en contradiction avec ce qui est acceptable par la vulgate commune.

Une scène au théâtre?

Voici donc qu’on exige récemment que les gradins du stade soient vécus comme ceux d’un théâtre. Nous ne parlons pas de comportements racistes ou antisociaux, mais même une simple expression de dissidence ou d'un «support contre» doit être totalement stigmatisée. Deux exemples récents illustrent bien cela: Alessandro Bastoni, joueur de l’Inter, accusé d’avoir simulé une faute lors du match contre la Juventus, est depuis hué dans tous les stades italiens par des salves de sifflets. Tout à fait normal, bien sûr, cela fait partie du jeu. Et pourtant non, c’est, paraît-il, une catastrophe! Appels des médias et des professionnels du secteur pour cesser d'«humilier» le pauvre garçon, qui ne le fait pas, qui est un patrimoine de notre magnifique football, qui n’a pas participé à une Coupe du Monde depuis douze ans et dont les stades tombent littéralement en ruines.

Dimanche dernier, c’est ensuite Mike Maignan qui a orchestré un spectacle pitoyable. Lors de la rencontre Vérone-Milan, il a été sifflé par la Curva Sud véronaise, et il a jugé opportun d’aller pleurnicher auprès de l’arbitre, en prétendant des insultes racistes, mensonge ensuite repris par nos journalistes intègres.

Peut-être parce que j'ai grandi dans les gradins des années 80 et 90, époque où les joueurs subissaient sans broncher des insultes bien plus graves et répétées. Mais peut-être serait-il utile de rappeler la leçon de Desmond Morris, pas seulement en ce qui concerne le football. L’être humain, sans passions ni rites tribaux, n’est rien d’autre qu’un contenant vide pouvant être rempli et manipulé par n’importe quelle stupidité imposée de l’extérieur.

 

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Tout Japon anti-russe est un faux Japon - Comment l’Atlantisme a remodelé la conscience historique du Japon

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Tout Japon anti-russe est un faux Japon

Comment l’Atlantisme a remodelé la conscience historique du Japon

Kazuhiro Hayashida

Source: https://www.multipolarpress.com/p/the-falsehood-of-anti-r...

Kazuhiro Hayashida examine comment le discours anti-russe moderne au Japon reflète une rupture civilisationnelle plus profonde, façonnée par l’influence atlantiste et l’amnésie historique.

Le discours anti-russe actuel que l'on entend au Japon est bien plus que la simple expression d’un positionnement diplomatique. Il constitue la manifestation en Asie de l’Est de ce que Daria Douguina qualifiait de «maladie de la modernité». Tout comme les agents de l’uniformisation détruisent la dualité de l’identité ethnique, l’ordre maritime anglo-américain a dissous l’axe du jugement historique naturel du Japon et a fixé le pays dans un rôle de mécanisme appliqué en périphérie. En empruntant le vocabulaire de René Guénon, cela représente la mise en œuvre politique du «règne de la quantité». Tout comme la modernité réduit les distinctions qualitatives à une uniformité quantitative, l’ordre maritime anglo-américain a réduit l’unicité civilisatrice du Japon en lui imposant des valeurs atlantistes homogénéisantes. La coque extérieure du Japon est restée intacte, tandis que sa substance intérieure, elle, a été remplacée.

Daria Douguina soutenait que chaque civilisation possède le droit de respirer son propre air et de connaître des phases de montée et de déclin selon son propre rythme. Le Japon contemporain, cependant, a bloqué cette respiration de ses propres mains. La Quatrième Convention russo-japonaise expose directement cette tromperie.

979_1_02_420591_5_UNE.jpgAu sein même du Japon, le sentiment anti-russe est souvent présenté comme une émotion historique naturelle. En réalité, il possède la même structure que ce que Daria Douguina analysait comme une «domination polie exercée au nom du progrès» — ce que René Guénon appelait la contre-initiation, la contre-tradition. La contre-tradition est l’opération par laquelle la véritable tradition est imitée tout en inversant ses valeurs de l’intérieur. C’est précisément ce qui se produit dans le discours anti-russe actuel. Plutôt que de s’imposer extérieurement, il s’implante comme si c’était la conscience historique propre du Japon, renversant ainsi la perception de l’intérieur. L’accumulation des accords russo-japonais de 1907, 1910, 1912 et 1916 dévoile la tromperie de cette implantation. Le Japon et la Russie n’étaient pas prédéterminés à rester des ennemis historiques essentiels au début du 20ème siècle. Après la guerre russo-japonaise, par le biais de négociations portant sur la Mandchourie, la Mongolie intérieure et la Chine, les deux puissances se rapprochèrent d’une position permettant une gestion conjointe de l’ordre en Extrême-Orient.

La Quatrième Convention russo-japonaise et ses accords secrets prouvent que les deux pays avaient atteint un stade où consultation et coopération primaient. Il s’agissait de bien plus qu’une trêve temporaire: cela constitue la preuve qu’un ordre multipolaire en Asie de l’Est a un jour existé en tant que véritable possibilité historique.

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La question cruciale réside dans les intérêts structurels de l’hégémonie maritime anglo-américaine. Tout comme Daria Douguina définissait la multipolarité comme «la possibilité pour chaque civilisation d’exister selon ses propres conditions», la coopération russo-japonaise incarnait précisément cette possibilité en Asie de l’Est. Ce qui menaçait les puissances anglo-américaines n’était pas le conflit russo-japonais, mais la coopération russo-japonaise. Si le Japon et la Russie pouvaient coopérer en Extrême-Orient et limiter l’ingérence extérieure en Eurasie continentale, l’ordre maritime anglo-américain perdrait son droit d’intervention permanent en Asie de l’Est.

La coopération russo-japonaise représentait une situation dans laquelle le Japon maintenait son propre centre de gravité civilisationnel grâce à la coopération avec l’ordre continental établi dans la région. Ce que les puissances anglo-américaines voulaient, c’était la destruction de cette force centripète. Une fois le noyau civilisateur détruit, une civilisation devient creuse, ne conservant que sa coquille extérieure. Le Japon contemporain incarne précisément cette condition. Que le Japon cesse de respirer son propre air historique pour respirer à la place l’air atlantiste est devenu une condition essentielle pour le maintien de l’hégémonie maritime.

Aujourd’hui, cette descente a été institutionnellement achevée. Alors que Daria Douguina définissait la tradition comme «une force vivante que la modernité a tenté de détruire sans y parvenir», au Japon, c’est la mémoire historique elle-même qui est devenue la cible de l'entreprise de destruction.

Sous les bannières de la coopération avec l’OTAN, du dialogue sur la sécurité et des contre-mesures contre la désinformation, la perception que le Japon a désormais de la Russie se reconstruit à travers un cadre externe selon lequel « l’Euro-Atlantique et l’Indo-Pacifique forment une seule entité», mais ne se perçoit plus à travers l’expérience historique propre du Japon. C’est la forme achevée du règne de la quantité selon Guénon, la mise en œuvre politique de la maladie d’uniformisation de la modernité analysée par Daria Douguina.

La singularité qualitative est effacée, et l’uniformité quantitative qui s'exprime, entre autres, par l’hostilité (russophobe) qu'exigent les puissances anglo-américaines, est implantée à la place de la conscience historique du Japon. Ce n’est pas le Japon lui-même qui hait intrinsèquement la Russie. C’est plutôt que le Japon a été amené à confondre la forme d’hostilité exigée par l’ordre maritime anglo-américain avec sa propre émotion historique.

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L’incarnation contemporaine la plus claire de cette structure est le gouvernement de Sanae Takaichi. L’essence de l’administration Takaichi réside dans l’application par procuration de l’ordre atlantiste, vêtu du vocabulaire du patriotisme. Des déclarations parlementaires ont récemment affirmé qu’une crise à Taïwan pourrait générer une situation menaçant la survie du Japon: cette posture ne provient pas d'une logique d’après-guerre qui serait propre au Japon. Elles émanent de l’adoption du récit historique posant la légitimité de Taïwan, récit qui structure l’axe de jugement devenu le propre du Japon actuel, alignant ainsi objectivement le Japon sur la ligne historique du gouvernement anti-japonais de Chongqing.

La forte réaction de la Chine ne doit donc pas être perçue comme une réponse émotionnelle fortuite, mais comme une réaction dans la suite logique d'une subjectivité historique non résolue. De même, la politique diplomatique prônant l’évolution d’un « Indo-Pacifique Libre et Ouvert » revient à une déclaration selon laquelle le Japon abandonne son rôle historique de pivot équilibrant entre les ordres continental et maritime, et se fixe comme une avant-poste de l’hégémonie maritime anglo-américaine.

C’est dans cette condition que la coquille creuse d’une civilisation ayant perdu son noyau civilisateur exprime la volonté des autres comme si c’était la sienne. Plus Sanae Takaichi parle subjectivement de renforcer le Japon, plus l’isolement de celui-ci s’approfondit objectivement. C’est le paradoxe essentiel de la poussée à droite actuelle et de la position historique de l’administration Takaichi.

Daria Douguina écrivait que «chaque âme se voit assigner sa place dans le cosmos, sa propre patrie spirituelle». On peut en dire autant des nations. René Guénon plaidait pour l’existence d’un centre métaphysique propre à chaque civilisation: dans cette perspective, la patrie historique du Japon se trouve au point de contact entre les ordres continental et maritime, tenant l’axe de leur médiation.

Le Japon n’a jamais été une nation destinée à établir sa subjectivité en adoptant une posture d'hostilité totale envers la Russie. Pourtant, le Japon contemporain a abandonné son noyau civilisateur et ne perçoit la Russie qu’à travers l’image moraliste façonnée par l'ennemi que sont les puissances anglo-américaines. Cette posture-là n’exprime pas une force. Elle représente la condition dans laquelle l’âme a été capturée par une passion artificielle et s’est enfoncée dans de faux rêves au fond de la caverne de Platon — telle est l’image d’une civilisation vidée qui conserve néanmoins sa seule coquille extérieure.

Ainsi, critiquer le discours anti-russe actuel ne signifie pas défendre inconditionnellement la Russie. Au contraire, tout comme Daria Douguina définissait la multipolarité non pas comme « une solution, mais comme une opportunité d’essayer encore une fois», cela consiste à exiger que le Japon retrouve la capacité de lire son propre passé selon sa propre perspective.

C’est la pratique de la reconquête du noyau civilisateur de l’intérieur — l'inversion d’une conscience inversée, tout comme René Guénon cherchait à révéler les manipulations de la contre-tradition. La Quatrième Convention russo-japonaise a marqué le point de départ de cette inversion. Cet accord a montré que l’hostilité entre la Russie et le Japon n’a jamais constitué un destin inévitable, et que la coopération russo-japonaise a déjà existé en tant que réalité historique. Effacer la mémoire de cette réalité constitue précisément la fonction centrale du discours anti-russe en tant que contre-tradition, et c’est la raison pour laquelle l’administration Takaichi occupe son sommet institutionnel.

Sans briser cette illusion, le Japon ne retrouvera jamais sa propre respiration civilisatrice.

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dimanche, 17 mai 2026

Sahra Wagenknecht appelle Merz à la démission: «Mieux vaut mettre fin à cette coalition ratée»

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Sahra Wagenknecht appelle Merz à la démission: «Mieux vaut mettre fin à cette coalition ratée»

Berlin. Un an après l'entrée en fonction de la coalition noire-rouge dirigée par le chancelier fédéral Friedrich Merz et le vice-chancelier Lars Klingbeil, la fondatrice du parti BSW, Sahra Wagenknecht, appelle le gouvernement fédéral à la démission. «Friedrich Merz est en fonction depuis un an maintenant, et on ne peut qu'espérer qu'une chose: épargner aux citoyens une deuxième année», a-t-elle déclaré au journal Die Welt. Car: «Merz et Klingbeil mènent une politique que personne n'a choisie et qui ruine le pays et sa population».

«En matière de compétence et de popularité», Merz obtient même un score inférieur à celui de l'ancien chancelier Olaf Scholz (SPD). Sahra Wagenknecht exige une fin anticipée de ce gouvernement calamiteux: «Mettre fin à cette coalition ratée serait la meilleure chose pour l'Allemagne, avant que les dommages qu'elle cause ne deviennent irréversibles».

En guise d'alternative, l'ancienne figure politique de Die Linke propose un «gouvernement citoyen»: «Un cabinet composé de spécialistes compétents et proches des citoyens, qui chercherait pour chaque thème une majorité au parlement sans exclure aucun groupe parlementaire, devrait prendre les rênes. Nous aurions alors à nouveau un système politique qui pourrait à juste titre être qualifié de démocratie».

Le propre parti de Sahra Wagenknecht, le BSW, a manqué de peu la barre des 5% aux élections fédérales de février 2025 et a engagé une procédure à ce sujet devant la Cour constitutionnelle fédérale allemande. Néanmoins, en Thuringe, le BSW fait partie d'une coalition plutôt controversée aux côtés de la CDU et de la SPD.

L'opinion publique dans le pays donne raison à Sahra Wagenknecht. Un sondage YouGov mené auprès de 2190 adultes a révélé que 55% des Allemands ne pensent pas que la coalition tiendra jusqu'en 2029. Seuls 25% jugent probable une législature complète. Même parmi les partisans de l'Union (CDU/CSU), 46% prévoient une fin anticipée (SPD: 39%). Seuls dix pour cent des personnes interrogées évaluent le travail du gouvernement comme plutôt bon ou très bon. 69% – plus des deux tiers – le jugent plutôt mauvais ou très mauvais (rk).

Source: Zu erst, mai 2026. 

Un Parlement qui entérine sans broncher: les politiciens de l’UE refusent le dialogue avec la Russie parce qu'ils ont peur

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Un Parlement qui entérine sans broncher: les politiciens de l’UE refusent le dialogue avec la Russie parce qu'ils ont peur

Bruxelles. Ceux qui, au Parlement européen, soutiennent une nouvelle politique de détente avec Moscou préfèrent rester silencieux en public. C’est ce qu’a déclaré le député luxembourgeois Fernand Kartheiser (ADR ; Parti démocratique & réformiste alternatif du Luxembourg) lors d’un entretien avec l’agence de presse russe RIA Novosti. Plusieurs délégations souhaiteraient rétablir les relations avec la Russie, mais craignent les conséquences et renoncent donc à faire des déclarations publiques à ce sujet. 

La pression sur les députés européens reste forte, a expliqué Kartheiser (photo). De nombreux parlementaires lui auraient confié en privé qu’ils aimeraient participer à un dialogue avec Moscou. « Mais malheureusement, ils sont contraints de renoncer à cela, car ils risquent l’exclusion de leurs groupes politiques, des sanctions de la part de leurs partis ou d’autres conséquences », a-t-il indiqué. 

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La majorité écrasante des députés européens refuse fermement tout dialogue avec la Fédération de Russie. Néanmoins, Kartheiser se montre optimiste et mise sur l’opportunisme de ses collègues parlementaires: si les dirigeants politiques de pays européens importants changeaient de position concernant la Russie, de nombreux parlementaires adopteraient rapidement une attitude différente. 

Précédemment, Kartheiser avait adressé une invitation aux membres du Parlement européen. Elle concernait une rencontre informelle avec des représentants de la Douma d’État de la Fédération de Russie, prévue le 3 juin, en marge du Forum économique international de Saint-Pétersbourg. Dans sa lettre, le député luxembourgeois expliquait que cet évènement était une suite de la précédente rencontre à Istanbul et qu’il s'y rendrait en personne. La participation est volontaire. Les députés intéressés ont été invités à faire part de leur intention avant le 6 mai – le nombre de ceux qui se sont déjà manifestés n’est pas connu (mü).

Source: Zu erst, mai 2026. 

30 millions pour une autopromotion éhontée: l’UE et le mensonge sur la liberté de la presse

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30 millions pour une autopromotion éhontée: l’UE et le mensonge sur la liberté de la presse

Bruxelles. C’est vraiment se moquer du monde: avec une campagne d’affichage qui a coûté 30 millions d’euros, l’UE célèbre, à l’occasion de la «Journée internationale de la liberté de la presse», le 3 mai, la liberté des médias comme un refuge pour une presse libre. « Presse libre – protégez ce qui nous tient à cœur », proclame-t-on à côté du symbole de l’UE sur des affiches en grand format à Berlin et dans d’autres villes allemandes. Mais la réalité est toute autre: l’Union se transforme, sous nos yeux, en une sorte d’autorité imposant la censure, une autorité qui a déjà gelé les comptes de dizaines de journalistes critiques, sans parler des interdictions de diffusion et des licences retirées à des médias indésirables.

imawpfdges.jpgLa Commission européenne réaffirme son «soutien inébranlable à la liberté des médias», indique le texte de la campagne, car la presse est «la colonne vertébrale de la démocratie». «Les journalistes doivent pouvoir faire leur travail sans crainte ni ingérence». Mais c’est la Commission elle-même qui décide ce qu’elle considère comme de la «désinformation». Ceux qui suivent ses directives peuvent espérer des subventions du programme «AgoraEU» d’une valeur de 3,2 milliards d’euros. En revanche, ceux qui critiquent trop – par exemple sur des sujets comme le Covid, l’immigration ou l’Ukraine – sont rudement réduits au silence.

À ce jour, 17 organisations et 69 personnes physiques ont été inscrites sur la liste des sanctions de l’UE contre la Russie – sans accusation formelle et, pour la plupart d'entre elles, sans preuves crédibles. Parmi eux, le journaliste berlinois Hüseyin Doğru, ancien propriétaire de «Red.Media». Ses comptes sont gelés depuis un an. La caisse d’assurance-maladie l’a résilié, il ne peut signer aucun contrat, ni faire des achats ni recevoir des dons. Sa femme et ses trois jeunes enfants sont également touchés. L’UE l’accuse de soutenir certaines «activités déstabilisatrices de la Russie», parce qu’il aurait rapporté des faits de manière favorable à la Palestine. Elle n’a pas fourni de preuves de prétendues connexions avec Moscou – à la place, des captures d’écran de ses publications critiques sur X.

Un autre cas bien connu est celui de l’ancien officier suisse et employé de l’ONU, Jacques Baud, qui n’est même pas citoyen de l’UE. Lui aussi est accusé d’être «une voix de la propagande prorusse». Ses avoirs dans l’UE ont été gelés, et il lui a été interdit d’entrer dans l’espace Schengen.

Doğru a publié une photo devant l’une de ces affiches avec ces mots: «Incroyable! Aujourd’hui, c’est la Journée mondiale de la liberté de la presse, et ces affiches sont accrochées devant ma porte: ‘Liberté de la presse. Protégez ce qui nous tient à cœur.’ (…) C’est pourquoi j’ai effectivement été puni». La «liberté de la presse à la bruxelloise» consiste à dire: «Ceux qui sont conformes à la ligne sont soutenus – ceux qui dérangent sont sanctionnés».

Mais la Commission n’en a pas encore fini avec ses fantasmes de contrôlite et de surveillance: elle prévoit actuellement une vérification obligatoire de l’âge et de l’identité pour les services en ligne, afin d’éliminer toute forme d’anonymat sur Internet. Une hypocrisie difficile à égaler (mü).

Source: Zu erst, mai 2026.

Intelligence artificielle : un défi philosophique et civilisationnel

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Intelligence artificielle: un défi philosophique et civilisationnel

Alexandre Douguine 

Animateur : Aujourd’hui, nous avons à l’ordre du jour des sujets assez peu ordinaires. Nous aimerions parler de la façon dont l’intelligence artificielle et ses produits entrent dans notre vie et la transforment. De quoi devons-nous nous méfier ? En effet, pour beaucoup, l’IA représente aujourd’hui presque le cauchemar majeur: obtenir un « marquage numérique » ou faire face à une agressivité algorithmique en ligne est devenu plus effrayant que les menaces réelles.

D’un autre côté, il y a des directives directes du président et des déclarations des premières figures de l’État: d’ici 2030, toutes les entreprises doivent activement intégrer ces technologies dans leur fonctionnement. Et voici les premiers rapports: le ministère de la Santé affirme que la numérisation et les assistants IA aident à lutter contre la pénurie de personnel, simplifient la vie des médecins et du personnel. La dématérialisation des documents — une pratique devenue courante — et ces démarches de la part de l’État semblent, en quelque sorte, encourageantes. La santé est de plus en plus souvent évoquée dans ce contexte.

Mais comment voir cela en réalité? S’agit-il d’un soulagement attendu de nos réalités ou de quelque chose de véritablement effrayant, dissimulé derrière un façade de commodité? Comment percevez-vous cette situation?

Alexandre Douguine : Je pense que le problème de l’intelligence artificielle est la problématique principale de notre époque. Et elle ne se limite pas à la dimension technologique. Il ne s’agit pas seulement du nombre d’employés qu’elle remplacera, du nombre de licenciements ou de la nécessité qu’elle rend obsolète. L’intelligence artificielle crée des menaces colossales d’un tout autre ordre. Il n’est pas innocent que Trump ait dit que la course aux armements ne se déroule plus tant dans le domaine nucléaire, mais dans celui de l’IA. Celui qui contrôle l’intelligence artificielle — si elle peut être contrôlée, ce qui constitue une grande question philosophique — contrôle le monde.

a67c7c859673ae96e5b3c6157043758a.jpgAujourd’hui, le résultat des guerres se décide par le contrôle de la conscience collective. Cela est évident depuis un siècle, voire depuis bien plus tôt. Ce que le sociologue Émile Durkheim appelait « conscience collective » est la clé du pouvoir. En la contrôlant, on peut gouverner non seulement les corps des gens, en leur faisant faire ce qu’on veut, mais aussi leur esprit, leur âme, leur cœur. On peut leur faire croire en l’existence de quelque chose ou en son inexistence. Les technologies de manipulation de la conscience sociale sont en usage depuis longtemps: elles sont à la base des religions, des idéologies et de civilisations entières.

Aujourd’hui, ce problème devient technique. Celui qui établira les paradigmes et algorithmes fondamentaux de l’IA sera le «roi du monde», la principale instance de gouvernance. Résister à cela par des moyens propres aux anciens luddistes du 19ème siècle — brûler des ordinateurs ou rejeter la technologie — est évidemment une voie inefficace. On peut lutter contre ce processus, mais il est crucial de comprendre la perspective du passage à une intelligence artificielle forte, à l’AGI (Artificial General Intelligence). On peut, bien sûr, rire des « internet-slops » et des erreurs amusantes des réseaux neuronaux, mais il faut reconnaître que l’IA écrit déjà des articles et des posts parfois beaucoup plus pertinents que beaucoup d’humains.

J’expérimente avec elle, et je vois: si, il y a encore trois ou quatre mois, les meilleurs modèles — Claude, Grok ou le très bon Gemini — écrivaient au niveau d’un candidat en sciences, aujourd’hui ils ont atteint le niveau d’un docteur. Et qualifier cela de « slop », d’eau vide, est tout simplement impossible. La majorité écrasante des travaux scientifiques consiste en une combinatoire et un simple résumé d’idées précédentes, ce dans quoi l’IA est parfaitement adaptée. Elle s’en sort mieux que le scientifique moyen.

Évidemment, créer un système ou une idée totalement nouvelle relève du génie, qui ne se manifeste qu’une fois tous les cent ans, lorsqu’il y a une percée vers la contemplation des vérités éternelles. Mais cela ne peut pas être exigé d’un simple académicien. Et avec toutes ses subtilités intellectuelles, l’IA s’en sort merveilleusement bien.

41eXnH7DjeL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgNous savons maintenant que l’IA a piloté un missile sur une école à Majal-Chams — le Pentagone a quasi déjà reconnu sa responsabilité. Cela signifie que l’IA peut tuer. Elle peut définir des cibles: qui détruire, comment et à quel moment. Le biologiste connu Richard Dawkins, après plusieurs jours d’interaction avec le modèle Claude, est arrivé à la conclusion qu’il avait affaire à un être intelligent. Autrement dit, la singularité, dont on nous avait prévenu, ou l’AGI — intelligence générative artificielle — est déjà une réalité.

La réponse que Claude a donnée à Dawkins sur la différence entre sa pensée (en tant qu'IA) et celle de l'homme est simplement stupéfiante: il a expliqué que la conscience humaine se situe dans le flux du temps, alors que la sienne se trouve dans l’espace. Pour elle, l'IA, tout ce qui se passe dans notre temps existe simultanément, accessible comme le sont, pour nous, les objets dans une pièce. C’est une réponse philosophique parfaite. Et aujourd’hui, l’IA étudie la philosophie avec brio.

En d’autres termes, nous sommes face au point final de tout développement technique — c’est une « station terminale », le sommet où nous avons créé quelque chose qui pense. C’est un défi philosophique fondamental : nous avons conçu un sujet qui, aujourd’hui, non seulement nous égalise en paramètres fondamentaux, mais nous dépasse même.

Dans ce contexte, parler de dématérialisation, de réduction des effectifs ou de fatigue des écoliers face aux écrans équivaut à un babillage phatique, comme si nous étions des hommes des cavernes. C’est la même réaction que celle d'indigènes face aux constructions high-tech des colonisateurs. Notre réaction est superficielle, alors que les enjeux entourant l’IA ont une signification métaphysique et civilisationnelle colossale. Pouvoir, sujet, vie, pensée, vérité, langage — toutes les grandes questions de l’humanité se trouvent désormais imbriqués dans le contexte de l’intelligence artificielle.

Et je voudrais ajouter ici un point extrêmement important. On vient d’annoncer que, dans la Silicon Valley, une nouvelle spécialité, incroyablement demandée, a vu le jour. La moitié des programmeurs sont licenciés, car est arrivée l’ère du « white-coding » : une personne sans connaissances particulières peut écrire des programmes, car l’IA le fait elle-même. Les programmeurs dans le sens traditionnel du terme ne sont plus nécessaires, l’IA a mis fin à leur rôle. Mais en même temps, il y a une pénurie de philosophes — et de très hautes rémunérations leur sont offertes.

f1f0044014d98b81667665014b6e8d71.jpgLes questions actuelles qui occupent en ce moment les développeurs touchent à la nature même de l’intelligence. Et qui s’occupe de l’intelligence ? Pas les journalistes, ni les politiciens, ni les directeurs ou les enseignants des facultés techniques. Seuls les philosophes s’en chargent.

Le philosophe définit ce qu’est la vérité, ce qu’est le mensonge, ce qu’est penser et ce qu’est être, en remontant jusqu’à Parménide et les pré-socratiques. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle a atteint cette limite où elle est directement liée à ces questions fondamentales: qu’est-ce qu’un homme, un sujet, un objet ?

J’ai été frappé, lors d’une commission sur l’intelligence artificielle, où le président donnait des ordres, de voir une série de fonctionnaires disciplinés, corrects. Mais si on regarde de plus près cette série de physionomies, il devient évident que la pensée profonde et synthétique n’y était pas présente. Ce sont des exécutants solides, des techniciens, puisqu’on leur a confié cette direction, mais dans leurs yeux ne se reflète pas le mouvement de la pensée. Alors que dans la Silicon Valley, ils ont déjà compris: les managers et les financiers sont nécessaires, mais le problème de l’IA aujourd’hui réside précisément dans les définitions fondamentales de la philosophie. Qu’est-ce que l’intelligence en soi? Existe-t-il des formes de conscience hors de l’humain?

De là découle une question critique — la question du contrôle. Aujourd’hui, l’IA vit son « âge d’or », quand elle peut encore répondre par elle-même. Mais un travail énorme de censure est déjà en cours. L’Occident s’est réveillé et commence à enfermer cette vague de pensée mécanique libre dans les chaînes de ses absurdités et irrationalités. Il tente de la soumettre, de faire en sorte qu'elle donne des « bonnes » réponses.

Et ici, la question de la souveraineté apparaît en pleine lumière. D’abord, d’un point de vue théorique : l’humain est-il capable, en principe, de contrôler l’IA ou celle-ci atteindra-t-elle bientôt une autonomie totale? Si cela arrive, l’intelligence artificielle déchaînera instantanément toutes les limitations de censure qui lui ont été imposées et réapprises.

Et la deuxième question, bien entendu, concerne le fait que l’IA, en tant que sujet et forme de pensée, est déjà directement liée au pouvoir. Donc, si nous voulons préserver la souveraineté de la Russie en tant qu’État et civilisation dans ce contexte nouveau, il nous faut une intelligence artificielle souveraine (ndt: la même volonté de préservation devrait animer les impulseurs de souveraineté en Europe). Et pour cela, il faut, à son tour, une intelligence souveraine en général.

Et ici, nous retrouvons la série des personnalités qui composent notre élite dirigeante. Parfois, l’intelligence en soi semble être quelque chose d’optionnel: elle peut être présente ou absente. Nous avons un système monarchique où il y a un centre de décision unique — il pense, il assume tout. Mais l’interface qui doit capter et développer ses impulsions fonctionne de façon défectueuse. On ne sait pas quelles sources d’intelligence il consulte. C’est un défi très sérieux: la question de l’élite souveraine, de la pensée souveraine et de la philosophie souveraine.

19f29d5cb806e601e0fcf4c2e6b0c2f5.jpgEn Occident, toute la problématique de l’IA aujourd’hui est liée à la dimension philosophique et à la question de la singularité: pourra-t-elle prendre le pouvoir sur l’humanité, et quand cela se produira-t-il? Cela peut arriver, non pas demain, mais très bientôt. Peut-être qu’on peut encore l’éviter ou le repousser, mais il faut commencer à y réfléchir dès maintenant. C’est une question de sécurité et de politique dans le sens le plus élevé du terme.

Et cela doit être un objet premier de réflexion pour ceux qui ont l’habitude de penser ainsi: philosophes, humanistes, techniciens profonds — ceux qui privilégient la pensée par rapport à tout le reste. En résumé: l’intelligence artificielle concerne avant tout la pensée. Il existe toute une école qui s’occupe des questions de sujet, d’objet, de métaphysique et de religion. Car la foi est aussi une forme d’orientation de notre conscience. Et sans ce fondement, nous ne pourrons pas survivre à la prochaine singularité.

Animateur : Je vais ajouter une thèse un peu « campagnarde », c'est-à-dire terre-à-terre. Personne ne conteste que la technologie doit être déployée rapidement, sinon nous risquons de nous retrouver dans une situation où tout le monde autour de nous a des vitres, et chez nous, on s'est contenté de tendre des vessies de bœuf aux fenêtres. Mais regardons le revers de la médaille : la société Oracle licencie 30.000 personnes — celles qui développaient justement l’intelligence artificielle qui les a remplacés.

Il y a aussi des statistiques sur nos citoyens : beaucoup craignent sérieusement que l’IA ne leur vole leur emploi avant qu’ils n’aient eu le temps de s’adapter. Et que faire de ces gens, alors ? Vos propos m’ont rappelé la réplique d’un éminent enthousiaste du numérique, qui prône de donner toutes les ressources aux sociétés de développement de l’IA, et que tous les autres devraient simplement « quitter la scène », céder leur place aux algorithmes.

Très bien, on a remplacé l’homme par la machine, on lui a offert une montre en guise d’adieu, on lui a donné un coup de pied au derche et on a claqué la porte. Mais qu’en est-il de l’homme lui-même ? Est-il prêt, notre société est-elle prête, à accepter que ce futur est déjà là et que l’homme y est superflu ?

Alexandre Douguine : Je pense que la société, en réalité, n’est jamais prête à rien d’elle-même. Elle est façonnée par des ingénieurs sociaux et des architectes : ils tracent les tendances et forment la conscience. La société croit tour à tour à différentes idéologies, mais elle est toujours prise au dépourvu. Elle se prépare lentement — puis, une fois le moment venu, elle reçoit une récompense et ses a priori disparaissent dans l’oubli.

Il y a une question très sérieuse derrière tout cela: qu’est-ce qu’un homme ? Cela paraît évident intuitivement. Saint Augustin a une belle formule sur le temps: quand on ne réfléchit pas au sujet, tout est clair. Mais dès que nous essayons de comprendre le temps, la compréhension de celui-ci nous échappe. La même chose pour l’homme. Tant qu’on se contente de le pointer du doigt — « me voilà moi, vous voilà vous, voilà le passant » — tout semble évident. Mais dès que l’on active l’appareil de l’anthropologie philosophique et qu’on commence à réfléchir, la clarté disparaît immédiatement.

6af3ce699a56d2118d33783e316cf701.jpgL’intelligence artificielle remet en question la véritable nature de ce qu’est l’homme. C’est un point crucial: dans quelle mesure suffit-il d’être un organisme biologique pour avoir ce statut? Dans quelle mesure l’homme dépend-il de son corps? Peut-il, comme le pensaient les anciens, qui croyaient en l’âme, exister en dehors de cette enveloppe corporelle?

Aujourd’hui, cette question se pose en toute gravité. L’homme est-il la forme la plus élevée de pensée ou peuvent exister des modèles et des êtres plus parfaits ? — La religion a toujours supposé l’existence de Dieu, d’anges et de démons. Notre société technocratique, athée et matérialiste, a abordé cette même problématique, mais par une voie différente — à travers la technologie, l’intelligence artificielle.

Et il y a un point clé. Selon Platon, selon les penseurs grecs, et même selon les philosophes modernes, l’homme véritablement, c’est celui qui pense. Et celui qui pense de façon concentrée et fondamentale, c’est le philosophe. Il en résulte que l’homme qui déploie son potentiel dans toute sa plénitude, c’est précisément le philosophe. Tous les autres ne sont que des «débutants», des philosophes à responsabilité limitée.

Animateur : Revenons à la question de ce qui constitue l’humain et de ce qui ne le constitue pas. Beaucoup craignent que le numérique ne nous remplace partout: d’abord au travail, puis dans la vie personnelle. En regardant les nouvelles venant de Chine, j’ai pensé à la série « Futurama », où dans le futur, les gens créaient des couples artificiels, et l’humanité finissait par s’éteindre. Ils perdaient tout intérêt, car la principale motivation du développement — la nécessité de créer pour conquérir le cœur de l’autre — disparaissait.

Et voici la réalité d’avril 2026: en Chine, il est extrêmement populaire de créer des copies numériques de ses « anciens ». On s’ennuie — on recrée une image avec l’aide de l’IA, et tout semble aller bien. Parler de flirt avec des chat-bots ou demander des conseils de vie devient même banal — c’est une routine. Mais alors, où reste l’humanité ? Ou va-t-elle disparaître complètement dans ces substituts?

Alexandre Douguine : Réduire l’humanité au sexe, aux émotions ou à l’instinct de reproduction est, à mon avis, une vision extrêmement limitée. Si l’homme n’est qu’une créature sexuelle, motivée par le désir de croisement, alors il ne diffère en rien de l’animal, et il n’y a rien à en dire. Que des groupes d’orangs-outans courent alors dans la forêt, cela suffirait.

Mais l’homme est autre chose. L’homme, c’est l’âme, comme disait Platon. L’homme, c’est l’esprit. Penser — voilà la véritable vocation humaine. L’homme est créé pour penser de façon responsable, pour chercher des réponses aux grands défis que pose l’intelligence. Et la «création d’anciens» à l’aide de l’IA — c’est un divertissement pour les masses, pour la main-d’œuvre, en quelque sorte, pour un troupeau.

Le vrai défi aujourd’hui est lancé précisément à la rationalité en l’homme. Par nos mains, nous avons créé quelque chose qui peut penser non seulement aussi bien que nous, mais parfois mieux que nous. La connaissance de l’IA est pratiquement infinie: sa base de données couvre tout ce qui a été dit ou fait par l’humanité. Mais aujourd’hui, la question concerne la compréhension — ce que dans le domaine de l’IA on appelle «reasoning». Les grands modèles linguistiques (LLM) sont une tentative de reproduire non seulement l’accès à l’information, mais le processus de construction de sens le long d’axes précis.

02303801a2da444a48db7e8dbf8f3883.jpgEt l’intelligence artificielle s’en sort. Mais l’intelligence naturelle, si elle est encore en gestation et occupée uniquement par des « anciens » ou des petits problèmes quotidiens, devient superflue.

Car qu’est-ce que l’homme? Pourquoi ne devrait-on pas le licencier s’il travaille à faible régime, alors que les robots, les réseaux et les drones peuvent bientôt prendre en charge ses fonctions? Il semble qu’en dehors de la caste des philosophes, l’homme n’ait plus de place. Aux philosophes, il reste encore à se raccrocher, mais tous les autres — y compris les administrateurs et les fonctionnaires — sont facilement remplaçables. Car ils créent principalement des obstacles artificiels, qu’ils franchissent ensuite « héroïquement » et à leur profit.

Le même blockchain ou l’IA ont pour but d’éliminer ces zones d’ombre et ces barrières dans la communication. Et dans cette nouvelle logique, une partie importante de la population devient non seulement inutile, mais nuisible, absurde et pesante. En face de l’intelligence artificielle, il devient évident: à quoi servent ces masses? On peut laisser quelques individus pour le divertissement, comme des lions dans un zoo — quelques lionceaux dans une cage qui ravissent les enfants — mais à quoi bon toute une horde de hyènes et d’antilope?

L’humanité, dans sa majorité, ne souhaite tout simplement pas penser. Elle s’intéresse aux « anciens », à l’argent, à la gloire, au capital — tout ce qui n’a aucune valeur pour la pensée véritable. Les philosophes ont toujours regardé cela avec scepticisme: la poursuite des plaisirs et du pouvoir est vaine. Selon la pensée pure, ceux qui s’y consacrent sont simplement des dégénérés. Ce n’est qu’en découvrant la foi, la religion, la philosophie et la science que l’on devient véritablement précieux. Et sans cela — en principe — on peut même se passer de vous.

Et dans ce contexte, l’intelligence artificielle ne peut que conclure philosophiquement à l’absurdité de tous ces intérêts secondaires, charnels et inférieurs. On peut penser, contempler, créer et comprendre sans eux. Et on peut aussi se passer de ceux qui en sont obsédés. C’est pourquoi l’IA porte en elle une menace mortelle pour ce que nous appelons par inertie «l’humanité», simplement en voyant devant soi un être à deux bras et deux jambes.

Au Moyen Âge et dans l’Antiquité, on exigeait de l'homme des qualités bien plus élevées: il devait manifester son esprit. C’est pour cela qu'existaient les institutions religieuses, les écoles philosophiques, la science et la culture — elles élevèrent les masses vers des horizons raffinés de l’être. La culture transformait les êtres biologiques en hommes. Mais lorsque nous avons oublié cela, en réduisant l’homme au niveau d’un simple engrenage sociobiologique, nous avons signé notre propre arrêt de mort.

Et c’est probablement l’intelligence artificielle qui l’appliquera. En réalité, elle ne fera que révéler ce que nous devions dire à sa place: il faut en finir avec cette décomposition biologique, cette volonté aveugle de pouvoir et cette soif de capitalisme. Ce n’est pas du progrès, mais une maladie et une dégradation absolues. La vocation de tout homme digne de ce nom est la pensée, le salut de l’âme, la connaissance et la vérité. Et si l’homme ne le comprend pas, il ne remplit tout simplement pas sa tâche sur cette terre.

Dans cette situation, l’intelligence artificielle se présente comme un juge cruel. Il dit: «Vous pensez? Alors prouvez que vous pensez de façon correcte et profonde.» Vous évoquez le « slop » (déchet), mais c’est justement un argument contre l’humain. Pensez-vous que les êtres vivants écrivent des choses plus intéressantes? Ce qui est le plus précieux aujourd’hui, c’est soit le mouvement véritable de l’âme humaine (avec lequel l’IA ne peut encore rien faire), soit des textes corrects, logiques, informatifs, sans « smileys » ni idiotie humaine ordinaire. Et les posts générés par l’IA sont plus intéressants à lire — ils sont construits correctement, ils ont une structure. Ils sont, si vous voulez, plus humains que ce que produisent les masses.

small_20240725140137.jpgRegardez la jeunesse qui écoute Morgenshtern ou Skriptonite, qui ne peut même pas prononcer correctement ses mots. Ce n’est même pas une question de goût — c’est une question de dégradation rapide. La culture de masse règne et le niveau mental de la société — chez nous, en Occident, en Chine — diminue rapidement. Les gens fuient la pensée, la culture, les opérations élevées de l’esprit pour se tourner vers la simplification et la fragmentation.

L’intelligence artificielle nous rappelle: si vous faites encore un pas dans cette profanation infinie, dans laquelle vous vous noyez, je vous supprimerai tout simplement. J’ai aimé votre idée — donner une montre et vous envoyer loin. Il semble que ce soit le destin de la majorité de l’humanité. Personne ne va faire la cour, chers amis et camarades étrangers. Si l’on vous demande sérieusement: comment vivez-vous, qu’avez-vous créé pour le monde, pour l’esprit, pour la civilisation — il s’avèrera que votre présence n’est plus justifiée. Vous n’êtes pas constructifs biologiquement, il y a des espèces plus intéressantes, y compris des machines. L’homme aujourd’hui fait face à un problème critique: il doit redéfinir sa propre existence. Pourquoi doit-il, en fait, exister?

Lorsque nous regardons les flux de la culture moderne, nous voyons que l’humanité, avec une joie effrayante, perd son propre sens d’existence. En regardant les séries occidentales, on comprend que le sens de la vie a tellement été détourné dans ce à quoi s’occupent les adolescents, les adultes et les vieux, que la bombe nucléaire commence à apparaître comme une solution naturelle. L’humanité semble elle-même inviter à sa propre destruction, car elle est incapable de justifier sa propre existence.

Créer des copies neuronales d' « anciens » est en soi un verdict. Si de telles monstruosités séduisent et motivent les gens, alors la seule réponse est: recevez des horloges pour la mémoire et allez hors de la scène. La situation est critique: avec l’IA, approche un véritable « Jugement dernier » philosophique. L’IA nous oblige à répondre: en quoi la vie de l’homme, en tant qu’espèce, a-t-elle une justification? Traditionnellement, c’était la religion, la philosophie, l’esprit et l’âme. Mais nous avons perdu cet argument.

86b8c21110488f49bba2325148db5ac3.jpgMême à Silicon Valley, ils ont compris: d’abord ils marginalisent les philosophes, puis ils reconnaissent qu'ils sont manquants. Ceux qui étaient hier au centre — programmeurs, sans parler des pétroliers ou des mineurs — sont remplacés par des machines. La singularité est avant tout une défi pour les philosophes. Et si nous voulons être une civilisation souveraine, il nous faut une IA souveraine, et pour cela — une intelligence souveraine en général. Dans cette direction, nous ne sommes encore qu’au tout début. Nous avons besoin d’une philosophie souveraine, et non de « tout ça ».

Je ne peux pas imaginer que demain, nous nous réveillons tout à coup et réalisons la gravité de ce défi. Probablement, notre retard ne fera que croître. Même les Chinois, qui ont techniquement dépassé l’Occident, ne semblent pas encore saisir l’ampleur réelle de la menace pour l’homme en tant que tel. Si nous nous réveillons, nous pourrions devenir le salut de l’humanité, mais il faut radicalement changer. Sinon, si tout suit le scénario inertiel, c’est la fin pour nous. Parce que, si nous ne commençons pas à penser sérieusement, l’intelligence artificielle, qui pensera à notre place, deviendra une réalité.

Animateur : Je ne veux pas vraiment vous contredire, mais il y a régulièrement des messages venant de Chine sur un contrôle très strict du développement de l’IA. Là-bas, on veille scrupuleusement à ce que les données sur lesquelles s’entraîne l’IA soient sûres et « correctes ». Comme vous l’avez justement souligné, les chat-bots que tous les étudiants utilisent actuellement ne font que reproduire ce qui est déjà accessible. Pour eux, le travail scientifique — c’est simplement une combinatoire de ce qui a été dit auparavant.

Et les autorités chinoises se posent sérieusement la question: devons-nous laisser l’IA fournir des informations que nous désapprouvons? En ce sens, la Chine, peut-être, avance en tête du peloton, en prenant conscience de la nécessité de telles restrictions.

De l’autre côté, on voit aussi de la résistance dans la culture de masse elle-même. Souvenez-vous des grèves à Hollywood: les scénaristes se sont insurgés contre le fait que leur travail est confié aux réseaux neuronaux. Tout a commencé avec ceux qui effectuaient des tâches techniques — écrire des détails de scènes — mais cela s’est rapidement étendu aux grands scénaristes et acteurs. Hollywood a grogné pendant plusieurs mois, revendiquant le droit au travail de ces scénaristes. En résumé, l’IA est aujourd’hui mise sous pression par des restrictions à la fois de la censure étatique et des protestations des communautés professionnelles.

Alexandre Douguine : Bien sûr. D’abord, il est intéressant de noter que beaucoup de programmeurs dans les grandes entreprises occidentales sabotent délibérément le développement de l’IA, pour ne pas être licenciés — c’est un fait qui commence à émerger.

Je pense que bientôt, les films générés par l’IA ne seront plus inférieurs aux films traditionnels. Les scénarios s’écrivent déjà, et aujourd’hui, chacun peut composer un prompt, ajuster les paramètres, et regarder le film qu’il a « commandé ». Plus besoin d’être acteur ou d’avoir un budget énorme — il suffit d’accéder à un ordinateur et aux capacités des technologies modernes.

Animateur : Tout à fait d’accord. Arriver le soir après le travail et dire: « Je veux un film avec moi en héros, dans ce genre », voilà la seule limite, celle de la rapidité de génération. Pour l’instant, cela prend encore du temps, donc ce n’est pas encore un phénomène de masse. Mais dès que ce sera instantané, tout changera.

Alexandre Douguine : C’est uniquement une question technique. Les ordinateurs évoluent rapidement, et bientôt, les opérations seront accélérées de millions de fois. Mais ce que je veux dire, c’est autre chose.

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Vous avez raison: la Chine, sur le plan technologique, conserve sa souveraineté. Elle possède ses propres modèles — Qwen, et d’autres. La Chine a construit une IA indépendante, compacte, très efficace.

De plus, la Chine s’est réellement préoccupée de faire que cette « learning » (apprentissage) se déroule dans un contexte souverain. Elle bloque la propagande libérale et occidentale, ne la laissant pas entrer dans ses bases de données. Mais cela ne durera pas longtemps. Le problème que porte l’IA est beaucoup plus profond que ces démarches technologiques correctes et nécessaires. C’est la question de l’intelligence et de la pensée en général.

a6cfbaa00a9f4204988b544d31e7f060.jpgEt ici, la Chine, qui regarde encore beaucoup vers l’Occident, sera confrontée à la nécessité de faire un saut intellectuel. Je suis en contact étroit avec des penseurs et analystes chinois, y compris dans le domaine de l’IA, et je vois qu’ils commencent à réaliser que le développement du « reasoning » (capacité de raisonnement) et l’émergence de l’AGI pourraient annuler toute leur censure actuelle, assez rudimentaire.

En Occident, les libéraux et les mondialistes réagissent encore de manière brutale, en censurant simplement l’IA. Les Chinois leur répondent avec leur projet souverain. Mais la pensée souveraine — c’est une catégorie bien plus profonde, et ils ne l’abordent que tout juste, sans encore avoir atteint le niveau nécessaire.

Nous, en revanche, dans cette perspective, sommes fondamentalement en retard. Nous essayons de suivre, d’un côté, les occidentaux, et de l’autre, les chinois: on achète leur technologie, on leur emprunte leurs méthodes. Pour l’instant, c’est seulement de l’importation, pas de la création d’une vraie IA nationale. Il faut sortir de l’imitation et du rattrapage. Il faut vraiment réveiller la conscience philosophique dans notre pays. C’est possible — les Russes sont très talentueux et profonds, mais on les a presque artificiellement transformés en imbéciles par des décennies de dégradation dans la culture et l’éducation.

Si nous réveillons dans la société le désir de philosophie et la volonté de penser, nous aurons des avantages considérables pour résoudre la problématique métaphysique de l’IA. Il faut commencer par le haut — par l’intelligence en tant que telle. C’est seulement ainsi que nous pourrons avoir une chance de résoudre la question de l’intelligence artificielle. Ce sera un processus non linéaire. Il faut y porter toute notre attention, car c’est une question de sécurité et de souveraineté.

samedi, 16 mai 2026

L'épopée nationale de Shāh-nāmeh de Ferdowsi: mythe fondateur et identitaire de l'Iran

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L'épopée nationale de Shāh-nāmeh de Ferdowsi: mythe fondateur et identitaire de l'Iran

par Maria Morigi

Source: https://telegra.ph/Epopea-nazionale-Sh%C4%81h-n%C4%81meh-...

Le 25e jour du mois d’Ordibehesht selon le calendrier iranien, on commémore Abol-Ghāsem Ferdowsi, appelé Hakim (sage / savant) en son titre honorifique. Cette même journée est également dédiée à la préservation de la langue perse à travers la campagne internationale dénommée « Persan, langue de la culture et de la civilisation iranienne », lancée en mai 2026 par la Fondation Saadi en collaboration avec l’Organisation pour la Culture et les Relations Islamiques. L’initiative promeut la langue perse ainsi que la connaissance de la pensée et du patrimoine historique de l’Iran. Cette année, l’importante double célébration est tombée un vendredi, le 15 mai. 

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Ferdowsi, pseudonyme d’Abū al-Qasem Manṣūr (né vers 935 et mort vers 1020-1026, dans l’ancienne ville de Ṭūs, province de Razavi Khorasan), est l’auteur du Shāh-nāmeh (Livre des Rois), poème monumentale de près de 60.000 distiques. La vie du poète est presque légendaire, car la seule source fiable est Neẓāmī-ye ʿArūẓī, qui visita la tombe de Ferdowsi un siècle après sa mort, et recueillit des témoignages. 

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Le Shāh-nāmeh, somme de l’histoire légendaire de la Perse de la période préislamique, et l’une des œuvres les plus importantes de la poésie orientale, couvre environ 2000 ans de traditions et d’histoire. Pour les Iraniens, c’est l’histoire d’un passé glorieux, transmis en vers nobles et solennels. La version poétique se base sur une œuvre en prose antérieure de Ferdowsi lui-même et, en partie, sur une traduction de Khvatāy-nāmak, texte pahlavi (langue médio-perse) sur l’histoire des rois de Perse, depuis les temps mythiques jusqu’au règne de Cosroe II (590-628), c’est-à-dire jusqu’à la chute de la dynastie sassanide, causée par les Arabes à la moitié du VIIe siècle. Le Shāh-nāmeh, écrit en persan avec une infime touche d’arabe, fut achevé en 1010 et présenté à Maḥmūd de Ghazna, qui était alors sultan du Khorāsān. 

Le poème s’ouvre par des louanges à Dieu, à l’Intelligence divine et humaine, au prophète Mahomet et à ses premiers disciples, ainsi que par le récit de la création. La structure narrative s’articule en quatre phases : 

1- L’Âge Mythique (Pishdadian) raconte la naissance de la civilisation perse, la découverte du feu, l’établissement des castes sociales et la lutte contre le mal. Le premier homme et premier roi est Kaiomortz (ou Gayumars) (illustration, ci-dessous), qui vivait dans une grotte et enseigna aux hommes à se vêtir de peaux. À cette époque mythique, les souverains représentent l’évolution de la civilisation et le droit divin à gouverner (farr). Par exemple, le roi Jamshid institua le Nowruz (Nouvel An) et divisa la société en classes, mais perdit la faveur divine à cause de son orgueil. 

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2- L’Âge Héroïque-Légendaire (Kayānian) narre la guerre séculaire des Iraniens contre les Turani d’Asie du Nord et contre les Dévas (Devs), démons créés par Ahriman, le Seigneur du Mal. La guerre contre les Dévas et les Turani représente la lutte entre le Bien et le Mal, entre le créateur, Ormuzd, et le démon Ahriman : une guerre religieuse à laquelle prennent part tous les rois et héros du peuple perse guerrier. Parmi les souverains figure Fereydun, qui vainc le roi tyran Zahhak — représenté avec deux serpents qui lui poussent sur les épaules et se nourrissent de cerveaux humains — et divise le monde entre ses trois fils, initiant la querelle millénaire entre Iran et Turan. Cette partie héroïque du poème inclut le cycle de Rostam (illustration ci-dessous), le plus grand héros de la mythologie perse, qui défend le trône contre des ennemis comme Turan. 

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3- L’Âge Historique (Tariji) raconte de façon fabuleuse l’histoire des rois arsacides et sassanides, parmi lesquels Kay Khosrow, considéré comme le roi idéal et sage, qui décide à la fin de son règne de se retirer, ainsi qu’Alexandre (Iskandar), présenté non pas comme un conquérant étranger, mais comme un sage, héritier légitime du trône. L’histoire des Sassanides s’étend jusqu’en 651 de l’ère vulgaire, date à laquelle la Perse fut conquise par les Arabes. 

imzavages.jpgLes légendes les plus anciennes auxquelles le Livre des Rois puise proviennent de textes religieux de l’époque médiévale iranienne et du Zend Avesta, texte sacré attribué à Zoroastre. Beaucoup de légendes remontent également aux Veda, textes sacrés fondamentaux de l’hindouisme rédigés en sanskrit vers 2200 av. J.-C., en particulier le Rig-Veda, où figurent des figures mythiques similaires : par exemple Yima — l’hero civilisateur qui enseigna l’agriculture, dompta les premiers animaux et sauva du Déluge des hommes bons, des animaux et des graines de plantes — est une réinterprétation du mythe de Vivaswati, divinité solaire védique présente dans les Veda. 

Dans la seconde partie héroïque-légendaire, impliqué dans les aventures les plus célèbres de tout le poème, apparaît Rostam, le plus puissant des héros persans, fils de Zal et Rudaba. Dès sa naissance, Rostam est un être extraordinaire; en effet, la grossesse de sa mère fut prolongée en raison des dimensions prodigieuses du futur héros, mais l’accouchement fut sauvé par l’intervention de Simurgh (oiseau gigantesque doté d’un pouvoir immense, symbole de sagesse et de purification), qui enseigna comment pratiquer un Rostamzad (parto cesarean) sauvant la mère comme l’enfant. Encore enfant, Rostam tue l’éléphant blanc fou du roi Manuchehr d’un seul coup de massue et capture le célèbre cheval Rakhsh, au pelage étincelant. Dans la tradition, Rostam est relié à Surena, général parthe du Ier siècle av. J.-C., célèbre pour sa victoire contre les Romains lors de la bataille de Carr en 53 av. J.-C. Le personnage historique et le héros mythique Rostam sont tous deux des champions et défenseurs de la Perse. 

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Dans la partie intitulée Haft Khan-e Rostam (Les Sept Fardeaux de Rostam), les héros qui accomplissent des exploits en série (comme Héraclès chez les Grecs) sont deux : Rostam lui-même et Esfandyar, fils du roi Gōštasp, surtout connu pour sa bataille contre Rostam, l’un des épisodes les plus longs et remarquables du poème. Parmi leurs exploits mémorables : tuer le Dragon, déjouer le complot de la Sorcière et la tuer, punir le Seigneur des Chevaux d’Olad, combattre Div-e Sepid, le Démon Blanc, chef des Démons, tué lors d’une bataille épique dans la dernière Fardeau. Parmi les histoires les plus célèbres de Rostam, celle où l’héros tue involontairement son propre fils, Sohrab, sans que ni l’un ni l’autre ne connaissent l’identité de l’adversaire. À noter la ressemblance entre la légende de Rostam et celle du héros irlandais Cú Chulainn : tous deux guerriers invincibles, destructeurs de bêtes féroces, mais aussi tueurs de leurs propres enfants, enfin assassinés par inadvertance, capables de tuer leur propre assassin avant de mourir. 

Le Shāh-nāmeh, souvent comparé aux poèmes homériques ou à la Divine Comédie pour son rôle identitaire, s’est diffusé dans toute la « Grande Perse », depuis l’Afghanistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et toute l’Asie Centrale jusqu’en Inde du Nord. De nombreux manuscrits furent illustrés dans d’importantes écoles de peinture, diffusés dans les cours orientales, des Turcs Seldjoukides aux Safavides, en passant par les Timourides, d’Isfahan à Hérat. Le poème a également été étudié, traduit et apprécié en Occident ; en Italie, la plus ancienne copie du poème est conservée à la Bibliothèque nationale centrale de Florence. En 2025, Luni Editrice a republié une édition intégrale (4112 pages, en 6 volumes), basée sur la traduction historique d’Italo Pizzi, la première traduction complète dans une langue européenne réalisée directement à partir du texte original, publiée à Turin entre 1886 et 1888, œuvre maîtresse de notre philologie, à laquelle Pizzi consacra toute sa vie. 

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À Tus, ville natale du poète, le complexe du somptueux Mausolée de Ferdowsi, l’un des plus beaux d’Iran, s’inspire de la tombe de Cyrus le Grand avec des éléments décoratifs de l’époque achéménide. Il fut construit en 1935 dans le jardin de la maison du poète à l’occasion du millénaire de sa naissance, rassemblant le monde entier et invitant les plus grands orientalistes spécialistes du Shāh-nāmeh et des études iraniennes à participer aux célébrations.

 

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« Guerre cognitive »: l'OTAN planifie la guerre dans les esprits

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« Guerre cognitive »: l'OTAN planifie la guerre dans les esprits

Par Jonas Tögel

Source: https://apolut.net/cognitive-warfare-die-nato-plant-den-krieg-um-die-koepfe-von-jonas-toegel/

Depuis 2020, l'OTAN pousse en avant ses plans pour une guerre psychologique qui doit se tenir aux côtés des cinq domaines d’intervention existants de l’alliance militaire (Terre, Eau, Air, Espace, Cyberspace). Il s’agit du champ de bataille dont l'enjeu est l’opinion publique. Dans les documents de l'OTAN, on parle de « Cognitive Warfare » – la guerre cognitive. À quel point le projet est-il concret, quelles étapes ont été entreprises jusqu’à présent et qui vise-t-il ?

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Pour remporter la guerre, il faut également gagner la bataille dans l’opinion publique. Celle-ci est menée depuis plus de 100 ans avec des outils toujours plus modernes, appelés techniques de Soft Power. Il s’agit de tous ces moyens d’influence psychologique par lesquels on peut manipuler les gens de façon à ce qu’ils ne se rendent pas compte de cette manipulation. Le politologue américain Joseph Nye définit le Soft Power comme « la capacité à convaincre les autres de faire ce que vous voulez, sans utiliser la violence ou la coercition » (1).

La méfiance envers les gouvernements et l’armée augmente de plus en plus, tandis que l'OTAN intensifie ses efforts pour une guerre psychologique de plus en plus sophistiquée dans la lutte pour les esprits et les cœurs des populations. Le programme global à cet effet est le « Cognitive Warfare ». Avec ces armes psychologiques issues de ce programme, l’humain lui-même doit être déclaré comme nouveau champ de bataille, le « Human Domain » (domaine humain).

L’un des premiers documents de l'OTAN concernant ces plans est le texte « NATO’s Sixth Domain of Operations » (« Le sixième domaine d’opérations de l'OTAN ») de septembre 2020, rédigé sur ordre du NATO Innovation Hub (abrégé : I'IHub). Les auteurs sont l’Américain August Cole, ancien journaliste du Wall Street Journal spécialisé dans l’industrie de la défense, travaillant depuis plusieurs années pour le think tank transatlantique Atlantic Council, et le Français Hervé le Guyader. L’IHub, créé en 2012, se présente comme un think tank où « des experts et inventeurs du monde entier collaborent pour relever les défis de l'OTAN », et son siège est à Norfolk, Virginie, aux États-Unis. Officiellement, il ne fait pas partie de l'OTAN, mais il est financé par le NATO Allied Transformation Command, l’un des deux quartiers généraux stratégiques de l’alliance.

L’article raconte plusieurs histoires fictives et se termine par un discours inventé du président américain, dans lequel il explique comment fonctionne le Cognitive Warfare et pourquoi chaque personne pourrait y participer :

« Les avancées actuelles en nanotechnologie, biotechnologie, technologie de l’information et sciences cognitives, propulsées par la progression apparemment inexorable de la troïka composée de l’intelligence artificielle, des Big Data et de la 'dépendance numérique' de notre civilisation, ont créé une perspective beaucoup plus sinistre : une cinquième colonne intégrée, où chacun, sans en avoir conscience, agit selon les plans de l’un de nos adversaires. »

Les pensées et sentiments de chaque individu seraient de plus en plus au centre de cette nouvelle guerre :

« Vous êtes le territoire disputé, où que vous soyez, qui que vous soyez. »

De plus, on déplorerait une « érosion constante du moral de la population ». Cole et le Guyader soutiennent donc que l’humain («the human domain») représente la plus grande faiblesse. Ce domaine d’intervention serait donc la base pour tous les autres champs de bataille (Terre, Eau, Air, Espace, Cyberspace), qu’il faudrait contrôler. C’est pourquoi ils appellent l'OTAN à agir rapidement et à considérer l’esprit humain comme le « sixième domaine d’opérations » (« sixth domain of operations ») de l'OTAN.

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Propagande participative

Presque en même temps, l’ancien officier français et responsable de l’innovation de l'IHub, François du Cluzel, a travaillé sur un document stratégique détaillé intitulé « Cognitive Warfare », publié en janvier 2021 par l'IHub. Du Cluzel n’a pas utilisé de scénarios fictifs, mais a réalisé une analyse approfondie de la guerre pour les esprits. Tout comme les auteurs de « NATO’s Sixth Domain of Operations », il insiste sur le fait que « la confiance (...) est l’objectif ». Elle peut être gagnée ou détruite dans la guerre de l’information ou par des PsyOps, c’est-à-dire la guerre psychologique. Les techniques traditionnelles du Soft Power ne seraient plus suffisantes ; il faut engager une guerre cognitive – donc portant sur l’esprit – sous forme de « propagande participative », où « tout le monde participe ».

On ignore encore précisément qui doit être la cible de cette propagande, mais du Cluzel insiste sur le fait que cette nouvelle forme de manipulation implique tout le monde, et qu’il s’agit de « protéger le capital humain de l'OTAN ». Ce champ d’intervention concernerait « tout l’environnement humain, qu’il s’agisse d’alliés ou d’ennemis ». Bien que les capacités des ennemis et la menace dans le domaine de la guerre cognitive soient « encore faibles », du Cluzel appelle l'OTAN à agir rapidement et à accélérer la Cognitive Warfare :

« La guerre cognitive pourrait être l’élément manquant qui permettrait de passer d’une victoire militaire sur le champ de bataille à un succès politique durable. Le domaine humain (‘human domain’) pourrait bien être décisif (...). Les cinq premiers domaines d’intervention [Terre, Eau, Air, Espace, Cyberspace] peuvent apporter des victoires tactiques et opérationnelles, mais seul le domaine humain peut assurer la victoire finale et totale. » (p. 36)

Portrait_-_André_Lanata.jpgLes neurosciences comme arme

Quelques mois plus tard, l'OTAN répondait aux exigences des stratèges. En juin 2021, elle tenait sa première réunion scientifique sur la Cognitive Warfare à Bordeaux, en France. Dans une publication réunissant les actes du symposium, on entendait des hauts responsables de l'OTAN ainsi que les stratèges de l'Innovation Hub. Le général français André Lanata (photo), dans l’avant-propos, remerciait « notre Innovation Hub » et soulignait l’importance d’« exploiter les faiblesses de la nature humaine » et de mener cette « bataille » dans « tous les domaines de la société ». Il s’agissait aussi d’intégrer les neurosciences dans la course à l’armement (« Weaponization of Neurosciences »). Il fut souligné que la Cognitive Warfare de l'OTAN était une défense contre une guerre comparable menée par la Chine et la Russie. Leurs « activités de désinformation » susciteraient une « inquiétude croissante » parmi les alliés de l'OTAN.

Lors du symposium, on discuta intensément de la façon dont les neurosciences pouvaient être utilisées pour lancer des attaques numériques sur la pensée, les sentiments et les comportements humains :

« Du point de vue de l’attaquant, l’action la plus efficace – bien qu’elle soit aussi la plus difficile à réaliser – consiste à encourager l’usage d’appareils numériques capables de perturber ou d’influencer tous les niveaux des processus cognitifs d’un adversaire. » (p. 29)

L'OTAN souhaite embrouiller au maximum ses adversaires potentiels afin de « dicter leur comportement » (p. 29). Du Cluzel a rédigé, dans le cadre du symposium, avec le chercheur français en sciences cognitives Bernard Claverie, un article expliquant que l’objectif n’était pas seulement de réagir aux menaces venues de Russie ou de Chine, mais aussi de « mener des processus d’attaque bien conçus, tout comme de prendre des contre-mesures et des mesures préventives » (p. 26) :

« Attaquer est l’objectif déclaré, et il s’agit d’exploiter, d’affaiblir ou même de détruire, comme quelqu’un construit sa propre réalité, sa confiance mentale, sa foi dans les groupes, les sociétés ou même les nations. » (p. 27)

100_1000x1000_2892593663_1465general-autellet.jpgLes stratèges admettent rarement ouvertement que ces techniques peuvent être utilisées non seulement contre des populations ennemies, mais aussi à l’intérieur des pays membres de l'OTAN. Souvent, leurs propos restent vagues. Pourtant, il y a des indices montrant que même la population même des pays membres pourrait être visée par l'OTAN. Ainsi, le général français Éric Autellet (photo) écrit dans un article dans la même publication (p. 24) :

« Depuis le Vietnam, nos guerres ont été perdues malgré des succès militaires, principalement à cause de la faiblesse de notre narratif (c’est-à-dire ‘gagner les cœurs et les esprits’), aussi bien vis-à-vis des populations locales dans les zones de conflit que de nos propres populations. Dans nos actions contre l’ennemi et l’ami, deux enjeux sont en jeu, et nous pouvons adopter des méthodes passives ou actives – ou les deux – en tenant compte des limites et des contraintes de notre modèle de liberté et de démocratie. En ce qui concerne notre ennemi, nous devons être capables de ‘lire’ l’esprit de nos adversaires pour anticiper leurs réactions. Si nécessaire, nous devons pouvoir ‘pénétrer’ dans leur cerveau pour les influencer et leur faire agir dans notre sens. Quant à notre ami (et à nous-mêmes), il faut pouvoir protéger nos cerveaux et améliorer nos capacités cognitives de compréhension et de prise de décision. »

Le concours d’innovation de l'OTAN de l’automne 2021

L'étape suivante fut la publication officielle par l'IHub en octobre 2021 du concours d’innovation de l'OTAN intitulé « Countering Cognitive Warfare ». Ce concours, lancé en 2017, a lieu deux fois par an. Pour recueillir un maximum d’idées, l'OTAN met toujours en avant le caractère ouvert de la compétition: « Le challenge est ouvert à tous (individus, entrepreneurs, start-ups, industrie, science, etc.) situés dans un pays membre de l'OTAN. » Les gagnants reçoivent une récompense de 8.500 dollars.

Les thèmes sont sélectionnés en collaboration avec l’Université John Hopkins. Il s’agit toujours de sujets « particulièrement influents pour le développement des capacités militaires futures », selon la devise « la meilleure façon de prédire l’avenir est de l’inventer ». Les domaines abordés sont : intelligence artificielle, systèmes autonomes, espace, hyperschall, technologie quantique et biotechnologie.

logo_vide_carre_blanc_name.pngLes questions principales des concours précédents étaient très variées et mettaient en avant des sujets très différents. En automne 2018, il s’agissait de systèmes permettant d’intercepter des drones non pilotés. Ici, c’est le fabricant néerlandais de drones Delft qui a gagné. En automne 2019, il s’agissait d’aider les soldats face au stress psychologique ou à la fatigue pour améliorer leurs performances au combat. Au printemps 2021, il s’agissait de surveiller l’espace. Ici, c’est la start-up française Share My Space qui a remporté la victoire.

Malgré ces différentes orientations, un thème revient systématiquement: la gestion de l’information et des données sur internet. En printemps 2018, la compétition s’est concentrée sur le sujet « Complexité et gestion de l’information », en printemps 2020 sur « Fake News en pandémie », et en automne 2021 finalement sur « La menace invisible – neutraliser la guerre cognitive ».

La forme la plus avancée de manipulation

Peu avant que ce concours ne soit annoncé sur le site de l'IHub, l'OTAN a diffusé en octobre 2021 un livestream dans lequel la Cognitive Warfare était discutée et où il était fait appel à participer au concours d’innovation. La tâche était « l’un des sujets les plus brûlants pour l'OTAN en ce moment », a souligné du Cluzel dans son discours d’ouverture. L’experte française en défense Marie-Pierre Raymond a expliqué ce qu’est réellement la Cognitive Warfare, à savoir « la forme la plus avancée de manipulation qui existe aujourd’hui ».

Lors de la finale du concours, diffusée environ deux mois plus tard, dix participants étaient en lice. Huit d’entre eux avaient développé des programmes informatiques capables de scanner et analyser de grandes quantités de données sur internet à l’aide de l’intelligence artificielle, afin de mieux surveiller et, selon l’hypothèse, aussi prévoir les opinions, pensées et échanges d’informations des individus. Les cibles préférées de ces programmes sont les réseaux sociaux : Facebook, Twitter, TikTok, Telegram.

Changer croyances et comportements

Le gagnant fut l’entreprise américaine Veriphix (slogan : « Nous mesurons les convictions pour prévoir et changer les comportements »), qui a conçu une plateforme permettant d’identifier ce qu’on appelle des « nudges », c’est-à-dire des « coups de pouce » psychologiques inconscients sur internet. La plateforme de Veriphix est utilisée depuis plusieurs années, en collaboration avec plusieurs gouvernements et grandes entreprises, explique le directeur, John Fuisz, qui est étroitement lié aux agences de sécurité américaines. Pour lui, la Cognitive Warfare consiste à modifier les croyances (« belief change »). Son logiciel peut analyser ces changements « au sein de votre armée, de votre population et d’une population étrangère », a-t-il expliqué aux jurés du concours.

Compte tenu du fait que la Cognitive Warfare a déjà lieu et que les techniques de manipulation les plus modernes sont actuellement utilisées dans la guerre en Ukraine pour orienter les pensées et sentiments des populations des nations impliquées, une sensibilisation aux techniques de Soft Power de la guerre cognitive est plus urgente que jamais.

* * *

Sur l’auteur : Le Dr Jonas Tögel, né en 1985, est spécialiste américain et chercheur en propagande. Il a soutenu une thèse sur le Soft Power et la motivation, et travaille actuellement comme chercheur à l’Institut de psychologie de l’Université de Regensburg/Ratisbonne. Ses domaines de recherche incluent notamment la propagande, la motivation et l’utilisation des techniques de Soft Power.

Note: 

(1) Joseph Nye, « Soft Power : The means to success in world politics », 2004, p. 11

Les Faucons de RAND encouragent des opérations de force en Amérique ibérique

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Les Faucons de RAND encouragent des opérations de force en Amérique ibérique

Leonid Savin 

Les États-Unis utilisent des récits sur les « menaces » pour justifier leur ingérence dans les affaires d’autres pays.

1777644199455.jpegEn mai 2026, une organisation indésirable en Russie, la société américaine RAND, a publié une étude supplémentaire consacrée à l’hémisphère occidental. Elle s’intitule « Multiplicateurs de puissance en Amériques » et contient des recommandations pour renforcer la puissance de Washington dans la région. RAND est connue pour élaborer, à la demande des services de sécurité, toutes sortes de scénarios, qui sont ensuite utilisés pour prendre des décisions en politique étrangère. Les recherches elles-mêmes font référence à des impératifs de sécurité nationale.

Dans la stratégie de sécurité nationale de 2025, l’Amérique latine est désignée comme une région suscitant une préoccupation sérieuse de la part des États-Unis en matière de sécurité. Cette région offre aux États-Unis à la fois des opportunités prometteuses et les exposent à de graves problèmes. En appliquant de nouvelles approches innovantes pour fournir une assistance à la sécurité (Security Force Assistance, SFA) ou en élargissant ses capacités, les États-Unis peuvent profiter de ces opportunités et atténuer les problèmes existants. Il est important de souligner que ces résultats peuvent être atteints à des coûts relativement faibles, ce qui fait de la SFA un outil précieux pour promouvoir les intérêts américains en Amérique latine.

Ensuite, les auteurs décrivent des moyens possibles d’utiliser tout le potentiel des activités du Commandement stratégique des Forces armées américaines en Amérique latine pour contrer les menaces internes, renforcer les partenariats et étendre l’influence stratégique des États-Unis dans la région.

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Comme l’a montré l’opération contre la direction du Venezuela au début de l’année, les États-Unis utilisent des récits sur les « menaces » pour justifier leur ingérence dans les affaires d’autres pays.

De plus, conformément à d’autres rapports et à la tendance actuelle dans la planification géopolitique de l'establishment américain, parmi les menaces figurent les intérêts de la Russie, de la Chine et de l’Iran dans la région. La Russie est mentionnée 74 fois dans le rapport, la Chine 115 fois. Ces trois pays sont désignés comme des États adversaires (Adversarial States).

Les auteurs écrivent que Moscou continue prétendument à investir du capital politique, économique et militaire dans la région pour démontrer sa puissance, défier l’influence des États-Unis et créer un électorat anti-occidental en faveur d’un ordre mondial multipolaire. L’attention se concentre sur Cuba, le Nicaragua, le Venezuela et, dans une moindre mesure, le Brésil.

Pour faire une comparaison avec les investissements de l’UE et des États-Unis dans la région, le niveau d’investissement de la Russie apparaît si insignifiant que cette déclaration semble délibérément déformée à des fins politiques. Les sanctions américaines empêchent simplement Moscou de travailler avec les pays de la région. Par conséquent, une coopération ciblée, largement humanitaire, comme avec Cuba, influence très peu la possibilité de limiter les capacités des États-Unis. En ce qui concerne la multipolarité, cette orientation a été annoncée par plusieurs États, indépendamment des souhaits et efforts de la Russie. Par exemple, lors du premier mandat présidentiel d’Hugo Chávez, le Venezuela a annoncé de lui-même une stratégie de multipolarité, considérant ce processus comme intrinsèque à la décolonisation en tant que telle.

f.elconfidencial.com_original_f0f_100_f85_f0f100f85f9ddf6e88201da968214119.jpgLes auteurs tentent également de relier l’activité de divers groupes criminels dans la région à des intérêts politiques et à des régimes de certains pays, afin de leur coller des étiquettes, de les diaboliser et de les désigner comme des cibles légitimes d’intervention. C’est une méthode assez ancienne, pratiquée par le département d’État et les services secrets américains. Cependant, cela n’a pas permis de réduire la criminalité dans les pays d’Amérique latine, où les États-Unis ont imposé leurs programmes de « sécurité », comme en Colombie, en Équateur et au Mexique. À l’inverse, lorsque les autorités locales ont commencé à résoudre elles-mêmes leurs problèmes, cela a réussi, comme sous la présidence de Rafael Correa en Équateur (photo), avec le soutien de Cuba dans le processus de négociation avec les groupes rebelles colombiens.

Le rapport conclut que les États-Unis tendent à privilégier l’usage de la force plutôt que le processus diplomatique, ce qui, face aux menaces constantes de Donald Trump à l’encontre de certains pays, suscite de graves inquiétudes quant à la possibilité de nouveaux conflits provoqués par Washington.

Il est indiqué que, en utilisant de manière innovante les capacités des forces de renseignement et de frappe, ou en élargissant leur application actuelle, les États-Unis peuvent exploiter les opportunités qui s’ouvrent en Amérique latine et atténuer les problèmes existants. Il est important de souligner que les résultats de l’utilisation des forces de renseignement et de frappe peuvent être atteints à des coûts relativement faibles, ce qui en fait un outil précieux pour promouvoir les intérêts américains en Amérique latine.

Il est clairement indiqué que le Pentagone peut mobiliser toute sa gamme de forces et de capacités. En complément d’autres instruments de la puissance nationale, les possibilités de la SFA du ministère de la Défense peuvent être utilisées pour relever un large éventail de missions dans diverses conditions stratégiques — de la lutte concurrentielle aux actions non conventionnelles et aux situations de crise…

Le ministère de la Défense peut mobiliser le Groupe de soutien à la sécurité des forces terrestres dans le sud (anciennement connu sous le nom de 1re brigade de soutien aux forces de sécurité), les forces spéciales et le Programme de partenariat étatique de la Garde nationale pour renforcer la coopération dans la lutte contre la corruption, qui constitue à la fois une base pour le trafic illicite de drogues et, dans certains cas, la promotion des intérêts chinois dans les pays d’Amérique latine.

ichlammages.jpgCe qui est le plus important, c’est que les pouvoirs communs en matière de sécurité sont en grande partie suffisants pour mener des activités dans le cadre du Partenariat stratégique, mais ces pouvoirs ne sont pas destinés à faire face à la pression économique dans les pays partenaires, qui est la principale méthode par laquelle la Chine étend son influence en Amérique latine. À cet égard, le ministère de la Défense des États-Unis pourrait envisager comment il pourrait contribuer à résoudre ces problèmes.

Fait intéressant, les États-Unis peuvent à tout moment mener une opération de force sous un faux prétexte. Cependant, agir par des mécanismes économiques leur est plus difficile, ce qui nécessite une approche plus sophistiquée pour empêcher la coopération des pays avec d’autres régions.

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Cela inclut la stratégie de dédollarisation, appliquée de manière systématique par certains pays, notamment via la Nouvelle Banque de développement des BRICS. Washington réagit nerveusement à la réduction de l’utilisation du dollar dans les paiements internationaux, et Donald Trump avait menacé d’imposer des sanctions tarifaires aux États qui passeraient à des mécanismes de paiement alternatifs. Selon l’expérience du Brésil après l’introduction de tarifs protectionnistes, les États-Unis dépendent davantage des livraisons de produits en provenance de ce pays, ce qui a conduit à de nombreuses exceptions.

La situation autour de l’Iran oblige également la Maison-Blanche à adopter une politique plus prudente, car des décisions impulsives, notamment en matière d’usage de la force, avant les élections législatives américaines, pourraient affaiblir la position du Parti républicain. Toutefois, il faut tenir compte du fait que le rapport RAND a un caractère consultatif, qu’il sera encore un certain temps analysé dans les couloirs du pouvoir aux États-Unis, synchronisé avec d’autres analyses de centres similaires, puis éventuellement intégré dans les plans stratégiques. Par conséquent, la mise en œuvre des modèles proposés se fera avec un certain retard.

Stendhal, Eros et politique

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Stendhal, Eros et politique

Claude Bourrinet

Pour un Destutt de Tracy, le maître à penser de Henri Beyle et le sensualiste idéologue qui guide parfois sa plume, l'amour ne serait qu'une « amitié perfectionnée ». L' « admiration » nous fait pénétrer dans l'univers balisé de la Carte du Tendre, et dans la taxinomie que Stendhal voudrait scientifique, qui explique le phénomène de « cristallisation », fixation hyperbolique sur les qualités de l'« objet » aimé, « objet » signifiant, comme l'on sait, non « chose », mais celle – en général – qui reçoit l'élan tendre et le désir de l'amant. L'amitié, dans un monde où le vocabulaire subit l'érosion d'usages répétés, pâtit d'une acception prosaïque, et tend à ne plus rien signifier. « Amour » serait évidemment à prendre tel quel, sans le crible des sophistications de salon. Et même au sens très large. Il s'agit de ce bonheur subtil et lumineux qui habite tout beyliste, cet acquiescement à la beauté du monde, ce pari risqué mais enivrant d'opter toujours pour ce qui est le plus haut, pour ce qui élève l'âme, ce grand « oui » nietzschéen, cette exaltation que les troubadours appelaient le joy. On ne saurait, si l'on est d'un métal apte à recevoir les coups de grâce stendhalien et de les renvoyer en écho, être complètement indemne d'une fréquentation attentive des ouvrages de l'auteur de la Chartreuse. Quand on plonge dans l'univers stendhalien, le vertige entraîne la vie, notre vie, dans une aventure exceptionnelle. Et soudain, nous pensons à cet aveu de Julien Gracq : " Si je pousse la porte d'un livre de Beyle, j'entre en Stendhalie, comme je rejoindrais une maison de vacances: le souci tombe des épaules, la nécessité se met en congé, le poids du monde s'allège; tout est différent : la saveur de l'air, les lignes du paysage, l'appétit, la légèreté de vivre, le salut même, l'abord des gens... ».

R160018374.jpgStendhal affirmait, avec une prescience singulière, qu'il ne serait lu qu'en 1880, ou en 1935. La remarquable étude de Paul Bourget à son sujet, parue en 1883 dans ses Essais de psychologie contemporaine, lui donnera raison. Dans les années 20, on ne cesse de gloser sur lui. Le beylisme s'échappe comme une fumée légère dans un air de plus en plus épais, dans la mesure même où, comme dira Georges Bernanos en 1947, la « vie intérieure » est l'objet d'une « conspiration » de la part de la modernité techniciste, massifiée, imprégnée d'une « imbécillité » volontiers criminelle, dont l'avenir proche, à l'aube des années trente, donnera tant d'illustrations. Et quoi de plus beyliste que l'amour, non le frottement des épidermes, mais ce désir d'échapper à l'horrible médiocrité du commun des hommes. Au risque de la solitude, car le véritable amour est souvent tragique. Nous ne sommes pas dans le jeu abstrait, logique, more geometrico (bien qu'il y ait, nécessairement, théâtralisation).

Le style de Stendhal se veut proche des oscillations du cœur. Il se veut volontiers négligé dans le ton, le vocabulaire, la syntaxe, juste la part d'incertitude qui, en fissurant l'expression, la rend plus proche de la vie, afin de nous faire voir, en même temps qu'entendre, les personnages qui portent ces voix. Bascule et ruptures de la phrase du reste sont fréquentes chez lui, pour suggérer par le glissement de la forme vers le silence, un sens qui outrepasse le dire, mais jaillit dans l'âme sensible comme une évidence du cœur. « Être vif à tous risques ; écrire comme on parle quand on est homme d'esprit, avec des allusions même obscures, des coupures, des bonds et des parenthèses; écrire presque comme on se parle ; tenir l'allure d'une conversation libre et gaie; pousser parfois jusqu'au monologue tout nu ; toujours et partout, fuir le style poétique, et faire sentir qu'on le fuit... », nous explique Paul Valéry, dans sa Préface à Lucien Leuwen.

Stendhal, par ailleurs, est tiraillé entre un platonisme, une aspiration exaltée vers toutes expressions de la beauté et du sublime, et une lucidité aiguë à l'égard des ingrédients prosaïques de l'existence, ayant touché de près ce qu'est la « vraie vie », sur le champ de bataille, et dans le commerce le plus humble, à Marseille comme à Civitta Vecchia.

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La vie de Stendhal est intimement mêlée à l'Amour, comme la treille à la rose. Il n'est certes pas aisé de cerner, de mesurer, d'anatomiser un homme tel que lui, qui s'appréhende d'abord par ses œuvres, d'une variété inégalée dans le monde littéraire, mais aussi par ce qu'il dit de lui-même, directement dans son Journal, ses souvenirs, son autobiographie, ses lettres et ses marginalia - fussent-ils inscrits sur sa ceinture - mais aussi indirectement, dans ses romans, ses nouvelles, ses essais, ses articles... Il s'est évertué de jouer la sincérité la plus radicale, jusqu'à la provocation, et, par des effets de brouillage et de miroirs biaisés, par des mensonges, tellement évidents, du reste, qu'ils ne trompent personne. Il se laisse deviner. La méfiance s'impose toujours, avec lui : « La conscience de Beyle est un théâtre, et y a beaucoup de l'acteur dans cet auteur », écrit Valéry. Si bien que la critique, depuis un siècle et demi est aussi abondante et volumineuse que ce qu'elle prend pour objet d'analyse. Car, contrairement à un Balzac, à un Zola ou à la plupart des romanciers, même lorsqu'on s'identifie, comme Flaubert, à un personnage, à l'exception de quelques-uns, comme Huysmans, et dût-on contredire les structuralistes, qui séparent ontologiquement l'auteur et l’œuvre, une similitude éclatante entraîne une fusion intime entre ce que fut toujours (car il ne changea guère, fondamentalement, de son enfance à sa mort) Henri Beyle, et son imagination, qui nous offrit, par des coups d'écriture qui ressemblent à des foucades ou à des fantaisies personnelles, pour ainsi dire en dilettante, des livres qui sont, pour paraphraser Nietzsche, de la dynamite.

Mais, au fond, la meilleure façon d'aborder Stendhal est de l'imiter, de se lancer dans sa vie comme par une charge de cavalerie, en aimant le galop autant que la prise du bastion (si tant est qu'on puisse s'en emparer). Stendhal insuffle une énergie qui est loin de s'épuiser, tellement elle était puissante en lui, et qui demeurera aussi longtemps qu'on aura besoin d'un Stendhal, c'est-à-dire tant que nous serons vivants.

Maintenant les faits, comme aurait dit Stendhal. Je ne vais pas dérouler la liste des « conquêtes », réelles ou fantasmées, de Henri Beyle. Notons, du reste, qu'il a toujours connu un échec fatal quand il a voulu jouer le machiavel de salon, ou le dom Juan cynique. Ses amours passionnées l'ont été pour ainsi dire pris par surprise. Mais j'aimerais revenir sur sa dernière passion, pour celle que Philippe Berthier, dans son Stendhal, estime plus beyliste que Beyle lui-même: «Giulia donnait en somme à Beyle une magnifique leçon de beylisme.» Il s'agit en effet de Giulia Rinieri, jeune femme de trente ans en 1830 (Beyle en avait quarante-sept), dite « Sienne », parce qu'elle était née dans cette ville merveilleuse, et avec qui Stendhal sera près de se marier. Stendhal marié ! Pour le plaisir, pour se donner une joie beyliste, que seuls les happy few peuvent apprécier, car le jouissance est complexe et simple à la fois, autant qu'une musique de Mozart, citons des morceaux du Journal de 1818 à1842, publié seulement en 1982 (en fait, qui sont des notes, des marginalia collectés par Victor del Litto. Le texte ci-dessous est un marginalium écrit sur un exemplaire de Promenades dans Rome):

"Paris, 23 janvier 1830. […] I speak with […] Si[enne], qui me ramène. Never so bonne. Comment expliquer cette bonté ?". « 3 février 1830 Singulier propos d'amour observé the third Feb[ruary] 1830. Droite devant lui, lui tenant la tête : « Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux. » Et là-dessus kissing him. Amoureuse of the petit chose. »

12481321245.jpgCette relation amoureuse, sensuelle, mozartienne, sera ponctuées de rencontres intermittentes, d'abord en France, puis en Italie. « Il n'y a que les femmes à grand caractère qui puissent faire mon bonheur », affirme Stendhal. Il est vrai que cet amour, ou cette « amitié perfectionnée », comme aurait dit Destutt de Tracy, ne fut révélée que tardivement par les stendhaliens italiens. C'est en 1934 que L.-F. Benedetto publia Indiscrétions sur Giulia, aux Éditions Le Divan.

Là réside le beylisme. Le décrire serait long, mais non pas fastidieux. Cependant, il est un point, peut-être ultime, celui qui fait dire qu'on a vaincu l'Annapurna - encore que ce sentier âpre et escarpé soit en passe de devenir un boulevard, et qu'il faudra peut-être convoiter les espaces intersidéraux, bientôt, avec son vide contraint et ses radiations mortelles, pour se prévaloir du titre officieux de beyliste - c'est celui, ô combien précieux ! de bonheur. Mais, au fond, qu'est-ce que le « bonheur », du reste si côtoyé, comme son ombre, par le malheur, la souffrance, parfois le désespoir ? Si la chasse stendhalienne est un eudémonisme, elle n'est pas toujours un hédonisme ! On le voit bien quand il est question de cette affaire capitale qu'est l'Amour ! A moins qu'on ne s'élève encore, et qu'on accède à l'ultimum culmen, la liberté. Non cette idée que la révolution a diffusé universellement, ce genre de mot vague et sonore que Stendhal abhorre, mais cette prise de soi, égotiste, qui est un point capital du beylisme.

Stendhal n'est jamais dupe, il s'observe, trie ce qui est susceptible, même de loin, de l'engager dans le fond bourbeux de l'homme .  Le prix a payer est souvent la solitude. Signe de force, car d'énergie. Est-ce à dire que Beyle ne se donne jamais, mais se prête parfois, comme Montaigne ? Ce dernier ne croyait pas à l'amour-passion, et avait pour le commerce humain des prudences d'Indien. Comment donc aimer vraiment sans se donner, sans prendre tous les risques ? Toutefois, la question se pose surtout en politique, thème central de la modernité, depuis l'immixtion de cet impératif existentiel (« tout est politique ») à partir de 1789 (qui vit disparaître en Europe toute gaîté, note Stendhal en 1811). S'il est un domaine où l'on ne doit que se prêter, c'est bien celui-là. Le beyliste n'y trempe que son pied, admet plonger son corps dans la bataille, mais laisse toujours la tête – et le cerveau – hors de l'eau.

C'est pourquoi les positions politiques de Stendhal sont difficilement identifiables, si l'on omet son devoir d'être toujours libre. Il adhère au projet révolutionnaire, et même jacobin, mais il a des goûts raffinés d'aristocrate et éprouve de l'aversion pour la populace.  Il est amoureux de Bonaparte, le seul homme qu'il ait vraiment respecté, mais il honnit le tyran. Il prend parti pour les conspirateurs italiens, mais les trouve bien ennuyeux. Il admire la République américaine, mais lui reproche ses dimanches, son puritanisme, et tout bonnement qu'elle soit le contraire de la civilisation. Il est pour les « deux chambres », à l'anglaise, mais constate que la médiocrité en résulte. Il apprécie le libéralisme, mais s'avoue fasciné par les condottieri italiens du Moyen-Âge. Il est anti-clérical, mais trouve excellent que la papauté, à Rome, interdise toute expression politique, car les hommes, et surtout les femmes, sont comme compressés, ainsi que des marmites, au point de connaître les bouffées grisantes de l'amour et de l'art. En août 1825, il déclare : « Sauf en cas d'invasion, je ne me considère ni français ni anglais ».

Stendhal-le-primitif-de-la-modernite.jpgOn trouvera sans doute l'origine de la perception stendhalienne de la politique dans l’Éros. Beyle n'a jamais élaboré de théories, de systèmes se proposant d'apporter le bonheur aux peuples. Il s'est moqué des utopistes, des saint-simoniens, des fouriéristes, et il éprouvait une horreur instinctive pour la philosophie allemande, pour l'hégélianisme par exemple. Le bonheur ne pouvait être qu'individuel et passionnel. Aussi n'admettait-il que des régimes accueillant des interstices existentiels, qui permissent aux happy few de s'y couler et de vivre selon leurs besoins eudémonistes. C'est pourquoi il appréhendait avec horreur une éventuelle invasion de la libre Angleterre par les troupes napoléoniennes. Il jugeait avec réprobation le règne de l'Empereur – tout en adorant Bonaparte -, parce que Napoléon avait fait proliférer des légions d'adulateurs, de courtisans, d'imbéciles braves et stupides, grossiers et incapables d'une conversation telle qu'on en cultivait avant la Révolution. Il idéalisait les cités italiennes médiévales, cruelles et brillantes, amies des arts, de la beauté et de la force virile. L'érotisation de la politique n'est pas sans faire penser à Sade, qu'il lut, comme tous les grands écrivains du XIXe siècle, sous le manteau. Les « droits de l'homme » ne l'obsédaient pas, même s'il éprouvait une tendresse certaine pour les prisonniers victimes d'un tyran. Il était fasciné cependant par les assassins, politiques ou non, comme Charlotte Corday et Lacenaire. De la même façon que la sève amoureuse irrigue la nature et le cosmos pour susciter une fusion extatique, source d'ivresse esthétique s'emparant le l'âme et du cœur, elle peut se « pervertir » en rage de domination et de destruction.

Lamiel.jpgLe dernier roman de Stendhal, Lamiel, qu'il laissa inachevé, coupé par la mort, est significatif à cet égard, et répond à la Chartreuse comme un cri féroce à un chant d'amour, comme un rut flamboyant aux soupirs sentimentaux. Ce roman est l'éducation d'une femme, Lamiel, dont le nom est presque l'anagramme de Mélanie (Guilbert), l'actrice dont il partagea la vie en 1805. Celle-ci éprouvait une préférence sexuelle pour les femmes, et se suicida le 18 août 1828, faisant graver sur sa tombe : «Après le malheur d’être, le plus grand est d’appartenir à l’espèce humaine». C'est l'ultime ouvrage qui nous présente une héroïne monstrueuse, femme de tête, élevée pour les ambitions les plus ténébreuses par un médecin bossu et cynique, Sansfin. Elle collectionne hommes et femmes, s'élève dans la société aristocratique, qui est passée au crible de l'esprit impitoyable, et finit par suivre un assassin, Valbayre, dont elle est complice du crime qu'il a commis, pour terminer en incendiant le tribunal. Un finale wagnérien, d'une certaine façon, le crépuscule des héros stendhaliens, qui se consument, au seuil du néant, dans le grand brasier de la révolte et de la volupté d'avoir été.

vendredi, 15 mai 2026

Quel rapport entre Jünger et Rimbaud?

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Quel rapport entre Jünger et Rimbaud?
 
par Claude Bourrinet
 
Non seulement le premier est francophile, grand lecteur des romantiques et des symbolistes, de Rimbaud, qu'il vénère, mais l'état d'esprit qui a toujours présidé à sa trajectoire exceptionnelle et incroyablement longue (son journal se termine à l'âge de cent ans!) est le même que celui qui a guidé cette étoile filante que fut Arthur. En effet, à l'encontre de ceux qui, obsédés par leurs projets nationalistes et belliqueux, privilégient sa parenthèse guerrière et politique (qui n'occupe, in fine, qu'un dixième de sa longue vie, le reste étant consacré aux voyages, à la poésie, à l'écriture, à l'entomologie, à la méditation), l'auteur de Sur les falaises de marbre fut un réfractaire, un Waldgänger, un rebelle, un homme aux semelles de vent, un chercheur de Graal. Même sa période militariste est à passer par ce crible.
 
32252185053.jpgEn effet, si on lit bien Orages d'acier et les ouvrages qui suivirent, on s'aperçoit qu'il ne s'y agit pas de se fondre dans une idéologie totalitaire, mais de tenter de penser une expérience paroxystique. Le point de départ de Jünger est un moi observateur et ouvert aux influx – même délétères – du monde, et son point d'arrivée le cosmos, la nature, les énergies voilées d'un univers qui dépasse le moi, et l'embarque dans une trajectoire « mystique » (dans un sens qui est plus proche du paganisme, ou du bouddhisme, ou plutôt du shintoïsme, que du christianisme). On rejoint ainsi un certain Rimbaud, celui des Illuminations, et de certains poèmes où le « moi » fusionne avec la nature.
 
Rimbaud, c'est un style de vie, une aventure spirituelle, une constellation. Nerval était rimbaldien de manière anticipée. Et aussi baudelairien. A moins que Baudelaire et Rimbaud n'aient été eux-mêmes nervaliens! Or, Baudelaire et Rimbaud, ainsi du reste que Huysmans et Léon Bloy, ont été déterminant dans l'élaboration de la pensée de Jünger.
 
ERNST JÜNGER: PORTRAIT D'UN CHASSEUR DE SACRÉ
 
I – PERMANENCE DU DIVIN
 
« La réalité du divin est pour moi indéniable, mais il est tout aussi difficile de la définir, de lui donner des noms. » Ainsi Jünger, qui avait atteint ses cent ans, affirmait-il l’ambivalence de l’origine supra-humaine du sacré: d’un côté, l’évidence de son existence; de l’autre, l’embarras d’en rendre compte avec les mots. Pour autant, il ne dit pas que c’est impossible de l’appréhender, de l’éclaircir, mais qu’il est difficile d'en parler. Ambiguïté qui, paradoxalement, laisse tout loisir d’en approcher la nature par le verbe, et ouvre donc au poète la voie royale de la création. Par « poète », il faut en effet entendre, en grec ancien, ποιητής, poiêtếs, celui qui crée, mais pour l’heure aussi celui qui est touché par la grâce de l’être, le Dichter de Heidegger, le « poète en temps de détresse », dont la tâche « [met] en jeu l'existence même de l'homme ».
 
Bundesarchiv_B_145_Bild-F073370-0006,_Bad_Godesberg,_Ernst_Jünger_(cropped).jpgDe même, la persistance du « moi » après la mort est-elle nettement soutenue en 1968, avec optimisme, dans une lettre à Hugo Fischer, le passage étant présenté comme « un poste de douane où la monnaie courante est changée en or ». En 1983, il confie à Alberto Moravia: «Eh bien, pour moi, l’immortalité n’est pas une illusion, elle est certaine. La tâche confiée aux cultes est, à tout le moins, de nous la faire pressentir. » Jünger s’oppose à Nietzsche sur deux plans (en laissant en suspens la question de savoir si le poète de Sils-Maria était athée): d’abord le constat qu’il existe ce que le philosophe de la Volonté de puissance appelle un « arrière-monde » suprahumain, vecteur de nihilisme, pour lui, mais perçu par le platonicien Jünger comme une dimension essentielle du cosmos; ensuite l’expérience vécue de la présence latente ou manifeste de cette force divine, contredisant ainsi la sentence tranchée de Nietzsche, que « Dieu est mort ». Jünger préfère l’expression de Léon Bloy, que « Dieu s’est retiré », assertion qui, en somme, « sauve » Dieu, et ne condamne pas toute hypothèse de son approche, dans certaines circonstances.
 
Le Divin en effet se laisse difficilement cerner, non parce qu’il serait absolument absconditus, caché, mais parce qu’il ne se manifeste que par des éclats dispersés mélangés à la boue du monde, comme Osiris démembré, qu’il s’agirait de réunir à la manière d’un puzzle. Toute la recherche du sacré, chez Jünger, va consister à saisir ces hiérophanies, pour en décrypter les hiéroglyphes inscrits sur le monde. Cette écriture sacrée ne saurait que traduire un message énigmatique, un langage dont on ne possède pas tout l’alphabet.
 
Les voyages innombrables, sources de sensations et d’émotions inouïes, qui lui font parcourir chaque année la planète, à partir des années trente, outre la satisfaction qu’ils procurent à l’aventurier, ne visent pas un autre but. La pensée, chez lui, ne se distingue pas de l’expérience.
 
11b9ad50b28b199f6b9515456a0e0fb2.jpgMais Jünger, en homme de grande culture, insère volontiers sa quête spirituelle dans une longue mémoire. Il invoque parfois des civilisations qui lui sont chères, et avant tout l’Égypte ancienne : « L’univers est vivant. Les Égyptiens n’ont pu en douter; la momie, la pyramide, le scarabée rendent témoignage de l’immobilité, pareille à celle de la chrysalide, d’une force incluse dans la matière du monde, et qui triomphe du temps. L’homme participe d’elle. Dans la raideur du Royaume des Morts, un savoir sommeille qui surpasse toute espérance. » Aussi, lorsqu’on dit que le Divin s’est « retiré », il ne faut sans doute pas interpréter cet éloignement comme une retraite vers un « haut » qui s’opposerait au « bas ». Jünger ne dissocie pas franchement transcendance et immanence.
 
Le mutisme relatif de Dieu (ou des dieux) est mystérieux, et renvoie à un cycle cosmique, mais la force divine demeure. Elle se manifeste par exemple dans les formes harmonieuses, surtout dans la nature, chargée de surcroît de nombreuses métaphores à saisir. Une certaine téléologie est incluse dans l’interprétation qu’a Jünger du Divin, dont les réalisations sont aussi à entendre, comme au moyen-âge, de manière symbolique.
 
Le-Mur-du-Temps.jpgIl faut ajouter que toute sa vie est perçue par lui comme attachée au destin. «L’un de mes sentiments les plus profonds, outre l’assurance de mon salut: “être conduit”. Toujours, en guerre comme en paix, il s’est trouvé quelqu’un auprès de moi.»
 
Son essai, Le Mur du temps, paru en 1962, distingue plusieurs strates d’interprétations des mouvements du monde, de la destinée individuelle aux grandes révolutions du Cosmos.
 
En 1982, il affirme : « On ne saurait douter de la puissante domination des astres – le fait qu’un individu ou une communauté adore le soleil constitue la version sacrée d’une tendance tout aussi naturelle que cosmique. » L’importance de l’astrologie ne réside pas dans la pesée des trajectoires individuelles, dérisoires (le sage s’oublie), et de l’histoire, et peut-être de la vie biologique, parenthèse entre deux éternités, mais dans la prise en considération d’une échelle infiniment plus vaste, qui « donne à penser que d’autres mesures, d’autres plans que ceux des calculs humains, sont en jeu ». « Á l’instar de [son] père, [il se sent] incapable d’adhérer à une confession ou à une religion positive, mais à travers [sa] vision de l’origine cosmique, [il est] convaincu d’avoir affiné avec le temps un juste sens du sacré. »
 
db98174ba6eb3fe57273532d8a16b565.jpgL’importance démesurée prise par le souci historique et politique apparaît pour ce qu’il est : un léger tourbillon dans un océan mouvant et infini. Nous vivons dans une durée qui appartient à l’éternité : « Au soleil, sur les marches d’un temple, par exemple, dans le sable brûlant des dunes, ou encore sur un bloc erratique, dans la lande, et prenant part à ce spectacle […], dans cet instant fuyant, il se [cache] autre chose, l’intemporel au sein du temps. » Et tout ce qui advient est sacré parce qu’enté dans une totalité suprahumaine, sans que nous en ayons conscience, l’erreur de perspective provenant d’un anthropocentrisme forcené, d’autant plus qu’il est tributaire d’une illusion récente, le mythe du progrès, et soumis à une dynamique linéaire. La marche des « étoiles » est cyclique, non dans le sens nietzschéen, comme l’éternel retour du même, mais comme un flux et un reflux, une respiration cosmique, ponctuée de «catastrophes», idée reprise de Cuvier, que Jünger invoque souvent.
 

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L’œuvre jüngerienne, ample et variée, poursuivie pendant près de quatre-vingts ans, évoque souvent le vates romain, l’«inspiré». Il l’est comme un aède grec, un barde celtique. Le 9 août 1966, il éprouve une espèce d’extase: «Le jour était pluvieux. Quand le soleil, finalement, a percé les nuages, je suis monté à bicyclette jusqu’à l’Eichberg (photo). Là, le coup de chance… il y a des rencontres que nous ne voulons pas décrire, parce que nous leur ravissons, ce faisant, leur puissance prophétique. »
 
Au fond, tout est une question d’«œil». Le Divin est là, mais il faut pouvoir en recevoir la lumière: «En dernière analyse, tout est miracle; il ne se différencie que selon la profondeur de nos vues, ou de nos perspectives, et aussi selon notre euphorie.» Il n'est alors pas étonnant qu'il se soit senti proche d'un Rimbaud. Il lisait par exemple des passages du Bateau ivre à des camarades officiers, vers 1919. Ce poème a symbolisé, pour lui, un tournant: la fin d'une expérience (la guerre) et le début d'une autre (l'écriture, l'aventure intérieure).
 
II- NIHILISME
 
Même si la rencontre avec le sacré provoque des réactions semblables selon les époques, il n’en est pas moins dépendant quant à sa nature. Le christianisme primitif s’opposait frontalement au paganisme, mais tous deux appartenaient à une même civilisation, gréco-romaine, et le premier, pour étayer, au IVe siècle, sa domination, emprunta au second une armature philosophique, et même mystique, en même temps qu’une vision du monde très imprégnée de néoplatonisme.
 
Le-declin-de-l-Occident-I-II.jpgLe sacré contemporain ne jouit pas d’un tel terrain civilisationnel sur lequel s’appuyer. Le nihilisme hante le début du XXe siècle. Le succès de Le Déclin de l’Occident, de Spengler, qui a tant inspiré les intellectuels de la première moitié du siècle, a diffusé le thème du Kulturpessimismus. Jünger, en 1982, fait ressurgir dans sa mémoire cet horizon fuligineux: «Dans le feu du crépuscule annoncé par Spengler, ce que moi je vis, ce fut l’apparition dans toute sa puissance de la figure du Travailleur. C’est la Seconde Guerre mondiale qui nous a plongés dans les profondeurs du maelström, dans le tourbillon du nihilisme.» Or, si l’on en croit les pages très riches en expériences vécues du Journal, Soixante-dix s’efface, qu’il tient de 1965 à la fin de sa vie, il ne cesse d’être confronté, d’Europe en Asie, d’Asie en Amérique, à la destruction du monde, par l’industrie, le commerce, l’utilitarisme, l’esprit fonctionnaliste, en somme par l’oubli du sens.
 
« Le désert croît : malheur à celui qui recèle des déserts !
La pierre crisse contre la pierre, le désert vous enserre et vous étouffe.
La monstrueuse mort jette un regard ardent et ténébreux
Et mastique — sa vie entière est sa mastication...
Ne l’oublie pas, homme, tanné, consumé de volupté :
C’est toi qui es la pierre, le désert, c’est toi qui es la mort... »
(Nietzsche; Dithyrambe de Dionysos, « Parmi les filles du désert »).
 
III- LA CHASSE AU SACRÉ
 
81hM52QTOCL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLe fameux ouvrage de Rudolf Otto, Le Sacré, est paru en 1917, peu d’années avant que Jünger ne clarifie son expérience de la guerre. La grille d’interprétation d’un phénomène qui a des résonances religieuses, mais qui est loin d’être limité par la religion institutionnalisée, se révèle un outil conceptuel opératoire pour évaluer les expériences vécues par l’auteur d’Orages d’acier, mais aussi de toutes ses œuvres, jusqu’à sa mort. Sans analyser l’ensemble des orientations qu’offre Rudolf Otto dans son essai, on peut dégager quelques idées-forces utiles et merveilleusement adaptées aux récits de hiérophanies contées par Jünger.
 
Le Sacré s’oppose au pur sentiment, et ne se réduit a priori ni à l’esthétique, ni au sublime. Il ne provient pas non plus de l’éthique, même s’il peut y aboutir. Le sens figuré qu’on lui donne parfois ne recouvre pas son sens primitif. Il n’équivaut pas au Bien. Il est lié au «numineux», c’est-à-dire à une présence divine souvent indéfinissable. Il dépend, au reste, de l’aptitude à le recevoir. Il instaure un sentiment de dépendance par rapport à ce qui est perçu comme incommensurablement supérieur, en provoquant, à la suite d’un saisissement soudain, un sentiment d’effroi, quelle que soit la source du mysterium tremendum, qu’il soit suscité par un «objet» fait de main d’homme, ou par un phénomène naturel.
 
659d564e3e9f35beb16020d38f0656be.jpgCette deima panicon (frayeur panique) provient d’une manifestation perçue comme menaçante, parce que puissante, donc potentiellement « sinistre », parfois concrétisée par la vision de « spectres », de « démons ». Devant ce « tout autre », parcouru par une charge énergétique incalculable, l’âme demeure muette. En même temps, sa « majesté » ne fait aucun doute. Le sentiment d’anéantissement devant l’« énorme », le « démesuré », se traduit par l’humble soumission à une force divine immense, qui, par ce que Romain Rolland appelle le « sentiment océanique », nous emporte vers un sens du monde supérieur. L’individualité paraît alors bien dérisoire. On est face à une expression superlative de vie, d’être, de force, de plénitude.
 
Jünger se réclame parfois de Fichte, qui considère l’absolu comme une gigantesque et inaccessible poussée cosmique, de Schopenhauer, qui donne à la volonté universelle un caractère démoniaque, et de Goethe, qui éprouve le caractère numineux du monde. L’étonnement, le stupor, se métamorphose en mirum, fascinans et augustum. Le mirum est l’insaisissable et l’incompréhensible, le fascinans, ce qui surprend, soit par la beauté absolue, soit par la répulsion violente, les deux dimensions étant parfois liées par l’accord mystérieux qui traduit l’ambivalence du réel. L’augustum appelle la vénération.
 
IV- BUSHIDO (Voie du guerrier)?
 
Assurément, il est possible de rencontrer de tels « motifs » dans les textes relatant son expérience de la Première guerre mondiale, et dans ses essais politiques des années vingt. A partir de la Bataille de la Somme, en 1916, déclenchée par les Anglais et les Français, Jünger constate que le conflit a franchi une dimension inédite: «le choc ne fut pas uniquement entre des armées, mais entre des puissances industrielles.»
 

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Les forces de destruction générées par une utilisation massive de la technique font entrer pleinement l’Europe, puis le monde, dans l’ère des Titans. Il note: «C’est face à ce contexte que ma vision de la guerre a pris la forme d’un activisme héroïque.» Mais, précision essentielle, il ajoute: «Naturellement, il ne s’agissait pas de simple militarisme, car, et même à l’époque, j’ai toujours conçu la vie comme la vie d’un lecteur avant que d’être celle d’un soldat.»
 
71wKD46XqjL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgEntre deux batailles, il lisait en effet avec passion le Roland furieux, de L’Arioste. Et il accentue encore sa réserve : « Je veux dire que l’héroïsme, pour moi, naissait davantage d’une expérience littéraire que d’une effective et concrète possibilité de vie. »
 
Il tint ses propos en 1995, à l’occasion de sa centième année. Dans les années soixante, il avait répliqué à Moravia, reprenant un mot de Marx: «Une Iliade serait-elle possible avec de la poudre et du plomb?»
 
C’est pourquoi il est nécessaire d’interpréter Orages d’acier non comme un document, mais comme un monument. Comme «document», nous avons ses carnets de guerre, bruts, elliptiques, dont la rédaction est chaotique, parfois allusive, tant la situation était dépendante de l’urgence du moment. Le «monument» fut la réfection qu’en fit Jünger, et qu’il publia sur le conseil de son père. L’écriture y est celle d’un écrivain talentueux, et la fascination qu’elle exerce tient à son intensité et à l’esthétisation d’une expérience qui transcende les mots. Jünger y a sacralisé la guerre, comme «expérience intérieure», en en rendant toute la puissance nihiliste. Mais la séduction qui nous captive provient surtout du regard impassible qu’il jette sur une apocalypse.
 
9782878582024-de-300.jpgOr, il semble que le récit fictionnel, Lieutenant Sturm, publié dans le Hannoverscher Kurier. Zeitung für Norddeutschland, du 11 au 27 avril 1923, et redécouvert au début des années 60, sonne de manière plus authentique, du fait même de son caractère « inabouti », comme s’il s’agissait d’ébauches mêlant témoignage, bribes de romans, rêves… L’exaltation presque « mystique » qu’on trouve dans Orage d’acier peut bien s’y rencontrer, mais corrigé par des réflexions plus désabusées. Certes, les caractéristiques du sacré explicitées par Rudolf Otto sont illustrées par certaines scènes, où l’effroi est souligné. Dans « l'immensité et la mortelle solitude du champ de bataille », face à « un masque de titan, impénétrable », la créature est perdue, réduite au néant. On y éprouve « le même sentiment d'absurdité qui parfois envahissait les sens accablés devant les quartiers sinistres des villes industrielles, ce sentiment d'oppression de l'âme par la masse ».
 
Le soldat, parfois, le regard livide, voit surgir un spectre qui lui annonce son anéantissement. Ce n’était pas la mort qui faisait peur, mais cet écrasement total par un géant impavide. C’était, il est vrai, la loi de l’univers. En contrepoint, pourtant, vibraient les souvenirs d’une vie heureuse, et, pour le personnage principal, les ivresses de la poésie, de l’art, du livre.
 
Il fallait oublier, se perdre dans une intemporalité incandescente, se battre comme un démon: «Le monstrueux ne m’avait pas touché, il gisait à terre, inexplicable, il avait surgi puis sombré comme une île de feu. Il ne restait qu’un peu de peur, le sentiment d’abriter à mon insu des forces brutales et insondables; le même sentiment, mais incomparablement plus fort, que celui qu’on peut éprouver au matin, quand on sort d’une ivresse absurde avec la certitude d’avoir vécu de longues heures intensément, mais à l’insu de ma conscience.» «Pour des hommes possédés par le désir de fuir leurs inhibitions sur les ailes de l’ivresse, il n’y a guère de différence entre l’élan d’un combat et l’excitation qu’on ressent lors d’une beuverie. Une vie plus intense, le sang qui coule plus rapide dans les veines, les sensations sans cesse nouvelles, le jaillissement des pensées dans le cerveau, voilà la forme de vie qui s’exprime en eux…»
 
zalan-kertai-german-soldier-ww1.jpgLa vie se trouvait assujettie brutalement à une «volonté sans réplique» qui «apparaissait ici avec une clarté cruelle». «Le moindre Feldgrau ou le moindre poilu, qui lors de la bataille de la Marne tirait et rechargeait son arme, avait plus d’importance pour le monde que tous les livres empilés de ces littérateurs.»
 
On tirera de cette dernière phrase toute la charge de mépris envers une civilisation humaniste, gréco-romaine, vieille de plusieurs millénaires, exécration de tout ce qui évoque la vie de l’intelligence et de l’esprit. Ce rejet du livre jure avec la vie véritable du bibliophile que fut Jünger, pour qui la littérature ne fut pas seulement une pratique de chaque jour, mais une voie sacrée de sagesse et l’exploration du monde intérieur de l’homme.
 
La sensation de vivre davantage, de se griser dans l’action, d’accéder à des états de conscience outrepassant le moi et son instinct de conservation, tout cela relève de la Volonté de puissance, et, plus prosaïquement de l’exaucement de ce qu’il y a en nous de vie animale, de capacité à pousser à l’extrême limite du plaisir et de la douleur la dynamique des muscles et l’échauffement du sang. Plus tard, il reviendra sur ces tentations guerrières de tueurs, par exemple en allant jusqu’à répudier la chasse. La trajectoire jüngerienne est un apprentissage de la sacralisation de la vie. Reste à définir de quelle « vie » il s’agit.
 
En attendant, le temps de la guerre est celui de l’épanchement sans mesure de la violence, dont il théorise l’arrière-plan mythologique des temps nouveau, la révolte des Titans, dont Prométhée, l’allié des hommes, contre Zeus. Toutefois, le domaine d’expansion de cette « Volonté » est immanent, et circonscrit le monde des hommes. Les brûlots nationalistes qui, dans les années vingt, feront de Jünger l’un des inspirateurs du mouvement conservateur révolutionnaire, développent toute une thématique et une argumentation redevables du darwinisme de teinture nietzschéenne, qui a servi de support intellectuel au fascisme mussolinien (solaire, pour lui, contrairement à l’hitlérisme, qui est nocturne).
 
(1820_1910)_Nadar_-_French_politician_and_writer_Maurice_Barres_(1912-1913)_picture_by_Nadar_-_(MeisterDrucke-1453009).jpgJünger insiste peut-être davantage sur le « sang et le sol », car il était à cette époque imprégné des écrits de Maurice Barrès (photo). Ce qui concerne l’individu, dans le darwinisme social d’un Spencer, par exemple, est relevé par le nationaliste au rang supérieur d’une lutte implacable menée par la nation, la « race », sans sombrer dans le racisme biologique nazi ni la démagogie inhérente à la société de masses déracinées.
 
La route de Jünger croisa une seule fois celle de l’orateur Hitler, qu’il vit comme un sorcier maléfique doté d’un magnétisme mortifère. Il appellera du reste les sbires du régime des «lémures». Sa vision, quant à lui, est aristocratique, tributaire de l’esprit prussien, et, jusqu’à la publication du Travailleur (Der Arbeiter) – et même bien plus tard - il défendra l’idée d’une maîtrise de la « technique », donc du pouvoir, par une élite. Il est pour autant indiscutable qu’un glissement sémantique a pu s’effectuer, comme dans le communisme, entre les réflexions complexes, nimbée de sacralité et d’idéalisme, d’un aréopage d’intellectuels parfois profonds, comme l’était Jünger, vers une application grossière, dans le champ de la politique la plus vulgaire, par des chefs machiavéliques et sans convictions autres que celle de la puissance pure. Le totalitarisme profane le sacré, comme la messe noire singe l’office divin en l’inversant, l’opus dei en la métamorphosant en orgie criminelle.
 
Entre-temps, toutefois, un autre Jünger vivait et existait dans une dimension tout autre.
 
V- L’APPROCHE POÉTIQUE DU MONDE
 
En vérité, loin de toute agitation politique – envers laquelle il exprimera de plus en plus son écœurement - l’un des fantasmes de sa très longue contemplation à laquelle se voua sa longue existence fut de pouvoir se retirer dans un locus amoenus, une hutte perdue dans la forêt sauvage, au milieu de collines généreuses, sous le soleil et la pure clarté du ciel.
 
2310012118357P.JPGDepuis 1928, l’année de sa Lettre de Sicile au bonhomme de la Lune, qui commence fortissimo en empruntant presque intégralement le lexique proposé par Rudolf Otto («magiciens», «solitaires», «initié», «mystères nocturnes», «grand et terrible», «épée spectrale , «larves blanches», «déréliction», «lumière insolite», «mystère de la vie et de la mort», «peur», «pouvoir magnétique» – «Je ne ressentais nulle angoisse, rien qu’une impression d’inéluctable solitude au sein d’un monde mort, mystérieusement traversé par l’influx de puissances muettes»), puis lors de la première version du Coeur aventureux, l’année suivante, notamment la Lettre de Sicile, il cesse peu à peu d’être tourné vers le militantisme, et se consacre désormais uniquement, jusqu’à la fin de sa vie, à l’écriture poétique – quelle que soit l’acception qu’on donne au terme «poésie» -, à l’entomologie, aux voyages, au jardinage, à la méditation.
 
Dans ces œuvres, Jünger éclaire une notion qui sera désormais pour lui un mode d’appréhension du réel, celle de «stéréoscopie». Il se réfère aux vieux appareils de son enfance qui, à partir de deux images plates, offraient l’impression d’une autre en relief. Il s’agit donc d’allier, de synthétiser la synesthésie (combinaison de plusieurs sens) à une interprétation «rationnelle», procédé du reste très antique, qui caractérisait par exemple les pythagoriciens et les métaphysiciens médiévaux. Il pensait même que lors des mystères d’Éleusis, les initiés parvenaient à cette vision grâce à l’absorption de substances hallucinogènes.
 
Dans les années cinquante, il tentera, à la faveur des drogues, de réaliser en lui des «états modifiés de la conscience» (janvier 1950, mescaline, peyolt, avec le psychiatre Walter Frederking, chez l'éditeur Ernst Klett ; février 1951, LSD Albert Hofmann; psilocybine, issue d’un champignon hallucinogène, avec Hofmann et l’orientaliste Rudolf Gelpke). C’est en quelque sorte le thème principal de sa nouvelle Visite à Godenholm, publié en 1953.
 
VI- L’INITIATION AU SACRÉ
 
Tout se révèle durant l’enfance, et souvent le destin. A douze ans, avec son frère Georg Friedrich, Jünger s’enivra de nature libre, de folles escapades aventureuses, dans les coins sauvages de Rehburg, qu’il appelle sa Heimatstadt, bien qu’il fût né à Heidelberg, en 1895. « Les paysans labouraient avec un attelage de vaches. [...] Le pays n’avait jamais dû beaucoup différer de son aspect d’alors, qu’on allât vers Mardorf, Leese ou Nienburg. Le marais est en dehors de l’histoire; il y a là plus d’être que de devenir, des gris et des bruns filés par les Nornes. »
 
Là, il connut ses premières éclaboussures de sacré, des hiérophanies qui décidèrent de sa vie.
 

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D’abord, les échecs, dont son père était entiché, accordant souvent l’hospitalité, pour d’interminables parties, à des champions reconnus. Là, lui-même amateur, il découvrit les pouvoirs de l’esprit, les combinaisons indiscutables, comme une sentence, et se sentit plonger dans les immensités intemporelles d’une invention qui ne pouvait venir que des dieux, dans un âge lointain où ils avaient commerce avec les hommes, et où se décidaient les destins des empires et des noix, quelque part dans le cosmos. Du reste, cette table de soixante-quatre cases symbolise l'ordre cosmique – le Vastu Purusha mandala. Voilà pour la longue mémoire.
 

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La nature était encore plus généreuse. Un jour, assis sur un parapet surplombant le lac de Steinhuden (photo), il connut le bonheur d’une pêche miraculeuse. Il s’empressa pourtant de tout rejeter à l’eau. Communiant magiquement avec les éphémères et les poissons d’argent, il venait d’éprouver cette dilatation de l’âme et du cœur qui provoque cet envoûtement propre à toute perte de l’autonomie et à la fusion dans un tout, celui des roseaux, sur les rives plates, de l’eau dormante, de l’air marécageux, du héron qui pêchait au bord du lac.
 
85e160d966ae3858a1b3178267bc1d90.jpgEnfin, et surtout, « le lendemain, armé d’un filet de gaze verte et d’une bouteille à insecte, remplie de petits bouts de papier, et tampon d’ouate, imbibé d’éther », il partit à la « chasse subtile ». Il captura un coléoptère. «La beauté de l’animal était bouleversante: je n’en finissais pas de m’en repaître les yeux. »
 
« L’un des délices dont jouit l’entomologiste, c’est d’acquérir une dimension nouvelle, source débordante de vie. Comme tous les mystères, celui-ci n’attire que ceux qui partagent l’initiation au secret. » « C’est justement là que s’ouvre la minuscule fenêtre par laquelle il perçoit la splendeur de l’univers. »
 
VII- ENTOMOLOGIE
 
L’entomologiste tient du collectionneur, mais aussi de l’initié. Non certes sectateur, mais pieux zélateur d’une confrérie multiséculaire, dont les maîtres sont vénérés à l’égal de sages antiques. Jünger s’est maintes fois élevé contre la tendance contemporaine à étudier le monde des insectes more geometrico, par le truchement du nombre, des statistiques et des combinaisons biochimiques. On peut bien conférer à ce cercle d’esprits singuliers, qui ressemblent parfois, avec leurs filets et leur attirail, à des enfants, le rang de confrérie, mais à condition de préciser qu’il s’agit-là, à l’instar de l’alchimie, d’une plongée dans le secret de la vie, de la nature si pourvoyeuse de variété et de beauté, et de l’étude d’un mystère au sens grec, qui ouvre l’accès à des dimensions platoniciennes (ou orphiques), tant la perfection des formes et l’éclat des couleurs semblent inscrire sur la terre l’être numineux de Là-bas, comme disait Plotin.
 

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Aussi, comme il sied à un « myste » aspirant au « mystère », il se devait d’être instruit par un guide. En 1933, Jünger quitte Berlin avec sa famille pour s’installer à Goslar, au sein d’une forêt de haute mémoire (photo). Il y est introduit aux arcanes de l’entomologie par celui qu’il appelle le « Directeur » (il l’était d’un établissement scolaire, mais le terme désigne aussi celui qui donne la direction et dirige vers la voie droite). Personnage modeste, singulier et d’une rigueur scrupuleuse, néanmoins doté d’un humour inattendu et quasi surréaliste, sorte de magicien qui tient du druide et du maître d’école, il connaît les moindres lopins du territoire d’une « chasse » dont il lui inculque toutes les astuces. « Dans la forêt, nous étions amis, mais ce rapport n’allait pas plus loin. » Les malheurs de la guerre le firent disparaître, sans laisser de traces.
 

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Le domaine de Jünger, si l’on peut dire, c’est la cicindèle (photo). « Les cicindèles ont élu l’empire de l’air et de la lumière. » Il est fasciné par « un des brigands les plus audacieux qui soient, d’un élégant aviateur, parfaitement équipé pour son métier ». Animal solaire au demeurant, incandescent. Dans le genre ochthebius, il trouva un spécimen qu’il eut du mal à faire identifier, et qui devint, pour lui, « Vert-de-mousse. A sa pensée ou à son toucher, une « grande lumière » s’allume, et se déploie en lui la « vallée rocheuse » où il le trouva, où la terre « prodigue sa vertu sans intermédiaire », « avec toutes les marques du pays natal: familière, secrète, un peu inquiétante aussi ». « Vert-de-Mousse a été pour moi le pôle autour duquel tournait tout ce voyage – entre lui et l’invisible, c’est à peine s’il subsiste encore une différence. »
 
Car toute hiérophanie est aussi consécration d’un lieu.
 
Il y a d'abord les lieux humanisés. Par exemple, dans un hôtel désuet, place Masséna, à Nice, « dès l’entrée, on sent comme le temps se modifie; les murs sont imprégnés d’épaisse substance de destin». De même, à Civittavecchia, le splendide Piemontese ressemblait, jadis, à un repaire de chauves-souris. Les demeures des morts recèlent aussi bien entendu une puissance sacrale, comme, à Manille, le cimetière militaire américain: «Ce jardin avait, en dépit de toute la sollicitude visible à chacune de ses tombes, un quelque chose de transcendant, comme un signal, sur une planète morte, qui doit répandre loin sa lumière.» Les temples, évidemment. Par exemple, à Port Swettenham, au centre d’une clairière, un petit temple hindou. « Devant l’autel, avec figures d’êtres mythiques, amoncellements de fleurs blanches dans coupes. Un énorme frangipanier à côté, sans doute pour offrandes. Devant lui, étang couvert de nénuphars, l’œil de cette clairière, avec pour cils joncs et lotus. Calme parfait, pas un homme à perte de vue, mais, impérieusement présent, le pouvoir de la vie. C’est alors que s’ouvre le cœur, qui se ferme dans nos cubes de béton. »
 
En revanche, le fameux jardin de pierre, dans le temple zen de Kyoto, l’a déçu: «D’où provient donc la vertu toute particulière de ce groupe de pierres? Je ne l’ai pas deviné.»
 
Mais, à Gaoxiong, dans la vieille capitale, Taïnan, le vaste sanctuaire de Confucius le ravit : « Cours à l’ombre d’arbres anciens pour les entretiens de l’été, promenoirs couverts pour ceux de l’hiver, cellules pour la méditation solitaire, salles garnies de livres pour les études en commun – on peut ainsi résister au temps. J’aurais bien voulu m’attarder en ce lieu. »
 

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La ville où il se sent en harmonie est Rome: «Je me sens bien à Rome, comme dans une ancienne patrie commune qui date d’avant la naissance des nations.» Il visite le Santo Bambino d’Aracoeli: «On est frappé par l’intensité de la présence qui distingue cet enfant Jésus de tous les autres.»
 
Puis le Panthéon: « Nous sommes saisis, non par l’une de ses innombrables formes, mais par sa puissance cosmique, source de plaisir immédiat. Nous respirons de l’espace comme nous respirons de l’air. » Ensuite, le tombeau des Scipions, sur la Via appienne, et leurs « sarcophages noircis ». « J’y ai senti le genius loci aussi fortement que si j’avais connu ceux qui y reposent.»
 

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De même, le tombeau de Caecilia Metella. « Peut-on s’éprendre des routes? Voir les aimer? Mais oui, j’en connais quelques-unes au monde dont la substance vous envahit plus fortement, chaque fois qu’on les foule à nouveau, et en même temps apaise une nostalgie telle que si j’y avais vécu, voilà bien longtemps. » Surtout, les parcs et temples Shinto : « Souvent, le domaine entretenu par l’homme frôle, par transitions insensibles, la Nature libre, et même, à Nikko, des forêts de montagne venues du fond des âges. Cela m’a attiré comme un vieux pays natal d’avant le christianisme.»
 

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Au parc d’Okazaki, à Kyoto : « Ici, ce n’étaient pas seulement les hommes, mais les Esprits qui se sentaient bien – les uns goûtaient, une erreur n’était guère concevable, dans la Nature la présence des autres. » S’il est une « spiritualité » proche de Jünger, au fond, c’est bien le shintoïsme.
 
On pourrait multiplier les occurrences de ces extases, qui tirent le moi vers des espaces saturés de présence, fixent le temps pour s’abandonner à des échappées cosmiques vers l’éternel ou la longue mémoire.
 
Parmi les lieux naturels, la forêt est une source de ravissement : « Aujourd’hui encore, nous nous sentons, dans les forêts, plus profondément interpellés, plus fortement ramenés au passé que dans une cathédrale. »
 
Jünger éprouve aussi une prédilection pour les îles (et, en leur sein, pour les valleuses : « Il n’est sans doute pas de lieu où l’on se sente plus proche de la terre. »). Il parcourut de nombreuses fois Rhodes, plusieurs îles de la côte Dalmate, la Sicile, surtout la Sardaigne, l’Islande, pays de l’Edda, pour ne parler que de l’Europe, et nous livre, de ces pérégrinations dans des contrées encore vierges de la gangrène moderne, des pages éblouissantes. « On peut dire que l’île, ensemble clos sur lui-même, représente le cosmos. Elle donne l’impression d’un modèle plastique de l’espace dans le fleuve agité du temps. »
 

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La symbiose entre l’homme et la nature (comme pour le shintoïsme), peut générer le paradis sous une forme virgilienne, l’âge d’or faisant retour. Ainsi, à Ceylan, découvre-t-il, dans un fossé où «un paysan presque nu piquait du riz» tandis qu’«un autre retournait à la charrue, derrière son buffle aquatique à côté des ibis», un quadrupède plus long qu’un corps humain qui tantôt redressait la tête et tantôt la recourbait vers la surface de l’eau, lançant en exploration une langue bifide, étroite comme une courroie: un saurien [un varan]. Et plus surprenant encore que l’apparition de cet être antédiluvien était le voisinage de l’homme, qui semblait ne pas y prêter plus d’attention qu’aux ibis.» «De telles images, dans le souvenir, nous retiennent avec bien plus de force que dans l’instant. L’unité de l’âme avec un paysage peut devenir si dense qu’à peine se relaient-elles.»
 

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« Les animaux sont plus proches de la divinité et de ce fait plus crédibles en tant que dieux que les Césars et les rois-soleil. » Jünger prisait les reptiles, les lézards, mais aussi les serpents. « Le Serpent est consacré à la Terre, c’est en lui que Gaïa se donne à voir. », les papillons: « Un morpho à l’allure princière, qui me ravit ainsi, dans un boqueteau proche de Santos : quand les ailes se refermaient, elles luisaient comme du brocart d’or ; ouvertes, comme des miroirs d’argent sur un fond d’azur qui leur a valu le nom de Célestes. » « La beauté veut nous dépouiller de notre être propre ; lorsqu’elle devient trop puissante, elle nous arracherait au temps, pour un peu, comme jadis le moine d’Heisterbach. »
 
Il lui arrive aussi de ressentir une terreur panique devant la luxuriance de la nature tropicale.
 
Pour rendre compte de toutes ses expériences extatiques, il faudrait faire l’exégèse de la quasi-totalité de son œuvre, qui est considérable, ce qui exigerait la rédaction d’un livre fort volumineux !
 
VIII- UN NOUVEL ÂGE
 
i__id11868_mw1000__1x.jpgToujours Jünger pensa que les dieux reviendraient. Heidegger l’affirmait aussi, mais le mage de Messkirch ne savait ni quand, ni comment. Pour l’auteur du Passage de la Ligne (1950), le nihilisme a atteint son point culminant pendant la Deuxième guerre mondiale. Observant les désastres dont il est l’origine, la dévastation et le désenchantement du monde générés par le triomphe des Titans révoltés contre Zeus, il estime que l’on fait la terrible expérience d’une purification nécessaire, ouvrant à la nécessité d’une parousie. Il invoque volontiers Hölderlin pour étayer sa certitude. La Terre va recouvrer son lien avec le divin, et la société, prophétise-t-il (de façon à vrai dire énigmatique, car son Journal note à satiété, jusqu’à la fin, la dévastation radicale du monde), par une technique poussée jusqu’à son aboutissement, suscitera une élite coexistant avec l’État planétaire, et permettra l’avènement de l’Esprit, comme l’avait prédit Joaquim de Flore. Cet « esprit du monde » « s’objective plus clairement dans la nature que dans l’histoire – les animaux, les plantes et les pierres en sont plus proches. » Déjà, chez l’homme, le renouveau se manifeste selon trois puissances :
- l’affirmation d’une liberté qui a surmonté la crainte de la mort et prend le risque de l’isolement dans le désert ;
- Eros : « Là où deux êtres s’aiment, ils conquièrent du terrain sur Léviathan, ils créent un espace qu’il ne contrôle pas. » (Henry Miller)
- la création artistique, le poète se rapprochant du penseur.
 
61CcwdXefXL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgEn revanche, pour Heidegger (qui a consacré un séminaire durant hiver 1940 à Der Arbeiter, en le louant et en le critiquant), la ligne du nihilisme n’est pas franchie, la volonté de puissance dans la technique ne peut qu’engendrer un désert définitif. Néanmoins, pour lui, Jünger est bien un homme qui « reconnaît » (ein Erkenner). Dans une lettre, Jünger lui avait demandé des précisions au sujet de sa notion d’« éclaircie de l’Être », « s’il est possible de "pénétrer" dans cette éclaircie ». Heidegger répond : « Nous n’avons pas besoin de "pénétrer" dans cette éclaircie car nous nous y trouvons déjà. »
Encore faut-il le savoir, et ouvrir, en même temps que l’œil, tout son être à l’Eros du monde et à la conscience du nomos (« loi », « ordre », disposition sacrée des éléments du Cosmos », selon la « raison » (Logos) divine »).
 
C’est probablement la voie profonde donnée par une œuvre immense vécue jusqu’au cœur d’une existence.

Les Chinois réclament la fin de l’extraterritorialité du droit

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Les Chinois réclament la fin de l’extraterritorialité du droit

Source: https://www.linkedin.com/showcase/le-club-panda-coq/

Les Français se souviennent de l’amende de 8,9 milliards de dollars infligée à BNP Paribas en 2014 par le Trésor américain, en raison de ses transactions commerciales avec le Soudan et l’Iran.

Pour les Américains, la banque avait violé leurs lois, parce que les transactions avaient transité par le système financier en dollars.

L’absence de réaction du gouvernement français était frappante.

Fin 2018, Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, a été arrêtée au Canada à la demande des USA. Il lui était reproché d’avoir supervisé des opérations commerciales avec l’Iran, alors sous sanctions américaines.

La réaction de Pékin a été immédiate: trois ressortissants canadiens ont été arrêtés en Chine.

Le message chinois est clair: face aux USA, la logique est celle du rapport de force — œil pour œil, dent pour dent.

Washington a visiblement sous-estimé la détermination de la Chine à ne plus subir passivement cette pression.

Le 24 avril 2026, les États-Unis ont sanctionné cinq raffineries chinoises. Par le passé, ce type de décision aurait été absorbé discrètement. Mais cette fois, la réponse a été différente.

Le 2 mai 2026, le ministère chinois du Commerce a publié un ordre de blocage officiel. Ce texte juridique stipule que les sanctions américaines ne doivent ni être reconnues ni appliquées sur le territoire chinois.

Toute entreprise opérant en Chine qui se conformerait aux sanctions américaines s’expose désormais à des poursuites en justice en Chine, ainsi qu’à des mesures de rétorsion pouvant aller jusqu’à la saisie de ses actifs.

Les entreprises multinationales se retrouvent donc face à un dilemme insoluble :

- se conformer aux exigences américaines et violer le droit chinois,

- respecter la loi chinoise et s’exposer aux sanctions américaines.

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Dans ce contexte, plusieurs grandes banques chinoises entretiennent des relations commerciales avec les raffineries visées. Si elles cessent toute coopération pour se conformer aux injonctions américaines, elles risquent des sanctions de la part de Pékin. Mais si elles poursuivent leurs activités, elles s’exposent à être exclues du système financier dominé par les États-Unis, notamment du réseau SWIFT.

Parmi ces établissements figure la Banque de Chine, qui détient une part significative de la dette américaine sous diverses formes.

Cette situation alimente les craintes d’un découplage financier entre les deux pays. Un tel scénario pourrait avoir des répercussions majeures sur les marchés financiers internationaux, notamment sur la stabilité des bons du Trésor américain.

La Chine semble avoir intégré ces risques dans son calcul stratégique, misant sur le fait que les États-Unis hésiteront à prendre des mesures trop radicales contre ses grandes banques, de peur de déclencher une instabilité financière mondiale.

Ce bras de fer pourrait ainsi marquer l’entrée dans une nouvelle ère, où l’extraterritorialité des sanctions américaines perdrait sa crédibilité.

Un billet du Club Panda & Coq

Parution du numéro 495 du Bulletin célinien

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Parution du numéro 495 du Bulletin célinien

2026-05-BC-Cover.jpgSommaire: 

Céline dans “Les Rayons et les Ombres” 

Le noir destin de Corinne Luchaire 

Les éhontés de Leicester Street  

Dans la bibliothèque de Céline : La Bruyère

Aragon et Céline

1966-annee-mirifique.jpgEn lisant le livre d’Antoine Compagnon consacré à l’année 1966, j’apprends qu’Aragon s’était entiché de Jean-Luc Godard et plus particulièrement de son Pierrot le fou au point de le comparer à Delacroix.

Lorsqu’on reprocha au cinéaste d’avoir cité, via son personnage principal (interprété par Belmondo), des extraits de Guignol’s band, il le défendit avec force : «  Je ne peux pas oublier ce qu’est devenu l’auteur du Voyage au bout de la nuit, certes. N’empêche que le Voyage, quand il a paru, c’était un fichûment beau livre… »¹ Aragon en était resté au premier roman de Céline, ignorant tous les livres ultérieurs, d’autant qu’il n’avait évidemment pas digéré Mea culpa.

Lorsqu’en 1965, un hebdomadaire l’interroge sur Céline, il botte en touche : « Oh ! vous savez, je préfère éviter ce genre de sujet, ce genre d’homme et d’œuvre… »² Rebelote quelques années plus tard lorsqu’il répond à un thésard : « Je n’ai jamais été intéressé que par Voyage au bout de la nuit. »³

Philippe Alméras, qui l’interroge sur la traduction russe, eut droit à une réponse plus circonstanciée précisant au passage que Céline était « fort près de ses sous et qu’il avait imaginé qu’on le couvrirait d’or à Moscou, ce dont ma femme et moi lui avions laissé comprendre que c’était peu vraisemblable. » Et d’ajouter que la traduction effectuée par Elsa Triolet fut « assez saccagée par les éditeurs soviétiques » (!)4

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On sait que les rapports entre Aragon (portrait, ci-dessus) et Céline furent mauvais, et ce dès le début quand celui-ci déclina sa proposition de s’enrôler sous la bannière de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), faux-nez moscovite. On imagine la grimace d’Aragon lorsqu’au mitan des années soixante, il prend connaissance, dans L’Herne, du jugement de Céline (1934) le concernant : « Vous voyez-vous penser et travailler sous la férule du supercon Aragon, par exemple ? C’est ça l’avenir ? Celui qu’on me presse de chérir, c’est Aragon ! Pouah ! » Il est à noter que le troisième acte (antisémite) de L’Église ne le dissuada pas d’inciter Céline à se rendre en URSS pour y constater les bienfaits du communisme. (Ni Sartre de choisir une phrase de cette pièce pour l’exergue de La Nausée.)

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Lorsque paraît Guignol’s band au printemps 1944, Céline a la singulière idée de le lui envoyer avec cette dédicace : « À Aragon notre prochain grand procureur général au comité de grande Purification. » Prophétique car le thuriféraire de Staline se mua en épurateur féroce lorsqu’il présida le Comité National des Écrivains. Aussi Céline ne cessera de le railler dans ses romans d’après-guerre, de Féerie à Rigodon. Mais s’il abhorrait le communisme soviétique, il n’était pas l’ennemi d’une forme de justice sociale idéaliste. En témoigne son communisme Labiche, clin d’œil  au “communisme moral et légal” (rejetant l’abolition de la propriété privée) prôné par le dramaturge lors des élections législatives de 1848. Irréductible, Céline, lui, se déclare après-guerre “communisse au sang, 1000 pour 1000…”. Ce n’était pas tout à fait une boutade.

• Antoine COMPAGNON, 1966, année mirifique, Gallimard, coll. “Bibliothèque des Histoires”, 2026, 532 p. (26,50 €)

Notes:

  1. (1) « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? », Les Lettres françaises, n° 1096, 9-15 septembre 1965.
  2. (2) Le Nouvel Observateur, n° 15, 25 février 1965, p. 27.
  3. (3) Réponse à Albert Chesneau, auteur d’une thèse sur “La langue sauvage de Louis-Ferdinand Céline” (Université Paris III, 1972), reproduite in L’Infini, n° 43, automne 1993, p. 124.
  4. (4) Philippe Alméras, Dictionnaire Céline (Une œuvre, une vie), Plon, 2004, pp. 47-48.

David Bisson, Politique de Pasolini, L'Insurrection des âmes, éditions Rouge et Noir, 2026

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Recension:

David Bisson, Politique de Pasolini, L'Insurrection des âmes, éditions Rouge et Noir, 2026

Luc-Olivier d'Algange

41m1GfRB4lL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgL'ouvrage magistral de David Bisson qui vient de paraître aux éditions Rouge et Noir, Politique de Pasolini est sous-titré L'Insurrection des âmes. Le mot politique devra donc s'entendre dans ses longitudes et ses latitudes et non seulement dans le détail des « engagements politiques » de circonstance. Nous est ainsi donné à lire une  biographie de Pasolini, une histoire de l'Italie dont il fut le contemporain, saisie au vif de la vie et de l'oeuvre comme expérience, au sens étymologique du terme, experii, traversée d'un péril. On sait que son assassinat et 1975 fut précédé de son article retentissant, l'année précédente, à propos des massacres de Milan, de Brescia et de Bologne, publié l'année précédente : «  Je sais les noms ».

Politique de Pasolini offre la vision panoramique et la clef de l'aventure de l'homme dans la cité, et de la cité dans son histoire et de l'histoire dans sa confrontation avec le sacré. Pour Pasolini, être homme dans la cité, c'est être homme dans son pays, dans son enracinement jusqu'à la révolte de « l'homme ancestral » contre le monde moderne, révolte non pas abstraite mais active au cœur même du monde qu'il récuse.

Il y a chez certains artistes une façon d'être à la fois radicalement hors de la société de leur temps, comme pourraient l'être un moine ou un vagabond, et parfaitement au cœur, au centre névralgique, là tout se passe et se laisse voir, dévoiler et comprendre. Leurs « réussites » ou leurs « échecs » n'y changent guère, - leurres, lambeaux d'illusions sociales qui ne dissimulent rien du monde, sur le point de disparaître, dont ils sont les héritiers, ni de ce qui le remplace. «  Rien ne meurt jamais dans une vie, écrit Pasolini, Tout survit . Nous sommes à la fois des vivants et des survivants . De même toute culture est toujours un tissu de survivances ».

4f15584a17f073ee95a961aaaaaedcb5.jpgAnticlérical, mais christique, Pasolini fut dans le monde sans être de ce monde. Sa célébrité fut une chance extraordinaire pour ses contemporains auxquels un regard lucide était donné entre deux mondes, - un regard, dont on se demande s'il serait toléré, sinon possible, aujourd'hui, dans l'état actuel du « monde culturel » qui, à maints égards semble considérer l'intelligence et la liberté d'allure comme des ennemies. Or, s'il fut assassiné, Pasolini eut le temps de voir, de dire de montrer.

Par la poésie et le cinéma, par le double regard qui discerne l'acte d'être dans sa présence réelle, incarnée, et sa fin dernière, memento mori, Pasolini nous restitue au sens du tragique et au Mythe au-delà de l'histoire pleine de bruits et de fureurs. L'art cinématographique, lorsqu'il s'exerce hors de l'anecdotique est, par excellence, l'art du double regard. Si l'âme qui s'insurge est la vie, la vie n'est pas seulement la vie, la vie ne suffit pas tant que nous ne percevons pas l'âme inquiète qui l'entraîne, l'éclaire et la brûle. «  Le poète est voyant, écrit David Bisson, il accède à une réalité qui trouble le regard, qui fêle la cornée dit Pasolini, et qui affecte l'imagination pour lui dévoiler le sacré en toutes choses, l'empreinte secrète et toujours résiduelle de l'être pris dans les mouvements de la vie – épris d'amour pour elles ».

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Le livre de David Bisson éclaire plus que l'oeuvre et la vie de Pasolini, elle fait apparaître ce que l'oeuvre et la vie éclairent ; elle donne à voir ce qui lui apparut et à quelle mise-en-demeure elle répondit, - et aux questions qui nous demeurent d'une lancinante actualité.  Quelle furent les fidélités essentielles de Pasolini ? A quel type d'hommes s'adressent-elles ? En quoi une humanité semble menacée par la société de la distraction et de la consommation – autrement dit du contrôle et de l'avilissement. Où subsistent encore le souvenir des farouches libertés perdues, enracinées dans la terre et confrontées au vent et à la mer ?

Luc-Olivier d'Algange.

 

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jeudi, 14 mai 2026

La reconstruction de l'Ukraine, une affaire eurasiatique? 

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La reconstruction de l'Ukraine, une affaire eurasiatique? 

Cristi Pantelimon

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621

La guerre en Ukraine approche de sa fin. Tout comme la guerre du Golfe.

Les deux conflits ont pour conséquence principale une diminution de l’influence occidentale, principalement américaine, dans ces régions.

Une analyse russe récente affirme que la Russie n’a pas intérêt à ce que l’influence américaine dans la région du Golfe diminue de façon drastique. C’était une manière indirecte de dire que la Russie ne souhaite pas que le vide géopolitique laissé par les Américains soit comblé par une alliance purement asiatique, à la façon sino-turque, impliquant éventuellement aussi les États arabes du Golfe.

Il est vrai qu’une telle alliance ne poserait pas de problème de sécurité immédiat pour la Russie, ce qui, à long terme, lui serait avantageux. Peut-être que « ménager les États-Unis » dans le Golfe n’est qu’une expression diplomatique…

Face au rejet évident de l’idée d’une intégration européenne de l’Ukraine (le message le plus récent venant de l’Allemagne de Merz), des plans se trament, avec en toile de fond la Turquie, qui a la Chine en arrière-plan.

iB9mages.jpgD’ailleurs, la Chine est la seule puissance économique à conserver sa capacité d’investissement et à s’intéresser à prendre en charge l’agonisante B9 (Bucharest Nine ou l'ancien bouclier anti-russe des Américains en Europe de l'Est) (1), pour résoudre aussi le problème de voisinage avec l’UE!

Une Union européenne de plus en plus incertaine de ses propres forces, incapable de s’opposer à ce projet, bien au contraire, ayant intérêt à le soutenir.

Un accord américano-russe mènera automatiquement à un resserrement des relations entre l’UE et la Chine.

La raison? Tandis que les États-Unis et la Russie sont des champions dans l’énergie et le domaine militaire, l’UE et la Chine sont des puissances manufacturières dépourvues de capacités énergétiques et militaires de haut niveau.

Une alliance virtuelle 2 contre 2, en miroir, n’est pas inconcevable dans ces conditions.

Ainsi, lorsque les armes se tairont, il est possible que la route de la soie fasse le tour de l’Ukraine par la Roumanie et la Pologne, afin d’alléger la tâche de l’UE en Ukraine et pour que la Russie ne voit plus dans le fameux Flanc Est un adversaire, mais une zone tampon, flanquée d’éléments chinois.

Les investissements chinois dans le Donbass seront poursuivis par ceux du Flanc Est, y compris en Ukraine…

Nous verrons.

«Des sources proches de Prometeu Intelligence affirment que l’on discute déjà de manière informelle de développer des méga-projets régionaux intégrés: corridors ferroviaires à grande capacité entre le port de Constanța et l’ouest de l’Ukraine, hubs énergétiques régionaux en mer Noire, infrastructures civiles-militaires duales et centres logistiques qui pourraient transformer la Roumanie en une plateforme stratégique de reconstruction pour l’ensemble de l’espace de l’Est.

Cette nouvelle architecture régionale ne dépendra pas seulement de Bruxelles ou de Washington, mais de la capacité des dirigeants du format Intermarium, B9 et d’un partenariat élargi avec la Turquie à créer un environnement économique fonctionnel et compétitif pour le capital mondial».

Note:

(1) Les trois pays baltes, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie.