mercredi, 14 octobre 2026
La fausse alerte de la CIA concernant la menace russe contre l’Europe

La fausse alerte de la CIA concernant la menace russe contre l’Europe
Le président polonais Karol Nawrocki a accusé le Premier ministre Donald Tusk d’avoir inventé un rapport de la CIA concernant la menace d’une attaque russe contre l’Europe.
Par Davide Malacaria
Source: https://www.piccolenote.it/mondo/lallarme-inventato-della...
Dans une interview accordée à un journal polonais, le président polonais Karol Nawrocki a accusé le Premier ministre Donald Tusk d’avoir inventé un rapport de la CIA concernant la menace d’une attaque russe contre l’Europe. «Le 10 septembre dernier, peut-on lire dans Strana, Donald Tusk a déclaré avoir reçu de la CIA un “rapport assez précis” sur les évolutions possibles au cours des mois suivants et a invité l’Europe à se préparer à différents scénarios sur son flanc oriental».
Nawrocki a accusé Tusk d’avoir fabriqué un rapport de la CIA sur la menace d’une attaque russe.
«Il est important de noter que les déclarations du Premier ministre, poursuit Strana, ont eu un retentissement non seulement en Pologne, mais dans toute l’Europe. Cela nous a placés dans une situation très difficile vis-à-vis de nos alliés. Il en est allé de même pour l’interview accordée au Financial Times et pour le rapport de la CIA que le Premier ministre a inventé. Lorsque je rencontre nos partenaires dans le monde entier, ils me posent directement la question: en savez-vous plus que nous? C’est une situation très dangereuse».
[…] «La Russie, a ajouté Nawrocki, a toujours été et demeure une menace. Je connais les rapports de l’Alliance atlantique et je reste en contact avec les dirigeants des pays membres. Le niveau de menace n’a pas sensiblement évolué au cours des six derniers mois», a assuré Nawrocki, ajoutant que l’invention de Tusk servait ses intérêts politiques.
Voici donc l’alerte lancée par Tusk: «Comme je l’ai déjà dit à ce sujet et comme je l’annonce depuis de nombreux mois, il est légitime de s’attendre à différents scénarios. La Pologne et l’ensemble de l’Europe doivent être préparées à divers scénarios concernant la situation non seulement sur le front russo-ukrainien, mais aussi sur le flanc oriental de l’Union européenne», avait-il averti, en se fondant sur «un rapport assez détaillé [qui lui avait été adressé] directement par le directeur de la CIA concernant les événements susceptibles de se produire au cours des prochains mois».
Le président polonais, que l’on ne saurait par ailleurs soupçonner de sympathies prorusses — bien au contraire —, n’aurait pas attaqué le Premier ministre de manière aussi frontale s’il n’avait pas été certain de ce qu’il avançait. Il convient de rappeler que Tusk a été président du Conseil européen du 1er décembre 2014 au 30 novembre 2019: non seulement il n’est pas un quelconque quisling, mais il adhère pleinement au substrat idéologique des dirigeants de l’Union européenne.

Ce n’est pas la première fois que ces dirigeants et les médias dominants de l’Union européenne inventent des alertes relatives à la Russie prétendument venues des États-Unis. Rappelons qu’en décembre 2025, Tulsi Gabbard, alors directrice du renseignement national américain, avait catégoriquement démenti une révélation de Reuters fondée sur des informations des services de renseignement américains, selon laquelle Poutine voulait conquérir l’ensemble de l’Ukraine ainsi que les anciennes républiques soviétiques.
«Des mensonges et de la propagande que Reuters diffuse délibérément pour le compte des va-t-en-guerre qui veulent saper les efforts inlassables du président Trump pour mettre fin à cette guerre sanglante», avait déclaré Gabbard. «Les services de renseignement américains, avait-elle ajouté, estiment en outre que, comme l’ont montré les dernières années, les opérations militaires de la Russie indiquent qu’elle n’a pas actuellement la capacité de conquérir et d’occuper toute l’Ukraine, et encore moins l’Europe».
Gabbard n’est plus en poste, ayant été limogée pour ces déclarations et pour avoir nié que l’Iran était en train de fabriquer une bombe atomique. Et, apparemment, personne en Amérique ne se soucie de démentir les mensonges propagés en son nom par les dirigeants européens. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, s’est bien gardé de démentir le Premier ministre polonais — et peut-être est-il aujourd’hui, à la faveur d’un revirement politique, à l’origine des déclarations du président polonais.
Tusk ne semble pas être le seul, en Europe, à propager de fausses alertes. Du reste, si l’on en vient à inventer une alerte prétendument venue des États-Unis, on comprend aisément que d’autres puissent être de fabrication locale et, de ce fait, beaucoup plus difficiles à vérifier. Inutile d’ajouter que les médias dominants se contentent généralement de relayer servilement ces alertes, sans s’interroger, sans poser de questions et sans procéder aux vérifications qui leur incomberaient pourtant. Ainsi vont les choses.
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C'est inéluctable depuis longtemps: la CDU est au bord de l’insignifiance politique

C'est inéluctable depuis longtemps: la CDU est au bord de l’insignifiance politique
Berlin. Seules les personnes les plus âgées se souviennent encore du sort des démocrates-chrétiens italiens, la Democrazia Cristiana: en 1994, le parti s’est auto-dissous après avoir été marginalisé par les populistes de droite en pleine ascension de Silvio Berlusconi.
Cette épée de Damoclès est désormais également suspendue au-dessus de la CDU. Pour les chrétiens-démocrates des nouveaux Länder, les résultats électoraux et les sondages de ces derniers mois donnent à voir un véritable gouffre politique. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la CDU n’a, pour la première fois, pas réussi à franchir le seuil des 5%, avec un score de 4,9%. Dans le Brandebourg, elle est tombée à 9% selon une récente enquête de l’institut INSA. Dans le même temps, l’AfD continue de gagner du terrain : dans le Brandebourg, elle atteint désormais 40%, soit six points de pourcentage de plus qu’il y a six mois.
Mais l’effondrement ne se limite depuis longtemps plus à l’Est. Même en Rhénanie-du-Nord–Westphalie, le Land le plus peuplé, l’AfD devance désormais la CDU dans les intentions de vote pour les élections au Bundestag si celles-ci avaient lieu dimanche : elle recueille 24%, contre 22% pour la CDU. Pour un Land de l’Ouest, il s’agit d’une véritable sensation. L’Union est en passe de passer du statut de grand parti populaire implanté dans toute l’Allemagne à celui de parti régional et marginal ouest-allemand.
La CDU est également sous pression en Saxe, en Thuringe et en Saxe-Anhalt. En Saxe-Anhalt, son résultat aux élections régionales du 6 septembre est passé de 37,1% en 2021 à 17,2%, soit moins de la moitié. La Saxe, autrefois bastion des chrétiens-démocrates, est dominée dans les sondages actuels par l’AfD, créditée de 42% ; la CDU n’y obtient plus que 21%. En Thuringe, l’Union recueille 22%, contre 40% pour l’AfD.
L’analyste politique Einar Koch décrit cette évolution comme une menace de perte d’influence: «À l’Est, l’Union risque d’être aspirée dans un champ gravitationnel où, mathématiquement, elle deviendra de plus en plus insignifiante». Comme la CDU exclut toute coopération avec l’AfD, elle ne serait plus, avec des résultats à un seul chiffre, qu’un «simple marchepied pour des alliances de gauche». Selon Koch, elle a déjà perdu au profit de l’AfD son rôle de force politique bourgeoise dans l’Est (se).
Source: Zu erst, oct. 2026.
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Norbert van Handel à propos du discours de Ioulia Mendel, ancienne porte-parole de Zelensky

Norbert van Handel à propos du discours de Ioulia Mendel, ancienne porte-parole de Zelensky
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/207896
Étant donné que, tout particulièrement dans le cadre de la guerre en Ukraine, le courant dominant de la politique occidentale, et surtout les médias, agissent systématiquement contre la Russie et en faveur de l’Ukraine, nous souhaitons aujourd’hui donner la parole à Ioulia Mendel, ancienne porte-parole de Zelensky. En raison de la longueur de son intervention devant le Parlement européen à Strasbourg, nous n’en reproduirons que quelques extraits.
Ioulia Mendel a été la porte-parole de Zelensky pendant deux ans. Auparavant, elle avait travaillé comme collaboratrice indépendante pour le New York Times et comme conseillère auprès de la Banque mondiale.
Voici ses propos:
- Depuis son indépendance en 1991, l’Ukraine a perdu plus de la moitié de sa population. Elle comptait alors 52 millions d’habitants; aujourd’hui, même selon les estimations optimistes, ce chiffre se situe autour de 25 millions. Au cours du premier semestre 2026, il y a eu quatre fois plus de décès que de naissances. À cela s’ajoutent environ 300.000 émigrants officiellement enregistrés. Le nombre réel est certainement bien plus élevé, si bien que, selon des estimations prudentes, l’Ukraine perd chaque année plus de 600.000 habitants.
- La guerre a fait de l’Ukraine un endroit où la vie et l’espoir d’un avenir meilleur paraissent de plus en plus impossibles. C’est de la simple arithmétique — une arithmétique qui montre comment mon pays disparaît sous vos yeux, tandis que des applaudissements chaleureux accompagnent un homme sur le tapis rouge [il s’agit de Zelensky], un homme qui est désormais au pouvoir depuis huit ans et qui trouve toujours une nouvelle raison pour laquelle la guerre ne peut pas prendre fin.

- Dans notre pays, il n’y a plus de science ni d’innovation en dehors du domaine militaire. Les petites entreprises disparaissent, les grandes transfèrent leurs capitaux à l’étranger et les moyennes ont déjà disparu.
- Chacun d’entre vous ici sait qu’une défaite militaire de la Russie est impossible.
- Croyez-vous réellement qu’une course aux armements sans fin, dans laquelle toujours davantage d’armes sont accumulées, aidera l’Ukraine à remporter la victoire — sans économie et avec une population qui diminue chaque année bien plus rapidement que celle de la Russie?
- Nous rejetons constamment toute la faute sur Poutine, mais nous ne voyons pas la poutre qui est dans notre propre œil. L’Occident a-t-il réellement fait tout ce qui était en son pouvoir pour instaurer la paix?
- Voici ce que je vois: des menaces au lieu de la diplomatie; la volonté de détruire la Russie, quel que soit le nombre de vies ukrainiennes que cela coûtera et l’affaiblissement qui en résultera pour l’Ukraine; et la volonté de vendre autant d’armes que possible.
- Oui, la Russie a commencé cette guerre, mais ce sont les lobbyistes de la guerre qui la font durer — ceux qui en tirent profit. Ce n’est ni mon cas ni le vôtre. Pourquoi devriez-vous donc soutenir ce massacre, cette guerre d’usure menée contre l’Ukraine?

- Peut-on entretenir des relations amicales avec la Russie? En tant qu’Ukrainienne, après toutes les souffrances que nous avons dû endurer, je ne vois aucune possibilité d’amitié immédiate. Mais devons-nous continuer à nous entretuer? Ne pas être amis est une chose; continuer à tuer en est une tout autre.
- Zelensky modifie les conditions de paix d’une semaine à l’autre : tantôt il s’agit de l’adhésion à l’OTAN, tantôt de la restitution de la Crimée, tantôt des frontières de 1991, tantôt de l’adhésion à l’Union européenne — comme si tout cela pouvait être obtenu d’un seul coup. Et parfois, il s’agit du refus de céder le Donbass.
- S’il s’agit de défendre la démocratie, notre démocratie est désormais si fragile qu’elle ne se distingue presque plus d’un régime autocratique: la liberté d’expression est fortement restreinte, les institutions sont affaiblies et des droits constitutionnels fondamentaux sont violés.
- S’il s’agit d’écarter Zelensky du pouvoir, il en est pourtant le principal bénéficiaire: alors qu’en 2021 il était sur le point de perdre le pouvoir, il a trouvé dans la guerre le moyen de prospérer. Il a tiré profit de chaque aspect du conflit, accumulé un pouvoir presque illimité dans son propre pays et s’est prélassé dans la gloire internationale.
- Selon un récent sondage Gallup, 66% des Ukrainiens veulent la paix le plus rapidement possible. Onze pour cent supplémentaires n’ont pas été en mesure de répondre, probablement par crainte d’exprimer leur véritable opinion.
- Plusieurs blogueurs ukrainiens connus, tant ukrainophones que russophones, suivis par des millions de personnes, ont publié un message dans lequel ils demandaient qu’il soit mis fin à la guerre. Je cite: «Nous n’avons pas besoin des frontières de 1991, car les gens ne veulent que la paix et la tranquillité».
- Zelensky impose des sanctions à quiconque dit ce qu’il ne veut pas entendre. Bon nombre de ses anciens collaborateurs ont déjà été sanctionnés parce qu’ils s’étaient prononcés contre la guerre et contre la corruption.

- Permettez-moi donc d’être parfaitement claire: quiconque est disposé à combattre la Russie avec du sang ukrainien, tout en ignorant les souffrances des gens ordinaires, agit contre l’Ukraine et contre les valeurs démocratiques. Quiconque défend aujourd’hui la politique de Zelensky défend un statu quo qui signifie pour l’Ukraine suivre la voie de l’Afghanistan et qui constitue une honte historique pour l’Occident.
- J’appelle aujourd’hui tous les responsables politiques européens à s’unir au service de la paix, afin de contribuer à mettre fin à cette terrible guerre russo-ukrainienne et de rendre à notre continent la stabilité et la sécurité. C’est cela — et non le bellicisme et la mise en scène de sa propre supériorité morale — qui constitue la voie vers un avenir prospère et la mission de nos responsables politiques.

Mendel s’est vu refuser l’accès au Parlement européen
Ioulia Mendel a prononcé ce discours devant le Parlement européen à Strasbourg le 16 septembre 2026, par liaison vidéo. L’accès au bâtiment en personne lui a été refusé.
L’Union européenne a également donné pour consigne à ses interprètes de ne pas traduire son discours prononcé en anglais. Un scandale!
Aujourd’hui, on se réjouit des affaires réalisées par l’industrie de l’armement; avec l’argent des 27 États membres, dont les populations n’ont jamais été consultées pour savoir si elles le souhaitaient, on se réarme sans merci et à une échelle gigantesque, tout en se félicitant des bénéfices de l’industrie de la défense.
Et, en définitive, d’un côté on détruit l’Ukraine et, de l’autre, on empêche toute coopération raisonnable avec la Russie à l’avenir, comme si la Russie cesserait d’exister une fois la guerre terminée.
Professeur Norbert van Handel, 6 octobre 2026, Steinerkirchen an der Traun.

Ioulia Mendel intervient par liaison vidéo lors d’un événement organisé par l’ESN.
Censure au Parlement européen: l’ancienne porte-parole de Zelensky interdite d’accès au bâtiment!
Ioulia Mendel, ancienne porte-parole de Volodymyr Zelensky, s’est exprimée lors d’un événement organisé par l’ESN — mais uniquement par liaison vidéo. Le Parlement européen lui a refusé l’accès au bâtiment. Une femme qui, pendant des années, a fait partie du cercle le plus intime du pouvoir à Kiev devait parler de paix, de diplomatie et de la situation en Ukraine. C’est précisément ce qu’elle n’a pas été autorisée à faire sur place.
Quelques jours auparavant, Zelensky avait imposé de lourdes sanctions à son ancienne porte-parole. Puis est venue l’exclusion à Strasbourg. Quiconque témoigne de l’intérieur sur la manière dont fonctionnent le pouvoir, la propagande et les intérêts commerciaux à Kiev est déclaré persona non grata. Non pas parce que ses arguments auraient été réfutés, mais parce qu’ils dérangent.
Les blocs majoritaires à Bruxelles et à Strasbourg ne veulent manifestement entendre aucune voix susceptible de perturber le discours officiel. Mendel évoque les occasions de négociation manquées, un système qui étouffe la critique et une politique qui présente la paix comme un danger. C’est précisément ce qui ne devait avoir lieu au Parlement européen ni publiquement ni en personne.
Le message est sans équivoque: quiconque dénonce les manœuvres qui sous-tendent l’escalade permanente est tenu à l’écart. La vérité doit rester dehors. Selon l’eurodéputé Petr Bystron, si Mendel a malgré tout pu s’exprimer, ce n’est pas grâce à l’ouverture du débat au sein du Parlement, mais grâce à la ténacité de l’ESN et à la solution technique de secours qu’a constituée la liaison vidéo.

13:13 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : julia mendel, ukraine, europe, affaires européennes, parlement européen, union européenne, censure |
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Réflexions multipolaires sur les élections au Brésil et en Amérique latine

Réflexions multipolaires sur les élections au Brésil et en Amérique latine
Alexandre Douguine
Présentateur: La première phase du scrutin présidentiel vient de s’achever au Brésil. À l’issue du premier tour, le chef de l’État sortant, Luiz Inácio Lula da Silva, recueille environ 45% des voix, tandis que son principal adversaire, Flávio Bolsonaro, en obtient près de 47%. Un second tour nous attend.
Alexandre Guélievitch, pourquoi est-il d’une importance cruciale pour nous, en Russie, de suivre attentivement ces processus électoraux au Brésil? Et à quoi pourrait conduire une éventuelle alternance si le président sortant ne parvenait pas à se faire réélire?
Alexandre Douguine : Nous avons déjà compris — et je pense que nos chers auditeurs l’ont, eux aussi, parfaitement compris — que nous nous sommes engagés sérieusement, profondément, durablement et véritablement dans la construction d’un monde multipolaire au sein duquel la Russie constituera un pôle souverain et indépendant. Contrairement au système bipolaire de la guerre froide ou au modèle classique des États-nations représentés à l’ONU, nous construisons une structure historique absolument unique, fondée sur des États-civilisations, ou de grands espaces.
L’Occident constitue une civilisation unique malgré toutes ses formes nationales, puisque les décisions stratégiques y sont prises par un seul et même groupe, qui agit légalement ou dans l’ombre en tant qu’«État profond», mais qui exprime dans tous les cas une volonté unique. Nous sommes une civilisation distincte et un État-civilisation. La Chine est une autre civilisation. L’Inde représente elle aussi un pôle civilisationnel autonome. Le monde islamique est une immense civilisation qui cherche encore les voies de sa consolidation et où ce sont, en premier lieu, les chiites et l’Iran qui se dressent contre l’hégémonie occidentale.
Mais, pour le monde multipolaire, il est d’une importance cruciale que l’Amérique latine devienne elle aussi un pôle civilisationnel autonome et un point d’appui. À cet égard, le rôle du Brésil est immense. Le nom BRICS commence par la lettre «B», celle du Brésil. Les BRICS constituent précisément cette alliance émergente du monde multipolaire, et le Brésil en est l’unique représentant en Amérique latine.

Dans le même temps, Luiz Inácio Lula da Silva demeure, au fond, le seul dirigeant de la région à être resté fidèle à une politique de gauche. Il fut un temps où la quasi-totalité de l’Amérique latine s’orientait à gauche, en défendant la justice sociale et le soutien aux catégories défavorisées. Mais un virage à droite s’est progressivement amorcé: des responsables ultralibéraux, alignés sur les États-Unis et hostiles à la multipolarité, ont commencé à accéder au pouvoir. L’exemple le plus frappant en est Javier Milei, président de l’Argentine, qui se fait ouvertement le relais de l’hégémonie américaine dans la région et qui a ostensiblement retiré son pays des BRICS.
En conséquence, seul Lula a tenu bon en Amérique latine. Il faut toutefois le dire franchement: à l’exception de son soutien à la multipolarité, la politique contemporaine de la gauche dans la région a largement échoué et s’est révélée inopérante. Tout en affirmant se préoccuper des différentes couches sociales, les forces de gauche sont, dans la pratique, incapables d’assurer la stabilité et le développement. Pire encore, elles ont fait leurs des valeurs hostiles à l’être humain et à la famille: être de gauche signifie aujourd’hui, on ne sait pourquoi, soutenir l’agenda LGBT — mouvement reconnu comme extrémiste et interdit dans la Fédération de Russie —, promouvoir le transgenrisme, défendre une migration incontrôlée et s’opposer à l’identité ainsi qu’aux valeurs religieuses traditionnelles. De ce fait, la gauche latino-américaine a largement échoué dans sa mission historique consistant à unir le continent pour en faire un pôle à part entière du monde multipolaire.
Et Lula demeure désormais le dernier vestige de cette politique de gauche qui, dans l’ensemble, échoue au sein de ses propres sociétés, mais conserve au moins un lien avec le monde multipolaire. Un homme qui a été impliqué dans de retentissants scandales de corruption, qui a lui-même été emprisonné et qui a fait incarcérer son principal adversaire. En somme, tout cela est extrêmement douteux, et il ne bénéficie d’aucun soutien populaire véritable et massif. Sa ligne politique ne présente aucun signe d’une réflexion stratégique profonde.

Mais il vaut malgré tout mieux que Milei ou qu’un quelconque pasteur protestant entièrement aligné sur Washington. Disons-le franchement: il vaut mieux qu’eux. Les Brésiliens, toutefois, ne le pensent plus ainsi; ils ont perdu confiance en lui, et c’est là le principal problème. Le virage à droite actuellement à l’œuvre en Amérique latine fait peser la menace d’une perte pour le monde multipolaire. Pour ces responsables politiques proaméricains tournés vers Washington, il n’est nul besoin de construire un ordre multipolaire; à leurs yeux, l’Amérique latine ne possède aucune identité autonome: ils veulent l’intégrer au système occidental d’hégémonie mondiale. Au fond, ils transforment leurs pays en une sorte d’immense Ukraine.
Il n’y a donc rien de positif pour nous dans le fait que Flávio Bolsonaro — fils de Jair Bolsonaro, qui est incarcéré — ait obtenu davantage de voix que Lula. Lula est pour nous un partenaire habituel et le garant de la lettre «B» au sein des BRICS. Pourtant, lorsqu’il était président, Jair Bolsonaro lui-même ne s’est pas empressé de retirer son pays des BRICS et a mené une politique relativement équilibrée. Peut-être que, cette fois encore, les choses ne sont pas si mauvaises; peut-être que la ligne des adversaires de Lula ne sombrera pas dans la monstruosité que Milei a instaurée en Argentine. Ce que fait Milei est un véritable désastre: c’est le Zelensky latino-américain. L’extrémisme, les pitreries, la tronçonneuse à la main, les frasques insensées et le soutien complaisant apporté aux forces israéliennes: tout cela est tout simplement monstrueux, une véritable insulte au magnifique et admirable peuple argentin.
On ne saurait toutefois exclure que la famille Bolsonaro se comporte différemment. Ses épouses et ses enfants ont d’ailleurs participé activement aux élections, et nombre d’entre eux ont remporté les élections législatives organisées parallèlement. Les Brésiliens savent probablement mieux que nous qui choisir, et nous ne devons pas leur imposer notre point de vue.
Il serait remarquable que les forces de droite qui l’emportent au Brésil se souviennent des préceptes de Getúlio Vargas (photo). Ce président brésilien du XXᵉ siècle défendait l’indépendance totale du continent latino-américain à l’égard de l’influence des États-Unis. Homme politique de droite, il était à certains égards proche du général argentin Perón. Ensemble, ils élaboraient des projets visant à préserver l’identité chrétienne traditionnelle en Amérique latine, à développer les pays sur le fondement de la justice sociale — la célèbre « idéologie de la justice » péroniste — et, simultanément, à acquérir une indépendance géopolitique vis-à-vis des États-Unis et de l’Occident global.
C’était là un modèle idéal d’intégration du continent latino-américain, mais porté précisément par la droite. Et il existe historiquement de tels précédents au Brésil. Il reste que, si le candidat est protestant dans une société traditionnellement catholique et au sein d’une culture catholique, cela constitue déjà un sérieux signal d’alarme. Dans ce contexte, le protestantisme apparaît comme une certaine anomalie, comme le vecteur de valeurs étrangères et de conceptions religieuses étrangères au sein du système religieux complexe du Brésil.
Il me semble que l’affaiblissement de la position de Lula et la perte de confiance à son égard, qui se sont manifestés de manière évidente à l’issue de ce premier tour, constituent un fait. Il y aura un second tour, puisqu’aucun des candidats n’a obtenu 50% des voix: Bolsonaro en recueille environ 47%. Dans quelques semaines, nous verrons quel choix fera le peuple brésilien. Pour nous, l’essentiel est de ne pas perdre le Brésil au sein des BRICS, car il y représente toute l’Amérique latine, laquelle revêt pour nous une importance considérable.
Et une question se pose ici à nous-mêmes: combien de temps allons-nous encore avancer par inertie dans le sillage de l’ancienne politique soviétique, qui considérait exclusivement les forces de gauche comme nos alliées traditionnelles? Or, depuis longtemps, celles-ci ne sont plus véritablement nos partisanes; elles ne sont d’ailleurs plus si à gauche que cela et ne sont nullement des adversaires cohérentes du capitalisme. Le programme contemporain de la gauche a intégré tant d’éléments répugnants qui sont expressément interdits dans notre pays!
Peut-être devrions-nous rendre notre politique étrangère plus globale et plus inclusive? Réfléchir à la création de réseaux de partisans de la multipolarité — pas nécessairement prorusses, mais sincèrement favorables à l’Amérique latine — qui défendent la souveraineté et l’intégration du continent. Nous devons contribuer au développement de tels réseaux et soutenir aussi bien la droite que la gauche. Si des forces de droite défendent un État-civilisation latino-américain indépendant, à l’instar de Vargas ou de Perón, c’est excellent et cela nous convient. Si ce sont des forces de gauche qui poursuivent cet objectif, cela nous convient également.

Nous manquons cruellement de géopolitique et d’une vaste pensée civilisationnelle. Nous ne devons pas nous contenter de nous défendre: nous devons bâtir, créer, concevoir et promouvoir quelque chose. Regardez la Charte eurasienne multipolaire que nous avons récemment signée avec la Biélorussie, le Vietnam et l’Iran: c’est une initiative magnifique, brillante! Il faudrait probablement associer activement à cette dynamique les pays latino-américains, notamment Cuba, le Nicaragua et le Mexique.
Que leur gouvernement soit de gauche ou de droite devrait nous être indifférent. Le critère principal est simple: si tu es favorable à la multipolarité, tu es des nôtres et nous te soutenons. Si tu es favorable à l’hégémonie, tu n’es pas des nôtres et nous ne sommes pas ton allié. Si nous menons une politique aussi claire et proactive, avec un plan propre à chaque région et à chaque pays, fondé non sur la lutte contre l’Occident en tant que tel, mais exclusivement contre l’hégémonie occidentale, alors nous vaincrons. Il est impossible d’affronter seuls cette hégémonie mondiale: nous avons besoin de pôles et d’alliés fiables. Ne nous contentons pas de les chercher; aidons-les à voir le jour et à se constituer.

Souvenez-vous du Venezuela: nous avions un président ami, Nicolás Maduro. C’est incontestablement un homme de bien, que Trump a traité injustement, mais il n’a pas réussi à bâtir un système économique, social et culturel. Hugo Chávez, lui, était un homme animé par une grande idée et à l’origine de grandes réalisations, tandis que Maduro a poursuivi sa ligne sur une pente descendante. Si nous nous étions engagés plus profondément au bon moment — non seulement par un soutien militaire et des échanges commerciaux, mais aussi sur le plan des idées… Pour une raison ou une autre, nous finissons toujours par nous rabattre sur des questions techniques et secondaires!
Comme si l’on nous avait mal appris à l’école à distinguer l’essentiel de l’accessoire, comme si notre système avait désappris à retrancher ce qui est insignifiant et formel pour dégager le noyau véritable. Nous sommes catastrophiquement incapables de discerner l’essentiel en politique étrangère, et nous en souffrons énormément. Au plus haut niveau de l’État, tout est fait correctement: les discours stratégiques de notre président sont remarquables, les initiatives du ministre des Affaires étrangères sont brillantes; tout y est irréprochable. Mais, au niveau inférieur, une sorte de vide apparaît, une vacuité inexplicable, et tous retombent aussitôt dans la discussion de petites initiatives impuissantes qui ne mènent nulle part. Les efforts de quelques enthousiastes isolés sur le terrain ne peuvent remédier à ce problème systémique.
Présentateur: Selon vous, pourquoi cela se produit-il? Est-ce un problème lié à notre politique de recrutement des cadres ou une erreur fondamentale dans leur instruction et leur formation?
Alexandre Douguine: Je pense qu’il s’agit d’une lourde conséquence des années 1990 et 2000. Regardez le piège mental dans lequel nous nous sommes longtemps trouvés. Nos adversaires en Ukraine ont un slogan extrémiste, interdit dans la Fédération de Russie: «Bandera viendra et rétablira l’ordre». Or, au sein de notre élite libérale, son image inversée a longtemps prévalu: «L’Occident viendra et rétablira l’ordre». Nous pensions qu’il suffisait de lire un manuel occidental, de copier leurs règles, leurs formats, leurs modèles et leurs accords, et de nous inscrire dans leur agenda.
Notre élite dirigeante avait donc été dès l’origine conditionnée à imiter l’Occident. Et lorsque nous nous sommes soudainement retrouvés dans une situation de confrontation aiguë avec lui, il est apparu que nous avions un besoin crucial d’une autre élite dirigeante. Le problème n’est pas que les anciens cadres soient mauvais, mais qu’ils sont préparés à des tâches totalement différentes. Il faut les réorienter, et la formation revêt ici une importance primordiale.
Nous devons apprendre à notre corps diplomatique et à tous les spécialistes des relations internationales non pas simplement à reconnaître de manière déclarative le monde multipolaire et l’approche civilisationnelle, mais à les comprendre en profondeur. Ils doivent apprendre à développer par eux-mêmes les pans théoriques qui n’ont pas encore été écrits et à les mettre en œuvre avec assurance dans la pratique. Nous avons besoin de cadres d’un type nouveau, capables de travailler dans le paradigme de la multipolarité.

L’orientation vers la multipolarité a été fixée par notre président et notre ministre des Affaires étrangères: c’est la ligne officielle de l’État. Mais il faut l’expliciter, l’enseigner dans les établissements spécialisés et y puiser de nouveaux cadres. Quant aux professionnels déjà en fonction, il faut les former à nouveau.
Lorsque je donne des conférences au ministère des Affaires étrangères à l’intention des employés de différents départements, je constate que les gens commencent rapidement à tout comprendre dès lors qu’ils se penchent sérieusement sur le sujet. Mais cela exige un effort considérable. Pour nous, la multipolarité constitue une réalité entièrement nouvelle. Elle n’est ni le prolongement de l’expérience soviétique ni, à plus forte raison, celui du modèle libéral mondialiste. Ce n’est même pas le système westphalien, avec sa conception classique de la souveraineté nationale, sur lequel repose l’ONU contemporaine. C’est un paradigme fondamentalement nouveau des relations internationales, qu’il faut étudier, méditer, assimiler intimement et, seulement ensuite, mettre en pratique.
Malheureusement, le personnel de notre diplomatie n’a pas encore suffisamment parcouru ce chemin. Certes, quelques enthousiastes comprennent parfaitement cette approche et y adhèrent. Mais la plupart de nos diplomates éminents, parfaitement formés et exemplaires s’appuient sur l’expérience soviétique. Celle-ci comportait beaucoup de grandeur — avant tout la priorité absolue accordée à la souveraineté —, mais reposait sur d’autres ressources et sur un contexte idéologique entièrement différent. Sans fondement idéologique adéquat, nombre de subtilités de la politique étrangère nous échappent tout simplement.
Nos excellents professionnels doivent être formés à nouveau, car leurs anciennes compétences et leurs aptitudes habituelles ne correspondent plus aux défis du monde nouveau. Il faut creuser beaucoup plus profondément.
Il y a une quinzaine d’années déjà, à la faculté de sociologie de l’Université d’État de Moscou, j’ai commencé à élaborer la Quatrième théorie politique, au-delà du libéralisme, du communisme et du fascisme. Aucune de ces trois idéologies classiques ne nous convient, et aucune ne peut constituer un allié fiable hors de Russie. Toutes trois sont des produits de l’Occident, toutes sont profondément contaminées par l’universalisme occidental et en portent l’empreinte.
Nous devons dépasser les anciennes limites de la science politique occidentale. Bien plus, nous devons soutenir les recherches analogues de nouvelles voies idéologiques dans d’autres civilisations et sociétés. Nous devons repenser entièrement la réalité, car nous sommes entrés dans une époque historique totalement nouvelle.
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mardi, 13 octobre 2026
L’atout dans le jeu: Washington et Moscou négocient au sujet de Nord Stream

L’atout dans le jeu: Washington et Moscou négocient au sujet de Nord Stream
Washington/Moscou. Des discussions explosives à l’ombre de la guerre: Washington et Moscou exploreraient en coulisses les possibilités de renouer leurs relations commerciales grâce aux gazoducs Nord Stream traversant la mer Baltique. Un tel accord revêtirait une importance considérable, non seulement parce qu’il pourrait réorganiser les relations énergétiques entre les États-Unis, la Russie et l’Europe, mais aussi parce qu’il s’opposerait diamétralement à la politique des élites européennes, pour lesquelles Nord Stream constitue un tabou absolu.
Selon Reuters, Jared Kushner, envoyé spécial des États-Unis, et Kirill Dmitriev, proche conseiller du président russe Vladimir Poutine, participent aux discussions. Tous deux se seraient récemment rencontrés à Moscou et à New York. Outre Nord Stream, ils auraient également évoqué une éventuelle vente des actifs internationaux du groupe pétrolier russe Lukoil à des investisseurs des États-Unis, du Qatar et des Émirats arabes unis.
Kushner chercherait manifestement à faire de la coopération économique l’une des composantes d’un éventuel processus de paix dans la guerre en Ukraine. Les entreprises américaines pourraient ainsi accéder à de futurs marchés énergétiques avec l’Europe si la guerre prenait fin. La Maison-Blanche souligne que de tels accords devraient également profiter aux entreprises et aux contribuables américains.
À l’heure actuelle, la remise en service des gazoducs ne serait pas juridiquement possible. Nord Stream fait l’objet de sanctions de la part des États-Unis et de l’Union européenne. Le président Donald Trump — qui, dès son premier mandat, comptait parmi les opposants les plus virulents au projet et avait fait pression pour qu’il soit abandonné — pourrait certes assouplir, voire lever, les sanctions américaines existantes. Mais Nord Stream reste également controversé dans la politique intérieure américaine. Si les démocrates obtenaient la majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat de novembre, les sanctions ne devraient, dans un premier temps, guère évoluer.
Il faudrait également s’attendre à une opposition en Europe. Une porte-parole du ministère fédéral allemand de l’Économie a maintenu le tabou que l’Allemagne s’est elle-même imposé et a déclaré à Reuters que le gaz russe et Nord Stream faisaient l’objet de sanctions en Europe. Elle a ajouté que l’Allemagne avait depuis lors trouvé d’autres sources d’énergie.
Cette dernière affirmation constitue certes un travestissement éhonté de la situation, comme le montrent les problèmes annuels d’approvisionnement pendant la saison froide. Mais même si la politique allemande changeait de cap — par exemple en cas d’arrivée de l’AfD au gouvernement —, d’importantes réserves subsisteraient à l’étranger à l’égard d’une remise en service du gazoduc. La Pologne, les États baltes et l’Ukraine, en particulier, rejettent toute idée d’un partenariat énergétique germano-russe. Le sujet reste passionnant, mais il ne faut pas s’attendre à des progrès rapides (mü).
Source: Zu erst, octobre 2026.
19:34 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : énergie, gaz, nord stream, actualité, états-unis, russie, allemagne, europe, affaires européennes |
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Pourquoi il faut relire Luigi Pirandello à travers une biographie politique

Pourquoi il faut relire Luigi Pirandello à travers une biographie politique
Le positionnement du Prix Nobel sicilien dans l’entre-deux-guerres: «Il se sent attiré par le fascisme, sans y être poussé par des calculs ni par des intérêts personnels»
Par Riccardo Rosati
Source: https://www.barbadillo.it/134020-perche-rileggere-luigi-p...
Recension de: Luigi Pirandello, par Ada Fichera
« […] un colosse de notre littérature […] » (p. 9): c’est ainsi qu’Ada Fichera décrit Luigi Pirandello (1867-1936) dès les toutes premières pages de son livre consacré à sa vie et à son œuvre, et nous ne pourrions être davantage d’accord; il ne serait même pas excessif de considérer l’écrivain originaire de Girgenti — aujourd’hui Agrigente — comme le plus grand du XXᵉ siècle.
Narrateur d’une extrême modernité, sensible à l’influence des études psychologiques de son temps, principal rénovateur de l’art théâtral au début du XXᵉ siècle, Pirandello a toujours été étudié sous un angle strictement littéraire ou proprement historique. Mais qu’adviendrait-il si nous le relisions aujourd’hui en reconstituant son parcours politique singulier? Fichera réécrit sa biographie à la lumière de documents peu connus ou «retrouvés»: le contrôle exercé par le Régime sur la culture, la correspondance privée et les collaborations journalistiques constituent autant d’éléments fondamentaux d’un texte qui, au terme de longues recherches archivistiques, nous restitue un portrait plus complet et, croyons-nous, plus exact du dramaturge italien.
Pirandello et le fascisme
«Pirandello se sent attiré par le fascisme, sans y être poussé par des calculs ni par des intérêts personnels» (p. 73). Comme le laisse entendre le titre même du livre, la question fondamentale à laquelle l’ouvrage tente — et, disons-le d’emblée, parvient — de répondre est précisément la suivante: Pirandello fut-il réellement fasciste? L’auteure y répond sans nier aucunement que cette sympathie ait eu une origine complexe et une évolution pour le moins tourmentée. Rappelons que le Duce n’aimait pas du tout son théâtre! Certes, le gouvernement apporta un soutien considérable à Pirandello en tant que metteur en scène, mais Mussolini, malgré ses marques publiques d’appréciation, comprenait mal quelle utilité pouvaient avoir pour le peuple ces histoires si profondément embrouillées dans des dilemmes existentiels et cérébraux. Franchement, une telle considération n’est pas totalement dénuée de fondement, puisque l’œuvre pirandellienne se caractérise souvent par sa difficulté d’interprétation — du moins si l’on entend n’en donner qu’une seule —, l’auteur ne résolvant jamais les questions de manière univoque, ni dans ses romans ni dans ses pièces…
Après tout, À chacun sa vérité — littéralement C’est ainsi (si bon vous semble) — (1917) n’est pas un titre qui lui soit venu fortuitement à l’esprit.
Dans la préface de Marcello Veneziani...
Dans sa préface, Marcello Veneziani rappelle l’adhésion retentissante de Pirandello au fascisme — du moins si on la juge à l’aune de la société progressiste actuelle —, avec son inscription au PNF, le Parti national fasciste, au lendemain de l’assassinat de Matteotti, commis le 10 juin 1924.
Veneziani rapporte aussi certains éléments d’une rencontre qu’il eut avec Indro Montanelli (1909-2001), au cours de laquelle le «Prince» du journalisme italien lui avait livré ce qui aurait été la véritable définition du Régime donnée par l’auteur sicilien lui-même: «Le fascisme est comme un tube vide: chacun y met ce qu’il veut» (p. 7).
Soyons clairs: cette affirmation ne devrait pas conduire à minimiser la conviction qui sous-tendait un choix politique bien précis. Quiconque a étudié avec sérieux et sans parti pris ce moment historique intense, prospère, quoique dramatique, de la nation italienne sait parfaitement qu’il existait un «syncrétisme fasciste».
Autrement dit, à la différence du national-socialisme allemand, un étrange totalitarisme polyphonique s’était développé en Italie. Ne serait-ce que pour cette raison, et compte tenu de son attirance pour le paradoxe dans lequel toute tentative de décodage du sens devient un effort vain et impur, Pirandello ne pouvait, durant les années où il vécut en homme mûr, que se considérer comme fasciste. Peut-être ne le fut-il jamais véritablement, mais lui-même, comme nous aurons l’occasion de l’approfondir, se voyait ainsi.

On retrouve une fois encore sa merveilleuse thèse sur la manière dont nous nous percevons autrement que ne nous perçoit le monde qui nous entoure, pivot de l’éthos pirandellien. Ses intentions de voir dans le nouveau pouvoir la solution aux maux du pays étaient résolues, explique Fichera : « Mais lorsque, quelques mois plus tard, la presse d’opposition sera supprimée, Pirandello ne le désapprouvera certainement pas ; au contraire, il restera un partisan du Régime » (p. 65).
Ada Fichera (ci-contre)
Pourtant, notre auteur ne cadrait pas avec les orientations culturelles et esthétiques du Ventennio fasciste; la critique spécialisée a depuis longtemps souligné son « anti-clacissisme ». Sans parler de sa vision manifestement pessimiste de l’individu, qui ne s’accordait pas avec celle de l’Homo faber fortunae suae — l’homme artisan de sa propre destinée — chère à Mussolini. Ce «nihilisme» est dûment rappelé dans le texte: «L’homme pirandellien est désagrégé, voué à l’échec, incompréhensible, dévoré par un conflit insoluble entre réalité et illusions, par ce “sentiment du contraire” qui lui fait percevoir toute l’absurdité des événements du monde» (p. 32).
Le volume se concentre en effet énormément — peut-être même excessivement — sur la vie personnelle de l’écrivain. Il rappelle, par exemple, l’immédiate réticence de Pirandello à se marier: «[…] un médecin allemand, consulté pour un grave trouble neurovégétatif, lui déconseille le mariage et l’invite à mener une existence calme et modérée afin de ne pas mettre sa vie en danger […]» (p. 15). Malgré la naissance de leurs trois enfants — Stefano, Rosalia, dite Lietta, et Fausto, peintre talentueux rattaché à l’École romaine —, son mariage arrangé avec une femme de sa ville natale, Maria Antonietta Portulano (1871-1959), se révéla désastreux.
En raison de la jalousie obsessionnelle de son épouse, son mari fut contraint — mais, pour être francs, non sans un certain soulagement — de la faire interner dans une clinique psychiatrique de la capitale, située via Nomentana, donc à proximité de la demeure familiale du 15b, via Antonio Bosio. Elle y demeura de 1919 jusqu’à sa mort. Des années plus tard, cet événement malheureux allait ouvrir la voie à l’égocentrique « muse » Marta Abba (1900-1988) (photo).

Le chapitre ironiquement intitulé Un professeur… «hors classe» (p. 21-28) se concentre lui aussi sur des éléments personnels, qui permettent toutefois d’approfondir le caractère complexe de Pirandello. Il traite de ses déboires comme enseignant à partir de mars 1898, lorsqu’il entra au service de l’Institut supérieur de formation pédagogique féminine de Rome en qualité de professeur de linguistique, de stylistique et de préceptistique. Les spécialistes de l’écrivain savent bien qu’il était convaincu que la vie ne se trouvait que dans l’écriture. Il n’aimait en effet aucunement le travail «normal», qui le détournait de son unique vocation. Résultat: il fit l’objet de plusieurs mesures disciplinaires pour un absentéisme répété et parfois manifestement injustifié.
Fut-ce une véritable adhésion?
Reprenons toutefois le fil de la question de l’appartenance politique, qui constitue le cœur du livre, bien que le sujet ne soit directement abordé qu’après de nombreuses pages. Fichera explique que le relativisme philosophique de l’écrivain n’était pas très éloigné des fondements de l’idéologie fasciste. Il reconnaissait en outre dans ce nouveau courant militant la perspective d’une «Italie nouvelle», qu’il appelait de ses vœux comme tant d’autres: «Pirandello voit dans le fascisme la première idée originale de l’après-Risorgimento, appelée à représenter la nouvelle forme de l’Italie destinée à devenir un modèle pour l’Europe» (p. 74).
Malgré les mensonges perpétrés pendant des décennies par une historiographie officielle militante, cette interprétation franchit les Alpes et même l’océan : elle fut partagée avec enthousiasme par sir Winston Churchill (1874-1965) et Franklin Delano Roosevelt (1882-1945), tous deux unis par leur estime pour Mussolini, du moins jusqu’à son alliance avec l’Allemagne hitlérienne.

Ce n’était pas l’écrivain qu’il fallait au Régime
Le texte souligne à juste titre l’objectivité anti-naturaliste de Pirandello, qui l’opposait à l’un de ses contemporains, bien qu’appartenant à la génération précédente: le romancier français Émile Zola (1840-1902), porte-drapeau d’une conception positiviste draconienne de la littérature, recourant à des procédés rhétoriques raffinés tels que la personnification: l’attribution de caractéristiques, de sentiments ou de comportements humains à des concepts abstraits, à des objets inanimés ou à des animaux, rendant ainsi des descriptions en elles-mêmes banales plus vivantes, plus prenantes et plus immédiates pour le lecteur.

Cela dit, le déterminisme social, voire «génétique», de l’écrivain français s’accordait fort peu avec «[…] l’étrangeté des personnages pirandelliens par rapport à la société dans laquelle ils vivent, férocement décrite dans ses préjugés absurdes et ses fermetures rigides» (p. 18). Cette étrangeté trouve sa superbe incarnation dans l’ironie dramatique et cruelle de Il fu Mattia Pascal (Feu Mattia Pascal) (1904) : « […] une vie condamnée à l’éloignement du monde, dont l’unique distraction consiste à se rendre sporadiquement sur sa propre tombe» (p. 31).
Bien qu’attentif à certains courants expérimentaux alors en vogue sur le Vieux Continent et naturellement enclin à certaines recherches propres à la psychologie — autant de choses peu appréciées dans l’Italie fasciste —, le dramaturge et intellectuel sicilien était viscéralement antimoderne, loin de la vogue grandissante du futurisme: «[…] il s’oppose nettement à la célébration de la machine, du monde industriel et de la guerre technologique qui, selon lui, ont conduit à l’aliénation du monde moderne et de l’homme» (p. 40). Cela en faisait, tenons-nous à le souligner, un penseur magistral, mais dérangeant dans le paysage culturel italien.
Il convient ici de proposer notre thèse personnelle en notre qualité de spécialistes de l’auteur. Bien que Pirandello possédât une Weltanschauung, disons, traditionnelle, marquée par un respect irréductible du passé — après tout, il venait d’une région profondément grecque de la Sicile —, il ne parvenait pas à lui être fidèle dans son œuvre, manifestement moderne et novatrice, animée d’une vocation psychanalytique et d’un pessimisme créatif parfois nietzschéen. Le bon travail de Fichera n’aborde que partiellement ces aspects qui, nous en sommes convaincus, mériteraient une monographie à part entière.

À l’appui de cette thèse, rappelons le célèbre essai L'umorismo (L’Humour) (1908), dans lequel Pirandello «[…] désagrège la réalité et lui en superpose une autre qui nie la première. Le monde se révèle dans toute son absurdité et son incohérence, comme un système d’anomalies et de contradictions. Il ne s’agit donc pas d’une “perception du contraire” susceptible de faire sourire, mais d’un “sentiment du contraire”, qui provoque simultanément le rire et les larmes, la haine et la compassion» (p. 33). Ce «sentiment du contraire» constitue le trait distinctif de toute la production de l’auteur, où la décomposition identitaire revient systématiquement. Ses protagonistes sont «contre», puisqu’il ne leur est pas permis d’exister au sein d’une communauté. Il n’est pas question d’un simple mal-être, mais d’une détresse profonde: des émotions semblables, mais fondamentalement différentes.
Le fascisme comme instrument
Pour renouer avec le propos politique, Pirandello ne dissimule nullement son rejet du socialisme qui dominait alors de nombreux cercles culturels européens, ni celui de la falsification démocratique. À cette dernière, il oppose l’idée abstraite et transcendante d’une nation défendue par une Italie virile et vigoureuse, mal vue des puissances hégémoniques ploutocratiques, notamment celles du monde anglo-saxon. Son adhésion au destin d’un pays façonné par Benito Mussolini (1883-1945) est confirmée par une lettre passionnée adressée le 21 septembre 1935 à Marta Abba, déjà mentionnée, pendant ce que Renzo De Felice (1929-1996) qualifia de façon saisissante d’«années du consensus»:
«Ici, j’ai trouvé toute la presse hostile à notre entreprise africaine, au nom des tristement célèbres principes démocratiques. Mais j’ai tenu tête à tout le monde. Aujourd’hui, tous les journaux sont remplis de ma défense acharnée des raisons italiennes et placent en tête de leurs articles cette formule heureuse que j’ai lancée au visage des journalistes: “L’Amérique aussi était autrefois habitée par les Indiens, et vous l’avez occupée”. Je ne sais pas dans quelle mesure tout cela pourra servir mes affaires, mais peu importe ! » (Pirandello. La mia arte sei tu. Lettere d’amore alla sua Musa, Massimiliano Borelli [dir.], Rome, L’Orma, 2013, p. 54).

S’il est juste de penser que la recherche doit se fonder sur les sources, en voici une qui confirme la thèse défendue dans le livre.
Que ses convictions réactionnaires aient été profondément enracinées ou non, il convient néanmoins de souligner que des réflexions qui ne sont pas strictement littéraires apparaissent dans certaines de ses œuvres. Les Vieux et les Jeunes (1913), par exemple, est son œuvre la plus «politique», peut-être la seule, ou presque, où l’on puisse discerner des tonalités idéologiques. On y retrouve inévitablement ce Chaos dont il se déclarait fièrement le «fils» — le lieu de naissance de l’écrivain en Sicile, Càvusu, tirerait son nom d’une altération dialectale du terme grec χάος: « […] c’est un roman historique, une analyse sociologique de la crise, qui montre que le cours de l’histoire, souvent inconciliable avec les destins individuels, est absurde et fils du Chaos» (p. 35). On y voit apparaître ce que l’auteur considérait comme le «bluff du Risorgimento», épisode essentiel de l’histoire italienne qui fut, à ses yeux, mené par une bourgeoisie entrepreneuriale lâche et hostile à la tradition.
Ainsi, pour qui possède les outils interprétatifs nécessaires, le travail de Fichera permet de dévoiler la dimension puissamment antimoderne de l’âme profonde de Pirandello: «En abattant le mythe du faux progrès de la société industrielle, Pirandello démontre pleinement l’aliénation, la frénésie, la fausseté et la vie engloutie par les machines […]» (p. 37).
Il stigmatise ainsi cette condition aliénante qui marque également la narration de ce roman sublime qu’est On tourne — ou Les Cahiers de Serafino Gubbio, opérateur — (1925, initialement publié en 1916 sous le titre On tourne…). Un esprit de plus en plus antimoderne mûrit en lui au cours de la dernière phase de sa vie et de sa carrière, comme le montre Les Géants de la montagne (1930) (p. 52), pièce inachevée dans laquelle réapparaît ce méta-théâtre qui l’a consacré comme une figure immortelle de la littérature universelle, au sein d’un contexte non mimétique tout à fait inhabituel chez Pirandello.
Puisque nous avons abordé la vision artistique de l’écrivain, profitons-en également pour préciser qu’il voyait dans les acteurs des «masques», selon la coutume du théâtre de la Grèce antique, dont il se sentait parfois l’héritier. Il s’en distinguait toutefois par sa conception du drame, qui n’a chez lui rien d’épique, mais se manifeste au contraire dans l’aliénation de l’individu à l’époque du prétendu progrès: «Le théâtre devient ainsi un lieu-symbole, le domaine de la fausseté et des apparences sociales. Pourtant — et c’est là l’essentiel —, nous ne pouvons nous affranchir de ces conventions. Nous cherchons la vraie vie, mais nous sommes contraints de vivre dans un monde faux, le monde des masques, des pantins […]» (p. 43), proche de celui des pupi, les marionnettes de sa Sicile.

Le message, presque constant, que ce très grand écrivain entendait porter consistait précisément à vaincre le «masque» afin de faire triompher la vie, en la délivrant du paradoxe qui la caractérise invariablement. Cette même contradiction habitait Pirandello lui-même, puisqu’il se défiait, de façon incroyable, de l’authenticité de cette forme théâtrale dans laquelle il avait excellé comme bien peu d’autres. Pour lui, la vie était déjà une «immense mascarade», tout comme le prix Nobel qui lui fut décerné en 1934. À l’annonce de l’attribution de cette prestigieuse distinction, il prit sa machine à écrire et tapa plusieurs fois sur une feuille un seul mot, répété avec exclamation: «Pitreries ! Pitreries !…».
Il y croyait, mais ne pouvait l’être
À l’approche de la fin de cette analyse du livre, il convient de revenir à la question centrale qu’il aborde et qui constitue l’un des sujets de débat en vogue dans l’historiographie de la littérature italienne du XXᵉ siècle: y avait-il du fascisme chez Pirandello? Dans l’affirmative, s’agissait-il d’une adhésion sincère aux positions du Régime ou d’un simple opportunisme? C’est là que réside l’apport d’Ada Fichera: avoir traité un sujet que l’on a voulu dissimuler pendant très longtemps. «C’est Leonardo Sciascia qui, le premier, met en évidence le fascisme de Pirandello; mais, à l’exception de quelques cas sporadiques, la critique a eu tendance à voiler cette idéologie, pourtant manifeste dans l’œuvre et la pensée de notre auteur» (p. 57).
Pirandello jugeait Mussolini beaucoup trop indulgent avec les oppositions: «Pirandello tend probablement à souhaiter de la part du Duce un autoritarisme toujours plus cohérent» (p. 59). Cependant, ce qui constitue selon nous l’élément indispensable pour comprendre son positionnement idéologique, c’est qu’il fut fasciste principalement parce qu’il était antilibéral: «[…] son adhésion au parti trouve également sa motivation dans sa profonde défiance envers les régimes sociaux-démocrates, au-delà du léger intérêt pour le socialisme dont il fait état dans Les Vieux et les Jeunes, précisément parce que ces régimes présentaient la caractéristique d’être, au début du XXᵉ siècle, la version “transformée” des démocraties libérales, qu’il tenait elles-mêmes pour corrompues […]» (p. 67).
Nous ne sommes ni heureux ni, à plus forte raison, déconcertés d’avoir pu lire des preuves manifestes qu’il voyait dans le fascisme un «principe positif» (p. 77), qui le réconfortait face à ses inquiétudes personnelles, incarnées par la pulsion désagrégatrice de la démocratie. À la lumière de ce qui précède, cela ne devrait pas surprendre, surtout si l’on tient compte de la vocation antibourgeoise du mouvement politique de Mussolini, notamment durant ses premières phases, qui furent celles que Pirandello apprécia le plus. Un article paru le 12 octobre 1926 dans Il Pensiero de Bergame sous le titre «Je suis fasciste» le démontre à l’évidence — et il tient en outre à préciser qu’il ne l’est pas seulement depuis peu.
Pourtant, selon son compatriote sicilien Leonardo Sciascia (1921-1989), dans l’essai Pirandello et la Sicile (1961), le dramaturge était inapte à l’activisme fasciste; en somme, il n’en avait pas la trempe. Honnêtement, compte tenu de la perspicacité de l’auteur de romans d’une qualité intellectuelle exceptionnelle tels que Le Jour de la chouette (1961) et Todo modo (1974), nous ne saurions lui donner tort. Après tout, les aspirations et les désirs sont une chose; leur accomplissement dans la réalité en est une autre.
Il réussit à associer le paradoxe existentiel à l’idéologie
En définitive, pour Pirandello — et c’est la vérité qui importe, telle que la met en lumière le travail d’Ada Fichera —, Mussolini était un «monarque éclairé» susceptible de l’aider, en lui servant de source d’inspiration, à se sauver de ce que Veneziani décrit comme «[…] le drame de se voir vivre; c’est la vie dans le miroir, le moi qui se sépare de sa propre vie et l’observe de l’extérieur, sous forme de reflet, dans une sorte de narcissisme tragique» (p. 8). Cette formule fait écho à un autre passage célèbre de Feu Mattia Pascal: «La vie, ou bien on la vit, ou bien on l’écrit; moi, je ne l’ai jamais vécue qu’en l’écrivant». Et le sublime mais tourmenté artiste sicilien ne cessa jamais de s’abandonner au «jeu humoristique du contraire», jusque dans la politique.
Comme tant d’autres à l’époque, Luigi Pirandello plaçait sa confiance dans le fascisme et dans la figure «prométhéenne» du Duce, homme franc et vigoureux, qui lui donnait l’espoir de pouvoir enfin, par l’écriture, «[…] démontrer que l’être et le paraître sont en réalité des catégories dépourvues de toute valeur, uniquement produites par les conventions et le conformisme de la société» (p. 45). Comme l’affirme la conclusion de cet essai documenté: «Ce n’est pas pour obtenir un siège au Sénat, ni nécessairement pour trouver des financements, que Pirandello devient fasciste. Il le devient parce qu’il l’est, parce qu’il le veut, dans la mesure et pendant le temps où il décide de l’être» (p. 153).
Son parcours pourrait-il rappeler celui de l’éminent peintre Mario Sironi (1885-1961)? Nous sommes convaincus que non. Alors que ce dernier fut profondément ce qu’il entendait être, Luigi Pirandello — et c’est ici le seul point sur lequel nous nous écartons partiellement des conclusions de Fichera — espérait être façonné par l’élan charismatique de Mussolini, qu’il admirait sincèrement, cela ne fait aucun doute. Néanmoins, la vocation expérimentale et internationale de son œuvre, l’angoisse qu’il insufflait à ses «masques» et son isolement dans le monde des idées avaient peu de choses en commun avec les orientations morales et sociales du Régime. Le génie de Pirandello réussit ainsi à introduire jusque dans ce qui fut une passion politique honnête l’inachevé et l’indéfini. C’est pourquoi, afin de montrer que nous avons retenu sa leçon, nous laissons au public et au lecteur le soin de décider s’il faut ou non le considérer comme fasciste: «C’est ainsi, si bon vous semble»?
Luigi Pirandello. Une biographie politique, d’Ada Fichera, Edizioni Polistampa, 2017, 157 pages.
17:51 Publié dans Littérature, Livre, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : italie, luigi pirandello, lettres, lettres italiennes, littérature, littérature italienne |
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Les États-Unis cannibalisent leurs alliés — et se cannibalisent eux-mêmes — dans leur lutte contre le monde multipolaire

Les États-Unis cannibalisent leurs alliés — et se cannibalisent eux-mêmes — dans leur lutte contre le monde multipolaire
d'après Brian Berletic
Source: https://www.frontnieuws.com/de-vs-kannibaliseren-hun-bond...
Depuis des décennies, les États-Unis utilisent leurs nombreux États vassaux comme des prolongements de leur propre puissance militaire, économique, financière et politique, mobilisant le monde occidental ainsi que les pays qui en dépendent pour mener des guerres et des guerres par procuration, exercer des pressions économiques et créer l’illusion d’une légitimité politique des actions américaines à travers le monde.
Tout cela s’inscrit dans le prolongement de la manière dont l’Empire britannique utilisait ses colonies pour l’aider à mener ses guerres et à maintenir sa domination mondiale, jusque pendant les guerres mondiales, écrit Brian Berletic.
Et tout comme l’Empire britannique, dans ses dernières années, alors que sa puissance déclinait, s’appuyait toujours davantage sur ses colonies, auxquelles il soutirait des vies humaines et des richesses, les épuisant et les détruisant de la sorte, les États-Unis s’appuient de plus en plus sur leurs États vassaux à mesure que leur guerre contre le monde multipolaire s’étend face à une Russie renaissante, une Chine en plein essor, un Iran qui tient bon et de nombreux autres pays situés entre eux.
La méthode proposée par les États-Unis pour préserver leur domination mondiale repose entièrement sur la déstabilisation et l’affaiblissement du monde multipolaire émergent, plutôt que sur la volonté d’égaler ou de surpasser sa puissance et sa prospérité croissantes.
De même que les Britanniques recouraient à une combinaison de contrôle administratif et de propagande politique pour imposer l’obéissance à leurs colonies, les États-Unis utilisent leur emprise politique sur leurs États vassaux et leur domination sans précédent dans le domaine de l’information pour positionner ces États en vue de guerres et de guerres par procuration, ainsi que pour justifier l’augmentation des dépenses militaires au détriment des programmes sociaux et même de la viabilité économique — aussi bien sur leur propre territoire que dans leur empire contemporain.

Le réseau de partage du fardeau
Sous les administrations Obama, la première administration Trump, l’administration Biden et maintenant la seconde administration Trump, les États-Unis ont mis en place un nombre croissant d’alliances politiques, économiques et militaires afin de consolider leur puissance dans le monde entier.
Cela comprend aussi bien le « Quad » que l’« AUKUS », une OTAN en expansion constante, ainsi que des alliances en apparence antiaméricaines, telles que la « coalition des volontaires » européenne centrée sur l’Ukraine et le projet de « statut de membre associé » du Canada au sein de l’Union européenne. Toutes ces structures sont conçues pour rationaliser le processus administratif par lequel la puissance de plusieurs États vassaux d’une même région est mobilisée collectivement. Elles sont soutenues par des récits politiques visant à convaincre le plus grand nombre possible de personnes dans les pays concernés d’approuver l’utilisation de leur pays contre les cibles de la politique étrangère américaine.

Le Quad et l’AUKUS invoquent des menaces fabriquées d’«expansion» et d’«agression» chinoises afin de tromper des millions de personnes dans la région Asie-Pacifique et de les amener à détourner des quantités considérables et toujours croissantes de ressources du développement national au profit des dépenses militaires et d’une éventuelle confrontation avec la Chine elle-même.
La «coalition des volontaires», ainsi appelée en reprenant une expression employée lors de l’invasion américaine de l’Irak en 2003, ainsi que le projet de statut de membre associé de l’Union européenne pour le Canada, visent à créer la menace d’une «invasion russe», afin de dégager davantage encore de ressources pour la guerre par procuration que Washington poursuit en Ukraine.
L’OTAN devient folle
En Asie occidentale, les États-Unis utilisent le «Traité de défense commune de La Mecque» et les «accords d’Abraham» pour réunir leurs États vassaux de la région, en dépit de décennies de récits propagandistes contradictoires ayant servi à entretenir une stratégie américaine de la tension axée sur Israël.
Une haine et/ou une peur publiques artificiellement suscitées sont utilisées pour alimenter ces diverses tentatives visant à mettre en commun les ressources et la puissance des États vassaux des États-Unis à travers le monde, dans un contexte de conflits interconnectés en Europe et en Asie occidentale et de tensions croissantes dans la région Asie-Pacifique. Des conflits connexes se déroulent également dans le cadre de ce processus, de l’Amérique latine au continent africain.
Une fois la propagande écartée, une formule très simple apparaît: toutes ces coopérations politiques ont un objectif commun — accroître les dépenses militaires —, et plus précisément les dépenses consacrées à des armes soit produites par les États-Unis eux-mêmes, soit intégrées à l’interopérabilité militaire mondiale des États-Unis. Ce sont en outre des dépenses militaires effectuées au détriment des programmes sociaux, du développement économique et national, et même de la stabilité politique des différents États vassaux américains constituant ces partenariats — que ceux-ci aient été créés et soient dirigés par les États-Unis, ou qu’ils prétendent s’opposer aux actions américaines.

Bien que ce «réseau de partage du fardeau» ait pris forme au fil de plusieurs administrations américaines du XXIᵉ siècle, il ne fait que prolonger ce qui a toujours été une continuation de l’Empire britannique. L’expression «réseau de partage du fardeau» a été littéralement introduite dans la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis de 2025 et expressément présentée comme un moyen d’empêcher les États-Unis de se surmener — exactement comme l’Empire britannique en avait besoin pour maintenir sa propre puissance vers la fin de sa domination mondiale.
La dévoration de leurs alliés et de leur propre économie
Étant donné que la population et la base industrielle de la Chine dépassent largement celles des États-Unis et de l’Europe réunis, et compte tenu du vaste réseau croissant de partenaires que la Chine met en place dans le cadre du monde multipolaire émergent, continuer à pressurer les États vassaux des États-Unis ne suffit même plus à lui seul.

Traduction: Découverte de prototypes sans logo - Des véhicules militaires fabriqués à l'usine VW d'Osnabrück? - Lors d'une foire de la technologie de sécurité et de défense, deux véhicules ont été présentés; clairement, il s'agissait de véhicules conçus par VW. A l'évidence, ils avaient été développés en secret.
C’est pourquoi les États-Unis cherchent à convertir l’économie occidentale chancelante, en la faisant passer de la production économique civile à la production d’armements. Les exemples se multiplient rapidement dans les titres de la presse occidentale: dans toute l’Europe et désormais aussi aux États-Unis, les usines automobiles réaffectent de plus en plus souvent leurs capacités de production inutilisées à la fabrication de pièces destinées aux armes et aux munitions.
Alors même que l’Occident se présente comme une société fondée sur le «libre marché», il étouffe activement ce «libre marché» en contraignant la production civile à se convertir à une production militaro-industrielle — non pas au moyen de déclarations politiques, mais par un pilotage systématique des conditions sociopolitiques et économiques qui ne laisse pratiquement aucun autre choix.
Les États-Unis ont réussi à contraindre l’économie européenne dans son ensemble à se couper de l’énergie russe bon marché, abondante et fiable, suite au renversement du gouvernement ukrainien qui a été organisé par les États-Unis en 2014, puis suite à la guerre qui en a résulté, parce que provoquée par l’avancée américaine le long des frontières russes. En supprimant les importations européennes d’énergie russe, les États-Unis ont pu orienter l’économie européenne au sens large vers la production militaro-industrielle, toute autre activité économique ayant été rendue financièrement prohibitive.
Bien que la production militaro-industrielle soit elle aussi coûteuse, les gouvernements européens utilisent une mise en scène politique soigneusement orchestrée entre eux-mêmes et les États-Unis pour créer l’illusion d’une menace existentielle provenant de la Russie et celle d’un «abandon» de l'Europe par les États-Unis face à ce «danger russe». Cela permet d’engager dans la production militaro-industrielle des dépenses bien supérieures à celles qui auraient jamais été possibles dans de véritables conditions de libre marché.
Bien que les administrations américaines récentes, tant celles de Trump que celle de Biden, aient annoncé des politiques destinées à réindustrialiser les États-Unis, aucune des mesures concrètes nécessaires à cette fin — telles qu’une réforme de l’enseignement, en particulier de la formation professionnelle, des investissements dans les infrastructures nationales ou la nationalisation d’industries stratégiques — n’a été proposée, et encore moins mise en œuvre.
Au lieu de cela, d’énormes sommes provenant des impôts américains sont transférées vers l’industrie de l’armement et vers des entreprises situées plus en amont dans les chaînes d’approvisionnement afin d’accroître la production d’armes et de munitions. Mais, en raison du caractère lucratif de ces entreprises, le moins d’argent possible est consacré à l’expansion effective de la production.
Aucune administration américaine ayant promis de réindustrialiser les États-Unis ne s’étant attaquée aux fondements nécessaires à cette réindustrialisation, des secteurs entiers de l’industrie américaine sont en déclin — notamment l’industrie automobile. Au lieu de laisser le «libre marché» balayer les entreprises inefficaces et incompétentes, celles-ci puisent, elles aussi, dans l’argent du contribuable américain afin de consacrer de plus en plus souvent leurs capacités industrielles inutilisées à la fabrication de pièces d’armement plutôt que d’automobiles.
GM s’est par exemple récemment vanté de produire des enveloppes extérieures pour les missiles Patriot. GM utilise des machines-outils à commande numérique CNC sous-employées, normalement destinées à la fabrication de prototypes et de moules, afin de produire à la place ces enveloppes extérieures dans des quantités que Lockheed Martin ne pourrait atteindre sans investir lui-même dans des équipements comparables.
À l’image d’entreprises corrompues et incompétentes qui s’effondrent sous le poids de leur propre cupidité et fusionnent entre elles afin de maintenir aussi longtemps que possible ce que l’on peut le mieux qualifier de système pyramidal, une «fusion civilo-militaire» apparaît aux États-Unis. Dans ce système, le gouvernement crée un besoin artificiel de guerres permanentes ainsi que des armes et des munitions nécessaires pour les mener, tandis que les entreprises américaines se servent dans l’argent public afin de répondre à ce besoin.
Qu’un empire gère mal son économie alors qu’il se trouve en phase de déclin terminal n’a rien de nouveau. L’Empire britannique a lui aussi fait un mauvais usage des ressources et de l’industrie nationales dans une tentative désespérée de préserver sa domination mondiale, au lieu d’en reconnaître le caractère intenable et de comprendre la nécessité de se réorganiser pour passer d’un empire prédateur à un État-nation fonctionnel et productif.
En conséquence, non seulement l’Empire britannique a perdu son empire, mais il s’est également retrouvé privé des fondements socioéconomiques et politiques nécessaires au fonctionnement d’un État-nation viable. Il a passé toute la période ayant suivi la fin de son empire à servir de prolongement à l’empire américain, plutôt qu’à exister comme un État-nation britannique souverain.

À l’instar de l’Empire britannique, les États-Unis refusent de reconnaître cette réalité et ne font que gagner du temps afin de prolonger leur domination mondiale, au lieu d’élaborer un véritable plan viable permettant de la maintenir de manière réaliste. Ce faisant, ils négligent gravement les fondements nécessaires à un État-nation fonctionnel et productif: les infrastructures se décomposent littéralement sous les pieds de la population américaine, l’éducation et les soins de santé sont inaccessibles, et la société est divisée et de plus en plus dysfonctionnelle.
Pire encore, la méthode proposée par les États-Unis pour préserver leur domination mondiale repose entièrement sur la déstabilisation et l’affaiblissement du monde multipolaire émergent, plutôt que sur la volonté d’égaler ou de surpasser sa puissance et sa prospérité croissantes.
Le résultat final est que les États-Unis se vident de l’intérieur tout en saignant à blanc leurs États vassaux, dans le cadre d’un processus visant à affaiblir et à déstabiliser le reste du monde. Les trois parties — les États-Unis, leurs États vassaux et le reste du monde — risquent ainsi d’être laissées dans la destruction et la pauvreté si le monde multipolaire ne parvient pas à contenir ce processus et à assurer une transition relativement stable de la domination américaine vers la multipolarité mondiale.
Seul le temps dira précisément comment se déroulera l’ensemble de ce processus. Des groupes d’intérêts des deux camps ont proposé des plans et les mettent en œuvre sur la scène mondiale. Un seul camp a l’histoire, ainsi que des fondements géopolitiques et économiques durables, de son côté — et ce ne sont ni Wall Street ni Washington. Cela étant, il est toujours plus facile de détruire que de construire. Le monde multipolaire devra donc construire à une vitesse incroyable et à une échelle immense pour garder une longueur d’avance sur la capacité de destruction avérée des États-Unis. Celui qui se montrera le plus efficace dans son approche respective instaurera soit un nouvel ordre mondial meilleur, soit laissera le monde en ruines.
* * *
Copyright © 2026, traduction par Frontnieuws. L’autorisation de reproduire ce texte en totalité ou en partie est volontiers accordée, à condition d’en mentionner intégralement la source et de fournir un lien direct.
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Les enseignants devraient être les gourous sacrés de toute civilisation

Les enseignants devraient être les gourous sacrés de toute civilisation
Alexandre Douguine
En pleine crise de l’enseignement en Europe occidentale, il nous a paru bon et utile de traduire les dernières réflexions d’Alexandre Douguine sur l’enseignement et ce qu’il devrait être.
Présentateur: Nous sommes aujourd’hui lundi 5 octobre, et c’est une fête importante pour nous tous: la Journée des enseignants. Le Premier ministre Mikhaïl Michoustine a déjà adressé ses félicitations à nos pédagogues, en soulignant l’ampleur de notre système éducatif: le pays compte plus d’un million d’enseignants du secondaire, ainsi qu’environ 170.000 professeurs et maîtres de formation professionnelle dans les établissements d’enseignement technique.
À ce propos, Alexandre Guélievitch, j’aimerais vous poser une question. Ces derniers temps, l’État accorde une attention considérable à ce que le pédagogue ne se contente pas de transmettre des connaissances, mais assume aussi une mission éducative et formatrice — c’est précisément sur cet aspect que l’accent se déplace aujourd’hui. Selon vous, quel est le sens profond et quelle est la tâche principale de cette fonction formatrice de l’enseignant contemporain ?
Alexandre Douguine : Je voudrais tout d’abord féliciter de tout cœur tous nos enseignants à l’occasion de cette fête. Ils constituent véritablement une composante héroïque de notre société, et ce que fait chaque jour le pédagogue relève d’un authentique exploit. Non seulement parce qu’il est difficile de travailler avec les enfants, mais aussi parce que nous vivons à une époque complexe, où la culture et les familles peuvent leur enseigner tout autre chose que ce qu’il faudrait, de sorte qu’il faut les rééduquer et reprendre leur formation. Ils manquent souvent d’attention, sont constamment distraits, et travailler avec eux représente un véritable tourment. C’est une ascèse spirituelle et pieuse.

Venons-en maintenant au rapport entre instruction et éducation. Dans la Grèce antique existait une magnifique notion, celle de «paideia» (grec: παιδεία), qui désignait le processus indissociable d’instruction et d’éducation. Le mot lui-même vient de la racine de παῖς (pais), «enfant»: il s’agit donc de la manière dont on fait d’un enfant un être humain. C’est à la fois un art, un exploit, un travail et un miracle.
L’être humain est certes naturellement curieux, mais cette qualité se trouve constamment entravée par d’autres facteurs — en premier lieu par la paresse intellectuelle et spirituelle. Nous avons quelque peu oublié ce terme, mais la paresse spirituelle est très développée chez les enfants. En lui-même, un enfant n’est encore que la promesse d’un être humain, une sorte de traite qu’il reste à encaisser. Que l’on parvienne à faire de lui une personnalité accomplie, ou que son développement soit au contraire déformé et monstrueux, dépend dans une large mesure de la réussite de cette paideia.
Dans cette acception fondamentale, instruction et éducation sont inséparables. Il est impossible d’éduquer un être humain sans lui transmettre des connaissances, mais il est également impossible de transmettre des connaissances sans toucher à sa nature spirituelle. Il s’agit d’un seul et même processus.
Dans les années 1990 et 2000, et jusqu’au début de l’opération militaire spéciale, on nous imposait l’approche occidentale, qui considérait l’éducation comme un secteur de services et comme un ensemble de compétences techniques, de skills. Il n’en a jamais été ainsi dans la tradition nationale. L’école russe, aussi bien au XIXᵉ qu’au XXᵉ siècle, reposait sur l’héritage de grands pédagogues tels qu’Ouchinski (illustration), qui concevaient d’emblée l’enseignement comme la formation de la personnalité dans toutes ses dimensions.
Lorsque les enfants étudient les mathématiques, l’histoire, la littérature ou la physique, ils appréhendent le monde en inscrivant dans leur âme des itinéraires et des cartes ontologiques qu’ils devront suivre à l’âge adulte. C’est pourquoi envisager l’éducation comme un service constitue une pratique absolument pernicieuse, contre nature et, pour nous, russophobe. Nous devons considérer le travail de l’enseignant comme un exploit, comme un art supérieur et comme une mission sacrée.
Il est intéressant de noter qu’en Inde, le mot «enseignant» se traduit tout simplement par «gourou». On n’y distingue pas entre guide spirituel, professeur laïque et instructeur chargé de transmettre des compétences: toutes ces fonctions se trouvent réunies dans la figure du gourou, qui enseigne tout. Le gourou possède une autorité incontestable, et ses paroles revêtent une valeur suprême. Restaurer cette autorité de l’enseignant constitue une tâche d’une extrême importance. Nous devons apprendre aux enfants à respecter l’enseignant comme un gourou. Même si nous estimons qu’un professeur est imparfait sur certains points, mieux vaut s’appuyer sur l’autorité d’une personne qui ne la mérite que relativement que de saper l’idée même de l’autorité de l’enseignant.

Que fait l’enseignant ? Il transmet une identité sociale. En passant par la paideia, par l’instruction et l’éducation, l’enfant se prépare à devenir un membre à part entière de la société, partageant ses repères moraux légitimes. Il apprend à distinguer les différents flux d’information et les situations existentielles, afin de devenir le dépositaire de notre identité historique aux plans social, spirituel et moral. Transmettre de simples compétences techniques ou des méthodes de calcul, ou encore entraîner les élèves à passer des tests en dehors de tout contexte de transmission culturelle, revient à créer une forme stérile, privée de colonne vertébrale intérieure. Toutes les aptitudes professionnelles doivent précisément venir se rattacher à ce noyau spirituel et personnel.
Autrefois, au XIXᵉ siècle, l’enseignement était clairement divisé entre enseignement classique et enseignement dit "real". L’enseignement classique, dispensé dans les gymnases et les universités, transmettait la connaissance d’Homère, de la tragédie antique, de la philosophie de Platon, des Saintes Écritures et des grandes significations. Il ne visait pas une profession étroitement définie, mais la formation d’une vision du monde, afin de connaître le monde dans son ensemble.
L’enseignement "real", quant à lui, était consacré à des compétences pratiques concrètes, comme dans les établissements d’enseignement professionnel et technique. Ces deux orientations sont importantes, mais l’enseignement classique est primordial, car c’est lui qui forme la Personnalité elle-même. Ce n’est qu’ensuite qu’une spécialisation peut se greffer sur cette personnalité: soudeur, ouvrier du bâtiment, homme d’affaires, économiste, médecin ou enseignant.
L’enseignement classique ne doit cependant pas être le privilège d’une élite: il doit devenir accessible aux personnes de toutes les couches sociales. Heureusement, nous assistons aujourd’hui à un tournant précisément dans cette direction. Alors qu’auparavant la tendance était dictée par la marchandisation du secteur des services, qui cherchait à faire des êtres humains une sorte d’intelligence artificielle primitive — domaine dans lequel l’IA contemporaine nous a depuis longtemps dépassés —, nous assistons désormais à un retour vers l’être humain, vers la personnalité.

Le ministre de la Science et de l’Enseignement supérieur, Valeri Falkov (photo), ainsi que le ministre de l’Instruction publique, Sergueï Kravtsov, le disent eux aussi. Ce tournant civilisationnel concerne en premier lieu les enseignants. Ils sont les gardiens de notre code culturel et n’accomplissent pas de simples obligations professionnelles, mais une véritable mission. Ce sont des héros qui ont continué à faire leur travail même lorsque, durant de longues années, le système ne l’exigeait pas d’eux, parce qu’ils sont d’authentiques enseignants russes.
Présentateur : Cependant, même par rapport à l’époque de l’Empire russe, où existait un enseignement classique, la quantité de données nécessaires à une personne pour vivre dans la société contemporaine a été multipliée. Et dès aujourd’hui, avant même le rétablissement complet de l’idéal classique, nous entendons des plaintes selon lesquelles les enseignants et les élèves seraient surchargés. Que faire, dans ce cas? Comment concilier l’ampleur des connaissances avec la mission éducative, sans mener le système dans une impasse?
Alexandre Douguine : En réalité, il n’y a jamais trop ni trop peu de connaissances. Niklas Luhmann (photo), philosophe spécialiste de la théorie des systèmes, affirmait que l’essentiel, dans tout système, n’est ni l’accumulation ni la simple collecte d’informations, mais la capacité à éliminer tout ce qui est superflu. Le système filtre les flux de façon à ce que seul ce qui possède une valeur authentique parvienne jusqu’au noyau, jusqu’au centre même. Lorsque cet immense travail d’élimination de ce qui est secondaire, de ce qui vient au centième ou au millième rang, est accompli, il ne reste que l’essentiel.
Un autre grand anthropologue et philosophe, Claude Lévi-Strauss (ci-contre), a démontré dans ses remarquables travaux une chose paradoxale: la quantité de connaissances que possède un membre d’une tribu traditionnelle et archaïque et celle que possède un être humain vivant dans une société technologique moderne sont, dans l’ensemble, identiques. Seul change le système de sélection, la manière dont nous établissons nos priorités.
Par exemple, les peuples autochtones des forêts amazoniennes connaissent des centaines de noms d’herbes et de plantes, qu’ils distinguent selon les nuances les plus subtiles. Nous n’avons pas besoin de ces herbes; en revanche, les enfants d’aujourd’hui connaissent parfaitement les marques d’appareils électroniques ou les personnages des jeux vidéo.
Dans l’ensemble, la quantité d’informations demeure constante, et ni la complexité technologique de la société ni l’intelligence artificielle n’y changent rien de fondamental. La tâche de l’enseignant, du gourou russe, consiste à établir la juste hiérarchie, à séparer l’essentiel du fatras contingent. Dans n’importe quelle société, lorsque ce système de hiérarchisation se dérègle, l’être humain se trouve paralysé et perd le sens des réalités.
La question ne tient donc nullement au volume matériel de l’information, mais à la manière de la structurer et de dégager les éléments pertinents qui doivent être transmis à l’élève. L’essentiel ne réside pas simplement dans les faits, mais dans la maîtrise des clés herméneutiques.
Le remarquable folkloriste et structuraliste russe Vladimir Propp (photo) a montré, dans son analyse du conte merveilleux, que tous les récits de l’humanité — mythes, romans, légendes, séries contemporaines et même textes profanes — se construisent selon les mêmes matrices profondes et les mêmes schémas structurels. Celui qui maîtrise ce code reconnaît aisément un modèle archétypal universel aussi bien dans un mythe ancien que dans un roman classique, dans le scénario d’un film hollywoodien ou dans un mode d’emploi technique.
La conscience humaine est, au fond, constante. L’existence de l’intelligence artificielle ou la facilité d’accès à des ouvrages de référence ne constituent que des instruments nous permettant d’accéder plus rapidement aux codes fondamentaux et aux masses de données. Nous pouvons les employer à bon escient, en créant des bibliothèques faciles à consulter. Mais à une seule condition: il faut comprendre avec précision ce que l’on cherche et ce que l’on attend de l’intelligence artificielle.
Si l’on s’adresse à l’IA sans connaître le sujet, elle produira soit des modèles communément admis, soit des clichés idéologiquement chargés. De plus, elle commet des erreurs, peut être partiale et, parfois, elle «n’a tout simplement plus de jetons». On ne peut pas lui faire confiance; elle est par principe insuffisante. Elle ne constitue qu’un auxiliaire, certes assez utile.
Aujourd’hui, la tâche de l’enseignant ne consiste nullement à apprendre aux élèves à appuyer sur des boutons dans des interfaces intuitives (user-friendly). Il faut apprendre à l’être humain à interagir correctement avec l’IA, à comprendre les codes et les stratégies et, surtout, à demeurer humain face à la machine. Telle est précisément la fonction essentielle du professeur, et aucun mécanisme artificiel ne pourra le remplacer. Pourquoi ? Parce que l’être humain possède une âme vivante. Au-delà de l’ensemble des compétences et des résultats scolaires, l’enseignant perçoit ce que la machine ne distinguera jamais: une âme immortelle, une Personnalité en gestation qui doit s’épanouir. L’intelligence artificielle y est indifférente: elle se contente de répondre à des requêtes; l’âme humaine ne l’intéresse pas.
C’est précisément pour cette raison que nous devons préserver dans l’éducation une dimension vivante, spirituelle et, dans une certaine mesure, religieuse. Au fond, l’éducation véritable a toujours eu pour finalité le salut de l’âme. C’est pourquoi tant les Églises que les penseurs, les philosophes et les spécialistes des sciences humaines devraient prendre une part des plus actives au processus éducatif contemporain. Nous devons aider les enseignants à renouer avec leur haute vocation : être les vecteurs de la paideia. Et pour cela, bien entendu, les enseignants eux-mêmes doivent continuer à apprendre.

Présentateur : Une question se pose naturellement ici quant à la mise en œuvre pratique. Vous avez très justement relevé le problème de l’autorité qui a été sapée: les parents, puis les enfants à leur suite, continuent, par inertie, à percevoir l’éducation exclusivement comme un secteur de services, payants ou gratuits. L’État doit-il renverser cette situation au moyen de normes juridiques contraignantes, ou bien s’agit-il uniquement d’une question d’instruction morale et humaniste? Comment mettre concrètement en œuvre ce dont vous parlez?
Alexandre Douguine : Cela se résout très simplement. Pourquoi l’idée que l’éducation est un service est-elle apparue? Parce que, jusqu’à une époque récente, notre société était dominée par des orientations capitalistes, libérales et occidentalistes, que le pouvoir transmettait aux parents et, par leur intermédiaire, aux enfants.
Aujourd’hui, l’État pense autrement. L’idéologie libérale est désormais perçue comme quelque chose d’étranger et de toxique. Nous avons déjà surmonté d’autres manifestations destructrices, et l’étape logique suivante consiste à en finir définitivement avec les survivances du libéralisme, qui est longtemps demeuré le dogme dominant sur les ruines du système soviétique.
Considérer l’école et l’université comme un secteur de services est un produit juridique et mental direct du libéralisme. Dès lors que l’État renonce définitivement à ce paradigme dans sa politique publique et consacre de nouvelles priorités, tout reprend sa place. Nous restituerons inévitablement à l’enseignant le profond respect dont il jouissait naturellement aussi bien dans la Russie tsariste qu’à l’époque soviétique.
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lundi, 12 octobre 2026
La migration comme arme géopolitique: Erdoğan, Loukachenko et le Maroc — et comment l’Europe détourne le regard

La migration comme arme géopolitique: Erdoğan, Loukachenko et le Maroc — et comment l’Europe détourne le regard
Peter W. Logghe
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°213, octobre 2026.
Février 2020: dans une déclaration publique, le président turc affirme que son pays ne retiendra plus les migrants souhaitant se rendre en Europe. Dans les heures qui suivent, les autorités turques conduisent des milliers de personnes vers la frontière grecque, dans la région de l’Evros, où des affrontements éclatent avec des agents de Frontex. Il ne s’agit donc pas de troubles spontanés, mais plutôt d’un bras de fer destiné à rappeler aux capitales européennes qui détient la clé du pouvoir migratoire.

C’est ce qu’affirme Juan A. Soto, consultant en stratégie, dans la revue Hungarian Conservative: la migration est devenue une arme géopolitique utilisée par toutes sortes de forces politiques. Dans le même temps, nombreux sont ceux qui, en Europe, s’accrochent à leur discours selon lequel la migration serait un processus naturel ayant existé de tout temps.
Il est donc temps de se défaire de cette naïveté, estime Soto, car il existe bel et bien, à ses yeux, une forme de «migration militarisée». Le cas de la Biélorussie est probablement le mieux documenté à cet égard.
Biélorussie
En 2021, après l’instauration de sanctions européennes en réaction à la réélection frauduleuse de Loukachenko, le régime biélorusse a mis sur pied une véritable opération migratoire. Des compagnies aériennes ont vendu à des Irakiens, des Syriens, des Yéménites, des Afghans et des Congolais des «billets à prix réduit» pour Minsk, assortis d’une clause tacite: la possibilité de poursuivre leur route vers l’Union européenne.
Une fois sur place, ces «migrants» ont été conduits aux frontières polonaise, lettone et lituanienne. Des clôtures frontalières ont été endommagées et des fils barbelés sectionnés. Au moins 21 personnes ont trouvé la mort dans les forêts — un chiffre probablement sous-estimé, car la presse et les ONG n’étaient pas les bienvenues. La Pologne a déployé des troupes et construit en toute urgence un mur qui lui a coûté 400 millions d’euros — ce qui lui a ensuite valu les remontrances de toutes sortes d’«organisations humanitaires»…!
Turquie
La méthode turque est structurellement différente, mais elle est en réalité encore plus préoccupante. Car c’est l’Europe elle-même qui a fourni le levier. L’accord conclu en 2016 entre l’Union européenne et la Turquie a confié le contrôle de la frontière extérieure de l’Europe à un État tiers: la Turquie, un État doté de ses propres intérêts géopolitiques, stratégiques, militaires et politiques. Dans sa phase initiale, cet accord a coûté six milliards d’euros à l’Union européenne.

La déclaration du président turc Erdoğan en 2020 n’a pas mis fin à cet accord; elle n’en constituait qu’un maillon. La Turquie peut ouvrir ou fermer les frontières à sa guise. C’est Ankara, et non Bruxelles, qui fixe le prix à payer pour maintenir fermées les frontières extérieures de l’Union européenne.
Maroc–Espagne : la population espagnole en fait les frais
Le chantage apparaît peut-être encore plus clairement dans les relations entre l’Espagne et le Maroc. En mai 2021, l’Espagne reçoit une délégation du Front Polisario. En réaction, le Maroc cesse de surveiller le poste-frontière de Ceuta, permettant ainsi à 10.000 migrants en situation irrégulière, pour la plupart mineurs, de franchir la frontière en l’espace de deux jours seulement.

En mars 2022, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, se rallie au plan marocain pour le Sahara occidental. Cet accord a des conséquences immédiates sur le plan migratoire: le nombre de migrants arrivant aux îles Canaries diminue de 62%, mais augmente de 24% aux îles Baléares et de 44% à Ceuta et Melilla. La pression migratoire ne disparaît pas: elle est exercée là où elle se révèle, selon la diplomatie marocaine, la plus efficace.
L’angle mort du pacte européen sur la migration
L’intérêt de l’article de Juan A. Soto réside dans le fait qu’il met en évidence un angle mort du pacte européen sur la migration et l’asile de 2023. Tous les migrants en situation irrégulière y sont traités de la même manière. Il n’existe en effet aucune catégorie juridique distincte pour la migration militarisée, c’est-à-dire une migration accompagnée, encouragée, voire organisée par des États tiers — malgré les nombreuses demandes pressantes formulées à ce sujet par la Lituanie en 2021.
Non, affirme Soto, une Europe qui n’exerce plus elle-même le contrôle de ses propres frontières n’est pas plus humaine. Au contraire, une telle Europe devient le théâtre de toutes sortes de menaces et d’actes de chantage, dans lesquels de véritables êtres humains sont utilisés comme moyens de pression. Il s’agit donc d’un chantage humanitaire. Tant que l’Union européenne n’agira pas contre cette «migration militarisée», le chantage se poursuivra sans relâche.
21:21 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : migrations, actualité, europe, affaires européennes |
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La nouvelle géographie du pouvoir: pourquoi les points d’étranglement comptent davantage que les conquêtes

La nouvelle géographie du pouvoir: pourquoi les points d’étranglement comptent davantage que les conquêtes
Mohammad Mohidur Rahman
Source: https://www.linkedin.com/in/mohammad-mohidur-rahman-81201...
Pendant des siècles, le pouvoir s’est mesuré en territoires, en frontières, en ports et en colonies.
Mahan nous a enseigné que la puissance maritime et le commerce par mer façonnent le destin. Mackinder nous a avertis que quiconque contrôle le cœur de l’Eurasie commande le monde. Spykman a placé les zones périphériques au centre de la compétition mondiale. Leur intuition reste valable: la géographie produit du pouvoir.
Mais la mondialisation y a ajouté une nouvelle dimension. Sous la carte politique se trouve une seconde géographie: celle de la connectivité.

Lorsque la mer Rouge a été la cible d’attaques au début de l’année 2024, le canal de Suez — par lequel transite 15% du commerce maritime mondial — s’est vidé. Les navires ont été déroutés par le cap de Bonne-Espérance. Selon la CNUCED, la demande mondiale de capacité de transport maritime avait augmenté de 3% à la mi-2024, et celle de porte-conteneurs de 12%. Aucun territoire n’a été conquis. Pourtant, les conséquences se sont propagées dans le monde entier. Tel est le pouvoir des points d’étranglement: nul besoin de contrôler un pays pour restreindre ses choix. Une influence sur une seule connexion critique peut suffire.
La géographie crée le nœud. La connectivité crée le levier. Ormuz, Malacca, Bab el-Mandeb, Suez, Panama — des espaces géographiquement modestes, mais dont la perturbation fait évoluer les prix, la production et la politique bien au-delà de leur région.
Ce levier découle de la possibilité crédible d’une interruption. La menace que fait planer l’Iran sur le détroit d’Ormuz accroît les primes d’assurance, les prix et les coûts militaires sans qu’un seul coup de feu soit tiré. Le dilemme de Malacca auquel fait face la Chine a façonné toute une stratégie — l’initiative «Ceinture et Route» vise en partie à créer des voies de substitution. Un État qui ne dispose que d’un seul itinéraire viable jouit d’une autonomie limitée; un État qui en possède plusieurs dispose d’un choix.
Et la carte n’est désormais plus uniquement maritime. Les semi-conducteurs, les minerais critiques, les câbles sous-marins et les systèmes de paiement constituent les nouveaux points d’étranglement. La question n’est plus de savoir qui possède la mine, mais qui contrôle le raffinage, la transformation, le transport et l’accès au marché.

La stratégie elle-même a changé: de la conquête, elle est passée à la contrainte. Les sanctions et les contrôles à l’exportation ne détruisent pas un adversaire — ils réduisent son éventail de possibilités. La conquête vise le territoire; la stratégie des points d’étranglement vise à contrôler les options.
La leçon vaut aussi bien pour les nations que pour les entreprises: l’efficacité seule est fragile. La faiblesse la plus dangereuse est rarement l’actif le plus important — c’est le plus petit nœud irremplaçable.
La carte comporte désormais plusieurs couches: frontières, connexions et dépendances. La question décisive n’est plus seulement: «Qui contrôle le territoire?», mais : qui peut connecter, déconnecter, réorienter, retarder, financer ou interrompre les flux qui le traversent?
Mahan, Mackinder et Spykman avaient compris où la géographie concentre le pouvoir. La nouvelle ère montre comment la connectivité en fait une arme.
La géographie du pouvoir n’a pas disparu. Elle s’est connectée.
20:47 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, goulots d'étranglement maritimes |
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Vers le haut ou vers le bas? La nouvelle ligne de fracture politique et civilisationnelle

Vers le haut ou vers le bas? La nouvelle ligne de fracture politique et civilisationnelle
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/ylos-vai-alas-politiik...
La division politique traditionnelle entre droite et gauche a perdu son pouvoir explicatif. Une nouvelle question, plus verticale, prend sa place: tend-on vers le ciel ou reste-t-on attaché à la terre? Il ne s’agit plus seulement de politique économique, mais de l’orientation de toute la civilisation humaine.


Et si la boussole politique n’indiquait plus que le haut et le bas? Une prédiction formulée dès les années 1970 a fait son retour, ces dernières années, dans les débats universitaires et technopolitiques. Le futuriste irano-américain Fereidoun M. Esfandiary (photo), qui prit par la suite le nom de FM-2030, avançait dans son texte Up-Wingers: A Futurist Manifesto (1973) que la division entre droite et gauche serait remplacée par une opposition entre l’aile d’en haut (Up-Wingers) et l’aile d’en bas (Down-Wingers).
La vision de FM-2030 était littérale. L’aile d’en haut regardait vers le ciel, cherchait à maximiser le progrès technologique et à dépasser les limites naturelles de l’être humain. L’aile d’en bas se concentrait sur la terre, voyait un danger dans le franchissement de ces limites et les considérait comme constitutives de l’humanité. La palette des couleurs changeait elle aussi: le noir et le vert remplaçaient le rouge et le bleu. Le noir renvoie au black sky thinking, ou « pensée du ciel noir », qui vise à transformer l’univers tout entier en habitat humain. Le vert exprime quant à lui une conscience écologique dont les racines plongent dans l’écologie profonde et le respect des limites de la nature. Aujourd’hui, cette prédiction ne ressemble plus à une curiosité futuriste, mais presque à une prophétie.

C’est aux États-Unis que cette ligne de fracture s’est le plus fortement accentuée. Lorsque Marc Andreessen (photo), cofondateur du navigateur Netscape et l’un des investisseurs les plus influents de la Silicon Valley, publia en octobre 2023 un manifeste techno-optimiste, il ne se contenta pas de défendre la technologie: il la déclara sacrée. «La technologie est la gloire de l’ambition et des réalisations humaines, la pointe avancée du progrès et l’accomplissement de notre potentiel», écrivait-il. Il qualifiait de mensongères toutes les affirmations selon lesquelles la technologie détruirait des emplois, accroîtrait les inégalités ou mettrait en péril l’humanité.
Le manifeste d’Andreessen représente une forme extrême de la pensée de l’aile d’en haut : l’accélérationnisme efficace (effective accelerationism), qui exige un progrès technologique sans entraves. Selon lui, ralentir le développement de l’intelligence artificielle équivaut à un meurtre, car cela empêche d’éviter des décès qui pourraient l’être. Elizabeth Spiers, chroniqueuse au New York Times, a qualifié le manifeste de confus et de contradictoire, comparant son atmosphère à celle du manifeste de l’écoterroriste Theodore Kaczynski, dit l’Unabomber, mais sans la cohérence idéologique de celui-ci.


L’aile d’en haut n’est toutefois pas exclusivement libertarienne. Selon Steve Fuller, les «noirs de l’aile d’en haut» associent l’ancienne droite libertarienne et l’ancienne gauche technocratique. Ils ne répugnent pas à l’intervention de l’État lorsque celle-ci sert le progrès technologique. James Pethokoukis (photo), chercheur à l’American Enterprise Institute et animateur du podcast Faster, Please!, compte parmi les principaux vulgarisateurs de cette pensée. Il considère la division entre l’aile d’en haut et l’aile d’en bas comme la question politique la plus importante des États-Unis. Selon lui, l’aile d’en haut accélère le développement technologique, résout de grands problèmes et crée des possibilités pour tous les Américains. L’aile d’en bas, en revanche, aborde le changement avec prudence, insiste sur l’acceptation des limites et voit avant tout dans le développement technologique une menace.
Selon Pethokoukis, le «grand ralentissement» (Great Downshift) amorcé dans les années 1970 — l’époque de la crise pétrolière, de la réglementation environnementale et de la réflexion sur les limites de la croissance — a eu pour conséquence que l’économie américaine est aujourd’hui presque deux fois plus petite qu’elle ne l’aurait été si le rythme de croissance des années 1955-1973 s’était maintenu. Le côté plus sombre de l’aile d’en haut apparaît dans son rapport à la démocratie. Pethokoukis décrit l’économie américaine comme un superordinateur vivant d’une valeur de 21.000 milliards de dollars et comme un organisme techno-organique dont la fonction première consiste à traiter l’information en réorganisant la matière.
Dans cette vision, les citoyens apparaissent comme des individus instruits et en bonne santé qui, par l’intermédiaire de réseaux, produisent une pensée créative complexe et riche en informations. D’un autre côté, les êtres humains sont réduits aux composants d’un ordinateur, utiles aussi longtemps qu’on a besoin d’eux.
En Europe, l’attitude à l’égard de la technologie a été plus réservée. Lorsque Andreessen publia son manifeste, la grande société européenne de capital-risque XAnge répondit que les Européens ne méprisaient pas la technologie, mais exigeaient qu’elle soit responsable. La technologie n’est pas toute-puissante et doit interagir avec la société, non se placer au-dessus d’elle. Il ne s’agit pas là de la position de l’aile d’en bas au sens de l’écologie profonde, mais cette approche porte un regard critique sur le modèle de solutions technologiques extrêmes défendu par l’aile d’en haut.
L’Union européenne a adopté une ligne plus prudente. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle et la recherche de la souveraineté technologique reflètent une conception selon laquelle le développement technologique n’est pas une fin en soi, mais doit être orienté démocratiquement. La revue culturelle allemande Blätter a fait remarquer que, dans le manifeste d’Andreessen, la technologie remplace la prise de décision démocratique par son application impérative. En Allemagne, la ligne de fracture apparaît également dans le paysage partisan. Lors des élections de 2026, la progression de l’AfD et les succès de la gauche à Berlin montrent que le centre traditionnel perd des soutiens au profit de ses deux flancs.

En Chine, la tension ne se présente pas de la même manière entre deux ailes, car l’État joue un rôle central dans l’orientation du développement technologique. Lorsque Dario Amodei, directeur général d’Anthropic, proposa de ralentir le développement de l’intelligence artificielle et de limiter les progrès chinois dans ce domaine, Guo Jiakun (photo), porte-parole du ministère des Affaires étrangères, répondit que l’IA était une technologie d’une extrême importance pour le bien-être de l’humanité tout entière et que toutes les parties devraient promouvoir un développement ouvert et inclusif.
Le journal chinois Global Times qualifia la proposition d’Amodei d’inappropriée, d’infondée et d’hostile. L’approche chinoise s’apparente à une aile d’en haut dirigée par l’État, dans laquelle la sécurité et la stabilité sociale sont placées au premier plan. La Chine applique depuis longtemps des règles strictes en matière d’IA, notamment l’interdiction des hypertrucages et des restrictions concernant les enfants. Pékin ne s’oppose pas à la technologie, mais subordonne son développement à des objectifs politiques et sociaux.


La forme la plus radicale de l’aile d’en haut se retrouve dans le long-termisme, courant de pensée axé sur l’avenir à long terme qui s’est notamment diffusé dans les milieux de l’altruisme efficace. L’hypothèse du monde vulnérable, énoncée par le philosophe de l’intelligence artificielle Nick Bostrom, avance que le développement technologique pourrait atteindre un stade où, sans une surveillance mondiale extrême, la civilisation serait détruite. Selon Bostrom, une capacité générale à contrer de telles menaces exigerait une surveillance exhaustive en temps réel. Il imagine un système de « balises de liberté » (freedom tags), dans lequel tous les citoyens porteraient autour du cou un appareil équipé de caméras et de microphones, transmettant continuellement des données vidéo et audio dans le nuage (cloud) afin qu’elles soient analysées par une intelligence artificielle. En cas d’activité suspecte, le système alerterait une «autorité de la liberté» afin qu’elle intervienne. Tel est le point d’aboutissement dystopique de l’aile d’en haut: pour être sauvée, l’humanité doit renoncer à sa vie privée et se soumettre à une surveillance sans précédent. Au nom des générations futures, on cherche à justifier les souffrances concrètes de la population actuelle.
L’aile d’en bas n’est plus représentée par le seul mouvement écologiste traditionnel. Sa principale expression en matière de politique économique est le mouvement de la sobriété, ou décroissance, qui exige une réduction absolue de la consommation matérielle et de l’utilisation de l’énergie. La décroissance n’est pas un mouvement homogène, mais recouvre un éventail allant du localisme anarchiste aux visions écosocialistes. Certains de ses penseurs sont sceptiques à l’égard de l’industrialisme, tandis que d’autres acceptent la planification numérique et l’automatisation afin de libérer les êtres humains des travaux inutiles. Les membres du mouvement ont en commun l’idée que l’idéal d’une croissance économique continue est incompatible avec la capacité limitée de la planète.


L’économiste écologique Josh Farley (photo) a affirmé que les coûts écologiques et sociaux de la croissance dépassent actuellement ses avantages économiques, et que l’obsession de la croissance nous détourne de ce qui pourrait permettre l’épanouissement humain. La difficulté de la décroissance réside dans sa fragmentation politique: ses formes les plus radicales suscitent également une opposition au sein du mouvement écologiste et de la gauche. Selon une analyse de Prospect Magazine, le débat opposant la transition verte à l’économie de la sobriété repose sur une fausse opposition: les deux camps comportent des courants démocratiques et autoritaires, localistes et mondialistes, techno-optimistes et techno-sceptiques.

En Finlande, l’organisation de jeunesse du Parti des Finlandais (Perussuomalaiset, PS) a formulé une thèse qui associe la logique de l’aile d’en bas à une prévision démographique: se préoccuper du changement climatique et d’un monde meilleur ne sert à rien si les Finlandais disparaissent. À ses yeux, la faible natalité des Finlandais représente une menace existentielle plus grave que le changement climatique ou la Russie. «S’il n’y a pas de générations futures, l’avenir n’a aucune importance», affirme-t-elle. La logique même par laquelle les mouvements d’écologie profonde justifient une action radicale en faveur de la nature est ainsi inversée pour défendre la continuité nationale.
Les tensions technopolitiques s’expriment différemment selon les régions du monde. Aux États-Unis, l’accélération impulsée par les capitaux privés se heurte au ralentissement réclamé par les milieux de la sécurité et certains responsables politiques. En Europe, la prudence fondée sur la réglementation et la responsabilité sociale doit composer avec les préoccupations relatives à la compétitivité et à l’autodétermination technologique. En Chine, le principal champ de tension réside dans un développement dirigé par l’État, dont les limites sont fixées par les impératifs de sécurité et de stabilité ainsi que par la concurrence géopolitique.

FM-2030 considérait la foi optimiste dans la technologie comme le seul point de vue pertinent et estimait que la majeure partie de l’intelligentsia était paralysée par une culpabilité puritaine et par le doute de soi. Le corps du penseur, mort en 2000, est conservé en cryogénie dans les installations de la fondation Alcor, dans l’éventualité où la médecine du futur serait un jour capable de le ramener à la vie. Quel monde pourrait-il découvrir si cette résurrection réussissait un jour? L’aile d’en haut promet l’infini dans les étoiles, mais, dans sa vision, l’être humain ne possède aucune valeur intrinsèque: il fait partie d’un système techno-centrique dans lequel sa valeur se mesure à son utilité. L’aile d’en bas entrevoit la destruction, mais, dans son interprétation la plus radicale, l’humanité elle-même constitue le plus grand problème.
Peut-être la vérité la plus sombre est-elle que les deux ailes ont raison, chacune à sa manière. La technologie peut réellement résoudre certains problèmes. De l’autre côté, la civilisation actuelle détruit les fondements de la vie à un rythme toujours plus rapide. Une troisième possibilité — apporter une solution technologique à la crise écologique sans que l’humanité perde sa signification — exigerait quelque chose qu’aucune des deux ailes ne semble offrir. L’ancienne division entre gauche et droite demandait qui obtient quoi. La nouvelle demande vers quel type d’avenir nous nous dirigeons et à qui cet avenir est destiné. C’est une question bien plus difficile, à laquelle ni l’aile d’en haut, noire, ni l’aile d’en bas, verte, n’apporte de réponse.
19:20 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, philosophie, futurologie |
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dimanche, 11 octobre 2026
La dangereuse logique qui consiste à ne pas accepter sa défaite

La dangereuse logique qui consiste à ne pas accepter sa défaite
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Le secrétaire d’État américain Marco Rubio avertit que la guerre en Ukraine pourrait dégénérer en une guerre européenne beaucoup plus vaste. Son inquiétude repose sur une considération stratégique étonnamment peu évoquée dans le débat public: pour Moscou et une partie des élites dirigeantes européennes, l’issue de cette guerre est depuis longtemps devenue une question existentielle. Pour Washington, elle ne l’est pas dans la même mesure.
La Russie considère ce conflit comme une lutte portant sur son futur statut de grande puissance, sa sécurité militaire et les rapports de force dans l’espace post-soviétique. Du point de vue des dirigeants russes, un échec ne signifierait pas seulement une défaite militaire, mais remettrait en cause l’ensemble de la stratégie sécuritaire du Kremlin.
Il est remarquable que le Conseil européen qualifie désormais lui aussi officiellement la guerre de «défi existentiel pour l’Union européenne».
Il faut toutefois distinguer l’Europe de l’UE. De même qu’il convient de distinguer les intérêts de sécurité des États européens des intérêts politiques de leurs élites dirigeantes.

Pour la Pologne et les États baltes, la menace militaire immédiate que représente la Russie est au premier plan. Pour les centres de pouvoir politique de Berlin, Paris et Bruxelles, il s’agit en revanche aussi de l’avenir d’un ordre européen fondé sur l’intégration économique et institutionnelle de l’Europe de l’Est.
À cet égard, l’Ukraine représente bien plus qu’un marché potentiel. Son intégration dans l’espace économique de l’UE ouvrirait des possibilités d’influence sur les routes commerciales, les marchés agricoles, l’accès aux matières premières, les infrastructures et les flux d’investissement. À elle seule, la facilité européenne pour l’Ukraine prévoit jusqu’à 50 milliards d’euros d’ici à 2027. La reconstruction et le processus d’adhésion à l’UE sont explicitement liés.
Un succès russe, empêchant durablement l’intégration occidentale de l’Ukraine, limiterait donc aussi considérablement les perspectives d’expansion économique et géopolitique de l’UE vers l’Est.
À cela s’ajouterait une Russie dont les forces armées disposent, malgré des pertes considérables, de plusieurs années d’expérience du combat et dont l’industrie de l’armement a été réorientée vers une production de guerre. La présence d’une telle puissance directement à la frontière orientale de l’espace de l’UE et de l’OTAN déterminerait la planification européenne en matière de sécurité pour de longues années.
Plus problématique encore serait toutefois le bilan de politique intérieure pour les élites européennes qui ont fondé toute leur stratégie sur l’affaiblissement de la Russie: elles devraient expliquer pourquoi des sommes énormes ont été dépensées, des relations économiques rompues, d’anciennes chaînes d’approvisionnement énergétique abandonnées et des engagements politiques de grande portée contractés, sans que les résultats stratégiques recherchés aient été atteints.
C’est la Russie elle-même qui a déclenché sa guerre d’agression contraire au droit international. Cela ne dispense toutefois pas les gouvernements européens d’assumer la responsabilité de l’efficacité et du coût de leurs propres décisions.
Pour une partie des dirigeants de l’UE, la réalisation par la Russie d’objectifs de guerre essentiels pourrait donc représenter non seulement une défaite géopolitique, mais aussi une véritable crise de légitimité.
Washington se trouve dans une situation différente. Les États-Unis ont des intérêts considérables dans la sécurité de l’Europe et la crédibilité de l’OTAN. Toutefois, la survie de leur propre État ne dépend pas directement de l’ordre territorial où pourrait s'ancrer l’Ukraine.
Du point de vue américain, un affaiblissement militaire et économique prolongé de la Russie peut déjà constituer un avantage stratégique, même si Moscou conserve finalement des gains territoriaux. Un tel calcul serait compatible avec l’intérêt supérieur consistant à éviter une confrontation militaire directe entre les deux plus grandes puissances nucléaires et à libérer des ressources pour d’autres théâtres stratégiques, notamment face à la Chine.

Une récente enquête de Reuters sur de supposées prises de contact exploratoires, entre Américains et Russes, concernant Nord Stream, montre que les intérêts économiques jouent désormais à nouveau un rôle. Ces informations sont en partie controversées, mais l’opposition d’intérêts qui les sous-tend est révélatrice: ce qui, pour les dirigeants de l’UE, est considéré comme un découplage nécessaire du point de vue de la sécurité pourrait, dans des circonstances différentes, redevenir une opportunité commerciale pour les investisseurs américains.
C’est là que réside le dangereux mécanisme: si Washington juge acceptable un compromis avec Moscou, tandis que les principaux gouvernements européens y voient une défaite stratégique, les intérêts au sein de l’alliance occidentale commencent à diverger.
Cela ne signifie pas nécessairement que les gouvernements européens cherchent l’escalade. Leur contre-argument est qu’un succès russe pourrait favoriser de nouvelles agressions militaires. La dissuasion et le soutien à l’Ukraine visent précisément à empêcher cela.
Mais le risque d’escalade augmente lorsque les acteurs politiques ne font plus la distinction entre une garantie de sécurité nécessaire et la défense de leurs propres décisions antérieures.
La dimension nucléaire est particulièrement explosive à cet égard. La doctrine nucléaire russe de novembre 2024 prend explicitement en compte, sous certaines conditions, les attaques conventionnelles ainsi que le soutien apporté par une puissance nucléaire à un agresseur non nucléaire. Cela ne signifie pas qu’une réaction nucléaire serait automatique, mais montre à quel point Moscou associe étroitement la dissuasion conventionnelle et la dissuasion nucléaire.
Une confrontation directe entre la Russie et certains États membres de l’OTAN ne constituerait donc pas une simple extension de la guerre actuelle, mais un conflit régi par une logique d’escalade fondamentalement différente.
Le véritable danger apparaît lorsque Moscou ne veut pas reculer sur le plan militaire, que les dirigeants de l’UE ne peuvent pas reculer sur le plan politique et que Washington est de moins en moins disposé à assumer lui-même les risques qui en découlent.
La question de savoir si ces intérêts finiront effectivement par se dissocier se tranchera à l’aune de décisions concrètes: d’éventuels accords américano-russes, des engagements européens à déployer des troupes en Ukraine et la manière de gérer de nouveaux incidents militaires.
Peut-être le plus grand risque stratégique réside-t-il précisément dans le fait qu’un compromis pourrait à un moment donné devenir possible pour les États-Unis, tandis que, pour une partie des élites européennes, une telle entente semblerait politiquement plus dangereuse que la poursuite de leur stratégie actuelle.
Lorsque la peur de perdre son propre pouvoir devient plus grande que celle d’une escalade militaire, l’ordre de sécurité européen se trouve confronté à un problème fondamental.
#géopolitique@global_affairs_byelena
19:28 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : politique internationale, actualité, europe, affaires européennes |
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Andreï Tarkovski: le temps comme ultime refuge

Andreï Tarkovski: le temps comme ultime refuge
Bernard Lindekens
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°213, octobre 2026.
Quarante ans après sa mort, Andreï Tarkovski demeure une présence singulière dans l’histoire du cinéma. Il n’a réalisé que sept longs métrages, mais son influence est plus grande que celle de nombreux réalisateurs dont l’œuvre est bien plus abondante. Ses films sont en outre difficiles à résumer. Ils racontent des histoires, mais semblent finalement s’opposer au récit lui-même. Celui qui regarde Stalker, Solaris ou Le Miroir découvre moins une intrigue qu’une expérience du temps, de la mémoire et du silence.
Né en 1932 dans ce qui était alors l’Union soviétique, il est devenu l’un des cinéastes les plus importants du XXe siècle. Ses rapports avec le système soviétique furent difficiles. Ses films furent censurés, les productions prirent du retard et son indépendance artistique fut constamment mise sous pression. Il finit par quitter l’Union soviétique. Il réalisa ses deux derniers films à l’étranger et mourut à Paris le 29 décembre 1986, à l’âge de 54 ans. Il serait toutefois trop simpliste de présenter Tarkovski avant tout comme un dissident. Son œuvre va bien au-delà de la critique d’un système politique. Ce qui le préoccupait, c’était la question de savoir comment l’être humain peut préserver son monde intérieur dans une réalité qui cherche sans cesse à le submerger. Chez Tarkovski, la technologie, l’idéologie, la société de masse et le progrès rationnel apparaissent toujours comme des forces qui promettent quelque chose à l’homme, mais ne le rapprochent pas nécessairement de lui-même.

C’est pourquoi le temps est peut-être son sujet le plus important. Dans son célèbre livre Le Temps scellé (Sculpting in Time), Tarkovski décrivait le cinéma comme l’art de sculpter le temps. Selon lui, un film ne devait pas nécessairement avancer sans cesse. Au contraire: c’était précisément en attendant, en répétant et en donnant l’impression que rien ne se passait que le cinéma pouvait rendre visible quelque chose qui, dans la vie quotidienne, échappe généralement à notre attention. Cela explique aussi en partie ses célèbres plans longs. Un paysage, un robinet qui goutte, un homme marchant dans l’eau ou un personnage regardant silencieusement devant lui: chez Tarkovski, ce ne sont pas des intermèdes qui ralentissent l’action. Ils sont l’action. La réalité reçoit le temps nécessaire pour se révéler au spectateur.

C’est peut-être dans Stalker (1979) que cela apparaît le plus clairement. Trois hommes pénètrent dans une zone interdite à la recherche d’une chambre dont on dit qu’elle exauce le désir le plus profond de celui qui y entre. Sur le papier, il s’agit d’un récit de science-fiction; dans les faits, c’est un voyage philosophique à travers la peur, la foi et le désir. La question ultime n’est pas de savoir ce qui se passe dans la chambre, mais si l’être humain se connaît réellement lui-même et s’il ose se confronter à ce qu’il est.

Solaris (1972) utilise lui aussi la science-fiction pour explorer quelque chose de bien plus intime. La planète Solaris confronte les astronautes à leurs souvenirs et à leur culpabilité. L’avenir s’y révèle moins important que le passé qu’ils portent en eux. La frontière entre la réalité, le rêve et la mémoire s’estompe. Tarkovski semble ainsi suggérer que l’être humain ne se détache jamais complètement de ce qu’il a perdu.

L’exemple le plus personnel est Le Miroir (1975), un film dans lequel s’entremêlent souvenirs d’enfance, rêves, guerre et histoire familiale. Il ne comporte presque aucune intrigue traditionnelle. Le film se déploie comme la mémoire elle-même: de manière associative, fragmentaire et sans chronologie précise. Chez Tarkovski, le passé n’est pas une période révolue, mais quelque chose qui demeure constamment présent dans le présent.
C’est aussi en cela que réside son actualité durable. Tarkovski vivait dans un monde marqué par la censure soviétique, la lutte idéologique et les promesses technologiques. Nous vivons dans un monde caractérisé par une disponibilité permanente, les réseaux sociaux et un flux incessant d’images et d’informations. Mais le problème fondamental n’a guère changé: comment l’être humain peut-il préserver sa vie intérieure lorsque le monde extérieur sollicite constamment son attention?
Tarkovski n’a proposé aucune solution politique à cette question. Il a offert autre chose: du temps. Du temps pour regarder sans réagir immédiatement, pour accueillir les souvenirs, pour supporter le silence et pour ne pas devoir attribuer un sens à chaque instant. Ses films exigent du spectateur précisément ce que la culture moderne rend de plus en plus difficile: la patience.

Quarante ans après sa mort, c’est peut-être là l’héritage le plus radical de Tarkovski. Ses films refusent de céder à la précipitation. Ils ne nous demandent pas de comprendre plus vite, mais de regarder plus longtemps. Et c’est peut-être pour cette raison que, malgré leur âge, ils paraissent toujours aussi contemporains. Dans un monde qui va de plus en plus vite, Tarkovski demeure immobile — suffisamment longtemps pour nous rappeler que l’être humain possède aussi une vie intérieure. Chez lui, le monde intérieur de l’individu s’oppose souvent à la pression et à la superficialité du monde extérieur moderne.
Son influence sur la jeune génération de cinéastes est immense. Il est toutefois frappant de constater que les jeunes cinéastes ne cherchent pas à l’imiter; ils adaptent plutôt sa manière de regarder à une époque nouvelle.

Denis Villeneuve est probablement le nom le plus accessible pour expliquer l’influence de Tarkovski à un large public. Premier Contact (Arrival, 2016) et Blade Runner 2049 (2017), en particulier, présentent une lenteur «tarkovskienne» et un langage visuel contemplatif.

Dans Premier Contact, le temps cesse finalement d’être une ligne droite. Le passé, le présent et l’avenir se révèlent liés d’une manière différente de ce que pensait initialement le personnage principal.

Dans Blade Runner 2049, les paysages déserts, l’architecture, le silence et la lumière acquièrent une dimension presque métaphysique. Villeneuve réalise cependant des films manifestement différents: plus vastes, plus spectaculaires et plus étroitement liés à Hollywood. L’influence de Tarkovski chez lui réside surtout dans la place qu’il accorde au silence, aux questions philosophiques et à la contemplation au sein d’un grand récit de genre.
Quarante ans après sa mort, Tarkovski continue de nous enseigner que, dans un monde qui nous incite constamment à détourner le regard pour regarder plus loin, l’art de continuer à regarder est peut-être précisément la forme de liberté la plus radicale.
19:01 Publié dans Cinéma, Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : andreï tarkovski, cinéma, film, 7ème art |
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La solitude en France, nouveau fléau invisible des temps modernes

La solitude en France, nouveau fléau invisible des temps modernes
Peter W. Logghe
Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94
Jusqu’à récemment, l’image prédominante de la solitude chez les jeunes était la suivante: elle concernait surtout les jeunes citadins diplômés. Une chose est certaine: la solitude chez les jeunes s’est encore accrue et, comme le prouvent les chiffres français, elle n’est depuis longtemps plus un phénomène purement urbain. Tous les dix ans, le CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) établit son baromètre de la solitude, intitulé « Les Solitudes en France ».

Le baromètre le plus récent révèle que 37% des moins de 25 ans se sentent régulièrement seuls, soit un chiffre plus de deux fois supérieur au taux de solitude observé chez les 60-69 ans en France. C’est surtout parmi les jeunes que le sentiment de solitude augmente fortement. Ce phénomène a peu à voir avec un vague sentiment saisonnier lié à « l’hiver sombre », comme l’ont démontré les études de Santé publique France: en 2021, un jeune sur cinq âgé de 18 à 24 ans a traversé une période noire — soit le pourcentage le plus élevé de toutes les catégories d’âge en France.
Les relations numériques sont d’une autre nature que les échanges physiques
Ces chiffres bouleversants s’expliquent naturellement en partie par l’essor des réseaux sociaux et du monde numérique. Les relations numériques restent des « formes de relations faibles », qui ne peuvent en aucun cas remplacer les contacts physiques. Parmi les moins de 25 ans, 55% utilisent les réseaux sociaux plusieurs fois par jour, contre 52% des 25-39 ans — davantage pour s’occuper que pour communiquer avec leur entourage proche. L’écran ne crée donc pas de véritables relations.
Et bien que le sentiment de solitude progresse également dans les zones rurales, comme le montrent les résultats, il demeure plus important dans les villes. Ainsi, 21% des Français vivant à la campagne éprouvent un «sentiment de solitude», contre 28% en milieu urbain.
Autre constat remarquable, qui traduit également une évolution inquiétante: seuls 3% des Français qui se sentent seuls cherchent à rejoindre une association, ce qui risque d’entraîner le dépérissement progressif du tissu associatif. Reste la question de la réponse des pouvoirs publics — le plus souvent inexistante — face à la désagrégation rapide de ces liens sociaux.

17:14 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : france, solitude, sociologie, europe, affaires européennes |
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Quand l’ordre se brise: les cycles du pouvoir et des générations

Quand l’ordre se brise: les cycles du pouvoir et des générations
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/kun-jarjestys-murtuu-v...
L’idée selon laquelle l’histoire ne suit pas un cours linéaire, mais évolue par cycles, est plus ancienne que la plupart des sciences sociales contemporaines. Dans la Grèce antique déjà, Polybe soutenait que les formes de gouvernement se succèdent selon un cycle régulier: la monarchie dégénère en tyrannie, la tyrannie est remplacée par l’aristocratie, l’aristocratie par l’oligarchie, l’oligarchie par la démocratie et, finalement, la démocratie par une nouvelle tyrannie. Selon lui, ce processus n’était pas le fruit du hasard, mais résultait de la dynamique de la répartition du pouvoir.
Au XIVe siècle, Ibn Khaldoun développa davantage cette idée. Selon lui, les dynasties naissent grâce à la force de cohésion du groupe, l’asabiyya, connaissent plusieurs générations de prospérité, puis déclinent lorsque la cohésion originelle cède la place au luxe et aux rivalités internes. Il distinguait trois phases: la génération des fondateurs, qui préserve la cohésion; celle des successeurs, qui commence déjà à s’orienter vers le luxe; et les générations suivantes, au cours desquelles la solidité originelle finit par se briser. À ses yeux, le cycle de vie d’une dynastie durait généralement de trois à quatre générations.
Au XVIIIe siècle, Giambattista Vico avança que les nations traversent trois âges — l’âge des dieux, celui des héros et celui des hommes — avant de revenir à leur point de départ (corsi e ricorsi). Pour lui, ce retour n’était pas une simple répétition, mais un retour idéalisé à un niveau supérieur : l’humanité revient à un état semblable à son état originel, mais jamais tout à fait identique.
Au début du XXe siècle, Oswald Spengler affirma que les cultures sont des organismes vivants qui naissent, s’épanouissent et meurent. Son œuvre majeure, Le Déclin de l’Occident (1918-1922), divisait le cycle de vie d’une culture en phases rappelant la croissance d’une plante: naissance, jeunesse, maturation et, enfin, pétrification.
Selon lui, la distinction décisive était celle qui séparait la culture de la civilisation. La culture est créatrice, génératrice de formes et vivante; la civilisation, au contraire, constitue la dernière phase de la culture, celle où la créativité est épuisée et où ne subsistent plus que la pétrification des formes, l’expansion et la maîtrise technique.
Spengler prédit que la culture occidentale était entrée dans la phase de civilisation et que sa fin était inévitable. Selon lui, les cultures n’apprennent pas les unes des autres, mais suivent le même schéma indépendamment de ce qui se passe à l’extérieur d’elles-mêmes.
Arnold Toynbee poursuivit dans la même voie avec son ouvrage en douze volumes, A Study of History (1934-1961), dans lequel il expliquait l’essor et la disparition des civilisations par le mécanisme du défi et de la réponse. Selon lui, une civilisation naît lorsqu’une communauté est confrontée à un défi — par exemple une sécheresse, une inondation, une guerre ou un nouveau mouvement religieux — et y répond d’une manière exigeant créativité et sacrifices.
Une «minorité créatrice», capable de relever le défi et d’entraîner les autres avec elle, joue un rôle déterminant. Lorsque cette minorité perd sa créativité, elle devient une minorité dominante qui recourt à la contrainte et à l’imitation.
La civilisation commence alors à se disloquer: le prolétariat intérieur se détache d’elle, le prolétariat extérieur exerce une pression à ses frontières et, finalement, une nouvelle grande culture ou religion apparaît et remplace l’ancienne. Toynbee soulignait que les civilisations ne meurent pas de chocs extérieurs, mais se suicident: elles perdent leur capacité à répondre aux défis qu’elles ont elles-mêmes engendrés.
Dans les années 1990, William Strauss et Neil Howe rapprochèrent cette idée de l’époque contemporaine. Selon leur théorie générationnelle, l’histoire des États-Unis se divise en cycles d’environ quatre-vingts ans, dont chacun s’achève par un quatrième tournant — une crise qui transforme en profondeur la structure de la société.
Peter Turchin a modélisé quantitativement les cycles séculaires et relié l’instabilité politique à la surproduction des élites ainsi qu’à l’appauvrissement de la population.
Ray Dalio, pour sa part, a avancé que les grands cycles d’endettement et de puissance se répètent environ tous les soixante-quinze ans et s’achèvent par une refonte de l’ordre établi.
Ces penseurs ont en commun une même observation fondamentale: la stabilité n’est pas permanente. Un ordre établi accumule en son sein des tensions qu’il est incapable de résorber. La richesse se concentre, les institutions se rigidifient afin de défendre ceux qui bénéficient de la situation existante, et une nouvelle génération — dépourvue de tout souvenir personnel de la crise précédente — considère l’ordre en vigueur comme allant de soi. Lorsque le système subit un choc suffisamment puissant, il ne plie pas: il se brise.
Les différences entre ces théories restent néanmoins considérables. Polybe et Vico parlaient d’un cycle revenant au point de départ. Spengler et Toynbee décrivaient la mort et la renaissance. Strauss et Howe s’appuient sur des archétypes générationnels, Turchin sur des cycles statistiques et Dalio sur les marchés de la dette. Les méthodes varient fortement, mais l’observation essentielle demeure la même: aucun ordre ne reste inchangé.
D’un point de vue critique, on peut objecter qu’il est facile de discerner des cycles après coup. Lorsque l’on regarde en arrière, on finit toujours par trouver une forme de schéma. Cela ne suffit toutefois pas à en faire une loi prédictive. Les théories cycliques n’indiquent ni le moment exact ni le résultat final. Elles montrent que certaines tensions structurelles produisent certains types de conséquences et, en ce sens, elles servent davantage de cadres d’interprétation que de prévisions.
La situation actuelle s’inscrit dans ce schéma. La polarisation politique s’est accrue, la légitimité des institutions s’est affaiblie et les inégalités économiques ont retrouvé des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis les années 1920. La rupture technologique transforme les structures du travail, du savoir et du pouvoir, tandis que les tensions entre les grandes puissances s’accentuent.
Les théories cycliques montrent que le même schéma s’est déjà répété : l’ordre dominant finit par s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions et, après une période de transition instable, un nouvel ordre prend sa place.

À quoi ce nouvel ordre pourrait-il ressembler? Après les crises, le rôle de l’État s’est généralement accru. À la suite de la guerre de Sécession, le pouvoir fédéral américain s’est considérablement étendu. Après la Seconde Guerre mondiale sont apparus l’État-providence, les Nations unies et le système économique de Bretton Woods. Si ce schéma se répète, il faut probablement s’attendre à un pouvoir central plus fort, à une réglementation plus stricte ainsi qu’à un nouveau type d’ordre économique et sécuritaire. Au début, cet ordre sera rigoureux, parce qu’il naîtra d’une rupture; il s’assouplira ensuite à mesure qu’une nouvelle génération grandira en son sein.
Il ne s’agit pas d’une prévision précise, mais d’une possibilité découlant de ce que nous savons du passé. Personne ne sait quand la transition se produira ni quelle forme le nouvel ordre prendra finalement. Nous savons toutefois que les générations actuelles devront vivre dans l’entre-deux instable séparant l’ancien ordre du nouveau. La question n’est pas seulement de savoir quand le nouvel ordre verra le jour, mais aussi où il émergera.
Il convient de noter que la conception cyclique de l’histoire n’est pas exclusivement occidentale. La phrase d’ouverture du récit chinois des Trois Royaumes (Sanguo yanyi) est la suivante: «La grande tendance du monde veut qu’après une longue division vienne l’unification, et qu’après une longue unification vienne la division».
Cette formule fait écho au cycle des formes de gouvernement de Polybe et au déclin des dynasties décrit par Ibn Khaldoun, mais elle s’en distingue sur un point: dans la tradition chinoise, l’unité n’est pas seulement une phase du cycle, mais l’état normal de l’ordre, vers lequel le cours de l’histoire revient. Alors que l’ordre dirigé par l’Occident perd sa capacité à préserver l’unité, le renforcement de la position de la Chine et, plus largement, de l’Eurasie laisse penser que le centre du prochain cycle ne se trouvera peut-être plus de l’autre côté de l’Atlantique.
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samedi, 10 octobre 2026
Le but de l’organisation, c’est son échec! - Interventions réactionnaires depuis le labyrinthe du politique

Le but de l’organisation, c’est son échec!
Interventions réactionnaires depuis le labyrinthe du politique
Werner Olles
Bien qu’elle mérite assurément un examen plus approfondi, le réactionnaire considère la «Nouvelle Droite intellectuelle» de ce pseudo-État qu’est la RFA comme une entreprise relativement dépourvue de perspectives, si on la compare à des groupements similaires en Italie, en France, en Espagne ou en Amérique latine. Fait intéressant, cela correspond exactement à la faible légitimité d’un non-État — ou anti-État — sans courage ni honneur, dont le personnel politique souffre d’un incroyable déficit d’intelligence qui ne l’empêche toutefois pas de cultiver une mentalité de petit malin.
Il en va de même des établissements d’enseignement supérieur et des universités allemandes, aujourd’hui détruits, avec leurs étudiants dépourvus de la capacité d’enthousiasme, qui devrait pourtant être le propre de la jeunesse, et du goût de penser et de prendre plaisir à la pensée.
Pour donner quelques repères généraux: cela résulte, du moins en partie, de la victoire illusoire et de la pseudo-émancipation produites par la prétendue révolution culturelle de 1968. Son raisonnement fallacieux — selon lequel la révolution aurait pour fonction de réaliser, ou tout au moins de favoriser, l’émancipation des êtres humains, alors qu’elle est en réalité une lutte pour le pouvoir — a largement contribué à la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la droite. À l’époque, cependant, on ne voyait pas là un échec inévitable, mais des erreurs théoriques et des trahisons qui auraient pu être évitées: une erreur fatale. Désormais, même les très jeunes savent déjà ce que «l’opinion publique» attend d’eux.
Les soixante-huitards ont en réalité déployé des efforts et des ambitions intellectuels absolument extraordinaires et redécouvert de façon remarquable des continents entiers de littérature théorique oubliée, de Georg Lukács, Karl Korsch et Wilhelm Reich jusqu’à la Dialectique de la raison de Horkheimer et Adorno. Cependant, avec la disparition du SDS et l’ascension de ceux que l’on a appelés les «soixante-douzards» — voir Joschka Fischer —, il ne s’agissait plus de transformer la structure profonde de la société, ni de modifier la formule constitutive de l’économie nationale, ni de poser la question du pouvoir, mais d’adopter un autre mode de vie, recherchant au sein de l’ordre existant un hédonisme flottant, presque semblable à des particules en suspension. Alors que les anciens marxistes se trahissent jusque dans leur langage, puisqu’ils emploient sans hésiter des termes tels que «plus-value», «lutte des classes», «loi de la valeur», «accumulation primitive» et «paupérisation», la gauche woke ignore absolument tout du marxisme. L’intelligence considérable des anciens soixante-huitards, gravitant autour de Frank Böckelmann et Günter Maschke, s’est précipitée à une vitesse vertigineuse dans les profondeurs les plus extrêmes après la victoire des « soixante-douzards ».
Alors que, dans la RFA, la droite intellectuelle constitue, sur les plans théorique et métapolitique, un ensemble assez hétérogène de nominalistes et d’universalistes, qui avait déjà fortement perdu en qualité et en mordant polémique dans les années 1990 et demeure jusqu’à aujourd’hui incapable d’expliquer, historiquement et du point de vue de la théorie de l’État, le totalitarisme de l’État dit "le plus libre ayant jamais existé sur le sol allemand", les sceptiques et les réactionnaires comprennent bien mieux la tyrannie de l’opinion publique, malgré le vacarme humanitariste aussi stupide qu’éhonté. Son principal défaut tient manifestement au fait que cette droite intellectuelle ne lit et ne médite plus que ce qui pourrait éventuellement lui être vite utile.
Pourtant, quiconque veut comprendre, ne serait-ce qu’approximativement, toute l’incommensurabilité de l’imperfection humaine et politique doit au moins lire Kierkegaard — «Dans l’ensemble, il est presque incroyable de voir à quel point les hommes sont habiles et ingénieux lorsqu’il s’agit d’éviter les décisions!» —, Tocqueville et Donoso Cortés: «Il s’agit finalement de choisir entre la dictature du poignard et la dictature du sabre. Je choisis la dictature du sabre, parce qu’elle est la plus noble!».
Les horreurs de la démocratie moderne de masse, de la termitisation, de l’accélération technologique, de l’uniformisation du monde, de l’absence de Dieu et de l’arrachement à tout lieu, ainsi que les guerres des États-Unis — l’État voyou numéro un —, qui ont fait, rien qu’en Irak, 300.000 morts et un demi-million d’enfants morts de faim, la tromperie de l’Union européenne, de l’OTAN et de l’ONU, et le capitalisme boursier mondialisé donnent finalement raison à la célèbre formule de Moeller van den Bruck: «C’est par le libéralisme que meurent les peuples!».

Alors que le socialisme est mort de l’économie et les différentes formes de fascisme de la guerre civile, le libéralisme déracine les êtres humains, tandis que la stratégie corrompue de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international désorganise les pays les plus faibles au moyen du libre-échange.
La Révolution conservatrice a certes perçu ces dangers, mais elle n’est pas parvenue à édifier un césarisme audacieux, encore moins à suivre la célèbre maxime de Donoso: «Si la légalité suffit à sauver la société, alors la légalité; si elle ne suffit pas, alors la dictature!». Donoso savait au moins que «c’est précisément la pseudo-religion de l’humanité absolue qui ouvre la voie à une terreur inhumaine!».
Nous voyons que la démocratie ne peut jamais être que celle d’un peuple, uniquement le kratos d’un demos. Il ne saurait donc exister de démocratie européenne, et encore moins de démocratie englobant le monde entier. Les anticipations d’un «droit cosmopolitique» et d’un ordre juridique cosmopolite ne sont rien d’autre qu’un paninterventionnisme mensongèrement travesti sous des euphémismes — «mandat robuste», «mesures de maintien de la paix», etc. — et attestent que la «démocratie» porte toujours en elle la démocratie totalitaire, y compris la haute trahison, l’incitation à la guerre et la guerre civile.
Le bavardage sur la «démocratie» sert donc les appareils de partis et les carriéristes opportunistes, ainsi que des «groupes de pression» anonymes au sein de parlements infiltrés. En réalité, le politique est tout simplement inconcevable sans théories du complot; tout le reste relève du néo-dada de tous ces vulgarisateurs impudents et des paroles de combat habituelles de la gauche, destinés à tromper les masses manipulables.


Hans Freyer et Herbert Marcuse.
«Les mouvements vers la grandeur sont toujours contraints; les mouvements vers la décadence sont toujours naturels», écrit Georges Sorel, que la droite refuse elle aussi obstinément de lire. Il en va de même d’Herbert Marcuse, dont le livre L’Homme unidimensionnel constitue une mine de tout premier ordre, y compris pour les esprits de droite, du moins s'ils sont vraiment intelligents. Le texte de Marcuse s’inspire en effet en grande partie du penseur de droite Hans Freyer et de son ouvrage Théorie de l’époque contemporaine (1955). Le terme même d’«unidimensionnalité» vient de Freyer. Une hostilité commune à l’ordre existant et des diagnostics similaires devraient pourtant suffire à susciter un intérêt pour la pensée, la lecture et la discussion, car c’est surtout cette dernière qui constitue la véritable solution de remplacement à la démocratie libérale et parlementaire.
Ainsi, Marx critiquait sans la moindre gêne le capitalisme industriel naissant en s’appuyant sur des auteurs conservateurs. Il pourrait donc servir d’exemple à une droite sans œillères, car le véritable partisan prend ses armes là où il peut les trouver. Malheureusement, la Nouvelle Droite se montre souvent incapable d’examiner sans ressentiment les arguments d’autrui, en quoi elle ne diffère guère de l’ancienne droite.
Quant à la gauche woke, qui n’a pas un seul argument intelligent à offrir, mieux vaut ne pas en parler. En réalité, nous — la droite — ne disposons toujours pas d’une analyse satisfaisante des sociétés occidentales de consommation et d’un pouvoir étatique qui s’appuie sur la technique moderne et sur l’art d’influencer les masses — contrairement à certains intellectuels marxistes qui ne craignent pas les contacts avec la droite, tels que Diego Fusaro.
Nous demeurons dans l’«immobilité frénétique» qu'évoquait Günter Maschke. Nous ne savons même pas exactement qui sont les dominants ni sur quoi repose leur domination. La complicité funeste avec le système néolibéral et mondialiste se retrouve aujourd’hui dans presque toutes les couches de la société: même l’ouvrier prétendument «éclairé», le petit artisan ou l’employé de bureau suivent désormais avec anxiété les cours de la Bourse, quand bien même la virgule de leur compte courant se situerait nettement à gauche.

Assécher les territoires de la rectitude politique, infestés par la fièvre des marais, devrait être la tâche d’un État fort. Mais la RFA est tout ce que l’on voudra, sauf un État fort: c’est une république bananière animée par la ruse, l’hypertrophie morale, la complaisance fangeuse dans tout travail effectué sur le passé et l’hédonisme vulgaire. Imperturbable et sans même sourciller, elle assiste chaque année au meurtre de masse de plus de 100.000 enfants à naître, innocents, tandis que ses « élites » favorisent politiquement cet acte monstrueux sans éprouver la moindre honte.
La RFA est ainsi une société mourante qui va jusqu’à saluer expressément sa propre mort. Toute personne à peu près honnête ne peut que désespérer de ce pays et de son insupportable «esprit démocratique». Les chances de changement sont malheureusement très très faibles; «mais le combat perd-il donc tout son sens uniquement parce que les perspectives de succès sont mauvaises?» (Günter Maschke). Et n’oublions pas: «Il sera toujours temps de mourir», disait Clausewitz.
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Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens

Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens
La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.
par Giorgio Livas
Source: https://www.cese-m.eu/2026/09/russia-germania-oltre-la-cr...
La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.
Pourtant, derrière la dureté des déclarations publiques, le dialogue n’a pas entièrement disparu : les ambassades restent opérationnelles et Berlin n’exclut pas, à terme, un retour à des relations constructives avec Moscou. Il n’y a là aucune contradiction. Être adversaires ne signifie pas cesser de se parler, surtout dans une relation marquée par une longue histoire d’équilibre et de conflit entre l’Allemagne, l’Europe et la Russie.
Avant l’unification de 1871, l’Allemagne était une mosaïque d’États. La Prusse fut le principal moteur de l’unification, mais, même après la naissance de l’Empire, de profondes différences subsistèrent entre ses diverses composantes territoriales et politiques.
Dans cette histoire, on peut discerner une tension récurrente : d’un côté, l’orientation occidentale, principalement liée à la France et aux puissances maritimes ; de l’autre, une tradition centre-orientale dans laquelle la Prusse a longtemps accordé à la Russie une importance particulière.
Il ne s’agit pas d’une division géographique rigide, et il n’existe pas de ligne continue reliant toutes les phases de l’histoire allemande. Mais cette grille de lecture peut être utile.

La Prusse et la Russie combattirent ensemble contre Napoléon, et l’armée prussienne de Blücher joua un rôle décisif à Waterloo. Quelques décennies plus tard, ce fut Bismarck qui transforma la relation avec Saint-Pétersbourg en un élément structurel de la politique étrangère allemande.
Le chancelier savait que l’Allemagne ne pouvait se permettre de combattre simultanément la France et la Russie. D’où le système complexe d’alliances mis en place après l’unification et, en 1887, le traité de réassurance conclu avec l’Empire russe. Il n’existait aucune communauté idéologique, mais une convergence d’intérêts. Berlin voulait éviter l’encerclement et maintenir un équilibre continental favorable.
Cette distinction reviendra à plusieurs reprises dans l’histoire européenne: coopérer avec la Russie ne signifie pas nécessairement partager son système politique.
La Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique changèrent tout, mais elles n’éliminèrent pas la possibilité de relations pragmatiques entre l’Allemagne et la Russie.

Sous la République de Weimar, certains milieux militaires, nationaux-conservateurs et nationaux-bolcheviques voyaient dans l’Union soviétique un interlocuteur potentiel. Dans les années 1920, la Reichswehr et l’Armée rouge développèrent même certaines formes de coopération militaire secrète.
Cela permet également d’interpréter avec davantage de précision le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939. Celui-ci ne fut pas le produit d’une prétendue affinité idéologique entre le nazisme et le stalinisme. L’accord résultait avant tout d’une convergence temporaire d’intérêts: non-agression, calcul stratégique et partage de l’Europe orientale en sphères d’influence par l’intermédiaire des protocoles secrets.
L’idéologie ne suffit pas à expliquer pourquoi Berlin et Moscou décidèrent de s’entendre en 1939.
L’année 1945 provoqua une rupture encore plus profonde. L’Allemagne de l’Ouest entra dans le système américain et dans l’OTAN, tout en construisant avec la France le noyau politique de l’intégration européenne. L’Allemagne de l’Est fut, quant à elle, intégrée au système soviétique.
La République fédérale trouva ainsi une formule particulière: limiter sa puissance nationale par l’intégration européenne, sans renoncer à son poids économique et politique.
La réunification de 1990 rouvrit inévitablement la question de la puissance allemande. Plusieurs capitales européennes redoutaient une Allemagne redevenue trop forte. Margaret Thatcher et François Mitterrand envisagèrent la réunification avec inquiétude, tandis qu’Helmut Kohl et George H. W. Bush œuvrèrent pour ancrer définitivement l’Allemagne dans le camp occidental.
La création de l’euro peut, elle aussi, être interprétée, du moins en partie, dans le cadre de ce processus. Il serait toutefois simpliste d’affirmer que la monnaie unique a été créée uniquement pour «contenir» l’Allemagne. Elle fut le résultat de multiples facteurs, mais elle contribua assurément à inscrire la puissance économique allemande dans un projet européen plus vaste.
L’Allemagne réussit à transformer cette contrainte en source de puissance. Le passage du mark à l’euro n’effaça pas son poids économique. Berlin apprit plutôt à l’exercer au sein des institutions européennes.

Parallèlement se développait l’autre pilier de la politique allemande: l’Ostpolitik. À partir de la fin des années 1960, Bonn chercha à réduire les tensions avec l’Est par le dialogue et les échanges économiques. Après la fin de la guerre froide, cette approche fut étendue à la Russie. L’énergie russe, l’industrie allemande et le commerce international formèrent un modèle qui semblait offrir à Berlin croissance économique et stabilité stratégique.
Ce système commença à se fissurer en 2014, puis s’effondra avec l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. L’Allemagne a progressivement renoncé à sa dépendance au gaz russe. Le sabotage des gazoducs Nord Stream, en septembre 2022, a constitué le symbole le plus manifeste de cette rupture. Les enquêtes allemandes ont ensuite conduit à l’inculpation de ressortissants ukrainiens accusés d’avoir joué un rôle dans l’opération, mais la question des responsabilités politiques reste controversée.
Avec la Chine également, l’ancien modèle est devenu plus difficile à maintenir. Pékin reste un partenaire économique, mais constitue en même temps un concurrent industriel et stratégique.
La guerre a donc ébranlé deux piliers de la stratégie allemande antérieure: l’énergie russe et la conviction qu’une forte interdépendance économique — y compris avec la Chine — pouvait réduire les risques politiques.
La réponse est le réarmement.
Il ne s’agit plus d’un projet abstrait. Les dépenses militaires européennes ont rapidement augmenté, et l’Allemagne figure parmi les pays qui accélèrent le plus fortement. Friedrich Merz a annoncé l’objectif de porter les dépenses de défense à 3,5% du PIB d’ici à 2029.
L’élément le plus intéressant n’est pas seulement quantitatif. Berlin débat du rôle que doit jouer une Allemagne de nouveau capable d’exercer une puissance militaire considérable.

C’est ici qu’intervient Karl Kaiser (photo), figure historique de l’euro-atlantisme allemand qui a dirigé pendant une trentaine d’années la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP).
Kaiser affirme que l’Allemagne deviendra «pour la troisième fois de son histoire la puissance militaire dominante en Europe occidentale». Mais c’est précisément pour cette raison qu’il pose trois conditions. La nouvelle puissance allemande "ne doit jamais tomber entre les mains de l’AfD". La direction exercée par Berlin doit être «intégrée aux structures européennes». Enfin, malgré la nécessité d’une plus grande autonomie européenne, le «grand projet de l’Occident» et la solidarité des démocraties doivent demeurer les références fondamentales de la politique allemande.
La formule la plus significative est peut-être celle concernant le «dangereux déni de la réalité de la puissance», qui, selon Kaiser, serait en recul en Allemagne.
La question n’est donc plus de savoir si l’Allemagne doit redevenir une puissance militaire. Le débat porte principalement sur la manière d’utiliser cette puissance et sur le système d’alliances dans lequel elle doit s’inscrire.
C’est précisément sur ce point que les analyses venues de Russie deviennent intéressantes.

Ivan Timofeïev (photo), directeur général du Conseil russe des affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), invite à ne pas décrire la situation actuelle comme une guerre mondiale déjà en cours. Il parle plutôt d’«une série de crises et de conflits d’intensité variable», tout en avertissant qu’un affrontement entre deux grandes puissances, même accidentel, pourrait avoir des conséquences mondiales.

Dmitri Trenin (photo), président du RIAC et ancien directeur du Centre Carnegie de Moscou, insiste sur la nécessité, pour Moscou, de maintenir une politique étrangère capable d’exploiter les divisions entre les États-Unis et l’Europe, en soutenant ses partenaires et ses alliés, tout en «préservant sa liberté d’action».
C’est la logique d’une politique «multivectorielle»: la Russie ne veut pas être simplement la composante subordonnée d’un bloc dirigé par Pékin ou par quelque autre puissance.
Trenin va jusqu’à affirmer qu’en cas d’escalade entre Washington et la Chine, Moscou devrait soutenir Pékin sur les plans politique et économique, mais «n’a aucune raison de participer directement au conflit».

Timofeï Bordachev (photo), directeur de programmes au Club Valdaï, rejette lui aussi une interprétation purement bipolaire. Sergueï Poletaïev, cofondateur du projet Vatfor, observe que «la Russie doit elle aussi contenir la Chine». Tout ne se réduit donc pas à un schéma opposant la Russie et la Chine à l’Occident.
Cela vaut tout particulièrement pour l’Europe.
Timofeïev affirme que la «fenêtre sur l’Europe» ouverte par Pierre le Grand n’est pas nécessairement refermée à jamais. La Russie a encore besoin de modernisation et ses relations avec l’Asie, aussi fondamentales soient-elles, n’effacent pas l’importance du continent européen.
Trenin évoque la possibilité d’un futur «établissement de relations pragmatiques avec au moins certains États, fondées sur les principes du bon voisinage». Il rappelle en outre une réalité élémentaire: «contrairement à la politique, la géographie ne peut être modifiée».
Dans ce contexte, l’Allemagne revêt une importance particulière.
Bordachev l’a désignée comme le pivot potentiel d’une future transformation des relations européennes. L’ancien partenariat énergétique avec Moscou avait contribué au modèle économique allemand et, selon l’analyste russe, un éventuel rapprochement pourrait également modifier les rapports de force entre Berlin et l’Europe orientale.
Cela ne signifie pas que Moscou s’attende à une réconciliation imminente. Cela signifie quelque chose de plus simple: l’Allemagne continue d’être considérée comme l’un des États par lesquels pourrait passer une future redéfinition de l’ordre européen.
Sergueï Lavrov a lui aussi évoqué la nécessité d’une «architecture de sécurité continentale ouverte à tous les États eurasiatiques et reflétant la réalité multipolaire actuelle», laissant ouverte la perspective d’une participation européenne future.
Cette perspective est très éloignée de celle de Kaiser. Pour l’analyste allemand, la puissance de Berlin doit s’inscrire dans les structures européennes et rester ancrée dans le camp occidental. Pour une partie de la pensée stratégique russe, en revanche, une Allemagne plus forte et plus autonome pourrait devenir un facteur capable de modifier les équilibres du continent.

Dans ce contexte, l’AfD ne constitue pas simplement une parenthèse de la politique intérieure allemande.
Au sein de l’AfD se dessine une ligne politique qui remet en question la dépendance stratégique à l’égard de Washington — même si cette orientation est pour l’instant gelée par le moindre intérêt des États-Unis à intensifier la confrontation avec la Russie — ainsi que les contraintes imposées par les partenaires européens, qui suscitent un mécontentement croissant. Le fait que l’AfD n’ait pas remis en cause le réarmement allemand constitue, de ce point de vue, un élément significatif.
Cette fracture a des précédents dans l’histoire allemande. À différentes époques, des groupes politiques et stratégiques ont envisagé les relations avec la Russie sous l’angle de l’intérêt national, sans qu’une communauté idéologique soit nécessaire.
C’est précisément là que réside la clé. Il ne s’agit pas de déterminer si la Russie et l’Allemagne «se ressemblent». Elles ne se ressemblent pas. Il s’agit de comprendre si elles peuvent, dans certaines conditions, trouver des intérêts convergents.
Kaiser voit dans une éventuelle accession de l’AfD au pouvoir un risque pour l’ordre européen et occidental. Moscou, en revanche, considère avec intérêt la disposition du parti au dialogue.
Deux lectures opposées d’une même transformation: le retour de l’Allemagne comme puissance.
Une perspective qui, indépendamment de l’identité de ceux qui gouvernent à Berlin, inquiète les principales chancelleries européennes: de Varsovie à Paris, en passant par La Haye, on craint qu’une Allemagne redevenue plus affirmée ne bouleverse les équilibres du continent.
La Russie est devenue un «ennemi nécessaire» pour Berlin: la confrontation avec Moscou justifie le retour de la puissance militaire allemande. Mais lorsque le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, affirme qu’en cas d’attaque, Varsovie et ses alliés pourraient rapidement vaincre la Russie, le message s’adresse également à Berlin: l’Allemagne ne sera pas une puissance solitaire au sein de l’Union. Moscou connaît ces fractures et peut tenter de les exploiter.
L’histoire permet de comprendre pourquoi. Bismarck avait recherché une entente avec la Russie afin d’éviter l’encerclement de l’Allemagne. La République de Weimar avait maintenu des relations pragmatiques avec l’Union soviétique. L’Ostpolitik avait fait du dialogue économique un instrument de stabilisation. L’Allemagne réunifiée avait ensuite bâti une part importante de sa puissance économique précisément sur l’interdépendance avec l’Est.
Ce modèle a pris fin. Le problème géopolitique demeure toutefois: comment intégrer dans l’équilibre européen une Allemagne redevenue puissante ?
16:37 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : allemagne, russie, actualité, affaires européennes, politique internationale, histoire, ostpolitik |
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Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe

Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe
Dans l’Arctique, Washington et Bruxelles rivalisent pour le contrôle du Groenland, des voies commerciales et des ressources — bien qu’ils restent alliés au sein de l’OTAN. Lors du sommet sur l’Arctique à Rovaniemi, il est apparu clairement que les stratégies européennes ne fonctionnaient pas : les États-Unis ont accaparé l’ordre du jour.
par Xenia Smertina
Source: https://www.anonymousnews.org/international/arktis-jetzt-...
En septembre de cette année, l’Arctique a discrètement creusé le fossé entre les prétendus alliés transatlantiques. Les tentatives de Bruxelles pour contenir l’influence croissante des États-Unis dans la région ont jusqu’à présent été certes peu systématiques, mais intenses. Le sommet sur l’Arctique organisé en Laponie finlandaise et les discussions qui ont suivi entre l’Union européenne et le Canada, au cours desquelles la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé d’accorder à Ottawa le statut de membre associé, doivent être considérés dans le contexte du nouvel accord conclu entre les États-Unis et le Groenland.
Dans la course aux régions polaires, l’Union européenne applique ses méthodes habituelles de concurrence et entre ainsi de facto en confrontation avec les États-Unis. Une autre solution aurait pu consister à tenter de se ménager une place légitime parmi les principaux acteurs; toutefois, la fenêtre d’opportunité pour ce genre d’initiatives s’est refermée. Il ne reste donc plus d’autre perspective que celle d’une guerre hybride dans laquelle Bruxelles et Washington apparaîtraient comme des rivaux.
Les schémas bien connus de l’Union européenne au-delà du cercle polaire
Douze pays de l’Union européenne ainsi que les dirigeants du bloc ont participé ce mois-ci au sommet sur l’Arctique en Laponie. Ils y sont convenus de réorienter radicalement la politique arctique vers les questions de sécurité et ont officiellement reconnu la région comme un «foyer géopolitique».

Pour comprendre les particularités des ambitions arctiques de l’Union, il faut garder à l’esprit que ses États membres ne disposent d’aucune infrastructure propre d’importance dans l’Arctique. Depuis le Brexit, l’Union européenne ne possède plus de frontières territoriales propres dans l’Arctique donnant directement sur l’océan Arctique. La Norvège et l’Islande ne font toujours pas partie de l’Union, le Groenland demeure un territoire danois autonome d’outre-mer, tandis que la Finlande et la Suède sont géographiquement coupées de l’océan. En outre, l’Union européenne, en tant que bloc unifié, ne dispose d’aucune flotte de brise-glaces arctiques qui lui soit propre: les quelques navires nationaux des pays scandinaves ne sont pas en mesure de lui assurer une véritable prééminence stratégique.
Comme Bruxelles ne possède ni droits territoriaux ni équipements militaires, elle a limité sa stratégie arctique aux seules questions environnementales, à la surveillance du climat et à la protection des peuples autochtones. En 2008, l’Union européenne a officiellement désigné l’Arctique comme une zone d’intérêt stratégique, et d’importantes stratégies arctiques de l’Union ont été adoptées en 2016 et en 2021.
Cette approche a commencé à évoluer entre 2022 et 2025 lorsque, dans un contexte géopolitique mondial en rapide mutation, les revendications américaines sur le Groenland ont déclenché le débarquement symbolique de troupes européennes sur l’île. Le sommet informel sur l’Arctique tenu ce mois-ci à Rovaniemi a confirmé le déplacement du centre de gravité des intérêts de l’Union européenne.
L’accord final a consacré le passage d’un programme environnemental à une stratégie de «puissance dure»: les parties se sont engagées à augmenter radicalement les investissements dans la mobilité militaire, la surveillance satellitaire et les infrastructures transfrontalières dans le Nord, ainsi qu’à coordonner, sous couvert de protection de l’environnement, le blocus de la «flotte fantôme» russe. Ces décisions, étayées par la visite démonstrative des chefs d’État et de gouvernement sur la base militaire de l’escadre de l’armée de l’air finlandaise, ont constitué le fondement de la nouvelle stratégie arctique de l’Union européenne, dont la haute représentante Kaja Kallas avait promis la présentation pour octobre 2026.
Après le sommet, sur fond de différends commerciaux et douaniers entre Ottawa et Washington, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a invité le Canada à devenir membre associé de l’Union européenne. La seule proposition d’une telle alliance a poussé à son paroxysme la politisation du dossier arctique, rendant son issue extrêmement imprévisible.
Il convient de noter que les aspirations de Bruxelles à exercer un rôle dirigeant prennent toujours une forme concrète. Il suffit de songer au concept de «puissance civile» de François Duchêne et à l’idée de «puissance normative» de Jan Manners, selon lesquels Bruxelles exerce son influence sur la scène internationale au moyen de son modèle économique, de sa diplomatie et de l’exportation de normes juridiques et éthiques. Cette approche a été approfondie par Mark Leonard, qui a décrit l’Union européenne comme un «empire invisible» en expansion et soutenu que l’influence de l’Union repose sur un mécanisme consistant à attirer et à intégrer ses voisins. Elle l’a également été par Anu Bradford, qui a décrit le phénomène de «l’effet Bruxelles»: un mécanisme par lequel l’immense marché intérieur de l’Union lui permet d’imposer unilatéralement des règles aux entreprises transnationales et aux gouvernements du monde entier.
C’est précisément dans ce contexte que doivent être compris les événements actuels. Bruxelles applique ses méthodes éprouvées de contrôle supranational, vieilles de plusieurs décennies. Incapable de rivaliser dans les domaines des véritables technologies de brise-glaces et de la logistique innovante, l’Union européenne tente d’orienter la compétition vers ses terrains habituels: règlements bureaucratiques, quotas climatiques et allocations virtuelles de fonds — le tout sous couvert d’une rhétorique défensive aussi antirusse que possible.
Sa proposition, présentée comme urgente, de rechercher une alliance «unique» avec le Canada constitue une tentative classique d’accaparer dans une large mesure la souveraineté d’un autre pays. Bruxelles cherche à agir en tant que «promoteur écologique et technologique» et à obtenir ainsi l’accès aux ressources canadiennes, légitimant sa présence dans le Grand Nord en tirant parti de la géographie d’autrui.
C’est pour cette raison que des pays apparemment sans lien les uns avec les autres, parmi lesquels certains des adversaires les plus déterminés de Moscou, ont été conviés au sommet en Laponie: il fallait rassembler un vaste groupe afin de donner davantage de portée au récit. Parmi eux figuraient la Grèce, située sur la Méditerranée, la Roumanie, riveraine de la mer Noire, ainsi que les États baltes, qui espéraient simplement obtenir leur part des nouveaux financements «polaires» de l’Union européenne.
Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas?
Jusqu’à récemment, les activités européennes ne servaient que de toile de fond à la politique américaine dans l’Arctique. Depuis des décennies, Washington y construit un empire fait d’acier, d’installations radar et de bases militaires, en s’appuyant sur une stratégie de dissuasion rigoureuse. En Alaska, les États-Unis ont établi une puissante base aérienne dotée d’avions de combat de cinquième génération F-35 et F-22, tandis que les sous-marins nucléaires américains ont appris à manœuvrer sous la glace. En septembre 2026, la Maison-Blanche et Ottawa ont entamé la phase opérationnelle du déploiement de systèmes radar transhorizon dans l’Arctique (Arctic Over-the-Horizon Radar, A-OTHR), dans le cadre de la modernisation du NORAD (North American Aerospace Defense Command), ce qui permet au commandement américain de surveiller en temps réel l’espace aérien jusqu’au cercle polaire.

Parallèlement, Washington s’efforce de remédier à sa principale faiblesse: son retard en matière de brise-glaces. Les chantiers navals Bollinger construisent actuellement le premier navire polaire lourd américain depuis un demi-siècle, l’USCGC Polar Sentinel. Les projets de Washington à l’horizon 2030 comprennent la mise à l’eau de deux autres brise-glaces lourds ainsi que la construction du port militaire en eaux profondes de Nome, à proximité du détroit de Béring. Un lobbying actif est en outre mené pour promouvoir le concept de «liberté de navigation», qui permettrait un passage sans entrave par le passage du Nord-Ouest et raccourcirait ainsi considérablement la route maritime reliant l’Atlantique au Pacifique.
Le plus grand succès géopolitique des États-Unis a cependant été la signature, en septembre, d’un accord trilatéral avec le Danemark et le Groenland. Dans le cadre de cet accord, le Pentagone assume durablement le contrôle militaire de la sécurité du Groenland, remet immédiatement en service les bases de Narsarsuaq et de Mestersvig, et agrandit et modernise la base aérienne de Pituffik, dans le nord. Ce document a instauré un veto direct contre les investissements importants provenant de pays n’appartenant ni à l’OTAN ni à l’Union européenne, transformant ainsi l’île en un bastion américain isolé et interdisant aux entreprises européennes l’accès aux terres rares qui s’y trouvent.
Dans la presse européenne, les réactions à l’accord trilatéral de défense vont de l’ironie au soulagement prudent, mais le leitmotiv central reste la thèse de la «défaite» de Donald Trump et des concessions qu’il aurait consenties. Une analyse des avantages obtenus de part et d’autre révèle pourtant une tout autre réalité. Après avoir étendu leurs droits de défense sur l’île et pris le contrôle total de ses ressources économiques, les États-Unis ont habilement évité d’inclure dans l’accord des obligations sociales.
Les stratèges américains ont généreusement laissé au budget de l’État l’obligation de fournir des prestations sociales, des subventions et des garanties sociales à la population groenlandaise locale, qui compte moins de 60.000 habitants, au motif qu’il s’agirait du «droit souverain» de Copenhague. Washington s’est assuré la totalité des avantages géostratégiques et des bénéfices liés aux ressources naturelles, tout en faisant peser la charge de l’entretien de ce territoire économiquement faible sur des contribuables européens affaiblis. Il s’est avéré que les alliés européens de Trump étaient disposés à signer tout ce qu’il souhaitait, tout en affirmant publiquement qu’ils avaient gagné.

Cet épisode illustre parfaitement la nature de la confrontation croissante entre les alliés, dans laquelle l’agressivité des États-Unis pousse les Européens sur la défensive et les rend incapables de conserver leurs positions. La singularité de cette confrontation réside dans l’absence d’affrontement militaire direct entre les États-Unis et l’Union européenne dans l’Arctique : en apparence, ils restent des alliés de l’OTAN faisant face à la Russie et à la Chine. Pourtant, la région est devenue de facto le théâtre d’un intense espionnage géoéconomique, de guerres commerciales, d’une concurrence pour les ports et de la monopolisation des ressources polaires. Les États-Unis s’assurent le contrôle militaire du Groenland, tandis que l’Union européenne tente de maintenir sa position économique par l’intermédiaire du Canada et des pays scandinaves. La lutte pour le passage du Nord-Ouest devrait donner lieu à des évolutions intéressantes.
Dans cette impasse, l’Union européenne se trouve dans une situation extrêmement précaire. Celle-ci tient à son isolement géographique, à l’absence totale d’instruments de « puissance dure » et à sa dépendance critique, en matière de défense, à l’égard de son principal concurrent. La tentative des « faucons » européens d’utiliser l’article 42, paragraphe 7, du traité de Lisbonne comme bouclier politique et d’envoyer en janvier des contingents symboliques au Groenland s’est révélée être un bluff que Trump a tout simplement ignoré, préférant soumettre les pays à un chantage en les menaçant de droits de douane de 25 %. Dans le contexte du néomercantilisme américain agressif et sous la pression de la concurrence chinoise, le très vanté « effet Bruxelles » de Bradford s’est effondré : en fixant des normes « vertes » strictes lors du sommet en Laponie, l’Europe espérait pouvoir réglementer le marché polaire. Mais les États-Unis, qui agissent selon le principe « que cela vous plaise ou non », ont accaparé l’ordre du jour, démontrant ainsi que les anciens modèles de Bruxelles ne fonctionneront tout simplement pas dans cette course aux régions polaires.
Perspectives et solutions de remplacement: conséquences pour la Russie et la Chine
Comme le fait justement remarquer le politologue et directeur de programme du Club Valdaï, Timofeï Bordachev, l’expérience historique montre que les conflits entre les élites occidentales ont généralement conduit à une restructuration complète de l’ordre international, maintenant ainsi le système mondial sous le contrôle d’un petit groupe d’États. Aujourd’hui, cependant, dans un contexte historique transformé, les conséquences de la confrontation polaire entre Washington et Bruxelles sont totalement imprévisibles. Le nombre d’acteurs souverains sur la scène mondiale a considérablement augmenté, tandis que l’influence exercée sur eux par l’Occident est soit totalement inexistante, soit négligeable.
Le fossé transatlantique grandissant procure aux principaux acteurs de l’Arctique — Moscou et Pékin — des avantages stratégiques décisifs. La Russie transforme méthodiquement la route maritime du Nord (Northern Sea Route, NSR) en une grande voie de transport mondiale, protégée et navigable toute l’année. Alors que Washington cherche encore à achever son premier brise-glace lourd depuis un demi-siècle, la Russie dispose de la seule flotte de brise-glaces à propulsion nucléaire au monde, une flotte absolument sans équivalent.
Pour la Chine, l’impasse polaire dans laquelle se trouve Bruxelles constitue un appel direct à l’action. Sous la pression des États-Unis, Pékin poursuit sa doctrine de la « route de la soie polaire ». Les entreprises chinoises réorientent sans entrave leurs investissements vers les mégaprojets russes de gaz naturel liquéfié dans l’Arctique, contournant ainsi les vulnérables routes méridionales. Les États membres de l’Union européenne, qui ont certes tenté d’échapper aux pièges américains mais n’y sont pas parvenus, quittent la région les mains vides, consolidant ainsi la prééminence géopolitique absolue de Moscou et de Pékin dans les glaces.
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Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne

Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne
Stefano Vernole
Source: https://telegra.ph/Gli-Stati-Uniti-hanno-messo-le-mani-su...
En considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique également les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.
- « Afin de garantir un fonctionnement sûr et efficace des Zones de défense, les États-Unis d’Amérique jouissent, pour leurs navires et aéronefs d’État, ainsi que pour leurs forces armées et leurs véhicules, du droit de libre accès et de transit entre les Zones de défense à travers le Groenland — y compris ses eaux territoriales — par voie terrestre, aérienne et maritime. Ce droit peut également s’appliquer à des installations militaires sans personnel, sous réserve d’un accord entre les Parties sur les modalités correspondantes au moment de leur mise en place ;
- les aéronefs des États-Unis peuvent survoler toute partie du territoire du Groenland et y atterrir, y compris dans les eaux territoriales, et les navires d’État des États-Unis peuvent accéder aux eaux territoriales et y naviguer en immersion sans restriction, sauf disposition convenue d’un commun accord entre les Parties ;
- les navires d’État des États-Unis bénéficieront d’un accès supplémentaire et d’une liberté de mouvement dans les eaux territoriales, selon ce qui sera convenu au cas par cas entre les Parties en fonction des exigences de la situation militaire, aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain, ou à toute autre fin convenue entre les Parties. »
Tel est le libellé du paragraphe 6 de l’ACCORD ENTRE LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE ET LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DE DANEMARK, CONJOINTEMENT AVEC LE GOUVERNEMENT DU GROENLAND, en date du 22 septembre 2026.

Certes, il ne s’agit ni de l’annexion ou de l’achat du Groenland par les États-Unis, ni d’une renonciation formelle du Danemark à sa souveraineté ou du Groenland à son droit à l’autodétermination. Toutefois, il s’agit de quelque chose qui, dans les faits, sera tout aussi fondamental, et probablement pire: la cession du pouvoir de décision danois et groenlandais, accompagnée d’une réduction significative de la liberté d’action des deux parties en matière de sécurité et de politique étrangère.
Il est évident que rien ne pourra être entrepris dans ces domaines sans le consentement des États-Unis, en cas de relation asymétrique ou de situation conflictuelle. C’est précisément dans le cadre d’une telle relation que les États-Unis acquièrent de facto un droit de veto. Si le Danemark et/ou le Groenland souhaitaient, aujourd’hui ou à l’avenir, coopérer avec un autre pays sur les ressources, les bases ou d’autres questions de sécurité auxquelles les États-Unis seraient hostiles dans la région, cela se révélerait tout simplement impossible.
À l’inverse, il est difficile d’imaginer comment les deux parties pourraient empêcher les États-Unis d’agir à leur guise: établir davantage que les deux nouvelles bases mentionnées dans l’accord, contrôler et utiliser les eaux environnantes comme ils l’entendent et — comme indiqué précédemment — ne faire aucune mention des armes nucléaires. Aucune protection n’est par ailleurs prévue pour les conditions environnementales particulières du Groenland ; par le passé, les États-Unis ont abandonné des zones utilisées comme bases en les laissant encombrées de déchets.
Et il n’y a pas que les États-Unis: il y a aussi l’OTAN. Certes, l’OTAN opérait déjà de facto dans la région, mais l’Alliance atlantique pourra à l’avenir y jouer un rôle beaucoup plus marqué. Voilà pourquoi toutes les parties adoptent le même langage de propagande. Ce seul fait devrait suffire à faire naître le soupçon que quelque chose est dissimulé en dehors du texte de l’accord. Un alignement parfait des intérêts au sein de relations asymétriques est le fruit de la tromperie ou de l’auto-illusion.

Par ailleurs, l’accord est perpétuel. Cela signifie qu’aucune clause de renouvellement, de prorogation ou de retrait n’est prévue. Il est contraignant pour une durée indéterminée et, dans la pratique, cette contrainte pèse sur les deux parties les plus faibles. Les États-Unis pourront imposer toute décision à leur convenance, tandis que les deux autres parties ne pourront même pas menacer — si les circonstances l’exigeaient — de se retirer de l’accord. Il s’agit d’une condition extrêmement inhabituelle dans les accords internationaux.
Il est tout aussi incompréhensible que le Danemark et le Groenland aient accepté non seulement le caractère permanent de l’accord, mais aussi l’adhésion définitive du Groenland à l’OTAN. Cette disposition demeurerait valide même si le Groenland devenait un jour un État indépendant. Dans ce cas, les futurs dirigeants et citoyens d’un Groenland indépendant seraient contraints d’accepter et de mettre en œuvre l’adhésion à l’Alliance atlantique. Dans un tel cadre, il serait difficile de qualifier un Groenland indépendant d’État souverain, même s’il conservait son propre territoire. Ce seul aspect soulève déjà des interrogations quant à la substance réelle du concept d’autodétermination.
Le choix de se brader, fait par le Danemark et le Groenland, est légitimé par l’affirmation selon laquelle ils obtiendraient une protection accrue — voire peut-être une certaine influence sur la politique américaine — et que, après les déclarations extrêmement agressives de Trump sur la nécessité absolue d’acquérir le Groenland, y compris par des moyens militaires si cela était « nécessaire », cet accord constituerait un brillant exemple de diplomatie de la part de petits États.
Il est donc surprenant, mais aussi dangereusement imprudent, qu’aucun mécanisme de règlement des différends ne soit prévu dans cet accord à durée indéterminée. Qui, sinon les États-Unis, serait en mesure d’imposer sa volonté en cas de désaccord entre les parties ?
Trump a écrit que les États-Unis avaient obtenu cet « accord fantastique » sans débourser un centime. Cela pourrait bien être vrai, puisque le texte ne précise pas qui paiera pour toutes les nouvelles activités ni pour l’accès que les États-Unis acquièrent au Groenland.
Le journaliste et historien Eric Zuesse a demandé à ChatGPT s’il était possible, sur la base d’accords analogues, d’estimer approximativement la valeur des droits acquis par les États-Unis en vertu de cet accord. La réponse a été : environ 45 milliards de dollars. Drew Horn, ancien responsable de l’administration Trump, a affirmé qu’il développait au Groenland un projet consacré aux terres rares ainsi qu’un centre de données destiné à l’intelligence artificielle et alimenté par l’énergie hydroélectrique. Il s’agit d’un territoire riche en éléments essentiels à la transition écologique, à la transition numérique et technologique ainsi qu’au secteur de la défense. Critical Metals, société américaine cotée en Bourse, a obtenu du gouvernement de Nuuk le contrôle du gisement de Tanbreez, qui comprend 4,7 milliards de tonnes de terres rares, dont plus d’un quart (27 %) sont des terres rares « lourdes », c’est-à-dire essentielles au secteur de la défense.

Un aspect encore plus significatif, et problématique, réside dans le fait que l’accord publié ne dit rien sur la manière dont l’extraction des ressources et les bénéfices escomptés doivent être répartis. Cet accord perpétuel ne dit absolument rien sur la façon dont les trois parties doivent se partager les recettes, ni sur la part qui doit revenir au Groenland. En d’autres termes, il n’y a pas un seul mot sur la manière dont le Danemark et le Groenland entendent éviter une situation où « le gagnant rafle tout ».
Trump a déclaré que les États-Unis — tout comme l’OTAN — avaient besoin du Groenland pour des raisons de sécurité, sans toutefois expliquer précisément de quelle manière l’accès aux ressources groenlandaises renforcerait la sécurité américaine, ni contre qui ou contre quoi. En termes de Realpolitik, il lui suffira, ainsi qu’aux futurs présidents, de dire simplement : « C’est nécessaire à notre sécurité. » À ce moment-là, Copenhague et Nuuk seront contraintes de s’aligner. L’accord est perpétuel par sa durée et global par sa portée. Pourtant, il ne dit rien de la répartition des coûts et des recettes entre les trois parties, et ne prévoit pas davantage que ces « détails » devront faire l’objet de négociations ultérieures.
C’est aussi pour cette raison que tant d’efforts diplomatiques et de communication sont déployés afin de répéter que le Danemark conserve sa souveraineté et le Groenland son droit à l’autodétermination : Trump a obtenu exactement ce qu’il voulait, dès maintenant et pour toute éventualité future.
Des commentateurs des médias européens, peu ou pas compétents en matière de sécurité, diffusent cette thèse sans procéder à la moindre analyse substantielle du contenu de l’accord. Celui-ci devrait plutôt être qualifié de bradage de la part du Danemark et du Groenland. Bien qu’il préserve formellement le droit du Groenland à l’autodétermination et la souveraineté du Danemark, l’accord implique une renonciation décisive à la liberté d’action, tant dans l’immédiat que dans un avenir incertain.[1]
Cela a été rendu possible par des décennies de soumission du Danemark aux États-Unis — une soumission de plus en plus totale, au point qu’il n’est plus possible de parler d’une politique étrangère et de sécurité indépendante et souveraine de la part de Copenhague.

Seule la version officielle de l’accord sera publiée, truffée de belles paroles mais sans entrer dans les détails ; ceux-ci portent en effet sur des questions de sécurité qui ne peuvent être divulguées. Certains analystes considèrent cet accord comme une sorte de prolongement naturel de celui de 1951 et de l’accord d’Igaliku. Si tel était le cas, il suffirait de les proroger juridiquement. En réalité, il est évident que ce nouveau traité confère aux États-Unis quelque chose qu’ils ne possèdent pas actuellement. Les prétendus « rivaux » des États-Unis seront exclus du Groenland : ils ne pourront ni y investir ni y construire de bases. Cela implique de facto l’absence de coopération avec des pays tels que la Russie et la Chine — ainsi qu’avec d’autres — qui ont dans la région des intérêts économiques et sécuritaires tout aussi légitimes (« aucun État non membre de l’OTAN ne sera autorisé à établir au Groenland ses propres installations militaires, avec ou sans personnel, et aucune présence permanente de forces militaires ne sera autorisée au Groenland, sauf accord contraire entre les Parties »).
Cela revient à adopter une attitude conflictuelle. Toute forme de coopération rationnelle, profitable à tous, ainsi que toute sécurité partagée sont exclues d’emblée. La région passera d’un contexte de faibles tensions et de faible militarisation à une zone de haute tension : après tout, partout où les États-Unis sont présents, des tensions et des dynamiques de « dissuasion » se développent à l’égard d’autres acteurs qui se sentent menacés.
Enfin, le paragraphe 7 précise :
- « Les Parties conviennent que le territoire adjacent à une Zone de défense ne doit être utilisé d’aucune manière susceptible de compromettre la sécurité de cette Zone. Afin de mettre en œuvre cette disposition, les Parties entendent coopérer pour garantir la sécurité des Zones de défense. Les États-Unis auront le droit de soulever des objections concernant la construction, ou le changement d’affectation — lorsque celui-ci constitue une menace pour une Zone de défense — de tout bâtiment, ouvrage ou installation situé à proximité de ladite Zone. À la suite de cette notification, les Parties détermineront d’un commun accord les mesures nécessaires pour faire face à toute menace. Les Parties collaboreront pour lutter contre l’espionnage au Groenland. Les autorités compétentes du Royaume de Danemark entretiendront des contacts étroits avec les autorités américaines compétentes et avec d’autres partenaires, dans la mesure nécessaire à la mise en œuvre du présent article. »
Pour l’Union européenne, l’accord économique constitue un coup très dur, car les gisements de terres rares dont l’UE a besoin pour mettre en œuvre ses programmes — le Pacte vert, le Livre blanc sur la défense et la stratégie de compétitivité — lui ont été subtilisés sous le nez.
Pourtant, au début de l’année 2026, à propos du dossier groenlandais, von der Leyen avait expliqué que l’Union avait agi en suivant « quatre principes fondamentaux : fermeté, ouverture, préparation et unité, et cette approche s’est révélée efficace ». Dans les jours précédant le sommet, la position européenne s’était déjà dessinée à travers une série de prises de position unanimes des dirigeants, placées sous le signe « du calme et du dialogue » avec l’administration américaine, sans exclure toutefois le recours, si nécessaire, aux instruments commerciaux, le fameux « bazooka ».
Finalement, rien de tout cela ne s’est produit car, en considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique aussi les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.

Au Groenland, il ne pouvait en être autrement.
[1] Les Parties feront le meilleur usage possible des procédures établies dans les Accords de défense, notamment l’Accord de défense de 1951 et l’Accord d’Igaliku de 2004, tels que modifiés et complétés par le présent accord, afin de permettre ce qui suit :
i. Les États-Unis seront autorisés à moderniser et à étendre leurs activités à la base spatiale de Pituffik ;
ii. Les États-Unis seront autorisés à établir une Zone de défense supplémentaire à Narsarsuaq et à Mestersvig, selon des modalités et des détails techniques qui devront être convenus d’un commun accord entre les Parties ;
iii. Les États-Unis pourront établir des Zones de défense supplémentaires au Groenland et renforcer leurs opérations ou leurs infrastructures militaires. Chacune des Parties pourra constater la nécessité d’une nouvelle Zone de défense aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain. Cette Partie présentera une proposition décrivant l’emplacement, la finalité, les dimensions et les types d’activités de la Zone de défense proposée, ainsi que d’autres modalités, telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du Protocole d’accord de 1991 et de la Déclaration conjointe de 2004. Les Parties se réuniront immédiatement afin d’engager des consultations par l’intermédiaire du Comité permanent, dans le but de définir les détails de la mise en œuvre sur la base d’un accord mutuel. Si aucun accord n’est trouvé au sein du Comité permanent dans un délai de 90 jours, les consultations seront portées au niveau des vice-ministres, puis à celui des ministres
iv. Les États-Unis attribueront à des entreprises groenlandaises, dans toute la mesure du possible, tous les contrats de biens et de services liés à l’établissement, à l’entretien et au soutien — y compris, sans toutefois s’y limiter, les projets de construction et de démantèlement — des Zones de défense au Groenland, en tenant compte des capacités de ces fournisseurs et de la faisabilité de leur recours dans l’exécution des contrats. Afin de garantir l’attribution des contrats à des fournisseurs groenlandais, les Parties conviennent de mettre à jour en conséquence les notes diplomatiques de 2020.
Article original: Strategic Culture Foundation
14:20 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, états-unis, danemark, groenland, arctique, atlantique nord, géopolitique |
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vendredi, 09 octobre 2026
L’AfD et le BSW s’unissent pour la première fois: «Des pourparlers de paix plutôt que la guerre!»

L’AfD et le BSW s’unissent pour la première fois: «Des pourparlers de paix plutôt que la guerre!»
Magdebourg. Il existe de nombreux points de convergence entre l’AfD et l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW). La politique à l’égard de la Russie et une politique visant la restauration de la paix en Europe en font partie. Ces dernières années, les deux partis se sont prononcés à plusieurs reprises, et avec insistance, contre la politique d’escalade menée par l’Occident et ont réclamé des initiatives en faveur d’un processus de paix en Ukraine.
Depuis son triomphe électoral en Saxe-Anhalt, l’AfD a franchi une étape supplémentaire. Selon toute vraisemblance, elle fournira, en la personne d’Ulrich Siegmund, le prochain ministre-président, qui sera officiellement soumis au vote en décembre. Mais les «Bleus» souhaitent dès à présent lancer des initiatives importantes. C’est pourquoi une motion conjointe des groupes parlementaires de l’AfD et du BSW, intitulée «Des pourparlers de paix plutôt qu’un élargissement de la guerre en Ukraine», devrait figurer la semaine prochaine à l’ordre du jour d’une séance extraordinaire du Landtag.
L’objectif central est de constater que la politique à l’égard de la Russie menée par les partis établis a échoué de manière retentissante, ainsi que d’appeler le gouvernement du Land à agir, par l’intermédiaire d’une initiative au Bundesrat, en faveur de «la prévention d’une nouvelle escalade en Ukraine et de la mise en œuvre d’une politique favorisant la paix». Les auteurs de la motion souhaitent mettre l’accent sur le retour à la diplomatie.
Ulrich Siegmund, président du groupe parlementaire de l’AfD, déclare à ce sujet: «Cette motion symbolise la volonté de changement. Nous allons enfin exploiter toutes les possibilités afin d’accroître la pression politique sur Berlin, pour que celui-ci œuvre enfin à mettre un terme à la guerre plutôt qu’à la prolonger, et pour que les milliards d’argent public soient consacrés aux habitants de notre pays plutôt qu’à des armes destinées aux champs de bataille ukrainiens!».

L’initiative ainsi que la demande de convocation de cette séance plénière extraordinaire ont été conjointement signées par Oliver Kirchner et Ulrich Siegmund, présidents du groupe parlementaire de l’AfD, ainsi que par Thomas Schulze, président du groupe parlementaire du BSW (voir photo) — un début prometteur pour les travaux du nouveau Landtag. Bien qu’elle y constitue la première force politique, l’AfD a besoin des voix d’autres groupes parlementaires pour obtenir la majorité absolue. Le BSW a déjà annoncé qu’il soutiendrait l’AfD sur des questions de fond. Cette initiative commune en faveur de la paix en marque le début. Elle obtiendra — et il s’agit là aussi d’une première — une majorité pour la première fois au sein d’un parlement allemand (se).
Source: Zu erst, Octobre 2026.
17:38 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : afd, bsw, allemagne, europe, politique, affaires européennes |
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Contre les dieux du marais: Jünger et la nature sans l'homme

Contre les dieux du marais: Jünger et la nature sans l'homme
Giovanni Balducci
Source: https://geopoliticaesistemi.com/contro-gli-dei-della-palu...
Auf den Marmorklippen, Sur les falaises de marbre, parut en 1939, à la veille de la catastrophe européenne. Depuis lors, le bref roman d’Ernst Jünger a surtout été lu comme une parabole de la tyrannie et du glissement progressif d’une société civile vers un règne de la terreur. Mais cette interprétation, aussi inévitable soit-elle, n’épuise pas le livre. Le combat qui s’y livre est plus profond: il oppose deux conceptions de la nature et, avec elles, deux formes de civilisation.
D’un côté, la Marina, avec ses vignes, ses champs, ses monastères, ses bibliothèques, ses rites et ses villes; de l’autre, la forêt du Grand Forestier, le marais, la prolifération incontrôlée, le retour de l’indistinct. Il ne s’agit donc pas de la nature contre l’artifice, mais de la nature humanisée contre la nature déshumanisée.
Depuis les Falaises de marbre, les deux frères contemplent un paysage dans lequel l’œuvre de l’homme et celle de la nature sont devenues presque indiscernables. Ils voient «les villes érigées par l’homme pour lui servir de demeure et de réconfort, pour y vivre et y adorer les dieux» et sentent que les morts continuent de vivre «dans ces pierres et dans le sillon des champs».

La terre est donc aussi mémoire: non pas un espace vierge qu’il faudrait rendre à une innocence antérieure à l’homme, mais une réalité façonnée par les générations. Le paysage jüngerien est beau précisément parce qu’il porte l’empreinte des morts, parce que la nature et l’histoire s’y sont interpénétrées.
Il est significatif que, dans la Marina, existe un pacte très ancien entre ceux qui cultivent la terre et ceux qui cultivent la parole. Nul n’est assez pauvre «pour ne pas envoyer les premiers et les meilleurs fruits de son jardin aux cabanes des penseurs et aux ermitages des poètes». Au fondement de cette société réside une conception sacrée de l’ordre: «les dieux nous accordent le meilleur sans que nous l’ayons mérité».

Le pain, le vin, la poésie et le culte des morts appartiennent à une seule et même économie spirituelle. L’homme n’est pas le maître absolu de la nature, mais il n’est pas davantage un intrus coupable: il la cultive, lui donne forme et, en recevant ses fruits, l’introduit dans l’ordre de la civilisation.
C’est précisément cet équilibre que le Grand Forestier veut détruire. Ses gardes forestiers traversent «la terre cultivée depuis des siècles comme s’il s’agissait d’une lande», sans suivre les routes ni respecter les frontières, «irrévérencieux même envers les images sacrées». Ils parcourent la terre «comme si elle était déserte, inculte et non consacrée».

Le vieux seigneur des forêts «haïssait la motte labourée, le blé, les vignes et les animaux domestiques»; son cœur ne se serait réjoui qu’à la vue «de la mousse et du lierre verdissant sur les ruines de la ville», tandis que les chauves-souris auraient voltigé dans les cathédrales et que le sanglier aurait fouillé de son groin la terre des vignobles.
C’est l’un des passages où le roman paraît, presque quatre-vingt-dix ans plus tard, singulièrement actuel. Jünger renverse en effet un imaginaire qu’une partie de l’écologisme contemporain a rendu familier: le fantasme d’une nature enfin rendue à elle-même par le recul de l’homme. La ville reconquise par la végétation, l’animal sauvage revenu là où se trouvaient auparavant des maisons et des cultures, la forêt effaçant les routes et les frontières peuvent devenir les images d’une sorte de rédemption écologique. Dans Sur les falaises de marbre, elles constituent au contraire un cauchemar. La nature qui efface l’homme n’est pas libérée: elle régresse vers l’informe.
L’opposition finit par prendre une forme religieuse. Si l’ancienne Marina honorait les «dieux qui donnent aux hommes le vin et le pain», avec sa dissolution, «des divinités étrangères s’élèveraient sur les autels». Jünger les représente sous les traits d’une Diane monstrueuse, expression de la «fécondité sauvage», parée de nombreuses mamelles d’or, tandis que s’élèvent des temples consacrés à des images «qui suscitent l’effroi par leurs défenses, leurs cornes et leurs dents, et exigent des cérémonies sacrificielles indignes des humains».

Le conflit acquiert ici une clarté presque archétypale. Aux dieux du pain et du vin — culture, mesure, transmission, paternité, limite — succède la Grande Mère dans sa manifestation chtonienne: fertilité sans forme, prolifération, marais, sang. Jünger n’est pas neutre face à ces deux possibilités. Il se range du côté de la civilisation de la forme, hiérarchique et, au sens le plus ancien du terme, patriarcale. Non pas parce qu’il méprise la nature: les pages botaniques du roman suffiraient à le démentir. Mais parce qu’il sait que la nature divinisée contre l’homme peut devenir aussi terrible que l’homme qui prétendrait en être le maître absolu.
C’est ici que Sur les falaises de marbre peut être interrogé à la lumière du présent. À côté d’un écologisme qui vise raisonnablement à préserver le territoire et à le transmettre intact aux générations futures, on en entrevoit parfois un autre, plus idéologique, dans lequel la hiérarchie traditionnelle semble s’inverser: non plus la nature au service de l’homme et l’homme responsable de la nature, mais l’homme subordonné à une entité naturelle investie d’une valeur presque absolue. Dans certaines déclinaisons de l’imaginaire progressiste, l’être humain tend ainsi à apparaître avant tout comme un consommateur de ressources, un producteur d’émissions et un perturbateur des écosystèmes. Sa présence même sur terre semble grevée d’une faute originelle.

Poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes, une telle conception contient un paradoxe: pour sauver le monde, on finit par imaginer un monde libéré de l’homme. La protection de l’environnement, née pour préserver les conditions de la vie humaine, peut alors se transformer en une métaphysique dans laquelle la vie de l’homme doit se justifier devant un tribunal supérieur appelé Nature. Il s’agit naturellement d’une tendance-limite et non d’une description de l’écologisme dans son ensemble ; mais c’est précisément pour cette raison que l’allégorie jüngerienne conserve une étonnante capacité de provocation.
La nature des Falaises n’est en effet pas la Nature abstraite, innocente et autosuffisante d’un certain imaginaire contemporain. C’est une nature qui acquiert sa signification par sa relation avec l’homme. La vigne n’est pas inférieure à la forêt parce qu’elle a besoin de la main du vigneron; le champ de blé n’est pas une dégradation de la prairie parce qu’il porte la marque de la charrue; l’animal domestique n’est pas moins authentique que l’animal sauvage. Le pain et le vin sont la nature devenue civilisation. Et c’est précisément cette métamorphose que le Grand Forestier déteste.

Il n’est donc pas surprenant que la destruction de la Marina coïncide avec la dissolution de tout héritage. Les protagonistes prennent parti pour les peuples qui ont défendu «leur liberté héritée de leurs pères», tandis qu’ils discernent chez le jeune prince la terrible coexistence de «la vieillesse de la race et de la jeunesse de la personne». Jünger ajoute une phrase capitale: «ce qui nous échoit par héritage appartient aux morts». Nous ne sommes pas les propriétaires absolus du monde, car nous l’avons reçu. Mais cette dépendance même envers les morts empêche également de concevoir la terre comme quelque chose dont il faudrait effacer les traces humaines afin de la restituer à une prétendue pureté originelle.
Même la poésie participe à cette résistance. Lorsque les rites funéraires sont dégradés par la lutte politique, Jünger observe que «le mètre poétique est en lui-même incorruptible»: ses colonnes et ses portails invisibles demeurent hors d’atteinte des flammes de la destruction. Comme le pain, le vin, la vigne et la ville, la parole préserve une mesure qui précède l’individu et lui survit.
C’est pourquoi Sur les falaises de marbre n’est pas seulement un livre contre la tyrannie. C’est un livre contre l’informe. Contre la politique qui retourne à la tribu, contre la nature transformée en idole, contre une civilisation qui, commençant à avoir honte d’elle-même, peut en venir à considérer sa propre disparition comme une forme de rédemption. Jünger oppose à cette tentation une nature cultivée, habitée et consacrée: la terre du pain et du vin, des tombes et des bibliothèques, des champs et des villes.

Le rêve du Grand Forestier est au contraire que les vignobles redeviennent forêt, que le lierre recouvre les ruines et que le monde sauvage reprenne possession de ce que la civilisation avait arraché à l’indistinct. C’est une vision qui, aujourd’hui, peut même prendre aux yeux de certains l’apparence d’une utopie écologique. Pour Jünger, c’était l’image de la barbarie. Et la question qui en découle conserve toute sa force: qu’aurions-nous sauvé de la terre si, pour la sauver, nous avions sacrifié l’homme?
13:45 Publié dans Ecologie, Littérature, Livre, Livre, Révolution conservatrice | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : écologie, ernst jünger, révolution conservatrice, lettres, lettres allemandes, littérature, littérature allemande |
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Groupes ethniques, peuples et nations

Groupes ethniques, peuples et nations
Leonid Savine
Extrait du livre de Leonid Savine, Ordo Pluriversalis: la fin de la Pax Americana et l’essor de la multipolarité
Les « peuples » sont rarement abordés en science politique, si ce n’est lorsqu’il est question des précurseurs des mouvements de libération nationale dans différents pays ou dans les débats sur le populisme, devenus particulièrement actuels en lien avec les processus profonds qui ont récemment transformé le paysage politique des pays de l’Union européenne. Parallèlement, l’ethnologie et l’ethnographie travaillent avec des concepts différents, tandis que la sociologie s’intéresse davantage aux strates, aux classes et aux processus qui traversent la société.
Depuis l’apparition de la notion de «nation», l’influence des Lumières a installé, non seulement en Europe mais aussi dans d’autres régions, la conviction que cette nouvelle «institution» apportait une réponse à toutes les questions, de l’économie à l’administration publique. Or, tel n’a pas été le cas. Ce n’est pas un hasard si le XXe siècle a vu renaître un grand intérêt pour l’ethnologie et l’anthropologie culturelle, ainsi que pour l’étude des modes de vie de différentes nationalités et ethnies autochtones qui avaient longtemps vécu de manière autonome, sans se rattacher au monde de la modernité. Celles-ci ont commencé à être considérées non plus seulement comme «exotiques», mais aussi comme des points de référence permettant à d’autres de comprendre leurs propres actions, leur identité, leur structure sociale et d’autres phénomènes similaires. Même à l’époque où, avec l’effondrement des empires et la formation des États-nations en Europe, le nationalisme prenait la forme d’une idéologie d’État, certains penseurs appelaient à faire revivre l’ordre ancien ou à renverser l’ordre bourgeois et moderniste contemporain. De telles convictions ont été exprimées aussi bien par des penseurs ayant influencé le développement de la pensée libérale — par exemple avec le «bon sauvage» de Jean-Jacques Rousseau — que par des critiques conservateurs de la culture moderne, comme l’illustre le style radical de Friedrich Nietzsche.
Les rapports entre les sexes — les systèmes patriarcaux ou matriarcaux étant les manifestations les plus connues des particularités de la politique des sexes —, le statut des dirigeants — élites allogènes ou autochtones —, la structuration de la société en phratries — organisations binaires ou plus complexes —, en castes ou en classes — selon l’ascendance ou la capacité patrimoniale —, l’organisation des liens de parenté et la manière dont celle-ci façonne des phénomènes tels que la xénophobie et la xénophilie: tous ces facteurs n’ont pas disparu à l’ère de la mondialisation. Même s’ils ne jouent plus un rôle significatif dans la vie sociale ou politique de certains États, ils continuent d’exercer une influence plus ou moins marquée dans la majorité des pays. L’Inde, souvent présentée comme la plus grande démocratie du monde, conserve encore aujourd’hui son système de castes. Bien que tous ses citoyens soient égaux sur le plan juridique, ils ne le sont pas dans les faits.

Famille ossète.
Il existe des raisons de penser que les efforts des forces libérales et mondialistes visant à diffuser une culture civique uniforme, destinée à neutraliser ces différences, ont peu de chances d’aboutir dans les décennies à venir. Une attention soutenue à la diversité ethnique et aux traditions nationales constituera un trait fondamental de toute politique équilibrée et efficace. Cela nécessite toutefois une compréhension approfondie de l’appareil terminologique pertinent ainsi que des spécificités propres aux catégories ethniques, populaires et nationales — et nationalistes.
L’ethnos
Lorsqu’on étudie l’histoire des sociétés humaines en remontant plusieurs siècles en arrière, de nombreuses théories viennent inévitablement à l’esprit concernant les structures communautaires primitives et tribales d’organisation humaine, auxquelles auraient succédé les sociétés esclavagistes et féodales. Cependant, même si ces affirmations sont universellement admises, elles demeurent assez superficielles et reposent sur des théories évolutionnistes ainsi que sur des conceptions occidentalo-centrées de l’histoire.
Comme Franz Boas et Claude Lévi-Strauss l’ont démontré de manière convaincante, même les «sociétés primitives», au sens moderne du terme, présentent des structures très complexes ainsi que des mécanismes de perception et de réaction aux processus qui ne cessent d’étonner les chercheurs contemporains.

Le concept de «tribu» pourrait devoir son origine aux tribus que Romulus aurait, selon la légende, instituées dans la Rome antique. À l’origine, il existait trois «tribus» : les Albins, les Sabins et les Étrusques. La troisième était considérée comme étrangère, car la langue et les autres caractéristiques des Étrusques différaient de celles des deux premières.
Toutefois, Servius Tullius, sixième roi de Rome, modifia ce principe en imposant des restrictions aux déplacements au sein de la ville — la tribu étrusque s’agrandissant continuellement sous l’effet d’afflux extérieurs — et en ajoutant une tribu ainsi que quinze autres tribus rurales. Jusqu’à la fin de la République romaine, l’organisation ultérieure des tribus reposa sur l’équilibre entre les communautés urbaines et agricoles.
D’autres pays ont possédé leurs propres critères distinctifs de différenciation tribale, fondés sur des principes linguistiques, territoriaux, militaires ou autres. Ainsi, lorsque l’on évoque, par exemple, les méandres actuels de la «politique tribale» au Moyen-Orient, il convient de préciser que celle-ci diffère de la «politique tribale» d’autres États d’Asie du Sud-Est ou d’Afrique tropicale.
Un autre concept lié à la formation des peuples est celui d’«ethnos». Dans le monde scientifique russe, le terme fut introduit par l’anthropologue et ethnographe russe Sergueï Chirokogorov (photo), considéré comme le fondateur de l’école russe d’ethnologie.
Chirokogorov définissait l’ethnos comme «un groupe d’êtres humains parlant la même langue, reconnaissant une origine commune et possédant un ensemble de coutumes et de modes de vie, préservés et consacrés par la tradition, qui diffèrent des coutumes d’autres groupes». Il estimait que les principaux fondements de la classification des ethnos étaient «premièrement, les caractéristiques anthropologiques ou somatiques, c’est-à-dire les particularités de la constitution corporelle — squelette et parties molles — et de la couleur, ainsi que les signes reconnus inconsciemment par le groupe ethnique; deuxièmement, les caractéristiques ethnographiques, à savoir les ensembles de coutumes et de modes de vie; et enfin, troisièmement, les caractéristiques linguistiques, c’est-à-dire la langue de l’ethnos ».
Une caractérisation semblable a été proposée par Ioulian Bromley (photo), éminent représentant de l’école soviétique marxiste d’ethnologie. Selon lui, l’ethnos est «un groupe humain stable, historiquement constitué sur un territoire donné, possédant des caractéristiques relativement communes et durables de langue, de culture et de psyché, ainsi que la conscience de son unité et de sa différence par rapport aux autres formations similaires, l’ensemble de ces éléments étant fixé dans son nom propre».
Ces définitions permettent de dégager les principaux marqueurs des ethnos: «le territoire, l’histoire, la langue, la culture, les particularités de leur psyché et la conscience nationale de soi». Il faut en même temps souligner que « ni les qualités somatiques — c’est-à-dire les caractéristiques anthropologiques — ni la langue ou la religion ne constituent nécessairement des facteurs déterminants dans la définition d’un ethnos. Des ethnos différents peuvent naître d’un même substrat ethno-génétique, linguistique et culturel, mais, pour certaines raisons historiques, entretenir une hostilité permanente les uns envers les autres.
À l’inverse, un substrat ethnolinguistique très diversifié peut même donner naissance à un ethnos entièrement distinct, attiré par un élément ethnique totalement étranger au paysage culturel et historique local». Il en résulte que, malgré son apparente simplicité intuitive, l’ethnos est un phénomène extrêmement complexe.
Ioulian Bromley a également proposé de répartir les ethnos en deux catégories. Dans le premier cas, l’ethnos au sens étroit peut être défini comme «l’ensemble des personnes historiquement constituées sur un territoire donné, possédant des caractéristiques relativement communes et stables de culture et de psyché — langue comprise — ainsi que la conscience de leur unité et de leur différence par rapport à d’autres formations similaires, c’est-à-dire une conscience de soi». Pour distinguer cette variété d’ethnos des autres, Bromley a proposé le terme ethnikos. Il a également été souligné que cet ensemble de caractéristiques ethniques pouvait être préservé lorsqu’un groupe appartenant à tel ou tel peuple s’installait sur un nouveau territoire.

Bromley citait notamment l’exemple des Ukrainiens vivant au Canada, qui y avaient immigré à la fin du XIXe siècle (photo). La seconde catégorie serait illustrée par des communautés territoriales et politiques particulières se présentant comme des macro-unités autonomes. Ces organismes ethno-sociologiques possèdent, outre une composante culturelle, une unité territoriale, économique, sociale et politique.
Le porteur direct de la culture ethnique est l’ethnophore. Celui-ci détermine les lois selon lesquelles les personnes se regroupent et se divisent suivant des lignes ethniques; il est en outre l’héritier direct et le cocréateur de la culture nationale. Sa particularité tient au fait qu’il ne peut assurer seul la reproduction intergénérationnelle des caractéristiques ethniques. Autrement dit, l’ethnophore doit être entouré d’autres individus qui lui ressemblent; c’est cela qui fait d’un ethnos un ethnos. L’ethnophore est le porteur individuel d’une culture ethnique et d’une psyché nationale particulières. Il constitue en quelque sorte l’atome à partir duquel se construisent les ethnos.

Le terme grec ancien ethnos, dans son sens originel, n’englobait pas toutes les catégories de personnes vivant sur un territoire donné et partageant une langue et des traditions culturelles communes. En grec ancien, outre ethnos, il existait d’autres types de collectivités humaines, tels que demos (δῆμος), laos (Λάος) et okhlos (ὄχλος). Comment les distinguer? Le linguiste français Émile Benveniste propose les définitions suivantes :
Demos désignait à la fois une subdivision territoriale et le peuple qui l’habitait… Laos est la communauté guerrière définie par son rapport au chef, au «berger» ou au «guide». Le berger ne règne jamais sur le demos, mais uniquement sur le laos. Le demos, quant à lui, n’est qu’une communauté de personnes réunies par des conditions sociales communes, tandis que laos désigne les liens individuels entre un groupe de personnes et son chef… Ethnos englobe non seulement les êtres humains, mais aussi les animaux et les abeilles.
Okhlos, pour sa part, désignait le peuple au sens de «foule, populace ou masse». Dans les sciences modernes, les ethnos ne sont généralement pas définis en tenant compte des abeilles et de la faune; on a plutôt coutume de qualifier d’ethnos un groupe humain possédant une langue, des traditions culturelles et un passé historique communs. Dans la Septante — traduction en grec ancien des textes de l’Ancien Testament —, le mot ethne a servi à traduire le terme hébreu goyim, qui désigne les peuples autres que les Juifs.
L’ethnocentrisme
Dans le contexte des relations internationales, il importe d’examiner la notion d’ethnocentrisme. Le terme «ethnocentrisme» a été introduit dans le vocabulaire scientifique en 1906 par le sociologue américain William Sumner (photo), qui l’a décrit comme un ensemble d’attitudes de préjugé ou de méfiance envers les personnes extérieures, attitudes susceptibles d’exister même au sein d’un groupe social donné.
Sumner a formulé une conception particulièrement féconde de l’influence qu’exercent les milieux hostiles ou les agressions extérieures sur la cohésion interne d’une société. Il a également observé ce qui suit:
Les exigences de la guerre contre les étrangers assurent la paix à l’intérieur, afin que les dissensions internes n’affaiblissent pas l’endogroupe en temps de guerre. Ces exigences créent également le gouvernement et le droit internes au groupe afin de prévenir les querelles et d’imposer la discipline. Ainsi, la guerre et la paix se sont influencées et développées réciproquement: l’une au sein du groupe, l’autre dans les relations entre groupes. Plus les voisins sont proches et puissants, plus la guerre est intense, et plus l’organisation et la discipline internes de chacun le sont à leur tour. Des sentiments correspondants se développent. La loyauté envers le groupe, le sacrifice pour lui, la haine et le mépris des étrangers, la fraternité à l’intérieur et la combativité à l’extérieur croissent ensemble, comme les produits communs d’une même situation.
Ces relations et ces sentiments forment une philosophie sociale. Ils sont consacrés par leur association à la religion. Les membres de l’exogroupe sont les étrangers contre lesquels les ancêtres de l’endogroupe ont combattu. Les fantômes de ces derniers verront avec plaisir leurs descendants poursuivre la guerre et leur viendront en aide. La vertu consiste à tuer, piller et réduire en esclavage les étrangers.
Les limites de la théorie de Sumner apparaissent dans les nombreux rituels liés à la «domestication» de la culture étrangère — depuis les pratiques chamaniques d’expulsion des esprits étrangers jusqu’à la «lecture des yeux» et aux actes de cannibalisme —, car, chez de nombreux peuples, la consommation de la chair de l’ennemi était considérée comme directement liée à l’acquisition de forces spirituelles supplémentaires. Un «exogroupe» étranger peut être adapté aux besoins de l’endogroupe et être «conquis» métaphysiquement, même s’il est plus puissant et plus nombreux. Un exemple caractéristique de ce dernier cas se retrouve dans les cultes du cargo, où les Blancs sont considérés par certains peuples des îles du Pacifique comme les esprits de leurs ancêtres morts, dont ils auraient pour mission de prendre soin.
D’une manière ou d’une autre, nous observons ici une interaction entre perception ethnocentrique et stratégie, interaction qui a donné naissance au concept de culture stratégique. L’ethnocentrisme peut également être transformé en idée nationale ou comporter dès le départ des prétentions à un statut particulier. Cela caractérise notamment les sociétés ethnoreligieuses. Dans certaines conditions, l’ethnocentrisme peut évoluer en un ensemble plus vaste de marqueurs idéologiques et de convictions.
L’européocentrisme contemporain, par exemple, est un phénomène complexe fondé sur les idées des Lumières et intégrant aussi les ethnocentrismes refoulés des peuples appartenant à l’Union européenne. Ken Booth a examiné le modèle de l’ethnocentrisme au niveau de l’État, sans faire référence à un peuple déterminé. Il a relevé ce qui suit:
Lorsqu’ils réfléchissent au comportement rationnel d’autrui, les stratèges ont tendance à projeter leurs propres valeurs culturelles… Il devrait toutefois être évident que le comportement de «l’homme rationnel» ne peut être prédit que si l’observateur et l’observé partagent les mêmes valeurs, possèdent le même ensemble de priorités et disposent de facultés logiques similaires. Les perceptions ethnocentriques interfèrent avec ce processus: elles consistent à projeter sur l’autre ses propres valeurs et son propre sens des priorités. Par ce processus, l’ethnocentrisme compromet l’acte central de la stratégie, qui consiste à prévoir comment les autres verront le monde, puis comment ils penseront et agiront.
La théorie de Ken Booth est directement liée à l’école du réalisme politique dans les relations internationales. Cependant, lorsqu’on aborde l’opposition entre «nous» et «les autres», il est très difficile de parler d’une quelconque pureté absolue des groupes ethniques, d’autant que l’imbrication des idées et les échanges réciproques entre traditions culturelles durent depuis très longtemps.
«La créolisation ou l’hybridation de la culture est le résultat de processus d’interaction sociale complexes, inégaux et déséquilibrés, qui s’étendent souvent sur plusieurs siècles et ont produit nombre de sociétés de la civilisation humaine». Cela apparaît plus clairement encore dans le cas des États-nations modernes, qui ne possèdent pas de sujet unique ethniquement homogène.
D’une manière ou d’une autre, des minorités ethniques existent toujours, même lorsqu’elles utilisent dans leurs échanges quotidiens la langue de la majorité. Les Cachoubes en Pologne, les Sorabes de Lusace en Allemagne, les Samis en Finlande et les Valaques — ou Aroumains — en Macédoine illustrent la profonde hétérogénéité des États européens modernes.

Plus de quarante groupes ethniques vivent en Turquie. Dans ce dernier cas, il est généralement admis qu’il n’existe qu’une majorité turque et quelques minorités, telles que les Kurdes, les Arméniens, les Grecs et les Circassiens — appellation générique regroupant plusieurs nationalités du Caucase du Nord. Pourtant, même parmi les Turcs, on peut distinguer, par exemple, les Anatoliens. D’une manière générale, le peuple turc lui-même s’est formé au cours d’un processus d’ethnogenèse mêlant des tribus asiatiques, caucasiennes, balkaniques et slaves.
Au XXe siècle, les relations internationales ont été dominées par une approche occidentale fondée sur une conception moderniste des États-nations, dans laquelle les nuances ethniques n’étaient généralement pas prises en compte. Cela a entraîné une confusion des concepts et l’adoption de décisions politiquement erronées.
Le politologue américain Walker Connor s’est manifestement trompé en estimant que le terme ethnos était l’équivalent grec du mot «nation» et que l’expression «ethnonationalisme» était tautologique. L’ethnos est une communauté naturelle, tandis que la nation est une communauté sociopolitique. «Ce phénomène constitue un exemple supplémentaire des innombrables erreurs de compréhension auxquelles conduit l’errance de la pensée scientifique occidentale dans le labyrinthe des termes et des définitions».
Parallèlement, les études ethniques et les théories de la nation et du nationalisme présentent souvent des points de départ semblables: il s’agit d’une communauté de groupe dotée de liens systématiques fondés sur la langue, la solidarité, la mythologie et, souvent, sur des perceptions communes des menaces extérieures et/ou des ennemis.
La théorie constructiviste représente également un modèle spéculatif applicable aussi bien aux ethnos qu’aux nations. Selon cette théorie, l’ethnos est une construction créée sous l’influence intellectuelle de certaines formations, telles que les élites culturelles ou dirigeantes. Dans ce cas, les traditions «ethniques» peuvent soit être artificiellement créées et imposées par la manipulation, soit faire l’objet de tentatives de «recréation» à partir de matériaux historiques.
Fredrik Barth (photo), par exemple, conceptualise et définit l’ethnicité, dans le cadre du constructivisme, comme la catégorie la plus large de l’identité sociale: il s’agit d’un phénomène situationnel créé par une différenciation symbolique qui souligne le caractère conventionnel des frontières entre catégories ethniques. Dans cette perspective, l’ethnos naît lorsqu’un groupe humain se définit par rapport à d’autres communautés. À partir de cette auto-identification, le groupe maintient un marquage approprié des frontières culturelles. Lorsque ces questions se politisent, on peut parler d’un passage de l’ethnoconstructivisme au nationalisme. Les nationalismes croate, kosovar et ukrainien constituent des exemples classiques de ce type de constructivisme.
À l’instar du constructivisme, les théories du primordialisme et de l’instrumentalisme peuvent être appliquées non seulement à l’analyse d’un ethnos, mais aussi à la description d’une nation. Rogers Brubaker, par exemple, propose une vision plus large de l’interrelation entre ethnos et nation. Selon lui:
L’ethnicité, la race et la nation devraient être conceptualisées non comme des substances, des choses, des entités, des organismes ou des individus collectifs, ainsi que nous y incite l’image de «groupes» distincts, concrets, tangibles, délimités et durables, mais en termes relationnels, processuels, dynamiques, événementiels et désagrégés.
Cela signifie qu’il faut penser l’ethnicité, la race et la nation non en termes de groupes ou d’entités substantiels, mais en termes de catégories pratiques, d’idiomes culturels, de schémas cognitifs, de cadres discursifs, de routines organisationnelles, de formes institutionnelles, de projets politiques et d’événements contingents.
Paradoxes terminologiques
Il est intéressant de noter que les notions de «peuple» et de «nation» se sont développées parallèlement et ont souvent été confondues. Les termes «nationalité» et «national» ont connu le même sort. Il est bien connu que l’expression «intérêts nationaux» renvoie principalement à l’État, tandis que les catégories de «nationalité» sont souvent utilisées pour désigner les peuples. Mais si plusieurs peuples vivent au sein d’un même État, à qui appartiennent alors les intérêts «nationaux»?
Si nous adoptons une approche historique, nous constatons par exemple que la loi de paix territoriale de l’empereur Frédéric III, datant de 1486, employait l’expression Sacrum Imperium Romanum Nationis Germanicae (Heiliges Römisches Reich deutscher Nation). En 1512, dans une adresse au Reichstag, Maximilien Ier employa officiellement pour la première fois l’expression «Saint-Empire romain germanique de la nation allemande» (Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation). Il semble donc que le concept de nationalité ait eu pour précurseurs les Allemands. Selon Gérard Noiriel, le substantif «nationalité» est entré dans l’usage en France bien après le substantif «nation», issu de la même racine. La «naissance» de ce terme en français est liée à la traduction de l’ouvrage Deutsches Volksthum, publié en 1815 par Friedrich Jahn (gravure, ci-contre), l’un des fondateurs de l’ethnographie allemande.
Cependant, Volksthum (orthographe de l'époque, ndt) est un terme artificiel forgé par Jahn lui-même. Il faut en outre bien comprendre qu’en allemand, le terme Volk signifie «peuple», et non «nation». Par Volksthum, Jahn entendait une force qui rassemble les individus au sein d’un groupe et en fait un tout.
Noiriel attire également l’attention sur la polysémie du terme «nationalité» en français, qui reçoit des charges sémantiques différentes selon les contextes. Il est intéressant de constater que le terme «nationalisme» a été attesté en français avant celui de «nationalité», en 1798, lorsque l’abbé Barruel l’employa pour critiquer le jacobinisme: «Le nationalisme chasse l’amour du prochain… Il permet de regarder les étrangers de haut, de les tromper et de leur nuire».
En France, le terme «nation» était par ailleurs directement associé à l’État, à l’État-nation. À la fin du XVIIIe siècle, la France postrévolutionnaire devait édifier une nouvelle société civile sur les ruines des ordres et des différentes ethnies régionales, et empêcher une fragmentation accrue. Le moteur central des processus d’unification résidait dans l’opposition de la France aux autres pays et peuples, y compris à ceux avec lesquels elle partageait des racines historiques communes.
Au XIXe siècle, le nationalisme fut érigé en étendard par de nombreux États européens, monarchies comme républiques. Il constitua bien entendu aussi un modèle et un puissant catalyseur pour les peuples aspirant à l’indépendance, comme dans les Balkans face à la domination ottomane.
Pour ce qui est des conceptions philosophiques et métaphysiques, le philosophe allemand Johann Herder, considéré comme l’un des penseurs fondateurs des Contre-Lumières, soutenait que les peuples étaient les pensées de Dieu. Contrairement à ses compatriotes qui suivaient une tendance commune affirmant explicitement la supériorité de la race européenne sur les autres, Herder s’inscrivait pour sa part dans la tradition humaniste de son époque, fondée sur le développement historique. Il s’opposait ouvertement aux rationalistes — d’où sa polémique avec Kant et son rejet des idées de Fichte — et critiquait toutes les conceptions de la «supériorité nationale» et de la domination de certains peuples sur d’autres. Selon ses propres mots: «La race indique une différence d’origine; or, dans ce cas, celle-ci n’existe pas, ou bien elle englobe, dans chacun de ces pays et sous chacune de ces couleurs de peau, les races les plus diverses. Car toute nation est un peuple possédant sa propre forme nationale et sa propre langue… ».
Herder développe encore cette idée dans le huitième livre de sa vaste étude, Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité, où il observe: «Leur manière de se représenter les choses est si profondément gravée dans chaque nation parce qu’elle leur est adaptée, conforme à leur terre et à leur ciel, née de leur mode de vie et transmise de père en fils. Ils croient comprendre avec la plus grande clarté ce qui paraît le plus étonnant à un étranger; celui-ci rit de ce qu’ils prennent le plus au sérieux. »
Herder soulignait également: «Ainsi, les nations se transforment selon le temps, le lieu et leur caractère intérieur: chacune porte en elle-même la mesure de sa propre perfection, tout à fait indépendamment de toute comparaison avec celle des autres». Friedrich Nietzsche, pour sa part, disait qu’un peuple est «quelque chose qui se comprend soi-même».
* * *

Leonid Savine est membre de la Société des sciences militaires auprès du ministère de la Défense de la Fédération de Russie et membre du comité directeur du Forum international d’Islamabad sur la lutte contre le terrorisme. Il est l’auteur de nombreux livres, publications scientifiques et études spécialisées consacrés aux relations internationales, à la philosophie politique, à la géopolitique et aux conflits internationaux.
12:34 Publié dans Définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : peuple, nation, groupe ethnique, définition |
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Souverainisation et institutions communes

Souverainisation et institutions communes
Danielius Edvardas Karkozas
Le sommet 2026 des BRICS, réunissant la majorité mondiale dans la capitale indienne, s’est achevé. Fait surprenant, les évolutions les plus importantes et les plus lourdes de conséquences se sont produites cette fois-ci bien avant même le début du sommet. Le sommet lui-même a débouché sur un constat simple: une part croissante des participants commence à ressentir toujours plus fortement les turbulences et les coûts qui les accompagnent, induits par leur attachement à la multipolarité et à la transformation de l’ordre économique et politique mondial. Il est néanmoins réjouissant que la pression attendue de l’Occident n’ait pas ébranlé leur détermination. Lentement, péniblement, mais résolument, ils continuent d’avancer vers un système de relations internationales radicalement nouveau, équitable et plus inclusif. Mais qu’a-t-on réellement accompli cette année, et que devons-nous finalement obtenir à l’avenir?
Principaux résultats de l’année
Sans l’ombre d’un doute et de manière incontestable, la principale réussite actuelle de la majorité mondiale, de ses amis et de ses alliés réside dans l’éviction méthodique et résolue de la domination économique et militaire occidentale du détroit d’Ormuz et du détroit de Bab-el-Mandeb. La guerre du printemps, déclenchée par Israël et les États-Unis, a constitué, depuis le lancement par la Russie de son opération militaire spéciale en Ukraine en 2022, l’épreuve morale et physique la plus lourde et la plus manifeste pour les participants des BRICS+ comme pour ceux de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai). Une conséquence moins évidente de la guerre toujours en cours autour de ces deux artères vitales du commerce maritime a été de prouver l’attachement indéfectible des principaux pays du Moyen-Orient à une politique de coexistence pacifique dans la région. Le point le plus déterminant est que ces pays ont refusé de participer à la guerre contre l’Iran, alors même que celui-ci avait frappé des cibles militaires américaines et occidentales sur leur territoire. Bien plus encore: un mois avant le sommet des BRICS, le pacte de La Mecque a été établi et signé sous l’égide de l’Arabie saoudite, formant avec la Turquie et le Pakistan une alliance militaire destinée à assurer une défense collective sur le modèle de l’article 5 de l’OTAN. Le point essentiel à souligner ici est que l’Iran a lui aussi été invité à adhérer à ce pacte.

Il est évident que l’écrasante majorité de nos amis du Moyen-Orient possède à la fois le désir et une détermination croissante à devenir véritablement indépendante et à assumer la responsabilité de son propre avenir. Il ne faut toutefois pas oublier que les États qui sont parties au pacte de La Mecque restent, tant dans le domaine civil que militaire, dépendants de manière inacceptable des technologies occidentales.
À l’heure actuelle, leurs infrastructures numériques sont également loin d’être «BRICS»; un changement immédiat de mentalité et de système revêt donc une importance vitale. Les domaines numérique, économique, culturel, humanitaire et militaire — autrement dit leur souverainisation et leur affranchissement des outils, plateformes, conceptions de la vie et discours occidentaux sur le développement humain et étatique, certes pratiques, mais stratégiquement destructeurs — détermineront si un monde multipolaire prendra véritablement corps ou s’il restera au stade des simples déclarations.
Nous avons déjà vu au Venezuela où mènent l’ajournement et l’absence de telles décisions: un pays souverain, riche de ses ressources naturelles et, par conséquent, humaines, a été perdu sans même livrer une seule bataille et est passé entièrement sous le contrôle du principal hégémon occidental.

Une autre évolution importante et décisive tient aux accords conclus en vue de l’achat, par des compagnies aériennes indiennes, du tout dernier avion régional russe, l’Il-114-300: les commandes portent au total sur une centaine d’appareils. Plus important encore, il ne s’agit pas d’un simple achat, mais de l’expression d’une hausse extrêmement significative de la confiance placée dans la Russie et de la réputation de celle-ci en tant que pays capable de concevoir, de fabriquer et de livrer des produits de haute technologie, même sous la forte pression de l’Occident.
L’Inde et l’Iran envisagent en outre d’accroître leurs commandes d’autres nouveaux avions de ligne russes, tels que le SJ-100 (photo) et le MC-21. Si le processus est correctement conduit, il pourrait s’agir de la plus importante commande étrangère d’avions civils de fabrication nationale de toute l’histoire de l’aviation russe et soviétique. Mais l’essentiel réside dans la confiance croissante et dans le prestige considérablement renforcé de la Russie en tant que chef de file de la majorité mondiale. C’est toujours là le point crucial dans tout ce que nous faisons, et il est désormais temps que nous l’admettions tous.
Les prochaines étapes vers l’avenir
Comme l’a proposé Narendra Modi, il convient de cybernétiser — de numériser — l’ensemble des initiatives, des décisions et des étapes de mise en œuvre. Il s’agit d’une excellente mesure, quelque peu tardive, mais absolument indispensable. Elle vise à réduire radicalement le nombre d’actes de sabotage interne perpétrés par des agents pro-occidentaux au sein des bureaucraties des États membres des BRICS. On pourrait soutenir que cette décision aurait pu être prise il y a environ sept ans, mais, dans la pratique, cela était presque impossible en raison du manque de détermination et des priorités différentes qui étaient alors celles du Sud global et de la Russie.
La cybernétisation des décisions et des décrets relatifs à la mise en œuvre de projets et d’initiatives spécifiques doit également être indissociablement liée à la création progressive, mais rapide et compétente, d’institutions destinées à assurer le fonctionnement, le développement et la protection harmonieux et dynamiques des États membres. Des organismes de régulation doivent également impérativement être créés.
Puisqu’il est question d’une institutionnalisation conçue pour faciliter un passage concret à la souveraineté, tant pour l’union que pour chacun de ses membres, voici les principaux domaines sur lesquels il convient de se concentrer:
Domaine financier: des compagnies d’assurance nationales et, surtout, des systèmes de paiement et de compensation. Des instruments tels que Mir, le SBP (Système de paiements rapides) et UnionPay doivent devenir les principaux moyens utilisés dans tous les pays des BRICS, des BRICS+ et de l’OCS.

Domaine numérique: il s’agit peut-être du secteur le plus sensible, car la plupart des pays du monde — et, dans une certaine mesure, les BRICS eux-mêmes — dépendent actuellement beaucoup plus des outils occidentaux que des outils et plateformes « BRICS » dans des domaines comme l’économie, le secteur civil et la cybersécurité. Dans ce domaine, le comportement des géants technologiques occidentaux est, comme on pouvait s’y attendre, agressif: ils recourent dans une large mesure à une stratégie de prix cassés et financent littéralement de leur propre poche des coopérations à long terme, car, à leurs yeux, la fin justifie les moyens. Nous devons toujours garder cette approche à l’esprit.
Transports: une organisation comparable ou identique à l’OACI occidentale doit être créée dans les plus brefs délais. Son objectif devra être d’élaborer et de fixer ses propres normes pour la certification et l’exploitation de tous les types d’aéronefs. La situation actuelle est absolument inacceptable, puisque les règles et les normes dans ce domaine sont dictées par l’Occident. De telles organisations et normes doivent bien entendu être créées et développées non seulement dans l’aviation, mais aussi, par exemple, dans les transports terrestres.
Domaine humanitaire: nous devons commencer à nous parler entre nous, ainsi qu’au reste du monde, dans le langage des images. Nous devons montrer et mettre en avant notre rêve commun, assurer la continuité des idées et développer des mécanismes de défense psychologique. La garantie de la sécurité mentale deviendra le facteur le plus déterminant de la réussite dans tous les autres domaines de coopération mutuelle. Ne parler que le langage des chiffres, des statistiques et des déclarations revient à adopter un mode d’existence passif, réactif et, en définitive, mortel. Nous n’en avons pas encore pris toute la mesure.
Domaines militaire et paramilitaire: ils constituent le fondement de la sécurité physique, de la résilience et d’un développement durable garanti. Il faut des forces armées communes pour assurer la défense des États membres et des sociétés militaires privées pour garantir la sécurité et la protection des investissements. Les exemples de la République centrafricaine et du Niger sont à cet égard presque parfaits: la Russie aide ses alliés à dissuader l’agression occidentale tout en garantissant la sécurité des projets d’investissement dans le pays contre les attaques hybrides. Il s’agit d’un bénéfice mutuel et d’un parfait alignement des intérêts des deux parties.
Pour poursuivre le développement, le plus important est de reconnaître une réalité qu’il n’est désormais plus possible d’ignorer: un nombre croissant d’acteurs de la majorité mondiale expriment ouvertement et courageusement leur volonté d’investir dans l’édification de la multipolarité. Ils se préparent véritablement et consciemment à accepter des privations temporaires dans la lutte pour la liberté, le développement et une plus grande justice — et, de fait, ils les acceptent déjà.
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jeudi, 08 octobre 2026
Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie

Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie
par Paolo Deganutti
Source: https://www.cese-m.eu/2026/10/il-governo-magyar-e-leuropa...
Le terminal hongrois du port de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest financée par la Chine sont remis en question.
L’Union européenne a salué la victoire de Péter Magyar comme le retour de la Hongrie dans le giron de la démocratie libérale. Mais l’examen des premières mesures prises par le nouveau gouvernement en matière d’infrastructures fait apparaître un tableau moins rassurant. Le gouvernement qui a le plus les faveurs de l’Union remet en question, l’un après l’autre, les deux projets qui faisaient de la Hongrie un nœud de liaison entre l’Europe centrale, la Méditerranée et les routes eurasiatiques. Le terminal situé dans le port franc de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest sont les deux facettes d’un même choix.
Le 22 septembre, le ministère des Transports et des Investissements, dirigé par Dávid Vitézy, a confirmé avoir lancé un examen de la «solidité financière, technique et commerciale» du terminal Adria Port, dans la zone de l’ancienne raffinerie Aquila. Le projet remonte à 2018, lorsque le gouvernement Orbán avait préféré le port de Trieste à celui de Koper afin d’offrir au pays son propre débouché maritime. En 2019, l’entreprise publique Adria Port Zrt a acquis pour 31 millions d’euros les 32 hectares situés derrière le quai, avec une concession domaniale courant jusqu’en 2074. Le projet définitif prévoit environ 650 mètres de quai, un raccordement ferroviaire à Aquilinia ainsi qu’une plateforme logistique destinée aux matériels roulants, aux marchandises diverses et aux cargaisons de projet.
Officiellement, rien n’a été suspendu, et Budapest assure que la coopération avec Rome se poursuit. Mais l’asymétrie est manifeste. Du côté de l’Autorité portuaire de Trieste, les travaux maritimes sont à un stade avancé: elle a affecté 45 millions d’euros du Fonds complémentaire au PNRR à la construction du premier quai de 245 mètres et aux opérations de dragage.
Dix millions supplémentaires ont été alloués à l’approfondissement du chenal, et une deuxième phase d’un montant de 83 millions d’euros est à l’étude. Du côté hongrois, pas une seule pierre n’a été posée sur les terre-pleins. L’appel d’offres pour la conception du terminal est resté gelé en raison des élections, et l’engagement d’environ 200 millions d’euros pour la dépollution du site et le terminal ferroviaire n’a pas été pris. Il existe donc un risque concret que le port de Trieste se retrouve avec un quai financé par des fonds publics et une arrière-zone vide.
Adria Port, l’entreprise publique hongroise chargée de construire et de gérer le terminal de Trieste, a clôturé chaque exercice depuis 2019 par une perte, et l’étude de faisabilité de PwC n’a été commandée qu’après l’acquisition du site. Lorsqu’elle a finalement été remise à la presse, 167 de ses 192 pages étaient occultées. Mais corriger un projet mal conçu est une chose; se servir de ses défauts pour remettre en question son orientation stratégique en est une autre: celle d’un accès direct de l’Europe centrale à la Méditerranée orientale, au canal de Suez et aux routes menant au Golfe et à l’Asie.

Le second dossier montre qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question de comptabilité. Longue d’environ 350 kilomètres, la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest constitue le dernier tronçon du corridor terrestre et maritime qui, depuis le port du Pirée exploité par Cosco, achemine les marchandises de la Méditerranée vers le cœur de l’Europe. Le tronçon hongrois a coûté environ mille milliards de forints, financés en grande partie par un prêt de la China Exim Bank, et il est ouvert au trafic de marchandises depuis février 2026.
Mais le service voyageurs, annoncé à plusieurs reprises, n’a jamais été mis en service, et l’une des premières mesures du nouveau gouvernement a été d’annoncer le réexamen de l’ensemble du projet. Devant le Parlement, Vitézy l’a qualifié d’investissement «truffé d’erreurs à tous les niveaux». Là encore, les arguments relatifs à la transparence sont légitimes. Ils frappent toutefois précisément la principale infrastructure chinoise de liaison dans les Balkans, qui est utile non seulement à Pékin, mais aussi à la Serbie, à la Hongrie et aux exportateurs européens.
Lorsque l’on rapproche les deux affaires, la logique d’ensemble apparaît cohérente. Avec toutes ses limites, le gouvernement Orbán avait élaboré une politique fondée sur la multiplicité des corridors: vers le sud, en direction du Pirée via la Serbie; vers l’ouest, en direction de Trieste via la Slovénie; et, dans les deux cas, vers les nouvelles routes de la soie. La Hongrie devenait ainsi une plateforme de redistribution entre l’Europe et l’Eurasie. Le nouveau gouvernement semble vouloir refermer ces deux portes et replacer le pays dans une seule sphère d’attraction: celle du système industriel allemand et des ports du Nord, Hambourg et Rotterdam, conformément à la doctrine européenne de réduction des risques à l’égard de la Chine.
C’est ici que le paradoxe apparaît. L’Union européenne se présente comme la championne de la libre circulation des marchandises, mais elle accueille favorablement un gouvernement qui remet précisément en cause les infrastructures permettant de multiplier les voies d’accès au marché européen. Les risques de blocage sont dénoncés avec zèle lorsqu’ils concernent la Chine, mais ignorés lorsqu’ils résultent de décisions politiques prises par des gouvernements occidentaux. Une ligne ferroviaire construite avec des capitaux chinois devient un problème de sécurité; un corridor interrompu sur décision de Budapest devient un exemple de bonne administration. Il en résulte une Europe qui, au nom de la réduction de ses dépendances, réduit non seulement ses sources d’énergie, mais également ses connexions. Elle risque ainsi de transformer la réduction des risques en auto-isolement au moment même où le centre de gravité des échanges mondiaux se déplace vers l’Asie, le Golfe et l’océan Indien.

Pour Trieste, l’enjeu est considérable. Le port franc international n’a de sens que s’il demeure une porte ouverte: vers l’Europe centrale, mais aussi vers la Méditerranée orientale et les routes passant par Suez. Un terminal hongrois conçu pour les exportateurs du bassin danubien et relié au réseau ferroviaire de l’Europe centrale constituait l’un des éléments de cette fonction. Le réduire à un quai dépourvu de trafic reviendrait à gaspiller des fonds publics et à affaiblir le rôle du port en tant que trait d’union entre les continents.
Rome devrait demander à Budapest un calendrier précis et une réponse claire, sans permettre que l’examen technique se transforme en report indéfini. Quant à Bruxelles, elle devrait s’interroger sur une contradiction qu’elle ne pourra ignorer longtemps: on ne peut proclamer la libre circulation des marchandises tout en applaudissant ceux qui ferment les corridors qui la rendent possible.
20:28 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, hongrie, serbie, italie, trieste, europe, affaires européennes, connectivité |
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Mort, destin et forme de l’histoire chez Georg Simmel

Mort, destin et forme de l’histoire chez Georg Simmel
Giovanni Balducci
Source: https://geopoliticaesistemi.com/morte-destino-e-forma-del...
Il est des livres qui naissent au sein d’une discipline et finissent par parler bien au-delà de ses frontières. Mort et destin de Georg Simmel, publié par les éditions Aragno et dont j’ai assuré la direction avec Mauro Cascio, appartient à cette catégorie. Le volume réunit Métaphysique de la mort, datant de 1910, et Le problème du destin, datant de 1913, deux textes que nous avons voulu rapprocher parce que, lus ensemble, ils mettent particulièrement en évidence l’un des noyaux les plus profonds de la réflexion simmelienne: le rapport entre finitude, forme, liberté et nécessité.
Ce qui est surtout intéressant dans ces pages, c’est la manière dont Simmel soustrait la mort à son interprétation la plus immédiate. La mort n’est pas seulement ce qui survient à la fin de la vie, mais quelque chose qui accompagne la vie de l’intérieur et en détermine le profil. Nous vivons et choisissons parce que notre temps n’est pas infini; nous attribuons de la valeur aux rencontres, aux décisions et aux renoncements précisément parce qu’il ne nous est pas donné de disposer d’un nombre illimité de possibilités. La finitude n’est donc pas seulement une privation: elle est aussi ce qui confère une forme à l’existence.
Cette intuition prend une signification encore plus forte lorsqu’on la confronte au rapport que la modernité entretient avec la mort. Pendant une grande partie de l’histoire humaine, la mort a été entourée de symboles, de rites et de pratiques philosophiques et religieuses qui cherchaient à l’intégrer dans une vision plus vaste de l’existence. Les rites à mystères, le memento mori, la méditation monastique, les représentations médiévales, les textes initiatiques et la spéculation philosophique jusqu’au XXe siècle témoignent d’une familiarité avec la finitude qui paraît aujourd’hui bien plus atténuée.
Dans le Phédon, Platon lie la philosophie à la préparation à la mort; Martin Heidegger fera de la finitude l’une des dimensions décisives de l’existence; Emil Cioran, avec une sensibilité qui lui est entièrement propre, reviendra sans cesse sur la naissance, le temps et la mortalité, montrant à quel point la pensée de la mort peut devenir une forme radicale d’interrogation sur soi-même et sur le monde.
Simmel est souvent principalement considéré comme le sociologue de la modernité, de la métropole, de l’argent et des formes de socialisation. Mais à côté de ce Simmel existe le philosophe de la vie, de la limite et de la forme, et c’est peut-être précisément dans cette partie de son œuvre que certaines de ses intuitions acquièrent aujourd’hui une force nouvelle.
Le second essai, consacré au destin, complète cette réflexion. Simmel rejette une conception simplement fataliste. Tout ce qui arrive à un individu ne constitue pas, par ce seul fait, son destin. Un événement devient destin lorsqu’il entre dans la trame d’ensemble de la vie, lorsqu’il est assumé au sein d’une continuité biographique et acquiert une signification qu’il ne possédait pas auparavant. Le destin naît donc de la rencontre entre ce qui nous arrive et la manière dont cet événement est incorporé à la forme de notre existence.
C’est ici que la pensée simmelienne s’ouvre à une dimension susceptible d’intéresser également ceux qui se penchent sur l’histoire et la politique. Les individus, tout comme les communautés politiques, ne choisissent pas toutes les conditions dans lesquelles ils se trouvent. La géographie, la mémoire, les ressources, la démographie, les pressions extérieures, les héritages historiques et les contraintes économiques constituent des données réelles, mais ne produisent pas automatiquement une seule et unique possibilité. La géographie oriente, mais ne décide pas; l’histoire pèse, mais ne prescrit pas entièrement l’avenir. Entre le conditionnement et la nécessité absolue subsiste toujours l’espace de la décision.
C’est précisément cet espace qui rend le thème du destin si intéressant, y compris hors du champ strictement philosophique.
En géopolitique, on court souvent le risque de transformer les contraintes en automatismes, comme si la situation géographique d’un État ou son histoire rendaient inévitable une conduite déterminée. La réflexion de Simmel invite au contraire à distinguer ce qui conditionne de ce qui détermine. Le destin ne se confond pas avec une cage, mais avec la forme qu’une vie revêt dans la relation entre les événements extérieurs et la liberté intérieure.
Cette distinction vaut également, par analogie, sur le plan historique. Les États et les ordres politiques se définissent par des limites. Une frontière n’est pas seulement une ligne de séparation; elle est aussi ce qui délimite, organise et rend un espace reconnaissable. Il en va de même des puissances, qui découvrent leur propre mesure lorsqu’elles rencontrent une résistance, un concurrent, une pénurie ou un obstacle qu’elles ne peuvent tout simplement pas franchir. C’est souvent la limite qui rend visible la forme réelle d’un ordre politique.
Dans la philosophie de Simmel, la mort montre que la forme naît de la limite; la géopolitique montre que toute puissance vit dans un horizon de limites, de rapports de force et de possibilités finies. Aucun acteur historique n’agit dans un espace illimité, de même qu’aucune vie ne se déploie dans un temps infini. La finitude appartient aussi bien à l’existence individuelle que, sous des formes différentes, à l’histoire des communautés et des empires.
Les dates des deux essais rendent cette lecture plus suggestive encore. Métaphysique de la mort date de 1910 et Le problème du destin de 1913. Très peu de temps après, l’Europe entrerait dans la Première Guerre mondiale, cette rupture qui allait bouleverser les équilibres politiques, les empires et les représentations du monde. Il n’aurait aucun sens de transformer ces textes en une prophétie de 1914, mais il est difficile d’ignorer leur proximité avec cette césure historique. Simmel réfléchit à la limite et au destin précisément au cours des années où l’Europe s’approche, sans encore le savoir, de la dissolution de tout un ordre.
La Grande Guerre allait montrer de manière dramatique qu’aucun équilibre n’est éternel et que même les configurations considérées comme les plus solides peuvent entrer soudainement en crise. Elle allait également transformer le rapport entre technique, politique et mort, en introduisant une dimension industrielle du conflit appelée à marquer tout le XXe siècle. Dans cette perspective, les deux essais acquièrent rétrospectivement une résonance supplémentaire: ils parlent de la finitude individuelle, mais finissent aussi par interroger la fragilité des formes historiques.
20:05 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, georg simmel |
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