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samedi, 10 octobre 2026

Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens

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Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens

La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.

par Giorgio Livas

Source: https://www.cese-m.eu/2026/09/russia-germania-oltre-la-cr...

La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.

Pourtant, derrière la dureté des déclarations publiques, le dialogue n’a pas entièrement disparu : les ambassades restent opérationnelles et Berlin n’exclut pas, à terme, un retour à des relations constructives avec Moscou. Il n’y a là aucune contradiction. Être adversaires ne signifie pas cesser de se parler, surtout dans une relation marquée par une longue histoire d’équilibre et de conflit entre l’Allemagne, l’Europe et la Russie.

Avant l’unification de 1871, l’Allemagne était une mosaïque d’États. La Prusse fut le principal moteur de l’unification, mais, même après la naissance de l’Empire, de profondes différences subsistèrent entre ses diverses composantes territoriales et politiques.

Dans cette histoire, on peut discerner une tension récurrente : d’un côté, l’orientation occidentale, principalement liée à la France et aux puissances maritimes ; de l’autre, une tradition centre-orientale dans laquelle la Prusse a longtemps accordé à la Russie une importance particulière.

Il ne s’agit pas d’une division géographique rigide, et il n’existe pas de ligne continue reliant toutes les phases de l’histoire allemande. Mais cette grille de lecture peut être utile.

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La Prusse et la Russie combattirent ensemble contre Napoléon, et l’armée prussienne de Blücher joua un rôle décisif à Waterloo. Quelques décennies plus tard, ce fut Bismarck qui transforma la relation avec Saint-Pétersbourg en un élément structurel de la politique étrangère allemande.

Le chancelier savait que l’Allemagne ne pouvait se permettre de combattre simultanément la France et la Russie. D’où le système complexe d’alliances mis en place après l’unification et, en 1887, le traité de réassurance conclu avec l’Empire russe. Il n’existait aucune communauté idéologique, mais une convergence d’intérêts. Berlin voulait éviter l’encerclement et maintenir un équilibre continental favorable.

Cette distinction reviendra à plusieurs reprises dans l’histoire européenne: coopérer avec la Russie ne signifie pas nécessairement partager son système politique.

La Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique changèrent tout, mais elles n’éliminèrent pas la possibilité de relations pragmatiques entre l’Allemagne et la Russie.

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Sous la République de Weimar, certains milieux militaires, nationaux-conservateurs et nationaux-bolcheviques voyaient dans l’Union soviétique un interlocuteur potentiel. Dans les années 1920, la Reichswehr et l’Armée rouge développèrent même certaines formes de coopération militaire secrète.

Cela permet également d’interpréter avec davantage de précision le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939. Celui-ci ne fut pas le produit d’une prétendue affinité idéologique entre le nazisme et le stalinisme. L’accord résultait avant tout d’une convergence temporaire d’intérêts: non-agression, calcul stratégique et partage de l’Europe orientale en sphères d’influence par l’intermédiaire des protocoles secrets.

L’idéologie ne suffit pas à expliquer pourquoi Berlin et Moscou décidèrent de s’entendre en 1939.

L’année 1945 provoqua une rupture encore plus profonde. L’Allemagne de l’Ouest entra dans le système américain et dans l’OTAN, tout en construisant avec la France le noyau politique de l’intégration européenne. L’Allemagne de l’Est fut, quant à elle, intégrée au système soviétique.

La République fédérale trouva ainsi une formule particulière: limiter sa puissance nationale par l’intégration européenne, sans renoncer à son poids économique et politique.

La réunification de 1990 rouvrit inévitablement la question de la puissance allemande. Plusieurs capitales européennes redoutaient une Allemagne redevenue trop forte. Margaret Thatcher et François Mitterrand envisagèrent la réunification avec inquiétude, tandis qu’Helmut Kohl et George H. W. Bush œuvrèrent pour ancrer définitivement l’Allemagne dans le camp occidental.

La création de l’euro peut, elle aussi, être interprétée, du moins en partie, dans le cadre de ce processus. Il serait toutefois simpliste d’affirmer que la monnaie unique a été créée uniquement pour «contenir» l’Allemagne. Elle fut le résultat de multiples facteurs, mais elle contribua assurément à inscrire la puissance économique allemande dans un projet européen plus vaste.

L’Allemagne réussit à transformer cette contrainte en source de puissance. Le passage du mark à l’euro n’effaça pas son poids économique. Berlin apprit plutôt à l’exercer au sein des institutions européennes.

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Parallèlement se développait l’autre pilier de la politique allemande: l’Ostpolitik. À partir de la fin des années 1960, Bonn chercha à réduire les tensions avec l’Est par le dialogue et les échanges économiques. Après la fin de la guerre froide, cette approche fut étendue à la Russie. L’énergie russe, l’industrie allemande et le commerce international formèrent un modèle qui semblait offrir à Berlin croissance économique et stabilité stratégique.

Ce système commença à se fissurer en 2014, puis s’effondra avec l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. L’Allemagne a progressivement renoncé à sa dépendance au gaz russe. Le sabotage des gazoducs Nord Stream, en septembre 2022, a constitué le symbole le plus manifeste de cette rupture. Les enquêtes allemandes ont ensuite conduit à l’inculpation de ressortissants ukrainiens accusés d’avoir joué un rôle dans l’opération, mais la question des responsabilités politiques reste controversée.

Avec la Chine également, l’ancien modèle est devenu plus difficile à maintenir. Pékin reste un partenaire économique, mais constitue en même temps un concurrent industriel et stratégique.

La guerre a donc ébranlé deux piliers de la stratégie allemande antérieure: l’énergie russe et la conviction qu’une forte interdépendance économique — y compris avec la Chine — pouvait réduire les risques politiques.

La réponse est le réarmement.

Il ne s’agit plus d’un projet abstrait. Les dépenses militaires européennes ont rapidement augmenté, et l’Allemagne figure parmi les pays qui accélèrent le plus fortement. Friedrich Merz a annoncé l’objectif de porter les dépenses de défense à 3,5% du PIB d’ici à 2029.

L’élément le plus intéressant n’est pas seulement quantitatif. Berlin débat du rôle que doit jouer une Allemagne de nouveau capable d’exercer une puissance militaire considérable.

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C’est ici qu’intervient Karl Kaiser (photo), figure historique de l’euro-atlantisme allemand qui a dirigé pendant une trentaine d’années la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP).

Kaiser affirme que l’Allemagne deviendra «pour la troisième fois de son histoire la puissance militaire dominante en Europe occidentale». Mais c’est précisément pour cette raison qu’il pose trois conditions. La nouvelle puissance allemande "ne doit jamais tomber entre les mains de l’AfD". La direction exercée par Berlin doit être «intégrée aux structures européennes». Enfin, malgré la nécessité d’une plus grande autonomie européenne, le «grand projet de l’Occident» et la solidarité des démocraties doivent demeurer les références fondamentales de la politique allemande.

La formule la plus significative est peut-être celle concernant le «dangereux déni de la réalité de la puissance», qui, selon Kaiser, serait en recul en Allemagne.

La question n’est donc plus de savoir si l’Allemagne doit redevenir une puissance militaire. Le débat porte principalement sur la manière d’utiliser cette puissance et sur le système d’alliances dans lequel elle doit s’inscrire.

C’est précisément sur ce point que les analyses venues de Russie deviennent intéressantes.

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Ivan Timofeïev (photo), directeur général du Conseil russe des affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), invite à ne pas décrire la situation actuelle comme une guerre mondiale déjà en cours. Il parle plutôt d’«une série de crises et de conflits d’intensité variable», tout en avertissant qu’un affrontement entre deux grandes puissances, même accidentel, pourrait avoir des conséquences mondiales.

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Dmitri Trenin (photo), président du RIAC et ancien directeur du Centre Carnegie de Moscou, insiste sur la nécessité, pour Moscou, de maintenir une politique étrangère capable d’exploiter les divisions entre les États-Unis et l’Europe, en soutenant ses partenaires et ses alliés, tout en «préservant sa liberté d’action».

C’est la logique d’une politique «multivectorielle»: la Russie ne veut pas être simplement la composante subordonnée d’un bloc dirigé par Pékin ou par quelque autre puissance.

Trenin va jusqu’à affirmer qu’en cas d’escalade entre Washington et la Chine, Moscou devrait soutenir Pékin sur les plans politique et économique, mais «n’a aucune raison de participer directement au conflit».

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Timofeï Bordachev (photo), directeur de programmes au Club Valdaï, rejette lui aussi une interprétation purement bipolaire. Sergueï Poletaïev, cofondateur du projet Vatfor, observe que «la Russie doit elle aussi contenir la Chine». Tout ne se réduit donc pas à un schéma opposant la Russie et la Chine à l’Occident.

Cela vaut tout particulièrement pour l’Europe.

Timofeïev affirme que la «fenêtre sur l’Europe» ouverte par Pierre le Grand n’est pas nécessairement refermée à jamais. La Russie a encore besoin de modernisation et ses relations avec l’Asie, aussi fondamentales soient-elles, n’effacent pas l’importance du continent européen.

Trenin évoque la possibilité d’un futur «établissement de relations pragmatiques avec au moins certains États, fondées sur les principes du bon voisinage». Il rappelle en outre une réalité élémentaire: «contrairement à la politique, la géographie ne peut être modifiée».

Dans ce contexte, l’Allemagne revêt une importance particulière.

Bordachev l’a désignée comme le pivot potentiel d’une future transformation des relations européennes. L’ancien partenariat énergétique avec Moscou avait contribué au modèle économique allemand et, selon l’analyste russe, un éventuel rapprochement pourrait également modifier les rapports de force entre Berlin et l’Europe orientale.

Cela ne signifie pas que Moscou s’attende à une réconciliation imminente. Cela signifie quelque chose de plus simple: l’Allemagne continue d’être considérée comme l’un des États par lesquels pourrait passer une future redéfinition de l’ordre européen.

Sergueï Lavrov a lui aussi évoqué la nécessité d’une «architecture de sécurité continentale ouverte à tous les États eurasiatiques et reflétant la réalité multipolaire actuelle», laissant ouverte la perspective d’une participation européenne future.

Cette perspective est très éloignée de celle de Kaiser. Pour l’analyste allemand, la puissance de Berlin doit s’inscrire dans les structures européennes et rester ancrée dans le camp occidental. Pour une partie de la pensée stratégique russe, en revanche, une Allemagne plus forte et plus autonome pourrait devenir un facteur capable de modifier les équilibres du continent.

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Dans ce contexte, l’AfD ne constitue pas simplement une parenthèse de la politique intérieure allemande.

Au sein de l’AfD se dessine une ligne politique qui remet en question la dépendance stratégique à l’égard de Washington — même si cette orientation est pour l’instant gelée par le moindre intérêt des États-Unis à intensifier la confrontation avec la Russie — ainsi que les contraintes imposées par les partenaires européens, qui suscitent un mécontentement croissant. Le fait que l’AfD n’ait pas remis en cause le réarmement allemand constitue, de ce point de vue, un élément significatif.

Cette fracture a des précédents dans l’histoire allemande. À différentes époques, des groupes politiques et stratégiques ont envisagé les relations avec la Russie sous l’angle de l’intérêt national, sans qu’une communauté idéologique soit nécessaire.

C’est précisément là que réside la clé. Il ne s’agit pas de déterminer si la Russie et l’Allemagne «se ressemblent». Elles ne se ressemblent pas. Il s’agit de comprendre si elles peuvent, dans certaines conditions, trouver des intérêts convergents.

Kaiser voit dans une éventuelle accession de l’AfD au pouvoir un risque pour l’ordre européen et occidental. Moscou, en revanche, considère avec intérêt la disposition du parti au dialogue.

Deux lectures opposées d’une même transformation: le retour de l’Allemagne comme puissance.

Une perspective qui, indépendamment de l’identité de ceux qui gouvernent à Berlin, inquiète les principales chancelleries européennes: de Varsovie à Paris, en passant par La Haye, on craint qu’une Allemagne redevenue plus affirmée ne bouleverse les équilibres du continent.

La Russie est devenue un «ennemi nécessaire» pour Berlin: la confrontation avec Moscou justifie le retour de la puissance militaire allemande. Mais lorsque le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, affirme qu’en cas d’attaque, Varsovie et ses alliés pourraient rapidement vaincre la Russie, le message s’adresse également à Berlin: l’Allemagne ne sera pas une puissance solitaire au sein de l’Union. Moscou connaît ces fractures et peut tenter de les exploiter.

L’histoire permet de comprendre pourquoi. Bismarck avait recherché une entente avec la Russie afin d’éviter l’encerclement de l’Allemagne. La République de Weimar avait maintenu des relations pragmatiques avec l’Union soviétique. L’Ostpolitik avait fait du dialogue économique un instrument de stabilisation. L’Allemagne réunifiée avait ensuite bâti une part importante de sa puissance économique précisément sur l’interdépendance avec l’Est.

Ce modèle a pris fin. Le problème géopolitique demeure toutefois: comment intégrer dans l’équilibre européen une Allemagne redevenue puissante ?

Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe

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Arctique: une guerre menace désormais entre les États-Unis et l’Europe

Dans l’Arctique, Washington et Bruxelles rivalisent pour le contrôle du Groenland, des voies commerciales et des ressources — bien qu’ils restent alliés au sein de l’OTAN. Lors du sommet sur l’Arctique à Rovaniemi, il est apparu clairement que les stratégies européennes ne fonctionnaient pas : les États-Unis ont accaparé l’ordre du jour.

par Xenia Smertina

Source: https://www.anonymousnews.org/international/arktis-jetzt-...

En septembre de cette année, l’Arctique a discrètement creusé le fossé entre les prétendus alliés transatlantiques. Les tentatives de Bruxelles pour contenir l’influence croissante des États-Unis dans la région ont jusqu’à présent été certes peu systématiques, mais intenses. Le sommet sur l’Arctique organisé en Laponie finlandaise et les discussions qui ont suivi entre l’Union européenne et le Canada, au cours desquelles la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé d’accorder à Ottawa le statut de membre associé, doivent être considérés dans le contexte du nouvel accord conclu entre les États-Unis et le Groenland.

Dans la course aux régions polaires, l’Union européenne applique ses méthodes habituelles de concurrence et entre ainsi de facto en confrontation avec les États-Unis. Une autre solution aurait pu consister à tenter de se ménager une place légitime parmi les principaux acteurs; toutefois, la fenêtre d’opportunité pour ce genre d’initiatives s’est refermée. Il ne reste donc plus d’autre perspective que celle d’une guerre hybride dans laquelle Bruxelles et Washington apparaîtraient comme des rivaux.

Les schémas bien connus de l’Union européenne au-delà du cercle polaire

Douze pays de l’Union européenne ainsi que les dirigeants du bloc ont participé ce mois-ci au sommet sur l’Arctique en Laponie. Ils y sont convenus de réorienter radicalement la politique arctique vers les questions de sécurité et ont officiellement reconnu la région comme un «foyer géopolitique».

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Pour comprendre les particularités des ambitions arctiques de l’Union, il faut garder à l’esprit que ses États membres ne disposent d’aucune infrastructure propre d’importance dans l’Arctique. Depuis le Brexit, l’Union européenne ne possède plus de frontières territoriales propres dans l’Arctique donnant directement sur l’océan Arctique. La Norvège et l’Islande ne font toujours pas partie de l’Union, le Groenland demeure un territoire danois autonome d’outre-mer, tandis que la Finlande et la Suède sont géographiquement coupées de l’océan. En outre, l’Union européenne, en tant que bloc unifié, ne dispose d’aucune flotte de brise-glaces arctiques qui lui soit propre: les quelques navires nationaux des pays scandinaves ne sont pas en mesure de lui assurer une véritable prééminence stratégique.

Comme Bruxelles ne possède ni droits territoriaux ni équipements militaires, elle a limité sa stratégie arctique aux seules questions environnementales, à la surveillance du climat et à la protection des peuples autochtones. En 2008, l’Union européenne a officiellement désigné l’Arctique comme une zone d’intérêt stratégique, et d’importantes stratégies arctiques de l’Union ont été adoptées en 2016 et en 2021.

Cette approche a commencé à évoluer entre 2022 et 2025 lorsque, dans un contexte géopolitique mondial en rapide mutation, les revendications américaines sur le Groenland ont déclenché le débarquement symbolique de troupes européennes sur l’île. Le sommet informel sur l’Arctique tenu ce mois-ci à Rovaniemi a confirmé le déplacement du centre de gravité des intérêts de l’Union européenne.

L’accord final a consacré le passage d’un programme environnemental à une stratégie de «puissance dure»: les parties se sont engagées à augmenter radicalement les investissements dans la mobilité militaire, la surveillance satellitaire et les infrastructures transfrontalières dans le Nord, ainsi qu’à coordonner, sous couvert de protection de l’environnement, le blocus de la «flotte fantôme» russe. Ces décisions, étayées par la visite démonstrative des chefs d’État et de gouvernement sur la base militaire de l’escadre de l’armée de l’air finlandaise, ont constitué le fondement de la nouvelle stratégie arctique de l’Union européenne, dont la haute représentante Kaja Kallas avait promis la présentation pour octobre 2026.

Après le sommet, sur fond de différends commerciaux et douaniers entre Ottawa et Washington, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a invité le Canada à devenir membre associé de l’Union européenne. La seule proposition d’une telle alliance a poussé à son paroxysme la politisation du dossier arctique, rendant son issue extrêmement imprévisible.

imjmnpages.jpgIl convient de noter que les aspirations de Bruxelles à exercer un rôle dirigeant prennent toujours une forme concrète. Il suffit de songer au concept de «puissance civile» de François Duchêne et à l’idée de «puissance normative» de Jan Manners, selon lesquels Bruxelles exerce son influence sur la scène internationale au moyen de son modèle économique, de sa diplomatie et de l’exportation de normes juridiques et éthiques. Cette approche a été approfondie par Mark Leonard, qui a décrit l’Union européenne comme un «empire invisible» en expansion et soutenu que l’influence de l’Union repose sur un mécanisme consistant à attirer et à intégrer ses voisins. Elle l’a également été par Anu Bradford, qui a décrit le phénomène de «l’effet Bruxelles»: un mécanisme par lequel l’immense marché intérieur de l’Union lui permet d’imposer unilatéralement des règles aux entreprises transnationales et aux gouvernements du monde entier.

C’est précisément dans ce contexte que doivent être compris les événements actuels. Bruxelles applique ses méthodes éprouvées de contrôle supranational, vieilles de plusieurs décennies. Incapable de rivaliser dans les domaines des véritables technologies de brise-glaces et de la logistique innovante, l’Union européenne tente d’orienter la compétition vers ses terrains habituels: règlements bureaucratiques, quotas climatiques et allocations virtuelles de fonds — le tout sous couvert d’une rhétorique défensive aussi antirusse que possible.

Sa proposition, présentée comme urgente, de rechercher une alliance «unique» avec le Canada constitue une tentative classique d’accaparer dans une large mesure la souveraineté d’un autre pays. Bruxelles cherche à agir en tant que «promoteur écologique et technologique» et à obtenir ainsi l’accès aux ressources canadiennes, légitimant sa présence dans le Grand Nord en tirant parti de la géographie d’autrui.

C’est pour cette raison que des pays apparemment sans lien les uns avec les autres, parmi lesquels certains des adversaires les plus déterminés de Moscou, ont été conviés au sommet en Laponie: il fallait rassembler un vaste groupe afin de donner davantage de portée au récit. Parmi eux figuraient la Grèce, située sur la Méditerranée, la Roumanie, riveraine de la mer Noire, ainsi que les États baltes, qui espéraient simplement obtenir leur part des nouveaux financements «polaires» de l’Union européenne.

Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas?

Jusqu’à récemment, les activités européennes ne servaient que de toile de fond à la politique américaine dans l’Arctique. Depuis des décennies, Washington y construit un empire fait d’acier, d’installations radar et de bases militaires, en s’appuyant sur une stratégie de dissuasion rigoureuse. En Alaska, les États-Unis ont établi une puissante base aérienne dotée d’avions de combat de cinquième génération F-35 et F-22, tandis que les sous-marins nucléaires américains ont appris à manœuvrer sous la glace. En septembre 2026, la Maison-Blanche et Ottawa ont entamé la phase opérationnelle du déploiement de systèmes radar transhorizon dans l’Arctique (Arctic Over-the-Horizon Radar, A-OTHR), dans le cadre de la modernisation du NORAD (North American Aerospace Defense Command), ce qui permet au commandement américain de surveiller en temps réel l’espace aérien jusqu’au cercle polaire.

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Parallèlement, Washington s’efforce de remédier à sa principale faiblesse: son retard en matière de brise-glaces. Les chantiers navals Bollinger construisent actuellement le premier navire polaire lourd américain depuis un demi-siècle, l’USCGC Polar Sentinel. Les projets de Washington à l’horizon 2030 comprennent la mise à l’eau de deux autres brise-glaces lourds ainsi que la construction du port militaire en eaux profondes de Nome, à proximité du détroit de Béring. Un lobbying actif est en outre mené pour promouvoir le concept de «liberté de navigation», qui permettrait un passage sans entrave par le passage du Nord-Ouest et raccourcirait ainsi considérablement la route maritime reliant l’Atlantique au Pacifique.

Le plus grand succès géopolitique des États-Unis a cependant été la signature, en septembre, d’un accord trilatéral avec le Danemark et le Groenland. Dans le cadre de cet accord, le Pentagone assume durablement le contrôle militaire de la sécurité du Groenland, remet immédiatement en service les bases de Narsarsuaq et de Mestersvig, et agrandit et modernise la base aérienne de Pituffik, dans le nord. Ce document a instauré un veto direct contre les investissements importants provenant de pays n’appartenant ni à l’OTAN ni à l’Union européenne, transformant ainsi l’île en un bastion américain isolé et interdisant aux entreprises européennes l’accès aux terres rares qui s’y trouvent.

Dans la presse européenne, les réactions à l’accord trilatéral de défense vont de l’ironie au soulagement prudent, mais le leitmotiv central reste la thèse de la «défaite» de Donald Trump et des concessions qu’il aurait consenties. Une analyse des avantages obtenus de part et d’autre révèle pourtant une tout autre réalité. Après avoir étendu leurs droits de défense sur l’île et pris le contrôle total de ses ressources économiques, les États-Unis ont habilement évité d’inclure dans l’accord des obligations sociales.

Les stratèges américains ont généreusement laissé au budget de l’État l’obligation de fournir des prestations sociales, des subventions et des garanties sociales à la population groenlandaise locale, qui compte moins de 60.000 habitants, au motif qu’il s’agirait du «droit souverain» de Copenhague. Washington s’est assuré la totalité des avantages géostratégiques et des bénéfices liés aux ressources naturelles, tout en faisant peser la charge de l’entretien de ce territoire économiquement faible sur des contribuables européens affaiblis. Il s’est avéré que les alliés européens de Trump étaient disposés à signer tout ce qu’il souhaitait, tout en affirmant publiquement qu’ils avaient gagné.

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Cet épisode illustre parfaitement la nature de la confrontation croissante entre les alliés, dans laquelle l’agressivité des États-Unis pousse les Européens sur la défensive et les rend incapables de conserver leurs positions. La singularité de cette confrontation réside dans l’absence d’affrontement militaire direct entre les États-Unis et l’Union européenne dans l’Arctique : en apparence, ils restent des alliés de l’OTAN faisant face à la Russie et à la Chine. Pourtant, la région est devenue de facto le théâtre d’un intense espionnage géoéconomique, de guerres commerciales, d’une concurrence pour les ports et de la monopolisation des ressources polaires. Les États-Unis s’assurent le contrôle militaire du Groenland, tandis que l’Union européenne tente de maintenir sa position économique par l’intermédiaire du Canada et des pays scandinaves. La lutte pour le passage du Nord-Ouest devrait donner lieu à des évolutions intéressantes.

Dans cette impasse, l’Union européenne se trouve dans une situation extrêmement précaire. Celle-ci tient à son isolement géographique, à l’absence totale d’instruments de « puissance dure » et à sa dépendance critique, en matière de défense, à l’égard de son principal concurrent. La tentative des « faucons » européens d’utiliser l’article 42, paragraphe 7, du traité de Lisbonne comme bouclier politique et d’envoyer en janvier des contingents symboliques au Groenland s’est révélée être un bluff que Trump a tout simplement ignoré, préférant soumettre les pays à un chantage en les menaçant de droits de douane de 25 %. Dans le contexte du néomercantilisme américain agressif et sous la pression de la concurrence chinoise, le très vanté « effet Bruxelles » de Bradford s’est effondré : en fixant des normes « vertes » strictes lors du sommet en Laponie, l’Europe espérait pouvoir réglementer le marché polaire. Mais les États-Unis, qui agissent selon le principe « que cela vous plaise ou non », ont accaparé l’ordre du jour, démontrant ainsi que les anciens modèles de Bruxelles ne fonctionneront tout simplement pas dans cette course aux régions polaires.

Perspectives et solutions de remplacement: conséquences pour la Russie et la Chine

Comme le fait justement remarquer le politologue et directeur de programme du Club Valdaï, Timofeï Bordachev, l’expérience historique montre que les conflits entre les élites occidentales ont généralement conduit à une restructuration complète de l’ordre international, maintenant ainsi le système mondial sous le contrôle d’un petit groupe d’États. Aujourd’hui, cependant, dans un contexte historique transformé, les conséquences de la confrontation polaire entre Washington et Bruxelles sont totalement imprévisibles. Le nombre d’acteurs souverains sur la scène mondiale a considérablement augmenté, tandis que l’influence exercée sur eux par l’Occident est soit totalement inexistante, soit négligeable.

Le fossé transatlantique grandissant procure aux principaux acteurs de l’Arctique — Moscou et Pékin — des avantages stratégiques décisifs. La Russie transforme méthodiquement la route maritime du Nord (Northern Sea Route, NSR) en une grande voie de transport mondiale, protégée et navigable toute l’année. Alors que Washington cherche encore à achever son premier brise-glace lourd depuis un demi-siècle, la Russie dispose de la seule flotte de brise-glaces à propulsion nucléaire au monde, une flotte absolument sans équivalent.

Pour la Chine, l’impasse polaire dans laquelle se trouve Bruxelles constitue un appel direct à l’action. Sous la pression des États-Unis, Pékin poursuit sa doctrine de la « route de la soie polaire ». Les entreprises chinoises réorientent sans entrave leurs investissements vers les mégaprojets russes de gaz naturel liquéfié dans l’Arctique, contournant ainsi les vulnérables routes méridionales. Les États membres de l’Union européenne, qui ont certes tenté d’échapper aux pièges américains mais n’y sont pas parvenus, quittent la région les mains vides, consolidant ainsi la prééminence géopolitique absolue de Moscou et de Pékin dans les glaces.

Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne

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Les États-Unis ont mis la main sur le Groenland, démontrant ainsi la totale insignifiance de l’Union européenne

Stefano Vernole 

Source: https://telegra.ph/Gli-Stati-Uniti-hanno-messo-le-mani-su...

En considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique également les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.

- « Afin de garantir un fonctionnement sûr et efficace des Zones de défense, les États-Unis d’Amérique jouissent, pour leurs navires et aéronefs d’État, ainsi que pour leurs forces armées et leurs véhicules, du droit de libre accès et de transit entre les Zones de défense à travers le Groenland — y compris ses eaux territoriales — par voie terrestre, aérienne et maritime. Ce droit peut également s’appliquer à des installations militaires sans personnel, sous réserve d’un accord entre les Parties sur les modalités correspondantes au moment de leur mise en place ;

- les aéronefs des États-Unis peuvent survoler toute partie du territoire du Groenland et y atterrir, y compris dans les eaux territoriales, et les navires d’État des États-Unis peuvent accéder aux eaux territoriales et y naviguer en immersion sans restriction, sauf disposition convenue d’un commun accord entre les Parties ;

- les navires d’État des États-Unis bénéficieront d’un accès supplémentaire et d’une liberté de mouvement dans les eaux territoriales, selon ce qui sera convenu au cas par cas entre les Parties en fonction des exigences de la situation militaire, aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain, ou à toute autre fin convenue entre les Parties. »

Tel est le libellé du paragraphe 6 de l’ACCORD ENTRE LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE ET LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DE DANEMARK, CONJOINTEMENT AVEC LE GOUVERNEMENT DU GROENLAND, en date du 22 septembre 2026.

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Certes, il ne s’agit ni de l’annexion ou de l’achat du Groenland par les États-Unis, ni d’une renonciation formelle du Danemark à sa souveraineté ou du Groenland à son droit à l’autodétermination. Toutefois, il s’agit de quelque chose qui, dans les faits, sera tout aussi fondamental, et probablement pire: la cession du pouvoir de décision danois et groenlandais, accompagnée d’une réduction significative de la liberté d’action des deux parties en matière de sécurité et de politique étrangère.

Il est évident que rien ne pourra être entrepris dans ces domaines sans le consentement des États-Unis, en cas de relation asymétrique ou de situation conflictuelle. C’est précisément dans le cadre d’une telle relation que les États-Unis acquièrent de facto un droit de veto. Si le Danemark et/ou le Groenland souhaitaient, aujourd’hui ou à l’avenir, coopérer avec un autre pays sur les ressources, les bases ou d’autres questions de sécurité auxquelles les États-Unis seraient hostiles dans la région, cela se révélerait tout simplement impossible.

À l’inverse, il est difficile d’imaginer comment les deux parties pourraient empêcher les États-Unis d’agir à leur guise: établir davantage que les deux nouvelles bases mentionnées dans l’accord, contrôler et utiliser les eaux environnantes comme ils l’entendent et — comme indiqué précédemment — ne faire aucune mention des armes nucléaires. Aucune protection n’est par ailleurs prévue pour les conditions environnementales particulières du Groenland ; par le passé, les États-Unis ont abandonné des zones utilisées comme bases en les laissant encombrées de déchets.

Et il n’y a pas que les États-Unis: il y a aussi l’OTAN. Certes, l’OTAN opérait déjà de facto dans la région, mais l’Alliance atlantique pourra à l’avenir y jouer un rôle beaucoup plus marqué. Voilà pourquoi toutes les parties adoptent le même langage de propagande. Ce seul fait devrait suffire à faire naître le soupçon que quelque chose est dissimulé en dehors du texte de l’accord. Un alignement parfait des intérêts au sein de relations asymétriques est le fruit de la tromperie ou de l’auto-illusion.

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Par ailleurs, l’accord est perpétuel. Cela signifie qu’aucune clause de renouvellement, de prorogation ou de retrait n’est prévue. Il est contraignant pour une durée indéterminée et, dans la pratique, cette contrainte pèse sur les deux parties les plus faibles. Les États-Unis pourront imposer toute décision à leur convenance, tandis que les deux autres parties ne pourront même pas menacer — si les circonstances l’exigeaient — de se retirer de l’accord. Il s’agit d’une condition extrêmement inhabituelle dans les accords internationaux.

Il est tout aussi incompréhensible que le Danemark et le Groenland aient accepté non seulement le caractère permanent de l’accord, mais aussi l’adhésion définitive du Groenland à l’OTAN. Cette disposition demeurerait valide même si le Groenland devenait un jour un État indépendant. Dans ce cas, les futurs dirigeants et citoyens d’un Groenland indépendant seraient contraints d’accepter et de mettre en œuvre l’adhésion à l’Alliance atlantique. Dans un tel cadre, il serait difficile de qualifier un Groenland indépendant d’État souverain, même s’il conservait son propre territoire. Ce seul aspect soulève déjà des interrogations quant à la substance réelle du concept d’autodétermination.

Le choix de se brader, fait par le Danemark et le Groenland, est légitimé par l’affirmation selon laquelle ils obtiendraient une protection accrue — voire peut-être une certaine influence sur la politique américaine — et que, après les déclarations extrêmement agressives de Trump sur la nécessité absolue d’acquérir le Groenland, y compris par des moyens militaires si cela était « nécessaire », cet accord constituerait un brillant exemple de diplomatie de la part de petits États.

Il est donc surprenant, mais aussi dangereusement imprudent, qu’aucun mécanisme de règlement des différends ne soit prévu dans cet accord à durée indéterminée. Qui, sinon les États-Unis, serait en mesure d’imposer sa volonté en cas de désaccord entre les parties ?

Trump a écrit que les États-Unis avaient obtenu cet « accord fantastique » sans débourser un centime. Cela pourrait bien être vrai, puisque le texte ne précise pas qui paiera pour toutes les nouvelles activités ni pour l’accès que les États-Unis acquièrent au Groenland.

Le journaliste et historien Eric Zuesse a demandé à ChatGPT s’il était possible, sur la base d’accords analogues, d’estimer approximativement la valeur des droits acquis par les États-Unis en vertu de cet accord. La réponse a été : environ 45 milliards de dollars. Drew Horn, ancien responsable de l’administration Trump, a affirmé qu’il développait au Groenland un projet consacré aux terres rares ainsi qu’un centre de données destiné à l’intelligence artificielle et alimenté par l’énergie hydroélectrique. Il s’agit d’un territoire riche en éléments essentiels à la transition écologique, à la transition numérique et technologique ainsi qu’au secteur de la défense. Critical Metals, société américaine cotée en Bourse, a obtenu du gouvernement de Nuuk le contrôle du gisement de Tanbreez, qui comprend 4,7 milliards de tonnes de terres rares, dont plus d’un quart (27 %) sont des terres rares « lourdes », c’est-à-dire essentielles au secteur de la défense.

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Un aspect encore plus significatif, et problématique, réside dans le fait que l’accord publié ne dit rien sur la manière dont l’extraction des ressources et les bénéfices escomptés doivent être répartis. Cet accord perpétuel ne dit absolument rien sur la façon dont les trois parties doivent se partager les recettes, ni sur la part qui doit revenir au Groenland. En d’autres termes, il n’y a pas un seul mot sur la manière dont le Danemark et le Groenland entendent éviter une situation où « le gagnant rafle tout ».

Trump a déclaré que les États-Unis — tout comme l’OTAN — avaient besoin du Groenland pour des raisons de sécurité, sans toutefois expliquer précisément de quelle manière l’accès aux ressources groenlandaises renforcerait la sécurité américaine, ni contre qui ou contre quoi. En termes de Realpolitik, il lui suffira, ainsi qu’aux futurs présidents, de dire simplement : « C’est nécessaire à notre sécurité. » À ce moment-là, Copenhague et Nuuk seront contraintes de s’aligner. L’accord est perpétuel par sa durée et global par sa portée. Pourtant, il ne dit rien de la répartition des coûts et des recettes entre les trois parties, et ne prévoit pas davantage que ces « détails » devront faire l’objet de négociations ultérieures.

C’est aussi pour cette raison que tant d’efforts diplomatiques et de communication sont déployés afin de répéter que le Danemark conserve sa souveraineté et le Groenland son droit à l’autodétermination : Trump a obtenu exactement ce qu’il voulait, dès maintenant et pour toute éventualité future.

Des commentateurs des médias européens, peu ou pas compétents en matière de sécurité, diffusent cette thèse sans procéder à la moindre analyse substantielle du contenu de l’accord. Celui-ci devrait plutôt être qualifié de bradage de la part du Danemark et du Groenland. Bien qu’il préserve formellement le droit du Groenland à l’autodétermination et la souveraineté du Danemark, l’accord implique une renonciation décisive à la liberté d’action, tant dans l’immédiat que dans un avenir incertain.[1]

Cela a été rendu possible par des décennies de soumission du Danemark aux États-Unis — une soumission de plus en plus totale, au point qu’il n’est plus possible de parler d’une politique étrangère et de sécurité indépendante et souveraine de la part de Copenhague.

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Seule la version officielle de l’accord sera publiée, truffée de belles paroles mais sans entrer dans les détails ; ceux-ci portent en effet sur des questions de sécurité qui ne peuvent être divulguées. Certains analystes considèrent cet accord comme une sorte de prolongement naturel de celui de 1951 et de l’accord d’Igaliku. Si tel était le cas, il suffirait de les proroger juridiquement. En réalité, il est évident que ce nouveau traité confère aux États-Unis quelque chose qu’ils ne possèdent pas actuellement. Les prétendus « rivaux » des États-Unis seront exclus du Groenland : ils ne pourront ni y investir ni y construire de bases. Cela implique de facto l’absence de coopération avec des pays tels que la Russie et la Chine — ainsi qu’avec d’autres — qui ont dans la région des intérêts économiques et sécuritaires tout aussi légitimes (« aucun État non membre de l’OTAN ne sera autorisé à établir au Groenland ses propres installations militaires, avec ou sans personnel, et aucune présence permanente de forces militaires ne sera autorisée au Groenland, sauf accord contraire entre les Parties »).

Cela revient à adopter une attitude conflictuelle. Toute forme de coopération rationnelle, profitable à tous, ainsi que toute sécurité partagée sont exclues d’emblée. La région passera d’un contexte de faibles tensions et de faible militarisation à une zone de haute tension : après tout, partout où les États-Unis sont présents, des tensions et des dynamiques de « dissuasion » se développent à l’égard d’autres acteurs qui se sentent menacés.

Enfin, le paragraphe 7 précise :

- « Les Parties conviennent que le territoire adjacent à une Zone de défense ne doit être utilisé d’aucune manière susceptible de compromettre la sécurité de cette Zone. Afin de mettre en œuvre cette disposition, les Parties entendent coopérer pour garantir la sécurité des Zones de défense. Les États-Unis auront le droit de soulever des objections concernant la construction, ou le changement d’affectation — lorsque celui-ci constitue une menace pour une Zone de défense — de tout bâtiment, ouvrage ou installation situé à proximité de ladite Zone. À la suite de cette notification, les Parties détermineront d’un commun accord les mesures nécessaires pour faire face à toute menace. Les Parties collaboreront pour lutter contre l’espionnage au Groenland. Les autorités compétentes du Royaume de Danemark entretiendront des contacts étroits avec les autorités américaines compétentes et avec d’autres partenaires, dans la mesure nécessaire à la mise en œuvre du présent article. »

Pour l’Union européenne, l’accord économique constitue un coup très dur, car les gisements de terres rares dont l’UE a besoin pour mettre en œuvre ses programmes — le Pacte vert, le Livre blanc sur la défense et la stratégie de compétitivité — lui ont été subtilisés sous le nez.

Pourtant, au début de l’année 2026, à propos du dossier groenlandais, von der Leyen avait expliqué que l’Union avait agi en suivant « quatre principes fondamentaux : fermeté, ouverture, préparation et unité, et cette approche s’est révélée efficace ». Dans les jours précédant le sommet, la position européenne s’était déjà dessinée à travers une série de prises de position unanimes des dirigeants, placées sous le signe « du calme et du dialogue » avec l’administration américaine, sans exclure toutefois le recours, si nécessaire, aux instruments commerciaux, le fameux « bazooka ».

Finalement, rien de tout cela ne s’est produit car, en considérant l’OTAN comme son éternel instrument militaire, l’Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique aussi les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d’attraction de l’Union européenne a été confirmé par les citoyens de l’île voisine.

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Au Groenland, il ne pouvait en être autrement.

[1] Les Parties feront le meilleur usage possible des procédures établies dans les Accords de défense, notamment l’Accord de défense de 1951 et l’Accord d’Igaliku de 2004, tels que modifiés et complétés par le présent accord, afin de permettre ce qui suit :

i. Les États-Unis seront autorisés à moderniser et à étendre leurs activités à la base spatiale de Pituffik ;

ii. Les États-Unis seront autorisés à établir une Zone de défense supplémentaire à Narsarsuaq et à Mestersvig, selon des modalités et des détails techniques qui devront être convenus d’un commun accord entre les Parties ;

iii. Les États-Unis pourront établir des Zones de défense supplémentaires au Groenland et renforcer leurs opérations ou leurs infrastructures militaires. Chacune des Parties pourra constater la nécessité d’une nouvelle Zone de défense aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain. Cette Partie présentera une proposition décrivant l’emplacement, la finalité, les dimensions et les types d’activités de la Zone de défense proposée, ainsi que d’autres modalités, telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du Protocole d’accord de 1991 et de la Déclaration conjointe de 2004. Les Parties se réuniront immédiatement afin d’engager des consultations par l’intermédiaire du Comité permanent, dans le but de définir les détails de la mise en œuvre sur la base d’un accord mutuel. Si aucun accord n’est trouvé au sein du Comité permanent dans un délai de 90 jours, les consultations seront portées au niveau des vice-ministres, puis à celui des ministres 

iv. Les États-Unis attribueront à des entreprises groenlandaises, dans toute la mesure du possible, tous les contrats de biens et de services liés à l’établissement, à l’entretien et au soutien — y compris, sans toutefois s’y limiter, les projets de construction et de démantèlement — des Zones de défense au Groenland, en tenant compte des capacités de ces fournisseurs et de la faisabilité de leur recours dans l’exécution des contrats. Afin de garantir l’attribution des contrats à des fournisseurs groenlandais, les Parties conviennent de mettre à jour en conséquence les notes diplomatiques de 2020.

 

Article original: Strategic Culture Foundation

vendredi, 09 octobre 2026

L’AfD et le BSW s’unissent pour la première fois: «Des pourparlers de paix plutôt que la guerre!»

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L’AfD et le BSW s’unissent pour la première fois: «Des pourparlers de paix plutôt que la guerre!»

Magdebourg. Il existe de nombreux points de convergence entre l’AfD et l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW). La politique à l’égard de la Russie et une politique visant la restauration de la paix en Europe en font partie. Ces dernières années, les deux partis se sont prononcés à plusieurs reprises, et avec insistance, contre la politique d’escalade menée par l’Occident et ont réclamé des initiatives en faveur d’un processus de paix en Ukraine.

Depuis son triomphe électoral en Saxe-Anhalt, l’AfD a franchi une étape supplémentaire. Selon toute vraisemblance, elle fournira, en la personne d’Ulrich Siegmund, le prochain ministre-président, qui sera officiellement soumis au vote en décembre. Mais les «Bleus» souhaitent dès à présent lancer des initiatives importantes. C’est pourquoi une motion conjointe des groupes parlementaires de l’AfD et du BSW, intitulée «Des pourparlers de paix plutôt qu’un élargissement de la guerre en Ukraine», devrait figurer la semaine prochaine à l’ordre du jour d’une séance extraordinaire du Landtag.

L’objectif central est de constater que la politique à l’égard de la Russie menée par les partis établis a échoué de manière retentissante, ainsi que d’appeler le gouvernement du Land à agir, par l’intermédiaire d’une initiative au Bundesrat, en faveur de «la prévention d’une nouvelle escalade en Ukraine et de la mise en œuvre d’une politique favorisant la paix». Les auteurs de la motion souhaitent mettre l’accent sur le retour à la diplomatie.

Ulrich Siegmund, président du groupe parlementaire de l’AfD, déclare à ce sujet: «Cette motion symbolise la volonté de changement. Nous allons enfin exploiter toutes les possibilités afin d’accroître la pression politique sur Berlin, pour que celui-ci œuvre enfin à mettre un terme à la guerre plutôt qu’à la prolonger, et pour que les milliards d’argent public soient consacrés aux habitants de notre pays plutôt qu’à des armes destinées aux champs de bataille ukrainiens!».

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L’initiative ainsi que la demande de convocation de cette séance plénière extraordinaire ont été conjointement signées par Oliver Kirchner et Ulrich Siegmund, présidents du groupe parlementaire de l’AfD, ainsi que par Thomas Schulze, président du groupe parlementaire du BSW (voir photo) — un début prometteur pour les travaux du nouveau Landtag. Bien qu’elle y constitue la première force politique, l’AfD a besoin des voix d’autres groupes parlementaires pour obtenir la majorité absolue. Le BSW a déjà annoncé qu’il soutiendrait l’AfD sur des questions de fond. Cette initiative commune en faveur de la paix en marque le début. Elle obtiendra — et il s’agit là aussi d’une première — une majorité pour la première fois au sein d’un parlement allemand (se).

Source: Zu erst, Octobre 2026.

Contre les dieux du marais: Jünger et la nature sans l'homme

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Contre les dieux du marais: Jünger et la nature sans l'homme

Giovanni Balducci

Source: https://geopoliticaesistemi.com/contro-gli-dei-della-palu...

71vnGMi1frL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgAuf den Marmorklippen, Sur les falaises de marbre, parut en 1939, à la veille de la catastrophe européenne. Depuis lors, le bref roman d’Ernst Jünger a surtout été lu comme une parabole de la tyrannie et du glissement progressif d’une société civile vers un règne de la terreur. Mais cette interprétation, aussi inévitable soit-elle, n’épuise pas le livre. Le combat qui s’y livre est plus profond: il oppose deux conceptions de la nature et, avec elles, deux formes de civilisation.

D’un côté, la Marina, avec ses vignes, ses champs, ses monastères, ses bibliothèques, ses rites et ses villes; de l’autre, la forêt du Grand Forestier, le marais, la prolifération incontrôlée, le retour de l’indistinct. Il ne s’agit donc pas de la nature contre l’artifice, mais de la nature humanisée contre la nature déshumanisée.

Depuis les Falaises de marbre, les deux frères contemplent un paysage dans lequel l’œuvre de l’homme et celle de la nature sont devenues presque indiscernables. Ils voient «les villes érigées par l’homme pour lui servir de demeure et de réconfort, pour y vivre et y adorer les dieux» et sentent que les morts continuent de vivre «dans ces pierres et dans le sillon des champs».

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La terre est donc aussi mémoire: non pas un espace vierge qu’il faudrait rendre à une innocence antérieure à l’homme, mais une réalité façonnée par les générations. Le paysage jüngerien est beau précisément parce qu’il porte l’empreinte des morts, parce que la nature et l’histoire s’y sont interpénétrées.

Il est significatif que, dans la Marina, existe un pacte très ancien entre ceux qui cultivent la terre et ceux qui cultivent la parole. Nul n’est assez pauvre «pour ne pas envoyer les premiers et les meilleurs fruits de son jardin aux cabanes des penseurs et aux ermitages des poètes». Au fondement de cette société réside une conception sacrée de l’ordre: «les dieux nous accordent le meilleur sans que nous l’ayons mérité».

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Le pain, le vin, la poésie et le culte des morts appartiennent à une seule et même économie spirituelle. L’homme n’est pas le maître absolu de la nature, mais il n’est pas davantage un intrus coupable: il la cultive, lui donne forme et, en recevant ses fruits, l’introduit dans l’ordre de la civilisation.

C’est précisément cet équilibre que le Grand Forestier veut détruire. Ses gardes forestiers traversent «la terre cultivée depuis des siècles comme s’il s’agissait d’une lande», sans suivre les routes ni respecter les frontières, «irrévérencieux même envers les images sacrées». Ils parcourent la terre «comme si elle était déserte, inculte et non consacrée».

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Le vieux seigneur des forêts «haïssait la motte labourée, le blé, les vignes et les animaux domestiques»; son cœur ne se serait réjoui qu’à la vue «de la mousse et du lierre verdissant sur les ruines de la ville», tandis que les chauves-souris auraient voltigé dans les cathédrales et que le sanglier aurait fouillé de son groin la terre des vignobles.

C’est l’un des passages où le roman paraît, presque quatre-vingt-dix ans plus tard, singulièrement actuel. Jünger renverse en effet un imaginaire qu’une partie de l’écologisme contemporain a rendu familier: le fantasme d’une nature enfin rendue à elle-même par le recul de l’homme. La ville reconquise par la végétation, l’animal sauvage revenu là où se trouvaient auparavant des maisons et des cultures, la forêt effaçant les routes et les frontières peuvent devenir les images d’une sorte de rédemption écologique. Dans Sur les falaises de marbre, elles constituent au contraire un cauchemar. La nature qui efface l’homme n’est pas libérée: elle régresse vers l’informe.

L’opposition finit par prendre une forme religieuse. Si l’ancienne Marina honorait les «dieux qui donnent aux hommes le vin et le pain», avec sa dissolution, «des divinités étrangères s’élèveraient sur les autels». Jünger les représente sous les traits d’une Diane monstrueuse, expression de la «fécondité sauvage», parée de nombreuses mamelles d’or, tandis que s’élèvent des temples consacrés à des images «qui suscitent l’effroi par leurs défenses, leurs cornes et leurs dents, et exigent des cérémonies sacrificielles indignes des humains».

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Le conflit acquiert ici une clarté presque archétypale. Aux dieux du pain et du vin — culture, mesure, transmission, paternité, limite — succède la Grande Mère dans sa manifestation chtonienne: fertilité sans forme, prolifération, marais, sang. Jünger n’est pas neutre face à ces deux possibilités. Il se range du côté de la civilisation de la forme, hiérarchique et, au sens le plus ancien du terme, patriarcale. Non pas parce qu’il méprise la nature: les pages botaniques du roman suffiraient à le démentir. Mais parce qu’il sait que la nature divinisée contre l’homme peut devenir aussi terrible que l’homme qui prétendrait en être le maître absolu.

C’est ici que Sur les falaises de marbre peut être interrogé à la lumière du présent. À côté d’un écologisme qui vise raisonnablement à préserver le territoire et à le transmettre intact aux générations futures, on en entrevoit parfois un autre, plus idéologique, dans lequel la hiérarchie traditionnelle semble s’inverser: non plus la nature au service de l’homme et l’homme responsable de la nature, mais l’homme subordonné à une entité naturelle investie d’une valeur presque absolue. Dans certaines déclinaisons de l’imaginaire progressiste, l’être humain tend ainsi à apparaître avant tout comme un consommateur de ressources, un producteur d’émissions et un perturbateur des écosystèmes. Sa présence même sur terre semble grevée d’une faute originelle.

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Poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes, une telle conception contient un paradoxe: pour sauver le monde, on finit par imaginer un monde libéré de l’homme. La protection de l’environnement, née pour préserver les conditions de la vie humaine, peut alors se transformer en une métaphysique dans laquelle la vie de l’homme doit se justifier devant un tribunal supérieur appelé Nature. Il s’agit naturellement d’une tendance-limite et non d’une description de l’écologisme dans son ensemble ; mais c’est précisément pour cette raison que l’allégorie jüngerienne conserve une étonnante capacité de provocation.

La nature des Falaises n’est en effet pas la Nature abstraite, innocente et autosuffisante d’un certain imaginaire contemporain. C’est une nature qui acquiert sa signification par sa relation avec l’homme. La vigne n’est pas inférieure à la forêt parce qu’elle a besoin de la main du vigneron; le champ de blé n’est pas une dégradation de la prairie parce qu’il porte la marque de la charrue; l’animal domestique n’est pas moins authentique que l’animal sauvage. Le pain et le vin sont la nature devenue civilisation. Et c’est précisément cette métamorphose que le Grand Forestier déteste.

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Il n’est donc pas surprenant que la destruction de la Marina coïncide avec la dissolution de tout héritage. Les protagonistes prennent parti pour les peuples qui ont défendu «leur liberté héritée de leurs pères», tandis qu’ils discernent chez le jeune prince la terrible coexistence de «la vieillesse de la race et de la jeunesse de la personne». Jünger ajoute une phrase capitale: «ce qui nous échoit par héritage appartient aux morts». Nous ne sommes pas les propriétaires absolus du monde, car nous l’avons reçu. Mais cette dépendance même envers les morts empêche également de concevoir la terre comme quelque chose dont il faudrait effacer les traces humaines afin de la restituer à une prétendue pureté originelle.

Même la poésie participe à cette résistance. Lorsque les rites funéraires sont dégradés par la lutte politique, Jünger observe que «le mètre poétique est en lui-même incorruptible»: ses colonnes et ses portails invisibles demeurent hors d’atteinte des flammes de la destruction. Comme le pain, le vin, la vigne et la ville, la parole préserve une mesure qui précède l’individu et lui survit.

C’est pourquoi Sur les falaises de marbre n’est pas seulement un livre contre la tyrannie. C’est un livre contre l’informe. Contre la politique qui retourne à la tribu, contre la nature transformée en idole, contre une civilisation qui, commençant à avoir honte d’elle-même, peut en venir à considérer sa propre disparition comme une forme de rédemption. Jünger oppose à cette tentation une nature cultivée, habitée et consacrée: la terre du pain et du vin, des tombes et des bibliothèques, des champs et des villes.

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Le rêve du Grand Forestier est au contraire que les vignobles redeviennent forêt, que le lierre recouvre les ruines et que le monde sauvage reprenne possession de ce que la civilisation avait arraché à l’indistinct. C’est une vision qui, aujourd’hui, peut même prendre aux yeux de certains l’apparence d’une utopie écologique. Pour Jünger, c’était l’image de la barbarie. Et la question qui en découle conserve toute sa force: qu’aurions-nous sauvé de la terre si, pour la sauver, nous avions sacrifié l’homme?

Groupes ethniques, peuples et nations

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Groupes ethniques, peuples et nations

Leonid Savine

Extrait du livre de Leonid Savine, Ordo Pluriversalis: la fin de la Pax Americana et l’essor de la multipolarité

Leonid-Savin-Ordo-Pluriversalis-Prima.jpgLes « peuples » sont rarement abordés en science politique, si ce n’est lorsqu’il est question des précurseurs des mouvements de libération nationale dans différents pays ou dans les débats sur le populisme, devenus particulièrement actuels en lien avec les processus profonds qui ont récemment transformé le paysage politique des pays de l’Union européenne. Parallèlement, l’ethnologie et l’ethnographie travaillent avec des concepts différents, tandis que la sociologie s’intéresse davantage aux strates, aux classes et aux processus qui traversent la société.

Depuis l’apparition de la notion de «nation», l’influence des Lumières a installé, non seulement en Europe mais aussi dans d’autres régions, la conviction que cette nouvelle «institution» apportait une réponse à toutes les questions, de l’économie à l’administration publique. Or, tel n’a pas été le cas. Ce n’est pas un hasard si le XXe siècle a vu renaître un grand intérêt pour l’ethnologie et l’anthropologie culturelle, ainsi que pour l’étude des modes de vie de différentes nationalités et ethnies autochtones qui avaient longtemps vécu de manière autonome, sans se rattacher au monde de la modernité. Celles-ci ont commencé à être considérées non plus seulement comme «exotiques», mais aussi comme des points de référence permettant à d’autres de comprendre leurs propres actions, leur identité, leur structure sociale et d’autres phénomènes similaires. Même à l’époque où, avec l’effondrement des empires et la formation des États-nations en Europe, le nationalisme prenait la forme d’une idéologie d’État, certains penseurs appelaient à faire revivre l’ordre ancien ou à renverser l’ordre bourgeois et moderniste contemporain. De telles convictions ont été exprimées aussi bien par des penseurs ayant influencé le développement de la pensée libérale — par exemple avec le «bon sauvage» de Jean-Jacques Rousseau — que par des critiques conservateurs de la culture moderne, comme l’illustre le style radical de Friedrich Nietzsche.

Les rapports entre les sexes — les systèmes patriarcaux ou matriarcaux étant les manifestations les plus connues des particularités de la politique des sexes —, le statut des dirigeants — élites allogènes ou autochtones —, la structuration de la société en phratries — organisations binaires ou plus complexes —, en castes ou en classes — selon l’ascendance ou la capacité patrimoniale —, l’organisation des liens de parenté et la manière dont celle-ci façonne des phénomènes tels que la xénophobie et la xénophilie: tous ces facteurs n’ont pas disparu à l’ère de la mondialisation. Même s’ils ne jouent plus un rôle significatif dans la vie sociale ou politique de certains États, ils continuent d’exercer une influence plus ou moins marquée dans la majorité des pays. L’Inde, souvent présentée comme la plus grande démocratie du monde, conserve encore aujourd’hui son système de castes. Bien que tous ses citoyens soient égaux sur le plan juridique, ils ne le sont pas dans les faits.

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Famille ossète.

Il existe des raisons de penser que les efforts des forces libérales et mondialistes visant à diffuser une culture civique uniforme, destinée à neutraliser ces différences, ont peu de chances d’aboutir dans les décennies à venir. Une attention soutenue à la diversité ethnique et aux traditions nationales constituera un trait fondamental de toute politique équilibrée et efficace. Cela nécessite toutefois une compréhension approfondie de l’appareil terminologique pertinent ainsi que des spécificités propres aux catégories ethniques, populaires et nationales — et nationalistes.

L’ethnos

Lorsqu’on étudie l’histoire des sociétés humaines en remontant plusieurs siècles en arrière, de nombreuses théories viennent inévitablement à l’esprit concernant les structures communautaires primitives et tribales d’organisation humaine, auxquelles auraient succédé les sociétés esclavagistes et féodales. Cependant, même si ces affirmations sont universellement admises, elles demeurent assez superficielles et reposent sur des théories évolutionnistes ainsi que sur des conceptions occidentalo-centrées de l’histoire.

Comme Franz Boas et Claude Lévi-Strauss l’ont démontré de manière convaincante, même les «sociétés primitives», au sens moderne du terme, présentent des structures très complexes ainsi que des mécanismes de perception et de réaction aux processus qui ne cessent d’étonner les chercheurs contemporains.

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Le concept de «tribu» pourrait devoir son origine aux tribus que Romulus aurait, selon la légende, instituées dans la Rome antique. À l’origine, il existait trois «tribus» : les Albins, les Sabins et les Étrusques. La troisième était considérée comme étrangère, car la langue et les autres caractéristiques des Étrusques différaient de celles des deux premières.

Toutefois, Servius Tullius, sixième roi de Rome, modifia ce principe en imposant des restrictions aux déplacements au sein de la ville — la tribu étrusque s’agrandissant continuellement sous l’effet d’afflux extérieurs — et en ajoutant une tribu ainsi que quinze autres tribus rurales. Jusqu’à la fin de la République romaine, l’organisation ultérieure des tribus reposa sur l’équilibre entre les communautés urbaines et agricoles.

D’autres pays ont possédé leurs propres critères distinctifs de différenciation tribale, fondés sur des principes linguistiques, territoriaux, militaires ou autres. Ainsi, lorsque l’on évoque, par exemple, les méandres actuels de la «politique tribale» au Moyen-Orient, il convient de préciser que celle-ci diffère de la «politique tribale» d’autres États d’Asie du Sud-Est ou d’Afrique tropicale.

Shirokogoroff_s_m_1929.jpgUn autre concept lié à la formation des peuples est celui d’«ethnos». Dans le monde scientifique russe, le terme fut introduit par l’anthropologue et ethnographe russe Sergueï Chirokogorov (photo), considéré comme le fondateur de l’école russe d’ethnologie.

Chirokogorov définissait l’ethnos comme «un groupe d’êtres humains parlant la même langue, reconnaissant une origine commune et possédant un ensemble de coutumes et de modes de vie, préservés et consacrés par la tradition, qui diffèrent des coutumes d’autres groupes». Il estimait que les principaux fondements de la classification des ethnos étaient «premièrement, les caractéristiques anthropologiques ou somatiques, c’est-à-dire les particularités de la constitution corporelle — squelette et parties molles — et de la couleur, ainsi que les signes reconnus inconsciemment par le groupe ethnique; deuxièmement, les caractéristiques ethnographiques, à savoir les ensembles de coutumes et de modes de vie; et enfin, troisièmement, les caractéristiques linguistiques, c’est-à-dire la langue de l’ethnos ».

240970834_8ed38652-76fd-4c90-9e65-5ab9f10f706c.jpegUne caractérisation semblable a été proposée par Ioulian Bromley (photo), éminent représentant de l’école soviétique marxiste d’ethnologie. Selon lui, l’ethnos est «un groupe humain stable, historiquement constitué sur un territoire donné, possédant des caractéristiques relativement communes et durables de langue, de culture et de psyché, ainsi que la conscience de son unité et de sa différence par rapport aux autres formations similaires, l’ensemble de ces éléments étant fixé dans son nom propre».

Ces définitions permettent de dégager les principaux marqueurs des ethnos: «le territoire, l’histoire, la langue, la culture, les particularités de leur psyché et la conscience nationale de soi». Il faut en même temps souligner que « ni les qualités somatiques — c’est-à-dire les caractéristiques anthropologiques — ni la langue ou la religion ne constituent nécessairement des facteurs déterminants dans la définition d’un ethnos. Des ethnos différents peuvent naître d’un même substrat ethno-génétique, linguistique et culturel, mais, pour certaines raisons historiques, entretenir une hostilité permanente les uns envers les autres.

À l’inverse, un substrat ethnolinguistique très diversifié peut même donner naissance à un ethnos entièrement distinct, attiré par un élément ethnique totalement étranger au paysage culturel et historique local». Il en résulte que, malgré son apparente simplicité intuitive, l’ethnos est un phénomène extrêmement complexe.

Ioulian Bromley a également proposé de répartir les ethnos en deux catégories. Dans le premier cas, l’ethnos au sens étroit peut être défini comme «l’ensemble des personnes historiquement constituées sur un territoire donné, possédant des caractéristiques relativement communes et stables de culture et de psyché — langue comprise — ainsi que la conscience de leur unité et de leur différence par rapport à d’autres formations similaires, c’est-à-dire une conscience de soi». Pour distinguer cette variété d’ethnos des autres, Bromley a proposé le terme ethnikos. Il a également été souligné que cet ensemble de caractéristiques ethniques pouvait être préservé lorsqu’un groupe appartenant à tel ou tel peuple s’installait sur un nouveau territoire.

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Bromley citait notamment l’exemple des Ukrainiens vivant au Canada, qui y avaient immigré à la fin du XIXe siècle (photo). La seconde catégorie serait illustrée par des communautés territoriales et politiques particulières se présentant comme des macro-unités autonomes. Ces organismes ethno-sociologiques possèdent, outre une composante culturelle, une unité territoriale, économique, sociale et politique.

Le porteur direct de la culture ethnique est l’ethnophore. Celui-ci détermine les lois selon lesquelles les personnes se regroupent et se divisent suivant des lignes ethniques; il est en outre l’héritier direct et le cocréateur de la culture nationale. Sa particularité tient au fait qu’il ne peut assurer seul la reproduction intergénérationnelle des caractéristiques ethniques. Autrement dit, l’ethnophore doit être entouré d’autres individus qui lui ressemblent; c’est cela qui fait d’un ethnos un ethnos. L’ethnophore est le porteur individuel d’une culture ethnique et d’une psyché nationale particulières. Il constitue en quelque sorte l’atome à partir duquel se construisent les ethnos.

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Le terme grec ancien ethnos, dans son sens originel, n’englobait pas toutes les catégories de personnes vivant sur un territoire donné et partageant une langue et des traditions culturelles communes. En grec ancien, outre ethnos, il existait d’autres types de collectivités humaines, tels que demos (δῆμος), laos (Λάος) et okhlos (ὄχλος). Comment les distinguer? Le linguiste français Émile Benveniste propose les définitions suivantes :

Demos désignait à la fois une subdivision territoriale et le peuple qui l’habitait… Laos est la communauté guerrière définie par son rapport au chef, au «berger» ou au «guide». Le berger ne règne jamais sur le demos, mais uniquement sur le laos. Le demos, quant à lui, n’est qu’une communauté de personnes réunies par des conditions sociales communes, tandis que laos désigne les liens individuels entre un groupe de personnes et son chef… Ethnos englobe non seulement les êtres humains, mais aussi les animaux et les abeilles.

Okhlos, pour sa part, désignait le peuple au sens de «foule, populace ou masse». Dans les sciences modernes, les ethnos ne sont généralement pas définis en tenant compte des abeilles et de la faune; on a plutôt coutume de qualifier d’ethnos un groupe humain possédant une langue, des traditions culturelles et un passé historique communs. Dans la Septante — traduction en grec ancien des textes de l’Ancien Testament —, le mot ethne a servi à traduire le terme hébreu goyim, qui désigne les peuples autres que les Juifs.

L’ethnocentrisme

William_Graham_Sumner.pngDans le contexte des relations internationales, il importe d’examiner la notion d’ethnocentrisme. Le terme «ethnocentrisme» a été introduit dans le vocabulaire scientifique en 1906 par le sociologue américain William Sumner (photo), qui l’a décrit comme un ensemble d’attitudes de préjugé ou de méfiance envers les personnes extérieures, attitudes susceptibles d’exister même au sein d’un groupe social donné.

Sumner a formulé une conception particulièrement féconde de l’influence qu’exercent les milieux hostiles ou les agressions extérieures sur la cohésion interne d’une société. Il a également observé ce qui suit:

Les exigences de la guerre contre les étrangers assurent la paix à l’intérieur, afin que les dissensions internes n’affaiblissent pas l’endogroupe en temps de guerre. Ces exigences créent également le gouvernement et le droit internes au groupe afin de prévenir les querelles et d’imposer la discipline. Ainsi, la guerre et la paix se sont influencées et développées réciproquement: l’une au sein du groupe, l’autre dans les relations entre groupes. Plus les voisins sont proches et puissants, plus la guerre est intense, et plus l’organisation et la discipline internes de chacun le sont à leur tour. Des sentiments correspondants se développent. La loyauté envers le groupe, le sacrifice pour lui, la haine et le mépris des étrangers, la fraternité à l’intérieur et la combativité à l’extérieur croissent ensemble, comme les produits communs d’une même situation.

8127HbTun+L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgCes relations et ces sentiments forment une philosophie sociale. Ils sont consacrés par leur association à la religion. Les membres de l’exogroupe sont les étrangers contre lesquels les ancêtres de l’endogroupe ont combattu. Les fantômes de ces derniers verront avec plaisir leurs descendants poursuivre la guerre et leur viendront en aide. La vertu consiste à tuer, piller et réduire en esclavage les étrangers.

Les limites de la théorie de Sumner apparaissent dans les nombreux rituels liés à la «domestication» de la culture étrangère — depuis les pratiques chamaniques d’expulsion des esprits étrangers jusqu’à la «lecture des yeux» et aux actes de cannibalisme —, car, chez de nombreux peuples, la consommation de la chair de l’ennemi était considérée comme directement liée à l’acquisition de forces spirituelles supplémentaires. Un «exogroupe» étranger peut être adapté aux besoins de l’endogroupe et être «conquis» métaphysiquement, même s’il est plus puissant et plus nombreux. Un exemple caractéristique de ce dernier cas se retrouve dans les cultes du cargo, où les Blancs sont considérés par certains peuples des îles du Pacifique comme les esprits de leurs ancêtres morts, dont ils auraient pour mission de prendre soin.

D’une manière ou d’une autre, nous observons ici une interaction entre perception ethnocentrique et stratégie, interaction qui a donné naissance au concept de culture stratégique. L’ethnocentrisme peut également être transformé en idée nationale ou comporter dès le départ des prétentions à un statut particulier. Cela caractérise notamment les sociétés ethnoreligieuses. Dans certaines conditions, l’ethnocentrisme peut évoluer en un ensemble plus vaste de marqueurs idéologiques et de convictions.

9781315769738.jpgL’européocentrisme contemporain, par exemple, est un phénomène complexe fondé sur les idées des Lumières et intégrant aussi les ethnocentrismes refoulés des peuples appartenant à l’Union européenne. Ken Booth a examiné le modèle de l’ethnocentrisme au niveau de l’État, sans faire référence à un peuple déterminé. Il a relevé ce qui suit:

Lorsqu’ils réfléchissent au comportement rationnel d’autrui, les stratèges ont tendance à projeter leurs propres valeurs culturelles… Il devrait toutefois être évident que le comportement de «l’homme rationnel» ne peut être prédit que si l’observateur et l’observé partagent les mêmes valeurs, possèdent le même ensemble de priorités et disposent de facultés logiques similaires. Les perceptions ethnocentriques interfèrent avec ce processus: elles consistent à projeter sur l’autre ses propres valeurs et son propre sens des priorités. Par ce processus, l’ethnocentrisme compromet l’acte central de la stratégie, qui consiste à prévoir comment les autres verront le monde, puis comment ils penseront et agiront.

La théorie de Ken Booth est directement liée à l’école du réalisme politique dans les relations internationales. Cependant, lorsqu’on aborde l’opposition entre «nous» et «les autres», il est très difficile de parler d’une quelconque pureté absolue des groupes ethniques, d’autant que l’imbrication des idées et les échanges réciproques entre traditions culturelles durent depuis très longtemps.

«La créolisation ou l’hybridation de la culture est le résultat de processus d’interaction sociale complexes, inégaux et déséquilibrés, qui s’étendent souvent sur plusieurs siècles et ont produit nombre de sociétés de la civilisation humaine». Cela apparaît plus clairement encore dans le cas des États-nations modernes, qui ne possèdent pas de sujet unique ethniquement homogène.

D’une manière ou d’une autre, des minorités ethniques existent toujours, même lorsqu’elles utilisent dans leurs échanges quotidiens la langue de la majorité. Les Cachoubes en Pologne, les Sorabes de Lusace en Allemagne, les Samis en Finlande et les Valaques — ou Aroumains — en Macédoine illustrent la profonde hétérogénéité des États européens modernes.

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Plus de quarante groupes ethniques vivent en Turquie. Dans ce dernier cas, il est généralement admis qu’il n’existe qu’une majorité turque et quelques minorités, telles que les Kurdes, les Arméniens, les Grecs et les Circassiens — appellation générique regroupant plusieurs nationalités du Caucase du Nord. Pourtant, même parmi les Turcs, on peut distinguer, par exemple, les Anatoliens. D’une manière générale, le peuple turc lui-même s’est formé au cours d’un processus d’ethnogenèse mêlant des tribus asiatiques, caucasiennes, balkaniques et slaves.

Au XXe siècle, les relations internationales ont été dominées par une approche occidentale fondée sur une conception moderniste des États-nations, dans laquelle les nuances ethniques n’étaient généralement pas prises en compte. Cela a entraîné une confusion des concepts et l’adoption de décisions politiquement erronées.

71yXP3YKSOL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgLe politologue américain Walker Connor s’est manifestement trompé en estimant que le terme ethnos était l’équivalent grec du mot «nation» et que l’expression «ethnonationalisme» était tautologique. L’ethnos est une communauté naturelle, tandis que la nation est une communauté sociopolitique. «Ce phénomène constitue un exemple supplémentaire des innombrables erreurs de compréhension auxquelles conduit l’errance de la pensée scientifique occidentale dans le labyrinthe des termes et des définitions».

Parallèlement, les études ethniques et les théories de la nation et du nationalisme présentent souvent des points de départ semblables: il s’agit d’une communauté de groupe dotée de liens systématiques fondés sur la langue, la solidarité, la mythologie et, souvent, sur des perceptions communes des menaces extérieures et/ou des ennemis.

La théorie constructiviste représente également un modèle spéculatif applicable aussi bien aux ethnos qu’aux nations. Selon cette théorie, l’ethnos est une construction créée sous l’influence intellectuelle de certaines formations, telles que les élites culturelles ou dirigeantes. Dans ce cas, les traditions «ethniques» peuvent soit être artificiellement créées et imposées par la manipulation, soit faire l’objet de tentatives de «recréation» à partir de matériaux historiques.

fredrik-barth-1da1d318-9c22-484e-98d1-0cf54a06e02-resize-750.jpegFredrik Barth (photo), par exemple, conceptualise et définit l’ethnicité, dans le cadre du constructivisme, comme la catégorie la plus large de l’identité sociale: il s’agit d’un phénomène situationnel créé par une différenciation symbolique qui souligne le caractère conventionnel des frontières entre catégories ethniques. Dans cette perspective, l’ethnos naît lorsqu’un groupe humain se définit par rapport à d’autres communautés. À partir de cette auto-identification, le groupe maintient un marquage approprié des frontières culturelles. Lorsque ces questions se politisent, on peut parler d’un passage de l’ethnoconstructivisme au nationalisme. Les nationalismes croate, kosovar et ukrainien constituent des exemples classiques de ce type de constructivisme.

70111986.jpgÀ l’instar du constructivisme, les théories du primordialisme et de l’instrumentalisme peuvent être appliquées non seulement à l’analyse d’un ethnos, mais aussi à la description d’une nation. Rogers Brubaker, par exemple, propose une vision plus large de l’interrelation entre ethnos et nation. Selon lui:

L’ethnicité, la race et la nation devraient être conceptualisées non comme des substances, des choses, des entités, des organismes ou des individus collectifs, ainsi que nous y incite l’image de «groupes» distincts, concrets, tangibles, délimités et durables, mais en termes relationnels, processuels, dynamiques, événementiels et désagrégés.

Cela signifie qu’il faut penser l’ethnicité, la race et la nation non en termes de groupes ou d’entités substantiels, mais en termes de catégories pratiques, d’idiomes culturels, de schémas cognitifs, de cadres discursifs, de routines organisationnelles, de formes institutionnelles, de projets politiques et d’événements contingents.

Paradoxes terminologiques

Il est intéressant de noter que les notions de «peuple» et de «nation» se sont développées parallèlement et ont souvent été confondues. Les termes «nationalité» et «national» ont connu le même sort. Il est bien connu que l’expression «intérêts nationaux» renvoie principalement à l’État, tandis que les catégories de «nationalité» sont souvent utilisées pour désigner les peuples. Mais si plusieurs peuples vivent au sein d’un même État, à qui appartiennent alors les intérêts «nationaux»?

Neues_Liederbuch_f_r_deutsche_Turner_Jahn_.jpgSi nous adoptons une approche historique, nous constatons par exemple que la loi de paix territoriale de l’empereur Frédéric III, datant de 1486, employait l’expression Sacrum Imperium Romanum Nationis Germanicae (Heiliges Römisches Reich deutscher Nation). En 1512, dans une adresse au Reichstag, Maximilien Ier employa officiellement pour la première fois l’expression «Saint-Empire romain germanique de la nation allemande» (Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation). Il semble donc que le concept de nationalité ait eu pour précurseurs les Allemands. Selon Gérard Noiriel, le substantif «nationalité» est entré dans l’usage en France bien après le substantif «nation», issu de la même racine. La «naissance» de ce terme en français est liée à la traduction de l’ouvrage Deutsches Volksthum, publié en 1815 par Friedrich Jahn (gravure, ci-contre), l’un des fondateurs de l’ethnographie allemande.

Cependant, Volksthum (orthographe de l'époque, ndt) est un terme artificiel forgé par Jahn lui-même. Il faut en outre bien comprendre qu’en allemand, le terme Volk signifie «peuple», et non «nation». Par Volksthum, Jahn entendait une force qui rassemble les individus au sein d’un groupe et en fait un tout.

Noiriel attire également l’attention sur la polysémie du terme «nationalité» en français, qui reçoit des charges sémantiques différentes selon les contextes. Il est intéressant de constater que le terme «nationalisme» a été attesté en français avant celui de «nationalité», en 1798, lorsque l’abbé Barruel l’employa pour critiquer le jacobinisme: «Le nationalisme chasse l’amour du prochain… Il permet de regarder les étrangers de haut, de les tromper et de leur nuire».

En France, le terme «nation» était par ailleurs directement associé à l’État, à l’État-nation. À la fin du XVIIIe siècle, la France postrévolutionnaire devait édifier une nouvelle société civile sur les ruines des ordres et des différentes ethnies régionales, et empêcher une fragmentation accrue. Le moteur central des processus d’unification résidait dans l’opposition de la France aux autres pays et peuples, y compris à ceux avec lesquels elle partageait des racines historiques communes.

Au XIXe siècle, le nationalisme fut érigé en étendard par de nombreux États européens, monarchies comme républiques. Il constitua bien entendu aussi un modèle et un puissant catalyseur pour les peuples aspirant à l’indépendance, comme dans les Balkans face à la domination ottomane.

Johann_Gottfried_Herder_2.jpgPour ce qui est des conceptions philosophiques et métaphysiques, le philosophe allemand Johann Herder, considéré comme l’un des penseurs fondateurs des Contre-Lumières, soutenait que les peuples étaient les pensées de Dieu. Contrairement à ses compatriotes qui suivaient une tendance commune affirmant explicitement la supériorité de la race européenne sur les autres, Herder s’inscrivait pour sa part dans la tradition humaniste de son époque, fondée sur le développement historique. Il s’opposait ouvertement aux rationalistes — d’où sa polémique avec Kant et son rejet des idées de Fichte — et critiquait toutes les conceptions de la «supériorité nationale» et de la domination de certains peuples sur d’autres. Selon ses propres mots: «La race indique une différence d’origine; or, dans ce cas, celle-ci n’existe pas, ou bien elle englobe, dans chacun de ces pays et sous chacune de ces couleurs de peau, les races les plus diverses. Car toute nation est un peuple possédant sa propre forme nationale et sa propre langue… ».

Herder développe encore cette idée dans le huitième livre de sa vaste étude, Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité, où il observe: «Leur manière de se représenter les choses est si profondément gravée dans chaque nation parce qu’elle leur est adaptée, conforme à leur terre et à leur ciel, née de leur mode de vie et transmise de père en fils. Ils croient comprendre avec la plus grande clarté ce qui paraît le plus étonnant à un étranger; celui-ci rit de ce qu’ils prennent le plus au sérieux. »

Herder soulignait également: «Ainsi, les nations se transforment selon le temps, le lieu et leur caractère intérieur: chacune porte en elle-même la mesure de sa propre perfection, tout à fait indépendamment de toute comparaison avec celle des autres». Friedrich Nietzsche, pour sa part, disait qu’un peuple est «quelque chose qui se comprend soi-même».

* * *

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Leonid Savine est membre de la Société des sciences militaires auprès du ministère de la Défense de la Fédération de Russie et membre du comité directeur du Forum international d’Islamabad sur la lutte contre le terrorisme. Il est l’auteur de nombreux livres, publications scientifiques et études spécialisées consacrés aux relations internationales, à la philosophie politique, à la géopolitique et aux conflits internationaux.

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Souverainisation et institutions communes 

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Souverainisation et institutions communes 

Danielius Edvardas Karkozas

Le sommet 2026 des BRICS, réunissant la majorité mondiale dans la capitale indienne, s’est achevé. Fait surprenant, les évolutions les plus importantes et les plus lourdes de conséquences se sont produites cette fois-ci bien avant même le début du sommet. Le sommet lui-même a débouché sur un constat simple: une part croissante des participants commence à ressentir toujours plus fortement les turbulences et les coûts qui les accompagnent, induits par leur attachement à la multipolarité et à la transformation de l’ordre économique et politique mondial. Il est néanmoins réjouissant que la pression attendue de l’Occident n’ait pas ébranlé leur détermination. Lentement, péniblement, mais résolument, ils continuent d’avancer vers un système de relations internationales radicalement nouveau, équitable et plus inclusif. Mais qu’a-t-on réellement accompli cette année, et que devons-nous finalement obtenir à l’avenir?

Principaux résultats de l’année

Sans l’ombre d’un doute et de manière incontestable, la principale réussite actuelle de la majorité mondiale, de ses amis et de ses alliés réside dans l’éviction méthodique et résolue de la domination économique et militaire occidentale du détroit d’Ormuz et du détroit de Bab-el-Mandeb. La guerre du printemps, déclenchée par Israël et les États-Unis, a constitué, depuis le lancement par la Russie de son opération militaire spéciale en Ukraine en 2022, l’épreuve morale et physique la plus lourde et la plus manifeste pour les participants des BRICS+ comme pour ceux de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai). Une conséquence moins évidente de la guerre toujours en cours autour de ces deux artères vitales du commerce maritime a été de prouver l’attachement indéfectible des principaux pays du Moyen-Orient à une politique de coexistence pacifique dans la région. Le point le plus déterminant est que ces pays ont refusé de participer à la guerre contre l’Iran, alors même que celui-ci avait frappé des cibles militaires américaines et occidentales sur leur territoire. Bien plus encore: un mois avant le sommet des BRICS, le pacte de La Mecque a été établi et signé sous l’égide de l’Arabie saoudite, formant avec la Turquie et le Pakistan une alliance militaire destinée à assurer une défense collective sur le modèle de l’article 5 de l’OTAN. Le point essentiel à souligner ici est que l’Iran a lui aussi été invité à adhérer à ce pacte.

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Il est évident que l’écrasante majorité de nos amis du Moyen-Orient possède à la fois le désir et une détermination croissante à devenir véritablement indépendante et à assumer la responsabilité de son propre avenir. Il ne faut toutefois pas oublier que les États qui sont parties au pacte de La Mecque restent, tant dans le domaine civil que militaire, dépendants de manière inacceptable des technologies occidentales.

À l’heure actuelle, leurs infrastructures numériques sont également loin d’être «BRICS»; un changement immédiat de mentalité et de système revêt donc une importance vitale. Les domaines numérique, économique, culturel, humanitaire et militaire — autrement dit leur souverainisation et leur affranchissement des outils, plateformes, conceptions de la vie et discours occidentaux sur le développement humain et étatique, certes pratiques, mais stratégiquement destructeurs — détermineront si un monde multipolaire prendra véritablement corps ou s’il restera au stade des simples déclarations.

Nous avons déjà vu au Venezuela où mènent l’ajournement et l’absence de telles décisions: un pays souverain, riche de ses ressources naturelles et, par conséquent, humaines, a été perdu sans même livrer une seule bataille et est passé entièrement sous le contrôle du principal hégémon occidental.

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Une autre évolution importante et décisive tient aux accords conclus en vue de l’achat, par des compagnies aériennes indiennes, du tout dernier avion régional russe, l’Il-114-300: les commandes portent au total sur une centaine d’appareils. Plus important encore, il ne s’agit pas d’un simple achat, mais de l’expression d’une hausse extrêmement significative de la confiance placée dans la Russie et de la réputation de celle-ci en tant que pays capable de concevoir, de fabriquer et de livrer des produits de haute technologie, même sous la forte pression de l’Occident.

L’Inde et l’Iran envisagent en outre d’accroître leurs commandes d’autres nouveaux avions de ligne russes, tels que le SJ-100 (photo) et le MC-21. Si le processus est correctement conduit, il pourrait s’agir de la plus importante commande étrangère d’avions civils de fabrication nationale de toute l’histoire de l’aviation russe et soviétique. Mais l’essentiel réside dans la confiance croissante et dans le prestige considérablement renforcé de la Russie en tant que chef de file de la majorité mondiale. C’est toujours là le point crucial dans tout ce que nous faisons, et il est désormais temps que nous l’admettions tous.

Les prochaines étapes vers l’avenir

Comme l’a proposé Narendra Modi, il convient de cybernétiser — de numériser — l’ensemble des initiatives, des décisions et des étapes de mise en œuvre. Il s’agit d’une excellente mesure, quelque peu tardive, mais absolument indispensable. Elle vise à réduire radicalement le nombre d’actes de sabotage interne perpétrés par des agents pro-occidentaux au sein des bureaucraties des États membres des BRICS. On pourrait soutenir que cette décision aurait pu être prise il y a environ sept ans, mais, dans la pratique, cela était presque impossible en raison du manque de détermination et des priorités différentes qui étaient alors celles du Sud global et de la Russie.

La cybernétisation des décisions et des décrets relatifs à la mise en œuvre de projets et d’initiatives spécifiques doit également être indissociablement liée à la création progressive, mais rapide et compétente, d’institutions destinées à assurer le fonctionnement, le développement et la protection harmonieux et dynamiques des États membres. Des organismes de régulation doivent également impérativement être créés.

Puisqu’il est question d’une institutionnalisation conçue pour faciliter un passage concret à la souveraineté, tant pour l’union que pour chacun de ses membres, voici les principaux domaines sur lesquels il convient de se concentrer:

Domaine financier: des compagnies d’assurance nationales et, surtout, des systèmes de paiement et de compensation. Des instruments tels que Mir, le SBP (Système de paiements rapides) et UnionPay doivent devenir les principaux moyens utilisés dans tous les pays des BRICS, des BRICS+ et de l’OCS.

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Domaine numérique: il s’agit peut-être du secteur le plus sensible, car la plupart des pays du monde — et, dans une certaine mesure, les BRICS eux-mêmes — dépendent actuellement beaucoup plus des outils occidentaux que des outils et plateformes « BRICS » dans des domaines comme l’économie, le secteur civil et la cybersécurité. Dans ce domaine, le comportement des géants technologiques occidentaux est, comme on pouvait s’y attendre, agressif: ils recourent dans une large mesure à une stratégie de prix cassés et financent littéralement de leur propre poche des coopérations à long terme, car, à leurs yeux, la fin justifie les moyens. Nous devons toujours garder cette approche à l’esprit.

Transports: une organisation comparable ou identique à l’OACI occidentale doit être créée dans les plus brefs délais. Son objectif devra être d’élaborer et de fixer ses propres normes pour la certification et l’exploitation de tous les types d’aéronefs. La situation actuelle est absolument inacceptable, puisque les règles et les normes dans ce domaine sont dictées par l’Occident. De telles organisations et normes doivent bien entendu être créées et développées non seulement dans l’aviation, mais aussi, par exemple, dans les transports terrestres.

Domaine humanitaire: nous devons commencer à nous parler entre nous, ainsi qu’au reste du monde, dans le langage des images. Nous devons montrer et mettre en avant notre rêve commun, assurer la continuité des idées et développer des mécanismes de défense psychologique. La garantie de la sécurité mentale deviendra le facteur le plus déterminant de la réussite dans tous les autres domaines de coopération mutuelle. Ne parler que le langage des chiffres, des statistiques et des déclarations revient à adopter un mode d’existence passif, réactif et, en définitive, mortel. Nous n’en avons pas encore pris toute la mesure.

Domaines militaire et paramilitaire: ils constituent le fondement de la sécurité physique, de la résilience et d’un développement durable garanti. Il faut des forces armées communes pour assurer la défense des États membres et des sociétés militaires privées pour garantir la sécurité et la protection des investissements. Les exemples de la République centrafricaine et du Niger sont à cet égard presque parfaits: la Russie aide ses alliés à dissuader l’agression occidentale tout en garantissant la sécurité des projets d’investissement dans le pays contre les attaques hybrides. Il s’agit d’un bénéfice mutuel et d’un parfait alignement des intérêts des deux parties.

Pour poursuivre le développement, le plus important est de reconnaître une réalité qu’il n’est désormais plus possible d’ignorer: un nombre croissant d’acteurs de la majorité mondiale expriment ouvertement et courageusement leur volonté d’investir dans l’édification de la multipolarité. Ils se préparent véritablement et consciemment à accepter des privations temporaires dans la lutte pour la liberté, le développement et une plus grande justice — et, de fait, ils les acceptent déjà.

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jeudi, 08 octobre 2026

Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie

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Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie

par Paolo Deganutti

Source: https://www.cese-m.eu/2026/10/il-governo-magyar-e-leuropa...

Le terminal hongrois du port de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest financée par la Chine sont remis en question.

L’Union européenne a salué la victoire de Péter Magyar comme le retour de la Hongrie dans le giron de la démocratie libérale. Mais l’examen des premières mesures prises par le nouveau gouvernement en matière d’infrastructures fait apparaître un tableau moins rassurant. Le gouvernement qui a le plus les faveurs de l’Union remet en question, l’un après l’autre, les deux projets qui faisaient de la Hongrie un nœud de liaison entre l’Europe centrale, la Méditerranée et les routes eurasiatiques. Le terminal situé dans le port franc de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest sont les deux facettes d’un même choix.

APLogo2.jpgLe 22 septembre, le ministère des Transports et des Investissements, dirigé par Dávid Vitézy, a confirmé avoir lancé un examen de la «solidité financière, technique et commerciale» du terminal Adria Port, dans la zone de l’ancienne raffinerie Aquila. Le projet remonte à 2018, lorsque le gouvernement Orbán avait préféré le port de Trieste à celui de Koper afin d’offrir au pays son propre débouché maritime. En 2019, l’entreprise publique Adria Port Zrt a acquis pour 31 millions d’euros les 32 hectares situés derrière le quai, avec une concession domaniale courant jusqu’en 2074. Le projet définitif prévoit environ 650 mètres de quai, un raccordement ferroviaire à Aquilinia ainsi qu’une plateforme logistique destinée aux matériels roulants, aux marchandises diverses et aux cargaisons de projet.

Officiellement, rien n’a été suspendu, et Budapest assure que la coopération avec Rome se poursuit. Mais l’asymétrie est manifeste. Du côté de l’Autorité portuaire de Trieste, les travaux maritimes sont à un stade avancé: elle a affecté 45 millions d’euros du Fonds complémentaire au PNRR à la construction du premier quai de 245 mètres et aux opérations de dragage.

Dix millions supplémentaires ont été alloués à l’approfondissement du chenal, et une deuxième phase d’un montant de 83 millions d’euros est à l’étude. Du côté hongrois, pas une seule pierre n’a été posée sur les terre-pleins. L’appel d’offres pour la conception du terminal est resté gelé en raison des élections, et l’engagement d’environ 200 millions d’euros pour la dépollution du site et le terminal ferroviaire n’a pas été pris. Il existe donc un risque concret que le port de Trieste se retrouve avec un quai financé par des fonds publics et une arrière-zone vide.

Adria Port, l’entreprise publique hongroise chargée de construire et de gérer le terminal de Trieste, a clôturé chaque exercice depuis 2019 par une perte, et l’étude de faisabilité de PwC n’a été commandée qu’après l’acquisition du site. Lorsqu’elle a finalement été remise à la presse, 167 de ses 192 pages étaient occultées. Mais corriger un projet mal conçu est une chose; se servir de ses défauts pour remettre en question son orientation stratégique en est une autre: celle d’un accès direct de l’Europe centrale à la Méditerranée orientale, au canal de Suez et aux routes menant au Golfe et à l’Asie.

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Le second dossier montre qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question de comptabilité. Longue d’environ 350 kilomètres, la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest constitue le dernier tronçon du corridor terrestre et maritime qui, depuis le port du Pirée exploité par Cosco, achemine les marchandises de la Méditerranée vers le cœur de l’Europe. Le tronçon hongrois a coûté environ mille milliards de forints, financés en grande partie par un prêt de la China Exim Bank, et il est ouvert au trafic de marchandises depuis février 2026.

Mais le service voyageurs, annoncé à plusieurs reprises, n’a jamais été mis en service, et l’une des premières mesures du nouveau gouvernement a été d’annoncer le réexamen de l’ensemble du projet. Devant le Parlement, Vitézy l’a qualifié d’investissement «truffé d’erreurs à tous les niveaux». Là encore, les arguments relatifs à la transparence sont légitimes. Ils frappent toutefois précisément la principale infrastructure chinoise de liaison dans les Balkans, qui est utile non seulement à Pékin, mais aussi à la Serbie, à la Hongrie et aux exportateurs européens.

Lorsque l’on rapproche les deux affaires, la logique d’ensemble apparaît cohérente. Avec toutes ses limites, le gouvernement Orbán avait élaboré une politique fondée sur la multiplicité des corridors: vers le sud, en direction du Pirée via la Serbie; vers l’ouest, en direction de Trieste via la Slovénie; et, dans les deux cas, vers les nouvelles routes de la soie. La Hongrie devenait ainsi une plateforme de redistribution entre l’Europe et l’Eurasie. Le nouveau gouvernement semble vouloir refermer ces deux portes et replacer le pays dans une seule sphère d’attraction: celle du système industriel allemand et des ports du Nord, Hambourg et Rotterdam, conformément à la doctrine européenne de réduction des risques à l’égard de la Chine.

C’est ici que le paradoxe apparaît. L’Union européenne se présente comme la championne de la libre circulation des marchandises, mais elle accueille favorablement un gouvernement qui remet précisément en cause les infrastructures permettant de multiplier les voies d’accès au marché européen. Les risques de blocage sont dénoncés avec zèle lorsqu’ils concernent la Chine, mais ignorés lorsqu’ils résultent de décisions politiques prises par des gouvernements occidentaux. Une ligne ferroviaire construite avec des capitaux chinois devient un problème de sécurité; un corridor interrompu sur décision de Budapest devient un exemple de bonne administration. Il en résulte une Europe qui, au nom de la réduction de ses dépendances, réduit non seulement ses sources d’énergie, mais également ses connexions. Elle risque ainsi de transformer la réduction des risques en auto-isolement au moment même où le centre de gravité des échanges mondiaux se déplace vers l’Asie, le Golfe et l’océan Indien.

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Pour Trieste, l’enjeu est considérable. Le port franc international n’a de sens que s’il demeure une porte ouverte: vers l’Europe centrale, mais aussi vers la Méditerranée orientale et les routes passant par Suez. Un terminal hongrois conçu pour les exportateurs du bassin danubien et relié au réseau ferroviaire de l’Europe centrale constituait l’un des éléments de cette fonction. Le réduire à un quai dépourvu de trafic reviendrait à gaspiller des fonds publics et à affaiblir le rôle du port en tant que trait d’union entre les continents.

Rome devrait demander à Budapest un calendrier précis et une réponse claire, sans permettre que l’examen technique se transforme en report indéfini. Quant à Bruxelles, elle devrait s’interroger sur une contradiction qu’elle ne pourra ignorer longtemps: on ne peut proclamer la libre circulation des marchandises tout en applaudissant ceux qui ferment les corridors qui la rendent possible.

Mort, destin et forme de l’histoire chez Georg Simmel

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Mort, destin et forme de l’histoire chez Georg Simmel

Giovanni Balducci

Source: https://geopoliticaesistemi.com/morte-destino-e-forma-del...

Il est des livres qui naissent au sein d’une discipline et finissent par parler bien au-delà de ses frontières. Mort et destin de Georg Simmel, publié par les éditions Aragno et dont j’ai assuré la direction avec Mauro Cascio, appartient à cette catégorie. Le volume réunit Métaphysique de la mort, datant de 1910, et Le problème du destin, datant de 1913, deux textes que nous avons voulu rapprocher parce que, lus ensemble, ils mettent particulièrement en évidence l’un des noyaux les plus profonds de la réflexion simmelienne: le rapport entre finitude, forme, liberté et nécessité.

81tOJquPHVL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgCe qui est surtout intéressant dans ces pages, c’est la manière dont Simmel soustrait la mort à son interprétation la plus immédiate. La mort n’est pas seulement ce qui survient à la fin de la vie, mais quelque chose qui accompagne la vie de l’intérieur et en détermine le profil. Nous vivons et choisissons parce que notre temps n’est pas infini; nous attribuons de la valeur aux rencontres, aux décisions et aux renoncements précisément parce qu’il ne nous est pas donné de disposer d’un nombre illimité de possibilités. La finitude n’est donc pas seulement une privation: elle est aussi ce qui confère une forme à l’existence.

Cette intuition prend une signification encore plus forte lorsqu’on la confronte au rapport que la modernité entretient avec la mort. Pendant une grande partie de l’histoire humaine, la mort a été entourée de symboles, de rites et de pratiques philosophiques et religieuses qui cherchaient à l’intégrer dans une vision plus vaste de l’existence. Les rites à mystères, le memento mori, la méditation monastique, les représentations médiévales, les textes initiatiques et la spéculation philosophique jusqu’au XXe siècle témoignent d’une familiarité avec la finitude qui paraît aujourd’hui bien plus atténuée.

Dans le Phédon, Platon lie la philosophie à la préparation à la mort; Martin Heidegger fera de la finitude l’une des dimensions décisives de l’existence; Emil Cioran, avec une sensibilité qui lui est entièrement propre, reviendra sans cesse sur la naissance, le temps et la mortalité, montrant à quel point la pensée de la mort peut devenir une forme radicale d’interrogation sur soi-même et sur le monde.

imgsxxxages.jpgSimmel est souvent principalement considéré comme le sociologue de la modernité, de la métropole, de l’argent et des formes de socialisation. Mais à côté de ce Simmel existe le philosophe de la vie, de la limite et de la forme, et c’est peut-être précisément dans cette partie de son œuvre que certaines de ses intuitions acquièrent aujourd’hui une force nouvelle.

Le second essai, consacré au destin, complète cette réflexion. Simmel rejette une conception simplement fataliste. Tout ce qui arrive à un individu ne constitue pas, par ce seul fait, son destin. Un événement devient destin lorsqu’il entre dans la trame d’ensemble de la vie, lorsqu’il est assumé au sein d’une continuité biographique et acquiert une signification qu’il ne possédait pas auparavant. Le destin naît donc de la rencontre entre ce qui nous arrive et la manière dont cet événement est incorporé à la forme de notre existence.

C’est ici que la pensée simmelienne s’ouvre à une dimension susceptible d’intéresser également ceux qui se penchent sur l’histoire et la politique. Les individus, tout comme les communautés politiques, ne choisissent pas toutes les conditions dans lesquelles ils se trouvent. La géographie, la mémoire, les ressources, la démographie, les pressions extérieures, les héritages historiques et les contraintes économiques constituent des données réelles, mais ne produisent pas automatiquement une seule et unique possibilité. La géographie oriente, mais ne décide pas; l’histoire pèse, mais ne prescrit pas entièrement l’avenir. Entre le conditionnement et la nécessité absolue subsiste toujours l’espace de la décision.

2228908878.jpgC’est précisément cet espace qui rend le thème du destin si intéressant, y compris hors du champ strictement philosophique.

En géopolitique, on court souvent le risque de transformer les contraintes en automatismes, comme si la situation géographique d’un État ou son histoire rendaient inévitable une conduite déterminée. La réflexion de Simmel invite au contraire à distinguer ce qui conditionne de ce qui détermine. Le destin ne se confond pas avec une cage, mais avec la forme qu’une vie revêt dans la relation entre les événements extérieurs et la liberté intérieure.

Cette distinction vaut également, par analogie, sur le plan historique. Les États et les ordres politiques se définissent par des limites. Une frontière n’est pas seulement une ligne de séparation; elle est aussi ce qui délimite, organise et rend un espace reconnaissable. Il en va de même des puissances, qui découvrent leur propre mesure lorsqu’elles rencontrent une résistance, un concurrent, une pénurie ou un obstacle qu’elles ne peuvent tout simplement pas franchir. C’est souvent la limite qui rend visible la forme réelle d’un ordre politique.

13087874.jpgDans la philosophie de Simmel, la mort montre que la forme naît de la limite; la géopolitique montre que toute puissance vit dans un horizon de limites, de rapports de force et de possibilités finies. Aucun acteur historique n’agit dans un espace illimité, de même qu’aucune vie ne se déploie dans un temps infini. La finitude appartient aussi bien à l’existence individuelle que, sous des formes différentes, à l’histoire des communautés et des empires.

Les dates des deux essais rendent cette lecture plus suggestive encore. Métaphysique de la mort date de 1910 et Le problème du destin de 1913. Très peu de temps après, l’Europe entrerait dans la Première Guerre mondiale, cette rupture qui allait bouleverser les équilibres politiques, les empires et les représentations du monde. Il n’aurait aucun sens de transformer ces textes en une prophétie de 1914, mais il est difficile d’ignorer leur proximité avec cette césure historique. Simmel réfléchit à la limite et au destin précisément au cours des années où l’Europe s’approche, sans encore le savoir, de la dissolution de tout un ordre.

La Grande Guerre allait montrer de manière dramatique qu’aucun équilibre n’est éternel et que même les configurations considérées comme les plus solides peuvent entrer soudainement en crise. Elle allait également transformer le rapport entre technique, politique et mort, en introduisant une dimension industrielle du conflit appelée à marquer tout le XXe siècle. Dans cette perspective, les deux essais acquièrent rétrospectivement une résonance supplémentaire: ils parlent de la finitude individuelle, mais finissent aussi par interroger la fragilité des formes historiques.

 

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Installés, revendicatifs et enracinés: trois armées en guerre

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Installés, revendicatifs et enracinés: trois armées en guerre

Par Roberto Pecchioli

Source: https://telegra.ph/Installati-rivendicativi-e-radicati-tr...

Les résultats des récentes élections en Allemagne et en Suède, conjugués au succès de l’islamo-socialiste Zohran Mamdani à New York et aux bouleversements de l’opinion publique en Grande-Bretagne, en France et en Espagne, préparent un scénario de profonde polarisation.

L’axe droite-gauche cède la place à une recomposition de la société occidentale en trois parties toujours plus éloignées les unes des autres et incapables de communiquer entre elles. À New York et à Berlin, où l’électorat métropolitain, composé de populations de toutes origines dépourvues de traits communs — monades individualistes déracinées —, a depuis longtemps tourné le dos aux forces identitaires comme aux modérés de toute tendance, nous assistons aux prémices d’une dangereuse jonction entre la gauche radicale et les masses immigrées.

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À Berlin comme dans les banlieues françaises et les agglomérations urbaines britanniques progresse l’alliance apparemment la plus contre nature: celle de l’islamisme, des immigrés ayant acquis la citoyenneté et d’une partie de la gauche. Leur terrain commun réside dans les politiques de logement des immenses périphéries urbaines et dans la revendication de l’assistance publique. Dans le sillage de Mamdani, Die Linke à Berlin, dirigée par une jeune femme d’ascendance turque qui a également tenu des meetings dans la langue de ses origines, a remporté les élections en faisant du logement son thème central et en promettant d’exproprier les sociétés immobilières qui possèdent pas moins de deux cent mille logements. La quasi-totalité des communautés immigrées extra-européennes ayant la nationalité allemande ont voté pour Die Linke.

Dans les régions de l’ancienne RDA — l’Allemagne encore allemande —, l’Alternative für Deutschland (AfD) triomphe, tandis que les partis du système s’effondrent: chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates et libéraux, ainsi que, dans une certaine mesure, les Verts. En Suède, le résultat électoral qui a donné la victoire, avec une marge infime, à l’archipel disparate des gauches — dans l’attente des enquêtes sur de probables fraudes — a été déterminé par la mobilisation massive des « nouveaux Suédois », majoritairement musulmans. Là encore, avec l’emploi des langues d’origine, ainsi qu’avec la propagande des chefs religieux. Il est facile de prévoir le même destin en France, où La France insoumise est devenue le parti de rassemblement des importantes communautés d’origine nord-africaine. Le Rassemblement national de Marine Le Pen arrive en tête parmi les ouvriers, dans les zones rurales et périurbaines ainsi qu’au sein de la population de souche française.

Entre les deux, en France comme en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, subsiste une couche centrale aisée, encore puissante mais en déclin. En Italie, les signes avant-coureurs de cette nouvelle polarisation sont apparus lors des élections municipales de Venise, avec les listes bengalies, ainsi que dans la jonction entre la gauche radicale et l’immigration musulmane à Bologne, à l’occasion de la mort d’un Marocain de nationalité italienne arrêté par la police. À la division droite-gauche — dépassée par le conflit entre le haut et le bas, le centre et la périphérie, les autochtones et les immigrés, les élites et le peuple — se superpose désormais le phénomène nouveau de la scission de la société en trois blocs. Élection après élection, en France, en Allemagne, en Suède et au Royaume-Uni, les urnes dessinent le paysage d’une Europe dont la population se divise en trois blocs sociaux antagonistes.

Nous pouvons définir le premier groupe comme les «installés» ou les «établis»: les nantis, l’establishment, les fonctionnaires, les retraités aisés, les professions liées à la machine publique et les catégories protégées qui n’ont à affronter ni la concurrence libérale ni la pression directe de l’immigration. Ils votent très majoritairement pour les partis du système, de droite, du centre ou de gauche, qu’il s’agisse de Macron, de Merz ou de tout autre produit du bloc social-démocrate, démocrate-chrétien et libéral jusqu’ici hégémonique.

Le deuxième groupe est celui des «revendicatifs»: les citoyens d’origine étrangère et ceux qui vivent du vaste univers de l’aide sociale. Ils constituent la force motrice de la nouvelle gauche.

La troisième catégorie est celle des «enracinés», ou des «dépossédés»: les autochtones issus des classes moyennes et populaires appauvries, dont le vote s’oriente massivement vers les mouvements souverainistes et patriotiques.

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Les contours de chaque groupe et leur proportion varient selon le pays, son histoire et ses particularités socioculturelles, mais la fracture devient partout manifeste. Le nombre des «dépossédés» augmente: ce sont les perdants de la mondialisation et des nouvelles technologies, déconcertés par la transformation fulgurante du paysage humain, culturel et axiologique, privés de leur ancienne nation, de leur identité et de l’espoir d’une amélioration. Ils donnent des ailes aux partis qui prônent le retour des États-nations. Les dominants les qualifient avec mépris de populistes et, de plus en plus souvent, d’extrémistes: le monopole des mots.

En France, Marine Le Pen et les forces apparentées frôlent les 40% des intentions de vote. En Allemagne, le cas de l’AfD est emblématique: malgré les virulentes tentatives de criminalisation et un nombre non négligeable de restrictions légales, le parti est le premier du pays. Même sort pour le Reform Party de Nigel Farage au Royaume-Uni. Pendant ce temps, le nombre des «installés» diminue: cette couche sociale aisée et protégée qui regrette les décennies prospères et tranquilles de la seconde moitié du XXe siècle. Une nostalgie sans perspectives à l’époque de la dette publique, du retour de l’inflation, de la crise énergétique, du risque de guerre, de la précarité et de l’effondrement des dépenses sociales. Les options sociales-démocrates, libérales et démocrates-chrétiennes perdent de leur élan, en concentrant le soutien de leurs catégories de référence sur des responsables politiques à la Macron: des figures qui transmettent un sentiment illusoire de sécurité à ceux qui ne demandent rien d’autre.

La vague des revendicatifs, mécontents et pleins de ressentiment progresse avec l’islamisation de nombreuses villes européennes, offrant à la vieille gauche l’occasion de reconquérir le pouvoir. Les trois groupes sont pratiquement imperméables les uns aux autres. Il est peu probable qu’un membre de la catégorie des revendicatifs mécontents soutienne un candidat des installés, et encore moins un candidat appuyé par les enracinés. Ces derniers, à leur tour, ne peuvent voter pour ceux qu’ils considèrent, à juste titre, comme des ennemis existentiels. En Allemagne et en Suède, seuls 4% des citoyens de souche non autochtone ont voté pour des candidats identitaires. Avec des nuances locales distinctes, le phénomène est appelé à se répéter.

En Italie et en Espagne, le poids de la gauche diffuse est maximal parmi les retraités, les bureaucraties, les enseignants et les citoyens « de souche » qui vivent de subventions et de prestations publiques. En Italie, Forza Italia, le centre résiduel et une partie du Parti démocrate se rejoignent dans la défense des intérêts des «installés». Une société fragmentée est, dans certaines limites, un phénomène physiologique. Toutefois, dans les conditions actuelles, les aspirations profondes de chacun des trois groupes exigent la défaite, voire la disparition des autres. Les objectifs des «revendicatifs» pleins de ressentiment ne peuvent être imposés qu’au moyen de la destruction de l’ancienne communauté nationale, bastion des «enracinés», dont la survie exige à son tour la neutralisation du camp adverse. Les «installés» comptent encore beaucoup, mais leur nombre diminue et ils ne représentent rien d’autre que la tentative de maintenir des rapports de force et des structures en voie d’effondrement.

Il existe donc une possibilité réelle qu’une forme de guerre civile — ou, plus exactement, de guerre intestine, puisque les factions opposées n’ont rien en commun — devienne inévitable. Le compromis ou la conciliation entre ceux qui souhaitent préserver le pays tel qu’il était et ceux qui sont résolus à le transformer en quelque chose de totalement différent paraît difficile. La question migratoire est cruciale.

La grande ligne de fracture des prochaines années pourrait opposer immigration et remigration. Si la première l’emporte, les « revendicatifs » auront atteint leur objectif et édifieront un nouveau pouvoir, y compris leur propre caste d’« installés ». Si la remigration l’emporte, les enracinés s’imposeront. Dans les deux cas, le processus sera traumatisant.

imagbces.jpgLa réflexion de celui qui se dissimule derrière le pseudonyme proustien de Boni Castellane est similaire. Les arguments économiques — bien qu’importants pour construire le consentement — cèdent le pas à la structure immigrationniste, clé de voûte des «revendicatifs». La gauche radicale semble avoir retrouvé la carte conceptuelle perdue après la catastrophe de 1989. Outre la représentation des minorités ethniques et sexuelles, elle tente de s’allier à l’islamisme. Celui-ci, en attendant de fonder des partis religieux ou ethnoreligieux, colonise habilement des mouvements comme La France insoumise, le Labour britannique ou Podemos en Espagne, en leur fournissant des voix et des cadres dirigeants. Cette alliance paraît fructueuse, mais elle finira par diviser la gauche traditionnelle, au sein de laquelle l’apport des installés est très important en raison de leurs revenus, de leurs intérêts et de leur modérantisme réformiste. Cela est déjà manifeste dans la dynamique du Parti démocrate américain.

L’autre déflagration concerne la scission culturelle entre les métropoles et les zones périurbaines, périphériques et rurales. Castellane observe que la métropole est le «lieu de naissance de la post-société, entendue comme un agglomérat de communautés ethniques, le consumérisme comme structure de vie, et des dynamiques culturelles ainsi que des services distincts pour chaque niche culturelle métropolitaine».

Entre des lieux devenus des espaces inhumains, dépourvus de destin commun, et le reste des territoires, le conflit est inévitable. Reste à voir si la révolution technologique et la marginalisation politique, culturelle et économique croissante des zones non métropolitaines susciteront la réaction des enracinés soumis à cette offensive, et quelle sera la position des «installés».

Le monde se réorganise — et nous le constatons à la pompe

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Le monde se réorganise — et nous le constatons à la pompe

Jeanne Delahaye

Source: https://www.facebook.com/jeanne.delahaye.7 

Il suffit de mettre côte à côte quelques informations de ces derniers jours pour comprendre ce qui est en train de se produire.

Le 2 octobre, les pays du G7 se sont réunis en session de crise en raison des tensions sur les marchés de l’énergie. Après la décision, déjà prise en mars, de débloquer 400 millions de barils provenant des réserves d’urgence — dont environ 325 millions ont désormais été mis sur le marché, selon l’Agence internationale de l’énergie —, 100 millions de barils supplémentaires de pétrole et de diesel doivent maintenant être mobilisés. Le marché du diesel est particulièrement sous pression (AIE).

Un détail est à cet égard particulièrement remarquable: outre la crise dans le détroit d’Ormuz, l’AIE cite explicitement les attaques ukrainiennes contre des raffineries russes comme l’un des facteurs aggravant la pénurie de diesel. Dans le même temps, les pays du G7 déclarent vouloir maintenir les sanctions contre la Russie (AIE).

C’est de la géopolitique — mais ses conséquences nous touchent directement.

La Commission européenne le confirme désormais elle-même: l’approvisionnement de l’Europe est certes assuré pour le moment, mais le diesel demeure cher. La Banque centrale européenne souligne que, en tant que grand importateur net d’énergie, la zone euro perd du revenu réel au profit du reste du monde lors de tels chocs de prix. Une étude de la Commission européenne montre en outre que les ménages à faibles revenus sont beaucoup plus durement touchés par les chocs sur les prix de l’énergie que les ménages aisés (Energy).

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Parallèlement, le paysage politique se transforme hors d’Europe.

Lors du dernier sommet des BRICS à New Delhi, les pays membres — dont le groupe s’est désormais considérablement élargi — ont appelé à la retenue au Moyen-Orient et au maintien du commerce international. Quelques jours plus tard, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, il était également impossible de ne pas entendre les nombreux États qui réclament une réforme de l’ordre international. L’Afrique, en particulier, exige enfin une représentation appropriée au Conseil de sécurité (Al Jazeera).

Voilà, selon moi, le point décisif: l’ordre mondial est en train de se déplacer.

Un nombre croissant d’États ne veulent plus se contenter d’appliquer des règles définies ailleurs. Ils réclament davantage de voix au sein des institutions internationales tout en nouant de nouveaux partenariats politiques et économiques.

Cela ne doit nullement être une catastrophe pour l’Europe.

Mais l’Europe doit se demander quelle place elle souhaite occuper dans ce nouveau monde.

L’Union européenne parle elle-même d’«autonomie stratégique». Dans le même temps, elle demeure fortement dépendante dans des domaines essentiels: des importations d’énergie, des chaînes mondiales d’approvisionnement en matières premières et en marchandises et, sur le plan de la sécurité, toujours largement des États-Unis. Le Conseil européen considère désormais lui-même l’accès à une énergie abordable, la compétitivité industrielle et la réduction de ces dépendances comme des tâches urgentes (consilium.europa.eu).

C’est peut-être précisément là que réside l’impasse européenne :

Nous continuons d’essayer de façonner un monde en mutation à l’aide des instruments de l’ancien ordre — sanctions, pressions économiques et formation de blocs —, tandis qu’une grande partie du reste du monde diversifie de plus en plus ses relations.

Or, la question décisive devrait être la suivante :

Comment l’Europe peut-elle préserver ses propres intérêts sans se couper des nouveaux centres de pouvoir?

Une plus grande autonomie stratégique ne signifierait pas «rejoindre» la Russie, la Chine, l’Inde ou les BRICS.

Elle signifierait être capable de dialoguer et de commercer avec différents centres de pouvoir, de désamorcer autant que possible les conflits par la diplomatie et d’évaluer davantage les décisions européennes en fonction de leurs conséquences pour la population européenne.

Car la politique mondiale ne se déroule plus depuis longtemps dans quelque lointain ailleurs.

Nous la rencontrons à la pompe, sur notre facture de chauffage, au supermarché, dans les coûts de production de nos entreprises et, en définitive, dans notre pouvoir d’achat.

La multipolarité n’est donc pas une théorie géopolitique abstraite.

Elle fait depuis longtemps partie de notre quotidien.

mercredi, 07 octobre 2026

Pays-Bas: le député du FVD Van Houwelingen démontre que seul le discours prescrit compte encore

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Pays-Bas: le député du FVD Van Houwelingen démontre que seul le discours prescrit compte encore

Source: https://deanderekrant.nl/kabinet-jetten-zet-kritiek-oorlogsexperts-weg/

Le ministre des Affaires étrangères Tom Berendsen (CDA) refuse de répondre sur le fond aux questions parlementaires de Pepijn van Houwelingen, dans lesquelles celui-ci soumet au gouvernement les critiques d’éminents spécialistes de la guerre, critiques selon lesquelles la guerre en Ukraine est une guerre par procuration opposant l’OTAN et l’UE à la Russie.

Selon le gouvernement, ces critiques constituent «de la désinformation prorusse provenant du Kremlin» et on a «délibérément évité d’entrer dans de tels cadres interprétatifs». Van Houwelingen a réagi avec fureur: «C’est véritablement inconcevable, quelle stupidité insensée. Voilà donc comment on entraîne sa population dans une guerre contre la Russie».

Le député du FVD avait demandé au gouvernement de «répondre sur le fond (!)» aux analyses de critiques connus, parmi lesquels Glenn Diesen, Jeffrey Sachs et John Mearsheimer. Ces universitaires mettent depuis des années en garde contre la politique occidentale qui, selon eux, a conduit à une guerre par procuration extrêmement dangereuse entre l’OTAN et l’UE, d’une part, et la Russie, d’autre part, menée aux dépens de la population ukrainienne.

La semaine dernière, Van Houwelingen a publié la réponse du ministère des Affaires étrangères, qui a fait savoir, par la voix de Tom Berendsen, membre du CDA, qu’il ne répondrait pas sur le fond aux questions parlementaires — alors qu’il y est constitutionnellement tenu en vertu de l’article 68. Le ministre des Affaires étrangères refuse d’examiner les analyses des experts, car il est «absolument évident que la Russie mène contre l’Ukraine une guerre d’agression illégale qui ne saurait être justifiée d’aucune manière». En ignorant les questions de Van Houwelingen, il a été «délibérément évité d’entrer dans de tels cadres interprétatifs», selon Berendsen.

Van Houwelingen a déclaré sur X être abasourdi: «Incroyable. En d’autres termes, ce gouvernement qualifie d’avance — je dis bien d’avance ! — toute forme de critique, y compris les critiques très solidement étayées d’éminents experts indépendants, de “désinformation provenant du Kremlin”. C’est exactement ce qui figure dans la note décisionnelle: lisez-la vous-même ! Il refuse ensuite — eh oui, il refuse ! — de réfuter ces critiques sur le fond et de répondre aux questions parlementaires à ce sujet».

Dans ses questions parlementaires, le député du FVD avait précisément demandé que celles-ci ne soient pas rejetées d’avance comme relevant du «complotisme», de la «propagande du Kremlin» ou de la «désinformation». La réponse du ministre fut: «Voir la réponse à la question 2». Il y avait répété le discours gouvernemental selon lequel la Russie était l’agresseur.

La semaine dernière, Van Houwelingen a déclaré au journal De Andere Krant qu’il avait conscience que le dépôt de questions et de motions parlementaires ne changerait pas grand-chose en politique. «Mais nous voulons montrer ainsi qu’ils n’ont aucun argument. Et l’on espère malgré tout qu’un processus de réflexion s’engagera chez les gens. Il s’agit de les démasquer. Leur véritable nature se révèle».

Dans ce cas, Van Houwelingen a démontré que le gouvernement Jetten détermine quelles questions sont légitimes et lesquelles ne le sont pas. Les questions jugées illégitimes — relevant de la «désinformation» — ne doivent alors apparemment pas recevoir de réponse sur le fond. Un passage du roman 1984 de George Orwell se rapproche ainsi dangereusement de la réalité: «Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime et le plus essentiel».

Cela a suscité des réactions indignées sur X. Un certain Nestor a écrit: «Cette réaction est vraiment choquante. Depuis près de sept ans, on se dit que cela ne peut pas devenir plus insensé. Mais ces nullités réussissent tout de même à le faire». Selon Gert Jan Smit, «la Seconde Chambre, en particulier, n’est plus qu’une vaste mascarade, simple prolongement du FEM, frappé d’incapacité, et exécutant docile des décisions de l’UE et de l’Agenda 2030».

Moyen-Orient: les États-Unis ont retiré leurs troupes d’Irak

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Moyen-Orient: les États-Unis ont retiré leurs troupes d’Irak

Mais la souveraineté réelle de Bagdad reste limitée

Leonid Savine

À la fin du mois de septembre, les dirigeants américains ont officiellement annoncé la fin de l’opération «Détermination absolue» et le retrait des troupes américaines du pays. Ainsi s’est achevée une occupation de l’Irak longue de vingt-trois ans, bien que les troupes aient déjà été retirées en 2011 avant de revenir en 2014, sous prétexte de lutter contre le groupe terroriste État islamique* (lequel est interdit en Russie).

Le retrait des troupes a été effectué conformément à l’accord conclu entre Washington et Bagdad en 2024. Les adversaires de Washington, au premier rang desquels l’Iran, ont considéré cette décision comme une nouvelle défaite et une fuite, tandis qu’en Irak elle a donné lieu à des célébrations de grande ampleur. Le 1er octobre a été proclamé «Journée de la souveraineté de l’Irak» par les dirigeants du pays.

Le Premier ministre irakien, Ali al-Zaïdi, a qualifié le retrait des troupes de début d’une «nouvelle étape», placée sous le signe de la souveraineté de l’Irak, du renforcement des institutions de l’État et de «relations de partenariat équilibrées avec ses amis». Le conseiller irakien à la sécurité nationale, Qassem al-Araji, a qualifié la fin de la mission de la coalition dirigée par les États-Unis de «jalon important», affirmant qu’elle «renforcerait la souveraineté» et servirait les intérêts nationaux de l’Irak ainsi que les aspirations de son peuple.

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Le président de la région autonome du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, a pour sa part déclaré le 1er octobre qu’Erbil soutiendrait Bagdad dans ses efforts pour renforcer la souveraineté et la stabilité de l’Irak. Il a ajouté que le moment était venu de régler les différends de longue date entre les deux gouvernements ainsi que les autres questions non résolues dans l’ensemble du pays. «Au Kurdistan, nous coopérerons toujours et soutiendrons toute mesure qui renforce la souveraineté, la sécurité et la stabilité de l’Irak», a-t-il déclaré lors d’un discours prononcé à Bagdad à l’occasion de la Journée de la souveraineté. Il a fait observer à juste titre que «la souveraineté ne se résume pas au retrait des forces armées étrangères; elle constitue une responsabilité nationale globale», évoquant le respect de la Constitution, le problème des nombreux groupes armés — allusion manifeste aux forces soutenues par l’Iran — et la nécessité de lutter conjointement contre les foyers de terrorisme qui subsistent encore.

Il ne fait aucun doute que les querelles et les contradictions internes à l’Irak, notamment celles de nature ethnique et religieuse, demeurent un problème grave et urgent. Barzani n’a toutefois pas mentionné un élément essentiel de la souveraineté: sa dimension économique, à savoir les revenus pétroliers, qui avaient déjà fait l’objet de différends entre Erbil et Bagdad. Mais il est ici question du contrôle extérieur exercé sur la perception des revenus tirés de l’extraction du pétrole, principal pilier de l’économie irakienne.

En effet, après l’invasion de l’Irak par les forces américaines en 2003, lancée sous un prétexte fallacieux — la prétendue détention d’armes chimiques par Saddam Hussein —, l’Autorité provisoire de la coalition, dirigée par les États-Unis, a créé le Fonds de développement pour l’Irak (FDI). Celui-ci se trouvait de facto au sein de la Réserve fédérale de New York et avait pour fonction de recueillir les recettes provenant des ventes de pétrole, lesquelles devaient servir à la reconstruction et au développement. Le Fonds était également censé protéger les revenus pétroliers de l’Irak contre les actions en justice et les revendications liées au régime de Saddam Hussein. Le décret du président George W. Bush instituant ce mécanisme a été renouvelé par chacun de ses successeurs à la présidence des États-Unis.

En définitive, le Fonds est devenu un compte de la Banque centrale d’Irak auprès de la Réserve fédérale de New York, ce qu’il demeure à ce jour. Cela confirme une fois de plus les accusations formulées dès le départ par les critiques de l’occupation américaine de l’Irak, selon lesquelles la véritable raison de l’invasion était la nécessité de prendre le contrôle du pétrole irakien.

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Or, le pétrole représente environ 90 % du budget de l’État irakien, ce qui confère à Washington une influence considérable sur la stabilité économique et politique du pays. Par exemple, lorsque le gouvernement irakien a demandé le départ des troupes américaines en 2020, Washington a menacé de restreindre l’accès de l’Irak aux fonds détenus auprès de la Réserve fédérale de New York. Bien qu’un accord sur le retrait des troupes ait ensuite pu être trouvé, les moyens permettant d’exercer un nouveau chantage subsistent encore aujourd’hui. La seule existence d’un compte auprès d’une banque étrangère, sur lequel les transactions sont effectuées en dollars américains — le maintien du statut du pétrodollar servant les intérêts de Washington — témoigne des limites de la souveraineté nationale de l’Irak.

Autre exemple de l’influence exercée par les États-Unis au moyen du système bancaire: leur intervention directe dans les opérations d’achat et de vente de devises. Historiquement, la Banque centrale d’Irak utilisait les enchères de dollars, officiellement connues sous le nom de «guichet des devises», comme principal mécanisme de mise à disposition de dollars. Les banques privées et les bureaux de change pouvaient participer quotidiennement à des enchères afin d’acheter des dollars américains contre des dinars irakiens. L’Irak a officiellement cessé d’utiliser ce système au début de 2025, après avoir subi de fortes pressions de la part des États-Unis, Washington soupçonnant que des transferts en dollars puissent être effectués au profit d’entités visées par des sanctions, en particulier l’Iran.

Enfin, pour revenir à la présence militaire américaine, même si les opérations officielles de grande ampleur prennent fin, le Pentagone conservera, selon les déclarations officielles de représentants de ce ministère, ses capacités régionales en matière de renseignement, de surveillance et de reconnaissance, lesquelles pourront être employées dans ce pays arabe. Cela implique à la fois le maintien d’une certaine influence et l’accès à des informations sensibles.

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Par ailleurs, les États-Unis ne sont pas les seuls à avoir porté atteinte à la souveraineté irakienne par le recours à la force militaire: la Turquie l’a également fait. Ankara avait initialement établi la base de Bachiqa-Zilkan, près de Mossoul, dans le nord de l’Irak, en 2015, afin d’entraîner les forces locales à combattre l’État islamique, ce qui avait provoqué des tensions diplomatiques avec Bagdad. Cette décision avait entraîné le déploiement dans la région d’environ 600 militaires des forces armées turques. Toutefois, à l’issue d’une récente rencontre avec le Premier ministre irakien en marge de la dernière session de l’Assemblée générale des Nations unies, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a accepté que la base soit progressivement transférée sous le contrôle de Bagdad. Les mesures prévues engagent également les deux pays à éliminer les «éléments armés étrangers interdits» présents dans le nord de l’Irak et à rétablir la pleine autorité de l’État à Sinjar.

«Parallèlement aux progrès accomplis par la République d’Irak dans la mise en œuvre de ces mesures de sécurité, le gouvernement de la République de Turquie réaffirme son engagement à procéder au transfert progressif du camp de Bachiqa-Zilkan, conformément aux mécanismes et au calendrier convenus », indique le communiqué conjoint des deux gouvernements.

Compte tenu du retrait des troupes américaines, on a l’impression que les actions de la Turquie sont, d’une certaine manière, synchronisées et coordonnées avec Washington. Certes, l’influence de la Turquie sur l’Irak n’était pas aussi forte que celle des Américains, même si Ankara a exploité toutes les possibilités que lui offrait sa position de pays voisin.

En définitive, on peut conclure que, même si la présence américaine en Irak devient moins visible, les États-Unis conservent néanmoins le contrôle réel des processus politiques et économiques du pays. La prochaine étape logique pour les dirigeants irakiens, dans leur démarche de restauration de la souveraineté nationale, devrait donc consister à rechercher une solution de remplacement réelle et opérationnelle pour effectuer les règlements liés à la vente de leur pétrole aux acheteurs étrangers.

Dividualisme et tournant ontologique

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Dividualisme et tournant ontologique

Alexandre Douguine

Douguine soutient que le tournant ontologique demeure prisonnier des conceptions occidentales linéaires de l’histoire et néglige les «alter-civilisations» et les «alter-humains», qui ne sont pas des «Terriens» archaïques…

Les auteurs du tournant ontologique ont de nombreux mérites. Mais ils restent sous l’emprise de l’hypnose raciste-occidentale du temps linéaire. Pour eux, il existe des humains et des Terriens. Les Terriens sont archaïques, tandis que les humains relèvent de la modernité occidentale. Les sauvages, d'un côté, et la civilisation — au singulier —, unique et occidentale, de l'autre.

Ils ne conceptualisent pas les Barbares, que la civilisation occidentale moderne — au singulier — considère comme des sous-civilisations. Or, ce sont des alter-civilisations. Il existe donc des humains — les Occidentaux modernes — et des alter-humains — non occidentaux ou non modernes. Ni humains ni Terriens — c’est-à-dire sauvages.

Les Barbares sont les civilisations prémodernes occidentales et les civilisations non occidentales. Les alter-humains devraient faire l’objet d’une thématisation anthropologique.

Ils sont sacrés comme les Terriens et hautement sophistiqués comme les Occidentaux modernes. La modernité occidentale n’englobe pas toutes les civilisations; elle n’est ni unique ni universelle. Elle constitue le deuxième monde, ni le premier ni le tiers-monde, ni la semi-périphérie — ni le centre ni la périphérie.

Le tournant ontologique en anthropologie: il ne s’agit pas seulement de différentes visions d’une même réalité commune, mais de mondes entièrement différents. C’est un passage de l’épistémologie — comment nous connaissons — à l’ontologie — ce qui est —, qui consiste à prendre l’altérité au sérieux sans présupposer le dualisme entre nature et culture.

Le dividualisme : la révolution silencieuse du tournant ontologique

La pensée occidentale considère la personne comme un individu: délimité, autonome et formant un tout en lui-même.

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Marilyn Strathern (photo) — s’appuyant sur l’ethnographie mélanésienne — a mis en évidence quelque chose de bien plus radical: de nombreuses personnes sont mieux comprises comme des dividus.

Un dividu n’est pas un tout qui entre en relation.

Il est les relations.

Il est composé de liens, de flux, d’obligations et de connexions partielles. La personne est composite, divisible et seulement temporairement stabilisée.

Ce n’est pas du « collectivisme ».

C’est une ontologie différente de la personne.

L’individu est l’accomplissement propre à un monde particulier.

Dans d’autres mondes, le dividu constitue la forme par défaut.

Dès lors que l’on prend cela au sérieux, toute la grammaire de l’agentivité (*), de la propriété, de la parenté et de la politique doit être réécrite.

Lisez Do Kamo si vous voyez ce que je veux dire (2).

La véritable cause des troubles en France, c’est Macron. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Pourquoi les Français l’ont-ils choisi pour un second mandat? Pour le premier, peut-être se sont-ils dit: «Essayons…». Mais pour le second? Ont-ils perdu la tête?

Entre les humains capitalistes et les Terriens archaïques — les êtres de la Terre —, il existe une polarité radicale. D’accord. Mais cette polarité est beaucoup moins prononcée entre les Terriens et les alter-humains, formant plutôt une sorte de continuum.

La majorité des tenants du tournant ontologique — malgré l’excellence de leur multilatéralisme, de leur monde de mondes — demeurent des libéraux de gauche. Ils partagent une foi aveugle dans le progrès, bien que celui-ci soit désormais appréhendé de manière critique comme une fatalité, comme un mécanisme à cliquet dégénératif.

La gauche contemporaine se compose de progressistes catastrophistes. Ils imaginent le post-capitalisme comme un monde post-apocalyptique. L’IA est le Capital — Nick Land. De même que les êtres de la Terre ont été opprimés par les humains — cf. de Castro-Danowski (3) —, les humains sont voués à être soumis par l’IA — ou la « SI », selon Trump.

Le paysage à la Mad Max de l’après-guerre nucléaire est la version actualisée du communisme-anarchisme. Une fois de plus, la gauche anticapitaliste hallucinée sert d’idiot utile au capitalisme réaliste et pragmatique. Les deux ont tort, mais le capitalisme est le pire. Il doit exister une autre issue.

Le concept d’«idiot» n’est ni un diagnostic psychiatrique ni une insulte. Il désigne l’individu pur, libéré de toute forme d’identité collective. Le libéralisme est l’idéologie qui promeut ouvertement l’idiotie comme norme et comme idéal. Émeutes raciales en France? Les libéraux ont tout fait pour les provoquer. Faites confiance au plan.

Peut-être vaudrait-il mieux que les patriotes français rejoignent les manifestations et renversent les mondialistes? Alain Soral nous manque: c’est pourtant son moment.

Notes:

(1) L'agentivité (emprunté de l'anglais agency, et aussi appelée «capacité d'agir» ou «puissance d'agir») désigne la capacité d'un individu, d'un groupe ou d'une entité à agir de manière intentionnelle, autonome et consciente sur le monde, sur autrui et sur soi-même.

(2) Le terme Do Kamo a deux significations majeures, profondément ancrées dans la culture de la Nouvelle-Calédonie (Mélanésie). Il s'agit d'un concept ethnologique clé (et d'un livre célèbre) ainsi que du nom d'un établissement scolaire réputé à Nouméa.

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1. Concept anthropologique et livre de Maurice Leenhardt (photo)
Dans la langue des Kanak (les autochtones de Nouvelle-Calédonie), do kamo signifie littéralement "l'homme dans son authenticité" ou "l'homme vrai".
  • Le livre : Do Kamo : La Personne et le Mythe dans le Monde Mélanésien est un chef-d'œuvre publié en 1947, écrit par le missionnaire et anthropologue français Maurice Leenhardt.
  • Le cœur du sujet : Leenhardt y décrit comment l'être mélanésien ne se perçoit pas traditionnellement comme un individu isolé (à la manière occidentale), mais se définit à travers les mythes et ses relations avec la nature, le cosmos et la communauté. C'est uniquement lorsque ces relations sont en équilibre que l'on peut parler de do kamo.
2. Lycée Do Kamo (Nouméa)
Inspiré par ce concept, le Lycée Do Kamo a été fondé en 1980 à Nouméa, la capitale de la Nouvelle-Calédonie.
  • Contexte : Il s'agit d'un lycée polyvalent protestant qui joue un rôle clé dans l'éducation de la jeunesse kanak. Son objectif est de préparer les jeunes à la société moderne tout en préservant leur identité culturelle et leurs valeurs traditionnelles.
  • Formations : L'établissement propose une filière générale (avec des spécialités telles que les mathématiques, l'économie et les sciences humaines) ainsi que des formations technologiques et professionnelles (notamment la filière STMG et le management du sport)

(3) Danowski et de Castro (Déborah Danowski et Eduardo Viveiros de Castro - photos) sont deux éminents penseurs brésiliens connus pour leurs travaux philosophiques et anthropologiques communs sur la crise climatique.

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Voici les éléments clés de leur collaboration :
  • Leur parcours : Déborah Danowski est professeure de philosophie à l'Université pontificale catholique de Rio de Janeiro. Eduardo Viveiros de Castro est un anthropologue de renom, professeur au Musée national de l'Université fédérale de Rio de Janeiro et théoricien du « perspectivisme amérindien ».
  • Leur œuvre majeure : Ils ont coécrit le livre influent Há mundo por vir? Ensaio sobre os medos do fim (traduit en français sous le titre Existe-t-il un monde à venir ? Essai sur les peurs de la fin).
  • Le cœur de leur philosophie : Dans leurs travaux, ils analysent les récits apocalyptiques contemporains liés à l'effondrement écologique et au changement climatique. Ils opposent l'angoisse occidentale et capitaliste de la « fin du monde » aux cosmologies des peuples autochtones de l'Amazonie. Ils démontrent que de nombreux peuples autochtones ont déjà survécu à la fin de leur propre monde depuis des siècles, et qu'ils offrent des modes de pensée et des stratégies de subsistance précieux pour l'avenir de la planète.

 

L’effondrement du récit et le césarisme

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L’effondrement du récit et le césarisme

Expérimentation d’un style d’écriture plus dynamique

Source: https://spenglarianperspective.substack.com/p/narrative-c...

Le jour de Noël de l’an 800, le pape Léon III couronna Charlemagne «empereur des Romains» dans la basilique Saint-Pierre, jetant ainsi les bases de ce qui allait devenir le Saint-Empire romain germanique. Cet acte procédait d’une dépendance mutuelle: Charlemagne ne disposait pas d’un titre ultime susceptible de légitimer sa domination sur la majeure partie de l’Europe occidentale, tandis que le pape avait besoin de protection après avoir failli être privé de son siège. Un accord fut donc conclu: l’Église recevrait la protection du roi des Francs et le pape ferait de Charlemagne et de son empire les protecteurs temporels de l’Église. Ce fut la graine dont allait finalement éclore la culture faustienne.

Mais il ne s’agissait nullement d’un phénomène unique ou inhabituel dans les cultures complexes. En Grèce, les cultes homériques conféraient leur légitimité aux oligarques de la polis. En Chine, les dynasties Shang et Zhou constituaient les ponts spirituels entre le ciel et la terre. Lors de la bataille du pont Milvius, Eusèbe nous rapporte que Constantin eut un songe lui enjoignant d’inscrire les lettres «χ» et «ρ» sur les boucliers de son armée s’il voulait remporter la victoire; ce faisant, il devint le premier empereur chrétien.

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Le monde politique est régi par les faits. Les faits sont momentanés et sont évalués en fonction des occasions qu’ils offrent. Pour un homme politique, "un plus un" n’a aucune valeur s’il ne tire aucun bénéfice à l’affirmer. Mais le monde spirituel, précurseur de toute science, philosophie et mathématique d’une rigueur intellectuelle croissante, est régi par les Vérités. Les Vérités sont jugées selon qu’elles sont immuablement vraies ou fausses, quel que soit le sens que cela revêt d’une culture à l’autre.

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Spengler affirme catégoriquement que les Vérités n’existent pas en politique. Lorsqu’elles y existent, elles constituent des résistances dans le cours des opérations. Toute politique est une forme de guerre, de l’enceinte parlementaire au champ de bataille. Si l’un reste fidèle à ses principes parce qu’ils sont «justes», tandis que l’autre trahit les siens parce que cela lui permettra de l’emporter, ce dernier vaincra naturellement le premier dans la plupart des cas. Il arrive que cela puisse être évité si le premier est le plus fort, mais c’est déjà reconnaître que les vérités sont un luxe, alors que la force et la gestion de la puissance constituent le véritable langage du monde.

Cependant, un homme qui enfreint toutes les lois et trahit tous ses serments est un homme auquel on ne peut se fier. Il ne poursuit que son propre intérêt et celui de ses semblables, s’il en a; la fin naturelle d’un tel homme est donc d’être tué par ceux qu’il s’est aliénés. La version occidentale de cette idée est le contrat social, débattu parallèlement à la question de la nature humaine durant toute l’époque baroque et industrielle. Les hommes conviennent que l’état de nature, en raison de son chaos, est moins souhaitable qu’une société ordonnée. Nous acceptons donc tous de respecter les lois, les traités, les règles, les accords, etc., afin de nous garantir mutuellement un sentiment de sécurité et de confiance.

Et que sont les lois, sinon des liens fixes dont la validité est immuable? Les Vérités constituent la meilleure forme de traité: lorsque deux personnes conviennent qu’un plus un font deux, elles peuvent coopérer sur la base d’une logique immuable, et non seulement en fonction de rapports de force changeants. Voilà pourquoi il est si essentiel que, dans une société, nous parlions tous la même langue et partagions les mêmes principes fondamentaux ainsi que les mêmes intuitions spirituelles sur le monde. Sans cela, nous ne pouvons nous accorder sur la forme la plus puissante de contrat social ni organiser la société à grande échelle.

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À l’autre extrémité du parcours d’une civilisation, j’ai une autre histoire à raconter. Cicéron était un idéologue. Il s’appuyait largement sur des principes premiers pour élaborer des systèmes de défense de la République, de l’éthique stoïcienne et de la théorie politique. Écrivain et orateur, il se servit de ces talents pour attaquer Marc Antoine après l’assassinat de César. Il n’était pas un très bon homme politique et tenta de dresser Antoine et Octavien l’un contre l’autre dans le cadre d’un projet visant à restaurer la République. Il n’avait toutefois pas prévu avec quelle facilité ces deux hommes pourraient contourner les règles et les institutions grâce à leurs armées et dresser des listes de personnes à tuer. Cicéron figurait sur celle de Marc Antoine. Sa tête et ses mains furent clouées aux Rostres, dans le Forum, la tribune même depuis laquelle il avait prononcé ses discours contre Antoine. Sa tête fut ensuite envoyée à Alexandrie, où Fulvie, l’épouse d’Antoine, lui arracha la langue avant de la transpercer à plusieurs reprises.

Spengler qualifia le meurtre de Jules César de dernier souffle de l’esprit apollinien, mais c’est à la mort de Cicéron que son cœur cessa de battre. Dès lors, la moitié occidentale de l’Empire sombra lentement dans une barbarie croissante et des conflits mesquins, jusqu’à sa disparition au Ve siècle.

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Le règne d’Auguste était nécessairement lié à une image de légitimité spirituelle. Mais le mensonge s’était déjà révélé, et il devint toujours plus manifeste à chaque nouvel empereur qui revêtit la pourpre. Par la notion de césarisme, Spengler tente de percer les faux-semblants et de montrer que l’histoire s’achève lorsque l’on ne croit plus en rien d’autre qu’en la politique de la force pure. Un historien pourrait d’abord se donner du mal pour en déceler la moindre trace chez un homme comme Auguste, mais avec chacun des Julio-Claudiens, il devint de plus en plus évident que le système dépendait de la force brute pour maintenir chaque souverain au pouvoir. Après la mort de Néron, la rapidité avec laquelle l’Empire fut déchiré par la question de savoir qui commanderait fut alarmante.

J’ai évoqué dans d’autres publications l’époque où nous nous trouvons aujourd’hui et la manière dont le césarisme se tient à notre porte. Si vous avez moins de trente ans, vous vivrez probablement assez longtemps pour voir notre Jules César, même si vous ne vous rendrez sans doute pas compte que c’est lui. Si nous suivons une datation exacte, 2017 fut l’année de Tiberius Gracchus, un candidat antisystème auquel les equites — les puissances financières — ont retiré le tapis sous les pieds et qui fut finalement assassiné. L’année 2106 verra l’assassinat de César et 2119 notre bataille d’Actium.

Ces événements pourraient survenir quelques décennies plus tôt ou plus tard, car bien que les universitaires insistent pour présenter Spengler comme une sorte de déterministe, ces événements sont voués à se produire sans être liés par une causalité stricte. Au vu de l’évolution actuelle, je pense que nous connaîtrons notre épisode cicéronien bien avant 2100. Nous ressentons déjà les effets d’une société qui perd son ancrage dans la vérité et, contrairement aux configurations antérieures, cet effondrement du récit sera existentiel et nous précipitera dans des conditions césariennes.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, un nouveau contrat social s’est établi, défini par une piété intransigeante envers les principes libéraux. Cet ordre fondé sur des règles a été maintenu, non par l’évidence intrinsèque de ses principes ni par leur harmonie avec la nature humaine, mais en érigeant ses vérités en objectif de la politique elle-même et en entretenant ce récit au moyen d’une production médiatique incessante.

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La guerre froide est désormais suffisamment éloignée pour que nous puissions reconnaître qu’elle fut une période de propagande permanente. En dehors des différents conflits par procuration, les tensions entre les États-Unis et la Russie n’étaient en réalité qu’une guerre culturelle entre deux récits cherchant à s’approprier le consensus de l’après-guerre. Réseaux de renseignement façonnant l’opinion publique au moyen d’opérations sous faux pavillon, campagnes de relations publiques inspirées de Bernays, financement de revues politiques dans les universités de l’Ivy League par des milliardaires et des gouvernements, procès portant sur l’authenticité historique de certains événements, journaux, radio, télévision: où que l’on allât, on était soumis à une guerre des récits qui culmina dans la "fin de l’histoire", autrement dit dans la victoire du libéralisme américain.

Dans le même temps, la gauche américaine poussait plus loin les présupposés de ce consensus. La théorie critique et le postmodernisme visaient à psychologiser notre histoire et notre identité. Si Spengler avait vécu jusque dans les années 1960 et 1970, il aurait volontiers reconnu dans ce mouvement universitaire ce qu’il appelait, dans les dernières lignes du dixième chapitre de son premier volume, le «scepticisme physiognomonique».

« Et il reste la possibilité d’un troisième et dernier stade de la philosophie occidentale, celui d’un scepticisme physiognomonique. Le secret du monde apparaît successivement comme un problème de connaissance, un problème de valeur et un problème de forme. Kant considérait l’éthique comme un objet de connaissance; le XIXe siècle la considérait comme un objet d’évaluation. Le sceptique traiterait l’une comme l’autre simplement comme l’expression historique d’une Culture» — Vol. 1, p. 374.

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Ce que poursuivaient des penseurs comme Foucault et Derrida pourrait aujourd’hui être interprété comme une forme de nihilisme à l’égard de la philosophie. Mais, d’une certaine manière, ils l’achevaient, ou du moins jouaient leur rôle dans la symphonie. L’homme faustien devait se libérer des dernières contraintes du corps: le sexe devint le genre, la sexualité devint un spectre, la race devint une construction; parallèlement, la famille devint une oppression, l’homophobie une projection, et la nationalité la voie ouvrant la marche vers le génocide.

Aujourd’hui, le contrat social moderne considère les croyances véritablement traditionnelles et nationalistes comme le véritable état de nature. Nous sommes des cellules cancéreuses à éviter ou à combattre et contre lesquelles il faut à tout prix se prémunir dans les sphères du pouvoir, car, à leurs yeux, nous représentons l’homme déloyal qui menace de défaire ce contrat social. Celui-ci a été fondé sur les principes premiers de liberté individuelle, de démocratie et de vérité dite au pouvoir. Depuis, on s’est battu pour lui et on l’a intégré à un récit complexe qui présente tout autre ensemble de règles comme ouvrant la voie au mal absolu: la Shoah.

Si l’on peut appeler cela du libéralisme — car ce n’est certainement pas le libéralisme de l’Empire britannique —, il se retranche derrière l’autorité de la vérité pour justifier ses actes. Nous faisons confiance aux experts qui apparaissent sur nos écrans de télévision et dans nos fils X, car puisqu’ils disposent, à n’en pas douter, d’une vérité scientifique évaluée par les pairs, éprouvée et vérifiée, nous pouvons faire confiance aux responsables politiques qui s’abritent derrière eux pour gouverner avec droiture et sans corruption.

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Toutefois, l’essor des réseaux sociaux a notamment engendré une vague de protestantisme à l’égard des récits officiels. Cette vague prend la forme de communautés très spécialisées qui se constituent grâce aux actuels systèmes de communication globale, s’appuyant souvent davantage sur des blogs et des forums de theorycels (*) que sur des recherches universitaires, sur des discours qualifiés de complotistes, ou sur un examen d'obédience populiste de toutes les dimensions de «l’establishment». C’est particulièrement le cas dans la droite dissidente, qui se trouve inconditionnellement exclue et rejetée pour les raisons exposées plus haut. Cela semble suffire à semer le doute sur le récit de l’establishment dominant, surtout lorsque celui-ci commet des erreurs critiques au sujet de ces récits.

La pandémie de CO VID-19 a révélé les dangers qu’il y avait à s’en remettre à des experts agréés par le gouvernement. Les dossiers Epstein ont récemment mis au jour le manque de sincérité de notre classe politique, qui tente de se présenter comme morale tout en portant préjudice aux plus jeunes d’entre nous. Le génocide commis par Israël nous montre à quel point notre «ordre fondé sur des règles» est en réalité impuissant à empêcher précisément ce qu’il est censé prévenir. Et face à tout cela, la réponse de nos élites n’est ni le dialogue ni la liberté, mais des mesures actives et une répression de la liberté d’expression. Les fissures commencent à apparaître.

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Avant d’aborder les effets futurs de cette situation, déterminons pourquoi nous vivons sous ce régime si particulier. Comme je l’ai indiqué, l’ordre existant ne repose pas tant sur sa propre évidence que sur des récits hermétiques destinés à le maintenir à flot. Spengler expose longuement les principes de la politique. Le monde-comme-histoire s’organise en «formes», c’est-à-dire en groupes unis par une conviction émotionnelle tenue pour évidente. Mais lorsqu’un groupe perd cette confiance intérieure, soit il se dissout, soit il remplace cette incertitude par des éléments constitutionnels. Son caractère de mouvement au sein de l’histoire est alors remplacé par la stabilité des constitutions, des lois, de l’écrit et des vérités du monde-comme-nature.

Il ne devrait pas être nécessaire de dire qu’il ne faut pas jeter de déchets par terre; pourtant, nos trottoirs sont tout de même couverts de chewing-gums séchés. Nous pouvons donc adopter des lois déclarant que cela est interdit, et il s’ensuivra un processus de cause à effet selon lequel jeter des détritus entraînera une amende de 100 livres sterling si l’on se fait prendre. Les rues d’un pays comme le Japon sont parfaitement propres, de sorte qu’une telle loi n’y est guère nécessaire. Mais lorsqu’on vit dans une société remplie de gens qui ne se sentent plus partie prenante de celle-ci, il faut déclarer explicitement, de manière toujours plus autoritaire, ce qui sera ou ne sera pas attendu d’eux.

Les pays totalement dépourvus de forme étendent cette logique à tous les aspects de la société et deviennent des machines hypertrophiées qui imposent la manière dont les choses devraient être selon un ensemble de comportements entièrement philosophiques et dénués de sens pratique. Le simple fait que nos gouvernements doivent mener contre nous des guerres de l’information témoigne de l’état de stagnation de nos pays, puisque personne n’est naturellement convaincu de leur légitimité. Et la situation ne fait qu’empirer lorsque ce qui nous est imposé est étranger aux principes intuitifs de l’intérêt national et leur est contraire.

« Et désormais, des lois étaient adoptées non seulement pour des objectifs nationaux, mais aussi pour des cas particuliers, et jamais les lois ne furent plus nombreuses que lorsque la chose publique était la plus corrompue. »— Tacite, Annales, livre III, chapitre 27.

Les récits politiques ne sont qu’un substitut au fait d’être en forme, un mythe religieux de création substitué à une véritable politique. Le monde moderne dépend à tel point de ces récits qu’il ne reste presque rien pour nous retenir s’ils s’effondrent. C’est pourquoi, alors qu’à une autre époque le peuple aurait pu s’unir et renverser le système, les individus se replient. Il n’existe aucune vision alternative d’un avenir collectif.

Lorsqu’il s’avère que tout le système est conçu pour permettre à des psychopathes de violer et de dévorer nos enfants, et à des étrangers de violer et de dévorer nos enfants, on se sent quelque peu aliéné par rapport au processus. Mais cela s’étend également à toutes les situations où le pouvoir contredit les sensibilités qui nous ont été inculquées. On peut imaginer à quel point la plèbe fut abattue lorsque Tiberius Gracchus, dont le potentiel de réforme populaire était sans égal, fut simplement poussé à bout puis assassiné sous ses yeux. Chaque fois qu’un événement de ce genre se produit, le récit expliquant le fonctionnement du monde, ce qui est vrai et moral, ainsi que ce que l’on peut attendre en matière d’équité et d’honneur, subit des dommages irréversibles.

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Ce processus était déjà à l’œuvre bien avant la révélation de quoi que ce soit de malfaisant. Une enquête de l’Office for National Statistics nous montre que près de la moitié des participants — 44% — déclaraient avoir peu ou pas confiance dans leur capacité à participer à la vie politique. La plupart des gens — 63% — avaient peu ou pas confiance dans leur capacité à peser sur l’action du gouvernement. Deux tiers des participants ont également indiqué clairement qu’il existait un lien entre leur confiance dans un gouvernement et la capacité de ses dirigeants à respecter les mêmes règles que tous les autres.

Le cabinet de Starmer n’est arrivé au pouvoir qu’en raison de la progression de l’abstention cette année-là, ce qui lui a conféré un mandat moins important que celui du Brexit, contre lequel des manifestations incessantes avaient pourtant eu lieu. C’est par pure chance pour nous que certains des projets qu’ils avaient élaborés et contre lesquels nous avions lancé des pétitions — avant d’être de toute façon contournés — se sont effondrés. Le sentiment, chaque année plus marqué, que voter ne résoudra rien a atteint un tel niveau qu’un initié comme Dominic Cummings peut affirmer que, si Reform ne redresse pas le pays, les gens se concentreront sur les moyens d’en faire sortir leurs enfants. Car lorsque la promesse échoue et que le récit s’effondre après s’être imposé partout, les individus renoncent tout simplement aux solutions politiques et se tournent vers leur sphère privée.

C’est dans ce terreau que commence à pousser le césarisme. Le césarisme ne signifie pas qu'un certain type d’homme se hisse au sommet; c’est une attitude à l’échelle d’une civilisation, selon laquelle: 1. la vérité en politique a toujours été un mensonge; 2. l’idéalisme est puni par le pouvoir; et 3. si la politique n’est pas orientée vers le bien, elle se réduit par défaut à la question de savoir qui détient le pouvoir et qui ne le détient pas.

On gère la situation telle qu’elle se présente parce que tout ce qui dépasse notre condition immédiate échappe à notre contrôle. Les intérêts nationaux se dégradent donc en intérêts régionaux, puis locaux, puis personnels, tandis qu’en surface, les lois et les systèmes créés par une religion à laquelle plus personne ne croit demeurent en place.

Spengler établit des comparaisons entre le césarisme et certains grands hommes de la période de l’État absolu, comme Oliver Cromwell. Ce qui les distingue toutefois, c’est l’absence de forme sous-jacente. À l’époque de Cromwell, une énergie était nourrie par un sentiment de race — au sens où Spengler entend ce terme — et d’identité nationale. Cela signifiait que si un homme tombait, dix autres pouvaient prendre sa place, car tous comprenaient inconsciemment la tâche à accomplir. Mais le césarisme émerge d’une période où la mort de la forme a été dissimulée par l’idéologie, le récit, la philosophie, les constitutions, les lois, les vérités et les mensonges, qui ont lentement remplacé le navire planche après planche avant de finir par pourrir et de ne plus rien laisser avec quoi travailler. Lorsque ces récits s’effondrent, il ne subsiste plus aucune force motrice en dehors de ce que tel ou tel grand homme est susceptible de faire pour vous.

Il faut le comprendre à mesure que nous nous enfonçons dans ce siècle. Derrière la promesse du multiculturalisme, de l’antiracisme et d’un avenir progressiste se trouve un réseau de centaines de milliers de bureaucrates et de dirigeants d’entreprise uniquement préoccupés par leur intérêt personnel, qui ne veulent pas perdre leurs positions corrompues. Ils ne forment pas un groupe uni par une forme; ils ne font que sauver leur propre peau. À l’instar de Trump et de Tiberius Gracchus, ils sont les proto-Césars, mais appartiennent simplement au camp opposé. La seule chose qui justifie leur position est un récit déchiqueté expliquant pourquoi ils se trouvent là au départ. Pourtant, chaque année, un nouveau scandale les fait trébucher et révèle la corruption. Ils ont fait tomber Musk tout en conservant Thiel; ils feront à Reform ce qu’ils ont fait à Trump 1.0. Combattre tout cela uniquement au moyen d’un récit idéologique qui nous serait propre est vain, parce que: 1. l’époque dans laquelle nous entrons est post-narrative; et 2. lorsque l’establishment est démasqué, cela ne fait qu’amener les gens à créer un million de récits complotistes qui leur sont propres, lesquels convergent tous vers une religiosité secondaire gnostique nous disant: «Il est de toute façon trop inutile d’essayer de les arrêter». L’histoire future revient ainsi entre les mains de factions d’élite, qui se concentrent progressivement autour d’hommes capables de démanteler le système et de «restaurer la République» en ne renforçant que leur propre pouvoir et celui de leur famille, quel que soit le nombre d’entre nous qui en souffriront. C’est dans ce fragment de connaissance que réside la voie à suivre.

Je voulais expérimenter avec un article qui ne soit pas simplement une simplification de ce que Spengler a déjà écrit, et je me suis dit qu’il n’avait pas très bien expliqué la politique intérieure propre à la transition vers le césarisme.

Note:

(*) Les theorycels sont des personnes qui se focalisent lourdement sur des idées compliquées, abstraites et académiques sans avoir de bonnes compétences pratiques, liées au monde réel. 

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mardi, 06 octobre 2026

Readiness 2030: peut-être ne s'agit-il pas du tout de l'autonomie de l'Europe? 

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Readiness 2030: peut-être ne s'agit-il pas du tout de l'autonomie de l'Europe? 

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena 

Le nouveau rapport de l’Agence européenne de défense met en évidence un problème: l’Europe se réarme, mais pas assez rapidement. D’importantes lacunes subsistent en matière de défense aérienne et antimissile, de munitions, de drones, de forces terrestres et navales. L’objectif reste néanmoins inchangé: atteindre la préparation en matière de défense d’ici à 2030.

C’est peut-être précisément là que réside une erreur de raisonnement.

Nous supposons souvent qu’à long terme, Bruxelles souhaite bâtir une puissance militaire européenne stratégiquement autonome, moins dépendante des États-Unis et dotée de sa propre industrie ainsi que de ses propres capacités.

Mais si, à court terme, ce n’était tout simplement pas la priorité?

Et s’il s’agissait d’abord, d’ici à 2030, de constituer aussi rapidement que possible une masse militaire aussi importante que possible — au besoin en recourant au crédit, au besoin avec des systèmes d’armes américains, et toujours dans le cadre des structures de l’OTAN?

Readiness 2030 correspond en tout cas à cette logique. Jusqu’à 800 milliards d’euros doivent être mobilisés, dont 150 milliards au moyen de prêts SAFE. D’autres marges de manœuvre considérables seront créées grâce à l’assouplissement des règles budgétaires applicables aux dépenses de défense. Parallèlement, l’OTAN s’engage sur une trajectoire à long terme pouvant atteindre 5% du PIB des pays membres d’ici à 2035.

Dans le même temps, le Conseil européen qualifie désormais explicitement la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine de «défi existentiel pour l’Union européenne» et demande que la préparation en matière de défense soit renforcée d’ici à 2030 «à un rythme soutenu et à grande échelle».

Il s’agit d’une formulation politique remarquablement forte.

Et elle change la logique.

Si les dirigeants politiques européens considèrent réellement la confrontation avec la Russie comme existentielle, l’enjeu principal n’est plus de concevoir l’architecture de défense européenne la plus adéquate pour les vingt prochaines années. Ce qui compte avant tout, c’est le temps.

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Des armes maintenant. Des munitions maintenant. Une défense aérienne maintenant. Des capacités de production maintenant.

La provenance du matériel devient alors secondaire.

L’achat de systèmes américains ne contredit donc nullement une telle stratégie. L’autonomie stratégique constituerait un objectif à long terme. La préparation à la guerre d’ici à 2030 est une mission à moyen terme.

Et c’est ici que l’Ukraine acquiert également une seconde fonction.

Officiellement, il s’agit de défendre l’Ukraine. Dans le même temps, l’Union européenne affirme elle-même que l’expérience militaire et les innovations ukrainiennes en matière d’armement doivent être mises en relation avec l’industrie européenne de la défense. Ursula von der Leyen a déjà déclaré que l’Ukraine disposait de l’innovation et que l’Europe pouvait assurer le changement d’échelle — tout en renforçant ainsi sa propre défense.

On peut en déduire une hypothèse plus large:

L’Ukraine maintient la Russie engagée militairement, tandis que l’Europe gagne du temps pour reconstruire sa propre base militaire.

Il ne s’agit pas d’une stratégie secrète avérée. Mais cette fonction stratégique est difficile à ignorer.

Fait intéressant, Moscou décrit désormais cette évolution exactement de cette manière, mais en termes beaucoup plus tranchés. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko, a déclaré en juin que la Russie partait du principe que l’Union européenne et l’OTAN se préparaient à une confrontation militaire «aux alentours de 2030». Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a, quant à lui, soutenu que l’Europe souhaitait plutôt «geler» le conflit ukrainien, gagner du temps et parvenir à sa propre aptitude au combat d’ici à 2030. Il s’agit d’interprétations russes, non de constatations factuelles indépendantes. Elles montrent toutefois comment le réarmement européen est perçu à Moscou.

Et c’est précisément là qu’apparaît un dangereux effet miroir.

La Russie considère elle aussi l’issue de la guerre en Ukraine comme une question stratégique existentielle. Du point de vue de Moscou, un cessez-le-feu dépourvu d’un nouvel ordre de sécurité ne serait peut-être qu’une pause durant laquelle l’Ukraine serait réarmée et intégrée plus étroitement aux structures militaires occidentales. De son côté, l’Union européenne déclare officiellement que, même après un cessez-le-feu, des garanties de sécurité à long terme et une capacité ukrainienne durable à dissuader la Russie resteraient nécessaires.

Les deux parties ne considèrent donc pas nécessairement la période suivant un éventuel cessez-le-feu comme une période de paix.

Elles pourraient la voir comme une phase de préparation en vue du prochain affrontement.

Dès lors, le réarmement européen prend lui aussi une autre signification.

Non pas :

Guerre en Ukraine → cessez-le-feu → nouvel ordre de sécurité européen.

Mais peut-être :

Guerre en Ukraine → gain de temps → réarmement européen → confrontation militaire durable avec la Russie.

Pour les institutions politiques européennes, cette évolution crée en outre un mécanisme classique de coûts irrécupérables.

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Plus les budgets, l’industrie, les infrastructures et les discours politiques seront orientés vers l’hypothèse d’une menace russe durable, plus il sera difficile de procéder ultérieurement à un changement de cap fondamental.

Car si une détente politique stable devait réellement s’instaurer, une question finirait inévitablement par se poser:

Pourquoi 5%? Pourquoi 800 milliards? Pourquoi cette mobilisation permanente?

Cela ne signifie pas pour autant que les responsables politiques européens «veulent» la guerre.

Mais cela signifie que les institutions, les budgets et la légitimation politique sont de plus en plus liés à une certaine perception de la menace. Et, comme on le sait, de telles structures développent leur propre inertie.

Peut-être faudrait-il donc considérer Readiness 2030 moins comme un projet de souveraineté stratégique européenne.

Peut-être s’agit-il avant tout d’une course contre la montre: l’Europe veut être militairement en mesure d’agir avant que l’Ukraine ne cesse de jouer son rôle de zone tampon militaire avancée.

Si cette hypothèse est juste, elle permet également d’expliquer la contradiction entre la grande rhétorique européenne sur l’autonomie et la dépendance persistante à l’égard des capacités américaines.

L’autonomie peut attendre.

2030, apparemment, ne le peut pas.

#géopolitique @global_affairs_byelena

La France des révoltes et l’illusion d’une convergence entre travailleurs et périphéries ethniques

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La France des révoltes et l’illusion d’une convergence entre travailleurs et périphéries ethniques

par Sergio Filacchioni 

Source: https://www.ilprimatonazionale.it/approfondimenti/francia...

Rome, 3 octobre — Après le refrain selon lequel «en France, au moins, ils savent manifester», il en est un second qui accompagne désormais presque automatiquement chaque nouvelle flambée de contestation de l’autre côté des Alpes: la convergence. Le mot a refait surface ces derniers jours, tandis que le mouvement parti des lycées français s’étendait rapidement, passant d’une protestation contre le manque d’enseignants, la surpopulation et la dégradation des établissements à une mobilisation nationale qui, au 3 octobre, avait touché plus de 1200 écoles et entraîné plus de cinq mille arrestations. Syndicats, enseignants et organisations politiques ont progressivement rejoint un mouvement né avant eux, tandis qu’aux revendications scolaires se sont ajoutés incendies, affrontements et formes de violence urbaine que le gouvernement français a présentés comme un changement de nature de la contestation.

De là découle une image presque inévitable: les élèves commencent, les professeurs les rejoignent, les travailleurs se mettent en grève, les périphéries ethniques se mobilisent, et ce qui était un conflit particulier devient une opposition générale. Le verbe choisi par Ilaria Salis pour commenter les protestations françaises a d’ailleurs précisément été «élargir». C’est une image politiquement séduisante, comme toute utopie, car elle promet de résoudre par la quantité ce que la politique ne parvient plus à construire par l’organisation: si suffisamment de colères finissent par se retrouver dans la même rue, tôt ou tard naîtra aussi le sujet capable de les représenter. Seulement, l’histoire française des trente dernières années suggère exactement le contraire. Une révolte peut s’étendre sans converger, car occuper simultanément le même espace ne signifie pas partager la même conception du conflit, de l’État, du travail ou de l’ordre qui devrait lui succéder.

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Toutes les révoltes françaises ne sont pas une seule et même révolte

Depuis des décennies, la France connaît une récurrence du conflit social qui a peu d’équivalents en Europe. En 1995, les grèves contre le plan Juppé paralysèrent pendant plusieurs semaines une partie décisive du pays et contraignirent le gouvernement à retirer certaines des mesures prévues concernant les régimes de retraite des travailleurs des transports. Huit ans plus tard, ce furent les intermittents du spectacle qui paralysèrent festivals et institutions culturelles pour protester contre la réforme de leur régime de protection sociale, jusqu’à entraîner l’annulation du Festival d’Avignon de 2003. Vinrent ensuite les émeutes des banlieues de 2005, les grandes mobilisations contre les réformes des retraites et la loi Travail, les Gilets jaunes de 2018, la nouvelle bataille sur les retraites et, en 2023, les émeutes consécutives à la mort de Nahel Merzouk, qui se propagèrent en l’espace d’une semaine à près de neuf cents communes françaises. Lue comme une séquence continue, cette histoire peut donner l’impression d’un mouvement unique qui referait périodiquement surface. En réalité, derrière la continuité des barricades se trouvent des mondes très différents.

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Le mouvement de 1995 appartenait encore pleinement à une culture du conflit organisé: cheminots, transports publics et autres secteurs de l’État disposaient de structures syndicales, d’assemblées, de représentants, d’objectifs définis et d’une mémoire des mobilisations antérieures. La radicalité ne consistait pas simplement à élever le niveau de l’affrontement, mais à parvenir à le maintenir assez longtemps pour le transformer en rapport de force. La protestation des intermittents de 2003, elle aussi, tout en donnant naissance à des coordinations capables d’agir en dehors des structures syndicales traditionnelles, conservait une composition identifiable et, surtout, un objet précis de conflit : le régime d’assurance-chômage d’une catégorie professionnelle qui connaissait parfaitement l’institution contre laquelle elle luttait.

Avec les émeutes des banlieues apparaît une autre forme. Le conflit devient plus territorial, générationnel et discontinu ; il peut se propager à une vitesse considérable, mais ne dispose pas nécessairement d’une organisation capable de transformer l’incendie en continuité. Les émeutes de 2023 en ont constitué une manifestation évidente : des centaines de communes touchées, des milliers de voitures incendiées, des mairies, des commissariats et d’autres bâtiments publics attaqués, mais aucune structure nationale issue de cette explosion et capable d’en préserver la force pour la transformer en programme. La différence ne réside donc pas entre une protestation policée et une protestation violente. Elle se situe entre un conflit qui possède une forme et un autre qui consume sa propre force au moment même où il la manifeste.

Quand la radicalité n’est plus qu’intensité

Telle est la limite de la forme-émeute, qui s’est progressivement imposée dans l’imaginaire de la contestation contemporaine. Sa force est évidente : elle ne nécessite pas d’appareils lourds, se diffuse rapidement, rend difficile toute prévision du lieu où l’affrontement éclatera et, grâce aux réseaux sociaux, peut déplacer en quelques heures des groupes de jeunes d’un établissement à l’autre ou d’un quartier à l’autre. La note des services de renseignement parisiens consacrée aux mobilisations actuelles décrit précisément TikTok et Snapchat comme des outils au moyen desquels les lycéens établissent des contacts et se prêtent mutuellement assistance lors des blocages. Dans le même document, le mouvement apparaît toutefois extrêmement fragmenté et difficile à contrôler, à tel point que la reconstitution proposée par Le Monde relativise la thèse gouvernementale d’une direction centrale de La France insoumise et évoque plutôt la tentative de la gauche radicale de se greffer sur une contestation qui avait déjà éclaté spontanément.

Le problème vient ensuite. La spontanéité peut déclencher un conflit, mais elle ne lui indique pas où aller. Un mouvement organisé cherche à préserver ses forces, à choisir ses objectifs, à empêcher que chaque provocation ne détermine l’orientation de la journée, à limiter les arrestations et les blessés qui ne produisent aucun avantage et, surtout, à maintenir un rapport entre les moyens employés et le but poursuivi. Le service d’ordre des anciennes mobilisations n’était pas seulement un vestige militariste de la politique du XXe siècle ; il indiquait que quelqu’un maîtrisait suffisamment le mouvement pour assumer la responsabilité de le discipliner. L’émeute renverse cette logique. La capacité à produire du désordre augmente tandis que celle de déterminer la signification politique de ce désordre s’affaiblit. Une nuit peut être beaucoup plus violente et, le lendemain matin, il peut y avoir beaucoup moins de choses à négocier.

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Le mouvement français de ces derniers jours rend cette contradiction particulièrement visible, puisqu’il est né de revendications scolaires élémentaires. Selon la reconstitution du Monde, le blocage initial de Créteil est parti sans partis ni syndicats, à l’initiative d’élèves exaspérés par les emplois du temps, le manque de professeurs, l’inadaptation des locaux et l’incertitude entourant leur avenir. Quelques jours plus tard, le gouvernement parlait d’un basculement vers les « violences urbaines », avec des établissements incendiés, des membres du personnel blessés et des groupes se déplaçant d’une école à l’autre.

Le paradoxe est difficile à ignorer : une protestation réclamant davantage d’enseignants peut finir par offrir sa scène à ceux qui agressent le personnel scolaire ou incendient une école. Non parce que ces deux phénomènes seraient nécessairement l’expression d’un même mouvement, mais précisément parce que, lorsqu’une direction reconnue fait défaut, l’espace ouvert par la protestation devient également accessible à ceux qui n’en partagent pas les revendications. Appeler tout cela « convergence », c’est résoudre par les mots une contradiction qui, politiquement, demeure intacte.

Les Gilets jaunes ont réussi là où la convergence devient difficile

Les Gilets jaunes constituent à cet égard un précédent beaucoup plus intéressant que les émeutes des banlieues, car ils ont, pendant un certain temps, construit un espace politique dans lequel des personnes issues de milieux différents pouvaient se reconnaître sans qu’un parti ait défini à l’avance la signification de leur présence. Le mouvement est né en 2018, en dehors des grandes structures syndicales et partisanes, autour du prix du carburant et de la situation économique de la France périphérique, avant d’élargir rapidement son champ aux inégalités, aux salaires, aux services publics, à la fiscalité, à l’immigration et à la représentation politique. Les revendications circulant au sein du mouvement étaient elles aussi difficiles à enfermer dans l’axe traditionnel droite-gauche. Les 42 revendications publiées en novembre 2018 comprenaient une hausse du salaire minimum, une plus grande progressivité fiscale, la défense des retraites, l’opposition aux délocalisations et à l’austérité, la protection des petites entreprises, le contrôle des élus et des mesures relatives à la question migratoire.

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La difficulté est apparue lorsqu’il a fallu passer de la présence à la représentation. Les tentatives de certains protagonistes de se présenter aux élections ou de parler au nom des Gilets jaunes se sont heurtées à une très forte résistance, tandis que des groupes comme celui de Commercy défendaient le principe d’assemblées populaires contre l’idée même que quelqu’un puisse facilement devenir le porte-parole du mouvement. C’est précisément ce passage qui montre à quel point la convergence est une construction politique et non une simple photographie sociale. Les Gilets jaunes sont parvenus à rassembler des intérêts différents précisément parce qu’ils ont suspendu, pendant un certain temps, la question de savoir qui devait les représenter ; lorsque cette question est devenue inévitable, toute la difficulté de transformer leur force en sujet stable est apparue. La véritable convergence a donc un coût. Elle exige de renoncer à une partie de ses propres catégories, d’accepter des éléments étrangers à son propre lexique et de trouver un intérêt commun suffisamment puissant pour unir ce qui demeure différent.

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La « maranza » révolutionnaire existe surtout dans l’esprit de ceux qui le cherchent

C’est ici que le débat français rejoint directement une tentation qui, ces dernières années, a également trouvé sa place en Italie: transformer la marginalité urbaine en sujet politique du simple fait qu’elle est marginale. La version la plus aboutie en a été élaborée par Houria Bouteldja dans Beaufs et barbares, publié en Italie sous un titre qui ne laisse aucune place à l’équivoque: Maranza di tutto il mondo, unitevi ! — « Maranzas de tous les pays, unissez-vous ! ». Le projet déclaré consiste à construire une alliance entre les « barbares » des périphéries postcoloniales et les « ploucs » issus du monde du travail pauvre européen, en réunissant les jeunes des deuxième et troisième générations, les travailleurs appauvris et d’autres laissés-pour-compte au sein d’un bloc capable d’affronter à la fois l’ordre économique et le « contrat racial ». Cette intuition contient une vérité matérielle et une erreur politique. La vérité est que la précarisation, la désindustrialisation, la crise du logement et la marginalité urbaine peuvent toucher des personnes qui n’ont pas les mêmes origines et les placer du même côté de certaines fractures économiques. L’erreur consiste à croire que cette position produit à elle seule le « nous » nécessaire pour les transformer en une force unique.

La conscience de classe n’est d’ailleurs pas la conséquence mécanique du solde d’un compte bancaire. Si tel était le cas, chaque crise économique aurait automatiquement provoqué une révolution et chaque périphérie aurait engendré la même politique. L’ancien mouvement ouvrier européen est devenu ce qu’il fut parce qu’il a construit tout un monde autour d’une condition économique : syndicats, coopératives, partis, sections, journaux, maisons du peuple, rites, symboles, disciplines et mémoires familiales. Il ne s’est pas contenté de constater que des millions de personnes étaient exploitées ; il leur a appris à interpréter cette exploitation de la même manière. Lorsque cette transmission se brise, la marginalité reste disponible pour des interprétations différentes, voire incompatibles. C’est précisément ce qui fragilise l’idée du « maranza » comme nouveau prolétaire. Le jeune qui vit aux marges de la ville, déteste la police, consomme des symboles de statut social et participe à une émeute ne franchit pas la première étape d’un parcours politique simplement parce qu’un intellectuel parvient à le faire entrer dans une catégorie marxiste. Il peut avoir des intérêts matériels communs avec un travailleur, mais aussi se faire une représentation complètement différente de l’autorité, de la propriété, de la communauté et même de ce qu’il considère comme une vie réussie.

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La même erreur était déjà perceptible dans l’interprétation des banlieues françaises. Entre la génération de la Marche pour l’égalité de 1983 et celle des émeutes de 2005, ce ne sont pas seulement les conditions matérielles qui ont changé, mais aussi les structures par lesquelles ces conditions se transformaient en action collective. La sociologie française a précisément insisté sur la rupture générationnelle des formes associatives et politiques dans les périphéries. Ce qui demeure constant, c’est la marginalité ; ce qui change radicalement, c’est la manière dont elle se transforme en comportement public. C’est pourquoi deux groupes peuvent avoir des raisons différentes de haïr le même ordre sans avoir aucune raison d’en construire ensemble un nouveau.

La convergence est le problème, non la solution

La France insoumise semble aujourd’hui consciente d’au moins la première moitié du problème. Elle n’a pas besoin d’avoir organisé les blocages des lycées pour en comprendre le potentiel ; elle doit devenir la force capable de leur donner un sens avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. Le gouvernement Lecornu a accusé LFI et les milieux d’ultragauche d’être à l’origine des protestations. Toutefois, la note des services de renseignement parisiens utilisée pour étayer cette interprétation ne concerne que la Seine-Saint-Denis et, comme l’a fait observer Le Monde, elle documente surtout la présence d’organisations désireuses de tirer parti d’une mobilisation fragmentée et déjà en cours. Cette stratégie est politiquement compréhensible, mais elle demeure un pari. Une protestation scolaire peut être reliée aux coupes budgétaires ; celles-ci, aux conditions de travail dans la fonction publique ; le travail public, à la politique économique du gouvernement ; et, à partir de là, on peut tenter de construire un front général. Mais plus ce front s’élargit, moins il est possible de tenir pour acquis que tous ceux qui le rejoignent partagent la même interprétation du conflit.

C’est précisément ici que le rêve de la « convergence » devient un raccourci lexical servant à appeler « unité » ce qui n’est encore que proximité, «conscience» ce qui peut n’être qu’un simple ressentiment, et «politique» ce qui ne demeure parfois qu’une pure et simple disposition à l’affrontement. Au cours des trente dernières années, la France a connu des grèves capables de faire plier les gouvernements, des révoltes urbaines sans représentation, des coordinations professionnelles, des mouvements transversaux et des émeutes capables de se propager dans des centaines de villes. Il n’existe aucune ligne ascendante conduisant naturellement d’une forme à l’autre. Au contraire, cette succession montre combien il est rare que l’intensité, l’étendue et la forme politique parviennent réellement à coïncider.

Le problème de ceux qui rêvent d’une convergence entre travailleurs, étudiants et populations marginalisées des métropoles réside alors dans l’ordre des opérations : ils imaginent d’abord l’utopie, puis cherchent à plier la réalité à cette image. C’est l’acte typique de la superstition marxiste, qui consiste à croire en l’existence d’une « conscience naturelle » des exploités, des marginaux et des plus démunis, qu’il suffirait de faire émerger.

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L’histoire n’est pas mue uniquement par des intérêts matériels

Il est inutile de répéter qu’une communauté politique, aussi large soit-elle, ne naît pas seulement parce qu’un nombre suffisant de personnes sont en colère au même moment. Elle naît lorsque cette colère acquiert une mémoire, une discipline, un langage et une mesure commune de ce qu’il vaut la peine de défendre et de construire. L’ancienne politique le savait bien; la culture de l’émeute, au contraire, tend à confondre l’absence de forme avec la liberté à l’égard de toute forme. Et c’est ici que la rhétorique de la gauche se heurte à sa limite la plus profonde: l’histoire n’est pas mue uniquement par des intérêts matériels. Les appartenances, les identités ethniques et communautaires, la religion, les fidélités, les hostilités et les pulsions continuent d’agir sans se laisser ordonner selon la simple opposition entre le haut et le bas.

Dans les révoltes françaises de ces derniers jours, la contradiction atteint le paradoxe d’écoles incendiées et de membres du personnel agressés au sein d’une mobilisation née avant tout pour réclamer davantage d’enseignants et de meilleures conditions scolaires. En somme, nous avons là la démonstration qu’un élargissement peut se produire sans parvenir à engendrer la convergence tant rêvée. Et tant que l’on continuera de confondre la capacité d’incendier le même espace avec la volonté d’habiter le même monde, ce mot servira surtout à dissimuler le problème qu’il prétend avoir résolu.

La société anesthésiée: distraction, fragmentation et contrôle social

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La société anesthésiée: distraction, fragmentation et contrôle social

Par Marcelo Ramírez

Source: https://noticiasholisticas.com.ar/la-sociedad-anestesiada...

Le problème de notre époque ne peut se résumer à une prétendue diminution de l’intelligence. La société contemporaine conserve d’immenses capacités cognitives, techniques et professionnelles. Des millions de personnes maîtrisent des procédures complexes, utilisent des technologies sophistiquées, administrent des ressources et résolvent les difficultés du quotidien. Pourtant, ces mêmes personnes mobilisent de moins en moins ces capacités pour comprendre le monde dans lequel elles vivent, établir des liens de causalité, hiérarchiser l’information et agir en fonction des conséquences à long terme. La dégradation actuelle est fonctionnelle, car elle affecte l’attention, la mémoire, le jugement et la volonté politique sans empêcher la machine économique de continuer à fonctionner.

Cette transformation produit un individu efficace dans l’accomplissement de tâches délimitées, mais vulnérable face aux processus qui déterminent sa vie. Il peut travailler, consommer, s’endetter, voter et donner son avis, mais éprouve de plus en plus de difficultés à reconstituer le lien entre une décision économique, une structure de propriété, une politique publique et leurs effets sociaux. L’abondance de données ne corrige pas cette faiblesse ; au contraire, elle l’accentue souvent, car l’information parvient sous une forme fragmentée, décontextualisée et soumise à une concurrence permanente pour capter l’attention.

Pendant des siècles, une part importante de la culture populaire a conservé une aspiration symbolique à l’élévation. Lire, apprendre un métier, connaître l’histoire, s’exprimer avec précision, écouter quelqu’un qui en savait davantage et comprendre la politique étaient des comportements associés au progrès personnel, même si cet idéal n’a jamais été universel et a toujours coexisté avec l’ignorance, la frivolité et les divertissements futiles. La différence actuelle réside dans l’échelle et dans la fonction. La banalité a cessé d’occuper les marges du temps libre pour devenir l’un des principes organisateurs de la vie quotidienne.

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Une personne peut passer quatre, cinq ou six heures devant un écran, recevoir des centaines d’images, entendre des centaines de phrases et terminer sa journée sans avoir assimilé une seule idée structurée. Jamais autant d’informations n’ont été disponibles, et rarement elles ont été consommées de façon aussi superficielle. La culture numérique a multiplié les possibilités d’accès à la connaissance, mais elle a également perfectionné une économie qui tire profit de l’interruption de la concentration, de la stimulation de l’anxiété et de la transformation de chaque seconde d’attention en marchandise.

La première dégradation touche la capacité de concentration. TikTok, les Reels, les Shorts, les notifications, les titres, les mèmes, les vidéos accélérées et les extraits d’entretiens entraînent l’esprit à changer d’objet toutes les quelques secondes. Le cerveau apprend alors le comportement qu’il pratique et, après des années de consommation fragmentaire, le maintien d’une activité continue commence à provoquer de l’inconfort : lire vingt pages, écouter une conférence, suivre un raisonnement complexe, regarder un film sous-titré ou accorder dix minutes à un argument avant de le juger.

Cet inconfort est souvent confondu avec une incapacité, alors que, dans de nombreux cas, il traduit une perte d’entraînement cognitif. L’attention fonctionne comme une discipline et s’affaiblit lorsque l’ensemble de l’expérience culturelle récompense le passage immédiat au stimulus suivant. Le résultat politique est profond : celui qui perd la capacité de suivre une explication complexe a besoin que le monde soit réduit à des slogans simples tels que « bon ou mauvais », « héros ou traître », « victime ou oppresseur », « démocrate ou fasciste », « Occident ou dictature ». Le slogan remplace l’argument et la politique devient une gestion émotionnelle des masses.

Le divertissement participe à cette transformation. Les contenus triviaux ont toujours existé, et le repos fait partie d’une vie saine. Le problème apparaît lorsque, comme nous l’avons vu, la majeure partie de l’expérience culturelle s’organise autour du futile et lorsque le divertissement cesse d’offrir une pause face à la réalité pour prendre sa place. Scandales de célébrités, défis absurdes, plaisanteries humiliantes, étalages de consommation et comportements dangereux rivalisent pour obtenir quelques secondes de visibilité. Leur objectif commun est de capter l’attention.

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La reconnaissance sociale, qui pouvait autrefois s’obtenir par le savoir, le prestige professionnel, le courage, le service rendu à la collectivité ou la création artistique, peut désormais être acquise par une brève irruption dans le flux collectif. Cette logique provoque une inflation des comportements extrêmes : si une imprudence filmée génère davantage de vues qu’une explication rigoureuse, le système d’incitation est établi. La plateforme n’a pas besoin d’ordonner des comportements dégradants ; il lui suffit de les récompenser.

C’est ainsi que se forme la stupidité fonctionnelle. Une personne peut conserver ses aptitudes professionnelles tout en renonçant à la pensée autonome, en adoptant des opinions préfabriquées, en répétant des phrases, en défendant des positions qu’elle n’a jamais examinées, en s’indignant du sujet que l’algorithme lui a présenté ce matin-là et qu’elle oubliera dès l’arrivée de la polémique suivante. L’économie a besoin d’individus capables de produire et de consommer. Le pouvoir tire profit du fait que ces mêmes individus manquent d’intérêt, de temps ou d’habitudes pour comprendre.

L’identité politique a progressivement été remplacée par une identité de consommateur. La question de la société que l’on souhaite construire a cédé du terrain à une autre question, plus immédiate et plus pressante : que puis-je acheter ? Une maison, une automobile, un téléphone dernier cri, un voyage, des vêtements, un corps, des expériences, des restaurants, des abonnés. Toute la vie commence à se mesurer à l’aune de signes extérieurs de réussite, et l’horizon existentiel se réduit à l’accumulation privée.

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Cette réduction affaiblit ainsi l’idée d’un destin collectif. La détérioration de l’hôpital public paraît lointaine tant que l’on dispose d’une médecine privée ; la dégradation de l’enseignement perd de son urgence pour celui qui peut payer une école privée ; l’insécurité devient le problème des autres tant que l’on vit dans un quartier protégé ; la précarisation du travail émeut peu tant qu’elle touche autrui. Une privatisation psychologique de l’existence s’installe : ma maison, mon argent, mon corps, mes vacances, ma famille, mes problèmes. Le reste devient un décor, un film que nous regardons depuis notre confort individuel.

Le narcissisme parachève ce déplacement. Les réseaux sociaux ont approfondi une transformation culturelle antérieure en convertissant la vie personnelle en produit. La personne se photographie, s’exhibe, se compare et se mesure. Elle compte ses abonnés, ses voyages, ses biens, ses muscles, ses expériences et ses adhésions. Chaque élément de l’identité peut être transformé en signe public, et chaque signe doit être validé. L’appartenance à une communauté cède du terrain devant la gestion permanente de soi.

Il en résulte une société à la fois connectée et atomisée, où des milliers de contacts coexistent avec peu de relations solides, des milliers d’opinions avec peu de convictions et des milliers d’images avec peu d’expériences partagées. La connexion technique facilite les contacts, mais ne crée pas à elle seule une communauté, car une communauté exige de la continuité, des obligations mutuelles, une mémoire, de la confiance et une capacité de sacrifice. Ces dispositions entrent en tension avec une culture centrée sur la satisfaction immédiate et l’optimisation individuelle.

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L’empathie est un autre facteur qui se détériore lorsque l’individu devient un spectateur permanent. Une guerre, un meurtre, une catastrophe, un enfant blessé ou une personne humiliée apparaissent dans le même flux qu’une publicité, une danse ou un animal amusant ; cette succession élimine ainsi le contexte moral. La tragédie devient un stimulus parmi d’autres, et le geste consistant à faire glisser le doigt ou la souris remplace le temps nécessaire à la compréhension. L’accoutumance à l’horreur ne rend pas automatiquement les individus cruels ; elle produit un phénomène plus répandu : une sensibilité saturée, qui reconnaît la souffrance puis passe immédiatement à autre chose.

La dispersion de l’attention se conjugue à la division horizontale de la société. Générations, identités, modes de vie, tribus culturelles et communautés numériques dialoguent principalement avec elles-mêmes. Chaque groupe reçoit un langage, un répertoire de griefs et un ensemble d’ennemis. La société peut parler de politique toute la journée sans jamais discuter du pouvoir réel : qui possède les ressources, qui décide des investissements et des orientations, qui s’approprie les gains de productivité, qui contrôle les infrastructures et qui fixe les règles.

L’identitarisme contemporain en fournit un exemple central. La lutte contre des discriminations concrètes fait partie de toute société qui aspire à la justice. Le problème apparaît lorsque ces revendications se transforment en une taxonomie morale capable d’ordonner l’ensemble de la vie sociale en catégories rigides de victimes et de bourreaux. Le sexe, le genre, la race, l’origine, l’orientation et l’identité culturelle en viennent à fonctionner comme des positions prédéterminées à partir desquelles sont attribuées la légitimité, la culpabilité et l’autorité.

Cette logique peut opposer des groupes qui partagent objectivement les mêmes conditions matérielles. Deux travailleurs dont les salaires se sont dégradés finissent par se considérer comme des adversaires culturels ; des hommes et des femmes soumis à la même précarisation sont incités à interpréter leur relation comme une guerre structurelle. L’énergie politique se déplace vers le langage, les pronoms, la représentation symbolique, l’identité d’un acteur ou la composition démographique d’une campagne publicitaire. Pendant ce temps, la propriété, la concentration économique et la répartition des richesses demeurent intactes et toujours plus éloignées de l’examen public.

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Le capitalisme d’entreprise a rapidement compris qu’il pouvait absorber cette révolution symbolique. Une entreprise peut afficher une diversité irréprochable tout en maintenant des conditions de travail abusives. Elle peut orner son logo des couleurs d’une cause, se soustraire à l’impôt et accroître la concentration du marché ; elle peut intégrer toutes les identités imaginables à une publicité sans modifier l’identité des propriétaires de l’entreprise. La représentation modifie les images et les possibilités individuelles ; la transformation matérielle modifie les rapports de pouvoir. Confondre ces deux échelles permet de présenter une adaptation culturelle comme un changement structurel.

La fragmentation identitaire intègre en outre une forme de surveillance sociale, car le contrôle circule entre les citoyens par l’intermédiaire de sanctions réputationnelles, de l’opprobre public, de l’isolement professionnel et de l’exclusion de certains espaces. Une étiquette peut se substituer à l’argument. Des termes tels que « raciste », « misogyne », « transphobe », « fasciste » ou « négationniste », employés pour clore automatiquement le débat, interrompent des discussions qui devraient être tranchées par l’examen des faits et des raisonnements. La peur de la sanction engendre l’autocensure et appauvrit la capacité collective à formuler des questions difficiles.

Les universités, les jeunes, les intellectuels, les artistes, les journalistes et les mouvements sociaux — secteurs historiquement associés à la production de la dissidence — peuvent consacrer une quantité considérable d’énergie à surveiller leur propre pureté idéologique. Les querelles internes occupent le devant de la scène tandis que progressent l’automatisation, la financiarisation, la concentration économique et la précarisation du travail. Le pouvoir est moins exposé lorsque ceux qui pourraient le critiquer sont accaparés par des combats latéraux et que le vocabulaire radical se substitue à la capacité d’organisation.

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La conséquence politique de ce processus est une population fatiguée, distraite et résignée, peuplée de citoyens apathiques qui peuvent se méfier du système, haïr leurs dirigeants et savoir qu’ils vivent moins bien. Mais l’apathie n’exige pas le consentement ; elle exige l’inaction. C’est pourquoi ses formules caractéristiques expriment une impuissance acquise : ils sont tous pareils, rien ne change, cela a toujours été ainsi, moi, je m’occupe de mes affaires.

Cette dernière formule représente une victoire totale de la dépolitisation. Une société peut connaître vingt années de détérioration économique et y répondre par des stratégies privées d’adaptation : un second emploi, l’émigration, l’achat de dollars, les cryptomonnaies, les plateformes, les livraisons ou l’entrepreneuriat. Chacune de ces réponses peut être rationnelle d’un point de vue individuel, mais leur généralisation révèle la disparition de la question collective. L’interrogation sur les causes de l’appauvrissement est remplacée par la recherche d’une issue personnelle.

Les réseaux sociaux offrent un mécanisme efficace de défoulement. Les gens se plaignent, insultent les responsables politiques, partagent des dénonciations, publient des mèmes et participent à des discussions interminables. L’individu a le sentiment d’avoir réagi parce qu’il a exprimé son indignation, tandis que la structure demeure intacte. Une catharsis sans action se produit et peut remplir une fonction stabilisatrice : le mécontentement se libère symboliquement avant de se transformer en organisation, en discipline, en stratégie ou en construction institutionnelle.

Même la consommation intensive de contenus politiques peut devenir un divertissement idéologique. Une personne écoute pendant des heures des commentateurs qui confirment exactement ce qu’elle pense déjà. Elle s’indigne, partage et discute ; elle éprouve le sentiment de participer chaque jour à une bataille historique tout en demeurant immobile devant un écran. L’information politique perd sa fonction lorsqu’elle ne modifie ni les critères de jugement, ni les liens, ni les priorités, ni les capacités. Elle alimente une identité et une émotion, mais ne produit aucun pouvoir social.

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La manipulation contemporaine exploite cette faiblesse. Il n’est pas nécessaire de convaincre profondément toute la population ; il suffit d’administrer son attention. Un scandale chasse le précédent, une guerre en efface une autre, une polémique culturelle domine l’espace public pendant quarante-huit heures et une provocation délibérée contrôle la conversation durant plusieurs jours. La saturation produit de l’amnésie, et chaque événement semble repartir de zéro, faute d’une mémoire suffisante pour le relier à une séquence.

Le contrôle social adopte alors une forme sophistiquée de brouillage. Les transformations structurelles se produisent au vu et au su de tous, entourées de milliers de stimuli secondaires. Une célébrité éclipse une crise économique, et une querelle verbale occupe des semaines tandis que se prennent des décisions qui auront des conséquences pendant des décennies. Il n’est plus indispensable de dissimuler les faits ; il suffit de les présenter comme ennuyeux, trop complexes, lointains ou inévitables, et de veiller à ce qu’il y ait toujours quelque chose de plus attrayant à regarder.

L’anesthésie s’approfondit avec la disparition des projets historiques. L’industrialisation, le développement national, l’État-providence, l’intégration continentale, la conquête spatiale, le socialisme, la modernisation et la libération nationale ont offert des horizons capables de mobiliser des générations entières. Ces projets pouvaient être contradictoires et engendrer des conflits, mais ils situaient la politique sur le terrain de l’avenir, obligeant à débattre du pays et de la société qui devraient exister vingt ou trente ans plus tard.

Une grande partie de la politique contemporaine se contente, en réalité, d’administrer le présent. L’urgence économique enferme des millions de personnes dans la question de savoir comment finir le mois. Cette préoccupation est parfaitement compréhensible et absorbe l’énergie disponible. Sa généralisation produit cependant un effet dévastateur : une société incapable d’imaginer l’avenir finit par administrer son propre déclin. L’absence d’horizon transforme chaque renoncement en adaptation réaliste et chaque recul en fatalité.

La culture adulte accompagne ce processus par une infantilisation croissante : langage simplifié, conflits réduits à des personnages bons ou mauvais, besoin permanent de divertissement, faible tolérance à l’ennui et à la frustration, gratification immédiate, recherche constante d’approbation et difficulté à différer les récompenses. Ces dispositions alimentent d’immenses industries, car elles correspondent au consommateur idéal : impulsif, anxieux, porté à la comparaison, insatisfait et facile à stimuler.

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L’intelligence artificielle met en évidence la gravité du problème. Cette technologie peut transformer le marché du travail, l’éducation, l’administration, la production intellectuelle, la culture, la guerre et la structure économique. Une société politiquement éveillée devrait débattre de ceux qui posséderont ces systèmes, de ceux qui s’approprieront les gains de productivité, de la manière dont les revenus seront répartis et de ce qui se produira lorsqu’une entreprise qui avait besoin de mille salariés pourra fonctionner avec cent.

Il s’agit de questions d’ordre civilisationnel, mais elles sont reçues par une culture qui reste fragmentée en circuits de distraction. Un groupe regarde de courtes vidéos, un autre consomme des séries ou du football, ou se concentre sur les paris. Certains participent aux guerres culturelles ou s’immergent pendant des heures dans des contenus politiques partisans. La distraction varie selon l’âge, la classe sociale et l’appartenance culturelle. Le mécanisme demeure constant, et chaque groupe reçoit sa propre dose d’anesthésie.

Ceux qui tentent d’échapper à cette dynamique se heurtent à l’isolement. S’ils perçoivent des processus inquiétants et essaient de les expliquer, ils obtiennent des réponses prévisibles : cela a toujours été ainsi, n’exagère pas, on ne peut rien y faire, arrête de trop réfléchir. Une personne isolée peut parfaitement comprendre un problème tout en se sentant incapable de le modifier. Mais la répétition de cette expérience engendre le découragement, puis la résignation et, finalement, le silence.

La phrase « cela ne sert à rien » peut se révéler plus efficace qu’une interdiction : elle est mortelle. Une personne convaincue qu’elle peut changer quelque chose constitue un sujet politique potentiel. En revanche, une personne persuadée que rien ne peut changer s’immobilise d’elle-même. Elle conserve des libertés formelles, peut écrire, voter, manifester et insulter le gouvernement, mais elle a perdu l’espoir d’une efficacité collective. Or cette perte détruit le lien entre la conscience et l’action.

L’architecture d’ensemble combine plusieurs processus qui se renforcent mutuellement. Une attention moindre entraîne moins de lecture, moins de connaissances et une dépendance accrue aux slogans. Un narcissisme plus prononcé engendre moins de solidarité, moins d’organisation et une moindre capacité politique. Une précarité accrue provoque fatigue, repli individuel et résignation. La banalisation détruit les hiérarchies intellectuelles ; le consumérisme remplace le citoyen par le consommateur ; la guerre culturelle détourne l’indignation ; la surveillance morale engendre l’autocensure ; la saturation empêche la construction d’une mémoire ; l’isolement démoralise ceux qui tentent encore de comprendre.

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Il en résulte une population cognitivement fragmentée, culturellement appauvrie, socialement atomisée, émotionnellement stimulée, économiquement anxieuse et politiquement résignée. Elle peut être profondément insatisfaite tout en demeurant immobile ; constater qu’elle perd des droits, du pouvoir d’achat, de la stabilité et sa capacité de décision, sans transformer ce malaise en explication cohérente, cette explication en conscience commune, et cette conscience en organisation.

La forme contemporaine de domination peut coexister avec les élections, Internet, la liberté d’expression, des millions de médias et une quantité pratiquement illimitée d’informations. La liberté politique exige davantage que l’absence de censure : elle requiert la capacité de comprendre, d’établir des priorités, de s’associer, d’entretenir des liens et d’agir. Lorsque ces capacités se dégradent, les institutions formelles subsistent tandis que diminue le pouvoir effectif de la société de décider de son avenir.

Telle est la dernière contradiction. L’humanité dispose de la plus vaste infrastructure de connaissances de son histoire et l’utilise, dans une large mesure, pour consommer des stimuli de quelques secondes. Elle prend connaissance d’une injustice survenue à dix mille kilomètres et l’oublie avant de l’avoir comprise ; elle se connecte à des continents entiers, mais s’enferme dans une identité soigneusement mise en scène.

En définitive, elle peut être libre de s’informer tout en perdant le désir, l’habitude et le temps nécessaires pour le faire.

La domination la plus efficace construit une société dans laquelle penser paraît ennuyeux, inutile ou trop difficile. Le pouvoir n’a pas besoin d’être aimé ni de convaincre tout le monde que les choses fonctionnent. Il lui suffit d’une population distraite, individualisée, épuisée et persuadée que rien d’important ne dépend d’elle. Il suffit que ceux qui pourraient remettre en cause la structure se combattent entre eux, que ceux qui perçoivent le problème se sentent seuls et que l’indignation soit intense mais fragmentaire.

La société peut alors discuter en permanence pendant que d’autres décident. Une personne peut se sentir rebelle tout en restant politiquement inoffensive et contempler sa propre spoliation, en comprenant vaguement ce qui est en train de se produire, puis, quelques secondes plus tard, recommencer à faire défiler l’écran vers le stimulus suivant.

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La dissonance cognitive comme mécanisme de contrôle

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La dissonance cognitive comme mécanisme de contrôle

Mattias Forsgren

Source: https://mattiasforsgren.substack.com/p/kognitiv-dissonans...

Lorsqu’une catastrophe annoncée ne se produit pas, il arrive quelque chose d’inattendu aux convictions des gens. C’est précisément ce que le psychologue social américain Leon Festinger et ses collègues découvrirent en 1954 lorsqu’ils infiltrèrent une petite secte apocalyptique du Minnesota.

Le groupe croyait qu’une immense inondation ravagerait la Terre le 21 décembre et que des extraterrestres sauveraient les croyants. Lorsque rien ne se produisit, les membres ne furent pas désillusionnés – ils devinrent encore plus convaincus. Ils se mirent à recruter de nouveaux adeptes avec une énergie renouvelée et élaborèrent de nouvelles explications pour justifier le fait que la prophétie ne s’était pas réalisée.

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Dans l’ouvrage classique When Prophecy Fails (1956), Festinger montra que la dissonance cognitive – le malaise psychologique qui survient lorsque la réalité entre en conflit avec une conviction profondément ancrée – n’est souvent pas surmontée en abandonnant cette conviction. Au contraire, l’être humain gère ce malaise en renforçant sa croyance, en rationalisant l’échec et en accroissant son engagement.

Ce mécanisme s’est par la suite révélé extrêmement utile bien au-delà des petites sectes religieuses. Dès les années 1920, des théoriciens de la propagande tels que Harold Lasswell et Edward Bernays expliquaient comment exploiter les tensions psychologiques internes, l’ambivalence et le besoin d’harmonie mentale des individus afin d’orienter l’opinion publique dans les sociétés dites démocratiques.

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Lasswell définissait la propagande comme « la gestion des attitudes collectives par la manipulation de symboles significatifs ». Bernays allait encore plus loin et décrivait un « gouvernement invisible » qui façonne le consentement en exploitant des motivations et des émotions inconscientes. Steven Hassan a montré par la suite comment le gaslighting (*), en provoquant une dissonance cognitive, était devenu une technique centrale aussi bien dans les sectes que dans les opérations politiques d’influence de masse.

Aujourd’hui, nous voyons cette technique employée avec Vladimir Poutine dans le rôle principal. Les médias et les faiseurs d’opinion occidentaux présentent un récit contradictoire qui porte toutes les marques d’un produit délibérément construit à partir des méthodes développées pour diriger la «démocratie». D’un côté, Poutine est un homme mourant: cancer, maladie de Parkinson, accident vasculaire cérébral, sosies et « seulement quelques mois à vivre » font régulièrement les gros titres depuis plus d’une décennie. De l’autre, Poutine constitue une menace apocalyptique qui serait actuellement en train de conquérir l’Europe, de manipuler les élections occidentales et de représenter la plus grande menace pour la civilisation depuis les années 1930.

Lorsque Poutine réapparaît vivant et prend la parole après la dernière prédiction de sa mort, le récit ne disparaît pas. Il est immédiatement reformulé: «Il est faible, mais c’est précisément pour cette raison qu’il est plus dangereux que jamais». Le verdict de mort n’est pas considéré comme la preuve d’une couverture médiatique erronée, mais comme une raison supplémentaire d’agir immédiatement. La dissonance entre le «dictateur faible et décadent» et la «menace mondiale toute-puissante» est surmontée en liant encore plus étroitement le public au message général: la Russie constitue une menace existentielle qui exige des sanctions, des livraisons d’armes, des budgets de défense élevés et de la méfiance envers toute voix critique.

04381c3fbcefb8939afe5820e34a64f0.jpgIl s’agit d’une forme sophistiquée de gaslighting collectif. Le lecteur doit porter cette contradiction en lui et apprend à gérer la tension en acceptant la ligne politique qui en découle. Comme dans la secte étudiée par Festinger, l’investissement dans le récit – en temps, en identité et en conviction morale – devient si important qu’il est psychologiquement coûteux de l’abandonner.

Les techniques décrites par Lasswell, Bernays et, plus tard, Hassan sont ici systématisées: créer une dissonance, présenter la solution politique comme la seule issue possible et stigmatiser ceux qui refusent de jouer le jeu.

Cette prophétie concernant Poutine est flexible et éternelle: elle ne peut jamais être entièrement réfutée. Pendant que nous attendons le prochain gros titre annonçant sa mort ou la prochaine «invasion», le mécanisme continue de remplir sa fonction: nous maintenir engagés, effrayés et fidèles au cadre mis en place pour diriger la «démocratie» moderne.

Il est peut-être grand temps de nous demander: qui profite réellement du fait que nous ne soyons jamais autorisés à quitter la secte apocalyptique?

Permettez-moi, dans ce contexte, de rappeler l’excellent article de Kamal El Salim paru dans le quatrième numéro de Parabol en 2024:

- « Après avoir examiné 671 unes – aussi bien ce que l’on appelle l’“etta”, c’est-à-dire l’information principale de la page, que ce que l’on appelle le “puff”, une accroche –, le résultat est clair. Sur 586 d’entre elles, soit pas moins de 87%, le président russe Vladimir Poutine est mentionné.

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- 174 unes affirment que Poutine perdra la guerre. En voici quelques exemples: “Trois experts de la Russie: cela pourrait être la fin de Poutine”, “Magnus Falkehed: c’est le début de la fin pour Poutine”, “Mats Larsson: LA NOUVELLE LOI MONTRE LE DÉSESPOIR DE POUTINE” et “Un expert: POUTINE PEUT TOMBER À TOUT MOMENT”.

- Ces prédictions se sont succédé pendant toute la durée de la guerre, sans qu’aucune d’entre elles ne se réalise.

- 23 unes affirment que Poutine souffre d’une maladie grave ou de troubles mentaux.

- 121 titres présentent Poutine comme une menace pour la Suède, souvent en associant cette menace à l’OTAN dans le rôle du sauveur. »

Cf. : https://www.parabol.press/tva-ar-med-expressen-586-lop.../

Personne n’échappe aux manchettes !

hantise_affiche.jpgNote:

(*) Le gaslighting consiste à manipuler délibérément et systématiquement une autre personne afin de l’amener à douter de sa propre perception de la réalité, de sa mémoire et de sa raison. Il s’agit d’une forme de violence psychologique dont le but est de créer de la confusion et de l’incertitude afin d’exercer un contrôle. Le terme est tiré du célèbre film Gaslight (Hantise) de 1944. Dans ce film, un mari manipule sa femme, notamment en diminuant l’intensité de l’éclairage au gaz dans leur maison, puis en affirmant qu’elle ne fait qu’imaginer les choses lorsqu’elle lui fait remarquer que la lumière faiblit.

lundi, 05 octobre 2026

Élections à la Douma d’État: la «démocratie russe» face à la démocratie occidentale

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Élections à la Douma d’État: la «démocratie russe» face à la démocratie occidentale

Réflexions sur les récentes élections en Russie

Alexandre Douguine

Présentateur (Alexeï Krassilnikov) : Selon les chiffres que Maria Romanova vient d’annoncer au journal, le taux de participation s’est établi à 59%, tandis qu’il a atteint près de 91% pour le vote en ligne. D’après Ella Pamfilova, Russie unie recueille 57,83% des voix et arrive en tête dans 208 circonscriptions uninominales; elle devrait obtenir 355 sièges. Le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF) obtient 13,81%, et le Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) presque 9% — ce qui représente d’ailleurs une progression notable: lors des élections précédentes, sous Vladimir Jirinovski, son résultat était inférieur d’environ un point et demi. «Gens nouveaux» recueille 7,96%. Pour l’instant, Russie juste ne franchit pas le seuil électoral: il ne lui manque que quelques centièmes de point. Nous attendons les résultats définitifs après le dépouillement de tous les bulletins; ces chiffres correspondent à 95,18% des bulletins dépouillés.

Nous allons tout examiner en détail: le fond, la forme et le contexte dans lequel se sont déroulées ces journées de vote.

Présentateur: Alexandre Guelievitch, sur quoi attireriez-vous l’attention? Peut-être moins sur les résultats des partis — environ 5% seulement des bulletins ayant encore été dépouillés — que sur les événements marquants qui ont accompagné ces trois jours, ainsi que le vote anticipé qui les a précédés, avec des urnes mobiles?

Alexandre Douguine : Le contexte dans lequel se sont déroulées les élections a été véritablement héroïque. Au cours de la dernière nuit précédant le dimanche, le régime de Kiev a lancé une attaque massive: plus d’un millier de drones ont été dirigés contre la Russie et, d’après Pamfilova, 76 bureaux de vote ont été endommagés. L’Ukraine et l’Occident qui la soutient ont tenté de faire échouer les élections — de les rendre impossibles, chaotiques et illégitimes, de faire en sorte qu’elles n’aient tout simplement pas lieu. Ils n’y sont pas parvenus, et c’est très important. Nous avons organisé ces élections de manière ordonnée, résolue et unie, en démontrant notre détermination, notre sens de l’organisation et notre discipline — aussi bien ceux de la population que ceux de l’État et de l’administration. À mon sens, il s’agit d’une victoire modeste, mais réelle, dans la guerre morale que nous menons contre l’Occident et le régime nazi de Kiev.

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Venons-en maintenant aux résultats. Il convient ici de rappeler une publication judicieuse d’Alexeï Tchadaïev. Aujourd’hui, beaucoup ont du mal à commenter les élections: tous les partis qui y participent sont patriotiques, tous soutiennent le président et l’opération militaire spéciale, et tous sont unanimes sur les principales questions de politique nationale et de vision du monde. Tchadaïev est l’un des acteurs les plus remarquables du développement de nos systèmes sans pilote; c’est un ingénieur qui a participé dès l’origine à la création d’un puissant réseau de tels systèmes et, à mon avis, un politologue de grand talent. Il a relevé un point important: les gens votent pour Russie unie parce que le nom même de ce parti exprime une forme de dépassement des partis, ainsi que l’absence de démocratie parlementaire.

L’idée est que la Russie doit être unie, tandis que la fragmentation du système politique en factions, en composantes et en partis produit, au fond, de la désunion — alors que Russie unie propose de rassembler. C’est un parti qui propose, en substance, de mettre de côté la démocratie représentative et libérale de type occidental pour rechercher la voie menant à l’authentique démocratie russe, dans laquelle l’unité prime sur tout. C’est l’exact opposé de la théorie occidentale de la démocratie libérale propre à l’époque moderne, selon laquelle plus la séparation des pouvoirs — exécutif, législatif et judiciaire — est forte, et plus ceux-ci se limitent mutuellement, mieux c’est.

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Je ne pense pas que les électeurs étudient en profondeur le programme de Russie unie. Ce qui compte, c’est le nom lui-même et le fait que le parti soutienne ouvertement Poutine et l’opération militaire spéciale. Les cinq premières personnalités de sa liste ont également revêtu une portée symbolique: Lavrov; Vladislav Golovine, héros de l’opération militaire spéciale; Maria Lvova-Belova, déléguée auprès du président aux droits de l’enfant; et le correspondant de guerre Evgueni Poddoubny — autrement dit, des personnes que le peuple comprend. C’est un parti solidaire de l’État et de son dirigeant, et il possède quelque chose qui transcende les partis, qui est au-dessus d’eux — le gage d’une nouvelle forme démocratique.

La démocratie russe ne repose pas sur la division et le morcellement, mais sur l’unité. Quant à leurs divergences d’opinions, leurs jugements propres et leurs nuances, les citoyens doivent les porter à la connaissance des autorités et de la société par d’autres moyens, et non au travers de débats parlementaires. C’est pourquoi, chez nous, le Parlement n’est pas le lieu des discussions: un parti, désigné comme le principal, l’emporte, et cela est parfaitement démocratique, puisque c’est précisément ce que veulent les gens. Nous, Russes, voulons que l’on cesse de discuter de sujets futiles au Parlement. La Douma n’est pas une foire grotesque; c’est le lieu où il faut réfléchir et aider le pouvoir à mettre en œuvre sa ligne politique. Au fond, les députés sont des conseillers, et il faut élire à ces fonctions des personnes intelligentes, car tout le monde n’est pas capable de réfléchir.

Voilà ce que nous mettons dans notre conception de la démocratie: pour parler franchement, nous l’envisageons sans partis. Russie unie est un compromis entre les vestiges occidentaux introduits dans la Constitution au cours des années 1990 — la trace de notre occidentalisme et de notre dérive libérale mondialiste — et la Russie de demain, où tout sera uni: les peuples, les confessions traditionnelles, le peuple et l’État. Quant à la diversité et aux divergences d’opinions, il faut réfléchir en profondeur à la place qui doit leur revenir — car même le christianisme affirme qu’«il faut bien qu’il y ait parmi vous des divergences». Exprimez vos points de vue, argumentez; pour cela, il faut trouver des espaces permettant un véritable échange d’opinions — mais certainement pas le Parlement. Le mot « parlement » vient du français parler…

Présentateur: … oui, parler. Chez nous, la Douma tire son nom du mot «penser». Vous souvenez-vous que, jadis, on avait même rebaptisé la «discussion»?

Alexandre Douguine : Exactement. Il vaut mieux penser d’abord et parler ensuite, plutôt que l’inverse. Chez nous vient d’abord la Douma, et ensuite seulement le Parlement, parler.

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Participation et vote en temps de guerre

Présentateur : Il convient ici de préciser que les partis qui, selon les résultats provisoires, entrent à la Douma d’État soutiennent eux aussi l’opération militaire spéciale: il ne s’agit donc pas uniquement de Russie unie. Quant à la participation, près de 60% — provisoirement 59% —, c’est nettement plus que lors des précédentes élections législatives et proche du taux enregistré à l’élection présidentielle. Cela signifie que l’électeur est politiquement motivé: il comprend qu’il doit voter, quel que soit le niveau du scrutin ou la force politique concernée, même lorsque, de toutes parts, on lui répète que cela ne changera rien. C’est un phénomène intéressant: la hausse de la participation électorale témoigne d’une volonté de s’affirmer et d’accomplir son devoir civique.

Alexandre Douguine: Nous sommes en guerre et, dans ces conditions, le vote record en faveur du président devient un vote en faveur de son Parlement, de ses partis et de son système politique. On nous bombarde et on nous tue; on cherche, par la force, à nous priver de la possibilité de soutenir le président et de vaincre, y compris dans les batailles sociales que nous menons pour assurer notre cohésion. C’est pourquoi nous allons voter: nous montrons que l’on ne peut pas nous intimider, que nous soutenons la ligne du président et que celui-ci n’est pas seul — tous les partis sont derrière lui, et derrière les partis se tient le peuple tout entier.

Présentateur : Depuis plusieurs années déjà, la participation devient presque l’unique indicateur essentiel que l’on suit et au nom duquel on mène principalement campagne; savoir qui vote pour qui n’est plus qu’une question secondaire. Alexandre Guelievitch, vous avez souligné à juste titre qu’il n’est pas toujours possible de prendre connaissance des programmes, et c’est une idée qu’il faut bien comprendre. Les normes démocratiques que l’on impose comme les seules possibles ne fonctionnent pas toujours ni partout; il suffit d’observer les pays où les tentatives d’implanter une formule démocratique universelle n’ont pas été couronnées de succès. Chaque pays suit sa propre voie, et le modèle doit y être adapté. C’est pourquoi l’appel à se rendre avant tout aux urnes devient de plus en plus compréhensible et de mieux en mieux accepté par ceux qui votent.

Alexandre Douguine : C’est précisément ainsi qu’il faut interpréter le taux élevé de participation et le score important de Russie unie: il s’agit, en un sens, d’un référendum — non pas «pour les uns ou pour les autres», mais en faveur de la ligne politique du président et de l’État. Les relations entre le peuple et l’État sont complexes et non linéaires — il en a toujours été ainsi tout au long de notre histoire et dans toute société. En temps de guerre — une guerre juste, patriotique et populaire — cela apparaît avec une netteté particulière. Les instruments par lesquels le peuple exprime son accord avec l’État peuvent être divers : sondages d’opinion, rassemblements, manifestations ou encore élections. Et ces élections diffèrent des précédentes: elles reflètent l’état d’une société qui soutient la marche vers la victoire.

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Lorsqu’ils prennent leur bulletin de vote, certains raisonnent ainsi: «Ceux-là, je les reconnais; celui-ci a dit quelque chose de drôle; celui-là est bien.» Mais les couches les plus profondes de la population votent avec leur âme, d’un seul bloc, et choisissent Russie unie parce que c’est le parti de Poutine.

Voter pour ce parti revient, en substance, à voter en faveur du passage d’une démocratie libérale d’imitation à une véritable démocratie russe des zemstvos. On considère habituellement le contraire: les électeurs de Russie unie voteraient de façon moins réfléchie, en obéissant à des consignes. À mon avis, c’est exactement l’inverse: les gens votent conformément à ce qu’ils ressentent. C’est un choix existentiel, et l’identité de ces personnes importe peu; ce qui compte, c’est qu’elles votent en faveur de la ligne politique et de la stratégie de l’État et, en temps de guerre, incontestablement en faveur de la victoire.

Présentateur : J’ajouterai que chacun a décidé lui-même pour qui il voterait. Le simple fait que ces élections aient eu lieu sous une menace physique sérieuse est significatif: dans la seule région de Moscou, 1600 drones ont été abattus samedi sur l’ensemble des lignes de défense. Se rendre dans un bureau de vote dans de telles circonstances suppose une détermination intérieure supplémentaire. Ella Pamfilova fait état d’attaques de drones des forces armées ukrainiennes qui auraient presque délibérément visé les véhicules des membres des commissions électorales, notamment dans la région de Briansk; dans plusieurs régions, il y a également eu des drames mortels. C’est aussi un facteur de mobilisation et d’unification. Nous attendons les chiffres définitifs, mais il nous reste pour l’instant environ trois minutes pour tirer une sorte de conclusion.

Alexandre Douguine : Cette fois-ci, les possibilités de voter ont été extrêmement nombreuses et variées: les personnes soumises à toutes sortes de contraintes ont eu la possibilité d’exprimer leur position. Pour ce qui est du respect formel des normes de la démocratie occidentale, celles-ci ont été respectées. Il reste que, de mon point de vue, ces normes ne constituent nullement la vérité ultime. La vérité ultime, c’est Dieu, c’est ce que disent la religion, la révélation, l’Église et la tradition. La démocratie n’est pas sacrée et ne constitue pas une valeur sacrée. Mais notre peuple, surtout en temps de guerre, la transforme en quelque chose de plus grand: un moyen d’exprimer une position existentielle, dans des conditions littéralement héroïques.

Natalia Sanaïkhina, membre de la commission électorale n°1283 dans la région de Moscou, a été blessée lors d’une attaque de drones, mais elle est néanmoins allée accomplir son devoir. Pour beaucoup, ce fut une épreuve. Nous avons pris une procédure électorale assez contestable, qui n’a rien de véritablement russe ni de sacré, et nous l’avons transformée en quelque chose d’autre. Les Russes savent faire cela: lorsqu’ils empruntent quelque chose aux autres, tantôt ils le détériorent, tantôt, au contraire, ils l’améliorent. Ce vote a été juste, et ces élections ont véritablement été plus que de simples élections.

Présentateur : Et pour conclure, établissons une comparaison avec les élections américaines. Vous avez observé à juste titre que les possibilités de voter étaient nombreuses, que ce soit par anticipation ou à distance; nos collègues de Khabarovsk et de Saint-Pétersbourg ont raconté comment les bulletins étaient acheminés — ici par drone, là dans le réceptacle d’une excavatrice. Cela rappelle les élections américaines, où une personne se contente de se présenter, de donner son nom et de voter sans passeport ni pièce d’identité — de nombreux étrangers ont eux aussi voté de cette manière. Les exigences de transparence et de rigueur qui peuvent être imposées à des élections ont effectivement été respectées chez nous.

Cascades de crises mondiales - Escalade au Moyen-Orient, pénuries d’énergie et pressions politiques

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Cascades de crises mondiales

Escalade au Moyen-Orient, pénuries d’énergie et pressions politiques

(Situation au 2 octobre 2026)

Jens Kröger

Source: https://jensk250895.substack.com/p/globale-krisenkaskaden... 

1. Le réseau imbriqué des crises internationales

Les conflits géopolitiques surviennent rarement de manière isolée. Les affrontements militaires, les perturbations des marchés mondiaux et les luttes de pouvoir intérieures s’influencent mutuellement.

Le conflit larvé entre les États-Unis et l’Iran provoque de profondes secousses sur les marchés internationaux de l’énergie. Cela accroît considérablement la pression économique exercée sur des États européens comme l’Allemagne et la France.

Dans le même temps, les gouvernements de Washington et de Berlin se retrouvent soumis à une forte pression politique intérieure les obligeant à agir. La baisse des taux d’approbation et le risque d’éclatement des coalitions influencent les décisions stratégiques et militaires prises à l’étranger.

Pour comprendre le contexte, il est nécessaire d’examiner le système dans son ensemble: outre la politique quotidienne et les mouvements de troupes, des intérêts financiers profondément enracinés jouent un rôle déterminant.

Depuis des décennies, des réseaux bancaires et des groupes de réflexion occidentaux cherchent à placer sous leur contrôle les ressources mondiales en matières premières. Les orientations politiques prises aux États-Unis ou en Allemagne ont ainsi des répercussions directes sur le prix de l’essence dans les stations-service nationales, la stabilité des réserves d’urgence des différents pays et la sécurité mondiale.

Message essentiel:

« Les escalades militaires au Moyen-Orient, les pénuries mondiales de carburant et les crises politiques intérieures aux États-Unis comme en Allemagne sont étroitement liées. Elles sont alimentées par les luttes de pouvoir actuelles et par des structures financières géopolitiques profondément enracinées. »

2. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran: escalade militaire et crise énergétique mondiale

2.1 Déploiement militaire et calendrier stratégique

Les forces armées américaines ont considérablement renforcé leur présence militaire au Moyen-Orient. Pour la première fois depuis avril et pour la deuxième fois depuis 2003, trois porte-avions américains se trouvent simultanément dans la région.

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Parmi les forces et unités déployées figurent :

Porte-avions : l’USS Theodore Roosevelt, dont l’arrivée est prévue pour la fin du mois d’octobre, l’USS George Washington et l’USS George W. Bush.

Forces amphibies : le groupe opérationnel du Makin Island, accompagné de la 13e unité expéditionnaire des Marines.

Effectifs : plus de 2 000 à 4 000 Marines américains, ainsi qu’environ 10 000 soldats supplémentaires au total.

Capacités aériennes et défensives : plus d’une douzaine d’avions de combat F-35B, des véhicules blindés et deux batteries supplémentaires de missiles Patriot, déployées en Arabie saoudite et au Qatar afin de protéger les installations pétrolières et gazières locales.

L’un des principaux déclencheurs de la récente spirale d’escalade rhétorique et militaire est un incident survenu à bord d’un avion de ligne de FlyDubai à destination de Tel-Aviv. Le copilote y aurait poignardé le commandant de bord. Malgré des informations contradictoires — allant de deux pilotes à la retraite à un plombier sans expérience aéronautique qui aurait fait atterrir l’appareil —, le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ont immédiatement attribué l’incident au Corps des gardiens de la révolution islamique iranien (IRGC).

Cet incident sert désormais de possible prétexte — de catalyseur pour une opération sous faux drapeau — à des frappes militaires de représailles immédiates.

Sur le plan stratégique, l’armée américaine est confrontée à un problème technique: les principales installations nucléaires iraniennes se trouvent jusqu’à 600 mètres de profondeur sous une épaisse masse rocheuse, comme le complexe de bunkers «Spitzhackenberg». Les bombes conventionnelles antibunkers ne peuvent pénétrer à une telle profondeur. C’est pourquoi l’option d’une invasion terrestre passe au premier plan: des unités spéciales des Marines devraient alors placer des charges explosives au cœur même des forteresses souterraines.

Le calendrier de ces opérations est étroitement lié aux élections de mi-mandat américaines de novembre. Du côté américain, il est envisagé de reporter les vagues d’attaques de grande ampleur après le jour du scrutin, afin de réduire au minimum les risques politiques avant les élections.

Du côté iranien, en revanche, la crainte d’une attaque américaine massive et inévitable s’accroît, ce qui pourrait conduire les dirigeants iraniens à lancer eux-mêmes une frappe préventive avant novembre.

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2.2 Le différend relatif aux réserves stratégiques d’urgence et les accusations de chantage

Les tensions militaires pèsent lourdement sur les marchés énergétiques. Les prix connaissent des hausses spectaculaires à la pompe: l’essence a augmenté de 48%, tandis que le diesel a bondi de 70%.

La vulnérabilité européenne à ce choc des prix résulte d’une chaîne directe de causes et d’effets: pour des raisons politiques, l’Europe a volontairement interdit l’importation de diesel russe et a transféré sa dépendance en matière d’approvisionnement vers les raffineries américaines. Les États-Unis utilisent désormais cette dépendance volontaire comme moyen de pression.

Outre la modification de la structure commerciale, d’autres facteurs aggravants entrent en jeu :

- La persistance de l’incertitude et des attaques contre des pétroliers dans le détroit d’Ormuz.

- L’explosion des coûts du transport et de l’assurance maritimes.

- De nouvelles attaques des Houthis contre les installations de traitement du groupe pétrolier Aramco en Arabie saoudite.

- Les interdictions russes d’exporter des carburants et les restrictions chinoises à l’exportation.

Afin de faire baisser les prix aux États-Unis avant les élections de mi-mandat, Washington adresse un ultimatum à ses partenaires européens (Panneau n°1).

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Exigence des États-Unis

Libération de réserves de diesel: l’Allemagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Irlande devraient débloquer au total 120 millions de barils de diesel issus de leurs réserves stratégiques sur une période de six mois.

Menace d’interruption des exportations: en cas de refus européen, les États-Unis menacent de suspendre totalement leurs exportations de diesel vers l’Europe.

Conséquences possibles pour l’Europe

Épuisement du dispositif d’urgence: les réserves nationales destinées à amortir les graves perturbations de l’approvisionnement tomberaient presque à 0%.

Effondrement de la logistique: puisque l’Europe tire la moitié de son diesel des raffineries américaines, une interruption des exportations américaines provoquerait l’arrêt du transport routier de marchandises, de l’agriculture et de l’artisanat.

* * *

2.3 Informations générales: comment fonctionnent les réserves stratégiques de pétrole?

Les réserves stratégiques d’urgence ne sont pas stockées dans de grands réservoirs en surface. Leur stockage et leur extraction sont techniquement complexes.

Stockage dans des cavernes salines : les cavernes salines sont d’immenses cavités artificiellement creusées par dissolution au cœur de profondes formations salifères. Le pétrole brut y flotte physiquement sur une couche d’eau salée.

Mécanisme d’extraction : pour extraire le pétrole, de l’eau douce est pompée au fond de la caverne. L’eau injectée repousse le pétrole, plus léger, vers le haut et jusqu’à la surface. La cavité doit toujours rester remplie afin d’éviter l’effondrement de la roche.

Risques techniques liés à une utilisation répétée : lorsque de l’eau douce est injectée trop souvent, elle dissout davantage de sel sur les parois. Des morceaux de roche se détachent alors, le pétrole brut est contaminé et la cavité souterraine perd durablement sa stabilité.

3. Politique intérieure américaine : élections de mi-mandat, chute dans les sondages et déclarations de Trump

3.1 Des sondages catastrophiques et la tournée électorale de Trump

À l’approche des élections de mi-mandat, l’administration américaine de Donald Trump subit une pression considérable. Le Wall Street Journal a relevé des niveaux historiquement bas :

- Taux d’approbation global: 37 %. À titre de comparaison, avant de précédentes élections de mi-mandat, George W. Bush se situait à 39 % en 2006 et Barack Obama à 46 % en 2010.

- Effondrement parmi les électeurs latino-américains : chute de 62 points, pour atteindre seulement 15 % d’opinions favorables, contre 77 % d’opinions défavorables.

- Effondrement parmi les électeurs noirs : recul de 49 points du taux d’approbation.

- Chute selon le niveau d’études : électeurs titulaires d’un diplôme de fin d’études secondaires : −37 % ; diplômés de l’enseignement supérieur : −15 % ; titulaires d’un master ou d’un doctorat : +10 %.

- Renversement sur la question migratoire : l’avantage électoral en matière de compétence perçue sur l’immigration est passé de 12 points en faveur des républicains en 2024 à 6 points en faveur des démocrates en septembre 2026.

En raison de ses dérapages verbaux et de ses absences cognitives, de grandes chaînes de télévision conservatrices comme Fox News et Newsmax ont cessé de diffuser en direct les interventions électorales improvisées de Trump. Le président américain est désormais largement relégué sur des chaînes locales marginales, comme Fox 2.

Pour enrayer cette chute, Trump parcourt des États traditionnellement très républicains, les Deep Red States, comme l’Oklahoma, le Texas, l’Ohio, l’Alabama et le Nebraska. Les projections relatives aux sièges du Sénat font toutefois apparaître des pertes considérables, même dans ces bastions conservateurs:

Michigan: 80% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Maine: 74% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Texas: 70% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Ohio: 70% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Iowa: 59% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Alaska: 51% de probabilité de victoire pour les démocrates.

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3.2 Citations et controverses tirées de l’entretien accordé à Time Magazine

Dans un entretien de plusieurs heures accordé à Time Magazine, ainsi que sur Truth Social, Trump s’est exprimé sur la liberté de la presse et le conflit avec l’Iran.

À propos de la liberté de la presse et du traitement médiatique de son action gouvernementale, Trump a déclaré :

« Même si j’accomplissais quelque chose de vraiment extraordinaire […], ils diraient: pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus rapidement? Ce sont tout simplement des gens affreux […] Je crois en une presse libre […], mais je ne crois pas aux fausses informations. »

Concernant la situation militaire en Iran et la manière dont il se définit lui-même en tant que chef du gouvernement, Trump a déclaré:

« J’avais dit qu’il faudrait entre quatre et six semaines pour éliminer la menace nucléaire iranienne. Je l’ai fait en une seule nuit. »

Lorsque le journaliste lui a demandé comment ses déclarations relatives à la destruction totale de l’Iran pouvaient être conciliées avec sa prétention à être un président de la paix, Trump a répondu:

« Parce qu’en détruisant l’Iran, nous instaurons la paix dans le monde. Avec l’Iran, je crois qu’il ne pourrait jamais y avoir de paix. »

Mise en perspective analytique: ces citations témoignent d’une attitude de plus en plus défensive à l’égard de la presse et d’une radicalisation de la politique étrangère. L’affirmation selon laquelle le problème nucléaire aurait été résolu « en une seule nuit » est en contradiction directe avec les mouvements de troupes réels et les difficultés non résolues dans le détroit d’Ormuz.

4. La crise politique en Allemagne: fin de la coalition, scandale de l’OTAN et blocage des réformes

4.1 Le scandale du prix de la paix décerné à l’OTAN et les manifestations citoyennes

En Allemagne, l’attribution du Prix westphalien de la paix à l’alliance militaire de l’OTAN, à l’hôtel de ville de Münster, a suscité une vive controverse. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a reçu le prix, tandis que le chancelier fédéral Friedrich Merz a prononcé l’éloge officiel.

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Des médias critiques comme la Berliner Zeitung ont souligné le renversement orwellien résumé par la formule «la guerre, c’est la paix», consistant à décerner un prix de la paix à une alliance militaire. Ils ont rappelé des interventions historiques de l’OTAN, telles que la guerre de Yougoslavie en 1999.

À l’époque, le bombardement ciblé de sites chimiques comme Pančevo — où l’OTAN avait frappé, malgré un avertissement préalable, un réservoir contenant 450 tonnes de chlorure de vinyle cancérigène — ainsi que celui de la raffinerie de Novi Sad avaient causé des dommages environnementaux et sanitaires durables. Devant l’hôtel de ville, de bruyantes manifestations citoyennes ponctuées de cris tels «Assassins!» ont accompagné la cérémonie.

Les organisateurs ont tenté en vain de couvrir ces invectives en faisant jouer une fanfare militaire.

4.2 Niveaux historiquement bas et ultime conflit au sein de la coalition gouvernementale

Les alliances gouvernementales à Berlin se trouvent au bord d’une paralysie totale :

Niveaux historiquement bas dans le baromètre ARD-Deutschlandtrend: 88% des personnes interrogées se déclarent mécontentes du travail du chancelier Friedrich Merz, contre seulement 10% d’opinions favorables. Par ailleurs, 89% sont insatisfaites du gouvernement fédéral dans son ensemble.

Situation financière critique: avec plus de mille milliards d’euros de dette, les caisses de protection sociale sont menacées de faillite. Après avoir reçu 3,2 milliards d’euros, l’assurance dépendance a encore besoin de 700 millions d’euros de prêts sans intérêt; sans apport supplémentaire, elle risque de se retrouver en cessation de paiement en novembre.

Le conflit autour de la taxe sur le sucre: le ministre des Finances Lars Klingbeil prévoyait une taxe sur les boissons sucrées, susceptible de rapporter entre 450 millions et 1,2 milliard d’euros, ainsi que la création de 223 nouveaux postes administratifs. Le projet a échoué en raison du veto de deux ministres compétents et de l’opposition du groupe parlementaire CDU-CSU.

Ultimatum de la CDU-CSU: le groupe parlementaire bloque la réforme de l’impôt sur le revenu de Klingbeil et exige de la ministre du Travail Bärbel Bas d’importantes concessions concernant les réformes du marché du travail.

Les appels téléphoniques secrets de Steinmeier  le président fédéral Frank-Walter Steinmeier est intervenu lors d’entretiens téléphoniques confidentiels avec Lars Klingbeil et Alexander Dobrindt, avertissant du risque de déclenchement d’une crise d’État incontrôlable.

Le jugement de Gauck et la crainte d’élections anticipées: l’ancien président fédéral Joachim Gauck a commenté les spéculations concernant une démission du chancelier Merz en affirmant que celui-ci serait, dans ce cas, un «parfait imbécile politique». Le véritable moteur du blocage berlinois réside dans la peur profondément ancrée des élites politiques face à des élections anticipées rapides, qui entraîneraient, selon les sondages actuels, une progression massive de l’AfD.

5. Analyse géopolitique approfondie : intérêts financiers, oligarques et «empire mort-vivant»

5.1 Le pillage de la Russie dans les années 1990 et la rupture opérée sous Poutine

Un examen des fondements économiques des relations entre l’Occident et la Russie permet de mettre en lumière les racines des conflits actuels.

Les années 1990 et le pillage de la Russie: après l’effondrement de l’Union soviétique, des conseillers occidentaux appartenant à l’entourage de Boris Eltsine ont pris en charge la rédaction de décrets étatiques. Des matières premières et des installations industrielles russes d’une valeur de plusieurs milliers de milliards de dollars ont ainsi été privatisées et transférées à l’étranger. La Semibankirchtchina, ou « règne des sept banquiers », s’est alors mise en place.

Des acteurs financiers occidentaux comme George Soros, Edmond Safra et Jacob Rothschild ont utilisé des intermédiaires tels que Bill Browder, de Hermitage Capital, ainsi que des oligarques locaux, comme Mikhaïl Khodorkovski, afin de prendre le contrôle de ressources stratégiques. L’objectif était d’utiliser les matières premières russes comme garanties de crédit.

Explication: les garanties de crédit servent de sûreté aux banques. Lorsqu’une banque prend le contrôle des réserves pétrolières ou aurifères d’un pays, elle peut s’appuyer sur celles-ci pour accorder des crédits internationaux et percevoir des intérêts. Le pays concerné perd alors la maîtrise de ses propres richesses.

La réorganisation opérée par Poutine à partir de 2000: après son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine mit fin à cet accès direct. Lors d’une réunion autour d’une table ronde, il lança un ultimatum aux oligarques : ils pouvaient conserver leurs biens, mais devaient payer leurs impôts, préserver les emplois et se retirer de la politique.

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Lorsque Mikhaïl Khodorkovski, fondateur de l’organisation Russie ouverte, enfreignit ces règles, il fut arrêté en 2003 pour fraude fiscale. L’objectif des intérêts financiers occidentaux — s’emparer des ressources naturelles russes, estimées entre 75.000 et 90.000 milliards de dollars, afin de les utiliser comme garanties financières — se trouva ainsi bloqué.

5.2 Le concept de l’« Empire britannique mort-vivant » et la dynamique Master-Blaster

L’analyste financier Alex Krainer décrit les structures d’influence dissimulées des réseaux financiers et de renseignement britanniques sur la politique mondiale (Panneau n°2).

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(NdT: Denktanks = Groupes de réflexion, Boîtes à penser, think tanks).

Ce modèle explique la répartition des rôles entre les groupes de réflexion londoniens et la puissance militaire américaine:

Opérations clandestines: les tentatives d’influence se manifestent dans des affaires telles que le Russiagate, le scandale de blanchiment d’argent de HSBC ou des documents stratégiques comme l’étude Britain and Iran War, publiée par Policy Exchange en juillet 2023, qui esquissait à l’avance le déroulement de la crise au Moyen-Orient.

Retour historique sur 1863: pendant la guerre de Sécession, le tsar russe Alexandre II soutint le président américain Abraham Lincoln. Il envoya les flottes russes de l’Atlantique et du Pacifique à New York et à San Francisco. Cette mesure empêcha une intervention militaire planifiée par la Grande-Bretagne et la France en vue de partager les États-Unis.

Le principe « du plomb ou de l’argent » — Plomo o Plata: Krainer décrit ainsi le mécanisme de domination exercé par le système financier impérial sur les États souverains. Les gouvernements se voient proposer soit « l’argent » — l’intégration à l’élite mondiale et le maintien de leurs privilèges en échange de l’ouverture de leurs ressources nationales —, soit « le plomb » : frappes militaires, changements de régime et appauvrissement en cas de résistance, comme en Libye, en Syrie, au Venezuela ou en Russie.

6. Synthèse et principaux enseignements

Les crises mondiales forment un système cohérent. La politique de puissance militaire, la lutte pour des réserves de carburant devenues critiques, les mécanismes de chantage politique intérieur et les intérêts financiers profondément enracinés s’imbriquent les uns dans les autres (Panneau n°3).

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Conflit entre les États-Unis et l’Iran

Problème principal: Renforcement militaire massif — trois groupes aéronavals et 10 000 soldats — avant les élections américaines de mi-mandat ; instrumentalisation d’incidents comme celui de FlyDubai.

Répercussions mondiales: Forte hausse des prix de l’énergie — essence : +48 %, diesel : +70 % — et risque élevé de frappe préventive en raison des installations souterraines situées à 600 mètres de profondeur.

Réserves d’urgence américaines et Europe

Problème principal: Dépendance européenne envers le diesel américain, provoquée par l’embargo contre la Russie; exigence américaine portant sur 120 millions de barils de diesel issus des réserves d’urgence.

Répercussions mondiales: Épuisement des réserves de sécurité européennes jusqu’à un niveau proche de 0%; risque d’effondrement de la logistique européenne des marchandises en cas d’arrêt des exportations américaines.

Crise politique en Allemagne

Problème principal: Niveaux historiquement bas du gouvernement — 88 à 89% d’insatisfaction —, menace de faillite de l’assurance dépendance et blocages réciproques concernant la taxe sur le sucre et les réformes du travail.

Répercussions mondiales: Perte de la capacité d’action politique; avertissements du président fédéral concernant une crise d’État; crainte des élites face aux gains de l’AfD en cas d’élections anticipées.

Intérêts financiers géopolitiques

Problème principal: Lutte pour le contrôle des ressources mondiales — estimées entre 75.000 et 90.000 milliards de dollars en Russie — au moyen du principe «Master-Blaster» et du modèle «du plomb ou de l’argent».

Répercussions mondiales: Persistance des tensions géostratégiques et des guerres par procuration destinées à imposer les structures financières et de crédit occidentales.

La paranoïa collective - Une réflexion systémique

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La paranoïa collective

Une réflexion systémique

Mattias Forsgren

Source: https://mattiasforsgren.substack.com/p/den-kollektiva-par...

La société fonctionne à bien des égards comme un immense cerveau (*). Tous deux sont ce que le philosophe Terrence Deacon appelle des systèmes téléo-dynamiques – des processus auto-organisés qui créent du sens et une orientation en restreignant leurs propres possibilités. Ce sont des systèmes vivants hautement évolués et extrêmement complexes, issus de quatre milliards d’années de perfectionnement évolutif. Ils agissent de manière orientée vers un but, même si aucune personne ni aucune cellule ne dirige l’ensemble (**).

Dans le cerveau, cela se produit lorsqu’une grave menace ou un événement inattendu survient. Certaines voies nerveuses sont fortement activées, tandis que d’autres sont inhibées. L’attention se concentre sur la menace, les sens se focalisent et le système optimise sa capacité de réaction.

À l’échelle de la société, nous observons la même dynamique. Au cours des dernières décennies, une menace à la fois en est venue à dominer le débat public: le terrorisme après 2001, le changement climatique, la pandémie de Covid-19 et, ces dernières années, la Russie et Poutine en tant que principales menaces existentielles. À chaque étape, la société s’est rassemblée autour d’un récit dominant. Notre attention et nos efforts se sont concentrés sur celui-ci, tandis que d’autres questions importantes ont été reléguées au second plan, telles que les infrastructures, l’éducation et les services de soins.

Ce qui rend ce phénomène particulièrement intéressant – et inquiétant –, c’est que certaines menaces ne sont pas seulement apparues naturellement, mais ont été activement amplifiées, voire fabriquées, par des centres de pouvoir au sein même de la société. L’histoire en fournit plusieurs exemples bien documentés:

- L’incendie du Reichstag de 1933 en Allemagne fut utilisé par les nazis comme prétexte pour instaurer des lois d’exception et écraser l’opposition.

- L’incident du golfe du Tonkin de 1964 fut fortement exagéré par le gouvernement américain afin d’obtenir l’approbation du Congrès pour une escalade majeure de la guerre du Viêt Nam.

- L’histoire des couveuses de 1990, pendant la crise du Koweït, au cours de laquelle un récit fabriqué affirmant que des soldats irakiens avaient tué des bébés placés en couveuse fut diffusé afin de rallier l’opinion publique à la guerre.

- Les armes de destruction massive en Irak furent présentées en 2003 comme une menace imminente, alors que nous savons aujourd’hui que les preuves avaient été fabriquées.

Lorsque de telles manipulations se produisent, la société apparaît comme une personne à la personnalité dédoublée. Une partie du système – certaines élites, institutions et certains services de renseignement – utilise la peur comme un outil pour diriger et mobiliser le reste de la population. La réponse collective au stress est activée, tandis que la pensée critique et les perspectives alternatives sont inhibées. Il en résulte une lutte interne pour le pouvoir, dans laquelle une partie de la société en manipule une autre en créant et en entretenant une représentation de la menace.

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Il s’agit d’une forme sombre de téléo-dynamique: un processus auto-amplificateur dans lequel l’absence de sécurité – la menace supposée – constitue une puissante présence organisatrice qui favorise certains intérêts. Comme dans une personnalité disharmonieuse, les différentes parties de la société peuvent poursuivre des objectifs contradictoires, l’une des instances dirigeantes utilisant la peur pour conserver ou accroître son pouvoir sur l’autre.

La question que nous devons nous poser est de savoir à quelle fréquence les menaces que nous avons perçues au cours des dernières décennies ont été réelles, exagérées ou partiellement fabriquées. Et, plus important encore: comment construire des sociétés capables de résister à ce type de manipulation interne? À l’instar d’un cerveau sain, une société saine doit être capable d’actualiser ses modèles, de remettre en question ses propres récits et de se détacher des menaces qui ne sont plus pertinentes.

Seul un système capable de maîtriser ses propres forces téléo-dynamiques sans en devenir le prisonnier peut être qualifié de libre – qu’il s’agisse d’un être humain ou d’une société tout entière.

La société est un système adaptatif complexe dans lequel différentes composantes – gouvernements, médias, services de renseignement, groupes de réflexion et intérêts économiques – interagissent de manière à produire des schémas qu’aucun acteur ne contrôle entièrement. Tout comme dans le cerveau, le comportement global émerge d’interactions locales.

Dans la théorie des systèmes, on parle souvent de boucles de rétroaction auto-amplificatrices et de propriétés émergentes. Nous voyons ici comment une menace perçue peut devenir une telle force auto-amplificatrice. La menace engendre une peur qui confère un pouvoir d’action aux institutions chargées de la gérer. Ces institutions sont ensuite incitées à maintenir, voire à amplifier, la perception de la menace.

La particularité de ce type de systèmes est qu’ils peuvent s’abuser eux-mêmes. Lorsque certains centres de pouvoir exagèrent ou fabriquent, consciemment ou inconsciemment, des menaces – comme dans les cas de l’incendie du Reichstag, de l’incident du golfe du Tonkin, de l’histoire des couveuses ou des allégations concernant les armes de destruction massive en Irak –, une scission se produit au sein même du système. Une partie de la société en manipule une autre par la peur – comme lorsque le centre de la peur d’une personne souffrant d’arachnophobie amène les cellules nerveuses de son centre visuel à voir une araignée là où il n’y a qu’une tache de saleté.

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D’un point de vue systémique, il ne s’agit pas principalement de complots individuels, mais de la manière dont les incitations, les structures de pouvoir et les flux d’information interagissent pour créer des récits stables et auto-amplificateurs. Le système acquiert une sorte d’«instinct de survie» collectif qui accorde la priorité à certaines menaces plutôt qu’à d’autres – même lorsque les motifs initiaux de cette hiérarchisation étaient exagérés ou fabriqués.

Le grand défi pour un tel système consiste à développer sa capacité d’autoréflexion et d’actualisation de ses modèles. Un cerveau sain peut se détacher d’une ancienne menace lorsque de nouvelles informations montrent qu’elle n’est plus pertinente. Une société saine a besoin de la même capacité: pouvoir remettre en question ses propres récits dominants, se détacher des menaces exagérées et réorienter son attention collective vers des défis plus réels et plus urgents.

J’ai un jour eu une élève qui passait une épreuve portant sur le thème «Le cerveau et les comportements». Les circonstances étaient telles qu’il m’a semblé naturel de lui demander si elle estimait avoir retiré quelque chose de l’enseignement. Elle expliqua que la connaissance des processus cachés du cerveau l’avait aidée à gérer une peur de l’avion assez extrême. Ces connaissances lui avaient fourni un point de départ à partir duquel elle pouvait considérer la réponse corporelle au stress provoquée par sa peur de l’avion ainsi que ses visions catastrophiques comme des phénomènes naturels, et ne pas leur permettre ainsi de prendre le contrôle total du monde tel qu’elle le percevait.

Sans cette capacité, le cerveau comme la société risquent de rester prisonniers d’une paranoïa chronique – un état dans lequel une partie du système protège sa propre cohérence interne et sa domination au détriment de la capacité de l’ensemble du système à faire face à la réalité.

Notes:

(*) Le système nerveux. Cf.  https://substack.com/home/post/p-202697541

(**) LA VIE – une solution à l’énigme de la conscience. Cf. https://substack.com/home/post/p-193045562

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Le monde à la croisée de trois voies: perspectives de la multipolarité et processus occultes de redistribution de l’influence

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Le monde à la croisée de trois voies: perspectives de la multipolarité et processus occultes de redistribution de l’influence

Vivien Yor

1. Introduction: la crise des modèles linéaires et la métaphore des trois trains

Le système mondial contemporain connaît une transformation fondamentale dont l’ampleur exclut toute possibilité de la décrire dans le cadre des paradigmes traditionnels de la science politique. Les modèles linéaires qui dominaient le discours des experts au tournant des XXe et XXIe siècles ont définitivement perdu leur valeur prédictive. Les tentatives visant à faire entrer les processus actuels dans le schéma d’un affrontement bipolaire rigide ou, à l’inverse, à les décrire à travers le prisme d’une Pax Americana unipolaire en déclin se heurtent au phénomène de diffusion de la puissance.

Le pouvoir mondial et le potentiel économique ne sont plus concentrés dans un seul centre géographique ou idéologique. Le monde est entré dans une phase de multipolarité dynamique, dans laquelle le facteur déterminant n’est plus la conservation statique des positions, mais la vitesse et la trajectoire de déplacement des grands systèmes géopolitiques.

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Pour comprendre adéquatement cette réalité, il convient de recourir à la métaphore de trois locomotives indépendantes suivant des trajectoires qui se croisent. Chacun de ces vecteurs possède sa propre vitesse souveraine, une réserve particulière d’inertie historique et une vision spécifique du développement civilisationnel. Il s’agit du système atlantique placé sous l’égide des États-Unis, du vaste projet productif et politique de la Chine, et du conglomérat du Sud global, qui acquiert rapidement une capacité d’action autonome et dont l’Inde constitue le noyau. Ces systèmes ne suivent plus la même voie de mondialisation tracée selon les modèles occidentaux. Au contraire, ils façonnent leurs propres circuits technologiques, financiers et logistiques, ce qui entraîne inévitablement des frictions aux points où ils se rencontrent.

La Russie se trouve à l’épicentre de ce bouleversement tectonique, à l’intersection des principaux axes transeurasiatiques. Sa position géopolitique est singulière: elle ne constitue la périphérie d’aucun des trois vecteurs mentionnés et ne cherche pas à s’intégrer à leurs structures en qualité d’élément subordonné. Située à la croisée de ces macro-systèmes, la Fédération de Russie doit résoudre une tâche historique d’une extrême complexité: transformer sa position géographique et civilisationnelle médiane, de facteur de vulnérabilité qu’elle était, en avantage stratégique, en assumant le rôle de pont souverain et de force d’équilibre au sein de l’architecture internationale.

2. Le vecteur atlantique : inertie de l’hégémonie et obstacles liés au ralentissement institutionnel

Le premier vecteur de la politique mondiale, qui est historiquement le plus profondément enraciné, est représenté par le macro-système atlantique, dont les États-Unis d’Amérique et leurs alliés d’Europe occidentale constituent le noyau. Cet ensemble dispose d’une formidable inertie de leadership, née à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et consolidée après la dissolution de l’Union soviétique. Cette inertie repose sur un réseau complexe et ramifié d’institutions de régulation mondiale qui, pendant des décennies, ont été considérées par la communauté internationale comme des composantes universelles et irremplaçables de l’infrastructure internationale.

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Le principal instrument permettant au vecteur atlantique de maintenir sa domination demeure l’architecture financière fondée sur le statut du dollar américain en tant que principale monnaie de réserve mondiale. La maîtrise des systèmes de règlement, des mécanismes de compensation et de la répartition des liquidités permet à Washington de prélever une rente technologique et financière à l’échelle mondiale.

La domination financière est renforcée par la supériorité technologique: les multinationales occidentales conservent des positions clés dans le domaine des brevets, de la conception de composants microélectroniques avancés, de la gestion des services mondiaux d’informatique en nuage (cloud) et de la mise au point d’algorithmes d’intelligence artificielle. Un système rigide d’alliances politico-militaires constitue un autre facteur de stabilité: ces dernières années, il a non seulement été réactivé en Europe, mais s’étend aussi activement dans la région Asie-Pacifique par l’intermédiaire de dispositifs tels que l’AUKUS.

Néanmoins, la progression de la locomotive atlantique se heurte de plus en plus nettement à des processus de ralentissement intérieur et extérieur. Le principal paradoxe de l’étape actuelle réside dans le fait que les instruments destinés à préserver l’hégémonie sont devenus des facteurs de son affaiblissement. L’instrumentalisation agressive des mécanismes financiers — recours à des trains de sanctions, gel puis tentative de confiscation des réserves souveraines d’or et de devises — a détruit le mythe fondamental de la neutralité et de la sécurité du système financier occidental. Cela a déclenché un processus irréversible de dédollarisation et de recherche de circuits de paiement alternatifs par les acteurs non occidentaux.

L’architecture interne du vecteur atlantique présente elle aussi des signes d’usure systémique. La société américaine connaît une profonde polarisation politique qui complique l’élaboration d’une stratégie étatique à long terme. Pour sa part, le sous-ensemble européen du système atlantique traverse une crise majeure, provoquée par la rupture des anciennes relations énergétiques avec la Russie et par la désindustrialisation des principales économies du Vieux Continent. Le système occidental a atteint les limites de son expansion extensive et n’est plus en mesure d’imposer ses règles du jeu sans se heurter à une ferme résistance de la part des autres centres de puissance.

3. Le vecteur chinois : la conception d’un espace mondial souverain

Le deuxième puissant vecteur qui détermine les contours de la nouvelle multipolarité est la République populaire de Chine. La trajectoire de développement de Pékin a connu une transformation qualitative: la Chine a définitivement achevé la phase durant laquelle elle fonctionnait comme «l’usine du monde», fournissant aux multinationales occidentales une main-d’œuvre bon marché et des capacités d’assemblage. Elle constitue aujourd’hui une superpuissance souveraine dans les domaines productif, financier et, surtout, géopolitique, qui est passée d’une stratégie d’intégration à l’ordre mondial existant à la conception de son propre espace global.

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La stratégie chinoise repose sur le principe de la création de corridors de développement alternatifs et indépendants de l’Occident. La manifestation la plus éclatante de cette approche est la méga-initiative «Une ceinture, une route», qui ne constitue pas un simple projet logistique, mais un programme global visant à façonner une nouvelle réalité géoéconomique eurasienne et afro-eurasienne. En construisant des ports au Pakistan, des voies ferrées en Asie centrale et des pôles d’infrastructure en Afrique, Pékin organise autour de lui les chaînes de valeur ajoutée et forme ainsi un ensemble d’États dont la sécurité économique dépend directement de la stabilité de leurs relations avec la Chine.

Parallèlement, l’influence chinoise se politise rapidement. Pékin transforme activement son poids économique en instruments diplomatiques, en jouant le rôle de médiateur dans des conflits régionaux autrefois jugés insolubles et en créant de nouveaux cadres de coopération multilatérale. Dans ce contexte, des institutions telles que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai prennent la forme de forums alternatifs au sein desquels sont définies des règles du jeu affranchies des diktats occidentaux et de l’occidentalo-centrisme.

Dans le domaine technologique, la Chine met en œuvre une doctrine de substitution complète aux importations et de souverainisation des secteurs critiques. Confronté aux sanctions et au blocus technologique imposés par les États-Unis, Pékin a accéléré les travaux portant sur la lithographie nationale, l’informatique quantique, la robotique et les énergies vertes, domaines dans lesquels la Chine occupe déjà des positions dominantes à l’échelle mondiale.

Le mouvement du vecteur chinois n’est toutefois ni isolé ni dépourvu d’obstacles. Il se heurte à l’opposition coordonnée du bloc atlantique, qui cherche à mettre en œuvre une stratégie de «réduction des risques» (de-risking) et à créer des barrières militaires autour des frontières chinoises. En outre, la trajectoire à long terme de la Chine est grevée par des défis structurels internes, dont les plus aigus sont le déclin démographique, le vieillissement de la population et la nécessité de réorienter le modèle de croissance économique — jusqu’ici fondé sur l’investissement et les exportations — vers la consommation intérieure.

4. Le vecteur du Sud global: décentralisation, démographie et stratégie du pragmatisme

Le troisième vecteur de la transformation mondiale se distingue par sa très grande hétérogénéité, mais possède en même temps la dynamique de croissance la plus forte. Cet ensemble englobe un vaste conglomérat d’États du Sud et de l’Est globaux, parmi lesquels l’Inde s’affirme de plus en plus clairement comme la principale locomotive et la cheffe de file conceptuelle.

Ce vecteur se distingue fondamentalement des vecteurs atlantique et chinois: il ne possède aucun centre de direction idéologique ou administratif unique et rigide. Sa consolidation ne s’effectue pas autour des directives d’une seule superpuissance, mais sur le fondement d’une aspiration commune à la souverainisation des économies nationales et à la révision de l’héritage colonial au sein de la division internationale du travail.

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Le principal moteur de ce vecteur est un bouleversement démographique fondamental. Alors que les économies développées de l’Occident et les centres industriels d’Asie orientale sont confrontés à des processus irréversibles de vieillissement de la population et de contraction de la main-d’œuvre, l’Inde, les pays du Moyen-Orient et le continent africain connaissent une formidable explosion démographique. L’afflux d’une population jeune, urbanisée et de plus en plus qualifiée transforme ces régions, autrefois marchés d’écoulement passifs, en puissants centres autonomes de développement industriel et technologique.

La deuxième assise majeure du Sud global réside dans la souveraineté sur les ressources. Le nouveau paradigme technologique, fondé sur les énergies vertes, la numérisation et l’intelligence artificielle, dépend de manière critique de l’approvisionnement en terres rares, en lithium, en cobalt, en cuivre et en hydrocarbures traditionnels. Les pays du Sud, qui détiennent l’essentiel des réserves mondiales de ces éléments, abandonnent progressivement le modèle de la simple vente de matières premières au profit de la création de pôles nationaux de transformation. En échange de l’accès aux ressources, ils contraignent les acteurs mondiaux à investir dans les infrastructures locales et à partager leurs technologies.

La stratégie politique des pays appartenant à cet ensemble repose sur les principes d’un pragmatisme strict et sur le rejet de la logique des blocs. L’Inde et ses partenaires régionaux ne souhaitent plus être des éléments subordonnés dans les jeux géopolitiques d’autrui et rejettent catégoriquement la nécessité de choisir entre Washington et Pékin. Leur doctrine consiste à maximiser l’intérêt national en entretenant simultanément des relations avec tous les centres de puissance.

Sur la scène internationale, cette approche se cristallise dans la revendication d’une réforme profonde des institutions de l’ONU, du FMI et de la Banque mondiale, afin d’adapter leur structure au poids réel des nouvelles puissances économiques. En maintenant un équilibre entre sa participation à des formats occidentaux — tels que le Quad — et l’approfondissement de son intégration au sein des BRICS, l’Inde montre clairement comment la politique multi-vectorielle devient le principal instrument de protection de la souveraineté au XXIe siècle.

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5. La Russie comme carrefour eurasien: le concept de pont stratégique et de capacité d’action multivectorielle

La position de la Fédération de Russie à l’épicentre des interactions entre les trois macro-systèmes décrits détermine le caractère unique de sa stratégie géopolitique et géoéconomique contemporaine. La Russie ne peut se permettre de se fondre dans aucun des vecteurs existants, car cela entraînerait la perte de son identité civilisationnelle et de sa souveraineté. La position médiane u pays dans l’espace eurasien impose la mise en œuvre de la doctrine du « Carrefour»: transformer sa situation géographique en instrument actif de formation de nouveaux équilibres macro-régionaux.

La réalisation concrète de cette stratégie est liée au développement d’une infrastructure transcontinentale continue, capable de relier les ensembles isolés des trois trains mondiaux. La Route maritime du Nord constitue le premier élément essentiel. Elle passe du statut d’artère nationale de transport à celui de corridor maritime mondial le plus court entre une Asie en plein essor et les marchés européens. Le développement de la flotte de brise-glaces et des infrastructures portuaires de cette route permet à la Russie de proposer une solution de remplacement aux voies méridionales traditionnelles, vulnérables à l’instabilité géopolitique et à la piraterie.

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Le corridor international de transport Nord-Sud représente le deuxième axe majeur de cette manœuvre infrastructurelle. Ce projet relie directement les pôles russes de la Baltique et de la Volga, en passant par la région caspienne et l’Iran, au port indien de Mumbai ainsi qu’aux marchés du golfe Persique.

La création de cet axe permet à la Russie non seulement de diversifier ses flux d’exportation face aux sanctions occidentales, mais aussi d’organiser autour d’elle les besoins logistiques du vecteur du Sud global, en pleine croissance. Les ressources industrielles et les matières premières de Sibérie et de l’Oural sont réorientées de l’axe atlantique vers les marchés d’Asie et d’Afrique, ce qui transforme radicalement toute la configuration des équilibres commerciaux eurasiens.

Le concept de neutralité technologique et commerciale devient un aspect essentiel de la nouvelle capacité d’action autonome de la Russie. Le principe stratégique consiste à ne pas se lier par des engagements exclusifs envers une norme technologique particulière ou un marché monopolistique. La Russie cherche à adopter les meilleures solutions disponibles à l’échelle mondiale tout en mettant en place des circuits financiers et de règlement indépendants.

L’utilisation des monnaies nationales dans le commerce avec la Chine, l’Inde et les pays du Moyen-Orient, la création de systèmes de paiement souverains et d’actifs financiers numériques: autant de mesures visant à établir une architecture de sécurité invulnérable aux pressions extérieures et aux diktats des sanctions émanant de l’un ou l’autre des trois vecteurs. À ce carrefour, la Russie n’agit pas comme un tampon passif absorbant les coups portés par d’autres, mais comme un modérateur actif et un garant de la stabilité politico-militaire, empêchant le système international de glisser vers une confrontation bipolaire destructrice.

6. Conclusion : l’architecture de l’avenir à la fin du premier tiers du XXIe siècle

Au terme de cette analyse des processus occultes de redistribution de l’influence, on peut affirmer que le système mondial a irrémédiablement perdu son ancien caractère mono-centrique. Les trajectoires des trois grands vecteurs mondiaux — atlantique, chinois et méridional — déterminent le caractère complexe et fluctuant de la géopolitique contemporaine. L’époque de l’imposition unilatérale des règles du jeu est révolue; s’ouvre désormais une ère d’équilibres complexes, dans laquelle la stabilité de tout État dépend de sa capacité à s’adapter rapidement à l’évolution des rapports de force et à préserver sa liberté de manœuvre.

À la fin du premier tiers du XXIe siècle, les contours de l’architecture internationale seront moins définis par les frontières rigides des blocs militaires que par la souplesse et la ramification des alliances transfrontalières, la fiabilité des corridors logistiques et l’indépendance des plateformes technologiques. Les tentatives visant à isoler certains éléments majeurs de ce système ou à freiner la marche des locomotives de l’histoire au moyen de barrières artificielles ne font qu’accroître la tension générale et accélérer la fragmentation de l’espace mondial.

Dans cette nouvelle réalité, les acteurs qui réussiront seront ceux qui sauront valoriser efficacement leurs avantages géographiques et civilisationnels sans céder à la tentation de l’isolement en blocs. La stratégie de la Russie, qui vise à s’affirmer comme un carrefour eurasien souverain et comme un pont infrastructurel fiable entre l’Est, l’Ouest et le Sud, constitue une réponse viable et profondément pragmatique aux défis de l’ère de la grande transition. L’avenir n’appartient pas à ceux qui cherchent à ériger des murs autour d’anciens privilèges, mais à ceux qui ouvrent de nouvelles voies aux carrefours du monde multipolaire.

dimanche, 04 octobre 2026

Les blocages culturels: quand le stéréotype remplace la connaissance

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Les blocages culturels: quand le stéréotype remplace la connaissance

Giovanni Balducci

Source: https://geopoliticaesistemi.com/i-blocchi-della-cultura-q...

Il existe des formes d’ignorance qui ne proviennent pas simplement du fait de ne pas savoir, mais de la conviction que l’on sait déjà. C’est là l’un des principaux blocages culturels de notre époque: une personne entend prononcer un mot tel que Moyen Âge, islam, philosophie, empire, religion, aristocratie, peuple ou science, et une image toute faite surgit immédiatement dans son esprit. Il ne s’agit pas nécessairement d’une image construite par l’étude; elle provient souvent d’une publicité télévisée, d’un titre parcouru rapidement, d’un film, d’une plaisanterie, d’une publication sur un réseau social ou d’années de simplifications répétées. Le problème ne réside pas dans le fait d’avoir une première impression, car nous en avons tous, mais il apparaît au moment où cette première impression devient une barrière qui empêche de connaître ce qui se trouve derrière elle.

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Prenons le Moyen Âge. Dans le langage courant, il suffit de dire «nous sommes revenus au Moyen Âge» pour évoquer l’arriération, l’ignorance, la violence, la superstition et la saleté. Dans les films et les représentations populaires, l’homme médiéval est souvent transformé en caricature: grossier, fanatique et incapable de raisonner. Puis on commence à lire et, soudain, on découvre les universités médiévales, les grandes controverses philosophiques, la scolastique, les cathédrales, les innovations agricoles et techniques, les villes marchandes, le droit, les corporations, Dante, Thomas d’Aquin, Abélard et Ockham.

Cela ne signifie pas, entendons-nous bien, transformer le Moyen Âge en un âge parfait: les guerres, les persécutions, les famines et les violences existaient bel et bien. Cela signifie toutefois comprendre qu’environ mille ans d’histoire européenne ne peuvent être réduits au mot «obscurité». Celui qui ne connaît que la caricature voit un homme du Moyen Âge et rit; celui qui approfondit le sujet se demande au contraire ce que cet homme pensait, quel était son univers mental, quels problèmes il cherchait à résoudre et quelles connaissances il possédait.

Quelque chose de semblable se produit lorsque l’on parle de l’islam. Une personne qui n’a rencontré le monde islamique que presque exclusivement à travers des informations sur le terrorisme, la criminalité, les guerres ou le fondamentalisme risque d’établir une association automatique: islam égale violence. Mais cela relève de l’actualité, non de l’histoire d’une civilisation. Il suffit de commencer à approfondir le sujet pour découvrir un univers infiniment plus vaste.

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On rencontre Averroès, philosophe, médecin et juriste de Cordoue, l’un des grands commentateurs d’Aristote, dont l’œuvre exerça également une influence considérable sur la philosophie européenne; on rencontre Avicenne, figure majeure de l’histoire de la philosophie et de la médecine; on découvre des mathématiciens, des astronomes, des médecins, des traducteurs et des savants qui œuvrèrent de Bagdad à l’Andalousie. On découvre des bibliothèques, des centres d’étude, des débats philosophiques, des écoles juridiques, de la poésie, de l’architecture et des siècles de relations, pacifiques autant que conflictuelles, avec les mondes chrétien, juif, persan, indien et méditerranéen. Ici encore, il ne s’agit pas d’idéaliser: le monde islamique, comme les mondes chrétien, européen ou asiatique, comprend des époques splendides et des pages terribles. Le problème consiste à croire qu’une civilisation vieille de plus d’un millénaire puisse être expliquée par le journal télévisé du soir.

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Le même mécanisme concerne la Rome antique. Pour beaucoup, Rome signifie légionnaires, gladiateurs, empereurs cruels et banquets décadents. Ces éléments sont réels, mais ils ne constituent qu’une infime partie d’une histoire bien plus complexe. Derrière Rome se trouvent le droit, l’administration, l’ingénierie, la rhétorique, la philosophie, les réseaux commerciaux, l’organisation des villes, la citoyenneté et un immense processus de rencontres et d’affrontements entre différents peuples. Lorsque l’on commence à lire les œuvres de Cicéron, d’Horace, de Sénèque ou de Marc Aurèle, ces hommes qui vécurent il y a deux mille ans cessent soudain de paraître si éloignés, car ils parlent d’ambition, de peur, d’amitié, de mort, de pouvoir, de bonheur et de faiblesse humaine.

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Un autre blocage culturel concerne la philosophie. Combien de fois entend-on dire: «À quoi cela sert-il?». Cette question procède souvent de l’idée qu’il s’agirait d’une activité abstraite pratiquée par des personnes qui discutent de questions incompréhensibles et oiseuses. Pourtant, nombre d’idées que nous employons quotidiennement sans nous en rendre compte sont le fruit de plusieurs siècles de débats philosophiques. Qu’est-ce qui rend une loi juste? Que signifie être libre? D’où l’autorité politique tire-t-elle sa légitimité? Existe-t-il des limites à la connaissance? Qu’est-ce qui rend une personne moralement responsable? Quelle est la relation entre l’individu et la société? Ce sont des questions philosophiques avant même d’être politiques ou juridiques. Une personne peut ignorer la philosophie, mais il est beaucoup plus difficile de vivre en dehors des conséquences des idées philosophiques.

La simplification fonctionne même dans la direction opposée lorsqu’il est question de science. Celle-ci est parfois représentée comme une machine produisant des certitudes absolues, résumées par la formule: «La science le dit». Celui qui étudie véritablement la méthode scientifique découvre au contraire une réalité plus intéressante: la science progresse à travers des hypothèses, des observations, des expériences, des erreurs, des vérifications, des controverses, des corrections et des révisions. Sa force ne réside pas dans son infaillibilité, mais dans sa capacité à mettre continuellement ses propres conclusions à l’épreuve. Ici encore, la connaissance détruit une caricature, car elle remplace une image simpliste par la compréhension d’une méthode.

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Même des mots comme «barbare» sont trompeurs. Dans l’imaginaire collectif surgissent des hommes vêtus de peaux de bêtes, hurlants, primitifs et uniquement désireux de détruire Rome. Puis on étudie les Goths, les Lombards, les Francs et d’autres peuples, et l’on découvre des royaumes, des législations, des conversions religieuses, des alliances matrimoniales, des relations diplomatiques, des armées organisées et des métissages constants avec le monde romain. La réalité est bien moins cinématographique et beaucoup plus intéressante, précisément parce qu’elle oblige à renoncer à l’image toute faite et à accepter la complexité.

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Ce mécanisme devient particulièrement important lorsque l’on passe de l’histoire et de la culture à la géopolitique. Les États, les peuples et les civilisations sont eux aussi souvent enfermés dans des images simplistes: l’Occident, l’Orient, le monde islamique, la Russie, la Chine, l’Europe, la Méditerranée. Des expressions utiles pour s’orienter peuvent rapidement se transformer en catégories rigides, comme si elles englobaient des sociétés parfaitement uniformes, des intérêts immuables et des comportements toujours prévisibles.

Pourtant, comprendre un pays ne consiste pas seulement à observer les décisions de son gouvernement à un moment historique donné, tout comme comprendre un conflit ne consiste pas à se limiter à la succession des événements militaires, ou pire encore, à leur représentation médiatique.

Derrière les choix politiques se trouvent la géographie, la mémoire historique, l’identité, l’économie, la démographie, la religion, les ressources, les perceptions de la sécurité et des relations construites au fil de décennies ou de siècles. Un stéréotype peut suffire à formuler un slogan; il suffit rarement à comprendre pourquoi des millions de personnes, des institutions et des États interprètent le monde d’une manière différente de la nôtre.

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Nous arrivons ici au cœur du problème: s’informer ne signifie pas nécessairement connaître. Une personne peut passer des heures chaque jour devant les journaux télévisés, les réseaux sociaux et les émissions de télévision tout en demeurant culturellement pauvre, non parce que la télévision, les journaux ou Internet seraient nécessairement inutiles, mais parce qu’une information fragmentaire ne se confond pas avec la connaissance. Et la culture commence souvent exactement là où s’arrête le stéréotype. La lecture produit en effet un résultat particulier: elle rend le monde plus difficile à simplifier. Après avoir étudié sérieusement une civilisation, il devient plus difficile de la mépriser en bloc; après avoir lu un auteur, il devient plus difficile d’en faire une caricature; après avoir appris à connaître une époque, il devient plus difficile de la juger à travers une plaisanterie. Non parce que l’étude empêche de critiquer, mais parce qu’elle permet de mieux critiquer.

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Pourquoi Berlin cherche de nouveau à dialoguer avec Moscou

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Pourquoi Berlin cherche de nouveau à dialoguer avec Moscou

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Qu’est-ce qui a poussé le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, à chercher le dialogue avec son homologue russe, Sergueï Lavrov?

L’initiative allemande s’explique par des considérations relevant aussi bien de la politique étrangère que de la politique intérieure. Sur le plan extérieur, c’est surtout l’escalade croissante de la guerre visant les infrastructures en Ukraine qui se trouve au premier plan. Dans ce contexte, la partie ukrainienne subit une pression de plus en plus forte.

Le blocus des ports d’Odessa ainsi que les attaques régulières contre les installations industrielles, les voies de transport et les infrastructures de communication aggravent la situation économique et sociale du pays. Dans ce contexte, l’intérêt pour une suspension des hostilités, au moins temporaire, s’accroît en Europe, notamment à l’approche de l’hiver, durant lequel les attaques russes pourraient se concentrer davantage sur les infrastructures énergétiques.

Il est remarquable que les principaux soutiens européens de l’Ukraine — la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni — aient eux-mêmes largement insisté, durant l’été de cette année, sur l’intensification des attaques ukrainiennes au moyen de systèmes d’armes à longue portée. Les orientations politiques correspondantes avaient déjà été arrêtées en janvier, lors des entretiens de Volodymyr Zelensky avec Emmanuel Macron, Friedrich Merz et Keir Starmer.

Le revers de cette logique d’escalade apparaît désormais: Moscou est appelé à limiter ses attaques sur le territoire ukrainien, à assouplir le blocus maritime et, en particulier pendant les mois d’hiver, à renoncer aux attaques contre l’approvisionnement énergétique.

Si la Russie acceptait ces demandes, elle renoncerait toutefois à une part considérable du potentiel de pression militaire qu’elle a désormais constitué.

L’initiative de dialogue de Wadephul comporte cependant aussi une dimension de politique intérieure. En Allemagne, l’inquiétude grandit face à une nouvelle escalade du conflit. La perspective d’une confrontation militaire de plus en plus directe entre l’Allemagne — ou l’OTAN — et la Russie suscite un scepticisme manifeste au sein d’une partie de la population, d’autant plus que le gouvernement fédéral dirigé par Friedrich Merz suit une ligne toujours plus conflictuelle en matière de politique étrangère et de sécurité.

Cette évolution fait également partie du contexte politique dans lequel l’AfD gagne du terrain, tandis que l’Union chrétienne-démocrate et chrétienne-sociale se retrouve sous pression.

Dans ce contexte, la rencontre entre Wadephul et Lavrov, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, remplissait également une fonction de politique intérieure: Berlin montre que les canaux de communication avec Moscou ne sont pas entièrement fermés.

Pour l’instant, il s’agit toutefois principalement de déconflictualisation diplomatique, c’est-à-dire d’afficher ostensiblement la volonté même de se parler. Rien ne permet encore de savoir si cette démarche débouchera sur un véritable dialogue politique de fond.

#géopolitique @global_affairs_byelena