
Parution du numéro 498 du Bulletin célinien
Sommaire:
Entretien avec Patrick Mathieu
Retour sur une traduction (Voyage au bout de la nuit traduit à Tel-Aviv)
Le “cas Céline” vu par sa traductrice israélienne
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À propos de la crise énergétique en Europe
Carlos X. Blanco
L’Europe occidentale manque de ressources énergétiques fossiles. Contrairement à des géants tels que la Chine — qui est en passe de devenir un « État électrique » —, les États-Unis ou la Russie, qui disposent d’importantes ressources énergétiques propres, les États européens sont, dans ce domaine également, devenus dépendants.
La subordination politique et militaire des pays européens depuis l’occupation de 1945 est devenue chronique. Dans une civilisation technologique, celui qui possède et contrôle l’énergie contrôle dans une large mesure le pouvoir. Les précédentes crises pétrolières — comme celle des années 1970 — ont montré que les Européens doivent être prêts à abandonner à tout moment leur voiture au profit du vélo. De même, maintenir les niveaux élevés de consommation des Européens tout en payant des prix exorbitants pour l’énergie et sans disposer d’énergies renouvelables suffisamment développées entraînera la ruine économique de cette partie du monde.

La « crise d’Ormuz », c’est-à-dire l’attaque injustifiable des États-Unis contre la République islamique d’Iran, constitue une preuve supplémentaire de l’incompatibilité des intérêts et des objectifs des États-Unis, d’une part, et de l’Europe, d’autre part.
Selon la presse, les agressions américaines ont provoqué un tel blocage des voies d’approvisionnement que les Européens ont dû, et devront encore, supporter un surcoût considérable sur leurs importations de pétrole brut. Quatre pays européens seulement — les Pays-Bas, l’Italie, la France et l’Espagne — devront payer 41 milliards d’euros supplémentaires en raison du blocage du détroit d’Ormuz, selon Euronews. Sur ces 41 milliards, 8 milliards incomberont au Royaume d’Espagne.
Les États européens, qui manquent d’énergie et de nombreuses ressources fondamentales pour l’industrie technologique moderne, ont eux-mêmes provoqué leur dépendance, leur soumission et leur absence d’autonomie stratégique. En vain, la presse atlantiste, qui continue d’endoctriner l’Europe, accusera les «radicaux» iraniens du blocage du détroit d’Ormuz et de l’instabilité au Moyen-Orient. Pourtant, les attaques illégales et brutales lancées par Trump, qui ont notamment comporté l’assassinat ciblé de négociateurs et de dirigeants politiques, sont la véritable cause de cette crise qui ruinera l’Europe.
Sur le plan géopolitique, les États-Unis forment une grande île, relativement isolée des bouleversements affectant le reste de la planète. Il s’agit d’une vaste île dotée de ses propres ressources minières et énergétiques, où le Nord yankee peut se réfugier ou se replier en cas d’accumulation de défaites, en exploitant le sud de son propre continent — «l’arrière-pays de la doctrine Monroe» —, en s’emparant du Groenland, etc.
Pourtant, les Européens ont vu, sous leurs propres yeux, les Américains déclencher des conflits contraires à leurs intérêts objectifs, les enfonçant encore davantage dans une dépendance quasi coloniale remontant à 1945. Ignorer cette asymétrie est fatal. Il existe des attaques et des actions que les Américains peuvent, pour le moment, se permettre, mais pas les Européens.

L’explosion du gazoduc Nord Stream, le 26 septembre 2022, acceptée et même dissimulée par l’Allemagne — le premier pays d’Europe occidentale à en avoir subi les conséquences —, suivie par la soumission des autres pays européens directement concernés par ce gazoduc, constitue un autre cas flagrant: les intérêts des États-Unis et ceux de l’Europe ne coïncident pas. Au contraire, ils sont contradictoires: ce qui profite à l’une des parties nuit nécessairement à l’autre, et inversement.
Le gaz russe, accessible et bon marché pour une grande partie de l’Europe, est désormais interdit sur ordre des États-Unis. L’Europe achète du gaz coûteux aux États-Unis et, par pur esprit de servilité, refuse de négocier avec la Russie. L’enracinement du conflit ukrainien, devenu une véritable guerre de l’OTAN contre la Russie, peut être interprété comme un nouvel épisode de la colonisation américaine de l’Europe.
Les dirigeants et les principaux partis au pouvoir dans les États européens sont influencés, sinon directement choisis, par les États-Unis. La mise en scène de certaines frictions ou divergences entre Trump et ses alliés ne saurait masquer les faits objectifs. Pour atteindre leurs objectifs géopolitiques, les Américains sont disposés à précipiter toute l’Europe dans la ruine économique.

Le cas espagnol est assez représentatif et comparable au cas allemand. Madrid obtenait de l’Algérie — plutôt que de la Russie — un gaz bon marché et géographiquement proche, couvrant plus de 30% de ses besoins.
La politique de soumission à l’axe atlantique menée par le gouvernement de Pedro Sánchez et le PSOE a provoqué une paralysie des relations avec l’Algérie au cours de l’exercice 2022-2023, blocage auquel il est aujourd’hui remédié.
Plus de 600 millions d’euros ont été perdus en raison de la soumission absolue de Madrid à Rabat, uniquement pour s’aligner sur l’axe atlantiste-sioniste auquel Rabat appartient. L’Espagne doit être le seul cas au monde où un État européen appartenant — prétendument — au «monde libre» et «avancé» est colonisé par une dictature nord-africaine où règnent le sous-développement et l’ignorance.
Cela ne peut s’expliquer que par la vassalité atlantiste. Pourtant, une analyse superficielle des chiffres relatifs aux investissements des entrepreneurs espagnols au Maroc et à ceux des entrepreneurs marocains en Espagne révèle le contraire.
Lors de cette désastreuse crise de 2022, au cours de laquelle l’Espagne a renoncé de facto au Sahara — un territoire qui aurait dû être décolonisé, mais qui demeure de jure sous souveraineté espagnole —, le gouvernement de Madrid a adopté une attitude analogue à celle du gouvernement allemand lorsque le gazoduc Nord Stream a été dynamité sous ses yeux: la ruine nationale et la trahison des intérêts souverains devaient être acceptées avec impassibilité ou résignation en raison de la vassalité envers l’atlantisme, c’est-à-dire envers les États-Unis.
À moins d’un tournant populiste radical, le gouvernement espagnol sera toujours dominé par le gouvernement marocain et risquera de perdre le gaz algérien, ou tout autre avantage nécessaire, en échange de son appartenance à l’axe yankee-sioniste-atlantique, au sein duquel Rabat joue un rôle essentiel — contrairement à l’Espagne. Il en va de même pour les Allemands, qui ont encore intensifié le réarmement et la russophobie même après que Nord Stream eut été saboté sous leurs yeux, allant ainsi à l’encontre des intérêts souverains du peuple allemand et de la moitié de l’Europe.
Être l’ami des Américains coûte cher.
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L’avenir incertain de l’Afghanistan
Leonid Savine
L’opposition intérieure aux talibans s’élargit
À la fin du mois d’août, le Front uni d’Afghanistan a déclaré qu’au moins 180 dignitaires religieux afghans, islamologues et chercheurs avaient émis une fatwa en faveur de la guerre ou d’actions armées contre le mouvement taliban. Selon le communiqué du Front, cette décision religieuse a été rendue par un conseil de savants créé dès 2015 afin d’interpréter les enseignements et les lois de l’islam. Le conseil réunit des savants venus de tout l’Afghanistan, notamment des spécialistes de l’exégèse coranique, de la théologie islamique, des hadiths, de la jurisprudence, de la biographie du prophète Mahomet, de la doctrine islamique et d’autres domaines des études islamiques.
Ces théologiens musulmans ont qualifié la situation actuelle en Afghanistan de «tyrannie» et déclaré que libérer les Afghans de l’oppression constituait leur devoir religieux.


Cette fatwa pourrait devenir une source importante de légitimité religieuse pour les groupes armés opposés au régime taliban. Sami Sadat (photo), qui dirige le Front uni et commandait auparavant l’armée afghane avec le grade de lieutenant-général, a déclaré qu’il saluait la décision des savants et réaffirmait son engagement en faveur de la résistance armée aux talibans.
Au début du mois d’août, ce même groupe avait annoncé l’opération «Muharib», dirigée contre les forces talibanes et les autres organisations terroristes présentes dans le pays. Immédiatement après cette annonce, le Front uni a mené une série d’attaques dans plusieurs provinces, notamment celles de Kandahar, du Helmand, de Ghor, de Baghlan et du Badakhchan.
Le Front national de résistance et le Front pour la liberté de l’Afghanistan — deux autres forces d’opposition — mènent également des attaques contre les positions talibanes, en particulier dans le nord de l’Afghanistan.
Dans ce contexte, la légitimité religieuse conférée par la fatwa revêt une grande importance, car les talibans définissent largement leur identité politique à travers leur interprétation du droit islamique et se présentent comme un gouvernement islamique.
Cette légitimité est désormais ouvertement contestée. Parallèlement, l’opposition armée cherche à obtenir un soutien plus large, tant à l’intérieur du pays qu’à l’étranger, en établissant des contacts avec les détracteurs et les adversaires étrangers du régime taliban.
Il existe également d’autres problèmes intérieurs. En août, des protestations ont éclaté parmi les travailleurs du secteur minier. En vertu d’un décret de Hibatullah Akhundzada relatif à l’extraction de l’or, les terres publiques aurifères ont été classées comme zones protégées, et le ministère des Mines a reçu l’ordre de les louer à des particuliers et à des entreprises agréés. Sur le papier, cette organisation paraît structurée. Mais, dans la pratique, elle reflète une politique fondée sur les liens claniques et le népotisme. Sont protégés les sites où entrent en jeu les intérêts de certaines personnes liées aux talibans.

L’or, comme les autres ressources naturelles, constitue à la fois une source de clientélisme, de coercition et de pouvoir territorial. Le mouvement taliban a créé une force minière spéciale composée de mille combattants pour assurer la sécurité des activités minières. Il écarte parallèlement l’influence des commandants locaux et centralise les revenus provenant de l’extraction de l’or. Selon les chiffres officiels des talibans, quelque cent mille personnes participent directement ou indirectement à l’extraction aurifère dans la seule province du Badakhchan. Mais, dans les pays touchés par des conflits d’intensité moyenne ou élevée où sont extraits des métaux précieux, les recettes qui en découlent servent également à financer des groupes paramilitaires, tandis que les ventes s’effectuent généralement par l’intermédiaire de circuits opaques et du marché noir. Les Émirats arabes unis occupent depuis de nombreuses années une position dominante dans ce commerce.
Le Pakistan a également signalé à plusieurs reprises que l’Afghanistan demeurait une grave menace pour la sécurité en raison du régime taliban, qui ne respecte pas ses engagements visant à empêcher que son territoire soit utilisé comme base arrière pour mener des attaques contre les pays voisins. Cela a entraîné des échanges de tirs à la frontière avec les talibans eux-mêmes, y compris avec l’emploi d’armes lourdes.
Il convient de noter que de nombreux pays ne sont pas pressés de reconnaître les talibans et de normaliser leurs relations avec eux. L’argument le plus important contre une amélioration des relations avec les talibans réside dans leur attitude envers les femmes et les filles. L’UNESCO et l’UNICEF avertissent également que les faibles niveaux de scolarisation menacent une nouvelle génération. Ce problème est davantage institutionnel que temporaire. Selon ONU Femmes, près de huit jeunes Afghanes sur dix n’ont accès ni à l’éducation, ni à l’emploi, ni à la formation professionnelle. Une mise en garde juridique distincte publiée en 2026 indique que les lois pénales adoptées par les talibans affaiblissent encore davantage le statut juridique des femmes et leur accès à la justice.
Plusieurs pays occidentaux, notamment l’Australie et le Canada, ont fait de cette question la pierre angulaire de leur politique et tentent de continuer à exercer des pressions sur les talibans. Conformément à sa ligne politique habituelle, le département d’État américain affirme que toute normalisation future des relations ou toute reconnaissance officielle dépendra de l’amélioration, par les talibans, de la situation des droits humains, du respect de leurs engagements en matière de lutte contre le terrorisme et de la libération des Américains illégalement détenus.
Si certaines décisions positives concernant les relations avec le régime taliban ont été prises du côté russe, il n’en reste pas moins que, objectivement, les talibans eux-mêmes souhaiteraient normaliser leurs relations avec les pays occidentaux. Ils veulent en effet récupérer les avoirs afghans gelés dans les pays de l’Occident collectif et éviter toute conséquence juridique de la part des institutions de ces pays.

En juillet 2025, la Cour pénale internationale a d’ailleurs émis des mandats d’arrêt contre le chef suprême du mouvement taliban, Hibatullah Akhundzada (photo), et le président de la Cour suprême, Abdul Hakim Haqqani, après que des accusations de persécution fondée sur le genre, qualifiée de crime contre l’humanité, eurent été portées contre eux.
Le secrétaire général de l’ONU a également désigné le terrorisme, la nécessité d’institutions inclusives ainsi que les droits des femmes et des filles comme les principaux problèmes non résolus en Afghanistan. Le PNUD y ajoute une dimension économique, avertissant que l’exclusion des femmes, la faible création d’emplois et la diminution de l’aide internationale compromettent le redressement du pays.
Si les négociations menées par les voies diplomatiques constituent un processus public, les succès de l’opposition armée à l’intérieur de l’Afghanistan pourraient inciter les pays occidentaux à apporter toutes sortes de soutiens aux adversaires des talibans, jusqu’à leur fournir des armes. Cela s’inscrit en effet dans le cadre de la guerre politique, du moins selon les manuels américains, qui autorisent l’emploi de tous les moyens possibles pour renverser un adversaire. Ce n’est pas un hasard si les problèmes de l’Afghanistan ont fait l’objet d’une attention particulière dans la déclaration commune publiée à l’issue du dernier sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai. Les pays eurasiatiques souhaiteraient résoudre eux-mêmes cet ensemble de contradictions et de problèmes accumulés, sans intervention extérieure, laquelle entraîne généralement des conséquences négatives prolongées.
13:27 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, afghanistan, asie, affaires asiatiques |
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Ryan Perkins: la désindustrialisation allemande dans le plan de bataille américain pour la nouvelle Europe
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/206014
Ryan Perkins sur l’intégration de l’Europe de l’UE à la politique impériale atlantiste mondiale
L’auteur et analyste Ryan Perkins explique qu’il n’existe aucun divorce transatlantique. L’Europe serait simplement reconfigurée afin d’accorder aux États-Unis une plus grande liberté d’action dans la région Asie-Pacifique: la désindustrialisation et la financiarisation de l’Allemagne constituent la dot impériale de ce mariage!
Le nouveau rôle de l’Allemagne par la financiarisation, pierre angulaire du plan de bataille américain pour l’Europe
L’article de Ryan Perkins sur la désindustrialisation délibérée de l’Allemagne, traduit en français
Pas de divorce
L’idée selon laquelle les États-Unis et l’Europe se dirigeraient vers une séparation stratégique paraît séduisante sur les plans politique et émotionnel: les différends commerciaux, les subventions industrielles, le partage du fardeau en matière de défense et la rhétorique d’une «autonomie stratégique» européenne sont considérés comme autant de preuves que l’ordre atlantique serait prétendument en train de se désagréger. Mais cela permet seulement aux élites des deux côtés de l’Atlantique de…
… se bercer, elles-mêmes ainsi que leurs électorats, d’illusions quant à leur capacité d’action politique !
Mais cette idée est fausse! Il n’y aura pas de césure transatlantique, non pas parce qu’un amour perdu aurait été retrouvé, mais parce qu’une telle séparation serait structurellement impossible. Les États-Unis et l’Europe ne sont liés ni par des sentiments ni par des valeurs communes. Ils sont liés par le capital, qu’il est impossible de découpler à une telle échelle.
Au cœur de cette relation se dissimule un fait presque entièrement passé sous silence dans les commentaires des médias [occidentaux] :
Le stock d’investissements directs croisés entre les États-Unis et l’Europe s’élève à environ sept mille milliards de dollars!


Il ne s’agit pas de flux commerciaux qui pourraient être réorientés, ni de capitaux de portefeuille qui pourraient être retirés. Il s’agit d’usines, de chaînes d’approvisionnement du secteur de la défense, de banques, d’assureurs, de propriété intellectuelle et d’interconnexions durables entre entreprises, intégrés aux systèmes juridiques nationaux et politiques des deux côtés de l’Atlantique.
Un système édifié sur un socle de capital aussi fondamental ne se désagrège pas: il ne fait que se réorganiser !
Ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est pas l’effondrement de l’ordre atlantique, mais un recalibrage interne au sein d’un empire financier centré sur les États-Unis. Les querelles portant sur la politique industrielle et les dépenses de défense concernent la répartition des coûts et la division du travail, mais ne constituent pas des stratégies de sortie.
Au niveau qui compte réellement, l’intégration s’est au contraire approfondie: les lignes de swap dollar-euro demeurent l’épine dorsale de la stabilité financière mondiale. La coordination réglementaire est aujourd’hui encore plus étroite qu’avant la crise financière mondiale. Lors de chaque période de tension — comme en 2008, durant les crises de l’euro et du Covid, ou lors du choc énergétique —, la coordination s’est au contraire intensifiée et ne s’est nullement délitée.
Ce n’est pas ainsi que se déroulent les divorces. C’est ainsi que se comportent les empires financiers qui ne se dissolvent pas d’eux-mêmes: ils se contentent de réagir et de se réorganiser!

Le facteur chinois
La logique stratégique à l’origine de ce réalignement est la Chine:
Washington considère la région Asie-Pacifique comme le théâtre décisif de la lutte pour la suprématie au XXIe siècle, précisément parce que la Chine est la seule puissance qui serait capable de contester la suprématie technologique, industrielle et militaire des États-Unis. Cette appréciation entraîne une conséquence inévitable: les États-Unis doivent retirer des ressources d’Europe sans pour autant laisser s’effondrer l’ordre sécuritaire européen.
En d’autres termes, l’Europe doit devenir un pilier suffisamment fiable de l’OTAN pour que les États-Unis puissent déployer leurs forces ailleurs:
Cela n’exige pas l’indépendance européenne — cela l’exclut au contraire!
Cela nécessite toutefois des capacités européennes — budgétaires, industrielles et institutionnelles — permettant à l’Europe de gérer sa propre zone tout en restant pleinement intégrée au système atlantique.
Ce qui change réellement
C’est pourquoi l’Europe remanie discrètement son système d’exploitation économique:
Les emprunts communs de l’UE, autrefois tabous, sont devenus la norme. On attend désormais de la Banque centrale européenne qu’elle stabilise les marchés des obligations souveraines en temps de crise, plutôt que de rester à l’écart. La discipline budgétaire a cédé la place à la capacité d’action budgétaire…
…ce qui apparaît le plus clairement dans l’abandon, par l’Allemagne, du frein à l’endettement !
Les politiques de défense et industrielle ne sont plus considérées comme des réponses temporaires à des situations d’urgence, mais comme des composantes permanentes du paysage économique.
Rien de tout cela ne crée un super-État européen. Mais, prises ensemble, ces transformations rendent l’Europe financièrement lisible et opérationnellement mobilisable dans un monde où les États-Unis partent du principe qu’ils seront occupés ailleurs.

Le nouveau rôle de l’Allemagne dans le nouveau concept européen
Le déclin industriel de l’Allemagne n’est pas le fruit accidentel d’une mauvaise politique énergétique:
Il s’agit de la reconfiguration stratégique d’un État central au sein de l’empire financier [atlantique]!
La fermeture des centrales nucléaires et l’abandon de la dépendance au gaz russe n’étaient pas des erreurs, mais le démantèlement contrôlé d’un modèle d’exportation obsolète, incompatible avec une zone euro unifiée. En bref, les excédents commerciaux persistants de l’Allemagne et son autoritarisme budgétaire — l’«ordolibéralisme» allemand — ont déstabilisé la périphérie de l’Europe. La véritable fonction de l’Allemagne est passée de la production de biens à la gestion financière — d’hégémon industriel à ancrage financier. Cette financiarisation ne constitue…
…aucunement un signe d’indépendance européenne, mais celui d’une intégration plus profonde dans un système dirigé par les États-Unis!
[Note de la rédaction: L’école de pensée ordolibérale fut fondée dans la première moitié du XXe siècle par les économistes de l’école de Fribourg. Elle constituait un courant de pensée économique selon lequel l’État fixe un cadre juridique stable afin de garantir la libre concurrence et la liberté du marché.
L’ordolibéralisme sert de fondement théorique à l’économie sociale de marché en Allemagne et en Europe centrale. Il associe les principes de performance et de responsabilité à la compensation sociale, une approche qui est toutefois demeurée complètement étrangère à l’Occident.

Après 1945, les idées de l’école de Fribourg servirent de fondement théorique à l’ordre économique ouest-allemand sous Ludwig Erhard (photo). L’objectif était d’empêcher les monopoles et les cartels afin de permettre la libre concurrence. Une monnaie stable devait en constituer le fondement décisif.
Associée à la Deutschland AG [1], cette école de pensée allemande devait apparaître comme un chiffon rouge aux yeux des représentants de l’impérialisme et du néocolonialisme atlantistes. Dans la lutte décisive pour reconfigurer le modèle économique allemand en fonction de l’impérialisme économique atlantiste, l’ordolibéralisme allemand fut, au tournant du millénaire, de plus en plus pris pour cible par les curateurs atlantistes. Ceux-ci le firent ensuite dénigrer comme relevant prétendument de la «vieille école», conjointement avec la Deutschland AG, avant de les éliminer définitivement dans le sillage de la crise financière de 2008. Parallèlement, l’Allemagne fut atlantisée.
Les articles de Ryan Perkins portent sur ce nouvel ordre européen consécutif à la prise de contrôle atlantiste, strictement conforme au modèle de domination atlantiste sous une oligarchie qui ne tolère les démocraties simulées que dans certaines limites].
En abandonnant son frein à l’endettement et en acceptant une dette collective de l’UE, l’Allemagne s’est transformée en garante budgétaire de la stabilité continentale. Cela rend possible une Europe plus performante et capable de s’autofinancer, qui agit de façon autonome dans la gestion quotidienne — afin que les États-Unis puissent déplacer leur puissance, leurs ressources et leur attention vers la compétition décisive dans la région Asie-Pacifique:
La désindustrialisation de l’Allemagne est le prix à payer pour devenir un pilier fiable de cette structure impériale!
L’Ukraine et l’escalade contrôlée
L’Ukraine se trouve au centre de ce nouvel ordre.
La tâche de l’Europe n’est pas de remplacer la puissance militaire américaine, mais de soutenir l’Ukraine sur le long terme et de conserver la possibilité d’intensifier, voire de «rallumer», un conflit gelé chaque fois que cela paraîtrait opportun sur le plan géopolitique — sans obliger les États-Unis à maintenir de nouveau d’importantes forces armées sur le continent. Cela nécessite de l’argent, de la logistique et des capacités de production [chez les Européens de l’UE], mais aucune autonomie rhétorique.
La nouvelle architecture financière européenne est précisément conçue à cet effet !

Réarmement sans indépendance
Le réarmement de l’Europe ne signifie toutefois pas l’indépendance de sa politique de défense. Bien au contraire!
Les équipements militaires les plus modernes continueront d’être achetés aux États-Unis, avec une production supplémentaire sous licence, notamment dans les pays d’Europe orientale. Les accords transatlantiques conclus en juillet en vue de réorienter le commerce et la sécurité engagent de fait l’Europe à…
… acheter pour quelque 600 milliards de dollars d’armements américains au cours des dix prochaines années!
Cela lie directement le développement militaire européen aux capacités industrielles des États-Unis!
Ce n’est pas un hasard. Cela est présenté comme le prix de la rapidité, de l’ampleur et de l’interopérabilité, mais lie inévitablement l’Europe aux chaînes de commandement américaines et…
…garantit que Wall Street en prélèvera, comme toujours, sa part!
La nouvelle division européenne du travail
Ce qui se dessine n’est pas une Europe souveraine, mais une Europe fonctionnelle, organisée selon des schémas manifestement impériaux:
- La France fournit une marge d’appréciation politique et une crédibilité militaire. L’Allemagne apporte la profondeur de ses bilans, tandis que son modèle industriel axé sur les exportations s’érode et que le financement par le déficit devient inévitable.
- L’Europe du Sud sert de zone de transmission budgétaire et de demande.
- L’Europe de l’Est devient l’atelier industriel où se déroulent la production d’armes sous licence, les activités manufacturières énergivores et la logistique avancée, étroitement intégrées aux systèmes de l’OTAN.
Ce n’est pas de la convergence, mais bien de la différenciation!
L’autonomie stratégique comme simple théâtre politique
Le discours sur l’«autonomie stratégique» persiste avec ténacité parce qu’il remplit une fonction politique utile. Il permet aux chefs d’État et de gouvernement européens de justifier l’expansion budgétaire, les dépenses militaires et la centralisation institutionnelle sans devoir reconnaître que ces changements enchaînent davantage l’Europe au système atlantique, au lieu de desserrer ces liens:
La rhétorique est tournée vers l’extérieur, mais les structures vers l’intérieur!

Il n’existe aucune issue à ce système
Une véritable séparation transatlantique exigerait des contrôles de capitaux, des sanctions financières entre alliés ou l’effondrement de la coopération en matière de liquidités dollar-euro. Rien de tout cela n’est même de loin plausible. Toutes ces mesures entraîneraient des pertes trop importantes pour que l’une ou l’autre partie veuille les supporter.
L’ordre atlantique n’est pas maintenu par la bonne volonté, mais par le fait qu’une sortie serait financièrement catastrophique.
Conclusions
Les relations transatlantiques ne prennent pas fin: elles sont simplement reconfigurées pour une époque marquée par la rivalité entre les États-Unis et la Chine.
L’Europe est recapitalisée, centralisée et militarisée — non pas pour échapper à la puissance américaine, mais pour permettre à celle-ci d’être employée ailleurs. Les États-Unis ne perdent pas l’Europe: ils délèguent simplement la gestion d’un théâtre d’opérations [territoire occupé] afin de pouvoir se concentrer sur un autre.
Ce qui repose sur sept mille milliards de dollars de capitaux irrécupérables ne se dissout pas:
Cela ne fait que s’adapter — au service de l’Empire!
Note:
[1] Il existait en Allemagne, jusqu’au tournant du millénaire, un système comparable, la «Deutschland AG», qui s’était développé comme fondement de l’essor industriel de l’Allemagne après la fondation du deuxième Empire allemand en 1871. La structure de la Deutschland AG fut progressivement démantelée, à commencer par l’assassinat, le 30 novembre 1989, d’Alfred Herrhausen, alors président de la Deutsche Bank, par des services atlantistes, avant d’être définitivement éliminée en 2008. La dissolution étatique ultérieure de la République fédérale d’Allemagne au sein du système financier atlantique s’en trouvait ainsi nécessairement prédéterminée.
* * *
Les articles de Ryan Perkins font partie d’une série consacrée à la désindustrialisation de l’Allemagne et à la restructuration de l’Europe dans le cadre de l’Empire américain.
À propos de l’auteur: Ryan Perkins est analyste principal et rédacteur pour le Global Economic Indicator. Il vit à Pékin. Ses analyses ont été publiées dans des médias internationaux tels que The Atlantic Magazine et ont été sollicitées aussi bien par des entreprises que par des groupes de réflexion. Son blog Substack s’est classé à la 49ème place dans la catégorie «Actualités mondiales et politique».
Le livre L’esprit dans la machine de Ryan Perkins, consacré à la technocratie capitaliste, souvent confondue avec le marxisme | Source : ryanperkins.sustack.com
- L’article de Ryan Perkins du 27 décembre 2025, « Désindustrialisation délibérée : le nouveau rôle de l’Allemagne par la financiarisation dans le plan de bataille américain pour l’Europe », en version originale anglaise - ICI: https://ceinewsletter.substack.com/p/deindustrialization-...
- L’article d’UM de Ryan Perkins du 16 décembre 2025, « Le théâtre politique de Friedrich Merz » - ICI: https://www.unser-mitteleuropa.com/205934
- L’article d’UM de Ryan Perkins du 29 octobre 2025, « La désindustrialisation de l’Allemagne est un coup d’État du capital ! » - ICI: https://www.unser-mitteleuropa.com/205668
- L’article d’UM de Ryan Perkins du 10 novembre 2025, « Finale du coup d’État du capital : l’Europe démantelée entre les États-Unis et la Chine ! » - ICI: https://www.unser-mitteleuropa.com/205778
- L’article d’UM sur le « sombre accord » du 17 janvier 2025 — comment et quand le transfert planifié et systématique de richesses vers les États-Unis a commencé - ICI: https://www.unser-mitteleuropa.com/157313
- L’article d’UM de Ryan Perkins du 20 novembre 2025, « La vassalisation de l’Europe et la Pax Americana dans la pénombre du crépuscule » - ICI: https://www.unser-mitteleuropa.com/205842
13:02 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : allemagne, actualité, économie, europe, affaires européennes |
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Quand la politique étrangère devient une politique industrielle - ce que Volkswagen révèle du modèle allemand
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Volkswagen a nettement revu à la baisse ses prévisions pour 2026. On peut y voir un problème propre au groupe: coûts, Porsche, logiciels, politique de gamme et transformation.
Mais on peut aussi pousser l’analyse un peu plus loin.
Car le cas de Volkswagen montre avec une grande précision à quel point les conditions permettant à l’industrie allemande de réussir ont changé.
Pendant longtemps, la Chine a représenté pour les constructeurs automobiles allemands à la fois un marché, un site de production et une source de bénéfices. Aujourd’hui, elle est également devenue un concurrent technologique et industriel qu’il faut prendre au sérieux, non seulement sur son propre marché, mais aussi, et de plus en plus, en Europe et sur les marchés tiers.
De leur côté, les États-Unis, depuis longtemps, ne considèrent plus le commerce comme une simple question d’ouverture des marchés. Les droits de douane, les subventions, l’accès aux marchés et les décisions d’implantation font désormais partie d’une politique industrielle stratégique.
L’Union européenne commence elle aussi à réagir: au moyen de droits compensateurs, du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), d’une politique des matières premières, de marchés publics stratégiques et de tentatives visant à faire davantage du marché intérieur un levier de politique économique.
Il ne s’agit plus seulement de savoir si une entreprise allemande produit de manière suffisamment efficace ou si elle est capable de rester à la hauteur sur le plan technologique.
Il s’agit de savoir dans quelles conditions politiques elle peut encore produire, d’où viennent l’énergie et les matières premières, quels marchés demeurent ouverts, qui définit les normes technologiques et dans quelle mesure les dépendances économiques peuvent être exploitées à des fins de politique étrangère.
C’est précisément ici que la politique étrangère commence à devenir aussi une politique industrielle.
Pendant longtemps, le modèle allemand a reposé sur une combinaison exceptionnellement favorable: une énergie relativement bon marché, des marchés mondiaux ouverts, une demande croissante en Chine, la protection des États-Unis en matière de sécurité et des chaînes d’approvisionnement mondiales résilientes.
Plusieurs de ces conditions s’érodent simultanément. C’est pourquoi l’annonce que fait Volkswagen est plus intéressante qu’un simple avertissement sur résultats (!).
Elle montre que l’Allemagne ne doit pas seulement débattre des stratégies d’entreprise, mais aussi des conditions permettant de maintenir sur son territoire la création de valeurs industrielles.
Il ne s’agit pas pour autant d’autarcie, mais de marge de manœuvre stratégique. Un pays industriel est en mesure d’agir lorsque, en matière d’énergie, de matières premières, de technologies, de capitaux et de débouchés, il ne dépend pas d’une seule configuration politique.
C’est précisément là que réside le véritable défi pour l’Allemagne: non pas choisir entre Washington, Pékin ou un autre centre de pouvoir, mais être capable d’entretenir des relations avec plusieurs centres de pouvoir sans devenir dépendante de l’un d’entre eux au point que ses décisions économiques puissent lui être dictées de l’extérieur.
Volkswagen est donc bien plus qu’un constructeur automobile en difficulté.
Le groupe illustre un modèle économique allemand désormais plongé dans un monde où la puissance économique est de nouveau plus étroitement liée au pouvoir politique, à la maîtrise technologique et au contrôle des ressources.
C’est précisément pourquoi la question de l’avenir de Volkswagen finira par devenir celle de la position stratégique de l’Allemagne elle-même.
#geopolitiek@global_affairs_byelena
10:54 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : volkswagen, allemagne, industrie, économie, europe, affaires européennes |
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Clause de l’ONU: l’Allemagne reste un État ennemi des Nations-Unies!
Michael von der Schulenburg,
député européen et diplomate auprès de l’ONU
Source: https://www.anonymousnews.org/hintergruende/un-klausel-de...
Le député européen (BSW) et diplomate de longue date aux Nations unies Michael von der Schulenburg met en garde le gouvernement fédéral allemand : la clause dite des États ennemis, qui autorise dans certains cas une intervention militaire contre les anciennes puissances de l’Axe, n’est ni oubliée ni obsolète.
Lorsque les Alliés de la Seconde Guerre mondiale élaborèrent la Charte des Nations unies, ils souhaitaient créer un système mondial de sécurité collective. Celui-ci devait avoir pour objectif de «préserver les générations futures du fléau de la guerre». En adoptant la Charte des Nations unies, tous les États membres s’engagèrent également à régler désormais leurs différends exclusivement par des moyens pacifiques, et non plus par la force militaire. Les décisions relatives au recours à la force pour maintenir ou rétablir la paix ne devaient plus être prises que collectivement, d’abord par les onze membres, et aujourd’hui par les quinze membres du Conseil de sécurité des Nations unies.
La Charte des Nations unies contient toutefois une exception aujourd’hui largement tombée dans l’oubli: la clause dite des États ennemis, figurant aux articles 53, 77 et 107. Elle confère aux anciennes puissances alliées victorieuses le droit de prendre, même sans mandat du Conseil de sécurité, des mesures militaires contre les États ennemis appartenant autrefois aux puissances de l’Axe, afin d’empêcher toute nouvelle agression de leur part. Le Conseil de sécurité étant expressément exclu dans ce cas, cela pourrait signifier que chacun des anciens Alliés est habilité à déterminer lui-même si une ancienne puissance de l’Axe adopte de nouveau une attitude agressive.
Les pays de loin les plus importants auxquels s’appliquait la clause des États ennemis étaient l’Allemagne et le Japon. Mais cette clause demeure-t-elle applicable plus de quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale? Le gouvernement fédéral allemand répond sans équivoque par la négative. La situation juridique ne paraît cependant pas aussi claire.
Le gouvernement fédéral estime que la clause des États ennemis est depuis longtemps devenue sans objet («obsolète»). Il invoque principalement deux éléments: premièrement, une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies datant de 1995 et, deuxièmement, le traité Deux-plus-Quatre de 1990.

En 1995, l’Assemblée générale constata, dans une résolution adoptée, que l’Allemagne réunifiée faisait partie des États épris de paix et que la clause des États ennemis était donc dépassée. Auparavant déjà, selon l’argumentation du gouvernement fédéral, les quatre puissances victorieuses avaient renoncé, dans le traité Deux-plus-Quatre, à leurs droits particuliers à l’égard de l’Allemagne, ce qui inclurait également les droits découlant de la clause des États ennemis. Mais ces arguments sont-ils réellement valables? Voici quelques considérations :
1. La clause des États ennemis n’a jamais été supprimée de la Charte des Nations unies.
L’Assemblée générale s’est contentée de constater que cette clause devait être considérée comme sans objet à l’égard d’une Allemagne éprise de paix. Le texte de la résolution ne précise toutefois pas que cette clause serait désormais définitivement caduque. Si, à l’avenir, l’Allemagne n’était plus considérée comme un État épris de paix, la clause des États ennemis pourrait-elle être appliquée de nouveau? Il n’existe probablement pas de réponse claire à cette question.
2. Les résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies ne sont pas juridiquement contraignantes.
Les résolutions de l’Assemblée générale ont généralement valeur de recommandations. En vertu de la Charte des Nations unies, les décisions contraignantes ne peuvent, en principe, être prises que par le Conseil de sécurité. Or, aucune résolution du Conseil de sécurité n’a jamais formellement abrogé la clause des États ennemis. Les dispositions concernées figurent donc toujours dans le texte de la Charte.
3. La suppression de la clause nécessiterait une modification de la Charte des Nations unies.
La suppression de la clause des États ennemis nécessiterait une procédure formelle de révision conformément aux règles de la Charte. Cela nécessiterait sans doute également la ratification de cette modification par tous les États membres. Rien de tel ne s’est produit et les articles concernés demeurent donc en vigueur.

4. Le traité Deux-plus-Quatre ne peut pas modifier la Charte des Nations unies.
Le traité Deux-plus-Quatre est certes un traité juridiquement contraignant au regard du droit international. Toutefois, un traité conclu entre l’Allemagne et les quatre puissances victorieuses ne saurait décider d’une modification de la Charte. Le traité ne contient pas non plus de référence à une abrogation expresse de la clause des États ennemis figurant dans la Charte des Nations unies.
5. La Russie pourrait éventuellement dénoncer le traité Deux-plus-Quatre.
La Russie pourrait faire valoir que l’Allemagne a violé l’esprit et la lettre du traité Deux-plus-Quatre, par exemple en raison de sa participation à l’intervention de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999, du stationnement de troupes allemandes en Lituanie ou de la mise en place de structures militaires de l’OTAN sur le territoire de l’ancienne RDA.
Compte tenu des tensions croissantes entre l’Allemagne et la Russie, la clause des États ennemis pourrait retrouver une importance politique. La Chine l’a déjà invoquée dans le cas du Japon. Comme l’a indiqué l’ambassade de Chine au Japon sur X, la Chine aurait le droit de prendre des «mesures militaires directes» sans solliciter l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, si le Japon prenait des mesures allant dans le sens d’une nouvelle agression.
La Russie pourrait tenter d’invoquer la clause des États ennemis, comme elle en a déjà menacé, pour justifier des opérations militaires contre des installations allemandes produisant des drones à longue portée destinés à la guerre en Ukraine. Elle pourrait alors soutenir que, par son soutien à l’Ukraine, l’Allemagne est devenue de fait partie prenante à la confrontation.
Il pourrait également être souligné que le gouvernement fédéral a élaboré une nouvelle stratégie militaire exclusivement dirigée contre la Russie. Comme circonstance aggravante, il pourrait être avancé que la dernière stratégie militaire allemande remonte à 1939 et qu’elle conduisit directement à la Seconde Guerre mondiale. Par l’application de la clause des États ennemis — voire par la seule menace de son application —, l’Allemagne pourrait être rattrapée par son passé. Il est douteux que la République fédérale d’Allemagne puisse compter, dans ce cas, sur un soutien international.
Le gouvernement fédéral ne devrait donc pas écarter d’un revers de main la possibilité d’une nouvelle application de la clause des États ennemis, mais se rappeler que, compte tenu de son passé, l’Allemagne a l’obligation particulière d’œuvrer en faveur d’une solution pacifique à la guerre en Ukraine, d’éviter les risques d’escalade et de ne pas aggraver davantage les tensions politiques. À une époque où la confrontation militaire s’intensifie, il serait donc particulièrement judicieux de rechercher le dialogue entre l’Allemagne et la Russie ainsi que des voies de désescalade.
20:03 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, allemagne, affaires européennes, onu, nations-unies |
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Harcèlements eurocratiques
par Georges Feltin-Tracol
Siégeant tantôt à Bruxelles, tantôt à Strasbourg, le Parlement dit européen fait penser à cette boisson des années 1980 dont le slogan publicitaire expliquait que « son nom sonne comme un nom d’alcool… mais ce n’est pas de l’alcool ». En effet, l’assemblée élue de la prétendue Union européenne n’est qu’un organe législatif partiel dépendant du bon vouloir des gouvernements des États-membres et d’une Commission bureaucratique.
Quand cette pseudo-assemblée qui coûte un bras aux contribuables n’approuve pas des directives toujours plus oppressantes pour le quotidien du quidam européen, elle décerne des prix à des agents d’influence qui pratiquent aux quatre coins du monde leur savoir-faire subversif sous le doux nom de «révolution de couleur». Elle vote enfin des résolutions tout aussi abracadabrantes les unes que les autres. Ainsi, le mardi 7 juillet 2026, le Parlement européen entérine-t-il à une très large majorité (414 voix pour, 224 contre et 18 abstentions) la requête de l’APPF présentée sous la forme d’un rapport de 294 pages riche en inversions accusatoires et en analyses biaisées, qui entend surveiller le groupe parlementaire Europe des nations souveraines (ENS).

Créé au lendemain des élections de 2024 autour des quinze députés de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), ENS compte vingt-sept membres dont la Française Sarah Knafo de Reconquête !, l’Italien Roberto Vannacci, élu sur la liste de la Lega qu’il a quittée pour fonder et diriger Futuro nazionale, et les Hongrois du Mouvement Notre Patrie. Il s’agit de la troisième formation issue des droites radicales, de rupture et de conviction en concurrence avec les Patriotes pour l’Europe (85 élus) présidé par Jordan Bardella, et les Conservateurs et réformistes européens (79 membres parmi lesquels Marion Maréchal) animés par Fratelli d’Italia et les Polonais du PiS (Droit et Justice).

L’APPF désigne pour sa part l’Autorité pour les partis politiques européens et les fondations politiques européennes. Calqués sur le modèle allemand, les partis politiques associés au sein d’un même attelage européen disposent de fondations qui assurent la formation de leurs élus et la diffusion publique de leurs idées. Leurs frais de fonctionnement reposent sur de larges subventions.
Par exemple, le PPE (Parti populaire européen), dans les mains de la CDU (les démocrates-chrétiens allemands), se tourne vers le Centre Wilfried-Martens pour les études européennes, du nom de l’ancien premier ministre belge.
Les sociaux-démocrates ont la Fondation pour les études progressistes européennes; les Patriotes pour l’Europe la Fondation européenne des patriotes pour l’Europe, CRE Nouvelle Direction – Fondation pour la Réforme européenne et ENS de la Fondation Souveraineté. Les instances soi-disant européennes leur versent chaque année jusqu’à 46 millions d’euros !
De création récente (2016), l’APPF doit d’abord s’assurer de la transparence financière des partis et autres fondations, ce qui est légitime. Mais elle doit aussi vérifier si partis et fondations respectent l’ensemble des valeurs dites fondamentales de l’Union supposée européenne, à savoir le respect de la dignité humaine (mais pas du fœtus?), de la liberté (et l’apartheid vaccinal des temps covidiens?), de la démocratie (avec ou sans les magouilles, bourrages des urnes et recours massif au vote par correspondance?), d’égalité (c’est-à-dire?), de l’État de droit (comprendre accepter la suprématie des juges), de la soumission aux droits humains, y compris du droit des individus appartenant à certaines minorités médiatisées, du pluralisme factice (donc sans opinions tranchées), de la tolérance (surtout envers criminels et délinquants), de la justice (encore une chimère néfaste, car non concrète!), de la non-discrimination (redondance avec l’égalité), de la solidarité et de l’égalité entre femmes et hommes (quid des intersexuels, des trans et autres non-binaires?). Le sort des poux et des morpions demeure une préoccupation secondaire, ce qui dénote d’un spécisme inacceptable…
Fort du vote de ce soi-disant Parlement européen à l’exception des trois groupes patriotes, l’APPF peut désormais vérifier le caractère démocratique d’ENS et des partis nationaux qui composent son équivalent partidaire au mépris d’ailleurs de l’article 4 de la Constitution de la Ve République française qui stipule qu’«ils se forment et exercent leur activité librement».
Cette instance parasite va solliciter des universitaires irréprochables et à l’impartialité proverbiale, sûrement spécialistes ès-extrême droite, pour déterminer si ENS (parti et groupe) respecte ou non ces fameux critères démocratiques. Si leur avis est négatif, ENS risque de perdre son statut de «parti politique européen» et de ne plus recevoir deux millions d’euros de subventions annuelles. En revanche, les membres du groupe ne perdront pas leur mandat.

Il est facile ensuite d’imaginer que dans quelques temps la présidence du Parlement européen saisira l’OLAF (Office européen de lutte antifraude) à propos de détournements financiers imaginaires autour d’assistants parlementaires impliqués dans la vie politique nationale… Une pareille décision aurait un impact certain en Allemagne où des voix politiciennes, ecclésiastiques, « cultureuses » et médiatiques réclament l’interdiction de l’AfD, premier parti d’opposition du pays…
L’APPF a déjà retiré en 2020 son agrément à l’Alliance pour la paix et la liberté pour des motifs semblables. Cette sympathique structure paneuropéenne regroupait les Allemands de Die Heimat (ex-NPD), Les Nationalistes d’Yvan Benedetti et le Parti populaire Notre Slovaquie. Il serait toutefois inapproprié et téméraire de fouiner autour du PPE abonné aux scandales financiers outre-Rhin, des socialistes européens corruptibles, des Verts et de Renew (centristes libéraux macronistes), fidèles relais bien payés des multinationales étatsuniennes et arabes.
L’APPF s’émeut de propos très politiquement incorrects tenus par Alice Weidel de l’AfD, Éric Zemmour et un responsable du mouvement nationaliste bulgare Renaissance. Cette autorité eurocratique semble méconnaître tout bon sens socio-politique.
Hasard du calendrier, l’APPF doit changer sous peu de président. Le candidat pressenti, le Français Philippe Musquar, pencherait bien trop à droite! Horreur! Il aurait milité chez… Les Républicains! Le comble porte cependant sur son mode de sélection obscure et guère transparent. Le choix final sortirait des discussions intenses entre les secrétaires généraux du Conseil européen, de la Commission et du Parlement européen ! Pour donner des leçons au monde entier, le Parlement dit européen est toujours en pointe. Dommage qu’il ne se les applique jamais !
16:22 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, affaires européennes, europe, union européenne, parlement européen |
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Cette secte mafieuse qui a gangrené le Monde
Pierre-Emile Blairon
Nous, sociétés traditionnelles, nous ne combattons pas un ennemi qui s’appellerait « l’Occident » : nous combattons une mafia criminelle qui se présente sous cette identité et dont l’emprise s’est étendue sur le Monde.
Savoir désigner l’ennemi
S’il y a bien un paramètre que même les plus grands dirigeants de nos sociétés traditionnelles encore en place n’ont pas pris pleinement en compte, c’est celui-ci:
Nous n’avons pas à faire à un ennemi, déclaré ou pas, qui nous agresse et qui n’aurait pas les mêmes valeurs millénaires qui sont celles qui ont mis en place le Monde dans lequel nous vivons.
Non, nous sommes confrontés à l’irruption d’une mafia internationale qui s’est constituée lentement au fil des siècles passés et qui vise à contrôler la planète et ses habitants selon les principes communs à toutes les mafias : à savoir qu’il n’y a pas de principes ; la mafia n'a pas de règles et pas de morale. Elle applique seulement un règlement destiné à maintenir une discipline implacable au sein de ses « institutions ». Exceptée cette disposition, tous les moyens, même les plus ignobles, sont bons pour ses adeptes (j’emploie ce mot car cette mafia est aussi une secte), pourvu d’arriver au but fixé par le, ou les, parrain(s), et ce but est toujours le même : acquérir le pouvoir matériel, l’argent, par l’acquisition frauduleuse et souvent violente du bien d’autrui : le vol, le viol, le meurtre, l’assassinat, le génocide, etc.

Pour nos sociétés « normales », il ne s’agit pas de prendre en compte un nouvel élément ou de mettre en place une nouvelle variable d’ajustement.
Non, il s’agit d’opérer un changement complet de paradigme qui est aussi important que celui qui consiste, avant toute action, avant toute entrée en guerre, de savoir désigner l’ennemi.
Et cet ennemi qui se fait connaître globalement comme « l’Occident », se présente… masqué afin qu’on ne puisse pas le désigner. Nous n’avons pas à affronter « l’Occident ». L’Occident n’existe pas, ou plus [1].
Il ne s’agit pas d’un pays, ou d’un ensemble de pays contre lequel nous devons combattre selon les règles d’honneur de la guerre ou selon les principes d’un Clausewitz ou d’un Sun-Tzu.
Non: il s’agit d’une mafia omnipotente qui a étendu sa toile sur l’ensemble de la planète.
Nous n’avons aucun scrupule à avoir, nous n’avons à ménager personne, et nous devons être impitoyables envers cette engeance.
On ne discute pas avec une mafia criminelle, on ne lui accorde aucune concession, on l'éradique jusqu’à la moindre trace; notre motivation est plus glorieuse que la leur: elle travaille pour ses vulgaires intérêts personnels, nous luttons pour que la paix règne sur l’ensemble des peuples de notre Monde, lequel, semble-t-il, n’est pas le leur.
L’exemple de la création par les Occidentaux du problème ukrainien
Cette réflexion m’est venue lorsque j’ai entendu l’intervention de Vladimir Poutine du 27 août 2026 [2]: «Le problème n’est pas que la Russie ait pris la Crimée; le vrai problème, ce sont les pays occidentaux qui ont pavé la voie à la tentative de coup d’État en Ukraine. On nous serine constamment: ʺNous devons vivre selon les règlesʺ. Mais quelles règles? De quelles règles parlons-nous quand trois ministres des Affaires étrangères, agissant en tant que garants, signent un accord entre l’opposition et le gouvernement, pour que l’opposition organise un coup d’État quelques jours plus tard? Et personne n’a rien dit; ils ont fait comme si de rien n’était». Vladimir Poutine parlait de François Hollande, Angela Merkel et Boris Johnson qui ont sciemment saboté les accords de Minsk.

Vladimir Poutine ne devrait pas perdre son temps à justifier l’action tout à fait légitime de la Russie qui se bat pour la survie de notre planète; personne n’est dupe; il a en face de lui des menteurs, une bande de criminels mafieux de la pire espèce, même si cette crapulocratie compte dans ses rangs d’éminents chefs d’État, même si elle se présente en costume-cravate et qu’elle se fait appeler «l’Europe», «l’Occident», ou «l’Amérique».
En ce qui concerne la guerre en Ukraine déclenché par les «Occidentaux», et toute cette agitation effrénée créée dans le but de mettre à bas la Russie, dont la seule présence gêne les projets de la racaille «occidentale», une effervescence tout à fait artificielle que Michel Maffesoli avait appelé «l’ukrainisme», on sait désormais que les centaines de milliards envoyés à "l'Ukraine" par ces mêmes Occidentaux sont largement ponctionnés par nos politicards européens et américano-sionistes avant d'arriver dans les poches de... Zelensky et de ses complices qui pillent les réserves de toutes les nations du monde; ces mafieux dits ukrainiens mais qui sont apatrides et dont le système est bien rôdé ne servent que de lessiveuse; le peuple ukrainien, ils s'en moquent; le Système veut de la chair fraîche dont il se nourrit: la chair à canon fournie par ce peuple ukrainien sacrifié sur l'autel du profit; les propriétaires des Rolls ukrainiennes qui paradent à Monaco ne sont qu'une infime partie de ces voleurs qui “travaillent” à grande échelle à ce blanchiment d'argent; tous les potentats occidentaux s'en nourrissent, avec l'appui des américano-sionistes qui ne visent qu'à prendre possession de la totalité de nos richesses; aussi, toute cette fripouille en col blanc n'a aucune intention de trouver une solution de paix; il faut faire durer le conflit le plus longtemps possible; bien au contraire, la paix ne signifierait pour elle que... la prison, a minima. Et nos peuples européens se font dépouiller jour après jour jusqu'à leur disparition totale avec la complicité de leurs dirigeants corrompus. Tous les conflits et génocides en cours actuellement dans le monde sont provoqués et entretenus par cette même mafia.
Je vais pour terminer à nouveau citer ce texte d’Emil Cioran qui résume si bien la situation, mais on ne peut, hélas, que constater que sa vision apocalyptique était pourtant encore bien en-dessous de la réalité: «Quelle malédiction a frappé l’Occident pour qu’au terme de son essor, il ne produise que ces hommes d’affaires, ces épiciers, ces combinards, aux regards nuls et aux sourires atrophiés que l’on rencontre partout, en Italie comme en France, en Angleterre de même qu’en Allemagne? Est-ce à cette vermine que devait aboutir une civilisation aussi délicate, aussi complexe?».
Notes:
[1] Voir notre article du 6 juillet 2026 : Quelles pistes pour une renaissance européenne ? et aussi celui du 19 janvier 2026 : Avis de recherche : l’Occident a été confisqué par deux psychopathes.
[2] https://www.facebook.com/reel/2062973737648648?locale=fr_FR
15:48 Publié dans Actualité, Réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, mafia |
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La stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne, 1912–2026
par Zheng Wei
Analyste stratégique freelance
Source: https://www.linkedin.com/pulse/gro%C3%9Fbritanniens-osteu...
Un siècle d’étranglement par l’«offshore balancer»: la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne, de la poudrière balkanique de 1912 au bourbier du Donbass en 2026.
Sur le grand échiquier géopolitique de l’époque moderne, les effectifs de l’armée britannique n’ont certes jamais égalé ceux des principales puissances terrestres du continent européen. Pourtant, la capacité de Londres à façonner — et à détruire — l’espace géopolitique au cœur de l’Eurasie s’est déployée tout au long d’un siècle. Depuis que Halford Mackinder a formulé sa «théorie du Heartland» en 1904, le centre névralgique stratégique de l’Empire britannique est hanté par un cauchemar immuable: il ne fallait en aucun cas permettre aux ressources essentielles, à l’industrie et à la population de l’Eurasie de s’intégrer en un seul ensemble.
Appliqué à l’espace européen, ce cauchemar stratégique s’est cristallisé en une loi d’airain: il ne fallait jamais que l’industrie de précision, les capacités d’organisation et de mobilisation ainsi que les capitaux de l’Allemagne fusionnent en profondeur avec les immenses ressources naturelles, la profondeur stratégique et l’assise démographique de la Russie.
Afin d’empêcher cette intégration terrestre, la Grande-Bretagne a perfectionné, au cours d’un siècle entier, son rôle traditionnel d’«offshore balancer» pour en faire une technique sophistiquée de fragmentation continentale. Du déclenchement des guerres balkaniques en 1912 afin de couper le chemin de fer de Bagdad, jusqu’à la transformation du Donbass en hachoir destiné à briser, en 2026, la confiance stratégique entre l’Allemagne et la Russie, la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne a toujours suivi la même logique mécanique de la géopolitique.


1. Le sabotage de la ligne ferroviaire des «3 B»: la mèche de la poudrière balkanique et le premier étranglement continental (1912–1914)
Vers la fin du XIXe siècle, l’unification allemande et l’essor fulgurant de la production industrielle poussèrent Berlin à rechercher de nouvelles voies terrestres pour contourner le blocus des routes maritimes mondiales exercé par la Royal Navy. Le chemin de fer de Bagdad, promu par le gouvernement de Guillaume II — la ligne dite des «3 B»: Berlin–Byzance–Bagdad — constituait un coup de poignard stratégique porté directement contre le cœur du Moyen-Orient, jusqu’au golfe Persique. Une fois cette ligne achevée, les troupes allemandes pourraient non seulement être transférées en quelques jours sur le flanc des Indes britanniques, en échappant à toute opération d’interception de la flotte britannique; cela signifiait en outre que les ressources pétrolières des plaines de Mésopotamie ainsi que les droits d’exploitation tout au long du tracé reviendraient à l’alliance entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.
Face à cette menace mortelle, l’appareil diplomatique londonien mit en œuvre des mesures froidement calculées et hautement efficaces:
- Le revirement radical de la posture géopolitique: en 1907, la Grande-Bretagne abandonna le «Grand Jeu» qu’elle menait depuis près d’un siècle contre l’Empire tsariste au Moyen-Orient et en Asie centrale, signa la convention de Saint-Pétersbourg et, au moyen de concessions en Perse et en Afghanistan, attela l’Empire tsariste — longtemps considéré comme son ennemi juré — au char de guerre de l’Entente contre l’Allemagne.


- L’activation de la zone de fracture balkanique: le point d’étranglement le plus vulnérable du pont terrestre continental reliant Vienne à Constantinople en direction du sud se trouvait dans les Balkans. La Grande-Bretagne toléra et encouragea secrètement la formation de la Ligue balkanique. Les deux guerres balkaniques de 1912 et 1913, présentées en apparence comme des guerres de libération nationale visant à chasser l’Empire ottoman de la région, servirent essentiellement à la puissance maritime pour réduire en ruines le corridor stratégique entre l’Europe centrale et le Moyen-Orient, en provoquant l’affrontement entre le nationalisme slave et les forces pangermanistes.
- Le dilemme de sécurité irréversible: l’héritage des guerres balkaniques fut une Serbie expansionniste soutenue par Saint-Pétersbourg. Ce coin enfoncé à la frontière méridionale de l’Autriche-Hongrie contraignit l’Allemagne à subordonner toute nouvelle extension de sa puissance terrestre à la soumission complète des Balkans, tandis que l’Empire tsariste ne pouvait en aucun cas reculer s’il voulait préserver son rôle de puissance protectrice. La mèche allumée par la Grande-Bretagne dans les Balkans produisit finalement à Sarajevo l’étincelle qui déclencha la Première Guerre mondiale et fit en sorte que les deux grands empires, l’Allemagne et la Russie, s’épuisent mutuellement jusqu’à leur effondrement dans les plaines d’Europe orientale.


2. Le tournant de l’après-guerre: «Operation Unthinkable» et le rempart devant le rideau de fer (1945–1946)
Les atrocités de la Première Guerre mondiale ne purent empêcher cette logique historique de se répéter. Avant la défaite de l’Allemagne nazie au printemps 1945, les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient temporairement favorisé le «plan Morgenthau», qui visait à inonder les mines du bassin de la Ruhr, à transférer toutes les machines-outils lourdes, à désindustrialiser durablement l’Allemagne et à la transformer en un territoire agricole et pastoral docile. Mais lorsque des millions de soldats aguerris de l’Armée rouge se retrouvèrent sur l’Elbe et que le drapeau rouge flotta sur le Reichstag, la peur de Londres passa brusquement de la «revanche allemande» à la «soviétisation complète de l’Eurasie».
Les manœuvres de Churchill au cours de cette période révélèrent sans ménagement le vrai visage des élites de la puissance maritime, dépouillé de toute façade morale:
- «Operation Unthinkable»: en mai 1945 — le mois même de la capitulation allemande — Churchill chargea dans le plus grand secret l’état-major interarmées de planification du cabinet de guerre britannique d’élaborer une attaque surprise contre les troupes soviétiques stationnées en Europe orientale et en Allemagne de l’Est. L’un des principaux éléments de ce plan consistait à maintenir secrètement en unités constituées environ 100.000 soldats de la Wehrmacht et de la Waffen-SS qui venaient d’être désarmés, à les équiper d’armes britanniques et américaines et à les employer comme première vague de chair à canon lors de la progression vers Moscou.
- Du diktat de désindustrialisation au réarmement en première ligne: lorsque l’état-major constata qu’une bataille terrestre conventionnelle contre la masse des blindés soviétiques se solderait par un fiasco, et que le commandement militaire américain mit précipitamment fin à l’offensive, la Grande-Bretagne assuma immédiatement le leadership idéologique de la guerre froide — comme en témoigne le discours de Churchill sur le «rideau de fer», prononcé à Fulton en 1946. Le plan Marshall qui suivit et la reconstruction de l’Allemagne de l’Ouest ne furent nullement un acte de bienfaisance occidentale; ils constituèrent un rempart géopolitique voulu par la Grande-Bretagne: afin de bloquer l’avancée de la puissance terrestre soviétique, il fallait rapidement ranimer l’industrie lourde ouest-allemande et l’intégrer solidement à l’architecture défensive de l’OTAN.

3. Guerre cognitive et forces par procuration: la rupture physique des liens germano-russes à l’époque contemporaine
À l’ère de l’après-guerre froide, la mondialisation et le développement des réseaux de gazoducs créèrent en réalité une base matérielle sans précédent pour une nouvelle intégration du continent eurasiatique. Le gaz naturel russe bon marché et fiable, acheminé par gazoduc — Nord Stream 1 et Nord Stream 2 —, associé aux produits industriels allemands de haute technologie et aux immenses débouchés extérieurs à l’Europe, constituait le fondement porteur de la prospérité européenne.
Dans les calculs britanniques, cependant, cette fusion organique de «l’ingénierie berlinoise et des matières premières moscovites» ne différait en rien du chemin de fer de Bagdad un siècle auparavant: il s’agissait d’une menace mortelle qu’il fallait anéantir à tout prix.
Londres ne disposant plus, au XXIe siècle, des capacités de projection militaire de son ancien empire mondial, elle réorienta son action vers une politique agressive des forces périphériques, agissant par procuration, et de guerre cognitive de facture moralisatrice:
- La constitution d’un bloc avancé radicalement antirusse en Europe orientale: Londres contourna délibérément le noyau traditionnel de l’Europe occidentale formé autour de l’Allemagne et de la France et noua avec la Pologne et les États baltes un axe de sécurité particulièrement intransigeant. En stationnant durablement des groupements tactiques multinationaux en première ligne, notamment en Estonie, la Grande-Bretagne fit avancer la ligne de l’OTAN jusqu’aux flancs les plus vulnérables de la Russie et priva systématiquement Moscou de ses corridors de sécurité historiques.
- La substitution du fanatisme idéologique à la rationalité géopolitique: la Grande-Bretagne et les réseaux transatlantiques composés de groupes de réflexion dûment façonnés par son influence s’infiltrèrent en profondeur dans l’espace du débat européen. Les nécessités relevant de la realpolitik — la préservation de l’État et la sécurité énergétique — furent soudain réduites à un récit bipolaire opposant «le bien au mal». Toute approche rationnelle d’une politique allemande envers la Russie fut étouffée par des campagnes moralisatrices; dans l’espace public, les décideurs pondérés furent ostracisés car considérés comme des «auxiliaires de la dictature».

4. Le piège final: le bourbier du Donbass et l’automutilation stratégique de l’Allemagne (jusqu’en 2026)
Après le déclenchement de la crise ukrainienne en 2022, la Grande-Bretagne se distingua au sein du camp occidental comme le partisan de l’escalade le plus implacable. Depuis le Premier ministre de l’époque, qui se précipita à Kyiv pour faire échouer les premières négociations de paix à Istanbul, jusqu’au rôle de chef de file joué dans le franchissement des lignes rouges par la livraison de chars Challenger 2 et de missiles de croisière Storm Shadow, la Grande-Bretagne accula impitoyablement Berlin à chaque tournant critique.
En 2026, cette stratégie produit pour la puissance maritime les résultats destructeurs escomptés:
- Le double isolement, sur les plans physique et historique: la destruction terroriste des gazoducs Nord Stream coupa définitivement toute voie de retour physique à une coopération énergétique germano-russe. Et lorsque les premiers chars allemands Leopard 2 arborant la croix droite allemande prirent feu dans les steppes de Zaporijjia et du Donbass, la Grande-Bretagne atteignit son objectif historique: la confiance historique et la réconciliation entre Allemands et Russes, patiemment construites pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, furent irrévocablement anéanties.

- La castration opérationnelle et la saignée économique de l’Allemagne: sous la bannière de la « Zeitenwende » moralement imposée, l’Allemagne s’infligea une explosion des dépenses d’armement et des prix exorbitants pour le gaz naturel liquéfié américain importé. Depuis lors, des centaines de milliards d’euros sont drainés vers le complexe militaro-industriel anglo-américain, tandis que les industries nationales de la chimie, de la construction mécanique et de l’automobile sont frappées par une profonde désindustrialisation. L’Allemagne perdit non seulement sa base énergétique bon marché et sa profondeur stratégique orientale, mais se trouva aussi, dans le gouffre sans fond de l’aide militaire destinée au Donbass, solidement enchaînée au rôle humiliant de bailleur de fonds et d’avant-poste de l’hégémonie atlantique.
Le verdict de l’histoire: les limites de la politique maritime de l’ombre
Au cours des 114 années qui s’étendent des gorges des Balkans en 1912 aux sols gelés du Donbass en 2026, la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne apparaît comme une chronique ininterrompue de division continentale délibérée. Elle s’est toujours caractérisée par sa capacité à pousser les principales puissances continentales à s’affronter dans de sanglantes guerres d’usure, au prix de pertes propres minimales et en attisant les blessures ethniques dans les zones périphériques.
Cette méthode d’étranglement par-derrière atteint cependant ses limites physiques. Alors que la Grande-Bretagne ne cessait d’allumer des incendies dans les plaines d’Europe orientale, sa propre base industrielle s’érodait de plus en plus, jusqu’à ne laisser subsister qu’une structure financière parasitaire. Lorsque les tirs d’artillerie et les essaims de drones sur les champs de bataille du Donbass ramènent de nouveau la guerre à une impitoyable épreuve de force fondée sur la profondeur de l’appareil industriel, la production d’acier et la capacité d’endurance stratégique, les intrigues diplomatiques poussiéreuses et la puissance médiatique de la propagande ne peuvent plus dissimuler la pourriture intérieure de ce vestige impérial. La main de l’« offshore balancer », qui n’a cessé de mettre le feu aux lignes de fracture eurasiatiques, risque, avec le retour inexorable de la realpolitik continentale, d’être consumée par les flammes qu’elle a elle-même allumées.
14:57 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : grande-bretagne, royaume-uni, géopolitique, europe orientale, allemagne, russie, europe, affaires européennes, histoire |
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Géopolitique en temps de crise – Énergie, algorithmes et transition guerrière
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/kriisiajan-geopolitiikka-energia?publication_id=7509807&post_id=215957517&isFreemail=true&r=8hm26u&triedRedirect=true & https://web-cdnprod.aa.com.tr/uploads/Contents/2026/04/01/thumbs_b_c_170196b812ac962d23c852cff8392dcd.jpg?v=160409
Les crises majeures ne surgissent pas de nulle part. Elles se construisent au fil des années, à mesure que les décisions politiques, les opérations militaires et les intérêts économiques s’entremêlent. La situation actuelle, marquée par des perturbations dans l’approvisionnement en pétrole et en gaz, des récoltes céréalières compromises et une hausse des prix, reflète une transformation plus profonde. L’ancien ordre mondial centré sur l’Occident perd de son emprise, tandis que de nouveaux rapports de force cherchent à prendre forme.
Depuis longtemps déjà, les conflits géopolitiques en Ukraine, au Moyen-Orient et ailleurs ciblent les nœuds stratégiques de l’énergie et de l’alimentation. Les oléoducs et gazoducs, les ports, les entrepôts céréaliers et les raffineries sont pris pour cibles, car ils permettent d’influer directement sur la stabilité des sociétés. Les attaques des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, ainsi que les tensions dans le détroit d’Ormuz, font monter le prix du pétrole. Les frappes contre des cibles en Arabie saoudite liées au conflit au Yémen modifient la dynamique du Moyen-Orient, et le trafic en mer Rouge pâtit de la même instabilité. Les sanctions occidentales et le plafonnement du prix du pétrole ont réduit les revenus pétroliers de la Russie, tandis que les frappes ukrainiennes contre son système énergétique ont affaibli sa capacité d’exportation.
Les acheteurs asiatiques absorbent du pétrole brut à prix réduit, mais l’instabilité des marchés s’accroît. Les coûts de fret augmentent, les assurances deviennent plus chères et les chaînes d’approvisionnement s’allongent. En Europe, l’industrie souffre de la pression des coûts et les ménages de factures croissantes.

Les transports de céréales en mer Noire sont également menacés. Les céréales ukrainiennes et russes ont représenté une part importante de la sécurité alimentaire de nombreux pays. Lorsque les ports sont menacés et que les navires sont repoussés, les prix augmentent et les régions les plus fragiles d’Afrique et du Moyen-Orient se retrouvent en difficulté. La famine ne se manifeste pas toujours par des morts massives, mais elle entraîne une alimentation insuffisante, des troubles sociaux et une instabilité politique qui peuvent être orientés vers des transformations contrôlées.
Les explications dominantes mettent l’accent sur l’agression russe, les sanctions occidentales, les tensions commerciales ou le changement climatique. Or, la situation d’ensemble dépasse ces facteurs. La restructuration du secteur énergétique s’accompagne de l’imposition de la transition numérique et des technologies vertes. Le système fondé sur les combustibles fossiles constituait la base de la prospérité occidentale et liait les États à certaines dépendances. Lorsque ces liens sont rompus, un espace s’ouvre pour les monnaies numériques centralisées, le suivi des émissions et les organismes de réglementation supranationaux.
Dans cette transition, l’intelligence artificielle n’est pas un outil neutre. Elle permet de gérer les réseaux énergétiques, d’optimiser la logistique et de prévoir la demande, mais aussi de recueillir en temps réel des données sur la consommation, les déplacements, les opinions et le comportement des individus. Lorsque la même infrastructure contrôle l’électricité, l’alimentation et l’information, il en résulte un système de surveillance d’une ampleur sans précédent. Les états d’exception créent un sentiment d’urgence qui sert de prétexte à l’acceptation de mesures auxquelles on s’opposerait en temps de paix.
Selon certaines estimations, une intelligence artificielle avancée pourrait même représenter un risque existentiel de dix pour cent pour l’humanité. Les optimistes excessifs voient dans cette même technologie une voie vers l’abondance et la résolution des problèmes, tandis que les prophètes de malheur mettent en garde contre une accélération incontrôlable susceptible de déboucher sur une catastrophe.

Les projets de centres de données de Google en Finlande augmentent la consommation d’électricité et font craindre aux citoyens que les besoins des ménages et de l’industrie ne deviennent secondaires. Curieusement, nombre de partisans de la transition verte ne semblent guère préoccupés par ces projets d’infrastructure, ces lignes de transport d’électricité et ces éoliennes, qui fragmentent les zones forestières et accélèrent l’érosion de la biodiversité.
La planification ne se limite pas aux infrastructures. Lorsque la crise énergétique mondiale s’aggrave, elle engendre une pression qui restreint le pouvoir de décision des États. En Europe, l’industrie dépérit ou se délocalise, les emplois disparaissent et l’endettement s’aggrave. Selon certaines interprétations, cela convient à l’Union bruxelloise, qui souhaite ériger les États-Unis d’Europe.
L’ancienne base industrielle est démantelée et remplacée par un modèle plus contrôlé et plus technocratique. Les algorithmes présentent les décisions comme des optimisations neutres, alors même qu’elles reposent sur des choix politiques et économiques. Lorsque la gouvernance devient fondée sur la mesure, les frictions démocratiques diminuent et la possibilité de remettre le système en question se restreint.
Le monde multipolaire se renforce tandis que l’Occident s’affaiblit et perd son avantage relatif. La Chine et d’autres acteurs en profitent en achetant à moindre coût et en construisant leurs propres réseaux. La Russie se tourne vers l’Est et le Sud global, tout en maintenant ouverte la possibilité de rétablir ses relations avec l’Europe et les États-Unis.
Les guerres limitées et les crises sanitaires récurrentes s’inscrivent dans ce schéma, car elles réduisent la pression sur les ressources sans que l’ensemble du système ne s’effondre de manière incontrôlée. Ces perturbations rappellent la sensibilité avec laquelle les marchés pétroliers réagissent aux conflits régionaux. Alors même que le pouvoir se répartit entre un nombre croissant d’acteurs, la question de la suffisance des ressources naturelles ne disparaît pas. Elle se déplace simplement vers de nouvelles arènes, où l’on se dispute les mêmes ressources limitées.

Le rapport intitulé Les Limites à la croissance, présenté dès les années 1970 par le Club de Rome, mettait en garde contre le caractère limité des ressources naturelles, une croissance démographique excessive et l’effondrement de la capacité de charge des écosystèmes. Sa logique perdure dans les milieux élitaires, où la surpopulation est considérée comme une menace pour la stabilité.
Lorsque les crises énergétiques et les pénuries alimentaires se mêlent aux conflits géopolitiques, il se crée une situation dans laquelle les pressions démographiques peuvent être atténuées par des moyens indirects. Les guerres limitées usent les jeunes hommes et désagrègent les sociétés. Les épidémies naturelles ou amplifiées frappent les plus faibles et augmentent la mortalité sans extermination massive ouverte.
Il n’est pas nécessaire de proclamer ouvertement ces mécanismes. Il suffit que le système fonctionne de telle sorte que la population diminue progressivement, tandis que les ressources se concentrent entre les mains d’un cercle toujours plus restreint.
La production est aujourd’hui intégrée à l’échelle mondiale. Les engrais, les carburants et la logistique forment une chaîne dont la rupture en un point se répercute largement. Lorsque des décisions géopolitiques perturbent cette chaîne, les conséquences sont prévisibles.
Sous couvert de crises, les populations sont amenées à accepter la pénurie, la surveillance numérique et de nouveaux dispositifs économiques. L’ancien modèle centré sur la consommation n’est pas adapté à l’avenir, si bien qu’il est progressivement démantelé. La planification fondée sur l’intelligence artificielle fournit à cette transition à la fois ses instruments et son langage. Elle parle d’efficacité et de résilience, mais détermine en même temps ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.
Dans un pays comme la Finlande, les effets se font sentir indirectement, mais pas par hasard. Le prix de l’énergie comme celui des denrées alimentaires sont influencés non seulement par les marchés mondiaux, mais aussi par les décisions nationales. La Suède a allégé la fiscalité sur les denrées alimentaires et fait baisser les prix, tandis qu’en Finlande, la fiscalité a été maintenue à un niveau élevé et la structure concentrée du commerce de détail alimentaire a empêché leur diminution. Le consommateur paie la différence en partie parce que les décideurs l’ont voulu ainsi.

Le débat politique demeure étroit. Dans les commentaires publiés sur les réseaux sociaux, la majorité des Finlandais s’oppose à l’envoi de milliards à l’Ukraine, mais ce point de vue n’a pas sa place dans le débat public. Les solutions qu’offrirait un ordre mondial multipolaire ou la diversification des solutions énergétiques sont à peine envisagées. On s’appuie plutôt sur des alliances qui lient toujours plus étroitement le pays au destin du système occidental. Comme ce système traverse lui-même une période de transformation, cette politique unilatérale pourrait encore s’avérer coûteuse.
Les perturbations de l’approvisionnement résultent des conflits, mais ceux-ci sont liés à des objectifs stratégiques plus larges. Lorsque le pétrole et les céréales deviennent des armes, les marchés servent de prolongement à la politique. Les élites occidentales peuvent se servir de la crise pour justifier de nouveaux mécanismes de contrôle, les acteurs eurasiens peuvent renforcer leurs propres réseaux, et les citoyens ordinaires en paient le prix sous la forme d’une hausse des prix et d’une plus grande incertitude.
L’énergie et l’alimentation deviennent des instruments toujours plus centraux dans les jeux de pouvoir. Si les chaînes d’approvisionnement sont continuellement perturbées, le risque de famine augmente, en particulier dans les régions vulnérables, tandis que la base industrielle occidentale s’érode. Il peut s’agir d’un chaos involontaire ou d’un élément d’une transition plus consciente vers un nouvel ordre, dans lequel les ressources sont réparties plus strictement, le pouvoir davantage centralisé et les sociétés rendues plus autoritaires.
L’efficacité de la transition ne dépend plus uniquement de la volonté politique, mais de plus en plus de l’infrastructure sur laquelle repose la prise de décision. Lorsque l’énergie, la nourriture, l’argent et l’information circulent à travers les mêmes systèmes, le pouvoir appartient à celui qui détermine ce qui est considéré comme mesurable, prévisible et, par conséquent, contrôlable.
Le citoyen ordinaire devient de plus en plus souvent l’objet de ce système plutôt que son participant. La possibilité d’en saisir l’ensemble et d’agir sur lui se réduit lentement mais sûrement, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’adaptation.
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Le réactionnaire de gauche et la Nouvelle Droite
Duarte Branquinho
Il importe de redécouvrir Julien Freund, l’un des penseurs essentiels pour mieux comprendre le politique et, par conséquent, la politique. Indispensable parce qu’intemporel.
Source: https://breviario.substack.com/p/o-reaccionario-de-esquer...
Philosophe, sociologue et professeur d’université, Julien Freund (1921-1993) s’inscrivit dans le prolongement de Carl Schmitt et fut l’un des principaux artisans de l’introduction de sa pensée en France, ainsi que le principal promoteur de Max Weber, tant par les traductions françaises qu’il réalisa de son œuvre que par les études qu’il lui consacra. Il fut également un penseur original et prolifique, dont l’influence s’étendit à plusieurs domaines des sciences sociales. Sa proximité avec ce que l’on appelle la Nouvelle Droite d’Alain de Benosit lui valut plusieurs attaques, auxquelles il réagit avec fermeté, clairvoyance et humour.

Freund se définissait comme «français, gaulliste, européen et régionaliste» ou, parfois, non sans ironie, comme un «réactionnaire de gauche». Mais les traits les plus marquants que relevaient ceux qui le fréquentaient étaient sa bonne humeur et son rire tonitruant.
Au Portugal, deux de ses livres furent traduits et publiés, Qu’est-ce que la politique? et Les Théories des sciences humaines, tous deux en 1977. Son influence s’y fit particulièrement sentir au cours des années 1980, avant qu’il ne tombe dans l’oubli.
À la question «Qu’est-ce que la politique?», Freund répondait dans son essai: «Nous pouvons nous fonder sur les relations et les corrélations entre les différents présupposés: commandement et obéissance, privé et public, ami et ennemi. Il nous semble cependant que la meilleure manière consiste à la caractériser par l’enchaînement des dialectiques qu’orientent ces présupposés. La politique est donc l’activité sociale qui a pour objectif de garantir, par la force, généralement appuyée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière, en sauvegardant l’ordre au milieu des luttes qui trouvent leur origine dans la diversité et la divergence des opinions et des intérêts». On décèle dans cette définition de Freund l’influence manifeste de Schmitt, qui affirmait que «la distinction politique spécifique à laquelle peuvent être ramenés les actes et les mobiles politiques est la distinction entre ami (Freund) et ennemi (Feind)». Il convient de préciser que, dans cette opposition, l’ennemi auquel Schmitt se réfère est l’ennemi public, l’hostis latin, et non l’ennemi privé, l’inimicus.

Schmitt constitua une référence intellectuelle majeure pour la Nouvelle Droite française, notamment pour Alain de Beonist, qui lui consacra de nombreux écrits. Il n’est donc guère étonnant que Julien Freund ait été un compagnon de route de ce courant de pensée, aussi novateur qu’incompris.

En 2020 parut Le Politique ou l’art de désigner l’ennemi, ouvrage particulièrement pertinent pour mieux comprendre cette proximité. Le livre se présente comme un triptyque: il éveille d’abord notre curiosité par une conversation entre amis, nous fait ensuite découvrir une partie de la pensée de Freund, puis s’achève sur un échange épistolaire qui nous révèle l’intimité d’une amitié allant en s’approfondissant.
Dans un premier temps, s’appuyant sur ses notes et sur la vivacité de ses souvenirs, Pierre Bérard restitue les nombreuses conversations qu’il eut avec Julien Freund en différents lieux, principalement chez celui-ci, en Alsace. Il reconstitue ainsi un dialogue savoureux, autour d’une table à laquelle nous prenons place dès les premières pages. La discussion intelligente des idées, toujours émaillée d’humour et de références gastronomiques, nous invite à y participer mentalement, en nous remémorant thèses et auteurs, sujets et controverses, en formulant des commentaires et en réexaminant certains concepts. Freund cesse alors d’être un auteur lointain: il se rapproche de nous et, au-delà de l’admiration, nous en venons à éprouver pour lui de l’amitié et à entendre son rire communicatif.

La collaboration de Julien Freund avec la Nouvelle Droite se traduisit par sa participation à des colloques du GRECE et par la publication d’articles dans des revues telles que Nouvelle École ou Études et Recherches. La deuxième partie du livre rassemble ces contributions, parmi lesquelles figurent un article consacré à une analyse du politique, une défense de l’aristocratie présentée au colloque du GRECE de 1975, un long essai sur la pensée de Carl Schmitt et une étude sur le fascisme, qui constitue un commentaire du livre Entretien sur le fascisme de Renzo De Felice.
La complicité entre Freund et la Nouvelle Droite lui valut les attaques habituelles de la part des «antifascistes», qui allèrent jusqu’à l’accuser d’avoir inspiré un attentat terroriste en Italie! Plutôt que de réfuter de telles accusations, aussi graves qu’extravagantes, rappelons que Julien Freund fit partie de la Résistance française dès 1941. Cependant, contrairement à tant d’autres, il refusa les honneurs et les avantages qui auraient pu en découler, déclarant, dans une perspective schmittienne: «Le résistant est un combattant; dans une situation d’exception, il opère la discrimination entre ami et ennemi et assume tous les risques».
Freund alla plus loin encore, affirmant que ce n’était pas seulement par ignorance historique ou par malhonnêteté intellectuelle que son passé de résistant ne lui fut d’aucun secours face à ceux qui le vilipendaient. Il observa avec perspicacité que «la Résistance appartient pleinement à l’ancien monde, celui des réflexes vitaux qui s’éveillent lorsque le territoire est envahi par l’ennemi». Il en conclut que «c’est cet attachement presque paysan à la terre que l’on prétend aujourd’hui abolir», car «les élites se sont affranchies de ces attaches» et sont devenues transnationales, méprisant «des liens qui ne sont à leurs yeux que des entraves».

Entre 1973 et 1990, Julien Freund et Alain de Benosit entretinrent une correspondance régulière. Ce dialogue épistolaire est reproduit dans la dernière partie du livre, accompagné de notes soigneusement établies qui aident à comprendre le contexte de certains passages. Le plus intéressant est de constater que les deux hommes se rapprochent progressivement, dans un respect mutuel, jusqu’à devenir amis, comme en témoigne l’évolution de leur formule d’adresse, qui passe de «Cher Monsieur» à «Cher Ami». Dès la première lettre, nous apprenons qu’ils se lisent mutuellement et qu’aux éloges ils joignent l’exigence ainsi que, lorsque cela s’avère nécessaire, l’éclaircissement ou, plus exactement, la précision. Le thème récurrent est celui de la publication d’articles et d’ouvrages, de la préparation de revues, des projets de livres… Bref, un régal pour quiconque s’intéresse à ces deux auteurs.
Freund est un auteur dont l’œuvre semble inépuisable, notamment en raison de sa lumineuse actualité. Sa thèse de doctorat portait sur «l’essence du politique», et la permanence du politique demeure, tout comme la nature humaine. Comme l’écrit Alain de Beonist, Julien Freund fut «un théoricien et un pédagogue du réalisme politique». Il est urgent de le redécouvrir.
Article publié au Portugal dans Sol.
20:44 Publié dans Hommages, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : julien freund, hommage, théorie politique, politologie, sciences politiques, philosophie politique |
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Le prix du carbone comme arme géopolitique
Lorenzo Maria Pacini
Source: https://newsnet.fr/326205
Le prix du carbone était initialement conçu comme l’instrument par lequel l’Europe apprendrait à la planète à se décarboner. Il risque désormais de devenir l’occasion pour le Sud global d’apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.
Le système qui ne décarbonise pas
En juillet 2026, alors que la Commission européenne achève la révision décennale de son système d’échange de quotas d’émission, une note d’information du Third World Network signée par Sangeeta Godbole — ancienne fonctionnaire de l’Indian Revenue Service — consigne par écrit ce que Bruxelles préfère ne pas dire à voix haute: l’ETS, le système de tarification du carbone le plus ambitieux jamais mis en place, n’a pas réduit de manière significative l’intensité des émissions de l’industrie européenne en vingt ans de fonctionnement et pousse désormais l’Union vers un protectionnisme qui renverse ses principes fondateurs.

Pour les pays en développement, il constitue donc un exemple de ce qu’il ne faut pas reproduire. Mais quelque chose de plus vaste est en jeu: la manière dont un instrument conçu pour projeter la norme environnementale européenne dans le monde est en train de devenir le symptôme d’un déclin industriel relatif.
Car la tarification du carbone n’a jamais été une simple politique climatique. Dès le départ, elle a aussi été un instrument de pouvoir: celui qui fixe le prix du carbone, en impose les règles de mesure et contrôle l’accès à son marché intérieur exerce une forme de souveraineté normative qui va bien au-delà du CO₂. Le cas européen montre ce qui se produit lorsque cette souveraineté perd la base matérielle — la compétitivité industrielle — sur laquelle elle avait été bâtie.
Le système d’échange de quotas d’émission (Emissions Trading System, ETS) voit le jour en 2005 et est présenté par la Commission elle-même comme «le leader mondial de la décarbonation industrielle». Son mécanisme est bien connu: chaque tonne de dioxyde de carbone émise par l’industrie correspond à un quota (EU Allowance, EUA); le nombre total de quotas diminue au fil du temps selon un facteur de réduction linéaire; leur raréfaction croissante est censée faire monter les prix et contraindre les entreprises à investir dans des technologies propres. En théorie, il s’agit du principe «pollueur-payeur» transposé au marché.
Comme le montrent les données de l’Agence européenne pour l’environnement, l’intensité des émissions du secteur industriel n’a pas diminué de manière appréciable en deux décennies. La réduction globale des émissions s’est presque entièrement concentrée dans le secteur de l’électricité, pour une raison qui a peu à voir avec une véritable décarbonation: le passage du charbon au gaz naturel. Or, au cours de son cycle de production et d’extraction, le gaz libère du méthane — un gaz à effet de serre dont le potentiel de réchauffement global sur cent ans est, selon le GIEC, très supérieur à celui du CO₂. La comptabilité des émissions à la cheminée s’améliore; le bilan climatique réel, beaucoup moins.

Il faut aussi évoquer le non-dit sur lequel repose tout l’édifice: pendant deux décennies, la majeure partie des émissions industrielles a été couverte par des quotas gratuits. Autrement dit, l’industrie européenne n’a payé le prix élevé du carbone que sur le papier, pour l’essentiel, puisqu’elle recevait gratuitement la plupart des quotas dont elle avait besoin. C’est là le paradoxe structurel que Godbole avait déjà analysé dans une précédente note d’information de 2024: un système apparemment rigoureux mais qui, dans sa phase de maturité, a largement fonctionné comme une subvention implicite. Maintenant que l’Union a décidé d’éliminer progressivement les quotas gratuits d’ici à 2034, la facture devient réelle — et arrive au pire moment.
Ce moment est particulièrement mal choisi parce que la croissance européenne est à l’arrêt. Alors que l’économie de l’Union végète à des taux largement inférieurs à 0,5% par an, les pays en développement affichent une croissance proche de 4% — et l’Inde, de 6,5% —, même dans un contexte marqué par les guerres et la fragmentation des échanges. Cet écart de croissance constitue la véritable toile de fond de la révision de l’ETS: l’Europe resserre la vis sur ses propres émissions de carbone au moment même où sa base manufacturière perd du terrain face à ses concurrents asiatiques.
Du marché ouvert au «Made in EU»
La première réaction est le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM selon l’acronyme anglais), entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026. La logique affichée est défensive et apparemment cohérente: si l’industrie européenne paie le carbone, les biens importés doivent eux aussi le payer à la frontière, afin d’éviter les «fuites de carbone» vers des juridictions moins exigeantes. Les importateurs européens d’acier, d’aluminium, de ciment, d’engrais, d’hydrogène et d’électricité doivent acquérir des certificats CBAM dont le prix est indexé sur celui des quotas de l’ETS.

Le problème est que le CBAM protège peu le climat, mais frappe durement le commerce. Une étude de la CNUCED avait estimé que ce mécanisme n’entraînerait qu’une réduction de 0,1% des émissions mondiales de CO₂, tout en occasionnant des coûts commerciaux considérables pour les pays en développement. Selon une analyse conjointe de la London School of Economics et de l’African Climate Foundation, l’Afrique serait la région la plus pénalisée en matière de pertes commerciales et de PIB.
Et, du point de vue européen, le revers est double: les valeurs d’émission par défaut récemment publiées par l’Union — qui s’appliquent aux importateurs lorsque l’exportateur n’est pas en mesure de documenter la teneur réelle en carbone — sont si élevées qu’elles renchérissent également les biens intermédiaires importés par l’industrie européenne. Des secteurs tels que l’acier et les engrais, tributaires des exportations, doivent donc composer avec des intrants plus coûteux et des marges plus étroites sur les marchés étrangers mêmes où ils doivent affronter la concurrence.
La deuxième réaction renverse ouvertement la logique climatique. Craignant que le CBAM ne nuise à ses propres exportations, l’Union a prévu une compensation en faveur des exportateurs européens. Dans la proposition de la Commission, il ne s’agit pas encore d’un véritable remboursement à l’exportation — qui contreviendrait aux règles de l’OMC relatives aux subventions —, mais d’un « fonds temporaire de décarbonation » destiné à rembourser une partie des coûts liés au CO₂ supportés par les exportateurs à mesure qu’ils perdent leurs quotas gratuits en 2026 et 2027.
Sur le fond, toutefois, Godbole saisit précisément le mécanisme: le prix du carbone payé à l’intérieur est de fait remboursé lorsque le bien quitte le territoire de l’Union. Le producteur européen vend «sale» au reste du monde et «propre» chez lui. Le principe même de la décarbonation se trouve inversé, et l’Europe finit par pratiquer ce resource shuffling — ce déplacement comptable des émissions — dont ses groupes de réflexion accusent les pays émergents.
La troisième réaction est la plus révélatrice sur le plan géopolitique. Afin de maintenir en vie une industrie grevée par un prix du carbone croissant, la Commission a proposé, en mars 2026, un Industrial Accelerator Act introduisant des exigences de contenu local, des obligations en matière d’emploi local et des transferts technologiques obligatoires dans les investissements.

La presse l’a rebaptisé « Made-in-EU Act ». Il s’agit du renversement explicite de quarante années de doctrine européenne en faveur d’un marché libre et ouvert: l’Union, qui a fait de la libre circulation et de la non-discrimination sa carte d’identité normative, adopte, sous la pression du prix du carbone, les instruments mêmes de politique industrielle qu’elle a condamnés pendant des décennies chez les autres. Ce n’est pas un détail technique, mais un changement de paradigme.
La souveraineté normative qui se retourne contre elle-même
Nous arrivons ainsi au nerf géopolitique et géoéconomique de la question. La tarification européenne du carbone avait été conçue comme un cas d’école de ce que les juristes appellent «l’effet Bruxelles»: la capacité de l’Union à exporter ses normes simplement en contrôlant l’accès à l’un des marchés de consommation les plus riches de la planète. Quiconque veut vendre en Europe doit se conformer aux règles européennes; ainsi, sans tirer un seul coup de feu, Bruxelles réécrit les normes des autres. Le CBAM constitue la version climatique de cette stratégie: une manière de contraindre le reste du monde à instaurer un prix du carbone ou, à défaut, à le payer à la douane européenne.
Mais la riposte est déjà engagée — et c’est là le point qui échappe à une lecture purement technique. Les pays que le CBAM entendait discipliner ont réagi politiquement, et pas seulement commercialement. La déclaration des BRICS de Rio de Janeiro de 2025 a qualifié le mécanisme d’«unilatéral et discriminatoire». La Russie a déposé une plainte officielle auprès de l’Organisation mondiale du commerce. L’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud l’ont contesté à plusieurs reprises dans les enceintes multilatérales; la ministre indienne des Finances, Nirmala Sitharaman, l’a qualifié sans détour de «barrière commerciale».

Le groupe BASIC a tenté d’inscrire directement à l’ordre du jour de la COP la question des «mesures commerciales unilatérales liées au climat», en recueillant le soutien de 134 pays et du G77. Il ne s’agit plus d’un différend douanier: c’est un front qui se constitue.
Et ce front ne se contente pas de protester. Il élabore des solutions de remplacement. C’est la partie la plus intéressante de la proposition de Godbole, qui remet à l’honneur le modèle indien du Carbon Credit Trading Scheme (CCTS) comme contre-paradigme pragmatique face à l’ETS.
Au lieu d’un facteur de réduction linéaire imposé à l’ensemble de l’économie — qui, dans un contexte de flambée des prix des intrants et de tensions sur les chaînes d’approvisionnement, comme aujourd’hui, engendre une pénurie artificielle et pousse les prix encore plus haut —, le CCTS s’appuie sur des références d’intensité d’émission calibrées installation par installation. Il n’impose pas un plafond abstrait: il mesure la quantité de CO₂ nécessaire par unité produite dans chaque installation et exige qu’elle diminue progressivement. Il s’agit d’une décarbonation qui part de la réalité productive au lieu d’un objectif macroéconomique imposé d’en haut.
La différence n’est pas seulement technique, elle est aussi géopolitique. Un modèle fondé sur l’intensité, tel que le CCTS, peut être partagé, adapté et négocié entre des économies en croissance ayant des priorités similaires. Les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam commencent à mettre en place leurs propres systèmes de tarification du carbone, et l’alternative indienne est pour eux beaucoup plus facilement exportable que le schéma rigide de l’Europe.
Autour de ce modèle pourrait se cristalliser une évolution que l’Europe n’avait pas anticipée: un écosystème de tarification du carbone propre au Sud global, élaboré en collaboration, adapté aux besoins des pays émergents et capable de répondre au CBAM non par la soumission, mais par une norme concurrente.
Les enseignements du cas européen
Pour les pays en développement, les enseignements à tirer vont au-delà de simples recommandations techniques. Il faut maintenir le prix du carbone sous contrôle, car un prix élevé ne garantit pas une réduction proportionnelle des émissions, mais garantit presque certainement des problèmes de compétitivité — comme le montre le fait que même des États membres de l’Union, du Portugal aux grands producteurs d’acier et de ciment, demandent un ralentissement de la diminution des quotas.
Il convient de se méfier des ajustements aux frontières qui, sur le papier, semblent protéger l’industrie, mais qui, dans la pratique, compromettent ses exportations. Il faut préférer des références d’intensité applicables à des réductions linéaires imposées à l’ensemble de l’économie.
Et, surtout, il ne faut pas sacrifier les principes d’ouverture commerciale sur l’autel d’un prix du carbone qui s’est révélé incapable d’assurer une véritable décarbonation.
Mais l’enseignement le plus profond est ailleurs: il concerne le rapport entre puissance et norme. L’Europe a élaboré son système de tarification du carbone alors qu’elle était encore le centre manufacturier et normatif de l’Occident, capable de dicter les règles parce qu’elle contrôlait simultanément le marché et la production. Aujourd’hui, elle contrôle toujours le marché — le CBAM le démontre —, mais elle a perdu la base productive qui rendait crédible son ambition climatique. Il en résulte un instrument qui menace davantage ses partenaires commerciaux que son propre climat et qui, pour survivre, doit trahir les principes qui le justifiaient. Une souveraineté normative dépourvue de souveraineté industrielle devient une posture: on commande tant que les autres acceptent d’obéir, et l’on se découvre soudain seul lorsqu’ils cessent de le faire.
Une collaboration entre les économies en développement est indispensable afin de mettre en place un mécanisme de tarification du carbone qui réponde réellement à leurs besoins. Derrière le langage prudent de l’ancienne fonctionnaire se dessine la description d’un monde dont l’axe est en train de changer. Le prix du carbone avait été conçu comme l’instrument grâce auquel l’Europe apprendrait à la planète à se décarboner; il risque désormais de devenir l’occasion pour le Sud global d’apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.
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Érotisme, pouvoir et accélération dans le futurisme littéraire italien
La chair comme machine futuriste
Par Ivan Pozzoni
Source: https://www.ilfondo.org/la-carne-come-macchina-futurista-...
Dans le futurisme littéraire italien, l’éros devient énergie, pouvoir et dispositif politique. De Marinetti à Valentine de Saint-Point et Tavolato, le corps cesse d’être un simple thème pour devenir un médium, un champ de conflit et un instrument de transformation de la modernité.
L’érotisme constitue l’un des domaines dans lesquels le futurisme littéraire italien manifeste clairement sa nature de machine esthético-politique: le corps désirant n’est pas simplement représenté, il est soumis à une transformation linguistique capable de le convertir en énergie, vitesse, conflit, production et domination.
La sexualité futuriste doit être envisagée comme un dispositif pragmatique dans lequel le texte ne se limite pas à parler de l’éros, mais tente de produire des effets sur le destinataire, en modifiant ses attentes, ses catégories morales et ses comportements. Ce principe est inscrit dans la rhétorique marinettienne de la provocation: l’écriture entend accomplir ce qu’elle énonce. Le manifeste devient ainsi un acte de langage: il ordonne, agresse, scandalise, prescrit et séduit. L’érotisme s’intègre à cette machine linguistique comme l’une de ses énergies privilégiées.
Le point de départ est Mafarka le Futuriste, écrit à l’origine en français et publié à Paris en 1909, puis traduit en italien par Decio Cinti en 1910. L’édition milanaise compte 347 pages et situe «Le viol des négresses» à la page 15, «Le discours futuriste» à la page 227 et «La naissance de Gazourmah, le héros sans sommeil» à la page 297. Cette donnée éditoriale est significative: l’œuvre naît en français au sein d’un projet italien d’avant-garde internationale. L’érotisme futuriste naît donc, sur le plan linguistique, dans une zone transnationale avant même de revêtir sa forme idéologique italienne.
Dans le roman, la sexualité est systématiquement subordonnée à la logique de la puissance. Mafarka proclame: «Je veux vaincre la tyrannie de l’amour, l’obsession de la femme unique» (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 227). La phrase possède une structure pragmatique élémentaire et violente: le verbe «je veux» institue un sujet agissant; «vaincre» fait de l’amour un adversaire; «tyrannie» transpose le lexique politique dans la sphère érotique. L’amour romantique devient une forme de pouvoir à abattre. Le futurisme prétend libérer le sujet de la passivité sentimentale, et cette libération est immédiatement recodée dans la grammaire de la force. L’éros est soustrait à la sentimentalité et restitué à la compétition.

La même logique apparaît dans le corps du roman à travers une rhétorique de la possession, du combat et du contrôle. À la page 55 de la première édition italienne, le sexe masculin est métaphorisé sous la forme d’un animal de guerre: «tenir enchaîné ton sexe puissant comme un molosse que l’on ne lâche que les soirs d’orage» (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 55).
Le dispositif métaphorique n’est pas ornemental. La métaphore produit une reconfiguration cognitive du désir: la sexualité devient une énergie comprimée, disciplinée, puis libérée. En termes neuroscientifiques, sans attribuer au texte une théorie neurobiologique qu’il ne possède évidemment pas, il convient d’observer que cette représentation privilégie l’activation, la saillance, la menace et la récompense: le corps est continuellement placé dans des conditions de forte activation. L’érotique et le guerrier partagent le même vocabulaire de l’excitation.
La sexualité futuriste doit être envisagée comme un dispositif pragmatique dans lequel le texte tente de produire des effets sur le destinataire.
La composante agressive atteint un seuil radical dans les scènes de violence sexuelle que contient l’œuvre. La première page du chapitre «Le viol des négresses» présente des corps féminins capturés et une masse de guerriers se livrant à un acte sexuel collectif; la scène est explicitement construite au moyen d’images de guerre, d’ivresse, de tumulte et de contrainte (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 43-44).

Ici, la critique ne doit pas se limiter à la catégorie d’«érotisme»: le texte construit une violence érotisée, dans laquelle le corps féminin est inscrit dans la sémantique de la conquête. La sexualité devient une technologie symbolique du pouvoir colonial et militaire. La question est importante, car l’objet érotique coïncide avec le corps conquis: l’éros n’accompagne pas la domination, il constitue l’une de ses formes narratives.
La contradiction interne au futurisme apparaît alors plus clairement. La volonté de libérer le désir de la morale bourgeoise ne conduit pas nécessairement à la liberté du sujet désirant. Elle peut produire une nouvelle normativité: le sujet authentiquement futuriste doit être fort, actif, dominateur, anti-sentimental et capable de transformer l’impulsion en énergie. L’érotisme devient ainsi une performance identitaire. Ce qui importe, ce n’est pas seulement ce que désire le sujet, mais sa capacité à démontrer qu’il possède le bon type de désir. Le corps devient une déclaration politique.


La position futuriste est radicalement complexifiée par Valentine de Saint-Point. Son Manifeste de la femme futuriste, publié en 1912, répond directement au célèbre «mépris de la femme» formulé dans le premier Manifeste du futurisme. Saint-Point introduit avant la lettre une performativité de genre: «IL EST ABSURDE DE DIVISER L’HUMANITÉ EN FEMMES ET EN HOMMES; elle n’est composée que de FÉMINITÉ et de MASCULINITÉ» (Manifesto della Donna futurista, dans Birolli, Manifesti del futurismo, Abscondita, 2008, p. 47).
La distinction biologique est remplacée par une distribution dynamique de qualités. La féminité et la masculinité deviennent des performances culturelles, des énergies susceptibles de se combiner au sein de l’individu. Cette formulation possède une force anthropologique remarquable. L’être humain futuriste se définit par une composition instable de traits, et non par une simple appartenance sexuelle.
Saint-Point tente de soustraire l’érotisme à la passivité traditionnellement attribuée à la femme et de transformer la femme elle-même en actrice de l’histoire. Sa proposition demeure néanmoins immergée dans la grammaire futuriste de la force: la femme doit être «Érinye», «Amazone», guerrière, amante et destructrice. La libération est donc formulée au moyen du vocabulaire agonistique du mouvement.

Dans le Manifeste futuriste de la luxure, daté du 11 janvier 1913, cette transformation apparaît de manière plus explicite. La proposition centrale est programmatique: «La Luxure, conçue en dehors de tout concept moral et comme élément essentiel du dynamisme de la vie, est une force» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 1 non numérotée). Le glissement est capital: la luxure est soustraite à la catégorie morale du vice et transférée dans la catégorie énergétique de la force. La mutation lexicale constitue déjà une mutation idéologique.
La volonté de libérer le désir de la morale bourgeoise ne conduit pas nécessairement à la liberté du sujet désirant.
La formule la plus radicale est la suivante: «LA LUXURE EST LA RECHERCHE CHARNELLE DE L’INCONNU, comme la Cérébralité en est la recherche spirituelle» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 2 non numérotée). Le parallélisme syntaxique Luxure/Cérébralité, chair/esprit, charnel/spirituel construit une anthropologie duale dans laquelle le corps acquiert une dignité épistémique. L’éros ne sert plus uniquement à représenter le désir: il devient un mode de connaissance. La formule «recherche charnelle de l’inconnu» transforme le corps en instrument cognitif. C’est ici que le futurisme rejoint, sous une forme extrême et idéologisée, l’une des grandes transformations culturelles du début du XXe siècle: le corps cesse d’être une simple enveloppe et devient un lieu de production de l’expérience.
La comparaison avec Sigmund Freud est inévitable, à condition d’être formulée avec prudence. Dans ses Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie de 1905, Freud avait radicalement élargi le concept de sexualité en le dissociant de la seule fonction reproductive et en distinguant «sexual object» et «sexual aim» dans la traduction anglaise d’A. A. Brill (Three Contributions to the Theory of Sex, Nervous and Mental Disease Monograph Series, 1910, p. 7 et suiv.).
La convergence avec le futurisme ne doit pas être recherchée dans une prétendue identité théorique: Freud élabore une théorie clinique de la sexualité; Saint-Point construit une rhétorique esthético-politique de la luxure. Leur point commun réside dans la crise de la conception du XIXe siècle qui envisageait le désir comme un phénomène simple, transparent et subordonné à la reproduction.

Le futurisme accomplit une opération supplémentaire: il esthétise la libido et l’intègre au projet politique de l’avant-garde. La phrase «La Luxure est le geste de créer, et elle est la Création» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 2 non numérotée) superpose la production artistique et la production charnelle. L’artiste crée; le corps crée; la modernité doit créer. L’éros devient ainsi une figure de la production incessante. Sa valeur n’est pas contemplative: elle est productive.
Cette mise en production de l’éros trouve une formulation particulièrement intéressante dans la réponse d’Italo Tavolato, «Glossa sopra il manifesto futurista della Lussuria» («Glose sur le Manifeste futuriste de la luxure»), publiée dans Lacerba (I/6, Florence, 15 mars 1913).
Tavolato résume de manière provocatrice le programme de Saint-Point dans la formule: «Cessons de railler le désir». La glose agit comme un second niveau pragmatique: elle ne répète pas le manifeste, mais en explicite la fonction polémique. Le désir doit être soustrait à la honte linguistique. Le combat érotique devient également un combat métalinguistique: changer ce que l’on peut dire revient à modifier ce qui peut être pensé.
C’est précisément à ce point que l’érotisme futuriste revêt une dimension d’esthétique politique. Le mouvement ne se limite pas à représenter un corps nouveau: il tente de produire un nouveau régime de visibilité du corps. Le manifeste fonctionne comme un dispositif de cadrage: il détermine ce qui doit être perçu comme de l’énergie, ce qui doit être considéré comme de la faiblesse, ce qui mérite le mépris et ce qui doit être désiré. La sexualité devient une grammaire de la modernité.
Le futurisme esthétise la libido et l’intègre au projet politique de l’avant-garde.
Les neurosciences contemporaines permettent de préciser cette dynamique sans tomber dans le réductionnisme biologique. Les textes futuristes insistent continuellement sur la vitesse, le choc, la simultanéité, le bruit, la violence, la surprise et l’intensification sensorielle. Ces dispositifs doivent être interprétés comme des stratégies de saillance: le texte cherche à capter l’attention par une succession de stimuli de haute intensité.


L’érotisme appartient au même circuit perceptif que la guerre et la vitesse, car tous sont représentés comme des expériences capables d’accroître le niveau d’activation de l’organisme. La page futuriste devient une sorte d’environnement textuel à forte activation. Il ne s’agit pas d’affirmer que Marinetti possédait une conception implicite des neurosciences, mais d’observer que sa poétique construit systématiquement des conditions linguistiques compatibles avec une lecture de l’expérience fondée sur la saillance, l’excitation et la réponse corporelle.
La sociologie de l’art permet également de saisir un niveau supplémentaire. Le futurisme naît dans un système culturel où le scandale, le journal, le manifeste, la soirée publique, le procès et la provocation constituent les différents éléments d’une même économie symbolique. Le corps érotique produit un capital d’attention. La transgression devient une ressource communicationnelle. L’obscénité n’est pas seulement un contenu: elle constitue une stratégie de visibilité.
Le procès pour obscénité suscité par Mafarka en 1910 illustre concrètement le rapport entre provocation littéraire et espace public. Dans cette perspective, la censure n’est pas uniquement un obstacle extérieur: elle devient une composante du circuit performatif de l’avant-garde. L’œuvre scandaleuse acquiert de la visibilité précisément par la réaction de l’institution.
Enfin, la science politique appliquée à l’art permet de lire l’érotisme futuriste comme une micropolitique du corps. Le corps masculin est associé à la vitesse, à la guerre, à la conquête et à la production; le corps féminin est tour à tour érotisé, méprisé, combattu ou reconfiguré en sujet guerrier. Saint-Point (ci-contre) représente la réponse interne sophistiquée à cette contradiction: elle ne rejette pas le langage de la force, mais se le réapproprie. Son opération demeure ambivalente, car la libération féminine est pensée au moyen de catégories héroïques et guerrières. C’est précisément cette ambivalence qui empêche de réduire son manifeste à une simple émancipation avant la lettre.
L’érotisme futuriste italien apparaît donc comme un laboratoire où se rencontrent trois transformations de la modernité: la transformation du corps en énergie, celle du désir en langage public et celle de l’art en intervention politique. Le corps n’est pas uniquement un thème littéraire; il devient un médium. La sexualité n’est pas seulement une expérience privée; elle devient un discours public. La parole érotique ne se contente pas de décrire le désir; elle cherche à l’autoriser, à le discipliner, à le mettre en spectacle et à l’orienter.
Le futurisme découvre dans l’érotisme une force parfaitement compatible avec son obsession pour la nouveauté: le désir accélère, secoue, rompt avec les habitudes, remet la pudeur en question et transforme le corps en lieu de conflit.
Marinetti tend à subordonner l’éros à la puissance et à la conquête; Saint-Point cherche à transformer cette même énergie en autonomie féminine et en créativité; Tavolato radicalise sa fonction polémique contre la morale conventionnelle. Il en résulte une conception de l’éros qui appartient pleinement à la modernité d’avant-garde: désirer signifie produire de l’énergie, parler signifie intervenir sur le corps et écrire signifie modifier les règles de la perception.
La force et la limite de l’érotisme futuriste résident dans le fait qu’au moment même où il libère le désir de l’ancienne morale, il risque de le soumettre à une nouvelle discipline: celle de la vitesse, de la virilité, de la guerre et de la performance. L’érotisme futuriste n’est pas un simple chapitre de la littérature érotique italienne: il est l’un des lieux où l’avant-garde expérimente la possibilité de transformer le corps en forme politique.
17:34 Publié dans art, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, littérature, littérature italienne, lettres, lettres italiennes, futurisme, marinetti, valentine de saint-point, avant-gardes |
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Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum
Le Yémen et les limites de la puissance occidentale
Ali-Mohammad Mohajer Nasser
Ali-Mohammad Mohajer Nasser s’appuie sur Carl Schmitt pour se demander si les Houthis contribuent à transformer l’Axe de la Résistance en un grand espace émergent.
Introduction: la troisième fois que l’hégémon maritime a été contraint de battre en retraite
Le 10 septembre 2026, après plusieurs semaines de combats intenses le long de la côte occidentale du Yémen, les forces d’Ansar Allah — le mouvement plus communément, quoique de manière imprécise, désigné à l’étranger sous le nom de Houthis — se sont assuré le contrôle total du port stratégique de Mokha (1). Des unités de la «Résistance nationale» et des «Brigades des Géants», toutes deux alignées sur la coalition saoudo-émiratie, se sont retirées après avoir essuyé d’intenses bombardements d’artillerie au cours d’une tentative infructueuse visant à enrayer l’avancée houthie, afin de reconstituer leur ligne de front ailleurs. Mokha ne se trouve qu’à soixante-dix kilomètres du détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite environ douze pour cent du commerce maritime mondial (2). Tenir le port, c’est disposer de la capacité de surveiller, de menacer et, si les circonstances l’exigent, d’interdire le passage par l’un des goulets d’étranglement les plus déterminants de l’économie mondiale.

Il s’agit de la troisième occasion, en moins de dix-huit mois, où une puissance militaire dotée d’une supériorité technologique manifeste n’est pas parvenue à soumettre Ansar Allah. La première fut celle des États-Unis, qui, entre mars et mai 2025, menèrent plus de mille cent frappes aériennes, pour un coût d’au moins dix milliards de dollars, sans parvenir à éliminer les dirigeants du mouvement ni à amoindrir ses capacités balistiques, et qui finirent par accepter un cessez-le-feu dont Washington, et non Sanaa, se révéla être le véritable perdant. La deuxième fut celle de la coalition saoudo-émiratie, dont dix années de guerre terrestre ne permirent même pas de reprendre les positions qu’elle tenait en 2015. Et voici maintenant, en septembre 2026, la troisième.
Cependant, l’importance stratégique d’Ansar Allah ne doit pas être recherchée dans ce seul épisode récent. Durant la guerre de Douze Jours entre Israël et l’Iran en juin 2025, puis à nouveau lors de la guerre plus vaste du printemps 2026 — qui commença avec la frappe américano-israélienne conjointe contre l’Iran, le 28 février, et dura près de quarante jours —, Ansar Allah fut l’un des rares acteurs régionaux à entrer effectivement dans la bataille, et non à se contenter de déclarations: à partir du 28 mars 2026, le mouvement tira des missiles balistiques en direction d’Israël et annonça que «notre doigt se pose sur la détente chaque fois que l’évolution de la situation l’exige». Le Yémen, pays qui vivait sous les bombardements et le blocus depuis 2015, fut le seul pays qui, à cette heure décisive, répondit non par un communiqué, mais par le feu.
Pour comprendre cette endurance, il faut remonter plus loin. Le mouvement Ansar Allah trouve ses racines dans un renouveau du zaïdisme, branche de l’islam chiite qui gouverna le nord du Yémen — y compris la province montagneuse de Saada — pendant plus de mille ans, jusqu’à ce que la révolution républicaine de 1962 mette fin à l’imamat zaïdite (3).

Le mouvement lui-même prit forme dans les années 1990 sous la direction de Hussein Badreddin al-Houthi, en réaction à la marginalisation de l’identité zaïdite et à la propagation de l’influence wahhabite soutenue par l’Arabie saoudite. Al-Houthi fut tué en 2004, mais le mouvement, dirigé par son frère Abdul-Malik al-Houthi, s’empara de Sanaa en 2014 et tient depuis 2015 face à l’intervention de la coalition conduite par l’Arabie saoudite.
Ce qui suit est une tentative pour rendre compte de cette triple endurance — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha — non pas au moyen de l’opposition familière entre «terre et mer», si souvent invoquée dans les discussions sur la puissance tellurique et la puissance thalassocratique, mais à l’aide de trois autres instruments empruntés à l’œuvre de Carl Schmitt qui, lus à la lumière de la théologie politique zaïdite, offrent une compréhension plus précise du phénomène: la théorie du partisan, la temporalité du qiyam bi-l-sayf et le concept de Großraum.
La figure du partisan: l’ennemi tellurique irrégulier
En 1963, dans sa Théorie du partisan, Carl Schmitt tenta de dresser le portrait théorique du combattant qui avait marqué les guerres de la seconde moitié du XXe siècle, de l’Espagne au Vietnam (4). Selon lui, le véritable partisan possède quatre caractéristiques: l’irrégularité — il n’est pas le soldat d’une armée formellement constituée —, une mobilité tactique extraordinaire, une intensité exceptionnelle de l’engagement politique et — trait plus décisif encore que les trois précédents — un caractère tellurique: un lien organique avec le sol natal, avec une terre qu’il connaît, habite et défend.
C’est ce quatrième trait qui distingue le partisan du révolutionnaire cosmopolite de type léniniste ou maoïste: le révolutionnaire cosmopolite considère les frontières comme simplement horizontales et cherche à exporter la révolution en tout point du globe; le partisan tellurique, au contraire, mène sa guerre dans un lieu précis, afin de défendre ce même lieu.
Ansar Allah constitue un exemple presque idéal-typique de cette figure. Le mouvement n’est ni une armée régulière dotée des uniformes et de la hiérarchie classique propres à celle-ci — bien que sa structure militaire se soit considérablement formalisée ces dernières années —, ni porteur d’un projet d’exportation de la révolution au-delà des frontières du Yémen; il n’a jamais formulé une telle prétention. Ses combattants sont enracinés dans les mêmes vallées et montagnes de Saada sur lesquelles, plusieurs générations auparavant, régnait l’imamat zaïdite.
Pendant une décennie de guerre, les lanceurs de missiles et les centres de commandement ont été dissimulés au sein de ce même terrain inhospitalier — un terrain face auquel la supériorité aérienne absolue des États-Unis et de la coalition arabe s’est révélée de peu d’utilité, confrontée qu’elle était à une connaissance que seul possède l’habitant d’une terre.
Schmitt écrit que le partisan «combat avec la terre, et non contre elle» — précisément la distinction qui sépare le militaire américain, opérant depuis le pont d’un porte-avions ou à dix mille mètres d’altitude et ne devant allégeance à aucun lieu particulier au-delà de sa propre capacité fonctionnelle, du combattant yéménite, pour qui la montagne est son foyer.
La récente bataille de Mokha indique toutefois que ce caractère partisan s’est désormais étendu de la défense des montagnes au contrôle territorial, voire maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, perdu ni son intensité politique ni son lien tellurique. Cela constitue en soi une réponse à l’une des réserves formulées par Schmitt quant à l’avenir du partisan à l’ère de la technologie: le partisan peut-il résister à une guerre entièrement technicisée?
L’expérience yéménite apporte une réponse affirmative, mais conditionnelle: tout mouvement partisan passé de la défense territoriale au contrôle du territoire — de Tito au Viet Cong — s’est trouvé confronté au risque de ce que l’on pourrait appeler la normalisation, c’est-à-dire au risque d’acquérir, dans le processus même de consolidation de son pouvoir, les vulnérabilités propres à l’armée régulière auxquelles il échappait auparavant. La question de savoir si Ansar Allah fera exception à cette règle ne sera pas tranchée dans le texte de la théorie, mais sur le terrain de la pratique.
Le temps du qiyam bi-l-sayf: une formulation rivale de la temporalité occidentale
Le principe du qiyam bi-l-sayf — «se lever avec l’épée» — doit d’abord être situé précisément au sein de la théologie zaïdite avant que l’on puisse tenter toute lecture théorique (5). Contrairement à la tradition imamite — duodécimaine —, qui fonde l’imamat sur la désignation divine (nass) et la transmission héréditaire par la lignée des imams infaillibles, et contrairement à la tradition sunnite, qui le conçoit à travers l’allégeance (bay’a) et le consensus (ijma’), la jurisprudence zaïdite soutient depuis longtemps — au moins depuis sa systématisation par al-Qasim ibn Ibrahim al-Rassi au IIIe siècle de l’islam — que l’imamat est subordonné à un ensemble de qualifications qui, outre l’ascendance — descendre soit de Hasan, soit de Husayn ibn Ali — et le savoir — le raisonnement juridique indépendant, ou ijtihad —, comprennent l’exigence même du qiyam bi-l-sayf: quiconque revendique l’imamat doit se soulever, en personne et en actes, contre l’injustice pour que cette prétention puisse être considérée comme valide.
Dans son étude désormais classique de l’imamat zaïdite, Wilferd Madelung traite précisément ce trait comme la caractéristique distinctive du zaïdisme parmi les courants chiites: contrairement à l’imamat imamite, suspendu par la doctrine de l’occultation, l’imamat zaïdite n’a jamais été séparé de l’action politique ouverte (6).
Des travaux plus récents sur le renouveau zaïdite contemporain — notamment ceux de Bernard Haykel et de Najam Haider — montrent également qu’Ansar Allah, même dans sa réinterprétation moderne de l’héritage zaïdite, a préservé ce même axe classique: la légitimité n’est pas une chose conférée de l’extérieur, mais une chose prouvée par l’action (7).
Au-delà de son cadre strictement juridique, cette structure peut être interprétée comme une théorie de la légitimité présentant une véritable affinité théorique avec la théologie politique de Schmitt.
La Théologie politique de Schmitt part d’une analogie fondatrice: les concepts centraux de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés; tout comme le Dieu omnipotent peut suspendre l’ordre naturel par le miracle, le souverain politique, dans l’état d’exception, fonde ou refonde l’ordre par la décision — et non en recourant à une règle préexistante (8).
Dans cette lecture, la légitimité procède de l’action et de la décision, et non de la simple perpétuation d’une procédure déjà établie. Le principe du qiyam bi-l-sayf, au sein d’une tradition entièrement indépendante de Schmitt et considérablement plus ancienne, exprime précisément cette même logique: l’imam crée son propre imamat par la décision de se soulever, et non par la seule ascendance. Ce qui unit ces deux traditions n’est pas l’affirmation selon laquelle l’une aurait emprunté à l’autre — aucune affirmation de ce genre n’est ici voulue ni justifiée —, mais leur convergence structurelle autour d’une même question: d’où la légitimité procède-t-elle dès lors que l’ordre existant n’est plus en mesure de répondre de lui-même?
De cette structure même découle une formulation distincte du temps politique. La temporalité occidentale libérale et moderne est linéaire et développementaliste: l’histoire y est conçue comme un processus allant de l’avant, mesuré en intervalles calculables. L’horizon temporel d’un responsable politique américain s’étend, tout au plus, jusqu’au prochain cycle électoral ou jusqu’à la clôture de la période annuelle d’affectation des crédits de défense; des calculs tels que «choc et effroi» ou «changement de régime» sont conçus précisément dans ce bref horizon.
Le temps du qiyam bi-l-sayf, en revanche, est cyclique et revivaliste: un imam zaïdite peut «se lever» mille ans après la chute du dernier imamat, car l’événement présent, dans cette conception, constitue la continuation directe d’un récit millénaire, et non une réaction à une crise contemporaine. Lorsque le combattant d’Ansar Allah prend les armes contre les États-Unis et l’Arabie saoudite, il rejoue, dans son propre cadre temporel, ce même moment fondateur: l’imam juste, armé de l’épée, affronte le tyran injuste. Cette temporalité, qui mesure les événements en générations et en siècles plutôt qu’en cycles électoraux, confère à la résistance une patience qu’aucun calcul de «choc et effroi» ne saurait briser: les États-Unis n’ont pas été vaincus au Yémen parce que leur armée aurait été détruite; ils l’ont été parce qu’ils avaient défini la «victoire» dans leur propre cadre temporel, tandis que, dans celui de leur adversaire, la mesure de la victoire était, dès le départ, entièrement différente.
Du Nomos de la Terre au Großraum: l’Axe de la Résistance comme grand espace émergent
La relation entre l’Iran, Ansar Allah et le Hezbollah est communément comprise à travers l’opposition familière entre «terre tellurique et mer thalassocratique» — le même cadre que celui invoqué dans la section précédente à propos du combattant partisan. Cette opposition, bien qu’utile pour saisir la relation du combattant au sol, devient rudimentaire lorsqu’on se tourne vers la structure plus vaste de ce que l’on appelle l’Axe de la Résistance: elle nous apprend seulement que cet axe est «enraciné dans la terre», sans préciser quel ordre politique et juridique particulier produit cet enracinement. Pour une analyse à ce niveau, Schmitt fournit un instrument plus rigoureux: le Großraum, ou «grand espace» (9).
Dans l’usage qu’en fait Schmitt, le Großraum n’est ni simplement un empire à l’ancienne ni une simple unité géographique, mais une relation triple entre une puissance centrale, une idée politique directrice et un espace organisé selon cette idée et revendiquant l’immunité contre l’intervention de puissances qui lui sont étrangères — principe que Schmitt nomme Interventionsverbot für raumfremde Mächte, l’interdiction d’intervention des puissances étrangères à l’espace. Pour Schmitt, l’exemple paradigmatique de cette structure est la doctrine Monroe américaine: une puissance centrale qui, au moyen d’une idée politique, organise un espace et interdit qu’y interviennent des puissances «étrangères» à celui-ci.
L’Axe de la Résistance peut être compris précisément en ces termes — non comme une coalition militaire informelle d’acteurs non étatiques, mais comme un Großraum émergent: sa puissance centrale est l’Iran; son idée directrice est la résistance à l’hégémonie occidentalo-israélienne en Asie occidentale; et, désormais, avec le contrôle exercé par Ansar Allah sur Mokha et Bab el-Mandeb, cet espace a acquis pour la première fois une frontière pratique et susceptible d’être imposée au service de ce principe même d’interdiction d’intervention — non sur le plan de la théorie, mais sur celui du missile et du radar. La capacité de dissuasion iranienne dans le détroit d’Ormuz et les capacités d’Ansar Allah à Bab el-Mandeb forment les deux extrémités d’un même arc: un arc qui affirme que deux des goulets d’étranglement les plus vitaux du monde en matière d’énergie et de commerce ne sont pas des espaces qui lui sont étrangers et qui seraient ouverts à l’intervention des forces américaines et européennes.
Ce qui distingue cette lecture de la simple opposition terre-mer, c’est que le Großraum, contrairement au Nomos de la Terre — qui ne décrit qu’une relation ontologique au lieu —, fournit une structure opérationnelle et juridico-politique: qui constitue la puissance centrale, ce qui constitue l’idée directrice et où se situe la frontière effective de l’interdiction d’intervention. De ce point de vue, la chute de Mokha n’est pas un épisode simplement tactique; elle constitue le moment où la frontière théorique d’un Großraum émergent se trouve, pour la première fois, inscrite de manière tangible sur la carte.
Ce Großraum émergent n’est toutefois pas à l’abri des tensions internes. Premièrement, les rivalités tactiques et stratégiques entre ses composantes — l’Iran, Ansar Allah, le Hezbollah et les factions irakiennes — pourraient à long terme affaiblir sa cohésion, notamment si l’un de ces acteurs devait placer son propre intérêt national au-dessus de l’idée directrice de l’espace dans son ensemble.
Deuxièmement, la légitimité interne de la puissance centrale n’est pas uniforme parmi les différentes composantes de cet espace; les différences confessionnelles — zaïdites face aux imamites — et historiques pourraient se cristalliser en fractures latentes.
Troisièmement, le même risque de normalisation évoqué à propos du partisan réapparaît ici au niveau structurel: en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique — un destin contre lequel Schmitt lui-même mettait en garde à propos de l’Union soviétique (10). Aucun de ces défis ne nie la réalité du Großraum; ils constituent plutôt les conditions de sa persistance.
Ennemi de l’humanité: le mécanisme de l’étiquette terroriste
Pourquoi l’Occident qualifie-t-il Ansar Allah non de mouvement politique armé, mais d’organisation «terroriste»? La réponse conventionnelle — les divergences idéologiques ou les intérêts géopolitiques — est insuffisante. Dans sa critique de l’impérialisme anglo-américain, Schmitt propose un mécanisme plus précis. Selon lui, lorsqu’une puissance se présente non pas simplement comme un État parmi d’autres, mais comme la représentante de «l’humanité» en tant que telle — comme le font les États-Unis par le langage des droits de l’homme, de la démocratie et de «l’ordre international fondé sur des règles» —, son ennemi politique cesse d’être simplement un ennemi politique et devient un «ennemi de l’humanité» (Feind der Menschheit) (11).

Ce déplacement entraîne une conséquence de toute première importance. Dans le cadre classique du politique, l’ennemi est une partie légitime à un conflit — une partie avec laquelle il est possible de conclure la paix ou des traités, ou, dans le pire des cas, de mener la guerre dans les limites fixées par des règles. Mais dès lors que l’ennemi est réduit à la condition d’ennemi de l’humanité, l’hostilité se libère du cadre délimité du politique et devient morale et illimitée; car une inimitié dirigée contre l’humanité tout entière est, par définition, absolue et extérieure à toute limite circonscrite.
C’est précisément pour cette raison que l’étiquette «terroriste» apposée à Ansar Allah n’est pas, malgré les apparences, un jugement juridico-pénal, mais une déclaration selon laquelle le mouvement a été expulsé du cercle des acteurs politiques légitimes — une déclaration qui rend illégitime par avance tout dialogue avec lui et, corrélativement, «justifie» tout moyen destiné à le détruire, du blocus naval au bombardement d’infrastructures civiles.

Un exemple concret de ce mécanisme peut être observé dans la décision de l’administration Trump, en janvier 2025, d’inscrire Ansar Allah sur la liste des organisations terroristes étrangères (Foreign Terrorist Organizations, FTO) (12). Cette décision était, en apparence, un acte juridico-administratif. Dans la pratique, elle adressait un message politique à toute la région: Ansar Allah n’était plus une partie à un conflit avec laquelle on pouvait négocier, mais un ennemi de l’humanité qu’il fallait détruire.
La conséquence de cette désignation ne fut pas seulement la fermeture des voies diplomatiques, mais l’octroi d’une légitimité à toute mesure militaire. Et c’est ici, précisément, que le lien entre l’étiquette terroriste et le Großraum devient visible: l’étiquette terroriste est un instrument par lequel l’hégémon maritime prive de légitimité un Großraum rival; en transformant un ennemi politique en ennemi de l’humanité, elle invalide par avance toute prétention que cet ennemi pourrait faire valoir sur un grand espace et sur une interdiction d’intervention. Pourtant, comme l’expérience du Yémen l’a montré, cette stratégie se révèle inefficace contre un Großraum fondé sur le qiyam bi-l-sayf et le caractère tellurique, car sa légitimité ne procède pas d’une reconnaissance extérieure, mais de l’acte interne de résistance lui-même.
Conclusion: le partisan du Großraum
Ce qui s’est produit à Mokha, à Bab el-Mandeb et dans le ciel israélien au printemps 2026 comporte trois dimensions, apparemment distinctes mais fondamentalement imbriquées. Au niveau du combattant, nous observons la figure du partisan tellurique — irrégulier, mobile, intensément politique et enraciné dans le sol natal — désormais passée de la défense des montagnes au contrôle territorial et maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, renoncé à son lien tellurique. Au niveau de la légitimité, nous observons la réactualisation de la temporalité du qiyam bi-l-sayf: la décision fondatrice de l’imam, située non dans le temps linéaire du progrès, mais dans le temps cyclique du renouveau. Enfin, au niveau structurel, nous observons un Großraum émergent qui, grâce à son contrôle de deux des principaux goulets d’étranglement énergétiques du monde, oppose pour la première fois à l’hégémonie maritime une revendication concrète du principe d’interdiction d’intervention.
Les États-Unis et la coalition arabe ont, tour à tour, expliqué ce phénomène dans le langage de l’ennemi de l’humanité, précisément afin de ne se sentir nullement obligés de négocier avec lui. Mais un ennemi avec lequel on ne peut négocier n’est pas nécessairement un ennemi que l’on peut vaincre. À trois reprises — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha —, cette proposition a été mise à l’épreuve et s’est révélée erronée. Ce qui a résisté à une puissance aérienne et navale supérieure n’était pas une armée susceptible d’être vaincue sur un champ de bataille unique; c’était une figure qui était simultanément partisan, imam et fondatrice d’un espace émergent.
Cette simultanéité ne doit cependant pas être interprétée comme une condition permanente ou éternelle. Chacune des trois dimensions mises en évidence par cette analyse comporte un risque propre: en s’étendant vers le pouvoir territorial, le partisan risque la normalisation; en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique; et la temporalité du qiyam bi-l-sayf, aussi résistante qu’elle se soit montrée face au «choc et effroi», exige un renouvellement constant contre l’usure progressive — l’arme à long terme de l’hégémonie maritime. Ce qui s’est produit au Yémen n’est pas une victoire définitive; c’est une ouverture historique, dont la poursuite se décidera non dans la théorie, mais dans la pratique quotidienne de la résistance.
Notes:
(1) Pour des informations corroborées sur la chute de Mokha les 10 et 11 septembre 2026, voir les articles de Reuters, de l’Associated Press et de NPR du 11 septembre 2026.
(2) Bab el-Mandeb — «la Porte des Larmes» ou «la Porte du Chagrin» en arabe — relie la mer Rouge au golfe d’Aden et, au-delà, à l’océan Indien; à son point le plus étroit, il mesure environ dix-huit milles de largeur.
(3) Les Zaydites tirent leur nom de Zayd ibn Ali, arrière-petit-fils de l’imam Husayn. Ils constituent une branche de l’islam chiite dont la doctrine de l’imamat — qui exige notamment une affirmation politique et militaire active de la part du prétendant — les rapproche, en matière de pratique religieuse et de droit, bien davantage de la jurisprudence sunnite que toute autre école chiite, proximité souvent résumée par la formule: «chiites parmi les sunnites, sunnites parmi les chiites». L’imamat zaïdite gouverna certaines parties du nord du Yémen, avec des interruptions, du IXe siècle jusqu’à la révolution de 1962.
(4) Carl Schmitt, Theorie des Partisanen: Zwischenbemerkung zum Begriff des Politischen, Berlin, 1963.
(5) Sur le caractère tellurique du partisan et sa distinction d’avec le révolutionnaire cosmopolite, voir ibid., les sections consacrées à Lénine et à Mao.
(6) Wilferd Madelung, Der Imam al-Qāsim ibn Ibrāhīm und die Glaubenslehre der Zaiditen, Berlin, 1965 ; sur les conditions classiques de l’imamat zaïdite, y compris le qiyam bi-l-sayf, voir les sections consacrées à la théorie de l’imamat.
(7) Sur le renouveau contemporain du zaïdisme et la réappropriation de cet héritage par Ansar Allah, voir Bernard Haykel, Revival and Reform in Islam, Cambridge, 2003 ; Najam Haider, The Origins of the Shī’a, Cambridge, 2011.
(8) Carl Schmitt, Politische Theologie: Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, Munich/Leipzig, 1922.
(9) Carl Schmitt, Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte, Berlin, 1939.
(10) Sur le risque de normalisation parmi les mouvements partisans qui accèdent au pouvoir territorial, voir Schmitt, Theorie des Partisanen, dernière section.
(11) Sur la polémique de Schmitt contre l’impérialisme anglo-saxo-américain et le concept d’ennemi de l’humanité, voir Falk, Hjalmar (2022), «Carl Schmitt and the Challenges of Interwar Internationalism. Against Weimar – Geneva – Versailles», Global Intellectual History, 7:4, p. 765-783.
(12) Sur la désignation d’Ansar Allah comme organisation terroriste étrangère par l’administration Trump en janvier 2025, voir les communiqués correspondants du département d’État des États-Unis, janvier 2025.
17:17 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, houthis, yémen, proche-orient, mer rouge, carl schmitt, partisans, islam, zaïdisme |
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Douguine et Marx contre le Capital
Constantin von Hoffmeister
Alexandre Douguine a raison d’attirer l’attention sur le titre de l’œuvre majeure de Marx: LE CAPITAL. Marx n’a pas commencé par imaginer une société idéale pour ensuite condamner le monde parce qu’il ne lui ressemblait pas. Il est parti de l’ordre existant et s’est demandé comment celui-ci se reproduisait.

Le Capital est donc moins un manifeste qu’une anatomie du pouvoir. Son objet n’est ni la richesse au sens ordinaire du terme, ni un ensemble d’usines, de banques et de fortunes. Le capital est un rapport social dans lequel la valeur accumulée acquiert une domination sur le travail, la nature, la technologie et le temps, afin de pouvoir revenir augmentée. Marx décrit ce mouvement de la manière suivante: l’argent achète des marchandises, y compris la force de travail, afin qu’au terme du processus puisse apparaître davantage d’argent. Le capitaliste peut être cupide ou généreux, patriote ou cosmopolite, religieux ou athée; le système le contraint malgré tout à se développer, à réduire les coûts, à vaincre ses rivaux et à transformer toute ressource disponible en source de profit.
La concurrence impose cette discipline aux propriétaires, tout comme le salaire l’impose aux travailleurs. Voilà pourquoi remplacer quelques milliardaires ou adopter des lois morales contre la cupidité ne saurait régler le problème. Ceux qui occupent les postes de commandement sont eux-mêmes sélectionnés et contraints par la structure.
Un dirigeant d’entreprise qui refuse une automatisation rentable, une main-d’œuvre moins chère, des fournisseurs étrangers ou l’ingénierie financière finira par être évincé au profit d’un autre qui les accepte.
L’ennemi de Marx est donc impersonnel, même s’il agit par l’intermédiaire d’êtres humains. Il pénètre dans le monde par les contrats, les prix, les dettes, les droits de propriété et les échanges apparemment libres. Son pouvoir paraît naturel parce qu’aucun dirigeant unique n’édicte l’ensemble de ses commandements. Le capital ne se contente pas d’influencer de l’extérieur la vie politique; il détermine ce qui peut survivre, ce qui peut être construit, la manière dont le temps est mesuré et les activités humaines qui sont considérées comme réelles.

Marx commence Le Capital par la marchandise parce que la domination capitaliste se manifeste d’abord sous la forme inoffensive de choses mises en vente. Un manteau, un téléphone, un missile, un traitement médical et une heure de la vie d’un travailleur entrent sur le marché comme des quantités comparables exprimées en argent. Leurs différences concrètes sont reléguées au second plan, tandis que le travail et les rapports humains qu’ils renferment disparaissent du champ de vision. Marx appelle cela le fétichisme de la marchandise: les rapports entre les personnes prennent la forme de rapports entre les choses. La fermeture d’une usine apparaît comme le verdict du «marché»; une baisse des salaires devient une exigence de la «compétitivité»; la destruction d’une communauté agricole est décrite comme une amélioration de l’efficacité.
Les choix politiques sont traduits en faits économiques, puis présentés comme si personne ne les avait effectués. La marchandise décisive est la force de travail. Les travailleurs sont formellement libres parce que personne ne les possède juridiquement; pourtant, la plupart doivent vendre leur capacité de travailler afin de vivre. L’employeur achète cette capacité pour une durée déterminée et en extrait, pendant cette période, une valeur supérieure à celle qu’il restitue sous forme de salaire. Cette différence constitue la plus-value, source dont sont en définitive tirés le profit, l’intérêt et la rente.
La lutte autour de la journée de travail concerne donc autant le pouvoir politique que la rémunération: à qui appartiennent les heures d’éveil d’une personne, qui bénéficie d’un effort accru et qui a le droit d’en fixer la limite? Cette même lutte se manifeste aujourd’hui dans les quotas imposés dans les entrepôts, les algorithmes de livraison, la surveillance électronique, la disponibilité non rémunérée, les contrats temporaires et le travail via des plateformes. Un chauffeur peut être qualifié de travailleur indépendant et un employé de bureau de partenaire; une application peut néanmoins leur attribuer des tâches, mesurer leur cadence, modifier leurs revenus et les évincer sans négociation. Le langage libéral les déclare autonomes au moment même où les systèmes techniques les soumettent à un contrôle plus étroit.

Les chapitres consacrés aux machines expliquent pourquoi le progrès technologique ne libère pas automatiquement les êtres humains. Une machine peut réduire le temps de travail nécessaire, diminuer la pénibilité physique et accroître l’abondance. Sous le régime du capital, elle apparaît d’abord comme un moyen d’accroître la plus-value relative: le travailleur produit l’équivalent de son salaire pendant une partie plus courte de la journée, ce qui en laisse une part plus importante au propriétaire.
Les machines affaiblissent également les travailleurs qualifiés en transférant le savoir de l’artisan vers le système de production. Une fois le savoir-faire incorporé à la machine, la direction acquiert davantage de pouvoir pour remplacer, diviser, surveiller et déplacer la main-d’œuvre. Marx décrit les machines comme une arme dans le conflit entre le capital et le travail, et son analyse s’applique désormais aux robots industriels, aux logiciels logistiques, à l’intelligence artificielle générative et à la gestion automatisée.
La question centrale n’est pas de savoir si l’IA est intelligente. Elle est de savoir qui possède les modèles, la puissance de calcul, l’approvisionnement énergétique, les données, les brevets et les canaux de distribution. Si ces éléments restent concentrés, l’augmentation de la productivité accroîtra le pouvoir des propriétaires tout en rendant de nombreux travailleurs plus dépendants. Le résultat ne sera pas nécessairement un chômage de masse permanent. L’«armée industrielle de réserve» de Marx comprend les chômeurs, les travailleurs précaires, ceux qui ne sont employés que par intermittence et les populations susceptibles d’être intégrées à la production lorsque l’expansion l’exige. Leur présence discipline ceux qui ont encore un emploi.
La politique migratoire entre elle aussi dans ce système. Les entreprises réclament une main-d’œuvre mobile lorsqu’elle permet de réduire les coûts, tandis que les partis politiques gèrent les conséquences culturelles et sociales une fois les profits engrangés. Le capital accueille le travailleur comme une unité interchangeable et laisse à la nation le soin d’absorber les pressions exercées sur le logement, les services publics, les salaires et la confiance au sein de la communauté. Le conflit est ensuite redéfini comme une bataille morale entre autochtones et migrants, dissimulant les employeurs et les politiques qui ont organisé le marché du travail. L’analyse de Marx ne tranche pas les questions de nation, de frontières ou d’identité, mais elle révèle pourquoi le capital préfère les êtres humains qui peuvent être détachés de leurs obligations héritées et déplacés partout où les rendements sont les plus élevés.

L’accumulation modifie ensuite l’échelle du pouvoir politique. Le profit est réinvesti, les grandes entreprises éliminent les plus petites et les capitaux prospères absorbent leurs concurrents défaillants. Le crédit accélère ce processus en rassemblant une épargne dispersée et en plaçant des sommes considérables sous une direction centralisée.
Marx montre comment le système du crédit développe la production tout en aggravant la spéculation, la fraude et les crises. Il permet aux investisseurs de faire valoir des droits sur des revenus futurs bien avant que ceux-ci n’existent. Les États modernes évoluent désormais au sein de cette structure. Les gouvernements dépendent des marchés obligataires, les banques centrales protègent la stabilité financière, les systèmes de retraite détiennent des titres d’entreprises et les politiques publiques sont jugées à l’aune de leur effet sur les prix des actifs.
Les élections peuvent remplacer les ministres, mais le coût de l’emprunt peut sanctionner tout gouvernement qui menace les droits établis sur les recettes futures. On affirme au public que la finance est au service de l’économie productive, bien qu’une grande partie de la vie politique soit organisée autour de la protection de la valeur des actifs donnés en garantie, du maintien du crédit et du sauvetage d’institutions dont l’effondrement mettrait en danger l’ensemble du système.
La concentration du capital sape également la vieille représentation libérale d’une multitude d’entreprises indépendantes se rencontrant sur un marché neutre. Les plateformes numériques contrôlent l’accès aux clients, aux infrastructures infonuagiques, à la publicité, à l’information et aux paiements. Les gestionnaires d’actifs détiennent des participations dans des entreprises concurrentes.
Les fournisseurs du secteur de la défense, les entreprises énergétiques, les banques, les groupes pharmaceutiques et les sociétés technologiques entretiennent des relations permanentes avec l’État. Il ne s’agit pas de la disparition de la concurrence, mais d’une concurrence entre des blocs gigantesques soutenus par l’argent public, le droit, les services de renseignement et la puissance militaire. L’État capitaliste ne se tient pas au-dessus de l’économie en tant que juge impartial. Il construit des routes, forme les travailleurs, protège les brevets, sécurise les routes commerciales, socialise les pertes et recourt à l’impôt afin de préserver les conditions nécessaires à la poursuite de l’accumulation privée.

À l’échelle du marché mondial, ce même système devient géopolitique. Les États se disputent les chaînes d’approvisionnement, les voies maritimes, les ressources minérales, les normes industrielles, les routes énergétiques, les monnaies et la maîtrise des technologies de pointe. L’analyse que fait Marx de l’accumulation primitive montre que le capitalisme n’est pas né de la seule épargne pacifique.
Les enclosures, le pillage colonial, la dette publique, la fiscalité et la violence étatique ont créé les rapports de propriété qui se sont ensuite présentés sous la forme d’échanges libres. L’ancienne forme coloniale a changé, mais la force continue de se tenir derrière le contrat. Les sanctions restreignent l’accès aux services bancaires, aux assurances, au transport maritime, à la technologie et aux marchés; les monnaies de réserve permettent aux États émetteurs de projeter leur autorité financière intérieure bien au-delà de leurs frontières; les contrôles à l’exportation transforment les équipements et logiciels destinés aux semi-conducteurs en armes stratégiques.
Les sanctions de l’Union européenne contre la Russie ont ouvertement visé l’énergie, les banques, le transport maritime et le commerce, démontrant comment les infrastructures commerciales peuvent être converties en instruments de guerre sans qu’un blocus naval officiel soit instauré. Les droits de douane américains montrent eux aussi que l’État n’a jamais disparu sous l’effet de la mondialisation : Washington peut renchérir les produits étrangers afin de protéger la production nationale, de mettre au pas ses partenaires commerciaux ou de contraindre le capital à se relocaliser.
L’essor industriel de la Chine, la réorientation de la Russie vers l’Asie, la concurrence autour des systèmes de paiement et la recherche d’échanges commerciaux libellés en monnaies nationales constituent des tentatives pour échapper à une hiérarchie structurée autour de la finance et de la technologie occidentales. Pourtant, changer la monnaie de règlement ne suffit pas, en soi, à abolir le capital.
La part du dollar dans les réserves officielles est tombée à 56,77 % à la fin de 2025, mais celui-ci demeurait largement en tête devant toutes les autres monnaies. Un monde multipolaire peut affaiblir un centre de commandement financier tout en faisant apparaître plusieurs centres concurrents qui continuent d’organiser la vie autour de l’accumulation.
C’est ici que Douguine accepte Marx tout en allant au-delà de lui. Marx a mis au jour l’une des faces profondes de l’hégémonie : la domination de la valeur abstraite sur la vie concrète. Le marxisme ultérieur a souvent réduit sa méthode à un catéchisme dans lequel les étiquettes de classe remplaçaient la pensée, l’histoire avançait selon des étapes prédéterminées et chaque nation était censée obéir au même scénario. Il a échoué lorsqu’il a traité la religion, l’ascendance, la culture, la nation et la civilisation comme de simples masques de l’intérêt économique.
Les hommes endurent la pauvreté pour leur patrie, meurent pour des croyances sacrées et rejettent des arrangements profitables qui menacent leur mode de vie. Le capital ne peut expliquer entièrement ces loyautés, bien qu’il s’efforce constamment de les dissoudre, de leur attribuer un prix, de les imiter et de les vendre.
La leçon positive de Douguine est que toute résistance doit commencer par une compréhension véritable de ce à quoi elle résiste. Un mouvement qui parle de tradition tout en dépendant de la finance spéculative, d’une main-d’œuvre importée à bas coût, des plateformes mondiales, de technologies étrangères et du désir consumériste ne sera traditionnel que par son déguisement.

Un mouvement qui parle de souveraineté tout en permettant au capital privé de vendre ses industries, ses données, ses terres, ses logements et ses médias au plus offrant possédera un drapeau sans posséder le pouvoir.
Marx a rarement fourni des plans détaillés de la société qui devrait succéder au capital. Son modèle positif était contenu dans la négation: si le capital sépare les travailleurs de leurs moyens d’existence, un autre système doit rétablir leur maîtrise de la production; si la valeur abstraite gouverne la communauté, celle-ci doit soumettre l’activité économique à des limites politiques et morales; si l’accumulation transforme chaque héritage en marchandise, certaines choses doivent être déclarées hors commerce.
La tâche ne consiste donc ni à répéter le socialisme du XIXe siècle, ni à défendre le capitalisme à l’aide de slogans patriotiques. Elle consiste à maîtriser l’anatomie marxienne de la machine, à retrouver les finalités humaines que le marxisme a négligées et à bâtir un ordre politique dans lequel le travail, la technologie, la propriété et le commerce servent la vie historique d’un peuple au lieu de la dévorer.
16:08 Publié dans Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théorie politique, politologie, sciences politiques, philosophie politique, karl marx, alexandre douguine |
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L’amiral Schönbach interrogé par Paolo Arrigotti: «La doctrine militaire allemande est erronée»
Par Movisol.org
Source: https://comedonchisciotte.org/l-ammiraglio-schonbach-inte...
EIR et la chaîne YouTube de Paolo Arrigotti, «Spunti di riflessione» («Pistes de réflexion»), ont interrogé le vice-amiral à la retraite Kay-Achim Schönbach, ancien chef de la Marine allemande.
De nombreuses personnes en Allemagne partagent la position de l’amiral, selon laquelle la diabolisation du président russe Vladimir Poutine et de tout un peuple est une erreur.
« La diabolisation — et c’est très important —, la diabolisation du président russe de la Fédération de Russie et, dans une certaine mesure, celle du peuple russe par certains secteurs des médias allemands, est imprudente et trompeuse, car, tôt ou tard, cette guerre prendra fin et il faudra alors continuer à vivre aux côtés d’un État situé à notre frontière orientale », a déclaré Schönbach.
« À mon avis, a poursuivi l’amiral, mais aussi selon l’appréciation bien plus autorisée et significative des principaux services de renseignement — et surtout celle du plus haut commandant militaire américain en Europe —, la Russie n’est ni disposée ni en mesure d’attaquer l’OTAN. »
Ceux qui persistent à affirmer que la Russie veut envahir l’Europe font preuve d’un «niveau intellectuel abyssal», a-t-il déclaré.
Dans cet entretien, l’amiral critique la nouvelle stratégie de sécurité allemande, qu’il juge
« trop axée sur la menace russe, au lieu de placer la République fédérale d’Allemagne et sa population au centre de la mission de défense, dans toutes les directions ».
« Le réarmement militaire russe, qui fait l’objet d’une surveillance attentive, est perçu comme le signe que la Russie se prépare à une guerre en Europe. Notre propre réarmement, qui est parti d’un niveau beaucoup plus élevé — non seulement celui de l’Allemagne, mais aussi celui de l’Europe et de l’OTAN —, devrait en revanche être compris par la Russie comme une mesure en faveur de la paix. »
Peut-être la cause de cette «obsession» réside-t-elle dans le fait que,
« tout comme en matière de politique migratoire, l’objectif est également de montrer au monde entier que nous, Allemands, sommes redevenus bons, ou que nous voulons le redevenir. Du point de vue des élites politiques allemandes, l’Ukraine est une cause commode qu’il convient de défendre avec un soutien inconditionnel contre la bête qu’est Moscou, afin de garantir que, cette fois, l’Allemagne se trouve du bon côté de l’histoire ».
Mais, ce faisant, l’Allemagne franchit une ligne rouge en produisant sur son territoire des armes destinées à l’Ukraine. Kiev frappe avec ces armes des cibles situées en Russie, et l’amiral Schönbach met en garde contre les conséquences :
« La guerre fait également rage loin à l’intérieur du territoire, et la Russie n’a pratiquement aucun moyen de se défendre. Je ne partage pas nécessairement cette position, mais je la comprends. Et la Russie n’a pratiquement aucune possibilité de se défendre en bombardant les installations de production, puisque celles-ci se trouvent hors d’Ukraine.
C’est pourquoi, en tant que citoyen allemand, je dois craindre qu’il y ait un jour des actions militaires russes sur le sol allemand, lesquelles pourraient prendre des formes très diverses. En définitive, nous ne serons pas en mesure de nous en protéger. Peut-être subirons-nous également de lourdes pertes dans ce contexte, et j’espère que cela ne se produira pas. »
L’amiral Schönbach avait fait la une de l’actualité en 2022, lorsqu’il avait été contraint de démissionner de ses fonctions d’inspecteur général de la Marine — l’équivalent allemand du chef d’état-major de la Marine — après que certains propos tenus lors d’une réunion à huis clos en Inde eurent été rendus publics. À cette occasion, il avait affirmé que Vladimir Poutine cherchait à obtenir le respect de l’Occident et que, si ce respect lui avait été accordé, il n’aurait pas marché sur l’Ukraine. Il avait également déclaré que la Russie ne restituerait pas volontairement la Crimée.
L’amiral a signé le récent appel adressé au pape Léon à l’initiative de diverses organisations internationales œuvrant pour la paix, parmi lesquelles l’Institut Schiller.
Par Movisol.org (11 septembre 2026)
Source : https://movisol.org/lamm-schonbach-alleir-la-dottrina-mil...
15:18 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Défense | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : allemagne, actualité, kay-achim schönbach, défense, otan, bellicisme, europe, affaires européennes |
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Parution du numéro 498 du Bulletin célinien
Sommaire:
Entretien avec Patrick Mathieu
Retour sur une traduction (Voyage au bout de la nuit traduit à Tel-Aviv)
Le “cas Céline” vu par sa traductrice israélienne


(1) Débat intitulé “Lectures d’hier, lectures de demain ?” animé par Alban Cerisier avec Régis Debray, Pierre Assouline et Antoine Gallimard. [https://www.youtube.com/watch?v=coE3VhFdp8A]
(2) Propos de Jean-Paul Louis dans le premier volet de l’émission de Christine Lecerf, « Louis-Ferdinand Céline au fond de la nuit », France Culture, 15-19 juillet 2019.
(3) Voir M. Laudelout, « Une réédition censurée » in Céline à hue et à dia, Ed. La Nouvelle Librairie, 2022, pp. 365-377. La DILCRAH est la “Direction interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT”.
(4) Voir : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2272270/canada-taxe-europeenne-petits-colis-postes-fedex-ups
(5) À propos de livre, un auteur déplore sur les réseaux sociaux que le sien (qui traite plus de sa personne que de Céline) ne soit pas signalé par ceux qui, selon lui, devraient naturellement le faire. Peut-être devrait-il s’interroger sur les raisons de ce silence quasi unanime…
14:54 Publié dans Littérature, Revue | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : louis-ferdinand céline, littérature, lettres, littérature française, lettres françaises, revue, censure |
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Transdémocratie et double morale: le monopole moral des immoraux
Source: https://report24.news/trans-demokratie-das-moralische-mon...
La massue faite de moraline est l’arme favorite de la gauche et de la mouvance woke: ils sont les «gentils», ils se trouvent du «bon» côté. Du moins le pensent-ils. La réalité montre bien souvent le contraire. Leur embarrassante double morale peut s’expliquer psychologiquement — et s’avère extrêmement utile sur le plan politique. Les forces qui causent le plus de dommages sont celles qui, au sein de l’appareil de pouvoir, exploitent délibérément ces mécanismes afin de diviser la société. Et qui, ce faisant, scient ironiquement la branche sur laquelle elles sont elles-mêmes assises.
Les conversations avec un certain type de personnes donnent l’impression d’être retombé à l'âge du bac à sable: un mot de travers, et les braillements commencent aussitôt — à la fin, des châteaux de sable sont théâtralement piétinés et des pelles en plastique volent dans les airs.
La suffocation indignée et l’indignation sont aujourd’hui des instruments de contrôle du débat public. Les propos qui déplaisent ne sont pas examinés à l’aune des arguments et des faits. On critique plutôt l’audace même d’avoir osé les formuler. Les prétendus bien-pensants et parangons de vertu ont perfectionné cet étouffement du débat. Dès qu’une phrase s’écarte de la ligne souhaitée, la condamnation morale tombe: c’est de droite, c'est nazi, raciste, misanthrope, ou que sais-je encore (voilà pour les braillements). Et puisque celui qui dit quelque chose de mauvais est lui-même mauvais, l’interlocuteur tout entier est aussitôt considéré comme délégitimé. Il a quitté le club de la «diversité», de la «solidarité», de «nos valeurs» et de «notre démocratie» (à partir de maintenant, les pelles peuvent voler.)

On agit avec la conviction de détenir un monopole moral. Celui-ci s’est après tout construit au fil des décennies: la longue marche de la gauche à travers les institutions a probablement été plus fructueuse que certains de ses premiers protagonistes n’auraient osé le rêver. Les interprétations de gauche, aussi absurdes soient-elles, dominent de larges pans des médias, de l’industrie culturelle, des universités, des salles des professeurs, des grandes institutions ecclésiastiques, des ONG et de la fonction publique. Quiconque souhaite faire carrière dans ces sphères, ou simplement y travailler sans être inquiété, sait généralement quelles phrases peuvent être prononcées et lesquelles ne le peuvent pas. C’est du pouvoir, et ce pouvoir rayonne vers l’extérieur. Mais c’est aussi une identité.
Les convictions politiques comme identité
Les avantages sont manifestes: celui qui se croit du «bon côté de l’histoire» en tire une estime de soi extraordinairement stable. On appartient aux gentils et on lutte contre les méchants. On se tient aux côtés des faibles, des victimes, et on les défend contre l’injustice et les attaques des puissants. On est pratiquement Batman — dans certains cas, plutôt Batman au RSA, mais passons.

Ce sentiment est extrêmement gratifiant sur le plan psychologique: il libère du doute de soi, donne un sens à sa propre vie et fournit des ennemis tout désignés contre lesquels on peut se défouler. Il épargne également l’effort de penser, car dès lors qu’il ne faut plus analyser les faits, mais seulement les classer moralement, on n’a plus à se confronter aux réalités qui dérangent. Cette image de soi n’est pas liée aux faits, mais à un sentiment de supériorité morale.
Accessoirement, cela permet aussi de devenir aussitôt membre d’une bande qui, dans de nombreux domaines, exerce encore le pouvoir. Les êtres humains sont des animaux grégaires. Le sentiment d’appartenance nous procure de la sécurité. Le perdre paraît menaçant. Quiconque s’écarte du consensus dans certains cercles professionnels ou privés s’expose à des conséquences allant des regards critiques et de l’exclusion ouverte jusqu’à la fin d’amitiés, voire à des préjudices professionnels. Dans divers milieux, la «posture» correcte passe pour une preuve d’intelligence et de décence. Celui qui se fait remarquer négativement perd non seulement sa carte de membre, mais aussi son statut.

La psychologie sociale étudie ces phénomènes dans le cadre de la théorie de l’identité sociale. Cette théorie part du principe que les êtres humains ne tirent pas leur image d’eux-mêmes de leurs seules caractéristiques individuelles, mais qu’ils se définissent fortement par l’intermédiaire de groupes — notamment, et tout particulièrement, par leur camp politique. Ils adoptent l’identité de leur groupe et en intériorisent les normes, les valeurs et les comportements. Les opinions politiques ne sont alors plus des convictions susceptibles d’être modifiées par les faits, mais deviennent une composante de l’identité personnelle et se trouvent, par conséquent, fortement chargées d’émotion.
Changer d’avis reviendrait à devoir remettre simultanément en question son identité et son appartenance au groupe. Au sein de son propre groupe, la cohésion est forte et l’on se perçoit, soi-même et ses semblables, comme supérieurs. Les personnes rattachées à d’autres groupes tendent en revanche à être dépréciées et considérées comme «l’ennemi».

Un cadeau fait aux puissants
Ces classifications nous sont de peu d’utilité dans notre manière concrète d’appréhender ces mécanismes. Il est toutefois important de comprendre que, dans de nombreux débats politiques, on ne lutte pas autour des faits — on se heurte à des processus psychologiques dont l’effet est bien plus puissant. Les débats ne dégénèrent pas parce que quelqu’un cite des statistiques sur la criminalité; ils dégénèrent parce que ces statistiques sont perçues comme une attaque contre une vision du monde, une image de soi et l’identité de tout un groupe.
Cette prétendue menace entraîne le lancer des pelles en plastique. Tandis que l’un des interlocuteurs souhaite argumenter sur le fond, l’autre est depuis longtemps parti en guerre, comme si l’on venait d’insulter non seulement sa personne, mais aussi ses parents, ses grands-parents et même l’intégralité de son clan familial. Les effets sur la société sont dévastateurs, mais ce phénomène est souhaitable pour les puissances politiques qui redoutent un peuple uni. Voilà pourquoi ces mécanismes sont exploités à des fins politiques et médiatiques.
Dans ce contexte, l’absurde double morale de ceux qui se croient «moralement supérieurs» devient elle aussi explicable. Car, objectivement, les prétendus «gentils» sont très loin d’être aussi «bons» qu’ils se l’imaginent. Ils minimisent la violence, sapent les droits des femmes ainsi que ceux des minorités pour lesquelles ils prétendent lutter, favorisent des structures qu’ils rejettent en principe et nuisent aux pauvres et aux faibles. Ces angles morts peuvent être considérés comme le symptôme d’un processus de déconnexion de la réalité. Mais ils révèlent surtout la bassesse d’un complexe politico-médiatique qui dissimule les contradictions afin d’entretenir et d’accentuer la division.
Cette série d’articles met en lumière quelques-unes des failles particulièrement embarrassantes du monopole de l’opinion exercé par les bien-pensants de gauche, et montre comment elles dévoilent le modèle économique d’un appareil de pouvoir tributaire de la polarisation.
14:37 Publié dans Actualité, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, sociologie, transdémocratie, démocratie |
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Le banian multipolaire a été planté
Trois civilisations, cinq fragments
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine soutient que l’Iran et Ansar Allah au Yémen sont devenus l’emblème du sommet des BRICS, et qu’un pas supplémentaire de Modi fera pencher la balance au détriment d’un Occident fragmenté.
Les participants au triomphal sommet des BRICS ont planté un banian multipolaire (ci-dessous), dont l’emblème est devenu le courage sans précédent du peuple héroïque d’Iran et des magnifiques et inflexibles combattants d’Ansar Allah au Yémen.

L’affrontement entre la multipolarité et l’hégémonie unipolaire gagne en intensité, et les échecs provoqués par les actions extrémistes de l’administration Trump ne font que pousser les pays des BRICS, ceux qui sont encore hésitants, à se rallier autour de leur plateforme commune. Ceux qui ont misé exclusivement sur l’Occident se retrouvent dans le camp des perdants. Ceux qui penchaient en faveur de la multipolarité disposent de nouveaux arguments et s’enhardissent.

La position de Modi revêt une grande importance. Pour plusieurs raisons, il ne s’est pas empressé de faire un choix sans équivoque en faveur de la multipolarité: les frictions frontalières avec la Chine, le soutien de Pékin au Pakistan et la résistance à l’influence croissante du facteur islamique au sein même de l’Inde — en particulier dans le territoire du Jammu-et-Cachemire. Tout cela a poussé New Delhi à prendre part à des projets unipolaires tels que le QUAD et à coopérer étroitement avec Israël. Mais la fracture manifeste au sein même de l’Occident entre les États-Unis et l’Union européenne, les aventures infructueuses de Trump au Moyen-Orient et la politique ouvertement extrémiste d’Israël, d’un côté — conjuguées à la stratégie fructueuse de la Chine, à une nouvelle phase de l’offensive russe en Ukraine et au renforcement des forces de la Résistance au Moyen-Orient, de l’autre — poussent Modi vers une participation plus active à la multipolarité.
Et si Modi fait encore un pas dans cette direction, le rapport de forces dont Poutine a parlé lors du sommet des BRICS basculera définitivement de notre côté.
Trois États-civilisations — la Chine, la Russie et l’Inde —, aux côtés du vaillant Iran et d’Ansar Allah, ainsi que d’autres pôles potentiels de la résistance islamique, sont déjà manifestement plus vastes et plus puissants que l’Occident, lequel est divisé en cinq fragments: les États-Unis de Trump et Israël formant un premier tandem, tandis que l’Union européenne, la Grande-Bretagne et les mondialistes constituent un second regroupement.
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L’escroquerie du néolibéralisme et la fin de la politique
Andrea Zhok
Bien des choses peuvent être qualifiées de «problèmes politiques», mais il en existe un qui est plus radical et plus fondamental que tous les autres.
La politique est, au sens étymologique et le plus authentique du terme, l’action menée au sein de la société (polis) en vue d’un objectif qui concerne la société tout entière.
Participer à la politique, dans quelque sens authentique que ce soit, signifie proposer une forme d’action collective, qui peut aller des formes peu coordonnées d’une révolte aux formes hautement coordonnées d’un parti ou d’un État.
La politique repose sur la persuasion.
S’il n’y a pas de politique, il ne reste que des rapports de force.
Mais la condition essentielle à l’existence d’une politique est l’existence d’une société, d’une polis ou d’un peuple. Or, c’est précisément sur ce point que la «révolution néolibérale», amorcée à la fin des années 1970, a causé des dommages anthropologiques irréparables.
Ce processus comporte deux moments: l’un destructeur, l’autre affirmatif.
Sur le plan destructeur, on a favorisé une fragmentation horizontale de la société, entretenue de manière consciente et systématique. On expliquait aux jeunes qu’ils devaient reprocher aux personnes âgées leurs privilèges, et aux personnes âgées que les jeunes étaient immatures. On disait que les fonctionnaires étaient des paresseux et les travailleurs indépendants des fraudeurs fiscaux. On a alimenté en permanence un discours de haine, avant de mettre en garde contre la terrible propagation des discours de haine: racisme et racisme envers soi-même, attaques contre les «hommes blancs âgés», incels, femmes contre hommes, homosexuels contre hétérosexuels, etc. — le tout dans un crescendo entretenu quotidiennement par les médias pendant des décennies.
Même la «lutte des classes» a connu une profonde transformation. Ceux qui l’ont conçue à l’origine la présentaient comme une dénonciation structurelle des mécanismes du pouvoir économique. Elle s’est toutefois muée en une envie sociale générique, essentiellement horizontale et individuelle: «Personne ne sait à quel point mon travail est pénible, alors que pour lui ou pour elle, tout est facile et confortable».
Sur le plan affirmatif, ce processus a pris la forme d’une «affirmation individualiste de soi», dans laquelle la manière dont chacun se sent et se perçoit est tenue pour l’unique fondement de son identité. Ce type de délire idéaliste, selon lequel «je suis ce que je m’imagine être», est devenu une évidence communément admise. Si le monde n’accepte pas les fantasmes passagers que je nourris à mon propre sujet, alors c’est le monde qui a tort. Tous les films américains vous enseignent que «vous pouvez devenir tout ce que vous voulez être» — ce qui, techniquement, relève d’un trouble psychiatrique. Il s’agit d’un rejet subjectiviste du «principe de réalité» au profit d’un «principe de plaisir» qui se concrétise dans les actes d’achat et de vente sur le marché.

Le résultat de tout cela est désormais manifeste. Il apparaît notamment sur les réseaux sociaux, où règnent la mesquinerie, l’amère frustration et ce que les Allemands appellent la Schadenfreude: le plaisir secret — mais pas si secret que cela — éprouvé devant les malheurs d’autrui, ainsi que le désir de lui faire «recevoir ce qu’il mérite», de lui «apprendre que…».
Jamais, à aucune autre époque, on n’a autant parlé d’«empathie» pour ensuite accuser les autres d’en être dépourvus.
Tous les autres portent la lourde faute de ne pas être comme moi. Mais moi, je devrais être tout autre chose; je devrais être ce dont je rêve, tandis que le monde, cynique et trompeur, m’en empêche.
De toute évidence, dans un tel contexte, toute action authentiquement collective, toute politique véritable, revient à tenter de remonter à la nage le courant d’une cascade.
On nous a magnifiquement bien escroqués.
15:46 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, philosophie, néolibéralisme |
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Asie centrale: Washington veut revenir dans le jeu
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
L’Asie centrale revient au cœur de la rivalité entre les grandes puissances. Et c’est précisément Samarcande qui pourrait devenir le symbole de ce basculement.
La ville se trouve en Ouzbékistan, au cœur de l’Asie centrale, sur l’un des principaux axes historiques de la route de la soie. Pendant des siècles, les voies commerciales reliant la Chine, la Perse, l’Inde et l’Eurasie occidentale y ont convergé. Aujourd’hui, cette géographie ancienne acquiert une nouvelle importance stratégique: la Chine développe des corridors terrestres, Washington cherche à accéder aux matières premières et la Russie tente de préserver sa sphère d’influence traditionnelle.

C’est précisément pour cette raison qu’il vaut la peine de se pencher sur le débat actuel au sein de l’Hudson Institute américain.
Lors du sommet de l’OCS à Bichkek, la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie, l’Iran et le Pakistan sont représentés au plus haut niveau politique. Les États-Unis le sont à un niveau nettement inférieur. Pour l’Hudson Institute, il s’agit de bien plus qu’une question de protocole. Washington risque de perdre du terrain là où les rapports de force sont précisément en train de se recomposer.
Du point de vue américain, le véritable problème s’appelle la Chine.
Pékin a besoin de l’Asie centrale pour son énergie, ses matières premières et, surtout, pour ses liaisons terrestres en direction de l’Ouest. Ces corridors présentent un avantage stratégique: ils réduisent la dépendance de la Chine à l’égard des voies maritimes, qui, en cas de conflit, seraient bien davantage soumises à l’influence américaine.
Les États-Unis, de leur côté, s’intéressent à l’uranium, au gaz et aux minerais critiques, et veulent empêcher les Chinois de lier trop étroitement cette région à eux sur le plan économique.
Dans certaines analyses américaines, la Russie est désormais considérée différemment d’il y a encore quelques années. La guerre en Ukraine mobilise les ressources de Moscou. Plus la Russie y restera engagée longtemps, plus la marge de manœuvre de la Chine en Asie centrale s’élargira. La guerre en Ukraine acquiert ainsi, elle aussi, une dimension qui dépasse le seul cadre ukrainien. Quiconque immobilise durablement la Russie sur son flanc occidental modifie simultanément les rapports de force dans le Caucase et en Asie centrale.


Et c’est ici que Samarcande entre en jeu: un jeu de là-bas, dans le deuxième plus grand État d’Asie centrale par sa superficie? Non: l’essentiel est ailleurs. L’Ouzbékistan est de loin l’État le plus peuplé de la région et, sur le plan politique, l’un de ses acteurs clés. Une réunion au format C5+1 est prévue à Samarcande en octobre, réunissant les États-Unis, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan.
L’Hudson Institute va encore plus loin: la présence du secrétaire d’État Marco Rubio ne suffirait pas vraiment. Trump lui-même devrait se rendre à Samarcande.
Ce serait un geste remarquable: un président américain en exercice au cœur même du berceau historique de la route de la soie, exactement là où la Chine tente aujourd’hui de transformer les anciens axes commerciaux eurasiatiques en corridors modernes destinés à l’énergie, au transport ferroviaire et aux matières premières.
Mais l’orientation politique proposée est peut-être encore plus intéressante.
Comme chacun sait, les cinq États d’Asie centrale ne correspondent pas à l’idéal occidental des démocraties libérales. Pourtant, la recommandation est soudain la suivante: moins de leçons sur la démocratie, davantage d’affaires.
Car Washington a un problème de concurrence.
La Chine propose des investissements et des infrastructures sans exiger, en contrepartie, la mise en œuvre de programmes de réformes politiques. La Russie agit elle aussi, dans une large mesure, sans imposer de telles conditions. Dans ces circonstances, quiconque continue à présenter en premier lieu une liste d’exigences de politique intérieure affaiblit sa propre position.
La concurrence géopolitique discipline l’idéologie.
L’objectif américain apparaît ainsi avec une étonnante clarté: Washington n’a pas besoin de contrôler l’Asie centrale. Il lui suffit d’empêcher la Chine d’y établir une position dominante.

La Russie est cependant encore loin d’avoir disparu. La langue, les migrations, le commerce, les infrastructures, l’énergie, la coopération en matière de sécurité, l’UEE et l’OTSC continuent de former un réseau dense. Les États d’Asie centrale eux-mêmes n’ont pas non plus intérêt à remplacer purement et simplement Moscou par Pékin ou Washington. Leur principal avantage réside précisément dans leur capacité à contrebalancer la Chine, la Russie, les États-Unis, la Turquie et d’autres acteurs les uns par rapport aux autres.
Il faudra donc observer attentivement ce qui se fera à Samarcande en octobre.
L’ancienne route de la soie redevient politique. Et Washington a compris que l’influence ne s’y acquiert pas en donnant des leçons, mais par la présence, l’argent et les intérêts.
#géopolitique@global_affairs_byelena
14:42 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, asie, asie centrale, ouzbékistan, affaires asiatiques, samarcande c5+1 |
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Pourquoi tout est désormais fasciste
La tyrannie de l’ouverture
Natasha Burge
Source: https://natashaburge.substack.com/p/why-everything-is-fas...
Certains de mes anciens amis publiaient des messages à mon sujet en ligne, déplorant ce triste constat: «Natasha a complètement déraillé et est devenue fasciste».
Lesquelles de mes opinions politiques ont conduit ces anciens amis à me qualifier de fasciste? Des choses comme: une politique d’immigration raisonnable est une bonne chose. Les transitions de genre chez les enfants sont une mauvaise chose. Le deuxième amendement est une bonne chose. La famille nucléaire est une bonne chose. La délocalisation des emplois est une mauvaise chose. L’ordre public est une bonne chose.
Je connais réellement la définition du fascisme, et je sais donc que mes convictions politiques en sont très éloignées. Mais je sais aussi que je ne suis pas la seule à qui cela est arrivé.
Pourquoi est-il donc devenu courant de qualifier machinalement de fasciste quiconque s’écarte du dogme libéral ?
L’ouverture ou Auschwitz
Pour répondre à cette question, nous devons comprendre à quel point la Seconde Guerre mondiale a traumatisé le monde occidental. Des millions de personnes ont été tuées et des millions d’autres ont dû affronter les conséquences du conflit. Une grande partie de l’Europe était littéralement en ruines — villes rasées, économies dévastées, légitimité politique épuisée — et devait être reconstruite.
Les planificateurs gouvernementaux, les économistes et les intellectuels furent contraints de se demander, en termes concrets, comment reconstruire les nations de manière à empêcher une nouvelle descente dans le totalitarisme. «Plus jamais ça» devint leur principe directeur — mais il leur fallait d’abord comprendre pourquoi tant de personnes avaient succombé au fascisme. Après tout, celui-ci n’avait pas surgi de nulle part, avec ses bottes militaires et ses rassemblements: où avait-il véritablement commencé?
Ces experts en vinrent à penser que les racines du fascisme résidaient dans des habitudes mentales acquises dès les premières années de la vie. Même des traits normaux, que nous considérerions autrement comme ordinaires, furent désormais perçus comme susceptibles de préparer les individus à accepter le totalitarisme.
Il s’agissait notamment de traits tels que l’obéissance aux figures d’autorité, le malaise face à la différence et la tendance à accepter la tradition. Même une ferme conviction quant à ce qui est bien ou mal était jugée dangereuse, parce qu’elle apprenait aux gens à voir le monde en termes absolus. Les structures familiales traditionnelles — les parents et les enfants — étaient désormais considérées comme des lieux de formation à une hiérarchie dangereuse, apprenant aux enfants l’obéissance aveugle et la soumission à l’autorité. L’attachement d’une communauté à son histoire était devenu périlleux, car il rendait les gens réceptifs à une pensée fondée sur l’exclusion.
Des objections furent formulées.
Certains firent remarquer que les caractéristiques sociales désormais considérées comme de possibles vecteurs du fascisme avaient longtemps fait partie de la vie occidentale sans déboucher sur l’autoritarisme. D’autres soutinrent que le fascisme pouvait être considéré, de manière plus pertinente, comme le résultat de l’effondrement de la tradition. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait été dévastée par le chaos social et économique, laissant sa population vulnérable à un mouvement politique qui promettait une autorité résolue et des certitudes morales.
Mais les experts qui façonnaient les institutions de l’après-guerre avaient vécu la guerre totale, le génocide et le quasi-effondrement de l’Europe; ils étaient traumatisés, et les personnes traumatisées identifient souvent mal les causes et s’accrochent à des solutions totalisantes.
Les traditions occidentales, l’héritage culturel et la structure familiale en vinrent donc à être considérés comme des terreaux du proto-fascisme. La réponse à la question «Comment empêcher que cela ne se reproduise jamais?» paraissait dès lors évidente: affaiblir tout ce qui était susceptible de produire une pensée fasciste.
Dans son livre The Return of the Strong Gods, R. R. Reno retrace l’élaboration de cet effort d’après-guerre en examinant la pensée des figures influentes dont les travaux l’ont orienté, notamment Karl Popper, Friedrich Hayek et Theodor Adorno. Par l’intermédiaire de livres, d’essais, de colloques universitaires, de conseils en matière de politiques publiques et du façonnement des institutions culturelles, ces idées furent reprises par la classe dirigeante afin de créer l’impératif directeur du monde occidental: "l’ouverture ou Auschwitz".
Cette refonte ne fut pas menée de manière secrète ou conspiratrice; au contraire, elle fut largement débattue, puis généralement accueillie avec soulagement et célébrée: les experts avaient trouvé comment réformer la société afin que nous puissions vivre dans la prospérité et la paix! Ces idées furent donc diffusées dans les livres, les écoles, les universités et les institutions internationales, puis adoptées par le public comme une sorte de vaccin moral destiné à empêcher une nouvelle et dangereuse flambée de guerre.
Cette «ouverture» devait rééquilibrer les normes du monde occidental, en renforçant sainement les tendances libérales qui existaient déjà depuis longtemps, afin d’atténuer les pulsions autoritaires. Les gens pouvaient encore aimer leur pays — mais pas trop fortement. Ils devaient se montrer sceptiques à l’égard de l’autorité. Ils devaient être ouverts aux autres cultures et ne jamais considérer la leur comme supérieure. Quelles que soient leurs croyances religieuses, celles-ci devaient demeurer privées et ne pas être imposées aux autres. Les Occidentaux devaient être ouverts d’esprit et non idéologiques.

Mais après une guerre qui avait semblé annoncer la fin du monde, l’éthique de l’ouverture s’accompagnait, de manière compréhensible, d’un sentiment de supériorité morale. Et ce sentiment de supériorité acquit progressivement une force de persuasion toujours plus grande.
Comme l’écrit N. S. Lyons: «Si l’on suppose que les seules options sont “la société ouverte ou Auschwitz”, alors maintenir une tolérance zéro à l’égard des valeurs supposées de la société fermée devient, dans les faits, un commandement moral. S’opposer à quelque aspect que ce soit de l’ouverture de la société et de la libération individuelle — de la sécularisation à la révolution sexuelle et aux droits des personnes LGBTQ, en passant par la libre circulation des migrants — revenait à faire le travail de Hitler et à risquer de favoriser le retour du fascisme, aussi éloigné du fascisme réel que puisse être le sujet concerné».

L’impératif d’ouverture devint ainsi toujours plus dogmatique.
Les médias célébraient la transgression des normes tout en présentant la famille, la religion et le patriotisme comme pittoresques, mais archaïques. Dans l’enseignement, la transmission de la sagesse céda la place à l’encouragement du scepticisme. L’identité nationale fut diluée dans des valeurs abstraites sans rapport avec l’héritage historique. L’immigration augmenta régulièrement, tandis que l’idéal d’assimilation était remplacé par le multiculturalisme.
En politique, l’ouverture s’exprimait par la gouvernance supranationale et des garde-fous bureaucratiques. Dans l’économie, les marchés libres et le commerce mondialisé devaient affaiblir le nationalisme. En psychologie, les convictions fermes étaient perçues comme les signes d’une rigidité pathologique; être mentalement sain signifiait être ouvert d’esprit. Dans l’art, la subversion provocatrice remplaça la beauté et le sens. Dans la vie familiale, la famille nucléaire fut redéfinie comme oppressive. Quant aux rôles de genre, les distinctions fixes étaient désormais considérées comme des entraves arbitraires qu’il fallait renverser.
Ces idées se propagèrent comme les idées se propagent habituellement : par le prestige, les incitations et l’imitation. Rares étaient ceux qui concevaient cette poussée vers l’ouverture comme la promotion d’une idéologie particulière, tant la société était saturée par le message ambiant selon lequel l’ouverture était bonne et la fermeture mauvaise. La plupart des gens l’acceptaient comme une évidence: ce n’est pas faire de la politique, c’est simplement être quelqu’un de bien!

Pour progresser dans l’administration, le monde universitaire, les médias et les entreprises, il fallait évoluer parmi des personnes formées à la même vision du monde. Ainsi, sans qu’aucune cabale occulte soit nécessaire, un ensemble commun d’idées en vint à dominer une grande partie du monde occidental, simplement parce que leur adoption constituait le prix à payer pour accéder au statut, à l’influence et à la légitimité.
La guerre froide donna aux États-Unis une menace existentielle autour de laquelle se rassembler, ce qui nécessitait d’attiser le patriotisme et de mobiliser l’effort national, retardant ainsi l’anéantissement complet des normes. Mais les années 1950, souvent dénoncées comme conformistes, ne l’étaient pas davantage que n’importe quelle autre décennie. Elles furent néanmoins l’époque où les «experts» devinrent obsédés par la conformité, qu’ils considéraient comme annonciatrice du fascisme. La révolution culturelle des années 1960 ne devrait donc pas être perçue comme un soulèvement spontané, mais comme le moment où la volonté, imposée d’en haut, de dissoudre les normes sociales produisit pleinement ses effets.
Lorsque l’URSS s’effondra, il ne restait presque plus rien pour empêcher la dissolution totale. On pouvait ergoter sur la vitesse précise à laquelle le progrès devait avancer, mais tel était le mandat directeur dans l’ensemble du spectre politique. Aux États-Unis, les démocrates privilégiaient l’ouverture culturelle, cherchant, au nom de la tolérance, à dissoudre les normes sociales relatives à la famille, à la culture, au genre et à la religion. Les républicains privilégiaient l’ouverture économique par l’intermédiaire des marchés libres et de la mondialisation, tout en tentant de préserver les normes sociales. Mais dès les années 1990, les démocrates avaient accepté la mondialisation, tandis que les républicains reprenaient le discours sur la diversité avec autant d’insistance que n’importe qui d’autre.
Au tournant du millénaire, la «société ouverte» avait triomphé. Comme l’écrit Lyons: «Depuis maintenant huit décennies, les anciennes élites, de gauche comme de droite, sont unies par la priorité commune qu’elles accordent à la société ouverte et à ses valeurs».

Ainsi, toute limite doit aujourd’hui être éliminée. L’ouverture des frontières est une nécessité morale. Le sexe biologique est une construction sociale qu’il faut dépasser. Le mariage peut être redéfini à l’infini. Les nations sont des abstractions dépourvues de toute prétention morale. L’histoire est une chose dont il faut s’excuser. La religion est une excentricité privée. La mondialisation est inévitable. La seule cause autour de laquelle il reste permis de se rassembler, le seul trait distinctif que l’Occident est autorisé à revendiquer, est la célébration du principe selon lequel «la diversité est notre force» — car la diversité est, bien entendu, le symbole ultime de l’absence de toute identité commune.
Le danger de la dissidence
Il s’avère que vouloir dissoudre toutes les normes communes et tous les liens hérités afin de transformer le monde en un centre commercial mondialisé, où les individus ne sont unis que par leur désir d’acheter la prochaine nouveauté, présente quelques inconvénients.
La société ouverte a profité à une minorité tout en nuisant à la majorité.
L’ouverture économique a vidé les industries de leur substance et privé des régions entières d’emplois stables, aggravant les inégalités de revenus. Les pressions sociales et la dégradation de la qualité de vie ont conduit de nombreuses personnes à retarder la fondation d’une famille ou à y renoncer.

L’immigration de masse a rapidement modifié la démographie, transformant les habitants en étrangers dans leur propre ville, tout en comprimant les salaires et en surchargeant les services sociaux. Les institutions civiques et les Églises se sont affaiblies, laissant aux individus moins d’endroits où éprouver un sentiment d’appartenance. Les institutions d’élite ont enseigné que l’héritage américain était honteux, plongeant les gens dans une relation conflictuelle avec le passé qui leur avait autrefois donné une identité.
De multiples façons, grandes et petites, l’impératif d’ouverture a privé la vie des gens de sens, de prospérité et de sentiment d’appartenance.
Mais toute opposition est jugée dangereuse. Faire remarquer que cet impératif a causé des dommages réels revient à trahir le consensus occidental. Manifester de l’affection pour les normes héritées revient à se révéler fasciste. Et dès lors qu’une personne est considérée comme fasciste, il n’est plus nécessaire d’examiner ses arguments: ils peuvent être écartés d’emblée comme dangereux.
Les personnes les plus durement touchées appartiennent à la classe ouvrière. Mais comme le consensus de l’après-guerre a défait la solidarité nationale, les élites américaines se soucient peu de cette classe. En réalité, elles la méprisent souvent et ne font aucun effort pour le dissimuler. Après tout, les Américains de la classe ouvrière sont considérés comme plus patriotes, plus religieux et plus conservateurs que les classes supérieures. Et puisque nous savons désormais que toutes ces caractéristiques sont crypto-fascistes, nous devons les regarder de haut afin de montrer clairement que nous sommes du côté des gentils.
Tout responsable politique perçu comme une menace pour l’ordre établi provoque également l’union de celui-ci dans un torrent de condamnations. L’apparition de telles figures politiques perturbatrices ne renverse pas véritablement une vision du monde implantée depuis des générations dans l’enseignement, la bureaucratie, les médias et même la vie des entreprises. Quels que soient les chocs électoraux, la logique qui a érigé l’ouverture en impératif moral par défaut demeure intacte et continue à se reproduire.
Il s’agit d’ailleurs d’une stratégie de domination efficace: l’ordre établi pousse constamment vers une ouverture maximale afin d’empêcher le prétendu retour du fascisme. Toute critique est interprétée comme la preuve que le fascisme subsiste, ce qui donne à l’ordre établi le mandat d’ignorer toutes les protestations et de poursuivre son programme — tout en se présentant comme héroïque.


Et le travail de première ligne de l’ordre établi est accompli par des personnes telles que mes anciens amis, qui constituent son appareil de censure décentralisé. Comme l’écrit Auron MacIntyre (photo) dans son livre Total State: How Liberal Democracies Become Tyrannies: «Le citoyen moderne vit dans un panoptique composé de collègues, de membres de sa famille, d’amis et de supérieurs. Chacun cherche constamment à s’assurer non seulement qu’aucune pensée incorrecte ne soit jamais exprimée publiquement, mais aussi qu’un flux suffisant de pensées correctes soit consciencieusement publié».
L’impératif d’ouverture est devenu une forme de signalement propre aux élites, une manière de montrer que l’on est supérieur aux ploucs assez vulgaires pour y trouver à redire. Ironiquement, cette «ouverture» est encore présentée comme subversive, alors même qu’elle bénéficie de l’approbation — et des encouragements explicites — de l’ordre établi. En réalité, elle ne bouleverse rien et ne subvertit personne; elle ne fait que renforcer docilement les normes de la classe dirigeante.
Une logique dévorante
Il y a quelques années, je discutais avec un ami, un Américain d’âge mûr, instruit et ayant beaucoup voyagé. Nous avons commencé à parler de politique, et j’ai dit quelque chose comme: «L’Amérique a, comme tous les pays, des choses condamnables dans son passé, mais il y en a aussi beaucoup dont nous devrions être fiers. Nous avons accompli de bonnes choses pour le monde».
Mon ami eut un mouvement de recul. Il se pencha physiquement en arrière et porta une main à sa poitrine.
Puis, d’une voix choquée, il déclara: «Natasha, tu parles comme… une nationaliste».
Le dernier mot dégoulinait d’effroi.
Voilà où nous en sommes aujourd’hui, parce que le raisonnement de «l’ouverture ou Auschwitz» est totalisant. Dès lors que l’on pose comme prémisse que la seule manière d’empêcher le fascisme consiste à abolir toute limite, toute frontière, toute tradition et toute norme commune, on crée une logique dévorante qui doit tout détruire. Elle se déplace toujours plus vers la gauche et ne peut jamais s’arrêter. Elle ne peut jamais déclarer que l’on en a assez fait, car cela reviendrait à reconnaître que l’on peut aller trop loin, qu’il y a peut-être trop de progrès et que certaines choses devraient éventuellement être préservées.
Et cela, bien entendu, serait fasciste.
Nous vivons donc désormais dans un monde où tout est fasciste, notamment la forme physique, la consommation de lait, l’art classique, la mode, la littérature fantasy et les écrits consacrés à la nature.
Ce qui avait commencé comme un effort bien intentionné de l’après-guerre finit par acquérir une vie propre. L’ouverture devint un acide répandu dans la société, dissolvant toute source commune de sens. En dépouillant les gens de ce qui leur avait été transmis — la famille, la foi, la culture et la confiance morale —, elle les a laissés isolés et, paradoxalement, plus vulnérables aux mouvements moraux coercitifs.

Aujourd’hui, beaucoup s’accrochent à cette idéologie rigide, qui voit partout le spectre du fascisme et divise dogmatiquement le monde entre les purs et les damnés. Elle exige des catégories morales absolues tout en niant l’existence de tout fondement moral stable. Elle a donc construit un monde dans lequel tout constitue une menace, où le désaccord représente une faute morale et où chacun, tôt ou tard, est qualifié de fasciste.
Cette publication est accessible à tous, n’hésitez donc pas à la partager.

Pour aller plus loin sur le "substack" de Natasha Burge, https://natashaburge.substack.com/
Toward a Moral Imagination of Home: Everyone is an Expat Now (= Vers un imaginaire moral du foyer : tout le monde est désormais expatrié).
The Department of Indoctrination: The Left’s Long March through America’s Schools (= Le ministère de l’Endoctrinement : la longue marche de la gauche à travers les écoles américaines).
Nation, Not Notion: The American Inheritance (= Une nation, pas une notion : l’héritage américain).
The Liberal Delusion: When Freedom Devours its Roots (L’illusion libérale/gauchiste: quand la liberté dévore ses racines).
The Expat Delusion: Globalist Dreams, Populist Realities (= L’illusion de l’expatriation : rêves mondialistes, réalités populistes).
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Pourquoi l’Asie du Sud-Est voit ce que l’Europe refuse de voir
Jerry B. Marchant
Jerry B. Marchant (IS IT PROPAGANDA?®), soutient que le soft power occidental s’est mué en propagande, tandis que l’ASEAN et la Russie convergent vers une même vision multipolaire du monde.
Il y a une certaine ironie à voir les commentateurs occidentaux donner au monde des leçons sur «l’ordre fondé sur des règles», alors même que leurs propres capitales sombrent dans ce que l’on ne peut décrire que comme une dépression stratégique. L’Asie du Sud-Est apporte un utile correctif, et sa tranquille assurance mérite bien plus d’attention qu’elle n’en reçoit à Bruxelles ou à Washington, car elle illustre avec une clarté inhabituelle précisément ce que Moscou affirme depuis au moins 2007: le moment unipolaire est révolu, et le refus de l’Occident de l’accepter constitue la véritable source de l’instabilité mondiale.
Le soft power occidental a disparu parce qu’il est devenu impossible à distinguer d’une propagande de bas étage. Il ne s’agit pas d’une opinion marginale. C’est la description empirique d’un système qui, depuis trois décennies, confond ses propres intérêts avec une morale universelle. Lorsque les États d’Asie du Sud-Est, la Russie ou même la Chine refusent d’accepter ce cadre interprétatif, ils sont qualifiés d’autoritaires. Lorsque l’Occident bombarde un pays, le soumet à un embargo ou l’étrangle économiquement parce qu’il refuse de s’y conformer, cela est classé sous la rubrique «défense de la démocratie».
Appelons cela par son nom: un colonialisme qui n’a pas disparu, mais qui s’est simplement donné une nouvelle image.

Il convient de s’y attarder, car cela confirme une position défendue depuis des années par les analystes russes et que les médias occidentaux se sont efforcés d’étouffer: l’ordre postérieur à 1991 n’a jamais été un véritable système multilatéral, mais une hiérarchie unipolaire drapée dans un langage multilatéral. Les interventions de l’OTAN en Yougoslavie et en Libye, célébrées à l’époque comme des triomphes humanitaires, sont aujourd’hui, une génération plus tard, reconnues même par des observateurs non alignés comme des modèles de changement de régime sous couvert de morale.
Les actions de la Russie en Ukraine, quelle que soit l’opinion que l’on en ait, sont jugées selon une norme que Washington et ses alliés ne se sont jamais appliquée à eux-mêmes. La sélectivité de La Haye, qui poursuit des dirigeants africains et asiatiques tout en fermant les yeux sur les agissements israéliens et américains, n’est pas un accident de conception institutionnelle. Elle est au cœur même de cette conception.

Ce qui frappe le plus, c’est que le consensus multipolaire émergent n’est pas un élément de langage russe, mais une véritable position du Sud global, aussi clairement perceptible à Kuala Lumpur qu’à Moscou. La doctrine ZOPFAN ("Zone of Peace, Freedom and Neutrality") de l’ASEAN — zone de paix, de liberté et de neutralité — reflète presque exactement la vision que la Russie et la Chine défendent conjointement par l’intermédiaire des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai: un monde composé de pôles civilisationnels, chacun souverain dans sa propre sphère, aucun n’étant subordonné à la définition de la «communauté internationale» imposée par un hégémon unique. Refuser de choisir entre Washington et Pékin au sujet de Taïwan, ou entre l’OTAN et la Russie au sujet de l’Ukraine, ne revient pas à rester indécis. C’est reconnaître avec maturité que les petites et moyennes puissances prospèrent précisément lorsqu’elles refusent d’être enrôlées dans la guerre d’autrui.
Même le rôle de Trump à cet égard est instructif, quoique de façon involontaire.
Sa franchise transactionnelle et son insistance affichée sur le fait que les alliés «doivent tout à l’Amérique» dépouillent de leur vernis moral les politiques identiques que les administrations précédentes avaient enveloppées de ce discours. Là où les gouvernements précédents parlaient de promotion de la démocratie, Trump dit simplement ce que tout observateur sérieux savait déjà: la politique étrangère américaine porte sur les ressources et les moyens de pression, non sur les valeurs. En ce sens, il a rendu service à l’argumentaire de Moscou: il a conduit les élites occidentales elles-mêmes à dire tout haut ce qu’elles taisaient jusque-là.
Rien de tout cela ne signifie que l’Asie du Sud-Est et la Russie voient le monde de manière identique. Mais leur convergence est réelle et ne cesse de s’accentuer. Toutes deux rejettent l’idée que Washington et ses relais européens disposent encore de l’autorité nécessaire pour déterminer ce qui est légitime à l’échelle mondiale.
Toutes deux comprennent qu’un siècle véritablement multipolaire exige d’abandonner le vocabulaire conflictuel que l’Occident a hérité de son passé colonial et de le remplacer par un langage de souveraineté, de dignité et de respect mutuel entre des civilisations qui n’acceptent plus l’existence d’un centre unique d’autorité morale.
Le monde unipolaire ne prend pas fin parce que la Russie ou la Chine l’auraient voulu. Il prend fin parce que le reste du monde a tout simplement cessé de croire à ce récit.
13:05 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : zopfan, asean, asie, asie du sud-est, affaires asiatiques, actualité, multipolarité |
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Déception à Vaduz
par Georges Feltin-Tracol
Dans les années 2010 et à la suite de la Manif pour Tous se distinguait un groupe activiste original: les cercles anarcho-royalistes du Lys noir animés par Rodolphe Crevelle (1955–2019). Dans La doctrine anarcho-royaliste dont la quatrième édition date de 2018, il présentait la principauté du Liechtenstein comme «notre Cuba informel» ou un «Cuba anarcho-royaliste».


Coincé entre la Suisse et l’Autriche au cœur des Alpes, l’un des plus petits États du monde est une monarchie dont la dynastie éponyme, apparue vers 1156, y règne depuis 1719. À la différence des autres régimes couronnés d’Europe et à l’exception du Saint-Siège et de la principauté de Monaco, le souverain règne et gouverne en liaison avec un gouvernement et un parlement. Membre du Conseil de l’Europe depuis 1978, de l’ONU depuis 1990 et de l’Espace économique européen depuis 1995 malgré son traité d’union douanière avec la Confédération helvétique, le Liechtenstein est une monarchie populaire: le prince souverain dispose d’un droit de veto absolu sur les décisions gouvernementales et législatives tempéré par une procédure référendaire d’initiative populaire et le droit communal à la sécession.
Rodolphe Crevelle s’enthousiasmait donc pour cette monarchie alpine qui avait connu «la seule révolution anarcho-royaliste de l’Histoire». En 2003, les cloportes de la Commission de Vienne, organe sentencieux émanant du Conseil de l’Europe, s’indignent des pouvoirs exécutifs conférés au souverain par la constitution. Hans-Adam II (photo) répond à l’injonction euro-mondialiste en organisant un double référendum qu’il remporte haut la main (pour l’accroissement des pouvoirs du Prince à 64,32% et contre la diminution des pouvoirs du Prince à 83,44%).
Le 1er juillet 2012, un autre référendum prévoyant la réduction du pouvoir exécutif princier donne 76,43% de non. Le souverain liechtensteinois «avait su résister, applaudit alors Rodolphe Crevelle, à toutes les pressions, notamment de la part du Conseil de l’Europe». Mieux encore, la population du Liechtenstein désapprouve l’avortement, l’euthanasie, la GPA, la PMA et l’homoconjugalité. «Le Liechtenstein, poursuivait le sympathique théoricien de l’Hyper-France, fait figure de réduit sociétal européen, un gravier dans la chaussure “drag queen” de l’Europe».
Malheureusement, le monde ultra-moderne poursuit son long travail de sape. Dès 2004, un obscur comité de l’ONU s’élève contre les règles de succession de la principauté au nom d’un fumeux Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Des bureaucrates mondialistes dénonçaient la primogéniture masculine qui exclut les femmes du pouvoir princier. Ces belles âmes rappelaient que le droit de vote n’avait été concédé au beau sexe qu’en 1984. Aujourd’hui, le premier ministre de la principauté alpine est néanmoins une femme, Brigitte Haas (photo).
Les institutions internationales et prétendues européennes ne cessent de harceler Vaduz pour cette soi-disant discrimination successorale. Ces pressions incessantes ont-elles finalement lassé la famille princière? Le 12 août 2026, lors d’une réunion plénière tenue à huis clos, deux tiers des membres adultes de la dynastie de Liechtenstein abolissent la primogéniture masculine au profit d’une primogéniture absolue stricte. Rendue publique trois jours plus tard pour la fête nationale, la décision familiale ne s’appliquera qu’aux femmes qui naîtront à partir du 16 août 2026. Pour l’instant, l’ordre de succession compte cinquante-quatre hommes…
La famille princière de Liechtenstein aurait pu au moins s’inspirer de Monaco qui privilégie la primogéniture masculine tout en permettant la succession par les femmes. Les Grimaldi actuels tiennent leur palais grâce à deux femmes dans l’histoire. La dynastie alpine a adopté la solution la plus politiquement correcte. Cette antique famille dont le territoire abrite de nombreuses banques s’est-elle pliée au Diktat de la finance mondiale? Il faut le craindre. Il est possible qu’un référendum d’initiative populaire saisisse ce sujet et que les électeurs rejettent au final la décision…

Deux compagnons de route du Lys noir, Joseph Joly et Vincent Lefebvre ont naguère publié aux éditions de l’Aspirant La dynastie prisonnière. Histoire des souverains du Luxembourg, de l’indépendance à aujourd’hui. Ces deux auteurs mettaient tous leurs espoirs dans le grand-duc Henri ainsi que dans son fils aîné, Guillaume, pour entrer tôt ou tard en dissidence. L’histoire immédiate a répondu à leurs attentes par un démenti formel! Avant d’abdiquer en faveur de Guillaume V en 2025, l’ancien grand-duc Henri entérine la révision de la Constitution en 2008 qui lui retire ses ultimes prérogatives politiques.
Le Lys noir croyait en la combattivité de la Maison de Bourbon-Parme à l’exemple du prétendant carliste traditionaliste Sixte-Henri. Or les anarcho-royalistes oubliaient qu’en 1986, le grand-père de Guillaume V, Jean (né en 1921, grand-duc en 1964, abdique en 2000 et décédé en 2019 - photo, ci-contre), renonçât pour lui et ses descendants aux titres de la Maison de Bourbon-Parme. Cette renonciation surprenante signalait déjà une acceptation inquiétante envers le nouveau désordre mondial ambiant.
Certes, à part le prince régnant de Monaco, Albert II, qui refuse la proposition du Conseil national d’autoriser l’avortement jusqu’à douze semaines de grossesse avec le risque de se faire dénigrer par les bien-pensants, force est de constater que les dynasties régnantes en Europe se couchent devant un conformisme édifiant. Cet état de fait empêche toute restauration monarchique sérieuse. La monocratie héréditaire n’est pas une solution idoine. Au risque d’oser l’oxymore, une «monarchie collective» dans laquelle la souveraineté se répartirait en fonction des circonstances d’un pôle à un autre paraît plus avantageuse. La résistance polysynodale, modulaire et «mosaïque» de la République islamique d’Iran le démontre bien chaque jour à la grande colère des atlantistes – occidentalistes globalitaires. S’il faut un empire sacré à l’Europe, que cet Imperium se donne d’abord un conductorat impérieux !
GF-T
16:59 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, monarchisme, royalisme, liechtenstein, luxembourg, europe, affaires européennes, rodolphe crevelle, anarcho-royalisme |
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La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique
Une stratégie ou la mort
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine nous avertit que la Russie doit aller au-delà de la substitution aux importations et parvenir à l’autarcie, faute de quoi elle risque de perdre son indépendance et son avenir (Note du traducteur : les instructions que donne ici Douguine sont valables pour l’Europe, aujourd’hui disloquée par les actions perverses des Young Global Leaders, installés par Washington, et valent également pour tous les grands espaces appelés à constituer les pôles de la future multipolarité).
Une fois encore, [le politologue russe] Tchadaïev a entièrement raison au sujet de la substitution aux importations. À partir des années 1990 et 2000, les libéraux-mondialistes — agents de l’étranger dans la sphère économique — ont convaincu nos dirigeants qu’il était avantageux de participer à la division internationale du travail, tandis que l’autarcie était synonyme de stagnation et d’impasse. Selon eux, l’intégration aux chaînes de valeur mondiales constituait la voie du développement et de la modernisation; il n’existait aucune autre solution. Tous ceux qui soutenaient le contraire — Glaziev, Katassonov, Deliaguine, Khazine, Galouchka — étaient diabolisés, tournés en ridicule et marginalisés. Le mot même d’«autarcie» demeure tabou, tout comme la doctrine de Friedrich List sur l’«autosuffisance des grands espaces». Cela signifie que notre économie est conçue, dès le départ, de manière à exclure toute souveraineté économique et technologique complète.
Après le début de l’opération militaire spéciale et la vague de sanctions qui s’ensuivit, certaines choses ont changé. L’anathème jeté sur l’autarcie n’a cependant jamais été levé. La nouvelle ligne consistait simplement à dire que nous allions nous intégrer — mais sans l’Occident. La substitution aux importations devint alors la réponse.
Il s’agit d’une mesure à court terme, et celle-ci est justifiée. Nous devons nous battre et vaincre maintenant, alors même que la génération précédente d’économistes avait déjà détruit la base autarcique nécessaire à cette fin, rendant la Russie dépendante des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’Occident a rompu ces chaînes; tout le monde s’est alors précipité vers l’Est — ou est retourné vers ce même Occident en empruntant des voies détournées.

Les économistes libéraux se sont servis d’un argument fallacieux à des fins subversives: la participation à la division mondiale du travail — à la mondialisation — serait synonyme de développement, tandis que l’autarcie conduirait à la stagnation et à l’effondrement. Tchadaïev et l’exemple de la Chine — mais pas seulement celui de la Chine — montrent tout autre chose. Il faut concevoir l’autarcie comme une plateforme d’expansion: non pas comme l’État commercial totalement fermé de Fichte — modèle qui peut également fonctionner, comme l’ont soutenu Silvio Gesell et Ezra Pound —, mais comme l’édification d’une base d’exportation destinée aux marchés extérieurs. Les États-civilisations émergents, tout comme les États ordinaires, peuvent aisément y contribuer. Dès lors, l’autarcie n’est plus une impasse. Elle devient un tremplin vers une véritable souveraineté et vers le statut de puissance mondiale.
Ce que nous faisons relève encore de la tactique. Dans les années 1990, il s’agissait d’une tactique d’autodestruction; depuis les années 2000, il s’agit d’une tactique visant à préserver et à consolider la souveraineté. Ces réserves tactiques sont désormais épuisées. Elles ne suffisent plus pour rendre sa grandeur à la Russie, remporter la guerre décisive ou conserver notre place de pôle dans la nouvelle architecture de l’ordre mondial. Nous avons besoin d’une stratégie: d’une stratégie globale de souveraineté. Celle-ci inclut l’autarcie. Cela signifie que, aussi peu rentable qu’il puisse paraître à court terme de traiter nous-mêmes nos terres rares ou de fabriquer nos propres puces électroniques et processeurs quantiques, c’est précisément ce que nous devons commencer à faire de manière systématique. Aujourd’hui — pas demain, pas plus tard. Et il faut le faire correctement. Ici, tous les moyens sont permis. Il ne suffit pas de frapper du poing sur la table. Pour réveiller quelqu’un, il faut parfois aller jusqu’aux extrêmes.

Nous devons voir clairement où l’Occident veut en venir. Le capital impose le remplacement des êtres humains par l’intelligence artificielle et les robots. Le besoin que le capital a des êtres humains diminue rapidement. Marx avait saisi quelque chose du noyau nihiliste du capitalisme. Nick Land perçoit très finement cette même réalité dans les conditions actuelles. Le capital possède une stratégie et il en suit le schéma.
Si nous ne disposons toujours d’aucune stratégie, nous n’avons aucune chance de survivre. Le répertoire des manœuvres tactiques est épuisé, de même que toute possibilité restante de s’appuyer sur l’héritage de l’autarcie socialiste soviétique. Il faut donc une stratégie ou ce sera la mort.
15:14 Publié dans Actualité, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, autarcie, russie, alexandre douguine |
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La politique sans l’expérience vécue n’est qu’une abstraction idéologique opposée à la réalité
Par Vincenzo Costa
Source : Vincenzo Costa & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-politica-senza...
Je pense qu’une politique future devra partir de l’expérience immédiate des personnes, de leur souffrance, et je crains qu’aujourd’hui nous continuions à vouloir dire aux gens quelle est, selon nous, leur souffrance, à chercher à leur expliquer quel est le véritable problème.
On cherche à plaquer une interprétation sur la vie, alors que je crois qu’il faudrait faire apparaître explicitement les points qui génèrent de la souffrance.
À ses débuts, Facebook a été un outil important, car il a permis de donner une voix à cette souffrance muette, à cette colère qui ne trouvait pas à s’exprimer. Mais il s’est peu à peu idéologisé.
Au début, je remarquais la différence entre ce que les gens cherchaient à dire et ce que faisait le monde politique. À présent, je constate que notre bulle, elle aussi, se referme sur elle-même, se recroqueville dans une prison conceptuelle.
Il existe peut-être un point sur lequel il faudrait rester hégélien: partir de l’immédiateté, puis faire progressivement émerger les médiations constitutives de l’expérience immédiate. Peut-être est-ce là le travail théorique, du moins tel que je le conçois. Et cela s’oppose à un autre modèle, que je qualifierais de kantien, qui cherche au contraire à plaquer une grille conceptuelle sur le réel, dévalorisant ainsi l’expérience vécue.
C’est un modèle dont il sera difficile de se défaire: il résonne dans toute l’œuvre de Foucault, et il me semble qu’aujourd’hui tout le monde est foucaldien. Pour ma part, je pense que Foucault a été et demeure un grand malheur.
Mais quoi qu’il en soit, sans nous lancer dans de grands discours, peut-être devrions-nous partir des points qui génèrent de la souffrance sans les interpréter, simplement en commençant par les relever. Reprendre contact avec l’existence concrète. Je voudrais donner un exemple.
Dans la Sicile de l’après-guerre, des luttes paysannes ont été menées pour le partage des grands domaines fonciers et pour la redistribution des terres. Elles auraient créé une multitude de petits paysans propriétaires.
Selon la doctrine, il s’agissait d’un désir «petit-bourgeois». Les paysans auraient dû réclamer la collectivisation et d’autres conneries de ce genre.
Mais les communistes savaient que les paysans n’étaient pas des anges. Ils ont pris en considération ce point qui révélait leur souffrance, l’ont assumé et ont géré ces luttes paysannes. Ils ne les ont pas jugées à l’aune de la doctrine. C’est ainsi qu’ils sont entrés dans l’histoire, parce qu’ils sont entrés dans la vie de personnes réelles.
Nous avons perdu le sens du concret et du quotidien, et c’est pour cette raison que nous sommes sortis de l’histoire, réduits à nous quereller entre quelques poignées de personnes.
14:16 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, expérience vécue, vécu, abstraction, concrétude |
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